The Project Gutenberg EBook of L'amricaine, by Jules Claretie

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Title: L'amricaine

Author: Jules Claretie

Release Date: March 28, 2006 [EBook #18064]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMRICAINE ***




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JULES CLARETIE DE L'ACADMIE FRANAISE

OEUVRES COMPLTES




=L'AMRICAINE=

ROMAN CONTEMPORAIN

       *       *       *       *       *




_A MADAME H.-S. S._


Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris  Philadelphie, ce
livre o vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui
m'ont t donns par l'minent homme d'tat, le profond philosophe et le
causeur charmant dont vous portez le nom respect. Je n'ai pas eu la
prtention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les moeurs intimes
de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Amricains que j'ai vus,
et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau
Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: _l'Amricaine_, l'tude spciale
d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espre:--un portrait de
femme.

Ce que j'ai surtout vis,  vrai dire, dans le roman que je vous envoie,
madame, ce n'est pas l'Amrique, c'est le divorce qui, du reste, est
d'importation amricaine. On divorce avec une facilit prodigieuse chez
vous. Nous n'en sommes pas tout  fait l en France, mais nous marchons
vite, et il n'est pas mauvais de ragir. Et vous m'approuverez d'autant
plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amrique est comme un nid
d'affections et de souvenirs, avec l'image chre de celui qui m'a honor
de son amiti.

Recevez, madame,  travers le temps et l'loignement, l'hommage de mon
profond respect.

                           Jules Claretie.




L'AMRICAINE




I


En juillet,  Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu
doux, lgrement ouat de nuages blancs, devant la mer plate et verte
aux bords vaseux dentels d'cume blanche, le docteur Fargeas, le savant
nvrologiste, causait  l'ombre d'un grand parasol plant dans le sable
fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des
barques filer  l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fume
droite, et, en amateur d'art qu'il tait, comparant aux _marines_
accroches  Paris, dans son cabinet, la cte violace qui se montrait
au fond, trs loin, plaque de tons ross ou jaunes, vers le cap de la
Hve, l-bas.

Il se laissait aller, le docteur,  ces lents bavardages des jours de
repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ,  l'air
militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu
l'avant-veille aux _Roches Noires_, et un jeune homme coiff du petit
chapeau paillasson  large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les
jambes croises, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de
toile crue. Joli garon, ce M. de Bernire, un peu cousin du marquis de
Solis; mais aussi spirituellement flneur, railleur, dcadent ou
pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis tait--avec dix annes
de plus sur les paules--enthousiaste, crdule, courant la mode  la
conqute de quelque vrit scientifique, et que Fargeas lui-mme,
restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son
visage maigre.

Ils s'taient, aprs le djeuner, rencontrs et assis machinalement sur
la plage, dans le _far niente_ dlicieux de la vie des eaux, le docteur
descendant de sa villa, btie dans le nid de verdure de la cte de
Grce, Bernire et M. de Solis sortant du mme htel o ils se
retrouvaient sans s'y tre donn rendez-vous.

Fargeas avait jadis soign la marquise de Solis et donnait, de temps 
autre, des conseils hyginiques  M. de Bernire qui ne les suivait pas.
Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant  ces faux
malades, simplement anmis ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris,
une mthode curative  lui: la causerie, le laisser-passer, le
haussement d'paules et le: Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours
la fin!

--Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernire, en
continuant  frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie
sous le caoutchouc de la bottine.

--Mes malades? Tous bien portants!

Et le docteur ajouta, en riant:

--Je les visite si peu!

--Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de
votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un vident
respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des matres
en l'art de gurir!

--Oh! un des matres!--- le savant hochait la tte.--La vrit est que
je suis peut-tre parmi les mdecins un des moins... malfaisants!

Bernire sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.

--Malfaisant est joli! Un ban pour _malfaisant_!

--Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en mdecine... voil ma
force! J'ai remarqu qu' tout prendre il n'y a jamais de maladies
relles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est rellement
en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son
mal le rassure et il en gurit malgr le mdecin! L'homme ou la femme
est-il malade imaginaire? Comme  tout propos le mdecin est consult,
alors... ah! alors, a devient dangereux!

--Il n'y a donc  votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies
qu'on croit avoir?

--videmment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure prouver.

Le jeune Bernire, aprs avoir applaudi, se mit  protester.

--Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.

Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garon blond,
fris, avec une mince moustache finement retrousse sur des lvres un
peu ples, et un monocle crispant, comme une hmiplgie, tout un ct de
sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit oeil bleu
perant:

--Mais parfaitement, dit le mdecin. Voyons, tenez: Quel ge avez-vous?

--Vingt-huit ans.

--Et,  vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?

--Beaucoup! fit Bernire.

--tes-vous joueur?

--Peu!

--Bibliophile?

--Mdiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...

--Avare? Je vous demande pardon....

--Papa me trouve prodigue, rpondit Bernire, mais la petite
Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire!
Non, je ne suis pas avare!

--Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le
jeu, ni les femmes... pas mme la petite....

--Emilienne (des Bouffes)....

--Pas mme Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations,
oui! Des dlassements!... Soit!

--Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondment ennuy, revenu de
tout. Des dlassements? Quelquefois!

--Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions,
non! Vous voyez bien vous-mme.... Vous dites: Heu! heu! Une passion,
mais cela vous prend corps et me, vous tient, vous tord, vous absorbe,
vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux
hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une
vraie, une absolue passion! L'un tait un brave garon qui cherchait le
moyen d'abolir la misre.... Il est mort fou! L'autre tait un vieux
sculpteur rat qui passa sa vie  sculpter des noix de coco, certain de
tailler l-dedans un chef-d'oeuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est
pas plus bte de s'affoler pour un beau rve ou de s'abrutir sur un
pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!

Bernire coutait Fargeas en souriant, comme il et prt l'oreille  un
air de bravoure ou  une confrence; mais il n'en semblait pas fort mu.

Il rpondit de sa voix lente et lasse:

--Mon cousin Solis est cependant l, docteur, pour vous prouver qu'il
peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!

--Comment?

--Dame! une noble passion: celle des voyages.

--Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'prouvait pas compltement...
entirement... jusqu' en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est
revenu!

--C'est qu'on se lasse de tout, docteur! rpondit le marquis de Solis
qui, machinalement, traait sur le sable de la plage, une carte
quelconque, chimrique, sans doute.

Le docteur Fargeas eut presque un clat de rire triomphant:

--On se lasse de tout. Voil! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose,
moi!

--Alors,  votre avis, demanda le marquis, l'amour?

--Oh! je n'y crois pas, fit Bernire.

--J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme  la
mdecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la
rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mre et du
pre pour l'enfant.... Je crois  tous les amours accompagns d'un
qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous
voudrez.... Je crois  l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas 
l'amour sans pithte!... Cet amour-l n'est qu'un farceur.... Il
prtend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et
des griffes!...

--C'est--dire, fit M. de Solis, qu' ramener votre thorie  la
pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son
foyer et d'autre salut que le mariage?

--Voil! rpta Fargeas, joyeusement.

M. de Bernire crut bien embarrasser le mdecin:

--Alors, docteur, pourquoi ne vous tes-vous pas mari, vous?

--Moi? Parce que j'avais une passion....

--La science?

--Parfaitement.

--Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.

Fargeas haussait les paules.

--Il y a tant d'imbciles qui croient tout savoir sans avoir rien
appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver 
se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouv la
femme qui... la femme....

--Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!

--Ou l'intrt!...

--Vous, l'intrt?... Jamais de la vie!

Le marquis de Solis, pendant ce bavardage lger, regardait, sans les
voir, les pcheuses d'quilles, rapportant de la mer, leur pelle  la
main, ces longs poissons d'argent  tte de brochet, qui cachent leur
tte dans le sable, et les pcheurs de crevettes, rentrant, leur filet
sur l'paule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers
 l'paule, comme une longue et lente thorie de travailleurs.

Il regardait, mais sa pense tait ailleurs. Tout ce qui se disait l,
prs de lui, semblait rveiller en lui des souvenirs, des sensations
endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu
triste, maigre et pli, avec un front lgrement dgarni, et une barbe
noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une
expression de rverie triste.

A cette songerie mme, le marquis parut s'arracher pour demander au
docteur:

--Vous tes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme
idale, faite pour lui et qui prsente l'incarnation mme, la
ralisation de son rve?

--Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a mme plusieurs,
rpondit gaiement Fargeas.

--Bon. Mais pour les femmes? dit Bernire.

--Oh! pour les femmes! Demandez  Emilienne Delannoy.... Demandez mme 
mistress Montgomery, qui est une honnte femme et qui a pourtant dj
chang... d'idal!...

--Mme Montgomery?

Et Bernire semblait attendre du docteur Fargeas une explication.

--Comment, docteur, la belle Mme Montgomery a... chang... comme
cela?

--Oh! lgalement! Divorce, la belle Mme Montgomery; mais, mon cher
Bernire, aussi honnte que peut l'tre une femme....

--Qui n'aime pas son mari.

--Pourquoi Mme Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?

--Parce qu'il n'a rien de... de l'idal, parbleu!

--a dpend. On ne sait pas, fit gravement le mdecin.

--Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idal de
Mme Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle 
sculpter,  chanter,  peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus
qu' nous dsesprer.

--Ou  nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne
d'Hozier. Les dbits de consolation ne manquent pas. C'est comme les
dbits d'alcool, a pullule.

--Et, demanda M. de Solis, cette belle Mme Montgomery, c'est?...

--Une admirable et capiteuse crature! rpondit Bernire. Amricaine,
comme toutes les femmes qui fournissent des pithtes de parfumeurs aux
chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en rvolution... en
bullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beaut--vous
voyez que je suis moderniste--de comparable  elle que la trs belle
miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-l!.... A
l'heure du bain de miss Arabella, on frte des barques  Deauville pour
aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime 
ce moment psychologique-l! C'est trs beau, d'ailleurs. a mrite
d'tre vu!

--Et cette Mlle Dickson? demanda encore Solis.

--La fille d'un colonel. Trs bel homme. N'ayant pas l'air de badiner.
Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il parat qu'il a jou du revolver,  la
tte de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill....
Je l'ai rencontr, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On
faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mre. Trs belle
aussi. Ils sont tous trs beaux, ces Dickson. D'ailleurs--et Bernire
s'talait avec une nonchalance affecte dans son tonneau d'osier--toute
cette race amricaine humilie effroyablement nos dcadences. Nous avons
l'air d'anmis, comme dit le docteur,  ct de ces colosses en pierre
de taille. Voyez M. Norton!

--Norton? fit M. de Solis.

Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tte, et il interrogeait
Bernire pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.

--Mais de M. Norton, le richissime Norton, le _milliardaire_--pour tre
plus rcent, plus actuel.--Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a
achet l'htel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a log pour
sept ou huit millions de peintures, sans compter les tlphones!

Richard Norton! Ce nom, videmment, rveillait chez le marquis tout un
monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, 
New-York, et il le retrouvait  prsent sur cette plage normande, aprs
quelle sparation et quelles traverses!

--Il est ici, Norton?...

--L-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande,
une des dernires vers les Roches Noires. On la voit d'ici.

Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du ct de
cette longue ligne de constructions diverses, lgantes ou bizarres,
qui, comme des yeux avides de lumire et d'air, ouvrent leur fentres
sur la mer.

--L-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y
a entass encore des rarets  profusion.... Ce serait un muse 
Paris! A Trouville, c'est une vritable curiosit.... Mais rien n'est
assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il
adore, et qui est bien, du reste, la crature la plus exquise que je
connaisse!

Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui
passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au
nom de Mme Norton, un tressaillement lger, une contraction passagre
qui n'et pas videmment chapp  Fargeas. Mais le mdecin, les yeux
mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme  travers ses cils,
pour juger de la qualit de la lumire.

M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression
indiffrente, et il interrogeait le docteur sur Mme Norton, comme
l'et fait un simple curieux des _potinires_ de la plage.

Le docteur connaissait d'autant mieux l'Amricaine qu'il la soignait,
Mme Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait,  New-York,
indtermine--une nvrose, la fameuse, l'invitable nvrose
moderne--mais que le matre franais devinait bien vite: le germe d'une
affection cardiaque, une angoisse ressemblant  l'angine de poitrine. Au
total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son pre, qu'elle
adorait, avait atteint profondment la jeune femme, et, pour l'arracher
 une sorte de mlancolie constante,  un chagrin qui persistait sous le
sourire mme de la mondaine, Richard Norton avait amen Mme Norton en
France.

--Alors, triste, Mme Norton? demandait M. de Solis.

--Oui. Et rsigne!

--Et adorable! ajouta M. de Bernire. Des cheveux tonnants! Chtain
clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces
reflets-l, regardez bien!

--Seulement, dit le docteur Fargeas, cette potique et dlicieuse
crature a, dans la traverse, failli payer cher la consultation qu'on
venait me demander. Le vent, les rafales, la dpression baromtrique,
amenaient chez elle comme un arrt dans le battement du coeur, comme une
pause de la vie. Phnomnes fugitifs, du reste, et qui disparatront
radicalement avec du repos!

Puis, aprs avoir questionn, il semblait que M. de Solis chercht  ne
plus parler de l'Amricaine. Il restait l, le regard accroch  la
grande maison normande, l-bas, et il parlait d'autre chose, de ses
voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.

--Mme de Solis a d tre bien heureuse de vous revoir? dit le
docteur.

--Ma mre!... Pauvre chre femme! Je me suis presque reproch de l'avoir
quitte tant elle a eu de joie  me retrouver! Que je vous sais gr, mon
cher docteur, de me l'avoir rendue!

--Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui
sont confisqus par la mort. Je n'ai eu d'autre mrite que d'avoir donn
 la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait
pour sa gurison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la
mdecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les mdecins 
leurs malades et qui, par l'imagination, suffit trs souvent  les
gurir. J'ai fait des cures tonnantes en ordonnant, avec de graves
froncements de sourcils, des pilules de _mica panis_. _Mica panis!_ Les
malades avalaient cela avec des frissons d'inquitude et d'esprance.
Puis ils se sentaient soulags. _Mica panis!_ Traduction: boulettes de
mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimre!

Et la conversation s'garait maintenant sur les gnralits, la
mdecine, les nouvelles du matin, l'article de la _Vie Parisienne_
consacr aux paules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson.
C'tait M. de Bernire qui parlait et M. de Solis n'coutait plus. Toute
sa pense tait comme emporte vers cette villa qui se dressait, au bout
de la plage ensoleille, dans la lumire, avec ses toits rouges.... Et,
tout  coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur
en tte  tte, leur serrant la main, prtextant une lettre oublie, une
dpche  jeter au tlgraphe, et il s'loignait, disparaissant par la
rue....

Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder  en faire
autant, et Bernire se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un
cigare, qu'en sa qualit de pessimiste il exigeait dlicieux, comme
toutes choses, car il citait Schopenhaur et pratiquait Epicure.

Fin observateur, du reste, l'espce de trouble de M. de Solis ne lui
avait pas tout  fait chapp, et il se demandait pourquoi le marquis
lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parl de
cette lettre. Ils devaient monter  cheval ensemble, tout  l'heure.
Comment le marquis l'oubliait-il?

Alors, l'insistance de Solis  s'informer de la sant de Mme Norton,
l'vident intrt que prenait le marquis  ce que le docteur lui disait
de l'Amricaine, donnaient  Bernire de fugitives ides de roman
bauch, d'une intrigue possible.

--Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!

Mais la pense mme s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec
la petite fume bleue du cigare.

Et Bernire oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son
ct, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer
avec la volupt d'un tre bien portant qui aime  vivre, un homme gros
et gras, trs rond, trs rouge, les cheveux et les favoris grisonnants,
qui s'avanait vers lui, sans le voir.

--Tiens, monsieur Montgomery!

C'tait bien lui, le mari de la belle Mme Montgomery, l'homme le plus
entour, le plus envi, le plus jalous de la plage, et portant
philosophiquement le poids de la beaut de sa femme.

--Ah! monsieur de Bernire! dit le gros petit homme en souriant. Eh
bien! qu'est-ce que vous faites l, Schopenhaur? Vous digrez, je
parie! Mais, dsenchant que vous tes, est-ce que vous ne devriez pas
vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corve?

--Une corve, oui, mais curieuse! dit Bernire, en jetant son cigare
inachev. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous tes
bien quelquefois entr dans un thtre o l'on joue une mauvaise
pice?...

--Souvent, dit l'Amricain, avec un grain d'accent saxon.

Il s'tait assis prs de Bernire, sur une chaise dont les pieds
s'enfonaient dans le sable.

--Elle dure, cette pice ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on
reste, fit M. de Bernire.... On reste, on ne sait pas pourquoi....
Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut dranger
personne.... Voil la vie, mon cher monsieur Montgomery!

--Oh! il y a bien quelques petits agrments autour! Vous avez, du reste,
raison, rien n'est assommant comme une comdie maussade. On nous en a
jou une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait l
une comdienne qu'on nous donnait pour un premier prix du
Conservatoire!... En quelle anne, bon Dieu?...

--Peut-tre du temps de Talma!

--Et je suis rest...  cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en
aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah!
non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, mme moi!

--Ah! bah?... fit Bernire.

--Merci! dit rapidement l'Amricain.

M. de Bernire essayait de corriger son _Ah! bah?_

--Je voulais dire....

--Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela
vous tonne? Cela m'tonne moi-mme d'tre le mari de la plus jolie
femme de la colonie amricaine. Une beaut... professionnelle!

--Oui, _professional beauty_! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur
tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut
pas traduire!

M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:

--Je comprends... oui.... Qui fait profession de beaut.... A Paris, on
s'y tromperait!

Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:

--Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Trs aimable, Mme
Montgomery... trs aimable... hors de chez elle! L'autre jour,
_Papillonne_... oui, _Papillonne_, du _Figaro_, a eu l'ide de raconter
l'histoire de notre mariage.... Trs potique, cette histoire!

--Vraiment?... fit M. de Bernire.

Montgomery s'inclina dans un lger salut.

--Merci encore!

Puis, comme le jeune homme, videmment, voulait tenter encore de
rattraper son exclamation envole:

--Oh! n'expliquez pas! rpta l'Amricain. Divorce d'avec un premier
mari.

--Mme Montgomery?

--Oui. Vous n'avez donc pas lu _Papillonne?_.... Je suis son second!...
prise de moi  cause de... mon Dieu!  cause de mon nom.

--C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernire, en faisant sonner le nom
historique.

Mais Montgomery l'interrompit encore:

--Oh! n'insistez pas!... Il y a deux _m_ en franais! Montgommery! Un
seul  mon nom! C'est ce qui ennuie un peu Mme Montgomery.

--Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un _m_ et un _de_....

--J'y ai song. Mais a se verrait....

--Oh! dit le jeune homme en riant, a se voit tous les jours!

--Norton se moquerait de moi!

--Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus
l pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parl de M.
Norton.

--Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.

--Trs peu! Comme on connat les trangers  Paris!

--Je vous ai vu chez lui,  la dernire soire qu'il a donne au Parc
Monceau!

--C'tait la premire fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de
son htel!... Un luxe et un got! La serre surtout! tonnante, la
serre!... Un bijou parisien vu  la lumire Edison!... Seulement on n'y
parle pas assez franais. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des
Amricains--mais des Parisiens, j'en cherchais!...--Le plus Parisien,
c'tait encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au
juste.... Ah a! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton,
qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs 
Philadelphie!

--C'est le faux Norton!

--Comment, le faux Norton?

--Oui... comme je suis un Montgomery avec deux _m_!... Le vrai Norton,
c'est mon Norton  moi, Richard Hepworth Norton... le propritaire des
mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis
entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, _Norton le
Riche_, comme on l'appelle pour le diffrencier de _Norton le Pauvre_,
qui n'a que vingt millions....

--Oh! le malheureux!

--.... De rente! ajouta Montgomery froidement.

--Alors, dit Bernire, Richard Norton!

--Oh! Richard Norton! Richissime, lui!

--C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour
avoir le strict ncessaire, il faut tre....

--Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde amricain qui a invent
ces superlatifs. Et en route pour l'norme, l'excessif, le
gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre
vieille Europe, sur une motte de terre use et avec les quatre sous qui
suffisaient autrefois  nos pres!... Qui n'est pas trop riche
maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dn!
Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aim!

--Je comprends... dit Bernire, en ouvrant son ombrelle... vous ne
voulez pas vivre comme des piciers.

L'Amricain hocha la tte avec un petit air railleur:

--Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Amricain, il
ne faut jamais railler l'tat qui semble le plus ridicule pour vos
prjugs franais, parce que l'ambassadeur ou le prsident des
tats-Unis peut prcisment l'avoir exerc.... L'homme qui vous parle a
fait sa fortune dans un comptoir d'picerie.

--Un Montgomery?

--Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout,
moi, de m'en souvenir!...

--Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associ, M. Norton, ce
n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagn cette maison normande, les
collections qu'il y loge et son htel de Paris, l'tonnement des
invits, le joyau du parc Monceau?

--C'est peut-tre avec des pruneaux qu'il a gagn tout cela! Je ne le
lui ai pas demand, rpondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne
demandons jamais d'o vient une grande fortune et une jolie femme. Nous
saluons l'une et nous respectons l'autre.

--C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernire qui
s'tait lev, trouvant dcidment le soleil trop chaud.

--Oh! les deux! dit l'Amricain. Les deux!

--Mme lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...

--C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie crature! Elle
serait capable de rendre  Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai:
Trouville d'un ct, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss
Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour,  cheval, sur la plage,
elle tait  peindre! Un portrait de Carolus questre!

--A propos de portrait, monsieur de Bernire, demanda l'Amricain, pour
le prochain Salon, avez-vous un peintre  me recommander, vous qui tes
un raffin.... Mais un peintre de choix et qui russirait Mme
Montgomery?

--Qui russirait Mme Montgomery? rpta Bernire.

Et  travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout
enchant de sa question; il le regardait avec un lger, trs lger
sourire narquois: ces maris!

--Qui russirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez
justement un de vos compatriotes, un peintre amricain trs  la mode,
tout  fait  la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le got
de Whistler... l'auteur de la _Femme en noir_.... Edward Harrisson!

Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'tait glac
brusquement.

--Harrisson, dit-il. Impossible!

--Pourquoi?

--C'est le premier mari de ma femme!

--Ah bah? fit M. de Bernire.

Il avait envie d'ajouter: Raison de plus, il la connat mieux.

Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lvres.

Il s'tonna seulement que la belle Mme Montgomery n'et pas eu le bon
got de commencer par choisir le mari actuel et ne ft pas arrive  M.
Montgomery par le plus court chemin. Mais, aprs tout, une femme a le
droit de se tromper!

--Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage,
sans le divorce, c'est une gele.

--Et avec le divorce, c'est la gele tempre par l'vasion!

--Pas autre chose!

--Eh bien, cher monsieur, je flicite Mme Montgomery de s'tre
vade, et je vous flicite d'avoir profit de l'vasion! Venez-vous
faire un tour aux petits chevaux?

--Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.

--Et le jeu?...

--Oh! dit l'Amricain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu,
c'est comme le pain jet: un vol fait  ceux qui n'en ont pas!

Bernire se demandait, en coutant Montgomery, si l'Amricain n'mettait
point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque.
Non, point du tout, le travailleur enrichi tait de bonne foi,
n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagn.

Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les _planches_,
sous un soleil qui, l-bas, faisait tinceler la mer, le jeune homme
continuait sa causerie et questionnait encore.

--Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conois qu'on
jette les louis par les fentres, mais qu'on se les fasse rcler par le
rteau d'un croupier, je trouve cela absurde!

--Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernire. Et il y
en a si peu, si peu!

--Vous trouvez?... Vous tes bien heureux!...

--Pas du tout; je m'ennuie considrablement.

--Mariez-vous.

--A quoi bon?

--Mais dame! fit l'Amricain. Ne ft-ce que pour avoir des enfants!

--Peuh!... La vie est un si petit cadeau  leur faire!... Et puis on est
sr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous
n'en avez pas!

--Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon
enfant gte!

--Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernire, au seuil
du Casino. Vous tes un homme d'action, moi un homme de doute....

--Mieux que a, je crois: un dliquescent!

--Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de
dix-neuvime!

--Tous?

--Tous ceux qui pensent!

--Qui ne pensent qu' eux!...

--Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir o sont les gens qui
songent spcialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul:
il est mort!

--Mais, est-ce que vous n'tes pas un peu parent de M. de Solis?

--Je suis son cousin!

--Est-ce qu'il pensait mme  lui, en allant au Tonkin faire des
observations sur le climat de ce diable de pays?

--Non.

--Est-ce qu'il se piquait d'tre un dcadent?

--Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon
cousin, un hros. Oui, ma parole! Elles confirment les rgles, les
exceptions!

--Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbcile,
c'est d'tre une exception!... Ah! si j'tais jeune et si j'tais
Franais!...

--Eh bien?

--Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas.
Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher
monsieur!

--Non pas, je vous prie. Aprs vous!

--Aprs vous!

--Eh bien, dit Bernire en prenant le bras de l'Amricain, mon cher
monsieur Montgomery, passons ensemble!




II


--Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!

Le valet  qui s'adressait cet ordre, donn d'un ton ferme o, sous une
politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda
l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutt un homme jeune, brun,
mince, la barbe entire, taille en pointe, la redingote serre  la
taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans dcoration  la
boutonnire.

Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitus  une
mare de solliciteurs arrivant l, mme  Trouville, au seuil de la
maison de l'Amricain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne
voyaient que rarement dans l'antichambre des figures franaises, et dans
la rponse que fit au jeune homme le domestique aprs avoir dpos sur
un plateau d'argent la carte donne, il y avait une nuance toute
particulire de respect.

--Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!

Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'oeil sur la carte et
d'y lire un nom: _Marquis de Solis_, ouvrait crmonieusement la porte
d'un petit salon du rez-de-chausse donnant sur le vestibule et y
introduisait le marquis.

M. de Solis s'assit, et trs tonn de trouver un tel crmonial dans
cette faon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux
accrochs dans ce petit salon meubl comme un Trianon, blanc et or. Les
matres illustres y taient reprsents par quelque toile, une aquarelle
ou un morceau de choix. Mais ce n'tait videmment l que de petits
chantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, 
New-York comme  Paris, tait clbre.

Le marquis entendait en mme temps le valet appeler quelqu'un, dans un
cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont
le cabinet de travail se trouvait videmment au premier ou au second
tage, sur la mer, tait visible.

M. de Solis avait, un moment, hsit  se prsenter chez Norton, 
remuer tout  coup un pass qui lui tait cher. Il l'aimait, ce Norton,
pour l'avoir connu l-bas, au Nouveau Monde, o M. de Solis tait all
tudier les vignes amricaines, voulant essayer de dfendre ce qui
pouvait tre sauv encore de la fortune de la marquise, sa mre. Libre,
clibataire, voyageur par got et, depuis quelques annes, par une sorte
de besoin physique et moral, comme s'il avait eu  secouer dans la
fivre des dplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait
trouv peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout
dire, fussent, comme l'Amricain, des hommes.

Et, par une ironique destine, dans cet homme respect, dans cet ami
dont le marquis emportait le souvenir  travers la vie, le hasard avait
voulu que Solis dt rencontrer l'tre insolemment heureux, n
prcisment pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme
aime. Tout un roman inachev, volontairement inachev, dans le
dchirement du sacrifice, dans un monde de rves finis, chasss, se
dressait l, tout  coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait
annonc la prsence,  Trouville, de Richard Norton et de celle qui
s'appelait mistress Norton.

Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontre,
il y a quatre annes dj,  New-York, chez M. Harley, son pre, et
lorsque, dans les causeries de jeune homme  jeune fille, dans les
confidences irrflchies, plus intimes chaque jour, il s'tait laiss
aller  avouer presque  cette Sylvia--Sylvia! l'cho de ce nom tait ce
qui lui restait de ce pass!--tout un amour grandissant, le seul amour
vrai qu'il et prouv de sa vie. Et elle-mme, cette Sylvia, ne
semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur
du regard, dans la pression plus lente du _shake-hands_, dans les
paroles mmes tombes de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave
aussi? Comme il l'avait aime, dans sa fiert, dans ce calme un peu
hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traverse
du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous
les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif,
luisaient avec une acuit trange! Il tait rsolu  en faire sa femme,
si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille
 un Franais! De Sylvia, Georges de Solis tait sr. Il n'avait qu'
parler, il allait parler, et voil qu'une dpche alarme, pressante, de
Mme de Solis, rappelait tout  coup le marquis en France. Il fallait
que le fils revnt pour disputer  l'acharnement froce des cranciers
la fortune des Solis.

Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes
d'pres coquins ce que son pre, affol de spculations malheureuses,
pouvait encore avoir laiss. Mais, devant les dbris de cette fortune,
suffisante pour sa mre et pour lui, insuffisante pour la fille du
banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser chapper la demande et
l'aveu qui lui brlaient les lvres. Il attendait, il comptait sur
quelque hasard heureux, et le temps passait, et, l-bas, Sylvia
oubliait, sans doute, se croyant oublie, et, le jour o Solis apprenait
que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le
monde, pour chapper  sa propre pense,  sa souffrance, comme une bte
blesse qui fuit, esprant secouer, en courant, la douleur de la
blessure.

Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites perdues. Le
marquis avait promen sa tristesse et harass sa curiosit  travers ces
voyages, missions de savant ou sjours qu'il s'imposait  lui-mme dans
l'Extrme-Orient, il avait us son temps, sa vie, mais rien en lui, rien
n'tait cicatris! L'oubli n'tait pas venu, et lorsque le docteur avait
parl de Norton, un serrement de coeur rendait le marquis tout ple.

Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia ft plus
complte, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme ft
prcisment, par une ironie mauvaise, un tre qu'il avait aim
profondment, un de ceux qui se donnent et  qui on se donne ds le
premier regard, dans la premire poigne de main.

Solis ne se rappelait pas que Norton lui et jamais parl de miss
Harley. Et pourtant, lis intimement l'un  l'autre, ces deux hommes
avaient chang bien des confidences, autrefois. Solis, recommand 
Richard Norton par le reprsentant des tats-Unis  Paris, ancien
compagnon de Norton, avait t l'hte de Richard dans des tablissements
miniers que le Franais voulait tudier, et leurs relations, nes du
hasard, s'taient--comme le fer s'acirise au feu--change en amiti
dvoue, complte, dans l'preuve du pril.

Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent
vus pour la premire fois dans un salon, ils se fussent aims en
supposant qu'ils eussent pu causer, en toute libert de coeur, comme,
l-bas, dans le tte  tte des journes longues o Norton expliquait et
Solis coutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton
n'avait laiss deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la
connaissait peut-tre pas alors! Il l'avait rencontre depuis, il s'en
tait pris, il avait demand sa main....

Georges saurait les dtails de tout cela, ds sa premire causerie avec
Norton. Il avait comme une hte fivreuse  le revoir.

Le revoir?... Ou la revoir!

Il n'osait mme pas se poser la question  lui-mme. Mais, avec cette
facult presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines mes, il
sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et
plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....

Il avait d'ailleurs fait, sans presque rflchir--machinalement, comme
d'instinct--le chemin qui conduisait  la villa Norton, et il se
trouvait devant la porte, prt  sonner--bien mieux, ayant sonn--et se
demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris
et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette
femme qu'il avait timidement, silencieusement adore....

Il hsitait encore presque, dans ce salon d'attente o on l'avait
introduit, il regrettait d'tre venu, il se disait qu'il et mieux valu,
pour lui-mme et pour elle, n'avoir jamais retrouv ce pass.

Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement 
bord d'un navire, et le valet rentra, priant monsieur le marquis de le
suivre.

Solis, prcd par le domestique, monta un escalier  rampe de bois
sculpt o des faences de prix taient accroches, les couleurs des
vieux Rouen rpondant aux vieux reflets mordors des plats
mezzo-arabes;--et au second tage de la villa, aussi luxueuse qu'un
htel des Champs-Elyses, Georges de Solis se trouva devant un laquais
qui, crmonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de
travail, donnant par un large _window_ sur la mer:--une porte au seuil
de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu
et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement,
lui cria avec un accent yankee assez prononc:

--Ah! la bonne aubaine!

Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.

--Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous
amne?

Les deux hommes s'entre-regardrent un moment avec cette curiosit
instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent
par-dessus les annes passes, et Georges de Solis retrouvait, avec un
plaisir vrai, tout autre pense disparue pour une minute, son ami Norton
tel qu'il l'avait quitt, bti  chaux et  sable, la carrure large avec
des paules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front
volontaire, o l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait
d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lvres
rases nergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles
cartes du visage, la tenue mme un peu puritaine--une redingote
longue, boutonne sur ce grand torse solide--rien, chez l'Amricain,
n'avait chang, subi d'atteintes; et,  son tour, Norton, de ses yeux
gris enfoncs dans des sourcils hrisss en broussailles, interrogeait
le visage du marquis et disait gaiement:

--Vous tes toujours le mme!

--Oh! oh!... j'ai plus de bistre  la peau et moins de cheveux sur la
tte! Les voyages....

--Et d'o venez-vous?

--D'un peu partout. Du diable!

--J'tais all chez vous ds mon arrive  Paris! Personne. Votre mre
en province. Vous....

--En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mre que j'avais retrouve  Solis
 mon retour, et moi, nous avons quitt les Landes et je viens essayer
de donner un peu de sant et un bain d'air  ma chre bien-aime.
J'aurais pu aller  Biarritz, qui est plus prs de Dax, mais  Paris, o
il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de
vendre, aprs cette saison d'eaux, une de nos proprits, qui ne
rapporte plus ce qu'elle cote. Et mon projet est ensuite d'aller
m'enterrer  Solis, avec ma mre.

--Vous me ferez l'honneur de me prsenter  elle, dit Norton.

--Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois
raconter comment vous m'avez si joliment empch d'tre rti tout vif,
le jour de cet incendie, dans votre mine de ptrole. Ce que j'ai pens
souvent  notre aventure!... Nous sommes sortis de l, je vous vois
encore quand j'ai repris  peu prs connaissance, moi  demi asphyxi,
vous la barbe grille et les cheveux rass par le feu!

--Vous voyez qu'ils ont repouss, fit Norton en riant. Et ne parlez pas
de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-l,
ait, comme on dit dans les romans, sauv l'autre, c'est vous!
Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tir du brasier o un faux pas vous
avait fait tomber, mais vous n'y tiez, mon cher, venu que pour m'en
arracher, moi, et sans votre intervention j'tais parfaitement assomm
par les poutres.... Oh! tout net! Et rduit  l'tat de charbon
par-dessus le march! Si vous racontez de cette faon-l vos voyages 
Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moiti. C'est trop de
modestie et il est temps que j'arrive pour faire connatre la vrit!

--Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu
mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service!
_Ex aequo!_ D'ailleurs, c'est dj vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous
savez, Norton, je vous dirai avec plus de vrit ce que vous me disiez
tout  l'heure: Vous n'avez pas chang.... Si!... Vous avez rajeuni!

--Quand on a dpass la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel
 faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espce
de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manoeuvre,
au milieu de ses ouvriers, l-bas.... Je me suis--comment
diriez-vous?--adouci, fminis, pour plaire  la chre femme que j'ai
pouse....

Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif
attendrissement, et Solis, trs mu, matre de lui-mme pourtant et
essayant de paratre, non pas indiffrent--intress au contraire, mais
comme un ami au bonheur d'un ami--Solis devinait que cet homme prouvait
une sorte de besoin violent:--parler de l'adore....

--C'est vrai, vous tes mari! dit le marquis.

--Et  la meilleure des cratures! Ah! que je regrette que mistress
Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!

--Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur
de se souvenir de moi?

--De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Trs souvent!

Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas.
Chose trange, ce que lui disait l Norton, au lieu de lui tre
agrable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au
contraire, gardait son nom en sa mmoire, prcieusement, comme en un
sanctuaire. Il pensait, repensait  elle et n'en parlait  personne!
Elle parlait de lui, indiffrente, console, heureuse! Et ce souvenir
que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence mme et que
l'oubli!

--C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.

--Ah? dit M. de Solis.

--Oui, c'est pour sa sant que je me suis dcid  me fixer  Paris....
Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de
nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hrit de sa
mre, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et
grand buveur, que la goutte avait tu, un fond de temprament
arthritique. Et, si l'hrdit maternelle se ft borne l, tout et t
pour le mieux; mais elle lui a communiqu cette impressionnabilit
extrme, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de
chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux ts
dans la Floride ne suffisaient pas  la remettre en bon tat. Et puis,
encore une fois, je ne crois qu' Fargeas, j'ai pour Sylvia la
superstition de Fargeas!

Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de
Sylvia entendu l, prononc tout haut, pour la premire fois depuis des
annes, lui causait une impression singulire. Il le saluait de la
paupire comme un soldat salue de la tte la premire balle.

Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec
l'effusion dbordante de l'homme qui aime--puis il s'interrompit, disant
avec une motion profonde:

--Voyez ce que c'est que l'amiti! Il n'y a pas cinq minutes que vous
tes l, mon cher Solis, et je vous dis,  vous, tout naturellement, ce
que je ne dirais  personne, ce que je ne m'avoue que vaguement 
moi-mme.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...

Ils taient assis en face l'un de l'autre, devant le window,  deux pas
d'une table o, sous des presse-papiers, des dpches, des lettres, des
brochures s'entassaient, mthodiquement classes, annotes, runies par
des pingles.

--Un cigare?... dit Norton.

--Merci, vous savez bien que je ne fume pas!

--C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'tes-vous devenu, cher
ami?

Solis hocha la tte:

--Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyag pour me dsennuyer, allant en
Annam comme j'tais all aux tats-Unis, comme j'aurais fln sur le
boulevard.

--Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la _Revue_
un travail, sur la colonisation de l'Extrme-Orient, qui me parat assez
pratique!

--Et, pour l'crire, il tait inutile d'aller si loin. C'est peut-tre
 Paris qu'on apprend le plus de choses, mme sur les pays lointains!...
J'ai trouv au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en
savaient, je vous jure, autant que moi. Le tlgraphe leur apprenait en
dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois 
dcouvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est trs joli quand on
n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!

--Des souvenirs.... Votre mre?

--Ah! la chre sainte! fit M. de Solis. Son souvenir  elle m'et rendu
le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oublis, ceux-l,
d'ailleurs, j'espre; oui, perdus en route, laisss en chemin, avec ma
poudre brle et mes cartouches vides! Je suis venu avec la rsolution
formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprs de ma
chemine, heureux, comme vous... mari, comme vous!

--Heureux! fit Richard en hochant la tte.

--Voyons!--Et le marquis essayait de sourire aprs s'tre contraint 
chasser les souvenirs qui lui montaient au coeur.--Voyons, Norton,
connatriez-vous une jeune fille qui voult d'un brave garon un peu
attrist, mais point maussade, dsillusionn sur bien des points, mais
pas  la mode, peu pessimiste--mon cousin Bernire se charge de cette
spcialit-l--et gardant encore assez de foi, de passion, pour
commettre, au besoin, quelque folie et mme pour se rsigner  la
sagesse? Ma mre tient  ne pas me voir devenir vieux garon!
Marions-nous donc! Et, aprs tout, le voyage au coin du feu est le seul
que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est rsolu! J'ai un peu peur du
mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier
bain.... Mais je suis dcid  me jeter  la nage! Avez-vous quelqu'un
pour m'apprendre  nager, Norton?

L'Amricain n'avait pas quitt des yeux le marquis, tandis que M. de
Solis parlait, laissant sous cette gaiet factice deviner quelque ironie
douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de
nouveau parce qu'il a soif d'oubli.

--Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter  l'eau? Eh bien! mais
c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne
connais personne digne de vous... srieusement.... Si je voyais une
jeune fille remarquable parmi nos Amricaines....

--Non! oh! pas une Amricaine! dit vivement Solis.

--Et pourquoi?

--Je n'pouserai jamais une Amricaine!

--Pourquoi...?

--Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le
mariage, avec la diffrence des caractres sans y ajouter la diffrence
des races!

Le marquis tait presque grave et si srieux que Richard Norton ne put
s'empcher de sourire:

--Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous
arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Amricaines, et
exquises, et srieuses, et dvoues sous leurs airs excentriques!

--Je le sais bien! fit Solis.

--D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque
au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire
aussi grave comme une loterie!

--Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son
pli de lvres agressif.

Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Amricain et
voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois
dans l'esprit de Solis.

--Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher
Georges, que la dot vous est indiffrente.

--Absolument.

--D'autant plus, qu'en Amrique, la dot n'existe pas, ce qui enlve au
mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup
dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de ngociants,
ce ddain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.

Solis tait, un moment, demeur sans rpondre, regardant sur la chemine
une trange pendule, dont le balancier tait un pilon d'acier.

--Je ne songe pas du tout, fit-il, l'oeil toujours fix sur ce
balancier, mais pas du tout,  critiquer vos moeurs ou vos jeunes
filles, en vous disant que je n'pouserai point une Amricaine... pas
plus que je n'entends parler d'un march, quand je prononce ce vilain
mot: _Une affaire_. Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas pous
celle qu'on devait aimer, il faut peut-tre laisser au hasard le soin de
nous faire aimer celle qu'on pousera!

--Ah! par exemple! Voil une jolie thorie! dit Norton, riant un peu.

--Ce n'est pas une thorie, c'est une des mille ncessits o nous
rduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez--vous--et
le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une  une, comme un
homme marcherait avec prcaution, pas  pas, sur quelque tang
gel--vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un
mariage d'amour....

Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert,
mais ses yeux piaient le visage de Norton.

--J'adorais la jeune fille  qui j'ai demand sa main! rpondit
l'Amricain, trs gravement.

Solis riposta, la voix haute:

--Moi, j'ai ador une femme exquise,  qui je n'ai pas os dire que je
l'aimais!

--Je vous rpterai encore: Pourquoi?

--Vous tiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre
fortune, votre nom  qui vous vouliez.

--Sans doute....

--Moi, dit M. de Solis, j'tais assez pauvre, comparativement  cette
jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager
une existence qui lui et sembl mesquine, compare  celle qu'elle
avait, jusque-l, mene chez son pre. Et mon amour me criait de parler,
et mon orgueil m'ordonnait de me taire.

--Il est dommage que cette jeune fille n'et pas t une Yankee, comme
vous dites. Vous auriez t plus  l'aise. Je sais une jeune fille dont
le pre a cinq cent mille dollars de rente et qui a pous un pasteur de
Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est trs heureuse.
Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe
espagnol qui dit: La tache de sang de la mre, une autre mre
l'efface! Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Amricaines,
brunes, blondes, rousses, et de dlicieuses, et de capiteuses, et de
charmantes, et c'est peut-tre--en dpit de vos restrictions sur la
race--l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.

--Peut-tre! rpondit M. de Solis.

Puis, regardant toujours cette pendule o l'oeuvre d'art se faisait
machine, il ajouta:

--Je ne crois pas!

L'Amricain haussa les paules.

--Parbleu! On ne croit jamais ces choses-l jusqu'au jour o l'on
s'aperoit que ce qu'il y a de plus rapide aprs l'oubli des vivants
disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait ternels.... Et
c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie 
ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En
avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma
devise particulire.... Je ne passe point ma vie  m'attarder aux
fantmes du sentiment.

M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et
il prouvait,  se trouver l,  Trouville, dans le cabinet de
l'Amricain, presque pareil  un _office_ de New-York, la sensation d'un
voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord
de la mer, Norton avait apport sa marque particulire et l'estampille
de ses gots personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un
caractre spcial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste,
de ces bibelots qui rappelaient  Trouville l'htel de la rue Rembrandt,
cette pice d'aspect svre--gaye seulement par la troue de la mer,
de la lumire, par le window--ce grand cabinet ressemblait  la vaste
cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et  ct d'un
_Cavalier_, de Velazquez, argent comme une vieille orfvrerie, une
aquarelle reprsentant, sur une mer dplorablement bleue, un yacht
portant le nom de Mme Norton: _Sylvia_; le cadre de cette _marine_,
signe d'un artiste amricain, touchant presque un paysage o,  l'ombre
de pins gigantesques--quelques-uns entams, couchs  terre et dj
dbits--une petite maison de pionniers laissait envoler sa fume douce
comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le pre.
Le logis o, tant de fois, le soir, sous la lampe  ptrole, le vieux
Norton avait lu la Bible  ses cinq enfants, groups autour de la table
o brillait encore la cogne du dfricheur de bois! Un tableau que
Richard transportait partout o il allait, accrochait au-dessus de sa
tte, comme un Russe l'icne sainte dans son isba.

Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de
bois, c'tait la famille, le vieux couch maintenant sous le marbre d'un
monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur
de dynastie; _Abraham Norton_. C'tait le pre, la mre au bon sourire,
les soeurs, maries maintenant, et les deux frres, tous deux tus
pendant la guerre de scession, sous le drapeau toil. Le yacht,
c'tait la vie prsente, l'amour profond d'une existence, l'unique
amour, la rcompense de toute une vie laborieuse, la femme adore, la
chre Sylvia!

Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothque en bne,
laissant  porte de la main des livres en nombre restreint mais
choisis, utiles, traits de physique, de chimie ou de morale, cette
chimie de l'me. Sur une tagre, des minerais, aux tiquettes  l'encre
rouge, ppites d'or ou chantillons de charbons--un modle de
locomotive, bijou de mcanisme,  ct d'un tlphone--puis, sur la
chemine, comme le cachet mme de l'amricanisme du matre, la pendule
caractristique, celle dont le balancier tait un pilon d'acier montant
et descendant avec une rgularit de chronomtre et dont chaque
mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac lger de la pendule
d'Europe, Norton prfrait la constatation du temps faite par un
horloger utilitaire.

Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa
langue de fer: _Go ahead!_ et de son pilon o la lumire du dehors
accrochait des reflets d'acier, craser ce que Richard Norton appelait
les fantmes du sentiment.

--Ce que vous me dites ne m'tonne pas, fit le marquis. Il y a tout une
faon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne
marque pas le temps, elle l'crase!... Les Hollandais, qui taient
cependant des gens pratiques, donnaient  leurs horloges une posie qui
sentait le rve.... Ils montraient les bateaux oscillant  chaque
seconde, les moulins tournant, perdus, de minute en minute, des
pcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson
argent, et la lune, la ple lune se levant sur des paysages
fantastiques et presque chinois, comme on en voit  Saardam.... Mais
c'tait, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens
enferms dans leur maisonnette, auprs du Zuyderze gel, une fentre
ouverte sur l'idal; et, dans la fume de leur pipe, ils revoyaient leur
pass ou leurs voyages, tandis que doucement, rgulirement, le tic tac
du balancier berait leurs songeries, silencieuses comme un bon
sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des
roues mcaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et
retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense
instinctivement  tout ce qu'il y a de supprim, d'aplati et de
lourdement assomm dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les
pendules--ces marqueuses du temps qui fuit--comme il faut parer les
tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la posie et sous les
fleurs.

--Et moi, dit Norton, je crois et je vous le rpte, qu'il faut montrer
et clbrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vrits,
ses prets, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et
la faire aimer!

Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taill comme dans le
coeur d'un chne et qui, debout, ses larges mains poses sur la
chemine, le contemplait avec une expression  la fois joyeuse et pleine
de dfi--de dfi contre le sort.

--Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous mprisez si fort le rve,
c'est que vous avez probablement trouv la ralit du bonheur.

--J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...

--Pourtant? demanda le marquis.

Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pense de
mlancolie.

--Mon pauvre ami, dit l'Amricain, tout le monde a ses peines... ses
inquitudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout  l'heure....
J'ai trouv, moi, qui n'avais et n'ai point l'air--n'est-ce pas?--d'un
hros de roman, la crature idale et  la fois la meilleure des femmes.
J'ai pous une jeune fille qui est vraiment--vous l'avez peu vue, mais
vous la connaissez--une me d'lite tout  fait suprieure.... Je l'aime
du plus profond de mon coeur.... Je donnerais en bloc tout ce que je
possde pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite
vaillamment  la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien,
cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite flicit qui,
certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les
qumandeurs, les exploiteurs, les indiffrents, les conseilleurs, les
reporters qui parlent,  m'en agacer, du _richissime_ Norton--Richard
souriait--toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens,
font de moi un tre privilgi du sort, enviable  tous les points de
vue--tout cela, Solis, cette chance mme dont je remercie le sort, ne
tient pas devant cette vrit brutale: je suis inquiet, je suis
attrist... et, au fond, tout au fond de l'me, voulez-vous que je vous
le dise? malgr mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui
est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, gnreuse, eh bien!
voil, mon cher: je ne suis pas heureux!

--Pas heureux!

--Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-l ne tient qu'
un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre
ami Norton, pour un Yankee, et malgr cette pendule utilitaire qui vous
dplat tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voil ce que a
prouve. Et plt  Dieu que mon inquitude ft un roman! Mais non, Sylvia
souffre.

--Sylvia? rpta le marquis, en donnant  ce nom une expression
d'motion singulire que Norton ne remarqua pas.

--Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du coeur ou des nerfs, qui sait?...
Nvrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie--pour
m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rtrcissement de la valvule
mitrale, voil le terme scientifique--et c'est cela qui empoisonne la
joie que j'ai de me sentir matre de ma vie, rcompens dans mon labeur,
riche, libre--mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui,
comme un mur de cimetire!

Maintenant, Solis passait par une sorte d'preuve nouvelle, et une
cruaut satisfaite lui venait  la pense, lui entrait au coeur, tandis
qu'il coutait, silencieusement l, Richard Norton lui confier ses
doutes. Oui, peu  peu, l'Amricain laissait fouiller en lui, pntrer
dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouv,
disait comment son mariage avec miss Harley s'tait fait. Et dix fois
Georges l'et interrompu, prt  crier: Mais taisez-vous! s'il n'et
ressenti cette amre consolation de savoir, d'apprendre des lvres du
mari lui-mme, qu'il y avait, comme lendemain  cette union, une
dception, une souffrance.

--J'avais, disait Norton, rencontr souvent, chez son pre, la jeune
fille que je devais pouser. Triste, pensive, trs srieuse. C'est par
l qu'elle m'avait sduit. Je ne suis ni pensif ni mlancolique, moi!
_Les contraires_ s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hsitais  me
dclarer, non pas  cause de ma fortune, parbleu non! mais  cause de
son intelligence et de sa beaut, de cette grce qui ne semblait pas
faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bcheron! Puis, un
jour, comme, la voyant plus attriste, je me sentis plus mu... et plus
loquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas
confier sa peine--car elle en avait-- quelqu'un qui la partaget. Je
lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dvouer  elle....
Il parat qu'elle devina que je ne mentais gure.... Le pre tait mon
ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voil maris!

--Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir  s'enfoncer  lui-mme un
peu d'acier dans le coeur.

--L'amour d'un ct, l'amiti de l'autre, rpondit Norton, que la
question sembla rendre srieux. Mais des deux cts la confiance la plus
profonde et la plus complte.... Peut-tre y eut-il chez elle comme une
hte de se marier... pour ne plus hsiter--qui sait? pour oublier...
fit-il, comme  lui-mme...--Mais--et sa voix devint plus rsolue--nous
sommes habitus  des unions et  des dcisions rapides; et la famille,
chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit
d'une parole donne, du fond du coeur, devant un pasteur qui bnit deux
tres au nom de Dieu, et dans la froideur mme de cette crmonie, il y
a une gravit... une simplicit qui ont leur grandeur et qui me
plaisent....

--Et la posie? demanda Solis en dsignant la pendule.

--Oh! la posie! La posie est partout o il y a une affection vraie. On
me donnait celle que j'aimais! J'tais, quand je l'ai pouse, fou de
joie, ivre d'espoir; j'tais heureux! Mon cher, mais c'est encore une
posie, le bonheur!

--C'est peut-tre la meilleure, en effet, dit le marquis, trs ple. Et
depuis?

--Depuis...--Norton hsita un moment--depuis.... Ah! les idylles
humaines ne durent pas longtemps!... La premire douleur pour ma femme
fut la mort de son pre.... Ruin, le pauvre homme, sans que j'aie su
qu'il tait embarrass dans ses affaires, tant il avait la fiert de son
honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...

--Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au
contrat?

--Le contrat! quel contrat?--Et Norton riait.--Oh! nous n'avons pas de
ces discussions d'intrts amoureux par-devant notaires, nous autres!
L'Amricain pouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se
charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministriel lui en
impose l'obligation par trait discut comme un procs... _Elle_ apporte
pour sa dot sa beaut, _lui_, pour dot, son courage! Et en route,  la
garde de Dieu! Les parents ont travaill, amass, ils sont vieux! Ce
n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la
diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aims, leurs derniers jours
sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien
et dment gagn! S'ils ont encore de l'apptit et mangent leur fortune,
eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la
gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquitait pas plus de
savoir si son pre lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que
j'aurais un jour de l'hritage!... Et voil notre affreux mercantilisme
yankee, mon cher ami, le voil! Quoi qu'il en soit--que cette
catastrophe ait attrist ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne
au coeur--depuis ce temps la sant de mistress Norton m'inquite, et je
me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que
font les actions de mes mines de ptrole  la Bourse de New-York ou de
Chicago.

--Et, demanda Solis, peut-tre pour dtourner sa pense de Sylvia, vous
continuez  diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui
demandent une surveillance de tous les instants?

Norton se mit encore  sourire, montrant ses dents saines et fortes dans
sa barbe fauve.

--Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits.
Le cble transatlantique me tient, dans l'htel de la rue Rembrandt ou
dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si
j'tais assis l-bas  mon office.... Je suis un Amricain de Paris;
mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amrique....
Ou plutt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la
banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de
l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.

--Et trs enchant de vous retrouver, de me rchauffer  votre
vaillance, mon cher Norton, mais--sa voix, qu'il voulait rendre assure,
tremblait un peu--attrist... oui... attrist... de ne pas vous savoir
compltement heureux!

--Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous,
indiquez-moi o il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en
topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquitudes  mistress Norton
lorsque vous la verrez!

--Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.

L'Amricain avait, tout en parlant, pouss le bouton d'ivoire d'un
timbre lectrique.

--Voyez si madame est rentre, dit-il  un valet qui parut rapidement et
s'inclina pour toute rponse.

Solis tait debout, regardant Norton dont la stature haute se dtachait
sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au
loin.

Il se demandait encore pourquoi il tait venu et s'il ne devait pas ds
 prsent s'enfuir, ne plus reparatre. Dans quelques minutes, il allait
revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre,
allait prvenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle!
Et cette entrevue, aprs des annes, le mari allait y assister, elle
aurait lieu tout  l'heure.

Maintenant, un silence tombait entre ces deux tres qui venaient
d'prouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment
auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalit
comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien  se dire:

--Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amiti d'assister, ce soir,
 un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez l la belle
miss Dickson et Mlle Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on
fait ici de trs bonne musique, je vous assure.... Tous les Amricains
ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente
musicienne et le programme est trs choisi. Je sais bien que vous ne
viendriez pas pour le programme. Madame votre mre me ferait-elle la
grce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation
soudaine, mais je ne vous savais pas  Trouville, c'est mon excuse.

--Je serai enchant de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage,
dit le marquis. Quant  ma mre, n'y comptez pas.... Elle n'aime point
le monde.... Et je ne suis pas bien sr qu'elle vous pardonne de lui
avoir pris son fils mme pour un soir!

--Alors,  sept heures, mon cher Solis!

--Non, je ne dnerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis  la chre
femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de
mon retour, et je dne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes l, en
tte  tte, en petit cabinet, comme deux amoureux.

--Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-tre cet
amour-l qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite 
Mme votre mre demain, et je la remercierai de vous avoir laiss
venir  nous un moment, ce soir.

Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton  ces paroles,
une amertume plus cruelle encore que tout  l'heure, et, de ses yeux
clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pense attriste
de Richard.

Mais le domestique frappait  la porte et, sur un mot de Norton, se
montrait bientt, restant sur le seuil.

--Madame?... dit l'Amricain.

Madame tait encore absente, Mlle Meredith rentrait  l'instant, mais
seule; Mlle Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.

--Et bien! dit Richard avec cette gaiet brusque et mle qui coupait
lestement ses trs rares moments de mlancolie, mon cher Solis, vous
allez toujours voir ma nice!

Et le domestique s'tant loign:

--Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rve, mon ami,
idale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nice?...
Si elle n'tait pas Amricaine, elle ferait absolument votre affaire!

Norton allait continuer. Il s'arrta. Une voix claire, gaie, sans accs,
chantante et caressante, disait au seuil de la porte:

--Suis-je indiscrte?

Et Solis apercevait, l, debout, comme hsitant  entrer, une grande
jeune fille, lgante et mince, dont les yeux noirs, trs vifs, dans un
fin visage un peu ple, le frapprent tout d'abord. Une robe grise, un
mantelet, glissant  demi sur des paules jeunes et faisant ensuite
comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, friss
lgrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement
pos. Dans tout cet tre, dans cette toilette, dans ce joli sourire,
dans ces petites mains gantes de sude, quelque chose d'une fille de
race, assouplie pourtant par une certaine sduction sans faon: la
franchise gaie de la grisette avec le port de tte un peu hautain de la
patricienne.

Miss Meredith, en s'avanant--Norton l'en priant du geste--salua M. de
Solis et attendit que son oncle lui et prsent le marquis. Puis, au
nom de Solis, elle rpondit par un mot gracieux, sans fausse politesse.
Elle connaissait bien le marquis.

--Mon oncle Richard m'a souvent parl de vous, monsieur. Je n'ai pas eu
le plaisir de vous voir en Amrique; je suis enchante, sachant que vous
tes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.

C'tait, dans toute sa sincrit, sans faon et sans phrase, l'accueil
d'une matresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait
une femme mettant  l'aise un de ses htes. Solis tait habitu  cette
franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu
bizarre en France. Mais de tout cet tre jeune et loyal rayonnait une
sorte de grce particulire, la sduction des yeux sans tristesse, des
lvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle crature de
vingt ans.

--Vous avez laiss Sylvia en promenade?

--Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal
fait une vente dans sa villa au profit de pcheurs ruins par l'ouragan
du mois de janvier. Et Sylvia dvalise les comptoirs. Si elle n'envoie
pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle
encombrera votre maison, je vous en prviens!

--Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.

M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un
peu press.

--Vous nous quittez? fit Norton.

--Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith
en souriant.

--Oh! mademoiselle!... Mais tout en tant ici en villgiature, j'ai un
petit travail  expdier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires
trangres.... Une communication sur les tablissements d'Hano.... Et
puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est prcieux, mme
 Trouville.

--Et jamais aussi bien employ que lorsque je vous vois, mon cher
Georges.... Au moins,  ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.

--Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un lger
effort.

Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un
calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'loigna,
accompagn par Richard qui, le touchant  l'paule, le guidait avec le
geste familier et dvou d'un an tendant son bras sur le frre cadet.

       *       *       *       *       *

--va.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, 
miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dgants, rglait sa
montre sur la fameuse horloge  pilon.

--Comment je le trouve?

--Oui.

--Mais... bien.

--Trs bien?...

--Trs bien, si vous voulez!

--Un vrai gentilhomme!

--Oui, et un gentleman.

--Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garon, aimable,
distingu, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de
n'pouser jamais, jamais, une Amricaine!

Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son
oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une
fuse de jeunesse:

--Vrai? dit-elle. Il s'est promis a!... Eh bien, il est bte alors!




III


Le dner tait depuis longtemps fini, et miss va servait le th chez
Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Svres
aux invits de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano,
trs entoure par M. de Bernire, le docteur Fargeas et un gros homme,
dj grisonnant, qui riait trs fort, flirtait  la fois avec la musique
et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer,
tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le
colonel Dickson, le pre trs glorieux de la belle miss Arabella. Il
tait si haut, ce colonel, avec sa tte pointue  barbe longue, rousse,
strie de poils gris, et sortant d'un norme col blanc, serr comme un
col d'uniforme; il tait si long, si lanc, qu'en apercevant, au bout
de son corps, la fume de son londrs, on et pu, dans l'ombre, le
prendre pour une haute chemine d'usine en combustion.

Sa femme, la colonelle Dickson, norme et grasse, vase sur un canap,
teintait de cognac le th blond que lui avait apport miss Meredith, et
contemplait, de ses gros yeux bleus, rveurs, le groupe form, l-bas,
sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entoure d'habits
noirs, parmi lesquels ce jeune Bernire, qui, disait-on, tait un bon
parti.

Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon cribl d'toiles et sur la
longue file de points d'or aperus dans la nuit, au loin, et qui taient
les lumires du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice,
aux ventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme
Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et dj rondelette,
avec un type isralite assez prononc et une belle carnation mordore de
juive, feuilletait un album et causait mdecine avec le docteur Fargeas,
un peu tonn.

--Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout  l'heure Liliane
Montgomery,  mistress Norton.

--Trs jolie!

--Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalaurat au
docteur, je parie!

La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur
sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une
sorte de prcipitation, sa cuiller dans sa tasse de th. Elle avait,
avec son intrt de mre, la vague perception que la fille du banquier,
ce gros M. Offenburger, qui riait, l-bas, d'un rire guttural, en se
penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie
petite juive allemande pensait  ce M. de Bernire, qui, pour le moment,
ne semblait pas s'en inquiter.

Joli garon, Bernire. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire
un mari pour Arabella. Il tait un des deux ou trois cents candidats
possibles que la belle Amricaine avait dj rencontrs sur la plage. Il
plaisait surtout  Mme Dickson, parce qu'il tait pessimiste et que
la colonelle, ayant prouv des dceptions, elle aussi, trouvait que la
vie tait amre, trs amre. C'est bien peut-tre pourquoi la colonelle
sucrait si fort son th, qu'elle prenait  l'tat de sirop alcoolis.

Et ce n'tait pas la premire fois qu'elle avait remarqu, la colonelle,
les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger  M. de Bernire!
Certainement, certainement, le jeune vicomte n'tait pas indiffrent 
la jolie smite, et quant  Bernire, lui.... Mais Mme Dickson
comptait sur les paules d'Arabella, les plus admirables paules que pt
montrer une belle fille de vingt ans!

D'ailleurs, en comparant Arabella  Mlle Offenburger, mistress
Dickson n'tait pas inquite. Sous la lampe, debout prs du docteur,
Hlne Offenburger tait exquise, avec ses grands yeux doux, noirs,
voils de cils comme d'une dentelle, et ses avides lvres rouges, et
son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses
cheveux; mais Arabella, l-bas, au piano, grande, superbe, sa tte de
statue grecque pose sur les splendeurs d'une poitrine clatante de
blancheur,  peine rose par les bougies, cette admirable Arabella,
comme coiffe d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrs, soyeux, tait
irrsistible.

Oui, Arabella, insolente de beaut, de sant, de force, rejetait dans
l'ombre, ds qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout
aussitt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue,
minuscule et noiraude.

Quant  va, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et
venait, toute lgre, rieuse, laissant l le canap, o causaient Sylvia
et Liliane, allant au piano, o Arabella mlait les airs d'oprette aux
romances amricaines, au window o Norton fumait avec le colonel, et,
gaie, bonne fille, aimable, jetant  et l une tincelle ou une malice
de son esprit et une fuse de sa gaiet. Mais, quoi! Cette brunette, va
elle-mme, lance, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux
difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle
Offenburger ou Arabella. Elle semblait,  la colonelle, une comparse
dans ce salon, o, videmment, miss Dickson remplissait le premier
rle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'tait que M. de Bernire
ne s'occupait point d'va. Mais point du tout.

Pour la colonelle, les femmes maries ne comptaient pas plus que miss
va ou que les hommes maris. Elle et pu cependant admirer un peu aussi
les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress
Montgomery. La lumire d'une applique pose au-dessus de la tte de
Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un clat de
soie les paules ples, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un
blond fauve, retrousss d'un bloc. Une sorte de rdition d'Arabella, la
mme insolence de beaut avec plus d'embonpoint, une vitalit plus
spciale, quelque chose de plus mr et de plus attirant. Une neige qui
ne jette pas de froid, avait dit, un soir, M. de Bernire.

Et  ct de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affine, frle, une
sorte de Parisienne de New-York--sduisante avec sa bonne grce un peu
triste, sa douceur mlancolique, la vague tendresse de ses yeux qui
regardaient au loin, l-bas, vers la cte, les toiles d'or et le ciel.
Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout  fait jolie dans sa
toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de
vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'tait une impression pour
ceux qui la voyaient dans sa grce tendre--semblaient porter le deuil de
quelque chose de disparu, de bris, d'envol.

Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractre si diffrent,
et s'aimaient prcisment peut-tre parce que le contraste de leurs
natures les avait, ds le premier jour de leur rencontre, bien attaches
l'une  l'autre.

Liliane tait en France la seule personne que Mme Norton pt appeler
son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants  New-York, Sylvia et
Mme Montgomery se revoyaient, changeant leurs projets d'amour dans
des causeries de jeunes filles, et, lorsque spares par la vie--Liliane
pousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard
Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards
d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succd
tout d'abord aux chres confessions intimes. Puis les silences taient
venus, avec les sparations plus profondes, Liliane partant pour
l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux tats-Unis 
ct de Norton. Il y avait eu l une interruption force de relation et
d'amiti, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu.
Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume  tous ses
caprices, rvant de la vie active et surchauffe des femmes  la mode,
posant  peine le pied  Paris pour assister au Vernissage, au Concours
hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour
Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre 
Menton ou  Pau.

De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francis
son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et
essayait de se fliciter d'avoir divorc et de porter le nom de son
second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un
grand nom de France. Ce nom, qu'elle et voulu plus authentique, elle
le promenait aux _mardis_ de la Comdie,  Cauterets,  Biarritz, aux
ftes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige
du Carnaval.

Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M.
Montgomery, son mari, lui avait annonc l'installation de M. et Mme
Norton dans l'htel bti par le raffineur Bonivet, revendu  la duchesse
d'Escard et achet trois millions tout net par Richard Norton, qui y
avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery,
en plus d'une affaire, tait l'associ de Norton, et le hasard voulait
que l'affection unt prcisment les deux femmes comme l'intrt et
l'estime unissaient les maris.

Ds son retour  Paris, deux mois avant ce sjour  Trouville, Liliane
arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou,
l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout  fait jolie,
avec sa grce un peu frle, ses traits fins et son air doux.

Elle, grande, tincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les
paules larges, avec son grand cou lgant et fier, demandait  Sylvia:
Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraiss? Je fais
des exercices de clown pour ne pas devenir norme. Mais qu'est-ce que
vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais dsole de me voir bouffie!

Et, en cette premire rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries
de renouement d'amiti o se rassemblent un  un tous les fils du pass,
comme les fibres d'une chaire ampute, les deux amies s'taient
retrouves, telles que jadis, changeant non plus leurs rves, cette
fois, mais leurs souvenirs, leurs dceptions.

Toutes deux avaient encore prsente cette premire causerie, ces
confidences qui revenaient plus d'une fois  Sylvia et l'effrayaient.

--Vous tes, rptait alors Sylvia, la premire personne dont la
rencontre  Paris me cause une joie, ma chre Liliane!

--Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, a! disait Mme Montgomery
en riant.

Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:

--Il ne saurait tre question d'eux, puisque je ne les connais pas!

Et, certaine que mistress Norton, par une rception, un concert, une
fte, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle,
Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature  une de ces royauts
parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques
mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout
de suite, ds cette premire entrevue, la question intressante:

--Ma chre Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux
pour vous! C'est une amusante connaissance  faire. Trs gais, trs
fins!... Un peu gourms pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma
chre! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous
n'tions pas l pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre
fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une rsidence
allemande.

--Alors, Paris vous plat?...

--Beaucoup. Depuis que j'y ai entran M. Montgomery, je ne m'y suis pas
ennuye un moment, pas une minute. Et pourtant....

Liliane s'tait arrte, le coeur gros et soupirant. Coeur qui
soupire....

--Et pourtant quoi? avait demand Sylvia.

--Rien. Vous tes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout 
fait... haut cot.

--Vous dites?

--Je dis que Richard Norton _vaut_ considrablement. Il n'est pas
prince, il n'est pas duc, oui, voil tout ce qui lui manque.... Mais il
est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!

Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Amricaine une belle
humeur si clatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels,
que la mlancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminue. Le
babillage de Liliane faisait  la jeune femme l'effet d'un cordial qui
et ptill comme du champagne. Sylvia la retrouvait, aprs un divorce,
telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui,
autrefois,  New-York, rvait de porter une couronne, savait par coeur
l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle
n'allait point supplier son pre d'acqurir l'_article_ ainsi annonc
par le _New-York Herald_: A vendre, blason et usage du nom d'une
aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100
dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield
street, Pittsburg.

Mais il et fallu voir comme le pre de Liliane, pntr jusqu'aux
moelles de sentiments dmocratiques, parlait de cette fausse
aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars
comme s'il se ft agi de ballots de caf!

Liliane alors, qui aimait et respectait son pre, laissait l ses rves
nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant
l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des clibataires
disponibles de la Cit,  l'usage des dames, avec description de leurs
personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de
vie et autres informations intressantes. Et lorsque Sylvia demandait 
son amie:

--Que cherchez-vous dans cette gazette?

--Moi? Un mari titr comme un Montmorency! rpondait Liliane en riant.

L'amour, un amour-passion, feu de paille envol en fume, l'amour
qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fivre
d'honneurs nobiliaires--fivre qui est un peu la maladie gnrale dans
la Rpublique du roi Coton--mais divorce par colre, et remarie par
convenance, parce que Montgomery tait riche et lui avait paru dvou,
Liliane revenait malgr elle  ses songeries de jeune fille et
reprochait seulement  Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de
n'tre ni ducs ni princes!

--Mais, ma chre Sylvia, en dpit de ce dfaut, votre mari, vous
l'aimez?

--Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait
pour moi! rpondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est
venu parce qu'il prtend que le docteur Fargeas peut seul me gurir de
cette espce de maladie qui me mine, une sorte d'anmie, une affection
cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires 
New-York et il a tout quitt pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de
me rendre, en France, aussi brillante et aussi envie que possible. Je
ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dvou, de coeur plus loyal.

Liliane coutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.

--Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites
l, tout simplement. Terrible.

--Comment, terrible? Vous tes donc toujours aussi railleuse
qu'autrefois, ma chre Liliane?

--Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie
vous avez des faons de faire l'loge de votre mari qui me font penser 
la manire dont je parle du mien, moi.... Trs gentil, ce bon
Montgomery, trs dvou, soumis  tous mes caprices, guettant pour la
satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais
Montgomery, voil!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la
Deuxime Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chre, croyez-moi!...
Tous mes instincts aristocratiques sont heurts par ce souvenir-l....
Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des
Montgommery lgendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me
semble qu'on me frotte l'piderme avec une brosse de crin... j'en
saignerais!... S'appeler Montgomery et n'tre qu'une fausse Montgomery,
une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au
lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre a, vous qui tes
aristocrate comme toute bonne rpublicaine... d'Amrique!

--Je comprends--et la voix de Sylvia tait devenue douce, lente,
rsigne--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez tre heureuse.

--Et je comprends que vous n'tes peut-tre pas, vous, trs... trs
heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un
moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dvou! Ah! pas tant de
compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout
de dire d'un homme Ah! le misrable! Ah! quel misrable! Mais je
l'adore! Au contraire, ce misrable devient immdiatement un ange!
C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!

--Harrisson?

--Oui! le prdcesseur de Montgomery!

--Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chre Liliane,
pourquoi avez-vous divorc?

La belle Liliane avait eu dans les yeux l'clair rapide d'une colre
passe. Puis, haussant les paules:

--Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un
peintre!... Des modles! Il prtendait qu'il ne pouvait me faire poser
ternellement devant lui. Moi! Cela aurait donn une ennuyeuse
uniformit  sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient.
Les clients se plaignaient. C'tait malsain pour son talent.... Il
fallait changer. La ncessit... l'amour de l'art.... Je n'ai pas
compris.... Jalousie.... Scnes.... Appel  la loi.... Un an de
procs.... Plaidoiries!... Et le tout termin, adieu Mme Harrisson!
Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de l-bas!_ ajoutait
Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.

--Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est trs
aimable....

--_L'ami le plus dvou... le coeur le plus loyal!_... rptait Mme
Montgomery imitant le ton de Mme Norton.

Et comme Sylvia en parut tout  coup un peu attriste:

--Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis l est
mchant. D'autant plus que mes ennuis  moi ne tirent pas 
consquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis
que vous, si vous tes mlancolique, c'est que vous souffrez.... Non?...
Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie
avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue
qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnment?

--Pas du tout.

Mme de Montgomery hochait la tte:

--Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous
qu'il y a cinq ans... chez votre pre...  New-York.... J'tais alors
Mme Harrisson--ah! le misrable, cet Harrisson--un jeune homme venait
souvent, souvent.... Un Franais que nous trouvions tout  fait...
comment dirai-je? tout  fait convenable!

--M. de Solis!

--Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oubli le nom... ni
moi.... Marquise!... Cela m'et assez souri d'tre marquise: Madame
_la marquise de Montgomery_! Joli coup de clairon pour l'entre dans un
salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, mme
le prnom qui me revient!--j'aurais cru....

--Vous auriez cru?

--Rien! Une de mes ides folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!

Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paratre
indiffrente  ce babil dont le grelot lger sonnait pourtant le glas
d'un cher pass disparu.

Mais Liliane revenait  cet _autrefois_ avec une fbrile curiosit de
femme.

--Il tait absolument pris de vous, M. de Solis....

--Oh! pris!

--Une Parisienne dirait qu'il tait _toqu_ de vous!

--Liliane!

Et la voix de Mme Norton, un peu touffe, se faisait svre.

--C'est le mot qui vous choque? Toqu! Ah! vous en entendrez bien
d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais pari, moi, que M. de
Solis....

--M'aurait demande en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez
perdu, ma chre Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et
d'ailleurs mon pre....

--Votre pre n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amrique
nous nous marions nous-mmes, de notre propre volont, et nous disposons
de notre main sauf  nous en mordre les doigts.... Ah! oui,  nous les
mordre jusqu'au sang.... Et comment votre pre, qui n'tait pas un
parvenu comme tant d'autres ou un philosophe ddaigneux comme le mien,
mais un pur Amricain, n'aurait-il pas t enchant de vous voir
marquise?

L'entretien, en dpit de sa lgret, du ton plaisant de Mme
Montgomery, semblait devenir pnible  Sylvia qui, essayant de
n'attacher aucune importance  toutes ces paroles, dit cependant d'un
ton ferme:

--Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le pass est pass. J'ai
pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de
mes rves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur vole.

--Oui, mais s'ils sont bien apprivoiss, les oiseaux reviennent! Vous
n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?

--Jamais! Et je vous saurais mme gr de ne plus m'en entretenir.

--Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chre Sylvia, cela me
fait croire que la petite blessure n'est pas tout  fait cicatrise.
Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre
mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis tait
l, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!

--Ah?

Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.

--Trs loin!

Liliane ajoutait, curieuse:

--Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Peu!

--Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reois des ballots et je les
dvore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: _La belle
Mme Montgomery_!... _La dernire toilette de Mme Montgomery_!...
_Dplacements et villgiatures de Mme Montgomery_!... Il y en a qui
risquent le de... _de Montgomery_! a me fait soupirer... oh! oui,
soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes
amis... d'Amrique. Oh! il ne se donne pas un souper chez
Delmonico--notre _Caf Anglais_  nous--que je n'en connaisse le menu.
C'est trs amusant, trs amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas
o j'ai lu a--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais o pour
je ne sais quoi. Mais il a failli tre assassin et un peu dcapit par
les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.

--Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre
indiffrent.

--Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va  Paris
quand on n'y est pas n et on y reste quand on est Parisien. C'est bien
votre avis, Sylvia?

--Certainement. Mais....

--Mais quoi?

--M. de Solis?

--Ah! ah!... il vous intresse encore? Eh bien! mais il est sain et
sauf, M. de Solis!... Il a jou du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher
revolver amricain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce
pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou
autres... envols! Pft!... comme vos rves! Ne vous inquitez pas du
marquis! Plus aucun danger! Aucun!

--J'en suis bien heureuse! Trs heureuse!

Elle souriait maintenant  Mme Montgomery qui la regardait.

--Mais, ma pauvre Sylvia, vous tes toute trouble! Ce n'est pas mon
histoire au moins!

--Non, mais cette... nervosit maladive, dont me gurira difficilement
le docteur, me cause  tout instant de petites secousses. Je suis
vraiment trop impressionnable.

--Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le
docteur Fargeas pour vous gurir, je compte sur le docteur Paris. Ah!
chre, Paris! quel mdecin! Il en a sauv bien d'autres!

Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:

--Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Amricains,
eux, s'y retrouvent toujours.

       *       *       *       *       *

Il y avait deux mois, deux mois passs, que les deux amies avaient
chang ces confidences,  Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette
causerie avec Liliane, Sylvia avait gard un souvenir troubl, une sorte
d'inquitude, repensant  ce Georges de Solis qui lui tait apparu
l-bas, chez son pre, et qu'elle avait pu croire le fianc, l'poux,
l'tre choisi et aim! Un passant, ce marquis de Solis. Il tait venu et
il tait reparti, aprs avoir devin pourtant que Sylvia se sentait
attire vers lui! Et lui-mme, n'avait-il pas laiss la jeune fille lire
en lui? Ne s'taient-ils point dit, l'un  l'autre, de ces mots qu'on
n'oublie jamais, jamais plus?

Georges de Solis!... Pourquoi tait-il parti presque subitement,
laissant Sylvia attriste, Sylvia qui tait rsolue  demander  M.
Harley, son pre, de l'unir  ce gentilhomme franais? Il le lui avait
murmur, pourtant, il le lui avait involontairement laiss souponner,
l'aveu d'un amour qui, tout  coup, s'tait comme effac, envol!
Pourquoi? Elle l'avait devin, depuis. Mais, au premier moment, la
douleur avait t cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait devin. M. de
Solis s'loignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour
n'tre pas accus, lui tranger, de viser par le mariage la fille d'un
des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine tait
si proche!

Et, en songeant  ce pass, en revivant ces journes enfouies que le
babillage de Liliane lui avait rappeles, toutes vivantes encore et
bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre,
Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accable et triste,
pensant  M. de Solis qui n'tait plus l! Il avait emport une de ses
illusions, une de ses confiances! Elle s'tait cru aime! Puis, dans le
logis paternel, entrait, timide, avec sa loyaut d'homme et sa navet
d'enfant, Richard Norton qui, pouss par le pre, demandait  Sylvia si
elle consentirait  unir sa vie  la sienne, et, devant les prires de
M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui
semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles,
puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui
semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans rflexion, sans
hsitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie
inespre  Norton, une consolation  M. Harley, tait un sacrifice,
l'immolation d'une esprance.

Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait ferm le roman
inachev et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce
dvouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie
heureuse. Et, alors, dans toute l'honntet de son coeur, elle rpondait
au pasteur qu'elle suivrait l'poux choisi partout, toujours, dans la
bonne ou la mauvaise fortune. Elle la revoyait cette journe qui avait
dcid de sa vie. L-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait
envoy, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une
cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose th jusqu' la
rose pourpre, et l, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie,
le pasteur avait uni Richard  Sylvia, devant le livre de la loi, la
Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.

Cloche de roses rouges et roses ples! Que de fois, depuis lors, Sylvia
Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un
carillon d'esprance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de
l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur,
semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait
vers lui, comme  la drive, ou lorsque l'tourderie d'une cervele
ramenait  ce pass la songerie de la jeune femme! Et c'tait cela
qu'avait fait Mme Montgomery, le jour o elle avait rappel  Sylvia
tout ce pass vanoui.

Mais cette motion ressentie lorsque les deux amies s'taient
retrouves, Sylvia l'prouvait plus violente peut-tre maintenant, et
l, assise prs de Liliane, qui tentait de l'gayer, elle pensait  ce
que Norton lui avait annonc tout  l'heure: la prsence du marquis 
Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir mme
probablement, l, dans ce salon, M. de Solis reparatrait. Et dans le
bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella
accompagnait d'un refrain de quelque oprette de Sullivan, Sylvia
regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de
Georges de Solis.

Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont
quelques-uns lui taient si indiffrents, il lui faudrait traiter
froidement cet homme dont elle avait rv de partager la vie! Elle
s'efforait de paratre calme, souriante, aimant mieux, aprs tout,
puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit  lui, tendant une
main qui tremblerait peut-tre un peu, mais qui serait la main d'une
honnte femme et d'une amie.

Et assise,  ct de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu
murmure de la mer montante roulait, l-bas, sur la plage, avec son
rythme majestueux, mlancoliquement, dans le bruit berceur des flots,
elle entendait, lointaines aussi, et comme noyes dans ces murmures, les
cloches, les cloches des fianailles, les tintements du _marriage-bell_,
les sons attrists de la cloche de roses, des pauvres roses fanes!

Elle regardait Norton aussi.

Dcoupant sa carrure large sur l'horizon clair,  ct de le silhouette,
droite comme une perche  houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un
dernier cigare et Montgomery tait all le rejoindre. Puis le cigare
achev, Norton revenait  ses invits et prenait des mains d'va un peu
de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs,
son menton ras et son profil d'aigle, trempait ses lvres dans un petit
verre d'argent et dclarait  Norton qu'en dpit de son horreur des
alcools il trouvait cette eau-de-vie dlicieuse.

--Elle est clbre, dans tous les cas, disait Norton.

--Dans les deux Amriques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse!
ajoutait Montgomery.

--Elle est franaise, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette
indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai
achet a  un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait
gard qu'un ft de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se sparer.
Peut-tre tenait-il  se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie.
Je lui ai pay cela au poids de l'or. Il a tent la fortune. Il n'a pas
russi, et, comme un imbcile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de
recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce
qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des
remords parfois, de lui avoir achet son alcool. Il se ft gris avec,
cela l'et consol, il serait peut-tre encore vivant!

--Cela dpend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois
indpendante des souffrance morales. Affaire d'hrdit. L'atavisme joue
aussi son rle l-dedans.

Richard Norton, debout et son verre de cognac  la main, frappa
doucement sur l'paule du mdecin tendu sur un divan.

--Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la
fatalit en tout!

--Ncessairement. La thorie de l'hrdit a remplac dans le monde
moderne la fatalit antique.

--Et alors, le suicide? Affaire de fatalit?

--D'une fatalit de temprament. Oui. Trs souvent.

--Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette
comme un fardeau qui nous pse trop?

--Mon cher monsieur Norton, rpondit le docteur Fargeas, je ne crois
qu' trois choses insupportables: la Misre, la Maladie et la Mort. Et
pourtant l'humanit passe son temps  avaler celles-ci et  supporter
celle-l, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous
agace ou nous navre, le monde finirait vite!

--Alors, la vie, vous la trouvez excellente?

Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas  quelque thorie
pessimiste.

--Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le mdecin. Mais comme la
mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les
souffrances qui la composent, je prfre encore, aprs avoir tudi l'un
et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois,  cette fameuse
dlivrance qui est une dlivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton,
lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et
laissez-le  des imbciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous
n'avez pas  craindre a! Vous tes un homme heureux!

--Oh! dit l'Amricain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la
Ncessit!

Il regarda avec une sorte de dfi, d'orgueil mle, les amis qui, autour
de lui, dgustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fiert d'un
fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentt le parvenu:

--Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien,
qu'avec mon prsent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que
pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donns.

Le murmure d'incrdulit de Montgomery et la protestation courtisanesque
du colonel Dickson se formulrent bien vite par une interruption du
docteur:

--Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton,
et votre habilet, et votre patience?...

--Et la chance, prcisa l'Amricain. Oh! parfaitement, la chance aussi!
Il ne faut pas tre si fier de ses succs en ce monde, et si l'on se
dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice
de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, a nous rend pitoyable
pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant
connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et
arrivaient  quoi?...  rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans
hrdit, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de
capitaine. Oui, j'ai bien pioch! Oh! rudement! bravement! Je crois
certainement qu'il me reste de ce temps-l des crevasses aux mains. Je
n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuy  la chemine,
les yeux mi-clos, comme berc par un bon souvenir, il se laissait aller
doucement vers le pass--la date me revenait ce matin en crivant mon
courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une
barque sur l'Hudson et j'aidais mon pre, mon brave et saint homme de
pre,  fendre le bois.... Oui, quand je pense  a, j'ai eu beau
travailler depuis, courageusement travailler, et toujours,  prsent,
vous ne m'empcherez pas de me dire que la chance m'a favoris, car elle
m'a donn la fortune et, avec la fortune, la chre femme pour qui je
donnerais cette fortune-l!

Il avait dit cela d'une voix assure, debout, cherchant des yeux Sylvia,
qui coutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dvoue.

--Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais
parler de son bonheur si haut.

Norton la regarda, un peu inquiet.

--Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie ranon. Croyez-vous que
si la sant de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitt
New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant  Fargeas, oui,
c'est la faute de ce cher et illustre matre si je suis ici.

--Ma faute?... fit le savant.

--Oui, votre faute. Je vous ai propos de venir  New-York soigner
spcialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress
Norton.

--Et j'ai refus! dit Fargeas.

--Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte
blanche.

--Gurison  forfait! Mais, rpondit trs simplement le docteur, j'avais
 Paris tout mon service d'hpital, de pauvres diables qui ne
m'offraient rien du tout. Dans ces cas-l, vous concevez, on n'hsite
pas!

--Pas Amricain, le docteur, murmura M. de Bernire  miss va qui
passait prs de lui.

La jolie Amricaine fit une rvrence.

--Mais digne de l'tre, vous avez raison! rpondit-elle.

Et Bernire se pina les lvres, pendant que la belle Arabella lui
disait avec son gentil accent yankee:

--coutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux
quand je le joue sur le violoncelle!

--Et, aprs tout, continuait Fargeas qui s'tait lev, ce qui convenait
le mieux  votre chre malade--qui n'est plus aussi souffrante, non,
madame, non, vous n'tes dj plus trs intressante--c'tait la
distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et
la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'crit sur un ticket de
chemin de fer! Systme excellent, d'ailleurs! Si les malades gurissent
 distance, le mdecin en a tout le mrite. S'ils ne gurissent pas, il
n'en a plus la responsabilit.... Il est si loin.

--Alors, dit encore Norton, j'ai transport  Paris une partie de ma
galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de
mistress Norton, de manire  ce qu'elle se crut  New-York, chez
nous, dans notre maison amricaine, et j'espre bien que Paris aidant,
et Trouville par-dessus le march, je ramnerai l-bas ma femme
souriante, gurie, et pour toujours--ah! le beau rve!--heureuse!

--J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a
pas mis mes ordonnances en dfaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?

--Plus du tout, rpondit Sylvia qui s'efforait de sourire.

--Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme
s'en sert comme de son ventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce
qu'on a des nerfs?

Le gros Offenburger s'tait approch, les yeux allums, quand Norton
avait parl de ses tableaux, comme s'il et entendu compter un sac
d'cus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton
tait clbre.

--Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez
fait transporter en France?

--Ceux que mistress Norton prfre, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupr.

--Et, continua le banquier, aviez-vous pris la prcaution de les faire
assurer, au moins?

--Oh! l'assurance est la rgle de tout bon Amricain! fit Norton. Trs
hardi, le Yankee, mais trs prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh
bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une
fortune! Voil! Ce que je voudrais trouver, je le rpte sans cesse,
comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurt le
bonheur!

--Si elle se fonde, cette compagnie-l, dit le docteur Fargeas, ne
prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!




IV


La colonelle Dickson continuait  pier, de ses gros yeux bleus, ce qui
se passait dans le salon. Assise  la mme place, elle tenait toujours 
la main sa tasse de th vide, pour se donner une contenance. Le vicomte
de Bernire, pench sur le piano o Arabella laissait courir ses doigts
fusels, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle
l'et d'abord trouve insignifiante, il y avait l cette miss va, fine,
rieuse, remuante, et, avec va, Mlle Offenburger, avec son beau
profil hbraque et ses paules grasses et ses mains toutes petites et
ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gnaient la colonelle.
Mme Dickson semblait avoir dcidment jet son dvolu sur Bernire,
si amusant avec son dandysme de dcadent, son esprit, sa fortune et son
titre! Arabella vicomtesse! La perspective tait loin de dplaire  la
colonelle. Elle avait rv des ducs, des princes, des altesses. Mais 
Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hte
et, depuis l'aventure, l'Amricaine se mfiait. D'ailleurs le colonel
avait pris ses renseignements sur Bernire. Bonne famille. Orphelin. Un
titre authentique. Arabella pouvait flirter.

C'tait encore cette petite Allemande qui gnait la colonelle Dickson.

videmment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement
des regards doux du ct de M. de Bernire. Elle avait, elle aussi, des
vues sur le vicomte, peut-tre. Lui, Bernire, se sentait doucement
envelopp par ces prvenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son
pessimisme. Il trouvait la belle Arabella dlicieuse et la petite
Offenburger trs apptissante. Et miss va, qui le raillait volontiers,
lui semblait piquante en diable, la gentille Amricaine, trs piquante.

Mais Bernire ne songeait, du reste, srieusement ni  celle-ci ni 
celle-l et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au
loin les lumires du Havre, et se disait qu'il tait bon et doux
d'entendre, aprs un dner exquis, une musique agrable joue par une
jolie femme.

Ce rle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de
Bernire tait bien dcid  le jouer partout et toujours. Il avait
reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses
d'une bonne musique ou d'une posie de choix, il n'y a pas grand' chose
dans l'existence. Il se piquait lgamment de passer pour un dcadent,
un tre du et doucement ironique sans les grandes colres des rvolts
romantiques d'autrefois, sans le ddain des petits blass de sa
connaissance.

Le jeune homme, pendant tout le dner, avait observ, tudi, prenant
d'ordinaire la vie pour un spectacle o il n'apportait pas grande
passion,  peine un grain de curiosit, mais trouvant  la situation
actuelle--car il se sentait vis  la fois par les Offenburger et les
Dickson, par l'Allemagne et l'Amrique--quelque chose d'original et
d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lass de tout, n'ayant
jamais eu, mme  vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernire
avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu
de monter sur la scne. A quoi bon jouer un rle? On n'a plus ni le
droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses
fantaisies, le vicomte n'avait mme pas de caprices, simplement parce
qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-tre t aim, il n'en et
pas mis sa main au feu--les femmes sont si drles!--mais certainement,
disait-il, il n'avait jamais rellement aim d'amour, d'un amour vrai.
Il avait dchiquet son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voil,
du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment,
trouvait l'idal un peu ridicule et ne croyait qu' la science, qu'il
trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis,  dix-huit ans, il s'tait battu
bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus
allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il tait rare
qu'il parlt de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir
dsagrable qu'il fallait chasser. Il avait brl, comme risibles, les
vieilles photographies de 1871 qui le reprsentaient, encore imberbe,
harnach sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de
batailles, quoiqu'il et, dans un coin, le brevet de la mdaille
militaire, ni de patrie, bien qu'il et, en Suisse, au Righi, chang
une balle avec un officier alpin italien qui,  la table d'hte, se
moquait un peu de nos zouaves.

Paul de Bernire tait un sceptique aimable, fanfaron de doute, et
prtendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un
peu.... Prsent  Norton,  Paris, il s'tait intimement li avec lui 
Trouville--grce au docteur Fargeas, son ami--et il coutait volontiers
les admonestations de l'Amricain, qu'il enviait d'tre un homme utile,
les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une
musique, mais n'avait rien de plus press que d'oublier  la fois les
unes et les autres.

Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui
envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes.
Ecoeur par le vide des discussions quotidiennes, il prouvait une
sensation d'anmie intellectuelle, non sans charme, pareille  ces
torpeurs dlicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant
presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de
s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme
une mare, tait  la fin trop grand, il se laissait glisser au courant
du jour, vivant en curieux, puisqu'il et t dplac de vivre en
hros, et portant, comme une fleur  la boutonnire, ce nom de dcadent
qui rsumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son
ge. tre dsillusionn, partisan de l'abdication en toutes choses, ne
lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet
esprit fin, dans les priodes de dcadence, des spectacles de
dcomposition sociale beaucoup plus intressants que les scnes
dramatiques des grandes poques de foi. Et il regardait, comme accoud
sur le rebord d'une loge, la comdie contemporaine, dont la singularit
fermente lui paraissait si attirante qu'il n'prouvait mme plus la
tentation d'en siffler le dcousu et l'immoralit.

Ce Parisien, dcid  ne pas tre dupe d'un temps poliment goste et
galement corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule
et la passion.

Le ridicule, Bernire n'avait pas  le redouter. Tout  fait charmant,
avec sa sveltesse juvnile, une moustache blonde, un peu retrousse, sur
ses lvres fines, les cheveux friss, un monocle  l'oeil droit, par
habitude, il ressemblait vaguement  un joli cavalier en tenue
bourgeoise, et on cherchait instinctivement  ses talons un bout
d'peron et  sa boutonnire un bout de ruban. Grand, trs nerveux, les
poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front  la cheville, une
lgance spciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller sduisant,
qui n'tait pas la rectitude anglaise, mais cette lgance spciale,
sduisante, sans faon, qui est la grce et la bonne grce franaises.

La passion? Il fallait peut-tre  Bernire plus de soin pour la fuir.
L, comme en toutes choses, son ddain tait n, peut-tre, ds son
dbut, de quelque confiance due. La dception ressemble  ces enfants
qui sortent maladifs du sein dchir de leur mre morte. Le nouveau-n
vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernire
avait aim peut-tre avec trop de confiance et une foi trop vive; il
s'tait trouv bte et, brusquement, s'tait repris tout entier.
Dsormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait  ces amateurs d'art tout
prts  montrer leurs trsors, joyeusement, et qui, au premier mot
absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les
renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus.
Aussi bien, Arabella et Hlne Offenburger et va Meredith pouvaient
tre exquises, sduisantes, troublantes, tout  leur aise: le coeur de
Bernire tait ferm.

Ma foi, oui, dsormais il le gardait, son coeur, trsor avari et un peu
entam! Il ne se sentait pas de taille  jouer longtemps les rles de
dupe. L encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un
ddaigneux, il ne donnerait rien de lui-mme. Rsolu  ne point se
marier, et, de toutes les dceptions redoutables, la plus redoute par
lui tant celle du lendemain du mariage, il mnerait doucement sa vie de
garon jusqu' la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni
par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliner sa
libert!

Et, malgr le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde,
Bernire tait, depuis longtemps dj, plus troubl et agac qu'il ne le
voulait paratre. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre
les pieds chez les Norton, quoiqu'il y ft reu avec une cordialit
touchante. Les cheveux noirs, friss sur le front, de miss Meredith, le
proccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il tait 
Trouville, il songeait trop souvent  cette voix claire,  ce bon regard
amical,  cette main tendue franchement,  ce charme enveloppant de la
jeune fille. Il prouvait un plaisir trop vif  aller revoir ces
Amricains qu'il appelait maintenant des amis.

La fin de sa saison d'hiver lui avait sembl fade parce qu' son gr les
_five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il tait temps de
partir pour les eaux. On menait  Paris une existence dsolante. La vie
parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connatre,
est pourtant trs occupe: invitations, visites, premires
reprsentations, expositions de cercles, sances d'escrime, toutes les
distractions journalires, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui
veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout
railler; ce perptuel mouvement tournant dans le vide, ces ternels
dj vu ennuyaient Bernire. Une soire passe chez les Norton, comme
 Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre got aux
choses. Il appelait ces repos des apritifs.

Seulement la vision de miss Meredith,  son gr, s'y mlait trop. Il ne
s'tait pas jur de ne plus tre amoureux pour devenir amoureux d'une
petite Yankee, oiseau de passage destin  traverser l'Ocan.

Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur
latente d'abord, puis charmeuse, Paul y rsistait, trouvant absurde de
se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grce mme d'va
qui le traitait avec cette intimit franche des jeunes filles de son
pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de
quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d't en
Bretagne, dans quelque trou,  Douarnenez,  la Baie des Trpasss, au
diable; mais il se disait que c'tait aprs tout accorder un peu trop
d'importance vraiment  un tat d'esprit assez vague que de le secouer,
de s'en dbarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il
prouvait pour elle! En supposant mme--ce qu'il niait--que ce ft un
semblant, un fantme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le
flirt est une occupation comme une autre. Il est  l'amour ce que le
caquetage est  l'loquence. Un divertissement. Un babil.

--Quant  l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on
coupe un cor, disait le vicomte. a ne tient pas plus  notre individu
qu'un durillon.

Pendant le repas, il s'tait donc impos de trs peu regarder miss
Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entr les yeux bleus
d'Arabella Dickson et les regards noirs, trs tendres, de Mlle
Offenburger. La colonelle avait t mme tout  fait charme de savoir,
dans le bruit du repas, cette apprciation du vicomte sur la beaut de
sa fille:

--Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombs dans la
neige.

Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite
lorsque Bernire, aprs le dessert, avait si fort insist auprs du
docteur Fargeas pour savoir d'o sortaient les Offenburger.

--Elle est charmante, Mlle Hlne, docteur; mais elle a quelque chose
d'exotique, d'arabe, d'oriental....

--Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous
proccupe beaucoup, Mlle Offenburger!

--Curiosit pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me proccupt,
comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.

Mme Dickson tait demeure un moment silencieuse, regardant le jeune
homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui
taient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur
Fargeas rpondait  Bernire:

--Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. leve  la
franaise, son pre est Hambourgeois et sa mre tait Anglaise.

--Mme Offenburger est morte?

--Depuis des annes. Trs gentille, Mlle Offenburger, vous avez
raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable crature, un
peu... composite... trs instruite, je dirai presque trop savante pour
mon got... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon
ami! Elle est prcisment aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout,
que vous tes essentiellement d'_actualit_ en ne croyant  rien!

--Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois  rien? avait rpliqu Bernire
qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait 
cette grande statue d'Arabella et  cette petite pouliche d'Hlne
Offenburger.

Il tait d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de
Paris, pour ne point connatre Offenburger--cet Offenburger dont la
jolie fille tait aussi fine d'attaches et de beaut que le pre tait
norme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri,
gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqu sur d'normes
lvres rouges, des favoris noirs, friss comme des crins, lui mettant
comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rose, et ses grands
yeux d'Oriental ruminant, tranant sur les hommes et les choses avec une
affectation de bont placide qui tait tout simplement une sorte de
ddain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre
supriorit. Quand il avait sur la tte son chapeau, qu'il gardait
volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et
le teint clair de son visage; il ne reprenait son ge que lorsqu'il se
dcouvrait, laissant voir--comme  prsent--un crne chauve, bossu de
protubrances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le
teint rose, que Paul de Bernire comparat mentalement le banquier  un
sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-tre bien
tait-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait
volontiers sa coiffure visse  son front.

Trs bon homme d'ailleurs,  la surface. Sucr et glac. Le vicomte et
pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de got, collectionneur
acharn, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut
les bibelots sous le feu des enchres,  l'Htel des Ventes, prtant ses
tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie
de lire sur les catalogues et sur les tiquettes: _Collection de M. Mos
Offenburger_; ayant, dans ses curies, des chevaux de prix que l'on
couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un quipage que le
jury primait  l'exhibition des Tuileries. Trs luxueux d'allures, mais
d'humeur dmocratique. On s'adressait  lui quand on voulait fonder un
journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne
se rservait mme pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il
aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernire
avait mme prouv,  dner, un agacement particulier, en dpit de son
dcadentisme,  entendre le Hambourgeois dplorer, avec son accent
d'outre-Rhin, les _ptisses_ qu'on faisait en France et la _dgadence_
de ce _cran_, trs _cran_ pays.

On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet
Offenburger. Il tait tomb  Paris--voil quinze ans--comme un
arolithe, mais un arolithe en or. Il avait attir les regards, autour
du Lac, par ses quipages; les lorgnettes,  l'Opra, par les diamants
de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beaut de sa fille; les
reporters,  son htel, par ses ftes et son vin de Tokai; les peintres
par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et,
peu  peu, cet amalgame d'autorits diverses, ces intrts diffrents,
masss autour de lui, avaient form comme une boule norme qui roulait,
roulait  travers Paris et et fait boule de neige si la renomme
d'Offenburger et t parfaitement immacule.

Roi d'une rpublique d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois
Offenburger, peut-tre naturalis Franais, tait devenu, par la
complicit des bons journalistes et des trottins de la finance, une
sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent
diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour
savoir ce que pensait de leurs dclarations publiques l'ambassadeur de
son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la
France et, tout honor de porter aux jours de fte la dcoration de son
souverain, il trouvait que les hommes d'tat des bords de la Seine
s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de
l'avant.

Offenburger ne frquentait pas seulement les politiciens qui font les
emprunts et les gazetiers qui dfont les politiciens, il tendait aussi
sur ses connaissances dmocratiques comme une crme de _high-life_. Il
invitait  ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes
dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de
l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, rest fringant malgr la
cinquantaine, tait pour le financier le rabatteur de cette chasse aux
illustrations nobiliaires. Il exerait chez Offenburger, amicalement,
disaient quelques-uns, en qualit de conseiller bien appoint, disaient
les autres, des fonctions de semi-matre de maison, faisant les honneurs
du chteau de Luzancy, comme il et fait ceux de son propre castel, si
d'Ayglars n'avait pas t ras par la bande noire.

Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande
au sellier sans l'agrment du marquis. C'tait pour Offenburger que
d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'tait pour lui qu'il rdigeait
une faon de code du crmonial que le banquier tudiait, _potassait_
comme un lve qui veut passer sans faute son baccalaurat. Le marquis
tait, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer
tait pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur
juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire  l'archiduc
Heinrich--que Mos Offenburger, lorsque le prince tait venu en France,
avait trait,  Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil
avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:

--Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses
chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frre! On donnerait un bal
dans ses curies! Il a des tableaux admirables, des curiosits
extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un quipage
de chasse tonnant! Il me dgote, cet Offenburger!

Paul de Bernire se rappelait, un  un, tous ces _racontars_ de la
chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait
choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'
Hambourg; mais en regardant la grce ouate de chair de la charmante
Hlne, le vicomte oubliait tous les ridicules du pre et se
plaisait--toujours en amateur-- comparer entre elles Mlle
Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme
la Diane de Houdon, et miss va, vraiment exquise avec son calme regard
d'honnte fille. Il y avait aussi, l-bas, la belle Mme Montgomery et
Sylvia, assises dans la pnombre, et Bernire jouissait d'un plaisir
artistique tout particulier; la vue de ces cratures adorables,
rassembles l comme des oeuvres d'art en un muse et qu'il analysait en
connaisseur, en raffin, sans les aimer, oh! bien dcid  n'en aimer
aucune!

Et pendant que les notes--d'une chanson amricaine, d'une sorte de
tremblante romance ngre, souligne d'accords mlancoliques comme des
soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul,
avec son dilettantisme de gourmet, comparat avec une infinie volupt sa
situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharn de son hte
Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accabl d'affaires, ou du
colonel promenant sa fille  travers le monde, ou de Fargeas mme,
vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait dlicieusement
du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choy, caress par ces
regards de femmes et se disant:

--Voil. Pas de proccupations. Des sourires! Et la libert de juger!

Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque
indiscrte songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se
disait, lui qui avait, en sa vie, tudi plus de filles que de jeunes
filles:

--Qui donc prtend que la jeune fille est indchiffrable? Le plus
difficile  dchiffrer de ces tres d'lection qui sont l, ce serait
encore la femme! A quoi pense Mme Norton prsentement et de quoi
souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je dfie la thorie
de la grande nvrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette
souffrance-l!

Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succd
 Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernire s'tait assis en
face de mistress Norton, regardant Sylvia accoude sur le canap. Elle
ne causait plus avec Mme Montgomery, elle coutait au contraire,
charme.

Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans
l'attention qu'elle prtait  la symphonie. Ses sourcils se fronaient
sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une
motion et une fivre. Peut-tre cela prouvait tout simplement que
Sylvia tait artiste, tout son tre vibrant  cette voix de l'au-del.

Mais va, debout prs du piano, tait aussi mue que Mme Norton. La
petite Amricaine, les mains croises, coutait, comme en extase.
Arabella, impassible, s'tait assise  ct de sa mre qui envoyait 
Mlle Offenburger un sourire un peu ddaigneux, envieux aussi.

Hlne Offenburger tait une musicienne consomme, un peu sche et
mthodique, mais trs sre. Quand elle eut fini, Bernire ne put
s'empcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson
firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains 
Hlne qui, aprs les avoir serres, cartait, d'un joli geste bref, ses
mches de cheveux noirs un peu tombes sur son front, et va disait 
Mlle Offenburger:

--Que vous tes heureuse, mademoiselle, d'tre aussi bonne
musicienne!...

Hlne ne montrait, du reste, ni tonnement ni anxit. Elle se savait
musicienne excellente; elle n'avait pas  en tirer coquetterie: c'tait
un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son
professeur autrefois tait content d'elle, lui disant que si elle
voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un
grand nom, dans la musique:

--J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.

On parla alors de Beethoven. va dit quelques mots, trs doucement,
exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le matre, et on
discuta les gnies respectifs de Beethoven et de Mozart.

--Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernire.

Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la faon dont Mlle Offenburger
constata la supriorit de Beethoven, par le volume du cerveau de
Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout  l'heure, les doigts sur le
piano, faisait chanter la posie et le rve, se laissait aller, le plus
simplement du monde, devant Sylvia tonne, Bernire, subitement amus,
et Liliane Montgomery, effraye presque,  une comparaison entre le
rapport du volume encphalique et le dveloppement intellectuel. Et elle
disait _encphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et
sa jolie petite bouche aux lvres charnues, en parlant, demeurait
charmante. Puis, elle passait du crne de Beethoven  un autre crne,
non plus d'un musicien, mais d'un penseur.

--Savez-vous que le crne de Descartes avait 1,700 centimtres cubes,
soit 150 centimtres de plus que la moyenne des crnes des Parisiens
d'aujourd'hui?

Et ce n'tait pas tout. Le crne de La Fontaine mesurait 1,950
centimtres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre
crivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un
peu moins que celui de Cromwell.

--Et celui-l? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse,
croyant embarrasser la jeune fille.

--2,230, rpondit la petite bouche rouge de Mlle Hlne Offenburger.

Le gros banquier talait ses pectoraux avec fiert, et Mme Dickson
regardait le colonel, comme pour lui dire:

Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?

Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard trs calme.

Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation  taler
son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'tait tout simple.

Mais Mme Montgomery semblait tourdie, comme si elle et cout
quelque chose d'inentendu, une langue trangre.

--Je parie, ma chre va, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout
cela?

--Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.

Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans
sa rponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'tait tout
naturel chez une crature qui semblait le naturel mme.

Mais--chose singulire--toute cette rudition scientifique de Mlle
Offenburger ne dplaisait pas  Paul de Bernire. Elle tait curieuse,
cette jeune fille au profil oriental, trs curieuse. Une Encyclopdie
aux yeux de velours, c'tait piquant. Il ne se ft pas risqu  causer
anthropologie avec elle, diable! non; mais il se ft diverti volontiers
 l'entendre si gentiment, de sa petite voix trs douce, parler de
capacits crniennes et  la voir presque peser des cerveaux dans sa
jolie main d'enfant. Ah! la dlicieuse petite confrencire! Elle tait
peut-tre doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.

--Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous
pensez de Mlle Offenburger?

--Trs jolie! Oh! trs jolie!... Mais je ne voudrais pas tre forc de
passer devant elle mon baccalaurat. Je serais refus!

--Comme bachelier, peut-tre, mais comme mari, je ne crois pas!

--Oh! comme mari, fit Bernire. Comme mari, je n'aurai jamais mon
diplme!

--Vous tes pourtant fait pour tre mari, dit alors le docteur Fargeas,
qui s'tait approch.

--Moi?

Et Bernire essaya de sourire.

--Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mriter cette menace?

--Vous?... Vous tes un faux dsabus, un faux sceptique, un faux
ironique, et je vous ordonne le coin du feu....

--Comme aux bouilloires! Merci!

Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi
antimatrimoniale amenait  ses lvres une lgre grimace. Elle allait,
d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte,
lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annona M. le marquis de
Solis.

Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entre de Georges,
et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois
enjambes, et lui tendant la main:

--A la bonne heure! Voil qui est charmant!...

L'Amricain cherchait des yeux Sylvia, qui s'tait leve, toute ple,
tandis que Mme Montgomery la regardait de ct, avec un petit sourire
narquois. Mme Norton restait droite devant le canap sur lequel elle
tait assise, tout  l'heure,  ct de Liliane, et Norton se retourna
vers elle pour lui prsenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait
anxieusement le regard de Sylvia.

Il tait venu brusquement, avec une sorte de hte, aprs s'tre demand
pendant une partie de la soire s'il viendrait. Il sentait, d'instinct,
que cette minute de sa vie tait grave et pouvait tre douloureuse. Un
moment il s'tait dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il
partirait de Trouville sans l'avoir revue.

Il avait, depuis la veille, quitt les _Roches Noires_ et lou, dans une
maison particulire, un appartement dont les fentres s'ouvraient sur la
mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait,  sa gauche, la jete, la
bordure, les maisons de Deauville: l-bas, devant lui, la plage, avec
son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert
par la grande voix de la mer. Il vivait l--son mot  Norton tait
exact--en tte  tte avec sa mre. Ce mnage d'une vieille femme et
de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis et, la veille
encore, regard comme un mal fait  la chre crature une soire passe
loin d'elle, aprs tant de mois, si longs, si longs, o il avait t
spar d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours
belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprs d'elle,
Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au
dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmente et songeuse, dchire,
amre, sans pessimisme et sans dsespoir, aboutissait  cet
assoupissement doux,  ce blottissement de coureur d'univers, trouvant
enfin que rien ne vaut cette affection, premire et dernire, troite et
chaude comme un berceau.

Une soire arrache  cette intimit, drobe  cette tendresse, c'tait
beaucoup. C'tait trop. Le marquis tait dcid  vivre en sauvage. Il
se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui
semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter  la
marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait
observ l-bas. Elle l'coutait avec dlices et le couvait des yeux,
avec l'goste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une
lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin,
le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dvorait de
ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour,
instinctivement la mre devinait la mlancolie de quelque passion
oublie!

Oui, 'avait t tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de
quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui
restait, puis, tout  coup, il avait prouv une pre envie de revoir
Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosit, comme un besoin
d'interroger une eau dormante qui aurait reflt son image autrefois et
de lui demander si, cette image, elle en avait conserv, elle en gardait
encore l'ombre, le fantme.

Et maintenant, elle tait l, Sylvia, l, devant lui, froide en
apparence, roidie; mais sur ses lvres, qu'un imperceptible tremblement
nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.

--Ma chre Sylvia, dit Norton de sa voix franche, trs mle, je n'ai pas
 vous prsenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de
ce mot, dont on abuse. Presque un frre, n'est-ce pas, Solis?

--Presque un frre, oui, rpondit le marquis, dont la voix s'tranglait
un peu.

Tous les htes du salon regardaient. Miss Arabella portait mme un
lorgnon  ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre
lui plaisait: Marquis!

Sylvia, faisant un effort, tendait  Georges de Solis une main qu'il
effleurait  peine, comme effray de la saisir entre ses doigts.

--A la bonne heure! Vieille amiti, double amiti! dit Norton joyeux,
pendant que Liliane murmurait tourdiment  l'oreille de son mari:

--Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!

--Vous dites? demanda Montgomery.

--Rien! a ne vous regarde pas! Ou plutt si.... Mais c'est indiffrent.

Et Liliane dtourna la tte.

--Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amiti
chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des
Amricaines qui aiment leur foyer et aussi les htes de ce foyer de
famille.

--L! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les
maris!...

Montgomery sollicitait encore l'explication.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en tes un autre!

Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, tudiait aussi le
marquis de Solis, demanda en riant:

--Comment, monsieur se figurait donc que les Amricaines sont toutes des
extravagantes comme on en voit beaucoup?

--Oui, dit Sylvia.

Le marquis salua.

--Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, o une
jeune fille peut traverser, seule, les tats-Unis, sans tre insulte,
que j'ai appris  respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde:
la bonne grce d'une honnte femme.

--Trs bien! Ah! dit en riant miss va, pour un Franais, cela, c'est
trs bien!

--Comment, pour un Franais?... Ah a! mais cette petite fille des
Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas  Bernire.

Bernire sourit.

--Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voil!...

Sylvia tait reste presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant
trouver quelques mots  lui dire, quelques mots o le prsent, avec
tous ses droits, sa ralit, son devenir, ft affirm sans que le pass,
ce pass vnr et sacr qui leur tait cher, ft effac dans son
souvenir; et, en prononant avec un respect dvou ce nom, _mon mari_,
avant tous les autres, elle dit  Solis:

--Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le
bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Aprs vous avoir accueilli chez
mon pre, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....

--Comme autrefois! dit Georges, la gorge serre.

Mme Montgomery ne put s'empcher de laisser tout doucement chapper
un petit _hum_! dans un lger accs de toux, et Sylvia s'asseyant
vivement comme si elle se ft sentie dfaillir, Norton vint doucement
vers elle, lui demandant si elle n'tait pas souffrante.

Mais Sylvia n'avait rien.

--Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette
aprs-midi!

--Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous
tes souffrante. Vous avez la fivre!

Il lui avait touch la main. Sylvia se mit  rire.

--Moi? la fivre! La fivre, moi? Voyez donc, docteur!

Elle tendait son pouls  Fargeas.

--M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....

--Jamais je ne me suis mieux porte! La fivre? Eh bien, c'est Trouville
qui me la donne, la fivre, voil tout. Je voudrais presque repartir.

--Repartir? dit Liliane.

Norton hocha la tte.

--Nous repartirons, ma chre Sylvia... quand le docteur le permettra....
Quand vous serez gurie! Mais rappelez-vous la traverse et les dangers
courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui
vous autorisera  quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son
ordonnance.

--Gurie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait 
Georges de Solis qui, s'loignant, l-bas, sous la lampe, causait avec
miss va et Mlle Offenburger.

Et, dans cette causerie, miss va, railleuse, rappelait  M. de Solis
ce que le marquis avait dit  Norton,  propos de l'Amrique, des
Amricaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:

--Ah! il parat, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...

--Mademoiselle....

--Oh! vous tes libre! Pensez ce que vous voudrez des Amricaines; moi
je trouve vos Parisiennes exquises, je conois qu'on les prfre 
toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien
ne vaut l'Amrique au monde! Rien.... Except Paris! N'est-ce pas,
mademoiselle Hlne?

--Oh! dit trs srieusement Mlle Offenburger, cela dpend.... Paris
me semble une ville livre  des penses... peu importantes!

--Ah bah! fit Bernire qui s'tait approch.

Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphme, accourait dfendre son
Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amrique:

--Comment, peu importantes? La mode, les thtres, les courses, le
Salon, le Vernissage?

--Important, tout cela, mais pas srieux! dit Mlle Hlne.

Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:

--Ma fille et moi nous _rfons_ plus de _cravit_ dans la nation pour
l'_afenir_ des _testines_ de la France!

_Crafit!_ _Crafit!_ Bernire avait fort envie de lui jeter sa gravit
au nez,  ce gros homme, et de le prier de parler au moins franais en
parlant de l'_afenir_ de la France.

Mais va, lentement, rpondait  la petite savante:

--Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fire de
me dire que l'htel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient 
M. Norton, Amricain, que la serre en est claire  la lumire
Edison.... Amricain! orne de peintures de M. Harrisson....

--Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier
mari de sa femme.

--Harrisson, Amricain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore
New-York, qui suis, je vous le rpte, fire de mon pays, qui trouve que
l'Amrique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me dplat pas
trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore.
J'adore le thtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout,
qui me dplat mme sur certains points, Paris est incomparable. Et
vous, n'tes-vous pas de mon avis?

--Ma fille, rpondit le gras Hambourgeois, dteste les spectacles!

--Ah a! mais qu'est-ce qu'elle fait,  Paris, Mlle Offenburger? Son
salut?

--Son purgatoire? dit Bernire.

--Elle prfre la Sorbonne!

--Et le Collge de France! dit Mlle Hlne, gravement.

Bernire, pench  l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:

--Ce n'est pas une femme, c'est une thse!

Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de
Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou
superbe, lui demandait:

--Ah!  propos, docteur, mes nvralgies?

--Vos nvralgies? Quantits ngligeables! Rien du tout, vos nvralgies!

--Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...

--Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer  Vichy, vous?

--Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment  Trouville. Mais je
redoute que....

--L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!

--Vous me disiez le contraire, l'an dernier.

--Parce que c'tait l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller 
Luchon, l'an dernier.

--Alors, Trouville? Pour les migraines?

--Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire....
Vous avez bien apport avec vous....

--De vos pilules de valriane?

--Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes varis: quatre toilettes
par jour. Excellent, a, comme exercice!

--A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais
pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.

Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas,
l'interrogeait tout bas  son tour:

--Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?

--Pas mme imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est trs bien
port.

--Et Mme Norton?

--Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regard sa
jolie peau blanche, fine, veloute, comme double d'un transparent de
soie rose?

--Les Amricaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.

--Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants.
C'est comme a! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur,
qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de
l'oeil.

--Pas imaginaire? fit Montgomery.

--Eh! eh! L'imagination joue peut-tre aussi son rle dans cette
souffrance-l.... L'imagination... ou le souvenir!

--Pauvre Norton! murmura l'Amricain, il l'aime tant!

--Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.

Et il se retira vivement,  l'anglaise.

       *       *       *       *       *

La soire d'ailleurs s'avanait. Et depuis l'arrive de Georges, une
sorte de contrainte particulire emplissait le salon, planait sur les
invits de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin,
entoure de son pre et de sa mre, qui lui parlaient tout bas, elle
promenait, ddaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur
Bernire, rapprochs l'un de l'autre et causant avec va. Le gros
Offenburger prouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme
Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'tre seule, entranait
doucement son mari vers la porte.

--Nous arriverons encore pour la petite pice! On joue une comdie au
Casino! Allons, vite!... Une pice indite.

--Je l'aimerais mieux pas indite, rpondait Montgomery. Il y aurait
plus de chance pour qu'elle ft bonne!

Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait,
d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: Du
courage! ou: Prenez garde!

Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui
semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, tait gn,
restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans
son esprit, la perception indistincte, magntique, d'une situation
inquitante. De forme, d'appellation mme, ce sentiment, cette
impression n'en avait aucune. C'tait quelque chose d'innomm et
d'irraisonn; mais, videmment, l'arrive de Solis avait provoqu
l--peut-tre par hasard--une motion inattendue.

Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jets dans la
conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant  la mmoire de
Norton: Je n'pouserai jamais une Amricaine!

Pourquoi?

--Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rveries,
nous verrons bien!

Jusqu'au moment du dpart, Solis n'changea avec Sylvia que des paroles
assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque
indiscrte, le colonel Dickson, laissant l sa fille, se mlait  la
conversation.

Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante,
la soire ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa,
demanda  prendre cong, ds qu'il vit le salon se vider. Lui aussi
prouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer 
l'aise.

--A bientt, lui dit Norton.

--A bientt.

--Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Prsentez-lui tous mes
respects!

Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia,
Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une
hsitation presque imperceptible.

Puis le marquis salua mistress Norton:

--Madame....

--Monsieur....

Norton les trouvait bien crmonieux et bien polis.

--Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le
_shake-hands_, voyons!... A l'amricaine!

Et, comme s'il et voulu les pousser l'un vers l'autre, il tait l,
entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.

Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et
sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant trs bien,
trs bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, 
New-York, et il et pari mille dollars que miss Harley n'avait pas t
insensible au marquis en ce temps-l....

--Naf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naf, qu'il ne
l'est peut-tre pas!

       *       *       *       *       *

Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nice et
mistress Norton.

--Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il  va.

--Charmant! On voit bien qu'il a voyag en Amrique!

Et la jeune fille, tendant son front  son oncle et sa main  Sylvia,
ajouta:

--Bonsoir!

--Bonsoir, chre enfant!

--Vous n'tes pas souffrante, rellement? demanda Norton  sa femme.

Et il regardait, inquiet et proccup, le visage de Sylvia.

--Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y
paratra plus!

Demain! C'tait prcisment la pense, le mot qui venait au cerveau de
Norton. Demain!--Demain, il saurait si prcisment Sylvia n'tait pas
celle qui faisait dire au marquis de Solis: Jamais! jamais je
n'pouserai une Amricaine!

--Vous avez raison, ma chre Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais
travailler. A demain.

Sur le chemin du Casino o les Dickson allaient retrouver M. et Mme
Montgomery, le colonel disait  la belle miss Arabella:

--Il est fort bien, le marquis!

--Et le vicomte est trs aimable, ajoutait la colonelle.

--Qu'en pensez-vous, Arabella?

--Maman?

--Je vous demande ce que vous en pensez?

Alors, dans la nuit, sous les mystrieuses toiles, la belle miss
Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:

--J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement
et indiffremment l'un ou l'autre!

Le colonel et la colonelle rpondirent en mme temps:

--Trs bien!




V


Georges de Solis et Bernire revenaient, seuls, en causant, par les rues
quasi dsertes. Bernire fumait un dernier cigare et humait l'air salin,
trouvant, malgr son pessimisme mont en pingle comme un bijou, qu'il y
a plaisir  se promener, sous le ciel toil, par une belle nuit d't.
Les deux cousins ne parlaient pas. Bernire chantonnait un motif de
Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'prouver, la dominant pour que nul ne s'en aperut, une des
motions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, aprs des
annes, que l'amour prouv pour Sylvia tait aussi fort en lui. Il ne
s'en rendait pas compte. C'tait, pour lui, une de ces douleurs
assoupies, presque chres, auxquelles on tient comme  la preuve mme
d'une souffrance prouve longtemps, mais apaise--une douleur devenue
atroce.--Et brusquement tout se rveillait; le mal, endormi, se faisait
sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il tait tout simple que
Georges allt droit  Richard qu'il aimait, et Sylvia, tant devenue la
femme de Norton, tout naturel que le rve d'autrefois se fondt en une
sympathie faite de dvouement et de respect. La vie est pleine de ces
romans inachevs. Mais, dans la premire pression de mains, en donnant
 Sylvia ce _shake-hands_  l'amricaine, dont parlait Norton, Solis
avait, presque avec effroi, senti un frmissement inattendu et comme une
terreur.

Et il emportait, troubl, mcontent de lui-mme, cette impression qui
l'irritait, lui faisait  la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de
l'avoir quitte, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-mme de quoi lui avait-elle
parl? Il et t pour elle un indiffrent, un inconnu qu'elle ne l'et
pas reu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement
que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait
plus long que toutes les paroles, et le marquis, aprs avoir cherch
l'oubli au bout du monde, se retrouvait l, face  face avec cette femme
qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on
s'il y a des _jamais_ en ce monde o il n'y a pas de _toujours_?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait  Sylvia. Trs jolie.
Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-tre, avec cet air souffrant, son
regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui
revenait--ses souvenirs se mlant les uns aux autres--il ne savait
quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un loge
suprme: Elle tait douce!

--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernire et suivi une pense
parallle, le vicomte disait  son cousin, entre deux bouffes de
cigare:

--Tout de mme, ces Amricaines, gentilles  croquer, comme des coeurs!

--Trs jolies, dit Solis.

--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel
profil! Quelles paules! Un beau marbre.... La petite banquire, si
grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air  ct
d'une petite caille trottinant prs d'une statue! Mais j'aime encore
mieux la nice, la nice de Norton. Drlette, cette miss va! Et fine!
Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Amricaines!

Aprs deux ou trois pas faits encore, Bernire jeta son cigare et
ajouta:

--La plus jolie est encore Mme Norton!

--C'est mon avis, dit Solis trs froidement.

--Un peu nvropathe.... Mais Fargeas a mis la nvrose  la mode. C'est
comme les vapeurs au XVIIIe sicle: a donne une contenance,
c'est bien port.

--Ne parle pas des dfauts  la mode, fit le marquis: tu en as un qui
peut compter.

--Lequel? Le pessimisme?

--Puisque cela s'appelle comme a!

--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de
plus forcens. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et,
se dclarant dgots d'une telle destine et prts  la quitter,
s'vanouissent si l'oeuf  la coque qu'on leur sert n'est pas assez
frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art
de mdire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme
s'affirme surtout  table entre des femmes charmantes et des mets
choisis.

--Et a ne te semble pas ridicule?

--Non. a me semble drle. Et tant que a dure je suis le courant, comme
je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans
l'exagrer. Mais c'est un chapeau dj dmod le pessimisme dont les
dcadents se sont coiffs. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi,
tu vois, je l'use  Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons
autre chose. Et ce sera la mme chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir  causer, et Solis,
maintenant, essayait de prouver  son cousin que son affectation de
pessimisme, ce sport de dcadentisme dont Bernire se moquait lui-mme,
taient pardonnables  la condition que la comdie et une fin.

--Et quelle fin?

--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

--J'en ai un: tuer le temps!

--Travaille.

--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes
pas  te marier?

--Et toi?

--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut  Bernire devenir plus
srieuse, moi, j'ai ma mre!

--Et moi, j'ai moi. Et il y a une norme diffrence entre nous, dit le
vicomte. Je ne parle pas de l'ge, ma parole, tu es plus jeune que moi,
non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect mme. Mais je ne
tiens pas  aliner ma libert, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis
que ta mre.... Ah! ta mre, pauvre chre femme, elle serait si heureuse
de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour
patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras,
et que--tu connais les contes de fes--ils furent trs heureux et ils
eurent beaucoup d'enfants.

--Je ne crois pas aux contes de fes! dit Solis.

Bernire, gaiement, se mit  rire.

--Ah! ah! les voil les enthousiastes, les voil bien!

Et il imitait le dbit amusant de quelque acteur  la mode:

--Ils ne croient pas aux contes de fes et nous y croyons, nous, les
pessimistes! Nous ne croyons mme qu' a! Ah! il n'y a plus de contes
de fes? Mais, malheureux, tu crois donc peut-tre  l'Histoire, cette
gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux,
pour tre complet!

Il redevint brusquement srieux en frappant sur l'paule de son cousin:

--Comment ne pas croire aux contes de fes, quand on voit ma tante! Ah!
moi qui n'ai plus ni pre ni mre, je te l'envie, celle-l. Et lorsque
je dis que je n'ai point de mre, je suis un infme ingrat, car elle
m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette
maman-l, je sais ce qu'elle espre; elle ne te le dira peut-tre
pas--mais c'est de vieillir auprs de toi,  ct de toi et d'une autre
et de devenir grand'mre, comme dans ces admirables contes de fes que
tu blasphmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrta, essayant de dchiffrer, dans cette claire nuit, sur le
visage de Paul, le degr de srieux de cette confidence.

Alors, c'tait vrai? La marquise avait souvent parl  son neveu de ce
rve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le
savait bien, mais le temps avait pass. Y pensait-elle encore?

--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu' a. Et veux-tu que
je te dise? Ta n'as qu' te bien tenir si tu veux rester garon! Ta
pauvre mre tudie les jeunes filles  peu prs comme la mre Dickson
suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rv de pcher
une bru  Trouville-sur-Mer!

--Tu es fou! dit Solis.

--Trs certainement. Seulement, je ne suis pas bte. Et, crois-moi, pour
peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas
Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une
fameuse joie  ta mre en lui demandant de l'accepter pour fille. a,
c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-tre pas, je te
le rpte. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon
mariage  moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de
me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon
coeur  la vole, dans le tas.... Pas  Arabella, non, Arabella
excepte! Trop belle pour moi, Arabella!

--Prends garde, fit le marquis sans rpondre aux conseils de son cousin,
c'est peut-tre celle-l qui te menace.

--C'est possible. La vie est si drle. Mais elle serait moins drle avec
cette compagne videmment marmorenne.

Ils taient arrivs, au bout de la rue, devant la maison o logeait
Mme de Solis.

--Adieu, Georges. Songe  ce que je t'ai dit. C'est trs srieux, fit
Paul de Bernire.

--J'y songerai; mais toute rflexion est faite. Me marier? Il est trop
tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voil tout. Finis, les
voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mre ne peut pas me
demander plus.

--Si, si! Elle voudrait....

Et Bernire fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tte
d'enfant.

--Oh! dit Solis d'une voix tout  coup amre, des enfants! Pour le
plaisir qu'il y a  vivre!

Le vicomte se mit  rire encore et de bon coeur.

--Eh bien! voil! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le
parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!

--Non, dit srieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des
amours rentres qui ressemblent  de la misanthropie.

--C'est--dire?

--Rien!

--Mais encore?

Et comme Solis ne rpondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et
dit en riant:

--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire.
Onze heures! Je serais dshonor si je me couchais avec les poules. Je
te verrai sur la plage.

--A demain, rpondit Solis.

       *       *       *       *       *

Et ce lendemain ramenait les mmes rencontres et les mmes propos, dans
cette vie monotone et berante des eaux o les jours passent dans le
merveilleux dcor de la mer, avec l'lgance de Paris mle au calme, au
repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernire
retrouvait sur le sable fin,  l'ombre des parasols, les htes de
Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui
sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant
un salut  Fargeas, un mon cher marquis  M. de Solis, et un bonjour,
cher! au vicomte.

--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle tait clatante, en
effet--voil une mine resplendissante!

--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout  l'heure, j'ai attrap
un coup de soleil.

--Pour qui? demanda Bernire.

L'Amricaine se mit  rire.

--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue,
le prince Korteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce
prince!

--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont
princes!

--Eh! eh! fit Bernire, a ne serait pas dsagrable pour les
Amricaines qui aiment  tre princesses.

Le docteur arrta d'un geste le vicomte.

--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....

--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connat mes instincts.

--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amrique!

Et Fargeas hochait la tte.

--Tout ce qui porte un titre, mme non contrl  la Monnaie, vous
blouit! Mais savez-vous que a s'achte, les titres?

Mme Montgomery s'tait assise  ct du docteur, son ombrelle rouge
lui donnant un clat nouveau comme un reflet de chaud soleil.

--Parfaitement, dit-elle. J'ai reu d'Italie un prospectus. M.
Montgomery mdite le prospectus....

--Et o est-il, M. Montgomery?

--Comment? Vous le demandez! Mais il est  Deauville! Regardez votre
montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....

--La fille du colonel?

--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les
colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses
curiosits les plus tonnantes un ancien soldat de la guerre de
scession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phnomne vivait
dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se prsenta pour
l'engager, le guerrier non colonel tait mort. La lgende veut qu'on
n'ait plus retrouv son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la
milice simplement.

--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta
Bernire.

--Et d'un garde national qui blouit l'Europe avec les paules de miss
Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'vnement
quotidien de Deauville! On frterait volontiers les omnibus des htels
afin d'arriver  temps pour la crmonie! Des paules?... Mais tout le
monde en a des paules! Et si on voulait....

--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prire, un peu de bonne
volont!

--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre
civile! Le Nord et le Sud!

Bernire ajouta galamment:

--On serait pour l'Union!

Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avanait sur les planches,
entre le colonel, haut sur pattes comme un hron, et la colonelle, que
suivait un petit homme gros, rougeaud, vtu de gris clair:

--Ah! a, mais, dites donc, la voil, miss Arabella! Comment! A
Trouville,  cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc
pas baigne!

--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du ct des Amricains. Alors les
reporters auront tlgraphi la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui,
mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!

--Flirtant!

C'tait M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du
bain. Elle avait eu sance de portrait le matin, et Montgomery passant
devant la villa loue,  Deauville, par le colonel, M. Dickson avait
invit Montgomery  venir voir Arabella reprsente  cheval sur le
rivage, comme Olivars camp sur sa selle. Et M. Montgomery tait entr,
souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nomm le
peintre. Edward Harrisson! Ce tratre d'Harrisson!

Puis, Montgomery avait ramen dans sa voiture les Dickson  Trouville
et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule
proccupation profonde, la seule pense de Mlle Dickson....

--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...

--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme
Montgomery.

--Vous avez raison, miss Arabella, rptait Montgomery tout en
s'avanant vers le groupe form par Liliane, Bernire, le docteur et M.
de Solis, votre portrait... grce  vous, car le peintre n'est qu'un
instrument... votre portrait sera tonnant! Un chef-d'oeuvre!

--Vous trouvez?

--Presque aussi joli que vous!

--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Trs cher!

--Bah! on payerait pour le voir!

--Eh! c'est une ide, a! fit M. Dickson.

La mre disait tout bas  Arabella, en lui montrant les gens assis prs
de Liliane:

--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est l!

--Bien, maman!

--Et,  ct du marquis, M. de Bernire.

--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait  son ide--j'aimerais mieux le
marquis.

--videmment.

On parlait toujours du portrait--malgr Montgomery qui voulait
maintenant dtourner la conversation--le colonel et Arabella en
parlaient encore lorsqu'ils prirent place  ct de Fargeas et de ses
amis, sous le parasol.

--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui
tait curieuse.

Arabella laissa ngligemment tomber ces mots, d'un air alangui:

--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....

--Qui cela? dit Liliane.

Montgomery rpondit trs vite:

--Un peintre! Oui, un peintre de passage  Deauville!

--De passage! Lui! dit Arabella, comme blesse. Il a la plus belle villa
de Deauville, M. Harrisson!

Liliane rptait:

--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...

Et Montgomery, pour enlever de l'importance  son prdcesseur:

--Oh!... une pochade... une simple pochade!...

--Oui, fit Arabella, une chose enleve! Mais enleve avec un... un....
Comment dit-on, monsieur le marquis?

Et elle se tournait vers Solis, rest silencieux.

--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent
ces parisianismes.

--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.

--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui
vous a empche de prendre comme d'habitude....

--Mon bain! oui! Une dernire sance! Je suis fatigue... fatigue de
poser comme a....

Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu manire, la main
haute tenant les rnes, la tte tourne, l'oeil rveur.

--Oh! d'un gracieux! dit Bernire.

--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss
Dickson, avait eu l'ide de me reprsenter en naade....

--Excellente, l'ide! fit Bernire, tandis que Liliane, railleuse
disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:

--En naade?

Mais le colonel intervint, trs digne:

--Oh! il y a naade et naade.... Une ondine, soit; mais une ondine
comme il faut... une ondine _respectable_!...

--Oui, ajouta la mre. Assez....

--Et, rien de trop! complta la fille.

Liliane se pencha vers Bernire:

--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.

Le vicomte allait rpter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa
longue barbe, le colonel, trs grave, indiquait d'un ton de clergyman
entamant un sermon, la faon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson,
entendaient cet assez et ce rien de trop:

--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degr o la
dcence finit et o le dshabill commencerait. Tout l'art de la
_respectabilit_ apparat l.

--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle et rpt une leon,
avec un ami, un parent, un tranger, il y a une _respectabilit_
particulire! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....

--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernire au colonel.

Le colonel rpondit:

--Ces dames ont beaucoup voyag!

--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables
d'htes, on rencontre des individualits si dangereuses!

--Des _types_! dit Arabella froidement.

--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseign  sa
fille quelles plaisanteries sont permises  un tranger, par rang
d'ordre.

--A un cousin, par degr de parent... complta mistress Dickson.

--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais  son peintre?

Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que
la colonelle jetait rapidement  sa fille:

--Occupe-toi du marquis.

--Bien, maman.

--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery  sa femme. Mais,
en vrit, on dirait que vous tes jalouse de miss Arabella?...

--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.

--Vous l'avouez?

--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-tre mme pour le
Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une
valeur!... Considrable.

--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur
considrable.

--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.

--Harrisson! Harrisson! Vous tes toujours  me parler d'Harrisson!
Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....

Il s'arrtait, craignant d'tre entendu, et se levait, comme pour
lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella,
suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec
Solis, Liliane se levait  son tour et disait  Montgomery:

--Je devrais, quoi?... Je devrais mconnatre le talent d'Edward
Harrisson, parce qu'il a t mon mari? Le mari n'a rien  voir avec
l'artiste!

--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand
on en parle je ne puis m'empcher d'prouver un petit agacement facile 
comprendre!

--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer  entendre parler
d'Edward! Il porte un nom clbre, lui! Tous les journaux impriment son
nom,  lui!

--Avec a qu'ils n'impriment pas le vtre, dit Montgomery. Ils impriment
tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom clbre! un nom clbre! Mais,
moi aussi, j'ai un nom clbre!

--Avec un seul _m_!...

--Dame! Je ne peux pas tre Montgomery de New-York et Montgomery
d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir,
je n'ai pas borgn un roi de France dans un tournoi! a! Je l'avoue,
je n'ai borgn personne! Et c'est bien heureux, car il est probable
que si j'borgnais un homme dans un tournoi, la prfecture de police....

Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.

--Vous tes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de
vos torts?

--J'en ai donc beaucoup?

--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au
Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons,  ct du
portrait d'Arabella... en naade... _respectable_, il y ait un portrait
agrable de moi... en desse....

--En desse? Par Harrisson?

--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre
mon genre de physionomie!

--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery pouss  bout, il
fallait qu'il la gardt!

--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane trs simplement. Eh bien,
est-ce dit?

--Quoi?

--Le portrait.

--Par... lui?

--Par Edward!

--Je vous dfends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspr.

Mais Liliane, toute cline, s'approchait du _second_, lui prenait le
bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:

--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!

--Ah! Liliane! Liliane!...

Et Montgomery se sentait faiblir.

--Eh bien! soit!... Je verrai....

--Oh! Lionel! rptait Liliane suppliante.

--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui crirai!... Je lui crirai!...
Mais aprs cette preuve.... Preuve d'amour... de dvouement... de... de
confiance... d'abngation....

--Eh bien, aprs celle-l, je vous en demanderai d'autres, voil!
J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute
rieuse.

Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.

Montgomery, un peu rveur, se demandait s'il tait bien convenable qu'un
mari, un mari divorc, Harrisson.... Edward... entreprt ainsi le
portrait de sa femme.

--Ah a! disait tout  coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde,
qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur
mon yacht?... Monsieur de Solis?

Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernire
s'avanait:

--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....

Arabella haussa gentiment ses belles paules.

--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied
marin, vous!

--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur,
mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....

--Et a tourne mal, fit l'Amricaine.

--Gnralement.

Comme on en tait l, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en
apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.

--Oh! une recrue! Bravo!

Et  peine miss Meredith fut-elle avance que la belle Arabella lui
demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:

--Vous venez avec nous, va?

--Et o cela?

--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-tre en
Angleterre!

--Non.... Oh! non. Je reste  Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une
_yachtswoman_!...

--Vous dites? demanda Bernire.

--_Yachtswoman!_ Oui, rpta firement, d'un ton trs grave, le colonel
Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de
Londres! Mdaille d'or aux rgates de Douvres!

Le vicomte salua Arabella trs bas.

--Mes compliments, mademoiselle.

Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M.
Montgomery, qui causait avec Fargeas.

M. Montgomery s'avana.

--Mon amie?

--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achterez un
yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le
mouvement.

--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un
mois  Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....

--Eh bien?

--Eh bien! mais, je suis ruin, moi!

Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisration
profonde.

--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'tre pas
des Montgommery de France....

--Vous me pardonnez le manque de tournoi?

--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'tre avare! Allons
voir le yacht!

--Qui m'aime me suive! s'cria miss Dickson gaiement, tandis que Mme
Montgomery murmurait entre ses jolies dents: Oui, on te suit.

--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.

--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la
mer, son grand solo de violoncelle!

--Tous les talents! modula Bernire.

--Ce pourrait tre son nom, rpondit Mme Dickson. Bicyclettiste de
premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!

Et tous les talents envoyait au marquis de Solis un engageant sourire,
penchant sur son cou sa tte de statue grecque et roucoulant pour dire:

--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?

--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, rpondit Solis, je suis forc
de rester ici. J'attends quelqu'un!

--Malgr le violoncelle? lui glissa  l'oreille le cousin Bernire.

Miss Dickson avait l'air piqu:

--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!

--Il attendait miss va, dit tout bas Montgomery  Liliane qui, le
regardant, stupfaite, ne put s'empcher de lui dire:

--Oh! vous tes fin, vous! Trs fin!

Et pendant que Fargeas s'loignait avec le colonel, Mme Dickson
donnait rapidement, tout bas, cet avis  sa fille:

--Votre bras  M. de Bernire!

Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se dtacher du
marquis.

--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mre. On verra
aprs pour la main de l'autre!

       *       *       *       *       *

Georges regardait s'loigner, avec Bernire, cette grande belle fille
que couvait des yeux, comme elle et surveill un talage, la grosse
Mme Dickson, et, examinant miss va qui se tenait devant lui, le bout
de son ombrelle ferme enfonc dans le sable et son petit volume sous le
bras:

--Pourquoi n'avez-vous pas accompagn miss Dickson? lui demanda-t-il.
Ces grandes gaiets vous ennuient?

--Non, dit va trs simplement. Je ne m'ennuie jamais!

--Mme--il essayait de sourire--mme quand vous n'tes pas dans votre
libre Amrique?

--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en
s'asseyant. Pas toujours. Non.

Georges restait debout devant elle, les mains appuyes au dossier d'une
chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs,
tandis que le vent agitait autour de sa fine tte ses folles mches
brunes.

--Et l'on prtend, dit-il, que les Amricaines n'ont pas le souci du
coin du feu!

--Oui, on s'imagine que nous vivons tous  l'htel dans un
_boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!

--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitt?

va fit une petite moue railleuse.

--D'abord parce que je tenais  accompagner mon oncle, que j'aime
beaucoup, Sylvia dont la sant m'inquitait, et parce qu'aussi bien il
faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tente de
monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien
heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.

--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...

--C'est trs joli... dit la jeune fille, trs joli. Je suis juste. Tout
cela me plat. Mais c'est l'tranger! Je ne comprends pas qu'on vive
ailleurs que l o l'on a tous ses souvenirs.

--Voil qui est charmant, mais qui n'est gure amricain!

--Pourquoi?

--Une Amricaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au
dpart. En avant! _Go ahead!_

Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman
qu'elle avait apport. Elle s'arrta, rpondant franchement au marquis:

--C'est ce que je vous disais tout  l'heure. On s'imagine des
choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-tre leur
langue, mais vous ne connaissez pas les Amricaines.

--Je les ai vues chez elles pourtant.

--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez
elles. L'Amricaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Amricaine, une
Amricaine spciale, ce n'est pas l'Amricaine.

--Croyez-vous?

--J'en suis sre. Cosmopolite,  la faon d'Arabella, leve en pension
 Paris, connaissant toutes les tables d'htes de l'Europe; l'hiver 
Florence o elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de
Boulogne o elle apprend l'quitation; l't aux bains de mer o elle
apprend  conduire un yacht; parfois en Suisse, o, laissant la rame
pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau
ou dompt un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi,
aprs l'avoir vu se coucher  Saint-Malo derrire le grand B. Ce sont
des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un
wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces
oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignors, et qui ne font
pas de bruit et qui se contentent d'tre heureux, dans les nids, l-bas!

Elle avait dit cela si gentiment, sans pdantisme, en donnant une
expression de douceur tendre, une sensation ouate, dlicieuse  ces
mots: _les nids_, _l-bas_, et si alerte dans son esprit, un sourire
bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, tonn de cette
raison et charm de cet esprit:

--On ne dfend pas plus spirituellement son pays que vous,
mademoiselle....

--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui,
patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille franaise
qui vous ferait cette profession de foi.

--Qui vous a fait croire cela?

--Mais... des Franais.... M. de Bernire et....

--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout
lorsqu'il vous dit qu'il ne croit  rien! C'est un fanfaron du
dcadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous
calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous
parlez l!... Alors, soyez moins tonns, vous Amricains, puisque nous
commenons par nous mconnatre, que nous vous mconnaissions
vous-mmes!

--Le fait est, dit va en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous
ce qui me frappe, ce qui me gne...  Paris, en France?

--Quoi?... Voyons!

Et l'ombrelle de miss va ayant gliss sur le sable, il la ramassait
vivement, la tendait  miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait,
s'asseyait  ct de la jeune fille, attendant sa rponse et trouvant
comme un plaisir  oublier prs d'elle Sylvia ou plutt  penser encore
 Sylvia.

--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gne?

--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits
d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!

--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?

--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la
plupart des Parisiens qui semblent toujours proccups de dire un bon
mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand
on a t habitue  dire les choses tout simplement, sans faons! C'est
comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fuse! Et
quand il y en a trop, de fuses....

--On s'en va!

--Voil! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles
sont!

--Et vous avez bien raison de me les dire.

--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la premire fois, il n'y a pas
vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est
que je vous connaissais dj par mon oncle Richard. Il vous aime tant,
mon oncle Richard! Il m'a racont comment vous lui avez sauv la
vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-l...--et elle
montrait le petit livre.

--Moi! Je lui ai sauv la vie?

--Vous!

--Jamais! C'est....

--C'est la vrit, puisqu'il le dit. Il nous le rptait encore ce matin
devant Sylvia.

--Ah! dit Georges qui devint assez ple.

--Et elle tait tout mue  ce rcit-l, Sylvia!... Comme lui! comme
moi! Qu'est-ce que vous avez donc?

Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal  l'aise,
comme souffrant.

--Rien... c'est ce souvenir!

--Ah! dit va, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard!
C'est la bont mme! Le dvouement fait homme! Il a t si excellent
pour les siens!... Il a remplac pour moi mon pre mort; et ma mre
morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle
partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle
Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un
peu que je vous aime beaucoup!

Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:

--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gne un peu, il y a
au moins un Parisien  qui vous feriez grce?

Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une
belle franchise:

--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et
puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zle, un
zle!... Ah! puisse-t-il la gurir bien vite et nous permettre de
partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; 
vous deux, vous me rconcilierez tout  fait avec Paris!

--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une faon de lui prouver
votre amiti, au docteur! Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le
plus tt possible! C'est votre prire?

--Oui, justement. Ma pense, c'est bien cela!

--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien  Paris?

--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si prs, l'Amrique!

--Oui! dit Solis. On revient en France!

--Non pas, non pas! fit va joyeusement. On retourne  New-York!

       *       *       *       *       *

Le marquis trouvait  cette jolie Amricaine, si profondment femme et
srieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines,
raillant tout  coup la songerie de son regard--il lui trouvait un
charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme
pntrant, amiteux et berceur de l'tre fait pour le foyer, pour la
tideur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-l, celle-l, dans sa
petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!

Et Georges restait l, causant, oubliant le temps qui passait, et
cependant, avec l'acharnement de l'ide fixe, pensant  Sylvia, mme en
contemplant va, et comparant les yeux bleus, les yeux tranges,
troublants, mditatifs et douloureux, de la femme,  ces yeux clairs,
noirs et francs, de la jeune fille.

Puis, peu  peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares,
va prtextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant
le sable fin, mettant des clarts aveuglantes sur la mer, paillete de
feu, sur le sable, et elle disait:

--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?

Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:

--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est
drle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!

--C'est qu'ils ressemblent tous  la vie, qui est assez banale.

--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez
cela  M. de Bernire!

Elle marchait  ct de Solis et riait sous son ombrelle.

--Il m'amuse, M. de Bernire; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un
Schopenhaur du boulevard. Renvoy  Mlle Offenburger.

--Et Mlle Offenburger serait trs capable de le garder, dit le
marquis. Ce qui serait dommage.

--Pourquoi?

--Parce que mon cousin est charmant.

--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?

--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopdie_ marchait, elle serait comme
cela!

--Vous n'aimez pas les femmes savantes?

--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'talage. Vous devez tre
aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas
sur les toits?

--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplme du cours de cuisine et je
pourrais tre doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols
moi-mme, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!

--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molire tait l, il n'hsiterait pas!

       *       *       *       *       *

Ils arrivaient sur la plage,  une sorte de mare ou de ruisselet form
par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oublies ou de
petits cours d'eau minuscules.

va s'arrta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait
franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.

--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!

--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?

Au mme moment des voix d'enfants criaient, comme une niche d'oiseaux,
de loin:

--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!

Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des
gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jet des
planchettes cales par des tas de sable figurant des piles de petits
ponts improviss, et l-dessus les promeneurs passaient les flaques.

--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.

Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports
les bagages d'un voyageur qui dbarque.

--De ce ct, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien!
le mien est meilleur!

Solis avait dj travers une des passerelles et offrait sa main  va
qui disait merci et passait  son tour.

Et, comme le marquis donnait quelques sous  un petit gamin de treize ou
quatorze ans qui se tenait l, debout, de l'autre ct du ruisselet,
prs de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la
paille, les cheveux tombant droits des deux cts d'un visage frais et
rouge, recuit et tann dj par le vent de mer.

En mme temps, le petit reconnaissait l'Amricaine et disait, sa
casquette  la main, en fouillant dans sa veste aprs avoir gliss en
poche les sous donns par le marquis:

--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais,  la mare haute, aller 
votre villa!

--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!

L'enfant hochait la tte et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait va
avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dvou.

--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connat! Et l'autre, donc!
L'autre!

Georges n'avait pas besoin de demander  l'enfant le nom de cette autre
et, tout bas, il la nommait lui-mme: Sylvia--il devinait des visites de
charit et de bont  des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait
de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait
prcieusement, tendant  va un bracelet d'or, mais dont la chanette
pendait, casse:

--Oui, voil un machin qu'on a laiss tomber chez la maman, hier...
l'une ou l'autre!

--C'est  Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.

--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda
le marquis.

va se mit  rire.

--Oh! nous avons nos petits secrets!

--C'est, dit alors le petit  M. de Solis d'un air entendu, des dames
qui viennent comme a voir comment que va maman, qui est malade.... Et
alors donc hier....

Mais va interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de
rapporter lui-mme le bracelet  Sylvia.

--Suis-nous, mon enfant.

Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le
gamin, marchant  leurs cts, expliquait, doucement, d'une voix un peu
tranante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pcheurs o
parfois venaient les Amricaines, la demoiselle qui tait l et
l'_autre_.

Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le pre avait
eu un frre mort  la mer, du ct d'Ostende. Ils taient associs, les
deux frres. Et la mre souffrait, geignait, depuis des temps, avec les
fivres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses
ponts, pendant l't. L'hiver, il allait  l'cole. Quand il serait
grand, il serait marin, comme le pre Ruaud, marin de l'tat d'abord,
puis pcheur, comme tous les siens.

Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait
devant la villa des Norton--et va, ayant demand si mistress Norton
tait chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:

--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez
aussi, monsieur de Solis?

Georges hsitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrtion en
revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il
accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au
salon?

       *       *       *       *       *

Sylvia tait l justement, dans cette mme pice o, la veille, Georges
de Solis l'avait revue, o elle lui avait, comme  travers un foss
creus par les annes, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa
venue.

--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....

Elle s'arrta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais
elle tait moins rassure qu'elle ne voulait le paratre. Elle
s'expliquait, par le sentiment qu'elle prouvait, l'empressement de M.
de Solis. Mais pourtant si tt, si vite! Et allait-elle, maintenant,
vivre prs de lui, le voir souvent?

--Ma chre Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux
votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.

L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux tonns, de beaux yeux
bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une
glise, se retourna vite en entendant son nom.

--Oui, parat que c'est votre bracelet, madame, dit-il  Sylvia. Il
s'aura dtach pendant que vous parliez  la mre, chez nous. Et alors,
c'est le pre qui l'a trouv au pied du lit en rentrant de la pche et
qui a dit: Francis, porte a le plus vite possible  ces dames
amricaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller  la fte!...

Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.

--A la fte! dit la jeune fille, ah! trs joli!

Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait
peur d'avoir dit quelque sottise.

Mais Sylvia le rassura bien vite:

--Un brave homme, ton pre! Tu lui diras merci pour moi! Mon
bracelet....

Elle le prenait des mains d'va et cherchait  le rattacher  son
poignet.

--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.

--Pourrez-vous?

--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts
effleuraient l'piderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin
que ces gros bijoux anglais... ou anglo-amricains que portent vos
compatriotes.

--Merci, interrompit va, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-l!
J'en porte, de ces gros bijoux!

Elle montrait au marquis la lourde chane d'or qu'elle avait au poignet,
avec un cadenas et un petit trousseau de cls comme fermeture.

--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....

Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:

--On ne voit que ce qu'on regarde....

Et s'approchant de Sylvia:

--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On
dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chanette est
brise.

Sylvia, un peu plie, avait remerci M. de Solis et, ne sachant que dire
pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle
demandait  Francis:

--Et comment va la maman?

--Comme ci, comme a, madame; merci bien! C'est dans les reins que a la
tient maintenant aprs ses fivres! Un mauvais tour qu'elle a pris en
poussant le cabestan!... a sera rien, qu'elle dit. Mais voil, elle
crie, elle crie, et a ennuie papa!...

--Ah! a l'ennuie?... fit va.

Le petit Francis hochait la tte, l'air trs srieux, une expression de
songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure nave d'enfant.

--Faut tre juste, il dit comme a qu'il a besoin de sommeil pour se
reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le
bateau, et qu'on a pass une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est
gal, il est dur tout de mme pour la maman, le pre!

--Pauvre femme! dit Sylvia.

--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda va.

--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme a, on
ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flner avec le pre
Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...

--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que
c'est?

L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette
entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mlancolique presque.

--B dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de
trop! Alors! Ah! alors!

--Eh bien, alors? dit le marquis.

--Rien, monsieur! Voil! Ce n'est pas toujours gai!

--Mais encore....

--Eh! b dame!... les coups.... a pleut, les coups! Il cogne, c'est
rien de le dire! Voil!...

--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mre aussi?

--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est
parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est gal, c'est
tout de mme pas chic!

Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tte
profond, il y avait tout un petit monde de penses, de larmes d'enfant
refoules, et de longues, longues heures tristes.

--Et, tu l'aimes, ta mre?

--Dame! dit l'enfant, c'est maman!

--Et ton pre?

C'tait Georges qui interrogeait.

--Aussi! rpondit l'enfant.

--Malgr?...

--Dame! c'est papa!

--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.

--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.

--Quel ge as-tu?

L'enfant cherchait.

--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de
l'an dernier.

--Alors, a doit te faire treize, dit va.

--Dans ces environs-l, oui, rpondit l'enfant srieusement.

--Et tu veux tre marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant
comme les autres.

--Oui, je le disais  la demoiselle et au monsieur, tout  l'heure.
Marin. Mais pas tout de suite marin de l'tat, marin de la cte.

--Pourquoi?

--A cause de mes vieux!

--Le pre? dit Georges.

--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu
de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne dj!
Mais je suis ambitieux.

--Tu dis?

--Ambitieux! rpta firement le petit. Je veux plus que a!

--Qu'est-ce que tu gagnes?

--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.

--Combien? demanda Sylvia, effraye de tant de misre.

--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.

--Et le pre?

--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a
pas de bateau pont, une mchante barque seulement et qu'il faut encore
payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, a aime manger
frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!

--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernire.... Je regrette
qu'il ne soit pas l, dit miss Meredith.

--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?

--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou
qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le
pot-au-feu... le dimanche....

--C'est un vnement, le pot-au-feu? dit Georges.

L'enfant sourit.

--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voil pour toi... oui, pour le
bracelet....

Elle tendait aux petites mains gerces du gamin une pice d'or qu'il
prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il
la tendait  son tour  l'Amricaine, effray, inquiet de cette joie:

--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas
pour a que je le rapportais, allez!... C'est pas pour a!

--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens  ce que ta mre puisse se
soigner comme elle voudra. C'est pour elle!

--Merci pour maman, alors! dit le petit.

--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens
souvent... souvent, mon enfant....

--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas  faire mes ponts ou quand
mes filets seront  scher, parce qu'autrement... papa....

Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.

--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai,
vous n'y tiez pas,  votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai 
monsieur?

Et il dsignait Georges de Solis.

--Pourquoi monsieur? dit va, tonne.

Francis comprit qu'il se trompait et dit  Sylvia:

--Ah! ce n'est pas votre mari?

--Quelle ide! fit va.

--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!

       *       *       *       *       *

Il s'tait fait brusquement, dans le salon, un silence gn. va et
Sylvia se regardaient, un peu embarrasses; et la jeune femme mme
baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que
Francis Ruaud demandait  miss Meredith:

--Par o qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.

--Je vais te reconduire, dit va.

Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith
sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon o
le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce
martyre, la blessure de ces deux tres condamns  souffrir.




VI


Ils taient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, aprs des annes,
seuls aprs la sparation de leurs deux existences, leur double vie
continue au hasard des destins, avec les ocans et l'espace pour les
sparer. Ils taient seuls et une sorte de timidit presque douloureuse
leur venait tout  coup,  l'un et  l'autre, comme si chacun de ces
deux tres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait
prononcer.

Norton tait au Havre,  son office, expdiant des instructions 
New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient  Norton. Ils ne
songeaient qu' leur pass,  ce cher pass qui n'avait point de nom, 
ce qu'il y avait de tranch dans leur destine,  tout ce qui aurait pu
tre,  tout ce qui n'tait pas et qui ne serait jamais.

Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette
et triste qu' la fin Georges interrompit en disant:

--Avouez qu'il y a d'tranges hasards dans la vie!

--Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il
voulait dire.

Et, lui:

--L, tout  l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait gure se douter des
souvenirs qu'il rveillait.

--Quels souvenirs?

Elle s'efforait de se drober encore  la confidence qui montait aux
lvres de Solis.

--Quels souvenirs? Vous les avez oublis? fit-il.

--Je ne dis pas cela, rpliqua mistress Norton froidement, mais je sais
qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et  quoi bon?

--Aussi vous demand-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque
involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....

Et Solis hochait la tte.

--Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le
savoir!

Sylvia essaya de sourire.

--Bah! dit-elle. Vous n'en tes pas, monsieur de Solis,  ignorer que
l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou
moins consoles.

Il releva le mot vivement.

--Consoles?... Voil un mot qui est presque aussi douloureux pour moi
que la mprise du petit Francis Ruaud!

--Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.

--Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!

M. de Solis avait mis un tel accent de sincrit douloureuse dans ses
paroles, que l'honnte femme, mlancoliquement, lui rpondit, avec une
douceur voulue et comme implacable, pour lui donner  entendre que tout
tait fini, pass, enfui:

--Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni
souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la
mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de
notre destine, comme chaque vague, l-bas, emporte quelque dbris tomb
sur la plage.

--Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette
voix, tout ce qui a t... est loin, emport, bien loin?

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien  vous
de chercher  savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de
femme.... Je ne vous ai jamais oubli.... Vous me connaissez assez pour
savoir que je suis fidle  une affection comme  un serment! Mais il
faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu
rver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu....
Mon pre a conseill, exig ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes
les promesses de bonheur futur, un mari dvou, courageux et bon, et
vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre pre pouvait plus
mal choisir!

--Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondment que
Richard, rpondit Solis. Mais--vous pardonnerez  mon amiti ces
questions qui me viennent aux lvres maintenant chaque fois que je vous
vois--les promesses de bonheur que votre pre entrevoyait pour vous,
l'avenir les a-t-il tenues? Je vous rpte que c'est le plus fidle et
le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue
que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau
dire, chaque vague, l-bas, n'emporte pas toutes les paves.... Non,
non.... Il en restera, tout  l'heure, sur le sable.... Il en restera au
fond de nos coeurs!

--Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis
souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me
gurir. Le reste du monde n'y est pour rien.

--Alors, vous tes heureuse?

Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant  la fois sa
rponse.

--Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paratre se
contraindre ou mentir.

La voix de Solis s'altra un peu.

--J'aime  tenir cette assurance de vous-mme. Cela me rassure et me
console lgrement  mon tour. J'aurai plus de courage  me rsigner!

--Vous rsigner?...

--Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le
trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez!
D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait  votre foyer,
courent l'univers et usent leur vie  chasser un souvenir qui les
poursuit partout! Ils s'imaginent que les tres qu'ils regrettent
souffrent des mmes regrets, prouvent les mmes angoisses au souvenir
des rves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimriques! Chasseurs de
romans! Coeurs nafs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'tre dont ils
se sont loigns... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de
rencontrer chez lui une tristesse gale  la leur, alors ils se heurtent
 je ne sais quelle piti console,  une rsignation devenue un
bonheur. Ils n'ont qu'une chose  faire, voyez-vous,
dcidment:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux
et disparatre. Peut-tre qu'eux aussi pourront jeter, en chemin,  la
vole, le fardeau de leur premier rve!

Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme
d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette
amertume soudaine:

--Vous me disiez, tout  l'heure, que vous tiez le plus dvou de mes
amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me
reprochez-vous, aprs tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne
s'appelle pas une rsignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous
avez raison, Georges...--et il tressaillit  ce nom d'autrefois--le
mieux,  prsent, est de vous loigner, de me laisser dans ma paix, dans
la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me
diriez me serait douloureuse et, en dpit de ce que vous pouvez croire,
le souvenir de nos pauvres honntes rves de jeunes gens, autrefois, est
assez vivant dans ma pense pour que votre prsence ravive des regrets
que je croyais effacs pour toujours....

--Des regrets?

--Vous voyez bien, dit-elle encore, se mprenant au cri d'espoir de
Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me
disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous
avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en
France pour vous avoir revu et vous avoir suppli de m'oublier; mais
tout  fait, cette fois, tout  fait....

--Vous fuir! s'cria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier?
jamais!

--Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez
plaisir  m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme
vous gardez cette affection elle-mme! Laissez-moi croire qu'on peut
effacer de son coeur mme ce qui y semble le plus profondment
imprim.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de
votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'tre
heureuse... tchez d'tre heureux!

Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:

--C'est peut-tre ce que j'attends pour tre console!...

Mais il ne rpondit, lui, que par un grand cri, un cri dsespr
d'amour:

--Le bonheur! Il tait avec vous, le bonheur!

--Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le
trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si
peu dpens!

La mlancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et,
prenant les mains de Sylvia dans un lan de tendresse dvoue:

--Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!

--goste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de
souffrir?...

       *       *       *       *       *

Elle venait de trahir, avec sa rsignation souriante, l'tat mme de son
me. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se
reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de
Georges; et, pour couper court  ces confidences qui l'oppressaient,
l'entranaient sur la pente des souvenirs, elle s'chappa, en quelque
sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout
ce qui tait banal, d'usage courant et formait la conversation de tout
le monde. Mais la pense de Georges tait ailleurs; il n'coutait pas,
rpondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'tre auprs
d'elle, envelopp comme d'une torpeur de rve.

Ils taient l, dans ce duo de propos inutiles qu'ils changeaient comme
pour se fuir eux-mmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur
arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque
Richard entra. Au contraire, la venue du mari les dlivrait presque
d'une angoisse. A travers les banalits dernires, ils sentaient que des
aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y
laisser gagner. Norton tait donc le bienvenu.

Il parut soucieux, d'ailleurs,  Solis, et Sylvia le trouva fort ple.
Un bon sourire claira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main
 son ami, puis quand il demanda  mistress Norton si elle se sentait
mieux, si le docteur Fargeas tait content d'elle:

--Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!

--Tant mieux, ma chre; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre
tat.

Ils parlrent alors pendant quelques instants encore de choses
indiffrentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague
 propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda 
M. de Solis la permission de se retirer. Elle tait un peu lasse et
reverrait le marquis bientt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait,
elle mettait une bonne grce, une mlancolie pleine de sous-entendus que
devinait Georges et qui voulaient dire: Eh bien! oui, nous nous
aimions. Mais le voil, celui que je dois aimer!

Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'loigner avec
l'impression que la douceur des paroles changes tout  l'heure
aboutissait  la constatation cruelle de cette ralit: toutes les
rveries se heurtaient  un fait et s'y brisaient. Il lui semblait tre
tomb du haut d'un rve et il se retrouvait  prsent devant le mari, ce
vivant obstacle, ce rival qui tait son fraternel ami.

En dpit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit goste
de ne songer qu' lui-mme, Georges remarqua alors une sorte de
nervosit, une inquitude, chez Norton. Est-ce que quelque complication
tait survenue du ct de l'Amrique? Pris par tant d'intrts divers,
Norton ressemblait  un gnral d'arme surveillant ses troupes
engages  la fois de tous cts. Il devait y avoir, videmment, une
proccupation matrielle quelconque chez l'Amricain, mais,  la
premire question du marquis, Richard rpondit vivement que ce n'taient
pas les affaires qui l'obsdaient en ce moment. Pas le moins du monde.

--Et qu'est-ce donc? demanda Solis.

--Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une
pice que vous savez, cela va vous paratre peut-tre un peu ridicule.
Je deviens nerveux, moi aussi, je suis  la mode. La grande nvrose,
vous savez! Je vais passer  l'tat de client du docteur Fargeas. Oui,
moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!

Il essayait de rire.

--Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il
me passe une infinit de visions par la cervelle.

--Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?

--J'ai cela, d'abord, ma sant, fit Norton. Visiblement, depuis que je
suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne
voulant ni inquiter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une
petite matresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de
boeuf amricain. Mais, enfin, le fait est l. Ai-je trop travaill,
surexcit mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain,
c'est que ces insomnies _m'crasent_, pour parler comme Offenburger. Je
n'ai plus qu'un sommeil difficile, coup de rveils brusques.... Le
cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lanc, tandis que le
corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de
cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement
appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-tre que je
m'en suis donn trop, du tintouin. Bref, j'prouve une lassitude
visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine
nergie pour renoncer  l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit,
mais m'abrutissait au rveil.... Alors, je veille... je pense.... Les
nuits passent; mais dans ces veilles de fivre, des ides tristes,
absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsdent. Je vous demande
pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous
disais toujours de substituer l'action au rve et de vous moquer des
diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter
au vent d'une confidence tout ce qui m'touffe et m'inquite. Mon corps
est ici, mais ma pense est l-bas, en Amrique. Je travaille comme un
ngre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de ngociants,
d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues  la mienne, me
proccupent et j'ai bien peur d'une chose....

--Laquelle? demanda Solis.

Mais Norton s'tait arrt.

Puis, nerveusement, comme si une impulsion intrieure le contraignt 
dclarer ce qui tait, en ralit, la grande inquitude de sa vie:

--Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir us mon bonheur intime  faire
vivre tant de gens!

--Votre bonheur?

C'tait le mme mot, prononc tout  l'heure par la femme, qui se
retrouvait sur les lvres du mari. Le bonheur! Mot ternel de l'humanit
prise de ce rve, cri d'angoisse de tous les tres, appel dsespr
vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!

--Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce
que Sylvia n'est pas heureuse.

Solis sentit  ce nom de la jeune femme, nerveusement prononc par le
mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre  la gorge, tout  coup,
comme une angine.

Il et voulu que la conversation en restt l, prouvant subitement une
certaine gne. Ce tte  tte subit prenait un caractre inattendu de
solennit qui troublait le jeune homme jusqu' l'irriter.

--Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton
bizarre, pour couper court  un silence presque gnant, car maintenant
Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au
loin. Elle a tout pour tre parfaitement heureuse. Ce sont des ides que
vous vous faites l!... Vous l'aimez....

--De toute mon me!

--Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.

Norton n'avait pas rpondu et s'tait mis  marcher, baissant la tte,
s'arrtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu.

--Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous
aime ou ne vous aime pas; ou plutt on devine bien, quand on n'est ni un
sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors
mme qu'elle croit peut-tre, de trs bonne foi, vous aimer encore.

--Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est
change? demandait-il tout  coup  Solis qui essayait de sourire.

--Non. Je trouve mistress Norton toujours la mme.

--Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en
suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie
des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a
pous tait tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me
donner tout  elle, je me dois aussi  ceux qui vivent de moi, l-bas.
Elle m'a aim, elle ne m'aime plus.

       *       *       *       *       *

Il ne savait pas quelles tortures il infligeait  Georges; il semblait 
Norton qu'il et une satisfaction  se livrer,  carter les bords de la
plaie pour en montrer le fond. Il avait cette pre joie des souffrants
qui prouvent  aggraver leur douleur des volupts morbides. A qui se
ft-il confi, d'ailleurs, sinon  cet ami, plus jeune que lui, mais
dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas,
il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter  ces
confidences; il dgonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait
du bien, le consolait.

Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en tait certain. Les vagues
mlancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosits qui
rsistaient  la science mme du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun
doute. Il l'avait condamne  une vie qui pesait lourdement sur ses
paules.

--Une journe de notre existence ressemble, quoi que je fasse,  toutes
les autres journes. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole,
il est des moments o je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces
affaires et o, et goste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour
moi, pour moi seul et pour elle!

--Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?

--Pourquoi? Pourquoi?

Norton haussa les paules.

--Demandez  mes mineurs,  mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_,
s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.

--Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les
ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!

--C'est une question, a, dit Norton. J'ai englouti des sommes normes
dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu
procderait par voie de rformes conomiques et il y aurait plus d'un
foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!

--Alors c'est par philanthropie que vous continuez  rester dans les
affaires?

--C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue 
moi. a me fait plaisir.

Et, dans un relvement de tte, l'Amricain se redressait, comme s'il
et eu l, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il
tranait, qu'il faisait vivre.

--J'ai l'orgueil d'tre le distributeur de pain  tout une foule. Oh! ce
n'est pas l'embarras. J'ai trouv ici mme des gens tout prts 
partager ma mission.

--Offenburger? demanda M. de Solis.

--Offenburger, justement.

--Je l'aurais pari. Il faut que le banquier sente non pas de la
philanthropie, mais des ppites dans l'affaire pour qu'il y mette
l'ongle. C'est un malin, Offenburger!

--Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatu de son
argent, glorieux, bruyant, mais pas mchant. Il vous trouve trs
aimable, par parenthse. Parbleu, dit l'Amricain, si vous vouliez vous
marier, voil une occasion: Mlle Hlne est assez jolie, je pense....

--Trs jolie! Mais elle a deux grands dfauts: elle est trop riche....

--On le lui passera, ce dfaut-l!

--Et trop savante!

--Elle est de son temps.

--Alors j'aurais mieux aim vivre du temps de sa mre, qui devait tre
jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drle de filiation! dit le
marquis. Le pre, Hambourgeois et juif; la mre, Anglaise et
protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hlne?

--Catholique!

--Complet! Le mli-mlo de la socit actuelle!

Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir,
ne sachant pas comment dtourner de lui les confidences navres de ce
mari dont l'affection allait  lui naturellement. Il s'efforait
d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui tait sur ses lvres et non
dans son coeur, puis tout  coup, se sentait trangement troubl parce
que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait,
la voix brve:

--Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs
dans ce voyage  deux o l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et
quand on s'est senti aim d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien
n'gale la souffrance de celui des deux qui devine  un moment donn
qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pense de l'tre ador va
ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis l.
Et voil le fond de mon coeur! Et voil pourquoi je souffre  crier, 
me briser la tte contre la muraille!

Solis sentait, sur sa main, la pression brlante des doigts de cet homme
secou d'une fivre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une
secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc lectrique, lorsque,
presque malgr lui, avec rage, Norton avait laiss jaillir cette
confidence, chaude comme un jet de sang:

--Un autre! On en aime un autre!

Un blouissement avait zigzagu devant lui; et, d'instinct, son cri
avait t une consolation donne, un mensonge fait  Norton et 
lui-mme:

--Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!

Et, s'entendant parler, il avait prouv une sensation qu'il pouvait
analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait rpondu
trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge
et clat, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton
regrettait l'amour. Et cet amour, son cri pouss n'allait-il pas le
trahir?

--Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de
plus honnte en ce monde, rpondit le mari avec un amer apptit de
confidences; je dis qu'elle m'chappe, qu'elle se rfugie pour me fuir,
moi qui suis la ralit, dans quelque rve, quelque songerie, quelque
roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe;
mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je
ne suis plus seul dans la pense de Sylvia; c'est que la vie que je lui
ai faite a abouti pour elle  une dception; c'est que, moi l'adorant 
prouver une joie rien qu' vous parler d'elle, nous sommes, elle,
malheureuse  crier, moi, malheureux  pleurer. Voil la vie, mon cher!
Et il y a des gens qui font des lchets pour la conserver!

Solis tait effray de cet tat d'me, de cette souffrance du mari qui,
avec une acuit singulire, lisait  livre ouvert, dans le coeur de sa
femme, et parlait prcisment de cet autre que sa femme pouvait
aimer-- qui?-- l'autre,  lui, Solis,  lui, l'aim d'hier, le voleur
d'amour de demain.

Et il ressentait un sentiment de gne atroce. Il et voulu, encore une
fois, arrter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une
joie profonde  entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis
que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait
avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque
terrifi. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait
cependant rien souponner, ne voulait point pntrer son secret en lui
livrant le sien. Mais le Yankee tait incapable d'un machiavlisme
semblable. C'tait une souffrance intrieure qui, seule, le poussait 
se livrer ainsi, comme si, en se dgonflant le coeur, toute l'amertume
en et coul, par une fissure.

Georges prit le parti le meilleur pour cacher son motion, ce fut
d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagrait!
Son tat d'esprit lui montrait des fantmes o il n'y en avait pas.
Comment Mme Norton n'et-elle pas t heureuse, dans la vie qu'il lui
donnait, et aime comme elle se sentait aime par lui?

--Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous tes injuste envers le
sort. Vous vous plaignez d'tre trop heureux.

--Je sais ce que je dis. Mais, aprs tout, quoi! il faut bien accepter
les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous
avoir ennuy de ce que vous appelez mes fantmes.

--Non, pas ennuy, interrompit Georges, attrist.

--C'est  peu prs la mme chose. L-dessus, je vous prie de m'excuser,
cher ami. Mme  l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance  achever.
Quelques lettres  crire, comme on dit dans vos comdies. Oubliez donc
mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je
me suis terriblement rattrap. Je vous le rpte: pardon. On a toujours
tort de parler.

--Mme  un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.

--Oh! mon cher, quand on se confie  un ami qui ne vous aime pas, on
l'ennuie, et  un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons,  demain!

Et, imperceptiblement, le marquis hsita  serrer la main que lui
tendait le mari.




VII


Georges de Solis, rentr chez lui, passa une nuit enfivre, se
demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant l entre
ces deux tres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une
douleur profonde, dbilitante comme une plaie cache. Et c'tait lui
qui, par une mchancet du sort, causait toute cette peine, qu'il
partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu prs de lui
la chre femme qui ne vivait que de sa vie, comme il et repris son
existence de hasards,  l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots
de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus,
pour les user! Partir! C'tait la seule pense bien nette qui lui vnt 
l'esprit, soit qu'il s'tendt dans son lit, soit qu'il se relevt pour
regarder  travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se
gonflait au loin.

Oui, partir! C'tait ce que lui conseillait la sagesse, dans le dsarroi
de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les tres
affams d'oubli, comme lui, ou affols d'action comme les pionniers de
l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, tait-ce de la
sagesse ou du la lchet? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait
bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait devin, entendu!
Et c'tait lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme
autrefois, alors qu'il la croyait perdue?

C'est que ce n'tait point Sylvia qu'il fuirait, c'tait la femme de
Norton. Sa main avait tour  tour senti,  quelques minutes de
distance, le frmissement peureux de la main de la femme et le loyal et
sr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route,
aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde
d'une nouvelle terre ignore ou laisser ses os en chemin, dans quelque
coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fivre colre
semblait se changer en rsolution, une image se dressait tout  coup
entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le
visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris,
de la marquise de Solis. Sa mre! Allait-il, une fois encore, la laisser
seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il
revenait jamais, la chre isole? tait-ce donc la chre femme qui
devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des dceptions, des
souffrances de son fils?

--Pauvre mre!

--Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'loigner de ceux qu'on aime
quand les jours sont compts pendant lesquels on peut encore les avoir,
les choyer, les aimer.

Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait t, il
resterait auprs de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et
ce fut sur cette dtermination qu'il s'endormit un peu,  l'aube, comme
si le jour naissant et alourdi ses paupires tires et brles par
l'insomnie.

       *       *       *       *       *

En descendant  la salle  manger,  l'heure du djeuner, il fut tout
heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le
cou, comme lorsqu'il se blottissait prs d'elle tant tout petit. Puis
on se mit  table. Georges essaya, pendant le repas, de donner  tous
ses propos un accent de gaiet qui semblait  Mme de Solis un peu
factice.

--Tu ne trouves pas, dit  la fin la marquise avec un petit sourire, que
ce cristal sonne un peu faux?

Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un lger son,
triste et subtil.

--Oui, ajouta la mre, il a beau vibrer, il doit tre cass. Pourquoi me
fait-il penser  ta gaiet de ce matin?

Georges ne rpondait pas.

--Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conois que
le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mre a
beau tre une mre, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton
Amricaine a toujours le don d'absorber ton esprit!

--Je vous jure!... interrompit M. de Solis.

--Ne jure pas. J'y vois trs bien sans lunettes!

Le djeuner tait achev. La marquise se leva, disant en souriant:

--Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une
folie!

--Ce n'est pas une folie.

--O cela te mnerait-il? dit la mre presque brusquement.

Le marquis rpondit:

--Nulle part... ou trs loin! Car j'ai un moment song, cette nuit,  me
remettre en route, et sans vous, ma bien-aime....

Mme de Solis hocha la tte:

--Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait
pay les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mre qui est tout
enchante de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir,
pourquoi? Parce que tu as retrouv  Paris une amourette de New-York!
C'est absurde. Absurde et mchant! dit-elle, pendant que Georges
s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les
mains, ces chres mains maternelles aux veines bleues un peu gonfles et
qu'il baisait avec tendresse.

Elle se dgagea, caressant la tte de son fils ainsi que jadis, et avec
le ton clin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur,
comme autrefois la fivre:

--Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin
et, au lieu de recommencer  imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un
conseil  te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer  Solis avec moi!
Tu reverras les vieilles alles de tilleuls o tu as couru tout petit.
Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons
souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a
encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi
les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler
vers l'alle des Poteaux... comme des papillons!...

--Ma mre! dit le marquis d'un ton o la tendresse mme tait un
reproche.

--Ah! tu te rvoltes! Oui, j'ai mis dans ma tte de te marier. Il faut
toujours finir par l, va. J'en parlais tout  l'heure avec M. Norton.

--Norton!

--Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plat ce
tailleur de chnes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitt sur la plage. Tu
sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontr
qui allait au tlgraphe, l'air proccup. Je ne sais quelle dpche il
attend.

Georges demanda:

--Et vous avez parl de moi?

--De toi.

--Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont
intressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de
grave!

--Comment a, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la
marquise. Pour toi, peut-tre! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pens
 la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparatre, heureux, las
de courir le monde et enchant de te reposer un peu, enfin!

--A Solis?

--Ou ailleurs! Tiens, demande un jour  mistress Norton elle-mme si ce
n'est pas le dnouement que sa raison et son amiti te conseilleraient!
Je suis une vieille goste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'tre
toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de
toi, date de je ne sais combien de mille lieues ou par une dpche de
l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule 
Paris, vrai, je me serais remarie!... Je suis fort bavarde! J'aurais
eu, du moins, quelqu'un pour m'couter! Allons, va, cher enfant, si tu
as besoin d'tre consol--si tu as quelque chagrin, quelque petite
cicatrice cache--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout 
l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au
foyer de Solis!...

--C'est que je ne tiens peut-tre pas  la trouver, cette
consolation-l, ma pauvre chre mre!

Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait  la marquise la
sensation que l'tat d'esprit de M. de Solis tait plus grave qu'elle ne
le croyait. Elle en prouvait une inquitude nouvelle, qui se calma un
peu lorsque Georges rsuma l'entretien en disant que, consol ou non, il
resterait auprs d'elle,  Trouville, si la marquise y voulait achever
la saison;  Solis, si elle voulait partir tout de suite.

--Aprs tout, songeait-elle, cette passion pour l'Amricaine pourrait
bien n'tre qu'un feu de paille, et, l-bas, dans le tte  tte, au
fond du chteau, la mre aurait certainement raison de la mlancolie du
fils.

Elle n'attendrait mme pas si longtemps pour essayer de couper court 
ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton tait une honnte
femme, la marquise se rservait de faire appel  Sylvia elle-mme.

       *       *       *       *       *

Le soir mme, sous prtexte de demander  M. Norton des nouvelles de
cette dpche qui le proccupait si fort, elle pria Georges de
l'accompagner  la villa. Mme de Solis n'et pas dsir faire cette
visite que, tout naturellement, comme pouss par une force, le marquis
se ft rendu chez Norton o il se jurait cependant de ne plus
reparatre.

Et, aprs cette premire visite, d'autres visites se succdaient,
amenant dans la promiscuit de la vie des eaux une intimit quasi
quotidienne, malgr l'inquitude veille de la mre, malgr les dsirs
de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires
qu'il traitait, brassait,  distance, qu'il tenait comme au bout du
cble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville
enfume, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, proccup de
ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de
ses _offices_ de New-York, la _Cit Empire_, remuant un monde  travers
l'Atlantique et ne songeant cependant, en ralit, qu' la sant de
cette femme pour laquelle il venait qumander, lui, le roi du fer, du
ptrole et de la houille, la science du matre de la Charit.

Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait
trouv soucieux, attendant une dpche importante, grave. Le marquis
allait prcisment, ce soir-l,  la villa, accompagnant Mme de
Solis.

Norton et Sylvia taient au salon donnant sur la mer.

--Eh bien! demanda le marquis, la dpche, mon cher Norton?

--Rien encore, dit-il. J'ai pri Montgomery de tlgraphier encore, deux
fois, trois fois.

Il paraissait inquiet.

--Est-ce une chose qui vous proccupe plus particulirement? dit Georges
qui semblait viter de parler  Sylvia, trs froide.

Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les
gravures d'une revue amricaine.

--Oui, dit Norton, je suis tonn que Snapkings ne m'ait pas donn de
nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chre Sylvia,
dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amrique qui
m'inquite le plus vivement aujourd'hui.

--Et c'est? dit-elle en posant sur un guridon le _Harper's Magazine_.

--C'est vous! rpondit Norton.

--Moi?

--Oui! Vous tes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que
toute la science de Fargeas....

Georges prouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'tait
confi  lui dans l'intimit, ne parlait tout haut de ses inquitudes.
Le marquis voulait dtourner une conversation qui pouvait tre pnible 
Sylvia. Il n'osait pas.

Mais Mme de Solis, comme si elle et tout devin, rpondit bien vite
en s'adressant  Norton:

--On ne gurit pas en un jour des affections qui datent de loin dj,
mais tout arrive  qui sait attendre! Je suis persuade que mistress
Norton retournera  New-York compltement rtablie. Rtablie et
heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prdire a! Je
suis femme. Cela suffit!

--Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la sant
de ma chre Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voil ce qui me rend
anxieux  toute heure de ma vie!

--Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.

--Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le
dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas,
Georges?

Il s'tait tourn vers le marquis rest debout et un peu ple.

--Et,  propos, ajouta l'Amricain, j'ai  vous parler.

--A moi? fit M. de Solis.

--A vous!

--De choses graves?

--Assez graves. Et trs intimes.

--Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la
marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voil une mre  qui son fils dit:
Je vais m'en aller!, et une femme  qui son mari dit: Allez-vous-en.
tre supprimes, c'est notre sort. Rien de ce qui est srieux ne nous
regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur,
voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh
bien! nous ferons acte d'obissance.

--Avec plaisir! dit Sylvia.

Mistress Norton avait cependant comme une hsitation  s'loigner,
vaguement inquite de cet entretien demand par Norton.

Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondment.

Puis, ds qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que
l'Amricain parlt, lui dit avec une sorte d'effusion:

--Vous tes inquiet, dcidment.... Cette dpche?...

Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:

--La dpche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui,
de votre avenir, reprendre notre conversation intime  l'endroit prcis
o nous l'avons laisse, le jour de notre premire entrevue.... Vous ne
vous en souvenez pas?

--Non! rpondit Georges qui prvoyait maintenant une conversation
prilleuse et voulait tudier le jeu de son adversaire.

--Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire o
nous en tions rests, fit Norton.

Et, se passant la main sur le front:

--Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?

--En effet!...

Norton prit, sur un guridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida  demi
dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lvres sches comme
aux heures de fivre.

Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit
froidement, rsumant une conversation avec la nettet d'un homme
d'affaires:

--Vous me disiez qu'arriv  une date dcisive de votre vie o vous
songiez  vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au
coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence?

--Parfaitement, dit Solis.

--Moi, je me suis souvent report  cet entretien! Vous m'avez alors
vaguement racont ce roman; mais il tait assez lointain, assez oubli,
et, je pense, perdu, dans le brouillard du pass, pour qu'il vous ft
possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur....
C'est bien ce que j'ai compris alors?

--A peu prs! fit le marquis.

--Oh! A peu prs ou tout  fait! dit l'Amricain avec un peu de
brusquerie. Quand il s'agit du pass, une nuance de plus ou de moins ne
saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous
vouliez vous marier. Donc le pass tait enterr bel et bien! Vous aviez
raison! J'ai beaucoup song depuis, je vous le rpte,  vos
confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos
projets.... Vous cherchez une fiance. Eh bien! je vous en ai trouv
une!

--Vous? dit Georges en le regardant bien en face.

Trs froid, l'Amricain affectait de sourire et, d'un ton net,
continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il
ne fumait pas:

--Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille.
Trs bonne. Toute  se dvouer  celui qu'elle aimera. Un petit coeur
d'or, et, avec ce coeur-l, pour dot, trois millions.

--Norton! dit Solis en fronant le sourcil.

--C'est peut-tre trop peu? fit l'Amricain, en souriant, comme s'il se
mprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme 
elle une partie de ce que je possde. C'est va, ma nice va!

--Miss va!

--Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout
des ongles et elle vous trouve assez de son got pour pardonner bien des
choses  Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plat.

--Elle vous a dit?...

--Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espce de trappeur
absorb dans ses proccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il,
toute son attention accroche au cble transatlantique, je vois fort
bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour
de moi. va est une crature exquise que j'adore, vous tes un ami
dvou que j'estime et, en vous unissant l'un  l'autre, je suis
persuad de faire un mariage heureux... s'il y en a!

--Miss va est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous
dites, certainement.... Mais....

Richard attendait la rponse de Solis. Et Georges, embarrass, devinant
une arrire-pense chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas
un pige, une preuve--Georges hsitait, cherchait une raison de refus.

--Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nice? Vous
seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions
sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!

Le marquis se rcria, trouvant l peut-tre le prtexte souhait:

--Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....

Richard l'interrompit bien vite:

--Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien
j'aime l'enfant de ma chre soeur. a a grandi  mes cts! a m'a vu
pauvre! Il est bien juste que a partage avec moi, maintenant que je
suis riche.

--Miss va ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre
un homme digne d'elle.

Norton s'tait lev.

--Il n'y a pas  le lui souhaiter! Cet homme-l, le voil! C'est vous!

Et il frappa sur l'paule de Solis, rest assis.

--C'est impossible! dit le marquis.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai rflchi... parce que les vellits de mariage que je
vous confiais ont fait place  d'autres ides.

--Vous ne voulez plus vous marier?

--Non.

--La vocation du clibat vous a pouss vite! fit Norton, railleur.

--D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'pousais une femme, c'est
parce que je l'aimerais.

--va, toute dispose  vous aimer, saurait fort bien se faire
adorer!... rpondit Norton. Mais en vrit, mon cher, je ne fais, en
vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre  porte de
votre dcision cet avenir dont vous vous proccupiez quand vous vous
tes confi  moi!... Je vous entends encore: Lorsqu'on n'a pas pous
celle qu'on devait aimer, il faut peut-tre laisser au hasard le soin de
nous faire aimer celle qu'on pousera! N'tes-vous plus de cet avis?

Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans
ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'tait l comme une
sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait  faire
dcouvrir son ami. Et Solis, matre de lui, jouait serr, affectant de
ne pas comprendre.

--Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout  fait. J'ai rflchi, je
viens de vous le dire: je veux rester libre!

--Libre!... fit Norton. Un honnte homme qui pouse une honnte femme
double sa libert d'un dvouement, et c'est par l surtout qu'il apprend
cette vrit qu'il n'est pas de libert sans devoir!... Ce mariage!
C'est une pense qui m'est venue tout  coup comme viennent les ides
heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce
mariage--et le bonheur d'va et le vtre! Je l'avais rv!... Je le
voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu,
dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!

--Pourquoi? dit Georges.

Norton s'animait peu  peu.

--Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en
sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'pouserez pas va
parce qu'elle est Amricaine? Mme de Solis, qui est ptrie de
prjugs franais contre les Amricains, me disait, il n'y a qu'un
moment, qu'va est pour elle la jeune fille idale.

--Ma mre savait-elle que vous deviez me parler de miss va?

--Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis
certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprs
d'elle, mari, cas, fix....

--Si vous aviez dit  la marquise de Solis que miss Meredith compte sa
fortune par millions, ma mre vous et rpondu que les hritires de ce
genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que
leur nom.

Richard se mit  rire un peu nerveusement.

--Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas
me jeter  la tte des millions que nous avons gagns loyalement, comme
vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et
puisque je n'ai pas, comme tant d'imbciles parvenus, la sottise d'tre
vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire
regretter, cette richesse-l. Si je pense  vous pour va, c'est que je
veux que mon enfant soit  la fois heureuse et honore, et que, je vous
le rpte, je l'aime comme je vous estime.

--Vous tes la gnrosit mme, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit,
et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.

--Vous ne voulez pas?

--Non.

--Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre libert?

--Comment? demanda Georges, un peu hautain.

--Ne serait-ce pas, plutt, dit Norton en se plantant devant M. de
Solis, parce qu'en ralit vous n'tes plus libre?

--Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.

--L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laisse je ne sais
o... peut-tre en Amrique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oublie?
Ah! vous m'avez  peu prs racont cette histoire-l, mon cher marquis!
Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou
l'autre, me mler de votre vie!...

Georges souriait.

--Ma vie n'a rien de bien mystrieux et il vous est loisible de
m'interroger!

--Eh bien! si, pour m'expliquer  moi-mme pourquoi vous refusez le
parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la
femme que vous avez aime, et si cette femme vit encore et o elle est,
me rpondriez-vous franchement, sans hsitation?

--Je rpondrais franchement, loyalement, si ce n'tait pas aussi le
secret d'une autre!

Norton, nerveux, haussa les paules et, comme pour se contraindre au
calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon  grands pas et
se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible.
L'Amricain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un
moment, brutal et laissait, avec des haltements de locomotive, exhaler
ses doutes:

--Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voil le mot. Et voil bien aussi
ce qui fait que votre refus m'est expliqu! Comment pouseriez-vous va
si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main 
une femme quand il a donn son coeur  une autre? L'autre! l'autre!
C'est celle-l, l'obstacle. Et elle est l, parbleu, l'autre, devant
vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, ternellement, toujours! Vous
y pensez encore! Vous ne pensez qu' elle! Vous vouliez vous mariez, me
disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons
donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous
l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en
France! videmment, en France! Qui sait? A Trouville peut-tre.

--J'aurais, si elle tait ici, comme vous le dites, d'autant plus de
mrite  m'loigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller 
Solis pour toujours! rpondit doucement Solis.

--Vous?... Partir?

--Et comment voulez-vous que j'pouse miss va? Elle est trop jeune,
trop avide de vie pour que je lui donne  choisir entre les deux
existences qui me sollicitent: ou les journes d'un tre lass accroupi
au coin du feu d'un vieux chteau des Landes, ou l'existence de colis
d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui  Trouville et demain 
Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!

Norton enfonait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.

--C'est pour cela seulement que vous refusez?

--Pour cela seulement, dit Georges.

       *       *       *       *       *

L'Amricain n'tait pas convaincu. Toutes les rticences du marquis, il
les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se
remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-mme. Une fuite est un
aveu, souvent....

Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien,
lorsqu'un bruit de voix vint du ct de la porte; un domestique annona:
Monsieur Montgomery et, essouffl, trs rouge, une dpche  la main,
Montgomery entra, disant  son associ en hochant la tte:

--Ah! Norton!... mon cher Norton!

--Eh bien? fit Richard, trs froid.

Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cachet.

--La dpche... mauvaise nouvelle!

--Vous savez ce qu'elle contient?

--Oui, on avait adress la nouvelle en duplicata  moi et  vous en mme
temps. J'ai lu ma dpche!

--Mais! Quoi donc? demandait Georges.

--Les mines de Saint-John... prs de Norton City, commena Montgomery.

Norton, qui avait dcachet lentement le papier bleu, contenant deux
lignes imprimes, complta la phrase d'un ton trs simple:

--Inondes.

Puis, relisant la dpche, grosse de consquences et de prils dans sa
brivet dramatique:

          _Rapides mesures  prendre.... Venez!_

L'Amricain repliait le papier bleu trs doucement, comme un gnral
recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fix sur un point
invisible, comme par del l'Atlantique:

--Inondes, les mines?... Ce serait un dsastre! Ma fortune... celle
d'va!

Et, souriant  Georges d'une faon trange, presque fataliste:

--Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'va n'a plus
rien et que ses millions ne sauraient gner les gentilshommes
ddaigneux!

Et, ne pouvant retenir un mouvement de rvolte contre l'imprvu qui
venait l brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:

--Saint-John inond! Tonnerre! dit-il.

Mais, d'un mot, son associ le ramenait  la situation,  la ncessit
de prendre un parti sur-le-champ.

--Eh bien? demanda Montgomery.

--Eh bien?...

Et Norton regarda sa montre.

--Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au
tlgraphe, Montgomery?

--Au tlgraphe? dit Georges.

--Oui!... Rpondre l-bas qu'on m'attende  New-York par le prochain
transatlantique.

--Vous partez?

--Ncessairement. Je veux voir les choses par moi-mme.

--Vous partez seul? demanda Montgomery.

--Je n'en sais rien! rpondit Richard. Cela dpend de mistress Norton.




VIII


Norton n'avait rien dit  Sylvia. Congdiant M. de Solis, il le priait
de ne rien laisser souponner  la marquise, et Georges, retrouvant sa
mre, s'loignait de la villa normande en emportant une impression
bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la
perception qu'une peine morale s'ajoutait  la maladie de Sylvia et que
le Yankee chercherait  suivre dsormais la piste,  tout savoir. Mais
Norton avait d'abord  rsister  l'imprvu.

Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matine. Il
passerait la plus grande partie de la nuit  faire les calculs
ncessits par la catastrophe. L'Amricain se retrouverait d'ailleurs
prt  la lutte et n'ayant rien perdu de cette nergie, de cette
combativit, de cette sorte de courage  la fois musculaire et moral
qu'ils appellent le _pluck_. Norton tait debout, de grand matin, ayant
combin tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre,
voulant avant de quitter la France laisser des instructions  la Banque,
arrter aussi,  bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours,
le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-tre demanderait-il 
mistress Norton de l'accompagner.

Il lui dplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la
perspective de ses mines de Saint-John inondes lui semblait moins
dsagrable que les inquitudes morales qui grandissaient en lui 
mesure qu'il analysait plus profondment et de plus prs l'tat d'esprit
de sa femme.

Volontairement il se dbattait non contre la jalousie encore, mais
contre des ides qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient
regarder presque comme une quantit ngligeable le malheur dont le
tlgraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du
succs, le soldat de la fortune, haussait les paules--ces paules qu'il
sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant:

--Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur
morale!

La ncessit, qui le contraignait  rgler ses affaires  la Banque, 
prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses
ides noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les
bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frmissement des rudes
labeurs au temps de sa jeunesse.

Norton prouvait,  se trouver parmi ces matelots, la sensation d'tre 
New-York ou dans quelque port amricain o se brassaient des millions
d'affaires. Ces peaux de boeufs dbarques et jetes  terre, comme des
planches finement scies, ces tas de bois de Norvge  la bonne odeur de
sapin, entasss gomtriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, 
des blocs de beurre; ces forts coupes de bois de campche semblables 
des troncs saignants; ces bassins o des ouvriers frappaient sur les
flancs de mtal des navires, o les transatlantiques chauffaient,
attendant le dpart, o les bateaux arrivaient rongs par les traverses
lointaines et portant incrusts  leur ventre des coquillages blancs et
longs, inconnus sous le ciel de France, accrochs  et l dans les mers
du Sud et, dans leurs formes lancoles, pareils  des floraisons
blanches; ces terrassements qu'on faisait, l-bas,  perte de vue, vers
Tancarville; cette terre remue, ces quais tout neufs, tout blancs sous
le ciel clair, cette conqute de l'homme sur la mer, cette activit qui
lui semblait toute simple et mme un peu alanguie,  lui, Amricain,
remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers
plus tumultueux et plus enfivr.... Odeurs de goudron, de bois des
les, de cuirs tanns, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de
mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la
poudre et le salptre....

Puis, tout  coup,  bord de la _Normandie_, c'tait  Sylvia qu'il
pensait: il revoyait les places mmes o, de New-York au Havre, il
s'tait assis avec elle sous la tente, pendant les longues journes o,
les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel
et la mer. Il redemandait les deux cabines contigus qu'il avait
occupes; il s'arrtait devant la carte o l'pingle, surmonte d'un
petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la
distance parcourue. Avec quelle curiosit de voyageuse va suivait, sur
les courbes traces en plein Atlantique, les progrs du steamer!...
Sylvia, elle, demeurait indiffrente comme si, en Amrique ou en Europe,
la vie dt tre galement monotone et vide. Ou encore, si le vent se
levait, elle semblait respirer mal  l'aise, angoisse comme si une main
lui et serr le coeur, comme si elle et touff dans la rafale--puis
elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mlancolies
de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le
secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait  prsent et repassait
devant ses yeux.

--Oui, en partant, il emmnerait peut-tre Sylvia et va avec elle. Il
arrtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la
cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle
serait l bientt sans doute et que le malheur qui les rappelait l-bas
lui pargnait peut-tre  lui, ici, une souffrance.

Assur de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton,
ses instructions une fois donnes  la Banque, revint  Trouville o
Montgomery l'attendait  la villa normande, en lisant le _New-York
Herald_.

--Eh bien, mon cher Montgomery, voil qui est convenu, lui dit Norton.
Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me
tlgraphier  New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que
je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dpche que
vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel dsastre pourrait tre
prjudiciable  nos affaires. Vous tes un de mes associs dans
l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire
l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est
possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle
reste, avec ma nice, je serai sous peu de jours de retour  Trouville
ou  Paris. D'ici l je vous charge de mes intrts matriels en France.
J'espre qu'on ne sait rien, rien encore?

--Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, o l'on commente
volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la
dpche!

--Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout rparer l-bas, avant que
l'veil n'ait t donn. J'ai beaucoup rflchi et je suis arm. En
principe, le malheur n'est pas sans remde.... Mais les mauvais bruits
grossissent par l'loignement. Si on savait  Paris que les mines de
Saint-John sont inondes, mon crdit, tout considrable qu'il est, s'en
trouverait diminu, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour
les grandes entreprises qu'il me reste  faire! Des entreprises utiles 
bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cits ouvrires, des
_boardings-houses_ pour les artisans, des railways  bon march... des
wagons spciaux pour les pauvres gens....

--Rves de philanthrope qui peuvent vous coter cher!

--Et o avez-vous vu que les rves ne cotent pas cher? fit Norton avec
un sourire triste. Tout se paye, mme les chimres... surtout les
chimres!... Alors, cher ami, c'est entendu?

--Entendu! Je vous cblerai toutes les nouvelles un peu importantes....
Quand je dis toutes! J'en ngligerai! Il y en a beaucoup  ngliger,
beaucoup, beaucoup.

Et Montgomery ajouta en balanant sa grosse tte:

--Heureusement!

Il y avait, dans ce mot, comme une rticence cache qui veilla
l'attention de Richard.

--Pourquoi heureusement? dit-il.

--Ah! c'est que, si l'on se laissait aller  faire attention  tout ce
qui se colporte!

--Le monde, en effet, a des paroles  perdre! fit Norton.

--S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!

--Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime
pas les nigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?

--Rien! oh! rien du tout! Je fais comme a de la philosophie, en l'air!

--Tiens, ma femme! dit-il en regardant  travers les vitraux de la baie.
Ma femme et M. de Bernire! Ils viennent rendre visite  mistress
Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organise pour
aujourd'hui! Une _surprise-party_!

--Vous n'avez pas dit  mistress Montgomery quelle dpche j'avais
reue, n'est-ce pas?

--Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons trs peu ma femme et moi!
Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.

Et Montgomery laissait chapper un soupir, gros comme le haltement d'un
soufflet de forge.

Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque
Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or
releve de rubans couleur mousse.

--Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main  Richard.

Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu tonn:

--Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?

--Trs bien! fit Montgomery.

--Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.

--Voil le portrait, le voil! grommela Montgomery parlant  Norton.

Montgomery rpondit:

--J'ai vu Harrisson.

Et la rponse amena chez lui le mme gros soupir gonfl.

--Et il a accept? demanda Mme Montgomery.

--Et il a accept?

--Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connat dj
ma physionomie!

Le second mari de la belle Liliane essaya d'luder une grimace et dit:

--C'est ce qu'il a prcisment eu la bont de me faire remarquer!...
Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Trs correct!...
C'est gal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...

--Dites donc, vous n'allez pas tre jaloux? fit Liliane. D'abord,
quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidle
que s'il s'crivait avec deux _m_.... Et puis, s'il y avait quelqu'un
qui dt tre jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est
Harrisson.

--Parfaitement, interrompit Montgomery.... Mais c'est gal... je vous
jure que Carolus....

--Carolus?

--Carolus vous et fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!

--Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'tudit, Carolus! Tandis qu'avec
Harrisson, c'est tout fait!

Et se tournant vers Norton qui n'coutait pas, l'oeil perdu dans des
penses lointaines:

--Sylvia est-elle visible?

--Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je
voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas
 Montgomery,  ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et mme, si mon
dpart pouvait passer inaperu....

--Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien  me dire, ma chre Liliane?
demanda Montgomery  sa femme.

--Non! au revoir, cher!

--Au revoir!

Ils s'loignaient.

Elle rappela Montgomery avec un sourire:

--Ah! Lionel... mon cher Lionel....

--Liliane?

--Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le
mrite de votre dmarche!... Deux fois merci!

--Par deux _m_! dit en sortant Montgomery--soupirant toujours.

Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des
femmes qui se rsignent, et elle demanda  un valet de pied de
l'annoncer chez mistress Norton.

Sylvia tait dans sa chambre, tendue sur une chaise longue, et, se
soulevant  demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait
l comme un rayon de soleil.

--Bonjour, chre. Voyons ce visage, dit Liliane.

Et elle regardait son amie.

--Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hte de vous voir! Mes
visites ne vous font peut-tre pas autant de plaisir qu' moi.

--Qu'est-ce que vous dites l? fit Sylvia, vous savez combien je vous
aime!

--Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas
toujours plaire  votre mlancolie. Mais aujourd'hui--elle baissait la
voix--j'ai  vous parler.... Ah! tout  fait srieusement... presque 
vous gronder!

--Moi? dit Mme Norton, un peu tonne de l'air grave qu'affectait
tout  coup son amie.

--Oui! Vous n'tes pas assez prudente, ma chre. Vous allez vous
promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!

--C'est ce que me rpte le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente
aussi, comme vous dites! Mais il a beau prtendre que l'air de la mer, 
une certaine heure, peut tre nuisible  ma poitrine... ou  mes nerfs,
je ne sais pas au juste... je n'en prouve pas moins d'infinies
sensations de bien-tre  me sentir seule, libre, pensant  ce qui me
plat, allant o je veux, sur cette plage alors dserte!

--J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que
je vous reproche, c'est....

--C'est... quoi?

Liliane hsita un moment, comme si elle craignait d'tre indiscrte,
puis, doucement assise prs de son amie, en lui prenant les mains:

--Ma chre Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me
jetterais  l'eau pour vous! Et quand je dis  l'eau, ce ne serait pas
un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu;
vrai! Je voudrais vous voir heureuse, trs heureuse; je sais que vous ne
l'tes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous
donnera le bonheur!

--Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincrement tonne.

--C'est pourtant bien simple. Me voil, moi, par exemple!... J'ai pous
Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai
pous, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus
pourquoi.... J'ai accept la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu
de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincrit, chre amie, pour la
diffrence, oh! mon Dieu! a ne valait pas la peine!... Un mari, c'est
toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!

Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.

--Vraiment, ma chre amie, dit-elle, je vous coute et je ne sais pas,
je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!

--Voyons... vous me permettez d'tre franche, n'est-ce pas?

--Je vous le demande....

--Vous ne vous fcherez de rien?

--De rien.

--Vous savez, je vous le rpte, que je suis votre amie?

--Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez fait  Arabella Dickson?

--A Arabella?

--Ou  mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref,  l'un des
Dickson?...

--Mais je ne leur ai rien fait du tout, rpondit Sylvia, trs surprise.
Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouve fort belle, cette
Arabella... voil tout!

--Voil tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: Voil
tout, quand on a devant soi une mre acharne  marier sa fille, une
fille fatigue de promener ses paules de Monte-Carlo  Wiesbaden, et de
Luchon  Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a d assiger
plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-l est
furieux contre vous, ma chre Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah!
des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans
miel! ajouta Liliane en riant.

Sylvia devenait inquite sans pouvoir s'expliquer la cause mme de cette
inquitude.

Elle demanda:

--Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins
je comprends comment je puis, moi....

--Eh bien! mais ne vous fchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?

--M. de Solis?

--Oui!... C'tait sur lui que le colonel et la colonelle et la petite
colonelle avaient braqu leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne
fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le
faire....

--Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.

--C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons,
Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant trs...
trs indiscrte.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincre
et profond, oui, je vous jure que c'est l'amiti que je vous porte qui
me fait parler.... Je vous ai dit que vous tiez trs imprudente.... Eh
bien! je vous le rpte, vous tes trs imprudente!

--Moi?... Et que signifie?...

--Voyons! Vous tes alle souvent du ct de Tourgeville, dans une
petite cahute de pcheurs... trs pittoresque... oh! trs pittoresque...
je l'ai photographie. Je vous montrerai mme le clich.... Trs russi.
Excellent, mon appareil. Un _dtective_. Mais vous y tes alle plus
d'une fois  une heure o il n'y avait gure de lumire... photognique!

--J'allais porter des secours  une pauvre femme  laquelle je
m'intresse, rpondit Sylvia.

Liliane souriait.

--Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier,
on vous y a vue!

--Hier?

--Et que cinq minutes aprs votre entre chez la mre Ruaud.... M. de
Solis....

--M. de Solis?

--Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... aprs
vous!

--Aprs moi?

--Je ne sais pas ce que pouvait avoir  faire le colonel Dickson de ce
ct-l.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours
est-il qu'il vous a vue!

Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colre montant  ses joues
plies.

--Il m'a vue, moi?... L-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux!
dit-elle indigne. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu
voir une autre femme.... Mais ce n'tait pas moi! Ce n'tait pas moi!

Son accent de sincrit douloureuse fit presque regretter  mistress
Montgomery d'avoir parl.

--Je vous crois, ma chre Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas
moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont racont....

--Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les paules. De
quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont l 
pier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre
femme!...

Elle s'arrta, tout  coup, pensive, inquite, et dit brusquent:

--Quelle autre femme?

Alors Liliane hocha la tte, souriant presque mlancoliquement,
l'ternelle rieuse:

--Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voil un point d'interrogation que
je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!

--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.

--Rien!... Mais l'ide seule qu'une autre... cette simple ide!... Mais
vous tes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus srieux que je ne
l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie
d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous
plains!

Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant
tait voil de larmes, et, avec une sorte de piti maternelle, elle
essayait de donner un peu de confiance  cette me en dtresse.

Deux ou trois petits coups frapps  la porte les firent tressaillir
l'une et l'autre.

--Essuyez vos yeux, Sylvia!

Puis, souriante:

--Entrez! dit-elle.

C'tait le docteur Fargeas.

--Par exemple, fit-il en riant, voil une villa bien garde! Pas de
domestiques pour annoncer!--Eh bien, chre madame Norton, les nerfs
aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?

--Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore trouble.

--Oh! oh!--et le docteur hochait la tte--nous ne les domptons pas trop,
ces misrables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?

--Je ne sais... une motion....

--Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit
Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle  Sylvia.

--Non, ma chre Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez
vraiment!

Fargeas faisait, en se tordant les lvres, une petite moue mcontente.

--Ah! les motions, les surexcitations... c'est pourtant dfendu a!...
C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que a nous russisse,
le bord de la mer!... Dcidment il faudrait essayer des montagnes....
Bagnres.... Cambo... ou tout bonnement revenir  Paris.... C'est encore
l qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l't!

--On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une ide,
docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amrique?

Fargeas fit de la tte un signe ngatif.

--Une traverse! Non, non. Ne songeons pas  cela. Mais je voudrais,
sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos....
Avez-vous une plume? Je vais rdiger une ordonnance....

Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il crivait rapidement, Mme
Montgomery lisait par-dessus son paule:

--Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour  continuer pendant un
mois, dans une tasse de tisane de valriane, matin et soir.

--C'est toujours la mme chose! dit-elle.

--Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remdes....
Mais....

Il s'arrta, comme craignant d'en trop dire.

--Mais? demanda Liliane.

--Pardon, chre madame, la Facult a ses secrets.

--Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery.

Elle s'tait retourne vers Sylvia  qui maintenant le valet de pied
apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'motion de
mistress Norton.

--Quoi donc? demanda-t-elle.

Elle regarda les cartes  son tour: Monsieur de Bernire. Le marquis et
la marquise de Solis!...

--Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.

--Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai
besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez cont m'a un peu
trouble. Seriez-vous assez aimable, chre amie, pour faire prendre
patience  la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.

--Parfaitement, je descends, dit Liliane.

Elle regardait Fargeas qui crivait toujours, n'ayant pas lev la tte,
et dj sur le seuil de la porte:

--De la valriane! Pour le coeur, oui, pensait mistress Montgomery....
a l'empche de battre, a ne l'empche pas de souffrir.




IX


Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond
d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachete de voiles
lumineuses, le ciel ray de vols de mouettes pareilles  des flocons
blancs--Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.

--Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera  vous
dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter
pour la remplacer....

--Nous ne drangeons personne?... demanda Mme de Solis.

--Pas mme moi, qui ai achev mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.

--Une malade? demanda la marquise.

Le fils complta vivement l'interrogation de la mre.

--Mme Norton?...

--Oh! toujours le mme tat de surexcitation, mais rien de plus grave,
Dieu merci, rpondit Fargeas.

--Vous rpondez de gurir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit
encore M. de Solis.

Et Liliane songeait:

--Si le colonel tait l, il devinerait tout, et rapidement et sans
lorgnette de campagne.

--Mme Norton, rpondit Fargeas, ne serait en danger que si des
motions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu
merci, nous n'avons rien de semblable  redouter. Et bien, marquis, et
vous? Est-ce que vous resterez longtemps  Trouville?

--Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous
demandiez  mon fils: Ah a! est-ce que vous n'allez pas bientt
partir?

Fargeas rpondit srieusement:

--C'est que le dplacement est ce que je recommande le plus volontiers!
Changer d'air! changer d'ides! tout est l!

--Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait
le logis accoutum, le coin du feu?

--Ah! ah!--et le docteur avait son hochement de tte habituel.--Cela
dpend des affections, de leur nature et de leur gravit.

--Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais
prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir
compagnie  Solis, mais j'ai rflchi.... Et puis, on me l'crit de
l-bas--Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges
cette anne! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est
affect de cette maladie morale que tous vos remdes ne guriraient pas,
docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fcher....

--Pourquoi? demanda Liliane.

--Parce que c'est trs dsobligeant pour vos compatriotes ce que je vais
dire.

Mistress Montgomery se mit  rire.

--Je parie que vous allez dauber sur les Amricains, les Amricaines et
sur ce que vous appelez d'un mot trs difficile  prononcer,
l'_amricanisme_.

--Justement, rpondit la marquise.

Bernire, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit
vivement:

--Les Amricaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des cratures
suprieures, les Amricaines! De vraies femmes, les Amricaines! Mais il
n'y a plus que les Amricaines au monde... et au demi-monde!

--Merci! dit Liliane.

La marquise, doucement, en femme du XVIIIe sicle causant du
fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:

--Ce qui n'empche point l'Amrique d'avoir ravag les vignes de Solis
et, avec nos vignes, nos moeurs franaises, nos pauvres vieilles moeurs
intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empche pas, votre Amrique, avec
ses dlicieuses Amricaines, d'avoir apport  Paris, comme  mes
raisins l-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais
une maladie amricaine... le mildew!

--Vous dites? fit Dernire.

--Le mildew.

--Prononcez mildiou, fit mistress Montgomery, qui riait toujours.

--J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le mildiou, s'il vous
plat, ma tante?

--Demandez au docteur, fit Mme de Solis.

--Vous n'tes pas propritaire de vignes, voil ce que cela prouve, cher
monsieur.

--Non, dit Dernire.

--Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite
qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amrique et que
nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on
s'est avis de planter en France des vignes amricaines! Nous avions
alors le phylloxra....

--Plus patriotique, le phylloxra, dit Bernire.

--On a combattu le phylloxra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit
parasite qui tache de rouge et qui dessche les feuilles vertes, qui les
tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et
de la chaux et qui reparat au printemps avec les roses, quand on l'a
cru bien brl, bien enterr, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce
besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait
de notre France une Amrique au petit pied! Le mildew, ce fracas
incessant qui a remplac la bonne vie sans morgue de nos grand'mres; le
mildew, cette pose ternelle, cette ternelle reprsentation et cette
mise en scne si diffrente de l'existence intime, discrte, et comme
parfume de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit
est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bont est aussi grande; il y
a toujours les mmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,
que le soleil y dore, y mrit toujours le vin le plus gnreux; mais,
regardez bien, esprit, bont, coeur, et la vigne et la vie, tout cela
est comme piqu, comme tach. Tout cela a quelque chose. Quoi? De
l'impondrable! De l'indfinissable! Je ne dis pas de l'ingurissable!
Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut
tre mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic,
c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache ternel dans le
steeple-chase acharn, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,
c'est le mildew!

--Ah! bont du ciel! s'cria mistress Montgomery, qui avait cout le
speech narquois de la marquise comme au thtre on coute un air de
bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?

--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu prs! Mais il y a des
exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.

--Et en voici une! s'cria mistress Montgomery en montrant va qui
entrait.

--Venez, venez, ma chre va  la rescousse! On dit du mal de notre
Amrique.

va s'arrta aprs avoir salu Mme de Solis.

--On dit du mal de l'Amrique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tte
trs brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.

--La marquise, rpondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti
Paris, endommag ses vignes; je ne sais quoi!

Mme de Solis sourit encore:

--Oh! une boutade! Ce n'tait pas pour vous que je parlais, ma chre
enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Franaise
un peu entte dans les moeurs d'autrefois et, partout o je vois des
excentricits qui montrent le bout de leurs griffes....

--Vous criez que les coupables sont les Amricaines! dit Liliane.

Le docteur Fargeas rpliqua:

--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin
d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement a nous-mmes?

--Je rie me permettrais pas de rpondre  Mme de Solis, fit va, mais
je crois que nous avons, les uns et les autres,  nous pardonner un
peu... beaucoup de dfauts! Il est tout naturel qu'on juge les
Amricains  Paris comme nous jugeons les Franais  New-York. C'est
vrai, quand je suis venue, je croyais srieusement que je faisais mon
entre dans Babylone!

--Les jardins suspendus! dit M. de Bernire.

--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!

--Et maintenant?

--Ah! maintenant! Je m'aperois que j'tais injuste... comme la
marquise, sans doute!

--Nous n'avons pas encore invent le mildew! fit Mme de Solis.

Elle s'tait approche d'va et regardant, au poignet de la jeune fille,
un petit cercle d'or orn de perles:

--Tiens, un joli bracelet que vous avez l!

--Il n'est pas de Tiffany, il est franais, dit va, qui, se tournant
vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: Vous voyez,
monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me
parliez, vous rappelez-vous?

--Ah! c'est vrai! dit le marquis.

--Il vous plat, celui-l?

--Oui!

--C'est le mme que celui de Sylvia.

--Il est charmant!... dit Georges.

--Charmant!... ajouta Liliane.

Et va pensait: Charmant, parce que Sylvia l'a trouv joli!

Bernire, qui avait aussi regard le bracelet en rptant, comme tout le
monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout  coup,  Liliane:

--Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...

--Dites!

--Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reu sign de vous,
hier?

Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol pli en deux.

--Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?

--Si, j'ai lu! Demain,  six heures prcises, _Surprise-party_, villa
normande, chez mistress Norton!

--Surprise-party? Eh bien?

--Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui,  six heures, sans que Mme
Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons
 son piano, nous faisons danser, nous sommes matres du logis... nous
donnons une fte chez Sylvia, qui l'ignore, voil! _Surprise-party?_
Vous ne connaissez pas? Coutume amricaine!

--Le _mildew_! rpta Mme de Solis. Fargeas souriait:

--Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, a se fait, ces choses-l?

--Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une
_surprise-party_, chez vous, tout  coup,  une heure indue?...

--Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable
d'envoyer chercher des gardiens de la paix!

--Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!

--Mais, vous savez, dit en riant va, votre _surprise-party_...
maintenant que je suis prvenue....

--Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery,
n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira
peut-tre.

--D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernire. La belle miss
Arabella doit tre des ntres....

--Comment! Miss Dickson?

--Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille,
signe de votre main!...

--Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait l une belle
affaire!... Les lettres taient expdies avant que j'eusse appris les
bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et
mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est
dsagrable!

--Pourquoi? demanda Bernire.

--Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voil tout!

La marquise de Solis s'tait penche  demi vers Fargeas et lui
demandait:

--Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Amricaines?

--Non, pas toutes! Vous l'avez dit!

Et, montrant va qui causait avec Georges:

--Il y a des exceptions!

--Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dvore pas toutes les
grappes!

Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que
celle-l, non plus, n'tait pas atteinte du mildew, comme le pensait
peut-tre la marquise; mais mistress Norton s'approchait dj de Mme
de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de
s'tre fait attendre:

--J'tais un peu souffrante!...

--Votre sant? J'esprais que vous alliez mieux!

--Demandez au docteur, dit Sylvia.

--Cela devrait aller mieux! La vrit est que je ne suis pas trs
content, rpondit Fargeas.

       *       *       *       *       *

Mme de Solis tudiait, avec une sorte d'inquitude mortelle--goste
en ralit--la jolie Amricaine dont son fils vitait le regard, et
lentement, avec une expression de bont relle:

--Je n'entends rien  la mdecine, dit-elle, mais il me semble, chre
mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre
souffrance.

--De l'imagination?

Et Sylvia semblait chercher  se rendre compte elle-mme de son tat
d'esprit.

--Oh! je sais bien! dit la marquise. Ds qu'on croit souffrir, on
souffre! Comme on est malheureux au moral, ds qu'on croit l'tre! Comme
on est amoureux  en mourir, ds qu'on se figure qu'on est amoureux!
Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?

--Si! si!... Cela entre dans ma thorie, cela! Je ne m'apitoie que sur
les maux invitables!

--Qui sont? demanda Georges pour se mler  la conversation.

--Oh! je crois vous avoir dj donn et redonn ma formule. Ne me faites
pas rabcher. C'est du _dj dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules!

--Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.

--Et ces trois _m_, docteur?

--Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misre, la Maladie et la
Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.

--Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui coutait, trs
mue, la maladie qui nat d'une souffrance morale, cache, d'un idal
meurtri, d'un amour qu'on touffe?...

--Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-l?
interrompit Fargeas, l'air sceptique.

--Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.

M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, trs grave et, comme
Sylvia tait prs de lui, il ajouta rapidement trs bas:

--Le plaindre et l'adorer.

Sylvia ne rpondit rien, comme si elle n'et pas entendu; mais cette
adoration affirme l furtivement, imprudemment aussi, avec l'espce de
dfi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait
dans le coeur; et l'oeil inquiet d'va piait sur le visage de Sylvia la
moindre trace d'motion, et, en mme temps, l'imperceptible mouvement de
lvres du marquis parlant  mistress Norton.

La mre aussi piait peut-tre, car interrompant presque l'lan de son
fils, elle disait doucement:

--Eh! bien, moi, j'en ai rencontr quelques-uns de ces amours vrais, et
je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a mme dont j'ai
entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que a a des ailes, a!
Mais je scandaliserais bien miss va en lui affirmant que si on lui jure
qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-tre trs joli, trs
agrable, trs musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune
importance. Elle ne doit pas s'en proccuper. Je connais des gens qui
l'ont dite cent fois  cent femmes diffrentes et qui ne sont pas morts
le moins du monde!

Et la marquise, souriant  va, ajouta:

--Je vous dpotise la vie, hein, mon enfant?

La petite Amricaine rpondit nettement:

--Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais gure, moi, qu'un
galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux,
comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.

--Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise.
Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas  mistress Montgomery, qui
se mit  rire en rpondant:

--Amricaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?

--Oh! je vous ai dit qu'on en gurissait, rpliqua Mme de Solis.

Le docteur Fargeas s'intressait visiblement  cette conversation qui,
sous la banalit apparente des propos changs, cachait un secret devin
plus qu' demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif
qu'il entendait traiter par la mthode antiseptique, comme tout autre
microbe.

--Eh bien! mais, dit-il, voil miss va, la moins romanesque des jeunes
filles, qui vient de dbiter une phrase de roman!

--Moi?

--Vous!... Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!
Mais vivre ou mourir, ma chre enfant, dans ces cas-l, c'est la mme
chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le
divorce....

--Ah! le divorce! s'cria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore
quelque chose d'amricain, a. Le divorce! Autre espce de....

Mistress Montgomery l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des
gens qui en ont essay et que vous pourriez blesser!

--Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent...
aprs l'preuve?

La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit
geste indiffrent:

--Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est trs
gentil, trs gentil... et de prs!...

--Ah! dame! fit le docteur. a a sa lune de miel aussi!... Mais elle
s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce,
moi, c'est d'avoir t je ne sais quelle posie au mariage... posie de
la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une
chambre d'auberge! Grce au divorce, voil le mariage banalis!

--Pourtant, dans notre effroyable Amrique, comme l'appellerait
volontiers la marquise, le divorce a bien son agrment, dit mistress
Montgomery. Je m'ennuie? Je m'chappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je
pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....

--Mon idal! dit Mme de Solis.

--Avec retouche! complta Bernire.

--Preste, voici ma main! Oh! aucune publication! Tu me plais? Je te
plais? Marions-nous! Et l'on va se marier! Vite, une _licence_! Un
magistrat. Un ministre protestant ou un prtre catholique, tout est
excellent. Bonjour, bonsoir! Une ou deux questions, un petit sermon,
un certificat sur papier... libre! Gratification  l'officiant! Poigne
de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame
de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regrett
cette pompe et cette musique d'un mariage  la Madeleine.

Elle semblait penser  quelque rve non ralis dans son existence de
jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le dfil de _tout Paris_  la
sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre
espce de posie: la posie du reportage!...

--Il y a pourtant, dit miss va de son ton bref, srieux et profond,
dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'mouvant
qui doit, je pense, enlever  la crmonie ce froid de couteau dont
parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant
ceux qui sont l, devant lui, le livre o nous avons, tout enfant,
appris nos premires prires, leur lit ceci: _Vous prenez cet homme--ou
cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la sant
comme dans la maladie, dans la pauvret comme dans la richesse_--et
qu'on rpond: Oui! je le jure!

Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni
d'hostile, rien de l'allure prdicante des salutistes; au contraire, une
foi relle, une tonnante profondeur d'me. Georges et Sylvia
l'coutaient, frapps l'un et l'autre.

--Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que a,
qu'on ne jurt pas! La marie est charmante, le mari est amoureux....
Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas
moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur
d'oranger fane! Ah! les lendemains de ces moments-l! Je ne le vois pas
aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois
affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle
maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de
divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont
invent, parmi les cas de rupture, les infirmits ou le malheur! Tu me
plaisais? Je te plaisais! C'tait bien!...--Tu es malade, perdu de
sant, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre
affaire! Cas de divorce!... J'ai connu--c'tait le bon temps, c'tait
le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de dsunir,
rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanit  pouvoir dire
qu'elles n'avaient appartenu qu' un seul homme vivant!

--J'en sais mme qui ont voulu n'aimer qu'un seul tre au monde, mme
mort! rpondit doucement la marquise de Solis.

Mistress Montgomery se mit  rire.

--C'est trs joli, tout cela! Mais vos Franaises avaient trouv le
moyen facile de ne pas divorcer... mme avant la loi.... Elles
divoraient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Amricaine!
Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus
honnte, c'est plus franc!

--Mistress Montgomery est divorce! dit la marquise au docteur, un peu
ennuy de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprs de Liliane:

--Madame, croyez bien... je ne voulais pas....

--Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis compltement de
votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change
l'ordonnance et a ne gurit rien! Voyons, Bernire, il faut pourtant
l'organiser notre fameuse party? Il est dj quatre heures, mon cher.

--A vos ordres, madame! dit le vicomte.

Et Liliane, tendant la main  Sylvia:

--Nous vous quittons, chre amie! A bientt! Et un peu de gaiet,
voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des
folies pour vous distraire! Et trs sages, mes folies! A bientt!... Et
pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.

--Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence...
aucune!

--Tant mieux!--Et  bas le colonel!

Sylvia s'tait comme dtache de mistress Montgomery, et, rapidement,
passant prs de Georges, lui jetait ces mots, trs vite:

--J'ai  vous parler, monsieur de Solis.

--A moi?

--Oui. Revenez dans un moment!

Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait  ce que
Sylvia venait de lui dire: Aucune imprudence! et trouvait que son amie
tait plus insense encore qu'elle ne le supposait.

--Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.

--Oui.... J'ai une visite  faire tout prs.... Je repasserai peut-tre
par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutt
pour avoir le plaisir de la revoir....

--Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main  Fargeas en
passant devant lui.

--Sans rancune, madame!

       *       *       *       *       *

Georges de Solis avait salu profondment Sylvia. Il sortait avec sa
mre pendant qu'va, un peu ple, le suivait des yeux. La jeune fille,
reste seule avec Sylvia, dit alors, aprs un silence:

--Charmante, Mme de Solis!

--N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hsiter--et son fils?

--Le marquis? fit va, un peu tonne.

--Oui!

--Un gentleman accompli, rpondit la jeune fille froidement.

--Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!

va sourit lgrement et rpliqua, la voix un peu sche:

--Disons un honnte homme, et tout sera dit!

Sylvia avait regard la petite Amricaine.

--Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chre va!

--Moi? Qui vous fait croire?

--La manire dont vous en parlez!

--Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.

--Norton m'en a parl pour vous!

--Mon oncle?

--Il a des ides trs personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille
vous laisser, naturellement, toute libert....

va sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle
pensait de M. de Solis.

--Norton, continuait la jeune femme, serait certainement trs heureux de
savoir votre avenir assur par une union....

--Quelle union? interrompit va. M. de Solis vous a-t-il charge de me
parler pour lui?

--Non, je vous ai dit que votre oncle....

--Mon oncle n'ignore pas que mes ides sur le mariage sont trs nettes.
Le serment que je prterai, comme je le disais tout  l'heure, sera pour
toute mon existence, et je n'accepterai ce mme serment que d'un homme
qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son me. Je ne parle pas de M.
de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.

Ces mots avaient t dits avec une dcision qui sentait la vrit, et
Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'clair d'une joie
involontaire.

--Vous ne l'aimez pas, va? Vous n'aimez pas M. de Solis?

--Non.

Mais Sylvia insistait:

--Regardez-moi bien! Vous tes ma soeur! Une soeur chrie! Il m'a sembl
surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....

--Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le
rpte, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!

La rponse, cette fois, avait dans sa rsolution quelque chose d'hostile
qui inquita mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez, ma chre va? Ce que je vous ai dit ne vous a
pas blesse?

--Blesse? Non! fit va. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon
coeur, je vous le dis... franchement... comme  une soeur... puisque
vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce
qu'il peut m'aimer, lui?

--Qui vous dit--et Sylvia hsitait un peu--que M. de Solis?...

Cette fois, une amertume perait vraiment dans les paroles de cette
enfant, et Sylvia rpondait, en regardant les beaux grands yeux clairs,
la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:

--S'il peut vous aimer?... Avec votre grce, votre beaut, votre bont!

--Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit va. D'autres
l'aiment peut-tre! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se
proccupe de moi?...

Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout  l'heure, M.
de Solis avait regard--regard parce qu'il ressemblait au bracelet de
Sylvia--et, lentement:

--Mme en me parlant, il pense  une autre!

--A une autre? va, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...

--Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous
le verrez!... A vous, il le dira certainement.

Elle avait jet ces derniers mots d'un ton brusque, voulant videmment
terminer l un entretien qui lui dplaisait, lui pesait, et, malgr un
appel de Sylvia, elle s'loigna, poussant la porte, remontant jusqu' sa
chambre avec des sanglots dans la poitrine.

--va!

Elle tait loin dj, va, cherchant le coin solitaire o, sans honte,
elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?

       *       *       *       *       *

Sylvia restait seule, effraye.

Une pense lui venait maintenant, inquitante, et elle avait encore dans
les oreilles l'accent avec lequel va lui avait comme cingl ces mots au
visage: Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le
verrez!

--Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.




X


M. de Solis avait hte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire
furtivement qu'elle avait  lui parler? Quand? Le plus tt possible. Une
visite nouvelle dans une mme journe ne pouvait-elle sembler dplace,
veiller les soupons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence  se
montrer  la villa, aujourd'hui mme, puisque Sylvia lui demandait de
revenir dans un moment? Ne pouvait-il reparatre sous le prtexte de
lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas.
Il n'y avait point d'obstacle: il en et souhait, tout prt  la lutte,
las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte
rsign, cach. Ses apptits d'aventures, sa soif de nouveau
s'veillaient, le poussaient  rver quelque brusque exode, un dpart
avec cette femme partageant dsormais ses explorations, ses dangers et
sa vie. Quelle folie!

Et pourtant cette pense lui venait, depuis quelques jours, le
tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa,
aprs avoir chez lui reconduit sa mre, sa mre qu'il trompait en lui
disant qu'il s'arrtait un moment au Casino, lire les journaux, alors
qu'il retournait vers l'adore, vers le pril.

Sylvia tait encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit
annoncer. Elle avait approch de la porte ouverte un _rocking-chair_,
et, tendue l, elle regardait la mer, trs verte, par-dessus des
touffes poudreuses de tamaris.

Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il
reviendrait, elle tait demeure l; elle lui tendit la main et il
resta, un moment,  la regarder, heureux de ce silence qui troublait un
peu la jeune femme.

--Vous n'avez pas vu va? demanda-t-elle, pour parler.

--Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?

--Une ide. Je ne sais pas.

--Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait,
aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au
juste le mot?

--Je n'ai pas remarqu, dit Georges. Mais hier elle semblait si
heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.

--Hier? demanda Sylvia.

--Hier soir.

--Vous l'avez vue hier?

Et Sylvia tonne, interrogeait Solis du regard plus encore que de la
voix.

--Je l'ai rencontre chez la mre Ruaud; elle venait furtivement
apporter un secours  la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit
Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....

--Oui, oui! dit Sylvia qui pensait  va,  cette rencontre d'va et du
marquis.

Et M. de Solis continuait, voquant le souvenir de la veille, la triste
demeure des pcheurs o il avait retrouv miss Meredith, la mre
souffrante, le pre  demi alcoolique....

--Elle! ah! c'tait elle! interrompit Sylvia.

--Qui donc?

--Rien! Une absurdit que m'a rapporte mistress Montgomery.

--Quelle absurdit?

--Aprs tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....

Elle s'interrompit pour dire:

--Je remarque qu'va s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et,
peut-tre, qui sait? quand elle espre vous rencontrer....

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait
croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a t tonne de me
trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, l, prise comme en
faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais
que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson?
Une absurdit? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le
colonel, que, l-bas, c'tait vous? Eh bien, quoi? Quand c'et t vous?
Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos oeuvres de
charit comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.

--Mais, fit Sylvia, il a pu trouver trange que je me cache pour aller
chez cette pauvre femme  la mme heure que vous.

--Et il l'a dit? Et il l'a racont?

--videmment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! aprs les
mchants, je ne sais rien de plus dtestable que les sots! Et, sot et
mchant, qui sait si cet homme n'est pas  la fois l'un et l'autre?

M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme
prvoyant un malheur et songeant au moyen de l'viter.

--Il y a un moyen bien simple de rpondre  la niaiserie du colonel
Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vrit.

--La vrit! Et aprs? S'il a invent et colport sur vous quelque
mchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss va,
voil tout.

--C'est vrai, dit Sylvia. Mais....

--Mais quoi?

--Mais va est libre, elle!

--Libre! Eh bien? demanda Solis, indiffrent.

Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler
tremblante et, lentement, glissant presque les mots au coeur de M. de
Solis:

--Elle est charmante, dit-elle.

Georges rpta, trs sincrement:

--Charmante!

--Si j'avais un frre, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss
Meredith!

Elle avait, cette fois, parl avec une fermet qui laissait deviner
toute sa pense, cette pense du sacrifice o il y avait un conseil, et,
dans une ide de renoncement, presque un ordre.

Georges, amrement, lui demanda:

--Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....

Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.

--Vous?... Dans une minute, vous allez me parler,  moi, d'pouser va,
comme m'en a parl Norton! Est-ce pour m'prouver ou pour me torturer?

--Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.

--Est-ce une preuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et
toujours aussi profondment, aussi follement?

--On peut aimer va. Est-ce que je sais? On oublie!...

--Qui oublie? s'cria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages,
les tres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur coeur 
volont. Je ne suis pas de ceux-l! Et comment oublierais-je, quand je
vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respir la mme atmosphre que
vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouve malheureuse,
souffrant de la mme souffrance qui me dchire et qui me tue?

Sylvia s'tait leve, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu,
mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.

--Si je souffre, dit-elle firement, ne craignez rien, je suis assez
forte pour supporter ma souffrance!

Le marquis haussa les paules.

--Assez forte! Et je vous vois ple, triste, et chaque jour mon
inquitude s'accrot et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu
vous fuir et j'aurais d le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure,
si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus  ce pass
dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui,
comment, quand, en partant, il m'et sembl que je vous laissais frappe
d'un mal que le docteur Fargeas cherche o il n'est pas, et qui est l,
l, dans votre coeur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?

--Monsieur de Solis!

--Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous
n'avez rien oubli de nos pauvres rves, mais je le vois, mais je le
devine, mais je le sais!

Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque  l'oreille, il
voquait les visions passes:

--Vous vous les rappelez nos chres causeries, l-bas, dans la maison de
votre pre, et nos espoirs et nos chastes serments?...

Par la fentre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonn par le
hasard, entrait, lointain, caressant, apport par le vent et coup comme
par bouffes, un air de valse effac,  peine perceptible, et cependant
troublant, exquis, comme de la poussire d'harmonie.

Et, entran doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les
choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort--et les
premires rencontres, et ce soir o, lors du mariage d'une amie de
Sylvia--une amie disparue depuis--ils s'taient trouvs, lui, le
Franais, et elle, la jolie Amricaine, sous la cloche de fleurs
destine aux poux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole
embaume pour couronner, comme un dme d'glise, le premier baiser de la
marie, du mari.

Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, tait devenu ple
lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:

--Ils ont pass sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancs!

Leurs mains alors s'taient dsunies et, sous ces roses, au lieu de se
sentir rapproch de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en tait senti
si loin, si loin....

C'tait pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait
embaumer la cloche de roses, _the marriage bell_!

--Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que
ces souvenirs torturaient.

Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'pre
joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce pass:

--Ah! j'ai t fou alors de ne pas tout dire  votre pre, de ne pas lui
crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme
mon bonheur vivant!

--Tout cela est le pass, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son
motion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui  une honnte femme
comme vous parliez alors  une honnte fille!

--C'est le pass, mais il est toujours l, puisqu'il me navre et qu'il
vous tue!

Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de rsolution
dans celle de Sylvia, et la jeune femme rpondait:

--Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.

--Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez dj morte?... Ah!
Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappe au coeur et vous savoir  un
autre!...

--Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...

--Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne
fait rien pour les empcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour
ramener  vos lvres un sourire, je remuerais ciel et terre!

--Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! rpta Sylvia
fermement.

--Eh! dit le jeune homme avec colre, il est votre mari!... Et, quand
j'y songe, toute cette amiti me pse et je la dteste, et je voudrais
le har!...

--Georges!

--Vous aime-t-il autant que moi? s'cria M. de Solis. Vous devine-t-il
comme moi? A-t-il pour pense unique, dans son existence, vous, toujours
vous, rien que vous? Moi, je ne pense  rien, qu' vous, Sylvia! J'ai
harass ma vie  chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai
partout emporte et partout retrouve!... L-bas, vous tiez avec moi!
Et si je me dsolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec
cette pense que vous tiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous
pleurez... vous m'aimez.

--Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effraye.

Et il rpta fermement:

--Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec
vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....

Elle fit un mouvement pour s'loigner. Il la retint.

--Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire....
J'ai fait des rves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rves
possibles, cette fois, des rves qui sont  porte de notre main... des
rves qui se raliseront... demain... si vous voulez!

--Que signifie?...

Il tait tout ple, avec une folie dans les yeux, un feu de fivre.

--Il n'est pas seulement dans le pass, dit-il tout bas, ce bonheur que
nous avons laiss fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans
l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai
toujours! Voulez-vous de mon dvouement ternel, de mon existence voue
tout entire  votre bonheur?

--Votre dvouement... votre existence....

Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas
comprendre.

--Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec
une fermet soudaine, comme un homme qui joue sa tte prend une
rsolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que
vous, je ne pense qu' vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que
vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?

Ce n'tait pas la folie d'une heure que rvait Solis, c'tait le
sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le pass retrouv
tout  coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une
tentation. perdue, chancelante, elle tait tombe sur le
_rocking-chair_, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-mme,
elle disait d'une voix d'enfant tremblante:

--Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en
conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!

Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait
au coeur une angoisse, au cerveau une griserie de libert....

Mais, plus il la sentait trouble, plus il faisait, avec l'gosme des
amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise  nu.

--Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pse et vous tue?
Est-ce que ce n'est pas vrai que votre coeur touffe? Est-ce que ce
n'est pas vrai que j'ai devin, Sylvia?

Et elle, toujours effare:

--Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection
mme dont vous parlez....

--C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se rsigne;
c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se rvolte!... Je ne parle
pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des
hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse
souffrir, qui ne se doute mme pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse
au fond de votre coeur!... Eh bien! pour toute crature humaine, Sylvia,
il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son coeur
battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai mene m'a
donn le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est
notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aim que vous, et je vous
aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon tre, et
je veux vous emporter je ne sais o, o l'on ne meurt pas et o l'on
s'aime!

--Georges! Georges! dit-elle, entrane, souleve par ce souffle de
passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez  quelles tortures
vous me condamnez sous prtexte de me consoler et de me plaindre!

--Si ces tortures sont les dernires, qu'importe? s'cria Solis.

--Les dernires?... Hlas!

--Vous voyez bien que tout en vous se dbat, que vous souffrez  en
mourir! Eh bien! pour le salut de la crature humaine qu'on aime le plus
au monde, tout est permis!

--Tout?

--Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un
enlvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe o nous nous cacherons.
Une maison ignore au bout de cette mer qui est l et qui nous appelle,
et o nous serons libres....

--tes-vous fou?

--Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et
qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et
on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous
atteignent, vous, il pourra mdire  son aise, le monde! Et nous aurons,
du moins, vcu de ce qui tait notre vie:--notre amour!

--Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mre....

--Je vous adore, dit-il perdu, et je veux que vous viviez! Je veux que
tu vives! Eh bien! c'est  vous, sachant combien je vous aime, de savoir
si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne
la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!

       *       *       *       *       *

Elle tait blme, torture, et cependant heureuse, heureuse comme dans
une hallucination, un rve fou.

Et elle se demandait si ce n'tait pas la sagesse, cette folie que lui
proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il
lui parlait d'une ternit d'amour. Et il tait  eux, cet autrefois,
refleuri tout  coup comme un printemps retrouv. M. de Solis lui aurait
donn son nom en Amrique. Il lui offrait ici toute son existence, tout
son tre.

Et c'tait maintenant une griserie dlicieuse qui l'enveloppait toute,
c'tait une sorte d'tourdissement lger comme dans le vaporeux tat des
morphines. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout  coup  la
ralit.

Il tait l, Norton,  quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un
renseignement  un domestique.

Norton! Le mari! La loi! Le devoir!

--C'est lui! fit-elle.

--Norton? Je ne veux pas le voir!

Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement
vers la porte oppose  celle par laquelle arrivait la voix de Richard.

Alors, comme avec une tristesse amre, Sylvia lui disait:

--Dj, le remords!

--Non, la jalousie! rpondit-il, presque farouche. A bientt!

Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de
Solis, et entendant encore Norton parler,  ct, prt  entrer sans
doute.

Elle prouvait une sensation d'affaissement, une sorte de dlabrement
moral. Il lui semblait que, matriellement, Georges lui avait fait une
blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux
rves!

--Il m'a fait mal! songeait-elle.

Et pourtant elle n'et point voulu qu'il et gard le silence.

Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-mme, lorsque Norton entra.

       *       *       *       *       *

Trs ple, l'air proccup, presque sombre, il regarda autour de lui,
dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:

--Qui tait l?

--Ici? dit-elle.

--J'ai entendu une autre voix que la vtre!

--C'tait M. de Solis, rpondit-elle.

--Ah!

Et Norton resta silencieux.

Puis, brusquement:

--Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?

--Il ignorait peut-tre que c'tait vous!

--Vraiment?... dit Norton.

Sa voix devint vibrante.

--Vous ne savez pas mentir, ma chre Sylvia! Vous tes toute ple!

--Mentir! Pourquoi mentirais-je?

--De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard souponneux.

--Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....

Elle cherchait, balbutiait presque.

--Insignifiantes? rpta Norton, ironique. Insignifiantes?
Ncessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous tait
parfaitement indiffrent, n'est-ce pas? Indiffrent, absolument?

--Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de
Solis?

--Pour rien!... fit-il en s'efforant de garder un calme sous lequel
grondait une colre. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino,
par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient gure que j'tais
l et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connat pas 
Trouville.

--Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprtant
 recevoir--comme un coup de poignard--une calomnie en pleine poitrine.

--Peu vous importe. Mais j'ai  vous annoncer, ma chre Sylvia, une
nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indiffrente que la
conversation de M. de Solis.

Elle attendait, silencieuse.

--Une nouvelle dsagrable! prcisa le mari.

--Laquelle?

--Mes affaires ncessitent ma prsence immdiate  New-York. Nous
partons aprs-demain!

--Aprs-demain?

--Samedi, dit-il froidement.

Sylvia laissa simplement chapper un ah! qui pouvait paratre rsign.

--Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la
regardant bien en face, de ses yeux gris.

Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle
dit, un peu ironique  son tour, puis vraiment triste:

--Vous avez une manire de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui
ressemble  quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habitue
 ce ton-l.

--Je vous remercie d'y avoir pris garde, rpondit Norton. Mais, chaque
jour, on dcouvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut.
Moi, je ne pourrais pas!

--Vous parlez par nigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.

--Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!

Il se promenait maintenant  travers le salon, sa haute taille et ses
paules larges un peu tasses comme sous un fardeau inattendu, et
faisant craquer ses doigts, machinalement.

--Mais, en vrit, dit Sylvia, vous semblez bien moins proccup de
retourner en Amrique pour arranger vos affaires que de me faire quitter
la France?

Il s'arrta et, trs froid, avec un sourire:

--Vous voyez donc bien, ma chre Sylvia, que vous comprenez
parfaitement.

Sylvia redressait firement sa jolie tte fine et dont l'expression
mlancolique devenait maintenant militante, comme indigne:

--Je comprends que je ne sais quel soupon absurde... odieux... pis que
cela, insultant, vous est entr dans l'esprit! Et j'avais assez de mes
souffrances sans qu'il vous prt la fantaisie de les venir augmenter par
un doute qui m'outrage.

--Je ne vous ai parl de rien. J'ai fait simplement allusion  des
propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un
outrage!

--C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez
avoir entendus!

--Qui vous les a rapports? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience
croissait visiblement.

--Ah! laissez l M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me
semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!

--J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chre amie!
dit Richard, la voix pre.

--Moi?

--M. de Solis--j'aurais d m'en souvenir--avait t l'hte de votre
pre, il y a trois ou quatre ans?

--Oui! rpondit-elle simplement.

--M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous pouser!

--Oui!

--Et s'il avait demand votre main, vous la lui auriez accorde?

--Oui! dit-elle nettement.

--Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous
et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant  M. de
Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?

Sylvia rpondit avec la mme franchise loyale:

--J'ai jur d'tre votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme
vous m'avez donn votre nom.

--Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se
tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on
pas les autres? Imbcile! Imbcile que j'tais! Et je me croyais aim!
Et je n'avais des penses de luxe que pour cette femme! Et moi qui
vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse
insense, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine  travail,
le mari! Et elle... elle....

--Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout
votre dvouement, Richard! rpondit lentement Sylvia.

Il avait repris,  travers le salon, sa marche saccade, et, spare de
lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantt se dtacher sur
le fond de mer tantt s'enfoncer dans la pnombre de la vaste pice.

Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrtant parfois pour lui parler,
jetait des exclamations emportes:

--Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!...
Reconnaissante comme au portefaix qui trane le fardeau durant le
voyage!... Ce n'tait pas votre reconnaissance que je voulais, moi,
c'tait votre amour!

--Je vous ai gard loyalement la parole que je vous ai donne
loyalement! dit-elle encore.

--Oui. Et cependant les indiffrents et les sots connaissent assez,
parat-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une
raillerie vienne me souffleter tout  coup et me crever le coeur dans un
casino de bains de mer!

--Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que
je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?

--Au reste, fit-il, les dsoeuvrs, en France, pourront demain, s'ils
veulent, parler  leur aise de l'Amricain Norton et du dpart de
mistress Norton l'Amricaine!... Je vous ai dit que nous partions....
Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus
longtemps  Trouville.... Ayez la bont de donner vos ordres....

--Sur-le-champ? dit-elle tonne.

--Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupes
sur la _Normandie_ pour venir en France.

--Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui
me restent ici....

--Des amies? va nous accompagne.

--Mistress Montgomery!

--Vous la retrouverez quelque jour, en Amrique.

--C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce dpart n'est qu'une fugue
soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile
d'insister. Je ne partirai pas!

Elle avait mis toute sa rsolution nerveuse dans ce refus, et Norton
connaissait l'nergie de cet tre rsistant sous son apparence frle.

--Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie--je vous
prie, mistress Norton--dit-il en insistant, de ne point me laisser
partir seul.

--Je n'ai pas demand  venir en France. Je ne quitterai pas la France
parce que le propos d'un passant aura effleur mon nom! Et, d'ailleurs,
pour ceux-l mmes qui sont ici--pour le colonel Dickson ou mistress
Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de
moi--un dpart aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait sembl
m'avoir atteinte en me contraignant  la retraite. Je ne partirai pas.

--Sylvia! dit Norton, dont le visage, ple tout  l'heure, se
congestionnait violemment.

--Eh bien?... fit-elle rsolue, trs calme.

--Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours
soumis  vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous
figurez que je puis renoncer  ce que je veux quand ma volont a dcid
quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je
l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je
suis un homme qui sait o il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure,
Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus  Trouville
et que vous m'accompagniez en Amrique, o je vais.

La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux,
et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, rpondant:

--Votre volont, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la
mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plat de
me souponner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...

Il rpta, menaant comme tout  l'heure, ce nom aim pourtant:

--Sylvia!

Puis s'arrtant devant le regard clair, calme, attrist aussi, de cette
femme:

--Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser  bout!
Vous voulez que je croie tout?...

--Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais o? Des folies
ou des infamies?

--Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais,
dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste,
je suis brutal... soit.... Mais, aprs tout, n'ai-je pas fait preuve
d'un sang-froid qui m'tonne lorsque, tout  l'heure, de ces
mains-l--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai
pas cras les imbciles qui contaient, en ricanant, les aventures de
l'Amricaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux
yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette
ide m'est venue que le scandale tait plus redoutable pour vous que les
vilenies... les calomnies de ces niais froces.... En relevant leur
propos, je lui redonnais une force.... Je le relanais, au lieu de le
laisser traner  terre et crever comme un ballon charg de gaz
empoisonn.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu,  moi, Sylvia!
Vous devez le savoir et le voir!... J'touffe.... J'ai devant moi des
visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut
m'excuser....

Il rpta, cette fois, d'un ton net, absolu:

--Il faut me suivre!

--Alors, c'est un ordre?

--Ordre ou prire, peu importe!

--Il importe si fort que j'aurais cd  une prire et que je n'obirai
jamais  un ordre!

--Jamais?

--Jamais!

--Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces
misrables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y
rester avec votre amant?

--Mon amant?... C'est une infamie, s'cria Sylvia, et vous venez de dire
un mensonge!

--Il tait ici. Il s'est enfui devant moi. O est le mensonge? Sur mes
lvres ou sur les vtres? M'avez-vous avou, oui ou non, tout  l'heure,
que vous l'aviez aim?

--Ce n'tait pas un aveu, c'tait la vrit! dit-elle, ayant retrouv sa
fiert calme.

--Et la vrit... la vrit d'autrefois et la vrit d'aujourd'hui...
c'est que vous l'aimez toujours?

--Toujours! Oui, je l'aime toujours! rpondit-elle, la tte haute.
Aprs?

--Vous osez!... Tu oses!

--Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lches
dont vous me parliez m'ont calomnie! Je l'aime et je suis une honnte
femme!

Il coutait, fou de colre, ayant peur de lui-mme, sentant une rage lui
monter aux yeux.

--Une honnte femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez va!
Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!

Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre lectrique, prs de la
glace et pressa sur le bouton d'ivoire.

--Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.

Elle s'tait appuye contre la table pour ne pas tomber. Elle tait
blme, les lvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.

--Je pars, dit Norton, et je vous emmne.

--De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en
route!

Un domestique parut et, derrire lui, le docteur Fargeas qui revenait,
trs guilleret.

Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'loigner.

Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina
qu'entre ces deux tres une sorte de choc lectrique venait de se
produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant 
Sylvia, presque dfaillante:

--Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?

--Rien!... Rien, docteur! disait-elle.

Elle essayait de sourire. Elle chancelait.

--Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.

Et, interrogeant Norton brusquement:

--Enfin, quoi?...

--Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York,
rpondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec
moi!

--Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la
tuer?

--La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa,
l'tranglant presque.

Fargeas faisait respirer  Sylvia, qui s'tait assise, une ampoule de
nitrite d'amyle qu'il avait casse du bout des doigts, sur son mouchoir,
et elle remerciait du regard, pendant que le docteur,  demi tourn vers
Norton:

--Ah! a dpend de vous, a! Ses nerfs sont dans un tel tat!... Si vous
l'aimez....

--Si je l'aime? fit Richard.

--Vous avez remis entre mes mains sa sant. Eh bien! Un dpart, avec la
dpression baromtrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais!
Je m'y oppose.

--La tuer? songeait Norton.

Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il
avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparatre avec cette
adore qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre.

       *       *       *       *       *

Tout  coup, dans le grand silence de la villa, un bruit clata comme au
signal d'un rgisseur dans un thtre, une fanfare retentit, une trombe
de gaiet entra; et, pareille  une farandole se droulant  travers les
escaliers et les couloirs, une trane de gens, guids par mistress
Montgomery, se prcipita, et Liliane, lgante, arme d'un mirliton,
Montgomery essouffl, Bernire donnant la main  la belle Arabella que
suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son
pre le gros banquier apoplectique, tout une pousse de fous s'invitant
eux-mmes, arrivant  l'amricaine, dans cette _partie de surprise_ qui
rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient  l'air
les chos de leurs fanfares:

--Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane.

--Nous sommes chez nous!

--_Go ahead!_ s'criait Bernire.

Et Liliane, commandant comme  l'assaut:

--Au piano, Arabella! au piano!

--Volontiers!

Miss Dickson tait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel
disait  Norton:

--Quel dommage! Elle a oubli son violoncelle!

Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la dtestait pas.
Elle amenait chez Sylvia une raction soudaine dont les nerfs de la
jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se
redressait, essayant de sourire  cette invasion,  ces affols qui, par
droit de conqute fantaisiste, prenaient possession de son domicile,
Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient
pas seulement l en dsoeuvrs qui s'amusent, mais en curieux qui
pient.

Et,  cette bande perdue, va venait se joindre,  son tour, attire
par le bruit.

--La voil, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress
Montgomery.

--Plaisir amricain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous
plaire, miss va? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drle!
Trs drle. Original.

Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu ple.

Alors, le colonel, avec une affectation d'intrt:

--Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.

--Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de
fatigue, voil tout.

--Ce n'est-rien, rpondait Sylvia.

Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit ternel, leva hardiment,
comme un bton de commandement, son mirliton enrubann, et de sa voix
claire, joyeusement:

--Allons, allons, Sylvia, un peu de gaiet! Arabella, attaquez la
_Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fte de
Saint-Cloud  Trouville! Hip! hip!

--Hurrah! cria Bernire.

Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait
crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entranant, plein de
titillations et de saccades, Bernire et mistress Montgomery
accompagnaient en s'interrompant pour rire, et va examinait tour  tour
le colonel qui, avec une gravit de clergymann, battait la mesure,
tandis que la colonelle pongeait son front, la petite Offenburger qui
causait avec son pre, le banquier imitant la grosse caisse, et
Montgomery parlant  l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune
fille s'arrtait sur le mlancolique visage de Sylvia, assise  ct de
Fargeas qui hochait la tte. Et la jolie va, srieuse et comme navre
par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa
o, pour la premire fois, elle avait pleur, o elle sentait
instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Amricaine se
disait, toute triste:

--Si la marquise de Solis tait l, elle dirait, cette fois, que les
Amricaines sont dcidment folles! Oui, elle le dirait!

Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et
Liliane, entre deux accords de mirliton, disait  Bernire:

--Tout  l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui,
Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction
publique. _Surprise-party!_

--Le _mildew_! songeait va Meredith.




XI


Georges de Solis, en quittant la Villa, tait sorti un peu au hasard,
par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indiffrent
au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rays faisant sur
le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant
encore  ce qu'il venait de dire,  ce qu'il avait os dire  Sylvia.

Moralement il touffait. Son existence s'tait borne jusqu'ici  des
devoirs et  un amour. Il n'avait pas us sa passion, en la banalisant,
en l'miettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il
se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme  une prison
lourde,  une mort certaine.

Fuir avec elle? Oui, puisque sa destine tait d'errer et que l'univers
lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mre? Mais Richard
Norton? Le mari? Il cartait violemment leur image; il ne voulait voir
que Sylvia. Il ne voulait penser qu' elle. C'tait une fivre qui lui
montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'tait pas Sylvia, sur
tout ce qui n'tait pas son amour.

Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrtant machinalement devant
le tir, hypnotis, en apparence, par ces cartons trous, en ralit,
n'apercevant rien que sa propre pense. Il rentra alors, dna avec la
marquise qui le trouva proccup, nerveux; puis, contre son habitude, il
sortit, la nuit venue.

--Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait
s'loigner.

--Non. Pourquoi?

--Tu es ple. Tu as l'air triste.

--Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me
fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.

Il tait agit visiblement, il n'avait qu'une pense, raliser cette
folie dont il avait parl  Sylvia comme d'un rve. Une fuite en 1891,
un enlvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez
trange, presque ironique et peu fin de sicle. Mais les explorateurs
et les chercheurs d'inconnu sont peut-tre les derniers romantiques. Ce
danger brav, ce dpart brusque et fou lui plaisait. Mais comment
partir? Et quand?

Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles,
frmir d'une tentation de libert et d'amour. Elle l'aimait encore, et
c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeur fidle et
partag qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insens: la rupture
avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la mme
tmrit que lui? Une rflexion ne l'arrterait-elle pas, brusquement,
en chemin?

Il tait entr, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour
s'tourdir, comme un besoin de bruit. La foule tait grande. On dansait.
Dans la salle des petits chevaux, des joueurs se donnaient l'illusion
de la roulette. En allant de la salle de bal  la salle de jeu, M. de
Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au
bras de son pre. La foule, instinctivement, s'cartait devant
l'admirable fille et le gigantesque Amricain aux poils roux. Gontran de
Bernire venait derrire, causant avec un monsieur trs pur, trs
correct, trs pingl, cravat de blanc, un gardnia  la boutonnire,
et qui tait le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de
mistress Montgomery. Un artiste  tenue de diplomate. Chauve, du reste,
avec des favoris interminables.

Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa chapper un _ah_! de
satisfaction. Elle s'arrta, lui tendant la main. Elle tait dlicieuse
avec ses cheveux colors relevs sur la nuque, un petit chapeau marin,
en paille blanche, pos dessus, jupe et veston blancs, un dshabill
trs habill, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les
hanches.

--Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regrett  la villa Norton, ce
soir.

--Trs regrett, dit le colonel.

--Charmante, la _surprise-party_ organise par mistress Montgomery. Oh!
elle s'entend aux petites ftes, mistress Montgomery. N'est-ce pas,
monsieur Harrisson?

--Elle s'y entend, rpondit flegmatiquement le premier mari.

--J'avais, ajouta Arabella en souriant, espr vous voir, monsieur de
Solis!

--Je sors trs peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!

Le colonel hocha la tte, sa tte si haut perche, et caressant sa
longue barbe:

--Oh! oh! vous sortez trs peu? Vous ne venez pas souvent au Casino,
mais....

Il s'arrta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.

Toute la rvolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard
violemment impratif, et le marquis saisit mme, avec une sorte de
brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:

--J'ai prcisment un mot  vous dire, colonel.

--Volontiers, mon cher marquis.

--Oh! seul  seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?

Arabella sourit.

--M. de Bernire me servira de cavalier, dit-elle.

Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges
l'attira dans un coin de la salle o de bons bourgeois prenaient le
chaud, sur des fauteuils.

--Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu
sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de
nommer, des propos qui ne me conviennent pas.

--Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de gant
maigre.

--Je dis que vous avez calomni la plus respectable des femmes et que
vous avez associ mon nom  vos calomnies. Savez-vous comment nous
appelons cela en franais?

--Je connais la langue franaise, dit le colonel froidement, et je vous
dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne ft
du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-tre parl--et dans
l'intrt de la sant d'une personne qui vous parat chre--de
promenades trop frquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on
est souffrante....

--Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous dfends,  l'avenir, de
vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.

--Vous me d-fen-dez? dit l'Amricain en scandant les mots.

--Parfaitement.

--De quel droit, monsieur?

Le colonel avait une attitude fire dont l'hrosme, assez fortement
alcoolis, devait tre arros de nombreux _cocktails_.

--De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.

--Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement
au coeur. C'est comprhensible: elle est trs jolie!

Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal.
Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans
les yeux:

--Taisez-vous, monsieur, vous tes un lche!

--J'espre que vous ne l'tes pas, monsieur! dit le colonel en se
dgageant.

--Tout  vos ordres!

--Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de
Bernire, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du
colonel et se doutant bien que cet apart cachait une discussion grave.

Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella
pousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?

--On s'est chamaill? demanda Bernire, une fois seul avec Georges.

--Oh! presque rien!

--Une provocation?

--Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des
suites.... Ah!... tu prviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot 
ma mre! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!

--Diable, dit Bernire en essayant de plaisanter, tu es expditif! Perds
pas ton temps! Toute vapeur! Train express!

       *       *       *       *       *

A la villa Norton, cette soire avait t silencieuse, triste, et la
journe du lendemain devait tre plus inquite encore. Soit que le
colonel Dickson et laiss chapper, au Casino mme, le secret de son
altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le
peintre Harrisson avant tous les autres, il n'et pas demand  ses
tmoins de garder le silence, soit encore qu'il et intrt  mler 
son nom le nom du marquis, l'incident de la veille tait, ds le
lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit mme, les chos
devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y tait
venue de trs bonne heure, affaire, nerveuse, et, en arrivant pour
prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas prouvait une
sensation trs singulire; il lui semblait que les objets mme, les
meubles, avaient un aspect inaccoutum, dramatique. Les choses, qui ont
leur malice, ont aussi leur divination.

Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il
trouva toujours trs nerveuse, mais plus rsolue et comme ayant fait un
effort sur elle-mme. Norton tait absent. Fargeas se borna  une sorte
d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia,
il se heurta presque, au bas de l'escalier,  miss Meredith, qui
attendait, visiblement anxieuse.

--Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda va.

--Toujours dans son tat d'innervation, mademoiselle, mais visiblement
plus nergique aujourd'hui. On dirait que quelque motion nouvelle l'a
releve....

--Une motion? dit la jeune fille.

--Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.

--Rien.

Il regardait va toute ple et hocha la tte de son air  la fois
narquois et indulgent.

--Je ne vous conseillerai jamais de chercher  jouer la comdie, ma
chre enfant.... Vous ne sauriez pas!

--Mais, docteur....

--Si mistress Norton est, comment dirai-je? remonte, vous tes, vous,
au contraire, trs inquite.

--Et pourquoi serais-je inquite? demanda va, relevant sa tte brune et
essayant de sourire.

--Ah! a, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.

Il ajouta doucement:

--Peut-tre tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel
Dickson avec M. de Solis.

Et comme va faisait un mouvement involontaire:

--L! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien
d'autres? Il sait manier l'pe, tenir le pistolet. Rien  craindre pour
lui!

va rpondit, la voix lente:

--Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?

--Hein?... Comment?... fit le docteur.

Il attendit un moment et ajouta:

--Soit, mettons que je me suis tromp. C'est peut-tre bien, alors, le
colonel Dickson qui vous intresse?

Un mouvement d'paules d'va, accompagn d'un geste o le souhait
devenait une menace, lui rpondit:

--Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort tait juste, le colonel!...

--Trs bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.

Il tait certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis.
Pauvre petite!

Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et
qu'elle tait habille pour sortir. Il lui demanda si elle voulait
l'accompagner.

--Oui, certes. Avec plaisir, docteur.

Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se
fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur
la regardait du coin de l'oeil, toute ple, dlicieuse.... Et tout 
coup, il la vit devenir trs rouge et elle s'cria, en apercevant, de
loin, quelqu'un qui venait vers eux:

--M. de Solis!

Lorsqu'il fut prs de Georges, il lui tendit la main, disant:

--Eh bien, mon cher marquis, je vous flicite.

--Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salu va.

--Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel
Dickson.

--Je ne me suis pas rencontr avec le colonel Dickson.

va, hsitante, demanda:

--Alors... ce duel... c'est fini?

--A peu prs! rpondit Georges.

--Vous ne vous battez pas?

Un signe rapide du docteur fit connatre  Georges qu'il devait nier
toute rencontre.

--Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est
termin!

--Ah! tant mieux! J'tais d'une inquitude!

--Et, tout  l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre
de....

--Ah! tout  l'heure! tout  l'heure! fit-elle en riant.

Fargeas lui prit les mains, paternellement:

--Je vous l'ai dit, ma chre enfant, la comdie, vous ne saurez
jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes
visites  mes malades sont peut-tre inutiles, mais elles sont presses.

Et saluant M. de Solis, il s'loigna assez vite du ct des rues,
laissant en tte  tte,  quelques pas de la plage, dans l'atmosphre
matinale, va et M. de Solis.

       *       *       *       *       *

La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement
rassrne, heureuse.

--Savez-vous que je suis trs contente? disait-elle. Un duel! Je trouve
cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson,
qui est trs redoutable, parat-il, pouvait.... C'est pourtant lui,
n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refus le duel?

--Soyez certaine, mademoiselle, rpondit Georges, que ce n'est pas moi!

--Aprs a, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de
vritables exploits pendant la guerre de scession. Et depuis contre les
Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un hros,  ce qu'il
parat, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je
ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant,
non, je ne doute plus!...

--Pourquoi?

--Un homme qui a la terrible rputation du colonel et qui n'hsite pas 
reconnatre ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le
colonel Dickson a fait ses preuves de loyaut aujourd'hui. Car il a
reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?

--Assurment!

--C'tait, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bont et
l'honneur mmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que
le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cass devant tout le
monde un nombre plus que respectable de poupes, vous concevez dans
quelles transes j'ai pass la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer
l, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas
perdre votre temps, au moins?

--Oh! mademoiselle!

--Tant mieux. Vous tes d'ailleurs condamn  me subir un peu. Vous
m'avez donn assez d'inquitudes. Oui, oui, vous allez me trouver
absurde! Une Amricaine, cela ne doit pas avoir les sensibilits
subtiles de vos Franaises! Eh bien, je vous voyais l, debout, devant
le pistolet du colonel Dickson....

--Et pass  l'tat de poupe! dit le marquis. Mais je sais mieux me
dfendre que les bonshommes de pltre, mademoiselle. D'ailleurs je suis
d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours
vainqueur.

--Oh! oh! une superstition.

--Mieux que cela, une conviction.

--Excellente, cette conviction, quand elle est appuye sur beaucoup
d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment
inquite.

Elle tait charmante, avec son babil joyeux, cette juvnile franchise,
ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialit de camarade qui
troublait un peu, ou plutt attirait Solis, et il la regardait
doucement, un peu tonn, comme on tudierait tout  coup un paysage 
peine aperu jusque-l.

--Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits  mriter cette
inquitude-l.

va souriait toujours.

--Comment, plus de droits? C'est--dire avoir couru plus de dangers? A
quoi bon, puisque le rsultat est le mme? Je suis pratique, vous savez.

Elle marchait maintenant  ses cts, dlicieuse, tout son fin visage de
brune anim d'une fivre heureuse, et le vent sur son front agitait
doucement de petites mches frises que Georges n'avait jamais
remarques et qui taient d'une coquetterie charmante.

Il avait plaisir  entendre cette enfant lui parler de lui et,
l'interrogeant, il lui disait:

--Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait trait en petite
poupe, cela vous et t dsagrable?

--Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que
je vous le redise? fit-elle. Vous n'tes plus intressant,  prsent...
plus du tout....

--Il faut donc, pour mriter votre attention, miss va, tre toujours
expos  un pril?

Elle secoua la tte gentiment:

--Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les
savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne
la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais
venu l'ide, en allant avec vous porter un secours  ces pauvres Ruaud,
qu'on s'aviserait de dcouvrir je ne sais quel roman dans ce qui tait
une promenade de charit!...

--Le monde est mchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa
ration de calomnie quotidienne.

va fit une petite moue et dit rsolument:

--Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde!
Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention  lui....
Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu
m'importerait qu'il ft mcontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon
me et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!

--Si le colonel Dickson avait dit de vous....

--Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais suppli de le
laisser dire.... D'autant plus que nous....

Elle s'arrta, et Georges, compltant la pense:

--D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous dfendre,
n'est-ce pas?

--C'est encore une question, rpondit l'Amricaine. Un honnte homme a
toujours le droit de dfendre une honnte femme qu'on calomnie.

--Mme quand il s'agit d'une jeune fille?

--Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se ft agi de
moi, c'et t toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est
beaucoup plus indiffrent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de
l'amiti, je vous aurais conjur de laisser l Dickson et miss Dickson
et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce
n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu
du colonel! Oh! je sais que je blesse vos prjugs belliqueux! Notez que
j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voil... je le
veux bien employ....

Georges coutait un peu surpris, trs intress, presque charm par
cette franchise, ce mpris exquis des prjugs, ces ides nettes d'un
petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:

--Vous tes tout  fait... tout  fait originale, miss va.

Elle rpliqua, hochant la tte:

--Dites excentrique, allez, ne vous gnez pas!

--Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employ?

A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosit qu'elle
sentait veille en lui, tout  coup.

Et alors, elle parlait  coeur ouvert, elle se livrait toute et il
lisait, comme en un livre inconnu, dans cette me claire comme de l'eau
de roche:

--Le courage bien employ!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se
dfinit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui dfend son
pays... ou qui voue toute son existence  une ide gnreuse et
utile--est-ce que je sais?--Celui-l fait un acte de courage.... Le
courage, c'est quand vous allez... o cela? Dans quelque rizire d'Asie,
chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vrit videmment, une
dcouverte, un progrs....

Elle s'arrta, srieuse.

--Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-tre oublier qu'il faut
dire.

Solis se sentit remu par le son de cette voix qui, subitement, devint
triste.

--Oublier?... oublier qui?

--Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchante de savoir que cette
affaire est termine....

Elle lui tendait la main comme pour s'loigner de lui; mais Georges
insistant:

--Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais  oublier peut-tre....
Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?

Elle le regarda bien en face.

--Oh! je n'ai jamais de rticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui
m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.

--Un secret? Quel secret, miss va?

Et instinctivement sa main cherchait  retenir la jeune fille. Mais
elle, essayant de rire:

--Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante!
Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a
pas mme de duel.

--Et s'il y en avait un? dit le marquis.

Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi ple que
lorsque Fargeas l'avait interroge, tout  l'heure.

--Alors, fit-elle, la voix brve, ce que vous m'affirmiez, il n'y a
qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'tait pas
vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?

--Miss va!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!

--Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout
tait fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce
n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez
fait!

Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle et voulu
dissimuler, et elle s'tait un moment appuye sur son ombrelle pour ne
pas tomber. Il tait stupfait; il avait essay de la prendre dans ses
bras, craignant de la voir dfaillir, mais elle avait dj essuy ses
yeux, fbrilement, et elle disait:

--Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit
accs... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue....
Vous voyez, c'est pass!... Qu'est-ce que vous avez  votre tour?

--Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...

--Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!

Il l'arrta, comprenant qu'il l'avait peine.

--Je vous demande pardon, mademoiselle!

--Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....

       *       *       *       *       *

Elle ne lui tendit mme plus la main, comme tout  l'heure et elle
s'loigna rapidement, marchant vite, se sentant touffer, suffoquant. En
arrivant  la villa, elle essaya de composer son visage: elle se
trouvait en face de Richard Norton qui sortait.

Trs froid, trs ple, Norton avait dans le regard une expression de
mlancolie qui ne lui tait pas habituelle, et va fut frappe de l'air
de bont triste avec lequel il l'interrogea. D'o venait-elle? Pourquoi
ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis
avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni
la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques
phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas et
pu le faire  Sylvia, un peu de calme et de repos.

va monta  son appartement en essayant de paratre rassure.

Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il
voulait parler en homme  celui qui avait t son ami. Rencontrerait-il
le marquis? Georges avait regagn son logis en se rptant ce qu'va
venait de lui dire. Il prouvait,  se rappeler les paroles de la petite
Amricaine, une sorte de volupt particulire, bizarre. Cette franchise
de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hsiter,
certes--l'image de Sylvia tant l, devant sa pense toujours
prsente--mais troubl. Il et voulu, par curiosit pure, sans doute,
comme Bernire et pu le faire par dilettantisme, connatre le fond mme
de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si dtermine, exquise avec
de petites rsolutions hroques!

Puis il se reprenait  penser  Sylvia,  cette folle, mais irrsistible
ide de fuite qu'il avait glisse  l'oreille de l'adore. Une folie,
soit; ce qui est insens parfois, n'est-ce pas la sagesse suprme? Et il
lui semblait qu'une voix intrieure--sa propre voix--lui disait encore
de partir.

Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous 
nous-mmes une loi nouvelle!. ternelles raisons que se donne la folie
d'amour. Mots exquis ressasss depuis que le monde est monde et que le
coeur est faible. Banalits charmeuses, auxquelles se laisse prendre le
coeur des femmes, comme si certaine posie de l'affranchissement tait
la prface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et crera
des obstacles aux passions humaines, les mmes aspirations, les mmes
refrains mneront aux mmes duperies. C'est un air que chacun transpose
pour sa voix.

Georges, assis dans son cabinet de travail, encombr de cartes et de
livres, avait commenc, dchir, puis recommenc pour Sylvia une lettre
qu'il voulait lui envoyer, prcisant plus nettement ce qu'il lui avait
murmur, gliss dans l'me. Sa mre, entrant pour le voir, l'avait
surpris, crivant, l'oeil fivreux, et cachant brusquement un billet
inachev dans un buvard.

Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A
qui crivait-il? Pourquoi se cachait-il?

Mais la question indiscrte n'et pas obtenu de rponse sans doute. Trop
femme pour ne point deviner en partie, la marquise tait certaine que
cette lettre furtive tait destine  mistress Norton.

--Quelle sottise peut-il bien mditer? pensait-elle.

Elle l'aurait demand peut-tre si le domestique ne ft venu annoncer M.
Richard Norton, qui dsirait parler  M. le marquis.

La mre, subitement inquite, regarda son fils qui rpondait trs
calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:

--Je suis charm.... Faites entrer.

--Je vais vous laisser, dit la marquise avant mme que Norton ft entr.
Mais pourquoi vient-il ici?

--Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.

--Promets-moi que tu me rpteras tout  l'heure ce qu'il aura dit.

--Que voulez-vous qu'il me dise?

--Promets-le-moi, dit fermement la marquise.

--Oh! volontiers. Je vous le promets!

Richard parut un peu ennuy en apercevant Mme de Solis; mais elle
prit bien vite cong de lui, ne voulant pas tre indiscrte, et,
confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner
dans sa chambre sans chercher  savoir, mme par les premiers mots de
Norton, si l'Amricain venait en ami ou en ennemi.

La premire minute de l'entretien de Richard avec son fils lui et
cependant tout appris.

La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de
travail, lui dsignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Amricain
pronona trs froidement:

--Vous devinez pourquoi je viens chez vous?

--Non, dit le marquis.

--Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans
cinq heures, avec le colonel Dickson.

--Oui, dit M. de Solis.

--La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait t remise  ce
soir sur la demande des tmoins du colonel.

Solis rpondit simplement:

--Vous tes trs bien inform!

--C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause
de ce duel!

Georges regarda l'Amricain. Sous leurs sourcils hrisss, les yeux gris
du Yankee voulaient demeurer froids, trs calmes: une flamme les
trahissait, un clat de fivre.

--Si vous savez la cause de cette rencontre, rpondit le marquis, vous
savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la
personne que je dfends.

--En ne la nommant pas,  moi, cette personne, vous montrez vous-mme
que vous n'avez pas le droit de la dfendre!

Le marquis essaya de sourire.

--Un honnte homme a toujours le droit de prendre la dfense d'une
honntet calomnie.

--Non, dit Norton, quand, en voulant la protger, il l'expose  une
calomnie nouvelle!

Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards
comme ils eussent crois une pe; et, s'efforant de rester impassible
devant le mari rclamant son droit, M. de Solis rpliquait:

--Cette calomnie, j'ai march droit  elle ds que je l'ai connue!

--Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnte femme, vous la
compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est
le mien!

--C'est--dire?

--Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le
colonel, ayant insult mistress Norton, c'est  moi qu'il doit compte de
l'outrage!

       *       *       *       *       *

M. de Solis resta un moment sans rpondre, puis, avec un lger rictus
des lvres qui semblait souligner l'impossibilit de cette substitution
d'un adversaire  un autre:

--J'ai envoy mes tmoins au colonel. La rencontre est dcide. L'heure
est fixe. Je ne puis, sous aucun prtexte, ne pas me trouver  un
rendez-vous que j'ai demand moi-mme.

--Il faut pourtant, rpondit vivement Richard, que, pour l'honneur de
celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari
de mistress Norton!

--Pourquoi?

--Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes
ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vrit tout
entire. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez!
J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la
respecte. La situation est nette, je pense.

Georges, trs ple, voulut rpondre:

--C'est pour qu'on la respectt que j'ai dfendu au colonel Dickson....

--Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilge
est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le
portera, ce nom, je revendiquerai ce privilge. Et c'est encore le
meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!

--Tant qu'elle portera votre nom?...

--Oui.

--Que voulez-vous dire?

--Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une
dlivrance.

--Norton! fit M. de Solis, avec un accent o passait l'cho de toute
l'amiti d'autrefois.

L'Amricain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:

--Ah! en vrit, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de
plus!...

--Mon ami!

Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.

--Taisez-vous, au nom mme d'une amiti qui ne vous a point, parat-il,
enlev le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au
monde.

--Voler?... fit le marquis, se levant vivement.

Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:

--Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la
souffrance assise  mon foyer, c'est la dsolation et la dception dans
ce coeur gonfl et qui clate--et de ses poings rudes il se frappait la
poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la sparation, c'est
le divorce! Voil!

Le divorce! ce mot tombait l comme un coup de foudre. Le divorce!
Georges n'y avait pas pens. Le divorce?... Lui qui rvait la libert,
Norton lui-mme la lui apportait--et l, presque sous la loyale main de
cet homme, dans le buvard, cache comme une arme de lche, il y avait
une lettre, la lettre destine  la femme, la lettre qui disait:
Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!

--Vous croyez peut-tre, dit Norton avec une violente expression de
souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontre autrefois
et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est
d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une crature adore; et
pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la
tue, c'est de lui rendre cette libert que notre loi nous permet, et
ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la
joie du sacrifice. Oui, voil l'affection vraie, l'amour vrai, le
dvouement vrai.... Tout le reste? Du dsir... ou des phrases!

--Norton....

--Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a
insulte? Plus que lui, je l'ai calomnie, moi qui lui ai jet au
visage....

Il s'arrta.

--Ah! j'tais fou! Mais la rage me secouait et le soupon....

--Le soupon? dit Solis.

--Oui, rpondit franchement le Yankee, je vous souponnais! Je vous
accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accus?... Parbleu! vous
n'tiez pas assez vil, j'en suis certain, tant mon ami, pour prendre,
avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis
certain, vous ne l'auriez pas fait!

Un geste rapide, un geste perdu de Solis rpondait, pas un mot ne
venant aux lvres du jeune homme et la pense de la lettre infme lui
tordant le coeur.

--Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pense un souvenir
d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre  voir
s'il n'tait pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme
n'avait pas oubli votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remu les
cendres teintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi
lentement, touch du dvouement de tout une existence que je lui
donnais, moi,  dfaut d'une passion d'une heure; que ce coeur
s'loignt de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et
fou jusqu' souponner et menacer une femme; eh! parbleu, a, que vous
importait! Vous tiez dans votre rle! Qu'est-ce qu'une amiti, mme de
frre,  ct d'un amour, mme d'antan? Et souffre mari, pleure va,
c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honntet! J'aime, moi, l'amoureux,
le passant, le fantme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon me! Et
j'ai bien, je pense, le droit d'tre aim.

--Je vous jure... dit Solis.

--Vous tes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui
redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela rpond 
tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le
rpte et j'ai le devoir et le droit de vous le rpter, tant que vous
ne pourrez, aux yeux du monde, tre pour elle que le scandale, laissez
le soin de la dfendre  celui qui est le protecteur de par la loi.

--Mistress Norton est la plus honnte des femmes! s'cria Solis.

--C'est pour cela que je veux que personne ne se mle de protger son
honntet! Moi! moi seul!

--Et, encore une fois, vous voulez?...

--Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit  moi,
seulement  moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le
monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress
Norton a un mari pour la dfendre, elle trouve, pour prendre en main sa
cause, un tranger!

--Un tranger qui la vnre!

--Dites donc la vrit: un tranger qui l'aime. Et, cette vrit, que le
monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la
souponne, cette vrit-l, et voil Sylvia perdue!

--Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel
Dickson.

--Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause
quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel
est en tat de tenir une arme aprs notre rencontre. Mais, ce soir, le
colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est charg de
cela.

--C'est votre volont? dit Georges de Solis.

--C'est mon ordre, rpondit Norton.

--Et maintenant?

Le marquis avait envie de tendre la main  cet homme, de lui demander
pardon, de lutter de gnrosit avec ce _roi du fer_, l'homme des
dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tcherons,
plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mle sacrifice, et dans
l'touffement de son amour.

Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, goste, avait song  enlever
Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait  elle.

--Maintenant, rpondit froidement l'Amricain, je n'ai plus rien  vous
dire.

Il sortit sans que M. de Solis et le courage d'ajouter un mot. Le
marquis le laissait partir, entendant s'loigner les pas lourds et
lents, comme lasss, du Yankee.

Mais lorsque la marquise, trs mue, ayant, toute seule, pens  ces
histoires de cours d'assises o le mari arm d'un revolver--le revolver
amricain, autre forme du _mildew_--se dresse tout  coup entre la femme
et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquite, rentra chez son fils pour
lui demander: Eh bien?

--Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.

Et la marquise remarqua qu' la flamme d'une bougie rouge allume
encore, Georges avait brl un papier dont les cendres flottaient autour
du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consums....




XII


Aprs M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti tait
pris depuis la veille. Il avait trop aim cette femme pour en devenir le
bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas taient
formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur
la _Normandie_. Il voulait montrer  mistress Norton combien il
l'aimait.

Sylvia achevait sa toilette au moment o il se fit annoncer chez elle.
Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congdia en
apercevant Richard, lui tendait ses gants.

--Vous sortiez? dit-il.

--Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas:
prendre l'air.

--Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai  vous
parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai  m'expliquer
entirement, froidement avec vous. Explication tout  fait ncessaire
pour notre commune dignit, notre repos commun.

Sylvia ta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:

--Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais
chez ces pcheurs, dans cette pauvre maison o l'on m'a vue, parat-il,
l'autre jour. Cette fois ce n'et pas t va, mais moi qu'on et pu
suivre et pier en toute ralit. J'ai chang d'ides. Je ne sortirai
plus!

--Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie  ces pauvres gens ce que
vous comptiez leur porter?

--Non. Le petit Francis viendra lui-mme comme je le lui ai permis, s'il
ne me voit pas dans un moment. J'tais en retard. Il est peut-tre en
route.

Norton eut, sur ses lvres rases, un sourire triste, et la voix trs
calme, presque douce, faisant un visible effort pour matriser une
motion intrieure qui se trahissait malgr lui:

--Vous vous inquitez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une
expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misre;
vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres
souffrances pourtant qui mritent un peu de piti.

Sylvia rpondit:

--Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la piti 
toutes les souffrances!

--Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et
jusqu'o elle peut pousser un tre qui aime!

Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence
passe. Mais la blessure morale de Sylvia tait trop rcente et avait
t trop forte pour que la femme pardonnt.

--Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amrement, que la jalousie permette
 un tre qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menace
et outrage!

Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.

--Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de
ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.

--Encore?

Il hocha la tte, fit un geste las et rsign.

--Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le mme homme qu'hier? J'ai beaucoup
pens, song.... J'ai revcu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou
de colre, j'tais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers
cette Amrique o j'ai trop tard  revenir...  cause de vous... et o
dcidment je vais revenir bientt....

Sylvia laissa chapper un mouvement d'inquitude.

Il prcisa:

--Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je
ne vous demanderais pas de me suivre, alors mme que le docteur Fargeas
m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me
remerciez pas?... Je vous en sais gr!... Vous voyez que j'ai beaucoup
rflchi, Sylvia, beaucoup.

--En effet, dit-elle, tonne, je ne vous reconnais pas!

Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.

Il rpliqua, non sans fiert:

--Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait
plus juste. Je croyais vous avoir appris  estimer mon dvouement avant
de vous donner  redouter une colre dont je regrette l'explosion, je
vous le rpte encore.

--Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais d oublier vos bonts
passes. Je vous demande pardon!...

--Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que
j'ai pris aprs les longues, les amres rflexions de ces dernires
heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez
jamais aim.

--Je ne vous....

Il l'interrompit vivement:

--Oh! Si je n'en suis plus  la colre, nous n'en sommes plus  la
politesse. Vous avez obi  votre pre en m'pousant... mais, en
m'pousant, votre coeur allait probablement  un autre!

Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et rpondit avec
l'accent sincre et franc d'une honnte femme:

--En vous pousant, je ne songeais plus  personne, esprant bien que ma
vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir
toujours, loyalement, le serment que je prtais!

--Oui, dit Norton.

Et comme si du fond du pass une voix lointaine, une voix ironiquement
cruelle et rpte pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi,
lentement, avec quelque chose de bris dans la parole, ce serment prt
sous la cloche fleurie, la cloche de roses: Je jure de rester fidle 
celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans
la sant comme dans la maladie, dans la pauvret comme dans la
richesse.

Puis, rsumant:--Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai t indigne
de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous
donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai
pas su le tenir!...

Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se rvoltait
d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre
lui-mme. Elle eut encore, comme pour protester, un lan qu'il rprima
bien vite, continuant son espce de confession d'un ton froid, ferme,
attrist:

--Dieu m'est tmoin que j'ai tout essay pour que vous fussiez heureuse,
vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-l.
Je savais trs bien que je n'tais pas un hros de roman, et que
l'existence que je vous offrais tait, pour une nature comme la vtre,
un peu trop monotone, un peu trop svre. Que voulez-vous? J'ai tant de
choses en tte. Des grappes d'hommes que je tire aprs moi et qu'il faut
vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dvouement que j'esprais
que vous ne regretteriez rien du pass. Je m'tais tromp. Je suis trop
violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce
coeur que j'aurais voulu tout  moi. Je vous voyais--avec quel
dsespoir!--devenir ple, vous attrister chaque jour davantage, et quand
j'ai appris ici, dans ce pays o j'esprais que vous retrouveriez la
sant et o vous avez retrouv... quoi? tout ce que vous regrettiez...
quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi
c'tait le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi...
alors je n'ai pas t matre de moi. Tout mon amour,  moi, s'est
rvolt, les paroles de rage sont montes  mes lvres comme des
sanglots, et j'ai laiss chapper des mots irrparables peut-tre, mais
que je regrette jusqu'au fond de l'me et dont je vous demande pardon.

--Pardon?... s'cria Sylvia. Vous! A moi?

Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les
avait entendues, coutes avec une volupt secrte. Elle avait presque
envie de crier qu'elle tait coupable. Et c'tait Norton qui demandait
qu'on lui pardonnt!

--J'espre, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colre en faveur
des annes d'affection et de respect que je vous avais vous. Je ne me
consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un
homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aim!

--Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?

Elle devinait que le mot suprme d'un tel entretien n'avait pas encore
t prononc et elle l'attendait, anxieuse, presque effraye.

--C'est tout simple, dit Norton, rsolu.

Et rptant avec une sorte d'insistance, comme s'il et pris plaisir 
se faire souffrir lui-mme:

--Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous
ai faite, en dpit de ma bonne volont et de mon affection, vous tue.
L'union qu'avait souhaite votre pre et que vous aviez accepte est
devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.

--La loi? balbutia Sylvia.

Norton laissa tomber enfin le mot:

--Oui. Le divorce.

Elle tressaillit.

Mais lui, froidement:

--Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez tre
heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un
goste. Et je puis tre un farouche, un violent... je ne suis pas un
goste, Sylvia.

--Et c'est vous qui voulez....

--C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voil o m'a
conduit la rflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en
souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!

--Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.

Il leva les yeux sur elle, et trs doucement:

--Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charit? Je
pourrais me laisser prendre  votre dvouement, je ne tarderais pas 
m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que
ce que j'ai rsolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie pre et rude,
mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu...
tout... except d'tre aim.... Il dpend de moi, du moins, de vous
prouver que j'tais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le
plus grand de l'amour qui dsire ou de celui qui se sacrifie!

--Votre volont est-elle un ordre? demanda Sylvia aprs un moment de
rflexion.

--Un ordre, rpondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que
la joie d'avoir un enfant nous ft refuse. J'avais souvent compt, pour
vous ramener  moi, sur la douce voix d'un cher petit tre.... Non! Tout
est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents
en sparant deux malheureux. Les enfants ont tout  y perdre.... Nous
sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre
union si, entre nous deux, un pauvre enfant ft l pour souffrir!

Il ajouta rsolument:

--J'ai dj consult un solicitor:

--Un solicitor? dit Sylvia.

--Il faut un avocat pour toute la question lgale. Le seul fait pour
vous de demeurer loigne de moi, en France, pendant un certain laps de
temps, un an, je crois, entranera la sparation, je veux dire le
divorce. Mais je tiens  ce que la demande soit formule de manire  ce
que tous les torts, tous... soient de mon ct. La formule une fois
rdige, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans
quelques heures. Vous n'aurez plus qu' signer, et....

--M. Cadogan?

--Vous le connaissez, M. Cadogan?

       *       *       *       *       *

Il s'arrta tout  coup, entendant du bruit et se demandant qui venait
l.

Quelqu'un frappait  la porte. Norton laissa chapper un mouvement
d'ennui.

--J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas tre seuls!

--C'est va, dit Sylvia.

Et la voix de la jeune fille, entendue  travers la porte, calma le
dpit de Richard qui alla lui-mme ouvrir et se trouva en face d'va
poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hsitant, sa
casquette  la main, avec des cheveux embroussaills toujours, mais des
vtements plus propres qu'autrefois.

La jeune fille le tenait par les paules et lui disait, pendant qu'il
semblait avoir envie de fuir:

--Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera
pas!

Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:

--Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la
vase....

Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.

--Voici un garon qui tient absolument  voir Sylvia, dit va en le
menant jusqu' Norton.

Le petit Francis restait l, muet, attendant qu'on l'interroget.

--Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.

--Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme
a que si vous ne veniez pas, je pouvais....

va regardait tour  tour Norton et Sylvia avec le vague instinct
qu'elle avait troubl un entretien grave.

Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gnait?...

--Tu as quelque chose? dit-elle  Norton.

--Moi? fit Richard. Rien. Demande  Sylvia. Que veux-tu que j'aie?

Et se tournant vers Francis Ruaud:

--Alors, mon enfant, tu venais parler  mistress Norton....

--Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme a:
Puisque la dame ne vient pas, vas-y  la villa, et n'oublie pas,
Francis! N'oublie pas!... Comme si je pouvais oublier!

--C'est votre mre qui vous envoie? dit Sylvia.

--C'est maman....

--Elle est mieux portante, la pauvre femme?

--Oui! Oh! oui, madame.

L'enfant s'arrta, se gratta le front et ajouta:

--Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui,  cause d'elle; non, 
cause de papa!

--Comment, demanda va, le pre Ruaud?

Francis hocha la tte, tout triste:

--Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux!
Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait,
venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guri...
et voil que papa, crac! en dbarquant mercredi matin, le pied lui a
manqu, et alors quoi! il a but sur une mauvaise pierre, le genou a
port, et a a gonfl, gonfl!... Le mdecin dit comme a que a
pourrait bien tre mauvais. Il a parl d'opration, le mdecin. C'est ce
que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! a ne serait pas heureux...
heureux... d'avoir plus qu'une jambe!

--Pauvre homme! dit Sylvia.

Norton s'tait approch du petit, et regardant l'enfant:

--Alors, ton pre?... Il se dsole?... Naturellement.

Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis
et, avec une finesse de petit Normand:

--C'est encore bien drle tout a, allez, monsieur! moi, a me fait gros
coeur, n'est-ce pas? de voir le pre tendu comme a et la jambe dans
une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet
accident-l, c'est tonnant, a fera peut-tre que....

--Que quoi?... dit va.

L'enfant hsitait, comme s'il n'osait parler.

--Voyons, dit Norton.

--Je ne sais pas si c'est bien  moi de jaser....

Puis prenant son parti:

--Aprs a, au fait, vous savez bien comment ils taient entre eux, papa
et maman?... Vous avez vu a?... leurs chamailleries! Ils ne se
convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que
le pre avait le tort de trop...--et il fit le geste de boire--et
peut-tre bien que quand il a but, c'est  cause d'un peu de
_Calvados_!... Mais pas mchant au fond, mon pre Ruaud.... Et pourtant,
ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'tait fini, ils
allaient se sparer!

Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisrent d'instinct,
lectriquement.

--Se sparer? fit Norton.

--Comment? dit Sylvia.

--Dame! rpondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer
pour rien, parce que si le pre a du courage au travail, il est faible,
cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainants vers les boles
de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour
payer les tournes d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait:
C'est trop  la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as
donc une taie sur l'oeil comme les merlans de l'an dernier? On s'chine
 tenir la maison propre,  ne pas faire de dettes et, au bout de l'an,
le tout a pass en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son ct....
Toi  la bouteille, moi  ma couture. Et va comme je te pousse! Et ils
y pensaient, monsieur et madame,  s'en aller, toi ici, moi l, et ils
l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le pre disait: Tu
sais que a cote pour se sparer!--a cote la peine de prendre ses
cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que rpondait la
bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va  droite, je vais 
gauche! J'en ai assez!

--Et toi, Francis? demanda va.

Norton tait ple et maintenant Sylvia ne le regardait plus.

--Moi, dans tout a, bdame, dit l'enfant, je payais les pots casss,
qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir,
pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: Si c'est a, je
travaillerai avec le pre et, quand j'aurai mis de ct des sous ou une
pice blanche--est-ce qu'on sait?--eh bien! je porterai a  la maman!
Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de a. Ils
s'taient chamaills, les vieux, le matin du jour o, en descendant du
bateau, le pre--et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme
qui tombe--et cette fois-l, je croyais bien que c'tait une affaire
rgle. Oh! une scne celle-l! une scne!... Pomme! Maman avait dj
fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: Non, c'est
plus possible, c'est plus Dieu possible!

--Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les
yeux de Sylvia.

--Dame! rpta l'enfant, se quitter! a fait, comme dit papa, grouiller
quelque chose dans l'estomac.

--Alors? dit Sylvia.

--Mais quand on l'a rapport comme a,  bras, sur deux rames, et si
ple, le pre, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien
dit, maman! Elle s'est mise  le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit:
Te voil bien, ah! bien, te voil bien! Et c'est encore moi qui vais
avoir la peine maintenant!... Et dame, elle en a, la pauvre, et elle
s'en donne de la peine! Et elle dit comme a, vingt fois, peut-tre, au
jour la journe: C'est pourtant vrai que j'allais te planter l, vieux,
et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus
le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des
mauvaises cratures.... Mais c'est pas le moment de te laisser l,
n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance.
D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh
bien, o la chvre est attache, il faut qu'elle broute! Restons
ensemble! Et d'entendre a, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le
petit Ruaud, mais, tout de mme, a me fait plaisir!

--Et elle reste? dit Sylvia.

--Et votre pre? demanda Norton.

--Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: Faut peut-tre, qui sait? tre
malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va! Et quand
je les vois qui ont comme a les yeux mouills, en se donnant la main,
je me dis  mon tour: Tout de mme, si a les runissait, l'accident,
tu ne serais pas mcontent, mon petit Francis!... C'est si dur, allez,
monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent
pas!

--Il faut peut-tre tre malheureux pour s'aimer! dit alors lentement
Norton en rptant les paroles du marin.

Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas
heureux.... Mais, comme s'il et peur, aprs l'odieux de la brutalit,
d'avoir le ridicule de la sensibilit, il secoua la tte et demanda
brusquement  l'enfant:

--O est ta maison, mon garon?

--Tout l-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant  va.
Mademoiselle en connat bien le chemin!

--Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.

--Non, je vais avec toi! dit Richard  Francis. J'ai  sortir.

Pendant que Sylvia, trs trouble par ce que, dans son inconscience,
l'enfant venait de remuer en elle de penses, va disait  Norton:

--Comme tu es mu!

--Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-tre! Et, vois... comme
j'ai  accomplir quelque chose de grave--une affaire--je veux d'abord
faire acte de charit.--Un ftiche! Comme au jeu!

--Alors, tu vas chez les Ruaud?

--Charitable par gosme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.

--Pourquoi?

--Elle te le dira peut-tre, fit Norton.

Et, avec un signe  Francis:

--Viens, petit!

Sylvia s'tait retourne.

--O allez-vous? demanda-t-elle  Norton.

--Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout  l'heure!

--Tout  l'heure?...

--Vous l'avez voulu! rpondit-il en souriant.

Il ajouta:

--Et je le veux!

Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrta sur le pas de la porte,
et saluant va et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:

--Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le
malheur qui est arriv au pre; elle a recommand aussi de vous
souhaiter mille prosprits!... Mille prosprits, elle a rpt. Au
revoir, madame... mademoiselle.

Et l'enfant rejoignant Norton, n'tait plus l, que Sylvia, hochant la
tte, rptait machinalement:

--Mille prosprits!

Ces souhaits de bonheur, ils tombaient l avec quelle cruaut
ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, o tait-il?




XIII


En voyant sortir Norton, va eut la sensation d'un drame cach, le
pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'tre
chang des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le
devinait. Et pourquoi Norton s'loignait-il avec une sorte de hte
nerveuse qui ne lui tait pas habituelle?

--Si M. de Solis l'avait trompe? Si Norton....

Et ces mots, elle les disait tout haut, en veillant aussitt chez
Sylvia une mme inquitude.

--Norton?

Sylvia rptait le nom, demandant  va de complter sa pense.

--Je suis sre, s'cria la jeune fille, que Richard va servir de tmoin
 M. de Solis.

--Richard?

--M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit va. Et c'est videmment
Richard qu'il a choisi pour second....

--Lui?

--Voil pourquoi tout  l'heure cette motion!... Ah! j'aurais d
deviner!

--Il est impossible que Norton serve de tmoin  M. de Solis, rpondit
Sylvia.

--Pourquoi? Deux amis, deux frres!

--C'est impossible... impossible....

--Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-tre entre....

--Entre le marquis et le colonel Dickson.

--Es-tu sre? Et si c'tait, dit Sylvia  qui une pense nouvelle
venait, entre Norton et....

Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre ide.

--Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec
Francis Ruaud. Si nous allions....

--O? dit va.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confi, c'est qu'il
n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret
pour toi!

       *       *       *       *       *

Il n'aime que toi au monde! va ne remarqua pas l'expression de Sylvia
et la rougeur rapide qui lui traversrent le visage; il y avait comme de
la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton,
mal  l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec
l'impression trange de se trouver  moiti gare, trouble jusqu'
l'me,  un moment de sa vie o tout le reste de son existence se jouait
dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.

Un domestique qui entrait annonant M. Montgomery la tira de cette sorte
de torpeur.

Et va fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-tre ce qui
se passait au dehors.

Le gros homme entra, affair, inquiet, s'pongeant le front.

--Mistress Norton! Miss va, bonjour! Je vous salue! O est Norton?

--Il est sorti tout  l'heure, rpondit va.... Je croyais que vous
deviez le voir!...

--Sans doute! sans doute!

--Pour ce duel? demanda va.

Montgomery parut tonn.

--Le duel? Vous savez donc?

--Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?

L'Amricain haussa les paules, s'ventant maintenant avec son
mouchoir.

--Ah! le duel! Ce n'est pas a qui m'inquite. C'est ce que Norton
ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!

--Finie!

Et va, joyeuse, regardait Sylvia.

--Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....

Il s'arrta trs ennuy, faisant claquer sa langue contre ses dents.

--Mais quoi?...

--Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de
commerce qui ne concernent que Norton et moi....

--Vous avez l'air tout boulevers, monsieur Montgomery, dit va,
srieuse et devinant un danger nouveau.

Lui, maintenant, s'efforait de sourire.

--Moi? Boulevers! Mais non! J'ai un peu chaud, voil tout.... Il fait
une temprature sur la plage!... Et puis cette dpche!...

--Quelle dpche?

--De New-York....

       *       *       *       *       *

Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.

--Oh! insignifiante, insignifiante....

va le regarda bravement.

--Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que
vous avez  apprendre  mon oncle?

--Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas trs grave... intressant,
voil le mot... intressant.

--Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dpche est insignifiante?

Montgomery rpliqua, trs vite:

--Absolument insignifiante et... et... intressante; voil...
intressante et insignifiante... comme toutes les dpches....

Il balbutia, trs mal  l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et
redoutant de parler davantage.

--Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui
se noierait et  qui l'on jetterait une boue de sauvetage.

C'tait mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette
mastic de la tte aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa
jolie tte.

--Ah! chres amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de
Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!

--Quoi donc? demanda Montgomery.

--Liliane nous dira, elle, fit va, ce que contient cette dpche....

Mais Montgomery doucement:

--Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!

Sylvia avait tendu la main  Liliane:

--D'o venez-vous, chre amie?

--D'o je viens?

Et mistress Montgomery cria presque:

--D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez
Harrisson!

Montgomery fit la grimace.

--Harrisson!

--Le grand peintre? demanda Sylvia.

Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:

--Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle
plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrime
ordre!

--Ah! bah! fit Montgomery enchant.

--Un tre qui exigeait trente-cinq sances de deux heures...
trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilit!

--D'immobilit? dit encore Montgomery.

--Complte! Comme celle que je viens de subir!...

--C'est vrai, fit le mari, j'avais oubli.... C'tait aujourd'hui la
premire sance....

--Un tre qui m'aurait donn un torticolis et qui m'aurait rendue muette
 me faire tenir l, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un
mot!... Mistress Montgomery... un peu plus de ct... _please_!
Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery....
Merci!... a aurait dur comme a pendant trente-cinq jours!... Ah!
non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Trs
mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas
mettre mon portrait au Salon!... Il a dj deux tableaux pour le Salon,
cet Harrisson.... Une _Naade_... d'aprs miss Arabella! et un portrait
d'Arabella elle-mme en amazone!... Arabella  cheval! sur la plage!
Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus
insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'et
t le mien, qui venait mal, trs mal, horriblement mal!

Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa ptulance, et
Montgomery de rpondre froidement:

--Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella ft mieux
trait! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.

Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les paules
 son tour:

--Vous croyez a, vous?

--Bref, votre portrait? insista le mari.

--Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est
devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!

--Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!

Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le
peintre, continuait:

--Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un
confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fivre quand il peint
qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous
voyiez son esquisse d'aprs moi!... Des yeux petits comme a.... Un nez
dplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais!
Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?

--Mon Harrisson? dit l'Amricain, stupfait.

--Oui, il me faisait un portrait de mari! Voil!

--Merci, rpliqua Montgomery.

Puis il ajouta:

--Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.

--Comme les Montgomery!

--Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson
plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut
absolument que je retrouve Norton!

Et demandant  Sylvia:

--Il est all, vous dites?

--Chez ces pcheurs, rpondit va, vous savez....

--Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.

--Puis au tlgraphe, ajouta va.

Montgomery rpondit:

--J'y vais.

--Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous,
Lionel, c'est si rare!

Le gros homme devint rouge comme une fraise mre et soupira, enchant:

--Ah! Liliane, si je n'tais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!

--Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout
conter  sa femme, ajouta Liliane, gentiment, trs bas.

Et comme il rpondait par des signes, en montrant Sylvia et va.

--Tout... mon bon Lionel!

Elle cherchait son bras, se pendait  lui et, tout heureux:

--Mais vous tes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchant que
cet Harrisson ait manqu votre portrait!

Il se tourna vers Sylvia.

--A tout  l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!

--Nous revenons! insista Liliane.

Et il s'loignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait
presque  l'oreille--la bouche rose prs de l'oreille rouge:

--Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout?

va sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgr les
affirmations de Montgomery, elle tait certaine que cette dpche de
New-York dont il avait parl ne devait pas tre aussi insignifiante
qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intrts communs
avec Richard! Son air fivreux ne prouvait-il pas qu'il y avait pril en
Amrique comme en France?

La jeune fille n'osait mme plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand
silence tombait entre ces deux femmes, absorbes par leurs penses,
enveloppes comme d'une atmosphre d'angoisses.

Et Sylvia avait comme un pre besoin d'tre seule--seule pour se
retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant
cette libert qu'elle souhaitait, que Solis rvait, elle tait l, 
porte de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette libert, la
possibilit d'unir sa vie  cet homme, ce disparu de cinq annes qui
tait redevenu pour elle le rve vivant, le bonheur possible. Oui, elle
voulait tre loin d'va pour penser  lui, se demander:--Que faire?

--Fuir! disait Georges.

Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle tait libre, encore une
fois, lgalement libre. Le divorce l'affranchissait.

Elle pouvait tre la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il
saurait!

Et ce mot arrtait sa pense.

--Heureux?

Pourquoi une vague inquitude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui,
il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le
divorce, et t une faute, une tache....

Elle se leva, touffant, presque tremblante  cette ide que la jeune
fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....

--O vas-tu? lui demanda va.

--Chez moi.

Et va n'osait mme pas questionner, devinant elle ne savait quoi de
trouble et de tragique en ce coeur o le nom de Georges de Solis tait
crit.

Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'tait trouve aussi
profondment triste. Elle avait envie de pleurer.

Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce
beau temps d't, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer
sur elle quelque chose d'inconnu et de dsespr. Son inaction lui
pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si
courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le
conjurer.

Et indcise, hsitante, elle restait l, regardant la mer par la fentre
ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.

       *       *       *       *       *

va, elle, tait demeure au salon, assise, s'abandonnant au sort,
lorsque tout  coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui
cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?

Elle se leva toute droite, comme lectrise.

C'tait Mme de Solis. La marquise avait, malgr le sourire dont elle
salua va, un air proccup qui frappa la jeune fille.

Certainement, hors de la villa, quelque drame se droulait, l-bas.

Mais, puisque la mre tait l, maintenant va allait savoir.

Elle s'tait avance, disant, joyeuse:

--Vous! madame la marquise!...

Aprs lui avoir pris les mains:

--Oui, ma chre miss Meredith, moi, rpondit Mme de Solis, et qui
suis enchante de vous trouver ici... tout  fait enchante. Je viens
parler  mistress Norton. J'ai les choses les plus srieuses  lui dire.

--Les plus srieuses? interrogea va.

--Et les plus douloureuses.

--Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Ne vous effrayez pas, ma chre enfant. Je viens ici pour tout rparer,
s'il est possible.

--Tout rparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda va toute ple.

--Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je
vous en supplie! Ne vous tonnez mme pas de ce que je dirai tout 
l'heure  mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre....
Oui, elle seront surprenantes, en apparence... trs surprenantes...
extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le
bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?

Elle s'arrta:

--Qui sait? Quoi? demanda va inquite.

--Le vtre peut-tre, rpondit Mme de Solis.

--Je ne comprends pas, madame!

--Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu' couter et 
vous taire. Et, encore une fois, pas d'tonnement. Je joue une partie
srieuse, et je la joue comme il me plat. J'ai dj gagn un gros enjeu
d'un ct, je veux  prsent en gagner un autre, ici! a, je voudrais
voir mistress Norton!

--On va la prvenir de votre visite, dit va.

--Merci.

Miss Meredith sonna, faisant dire  Sylvia que la marquise de Solis
demandait  parler  mistress Norton.

       *       *       *       *       *

Et, pendant un moment, la marquise et va demeurrent seules, n'osant
prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tte tout un
plan de campagne qu'elle avait combin en chemin, et la jeune fille
n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torture.

Sylvia entra, fort mue  cette ide qu'elle se trouvait en face de la
mre de Georges, et Mme de Solis fut frappe de la pleur de la jeune
femme.

--Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les
choses les plus importantes... les plus... palpitantes  vous
communiquer!

--Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avanant un
sige, pendant qu'va rptait mentalement les paroles de la marquise:
Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de
Sylvia...

Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait  ces paroles
fivreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait
de fuir--de fuir avec lui!

Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie! murmurait cet homme--cet
homme, dont la mre tait l, essayant de sourire et disant avec une
froideur apparente:

--Voil, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?

--Il tait ici il y a une heure, rpondit Sylvia.

--Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui
fait le fond d'un article trs comment ce matin du _New-Brooklyn
Herald_?

--Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.

--Je regrette bien, rpondit froidement Mme de Solis, que M.
Montgomery ne soit pas l; il vous et expliqu mieux que moi ce dont il
s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment
dirai-je?... impliqu dans cet article.

--Impliqu?

Le mot parut trange  Sylvia, et va demanda bien vite:

--Que reproche donc ce journal  M. Montgomery?

La marquise affectait un air dtach, un ton lger de conversation
mondaine, comme si ce qu'elle disait n'et pas recouvert un monde de
dsastres et de douleurs.

--Ce qu'il reproche  M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon
Dieu, exactement ce qu'il reproche  M. Richard Norton.

--Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associ de
mon... de M. Norton, et je veux savoir....

La marquise sourit.

--A quoi bon? Ce sont des calomnies!

--Raison de plus pour se rendre compte d'o, ou de qui elles viennent,
dit Sylvia.

Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.

--De qui? fit-elle ngligemment. Mais c'est bien simple! De quelque
actionnaire ls dans ses intrts.... Oh! cela n'a ni retenue ni piti,
un homme qu'on ruine!

--Un homme qu'on ruine? s'cria Sylvia.

Et, tout  l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.

--Madame!... fit va frmissante.

Mais la marquise l'interrompit:

--Ah! miss va, miss va, vous n'tes gure obissante! Vous m'aviez
promis de me laisser tout dire!

--Et moi, rpliqua fivreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en
effet!

--Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de
cruaut insultante.

--Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des rticences qui sont aussi
des outrages!

--Eh bien, soit! rpliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....

Elle s'interrompit, prtant l'oreille  un bruit de voix, du ct de
l'antichambre.

--Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernire... mon neveu.... Je ne sais
si je dois, devant lui....

--Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit
Sylvia avec dignit.

Bernire tait entr, saluant mistress Norton, puis va et Mme de
Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui rpondissent autrement
que par un signe de tte.

--Est-ce que vous savez, monsieur de Bernire, demanda Sylvia, ce que
Mme de Solis vient me rpter?...

--Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.

La marquise prcisa bien vite.

--Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!

Bernire parut suffoqu:

--Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...

--Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!

--Eh bien! soit, chre madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que
M. de Bernire a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de
Trouville, du Havre, de toute la cte. Vous savez qu'il y a autant de
petites potinires au bord de la mer qu'il y a de fourmilires dans les
bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....

       *       *       *       *       *

Le mot fit encore  Sylvia comme une blessure et,  mesure que la
marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.

Elle rpta, la lvre hautaine:

--Son venin?...

--Oh! madame! Dont on ne devrait mme pas s'occuper, dit Bernire.

va coutait, croyant  quelque cauchemar pnible et se demandant quelle
partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir  s'tonner de
rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fiert, son
respect pour Norton se rvolter, et il lui fallait faire, sur sa nature
violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une
aiguille l'une aprs l'autre, en pleine chair.

--Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont
tout disposs  verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters
parisiens vont s'en mler! Je prvois des _interviews_! Mais, dans le
cas prsent, ce sont les Amricains--vos Amricains, ma chre va--qui
me semblent dployer le plus d'activit... d'activit acide,
empoisonne, contre M. Norton.

--Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.

M. de Bernire rpliqua:

--C'est pour a!

--Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-tre pour a qu'on prtend,
par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous
dnoncer, en amie--on prtend... il faut absolument faire cesser cette
calomnie... on prtend... mais, en vrit, je n'ose, malgr votre
permission....

--Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement
Sylvia. On prtend....

Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tte
haute, avec un regard de dfi, tandis que Bernire essayait, tout bas,
en suppliant, de rduire la marquise au silence.

Mme de Solis n'coutait pas son neveu.

--Eh bien, dit-elle, on prtend, on assure, rpte... c'est tout un
roman....

--Et un vilain roman!... interrompit Bernire.

--On raconte que M. Richard Norton a achet des terres dans l'Ouest, je
ne sais pas o, qu'on a creus un puits sans y rencontrer une seule
goutte d'huile minrale. Et voil qu'un jour... miracle! La source
jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons
Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes l pour faire
entendre la vrit!

--La vrit! la vrit! fit Bernire. Mais ce sont d'infmes calomnies,
ma tante!

--videmment, dit Mme de Solis.

--Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.

Le vicomte fit un effort:

--Eh bien, donc, voil.... Aprs l'appel aux intresss, nomination
d'une commission qui s'en va vrifier.... Elle interroge les
puits...--Je vous rpte ce que dit cet affreux _New-Brooklyn
Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minrale! Elle
regarde, la commission, elle examine, elle en goterait, de cette huile,
au besoin!... Elle rapporte des chantillons. Distribution aux
actionnaires....

--Un dividende! fit Mme de Solis froidement.

--.... Liquide! ajouta Bernire.

Et la marquise, la lvre pince:

--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est
maintenant sec comme nos sablonnires. Plus une goutte d'huile, de cette
huile achete, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amene dans
l'Ouest et verse dans le puits par... des compres.

--Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.

--Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une mission!

La marquise sourit.

--C'est une ignominie! dit va dont le visage tait devenu blme.

Elle n'entendit mme pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:

--Mais, taisez-vous donc!

--Et, reprenait Bernire, si nous n'tions pas persuads qu'il s'agit
d'une calomnie abominable, je n'aurais mme pas os faire allusion  des
propos indignes qui ne mritent mme point l'attention ddaigneuse et le
mpris qu'on a pour eux!

va s'tait laisse tomber sur un divan, les mains croises entre ses
genoux, hochant la tte.

--Mais qu'avons-nous fait, dit-elle,  tous ces gens qui nous insultent
ainsi sans nous connatre?

--Rien, dit Bernire, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont
rien  faire....

--Alors, voil ce qu'on a invent? s'cria Sylvia. Voil ce qu'on a
colport, par dsoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme
on regarderait, sur la plage, un dbris de barque s'enfoncer? Norton a
tromp ses actionnaires! Norton a invent cette ignoble combinaison!
Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est trs possible!
Ces Amricains! Avec leurs _business_! D'o cela vient-il? D'o cela
sort-il? Pourquoi a n'est-il pas rest chez soi? a apporte ici son
argent, son luxe, son tapage, sa charit parfois! Mais de quelle source
provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton!
Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque
aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout
net,  ce qu'il parat, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti,
ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant
 la fois Bernire et Mme de Solis, ils ont lchement et btement
menti!...

Et dans ce frle corps de souffrante, une nergie grondait, gnreuse,
ardente, l'nergie de l'honntet n'admettant pas, relevant comme un
dfi, l'insulte  un tre respect.

       *       *       *       *       *

Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette
colre, la flamme aux yeux, les cheveux  demi dnous et tombant sur le
front.

Elle et voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait
jusqu'au bout l'exprience, en femme de coeur connaissant le coeur des
femmes:

--Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la
situation actuelle de Norton est l pour rpondre  ces calomnies.

--Quelle situation? demanda Sylvia.

--Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour
vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincre, dans
cette ruine!

--La ruine? dit va.

Mme de Solis prit l'air navr de quelqu'un qui vient de commettre une
lourde imprudence.

--Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit,  moi...
et l'tat de sa fortune et sa rsolution nouvelle? M. Cadogan, son
avocat, est prcisment mon ami.

--Son avocat? rpta va, pendant que Sylvia restait l, devant Mme
de Solis, le regard perdu dans un rve.

--Ah! mais, en vrit, fit la marquise, je suis d'une tourderie!
J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est
impossible que vous ignoriez.

--Quoi? interrogea miss Meredith.

Mais Sylvia rpondit:

--va, chre va!

Paul de Bernire fit alors quelques pas vers la porte.

--Je me retire. Je vous demande pardon....

Mais ce fut va qui le retint firement:

--Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de
Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!

--Eh bien! rpliqua Mme de Solis, cette sparation.... M. Cadogan va
venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de
divorce.

--Un divorce?

va regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfivrs, les prunelles de
la jeune femme.

Et Sylvia restait muette.

--Tu ne rponds pas? dit va. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon
pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!

--Oh! il faut tre juste, c'est M. Norton qui la veut, cette sparation,
fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison
d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur
 nous, notre destine  nous! Il souffrira peut-tre, lui, mais est-ce
que vous ne souffrez pas, et depuis des annes, ma chre Sylvia? Il est
attrist, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le
supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez
raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut tre
libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a
souhaite, sans s'inquiter de celui dont elle a port le nom.
Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.

--Madame! dit Sylvia.

--On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un
veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse
M. Norton....

--Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.

--C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est
parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....

--Mme quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit va indigne.

La marquise lui prit la main:

--Chut! Vous allez tout gter, vous!

--Mais c'est un scorpion, ma bonne chre tante! pensait Paul de
Bernire, tonn.

Et il regardait la marquise de Solis avec une stupfaction
profonde--comme un homme qui verrait, tout  coup, un bton de voyage
s'animer, se tordre, siffler et devenir vipre.




XIV


Richard Norton, pendant que la marquise de Solis largissait, irritait,
avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire
 Sylvia, Richard, le mari, amenait  la villa le solicitor dont il
avait annonc la venue  mistress Norton. Ce n'tait pas sans rpugnance
que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait
pas dans l'espce des causes absolues de sparation. C'tait un
sexagnaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs trs drus et
des dents trs solides, et toute sa face rase dcelait la force. On ne
l'attendrissait pas facilement.

--Je vous trouve bon, vous, dit-il  Norton, de casser votre existence
en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se rsignerait avec
de la patience et du temps. L'ge en fait bien d'autres.

--Je veux, rpondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'tre
vieille.

Le raisonnement paraissait  M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,
n'tant pas un enfant, pouvait rgler comme il l'entendait sa destine,
et, si mistress Norton acceptait le divorce....

--Vous tes sr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.

--J'en suis sr.

--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les
dteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de
mariages rputs mauvais que le temps avait bonifis, comme les vins.
Incompatibilit d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais
quand on vieillit?... Ah! la compatibilit des maux rtablit
l'quilibre! Les rhumatismes  soigner deviennent l'cole mutuelle du
dsarmement et de la rsignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec
un dvouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prtendait
ou croyait dtester quand elle tait jeune. Supposez-les divorcs, ils
n'auraient pas trouv, elle, les mmes soins, lui, la mme sensibilit.
Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'gosme sont aussi
puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-l la
compltent et la finissent.

       *       *       *       *       *

Mais M. Cadogan n'tait pas l pour appliquer ses propres thories.
Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il
avait dclar  son client son sentiment intime: il ne lui restait plus
qu' accomplir son devoir.

Richard Norton le fit entrer dans le salon o se tenait Sylvia, entoure
de Bernire et des trois femmes, et avec une solennit qui n'avait rien
de thtral, un ton grave et triste:

--Je vous prsente M. Cadogan, solicitor!

Il alla droit  Sylvia et ajouta, parlant  voix basse:

--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques
tmoins. Ils pourront rpter, un jour, la dclaration que je tiens 
faire!

Sylvia, trs ple, semblait le conjurer du regard, comme pour lui
demander de traiter en tte  tte, dans le silence, cette redoutable
question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de
la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'tait assis et
fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le prsenta  Sylvia
en disant trs haut:

--Voici la premire signature que vous ayez  donner pour tre libre,
Sylvia.

--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,
de tentations et de rves.

C'tait le souhait ardent de Georges: libre! C'tait ce que le jeune
homme faisait reluire,  l'horizon, comme une aube d'existence
nouvelle! C'tait aussi l'aspiration ardente de sa vie comprime,
lasse. Libre!

--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.
Cadogan se chargera de suivre la procdure ncessaire aux tats-Unis!

M. Cadogan ajouta:

--Procdure toute simple, madame. Le seul fait de vivre  Paris, vous,
tandis que M. Norton habitera New-York, entrane le droit de divorce
aprs une anne.

Mme de Solis et Bernire se tenaient dans un coin, attendant,
spectateurs d'un drame, tandis qu'va s'approchait comme suppliante, de
Sylvia, qui, debout, l'oeil fixe, semblait hypnotise par quelque chose
d'invisible ou de lointain, l-bas, vers la mer.

Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, Mme Montgomery
entrait et, contrairement  ses allures de tourbillon, se glissait  pas
furtifs comme dans une chambre d'agonie.

Et Norton, impassible, la voix un peu altre pourtant, disait  Sylvia
change en statue:

--Un an! Vous entendez? Vous avez une anne  attendre pour tre libre!
Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache
bien, du reste, madame--et je le dis ici tout haut, comme devant un
tribunal--je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de
n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je
respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!

--Richard! s'cria va en prenant la main de Norton comme pour
l'empcher de continuer.

Il repoussa lgrement la jeune fille.

--Laisse-moi, dit-il.

Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lvres de la jeune
femme, le mot de tout  l'heure revenait: Libre!

--Votre nom l, madame! dit le mari en dsignant sur le papier la place
qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu' mettre votre signature
l... et cette libert de vivre selon vos voeux que votre union avec moi
vous enlevait vous est rendue!

--Ma signature?

M. Cadogan ajouta:

--Si vous voulez lire les considrants, madame?...

--A quoi bon? fit-elle.

--Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.

Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:

--Alors, c'est la libert, la libert, cela?

--La libert, oui, dit Norton.

Mme de Solis s'tait rapproche de mistress Norton; elle lui dit
presque  l'oreille:

--Il est ruin, il est pauvre!

--Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on
dit?

Richard haussa les paules.

--Que vous importe? Je la referai. Honntement, loyalement.

--Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en
face.

--Seul!

--Eh bien! dit-elle en relevant la tte, et votre compagne de tous les
jours, qu'en faites-vous?... Elle a partag votre luxe, elle partagera
votre misre!

Il recula comme si on l'et repouss brusquement, et Sylvia, les yeux
ardents, rptant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois,
les paroles de dvouement et de devoir:

     --_Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise
     fortune, dans la sant comme dans la maladie, dans la pauvret
     comme dans la richesse!_

Et, superbe, tte haute, toute son honntet passant dans son regard et
dans sa voix:

--Cet acte que vous me prsentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom
de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point--et elle
se tournait vers la marquise--ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez
vol vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de
Norton que vous m'avez donn, je le garde, puisqu'on l'insulte.

Elle avait, de ses mains nerveuses, dchir le papier de Cadogan et
elle en jetait les morceaux  ses pieds, sur le tapis, comme elle et
march sur la calomnie elle-mme.

va pleurait. Norton, blme et prt  faiblir sous la joie, lui que les
preuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes  Sylvia,
pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait  la jeune
femme:

--Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrt pour vous apprendre ce
qu'il vaut! Et c'est moi....

--Vous? dit Norton.

--Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'tait
risqu, mais je connais le coeur des femmes! Il suffit d'une larme pour
y faire fleurir la piti, et avec la piti....

--L'amour? demanda Norton tremblant  Sylvia, qui le regarda longuement.

Mais le Yankee tait prt maintenant  secouer ses accusateurs comme un
taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.

--Eh! que m'importe!... Ma vie entire rpond pour moi! Et avec vous,
Sylvia--ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!

--Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est l-bas,
il faut partir. Quand vous voudrez!

Ils n'avaient pas pris garde  Mme Montgomery qui avait cout, trs
mue, des larmes montant par aventure  ses yeux rieurs qu'elle essuyait
vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.

--Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernire  Mme de Solis, je
vous comparais--mentalement-- une vipre, moi? Imbcile! Vous tes un
terre-neuve....

--Tout simplement, dit la marquise.

Liliane s'tait approche  son tour de Mme de Solis:

--Trs bien! oh! trs bien! dit-elle. Vous tes une femme excellente,
excellente, marquise.

--Un peu goste aussi, fit Mme de Solis. Je pense  moi, croyez-le
bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.

Il n'entrait pas,  vrai dire: il bondissait en avant, toujours
essouffl et, cette fois, comme charg de renseignements.

Il prenait les mains de Richard et les serrait  les briser:

--Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associ.... Bonne nouvelle!
grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile!
Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le
mot.... l'huile.

--Oh! Lionel! allez! allez! a vaut autant que la peinture! dit mistress
Montgomery.

--Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui!
Superbes! Une nappe norme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!

--_Go ahead!_ cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et
le branle-bas de combat.

--Et la calomnie noye l-dedans! dit Mme de Solis.

--Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car
j'ai fait afficher la dpche au Casino! En partant pour Paris, il tait
furieux, le colonel! Vert! Littralement vert!... Vert chrme, comme
dirait....

Il s'arrta.

va demanda:

--En partant? Mais ce duel?

--Oh! pour mmoire, le duel! Simple dmonstration inoffensive. Le
colonel a dclar n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre...
intention, et il a t modeste, tout  fait modeste. En Amrique, il
peut avoir pris un fort, mais  Trouville il a pris le train!

--C'est gal, fit Bernire, je regrette miss Arabella!

Liliane se mit  rire.

--Oh! vous tes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table
d'hte... dans un demi-monde meilleur!

       *       *       *       *       *

Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins mu par l'arrive et les
nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait  sa femme:

--Nous partirons le plus tt possible pour New-York, ma chre Sylvia.
Oui, ds que le docteur Fargeas vous signera votre _exeat_. Et quelque
preuve que nous y ayons rencontre, nous garderons un bon souvenir de
la France. va aussi, je crois!

--Moi? dit va vivement, si M. et Mme Montgomery veulent bien me
permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur htel, je
demanderai  mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime
beaucoup....

--Quoi donc? demanda la marquise de Solis.

La petite Amricaine rpondit:

--J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me
convertir!

La marquise embrassa va sur le front, lui disant dj: Ma chre
enfant!

--Alors, glissa doucement  l'oreille de Mme de Solis la jolie
Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis pousera une
Amricaine?... Le mildew!

--Mchante! fit la mre.

Liliane trouvait qu'on pouvait peut-tre laisser seuls M. et Mme
Norton qui devaient avoir  se parler, aprs cette journe d'orage. Elle
entrana Mme de Solis qu'elle reconduisit jusqu' son logis, et, en
chemin, Montgomery s'tonnant que le malheur et rapproch ces deux
tres, quand il en dsunit tant d'autres, Liliane faisait la moue,
jetant ces mots: Que vous tes prosaque, Lionel! et la marquise
rpondait:

--C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un hrosme
latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des
coeurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour
battre la charge de l'hrosme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous
les jours des tortures ou des btes froces  braver, comme du temps de
Polyeucte. Mais on retrouverait trs vite des Pauline si les lions de
l'Hippodrome taient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme
le reste. Sylvia, au temps de la Rvolution, si l'on et arrt son
mari, et cri: Vive la Gironde! ou: Vive le roi! pour le suivre sur
l'chafaud, selon qu'il et t girondin ou royaliste. Il n'y a plus
aujourd'hui  braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais
il y a toujours le dvouement fminin instinctif pour braver cette autre
guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu
rester fidle  l'honneur du nom: c'est du cornlien bourgeois qui vaut
bien l'autre, ou plutt qui est identique  l'autre. Pauline meurt,
Sylvia se condamne  vivre et tue son amour. Voil. Le vieux franais
dirait  notre belle Amricaine: Bravo, ma fille! Je vous demande
pardon de mon bavardage. Oh! les confrencires!... Bonsoir. Je vous
ennuie!...

--Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut
faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!

On se spara. Mme de Solis songeait qu'il serait peut-tre plus
difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus
fous que les femmes. tait-il au logis, le marquis? Elle aborderait
sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir
Georges tout de suite.

Il tait dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le
crpuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couch.

--Ah! mon enfant, dit la mre en le tirant de sa songerie. Veux-tu tre
franc avec moi? Rponds. Tu voulais fuir avec Mme Norton. Que lui
disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brle?

Il ne rpondait pas.

--Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est
juste:--toutes les btises de l'amour sont sacres, comme les dettes de
jeu. Il n'y a que l'honntet courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu
proposais quelque folie  cette femme?... Me permets-tu de deviner?...
Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la _Favorite_. Oh! que c'est
dmod, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait rpondu  ta
lettre si elle l'avait reue?

La marquise dit bien vite:

--D'abord elle n'aurait rien rpondu. Ou plutt, c'est son mari qui se
serait charg de la rponse. Au fait, il l'a donne, sans connatre ton
autographe. Et, cette rponse, je te l'apporte.

--Son mari? fit Georges, tonn.

--Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas racont que tu voulais
fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, trs visibles
pour moi, les symptmes d'une certaine fivre particulire, celle de
l'enlvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voil: sur ces
entrefaites Norton a t indignement attaqu, calomni. On l'a dit
ruin. On a dit pis que cela. Et il parat qu'au fond de l'me exquise
de coeur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour
ce trs brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempte a
souffl l-dessus, rallum ce qui tait teint et....

--Et... dit Georges, anxieux.

La marquise s'interrompit:

--Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnte
femme prouve  savoir que les femmes honntes ne sont pas rares, quoi
qu'on dise!... J'en sais mme qui sont encore des honntes filles et que
je trouve dlicieuses.... Sans aller bien loin, miss va....

Georges de Solis avait fait un mouvement de dpit qui ne contraria pas
trop Mme de Solis.

va! Le nom, se disait-elle, n'tait donc pas indiffrent au marquis?

--Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins
pour New-York.

--Avec lui? dit M. de Solis.

--Qu'y a-t-il d'tonnant  cela? Oui, elle partira. Oh!  moins que
Norton ne reste  Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur
Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrnes, avant de les laisser reprendre
le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher matre, je lui
dirai que toutes ses pilules de valriane ne valent pas ma cure  moi.

Et comme Georges regardait sa mre d'un air tonn, la marquise ajouta
doucement:

--Parfaitement: ma cure. J'ai coup dans le vif. Vous tiez deux fous.
J'ai ouvert le robinet  douches. Mistress Norton n'a rien de mieux 
faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tcher d'adorer
quelqu'un que je connais et qui t'aime dj.

Elle ajouta en riant:

--Tu sais, ce n'est pas Mlle Offenburger que je veux dire.

Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-tre trop dit dj,
pour un soir.

Georges de Solis resta, jusqu' la nuit venue,  contempler la mer
immense, les lueurs des phares, les points d'or des toiles.

Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute
sa vie, voilait son avenir comme d'un crpe. Puis, dans cette nuit mme,
une clart d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de
vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui,
au loin, et pass sur des fleurs.

Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur
Fargeas qui la trouvait transfigure, toute heureuse, le mdecin ouvrit
au hasard un volume qui tranait et qu'un signet marquait  une page
dtermine:

--Rosetti? La _Maison de vie_? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....

--Oh! un de mes volumes prfrs! rpondit Sylvia. Je l'avais prt  M.
de Solis qui me l'a renvoy ce matin!

Alors, lentement, le docteur lut, de cette _Maison de vie_, le sonnet
marqu--peut-tre par hasard--le sonnet XCVII auquel le marquis avait
mis le signet:

               ...Mon nom est: _Qui aurait pu tre!_
          Et je me nomme aussi: _Jamais plus, Trop tard, Adieu._

--C'est trs joli, dit le docteur. Trs joli!

Il posa le volume et ajouta:

--La posie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le
conseiller des sages. On peut trs bien l'employer en mdecine.... Au
revoir, chre madame, et mes compliments sur votre sant! Quand vous
aurez pass trois semaines  Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous
pourrez faire la traverse sans nulle crainte!... Je rponds de tout
maintenant.

       *       *       *       *       *

Ce mme jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss
va--toutes deux dlicieuses sous leurs ombrelles claires--rencontraient
Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste,
la jolie Liliane alla droit  lui:

--Monsieur de Solis?

Il salua, paraissant sortir d'un rve.

--Monsieur de Solis, nous allons porter des secours  nos amis les
Ruaud... du ct de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez
pas?

--Moi? dit-il, hsitant.

--Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.

Et, comme il s'en dfendait un peu:

--Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!

Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les _planches_,
miss va, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta  l'oreille--trs
bas--ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Amricaine:

--Allons, marquise!

FIN



PARIS.--IMPRIMERIE BREVETE MICHELS ET FILS
6, 8 et 10, rue d'Alexandrie.






End of the Project Gutenberg EBook of L'amricaine, by Jules Claretie

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMRICAINE ***

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