The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec la
marquise de V..., by Franois-Ren de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet

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Title: Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V...
       Un dernier amour de Ren

Author: Franois-Ren de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet

Release Date: December 9, 2005 [EBook #17261]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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{~--- UTF-8 BOM ---~}                    UN DERNIER AMOUR DE REN



                CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND

                    AVEC LA MARQUISE DE V...


Paris,
Librairie Acadmique Didier Perrin et Cie,
Libraires-diteurs,
35, Quai des Grands-Augustins.



1903


PRFACE


Dans un chteau des environs de Viviers, proprit sculaire de sa famille,
demeurait, en l'anne 1827, une femme d'une sensibilit dlicate et de
l'esprit le plus distingu, la marquise de V... Ne en 1779, elle avait
pous  quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'excellente maison, lui
aussi; et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827,
elle demeurait seule dans son chteau du Vivarais. Son mari, entr dans
l'administration sous l'Empire, habitait Toulouse, o il remplissait les
fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, officier de chasseurs,
avait sa garnison  l'autre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa
solitude, Mme de V... pouvait entretenir  loisir le culte qu'elle avait
vou depuis sa jeunesse  l'auteur du _Gnie du Christianisme_. Elle avait
t de celles que l'apparition de ce livre, jadis, avait affoles
d'enthousiasme[1]: toujours, depuis lors, elle continuait  tre partage
entre son dsir de connatre Chateaubriand et la crainte d'importuner
celui-ci ou de lui dplaire. Dj en 1816, profitant d'un sjour  Paris,
elle avait crit  son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait
imagin un prtexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus
tard,  propos de quelques mots lus dans le _Journal des Dbats_ sur une
indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit  lui crire de nouveau;
et, cette fois, sa lettre fut le point de dpart d'une correspondance qui
devait durer sans interruption prs de deux ans, jusqu'au mois de juin
1829.

[Note 1: Je serais embarrass de raconter avec une modestie convenable
comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une
enveloppe crite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en
baissant la tte, sous le voile tombant d'une longue chevelure.
(Chateaubriand, _Mmoires d'Outre-Tombe_.)]

Au moment o s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une
des priodes les plus tristes et les plus inquites de sa vie. Il avait
perdu, peu de mois auparavant, sa vieille amie Mme de Custine. Mme de
Chateaubriand, trs souffrante elle-mme, lui faisait sentir plus vivement
que jamais l'incompatibilit naturelle de leurs caractres. Ruin,
dpossd de toute influence politique, rduit  une opposition hargneuse
et rebutante, toujours plus ennuy des autres et de lui-mme  mesure
qu'il dcouvrait davantage son inutilit, Ren se trouvait dans une
disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible l'hommage
imprvu de la marquise de V... Le fait est qu'il y rpondit aussitt avec
une passion extraordinaire, se livrant comme il se livrait  peine  ses
plus intimes confidents. C'est ainsi que s'engagea, entre lui et son
inconnue, un vritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne
parat avoir souponn l'existence, et que, grce  une pieuse prcaution
de Mme de V...[2], nous pouvons aujourd'hui mettre tout entier sous les
yeux du public.

[Note 2: Quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont,
et les joins aux vtres. Tout ce que j'ai crit  vous et de vous m'est
ainsi rest. (Mme de V...  Chateaubriand, lettre du 16 dcembre 1828.)
On sait que Chateaubriand avait l'habitude de dtruire aussitt toutes les
lettres de femmes qu'il recevait.]

Disons-le tout de suite: ce qui donne  ce roman un intrt, un piquant
trs particulier, c'est que la marquise de V... est reste, presque
jusqu'au bout, une inconnue pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout
le temps qu'ont dur leurs relations, a ignor l'ge et la figure de sa
correspondante. Il y a eu l un mystre, et,  la suite de ce mystre, un
malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification des
lettres qu'on va lire. Et le mystre tait n du hasard; et si, peut-tre,
Mme de V... n'a pas fait absolument tout ce qui tait en son pouvoir pour
dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses
lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher.

Personne n'aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme
qu'elle adorait a enfin daign s'enqurir d'elle, elle ne lui ait pas
nettement dclar qu'elle n'tait pas la jeune femme qu'il semblait
supposer. Elle avait alors prs de cinquante ans; elle aurait pu le dire 
Chateaubriand, et ne le lui a pas dit; on sent qu'elle n'a pas eu la force
de s'y rsigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souffert de ce
malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille faons les
plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggrer  Chateaubriand
qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amiti toute fraternelle. Tantt
elle le gronde de sa familiarit, tantt elle projette de ne plus lui
crire; elle va mme jusqu' le prier de se renseigner sur elle auprs
d'amis communs. Et le pote s'obstine dans ses illusions, avec une
insistance dont on devine que la pauvre femme est  la fois effraye et
ravie. Votre criture est toute jeune, lui dit-il, la mienne est vieille
comme moi. Il est certain de retrouver en elle, quand il la verra, une
image de femme qu'il s'est faite depuis sa jeunesse, et qu'il n'a encore
rencontre nulle part. Quand elle lui demande de ne penser  elle que
comme  une personne simple et bonne qui l'aime de tout son coeur, il
l'accuse de vouloir commencer une correspondance orageuse. Et il achte
une carte de France, pour y regarder l'endroit o demeure Marie; et il
l'invite  venir avec lui  Rome; et il lui parle des longues annes qui
seront pour elle, et non pour lui qui s'en va. Mais surtout il veut la
voir; c'est comme le refrain de toutes ses lettres: Venez  moi!... Il
faut que je vous voie!

Et d'autant plus Mme de V... a peur de se laisser voir. L'affection de
Chateaubriand lui est dsormais devenue si ncessaire qu'elle s'pouvante
 l'ide de la perdre. Ma vie, lui crit-elle un jour, s'est passe tout
entire  dsirer votre affection et  fuir votre prsence. Ou plutt
elle dsire de toute son me la prsence de son ami: elle rve de le
rencontrer aux eaux o il doit aller, de l'avoir prs d'elle dans
son chteau, de se promener avec lui sous le mail de l'Infirmerie
Marie-Thrse; mais, ds que l'occasion s'offre  elle de raliser un de
ces rves, elle hsite, elle ajourne, elle invente un prtexte pour rester
inconnue quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont
chacune de ses lettres nous apporte l'cho! Et comme ses lettres nous sont
aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs
alternatives de confiance et de dsespoir, avec ce gracieux dploiement
d'images et de style par o elle s'efforce de se gagner, dans le coeur
de son matre, une estime assez forte pour pouvoir survivre aux
dsillusions de l'amour! Pourquoi donc, lui demande-t-elle navement,
pourquoi ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par
vos livres?

Mais Chateaubriand s'obstine  ne pas la comprendre. Il ne voit, dans
toute cette conduite, qu'un caprice, peut-tre une ruse pour piquer
davantage sa curiosit. Et, en effet, sa curiosit se pique sans cesse
davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il crit lettre
sur lettre, du ton  la fois le plus tendre et le plus sincre. Lui dont
Mme de Duras disait qu'il ne rpondait jamais rien qui et rapport  ce
qu'on lui crivait, il n'y a pas dans les lettres de Mme de V... un seul
passage o il ne prenne  coeur de rpondre. Puis, peu  peu, on sent que
sa curiosit commence  se fatiguer. La chute du cabinet Villle vient de
lui rendre l'espoir d'un grand rle politique: il refuse des offres de
ministres, il se fait nommer ambassadeur  Rome: une vie nouvelle s'ouvre
devant lui, qui ne lui laisse plus gure de loisirs pour changer des
rves et des confidences avec une soeur qu'il n'a jamais vue.

Il continue cependant  solliciter les lettres de son inconnue; il
continue  lui dire: Il faut que je vous voie! Mais il le lui dit
avec moins d'impatience; et sa pauvre Marie, qui nagure le priait de
ne penser  elle que comme  une bonne et simple amie, lui reproche
maintenant que ses lettres aient une sorte de style anonyme, comme si
elles ne s'adressaient  personne! Hlas! oui, les dernires lettres de
Chateaubriand, plus prcieuses peut-tre pour nous que les premires par
les renseignements historiques qu'elles nous offrent, justifient les
reproches et les plaintes de Mme de V... Si intressantes que soient ces
dernires lettres de Chateaubriand, bien plus profondment nous meuvent
les longues et maladroites rponses o l'amie, affole, s'puise en
efforts inutiles pour retenir une attention qui se dtourne d'elle. C'est
dans ces rponses que se rvlent  nous, en mme temps, tout l'amour de
Mme de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son ge,
la situation particulire o elle se trouve vis--vis de l'homme qu'elle
aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empcher d'imaginer quel
magnifique sujet aurait t, pour un Balzac, ce roman de l'inconnue de
Chateaubriand.

Enfin,--aprs combien de luttes, et avec quelle crainte!--Marie se dcide
 affronter la prsence de son ami; et ainsi s'achve son triste roman.
M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi
suivant, 6 juin, crit-elle, bien des annes plus tard,  la dernire
page d'un cahier o elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa
correspondance avec l'lu de son coeur. Et celui-ci s'en va aux eaux de
Cauterets, o il l'avait maintes fois invite  l'accompagner; et elle,
pendant les longues annes qui lui restent  vivre (elle est morte en 1848,
presque en mme temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle
tente mme la plus timide dmarche pour se rappeler au souvenir de celui
qui, jadis, jurait d'aimer pour la vie sa Marie inconnue.

Heureuse est-elle encore d'tre morte avant lui, et de n'avoir pas pu
lire, dans les _Mmoires d'Outre-Tombe_, le rcit d'une aventure arrive
prcisment pendant ce sjour aux eaux de Cauterets!

     Voil qu'en potisant (il s'amusait  composer une ode) je rencontrai
     une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit 
     moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'tais  Cauterets.
     Il se trouva que l'inconnue tait une Occitanienne, qui m'crivait
     depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystrieuse anonyme
     se dvoila: _patuit dea._ J'allai rendre une visite respectueuse  la
     naade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me
     retirais, elle me voulut suivre: je fus forc de la reporter chez elle
     dans mes bras... J'ai laiss s'effacer l'impression fugitive de ma
     Clmence Isaure; la brise de la montagne a bientt emport ce caprice
     d'une fleur; la spirituelle, dtermine, et charmante trangre de
     seize ans m'a su gr de m'tre rendu justice: elle est marie[3].

[Note 3: _Mmoires d'Outre-Tombe_, IIIe partie, livre XIII. On trouvera,
sur cet pisode, des renseignements trs curieux dans une tude de M.
Victor Giraud (_Revue des Deux Mondes_, 1er avril 1899).]

Ainsi Chateaubriand, pendant les deux annes qu'a dur sa correspondance
avec Mme de V..., avait une autre inconnue,  qui peut-tre il
promettait aussi de l'aimer pour la vie! Peut-tre lui avait-il propos,
 elle aussi, de venir le rejoindre  Rome, en mme temps qu'il le
proposait  Marie et  Mme Rcamier? Et peut-tre n'est-ce pas
simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer  Cauterets, assise au
bord du gave? Il avait toujours eu le got de conduire en mme temps
plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec
tant de chaleur, et tant de mystre, qu'on pouvait croire qu'il s'y
donnait tout entier; mais parfois le mystre se dcouvrait, et un pauvre
coeur de femme en tait dchir. Heureuse du moins Marie de n'avoir pas
connu cette souffrance-l!

Oui,--les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus,
--Chateaubriand avait raison de dire que son amour portait malheur; mais
nous souponnerions volontiers que la faute en tait au moins autant 
lui-mme qu' la fatalit. Il tait fait de telle sorte que, attachant
toujours beaucoup plus de prix  ce qu'il n'avait pas qu' ce qu'il avait,
il ne pouvait s'empcher de le laisser voir. La duret qu'on lui a
reproche pour les femmes qui ont agr sa vie semble bien avoir
consist surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimul, entre
ses faons d'agir  leur gard avant et aprs sa victoire sur elles;
et sans doute ses amies l'auraient trouv moins dur s'il ne les avait
pas habitues, d'abord,  toutes les douceurs d'une tendresse, d'une
prvenance, d'une sollicitude infinies. Ses premires lettres  Mme de
V... suffiraient pour nous donner une ide de l'art vraiment merveilleux
que ce grand artiste savait mettre  la conqute d'un coeur. Tous les mots
y sont des caresses; et leur musique mme, tour  tour langoureuse ou
pressante, c'est avec un attrait irrsistible qu'elle murmure: Venez 
moi! Comme on comprend que, accoutume  une telle musique, une femme ait
pleur toutes ses larmes avant de se rsigner  ne plus l'entendre!

Mais Mme de V... avait l'esprit trop droit et l'me trop gnreuse pour ne
pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait tait celui aussi qui,
durant de longs mois, avait transfigur sa vie en un rve enchant. De la
mme faon qu'elle avait aim Chateaubriand avant de le connatre, elle a
continu de l'aimer aprs que la destine les eut spars: le soin qu'elle
a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre
assez que, jusqu'au bout, elle est reste pieusement fidle  l'lu de
son coeur. Et nous,  notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous
d'tres injustes ou svres pour lui! Par une trange perversit de notre
nature, nous sommes trop souvent tents de donner tort, d'avance, aux
hommes de gnie, dans les aventures d'amour o nous les voyons engags;
nous sentons ces hommes si diffrents de nous, si suprieurs  nous, que
nous ne pouvons nous dfendre de vouloir les en punir une fois encore. Et
cependant,  y regarder de plus prs, il est bien rare que le vritable
gnie ne s'accompagne pas d'une certaine bont: d'une bont faite parfois
de dtachement, voire d'indiffrence, mais rpugnant d'instinct  toutes
les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de
faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses
premires lettres  Mme de V... nous le rvlent infiniment habile  tous
les artifices de la sduction, les dernires nous apportent un nouveau
tmoignage de ce qu'il a appel quelque part, en riant, sa maudite
bont. Ds le moment de son dpart pour Rome, nous sentons que son
inconnue ne l'intresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait
elle-mme, au style anonyme de ses lettres,  mille petites nuances
involontaires de froideur et de gne: mais il n'en continue pas moins de
lui crire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus
touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui cote. Ce n'est pas
lui qui, comme le mdiocre Adolphe, serait descendu jusqu' se plaindre
d'une femme qu'il aurait cess d'aimer. Il avait toujours vite fait,
malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en
ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et
malfaisante mobilit de son coeur. Et personne n'en a souffert autant que
lui-mme.

C'tait un de ces enfants gts qui ne peuvent rsister  la tentation de
casser aussitt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se dsolent de
les avoir casss. Combien de jouets divers il a casss, ou tout au moins
brchs, au cours de sa vie, depuis des coeurs de femmes jusqu' une
religion et une royaut! Et combien, toute sa vie, il s'en est dsol!
Sous les apparences extrieures d'une vanit enfantine, ses _Mmoires_ ne
sont, d'un bout  l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets
briss. N'est-ce pas une chose curieuse, crivait-il en 1826 dans une
prface des _Martyrs_, que je sois aujourd'hui un chrtien douteux et un
royaliste suspect? Hlas! il tait vraiment l'un et l'autre, malgr les
meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en dfendt au dehors,
il ne pouvait s'empcher de le reconnatre, au-dedans de soi, ni de s'en
affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes
qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'tait un enfant, un
malheureux enfant.  Rome, un soir, pendant une des brillantes rceptions
de l'ambassade de France, une dame anglaise, qu'il ne connaissait ni de
nom, ni de visage, s'est approche de lui, l'a regard, et lui a dit, en
franais, mais avec un fort accent de son pays: Monsieur de Chateaubriand,
vous tes bien malheureux! tonn de cette manire d'entrer en
conversation, l'ambassadeur a demand  la dame ce qu'elle voulait dire.
Je veux dire que je vous plains! lui a-t-elle rpondu, aprs quoi elle a
accroch le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule.
Rien de ce qu'on pourra jamais crire de Chateaubriand n'galera, en
finesse ni en profondeur, le jugement port sur lui par cette dame
inconnue.

T. W




                  UN  DERNIER AMOUR DE REN

                           PROLOGUE



_ M. de Chateaubriand_

Paris, 15 mars 1816.

Monsieur le Vicomte,


J'ai trouv chez moi, parmi de vieux papiers ngligs, un petit manuscrit
dont la lecture m'a vivement intresse. C'est,  ce qu'il m'a paru, la
copie d'une correspondance qu'on avait voulu soustraire aux profanations
rvolutionnaires, mais qu'on n'avait pu se rsoudre  sacrifier tout 
fait.

L'lgance et la puret du style de ces lettres, les nobles sentiments
dont elles sont remplies, et le tableau consolant et mlancolique qu'offre
leur ensemble dans un espace de trente-trois annes, me donnrent le dsir
de les faire imprimer, en changeant toutefois les noms des lieux et des
personnes, par respect pour ces dernires, s'il en existait encore. Je
n'ai point de notions l-dessus, parce que j'habite le Vivarais o je suis
ne, et que je ne connais personne en Bretagne, d'o ces lettres ont t
crites.

Une seconde lecture de mon petit manuscrit me fit natre un doute qui
changea mon projet.

Plusieurs passages de ces lettres dans lesquels se trouve votre nom me
firent imaginer que la dame qui les avait crites pouvait tre votre
parente.

Cette pense me rendit le manuscrit bien plus prcieux, et, quoiqu'il
n'y et point d'apparence que j'eusse jamais l'honneur de vous voir, je
rsolus de n'en disposer qu'aprs m'tre assure qu'il n'avait point
d'intrt pour vous.

J'aurai donc l'avantage de vous le remettre, si vous dsirez le lire.
Mais, pour ne pas vous obliger  cette lecture inutilement, voici quelques
mots qui vous en dispenseront peut-tre:

L'auteur de ces lettres se nommait Mme la marquise de P.... (le nom est en
abrg dans le cahier), elle habitait _Auray_, et deux terres dont l'une
se nommait _Le Lardais_, et l'autre _Lannouan_. Elle avait pass ses
premires annes  _Chteaubriand_, et tait nice de M. de _La Chalotais_.

Si  ces renseignements vous reconnaissez en effet, monsieur le vicomte,
une personne dont le souvenir vous soit cher, je serai bien heureuse de
pouvoir vous en offrir cet intressant vestige.

Vous le recevrez comme un gage des sentiments de respect et de
reconnaissance que je vous ai vous avec tous les vrais Franais.
Veuillez bien en agrer suis partie sur-le-champ pour aller la chercher.
Pardonnez-moi, Monsieur le vicomte, de ne vous avoir pas crit pour vous
prvenir de mon absence! Cette bonne pense ne m'est pas venue, je suis
partie en toute hte, et proccupe d'inquitude et de regret.

Ce soir,  mon retour, j'ai trouv votre carte. Je conclus de votre billet
et de votre visite que mon manuscrit vous intresse, en effet, et je me
rjouis de tout mon coeur de pouvoir vous en faire l'hommage. Tous
les Franais vous offrent celui de leur reconnaissance pour les bons
sentiments et les douces motions qu'ils vous doivent. Ceux que vous avez
consols dans leurs peines peuvent vous en vouer une plus spciale
encore.

Votre temps est trop prcieux, monsieur le vicomte, pour que j'ose vous
demander une seconde visite. Si vous me la destiniez, je voudrais en
savoir le moment? Mais je me bornerai  vous envoyer le manuscrit; s'il
vous intresse, vous le garderez tout  fait. S'il vous est tranger, ne
vous donnez pas la peine de me le renvoyer, je l'enverrai chercher chez
vous avant mon dpart.

Agrez...




_De M. de Chateaubriand_, Paris, mardi 19 mars 1816.


Selon toutes les apparences, madame, le manuscrit n'intresse personne de
ma famille. Mais j'ai  vous remercier de votre politesse. Puisque vous
voulez bien me le permettre, madame, et me laisser le choix du jour,
j'aurai l'honneur de passer chez vous, samedi 29,  midi.

Agrez, madame, je vous en prie, l'hommage de mon respect.

de CHATEAUBRIAND.

_Note de Mme de V._--Me trouvant suffisamment remercie, je voulus pargner
 M. de Chateaubriand l'ennui d'une visite sans but, et me punir moi-mme
d'avoir risqu d'abuser de sa politesse. Je partis de Paris avant le jour
qu'il avait fix pour notre entrevue.






CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND AVEC LA MARQUISE DE V...




I

_ M. le vicomte de Chateaubriand_

Hlle, 14 novembre 1827.

Monsieur le Vicomte,


Depuis que je sais aimer et honorer quelque chose, vous avez tout mon
respect et tout mon attachement;  mesure que votre caractre public s'est
dvelopp, ces sentiments se sont fortifis dans mon coeur, et ils y ont
enfin jet de si profondes racines que je me crois quelques droits 
votre bienveillance, parce que, depuis bien des annes, les principaux
vnements de votre vie forment un des plus chers intrts de la mienne.

Depuis que notre ami commun, M. Hyde de Neuville, est revenu des pays
trangers, il m'a donn de vos nouvelles de loin en loin. Mais le voil
trop occup des lections pour que je puisse en attendre, ni mme lui en
demander.

Cependant, je viens de lire, dans le _Journal des Dbats_ du 9 novembre,
la lettre que vous avez adresse au rdacteur du courrier. Mes yeux se
sont mouills de larmes en y voyant que votre sant est altre par un
travail excessif et par les vives inquitudes que vous cause une autre
saut qui vous est plus chre que la vtre!

En prenant, monsieur, la libert de vous crire et de vous drober
quelques minutes d'un temps toujours si prcieux, et dans ce moment si
pniblement employ, je serais coupable d'une indiscrte prsomption, si
le sentiment qui dicte ma lettre n'tait pas de ceux qu'il est toujours
doux et honorable d'inspirer, et d'accueillir. Vous tes fait pour en tre
touch, et j'en suis si persuade que j'ose vous en demander une preuve.
Remettez ma lettre  votre secrtaire, et recommandez-lui de m'adresser,
tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin, qui me tirent
d'inquitude sur votre sant, et sur Mme de Chateaubriand!

Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas  propos d'accorder un soin si
obligeant  une personne qui vous est trangre, et qui probablement ne
vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'aprs les
circonstances qui me sont personnelles et non d'aprs les rgles gnrales
de la biensance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il
me parat simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en
fassiez donner, car j'ai pass beaucoup d'annes, je ne dis pas  vous
admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprs de
vous), mais  vous chrir avec une attention que rien n'a pu dtourner.
D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de
fois ne devez-vous pas avoir reu des marques d'attachement de personnes
auxquelles le sort, ainsi qu' moi, a refus le bien de vous connatre et
d'obtenir votre affection?

Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je
vous ai vou pour toujours, et celle des voeux que je ne cesse de former
pour votre bonheur.

j'ai l'honneur d'tre avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre
trs humble servante.

La marquise de V... ne d'H.

H., 13 novembre 1827,
prs La Voulte en Vivarais.




II

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 24 novembre 1827.

Madame la Marquise,


J'espre que vous n'avez pas cru srieusement que je laisserais  mon
secrtaire l'honneur de vous rpondre. Votre lettre, madame, m'a pntr
de reconnaissance; j'accepte cordialement votre amiti _trangre_, elle
remplacera celle de tant de vieux amis qui ont fui avec la fortune. Je
vais donc sur-le-champ vous donner les ennuis de l'intimit. Mme de
Chateaubriand est un peu moins souffrante, ma sant est aussi un peu
meilleure. Tout cela est  charge de revanche, madame la marquise: vous
allez tre oblige de me dire ce que vous faites, comment vous vous portez,
ce que vous pensez? Mais ne sais-je pas d'avance ce que doit tre l'amie
de M. Hyde de Neuville? Rjouissez-vous, madame: le voil nomm dans la
Mayenne. Il viendra nous aider  dbarrasser la France des seuls ennemis
qui restent au roi, les ministres.

Je voudrais bien, madame, que mon criture ressemblt  la vtre; mais
voil dj un des inconvnients de mon amiti: votre criture est toute
jeune, la mienne est vieille comme moi[4]. Il vous faudra beaucoup de
temps pour apprendre  la lire. Je suis presque tent de dsirer de n'tre
jamais connu de vous; j'aime trop vos illusions, madame, pour n'avoir pas
peur de les dissiper par ma prsence. Si vous m'crivez, de grce ne me
parlez plus de respect! C'est moi, madame, qui mets le mien  vos pieds,
avec les tendres hommages que vous me permettez de vous
offrir.

CHATEAUBRIAND.

[Note 4: Je parle souvent de ma tte grise: calcul de mon amour propre,
afin qu'on s'crie en me voyant: _Ah! il n'est pas si vieux!..._ Ma petite
ruse m'a russi quelquefois. (_Mmoires d'Outre-Tombe_, IVe partie,
livre V.)]




III

_ M. de Chateaubriand_

H., 28 novembre 1827.

Monsieur le Vicomte,


Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est
mieux portante et que vous tes vous-mme plus content de votre sant.

Je dois marquer le jour o j'ai reu votre lettre avec une pierre blanche.
Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi
celui des miens.

Lorsque, dans le premier moment d'alarme o me jeta la nouvelle de votre
chagrin et de l'altration de votre sant, je vous crivis pour vous
offrir l'hommage du profond intrt que j'y prenais et pour vous prier de
me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand,
je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma
lettre vous part peu convenable traversa mon esprit, au moment mme o
j'crivais. La rflexion fortifia cette crainte, et l'lection de M. Hyde
de Neuville ne put m'en distraire; votre pense ne me quittait pas. Je
faisais et refaisais souvent, intrieurement, la rponse que j'esprais
recevoir de vous, d'abord telle que je la dsirais, ensuite telle qu'il
tait probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais.
Enfin j'avais fini par me rsigner  n'en point avoir du tout. Je me
souvenais que ma lettre s'tait trouve plus affectueuse que je n'avais
d'abord compt la faire. Ds lors, vous n'tiez pas homme  l'abandonner 
un secrtaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un
nom qui vous tait inconnu obtiendrait de vous des gards de sentiment
jusqu' vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en
correspondance avec une trangre. Je pensais donc que je n'aurais de
vous que des remerciements aimables et pleins de bont, et que vous en
chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez.

Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe.
Une criture qui m'est trangre: sur le cachet, des lettres initiales qui
ne me l'ont jamais t m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors
le coeur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas
trs heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La
Bruyre, _Il est malais d'tre content de quelqu'un_, me revenait pour
m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une dcision bien plus
importante pour moi que si elle et fix les plus grands intrts de ma
vie extrieure. Je tchais de me fortifier contre la perte d'une esprance
trop douce. Je la jugeais moi-mme chimrique. J'ouvre enfin cette lettre
si dsire et maintenant si redoute. Un coup d'oeil rapide me montre
qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom
chri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce
monde: et les mots de reconnaissance, d'amiti, de tendre hommage,
frappent mes yeux et mon coeur. Mon Dieu! que ce moment m'a t doux! Je
ne connaissais pas le tumulte d'ides et de sentiments dans lequel jette
un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre.

Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la gnreuse confiance de
l'me la plus belle qui ft jamais, vous acceptiez une affection trangre,
et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec
quelle vive et profonde reconnaissance je reois cet honneur! Avec quel
plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mrite! Ah! tout le monde,
sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment:
mais aucune ne saura vous chrir mieux que moi.

Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bont m'adresse
est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais os vous entretenir
avec quelque dtail des sentiments que je vous ai vous depuis mon
enfance. Ils ont toujours rempli mon coeur et tenu une si grande place
dans ma vie qu'ils se rpandent quelquefois dans mes conversations et
surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici,
crites  diverses personnes, en diffrentes circonstances et  des
poques trs loignes. En copiant pour vous, monsieur le vicomte,
quelques-uns des passages o je parle de vous, vous verrez non seulement
ce que je pense  prsent, mais ce que j'ai toujours pens. Alors mes
inquitudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussrent  vous crire,
la joie que j'ai ressentie de votre rponse et l'loignement o je suis
reste de vous, vous seront expliqus par l'existence d'un attachement
qui, pour tre extraordinaire, n'en est pas moins fidle et inaltrable.

_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin,  mon rveil, la pense que vous
tes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments,
que vous en tes touch, que vous les acceptez et que vous me l'avez crit,
ne m'a plus sembl qu'un beau rve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai
dj relue tant de fois, m'a rassure sur la ralit d'une situation si
douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pens qu'il fallait la refaire.
Mais ce changement m'a laisse encore plus mcontente. Cette nouvelle
lettre tait sche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jete dans le feu;
celle-ci partira.

Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intrt
pourriez-vous prendre  moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous prsente
point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune
esprance. Mon existence relativement  vous n'a d'autre ralit que celle
d'un cho que vous entendriez rpter votre nom dans la solitude.

Malgr ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer
tant d'criture  la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous
portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_.

Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nomm
mon toile chrie! Si je ne vous tais pas inconnue, je remplacerais  la
fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri
IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais,
puisqu'il n'en peut tre ainsi, je me borne  vous souhaiter un bonheur
inaltrable.

Marquise de V...

[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait crit 
Mme de Custine qu'on lui avait un peu gt Henri IV  force de lui en
parler dans ces derniers temps.]




IV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 10 dcembre 1827.


Ainsi, mon _ancienne amie_, j'avais en France une personne inconnue qui me
dfendait  mon insu, qui prenait mon parti mme contre un ministre de
l'Empire[6], qui soutenait que ce gros livre[7] que je viens de rimprimer
et de condamner moi-mme n'tait ni aussi impie, ni aussi mauvais qu'on se
plaisait  le dire! Savez-vous, Madame, que cela ne ressemble pas mal 
ces fes bienfaisantes qui protgeaient les faibles et les malheureux? Je
suis pourtant charm que mon bon gnie ait manqu l'occasion de me voir.
On prte  ce qu'on aime en pense mille agrments que la ralit
dtruit. Dans ma jeunesse, je m'tais fait une image de femme que je n'ai
rencontre nulle part. Ce fantme charmant, qui me suivait partout, qui
tait toujours invisible  mes cts et que j'aimais  l'idoltrie, si
vous m'apparaissiez, je le reconnatrais; mais, moi, serais-je ce que vous
avez rv? Non, sans doute. Le vent de l'adversit n'a pas plus pargn
_ma moustache_ que celle d'Henri IV, et mes annes sont crites sur mon
front.

[Note 6: Parmi les pices envoyes par Mme de V...  Chateaubriand se
trouvait la copie d'une de ses lettres de 1812, o elle racontait  son
pre une discussion qu'elle venait d'avoir avec Montalivet, alors ministre,
au sujet de l'_Essai sur les Rvolutions_.]

[Note 7: Chateaubriand venait de rditer son _Essai sur les Rvolutions_,
dans le premier volume de ses _oeuvres compltes_.]

Savez-vous, Madame, que tous les ans je veux aller aux eaux des Pyrnes?
Si je faisais ce voyage, et si je ne passais pas bien loin de votre maison,
me recevriez-vous? Voil comme je suis fait: au commencement de cette
lettre, je vous disais que je ne voulais pas vous voir, et,  la fin, je
vous menace d'une prochaine visite! Vous me demandez une lettre par an, et
en voil deux en moins d'un mois! Vous me direz, Madame, quand vous aurez
assez de moi.

Je prie ma gnreuse protectrice d'agrer mon tendre et respectueux
hommage.

CHATEAUBRIAND.




V

_ M. de Chateaubriand_

H., 16 et 19 dcembre 1827.


Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre
m'ait laiss beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de
cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que,
parce qu'il n'y a pour moi aucune autorit si haute et si chre que la
vtre, j'accepte de bon coeur la petite correction que vous m'avez envoye,
comme une preuve de votre amiti naissante. Je suis certaine de l'avoir
mrite par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi.

J'ai hte de vous dire que je n'ai rien _rv_. Parmi les qualits que
vous possdez, celles qui m'attachent  vous ne peuvent tre mises au rang
des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de
l'estime toute pure. En voil pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la
terre de plus rel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien
que je veuille cacher ni aux autres ni  vous-mme. Si vous n'aviez pas
t perscut, si votre conduite n'avait pas rvl votre me, si sa noble
et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrsistible de
vos immortels crits, je laisserais  d'autres le soin de les louer, et je
ne penserais pas plus  vous que je ne pense  Tacite ou 
Virgile.

Mais vous devez avoir souffert de la vanit d'autrui; cette laide passion
a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante
tentation; elle a d souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments
les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre
quelquefois inattentif  des sentiments plus estimables et plus dignes de
vous. Les miens sont de ceux-l. Dans la solitude o s'coule ma vie,
personne ne sait, personne ne saura que vous m'crivez, et qu'il m'y
arrive de vous des paroles dcevantes et lgres qui me font mal.

Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-tre parce que le sort
m'a range parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la
mme raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues;
elles n'ont pourtant t provoques que par une raillerie bien douce. Mais
le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au coeur! Quelqu'un que
vous avez, je crois, aim[8] a dit: _Les coeurs souffrants ainsi que les
sants faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force
n'aperoivent pas_. Ah! vous ne savez pas quel dlicieux abri je
trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de
vous!

[Note 8: Cette pense, avec son lgante et fine niaiserie, pourrait bien
tre de Joubert.]

Je vous demande en grce d'oublier votre beau _fantme_ quand vous vous
souviendrez de moi. Je suis attriste de la pense de lui tre compare,
je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-tre rien d'aimable, et
srement rien de brillant. Ne pensez  moi que comme  une personne simple
et bonne qui vous aime de tout son coeur, parce qu'elle vous connat trop
bien pour pouvoir s'en empcher! Voil mes sentiments! Voil aussi ceux
que vous m'auriez accords, s'il m'et t donn de vivre prs de vous! Il
n'y aurait eu l ni dception ni mcompte, ni serrement de coeur comme ce
soir.

Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi!
Le sentiment de ma faute m'a peut-tre trop alarme; il est d'ailleurs
facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont
malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientt une
autre qui me rende le bonheur qui devrait tre mon partage quand _vous_
m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si
je la reois, aurez-vous encore oubli le sujet qui m'est cher, _vous_ et
ceux que vous aimez?

Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment
avez-vous trouv le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'teindre la
joie qu'une nouvelle si inespre devait me donner? et est-ce bien moi qui
suis si triste en l'apprenant?

Je devais aller aussi aux eaux des Pyrnes: la mauvaise sant de ma mre
m'a empche d'aller y joindre M. de V... qui y a pass les deux derniers
ts, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous
dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout 
fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande
 vous pour qu'elle me soit heureuse.

Adieu, mon toile chrie, je voudrais tre rellement une de ces fes
bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutt, si j'tais une sainte, si
j'avais quitt la vie, s'il m'tait donn de choisir ma rcompense, je
voudrais devenir votre ange gardien.

MARIE.



VI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 24 dcembre 1827.


Il faut bien le dire  ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui
crire des choses lgres! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai crit,
mais je suis sr qu'elle s'est trompe. Dans tous les cas, je proteste de
la puret, de la sincrit de mes intentions; et je supplie mon amie de ne
pas commencer une correspondance orageuse.

Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je
lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantme une
galanterie hors de saison pour moi? En vrit, j'en ai parl dans toute la
sincrit de mon coeur, dans toute la joie que j'prouvais d'avoir trouv,
vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentt  avoir pour moi cette
bienveillance dont les hommes, arrivs  l'ge o je suis, sont rarement
entours. Si je veux vous voir pleine de charme et de grce, quel mal cela
vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amiti ne se pare
pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un
sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque
chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans
cette premire querelle, et j'attends de vous une _rparation_ en forme.

Mon projet des eaux est devenu presque une ralit, depuis que je sais que
vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimres.

Cette lettre arrivera  ma nouvelle amie au commencement de l'anne
nouvelle: c'est ce qu'elle a dsir. Je ne lui souhaite pas beaucoup de
jours: je sens l'inconvnient de ce bagage que je trane aprs moi.

J'espre d'elle une meilleure lettre.

CHATEAUBRIAND.




VII

_ M. de Chateaubriand_

H., 1er janvier 1828.


La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en
vous crivant la premire; celle de vous avoir donn une fausse ide de
moi; le regret d'tre moins belle que votre trop belle chimre; et
peut-tre les inquitudes d'un coeur souffrant, avaient sans doute
contribu  me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai
surtout manqu de pntration.

En chrissant vos grandes qualits, je vous croyais cependant un coeur
lass d'impressions, de succs, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de
suite  cette simplicit de coeur,  cette candeur vritablement adorable
qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait
pourtant  vous sans autre cortge que sa tendresse et sa sincrit.

 mon matre chri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez 
votre reconnaissante disciple le soin de la rparer en vous aimant encore
davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon
ami, Dieu vous rend une soeur qui se consacre  vous. Les hasards de la
vie vous en sparent aussi. Mais la tendresse d'une me toute empreinte de
la vtre la ddommagera de ses mcomptes, la reposera quelquefois de ses
travaux.

Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrnes! Cette esprance de
vous voir s'est empare de mon esprit. Je me suis si souvent reprsent ce
moment, que je crois vous avoir dj vu. Il y a ici une place que
j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous
crire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un
ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que
j'allais  votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les
pressiez dans les vtres, et sur votre coeur. Mon front s'inclinait devant
vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette
vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laiss un souvenir
distinct, comme un vnement arriv. Hlas! qui sait si mes yeux vous
verront jamais?

Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la valle solitaire
que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que
personne n'y est venu, j'ai peine  comprendre comment mon sort est
chang. Il l'est pourtant,  destine! quelques larmes furtives qui n'ont
point eu de tmoin, quelques penses secrtes qui n'ont point t confies,
ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai
presque fait ma divinit sur la terre.

1er janvier 1828.

Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon
pays, j'ai pri Dieu pour vous, j'ai demand le rtablissement de Mme de
Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai
aussi demand votre amiti, votre tendresse mme... Je les ai demandes
pour toute ma vie. Le temps est pass o je pouvais vivre trangre  vous.

En 1817, je vous crivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je
croyais intressant pour vous. Un accident arriv  une de mes parentes me
priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve
encore, et deux petites lettres, de cette grosse criture que j'ai
regarde tant de fois. Le hasard qui trompait mon esprance me parut un
avertissement du ciel, je rsolus de ne vous voir jamais. Je vins ici
reposer prs de mon pre ma sant altre et mon coeur abattu. Le calme et
la douceur des affections de famille me rtablirent bientt. Peu de temps
aprs vous devntes ambassadeur, puis ministre.

Alors, je voyais le mrite  sa place, la France glorifie par vous, les
affaires en dignes mains, et je ne pensais plus  vous qu'avec joie et
contentement.

Il y a trois ans, votre sortie du ministre et la vengeance que vous en
tirtes en donnant au roi de France les coeurs des Franais[9], vous
asservirent mon me pour toujours. J'aurais donn mille fois ma vie pour
vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la
solitude et la lecture de l'_Itinraire_, dont je m'tais longtemps
prive. Depuis, vous ne m'avez plus quitte, et maintenant, pour vivre,
j'ai besoin de votre affection.

Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux,
et vos gnreux efforts, votre solitaire attend une lettre o vous lui
parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur
un sujet si cher deviendrait une vritable injustice!

MARIE.

[Note 9: Allusion  la brochure _Le Roi est mort! Vive le Roi!_ publie
par Chateaubriand en 1824.]




VIII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 12 janvier 1828.


Vous dirai-je que votre lettre m'a touch jusqu'aux larmes! Est-il
possible que vous aimiez si profondment, si sincrement, un tranger, un
homme que vous n'avez jamais vu, qui n'est entr dans aucun des secrets de
votre vie, qui ne se mle  aucun de vos souvenirs, et  qui vous seriez
oblige de raconter votre histoire depuis votre berceau jusqu'au jour o
vous avez commenc  m'crire? Je vous le dis avec joie et vrit, que ce
bonheur inattendu effacerait en moi le souvenir de bien des jours pnibles,
et rendrait pleins de charmes mes derniers jours.

Il me semble  mon tour que je vous ai vue. Votre ciel d'hiver, vos
montagnes, votre valle, vos grands arbres auprs d'un ruisseau, je vois
tout cela. Mais il me prend une crainte, je vous la confie navement:
devons-nous dtruire notre roman? Dois-je vous voir? Serai-je semblable 
la vision que vous avez eue? Dans la jeunesse, on est prsomptueux; il y a
je ne sais quoi, dans les jeunes annes, qui se sent fait pour tre aim.
 mon ge, on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du
rcit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mlodieuses qu'il
entendit dans un couvent  Venise? Il prtait aux divinits de ces chants
une beaut et des grces divines; et puis il vit sortir de petites filles
affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues. Si je n'allais tre pour
vous qu'une voix? Rflchissez-y avant que nous nous voyions!

Comment, je vous ai crit un billet en 1817[10]? Je n'en savais pas un mot.
Je suis all chez vous! Que ne disiez-vous cela tout de suite? Savez-vous
que Hyde de Neuville est ici? Je n'ose lui parler de vous, en vrit ne
sais pourquoi.

Bien des gens me croient dans ce moment occup de politique et de
ministres, et c'est avec une sorte de flicit que j'cris  une femme
qui m'est inconnue. Je lui cris du fond de ma solitude, car j'habite
aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons
tabli pour de pauvres femmes et de vieux prtres,  une barrire de
Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, o je fais planter une
alle droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prtera son
ombre  quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever
le sacrifice. Maintenant vous savez d'o je vous cris, comme je sais d'o
viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voil un long
bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie crire
une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous tes le
brillant fantme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantme des
rois de France, lorsque je vais bientt mourir...

[Note 10: C'tait, plus exactement, en 1816 (Voir le _Prologue_, p. 3 et 4)]

[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thrse, fonde en 1823 par Mme de
Chateaubriand  la Barrire d'Enfer.]

[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se
rendait pas compte d'un changement que l'ge avait amen peu  peu, dans
ses habitudes: en ralit les lettres de ses dernires annes taient
volontiers assez longues.]

J'attends une rponse de mon amie.

CHATEAUBRIAND.




IX

_ M. de Chateaubriand_

H., 19 janvier 1828.


Je me vantais que mon me tait toute empreinte de la vtre.  mon matre,
mon erreur tait grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos
vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine mme pas.

Parce que vous aviez attaqu M. de Villle, je croyais que vous aviez
renonc  revenir au ministre. Mais vous tiez plus haut que cette
hauteur moyenne o je vous plaais. Vous avez attaqu M. de Villle parce
qu'il faisait le mal, vous lui succderez parce que vous ferez le bien[13].
Tant que vous pourrez en faire encore, vous ne direz point: c'est assez.
Mais si vous vous rendez  la France, qui vous appelle de tant de voeux,
 la famille royale, qui est encore comme trangre sur ses foyers si
longtemps perdus, cette surcharge de travail  un travail dj excessif,
ce surcrot de sollicitude dans une vie qui n'est dj que trop remplie,
n'puiseront-ils pas enfin vos forces? Au nom de ce que vous avez le plus
aim, je vous conjure d'arrter vos rflexions sur cette question, et de
vous souvenir qu'aprs tout vous n'tes qu'un homme, quoique le plus
excellent d'entre eux!

[Note 13: M. de Villle avait donn sa dmission, le 2 dcembre 1827.]

Heureux le pays qui vous a vu natre! Heureuse la patrie que vous servez!
Mais, pour moi,  mon toile! vous brillez dans une sphre bien au-dessus
des grandeurs que les hommes peuvent vous offrir, ou vous retirer. Dans
les forts de l'Amrique, dans les landes de la Bretagne, dans les
solitudes de la Grce, dans les sables des Tuileries ou dans l'alle de
votre chartreuse, je vous vois des mmes yeux; et je vous suis avec le
mme coeur.

La lecture des _Dbats_, en me faisant entrevoir la possibilit de votre
retour aux affaires, m'avait fait concevoir pour vous la crainte que je
viens de vous dtailler: j'en avais aussi pour moi-mme. J'tais abattue,
dcourage. Pour la seconde fois j'allais tre efface de votre souvenir.
Mais celui qui me soutint la premire fois est maintenant au-del du
tombeau, il y est avec ma meilleure mre, avec l'amie de mon enfance,
avec le frre lu par mon coeur: je les avais tous alors. Que ferai-je
maintenant? Je mesurais tristement la hauteur de mes montagnes: je me
sentais exile dans cette valle chrie o il me suffisait autrefois
d'ouvrir les yeux pour tre charme, de respirer pour tre heureuse; je
murmurais ces paroles de Jean-Jacques: Que le jour me dure, pass loin de
toi! Toute la nature n'est plus rien pour moi! La rsignation sortait de
mon coeur, mon sort me semblait triste et dur, mes devoirs pnibles, et
l'air pesant; et, durant ce temps,  mon ami! oubliant le monde rempli
de votre renomme, retir dans le sanctuaire de vos vertus et de vos
affections les plus intimes, vous m'criviez,  _loisir_, une lettre si
touchante qu'elle vous acquitte envers moi! Depuis que j'ai reu cette
lettre, tout est encore chang autour de moi. J'ai remarqu plusieurs fois
l'tonnement du peu de personnes qui me parlent. C'est que la joie brille
sur mon visage, quoique je n'aie aucun sujet connu de contentement. C'est
que je regarde avec une profonde tendresse quelque objet inanim que je ne
vois point. Ah! je le sens, tout ce qu'il peut y avoir de plus honorable
et de plus doux dans le sort d'une femme sur cette terre se trouve runi
pour elle dans le bonheur de dpendre d'une me comme la vtre!

Et ce bonheur deviendra-t-il un jour mon partage? M'aimerez-vous? Hlas!
laissez-moi les craintes,  moi, qui ne suis pas mme une voix pour vous!
Si vous relisiez mes lettres  M. Hyde de Neuville, vous verriez l'empire
que ces craintes ont eu sur moi. Je voudrais que vous parlassiez de moi 
cet excellent homme: il sait comment je vous ai toujours chri, il vous
le dirait. Ses expressions simples et inattentives me peindraient  vous
telle que je suis; mais aussi, elles dsespreraient la belle chimre qui
vous conduit  moi. Il ne m'a pas crit depuis son lection, je comprends
qu'_il n'a pas le temps_. Ne vous souvenez-vous plus de ces belles paroles
que vous lui adresstes il y a deux ans, au sujet d'une femme gnreuse,
disiez-vous, que vous le chargiez de remercier? _Si j'ai souffert
des hommes... qui n'en a pas souffert?..._ Cette femme, c'tait moi.
Pardonnez-moi ces frquents retours vers le pass: j'ai besoin de vous
prouver qu'il s'agit ici d'un sentiment digne de vous.

Les quelques annes de diffrence qu'il y a entre nous vous causent une
sorte d'inquitude  laquelle je refuserais de croire si vous-mme ne m'en
faisiez pas l'aveu avec la sincrit d'une me demeure jeune et pure. 
mon aimable ami, ne soyez pas ingrat envers ces anne qui semblent, en
votre faveur, ne poursuivre leur cours que pour ajouter  votre gloire et
 vos vertus, sans pour cela vous priver d'aucun des avantages qui vous
ont t prodigus! Je n'avais jamais song  vous crer dans ma pense un
extrieur qui pt vous reprsenter  moi et, lorsque je pensais  vous,
je ne voyais qu'un _nom_, le hasard ne m'ayant jamais offert aucun de vos
portraits. Je ne faisais point de questions sur vous. Depuis l'poque
malheureuse o je ne pus vous voir aprs vous avoir cherch, je ne voulais
plus vous trouver que dans mon coeur. Je vous fuyais partout, mme dans
vos ouvrages; j'ai pass plusieurs annes sans pouvoir lire _Ren_, et
surtout l'_Itinraire_. Dernirement encore, ils m'ont fait mal: c'est 
leur lecture que j'attribue l'abattement o j'tais tombe  la seule
pense que le torrent des affaires vous ferait perdre mon souvenir. Ds
votre premire et votre seconde lettre, vous partes trs proccup de
cette diffrence d'ge: cela me fit natre le dsir d'avoir une ide de
vous, car je n'en avais point du tout, quoique je connusse bien le fond de
votre me. J'crivis  une femme de ma connaissance qui vous a vu cet
automne. Je ne sais comment il se fit que je n'osais gure lui faire de
questions: cependant, sa rponse, toute incomplte qu'elle est, suffira,
de reste,  vous _rassurer_, M. de Chateaubriand est d'une taille moyenne,
il a l'air noble et trs distingu; il est d'une belle figure; il parle
peu; il est cependant fort aimable. Savez-vous l'effet que ce portrait
produisit sur moi? Je demeurai trouble et confuse de vous tant aimer.
J'ai ajout beaucoup de choses  ce portrait; je sens que je ne me trompe
sur aucune: vous me le direz?

L'me d'un ange, le caractre d'un hros, peut-tre le coeur d'une
femme... et quelquefois la gat franche et nave d'un enfant. La
puissance de votre regard est irrsistible comme le charme de votre
sourire: vos manires sont nobles et charmantes. Votre invincible fermet
ajoute en vous son attrait  l'attrait de vos malheurs, et votre modestie
sincre fait aimer votre gloire. Ami! vous n'tes que trop bien dou pour
plaire, et celui de nous deux qui doit trembler, ce n'est pas vous.

Mais pour vous punir de votre coquetterie avec moi, je dois vous apprendre
qu'il ne faut pas tant d'agrments pour me plaire. Il y a  Paris un homme
que nos connaissances communes appellent mon _chevalier_, qu'on m'accuse
de prfrer  tous les autres hommes, et qu'en effet j'aime comme mes
yeux. C'est un des dputs de la Cte-d'Or, le chevalier de Berbis. Si
vous le connaissiez, vous seriez de mon got, et tomberiez  mes genoux
pour obtenir votre pardon de l'affront que vous faites  ma solidit.

Dites-moi, je vous prie, dans quel quartier est votre hospice, afin que je
le cherche sur la carte; ce sera un plaisir pour moi. Je n'ai pas oubli
la folle joie que j'prouvai, il y a dix ans, lorsque je vis mon nom trac
de votre main sur une de vos cartes.

Adieu, mon matre aim! Vous savez que vos lettres font le bonheur de ma
vie. N'en aurai-je pas bientt une autre? ou du moins me pardonnerez-vous
de l'avoir demande?

MARIE.




X

_De M. de Chateaubriand_

Janvier 1828.


J'allais rpondre en dtail  votre aimable lettre du 20, lorsque j'ai
appris la mort d'une femme que j'aimais depuis longues annes et dont
la tendre amiti m'avait bien souvent consol[14]. Le coeur me manque
aujourd'hui pour vous crire. Vous le voyez, vous n'avez sauv qu'un
solitaire que tout quitte et qui ne vous apporte que ses souvenirs et ses
souffrances; je vous fais l un triste prsent. Plus votre lettre me
charme, plus en mme temps elle me dsespre. Qu'ai-je  vous offrir?
quelques jours qui seront bientt couls! Et ne dois-je pas craindre de
me rattacher  une vie qui m'chappe? Ne craignez pas, au reste, que la
politique puisse me distraire de vous: je ne serai point ministre; j'ai
refus de l'tre, parce que, dans la position o l'on m'aurait plac, je
n'aurais pu donner la majorit au roi, et j'aurais perdu ma place dans
l'opinion publique sans tre utile  la couronne. De plus, ce ne serait
qu'avec une peine mortelle que je sortirais de la solitude qui doit me
conduire au dernier repos: j'avance  grands pas dans le dsert o je dois
rester.

[Note 14: Mme de Duras, morte  Nice, le 16 janvier 1828.]

Vous vous tes trompe sur ma _coquetterie_, je n'en ai aucune. Votre amie
m'a peint comme je ne suis point. Que j'aie peur de mes annes compares
aux vtres, rien de plus naturel, mais mes prtentions ne vont pas
au-dessus de mes cheveux blancs. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'aime
point que vous aimiez un chevalier de Bourgogne comme vos yeux.
Expliquez-moi cela?--Je devais dner demain chez Hyde de Neuville; je lui
aurais parl de vous. Au lieu de cela, je m'ensevelis dans mon
_infirmerie_. Elle est situe  deux cents pas de la barrire d'Enfer,
Route du Midi, consquemment sur la route qui mne vers vous: c'est un
tout-ensemble compos de pturages, de vergers, de maisons pour les
malades, d'une chapelle, et d'une petite maison pour moi. crivez-moi une
lettre pour le moins aussi bonne que la dernire; j'en ai besoin.
Serait-il vrai que je sois pour quelque chose dans votre vie?--C'est la
pauvre Mme de Duras dont je veux vous parler. Elle est morte  Nice.




XI

_ M. de Chateaubriand_

H., 29 janvier 1828.

MON AMI,


Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y rponds tout de suite; je ne
veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les
tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous
priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle tait
digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus taient rcompenses par
votre tendresse et votre suffrage. Hlas! je voudrais avoir eu son sort et
tre o elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle
a d prouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main,
sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus
soumis dans la rsignation  la volont de Dieu suffit  peine  un tel
sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des
deux vritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on
aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un coeur
tout  vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse
dans l'me. L'amie qui vous a quitt tait orne de tous les dons qui lui
avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous
envoyer  la place n'est qu'un cho mlancolique et fidle, qui, dans un
lieu dsert, rpte vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible,
pourra-t-elle arriver jusqu' vous?--Et vous me demandez si vous tes
quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait
pour vous faire oublier bien des jours pnibles; vous me demandez de vous
consoler! Mon front s'abaisse et mon coeur bat  ces paroles: je les
reois comme une bndiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les
chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'tre
quand vous ne l'tes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne
vous ai jamais vu: si j'avais vcu prs de vous, il est probable que vous
n'auriez jamais su combien vous tiez aim, ou plutt je sens que je
n'aurais pas os vous tant aimer en votre prsence.--Il y quatre jours que
j'ai reu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois
trs rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la
lisais posment, lorsque j'arrivai  ce passage: Celui que nous aimons et
admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont
graves dans mon coeur  ct des plus chres obligations que je vous ai).
Il a pu tre ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est
cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y
consentira qu'avec les moyens d'tre utile au roi et  la France. Quand on
fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des
circonstances aussi pnibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens
de succs.

[Note 15: A la chute du cabinet Villle, Charles X avait fait offrir 
Chateaubriand le ministre de l'instruction publique dans le nouveau
cabinet: mais Chateaubriand avait refus, en dclarant qu'il ne voulait
rentrer au pouvoir que par la porte du ministre des affaires trangres,
par laquelle il en tait sorti trois ans auparavant.]

Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministre, que je
redoutais pour votre sant, pour votre repos et aussi pour le mien, dont
la seule crainte m'avait jete dans un si grand accablement,  prsent
qu'on me l'annonait comme un vnement probable, ne me donnait qu'une
vive satisfaction. J'tais transporte  l'ide d'une rparation clatante,
d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez
besoin de tout cela, _vous!_

L'autre jour, un jeune homme, qui tait  Paris cet t, me racontait quel
enthousiasme vous aviez fait natre  la sance de M. Villemain[16], et
comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage,
vous avait accompagn jusque chez vous. Sa belle figure, disait-il, et
son regard anim peignaient franchement sa satisfaction. Toutes les
conversations ramnent votre nom et votre loge, tous les journaux en
retentissent, je vous retrouve dans le coeur de mes amis, dans vos
ouvrages, o je m'amourache, comme dit ma mre, au point que, lorsque
j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma
vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous crot avec mon
estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de
l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en
relisant les deux premires lettres que je vous crivis, il y a onze ans,
et vos rponses. Alors le regret altra ma sant et peu s'en faut qu'il ne
l'altre encore aujourd'hui quand je pense  tant d'annes perdues pour
une amiti si chre! Nous devions donc une fois nous aimer, nous
rencontrer dans ce monde?... A ces penses un frisson me saisit. Je me
souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons
peut-tre jamais, que vous ne m'aimerez peut-tre pas... Si ce malheur
m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.

[Note 16: Villemain avait t charg par l'Acadmie de rdiger, en
collaboration avec Chteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi
contre le rtablissement de la censure.]

Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent
tarir depuis que je l'ai lue. O mon matre bien-aim! avez-vous donc reu
de si profondes blessures? vous, plac si haut, comment n'avez-vous pu
chapper aux traits de l'adversit? Hlas! j'ai trop bien devin, il y a
sans doute dans votre coeur une sorte de sensibilit de femme qui vous a
rendu vulnrable a des peines que vous mritiez d'ignorer.

Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et
fidle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa soeur est l'amie
de ma mre: ses nices sont mes amies: je lui ai des obligations et je
l'estime parfaitement, ce qui dans mon coeur compose toujours une
vritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villle lui avait
l'obligation de n'tre pas l'homme de France le plus laid; il est vrai
qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empcher de rire
de la qualification de mon chevalier, comme je riais moi-mme en
l'crivant comme preuve de ma solidit. Adieu, mon matre bien-aim, j'ai
mis en vous toute mon esprance! Si jamais vous prenez un peu d'amiti
pour moi, j'aurai tout sur la terre en dpit d'un sort contraire.

MARIE.

_P.-S_. Je reviens  mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre,
je trouve que je ne vous ai pas parl de lui convenablement. Il mrite
l'honneur d'tre estim de vous. En 1824, M. de Villle voulait le faire
questeur Non, lui dit-il, je ne veux _point_, je veux voter en
conscience. Dernirement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la
pairie, que les journaux lui avaient octroye, il y a deux ans, et s'il
n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette anne d'abondance, il me
rpondit: Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois
dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une
autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus toff que ma chtive
personne! Non, je ne suis point directeur gnral, parce qu'il faut plus
de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je
suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai,
n'aspirant  rien qu' ne rien tre et croyant d'ailleurs qu'un dput
doit tre indpendant. Ce bon garon, grosse tte chiffrante et
combinante, ressemble presque  vos petites filles de Venise; il n'a pas
le temps d'tre aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine;
il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente,
qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu
accueilli par tous les grands socitaires de M. de Villle avec une
considration qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait
avec dfrence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas
devant lui; et, lorsque ce digne homme se spara de M. Villle dont il
tait l'ancien ami, son dpart fit sensation. Ma lettre est presque
illisible; ma mre est ici; pour que je vous crive  mon aise, il faut
que nous y soyons seuls.--La longueur de mes lettres me rend presque
confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient  deux
choses: l'une, c'est que j'ai le coeur plein; l'autre que, n'ayant jamais
rien compos, je n'ai pas le savoir de resserrer mes ides en peu de mots,
comme mon matre chri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre
pour huit jours.--Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de
Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupe et runie
 votre lettre d'aujourd'hui.

[Note 17: Dans le _Journal des Dbats_.]




XII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 5 fvrier 1828.


Sans doute, mon amie, ces quelques mots taient de moi; mais ils taient
bien froids, bien glacs; je les avais crits en prsence mme du premier
mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je
me sentais entour: craignant de blesser une mmoire sacre au lieu de
l'honorer, je n'ai trouv sous ma plume qu'un sentiment contraint qui,
 force d'tre mal  l'aise, a pris l'air de l'indiffrence. Je ne me
consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que
j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces dtails; je ne devrais vous parler que de
vous, et vous remercier tendrement de votre gnreuse amiti. Envoyez-moi
tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je
veux avoir quelque chose!

[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parl de Mme de Duras,
et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits des _Mmoires
d'Outre-Tombe_.]

Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux
deux barrires opposes de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le
tranent, mais qui ne peuvent suffire  ses courses. Moi, je suis  pied,
et je me fatigue  prsent beaucoup en marchant. Nos misres ne peuvent se
rencontrer que de loin  loin. Je brle de lui parler de vous. Je le
verrai ce matin mme,  la sance royale.

Je ne suis pas rassur par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers
si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conqutes.

M. Villemain a toutes sortes de bonts pour moi, il me fait passer 
travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tte sur mon
refus du ministre! Il est plus ais de refuser d'tre ministre que de
rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai t qu'un
poltron.

Il faut que vous sachiez que j'ai achet une carte de France qui me cote
8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte?
Je regarde _La Voulte_, ne pouvant voir H..., qui ne s'y trouve point.
Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-l. Je retourne 
l'enfance, et cela est fort naturel.

Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie.

crivez-moi!




XIII

_ M. de Chateaubriand_

H., 11 fvrier 1828.

MON AMI,


La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me
surprendre. Mais, en relisant les prcdentes, j'y retrouve les mmes
penses, j'en suis trouble. J'ai peine  comprendre que le chagrin puisse
vous poursuivre. Dans mes ides, vous devez tre heureux. Si, comme je le
crains, vous ne l'tes pas, la charit vous consolera. Aprs la mort de
mon pre, je n'ai trouv que ce baume pour ma blessure.

Je suis les vnements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis
contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne
l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade.
_L'accepterez-vous?_ C'est  votre indulgente bont que j'ose adresser
cette question.

Lorsque j'ai appris comment vous aviez dispos de vos biens et arrang
votre vie, mon coeur a t comme envahi de sentiments divers, parmi
lesquels la satisfaction a domin. La solitude a toujours t un besoin de
votre me. La pratique du bien en est une ncessit. La palme de Vincent
de Paule n'tait pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour,
la runir  celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, Franois-Auguste
de Chateaubriand, les Franais veulent vous dcerner celle de leur Sully!
Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet
vnement arrivait, je m'en rjouirais sans restriction; non par vertu,
mais par tendresse.

L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun
d'eux ne faisait une _Histoire de France_. M. de Chateaubriand en fait
une[19], dit une autre personne. Oui, dit le prtre qui avait dj parl;
mais, depuis son apostasie, on n'aime pas  lire ses ouvrages. Tout le
monde resta muet. Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune
atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller
frapper  la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison
sans s'enqurir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du
pain qu'il doit  ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie psera sur
vous, il veillera lui-mme avec sa femme autour de votre lit. Un grand
silence suivit. Mes yeux taient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une
vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-mme de la
honte de mon suprieur.

[Note 19: Chateaubriand avait en effet, ds lors, conu le projet de ses
_tudes Historiques_, qu'il ne devait crire que trois ans plus tard.]

(Mon matre chri, vous avez fond un hospice, et vous tes  pied!)

Vous crivez souvent dans les _Dbats_. Je reconnais vos articles, je les
lis avec attention, triste  vos regrets, que ne donnerais-je pour vous
tre quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant
de tout mon coeur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si
usuelle: _vivre dans le coeur de ceux qu'on aime_; j'en prouve
aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'tre pleur. La mort
vritable est dans l'oubli de ceux qu'on chrit. Regrettez bien votre amie;
mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aime _de vous_
durant sa vie, et vous la pleurez  prsent!

J'ai eu le coeur atteint par ces paroles: _Je me fatigue beaucoup en
marchant_... Soyez bon tout  fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre
sant n'est-elle donc pas rtablie? Et cette autre sant si chre, vous ne
m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus?
C'est une chose amre que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans
cesse.

Vous m'crivez le matin mme de la sance royale: vous regardez le pays
que j'habite! Mon coeur devrait tre content, et je ne puis respirer! Mais
tout ceci n'est et ne peut tre qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il
est inutile de me donner quelques-unes de vos penses: et cela n'est que
trop juste, envers une trangre que vous n'avez jamais vue et dont vous
ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste
encore...

J'ai t prs de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie crit de
votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-lisabeth. Le nom
d'liza tait  la mode dans mon enfance: ma mre le choisit, c'est celui
que je signe et qu'on me donne. Mon pre prfrait le nom de Marie, et me
nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emport dans son tombeau tout mon
amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reu de personne ce nom que son
souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalit ce nom m'est
revenu en vous crivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter  la pente
qui m'entrane  vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!

Je vous envoie donc notre premire correspondance, vous y verrez mes
premires esprances et mes premiers chagrins, et comment le coeur de
Marie vous suit depuis si longtemps sans se dtourner.

Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de
vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donn
d'annes?

J'espre que vous avez demand mes lettres  M. Hyde de Neuville. Il vous
les aura donnes, je lui ai crit il y a quelques jours.

Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres voeux.

MARIE.

_P.-S._ Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous
tes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!

_Note de Mme de V._-- cette lettre taient joints la copie des deux
lettres que je lui crivis en 1816, et les originaux de ses
rponses.




XIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 16 fvrier 1828.


Vous tes une loquente amie. Ces pauvres prtres sont un peu ingrats, et
la charit n'est pas leur premire vertu; mais ils souffrent; ils sont
tromps par les calomniateurs  gages d'une petite faction qui se sert
d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul
dfenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacs; si
toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.

Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de
notre correspondance! Vous le voyez bien, c'tait un sort, je devais finir
par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout  la politique.
Il a de grandes esprances. Lui parler d'une affaire comme la ntre lui
paratrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!

[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine
dans le nouveau cabinet.]

Donnerai-je  Marie autant de jours qu'elle m'a donn d'annes? Cette
question me pntre le coeur de reconnaissance, de regrets, et de
tristesse. Que ne vous ai-je connue  l'poque des deux premiers billets?
Hlas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entrave que tous
mes projets ne sont que des songes. Je cherche  les raliser, mais je
n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient  transformer les
chimres en ralits. Ce que j'ai de plus certainement arrt dans ma
pense, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y
a encore cinq ou six mois  attendre, et, comme les sauvages auxquels je
ressemble assez, je ne compte gure que sur l'espace renferm entre deux
soleils.

Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a dj offerte,
ainsi qu'un ministre, et je l'ai refuse; mais des dtails d'intrieur et
de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma
destine.

Dites-moi  votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas o
la fortune me pousserait dans ce riant exil?

Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiter de l'avenir. Prenons
le prsent; je le trouve heureux pour moi, au-del de ce que je puis dire,
puisqu'il me donne l'amiti de Marie.

_P.-S._ J'ai crit assez souvent dans le _Journal des Dbats_, avant la
chute du dernier ministre, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis prs
d'un an, j'y ai  peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].

[Note 21: Ce sosie tait Salvandy, qu'on appelait volontiers le clair de
lune de Chateaubriand.]




XV

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 20 fvrier 1828.

MON AMI,


Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministre, j'ignorais le
genre de vie que vous aviez embrass. Lorsque je l'appris, je vous admirai,
mais j'eus le coeur perc de douleur, en vous trouvant fix dans une
retraite sombre et prmature. L'innocente Prtresse des Muses n'tait ni
plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher
matre. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphre de
tristesse et d'austrit. Je craignais la suite de cette rsolution. Je
vous cachai mes craintes, mais, ds lors, tous mes voeux se tournrent
vers ce ministre que j'avais tant redout: je le dsirai comme un
honorable moyen de distraction pour vous. Je possde le don funeste de la
prvision. Sans rflexion, sans prvention, pour les choses importantes
comme pour les moindres choses, j'entends intrieurement une voix
distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a
plus de quinze jours que j'entendis ces mots: On veut qu'il aille en
ambassade... de l ma question. Et vous y voil presque dcid! Ainsi
vous quitterez l'arne o vous avez vaincu, o tt ou tard
vous auriez triomph! Vous abandonnerez la retraite d'o, rayonnant dans
l'obscurit, vous clairiez la marche de ceux qui vous redoutent!

Cdant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous
laisser repousser au pied d'un trne tranger quand le ntre chancelle!...
Votre devoir est-il l? Votre gloire est-elle l? Je ne le pense pas.
Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la
calomnie vous a faits, triompheront de votre dpart. Mais aussi le
changement de scne vous sera peut-tre favorable. Mon cher matre,
l'apologie de la libert de mes rflexions est dans mes droits d'amie. Je
les ai tous, bien que je sois prive du bonheur que ce titre chri devrait
me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour
moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des
circonstances, fait porter mes rflexions  faux, mon ami y verra toujours
le dvouement et la confiance de son amie. Peut-tre aussi le regret de
vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?

Si vous aviez simplement dit  M. Hyde de Neuville: Qu'est-ce que votre
amie, Mme de V..., qui m'a crit une lettre fort aimable au sujet de Mme
de Chateaubriand? il vous aurait rpondu quelques mots qui m'auraient
donn votre estime et m'auraient tire des _petites vnitiennes_. Il ne
m'en fallait pas davantage pour tre aime de vous. Mais vous n'tes pas
curieux de votre Marie, et ne songez point  l'aimer. Vous lisez mes
lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer
 cueillir dans le buisson la plante qui le produit.

Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance
m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour mme o elle a
commenc, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlev
la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles alles de
Beauchastel et d'H... sont ravages  jamais. Les arbres  soie et les
prairies ont disparu: il ne reste  leur place que des grves dsoles et
incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeures dracines sur
des roches dpouilles de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie
sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de libert
matrielle que la mauvaise fortune m'avait laiss.

La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit natre dans mon
coeur le dsir de vous voir plus tt et je commenai  regarder mon dpart
pour Paris comme ncessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient.
J'aurais t rclamer les soins de mes amis pour rparer mon dsastre. Ses
suites menacent la vieillesse de ma mre et d'autres parents dont je suis
charge. La force de mes obligations m'aurait donn celle de commencer
cette tche, presque impossible  accomplir pour une femme fire et
timide. J'aurais plac mes devoirs sous la protection tutlaire de votre
amiti. Encourage par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans
votre force, j'aurais got sans trouble, le bonheur de vous offrir la
soeur qui vous a tant aim.

C'est ainsi que j'tais charme d'une lueur douce et belle, que je voyais
dans le lointain. J'allais  elle sans regarder autour de moi: mais la
voil dj qui disparat  l'horizon: je suis seule dans un dsert et je
voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin...

Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas o vous y iriez?
Mon matre!!! si j'tais un oiseau, je m'envolerais aprs vous dans
l'Italie ou la Norvge avec la mme joie... si j'tais un jeune garon,
je deviendrais votre secrtaire ou votre page, et marcherais  votre suite
sans regarder derrire moi tant que la terre pourrait me porter. Si
j'tais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout
pour la suivre. Je dvouerais mon coeur et ma force  la soigner nuit et
jour, pour vous la mieux conserver. Mais, tant ce que je suis, comment
pourrais-je avec convenance voyager seule en pays tranger?

Non, cette fois encore, nous serons spars! Vous partirez encore sans
emporter dans votre coeur l'image de celle qui vous aime et sans lui
laisser la vtre. Bientt sa pense s'effacera de votre esprit. Seulement
quelquefois peut-tre, dans des jours d'abattement (puissent-ils tre
rares,  mon matre trop aim!) et de tristesse, vous vous rappellerez la
pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.




XVI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 21 fvrier 1828.


J'allais crire  Marie lorsque sa lettre est arrive; j'tais inquiet de
son silence. Mon me est triste et malheureuse. Je crois dj le lui avoir
dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voil sa
retraite ravage, et l'asile o elle comptait me recevoir dtruit! C'est
ma destine; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache  moi!

Pourtant, je dirai  Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est
possible que les ngociations se renouent, et que, dans tous les cas, je
resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage.
Si mille raisons ne m'arrtaient, je ne serais pas retenu par l'ide du
triomphe des ennemis: sur ce point-l je suis invulnrable; mon mpris est
si complet, ou mon indiffrence si profonde pour eux, que je ne pense
jamais  leur peine ou  leur joie.

Viendrez-vous  Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant
vous, auprs de vous, et de vous le dire! Vous avez t injuste. Vous
croyez que je ne suis point _curieux_ de Marie. J'en ai parl  Hyde de
Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai
pas recommenc, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne
savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractre, de
l'esprit, et de l'ge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce
moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition vritable, et que la
fatalit a pouss aux affaires, sans en avoir le got, quoiqu'en ayant
assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous tre utile.
Cette pauvre valle ravage me tourmente l'esprit; voil ce que c'est
que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires
montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris
pourtant un sentiment qui me plat: vous voulez sortir du rang des petites
vnitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez
raison de le dire: vos lettres sont un parfum.

J'espre bientt une lettre de vous, moins triste et moins dcourage.
J'aime pour la vie mon inconnue.



XVII

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 1er mars 1828.


Je suis venue passer ici le carme chez ma mre, pour donner le temps de
dblayer les suites de l'inondation et de rparer une portion de ce qui
est rparable. Hier matin, je partis pour H..., o j'allais passer la
journe. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais 
deux jeunes nices et  leur petit frre, que j'emmenais avec moi, ce que
nous allions faire  la campagne; nous tions joyeux tous quatre de cette
explication, et je ne pensais pas  vous, lorsqu'en montant en voiture
j'entendis: _Il n'y aura pas de lettre ce soir_. Cet avertissement
ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'tait dissipe
d'elle-mme. Je revis ma pauvre valle avec bonheur; votre cher souvenir
m'embellissait ce chaos. Nous emes une journe dlicieuse; nous fmes,
dans un dsert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade
inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la premire vue,
lorsqu'il tait couvert  la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous
causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine,
et mme de dangers, nous dracinmes notre charmant solitaire, et nous
l'apportmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fmes planter avec
des soins et des prcautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant,
cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son
rocher? Je n'ose l'esprer: les pauvres montagnards sont fortement
enracins et difficiles  transplanter.

Au retour,  moiti chemin, l'oracle secret du matin se vrifia. Je n'eus
point de lettre. Je n'en fus point trouble, mon coeur tait plein
d'esprance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire
les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade  pied.

La montagne que je gravissais s'lve  pic, au-dessus du Rhne qui, dans
cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la
plaine du Dauphin, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-del,
les montagnes du matin s'lvent insensiblement en amphithtre, et si
charges de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupe de
jardins. Enfin,  l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs
cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou
d'albtre ou d'azur, dont les riches nuances varient  toutes les heures
du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de
soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'o
je dcouvrais  ma gauche le vieux chteau de La Voulte avec ses tours,
ses terrasses, et ses murailles crneles, qui semblent protger les
tombes chries qui sont  leur pied. Le soleil se couchait:
_Roche-Colombe_ et _le Roi-Ren_ qui font partie des Hautes-Alpes, 
l'horizon, taient charges de neiges. Sur la chane infrieure des
montagnes du matin, tout tait d'or, de laque ou de rose, et la lune,
qui semblait sortir des eaux parmi les les dj verdoyantes, mlait ses
blanches clarts aux teintes enflammes du couchant. Ce spectacle tait
digne de vos yeux et de vos pinceaux.

Un nuage d'or brillait, isol, il venait lentement du nord, et me fit
penser  vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin
derrire les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples;
je ne me sentis point dlaisse. Tranquille et charme, je regardais
monter paisiblement la lune dans le ciel et paratre l'une aprs l'autre
les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir  la
chapelle ducale du chteau, devenue l'glise paroissiale. J'y portai votre
pense. Que mes prires furent douces!

Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrive, je n'osais plus
l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous
resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont
chapps de mes yeux. La joie brisait mon me: il m'a fallu la rpandre
devant Dieu et chercher dans des prires rcites, souvent reprises et
longtemps continues, l'_apaisement_ dont j'avais besoin.

Votre lettre,  mon ami! aurait fait de votre Marie une crature heureuse
si elle pouvait l'tre quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence
suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique
des plus hautes vertus laisse malheureuse l'me noble de mon noble
matre! Mais cette me est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas crer
invulnrable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes
de l'amiti! Je n'ose en dire plus: je crains, hlas! d'appuyer une pine
sur une blessure que je ne vois pas.

Mais perdez, mon bon ange, l'ide de la fatalit qui vous poursuit;
reconnaissez au moins, par rapport  moi, que votre influence ne m'a pas
t moins secourable qu'elle ne m'est chre! En effet, que serais-je
devenue, seule au milieu de ce dsastre irrparable, dont les suites
atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette
existence intime et passionne que vous avez cre en moi? Sa puissance a
suffi pour dtourner mes yeux d'un avenir menaant, et je vous fais l'aveu
que je me suis plusieurs fois reproch de sentir mon me nager dans la
joie, lorsqu'une pnible sollicitude devait la remplir; et maintenant que
vos expressions si douces me peignent un intrt si tendre et si profond,
de quoi ne serais-je pas console? coutez, mon ami: le bien suprme, pour
moi, c'est d'tre aime de vous et digne de l'tre. Quel que soit le reste
de ma destine, je l'accepte de plein coeur.

J'osais  peine vous crire, sur votre demande; j'osais  peine esprer
vos rponses; il me semblait que ces longues effusions de coeur, sans art,
que je vous envoyais, vous taient presque  charge, surtout pendant cette
crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette
crise qui est en grande partie votre ouvrage et o vous jouez le principal
rle; et pourtant, pendant ce temps mme, vous m'crivez des lettres
longues et frquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux
jours! Vous me parlez  coeur ouvert, vous me laissez entrer dans la
discussion de vos plus grands intrts, de vos desseins les plus secrets,
avec une douceur et une bont d'ange: moi, trangre, absente,
inconnue!... Ami, sentez-vous au coeur combien je vous aime?

Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me
nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me prsente en face
l'ide que j'ai tabli ma vie sur un rve... du moins suivant le train du
monde.

Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de
Marie a pntr jusqu'au coeur de son ami!

J'ai la tte dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je
n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me dsoler de ce
que notre ami n'avait pas t choisi par le roi, mais je vous remets le
tout, ne pouvant m'empcher de penser que tout va bien, puisque vous
restez.

MARIE.

4 mars.




XVIII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 10 mars 1828.


Eh bien! Marie, tes-vous contente? voil notre ami ministre, et vous
serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer  sa
nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il tait  la
marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi.

Votre promenade solitaire m'a charm. J'aurais voulu vous aider 
transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne.
Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientt,
mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beaut.

Ne viendrez-vous point,  prsent, solliciter quelque chose  Paris? Vous
serez en crdit; vous me trouverez dans mon hpital; j'en sortirai pour
vous. J'irai importuner les ministres. Tchez de prendre un peu 
l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne dtruit pas votre illusion,
nous pourrons nous aimer en nous connaissant, aprs nous tre aims sans
nous connatre.

Je ne puis vous crire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans
la tte: car, malgr votre indulgente imagination, vous vous doutez bien
qu'un rhumatisme s'est fourr sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je
suis; moi, je vous aime  jamais comme vous tes.




XIX

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 16 mars.


C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de
m'avoir crit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai dj reu plusieurs
preuves de votre condescendance et de votre bont.

Je croyais qu'un ministre serait pour vous une utile distraction. Je le
dsirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, prouver toutes les
anxits poignantes qui doivent tre le partage des ambitieux: j'en suis
comme puise, votre silence  ce sujet a renvers les esprances que je
me plaisais  former.

Je comprends que je vous ai parl trop librement de ce qui vous concerne.
Je tcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutt
dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment dsir le pouvoir pour
vous, mais ce dsir tait gnreux, car, s'il avait t ralis, je
n'aurais pas t  Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'crire.

J'avais aussi une haute ambition pour moi-mme: vous n'y avez pas fait
attention. J'esprais que ma prsence pourrait vous apporter une
distraction douce et consolante. De l mon projet, que j'entourais de
raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de ralit de ces
esprances prsomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.

Je vous remercie du fond du coeur de vos bonts; pardonnez si je ne les
mets pas  l'preuve! Ce que je peux dsirer est si peu de chose qu'il
n'est pas ncessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si
lger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller
moi-mme _solliciter_, c'est--dire appliquer incessamment toutes mes
forces et mes attentions  subir de bonne grce et avec dignit des refus
ou des dgots. Je vidai ce calice, il y a quelques annes; j'avais alors
le coeur plus libre et l'me plus ferme qu' prsent: il m'en reste
pourtant le souvenir le plus dplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai
point mler le sentiment le plus tendre et le plus pur  la _lie_ des
sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai
besoin que d'ombre et de silence.

Adieu, mon cher matre, pensez quelquefois  moi avec un peu d'amiti; ne
m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touche de votre bont.

MARIE.

Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribu  faire entrer
M. Hyde de Neuville au ministre: je ne vous souponne pas de froideur
envers vos amis.




XX

_De M. de Chateaubriand_

Paris, le 21 mars 1828.


Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je
blesse sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'tais
souffrant pour abrger ma lettre? Vous auriez t injuste, je souffrais
beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!

Je ne vous engagerai jamais  vous transformer en solliciteuse. J'aimerais
mieux mourir que de demander une faveur, une place, et mme un service 
qui que ce soit; je comprends donc trs bien votre rpugnance. Mais je
n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble
que, si je vous parlais de venir  Paris, je n'tais pas aussi gnreux et
dsintress que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela
vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tte  deviner ce que j'ai
pu faire qui vous ait donn ce mouvement d'irritation et de peine. Vous
voyez du moins que j'ai dj tous les symptmes d'une vieille et longue
amiti! Peut-tre me suis-je tromp? Peut-tre n'avez-vous rien contre
moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les
habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?

Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais
nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un
ministre. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espre que vous ne croyez pas
 la Rvolution renaissante et  toute cette fantasmagorie de l'opposition
Villliste. Il n'y a plus en France de principe rvolutionnaire, le peuple
ne remuera pas; l'arme est fidle, nous jouissons de toute les liberts
raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se prcipiter; mais, s'il est
sage, de longue annes de repos sont assures  la France.

Elles seront pour vous, ces annes, et non pour moi qui m'en vais, et dont
la destine est d'tre troubl jusqu' ma dernire heure: vivez longtemps,
vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout  la fois vieux et nouvel ami!




XXI

_ M. de Chateaubriand_

Hlle, 24 mars 1828.


Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous crivis le 15 de ce mois,
je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _dblaiement_.
Pour mon hygine morale, j'ai relu d'un bout  l'autre les mmoires de La
Rochejacquelein, et le numro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez
fait un magnifique rsum. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes
souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de
sensibilit aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui
n'atteignent qu'un ou deux coeurs... on retrouve alors la force de
reprendre son fardeau, et de bon coeur, suivant la volont de Dieu. Mais
on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire  vous
loigner tout  fait, et, faute de pouvoir m'en dfendre, je vous ai mis
de moiti dans mes rves.

Ce qui n'en pas un, c'est le dsir d'avoir un hpital dans le dpartement
de l'Ardche.  force de le dsirer, nous avons dj une grande et belle
maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ
mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habitues, en fait
de charit,  faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien
de plus. Si vous tiez devenu prsident des ministres, comme je l'esprais,
nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous
auriez pes plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je
ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls
difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-tre donn
le droit de faire porter votre nom chri  notre hospice... Mais, pour
n'tre point ministre, vous n'en tes pas moins _vous_, et qui sait si
vous ne prendrez pas un peu d'intrt aux projets de votre Marie, comme
vous en prenez  sa valle?

Pauvre valle; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-tre! Que
j'aimerais  avoir son _portrait_ crit par vous! J'ai le plan d'un petit
appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu' prsent je vous
destine avec dlices. Deux croises au midi, la chemine entre deux.
En face du lit, une croise au levant. Un cabinet de toilette, aussi
au levant. Un cabinet d'tude au couchant... La vue de la valle de
Beauchastel, le bassin du Rhne et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne
pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une proprit
favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, prs d'un coeur
ami, dans un climat bni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la
politique ne sont pour rien dans ce doux rve. Il est pour moi comme votre
_royaume de Grce_ tait pour vous autrefois: moins chimrique, pourtant,
si vous m'aimez un jour autant que je vous aime  prsent. Alors donc,
pourquoi ne viendriez-vous pas goter la paix de cette riante retraite que
votre pense m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre
hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles
amies, de vos malades, des vieux prtres auxquels nous destinons aussi un
asile, tout le bonheur que votre prsence chrie leur apporterait. Je
crois  prsent plus que jamais qu' force de dsirer les choses, elles
arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixime jour et que je n'aie
rien, je n'ai pas d'inquitude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me
persuade que vous n'tes pas souffrant.

Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre
qui m'en cote _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis
descendue au jardin  onze heures. J'ai dn dans une petite cabane sur
le ruisseau, c'est de l que je vous cris. Le temps est charmant, tout
pousse, l'air est doux et embaum, on sent le printemps encore plus qu'on
ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands
arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent dj dans les
chvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur mnage. J'ai pass la
journe auprs des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines
de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bgonias, et d'autres
bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dn dans ma cabane avec moi? Vous
auriez t heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma
Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout
cet enchantement si bon  partager avec ce qu'on chrit.

_Du 25_.--Je viens d'assister  l'installation des deux religieuses
trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'alle droite qui
prcde la maison, j'ai frissonn de la pense que mon exil s'achverait
l. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu
toute ma destine, mes yeux ne s'en sont pas dtourns. _Notre vie et
notre coeur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et
de l'autre!_

_Du 26_.--Ami trop aim, je reois votre lettre, elle m'accable. Je sens
que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que
ferai-je, je suis dj lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie,
c'est un faible roseau! Je ne puis rpondre aujourd'hui  cette lettre
cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu
conjurer, je vous rpte vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et
n'oubliez pas votre dernire soeur!

MARIE.



XXII

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 29 mars 1828.


Non, mon matre chri, non, point d'orages, mais une tendresse qui
durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des
impressions pnibles,  vous qui tes si bon et si aimable pour moi, 
vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui
plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgr
l'accablement d'affaires et de travaux o vous tes, m'crivez exactement,
mme quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute
de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous
_en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-tre quelques
regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant  moi.
D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.

Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me
supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une
nomination... J'tais peine que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon
coeur. Mais tout savant que vous tes, vous ne savez pas lire de si
loin... J'avais aussi le coeur bien serr de ce que votre tristesse ne
s'adoucissait jamais dans les moments o vous m'criviez. Enfin, je
voulais tre quelque chose pour vous, c'est--dire que je voulais
l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal
pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractre et
surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je
vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou
qui du moins ont souffert librement.

Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine
qui me fait souffrir. Jusqu' prsent, j'avais attribu les rflexions
tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres  des chagrins que je
couvrais du voile de mes larmes, sans chercher  les pntrer. Mais votre
lettre d'avant-hier a jet dans mon esprit un doute si insupportable, que
le dsir d'en sortir surmonte jusqu' mon respect pour votre volont, et
jusqu' la crainte de vous attrister en sortant des limites o je dois
sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'tait peut-tre une
altration grave dans votre sant qui faisait natre ces sombres penses
dont je suis alarme? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous!
Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon
pour tous les maux.

MARIE.




XXIII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)


J'ai reu vos deux lettres. Je suis dsol de vous avoir fait la moindre
peine. J'tais touch de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donn
lieu par quelque bvue, voil tout. Rassurez-vous; ma sant est bonne, je
n'ai que des annes; maladie incurable, mais avec laquelle on se trane
quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'tais ds ma
jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de coeur, dont je n'ai jamais pu
me corriger. Je m'y suis accoutum et, toujours rong d'un ennui secret,
j'avance vers le terme qui m'a toujours sembl si loin qu'on ne peut
l'atteindre. Toute votre grce, toute votre amiti ne changeront pas en
moi cette disposition intrieure, mais l'adouciront.

Il parat que vous prenez  la politique plus vivement que moi. Je n'ai
jamais eu de bouffes d'ambition que par amour-propre bless. N'allez donc
pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est
la solitude, et cette passion s'accrot naturellement,  mesure que l'on
devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce
qu'on perd.

Vous me donnez apptit de votre retraite. Si rien ne se drange dans ma
destine et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant
des eaux des Pyrnes: mais je n'ose trop me plonger dans ce rve, de peur
d'tre encore tromp.

Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela
cote. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie.
_L'Infirmerie_ est fonde, prospre, mais c'est aux dpens de ma sant et
de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indpendant et  mon
aise: et je n'ai rien,  la fin de mes jours, et je suis oblig, pour
vivre, d'tre aux gages d'un libraire! Prenez bien garde  cela, et
arrtez-vous  propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mler de
vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les
affaires.

Mille tendres hommages  Marie.




XXIV

_ M. de Chateaubriand_


Je vous remercie, mon cher matre, de m'avoir tire d'une inquitude bien
pnible. Mes propres rflexions m'avaient dj allge d'une partie.

Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre sant menace,
vous tiez bien portant, grces au ciel! mais en proie  un funeste
mcompte, et livr  des circonstances dont je ne puis soutenir la pense.
C'est l'invitable effet de l'absence que les esprances, les craintes,
les suppositions, les projets, portent toujours  faux. Pour les mes
tendres, l'absence est comme un nant tourment.

Je regrette que vous ne puissiez venir  H., en allant aux eaux plutt
qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne
sais o l'orage de l'automne dernier m'aura pousse dans ce temps-l.

Il faut que je vous dise ce qui m'est arriv et
comment, sans le savoir, vous avez peut-tre
dcid de mon sort.

M. de V. migr non indemnis et rang dans toutes les plus fcheuses
_catgories_, s'est rfugi dans une inspection des douanes  Toulouse.
Toute son ambition se borna  avoir son changement  Lyon, pour tre plus
prs de nous. Il m'crivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que
l'inspection de Lyon tait vacante et m'engager  partir sur-le-champ,
s'il m'tait possible, pour aller la demander  M. Roy[22]. Il m'observait
que c'tait la seule qu'il dsirt et qui lui convnt, qu'elle tait
vacante pour la premire et probablement pour la dernire fois, et que,
dans cette circonstance dcisive, il ne fallait rien ngliger. Je compris
d'autant mieux ces raisons qu'elles taient fortifies pour moi par
l'vnement du 12 novembre, dont j'ai laiss ignorer  M. de V. les plus
fcheuses suites. Mais je me sentis si intimide de notre singulire
relation, que je ne pus me rsoudre  partir pour l'endroit o vous tes,
et j'aimai mieux tout abandonner au hasard.  prsent, je crains d'avoir
manqu  ce que je dois  M. de V. en ngligeant l'occasion de le sortir
d'un abme; mais je n'ai pas su mieux faire... Si l'influence que vous
exercez autour de vous est proportionne  ceci, vous tes un puissant
enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais dout...

[Note 22: Le comte Roy tait redevenu ministre des finances, dans le
nouveau cabinet.]

Depuis que j'ai reu votre lettre, tout est peine dans mon coeur, et
confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des
impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien.
Si ces impressions taient douces et heureuses, alors seulement je
regretterais le pouvoir de vous les faire partager.

Adieu, mon cher matre, je voudrais bien que mes voeux fussent exaucs;
s'ils l'taient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que
vous perdriez le dsir de le quitter.

MARIE.



XXV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 18 avril 1828.


Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'me, si elle ne me
faisait rire en me forant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer 
une femme? Je ne fais pas de mes annes et de mes cheveux blancs un roman
et un texte de sagesse; la chose est bien relle, je ne m'en plains ni ne
m'en vante. Venez donc, et vous me verrez  vos pieds sans tre trouble!
Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si
jamais je les raliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je?
et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en
allant ou en revenant? Un mois encore pourra claircir mon avenir. Dans
tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de
temps j'en vienne  quelque parti.

J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous
ce ministre qui suit pas  pas la route que j'ai indique, et parmi
lequel j'ai plac de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai
pas plus de crdit que je n'en avais sous l'ancien ministre, dont la
chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne
le pourrais pas! jugez-en! J'avais  Bordeaux un parent charg d'une
recette particulire; il est accouru  Paris, croyant que j'allais
disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une
dmarche auprs du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je
n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.!
Je suis  vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!

[Note 23: Hyde de Neuville, nomm ministre de la marine sur la dsignation
de Chateaubriand.]




XXVI

_ M. de Chateaubriand_

Hlle, 25 avril 1828.


Vous avez enfin parl, dans cette prface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin
de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime,
d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix,
se trouve consol par ces lignes: elles allgent mon coeur; elles me
contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que
j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette prsidence? Est-ce
pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidle? tout cela
ne peut tre que tnbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon me,
vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font
mon tonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous tes
dans une crise importante. Je me rsigne  tout, pourvu qu'elle se termine
heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous clairer et de vous garantir
de toute dmarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.

[Note 24: Des oeuvres compltes.]

Voil, mon cher matre, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour
arranger mon sort. Les circonstances incomprhensibles dans lesquelles
vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la
tiens d'une bont parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais
souffrez avec amiti que je vous dise sincrement ce que je pense  ce
sujet! J'ai trouv dans votre correspondance de l'urbanit, de la
franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'tais aime de
vous, je crois que j'aimerais  vous devoir moi-mme jusqu' l'air que je
respire; mais, dans l'tat de notre relation, vous n'avez pas encore gagn
le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trne, que je ne vous
rpondrais pas autrement.

Quand je croyais que ma prsence vous serait douce dans un moment de
chagrin, ou que votre sant tait menace, je partais sans crainte; mais,
pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y rsoudre... Vous me
grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous tes
injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et
m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqu pour partir,
les larmes m'aient manqu pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans
que je vous fuis, mme en pense, et que voici la troisime fois que je
repousse l'occasion prochaine de vous voir.  prsent plus que jamais,
je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous
connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voil tout, comme vous dites,
et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de mme.

 ces craintes trop bien fondes, il se joint une timidit que vous avez
fort augmente vous-mme, par la supposition rpte que _votre vue
dtruirait mon illusion_... J'en fus blesse ds le commencement, je m'en
dfendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'ge et
l'extrieur de mes amis m'taient indiffrents, mais encore que je pouvais
aimer avec attrait des personnes dpourvues de toute espce de charme,
et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance.
Vous ne ftes pas convaincu. Je m'attribuai la premire faute de cette
injustice, et ne m'y soumis qu' regret. La timidit me resta. Sans elle,
nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous
nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que
vous n'avez aucune notion de mon caractre, et il n'est pas tonnant qu'il
y ait quelque embarras dans l'intimit de deux personnes qui ne se sont
jamais vues. Vous me croyez peut-tre romanesque et exalte? Il n'en est
rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur
est mon matre et la crainte ma compagne. J'ai t force de me replier
dans une vie toute intrieure. Habitue  voir les choses mal tourner pour
moi, j'ai fini par y tre moins attentive: de l vient que je suis plus
afflige d'une marque d'indiffrence que d'un revers de fortune, et que je
suis plus touche d'une parole de tendresse que d'un service.

Par suite de cette manire d'tre, le ton de vos deux dernires lettres
(malgr l'offre qu'elles contenaient) m'a fait natre une crainte.
Peut-tre la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas rciproque,
peut-tre ne m'crivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que
je vous ai crit n'est all jusqu' vous, si mon affection lointaine n'est
qu'une charge de plus pour un coeur lass qui se dtourne de tout, vous
devez en conscience m'en avertir.

Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu' vous offrir
l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre me offense. Ce
sentiment, croyez-moi, est bien indpendant de l'ge et de la figure, et
mme des circonstances de la vie extrieure. C'est de l'enthousiasme;
c'est un attachement lectif; je m'y suis achemine par l'admiration, par
la piti, par la tristesse; il s'est form ds mon enfance et me survivra.
Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de
la vanit. L'un et l'autre me sont trangers; mais vous vivez dans le
tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque suprieur
que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin,
l'affection d'un tre doux et dvou qui, dans une retraite carte, suit
vos chagrins et use sa vie dans le vain dsir de vous honorer et de vous
servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue
le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.




XXVII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, le 1er mai 1828.


Le rsultat de votre lettre est que vous viendriez  Paris si je vous
aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc  Paris? Mais
comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue?
Un esprit aussi facile  se tourmenter que me semble tre le vtre ne
s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les
phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que
de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont
que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes.
Mais, en vrit, convenez que, pour une simple politesse, elle serait
assez longue! Prendre tant de plaisir  vous crire si souvent passe un
peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entranait vers vous,
moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec
vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tte;
reconnaissez la vrit; et convenez que, si vous ne venez pas  Paris, ce
n'est pas  cause de mon indiffrence pour Marie!

Je veux vous dtromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire
que j'attache un grand intrt  la politique, que je suis tourment sous
ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complte
erreur. Je suis profondment indiffrent  ce qu'on appelle la politique.
C'est l, mme, mon vritable dfaut comme homme public, et ce qui
m'empche de parvenir. Je dsire sans doute sortir de la position pnible
o je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce
dsir ne s'tend pas au-del d'une aisance honorable qui me permette de me
reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'tre aux gages d'un
libraire. Vous voyez combien vous tes, en tout, loin de la vrit;
j'aime Marie et ne dsire qu'une vie retire, exempte des inquitudes du
lendemain.

Vous voil bien gronde! Humiliez-vous et demandez pardon  _votre
matre_!




XXVIII

_ M. de Chateaubriand_

H., le 10 mai 1828.


Vous m'crivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retire et
tranquille. Ce peu de mots contient nos voeux et nos esprances  tous
deux; puissent les unes et les autres n'tre pas tromps!--Ce n'est pas 
moi, mon cher matre, que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez
pas d'ambition, c'est--dire une ardeur aveugle pour les richesses et
le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je
n'apprendrais pas sans regret que la noble mulation des grandes mes ft
sortie de la vtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de
l'ambition pour vous. En dpit de ma raison, je vous dsire tous les
triomphes. Mon amiti voudrait que vous eussiez tous les moyens de
retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop gnreusement
sacrifi; mais je ne sais o ces moyens peuvent exister pour vous, qui
vous obrez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministres, et vous
ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succs dans cette place de
gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le gnie de Fnelon et le caractre
de Tancrde vous pouviez lever le duc de Bordeaux  son rang. J'ai donc
souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue.  prsent je m'en flicite.
Quelle chane! pour vous surtout!

[Note 25: On avait parl de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de
Bordeaux.]

Cependant, vous m'crivez que vous ne pouvez rester comme vous tes: que
votre sort va se dcider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent.
Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre
amiti. Mes voeux recommencent aussi, car je dsire avant tout que vos
affaires s'arrangent sans que vos gots soient contraris.--Si j'tais
roi de France, je mettrais ma gloire  vous nommer mon ami, et je vous
formerais un modeste apanage.

Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos
peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oubli que vous
seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu,
ou plutt que vous l'auriez toujours t depuis bien des annes si
la morale des intrts et t  votre usage. Je ne pensais qu' vos
affaires, qui vous tourmentent;  quelques-unes de vos relations, dont
vous paraissez mcontent; et  vos dispositions intrieures, dont je
m'occupe peut-tre trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour
penser  moi, j'en ai trop pour penser  vous.

Dans mon ancien systme d'loignement de vous, je ne lisais pas vos
ouvrages. Je les rservais d'ailleurs pour me servir un jour de
consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publis depuis
quelques annes. Je ne connais pas davantage la socit de Paris, o
j'aurais tant entendu parler de vous. Il rsulte de tout cela que j'ignore
de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez tre
vritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos rserves de
bon got, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez
beaucoup de vous.

Vous m'criviez, il y a quelques mois: Je voudrais connatre votre vie
depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.
Ce dsir tait amical; je devais y accder. Mais la rpugnance que
j'prouvais  vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et
 m'en souvenir moi-mme si longtemps, me fit loigner l'accomplissement
de cette tche. Cette omission a tourn contre moi. Je sens aujourd'hui le
besoin d'empcher  l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant
votre amie inconnue. Au premier moment, je vous crirai les principales
circonstances de ma destine. Le mal que me fera cette dmarche sera
compens par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite.
Quand vous recevrez cette feuille, rservez-la pour la lire dans un moment
de repos d'esprit!

Mais n'attendez pas, pour m'crire, que vous l'ayez reue, car mon dessein
peut encore changer!

Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chrie. Il me semble que
je vous y ai retrouv comme aprs une absence. Il y a des places qui me
rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu' des penses qui m'ont
occupe... Ces lieux alors taient attrists par l'hiver, dsols par
l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de
tout le triomphe, de toutes les dlices du printemps, et j'y suis moins
bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fracheur et de
paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon coeur pouvoir vous
donner ma place ici et aller prendre la vtre, le travail, les ennuis, les
affaires qui vous obsdent: mais que sont les voeux du coeur? et l'amiti
lointaine, qu'est-elle?

Quand je vous cris, c'est presque toujours immdiatement aprs avoir reu
vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de coeur
et sans rflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions
pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commenc et
soutenu une correspondance avec le plus grand crivain de son sicle et de
bien d'autres sicles, sans prouver le moindre embarras. La vrit est
que je ne pense pas plus  bien crire quand je vous cris que je ne pense
 bien parler quand je fais mes prires. Si vous avez rvlation du ciel,
vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxit sur
votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le
rtablissement de sa femme, qu'il m'crivit. Il est juste qu'il ait du
temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'crire; dites m'en
quelque chose!... Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa
position politique est difficile, spar de vous?




XXIX

_ M. de Chateaubriand_

H., le 18 mai.

HOMMAGE  L'LU DE MON COEUR


 l'ge de dix-huit ans, mon pre se maria contre son gr pour complaire 
sa mre. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les
voeux et de tous les hommages. On l'en spara parce qu'elle tait pauvre.
De son ct, ma mre ne s'tait marie que par dpit; ils ne furent pas
heureux ensemble.

Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Ds ma naissance, je devins la
consolation de mon pre et l'objet du dplaisir de ma mre. Je restai chez
ma nourrice jusqu' l'ge de cinq ans. J'en revins faible et dlicate,
parce que j'y avais souffert. Mon pre, peu de temps aprs son mariage,
tait tomb dans une maladie de langueur qui l'avait empch de veiller
sur moi. Il se rtablit enfin. Il avait repris  la vie et retrouv son
amie.

Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence
sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trsor.
Sa tendre piti me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait
chrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me
retenir auprs d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons,
toutes les caresses. J'apprenais d'elle  prier Dieu,  chrir mon pre,
et  aimer les pauvres. Quelquefois elle me drobait  ma mre; d'autres
fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins,
au bord de la rivire, et mon pre me conduisait  elle. Nous la trouvions
qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me
plaait dans ses bras et s'asseyait auprs d'elle. Sans comprendre leurs
discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tchais de les consoler par
des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus
souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient gure de leur valle,
s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur
amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils
reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre dlaisse porte
rive  son cou la mme chane qui les a lis autrefois, et les aime
encore l'un pour l'autre. J'tais incessamment couverte de leurs caresses,
et baigne de leurs larmes. C'est ainsi que, ds mon bas ge, mon coeur fut
empreint de tendresse et de mlancolie.

D'un autre ct, mon enfance fut trs malheureuse. Le dsespoir ne m'tait
pas tranger. Une aimable sainte, ma grand'mre maternelle, me donna une
dvotion exalte qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prires du
soir, je demandai  mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil
dans les dserts de la Thbade. L'histoire de saint Alexis me touchait
beaucoup[26]. Une fois,  l'ge de sept ans, je demeurai deux jours et une
nuit cache dans un endroit d'o j'esprais voir passer ma mre chaque
jour sans qu'elle me revt jamais.

[Note 26: On pourra lire dans la _Lgende Dore_,  la date du 17 juillet,
la romanesque lgende de Saint Alexis.]

Ces premiers temps ont laiss dans mon me des traces ineffaables; la
suite de ma vie les a graves encore plus profondment.

Mon pre, mon appui, mon ami, me fut enlev lorsqu'il tait encore dans
la force de sa jeunesse. Frapp  mort, sa vie demeura suspendue jusqu'
ce qu'il ft prs de moi; et lorsque sa tte fut appuye sur mon sein,
lorsque son regard eut retrouv mon regard, il expira. J'abaissai ses
paupires pour toujours. Il en fut de lui comme de votre pre; un sourire
plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait
qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il
me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pense;
il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lvres froides et
tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire!
mais le contact de la mort a peut-tre quelque chose de funeste pour les
vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des annes comme un
sceau de glace sur mes lvres et sur mon coeur, et m'ta presque la raison.

Cependant, j'excutai religieusement les dsirs secrets de mon pre en
partageant son hritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari
m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps aprs lui. De ma main
incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce
temps.

Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient dtermin ma mre 
me marier  l'ge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans
mon intrt, donn son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse
de Ganges[27]; vous n'avez peut-tre jamais entendu parler d'elle, mais ses
infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut
ignore du public.

[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, ne  Avignon en 1637, avait t
marie d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait
pous en secondes noces, deux ans aprs, le marquis de Ganges. Les deux
frres de son mari s'taient pris d'elle, et, comme elle refusait de
se livrer  eux, ils avaient tent de l'empoisonner. En 1667, ces deux
hommes, d'accord cette fois avec leur frre le marquis,--dsireux
d'hriter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcrent 
avaler de l'arsenic, la poursuivirent  travers tout le bourg de Ganges,
et lui dchirrent le corps  coups de couteaux. Elle survcut  ses
blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667,
aprs dix-neuf jours de souffrances. En se comparant  la marquise de
Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle
avait t mal marie: mais on ne peut pas s'tonner qu'une telle
comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excit la curiosit de
Chateaubriand.]

L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la
sensibilit de mon coeur. Son estime et son amiti sont mes uniques biens.
Mais ses chagrins ont affaibli son me. Le spleen et ses consquences les
plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractre craintif
et irrsolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait
tre mon guide et mon appui... Quoique je le chrisse et l'estime
parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher
soigneusement la force des atteintes que j'ai reues moi-mme; je cultive
la gaiet naturelle et la douceur de mon humeur avec les mmes soins
qu'une autre femme pourrait donner  ses grces et  sa parure. Ces soins
me sont doux  remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma
rpugnance est extrme, est aussi tomb sur moi.

Une circonstance funeste m'a longtemps prive du seul fils que Dieu m'ait
donn. Mais il vit et il me sera rendu. La sant de ma mre s'altra, il y
a plusieurs annes; il me fallut alors m'arracher  mes regrets et  M. de
V. pour demeurer auprs d'elle... Dieu a bni mes soins. Elle est enfin
rtablie, et je puis maintenant goter la solitude et le silence, derniers
biens qui me restent.

Cependant, mes chagrins n'ont jamais clat au dehors; il n'ont soulev
contre ceux qui les ont causs la censure de personne: eux-mmes en
ignorent peut-tre une partie. Je n'ai rompu ni desserr aucune de mes
relations naturelles, je suis demeure troitement attache  ce qui me
faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au
destin contraire, j'ai vcu d'une vie tout intrieure, spare par la mort
de tout ce que j'ai aim, prive par l'absence de tout ce que j'aime.
D'autres malheurs se sont succd et... j'ai eu des ailes comme celles de
la colombe. J'ai vol et j'ai trouv le lieu de mon repos! Le sort
invitable m'a rfugie dans votre sein: rien ne peut plus m'en loigner
que vous-mme, et vous ne m'en loignerez pas!

Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui
dorment habituellement au fond de mon coeur. Que maintenant ils reposent
dans le vtre, et que ce dpt, sacr pour moi, le soit aussi pour mon
ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout 
fait malheureuse! Non, cette funeste destine n'a dtruit dans mon me ni
la confiance ni l'espoir. Mme avant de vous crire, il y avait dans ma
vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie
sans cause qui me sont peut-tre doubles en compensation. J'ai d'ailleurs
embrass la rsignation comme une vritable amie; je puis souffrir
paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment,
tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fiert comme femme, Dieu
m'a fait la grce de me laisser douce et humble de coeur. Mes gots sont
simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est
comme seme  chaque pas. Voil toute l'amie que Dieu envoya  celui
auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!




XXX

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 28 mai 1828.


J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse
de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela
n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout  coup, pourquoi
a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et
quand reois-je ces confidences?  l'instant o ma vie change encore une
fois, o ma bizarre destine me rappelle encore sur la scne du monde et
me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais 
Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur
la route? Moi-mme serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps
quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent
mes annes, qui touchent  leur terme.

[Note 28: Chateaubriand venait d'tre nomm ambassadeur auprs du
Saint-Sige, en remplacement du duc de Laval, envoy  Vienne.]

Je suis, je vous assure, tout boulevers de votre lettre et de ma nouvelle
position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande
peut-tre de la force  la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient
mutuellement.

Il me serait impossible d'crire quelques lignes de plus. Votre histoire
me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontre?
Venez  moi! L'abri n'est pas bien sr, mais on se cache quelquefois dans
des ruines.

J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.




XXXI

_ M. de Chateaubriand_

Hlle, 8 juin 1828.


J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais
donn cette ambassade de ma main, si cela et t en mon pouvoir, et je
vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le coeur me manque
 l'ide de vous perdre. Allez, mon matre bien aim, mon ami chri, vous
emportez les dernires lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chre
compagne de votre destine, et gardez un souvenir  votre Marie!

Le rtablissement de la sant de ma mre, l'inutilit de mon sjour ici,
au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter.
Trop pauvre maintenant pour faire de longs sjours  Paris, j'avais enfin
accept l'invitation d'une amie qui vit seule  la campagne avec son
enfant,  quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme
de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour tre plus prs de
vous, et elle devait venir passer ici l'anne suivante. Depuis que vous
m'avez donn le nom d'amie, ce projet a t mon ide fixe. Hlas!

Le mois qui vient de s'couler m'avait prpare  l'vnement. J'ai reu
votre lettre en allant  vpres. J'ai vers beaucoup de larmes devant
Dieu. Je me plains moi-mme de vous perdre sans vous avoir vu. Je
vous plains aussi d'avoir inspir vainement une affection si tendre.
Avions-nous donc mrit cette rigueur du sort?

Vous me demandez si j'irai  Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma
lettre du 20 fvrier!

Vous ajoutez: _Venez  moi!_ Cette parole est puissante. coutez:

Le coeur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez
une dernire soeur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je
pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de
vous que lorsque vos coeurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de
douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez
le dlassement de votre situation dans mon amiti pure et fidle. Et moi,
solitaire l comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon
me au bonheur de vivre prs de vous et pour vous. Voil l'inspiration que
j'ai reue au milieu de mes prires: je me suis vue versant, sur les
marbres ternels des vastes basiliques de Rome, les mmes larmes de
tendresse que je rpands si souvent ici, dans l'glise rustique o je vous
conduis avec moi.

Si ce projet de ma tendresse ne peut s'excuter, quelque chose me dit que
je ne vivrai pas jusqu' votre retour.--Quand partez-vous? Par o
passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez!




XXXII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce 13 juin 1828.


Enfin, me voil libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les
premiers moments d'une position nouvelle, et rpondre  plus de cent
lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatigue que je puis
 peine crire, mais le coeur n'est pas las, et il est  vous.

Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec
nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas mme une proposition
qui paratrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des
raisons de paix, de douceur, et de bonheur.

Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je
parierais ne rester  Rome que quelques moments. Irai-je mme? Je suis
nomm, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tt, que
vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet
intervalle! Ah! comment songerais-je  associer une autre existence  une
existence aussi trouble et aussi incertaine que la mienne?

_Vous ne vivrez pas jusqu' mon retour!_ Ne le croyez pas! Vous me
survivrez de longues annes. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument
que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si
je les ralise, elles deviendront des vrits. N'tes-vous pas fatigue de
cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord
du charme, dans cette amiti adresse  quelque chose d'inconnu: mais ce
charme,  la longue, devient une espce de dsespoir. Quand je n'aurais
pas pour moi toutes les bizarreries de ma destine, les sessions me
ramneront ncessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je
n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrt.

J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas.
Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire
dans votre lettre? crivez-moi comme  l'ordinaire! Rien n'est chang.
crivez-moi!




XXXIII

_ M. de Chateaubriand_

Hlle, 13 juin 1828.


J'ai vu dans les _Dbats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thrse.
Ce rcit serait plein de charme mme pour une trangre. J'ai eu de la
joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en
apprenant cette maladie que vous m'avez laiss ignorer; mais vous ne
pouvez partir avant le rtablissement de Mme de Chateaubriand, et
pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux
chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez
dfendre la loi de la presse. Tout cela entrane des dlais que je saisis
comme une branche...

_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mre, elle reoit la _Gazette_, que
je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte
d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressment invite
 lire celle du 10, je ne sais quelle prvision me poussa  la parcourir
avec rapidit: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris cong
du roi_. Ainsi, l'audience de cong avait eu lieu il y avait dj cinq ou
six jours: elle prcde immdiatement le dpart des ambassadeurs. Le vtre
tait donc effectu; vous deviez mme avoir pass les monts! Je demeurai
tranquille sous le coup, mais il ne porta pas  faux. D'affreuses douleurs
de coeur me saisirent; je runis toutes mes forces pour les surmonter,
et me htai de me faire conduire ici, o mes pauvres domestiques me
soignrent de bon coeur. Ces douleurs aigus augmentaient de moment en
moment, elles m'taient le pouls, la respiration, et presque la vie.
J'ai t bien soigne, le danger est pass. Ainsi une pense a suffi pour
renverser une sant que les chagrins avaient toujours laisse inaltrable
(hors une fois)!

Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'o j'tais partie le
matin pleine d'esprance et de joie, parce que je ne prvoyais point
d'obstacle  notre runion? Je dois rester ici jusqu' ce que M. de V.
revienne  Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il
ne m'aurait pas refus son agrment pour le voyage de Rome, entrepris sous
vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aime que de sa
tendresse pour vous; mais, bientt, elle m'aurait aime pour moi-mme.
Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et
plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes
jours seraient bien employs  la distraire de ses maux, s'ils duraient
encore,  la dlasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que
je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir,
de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon coeur en vous
apercevant l'un et l'autre pour la premire fois, en allant vous chercher
tous deux en toute scurit. Et tout cela n'tait qu'un rve! Pauvre
Marie! Oublie l'esprance, suis encore un peu de temps ta carrire
solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!

_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Dbats_. L'article paru ne
confirmait pas votre dpart, mais ce silence ne me rassure pas, parce que
je l'avais aussi remarqu lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste,
abattue, je parcourais avec langueur et distraction la sance du 11.
Je me rveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours
intrieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: Ce Chateaubriand,
dont le nom se lie insparablement  la libert de la presse: _quoique
absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.
Ces paroles excitent un enthousiasme gnral... Voil donc la confirmation
de votre dpart! Les termes sont ceux que mon coeur aurait employs; mais
il est donc vrai que, dj depuis plusieurs jours, vous tes _absent de
la France!_ Vous l'avez toujours chrie; n'oubliez pas ceux que vous y
laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces
ombres, trop fidles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de
l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'clatante rparation qui vous
y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et
sans nombre qui n'ont pu ni vous lcher, ni vous changer.

_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous cris, moi qui voudrais
acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle me blesse vous avez
recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma
tristesse et de l'envoyer jusqu' vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en
reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime
et expansive qui m'empche de vous cacher aucune de mes impressions,
malgr le dsir sincre que j'en ai quand elles sont pnibles.

_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer  la poste. Mais
voici une lettre de vous. Elle est timbre de _Paris 13 juin, Chambre des
Pairs_. Vous n'tiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se
sont rencontrs pour me le faire croire? Quel changement autour de moi!
Cette lettre m'a remplie de trouble, d'tonnement, et de regret, mais
aussi de consolation, car vous tes en France et vous m'aimez! Je l'ai
relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon coeur souffrant, comme un
baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui
s'est prolong trois heures et a commenc ma convalescence. Je suis
confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira
telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui;
mais je le trouverai tout entier dans les frquentes expressions de votre
tendresse; elles suffiront  tout, mme  une absence ternelle. Soutenue
par vous, je ne vous donnerai que des consolations.

Que d'esprances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois
encore elles m'aideront. Mais la srie d'esprances dues qui me sont
venues de vous, et de craintes chimriques qui m'ont trouble  votre
sujet, serait singulire  dtailler. L'absence donne naissance  beaucoup
de dceptions; mais quelle absence que la ntre! elle n'a point eu de
commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire,
vous reviendrez donc tous les ans  Paris! Si je l'habitais, cette
esprance me rendrait heureuse. Elle change dj l'aspect de ma profonde
valle.

J'ai lu, dans les _Dbats_ du 13, un article qui commence ainsi: M. de
Villle et ses plans secrets... Cet article est de vous, c'est le rveil
du lion! Dieu vous garde, noble et intrpide ami! Quant  votre gloire,
elle s'accrotra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de
cette troisime perscution.

Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'tat militaire le lui a
fait embrasser bien avant la fin de ses tudes; il est entr au service
prmaturment,  l'poque de la guerre d'Espagne; il a t fait lieutenant
 la rentre du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes
qualits. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je
le retrouverai. Son pre en dcidera. Je n'en puis dire plus.

C'tait bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais
confondu que le titre de ce malheureux modle. Mais ne rappelons plus les
souvenirs! Ce n'est pas impunment que je les ai rassembls, pour que vous
eussiez une ide vraie du coeur qui vous aime.

Ainsi donc, mon projet tait impossible! Si vous connaissiez ma timidit,
vous m'aimeriez de l'avoir form; je serais embarrasse devant tout autre
que vous; mais vous, qui connaissez le fond des coeurs, vous voyez le mien.
Vous ne tournerez en drision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde o
je suis demeure. Pourquoi faut-il que vous soyez priv de moi? Cette
douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez
m'oblige  vous prier de rgler vous-mme ma conduite en ce qui vous
concerne. Mais est-il possible que la pense faible et incertaine de votre
Marie inconnue puisse arriver jusqu' vous,  travers le bruit et le
trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe
qui se fait jour dans le marbre et le granit.

Adieu, mon matre chri, mes voeux vous suivent.

MARIE.




XXXIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 24 juin 1828.


Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de
gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villle, et,
ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin,
vous tes gurie. Dieu soit lou! Venons aux faits! Il est impossible
dsormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord
deux grands mois  nous crire. Ensuite je reviendrai  chaque session, et
il est plus que probable que je ne ferai pas un long sjour  Rome.

Comme je reviendrai seul en France, je suis dtermin  revenir par la
Corniche et aller vous voir dans votre dsert; vous pouvez y compter. Nous
nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sre!

Ce n'est aucune des ides qui semblent vous tre venues qui fait la
difficult pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque
impossibilit o elle est de rompre des habitudes intrieures de sa vie et
de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tente de prendre avec
elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a
pu arriver  une dtermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait
une folie. Si quelque hasard vous la faisait connatre, alors il y aurait
quelque chance; encore, il ne faudrait gure y compter.

Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai
votre vie! Un peu de temps encore, et les difficults s'aplaniront.

Vous vous tes trompe sur l'article. Depuis la chute de Villle, je n'ai
pas mis un seul mot dans les _Dbats_, ni n'y mettrai. L'article, je crois,
tait de Salvandy.




XXXV

_ M. de Chateaubriand_

Hlle, 25 juin 1828.


J'tais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombrage et entoure des cimes
des grands arbres qui s'lvent du fond du vallon. Je voyais briller
 leurs pieds les eaux qui rafrachissent mon asile, pendant que la
scheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma
solitude et de mes esprances. J'oubliais le parfum des fraises et du caf
servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux
mlodieux compagnons de ma retraite; soins pays par une confiance si
parfaite, qu'aprs m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne
refusent jamais  mon appel, ils amnent maintenant leurs petits autour de
moi, pendant que je djeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela,
pour chercher la mystrieuse jouissance de ma mystrieuse tendresse, dans
les journaux livrs  toute l'Europe. C'tait vous que je cherchais l,
mon matre. Je vous y ai trouv tout entier dans l'loge de M. de Sze[29].
Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'me et dans
la destine humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent,
qui rcompensent, qui rendent heureux! Hlas! est-il possible que vous
n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'me
est un si riche trsor de ses vritables biens? Je pensais  ma vie,
mystrieusement empoisonne dans toutes les sources de bonheur ouvertes 
tous, et mystrieusement console par votre affection sympatique, et je
sentais que cette affection suffit pour me ddommager de tout ce m'a qui
t refus. Elle m'entrane pourtant dans les troubles et vicissitudes de
votre destine. Je ne m'en plaindrai jamais.

[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait
lu  la Chambre des Pairs un loge du comte de Sze, qui tait mort le 2
mai prcdent.]

Cet loge de M. de Sze a d'abord rempli mon coeur des plus tendres,
des plus gnreuses motions; puis, il m'a rappel un chagrin que j'eus
autrefois par rapport  vous, et  son occasion.

J'tais  Paris en 1816. Vous savez que je dsirais vivement vous voir. On
allait clbrer  Saint-Denis, pour la premire ou la seconde fois, le
service solennel pour le roi Louis XVI. Je rsolus d'y aller pour vous
voir. L'occasion tait bien choisie; on vous aurait srement montr  moi,
sans que j'eusse besoin de m'en enqurir; vous seriez en face de moi
pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni
ceux de personne, graver  loisir dans ma mmoire les traits dont je
voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la
crmonie tait commence. J'tais mue de mon projet, je l'tais aussi de
la circonstance, car j'avais t nourrie dans un royalisme ardent. La
trave dans laquelle j'tais tait vis--vis une autre trave dont
l'intrieur tait cach par un vaste crpe noir qui descendait jusqu'au
pav du choeur. Je demandai ce que c'tait, on me dit que Mme Royale[30]
tait l... Immdiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les
pairs, je vis un vieillard prostern dans une attitude de dsolation. Il
tait  genoux sur le pav; ses bras taient jets en avant de lui dans le
fond de sa stalle, o sa tte chauve demeurait comme ensevelie. On me
nomma M. de Sze. L'motion toujours croissante dont je n'avais pu me
dfendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je
revins  moi, on me ramenait  Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis
point. Je passai plusieurs mois combattue entre le dsir de vous voir et
la timidit qui m'en empchait. Vous savez que vous vntes chez moi, et
qu'un accident me fora  m'en loigner, le jour o je vous y attendais;
que ma volont m'en fit partir quand vous dtes y revenir une seconde
fois: et comment notre bizarre destine nous a conduits enfin  nous
chrir sans nous connatre, et probablement  nous perdre avec dchirement
de coeur sans nous tre jamais vus!

[Note 30: La duchesse d'Angoulme, fille de Louis XVI.]

Mais revenons  vous! Je croyais que vous aviez trouv l'amour dans le
mariage, la srnit dans l'tude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il
n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon coeur et dans
mon esprit. Tout l'ordre moral est comme boulevers pour moi par cet
incomprhensible mcompte; il me jette dans des penses dangereuses et
affligeantes que je voudrais loigner, mais o je retombe souvent. Quand
vous aurez un moment pour moi, gurissez-moi de ce mal: et si jamais il
vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant
qui vous contente, dites-le-moi!

Je crois que vous aviez donn  mon projet de Rome plus d'extension que je
ne lui en avais donn moi-mme. Je dsirais, pour la biensance, qu'il ne
ft pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous
rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vtre jusqu' Rome,
que, l, nous nous serions spars, et que ma qualit de voyageuse
stationnaire me permettrait d'loigner ou de rapprocher mes visites  Mme
de Chateaubriand, suivant le degr d'amiti qui s'tablirait entre nous.

_Du 28 juin._ En relisant ma lettre, j'hsite  vous l'envoyer. Je vois
que je vous cris avec dtail et abandon, comme  mes plus anciens amis.
Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous crive, ou pas du tout; et,
puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas
celle-ci parce que mes rossignols et mes _prognettes_ (nom vulgaire des
hirondelles dans mon pays) s'y sont glisss; laissez-les passer, comme
l'araigne de Plisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est
vous qui m'avez appris  les aimer; que n'tiez-vous moins aimable en
parlant d'eux?

Vous me grondez d'avoir t malade, comme les mres grondent leurs enfants
lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi
public que le dpart d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'tait donc une fleur
de rhtorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aim si
je n'avais t navre en vous voyant quitter la France sans m'adresser un
adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est
si tranger que, livre  moi-mme au fond de mes bois, je n'y comprends
rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du coeur.

_Du 28 juin_. J'avais bien raison, hier, quand je vous crivais que vous
vous tiez tromp sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de
deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en
suis peine.

Ce projet tait extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort
simple et fort convenable, dans le fait.

Je pensais que vous pouviez dire  Mme de Chateaubriand qu'une femme dont
vous avez reu des marques d'attachement, il y a bien des annes, vous
avait inspir une bienveillance que sa correspondance avait porte jusqu'
l'amiti; que, cette femme devant venir  Rome, vous dsiriez profiter de
cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger.
De l une prsentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au
commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aim du
sentiment que je lui supposais, vous seriez invitablement devenu notre
lien: elle m'aurait bientt donn son amiti parce que je vous aime, et
par la mme sympathie qui me fait  prsent lui accorder tout mon intrt,
sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom
tablissait dans mon esprit toutes les bases d'une gnreuse amiti, avec
l'attrait et la grce qui en font le charme. Tout cela n'tait pas si
extravagant. Ce qui l'tait un peu (pardon, mon cher matre!) c'tait
l'ide que vous me supposiez. En vrit, vous me rendez comme Mme de
Grignan, qui rougissait en pensant aux pchs des autres.

J'avais bien de mon ct quelque chose  me reprocher. Ce mot: _venez 
moi!_ et le plaisir d'y rpondre par une confiance _imprudente_, par un
dvouement _impossible_, me faisaient affronter bien des choses qui me
sont contraires. J'avais destin de brillantes inutilits aux dpenses de
ce voyage, ce qui m'empchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce
lger sacrifice n'tait fait que pour moi, et ce n'est pas  moi que je
dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrment de M. de V.?
J'en doute en y pensant bien; et moi-mme, en dfinitive, la rsolution ne
m'aurait-elle pas manqu? J'tais comme quelqu'un qui veut aborder sur un
point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurit. N'y
pensons plus, et mettez ce projet dans le trsor des tendresses perdues!


La Voulte, 30 juin.

Je croyais notre correspondance ignore, parce que je n'en avais jamais
parl: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les
plus indispensables y jette des dgots et une amertume pnible; une
conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me
rpondites que j'tais une loquente amie (je rpte cette phrase pour que
vous me compreniez, ne voulant rien prciser ici), a t suivie de mille
attaques et intrigues qui, ne pouvant tre diriges contre moi, ont
atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je
m'intresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans
que je m'en fusse aperue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse
et accusatrice dans une autorit qui devrait tre rgnratrice et sainte,
et ne dpose  ses pieds qu'une rsistance de conviction,  la place de la
soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve dconcerte
de ce perfectionnement d'ennui, et afflige de ce que mon amiti ait t
si nuisible  une famille estimable.

Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!

M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'crivent plus, et n'ont
pas mme rpondu  mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et
s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.

Vous me dites: _Nous nous verrons avant de quitter la vie_, et, plus
loin: _c'est moi qui arrangerai votre vie!_ Ces paroles sont douces, je
les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoy votre mal.




XXXVI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, lundi 7 juillet 1828.


Je n'ai rien remarqu dans vos lettres qui pt motiver vos craintes sur
les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprs desquels vous
avez t loquente du respect et de l'estime, mais les tenir  distance,
ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours
prts  faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur
confier, et de notre devoir de leur taire.

Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il
tait praticable, aux inconvnients prs du caractre et des humeurs, que
je ne puis vous dtailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait,
serait de venir directement  Rome. L vous feriez la connaissance de Mme
de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous
resteriez.

Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je
revinsse ds le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destine ne me
permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc  peu prs sr
de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la
France. En vrit, j'en suis quelquefois  croire que je ne partirai pas.

Je suis oblig de quitter aujourd'hui ma mystrieuse amie plus tt que je
ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut
que je l'tudie pour parler aprs-demain, et, jusqu' prsent, je n'ai pu
m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, aprs, je ne songerai plus
qu'aux prparatifs de mon exil. Dites  vos oiseaux de chanter pour moi,
et  Marie de m'aimer!




XXXVII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce 9 aot 1828.


Je vous ai crit le mois dernier, il y a environ trois semaines.
J'attendais votre rponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je
m'inquite de cette interruption subite de notre correspondance. tes-vous
souffrante? Que vous est-il arriv? Est-ce tout simplement l'ennui
d'crire qui vous a saisie tout  coup? Est-ce mes lettres qui sont trop
rgulires? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps
de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai
cess d'tre inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.




XXXVIII

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 14 aot 1828.


Mon cher matre, des raisons de convenance et de dlicatesse ont seules
caus mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre
de vous, mon coeur s'est mu de la pense que je ne suis pas encore sortie
de votre mmoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait
arriver jusqu' moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui
semblent toujours ne s'adresser  personne (j'oublie souvent que vous ne
m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre dpart,
je suis retombe dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.

J'avais perdu l'esprance de vous voir  H., cette anne. Je voulais
affaiblir une proccupation vaine et douloureuse, et me disposais 
retourner auprs de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amiti
pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'teins mon coeur
depuis si longtemps. Mais les Pyrnes fuient aussi devant moi. Dans les
commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus
pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou
 la Cascade de Gavarnie. Mais ce rve se perdit comme ceux qui l'ont
suivi.

 la veille de mon dpart, ma mre tomba dangereusement malade; prive,
pendant deux jours, du seul mdecin qu'il y ait ici, il me fallut la
soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces
deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en piti, je la sauvai. Je
passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent
agrables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassure, je me sentais
plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'tre. Je pensais rarement  vous,
j'esprais vous oublier comme l'autre fois. Mais,  mesure que nous nous
sommes loignes du danger, je suis retombe dans mon isolement. Le regret
de votre dpart m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.

Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de
silence et d'obscurit pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqu
pour vous crire; mais je ne voulais rien ajouter  l'accablement du
dpart, rien ter  vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous
_prvenir_.

Voil mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les
jugez autrement.

Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon
cher matre! Mes voeux vous suivront partout,
et votre nom me sera cher tant que je vivrai.

MARIE.

_P.-S._ M. de V. me presse d'aller  Paris pour l'affaire dont je vous
avais parl cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-mme
que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au
mois d'octobre, prcisment au moment o vous en serez parti, et il est
probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-mme.




XXXIX

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 22 aot 1828.


Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne
vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve
d'attachement que je vous aie encore offerte!

J'ai relu votre dernire lettre, et j'y ai remarqu un doute qui ne
m'avait pas arrte d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite
que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je
trouve que, malheureusement pour nous, vous tes un pauvre ami qui n'a pas
bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de
la lettre ce que vous dites, mme ceci: _Vous vous ennuyez peut-tre de
m'crire? vous trouvez peut-tre mes lettres trop rgulires?..._ Puisque
j'avais laiss en arrire la rponse  ces injustices, je veux bien en
faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre coeur, s'il y a place pour
Marie!

Vos lettres sont ce que je dsire le plus, et la seule chose qui puisse me
faire plaisir.

Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amiti, et mme
de tendresse, qui, depuis prs d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si
doux, rglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous tes pour
moi!

Adieu, mon matre bien-aim!

MARIE.

_P.-S_. J'avais depuis longtemps une demande  vous faire; j'ai eu tort
d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un
grand nombre de vos amis possdent ce que je dsire. N'avez-vous pas
autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me
donner une ide de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me
l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut
abandonner ma retraite chrie et menace, que je ne puis garantir, j'y
laisserai cette chre image, comme pour la protger et lui porter bonheur.




XL

__De M. de Chateaubriand__

(_crit par un secrtaire_)


Votre lettre m'a fort afflig, et je ne puis y rpondre de ma propre main,
comme vous le voyez, car je viens d'prouver une fivre rhumatismale, qui
m'a laiss dans un grand tat de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je
parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze,
c'est--dire le 7 septembre, pour Rome.

J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous rpondrai
courrier par courrier. J'espre vous crire la premire fois moi-mme, et
vous dire mieux qu'aujourd'hui.

CHATEAUBRIAND.
Paris, 23 aot 1828.





XLI

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 30 aot 1828.


Je reois la lettre que vous m'avez fait crire. Je l'ai lue sans la
comprendre d'abord, tant a t grand le trouble que m'a caus l'absence de
votre criture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pens. Ah! je crois
maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voil malade au moment de partir!
Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez
affronter tout cela lorsque vous serez  peine en convalescence!... Hlas!
mon pauvre matre, faut-il donc que vous vous exposiez  mourir pour cette
fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les
autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la
sant  quelque source salutaire, dans quelque temprature douce et pure?
Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore
affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les voeux sont inutiles, les prires
sont vaines, la rsignation s'puise, il faut souffrir sans en avoir la
force. Hlas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui,
inconnue  ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mre, et 
l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous cris; d'pais rideaux
lui cachent ma prsence... mes soins timides sont sans succs, elle
s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tche de
prparer son me  l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir
des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler.  mon matre,
o tes-vous?

Le 25 aot, le jour mme o vous m'avez fait crire, vous aurez reu ma
lettre du 22. Puissiez-vous y rpondre vous-mme, ainsi qu' la prcdente!

Reviendrez-vous cet hiver? Prvoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse?
Me conseillez-vous d'aller  Paris en octobre? Aurai-je de vous une image
quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mlancolique
lassera-t-elle votre coeur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans
nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux
modle de La Fontaine, et, comme  lui, _un songe, un rien, tout me fait
peur quand il s'agit de ce que j'aime_.




XLII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce 2 septembre 1828.


J'ai dj reconnu que mon inconnue tait susceptible et un peu
capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon
attachement. Je lui cris, encore assez malade et au milieu des
prparatifs de mon dpart, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se
plat  me dire qu'elle viendra  Paris quand je n'y serai plus; cela
n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise,
aux lieux o elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgr elle.
Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une
affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'tais il y a vingt
ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle
pourra demander  le voir dans ma petite maison, aprs avoir vu la _Sainte
Thrse_  la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que
je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste
trs beau et trs ressemblant.

[Note 31: David d'Angers]

Je vous crirai encore avant de quitter Paris. Je vous crirai de Rome,
mais o? M'crirez-vous aussi  Rome? Il faudra affranchir les lettres;
elles mettent dix  douze jours en route, et sont lues trois ou quatre
fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et crivez toujours! J'attends
encore une lettre de vous, ici, avant de partir.

Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas tre un tourment
pour elle.




XLIII

_ M. Chateaubriand_

La Voulte, 6 septembre 1828.


Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez
gure savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous
en punisse en vous disant qu'elle a augment ma tristesse de votre
loignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquite et trouble;
ma situation vis--vis de vous le comporte.

Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parl de mon
voyage  Paris lorsque vous l'aurez quitt. Je ne puis rester comme je
suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgr cela, s'il tait
certain que vous deviez venir dans mon dsert, je vous y attendrais
pourtant; tout me fait mal ici, mme la solitude, et vous savez que je n'y
ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si... votre
rponse me fixera. Ainsi vous devenez le rgulateur de ma vie; mais, si
quelque circonstance imprvue venait  m'loigner prcipitamment de ma
valle, vos lettres me seraient soigneusement renvoyes o je serais.

Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui
m'attriste toujours. La rflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons
donc point!

Si le profond isolement o je suis, si les peines qui m'envahissent de
toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait.
Peut-tre mme ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres
dfauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus prs.

Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je
n'avais pas compt) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois
chemin faisant, et vous ajoutez: Ne vous effrayez pas et crivez
toujours!... En lisant cette phrase, j'ai cri; en la relisant, je n'ai
pu m'empcher d'en rire, et, en l'crivant, j'en ris encore; c'est un
vritable bout d'oreille. Dans vos ides d'ambassadeur, cela ne vous
parat rien du tout, et vous en parlez tout rsolument. J'crirai donc,
je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vrit, je n'en sais rien.
Vous auriez d m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire  ces
indiscrtions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon ct du
moins, ce serait le cas de recourir  une correspondance rtrograde et
qu'en mettant une date  une feuille de papier, et en vous priant de
relire la lettre que je vous ai crite le mme jour un an plus tt, nous y
perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conserv la seule chose
que vous ayez de Marie?

Il me vient beaucoup d'ides sur ces lettres lues en chemin. Soyez
assez bon pour numroter les vtres, ainsi que je le ferai moi-mme!
Permettez-moi de vous dsigner quelquefois sous la qualification de
l'toile, que je vous ai donne si souvent! Laissez-moi me nommer la
violette!

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir crit
vous-mme. Cette marque d'amiti m'a allge d'un grand poids; mais,
dussiez-vous m'accuser de mille dfauts, il faut que je vous reproche de
ne m'avoir rien dit de vos sants.

La lettre la plus vritablement bonne et aimable que vous m'ayez crite,
c'est la premire.

Je voudrais  prsent tre assez aime de vous pour avoir le droit de vous
dire: soignez-vous, mnagez-vous, pour l'amour de moi!

Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher matre: aucune des
personnes qui vous voient partir  regret ne vous regrette plus que moi,
et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.

MARIE.

Ma mre est rtablie. Je sors d'une fournaise.




XLIV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 3 septembre 1828.


Je venais de mettre  la poste la lettre que je vous ai crite hier,
lorsque la vtre est arrive. Hlas! vous passez la vie comme moi auprs
de ceux qui souffrent! J'espre que Dieu vous rendra votre mre.

Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage  Paris? Je ne serai
plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux  vos affaires!
Oui, trs certainement, je reviendrai bientt de Rome, et je vous verrai.

Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore
m'arriver ici!

Tout  Marie.




XLV

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce samedi 13 septembre 1828.


Je pars demain! Je pars d'autant plus tourment que la dernire lettre de
Marie, du 6 septembre, et numrote 24, est une vritable nigme pour moi.
Je ne me souviens jamais de ce que j'ai crit et ne saurais jamais dire
ce que contiennent mes lettres; je suis sr seulement qu'elles doivent
renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincre sentiment. Si,
par hasard, je l'ai blesse dans quelques-unes de ses ides, je lui en
demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne
les rparerai bien que quand je l'aurai vue.

Pour couper court  tous les inconvnients des postes, crivez-moi sous
enveloppe  cette adresse:  M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n 84, 
Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les
courriers des Affaires trangres. Je vous rpondrai par la mme voie.

Je ne puis, duss-je encore vous offenser, m'empcher de vous dire que je
m'afflige de ce que vous viendrez  Paris quand je n'y serai plus. Est-ce
quelque chose qui puisse vous dplaire?

J'accepte vos voeux de bonheur, puisqu'ils me ramnent auprs de vous.
Je ne serai  Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je
reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espre avoir vu Marie.




XLVI

_ M. de Chateaubriand_

H..., 23 septembre 1828.


Mon cher matre, j'espre que cette lettre ira vous trouver dans votre
route. L'poque de votre fte et de votre jour de naissance s'approche.
J'ai vu dans l'_Itinraire_ que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint
Franois. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous
aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fte, et c'est avec un coeur
plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans
votre loignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver,
sur les bords trangers qui vont vous retenir, la sant, la paix, et la
joie! Je vous envoie une violette des rives ignores o vous tes aim.
Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effaces, ses parfums
se seront perdus, mais le coeur de votre amie n'aura pas chang.

L'entier rtablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Aprs
deux mois et demi d'absence, j'y suis rentre dpouille d'esprances
chries, le coeur meurtri de peines prsentes et surcharg de regrets; vous
avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les prfrences exclusives,
et je le reconnais, au profond abattement de mon me. Si vous voulez me
soutenir, envoyez-moi de Rome une prire faite par vous et crite de votre
main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!

[Note 32: Mme de V. avait videmment entendu parler de la prire crite
par Chateaubriand pour Mme Rcamier, aprs la mort de Mathieu de
Montmorency.]

J'ai reu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre dpart: j'y
rpondrai quand vous serez  Rome.

Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon matre trop admir et trop chri!
Ne m'oubliez pas!

MARIE.

Violette odorante de la lisire du bois des pins, sur les bords de
l'rieu.

H..., 23 septembre 1828.




XLVII

_De M. de Chateaubriand_

Milan, 29 septembre 1828.


Je veux vous prouver que la distance ne fait rien  mes sentiments. Je
mets ce petit mot  la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hlas! je
revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rle de voyageur a fini avec
ma jeunesse. Adieu, je vous crirai de Rome.

CHATEAUBRIAND.




XLVIII

_ M. de Chateaubriand_

H..., 9 octobre 1828.


Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes htes.
J'tais triste, j'avais besoin d'tre seule. Mes penses m'entranrent,
presque  mon insu, dans un endroit nomm Pontpri, parce que, sur la cime
de rochers levs, on voit encore les dbris d'un pont romain qui devait
tre d'une seule arche jete sur l'Erieu, d'une montagne  l'autre;
mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpes, sans
culture, sans vgtation, tourmentes par une multitude de torrents, et
profondment ravines par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu
sauvage n'a peut-tre point d'gale dans les Alpes et les Apennins. La
rivire y est renferme dans une espce de bassin circulaire, form par
des masses de granit qui s'lvent perpendiculairement du fond de l'eau 
une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres,
de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau
profonde et tranquille.  peu de distance au-dessous, cette mme eau
bondit avec fracas et se fraie  grand bruit un passage entre les rochers
entasss. Ce n'taient point ces grands effets d'une nature sauvage et
dsole qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait  mon
coeur attrist l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandire s'est
fixe dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais dj remarqu sa
prdilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intrt. Elle revient
toujours avec amour se reposer sur le mme rocher de granit bleu tout
brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit
oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des
vagues. Je songeais tristement, en le regardant,  ce que pouvait devenir
une me tendre et mditative autour d'un homme politique... ces penses
m'absorbaient, je marchais sans prcaution sur une corniche de roches dont
le sommet aplati pend en vote sur le bassin. Tout  coup, le pied me
manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant
machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je
fis pour m'y attacher me rendit l'quilibre que mon inattention m'avait
fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilit montagnarde,
m'loigner du danger.  mon ami, si j'avais pri dans ces ondes ignores,
vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue lgre: plus
tard, vous m'auriez oublie; et pourtant ma mort et t comme ma vie...
En revenant  moi, je retrouvai dans ma main la mringia secourable. Je
voulais vous l'envoyer pour votre fte; mais, en remarquant la mollesse et
la tnuit de la tige et des feuilles filiformes, la dlicatesse presque
arienne de ses petites toiles blanches, je pensai que le coeur de mon ami
se troublerait en voyant quel avait t, le jour de son dpart, le dernier
appui de Marie. Je ne veux plus permettre  mon coeur de se rpandre devant
vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'loignement, et ne
vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens
pour vous. Je ne vous ai donc adress, le 22 septembre, sous le couvert de
M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les voeux de mon
coeur. Auront-ils t, suivant mon dsir, vous trouver pour le 4 octobre,
jour de votre naissance et de votre fte?

Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixime jour de sa date. Je ne
l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout  fait rompue,
il me semblait pourtant que vous tiez comme perdu pour moi. Un mot, une
pense de vous, rattachent ce lien faible et chri. Votre petite lettre
ne m'a pas t moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauve
le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux
d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux.
Je voudrais que vous ne songeassiez qu' revenir.

J'ai renonc  sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre
jusqu' votre retour.

Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon matre aim! N'oubliez pas
Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, mme parmi ceux
qui sont combls des douceurs de votre amiti.




XLIX

_ M. de Chateaubriand_

H..., 23 octobre 1828.


Le journal du 20 dit, mon cher matre, que le 1er octobre vous avez pass
 Bologne. Voil un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose
de savoir qu'il y a vingt jours vous tiez arriv jusque-l sans accident.

Dans l'ignorance o je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous
crire de provision, et me donner la consolation de parler  vous, mon
cher matre; j'aimerais bien  vous parler de vous; mais je ne sais rien.
Il me semble qu'en vous crivant j'attirerai cette lettre de Rome que
j'attends avec un si vif dsir; il me tarde d'y voir que vous et les
vtres tes en bonne sant, que vous tes satisfait, et que la pense de
votre amie ne s'est pas dissipe dans ce long chemin et parmi tant de
personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le coeur
solitaire qui vous attend.

Je vous ai crit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre
et aussi le 9 octobre, en rponse  votre lettre de Milan.

Mais je dois encore une rponse  votre dernire lettre de Paris, et je
veux la faire dans ce moment, o la privation de vos nouvelles me laisse
de l'espace.

Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu lgrement d'tre
capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous tes
tromp. Si vous tiez  mes cts, je vous tendrais la main et vous
verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. loignez
donc cette ide de votre esprit, non seulement pour le prsent, mais
encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice,
si mes discours et mes manires ne ressemblent point  mes
lettres!

 prsent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans
entraves; c'est une affection lective que je regarde comme une sorte
d'alliance gnreuse entre nous, et, de ma part, comme une conscration au
gnie, au malheur,  la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau!
Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tch de vous convaincre que je
suis votre soeur par le coeur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait
pour vous et pour moi-mme, car je n'ai pas oubli que je dois remplacer
dans votre coeur les vieux amis qui ont fui avec la fortune.

Les convenances sociales modifieront un jour
l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront
inaltrables au fond de mon coeur jusqu'
ce qu'il ait cess de battre.

Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: Si j'ai des torts, je
sens que je ne les rparerai bien que lorsque je vous aurai vue... Cela
ne veut-il pas dire: Je vous aimerai si vous me plaisez... Mais pourquoi
donc, mon cher matre, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je
vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes
lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont
pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez
srement remarqu, au muse, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le
secours des grces de l'extrieur, offre, sous des traits vulgaires et
presque ignobles, une beaut morale qui touche  l'me et qu'on n'oublie
plus? Il reprsente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne
la sert. Celle qui prie pour sa soeur n'observe pas que l'objet de sa
sollicitude est priv de la beaut, et pourtant rien ne manque  la
tendresse de ses soins,  la ferveur de sa prire; et la pauvre souffrante,
dans sa paisible rsignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe
point  examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le
modle de votre amiti! Supposez-moi semblable  l'une de ces religieuses,
et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non
pour mon extrieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon coeur
aspire, je le mrite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentr en
France, vous m'aurez honore du nom de soeur, ou, je le promets  Dieu
devant vous, ma vie, qui s'est passe  dsirer votre affection et  fuir
votre prsence, achvera de s'couler sans que nos regards se soient
rencontrs.

[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir
aujourd'hui encore au Muse du Louvre, reprsente deux religieuses de
Port-Royal, la mre Agns Catherine Arnauld et la soeur Catherine de
Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]

Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mmoire!

Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un dsert plein de dangers. Je le
traverse seule. Ma main n'est point presse dans une main amie qui me
conduise doucement et me soutienne avec bont. Je ne vois point le but de
ma course: j'espre pourtant! et continue sans m'arrter; c'est que je ne
suis pas tout  fait abandonne. J'aperois des jalons qui me guident
dans ces solitudes glaces: ce sont vos lettres... je prends courage et
j'avance: bientt deux mois seront passs.

Tant de temps coul dans une si vive anxit de votre destine; la rapide
succession de craintes et d'esprances qui me venaient de vous, et les
chagrins qui me troublent ici, joints  votre dpart, m'avaient enfin
dcourage. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet
abattement. Je ne sais quelle paix, quelle esprance est rentre dans mon
me. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient
tressaillir au commencement de notre amiti. Je suis enfin seule dans ma
valle chrie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est
seule que je veux tre, avec une pense dlicieuse et chre, avec _vous_,
mon matre, qui tes  Rome et que je n'ai jamais vu. Je prvois avec
bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passe avec les
manuscrits et les souvenirs de mon pre, avec vos livres, vos lettres, et
l'ide de votre retour. Je sens que tout ce bien-tre me vient d'avoir
repouss ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez
d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fche_ que vous en ayez t
_afflig!_

Il y a dans mon me trois prdilections invincibles, qui font les seuls
plaisirs de ma vie: une mmoire sacre, un ami inconnu, une valle
solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher matre de
ma rsurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie
de la tristesse dans laquelle j'tais tombe; d'ailleurs, je ne puis
l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.

Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore l. Je
crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le
retour. Vous me disiez, une fois, _ce riant exil_; mais je ne m'en fais
pas cette ide: il me semble au contraire que ce sjour doit tre bien
mlancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours
en face du nant des grandeurs et de la brivet de la vie... j'aimerais
mieux Florence et Naples, o c'est la nature qu'on voit dans sa force et
sa beaut. Je suis bien fche de n'avoir pas lu votre voyage en Italie,
je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par
ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractre des
Romains, s'ils sont en effet passionns dans leurs affections, vrais
dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanit. C'est le contraire des
Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux  juger qu' _sentir_, et qui
aiment mieux _paratre_ qu'_tre_.

_28 octobre_.--Avec la srnit, j'ai retrouv les impressions agrables
que l'aspect de la nature avait cess de m'inspirer; je sens de nouveau le
beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et lger, les eaux
tincellent  travers la riche verdure des mriers et des chtaigniers,
que l'automne commence  nuancer d'or et de feu. Une atmosphre douce et
brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'oeil peut voir, car
nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrnes. Des
vapeurs lumineuses, et colores d'une manire ravissante, couvrent nos
montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudres d'or ou
veloutes de rose; et ces belles nuances changent  chaque instant: il
serait peut-tre difficile de trouver, dans une autre chane de montagnes,
des aspects d'un caractre plus imposant que ceux de quelques valles du
Vivarais. Ces beaux lieux o la nature ne se montre plus que sous des
traits d'une grandeur paisible ont t, dans des temps bien loin de nous,
bouleverss par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en
basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chausse des gants de Thueyle,
le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mzenc, la Solfatare et cent
cinquante volcans runis dans une mme chane et se touchant par leurs
bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence  laquelle,
suivant mon pre, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre
peut-tre rien d'gal, et qui n'a besoin, pour exciter  l'avenir
l'intrt et l'admiration, que d'avoir un moment charm les yeux de mon
ami... Mon me ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon
noble matre, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez
quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien
que l'criture appelle _un trsor_.

_Du 30_, au soir.--Je reois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est
reste dix-neuf jours. Vous tes arriv; vous tes fidle  la pense de
Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientt; je devrais tre
contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette criture, ce mme
timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleur des larmes amres, mais
si longtemps que j'en suis puise. Il est donc vrai que vous tes
ambassadeur  Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous
trop aimer. Puisse-t-il vous bnir et vous rendre heureux! Adieu.

Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prire dont j'ai besoin et que je
vous a demande dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous
m'aimez!

MARIE.




L

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 11 octobre 1828.


Me voil  Rome, qui ne m'a rien fait.  mon ge, il ne faut plus voyager:
on n'y voit plus. J'espre me retrouver bientt dans notre commune patrie.
Je vous crirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de
ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidlit, et mon
impossibilit d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires
trangres, sera mise  la poste  Paris. J'espre avoir bientt une
lettre de vous.

CHATEAUBRIAND.

Je vous ai crit de Milan.




LI

__De M. de Chateaubriand__

Rome, 21 octobre 1828.


Votre premire lettre de France est venue me trouver  travers les
montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je
vous en remercie; elle n'avait pas mme perdu la petite violette attache
 l'une des feuilles; j'ai salu cette fleur de mon pays, cueillie par une
main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai pass
l'ge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je
le connais trop et j'y ai t trop longtemps. Je me rserve pourtant
encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre
solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli.
Pensez  moi et crivez-moi!

[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagre un
peu la tristesse et la solitude de son sjour  Rome. Nous savons
notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes
femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme
de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique
intitul _Les Enchantements de Prudence_, ont, toutes trois, fait de leur
mieux pour distraire son ennui.]




LII

_ M. de Chateaubriand_

H..., 8 novembre 1828.


Mon cher matre, il y a aujourd'hui un an que vous crivtes cette lettre
qui pera mon coeur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous tiez menac
dans ce que vous aimiez. Je vous crivis moi-mme, et, du moment o j'eus
reu votre rponse, je fus invinciblement entrane dans votre sphre.

Mes dernires lettres n'taient remplies que de mes chagrins, de mes
regrets, de mon abattement, parce que mon coeur se rpand quand je vous
cris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pens.
Dans la convalescence de ma mre, je lui ai lu plus de soixante numros de
la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-tre pas d'avoir subi si longtemps,
dans le milieu du coeur, ce petit supplice renouvel de Saint-Sbastien! Je
n'ai ni l'me d'un ange, ni celle d'un hros, votre inconnue n'est qu'une
simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acrs;
elle n'est point demeure invulnrable  tous ces poisons. Cette troisime
perscution m'a t plus douloureuse que les autres,  prsent que vous
tes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais
l'unique et clatante rparation de tant d'injures dans cette ambassade
de Rome. Cette considration a t ma vritable consolation, et je vous
aurais pri  genoux de partir, si votre dpart et t  ma dcision.

Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: Depuis son arrive
dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes
les prvenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus
distingu; quoique Son Excellence ne reoive point encore, l'htel de
l'ambassade est continuellement visit par les cardinaux, les princes
romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que,
dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manire
cet esprit troit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a
point ni ici  l'auteur du _Gnie du Christianisme_ sa noble pit; au
serviteur fidle de la couronne,  l'crivain courageux de la Restauration,
le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a t veng des outrages d'un
parti par le Saint-Pre lui-mme... Et je me dis: C'en est fait, le
roi de France et le Chef de l'glise l'ont en effet veng, et se sont
eux-mmes garantis du blme de la postrit! En mme temps, je reois
votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon coeur se trouble 
vos tristes paroles...  mon matre! Ont-ils bless votre me? et ce juste
triomphe n'est-il pour vous qu'une tche que vous vous tes impose et que
vous avez accomplie?

Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: _Il faut que je me
retire_... Ah! plt au Ciel que cela pt tre; mais je ne le comprends
pas et n'ose le croire.

La mme destine qui, de si loin, m'a dvoue  vous vous entrane aussi
vers moi. Je le reconnais  ce que vos penses les plus intimes se
dclent toujours dans les lettres que vous m'crivez. Vous aimez les
miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre
rencontre sur la terre votre dernier plaisir... Voil ce qui me soutient
et m'encourage contre ces mmes lettres!... Elles ont une sorte de style
anonyme, comme si elles ne s'adressaient  personne. Vous n'y parlez plus
de vos sentiments pour moi. Vous ne rpondez pas aux miens. Tous dtails
sur ce qui vous concerne en sont svrement bannis. Hlas! pour qui donc
les rservez-vous? Vous connaissez l'amiti: vous ne pouvez ignorer que
vous contristez la mienne en paraissant la mconnatre, et me laissant si
parfaitement trangre  vous aprs avoir commenc notre correspondance
avec tant de douceur et des formes si diffrentes.  mon cher matre! que
vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance
en votre bont d'me pour surmonter ma timidit naturelle, augmente par
le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous
m'interdisiez tout autre sujet que moi-mme et que vous ne veuillez
m'envoyer que quelques _jalons_, uniquement pour m'empcher de perdre
vos traces... Que deviendrait notre amiti, si je ne m'encourageais pas
moi-mme  carter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on
inspire  toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde
tendresse. J'aime  vous prodiguer  prsent les hommages d'une me
leve, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la
vtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.

Voil ce que je vous cris sans pouvoir m'en empcher; et voil aussi que
je vous ai un peu grond sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien
vous cacher.

Vous dites aussi: _Je viendrai bientt_. Pour moi, _bientt_, c'est cet
hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me
rjouis en tranant sous mes pas les feuilles sches qui commencent  les
cacher; elles vous promettent  moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts
sont remplis de dangers durant l'hiver. Les ctes de la Mditerrane sont
infestes de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fcher Marie,
vous rpondrez un petit mot l-dessus.

Adieu, mon cher matre, mon toile toujours belle, toujours chrie,
laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot
est tendre, quand je vous l'adresse.

MARIE.

Je vous ai crit le 9 et le 30 octobre.

_Du 9 novembre_.--J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle
pntre toute mon me de votre tristesse, je la sens sans la comprendre.
Je crois que je dpends de vous.

J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce
que j'ai beaucoup tourn autour de mon chagrin sans avoir os vous
l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de
peur que, faute de temps pour m'couter, vous ne m'entendiez pas bien.

Toutes vos lettres sont trs courtes; j'en suis attriste _malgr moi_;
mais je n'oublie pas que vous les avez crites au milieu du tourbillon
politique qui vous entrane _et de vos plus tendres regrets_.

Mais il y a une autre chose qui me fait mal,  tort ou  raison: depuis
bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres.
Rendez-le-moi, j'en ai besoin!

_Du 10_.  la rflexion, je suis inquite de vous avoir parl si
franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fche si vous
preniez de moi une ide peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez
telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprs
de vous, songez combien les penses se creusent dans le silence d'une
solitude absolue! Il y a des moments o je suis alarme de l'abandon avec
lequel je laisse aller une relation isole de tout, qui ne se soutient que
par sa propre force, et qui m'est si chre; mais, outre que mon esprit est
peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est prcisment votre
supriorit qui me rassure. Le jour o vous voudrez me regarder dans mes
lettres, vous me verrez comme  travers un cristal. Ce qui est bon est
bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.




LIII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 15 novembre 1828.


Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je
pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette
solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais
vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du dsert; elles me plairaient
moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abme! Vos
belles descriptions me font frmir.

Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de dbris. Il
est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir.
Au fond de tous les tableaux que je vois  prsent, j'aperois toujours ma
tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime mme  la contempler; mais,
en mme temps, elle m'te le got de tout, l'intrt de toute chose; en
face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misrables. Les
attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache  ce qui s'en
va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'tre entour qu'on se
trouve plus seul et plus dlaiss.

Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis
vous dire, c'est qu'il ne sera pas loign, puisqu'il dpend toujours
de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y
mettrai point de prcipitation; mais,  mon ge, il faut compter par jours
et non par annes.

crivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrme, ne me le retranchez
pas! C'est charit que de venir  mon secours.




LIV

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 20 novembre 1828.


Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de
me rendre ainsi compte de vos penses: vous me faites des _aveux_; est-ce
que vous esprez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent
en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous
me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrive de Rome, vous a
rendue tout  coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu,
pour un tranger que vos regards n'ont jamais rencontr? Une passion? je
l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait mme,
dans ces jeux o vous vous moqueriez de la vanit d'un homme assez fou
pour tomber en imagination  vos pieds, tout charg du poids d'une longue
vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu' vous; si vous avez des
illusions, elles s'vanouiront; vous m'aimerez peut-tre encore, mais je
ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.

Je vous ai crit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.
crivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.

CHATEAUBRIAND.

La prire que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni
l'crire.




LV

_ M. de Chateaubriand_

H..., 10 dcembre 1828.


Je le vois  regret, les solitaires ne peuvent tre entendus; leurs
sentiments, agrandis et fortifis par la retraite, sont taxs d'illusions
et de chimres, lorsqu'ils les laissent garer jusqu'aux gens du monde,
et leurs expressions, parce qu'elles peignent navement des sentiments
gnreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations
capricieuses et mal rgles. Vous-mme, mon cher matre, de la sphre
bruyante o vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien
n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vtre! et que je souhaiterais en
ce moment le pouvoir de vous persuader!

Jamais nous ne fmes autant menacs qu'aujourd'hui d'une sparation
ternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.

Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est
venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en dlivrer, mais y
consentirez-vous? Je crains, hlas! que Marie ne soit pour vous un sujet
de curiosit plutt que d'intrt. Vous n'tes pas soigneux de son
repos...

Je ne puis avec convenance rpondre  votre lettre du 20 novembre.
Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous crire, mais
je n'ai pu m'y rsoudre. Dans vos prcdentes lettres, vous me demandez la
continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes... et,
moi, j'ai une dernire demande  vous faire.

Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche;
peut-tre m'en reste-t-il  peine assez pour recevoir votre rponse. Je
l'attendrai, cette rponse, avec autant d'anxit que d'impatience.
L'oublierez-vous?

J'avais besoin d'une prire faite par vous et crite de votre main, et
vous me la refusez!

Je vous ai demand le nom de soeur, point de rponse. Eh! bien, si vous me
croyez au-dessous de ce beau prsent, je ne m'en offenserai pas, je me
rsignerai sincrement!

Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la
premire obligation de l'amiti, vous me promettrez votre appui dans
l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout  fait sur cette
promesse et je vous attendrai en toute joie et scurit.

Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez  ne pas me rpondre,
si vous ludez ou repoussez encore cette prire, vous ne verrez jamais
votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que
sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma valle, dont la solitude
profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pense. Aux approches
de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon
esprance fltrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai  vous
crire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne
vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus ncessaire, et
que le repos sera devenu mon partage.

MARIE.




LVI

_ M. de Chateaubriand_

H., le 16 dcembre 1828.


Mon cher matre, il serait mal  moi de douter de votre rponse  ma
lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me
refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assure de
la recevoir, et je continue  vous crire avec la confiance qui vous est
due.

Je voulus, l'anne dernire, arranger mes penses et mes expressions en
vous crivant ma seconde lettre, cela ne me russit pas, j'y renonai pour
toujours. Depuis, je vous ai crit du premier mouvement,  coeur ouvert et
plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles
qu'elles sont, et les joins aux vtres. Tout ce que j'ai crit  vous et
de vous m'est ainsi rest. Quelque chose m'a toujours pousse  retenir
autour de moi cette vie intrieure et secrte.

Lorsque je reus cette troisime lettre de Rome, qui m'a troubl l'me,
je vous crivais de provision et  loisir, gotant la paix que mon sjour
ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de
m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette
lettre, que l'arrive de la vtre a interrompue. La voici:

Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai trs bien expliqu
l'amiti que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis trs
contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le coeur
soulag. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les
reconnatrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai prsent ces
pauvres religieuses de Champaigne comme le modle de l'attachement qui
doit nous lier. En vous priant de ne penser  moi qu'en me prtant les
traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre
imagination. En vous demandant le titre de soeur, j'ai prpar ma
justification du pass. Ce nom sera cause que je paratrai devant vous
sans confusion de vous avoir tant aim. Une soeur ne peut rougir de son
dvouement  un frre tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition
de mon coeur; il sera tout  la fois ma rcompense et ma justification...

D'aprs ce qui prcde, jugez de la confusion des penses que votre lettre
a leves dans mon esprit! J'ai couru  mes anciennes lettres et j'ai
trouv dans celles  mon pre (crites il y a tant d'annes),  une
amie qui n'est plus,  M. Hyde de Neuville, les mmes sentiments qui
remplissent aujourd'hui celles que je vous cris  vous-mme. Ils sont
exprims de la mme manire et souvent dans les mmes termes. Cette
lecture m'a rassure. La trempe de mon me n'est pas mon ouvrage. Vous
l'avez forme en partie, vous y rgnez par les qualits de la vtre. Je ne
puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque
chose de passionn, je le tiens de mon pre: ce trait nous est commun avec
la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et prouve n'a pas d
l'effacer.

_Du 17_.--Quand j'ai pass une partie du jour  vous lire et qu'il me
vient tout  coup  l'esprit que vous m'crivez souvent, j'ai peine  le
croire! et puis je viens  penser que vous soutenez cette correspondance
depuis treize mois,  travers une vie qui se prcipite dans un tumulte de
grands vnements, que vous rpondez fidlement  des lettres o il n'y a
rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est  cet attachement que
vous rpondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir,
vous aimerez Marie.

J'ai souri  un endroit de vos lettres o vous dites _que je vous fais des
descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y
suis pas plus embarrasse qu' vous dire l'heure qu'il est... Vous mritez
bien, mon cher matre, d'tre aim parfaitement; mais l'avez-vous jamais
t avec plus de tendresse et d'abngation que cela?

_Du 18_.--J'cris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai
point de craintes contre l'lu de mon coeur. C'est plutt pour soulever un
moment le poids qui pse sur mon me; trop de choses se runissent contre
moi! Une pense me soutenait:  prsent elle me trouble. Je suis seule! je
ne sais o m'appuyer! Nous voil dans une saison que j'aimais autrefois
ici: elle y est bien triste, cette anne; tout y est encore bien beau;
mais, depuis quelques jours, les montagnes ont t mauvaises, il y est
tomb beaucoup de neiges, des familles entires en descendent et se
succdent continuellement pour venir chercher dans nos valles de
l'ouvrage et des secours. L'anne dernire, elles en trouvrent encore;
cette anne, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes
voisins indigents ont dj souffert de ma pauvret. Hier, pourtant, une
jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des
neiges avaient  demi aveugle, fut un objet d'envie pour moi autant que
de piti; un bandeau rafrachissant, quelques livres de lin  filer, et
une modique pension paye pour trois mois la comblrent de joie. C'est
qu'elle n'tait pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant tait
suspendu  son cou, et press sur son sein comme son trsor. Elle l'avait
envelopp de tous les vtements dont elle avait pu se priver, et l'avait
apport ainsi  travers les glaces, les rudes, et les torrents.
Ses pauvres yeux n'avaient pas cess de le regarder et ses bras de
l'treindre... c'tait pour lui qu'elle tait joyeuse!

Tout meut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du
traducteur de lord Byron, j'ai trouv cette ligne: _N'est-ce pas un peu
la touche de notre Chateaubriand?_ Ces simples paroles m'ont fait fondre
en larmes. Un temps viendra o tous les Franais parleront ainsi. Oh!
puisse ce temps tre bien loign! puisse la pauvre Marie ne pas le voir
mme un seul jour!




LVII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 11 dcembre 1828.


Vos lettres m'arrivent trs bien, mais longtemps aprs leur date. J'en
suis  celle du 8 et 9 novembre... Voil le malheur des distances! Je
remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas
de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je
devine trs bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits
qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme
priv, et comme crivain, et comme pote, que sais-je enfin? Eh! bien,
qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si
elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il
parat que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, mme si elle
m'avait fait ce mal, je me rfugierais encore dans ma conscience et l je
serais  l'abri. Soyez pour ces misres aussi impassible que moi, ou
plutt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numro de la
_Gazette_. Pourtant, depuis que je suis ici, les rdacteurs ont eu
l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y
abonner; je me suis content de la jeter au feu sans l'ouvrir.

Laissons cet ennuyeux sujet!

Vous tes tonne du contraste de mes succs  Rome et de la tristesse de
mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut tre mieux accueilli, plus
combl de soins que je ne le suis; mais je me suis mesur aux ruines de
Rome; j'ai trouv que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demand mes
anciennes rveries, elles ne m'ont donn que des avertissements et des
leons. Je me retire parce que mes annes se retirent, parce que je m'en
vais, parce qu'il faut finir. Mes penses ne sont pas le fruit d'un
chagrin secret, d'une peine cache, d'un sentiment de l'injustice des
hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont
le rsultat de mon ge. Je suis dtermin  quitter le monde,  me
rserver  moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donn au public. Je
deviens avare du temps lorsqu'il m'chappe; j'aurais d commencer 
thsauriser plus tt.

Voil l'explication que dsire celle qui veut que je l'appelle mon amie.
Elle se plaint encore de la brivet de mes lettres. Eh! bien, je n'ai
jamais crit si longuement  personne qu' elle; je ne sais point causer.

Quand reviendrai-je? Au printemps.  cette poque, je demanderai un cong
et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France,
pour voir mon inconnue.




LVIII

_ M. de Chateaubriand_

H..., le 26 dcembre 1828.


Je veux crire  mon cher matre jusqu' ce que sa rponse ou son silence
m'apprennent qu'il ne faut plus que mes penses aillent jusqu' lui, et
que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'clairera
jamais.

Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 dcembre; je le
remercie des dtails dans lesquels il est entr sur ses dispositions
intimes: je n'ose lui dire ma rflexion  ce sujet, mes droits d'amie
inconnue ne vont pas jusqu' exprimer une demi-dsapprobation  celui
qu'il faudrait choisir pour arbitre suprme de tout ce qui est gnreux
et lev. Vous voulez vous retirer; peut-tre ne le devez-vous pas? Si,
contre mon pressentiment, vous excutez ce projet, que tous les biens vous
suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux
jours  celui qui mritait de ne pas en connatre d'autres!

Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes gots et de ma porte; ils
blessent mes ides de convenance et de dlicatesse. Quant  la _Gazette_,
je ne l'aurais jamais lue si j'en avais t la matresse: c'est le journal
de ma mre, elle y tient. Les lectures que je lui fais  haute voix sont
pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et
d'irrvrences sont venues, non pas branler ma foi dans l'lu de mon
coeur, mais contrister mon esprit dj trop abattu. Je ne lis les _Dbats_
assidment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est l
que j'ai trouv des dtails sur votre infirmerie, votre sjour  Rome, et
une foule de choses que j'aurais ignores si je n'avais pris ce soin.
Dernirement, j'ai t presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas
de ce qu'elle vous a adress une _ptre ddicatoire_, car je vous en ai
adress tant d'autres que, pour les sentiments que vous mritez, je ne me
crois en arrire de personne (que sous des rapports qui me touchent peu),
_mais de ce qu'on l'a fait rester  Paris_, o vous voulez vous retirer.

[Note 35: Cette Muse de Nantes tait la pauvre lisa Mercoeur, de qui
Lamartine crivait vers le mme temps: Cette petite fille nous effacera
tous, tant que nous sommes! et qui devait mourir de misre,  Paris,
quelques annes aprs.]


_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avance, le premier jour de
l'anne nouvelle est commenc. Je veille ma mre. Je prie Dieu de soulager
ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher matre,
mais vous voil tabli en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose
plus demander  Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous
voulez_. Je ne fais plus aucun voeu pour moi-mme. Mon coeur lass ne peut
s'lever jusqu' l'esprance, et mon regard dcourag reste abattu vers la
terre.

_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que
je cherche  prsent les choses qui m'intressent le plus. Dernirement
j'y ai appris un vnement dont j'ai peut-tre dj reu le contre-coup de
Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu' l'existence[36].
Pourtant cette nouvelle m'a frappe, elle a ouvert pour moi une source de
rflexions et de sentiments mlancoliques. Je plains du fond de l'me
celle qui, en abandonnant la vie, a quitt un sort si doux. (Je ne puis
m'empcher de penser que son coeur fut rempli du mme attachement qui
remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de
perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne charge du soin de
distribuer ses bienfaits aux objets de sa gnreuse piti. C'est peut-tre
cette mort qui le rend si triste, et qui entrane ses penses vers le
tombeau, loin de ceux qu'il oublie et dlaisserait sans regret... Cette
sainte personne n'avait que quelques annes de plus que moi, mais de
combien elle m'a devance! Sa tche est accomplie! Elle avait quitt le
monde, mais elle tait honorablement fixe auprs de ce que le monde
renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dvou sa vie  la
charit et  la retraite, mais cette retraite tait la maison de mon
illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son
retour n'tait pas douteux pour elle, et c'tait dans ses foyers qu'elle
l'attendait... Combien elle a d regretter les annes qui lui taient
promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement
d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa
cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point dlaisse,
elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile
o elle fut elle-mme accueillie, o elle voulut vivre et mourir. Ils
seront un jour runis dans le mme repos et sans doute dans la mme
rcompense!

[Note 36: La soeur Reine, qui avait aid Mme de Chateaubriand  installer
l'Infirmerie Marie-Thrse, et qui tait devenue la directrice de cette
maison.]

Dans le cours d'une anne, voici la seconde mort que je trouve digne
d'envie[37]!

[Note 37: La premire de ces morts tait, sans doute, celle de Mme deDuras.]

Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-tre qu'un
de ces rves mlancoliques que l'isolement produit... Plaise  Dieu qu'il
en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait  regretter en ce moment
qu'une perte rparable!

MARIE.




LIX

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 31 dcembre 1828.


Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du
20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mmoire de ce que j'cris. Je
dsavoue seulement du fond du coeur tout ce qui aurait pu vous dplaire. Un
pardon demand  genoux est facile  accorder.

Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou  prendre? Pourquoi songer
 ne jamais me voir, mme  ne jamais m'crire? qu'ai-je fait pour
produire tout cela?

Vous voulez une prire: je la ferai, mais je suis  prsent trop souffrant.

Vous voulez porter le nom de soeur? je vous le donne, quoique  regret.
J'ai eu des soeurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas;
je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai
en France qu'aprs Pques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez
pas. Il faut que je vous aide  remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je
jamais song  vous en loigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientt
cette vie, qui ne demande  ce qui s'intresse encore  moi que du repos
et un peu d'amiti? J'espre que cette lettre vous satisfera, et que vous
m'crirez que vous m'attendez,  mon retour, dans votre solitude.

Que le ciel accorde  ma soeur de longues annes de bonheur, aprs celle
qui finira demain!

CHATEAUBRIAND.




LX

_ M. de Chateaubriand_

La Voulte, 15 janvier.


Que le temps est long quand on vit si loin des lieux o l'on est! Ma
lettre du 9 dcembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis
assigner celui o j'en recevrai la rponse. Mon ami ne me la fera pas
attendre, j'y trouverai la promesse que lui-mme m'a inspir de lui
demander.

Depuis quelques jours, je suis retombe dans les mmes anxits qui me
troublrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38]
fait penser  son successeur.

[Note 38: Ministre des Affaires trangres.]

L'anne passe, la crainte qu'un surcrot de travail ne nuist  votre
sant, que je croyais altre, et aussi la peur d'tre oublie de vous, me
firent redouter cet vnement. Plus tard, tant mieux instruite de votre
situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous loignt d'une
vie trop mlancolique. J'y croyais aussi votre devoir engag, et j'y
voyais toutes vos convenances; je dsirais donc ce ministre autant que je
l'avais redout. On vous l'offrit, et vous le refustes. Ami, comment
oublites-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la
main puissante qui venait d'enlever l'cluse se retirait-elle quand il
fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes
profonds regrets. Quand je pense aux longues annes que les autres ont
passes dans le mme poste, j'en suis effraye. Je sais, mon indulgent
ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets;
mais je ne puis loigner la pense que, si les choses vont mal par la
suite, vous en supporterez le blme dans l'avenir. Maintenant, tout va
peut-tre tre rpar; mais, en songeant  l'envie que vous excitez,
aux ressentiments que vous avez attirs sur vous, il me semble voir un
bouclier, tout hriss de traits, et je n'ose esprer, car vous avez
d'habiles ennemis mme dans le ministre. Il est vrai que M. Hyde de
Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout  vous; mais si,
malgr votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le
ministre vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dgot
du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et
sur vos amis de France? Pensez que vous tes trop jeune encore pour vous
retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux
deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.

En rpondant  votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas os vous dire tout
cela, je me suis trouve plus timide pour les affaires de l'tat que pour
les descriptions; mais cet embarras s'est dissip; je n'en aurai plus, de
ma vie,  vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on
craindre devant vous? Je connais dj par exprience la bont parfaite de
mon incomparable ami; plus je pense  lui (et j'y pense beaucoup), plus je
m'y abandonne; c'est pour sa belle me que je l'aime, plus que pour son
beau gnie. Je n'ai plus de doutes sur votre rponse  ma lettre du 10
dcembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura
prouv d'avance; il y a eu des instants o j'ai seulement craint que vous
n'eussiez pas le temps d'couter ma pense, que je n'exprime pas toujours
bien.

Je reviens  ce ministre. Que je le dsire! Jamais ambitieux n'a form
tant de voeux! Il vous ramnerait en France! Quel plaisir d'en finir avec
cette ambassade! Je crains toujours que, malgr vos projets, vous ne vous
accoutumiez  Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort?
Quel charme dcevant m'aurait entrane si loin de moi-mme et de tout ce
que le reste du monde peut m'offrir? Quelle esprance moqueuse aurait
tromp ma vie, qu'une destine fatale n'avait pu dsenchanter?

_Du 16_.--Voil votre lettre du 31 dcembre, mon matre chri! Mon frre
_choisi et donn!_ Vous m'honorez du nom de soeur. Ce nom me fera vivre
heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon coeur
est accabl d'un bonheur inespr, des larmes de reconnaissance et de
tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie
plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas mme celles dont la
tombe garde les droits.

_Du 18._--Il n'y a que des joies troubles. La mienne l'est. Cette lettre,
qui m'apporte ce que je dsirais le plus au monde, m'apporte aussi des
sujets de peine; vous tes souffrant, vous me le dites, sans vous
expliquer davantage. Cette pense jette bien de la mlancolie sur la
douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous tes triste aussi, et je
suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.

Vous deviez venir pour la session, et voil votre retour renvoy au mois
de mai!...

Enfin, vous paraissez mcontent de moi, vous dites: _Je ne sais plus que
penser de Marie_... et, plus loin: _Qu'ai-je fait pour produire tout
cela?_ J'ai besoin d'adoucir le coeur de mon ami. Je ne puis souffrir
qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est
pourquoi je me dcide  lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne
veux ni transcrire ni commenter. Il reconnatra facilement les passages
qui m'ont trouble; il verra comment lui-mme m'a dessill les yeux, et
il saura que penser de Marie. coutez, mon cher matre, je sais que
l'me humaine est devant vous comme un livre ouvert o vous lisez; c'est
pourquoi je n'ai pas eu de peine  croire que mes sentiments vous sont
mieux connus qu' moi-mme. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux;
ils rgnent dans mon coeur depuis que je me connais, et remplissent ma vie
depuis que vous m'crivez. J'ai donc rclam votre appui: suivant mon
esprance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous
m'aviez t une scurit d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance.
Vous avez remplac un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier
encore!

Un moment de retour sur le pass m'a trop prouv que vous aviez raison, le
20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir  vous,
non contre vos volonts, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre
l'influence que vous exercez _involontairement_ sur moi.

Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que
je le veuille moi-mme, vous tes devenu le rgulateur de ma vie. L'hiver
dernier, M. de V... me priait instamment d'aller  Paris: il s'agissait
d'une chose qui, dans la mdiocrit de notre situation, dcidait du repos
ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pense que vous
crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner.
Pendant l't, j'aurais tout quitt si j'avais pu le faire avec convenance
pour aller en Italie chercher Mme de Ch... et vous, que je n'avais jamais
vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage  Paris tait devenu encore
plus ncessaire, la crainte de manquer le temps o vous deviez y venir
vous-mme, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait
demeurer en dpit de tout; et,  prsent mme, l'esprance, chimrique
peut-tre, de vous voir quelques jours ou quelques heures  votre arrive
en France, ou mme  votre dpart (dites-vous maintenant), me retient
encore... Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons runis,
le charme de votre prsence me fait oublier de partir, je sais  prsent
que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: _Marie, je veux que
vous me quittiez_! Ce ne sera jamais pour vous obir que la force me
manquera.

Votre dernire lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes
propres sentiments, assure  jamais la douceur et la facilit de notre
relation.

Vous dites: Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgr vous, je ne
viendrai pas comme un oiseau de proie.... Est-ce vous, mon cher matre,
qui avez pu revtir de si fausses couleurs la plus douce esprance de ma
vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui
votre prsence, j'aurais d vous inspirer plus de tristesse que de colre.
Ce qui m'en avait inspir l'ide, c'est que je ne croyais pas avoir le
temps d'changer plusieurs lettres avec vous; votre retour devait tre
bien plus rapproch. Mais chacune de vos lettres en retarde l'poque, et
maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le
printemps.

Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien;
mais n'y revenons plus: c'est un cueil franchi qu'il faut oublier.

_Du 20_.--Ils ont vit de vous nommer et de vous placer  leur tte sans
secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je
crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez 
Rome.

Dans l'abattement de mon me, je vous souhaitais dernirement _ce que vous
voulez_. C'est du repos et un peu d'amiti que vous demandez. Aimez donc
votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!




LXI

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 27 janvier 1829.


J'ai reu votre lettre du 16 et 26 dcembre. Vous avez maintenant entre
vos mains une rponse de moi  ce nom de soeur que vous dsiriez porter.
Je vous le donne  regret, il est fatal.

Le rcit de vos rveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'
Paris on me croit sans doute occup de ministre et de projets d'ambition,
je me promne seul dans la campagne romaine au milieu des ruines,
repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant  Dieu qu'un peu de temps
pour achever mes _mmoires_ et laisser de moi un portrait fidle; si,
toutefois, la postrit s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que
j'tais, et comment j'tais.

Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont
utiles  la libert et  la politique; mais, quand cette libert est
tablie et n'est plus en pril, l'intrt d'une gazette cesse en partie;
et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des
passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous
trouble.

Vous avez vu que je fais lever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les
renommes que la postrit a faites, et envers lesquelles les
contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins  Rome sous la
protection de celui d'un homme de gnie. La mlancolie et la philosophie
des tableaux du Poussin me plat, et je passe des heures  les regarder.

[Note 39: Le monument lev, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe
de Poussin, dans l'glise San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription
suivante: _F. A. de Chateaubriand  Nicolas Poussin, pour la gloire des
arts et l'honneur de la France_.]

Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans
doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant
j'allais tomber sur quelque chef-d'oeuvre enterr de Praxitle? Cela fait
battre le coeur.

[Note 40:  Torre Vergata, prs de Rome. Ces fouilles taient diriges par
l'archologue Philippe Aurlien Visconti.]

C'est toujours au printemps que j'aurai un cong, et c'est cette anne
1829 que je dois vous voir. Songez bien  cela!




LXII

_ M. de Chateaubriand_

H..., 23 janvier 1829.


Avant-hier, voyant ma mre trs bien, je bravai neiges et glaces et revins
dans ma valle, comme pour vous faire une visite. La solitude est un
besoin pour moi, ce n'est que l que je respire librement; il me semble
que mon me, charge de la double vie qui l'anime, s'allge dans la paix
du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma
vie relle et plus prs de vous, mon ami: j'y suis bien!

L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tomb
prs de deux pieds de neige, et me voil renferme pour quelques jours.
J'aurais le temps d'aller  Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivire,
ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la
blancheur de la neige; l'horizon est  dix pas. Les eaux sont enchanes;
nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glac. Mais mon
coeur joyeux bat plus vite,  l'espoir de votre prochain retour qui m'est
encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre  mes regards satisfaits
qu'un spectacle agrable et nouveau. Un feu brillant gaie ma chambre, De
gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air,
et mon cher _Pitrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson
de montagne.

_Pitrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidlement
passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perch prs de mon lit. Le
jour, il est souvent cach dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange
 ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et
vole  mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son
bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus
l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai  sa patte le
petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva:  son retour,
la petite patte tait pendante et brise. Je le soignai de mon mieux; il
gurit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide
ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidle
qu'auparavant.

Il me fait quelquefois penser  un vritable invalide, mon hros de
prdilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir
d'Ermenonville par une blessure incurable  la jambe, apprenant qu'Henri
IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe
pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au
Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilit  le mettre en
possession de son royaume, demeura prs de lui  Paris, dont il fut, je
crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la
rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit o celui qu'il aimait avait
t frapp. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq!
Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais t 
Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable
lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de plerinage, je n'ai
jamais vu que des larmes aient coul, que des genoux aient flchi, 
l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble coeur. C'est  vous,
mon cher matre, que revient l'honneur de consacrer sa mmoire 
l'immortalit. Le sujet est digne de l'historien.

De ma fentre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles
du vieux chteau des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait
chapp aux destructions des bandes noires  deux lieues  la ronde... Il
est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la valle
de Beauchastel, au levant celle du Rhne, vis--vis la tour d'toile,
sjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques
en cet endroit. Ce chteau va tre mis en vente. Si j'tais riche, je
l'achterais pour en faire l'ermitage de mon frre, dans les moments o il
voudra tre ermite tout de bon. Ah! s'il m'tait donn de voir sa demeure
 un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre valle serait
pour moi un _vero paradiso!_

Mais, pendant que Marie se dtourne de tout pour s'attacher de plus en
plus  la belle chimre, dans laquelle elle concentre les plus grands
plaisirs et les plus douces esprances de la vie mortelle, que fait son
ami?

Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le
point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent 
grands cris; les autres le repoussent avec fureur.

Peut-tre le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-tre le dgot et
ses regrets le dtournent. Que Dieu l'inspire et le protge!

Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit.
L'clat l'environne. Les sductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir
pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._

_15 fvrier_.--J'en tais reste, monsieur l'ambassadeur,  cette phrase
de votre lettre du 31 dcembre. Elle arrte par une commotion assez
rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rverie,
s'vanouit, et me laisse  sa place, la rflexion, compagne dure et svre
dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.

 un mois d'intervalle, je reois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne
m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous
montre  moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous parttes de
France avec regret, vous arrivtes  Rome avec tristesse. Vous y restiez
avec ennui. J'ai assez vu de dbris, me disiez-vous; mais cet ennui
s'est enfin dissip: vous fouillez les ruines pour y chercher les trsors
de l'antiquit; vous jouissez sans doute  Rome de la libert tranquille
qu'on peut y trouver, dit-on, mme au milieu des grandeurs. Vous viendrez
au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos
travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs
plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non.  tout vnement,
je veux me forcer ds  prsent  souffrir cette ide, et  trouver le
ddommagement de mon regret dans votre satisfaction.

Mes yeux se sont mouills de larmes en voyant que vous faites vos mmoires;
rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachs doivent
en tre charms. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus
d'ennuis. Je trouve votre secrtaire bien heureux.

Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre
des mes tendres et mditatives. Le touchant rapprochement que vous faites
de son sort et du vtre m'avait mue quand je vis que vous preniez la
tche d'offrir un hommage  ses mnes dlaisses. J'aime _son Orphe
jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne reprsente que trop fidlement
l'espce de bonheur qu'on peut goter sur la terre.

Vous exprimez encore du regret sur ce nom de soeur, que vous croyez fatal!
La premire fois, la vivacit de ma joie m'tourdit sur ce mot, il glissa;
aujourd'hui, j'en ai frissonn. Pourtant qu'ai-je  craindre? _Je ne vous
suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez _ _moi!_ C'est ce
que j'ai fait de coeur et d'me. La reconnaissance et la piti vous ont
attach  moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez tre mal pour moi. Si
vous l'tiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait
son remde avec lui; car l'amiti s'teint quand elle ne trouve pas de
retour.

J'ai de tristes penses en finissant mes lettres, elles viennent de
l'loignement et grandissent dans la solitude.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des voeux pour votre bonheur,
dussiez-vous le trouver loin de nous!

MARIE.




LXIII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 17 fvrier 1829.


Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a
donnes. Ne vous inquitez pas de mon avenir; je ne resterai pas  Rome,
et je ne serai rien dans le ministre; je rentrerai avec joie dans mon
hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux.
La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-del de l'poque o je
comptais demander un cong, c'est--dire aprs Pques; la nouvelle
lection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-del d'un ou deux
mois. Mais voyez une preuve de cette fatalit qui s'attache  mes pas:
Lon XII m'aimait; j'avais gagn toute sa confiance, et ma prsence l'a
fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez
dans les journaux; mon nom m'y parat, pour moi, comme celui de l'Empereur
de la Chine, tant j'y suis indiffrent. Cela n'est peut-tre pas bon, mais
cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant  Rome, o tant de gens
sont rests longtemps, personne n'tait moi, ni dans ma position.

[Note 41: Lon XII, mort le 10 fvrier 1829.]

Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accept l'ambassade de Rome que
pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministre[42], je donnerai ma
dmission, et, dans tous les cas, je veux, dans une poque peu loigne,
sans faire de bruit, sans scne et sans fcherie, demander au Roi la
permission d'aller mourir  l'Infirmerie de Marie-Thrse.

[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait d donner sa
dmission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas t remplac, et
l'intrim des Affaires Etrangres avait t confi au garde des sceaux
Portalis, un des hommes que Chateaubriand mprisait le plus.]

Je suis, comme vous le pensez, bien accabl d'affaires dans ce moment:
c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous
la recevrez un peu plus tt que de coutume. crivez-moi, ma soeur, et ne
rvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai
jamais!

CHATEAUBRIAND.




LXIV

_ M. de Chateaubriand_

H., 21 mars 1829.


Par discrtion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, form le dessein de ne
vous crire qu'aprs le conclave. Mais j'ai un remerciement  vous faire
et une explication  vous donner. Dans votre lettre du 17 fvrier, vous me
confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mrite bien un remerciement,
et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.

Vous me renouvelez aussi, mon cher matre, la promesse de venir me voir.
J'apprcie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de
vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie  une
dmarche qui me cotera de vifs regrets, mais  laquelle je suis force.
Jugez-en!

Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander
 M. Roy un changement de rsidence qui et t alors, et qui serait
encore aujourd'hui, un vnement heureux pour nous. Je ne sais si vous
avez oubli la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur rveilla
le projet de M. de V...; une banqueroute presque gnrale  Valence
consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilit de
remplir mes engagements avec ma mre autrement qu'en lui abandonnant H...
Ds lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite
M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus
m'y rsoudre, je renvoyai mon voyage au mois de dcembre,  l'ouverture
des Chambres. Quand cette poque fut arrive, je reculai mon dpart
jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est afflig de
ces lenteurs; il craint qu'elles n'entranent la dernire planche 
laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais
donc partir. Si mon cher matre se souvient encore de moi, il me plaindra,
il m'approuvera. Il recevra tous ces dtails avec indulgence; quelque
ennuyeux qu'ils soient, je suis force de les lui donner plutt que de lui
laisser croire que c'est par inconstance ou par lgret que je m'loigne
de chez moi, lorsque le temps approche o il doit y venir. Non, je ne puis
renoncer  l'honneur et au bonheur d'y saluer  la fois mon frre et mon
hte, l'lu de mon coeur, je n'y puis renoncer que forcment et avec un
regret amer. Adieu donc, esprance trop chre, si longtemps nourrie!
Adieu, retraite chrie! montagnes solitaires, tranquille sjour! Adieu!
beaux ombrages, eaux fraches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel
dont mes soins avaient fait des htes reconnaissants et fidles, vous
reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puiss-je y revenir aussi, mais
je n'ai pas vos ailes et votre libert! J'ose  peine vous dire que je
regrette les fleurs des pchers et des amandiers, celles d'acacias et de
marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des
ronces et aux pierres du chemin.

Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture,
et d'lgance; j'admire les places publiques et l'intrieur des maisons;
mais ces impressions agrables se dissipent promptement, et j'y reste en
souffrance; mon me y est attriste, mes sens blesss. Je regrette
les champs, leur libert, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le
mouvement tumultueux de Paris m'y fait prouver le mme malaise que les
quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'prouvait,
disait-il, d'autre mal _que la difficult d'tre_. Moi,  Paris, _je n'ai
pas le temps d'tre_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que
j'ai oubli; je ne sais plus causer, il me sera peut-tre plus facile de
chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la
conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pense
dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous
pourrez me donner. Puiss-je vous paratre aussi affectionne que je le
suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'tre pour gagner votre
amiti, durant le seul temps de ma vie que je dois passer prs de vous!
Vous-mme, mon frre, resterez-vous longtemps  Paris? Soyez assez bon
pour me le dire, parce que je veux rgler mon itinraire sur le vtre,
autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais  savoir beaucoup de choses
de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paratre devant vous en ne
connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me
connaissez si bien. J'espre que je comprendrai mieux vos paroles que vos
lettres, qui me causent souvent du trouble et du dcouragement. Cependant,
je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je
prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous
crire en toute confiance; mais il me vient souvent  votre sujet des
penses qui ne sont pas moins singulires que notre position; une entre
mille: _Quand les gnies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de
soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donns?_

Je ne sais encore o je logerai  Paris. C'est pourquoi je vous prie de
vouloir bien m'crire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos
lettres. Je dsire que vous m'criviez le plus souvent possible, et que
vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient allger mes
regrets.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon
souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en
tre efface.

MARIE.

J'ai toujours suivi mon cher matre. La mort de Lon XII, qui l'aimait et
dont il possdait la confiance et l'affection, le beau discours de
l'ambassadeur de France au conclave, et le succs de la fouille[43] m'ont
occupe tour  tour.

[Note 43: Le 12 fvrier, Chateaubriand crivait  Mme Rcamier: La fouille
russit. J'ai trouv trois belles ttes, un torse de femme drap, une
inscription funbre d'un frre pour sa jeune soeur, ce qui m'a attendri.]




LXV

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 17 mars 1829.


Votre lettre du 22 janvier m'a charm! je
voudrais tre ce pauvre petit rouge-gorge:
vous me donneriez l'hospitalit le soir et le
jour. Je vous suivrais  la promenade. Quand
habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du
monde et de la vie?

Vous savez maintenant le grand malheur qui est arriv  Rome. J'ai perdu
Lon XII, un pape qui tait devenu mon ami. Je le regrette sincrement, et
tous les jours je lui demande, dans le ciel, o il est, de prier pour moi.
Son successeur sera bientt nomm. Alors, je serai libre et rien ne
m'empchera d'tre en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi
qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira.
Vous tre prompte  me menacer de l'oubli de votre amiti; vous ne serez
pas facilement dbarrasse de la mienne.

J'tais sr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des mes
souffrantes et des imaginations mlancoliques. J'ai un plaisir que je ne
puis dire  lui lever un monument et  mler mon nom au sien sur une
tombe. Je voudrais tre riche pour acheter votre vieux chteau. Combien
coterait-il?

Enfin votre Dominique de Vicq m'a t au coeur. Marie tait dans un jour de
sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un ct de mon esprit qu'elle ne
comprend pas: elle me croit toujours occup de mon amour-propre ou de mon
ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui
des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indiffrence dont elle ne se
fait pas la moindre ide. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien
qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais tre sensible aux
calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune faon, et je lis ce qu'on
dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux
emplois, je ne me dfendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion
des hommes de mon ge; mais le fait est que cette passion m'est totalement
inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'tait pas
celle-l.

J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces
ruines.

CHATEAUBRIAND.




LXVI

_ M. de Chateaubriand_

H., 3 avril 1829.

Mon cher Matre,


Votre lettre du 17 mars m'est arrive  quinze jours de date; elle m'a t
une vritable bndiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'tre
aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise
combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez prie de vous crire et
que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je
vous adressai ma dernire lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant
la dure du conclave, il y avait de l'indiscrtion  vous crire et 
provoquer vos lettres. Je n'en avais point reu depuis vingt-sept jours.
Je comptais souvent; plusieurs fois je m'tais trompe en croyant qu'il
s'en tait pass quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je
m'tais rsigne  le voir s'couler sans joie et sans bonheur, car je
n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'tais triste,
il me semblait que tout s'teignait entre nous, que j'allais perdre mon
dernier bien; j'achevais de meurtrir mon coeur en m'occupant de mon dpart,
et mes tristes regards se dtournaient de Rome, dont l'toile chrie
ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais
l'ouvrir, dans l'abattement o j'tais tombe. Je craignais de n'y pas
trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas
sujet de mal juger mon caractre! Sachez que, de vous, il suffit de peu de
chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais
tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je
l'aime encore mieux que la premire et la quatrime.

_Vous voudriez acheter ce chteau, combien il_ _coterait?_ Mon Dieu!
hier,  la premire lecture de ces paroles, elles me donnrent comme un
blouissement, et, ce matin, elles m'ont rveille en remplissant mon coeur
d'esprance et de joie. Je les recueille comme un bon prsage. L'accord de
nos mes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, aprs vous
avoir consacr les plus tendres et les meilleures affections de mon coeur.
Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux
chteau du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compt pour peu de
chose dans la vente des terres qui en dpendent. Le tout ensemble ne
s'lvera pas, je crois,  plus de cinquante mille francs, et ces terres,
 ce prix, formeraient un placement trs raisonnable et mme avantageux.
Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propritaire; mais le
cur, qui a t son tuteur, me donnera demain toutes les explications
ncessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je
crois que, si vous voulez une retraite prs de moi, rien ne s'y opposera,
 mon cher matre!  ma chre valle!

Vous vous trompez tout  fait en supposant que je vous crois ambitieux.
Il y a entre nous un malentendu complet  ce sujet, et je vais l'claircir,
 votre tonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de
l'ambition: _c'est moi_. Elle m'est venue depuis qu'il a t question de
l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse
gnrosit vous a priv de l'indpendance que vos glorieux travaux vous
avaient reconquise, puisque l'clat est, malgr vous-mme, la condition
ncessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre  Paris
que vous savoir ambassadeur  Rome. Je vous dsire le pouvoir comme
ddommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le
moyen de l'obtenir plus tt; je vous le dsire aussi pour moi. J'ai besoin
que vous en ayez. _C'est moi_ qui ai une ambition vive, exclusive, dont
rien ne me dtournera plus... Quand vous serez prs de moi, je vous en
dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car
ceci tient au secret le plus intime, au voeu le plus cher  mon coeur.
J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sre que vous ne
l'entendrez pas avec indiffrence.

Ce je viens d'crire me fait sourire et, cette fois, je permets  Votre
Excellence de me rpondre: _Je ne sais plus que penser de Marie_...
Est-ce moi, qui dteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais
ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'clat,
qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui
jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amiti d'un
chien, qui prends plaisir  voir tomber la pluie et briller le soleil, qui
coute le bruit du vent, qui m'intresse  un nuage et m'enchante d'un
effet de lumire, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde
que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne
puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mpris de l'intrt le plus
pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien
n'est si vrai, mais n'en parlons pas  prsent!

Je pense toujours  mon triste dpart. Je voudrais tre  Paris vers le 15
d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part aprs la session. Si vous
aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la
certitude de passer prs de vous, vous n'loignerez pas votre retour.

Mon trs cher Dominique de Vicq vous a donc charm? S'il en est ainsi,
vous me rcompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant
de votre main chrie la couronne que je lui dsire depuis longtemps.

Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on
meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans
les journaux, quand c'est l qu'on peut les trouver. J'avais admir de
toute mon me les deux discours de l'ambassadeur de France  Rome, et
voil aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des
cardinaux, et cette feuille de journal s'est attir des larmes et des
baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon
cher matre, que je vous crois occup de votre amour-propre. Mon Dieu!
quelle erreur est la vtre! Ah! je crois aisment que vous demeurez
au-dessus de la louange et du blme; mais c'est moi qui suis blesse,
quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transporte de plaisir des
clatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois
pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous
inspirer dans votre suffrage, et de l'agrer. Tout mon orgueil est engag
dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle
fin au _Gnie_, aux _Martyrs_,  l'_Itinraire_,  _la Monarchie selon la
Charte_,  _Le Roi est mort, Vive le roi!_ que de donner un bon pape  la
chrtient dans un ami de Charles X!

[Note 44: Ce cardinal, qui avait rpondu au discours prononc par
Chateaubriand au conclave, devait tre lu pape, quelques semaines aprs,
sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand,  tort ou  raison, a
toujours cru que cette lection d'un pape modr, antijsuite, et tout
dvou  la France, tait, en majeure partie, son ouvrage.]

Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie
Votre Excellence de s'arrter un moment sur la peine que j'prouve de
partir d'ici six semaines trop tt, et de comprendre que, si j'attendais
le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus  Paris, et que c'est sur lui
que je compte pour M. de V..., M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le
temps, quoique toujours fort aimable pour moi.

Le cur sort d'ici. Voici tous les dtails sur la terre du Bosquet: il y a
vingt-huit _stres_ de huit cents traites de terres en bonne culture, qui
donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stres
pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la
laisserait probablement  quarante-huit. Je vous ai dtaill la position
du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de
lieue, dans la valle de l'rieu, sur la rive droite du Rhne. Si Votre
Excellence ne voulait acheter que le chteau et un petit enclos, il serait
facile de les faire sparer. Le cur a pri M. de Cheylus de ne vendre
 personne avant de m'avoir prvenue. Le ciel et le climat sont bien
prfrables  ceux de Provence. Les productions sont  souhait; mais,
cette terre tant afferme depuis plus de cinquante ans, tout ce qui tait
d'agrment  l'intrieur est perdu, sauf une belle avenue de grands
marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le chteau, qui
ft bti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en trs bon
tat. Les murs ont six pieds d'paisseur. Les plafonds sont trs levs,
les portes sont basses, les fentres gigantesques, les chemines de
l'poque, les chambres boises du haut en bas en chne ou en noyer. Les
pices sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraches en t;
il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agrable, il
faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher matre n'aurait pas
besoin de se presser; il trouverait  H. des ombrages amis, et un ermitage
_ lui_, que sa prsence bnirait  jamais. En crivant ceci, mon front
s'incline et les larmes me tombent des yeux.




LXVII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 18 avril 1829.


Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour
Paris, et en mme temps que vous rglerez votre marche sur la mienne; o
donc alors vous crire,  Paris ou  H.? Je ne sais plus quand j'y serai
moi-mme, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte
Rome. Ma vie est tellement le jouet des vnements que je ne puis jamais
dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi  Paris, visitez mon
ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vtres, mais
qui vous parleront de moi; vous verrez que j'tais aussi isol dans cette
grande ville que vous l'tes dans vos montagnes. Je n'aspire qu' rentrer
dans cette retraite, o m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me
rclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel
effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle natre en moi? Eh!
bien, si je gte son propre ouvrage, si je ne suis plus  ses yeux ce
qu'elle s'tait plu  me faire, je me rfugierai dans ses vieilles
illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image
qu'elle s'tait cre et d'oublier la triste ralit.

Je n'ai pas trop  me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis
vous tre bon  quelque chose, Marie n'aura qu' me donner ses ordres.
Hlas! et moi aussi, j'ai quitt des vieux chteaux, des lieux que
j'aimais et o j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que
les ppiniristes veulent vendre, et qu'ils dplantent et replantent tous
les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps,
le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessche et meurt dans
la terre nouvelle o on l'a mis.

Cette lettre vous attendra entre les mains du fidle Henri, rue d'Enfer.

Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.

CHATEAUBRIAND.




LXVIII

_ M. de Chateaubriand_

Paris, 10 mai 1829.


Mon me n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon esprance est
perdue; mes voeux sont incertains, mes regrets confus. Ds mon arrive ici,
j'ai t malade comme je le fus il y a un an. Je suis reste enferme au
milieu des pierres et du bruit de la Place Vendme, sans voir personne,
n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis
sortie de ma valle, que vous n'y tes pas venu, que je suis  Paris sans
vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'aprs avoir reu de vous les noms
de soeur et d'amie, ma vie s'achvera sans doute sans que j'aie reu un
regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable,
mon cher matre, que vous m'avez adress quelques mots de consolation;
mais je n'ai pas os m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre
maison, ni votre portrait; j'esprais, je crois, me dtacher de votre ide,
comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant
que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux
pour moi, je me consolerai peu  peu. Je sais plier devant le malheur et
vivre de regrets cachs.

Je viens d'crire  M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je
voie votre infirmerie, et que je le prie, en consquence, de donner les
ordres ncessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intresse l. Je
tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que
cette visite me laissera. Peut-tre finirai-je par ne pas la faire! J'ai
l'me malade; M. H. H... viendra srement me voir. C'est un vnement pour
moi d'entendre parler de vous.

Le temps n'est plus o je me croyais trop trangre  vous pour accepter
vos bons offices et o je pouvais craindre que mes sentiments fussent
mconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes
choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez
donn le nom de soeur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons
offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour
rassembler mes ides  ce sujet.

En vous priant de me donner votre itinraire parce que je voulais y
conformer le mien, cela se rapportait seulement  la dure de votre sjour
 Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.

_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a
montr une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble tait
si grand  ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous
serez ici vers le 25, mais je ne mrite pas ce bonheur, je n'ai pas assez
de soumission  la volont de Dieu; j'tais lasse de tout, et surtout de
moi-mme!

Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce
temps, une feuille muette et inanime vient de si loin dposer dans le
fond d'une me trangre toute la mlancolie de la vtre,  matre chri!
Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les
vnements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spcialement charg par vous de
me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus
douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage  vous,
vous en serez responsable.

_20 mai_.--J'ai pass quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour,
le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappe; j'ai cru
retrouver ma valle et votre prsence. Le coeur m'a presque manqu; mon bon
custode ne s'en est pas aperu. Du premier regard j'ai admir avec joie la
vaste tendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le dveloppant  droite
et  gauche, laissent en face l'air et la vue s'tendre librement dans
un large espace. C'est plant de main de matre, Delille et Morel ne
l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visit l'appartement de
Mme de Ch...; votre portrait n'y tait pas, je n'en ai pas t fche,
c'tait assez d'motion pour un jour. Nous sommes ensuite monts
chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entre dans votre
bibliothque! Je voulais y tout examiner, mais la place o vous crivez a
captiv tous mes regards et toutes mes penses. J'ai appuy ma main sur ce
bureau, dpositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais
m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charme; nous avons ensuite
visit le jardin; je l'ai examin comme le mien. Tous vos lves sont
frais et vigoureux. Les peupliers de l'alle droite et longue viennent 
merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrs? Vos massifs sentent
dj bon. J'ai rapport un norme bouquet de fleurs de chez vous, elles
sont l, devant moi; je crois rver! Je me suis assise  l'ombre, sur un
banc de pierre, prs de la butte. Votre fidle Henri causait, il me disait
avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien
il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous tiez ador de
tous, dans le voisinage; il parlait de votre bont d'me; de vos gots
simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnte homme se
livrait  son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et,
moi, je ne songeais plus ni  lui, ni  moi. Je recueillais ses paroles,
elles descendaient sur mon coeur abattu comme la rose du ciel sur une
terre altre, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et
rafrachissaient mes yeux. Je me reprsentais que, dans un avenir bien
loign, d'autres trangers viendraient  cette mme place rpandre comme
moi des larmes de regret et d'admiration.

Je pensais aussi  la satisfaction avec laquelle vous alliez vous
retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous
faites, laissant arriver jusqu' vous les bndictions du retour, visitant
vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la hassable politique,
la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les ngociations, les
incertitudes, ne viendront que trop tt troubler ce bonheur suave; et,
lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous
viendrez accueillir votre dernire soeur. Mais je reviens; j'ai vu vos
vieux prtres; deux d'entre eux s'amusaient  voir faucher les gazons;
plusieurs femmes taient tablies avec leurs ouvrages et leurs livres
entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine
au moment o on dressait le dner, simple, mais excellent, que vous leur
offrez. Les malades, si bien soigns, si bien servis dans leurs jolis
lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui
est commode; des soeurs si douces, des protecteurs si bons, tant de
consolations runies l que le malheur y est vaincu,  mon matre! Vous
vous tes rduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui.
Dans cette chapelle o j'ai humblement remerci Dieu de vos vertus et
de votre retour, j'ai demand o tait votre place? Oh! me dit votre
Henri, sa place! sur la dernire chaise, derrire la dernire colonne
tout  fait... On juge mal, dans l'loignement; aucune des ides qui
m'occupaient  l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais
svre est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde
digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et tre la dernire des
soeurs de la maison. Je suis reste longtemps avec la Suprieure, je lui
ai demand si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu
charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charit),
o elle tait auparavant. Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le
mme quand on fait son devoir. Oh! je l'avoue, cette vertueuse abngation
est au-dessus de ma porte. Je comprends mieux le regard de la sainte[45],
qui dvoile si simplement tout ce que l'me humaine peut contenir de
tendresse et d'adoration.

[Note 45: Sainte Thrse, dans le tableau de Grard qui ornait l'autel de
la chapelle de l'Infirmerie.]

_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arriv  Paris le jeudi 28
mai,  deux heures.




LXIX

_De M. de Chateaubriand_

Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,


Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir.
Comment allez-vous faire? Vous voil oblige de me donner un rendez-vous;
dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!




LXX

_ M. de Chateaubriand_

Paris, 28 mai  minuit, 1829.


Mon cher matre, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais
pressenti. Ma porte tait ferme pour tout autre que M. H. H...

Ma pauvre amiti trangre est toute trouble devant les convenances;
votre bonne dlicatesse me remettra. J'ai peur  mon tour; ne parlez pas
d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les
vtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus
tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre
Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-mme le
jour et l'heure o je dois recevoir une visite regrette depuis tant
d'annes!




LXXI

_De M. de Chateaubriand_

Paris, vendredi matin, 29 mai 1829.


Demain,  une heure, je serai chez vous. Mille hommages  Marie.

_Note de Mme de V._--M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai,
et le samedi suivant 6 juin.




LXXII

_ M. de Chateaubriand_

Paris, 31 mai 1829.


Mon frre, vous m'avez trompe involontairement! J'ignorais votre ge, 
sept ou huit ans prs. Quel qu'il et t, je vous aurais adress ma
premire lettre telle qu'elle tait. Mais, ds le commencement de votre
correspondance, vous m'avez si souvent parl de vos annes et de vos
cheveux blancs, que, mes ides ayant suivi cette direction, j'adressais
librement  celui que vous me reprsentiez, l'hommage d'une tendresse
dvoue, comme si cet hommage tait flatteur pour lui, sans tre malsant
pour moi. Vous tes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus
jeune que vous n'tes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en
souffre, vous me consolerez aisment en me traitant comme une femme qui
voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre
troubla hier le bonheur que j'aurais eu  vous voir. Qu'elle soit oublie!
Que n'tes-vous plus jeune encore,  mon frre, pour la gloire de notre
pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!

Que l'erreur o j'tais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu
de folie dans ma manire de vous aimer. Je ne m'informais jamais des
circonstances qui vous taient personnelles, et ne parlais de vous que
dans des discussions gnrales.

J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos
derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinraire_ me
ramena trop  vous. En vous lisant, on prouve une admiration passionne
qui dtourne de tout, et l'me s'abreuve d'une sorte de tendresse vague
qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait o s'attacher.

_4 juin_.--Ma lettre commence  H. le 17 avril et finie  Paris le 5 mai,
est srement revenue entre vos mains. Vous savez  prsent _pourquoi_ je
suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complte le tableau de
mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son
objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour
tmoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident,
vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je
l'teindrais si je pouvais.

Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chris de vos
regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de
temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoy une des feuilles de vos
arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oublie ds les premiers jours.

_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit
souvent: je vous aime tendrement! Mon coeur est presque consol.

Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engage  ne pas
manquer son mardi, parce que, dit-il, j'ai un cadeau  vous faire: je
vous prsenterai _ M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance
avec lui. Je ne rpondis pas, mais je m'inclinai en signe de
remerciement. Personne ne connat mieux que M. de Neuville mon sentiment
pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parl de notre correspondance, de
peur qu'il m'accust d'tre romanesque. Je hais les grands salons, mais
j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de
vous voir. Je prviens donc mon cher matre que sa nouvelle soeur lui sera
prsente demain.




LXXIII

_Rponse _De M. de Chateaubriand__

Mardi, 9 juin 1829.


J'accepte la prsentation et je vous rpte mille fois que j'aime
tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite!




LXXIV

_ M. de Chateaubriand_

Paris, 16 juin 1829.


MON AMI CHRI!

Vous avez trop oubli votre malheureuse soeur. Si vous saviez le mal que ce
long oubli lui a fait, vous en seriez afflig!

Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous?

Si nous devons nous revoir, crivez-moi le jour, quelque loign qu'il
puisse tre! Je vous en prie, parce que l'anxit et l'attente due me
font mal. Ma sant est trs altre.

MARIE.

_Du 17_.--Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre
discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon coeur et m'a
donn du courage. _Vous sympathisez avec tout ce qui souffre_: vous
viendrez donc consoler votre fidle amie.




LXXV

_Rponse de M. de Chateaubriand_

18 juin, jeudi.


J'ai pass mes heures  la Chambre des Pairs et mes soires en dners
ministriels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie.

CHATEAUBRIAND.

FIN



TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRRES, 6, rue Gambetta.







End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec
la marquise de V..., by Franois-Ren de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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