Project Gutenberg's Lettres de Marie Bashkirtseff, by Marie Bashkirtseff

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Title: Lettres de Marie Bashkirtseff
       Prface de Franois Coppe

Author: Marie Bashkirtseff

Commentator: Franois Coppe

Release Date: April 2, 2006 [EBook #18106]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MARIE BASHKIRTSEFF ***




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                               LETTRES

                                  DE

                          MARIE BASHKIRTSEFF





                               PRFACE

                                 par

                            FRANOIS COPPE
                         de l'Acadmie franaise



               BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER, FASQUELLE DITEURS
                      11, RUE DE GRENELLE, PARIS (7e)

                         Tous droits rservs.


            EXTRAIT DU CATALOGUE de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

                    Journal de Marie Bashkirtseff,
                  avec un portrait, (27e mille), 2 vol.

          Paris.--Imp. A. Maretheux et L. Pactat, 1, rue Cassette.





                     PRFACE DE FRANOIS COPPE[1]

[Note 1: Cette prface a paru en tte du catalogue des oeuvres de Marie
Bashkirtseff, lors de l'exposition qui fut faite en 1885. L'auteur a
bien voulu nous permettre de reproduire ici ces pages intressantes et
difficiles  retrouver.]

L't dernier, j'allai saluer une dame russe de mes amies, de passage 
Paris,  qui Mme Bashkirtseff donnait l'hospitalit dans son htel de la
rue Ampre.

Je trouvai l une compagnie trs sympathique: rien que des dames et
des jeunes filles, toutes parlant  merveille le franais, avec ce peu
d'accent qui donne  notre langue, dans la bouche des Russes, on ne sait
quelle gracieuse mollesse.

L'accueil que je reus fut cordial dans cet aimable milieu, o tout
respirait le bonheur. Mais,  peine assis non loin du samovar, une tasse
de th  la main, je tombai en arrt d'admiration devant un grand
portrait, celui d'une des jeunes filles prsentes, portrait d'une
ressemblance parfaite, librement et largement trait, avec la fougue de
pinceau d'un matre.

C'est ma fille Marie, me dit Mme Bashkirtseff, qui a fait ce portrait de
sa cousine.

J'avais commenc une phrase logieuse; je ne pus pas l'achever. Une autre
toile, puis une autre, puis encore une autre, m'attiraient, me rvlaient
une artiste exceptionnelle. J'allais, charm, de tableau en tableau,--les
murs du salon en taient couverts--et,  chacune de mes exclamations
d'heureuse surprise, Mme Bashkirtseff me rptait, avec une motion dans
la voix, o il y avait encore plus de tendresse que d'orgueil:

C'est de ma fille Marie... c'est de ma fille...

En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l'ai vue qu'une fois,
je ne l'ai vue qu'une heure... je ne l'oublierai jamais.

 vingt-trois ans, elle paraissait bien plus jeune. Presque petite, mais
de proportions harmonieuses, le visage rond et d'un model exquis, les
cheveux blond-paille avec de sombres yeux comme brls de pense, des
yeux dvors du dsir de voir et de connatre, la bouche ferme, bonne et
rveuse, les narines vibrantes d'un cheval sauvage de l'Ukraine, Mlle
Marie Bashkirtseff donnait, au premier coup d'oeil, cette sensation si
rare: la volont dans la douceur, l'nergie dans la grce. Tout, en cette
adorable enfant, trahissait l'esprit suprieur. Sous ce charme fminin,
on sentait une puissance de fer, vraiment virile;--et l'on songeait au
prsent fait par Ulysse  l'adolescent Achille: une pe cache parmi des
parures de femme.

 mes flicitations, elle rpondit d'une voix loyale et bien timbre, sans
fausse modestie, avouant ses belles ambitions et--pauvre tre marqu dj
pour la mort!--son impatience de la gloire.

Pour voir ses autres ouvrages, nous montmes tous dans son atelier. C'est
l que l'trange fille se comprenait tout  fait.

Le vaste hall tait divis en deux parties: l'atelier proprement dit,
o le large chssis versait la lumire; et, plus sombre, un retrait
encombr de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; l, elle
lisait.

D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'oeuvre,  ce Meeting qui
sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins
de Paris causant gravement entre eux--de quelque espiglerie sans doute,
--devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un
chef-d'oeuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des
enfants sont de la vrit pure; le bout de paysage, si navr, rsume la
tristesse des quartiers perdus.  l'Exposition, devant ce charmant
tableau, le public avait dcern, d'une voix unanime, la mdaille  Mlle
Bashkirtseff, dj mentionne l'anne prcdente. Pourquoi ce verdict
n'avait-il pas t ratifi par le jury? Parce que l'artiste tait
trangre? Qui sait? Peut-tre  cause de sa grande fortune? Elle
souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en
redoublant d'efforts. En une heure, je vis l vingt toiles commences,
cent projets: des dessins, des tudes peintes, l'bauche d'une statue,
des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scnes
vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de
paysage notamment,--la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres 
demi dpouills, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;--enfin,
toute une oeuvre, o se cherchait sans cesse, o s'affirmait presque
toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincre, le
talent le plus personnel.

Cependant une vive curiosit m'appelait vers le coin obscur de l'atelier,
o j'apercevais confusment de nombreux volumes, en dsordre sur des
rayons, pars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les
titres. C'taient ceux des chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Ils taient
tous l, dans leur langue originale, les franais, les italiens, les
anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mmes; et ce
n'taient point des livres de bibliothque, comme disent les Philistins,
des livres de parade, mais de vrais bouquins d'tude fatigus, uss, lus
et relus. Un Platon tait ouvert sur le bureau,  une page sublime.

Devant ma stupfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse
et craignant de passer pour pdante, tandis que sa mre, pleine de joie,
me disait l'instruction encyclopdique de sa fille, me montrait ses gros
cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert o ses belles mains avaient
dchiffr toutes les musiques.

Dcidment gne par l'exubrance de la fiert maternelle, la jeune
artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il tait
temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'prouvais un vague
malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant
cette ple et ardente jeune fille, je songeais  quelque extraordinaire
fleur de serre, belle et parfume jusqu'au prodige, et, tout au fond de
moi, une voix secrte murmurait: C'est trop!

Hlas! C'tait trop en effet.

Peu de mois aprs mon unique visite rue Ampre, tant loin de Paris,
je reus le sinistre billet encadr de noir qui m'apprenait que Mlle
Bashkirtseff n'tait plus. Elle tait morte,  vingt-trois ans, d'un
refroidissement pris en faisant une tude de plein air.

J'ai revu la maison dsole. La malheureuse mre, en proie  une douleur
haletante et sche qui ne peut pas pleurer, m'a montr, pour la deuxime
fois, aux mmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parl
longuement de la pauvre morte, m'a rvl les trsors de bont de ce coeur
que n'avait point touff l'intelligence. Elle m'a men, secoue par ses
sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de
fer, le lit de soldat o s'est endormie pour toujours l'hroque enfant.
Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient tre
exposs, elle m'a demand, pour ce catalogue, quelques pages de prface,
et j'aurais voulu les crire avec des mots brlants comme des larmes.

Mais qu'est-il besoin d'insister auprs du public? En prsence des oeuvres
de Marie Bashkirtseff, devant cette moisson d'esprances couche par
le vent de la mort, il prouvera certainement, avec une motion aussi
poignante que la mienne, l'affreuse mlancolie qu'inspirent les difices
crouls avant leur achvement, les ruines neuves,  peine sorties du sol,
que le lierre et les fleurs des murailles ne cachent point encore.

Que dire, surtout,  la mre, dont le dsespoir fait mal et fait peur?
 peine ose-t-on la supplier, en lui montrant le Ciel, de dtourner ses
regards de l'impassible nature, qui ne livre  personne le mystre de ses
lois et ne dit mme pas si elle a besoin du gnie naissant d'une jeune
fille pour augmenter l'clat et la puret d'une toile.

Franois Coppe.

_Paris, 9 fvrier 1885._





                               LETTRES

                                 DE

                          MARIE BASHKIRTSEFF




                               1868-1874




                               sa tante.
                                                       30 juillet 1868[2].


       Trs chre tante Sophie,

Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux
vivants: le premier tableau reprsentait les quatre saisons: Dina
reprsentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavrine, l'Automne;
Mlle lise l't. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,
soeur de Sophie. Dina reprsentait la Psych regardant l'Amour endormi, et
Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux pars; c'tait trs joli. Dans
le troisime tableau, moi et Paul: j'tais la Desse des fleurs et Paul
le Dieu des fruits. Dans le quatrime tableau, Dina seule en Naade, robe
blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait
l'herbe des rivires et le jonc, toute la robe parseme de perles en
cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les
cheveux pars, sur les cheveux parsems des perles en cristal. Venez chez
nous,  Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le
monde vous embrasse.

       Votre nice,

             Moussia Bashkirtseff.

[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans.
         Elle est ne le 11 novembre 1860.]





                               son cousin.
                                          20 fvrier 1870, Tcherniakovka.

       Cher tienne,

Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leons vont assez
bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre  personne, parce que
c'est mal fait. Aprs ton dpart j'ai fait beaucoup de dessins et il y en
a qui sont bien.  l'tranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,
peut-tre pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.

Ma tante est alle dans ses terres avec Paul, voil pourquoi Paul ne
t'crit pas. Ta soeur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'crit
rien, mais elle pense  ta commission. Je t'apporterai de l'tranger
un porte-fusil, ou mieux, cris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais
dpche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. cris-moi
absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'tranger; si nous ne
partons pas, je t'crirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman
t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler  l'cole.

       Ta cousine dvoue.




                          Mademoiselle H...
                                                       4 septembre 1873.

       Chre amie,

J'ai pour la premire fois parl l'italien aujourd'hui. Le pauvre
Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber vanoui ou se jeter par la
fentre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant
que je parle le russe, le franais, l'anglais, l'italien; j'apprends
l'allemand et le latin, j'tudie srieusement.

Avant-hier, j'ai eu ma premire leon de physique.

Ah! comme je suis satisfaite de moi!

Quel grand bonheur est celui-l!

Comment vont tes leons? cris-moi, je t'en prie.

J'ai reu le Derby: les courses  Bade! Comme je voudrais y tre! mais
non, je ne veux pas, je dois tudier et, le coeur serr, je lis les
courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console
en disant: tudions, tudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!

C'est l'heure du djeuner, la seule libre, et c'est gnralement pendant
ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me
soutient, en disant: Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce
X...

Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son
amie.

Elle cause, nous raconte des histoires du temps o elle avait seize ans,
rcite des posies en riant.

Hier,  la leon de franais, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix
commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de
ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des
idoltres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis
loin de suivre cette mthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,
et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqus, comme
les plumcakes.

Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon
simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.

Es-tu contente de ma lettre?

       Au revoir.




                               sa tante.
                                             Spa, dimanche 5 juillet 1874.

       Chre tante,

Je vous ai promis d'crire et me voici. Je sors toujours au bras de ma
mre. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul
m'a dit qu'il m'entend de l'htel de Flandre.

Pourquoi y a-t-il des gens qu'on dteste? J'tais tranquille, mais P....
vient avec sa mre et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas
btes, mais je ne peux pas les supporter.

Nous allons voir la grotte  Spa; je ne puis pas bien vous la dcrire et
pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste
description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais
que j'ai beaucoup admir. Mais je suis sre qu'il y a des grottes bien
plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, o il y a des
merveilles auprs desquelles la grotte d'ici ne paratrait que comme rien.
_D'ailleurs, c'est humilier les oeuvres souveraines que de leur imposer
notre approbation_.

Je marche avec M. G.... malgr une petite pluie; je suis mouille et
crotte, maman est au dsespoir....

Le retour a t admirable; dans un village, G.... a tir d'un lit
une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux
autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais
l'intrpidit de G....; il riait aussi et nous comparait  Paul et 
Virginie.

On nous a prsent le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons
aux courses, le comte D. Basilevsky, frre de la princesse Souvaroff,
maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...
reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chre tante, ce
qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra
jamais la comparer  la mre_.--Maman ne fait que parler de moi; elle
raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la mme chose; elle ne
peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crime (j'avais deux ans),
elle me dit pour je ne sais quelle espiglerie: Marie est bte.
--_Marthe_, dis-je  ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu' trois ans et
demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en,
maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je
suis rose et blanche et me porte trs bien.




                                   1875




                         Mademoiselle Colignon[3]

       Chre amie,

Quel affreux voyage![4]  Vinenbruck nous descendons et allons vingt
minutes  pied;  une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre
deux montagnes. On ne se fera jamais ide du calme profond, qui rgne en
cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus anim. Ma mre
est radieuse, je suis enchante de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est
pass depuis le dpart. Une fois tout cela racont, je m'ennuie, pas
une me intressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.
Ici, on se promne sans chapeau, on parle  tout le monde; _requiem
delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,
dtestation...

Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me
reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.

Un chapeau de feutre noir d'une faon ravissante, une robe de drap bleu
presque noir, tout unie, bien tire sur les hanches et  petite trane,
mais la trane est retrousse sur le ct, comme un habit de cheval,
souliers de peau jaune  boucles, figure frache, port royal (comme dit
maman), dmarche gracieuse. Dina s'crie en me voyant descendre: je ne
te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me
conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un
chteau. L'endroit est ravissant et  chaque pas on voit des montes se
perdant dans la verdure, des balcons  balustrades, des ponts rustiques,
des montagnes, des plaines, charmants en vrit. Mais sur les balustrades
personne n'est appuy, les alles sont dsertes, les escaliers, potiques
et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles
choses. Voil, ma chre. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends
quelqu'un derrire moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce
que je viens de dire, on se parle, et voil... Eh! bien, s'crie-t-elle,
retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc
et rose, qu'on conduit en laisse....  sept heures nous descendons dans la
laiterie, c'est charmant.

On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin
ravissant; pas de places, pas de rues,  et l des maisonnettes propres
et simples. Je parle  peine allemand, je parle une nouvelle langue en
ajoutant _irt_  tous les mots franais. Tout le monde rit et parle
comme moi. Maman me prsente  la princesse M... Je me plains de l'ennui,
la princesse m'offre un attach militaire russe qui est ici, et dont je ne
sais pas le nom.

Rsignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les
poules; cela me fera du bien.

Je ne saurais jamais vous dire  quel point je regrette que vous ne soyez
pas avec nous et comme a ferait du bien  votre sant.

       Au revoir.

[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.]

[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage 
Schlangenbad.]



                                  la mme.

       Chre amie,

Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait tre
double, je voudrais l'tre pour mettre ma seconde moi  genoux devant la
premire, seulement parce que celle-ci est prosterne devant l'amour.

Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprcier
mme si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si
cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est
alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son
amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce
qu'elle vous lve et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se
sentirait pas Dieu devant cette adoration, par consquent ne pourrait
vous comprendre et devenir votre gal!

       Au revoir.




                                  la mme.

       Chre amie,

tes-vous encore  Allevard et comment va votre sant? O pensez-vous que
je sois aujourd'hui,  Schlangenbad,  l'htel Planz? Eh! bien, pas du
tout. Je suis  Paris, au Grand-Htel et, si vous tiez plus avise, vous
auriez pu le voir sur l'enveloppe.

Je suis une mchante fille, je quitte ma mre en lui disant que je suis
enchante de partir avec mon oncle. a lui fait de la peine, et on ne
sait pas combien je l'aime et on me juge d'aprs les apparences. Oh! en
apparence, je ne suis pas trs tendre. L'ide de revoir ma tante m'occupe.
Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!
Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!

C'est vendredi que j'ai quitt Schlangenbad. Le samedi  cinq heures,
j'ai descendu au Grand-Htel, o m'attendait ma tante.  la frontire
franaise, j'ai respir pour la premire fois depuis que je suis sortie
de France.

       Je vous embrasse.




                              sa mre.
                                                 Paris, Grand-Htel,1875.

       Chre maman,

Arrive  cinq heures du matin, au Grand-Htel, il est six heures
seulement et je vous cris dj; cela vous prouve mon empressement.

Depuis quinze jours, j'ai respir pour la premire fois en revoyant la
France. Je me porte  ravir, je me sens belle, il me semble que tout me
russira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse...

Je vous embrasse, bonjour.

Soignez-vous, ma mre, crivez-moi et revenez vite.




                             Mademoiselle ***.
                                                Paris, 1er septembre 1875.

       Ma chre Berthe,

Je rponds de Paris  votre lettre, o je suis depuis trois jours. Ma
mre, qui est reste  Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mre est
bien bonne de penser  moi, et il me tarde de la connatre. Je suis ici
avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je
voudrais passer quelque temps dans la mme ville que tous! nous
pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou
deux fois par an, changer quelques mots et puis tre de nouveau, l'une
 un bout du monde, l'autre  l'autre.

crivons-nous toujours. Depuis notre premier sjour  l'tranger, o je
vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai t toujours attire vers
vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus lies que nous
ne pouvons l'tre maintenant.

Nous sommes au Grand-Htel, n 281.

Au revoir, ma chre; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.




                               sa tante.
                                                            Paris, 1875.

Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'cris comme j'ai
promis et pour commencer je vais dclarer qu'il fait non pas chaud, comme
disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis alle
chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que
je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilit tonnante! Hier, et
avant-hier nous fmes au Bois--une foule immense et lgante comme
toujours. Ton frre, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval
adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.
Ce singe de L. est galement ici et une quantit d'autres, tous ceux
qui taient  Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le
principal. Qui, diable, a invent cette vile chose. Comme on tait heureux
 Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de boeuf! J'conomise
admirablement, mais malgr ma belle conomie, l'argent _deficit_

Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.
On est trs malheureux quand on ne sait rien faire soi-mme.

Mon plus grand tourment, c'est d'aller rder avec la tante Marie. Ils
viennent tous de sortir pour aller au Bon-March; je reste  la maison,
enferme chez moi, ce qui me plat cent fois plus que de courir dans tous
ces magasins.




                               sa cousine.
                                                Paris, Grand-Htel, 1875.

       Chre Dina,

Voil une aventure! je m'tais mise sur le balcon du salon de lecture,
attendant ma tante, quand j'entendis derrire moi un choeur d'admiration
sur ma personne, ma taille. Ce choeur partait d'un groupe de messieurs
assis derrire moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout
unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-mme); mes
cheveux dors sont coiffs simplement. Je ne sais comment, mais les
torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces
gens il y a des Brsiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas
tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer;
ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce
n'est pas tout: et si mme je croyais que cette fois c'est tout, il y a
bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler;
mme les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicit
tonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre  maman, a lui fera
plaisir, a la gurira. Pauvre maman!

On nous amne une victoria  deux chevaux et nous sortons.

Au Bois il y a quatre ranges de voitures, on s'crase presque. J'tais
en train de m'tonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver
quelque chose de connu; je tchais de reconnatre, car il y a tant de
monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hbts
au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'panouir la figure
du stupide Em.

Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de
la voiture et de sa voix stridente avec son accent niois jette ces mots
flamboyants de distinction:--O donc tes-vous loges?--Au Grand-Htel,
rpond ma tante.-- la bonne heure!--Quant  moi, je ne me tourne mme
pas de son ct.

Je ne sais  quoi attribuer cette rvolution intrieure, mais le fait est
que tout me paraissait noir avant, et tout me parat rose  prsent. Nous
rentrons juste pour la table d'hte.  gauche, sont ceux que je nomme les
Brsiliens;  droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour
regarder, s'approche vingt fois du ct de la fentre, mais chaque fois je
voyais son oeil droit se dtourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,
et se fixer sur moi.

Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets
 crire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....
Faites entrer, c'est Remy seul, sans son pre; je regarde son chapeau sur
la table, ses cheveux noirs, et une ide m'illumine.--Asseyez-vous comme
cela, tournez le dos  la porte et ne vous retournez pas quand ma tante
entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps
notre conversation est interrompue par nos clats de rire; je me figure
la face de ma tante.

Remy m'assure qu'il n'a pas chang depuis quatre ans.

De combien de demoiselles avez-vous t amoureux depuis?--De pas une
seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est
agrable d'avoir des amitis d'enfance. Alors, comme tu le sais, il tait
cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une
vieille et lui, un enfant. Il se hasarde  demander si je suis change.

--Pas du tout, je suis toujours la mme. Je ne suis pas amoureuse de vous,
cela va sans dire...

Je voulais dire que je ne l'ai jamais t. Mais pourquoi dsillusionner
les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses tudes.) Il fait de la
tte des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,
non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continu, je suis votre
amie.

Entre ma tante, et j'clate de rire en voyant sa figure surprise,
souriante et en mme temps svre. Elle a fait une tte de circonstance,
mais  l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis
enchante de la surprise.

Au Bois[5], il y a tant de Niois, qu'un moment il m'a sembl tre  Nice.

C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de
l'anne dernire, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce
ciel si pur, de cette mer si argente. Ici il n'y a ni matin, ni soir;
le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me
perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que l,
on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entour par des
montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois cts protg
comme par un manteau de Laferrire, gracieux et commode et, devant soi,
on a une fentre immense, un horizon infini, toujours le mme et
toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait
grandir, Nice m'a donn la sant, les fraches couleurs.--C'est si beau:
on se lve avec le jour et on voit paratre le soleil, l-bas,  gauche,
derrire les montagnes qui se dtachent en vigueur sur le ciel bleu
argent et si vaporeux et doux qu'on touffe de joie. Vers midi, il est
en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette
incomparable brise, qui rafrachit toujours. Tout semble endormi. Il n'y
a pas une me sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niois endormis
sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je
suffoque. Qu'est-ce que je te raconte l? des choses que tu connais,
mais comme je suis en train, je continue.

Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout
noir ou gros bleu. Et quand la lune claire ce chemin immense dans la mer,
qui semble tre un poisson aux cailles de diamants et que je suis 
ma fentre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne
devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne
comprendras pas, parce que tu n'as pas prouv cela. Non, ce n'est pas
cela, c'est que je suis dsespre toutes les fois que je veux faire
comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a
pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun crit ne donnera la moindre ide de la vie
relle. Comment expliquer cette fracheur, ces parfums de souvenirs! on
peut inventer, on peut crer, mais on ne peut pas copier... On a beau
sentir en crivant, il n'en rsulte que mots communs: bois, montagnes,
ciel, lune, etc., etc.

Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.

[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie
Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.]




                               sa tante.
                                                                  Paris.

       Trs chre tante,

Ne vous dchirez pas le coeur pour rien et ne prvoyez rien de sinistre.
Tout va admirablement bien, except le caractre de mon auguste mre,
qui se fche du matin au soir et conomise tellement que c'est terrible.
Mon auguste mre a propos de ne pas djeuner, figurez-vous cela, ne pas
djeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fche pas et
la proposition n'est reste qu'une proposition.

L'univers entier est  Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu' A.

Nous avons visit plusieurs htels, il y en a un aux Champs-lyses, tout
 fait  part avec un petit jardin, curies et remises, trois chambres de
domestiques, huit chambres  coucher, trois salons, salle  manger, jardin
d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est
pas une norme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou
trois pices. Ce n'est qu' Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on
vgte, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons  Nice, j'ai
envie de me casser la tte. Et dire que nous avons achet  Nice!!! Quelle
horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en
moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs
qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa sant, tout
enfin. Tout homme sens et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.

Comment va la sant de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000
roubles et alors je vous montrerai d'o je suis sortie!!!

                De la mre Angot je suis la fille,

etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter  Nice! Mais
c'est de la folie...

Enfin puisque l'affaire est commence, terminez-la, payez  Nice et puis
on tchera de vendre, si l'on trouve un acqureur. Je vous prie de ne pas
acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de
dpenser de l'argent pour cette baraque Nioise.

       Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.

P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.




                                la mme.

                 PTRE  MA TANTE POUR OBTENIR DE L'ARGENT.

     La plus grande des trois Grces
     Se trouve dans cent disgrces!
     Si, comme c'est probable,
     Votre me charitable
     De grandes choses capable
     Entend ma voix lamentable,
     Elle soulagera ma peine.
     Et soyez bien certaine,
     Que lorsque reine je serai,
     Jusqu'au dernier franc vous rendrai
     Avec de beaux intrts.
     Mon me potique
     Et mon coeur magnifique
     Se desschent comme pastel
     Dans ce petit htel.
     Tous les soirs vers six heures,
     Pour me bien rjouir
     Dans ce Bois plein de fleurs
     Il me faut sortir.
     Il me faut pour cela
     Voiture et toilette:
     Comment le puis-je, hlas!
     Quand est vide la cassette.
     Lorsque reine je serai,
     Tout, tout vous rendrai,
     Mais, en attendant,
     Envoyez-moi l'argent.




                                la mme.
                                                                   Paris.

Il pleuvait ce matin.

Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil mtal.

En vrit, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
 Paris, s'en vont moisir  Nice!

Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrire, Caroline est alle
aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-l
je fais ce que je veux.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

Ce soir, nous irons sans doute  l'Opra.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.

     Car je suis dans la gne,
     Que mon coeur, que mon coeur
     . . . . . . . a de peine...

Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
que je dteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
manations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.

Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!

     Car je suis dans la gne,
     Que mon coeur, que mon coeur
     . . . . . . . a de peine...

Que Dieu vous garde, mes amis.

Nous, par la grce de Dieu,

       Marie.




                              sa mre.
                                                                Florence.

       Chre maman,

Nous descendons  l'htel de France. Ah! je suis habitue  voyager...
je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante.
Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une me, moi et ma
tante, deux femmes seules, enfin rsignons-nous!

Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
bien ici. Nous sommes comme dans une fort sauvage, comme le Dante _una
selva reggia_, je ne sais o l'on va, quelle fte il y a, rien, rien,
rien! Mais, comme a dit un pote russe: notre bonheur est dans notre
misrable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis  peu prs
tranquille. J'en voudrai beaucoup  la personne qui me tirera de _cette
misrable ignorance_: qui me dira, il y a bal l, fte ici; j'en
voudrais tre et je serais tourmente.

Il fait un clair de lune superbe et notre htel est situ sur la seule
partie de l'Arno qui ne soit laide et dessche, comme le Paillon de Nice.
 demain les visites aux galeries, aux palais!

Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visit le Palazzo Pitti, puis la
galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frapp, c'est le jugement
de Salomon _en costume moyen ge,_--il y a plusieurs autres navets
pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux trs anciens, ce qui ne
m'empche pas cependant de voir leurs dfauts. Une Vnus avec des pieds si
mal faits, qu'on dirait qu'elle a port des souliers  grands talons. Mes
pieds sont bien mieux.

Il y a de trs belles et trs curieuses choses dans ce palais, il y en a
pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
que ce n'est pas invent, compos, arrang. Il y a aussi une curieuse
collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
Les modes d' prsent sont laides. Tu sais, une fois marie, mon genre est
tout dcid, genre mythologique, empire ou plutt directoire, mais plus
dcent, trs dcent. Il y a de ces dlicieuses robes, croises comme par
hasard, et serres devant par une ceinture. Oh! les femmes d' prsent ne
savent pas s'habiller, les plus lgantes sont mal mises. Enfin, ayez
patience, si Dieu m'accorde la grce de faire ce que je veux, vous verrez
une femme un peu bien arrange.

De l nous allons  la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
mosaque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la dcrire. Quand
tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
volume et la description n'en donnerait aucune ide. Tu sais que j'adore
la peinture, la sculpture, l'art enfin.

       Au revoir,  bientt. Je t'embrasse.




                               son grand-pre.
                                    Florence, mercredi, 15 septembre 1875.

       Cher grand-papa,

Nous sommes alles  la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
c'est autre chose; j'y suis reste une heure et demie. Les statues et les
bustes grecs me retiennent longtemps.

Je suis dsappointe  la vue de la tte d'Alcibiade; jamais je ne me le
figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
cette petite barbe.

Cicron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
philosophie et de causer avec son gnie, il ne pouvait pas faire autre
chose! Quelle laideur ridicule!

Enfin me voil devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupe est
une dception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
admiration, et la tte et les traits communs  toutes les statues
grecques! Non ce n'est pas l Vnus, la desse charmante, la mre de
l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
proportions sont admirablement gardes, mais que lui resterait-il donc,
si les proportions taient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vnus de Milo est
beaucoup plus Vnus.

Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphal,
pas une image plate et efface comme ces madones, pas un Christ enfant
comme en papier mch, mais une tte vivante, belle, frache. La
_Fornarina_. Peut-tre est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
je prfre de beaucoup cette tte  toutes ses madones ensemble.
_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on
la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cloptre
se faisant mordre par un aspic_, elle reprsente une absurdit. Trop
grasse, trop blonde, pas du tout grecque-gyptienne. Les effets de lumire
dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent normment.
Les figures sont belles et vivantes. La grande toile reprsentant les
_Ptres autour du berceau de Jsus_ est magnifique. Sous cette banale
aurole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui mme
tre fait de lumire. La vierge Marie tient la couverture dcouvrant
l'enfant et regarde les ptres, avec un vritable sourire du ciel. Ils ont
des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus prs se
font de la main une visire comme on fait quand le soleil empche de voir.
Toutes les figures sont belles, vritables. On voit bien que le peintre a
compris ce qu'il faisait.

Dans la salle franaise il y a un trs joli petit portrait de Mignard et
dans la salle flamande un petit tableau de Franois Van Mieris, qui m'a
ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de prs, plus c'est
joli et plus la manire dont les couleurs sont mises est incomprhensible.
Je ne te raconte que ce que j'ai particulirement remarqu, d'ailleurs
j'ai consacr le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des
femmes romaines, Agrippine, Poppe et... j'oublie son nom.... Nron est
beau comme personne.

Marc-Aurle est une bonne grosse tte.

Titus ressemble  quelqu'un, je ne puis savoir  qui.

On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au thtre
Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux
cartes d'entre, je ne vois cela qu'en Italie.

Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache
avec peine  toutes ces beauts. La Vnus de Mdicis m'a rendu joliment
fire. Ensuite nous visitons les muses gyptiens et trusques.

L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit,
que la sculpture grecque ait t importe d'gypte.

C'est tout un autre caractre, et puis, n'est-ce pas? en Grce, dans
les temps les plus reculs, on n'a rien fait de semblable aux choses
gyptiennes. De mme qu'en gypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant
des magnificences grecques.

En gypte, l'art est toujours dans le mme tat, imposant et absurde.
Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
Ah, cher grand-papa, si tu tais avec nous! Allons, quittons la superbe
Florence. Cette Lanza _leggira piota molt che dipel maculato cra
caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voil encore un nez!

Rentrons, rentrons dans notre ville  nous, dans l'altire cit de
Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existt pas de chemin
de fer du temps de Dante. Il en et certainement fait un des tourments de
son enfer. Cette fume empeste, ce bruit, ce tremblement continuel!

        bientt, je t'embrasse.




                             son frre.
                                                              Nice, 1875.

       Cher Paul,

Je reviens de Florence, o je suis alle avec ma tante.  Monte Carlo
dj, je devins rose et me mis  rire de joie jusqu' Nice. Nous avions
tlgraphi et la voiture est l. Au lieu de me dshabiller, je cours voir
les maons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, o nous
logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me dshabille
et, en chemise, me prcipite sur mes classiques, les range, leur assigne
des armoires particulires et ayant termin ce travail me jette sur le
tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls
vrais amis de l'homme, cet homme ft-il Socrate. _Poi, poi, riposato
un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais
cela pas avant de m'tre parfaitement lave des pieds  la tte et mis
par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste
grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc
... tu sais comme je suis gentille ainsi.

Allons, rsignons-nous et avec mes livres je passerai encore agrablement
les quelques jours que nous avons  rester ici.

Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres dtails de votre
existence  Gavronzy.

       Je t'embrasse et je te plains.




                                  1876


                   sa tante.
                                Htel de Londres,  Rome, Place d'Espagne,
                                3 janvier.

       Chre tante,

Enfin je suis  Rome, aprs une nuit excrable, passe dans un
compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'tait une
horreur, mais c'est fini et nous sommes  l'htel de Londres, place
d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!

Envoyez de suite Lonie avec les choses que nous avons peut-tre oublies.
J'ai laiss mon papier  lettres et une bote de plumes, expdiez-moi
cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez
absolument le tlgramme  Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien
changer. Soignez mes chiens.

Je suis trs dsespre d'avoir oubli de dire adieu  grand-papa, mais on
me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chre tante, que
je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie
de pardonner cet impardonnable oubli.

J'ai encore peu de choses  vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me
parat tre une grande machine.

Il y a  peine deux heures que nous sommes arrives. Demain j'crirai 
tout le monde.

       Au revoir.

Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d' prsent puissent s'en
retourner en paix dans la ville de Catherine Sgurana.

       Je vous embrasse mille fois.




                                 la mme,

       Chre tante,

Voil encore une lettre que je vous prie de mettre immdiatement  la
poste, affranchie.

Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester  la maison, sortez
beaucoup, allez partout, et crivez-moi ce qui se passe partout  Nice.

Embrassez D..., P... et T...

Envoyez Lonie et Fortun. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je
crois, reste  Nice.

Tchez de nous rejoindre au plus vite.

Venez avec D... P...

Embrassez tout le monde.

Je vous embrasse, je me porte bien.

       Au revoir.




                         son pre.
                                    Rome, Htel de la Ville, 10 mars 1876.

       Cher pre.

Vous avez toujours t prvenu contre moi sans que j'eusse jamais rien
fait pour justifier cette prvention. Je n'en ai pourtant perdu ni
l'estime ni l'amour que doit  son pre chaque fille bien ne.

Je me crois oblige de vous consulter dans toutes les occasions graves et
je suis persuade que vous y prendrez l'intrt que de pareilles matires
comportent.

Je suis recherche en mariage par M. le comte B... Maman a d vous l'avoir
dj dit; mais hier encore j'ai reu la demande de M. le comte A., neveu
du cardinal A...

Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens
vous demander votre avis et j'espre que vous me le donnerez. Ces deux
messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils
me sont indiffrents.

En esprant une rponse  ma lettre, je me dis avec le plus profond
respect et la plus grande estime,

       Votre fille dvoue et obissante.




                               sa tante.
                                                              Rome, 1876.

       Chre tante

Hier soir au thtre il y avait un jeune homme, qui m'a regarde et
lorgne comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de
l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout
naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne
qui me plat; ce petit m'a intresse parce qu'il m'a regarde comme un
fou et parce qu'il tait dans une loge et parlait avec ses amis--(ils
avaient cinq ou six loges  ct les unes des autres)--qui avaient l'air
d'tre des messieurs _chics_.

Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque runion il faut un
primo N. N. Ce soir, j'ai cherch en vain.

Il y en a beaucoup, mais pas un ne se dtache des autres.

Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'tait spar
de nous que par deux loges, et  chaque instant il changeait de place
pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma
lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soire, de huit
heures  minuit.

La sortie est trs belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor
vivant, form par des centaines de personnes, un corridor comme  Nice,
mais  Nice il n'est form que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est
un plaisir de sortir de l'Opra. J'aime ces haies humaines, ces centaines
d'yeux. Et ils sont trs polis ici, ils font place.

La seconde fois que j'irai  l'Opra je m'amuserai encore davantage, car
maintenant je connais plusieurs personnes de vue.

Cette soire m'a rappel les soires de Nice, beaucoup moins brillantes,
mais beaucoup plus miennes; l je suis  la maison, et un proverbe russe
dit: _En visite l'on est bien, mais  la maison on est mieux._

Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et
puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction
convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de
remarquer et ce sera mme beaucoup mieux.

Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous crit.




                                la mme.
                                                             Rome, 1876.

       Chre tante,

Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.

Rassurez-vous de grce, je suis plus rose que jamais.

Ensuite, je vous donne une commission.

Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les
galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle
qui est avec les galons d'or.

Quant  la bote de Laferrire, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici
aussi. Worth va envoyer des robes de bal  Nice et vous nous les enverrez
tout de suite  Rome. Il faut te dpcher. Nous commenons  nous arranger
 Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?




                           Mademoiselle Colignon.
                                                            13 juin 1876.

Chre amie,[6]

Moi qui voulais vivre sept existences  la fois, je n'en ai pas le quart
d'une. Je suis enchane. Dieu aura piti de moi, mais je me sens faible
et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux
avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors
c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant
sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruaut de faire vivre une
malheureuse,  laquelle il a donn la comprhension et l'ambition de ce
qu'elle conoit.

Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir
donn la facult de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant
rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un
tre de bont et de misricorde.

J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave
que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mrite.

Le pass n'est qu'un souvenir et par consquent est une sorte de prsent.
Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes l-dessus en disant
que l'instant o je vous cris est dj bien loin de moi; par le prsent
on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amne  dire qu'on
ne doit rien mnager, rien regretter. Vit-on pour le futur?

Et gagne-t-on  se faire un prsent triste pour se crer des bonheurs 
l'tat d'esprances...

       Ne me blmez pas et au revoir.

[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment
qui reproduit une partie des ides exprimes dans cette lettre.]




                                la mme.


       Chre amie,

Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tt une bonne
nouvelle. Est-ce un mrite d'tre calme, quand ce calme est dans la
nature? Je suis triste et enrage. _Il ne me reste_ qu'un grand
dpit de souvenir dans ma vie et si je suis fche, c'est de voir que
mon existence est tache de non-russite. Vous comprenez, _j'avais mis
une espce d'orgueil  me faire une vie toute belle et glorieuse, je
la regardais avec cet amour goste de peintre, qui travaille au tableau
dont il veut faire son chef-d'oeuvre_. Retenez bien ces paroles
doublement soulignes, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis
et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passs,
prsents et futurs. Je suis faite si trangement, que je regarde ma vie
comme une chose qui m'est trangre et j'ai mis dans cette vie tout mon
bonheur et tout mon orgueil; si ce n'tait cela, je serais  ne me soucier
de rien. Retenez, chre amie, retenez donc bien ces paroles, elles
expliquent tout et m'vitent l'ennui de raconter mes sentiments et de
les expliquer.

Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'tre. On
doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui
font la vie et en les ngligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens
un philosophe. Au revoir.




                              sa mre.
                                                          3 juillet 1876.

       Chre maman[7],

Que suis-je? Rien. Que voudrais-je tre? Tout!

Reposons mon esprit fatigu par tous ces bonds vers l'infini, et revenons
 A... Et encore cela! un enfant, un misrable.

Non, le principal c'est que je laisse  la maison mon journal! J'emporte
la lettre de Pitro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la
relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'nergie que
a! J'en parle bien  mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement
despotique (car tu me gtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est
quelque chose d'inou. Pauvre Pitro!

Ma gloire future m'empche d'y penser srieusement, il semble qu'elle me
reproche les penses que je lui consacre.

Non, Pitro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les
lamentations de mon me_. Et cependant je me reproche d'y penser...
puisqu'il ne me sert  rien. Il ne peut mme pas tre le premier chelon
de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.

Ah, chre maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de
mme.

Si j'tais une personne remarquable, je serais clbre... mais par quoi?
Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du
moment, l'autre est la gloire ternelle!

Pour l'un et pour l'autre, il faut aller  Rome et pour pouvoir tudier il
faut avoir le coeur tranquille. Il faut amener mon pre et pour l'amener,
il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!

Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos
ennuis et nous serons heureux, je te le promets.

       Au revoir, je t'embrasse.

[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309.
Les mmes ides s'y trouvent rptes et souvent textuellement
reproduites.]




                                la mme.
                                                     Paris, juillet 1876.

       Chre maman,

Il fait une chaleur crasante. Nous avons t chez mes fournisseurs,
nous avons vu nos voitures, elles sont trs belles. Nous n'avons encore
rencontr aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'poque la plus abominable
de Paris, mais il y a malgr cela beaucoup d'animation.

Aprs-demain je vais consulter la somnambule et je vous crirai le
rsultat.

J'espre que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les
rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit  propos
du tapis.

Bientt je reviendrai, dans trois mois, peut-tre moins. D'ailleurs rien
ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que
j'espre arranger les affaires pour le mieux.

Ne vous ennuyez pas, allez absolument  Schlangenbad, soignez-vous et
crivez-moi des bonnes lettres.

La tante va bien, elle vous embrasse.

Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.

       crivez.




                          Mademoiselle Colignon.

       Chre amie,

_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances
pour que Soria puisse chanter ce soir, sans tre oblig d'apporter son
paquet sous le bras.

Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise  parcourir les salons
pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me
convient. Nous avions quelques personnes  dner. Je dois avouer que ce
monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isole pendant une heure au
moins pour lire chez moi.  peine redescendue, je vis arriver G***,
aussitt entrrent B., Diaz de Soria et Rapsad.

Je m'emparais de Rapsad, qui est le tnor le plus clbre comme amateur
et qu'on s'arrache,  ce qu'il parat (il est laid, intelligent et Belge),
lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prtexte pour
venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moiti et m'attaqua, c'est le
mot.

Ce teint olivtre, cette barbe noire, ce crne nu, ces yeux arabes
normes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel  la vue
de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier
qu'il chante et de m'extasier, je dclarai que je ne demandais jamais
rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout
seul. Il a chant comme un ange. Jusqu'au dpart de Soria, B. et
Rapsad, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'clats de rire.

On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir
autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte  deux battants
dans un bal aux Tuileries; le gnral me comparait  une Vestale, les
autres ... que sais-je? Soria  Galathe. Anime et craignant d'avoir
trop nglig les dames, je reviens auprs d'elles et nous nous installons
dans le petit fumoir  causer et  rire de trente-six choses amusantes
jusqu' minuit et demie. Nice veut que la dernire impression que
j'emporte soit bonne.

       Je vous embrasse et regrette votre absence.

       crivez et portez-vous bien.




                               Mademoiselle X...
                                                               Nice.

       Chre amie,

Je suis l sans cesse  nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce
qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais
plu et s'il ne m'avait jamais remarque, je pourrais vivre cent ans  ct
de lui et ignorer qu'il existe.

En fait d'impressions fortes, je n'en ai prouv de vraies que deux: dans
l'enfance  treize ans, le duc de H...

Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans
cette passion il y avait beaucoup d'exaltation prpare d'avance, dont
j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que
faire.

La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il
ne m'avait fait l'effet que d'un beau garon.

Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperue qu'il avait _du
genre_. Et enfin la dernire fois  la gare, au moment de quitter
Naples, j'ai reu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.

Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-l. Je devins subitement folle
de lui, comme il me regardait  travers ma fentre de wagon.

Je ne sais comment m'exprimer, ce sont l de ces impressions
inexplicables, incomprhensibles.

Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune
motion que le souvenir de ce choc lectrique, trange. En le revoyant,
ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de
cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement
rien qu'en y songeant.

Et c'est encore la mme chose  prsent bien que je n'y pense presque
jamais.




                             son frre.
                                                              Nice.

       Cher Paul,

Hier, Faure a chant dans _Faust_ devant une salle blouissante. Nous
arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le gnral et M.,
aussitt vient le marquis R.

Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison,
je fais mme plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succs si... mais
personne n'ira les rpter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que
venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit
un encombrement et B. s'esquive...

Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis merveille, charme, en
adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet
histrion, prcisment. Ce n'tait pas un acteur, ce n'tait pas un
chanteur, ce n'tait pas un parfait Mfistophls, c'tait Satan
lui-mme. Costume, manires, figure... l'illusion tait complte:
souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie
infme et lgre.

 ct de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute
plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu.
C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle tait mue, effraye, et
lorsqu'elle entama l'air du roi de Thul, j'ai trembl pour elle et je
suis devenue honteuse, si pouvante que je me suis cache au fond de la
loge comme si c'tait moi la chanteuse. Elle poussait un gmissement,
murmurait quelques sons, hurlait, c'tait au point qu'on n'a pas daign
siffler.

Les dlicieuses heures que j'ai passes! La loge pleine de monde, ce qui
m'empchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique cleste, qui
m'enveloppait comme un triple manteau de bien-tre, qui me rchauffait le
coeur et me transportait.

Pendant les mauvais endroits j'changeais quelques propos gais et aimables
avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a sembl tre
heureuse et je vais tomber  genoux devant Dieu pour le prier de protger
la gurison de ma gorge afin que je puisse tudier le chant...
Car l est la vritable vie! Les dtails de _Faust_ peuvent plaire d'une
certaine faon et grce  la musique, mais le sujet est dgotant. Je ne
dis pas immoral, hideux, je dis _dgotant_.

J'avais une robe chastement rvlatrice, d'une toffe collante et
lastique, et j'tais coiffe comme Psych, les cheveux relevs sur la
tte par un noeud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais
toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non
une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois tre fier, mon cher ami,
d'avoir une soeur comme moi.

       Je t'embrasse.

       Assez pour aujourd'hui.




                                  1877




                                Madame H.
                                                    Naples, 2 avril 1877.

Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que
je l'ai pens cent fois moi-mme, seulement vous exagrez ma valeur
vraiment.

Je valais peut-tre quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie.
J'ai toujours mal  la gorge, et le climat de Naples me fera peut-tre du
bien.

Ne prenez pas trop au srieux ce que j'cris ce soir, je suis
mlancolique, et je vois tout sous un crpe, cela arrive  tout le
monde.

Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installes  Paris,
d'o je ne veux plus sortir.

Les oreilles coupes ont leurs charmes pour ceux qui les coupent.
Mettez-vous en colre, et crivez-moi tout ce que vous voudrez, cela
m'entretiendra dans un tat d'esprit  peu prs sain. Je suis moi-mme
lasse de moisir; vos paroles me rvoltent contre moi, contre tous.
J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprcie et comprends.
Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remu cent cinquante projets, mais
 quoi bon!

Hier, j'tais gaie en coutant le _Stabat_ de Pergolse, qu'on a
rechant pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me
remplissent le coeur et les oreilles, ce soir je suis nerve.

Maman et Dina sont  San Carlo. Je suis reste  la maison, ce qui a caus
une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai jou un rle tout 
fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille
que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!

Je ne puis pourtant pas m'amuser  me monter la tte pour un imbcile et
mme pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que
comme un accessoire.

Je crois que j'cris des btises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il
faut.

Les srnades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me ft
interdit! Bon Dieu, que vous tes svre!

C'est un tas de choses qui me retiennent  Naples; je vous raconterai tout
cela. C'est vide, mais cela fait passer les journes!

Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.

       Tout  fait  vous.




                               sa tante.
                                                          Florence, 1877.

       Chre tante,

Faites-moi la grce de faire en sorte que nous puissions encore rester 
Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-mme l'argent, je
vous en prie, soyez gentille.

Est-ce qu'on n'a encore rien envoy de Paris? crivez ou envoyez des
dpches, les dpches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes,
surtout ici, et mes toilettes sont uses, je ne suis pas moi-mme. Envoyez
une dpche  Worth,  Laferrire,  Reboux,  Ferry,  Vertus. Dites-leur
simplement de m'envoyer ce que j'ai command et c'est tout. Il y aura
peut-tre un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais
paratre belle. Ne vous inquitez pas de ma figure, elle sera admirable;
je suis frache, demandez plutt  maman. Je me couche de bonne heure
depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer
de robes, surtout  Florence, o on est si lgant.

Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas
mise  mon ide, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise
humeur, je suis laide.

       Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.

P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas  Florence et
il ne s'agit pas de lui.




                            Au marquis de C***.
                                                            26 juin 1877.

Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annonce
par vous, elle nous a caus une impression encore plus vive et plus
douloureuse. Nous sommes profondment touchs de ce que vous ayez song
 nous dans un pareil moment.

Je ne veux pas vous ennuyer par des condolances de convention, mais je
veux que vous soyez persuad d'avoir trouv dans nos coeurs un cho ami.
Je voudrais aussi pouvoir dire  madame votre mre, si belle et si
sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accord une grce
suprme dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mrite si bien
une telle mre.

Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du
coeur  la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous esprons,
cher marquis, vous revoir l'anne prochaine, sinon gai comme autrefois, du
moins tout  fait remis.

     Au revoir donc et que Dieu vous garde.


[Illustration:


                              Monsieur ***.

Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la
corde qui les lie sur mon tableau tait solide[8].

Ma cure d'Enghien, o l'on me mne tous les jours de huit heures du matin
 une heure aprs-midi, me fatigue normment. Et puis, je dteste Paris!
c'est un bazar, un caf, un tripot o l'on ne peut respirer que lorsqu'on
est install depuis un mois dans un htel entre cour et jardin. La fentre
ferme on touffe, ouvrez-la et vous tes assourdi par le vacarme des
voitures.

Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous
les instruments  cordes rappellent un tas de choses touchantes.

Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent
jeune homme!

Eh bien, je lui rendrai justice  l'avenir.

 propos de votre place dans l'autre monde, grce  votre caractre
rgulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damns vous relgue:

     _... intra color che san sospesi._

Ah! monsieur, vous vous intressez  Euterpe, cela ne m'tonne pas de la
part d'un homme distingu.

Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants dtails
de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_.
Votre ami a donc t aussi OEil-de-boeuf, aussi Talon-Rouge que vous savez,
toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est trs
prudent. Je l'ai montr  la jeune personne, qui poussa un grand cri
et s'vanouit en s'enfuyant  toutes jambes, de sorte que pas un des
vlocipdes que j'ai envoys  sa poursuite n'a pu la rattraper, et
j'ignore ce qu'elle a pu devenir.

Au lieu de s'attendrir de ce dsastre, votre ami a continu d'aller 
Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F...
et suivi d'un page. Aprs quoi _Milord-et-son-domestique_ a djeun
chez nous, mais tant sur notre dpart, nous n'avions  opposer  son
formidable quipage qu'une maison en dsordre, ce dont je ne me consolerai
jamais.

Que je n'oublie pas de vous combler de bndictions, selon ma promesse, en
vous restituant l'image, un tant soit peu dtriore par les outrages du
temps.

Quant  la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante
discrtion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me
prenez pour la jeune harpiste?

Nous restons encore dix jours  Paris en attendant les gens de Nice, aprs
quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on
ira peut-tre  Biarritz; on dit que ce sera trs lgant.

Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux
que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous tes
sr que ce n'est pas le coup de pied de l'ne.

Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres
charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun
prtexte.

[Note 8: Allusion  un croquis de Marie Bashkirtseff reprsentant les deux
amis attachs par le cou aux deux extrmits d'une mme corde, au milieu
de laquelle est pendu un coeur.]




                              Monsieur de M***.
                                            Schlangenbad.--Badehaus, 1877.

Cette photographie est si jolie que je ne puis rsister au dsir de vous
montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilit. Et moi
qui aux Enfers vous avais assign une place parmi les _Sospesi_, o
se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgr
leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui
sont en suspens entre les deux! Vous mritez d'tre auprs de Lucifer
lui-mme, au fond.

Est-ce que vous seriez fch pour la _trinit_? Non, n'est-ce pas[9].

P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman
prouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.

[Note 9: Allusion au dessin plac en tte de la lettre prcdente]




                                 Au mme.
                                                Paris, Grand Htel, 1877.

       Monsieur,

J'avais envie de ne plus vous crire,  Monsieur de M., mais il me faut
toujours raconter n'importe quoi  quelqu'un. Les femmes sont souvent
ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de
Svign. Ou bien elles sont mchantes et alors on doit faire bien
attention  ses crits sous peine d'tre mange, Dieu sait par quelles
dents plombes, cornes, fausses; rien que d'y songer.... fi.

Je ne vois donc que vous, qui tes mon frre et ami. Aussi, j'accepte avec
gratitude le serment que vous me faites.

Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady
P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera,
sans doute, pas.

Nous revenons de Wiesbaden, o l'on a pass quelques jours aprs le gentil
Schlangenbad et o il y avait une socit russe trs agrable. Beaucoup
des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mlikoff est
l en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.

Mon grand-pre a retrouv son antique ami le prince Repnine et ne voulait
plus partir; bref, c'tait charmant, charmant, mais hlas, monsieur, trop
de femmes!

Nous sommes ici, en attendant une dcision quelconque. Ma gorge est  peu
prs gurie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous
ferons et je me dteste. C'est un sentiment extrmement dsagrable, on
est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses
jambes la suivent.

J'ai  vous proposer une excursion bien autrement agrable que ce
misrable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est srieux. Il
s'agirait d'aller de Nice  Rome  pied, s'arrtant dans toutes les
villes intressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans
fatigue. Mes suprieurs iront en voiture, moi  pied, nous serons toute
une socit. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela?
tes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous
verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'paule qui sera
rudement donn  en juger par les tours de force de Naples; aussi rien
qu' l'ide de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je
pousse des cris.

Enfin, je ferai mon possible, l'amiti oblige.

Bien des choses de nous tous.




                         Mademoiselle Colignon.
                                                Dimanche, 14 octobre 1877.

Ah! chre amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais
rien de plus remarquable que son _Ada_. Chaque accord et chaque phrase
parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la
pice et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scne
et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-l que je place _Ada_
plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle
force, quel sentiment exquis!

Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et
ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment
c'est fait.

Ne devant rien faire de srieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut
pour une personne de got qui ne veut pas composer.

C'est ce soir, en jouant des airs d'_Ada_ sur ma mandoline, que je
me suis mise  en raffoler. J'avais oubli la musique...

La musique dispose  la vie,  la gaiet, aux larmes,  l'amour, enfin,
 tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un
travail qui vous enlve de la terre et vous rend indiffrent  tout,
except  votre art.

On m'a promene au Bois; il faisait trs beau et l'air tait si doux que
je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.

Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me
reposer; quand je me repose, je m'ennuie.

Sans doute l'tude de la musique demande la mme application, le mme
calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit
subir toutes ses influences.

On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous
feront...

Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pense!

D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache
ce que j'en pense, moi.

La musique d'_Ada_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela
vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous
assure qu'on s'aperoit si la scne se passe dans un appartement ou 
l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique.

Pendant que je dis ces choses abstraites, La France haletante attend
le rsultat des lections. Car c'est aujourd'hui. Le marchal doit avoir
mal dn le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au
courant de toutes ces machinations.




                                   1878




                              Monsieur de M...
                                           Paris, avenue de l'Alma, n 67.

Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos lgitimes inquitudes; les
gteaux sont arrivs, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils
sont si beaux, qu'on est tent de les faire encadrer.

Il nous est arriv un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski,
que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier,  deux heures de
la nuit. C'tait le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de
grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte
irrparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en
trouve plus. Grand-papa malade, lui-mme, comme vous savez, a pleur toute
la journe et continue jusqu' prsent  tre trs triste. Mais je ne veux
pas vous entretenir de choses si sombres.

Vous me demandez si je n'hsite pas entre l'amour de l'art et l'amour de
la belle nature; je n'hsite pas: je les aime galement, mais la belle
nature ne donne des jouissances  peu prs compltes que lorsque l'on sait
que l'on est soi-mme quelque chose, lorsqu'on possde la force de l'art
qui est une grande et trs grande force.

Il y a ici une personne qui dsire savoir tout le mal que l'on dit d'un
certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?

Vous savez que la princesse S. s'est embarque pour l'Amrique, o elle
veut, dit-on, se marier. Voil qui serait une fin extraordinaire.

tes-vous assez heureux d'aller  Rome! Je vous envie et je l'avoue,
quoique l'envie soit une bassesse.

Racontez-moi ce que vous avez vu aux funrailles du roi et tout le reste.
Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries
imaginables... Je lirai cela  table, puisque c'est l seulement que je
suis libre.

On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?




                                 Au mme.

On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez
nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmen de Paris; j'cris de tous
cts dans le cas o ces misrables viendraient  tre attraps par les
mes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus
indigne que voler un chien? C'est lche tout bonnement. Comment! on
prend une crature qui est attache  ses matres, qui a parfois une
intelligence bien suprieure  celle de certains bipdes, mais qui n'est
pas en tat de se dfendre, voil le sublime de la petitesse et de la
mchancet.

Vous tes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas
vol. Enfin!

Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de rcompense et cela n'a servi 
rien. N'est-ce pas une indignit de toute la race humaine?

Consolez-moi en me parlant de l'Italie.




                              Mademoiselle B***

Comme tu es bonne et gentille, ma chre Jeanne, de penser  moi juste au
moment o l'on oublie tout!

Maman et nous tous sommes enchants de ton bonheur, car je prsume que tu
es heureuse.

Comment, tu as t  Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit.
Mais dis-moi, comment as-tu trouv notre maison, puisque tu ne savais pas
l'adresse.

Moi, j'ai pass cet hiver  Rome, j'ai tudi la peinture.

Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de
tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fianc. Je veux
absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un
trsor d'esprit et de coeur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont
crites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.

Cet hiver,  Rome, j'ai t demande en mariage par un Anglais et deux
comtes italiens. Mais j'ai toujours refus: ils m'aimaient, mais je ne les
aimais pas. Voil l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitt,
j'ai  peine dix-sept ans. Quel ge as-tu donc?

Tu me demandes mon adresse, cris-moi toujours  Nice, promenade des
Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a
donn cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs.
C'est le plus sr.

Rponds vite et dis-moi o et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari
et sa photographie.

Je suis de retour  Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me
rfugie dans mes livres; tu ne sais peut-tre pas que je suis srieuse et
studieuse, tout en tant gaie et folle quand il s'agit de rire.

Quand et o te verrai-je?

Tu es si gentille de ne m'avoir pas oublie. Sois tranquille, si quelque
chose m'arrive de particulier, je t'en avertirai de suite.

Au revoir, mille amitis  ta famille de la part de nous tous. Je
t'embrasse de tout mon coeur et te souhaite tout le bonheur possible et
impossible.




                                la mme.
                                                  Paris, avenue de l'Alma.

       Chre Jeanne,

Ce n'est qu'aujourd'hui que je puis vous rpondre, car aujourd'hui nous
avons rencontr vos parents, qui nous ont donn votre adresse. J'ai bien
souvent pens  vous, je voulais tellement vous crire, aprs avoir reu
la nouvelle de votre mariage. Je ne puis le faire qu'un an aprs! J'espre
que vous n'avez pas cru que je vous oubliais ou vous ngligeais.

On m'apprend de bien grandes nouvelles  propos de vous.

crivez-moi bientt; maintenant je ne perdrai plus votre adresse et
pourrai vous rpondre.

Nous sommes presque installs  Paris, je m'occupe de peinture et ne vais
presque pas dans le monde, qui d'ailleurs m'ennuierait profondment. Nous
vous embrassons et vous souhaitons de continuer  tre aussi heureuse que
vous l'avez t jusqu' prsent.

Au revoir, chrie, je vous envoie mon portrait dans le cas o vous auriez
oubli la figure de Marie Bashkirtseff.




                                 sa mre.
                                                     Soden, 1er aot 1878.

       Chre maman,

Donnez-moi d'abord des nouvelles de la sant du grand-pre[10]; et puis
voil:  force d'tre ennuyeux, Soden devient drle. Je te veux tout
raconter. Un des mnages chics de Ptersbourg entre dans notre socit
ainsi que le vieux prince Ouroussoff dont la soeur, marie  M. Maltzoff,
est l'amie intime de notre Impratrice, tu le sais bien. Les dames russes
de notre socit pensent que l'indiffrence des deux petits princes
allemands, dont je t'ai dj parl, me froisse.--Cette enfant gte,--dit
Mme A.,--qui est habitue  voir excuter ses moindres caprices, est
froisse de la froideur, apparente d'ailleurs, de ces Messieurs.

C'est moi qui n'y songe pas, va, chre maman; je ris seulement en songeant
 quel point  Soden et ailleurs les gens vous prtent des sentiments, des
impressions, des penses, que vous n'avez pas du tout. Pendant deux jours
en effet, je m'en suis un peu occupe de ces petits princes, aprs, plus
du tout... Mais puisque les autres en parlent, je veux bien t'avouer que
je ne les ai jamais bien regards. Pourtant je peux te dire que le plus
jeune (dix-huit ans), Hans, est grand, mince, blond, grand nez assez fin,
petits yeux, bouche malicieuse, pas de moustaches, tte baisse, l'air
d'un jeune loup.

L'autre Auguste (vingt-quatre  vingt-cinq ans), plus petit, brun, des
yeux trs beaux, une petite moustache noire pendante,--et dans toute sa
personne il y a quelque chose de pendant--une peau veloute comme je ne
crois pas en avoir vu chez un homme, une belle bouche, un nez rgulier, ni
rond, ni pointu, ni aquilin, ni classique, un nez dont la peau est aussi
veloute, ce qui est excessivement rare, un teint trs ple, qui serait
admirable, s'il ne provenait de la maladie. Tous les deux ont de belles
mains aristocratiques et soignes.

Qu'est-ce donc lorsque je regarde bien...

cris-moi tous les jours, parle-moi de grand-papa.

La tante vous embrasse tous, moi aussi.

[Note 10: Son grand-pre tait atteint de paralysie.]




                                la mme.
                                               Soden, samedi, 3 aot 1878.

Je t'ai parl de M. Muhle, aubergiste? Eh bien, M. Muhle prtend que c'est
arrang pour nous... Vous savez que ce soir il y a bal au Kurhaus et ce
pauvre Muhle, qui est toujours ivre, se promet une fte colossale. Bien
entendu, nous y allons tous.

 peine installs, voil que je vois un monsieur que j'ai rencontr une
ou deux fois le matin, conduisant un trange tilbury avec un petit groom.
Ce monsieur donc arrive et se prsente. C'est le baron de je ne sais quoi,
fils de je ne sais quelle autorit du pays, grand seigneur,  ce qu'on
me dit. Mais je refuse de danser et, comme il insiste, j'essaie de lui
prouver que la danse nous dpouille de notre dignit, que cet exercice est
une des grandes preuves de la dcadence de la grande famille humaine,
etc... Bref, je lui parle politique, puis de la guerre d'Orient, etc.,
etc. Muhle est vex, car, en refusant de danser avec un jeune homme si
blond et si rose, j'ai vex ce jeune homme, qui est aussitt parti de
Soden.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le monde plaisante sur le prince de H..., de sorte que l'on peut
encore rire. Ce pauvre prince change  vue d'oeil, il est arriv beau et
maintenant il est laid, il est mchant. On reconnat sa sonnette, et il
faut l'entendre parler au garon et  son pauvre frre. Je crois que l'on
va bientt l'enterrer. Quel horrible mal...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le baron...., celui du bal, est le plus grand fonctionnaire du pays,
gouverneur ou autre chose, je ne sais au juste. Le prince Ouroussoff le
connat et le susdit baron n'a cess de lui dire que la position qu'il
occupe si jeune lui fait trop d'honneur, qu'il ne croit pas l'avoir
mrite, que c'est  la bont de l'Empereur qu'il la doit. Mais ceci n'est
que la prface. Ce baron est _amoureux d'une demoiselle_, et, pour
faire sa connaissance, il a organis le bal d'hier; mais comme on lui a
dit, dans le pays, que cette jeune fille tait aime d'un autre jeune
homme, il alla trouver le jeune homme en question et, avec la franchise
que comportait la circonstance, il le pria de lui dire la vrit, et si ce
n'tait qu'un racontar de Soden, s'il n'aimait pas la demoiselle, de lui
donner l'autorisation de se prsenter... mais si, au contraire, c'tait
vrai, de le lui avouer; dans ce cas, sa loyaut, son honntet lui
dfendraient de contrecarrer les chances de l'autre, qui avait le droit de
priorit. Le monsieur l'assura qu'il n'tait nullement amoureux--(pauvre
jeune fille),--et lui permit de se prsenter, autant qu'il le voudrait.

La demoiselle, c'est moi; le monsieur, c'est D...

Le baron est grand, blond, gros, plein de sang. Tu sais que ces hommes-l
m'aiment gnralement et gnralement aussi je les dteste. Il est vrai
aussi que je n'aime pas beaucoup plus les autres, quand je m'examine
srieusement. Le comte M... tait blond, le comte B... blond, Pacha G...
(quel nom!) blond, P... blond, comte M... blond et enfin le baron S...
blond; A..., qui tait un enfant, tait aussi blond.

Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.

       Au revoir, embrasse grand-papa.




                                  la mme.
                                                      Soden, 6 aot 1878.

       Chre maman,

Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promene et je
suis entre dans l'glise catholique; j'ai profit de la solitude absolue
pour monter dans la chaire, dans le choeur, sur l'autel, et pour rciter
les prires poses sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier,
parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du
ciel... Mais l'ide que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai
sonn comme font les prtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de
mauvaise intention.

J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout  coup
le prince me dit: Voici les Ganz.--Tu te rappelles que j'ai donn le nom
de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester
tranquille, quand cet homme srieux, cet homme d'tat s'interrompt au
milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme
une chose toute naturelle que... _Voil les Ganz_. Le mot ganz me fait
penser  l'allemand (_Gans_)[11].

[Note 11: Gans, oie.]

J'ai fait une pochade de ces princes (comme  Nice) si ressemblante, que
le garon qui venait apporter un plateau s'arrta net devant la toile,
se mit  rire et  gesticuler d'un air si bte, que vraiment ma vanit
d'artiste est flatte.

Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues  la fentre qui est notre
balcon. Ganz passait  chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la
coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bte, que je ne
puisse vous faire partager ma gaiet au sujet des Ganz.

       Au revoir, je vous embrasse.




                                     1879




                                     M.***
                                             Paris, 63, avenue de l'Alma.

Votre lettre a cela de bon pour vous, qu'elle provoque irrsistiblement
des conseils qu'il est impossible de refuser mme lorsqu'on ne les demande
pas.

1 Ne parlez jamais de droits qu'on vous _accorde_ ou de faveurs qu'on ne
vous _refuse pas_, ce qui est plus exact...

2 Ne renvoyez jamais de guitare en mauvais tat.

3 N'attendez jamais qu'on vous offense pour vous battre, si vous voulez
vous battre.

Et enfin soyez bon chrtien, crivez sans espoir qu'on vous rponde que
vous tes lu et que vos lettres ne sont pas livres  la
publicit.




                             Mademoiselle Colignon.
                                                                Mai 1879.

       Chre amie,

Je dois vous dire qu'ayant fini de peindre  quatre heures, je n'ai cess
de lire le _Nabab_, roman d'Alphonse Daudet. C'est trs intressant,
et ce type de nabab ressemblerait  quelqu'un d'autre, si on l'affinait et
l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse, aussi
il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que
l'on soit idal, extra-fin et nobilissime... C'est--dire je ne sais au
juste... je ne me fie pas  mon jugement; lorsqu'on est idal je crois
que je prends de la fadaise pour de la distinction, et quand on me semble
nergique et extraordinaire, je crains que ce ne soit de la rusticit,
du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, celui qui sait dire comme il
pense. Je vous cris comme si j'crivais dans mon journal.--Non, vrai, si
je devais me gner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me
passent par la tte, ce serait trop ridicule!

Ainsi, coutez: quant aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans le
_Nabab_, vous avez sans doute compris que c'est tout  fait moi pour
l'imagination. Comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout
un roman, dix romans, vingt romans, et tout cela en quelques minutes. Il
y en a pourtant qui durent des semaines... Non, il y a des moments de
lassitude, pendant lesquels on voudrait en finir avec tout, et pour en
finir, il n'y a que deux moyens: mourir ou aimer.

Oh! si vous saviez comme je suis fatigue de cette vie de tristesse! Quand
tout grimace, tout fuit, tout se moque...

       Tout  vous.




                                son frre.
                                                    Paris, novembre 1879.

       Cher Paul,

Aujourd'hui, M. Gavini nous envoie deux billets et nous allons  la
nouvelle Chambre. J'aimais mieux Versailles, on se retrouvait mieux tant
obligs de partir par le mme train. Ici, on s'en va quand on veut et il
n'y a pas l'amusante sortie de l-bas. Il y a du monde plus lgant qu'
Versailles, mais les loges sont un peu comme au thtre, toutes pareilles,
et celle du prsident dans laquelle nous sommes ne diffre en rien des
autres.

On retrouve tout le monde aux mmes places: C. est affaiss et teint,
Gambetta parat maigre, Bescherelle court toujours. J'examine les
magnifiques Gobelins et les affreuses statues.

Rouher a pour la premire fois aujourd'hui, depuis la mort de l'infortun
prince, reparu  la Chambre,  la Chambre de Paris,  l'ancien Corps
lgislatif. Il a d avoir de drles de visions.

La pense de cet homme depuis la mort de ce prince m'a fait mal, il doit
tre bien malheureux. G. me dit qu'il lui en a voulu de ce qu'on ne lui
ait pas indiqu la loge o j'tais.

Hier, dner chez M. M. J'ai compliment Gaillard sur son _Chant des
races latines_ publi dans la revue de Mme Adam. C'est un jeune homme
d'Avignon,  face irrgulire de Sarrasin, avec un pi au sommet de
l'occiput qui lui donne l'air cocasse avec son emphase et son calme
trange de mridional. Je cause avec lui et il me propose d'crire quelque
chose pour la Revue, de lui faire des traductions du russe.

Tu penses bien que je suis enchante et le ferai quand il voudra.

Ah! j'ai oubli de te raconter que ce matin maman a eu un grand succs
 l'glise russe. Le grand-duc Nicolas l'a salue et lui a parl. Le
grand-duc lui a demand si elle avait quelqu'un de sa famille dcor de
l'ordre de Saint-Georges (c'tait une messe  l'occasion de la fte des
chevaliers de Saint-Georges). Alors maman lui a rpondu qu'en effet,
pendant la guerre de Crime,  Malakoff, son frre,  peine g de seize
ans, a t dcor par lui-mme sur le champ de bataille. Le grand-duc
s'est rappel du fait et a t extrmement gracieux en ajoutant que toute
la famille tait hroque, puisque maman n'a pas craint de sortir par un
temps aussi effroyable.

       Au revoir, je t'embrasse.




                                     M. X.

Vous me demandez, mon ami, comment j'ai accueilli la grande nouvelle.

Je l'ai accueillie par des murmures. M'tant mise en dehors de tout ce qui
fait la vie des femmes, je parle du haut de la montagne n'ayant pas cette
pudeur qui empche de dire sa pense lorsqu'on est intresse soi-mme.

Que vous arrive-il donc? Est-ce le moment psychologique des chanteuses
qui se retirent  l'heure o l'on dira encore: quel dommage! J'aime assez
cette ide: pourtant si vous accomplissiez l'acte sans cette raison
majeure, je verrais que je m'tais trompe sur vous. Je vous prenais pour
un monument public, pour une proprit nationale... Imaginez-vous l'Arc
de Triomphe ou le Louvre passs en des mains particulires. Je ne vous le
pardonnerais qu'en ma faveur, de mme que je trouverais monstrueux si l'on
donnait ces monuments  une autre qu' moi.... Ce qui serait galement
bizarre, mais excusable  mes yeux.

Vous vous aveuglez, mon ami: souvenez-vous de votre pass.... Je sais
bien, que vous vous dites: Moi, c'est autre chose.... Comme tous ceux
qui y ont pass.

Je ne vous mnage plus, dans la certitude que j'ai que rien ne pourra vous
dtourner de la voie nouvelle, c'est--dire que c'est la mme voie connue,
le mme morceau de musique, seulement vous ferez la basse cette fois, vous
accompagnerez.... au bal, au spectacle. Mais ces avis sont superflus, rien
au monde ne saurait empcher l'vnement, un homme qui a inspir tant de
passions, dprav tant de coeurs, bris tant de fidlits, doit fatalement
se marier. C'est l'expiation.




                                son frre.
                                        Paris, mercredi, 10 dcembre 1879.

       Cher Paul,

Nous sommes alles voir le Pre Didon au couvent des Dominicains[12].

Ai-je besoin de te dire que le Pre Didon est le prdicateur dont la
gloire grandit  vue d'oeil depuis deux ans et dont en ce moment tout Paris
s'occupe. Il tait prvenu; aussitt que nous arrivons, on va l'appeler
et nous l'attendons dans une des sortes de stalles-cellules de rception,
toute vitre, avec une table, trois chaises et un bon petit pole. J'avais
dj vu son portrait hier, et je savais qu'il a des yeux splendides
(beaut qui manque  L. P.). Il arrive, trs aimable, trs homme du monde,
trs beau avec sa belle robe de laine blanche, qui me rappelle les robes
que je porte  la maison. Sans la tonsure, ce serait une tte dans le
genre de celle de P. de C., mais plus claire, les yeux plus francs,
l'attitude plus naturelle, quoique trs haute; un visage qui commence 
devenir pais et qui a le mme quelque chose de dsagrablement de travers
dans la bouche que C. Mais une grande distinction, pas de charme outr de
crole, un teint mat, un beau front, la tte haute, les mains adorablement
blanches et belles, un air gai et mme autant que possible bon garon.
On voudrait lui voir une moustache. Beaucoup d'esprit, malgr un grand
aplomb. On voit tellement qu'il mesure toute l'tendue de sa vogue, qu'il
est habitu aux adorations, et qu'il est sincrement heureux du bruit qui
se fait autour de lui!

La mre M. l'a naturellement prvenu par lettre de la merveille qu'il
allait voir et nous lui parlons de faire son portrait.

Il n'a pas refus, tout en disant que ce serait difficile, presque
impossible... une jeune fille faisant le portrait du Pre Didon... il est
si en vue... on s'en occupe tant...

Mais c'est justement pour cela, idiot!

On m'a prsente comme son admiratrice fervente. Je ne l'avais jamais ni
vu ni entendu, mais je le pressentais tel qu'il est, avec ses inflexions
de voix, passant des notes caressantes  des clats presque terribles,
mme dans la simple conversation.

C'est un portrait que je sens tout  fait et si cela pouvait s'arranger,
je serais une bienheureuse personne.

Ce grand diable de moine ne doit pas tre sage. Mme avant de l'avoir vu,
il me faisait un peu peur. Je n'aurais qu' rougir quand on parlera de
lui. Ce serait dsagrable, un moine! C'est un tre qui pourrait avoir de
l'influence sur moi et je n'ai pas envie de cela.

Il a promis de venir nous voir et pendant un instant, j'ai dsir qu'il en
restt  sa promesse.

Mais c'est bte, et tout ce que je dsire  prsent est qu'il consente 
poser. Rien au monde ne ferait mieux mon affaire de peintre ambitieux.

       Je t'embrasse.

[Note 12: Une partie de cette lettre se trouve reproduite dans le journal
de Marie Bashkirtseff (pages 159 et 160 du tome II).]




                                    1880




                                    M.***
                                                 Paris, samedi, 3 juillet.
                                                 34, avenue Montaigne.

J'ai longtemps hsit avant d'envoyer ceci. Vous mme avez si bien compris
que je ne pouvais vous crire que vous en avez dguis, mme  vos yeux,
le souhait sous un appel  mes bons sentiments en gnral, dlicatesse
involontaire, mais dont je vous sais gr.

S'il ne s'agissait que de rponse  un jeune homme amoureux, je ne
rpondrais pas.

Aussi, entendons-nous bien: _Ceci n'est point une lettre_.

Je ne sais si je vous flatte en vous jugeant assez fin pour saisir cette
nuance. Vous tes jeune et vous semblez en proie  un sentiment vrai. (On
verra plus tard s'il est vrai.) Avec cela on va loin. Je voudrais rendre
meilleure une crature humaine en exploitant l'influence que je puis avoir
sur elle. Entreprise grave et intressante. Exprience leve qui me
tentera toujours. Voil donc ce qui me fait parler, et aussi une envie
irrsistible de me moquer un peu de vos finasseries; pourtant c'est un
triomphe facile.

coutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou
dans un rien me rpugne galement. Ce qui me fait aussi douter de votre
sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donn comme une rvlation
d'un monde suprieur et vous aurait, momentanment du moins, dou de
facults, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures
comme la mienne on ne trouve grce qu'en dpouillant tout artifice, 
moins d'tre.... ne l'essayez pas,--en mettant son me et sa vie  nu
comme devant Dieu.

Et vous, que faites-vous?

Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient
moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intresseraient qu'
titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me
confier vos peines comme si je vous l'avais dfendu, vous citez ce manuel
que vous ne comprenez pas.

Vous n'tes qu'un enfant.

Du moment o je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner 
choisir entre un cong immdiat et un dlai de six mois, vous deviez me
faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillre. C'est
un rle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.

Vous auriez mme pu me mettre au courant de tout, afin d'viter  mon
esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas o il le chercherait.

Voil bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dpches
qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultrieure_
(que vous avez le temps d'attendre),  je ne sais o, et qui vous retient;
innocent anachronisme.

J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force
majeure et que tout en ayant le coeur sensible vous songiez aux affaires,
rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort
honnte en somme, sous ce grand amour? Voil qui n'est pas dlicat pour
vous-mme... Car enfin c'est tonnant que tout concide pour que vous vous
trouviez l justement pour les commissions de vos parents.

Grand innocent que vous tes! Le mensonge, quand il n'est pas mani par
quelqu'un de trs adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le
mensonge futile est coeurant comme une vilenie.

Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a
qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilit vous prouve
qu'il n'y a pas de futilits. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau
pour connatre les proprits de toute la source.

Je ne dchirerai pas votre lettre.

Si vous voulez que j'entreprenne votre amlioration, j'ai besoin de
documents pour voir si je russis. Si vous tes bon lve, vous vous ferez
de moi une amie vritable et, si vous avez compris mon caractre, vous
savez que mon amiti sera bonne.

Mais tes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos
dsirs, ne m'en voudrez-vous pas btement de m'avoir aime?

Vous avez crit des btises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne
s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres....
Je vous trouve audacieux de porter les regards  la hauteur o je me suis
place, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas 
devenir marchal de France n'est qu'un mauvais soldat.

Je m'aperois,  la fin, que ce que j'exige de vous est insens. Ce serait
changer tout l'homme.

On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La faon
facile dont vous avez accept cette absence m'a choque... enfin.

Si vous ne _sentez_ pas la vrit de mes prdications, j'y renonce,
et vous, allez en paix.

Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire,
votre rle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_;
il vous donnera la mesure de vos sentiments.

Posons comme principe indniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la
personne aime qu'on ne tche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a
pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aime en prouvant
un rel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_
qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment
goste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'tre
aim. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui
aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il prouve une satisfaction
personnelle. Quand il y a la moindre hsitation, la moindre impatience,
on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.

Vous verrez donc si les quelques mois d'preuve, _au bout desquels il
n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et
surtout avec plaisir.

       Tout cela _ad libitum_.

       Amen.




                             Monsieur Julian.
                                    Nouma--Mont-Dore, juillet, aot 1880.

Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spcial qui vous
est impos comme  des galriens, et c'est vtus de ce costume que nous
subissons le mauvais traitement de cinq  sept heures du matin. Le docteur
des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des
accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne
vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous
ferait un peu d'exil par ici.

Figurez-vous qu'il n'y a rien  manger. Ce n'est pas d'une me leve
que de songer  la nourriture; mais hlas! Si je ne craignais de devenir
anmique! le docteur a essay de me faire croire que je l'tais: Vous tes
trs faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement ple?--Au
contraire.--Facilement fatigue?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien,
vous tes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est
impossible  expliquer, mais cela est.

Donc si je n'avais peur de devenir trs faible, j'avalerais encore moins
que ce que j'avale, tellement c'est rpugnant.  succulente cuisine du
lac Saint-Fargeau, tu m'as donn comme un avant-got des produits des
Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu tais prfrable!

Que je n'omette pas de rendre justice  l'quit avec laquelle vous avez
jug mon dessin.

Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que
vous devez cette ptre illustre avant que son auteur le devienne (style
Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous mnager.

Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous
me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagr des bras,
n'est-ce pas une de ces manoeuvres d'abrutissement populaire, dont le
rgime  jamais excrable des Csars s'est servi pour annihiler les
intelligences ouvrires? Vous avez aussi crit le mot _aboutir_, un
mot suspect, ayant t prononc par le grand enjleur qui se cache encore
sous les fleurs rpublicaines.

Un instant j'ai pens que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est
douloureux de reprocher  un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce
mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant dsirable avec la
patrie de l'Inquisition et je m'en rjouissais. Tous les peuples latins
sont frres et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier
vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.

Laissez-moi esprer.

Donc, quelles que soient nos prfrences, que nous aimions la Rpublique
athnienne, spartiate, collective, socialiste, orthopdique, artistique,
mdailleuse, Tonyfiante et mme Rodolphiphobe.

       _Vive la Rpublique!_




                                 son frre.
                                                              Paris, 1880.

       Cher Paul,

Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu
dner, et il me glisse  l'oreille qu'il a  me parler. Ma tante causait
avec C...., et je l'ai cout.

--Faut-il me marier?

Vois-tu la ficelle, cher Paul?

--Oui, si cela vous fait plaisir.

--Cela ne me fait pas plaisir.

--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez  me dire?

--Non, je vous ai dit que je vous ai aime... Eh! bien, je vous aime...
Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme a; j'en
suis malade.

--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.

--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...

--Mais non, je suis gaie, et si j'maille notre conversation de
digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque
phrase.

--Vous ne vous moquerez pas de moi?

--Non, non, non, je suis trs srieuse.

Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cerns et son
front encore plus ple que d'habitude...

--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?

--Pourquoi?

--Je vous aime...

Il fallait parler bas pour ne pas tre entendus des autres, et cela
donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.

--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille,
il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il
faut donc que je ne revienne plus...

--Et pourquoi? (Je faisais la nave.)

--Parce que je souffre trop.

Puis, il se mit  pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose
d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux,
a tout gt.

--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes
maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux
de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.

Il fit un geste d'impatience.

--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je srieusement, mais pas rose
du tout... Mon systme de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce
n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui dplat, mais faire ce
qui plat...

--coutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas.
Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez  revenir;
cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis
malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou
qu'on s'en aille pour toujours.

--coutez, repris-je, c'est facile  dire: se marier; mais  faire, a
dpend...

--De qui?

--Mais de moi.

--Et alors?

Il est jeune et il a d trembler un peu, mme s'il a pens  ma dot.

--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas,
moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous tes; vous avez
l'air d'un honnte homme, vous ne l'tes peut-tre pas... C'est long, un
mariage, a dure longtemps... Je ne crois pas  votre amour, qui est
peut-tre vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il
faudrait attendre.

--Combien?

--Voyons, (je me mis  compter sur les doigts, cinq, six), au jour de
l'an?

--C'est trop long.

--Alors,  Nol, mettons Nol, sept mois.

--Et si vous tes sre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?

--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux
pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce dlai est ncessaire pour nous
difier sur la situation de nos sentiments rciproques.

--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous dcider.

--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.

Et alors, je fais l'enfant, la simple. Aprs avoir t tantt rveuse,
tantt grave, tantt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis
me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?

--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.

--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez  dessiner.

Et je me mets  vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant
qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait
l'indign.

--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si
je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de
votre fortune! C'est vous que j'aime!

Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai mme pas pour lui de ce je
ne sais quoi que j'avais pour X...

--En ordonnant ce dlai de sept mois, me laissez-vous la possibilit
d'esprer?

--Il faut toujours esprer, quand mme je vous dirais catgoriquement
_non_. Du reste, j'ai trouv... Vous allez copier tantt quelque chose
que je rdigerai... Voici le document; il accepte.

En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je
lui offre le moyen de s'en assurer. Voil tout. C'est amusant, n'est-ce
pas?

       Demain, je t'crirai encore.

       Au revoir.




                            la Princesse K***,

Comme c'est ennuyeux, chre princesse, que vous ne soyez pas  Paris!
Songez donc, Gambetta donne une fte splendide, nous avons une invitation,
mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant
personne chez les rpublicains, je suis si dsole d'tre oblige de me
passer de ce divertissement, qui sera, en vrit, une chose trs amusante,
et trs drle, et trs magnifique, que je suis prte  aller vous chercher
 Dieppe.

Vraiment vous devriez revenir  Paris au moins pour ce jour; c'est si
prs, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage 
Versailles. Rien qu'une promenade.

Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous dcider plus
facilement. Pensez donc! une premire fte chez Lon, toute la haute gomme
rpublicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On
fait des prparatifs dix fois _boeuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est
que le fils A... n'y sera pas  cause de la stupidit de son grand-pre
qui a eu l'invention d'tre trs souffrant. Mais je me consolerai
facilement de cette absence.

Voyons, dcidez-vous; sans vous, je serai force de rester  la maison;
je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais
dans la hotte de la prsidence, me considreraient comme une personne
absolument dgotante.

Vite une rponse.

Je vous embrasse.




                                    1881




                                Monsieur X...

       Monsieur,

Voici un plan[13] avec le nord bien indiqu[14]. Maintenant voici mes
ides  moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier
aurait la hauteur de deux tages et aurait trois jours, plus un jour
d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture,
au rez-de-chausse.

Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette
partie; du reste, je fais au crayon les divisions imagines par moi;
vous verrez si c'est pratique.

Je voudrais que l'atelier communiqut avec les salons. Ainsi voil,
rez-de-chausse: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier
tage: salons et ateliers. Deuxime tage: chambres  coucher; combles
pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet
de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma
chambre aura cinq mtres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen
de donner  l'atelier une forme rgulire ce serait parfait.

Seulement ce  quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne  la suite des
salons et, pour conomiser le terrain, on ferait la remise sous la salle 
manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin,
par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entre  part. Au
besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient tre au deuxime et je
passerais  l'atelier par l'escalier intrieur.

Mais surtout que l'entre principale soit de telle faon qu'on soit oblig
de traverser le salon et la bibliothque avant d'arriver  l'atelier. Les
pices en enfilades, enfin.

J'espre que vous comprendrez ces incohrences et excuserez le dsordre de
mes ides architecturales.

Agrez, je vous prie, Monsieur, mes civilits.

P.S. Il serait peut-tre possible de placer le jardin (quand mme il
n'aurait qu'une superficie de 50 mtres) de telle faon que j'y puisse
faire des tudes sans tre vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin 
l'extrieur; l o je l'ai indiqu on pourrait ne faire qu'un jardinet de
deux mtres de profondeur.

Enfin ce sont tout des ides en l'air! Du reste, le jardin me semble bien
o je l'ai marqu sur le plan.

Maintenant il faut un escalier, une cour, une curie et remise; je
voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.

[Note 13: Le livre original comporte le plan  la page 139.]

[Note 14: Il s'agit ici d'un htel qu'on avait le projet de construire 
Paris avenue Klber. Il ne fut pas donn suite  ce projet.]




                               Monsieur Julian.
                                      Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.

Draperies blanches, yeux tristes, mains ples, air dtach... Le royaume
de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).

Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains
comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il tre enrage, hein? Vous
tes un grand prophte, mais il me fallait ces cent heures de chemin de
fer.

Du reste jusqu' prsent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air
dlicieusement pur et parfum est trop frais pour rester tout le temps
dehors et me voil dedans... Je m'y suis fourre moi-mme, mais a n'en
est pas plus drle... Si au moins c'tait la svre majest des steppes,
mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les
nouveaux me trouvent dlicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue
srieuse et calme...

Il y a cinq ans, je venais montrer mes premires jupes longues et je leur
ai servi un feu d'artifice  tout casser;  prsent je viens chercher
quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tte
pleine de peinture, et ces personnes-l ne peuvent pas comprendre les
nobles proccupations des gens de notre espce et puis, il faut l'avouer,
je suis finie jusqu' nouvel ordre.

Hier, pour la fte de mon pre, grande ovation. Tous les paysans venus
dans la cour, on l'a acclam, secou, embrass, on m'a fait ter mon
chapeau et mon voile pour me voir et, aprs examen, 'a t  moi d'tre
porte en triomphe et acclame. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis
sont arrives les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri
dominant: un bon mari! _Gambetta  Cahors enfin_.

Puis quand tout ce monde a eu bu et dans, on a parl de donations de
terres, mais quelqu'un leur a montr le poing et l'incident a t clos.

On distribue,  ce qu'on dit,  ces braves gens des soi-disant ukases de
l'Empereur, obligeant les propritaires  leur donner trente-six choses.
On a mis aussi  prix les ttes des nobles, 50 roubles la pice. Me
voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez prsente  l'esprit
l'histoire des dernires annes de votre ancien rgime, vous tes au
courant. La ressemblance est frappante depuis la condition pouvantable du
peuple, jusqu' l'aveuglement stupide des grands. Le paysan franais qui
met  sac le chteau en disant qu'il en est dsol, mais que le roi le
veut ainsi, est le frre du Russe qui prtend avoir l'ordre de massacrer
les Juifs.

Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet  Poltava. Un aimable
indigne est all en chercher un  12 heures de chemin de fer, c'est au
moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir
une toile assez large. Ah! si vous saviez!

Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laiss souffrant. S'il allait
crever sa toile! a me drangerait horriblement dans mes habitudes et
puis, blague  part, je l'aime bien et vous aussi.

P.S.--Paul est devenu obse, sa femme est gentille et jolie et tout va
bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis mme
pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.




                                 son pre.
                                                                Aot 1881.

       Cher pre,

Aprs l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse
cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des dmarches
ncessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous
tes un tre intelligent, je m'en rapporte  vous pour me procurer tous
les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'glise[15]
serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela
doit tre appropri  la disposition des ornements intrieurs, et sans
doute les principales images sont dj commandes  des clbrits russes.
Enfin tchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la
satisfaction  le faire bien. J'aimerais que ce ft grandeur nature. Le
Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets  la
disposition du comit (est-ce un comit?) pour telle image qu'on voudra.

Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou
d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser 
mon sujet et de m'y mettre.

En un mot, vous arrangerez cela trs bien, j'en suis sre.

Je flicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir.

       Votre fille clbre,

       ANDREY[17].

[Note 15: glise construite en mmoire de l'empereur Alexandre II, 
Saint-Ptersbourg,  la place o l'empereur a t tu.]

[Note 16: Soeur de son pre.]

[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la premire fois au Salon de 1880
et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881,
elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce
n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom vritable sur ses tableaux, alors
qu'elle se sentait plus certaine du succs.]




                                   M. B...
                                                                    1881.

       Cher B...,

Au lieu de Bayonne nous avons couch  Bordeaux, et je vous cris pour
vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs
la stalle de balcon. Elle a jou, cela va sans dire, comme personne, mais
je critiquerai trs fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les
toilettes! au risque de vous crever le coeur, je vous dirai qu'elle n'est
pas bien habille; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue),
jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une
horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camlias
du bas de la jupe... Enfin pour la province a ne vaut pas la peine, mais
c'est gal, si cette toilette est paye ce que vous avez dit, Sarah est
joliment vole. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est
laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette a sur le
dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.

Du reste, elle a jou comme un ange. Mais je ne pouvais la gober
entirement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler
ainsi!

Qui des deux copie l'autre?

Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis
si vous tiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57
bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais
dsole si un autre m'enlevait ce paradis si bien expos au Nord. Ne
pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractrise, vous arranger de
faon  tre prvenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je
puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils
sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager
 m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrime est jolie, je
vais le dire volontiers.

Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.




                                 Au mme.
                                                          Biarritz, 1881.

       Cher B....,

Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'tre de vous, il est
ineffable. Les gants vont trs bien, je vous remercie, c'est trois fois
deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.

Hier, reprsentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des
Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant
aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.

Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout a s'envole,
et nous allons faire un tour artistique  travers l'Espagne, qui me
passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus
intressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.

Ne regrettez pas de n'tre pas  Biarritz, qui n'est pas plus amusant
que Trouville ou Aix, mais  votre place, je profiterais de ce que les
dlicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage
dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie 
part, la saison est tout  fait favorable, vous avez beaucoup travaill,
Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures
ibriennes, castillanes et andalouses  Sarah; voil bien ce qu'il faut
pour dcider votre famille  vous laisser partir, sans compter qu'avec
mille fois vingt sous le tour est jou aussi bien que la _Dame_ par
Sarah. Et puis vous serez sage tant en famille, et puis vous porterez mes
ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque
les cureuils ne s'aventurent qu' regret, les biches plutt, enfin il
n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, mditez sur ce projet
blouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et
l'atelier, vous tes bien gentil, comme disait Mme Thiers.

          Andrey,
          Future grande mdaille.




                                 Au mme.

       Amado ed illustre B!

Oui, son en Espagna ainsi qu'en Mantilla; parcouro l'una portando l'altra.
Visito Toledo et l'Escorial faisando studias et conqutas.

Non est impossible que je fasse quelque magnifica composition mais est
meglior de ne rien prsumar. Il m'a semblato dmler dans esperancia del
segnor Juliano de me vider faire grande tableauto, il m'a semblato,
dis-je, dmlar que maman a fato visita al segnor director et l'a
serinato al effecto d'agir sur moi en faisando semblante de creder que
je travaillo ici pour me faire restar dans le Midi. Si le pensiero
machiavelico que prto al nostro director al vrai, je lui retiro ma
confiancia et la dono illico al segnor Cot qui non est complicio della
familia (!) Vous pouvez lui faire part de cette menacia.

Dans tous les casos el tiempo que stabo in esto infecto pays sera
employato a chipar segretos de Velasquez, Ribera et altros polissones. Et
lorsque munita de tanta sapientia me riscabo  faire immensa toila d'aprs
natura, enfonatos Carolus, Tony et altros precursors. Donc, caro chico,
prego usted de faire demangiamento del 37 se abominabil propriator me
ficha  la puerta avant janvier--ce sera donc le 15 octobre. Spero que
sera plus tard. Dans todos los casos faudra ranger chosas dans antiqua
chambra de Mlle Oelsnitz. Penso tre de retour dans vingt jours  moins
que... Il y a beaucoup de balcones, guitarras, oeilladas et eventaillos
mais le travaillo avant todo.

       Attendo nuevas lettras de usted et me dico humilimente.

       Andrey,
         Fabricante de chvre-d'oeufs,
         successor de Velasquez
         et de plusieurs cours trangres
         et professor de langua espagnol.




                                 M. Julian.

                       VOYAGE PITTORESQUE EN ESPAGNE

                                   PAR

                             M... B... Andrey.

                                           Sville, Htel de Paris, 1881.

       Cher matre,

 vous qui avez peut-tre l'intention de voyager quelque jour, suivez ce
conseil, fruit d'une exprience amre.

En fait de mres prenez la Mditerrane et en fait de tantes celle du
Bazar du voyage (place de l'Opra), car si vous tes le moins du monde
artiste, si vous avez la moindre tendance vers ce que les positivistes
appellent posie, si vous avez dans l'me quelque coin inexpliqu qui
aspire vers autre chose qu'un fond d'picerie, ft-il de Gambetta mme...
si vous partez avec l'espoir de rcolter des croquis, des tudes, voire
des tableaux... Trois fois hlas! Je vais, pour ainsi dire, cher facteur,
vous faire assister  mes pnibles dboires.

_Burgos_.--Qu'est-ce qu'il y a donc ici? une cathdrale, seulement?
Il faut tre Anglais pour... Oui j'ai entendu dire que des Anglais sont
venus  Lausanne pour voir une cathdrale. Et quel froid! chien de pays!
Qu'il faisait bon  Biarritz, et pourquoi sommes-nous partis? Premire
douche.

_Valladolid_.--Nous ne nous y arrtons pas; on m'en a dgote en me
demandant une vingtaine de fois quelle tait cette ville o je voulais
_encore_ m'arrter.

_Madrid_.--Une capitale, au moins, et il fait beau, pourtant le coucher
du soleil... mais le muse est chauff, je crois. C'est gal, vite,
vite, allons  Sville, on y trouve du bon lait de vache et des poulets
rtis comme les aime Marie et puis le climat y est trs sain. Voyez-vous
les rves d'Andalousie rduits en pte pectorale. Est-ce qu'il ne serait
pas permis de har un peu des gens qui vous dgotent ainsi de ce que
vous tiez prs d'admirer!

Enfin, dpart pour Sville, arrt  Cordoue o il pousse des alos et des
cactus et o il fait chaud. Dlicieux pays! Mais lgers gmissements faute
de voiture, car ces dix mtres de marche et la visite de la mosque vont
m'extnuer. Plaintes  la troisime personne. Il n'y a rien  voir, le
guide _invente_ tout cela _exprs_ pour nous faire manquer le
train.

_Sville_.--Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais
il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est  l'abri; les
quartiers pittoresques, les rues brches, interrompues de places et de
jardins sont horribles, il y souffle une brise!

Le cocher le fait _exprs_. Est-ce que par hasard (haineusement) nous
sommes venues ici pour visiter les environs de Sville?

Je prie le ciel de me rendre indiffrente  ces saintes infamies, mais je
me vois  bout de patience. Cette continuelle tendance  ramener tout au
plus bourgeois terre--terre, par temprament, et  n'envisager que le
ct hyginique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis
peut-tre vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des mdecins bien
maladroits.  Madrid, on chappait un peu  tout cela grce au muse et 
des amis, un petit artiste entre autres qui a travaill chez vous et dont
nous avons connu la famille ici.

Mais en excursion, en voiture, on est forc de rester ensemble et alors
c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd
comme du plomb.  dfaut de communions d'ides et d'intrts, il faudrait
au moins un peu d'entrain... Et je suis l comme un promeneur qui se voit
oblig de traner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au
Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos lves, je
ne prcise pas,--au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez,
substituez au court supplice du Salon un voyage artistique ( ironie!) 
travers la trs intressante et trs pittoresque Espagne et vous aurez une
faible ide... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine
vigueur morale, mais quand mme je me forcerais  rsister encore un peu,
l'lan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu' balayer les
projets et illusions d'artiste rduits en poussire sous la pression
hyginique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de
Cordoue et du cocher de Sville, ils ne le font pas _exprs_, il n'y
a absolument rien  faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de
papier et de vous les envoyer comme si a pouvait faire quelque chose...

Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier
m'expdier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou
M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nomm n'avait
pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dpcher,
puisqu'il faut passer par l'Espagne,--on s'embarque  Cadix.

          En partant du golfe d'Otrante,
             Nous tions trente,
          Mais en arrivant  Cadix,
             Nous n'tions que dix...

Un seul me suffira. S'il ne me tombe quelque secours du ciel, vous me
verrez avant peu.

     Fin du trs navrant voyage en Espagne
     par M. B. Andrey.




                              sa mre.
                                       34, Avenue Montaigne, Paris, 1881.

       Chre maman,

Je suis arrive en trs bon tat.

Papa a t trs bien tout le temps, c'est ce qu'il me prie de te faire
savoir. Il vous racontera nos aventures de Varsovie et de Berlin.

Le tableau est dball, on y a fait un trou, heureusement peu visible. Je
n'ai pas encore eu le temps de le montrer aux grands artistes.

Tony-Robert-Fleury va bien et se prpare  partir pour la Suisse; jusqu'
prsent je n'ai vu que Julian, qui est toujours gros comme C.... et qui
vous fait dire mille choses. Mme Gavini est partie le jour de mon arrive,
je ne l'ai donc pas vue. Saint-Amand est all rejoindre sa soeur au
Mont-Dore.

Paris est vide, mais j'ai beaucoup de choses  faire, entre autres un
tableau pour le Salon.

J'envoie un tas de choses  Dina. Qu'elle ne se plaigne pas de recevoir si
peu de choses. Papa crie comme un coq de peur des douanes, etc., etc. Papa
crie comme un paon, tellement il a peur d'tre encombr de bagages.

Les commissions de la princesse sont faites.

Je vous embrasse; revenez pour aller  Biarritz.




                            Mademoiselle Colignon.

       Chre amie,

Voici ma rponse. Je fais une espce de discours sur la jalousie.
Pourquoi sur la jalousie, je n'en sais rien. La jalousie et la monarchie
sont mes sujets favoris. Y a-t-il au monde rien de plus absurde que la
jalousie! On se rend ridicule en tant jaloux. Vous aimez une femme,
elle vous aime; un beau jour elle cesse de vous aimer; mais est-ce sa
faute? Est-ce qu'elle n'aime plus parce qu'elle ne veut plus vous aimer?
Est-ce qu'elle a aim parce qu'elle voulait aimer? Non... Eh! bien,
pourquoi donc la martyriser? Pourquoi cette fureur inutile, stupide? Car
une femme ou un homme rejets et changs contre un autre ou une autre
sont toujours, quoi qu'on dise, pitoyables. Et leur ct ridicule est
bien mal drap par la grande robe tragique. On n'aime plus le mme ou on
en aime un autre, mais ce n'est pas parce qu'on le veut ainsi. C'est un
changement incomprhensible, involontaire, produit sans doute par le
dplacement des molcules de l'imagination. Si on est jaloux  n'en
pouvoir plus, eh! bien, qu'on les tue tous les deux et soi-mme aprs!

Je me demande toujours s'il y a au monde quelque chose de plus laid, de
plus ridicule que les scnes de jalousie. Quand on est jaloux  tort,
on a, malgr tout, un doute; alors il faut aller trouver la femme et la
supplier, au nom de tout ce qu'il y a de cher, de sacr, de faire cesser
ce doute; on est bien misrable alors, car les femmes sont de grandes
coquines, qui sont toujours prtes  martyriser ceux qui se livrent 
elles loyalement.

Ce discours achev, discours qui, pour la premire fois de ma vie, rend
fidlement ma pense, je vous embrasse et j'attends la rplique.




                                  1882




                                sa mre.

                                                                    Nice.
                                                         Villa Mis-Brun.

       Chre maman,

Nous sommes trs bien arrivs, tout est charmant et je suis enchante
d'tre ici. Nous sommes trs gais, il fait trs beau et je crains que ma
sainte famille ne m'apporte les tracasseries habituelles. Nous sommes si
calmes, si sages! Paul, Sacha et Dina sont aux petits soins auprs de moi;
Vassili fait trs bien la cuisine, Rosalie sert avec entrain; le soleil
chauffe. Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Donc,
prenez bien votre temps et arrivez-nous vers le carnaval, tout est prt
pour vous recevoir.

Envoyez de suite burnous algrien blanc dans le haut de l'armoire dans ma
chambre, ombrelle double de rose, robe noire, garnie de plumes noires,
dans le placard du cabinet de toilette.

Mille choses aimables  tout le monde

_Et surtout ne touchez  rien dans mes livres et les tableaux, qui sont
au-dessus des livres._ Que la poussire reste. Ne drangez pas le
moindre papier, je vous en supplie.




                                la mme.

       Maman,

Puisqu'il y a eu cet incendie et puisque papa est malade, je vois bien que
les projets que j'ai eus ne sont plus de mise. Examinez cela et parlez-moi
franchement. Quant  partir, songez  la folie,  l'normit d'un tel
voyage en cette saison. Et puis surtout si papa est malade et que les
mdecins lui recommandent un climat plus doux, ce serait insens de rester
l. Il n'y aura ni amusements, ni moyen de rien faire, si l'on est malade
et triste.

J'ai besoin d'aller en Algrie, cela se trouvera donc bien de toutes
faons; j'aurai  soigner l'auteur de mes jours et  faire mon tableau;
vous voyez que cela s'arrange  merveille.

Donc si, comme je le crois, mon voyage ne se fait plus, et je ne le
regrette pas, revenez au plus vite et rapportez-moi de l'argent pour payer
mon portrait. Il faut s'en tenir  ma premire lettre, celle qui contient
mes recommandations et qui vous dit de revenir vite.

Rpondez par dpche. Amenez le pre, puisqu'il faut qu'il se soigne; s'il
reste malade  la campagne, il mourra, dites-le  la princesse.

J'attends la rponse  ma dernire lettre et  celle-ci, mais je crois
vraiment, que c'est vous qui viendrez, car mon voyage  moi, dans les
circonstances prsentes, serait l'acte d'une enrage.

J'embrasse tout le monde.




                                 M. Julian.

       Cher matre,

On a tant rclam d'galits et de liberts pour les femmes, et tant de
gens intelligents et clairs s'en sont moqus, que ces seuls mots de
droits des femmes nous remplissent d'une mauvaise honte, et pourtant le
droit ou l'galit que nous rclamons n'ont rien  faire avec la politique
et ne touchent d'aucune part ni au nihilisme, ni au socialisme, ni au
bonapartisme, ni au droit de voter, ni  l'ligibilit des femmes.

Toutes ces questions ont t agites partout, on a parl d'une quantit
d'injustices plus ou moins abominables au prjudice du sexe faible, il n'y
en a qu'une qu'on a laisse en repos, justement peut-tre parce que c'est
la plus vraie, la plus saisissante, la plus cruelle: l'absence d'une cole
des Beaux-Arts pour les femmes.

Comment, disent les trangers bahis, les femmes sont admises  l'cole
de mdecine, et l'cole des beaux-arts leur est ferme! Mais chez nous, 
Saint-Ptersbourg, ou chez nous  Stockholm, les dames sont reues 
l'Acadmie et nous ne sommes pas la France, nous ne sommes pas Paris!

Justement, nous dira-t-on, vos armes se tournent contre vous. En France,
 Paris, cela ne serait pas possible.

--Et pourquoi?

Alors on fait un grand discours en trois points, bourr de conclusions qui
prouvent toutes que notre socit est pourrie et que l'immoralit de la
nation franaise est telle que ce qui se peut trs bien ailleurs ne se
peut pas du tout en France.

Et d'abord rptons que les femmes sont admises  l'cole de Mdecine;
nous dirons ensuite  quel point, tout en tant  l'cole des Beaux-Arts
(dans les pays que nous avons cits), elles sont en contact avec les
lves hommes. Le cours d'esthtique seul a lieu en commun en Sude. Et
puisqu'en France les dames vont aux divers cours confondues avec les
messieurs, en quoi ce cours, fait  l'cole, serait-il plus dangereux ou
plus inconvenant? Les ateliers o l'on travaille avec le modle sont
spars.

Ainsi donc pour tout ce qui est inconvnient l'on est spar.

Le modle est tout nu chez les hommes; chez les femmes il porte un
caleon comme en portent aux bains de mer les messieurs que des dames fort
pudiques ne se font aucun scrupule de regarder  Trouville ou  Dieppe.
Ainsi donc, pour tout ce qui a gard aux inconvnients, les lves sont
spars, mais ils sont runis pour tous les avantages.

Une grande publicit est donne aux concours d'admission et aux
expulsions, ce qui ne contribue pas peu  maintenir l'ordre  l'cole.

La lgende de la femme artiste, de cet tre vagabond et perverti,
incompatible avec le travail ou le talent, laide, mourant de faim, belle,
tournant mal, est une histoire  laquelle on ne croit plus beaucoup,
bien qu'il soit toujours convenu de jeter le nom vnrable et ador
d'_Artiste_ comme un manteau sur un tas de choses qui n'ont le plus
souvent aucun rapport avec l'art. Toutefois le vieux prjug n'a t
remplac que par une ide excessivement vague de ce que cela pourrait
bien tre. Le type n'tait plus grotesque, on ne se donne pas la peine
de le regarder. Ce ne sont pas les quelques personnalits en vue,
les charlatans, les demoiselles qui font des copies au Louvre ou qui
apprennent la peinture agrable dans un atelier  la mode, qui peuvent
nous difier. Mais c'est sur la masse vraiment considrable et renfermant
une moyenne de capacits vraiment digne d'intrt des lves qui cherchent
l'tude srieuse de l'art dans les ateliers privs, c'est sur cette masse
considrable et qui renferme une moyenne de capacits qui tonnerait ceux
qui se moquent du travail des femmes, qu'il faut porter les yeux pour
s'assurer combien elles sont intressantes ces travailleuses, et avec
quelles peines inoues elles parviennent  s'organiser une ducation 
peu prs rgulire, mais qui pche par tant de cts.

L'atelier de M. X...,qui est le plus frquent, contient plus de cinquante
lves.

Ceux qui se moquent des talents fminins ne sauront jamais combien de
dispositions srieuses, de tempraments rels et remarquables ont t
dcourags et atrophis par une ducation vicieuse ou incomplte.
L'artiste femme est tout aussi intressante que l'artiste homme.
On dira que, sauf deux ou trois exceptions, il n'y a pas eu d'exemple de
femmes ayant fourni  l'art des personnalits considrables d'artistes
comparables aux artistes hommes, oui, mais les hommes reoivent dans
une des plus magnifiques coles du monde une ducation intelligente et
grandiose; pendant tout le jour ils sont entours des beauts de l'Art,
leur yeux ne reposent que sur lignes pures et couleurs clatantes, ils
respirent une atmosphre propre  ouvrir leur me  l'inspiration et 
dvelopper les ailes de leur imagination qui doivent les porter vers le
gnie. Et pour les femmes, rien! ou le hasard des ateliers privs.

Quoi d'tonnant alors que, sauf deux ou trois exceptions, les femmes
n'aient jamais fourni  l'art srieux de personnalits considrables. Et
pourquoi cette injustice envers la femme qui est prouve mille fois plus
courageuse, plus vaillante, ayant, outre la pauvret malheureusement
commune aux uns et aux autres,  lutter contre de terribles prjugs et
des difficults sans nombre, n'ayant mme pas la libert d'allures de
l'homme?

C'est  l'homme qui, par sa nature mme, a toutes les facilits d'tudier,
que l'on donne tous les moyens, et c'est  la femme, qui est naturellement
prive de la libert d'allures et qui a  lutter contre tout et tous,
c'est  la femme qu'on refuse cet enseignement.

Il y a dj sans cela trop de femmes artistes, dira-t-on; la femme est
faite pour le foyer. Hlas! ce n'est pas en leur tant le moyen de
satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer de la
laine. Pourquoi ne pas donner aux ambitions fminines ce magnifique
dbouch, pourquoi ne pas encourager ces tendances vers le grand, le beau,
l'utile, en donnant  Paris, la capitale du monde, qui a, comme l'antique
Rome, la prtention d'tre le _curiam dignitalem, gymnasium litterarum,
domicilium, verbicem mundi, patriam libertatis_?

C'est pour cela qu'il faut faire appel  tous les artistes.

Mais ce ne sont pas l des objections srieuses, et si ce n'tait que
cela... rien de plus facile que d'tablir deux ateliers de trente 
quarante personnes chacun; les locaux ne manquent pas. Mais cela
ennuierait ces messieurs les professeurs, d'abord parce que ce serait
une innovation, un changement et que la routine est une des fleurs qui
poussent le mieux dans nos instituts, et puis, des femmes, cela n'est
pas srieux! Est-ce qu'une femme peut travailler srieusement. Allons
donc! Mais oui, elle peut travailler srieusement, et il y a mme bien
des gens qui le pensent, tout en disant le contraire; mais que
voulez-vous, c'est si banal de _pioner_ les femmes. C'est tellement
banal que cela ne devrait plus se faire et qu'il devrait devenir bien
port de s'en abstenir.

C'est aux gens clairs, aux artistes, aux disciples de l'art, qui
ne voient que lignes pures et couleurs clatantes, qui respirent une
atmosphre propre  ouvrir l'me  l'inspiration,  ce qui est puissant et
beau, et  dvelopper les ailes de l'imagination qui doivent porter vers
le gnie, c'est aux amis du progrs et de la justice qu'il faut faire
appel.

       La France tient la tte pour la peinture.




                                  M. B***.

Cher B...., ma rponse vous arrivera du fond du gouvernement de Poltava,
o nous sommes en train de faire des chasses auprs desquelles celles du
nomm Nemrod ne sont que de la Saint-Jean. Il fait encore assez beau et un
lunch, servi en pleine fort,  deux heures de toute habitation, est
quelque chose de trs chic.

Avant-hier dimanche, nous avons tu vingt-sept loups, dix-sept renards et
deux cent soixante-trois livres. Je n'ai sur la conscience que quatre
loups et un renard; vous les verrez rue Ampre, o nous nous retrouverons
vers le 3 novembre. J'espre bien que vous tes rentr  Babylone et que
la Bretagne vous pleure. Papa a crit  Alexis pour l'inviter  la chasse
et il n'a pas eu de rponse.

Qu'avez-vous fait de votre famille, Boji-dar-chologue? Quel dommage que
ce soit si loin! en amenant des amis de Lutce on s'amuserait bien. Dites
 Alexis que sa fiance Julie est charmante, elle aura quatorze ans dans
un mois.

Les futurs beaux-parents d'Alexis-militude nous ont reus pendant trois
jours avec une magnificence qui marque bien, pour ce qui est de la dot,
que Balthasardanapale et M. Grvy ne sont que des petits garons  ct
d'Alexandre. Et cela blague  part. Mais malgr tout je sens le besoin de
me retremper au sein de la civilisation et de la peinture.

       Tout le monde vous embrasse.

        bientt.

Comment va le sergent Hoff?

Je m'arrache aux souffrance-ien-testament,  notre causerie-tournelle.
Que Dieu vous garde-malade. Mes amitis ...




                             Monsieur Julian

                                                                 1882.

Pour ne pas nous disputer de vive voix, cher directeur, je vous cris;
autrement impossible de garder le sang-froid ncessaire.

Dans mon dsir de m'expliquer les bizarres dcouragements que vous me
prodiguez avec une bonne grce charmante, je fais des suppositions.
Peut-tre suis-je devenue folle comme le Greco ou Mme O'Connell et fais-je
des locomotives et des cathdrales au lieu de traits humains;--alors il
faut m'empcher srieusement de divaguer devant du monde. Ou bien est-ce
que vous me croyez un immense orgueil encourag par trente mille flatteurs
et qu'il faut rabattre  tout prix?

Ou bien...

Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout,  votre candeur;
vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que
dcourage, ce  quoi vous avez aid avec une puissance de trente-six
chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comdie
de me croire aveugle et affole de vanit? Pourquoi me perscutez-vous de
prvisions dsesprantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait;  l'avenir
je tcherai de ne plus couter toutes vos perfidies dissolvantes et voil
tout.

Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la faon la
plus dsastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit
rellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas  leur fourrer du plomb
dans les poches.

Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous
me citez des tudes faites chez moi ou dehors, que vous en faites un
paquet perfidement qualifi de tableaux et que vous vous en servez pour
m'assommer.

Est-ce que vous avez jamais reproch leurs acadmies ou leurs pltres
 vos X. X. et autres gloires? Mes _tableaux_ ne sont pas autre
chose, seulement je prfrerai toujours _rater_ une tude sincre et
intressante que de russir un modle, d'autant plus que la somme de
science acquise est la mme. Le procd seul diffre.

Que je ne sois ni arrive, ni forte, que j'aie  travailler encore
beaucoup, c'est vident; mais de l  venir me dire qu'il est survenu
je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je
suis finie... Non.

Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont l et
ce n'est pas le cuisinier du Caf Anglais qui y a pass son temps.
Comme _rsultat_ a n'existe pas, mais ce sont des tudes aussi bien
que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres,
consultez-les et vous verrez que je n'ai mme pas eu le temps de parcourir
toutes les phases de dgringolade parcourues par les personnes que vous me
citez souvent.

Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est
norme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun.
Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes
gots,  ce que j'accepte le rle de vieille lve dvoye dont vous
voulez me gratifier.

Le premier de ce que vous nommez trs perfidement mes tableaux a t fait
en 1880, aprs dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute
la journe. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et
ayant la fivre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai
expos le trs mdiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire mme de
vos plus froces demoiselles j'ai plutt fait des progrs depuis. Ceci
m'amne  cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez
l'air d'envisager comme une impossibilit. J'y paratrai peut-tre aussi
honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir  la supposition de
folie  la Greco.

Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable
intrt  m'anantir; vous vous vautrez dans les dcouragements les plus
raffins, positivement.

Je vois que vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il y a de terrible,
je dirai presque de criminel,  venir dire  quelqu'un d'enrag
d'apprendre et de travailler: Vous! vous ne pouvez plus rien! C'est un
assassinat moral, plus cruel que l'autre, car, chez vous, il est
quotidien.

Si vous le faites exprs, je me perds en conjectures. Affirmer avec
acharnement que je ne ferai plus rien, c'est trs grave et en somme...
vous n'en savez rien. Il en rsulte une paralysie de facults et huit
pages de littrature.  quoi cela vous avance-t-il?

Maintenant, en dehors de la question artistique pour laquelle je vous
hais, car vous m'y avez fait le plus grand mal, nous sommes toujours
amis, et la preuve c'est que samedi on dne rue Ampre.

[Note 18: _Un atelier_, sign Andrey, tableau expos au Salon,
reprsentant l'atelier Julian.]




                                     1883




                               mademoiselle ***.

       My dear little Alice,

I was very glad receiving your nice letter. I am coming back very soon;
you may expect to see me at 8 o'clock monday the 10th April at the blessed
atelier Julian.

The picture I was doing for the Salon is not yet finished. You may well
understand that I can have no pleasure in sending something that is not
entirely good, at least that is as good as I may do.

I am flattered by the admiration of B.... you find her intelligent; she
is so, but when you know her better you will see that the first days she
looks more that she is in reality.

Besides she is not good, and with all the appearances of brutal frankness,
she knows what is to be false when she needs it.

As to her talent, she has it but not so much as she imagines herself;
besides she is full of german vanity. Now _l'reintement est aussi
complet que possible_. Do not think I think bad of her, it is merely the
love of analyses that makes me look into people's nature more than it
would perhaps be suitable. B... has _des dfauts, mais elle a aussi des
qualits_, unfortunately one cannot say so of many.

As to the picture _canaille_ it would not be yet bad to do it, if there
were talent.

Good bye; if you will see someone's pictures before the Salon, tell me
what is it. I stay here eight days more.

       Sincerely yours.

       Andrey

Is not my letter very wicked? The truth is seldom agreable and nearly
always we dare not tell it not to be accused of jealousy.




                  _Traduction de la lettre prcdente._

                         Ma chre petite Alice,

J'ai t trs heureuse en recevant votre gentille lettre. Je vais revenir
trs prochainement; vous pouvez vous attendre  me voir  huit heures, le
lundi 10 avril,  ce dlicieux atelier Julian.

Le tableau que je faisais pour le Salon n'est pas encore fini. Vous devez
bien comprendre que je ne puis avoir aucun plaisir  envoyer quelque chose
qui ne soit pas entirement bon, tout au moins qui ne soit aussi bien que
je puisse faire.

Je suis flatte de l'admiration de B...; vous la trouvez intelligente;
elle l'est certainement; mais quand vous la connatrez mieux, vous verrez
qu'elle parat l'tre tout d'abord plus qu'elle ne l'est rellement.

En outre, elle n'est pas bonne, et avec toutes les apparences d'une
brutale franchise, elle sait tre fausse au besoin.

Quant au talent, elle en a, mais pas tant qu'elle se l'imagine; de plus,
elle est pleine de vanit allemande.

Maintenant _l'reintement est aussi complet que possible_[19]. Ne croyez
pas que je pense du mal d'elle, c'est simplement l'amour de l'analyse qui
me fait regarder au fond de la nature des gens plus qu'il ne faudrait
peut-tre le faire. B... a _des dfauts, mais elle a aussi des qualits_,
malheureusement on ne peut pas en dire autant de beaucoup de monde.

Quant  la peinture _canaille_, il ne serait pourtant pas mauvais d'en
faire, si le talent tait l.

Adieu; si vous voyez quelques tableaux avant le Salon, dites-moi ce que
c'est. Je reste encore ici huit jours.

       Sincrement  vous,

         Andrey.

Est-ce que ma lettre n'est pas trs mchante? La vrit est rarement
agrable et presque jamais on n'ose la dire pour ne pas tre accus de
jalousie.

[Note 19: Les mots en italique sont en franais dans le texte anglais
original.]




                              Mademoiselle ***.
                                                         Rue Ampre, 1883.

       Chre amie,

Il y avait une fois un atelier tout rempli de dames et de demoiselles
parmi lesquelles se trouvaient une Russe et une Amricaine. La Russe se
prit d'amiti pour l'Amricaine et fut excessivement gentille pour elle,
essayant en toute circonstances de lui tre agrable, sans songer que bien
des gens se disent en eux-mmes: Pourquoi un tel ou une telle se met-il
ou se met-elle en quatre pour moi? Ce ne doit pas tre quelqu'un de bien.
Cette rflexion, quoique peu flatteuse pour celui qui la fait, se fait
trs souvent, les plus grands moralistes l'affirment.

Quoi qu'il en soit, la Russe traitait l'Amricaine comme une petite soeur
et disait devant elle toutes les folies et tous les enfantillages qui lui
passaient par la tte. Trs aristocrate, au fond, elle avait le tort
peut-tre de croire qu'on devait comprendre qu'un artiste n'tait pas un
homme pour elle, elle en parlait donc comme on parle d'une chanteuse ou
d'un cheval favori aux courses, s'intressant jusqu' leur vie prive.

Et comme elle associait son amie  toutes ses plaisanteries, cette amie
eut alors une pense dont,  sa place, je serais ternellement honteuse,
elle crut qu'on se servait d'elle pour ne pas se compromettre et fit
un beau jour  la Russe une observation dont celle-ci resta absolument
suffoque, au point de ne savoir quoi rpondre. La rponse tout indique
tait de tourner le dos  la petite Amricaine; mais, n'ayant pas eu la
prsence d'esprit de le faire  l'instant, le lendemain la Russe crut
indigne d'elle de donner de l'importance  une impertinence si sotte
et rsolut de traiter tout cela avec un bienveillant ddain. Mon avis
est qu'elle eut tort; du reste, cette nuance ne fut pas comprise et
l'Amricaine, se trompant  l'attitude de la Russe, prit un petit air
digne assez comique et qui puisait sa source dans l'intrt que lui avait
tmoign une grande dame et sa fille, ce qui lui avait lgrement tourn
la tte, en sorte qu'elle ne pensa pas un seul instant que la faon dont
elle tait reue dans la famille de la Russe ne lui faisait peut-tre pas
de tort aux yeux de plusieurs personnes.

Enfin... Mais comme la Russe a un caractre trs large et un esprit plus
occup de choses srieuses que de btises de ce genre, elle trouva avec
philosophie tout cela fort naturel, se contentant d'en rire un peu de
travers comme l'Arlequin de Saint-Marceaux, un artiste qu'elle vnre et
dont elle aime le talent.

J'espre, ma chre Alice, que vous riez aussi de cette histoire aussi
instructive qu'amusante et que je vous raconte parce qu'il est bon qu'on
ne me prenne pas toujours pour une bte.

Mlle Canrobert m'a donn votre adresse, ce qui me permet de vous souhaiter
toute sorte de bonheurs en Amrique. Vous savez dj sans doute que j'ai
obtenu une mention.

N'oubliez pas surtout de me donner des nouvelles du tableau de M.
Bastien-Lepage, un artiste que je vnre et dont j'aime le talent.

       Mille amitis,

         Marie.

_P. S._--Si par hasard il vous arrive de rencontrer la petite Amricaine
de l'histoire, dites-lui qu'elle ne prenne pas la peine de mdire de la
Russe, pour justifier sa btise, la Russe ne se donnera pas la fatigue de
s'en moquer.




                            Mademoiselle ***
                                  30, rue Ampre. (Boulevard Malesherbes)

       My dear Alice,

I am glad for you if you like Pont-Aven, only... you know I am not an
admirer of the celebrated Britain because all the artists that go there
bring back studies who all seem to come from the same shop... with the
difference of qualities... first, second, third and eleventh... It is
love. If one or two can do something of a fisherwoman, six hundred and
seventy three produce...

Art is something more than the fashion to paint anything _en plein air_...
Bastien himself thinks so[20].

As to the brother's portrait it is not finished, we wait the return from
the country of Miss F...

Now, my _grand tableau_ is a secret, of course. I am working at its
preparation and write while the model reposes... it is not the
preparation, as we say at Julian's, I am only doing studies for it must
not be done in an atelier;... well, I was going to tell the great
secret...

I am glad to hear Miss Webb does good things, she is nice;--_mes trs
sincres amitis_ to her and Miss B...

You cannot imagine the _scie_ that became my pastel; it is so very
good every one speaks of it to my friends who come to me and say what they
have heard. I am quite sorry it is not picture. Bastien says that it is
art even if it were a mere fusain. M. Lefevre saw it, and M. Tony asked me
to give it for his atelier, but it is a portrait and cannot be given like
that; then he said he would pose himself.

_Les orgues et les voix de femmes!_ Remember Carolus painted by
Sargent. Goodness, _non sum dignus!_

Well now, _plaisanterie  part_, I am happy to be of the illustrious
_atelier de dames_. Some... suppose few, were so wicked, and I feel
unfortunately so deeply the antipathy! one is enough to viciate the air
of a whole room. I am sure now that I made few progress partly because I
paid to much attention to those delightful _voix de femmes_ whose
judgements paralysed what I was to do; indeed, when I was painting there
was always the thought that they disprized my work. It is very stupid I
know, especially because they said of me what they said of artists whose
shoes are to highborn to be blacked by them. Some sweet woman's voices say
Bastien is not an artist, but only, _un excutant!_

Perhaps we shall go to Dieppe; if you are still there I will come and see
you; only I am afraid d'tre conquise par cette Bretagne que je ddaigne,
et de trop regretter de n'y avoir pas t pour travailler[21].....

[Note 20: Les mots en italique sont en franais dans le texte anglais.]

[Note 21: La fin de la lettre est en franais, on la trouve  la suite de
la traduction ci-dessous.]




                  _Traduction de la lettre prcdente._

       Ma chre Alice,

Je suis enchante pour vous que vous aimiez Pont-Aven, seulement... vous
savez que je ne suis pas une admiratrice de la clbre Bretagne, parce
que tous les artistes qui y vont rapportent des tudes qui ont toutes
l'air de sortir du mme atelier, avec des qualits diffrentes, premire,
deuxime, troisime et onzime... C'est dlicieux. Si un ou deux arrivent
 faire quelque chose d'une femme de pcheur, six cent soixante-treize
produisent...

L'art est quelque chose de plus que la faon de peindre quelque chose
_en plein air_. C'est l'opinion de Bastien lui-mme.

Quant au portrait du frre, il n'est pas fini; nous attendons le retour de
la campagne de miss F...

Maintenant, mon _grand tableau_ est un secret, naturellement. Je suis
en train de travailler et j'cris pendant que le modle se repose...
Ce n'est pas la prparation, comme nous disons chez Julian; j'en suis
seulement  faire des tudes, car le tableau ne doit pas tre fait 
l'atelier... Eh bien! j'allais dvoiler le grand secret...

Je suis contente d'apprendre que miss Webb fait de bonnes choses; elle est
charmante;--_mes trs sincres amitis_ pour elle et miss B...

Vous ne pouvez vous imaginer  quel tat de _scie_ passe pour moi mon
pastel; il est si bien que tout le monde en parle  mes amis qui viennent
me rpter ce qu'ils ont entendu dire. Je suis tout  fait navre que ce
ne soit pas de la peinture. Bastien dit que ce serait de l'_art_, mme si
c'tait un simple fusain. M. Lefvre l'a vu, et M. Tony m'a demand de le
lui donner pour mettre dans son atelier, mais c'est un portrait qui ne
peut tre donn ainsi; alors il m'a dit qu'il poserait lui-mme.

_Les orgues et les voix de femmes!_ Souvenez-vous de Carolus peint
par Sargent. Bont divine! _non sum dignus!_

Et bien maintenant, _plaisanterie  part_, je suis heureuse de
quitter l'illustre _atelier de dames_[22]. Quelques-unes, mettons peu
si vous voulez, mais quelques-unes taient si mchantes, et
malheureusement je ressens si profondment l'antipathie! une seule suffit
pour vicier l'air de tout un atelier.

Je suis sre maintenant qu'une des raisons pour lesquelles je faisais peu
de progrs, c'est que je me proccupais trop de ces dlicieuses _voix de
femmes_ dont les jugements paralysaient mes efforts; en vrit, quand
j'tais en train de peindre, j'avais toujours dans l'ide qu'elles
dprisaient mon oeuvre. C'est bien stupide, je le sais, surtout parce
qu'elles disaient de moi ce qu'elles disaient des artistes dont les
souliers sont trop nobles pour tre cirs par elles. Quelques douces voix
de femmes disent que Bastien n'est pas un artiste, mais seulement _un
excutant!_

Peut-tre irons-nous  Dieppe; si vous tes encore l, j'irai vous voir,
mais j'ai peur d'tre conquise par cette Bretagne que je ddaigne, et de
trop regretter de n'y avoir pas t pour travailler.

Maintenant il faut que je m'arrte, autrement je vais m'engager dans une
suite de considrations sur ce qu'il faut prfrer, sur ce que je prfre,
sur ce qu'il faut chercher...

Le morceau, l'ide, le sentiment, ou bien...

Est-ce qu'on sait?

Ceux qui ne sont pas artistes sont bien heureux. Faut-il tre fou pour
s'engager dans ce bataillon de tourments! Mais une fois qu'on y est on
n'en sort pas.

Je me rappelle du tableau de M. Simmons, c'est un homme de got, _de
toutes faons_.

Au revoir, je vois que je parle franais  prsent, il faut en rester l
car je sens que je continuerais en italien.

Je vous embrasse, ma bien gentille amie, et suis bien sincrement et
sympathiquement  vous.


Au moment de fermer la lettre, en crivant l'adresse je suis prise d'une
envie folle d'aller travailler au bord de la mer. Cela ne vaut rien d'tre
enferm dans un atelier, quel qu'il soit. Je voudrais suivre ma lettre,
il me semble sentir dans mes cheveux la brise de la mer... les voix de
femmes et les orgues! Si ce n'tait cet affreux tableau... de toute faon
je pars, j'arrive...  moins que je change d'avis.

[Note 22: Marie Bashkirtseff quitta l'atelier  cette poque, mais elle y
rentra quelques mois aprs.]




                                  M. B***.

B... vous tes absurde de vous casser les pattes pour rien!

Mille complications artistiques m'empchant de sortir, je vous cris au
lieu de venir soulager vos maux par ma prsence. Dites que je n'ai pas de
coeur! Vous savez que maman est partie et par consquent vous n'tes plus
le seul obstacle  la reprsentation. Mais tout en drangeant tout, cela
arrange beaucoup de choses pour ce qui est de la peinture. Lorsque vous
pourrez vous amener ici, vous verrez de grands tableaux.

Je vous conseille pour vous distraire dans votre lit de faire du pltre.
Au moins vous ne perdrez pas trop de temps.

Nous avons reu il y a quatre jours de bien grands artistes qui ont de la
bienveillance pour vous et en apercevant votre portrait: Tiens! B...

J'attends Mlle de V..., mes gamins ne sont pas venus et voil une superbe
journe  l'eau malgr le soleil, et pour faire comme autrefois je
reprends une vieille habitude--esque-vous aimez Trouville. Je suis trop
occupe du grand tableau pour sortir-bouchon. Mais vous aimez trop les
beaux arts-tichauds pour m'en faire rep-Roche-grosse.

Au revoir. Je cesse car Coco et Prater recommencent leur sabat-stien.

       Marie-Chesse.




                              M. Alexandre D.[23]


       Monsieur,

On me dit que comme toute divinit qui se respecte vous tes entour d'un
nuage qui vous rend indiffrent envers les habitants de la terre.

Je n'en crois rien, car ce nuage n'est gnralement que du brouillard qui
se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne
pouvez pas vieillir.

Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est
impossible que vous me refusiez ce que j'ai  vous demander. Impossible,
parce que je vous jure que je le dsire de toutes mes forces, et puis,
parce que cela ne vous cotera rien.

Il s'agit de vouloir bien tre une seule fois le directeur trs spirituel
d'une femme qui veut vous consulter comme un prtre sur une chose trs
grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai
pour rien au monde le roman de ma vie, ni rien qui puisse vous agacer
les nerfs.

Je viens un peu tard, je sais, et je frmis  l'ide de la quantit de
celles qui ont d vous crire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas
ma faute.

Dans vos livres, vous paraissez tre tout ce qu'il y a de plus grand et de
meilleur au monde, et si vous vous montrez ddaigneux, vous dtruirez une
de mes plus chres illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle
action, il vaut mieux l'viter.

Donc, si vous tes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez
cette immense bont qui se trouve chez les hommes de gnie seuls (je ne
voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je
me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc,
si vous tes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal
de l'Opra, le seul endroit o je puisse vous voir. Un mot  la poste de
la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous
y rencontrer, je n'irai pas.

D'ailleurs, si vous tes olympique, si vous tes devenu bourgeois, restez
chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je
resterais sotte.

Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela
vous ferait croire le contraire.

Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le
renvoyant.

[Note 23 (_dition Gutenberg_): Le destinataire de cette lettre ainsi
que de la suivante, tait probablement Alexandre Dumas.]




                                  Au mme.

Vous avez raison. Les romans m'ont tourn la tte. Ces choses-l ne se
font pas.

Je suis fche jusqu'aux larmes de ce que vous avez pens, mais aussi j'ai
t par trop niaise. Ce n'est pas  vous qu'on envoie des btises copies
par un crivain public.

Voil pourtant un exploit qui m'a donn du mal!

Quoi qu'il en soit, je vous assure que je ne mentais pas et que me
trouvant toute seule en face d'une situation inextricable, d'une
rsolution folle  prendre, j'ai pri Dieu et j'ai song  vous,
m'imaginant que vous seriez l'tre fantastique qui, au lieu de me prendre
pour une des femmes du monde qui, etc., comprendrait l'me en peine
venant  lui chercher la lumire...

Vous me faites parfaitement sentir la distance qu'il y a entre ce que
nous imaginons et ce qui est. Je me coucherai de bonne heure, je vous le
promets; aussi grce  vous je resterai toujours jeune.

Quant au... renseignement dont j'ai besoin, je le demanderai  Celui qui
m'a suggr de vous le demander.

Dormez bien, Monsieur, et continuez  tre aussi bourgeois en particulier
que vous tes artiste en gnral, c'est aussi un moyen excellent pour ne
pas vieillir.

Je vous verrai sans doute samedi  la Chambre... On proposera le divorce.

En fait de divorce, je vous annonce celui de mon adoration avec votre
personne.




                              Monsieur ***.
                                                    Paris, 30, rue Ampre.

       Cher Matre,

Qu'est-ce que la peinture, mme la plus belle, la plus grande, quand on a
regard l'Arlequin[24]? Misre, mivrerie, tricherie, dcadence!

O est le critique qui ait convenablement parl de cette statue? O est
l'crivain de gnie qui ait prsent  la masse cette oeuvre tonnante? O
est le Thophile Gautier qui va la divulguer, qui va initier le public en
lui prsentant cette oeuvre extraordinaire dans son vrai jour. Il est trs
difficile par le temps qui court de parler avec justice d'un artiste
vivant, et jeune. Et je ne crois pas qu'on ose mettre qui que ce soit
au-dessus de... tout le monde.

Du reste le public apprend  prononcer certains noms comme le rsum
du gnie humain: Phidias, Michel-Ange et Raphal, puis d'autres plus
rapprochs de nous, et il faut une autorit et surtout une indpendance
introuvable pour proclamer ainsi la suprmatie d'une oeuvre contemporaine.

L'_Arlequin_ est non seulement d'une excution sans rivale, mais
c'est encore et surtout une oeuvre de haute philosophie. Est-il donc
possible que la grande masse n'en peroive que la dsinvolture, le mtier,
le talent? Il est vrai que l'excution seule en ferait au besoin un chef
d'oeuvre, mais la pense et la porte que lui a donne l'artiste en font
une conception d'un ordre absolument lev. C'est la plus haute expression
du gnie spirituel et satirique. C'est l'image la plus fine, la plus
complte et la plus grandiose de l'esprit suprieur qui voit dfiler
devant lui les vices, les ridicules et les infamies de l'humanit. C'est
d'une nervosit quintescencie, qui est bien de notre poque. C'est fin,
c'est profond, c'est formidable, c'est grandiose.

La sublime allgorie frmit, vibre, les muscles tressaillent sous les
pices du costume collant. Plant sur ses deux pieds, corps rejet en
arrire avec une dsinvolture extraordinaire, les bras croiss,  la main,
la bouche riant de travers, il bafoue l'humanit.

Allez, regardez M. X. Y. Z., c'est trs beau, c'est de belles lignes, de
la chair, de grands talents! Puis regardez Saint-Marceaux, retournez de
nouveau aux autres, et vous prouverez une sensation de vide, de mollesse,
de..., comme lorsqu'on regarde un panneau dcoratif aprs un beau tableau.

[Note 24: _Arlequin_, statue de Saint-Marceaux.]




                                   son frre,
                                           Paris, rue Ampre, 30 mai 1883.

       Cher Paul,

Que vous arrive-t-il donc pour ne pas m'crire? Il me semble pourtant
que tu pourrais bien m'adresser deux mots  l'occasion de ma mention
honorable. Mais je vois que dcidment il n'y a que moi de gentil, dans
toute la famille. Donnez-moi des nouvelles de tous et surtout de la sant
de papa. Que disent les mdecins, _srieusement_.

Nous ne sortons presque pas, je fais un nouveau tableau dans mon jardin et
a me prend tout mon temps; dimanche nous sommes alles voir le retour du
Grand Prix, c'tait trs joli et il a fait un temps superbe.

Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne
recevons personne, du reste il fait trs chaud et on commence  s'en
aller un peu  la campagne, mais encore trs peu, la plupart restent ici
jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de
retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se
battent toute la journe, voil toutes les nouvelles.

J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive:
Louis, le ngre, doit faire sa premire communion demain et voil que le
cur a dcouvert qu'il n'a jamais t baptis. Alors j'ai vite envoy
chercher un parrain de tous les cts et comme c'tait trs press et
que ces messieurs taient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour
remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donn les
noms de Louis-Jules-Ren-Marie et le cur a fait un discours, disant que
ce bb de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis
sa mre spirituelle. L'enfant a pass toute la soire en retraite, et
demain B. le conduira  l'glise faire sa premire communion. Vous voyez
d'ici B. en crmonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas dshabill, on lui
a mis simplement un peu d'eau sur la tte et du sel sur la langue et de
l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)

Donc, voil Louis-Jules-Ren-Marie chrtien et demain il communie.

Voil le grand vnement.

Au revoir. Amitis. Je t'embrasse. Bien des choses  tout le monde.




                                sa mre.
                                                   Jouy-en-Josas.

       Chre mre,

Je vous envoie seulement un mot.

Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'ide
de leur amabilit. La Marchale a arrang elle-mme les couvertures de mon
lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est trs jolie, tout prs
de Versailles.

Arrangez les affaires.

       Je vous embrasse.




                          Mademoiselle Canrobert.
                                                  Samedi, 21 juillet 1883.

Chre Claire.

Un orage et de la pluie.

Le tableau renvers est crev, mais ce n'est pas irrparable. Au fond, je
suis ravie; cela est arriv vers quatre heures et  ce moment l mme je
venais d'tre _saisie_ d'une ide de composition en terre... C'est
une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur
inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour
heureux doit produire une impression pareille. Je prends  peine le temps
de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut
ni chercher ni rflchir, les doigts excutent un travail _prescrit_
avec une prcision mcanique. J'ai _vu_ et j'excute.

Comme il est possible que ce moment-l ait une influence sur ma vie, je
vais vous en donner le dtail. D'abord j'ai dessin trs vite un croquis
indchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher
autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise  lire
Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une
seconde la composition,  laquelle rien ne serait chang en principe. a
descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du
premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier
plan est  peine dessin. Ce sera trs grand, grandeur nature, 17 ou 18
figures. C'est une dgringolade furieuse, une invasion, un ouragan de
jeunesse. a arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un
jeune dieu qui se prcipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles
et de jeunes gens; ils volent presque. a commence dans le fond  gauche
et arrive en descendant sur le devant  droite o se trouve le Printemps;
 ses pieds, des enfants se dpchent de cueillir des fleurs;  sa gauche,
une jeune fille court et tche de le regarder en face; derrire lui, un
jeune homme et une jeune femme, appuys l'un sur l'autre, s'entrevoient de
face; renverse un peu, la figure de la jeune femme est presque cache;
derrire elle une jeune fille se baisse pour en rveiller une trs jeune,
qui se frotte les yeux; des jeunes garons, les bras en l'air, chantent et
rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et
ratatin au pied d'un arbre; un Amour perch sur cet arbre lui chatouille
l'paule avec une branche.




                              sa mre.

                                                    Paris, rue Ampre, 30.

       Chre maman,

Achetez pour moi une histoire complte de la Russie, depuis les temps les
plus reculs, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et
les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver l
tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps 
Ptersbourg, envoyez-moi a. Et n'oubliez pas, chre mre, tout ce que
j'ai crit dans les lettres prcdentes.

_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les lgendes
des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume,
car je l'ai dj.

       Je vous embrasse

crivez une lettre  la marchale.




                                   1884




                                   M. B...

       Mon cher B...,

Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront
que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien crit que vous
n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous
trouverez toujours chez nous et chez moi  l'occasion de tout vnement
heureux ou malheureux dans votre famille.

Votre pauvre pre souffrait beaucoup et sa maladie tait incurable; que
cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous
courageux, la vie est un tissu de misres, je le dis aussi srieusement
que je l'ai dit dans les moments gais.

Embrassez pour nous toutes votre chre mre; une poigne de main  Alexis,
et croyez-moi bien votre amie.

_P. S._--Donnez des nouvelles de tout.




                             Mademoiselle C***.

       Chre Claire,

J'ai trouv mon tableau, seulement... c'est--dire voici, c'est tout 
fait _convenable_ et je crois que c'est intressant, seulement...
n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille
dans un coin dsert  Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir.
C'est d'abord parce que...  cause du mauvais oeil.

Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour
travailler je ne m'isole pas comme une cholrique, je ne ferai jamais le
_maximum_.

Vous savez que tout en ce grand homme je le vnre.

Aussi, je suis squestre, mme pour ma famille. Mais comme j'ai des amis
prs de Versailles que je tiens  voir, je vais faire une chose inoue,
immense! Oui! je vais prendre une semaine entire  mon tableau et
nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est
compliqu vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice,
puisque a me fait plaisir... arrangez-vous.

Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de
suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus
tard, si mon tableau me dgote au point de me forcer  rester quelques
jours sans le regarder. Donc lundi prochain  la petite gare de Jouy
 pour sr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange,
et si le baromtre baisse, prvenez-moi, pour que je retarde ma visite....
 cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.

Que dites-vous de l'criture et du style? C'est que l'oeuvre qui se prpare
me prend tout entire, il ne faut pas que je me dpense...

Oh! la peinture!




                                la mme.

Il faut, ma chre Claire, que vous me disiez au juste la provenance de
_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmente que j'ai compos
la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse
antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'o vous tenez: _Jonas
assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car
c'est trs beau et  notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car
elle est aussi trs belle.

On a retrouv mon modle, mais j'ai des... Mystre et discrtion.

     Travaillez, prenez de la peine...

Je voudrais dj le voir ce tableau.

       Mille amitis.

     Jonas assis dans sa baleine
     Disait: Ah! que je voudrais sortir.
     On a beau avoir des loisirs,
     Rester ici me fait de la peine.
     M'y v'l depuis tantt trois jours
     Je commence  la trouver svre.
     J'suis spar de mes amours,
     Je veux m'en aller de ma mre,
     D'autant plus qu'mon angoisse est norme,
     Car enfin si jamais je suis dehors,
     C'est que cette carcasse difforme
     M'aura rendu au pis encore.
     Il en tait l d'son monologue
     Quand un grand bruit se fit soudain,
     C'taient de trs habiles marins,
     Qui s'amenaient sur une pirogue.
     La baleine saisie d'effroi
     Jeta l'prophte  la drive,
     Et oblige, mais pleine d'moi
     Nagea vite vers une autre rive.
     C'est ainsi que finit l'aventure.
     Jonas, qui tait trs fort,
     Se fit mettre dans les critures
     Et envoya une note au Sport.

[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie  laquelle il est fait allusion
ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de
Marie Bashkirtseff.]


               son frre.
                           Dimanche 3 fvrier 1884, Paris, 30, rue Ampre.

       Cher Paul,

Il est prs de deux heures, et je t'cris de mon lit en revenant des
Italiens, o l'on chantait _Hrodiade_ de Massenet. J'tais avec la
Marchale et Claire.

 les saintes choses de l'Art, du gnie, de ce qui est grand et
ternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveaut et la
largeur des sons. a ne ressemble  rien de ce que je connais... C'est
vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opra s'coute
avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le pome, c'est
l'absence d'airs et de remplissages; c'est envelopp, large, magnifique,
grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et dsormais une
gloire nationale. On prtend que la belle musique ne se comprend pas du
premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est
admirable et mlodique, malgr une orchestration trs savante.

Il y a  la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beaut que
j'en suis reste saisie. Et plusieurs fois, on s'est regard avec des yeux
prts  pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs taient sincres, ils
auraient pleur; oui, il y a des beauts si... grandes, si pntrantes, si
fortes.

Du reste, l'enthousiasme est gnral... C'est un triomphe, et ce Jules
Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce
sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de
suite la vraie belle musique.

L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air
d'Hrode et le duo de Jean et de Salom... On arrive  des explosions de
voix o l'exaltation est  son comble.

La Marchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche
d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opra admirable.
Il l'est.

Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre
cet blouissement... Car cet blouissement est si admirable qu'il est mme
presque touchant... non, pas a... Et c'est encore avec une orchestration
de deux sous que les romances italiennes vous serreront le coeur, ou vous
feront rver d'amour. Les vieux airs des vieux opras... Et _Ada_...
Ah! diable, c'est un peu comme _Hrodiade_, mais Massenet est un
Wagner mlodique et franais... Non, la comparaison la voici. Wagner,
c'est Manet. C'est le pre incomplet de la _nouvelle cole_, de ceux
qui cherchent le talent dans la vrit et le sentiment.... Il y a toujours
eu des nouvelles coles...

Je te demande pardon d'avoir surfait _Hrodiade_. Le pome, d'abord,
n'est pas bon, et puis, et puis...




                                Monsieur ***

Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des nes tous.

Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont infrieurs au vtre
qui est d'un art trs pur et trs lev. Ces imbciles ont choisi des
figures de sculpteurs.

Je sais bien que tout ce qu'on peut dire l-dessus n'est pas une
consolation et vous devez tre bien prs de penser que c'est la fin de
tout.

Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus
jamais d'autre. Et plus on rflchit, plus c'est enrageant. Puis on se
calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la
volont. C'est a qu'il faut bien se mettre dans la tte. Les faibles
pensent au pass, les forts et les intelligents prennent leur revanche;
ce ne sont pas des phrases, c'est la vrit.

Semez votre chagrin par les portires des wagons et ne regardez pas
en arrire. Du reste, ils seront obligs de recommencer. Impossible
d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui
l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.

En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guri et tout ira bien.
Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les
trois.

Je ne sais pas faire la ressemblance[26].

[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-simil dans le livre
original ou dans la version HTML du prsent livre tlchargeable depuis
le site du Project Gutenberg, http://www.gutenberg.net.]




                                Monsieur E...
                                          Paris, 30, rue Ampre, mai 1884.

       Cher monsieur,

Vous devez avoir des dmarches ennuyeuses  faire pour votre concert,
permettez-moi de vous avancer cette misrable somme sur les billets que
je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considrer cette niaiserie
comme un service. Je vous serai bien oblige de n'en rien dire  maman.
J'aurais un air de bienfaitrice bte, tandis que c'est une chose toute
simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite tude.
Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une
ennemie trs srieuse.




                              Monsieur de M***.

       Monsieur,

Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vrits de la nature
et vous y trouvez une posie vraiment grande, tout en nous remuant par
des dtails de sentiments si profondment humains que nous nous y
reconnaissons et vous aimons d'un amour goste. C'est une phrase...
Soyez indulgent, le fonds est sincre.

Il est vident que je voudrais vous dire des choses exquises et
frappantes, mais c'est bien difficile, comme a, tout de suite... Je le
regrette d'autant plus que vous tes assez remarquable pour qu'on rve
trs romanesquement de devenir la confidente de votre belle me, si
toutefois votre me est belle.

Si votre me n'est pas belle et si vous ne donnez pas dans ces
choses-l, je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie
de fabricant de littrature et passe!

Voil un an que je suis sur le point de vous crire, mais... plusieurs
fois j'ai cru que je vous exagrais et que a ne valait pas la peine.
Lorsque tout  coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que
quelqu'un vous a honor d'une ptre gracieuse et que vous demandez
l'adresse de cette bonne personne pour lui rpondre... Je suis devenue
tout de suite trs jalouse, vos mrites littraires m'ont de nouveau
blouie et me voici.

Maintenant, coutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout
de bon) et je ne veux mme pas vous voir de loin--votre tte pourrait me
dplaire, qui sait? Je sais seulement que vous tes jeune et que vous
n'tes pas mari, deux points essentiels mme dans le bleu des nuages.

Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pense vous
encouragera  me rpondre. Il me semble que si j'tais homme je ne
voudrais pas de commerce, mme pistolaire, avec une vieille Anglaise
fagotte, quoiqu'en pense

       Miss Hastings.
          R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)

[Note 27 (-dition Gutenberg_): Il s'agit trs probablement d'une lettre
 Guy de Maupassant.]


                                  Au mme.

Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout
 fait  ce que vous semblez croire.

Mais d'abord, je ne vous ai pas demand d'tre votre confidente; ce serait
un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous
verrez que vous n'avez pas daign saisir du premier coup le ton ironique
et irrvrencieux que j'ai employ  mon gard.

Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous
remercie de me rassurer, mais ma jalousie tant toute spirituelle, cela
m'importait peu.

Me rpondre par des confidences, serait l'acte d'un cervel, attendu
que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilit,
monsieur, que de vous apprendre,  brle-pourpoint, la mort du roi Henri
IV? Rpondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous
en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement
de moi, et si j'avais t  votre place, je l'aurais fait, car je suis
quelquefois trs gaie, tout en tant souvent assez triste, pour rver des
panchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos
impressions sur le carnaval. Tout  fait bien et profondment sentie cette
chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle
rengaine que l'histoire de la vieille mre qui se venge des Prussiens!
(a doit tre de l'poque de la lecture de ma lettre.)

Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystre, tout dpend des
gots... Que a ne vous amuse pas, bien; mais moi a m'amuse follement, je
le confesse en toute sincrit, de mme que la joie enfantine cause par
votre lettre, telle quelle.

Du reste, si a ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante
correspondantes n'a su vous intresser, voil tout, et si moi non plus,
je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous
en vouloir.

Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsd... Avez-vous rpondu 
toutes?

Mon temprament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez
bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste
l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu
btes). Pourtant vous devez avoir raison...

Comme je vous cris avec la plus grande simplicit, par suite du
sentiment, sus-indiqu, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne
sentimentale ou mme d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien
vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de posie, galanterie,
etc.

Dcidment, ma lettre tait plate.

 mon trs vif regret, en resterons-nous donc l?  moins qu'il me prenne
envie quelque jour de vous prouver que je ne mritais pas le n 61.
Quant  vos raisonnements ils sont bons, mais partis  faux. Je vous les
pardonne donc et mme les ratures et la vieille et les Prussiens...
Soyez heureux!

Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les
beauts de votre vieille me sans flair, on pourrait dire par exemple:
cheveux blonds, taille moyenne. Ne entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au
moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup
que je suis de Marseille.

_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis
recopie dj trois fois!




                                  Au mme.

Vous vous ennuyez abominablement!

Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel
je dois votre honore du... qui, du reste, arrive  un moment propice,
m'a charme.

Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse
tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions,
et que comme homme priv je ne vous entrevois que dans les lignes dont
vous me gratifiez et encore  travers pas mal de malice et de pose.

Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'tes pas bte et ma rponse
serait un monde si je ne me pondrais par amour-propre. Il ne faut pas
vous laisser croire que tout mon fluide passe l.

Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu
long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.

Mais l'art consiste justement  nous faire avaler des rengaines en nous
charmant ternellement comme le fait la nature avec son ternel soleil et
sa vieille terre, et ses hommes btis tous sur le mme patron et anims
d' peu prs les mmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens
qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques
couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire
poser. Comment donc, trop honore...

Rengaine, soit! la mre aux Prussiens en littrature et Jeanne d'Arc en
peinture.

tes-vous vraiment sr qu'un _malin_ (est-ce bien a), n'y trouvera
pas un ct neuf et mouvant...

Maintenant il est vident que comme chronique hebdomadaire c'est encore
assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si
pnible mtier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour
un pote et vous cherchez  m'clairer. George Sand s'est dj vante
d'crire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines
extrmes. Allez, le mal qu'il s'est donn se sent. Balzac ne s'est jamais
plaint de cela, et il tait toujours enthousiaste de ce qu'il allait
faire. Quant  Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son got pour
l'tude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle
de son bonheur, comme dirait la sous-matresse de votre fantastique
pensionnat.

Pour ce qui est de vendre cher, c'est trs bien, car il n'y a jamais eu
de gloire vraiment clatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou,
contemporain de Job (fragm. conservs par le savant Spitzbube, de Berlin).
Du reste tout gagne  tre bien encadr, la beaut, le gnie et mme la
foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer  son serviteur Mose
les ornements de son arche, recommandant que les chrubins qui devaient la
flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_.

Alors, comme a, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indiffrence
et vous n'avez pas pour un sou de posie... si vous croyez me faire peur!

Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop
court en toffe indcise et le dernier bouton dfait. Eh bien, vous
m'intresserez quand mme. Je ne comprends pas seulement comment vous
pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, dcourage ou
enrage, mais m'ennuyer... jamais!

Vous n'tes pas l'homme que je cherche.

Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent
tre que des accessoires pour les femmes fortes.

La vieille fille sche: Malheur! La voil, la concierge: vous seriez bien
aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-l.

Enfin je vais rpondre  vos questions, a avec une grande sincrit, car
je n'aime pas me jouer de la navet d'un homme de gnie qui s'assoupit
aprs dner en fumant son cigare.

Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale,
romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place
pour tout cela dans un mme individu, tout dpend du moment, de
l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime
des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de posie,
tout comme vous.

Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun.

Oui, gourmande, ou plutt difficile. L'oreille est petite, peu rgulire
mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que
doit tre votre sous-matresse de pensionnat.

tes-vous satisfait de ma docilit? Si oui, dfaites encore un bouton et
pensez  moi pendant que le crpuscule tombe. Si non... tant pis, je
trouve qu'en voil beaucoup en change de vos fausses confidences.

Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!

Et si j'tais un homme?[28]

[Note 28:  cette lettre tait joint un croquis reprsentant un gros
monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer;
une table, un bock; un cigare.]




                                    Au mme.

Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne
croirez jamais et qui venant aprs coup n'a plus qu'une valeur
historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez.  votre
troisime lettre j'tais refroidie. La satit...

Du reste je ne tiens qu' ce qui m'chappe. Je devrais donc venir  vous
maintenant.

Pourquoi vous ai-je crit? On se rveille un beau matin et l'on trouve
qu'on est un tre rare entour d'imbciles. On se lamente sur tant de
perles devant tant de cochons...

Si j'crivais  un homme clbre,  un homme digne de me comprendre? Ce
serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de
lettres, ce serait peut-tre un ami conquis dans des circonstances peu
ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!

De pareilles correspondances ne seront possibles qu' deux conditions...

La deuxime est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De
l'admiration sans bornes nat un courant de sympathie qui lui fait dire
des choses qui infailliblement touchent et intressent l'homme clbre.

Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous
admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous tes trs
jeune, relativement. Je vous ai donc crit en me montant la tte  froid
et j'ai fini par vous dire des inconvenances et mme des choses
dsobligeantes en admettant que vous ayez daign vous en apercevoir.

Au point o nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que
votre infme lettre m'a fait passer une trs mauvaise journe.

Je suis froisse comme si l'offense tait relle, c'est absurde.

Adieu, avec plaisir.

Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vtres,
je les ai dj vendus en Amrique un prix fou.




                                Au mme.

Je comprends vos dfiances. Il est peu probable qu'une femme comme il
faut, jeune et jolie, s'amuse  vous crire. Est-ce a? Mais monsieur...
Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous
trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'tre
intressante, si je l'ai jamais t. Vous allez voir comment. Je me mets
 votre place: Une inconnue se dessine  l'horizon; si l'aventure est
facile, elle me rpugne; si, il n'y a _rien  faire_, elle est inutile et
m'ennuie.

Je n'ai pas le bonheur d'tre entre les deux et je vous en avertis trs
gentiment puisque nous avons fait la paix.

Ce que je trouve trs drle, c'est de vous dire simplement la vrit
pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.

Je ne vais pas dans le monde rpublicain, bien que rpublicaine rouge.

Mais non, je ne veux pas vous voir.

Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos
salets parisiennes? Pas d'amiti impalpable? Je ne refuse pas de vous
voir et je vais mme m'arranger pour cela sans vous en prvenir. Si vous
saviez qu'on vous regarde, _exprs_ vous auriez peut-tre l'air bte.
Il faut viter a. Votre enveloppe terrestre m'est indiffrente, bien;
mais la mienne  vous? Mettez que vous aurez le mauvais got de ne pas me
trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures
que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte mme vous
tonner un peu ce jour-l.

En attendant, si cela vous fatigue, ne nous crivons plus. Je me rserve
pourtant le droit de vous crire, lorsqu'il me passera des atrocits par
la tte.

Vous vous dfiez, c'est trs naturel.

Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que
je n'en suis pas une.

Ne riez pas seulement.

Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira
mon ge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.

Vous m'crirez ce qu'elle aura rvl.

Ennui, farce, misre.

Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, mme pour moi. Mais moi, c'est
parce que je veux des choses normes que je n'ai pas... encore. Vous, ce
doit tre pour le mme motif.

Pas assez simple pour vous demander quel est votre rve secret, bien que
ma maladie m'ait refait une candeur  la Chrie.

Quel naf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!

Alors vous pensez qu'aprs avoir crit, rien n'est plus simple que de
venir dire: c'est moi.

Je vous assure que a me gnerait beaucoup.

On dit que vous n'apprciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.

C'est vrai?

Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littrature, vous y
tes bien arriv, vous!




                                  Au mme.

En vous crivant encore je me ruine  jamais dans votre esprit. Mais
a m'est bien gal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous
racontant l'effet produit par votre ruse pour connatre ma nature.

J'avais positivement peur d'envoyer  la poste m'imaginant des choses
fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je
mnage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais  tout
pour ne pas tre saisie.

Je l'ai tout de mme t mais agrablement.

     Devant les doux accents d'un noble repentir,
     Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous har?

 moins que ce soit une autre ruse: flatte d'tre prise pour une femme du
monde, elle me la fera  la pose aprs avoir provoqu un document humain
que je suis bien aise d'expliquer comme a.

Alors parce que je me suis fche? Ce n'est peut-tre pas une preuve
concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez,
parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout
attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouv moyen de
m'tre si profondment... dsagrable. Je le nie d'autant moins que vous
en penserez ce qu'il vous plaira.

Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?

Et  quoi bon?

Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous
comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus
agrable que de vous reconnatre toutes les supriorits,-- vous ou  un
autre.

Je voudrais avoir  qui parler. Votre dernier article tait intressant et
je voulais mme  propos de jeune fille vous adresser une question raide.

Mais....

. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .

Pourtant une petite niaiserie trs dlicate de votre lettre m'a fait
rver.

Vous avez t afflig de m'avoir fait de la peine. C'est bte ou charmant.
Plutt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous
avez eu l une pointe de romantisme  la Stendhal tout bonnement, mais
soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.

       Bonsoir.




                         Au Baron de Saint-Amand.
                                              Avril 1884. 30, rue Ampre.

       Cher ami,

Ah! comme je voudrais avoir un salon littraire et mondain, un salon
intressant, ce serait vivre en travaillant.

Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.

Ce n'est pas un talent honorable qui me rcompenserait de tous les ennuis;
il faudrait un clat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.

La vrit, c'est que j'ai toujours prouv et que j'prouve de plus en
plus l'imprieux besoin d'crire, j'invente des histoires, je vois des
faits rels et imaginaires. Dumas dit que la qualit matresse de la
femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois,
je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me
retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de
notes...

En crivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui
retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser  la
peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes,
la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.

Vous savez que je vais tous les jours  Svres. Mon tableau m'empoigne.
L'air est embaum, et la fille qui rve aux pieds du pommier en fleurs
alanguie et grise, comme dit Andr Theuriet. Si je rendais bien l'effet
de sve de printemps, de soleil, ce serait beau.

       Au revoir,  bientt.




                             son frre.

                                                    Vendredi 30 mai 1884.
                                                    Paris, rue Ampre, 30.

       Cher Paul,

Mme Z... est un drle de petit corps de femme; son mari est snateur, en
outre un savant, un lettr, un homme suprieur, il a traduit en langues
trangres les chefs-d'oeuvre russes et a port le deuil de Gambetta.
Lors de son premier passage  Paris, elle a t voir  l'Odon _Severo
Torelli_, drame de Franois Coppe. Enthousiasme  fond, elle est alle
demander au concierge du thtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer
son admiration.

Voil ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme vritable, naf et
ne craignant pas le ridicule.

Elle crit donc  Coppe, en obtient une audience, lui crit de Rome, lui
apporte un tableau, une copie de madone. Le pote la remercie du tableau
en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de
vive voix, n'tant pas libre. Mme Z. ne se dcourage pas et ne pense pas
que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rdiger une dpche 
Coppe:

       Monsieur,

Je reste jusqu' samedi, j'y suis force par quatre jeunes filles
enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir Franois Coppe.
Quelque habitu que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez ddaigner
celui-l, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous
donc quand il faudra vous attendre.

                                              E. Z.

Hier, on recevait la carte de Franois Coppe de l'Acadmie franaise,
qui aura l'honneur de se prsenter chez Mme Z... vendredi  une heure et
demie, deux heures au plus tard.

Et  deux heures il tait l, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle
S..., nice de Mme Z..., Dina et moi.

Tu sais, moi je suis trs calme, mais j'ai t englobe dans les quatre
jeunes filles enthousiastes, pourtant il a d voir que je ne suis pas
si bte que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dn chez la
princesse Mathilde avec lui, il a caus avec Claire et je lui en parle.

Il s'installe dans un fauteuil, prend du th et fume. La table  th est
apporte toute servie comme au thtre et il y a un moment o nous sommes
toutes les six  le regarder boire son th. Il en fait la remarque, ce
grand pote, et pousse la bont jusqu' demander  voir mon atelier et 
me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau
tableau  voir.

C'est un homme assez agrable mais d'un physique qui surprend un peu. Je
suis trs contente de le connatre. Il a des yeux bleus et il me regardait
 tout instant en parlant, comme s'il cherchait  voir ce que je pense.

En somme, il a d tre trs gn, ce Parisien, au milieu de cette
admiration srieuse.

       Au revoir.




                     Monsieur Henry Houssaye
                   de la Revue des Deux Mondes.

       Monsieur,

Les trangers sont comme le grand Molire, ils prennent leur bien o ils
le trouvent. Nous aurions imit que ce serait notre excuse. Ce qui est
tonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel
peintre avec tel systme, qu'on emploie tel procd!!! parce qu'on ne se
cantonne pas pour toujours dans une spcialit chre aux marchands.

Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'trangers que vous citez ne
songent, je crois,  adopter ou  renier les Japonais, les Primitifs,
etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincrit, sans malice, avec
plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font
dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous tes
trop observateur pour ne pas avoir remarqu les diffrences d'clairage.
Peindre des marins au bord de la mer en plein air o la lumire est
difficile, ou des gamins au coin d'une rue  l'endroit mme o on les
voit, est-ce suivre un systme?

Soyez juste. Si on faisait rgner dans un salon une atmosphre semblable
 celle du dehors, ce serait systme et parti pris. Nous ne l'avons pas
fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez
du peu et ne nous calomniez pas.

       _Une_ des peintres trangers cits.




                   Monsieur Edmond de Goncourt.

       Monsieur,

Comme tout le monde j'ai lu _Chrie_ et, entre nous, ce livre est rempli
de pauvrets. Celle qui a l'audace de vous crire est une jeune fille
leve dans un milieu riche, lgant, parfois excentrique. Cette jeune
fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettre, artiste,
prtentieuse. Elle possde des cahiers o elle a not ses impressions
depuis l'ge de douze ans. Rien n'y est esquiv. La jeune fille en
question est du reste doue d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle
s'tale tout entire.

Livrer de pareilles choses  quelqu'un, c'est se mettre  nu. Mais elle
a l'amour de tous les arts vritables pouss  un point extrme, presque
fou si l'on veut! Il lui semble intressant de vous communiquer ce
journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent.
Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a dj la prtention de
comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au
risque de vous paratre une toque et une farceuse, vient vous proposer
ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela
une discrtion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et
les gens qu'elle nomme se portent trs bien. Cette lettre s'adresse  un
grand crivain,  un artiste,  un savant, elle est donc toute naturelle 
mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent,
je serais une folle et une rprouve si on venait  apprendre ce que je
vous cris.

J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune crivain de
talent afin de lui lguer mon journal par testament ( ce moment-l on
croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner 
vous et de mon vivant.

Si vous croyez que je dsire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce
que vous me ferez l'honneur de m'crire.

                  J. R. I. (poste restante).




                          Monsieur mile Zola.

       Monsieur,

J'ai lu tout ce que vous avez crit sans passer une parole. Si vous
avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon
enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un
emballement naf, je vous dirai que je suis trs gte, trs prtentieuse,
ayant lu  peu prs tout, aprs avoir tudi les classiques, quoique
femme.

Vous tes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que
je suis particulirement  vos pieds, c'est votre passion de la Vrit.
J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager
quelque chose avec un grand gnie comme vous.

Je sais bien que vous tes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne
pouvez pas tre flatt d'un misrable hommage de femme venu  vous, etc.
Mais le sentiment qui me force  vous crire est insurmontable, et si je
savais m'exprimer vous en seriez touch.

J'aurais voulu que vous fussiez seul et  plaindre. Voil un sentiment
trs fminin, trs romanesque et trs ordinaire que j'imagine prouver
autrement que les autres.

N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis
ni une aventurire ni mme une femme qui pourrait avoir des aventures,
quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait
le rve impossible d'une amiti par lettres avec vous. Et si vous saviez
quel tre formidable vous tes  mes yeux, vous ririez de mon courage.

Je ne crois pas que vous me rpondrez, on dit que vous tes dans la vie un
bourgeois fini.

a me ferait de la peine, mais agrez dans tous les cas, monsieur,
l'hommage de la plus grande, de la plus raisonne et de la plus pure des
admirations.




                              Monsieur ***.

Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux
qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul o un homme n'appartenant
 aucun parti ou plusieurs hommes appartenant  des partis diffrents
puissent dire ce que bon leur semble, dfendre ou attaquer un homme,
une ide, sans pour cela s'infoder dans un clan quelconque et subir une
tiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint  des
rserves ou  des devoirs? Un journal indpendant en un mot et sans _parti
pris_. Hlas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous
sont intolrants, routiniers et obstins.

O est la feuille rpublicaine qui rendra justice  une ide intelligente
d'un clrical? On me dira que ces gens-l n'ont pas ces ides-l. Mais
supposez qu'ils en aient.

O est la feuille ractionnaire qui n'attaque pas tous les jours,
btement, platement, ennuyeusement la Rpublique?

Il y a les feuilles dites ministrielles qui approuvent tout ou se taisent
quand il faut blmer. Celles-l manquent de patriotisme.

Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagration, mais
qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.

Il y a des feuilles clrico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux,
il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indpendant, o chacun
apporterait son ide pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il
ft fait avec talent, il n'y en a pas!

Hassez la folie des gens qui veulent  tout prix un matre, et
dites qu'il faut une me de valet pour aimer la monarchie.--Vous tes
rpublicain. Bon, sans doute, aprs?

Alors sous peine de dchance vous tes forc de trouver mauvais tout ce
que feront ou diront les autres.

Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!

Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors!
attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste
est un homme qui fait tout  propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux?
Mais vous hassez c'est--dire enviez Gambetta et vous entendez par
opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui
octroyez.

Trouvez juste, par hasard, une rclamation  la Ruggieri de M. Rochefort
et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voil encore un mot excellent
dnatur comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux
qui veulent bien une chose.

Alors il n'y a pas moyen d'tre un honnte citoyen qui s'exprime librement
sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles
lunettes il doit mettre pour envisager l'vnement? Il parat que non.

Supposez un crivain qui a exprim des sentiments rpublicains et qui se
permet le lendemain de rendre justice ... au prince Napolon, par
exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on
dira:

Par qui est-il pay?

N'est-ce pas une manoeuvre pour discrditer X... en l'infodant malgr lui
au parti Z...

Triste, triste.

Le journal aprs lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs
alors? Prcisment! Des amateurs d'indpendance. Un journal qui pourrait
dfendre les capacits de M. Jules Simon, du prince Napolon, ou le
talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de
M. Clmenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais
cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour
crire vous n'en trouverez pas pour lire, et ds notre plus tendre enfance
les mots lire et crire tendrement unis sonnent  nos oreilles comme deux
insparables.

Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poigne de gens dgots comme
nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France,
qu'un parti et que tout homme utile doit tre employ, tout talent dfendu
et toute diffusion attaque. Comment! Il ne se trouverait pas une poigne
d'hommes mprisant les accusations btes qu'on pourra leur jeter au visage
et se disant simplement, honntement, amoureux de la grandeur de leur
pays, et prts  soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils
soient classs par les amateurs d'tiquettes, prts galement  blmer ce
qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacre.

Un journal idal o l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la
Rpublique et admire Gambetta, mais qui s'tonnerait qu'un homme aussi
minent laisse faire des inepties comme la dispersion des jsuites. Les
jsuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! dbarrassez-vous-en.
 vous de trouver le bon moyen, vous tes le gouvernement, vous tes
nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des btises pour prouver
peut-tre qu'il n'est pas tout-puissant? Et o est le mal de l'tre par
la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?

Un journal o l'on pourrait s'tonner de l'injustice avec laquelle on juge
les qualits minentes du prince Napolon sans tre souponn d'tre  la
solde de Plon-plon, o l'on pourrait mpriser le parti bonapartiste et
regretter que le susdit citoyen soit entour d'hommes qui le dbinent et
qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui russit,
disent-ils. Russir  quoi?

Mettez le citoyen Jrme aux affaires ou dbarrassez-le par miracle du
nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous
qu'il russit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la
mort du petit prince il avait des lections, maintenant il n'a plus rien.

Allez expliquer aux lecteurs les intentions du prince, celles du moins
qu'il affiche et il aura des lections, mais pas comme vous voulez. Ou il
ment, ou il est largement libral et grandement intelligent. Il ne doit
pas croire  ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous
avons dit.

Expliquer aux lecteurs le prince Napolon! Mais nous nous en garderions
bien! il faut continuer Napolon III. Oh! alors! Et l'attitude du
prince pendant la nuit du coup d'tat et sa politique est-elle assez en
opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il
fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hlas! de la rigidit des
anciens Romains et quel est le frre ou le cousin qui ne bnficie pas
un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera
peut-tre pas content d'tre dfendu par nous, le prince. Car nous jetons
carrment  l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de
parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive.
Ah! les misrables!

Et le progrs, et le patriotisme et l'honntet? Il n'y a rien pour eux.
Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont
des prjugs de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues.
Les plus en vue, les plus _forts_ vous dclarent srieusement que leurs
habitudes, leur ducation leur dfendent de se trouver avec des gens qui
ne se lavent pas les mains. Innocent clich! Comme s'il n'tait pas prouv
depuis longtemps que ce sont les clricaux qui se lavent le moins, et dans
les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans
l'obscurit.

Mais nous avons beaucoup parl de M. Jrme Bonaparte...

Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.

Qui doutera de notre indpendance, en nous voyant faire un quasi-loge de
l'homme le plus impopulaire de France...  moins qu'on nous accuse d'tre
subventionns par lui?

Horrible vanit de la dcomposition sociale.




                      Monsieur Tony-Robert-Fleury.
                                                30, rue Ampre, Paris.

       Monsieur,

J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai prouv dans
l'affaire de la mdaille au Salon est interprt auprs de vous comme une
sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est  vous seul, en
somme, que je dois toute mon ducation artistique, je ne veux pas qu'un
pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant
pas  le faire, mais je dsire beaucoup que mes paroles, mes lamentations
et mes indignations, que je persiste  croire lgitimes, ne soient pas
dnatures.

Je me rends parfaitement compte de ce qui a t fait pour moi; vous seul
ne pouviez pas davantage; je suis trs raisonnable en somme, vous voyez
bien.

Agrez, je vous prie, cher matre, l'expression de mes meilleurs
sentiments.




                          Monsieur Sully-Prudhomme.
                                                               Juin 1884.

       Monsieur,

Je viens de lire et de comprendre,  ce qu'il me semble, _Lucrce et
la Prface_. Ne m'en sachez aucun gr. Mais je ne suis ni vieille ni
laide, et comme votre Lucrce, j'ai encore lu tout ce que vous avez crit;
rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...

En somme, je ne sais plus quoi dire, trs effraye de mon audace
(bas-bleu en herbe) et trs dsireuse de vous crire des choses
ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le dsire trop.
Vous tes trop srieux pour faire attention  des lettres d'inconnu, vous
avez quarante ans, de vieilles amitis, que feriez-vous d'une nouvelle
admiration? Et pourtant j'ai fait le rve trs naf probablement et trs
1830 de gagner votre amiti par lettre.

Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais
alors vous dire que les banalits. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire
franchement que j'ai l'audace et la prsomption de comprendre et de
partager vos penses les plus dlicates, ce que je ne pourrais pas vous
exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils
sont mauvais, alors ils me gnent. Il vous plat de rimer, rimez pourvu
que je ne m'en aperoive pas.

J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que
le maniement de ces ides vous est familier et que je suis bien sotte
d'admirer votre habilet  manoeuvrer au milieu de toutes choses...

Au bout du compte, vous aussi vous devriez tre bant d'tonnement
devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons
que vous ne pouvez suivre, des tableaux varis et admirables. Mais
vous vous croyez sans doute bien suprieur  un peintre en fouillant
_inutilement_ dans le mcanisme de la pense humaine.




                               Au mme.

       Ah! monsieur,

Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime norme, d'autant plus que
j'ai eu plus de peine  comprendre votre prface de _Lucrce_. C'est
infiniment plus difficile  saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai
de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient  m'embarrasser
devient un gant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf
_Lucrce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si
abstraites, j'prouve pour vous une sainte vnration.




                             Monsieur Julian.

       Cher matre,

Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est trs jolie,
mais, comme toujours, vous me prtez des infamies, me voyant  travers
des rapports d'atelier. Je n'ai jamais bless la personne. Je suis trop
dlicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bte pour l'avoir fait
inconsciemment. Il faudrait tre vile pour humilier les infrieurs. Quant
aux choses de voitures, dners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour
croire que j'y ai jamais pens.

Je vous dis que vous me prtez des infamies, mais, comme ma conscience
est pure, je n'en suis pas mue. On perdrait sa vie  convaincre les gens.
Quant  mon talent, je l'ai en une estime profonde et mme, en rve, je ne
me comparerai jamais  votre protg. Peu de peintres ont eu la presse que
j'ai eue cette anne. En plus, je viens de vendre deux tudes  un amateur
et  un marchand, des inconnus pour moi.

On voit bien que je vous ai rendu enrag pour que vous disiez ce que
vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai crit pour me rtracter, c'est
influence par T. R. F. qui a dit que vous aviez t trs bien pour moi.
Et aussi parce que j'ai pens qu'aprs tout, me prfrer le risible X...,
n'est pas me faire du mal. Vous tes libre de le prfrer. C'est drle,
voil tout.

Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout  fait impossible,
bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner,
vous savez bien au fond, que je suis l'tre le plus pur, le plus
admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde.
Je parle srieusement. Vous savez que je ne tiens pas  ceux qui ne me
comprennent pas; ceux  qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au
moment d'avoir un talent europen. _Vous brouiller_ avec _un tre aussi_
admirable et rare? Allons donc!

Je ne puis mieux rpondre  votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon
sincre loge, un loge raisonn et bas sur la profonde connaissance de
moi-mme, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore
comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui crive un pareil
morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre
 mon talent de pamphltaire et de polmiste...




                           TABLE DES MATIRES

Prface de Franois Coppe

                              1868-1874

 sa tante
 son cousin
 Mademoiselle B***
 sa tante

                                   1875

 Mademoiselle Colignon
 la mme
 la mme
 sa mre
 Mademoiselle X***
 sa tante
 sa cousine
 sa tante
 la mme
 la mme
 sa mre
 son grand-pre
 son frre

                                   1876

 sa tante
 la mme
 son pre
 sa tante
 la mme
 Mademoiselle Colignon
 la mme
 sa mre
 la mme
 Mademoiselle Colignon
 Mademoiselle X***
 son frre

                                    1877

 Madame H***
 sa tante
Au marquis de C***
 Monsieur X***
 Monsieur de M***
Au mme
 Mademoiselle Colignon

                                    1878

 Monsieur de M***
Au mme
 Mademoiselle B***
 la mme
 sa mre
 la mme
 la mme

                                     1879

 M. X***
 Mademoiselle Colignon
 son frre
 M. X***
 son frre

                                     1880

 M. X***
 Monsieur Julian
 son frre
 la princesse K***
 Monsieur X***

                                     1881

 Monsieur Julian
 son pre
 M. B***
Au mme
Au mme
 Monsieur Julian
 sa mre
 Mademoiselle Colignon

                                    1882
 sa mre
 la mme
 Monsieur Julian
 M. B***
 Monsieur Julian

                                    1883

 Mademoiselle X***
Traduction de la lettre prcdente
 Mademoiselle X***
Traduction de la lettre prcdente
 Monsieur B***
 Monsieur Alexandre D***
Au mme
 Monsieur X***
 son frre
 sa mre
 Mademoiselle Canrobert
 sa mre

                                    1884

 Monsieur B***
 Mademoiselle X***
 la mme
 son frre
 Monsieur X***
 Monsieur E***
 Monsieur de Maupassant
Au mme
Au mme
Au mme
Au mme
Au mme
Au baron de Saint-Amand
 son frre
 Monsieur Henry Houssaye
 Monsieur Edmond de Goncourt
 Monsieur mile Zola
 Monsieur ***
 Monsieur Tony-Robert-Fleury
 Monsieur Sully-Prudhomme
Au mme
 Monsieur Julian

                                     FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Lettres de Marie Bashkirtseff, by 
Marie Bashkirtseff

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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