The Project Gutenberg EBook of Une ville flottante, by Jules Verne

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Title: Une ville flottante

Author: Jules Verne

Release Date: February 22, 2006 [EBook #17832]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

UNE VILLE FLOTTANTE

(1871)




Table des matires


I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX




I


Le 18 mars 1867, j'arrivais  Liverpool. Le _Great Eastern_ devait
partir quelques jours aprs pour New York, et je venais prendre
passage  son bord. Voyage d'amateur, rien de plus. Une traverse
de l'Atlantique sur ce gigantesque bateau me tentait. Par
occasion, je comptais visiter le North-Amrique, mais
accessoirement. Le _Great Eastern_ d'abord. Le pays clbr par
Cooper ensuite. En effet, ce steamship est un chef-d'oeuvre de
construction navale. C'est plus qu'un vaisseau, c'est une ville
flottante, un morceau de comt, dtach du sol anglais, qui, aprs
avoir travers la mer, va se souder au continent amricain. Je me
figurais cette masse norme emporte sur les flots, sa lutte
contre les vents qu'elle dfie, son audace devant la mer
impuissante, son indiffrence  la lame, sa stabilit au milieu de
cet lment qui secoue comme des chaloupes les _Warriors_ et les
_Solfrinos_. Mais mon imagination s'tait arrte en de. Toutes
ces choses, je les vis pendant cette traverse, et bien d'autres
encore qui ne sont plus du Domaine maritime. Si le _Great Eastern_
n'est pas seulement une machine nautique, si c'est un microcosme
et s'il emporte un monde avec lui, un observateur ne s'tonnera
pas d'y rencontrer, comme sur un plus grand thtre, tous les
instincts, tous les ridicules, toutes les passions des hommes.

En quittant la gare, je me rendis  l'htel Adelphi. Le dpart du
_Great Eastern_ tait annonc pour le 20 mars. Dsirant suivre les
derniers prparatifs, je fis demander au capitaine Anderson,
commandant du steamship, la permission de m'installer
immdiatement  bord. Il m'y autorisa fort obligeamment.

Le lendemain, je descendis vers les bassins qui forment une double
lisire de docks sur les rives de la Mersey. Les ponts tournants
me permirent d'atteindre le quai de New-Prince, sorte de radeau
mobile qui suit les mouvements de la mare. C'est une place
d'embarquement pour les nombreux boats qui font le service de
Birkenhead, annexe de Liverpool, situe sur la rive gauche de la
Mersey.

Cette Mersey, comme la Tamise, n'est qu'une insignifiante rivire,
indigne du nom de fleuve, bien qu'elle se jette  la mer. C'est
une vaste dpression du sol, remplie d'eau, un vritable trou que
sa profondeur rend propre  recevoir des navires du plus fort
tonnage. Tel le _Great Eastern_, auquel la plupart des autres
ports du monde sont rigoureusement interdits. Grce  cette
disposition naturelle, ces ruisseaux de la Tamise et de la Mersey
ont vu se fonder presque  leur embouchure, deux immenses villes
de commerce, Londres et Liverpool; de mme et  peu prs pour des
considrations identiques, Glasgow sur la rivire Clyde.

 la cale de New-Prince chauffait un tender, petit bateau 
vapeur, affect au service du _Great Eastern_. Je m'installai sur
le pont, dj encombr d'ouvriers et de manoeuvres qui se
rendaient  bord du steamship. Quand sept heures du matin
sonnrent  la tour Victoria, le tender largua ses amarres et
suivit  grande vitesse le flot montant de la Mersey.

 peine avait-il dbord que j'aperus sur la cale un jeune homme
de grande taille, ayant cette physionomie aristocratique qui
distingue l'officier anglais. Je crus reconnatre en lui un de mes
amis, capitaine  l'arme des Indes, que je n'avais pas vu depuis
plusieurs annes. Mais je devais me tromper, car le capitaine Mac
Elwin ne pouvait avoir quitt Bombay. Je l'aurais su. D'ailleurs
Mac Elwin tait un garon gai, insouciant, un joyeux camarade, et
celui-ci, s'il offrait  mes yeux les traits de mon ami, semblait
triste et comme accabl d'une secrte douleur. Quoi qu'il en soit,
je n'eus pas le temps de l'observer avec plus d'attention, car le
tender s'loignait rapidement, et l'impression fonde sur cette
ressemblance s'effaa bientt dans mon esprit.

Le _Great Eastern_ tait mouill  peu prs  trois milles en
amont,  la hauteur des premires maisons de Liverpool. Du quai de
New-Prince, on ne pouvait l'apercevoir. Ce fut au premier tournant
de la rivire que j'entrevis sa masse imposante. On et dit une
sorte d'lot  demi estomp dans les brumes. Il se prsentait par
l'avant, ayant vit au flot; mais bientt le tender prit du tour
et le steamship se montra dans toute sa longueur. Il me parut ce
qu'il tait norme! Trois ou quatre charbonniers, accosts  ses
flancs, lui versaient par ses sabords percs au-dessus de la ligne
de flottaison leur chargement de houille. Prs du _Great Eastern_,
ces trois-mts ressemblaient  des barques. Leurs chemines
n'atteignaient mme pas la premire ligne des hublots vids dans
sa coque; leurs barres de perroquet ne dpassaient pas ses pavois.
Le gant aurait pu hisser ces navires sur son portemanteau en
guise de chaloupes  vapeur.

Cependant le tender s'approchait; il passa sous l'trave droite du
_Great Eastern_, dont les chanes se tendaient violemment sous la
pousse du flot; puis, le rangeant  bbord, il stoppa au bas du
vaste escalier qui serpentait sur ses flancs. Dans cette position,
le pont du tender affleurait seulement la ligne de flottaison du
steamship, cette ligne qu'il devait atteindre en pleine charge, et
qui mergeait encore de deux mtres.

Cependant les ouvriers dbarquaient en hte et gravissaient ces
nombreux tages de marches qui se terminaient  la coupe du
navire. Moi, la tte renverse, le corps rejet en arrire, comme
un touriste qui regarde un difice lev, je contemplais les roues
du _Great Eastern_.

Vues de ct, ces roues paraissaient maigres, macies, bien que
la longueur de leurs pales ft de quatre mtres; mais, de face,
elles avaient un aspect monumental. Leur lgante armature, la
disposition du solide moyeu, point d'appui de tout le systme, les
trsillons entrecroiss, destins  maintenir l'cartement de la
triple jante, cette aurole de rayons rouges, ce mcanisme  demi
perdu dans l'ombre des larges tambours qui coiffaient l'appareil,
tout cet ensemble frappait l'esprit et voquait l'ide de quelque
puissance farouche et mystrieuse.

Avec quelle nergie ces pales de bois, si vigoureusement
boulonnes, devaient battre les eaux que le flux brisait en ce
moment contre elles! Quels bouillonnements des nappes liquides,
quand ce puissant engin les frappait coup sur coup! Quels
tonnerres engouffrs dans cette caverne des tambours, lorsque le
_Great Eastern_ marchait  toute vapeur sous la pousse de ces
roues, mesurant cinquante-trois pieds de diamtre et cent
soixante-six pieds de circonfrence, pesant quatre-vingt-dix
tonneaux et donnant onze tours  la minute!

Le tender avait dbarqu ses passagers. Je mis le pied sur les
marches de fer canneles, et, quelques instants aprs, je
franchissais la coupe du steamship.




II


Le pont n'tait encore qu'un immense chantier livr  une arme de
travailleurs. Je ne pouvais me croire  bord d'un navire.
Plusieurs milliers d'hommes, ouvriers, gens de l'quipage,
mcaniciens, officiers, manoeuvres, curieux, se croisaient, se
coudoyaient sans se gner, les uns sur le pont, les autres dans
les machines, ceux-ci courant les roufles, ceux-l parpills 
travers la mture, tous dans un ple-mle qui chappe  la
description. Ici, des grues volantes enlevaient d'normes pices
de fonte; l, de lourds madriers taient hisss  l'aide de
treuils  vapeur; au-dessus de la chambre des machines se
balanait un cylindre de fer, vritable tronc de mtal;  l'avant,
les vergues montaient en gmissant le long des mts de hune; 
l'arrire se dressait un chafaudage qui cachait sans doute
quelque difice en construction. On btissait, on ajustait, on
charpentait, on grait, on peignait au milieu d'un incomparable
dsordre.

Mes bagages avaient t transbords. Je demandai le capitaine
Anderson. Le commandant n'tait pas encore arriv, mais un des
stewards se chargea de mon installation et fit transporter mes
colis dans une des cabines de l'arrire.

Mon ami, lui dis-je, le dpart du _Great Eastern_ tait annonc
pour le 20 mars, mais il est impossible que tous ces prparatifs
soient termins en vingt-quatre heures. Savez-vous  quelle poque
nous pourrons quitter Liverpool?

 cet gard, le steward n'tait pas plus avanc que moi. Il me
laissa seul. Je rsolus alors de visiter tous les trous de cette
immense fourmilire, et je commenai ma promenade comme et fait
un touriste dans quelque ville inconnue. Une boue noire -- cette
boue britannique qui se colle aux pavs des villes anglaises --
couvrait le pont du steamship. Des ruisseaux ftides serpentaient
 et l. On se serait cru dans un des plus mauvais passages
d'Upper Thames Street, aux abords du pont de Londres. Je marchai
en rasant ces roufles qui s'allongeaient sur l'arrire du navire.
Entre eux et les bastingages, de chaque ct, se dessinaient deux
larges rues ou plutt deux boulevards qu'une foule compacte
encombrait. J'arrivai ainsi au centre mme du btiment, entre les
tambours runis par un double systme de passerelles.

L s'ouvrait le gouffre destin  contenir les organes de la
machine  roues. J'aperus alors cet admirable engin de
locomotion. Une cinquantaine d'ouvriers taient rpartis sur les
claires-voies mtalliques du bti de fonte, les uns accrochs aux
longs pistons inclins sous des angles divers, les autres
suspendus aux bielles, ceux-ci ajustant l'excentrique, ceux-l
boulonnant, au moyen d'normes clefs, les coussinets des
tourillons. Ce tronc de mtal qui descendait lentement par
l'coutille, c'tait un nouvel arbre de couche destin 
transmettre aux roues le mouvement des bielles. De cet abme
sortait un bruit continu, fait de sons aigres et discordants.

Aprs avoir jet un rapide coup d'oeil sur ces travaux d'ajustage,
je repris ma promenade et j'arrivai sur l'avant. L, des
tapissiers achevaient de dcorer un assez vaste roufle dsign
sous le nom de smoking room, la chambre  fumer, le vritable
estaminet de la ville flottante, magnifique caf clair par
quatorze fentres, plafonn blanc et or, et lambriss de panneaux
en citronnier. Puis, aprs avoir travers une sorte de petite
place triangulaire que formait l'avant du pont, j'atteignis
l'trave qui tombait d'aplomb  la surface des eaux.

De ce point extrme, me retournant, j'aperus dans une dchirure
des brumes l'arrire du _Great Eastern_  une distance de plus de
deux hectomtres. Ce colosse mrite bien qu'on emploie de tels
multiples pour en valuer les dimensions.

Je revins en suivant le boulevard de tribord, passant entre les
roufles et les pavois, vitant le choc des poulies qui se
balanaient dans les airs et le coup de fouet des manoeuvres que
la brise cinglait  et l, me dgageant ici des heurts d'une grue
volante, et, plus loin, des scories enflammes qu'une forge
lanait comme un bouquet d'artifice. J'apercevais  peine le
sommet des mts, hauts de deux cents pieds, qui se perdaient dans
le brouillard, auquel les tenders de service et les charbonniers
mlaient leur fume noire. Aprs avoir dpass la grande coutille
de la machine  roues, je remarquai un petit htel qui s'levait
sur ma gauche, puis la longue faade latrale d'un palais surmont
d'une terrasse dont on fourbissait les garde-fous. Enfin
j'atteignis l'arrire du steamship,  l'endroit o s'levait
l'chafaudage que j'ai dj signal. L, entre le dernier roufle
et le vaste caillebotis au-dessus duquel se dressaient les quatre
roues du gouvernail, des mcaniciens achevaient d'installer une
machine  vapeur. Cette machine se composait de deux cylindres
horizontaux et prsentait un systme de pignons, de leviers, de
dclics qui me sembla trs compliqu. Je n'en compris pas d'abord
la destination, mais il me parut qu'ici, comme partout, les
prparatifs taient loin d'tre termins.

Et maintenant, pourquoi ces retards, pourquoi tant d'amnagements
nouveaux  bord du _Great Eastern_, navire relativement neuf?
C'est ce qu'il faut dire en quelques mots.

Aprs une vingtaine de traverses entre l'Angleterre et
l'Amrique, et dont l'une fut marque par des accidents trs
graves, l'exploitation du _Great Eastern_ avait t momentanment
abandonne. Cet immense bateau dispos pour le transport des
voyageurs ne semblait plus bon  rien et se voyait mis au rebut
par la race dfiante des passagers d'outre-mer. Lorsque les
premires tentatives pour poser le cble sur son plateau
tlgraphique eurent chou -- insuccs d en partie 
l'insuffisance des navires qui le transportaient --, les
ingnieurs songrent au _Great Eastern_. Lui seul pouvait
emmagasiner  son bord ces trois mille quatre cents kilomtres de
fil mtallique, pesant quatre mille cinq cents tonnes. Lui seul
pouvait, grce  sa parfaite indiffrence  la mer, drouler et
immerger cet immense grelin. Mais pour arrimer ce cble dans les
flancs du navire, il fallut des amnagements particuliers. On fit
sauter deux chaudires sur six et une chemine sur trois
appartenant  la machine de l'hlice.  leur place, de vastes
rcipients furent disposs pour y lover le cble qu'une nappe
d'eau prservait des altrations de l'air. Le fil passait ainsi de
ces lacs flottants  la mer sans subir le contact des couches
atmosphriques.

L'opration de la pose du cble s'accomplit avec succs, et, le
rsultat obtenu, le _Great Eastern_ fut relgu de nouveau dans
son coteux abandon. Survint alors l'Exposition universelle de
1867. Une compagnie franaise, dite _Socit des Affrteurs du
Great Eastern_,  responsabilit limite, se fonda au capital de
deux millions de francs, dans l'intention d'employer le vaste
navire au transport des visiteurs transocaniens. De l, ncessit
de rapproprier le steamship  cette destination, ncessit de
combler les rcipients et de rtablir les chaudires, ncessit
d'agrandir les salons que devaient habiter plusieurs milliers de
voyageurs et de construire ces roufles contenant des salles 
manger supplmentaires; enfin, amnagement de trois mille lits
dans les flancs de la gigantesque coque.

Le _Great Eastern_ fut affrt au prix de vingt-cinq mille francs
par mois. Deux contrats furent passs avec G. Forrester & Co. de
Liverpool: le premier, au prix de cinq cent trente-huit mille
sept cent cinquante francs, pour l'tablissement des nouvelles
chaudires de l'hlice; le second, au prix de six cent soixante-
deux mille cinq cents francs, pour rparations gnrales et
installations du navire.

Avant d'entreprendre ces derniers travaux, _le Board of Trade_
exigea que le navire ft pass sur le gril, afin que sa coque pt
tre rigoureusement visite. Cette coteuse opration faite, une
longue dchirure du bord extrieur fut soigneusement rpare 
grands frais. On procda alors  l'installation des nouvelles
chaudires. On dut changer aussi l'arbre moteur des routes qui
avait t fauss pendant le dernier voyage; cet arbre, coud en
son milieu pour recevoir la bielle des pompes, fut remplac par un
arbre muni de deux excentriques, ce qui assurait la solidit de
cette pice importante sur laquelle porte tout l'effort. Enfin, et
pour la premire fois, le gouvernail allait tre m par la vapeur.

C'est  cette dlicate manoeuvre que les mcaniciens destinaient
la machine qu'ils ajustaient  l'arrire. Le timonier, plac sur
la passerelle du centre, entre les appareils  signaux des roues
et de l'hlice, avait sous les yeux un cadran pourvu d'une
aiguille mobile qui lui donnait  chaque instant la position de sa
barre. Pour la modifier, il se contentait d'imprimer un lger
mouvement  une petite roue mesurant  peine un pied de diamtre
et dresse verticalement  porte de sa main. Aussitt des valves
s'ouvraient; la vapeur des chaudires se prcipitait par de longs
tuyaux de conduite dans les deux cylindres de la petite machine;
les pistons se mouvaient avec rapidit, les transmissions
agissaient, et le gouvernail obissait instantanment  ses
drosses irrsistiblement entranes. Si ce systme russissait, un
homme gouvernerait, d'un seul doigt, la masse colossale du _Great
Eastern_. Pendant cinq jours, les travaux continurent avec une
activit dvorante. Ces retards nuisaient considrablement 
l'entreprise des affrteurs; mais les entrepreneurs ne pouvaient
faire plus. Le dpart fut irrvocablement fix au 26 mars. Le 25,
le pont du steamship tait encore encombr de tout l'outillage
supplmentaire.

Enfin, pendant cette dernire journe, les passavants, les
passerelles, les roufles se dgagrent peu  peu; les chafaudages
furent dmonts; les grues disparurent; l'ajustement des machines
s'acheva; les dernires chevilles furent frappes, et les derniers
crous visss; les pices polies se couvrirent d'un enduit blanc
qui devait les prserver de l'oxydation pendant le voyage; les
rservoirs d'huile se remplirent; la dernire plaque reposa enfin
sur sa mortaise de mtal. Ce jour-l, l'ingnieur en chef fit
l'essai des chaudires. Une norme quantit de vapeur se prcipita
dans la chambre des machines. Pench sur l'coutille, envelopp
dans ces chaudes manations, je ne voyais plus rien; mais
j'entendais les longs pistons gmir  travers leurs botes 
toupes, et les gros cylindres osciller avec bruit sur leurs
solides tourillons. Un vif bouillonnement se produisait sous les
tambours, pendant que les pales frappaient lentement les eaux
brumeuses de la Mersey.  l'arrire, l'hlice battait les flots de
sa quadruple branche. Les deux machines, entirement indpendantes
l'une de l'autre, taient prtes  fonctionner.

Vers cinq heures du soir, une chaloupe  vapeur vint accoster.
Elle tait destine au _Great Eastern_. Sa locomobile fut dtache
d'abord et hisse sur le pont au moyen des cabestans. Mais, quant
 la chaloupe elle-mme, elle ne put tre embarque. Sa coque
d'acier tait d'un poids tel que les pistolets, sur lesquels on
avait frapp les palans, plirent sous la charge, effet qui ne se
ft pas produit, sans doute, si on les et soutenus au moyen de
balancines. Il fallut donc abandonner cette chaloupe; mais il
restait encore au _Great Eastern_ un chapelet de seize
embarcations accroches  ses portemanteaux.

Ce soir-l, tout fut  peu prs termin. Les boulevards nettoys
n'offraient plus trace de boue; l'arme des balayeurs avait pass
par l. Le chargement tait entirement achev. Vivres,
marchandises, charbon occupaient les cambuses, la cale et les
soutes. Cependant, le steamer ne se trouvait pas encore dans ses
lignes d'eau et ne tirait pas les neuf mtres rglementaires.
C'tait un inconvnient polir ses roues, dont les aubes,
insuffisamment immerges, devaient ncessairement produire une
pousse moindre. Nanmoins, dans ces conditions, on pouvait
partir. Je me couchai donc avec l'espoir de prendre la mer le
lendemain. Je ne me trompais pas. Le 26 mars, au point du jour, je
vis flotter au mt de misaine le pavillon amricain, au grand mt
le pavillon franais, et  la corne d'artimon le pavillon
d'Angleterre.




III


En effet, le _Great Eastern_ se prparait  partir. De ses cinq
chemines s'chappaient dj quelques volutes de fume noire. Une
bue chaude transpirait  travers les puits profonds qui donnaient
accs dans les machines. Quelques matelots fourbissaient les
quatre gros canons qui devaient saluer Liverpool  notre passage.
Des gabiers couraient sur les vergues et dgageaient les
manoeuvres. On raidissait les haubans sur leurs pais caps de
mouton crochs  l'intrieur des bastingages. Vers onze heures,
les tapissiers finissaient d'enfoncer leurs derniers clous et les
peintres d'tendre leur dernire couche de peinture. Puis tous
s'embarqurent sur le tender qui les attendait. Ds qu'il y eut
pression suffisante, la vapeur fut envoye dans les cylindres de
la machine motrice du gouvernail, et les mcaniciens reconnurent
que l'ingnieux appareil fonctionnait rgulirement.

Le temps tait assez beau. De grandes chappes de soleil se
prolongeaient entre les nuages qui se dplaaient rapidement.  la
mer, le vent devait tre fort et souffler en grande brise, ce dont
se proccupait assez peu le _Great Eastern_.

Tous les officiers taient  bord et rpartis sur les divers
points du navire, afin de prparer l'appareillage. L'tat-major se
composait d'un capitaine, d'un second, de deux seconds officiers,
de cinq lieutenants, dont un Franais, M. H..., et d'un
volontaire, Franais galement.

Le capitaine Anderson est un marin de grande rputation dans le
commerce anglais. C'est  lui que l'on doit la pose du cble
transatlantique. Il est vrai que s'il russit l o ses devanciers
chourent, c'est qu'il opra dans des conditions bien autrement
favorables, ayant le _Great Eastern_  sa disposition. Quoi qu'il
en soit, ce succs lui a mrit le titre de sir, qui lui a t
octroy par la reine. Je trouvai en lui un commandant fort
aimable. C'tait un homme de cinquante ans, blond fauve, de ce
blond qui maintient sa nuance en dpit du temps et de l'ge, la
taille haute, la figure large et souriante, la physionomie calme,
l'air bien anglais, marchant d'un pas tranquille et uniforme, la
voix douce, les yeux un peu clignotants, jamais les mains dans les
poches, toujours irrprochablement gant, lgamment vtu, avec ce
signe particulier, le petit bout de son mouchoir blanc sortant de
la poche de sa redingote bleue  triple galon d'or.

Le second du navire contrastait singulirement avec le capitaine
Anderson. Il est facile  peindre; un petit homme vif, la peau
trs hle, l'oeil un peu inject, de la barbe noire jusqu'aux
yeux, des jambes arques qui dfiaient toutes les surprises du
roulis. Marin actif, alerte, trs au courant du dtail, il donnait
ses ordres d'une voix brve, ordres que rptait le matre
d'quipage avec ce rugissement de lion enrhum qui est particulier
 la marine anglaise. Ce second se nommait W... Je crois que
c'tait un officier de la flotte, dtach, par permission
spciale,  bord du _Great Eastern_. Enfin, il avait des allures
de loup de mer, et il devait tre de l'cole de cet amiral
franais -- un brave  toute preuve --, qui, au moment du combat,
criait invariablement  ses hommes: Allons, enfants, ne bronchez
pas, car vous savez que j'ai l'habitude de me faire sauter!

En dehors de cet tat-major, les machines taient sous le
commandement d'un ingnieur en chef aid de huit ou dix officiers
mcaniciens. Sous ses ordres manoeuvrait un bataillon de deux cent
cinquante hommes, tant soutiers que chauffeurs ou graisseurs, qui
ne quittaient gure les profondeurs du btiment.

D'ailleurs, avec dix chaudires ayant dix fourneaux chacune, soit
cent feux  conduire, ce bataillon tait occup nuit et jour.
Quant  l'quipage proprement dit du steamship, matres,
quartiers-matres, gabiers, timoniers et mousses, il comprenait
environ cent hommes. De plus, deux cents stewards taient affects
au service des passagers.

Tout le monde se trouvait donc  son poste. Le pilote qui devait
sortir le _Great Eastern_ des passes de la Mersey tait  bord
depuis la veille. J'aperus aussi un pilote franais, de l'le de
Molne, prs d'Ouessant, qui devait faire avec nous la traverse
de Liverpool  New York et, au retour, rentrer le steamship dans
la rade de Brest.

Je commence  croire que nous partirons aujourd'hui, dis-je au
lieutenant H...

-- Nous n'attendons plus que nos voyageurs, me rpondit mon
compatriote.

-- Sont-ils nombreux?

-- Douze ou treize cents. C'tait la population d'un gros bourg.
 onze heures et demie, on signala le tender, encombr de
passagers enfouis dans les chambres, accrochs aux passerelles,
tendus sur les tambours, juchs sur les montagnes de colis qui
surmontaient le pont. C'tait, comme je l'appris ensuite, des
Californiens, des Canadiens, des Yankees, des Pruviens, des
Amricains du Sud, des Anglais, des Allemands, et deux ou trois
Franais. Entre tous se distinguaient le clbre Cyrus Field, de
New York; l'honorable John Rose, du Canada; l'honorable Mac
Alpine, de New York; Mr et Mrs Alfred Cohen, de San Francisco; Mr
et Mrs Whitney, de Montral; le capitaine Mac Ph... et sa femme.
Parmi les Franais se trouvait le fondateur de la _Socit des
Affrteurs du Great Eastern_, M. Jules D..., reprsentant de cette
_Telegraph Construction and Maintenance Company_, qui avait
apport dans l'affaire une contribution de vingt mille livres.

Le tender se rangea au pied de l'escalier de tribord. Alors
commena l'interminable ascension des bagages et des passagers,
mais sans hte, sans cris, ainsi que font des gens qui rentrent
tranquillement chez eux. Des Franais, eux, auraient cru devoir
monter l comme  l'assaut, et se comporter en vritables zouaves.
Ds que chaque passager avait mis le pied sur le pont du
steamship, son premier soin tait de descendre dans les salles 
manger et d'y marquer la place de son couvert. Sa carte ou son nom
crayonn sur un bout de papier suffisaient  lui assurer sa prise
de possession. D'ailleurs, un lunch tait servi en ce moment et,
en quelques instants, toutes les tables furent garnies de
convives, qui, lorsqu'ils sont anglo-saxons, savent parfaitement
combattre  coups de fourchette les ennuis d'une traverse.

J'tais rest sur le pont afin de suivre tous les dtails de
l'embarquement.  midi et demi, les bagages taient transbords.
Je vis l, ple-mle, mille colis de toutes formes, de toutes
grandeurs, des caisses aussi grosses que des wagons, qui pouvaient
contenir un mobilier, de petites trousses de voyage d'une lgance
parfaite, des sacs aux angles capricieux, et ces malles
amricaines ou anglaises, si reconnaissables au luxe de leurs
courroies,  leur bouclage multiple,  l'clat de leurs cuivres, 
leurs paisses couvertures de toile sur lesquelles se dtachaient
deux ou trois grandes initiales brosses  travers des dcoupages
de fer-blanc. Bientt tout ce fouillis eut disparu dans les
magasins, j'allais dire dans les gares de l'entrepont, et les
derniers manoeuvres, porteurs ou guides, redescendirent sur le
tender, qui dborda aprs avoir encrass les pavois du _Great
Eastern_ des scories de sa fume.

Je retournais vers l'avant; quand soudain je me trouvai en
prsence de ce jeune homme que j'avais entrevu sur le quai de New
Prince. Il s'arrta en m'apercevant, et me tendit une main que je
serrai aussitt avec affection.

Vous, Fabian! m'criai-je, vous, ici?

-- Moi-mme, cher ami.

-- Je ne m'tais donc pas tromp, c'est bien vous que j'ai
entrevu, il y a quelques jours, sur la cale de dpart?

-- C'est probable, me rpondit Fabian, mais je ne vous ai pas
aperu.

-- Et vous venez en Amrique?

-- Sans doute! Un cong de quelques mois, peut-on le mieux passer
qu' courir le monde?

-- Heureux le hasard qui vous a fait choisir le _Great Eastern_
pour cette promenade de touriste.

-- Ce n'est point un hasard, mon cher camarade. J'ai lu dans un
journal que vous preniez passage  bord du _Great Eastern_, et,
comme nous ne nous tions pas rencontrs depuis quelques annes,
je suis venu trouver le _Great Eastern_ pour faire la traverse
avec vous.

-- Vous arrivez de l'Inde?

-- Parle _Godavery_, qui m'a dbarqu avant-hier  Liverpool.

-- Et vous voyagez, Fabian?... lui demandai-je en observant sa
figure ple et triste.

-- Pour me distraire, si je le puis, rpondit, en me pressant la
main avec motion, le capitaine Fabian Mac Elwin.




IV


Fabian m'avait quitt pour surveiller son installation dans la
cabine 73, de la srie du grand salon, dont le numro tait port
sur son billet. En ce moment, de grosses volutes de fume
tourbillonnaient  l'orifice des larges chemines du steamship. On
entendait frmir la coque des chaudires jusque dans les
profondeurs du navire. La vapeur assourdissante fusait par les
tuyaux d'chappement et retombait en pluie fine sur le pont.
Quelques remous bruyants annonaient que les machines
s'essayaient. L'ingnieur avait de la pression. On pouvait partir.

Il fallut d'abord lever l'ancre. Le flot montait encore, et le
_Great Eastern_, vit sous sa pousse, lui prsentait l'avant. Il
tait donc tout par pour descendre la rivire. Le capitaine
Anderson avait d choisir ce moment pour appareiller, car la
longueur du _Great Eastern_ ne lui permettait pas d'voluer dans
la Mersey. N'tant point entran par le jusant, mais, au
contraire, refoulant le flot rapide, il tait plus matre de son
navire et plus certain de manoeuvrer habilement au milieu des
btiments nombreux qui sillonnaient la rivire. Le moindre
attouchement de ce colosse et t dsastreux.

Lever l'ancre dans ces conditions exigeait des efforts
considrables. En effet, le steamship, pouss par le courant,
tendait les chanes sur lesquelles il tait affourch. De plus, un
vent violent du sud-ouest trouvait prise sur sa masse et joignait
son action  celle du flux. Il fallait donc employer de puissants
engins pour arracher les ancres pesantes de leur fond de vase. Un
anchor-boat, sorte de bateau destin  cette opration, tait
venu se bosser sur les chanes; mais ses cabestans ne suffirent
pas, et l'on dut se servir des appareils mcaniques que le _Great
Eastern_ avait  sa disposition.

 l'avant, une machine de la force de soixante-dix chevaux tait
dispose pour le hissage des ancres. Il suffisait d'envoyer la
vapeur des chaudires dans ses cylindres pour obtenir
immdiatement une force considrable, qu'on pouvait directement
appliquer au cabestan sur lequel les chanes taient garnies. Ce
fut fait. Mais, si puissante qu'elle ft, la machine se trouva
insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capitaine
Anderson fit mettre les barres, et une cinquantaine d'hommes
vinrent virer au cabestan.

Le steamship commena de venir sur ses ancres. Mais le travail se
faisait lentement; les maillons cliquetaient, non sans peine, dans
les cubiers de l'trave, et,  mon avis, on aurait pu soulager
les chanes en donnant quelques tours de roues, de manire  les
embarquer plus aisment.

J'tais  ce moment sur la dunette de l'avant, avec un certain
nombre de passagers. Nous observions tous les dtails de
l'opration et les progrs de l'appareillage. Prs de moi, un
voyageur, impatient sans doute des lenteurs de la manoeuvre,
haussait frquemment les paules, et n'pargnait pas 
l'impuissante machine ses moqueries incessantes. C'tait un petit
homme maigre, nerveux,  mouvements fbriles, dont on voyait 
peine les yeux sous le plissement de leurs paupires. Un
physionomiste et reconnu, ds l'abord, que les choses de la vie
devaient apparatre par leur ct plaisant  ce philosophe de
l'cole de Dmocrite, dont les muscles zygomatiques, ncessaires 
l'action du rire, ne restaient jamais en repos. Au demeurant -- je
le vis plus tard -- un aimable compagnon de voyage.

Monsieur, me dit-il, jusqu'ici j'avais cru que les machines
taient faites pour aider les hommes, et non les hommes pour aider
les machines!

J'allais rpondre  cette juste observation, quand des cris
retentirent. Mon interlocuteur et moi nous tions prcipits vers
l'avant. Sans exception, tous les hommes disposs sur les barres
avaient t renverss; les uns se relevaient; d'autres gisaient
sur le pont. Un pignon de la machine ayant cass, le cabestan
avait dvir irrsistiblement sous la traction effroyable des
chanes. Les hommes, pris  revers, avaient t frapps avec une
violence extrme  la tte ou  la poitrine. Dgages de leurs
rabans casss, les barres, faisant mitraille autour d'elles,
venaient de tuer quatre matelots et d'en blesser douze. Parmi ces
derniers, le matre d'quipage, un cossais de Dundee.

On se prcipita vers ces malheureux. Les blesss furent conduits
au poste des malades, situ  l'arrire. Quant aux quatre morts,
on s'occupa de les dbarquer immdiatement. D'ailleurs, les Anglo-
Saxons ont une telle indiffrence pour la vie des gens que cet
vnement ne provoqua qu'une mdiocre impression  bord. Ces
infortuns, tus ou blesss, n'taient que les dents d'un rouage
que l'on pouvait remplacer  peu de frais. On fit le signal de
revenir au tender, dj loign. Quelques minutes aprs, il
accostait le navire.

Je me dirigeai vers la coupe. L'escalier n'avait pas encore t
relev. Les quatre cadavres, envelopps de couvertures, furent
descendus et dposs sur le pont du tender. Un des mdecins du
bord s'embarqua afin de les accompagner jusqu' Liverpool, avec
recommandation de rejoindre ensuite le _Great Eastern_ en toute
diligence. Le tender s'loigna aussitt, et les matelots allrent
 l'avant laver les flaques de sang qui tachaient le pont.

Je dois dire aussi qu'un passager, lgrement endommag par un
clat de barre, profita de la circonstance pour s'en retourner par
le tender. Il avait dj assez du _Great Eastern_.

Cependant, je regardais le petit boat s'loigner  toute vapeur.
Lorsque je me retournai, mon compagnon  figure ironique murmura
derrire moi ces paroles:

Un voyage qui commence bien!

-- Bien mal, monsieur, rpondis-je.  qui ai-je l'honneur de
parler?

-- Au docteur Dean Pitferge.




V


L'opration avait t reprise. Avec l'aide de l'anchor-boat, les
chanes furent soulages, et les ancres quittrent enfin leur fond
tenace. Une heure un quart sonnait aux clochers de Birkenhead. Le
dpart ne pouvait tre diffr, si l'on tenait  utiliser la mare
pour la sortie du steamship. Le capitaine et le pilote montrent
sur la passerelle. Un lieutenant se posta prs de l'appareil 
signaux de l'hlice, un autre prs de l'appareil  signaux des
aubes. Le timonier se tenait entre eux, prs de la petite roue
destine  mouvoir le gouvernail. Par prudence, au cas o la
machine  vapeur et manqu, quatre autres timoniers veillaient 
l'arrire, prts  manoeuvrer les grandes roues qui se dressaient
sur le caillebotis. Le _Great Eastern_, faisant tte au courant,
tait tout vit, et il n'avait plus que le flot  refouler pour
descendre la rivire.

L'ordre du dpart fut donn. Les pales frapprent lentement les
premires couches d'eau, l'hlice patouilla  l'arrire, et
l'norme vaisseau commena  se dplacer.

La plupart des passagers, monts sur la dunette de l'avant,
regardaient le double paysage hriss de chemines d'usines que
prsentaient,  droite, Liverpool,  gauche, Birkenhead. La
Mersey, encombre de navires, les uns mouills, les autres montant
ou descendant, n'offrait  notre steamship que de sinueux
passages. Mais, sous la main de son pilote, sensible aux moindres
volonts de son gouvernail, il se glissait dans les passes
troites, voluant comme une baleinire sous l'aviron d'un
vigoureux timonier. Un instant, je crus que nous allions aborder
un trois-mts qui drivait le travers au courant, et dont le bout-
dehors vint raser la coque du _Great Eastern_; mais le choc fut
vit; et quand, du haut des roufles, je regardai ce navire qui ne
jaugeait pas moins de sept ou huit cents tonneaux, il m'apparut
comme un de ces petits bateaux que les enfants lancent sur les
bassins de Green Park, ou de la Serpentine River.

Bientt le _Great Eastern_ se trouva par le travers des cales
d'embarquement de Liverpool. Les quatre canons qui devaient saluer
la ville se turent, par respect pour ces morts que le tender
dbarquait en ce moment. Mais des hourras formidables remplacrent
ces dtonations qui sont la dernire expression de la politesse
nationale. Aussitt les mains de battre, les bras de s'agiter, les
mouchoirs de se dployer avec cet enthousiasme dont les Anglais
sont si prodigues au dpart de tout navire, ne ft-ce qu'un simple
canot qui va faire une promenade en baie. Mais comme on rpondait
 ces saluts! Quels chos ils provoquaient sur les quais! Des
milliers de curieux couvraient les murs de Liverpool et de
Birkenhead. Les boats, chargs de spectateurs, fourmillaient sur
la Mersey. Les marins du _Lord Clyde_, navire de guerre mouill
devant les bassins, s'taient disperss sur les hautes vergues et
saluaient le gant de leurs acclamations. Du haut des dunettes des
vaisseaux ancrs dans la rivire, les musiques nous envoyaient des
harmonies terribles que le bruit des hourras ne pouvait couvrir.
Les pavillons montaient et descendaient incessamment en l'honneur
du _Great Eastern_. Mais bientt les cris commencrent 
s'teindre dans l'loignement. Notre steamship rangea de prs le
_Tripoli_, un paquebot de la ligne Cunard, affect au transport
des migrants, et qui, malgr sa jauge de deux mille tonneaux,
paraissait n'tre qu'une simple barque. Puis, sur les deux rives,
les maisons se firent de plus en plus rares. Les fumes cessrent
de noircir le paysage. La campagne trancha sur les murs de
briques. Encore quelques longues et uniformes ranges de maisons
ouvrires. Enfin des villas apparurent, et, sur la rive gauche de
la Mersey, de la plate-forme du phare et de l'paulement du
bastion, quelques derniers hourras nous salurent une dernire
fois.

 trois heures, le _Great Eastern_ avait franchi les passes de la
Mersey, et il donnait dans le canal Saint-Georges. Le vent du sud-
ouest soufflait en grande brise. Nos pavillons, rigidement tendus,
ne faisaient pas un pli. La mer se gonflait dj de quelques
houles, mais le steamship ne les ressentait pas.

Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit stopper. Le tender
forait de vapeur pour nous rejoindre. Il nous ramenait le second
mdecin du bord. Lorsque le boat eut accost, on lana une chelle
de corde par laquelle ce personnage embarqua, non sans peine. Plus
agile que lui, notre pilote s'affala par le mme chemin jusqu'
son canot, qui l'attendait, et dont chaque rameur tait muni d'une
ceinture natatoire en lige. Quelques instants aprs, il
rejoignait une charmante petite golette qui l'attendait sous le
vent.

La route fut aussitt reprise. Sous la pousse de ses aubes et de
son hlice, la vitesse du _Great Eastern_ s'acclra. Malgr le
vent debout, il n'prouvait ni roulis ni tangage. Bientt l'ombre
couvrit la mer, et la cte du comt de Galles, marque par la
pointe de Holyhead, se perdit enfin dans la nuit.




VI


Le lendemain, 27 mars, le _Great Eastern_ prolongeait par tribord
la cte accidente de l'Irlande. J'avais choisi ma cabine 
l'avant sur le premier rang en abord. C'tait une petite chambre,
bien claire par deux larges hublots. Une seconde range de
cabines la sparait du premier salon de l'avant, de telle sorte
que ni le bruit des conversations ni le fracas des pianos, qui ne
manquaient pas  bord, n'y pouvaient parvenir. C'tait une cabane
isole  l'extrmit d'un faubourg. Un canap, une couchette, une
toilette la meublaient suffisamment.  sept heures du matin, aprs
avoir travers les deux premires salles, j'arrivai sur le pont.
Quelques passagers arpentaient dj les roufles. Un roulis presque
insensible balanait lgrement le steamer. Le vent cependant
soufflait en grande brise, mais la mer, couverte par la cte, ne
pouvait se faire. Nanmoins, j'augurais bien de l'indiffrence du
_Great Eastern_.

Arriv sur la dunette de la smoking room, j'aperus cette longue
tendue de cte, lgamment profile,  laquelle son ternelle
verdure a valu d'tre nomme Cte d'meraude. Quelques maisons
solitaires, le lacet d'une route de douaniers, un panache de
vapeur blanche marquant le passage d'un train entre deux collines,
un smaphore isol, faisant des gestes grimaants aux navires du
large, l'animaient  et l.

Entre la cte et nous, la mer prsentait une nuance d'un vert
sale, comme une plaque irrgulirement tache de sulfate de
cuivre. Le vent tendait encore  frachir; quelques embruns
volaient comme une poussire; de nombreux btiments, bricks ou
golettes, cherchaient  s'lever de la terre; des steamers
passaient en crachant leur fume noire; le _Great Eastern_, bien
qu'il ne ft pas encore anim d'une grande vitesse, les distanait
sans peine.

Bientt nous emes connaissance de Queen's-Town, petit port de
relche devant lequel manoeuvrait une flottille de pcheurs. C'est
l que tout navire, venant de l'Amrique ou des mers du Sud --
bateau  vapeur ou bateau  voiles, transatlantique ou btiment de
commerce --, jette en passant ses sacs  dpches. Un express,
toujours en pression, les emporte  Dublin en quelques heures. L,
un paquebot, toujours fumant, un steamer pur sang, tout en
machines, vrai fuseau  roues qui passe au travers des lames,
bateau de course autrement utile que _Gladiateur_ ou _Fille-de-
l'Air_, prend ces lettres, et, traversant le dtroit avec une
vitesse de dix-huit milles  l'heure, il les dpose  Liverpool.
Les dpches, ainsi entranes, gagnent un jour sur les plus
rapides transatlantiques.

Vers neuf heures, le _Great Eastern_ remonta d'un quart dans
l'ouest-nord-ouest. Je venais de descendre sur le pont, lorsque je
fus rejoint par le capitaine Mac Elwin. Un de ses amis
l'accompagnait, un homme de six pieds,  barbe blonde, dont les
longues moustaches, perdues au milieu des favoris, laissaient le
menton  dcouvert, suivant la mode du jour. Ce grand garon
prsentait le type de l'officier anglais: il avait la tte haute,
mais sans raideur, le regard assur, les paules dgages, aisance
et libert dans sa marche, en un mot tous les symptmes de ce
courage si rare qu'on peut appeler le courage sans colre. Je ne
me trompais pas sur sa profession.

Mon ami Archibald Corsican, me dit Fabian, comme moi capitaine au
22e rgiment de l'arme des Indes.

Ainsi prsents, le capitaine Corsican et moi nous nous salumes.

C'est  peine si nous nous sommes vus hier, mon cher Fabian, dis-
je au capitaine Mac Elwin, dont je serrai la main. Nous tions
dans le coup de feu du dpart. Je sais seulement que ce n'est
point au hasard que je dois de vous rencontrer  bord du _Great
Eastern_. J'avoue que si je suis pour quelque chose dans la
dcision que vous avez prise...

-- Sans doute, mon cher camarade, me rpondit Fabian. Le capitaine
Corsican et moi, nous arrivions  Liverpool avec l'intention de
prendre passage  bord du _China_, de la ligne Cunard, quand nous
apprmes que le _Great Eastern_ allait tenter une nouvelle
traverse entre l'Angleterre et l'Amrique: c'tait une occasion.
J'appris que vous tiez  bord: c'tait un plaisir. Nous ne nous
tions pas revus depuis trois ans, depuis notre beau voyage dans
les tats scandinaves. Je n'hsitai pas, et voil pourquoi le
tender nous a dposs hier en votre prsence.

-- Mon cher Fabian, rpondis-je, je crois que ni le capitaine
Corsican ni vous ne regretterez votre dcision. Une traverse de
l'Atlantique sur ce grand bateau ne peut manquer d'tre fort
intressante, mme pour vous, si peu marins que vous soyez. Il
faut avoir vu cela. Mais parlons de vous. Votre dernire lettre --
et elle n'a pas six semaines de date --, portait le timbre de
Bombay. J'avais le droit de vous croire encore  votre rgiment.

-- Nous y tions, il y a trois semaines, rpondit Fabian. Nous y
menions cette existence moiti militaire, moiti campagnarde des
officiers indiens, pendant laquelle on fait plus de chasses que de
razzias. Je vous prsente mme le capitaine Archibald comme un
grand destructeur de tigres. C'est la terreur des jungles.
Cependant, bien que nous soyons garons et sans famille, l'envie
nous a pris de laisser un peu de repos  ces pauvres carnassiers
de la pninsule, et de venir respirer quelques molcules de l'air
europen. Nous avons obtenu un cong d'un an, et aussitt, par la
mer Rouge, par Suez, par la France, nous sommes arrivs avec la
rapidit d'un express dans notre vieille Angleterre.

-- Notre vieille Angleterre! rpondit en souriant le capitaine
Corsican, nous n'y sommes dj plus, Fabian. C'est un navire
anglais qui nous emporte, mais il est affrt par une compagnie
franaise, et il nous conduit en Amrique. Trois pavillons
diffrents flottent sur notre tte, et prouvent que nous foulons
du pied un sol franco-anglo-amricain.

-- Qu'importe! rpondit Fabian, dont le front se rida un instant
sous une impression douloureuse, qu'importe, pourvu que notre
cong se passe! Il nous faut du mouvement. C'est la vie. Il est si
bon d'oublier le pass, et de tuer le prsent par le
renouvellement des choses autour de soi! Dans quelques jours, nous
serons  New York, o j'embrasserai ma soeur et ses enfants que je
n'ai pas vus depuis plusieurs annes. Puis nous visiterons les
Grands Lacs. Nous redescendrons le Mississippi jusqu' la
Nouvelle-Orlans. Nous ferons une battue sur l'Amazone. De
l'Amrique nous sauterons en Afrique, o les lions et les
lphants se sont donn rendez-vous au Cap pour fter l'arrive du
capitaine Corsican, et de l nous reviendrons imposer aux cipayes
les volonts de la mtropole!

Fabian parlait avec une volubilit nerveuse, et sa poitrine se
gonflait de soupirs. Il y avait videmment dans sa vie un malheur
que j'ignorais encore, et que ses lettres mmes ne m'avaient pas
laiss pressentir. Archibald Corsican me parut tre au courant de
cette situation. Il montrait une trs vive amiti pour Fabian,
plus jeune que lui de quelques annes. Il semblait tre le frre
an de Mac Elwin, ce grand capitaine anglais, dont le dvouement,
 l'occasion, pouvait tre port jusqu' l'hrosme.

En ce moment notre conversation fut interrompue. La trompette
retentit  bord. C'tait un steward joufflu qui annonait, un
quart d'heure d'avance, le lunch de midi et demi. Quatre fois par
jour,  la grande satisfaction des passagers, ce rauque cornet
rsonnait ainsi:  huit heures et demie pour le djeuner,  midi
et demi pour le lunch,  quatre heures pour le th,  sept heures
et demie pour le dner. En peu d'instants les longs boulevards
furent dserts, et bientt tous les convives taient attabls dans
les vastes salons, o je parvins  me placer prs de Fabian et du
capitaine Corsican.

Quatre rangs de tables meublaient ces salles  manger. Au-dessus,
les verres et les bouteilles, disposs sur leurs planchettes de
roulis, gardaient une immobilit et une perpendicularit parfaite.
Le steamship ne ressentait aucunement les ondulations de la houle.
Les convives, hommes, femmes ou enfants, pouvaient luncher sans
crainte. Les plats, finement prpars, circulaient. De nombreux
stewards s'empressaient  servir.

 la demande de chacun, mentionne sur une petite carte _ad hoc_,
ils fournissaient les vins, liqueurs ou ales, qui faisaient
l'objet d'un compte  part. Entre tous, les Californiens se
distinguaient par leur aptitude  boire du champagne. Il y avait
l, prs de son mari, ancien douanier, une blanchisseuse enrichie
dans les lavages de San Francisco, qui buvait du Clicquot  trois
dollars la bouteille. Deux ou trois jeunes misses, frles et
ples, dvoraient des tranches de boeuf saignant. De longues
mistresses,  dfenses d'ivoire, vidaient dans leurs petits verres
le contenu d'un oeuf  la coque. D'autres dgustaient avec une
vidente satisfaction les tartes  la rhubarbe ou les cleris du
dessert. Chacun fonctionnait avec entrain. On se serait cru dans
un restaurant des boulevards, en plein Paris, non en plein ocan.

Le lunch termin, les roufles se peuplrent de nouveau. Les gens
se saluaient au passage ou s'abordaient comme des promeneurs de
Hyde Park. Les enfants jouaient, couraient, lanaient leurs
ballons, poussaient leurs cerceaux, ainsi qu'ils l'eussent fait
sur le sable des Tuileries. La plupart des hommes fumaient en se
promenant. Les dames, assises sur des pliants, travaillaient,
lisaient ou cousaient ensemble. Les gouvernantes et les bonnes
surveillaient les bbs. Quelques gros Amricains pansus se
balanaient sur leurs chaises  bascule. Les officiers du bord
allaient et venaient, les uns faisant leur quart sur les
passerelles et surveillant le compas, les autres rpondant aux
questions souvent ridicules des passagers. On entendait aussi, 
travers les accalmies de la brise, les sons d'un orgue plac dans
le grand roufle de l'arrire, et les accords de deux ou trois
pianos de Pleyel qui se faisaient une dplorable concurrence dans
les salons infrieurs.

Vers trois heures, de bruyants hourras clatrent. Les passagers
envahirent les dunettes. Le _Great Eastern_ rangeait  deux
encablures un paquebot qu'il avait gagn main sur main. C'tait le
_Propontis_, faisant route sur New York, qui salua le gant des
mers en passant, et le gant des mers lui rendit son salut.

 quatre heures et demie, la terre tait toujours en vue et nous
restait  trois milles sur tribord. On la voyait  peine  travers
les embruns d'un grain qui s'tait subitement dclar. Bientt un
feu apparut. C'tait le phare de Fastnet, plac sur un roc isol,
et la nuit ne tarda pas  se faire, pendant laquelle nous devions
doubler le cap Clear, dernire pointe avance de la cte
d'Irlande.




VII


J'ai dit que la longueur du _Great Eastern_ dpassait deux
hectomtres. Pour les esprits friands de comparaison, je dirai
qu'il est d'un tiers plus long que le pont des Arts. Il n'aurait
donc pu voluer dans la Seine. D'ailleurs, vu son tirant d'eau, il
n'y flotterait pas plus que ne flotte le pont des Arts. En
ralit, le steamship mesure deux cent sept mtres cinquante  la
ligne de flottaison entre ses perpendiculaires. Il a deux cent dix
mtres vingt-cinq sur le pont suprieur, de tte en tte, c'est--
dire que sa longueur est double de celle des plus grands paquebots
transatlantiques. Sa largeur est de vingt-cinq mtres trente  son
matre couple, et de trente-six mtres soixante-cinq en dehors des
tambours.

La coque du _Great Eastern_ est  l'preuve des plus formidables
coups de mer. Elle est double et se compose d'une agrgation de
cellules disposes entre bord et serre, qui ont quatre-vingt-six
centimtres de hauteur. De plus, treize compartiments, spars par
des cloisons tanches, accroissent sa scurit au point de vue de
la voie d'eau et de l'incendie. Dix mille tonneaux de fer ont t
employs  la construction de cette coque, et trois millions de
rivets, rabattus  chaud, assurent le parfait assemblage des
plaques de son bord.

Le _Great Eastern_ dplace vingt-huit mille cinq cents tonneaux,
quand il tire trente pieds d'eau. Lge, il ne cale que six mtres
dix. Il peut transporter dix mille passagers. Des trois cent
soixante-treize chefs-lieux d'arrondissement de la France, deux
cent soixante-quatorze sont moins peupls que ne le serait cette
sous-prfecture flottante avec son maximum de passagers.

Les lignes du _Great Eastern_ sont trs allonges. Son trave
droite est perce d'cubiers par lesquels filent les chanes des
ancres. Son avant, trs pinc, ne prsentant ni creux ni bosses,
est fort russi. Son arrire rond tombe un peu et dpare
l'ensemble.

De son pont s'lvent six mts et cinq chemines. Les trois
premiers mts sur l'avant sont le foregigger et le foremast,
tous deux mts de misaine, et le mainmast, ou grand mt. Les
trois derniers sur l'arrire sont appels aftermainmast,
mizzenmast et after-gigger. Le foremast et le mainmast
portent des golettes, des huniers et des perroquets. Les quatre
autres mts ne sont grs que de voiles en pointe; le tout formant
cinq mille quatre cents mtres carrs de surface de voilure, en
bonne toile de la fabrique royale d'dimbourg. Sur les vastes
hunes du second et du troisime mt, une compagnie de soldats
pourrait manoeuvrer  l'aise. De ces six mts, maintenus par des
haubans et des galhaubans mtalliques, le second, le troisime et
le quatrime sont faits de tles boulonnes, vritables chefs-
d'oeuvre de chaudronnerie.  l'tambrai, ils mesurent un mtre dix
de diamtre, et le plus grand, le mainmast, s'lve  une
hauteur de deux cent sept pieds franais, qui est suprieure 
celle des tours de Notre-Dame.

Quant aux chemines, deux en avant des tambours desservent la
machine  aubes, trois en arrire desservent la machine  hlice;
ce sont d'normes cylindres, hauts de trente mtres cinquante,
maintenus par des chanes frappes sur les roufles.

 l'intrieur du _Great Eastern_, l'amnagement de la vaste coque
a t judicieusement compris. L'avant renferme les buanderies 
vapeur et le poste de l'quipage. Viennent ensuite un salon de
dames et un grand salon dcor de lustres, de lampes  roulis, de
peintures recouvertes de glaces. Ces magnifiques pices reoivent
le jour  travers des claires-voies latrales, supportes sur
d'lgantes colonnettes dores, et elles communiquent avec le pont
suprieur par de larges escaliers  marches mtalliques et 
rampes d'acajou. En abord sont disposs quatre rangs de cabines
que spare un couloir, les unes communiquant par un palier, les
autres places  l'tage infrieur, auxquelles donne accs un
escalier spcial. Sur l'arrire, les trois vastes dining-rooms
prsentaient la mme disposition pour les cabines. Des salons de
l'avant  ceux de l'arrire, on passait en suivant une coursive
dalle qui contourne la machine des roues entre ses parois de tle
et les offices du bord.

Les machines du _Great Eastern_ sont justement considres comme
des chefs-d'oeuvre, -- j'allais dire des chefs-d'oeuvre
d'horlogerie. Rien de plus tonnant que de voir ces normes
rouages fonctionner avec la prcision et la douceur d'une montre.
La puissance nominale de la machine  aubes est de mille chevaux.
Cette machine se compose de quatre cylindres oscillants d'un
diamtre de deux mtres vingt-six, accoupls par paires, et
dveloppant quatre mtres vingt-sept de course au moyen de leurs
pistons directement articuls sur les bielles. La pression moyenne
est de vingt livres par pouce, environ un kilogramme soixante-
seize par centimtres carr, soit une atmosphre deux tiers. La
surface de chauffe des quatre chaudires runies est de sept cent
quatre-vingts mtres carrs. Cet engine-paddle marche avec un
calme majestueux; son excentrique, entran par l'arbre de couche,
semble s'enlever comme un ballon dans l'air. Il peut donner douze
tours de roues par minute, et contraste singulirement avec la
machine de l'hlice, plus rapide, plus rageuse, qui s'emporte sous
la pousse de ses seize cents chevaux-vapeur.

Cet engine-screw compte quatre cylindres fixes disposs
horizontalement. Ils se font tte deux par deux, et leurs pistons,
dont la course est de un mtre vingt-quatre, agissent directement
sur l'arbre de l'hlice. Sous la pression produite par ses six
chaudires, dont la surface de chauffe est de onze cent soixante-
quinze mtres carrs, l'hlice, pesant soixante tonneaux, peut
donner jusqu' quarante-huit rvolutions par minute; mais alors,
haletante, presse, perdue, cette machine vertigineuse s'emporte,
et ses longs cylindres semblent s'attaquer  coups de pistons,
comme d'normes ragots  coups de dfenses.

Indpendamment de ces deux appareils, le _Great Eastern_ possde
encore six autres machines auxiliaires pour l'alimentation, les
mises en train et les cabestans. La vapeur, on le voit, joue 
bord un rle important dans toutes les manoeuvres.

Tel est ce steamship sans pareil et reconnaissable entre tous. Ce
qui n'empcha pas un capitaine franais de porter un jour cette
mention nave sur son livre de bord: Rencontr navire  six mts
et cinq chemines. Suppos _Great Eastern_.




VIII


La nuit du mercredi au jeudi fut assez mauvaise. Mon cadre s'agita
extraordinairement, et je dus m'accoter des genoux et des coudes
contre sa planche de roulis. Sacs et valises allaient et venaient
dans ma cabine. Un tumulte insolite emplissait le salon voisin, au
milieu duquel deux ou trois cents colis, provisoirement dposs,
roulaient d'un bord  l'autre, heurtant avec fracas les bancs et
les tables. Les portes battaient, les ais craquaient, les cloisons
poussaient ces gmissements particuliers au bois de sape, les
verres et les bouteilles s'entrechoquaient dans leurs suspensions
mobiles, et des cataractes de vaisselles se prcipitaient sur le
plancher des offices. J'entendais aussi les ronflements
irrguliers de l'hlice et le battement des roues qui,
alternativement merges, frappaient l'air de leurs palettes. 
tous ces symptmes, je compris que le vent avait frachi et que le
steamship ne restait plus indiffrent aux lames du large qui le
prenaient par le travers.

 six heures du matin, aprs une nuit sans sommeil, je me levai.
Cramponn d'une main  mon cadre, de l'autre je m'habillai tant
bien que mal. Mais, sans point d'appui, je n'aurais pu tenir
debout, et je dus lutter srieusement avec mon paletot pour
l'endosser. Puis je quittai ma cabine, je traversai le salon,
m'aidant des pieds et des mains, au milieu de cette houle de
colis. Je montai l'escalier sur les genoux comme un paysan romain
qui gravit les degrs de la _Scala santa_ de Ponce Pilate, et
enfin j'arrivai sur le pont, o je m'accrochai vigoureusement  un
taquet de tournage.

Plus de terre en vue. Le cap Clear avait t doubl dans la nuit.
Autour de nous cette vaste circonfrence trace par la ligne d'eau
sur le fond du ciel. La mer, couleur d'ardoise, se gonflait en
longues lames qui ne dferlaient pas. Le _Great Eastern_, pris par
le travers, et qu'aucune voile n'appuyait, roulait effroyablement.
Ses mts, comme de longues pointes de compas dcrivaient dans
l'air d'immenses arcs de cercle. Le tangage tait peu sensible,
j'en conviens, mais le roulis tait insoutenable. Impossible de se
tenir debout. L'officier de quart, cramponn  la passerelle,
semblait balanc comme une escarpolette.

De taquet en taquet, je parvins  gagner le tambour de tribord. Le
pont, mouill par la brume, tait trs glissant. Je me prparais
donc  m'accoter contre une des pontilles de la passerelle, quand
un corps vint rouler  mes pieds.

C'tait celui du docteur Dean Pitferge. Mon original se redressa
aussitt sur les genoux, et me regardant:

C'est bien cela, dit-il. L'amplitude de l'arc dcrit par les
parois du _Great Eastern_ est de quarante degrs, soit vingt au-
dessous de l'horizontale et vingt au-dessus.

-- Vraiment! m'criai-je, riant, non de l'observation, mais des
conditions dans lesquelles elle tait faite.

-- Vraiment, reprit le docteur. Pendant l'oscillation, la vitesse
des parois est d'un mtre sept cent quarante-quatre millimtres
par seconde. Un transatlantique, qui est moiti moins large, ne
met que ce temps  revenir d'un bord  l'autre.

-- Alors, rpondis-je, puisque le _Great Eastern_ reprend si vite
sa perpendiculaire, c'est qu'il y a excs de stabilit.

-- Pour lui, oui, mais non pour ses passagers! rpliqua gaiement
Dean Pitferge, car eux, vous le voyez, reviennent  l'horizontale,
et plus vite qu'ils ne le veulent.

Le docteur, enchant de sa repartie, s'tait relev, et, nous
soutenant mutuellement, nous pmes gagner un des bancs de la
dunette. Dean Pitferge en tait quitte pour quelques corchures,
et je l'en flicitai, car il aurait pu se briser la tte.

Oh! ce n'est pas fini! me rpondit-il, et avant peu il nous
arrivera malheur.

--  nous?

-- Au steamship, et, par consquent,  moi,  nous,  tous les
passagers.

-- Si vous parlez srieusement, demandai-je, pourquoi vous tes-
vous embarqu  bord?

-- Pour voir ce qui arrivera, car il ne me dplairait pas de faire
naufrage! rpondit le docteur, me regardant d'un air entendu.

-- Est-ce la premire fois que vous naviguez sur le _Great
Eastern_?

-- Non. J'ai dj fait plusieurs traverses... en curieux.

-- Il ne faut pas vous plaindre alors.

-- Je ne me plains pas. Je constate les faits, et j'attends
patiemment l'heure de la catastrophe.

Le docteur se moquait-il de moi? Je ne savais que penser. Ses
petits yeux me paraissaient bien ironiques. Je voulus le pousser
plus loin.

Docteur, lui dis-je, je ne sais sur quels faits reposent vos
fcheux pronostics, mais permettez-moi de vous rappeler que le
_Great Eastern_ a dj franchi vingt fois l'Atlantique, et que
l'ensemble de ses traverses a t satisfaisant.

-- N'importe! rpondit Pitferge. Ce navire a reu un sort pour
employer l'expression vulgaire. Il n'chappera pas  sa destine.
On le sait et on n'a pas confiance en lui. Rappelez-vous quelles
difficults les ingnieurs ont prouves pour le lancer. Il ne
voulait pas plus aller  l'eau que l'hpital de Greenwich. Je
crois mme que Brunnel, qui l'a construit, est mort des suites de
l'opration, comme nous disons en mdecine.

-- Ah! , docteur, repris-je, est-ce que vous seriez
matrialiste?

-- Pourquoi cette question?

-- Parce que j'ai remarqu que bien des gens qui ne croient pas en
Dieu croient  tout le reste, mme au mauvais oeil.

-- Plaisantez, monsieur, reprit le docteur, mais laissez-moi
continuer mon argumentation. Le _Great Eastern_ a dj ruin
plusieurs compagnies. Construit pour le transport des migrants et
le trafic des marchandises en Australie, il n'a jamais t en
Australie. Combin pour donner une vitesse suprieure  celle des
paquebots transocaniens, il leur est rest infrieur.

-- De l, dis-je,  conclure que...

-- Attendez, rpondit le docteur. Un des capitaines du _Great
Eastern_ s'est dj noy, et c'tait l'un des plus habiles, car en
le tenant  peu prs debout  la lame, il savait viter cet
intolrable roulis.

-- Eh bien! dis-je, il faut regretter la mort de cet homme habile,
et voil tout.

-- Puis, reprit Dean Pitferge, sans se soucier de mon incrdulit,
on raconte des histoires sur ce steamship. On dit qu'un passager
qui s'est gar dans ses profondeurs, comme un pionnier dans les
forts d'Amrique, n'a jamais pu tre retrouv.

-- Ah! fis-je ironiquement, voil un fait!

-- On raconte aussi, reprit le docteur, que, pendant la
construction des chaudires, un mcanicien a t soud, par
mgarde, dans la bote  vapeur.

-- Bravo! m'criai-je. Le mcanicien soud! _E ben trovato._ Vous
y croyez, docteur?

-- Je crois, me rpondit Pitferge, je crois trs srieusement que
notre voyage a mal commenc et qu'il finira mal.

-- Mais le _Great Eastern_ est un btiment solide, rpliquai-je,
et d'une rigidit de construction qui lui permet de rsister comme
un bloc plein, et de dfier les mers les plus furieuses!

-- Sans doute, il est solide, reprit le docteur, mais laissez-le
tomber dans le creux des lames, et vous verrez s'il s'en relve.
C'est un gant, soit, mais un gant dont la force n'est pas en
proportion avec la taille. Les machines sont trop faibles pour
lui. Avez-vous entendu parler de son dix-neuvime voyage entre
Liverpool et New York?

-- Non, docteur?

-- Eh bien, j'tais  bord. Nous avions quitt Liverpool, le 10
dcembre, un mardi. Les passagers taient nombreux, et tous pleins
de confiance. Les choses allrent bien tant que nous fmes abrits
des lames du large par la cte d'Irlande.

Pas de roulis, pas de malades. Le lendemain, mme indiffrence 
la mer. Mme enchantement des passagers. Le 12, vers le matin, le
vent frachit. La houle du large nous prit par le travers, et le
_Great Eastern_ de rouler. Les passagers, hommes et femmes,
disparurent dans les cabines.  quatre heures, le vent soufflait
en tempte. Les meubles entrrent en danse. Une des glaces du
grand salon est brise d'un coup de la tte de votre serviteur.
Toute la vaisselle se casse. Un vacarme pouvantable! Huit
embarcations sont arraches de leurs portemanteaux dans un coup de
mer. En ce moment la situation devient grave. La machine des roues
a d tre arrte. Un norme morceau de plomb, dplac par le
roulis, menaait de s'engager dans ses organes. Cependant l'hlice
continuait de nous pousser en avant. Bientt les roues reprennent
 demi-vitesse; mais l'une d'elles, pendant son arrt, a t
fausse; ses rayons et ses pales raclent la coque du navire. Il
faut arrter de nouveau la machine et se contenter de l'hlice
pour tenir la cape. La nuit fut horrible. La tempte avait
redoubl. Le _Great Eastern_ tait tomb dans le creux des lames
et ne pouvait s'en relever. Au point du jour, il ne restait pas
une ferrure des roues. On hissa quelques voiles pour voluer et
remettre le navire debout  la mer. Voiles aussitt emportes que
tendues. La confusion rgne partout. Les chanes-cbles, arraches
de leur puits, roulent d'un bord  l'autre. Un parc  bestiaux est
dfonc, et une vache tombe dans le salon des dames  travers
l'coutille. Nouveau malheur! la mche du gouvernail se rompt. On
ne gouverne plus. Des chocs pouvantables se font entendre. C'est
un rservoir  huile, pesant trois mille kilos, dont les saisines
se sont brises, et qui, balayant l'entrepont, frappe
alternativement les flancs intrieurs qu'il va dfoncer peut-tre!
Le samedi se passe au milieu d'une pouvante gnrale. Toujours
dans le creux des lames. Le dimanche seulement, le vent commence 
mollir. Un ingnieur amricain, passager  bord, parvint  frapper
des chanes sur le safran du gouvernail. On volue peu  peu. Le
grand _Great Eastern_ se remet debout  la mer, et huit jours
aprs avoir quitt Liverpool nous rentrions  Queen's town. Or qui
sait, monsieur, o nous serons dans huit jours!




IX


Il faut l'avouer, le docteur Dean Pitferge n'tait pas rassurant.
Les passagres ne l'auraient pas entendu sans frmir. Plaisantait-
il ou parlait-il srieusement? tait-il vrai qu'il suivt le
_Great Eastern_ dans toutes ses traverses pour assister  quelque
catastrophe? Tout est possible de la part d'un excentrique,
surtout quand il est anglais.

Cependant le steamship continuait sa route, en roulant comme un
canot. Il gardait imperturbablement la ligne loxodromique des
bateaux  vapeur. On sait que sur une surface plane le plus court
chemin d'un point  un autre c'est la ligne droite. Sur une
sphre, c'est la ligne courbe forme par la circonfrence des
grands cercles. Les navires, pour abrger la traverse, ont donc
intrt  suivre cette route. Mais les btiments  voiles ne
peuvent garder cette ligne, quand ils ont le vent debout. Seuls,
les steamers sont matres de se maintenir suivant une direction
rigoureuse, et ils prennent la route des grands cercles. C'est ce
que fit le _Great Eastern_ en s'levant un peu vers le nord-ouest.

Le roulis continuait. Cet horrible mal de mer,  la fois
contagieux et pidmique, faisait de rapides progrs. Quelques
passagers, hves, exsangues, le nez pinc, les joues creuses, les
tempes serres, demeuraient quand mme sur le pont pour y humer le
grand air. Pour la plupart, ils taient furieux contre le
malencontreux steamship qui se comportait comme une vritable
boue, et contre la _Socit des Affrteurs_, dont les prospectus
portaient que le mal de mer tait inconnu  bord.

Vers neuf heures du matin, un objet fut signal  trois ou quatre
milles par la hanche de bbord. tait-ce une pave, une carcasse
de baleine ou une carcasse de navire? On ne pouvait le distinguer
encore. Un groupe de passagers valides, runis sur le roufle de
l'avant, observait ce dbris qui flottait  trois cents milles de
la cte la plus rapproche.

Cependant, le _Great Eastern_ avait laiss porter vers l'objet
signal. Les lorgnettes manoeuvraient avec ensemble. Les
apprciations allaient grand train, et entre ces Amricains et ces
Anglais, pour lesquels tout prtexte  gageure est bon, les enjeux
commenaient  monter. Parmi ces parieurs enrags, je remarquai un
homme de haute taille, dont la physionomie me frappa par des
signes non quivoques d'une profonde duplicit. Cet individu avait
un sentiment de haine gnrale strotyp sur ses traits, auquel
ne se fussent mpris ni les physionomistes ni les physiologistes,
le front pliss par une ride verticale, le regard  la fois
audacieux et inattentif, l'oeil sec, les sourcils trs rapprochs,
les paules hautes, la tte au vent, enfin tous les indices d'une
rare impudence jointe  une rare fourberie. Quel tait cet homme?
Je l'ignorais, mais il me dplut singulirement. Il parlait haut
et de ce ton qui semble contenir une insulte. Quelques acolytes,
dignes de lui, riaient  ses plaisanteries de mauvais got. Ce
personnage prtendait reconnatre dans l'pave une carcasse de
baleine, et il appuyait son dire de paris importants qui
trouvaient immdiatement des teneurs.

Ces paris qui se montrent  plusieurs centaines de dollars, il
les perdit tous. En effet, cette pave tait une coque de navire.
Le steamship s'en approchait rapidement. On pouvait dj voir le
cuivre vert-de-gris de sa carne. C'tait un trois-mts, ras de
sa mture, et couch sur le flanc. Il devait jauger cinq ou six
cents tonneaux.  ses porte-haubans pendaient des carnes brises.

Ce navire avait-il t abandonn par son quipage? C'tait la
question ou, pour employer l'expression anglaise, la great
attraction du moment. Cependant, personne ne se montrait sur
cette coque. Peut-tre les naufrags s'taient-ils rfugis 
l'intrieur? Arm de ma lunette, je voyais depuis quelques
instants un objet remuer sur l'avant du navire; mais je reconnus
bientt que c'tait un reste de foc que le vent agitait.

 la distance d'un demi-mille, tous les dtails de cette coque
devinrent visibles. Elle tait neuve et dans un parfait tat de
conservation. Son chargement, qui avait gliss sous le vent,
l'obligeait  conserver la bande sur tribord. videmment, ce
btiment, engag dans un moment critique, avait d sacrifier sa
mture.

Le _Great Eastern_ s'en approcha. Il en fit le tour. Il signala sa
prsence par de nombreux coups de sifflet. L'air en tait dchir.
Mais l'pave demeura muette et inanime. Dans tout cet espace de
mer circonscrit par l'horizon, rien en vue. Pas une embarcation
aux flancs du btiment naufrag.

L'quipage avait eu sans doute le temps de s'enfuir. Mais avait-il
pu gagner la terre distante de trois cents milles? De frles
canots pouvaient-ils rsister aux lames qui balanaient si
effroyablement le _Great Eastern_?  quelle date d'ailleurs
remontait cette catastrophe? Par ces vents rgnants, ne fallait-il
pas chercher plus loin, dans l'ouest, le thtre du naufrage?

Cette coque ne drivait-elle pas depuis longtemps dj sous la
double influence des courants et des brises? Toutes ces questions
devaient rester sans rponse.

Lorsque le steamship rangea l'arrire du navire naufrag, je lus
distinctement sur son tableau le nom de _Lrida_; mais la
dsignation de son port d'attache n'tait pas indique.  sa
forme,  ses faons releves,  l'lancement particulier de son
trave, les matelots du bord le dclaraient de construction
amricaine.

Un btiment de commerce, un vaisseau de guerre, n'et point hsit
 amariner cette coque, qui renfermait sans doute une cargaison de
prix. On sait que dans ces cas de sauvetage, les ordonnances
maritimes attribuent aux sauveteurs le tiers de la valeur. Mais le
_Great Eastern_, charg d'un service rgulier, ne pouvait prendre
cette pave  sa remorque pendant des milliers de milles. Revenir
sur ses pas pour la conduire au port le plus voisin tait
galement impossible. Il fallut donc l'abandonner, au grand regret
des matelots, et bientt ce dbris ne fut plus qu'un point de
l'espace qui disparut  l'horizon. Le groupe des passagers se
dispersa. Les uns regagnrent leurs salons, les autres leurs
cabines, et la trompette du lunch ne parvint mme pas  rveiller
tous ces endormis, abattus par le mal de mer.

Vers midi, le capitaine Anderson fit installer les deux misaines-
golettes et la misaine d'artimon. Le navire, mieux appuy, roula
moins. Les matelots essayrent aussi d'tablir la brigantine
enroule sur son gui, d'aprs un nouveau systme. Mais le systme
tait trop nouveau, sans doute, car on ne put l'utiliser, et
cette brigantine ne servit pas de tout le voyage.




X


Malgr les mouvements dsordonns du navire, la vie du bord
s'organisait. Avec l'Anglo-Saxon, rien de plus simple. Ce
paquebot, c'est son quartier, sa rue, sa maison qui se dplacent,
et il est chez lui. Le Franais au contraire a toujours l'air de
voyager, quand il voyage.

Lorsque le temps le permettait, la foule affluait sur les
boulevards. Tous ces promeneurs, qui tenaient leur perpendiculaire
malgr les inclinaisons du roulis, avaient l'air d'hommes ivres,
chez lesquels l'ivresse et provoqu au mme moment les mmes
allures. Quand les passagres ne montaient pas sur le pont, elles
restaient soit dans leur salon particulier, soit dans le grand
salon. On entendait alors les tapageuses harmonies qui
s'chappaient des pianos. Il faut dire que ces instruments, trs
houleux, comme la mer, n'eussent pas permis au talent d'un Liszt
de s'exercer purement. Les basses manquaient quand ils se
portaient sur bbord, et les hautes, quand ils penchaient sur
tribord. De l des trous dans l'harmonie ou des vides dans la
mlodie, dont ces oreilles saxonnes ne se proccupaient gure.
Entre tous ces virtuoses, je remarquai une grande femme osseuse
qui devait tre bien bonne musicienne! En effet, pour faciliter la
lecture de son morceau, elle avait marqu toutes les notes d'un
numro et toutes les touches du piano d'un numro correspondant.
La note tait-elle cote vingt-sept, elle frappait la touche
vingt-sept. tait-ce la note cinquante-trois, elle attaquait la
note cinquante-trois. Et cela, sans se soucier du bruit qui se
faisait autour d'elle, ni des autres pianos rsonnant dans les
salons voisins, ni des maussades enfants qui venaient  coups de
poing craser des accords sur ces octaves inoccupes!

Pendant ce concert, les assistants prenaient au hasard les livres
pars  et l sur les tables. Un d'eux y rencontrait-il un
passage intressant, il le lisait  voix haute, et ses auditeurs,
coutant avec complaisance, le saluaient d'un murmure flatteur.
Quelques journaux tranaient sur les canaps, de ces journaux
anglais ou amricains qui ont toujours l'air vieux, bien qu'ils ne
soient jamais coups. C'est une opration incommode que de
dployer ces immenses feuillets qui couvriraient une superficie de
plusieurs mtres carrs. Mais la mode tant de ne pas couper, on
ne coupe pas. Un jour, j'eus la patience de lire le _New York
Herald_ dans ces conditions, et de le lire jusqu'au bout. Mais que
l'on juge si je fus pay de ma peine en relevant cet entrefilet
sous la rubrique personal: M. X... prie la jolie Miss Z...,
qu'il a rencontre hier dans l'omnibus de la 25e rue, de venir le
trouver demain dans la chambre 17 de l'htel Saint-Nicolas. Il
dsirerait causer mariage avec elle. Qu'a fait la jolie Miss
Z...? Je ne veux mme pas le savoir.

Je passai tout cet aprs-dner dans le grand salon, observant et
causant. La conversation ne pouvait manquer d'tre intressante,
car mon ami Dean Pitferge tait venu s'asseoir auprs de moi.

tes-vous remis de votre chute? lui demandai-je.

-- Parfaitement, me rpondit-il. Mais cela ne marche pas.

-- Qu'est-ce qui ne marche pas? Vous?

-- Non, notre steamship. Les chaudires de l'hlice fonctionnent
mal. Nous ne pouvons obtenir assez de pression.

-- Vous tes donc trs dsireux d'arriver  New York?

-- Nullement! Je parle en mcanicien, voil tout. Je me trouve
fort bien ici, et je regretterai sincrement de quitter cette
collection d'originaux que le hasard a runis... pour mon plaisir.

-- Des originaux! m'criai-je, en regardant les passagers qui
affluaient dans le salon. Mais tous ces gens-l se ressemblent!

-- Bah! fit le docteur, on voit que vous ne les connaissez gure.
L'espce est la mme, j'en conviens, mais dans cette espce que de
varits! Considrez, l-bas, ce groupe d'hommes sans gne, les
jambes tendues sur les divans, le chapeau viss sur la tte. Ce
sont des Yankees, de purs Yankees des petits tats du Maine, du
Vermont ou du Connecticut, des produits de la Nouvelle-Angleterre,
hommes d'intelligence et d'action, un peu trop influencs par les
rvrends, mais qui ont le tort de ne pas mettre leur main devant
leur bouche quand ils ternuent. Ah! cher monsieur, ce sont l de
vrais Saxons, des natures pres au gain et habiles donc! Enfermez
deux Yankees dans une chambre, au bout d'une heure, chacun d'eux
aura gagn dix dollars  l'autre!

-- Je ne vous demanderai pas comment, rpondis-je en riant au
docteur. Mais parmi eux je vois un petit homme, le nez au vent,
une vraie girouette. Il est vtu d'une longue redingote et d'un
pantalon noir un peu court. Quel est ce monsieur?

-- C'est un ministre protestant, un homme _considerable_ du
Massachusetts. Il va rejoindre sa femme, une ex-institutrice trs
avantageusement compromise dans un procs clbre.

-- Et cet autre, grand et lugubre, qui parat absorb dans ses
calculs?

-- Cet homme calcule, en effet, dit le docteur. Il calcule
toujours et toujours.

-- Des problmes?

-- Non, sa fortune. C'est un homme _considerable_.  toute heure
il sait  un centime prs ce qu'il possde. Il est riche. Un
quartier de New York est bti sur ses terrains. Il y a un quart
d'heure, il avait un million six cent vingt-cinq mille trois cent
soixante-sept dollars et demi; mais maintenant, il n'a plus qu'un
million six cent vingt-cinq mille trois cent soixante-sept dollars
et quart.

-- Pourquoi cette diffrence dans sa fortune?

-- Parce qu'il vient de fumer un cigare de trente sols. Le
docteur Dean Pitferge avait des reparties si inattendues que je le
poussai encore. Il m'amusait. Je lui dsignai un autre groupe cas
dans une autre partie du salon. Ceux-l, me dit-il, ce sont les
gens du Far West. Le plus grand, qui ressemble  un matre clerc,
c'est un homme _considerable_, le gouverneur de la Banque de
Chicago. Il a toujours sous le bras un album reprsentant les
principales vues de sa ville bien-aime. Il en est fier, et avec
raison: une ville fonde en 1836 dans un dsert, et qui compte
aujourd'hui quatre cent mille mes, y compris la sienne! Prs de
lui, vous voyez un couple californien. La jeune femme est dlicate
et charmante. Le mari, fort dcrass, est un ancien garon de
charrue qui, un beau jour, a labour des ppites. Ce personnage...

-- Est un homme _considerable_, dis-je.

-- Sans doute, rpondit le docteur, car son actif se chiffre par
millions.

-- Et ce grand individu, qui remue toujours la tte du haut en
bas, comme un ngre d'horloge?

-- Ce personnage, rpondit le docteur, c'est le clbre Cokburn de
Rochester, le statisticien universel, qui a tout pes, tout
mesur, tout dos, tout compt. Interrogez ce maniaque inoffensif.
Il vous dira ce qu'un homme de cinquante ans a mang de pain dans
sa vie, le nombre de mtres cubes d'air qu'il a respirs. Il vous
dira combien de volumes _in-quarto_ rempliraient les paroles d'un
avocat de Temple Bar, et combien de milles fait journellement un
facteur, rien qu'en portant des lettres d'amour. Il vous dira le
chiffre des veuves qui passent en une heure sur le pont de
Londres, et quelle serait la hauteur d'une pyramide btie avec les
sandwiches consomms en un an par les citoyens de l'Union. Il vous
dira...

Le docteur, lanc  toute vitesse, et longtemps continu sur ce
ton, mais d'autres passagers dfilaient devant nos yeux et
provoquaient de nouvelles remarques de l'intarissable docteur. Que
de types divers dans cette foule de passagers! Pas un flneur
pourtant, car on ne se dplace pas d'un continent  l'autre sans
un motif srieux. La plupart allaient sans doute chercher fortune
sur cette terre amricaine, oubliant qu' vingt ans un Yankee a
fait sa position, et qu' vingt-cinq il est dj trop vieux pour
entrer en lutte.

Parmi ces aventuriers, ces inventeurs, ces coureurs de chance,
Dean Pitferge m'en montra quelques-uns qui ne laissaient pas
d'tre intressants. Celui-ci, un savant chimiste, un rival du
docteur Liebig, prtendait avoir trouv le moyen de condenser tous
les lments nutritifs d'un boeuf dans une tablette de viande
grande comme une pice de cinq francs, et il allait battre monnaie
sur les ruminants des Pampas. Celui-l, inventeur du moteur
portatif -- un cheval-vapeur dans un botier de montre --, courait
exploiter son brevet dans la Nouvelle-Angleterre. Cet autre, un
Franais de la rue Chapon, emportait trente mille bbs de carton
qui disaient papa avec un accent amricain trs russi, et il ne
doutait pas que sa fortune ne ft faite.

Et, sans compter ces originaux, que d'autres encore dont on ne
pouvait souponner les secrets! Peut-tre, parmi eux, quelque
caissier fuyait-il sa caisse vide, et quelque dtective, se
faisant son ami, n'attendait-il que l'arrive du _Great Eastern_ 
New York pour lui mettre la main au collet? Peut-tre aussi et-on
reconnu dans cette foule quelques-uns de ces lanceurs d'affaires
interlopes qui trouvent toujours des actionnaires crdules, mme
quand ces affaires s'appellent _Compagnie ocanienne pour
l'clairage au gaz de la Polynsie_, ou _Socit gnrale des
charbons incombustibles_.

Mais, en ce moment, mon attention fut distraite par l'entre d'un
jeune mnage qui semblait tre sous l'impression d'un prcoce
ennui.

Ce sont des Pruviens, mon cher monsieur, me dit le docteur, un
couple mari depuis un an, qui a promen sa lune de miel sur tous
les horizons du monde. Ils ont quitt Lima le soir des noces. Ils
se sont adors au Japon, aims en Australie, supports en France,
disputs en Angleterre, et ils se spareront sans doute en
Amrique!

-- Et, dis-je, quel est cet homme de grande taille et de figure un
peu hautaine qui entre en ce moment?  sa moustache noire, je le
prendrais pour un officier.

-- C'est un mormon, me rpondit le docteur, un elder, Mr Hatch, un
des grands prdicateurs de la Cit des Saints. Quel beau type
d'homme! Voyez cet oeil fier, cette physionomie digne, cette tenue
si diffrente de celle du Yankee. Mr Hatch revient de l'Allemagne
et de l'Angleterre, o il a prch le mormonisme avec succs, car
cette secte compte, en Europe, un grand nombre d'adhrents,
auxquels elle permet de se conformer aux lois de leur pays.

-- En effet, dis-je, je pense bien qu'en Europe la polygamie leur
est interdite.

-- Sans doute, mon cher monsieur, mais ne croyez pas que la
polygamie soit obligatoire pour les mormons. Brigham Young possde
un harem, parce que cela lui convient; mais tous ses adeptes ne
l'imitent pas sur les bords du Lac Sal.

-- Vraiment! Et Mr Hatch?

-- Mr Hatch n'a qu'une femme, et il trouve que c'est assez.
D'ailleurs, il se propose de nous expliquer son systme dans une
confrence qu'il fera un soir ou l'autre.

-- Le salon sera plein, dis-je.

-- Oui, rpondit Pitferge, si le jeu ne lui enlve pas trop
d'auditeurs. Vous savez que l'on joue dans le roufle de l'avant.
Il y a l un Anglais de figure mauvaise et dsagrable, qui me
parat mener ce monde de joueurs. C'est un mchant homme dont la
rputation est dtestable. L'avez-vous remarqu?

Quelques dtails ajouts par le docteur me firent reconnatre
l'individu qui, le matin mme, s'tait signal par ses paris
insenss  propos de l'pave. Mon diagnostic ne m'avait pas
tromp. Dean Pitferge m'apprit qu'il se nommait Harry Drake.
C'tait le fils d'un ngociant de Calcutta, un joueur, un
dbauch, un duelliste,  peu prs ruin, et qui allait
probablement en Amrique tenter une vie d'aventures.

Ces gens-l, ajouta le docteur, trouvent toujours des flatteurs
qui les prnent, et celui-ci a dj son cercle de gredins dont il
forme le point central. Parmi eux, j'ai remarqu un petit homme
court, figure ronde, nez busqu, grosses lvres, lunettes d'or,
qui doit tre un juif allemand mtin de bordelais. Il se dit
docteur, en route pour Qubec, mais je vous le donne pour un
farceur de bas tage et un admirateur du Drake.

En ce moment, Dean Pitferge, qui sautait facilement d'un sujet 
un autre, me poussa le coude. Je regardai la porte du salon. Un
jeune homme de vingt-deux ans et une jeune fille de dix-sept ans
entraient en se donnant le bras.

Deux nouveaux maris? demandai-je.

-- Non, me rpondit le docteur d'un ton  demi attendri, deux
vieux fiancs qui n'attendent que leur arrive  New York pour se
marier. Ils viennent de faire leur tour d'Europe -- avec
l'autorisation de la famille, s'entend --, et ils savent
maintenant qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Braves jeunes
gens! c'est plaisir de les regarder! Je les vois souvent penchs
sur l'coutille de la machine, et l, ils comptent les tours de
roues, qui ne marchent pas assez vite  leur gr! Ah! monsieur, si
nos chaudires taient chauffes  blanc comme ces deux jeunes
coeurs, voil qui ferait monter la pression!




XI


Ce jour-l,  midi et demi,  la porte du grand salon, un timonier
afficha la note suivante:

_Lat. 51 15' N. Long. 18 13' W. Dist.: Fastnet, 323 miles._

Ce qui signifiait qu' midi nous tions  323 milles du feu de
Fastnet, le dernier qui nous ft apparu sur la cte d'Irlande, et
par 51 15' de latitude nord et 18 13' de longitude  l'ouest du
mridien de Greenwich. C'tait son point que le capitaine faisait
ainsi connatre et que chaque jour les passagers lurent  la mme
place. Ainsi, en consultant cette note et en reportant ces
relvements sur une carte, on pouvait suivre la route du _Great
Eastern_. Jusqu'ici, ce steamship n'avait fait que 323 milles en
trente-six heures. C'tait insuffisant, et un paquebot qui se
respecte ne doit pas franchir en vingt-quatre heures moins de 300
milles.

Aprs avoir quitt le docteur, je passai le reste de la journe
avec Fabian. Nous nous tions rfugis  l'arrire, ce que
Pitferge appelait aller se promener dans les champs. L, isols
et appuys sur le couronnement, nous regardions cette mer immense.
De pntrantes senteurs, distilles dans l'embrun des lames,
s'levaient jusqu' nous. Les petits arcs-en-ciel, produits par
les rayons rfracts, se jouaient  travers l'cume. L'hlice
bouillonnait  quarante pieds sous nos yeux, et, quand elle
mergeait, ses branches battaient les flots avec plus de furie, en
faisant tinceler son cuivre. La mer semblait tre une vaste
agglomration d'meraudes liqufies. Le cotonneux sillage s'en
allait  perte de vue, confondant dans une mme voie lacte les
bouillonnements de l'hlice et des aubes. Cette blancheur, sur
laquelle couraient des dessins plus accentus, m'apparaissait
comme une immense voilette au point d'Angleterre jete sur un fond
bleu. Lorsque les mauves, aux ailes blanches festonnes de noir,
volaient au-dessus, leur plumage chatoyait et s'clairait de
reflets rapides.

Fabian regardait toute cette magie de flots sans parler. Que
voyait-il dans ce liquide miroir qui se prte aux plus tranges
caprices de l'imagination? Passait-il,  ses yeux, quelque
fugitive image qui lui jetait un adieu suprme? Apercevait-il
quelque ombre noye dans ces remous? Il me parut encore plus
triste que d'habitude, et je n'osai pas lui demander la cause de
sa tristesse Aprs cette longue sparation qui nous avait loigns
l'un de l'autre, c'tait  lui de se confier  moi,  moi
d'attendre ses confidences. Il m'avait dit de sa vie passe ce
qu'il voulait que j'en apprisse, son existence de garnison dans
les Indes, ses chasses, ses aventures; mais sur les motions qui
lui gonflaient le coeur, sur la cause des soupirs qui soulevaient
sa poitrine, il se taisait. Sans doute, Fabian n'tait pas de ceux
qui cherchent  soulager leurs douleurs en les racontant, et il ne
devait qu'en souffrir davantage.

Nous restions donc ainsi penchs sur la mer, et, lorsque je me
retournais, j'apercevais les grandes roues mergeant tour  tour
sous l'action du roulis.

 un certain moment, Fabian me dit:

Ce sillage est vraiment magnifique, on croirait que les
ondulations se plaisent  y tracer des lettres! Voyez! des _l_,
des _e_! Est-ce que je me trompe? Non! ce sont bien ces lettres!
Toujours les mmes!

L'imagination surexcite de Fabian voyait dans ce remous ce
qu'elle voulait y voir. Mais ces lettres, que pouvaient-elles
signifier? Quel souvenir voquaient-elles dans le coeur de Fabian?
Celui-ci avait repris sa contemplation silencieuse. Puis,
brusquement, il me dit:

Venez! venez! cet abme m'attire!

-- Qu'avez-vous, Fabian? lui demandai-je en lui prenant les deux
mains, qu'avez-vous, mon ami?

-- J'ai l, dit-il en pressant sa poitrine, j'ai un mal qui me
tuera!

-- Un mal? lui dis-je, un mal sans espoir de gurison?

-- Sans espoir.

Et sur ce mot Fabian descendit au salon et rentra dans sa cabine.




XII


Le lendemain samedi, 30 mars, le temps tait beau. Brise faible,
mer calme. Les feux, activement pousss, avaient fait monter la
pression. L'hlice donnait trente-six tours  la minute. La
vitesse du _Great Eastern_ dpassait alors douze noeuds.

Le vent avait hal le sud. Le second fit tablir les deux
misaines-golettes et la misaine d'artimon. Le steamship, mieux
appuy, n'prouvait plus aucun roulis. Par ce beau ciel tout
ensoleill, les roufles s'animrent; les dames parurent en
toilettes fraches; les unes se promenaient, les autres s'assirent
-- j'allais dire sur les pelouses  l'ombre des arbres --; les
enfants reprirent leurs jeux interrompus depuis deux jours, et de
fringants attelages de bbs circulrent au grand galop. Avec
quelques troupiers en uniforme, les mains dans les poches et le
nez au vent, on se serait cru sur une promenade franaise.

 midi moins un quart, le capitaine Anderson et deux officiers
montrent sur les passerelles. Le temps tant trs favorable aux
observations, ils venaient prendre la hauteur du soleil. Chacun
d'eux tenait  la main un sextant  lunette, et, de temps en
temps, ils visaient l'horizon du sud, vers lequel les miroirs
inclins de leur instrument devaient ramener l'astre du jour.

Midi, dit bientt le capitaine.

Aussitt, un timonier piqua l'heure  la cloche de la passerelle,
et toutes les montres du bord se rglrent sur ce soleil dont le
passage au mridien venait d'tre relev.

Une demi-heure aprs, on affichait l'observation suivante:

_Lat. 51 10' N._

_Long. 24 13' W._

_Course: 227 miles. Distance: 550._

Nous avions donc fait deux cent vingt-sept milles depuis la
veille,  midi. Il tait en ce moment une heure quarante-neuf
minutes  Greenwich, et le _Great Eastern_ se trouvait  cinq cent
cinquante milles de Fastnet.

Je ne vis pas Fabian de toute cette journe. Plusieurs fois,
inquiet de son absence, je m'approchai de sa cabine, et je
m'assurai qu'il ne l'avait pas quitte.

Cette foule qui encombrait le pont devait lui dplaire.
videmment, il fuyait ce tumulte et recherchait l'isolement. Mais
je rencontrai le capitaine Corsican, et, pendant une heure, nous
nous promenmes sur les dunettes. Il fut souvent question de
Fabian. Je ne pus m'empcher de raconter au capitaine ce qui
s'tait pass la veille entre le capitaine Mac Elwin et moi.

Oui, me rpondit Corsican avec une motion qu'il ne cherchait
point  dguiser, voil deux ans, Fabian avait le droit de se
croire le plus heureux des hommes, et maintenant il en est le plus
malheureux!

Archibald Corsican m'apprit, en quelques mots, que Fabian avait
connu  Bombay une jeune fille charmante, miss Hodges. Il
l'aimait, il en tait aim. Rien ne semblait s'opposer  ce qu'un
mariage unt miss Hodges et le capitaine Mac Elwin, quand la jeune
fille, du consentement de son pre, fut recherche par le fils
d'un ngociant de Calcutta. C'tait une affaire, oui, une
affaire arrte de longue date. Hodges, homme positif, dur, peu
accessible aux sentiments, se trouvait alors dans une situation
dlicate vis--vis de son correspondant de Calcutta. Ce mariage
pouvait arranger bien des choses, et il sacrifia le bonheur de sa
fille aux intrts de sa fortune. La pauvre enfant ne put
rsister. On mit sa main dans la main d'un homme qu'elle n'aimait
pas, qu'elle ne pouvait pas aimer, et qui vraisemblablement ne
l'aimait pas lui-mme. Pure affaire, mauvaise affaire et
dplorable action. Le mari emmena sa femme le lendemain du
mariage, et depuis lors Fabian, fou de douleur, malade  en
mourir, n'avait jamais revu celle qu'il aimait toujours. Ce rcit
achev, je compris qu'en effet le mal dont souffrait Fabian tait
grave.

Comment se nommait cette jeune fille? demandai-je au capitaine
Archibald.

-- Ellen Hodges, me rpondit-il. Ellen! Ce nom m'expliquait les
lettres que Fabian avait cru voir hier dans le sillage du navire.

Et comment s'appelle le mari de cette pauvre femme? dis-je au
capitaine.

-- Harry Drake.

-- Drake! m'criai-je, mais cet homme est  bord!

-- Lui! Ici! rpta Corsican, m'arrtant de la main et me
regardant en face.

-- Oui, rptai-je,  bord.

-- Fasse le ciel, dit gravement le capitaine, que Fabian et lui ne
se rencontrent pas! Heureusement, ils ne se connaissent ni l'un ni
l'autre, ou, du moins, Fabian ne connat pas Harry Drake. Mais ce
nom prononc devant lui suffirait  provoquer une explosion!

Je racontai alors au capitaine Corsican ce que je savais sur le
compte de Harry Drake, c'est--dire ce que m'en avait appris le
docteur Dean Pitferge. Je lui dpeignis, tel qu'il tait, cet
aventurier, insolent et tapageur, dj ruin par le jeu et les
dbauches, et prt  tout faire pour ressaisir la fortune. En ce
moment, Harry Drake passa prs de nous. Je le montrai au
capitaine. Les yeux de Corsican s'animrent soudain. Il eut un
geste de colre que j'arrtai.

Oui, me dit-il, c'est bien l une physionomie de coquin. Mais o
va-t-il?

-- En Amrique, dit-on, pour demander au hasard ce qu'il ne veut
pas demander au travail.

-- Pauvre Ellen! murmura le capitaine. O est-elle en ce moment?

-- Peut-tre ce misrable l'a-t-il abandonne?

-- Pourquoi ne serait-elle pas  bord? dit Corsican en me
regardant.

Cette ide traversa mon esprit pour la premire fois, mais je la
repoussai. Non. Ellen n'tait pas, ne pouvait pas tre  bord.
Elle n'et pas chapp au regard inquisiteur du docteur Pitferge.
Non! Elle n'accompagnait pas Drake pendant cette traverse!

Puissiez-vous dire vrai, monsieur, me rpondit le capitaine
Corsican, car la vue de cette pauvre victime, rduite  tant de
misre, porterait un coup terrible  Fabian. Je ne sais ce qui
arriverait. Fabian est homme  tuer Drake comme un chien. En tout
cas, puisque vous tes l'ami de Fabian, comme je le suis moi-mme,
je vous demanderai une preuve de cette amiti. Ne le perdons
jamais de vue, et, le cas chant, que l'un de nous soit toujours
prt  se jeter entre son rival et lui. Vous le comprenez, une
rencontre par les armes ne peut avoir lieu entre ces deux hommes.
Ici, hlas! ni mme ailleurs, une femme ne peut pouser le
meurtrier de son mari, si indigne qu'ait t ce mari.

Je compris le raisonnement du capitaine Corsican. Fabian ne
pouvait pas tre son propre justicier. C'tait prvoir de bien
loin les vnements  venir! Et cependant, ce peut-tre, ce
contingent des choses humaines, pourquoi n'en pas tenir compte?
Mais un pressentiment m'agitait. Serait-il possible que, dans
cette existence commune du bord, dans ce coudoiement de chaque
jour, la personnalit bruyante de Drake chappt  Fabian? Un
incident, un dtail, un nom prononc, un rien, ne les mettrait-il
pas fatalement l'un en prsence de l'autre? Ah! que j'aurais voulu
hter la marche de ce steamship qui les portait tous deux! Avant
de quitter le capitaine Corsican, je lui promis de veiller sur
notre ami et d'observer Drake, qu'il s'engagea de son ct  ne
pas perdre de vue. Puis, il me serra la main, et nous nous
sparmes.

Vers le soir, le vent du sud-ouest condensa quelques brumes sur
l'ocan. L'obscurit tait grande. Les salons, brillamment
clairs, contrastaient avec ces tnbres profondes. On entendait
les valses et les romances retentir tour  tour. Des
applaudissements frntiques les accueillaient invariablement, et
les hourras eux-mmes ne manqurent pas quand ce farceur de T...,
s'tant mis au piano, y siffla des chansons avec l'aplomb d'un
cabotin.




XIII


Le lendemain, 31 mars, tait un dimanche. Comment se passerait ce
jour  bord? Serait-ce le dimanche anglais ou amricain, qui ferme
les taps et les bars pendant l'heure des offices; qui retient
le couteau du boucher sur la tte de sa victime; qui arrte la
pelle du boulanger sur le seuil du four; qui suspend les affaires;
qui teint le foyer des usines et condense la fume des fabriques;
qui ferme les boutiques, ouvre les glises et enraye le mouvement
des trains sur les railroads, contrairement  ce qui se fait en
France? Oui, il en devait tre ainsi, ou  peu prs.

Et, d'abord, pour l'observance dominicale, bien que le temps ft
magnifique et le vent favorable, le capitaine ne fit point hisser
les voiles. On y aurait gagn quelques noeuds, mais c'et t
improper. Je m'estimai fort heureux que l'on permit aux roues et
 l'hlice d'oprer leurs rvolutions quotidiennes. Et quand je
demandai la raison de cette tolrance  un farouche puritain du
bord:

Monsieur, me rpondit-il gravement, il faut respecter ce qui
vient directement de Dieu. Le vent est dans sa main, la vapeur est
dans la main des hommes!

Je voulus bien me contenter de cette raison, et j'observai ce qui
se passait  bord.

Tout l'quipage tait en grande tenue et vtu avec une extrme
propret. On ne m'et pas tonn en me disant que les chauffeurs
travaillaient en habit noir. Les officiers et les ingnieurs
portaient leur plus bel uniforme  boutons d'or. Les souliers
reluisaient d'un clat britannique et rivalisaient avec l'intense
irradiation des casquettes cires. Tous ces braves gens semblaient
chausss et coiffs d'toiles. Le capitaine et son second
donnaient l'exemple, et gants de frais, boutonns militairement,
luisants et parfums, ils se promenaient sur les passerelles en
attendant l'heure de l'office.

La mer tait magnifique et resplendissait sous les premiers rayons
du printemps. Aucune voile en vue. Le _Great Eastern_ occupait
seul le centre mathmatique de cet immense horizon.  dix heures,
la cloche du bord tinta lentement et  intervalles rguliers. Le
sonneur, un timonier en grande tenue, obtenait de cette cloche une
sorte de sonorit religieuse, et non plus ces clats mtalliques
dont elle accompagnait le sifflet des chaudires, quand le
steamship naviguait au milieu des brumes. On cherchait
involontairement du regard le clocher du village qui vous appelait
 la messe.

En ce moment, de nombreux groupes apparurent aux portes des capots
de l'avant et de l'arrire. Hommes, femmes, enfants s'taient
soigneusement habills pour la circonstance. Les boulevards furent
bientt remplis. Les promeneurs changeaient entre eux des saluts
discrets. Chacun tenait  la main son livre de prires, et tous
attendaient que les derniers tintements eussent annonc le
commencement de l'office. En ce moment, je vis passer un monceau
de bibles, entasses sur le plateau qui servait ordinairement aux
sandwiches. Ces bibles furent distribues sur les tables du
temple.

Le temple, c'tait la grande salle  manger, forme par le roufle
de l'arrire, et qui, extrieurement, rappelait, par sa longueur
et sa rgularit, l'htel du ministre des Finances, sur la rue de
Rivoli. J'entrai. Les fidles attabls taient dj nombreux. Un
profond silence rgnait dans l'assistance. Les officiers
occupaient le chevet du temple. Au milieu d'eux, le capitaine
Anderson trnait comme un pasteur. Mon ami Dean Pitferge s'tait
plac prs de moi. Ses petits yeux ardents couraient sur toute
cette assemble. Il tait l, j'ose le croire, plutt en curieux
qu'en fidle.

 dix heures et demie, le capitaine se leva et commena l'office.
Il lut en anglais un chapitre de l'Ancien Testament, le dixime de
l'Exode. Aprs chaque verset, les assistants murmuraient le verset
suivant. On entendait distinctement le soprano aigu des enfants et
le mezzo-soprano des femmes se dtachant sur le baryton des
hommes. Ce dialogue biblique dura une demi-heure environ. Cette
crmonie, trs simple et trs digne  la fois, s'accomplissait
avec une gravit toute puritaine, et le capitaine Anderson, le
matre aprs Dieu, faisant les fonctions de ministre  bord, au
milieu de cet immense ocan, et parlant  cette foule suspendue
sur un abme, avait droit au respect mme des plus indiffrents.
Si l'office s'tait born  cette lecture, c'et t bien; mais au
capitaine succda un orateur, qui ne pouvait manquer d'apporter la
passion et la violence l o devaient rgner la tolrance et le
recueillement.

C'tait le rvrend dont il a t question, ce petit homme
remuant, cet intrigant Yankee, un de ces ministres dont
l'influence est si grande dans les tats de la Nouvelle-
Angleterre. Son sermon tait tout prpar, et l'occasion tant
bonne, il voulait l'utiliser. L'aimable Yorick n'en et-il pas
fait autant? Je regardai le docteur Pitferge. Le docteur Pitferge
ne sourcilla pas, et sembla dispos  essuyer le feu du
prdicateur.

Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire, posa son chapeau
de soie sur la table, tira son mouchoir avec lequel il toucha
lgrement ses lvres, et enveloppant l'assemble d'un regard
circulaire:

Au commencement, dit-il, Dieu cra l'Amrique en six jours et se
reposa le septime.

L-dessus, moi, je gagnai la porte.




XIV


Pendant le lunch, Dean Pitferge m'apprit que le rvrend avait
admirablement dvelopp son texte. Les monitors, les bliers de
guerre, les forts cuirasss, les torpilles sous-marines, tous ces
engins avaient manoeuvr dans son discours. Lui-mme, il s'tait
fait grand de toute la grandeur de l'Amrique. S'il plat 
l'Amrique d'tre prne ainsi, je n'ai rien  dire.

En rentrant au grand salon, je lus la note suivante:

_Lat. 50 8' N._

_Long. 30 44' W._

_Course: 255 miles._

Toujours le mme rsultat. Nous n'avions encore fait que onze
cents milles, en comprenant les trois cent dix milles qui sparent
Fastnet de Liverpool. Environ le tiers du voyage. Pendant toute la
journe, officiers, matelots, passagers et passagres continurent
de se reposer comme le Seigneur aprs la cration de l'Amrique.
Pas un piano ne rsonna dans les salons silencieux. Les checs ne
quittrent pas leur bote, ni les cartes leur tui. Le salon de
jeu demeura dsert. J'eus l'occasion, ce jour-l, de prsenter le
docteur Pitferge au capitaine Corsican. Mon original amusa
beaucoup le capitaine en lui racontant la chronique secrte du
_Great Eastern_. Il tint  lui prouver que c'tait un navire
condamn, ensorcel, auquel il arriverait fatalement malheur. La
lgende du mcanicien soud plut beaucoup  Corsican, qui, en sa
qualit d'cossais, tait grand amateur du merveilleux, mais il ne
put, cependant, retenir un sourire d'incrdulit.

Je vois, rpondit le docteur Pitferge, que le capitaine ne croit
pas beaucoup  mes lgendes?

-- Beaucoup!... c'est beaucoup dire! rpliqua Corsican.

-- Me croirez-vous davantage, capitaine, demanda le docteur d'un
ton plus srieux, si je vous atteste que ce navire est hant
pendant la nuit?

-- Hant! s'cria le capitaine. Comment! Voici les revenants qui
s'en mlent? Et vous y croyez.

-- Je crois, rpondit Pitferge, je crois ce que racontent des
personnes dignes de foi. Or, je tiens des officiers de quart et de
quelques matelots, unanimes sur ce point, que pendant les nuits
profondes, une ombre, une forme vague, se promne sur le navire.
Comment y vient-elle? On ne sait. Comment disparat-elle? On ne le
sait pas davantage.

-- Par saint Dunstan! s'cria le capitaine Corsican, nous la
guetterons ensemble.

-- Cette nuit? demanda le docteur.

-- Cette nuit, si vous voulez. Et vous, monsieur, ajouta le
capitaine, en se retournant vers moi, nous tiendrez-vous
compagnie?

-- Non, dis-je, je ne veux point troubler l'incognito de ce
fantme. D'ailleurs, j'aime mieux penser que notre docteur
plaisante.

-- Je ne plaisante point, rpondit l'entt Pitferge.

-- Voyons, docteur, dis-je. Est-ce que vous croyez srieusement
aux morts qui reviennent sur le pont des navires?

-- Je crois bien aux morts qui ressuscitent, rpondit le docteur,
et cela est d'autant plus tonnant que je suis mdecin.

-- Mdecin! fit le capitaine Corsican, en se reculant comme si ce
mot l'et inquit.

-- Rassurez-vous, capitaine, rpondit le docteur, souriant d'un
air aimable, je n'exerce pas en voyage!




XV


Le lendemain, premier jour d'avril, l'ocan avait un aspect
printanier. Il verdissait comme une prairie sous les premiers
rayons du soleil. Ce lever d'avril sur l'Atlantique fut superbe.
Les lames se droulaient voluptueusement, et quelques marsouins
bondissaient comme des clowns dans le laiteux sillage du navire.

Lorsque je rencontrai le capitaine Corsican, il m'apprit que le
revenant annonc par le docteur n'avait point jug  propos
d'apparatre. La nuit, sans doute, n'avait pas t assez sombre
pour lui. L'ide me vint alors que c'tait une mystification de
Pitferge, autorise par ce premier jour d'avril, car en Amrique
et en Angleterre comme en France, cette coutume est fort suivie.
Mystificateurs et mystifis ne manqurent pas. Les uns riaient,
les autres se fchaient. Je crois mme que quelques coups de poing
furent changs, mais, entre Saxons, ces coups de poing ne
finissent jamais par des coups d'pe. On sait, en effet, qu'en
Angleterre le duel entrane des peines trs svres. Officiers et
soldats n'ont pas mme la permission de se battre, sous quelque
prtexte que ce soit. Le meurtrier est condamn aux peines
afflictives et infamantes les plus graves, et je me rappelle que
le docteur me cita le nom d'un officier qui est au bagne depuis
dix ans pour avoir bless mortellement son adversaire dans une
rencontre trs loyale, cependant. On comprend donc qu'en prsence
de cette loi excessive, le duel ait compltement disparu des
moeurs britanniques.

Par ce beau soleil, l'observation de midi fut trs bonne. Elle
donna en latitude 48 47', en longitude 36 48', et comme parcours
deux cent cinquante milles seulement. Le moins rapide des
transatlantiques aurait eu le droit de nous offrir une remorque.
Cela contrariait fort le capitaine Anderson. L'ingnieur
attribuait le manque de pression  l'insuffisante ventilation des
nouveaux foyers. Moi, je pensais que ce dfaut de marche provenait
surtout des roues dont le diamtre avait t imprudemment diminu.

Cependant, ce jour-l, vers deux heures, une amlioration se
produisit dans la vitesse du steamship. Ce fut l'attitude des deux
jeunes fiancs qui me rvla ce changement. Appuys prs des
bastingages de tribord, ils murmuraient quelques joyeuses paroles
et battaient des mains. Ils regardaient en souriant les tuyaux
d'chappement qui s'levaient le long des chemines du _Great
Eastern_, et dont l'orifice se couronnait d'une lgre vapeur
blanche. La pression avait mont dans les chaudires de l'hlice,
et le puissant agent forait ses soupapes qu'un poids de vingt et
une livres par pouce carr ne pouvait plus maintenir. Ce n'tait
encore qu'une faible expiration, une vague haleine, un souffle,
mais nos jeunes gens la buvaient du regard. Non! Denis Papin ne
fut pas plus heureux quand il vit la vapeur soulever  demi le
couvercle de sa clbre marmite!

Elles fument! Elles fument! s'cria la jeune miss, tandis qu'une
lgre vapeur s'chappait aussi de ses lvres entrouvertes.

-- Allons voir la machine! rpondit le jeune homme en pressant
sous son bras le bras de sa fiance.

Dean Pitferge m'avait rejoint. Nous suivmes l'amoureux couple
jusque sur le grand roufle.

Que c'est beau! la jeunesse, me rptait-il.

-- Oui, disais-je, la jeunesse  deux! Bientt, nous aussi nous
tions penchs sur l'coutille de la machine  hlice. L, au fond
de ce vaste puits,  soixante pieds sous nos yeux, nous
apercevions les quatre longs pistons horizontaux qui se
prcipitaient l'un vers l'autre, en s'humectant  chaque mouvement
d'une goutte d'huile lubrifiante. Cependant, le jeune homme avait
tir sa montre, et la jeune fille, penche sur son paule, suivait
la trotteuse qui mesurait les secondes. Tandis qu'elle la
regardait, son fianc comptait les tours d'hlice. Une minute!
dit-elle.

-- Trente-sept tours! rpondit le jeune homme.

-- Trente-sept tours et demi, fit observer le docteur, qui avait
contrl l'opration.

-- Et demi! s'cria la jeune miss. Vous l'entendez, Edward! Merci,
monsieur, ajouta-t-elle en adressant au digne Pitferge son plus
aimable sourire.




XVI


En rentrant dans le grand salon, je vis ce programme affich  la
porte:

THIS NIGHT

FIRST PART

_Ocean Time_                                     _Mr Mac Alpine_
_Song: _Beautiful isle of the sea     Mr Ewing
_Reading                                            _Mr Affleet
_Piano solo: _Chant du berger.      Mrs Alloway
Scotch song                                     _Doctor T_

Intermission of ten minutes

PART SECOND

Piano solo                                        _Mr Paul V_
Burlesque: _Lady of Lyon             Doctor T_
Entertainment                               _Sir James Anderson_
_Song: Happy moment                 Mr Norville
Song: You remember                   Mr Ewing_

FINALE

_God save the Queen_

C'tait, on le voit, un concert complet, avec premire partie,
entracte, seconde partie et finale. Cependant, parat-il, quelque
chose manquait  ce programme, car j'entendis murmurer derrire
moi:

Bon! Pas de Mendelssohn!

Je me retournai. C'tait un simple steward qui protestait ainsi
contre l'omission de sa musique favorite.

Je remontai sur le pont, et je me mis  la recherche de Mac Elwin.
Corsican venait de m'apprendre que Fabian avait quitt sa cabine,
et je voulais, sans l'importuner toutefois, le tirer de son
isolement. Je le rencontrai sur l'avant du steamship. Nous
causmes pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion 
sa vie passe.  de certains moments, il restait muet et pensif,
absorb en lui-mme, ne m'entendant plus, et pressant sa poitrine
comme pour y comprimer un spasme douloureux. Pendant que nous nous
promenions ensemble, Harry Drake nous croisa  plusieurs reprises.
Toujours le mme homme, bruyant et gesticulant, gnant comme
serait un moulin en mouvement dans une salle de danse! Me trompai-
je? Je ne saurais le dire, car mon esprit tait prvenu, mais il
me sembla que Harry Drake observait Fabian avec une certaine
insistance. Fabian dut s'en apercevoir, car il me dit:

Quel est cet homme?

-- Je ne sais, rpondis-je.

-- Il me dplat! ajouta Fabian. Mettez deux navires en pleine
mer, sans vent, sans courant, et ils finiront par s'accoster:
Jetez deux plantes immobiles dans l'espace, et elles tomberont
l'une sur l'autre. Placez deux ennemis au milieu d'une foule, et
ils se rencontreront invitablement. C'est fatal. Une question de
temps, voil tout.

Le soir arriv, le concert eut lieu selon le programme. Le grand
salon, rempli d'auditeurs, tait brillamment clair.

 travers les coutilles entrouvertes passaient les larges figures
basanes et les grosses mains noires des matelots. On et dit des
masques engags dans les volutes du plafond. L'entrebillement des
portes fourmillait de stewards. La plupart des spectateurs, hommes
et femmes, taient assis, en abord, sur les divans latraux, et,
au milieu, sur les fauteuils, les pliants et les chaises. Tous
faisaient face au piano fortement boulonn entre les deux portes
qui s'ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps, un
mouvement de roulis agitait l'assistance; les chaises et les
pliants glissaient; une sorte de houle donnait une mme ondulation
 toutes ces ttes; on se cramponnait les uns aux autres,
silencieusement, sans plaisanter. Mais, en somme, pas de chute 
craindre, grce au tassement.

On dbuta par l'_Ocean Time_. L'_Ocean Time_ tait un journal
quotidien, politique, commercial et littraire, que certains
passagers avaient fond pour les besoins du bord. Amricains et
Anglais prisent fort ce genre de passe-temps. Ils rdigent leur
feuille pendant la journe. Disons que si les rdacteurs ne sont
pas difficiles sur la qualit des articles, les lecteurs ne le
sont pas davantage. On se contente de peu, et mme de pas assez.

Ce numro du 1er avril contenait un premier _Great Eastern_ assez
pteux sur la politique gnrale, des faits divers qui n'auraient
pas drid un Franais, des cours de bourse peu drles, des
tlgrammes fort nafs, et quelques ples nouvelles  la main.
Aprs tout, ces sortes de plaisanteries ne charment gure que ceux
qui les font. L'honorable Mac Alpine, un Amricain dogmatique, lut
avec conviction ces lucubrations peu plaisantes, au grand
applaudissement des spectateurs, et il termina sa lecture par les
nouvelles suivantes:

-- On annonce que le prsident Johnson a abdiqu en faveur du
gnral Grant.

-- On donne comme certain que le pape Pie IX a dsign le prince
imprial pour son successeur.

-- On dit que Fernand Cortez vient d'attaquer en contrefaon
l'empereur Napolon III pour sa conqute du Mexique.

Quand l'_Ocean Time_ eut t suffisamment applaudi, l'honorable Mr
Ewing, un tnor fort joli garon, soupira la _Belle le de la mer_,
avec toute la rudesse d'un gosier anglais.

Le reading, la lecture, me parut avoir un attrait contestable.
Ce fut tout simplement un digne Texien qui lut deux ou trois pages
d'un livre dont il avait commenc la lecture  voix basse, et
qu'il continua  voix haute. Il fut trs applaudi.

Le _Chant du berger_ pour piano solo, par Mrs Alloway, une
Anglaise qui jouait en blond mineur, et dit Thophile Gautier,
et une farce cossaise du docteur T... terminrent la premire
partie du programme.

Aprs dix minutes d'un entracte pendant lequel aucun auditeur ne
consentit  quitter sa place, la seconde partie du concert
commena. Le Franais Paul V... fit entendre deux charmantes
valses, indites, qui furent applaudies bruyamment. Le docteur du
bord, un jeune homme brun, fort suffisant, rcita une scne
burlesque, sorte de parodie de la _Dame de Lyon_, drame trs  la
mode en Angleterre.

Au burlesque succda l'entertainment. Que prparait sous ce
nom sir James Anderson? tait-ce une confrence ou un sermon? Ni
l'un, ni l'autre. Sir James Anderson se leva, toujours souriant,
tira un jeu de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes
blanches et fit des tours dont sa grce rachetait la navet.
Hourras et applaudissements.

Aprs le _Happy moment_ de Mr Norville et le _You remember_ de Mr
Ewing, le programme annonait le _God save the Queen_. Mais,
quelques Amricains prirent Paul V..., en sa qualit de Franais,
de leur jouer le chant national de la France. Aussitt, mon docile
compatriote de commencer l'invitable _Partant pour la Syrie_.
Rclamations nergiques d'un groupe de nordistes qui voulaient
entendre _la Marseillaise_. Et, sans se faire prier, l'obissant
pianiste, avec une condescendance qui dnotait plus de facilit
musicale que de convictions politiques, attaqua vigoureusement le
chant de Rouget de Lisle. Ce fut le grand succs du concert. Puis,
l'assemble, debout, entonna lentement ce cantique national qui
prie Dieu de conserver la reine.

En somme, cette soire valait ce que valent les soires
d'amateurs, c'est--dire qu'elle eut surtout du succs pour les
auteurs et leurs amis. Fabian ne s'y montra pas.




XVII


Pendant la nuit du lundi au mardi, la mer fut trs houleuse. Les
cloisons recommencrent leurs gmissements et les colis reprirent
leur course  travers les salons. Lorsque je montai sur le pont,
vers sept heures du matin, la pluie tombait. Le vent vint 
frachir. L'officier de quart fit serrer les voiles. Le steamship,
n'tant plus appuy, roula prodigieusement. Pendant cette journe
du 2 avril, le pont resta dsert. Les salons eux-mmes taient
abandonns. Les passagers s'taient rfugis dans les cabines, et
les deux tiers des convives manqurent au lunch et au dner. Le
whist fut impossible, car les tables fuyaient sous la main des
joueurs. Les checs taient impraticables. Quelques intrpides,
tendus sur les canaps, lisaient ou dormaient. Autant valait
braver la pluie sur le pont. L, les matelots vtus de surots et
de casaques cires se promenaient philosophiquement. Le second,
juch sur la passerelle, bien envelopp de son caoutchouc, faisait
le quart. Sous cette averse, au milieu de ces rafales, ses petits
yeux brillaient de plaisir. Il aimait cela, cet homme, et le
steamship roulait  son gr!

Les eaux du ciel et de la mer se confondaient dans la brume 
quelques encablures du navire. L'atmosphre tait grise. Quelques
oiseaux passaient en criant  travers cet humide brouillard.  dix
heures, par tribord devant, on signala un trois-mts barque qui
courait vent arrire; mais sa nationalit ne put tre reconnue.

Vers onze heures, le vent mollit et tourna de deux quarts. La
brise hala le nord-ouest. La pluie cessa presque subitement.
L'azur du ciel se montra  travers quelques troues de nuages. Le
soleil apparut dans une claircie et permit de faire une
observation plus ou moins parfaite. La notice porta les chiffres
suivants:

_Lat. 46 29' N. Long. 42 25' W. Distance: 256 miles._

Ainsi donc, bien que la pression et mont dans les chaudires, la
vitesse du navire ne s'tait pas accrue. Mais il fallait en
accuser le vent d'ouest, qui, prenant le steamship debout, devait
considrablement retarder sa marche.

 deux heures, le brouillard s'paissit de nouveau. La brise
retombait et frachissait  la fois. L'opacit des brumes tait si
intense que les officiers posts sur les passerelles ne voyaient
plus les hommes  l'avant du navire. Ces vapeurs accumules sur
les flots constituent le plus grand danger de la navigation; elles
causent des abordages impossibles  viter, et l'abordage en mer
est plus  craindre encore que l'incendie.

Aussi, au milieu des brumes, officiers et matelots veillaient avec
le plus grand soin, surveillance qui ne fut pas inutile, car,
subitement, vers trois heures, un trois-mts apparut  moins de
deux cents mtres du _Great Eastern_, ses voiles, masques par une
saute de vent, ne gouvernant plus. Le _Great Eastern_ volua 
temps et l'vita, grce  la promptitude avec laquelle les hommes
de quart l'avaient signal au timonier. Ces signaux, fort bien
rgls, se faisaient au moyen d'une cloche dispose sur la dunette
de l'avant. Un coup signifiait: navire devant. Deux coups: navire
par tribord. Trois coups: navire par bbord. Et aussitt l'homme
de barre gouvernait de manire  viter l'abordage.

Le vent frachit jusqu'au soir. Cependant le roulis diminua, parce
que la mer, dj couverte au large par les hauts-fonds de Terre-
Neuve, ne pouvait se faire. Aussi, un nouvel entertainment de
sir James Anderson fut-il annonc pour ce jour-l.  l'heure dite,
les salons se remplirent. Mais cette fois il ne s'agissait plus de
tours de cartes. James Anderson raconta l'histoire de ce cble
transatlantique qu'il avait pos lui-mme. Il montra des preuves
photographiques reprsentant les divers engins invents pour
l'immersion. Il fit circuler le modle des pissures qui servirent
au rajustement des morceaux de cble. Enfin, il mrita trs
justement les trois hourras qui accueillirent sa confrence, et
dont une grande part revint au promoteur de cette entreprise,
l'honorable Cyrus Field, prsent  cette soire.




XVIII


Le lendemain, 3 avril, ds les premires heures du jour, l'horizon
offrait cette teinte particulire que les Anglais appellent
blink. C'tait une rverbration blanchtre qui annonait des
glaces peu loignes. En effet, le _Great Eastern_ naviguait alors
dans ces parages o flottent les premiers icebergs, dtachs de la
banquise, qui sortent du dtroit de Davis. Une surveillance
spciale fut organise pour viter les rudes attouchements de ces
normes blocs.

Il ventait alors une trs forte brise de l'ouest. Des lambeaux de
nuages, vritables haillons de vapeurs, balayaient la surface de
la mer.  travers leurs trous, on distinguait l'azur du ciel. Un
sourd clapotis sortait des vagues cheveles par le vent, et les
gouttes d'eau pulvrises s'en allaient en cume.

Ni Fabian, ni le capitaine Corsican, ni le docteur Pitferge
n'taient encore monts sur le pont. Je me dirigeai vers l'avant
du navire. L, le rapprochement des parois formait un angle
confortable, une sorte de retraite, dans laquelle un ermite se ft
volontiers retir du monde. Je m'accotai dans ce coin, assis sur
une claire-voie, mes pieds reposant sur une norme poulie. Le
vent, prenant le navire debout et butant contre l'trave, passait
par-dessus ma tte sans l'effleurer. La place tait bonne pour y
rver. De l, mes regards embrassaient toute l'immensit du
navire. Je pouvais suivre ses longues lignes lgrement tortures
qui se relevaient vers l'arrire. Au premier plan, un gabier,
accroch dans les haubans de misaine, se tenait d'une main et
travaillait de l'autre avec une adresse remarquable. Au-dessous,
sur le roufle, se promenait le matelot de quart, allant et venant,
les jambes cartes, et jetant un regard clair  travers ses
paupires railles par les embruns. En arrire, sur les
passerelles, j'entrevoyais un officier qui, le dos rond, la tte
encapuchonne, rsistait aux assauts du vent. De la mer je ne
distinguais rien, si ce n'est une petite ligne d'horizon bleutre,
trace en arrire des tambours. Emport par ses puissantes
machines, le steamship, tranchant les flots de son trave aigu,
frissonnait comme les flancs d'une chaudire dont les feux sont
activement pousss. Quelques tourbillons de vapeur, arrachs par
cette brise qui les condensait avec une extrme rapidit, se
tordaient  l'extrmit des tuyaux d'chappement. Mais le colossal
navire, debout au vent et port sur trois lames, ressentait 
peine les agitations de cette mer, sur laquelle, moins indiffrent
aux ondulations, un transatlantique et t secou par les coups
de tangage.

 midi et demi, le point affich ne donna en latitude que 44 53'
nord; et en longitude 47 6' ouest. Deux cent vingt-sept milles
seulement depuis vingt-quatre heures! Les jeunes fiancs devaient
maudire ces roues qui ne tournaient pas, cette hlice dont les
mouvements languissaient, et cette insuffisante vapeur qui
n'agissait pas au gr de leurs dsirs!

Vers trois heures, le ciel, nettoy par le vent, resplendit. Les
lignes de l'horizon, formes d'un trait net, semblrent s'largir
autour de ce point central que le _Great Eastern_ occupait. La
brise mollit, mais la mer se souleva longtemps en larges lames,
trangement vertes et festonnes d'cume. Si peu de vent ne
comportait pas tant de houle. Ces ondulations taient
disproportionnes. On peut dire que l'Atlantique boudait encore.

 trois heures trente-cinq minutes, un trois-mts fut signal sur
bbord. Il envoya son numro. C'tait un Amricain, _l'Illinois_,
faisant route pour l'Angleterre.

En ce moment, le lieutenant H... m'apprit que nous passions sur la
queue du banc de Newfoundland, nom que les Anglais donnent aux
hauts-fonds de Terre-Neuve. Ce sont les riches parages o se fait
la pche de ces morues, dont trois suffiraient  alimenter
l'Angleterre et l'Amrique, si tous leurs oeufs closaient.

La journe se passa sans incident. Le pont fut frquent par ses
promeneurs accoutums. Jusqu'ici, aucun hasard n'avait mis en
prsence Fabian et Harry Drake, que le capitaine Archibald et moi
nous ne perdions pas de vue. Le soir runit au grand salon ses
dociles habitus. Toujours mmes exercices, lectures et chants,
provoquant les mmes bravos prodigus par les mmes mains aux
mmes virtuoses, que je finissais par trouver moins mdiocres. Une
discussion assez vive clata, par extraordinaire, entre un
nordiste et un Texien. Celui-ci demandait un empereur pour les
tats du Sud. Fort heureusement, cette discussion politique, qui
menaait de dgnrer en querelle, fut interrompue par l'arrive
d'une dpche imaginaire adresse  _l'Ocean Time_ et conue en
ces termes: Le capitaine Semmes, ministre de la Guerre, a fait
payer par le Sud les ravages de _l'Alabama_!




XIX


En quittant le salon vivement clair, je remontai sur le pont
avec le capitaine Corsican. La nuit tait profonde. Pas une
constellation au firmament. Autour du navire, une ombre
impntrable. Les fentres des roufles brillaient comme des
gueules de fours.  peine voyait-on les hommes de quart qui
arpentaient pesamment les dunettes. Mais on respirait le grand
air, et le capitaine humait ses fraches molcules  pleins
poumons.

J'touffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins, je nage en
pleine atmosphre! Voil une absorption vivifiante. Il me faut mes
cent mtres cubes d'air par vingt-quatre heures ou je suis  demi
asphyxi.

-- Respirez, capitaine, respirez  votre aise, lui rpondis-je. Il
y a de l'air ici pour tout le monde, et la brise ne vous chicane
pas votre contingent. C'est une bonne chose que l'oxygne, et il
faut bien avouer que nos Parisiens ou nos Londoniens ne le
connaissent que de rputation.

-- Oui! rpliqua le capitaine, ils lui prfrent l'acide
carbonique. Chacun son got. Pour mon compte, je le dteste, mme
dans le vin de Champagne!

Tout en causant, nous longions le boulevard de tribord, abrits du
vent par la haute paroi des roufles. De gros tourbillons de fume,
constells d'tincelles, s'chappaient des chemines noires. Le
ronflement des machines accompagnait le sifflement de la brise
dans les haubans de fer qui rsonnaient comme les cordes d'une
harpe.  ce brouhaha se mlait de quart d'heure en quart d'heure
le cri des matelots de borde: _All's well! All's well!_ Tout va
bien! Tout va bien!

En effet, aucune prcaution n'avait t nglige pour assurer la
scurit du navire au milieu de ces parages frquents par les
glaces. Le capitaine faisait puiser un seau d'eau, chaque demi-
heure, afin d'en reconnatre la temprature, et si cette
temprature ft tombe  un degr infrieur, il n'et pas hsit 
changer sa route. Il savait, en effet, que, quinze jours avant, le
_Pereire_ s'tait vu bloqu par les icebergs sous cette latitude,
danger qu'il fallait viter. Du reste, son ordre de nuit
prescrivit une surveillance rigoureuse. Lui-mme ne se coucha pas.
Deux officiers restrent  ses cts sur la passerelle, l'un aux
signaux des roues, l'autre aux signaux de l'hlice. De plus, un
lieutenant et deux hommes firent le quart sur la dunette de
l'avant, tandis qu'un quartier-matre et un matelot se tenaient 
l'trave du steamship. Les passagers pouvaient tre tranquilles.

Aprs avoir observ ces dispositions, le capitaine Corsican et moi
nous revnmes vers l'arrire. L'ide nous prit de passer encore
quelque temps sur le grand roufle, avant de regagner nos cabines,
comme feraient de paisibles citadins sur la grande place de leur
ville.

L'endroit nous parut dsert. Bientt, cependant, nos yeux tant
faits  cette obscurit, nous apermes un homme accoud sur le
garde-fou, dans une complte immobilit. Corsican, aprs l'avoir
regard attentivement, me dit:

C'est Fabian!

C'tait Fabian, en effet. Nous le reconnmes; mais perdu dans une
muette contemplation, il ne nous vit pas. Ses regards semblaient
fixs sur un angle du roufle, et je les voyais briller dans
l'ombre. Que regardait-il ainsi? Comment pouvait-il percer cette
obscurit profonde? Je pensais que mieux valait le laisser  ses
rflexions. Mais le capitaine Corsican s'approchant:

Fabian? dit-il.

Fabian ne rpondit pas. Il n'avait pas entendu. Corsican l'appela
de nouveau. Fabian tressaillit, tourna la tte un instant et
pronona ce seul mot:

-- Chut! Puis, de la main, il dsigna une ombre qui se mouvait
lentement  l'extrmit du roufle. C'tait cette forme  peine
visible que regardait Fabian. Puis, souriant tristement:

La dame noire! murmura-t-il.

Un tressaillement m'agita. Le capitaine Corsican m'avait pris le
bras et je sentis qu'il tressaillait aussi. La mme pense nous
avait frapps tous deux. Cette ombre, c'tait l'apparition
annonce par le docteur Pitferge.

Fabian tait retomb dans sa rveuse contemplation. Moi, la
poitrine oppresse, l'oeil trouble, je regardais cette forme
humaine,  peine estompe dans l'ombre, qui bientt se profila
plus nettement  nos regards. Elle s'avanait, hsitait, allait,
s'arrtait, reprenait sa marche, semblant plutt glisser que
marcher. Une me errante!  dix pas de nous, elle demeura
immobile. Je pus distinguer alors la forme d'une femme lance,
drape troitement dans une sorte de burnous brun, le visage
couvert d'un voile pais.

Une folle! une folle! n'est-ce pas? murmura Fabian.

Et c'tait une folle, en effet. Mais Fabian ne nous interrogeait
pas. Il se parlait  lui-mme.

Cependant, cette pauvre crature s'approcha plus prs encore. Je
crus voir ses yeux briller  travers son voile, quand ils se
fixrent sur Fabian. Elle vint jusqu' lui. Fabian se redressa,
lectris. La femme voile lui mit la main sur le coeur comme pour
en compter les battements... Puis, s'chappant, elle disparut par
l'arrire du roufle.

Fabian retomba, presque agenouill, les mains tendues.

Elle! murmura-t-il.

Puis, secouant la tte:

Quelle hallucination! ajouta-t-il.

Le capitaine Corsican lui prit alors la main:

-- Viens, Fabian, viens, dit-il, et il entrana son malheureux
ami.




XX


Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter. C'tait Ellen, la
fiance de Fabian, la femme de Harry Drake. La fatalit les avait
runis tous trois sur le mme navire. Fabian ne l'avait pas
reconnue, bien qu'il se ft cri: Elle! elle! Et comment
aurait-il pu la reconnatre? Mais il ne s'tait pas tromp en
disant: Une folle! Ellen tait folle, et sans doute, la douleur,
le dsespoir, son amour tu dans son coeur, le contact de l'homme
indigne qui l'avait arrache  Fabian, la ruine, la misre, la
honte avaient bris son me! Voil ce dont je parlais le lendemain
matin avec Corsican. Nous n'avions d'ailleurs aucun doute sur
l'identit de cette jeune femme. C'tait Ellen que Harry Drake
entranait avec lui vers ce continent amricain, et qu'il
associait encore  sa vie d'aventures. Le regard du capitaine
s'allumait d'un feu sombre en songeant  ce misrable. Moi, je
sentais mon coeur bondir. Que pouvions-nous contre lui, le mari,
le matre? Rien. Mais le point le plus important, c'tait
d'empcher une nouvelle rencontre entre Fabian et Ellen, car
Fabian finirait par reconnatre sa fiance, ce qui amnerait la
catastrophe que nous voulions viter. Toutefois, on pouvait
esprer que ces deux pauvres tres ne se reverraient pas. La
malheureuse Ellen ne paraissait jamais pendant le jour, ni dans
les salons ni sur le pont du navire. La nuit seulement, trompant
son gelier, sans doute, elle venait se baigner dans cet air
humide et demander  la brise un apaisement passager! Dans quatre
jours, au plus tard, le _Great Eastern_ aurait atteint les passes
de New York. Nous pouvions donc croire que le hasard ne djouerait
pas notre surveillance, et que Fabian ne serait pas instruit de la
prsence d'Ellen pendant cette traverse de l'Atlantique! Mais
nous comptions sans les vnements.

La direction du steamship avait t un peu modifie pendant la
nuit. Trois fois, le navire, trouvant l'eau  vingt-sept degrs
Fahrenheit, c'est--dire de trois  quatre degrs centigrades au-
dessous de zro, tait descendu vers le sud. On ne pouvait mettre
en doute la prsence de glaces trs rapproches. En effet, ce
matin-l, le ciel prsentait un clat particulier; l'atmosphre
tait blanche; tout le nord s'clairait d'une intense
rverbration, videmment produite par le pouvoir rflchissant
des icebergs. Une brise piquante traversait l'air, et vers dix
heures une petite neige trs fine vint subitement poudrer  blanc
le steamship. Puis un banc de brumes se leva, au milieu duquel
nous signalions notre prsence par de nombreux coups de sifflets,
bruit assourdissant qui effaroucha des voles de mouettes poses
sur les vergues du navire.

 dix heures et demie, le brouillard s'tant lev, un steamer 
hlice parut  l'horizon sur tribord. L'extrmit blanche de sa
chemine indiquait qu'il appartenait  la compagnie Inman faisant
le transport des migrants de Liverpool sur New York. Ce btiment
nous envoya son numro. C'tait le _City of Limerik_, de quinze
cent trente tonneaux de jauge, et de deux cent cinquante-six
chevaux de force. Il avait quitt New York samedi et, par
consquent, il se trouvait en retard.

Avant le lunch, quelques passagers organisrent une poule qui ne
pouvait manquer de plaire  ces amateurs de jeux et de paris. Le
rsultat de cette poule ne devait pas tre connu avant quatre
jours. C'tait ce qu'on appelle la poule du pilote. Lorsqu'un
navire arrive sur les atterrages, personne n'ignore qu'un pilote
monte  son bord. On divise donc les vingt-quatre heures du jour
et de la nuit en quarante-huit demi-heures ou quatre-vingt-seize
quarts d'heure, suivant le nombre des passagers. Chaque joueur met
un enjeu d'un dollar, et le sort lui attribue l'une de ces demi-
heures ou l'un de ces quarts d'heure. Le gagnant des quarante-huit
ou quatre-vingt-seize dollars est celui pendant le quart d'heure
duquel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le jeu est
peu compliqu. Ce ne sont plus des courses de chevaux; ce sont des
courses de quarts d'heure.

Ce fut un Canadien, l'honorable Mac Alpine, qui prit la direction
de l'affaire. Il runit facilement quatre-vingt-seize parieurs,
parmi lesquels quelques parieuses, et non les moins pres au jeu.
Je suivis le courant et j'engageai mon dollar. Le sort me dsigna
le soixante-quatrime quart d'heure. C'tait un mauvais numro
dont je n'avais aucune chance de me dfaire avec profit. En effet,
ces divisions du temps sont comptes d'un midi au midi suivant. Il
y a donc des quarts d'heure de jour et des quarts d'heure de nuit.
Ces derniers n'ont aucune valeur alatoire, car il est rare que
les navires s'aventurent sur les atterrages au milieu de
l'obscurit et, par consquent, les chances de recevoir un pilote
 bord pendant la nuit sont trs diminues. Je me consolai
aisment.

En redescendant au salon, je vis qu'une lecture avait t affiche
pour le soir. Le missionnaire de l'Utah annonait une confrence
sur le mormonisme. Bonne occasion de s'initier aux mystres de la
Cit des Saints. D'ailleurs, cet elder, Mr Hatch, devait tre un
orateur, et un orateur convaincu. L'excution ne pouvait donc
manquer d'tre digne de l'oeuvre. Les passagers accueillirent
favorablement l'annonce de cette confrence.

Le point affich avait donn les chiffres suivants:

_Lat. 42 32' N._

_Long. 51 59' W._

_Course: 254 miles._

Vers trois heures de l'aprs-midi, les timoniers signalrent
l'approche d'un grand steamer  quatre mts. Ce navire modifia
lgrement sa route afin de se rapprocher du _Great Eastern_, dans
l'intention de lui donner son numro. De son ct, le capitaine
laissa porter un peu, et bientt le steamer lui envoya son nom.
C'tait _l'Atlanta_, un de ces grands btiments qui font le
service de Londres  New York en touchant  Brest. Il nous salua
au passage, et nous lui rendmes son salut. Peu de temps aprs,
comme il courait  contre-bord, il avait disparu.

En ce moment, Dean Pitferge m'apprit, non sans dplaisir, que la
confrence de Mr Hatch tait interdite. Les puritaines du bord
n'avaient pas permis  leurs maris de s'initier aux mystres du
mormonisme!




XXI


 quatre heures, le ciel qui avait t voil jusqu'alors, se
dgagea. La mer s'tait apaise. Le navire ne roulait plus. On
aurait pu se croire en terre ferme. Cette immobilit du _Great
Eastern_ donna aux passagers l'ide d'organiser des courses. Le
turf d'Epsom n'et pas offert une piste meilleure, et quant aux
chevaux,  dfaut de _Gladiator_ ou de _la Touque_, ils devaient
tre remplacs par des cossais pur sang qui les valaient bien. La
nouvelle ne tarda pas  se rpandre. Aussitt les sportsmen
d'accourir, les spectateurs de quitter les salons et les cabines.
Un Anglais, l'honorable Mac Karthy, fut nomm commissaire, et les
coureurs se prsentrent sans retard. C'taient une demi-douzaine
de matelots, sortes de centaures,  la fois chevaux et jockeys,
tout prts  disputer le grand prix du _Great Eastern_.

Les deux boulevards formaient le champ de course. Les coureurs
devaient faire trois fois le tour du navire, et franchir ainsi un
parcours de treize cents mtres environ. C'tait suffisant.
Bientt, les tribunes, je veux dire les dunettes, furent envahies
par la foule des curieux, arms de lorgnettes, et dont quelques-
uns avaient arbor le voile vert, pour se protger sans doute
contre la poussire de l'Atlantique. Les quipages manquaient,
j'en conviens, mais non la place pour les ranger en files. Les
dames, en grande toilette, se pressaient principalement sur les
roufles de l'arrire. Le coup d'oeil tait charmant.

Fabian, le capitaine Corsican, le docteur Dean Pitferge et moi,
nous nous tions posts sur la dunette de l'avant. C'tait l ce
qu'on pouvait appeler l'enceinte du pesage. L s'taient runis
les vritables gentlemen-riders. Devant nous se dressait le poteau
de dpart et d'arrive. Les paris ne tardrent pas  s'engager
avec un entrain britannique. Des sommes considrables furent
risques, rien que sur la mine des coureurs, dont les hauts faits,
cependant, n'taient pas encore inscrits au stud-book. Je ne vis
pas sans inquitude Harry Drake se mler de ces prparatifs avec
son aplomb accoutum, discutant, disputant, tranchant d'un ton qui
n'admettait pas de rplique. Trs heureusement, Fabian, bien qu'il
et engag quelques livres dans la course, me parut assez
indiffrent  tout ce tapage. Il se tenait  l'cart, le front
toujours soucieux, la pense toujours au loin.

Parmi les coureurs qui se prsentrent, deux avaient plus
particulirement attir l'attention publique. L'un, un cossais de
Dundee, nomm Wilmore, petit homme maigre, drat, dsoss, la
poitrine large, l'oeil ardent, passait pour tre un des favoris.
L'autre, grand diable bien dcoupl, un Irlandais du nom
d'O'Kelly, long comme un cheval de course, balanait aux yeux des
connaisseurs les chances de Wilmore. On le demandait  un contre
trois, et pour mon compte, partageant l'engouement gnral,
j'allais risquer sur lui quelques dollars, quand le docteur me
dit:

Prenez le petit, croyez-moi. Le grand est disqualifi.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire, rpondit srieusement le docteur, que ce n'est
pas un pur-sang. Il peut avoir une certaine vitesse initiale, mais
il n'a pas de fond. Le petit, au contraire, l'cossais, a de la
race. Voyez, son corps maintenu bien droit sur ses jambes, et son
poitrail bien ouvert, sans raideur. C'est un sujet qui a d
s'entraner plus d'une fois dans la course sur place, c'est--dire
en sautant d'un pied sur l'autre de manire  produire au moins
deux cents mouvements par minute. Pariez pour lui, vous dis-je,
vous n'aurez pas  le regretter.

Je suivis le conseil de mon savant docteur, et je pariai pour
Wilmore. Quant aux quatre autres coureurs, ils n'taient mme pas
en discussion.

Les places furent tires. Le sort favorisa l'Irlandais, qui eut la
corde. Les six coureurs se placrent en ligne sur la limite du
poteau. Pas de faux dpart  craindre, ce qui simplifiait le
mandat du commissaire.

Le signal fut donn. Un hourra accueillit le dpart. Les
connaisseurs reconnurent immdiatement que Wilmore et O'Kelly
taient des coureurs de profession. Sans se proccuper de leurs
rivaux qui les devanaient en s'essoufflant, ils allaient, le
corps un peu pench, la tte bien droite, l'avant-bras coll au
sternum, les poignets lgrement ports en avant et accompagnant
chaque mouvement du pied oppos par un mouvement alternatif. Ils
taient pieds nus. Leur talon, ne touchant jamais le sol, leur
laissait l'lasticit ncessaire pour conserver la force acquise.
En un mot, tous les mouvements de leur personne se rapportaient et
se compltaient.

Au second tour, O'Kelly et Wilmore, toujours sur la mme ligne,
avaient distanc leurs adversaires poumons. Ils dmontraient
avec vidence la vrit de cet axiome que me rptait le docteur:

Ce n'est pas avec les jambes que l'on court, c'est avec la
poitrine! Du jarret, c'est bien, mais des poumons, c'est mieux!

 l'avant-dernier tournant, les cris des spectateurs salurent de
nouveau leurs favoris. Les excitations, les hourras, les bravos
clataient de toutes parts.

Le petit gagnera, me dit Pitferge. Voyez, il ne souffle pas. Son
rival est haletant.

En effet, Wilmore avait la figure calme et ple. O'Kelly fumait
comme un feu de paille mouille. Il tait au fouet, pour
employer une expression de l'argot des sportsmen. Mais tous deux
se maintenaient en ligne. Enfin, ils dpassrent le grand roufle;
ils dpassrent l'coutille de la machine; ils dpassrent le
poteau d'arrive...

Hourra! Hourra! pour Wilmore! crirent les uns.

-- Hourra pour O'Kelly, rpondaient les autres.

-- Wilmore a gagn.

-- Non, ils sont "ensemble". La vrit est que Wilmore avait
gagn, mais d'une demi-tte  peine. C'est ce que dcida
l'honorable Mac Karthy. Cependant la discussion se prolongea et
l'on en vint aux grosses paroles. Les partisans de l'Irlandais, et
particulirement Harry Drake, soutenaient qu'il y avait un
deadhead, que c'tait une course morte, qu'il y avait lieu de la
recommencer. Mais,  ce moment, entran par un mouvement
involontaire, Fabian, s'tant approch de Harry Drake, lui dit
froidement:

Vous avez tort, monsieur. Le vainqueur est le matelot cossais!

Drake s'avana vivement sur Fabian.

Vous dites? lui demanda-t-il d'un ton menaant.

-- Je dis que vous avez tort, rpondit tranquillement Fabian.

-- Sans doute, riposta Drake, parce que vous avez pari pour
Wilmore?

-- J'ai pari comme vous pour O'Kelly, rpondit Fabian. J'ai perdu
et je paye.

-- Monsieur, s'cria Drake, prtendez-vous m'apprendre?...

Mais il n'acheva pas sa phrase. Le capitaine Corsican s'tait
interpos entre Fabian et lui avec l'intention avoue de prendre
la querelle pour son compte. Il traita Drake avec une duret et un
mpris trs significatifs. Mais, videmment, Drake ne voulait pas
avoir affaire  lui. Aussi, lorsque Corsican eut achev, Drake se
croisant les bras et s'adressant  Fabian:

Monsieur, dit-il avec un mauvais sourire, monsieur a donc besoin
de ses amis pour le dfendre?

Fabian plit. Il se prcipita sur Harry Drake. Mais je le retins.
D'autre part, des compagnons de ce coquin l'entranrent, non sans
qu'il et jet sur son adversaire un haineux regard.

Le capitaine Corsican et moi, nous descendmes avec Fabian, qui se
contenta de dire d'une voix calme:  la premire occasion, je
souffletterai ce grossier personnage.




XXII


Pendant la nuit du vendredi au samedi, le _Great Eastern_ traversa
le courant du Gulf Stream, dont les eaux, plus fonces et plus
chaudes, tranchaient sur les couches ambiantes. La surface de ce
courant press entre les flots de l'Atlantique est mme lgrement
convexe. C'est donc un fleuve vritable qui coule entre deux rives
liquides, et l'un des plus considrables du globe, car il rduit
au rang de ruisseau l'Amazone ou le Mississippi. L'eau puise
pendant la nuit tait remonte de vingt-sept degrs Fahrenheit 
cinquante et un degrs, ce qui donne en centigrades douze degrs.

Cette journe du 5 avril dbuta par un magnifique lever de soleil.
Les longues lames de fond resplendissaient. Une chaude brise du
sud-ouest passait dans le grement. C'taient les premiers beaux
jours. Ce soleil, qui et reverdi les campagnes du continent, fit
clore ici de fraches toilettes. La vgtation retarde
quelquefois, la mode jamais. Bientt les boulevards comptrent de
nombreux groupes de promeneurs. Tels les Champs-lyses, un
dimanche, par un beau soleil de mai.

Pendant cette matine, je ne vis pas le capitaine Corsican.
Dsirant avoir des nouvelles de Fabian, je me rendis  la cabine
que celui-ci occupait en abord du grand salon. Je frappai  la
porte de cette cabine, mais je n'obtins pas de rponse. Je poussai
la porte. Fabian n'y tait pas.

Je remontai alors sur le pont. Parmi les passants je ne remarquai
ni mes amis ni mon docteur. Il me vint alors  la pense de
chercher en quel endroit du steamship tait confine la
malheureuse Ellen. Quelle cabine occupait-elle? O Harry Drake
l'avait-il relgue?  quelles mains tait confie cette
infortune que son mari abandonnait pendant des jours entiers?
Sans doute aux soins intresss de quelque femme de chambre du
bord,  quelque indiffrente garde-malade? Je voulus savoir ce qui
en tait, non par un vain motif de curiosit, mais dans l'intrt
d'Ellen et de Fabian, ne ft-ce que pour prvenir une rencontre
toujours  craindre.

Je commenai ma recherche par les cabines du grand salon des dames
et je parcourus les couloirs des deux tages qui desservent cette
portion du navire. Cette inspection tait assez facile, parce que
le nom des passagers, inscrit sur une pancarte, se lisait  la
porte de chaque cabine, ce qui simplifiait le service des
stewards. Je ne trouvai pas le nom de Harry Drake, ce qui me
surprit peu, car cet homme avait d prfrer la situation des
cabines disposes,  l'arrire du _Great Eastern_, sur des salons
moins frquents. Il n'existait, d'ailleurs, au point de vue du
confort, aucune diffrence entre les amnagements de l'avant et
ceux de l'arrire, car la _Socit des Affrteurs_ n'avait admis
qu'une seule classe de passagers.

Je me dirigeai donc vers les salles  manger, et je suivis
attentivement les couloirs latraux qui circulaient entre le
double rang des cabines. Toutes ces chambres taient occupes,
toutes portaient le nom d'un passager, et le nom de Harry Drake
manquait encore. Cette fois, l'absence de ce nom m'tonna, car je
croyais avoir visit notre ville flottante tout entire, et je ne
connaissais pas d'autre quartier plus recul que celui-ci.
J'interrogeai donc un steward qui m'apprit ce que j'ignorais,
c'est qu'une centaine de cabines existaient encore en arrire des
dining rooms.

Comment y descend-on? demandai-je.

-- Par un escalier qui aboutit au pont, sur le ct du grand
roufle.

-- Bien, mon ami. Et savez-vous quelle cabine occupe M. Harry
Drake?

-- Je l'ignore, monsieur, me rpondit le steward. Je remontai
alors sur le pont, et, suivant le roufle, j'arrivai  la porte qui
fermait l'escalier indiqu. Cet escalier conduisait, non plus  de
vastes salons, mais  un simple carr demi-obscur, autour duquel
tait dispose une double range de cabines. Harry Drake, voulant
isoler Ellen, n'avait pu choisir un endroit plus propice  son
dessein. La plupart de ces cabines taient inoccupes. Je
parcourus le carr et les couloirs latraux porte  porte.
Quelques noms taient inscrits sur les pancartes, deux ou trois au
plus, mais non celui de Harry Drake. Cependant, j'avais fait une
minutieuse inspection de ce compartiment, et, fort dsappoint,
j'allais me retirer, quand un murmure vague, presque
insaisissable, frappa mon oreille. Ce murmure se produisait au
fond du couloir de gauche. Je me dirigeai de ce ct. Les sons, 
peine perceptibles, s'accenturent davantage. Je reconnus une
sorte de chant plaintif, ou plutt une mlope tranante, dont les
paroles ne parvenaient pas jusqu' moi.

J'coutai. C'tait une femme qui chantait ainsi; mais dans cette
voix inconsciente on sentait une douleur profonde. Cette voix
devait tre celle de la pauvre folle. Mes pressentiments ne
pouvaient me tromper. Je m'approchai doucement de la cabine qui
portait le numro 775. C'tait la dernire de ce couloir obscur,
et elle devait tre claire par un des hublots infrieurs vids
dans la coque du _Great Eastern_. Sur la porte de cette cabine,
aucun nom. En effet, Harry Drake n'avait pas intrt  faire
connatre l'endroit o il confinait Ellen.

La voix de l'infortune arrivait alors distinctement jusqu' moi.
Son chant n'tait qu'une suite de phrases frquemment
interrompues, quelque chose de suave et de triste  la fois. On
et dit des stances trangement coupes, telles que les rciterait
une personne endormie du sommeil magntique.

Non! bien que je n'eusse aucun moyen de reconnatre son identit,
je ne doutais pas que ce ft Ellen qui chantt ainsi.

Pendant quelques minutes, j'coutai, et j'allais me retirer, quand
j'entendis marcher dans le carr central... tait-ce Harry Drake?
Dans l'intrt d'Ellen et de Fabian, je ne voulais pas tre
surpris  cette place. Heureusement, le couloir, contournant la
double range de cabines, me permettait de remonter sur le pont
sans tre aperu. Cependant, je tenais  savoir quelle tait la
personne dont j'entendais le pas. La demi-obscurit me protgeait,
et en me plaant dans l'angle du couloir je pouvais voir sans tre
vu. Cependant, le bruit avait cess. Bizarre concidence, avec lui
s'tait tu le chant d'Ellen. J'attendis. Bientt le chant
recommena, et le plancher gmit de nouveau sous la pression d'un
pas lent. Je penchai la tte, et au fond du couloir, dans une
vague clart qui filtrait  travers l'imposte des cabines, je
reconnus Fabian.

C'tait mon malheureux ami! Quel instinct le conduisait en ce
lieu? Avait-il donc, et avant moi, dcouvert la retraite de la
jeune femme? Je ne savais que penser. Fabian s'avanait lentement,
longeant les cloisons, coutant, suivant comme un fil cette voix
qui l'attirait, malgr lui peut-tre, et sans qu'il en et
conscience. Et pourtant il me semblait que le chant
s'affaiblissait  son approche, et que ce fil si tnu allait se
rompre... Fabian arriva prs de la cabine et s'arrta.

Comme son coeur devait battre  ces tristes accents? Comme tout
son tre devait frmir! Il tait impossible que dans cette voix il
ne retrouvt pas quelque ressouvenir du pass. Et cependant,
ignorant la prsence de Harry Drake  bord, comment aurait-il mme
souponn la prsence d'Ellen? Non! C'tait impossible, et il
n'tait attir que parce que ces accents maladifs rpondaient,
sans qu'il s'en doutt,  l'immense douleur qu'il portait en lui.

Fabian coutait toujours. Qu'allait-il faire? Appellerait-il la
folle? Et si Ellen apparaissait soudain? Tout tait possible, et
tout tait danger dans cette situation! Cependant, Fabian se
rapprocha encore de la porte de la cabine. Le chant, qui diminuait
peu  peu, mourut soudain; puis un cri dchirant se fit entendre.

Ellen, par une communication magntique, avait-elle senti si prs
d'elle celui qu'elle aimait? L'attitude de Fabian tait
effrayante. Il tait comme ramass sur lui-mme. Allait-il donc
briser cette porte? Je le crus et je me prcipitai vers lui.

Il me reconnut. Je l'entranai. Il se laissait faire. Puis, d'une
voix sourde:

Savez-vous quelle est cette infortune? me demanda-t-il.

-- Non, Fabian, non.

-- C'est la folle! dit-il. On dirait une voix de l'autre monde.
Mais cette folie n'est pas sans remde. Je sens qu'un peu de
dvouement, un peu d'amour gurirait cette pauvre femme?

-- Venez, Fabian, dis-je, venez! Nous tions remonts sur le
pont. Fabian, sans ajouter une parole, me quitta presque aussitt;
mais je ne le perdis pas de vue avant qu'il n'et regagn sa
cabine.




XXIII


Quelques instants plus tard, je rencontrai le capitaine Corsican.
Je lui racontai la scne  laquelle je venais d'assister. Il
comprit, comme moi, que cette grave situation se compliquait.
Pourrions-nous en prvenir les dangers? Ah! que j'aurais voulu
hter la marche de ce _Great Eastern_, et mettre un ocan tout
entier entre Harry Drake et Fabian!

En nous quittant, le capitaine Corsican et moi, nous convnmes de
surveiller plus svrement que jamais les acteurs de ce drame,
dont le dnouement pouvait  chaque instant clater malgr nous!

Ce jour-l, on attendait _l'Australasian_, paquebot de la
compagnie Cunard, jaugeant deux mille sept cent soixante tonneaux,
qui dessert la ligne de Liverpool  New York. Il avait d quitter
l'Amrique le mercredi matin, et il ne pouvait tarder  paratre.
On le guettait au passage, mais il ne passa pas.

Vers onze heures, des passagers anglais organisrent une
souscription en faveur des blesss du bord, dont quelques-uns
n'avaient pas encore pu quitter le poste des malades, entre autres
le matre d'quipage, menac d'une claudication incurable. Cette
liste se couvrit de signatures, non sans avoir soulev quelques
difficults de dtails qui amenrent un change de paroles
malsonnantes.  midi, le soleil permit d'obtenir une observation
trs exacte:

_Long. 58 37' O. Lat. 41 42' 11" N. Course: 257 miles._

Nous avions la latitude  une seconde prs. Les jeunes fiancs,
qui vinrent consulter la notice, firent une moue de dconvenue.
Dcidment, ils avaient  se plaindre de la vapeur.

Avant le lunch, le capitaine Anderson voulut distraire ses
passagers des ennuis d'une traverse si longue. Il organisa donc
des exercices de gymnastique qu'il dirigea en personne. Une
cinquantaine de dsoeuvrs, arms comme lui d'un bton, imitrent
tous ses mouvements avec une exactitude simiesque. Ces gymnastes
improviss travaillaient mthodiquement, sans desserrer les
lvres, comme des riflemens  la parade.

Un nouvel entertainment fut annonc pour le soir. Je n'y
assistai point. Ces mmes plaisanteries incessamment renouveles
me fatiguaient. Un second journal, rival de l'_Ocean Time_, avait
t fond. Ce soir-l, parat-il, les deux feuilles fusionnrent.

Pour moi, je passai sur le pont les premires heures de la nuit.
La mer se soulevait et annonait du mauvais temps, bien que le
ciel ft encore admirable. Aussi le roulis commenait-il 
s'accentuer. Couch sur un des bancs du roufle, j'admirais ces
constellations qui s'cartelaient au firmament. Les toiles
fourmillaient au znith, et bien que l'oeil nu n'en puisse
apercevoir que cinq mille sur toute l'tendue de la sphre
cleste, ce soir-l il et cru les compter par millions. Je voyais
traner  l'horizon la queue de Pgase dans toute sa magnificence
zodiacale, comme la robe toile d'une reine de ferie. Les
Pliades montaient vers les hauteurs du ciel, en mme temps que
ces Gmeaux qui, malgr leur nom, ne se lvent pas l'un aprs
l'autre, comme les hros de la fable. Le Taureau me regardait de
son gros oeil ardent. Au sommet de la vote brillait Vga, notre
future toile polaire, et non loin s'arrondissait cette rivire de
diamants qui forme la Couronne borale. Toutes ces constellations
immobiles semblaient, cependant, se dplacer au roulis du navire,
et pendant son oscillation je voyais le grand mt dcrire un arc
de cercle, nettement dessin, depuis la Grande Ourse jusqu'
Altar de l'Aigle, tandis que la lune, dj basse, trempait 
l'horizon l'extrmit de son croissant.




XXIV


La nuit fut mauvaise. Le steamship, effroyablement battu par le
travers, roula sans dsemparer. Les meubles se dplacrent avec
fracas, et la faencerie des toilettes recommena son vacarme. Le
vent avait videmment beaucoup frachi. Le _Great Eastern_
naviguait d'ailleurs dans ces parages fconds en sinistres, o la
mer est toujours mauvaise.

 six heures du matin, je me tranai jusqu' l'escalier du grand
roufle. Me cramponnant aux rampes, et profitant d'une oscillation
sur deux, je parvins  gravir les marches, et j'arrivai sur le
pont. De l, je me halai non sans peine jusqu' la dunette de
l'avant. L'endroit tait dsert, si toutefois on peut qualifier
ainsi un endroit o se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce digne
homme, solidement appuy, courbait le dos au vent, et sa jambe
droite entourait un des montants du garde-fou. Il me fit signe de
le rejoindre -- signe de tte, cela va sans dire --, car il ne
pouvait disposer de ses bras qui le maintenaient contre les
violences de la tempte. Aprs quelques mouvements de reptation,
me tordant comme un annlide, j'arrivai sur le roufle, et l, je
m'arc-boutai  la faon du docteur.

Allons! me cria-t-il, cela continue! Hein! Ce _Great Eastern_!
Juste au moment d'arriver, un cyclone, un vrai cyclone,
spcialement command pour lui!

Le docteur ne prononait que des phrases entrecoupes. Le vent lui
mangeait la moiti de ses paroles. Mais je l'avais compris. Le mot
cyclone porte sa dfinition avec lui.

On sait ce que sont ces temptes tournantes, nommes ouragans dans
l'ocan Indien et dans l'Atlantique, tornades sur la cte
africaine, simouns dans le dsert, typhons dans les mers de la
Chine, temptes dont la puissance formidable met en pril les plus
gros navires.

Or, le _Great Eastern_ tait pris dans un cyclone. Comment ce
gant allait-il lui tenir tte?

Il lui arrivera malheur, me rptait Dean Pitferge. Voyez comme
il met le nez dans la plume!

Cette mtaphore maritime s'appropriait excellemment  la situation
du steamship. Son trave disparaissait sous les montagnes d'eau
qui l'attaquaient par bbord devant. Au loin, plus de vue
possible. Tous les symptmes d'un ouragan! Vers sept heures, la
tempte se dclara. La mer devint monstrueuse. Ces petites
ondulations intermdiaires, qui marquent le dnivellement des
grandes lames, disparurent sous l'crasement du vent. L'ocan se
gonflait en longues vagues dont la cime dferlait avec un
chevellement indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des
lames s'accroissait, et le _Great Eastern_, les recevant par le
travers, roulait pouvantablement.

Il n'y a que deux partis  prendre, me dit le docteur avec
l'aplomb d'un marin. Ou recevoir la lame debout; en capeyant sous
petite vapeur, ou prendre la fuite et ne pas s'obstiner contre
cette mer dmonte! Mais le capitaine Anderson ne fera ni l'une ni
l'autre de ces deux manoeuvres.

-- Pourquoi? demandai-je.

-- Parce que!... rpondit le docteur, parce qu'il faut qu'il
arrive quelque chose!

En me retournant, j'aperus le capitaine, le second et le premier
ingnieur, encapuchonns dans leurs surots et cramponns aux
garde-fous des passerelles. L'embrun des lames les enveloppait de
la tte aux pieds. Le capitaine souriait selon sa coutume. Le
second riait et montrait ses dents blanches en voyant son navire
rouler  faire croire que les mts et les chemines allaient venir
en bas!

Cependant, cette obstination, cet enttement du capitaine  lutter
contre la mer m'tonnaient.  sept heures et demie, l'aspect de
l'Atlantique tait effrayant.  l'avant, les lames couvraient le
navire en grand. Je regardais ce sublime spectacle, ce combat du
colosse contre les flots. Je comprenais jusqu' un certain point
cette opinitret du matre aprs Dieu qui ne voulait pas cder.
Mais j'oubliais que la puissance de la mer est infinie, et que
rien ne peut lui rsister de ce qui est fait de la main de
l'homme! Et, en effet, si puissant qu'il ft, le gant devait
bientt fuir devant la tempte.

Tout  coup, vers huit heures, un choc se produisit. C'tait un
formidable paquet de mer qui venait de frapper le navire par
bbord devant.

a, me dit le docteur, ce n'est pas une gifle, c'est un coup de
poing sur la figure.

En effet, le coup de poing nous avait meurtris. Des morceaux
d'paves apparaissaient sur la crte des lames. tait-ce une
partie de notre chair qui s'en allait ainsi, ou les dbris d'un
corps tranger? Sur un signe du capitaine, le _Great Eastern_
volua d'un quart pour viter ces fragments qui menaaient de
s'engager dans ses aubes. En regardant avec plus d'attention, je
vis que le coup de mer venait d'emporter les pavois de bbord,
qui, cependant, s'levaient  cinquante pieds au-dessus de la
surface des flots. Les jambettes taient brises, les ferrures
arraches; quelques dbris de virures tremblaient encore dans leur
encastrement. Le _Great Eastern_ avait tressailli au choc, mais il
continuait sa route avec une imperturbable audace. Il fallait
enlever au plus tt les dbris qui encombraient l'avant, et pour
cela fuir devant la mer devenait indispensable. Mais le steamship
s'opinitra  tenir tte. Toute la fougue de son capitaine
l'animait. Il ne voulait pas cder. Il ne cderait pas. Un
officier et quelques hommes furent envoys sur l'avant pour
dblayer le pont.

Attention, me dit le docteur, le malheur n'est pas loin!

Les marins s'avancrent vers l'avant. Nous nous tions accots au
second mt. Nous regardions  travers les embruns qui, nous
prenant d'charpe, jetaient  chaque lame une averse sur le pont.
Soudain, un autre coup de mer, plus violent que le premier, passa
par la brche ouverte dans les bastingages, arracha une norme
plaque de fonte qui recouvrait la bitte de l'avant, dmolit le
massif capot situ au-dessus du poste de l'quipage, et, battant
de plein fouet les parois de tribord, il les dchira, il les
emporta comme les morceaux d'une toile tendue au vent.

Les hommes avaient t renverss. L'un d'eux, un officier,  demi
noy, secoua ses favoris roux et se releva. Puis, voyant un des
matelots tendu, sans connaissance, sur la patte d'une ancre, il
se prcipita vers lui, le chargea sur ses paules et l'emporta. En
ce moment, les gens de l'quipage s'chappaient  travers le capot
bris. Il y avait trois pieds d'eau dans l'entrepont. De nouveaux
dbris couvraient la mer, et entre autres quelques milliers de ces
poupes que mon compatriote de la rue Chapon comptait acclimater
en Amrique! Tous ces petits corps, arrachs de leur caisse par le
coup de mer, sautaient sur le dos des lames, et cette scne et
certainement prt  rire en de moins graves conjonctures.
Cependant, l'inondation nous gagnait. Des masses liquides se
prcipitaient par les ouvertures, et l'envahissement de la mer fut
tel, que, suivant le rapport de l'ingnieur, le _Great Eastern_
embarqua alors plus de deux mille tonnes d'eau -- de quoi couler
par le fond une frgate de premier rang.

Bon! fit le docteur, dont le chapeau s'envola dans une rafale.

Se maintenir dans cette situation devenait impossible. Tenir tte
plus longtemps, c'et t l'oeuvre d'un fou. Il fallait prendre
l'allure de fuite. Le steamship prsentant l'trave  la mer avec
son avant dfonc, c'tait un homme qui s'entterait  nager entre
deux eaux, la bouche ouverte.

Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis courir lui-mme
 la petite roue de la passerelle, qui commandait les volutions
du gouvernail. Aussitt la vapeur se prcipita dans les cylindres
de l'arrire; la barre fut mise au vent, et le colosse, voluant
comme un canot, porta le cap au nord et s'enfuit devant la
tempte.

 ce moment, le capitaine, ordinairement si calme, si matre de
lui, s'cria avec colre:

Mon navire est dshonor!




XXV


 peine le _Great Eastern_ eut-il vir de bord,  peine eut-il
prsent l'arrire  la lame, qu'il ne ressentit plus aucun
roulis. C'tait l'immobilit absolue succdant  l'agitation. Le
djeuner tait servi. La plupart des passagers, rassurs par la
tranquillit du navire, descendirent aux dining rooms et purent
prendre leur repas sans ressentir ni une secousse ni un choc. Pas
une assiette ne glissa  terre, pas un verre ne rpandit son
contenu sur les nappes. Et cependant, les tables de roulis
n'avaient mme pas t dresses. Mais, trois quarts d'heure plus
tard, les meubles recommenaient leur branle, les suspensions se
balanaient dans l'air, les porcelaines s'entrechoquaient sur la
planche des offices. Le _Great Eastern_ venait de reprendre vers
l'ouest sa marche un instant interrompue.

Je remontai sur le pont avec le docteur Pitferge. Il rencontra
l'homme aux poupes.

Monsieur, lui dit-il, tout votre petit monde a t bien prouv.
Voil des bbs qui ne bavarderont pas dans les tats de l'Union.

-- Bah! rpondit l'industriel parisien, la pacotille tait
assure, et mon secret ne s'est pas noy avec elle. Nous en
referons, de ces bbs-l.

Mon compatriote n'tait point homme  dsesprer, on le voit. Il
nous salua d'un air aimable, et nous allmes vers l'arrire du
steamship. L, un timonier nous apprit que les chanes du
gouvernail avaient t engages pendant l'intervalle qui avait
spar les deux coups de mer.

Si cet accident s'tait produit au moment de l'volution, me dit
Pitferge, je ne sais trop ce qui serait arriv, car la mer se
prcipitait  torrents dans le navire. Dj les pompes  vapeur
ont commenc  puiser l'eau. Mais tout n'est pas fini.

-- Et ce malheureux matelot? demandai-je au docteur.

-- Il est grivement bless  la tte. Pauvre garon! C'est un
jeune pcheur, mari, pre de deux enfants, qui fait son premier
voyage d'outre-mer. Le mdecin du bord en rpond, et c'est ce qui
me fait craindre pour lui. Enfin, nous verrons bien. Le bruit
s'est aussi rpandu que plusieurs hommes avaient t emports,
mais, fort heureusement, il n'en est rien.

-- Enfin, dis-je, nous avons repris notre route?

-- Oui, rpondit le docteur, la route  l'ouest, contre vents et
mares. On le sent bien; ajouta-t-il en saisissant un taquet pour
ne pas rouler sur le pont. Savez-vous, mon cher monsieur, ce que
je ferais du _Great Eastern_ s'il m'appartenait? Non? Eh bien,
j'en ferais un bateau de luxe  dix mille francs la place. Il n'y
aurait que des millionnaires  bord, des gens qui ne seraient pas
presss. On mettrait un mois ou six semaines  faire la traverse
de l'Angleterre  l'Amrique. Jamais de lame par le travers.
Toujours vent debout ou vent arrire. Mais aussi jamais de roulis
ni de tangage. Mes passagers seraient assurs contre le mal de
mer, et je leur paierais cent livres par nause.

-- Voil une ide pratique, rpondis-je.

-- Oui! rpliqua Dean Pitferge, il y aurait l de l'argent 
gagner... ou  perdre!

Cependant, le steamship continuait sa route  petite vitesse,
battant cinq ou six tours de roue au plus, de manire  se
maintenir. La houle tait effrayante, mais l'trave coupait
normalement les lames, et le _Great Eastern_ n'embarquait aucun
paquet de mer. Ce n'tait plus une montagne de mtal marchant
contre une montagne d'eau, mais un rocher sdentaire, recevant
avec indiffrence le clapotis des vagues. D'ailleurs, une pluie
torrentielle vint  tomber, ce qui nous obligea de chercher un
refuge sous le capot du grand salon. Cette averse eut pour effet
d'apaiser le vent et la mer. Le ciel s'claircit dans l'ouest et
les derniers gros nuages se fondirent  l'horizon oppos.  dix
heures, l'ouragan nous jetait son dernier souffle.

 midi, le point put tre fait avec une certaine exactitude; il
donnait:

_Lat. 41 50' N. Long. 61 57' W. Course: 193 miles._

Cette diminution considrable dans le chemin parcouru ne devait
tre attribue qu' la tempte qui, pendant la nuit et la matine,
avait incessamment battu le navire, tempte si terrible qu'un des
passagers -- vritable habitant de cet Atlantique qu'il traversait
pour la quarante-quatrime fois -- n'en avait jamais vu de telle.
L'ingnieur avoua mme que, lors de cet ouragan pendant lequel le
_Great Eastern_ resta trois jours dans le creux des lames, le
navire n'avait pas t atteint avec cette violence. Mais, il faut
le rpter, cet admirable steamship, s'il marche mdiocrement,
s'il roule trop, prsente contre les fureurs de la mer une
complte scurit. Il rsiste comme un bloc plein, et cette
rigidit, il la doit  la parfaite homognit de sa construction,
 sa double coque et au rivage merveilleux de son bord. Sa
rsistance  l'arc est absolue.

Mais, rptons-le aussi, quelle que soit sa puissance, il ne faut
pas l'opposer sans raison  une mer dmonte. Si grand qu'il soit,
si fort qu'on le suppose, un navire n'est pas dshonor parce
qu'il fuit devant la tempte. Un commandant ne doit jamais oublier
que la vie d'un homme vaut plus qu'une satisfaction d'amour-
propre. En tout cas, s'obstiner est dangereux, s'entter est
blmable, et un exemple rcent, une dplorable catastrophe
survenue  l'un des paquebots transocaniens, prouve qu'un
capitaine ne doit pas lutter outre mesure contre la mer, mme
quand il sent sur ses talons le navire d'une compagnie rivale.




XXVI


Les pompes, cependant, continuaient d'puiser ce lac qui s'tait
form  l'intrieur du _Great Eastern_, comme un lagon au milieu
d'une le. Puissantes et rapidement manoeuvres par la vapeur,
elles restiturent  l'Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie
avait cess; le vent frachissait de nouveau; le ciel, balay par
la tempte, tait pur. Lorsque la nuit se fit, je restai pendant
quelques heures  me promener sur le pont. Les salons jetaient de
grands panouissements de lumire par leurs coutilles
entrouvertes.  l'arrire, jusqu'aux limites du regard,
s'allongeait un remous phosphorescent, ray a et l par la crte
lumineuse des lames. Les toiles, rflchies dans ces nappes
lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme elles font
au milieu de nuages chasss par une forte brise. Tout autour et
tout au loin s'tendait la sombre nuit.

 l'avant grondait le tonnerre des roues, et au-dessous de moi
j'entendais le cliquetis des chanes du gouvernail.

En revenant vers le capot du grand salon, je fus assez surpris d'y
voir une foule compacte de spectateurs. Les applaudissements
clataient. Malgr les dsastres de la journe, l'entertainment
accoutum droulait les surprises de son programme. Du matelot si
grivement bless, mourant peut-tre, il n'tait plus question. La
fte paraissait anime. Les passagers accueillaient avec de
grandes dmonstrations les dbuts d'une troupe de minstrels sur
les planches du _Great Eastern_. On sait ce que sont ces
minstrels, des chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur
origine, qui courent les villes anglaises en y donnant des
concerts grotesques. Les chanteurs, cette fois, n'taient autres
que des matelots ou des stewards frotts de cirage. Ils avaient
revtu des loques de rebut, ornes de boutons en biscuit de mer;
ils portaient des lorgnettes faites de deux bouteilles accouples,
et des guimbardes composes de boyaux tendus sur une vessie. Ces
gaillards, assez drles en somme, chantaient des refrains
burlesques et improvisaient des discours mls de coq--l'ne et
de calembours. On les applaudissait  outrance, et ils
redoublaient leurs contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer,
un danseur, agile comme un singe, excuta une double gigue qui
enleva l'assemble.

Cependant, si intressant que ft ce programme des minstrels, il
n'avait pas ralli tous les passagers. D'autres hantaient en grand
nombre la salle de l'avant et se pressaient autour des tables. L,
on jouait gros jeu. Les gagnants dfendaient le gain acquis
pendant la traverse; les perdants, que le temps pressait,
cherchaient  matriser le sort par des coups d'audace. Un tumulte
violent sortait de cette salle. On entendit la voix du banquier
criant les coups, les imprcations des perdants, le tintement de
l'or, le froissement des dollars-papier. Puis il se faisait un
profond silence; quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le
rsultat connu, les exclamations redoublaient.

Je frquentais peu ces habitus de la smoking room. J'ai horreur
du jeu. C'est un plaisir toujours grossier, souvent malsain.
L'homme atteint de la maladie du jeu n'a pas que ce mal; il n'est
gure possible que d'autres ne lui fassent pas cortge. C'est un
vice qui ne va jamais seul. Il faut dire aussi que la socit des
joueurs, toujours et partout mle, ne me plat pas. L dominait
Harry Drake au milieu de ses fidles. L prludaient  cette vie
de hasards quelques aventuriers qui allaient chercher fortune en
Amrique. J'vitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-l,
je passai donc devant la porte du roufle sans y entrer, quand une
violente explosion de cris et d'injures m'arrta. J'coutai, et,
aprs un moment de silence, je crus,  mon profond tonnement,
distinguer la voix de Fabian. Que faisait-il en ce lieu? Allait-il
y chercher son ennemi? La catastrophe, jusqu'alors vite, tait-
elle prs d'clater?

Je poussai vivement la porte. En ce moment, le tumulte tait au
comble. Au milieu de la foule des joueurs, je vis Fabian. Il tait
debout et faisait face  Drake, debout comme lui. Je me prcipitai
vers Fabian. Sans doute Harry Drake venait de l'insulter
grossirement, car la main de Fabian se leva sur lui, et si elle
ne l'atteignit pas au visage, c'est que Corsican, apparaissant
soudain, l'arrta d'un geste rapide.

Mais Fabian, s'adressant  son adversaire, lui dit de sa voix
froidement railleuse:

Tenez-vous ce soufflet pour reu?

-- Oui, rpondit Drake, et voici ma carte! Ainsi, l'invitable
fatalit avait, malgr nous, mis ces deux mortels ennemis en
prsence. Il tait trop tard pour les sparer. Les choses ne
pouvaient plus que suivre leur cours. Le capitaine Corsican me
regarda et je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que
d'motion. Cependant, Fabian avait relev la carte que Drake
venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts
comme un objet qu'on ne sait par o prendre. Corsican tait ple.
Mon coeur battait. Cette carte, Fabian la regarda enfin. Il lut le
nom qu'elle portait. Ce fut comme un rugissement qui s'chappa de
sa poitrine.

Harry Drake! s'cria-t-il. Vous! vous! vous!

-- Moi-mme, capitaine Mac Elwin, rpondit tranquillement le
rival de Fabian.

Nous ne nous tions pas tromps. Si Fabian avait ignor jusque-l
le nom de Drake, celui-ci n'tait que trop inform de la prsence
de Fabian sur le _Great Eastern_!




XXVII


Le lendemain, ds l'aube, je courus  la recherche du capitaine
Corsican. Je le rencontrai dans le grand salon. Il avait pass la
nuit prs de Fabian. Fabian tait encore sous le coup de l'motion
terrible que lui avait cause le nom du mari d'Ellen. Une secrte
intuition lui avait-elle donn  penser que Drake n'tait pas seul
 bord? La prsence d'Ellen lui tait-elle rvle par la prsence
de cet homme? Devinait-il enfin que cette pauvre folle, c'tait la
jeune fille qu'il chrissait depuis de longues annes? Corsican ne
put me l'apprendre, car Fabian n'avait pas prononc un seul mot
pendant toute cette nuit.

Corsican ressentait pour Fabian une sorte de passion fraternelle.
Cette nature intrpide l'avait ds l'enfance irrsistiblement
sduit. Il tait dsespr.

Je suis intervenu trop tard, me dit-il. Avant que la main de
Fabian ne se ft leve sur lui, j'aurais d souffleter ce
misrable.

-- Violence inutile, rpondis-je. Harry Drake ne vous aurait pas
suivi sur le terrain o vous vouliez l'entraner: C'est  Fabian
qu'il en avait, et une catastrophe tait devenue invitable.

-- Vous avez raison, me dit le capitaine. Ce coquin en est arriv
 ses fins. Il connaissait Fabian, tout son pass, tout son amour.
Peut-tre Ellen, prive de raison, a-t-elle livr ses secrtes
penses? Ou plutt Drake n'a-t-il pas appris de la loyale jeune
femme, avant son mariage mme, tout ce qu'il ignorait de sa vie de
jeune fille? Pouss par ses mchants instincts, se trouvant en
contact avec Fabian, il a cherch cette affaire en s'y rservant
le rle de l'offens. Ce gueux doit tre un duelliste redoutable.

-- Oui, rpondis-je, il compte dj trois ou quatre malheureuses
rencontres de ce genre.

-- Mon cher monsieur, rpondit Corsican, ce n'est pas le duel en
lui-mme que je redoute pour Fabian. Le capitaine Mac Elwin est de
ceux qu'aucun danger ne trouble. Mais ce sont les suites de cette
rencontre qu'il faut craindre. Que Fabian tue cet homme, si vil
qu'il soit, et c'est un infranchissable abme entre Ellen et lui.
Dieu sait pourtant si, dans l'tat o elle est, la malheureuse
femme aurait besoin d'un soutien comme Fabian!

-- En vrit, dis-je, en dpit de tout ce qui peut en rsulter,
nous ne pouvons souhaiter qu'une chose et pour Ellen et pour
Fabian, c'est que cet Harry Drake succombe. La justice est de
notre ct.

-- Certes, rpondit le capitaine, mais il est permis de trembler
pour les autres, et je suis navr de n'avoir pu, ft-ce au prix de
ma vie, viter cette rencontre  Fabian.

-- Capitaine, rpondis-je en prenant la main de cet ami dvou,
nous n'avons pas encore reu la visite des tmoins de Drake.
Aussi, bien que toutes les circonstances vous donnent raison, je
ne puis dsesprer encore.

-- Connaissez-vous un moyen d'empcher cette affaire?

-- Aucun jusqu'ici. Toutefois, ce duel, s'il doit avoir lieu, ne
peut, il me semble, avoir lieu qu'en Amrique, et, avant que nous
soyons arrivs, le hasard qui a cr cette situation pourra peut-
tre la dnouer.

Le capitaine Corsican secoua la tte en homme qui n'admet pas
l'efficacit du hasard dans les choses humaines. En ce moment,
Fabian monta l'escalier du capot qui aboutissait au pont. Je ne le
vis qu'un instant. La pleur de son front me frappa. La plaie
saignante s'tait ravive en lui. Il faisait mal  voir. Nous le
suivmes. Il errait sans but, voquant cette pauvre me  demi
chappe de sa mortelle enveloppe, et cherchant  nous viter.

L'amiti peut quelquefois tre importune. Aussi Corsican et moi,
nous pensmes que mieux valait respecter cette douleur en
n'intervenant pas. Mais soudain Fabian se rapprocha, puis, venant
 nous:

C'tait elle! la folle? dit-il. C'tait Ellen, n'est-ce pas?
Pauvre Ellen!

Il doutait encore, et il s'en alla sans attendre une rponse que
nous n'aurions pas eu le courage de lui faire.




XXVIII


 midi, je n'avais pas encore appris que Drake et envoy ses
tmoins  Fabian. Cependant, ces prliminaires auraient dj d
tre remplis, si Drake et t dcid  demander sur-le-champ une
rparation par les armes. Ce retard pouvait-il nous donner un
espoir? Je savais bien que les races saxonnes entendent autrement
que nous la question du point d'honneur, et que le duel a presque
entirement disparu des moeurs anglaises. Ainsi que je l'ai dit,
non seulement la loi est svre pour les duellistes et on ne peut
la tourner comme en France, mais l'opinion publique surtout se
dclare contre eux. Toutefois, en cette circonstance, le cas tait
particulier. L'affaire avait t videmment cherche, voulue.
L'offens avait pour ainsi dire provoqu l'offenseur, et mes
raisonnements aboutissaient toujours  cette conclusion qu'une
rencontre tait invitable entre Fabian et Harry Drake.

En ce moment, le pont fut envahi par la foule des promeneurs.
C'taient les fidles endimanchs qui revenaient du temple.
Officiers, matelots et passagers regagnaient leurs postes, leurs
cabines.

 midi et demi, le point affich donna par observation les
rsultats suivants:

_Lat. 40 33' N. Long. 66 21' W. Course: 214 miles._

Le _Great Eastern_ ne se trouvait plus qu' 348 milles de la
pointe de Sandy Hook, langue sablonneuse qui forme l'entre des
passes de New York. Il ne pouvait tarder  flotter sur les eaux
amricaines.

Pendant le lunch, je ne vis pas Fabian  sa place accoutume, mais
Drake occupait la sienne. Quoique bruyant, ce misrable me parut
inquiet. Demandait-il  l'excitation du vin l'oubli de ses
remords? Je ne sais, mais il se livrait  de frquentes libations
en compagnie de ses compagnons habituels. Plusieurs fois il me
regarda en dessous n'osant et ne voulant me fixer, malgr son
effronterie. Cherchait-il Fabian dans la foule des convives? je ne
pouvais le dire. Un fait  noter, c'est qu'il abandonna
brusquement la table avant la fin du repas. Je me levai aussitt
pour l'observer, mais il se dirigea vers sa cabine et s'y enferma.
Je montai sur le pont. La mer tait admirable, le ciel pur. Pas un
nuage  l'un, pas une cume  l'autre. Ces deux miroirs se
renvoyaient mutuellement leurs nuances azures. Le docteur
Pitferge, que je rencontrai, me donna de mauvaises nouvelles du
matelot bless. L'tat du malade empirait, et, malgr l'assurance
du mdecin, il tait difficile qu'il en revnt.

 quatre heures, quelques minutes avant le dner, un navire fut
signal par bbord. Le second me dit que ce devait tre le _City
of Paris_, de deux mille sept cent cinquante tonneaux, l'un des
plus beaux steamers de la compagnie Inman; mais il se trompait; ce
paquebot, s'tant rapproch, envoya son nom: _Saxonia_, de _Steam
National Company_. Pendant quelques instants, les deux btiments
coururent  contre-bord,  moins de trois encablures l'un de
l'autre. Le pont du _Saxonia_ tait couvert de passagers qui nous
salurent d'un triple hourra.

 cinq heures, nouveau navire  l'horizon, mais trop loign pour
que sa nationalit pt tre reconnue. C'tait sans doute le _City
of Paris_. Grande attraction que ces rencontres de btiments, ces
htes de l'Atlantique, qui se saluent au passage! On comprend, en
effet, qu'il n'y ait pas d'indiffrence possible de navire 
navire. Le commun danger de l'lment affront est un lien, mme
entre inconnus.

 six heures, troisime navire, _Philadelphia_, de la ligne Inman,
affect au transport des migrants de Liverpool  New York.
Dcidment, nous parcourions des mers frquentes, et la terre ne
pouvait tre loin. J'aurais dj voulu y toucher.

On attendait aussi _l'Europe_, paquebot  roues de trois mille
deux cents tonneaux de jauge et de mille trois cents chevaux de
force. Ce steamer appartient  la Compagnie Transatlantique et
fait le service des passagers entre le Havre et New York, mais il
ne fut pas signal. Il avait sans doute pass plus au nord.

La nuit se fit vers sept heures et demie. Le croissant de la lune
se dgagea des rayons du soleil couchant et resta quelque temps
suspendu au-dessus de l'horizon. Une lecture religieuse, faite par
le capitaine Anderson dans le grand salon et entrecoupe de
cantiques, se prolongea jusqu' neuf heures du soir.

La journe se termina sans que ni le capitaine Corsican ni moi,
nous eussions encore reu la visite des tmoins de Harry Drake.




XXIX


Le lendemain, lundi 8 avril, ce fut une admirable journe. Le
soleil tait radieux ds son lever. Sur le pont je rencontrai le
docteur qui se baignait dans les effluves lumineux. Il vint  moi.

Eh bien! me dit-il, il est mort, notre pauvre bless, mort dans
la nuit. Les mdecins en rpondaient!... Oh! les mdecins! Ils ne
doutent de rien! Voil le quatrime compagnon qui nous quitte
depuis Liverpool, le quatrime  porter au passif du _Great
Eastern_, et le voyage n'est pas achev!

-- Pauvre diable! dis-je, au moment d'arriver au port, presque en
vue des ctes amricaines. Que deviendront sa femme et ses petits
enfants?

-- Que voulez-vous, mon cher monsieur, me rpondit le docteur,
c'est la loi, la grande loi! Il faut bien mourir! Il faut bien se
retirer devant ceux qui viennent! On ne meurt, c'est mon opinion
du moins, que parce qu'on occupe une place  laquelle un autre a
droit! Et savez-vous combien de gens seront morts pendant la dure
de mon existence, si je vis soixante ans?

-- Je ne m'en doute pas, docteur.

-- Le calcul est bien simple, reprit Dean Pitferge. Si je vis
jusqu' soixante ans, j'aurai vcu vingt et un mille neuf cents
jours, soit trente et un millions cinq cent trente-six mille
minutes, enfin soit un milliard huit cent quatre-vingt-deux
millions cent soixante mille secondes. En chiffres ronds, deux
milliards de secondes. Or, pendant ce temps, il sera prcisment
mort deux milliards d'individus qui gnaient leurs successeurs, et
je partirai,  mon tour, quand je serai devenu gnant. Toute la
question est de ne gner que le plus tard possible.

Le docteur continua pendant quelque temps cette thse, tendant 
me prouver, chose facile, que nous sommes tous mortels. Je ne crus
pas devoir discuter et le laissai dire. En nous promenant, lui
parlant, moi coutant, je vis les charpentiers du bord qui
s'occupaient  rparer les pavois dfoncs  l'avant par le double
coup de mer. Si le capitaine Anderson ne voulait pas entrer  New
York avec des avaries, les charpentiers devaient se hter, car le
_Great Eastern_ marchait rapidement sur ces eaux calmes, et
jamais, je crois, sa vitesse n'avait t si considrable. Je le
compris  l'enjouement des deux fiancs, qui, penchs sur la
balustrade, ne comptaient plus les tours de roues. Les longs
pistons se dveloppaient avec entrain, et les normes cylindres,
oscillant sur leurs tourillons, ressemblaient  une sonnerie de
grosses cloches lances  toute vole. Les roues fournissaient
alors onze tours par minute, et le steamship marchait  raison de
treize milles  l'heure.

 midi, les officiers se dispensrent de faire le point. Ils
connaissaient leur situation par l'estime, et la terre devait tre
signale avant peu.

Tandis que je me promenais aprs le lunch, le capitaine Corsican
vint  moi. Il avait quelque nouvelle  me communiquer. Je le
compris en voyant sa physionomie soucieuse.

Fabian, me dit-il, a reu les tmoins de Drake. Il me prie d'tre
son tmoin, et vous demande de vouloir bien l'assister dans cette
affaire. Il peut compter sur vous?

-- Oui, capitaine. Ainsi tout espoir d'loigner ou d'empcher
cette rencontre s'vanouit?

-- Tout espoir.

-- Mais, dites-moi, comment cette querelle a-t-elle pris
naissance?

-- Une discussion de jeu, un prtexte, pas autre chose. En fait,
si Fabian ne connaissait pas ce Drake, ce Drake le connaissait. Le
nom de Fabian est un remords pour lui, et il veut tuer ce nom avec
l'homme qui le porte.

-- Quels sont les tmoins de Harry Drake? demandai-je.

-- L'un, me rpondit Corsican, est ce farceur...

-- Le docteur T...?

-- Prcisment. L'autre est un Yankee que je ne connais pas.

-- Quand doivent-ils venir vous trouver?

-- Je les attends ici. En effet, j'aperus bientt les deux
tmoins de Harry Drake qui se dirigeaient vers nous. Le docteur
T... se rengorgeait. Il se croyait grandi de vingt coudes, sans
doute parce qu'il reprsentait un coquin. Son compagnon, un autre
commensal de Drake, tait un de ces marchands clectiques qui ont
toujours  vendre quoi que ce soit que vous leur proposiez
d'acheter. Le docteur T... prit la parole, aprs avoir salu
emphatiquement, salut auquel le capitaine Corsican rpondit 
peine.

Messieurs, dit le docteur T... d'un ton solennel, notre ami
Drake, un gentleman dont tout le monde a pu apprcier le mrite et
les manires, nous a envoys vers vous pour traiter d'une affaire
dlicate. C'est--dire que le capitaine Fabian Mac Elwin, auquel
nous nous tions d'abord adresss, vous a dsigns tous les deux
comme ses reprsentants dans cette affaire. Je pense donc que nous
nous entendrons, comme il convient  des gens bien levs,
touchant les points dlicats de notre mission.

Nous ne rpondions pas et nous laissions le personnage patauger
dans sa dlicatesse.

Messieurs, reprit-il, il n'est pas discutable que les torts ne
soient du ct du capitaine Mac Elwin. Ce monsieur a, sans raison
et mme sans prtexte, suspect l'honorabilit de Harry Drake dans
une question de jeu; puis, avant toute provocation, il lui a fait
la plus grave insulte qu'un gentleman puisse recevoir.

Toute cette phrasologie mielleuse impatienta le capitaine
Corsican, qui se mordait la moustache. Il ne put y tenir plus
longtemps.

Au fait, monsieur, dit-il rudement au docteur T..., dont il coupa
la parole. Pas tant de mots. L'affaire est trs simple. Le
capitaine Mac Elwin a lev la main sur M. Drake. Votre ami tient
le soufflet pour reu. Il est offens. Il exige une rparation. Il
a le choix des armes. Aprs?

-- Le capitaine Mac Elwin accepte?... demanda le docteur, dmont
par le ton de Corsican.

-- Tout.

-- Notre ami Harry Drake choisit l'pe.

-- Bien. O la rencontre aura-t-elle lieu?  New York?

-- Non, ici,  bord.

--  bord, soit, si vous y tenez. Quand? Demain matin?

-- Ce soir,  six heures,  l'arrire du grand roufle qui,  ce
moment, sera dsert.

Cela dit, le capitaine Corsican, me prenant le bras, tourna le dos
au docteur T...




XXX


loigner le dnouement de cette affaire n'tait plus possible.
Quelques heures seulement nous sparaient du moment o les deux
adversaires se rencontreraient. D'o venait cette prcipitation?
Pourquoi Harry Drake n'attendait-il pas pour se battre que son
adversaire et lui fussent dbarqus? Ce navire, affrt par une
compagnie franaise, lui semblait-il un terrain plus propice 
cette rencontre qui devait tre un duel  mort. Ou plutt Drake
avait-il donc un intrt cach  se dbarrasser de Fabian, avant
que celui-ci mt le pied sur le continent amricain et souponnt
la prsence d'Ellen  bord, que lui, Drake, devait croire ignore
de tous? Oui! ce devait tre cela.

Peu importe, aprs tout, dit le capitaine Corsican, il vaut mieux
en finir.

-- Prierai-je le docteur Pitferge d'assister au duel en qualit de
mdecin?

-- Oui, vous ferez bien. Corsican me quitta pour rejoindre
Fabian. La cloche de la passerelle tintait  ce moment. Je
demandai au timonier ce que signifiait ce tintement inaccoutum.
Cet homme m'apprit qu'on sonnait l'enterrement du matelot mort
dans la nuit. En effet, cette triste crmonie allait s'accomplir.
Le temps, si beau jusqu'alors, tendait  se modifier. De gros
nuages montaient lourdement dans le sud.

 l'appel de la cloche, les passagers se portrent en foule sur
tribord. Les passerelles, les tambours, les bastingages, les
haubans, les embarcations suspendues  leurs portemanteaux se
garnirent de spectateurs. Officiers, matelots, chauffeurs, qui
n'taient pas de service, vinrent se ranger sur le pont.

 deux heures, un groupe de marins apparut  l'extrmit du grand
roufle. Ce groupe quittait le poste des malades, et il passa
devant la machine du gouvernail. Le corps du matelot, cousu dans
un morceau de toile et fix sur une planche avec un boulet aux
pieds, tait port par quatre hommes. Le pavillon britannique
enveloppait le cadavre. Les porteurs, suivis de tous les camarades
du mort, s'avancrent lentement au milieu des assistants qui se
dcouvraient sur leur passage.

Arrivs  l'arrire de la roue de tribord, le cortge s'arrta, et
le corps fut dpos sur le palier qui terminait l'escalier  la
hauteur du navire, devant la coupe du navire.

En avant de la haie de spectateurs tags sur le tambour se
tenaient en grand costume le capitaine Anderson et ses principaux
officiers. Le capitaine avait  la main un livre de prires. Il
ta son chapeau, et, pendant quelques minutes, au milieu de ce
profond silence que n'interrompait pas mme la brise, il lut d'une
voix grave la prire des morts. Dans cette atmosphre alourdie,
orageuse, sans un bruit, sans un souffle, ses moindres paroles se
faisaient entendre distinctement. Quelques passagers rpondaient 
voix basse.

Sur un signe du capitaine, le corps, enlev par les porteurs,
glissa jusqu' la mer. Un instant, il surnagea, se redressa, puis
il disparut au milieu d'un cercle d'cume.

En ce moment, la voix du matelot de vigie cria: Terre!




XXXI


Cette terre, annonce  l'instant o la mer se refermait sur le
corps du pauvre matelot, tait jaune et basse. Cette ligne de
dunes peu leves, c'tait Long Island, l'le longue, grand banc
de sable, revivifi par la vgtation, qui couvre la cte
amricaine depuis la pointe Montauk jusqu' Brooklyn, l'annexe de
New York. De nombreuses golettes de cabotage rangeaient cette le
couverte de villas et de maisons de plaisance. C'tait la campagne
prfre des New Yorkais.

Chaque passager salua de la main cette terre si dsire, aprs une
traverse trop longue qui n'avait pas t exempte d'incidents
pnibles. Toutes les lorgnettes taient braques sur ce premier
chantillon du continent amricain, et chacun de le voir avec des
yeux diffrents,  travers ses regrets ou ses dsirs. Les Yankees
saluaient en lui la mre patrie. Les sudistes regardaient avec un
certain ddain ces terres du Nord, le ddain du vaincu pour le
vainqueur. Les Canadiens l'observaient en hommes qui n'ont qu'un
pas  faire pour se dire citoyens de l'Union. Les Californiens,
dpassant toutes ces plaines du Far West et franchissant les
montagnes Rocheuses, mettaient dj le pied sur leurs inpuisables
placers. Les mormons, le front hautain, la lvre mprisante,
examinaient  peine ces rivages, et regardaient plus loin, dans
son dsert inaccessible, leur Lac Sal et leur Cit des Saints.
Quant aux jeunes fiancs, ce continent, c'tait pour eux la Terre
promise.

Le ciel, cependant, se noircissait de plus en plus. Tout l'horizon
du sud tait plein. La grosse bande de nuages s'approchait du
znith. La pesanteur de l'air s'accroissait. Une chaleur
suffocante pntrait l'atmosphre comme si le soleil de juillet
l'et frappe d'aplomb. Est-ce que nous n'en avions pas fini avec
les incidents de cette interminable traverse?

Voulez-vous que je vous tonne? me dit le docteur Pitferge qui
m'avait rejoint sur les passavants.

-- tonnez-moi, docteur.

-- Eh bien, nous aurons de l'orage, peut-tre une tempte avant la
fin de la journe.

-- De l'orage au mois d'avril! m'criai-je.

-- Le _Great Eastern_ se moque bien des saisons, reprit Dean
Pitferge, haussant les paules. C'est un orage fait pour lui.
Voyez ces nuages de mauvaise mine qui envahissent le ciel. Ils
ressemblent aux animaux des temps gologiques, et avant peu ils
s'entre-dvoreront.

-- J'avoue, dis-je, que l'horizon est menaant. Son aspect est
orageux, et, trois mois plus tard, je serais de votre avis, mon
cher docteur, mais aujourd'hui, non.

-- Je vous rpte, rpondit Dean Pitferge, en s'animant, que
l'orage aura clat avant quelques heures. Je sens cela, comme un
storm-glass. Voyez ces vapeurs qui se massent dans les hauteurs
du ciel. Observez ces cirrus, ces queues de chat qui se fondent
en une seule nue, et ces anneaux pais qui serrent l'horizon.
Bientt il y aura condensation rapide des vapeurs, et par
consquent production d'lectricit. D'ailleurs, le baromtre est
tomb subitement  sept cent vingt et un millimtres, et les vents
rgnants sont les vents du sud-ouest, les seuls qui provoquent des
orages pendant l'hiver.

-- Vos observations peuvent tre justes, docteur, rpondis-je, en
homme qui ne veut pas se rendre. Mais pourtant qui a jamais eu 
subir des orages  cette poque et sous cette latitude?

-- On en cite, monsieur, on en cite dans les annuaires. Les hivers
doux sont souvent marqus par des orages. Vous n'aviez qu' vivre
en 1172 ou seulement en 1824, et vous auriez entendu le tonnerre
retentir en fvrier dans le premier cas, et en dcembre dans le
second. En 1837, au mois de janvier, la foudre tomba prs de
Drammen en Norvge, et fit des dgts considrables et, l'anne
dernire, sur la Manche, au mois de fvrier, des bateaux de pche
du Trport ont t frapps de la foudre. Si j'avais le temps de
consulter les statistiques, je vous confondrais.

-- Enfin, docteur, puisque vous le voulez... Nous verrons bien.
Vous n'avez pas peur du tonnerre, au moins?

-- Moi! rpondit le docteur. Le tonnerre, c'est mon ami. Mieux
mme, c'est mon mdecin.

-- Votre mdecin?

-- Sans doute. Tel que vous me voyez, j'ai t foudroy dans mon
lit, le 13 juillet 1867,  Kew, prs de Londres, et la foudre m'a
guri d'une paralysie du bras droit, qui rsistait  tous les
efforts de la mdecine!

-- Vous voulez rire?

-- Point. C'est un traitement conomique, un traitement par
l'lectricit. Mon cher monsieur, il y a d'autres faits trs
authentiques qui prouvent que le tonnerre en remontre aux docteurs
les plus habiles, et son intervention est vraiment merveilleuse
dans les cas dsesprs.

-- N'importe, dis-je, j'aurais peu de confiance en votre mdecin,
et je ne l'appellerais pas volontiers en consultation!

-- Parce que vous ne l'avez pas vu  l'oeuvre. Tenez, un exemple
me revient  la mmoire. En 1817, dans le Connecticut, un paysan
qui souffrait d'un asthme rput incurable fut foudroy dans son
champ et radicalement guri. Un coup de foudre pectorale, celui-
l!

En vrit, le docteur et t capable de mettre le tonnerre en
pilules. Riez, ignorant, me dit-il, riez! Vous ne connaissez
dcidment rien, soit au temps, soit  la mdecine!




XXXII


Dean Pitferge me quitta. Je restai sur le pont, regardant monter
l'orage. Fabian tait encore renferm dans sa cabine. Corsican
tait avec lui. Fabian, sans doute, prenait quelques dispositions
en cas de malheur. L'ide me revint alors qu'il avait une soeur 
New York, et je frmis  la pense que nous aurions peut-tre 
lui rapporter la mort de son frre qu'elle attendait. J'aurais
voulu voir Fabian, mais je pensai qu'il valait mieux ne troubler
ni lui ni le capitaine Corsican.

 quatre heures, nous emes connaissance d'une terre allonge
devant la cte de Long Island. C'tait l'lot de Fire Island. Au
milieu s'levait un phare qui clairait cette terre. En ce moment,
les passagers avaient envahi les roufles et les passerelles. Tous
les regards se dirigeaient vers la cte qui nous restait environ 
six milles dans le nord. On attendait le moment o l'arrive du
pilote rglerait la grande affaire de la poule. On comprend que
les possesseurs de quarts d'heure de nuit -- j'tais du nombre --
avaient abandonn toute prtention, et que les quarts d'heure de
jour, sauf ceux qui taient compris entre quatre et six heures,
n'avaient plus aucune chance. Avant la nuit, le pilote serait 
bord et l'opration termine. Tout l'intrt se concentrait donc
sur les sept ou huit personnes auxquelles le sort avait attribu
les prochains quarts d'heure, et elles en profitaient pour vendre,
acheter, revendre leurs chances avec une vritable furie. On se
serait cru au Royal Exchange de Londres.

 quatre heures seize minutes, on signala par tribord une petite
golette qui portait vers le steamship. Pas de doute possible:
c'tait le pilote. Il devait tre  bord dans quatorze ou quinze
minutes au plus. La lutte s'tablissait donc sur le second et le
troisime quarts compts entre quatre et cinq heures du soir.
Aussitt les demandes et les offres se firent avec une vivacit
nouvelle. Puis, des paris insenss de s'engager sur la personne
mme du pilote, et dont je rapporte fidlement la teneur:

Dix dollars que le pilote est mari.

-- Vingt dollars qu'il est veuf.

-- Trente dollars qu'il porte des moustaches.

-- Cinquante dollars que ses favoris sont roux.

-- Soixante dollars qu'il a une verrue au nez!

-- Cent dollars qu'il mettra d'abord le pied droit sur le pont.

-- Il fumera.

-- Il aura une pipe  la bouche.

-- Non, un cigare!

-- Non! Oui! Non! Et vingt autres gageures aussi absurdes qui
trouvaient des parieurs plus absurdes pour les tenir. Pendant ce
temps, la petite golette, ses voiles au plus prs, tribord
amures, s'approchait sensiblement du steamship. On distinguait ses
formes gracieuses, assez releves de l'avant, et sa vote allonge
qui lui donnait l'aspect d'un yacht de plaisance. Charmantes et
solides embarcations que ces bateaux-pilotes de cinquante 
soixante tonneaux, bien construits pour tenir la mer, ayant du
pied dans l'eau et s'levant  la lame comme une mauve. On ferait
le tour du monde sur ces yachts-l, et les caravelles de Magellan
ne les valaient pas. Cette golette, gracieusement incline,
portait tout dessus, malgr la brise qui commenait  frachir.
Ses flches et ses voiles d'tai se dcoupaient en blanc sur le
fond noir du ciel. La mer cumait sous son trave. Arrive  deux
encablures du _Great Eastern_, elle masqua subitement et lana son
canot  la mer. Le capitaine Anderson fit stopper, et, pour la
premire fois depuis quatorze jours, les roues et l'hlice
s'arrtrent. Un homme descendit dans le canot de la golette.
Quatre matelots nagrent vers le steamship. Une chelle de corde
fut jete sur les flancs du colosse prs duquel accosta la
coquille de noix du pilote. Celui-ci saisit l'chelle, grimpa
agilement et sauta sur le pont.

Les cris de joie des gagnants, les exclamations des perdants
l'accueillirent, et la poule fut rgle sur les donnes suivantes:

Le pilote tait mari.

Il n'avait pas de verrue.

Il portait des moustaches blondes.

Il avait saut  pieds joints.

Enfin, il tait quatre heures trente-six minutes au moment o il
mettait le pied sur le pont du _Great Eastern_.

Le possesseur du vingt-troisime quart d'heure gagnait donc
quatre-vingt-seize dollars. C'tait le capitaine Corsican, qui ne
songeait gure  ce gain inattendu. Bientt il parut sur le pont,
et quand on lui prsenta l'enjeu de la poule, il pria le capitaine
Anderson de le garder pour la veuve du jeune matelot si
malheureusement tu par le coup de mer. Le commandant lui donna
une poigne de main sans mot dire.

Un instant aprs, un marin vint trouver Corsican, et le saluant
avec une certaine brusquerie:

Monsieur, lui dit-il, les camarades m'envoient vous dire que vous
tes un brave homme. Ils vous remercient tous au nom du pauvre
Wilson, qui ne peut vous remercier lui-mme.

Le capitaine Corsican, mu, serra la main du matelot.

Quant au pilote, un homme de petite taille, l'air peu marin, il
portait une casquette de toile cire, un pantalon noir, une
redingote brune  doublure rouge et un parapluie. C'tait
maintenant le matre  bord.

En sautant sur le pont, avant de monter sur la passerelle, il
avait jet une liasse de journaux sur lesquels les passagers se
prcipitrent avidement. C'taient les nouvelles de l'Europe et de
l'Amrique. C'tait le lien politique et civil qui se renouait
entre le _Great Eastern_ et les deux continents.




XXXIII


L'orage tait form. La lutte des lments allait commencer. Une
paisse vote de nuages de teinte uniforme s'arrondissait au-
dessus de nous. L'atmosphre assombrie offrait un aspect
cotonneux. La nature voulait videmment justifier les
pressentiments du docteur Pitferge. Le steamship ralentissait peu
 peu sa marche. Les roues ne donnaient plus que trois ou quatre
tours  la minute. Par les soupapes entrouvertes s'chappaient des
tourbillons de vapeur blanche. Les chanes des ancres taient
pares.  la corne d'artimon flottait le pavillon britannique. Le
capitaine Anderson avait pris toutes ses dispositions pour le
mouillage. Du haut du tambour de tribord, le pilote, d'un signe de
la main, faisait voluer le steamship dans les troites passes.
Mais le reflux renvoyait dj, et la barre qui coupe l'embouchure
de l'Hudson ne pouvait plus tre franchie par le _Great Eastern_.
Force tait d'attendre la pleine mer du lendemain. Un jour
encore!

 cinq heures moins le quart, sur un ordre du pilote, les ancres
furent envoyes par le fond. Les chanes coururent  travers les
cubiers avec un fracas comparable  celui du tonnerre. Je crus
mme, un instant, que l'orage commenait. Lorsque les pattes
eurent mordu le sable, le steamship vita sous la pousse du
jusant et demeura immobile. Pas une seule ondulation ne dnivelait
la mer. Le _Great Eastern_ n'tait plus qu'un lot.

En ce moment, la trompette du steward retentit pour la dernire
fois. Elle appelait les passagers au dner d'adieu. La _Socit
des Affrteurs_ allait prodiguer le champagne  ses htes. Pas un
n'et voulu manquer  l'appel. Un quart d'heure aprs, les salons
regorgeaient de convives, et le pont tait dsert.

Sept personnes, toutefois, devaient laisser leur place inoccupe,
les deux adversaires dont la vie allait se jouer dans un duel, et
les quatre tmoins et le docteur qui les assistaient. L'heure de
cette rencontre tait bien choisie. Le lieu du combat galement.
Personne sur le pont. Les passagers taient descendus aux dining
rooms, les matelots dans leur poste, les officiers  leur cantine
particulire. Plus un seul timonier  l'arrire, le steamship
tant immobile sur ses ancres.

 cinq heures dix minutes, le docteur et moi, nous fmes rejoints
par Fabian et le capitaine Corsican. Je n'avais pas vu Fabian
depuis la scne du jeu. Il me parut triste, mais extrmement
calme. Cette rencontre ne le proccupait pas. Ses penses taient
ailleurs, et ses regards inquiets cherchaient toujours Ellen. Il
se contenta de me tendre la main sans prononcer une parole.

Harry Drake n'est pas encore arriv? me demanda le capitaine
Corsican.

-- Pas encore, rpondis-je.

-- Allons  l'arrire. C'est l le lieu du rendez-vous. Fabian,
le capitaine Corsican et moi, nous suivmes le grand roufle. Le
ciel s'obscurcissait. De sourds grondements roulaient  l'horizon.
C'tait comme une basse continue sur laquelle se dtachaient
vivement les hourras et les hips qui s'chappaient des salons.
Quelques clairs loigns scarifiaient l'paisse vote de nuages.
L'lectricit, violemment tendue, saturait l'atmosphre.

 cinq heures vingt minutes, Harry Drake et ses deux tmoins
arrivrent. Ces messieurs nous salurent, et leur salut fut
strictement rendu. Drake ne pronona pas un seul mot. Sa figure
marquait cependant une animation mal contenue. Il jeta sur Fabian
un regard de haine. Fabian, appuy contre le caillebotis, ne le
vit mme pas. Il tait perdu dans une contemplation profonde, et
il semblait ne pas songer encore au rle qu'il avait  jouer dans
ce drame.

Cependant, le capitaine Corsican s'adressant au Yankee, l'un des
tmoins de Drake, lui demanda les pes. Celui-ci les prsenta.
C'taient des pes de combat, dont la coquille pleine protge
entirement la main qui les tient. Corsican les prit, les fit
plier, les mesura et en laissa choisir une au Yankee. Harry Drake,
pendant ces prparatifs, avait jet son chapeau, t son habit,
dgraf sa chemise, retourn ses manchettes. Puis il saisit
l'pe. Je vis alors qu'il tait gaucher. Avantage incontestable
pour lui, habitu  tirer avec des droitiers.

Fabian n'avait pas encore quitt sa place. On et cru que ces
prparatifs ne le regardaient pas. Le capitaine Corsican s'avana,
le toucha de la main, et lui prsenta l'pe. Fabian regarda ce
fer qui tincelait, et il sembla que toute sa mmoire lui revenait
en ce moment.

Il prit l'pe d'une main ferme:

C'est juste, murmura-t-il. Je me souviens!

Puis il se plaa devant Harry Drake, qui tomba aussitt en garde.
Dans cet espace restreint, rompre tait presque impossible. Celui
des deux adversaires qui se ft accul aux pavois et t fort mal
pris. Il fallait pour ainsi dire se battre sur place.

Allez, messieurs, dit le capitaine Corsican.

Les pes s'engagrent aussitt. Ds les premiers froissements du
fer, quelques rapides une, deux, ports de part et d'autre,
certains dgagements et des ripostes du tac au tac me prouvrent
que Fabian et Drake devaient tre  peu prs d'gale force.
J'augurai bien de Fabian; il tait froid, matre de lui, sans
colre, presque indiffrent au combat, moins mu certainement que
ses propres tmoins. Harry Drake, au contraire, le regardait d'un
oeil inject; ses dents apparaissaient sous sa lvre  demi
releve; sa tte tait ramasse dans ses paules, et sa
physionomie offrait les symptmes d'une haine violente, qui ne lui
laissait pas tout son sang-froid. Il tait venu l pour tuer, et
il voulait tuer.

Aprs un premier engagement qui dura quelques minutes, les pes
s'abaissrent. Aucun des adversaires n'avait t touch. Une
simple raflure se dessinait sur la manche de Fabian. Drake et lui
se reposaient, et Drake essuyait la sueur qui inondait son visage.

L'orage se dchanait alors dans toute sa fureur. Les roulements
du tonnerre ne discontinuaient pas, et de violents fracas s'en
dtachaient par instants. L'lectricit se dveloppait avec une
intensit telle que les pes s'empanachaient d'une aigrette
lumineuse, comme des paratonnerres au milieu de nuages orageux.

Aprs quelques moments de repos, le capitaine Corsican donna de
nouveau le signal de reprise. Fabian et Harry Drake retombrent en
garde.

Cette reprise fut beaucoup plus anime que la premire, Fabian se
dfendant avec un calme tonnant, Drake attaquant avec rage.
Plusieurs fois, aprs un coup furieux, j'attendis une riposte de
Fabian qui ne fut mme pas essaye.

Tout d'un coup, sur un dgagement en tierce, Drake se fendit. Je
crus que Fabian tait touch en pleine poitrine. Mais il avait
rompu, et sur ce coup port trop bas, parant quinte, il avait
frapp l'pe de Harry d'un coup sec. Celui-ci se releva en se
couvrant par un rapide demi-cercle, tandis que les clairs
dchiraient la nue au-dessus de nos ttes.

Fabian l'avait belle pour riposter. Mais non. Il attendit,
laissant  son adversaire le temps de se remettre. Je l'avoue,
cette magnanimit ne fut pas de mon got. Harry Drake n'tait pas
de ceux qu'il est bon de mnager.

Tout d'un coup, et sans que rien pt m'expliquer cet trange
abandon de lui-mme, Fabian laissa tomber son pe. Avait-il donc
t touch mortellement sans que nous l'eussions souponn? Tout
mon sang me reflua au coeur.

Cependant, le regard de Fabian avait pris une animation
singulire.

Dfendez-vous donc, s'cria Drake, rugissant, ramass sur ses
jarrets comme un tigre, et prt  se prcipiter sur son
adversaire.

Je crus que c'en tait fait de Fabian dsarm. Corsican allait se
jeter entre lui et son ennemi pour empcher celui-ci de frapper un
homme sans dfense... Mais Harry Drake, stupfi, restait  son
tour immobile.

Je me retournai. Ple comme une morte, les mains tendues, Ellen
s'avanait vers les combattants. Fabian, les bras ouverts, fascin
par cette apparition, ne bougeait pas.

Vous! Vous! s'cria Harry Drake s'adressant  Ellen. Vous ici!

Son pe haute frmissait, avec sa pointe en feu. On et dit le
glaive de l'archange Michel dans les mains du dmon.

Tout  coup, un blouissant clair, une illumination violente
enveloppa l'arrire du steamship tout entier. Je fus presque
renvers et comme suffoqu. L'clair et le tonnerre n'avaient fait
qu'un coup. Une odeur de soufre se dgageait. Par un effort
suprme, je repris nanmoins mes sens. J'tais tomb sur un genou.
Je me relevai. Je regardai. Ellen s'appuyait sur Fabian. Harry
Drake, ptrifi, tait rest dans la mme position, mais son
visage tait noir!

Le malheureux, provoquant l'clair de sa pointe, avait-il donc t
foudroy?

Ellen quitta Fabian, s'approcha de Harry Drake, le regard plein
d'une cleste compassion. Elle lui posa la main sur l'paule... Ce
lger contact suffit pour rompre l'quilibre. Le corps de Drake
tomba comme une masse inerte.

Ellen se courba sur ce cadavre, pendant que nous reculions,
pouvants. Le misrable Harry tait mort.

Foudroy! dit le docteur en me saisissant le bras, foudroy! Ah!
vous ne vouliez pas croire  l'intervention de la foudre?

Harry Drake avait-il t en effet foudroy, comme l'affirmait Dean
Pitferge; ou plutt, ainsi que le soutint plus tard le mdecin du
bord, un vaisseau s'tait-il rompu dans la poitrine du malheureux?
je n'en sais rien. Toujours est-il que nous n'avions plus sous les
yeux qu'un cadavre.




XXXIV


Le lendemain, mardi 9 avril,  onze heures du matin, le _Great
Eastern_ levait l'ancre, et appareillait pour entrer dans
l'Hudson. Le pilote manoeuvrait avec une incomparable sret de
coup d'oeil. L'orage s'tait dissip pendant la nuit. Les derniers
nuages disparaissaient au-dessous de l'horizon. La mer s'animait
sous l'volution d'une flottille de golettes qui ralliaient la
cte.

Vers onze heures et demie, _la Sant_ arriva. C'tait un petit
bateau  vapeur portant la commission sanitaire de New York. Muni
d'un balancier qui s'levait et s'abaissait au-dessus du pont, il
marchait avec une extrme rapidit, et me donnait un aperu de ces
petits tenders amricains, tous construits sur le mme modle,
dont une vingtaine nous fit bientt cortge.

Bientt nous emes dpass le Light-Boat, feu flottant qui marque
les passes de l'Hudson. La pointe de Sandy Hook, langue
sablonneuse termine par un phare, fut range de prs, et l,
quelques groupes de spectateurs nous lancrent une borde de
hourras.

Lorsque le _Great Eastern_ eut contourn la baie intrieure forme
par la pointe de Sandy Hook, au milieu d'une flottille de
pcheurs, j'aperus les verdoyantes hauteurs du New Jersey; les
normes forts de la baie, puis la ligne basse de la grande ville
allonge entre l'Hudson et la rivire de l'Est, comme Lyon entre
le Rhne et la Sane.

 une heure, aprs avoir long les quais de New York, le _Great
Eastern_ mouillait dans l'Hudson, et les ancres se crochaient dans
les cbles tlgraphiques du fleuve, qu'il fallut briser au
dpart.

Alors commena le dbarquement de tous ces compagnons de voyage,
ces compatriotes d'une traverse, que je ne devais plus revoir,
les Californiens, les sudistes, les mormons, le jeune couple...
J'attendais Fabian, j'attendais Corsican.

J'avais d raconter au capitaine Anderson les incidents du duel
qui s'tait pass  son bord. Les mdecins firent leur rapport. La
justice n'ayant rien  voir dans la mort de Harry Drake, des
ordres avaient t donns pour que les derniers devoirs lui
fussent rendus  terre.

En ce moment, le statisticien Cokburn, qui ne m'avait pas parl de
tout le voyage, s'approcha de moi et me dit:

-- Savez-vous, monsieur, combien les roues ont fait de tours
pendant la traverse?

-- Non, monsieur.

-- Cent mille sept cent vingt-trois, monsieur.

-- Ah! vraiment, monsieur! Et l'hlice, s'il vous plat?

-- Six cent huit mille cent trente tours, monsieur.

-- Bien oblig, monsieur. Et le statisticien Cokburn me quitta
sans me saluer d'un adieu quelconque. Fabian et Corsican me
rejoignirent en ce moment. Fabian me pressa la main avec effusion.

Ellen, me dit-il, Ellen gurira! Sa raison lui est revenue un
instant! Ah! Dieu est juste, il la lui rendra tout entire!

Fabian, parlant ainsi, souriait  l'avenir. Quant au capitaine
Corsican, il m'embrassa sans crmonie, mais d'une rude faon:

Au revoir, au revoir, me cria-t-il, lorsqu'il eut pris place sur
le tender o se trouvaient dj Fabian et Ellen sous la garde de
Mrs. R..., la soeur du capitaine Mac Elwin, venue au-devant de son
frre.

Puis le tender dborda, emmenant ce premier convoi de passagers au
pier de la douane.

Je le regardai s'loigner. En voyant Ellen entre Fabian et sa
soeur, je ne doutai pas que les soins, le dvouement, l'amour ne
parvinssent  ramener cette pauvre me gare par la douleur.

En ce moment, je me sentis saisi par le bras. Je reconnus
l'treinte du docteur Dean Pitferge.

Eh bien, me dit-il, que devenez-vous?

-- Ma foi, docteur, puisque le _Great Eastern_ reste cent quatre-
vingt-douze heures  New York et que je dois reprendre passage 
bord, j'ai cent quatre-vingt-douze heures  dpenser en Amrique.
Cela ne fait que huit jours, mais huit jours bien employs; c'est
assez peut-tre pour voir New York, l'Hudson, la valle de la
Mohawk, le lac ri, le Niagara, et tout ce pays chant par
Cooper.

-- Ah! vous allez au Niagara? s'cria Dean Pitferge. Ma foi, je ne
serais pas fch de le revoir, et si ma proposition ne vous parat
pas indiscrte?...

Le digne docteur m'amusait par ses lubies. Il m'intressait.
C'tait un guide tout trouv et un guide fort instruit.

-- Topez l, lui dis-je. Un quart d'heure aprs, nous nous
embarquions sur le tender, et  trois heures, aprs avoir remont
le Broadway, nous tions installs dans deux chambres du _Fifth
Avenue Hotel_.




XXXV


Huit jours  passer en Amrique! Le _Great Eastern_ devait partir
le 16 avril, et c'tait le 9,  trois heures du soir, que j'avais
mis le pied sur la terre de l'Union. Huit jours! Il y a des
touristes enrags, des voyageurs express, auxquels ce temps et
probablement suffi  visiter l'Amrique tout entire! Je n'avais
pas cette prtention. Pas mme celle de visiter New York
srieusement et de faire, aprs cet examen extra-rapide, un livre
sur les moeurs et le caractre des Amricains. Mais dans sa
constitution, dans son aspect physique, New York est vite vu. Ce
n'est gure plus vari qu'un chiquier. Des rues qui se coupent 
angle droit, nommes avenues quand elles sont longitudinales, et
streets quand elles sont transversales; des numros d'ordre sur
ces diverses voies de communication, disposition trs pratique,
mais trs monotone; les omnibus amricains desservant toutes les
avenues. Qui a vu un quartier de New York connat toute la grande
cit, sauf peut-tre cet imbroglio de rues et de ruelles
enchevtres dans sa pointe sud, o s'est masse la population
commerante. New York est une langue de terre, et toute son
activit se retrouve sur le bout de cette langue. De chaque ct
se dveloppent l'Hudson et la Rivire de l'Est, deux vritables
bras de mer sillonns de navires, et dont les ferry-boats relient
la ville  droite avec Brooklyn,  gauche avec les rives du New
Jersey. Une seule artre coupe de biais la symtrique
agglomration des quartiers de New York et y porte la vie. C'est
le vieux Broadway, le Strand de Londres, le boulevard Montmartre 
Paris;  peu prs impraticable dans sa partie basse o la foule
afflue, et presque dsert dans sa partie haute; une rue o les
bicoques et les palais de marbre se coudoient; un vritable fleuve
de fiacres, d'omnibus, de cabs, de haquets, de fardiers, avec des
trottoirs pour rivages et au-dessus duquel il a fallu jeter des
ponts pour livrer passage aux pitons. Broadway, c'est New York,
et c'est l que le docteur Pitferge et moi nous nous promenmes
jusqu'au soir.

Aprs avoir dn au _Fifth Avenue Hotel_, o l'on nous servit
solennellement des ragots lilliputiens sur des plats de poupes,
j'allai finir la journe au thtre Barnum. On y jouait un drame
qui attirait la foule: _New York's Streets_. Au quatrime acte, il
y avait un incendie et une vraie pompe  vapeur, manoeuvre par de
vrais pompiers. De l great attraction.

Le lendemain matin, je laissai le docteur courir  ses affaires.
Nous devions nous retrouver  l'htel,  deux heures. J'allai,
Liberty Street, 51,  la poste, prendre les lettres qui
m'attendaient, puis  Rowling Green, 2, au bas de Broadway, chez
le consul de France, M. le baron Gauldre Boilleau, qui
m'accueillit fort bien, puis  la maison Hoffmann, o j'avais 
toucher une traite, et enfin au numro 25 de la 36e rue, chez Mrs
R..., la soeur de Fabian, dont j'avais l'adresse. Il me tardait de
savoir des nouvelles d'Ellen et de mes deux amis. L, j'appris
que, sur le conseil des mdecins, Mrs R..., Fabian et Corsican
avaient quitt New York, emmenant la jeune femme, que l'air et la
tranquillit de la campagne devaient influencer favorablement. Un
mot de Corsican me prvenait de ce dpart subit. Le brave
capitaine tait venu au _Fifth Avenue Hotel_, sans m'y rencontrer.
O ses amis et lui allaient-ils en quittant New York? Un peu
devant eux. Au premier beau site qui frapperait Ellen, ils
comptaient s'arrter tant que le charme durerait. Lui, Corsican,
me tiendrait au courant, et il esprait que je ne partirais pas
sans les avoir embrasss tous une dernire fois. Oui, certes, et
ne ft-ce que pour quelques heures, j'aurais t heureux de
retrouver Ellen, Fabian et le capitaine Corsican! Mais, c'est l
le revers des voyages, press comme je l'tais, eux partis, moi
partant, chacun de son ct, il ne fallait pas compter se revoir.

 deux heures, j'tais de retour  l'htel. Je trouvai le docteur
dans le bar room, encombr comme une bourse ou comme une halle,
vritable salle publique o se mlent les passants et les
voyageurs, et dans laquelle tout venant trouve, gratis, de l'eau
glace, du biscuit et du chester.

Eh bien, docteur, dis-je, quand partons-nous?

-- Ce soir  six heures.

-- Nous prenons le railroad de l'Hudson?

-- Non, le _Saint-John_, un steamer merveilleux, un autre monde,
un _Great Eastern_ de rivire, un de ces admirables engins de
locomotion qui sautent volontiers. J'aurais prfr vous montrer
l'Hudson pendant le jour, mais le _Saint-John_ ne marche que la
nuit. Demain,  cinq heures du matin, nous serons  Albany.  six
heures, nous prendrons le New York Central Railroad, et le soir
nous souperons  Niagara Falls.

Je n'avais pas  discuter le programme du docteur. Je l'acceptai
les yeux ferms. L'ascenseur de l'htel, m sur sa vis verticale,
nous hissa jusqu' nos chambres et nous redescendit, quelques
minutes aprs, avec notre sac de touriste. Un fiacre  vingt
francs la course nous conduisit en un quart d'heure au pier de
l'Hudson, devant lequel le _Saint-John_ se panachait dj de gros
tourbillons de fume.




XXXVI


Le _Saint-John_ et son pareil, le _Dean-Richmond_, taient les
plus beaux steamboats du fleuve. Ce sont plutt des difices que
des bateaux. Ils ont deux ou trois tages de terrasses, de
galeries, de vrandas, de promenoirs. On dirait l'habitation
flottante d'un planteur. Le tout est domin par une vingtaine de
poteaux pavoiss, relis entre eux avec des armatures de fer, qui
consolident l'ensemble de la construction. Les deux normes
tambours sont peints  fresque comme les tympans de l'glise
Saint-Marc  Venise. En arrire de chaque roue s'lve la chemine
des deux chaudires qui se trouvent places extrieurement et non
dans les flancs du steamboat. Bonne prcaution en cas d'explosion.
Au centre, entre les tambours, se meut le mcanisme d'une extrme
simplicit: un cylindre unique, un piston manoeuvrant un long
balancier qui s'lve et s'abaisse comme le marteau monstrueux
d'une forge, et une seule bielle communiquant le mouvement 
l'arbre de ces roues massives.

Une foule de passagers encombrait dj le pont du _Saint-John_.
Dean Pitferge et moi, nous allmes retenir une cabine qui
s'ouvrait sur un immense salon, sorte de galerie de Diane, dont la
vote arrondie reposait sur une succession de colonnes
corinthiennes. Partout le confort et le luxe, des tapis, des
divans, des canaps, des objets d'art, des peintures, des glaces,
et le gaz fabriqu dans un petit gazomtre du bord.

En ce moment, la colossale machine tressaillit et se mit en
marche. Je montai sur les terrasses suprieures.  l'avant
s'levait une maison brillamment peinte. C'tait la chambre des
timoniers. Quatre hommes vigoureux se tenaient aux rayons de la
double roue du gouvernail. Aprs une promenade de quelques
minutes, je redescendis sur le pont, entre les chaudires dj
rouges, d'o s'chappaient de petites flammes bleues, sous la
pousse de l'air que les ventilateurs y engouffraient. De l'Hudson
je ne pouvais rien voir. La nuit venait, et avec la nuit un
brouillard  couper au couteau. Le _Saint-John_ hennissait dans
l'ombre, comme un formidable mastodonte.  peine entrevoyait-on
les quelques lumires des villes tales sur les rives et les
fanaux des bateaux  vapeur qui remontaient les eaux sombres 
grands coups de sifflet.

 huit heures, je rentrai au salon. Le docteur m'emmena souper
dans un magnifique restaurant install sur l'entrepont et servi
par une arme de domestiques noirs. Dean Pitferge m'apprit que le
nombre des voyageurs  bord dpassait quatre mille, parmi lesquels
on comptait quinze cents migrants parqus sous la partie basse du
steamboat. Le souper termin, nous allmes nous coucher dans notre
confortable cabine.

 onze heures, je fus rveill par une sorte de choc. Le _Saint-
John_ s'tait arrt. Le capitaine, ne pouvant plus manoeuvrer au
milieu de ces paisses tnbres, avait fait stopper. L'norme
bateau, mouill dans le chenal, s'endormit tranquillement sur ses
ancres.

 quatre heures du matin, le _Saint-John_ reprit sa marche. Je me
levai et j'allai m'abriter sous la vranda de l'avant. La pluie
avait cess; la brume se levait; les eaux du fleuve apparurent,
puis ses rives; la rive droite, mouvemente, revtue d'arbres
verts et d'arbrisseaux qui lui donnaient l'apparence d'un long
cimetire;  l'arrire-plan, de hautes collines fermant l'horizon
par une ligne gracieuse; au contraire, sur la rive gauche, des
terrains plats et marcageux; dans le lit du fleuve, entre les
les, des golettes appareillant sous la premire brise et des
steamboats remontant le courant rapide de l'Hudson.

Le docteur Pitferge tait venu me rejoindre sous la vranda.

Bonjour, mon compagnon, me dit-il, aprs avoir hum un grand coup
d'air. Savez-vous que, grce  ce maudit brouillard, nous
n'arriverons pas  Albany assez tt pour prendre le premier train!
Cela va modifier mon programme.

-- Tant pis, docteur, car il faut tre conome de notre temps.

-- Bon! nous en serons quittes pour atteindre Niagara Falls dans
la nuit, au lieu d'y arriver le soir.

Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se rsigner. En
effet, le _Saint-John_ ne fut pas amarr au quai d'Albany avant
huit heures. Le train du matin tait parti. Donc, ncessit
d'attendre le train d'une heure quarante. De l toute facilit
pour visiter cette curieuse cit qui forme le centre lgislatif de
l'tat de New York, la basse ville, commerciale et populeuse,
tablie sur la rive droite de l'Hudson, la haute ville avec ses
maisons de brique, ses tablissements publics, son trs
remarquable musum de fossiles. On et dit un des grands quartiers
de New York transport au flanc de cette colline sur laquelle il
se dveloppe en amphithtre.

 une heure, aprs avoir djeun, nous tions  la gare, une gare
libre, sans barrire, sans gardiens. Le train stationnait tout
simplement au milieu de la rue comme un omnibus sur une place. On
monte quand on veut dans ces longs wagons, supports  l'avant et
 l'arrire par un systme pivotant  quatre roues. Ces wagons
communiquent entre eux par des passerelles qui permettent au
voyageur de se promener d'une extrmit du convoi  l'autre. 
l'heure dite, sans que nous eussions vu ni un chef ni un employ,
sans un coup de cloche, sans un avertissement, la fringante
locomotive, pare comme une chsse -- un bijou d'orfvrerie 
poser sur une tagre --, se mit en mouvement, et nous voil
entrans avec une vitesse de douze lieues  l'heure. Mais au lieu
d'tre embots, comme on l'est dans les wagons des chemins de fer
franais, nous tions libres d'aller, de venir, d'acheter des
journaux et des livres non estampills. L'estampille ne me
parat pas, je dois l'avouer, avoir pntr dans les moeurs
amricaines; aucune censure n'a imagin, dans ce singulier pays,
qu'il fallt surveiller avec plus de soin la lecture des gens
assis dans un wagon que celle des gens qui lisent au coin de leur
feu, assis dans leur fauteuil. Nous pouvions faire tout cela, sans
attendre les stations et les gares. Les buvettes ambulantes, les
bibliothques, tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps,
le train traversait des champs sans barrires, des forts
nouvellement dfriches, au risque de heurter des troncs abattus,
des villes nouvelles aux larges rues sillonnes de rails, mais
auxquelles les maisons manquaient encore, des cits pares des
plus potiques noms de l'histoire ancienne: Rome, Syracuse,
Palmyre! Et ce fut ainsi que dfila devant nos yeux toute cette
valle de la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au
romancier amricain, comme le pays de Rob Roy  Walter Scott. 
l'horizon tincela un instant le lac Ontario, o Cooper a plac
les scnes de son chef-d'oeuvre. Tout ce thtre de la grande
pope de Bas-de-Cuir, contre sauvage autrefois, est maintenant
une campagne civilise. Le docteur ne se sentait pas de joie. Il
persistait  m'appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait plus rpondre
qu'au nom de Chingakook!

 onze heures du soir, nous changions de train  Rochester, et
nous passions les rapides de la Tennessee qui fuyaient en cascades
sous nos wagons.  deux heures du matin, aprs avoir ctoy le
Niagara, sans le voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au
village de Niagara Falls, et le docteur m'entranait  un
magnifique htel, superbement nomm _Cataract House_.




XXXVII


Le Niagara n'est pas un fleuve, pas mme une rivire: c'est un
simple dversoir, une saigne naturelle, un canal long de trente-
six milles, qui verse les eaux du lac Suprieur, du Michigan, de
l'Huron et de l'ri dans l'Ontario. La diffrence de niveau entre
ces deux derniers lacs est de trois cent quarante pieds anglais;
cette diffrence, uniformment rpartie sur tout le parcours, et
 peine cr un rapide; mais les chutes seules en absorbent la
moiti. De l leur formidable puissance.

Cette rigole niagarienne spare les tats-Unis du Canada. Sa rive
droite est amricaine, sa rive gauche est anglaise. D'un ct, des
policemen; de l'autre, pas mme leur ombre.

Le matin du 12 avril, ds l'aube, le docteur et moi nous
descendions les larges rues de Niagara Falls. C'est le nom de ce
village, cr sur le bord des chutes  trois cents milles
d'Albany, sorte de petite ville d'eaux, btie en bon air, dans
un site charmant, pourvue d'htels somptueux et de villas
confortables, que les Yankees et les Canadiens frquentent pendant
la belle saison. Le temps tait magnifique; le soleil brillait sur
un ciel froid. De sourds et lointains mugissements se faisaient
entendre. J'apercevais  l'horizon quelques vapeurs qui ne
devaient pas tre des nuages.

Est-ce la chute? demandai-je au docteur.

-- Patience! me rpondit Pitferge.

En quelques minutes, nous tions arrivs sur les rives du Niagara.
Les eaux de la rivire coulaient paisiblement; elles taient
claires et sans profondeur; de nombreuses pointes de roches
gristres mergeaient  et l. Les ronflements de la cataracte
s'accentuaient, mais on ne l'apercevait pas encore. Un pont de
bois, support sur des arches de fer, runissait cette rive gauche
 une le jete au milieu du courant. Le docteur m'entrana sur ce
pont. En amont, la rivire s'tendait  perte de vue; en aval,
c'est--dire sur notre droite, on sentait les premires
dnivellations d'un rapide; puis,  un demi-mille du pont, le
terrain manquait subitement; des nuages de poussire d'eau se
tenaient suspendus dans l'air. C'tait l la chute amricaine
que nous ne pouvions voir. Au-del se dessinait un paysage
tranquille, quelques collines, des villas, des maisons, des arbres
dpouills, c'est--dire la rive canadienne.

Ne regardez pas! ne regardez pas! me criait le docteur Pitferge.
Rservez-vous! Fermez les yeux! Ne les ouvrez que lorsque je vous
le dirai!

Je n'coutais gure mon original. Je regardais. Le pont franchi,
nous prenions pied sur l'le. C'tait Goat Island, l'le de la
chvre, un morceau de terre de soixante-dix acres, couvert
d'arbres, coup d'alles superbes o peuvent circuler les
voitures, jet comme un bouquet entre les chutes amricaine et
canadienne, que spare une distance de trois cents yards. Nous
courions sous ces grands arbres; nous gravissions les pentes; nous
dvalions les rampes. Le tonnerre des eaux redoublait; des nuages
de vapeur humide roulaient dans l'air.

Regardez! s'cria le docteur.

Au sortir du massif, le Niagara venait d'apparatre dans toute sa
splendeur. En cet endroit, il faisait un coude brusque, et,
s'arrondissant pour former la chute canadienne, le Horseshoe
Fall, le Fer  cheval, il tombait d'une hauteur de cent
cinquante-huit pieds sur une largeur de deux milles.

La nature, en cet endroit, l'un des plus beaux du monde, a tout
combin pour merveiller les yeux. Ce retour du Niagara sur lui-
mme favorise singulirement les effets de lumire et d'ombre. Le
soleil, en frappant ces eaux sous tous les angles, diversifie
capricieusement leurs couleurs, et qui n'a pas vu cet effet ne
l'admettra pas sans conteste. En effet, prs de Goat Island,
l'cume est blanche; c'est une neige immacule, une coule
d'argent fondu qui se prcipite dans le vide. Au centre de la
cataracte, les eaux sont d'un vert de mer admirable, qui indique
combien la couche d'eau est paisse; aussi un navire, le _Dtroit_,
tirant vingt pieds d'eau et lanc dans le courant, a-t-il pu
descendre la chute sans toucher. Vers la rive canadienne, au
contraire, les tourbillons, comme mtalliss sous les rayons
lumineux, resplendissent, et c'est de l'or en fusion qui tombe
dans l'abme. Au-dessous, la rivire est invisible. Les vapeurs y
tourbillonnent. J'entrevois, cependant, d'normes glaces
accumules par les froids de l'hiver; elles affectent des formes
de monstres qui, la gueule ouverte, absorbent par heure les cent
millions de tonnes que leur verse cet inpuisable Niagara.  un
demi-mille en aval de la cataracte, la rivire est redevenue
paisible, et prsente une surface solide que les premires brises
d'avril n'ont pu fondre encore.

Et maintenant, au milieu du torrent! me dit le docteur.

Qu'entendait-il par ces paroles? Je ne savais que penser, quand il
me montra une tour construite sur un bout de roc,  quelque cent
pieds de la rive, au bord mme du prcipice. Ce monument
audacieux, lev en 1833 par un certain Judge Porter, est nomm
Terrapin Tower.

Nous descendmes les rampes latrales de Goat Island. Arriv  la
hauteur du cours suprieur du Niagara, je vis un pont, ou plutt
quelques planches jetes sur des ttes de rocs, qui unissaient la
tour au rivage. Ce pont longeait l'abme  quelques pas seulement.
Le torrent mugissait au-dessous. Nous nous tions hasards sur ces
planches, et en quelques instants nous avions atteint le bloc
principal qui supporte Terrapin Tower. Cette tour ronde, haute de
quarante-cinq pieds, est construite en pierre. Au sommet se
dveloppe un balcon circulaire, autour d'un fatage recouvert d'un
stuc rougetre. L'escalier tournant est en bois. Des milliers de
noms sont gravs sur ses marches. Une fois arriv au haut de cette
tour, on s'accroche au balcon et on regarde.

La tour est en pleine cataracte. De son sommet le regard plonge
dans l'abme. Il s'enfonce jusque dans la gueule de ces monstres
de glace qui avalent le torrent. On sent frmir le roc qui
supporte la tour. Autour se creusent des dnivellations
effrayantes, comme si le lit du fleuve cdait. On ne s'entend plus
parler. De ces gonflements d'eau sortent des tonnerres. Les lignes
liquides fument et sifflent comme des flches. L'cume saute
jusqu'au sommet du monument. L'eau pulvrise se droule dans
l'air en formant un splendide arc-en-ciel.

Par un simple effet d'optique, la tour semble se dplacer avec une
vitesse effrayante -- mais  reculons de la chute, fort
heureusement --, car, avec l'illusion contraire, le vertige serait
insoutenable, et nul ne pourrait considrer ce gouffre.

Haletants, briss, nous tions rentrs un instant sur le palier
suprieur de la tour. C'est alors que le docteur crut devoir me
dire:

Cette Terrapin Tower, mon cher monsieur, tombera quelque jour
dans l'abme, et peut-tre plus tt qu'on ne suppose.

-- Ah! vraiment!

-- Ce n'est pas douteux. La grande chute canadienne recule
insensiblement, mais elle recule. La tour, quand elle fut
construite, en 1833, tait beaucoup plus loigne de la cataracte.
Les gologues prtendent que la chute, il y a trente-cinq mille
ans, se trouvait situe  Queenstown,  sept milles en aval de la
position qu'elle occupe maintenant. D'aprs M. Bakewell, elle
reculerait d'un mtre par anne, et, suivant sir Charles Lyell,
d'un pied seulement. Il arrivera donc un moment o le roc qui
supporte la tour, rong par les eaux, glissera sur les pentes de
la cataracte. Eh bien, cher monsieur, rappelez-vous ceci: le jour
o tombera la Terrapin Tower, il y aura dedans quelques
excentriques qui descendront le Niagara avec elle.

Je regardai le docteur comme pour lui demander s'il serait au
nombre de ces originaux. Mais il me fit signe de le suivre, et
nous vnmes de nouveau contempler le Horseshoe Fall et le
paysage environnant. On distinguait alors, un peu en raccourci, la
chute amricaine, spare par la pointe de l'le, o s'est forme
aussi une petite cataracte centrale, large de cent pieds. Cette
chute amricaine, galement admirable, est droite, non sinueuse,
et sa hauteur a cent soixante-quatre pieds d'aplomb. Mais, pour la
contempler dans tout son dveloppement, il faut se placer en face
de la rivire canadienne.

Pendant toute la journe, nous errmes sur les rives du Niagara,
irrsistiblement ramens  cette tour o les mugissements des
eaux, l'embrun des vapeurs, le jeu des rayons solaires,
l'enivrement et les senteurs de la cataracte vous maintiennent
dans une perptuelle extase. Puis nous revenions  Goat Island
pour saisir la grande chute sous tous les points de vue, sans nous
jamais fatiguer de la voir. Le docteur aurait voulu me conduire 
la Grotte des Vents creuse derrire la chute centrale, 
laquelle on arrive par un escalier tabli  la pointe de l'le;
mais l'accs en tait alors interdit  cause des frquents
boulements qui se produisaient depuis quelque temps dans ces
roches friables.

 cinq heures, nous tions rentrs  Cataract-House, et aprs un
dner rapide, servi  l'amricaine, nous revnmes  Goat Island.
Le docteur voulut en faire le tour et revoir les Trois Soeurs,
charmants lots pars  la tte de l'le. Puis, le soir venu, il
me ramena au roc branlant de Terrapin Tower.

Le soleil s'tait couch derrire les collines assombries. Les
dernires lueurs du jour avaient disparu. La lune, demi-pleine,
brillait d'un pur clat. L'ombre de la tour s'allongeait sur
l'abme. En amont, les eaux tranquilles glissaient sous la brume
lgre. La rive canadienne, dj plonge dans les tnbres,
contrastait avec les masses plus claires de Goat Island et du
village de Niagara Falls. Sous nos yeux, le gouffre, agrandi par
la pnombre, semblait un abme infini dans lequel mugissait la
formidable cataracte. Quelle impression! Quel artiste, par la
plume ou le pinceau, pourra jamais la rendre! Pendant quelques
instants, une lumire mouvante parut  l'horizon. C'tait le fanal
d'un train qui passait sur ce pont du Niagara, suspendu  deux
milles de nous. Jusqu' minuit, nous restmes ainsi, muets,
immobiles, au sommet de cette tour, irrsistiblement penchs sur
ce torrent qui nous fascinait. Enfin,  un moment o les rayons de
la lune frapprent sous un certain angle la poussire liquide,
j'entrevis une bande laiteuse, un ruban diaphane qui tremblotait
dans l'ombre. C'tait un arc-en-ciel lunaire, une ple irradiation
de l'astre des nuits, dont la douce lueur se dcomposait en
traversant les embruns de la cataracte.




XXXVIII


Le lendemain, 13 avril, le programme du docteur indiquait une
visite  la rive canadienne. Une simple promenade. Il suffisait de
suivre les hauteurs qui forment la droite du Niagara pendant
l'espace de deux milles pour atteindre le pont suspendu. Nous
tions partis  sept heures du matin. Du sentier sinueux longeant
la rive droite, on apercevait les eaux tranquilles de la rivire
qui ne se ressentait dj plus des troubles de sa chute.

 sept heures et demie, nous arrivions  Suspension Bridge. C'est
l'unique pont auquel aboutissent le Great Western et le New York
Central Railroad, le seul qui donne entre au Canada sur les
confins de l'tat de New York. Ce pont suspendu est form de deux
tabliers; sur le tablier suprieur passent les trains; sur le
tablier infrieur, situ  vingt-trois pieds au-dessous, passent
les voitures et les pitons. L'imagination se refuse  suivre dans
son travail l'audacieux ingnieur, John A. Roebling, de Trendon
(New Jersey), qui a os construire ce viaduc dans de telles
conditions: un pont suspendu qui livre passage  des trains, 
deux cent cinquante pieds au-dessus du Niagara, transform de
nouveau en rapide! Suspension Bridge est long de huit cents pieds,
large de vingt-quatre. Des tais de fer, frapps sur les rives, le
maintiennent contre le balancement. Les cbles qui le supportent,
forms de quatre mille fils, ont dix pouces de diamtre et peuvent
rsister  un poids de douze mille quatre cents tonnes. Or, le
pont ne pse que huit cents tonnes. Inaugur en 1855, il a cot
cinq cent mille dollars. Au moment o nous atteignions le milieu
de Suspension Bridge, un train passa au-dessus de notre tte, et
nous sentmes le tablier flchir d'un mtre sous nos pieds!

C'est un peu au-dessous de ce pont que Blondin a franchi le
Niagara sur une corde tendue d'une rive  l'autre, et non au-
dessus des chutes. L'entreprise n'en tait pas moins prilleuse.
Mais si Blondin nous tonne par son audace, que penser de l'ami
qui, mont sur son dos, l'accompagnait pendant cette promenade
arienne?

C'tait peut-tre un gourmand, dit le docteur, Blondin faisait
les omelettes  merveille sur sa corde raide.

Nous tions sur la terre canadienne, et nous remontions la rive
gauche du Niagara, afin de voir les chutes sous un nouvel aspect.
Une demi-heure aprs, nous entrions dans un htel anglais, o le
docteur fit servir un djeuner convenable. Pendant ce temps, je
parcourus le livre des voyageurs o figurent quelques milliers de
noms. Parmi les plus clbres, je remarquai les suivants: Robert
Peel, lady Franklin, comte de Paris, duc de Chartres, prince de
Joinville, Louis-Napolon (1846), prince et princesse Napolon,
Barnum (avec son adresse), Maurice Sand (1865), Agassiz (1854),
Almonte, prince de Hohenlohe, Rothschild, Bertin (Paris), lady
Elgin, Burkardt (1832), etc.

Et maintenant, sous les chutes, me dit le docteur, lorsque le
djeuner fut termin.

Je suivis Dean Pitferge. Un ngre nous conduisit  un vestiaire,
o l'on nous donna un pantalon impermable, un waterproof et un
chapeau cir. Ainsi vtus, notre guide nous conduisit par un
sentier glissant, sillonn d'coulements ferrugineux, encombr de
pierres noires aux vives artes, jusqu'au niveau infrieur du
Niagara. Puis, au milieu des vapeurs d'eau pulvrise, nous
passmes derrire la grande chute. La cataracte tombait devant
nous comme le rideau d'un thtre devant les acteurs. Mais quel
thtre, et comme les couches d'air violemment dplaces s'y
projetaient en courants imptueux! Tremps, aveugls, assourdis,
nous ne pouvions ni nous voir ni nous entendre dans cette caverne
aussi hermtiquement close par les nappes liquides de la cataracte
que si la nature l'et ferme d'un mur de granit!

 neuf heures, nous tions rentrs  l'htel o l'on nous
dpouilla de nos habits ruisselants. Revenu sur la rive, je
poussai un cri de surprise et de joie:

Le capitaine Corsican!

Le capitaine m'avait entendu. Il vint  moi.

Vous ici! s'cria-t-il. Quelle joie de vous revoir!

-- Et Fabian? et Ellen? demandai-je, en serrant les mains de
Corsican.

-- Ils sont l. Ils vont aussi bien que possible. Fabian plein
d'espoir, presque souriant. Notre pauvre Ellen reprenant peu  peu
sa raison.

-- Mais pourquoi vous rencontrai-je ici, au Niagara?

-- Le Niagara, me rpondit Corsican, mais c'est le rendez-vous
d't des Anglais et des Amricains. On vient respirer ici, on
vient se gurir devant ce sublime spectacle des chutes. Notre
Ellen a paru frappe  la vue de ce beau site; et nous sommes
rests sur les bords du Niagara. Voyez cette villa, Clifton House,
au milieu des arbres,  mi-colline. C'est l que nous demeurons en
famille, avec Mrs R..., la soeur de Fabian, qui s'est dvoue 
notre pauvre amie.

-- Ellen, demandai-je, Ellen a-t-elle reconnu Fabian?

-- Non, pas encore, me rpondit le capitaine. Vous savez,
cependant, qu'au moment o Harry Drake tombait frapp de mort,
Ellen eut comme un instant de lucidit. Sa raison s'tait fait
jour  travers les tnbres qui l'enveloppent. Mais cette lucidit
a bientt disparu. Toutefois, depuis que nous l'avons transporte
au milieu de cet air pur, dans ce milieu paisible, le docteur a
constat une amlioration sensible dans l'tat d'Ellen. Elle est
calme, son sommeil est tranquille, et on voit dans ses yeux comme
un effort pour ressaisir quelque chose, soit du pass, soit du
prsent.

-- Ah! cher ami! m'criai-je, vous la gurirez. O est Fabian, o
est sa fiance?

-- Regardez, me dit Corsican, et il tendit le bras vers la rive
du Niagara.

Dans la direction indique par le capitaine, je vis Fabian qui ne
nous avait pas encore aperus. Il tait debout sur un roc, et
devant lui,  quelques pas, se trouvait Ellen, assise, immobile.
Fabian ne la perdait pas des yeux. Cet endroit de la rive gauche
est connu sous le nom de Table Rock. C'est une sorte de
promontoire rocheux, jet sur la rivire qui mugit  deux cents
pieds au-dessous. Autrefois il prsentait un surplomb plus
considrable; mais les chutes successives d'normes morceaux de
rocs l'ont rduit maintenant  une surface de quelques mtres.

Ellen regardait et semblait plonge dans une muette extase. De cet
endroit, l'aspect des chutes est most sublime, disent les
guides, et ils ont raison. C'est une vue d'ensemble des deux
cataractes:  droite, la chute canadienne, dont la crte,
couronne de vapeurs, ferme l'horizon de ce ct, comme un horizon
de mer; en face, la chute amricaine, et, au-dessus, l'lgant
massif de Niagara Falls  demi perdu dans les arbres;  gauche,
toute la perspective de la rivire qui fuit entre ses hautes
rives; au-dessous, le torrent luttant contre les glaons culbuts.

Je ne voulais pas distraire Fabian. Corsican, le docteur et moi,
nous nous tions approchs de Table Rock. Ellen conservait
l'immobilit d'une statue. Quelle impression cette scne laissait-
elle  son esprit? Sa raison renaissait-elle peu  peu sous
l'influence de ce spectacle grandiose? Soudain, je vis Fabian
faire un pas vers elle. Ellen s'tait leve brusquement; elle
s'avanait prs de l'abme; ses bras se tendaient vers le gouffre;
mais, s'arrtant tout  coup, elle passa rapidement la main sur
son front, comme si elle et voulu en chasser une image. Fabian,
ple comme un mort, mais ferme, s'tait d'un bond plac entre
Ellen et le vide. Elle avait secou sa blonde chevelure. Son corps
charmant avait tressailli. Voyait-elle Fabian? Non. On et dit une
morte revenant  la vie, et cherchant  ressaisir l'existence
autour d'elle!

Le capitaine Corsican et moi, nous n'osions faire un pas, et
pourtant, si prs de ce gouffre, nous redoutions quelque malheur.
Mais le docteur Pitferge nous retint:

Laissez, dit-il, laissez faire Fabian.

J'entendis des sanglots qui gonflaient la poitrine de la jeune
femme. Des paroles inarticules sortaient de ses lvres. Elle
semblait vouloir parler et ne pas le pouvoir. Enfin, ces mots
s'chapprent:

Dieu! mon Dieu! Dieu tout-puissant! O suis-je? o suis-je?

Elle eut alors conscience que quelqu'un tait prs d'elle, et, se
retournant  demi, elle nous apparut, transfigure. Un regard
nouveau vivait dans ses yeux. Fabian, tremblant, tait debout
devant elle, muet, les bras ouverts. Fabian! Fabian! s'cria-t-
elle enfin. Fabian la reut dans ses bras o elle tomba inanime.
Il poussa un cri dchirant. Il croyait Ellen morte. Mais le
docteur intervint:

Rassurez-vous, dit-il  Fabian, cette crise, au contraire, la
sauvera!

Elle fut transporte  Clifton House, et place sur son lit, o,
son vanouissement dissip, elle s'endormit d'un paisible sommeil.

Fabian, encourag par le docteur et plein d'espoir -- Ellen
l'avait reconnu! --, revint vers nous:

Nous la sauverons, me dit-il, nous la sauverons! Chaque jour
j'assiste  la rsurrection de cette me. Aujourd'hui, demain
peut-tre, mon Ellen me sera rendue! Ah! Ciel clment, sois bni!
Nous resterons en ce lieu, tant qu'il le faudra pour elle! N'est-
ce pas, Archibald?

Le capitaine serra avec effusion Fabian sur sa poitrine. Fabian
s'tait retourn vers moi, vers le docteur. Il nous prodiguait ses
tendresses. Il nous enveloppait de son espoir. Et jamais espoir ne
fut plus fond. La gurison d'Ellen tait prochaine...

Mais il nous fallait partir. Une heure  peine nous restait pour
regagner Niagara Falls. Au moment o nous allions nous sparer de
ces chers amis, Ellen dormait encore. Fabian nous embrassa, le
capitaine Corsican, trs mu, aprs avoir promis qu'un tlgramme
me donnerait des nouvelles d'Ellen, nous fit ses derniers adieux,
et  midi nous avions quitt Clifton House.




XXXIX


Quelques instants aprs, nous descendions une rampe trs allonge
de la cte canadienne. Cette rampe nous conduisit au bord de la
rivire, presque entirement obstrue de glaces. L, un canot nous
attendait pour nous passer en Amrique. Un voyageur y avait dj
pris place. C'tait un ingnieur du Kentucky, qui dclina ses nom
et qualits au docteur. Nous embarqumes sans perdre de temps, et
soit en repoussant les glaons, soit en les divisant, le canot
gagna le milieu de la rivire o le courant tenait la passe plus
libre. De l, un dernier regard fut donn  cette admirable
cataracte du Niagara. Notre compagnon l'observait d'un oeil
attentif.

Est-ce beau! monsieur, lui dis-je, est-ce admirable!

-- Oui, me rpondit-il, mais quelle force mcanique inutilise, et
quel moulin on ferait tourner avec une pareille chute!

Jamais je n'prouvai envie plus froce de jeter un ingnieur 
l'eau!

Sur l'autre rive, un petit chemin de fer presque vertical, m par
un filet dtourn de la chute amricaine, nous hissa en quelques
secondes sur la hauteur.  une heure et demie, nous prenions
l'express, qui nous dposait  Buffalo  deux heures un quart.
Aprs avoir visit cette jeune grande ville, aprs avoir got
l'eau du lac ri, nous reprenions le New York central railway, 
six heures du soir. Le lendemain, en quittant les confortables
couchettes d'un sleeping car, nous arrivions  Albany, et le
railroad de l'Hudson, qui court  fleur d'eau le long de la rive
gauche du fleuve, nous jetait  New York quelques heures plus
tard. Le lendemain, 15 avril, en compagnie de mon infatigable
docteur, je parcourus la ville, la Rivire de l'Est, Brooklyn. Le
soir venu, je fis mes adieux  ce brave Dean Pitferge, et, en le
quittant, je sentis que je laissais un ami.

Le mardi, 16 avril, c'tait le jour fix pour le dpart du _Great
Eastern_, je me rendis  onze heures au trente-septime pier, o
le tender devait attendre les voyageurs. Il tait dj encombr de
passagers et de colis. J'embarquai. Au moment o le tender allait
se dtacher du quai, je fus saisi par le bras. Je me retournai.
C'tait encore le docteur Pitferge.

Vous! m'criai-je. Vous revenez en Europe?

-- Oui, mon cher monsieur.

-- Par le _Great Eastern_?

-- Sans doute, me rpondit en souriant l'aimable original; j'ai
rflchi et je pars. Songez donc, ce sera peut-tre le dernier
voyage du _Great Eastern, celui dont il ne reviendra pas!_

La cloche allait sonner pour le dpart, quand un des stewards du
_Fifth Avenue Hotel_, accourant en toute hte, me remit un
tlgramme dat de Niagara Falls: Ellen est rveille; sa raison
tout entire lui est revenue, me disait le capitaine Corsican, et
le docteur rpond d'elle! Je communiquai cette bonne nouvelle 
Dean Pitferge.

Rpond d'elle! rpond d'elle! rpliqua en grommelant mon
compagnon de voyage, moi aussi j'en rponds! Mais qu'est-ce que
cela prouve? Qui rpondrait de moi, de vous, de nous tous, mon
cher ami, aurait peut-tre bien tort!...

Douze jours aprs, nous arrivions  Brest, et le lendemain 
Paris. La traverse du retour s'tait faite sans accident, au
grand dplaisir de Dean Pitferge, qui attendait toujours son
naufrage!

Et quand je fus assis devant ma table, si je n'avais pas eu ces
notes de chaque jour, oui, ce _Great Eastern_, cette ville
flottante que j'avais habite pendant un mois, cette rencontre
d'Ellen et de Fabian, cet incomparable Niagara, j'aurais cru que
j'avais tout rv! Ah! que c'est beau, les voyages, mme quand on
en revient, quoi qu'en dise le docteur!

Pendant huit mois, je n'entendis plus parler de mon original.
Mais, un jour, la poste me remit une lettre couverte de timbres
multicolores et qui commenait par ces mots:

 bord du _Coringuy_, rcifs d'Auckland. Enfin, nous avons fait
naufrage...

Et qui finissait par ceux-ci:

Jamais je ne me suis mieux port!

Trs cordialement vtre,

DEAN PITFERGE.










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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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