The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de mon
temps (Tome 5), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de mon temps (Tome 5)

Author: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: May 1, 2006 [EBook #18294]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             MMOIRES

                           POUR SERVIR A

                      L'HISTOIRE DE MON TEMPS



                                PAR

                             M. GUIZOT

                          TOME CINQUIME


PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.

1862




                           CHAPITRE XXVII

                    MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.


Mon arrive en Angleterre; aspect gnral du pays.--Mon tablissement
dans _Hertford-House_, htel de l'ambassade.--Je prsente  la
reine Victoria mes lettres de crance.--Incident de cette
audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la dmocratie
dans le gouvernement anglais.--Mon premier dner et ma premire soire
chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
de Wellington.--Mon premier dner chez la reine, 
Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
Saint-James.--Chute du marchal Soult et avnement de M.
Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
je dois rester ambassadeur  Londres.--Raisons qui me dcident 
rester.--Mes lettres  mes amis.--Commencement de la correspondance
entre M. Thiers et moi.


J'avais beaucoup tudi l'histoire d'Angleterre et la socit
anglaise. J'avais souvent discut, dans nos Chambres, les questions de
politique extrieure. Mais je n'tais jamais all en Angleterre et je
n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
tout ce qu'on a  apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux
le pays et fait soi-mme le mtier dont on parle.

Ma premire impression, en dbarquant  Douvres, le 27 fvrier 1840,
fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que
d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la
place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrts  et l
et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit;
 Douvres, une population presse, silencieuse, ne cherchant ni
conversation ni distraction, allant  ses affaires; sur une rive, le
loisir anim; sur l'autre, l'activit proccupe de son but. A
mon arrive  Douvres comme  mon dpart de Calais, des curieux
s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les
autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres
 Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant
soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des
personnes, ce n'tait plus la France que je voyais; aprs deux heures
de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en
France, dans une socit bien rgle, au milieu d'une population
intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses,
c'tait la mme civilisation gnrale. On passe sans cesse, en
Angleterre, de l'une  l'autre de ces impressions; ce sont tantt les
diffrences, tantt les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
J'arrivai  Londres vers la fin de la matine; j'avais voyag par un
beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de
la ville et s'y teignit tout  coup. C'tait encore le jour, mais un
jour sans lumire. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes
regards; difices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone
et mesquinement orn; partout des colonnes, des colonnettes, des
pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espce; mais
l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans
limites, plein d'hommes qui y dploient continment, silencieusement,
leur activit et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur
gnrale, la propret extrieure des maisons, les larges trottoirs,
l'clat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux
de porte, donnent  la ville un air de soin et de bonne tenue qui se
passe presque de bon got.

La premire figure connue que j'aperus dans les rues fut celle de
lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin 
l'htel qu'occupait alors l'ambassade de France, _Hertford-House_,
dans _Manchester-Square_; grande maison entre une petite cour sable
et un petit jardin humide, belle au rez-de-chausse et convenablement
arrange pour la vie officielle et mondaine, assez nue et peu commode,
au premier tage, pour la vie domestique. J'tais seul, avec le
personnel de l'ambassade; j'avais laiss ma mre et mes enfants
 Paris; mon installation fut facile. A tout prendre, l'aspect de
l'habitation et des environs me convint; j'crivais quelques jours
aprs: J'prouve ici, le matin, une grande impression de calme.
Personne ne vient, personne ne me parle; je n'entends point de bruit;
c'est le repos de la nuit sans les tnbres. Je suis en prsence d'une
ruche d'abeilles qui travaillent sans bourdonner.

Je vis lord Palmerston ds le lendemain, mais sans lui parler
d'affaires; la crise ministrielle qui clatait en ce moment mme 
Paris me commandait l'attente, et il l'admit de bonne grce, en se
montrant pourtant press de reprendre la ngociation sur les affaires
d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode tait arriv la veille de
Saint-Ptersbourg, apportant au baron de Brnnow des instructions par
lesquelles l'empereur Nicolas l'autorisait  donner au cabinet anglais
une trs-grande latitude pour les arrangements qui devaient amener
la conclusion. Je demandai  lord Palmerston de vouloir bien prendre
sans retard les ordres de la reine pour mon audience de rception.
J'avais l une question  rsoudre d'avance; en prsentant au roi
Guillaume IV ses lettres de crance, M. de Talleyrand lui avait
adress, le 6 octobre 1830, un petit discours politique; lorsque,
en fvrier 1835, il remplaa  Londres M. de Talleyrand, le gnral
Sbastiani ne pronona point de discours. Que devais-je faire? Le roi
Louis-Philippe m'avait tmoign son dsir que je saisisse la premire
occasion de rappeler  la reine Victoria les rapports intimes
qu'il avait eus avec le duc de Kent, son pre; dans un discours de
rception, ce souvenir et naturellement pris place. Je priai lord
Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion, conviendrait le mieux
 la reine. Il me rpondit que ma rception serait une pure formalit
officielle, et me donna clairement  entendre que la reine aimerait
mieux n'avoir  rpondre  aucun discours. Je rsolus donc de m'en
abstenir. Ds le lendemain, 29 fvrier, je reus,  une heure dix
minutes, un billet de lord Palmerston, me disant que la reine me
recevrait ce jour mme,  une heure. J'envoyai sur-le-champ chez lui,
pour bien constater le retard et mon innocence. Je m'habillai en toute
hte, et j'tais, un peu avant deux heures,  Buckingham-Palace. Lord
Palmerston y arrivait au mme moment que moi; les ordres de la reine,
me dit-il, lui taient parvenus tard; on ne les lui avait pas remis
tout de suite; heureusement, la reine avait d'autres audiences qu'elle
avait donnes en nous attendant. Mais au moment d'entrer, point de
matre des crmonies pour m'introduire; sir Robert Chester, prvenu
aussi tard que moi, n'avait pas t aussi preste que moi; lord
Palmerston fit l'office d'introducteur. La reine me reut avec une
bonne grce  la fois jeune et grave; la dignit de son maintien la
grandit: J'espre, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majest
sait mon excuse, car je serais inexcusable. Elle sourit, comme peu
tonne de l'inexactitude. Mon audience fut courte: le roi, la reine,
la famille royale, les relations du roi avec le duc de Kent, la
surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre, en firent les
frais. Comme je me retirais, lord Palmerston, qui tait rest avec
la reine un moment aprs moi, me rejoignit en hte: Vous n'avez pas
fini; je vais vous prsenter au prince Albert et  la duchesse de
Kent; sans cela, vous ne pourriez leur tre prsent qu'au prochain
lever, le 6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-l, vous soyez
dj de vieux amis. La double prsentation eut lieu; je fus frapp de
l'esprit politique qui perait, quoique avec beaucoup de rserve,
dans la conversation du prince Albert. Au moment o je traversais le
vestibule du palais pour aller reprendre ma voiture, le matre des
crmonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant de la sienne
et press de s'excuser envers moi, non sans quelque humeur, de son
involontaire inutilit. Je dnai ce mme jour chez lord Palmerston, et
la soire fut employe  me faire faire connaissance avec une partie
de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de regarder, bien plus
que cela n'est vrai, comme le gouvernement du pays.

Depuis trois quarts de sicle, deux mots puissants, _libert_,
_galit_, sont le ferment qui soulve et fait bouillonner notre
socit franaise, je pourrais dire toute la socit europenne.
Par un concours de causes dont l'examen serait ici hors de
saison, l'Angleterre a eu cette fortune que, dans le travail de sa
civilisation, c'est surtout vers la libert que se sont ports ses
efforts et ses progrs. La lutte s'est tablie, non entre les classes
diverses et pour lever les unes en abaissant les autres, mais entre
le pouvoir souverain et un peuple jaloux de dfendre ses droits et
d'intervenir dans son gouvernement. L'esprit d'galit a eu, dans
cette lutte, sa place et sa part; le mouvement ascendant de la
dmocratie a puissamment contribu  la grande Rvolution qui, de
1640  1688, a agit et transform l'Angleterre; un moment mme,
les classes dmocratiques ont envahi la scne, chang la forme du
gouvernement et touch  la domination directe; mais ce n'a t l
qu'une crise superficielle et passagre; l'esprit de libert tait
le vrai mobile du pays: c'tait entre la royaut absolue et le
gouvernement libre que se livrait le combat; une grande portion de
l'aristocratie soutenait la cause des liberts publiques, et le
peuple se groupait de bon coeur autour d'elle comme autour d'un alli
ncessaire et d'un chef naturel. La Rvolution d'Angleterre a t,
de 1640  1660, bien plus aristocratique, et en 1688, bien plus
dmocratique qu'on ne le croit communment; la dmocratie a paru
dominante en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais  l'une et  l'autre
poque, ce sont l'aristocratie et la dmocratie anglaises, animes
du mme esprit et intimement unies, qui ont fait ensemble, pour la
dfense ou le progrs de leurs liberts communes, l'un et l'autre de
ces grands vnements.

Leur union dans l'intrt et sous le drapeau libral a eu deux
rsultats excellents: l'aristocratie n'a t ni souveraine ni
anantie; la dmocratie n'a t ni impuissante ni souveraine. La
socit anglaise n'a pas t bouleverse de fond en comble; le pouvoir
n'est pas descendu des rgions o il doit naturellement rsider, et il
n'y est pas rest isol et sans communication avec le sol o sont ses
racines. Les classes leves ont continu de diriger le gouvernement
du pays, mais  deux conditions: l'une, de gouverner dans l'intrt
gnral et sous l'influence prpondrante du pays lui-mme; l'autre,
de tenir leurs rangs constamment ouverts et de se recruter, de
se rajeunir incessamment en acceptant les nouveaux venus d'lite
qu'enfante et lve le mouvement ascendant de la dmocratie. Ce n'est
point l le gouvernement aristocratique de l'antiquit ou du moyen
ge; c'est le gouvernement libre et combin des diverses forces
sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d'une
grande nation.

La part de la dmocratie dans cette alliance s'est, de nos jours,
fort accrue, mais sans que l'alliance ait t rompue et l'aristocratie
dpossde de son rle; c'est encore entre ses mains qu'est en gnral
le pouvoir; elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les
fait de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrle du pays
tout entier. Tout en conservant son rang social, elle est aujourd'hui
serviteur et non matre; elle est le ministre habituel, mais
responsable, de l'intrt et du sentiment public. L'aristocratie
gouverne, la dmocratie domine, et elle domine en matre trs-redout
et quelquefois trop docilement obi.

Ds mes premiers pas dans la socit anglaise, je fus frapp de cet
tat des esprits et des institutions en Angleterre. Les convives
que je rencontrai  dner chez lord Palmerston, le 29 fvrier,
appartenaient presque tous  la haute aristocratie, le duc de Sussex,
quatrime fils du roi George III et oncle de la reine, les ducs de
Norfolk et de Devonshire, lord Carlisle, lord Albemarle, lord
Minto. Je vis passer devant moi dans la soire beaucoup d'hommes
considrables des divers partis, des whigs en grande majorit, mais
aussi des torys et des radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu' M.
Grote. J'entrai avec plusieurs en conversation courte; mais entre gens
curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup de paroles pour
rvler le caractre gnral des dispositions et des ides. Je trouvai
tous mes interlocuteurs, bien qu' des degrs ingaux, trs-modestes,
je pourrais dire timides envers l'opinion et le sentiment populaires,
et plus proccups de les bien reconnatre pour les suivre qu'aspirant
 les diriger. videmment, les prtentions et l'indpendance
aristocratiques ne tiennent l plus gure de place dans la pense et
la conduite des hommes publics.

Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-l en relation, deux surtout,
lord Melbourne et lord Aberdeen, attirrent, l'un ma curiosit,
l'autre ma sympathie: Lord Melbourne, le moins radical des whigs,
impartial par bon sens et par indiffrence, picurien judicieux,
goste avec agrment, gai avec froideur, et mlant une autorit
naturelle  une insouciance qu'il prenait plaisir  afficher. Cela
m'est gal (_I don't care_), tait son mot habituel; il avait inspir
 la jeune reine autant de got que de confiance; il l'amusait en
la conseillant, et il avait avec elle une libert affectueuse qui
ressemblait presque  un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le plus
libral des torys, esprit grave et doux, droit et fin, lev et
modeste, pntrant et rserv, imperturbablement quitable; coeur
profondment triste, car il avait t frapp coup sur coup dans ses
affections les plus chres, mais rest tendre et d'un commerce plein
de charme sous des dehors froids et une physionomie sombre. J'tais
loin de prvoir, en le rencontrant, quels liens d'affaires et d'amiti
devaient bientt nous unir; mais je ressentis, et je puis dire que
nous ressentmes, l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait.

Dans ce premier flot de rencontres et de visites, je n'avais pas vu le
plus considrable des hommes considrables de l'Angleterre, le duc
de Wellington. Il n'tait pas  Londres. La premire fois que je le
rencontrai, son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri,
rapetiss, vot, fort au del des exigences de son ge; il regardait
avec ces yeux vagues et teints o l'me prs de s'enfuir semble ne
plus prendre la peine de se montrer; il parlait de cette voix courte
et chancelante dont la faiblesse ressemble  l'motion d'un dernier
adieu. La conversation une fois engage, toute sa ferme et prcise
intelligence tait l, mais avec fatigue et soutenue par l'nergie
de sa volont. Il s'excusa de n'tre pas encore venu chez moi,
selon l'usage: J'tais  la campagne, me dit-il, j'ai besoin de la
campagne. La dcadence physique tait frappante  ct de la vigueur
morale et de l'importance publique encore intactes.

Le jeudi 5 mars, je dnai pour la premire fois chez la reine. Ni
pendant le dner, ni dans le salon aprs le dner, la conversation ne
fut anime et intressante; tout sujet politique en tait cart; nous
tions assis autour d'une table ronde, devant la reine tablie sur un
canap; deux ou trois de ses dames essayaient de travailler  je ne
sais plus quels ouvrages; le prince Albert jouait aux checs; nous
soutenions assez pniblement, lady Palmerston et moi, un entretien
languissant. Je remarquai, au-dessus des trois portes du salon,
trois portraits: Fnelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord
Clarendon, Anne Hyde, la premire femme de Jacques II. Je m'tonnai
de ce rapprochement de trois personnages si parfaitement incohrents.
Personne n'y avait fait attention, et personne n'en put dire la
raison. J'en trouvai une: on avait choisi ces portraits  la taille;
ils allaient bien aux trois places.

Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais de Saint-James;
longue et monotone crmonie qui pourtant m'inspira un vritable
intrt. Je regardais avec une estime mue le respect profond de tout
ce monde, gens de cour, de ville, de robe, d'glise, d'pe, passant
devant la reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser
la main, tous parfaitement srieux, sincres et gauches. Il faut cette
sincrit et ce srieux pour que ces anciens habits, ces perruques,
ces bourses, ces costumes que personne, mme en Angleterre, ne porte
plus que pour venir l, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais
je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l'est
pas.

Au moment mme o je commenais ainsi  m'tablir  Londres, j'avais 
rsoudre la question de savoir si j'y resterais, si je devais vouloir
y rester. Le cabinet qui m'avait appel  cette ambassade tombait 
Paris; le marchal Soult, M. Duchtel, M. Passy, M. Dufaure donnaient
leur dmission. Le rejet, par la Chambre des dputs, de la dotation
qu'ils avaient propose pour M. le duc de Nemours, rejet prononc
sans discussion et par un vote indirect qui ressemblait fort  une
surprise, les avait offenss autant qu'affaiblis. Le Roi essaya
vainement de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des
difficults de la situation et des faiblesses de la majorit qui
venait de leur manquer, par imprvoyance plutt qu' dessein: Quand
je devrais me retirer seul, je me retirerais, disait M. Duchtel. Le
cabinet du 12 mai 1839 s'tait form courageusement contre une meute;
il se retira, le 29 fvrier 1840, devant un chec parlementaire qu'un
dbat hardiment provoqu lui aurait peut-tre pargn.

Ce ne fut certainement pas sans quelque dplaisir que le Roi fit
appeler alors M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. Il lui en
cotait de prendre pour premier ministre l'un des principaux chefs de
la coalition. C'tait le rejet de la dotation de M. le duc de Nemours
qui ouvrait  M. Thiers la porte du pouvoir. Le Roi craignait, de
sa part, dans les affaires extrieures, des dispositions un peu
trop belliqueuses et aventureuses. Ceux qui font de ces sentiments
personnels un tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de
pauvres moralistes et de bien superficiels politiques; une couronne
place sur la tte d'un homme ne supprime pas en lui la nature
humaine, et pour ne pouvoir gouverner que de concert avec les Chambres
et par des ministres responsables, un roi ne devient pas une machine.
Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de lui, c'est
qu'il accepte, en dernire analyse, les conseillers que les Chambres
lui prsentent, et qu'aprs les avoir accepts, il ne travaille
pas, sous main,  les contrecarrer et  les renverser. Le roi
Louis-Philippe n'a jamais manqu ni  l'un ni  l'autre de ces
devoirs; il portait quelquefois trop de ptulance dans l'expression
de ses sentiments propres, mais il n'en faisait point la rgle de sa
conduite publique; il n'a jamais repouss le voeu clair des majorits
parlementaires; il a toujours t loyal, mme envers les cabinets qui
ne lui plaisaient pas: Je signerai demain mon humiliation, disait-il
un peu indiscrtement  M. Duchtel le 28 fvrier 1840; et le
lendemain 29, comme M. Thiers tait embarrass  trouver un ministre
des finances convenable, cela ne fera pas de difficult, dit le Roi;
que M. Thiers me prsente, s'il veut, un huissier du ministre; je
suis rsign. Il l'tait bien rellement, car peu de jours aprs, le
11 mars, un homme  qui il portait une entire confiance, le gnral
Baudrand, premier aide de camp de M. le duc d'Orlans et l'un de mes
plus srs amis, m'crivait  Londres: Le Roi est dj effray de voir
son nouveau ministre renvers; il redoute les crises ministrielles,
et ne voudrait pas qu'on dtruist l'difice sans avoir les matriaux
tout prts pour reconstruire.

Envers le Roi comme envers les diverses fractions des Chambres dont
l'appui lui tait ncessaire, M. Thiers se conduisit avec tact et
mesure. Sa situation tait complique et difficile; il n'tait le
reprsentant et le chef d'aucune opinion, d'aucun groupe capable de
suffire seul  former et  soutenir le gouvernement; pour avoir la
majorit dans les Chambres, il avait besoin de rallier autour de lui
des partis et des hommes trs-divers, des conservateurs, des libraux
et des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Mol et des
adhrents  M. Mol, des dfenseurs de la politique de rsistance
et des avocats de la politique de concession, le centre gauche, une
partie du ct gauche et une partie du centre droit; il ne pouvait se
former un cabinet et se faire une arme qu'en recrutant partout et en
semant la dsorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procda
hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla trouver
d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce qu'il voudrait dans
le ministre; puis le marchal Soult,  qui il proposa de refaire,
avec quelques lments nouveaux, le cabinet qui venait de tomber. Par
des raisons et dans des dispositions trs-diverses, le duc de Broglie
et le duc de Dalmatie se refusrent  ses offres. M. Thiers pressa
alors leurs amis et les miens de s'unir aux siens dans le cabinet
futur, se disant mme prt  renoncer  la prsidence du conseil si
l'on pouvait trouver une combinaison plausible pour le suppler. Il
fut, avec le Roi, galement coulant et sans exigence ni impatience:
au dehors, la question d'Espagne tait assoupie, et il acceptait en
principe la politique jusque-l suivie dans la question d'Orient; au
dedans, il ne demandait ni grande innovation constitutionnelle,
ni grands changements administratifs. Je prsume qu'en faisant des
avances si diverses, il prvoyait que plusieurs ne seraient pas
agres, et que, dans son me, il se rendait bien compte des
consquences de son entre au pouvoir et des voies nouvelles dans
lesquelles il placerait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne
pas savoir ce qu'il fait et o il va; mais il ne tmoignait point de
longue prmditation, point de prtention presse; il ne se proposait
que de donner satisfaction aux intrts et aux dsirs nouveaux
qui, depuis la chute du cabinet du 11 octobre 1832, avaient chang,
disait-on, l'tat des partis et des esprits. Il voulait entrer en
transaction et mme en alliance avec cette opposition du ct gauche
qu'il avait nagure si vivement combattue; mais il promettait, et il
se promettait sans doute  lui-mme, de la contenir et de l'assouplir
encore plus que de la satisfaire.

Je suivais de loin, avec une vive proccupation, ce travail
d'enfantement ministriel o ma cause politique et ma situation
personnelle taient galement intresses. Mes amis me tenaient au
courant de toutes ses phases; mais leurs apprciations taient aussi
diverses que leurs dispositions. Dgag de tout embarras dans le
pass et de toute ambition dans l'avenir, le duc de Broglie regardait
l'entre de M. Thiers aux affaires, par consquent la prpondrance du
centre gauche et une certaine mesure d'alliance avec le ct gauche,
comme invitables, du moins pour quelque temps; il craignait peu
que M. Thiers se livrt tout  fait, ou qu'on ne pt pas, au besoin,
l'arrter sur cette pente, et il aida  la formation du cabinet en
engageant quelques-uns de nos amis communs  y entrer, comme le leur
offrait M. Thiers, pour en modifier le caractre et la direction. M.
Duchtel s'inquitait davantage de ce premier pas hors de la politique
que nous avions soutenue et vers celle que nous avions combattue;
dans sa prvoyance, ce seraient les situations, bien plus que les
intentions, qui dtermineraient en dfinitive les conduites, et il se
prparait, de concert avec le gros du parti conservateur,  rsister
 l'alliance que le nouveau cabinet ngociait avec l'ancienne
opposition. M. Villemain et M. Dumon partageaient le sentiment de
M. Duchtel. M. de Rmusat au contraire tait prt  s'associer  M.
Thiers, se flattant de maintenir et de rajeunir  la fois, dans cette
association, la politique que, depuis 1830, il avait courageusement
servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et languissante: Je ne
me dissimule, m'crivait-il, aucune objection, aucun danger, aucune
chance de revers, et, ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de
cruels; mais je me sens un fonds inexploit d'ambition, d'activit, de
ressources, que cette occasion prilleuse m'excite  mettre enfin
en valeur, et il y a en moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien
profondment cach, que ceci tente irrsistiblement. M. Duvergier de
Hauranne, champion passionn, et aussi dsintress que passionn, de
la coalition, et son beau-frre le comte Jaubert, qui s'tait fait un
juste renom par ses hardies et piquantes agressions ou rsistances 
la tribune, taient dans les mmes dispositions que M. de Rmusat. De
toutes les fractions de la Chambre des dputs, mes amis particuliers,
les doctrinaires, taient la plus divise; et dans les lettres
qu'ils m'crivaient tous les jours, les uns m'engageaient  rester
ambassadeur  Londres avec le nouveau cabinet qui le souhaitait
vivement; les autres, avec plus de rserve, me laissaient entrevoir
leur dsir que je donnasse ma dmission, et que je revinsse
m'associer, dans la Chambre,  leur attitude de mfiance et bientt
probablement d'opposition.

Pour mon compte et dans le fond de ma pense, je n'hsitai pas un
moment. Si M. Thiers ft entr seul au pouvoir, appuy sur le centre
gauche et accept par le ct gauche, j'aurais sur-le-champ quitt
Londres pour aller reprendre  Paris ma place dans la dfense de notre
politique si videmment abandonne. Mais M. Thiers protestait contre
l'ide d'un tel abandon; il avait offert au duc de Broglie des
combinaisons qui en auraient absolument cart la crainte; il pressait
quelques-uns de mes amis de s'unir  lui, et ceux qui s'y montraient
disposs me donnaient des assurances positives de leur rsistance 
une pente dont ils reconnaissaient le pril. J'crivis, le 4 mars, 
M. Duchtel:

Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous crire, que tout ft fini. _Le
Moniteur_ m'apportera ce matin le cabinet. Tout bien considr, je
crois devoir rester. Je le crois dans l'intrt de notre cause et de
notre parti, dans le mien propre.

Il est clair que le danger est la pente vers la gauche, c'est--dire
vers la rforme lectorale et la dissolution de la Chambre des dputs
au dedans, vers la guerre au dehors. Quant  la guerre, j'occupe
ici la position dcisive. C'est ici seulement que la politique qui
pousserait ou qui se laisserait pousser  la guerre, ou  ce qui
amnerait la guerre, pourrait chercher quelque point d'appui. Tant
que cette position est  nous, nous sommes en mesure d'avertir et
d'arrter. L'Angleterre est, en fait de politique extrieure, un pays
 la fois goste et tmraire. Il peut s'engager dans des mesures par
lesquelles il ne serait pas du tout compromis lui-mme, mais qui nous
compromettraient fort, nous, sur le continent. Vous en avez vu un
exemple dans la question d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il
faut et qu'on peut dfendre la politique de la paix.

Quant au dedans, voici ce que m'crit Rmusat:--Le ministre
est form sur cette ide: point de rforme lectorale, point de
dissolution. D'ailleurs il est vident qu'il aura, quant aux noms
propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller  gauche. Les
apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
rponds de la ralit sur tous les points essentiels.--Vous comprenez
qu'en lui rpondant je prends acte de ces mots:--Point de rforme
lectorale, point de dissolution;-- ces conditions seules, je puis
rester. Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la politique
de conservation, et que ma retraite, si elle doit arriver un jour,
soit un signal dcisif.

Des choses je viens aux personnes.

Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se passer et
sur son pril. Mais je ne puis quitablement, raisonnablement,
honorablement, me retirer parce qu'un cabinet arrive, form sous
l'influence du duc de Broglie, contenant Rmusat et Jaubert, et me
retirer avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms propres.
Je n'ai jamais manqu  mes amis. Tous le savent. Au moment o ils
paraissent se diviser, je ne manquerai pas plus aux uns qu'aux autres.
Je ne me sparerai de personne sur des prventions, des prsomptions,
des craintes, des dangers mme. Le jour o les actes viendront, s'ils
viennent justifier les craintes et faire clater les dangers, ce
jour-l, je me sparerai hautement et sans hsiter. A ne parler que de
moi, je ne suis pas fch, je vous l'avouerai, de me trouver un peu en
dehors des luttes de personnes et des dcompositions de partis: nul ne
s'y est engag plus que moi, dans l'intrt commun et sans retour sur
moi-mme; il me convient de m'en reposer. Si quelque autre combinaison
de gouvernement me semblait possible, je pourrais la chercher; pour le
moment, je n'en vois aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile,
pour le pays et pour nous-mmes, ni honorable et consquent aprs la
coalition, d'aggraver encore, sans ncessit absolue et vidente, ce
fardeau d'incompatibilits et d'impossibilits qui a tant pes sur
nous.

Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la portion modre,
patriotique, trangre  toute intrigue, de l'ancien parti de
gouvernement (et c'est de beaucoup la plus considrable) doit se
rallier autour de nous. C'est, dans le prsent, une force immense;
dans l'avenir, un succs presque certain. Gardez cette position. Je
vous y aiderai d'ici, car je la garderai galement. Nous n'avons pas,
ce me semble, de meilleure ni de plus sre conduite  tenir.

M. Duchtel a de premires impressions trs-vives, et s'abandonne
quelquefois un peu vivement, en paroles,  ses premires impressions;
mais  l'heure de la rflexion srieuse et de la rsolution
dfinitive, je ne connais point de jugement ni d'honneur plus sr
que le sien. Il avait laiss paratre quelque dsir que je revinsse
sur-le-champ  Paris prendre ma place dans la lutte qu'il prvoyait;
mais il comprit et approuva pleinement mes raisons pour rester
 Londres, et il m'en donna une assurance  laquelle j'attachais
beaucoup de prix.

J'avais galement  coeur de m'expliquer sans rserve avec M. de
Rmusat, prvoyant, comme il le prvoyait lui-mme, que la voie dans
laquelle il entrait pourrait bien un jour compliquer tristement des
relations qui me resteraient chres, mme quand elles cesseraient
d'tre intimes. Je lui crivis le 5 mars:

Mon cher ami, j'ai attendu _le Moniteur_ pour vous rpondre. J'y
ai bien pens; je reste  mon poste. J'y reste srieusement. Je
concourrai loyalement. Je ne me sparerai pas, sur le seul indice des
noms propres et  cause de l'embarras des situations, d'un cabinet o
vous tes, et que le duc de Broglie a tant contribu  former. Votre
pente est prilleuse; elle l'est surtout  cause de votre propre
nature  vous, de ce got aventureux dont vous me parlez vous-mme,
et qui ne peut gure trouver sa satisfaction que vers la gauche.
Croyez-moi; il y a par moments de la force  prendre dans la gauche,
jamais un point d'appui permanent. Elle ne possde ni le bon sens
pratique ni les vrais principes, les principes moraux du gouvernement,
et moins du gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi
satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philosophe. Elle
branle et nerve, au lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre
social, les intrts rguliers et les croyances morales. Elle peut
donner, elle a donn quelquefois des secousses utiles et glorieuses;
son influence prolonge, sa domination abaissent et dissolvent, tt
ou tard, le pouvoir et la socit. Vous me dites que le ministre
se forme sur cette ide: point de rforme lectorale, point de
dissolution. Permettez-moi d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour
moi-mme. Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
Si le cabinet s'en cartait, je serais contraint de me sparer de
lui.

Ce ne fut pas seulement  mes intimes amis, aux principaux acteurs
politiques que je fis ainsi bien connatre les motifs et les limites
de ma rsolution; je voulus que le gros du parti conservateur, les
spectateurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent aussi
positivement informs; et j'crivis, le 8 mars,  l'un des plus
clairs, M. Molin, dput du Puy-de-Dme: Mon cher collgue, aprs
y avoir bien pens, je me suis dcid  rester, quant  prsent,  mon
poste. Il arrivera l'une de ces trois choses: ou le cabinet luttera
contre le vice de son origine et de sa pente; dans ce cas, j'aiderai,
dans cette lutte,  la bonne cause; je pserai du bon ct: ou le
cabinet succombera bientt sous sa mauvaise position; dans ce cas,
j'aurai fait preuve de modration et d'quit; je serai rest un peu
en dehors de ces luttes de personnes, de ces dcompositions de partis,
de ces incompatibilits, impossibilits, sparations et alliances
prcaires dans lesquelles je me suis engag, depuis quelques annes,
plus vivement que nul autre, et qui nous ont tant embarrasss et
lasss, le pays et nous-mmes. Ou bien, enfin, le cabinet vivra en
marchant du ct o il penche, et dans ce cas, ds que les actions
iront  gauche, je me sparerai de lui, et j'irai reprendre ma place
sur mon banc et ma part dans le combat. Les ministres m'ont crit:
Le ministre s'est form sur cette ide: point de rforme lectorale,
point de dissolution. J'ai pris acte de ces paroles, en disant que
c'tait l le seul drapeau sous lequel je pusse et voulusse agir. Je
reste donc, inquiet et en observation, pour dfendre ici la politique
de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paratra pas, au
dedans, encore plus compromise et encore plus ncessaire  dfendre.
C'est l, si je ne me trompe, la position qui convient  mes amis 
Paris, comme  moi ici. Une hostilit soudaine, dclare, un parti
pris de renverser le nouveau cabinet en l'empchant absolument de
marcher, quand il contient quelques-uns des ntres, hommes d'esprit et
d'honneur, et avant qu'il ait rien fait, une telle hostilit, dis-je,
me paratrait une politique mauvaise en soi et peu convenable pour
nous. Nous avons toujours offert de soutenir le gouvernement qui
voudrait marcher avec nous. Celui-ci penche vers la gauche, et bien
des causes l'y pousseront. D'autres causes aussi, les ncessits du
pouvoir, l'instinct de sa propre conservation le ramneront vers nous.
Je me fie un peu, je l'avoue,  l'incorrigible nature de la gauche
pour esprer qu'elle nous renverra les hommes mmes qui sont arrivs
pousss par son souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en
sortons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes  qui
voudrait y entrer. Peut-tre russirons-nous  reformer ainsi, dans
la Chambre, une majorit gouvernementale. C'est le but que nous avons
poursuivi,  travers des situations bien diverses, depuis la chute du
cabinet du 11 octobre; c'est encore aujourd'hui,  mon avis, celui que
nous devons poursuivre.

J'tais pleinement en droit de donner  mon attitude et  ses motifs
la publicit qui devait rsulter de toute cette correspondance, car je
m'en tais, ds le premier moment, nettement expliqu avec M. Thiers
lui-mme. Le lendemain mme de la formation du cabinet, le 2 mars,
avant que j'eusse fait connatre  personne ma rsolution de rester
 Londres, il m'avait crit: Mon cher collgue, je me hte de vous
crire que le ministre est constitu. Vous y verrez, parmi les
membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rmusat, et
dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers
associ. Nos frquentes communications depuis dix-huit mois nous ont
prouv,  l'un et  l'autre, que nous tions d'accord sur ce qu'il y
avait  faire, soit au dedans, soit au dehors. En partant de Paris,
vous m'avez dclar, dans la salle des confrences, que votre
politique extrieure tait la mienne. Je serais bien heureux si, en
russissant tous les deux dans notre tche, vous  Londres, moi
 Paris, nous ajoutions une page  l'histoire de nos anciennes
relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous travaillons
 tirer le pays d'affreux embarras. Vous trouverez en moi la mme
confiance, la mme amiti qu' cette poque. Je compte en retour sur
les mmes sentiments. Je ne vous parle pas d'affaires aujourd'hui. Je
ne le pourrais pas utilement. J'attends vos prochaines communications
et les prochaines dlibrations du nouveau conseil pour vous
entretenir de la mission dont vous tes charg. Ce n'est qu'un mot
d'affection que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au dbut de nos
relations nouvelles.

Je lui rpondis sur-le-champ, le 5 mars: Mon cher collgue, je crois,
comme vous, qu'il y a  tirer le pays de graves embarras. Je vous y
aiderai d'ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble,
de 1832  1836, des choses qu'un jour peut-tre, je l'espre, on
appellera grandes. Recommenons. Nous nous connaissons et nous n'avons
pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la mme
confiance, la mme amiti que vous me promettez et que je vous
remercie de dsirer. Nous nous sommes assurs, en effet, dans ces
derniers temps, que nous pouvions marcher ensemble au mme but.
Rmusat m'crit que le cabinet s'est form sur cette ide: point de
rforme lectorale, point de dissolution. J'accepte ce drapeau,
le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le cabinet,
honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me
part devoir modifier nos relations, je vous le dirais  l'instant et
trs-franchement. Je suis sr que vous me comprendriez, et mme que
vous m'approuveriez.

Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reu hier le compte
rendu de ma premire conversation avec lord Palmerston. Je vous en
transmettrai aujourd'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce
que j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en pensez.




                           CHAPITRE XXVIII.

                NGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.


Difficults de ma situation  Londres en reprenant les ngociations
sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la
politique du cabinet du marchal Soult.--Conversation prliminaire
avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.
Thiers.--Ma premire conversation avec lord Palmerston sur la
question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de
plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne
et lord John Russell.--Dispositions des whigs trangers au cabinet.
--Lord Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps
diplomatique  Londres.--Le baron de Blow.--Le baron de Neumann.--Le
baron de Brnnow.--M. Van-de-Weyer, le gnral Alava, M. Dedel, le
comte de Pollon.--Je signale  plusieurs reprises au cabinet franais
le pril de la situation et les chances d'un arrangement entre
quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne
M. Thiers.--Commencement d'amlioration dans notre situation.--Ma
conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur
turc  Paris, Nouri-Efendi, arrive  Londres.--Sa note du 7 avril aux
cinq puissances.--Ma rponse.--Ouvertures que me font successivement
le baron de Blow et le baron de Neumann.--Concession importante de
lord Palmerston.--Suspension de la ngociation en attendant
l'arrive du nouvel ambassadeur turc, Chkib-Efendi, qui vient de
Constantinople.


Ma situation, en entrant en ngociation  Londres sur la question
d'Orient, tait singulirement gne et difficile. Par la note remise
 la Porte le 27 juillet 1839, nous nous tions engags  traiter
cette question de concert avec l'Autriche, la Prusse et la Russie
comme avec l'Angleterre, et nous avions dtourn le sultan de
tout arrangement direct avec le pacha d'gypte, lui promettant que
l'accord entre les cinq grandes puissances tait assur. Ds lors
cependant nous avions pris parti pour les prtentions du pacha  la
possession hrditaire, non-seulement de l'gypte, mais de la Syrie;
et quand je fus appel  l'ambassade de Londres, malgr les obstacles
que nous avions dj rencontrs, nous persistions dans notre
rsolution. Le gouvernement du Roi, disait le marchal Soult dans
les instructions qui me furent donnes le 19 fvrier 1840[1], a cru
et croit encore que, dans la position o se trouve Mhmet-Ali,
lui offrir moins que l'hrdit de l'gypte et de la Syrie, c'est
s'exposer de sa part  un refus certain qu'il appuierait au besoin par
une rsistance dsespre dont le contre-coup branlerait et peut-tre
renverserait l'Empire ottoman.

[Note 1: _Pices historiques_, n I.]

Ainsi lis, d'une part au concert avec les quatre autres grandes
puissances, de l'autre aux prtentions du pacha d'gypte, nous avions
contre nous, dans la ngociation, l'Angleterre qui refusait absolument
au pacha l'hrdit de la Syrie, la Russie qui voulait conserver 
Constantinople son protectorat exclusif, ou ne le sacrifier qu'en
nous brouillant avec l'Angleterre, enfin l'Autriche et la Prusse
elles-mmes, assez indiffrentes sur la question de territoire entre
le sultan et le pacha, mais dcides  suivre, selon l'occasion,
tantt l'Angleterre, tantt la Russie, plutt qu' s'unir avec nous
pour contenir les prtentions de l'une et de l'autre.

Le cabinet prsid par le marchal Soult avait le sentiment
de l'incohrence et des embarras de cette situation, car il me
recommandait, dans ses instructions, d'viter soigneusement tout ce
qui tendrait  nous faire entrer dans la voie des confrences et des
protocoles; il est trop vident, d'aprs ce qui s'est pass en dernier
lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isols.
Mais c'tait l une prcaution inutile; aucune des puissances
ne pensait  demander, sur les affaires d'Orient, une confrence
officielle; quand j'en parlai  lord Palmerston pour carter cette
ide, il n'est pas le moins du monde question, me dit-il, de
confrence, de protocole, ni de rien de semblable; vous avez
parfaitement raison; nous en serions tous embarrasss et n'en
retirerions aucun profit. Il s'agit uniquement de ngocier pour
arriver  quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord et qui
termine l'affaire. C'tait prcisment dans cet accord, soit qu'il
ft ou non officiellement dlibr, que rsidait le problme 
rsoudre; et en se dfendant de toute confrence et de tout protocole,
le cabinet franais se repaissait d'une scurit illusoire; l'absence
de ces formes diplomatiques n'attnuait en rien pour lui la difficult
de la situation.

Toute sa politique reposait sur une triple confiance. On comptait
fermement  Paris sur la persvrance de Mhmet-Ali dans ses
prtentions  la possession hrditaire de la Syrie et sur son nergie
 les soutenir par les armes s'il tait attaqu. On regardait les
moyens de coaction qui pouvaient tre employs contre lui ou comme
absolument inefficaces et vains, ou comme gravement compromettants
pour la sret de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Enfin on ne
croyait pas que la Russie consentt jamais  abandonner effectivement
son protectorat exclusif ou du moins prpondrant  Constantinople.
Fort de toutes ces confiances, le cabinet franais se prtait
volontiers  la vive pression de l'opinion publique en faveur du pacha
d'gypte, et ne sentait aucune imprieuse ncessit d'y rsister.

J'avais pour mission  Londres d'obtenir du gouvernement anglais de
grandes concessions au profit du pacha, et pour armes dans ce travail
la triple conjecture que je viens d'indiquer sur les chances de
l'avenir en cas de lutte, et la ncessit de l'union permanente de
la France et de l'Angleterre pour maintenir l'intgrit de l'Empire
ottoman et la paix de l'Europe.

Mon entre en relation avec lord Palmerston fut facile et agrable. Il
me savait sincrement attach aux intimes rapports de la France avec
l'Angleterre, et ds notre premire entrevue il s'empressa de me
donner  cet gard, sincrement aussi, je crois, les plus fermes
assurances: Les intrts suprieurs et dominants des deux pays
finiront toujours, me dit-il, par dissiper les nuages qu'lvent
quelquefois, entre eux, tantt des faits accidentels, tantt les
efforts malveillants de tels ou tels organes de la presse priodique.
Cependant, ajouta-t-il, ces nuages sont un mal rel; ce mal s'est
aggrav depuis une certaine poque, et, je l'avoue, nous-mmes, depuis
le ministre de M. le comte Mol, nous avons cru remarquer, dans le
gouvernement franais, une disposition moins amicale  notre gard
et quelque penchant vers d'autres allis. Je repoussai cette
supposition: Les sentiments du Roi pour l'Angleterre sont toujours
les mmes, lui dis-je; il n'y a eu de modifi que sa situation en
Europe envers les puissances continentales. Par l'influence du temps,
et surtout par suite des efforts et des succs du gouvernement du Roi
pour le maintien de l'ordre et de la paix, la mfiance et, pour parler
sans dtour, l'loignement que ressentaient pour lui quelques-unes de
ces puissances se sont dissips ou du moins fort affaiblis; elles
lui ont rendu justice et ont compris de quelle importance tait, pour
l'Europe, son affermissement. Elles lui ont tmoign ds lors plus
de confiance et de bon vouloir, et il s'est trouv plus rapproch
d'elles, mais sans s'tre, pour cela, loign de vous. Son attachement
 l'alliance anglaise est rest aussi profond, aussi sincre que dans
les premiers temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous
ne pensez certainement pas, mylord, que, pour tre unis avec
l'Angleterre, nous devions rester isols en Europe ou en mauvais
rapports avec les autres tats.--Non, non, reprit lord Palmerston;
nous ne sommes pas jaloux  ce point; mais tant de faits ont concouru
pour nous inspirer des doutes qu'il tait difficile que nous n'y
vissions que des accidents. Il passa alors en revue les diverses
questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836, en Europe, en
Amrique, en Afrique, s'taient leves entre les deux pays, et leur
avaient t des sujets de dissentiment ou d'inquitude. Il insista
particulirement sur les obstacles que rencontraient, de notre part,
les ngociations commerciales poursuivies par le cabinet anglais soit
en Espagne, soit avec nous-mmes. Je saisis volontiers cette occasion
d'indiquer quelles maximes dirigeaient et devaient,  mon avis,
diriger, en pareille matire, le gouvernement franais: Il y a ici,
mylord, lui dis-je, des faits imprieux auxquels, de part et d'autre,
nous devons nous rsigner, des intrts essentiellement divers que,
de part et d'autre, nous sommes chargs de protger et obligs de
mnager. Le gouvernement du Roi est dispos et dcid  faire tous
ses efforts pour amener, entre ces intrts, les transactions les
plus quitables, et pour seconder, par l'application des principes
libraux, le bien-tre gnral des deux pays; il vient de vous en
donner une preuve dans les ngociations qu'il a acceptes et qui
se poursuivent pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais
le progrs dans cette voie est difficile et doit tre lent. Le
gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux intrts actuels
des manufacturiers franais et de la population ouvrire qui vit du
travail qu'ils lui fournissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en
France une partie des propritaires du sol, mme sans s'associer 
aucune conspiration,  aucun projet de renversement, restent
encore, envers le gouvernement de Juillet 1830, dans une disposition
malveillante, et ne lui prtent point la force que cette classe de
la socit donne en gnral au pouvoir. Une autre classe, celle
des grands manufacturiers, matres de forges, ngociants, s'est au
contraire empresse vers le gouvernement du Roi, et lui a apport,
lui apporte en toute occasion, l'appui de son activit, de son
intelligence, de sa richesse, de son influence sociale. Il est
impossible que le gouvernement du Roi ne porte pas, aux intrts et
aux sentiments de cette classe et de la population qui se rattache
 elle, un soin trs-attentif; et ce n'est qu'aprs de scrupuleuses
enqutes, des discussions approfondies et par des dmonstrations
videntes de l'intrt gnral du pays qu'il peut lui imposer des
sacrifices et des efforts dont elle reconnaisse la ncessit.

Je ne laissai passer sans rfutation ou explication aucun des griefs
que lord Palmerston venait de rappeler. Il n'insista sur aucun; aucune
aigreur prolonge n'avait perc dans ce petit rsum rtrospectif; il
avait plutt voulu, au dbut de ses rapports avec moi, se dbarrasser
de ses mcontentements passs que s'en prvaloir pour l'avenir; et
sa disposition me parut exempte de toute arrire-pense malveillante,
mais empreinte d'une certaine susceptibilit gnrale et de quelque
doute sur le bon accord futur et solide des deux gouvernements.

Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-l, sur les affaires
d'Orient. Press d'aller  la Chambre des communes et de prparer
les documents qu'il avait  lui communiquer  propos de la guerre de
Chine, lord Palmerston me demanda de remettre au surlendemain, 4 mars,
notre premier et srieux entretien sur la grande question qui tait
l'objet essentiel de ma mission.

Je me rendis chez lui le surlendemain,  une heure. Je venais
d'apprendre la chute du marchal Soult  qui j'avais adress mes
premires dpches, et la formation du ministre prsid par M.
Thiers. Je dis en entrant  lord Palmerston: Je n'ai et ne puis
encore avoir reu, mylord, sur les affaires d'Orient et sur l'ide
que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction positive.--Tant
mieux, me rpondit-il, nous en causerons plus librement sur la
question mme; nous avons besoin de nous tout dire.--Je m'en
fliciterai, mylord; je ne suis pas un diplomate de profession; c'est
au gouvernement intrieur de mon pays que j'ai pris quelque part;
c'est l'tat des esprits dans les Chambres et dans le public que je
dsire mettre sous les yeux de votre gouvernement. L'unanimit
est grande chez nous sur la question d'Orient; nos dbats mmes en
tmoignent; j'ose dire que je serai en mme temps, auprs de vous,
l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de l'opinion
gnrale du pays. Ce n'est pas, mylord, que le gouvernement du Roi se
dirige, dans cette affaire, d'aprs les prjugs publics et les prenne
pour rgle de sa politique; il en est de fort accrdits, de fort
bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous entendez sans
cesse parler en Angleterre des prtentions ambitieuses, des vues
d'agrandissement de la France, et vous ne partagez certainement pas,
 ce sujet, toutes les craintes dont on vous assige. Nous aussi,
mylord, nous avons nos mfiances populaires;  nous aussi on
parle sans cesse de l'ambition et des projets d'agrandissement de
l'Angleterre; elle veut s'emparer de Candie, dominer seule en gypte
et en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que ces rumeurs
n'ont aucun fondement. Il est parfaitement convaincu que votre
gouvernement est trop sage pour vouloir, en Orient, autre chose que
le maintien de la paix et de l'ordre tabli entre les tats. Nous
regardons, mylord, l'intrt franais et l'intrt anglais dans cette
question, je veux dire l'intrt suprieur et dominant des deux pays,
comme semblables. Vous voulez, nous voulons comme vous que l'Empire
ottoman subsiste et tienne sa place dans l'quilibre europen.
Pour nous comme pour vous, c'est  Constantinople qu'est la grande
question; c'est la sret et l'indpendance de Constantinople que,
vous et nous, avons  coeur de garantir. Les vnements ont lev en
gypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire
que nous ne sommes pas aussi unanimes; mais cette question nouvelle
n'empche pas que celle de Constantinople ne demeure la question
premire, essentielle. Ce sont les vnements de Syrie qui nous
obligent  nous occuper de Constantinople; mais c'est toujours 
Constantinople qu'est, pour vous comme pour nous, la grande affaire;
c'est toujours en vue de Constantinople, et pour arriver  une bonne
solution de la question qui rside l, que toutes les autres questions
doivent tre considres et rsolues. Eh bien, mylord, pour que la
question de Constantinople soit rsolue comme il convient  vous, 
nous,  la paix et  l'quilibre de l'Europe, il faut que la question
d'gypte soit rsolue pacifiquement, par un arrangement agr du
sultan et du pacha, et qui rgle dfinitivement, de leur aveu,
leur situation rciproque. Quel doit tre cet arrangement, quelle
dlimitation territoriale en rsultera entre les deux rivaux, ce sont
l des questions graves sans doute, mais,  nos yeux, secondaires. Que
le sultan ou le pacha possde telle ou telle tendue de territoire,
cela nous proccupe peu; ce qui nous proccupe beaucoup, c'est que
l'Orient ne soit pas livr aux chances d'un grand trouble, qu'on
n'y mette pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, mylord,
consultez le pass; tout vnement, toute secousse en Orient compromet
la sret et l'indpendance de Constantinople en y favorisant les
progrs de l'influence que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre.
Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie;
d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui parat sur cette scne
avec les forces les plus considrables; ensuite, parce que tout
emploi de la force, toute grande secousse amne des chances qu'il est
impossible de prvoir, et dont la Russie est, plus que toute autre
puissance, en mesure de profiter. Permettez-moi, mylord, de vous
adresser une question: je sais que vous avez regard l'arrangement
conclu  Kutahi, en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter
en ce moment le mrite; pourtant, si on et pu, il y a quelques mois,
avant l'explosion de la nouvelle lutte entre le sultan et le pacha,
garantir la dure de l'arrangement de Kutahi pour dix ans, pour le
reste de la vie de Mhmet-Ali, vous auriez,  coup sr, accept
ce _statu quo_ comme un bien rel, comme un gage de scurit pour
l'Empire ottoman, et, par consquent, pour l'Europe. Pourquoi? Parce
que ce qui importe avant tout  l'Europe, en Orient, c'est la paix,
l'absence de tout branlement qui ouvre des perspectives et des
chances  l'ambition trangre.

Lord Palmerston, qui m'avait cout jusque-l avec une attention
immobile, m'interrompit  ces paroles: Le _statu quo_ de
l'arrangement de Kutahi tait impossible, dit-il; l'ambition de
Mhmet-Ali va toujours croissant; il n'a jamais pu se contenir dans
ses limites.

--Pardon, mylord; je ne doute pas que Mhmet-Ali ne soit fort
ambitieux; mais on ne peut, dans cette dernire occurrence, le charger
du tort de l'agression.

--Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se trompe; c'est sur
le territoire turc, non sur le territoire gyptien que la bataille de
Nezib a t livre.

--Il est vrai, mylord; mais le territoire gyptien avait t
pralablement envahi par les Turcs; ils avaient occup plusieurs
villages gyptiens; An-Tab, o ils taient d'abord entrs, est sur le
territoire gyptien.

--Je ne crois pas, dit lord Palmerston, et il alla chercher une
carte de Syrie sur laquelle nous emes bientt constat qu'An-Tab
tait sur la rive droite du Sed-Jour qui faisait alors la limite des
deux territoires. Lord Palmerston leva des doutes sur l'exactitude
de sa carte: J'ai apport, dis-je, une excellente carte de Syrie,
publie nagure  Gotha, et dans laquelle An-Tab est aussi plac sur
la rive droite du Sed-Jour. Lord Palmerston abandonna ce terrain de
discussion: Peu importe, dit-il, que, ce jour-l, le sultan ou le
pacha ait t l'agresseur; dans leur situation rciproque, il ne
pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment contenir un vassal
ambitieux et un souverain irrit ayant leurs armes en prsence, sans
frontires fortes et bien prcises? Ce qui vient d'arriver devait
arriver et recommencerait toujours. Nous aurions d le prvoir en
1833. Je l'ai dit alors et j'ai demand qu'on prt d'autres mesures
que l'arrangement de Kutahi. Mais nous avions ici d'autres affaires
pressantes; le cabinet n'a pas voulu. Nous avons eu tort. Il ne
faut pas que nous retombions dans la mme faute. Il faut que nous
prvenions le retour d'vnements pareils  ceux dont nous sommes si
embarrasss. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha
plus faible, et de prvenir entre eux ce contact habituel, invitable,
qui tente,  chaque instant, l'ambition de l'un et la vengeance de
l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il faut lui rendre une
partie des territoires qu'il a perdus; la Syrie est une province
peuple et riche; la Porte en tirera des hommes et de l'argent; elle
rsistera alors bien mieux au pacha qui, de son ct, aura bien moins
d'occasions et de moyens de l'attaquer.

--Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez rellement l'Empire
ottoman en lui rendant plus de territoires? Ne nous repaissons pas
d'illusions; cet Empire n'est pas mort, mais il se meurt; il tombe
en lambeaux; nous pouvons prolonger sa vie, mais non le ressusciter
effectivement. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de
la gouverner et de la garder; l'anarchie, le pillage, la violence et
l'impuissance turques reprendront possession de cette province, et
vous serez responsable de son sort; vous serez oblig tantt d'y
rprimer, tantt d'y soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez
russi; je suppose Mhmet-Ali dompt, refoul en gypte, croyez-vous
qu'il se rsigne et qu'il renonce  son ambition que vous jugez si
indomptable? Non, mylord; il a fait ses preuves de persvrance et
d'adresse; il reprendra ses desseins; il travaillera  reconqurir la
Syrie. Les moyens ne lui manqueront pas; quand Mhmet-Ali possde la
Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences et qui y fomente
des rbellions; quand le sultan la possdera, ce sera le pacha qui
fomentera les rbellions, rendra prcaire la domination de son rival,
et ressaisira peut-tre bientt la sienne. Au lieu d'avoir assur la
domination de la Porte, vous aurez au contraire chauff la lutte,
aggrav le trouble et prpar de nouveaux hasards dont la Russie sera,
comme toujours, la premire  profiter.

--Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mauvaise opinion de
l'Empire ottoman, et vous n'tes pas au courant de la disposition
actuelle du gouvernement russe. Un tat qui est un cadavre, un corps
sans me et qui tombe en lambeaux, ce sont l des figures auxquelles
il ne faut pas croire; qu'un tat malade retrouve des territoires pour
y lever de l'argent et des hommes, qu'il remette de la rgularit dans
son administration, il se gurira, il redeviendra fort. C'est ce qui
arrive dj en Turquie; le hatti-schriff de Reschid-Pacha s'excute;
ses bons effets se dveloppent. Et quant  la Russie, soyez sr que sa
disposition  se concerter avec les autres puissances sur les affaires
d'Orient est srieuse. Je ne dis pas que le dsir de nous diviser,
vous et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle dsire
aussi de ne pas rester en Orient dans la situation o elle s'est mise;
son trait d'Unkiar-Sklessi lui pse; si des troubles clatent en
Turquie, si Mhmet-Ali menace Constantinople, si la Porte rclame le
secours russe, aux termes du trait, l'empereur Nicolas est dcid
 l'excuter; il croit que son honneur le lui prescrit; mais cette
ncessit ne lui plat point; il prvoit que, ni vous, ni nous, ne le
laisserions faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche 
se placer sur un terrain moins compromettant. Il est de notre intrt,
du vtre, de l'intrt de l'Europe de lui en faciliter les moyens.
Saisissons cette disposition de la Russie pendant qu'elle existe;
profitons-en pour ramener la question ottomane dans le droit public
europen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir dtruit,
sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes
mfiances, et d'avoir li par les traits la puissance qui voulait se
l'arroger.

--Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et l'autre point, mylord;
je souhaite que l'Empire ottoman retrouve de la force et que la Russie
renonce  le dominer en le protgeant. Mais l'abdication russe me
parat bien douteuse, et quant  la restauration turque, les dangers
que court en ce moment l'Empire ottoman sont plus pressants que ne
seront prompts les remdes dont vous parlez. Dans les suppositions les
plus favorables, cet Empire ne sera de longtemps en tat de se suffire
 lui-mme, et quand de grands dsordres intrieurs lui imposeront
de grands efforts, pendant longtemps encore ce seront des forces
trangres, c'est--dire des Russes qui viendront le protger.

--Quand les Russes viendront en vertu d'un trait et au nom de
l'Europe, le danger ne sera plus le mme; et le but une fois atteint,
ils s'en iront.

--Je crois  la vertu des traits, mylord; je crois  la loyaut
des souverains; mais je crois aussi  l'empire des situations, des
passions et d'une politique sculaire. Ce sera beaucoup sans doute que
les Russes sortent de Turquie aprs y tre venus; mais mme quand ils
en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils y soient venus. Et qui
vous dit qu'ils en pourront sortir promptement? Qui vous dit que la
guerre, une fois allume en Syrie, ne durera pas plus longtemps que
vous ne l'aurez prvu? Le pacha a l une arme considrable; il peut,
mme quand ses communications par mer seront interrompues, la soutenir
et la pourvoir dans le pays mme et par la voie de terre. Dj,
dit-on, il en organise les moyens  travers le dsert et la Palestine;
on parle de cinq mille chameaux runis dans ce dessein. Vous ne
dbarquerez pas en Syrie des troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra
pas les siennes; contre toutes les difficults de cette guerre,
partout o elle clatera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure et
 Constantinople, ce seront des Russes qui seront chargs de la
soutenir.

--Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas  mettre l; des
troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne sait pas, on ne sait pas.

Je restais incrdule; lord Palmerston reprit: D'ailleurs il ne serait
peut-tre pas ncessaire que des Russes vinssent dans l'Asie Mineure
ou en Syrie; on pourrait dbarquer en gypte mme, au coeur de la
puissance de Mhmet-Ali, un corps turco-russe; il n'a l que de
mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait qu'il rappelt son arme
de Syrie, et lord Palmerston, rouvrant sa carte, me montrait comment
on pourrait occuper la basse gypte: Mylord, lui dis-je, nous avons
fait cette preuve; nous savons ce qu'elle exige d'efforts et ce
qu'elle fait courir de chances; vous n'aurez pas l une meilleure
arme ni un plus grand capitaine que nous n'y avons eu en 1797.
Mais permettez-moi de revenir  la question mme: pourquoi tous ces
efforts? Pourquoi faire courir  la paix de l'Orient,  la scurit de
la Porte et de l'Europe, tant de hasards? Pour refuser l'hrdit 
un vieillard de soixante-douze ans. Qu'est-ce donc que l'hrdit
en Orient, mylord, dans cette socit violente et prcaire, dans ces
familles nombreuses et dsunies? L'histoire de Mhmet-Ali n'est pas
un fait nouveau dans l'Empire ottoman; plus d'un pacha, avant lui,
s'est lev, a fait des conqutes, s'est rendu puissant et presque
indpendant. Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont
morts, leurs fils se sont diviss, et la Porte a ressaisi ses
territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure
chance et la conduite la plus prudente.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites l; l'hrdit n'aurait
peut-tre pas grande valeur. Pourtant Ibrahim-Pacha est un chef
habile, aim de ses troupes, meilleur administrateur que son pre,
dit-on; il a auprs de lui des officiers capables, des Franais. Nous
nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas
bien aise de voir se fonder, en gypte et en Syrie, une puissance
nouvelle et indpendante, qui ft presque sa cration et devnt
ncessairement son allie? Vous avez la rgence d'Alger; entre vous
et votre alli d'gypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
tats de Tunis et de Tripoli. Toute la cte d'Afrique et une partie
de la cte d'Asie sur la Mditerrane, depuis le Maroc jusqu'au golfe
d'Alexandrette, serait ainsi en votre pouvoir et sous votre influence.
Cela ne peut nous convenir.

La discussion, en se prolongeant, pntrait ainsi plus avant; j'entrai
sans hsiter dans sa nouvelle voie: Vous avez raison, mylord; nous
nous disons tout, et nous pouvons bien librement nous tout dire, car
nos paroles ne disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amnera peut-tre
un jour, quelles nouvelles combinaisons d'tats et de politique
pourront se former tout autour de la Mditerrane, je n'en sais rien,
ni vous, mylord, ni personne. Nous pouvons amuser notre esprit 
tenter de le prvoir; mais ce n'est certainement pas sur de telles
hypothses ni par de tels pressentiments que notre politique doit
aujourd'hui se rgler. Le gouvernement du Roi ne manquera jamais  ses
devoirs envers les destines de la France; mais il est convaincu
que le grand intrt franais est maintenant la dure de la paix,
l'affermissement de l'ordre europen, le dveloppement rgulier
des divers tats contenus chacun dans ses limites. C'est l notre
politique, mylord; c'est aussi la vtre; et, en vrit, je ne
comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas de concert lorsque,
en dehors ou au-dessus de toutes les dissidences secondaires ou
futures, nous y avons si videmment le mme intrt et le mme
dessein.

Je m'arrtai, et regardant fixement lord Palmerston: Permettez-moi,
mylord, lui dis-je, de vous faire tout simplement,  brle-pourpoint,
une question directe: Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de
plus avanc que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins donn
 croire que la ngociation dont nous nous occupons ici tait presque
conclue, et les moyens de coaction  employer contre Mhmet-Ali
presque rgls. Y a-t-il  cela quelque chose de vrai?

Lord Palmerston me rpondit tout simplement: Il n'y a rien,
absolument rien de plus que ce que vous savez. Il se leva, alla
ouvrir un pupitre sur lequel il avait l'habitude d'crire debout,
et il en rapporta deux papiers: Voici, me dit-il, deux projets
d'arrangement, de trait, si l'on veut, entre toutes les puissances,
sur cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure bauche, une
simple rdaction de mes propres ides que je n'ai pas mme montre
 mes collgues. Le second est une bauche analogue qui me vient des
puissances du continent. Il ne me nomma pas la puissance; mais j'eus
lieu de croire que cette seconde bauche tait d'origine autrichienne.
Lisez-les toutes les deux, me dit-il. Il me lut effectivement le
premier de ces projets et je lus moi-mme le second. Ils taient
conus, en principe, dans des systmes diffrents: le projet de lord
Palmerston tait un trait entre les cinq puissances et la Porte
ottomane; dans le second, les cinq puissances ne traitaient qu'entre
elles, et la Porte recevait et acceptait leurs propositions. Cette
diffrence essentielle mise de ct, les deux projets ne diffraient
pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre: 1
l'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre
toute nouvelle attaque du pacha d'gypte et toute invasion au del
du Taurus; 2 le rglement, dans ce cas, du mode d'occupation de
Constantinople et de la mer de Marmara; 3 enfin l'indication des
moyens  employer contre le pacha d'gypte dans le cas o il se
refuserait aux injonctions du sultan et des cinq puissances. Sauf
l'emploi des flottes europennes pour intercepter les communications
entre l'gypte et la Syrie, et pour seconder les insurrections locales
ou les dbarquements des forces turques ou allies, ces moyens
de coaction taient trs-vaguement indiqus et aboutissaient 
l'engagement de se concerter de nouveau si des mesures plus actives
devenaient ncessaires.

En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie  Mhmet-Ali et ne
lui accordait que l'hrdit de l'gypte, lord Palmerston me dit:
Passons; ceci est en litige. L finit notre entretien. Je suis fort
aise, me dit lord Palmerston, que nous ayons ainsi caus  fond de
l'affaire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au
gouvernement du Roi et qu'il vous ait transmis ses instructions.

Quoique nouvellement arriv  Londres et encore imparfaitement
instruit de la mesure des importances et des influences personnelles
dans le cabinet et le monde politique anglais, je savais que lord
Palmerston tait bien rellement, dans les affaires trangres, le
ministre efficace, et que c'tait sur lui qu'il fallait agir pour agir
sur son gouvernement. Mais plusieurs de ses collgues, lord Melbourne
d'abord, chef du cabinet, lord Lansdowne, lord John Russell,
lord Holland se proccupaient vivement des questions de politique
extrieure, et exeraient,  des titres divers, sur les rsolutions
du ministre et sur l'esprit de lord Palmerston lui-mme, une assez
grande action. J'avais, avec quelques-uns d'entre eux, d'anciennes et
bonnes relations de socit que je pris, ds les premiers jours, soin
de cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Melbourne; je
venais de le rencontrer pour la premire fois dans le salon de lady
Palmerston; il tait naturel et convenable que j'entrasse avec lui
en rapport officiel et en matire; je lui demandai et il me donna
rendez-vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour la
France et trs persuad que le bon accord des deux pays leur importait
galement  l'un et  l'autre, soit pour leur prosprit intrieure,
soit comme gage de la paix de l'Europe, leur intrt commun. tendu
dans son fauteuil  ct du mien, dtournant la tte et penchant vers
moi l'oreille, parlant anglais et moi franais, chacun  notre tour
et dans un dialogue rgulier, interrompu seulement par ses rires, lord
Melbourne m'coutait et me rpondait avec ce mlange d'insouciance et
d'attention srieuse qui indique une conviction libre plutt qu'une
intention prmdite, et qui semble appeler et autoriser un complet
abandon. Je le mis au courant de ce que j'avais dit d'essentiel 
lord Palmerston. Comme il insistait complaisamment sur les avantages
mutuels de l'alliance: Convenez, mylord, lui dis-je, qu'il serait
trange que cette bonne intelligence, ce concert des deux pays n'et
pas lieu prcisment dans la question o leur intrt dominant est
videmment le mme. Je comprends telle contre, telle occasion o,
malgr notre alliance gnrale, nous pouvons avoir des intrts
rellement divers; mais il est clair qu'en Orient nous sommes
vous, vous et nous, aux mmes craintes, aux mmes dsirs, aux mmes
desseins, vous  vouloir que la paix se maintienne, que l'Empire
ottoman subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit
matriellement et par voie de conqute, soit moralement et par
voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'tonner si  propos de
questions secondaires ou lointaines, nous perdions en quelque sorte
de vue notre commune toile, et si nous cessions de penser et d'agir
ensemble sur le thtre mme o nous y sommes le plus naturellement
appels. A coup sr, mylord, en ce cas, l'un ou l'autre des deux
cabinets se tromperait gravement, et manquerait  sa vraie,  sa
grande politique. Revenons constamment, en traitant des affaires
d'Orient,  cette politique gnrale et permanente qui fait le fond de
notre situation et de notre intrt; que ce soit, pour nous, la pierre
de touche de toutes les combinaisons, de toutes les dmarches. Je suis
sr qu'en dfinitive, vous et nous, nous nous en trouverons galement
bien.

Lord Melbourne approuvait visiblement, et me rpta plusieurs fois,
dans le cours de la conversation: Oui, nous avons au fond le mme
intrt, nous devons agir de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon
 faire sans vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se penchant
vers moi, de laisser au pacha d'gypte la Syrie sans que la guerre qui
vient d'clater et les embarras o elle nous jette recommencent sans
cesse? Le pacha voudra toujours s'tendre au del de la Syrie; le
sultan voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation qui
n'est pas tenante; il faut que nous y mettions fin.

Je repris tout ce que j'avais dit  lord Palmerston pour lui dmontrer
que le retrait de la Syrie, loin de rtablir entre le sultan et
le pacha une paix durable, ne ferait qu'envenimer la querelle et
accrotre en Orient les chances de trouble: Le sultan, dis-je, qui
n'a pu ni dfendre ni reprendre la Syrie par ses propres forces, sera
hors d'tat de la gouverner; et l'Europe, qui la lui aura rendue,
sera sans cesse compromise et oblige d'intervenir ou pour la
lui conserver, ou pour la protger contre lui-mme. Il y a l des
populations chrtiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprimeront
d'une faon intolrable; nous avons envers elles des devoirs
traditionnels; leurs souffrances, leurs clameurs exciteront la
sympathie europenne. L'administration de Mhmet-Ali ne manque, dans
cette province, ni de force, ni d'une certaine quit religieuse;
qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons gure parler, et
cette partie du moins de l'Orient jouira d'un peu de paix et donnera 
l'Europe un peu de scurit.

Lord Melbourne m'coutait avec une attention presque curieuse, donnant
de temps en temps  mes paroles un assentiment marqu, m'adressant
quelquefois des questions qui semblaient dsirer une bonne rponse,
et se montrant anim d'un sincre dsir de trouver le point o nous
pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait qu'il entrevt lui-mme
ce point d'union, et il semblait plutt rejet dans une indcision
favorable que ramen  notre sentiment.

Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de rduire la
question  sa plus simple expression. De quoi s'agit-il? D'accorder
ou de refuser la possession hrditaire de la Syrie  un vieillard de
soixante-douze ans, qui dsire l'hrdit parce qu'il n'a maintenant
rien de plus  dsirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune certitude
de la transmettre effectivement  sa famille, et de fonder l une
dynastie et un tat. Si on la lui accorde, si on lui propose une
transaction qu'il puisse accepter, on s'assure la paix en Orient
tant qu'il vivra et on court, aprs sa mort, les chances de cette
confusion, de ces querelles entre ses hritiers, de ces retours
vers le centre de la foi musulmane qui ont toujours accompagn,
dans l'Empire ottoman, la disparition de ces grandes existences
personnelles soudainement cres et qui ont bien plus de brillants
rayons que de fortes racines. Si on refuse  Mhmet-Ali la Syrie
hrditaire, si on entreprend de la lui retirer par la force, on
suscite en Orient de nouveaux troubles; on allume une nouvelle guerre
dont il est impossible de prvoir les consquences ni la dure, et qui
aura pour rsultat d'accrotre, dans ces contres, la prpondrance de
la Russie, car de quelque faon qu'on s'y prenne, quelques limitations
qu'on y apporte, ce sera toujours par la prsence russe, par des
forces russes qu'il faudra accomplir ce qu'on aura rsolu et soutenir
ce qu'on aura fait.

Je m'arrtai. Lord Melbourne, toujours enfonc dans son fauteuil,
gardait le silence comme s'il coutait encore. Puis il me regarda en
souriant et sans me rpondre. Je le laissai l'esprit proccup et
un peu troubl dans son insouciance, mais pas srieusement alarm ni
convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord Palmerston qui
promettait  ses collgues une victoire facile sur Mhmet-Ali et
une large complaisance diplomatique de la Russie, avec peu de chances
qu'on et besoin de lui demander, sur les lieux mmes, un concours
actif et compromettant.

Parmi les collgues de lord Palmerston, lord Holland, lord Lansdowne,
lord John Russell et lord Minto taient ceux avec qui j'avais les
relations les plus frquentes et les plus libres. Lord Holland, d'un
esprit charmant, d'un coeur gnreux et d'un caractre aussi aimable
que son esprit, tait l'ami dclar de la France, l'hte bienveillant
des visiteurs franais en Angleterre, le partisan persvrant de
l'alliance des deux pays, et il se plaisait  manifester, en toute
occasion, ses sentiments. Il m'accueillit, et lady Holland autant
que lui, avec l'empressement le plus gracieux; je retrouve, dans une
lettre que j'crivais le 22 mars  Paris: Lady Holland m'a invit 
dner pour mercredi. J'tais engag. Pour dimanche. J'tais engag.
Je crois qu'il faudra attendre leur retour  Kensington. Ils
iront bientt. Lord Holland en meurt d'envie. Dans sa maison de
_South-Street_, il a  peine une chambre. Il fait sa toilette dans la
salle  manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers; il
a tout son bagage dans un petit coffre qu'il transporte dans la salle
 manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient
beaucoup  cette petite maison, qui est, m'a-t-on dit, sa proprit
personnelle. Ds qu'ils furent tablis  Kensington, ce fut 
_Holland-House_ que j'allai chercher et que je trouvai les plus nobles
plaisirs de la conversation et de la vie sociale. Lord Lansdowne et
lord John Russell taient moins expansifs, mais galement sincres
dans leurs librales et bienveillantes dispositions envers la France:
je dnais avec eux, le 28 mars, chez lord Normandy; nous venions
d'apprendre le vote favorable de la Chambre des dputs pour le
cabinet de M. Thiers dans la question des fonds secrets: Eh bien, me
dirent-ils tous deux ensemble du ton le plus amical, il faut finir
 prsent cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert. Les
whigs n'avaient point de chef plus considrable, plus clair, plus
honor que lord Lansdowne; et lord John Russell, par son inpuisable
facilit et son infatigable nergie, grandissait tous les jours dans
son parti; le vieux pote Rogers l'appelait _our little giant_ (notre
petit gant). Une circonstance inattendue me donna avec lord Minto un
lien particulier: je rencontrai chez lui, un soir, son beau-frre, sir
John Boileau, que je ne connaissais point, mais qui vint  moi avec un
empressement affectueux, me disant qu'il tait issu d'un gentilhomme
protestant franais, parti de Nmes aprs la rvocation de l'dit de
Nantes, et rfugi en Angleterre, o ses descendants avaient trouv
la prosprit avec la libert. Il avait, en partant, laiss dans sa
patrie un de ses frres en bas ge qui y avait continu sa famille,
toujours protestante et unie  la mienne par des liens de parent et
d'amiti. Cette rencontre, qui me fut en 1840 une agrable surprise,
est devenue pour moi et tous les miens, en 1848, la source d'une
profonde et trs-douce intimit.

J'avais ainsi, dans le sein mme du cabinet, des amis qui dsiraient
sincrement que ma ngociation aboutt  une solution pacifique des
affaires d'Orient et au maintien de l'alliance entre nos deux pays;
mais ils tenaient encore plus au succs de leur politique et de leur
ministre; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur de la
bienveillance qu'ils me tmoignaient et de l'appui qu'ils avaient
l'air de me donner. J'crivais le 7 avril au duc de Broglie: Il y a
ici du progrs, et je le dis  Thiers et  Rmusat; mais soyez sr que
j'en dis bien autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement
engag, et le travail mme qui se fait dans un sens contraire au sien
l'engage quelquefois encore plus, car il se dfend. J'ai beau y mettre
un soin infini, tre extrmement bien pour lui et avec lui, ne rien
dire  personne qu'aprs le lui avoir dit  lui-mme, m'abstenir de
toute pratique cache, de toute conversation intempestive, me refuser
mme quelquefois  la faveur que me tmoignent les hommes qui ne sont
pas de son avis; en dpit de tous mes mnagements, il voit, il
sent que l'atmosphre change un peu autour de lui, que des ides
diffrentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pens s'lvent, se
rpandent, et modifient ou du moins branlent les convictions et
les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente. Quelquefois branl
lui-mme, il travaille  se raffermir. Il agit, il fait agir auprs
de ses collgues branls. Si j'ai du temps, je ne dsespre de rien;
mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de ma situation: tout
le monde est aux pieds de l'Angleterre; tout le monde offre de faire
ce qui lui plat; nous seuls nous disons _non_, nous qui nous disons
ses amis particuliers. Et c'est au nom de notre amiti, pour maintenir
notre alliance que nous lui demandons de ne pas accepter ce que
lui offrent tous les autres. Nous avons raison; mais ce n'est pas
commode.

Ajoutez  cela les mfiances contractes depuis quatre ans, et qui
sont profondes, plus profondes que je ne souponnais. Et sachez bien
que lord Palmerston est influent, trs-influent dans le cabinet, comme
tous les hommes actifs, laborieux et rsolus. On entrevoit souvent
qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser 
ce qu'il fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi,
prendre de la peine. Bien peu d'hommes s'y dcident.

En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la faveur ne me
manquait pas non plus, et j'avais, dans la conversation, beaucoup
d'allis. Le plus illustre des whigs, le chef du cabinet qui, neuf ans
auparavant, avait propos et accompli la rforme parlementaire, lord
Grey revint  Londres quelques semaines aprs mon arrive. Je le
rencontrai pour la premire fois chez lord Lansdowne. Sa figure, son
accent, ses manires me plurent infiniment; la tte haute, l'air digne
et doux, le regard languissant mais prt  s'animer si quelque chose
l'et intress, des restes de beaut jeune sous la tristesse et
l'ennui de la vieillesse. Il me tmoigna le dsir de me revoir et de
causer avec moi: Nous ne devons pas nous sparer de vous, me dit-il;
sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon. Son beau-frre,
M. Ellice, membre trs-actif de la Chambre des communes, causeur
trs-spirituel et matre de maison trs-hospitalier, s'empressait 
me rendre tous les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi,
 l'agrment de la vie de Londres ou au succs de ma mission de bonne
entente entre nos deux pays. Nous nous promenions souvent ensemble.
Il me conduisit un jour  Putney, chez le gendre de lord Grey, lord
Durham, nagure ambassadeur  Saint-Ptersbourg, puis gouverneur
gnral des possessions anglaises dans l'Amrique septentrionale,
maintenant hors des affaires et malade  la mort; enfant gt du
monde, spirituel, populaire, encore jeune et beau, blas sur les
succs et irrit des preuves de la vie. Nous causmes de la Russie,
de l'Orient, du Canada; la conversation le ranimait un moment; mais
il retombait brusquement dans le silence, ennuy mme de ce qui
lui plaisait, et subissant avec une fiert triste et nonchalante la
maladie qui le minait comme les checs politiques et les chagrins
domestiques qui l'avaient frapp. Il m'aurait vivement intress
si, dans son orgueilleuse mlancolie, je n'avais reconnu une forte
empreinte d'gosme et de vanit.

Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les whigs. Ces deux
grands partis n'taient pas alors aussi dsorganiss et effacs
qu'ils le sont maintenant; l'ardente animosit suscite par le bill de
rforme s'tait pourtant un peu calme; les torys revenaient  la
cour o la reine recommenait  les inviter. Lord Melbourne le lui
conseillait avec une modration librale, l'engageant spcialement 
bien traiter sir Robert Peel, chef d'un parti puissant, disait-il,
et de plus fort capable et fort galant homme, avec qui il faut que la
reine soit en bons rapports. Il est, je crois, convenable, et utile
pour un ambassadeur de se tenir en dehors des divisions de parti dans
le pays o il rside, et de ne pas accepter tous les petits jougs
de socit qu'elles imposent; cette indpendance, exerce avec
intelligence et mesure, lui devient un gage d'influence comme de
dignit. Je reconnus bientt que je pouvais, sans inconvnient, me
prter au bon accueil des torys; ds mon arrive, presque tous les
hommes importants du parti taient venus me voir; quelques jours
aprs, j'en rencontrai plusieurs  dner chez sir Robert Peel;
j'entrai librement en relation avec eux. Lord Londonderry fut le seul
que je m'abstins de visiter; son langage contre le gouvernement
de Juillet tait violent; le gnral Sbastiani et personne de
l'ambassade franaise n'tait all chez lui. Je restai fidle  cette
tradition.

Les reprsentants des puissances trangres qui formaient  Londres le
corps diplomatique avaient pour moi, comme affaire et comme socit,
beaucoup d'importance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le
prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, ambassadeurs l'un
d'Autriche, l'autre de Russie; le premier tait en cong  Vienne et
le second malade  Paris. Ils taient remplacs, le prince Esterhazy
par un charg d'affaires, le baron de Neumann, et le comte Pozzo di
Borgo par le baron de Brnnow, ministre de Russie  Darmstadt, envoy
 Londres, comme je l'ai dj dit, en mission extraordinaire et
spciale pour les affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances
continentales, la Prusse seule avait, en ce moment,  Londres un
ministre titulaire, le baron de Blow, homme d'esprit, clair, fort
au courant des affaires de l'Europe, plus libral et plus bienveillant
pour la France qu'il ne voulait le paratre, mais proccup de sa
sant avec une inquitude que tantt il s'efforait de cacher, tantt
il affichait tristement; le vent, le brouillard, la pluie, le soleil,
le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout l'agitait, tout lui
faisait mal; il tait videmment dans un tat nerveux pnible qui
menaait de devenir et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des
affaires trangres  Berlin, devint en effet trs-grave. Ds mon
arrive  Londres, il vint me voir souvent, bientt presque amical et
prenant plaisir  parler d'histoire, de philosophie, de littrature
aussi bien que de politique, avec une tendue de connaissances et
d'ides qui ne manquaient ni de prcision ni de finesse. Le baron
de Neumann tait un serviteur confidentiel du prince de Metternich,
intelligent, prudent, discret avec solennit, vitant surtout de
compromettre sa cour et lui-mme, et portant, je crois, bien autant
de got  mon cuisinier qu' ma conversation. La relation du baron
de Brnnow avec moi tait plus significative et plus complique: seul
dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint pas me voir
pendant prs de six semaines aprs mon arrive; nous nous rencontrions
dans le monde; il se fit prsenter  moi chez lord Clarendon, et le 17
mars, au lever de la reine, il me prsenta lui-mme le fils du comte
de Nesselrode; nous changions quelques paroles, mais toujours
point de visite. Je rendais froideur pour froideur, impolitesse pour
impolitesse; un soir, chez lady Palmerston, je passai,  plusieurs
reprises, devant M. de Brnnow sans le voir. Vers la fin de mars, il
commena  s'excuser, auprs de nos amis communs, de n'tre pas encore
venu chez moi, donnant pour prtexte, dit-il au baron de Blow et 
M. de Bourqueney, qu'il n'avait  Londres point de caractre bien
dtermin; il tait toujours ministre de Russie  Darmstadt; il
regrettait l'embarras que cette circonstance avait mis dans nos
rapports; mais ds qu'il aurait prsent ses lettres de crance  la
reine Victoria, il viendrait me faire visite. Il me l'annona lui-mme
le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-James, et il
vint en effet le lendemain s'acquitter, envers moi, d'une politesse
officielle que sans doute les instructions de son matre lui avaient
jusque-l interdite. Frivole marque de l'humeur impriale.

Les reprsentants des autres puissances continentales, le gnral
Alava, ministre d'Espagne, M. Van de Weyer, ministre de Belgique, M.
Dedel, ministre de Hollande, le comte de Bjoernstierna, ministre
de Sude, le baron de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon,
ministre de Sardaigne, me tmoignrent, ds les premiers jours, un
empressement amical ou curieux, et prirent bientt l'habitude de
venir souvent s'entretenir chez moi. Les reprsentants des grandes
puissances tiennent en gnral trop peu de compte de la diplomatie
de second ordre, et des informations comme de l'appui qu'ils en
pourraient recevoir. Peu engags directement dans les grandes
questions du jour, et exposs  en subir les consquences plutt qu'
y prendre une part active, les agents des puissances secondaires
sont des spectateurs  la fois intresss et impartiaux, attentifs
 observer les faits et libres d'esprit dans les jugements qu'ils en
portent. Le gnral Alava tait un loyal Espagnol, aim en Angleterre
et point hostile ni mfiant envers la France; M. Van de Weyer tait un
interprte spirituel, discret et bien plac dans la socit anglaise,
du roi Lopold et de sa pense politique sur les affaires europennes;
M. Dedel reprsentait avec une franchise et une convenance parfaites
la vieille aristocratie rpublicaine de la Hollande, toujours habile
et digne, mme depuis qu'elle a cess d'tre puissante en Europe;
le comte de Pollon tait un gentilhomme clair et d'un esprit
trs-cultiv, libral avec modestie. J'eus constamment  me
louer, pendant mon ambassade, de mes rapports avec ces diplomates
tranquilles, et leur commerce m'claira plus d'une fois sans me
compromettre jamais.

J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce qui se passait dans
ce foyer anglais de la politique europenne; je rendais  M. Thiers,
et dans mes dpches officielles et dans mes lettres particulires,
un compte exact de mes observations, de mes conversations, de mon
attitude, de l'tat des esprits, soit dans le cabinet, soit dans le
public, et des craintes comme des esprances que je ressentais. Ds
le 12 mars, quinze jours aprs mon arrive  Londres, en lui racontant
mes premiers entretiens avec lord Palmerston, je lui crivis: Je suis
maintenant convaincu que lord Palmerston n'a aucun dessein de rien
faire ni de rien dcider avant l'arrive du plnipotentiaire turc;
nous avons donc du temps. Mais je dois faire observer ds aujourd'hui
 Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-tre un danger si
nous nous laissions aller  supposer que, parce qu'il ne se fait
rien  prsent, il ne se fera rien plus tard, et que nous serons
dfinitivement dispenss de prendre une rsolution parce que nous n'en
sommes pas presss immdiatement. Plus j'observe, plus je me persuade
que le cabinet britannique croit les circonstances favorables pour
rgler les affaires d'Orient, et veut srieusement en profiter. Il
aime beaucoup mieux agir de concert avec nous; il est dispos  nous
faire des concessions pour tablir ce concert. Cependant, si, de
notre ct, nous n'arrivions  rien de positif, si nous paraissions
ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficults
en impossibilits, un moment viendrait, je pense, o, par quelque
rsolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous et
avec d'autres, plutt que de ne rien faire. Le temps peut nous
servir beaucoup pour amener ce cabinet au plan de conduite et aux
arrangements qui nous paraissent sages et praticables; mais si
nous n'employions pas le temps  marcher effectivement vers un tel
rsultat, je craindrais fort, je l'avoue, qu'en dfinitive il ne
tournt contre nous.

Quatre jours aprs, le 16 mars, au sortir d'un long entretien avec
lord Palmerston qui m'avait annonc le consentement de la Russie
 l'admission du plnipotentiaire turc dans la ngociation et la
prochaine arrive de ce plnipotentiaire, je dis  M. Thiers: Ce sont
l deux faits graves, dont l'origine est bien antrieure  mon arrive
 Londres et qui modifient l'tat de l'affaire. Il se peut que ces
deux faits soient entravs ou annuls par quelque incident nouveau,
et nous nous retrouverons alors dans la situation d'attente o nous
tions nagure. Mais s'ils se ralisaient, comme lord Palmerston me
l'a dit, il pourrait arriver qu'au lieu de ngociations prolonges,
nous nous vissions bientt en face de la solution et de ses
difficults. Et le lendemain, 17 mars, dans une lettre particulire,
en appelant toute l'attention de M. Thiers sur ma dpche du 16,
j'ajoutai: Il est possible que nous puissions rentrer dans la
politique d'attente et de difficults sans cesse renouveles, au bout
de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le maintien du _statu quo_;
mais il se peut aussi que les vnements se prcipitent et que nous
nous trouvions bientt obligs de prendre un parti. Si cela arrive,
l'alternative o nous serons placs sera celle-ci: Ou nous mettre
d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans la question de
Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
concessions pour Mhmet-Ali; ou nous retirer de l'affaire, la laisser
se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir  l'cart
en attendant les vnements. Je n'affirme pas que, dans ce cas, la
conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles
difficults peuvent survenir; je dis seulement que cette conclusion me
parat probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener
entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction
dont le pacha doive se contenter, il faut s'attendre  l'autre issue
et s'y tenir prpars.

Ce n'tait pas  M. Thiers seulement que j'exprimais mes pronostics
et mes inquitudes; le gnral Baudrand m'crivait le 30 mars: Le
Roi m'a demand hier si j'avais reu de vos nouvelles; sur ma rponse
ngative, ce prince m'a dit: Je vois que M. Guizot est bien accueilli
 Londres par les hommes de tous les rangs de la socit, et qu'il
y jouit d'une juste considration. J'espre que cette considration
s'accrotra encore; je trouve seulement que, dans ses dernires
lettres au prsident du conseil, M. Guizot parat trop proccup des
dispositions de l'Angleterre qui lui semblent douteuses envers nous.
Il est enclin  croire que les ministres anglais traiteront, sur les
affaires de la Turquie, avec les puissances trangres, sans nous.
Soyez bien convaincu, mon cher gnral, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres puissances
sans que la France soit une des parties contractantes. Je voudrais que
notre ambassadeur en ft aussi convaincu que je le suis. Je rpondis
sur-le-champ au gnral Baudrand: Je voudrais bien avoir la mme
scurit que le Roi vous a tmoigne. J'espre qu'on ne fera rien sans
nous, et j'y travaille; mais ce n'est qu'une esprance et le travail
est difficile. La politique anglaise s'engage quelquefois lgrement
et bien tmrairement dans les questions extrieures. Dans cette
affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances, except nous, flattent
les penchants de l'Angleterre, et se montrent prtes  faire ce
qu'elle voudra. Nous seuls, ses allis particuliers, nous disons
_non_. Les autres ne songent qu' plaire; nous, nous voulons tre
raisonnables, au risque de dplaire. Ce n'est pas une situation bien
commode, ni parfaitement sre. On peut y russir avec de la bonne
conduite et du temps; je crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il
faut toujours craindre quelque coup fourr et soudain.

M. Thiers ne se mprenait pas sur les prils de cette situation; il
m'crivait, le 21 mars:

Si lord Palmerston veut absolument prendre une mesure contre le
pacha, avec trois cours du continent au dfaut de quatre, s'il en est
ainsi, un peu plus tt, un peu plus tard, les propositions Brnnow
seront signes, sous une forme ou sous une autre. Cette situation n'a
t cre ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons rien. C'tait 
la note du 27 juillet 1839, par laquelle les cinq grandes puissances
avaient dtourn le sultan de l'arrangement direct avec le pacha,
en lui promettant leur accord et leur action commune, que M. Thiers
faisait remonter le mal: A l'origine, m'crivait-il le 16 juillet, on
aurait pu tenir une autre conduite; mais depuis la note du 27 juillet
1839, il n'est plus temps. Vous pouvez juger maintenant si j'avais
raison de dire aux ministres du 12 mai que cette note tait la plus
grande faute qu'on pt commettre. C'est l'ornire dans laquelle le
char a chou, et de laquelle nous n'avons encore pu l'arracher. M.
Thiers attribuait, je crois,  cette note plus d'importance qu'elle
n'en avait rellement; quand la France ne s'y serait pas associe,
quand la dmarche europenne aurait t faite auprs de la Porte,
en juillet 1839, par quatre grandes puissances au lieu de cinq, elle
aurait galement empch tout arrangement direct du sultan avec le
pacha, et le concert qui, en juillet 1840, s'tablit, sans nous, entre
les quatre autres puissances, aurait seulement commenc un an plus
tt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter sans bruit
contre les vices de la situation dont il hritait, qu'il ne voulait
pas accepter pleinement, et qu'il ne croyait pas pouvoir rpudier
ouvertement. Dans cet espoir, il me donna deux instructions
principales: la premire, de gagner du temps, de dire que nous
n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter les
politiques diverses, de dmontrer les inconvnients de celle que
lord Palmerston voulait faire prvaloir, et de retarder ainsi toute
rsolution dfinitive; la seconde, de me refuser  toute dlibration
commune avec les quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de
rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et de dgager ainsi
le gouvernement franais des liens que la note du 27 juillet 1839 lui
avait imposs. Il s'appliquait  bien tablir qu'il ne ngociait, sous
main, entre la Porte et le pacha, aucun arrangement direct, et que la
France ne manquait point aux obligations de concert europen qu'elle
avait contractes; mais il esprait qu'avec le temps, sous le
poids des prils et des embarras de la situation, en prsence des
difficults sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours,
le sultan et le pacha finiraient en effet par s'arranger directement;
ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mmes se
rsigneraient  accepter et  garantir, entre la Porte et son vassal,
le maintien du _statu quo_; ce qui tait,  son avis, la meilleure des
combinaisons.

Cette politique avait le grave dfaut d'tre plus complique et plus
exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le paratre: elle marchait 
son but par des voies lentes et indirectes; et ce but, s'il et t
atteint, et t, pour les quatre puissances, surtout pour le cabinet
anglais, un clatant chec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur
la double confiance que Mhmet-Ali rsisterait nergiquement  toute
combinaison qui lui enlverait la Syrie, et que tous les moyens de
coaction qu'on tenterait contre lui seraient vains. Sa conviction sur
ces deux points tait si profonde qu'il regardait la politique de lord
Palmerston  l'gard de l'Orient comme une politique d'aveuglement et
de ruine: On perdra ce qu'on veut sauver, m'crivait-il; on expose
l'Empire turc  la dissolution par une incertitude prolonge, et
l'Empire gyptien  l'agression par des provocations imprudentes. Et
l'tat des esprits en France, dans les Chambres comme dans le public,
mettait cette confiance du cabinet franais dans Mhmet-Ali bien 
l'aise, car on lui faisait un devoir de soutenir la cause gyptienne;
la fortune du pacha semblait un gage assur de sa force comme de son
nergie; il avait frapp les imaginations; il excellait  caresser
les intrts et les personnes. Il y avait l une de ces illusions
prcipites qui s'emparent quelquefois des peuples, et que
l'exprience, la plus rude exprience, peut seule dissiper.

J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en mfiais pourtant et
je commenais  sentir vivement le faible de la politique que
j'tais charg de dfendre. Je m'efforais de faire partager  mon
gouvernement mon impression en lui signalant, tantt le pril prochain
d'une solution adopte et impose, sans nous, par le concert des
quatre autres puissances, tantt le grave inconvnient de notre
tendance  laisser de ct les trois puissances continentales pour ne
traiter srieusement qu'avec l'Angleterre seule. En rpondant le 16
avril  la dpche du 14, dans laquelle M. Thiers me donnait cette
instruction, je lui dis: Il y aurait plus d'inconvnient que
d'avantage  faire, de la dpche que Votre Excellence vient
de m'adresser, un usage officiel. Je crois que, si j'en donnais
communication, mme partielle et par simple voie de lecture,  lord
Palmerston, elle le porterait peut-tre  des rsolutions extrmes,
comme contenant, non un refus de nous associer  des confrences,
ce qu'il ne demande point, mais un refus de continuer  ngocier de
concert avec les quatre puissances, par simple voie de conversation et
dans l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arrangement. Lord
Palmerston met,  ce concert, une extrme importance; soit parce que
son amour-propre y est engag, soit parce qu'il le regarde comme le
seul moyen de profiter de la disposition de la Russie  abandonner
le protectorat exclusif de Constantinople, et  prendre simplement sa
place dans le protectorat europen. Le cabinet anglais ne demandera
pas mieux, je pense, que de nous voir traiter de cette grande affaire
surtout avec lui et par son entremise; la position qui lui est faite
par l lui convient, et nous pouvons, de notre ct, en tirer parti.
Mais la cessation de toute communication sur la question d'Orient avec
les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de
tout travail pour amener, entre elles et nous, un concert efficace,
embarrasseraient, irriteraient, non-seulement l'Autriche et la Prusse
qui se montrent en ce moment bien disposes, mais peut-tre le cabinet
anglais lui-mme, et altreraient la situation actuelle dans ce
qu'elle a de favorable.

Notre situation en effet tait alors en voie d'amlioration. Beaucoup
de gens, dans les Chambres et dans le public anglais, se montraient
de plus en plus frapps du prix de notre alliance, de la ncessit
de faire des sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout
arrangement conclu sans nous ne ft inefficace et ne tournt au profit
de l'influence russe. Je connaissais bien les dissentiments intrieurs
du cabinet, les efforts de lord Holland pour que la politique anglaise
se rapprocht de la ntre, les incertitudes croissantes de lord
Melbourne, les hsitations naissantes de lord Lansdowne, peut-tre
mme de lord John Russell. Je savais que, parmi les radicaux de la
Chambre des communes et les whigs les plus voisins des radicaux,
l'ide de se sparer de la France pour s'unir  la Russie, et de
risquer une guerre en Orient et toutes les dpenses comme toutes les
chances de la guerre, pour arracher la Syrie  Mhmet-Ali, inquitait
et choquait de plus en plus beaucoup d'hommes influents. Mais si je me
fusse ht d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donn le moindre
prtexte  supposer que je voulais le fomenter pour l'exploiter,
non-seulement il se serait arrt, mais il aurait probablement fait
place  une raction en sens contraire. Je crus donc devoir laisser
le mouvement  son cours naturel, et ne pas chercher  le pousser trop
vite ou  en profiter trop tt. Je me tins fort tranquille; je n'allai
avec personne au-devant de la conversation; je ne l'acceptai mme pas
toujours quand on me l'offrait, et les occasions ne m'en manquaient
pas. Le lundi 30 mars, j'tais au bal chez la reine. Lord
Palmerston, passant avec moi dans un salon voisin de la galerie
de Buckingham-Palace, se montra clairement dispos  entrer en
conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait mieux me tenir encore
 l'cart, et le laisser aux prises avec le travail purement anglais
qui se faisait autour de lui. Quelques bruits me revenaient pourtant
qu'il paraissait croire, ou du moins qu'il affectait de dire qu'on
avait tort de s'inquiter, qu'on n'en serait pas rduit  se sparer
de la France, qu'au dernier moment, plutt que de rester seule, elle
accepterait les arrangements proposs. Il ajoutait, me disait-on, que,
pourvu que lord Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien
unis, ce rsultat tait assur. Ces bruits prenaient d'heure en heure
plus de consistance. Il me parut ds lors vident que lord Palmerston
lui-mme tait proccup de la disposition des esprits et des
dissentiments intrieurs du cabinet; si je continuais  luder plutt
qu' chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'intention
formelle de diriger contre lui ce petit travail, et en prendrait
beaucoup de mfiance et d'humeur; le moment tait donc venu d'essayer
d'attirer lord Palmerston lui-mme dans le mouvement qui nous tait
favorable, au lieu de paratre l'en exclure, et la lgre inquitude
qu'il ressentait tournerait peut-tre  notre profit si, aprs l'avoir
laiss natre, je venais moi-mme la dissiper en reprenant avec lui la
question comme si son avis seul devait la dcider; enfin il me
parut que le moment tait venu aussi de bien marquer de nouveau,
conformment  mes instructions, la limite de notre politique, et de
ne laisser  lord Palmerston aucun espoir de nous entraner dans
la sienne. Je lui crivis donc, le 1er avril, que je dsirais
m'entretenir avec lui, et ce mme jour, vers quatre heures, je me
rendis au Foreign-Office o il m'attendait.

Nous causmes d'abord, et trs-amicalement, trs-confidemment,
du cabinet anglais et de ce qui faisait sa force relle dans une
situation sans cesse menace et en apparence si prcaire. Lord
Palmerston me parla beaucoup de l'Irlande, de ses progrs dans les
voies de l'ordre et du bien-tre gnral, de l'impossibilit absolue
de la gouverner comme on la gouvernait autrefois: On en est bien
convaincu en Angleterre mme, me dit-il, plus convaincu qu'on n'en
veut convenir; si le Parlement tait dissous, nous n'aurions rien 
en craindre; nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous
ne perdrions pas dans les comts. Je remarquai cette parole que rien
n'avait provoque, mais sans y attacher grande importance; c'tait
l'expression d'un sentiment et non l'indication d'un dessein.

Comme la conversation tombait: Mylord, lui dis-je, j'ai dsir causer
avec vous, non que j'aie rien de nouveau  vous dire, non que je
dsire recevoir de vous une rponse  ce que je pourrai vous dire; je
vous prie d'avance au contraire de ne pas me rpondre. Mais au moment
o Nouri-Efendi vient d'arriver et o la ngociation va recommencer,
je tiens beaucoup  ce que vous sachiez exactement ce que nous
pensons, o nous en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne
pouvons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me tmoigner
quelque confiance; je serais dsol que vous pussiez jamais me
reprocher de vous avoir laiss un moment dans le doute sur les
intentions du gouvernement du Roi. S'expliquer bien compltement,
dire au commencement ce qu'on dira  la fin, c'est,  mon avis,
la meilleure preuve de sincrit et le plus sr gage de bonne
intelligence que se puissent donner des allis.

Lord Palmerston approuva fort; il tait videmment bien aise de me
voir rentrer avec lui en conversation; il attendait curieusement ce
que j'allais lui dire; je continuai:

Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le seul bon arrangement
en Orient, le seul efficace, c'est un arrangement pacifique, quitable
envers les deux parties, accept librement par toutes les deux. Nous
sommes convaincus en mme temps qu'un tel arrangement est possible. Et
pour aller droit au fait, nous pensons que si le pacha, en obtenant,
toujours  titre de vassal, l'hrdit de l'gypte et de la Syrie,
restituait  la Porte Candie, les villes saintes et le district
d'Adana, ce serait l une transaction raisonnable, et que la Porte
devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que ceci n'est point de ma
part une proposition, et que je ne demande de la vtre aucune rponse.
Je ne veux que vous dire bien nettement ce qui nous paratrait sage et
ce que nous pourrions appuyer. Au del de ces limites, nous ne voyons
qu'impossibilit et danger. Toute tentative de contraindre le pacha 
rendre la Syrie est,  nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de
pril pour l'quilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut avoir
que deux effets: le premier, d'allumer en Orient la guerre civile; le
second, d'y accrotre l'influence russe. Nous ne saurions donc nous
y associer; et si, ce qu' Dieu ne plaise, une pareille tentative
pouvait tre commence, nous serions forcs, aprs avoir loyalement
dit  nos allis ce que nous en pensons, de nous tenir  l'cart, n'en
acceptant, pour notre compte, ni les embarras ni les prils.

Lord Palmerston m'coutait avec une extrme attention et en silence.
Je m'arrtai un moment; il ne prit point la parole; je repris: Je
vous le rpte, mylord, bien loin de vous demander une rponse,
je dsire que vous ne me rpondiez pas, et que vous veuilliez bien
rflchir de nouveau,  part vous, sur cette grande affaire, sur
toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'ide que nous nous en
formons. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous en entretenir,
vous m'avez paru justement proccup du dsir de rendre  l'Empire
ottoman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il ft en mesure
de servir lui-mme, et par son propre poids, de barrire contre la
Russie. C'est dans cette vue que vous vous tes montr si frapp de
l'importance de remettre entre les mains du sultan les villes saintes,
seul symbole du lien religieux dans un Empire o le lien religieux est
presque le seul qui subsiste encore. Ce que vous m'avez dit  ce sujet
m'a beaucoup frapp, et nous croyons qu'en effet les villes saintes
doivent tre restitues au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne
signifie rien si elle n'est qu'une apparence. En mme temps que vous
remettrez au sultan le symbole de l'unit religieuse du mahomtisme,
il faut que vous rtablissiez cette unit elle-mme; il faut que tous
les musulmans se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si
vous prtendez enlever la Syrie au pacha, vous ferez prcisment le
contraire; vous diviserez profondment les musulmans; vous mettrez
entre eux la guerre civile. Au moment mme o vous rtablirez en
apparence l'unit religieuse de l'Empire turc, vous la dtruirez en
ralit; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau, et vous lui
ferez perdre les armes de son plus puissant vassal.

Quel vassal que le pacha! s'cria lord Palmerston.

Oui, mylord, un vassal trs-ambitieux, sans doute, et qui a besoin
d'tre contenu, mais qui a su aussi, dans l'occasion, se contenir
lui-mme et prter  son suzerain un trs-utile appui. Avec
quelles troupes, avec quels trsors le sultan a-t-il lutt contre
l'insurrection grecque? Avec les troupes et les trsors du pacha.
C'est le pacha qui a soutenu alors l'intrt musulman. Et il l'a
soutenu loyalement, nergiquement. Et si la Porte a perdu la Grce,
c'est vous, c'est nous, mylord, c'est l'Europe qui la lui a fait
perdre, quand le pacha travaillait  la lui conserver. Ce que
Mhmet-Ali fit dans ce temps-l, il le ferait encore s'il tait
content de sa situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un
arrangement se fasse aujourd'hui qui satisfasse  ses justes
esprances tout en lui imposant, envers la Porte, de justes devoirs,
il remplira ses devoirs quand le jour en viendra; il a prouv qu'il
savait le faire. L'Empire ottoman aura retrouv ainsi, en lui, un
appui efficace, et vous aurez vraiment rendu  cet Empire, dans les
limites et aux conditions aujourd'hui possibles, l'unit que vous lui
souhaitez avec tant de raison.

Lord Palmerston persista  combattre ces ides, qui pourtant le
frappaient; il rechercha toutes les diffrences qu'on pouvait signaler
entre la situation de Mhmet-Ali lors de l'insurrection grecque et
sa situation en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie pour
l'Empire ottoman, non-seulement  cause des ressources que cet Empire
en pouvait tirer, mais parce que, entre les mains du pacha, elle
coupait les territoires du sultan et ne lui laissait, avec ses
provinces orientales, que des communications difficiles et prcaires.
Il reprit ses arguments habituels sur la ncessit de relever la Porte
et de ne pas consacrer les prtentions d'un vassal ambitieux. Est-il
donc impossible, me demandait-il, de faire comprendre  la France
que l aussi est son grand et vritable intrt?--La France le
croit, mylord, lui rpondis-je, et il n'est pas ncessaire de l'en
convaincre; mais elle ne se forme pas, nous ne nous formons pas la
mme ide que vous de l'tat des faits en Orient et des moyens
d'y atteindre notre but commun. L est notre dissidence, et nous
donnerions beaucoup pour qu'elle cesst, car, au fond, je ne me
lasserai pas de le rpter, il n'y a de diversit entre nous, en
Orient, que pour des intrts secondaires; le grand, le vritable
intrt est le mme, comme vous le dites, pour vous et pour nous.

Arriv  ce point, loin de rien faire pour soutenir la discussion,
je la laissai languir et tomber. De la part de lord Palmerston, elle
avait t molle et incertaine; tout en persistant dans sa politique,
il se sentait dans une situation un peu embarrasse et avec une
conviction un peu trouble. Il ne voulait ni adhrer aux ides
que j'exprimais, ni les carter absolument. Il me savait gr de la
confiance amicale de mon langage, peut-tre mme de la nettet de
mes dclarations, et sans me rien cder, il hsitait  m'opposer des
dclarations galement nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la
polmique, et je sortis le laissant, je crois, assez proccup de
notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'autorist  penser que
ses intentions fussent changes ou prs de changer; mais depuis que
nous discutions ensemble cette grande affaire, c'tait la premire
fois que la possibilit d'un arrangement qui donnt  Mhmet-Ali
l'hrdit de la Syrie comme de l'gypte en ne rendant  la Porte que
l'le de Candie, le district d'Adana et les villes saintes, s'tait
prsente  lui sans rvolter son amour-propre et sans qu'il la
repousst premptoirement.

Je rendis compte immdiatement  M. Thiers de cet entretien; mais tout
en lui faisant entrevoir des chances plus favorables, je les trouvais
moi-mme si incertaines que je m'empressai d'ajouter: Je prie Votre
Excellence de ne pas donner  mes paroles plus de porte qu'elles
n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens exactement au courant
de toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
difficile, complexe, o le pril est toujours imminent, et dans
laquelle, jusqu' ce jour, nous avons plutt russi  branler nos
adversaires sur leur terrain qu' les attirer sur le ntre.

Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi, une note
du plnipotentiaire turc, Nouri-Efendi, date du mme jour et qui
demandait la reprise de la ngociation. Nouri-Efendi tait ambassadeur
ordinaire de la Porte  Paris et venait  Londres en mission spciale
et temporaire. S'il est charg de rsoudre la question, me disait M.
Thiers en m'annonant son dpart, nous avons le temps de la rflexion,
et nous ne serons pas devancs par un rsultat inattendu et prcipit.
Je dois vous avertir qu'il m'a dit,  moi, qu'il n'avait ni pouvoirs
ni instructions. Il a insist pour avoir, auprs de vous, des
recommandations trs-vives; il voulait, disait-il, se diriger par vos
conseils. J'ai accueilli tout cela avec une politesse dmonstrative,
mais sans y compter beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, tant destin
 retourner  Paris, veut bien vivre avec vous. Il est possible qu'il
veuille notre faveur plutt que celle de l'Angleterre. Vous
pouvez donc tirer quelque parti de cette circonstance. La note de
Nouri-Efendi ne rpondait gure  cette attente: videmment rdige
par un Europen et probablement concerte, plus ou moins directement,
avec lord Palmerston, elle avait pour principal objet de reprsenter
la France comme troitement lie aux quatre autres puissances, et
l'hrdit de l'gypte comme la seule concession que la Porte voult
faire  Mhmet-Ali. Nouri-Efendi se dclarait muni de l'autorisation
ncessaire pour conclure et signer, avec MM. les reprsentants des
cinq cours, une convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan
 faire excuter cet arrangement; et c'tait  la note du 27 juillet
1839 que le plnipotentiaire turc rattachait sa demande, comme  la
source et  la rgle de toute la ngociation[2].

[Note 2: _Pices historiques_, N II.]

Je rpondis sur-le-champ  Nouri-Efendi par un simple accus de
rception et en lui disant que je m'empressais de porter sa note  la
connaissance de mon gouvernement. Deux jours aprs, j'tais all voir
lord Palmerston pour d'autres affaires: Eh bien, me dit-il comme je
sortais, nous avons tous reu une note de Nouri-Efendi.--Oui, mylord,
je l'ai transmise sur-le-champ  mon gouvernement.--Elle m'a paru
assez bien rdige; en tous cas, c'est un point de dpart.

Je ne rpondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris 
_Holland-House_ que les quatre plnipotentiaires d'Angleterre,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient, non pas officiellement,
mais de fait, concert leurs rponses, qu'elles taient  peu prs
identiques, qu'elles ne se bornaient point  un accus de rception
pur et simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne ft pas
semblable  la leur, et qu'elle ft partie auparavant. Je reus, le
lendemain matin, ce billet de lord Palmerston: Mon cher ambassadeur,
voici copie de la rponse que j'ai donne  la note de Nouri-Efendi.
N'est-ce pas que vous rpondrez  peu prs dans le mme sens?
La rponse anglaise ne limitait pas expressment  l'hrdit de
l'gypte, comme le faisait la note turque, les concessions de la
Porte  Mhmet-Ali; mais elle se rattachait galement aux engagements
primitifs et communs des cinq puissances, dclarant que le
gouvernement britannique tait prt  concerter, avec Nouri-Efendi, et
d'accord avec les reprsentants d'Autriche, de France, de Prusse et de
Russie, les meilleurs moyens de raliser les intentions amicales que
ces plnipotentiaires des cinq puissances avaient manifestes, au
nom de leurs cours respectives,  l'gard de la Porte, par la note
collective du 27 juillet 1839.

J'avais, par ma rserve, bien pressenti les intentions et mnag la
situation du gouvernement du Roi. M. Thiers, en me rpondant, jugea
svrement la note de Nouri-Efendi. Sa premire impression fut de
ne pas prendre au srieux un document dans lequel, sans tenir aucun
compte des incidents survenus dans la ngociation depuis le 27
juillet 1839, on se bornait  reproduire purement et simplement une
argumentation si souvent et si victorieusement repousse: Comme il
serait superflu, me dit-il, de prolonger indfiniment un pareil dbat,
nous ne rpondrons pas  la note dont il s'agit. Il reconnut bientt
que le complet silence amnerait une rupture inopportune, et n'tait
pas ncessaire pour assurer l'indpendance de notre politique; et je
fus autoris  rpondre, le 28 avril,  Nouri-Efendi par une note qui,
sans aucun rappel de la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement
collectif, se bornait  dclarer que conformment aux instructions
que j'avais reues du gouvernement du Roi, j'tais prt  rechercher,
avec les reprsentants des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient un
arrangement qui mt un terme  un tat de choses aussi contraire au
voeu commun des cinq puissances qu'aux intrts de la Porte ottomane.

Ni la demande ni les rponses ne faisaient faire encore  la
ngociation aucun progrs; mais le mouvement y tait rentr. Ds qu'on
avait su Nouri-Efendi arriv  Londres, et avant la remise de sa note,
le baron de Blow tait venu me voir: Tout ce que nous dsirons,
m'avait-il dit, c'est que la France ne se spare pas des autres
puissances dans cette affaire; c'est presque la seule instruction que
j'aie reue de mon roi. N'y aurait-il pas quelque moyen terme qui mt
 couvert, pour tout le monde, les anciens engagements, les situations
personnelles, et qui pt devenir, entre le sultan et le pacha, la base
d'un arrangement pacifique? Il faut chercher des combinaisons varies,
quelques petites concessions de plus, de l'une et de l'autre part,
quelques modifications dans la forme ou dans la qualification de la
domination du pacha, en un mot un terrain un peu nouveau sur lequel
nous puissions nous runir.

La mme ide s'tait laiss entrevoir dans la conversation de quelques
membres du corps diplomatique, trangers  l'affaire, mais qui m'en
parlaient quelquefois. Je ne l'avais ni accueillie ni repousse. Je
m'tais born  redire, comme  lord Palmerston et  lord Melbourne,
que le gouvernement du Roi n'avait, quant  la distribution des
territoires et  la forme des dominations en Orient, point de systme
personnel ni de rsolution irrvocable, et que son seul principe
fixe tait le maintien de la paix par une transaction agre des deux
parties. Aprs la note de Nouri-Efendi, les insinuations devinrent
plus prcises et plus pressantes; le baron de Blow revint me
chercher: Il ne m'appartient pas, me dit-il, de rien proposer, de
rien indiquer mme directement; mon gouvernement est, de tous, le plus
tranger  la question; mais il dsire beaucoup, beaucoup, qu'elle
soit rsolue de concert entre les cinq puissances. Il y a des
embarras; il faut que ce qu'on fera se rattache  la note commune
du 27 juillet 1839, et satisfasse, dans une certaine mesure,  ses
promesses; il faut que la dignit, que la situation de tous soient
mnages, et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner
 lui-mme un dmenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple,
 Mhmet-Ali l'hrdit de l'gypte et le gouvernement viager de la
Syrie? Voil une transaction possible. Peut-tre y en a-t-il d'autres.
Je rpte qu'il ne m'appartient pas de les proposer; mais il faut les
chercher; nous finirons par en adopter une.

J'coutais attentivement; je rpondais d'une faon gnrale et peu
significative; M. de Blow continua: Eh mon Dieu, l'hrdit mme
de la Syrie accorde au pacha qui rendrait  la Porte l'Arabie et le
district d'Adana, cela mme ne serait peut-tre pas impossible si nous
tions srs qu'en cas de refus du pacha, vous serez effectivement avec
nous pour l'obliger  en finir, et que nous ne nous retrouverons pas
dans la situation o nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber
dans cette situation, mme aprs avoir cd, c'est peut-tre l ce qui
embarrasse et retient le plus lord Palmerston. L'empereur de Russie
rpte sans cesse qu'il ne met pas grande importance  telle ou telle
distribution des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est
prt  accepter celle qui conviendra aux autres puissances; mais que,
lorsqu'une fois on aura dcid, la dcision doit tre efficace, et
qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante contre
le pacha. Et l'Autriche elle-mme, quoiqu'elle n'ait aucun got
pour les moyens de coaction, le jour cependant o l'on se serait mis
d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le
dirait. Ne vous y trompez pas: si nous tions srs que, l'arrangement
une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur
le pacha de manire  le lui faire accepter, il est probable que, sur
l'arrangement mme, nous serions plus faciles.

Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plnipotentiaire
autrichien, le baron de Neumann, qui vint me voir. J'tais sorti. Il
revint deux heures aprs, et me confirma tout ce que le baron de Blow
m'avait dit de ses dispositions. Il alla plus loin. Il me tmoigna
un vif dsir que des instructions positives m'arrivassent, et que les
autres plnipotentiaires pussent bien savoir quel arrangement aurait
dcidment l'approbation du gouvernement du Roi. J'allais prendre la
parole; M. de Neumann continua: Nous regardons comme indispensable,
me dit-il, que le sultan ne reste pas dans l'tat d'humiliation
et d'impuissance auquel il est rduit, qu'il recouvre une certaine
tendue de territoire, qu'il obtienne des srets contre les nouveaux
desseins ambitieux que pourrait former le pacha, que les villes
saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que Candie lui
soit rendue, que la restitution du district d'Adana le remette en
possession des dfils du Taurus.... Je continuais d'couter; M. de
Neumann s'arrta l: Nous n'avons, quant  nous, dis-je alors, aucune
objection  cet arrangement; nous le trouvons raisonnable et nous
pensons que, si la proposition en tait faite, le pacha devrait
l'accepter.--Mais la proposition pourrait en tre faite par la Porte
elle-mme, reprit M. de Neumann; c'est avec la Porte que nous avons
trait et que nous traitons; c'est  elle que nous avons adress
ensemble la note du 27 juillet 1839; nous ne connaissons que la
Porte; nous sommes derrire elle. Si le sultan proposait au pacha
l'arrangement dont nous parlons, en lui accordant l'hrdit de
l'gypte et lui laissant la Syrie comme il la possde aujourd'hui,
les cinq puissances n'auraient rien  faire que de dclarer
qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles l'appuieront de
concert.--J'ignore tout  fait, monsieur le baron, lui dis-je, si
le pacha se contenterait de garder la Syrie comme il la possde
aujourd'hui, et s'il ne persisterait pas  en rclamer l'hrdit
comme celle de l'gypte. Le gouvernement du Roi ne met, pour son
propre compte, que peu d'importance  la distribution des territoires
entre les deux parties; mais il en met beaucoup  ce que la
transaction soit agre de toutes deux et demeure pacifique; or
rien ne nous autorise  penser que le pacha soit dispos  cder sur
l'hrdit de la Syrie.

M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien  cet gard; cependant
son silence avait assez l'air de dire que l'hrdit mme de la Syrie
n'tait pas,  ses yeux, une concession impossible  faire faire par
la Porte si du reste l'arrangement dont nous venions de parler tait
approuv et efficacement soutenu par les cinq puissances. Il reprit:
Mon gouvernement dsire autant que le vtre le maintien de la paix en
Orient; il est fort peu enclin  l'emploi des moyens de contrainte; il
en connat, comme vous, les difficults et les prils; ce qui importe,
c'est qu'il y ait arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement
efficace ne peut avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord.
L'empereur mon matre et le roi de Prusse le dsirent galement.
Qu'une transaction agre par vous soit donc propose; elle peut
l'tre de plusieurs manires; nous serons fort disposs  l'appuyer,
et lord Palmerston lui-mme y sera amen. Soyez sr que la question
est prs de sa maturit, et que le moment approche de s'entendre
dfinitivement.

Peu aprs m'avoir fait ces ouvertures, les deux plnipotentiaires
allemands allrent, avec le plnipotentiaire russe, passer quelques
jours  Stratfieldshaye, et demander conseil au duc de Wellington
dont l'opinion avait toujours, auprs des cours de Vienne, de
Saint-Ptersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait dit
que le duc tait assez vif contre le pacha d'gypte et favorable 
l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en tait rien; les conseils
du duc de Wellington furent au contraire modrs; il dit aux
plnipotentiaires continentaux que, dans l'arrangement  intervenir,
les limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait qu'il
y et un arrangement, un arrangement agr des cinq puissances, que
toute sparation de l'une d'elles serait un mal plus grave que telle
ou telle concession territoriale, et que c'tait l surtout ce qu'il
fallait viter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann et de
Blow me tmoignrent les mmes dispositions qu'avant leur dpart.

Dans ces entretiens des deux plnipotentiaires allemands, rien
ne m'avait indiqu s'ils avaient dj parl  lord Palmerston des
concessions dont ils me faisaient entrevoir la possibilit, et s'ils
l'avaient trouv dispos  s'y prter. En rendant compte  Paris de
leurs ouvertures, je demandai des instructions prcises sur la suite
que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces ouvertures qu'un
symptme de l'embarras et de l'hsitation des deux puissances
continentales qui voulaient nagure encore imposer au pacha d'gypte
des conditions si dures; les perptuelles tergiversations par
lesquelles avait t marque, depuis un an, la politique du cabinet
de Vienne ne permettaient pas, m'crivit-on, d'attacher beaucoup de
valeur  ce retour si incomplet vers des ides plus raisonnables, et
le seul principe auquel l'Autriche ft reste fidle dans cette grande
question tait videmment la volont absolue de ne pas nous donner
raison contre les autres cabinets, alors mme que nos intrts
taient, au fond, d'accord avec les siens. D'ailleurs les nouvelles
de Constantinople donnaient lieu de croire que les esprances que la
Porte avait fondes sur les ngociations de Londres commenaient 
s'vanouir; elle ne comptait plus gure sur un prochain accord des
puissances pour forcer Mhmet-Ali  abandonner ses prtentions;
et comme l'puisement des ressources de l'Empire ottoman ne lui
permettait pas d'accepter un _statu quo_ indfini, les ides de
conciliation et les chances d'arrangement direct entre le sultan et
le pacha regagnaient peu  peu du terrain. Je ne fus donc charg
de donner aux tentatives de la Prusse et de l'Autriche aucun
encouragement.

Mais des ouvertures  la fois plus limites et plus pressantes ne
tardrent pas  m'arriver. Je reus le 5 mai une nouvelle visite du
baron de Neumann; il venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les
affaires d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais me
dire quelles taient, dans la pense de ce cabinet et d'aprs les
instructions qu'il venait d'en recevoir, les bases sur lesquelles on
pourrait s'entendre, et en faveur desquelles il tait prt  insister
de toute sa force auprs de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui
faire accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre le
sultan et le pacha; partage dans lequel le pacha conserverait tout le
territoire compris au sud et  l'ouest d'une ligne partant de Beyrouth
et allant rejoindre la pointe septentrionale du lac de Tibriade,
c'est--dire la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre,
y compris cette place mme, et presque jusqu'aux frontires des
pachaliks de Tripoli et de Damas.

C'tait l une addition considrable  la concession que, le 30
octobre 1839, lord Palmerston avait faite un moment au gnral
Sbastiani, car cette premire concession ne comprenait ni la partie
septentrionale du pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place
mme. Et sur notre hsitation  l'accepter, lord Palmerston s'tait
empress de retirer son offre, videmment moins tendue que celle que
le baron de Neumann venait m'apporter.

Sans faire au plnipotentiaire autrichien aucune observation, je lui
demandai si ce serait  titre hrditaire que ces territoires seraient
concds au pacha. Il ne pouvait, dit-il, me rpondre  cet gard
avec certitude; il y aurait l encore, auprs de lord Palmerston,
une grosse difficult; cependant il croyait qu'on arriverait  la
concession de l'hrdit, pour cette partie de la Syrie comme pour
l'gypte. Il ajouta qu'il avait fait, la veille,  lord Palmerston la
mme ouverture, et que lord Palmerston l'avait engag  m'en parler,
disant qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit par me
dire que, si Mhmet-Ali n'acceptait pas cet arrangement, l'Autriche,
sans fournir aucunes troupes, tait dispose  unir son pavillon 
celui de l'Angleterre et de la Russie dans l'emploi des moyens de
contrainte maritime, et que lord Palmerston lui avait paru dcid 
pousser l'affaire jusqu'au bout, quand mme l'Angleterre en resterait
seule charge.

Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me parla le premier, en
y adhrant positivement, de l'ouverture que le baron de Neumann
venait de me faire. L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre 
Mhmet-Ali lui cotait videmment beaucoup; il s'en ddommagea en
me disant, ce que je savais dj, que, pour cet arrangement et si le
pacha s'y refusait, l'Autriche consentait  concourir aux moyens de
contrainte en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre
et de la Russie. Il me dveloppa alors son plan de contrainte, qui
consistait dans un triple blocus d'Alexandrie, des ctes de la
Syrie et de la mer Rouge. Il se montra persuad qu'un tel blocus,
obstinment prolong, s'il le fallait, forcerait le pacha  cder,
sans qu'il y et aucune ncessit de faire une campagne de terre et
d'y employer des troupes russes. Il tait, me dit-il, trs-dcid
 poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles bases
d'arrangement n'taient pas acceptes. Je fis quelques observations
sans entrer en discussion. Au point o l'affaire tait parvenue, la
discussion suscitait plus d'obstination qu'elle ne pouvait rsoudre de
difficults. Le moment d'ailleurs tait peu favorable; je voyais lord
Palmerston  la fois vivement contrari d'abandonner Saint-Jean d'Acre
et rendu trs-confiant par l'adhsion de l'Autriche  l'emploi des
moyens de contrainte. Je me bornai  persister dans le systme que
j'avais jusque-l soutenu, en disant que j'avais dj transmis ces
nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que j'attendais sa
rponse, et que, dans tous les cas, il aurait besoin de temps pour
voir si le succs d'un tel arrangement pouvait tre amen par
les voies pacifiques, qu'il regardait toujours comme les seules
praticables et efficaces.

Le temps ne devait pas manquer au gouvernement du Roi pour dlibrer
sur la rsolution qu'il avait  prendre. La Porte n'avait fait aller
Nouri-Efendi de Paris  Londres que pour prendre acte de l'admission
de son plnipotentiaire dans la ngociation; elle y voulait avoir un
agent plus capable et qui, venant de Constantinople, ft mieux inform
de l'tat des affaires en Orient et pt mieux clairer les diplomates
d'Occident sur les chances de succs de leurs diverses combinaisons.
On annona l'arrive prochaine de Chkib-Efendi, l'un des plus
intelligents confidents de Reschid-Pacha. La question d'Orient fut
ainsi quelque temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins
graves mais d'un vif intrt momentan, devinrent pour quelques
semaines, entre Paris et Londres, le principal objet d'attention et de
ngociation.




                            CHAPITRE XXIX

                        NGOCIATIONS DIVERSES.


Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples  propos des
soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Lgitimit des
rclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures
que je fais  lord Palmerston pour la mdiation de la France--Il les
accepte.--Instructions de M. Thiers  ce sujet.--La ngociation se
poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se dcide 
accepter la mdiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne
issue de la ngociation et arrangement dfinitif.--M. Thiers me
charge de demander la restitution  la France des restes de l'empereur
Napolon enseveli  Sainte-Hlne.--Mon sentiment  ce sujet.--Note
que j'adresse le 10 mai  lord Palmerston.--Le gouvernement anglais
accde  la demande.--Mesures d'excution  Paris et  Londres.--Choix
des commissaires envoys  Sainte-Hlne.--Mon intervention  l'appui
de la compagnie charge de la construction du chemin de fer de Paris
 Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Dmarche
du corps diplomatique  Londres.--Mon dner dans la Cit 
_Mansion-House_.--Dner anniversaire de l'Acadmie royale pour
l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil
que j'y reois.


Quelques semaines aprs mon arrive  Londres, le bruit se rpandit
que la guerre tait prs d'clater entre l'Angleterre et le royaume
de Naples. On ne savait pas bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle
mesure elle tait probable; on parlait des soufres de Sicile, des
obstacles apports par le roi de Naples  leur libre exportation, du
dommage qui en rsultait pour le commerce anglais; mais aucun acte
connu, aucune dclaration publique du cabinet britannique ne donnaient
lieu de croire que la guerre pt natre de cette cause; et les
prparatifs militaires bruyamment ordonns  Naples semblaient hors
de toute proportion avec la question et le pril; toutes les ctes
du royaume devaient tre mises en tat d'armement; un camp se formait
prs de Reggio; une leve en masse de la rserve tait prescrite; dix
 douze mille hommes recevaient l'ordre de partir pour la Sicile; le
roi Ferdinand lui-mme tait, disait-on, sur le point de s'embarquer
pour aller veiller en personne  la dfense de l'le. On ne
s'expliquait pas de telles alarmes; les journaux anglais les mieux
informs y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des soufres;
selon le _Morning Chronicle_, qui passait alors pour dvou  lord
Palmerston, les mesures napolitaines devaient tre attribues  la
probabilit d'une rupture avec le bey de Tunis plutt qu' la crainte
d'hostilits de la part de l'Angleterre. L'incertitude tait si grande
 Londres que je cherchais des informations  Paris: Je demande ici 
tout le monde, crivais-je, des nouvelles de cette guerre; personne ne
me rpond; personne ne semble en rien savoir; pas plus les ministres
que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas me rpondre parce
qu'ils ne savent pas. Du reste c'est bien de ce temps et de ce pays-ci
d'avoir deux guerres sur les bras, l'une en Chine pour des pilules,
l'autre  Naples pour des allumettes.

Je reus, sous la date du 29 mars 1840, une lettre de M.
d'Haussonville, alors charg d'affaires de France  Naples, qui me
donna, sur la question et sur la situation, des notions plus compltes
et plus prcises. Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce
des soufres de Sicile avaient t parfaitement libres; beaucoup de
ngociants franais et anglais s'y taient engags; plusieurs Anglais
avaient mme achet ou pris  bail en Sicile des mines de soufre
(_solfatare_), et taient devenus propritaires ou fermiers
exploitants aussi bien que commerants; la fabrication de la soude
artificielle, d'abord en France, puis en Angleterre, avait fait
prendre  ce commerce un rapide dveloppement; pour la France seule,
l'importation des soufres siciliens s'tait leve, de 536,628
kilogrammes en 1815  18,578,710 kilogrammes en 1838. Des intrts
considrables s'taient ainsi forms, plus considrables encore pour
l'Angleterre que pour la France. En mme temps des abus s'taient
introduits, surtout dans l'exploitation des soufres; des plaintes
s'levaient de la part des petits propritaires de mines de soufre
dans l'intrieur de l'le. Aucun droit n'avait t jusque-l peru sur
l'exploitation de cette denre. Le roi Ferdinand II crut pouvoir  la
fois apaiser les plaintes, rformer les abus et assurer au trsor de
l'tat napolitain un revenu considrable en concdant  une compagnie
franaise de Marseille, sous certaines conditions et moyennant une
redevance annuelle de 400,000 ducats[3], le monopole, un peu dguis
mais rel au fond, du commerce des soufres de Sicile. Ce contrat,
pass le 9 juillet 1838 et qui drogeait aux maximes les plus
lmentaires de l'conomie politique et commerciale, devint aussitt,
de la part de l'Angleterre, et mme un peu aussi de la France, l'objet
des rclamations les plus vives. Deux chargs d'affaires anglais,
M. Kennedy et M. Mac-Gregor, demandrent,  plusieurs reprises,
l'abolition du monopole. Aprs beaucoup de consultations et
d'hsitations, le roi de Naples la promit pour le 1er janvier 1840. Le
prince de Cassaro, son ministre des affaires trangres, y engagea sa
parole. Le 1er janvier venu, le monopole continua. D'aprs l'ordre de
lord Palmerston, et par une note plus fonde en droit que convenable
dans les termes, M. Kennedy rclama l'excution de la promesse qu'il
avait reue, c'est--dire l'annulation du contrat pass avec la
compagnie Taix et l'abolition du monopole. La promesse fut renouvele
et demeura encore vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple,
ministre d'Angleterre  Naples et frre de lord Palmerston, revint 
son poste aprs une longue absence et rclama de nouveau, par une note
dure, l'abolition du monopole et une indemnit pour les ngociants
anglais qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touch de
l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait faite, dclara
qu'il ne cderait point aux exigences anglaises, et ordonna au prince
de Cassaro de notifier  M. Temple son refus premptoire. Le prince de
Cassaro, homme d'honneur et de sens, donna sa dmission et partit
pour Rome,  demi exil. M. Temple, en vertu des instructions de lord
Palmerston, transmit aussitt  l'amiral sir Robert Stopford, qui
commandait les forces maritimes anglaises dans la Mditerrane,
l'ordre d'envoyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des btiments
de guerre chargs de saisir tous les navires napolitains qu'ils
rencontreraient, et de les emmener  Malte, o ils seraient retenus
jusqu' ce que les promesses du roi de Naples fussent excutes et les
rclamations de l'Angleterre satisfaites. Dans la premire quinzaine
d'avril, ces reprsailles taient en plein exercice, et le roi de
Naples, redoutant des coups encore plus graves, prenait toutes les
mesures militaires que je viens de rappeler.

[Note 3: 1,700,000 francs.]

Me trouvant le 5 avril au _Foreign-Office_, je demandai  lord
Palmerston quelques dtails sur cette singulire querelle dont les
journaux commenaient  faire grand bruit, et dont personne, parmi les
gens les mieux informs, ne me paraissait  peu prs rien savoir.
Lord Palmerston me fit alors un long rcit des faits que je viens de
rsumer, et arrivant  la dernire phase de l'affaire: Quand j'ai
vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu d'accorder ce qu'on lui
demandait et ce qu'il avait promis, prenait des mesures dfensives,
j'ai envoy  mon frre un courrier porteur d'une note  communiquer
au gouvernement napolitain; et si, dans quinze jours, ce gouvernement
n'a pas donn une rponse satisfaisante, mon frre enverra
immdiatement  l'amiral Stopford des ordres en vertu desquels
l'amiral exercera des reprsailles qui, j'espre, seront efficaces.
Et comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que pouvaient tre
ces reprsailles, l'amiral saisira des btiments napolitains, me dit
lord Palmerston, et nous verrons aprs.

Les rclamations du cabinet britannique taient fondes; il y avait
l des intrts anglais gravement lss et des promesses napolitaines
trangement mconnues. Mais il n'y a point de si bonne cause que de
mauvais arguments et de mauvais procds ne puissent gter, et qui
n'en reoive une fcheuse apparence. Au lieu de fonder uniquement
leurs rclamations sur le dommage qu'avaient souffert leurs nationaux
et sur les promesses qu'avait reues leur gouvernement, les agents
anglais prtendirent que le monopole des soufres tait une violation
flagrante du trait de commerce conclu le 26 septembre 1816 entre
l'Angleterre et le royaume de Naples, et ils soutinrent leurs
prtentions avec une arrogance qui rendait, pour le roi de Naples, les
concessions plus amres et plus difficiles. En principe, l'argument
puis dans le trait du 26 septembre 1816 ne valait rien; et les
jurisconsultes anglais, sir Frdric Pollock et le docteur Phillimore,
consults par la couronne, le reconnurent avec une honorable loyaut;
ils dclarrent, d'une part, que d'aprs les maximes gnrales du
droit des gens, un souverain avait pleinement le droit de prendre,
dans ses tats, des mesures semblables au monopole en question, 
moins que, par des stipulations conclues avec d'autres souverains, il
n'et expressment renonc  ce droit; d'autre part, que le trait
du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipulation semblable, et
n'tait ainsi point viol par le monopole dcrt  Naples en 1838. En
fait, la duret hautaine des agents anglais, dans leurs conversations
comme dans leurs notes, avait t choquante: Il faut en finir avec
ce roitelet, disaient-ils; et les mesures prises par le cabinet 
l'appui de ce langage, quoique naturelles et probablement les seules
efficaces, avaient t si inattendues qu'elles taient regardes en
gnral comme excessives, et que le roi de Naples, et-il tort
au fond, semblait autoris  dfendre, comme il le faisait, sa
souverainet et sa dignit. On disait partout qu'il y avait peu de
vraie fiert  tre si rude envers les faibles, et que, si le cabinet
anglais avait eu ce diffrend avec la France ou les tats-Unis
d'Amrique, il y et apport plus de mnagements. Lord Palmerston
lui-mme avait le sentiment de cette situation et en tait un peu
embarrass. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je lui
parlai de l'tat intrieur du royaume de Naples et des consquences
que pouvaient amener les rcentes mesures du cabinet, consquences
bien plus graves et tout autres,  coup sr, qu'il ne voulait. Lord
Palmerston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un dsir
marqu de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il n'avait pu faire
autrement, qu'au fond le roi de Naples, malgr ses promesses rptes,
ne voulait pas abolir le monopole des soufres, et que, de son ct,
le gouvernement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des
intrts anglais si considrables, ni souffrir qu'on ne lui tnt pas
les paroles qu'on lui avait donnes. Il me fut clair que, malgr sa
persvrance dans ses rsolutions, lord Palmerston tait assez inquiet
de cette affaire, du retentissement qu'elle avait en Europe, de
l'branlement qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait nulle
envie d'tre forc de la pousser jusqu'au bout. J'insistai sur
les prils de cette situation, sur l'tat des esprits en Sicile,
l'irritation personnelle du roi de Naples, les complications si
faciles en Europe; je rappelai que, sur la question des soufres et 
son origine, le gouvernement franais soutenait des intrts analogues
 ceux du cabinet anglais et avait agi de concert: Je le sais, me
dit lord Palmerston; aussi ne demandons-nous pas mieux que de marcher
toujours avec vous. Pouvez-vous nous aider  finir cette affaire, et
comment?--Mylord, lui dis-je, le mot de _mdiation_ est peut-tre trop
gros pour la circonstance, et je n'ai absolument aucune instruction
 ce sujet; mais je suis sr que le gouvernement du Roi emploierait
volontiers ses bons offices pour mettre fin  une querelle qui
pourrait avoir de si fcheux rsultats.--Eh bien, que votre
gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons offices, son
influence, son intervention; nous les accepterons et nous en serons
fort aises. Ce qui est fait est fait. Aidez-nous  obtenir justice.
En attendant, nous ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point
d'ordres nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir l'affaire
 l'amiable et de vous en avoir l'obligation.

Je rendis compte sur-le-champ  M. Thiers de cet entretien: Je n'ai
fait, lui dis-je, aucune proposition, ni pris, au nom du gouvernement
du Roi, aucun engagement; mais au moment o lord Palmerston se
montrait empress d'accepter l'intervention de la France, il m'a
paru convenable et utile d'accepter  notre tour son empressement. Le
gouvernement du Roi trouvera peut-tre, dans ce caractre, sinon de
mdiateur officiel, du moins d'intermdiaire officieux, les moyens
d'arranger un diffrend plein de prils. En tout cas, il nous
convient, je crois, plus que jamais de montrer l'Angleterre unie
 nous, s'entendant avec nous, et recherchant, dans ses propres
embarras, nos bons offices. J'ai donc saisi sans hsiter l'occasion
qui s'en offrait. Le gouvernement du Roi donnera  ces ouvertures la
suite et le tour qu'il jugera convenables. Je prie seulement Votre
Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur cet incident,
l'attention du Roi et de son conseil, car lord Palmerston m'ayant dit
de lui-mme qu'il suspendrait toute mesure nouvelle, il importe que
je puisse lui apprendre bientt ce que pense et croit pouvoir faire le
gouvernement du Roi.

La rponse du cabinet franais ne se fit pas attendre; M. Thiers
m'crivit le 12 avril: Dites  lord Palmerston que, dsirant donner
preuve  l'Angleterre de notre bonne volont, nous lui offrons
d'intervenir, de la manire suivante, dans la question de Naples. Nous
serons mdiateurs ou ngociateurs, comme on voudra nous appeler; mais
on dclarera au prince de Castelcicala, qui part de Paris pour Londres
sous trois jours, que c'est la France  laquelle est confi le soin de
traiter relativement au diffrend survenu. Si en effet il y avait, sur
cette question, ngociation  Naples, ngociation  Paris, ngociation
 Londres, notre rle serait des plus ridicules; l'arbitrage ne serait
plus qu'une confusion. Il faut que la France soit seule charge
de traiter. Cela fait, nous signifierons au roi de Naples que
l'Angleterre nous a chargs du soin de ngocier cet arrangement, et
que nous l'invitons  nous en charger aussi. Pour le dcider  nous
accepter comme intermdiaires, il faudra que nous soyons munis
d'une facult, celle de suspendre les hostilits contre le pavillon
napolitain. Munis de ce pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons
le roi de Naples  nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston
doit savoir que nous prononcerons l'abolition du monopole. Quant  la
question de l'indemnit pour les ngociants anglais, si notre avis ne
convenait pas  lord Palmerston, il serait libre de ne pas accepter
notre dcision finale. Dans ce cas les reprsailles recommenceraient,
et chacun des deux contendants serait laiss  lui-mme et  ses
forces. Cela est videmment une mdiation; mais il faut laisser le
cabinet anglais choisir le nom qui lui conviendra.

Le cabinet anglais accepta sans hsiter et le fait, et son vrai nom.
Je communiquai le 14 avril  lord Palmerston les propositions de M.
Thiers. Il reconnut pleinement la ncessit des deux conditions que
M. Thiers attachait  la mdiation, et se montra content de cette
occasion de donner une preuve publique de la bonne intelligence de
nos gouvernements et de leur confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait
seulement besoin d'en parler  lord Melbourne et qu'il ne me ferait
pas attendre longtemps sa rponse. Le surlendemain en effet le cabinet
dcida qu'il acceptait la mdiation de la France sur les bases que
nous avions indiques; lord Granville l'annona officiellement 
Paris; le ministre d'Angleterre  Naples, M. Temple, fut autoris
 suspendre l'excution des mesures hostiles  partir du moment des
ngociations, et M. Thiers m'crivit le 20 avril: J'ai crit hier par
le tlgraphe et j'cris aujourd'hui par exprs  M. d'Haussonville
pour le charger de porter au gouvernement napolitain la proposition
de la mdiation. Il devra demander qu'elle ait lieu  Paris et que
l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, soit muni de
pouvoirs illimits. Cette dernire condition est tellement absolue
que, si on la refusait, nos offres d'intervention devraient tre
considres comme non avenues. Ce qui me fait juger ncessaire
d'tablir ici le sige de la ngociation, c'est beaucoup moins encore
le dsir de mnager la susceptibilit du roi des Deux-Siciles en lui
pargnant l'humiliation d'un trait conclu, pour ainsi dire, en
vue des forces anglaises, que l'avantage bien autrement srieux de
soustraire cette ngociation aux tergiversations, aux incertitudes,
aux revirements continuels qui constituent aujourd'hui toute la
politique du cabinet napolitain.

C'tait l en effet l'cueil sur lequel la ngociation courait risque
d'chouer. Il n'y a point de plus mauvaise cole de gouvernement que
le pouvoir absolu: les princes qui l'exercent deviennent trangers 
la clairvoyance,  la prvoyance,  la juste apprciation des faits,
des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent, sans rencontrer
aucune rsistance, dire chez eux _je veux_, ils se figurent qu'ils
peuvent aussi le dire aux trangers et aux vnements; ils agissent
selon leur impression et leur fantaisie du moment,  la fois lgers
et obstins, hautains et tourdis. S'ils sont puissants, ils poussent
leurs volonts jusqu' la dmence; s'ils sont faibles, ils avancent et
reculent, ils font et dfont, comme des enfants. Leurs qualits mmes
tournent contre eux; la fiert ne les sauve ni de l'inconsquence ni
de la faiblesse, et la dignit de leur caractre ne fait qu'aggraver
leurs fautes et leurs prils. Le roi Ferdinand II portait, ds 1840,
la peine de ce frivole aveuglement des souverains absolus, et tout
en voulant sortir de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il
persistait dans les procds qui l'y avaient conduit. Il accepta le 26
avril la mdiation de la France; mais au mme moment, pour satisfaire
son humeur, il mit l'embargo sur les btiments anglais mouills dans
le port de Naples, ce qui empcha le ministre d'Angleterre de donner,
comme il l'avait promis, l'ordre de suspendre les hostilits, et sept
btiments napolitains furent capturs en mme temps que la mdiation
tait proclame. Vingt-quatre heures aprs, le roi sentit la ncessit
de lever l'embargo, et les hostilits cessrent; mais les premires
instructions envoyes  Paris au duc de Serra-Capriola, pour suivre
la ngociation, taient incompltes; et  Londres, quoique toute
intervention dans l'affaire ft interdite au prince de Castelcicala,
et que lord Palmerston lui refust mme la conversation  ce sujet,
cet ambassadeur mcontent essayait toujours de s'en mler, soit pour
satisfaire sa propre vanit, soit qu'il se flattt de plaire  son
matre en suscitant  la mdiation quelques embarras.

Ces tergiversations, ces complications qui semblaient volontaires
ranimaient les mfiances et les exigences de lord Palmerston; il les
tmoignait en insistant pour que notre mdiation mt promptement fin
 une affaire dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers
m'crivit le 11 juin: Lord Granville m'a donn connaissance d'une
dpche de lord Palmerston dans laquelle ce ministre tmoigne une
certaine impatience de voir rsoudre sans plus de retards la question
des soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout ce qui
est en mon pouvoir pour hter les rsultats de la mdiation confie
 mes soins; mais n'ayant encore reu ni de Londres ni de Naples
les donnes indispensables pour pouvoir dterminer les catgories
d'indemnitaires qui devront tre appels  liquidation, je suis
oblig d'attendre que ces renseignements me soient parvenus. Quant aux
objections de lord Palmerston contre l'ide d'une commission sigeant
 Paris pour le rglement des indemnits, et compose d'Anglais, de
Napolitains et de Franais, je regretterais qu'il y persistt. Le roi
de Naples aurait voulu que le gouvernement franais fixt seul, en
bloc, un chiffre d'indemnits. Il lui rpugne beaucoup de voir ce
chiffre rsulter d'une liquidation proprement dite. A plus forte
raison peut-tre se croirait-il humili si cette liquidation
s'effectuait  Naples, sous ses yeux. J'ajouterai d'ailleurs que
le mode propos par lord Palmerston serait d'une efficacit plus
qu'incertaine; car il est vident que des commissaires anglais
et napolitains, sans commissaire surarbitre pour les dpartager,
n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord. J'aime  penser
que ces considrations suffiront pour ramener le cabinet de Londres
 notre manire de voir. Lord Palmerston voudrait aussi que, sans
attendre l'issue de la ngociation, le roi de Naples propost ds 
prsent la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois, c'est que
le gouvernement napolitain, avant de prendre cette mesure, veut
avoir constat son droit d'imposer les soufres et d'en rglementer
l'exploitation. Ce droit est au surplus d'une telle vidence que je
ne comprends pas bien comment lord Palmerston peut croire que, pour
le reconnatre pleinement, il a besoin d'attendre des claircissements
plus complets. Vous pouvez lui donner l'assurance que, sur ce point,
la lgislation napolitaine est tout  fait conforme  la ntre. C'est
donc sous l'empire du principe pos dans notre code sur les droits
du gouvernement en matire d'exploitation des mines qu'ont trait les
sujets anglais acqureurs ou fermiers des soufrires siciliennes.

Lord Palmerston se rendit  presque toutes les observations de
M. Thiers, mais en insistant toujours pour que la question ft
promptement vide: Je l'ai trouv, rpondis-je le 15 juin  M.
Thiers, trs-press en effet que la mdiation atteignt son but et que
le monopole des soufres ft aboli. Il m'a rappel les craintes qu'il
m'avait tmoignes ds l'origine sur le dsir qu'on pouvait avoir
 Naples de gagner du temps et sur les lenteurs de la ngociation 
Paris.--Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples
n'abolirait pas immdiatement le monopole par un acte de propre
mouvement et sans attendre le terme de la mdiation. Il a concd
cette abolition. Il a concd galement le principe d'une indemnit en
faveur des Anglais qui ont souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de
connatre le montant, mme approximatif, de cette indemnit et les
diverses catgories des rclamants pour que le monopole soit aboli?
Cette abolition prononce, le mdiateur sera toujours l pour protger
le gouvernement napolitain dans la question des indemnits. Et quant
au droit du roi de Naples d'imposer les soufres et d'en rglementer
l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce droit peut
s'opposer  l'abolition immdiate du monopole. Le roi de Naples ne
peut prtendre que nous attendions, pour que cette abolition soit
prononce, qu'il ait publi son nouveau tarif sur l'exploitation
des mines. Nous ne contestons point les droits inhrents  la
souverainet. Nous comprenons, en matire de mines, une lgislation
diffrente de la ntre; et nous admettons, sauf  examiner si
l'application en est faite avec justice, que le principe gnral
auquel nous avons droit, c'est que cette lgislation n'tablisse en
Sicile aucune exception, aucun privilge dfavorable  nos nationaux.
Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole ne peut tre  la merci
des mesures futures de l'administration napolitaine, et en suspens
jusqu' ce que ces mesures soient adoptes. Le roi de Naples devrait
penser d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les
dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par l'effet du monopole,
seront grands et leurs rclamations leves. En sorte qu'en dfinitive
le retard n'est bon  personne, et ne peut amener qu'un surcrot de
charges et de difficults. C'tait ce que j'avais voulu prvenir en
assignant,  la suspension des hostilits, un terme de trois semaines.
Je vous prie instamment de mettre ces considrations sous les yeux du
gouvernement du Roi.

M. Thiers persista, avec une fermet patiente envers le cabinet
anglais comme envers le roi de Naples, dans les principes qu'il
avait poss et dans l'attitude impartiale qu'il avait prise ds
le commencement de la ngociation. Il rdigea, sous le nom de
_conclusum_, un projet d'arrangement qui, en mnageant la dignit
du roi de Naples et en maintenant expressment ses droits de
souverainet, soit sur l'exploitation des mines dans ses tats,
soit sur la fixation des tarifs imposs  l'exportation des soufres,
prononait l'abolition du monopole accord  la compagnie Taix,
dterminait les limites assignes aux demandes d'indemnits anglaises,
et rglait, en assurant aux deux parties des garanties efficaces, le
mode de leur liquidation. Les termes de cet arrangement furent encore,
pendant six semaines, l'objet de ngociations minutieuses; j'eus
quelque peine  les faire adopter tous par lord Palmerston; non qu'il
y portt aucun mauvais vouloir; il dsirait sincrement le succs
de la mdiation et ne mit en avant point de prtention excessive ou
intraitable; mais il a l'esprit exact, attentif aux dtails, ne craint
pas la dispute, et la soutient, mme quand il est dans sa meilleure
disposition, avec une opinitret subtile. A Paris, de son ct,
le duc de Serra-Capriola hsitait souvent, craignant de ne pas bien
saisir les intentions flottantes de son matre. Enfin le roi de Naples
donna  son ambassadeur des instructions prcises et des pouvoirs
complets; et lord Palmerston trouva suffisantes les satisfactions et
les garanties que contenait le projet d'arrangement prpar par M.
Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce _conclusum_
au cabinet anglais, et j'en reus, le mme jour, l'acceptation
officielle[4]. La mdiation avait pleinement atteint son but spcial
en mettant fin  la querelle qui menaait de troubler le royaume de
Naples, et son but gnral en tmoignant de la bonne intelligence
entre les cabinets de Paris et de Londres, et de leur dsir de s'aider
mutuellement. Et les relations des souverains se trouvrent bien de
cette conclusion, comme les des tats: le roi Louis-Philippe avait
efficacement soutenu  Naples la maison de Bourbon; et le roi de
Naples, malgr ses boutades d'hsitation et d'humeur, sentait si bien
quel service la mdiation lui avait rendu que, pour manifester sa
reconnaissance, il fit clbrer le 1er mai,  Naples, la fte du roi
Louis-Philippe avec une solennit inaccoutume.

[Note 4: _Pices historiques_, N III.]

J'avais eu  conduire simultanment une ngociation d'une tout autre
nature et  laquelle j'tais loin de m'attendre. Un de mes amis
m'crivit de Paris le 7 avril: M. Mol dit que M. Thiers ngocie avec
le gouvernement anglais la translation du corps de Napolon en France.
Est-ce vrai? M. Mol dit que ce sera un moment de grande motion,
qu'il en juge par lui-mme. Politiquement, cela produirait de
l'exaltation belliqueuse, et l'-propos en venant, cela ne manquera
pas son effet. Mais faut-il cela? Je rpondis sur-le-champ: Il n'est
pas le moins du monde question de la translation du corps de Napolon
en France, et en effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais
le 4 mai, aprs m'avoir entretenu de la question d'Orient et de la
mdiation napolitaine, M. Thiers m'crivit: J'ai maintenant 
vous parler d'une affaire toute diffrente, mais qui a aussi son
importance, bien que ce soit une affaire de sentiment. J'invoque
ici tout votre zle, car, si vous russissez, cela vous fera autant
d'honneur qu' nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
personnelle du succs. Voici ce dont il s'agit. Le roi consent 
transporter les restes de Napolon de Sainte-Hlne aux Invalides, 
Paris. Il y tient autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut
donc obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune manire
honorable de motiver un refus. Si nous nous y prenions d'une manire
dtourne, en sondant le terrain sourdement, nous donnerions des
commodits pour nous refuser; mais en demandant la chose purement et
simplement, on sera plac en prsence d'un refus pur et simple, et
on y regardera. L'Angleterre ne peut pas dire au monde qu'elle veut
retenir prisonnier un cadavre. Quand on a excut un condamn, on rend
son corps  la famille. Et je demande pardon au ciel de comparer le
plus grand des hommes  un condamn mort sur l'chafaud; mais je veux
exprimer  quel point je sens l'indignit qu'il y aurait  ne pas nous
rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre nous
donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra le sceau  sa
rconciliation avec la France; tout le pass de cinquante ans sera
aboli; l'effet, pour elle, en France sera immense. C'est sous ce point
de vue qu'il faut prsenter la chose. Le refus au contraire produirait
une impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire; mais
il faut tre arm contre toute hypothse. Faites sentir combien cela
serait rvoltant. Je vous dirai entre nous qu'il faut cependant faire
cette dmarche de manire  pouvoir la laisser secrte, afin de ne pas
tre obligs de nous brouiller l-dessus. Lord Granville a t charg
d'crire de son ct. Conduisez la chose de manire  pouvoir parler
ou nous taire si nous avions un refus. Lord Granville ne croit pas au
refus. Si la chose est accorde, un btiment partira sur-le-champ pour
aller chercher la dpouille. Il faudrait qu'un commissaire anglais
accompagnt le navire pour assurer la restitution. Russissez dans
cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur.

Mon premier mouvement, en recevant cette instruction, fut la surprise.
L'empereur Napolon n'avait-il donc plus de partisans et d'hritier?
Les menes du roi Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836
taient-elles oublies? tait-ce au gouvernement du roi Louis-Philippe
 glorifier et  ressusciter ainsi un rival? La prsence, en France,
du corps et du tombeau de Napolon serait-elle, au dedans un gage
de scurit, au dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les
objections se prsentaient en foule. Mais il y avait, dans cette
dmarche, de la gnrosit et de la grandeur. Et aussi une noble
confiance du Roi et de ses conseillers dans la force de son
gouvernement, dans la bont de sa cause et l'adhsion de la France 
sa politique. C'tait le caractre particulier et ce sera l'honneur du
roi Louis-Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontanment,
au sentiment national, tout en tant toujours prt et dcid  lui
rsister quand,  ses yeux, l'intrt national le commandait. Il tait
 la fois, dans ses rapports avec son pays, plein de sympathie et
d'indpendance, mu de ce qui mouvait le peuple et ferme dans sa
politique de gouvernement. Et aucune inquitude personnelle, aucune
jalousie subalterne ne le gnait quand il se trouvait en prsence
d'un voeu populaire; il fallait, pour qu'il ne l'accueillt pas avec
complaisance, que le bien public lui en ft une loi.

Pour moi, pass le premier mouvement de surprise, je fus touch du
sentiment qui inspirait cette dmarche, et j'acceptai de bonne grce
la part qu'on me demandait d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me
tmoignrent leurs doutes et leurs inquitudes; je leur rpondis: Je
comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut dire de cette
affaire. On me demande de l'arranger ici. Je ne suis pas charg des
consquences. Les pays libres sont des vaisseaux  trois ponts; ils
vivent au milieu des temptes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends part en France;
j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine de vivre. Si peu de
choses mritent qu'on en dise cela!

Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et je lui communiquai
le voeu du gouvernement du Roi. Lui aussi fut un peu surpris, et
quelque soin qu'il prt de ne pas le tmoigner, je vis passer sur ses
lvres un sourire fugitif qui rvlait son sentiment. Il accueillit
ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir sans retard le
cabinet, et deux jours aprs, le 9 mai, je pus crire  M. Thiers
que le gouvernement anglais consentait  la translation des restes de
Napolon. Je vous remercie, m'crivit-il le 11, de la bonne
nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie de me rpondre
immdiatement sur les points que voici. Il nous importe de savoir au
plus tt comment va procder le cabinet anglais. Va-t-il envoyer
 Sainte-Hlne un ordre ou dpcher un commissaire? Ordre ou
commissaire, enverra-t-il l'un ou l'autre par btiment anglais? Dans
ce cas, il faudrait que ce ft immdiatement, pour que notre btiment
n'arrivt pas le premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que
le btiment franais transportt le commissaire ou l'ordre anglais. Y
a-t-il des relches avec du charbon sur la route? Dites-moi tout cela
le plus tt possible. Je voudrais avoir aussi la rponse officielle
afin de pouvoir prsenter le projet de loi aux Chambres pour la
dpense. C'est Rmusat qui fera cette prsentation. Nous vous sommes
bien reconnaissants du zle que vous avez mis pour faire russir cette
affaire.

J'adressai le 10 mai, en ces termes,  lord Palmerston la demande
officielle qui devait amener la rponse officielle qu'attendait M.
Thiers:

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de S. M.
le roi des Franais, conformment aux instructions qu'il a reues du
gouvernement du Roi, a l'honneur d'informer S. Exe. M. le ministre
des affaires trangres de S. M. la reine du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a fortement  coeur le dsir
que les restes de Napolon reposent en France, dans cette terre qu'il
a dfendue et illustre, et qui garde avec respect les dpouilles de
tant de milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats, dvous
avec lui au service de leur patrie. Le soussign est convaincu que le
gouvernement de Sa Majest Britannique ne verra, dans ce dsir de S. M.
le roi des Franais, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera
de donner les ordres ncessaires pour que les restes de Napolon
soient transports de Sainte-Hlne en France.

Je reus le mme jour de lord Palmerston cette rponse:

Le soussign, principal secrtaire d'tat de Sa Majest pour les
affaires trangres, a l'honneur d'accuser rception de la note,
en date de ce jour, qu'il a reue de M. Guizot, ambassadeur
extraordinaire et plnipotentiaire de S. M. le roi des Franais, et
dans laquelle est exprim le dsir du gouvernement franais que les
restes de Napolon soient transports en France. Le soussign ne peut
mieux rpondre  cette note de M. Guizot, qu'en transmettant  Son
Excellence la copie d'une dpche que le soussign a adresse hier 
l'ambassadeur de Sa Majest  Paris, en rponse  une communication
verbale que le prsident du conseil (M. Thiers) avait faite  lord
Granville sur le mme sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot.

Le 9 mai en effet, aussitt aprs la dcision de son cabinet, lord
Palmerston avait adress  lord Granville cette dpche:

Mylord, le gouvernement de Sa Majest ayant pris en considration
la demande du gouvernement franais pour obtenir l'autorisation
de transporter de Sainte-Hlne en France les restes de Napolon
Bonaparte, j'invite Votre Excellence  assurer M. Thiers que le
gouvernement de Sa Majest accdera avec grand plaisir  cette
demande. Le gouvernement de Sa Majest espre que la promptitude de
cette rponse sera considre en France comme une preuve de son dsir
d'effacer toute trace de ces animosits nationales qui, pendant la vie
de l'empereur, armrent l'une contre l'autre la nation franaise et la
nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majest a la confiance que,
si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau o vont tre dposs les restes de
Napolon.

Ces belles paroles furent rptes dans le discours que pronona M. de
Rmusat en prsentant, le 12 mai,  la Chambre des dputs le projet
de loi qui annonait le rsultat de la ngociation, et demandait un
crdit d'un million pour les dpenses de la translation et du tombeau.
L'enthousiasme fut d'abord gnral; ceux  qui la mesure n'inspirait
aucune inquitude taient vivement mus, et l'motion gagnait ceux-l
mme qui s'en inquitaient. Mais bientt un retour de rflexion se fit
sentir; quand la commission charge d'examiner le projet de loi en fit
le rapport par l'organe du marchal Clauzel, les termes de ce rapport
dpassrent beaucoup ceux du discours du ministre de l'intrieur, et
au lieu d'un million que le gouvernement avait demand, la commission
proposa un crdit de deux millions. Plusieurs journaux, soit par
entranement, soit avec prmditation, tenaient un langage o perait
une hostilit plus ou moins dguise contre le gouvernement du Roi.
La discussion fut courte mais significative; M. de Lamartine exprima,
avec une loquence courageuse, les apprhensions que lui inspirait
cette ovation solennelle en l'honneur du despotisme heureux et du
gnie  tout prix; et il marqua les limites dans lesquelles les amis
de la libert renfermaient leur adhsion. Anime du mme sentiment,
la majorit de la Chambre rejeta l'augmentation de crdit qu'avait
propose la commission: non par mesquine conomie, tout le monde
savait que les dpenses de la translation et du tombeau iraient fort
au del de la premire proposition du cabinet; mais on voulait se
tenir en dehors de toute idoltrie rtrospective, et faire acte
d'attachement  la monarchie libre en mme temps qu'on rendait hommage
 la gloire du pouvoir absolu. Et le sentiment public rpondit  celui
de la Chambre, car plusieurs journaux ayant essay de recueillir, par
voie de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu voter,
la tentative choua ridiculement et ses auteurs furent obligs de
l'abandonner.

En ngociant, avec le gouvernement anglais, les mesures ncessaires
 l'accomplissement de sa promesse, je me trouvai,  Londres, en
prsence d'autres inquitudes et d'autres susceptibilits suscites
par la mme cause. J'en informai aussitt M. Thiers: Le cabinet, lui
dis-je, trouve plus convenable pour lui-mme d'envoyer ses ordres 
Sainte-Hlne par un btiment anglais. Il y en a un  Portsmouth tout
prt  partir. Le capitaine sera mand demain dimanche  Londres. On
lui donnera ses instructions et on causera avec lui. Il sera de retour
 Portsmouth mardi et mettra  la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les
instructions officielles dont nous aurons copie authentique.
Elles sont parfaitement convenables. Elles prescrivent et rglent
l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'embarquement,
enfin la remise aux commissaires franais et la rdaction d'un
procs-verbal. Lord Palmerston m'a donn connaissance confidentielle
des instructions particulires qui seront adresses aussi au
gouverneur de Sainte-Hlne, le major Middlemore. Elles lui ordonnent
et lui recommandent extrmement de ne rien faire qui contienne, en
ralit ou en apparence, un dmenti ou un reproche  la conduite
antrieure du gouvernement anglais pendant le sjour de Napolon 
Sainte-Hlne. Le cabinet verrait avec un vif dplaisir tout acte,
toute parole qui donneraient aux torys sujet ou prtexte de se
plaindre ou de rclamer. Jusqu'ici les torys sont bien dans l'affaire.
Le duc de Wellington a t trs-bien. Il a positivement approuv ds
le premier moment, quand lord Melbourne lui en a parl en confidence.
Il approuve tout haut depuis que la chose est publique. Il ne faut pas
que rien trouble cette harmonie, et vienne lever des rcriminations
ou des questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet met
 ceci une extrme importance. Je sais que lord John Russell
particulirement en est trs-proccup. On ne voit pas sans inquitude
les anciens compagnons de la captivit de Napolon chargs d'aller
recevoir ses cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacit de leurs
sentiments, peut-tre quelque parole amre, imprudente. On dsire, on
demande qu'ils reoivent de vous les instructions les plus prcises,
les plus fortes recommandations. On le dsire dans un esprit d'amiti
sincre, pour la dignit mme de ce grand acte international si
noblement commenc, et qui doit s'accomplir comme il a t commenc.

Le mme esprit d'amiti sincre et de prvoyance dlicate prsida aux
mesures d'excution adoptes par le cabinet franais: Tout est pour
le mieux dans ce qui vient de se passer, m'crivit, le 23 mai, M.
Thiers; il vaut mieux que le btiment et le commissaire anglais nous
prcdent; nous trouverons ainsi toutes choses prpares. Je vais
choisir un commissaire qui reprsentera le gouvernement franais et
signera le procs-verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera
pas un des quatre captifs qui ont accompagn Napolon; ce ne sera ni
Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni Marchand; ce sera un
employ des affaires trangres. Ainsi rien ne pourra offusquer la
susceptibilit des torys anglais. Les quatre compagnons d'exil qui
vont chercher les restes de leur matre auront pour instruction d'tre
tmoins muets et impassibles de l'exhumation et de la translation
 bord. Il n'y aura pas un discours, pas une manifestation. Les
peintres, les gens de lettres, tout ce qui pourrait faire du bruit est
cart. Le bruit se fera en France et en famille. Le cabinet anglais
n'aura pas  se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et
nous ne l'exposerons pas  quelque sortie des torys. Nous lui devons
cette rserve en retour de son loyal empressement.

Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot, rpondit
parfaitement  la situation et  l'intention des deux cabinets. D'un
coeur aussi franais que dvou au Roi, et bien connu en Angleterre o
il rsidait depuis plusieurs annes comme secrtaire de l'ambassade de
France, personne ne convenait mieux pour accompagner M. le prince de
Joinville que le Roi son pre avait plac  la tte de cette pacifique
expdition. Avec un tel commandant naval et un tel commissaire
diplomatique, le gouvernement franais tait assur que ni la dignit
ni le tact ne feraient dfaut dans cette dlicate mission. J'crivis 
M. Thiers que le cabinet anglais ne conservait plus aucune inquitude
et qu'il donnerait toutes les instructions que nous pouvions dsirer.
Un bruit s'tait rpandu qu'en 1821, lors de l'ensevelissement de
l'empereur Napolon, de la chaux vive avait t mise dans le cercueil;
ce bruit fut formellement dmenti: la dpche de sir Hudson Lowe 
lord Bathurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les dtails
de l'inhumation, nous fut communique[5], et l'exhumation, accomplie
le 15 mai 1840, en confirma pleinement l'exactitude. Lord John
Russell, charg, comme secrtaire d'tat des colonies, de tous les
ordres  donner sur les lieux mmes, avait un moment pens que le
cercueil, une fois exhum, devait tre livr aux commissaires franais
sans tre pralablement ouvert; M. Thiers m'exprima le dsir que
cette ouverture pt avoir lieu afin de faire tomber, en constatant
l'identit, beaucoup de bruits absurdes. Il me chargea galement de
demander que le titre d'_Empereur_, admis par lord Palmerston dans
sa note du 9 mai qui nous avait annonc la restitution du corps, ft
conserv dans le procs-verbal qui en constaterait la remise. L'une et
l'autre autorisations furent donnes au gouverneur de Sainte-Hlne;
et le 15 mai, au moment o la mission s'accomplit, le procs-verbal,
sign par le major Middlemore et le comte de Rohan-Chabot, fut rdig
en consquence. Enfin la dpche qui contenait, pour le gouverneur
anglais, ces instructions supplmentaires fut porte  Sainte-Hlne
par le commissaire franais; et lorsque, le 7 juillet 1840, la
frgate _la Belle-Poule_ mit  la voile sous les ordres de son royal
commandant, elle partit charge de toutes les marques de bienveillance
et de confiance mutuelles que pouvaient se donner les deux
gouvernements, empresss l'un et l'autre de mettre ce dernier sceau 
la paix.

[Note 5: _Pices historiques_, N IV.]

On m'crivit de Paris qu'on s'tonnait que, dans tout le bruit que
faisait cette affaire et aprs la part que j'y avais prise, mon nom
n'et pas t une fois prononc, ni dans les Chambres ni ailleurs.
Je rpondis: J'ai t peu surpris de ne pas voir mon nom dans le
discours de M. de Rmusat, et j'ai trouv cela convenable; il ne
devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet, que quatre
noms: le roi, Napolon, la France et l'Angleterre. Ce que je remarque
sans surprise, c'est l'art avec lequel les journaux ministriels, ou
de la gauche, ont vit de parler de moi  ce propos. Cela m'arrivera
souvent, mme quand on m'aura crit: Russissez; dans cette affaire,
et nous vous en laisserons tout l'honneur.

En mme temps que nous cherchions ainsi  effacer, entre les
deux pays, les traces de leurs inimitis, nous nous appliquions
 multiplier leurs relations pacifiques et  unir leurs intrts
matriels. Le comte Jaubert, ministre des travaux publics, prparait
alors un projet de loi pour l'excution du chemin de fer de Paris 
Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-l taient rests
trangers aux associations tentes pour nos entreprises naissantes
de grands travaux publics, annoncrent l'intention de concourir 
celle-ci pour une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vinrent
me prier de soumettre, en leur nom, au gouvernement franais, leur
dsir de quelques modifications au cahier des charges projet;
j'crivis au comte Jaubert: Si ces modifications ne sont pas
obtenues, particulirement celle de l'art. 42 du cahier des charges,
je crois fermement que vous n'aurez pas le concours des capitaux
anglais, et qu'ainsi cette grande affaire chouera encore. Les quatre
hommes dont les noms sont au bas de cette demande sont au nombre des
meilleurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout le
monde me dit qu' eux quatre ils fourniraient sans embarras les
vingt millions dont il s'agit. L'un des quatre, M. Easthope, est
le propritaire du _Morning Chronicle_ et membre de la Chambre des
communes. Le chemin de Rouen  part, il est bon d'tre bien pour lui
et avec lui. Il est venu me voir  ce sujet. Il n'avait jamais mis le
pied  l'ambassade. Les modifications dsires n'avaient rien que de
raisonnable; le comte Jaubert agra les principales, et les capitaux
anglais entrrent largement dans l'entreprise. J'intervins  plusieurs
reprises pour lever les difficults que rencontrait l'association ou
lui procurer les facilits dont elle avait besoin. Quand la Chambre
des dputs eut adopt le projet, la ville de Southampton voulut
saluer par une fte municipale l'acte lgislatif qui devait faire
bientt, de son port, l'une des principales stations du commerce
anglo-franais; j'y fus invit le 20 juin, avec le duc de Sussex, lord
Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs intresss ou spectateurs
curieux. La fte fut clbre avec cette solennit  la fois anime et
rgulire o se rvlent la satisfaction des intrts et les habitudes
de la libert. Dans le cours du banquet, je prononai en anglais
quelques paroles bien accueillies[6], et je revins le jour mme 
Londres, content d'avoir, le premier, pris acte publiquement de ce
nouveau gage de paix et de prosprit pour les deux pays.

[Note 6: _Pices historiques_, N V.]

Huit jours auparavant, un incident fort inattendu avait montr  quel
point, de l'une  l'autre rive de la Manche, le mal comme le
bien tait contagieux. Le 10 juin, entre six et sept heures de
l'aprs-midi, au moment o la reine Victoria, seule avec le prince
Albert, passait en calche le long de _St. James's Park_, deux coups
de pistolet furent tirs sur elle. Arrt  l'instant par les passants
qui se trouvaient prs de lui, l'auteur de l'attentat, douard Oxford,
tait un jeune homme de dix-huit ans, qui avait  peine l'air d'en
avoir quinze, employ comme garon cabaretier dans une taverne
d'_Oxford Street_. Soudainement rpandu dans Londres, le bruit
de l'attentat suscita un mouvement gnral d'indignation mle de
surprise et d'une sorte de honte triste; l'Angleterre se croyait 
l'abri de tels crimes et de tels dangers. Je dnais ce jour-l chez
sir Robert Inglis, le plus dcid, le plus respectable et le plus
bienveillant tory que j'aie rencontr. J'allai en sortant de chez lui,
dans un salon whig, chez lord Grey, o l'on faisait de la musique.
Je trouvai partout la mme impression. La reine, grosse en ce moment,
avait montr un courage ferme et simple; on tait touch du mouvement
qui l'avait porte  se faire conduire sur-le-champ chez sa mre, la
duchesse de Kent; on racontait, on coutait avidement les dtails qui
arrivaient de moment en moment. J'coutais comme les autres, tantt
la conversation, tantt la musique; et en coutant, je pensais 
ces quelques ttes couronnes, partout le point de mire de ces
frntiques, inconnus de nombre comme de nom, dont les sombres
passions fermentaient  ct de ces plaisirs frivoles. On parlait de
l'assassin lui-mme au moins autant que de la reine: Qu'est-ce que ce
jeune homme? De quelle classe? A-t-il l'air bien lev? Est-il beau?
Comment parle-t-il? Que dit-il de ses motifs? J'assistais avec un
sentiment pnible  cette explosion d'une curiosit aussi vive dans
les salons que dans les rues: C'est prcisment l, me disais-je, ce
que veulent ces fanatiques pervertis, un thtre, un public, paratre
et briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel rgime
et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral et politique pour les
laisser  leur niveau, et ne pas leur donner ce qu'ils cherchent?

Le lendemain matin 11 juin, plusieurs membres du corps diplomatique
accoururent chez moi, me demandant s'il ne serait pas convenable
que nous fissions en commun, auprs de la reine, une dmarche qui
tmoignt des sentiments que nous inspirait l'attentat dont elle
venait d'tre l'objet. De concert avec eux, j'crivis sur-le-champ 
lord Palmerston:

Mon cher vicomte, plusieurs membres, du corps diplomatique, entre
autres, M. le baron de Blow, M. de Hummelauer et M. le comte de
Pollon qui sont chez moi, et le gnral Alava qui vient de m'en
crire, me tmoignent un vif dsir qu'il y ait pour eux quelque
manire d'exprimer  la reine l'intrt profond que leur a inspir le
triste vnement d'hier, et la part qu'ils prennent  la joie de
son peuple. Je viens vous demander ce que nous pouvons faire, et par
exemple s'il vous paratrait convenable de prendre les ordres de Sa
Majest, et de solliciter, pour le corps diplomatique, une audience o
il pt lui offrir, ainsi qu' S. A. R. le prince Albert, l'expression
de ses sentiments. Veuillez, mon cher vicomte, me rpondre  ce sujet,
car nous serons, en attendant votre rponse, dans une immobilit qui
nous dplat.

Lord Palmerston me rpondit quelques heures aprs:

Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseil; nous sommes occups
 examiner les tmoins sur l'attentat d'hier. Je crains que nous
n'aurons pas fini jusqu' cinq heures; et il faut alors que je me
rende  la Chambre des communes. Je vous crirai demain matin pour
vous dire  quelle heure et o je pourrai vous recevoir.

Il me donna rendez-vous le lendemain 12 juin,  six heures, et d'aprs
la conversation que nous emes ensemble, je fis porter, le jour mme,
chez tous les membres du corps diplomatique, cette note:

J'ai vu lord Palmerston  six heures. Il m'a remerci de la demande
que je lui avais adresse d'aprs l'avis d'un grand nombre de
membres du corps diplomatique. Il m'a dit qu'aprs avoir consult
les personnes comptentes et les prcdents, notamment ce qui s'tait
pass lors des tentatives d'assassinat contre George III, George IV
et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que le souverain n'avait
jamais, en pareille occasion, reu le corps diplomatique en masse et
comme corps. Mais il a ajout que la demande serait mise sous les yeux
de la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement touche.

Dans ma premire impression, je n'avais pas assez bien prsum du bon
sens anglais, gouvernement et peuple, juges et jurs. Quand douard
Oxford fut traduit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la
procdure et les papiers trouvs chez lui ne permirent pas de mettre
en doute le caractre politique de son fanatisme; il appartenait  une
association dite _la Jeune Angleterre_, petite imitation des grandes
socits secrtes du continent: Il y a deux choses sres, disaient
les personnes charges d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas
fou et qu'il n'est pas seul. Mais en mme temps tout indiquait que
cette association tait peu nombreuse, sans but prcis, et que
la contagion qui l'avait suscite n'tait ni bien ardente ni
trs-rpandue. Il y eut un soin instinctif et gnral pour ne pas
donner  l'incident ni  l'homme plus d'importance et d'clat qu'ils
n'en avaient rellement: aprs les interrogatoires et un court dbat
conduits par le grand juge, lord Denman, avec une quit scrupuleuse,
quand la question dfinitive de la culpabilit d'douard Oxford
fut pose, le jury rpondit: Coupable, et en mme temps point sain
d'esprit.--C'est--dire, fit observer le baron Alderson, l'un des
juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain d'esprit.--Oui, mylord,
rpondit le chef du jury; c'est notre intention.--En ce cas, dit
le procureur gnral, je demande humblement  Vos Seigneuries
l'application au prvenu de l'acte rendu par le Parlement dans la
40e anne du roi George III, qui ordonne que toute personne acquitte
comme n'tant pas saine d'esprit restera en prison sous le bon plaisir
du roi. Telle fut en effet l'issue lgale de la poursuite, et
douard Oxford, puni et mis hors d'tat de nuire sans tre grandi, fut
promptement oubli.

Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est--dire tant que la
question d'Orient n'eut pas ostensiblement dsuni les deux pays, j'eus
deux occasions obliges de paratre et de parler devant le public
anglais, devant des publics trs-diffrents. J'tais populaire 
Londres; depuis Sully et Ruvigny, j'tais le premier ambassadeur
franais protestant qu'on y et vu; mes tudes historiques m'avaient
valu l'estime des lettrs; politiquement, on me connaissait  la fois
comme libral et comme conservateur; les whigs me savaient gr de mon
attachement aux principes du gouvernement libre, et les torys de ma
rsistance aux tendances anarchiques. C'tait  mes propres travaux
que je devais ce que j'avais acquis de bonne situation et de bon
renom. Les classes diverses et les divers partis me tmoignaient la
mme faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman Marshall, vint
m'inviter, pour le 20 avril, au grand banquet de la Cit. Je me
trouvai l au milieu de la bourgeoisie de Londres qui prenait plaisir
 dployer ses magnificences et ses sentiments. La seule circonstance
remarquable de la runion fut qu'aucun des membres du cabinet whig n'y
parut. La dernire fois qu'ils taient venus au dner de la Cit, ils
y avaient t fort mal reus et  peu prs siffls. Lord Melbourne
s'en tait tir trs-dignement; mais ni lui ni ses collgues ne se
souciaient de recommencer. Lord Palmerston,  qui je dis le matin mme
que j'irais, me rpondit que les ministres n'iraient pas, et pourquoi.
Leur absence fut remarque, mais sans tonnement, et leur sant fut
porte avec une froideur dcente. Tous les tmoignages d'empressement
et de faveur me furent rservs. Quand le lord maire eut port
ma sant et celle des autres ministres trangers, j'y rpondis en
anglais, par un petit discours accueilli avec une satisfaction,
cordiale et bruyante[7]. Dans tous les _toasts_ ports aprs celui-l,
chaque orateur se crut oblig de me faire un compliment, et
ce compliment tait un remercment amical. Bizarre spectacle,
crivais-je le lendemain  Paris, que celui d'un dner d'il y a trois
sicles! Les crmonies, les costumes, _the loving cup_ et le bassin
d'eau de rose passant, l'une de lvre en lvre, l'autre de main en
main, tout cela m'a amus et intress. Mais les hommes m'intressent
toujours infiniment plus que les choses; et j'oublie tous les
spectacles du monde pour des yeux qui s'animent en m'coutant et
des figures graves et timides qui me parlent avec une motion
bienveillante.

[Note 7: _Pices historiques_, N VI.]

Quelques jours aprs, le 2 mai, je pris part  une runion
trs-diffrente. C'tait le dner anniversaire de l'Acadmie royale
pour l'encouragement des beaux-arts,  l'ouverture de leur Exposition.
Rien ici n'avait le caractre des anciens temps et des longues
traditions; l'Acadmie royale tait d'origine rcente; elle avait t
fonde en 1768 par le roi George III; sir Josuah Reynolds avait
t son premier prsident, et le btiment qu'elle occupait dans
_Trafalgar-Square_ ne datait que de 1834. Tout tait nouveau,
l'institution, l'difice, et aussi le got public. L'assemble
ne ressemblait pas plus que le lieu et les moeurs au dner de
_Mansion-House_; c'tait l'aristocratie anglaise au lieu de la
bourgeoisie de la Cit, l'aristocratie de toute opinion, et les
savants, les lettrs, les artistes l'accueillant et accueillis par
elle dans le Palais des arts, avec une mutuelle dignit. Le corps
diplomatique avait t, selon l'usage, invit  cette runion,
et c'tait  moi de rpondre, en son nom, au _toast_ port en son
honneur. On tait un peu curieux de m'entendre, curieux aussi de
savoir si je parlerais en franais ou en anglais. Je reus,  cet
gard, des avis divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il
lui semblait prfrable que je parlasse anglais; mon impression fut
diffrente; outre que le franais m'tait beaucoup plus commode, il me
parut qu'un ambassadeur de France devait parler sa langue partout o
il pouvait tre compris, et j'avais chance de l'tre dans la runion
de l'Acadmie royale, du moins de la plupart des assistants; je
ne l'aurais t presque de personne au dner de la Cit. A la Cit
d'ailleurs on n'avait vu, dans mon mdiocre anglais, que ma bonne
volont;  l'Acadmie royale, on verrait surtout mon mauvais accent.
Je rpondis donc au toast port aux trangers: Le corps diplomatique
est vivement touch, messieurs, de votre noble et bienveillante
hospitalit, et je suis heureux d'avoir, en ce moment, l'honneur
d'tre l'organe de ses sentiments de reconnaissance et de sympathie.
Nulle part,  coup sr, ils ne sont plus naturels, ni mieux placs que
dans cette enceinte et dans cette solennit. Il y a bien des sicles,
quand l'empereur Vespasien conut le dessein de runir dans un mme
lieu tous les chefs-d'oeuvre des arts que la conqute avait amasss
dans Rome, il choisit le temple de la Paix. Il voulut que tous les
peuples, oubliant leurs anciennes inimitis, pussent jouir ensemble de
ce beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix et les arts.
Il y a entre eux une naturelle et puissante harmonie. Quiconque en
douterait n'aurait qu' jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe
depuis vingt-cinq ans. On ne saurait dire que ces annes aient t
pour les arts une poque de grande et originale cration, ni qu'elles
aient produit beaucoup de ces chefs-d'oeuvre nouveaux qui rendent un
sicle illustre entre les sicles. Cependant l'intelligence et le got
des arts se sont rpandus, ont pntr dans des lieux et parmi des
hommes qui, jusque-l, y taient demeurs trangers. En parcourant
l'Allemagne, la France, et sans doute aussi l'Angleterre, on voit
s'lever partout, dans les provinces comme dans les capitales, une
foule de monuments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les
statues des grands hommes viennent peupler les places publiques. Si
quelque exposition analogue  celle-ci s'ouvre quelque part, la
foule y accourt. La peinture, la sculpture, la musique, tous les
arts entrent dans les gots, dans les moeurs, deviennent presque
populaires. C'est un grand bonheur, messieurs,  cette poque et dans
l'tat des socits modernes; que feriez-vous, que ferions-nous, dans
toutes nos patries, de tous ces hommes, de ces millions d'hommes qui
s'lvent incessamment  la civilisation,  l'influence,  la libert,
s'ils taient exclusivement livrs  la soif du bien-tre matriel
et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu' s'enrichir ou 
dbattre leurs droits? Il leur faut encore d'autres intrts,
d'autres sentiments, d'autres plaisirs. Non pour les dtourner de
l'amlioration de leur condition et du progrs de leurs liberts; non
pour qu'ils soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale;
mais pour les rendre capables et dignes de leur situation plus
leve, capables et dignes de porter plus haut,  leur tour, cette
civilisation vers laquelle ils montent en foule. Et aussi pour
satisfaire en eux ces penchants, ces instincts de notre nature
auxquels ne suffisent ni le bien-tre matriel ni mme les travaux et
les spectacles de la libert politique. Comme les lettres, comme les
sciences, les arts ont cette vertu; ils ouvrent,  l'activit et aux
jouissances des hommes, une belle et large carrire. Ils rpandent des
plaisirs brillants et pacifiques. Ils animent et calment en mme
temps les esprits. Ils adoucissent les moeurs sans les nerver. Ils
rapprochent et unissent dans une satisfaction commune des hommes
d'ailleurs fort divers de situation, d'habitudes, d'opinions, de
volonts. Ce n'est donc pas pour vous seuls, messieurs, pour votre
plaisir  vous seuls que vous cultivez, que vous encouragez les arts.
L'Acadmie royale, son institution, ses expositions ont une plus
grande porte; un mrite vraiment social. Nous nous flicitons d'tre
associs aujourd'hui  ses solennits. Nous sympathisons avec ses
travaux et ses esprances. Dans une telle runion, en prsence de ces
chefs-d'oeuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspirent, nous
sommes vos htes, messieurs, mais il n'y a ici point d'trangers.

A l'accueil que reurent ces paroles, je ne pus pas douter qu'elles
n'eussent t comprises et approuves.




                            CHAPITRE XXX

                    LA SOCIT ANGLAISE EN 1840.


En quoi et  quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre  la vie diplomatique.--Prpondrance sociale des whigs
en 1840.--Mes relations habituelles avec eux.--_Holland-House_.--Lord
Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
Grey.--Mon dner avec Daniel O'Connell chez mistress Stanley.--Le
docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
avec lui,  Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
en 1840.--M. et Mme Grote.--L'glise anglicane.--Fausses ides
rpandues en France  son sujet.--tat rel de l'glise anglicane.--Ma
visite  Saint-Paul.--L'archevque de Dublin.--Les dissidents.--Mme
Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour
d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades
dans Londres et aux environs.--_Regent's
Park_.--_Sion-House_.--Chiswick.--cole populaire de Norwood.--Collge
d'Eton.--Caractre actuel et progrs moral de la socit anglaise.


C'est le caractre et l'attrait particulier de la diplomatie que
les agrments de la vie mondaine s'y unissent aux intrts de la
vie politique et les plaisirs superficiels aux srieux travaux.
Non-seulement le reprsentant d'un tat  l'tranger se trouve plac,
ds l'abord, dans la socit la plus leve du pays o il rside; il
est naturellement provoqu et amen  prendre cette socit en grande
considration; pour s'y plaire et pour y russir, il a besoin d'y
plaire; il faut qu'il acquire, au sein de ce monde indiffrent,
des relations et des habitudes un peu intimes, qu'il s'y fasse une
situation personnelle qui lui devienne une force dans sa mission.
Pour lui, des soins en apparence frivoles sont une proccupation
ncessaire; il a tort si, dans les salons et au milieu des ftes, la
pense des affaires ne lui est pas prsente; une conversation
fugitive peut le servir aussi bien qu'une entrevue officielle, et les
impressions qu'il laisse dans le monde o il passe ne lui importent
gure moins que les arguments qu'il dveloppe dans le tte--tte du
cabinet.

Nulle part ce mlange de la vie mondaine et de la vie politique et cet
art de les faire servir l'une  l'autre n'ont plus d'importance qu'en
Angleterre, car il n'y a nulle part,  ct du gouvernement, une
socit aussi grande, aussi indpendante, aussi attentive aux affaires
publiques, et dont l'opinion, soit qu'elle approuve, soit qu'elle
blme, ait autant de poids et d'effet. Ce n'est pas qu'un ministre
tranger et, en Angleterre, la moindre chance de succs s'il essayait
d'en appeler  cette socit et de se servir d'elle contre son
gouvernement; nulle part toute apparence d'influence trangre
n'est plus suspecte; nulle part toutes les classes de la nation,
aristocratiques ou populaires, ne sont plus susceptibles sur ce point,
et moins disposes  livrer,  un tranger quelconque, la rputation
ou la force du pouvoir qui les gouverne. Et les Anglais sont des
observateurs trs-attentifs, singulirement vigilants et fins, tout
en ayant l'air de ne pas y regarder; un ministre tranger se perdrait
s'il blessait le moins du monde, en ceci, le sentiment national. Mais
il y a, pour lui, un moyen d'exercer, sans la chercher, sur la socit
anglaise, une srieuse influence; c'est d'y acqurir une grande
considration personnelle et quelques vrais amis. Nulle part l'opinion
qu'on se forme du caractre et de l'esprit d'un homme n'exerce plus de
puissance; nulle part l'estime qu'on lui porte n'est plus efficace.
Et s'il a, parmi les hommes considrables et honors, des amis qui
tiennent fortement  lui et aient confiance en lui, leur confiance
se propage dans le public et lui assure un crdit vritable. Cette
influence indirecte, lointaine, patiente, toute drive de la valeur
et de la situation de l'homme lui-mme, est la seule  laquelle, en
Angleterre, un ambassadeur tranger puisse prtendre; mais si elle est
exerce prudemment, sans tentative de dpasser sa porte naturelle, et
si elle a du temps pour agir, elle peut,  un moment donn, tre d'une
grande valeur.

C'est  cette condition et dans ces limites que la vie mondaine peut,
en Angleterre, venir en aide  la diplomatie; elle devient alors un
moyen d'observation et d'information, d'autant plus important qu'il
n'y en a gure d'autre; la publicit et la conversation dans le monde,
les journaux et les salons, par ces deux voies seulement un ministre
tranger peut,  Londres, recueillir des faits; des indices,
et apprcier les intentions ou pressentir les rsolutions du
gouvernement; tout autre procd de recherche serait  la fois
compromettant et inutile; la politique du gouvernement anglais est
essentiellement publique; ce qu'on n'en apprend ou n'en entrevoit pas
dans les journaux ou dans les runions du monde ne vaut pas la peine
d'tre recherch, et toute apparence d'effort ou d'intrigue dans cette
recherche nuirait infiniment plus que ne servirait ce qu'on croirait
dcouvrir.

Quand j'arrivai  Londres, la domination des whigs dans le
gouvernement,  la cour et dans l'opinion publique, tait encore
bien tablie: en vain ils avaient successivement perdu, depuis 1830,
d'abord quelques-uns de leurs plus importants allis, lord Stanley et
sir James Graham, ensuite leur plus illustre chef, lord Grey; en vain,
 la fin de 1834, sir Robert Peel avait tent de fonder un cabinet
tory; cette tentative avait chou, et malgr leurs pertes, les whigs
restaient, en 1840, en pleine possession du pouvoir. J'avais eu avec
eux, en France et avant mon ambassade, plus de relations qu'avec les
torys; en gnral les whigs venaient plus souvent et sjournaient plus
longtemps que les torys sur le continent; ils avaient plus de got
pour les ides et les moeurs trangres, notamment pour les ides et
les moeurs franaises; ils avaient contract, avec le gouvernement du
roi Louis-Philippe, une clatante alliance; c'tait avec eux qu' mon
arrive en Angleterre, je me trouvais en rapports mutuels et dj un
peu intimes. Ils m'accueillirent tous avec une extrme bienveillance,
ceux qui ne me connaissaient pas encore comme ceux que j'avais connus
en France, le duc de Devonshire et lord Clarendon aussi bien que lord
Holland et le marquis de Lansdowne. Les Anglais excellent  tmoigner
la faveur avec rserve et  se montrer particulirement courtois sans
tre empresss.

Lord Holland n'tait point le chef des whigs; mais _Holland-House_
tait toujours leur centre, leur lieu favori, le _home_ du parti. Ils
retrouvaient l leurs traditions, leurs plus glorieux souvenirs,
une hospitalit hrditaire, une entire libert d'esprit et de
conversation. Lord et lady Holland ne s'tablirent  Kensington qu'
l'approche du printemps, et ce fut le 12 avril au soir que j'allai les
y voir pour la premire fois. Je ne saurais assez dire  quel
point cette maison me frappa et me plut; je lui trouvai un aspect
essentiellement historique, et sociable depuis je ne sais combien de
gnrations. J'ai horreur de l'oubli, de ce qui passe vite; rien ne me
plat tant que ce qui porte un air de dure et de longue mmoire. Je
puis prendre plaisir aux choses agrables du moment et qui fuient sans
laisser de trace; mais le plaisir qu'elles me donnent est petit et
fugitif comme elles; j'ai besoin que mes joies soient d'accord avec
mes plus srieux instincts, qu'elles m'inspirent le sentiment de
la grandeur et de la dure; je ne me dsaltre et ne me rafrachis
rellement qu' des sources profondes. Cette demeure antique et  demi
gothique, cet escalier tapiss de cartes et de gravures, avec sa forte
et sombre rampe en chne sculpt, cette bibliothque pleine de livres
crits dans toutes les langues, venus de tous les pays du monde, dpt
de tant de curiosit et d'activit intellectuelle, cette longue srie
de portraits peints, dessins, gravs, portraits de morts, portraits
de vivants, tant d'importance depuis si longtemps et si fidlement
attache, par les matres du lieu,  l'esprit,  la gloire, aux
souvenirs d'amiti, tout cela m'intressa et m'mut fortement, et j'en
garde encore aujourd'hui toute l'impression.

Les matres du lieu, lord Holland surtout, taient  la fois en
harmonie et en contraste avec leur demeure. Par quelques-unes de ses
ides et de ses sympathies politiques et philosophiques, par ses gots
et le tour de sa conversation, lord Holland tenait au continent et
 la France presque autant qu' l'Angleterre; et il et t au
moins aussi bien plac  Paris, dans un salon du XVIIIe sicle, qu'
Holland-House, dans le sien. Par l'ensemble de sa situation et de ses
moeurs, par ses traditions et ses habitudes aristocratiques, par son
entourage et sa popularit hrditaire, il tait trs-anglais, et
le possesseur, l'habitant trs-appropri de cette belle maison tout
anglaise o il exerait une si noble hospitalit. C'tait  la fois un
whig anglais et un libral franais; ce mlange de l'esprit national
et de l'esprit continental, cette intelligence europenne sous
cette physionomie saxonne entrait pour beaucoup dans le charme de sa
personne et de sa socit. Il avait beaucoup voyag et souvent vcu
sur le continent; il connaissait  merveille les langues et les
littratures franaise, italienne, espagnole; et en mme temps
trs-familier avec sa propre littrature anglaise, il en reproduisait
sans cesse, avec un -propos charmant, les souvenirs et les
chefs-d'oeuvre. J'avais dn un jour  Holland-House en trs-petit
comit; je ne me rappelle que deux des convives, lord Clarendon et
un vieux M. Luttrel, tous deux habitus et trs-bien placs dans
la maison; nous venions de causer longtemps des grands crivains et
orateurs franais, La Bruyre, Pascal, madame de Svign, Bossuet,
Fnelon; je ne sais plus par quelle transition nous passmes de la
France du XVIIe sicle  l'Angleterre moderne; lord Holland se mit 
parler de quelques-uns de ses contemporains clbres, de son oncle M.
Fox, de Sheridan, Grattan, Curran; non-seulement  en parler, mais 
reproduire leurs manires, leur langage, et  les contrefaire pour
les peindre. Il excellait dans cette mimique sans caricature: ce gros
corps goutteux qui se remuait  grand peine et qu'on roulait dans son
fauteuil, cette grosse figure gaiement anime, ces gros sourcils qui
ombrageaient ces yeux si vifs, tout cela devenait souple, mobile,
gracieux, avec un air de moquerie fine et bienveillante, et je
m'amusais presque autant  le regarder qu' l'couter.

Cette figure si originale se prtait  de singulires ressemblances:
nous dnions un jour chez lord Clarendon qui venait de recevoir de
Madrid un tableau dont il faisait cas; il le fit apporter dans le
salon; un personnage de moine s'y trouvait qui ressemblait vraiment
beaucoup  lord Holland,  tel point qu' Madrid, en voyant ce
tableau, le gnral Charles Fox s'tait rcri. A cette vue,
lady Holland se fcha, d'abord tout haut, puis tout bas: Je suis
courrouce, vraiment courrouce, dit-elle  lord Clarendon; faites
enlever ce tableau; un moine si laid, si dgotant! Il y avait
quelque chose de vrai dans ce courroux conjugal, mais encore plus de
fantaisie imprieuse que de vrit; il fallait que la volont de
lady Holland ft faite, que sur-le-champ on cartt d'elle ce petit
dplaisir. Lord Clarendon se dfendit bien, surpris d'abord, puis
un peu fch  son tour et obstin. Lady Holland insista, mais
habilement, mlant la caresse  la colre, et d'une voix douce,
quoique les regards fort anims. Lord Clarendon cda un peu  son
tour, sans se retirer compltement, et la querelle finit par une
transaction; le tableau resta dans le salon, mais retourn contre le
mur.

Lady Holland tait bien plus purement anglaise que son mari: non
qu'elle ne partaget, comme lui, les ides philosophiques du
XVIIIe sicle franais; mais, en politique, elle tait whig
trs-aristocratiquement et sans aucune tendance radicale, librale
avec hauteur et aussi attache  la hirarchie sociale que fidle
 son parti et  ses amis. Il y avait en elle de la grandeur, de
la force, une autorit  la fois naturelle et conquise, souvent
imprieuse, quelquefois gracieuse, de la dignit jusque dans le
caprice, un esprit trs-cultiv sans prtention, et quoique assez
goste au fond, elle tait capable d'affection, surtout de ce
dvouement soigneux et dlicat qui rend faciles et agrables les
dtails familiers de la vie. Elle se prit de got pour moi, et me le
tmoignait non-seulement par son bon accueil, mais en me rendant, sans
qu'il y part, de bons offices, et en me donnant, dans l'occasion, de
bons avis. Elle m'envoyait les livres qui pouvaient m'intresser ou
me servir. Elle avait  coeur que je ne fisse pas trop de fautes en
parlant anglais, et me redressait avec un soin amical; il m'arriva un
jour de rappeler un proverbe populaire: _Hell's way is paved with good
intentions_ (le chemin de l'enfer est pav de bonnes intentions);
elle se pencha vers moi et me dit tout bas: Vous me pardonnerez mon
impertinence; on ne prononce jamais ici le mot de _Hell_,  moins que
ce ne soit en citant des vers de Milton: la haute posie est la seule
excuse. Comme beaucoup d'autres en Angleterre, elle tait gourmande
et sensible au mrite d'un bon dner; peu aprs mon tablissement 
Londres o j'avais amen un excellent cuisinier, longtemps au service
de M. de Talleyrand, elle crivait  Paris: M. Guizot plat ici 
tout le monde,  la reine aussi. Le public tire un bon augure de ce
qu'il a plac le clbre Louis  la tte du dpartement de sa cuisine;
peu de choses contribuent plus ici  la popularit que la bonne
chre. Quelques semaines aprs, lady Holland dnait chez moi; elle
n'avait pas djeun le matin et attendait impatiemment qu'on se mt
 table. Lord Palmerston n'arriva qu' huit heures et demie.
Lady Holland commena par l'humeur; puis, un vrai chagrin; puis,
l'inanition. Au moment de passer dans la salle  manger, elle appela
lord Duncannon et se recommanda  lui, car je ne suis pas sre,
dit-elle, de pouvoir aller jusque-l sans me trouver mal. Le dner,
qui lui convint, dissipa l'humeur comme l'inanition; mais je ne suis
pas sr qu'il ne lui soit pas toujours rest un peu de rancune de ce
que, ce jour-l, j'avais attendu lord et lady Palmerston.

Cette personne si dcidment incrdule tait accessible, pour ses amis
comme pour elle-mme,  des craintes purilement superstitieuses: elle
avait t un peu malade; elle allait mieux et elle en convenait: Ne
le rptez pas, me dit-elle, cela porte malheur. Elle me raconta
elle-mme qu'en 1827 M. Canning malade lui ayant dit qu'il allait se
reposer  Chiswick, maison de campagne du duc de Devonshire, elle
lui avait dit: N'allez pas l; si j'tais votre femme, je ne vous
laisserais pas aller l.--Pourquoi donc? dit M. Canning.--M. Fox y
est mort. M. Canning sourit; et une heure aprs, en quittant
_Holland-House_, il revint  lady Holland et lui dit tout bas: Ne
parlez de cela  personne; on s'en troublerait.--Et il mourut 
Chiswick, me disait avec trouble lady Holland.

Pendant tout le cours de mon ambassade, et  propos de la question
d'Orient, je trouvai toujours  _Holland-House_ le mme bon vouloir
sympathique, le mme dsir que l'Angleterre s'entendt avec la France
plutt qu'avec la Russie. Quand le cabinet anglais faisait un pas hors
de cette voie, lord Holland tait visiblement contrari et troubl; il
aurait voulu que la France et son ambassadeur eussent toujours sujet
d'tre contents de l'Angleterre, et il se montrait alors, pour moi,
plus aimable que jamais. Lady Holland, moins douce, tmoignait
en pareil cas son dplaisir par de l'humeur, tantt contre les
journalistes qui soutenaient la politique qu'elle n'aimait pas, tantt
contre la Russie et le baron de Brnnow lui-mme qu'elle traitait
en gnral avec peu de faveur. J'allais souvent passer la soire 
_Holland-House_; si quelque incident dsagrable  ma ngociation
tait survenu la veille ou le matin, lord et lady Holland prenaient
grand soin d'carter tout ce qui et pu s'y rattacher et de porter la
conversation sur de tout autres sujets. Ils avaient l'un et l'autre 
coeur qu'on ne se brouillt pas avec la France, et que rien n'altrt
l'agrment de leur socit intime. Un de leurs habitus, ami dvou
de lord Palmerston, me dit un jour: Prenez garde; lord Holland
est trs-aimable; mais il parle trop pour un ministre et devant les
trangers qui ne connaissent pas assez bien notre intrieur pour
mesurer exactement ce que ses paroles ont d'importance et celle qu'il
y attache lui-mme. A entendre ses causeries, on s'imagine qu'il y a
de grandes diffrences d'opinion dans le cabinet; on ne peut pas se
rsoudre  regarder tout cela comme des fantaisies de conversation,
sans consquence pour les affaires. Mon interlocuteur avait raison;
les dissentiments de lord Holland taient plus sincres que srieux.

Aprs _Holland-House_, le principal foyer whig tait
_Lansdowne-House_, et sans exercer une influence prpondrante, le
marquis de Lansdowne avait, dans le cabinet, bien plus d'importance
que lord Holland; il ne dirigeait pas, mais ceux qui dirigeaient ne
croyaient pas pouvoir se passer de son approbation. Je n'ai connu,
parmi les whigs, point de grand seigneur plus considrable, plus
clair, plus gnreusement et plus judicieusement libral que lord
Lansdowne; la naissance, la fortune, la parfaite ducation, les
lumires, un caractre plein de loyaut et d'honneur, rien ne lui a
manqu; mais il a toujours paru plus attentif  jouir de ces avantages
que press de les faire valoir dans un but d'ambition et de pouvoir.
Il avait besoin d'tre honor et compt, non d'agir et de dominer. Je
dirais volontiers qu'il y avait quelque ressemblance entre lui et sa
maison de Londres, grande, belle, trs-bien orne, mais un peu froide
par la nature mme de ses ornements: la salle  manger et la galerie
du fond taient remplies de statues antiques que son pre, lord
Shelburne, avait achetes en Italie. Magnifique dcoration, mieux
approprie  des difices publics qu' des bals, des _routs_ ou des
concerts. Je me suis trouv plusieurs fois dans les grandes runions
de _Lansdowne-House_, entre autres  un bal que, le 2 avril, lord
Lansdowne donna  la reine; c'tait un singulier effet que ces huit
ou neuf cents personnes trs-vivantes, trs-brillantes, entoures de
soixante ou quatre-vingts personnes de marbre immobiles et glaces au
milieu de ce mouvement, de ces danses, de ces flots de musique et de
lumire. Hors de ces jours de fte, dans le cours habituel de la vie,
dans les petits dners moiti politiques, moiti littraires qu'il
donnait souvent, lord Lansdowne tait d'un commerce aussi agrable que
sr, et ne cessa de me tmoigner, pour les bons rapports de son pays
avec le mien et pour moi-mme, une bienveillance  la fois sincre et
rserve.

L'attitude de lord Grey et mes relations avec lui taient tout autres.
Ce grand chef whig qui, aprs avoir donn, pendant quarante-quatre
ans, l'exemple de la plus ferme fidlit  ses principes, avait eu
la rare fortune d'accomplir l'oeuvre  laquelle il s'tait vou, la
rforme parlementaire, et d'atteindre ainsi le but de sa vie, lord
Grey, en 1840, ne pouvait se consoler d'tre vieux, et vivait presque
hors du monde, dans la mlancolie et l'ennui, toujours trs-honor
quand il reparaissait, et recevant les tmoignages de respect avec un
singulier mlange de dignit et d'humeur. Il dnait un jour chez moi
avec les principaux whigs, entre autres plusieurs membres du cabinet,
lord Melbourne, lord Palmerston, lord John Russell, lord Clarendon.
Arriv l'un des premiers, lord Grey s'tait assis prs de la chemine,
et les autres convives, en arrivant, allrent tous le saluer. Je vois
encore ce noble vieillard, avec sa grande taille et sa belle figure,
se soulevant  peine de son fauteuil et ne rpondant que par une
inclination de tte fire et triste aux hommages qu'on lui rendait. Il
fut trs-sensible  l'empressement respectueux que je lui tmoignai
en toute occasion. J'allais le voir assez souvent, et mes visites
lui faisaient videmment plaisir. Un matin, je le trouvai tout  fait
seul; il me le fit remarquer: Jadis, me dit-il, quand j'tais jeune,
on ne passait gure devant ma porte, hommes ou femmes, sans venir
me voir; aujourd'hui, par cette fentre, je les vois passer; ils
n'entrent plus. Un autre jour, le soir, il tait avec sa femme, lady
Grey, qui lui faisait la lecture; elle me toucha par sa sollicitude
pour son mari; elle le gronda, devant moi, de ce qu'il n'allait plus
 la Chambre des lords, ne parlait plus, ne se souciait plus de rien.
Avec un abandon plein de simplicit et presque de confiance, comme si
elle me connaissait depuis longtemps, elle me demanda de venir souvent
les voir, de l'aider, elle,  combattre la disposition de lord Grey.
J'entrai dans son dsir; je flattai son malade. J'ai du got pour les
mes nobles et un peu faibles; leur noblesse me plat, et il me semble
que je suis bon  leur faiblesse.

Je m'tonnais de ne jamais rencontrer dans ce monde whig un homme 
qui les whigs avaient depuis longtemps affaire et dont l'appui leur
tait toujours indispensable, le clbre Irlandais Daniel O'Connell.
Je tmoignai un jour mon tonnement chez mistriss Stanley, aujourd'hui
lady Stanley d'Alderley, fille de lord Dillon, aimable personne, de
qui les souvenirs de famille m'avaient rapproch, et dont le mari
tait alors, dans la Chambre des communes, le _Whipper-in_ des whigs,
c'est--dire charg de rallier, dans l'occasion, tous les membres
whigs et de veiller  leur exacte prsence. Mistriss Stanley tait
elle-mme de sentiments trs-whigs, et trs-active dans l'intrt du
parti et du cabinet: Elle est notre chef d'tat-major, disait
lord Palmerston. Avez-vous envie, me dit-elle, de connatre M.
O'Connell?--Oui certainement.--Eh bien, j'arrangerai cela. Elle me
donna en effet  dner le 4 avril avec lui et cinq ou six personnes
seulement, entre autres lord John Russell et lord Duncannon. Je
trouvai M. O'Connell parfaitement tel que je l'attendais. Je le
vis peut-tre comme je l'attendais, mais c'est toujours beaucoup de
rpondre  l'attente. Grand, gros, robuste, anim, la tte un peu dans
les paules, l'air de la force et de la finesse; la force partout,
la finesse dans le regard prompt et un peu dtourn, quoique sans
fausset; point d'lgance et pourtant point vulgaire; des manires un
peu embarrasses et pourtant fermes; quelque arrogance mme, quoique
cache. Il tait, avec les Anglais considrables qui se trouvaient
l, d'une politesse  la fois un peu humble et imprieuse; on sentait
qu'ils avaient t ses matres et qu'il tait puissant sur eux; il
avait subi leur domination et il recevait leurs empressements. Il
tait videmment flatt d'tre invit  dner avec moi; je lui dis
quand on me le prsenta: Nous sommes ici, vous et moi, monsieur,
deux grandes preuves du progrs de la justice et du bon sens; vous,
catholique, membre de la Chambre des communes d'Angleterre; moi,
protestant, ambassadeur de France. Cette entre en matire lui
plut, et nous causmes, pendant le dner, presque comme d'anciennes
connaissances. Le matin, mistriss Stanley avait hsit  inviter
quelques personnes pour le soir; elle s'y tait pourtant dcide,
et je vis arriver, aprs le dner, lord et lady Palmerston, lord
Normanby, lord Clarendon, l'vque de Norwich, lady William Russell
et quelques autres. En sortant de table, un accs de modestie sociale
prit  M. O'Connell; il voulait s'en aller: Vous avez du monde,
dit-il  M. Stanley.--Oui, mais restez, restez; nous y comptons.--Non,
je m'en vais.--Restez, je vous prie. Et il resta, avec une
satisfaction visible qui ne manquait pourtant pas de fiert. C'est
donc l M. O'Connell? me dit lady William Russell qui probablement
ne l'avait jamais vu.--Oui, lui dis-je, et je suis venu de Paris pour
vous l'apprendre.--Vous croyiez peut-tre que nous passions notre vie
avec lui?--Je vois bien que non. Ils taient tous videmment bien
aises d'avoir cette occasion de lui tre agrables, et lui bien
aise d'en profiter. Il parla beaucoup; il raconta les progrs de la
temprance en Irlande, les ivrognes disparaissant par milliers, le
got des habits propres et des manires moins grossires venant 
mesure que l'ivrognerie s'en allait. Personne ne voulait lever de
doute. Je lui demandai si c'tait l une bouffe de mode populaire ou
une rforme durable. Il me rpondit avec gravit: Cela durera, nous
sommes une race persvrante, comme on l'est quand on a beaucoup
souffert. Il prenait plaisir  s'adresser  moi,  m'avoir pour
tmoin du meilleur sort de sa patrie et de son propre triomphe. Je
me retirai vers minuit, et je me retirai le premier, laissant M.
O'Connell au milieu de quatre ministres anglais et de cinq ou six
grandes dames qui l'coutaient avec un mlange un peu comique de
curiosit et de hauteur, de dfrence et de ddain.

Je fis aussi connaissance, quelques jours aprs, avec un autre homme,
beaucoup moins clbre et moins important dans la sphre politique,
mais investi, en Angleterre, d'une influence et d'une faveur publique
trs-originale et personnelle. La duchesse de Sutherland, alors
grande matresse de la garde-robe de la reine et l'une des plus
nobles parures du parti whig, autant par sa bont que par sa beaut,
m'crivit un matin que le docteur Arnold dsirait me voir et viendrait
passer un jour chez elle dans ce dessein. Neuf ans auparavant, sans
que nous eussions jamais eu aucune relation personnelle, il m'avait
envoy une dition de Thucydide qu'il venait de publier, en me
tmoignant une sympathie qui n'avait rien de superficiel ni de banal.
Il vint en effet  Londres le 10 avril, et ce fut pour moi un jour
de vive jouissance intellectuelle et morale. Le docteur Arnold
tait depuis longtemps dj  la tte du collge de Rugby, grand
tablissement d'ducation publique, fond sous la reine Elizabeth,
dans le comt de Warwick; et sans la moindre charlatanerie, par ses
seuls et propres mrites, il l'avait port au plus haut degr de
prosprit et de popularit. Je trouvai en lui un homme d'un esprit
singulirement lev, anim, ouvert, large, exempt de prjug et de
routine, curieux de progrs, et en mme temps ferme, pratique, sans
fantaisies bizarres ou vagues, fidlement attach  toutes les fortes
bases de l'ordre moral et social. Je n'ai point rencontr d'me plus
puissamment sympathique, plus humaine avec autorit. Il avait, en
littrature classique, en histoire, dans les sciences, un savoir
aussi solide que vari; et sans tre bien nouvelles, ses ides et ses
mthodes, en fait d'ducation comme d'instruction, lui appartenaient
en propre, et il les appliquait avec une verve communicative et
efficace. Il agissait beaucoup par la conversation, d'me  me, et
savait se servir de la libert aussi bien que de la rgle. Jamais
peut-tre aucun chef d'tablissement semblable n'a exerc, sur la
gnration qui a pass par ses mains, une influence plus intime, ni
laiss, dans les esprits et dans les coeurs, un plus profond souvenir.

Les whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs,
soit au sein mme des affaires, soit sur les lisires de la politique
active, plusieurs hommes minents qui, par leurs crits, agissaient
puissamment sur le public; et j'eus aussi la bonne fortune de
contracter avec plusieurs d'entre eux,  cette poque, des rapports
de grande bienveillance ou mme d'troite amiti. Ils sont tous morts
aujourd'hui, les uns, avant de ressentir les atteintes de l'ge, et
dans la vigueur comme dans la maturit de leur talent; les autres,
aprs avoir parcouru toute la carrire et atteint, par un noble
travail, un juste renom et un honorable repos. Je ne me refuserai pas
le mlancolique plaisir de rappeler ici leur mmoire, les impressions
que j'ai reues d'eux et les liens qui nous ont unis.

M. Hallam est celui avec qui j'ai t le plus intimement li. Ds
que je l'ai connu, et plus je l'ai connu, son caractre et son esprit
m'ont galement attir et attach. Avant 1830, ses beaux travaux
historiques, surtout son _Histoire constitutionnelle d'Angleterre_,
firent natre entre nous de bienveillants rapports; dans la prface
de ce dernier ouvrage, il avait parl de moi et de mon _Histoire de
la Rvolution d'Angleterre_ en termes dont je ne pouvais qu'tre
trs-honor et touch. Aprs 1830, je le vis  Paris; nous entrmes en
correspondance; il m'exprima plusieurs fois son opinion sur ce qui se
passait en Angleterre, entre autres sur la rforme parlementaire de
1831, et je fus frapp de la ferme indpendance comme de la judicieuse
sagacit, soit de ses ides gnrales, soit de ses apprciations des
mesures et des vnements contemporains. Je n'ai point connu d'homme
plus sincrement, plus profondment libral, et en mme temps plus
exempt de tout prjug national et de tout esprit de parti; point
d'homme qui s'inquitt plus exclusivement de chercher la vrit et de
rendre justice  tous, sans aucun souci de plaire ou de dplaire  ses
adversaires ou  ses amis. La rectitude naturelle de son jugement,
son vaste et exact savoir, la gnreuse lvation de son me et son
parfait dsintressement le rendaient imperturbablement quitable, et
tranger, dans la cause mme qui lui tenait le plus  coeur, celle de
la libert religieuse et politique,  toute espce de badauderie comme
de fanatisme. Il me reut  Londres, en 1840, avec un empressement
amical; il aimait la socit, la conversation, la discussion familire
des souvenirs ou des ides, et il runissait souvent  sa table les
hommes les plus distingus de son pays, lettrs par profession ou par
got, M. Macaulay, lord Lansdowne, lord Mahon, sir Francis Palgrave,
M. Milman, tous charms de se trouver ensemble et autour de lui. En
1848, aprs la Rvolution de fvrier, M. Hallam fut pour moi le plus
vritable, je dirai le plus infatigable ami; il n'y avait point de
bons offices qu'il ne rechercht l'occasion de me rendre, point
de soins, point de prvenances qu'il n'et tous les jours pour mes
enfants et pour moi, avec cette cordialit affectueuse qui rend tout
facile et agrable  ceux qu'elle oblige, car elle prend,  ce
qu'elle fait pour eux, autant de plaisir qu'elle peut leur en faire 
eux-mmes. J'ai entendu dire que, dans la premire partie de sa vie,
M. Hallam avait t un peu pre et imprieux; mais il avait subi de
grandes douleurs domestiques; il avait perdu sa femme et plusieurs
de ses enfants, entre autres son fils an Arthur, jeune homme d'une
distinction rare,  la mmoire duquel son ami, le pote Tennyson, a
consacr une de ses plus belles oeuvres de posie morale, intitule:
_In memoriam_. Au lieu d'aigrir ou d'assombrir M. Hallam, le malheur
et l'ge l'avaient adouci et attendri; personne n'apercevait plus
en lui la moindre trace de rudesse; il conservait tout son mouvement
d'esprit, tous ses gots littraires et sociables, et semblait jouir
de la vie en homme qui la trouve encore douce et veut la rendre douce
 ceux qui l'entourent, mais qui en a connu les poignantes tristesses,
et qui, au fond de l'me et pour son propre compte, ne s'y passionne
plus. Aprs mon retour en France, M. Hallam vint, en 1853, avec sir
John Boileau, passer quelques jours au Val-Richer; il tait encore le
mme, l'esprit toujours aussi anim et le coeur aussi affectueux; mais
peu de temps aprs, il fut frapp d'une attaque d'apoplexie qui le
laissa impotent et presque teint. Pendant le voyage que je fis en
Angleterre en 1858, j'allai le voir  la campagne,  Penshurst, prs
de Londres, o il vivait retir chez sa fille, mistriss Cator. Je le
trouvai enfonc dans son fauteuil, auprs d'une table encore charge
de livres, quelques-uns entr'ouverts, et tenant  la main le _Times_
du jour qu'il laissa tomber  terre quand j'entrai; il pouvait  peine
marcher, ne parlait qu'avec embarras, et il arrta sur moi des regards
lents et tristes o peraient un souvenir d'affection et le plaisir
qu'il prouvait  me revoir, mais qu'il n'exprimait pas. J'abrgeai
ma visite qui le fatiguait autant qu'elle m'attristait. Il mourut
quelques mois aprs. Homme rare, et modeste autant que rare,  qui il
n'a manqu que plus d'clat dans le talent et une soif plus passionne
du succs pour exercer, sur le public, autant de puissance qu'il a
obtenu d'estime et d'amiti de ceux qui l'ont bien connu.

Je n'ai pas vcu aussi intimement avec lord Macaulay (M. Macaulay en
1840), et mme aprs l'avoir beaucoup vu, j'ai moins connu l'homme que
l'crivain. Avant que nous nous fussions rencontrs, j'admirais son
art savant et brillant pour recueillir les faits, les grouper, les
animer, transformer le rcit en drame, et semer,  travers les
scnes et les acteurs du drame, les observations et les jugements du
spectateur; il a excell  rpandre sur le pass des flots de lumire
et de couleur, en le mettant constamment en face des ides et des
moeurs du temps prsent. Quand j'ai personnellement connu lord
Macaulay, j'ai joui plus vivement encore de mon plaisir  l'admirer;
l'harmonie tait parfaite entre l'homme et l'artiste, le causeur
et l'crivain; rien ne se ressemblait plus que les crits de lord
Macaulay et sa conversation; mme richesse et mme -propos dans
la mmoire, mme imptuosit facile dans la pense, mme vivacit
d'imagination, mme clart de langage, mme tour  la fois naturel
et piquant dans les rflexions. Il y avait,  l'couter, autant
d'agrment et presque autant d'instruction qu' le lire. Et lorsque,
aprs tant de curieux et charmants _Essais_, il a publi son grand
ouvrage, _l'Histoire d'Angleterre depuis l'avnement de Jacques II_,
les mmes qualits s'y sont dployes avec encore plus d'abondance et
d'clat. Je ne connais point d'histoire o le pass et l'historien qui
le raconte vivent plus intimement et plus familirement ensemble; lord
Macaulay peint les faits et les hommes du XVIIe sicle avec autant
de dtails et des couleurs aussi vives que s'ils taient ses
contemporains. Mthode pleine de puissance et d'attrait, mais qui
entrane un pril auquel lord Macaulay n'a pas toujours chapp.
J'prouve souvent, en le lisant, le regret de rencontrer, dans
l'histoire, l'esprit de parti de la politique. Je n'ai garde de mal
penser ni de mal parler des partis; ils sont les lments ncessaires
d'un gouvernement libre. J'ai pass bien des annes de ma vie dans
cette arne, et je sais combien, pour lutter avec succs, pour
gouverner comme pour rsister efficacement, il est indispensable
d'tre entour d'un parti compacte, disciplin, permanent. Les whigs
et les torys ont fait en Angleterre, depuis deux sicles, la force du
pouvoir et de la libert. Mais les partis et l'esprit de parti ne sont
bien placs que dans la politique active et actuelle; quand on rentre
dans le pass, quand on rouvre les tombeaux, on doit, aux morts qu'on
en fait sortir, une complte et scrupuleuse justice; il faut, en les
ramenant sur la scne, mettre en lumire les ides et les sentiments
qu'ils y ont ports; il faut faire quitablement, dans leur rle,
la part de leurs intrts et leurs droits, et ne pas mler  leurs
cendres les charbons ardents de notre propre foyer. Lord Macaulay
n'a pas toujours obi  cette loi de la vrit comme de l'quit
historique; il a port quelquefois dans ses rcits, et surtout
dans ses apprciations des actes et des hommes, les passions et les
prventions des whigs engags dans les luttes anciennes ou modernes.
Et j'ai lieu de croire qu'il s'en est lui-mme aperu; j'en ai deux
preuves dcisives puises, l'une dans son grand ouvrage mme, l'autre
dans mes rapports avec lui. En avanant dans son travail, il s'est
mieux dgag de ses impressions premires; la justice de l'historien a
pris le dessus sur les habitudes du politique; il a t beaucoup plus
impartial dans son histoire du rgne de Guillaume III que dans celle
du rgne de Jacques II, et surtout que dans son rsum des rgnes
de Charles Ier et de Charles II. Il juge les whigs de 1692 plus
svrement que les rpublicains de 1648; et si je suis bien inform,
son impartialit nouvelle lui a valu, de la part de quelques whigs
intresss ou ardents, d'assez vifs reproches. Ma preuve personnelle
n'est pas moins concluante. Au printemps de 1848, je voulais que
mon fils Guillaume reprt  Londres ses tudes classiques forcment
interrompues  Paris; j'hsitais entre deux grands tablissements,
le collge de l'Universit de Londres (_University's college_),
fond sous le roi Guillaume IV, comme cette Universit elle-mme, par
l'influence des whigs, et le collge royal (_King's college_), fond
vers la mme poque, sous le patronage de l'glise anglicane. Je
consultai M. Macaulay sur le choix: Vous m'interrogez comme pre, me
dit-il; je ne vous rpondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru,
avec mes amis whigs,  la fondation de l'Universit de Londres et
de son collge; envoyez votre fils au _King's college_; c'est le
meilleur. Je le remerciai de sa sincrit et je suivis son conseil
dont mon fils se trouva bien.

J'eus, en 1840, dans les loisirs de mon ambassade, une preuve
frappante de l'tendue et de l'agrment de son savoir: il m'offrit de
me servir de _cicerone_ dans la visite de l'abbaye de Westminster et
de sa clbre glise peuple de morts disperss ou entasss ple-mle
dans toutes les parties de l'difice, rois, reines, guerriers,
politiques, magistrats, orateurs, crivains, simples particuliers,
les uns glorieux, placs l par l'admiration et la reconnaissance
publiques, les autres obscurs, consacrs par la pit, ou l'affection,
ou la vanit domestiques. Elizabeth et Marie Stuart, Buckingham
et Monk, lord Chatham et lord Mansfield, Pitt et Fox, Shakespeare,
Milton, Newton, Gray, Addison, Watts, les destines et les natures
les plus diverses mises cte  cte, la paix du ciel entre les hommes
aprs les haines et les rivalits de la terre. Je ne fus pas choqu,
comme ont paru l'tre beaucoup de gens, du grand nombre des morts
obscurs; qu'importe aux morts illustres? Ils n'en sont pas moins
apparents ni moins seuls. Il n'y a pas de foule l; les tombeaux ne se
gnent pas, ne se masquent pas l'un l'autre; on ne s'arrte que devant
ceux qui renferment vraiment un immortel. Ce qui est choquant, hideux,
barbare, ce sont des figures de cire places l dans des armoires,
la reine Elizabeth, la reine Anne, Guillaume III et Marie, Nelson,
Chatham, debout, les yeux ouverts, sous leurs propres vtements. Cette
prtention  la ralit, ce mariage de la vie apparente et de la mort
sont d'un effet rvoltant au milieu de ces tombeaux, de ces statues,
purs symboles qui proclament la mort en perptuant la mmoire, et
transmettent le nom aux respects de la postrit sans livrer la
personne  la curiosit de ses regards. Pendant trois ou quatre
heures, je me promenai avec M. Macaulay dans cette galerie monumentale
de la nation et des familles anglaises; je l'arrtais ou il m'arrtait
 chaque pas; et tantt rpondant  mes questions, tantt les
devanant, il m'expliquait un monument allgorique, me rappelait un
fait oubli, me racontait une anecdote peu connue, me rcitait quelque
beau passage des crivains ou des orateurs dont nous rencontrions les
noms. Nous passions devant le monument de lord Chatham debout, la tte
haute et le bras en avant comme dans un mouvement d'loquence; devant
lui,  ses pieds, sur une simple pierre, tait inscrit le nom de son
fils William Pitt, dpos l en attendant qu'on et termin et plac
en son lieu le monument qui lui devait tre consacr: Ne dirait-on
pas, me dit M. Macaulay, que le pre se lve et prononce l, devant le
public, l'oraison funbre de son fils? Et  ce propos, quelques-uns
des plus beaux discours de lord Chatham et de M. Pitt lui revinrent
en mmoire, et il m'en rpta plusieurs fragments. Les monuments des
grands crivains, prosateurs ou potes, suscitaient en lui la mme
abondance, la mme verve de souvenirs; Milton et Addison taient, pour
lui, des favoris, et il me retint plusieurs minutes devant leurs noms,
se complaisant  me rappeler quelques traits de leur vie, ou  me
citer quelques passages de leurs oeuvres, presque autant que je me
plaisais  l'couter. Un bas-relief, qui retraait un incident de la
grande guerre entre l'Angleterre et ses colonies amricaines luttant
pour leur indpendance, se trouva sur notre chemin: Regardez cette
figure  laquelle manque la tte, me dit M. Macaulay; c'est celle
de Washington; le soir, sans doute, en se cachant, quelque ardent
patriote anglais, encore courrouc contre ce chef de rebelles, se
satisfit en lui cassant la tte; on la rtablit; quelque temps aprs
on la retrouva encore casse; on a renonc  la rtablir. Voil
comment les patriotes d'un pays comprennent et traitent ceux d'un
pays rival. Toute cette visite fut, pour moi, pleine d'intrt et de
charme; comme les grands morts de l'Italie sur le passage de Dante,
les plus illustres personnages de l'histoire et de la littrature
anglaises sortaient devant moi de leur tombeau,  la voix d'un
reprsentant digne d'eux.

_Holland-House_ n'tait pas seulement le rendez-vous habituel des
whigs engags dans la vie publique; c'tait aussi le salon favori,
le _home_ adoptif des lettrs libraux trangers  la conduite des
affaires, mais dvous  leurs ides et au redressement des vieilles
injustices sociales. Ce fut l que je rencontrai pour la premire fois
le rvrend Sidney Smith et lord Jeffrey, tous deux fondateurs, en
1801, de la _Revue d'dimbourg_, et les deux hommes de ce temps qui,
en dehors du Parlement, ont le plus contribu aux succs du parti whig
et aux progrs de la libert. Ils taient l'un et l'autre bien loin,
en 1840, du puissant lan de leur jeunesse et de leur influence;
mais M. Sidney Smith conservait,  soixante-neuf ans, cette vive
originalit d'imagination et d'esprit, cette verve inattendue et
plaisante qui clataient partout, dans la vie familire comme dans les
salons, et probablement aussi dans sa propre pense, quand il tait
seul dans son cabinet. J'crivais  Paris, aprs notre premire
rencontre: J'ai caus hier soir avec M. Sidney Smith, qui a vraiment
beaucoup, beaucoup d'esprit. Mais tout le monde s'y attend, tout le
monde vous en avertit. C'est son tat d'avoir de l'esprit comme c'est
l'tat de lady Seymour d'tre belle. On demande de l'esprit  M.
Sidney Smith comme une voiture  un sellier. On rit trop de ses
plaisanteries. On rit avant, pendant, aprs. Et il plaisante un peu
trop  propos de toutes choses, mme  propos des vques; ce qui ne
l'empche pas d'avoir sa rserve, et mme sa timidit envers sa robe;
il ne veut plus dner hors de chez lui le dimanche, et il n'ose pas
le dire  lady Holland qui l'invite le dimanche pour le plaisir de
l'embarrasser. L taient en effet l'embarras et le ct faible de M.
Sidney Smith; le tour de son esprit et de son langage n'tait pas en
harmonie avec sa situation; il n'tait pas devenu ecclsiastique par
got et de son libre choix; il avait obi, en cela, au pressant dsir
de son pre; et quelque soin scrupuleux qu'il apportt  remplir tous
les devoirs de son tat, il n'avait pu changer sa nature, ni
rgler toujours, selon de svres convenances, son intarissable et
quelquefois bouffonne gaiet. D'ailleurs le meilleur des hommes, aussi
doux que courageux, plein de charit chrtienne comme de sincrit
librale, prdicateur efficace dans sa chaire autant que critique
minent dans la _Revue d'dimbourg_, et dont les sermons, recueillis
aprs sa mort, valent bien ses articles, et couvrent amplement ce
qu'il y avait d'excessif dans ses saillies de moquerie et de gaiet.
Il vint me voir un jour  l'ambassade, et sa conversation fut un
agrable mlange de rflexions srieuses et de traits piquants. Il
me parla beaucoup de lord John Russell qu'il aimait fort et qu'il
regardait comme l'me du cabinet: Lord Melbourne, me dit-il, est
un homme de beaucoup d'esprit, un bon et aimable garon plutt qu'un
politique, _a fine fellow rather than a politician_, et bien moins
insouciant qu'il n'en a l'air. Il tenait beaucoup  n'tre pas pris
pour un radical: Les radicaux, me dit-il, sont en dclin dans la
Chambre des communes, dcourags et ne comptant plus sur leur avenir.
Ils s'taient figurs qu'ils changeraient toutes choses. Le bon sens
public les paralyse. La plupart se fondront dans les whigs. Je ne
lui demandai pas si les whigs ne feraient pas la moiti du chemin.
Je l'coutais sans discuter. Il y a des gens  qui on plat en leur
parlant;  d'autres, en les coutant. On les distingue bien vite. M.
Sidney Smith tait accoutum  tre cout, et mme attendu.

Malgr l'ancienne union de leurs ides et de leurs travaux, lord
Jeffrey,  l'poque o je l'ai connu, ne ressemblait en rien au
rvrend Sidney Smith. L'ecclsiastique anglais tait rest, 
soixante-neuf ans, aussi anim, aussi gai, aussi bienveillant, aussi
confiant dans la nature humaine et dans l'avenir des socits humaines
qu'il avait pu l'tre dans sa jeunesse. Le critique cossais, 
soixante-sept ans, portait l'empreinte des preuves et des mcomptes
de la vie. Profondment srieux et sagace, il avait dans l'esprit plus
d'activit et de fermet que de penchant aux brillantes et lointaines
esprances; sincrement attach aux principes qu'il avait soutenus et
au parti qu'il avait servi avec ardeur, il se mprenait peu sur
leurs mauvaises pentes et leurs mauvaises chances; il avait exerc la
critique littraire avec autant d'intgrit et d'indpendance que de
pntration et de bon jugement; mais il tait las de critiquer et ne
trouvait plus gure  admirer. Il aimait beaucoup la conversation,
la discussion, l'change et le choc des ides; il y tait abondant,
ingnieux, sens sans pdanterie quoique avec vigueur; mais ses gots
de socit taient combattus et attidis par sa prfrence de plus en
plus prononce pour sa petite maison de campagne, prs d'dimbourg,
pour la vie domestique et la mditation tranquille au sein d'une belle
nature. Aprs l'adoption de la rforme parlementaire, il tait entr
dans la Chambre des communes; mais il n'y avait obtenu ni un succs
oratoire, ni une importance politique proportionns  ses succs et 
son importance dans le monde lettr. Il tait sorti du Parlement sans
regret, quoique avec un peu de tristesse, avait accept un sige dans
la haute cour de session d'cosse, et ne venait plus  Londres que
rarement et pour peu de jours. Nous emes un matin, chez moi, un long
entretien sur l'tat actuel des ides et des moeurs, des socits et
des gouvernements; je fus frapp de la ferme indpendance et de
la longue prvoyance de sa pense; ce vaillant champion des ides
librales s'inquitait vivement de la domination exclusive de la
dmocratie, autant pour la dignit humaine et la libert politique que
pour la scurit des droits divers et la forte constitution des tats.
Mais il m'exprimait ces judicieux sentiments avec cette nuance de
dcouragement et d'humeur qui donne  l'esprit l'air vieux, et la
vieillesse ne va pas mieux  l'esprit qu'au corps.

En sortant de _Holland-House_ ou de _Lansdowne-House_, j'allais
quelquefois finir ma soire dans un modeste salon, chez deux vieilles
personnes, miss Berry et sa soeur Agns, que j'avais vues souvent
 Paris. Aprs avoir longtemps vcu, sur le continent comme en
Angleterre, dans le monde lgant et lettr, elles habitaient Londres,
ges l'une de soixante-dix-huit, l'autre de soixante-quatorze ans,
restant chez elles tous les soirs, et recevant d'anciens amis et
des gens d'esprit bien aises d'tre assurs de les trouver et de s'y
trouver ensemble. Elles avaient pour amie et pour compagne fidle lady
Charlotte Lindsay, fille de lord North, femme d'esprit aussi, pleine
des souvenirs de la cour et de l'histoire d'Angleterre pendant le
ministre de son pre, et prenant plaisir  les raconter. L'ane
des deux soeurs, miss Berry, avait t belle et l'objet des soins
particuliers d'Horace Walpole qu'elle avait, disait-on, refus
d'pouser, tout grand seigneur et homme d'esprit qu'il tait, le
trouvant trop vieux. Elle aimait la France et la socit franaise
qu'elle avait vues dans des temps et des tats bien diffrents, et
elle rappelait volontiers que c'tait  la cour de Louis XVI, et par
une bonne grce particulire de la reine Marie-Antoinette, qu'elle
avait t, pour la premire fois de sa vie, invite  un grand bal.
En 1815, elle avait publi un premier recueil des _Lettres de lady
Russell_, en le faisant prcder d'un _Essai biographique_ crit
avec une motion intelligente; et en 1840, je reportai sur l'diteur
quelque chose du profond et tendre intrt que la mmoire de cette
personne si rare, admirable exemple de la passion dans la vertu,
m'avait ds lors inspir. Je retrouvais d'ailleurs, dans le petit
salon de miss Berry, non-seulement les gots, mais les habitudes de
la socit et de la conversation franaises, plus de facilit, de
varit, de sympathie complaisante que dans la plupart des salons
anglais, un vif mouvement d'esprit littraire et des sentiments
libraux sans proccupations politiques. C'tait, pour moi, un
agrable dlassement et comme un retour momentan vers ma jeunesse,
dans le salon de madame Suard ou de madame d'Houdetot.

Quelque libert que je prisse soin de garder pour mes relations
personnelles, je voyais moins les torys que les whigs: non-seulement
parce que je n'avais pas  traiter avec eux, mais aussi parce qu'ils
avaient  Londres moins de foyers de runion et de conversation un peu
intime. J'ai dj dit quel courtois empressement m'avaient tmoign, 
mon arrive, les principaux d'entre eux, notamment sir Robert Peel et
lord Aberdeen; ds le 7 mars 1840, sir Robert Peel me donna  dner
avec ses plus particuliers amis. Lord Aberdeen se plaignait de ne
pas me voir plus souvent. C'tait surtout chez lady Jersey que je
rencontrais les hommes considrables du parti et des diverses nuances
du parti; elle leur tait trs-fidle, et prenait beaucoup de soin
pour les attirer chez elle et leur rendre son salon agrable. Je
fis l connaissance avec lord Lyndhurst, lord Ellenborough et sir
Stratford Canning, aujourd'hui lord Stratford de Redcliffe: le
premier, dj g, me frappa par la vigueur, la prcision, la nettet
de sa pense et de sa parole, et dix ans plus tard, je lui ai retrouv
les mmes qualits, presque au mme degr. Sir Stratford Canning
n'avait pas encore dploy, dans l'ambassade de Constantinople,
sa dominante et indomptable nergie; mais la mle franchise de son
caractre et la fiert douce de ses manires eurent pour moi, ds
l'abord, un attrait que les dissentiments diplomatiques n'ont jamais
effac. Lord Mahon, aujourd'hui comte Stanhope, aussi distingu par
ses travaux historiques que par ses lumires politiques, runissait
souvent chez lui,  djeuner, les libraux et les lettrs du parti,
les adhrents de sir Robert Peel, ceux que ds lors on appelait et qui
eux-mmes s'appelaient _conservateurs_ plutt que torys. Pris dans
son ensemble, ce parti dominait dans la Chambre des lords, touchait et
quelquefois atteignait, dans la Chambre des communes,  la majorit,
et il avait pour chefs des hommes minents par leurs talents comme par
leur caractre, et en possession de l'estime du pays. Mais il tait
en proie  un travail, dirai-je de dcomposition ou de transformation
intrieure, qui paralysait sa force et livrait le pouvoir  ses
adversaires. J'crivais le 20 mai 1840  l'un de mes amis: J'assiste
ici  un trange spectacle, au spectacle d'une opposition trs-forte,
trs-bien gouverne, et qui n'ose pas, qui, de son propre aveu, ne
peut pas devenir gouvernement. Les vieux torys, les torys de lord
Liverpool et de lord Castlereagh sont  la fois le corps d'arme et
l'embarras, le nerf et le fardeau du parti. Si tous les conservateurs
taient de l'espce de sir Robert Peel, ils seraient les matres.
Tenez pour certain que, bien qu'il n'y ait pas eu nagure ici,
comme chez nous, une rvolution, il y a, ici, comme chez nous, des
rsistances et des arrogances de classe que le pays n'acceptera
plus; il y a des rformes, faites ou  faire, que tout le monde devra
accepter, et qui rendront incapable de gouverner quiconque ne les
acceptera pas srieusement et sincrement. Deux choses me frappent
galement en Angleterre, la puissance de l'esprit de conservation, et
la puissance de l'esprit de rforme. Malgr la violence des paroles
et la tnacit des engagements de parti, ce pays-ci est le pays du
bon sens dfinitif, du progrs lent mais continu. Il ne retrouvera un
gouvernement fort que lorsque les partis divers, sans abdiquer leurs
maximes et leurs tendances caractristiques, se seront tous dcids
 pratiquer cette politique quitable et modre vers laquelle, soit
qu'ils le proclament, soit qu'ils s'en taisent, convergent aujourd'hui
tous les esprits.

On prvoyait ds lors avec certitude que sir Robert Peel ne tarderait
pas  arriver au gouvernement par cette voie; j'crivais le 23 mai,
 la veille d'un chec des whigs: J'ai cru jusqu'ici que les
conservateurs, les gens d'esprit du moins, ne se souciaient pas, au
fond, de renverser le cabinet. Je commence  en douter. L'un d'entre
eux m'a dit hier: Nous dissoudrions le Parlement. La dissolution nous
donnerait trente voix de majorit. Le problme du moment est d'obtenir
de la Chambre des lords les rformes ncessaires, en Irlande et
ailleurs. Peel peut seul manier (_manage_) cette chambre et lui faire
faire des pas en avant. Peel n'est pas un grand homme, mais il fera ce
que de grands hommes ne pourraient pas faire[8].

[Note 8: _Peel is not a great a man; but, he will do what great men
could not do._]

Sir Robert Peel a fait ce qu'on attendait de lui. Reste maintenant
 savoir comment se refera ce qu'il a dfait. De grandes rformes
sociales ont t accomplies; les grands partis politiques, ncessaires
 la puissance et  la longue dure des gouvernements libres,
parviendront-ils  se rorganiser? C'est dans le travail de ce nouveau
problme que ttonne aujourd'hui l'Angleterre.

De tous les champions du vieux torysme anglais que j'ai rencontrs,
c'est un homme tranger  la haute aristocratie et  la cour, c'est
un bourgeois lettr et plac, dans la carrire politique, au troisime
rang, M. John Wilson Croker, qui m'a le mieux reprsent et fait
comprendre son parti. Il avait t longtemps membre de la Chambre
des communes et secrtaire de l'Amiraut; mais, depuis la rforme
parlementaire qu'il avait nergiquement et spirituellement combattue,
il tait sorti du Parlement et des affaires, et ne s'occupait plus que
de critique politique et littraire. Il y portait toutes les maximes,
toutes les traditions, toutes les passions d'un serviteur du cabinet
de lord Liverpool et de lord Castlereagh, toujours ardent adversaire,
au dedans, des whigs, mme quand il sentait la ncessit de certaines
rformes, au dehors, de la Rvolution franaise, rpublicaine ou
impriale, quoique sans haine ni jalousie envers la France, et plein
mme, pour le gnie franais, d'admiration et presque de got, comme
un spectateur intelligent admire un grand acteur. C'tait un homme
d'une instruction peu commune, d'un esprit sagace, vigoureux,
judicieux, curieux, mais l'esprit de parti incarn, intraitable,
rsolu  tout dfendre, de peur de laisser entamer le systme gnral
auquel il appartenait. Il occupait, dans le palais de Kensington, un
appartement que lui avait donn, pour sa vie, le roi George IV, et
c'tait dans le _Quarterly Review_ qu'il dployait toute sa polmique.
Je l'avais vu  Paris avant 1840; je le revis  Londres pendant mon
ambassade; et quand je retournai en Angleterre en 1848, il me donna
des marques d'un intrt aussi actif qu'affectueux. Nous discutions
 perte de vue; mais nous nous comprenions, mme quand nous ne nous
accordions pas, et j'ai beaucoup appris, dans ses entretiens, sur
l'tat de la socit anglaise et sur l'histoire de son temps.

Les radicaux faisaient peu de bruit  Londres en 1840. En Angleterre
comme ailleurs, plus que partout ailleurs, ce parti comprend deux
lments trs-divers, les radicaux rvolutionnaires et les radicaux
rformateurs: les uns, ennemis passionns de l'ordre tabli et
aspirant  le renverser; les autres, novateurs systmatiques,
travaillant  faire prvaloir leurs thories dans les institutions
nationales et par ces institutions mmes, sans en changer les grandes
bases. La rforme parlementaire de 1832 avait, pour un temps, rduit
ces deux fractions du parti, la premire  l'impuissance, la seconde
 l'esprance patiente: les chartistes ne tentaient plus de
manifestations populaires, et les dmocrates constitutionnels
s'appliquaient  faire prvaloir, dans le Parlement comme dans le
public, leurs projets de rforme: J'ai dn hier chez M. Grote
avec cinq ou six radicaux, crivais-je  Paris le 19 mars, esprits
tranquilles quoique bien radicaux. M. Grote me parle des chartistes
 peu prs comme lord John Russell, et lord John Russell comme lord
Aberdeen. Il y a bien du factice dans le classement politique des
hommes, et ils diffrent bien moins qu'ils ne croient. Mais c'est
l le gouvernement reprsentatif; par la publicit et la discussion
continues, il aggrave les dissentiments et chauffe les luttes. La vie
politique est  ce prix. En dehors du Parlement et dans les relations
sociales, les whigs prenaient bien du soin pour plaire aux radicaux
rformateurs et les attirer dans leurs rangs; j'crivais le 30 avril:
Madame Grote devient un personnage; lady Palmerston l'a invite  une
soire. J'ai entendu avant-hier lady Holland faire un petit complot
pour l'avoir  dner  _Holland-House_ la semaine prochaine, et elle
recommandait  lord John Russell de n'y pas manquer et de plaire 
madame Grote. Ils ne lui plaisent pas et elle ne leur plaira pas. Elle
a de la hauteur et veut de la place. Ils ne lui en feront pas assez.
Les complaisances aristocratiques ne russiront pas  se mettre au
niveau des fierts bourgeoises. Il doit, il peut y avoir, entre les
deux classes, des rapprochements srieux et efficaces, par ncessit,
par bon sens, par esprit de justice et de prvoyance; mais ce sera
de l'entente politique, non de l'assimilation sociale; on pourra agir
ensemble dans le Parlement; on ne vivra pas familirement ensemble
dans les salons. On n'aura pas le vote de M. Grote comme don Juan
obtient l'argent de M. Dimanche. Tout ce qui est factice, superficiel,
momentan dans les rapports de la vie mondaine, demeure sans effet, si
mme cela ne nuit pas  l'accord, au lieu d'y servir.

En ma qualit de protestant, j'tais, pour les divers partis religieux
en Angleterre, anglicans et dissidents, un objet de curieuse et
bienveillante attention. Peu aprs mon arrive, l'vque de Londres,
M. Bloomfield, savant hellniste, me donna  dner avec l'archevque
de Cantorbry, l'vque de Llandaff, deux chanoines de Westminster et
quelques laques zls. Il me demanda d'aller avec lui un dimanche,
dans sa voiture,  l'office solennel, dans l'glise de Saint-Paul. Il
voulait m'y faire une rception officielle et taler un peu, dans sa
cathdrale, un ambassadeur de France protestant. Je m'y refusai. Je
n'aime pas les grandeurs humaines dans ce lieu-l. J'allai en effet 
Saint-Paul, mais sans bruit, entrant simplement avec l'vque et
assis  ct de lui. Parmi les prlats anglicans avec qui je fis
connaissance, l'archevque de Dublin, M. Whately, correspondant de
notre Institut, m'intressa et me surprit; esprit original, fcond,
inattendu, instruit et ingnieux plutt que profond dans les sciences
philosophiques et sociales, le meilleur des hommes, parfaitement
dsintress, tolrant, libral, populaire, et,  travers son
infatigable activit et son intarissable conversation, trangement
distrait, familier, ahuri, dgingand, aimable et attachant, quelque
impolitesse qu'il commette et quelque convenance qu'il oublie. Il
devait parler le 13 avril,  la Chambre des lords, contre l'archevque
de Cantorbry et l'vque d'Exeter, dans la question des biens 
rserver pour le clerg au Canada[9]: Je ne suis pas sr, me dit lord
Holland, que, dans son indiscrte sincrit, il ne dise pas qu'il ne
sait point de bonne raison pour qu'il y ait,  la Chambre des lords,
un banc des vques. Il ne parla point, car le dbat n'eut pas
lieu; mais, dans cette occasion comme dans toute autre, il n'et
certainement pas sacrifi, aux intrts de sa corporation, la moindre
parcelle de ce qu'il et regard comme la vrit ou le bien public.

[Note 9: _Clergy reserves._]

On a beaucoup parl et on parle encore beaucoup, notamment en France,
de l'glise anglicane; elle est,  mon avis, peu connue et mal
comprise. On lui reproche d'avoir pris naissance, non dans les
croyances publiques, mais dans la tyrannie de Henri VIII; d'avoir,
 son origine, scandaleusement vari dans ses professions de foi; de
s'tre appropri les dpouilles de l'glise catholique; d'avoir  son
tour tyrannis les dissidents et maltrait le bas clerg; enfin de
manquer d'indpendance, ayant et acceptant, pour chef de l'glise, le
chef laque de l'tat. Il y a beaucoup de vrai dans ces reproches,
et je ne chercherai pas  les attnuer en discutant ce qu'ils peuvent
avoir d'excessif. Je ne demanderai mme pas quels sont les pouvoirs,
quels sont les tablissements humains dont on pourrait sonder
l'origine sans y rencontrer les violences et les vices que sme
partout la main des hommes quand elle prtend aux honneurs de la
cration. Un fait spcial apparat dans l'histoire de l'glise
anglicane; en durant et en grandissant, elle s'est singulirement
loigne et affranchie de son berceau. Elle est riche, riche de
biens qui lui appartiennent en propre; elle exerce sur la masse de la
population anglaise une grande influence; elle sige dans la
Chambre des lords; par son origine, par sa situation, elle semble
essentiellement engage dans la politique; elle y a t d'abord
intimement associe et presque asservie; et pourtant elle n'a
aujourd'hui point de prtentions politiques; elle se renferme dans
sa mission religieuse; il n'est jamais arriv qu'une glise si bien
dote, si haut place et investie d'une si puissante action morale,
se contentt si sagement de son rle spirituel et chercht si peu
 intervenir dans le gouvernement civil du pays. Est-ce dfaut
d'indpendance dans son propre domaine et complte soumission au
pouvoir laque dont elle reconnat la suprmatie? Nullement, et
ceux-l se trompent fort qui jugent, en ceci, d'aprs les inductions
logiques et les premires apparences de l'histoire. Quand la Rforme
du XVIe sicle a clat, l'une de ses principales causes a t
l'ardent travail des laques, princes et peuples, non-seulement
pour affranchir l'tat de la domination de l'glise, mais aussi pour
prendre, dans le gouvernement de l'glise elle-mme, leur place et
leur part. Tels avaient t les progrs de la civilisation et
le mouvement des esprits que, dans une grande partie de l'Europe
chrtienne, la socit laque ne voulait plus, mme en matire de
discipline religieuse, subir, sans participation et sans contrle, le
pouvoir absolu de la socit ecclsiastique, du clerg. A la suite
des luttes suscites par cette fermentation sociale, trois systmes
se sont trouvs en prsence: 1 le systme catholique, c'est--dire
l'autonomie indpendante de l'glise religieusement gouverne par
le clerg seul; 2 le systme mixte, c'est--dire l'autonomie
indpendante de l'glise religieusement gouverne par les
ecclsiastiques et les laques mls  divers degrs et sous diverses
formes; 3 l'rastianisme, c'est--dire l'abolition de l'autonomie de
l'glise et son gouvernement passant aux mains du souverain laque de
l'tat. Je n'ai garde de comparer ici ces divers systmes; je ne veux
que les constater et les caractriser. Les deux derniers, quoique
trs-divers, puisque l'un a maintenu et l'autre aboli l'autonomie
indpendante de l'glise, ont pris galement leur source dans
l'influence croissante de la socit laque et dans son dsir
d'chapper au pouvoir absolu du clerg. L'rastianisme a prvalu
en Angleterre, dans l'glise nationale, pendant que le systme du
gouvernement mixte prvalait, sur le mme sol, dans la plupart des
sectes dissidentes, Presbytriens, Indpendants, Baptistes, etc. Mais
quoique soumise, en principe, au gouvernement laque de l'tat,
et d'abord son docile et quelquefois mme son servile instrument,
l'glise anglicane n'a pas tard  devenir, en fait, trs-libre dans
l'ordre spirituel. Par quelques-unes de ses maximes fondamentales, par
son organisation aristocratique, par ses intrts spciaux, elle est
reste le naturel et trs-utile alli du pouvoir civil; mais depuis
longtemps la Couronne et le Parlement ne se mlent gure de ses
affaires propres et intrieures, pas plus qu'elle ne se mle elle-mme
des affaires de l'tat. L'glise nationale a sa part, en Angleterre,
de la libert gnrale du pays; le complet tablissement du rgime
libre a eu l cette salutaire consquence que le pouvoir temporel
et le pouvoir spirituel, bien que nominalement runis dans les
mmes mains, se sont, dans la pratique, spars l'un de l'autre et
mutuellement respects. L'instinct du droit et le bon sens ont prvalu
 ce point que l'tat et l'glise, confondus en apparence, sont
distincts en ralit, et se renferment habituellement chacun dans son
domaine naturel.

Et en mme temps que l'tat gnral de la socit anglaise faisait
ainsi recouvrer, en fait,  l'glise anglicane, une partie de
l'indpendance qui lui manque en principe, cette glise vivait en
prsence de sectes dissidentes longtemps perscutes, opprimes,
jamais ananties ni entirement dpouilles de leurs liberts
anglaises, et toujours en possession de leur autonomie religieuse.
Cette concurrence continue n'a pas permis  l'glise anglicane de
tomber, d'une faon durable, dans l'indiffrence, l'apathie, le
relchement, les moeurs mondaines, la complaisance servile envers le
pouvoir; au milieu de ses faiblesses, de ses langueurs, de ses chutes,
elle a eu constamment sous les yeux des exemples de foi vive, de
ferveur pieuse, de ferme indpendance. A travers leurs divagations et
leurs emportements, ces mrites n'ont jamais manqu, en Angleterre,
aux sectes dissidentes; et leurs exemples, leur rivalit ont agi, sur
l'glise anglicane, comme un aiguillon dans ses flancs; elle a t
constamment provoque et amene  se relever,  se ranimer,  se
retremper dans la foi et la vie chrtiennes. Elle n'est certes pas
exempte aujourd'hui des doutes, des dviations, de la fermentation
hostile qui travaillent le christianisme tout entier; comme l'glise
catholique, comme les sectes dissidentes anglaises, comme le
protestantisme continental, elle a ses incrdules, ses sceptiques,
ses critiques; mais c'est une grande ignorance des faits ou un grand
aveuglement de la passion de croire que, pour cela, elle soit en tat
de dcomposition et de dcadence; au milieu mme de la crise gnrale
que subit le christianisme, l'glise anglicane est devenue de nos
jours et devient chaque jour plus chaudement et plus efficacement
chrtienne; les croyances essentielles du christianisme, les moeurs
graves, les sentiments pieux, la foi, le zle et la charit chrtienne
y sont en incontestable progrs; les difices consacrs  son culte
se multiplient rapidement; les populations s'y runissent bien plus
nombreuses et plus empresses; ses oeuvres pieuses, prochaines ou
lointaines, s'tendent et prosprent. Quand j'arrivai  Londres, en
1840, quand je vis l'glise anglicane de prs et  l'oeuvre, je fus
frapp de la fconde activit religieuse qui s'y dployait; et
depuis cette poque, les faits que j'ai recueillis ou vus moi-mme
me laissent convaincu qu'au sein de cette glise et en dpit des
mouvements contraires, ce mouvement de renaissance chrtienne n'a pas
cess de se dvelopper.

J'observai, chez les sectes dissidentes, un mouvement, non pas
semblable, mais correspondant et d'un effet non moins salutaire. Dans
ces petites socits perscutes, la ferveur religieuse avait toujours
t grande; mais des sentiments violents et durs y rgnaient; la haine
semble une vengeance de l'injustice, et les hommes se soulagent de
leurs maux en en dtestant les auteurs. Quand une politique librale
a fait cesser, en Angleterre, les gnes oppressives, les restrictions
offensantes qui pesaient sur les dissidents, quand ils ont vu l'glise
anglicane devenir  la fois plus zle dans sa vie religieuse et plus
bienveillante envers eux, ils se sont eux-mmes apaiss et adoucis;
l'isolement lgal cessait, le rapprochement volontaire s'est accompli.
Progrs moral d'abord plus qu'intellectuel; les ides religieuses
de plusieurs des sectes dissidentes anglaises restent encore, sur
beaucoup de points, bien troites et exclusives; mais les sentiments
amers et les prventions haineuses se sont singulirement effacs. Les
coeurs sont plus chrtiens que les esprits.

J'assistai un jour  un remarquable exemple de cet heureux progrs.
J'avais vu plusieurs fois,  Paris, en 1838 et 1839, une femme dj
clbre alors par ses oeuvres pieuses dans les prisons, mistriss
Elizabeth Fry, de la secte des quakers, si le mot de _secte_ peut tre
employ  propos d'une personne dont le coeur tait si ouvert  toutes
les sympathies humaines; le nom que se donnent eux-mmes les quakers,
_Socit des amis_, lui convenait beaucoup mieux. Partout o elle
avait pass, en France et en Allemagne comme en Angleterre, Mme Fry
avait vivement frapp tous ceux qui l'avaient vue, les grands comme
les dshrits de la terre, les vertueux comme les coupables de la
socit, par son ardeur, je dirai aussi par sa puissance chrtienne
et philanthropique. Je la revis  Londres en 1840, et elle m'engagea 
dner chez elle le 6 juillet, avec sa nombreuse famille et ses
intimes amis. Je trouvai l, avec les quakers, des anglicans, des
presbytriens, des indpendants, probablement d'autres dissidents
encore, tous conservant leur croyance et leur physionomie propres,
et pourtant runis dans un sentiment commun de pit libre et
affectueuse. Parmi les enfants mmes de Mme Fry, plusieurs avaient
cess d'tre quakers et taient rentrs dans l'glise anglicane; ils
n'taient pas moins bien traits, ni moins  l'aise dans leur famille.
videmment, le respect de la libert religieuse et de la foi sincre
avait pntr assez avant dans toutes ces mes pour maintenir la
bienveillance et la paix au sein de la diversit.

Je trouve, dans les _Mmoires_ mmes de Mme Fry sur sa vie, publis
par deux de ses filles, une mention de ce dner que je veux citer
textuellement, tant elle marque bien le caractre original de la
personne et de la runion:

Upton-Lane, le septime jour du septime mois.

Nous avons eu hier  dner l'ambassadeur de France et une nombreuse
compagnie. Ces occasions sont srieuses pour moi. Je me demande s'il
est bien fait de donner un dner qui cote cher, s'il en peut rsulter
quelque bien, et si,  l'approche de la mort, nous emploierions ainsi
notre temps. D'un autre ct, aprs l'extrme bienveillance qui nous
a t tmoigne en France, mme par le gouvernement franais, nous
devons bien aux Franais quelque marque d'attention. Il est juste
d'ailleurs et chrtien de se montrer hospitalier envers les trangers,
et je ne crois pas qu'on ait tort de les recevoir, dans une certaine
mesure, comme ils ont coutume de vivre. Ma crainte est de n'avoir pas
assez bien employ ce temps pour mettre en avant les importants sujets
qui doivent toujours nous occuper. J'ai essay de le faire un peu; pas
assez, j'ai peur.

Mme Fry pouvait se rassurer; elle n'avait pas nglig cette occasion
de conversation morale et pieuse. Il est vrai qu'elle avait aussi pris
quelque plaisir  faire apporter dans le salon un grand portefeuille,
et  me montrer les portraits et les lettres des personnages
considrables, grands du monde ou de l'esprit, avec qui elle avait t
en rapport. Femme forte et excellente, ne pour convertir, consoler et
commander, car elle avait beaucoup de charit chrtienne, de sympathie
fminine, d'autorit naturelle et un peu de vanit.

Aprs mes souvenirs de la socit anglaise, telle que je l'ai vue en
1840, je voulais parler aussi de la cour d'Angleterre  cette poque.
Je ne le ferai pas aujourd'hui. Je voyais commencer alors ce rare
bonheur royal que la mort du prince Albert vient de dtruire avant
l'heure, s'il est permis de dire que telle heure, et non pas telle
autre, convient  la mort. Comment retracerais-je en ce moment les
runions et les ftes de cette royaut jeune, heureuse, charme de
son mnage comme de son trne, et de qui l'Angleterre se plaisait
 concevoir ces belles esprances de vertu domestique et de sagesse
politique qui ont t si dignement remplies? Les plus respectueuses
paroles ne me satisferaient pas moi-mme, et je ne me permettrais
pas d'y mler cette libert d'observation que n'interdit pas le plus
sincre respect. Plus tard, quand un peu de temps se sera coul,
et s'il m'est donn de conduire ces _Mmoires_  leur terme, je
retrouverai l'occasion de rentrer  Buckingham-Palace,  Windsor, et
de rappeler les impressions que j'en ai reues et les souvenirs que
j'en ai gards.

Chez moi comme hors de chez moi, par les affaires et par le monde, ma
vie tait trs-occupe. Je ne saurais dire qu'elle ft pleine. Je n'ai
jamais mieux reconnu quel vide peut exister dans des journes dont
tous les moments sont remplis. Ma situation politique me convenait;
j'avais de grands intrts  traiter. Ce que je puis ressentir de
curiosit et d'amour-propre mondain tait satisfait. Je ne suis pas
insensible  ces petits plaisirs; mme quand je les trouve petits,
quand j'ai l'air de m'en amuser plus que je ne m'en amuse rellement,
je sais me dfendre contre leur ennui; je ne m'en impatiente pas;
l'impatience me dplat et m'humilie; j'ai besoin de croire que je
veux ce que je fais, et j'accepte de bonne grce la ncessit pour
chapper aux apparences de la contrainte. Mais ni les travaux de la
vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais
suffi. Ce sont des joies superficielles, quelque fortes ou agrables
qu'elles puissent tre. Il y a loin de la surface au fond de l'me;
une vraie et longue intimit, des regards d'affection, des paroles
de confiance, l'abandon, le calme et la chaleur du foyer domestique,
c'est l ce qui panouit et remplit vraiment le coeur. Salomon a trop
dit quand il a dit: Vanit des vanits, tout est vanit; l'activit
politique, l'importance sociale, le pouvoir, le monde, les succs
d'ambition et d'amour-propre, tout cela est quelque chose, et, mme
aujourd'hui, je ne le ddaigne point. Mais je ne m'y suis jamais
senti satisfait et repos comme on se sent satisfait et repos dans le
bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une si large
part, et avec tant de travail,  ce qui suffit si peu? C'est qu'on
appartient  sa vocation bien plus qu' soi-mme; on obit  sa nature
bien plus qu' sa volont. Je me suis port aux affaires publiques
comme l'eau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu l'occasion,
quand l'vnement m'a appel, je n'ai pas dlibr, je n'ai pas
choisi; je suis all  mon poste. Nous sommes des instruments entre
les mains d'une puissance suprieure qui nous emploie, selon ou contre
notre got,  l'usage pour lequel elle nous a faits.

Quand j'tais las de conversations diplomatiques, de dpches, de
visites et d'isolement dans ma maison, j'allais me promener seul,
dans les parcs de Londres, ou plus loin, aux environs de la ville.
_Regent's Park_ surtout me plaisait; il est loin des quartiers
populeux; l'espace est immense, la verdure frache, les eaux sont
claires, les massifs d'arbres encore jeunes. Je trouvais l runies
deux choses qui vont rarement ensemble, l'tendue et la grce. Je
n'y rencontrais, je n'y apercevais presque personne. Dans la complte
solitude et en prsence de la nature, on oublie l'isolement.

Les dimanches, _Regent's Park_ tait un peu plus anim; assez de
promeneurs, presque constamment silencieux; des prdicateurs de plein
vent, entours de trente ou quarante auditeurs, commentant un texte de
la Bible ou un prcepte de l'vangile, et mlant  leurs commentaires
des rcits familiers ou d'tranges dissertations mtaphysiques, mais
toujours dans un dessein pratique, pour rgler la pense et la vie.
Je m'arrtai un jour  deux de ces groupes. Dans l'un, le prdicateur
tenait un livre, un voyage en Afrique, et lisait l'histoire d'un
missionnaire qui s'tait guri d'une longue maladie en vivant
sobrement et buvant de l'eau: Vous voyez bien par l, concluait-il,
que boire de l'eau n'est pas du tout mauvais pour la sant. L'autre
orateur, calviniste rigoureux, soutenait, contre un interlocuteur qui
le lui contestait, que l'homme n'est pas libre, n'a point de libre
arbitre: Regardez cet arbre, disait-il, vous voudriez croire que
c'est une maison; vous ne le pouvez pas; vous n'avez donc pas de libre
arbitre. Le bon sens de ses auditeurs s'tonnait, mais ne cessait pas
d'tre attentif. Ce ne sont pas l, bien s'en faut, tout le peuple de
Londres et tous ses plaisirs; mais il y a dans ce peuple, et en grand
nombre, des familles dont ce sont l les plaisirs.

Hors de Londres, dans les valles et sur les collines qui l'entourent,
 Richmond,  Hampstead,  Norwood, la nature est charmante, aussi
charmante qu'elle peut l'tre par ses propres agrments bien mnags
et soigns par la main de l'homme. Il lui manque la grandeur des
formes et l'clat de la lumire; elle plat et attache, sans mouvoir
ni saisir. Les chteaux, les parcs, les _villas_, les _cottages_
lgants sont sems en si grand nombre dans cette campagne que la
nature semble n'tre l qu'au service de l'homme et pour ses seuls
plaisirs. Je visitai les principales de ces habitations; deux surtout
me frapprent, _Sion-House_, qui appartient au duc de Northumberland,
et Chiswick, au duc de Devonshire. _Sion-House_ rappelle les maisons
royales; ses serres ont pass longtemps pour les plus riches de
l'Angleterre; la salle  manger est soutenue par douze colonnes de
vert antique, les plus belles, dit-on, qui existent, et qui furent
trouves, il y a un sicle, dans le Tibre. Le grand-pre du duc de
Northumberland actuel les acheta et les fit transporter en Angleterre.
Des vaches superbes paissaient dans une superbe prairie, sous les
fentres de cette salle  manger orne de ces colonnes, et dans
laquelle on roulait, sur son fauteuil, le duc de Northumberland
goutteux et impotent. Chiswick ne ressemble en rien  _Sion-House_.
C'est une charmante maison italienne, sans le soleil, sans la
_Brenta_, sans toute cette nature brillante et chaude qui anime
et embellit, en Italie, la plus petite architecture. Et au bas de
l'escalier, dans un coin, une statue de Palladio assis qui a l'air
de grelotter. Chiswick est trop orn, trop joli. Le joli ne convient
qu'au Midi. Les femmes de l'Espagne ou de la Provence se bariolent de
rubans de toutes couleurs, de bijoux d'or et d'argent de toute
espce. Cela va  leur tournure fine et lgre,  la vivacit de leurs
mouvements,  leurs airs d'esprit et de corps. Lady Clanricarde tait
 Chiswick toute enveloppe de mousseline blanche, avec une seule
pierre au milieu du front. Elle tait belle et en harmonie avec sa
patrie. Les maisons sont comme les personnes; pas plus au point de
vue de l'art que pour les usages de la vie, il ne leur convient d'tre
trangres  leur climat. Le parc de Chiswick, voil l'Angleterre. Je
n'ai vu nulle part des gazons si pais, si gaux, si fins. C'est du
velours qui pousse.

Je fis, dans mes excursions aux environs de Londres, deux visites, non
plus de chteaux mais d'tablissements publics, qui m'intressrent
vivement. J'allai voir deux grandes coles consacres, l'une aux
conditions sociales les plus humbles, les plus dnues, l'autre aux
classes leves et puissantes. Il y avait alors, et sans doute il y
a encore,  Norwood, une cole populaire qui runissait environ mille
enfants pauvres, ns dans les manufactures ou recueillis dans les rues
de Londres. Le premier objet qui frappa ma vue, en entrant dans la
vaste cour de la maison, fut un grand vaisseau avec ses mts, ses
voiles, ses agrs; la cour tait comme le pont du vaisseau, d'o
partaient les mts et tout l'quipement. Quatre-vingts ou cent petits
garons, de sept  douze ans, taient dans la cour, commands par
un vieux matelot. A un signal donn par lui, je vis tous ces enfants
s'lancer sur le vaisseau, grimpant le long des mts, des vergues, des
cordages. En deux minutes, un petit garon de neuf ans tait assis
 la sommit du grand mt,  cent vingt pieds au-dessus du sol, et
remuait firement de l, avec son pied, le grand pavillon. Tous les
autres taient rpandus de tous cts, les uns tranquilles; les autres
en mouvement. C'tait une lutte rgle de hardiesse, d'adresse, de
sang-froid, d'activit nave et srieuse. La plupart de ces enfants
deviennent en effet des matelots. On les prparait aussi  d'autres
professions. Dans les diverses parties de l'cole, de petits
menuisiers, de petits tailleurs, de petits cordonniers, de petits
palefreniers, de petites blanchisseuses taient  l'oeuvre, les uns
occups de leur apprentissage manuel, les autres runis dans les
salles de lecture ou de chant. Beaucoup d'entre eux avaient l'air
chtif et maladif, triste fruit de leur origine; mais ils vivaient
videmment l sous un rgime de travail salubre, de discipline
bienveillante, et dresss pour un honnte avenir. Un petit garon
de douze ans, bossu, dirigeait l'cole de chant avec intelligence et
autorit. Cinq semaines aprs ma visite  l'cole de Norwood, le
4 juin, j'tais au collge d'Eton; je parcourais, avec le digne et
savant principal que cette grande cole vient de perdre, le docteur
Hawtrey, les salles d'tude, le rfectoire, la bibliothque o
s'lvent les huit ou neuf cents membres du Parlement, juges,
gnraux, amiraux, vques futurs de l'Angleterre. Tout, dans cette
maison, a bon et grand air, un air de force, de rgle et de libert.
Debout, au milieu de la cour, est la statue de Henri VI, ce roi
imbcile,  peine roi de son temps, et qui n'en prside pas moins,
depuis quatre sicles, dans la maison qu'il a fonde,  l'ducation de
son pays. Autour de la maison, les plus belles prairies, et dans ces
prairies les plus beaux arbres qu'on puisse voir. En face, Windsor, ce
chteau royal qui a gard toutes les apparences d'un chteau fort, et
qui perptue, au sein de la pacifique civilisation moderne, l'image
de la vieille royaut. Rien que la Tamise entre Windsor et Eton, entre
les rois et les enfants. Et la Tamise couverte, ce jour-l, de jolis
bateaux longs et lgers, remplis de jeunes garons en vestes rayes
bleu et blanc, avec de petits chapeaux de matelot, ramant  tour de
bras pour gagner le prix de la course navale. Les deux rives couvertes
de spectateurs  pied,  cheval, en voiture, assistant avec un intrt
gai, quoique silencieux,  la rivalit des bateaux. Et au milieu de ce
mouvement, de cette foule, trois beaux cygnes tonns, effarouchs,
se rfugiant dans les grandes herbes du rivage pour chapper aux
usurpateurs de leur empire. C'tait un charmant spectacle qui a fini
par un immense dner d'enfants, sous une grande tente entoure, comme
jadis les dners royaux, de la foule des spectateurs. Je n'y trouvai
 reprendre que l'abondance un peu excessive du vin de Champagne qui
finit par jeter ces enfants dans une gaiet trop bruyante, mme pour
une fte en plein air.

Si j'tais all en Angleterre il y a soixante ou quatre-vingts ans, ce
petit fait ne m'aurait probablement pas frapp; il y avait encore, 
cette poque, mme dans les classes leves de la socit anglaise,
bien des restes de moeurs grossires et dsordonnes. Prcisment
parce que l'Angleterre a t, depuis des sicles, un pays de libert,
les rsultats les plus divers de la libert s'y sont dvelopps avec
tous leurs contrastes; la svrit puritaine s'y est maintenue  ct
de la corruption des cours de Charles II et des premiers George; des
habitudes presque barbares ont persist au milieu des progrs de la
civilisation; l'clat de la puissance et de la richesse n'avait
point banni des hautes rgions sociales les excs d'une intemprance
vulgaire; l'lvation mme des ides et des talents n'entranait pas
la dlicatesse des gots, et l'on pouvait ramasser ivre dans la rue M.
Sheridan qui venait de ravir le Parlement par son loquence. C'est de
notre temps que ces choquantes disparates dans l'tat des moeurs en
Angleterre se sont vanouies, et que la socit anglaise est devenue
une socit aussi polie que libre, o les habitudes grossires sont
contraintes de se rformer ou de se cacher, et o la civilisation se
montre de jour en jour plus gnrale et plus harmonieuse. Deux progrs
divers, et qui marchent rarement ensemble, se sont accomplis et se
dveloppent, depuis un demi-sicle, en Angleterre; les lois morales
s'y sont raffermies et en mme temps les moeurs y sont devenues plus
douces, moins mles de violents excs, je dirai volontiers plus
lgantes. Et ce n'est pas seulement dans les rgions leves et
moyennes, c'est aussi dans les classes populaires que ce double
progrs est sensible; la vie domestique, laborieuse et rgulire,
tend chez ces classes son empire; elles comprennent, elles
recherchent, elles gotent des plaisirs plus honntes et plus dlicats
que les querelles brutales ou l'ivresse. L'amlioration est, 
coup sr, trs-incomplte; les passions grossires et les habitudes
dsordonnes fermentent toujours au sein de la misre obscure et
oisive, et il y a toujours, dans Londres, Manchester ou Glasgow, ample
matire aux descriptions les plus hideuses. Mais  tout prendre, la
civilisation et la libert ont tourn en Angleterre, dans le cours
du XIXe sicle, au profit du bien plutt que du mal; les croyances
religieuses, la charit chrtienne, la bienveillance philanthropique,
l'activit intelligente et infatigable des classes leves, le bon
sens rpandu dans toutes les classes ont lutt et luttent efficacement
contre les vices de la socit et les mauvais penchants de la nature
humaine. Quand on vit quelque temps en Angleterre, on se sent dans un
air froid mais sain, o la sant morale et sociale est plus forte que
les maladies morales et sociales, quoiqu'elles y abondent.

Quand je dis qu'en Angleterre l'air est froid, dans la socit comme
dans le climat, je n'entends pas dire que les Anglais soient froids;
l'observation et ma propre exprience m'ont appris le contraire. On ne
rencontre pas seulement chez eux des sentiments levs et des passions
fortes; ils sont trs-capables aussi d'affections profondes qui, une
fois entres dans leur coeur, deviennent souvent aussi tendres
que profondes. Ce qui leur manque, c'est la sympathie instinctive,
prompte, gnrale, cette disposition qui, sans motif ni lien spcial,
sait comprendre les ides et les sentiments d'autrui, les mnager ou
mme s'y associer, et rendre ainsi les rapports sociaux faciles et
agrables. Ce n'est pas que les Anglais ne tiennent beaucoup aux
rapports sociaux, et ne soient trs-curieux de ce que sont ou pensent
les autres hommes; mais il faut que leur curiosit s'arrange avec leur
dignit et leur timidit. Par gaucherie et embarras, autant que par
fiert, ils ne montrent gure ce qu'ils sentent. Il en rsulte, dans
leurs relations et leurs faons extrieures, un dfaut d'aisance et
d'onction sociale qui refroidit et quelquefois repousse. Mme entre
eux, ils sont peu ouverts et peu bienveillants; ils ont presque
constamment un air d'observation ddaigneuse et caustique qui respire
et inspire un secret et petit dplaisir. Au fond, ils ont grand besoin
et grande envie de mouvement d'esprit et d'amusement; ils aiment
beaucoup la conversation, et quand elle s'offre  eux anime et
varie, ils y prennent grand plaisir; mais d'eux-mmes, et sauf
quelques brillantes exceptions, ils y portent peu d'entrain et
d'initiative. Ils ne savent pas faire ce qui leur plat, ni jouir 
leur aise de l'esprit qu'ils ont. Le feu est l, mais couvert; il faut
que l'tincelle qui l'allumera vienne d'ailleurs.

Dans les solitaires loisirs que me laissaient souvent les affaires de
l'ambassade et les soins obligs du monde, j'observais avec un profond
intrt cette grande socit si fortement constitue en mme temps
que si libre, o tant de contrastes ne dtruisent pas l'harmonie de
l'ensemble, et o la nature humaine se dveloppe si largement, bien
que contenue par des freins et des contre-poids qui empchent que ses
prtentions et ses garements ne se portent aux derniers excs. J'ai
beaucoup appris dans cette tude morale et sociale qui m'ouvrait,
 chaque pas, des horizons nouveaux, et ne me faisait pourtant pas
oublier ma solitude domestique. Les Anglais ont raison d'attacher le
plus grand prix  leur vie intrieure,  leur _home_, et surtout 
l'intimit de la relation conjugale; ils ne trouveraient pas chez eux,
dans la vie mondaine, ce mouvement, cette varit, cette facilit,
cette douceur de toutes les relations qui, ailleurs et pour beaucoup
de gens, tiennent presque lieu de bonheur. Un tranger, homme d'esprit
et qui avait beaucoup vcu en Angleterre, me disait un jour: Si on
est bien portant, heureux chez soi et riche, il faut tre Anglais.
C'tait trop exiger, et il y a en Angleterre, au moins autant
qu'ailleurs, beaucoup de vies heureuses  des conditions plus
modestes; mais il est certain que, pour tre heureux dans la socit
anglaise, il faut tenir au bonheur srieux et intime plus qu'au
laisser-aller et  l'amusement.




                           CHAPITRE XXXI

                  LE TRAIT DU 15 JUILLET 1840.


Arrive de Chkib-Efendi  Londres.--Note qu'il adresse (31 mai)
aux cinq plnipotentiaires.--Disposition du cabinet et du public
anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquitude des plnipotentiaires
autrichien, prussien et russe.--Leur dsir d'une prompte solution de
la question gyptienne.--Disposition de lord Palmerston  attendre et
 traner.--Question que j'adresse  M. Thiers sur l'arrangement
qui donnerait  Mhmet-Ali l'gypte hrditairement et la Syrie
viagrement.--Sa rponse.--Mon pressentiment de l'arrangement 
quatre.--Chute de Khosrew-Pacha  Constantinople.--Joie de Mhmet-Ali
 cette nouvelle.--Sa dmarche  Constantinople et sa confiance dans
un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet franais 
cet gard.--Effet de ces nouvelles  Londres.--Lord Palmerston presse
la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je
rends compte  M. Thiers de cette situation et de son pril.--J'en
informe le duc de Broglie et le gnral Baudrand.--Lord Palmerston
m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du
trait du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_
adress  la France.--Mes observations.--Le cabinet franais est
justement bless de n'avoir pas t inform d'avance de cette
rsolution dfinitive, et appel  exprimer la sienne.--Causes de
cette conduite du cabinet anglais.--Rponse du cabinet franais au
_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui
communiquant.--Vrais motifs de la conclusion prcipite et cache du
trait du 15 juillet.--Caractre essentiel de la politique franaise
et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se rpand
 Paris que je ne l'ai pas prvue et que je n'en ai pas averti le
cabinet.--Mes dmentis  ce bruit.--tat des esprits en France.--Mon
attitude  Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au chteau
d'Eu.--Je pars de Londres le 6 aot.


Je reprends les affaires d'Orient au point o je les ai laisses, 
l'arrive en Angleterre du nouvel ambassadeur turc, Chkib-Efendi,
qu'on y attendait pour rentrer activement en ngociation. M. Thiers
m'annona le 11 mai son passage  Paris: Chkib-Efendi est ici, me
dit-il; il est capable et intelligent; on peut causer avec lui. Il
apporte les folles prtentions de la Porte; mais au fond il les tient
pour folles. Je lui ai donn les meilleurs conseils que j'ai pu;
mais cela ne fait rien; il vous redira les folies du srail sans les
approuver. Au reste, la question ne sera jamais  Londres avec le
plnipotentiaire turc.

Ce n'tait pas  la Porte en effet qu'il appartenait d'en dcider, et
Chkib-Efendi le savait bien. Il vint me voir en arrivant  Londres.
Je lui tins le langage que je tenais  tout le monde: L'Empire
ottoman s'en va; si on fait natre l une guerre, quelle qu'elle soit,
il s'en ira encore plus vite. L'immobilit de l'Orient et l'accord
gnral de l'Occident,  ces deux conditions, la Porte peut encore
durer. Si l'une ou l'autre manque, si nous nous divisons ici et si on
se bat en Asie, c'est le commencement de la fin. Avec la rserve que
lui commandait sa situation, Chkib-Efendi tait de mon avis; mais
plus il en tait, plus il se montrait pressant pour que les cinq
puissances se missent d'accord; et en retrouvant cette ncessit,
nous retombions dans notre embarras. Le cabinet franais n'avait pas
seulement cart les ouvertures des ministres d'Autriche et de
Prusse pour que Mhmet-Ali, en obtenant la possession hrditaire de
l'gypte, conservt la possession viagre de la Syrie; il avait aussi
repouss la concession que lord Palmerston nous avait offerte, pour
le pacha, de la plus grande partie du pachalik et de la place mme de
Saint-Jean d'Acre: Nous trouvons le partage de la Syrie inacceptable
pour le pacha, m'crivit M. Thiers le jour mme o il m'annona la
prochaine arrive  Londres de Chkib-Efendi; nous sommes certains,
d'aprs ses dernires dispositions connues, qu'il ne l'acceptera pas.
Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne parat plus dispos 
le cder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
Jugez comme il coutera le projet de couper en deux la Syrie.
Et quelques semaines plus tard, le 19 juin: Je vous ai rpondu 
l'avance sur la proposition de couper la Syrie en deux. Cela est
inadmissible, non pas du point de vue de notre intrt individuel dans
cette question, mais du point de vue le plus important de tous, la
_possibilit_. Le pacha d'gypte n'accordera jamais ce qu'on lui
demande l..... On lui arracherait certainement Candie et les villes
saintes, et peut-tre Adana, mais jamais une portion quelconque de la
Syrie. Nous ne nous ferons donc jamais les cooprateurs d'un projet
sans raison, sans chance de succs, et qui ne peut tre excut que
par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y croyons
pas.

Je me trouvais ainsi, en rentrant dans la ngociation, hors d'tat d'y
faire un pas; je n'avais rien  offrir et ne pouvais rien accepter.
J'tais immobile autant que Chkib-Efendi tait impuissant.

Je reus le 31 mai une note que Chkib-Efendi adressa aux
plnipotentiaires des cinq puissances, et dans laquelle, en leur
rappelant que, le 27 juillet 1839, elles avaient promis  la Porte
leur accord et leur appui, il se plaignait de l'indcision o la
question restait encore, exposait le mal de jour en jour plus grave
qui en rsultait pour l'Empire ottoman, et rclamait instamment
une solution dfinitive et une prompte action[10]. Je transmis
immdiatement cette note  M. Thiers: Si Votre Excellence, lui
dis-je, la juge de nature  exiger de nouvelles instructions, je la
prie de vouloir bien me les adresser promptement. Je ne m'en suis
encore entretenu avec personne; mais videmment l'affaire va en
recevoir une impulsion qui, sans aboutir peut-tre  un rsultat
dfinitif, sera, pendant quelques jours du moins, assez forte et
pressante. Tout le monde est maintenant convaincu qu'il y a, pour
l'Empire ottoman, pril dans le retard; tout le monde tient,  ce
sujet, le mme langage. Moi-mme, en m'appliquant constamment 
prouver qu'une solution violente aurait encore plus de pril, je
tmoigne mon tonnement qu'on ne sente pas la ncessit d'en finir par
une transaction modre et pacifique.

[Note 10: _Pices historiques_, N VII.]

L'agitation est grande dans l'intrieur du cabinet. Je n'hsite pas
 dire qu' l'exception de lord John Russell, dont je ne connais pas
bien la pense, la plupart de ses membres, tant ceux qui ne songent
gure par eux-mmes aux questions de politique extrieure que ceux qui
s'en occupent, dsapprouvent au fond la politique de lord Palmerston,
s'en inquitent, et voudraient en sortir au lieu de s'y engager plus
avant. Je ne parle pas seulement de lord Holland et de lord Clarendon
dont l'opinion est depuis longtemps dcide; je crois que la
conviction d'un pril grave, dans toute conduite qui rallumerait en
Orient la guerre civile et ne serait pas adopte en commun par les
cinq puissances, est bien tablie dans l'esprit de lord Melbourne et
de lord Lansdowne, et rgle en ce moment leurs paroles comme leurs
dsirs: Tout ce que nous ferons ensemble sera bon, me disait dimanche
dernier lord Melbourne; tout ce que nous ferions en nous divisant
serait mauvais et dangereux.

Je sais qu'il y a eu ces jours derniers, dans le cabinet, un dbat
anim o beaucoup d'objections ont t leves contre les ides de
lord Palmerston, et des efforts srieusement tents pour entrer dans
d'autres voies.

Autour du cabinet, dans le parti ministriel, le mouvement est le
mme. Les dissidents ne se sparent pas encore; ils vitent mme de
parler haut, car ils craignent d'branler le cabinet dj chancelant
et auquel ils sont sincrement attachs. Mais entre eux et dans les
conversations un peu intimes, la plupart n'hsitent pas  dire qu'ils
ne suivront pas lord Palmerston, et que, s'il persiste  tout hasarder
pour enlever la Syrie au pacha, il rencontrera bien plus d'opposition
qu'il ne s'y attend.

Ils comptent, pour rendre leur opposition efficace, sur la ncessit
o serait lord Palmerston de demander des subsides pour les mesures
de coercition. Ils pensent que le dbat serait trs-vif, que bien
des amis du cabinet y manifesteraient leur dsapprobation, et que
probablement les sommes demandes ne seraient pas votes.

J'ai lieu de croire, sans en tre bien assur, que le petit parti de
lord Grey, dans la Chambre des communes, renouvellerait, dans ce cas,
la dissidence qui a clat  l'occasion du bill de lord Stanley sur
l'Irlande.

L'opposition tory se tient dans une assez grande rserve.
Quelques-uns de ses membres taient, je crois, un peu enclins  ne pas
blmer beaucoup la politique de lord Palmerston et son rapprochement
de la cour de Russie. Ils se sont, si je ne m'abuse, arrts sur cette
pente; et le parti, ainsi que ses principaux chefs, surtout dans la
Chambre des communes, s'empresserait de saisir cette occasion, comme
toute autre, d'attaquer le cabinet avec quelque chance de succs.

Quant au public en gnral, je crois que sa disposition devient de
plus en plus contraire  toute mesure qui pourrait compromettre la
paix de l'Europe, de plus en plus favorable  l'union avec la France
et  des mnagements pour le pacha.

Tel me parat, en ce moment, l'tat des esprits. Mais en revanche les
desseins de lord Palmerston me semblent toujours  peu prs les mmes.
Il croit nous avoir fait, en abandonnant la place de Saint-Jean d'Acre
au pacha, une importante et difficile concession. Son amour-propre
est fortement compromis. Enfin, telle est la nature de son esprit
que, lorsqu'une fois certaines ides s'y sont tablies, elles le
remplissent et le possdent tellement que les ides diffrentes qui
se prsentent  lui peuvent bien se faire remarquer en passant, mais
n'entrent point. Et en mme temps, je suis fort loin d'tre assur
que, parmi ses collgues, ceux qui ne partagent pas ses ides, et mme
s'en inquitent, soient dcids  lui rsister assez fortement pour
changer ou arrter sa politique au moment de l'excution.

M. Thiers me rpondit le 11 juin: Les informations que contiennent
vos dernires dpches sur l'aspect que prsente en ce moment
 Londres la question d'Orient ont fix toute l'attention du
gouvernement du Roi. La communication du nouvel ambassadeur ottoman,
manifestation si expressive des dangers auxquels la prolongation du
_statu quo_ exposerait la Porte, ne change pourtant pas la situation;
et bien qu'elle appelle de notre part une rponse un peu plus
dveloppe que celle que vous avez faite au prcdent ambassadeur, il
est vident que vous n'avez pas  vous placer sur un autre terrain.
Nous n'entendons certainement pas ter toute signification  la
dmarche du 27 juillet 1839, dont la Porte ne cesse de se prvaloir;
mais il nous est impossible de ne pas faire remarquer qu'on
en dnature compltement la porte parce qu'on perd de vue les
circonstances dans lesquelles elle a t faite. Les puissances, avant
la mort du sultan Mahmoud, avant la bataille de Nzib et la dfection
de la flotte turque, n'avaient d'autre proccupation que d'empcher
une collision entre la Porte et le pacha, et de les rconcilier par
une interposition tout  fait pacifique. Comment croire qu'au moment
mme o la Porte, par un concours de circonstances dues en trs-grande
partie  ses imprudentes provocations, se trouvait si gravement
compromise, ces mmes puissances, changeant tout  coup de politique,
aient pris envers elle l'engagement de lui faire obtenir, mme par
la force, ce qu'elle avait eu en vue en attaquant Mhmet-Ali malgr
leurs reprsentations? videmment, telle n'a pas t leur pense. Ce
qu'elles se sont propos, c'est de donner  la Porte un appui moral
qui relevt son courage et l'empcht de subir compltement le joug de
son puissant vassal. Ce but a t atteint. C'est l le vritable tat
de la question. Au surplus, monsieur l'ambassadeur, je m'en rapporte
entirement  vous pour la mesure et les termes de la rponse que vous
aurez  faire  l'ambassadeur ottoman... Je vois, dans le consentement
donn aujourd'hui par le cabinet de Londres  un arrangement qui
maintiendrait le vice-roi en possession de la ville de Saint-Jean
d'Acre, un progrs rel vers des ides de conciliation. C'est  ce
titre seulement que j'y applaudis, car il ne dpend pas de moi
de voir, dans cette concession unique, la base pratique d'une
transaction.

Et  ces instructions M. Thiers ajoutait ce renseignement: Je crois
qu'on s'claire  Constantinople et qu'on revient  des ides plus
saines. Je vous envoie, pour vous en convaincre, les dernires
dpches de Pra et d'Alexandrie. Vous verrez qu'en gypte on sent
tous les jours davantage sa puissance, et qu'on est moins dispos que
jamais  cder Adana. Tout ce que l'Europe gagne  ces lenteurs, c'est
de rendre la Porte plus faible et le pacha plus exigeant.

Des renseignements analogues arrivaient  Londres, et dans le corps
diplomatique on commenait  s'en inquiter; on craignait quelque
incident nouveau et inattendu, une brusque attaque de Mhmet-Ali au
del du Taurus, un acte soudain de faiblesse  Constantinople. Les
plnipotentiaires des trois grandes puissances du Nord n'taient pas
trangers  ces alarmes. J'tais, le 11 juin, dans le salon d'attente
du _Foreign-Office;_ le baron de Brnnow y entra: J'ai reconnu votre
voiture devant la porte, me dit-il, et je suis mont; je suis
charm de vous rencontrer et de causer un peu avec vous. Il aborda
sur-le-champ la note de Chkib-Efendi, le dplorable tat de l'Empire
ottoman, la dsorganisation intrieure qui rsultait des rformes
mmes tentes pour sa rorganisation, le danger de l'incertitude
prolonge, la ncessit, l'urgente ncessit d'amener, entre le
sultan et le pacha, un arrangement qui mt un terme  ce mal toujours
croissant, et prvnt une explosion, une confusion dont nous serions
tous fort embarrasss: On me donne  ce sujet, de Saint-Ptersbourg,
me dit-il, les instructions les plus positives et les plus pressantes.
Jamais certes la modration, je devrais dire la magnanimit de
l'Empereur n'a brill avec plus d'clat. Il est instruit des progrs
du mal; il voit l'Empire ottoman menac de ruine; et loin de vouloir
en profiter, il ne dsire que le rtablissement de la paix, d'une paix
qui raffermisse cet Empire. Il m'ordonne d'insister fortement dans
ce sens auprs du cabinet britannique. Que la France et l'Angleterre
s'entendent donc; tout dpend de leur accord; nous n'avons rien
d'arrt, rien d'exclusif qui puisse les empcher de s'accorder.
Prtez-vous, de votre ct,  un arrangement que lord Palmerston
puisse adopter; faites quelques concessions. Je vous jure que, si lord
Palmerston tait l, je lui tiendrais le mme langage. L'Empereur ne
forme point d'autre voeu que de voir cette prilleuse question rgle
d'un commun accord entre les cinq puissances et la paix rtablie en
Orient.

J'coutais le baron de Brnnow, ne l'interrompant que pour rappeler
que nous avions toujours voulu la paix en Orient et un arrangement
pacifiquement conclu entre le sultan et le pacha, seule faon de
rtablir une vraie paix. Je me fis rpter plusieurs fois, au nom de
l'empereur Nicolas, qu'il fallait que la France se mt d'accord avec
l'Angleterre, et que tout ft rgl de concert.

Le lendemain, 12 juin, le baron de Neumann vint chez moi, aussi
troubl que M. de Brnnow des nouvelles qui lui arrivaient de Vienne
sur Constantinople, aussi pressant pour un arrangement prompt et
dfinitif. Il dplora l'obstination de lord Palmerston. Il s'en prit
 lord Ponsonby, qui ne cesse, me dit-il, d'insister pour l'adoption
des mesures coercitives, et qui envoie ici son secrtaire pour menacer
de sa dmission si on ne les lui accorde pas. J'en parlerai  lord
Palmerston, ajouta M. de Neumann, et, s'il le faut,  lord Melbourne;
j'insisterai fortement sur la ncessit de s'arranger, d'en finir. Eh
bien, s'il faut laisser la Syrie  Mhmet-Ali, qu'on lui laisse la
Syrie. Pas hrditairement, par exemple, cela ne se peut; ce serait
trop contraire au principe de l'intgrit de l'Empire ottoman. Il
faudrait toujours aussi que Mhmet-Ali rendt le district d'Adana;
la Porte en a besoin pour sa sret. Mais finissons-en; je crains que
lord Palmerston ne veuille attendre, traner, qu'il ne croie que, plus
tard, dans un autre moment, il conclura l'affaire d'une faon plus
conforme  ses dsirs. Cependant le mal s'accrot, le pril presse; il
est clair maintenant que l'incertitude prolonge nuit encore plus au
sultan qu'au pacha, et nous menace tous d'une crise que personne
ne veut. J'espre que le cabinet anglais le comprendra, et je ne
m'pargnerai pas pour l'amener  notre sentiment.

J'acceptai l'accord de sentiments que me promettait M. de Neumann; je
lui dis que les renseignements qui me venaient de Paris, sur l'tat
intrieur de l'Empire ottoman et le pril du retard, concidaient avec
les siens. Je me tins, du reste, quant aux bases de l'arrangement, sur
le terrain qui m'tait prescrit, ajoutant seulement que le pacha se
montrait plus difficile, et en particulier moins dispos  cder le
district d'Adana.

J'eus le mme jour une entrevue avec lord Palmerston, et, aprs
lui avoir parl de diverses affaires qui m'taient spcialement
recommandes, je repris la question d'Orient. Je tenais  voir s'il me
tmoignerait, pour en finir, le mme empressement que M. de Brnnow et
M. de Neumann, ou si, comme le dernier me l'avait dit, il tait, pour
le moment, enclin  laisser traner l'affaire. Je reconnus sans
peine qu'il tait en effet dans une disposition dilatoire, et comme
attendant quelque incident dont il ne parlait pas. Il leva des doutes
sur mes renseignements relatifs  la dtresse et  la dsorganisation
croissantes de l'Empire ottoman: Ils sont fort exagrs, me dit-il,
et j'en ai de contraires.--Pardon, mylord; si c'est de lord Ponsonby
que vous viennent des renseignements contraires aux ntres, nous ne
saurions y ajouter beaucoup de foi; lord Ponsonby s'est si souvent et
si grandement tromp sur l'tat de la Turquie que nous avons droit de
rvoquer en doute ses observations comme son jugement.--Ce n'est pas
lord Ponsonby seul; plusieurs de nos consuls me transmettent les mmes
faits, des faits prcis et qui prouvent que le _hatti-schriff_ de
Reschid-Pacha n'est pas si impuissant ni si inutile qu'on se plat
 le dire. Trois pachas, entre autres, qui opprimaient le peuple
et volaient le sultan, ont t rcemment destitus, l'un du ct
d'Erzeroum, si je ne me trompe. Dans ces provinces-l, du moins, le
peuple est content et l'argent rentre au trsor public.

Je persistai dans mon doute; je dveloppai nos raisons de penser que
l'incertitude et les lenteurs n'avaient d'autre effet que de rendre la
Porte plus faible et le pacha plus exigeant; j'insistai sur les prils
d'une crise soudaine. Lord Palmerston m'coutait et laissait languir
la conversation: Nous n'avons point encore reu de rponse, me
dit-il, sur l'arrangement qu'a propos M. de Neumann, et auquel j'ai
adhr. Il parlait de l'abandon  Mhmet-Ali d'une grande partie du
pachalik de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place mme: Il n'y a
pas eu de proposition formelle, lui rpondis-je;--Non; mais c'est
une ide, une base de transaction sur laquelle je dsire connatre
l'opinion positive du gouvernement franais. Je vous la demande.

Cette demande de lord Palmerston n'tait videmment, de sa part,
qu'une manire de traner en ayant l'air d'agir. Je ne lui avais pas
laiss ignorer que le gouvernement franais, convaincu que Mhmet-Ali
n'accepterait pas le partage de la Syrie, ne regardait pas cette
proposition comme la base pratique d'une transaction. Je ne
laissai pas d'informer sur-le-champ M. Thiers de l'insistance de lord
Palmerston sur sa concession de Saint-Jean-d'Acre: Votre Excellence,
lui dis-je, a-t-elle transmis  Alexandrie l'ide de M. de Neumann?
Le pacha a-t-il rpondu? Puis-je, dans la conversation, traiter cette
ide comme repousse par une rsolution formelle du pacha, et non
pas seulement par nos conjectures sur sa rsolution probable? Votre
Excellence sait que nous nous sommes toujours prsents comme 
peu prs indiffrents, pour notre compte,  tel ou tel arrangement
territorial entre le sultan et le pacha, et prts  trouver bonnes
toutes les concessions qu'on pourrait obtenir de ce dernier. Je crois
qu'il convient de rester scrupuleusement sur ce terrain. Ni le refus,
ni le conseil de refus ne doivent jamais, ce me semble, pouvoir nous
tre imputs.

Je revins en mme temps sur une autre ide, plus plausible en soi,
et qui me semblait offrir, pour une transaction, plus de chances de
succs. J'crivis le 24 juin  M. Thiers:

Je vous disais le 15 juin: M. de Neumann et M. de Blow sont de
nouveau prts  laisser au pacha l'gypte hrditairement et la Syrie
viagrement, pourvu qu'il rende Adana et Candie. Ils ont fait un pas
de plus; ils se disent disposs  dclarer cela  lord Palmerston et
 lui demander formellement d'y accder; ils croient que M. de
Brnnow se joindrait  eux dans ce sens. Vous m'avez rpondu le
19:--Certainement, si on arrivait  cder la Syrie, (virgule) et
l'gypte hrditairement au pacha, on mettrait la raison du ct des
cinq puissances, et nous ferions de grands efforts pour russir. Mais
la tte du pacha est bien vive et on n'est sr de rien avec lui. Dans
tous les cas, une telle rsolution serait une grande conqute pour
nous, et nous changerions sur-le-champ d'attitude.--Je pense que vous
vous tes bien souvenu, en me rpondant, de ce que je vous avais dit,
que votre rponse se rapportait  un arrangement qui donnerait au
pacha l'gypte _hrditairement_ et la Syrie _viagrement_, et que
votre virgule aprs la _Syrie_, tandis qu'il n'y en a point entre
_l'gypte_ et le mot _hrditairement_, a bien cette signification.
Cependant, j'ai besoin de le savoir positivement, et je vous prie de
me le dire. Nous touchons peut-tre  la crise de l'affaire. Ce
_pas de plus_ dont je vous parlais, et qui consiste, de la part de
l'Autriche et de la Prusse,  dclarer  lord Palmerston qu'il faut se
rsigner  laisser viagrement la Syrie au pacha et faire  la France
cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe,
en ce moment. Les collgues de lord Palmerston d'une part, les
ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, psent sur lui, en ce
moment, pour l'y dcider. S'ils l'y dcident en effet, ils croiront,
les uns et les autres, avoir remport une grande victoire et tre
arrivs  des propositions d'arrangement raisonnables. Il importe donc
extrmement que je connaisse bien vos intentions  ce sujet; car de
mon langage, quelque rserv qu'il soit, peut dpendre, ou la prompte
adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un revirement par lequel
lord Palmerston, profitant de l'esprance due et de l'humeur de ses
collgues et des autres plnipotentiaires, les rengagerait brusquement
dans son systme, et leur ferait adopter,  quatre, son projet de
retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au besoin, des moyens de
coercition. On fera _beaucoup, beaucoup_, dans le cabinet et parmi
les plnipotentiaires, pour n'agir qu' cinq, de concert avec nous,
et sans coercition. Je ne vous rponds pas qu'on fasse tout, et qu'une
conclusion  quatre soit absolument impossible. Nous pouvons tre,
d'un instant  l'autre, placs dans cette alternative: ou bien
l'gypte hrditairement et la Syrie viagrement au pacha, moyennant
la cession des villes saintes, de Candie et d'Adana, et par un
arrangement  cinq; ou bien la Syrie retire au pacha par un
arrangement  quatre, et par voie de coercition, s'il y a lieu. Je ne
donne pas pour certain que, le premier arrangement chouant, le second
s'accomplira; mais je le donne pour possible. Notre principale force
est aujourd'hui dans le travail commun de presque tous les membres
du cabinet et des ministres d'Autriche et de Prusse pour amener lord
Palmerston  cder la Syrie. Si, aprs avoir russi dans ce travail,
ils n'en recueillent pas le fruit d'un arrangement dfinitif et
unanime, je ne rponds pas, je le rpte, de ce qu'ils feront.
Donnez-moi, je vous prie, pour cette hypothse, votre pense prcise
et des instructions.

M. Thiers me rpondit le 30 juin: Ma virgule ne signifiait rien.
Quand je vous parlais d'une grande conqute qui changerait notre
attitude, je voulais parler de l'gypte hrditaire et de la Syrie
hrditaire. Toutefois j'ai consult le cabinet; on dlibre; on
penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Diffrez de
vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est dcid.

Pendant que, sous l'empire des sentiments qui dominaient dans les
Chambres et dans le public, le gouvernement franais se renfermait
dans cette politique purement critique et expectante, un vnement
survenait  Constantinople qui devait imprimer  la question
gyptienne une impulsion nouvelle et dcisive. Le grand vizir
Khosrew-Pacha, vieux Turc habile, nergique et corrompu, longtemps
conseiller intime du sultan Mahmoud et ennemi invtr de Mhmet-Ali,
fut soudainement destitu. En rendant compte de sa chute le 17 mai au
cabinet franais, l'ambassadeur de France  Constantinople, le comte
de Pontois, ajoutait: Cet important vnement n'a point au reste la
signification et la porte qu'on pourra tre tent de lui attribuer en
Europe; il n'indique point un changement dans la politique du Divan
et une intention de rapprochement avec Mhmet-Ali. Il doit tre
attribu, dit-on,  la dcouverte d'intelligences secrtes de Khosrew
avec la Russie, et plus encore,  ce que je crois,  l'ambition de
Reschid-Pacha, et  son dsir de se dbarrasser successivement
des hommes qui pourraient balancer son influence ou lui porter
ombrage..... Quoi qu'il en soit, Reschid-Pacha se trouve aujourd'hui
matre du terrain; puisse-t-il comprendre que le premier usage  faire
de sa toute-puissance devrait tre de rendre la paix  son pays, en
profitant de l'occasion favorable que lui offre la chute de Khosrew,
regard par l'opinion publique comme le plus grand obstacle  un
accommodement avec Mhmet-Ali!

En mme temps qu'il l'annonait  Paris, M. de Pontois s'empressa
d'informer M. Cochelet, consul gnral de France  Alexandrie, de
la destitution de Khosrew-Pacha. Aussitt aprs avoir reu cette
dpche, crivit le 26 mai M. Cochelet  M. Thiers, je me rendis,
quoique assez souffrant,  la maison de campagne qu'habite Mhmet-Ali
depuis que la peste a svi avec plus d'intensit, et que quelques-uns
de ses serviteurs en sont morts. Avant de lui faire connatre le
contenu de la lettre de M. de Pontois, je lui demandai les nouvelles
qu'il avait reues de Constantinople. Il me parla du renvoi du
sraskier Halil-Pacha, mais je vis positivement qu'il ne savait
rien de la disgrce du grand vizir. Je lui dis alors que j'avais
une nouvelle importante  lui communiquer, mais qu'avant de la lui
annoncer j'exigeais de lui sa parole qu'il se montrerait docile  mes
avis et modr dans ses prtentions. Il me le promit, autant que cela
pourrait se concilier avec ses intrts. Je lui fis alors connatre
que Khosrew-Pacha tait au moment d'tre destitu. Mhmet-Ali fit
un bond sur son divan; sa figure prit une expression de joie
extraordinaire, et des larmes vinrent mme dans ses yeux. Je lui dis
que j'tais heureux d'tre le premier  lui apprendre cette bonne
nouvelle, et qu' ce titre je me croyais en droit de lui donner
des conseils. Je lui lus alors la lettre de M. de Pontois, et je
l'engageai fortement  se montrer respectueux et dvou envers le
sultan, conciliant et modr envers la Porte. J'allais lui dire de
commencer par renvoyer la flotte turque lorsque Mhmet-Ali sauta
 bas de son divan, et aprs quelques minutes de rflexion en se
promenant  grands pas, vint  moi, me frappa sur la poitrine avec la
paume de la main, me serra les deux poignets avec effusion, et me
dit: Aussitt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution
du grand vizir, j'enverrai  Constantinople Sami-Bey, mon premier
secrtaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de
mon respect et de mon dvouement; je demanderai  Sa Hautesse de
me permettre de renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
Moustouch-Pacha, l'amiral gyptien. Je la prierai de consentir  ce
que mon fils Sad-Bey vienne  bord de la flotte pour se jeter 
ses pieds. J'crirai  Ahmed-Fthi-Pacha[11], et une fois que les
relations de bonne intelligence et d'harmonie seront rtablies, je
m'arrangerai avec la Porte.--Voil, lui dis-je, ce qui est digne de
vous; voil ce qui doit vous rendre les bonnes grces du sultan, et
disposer favorablement les puissances allies. Montrez-vous maintenant
modr dans vos prtentions, car, je vous le rpte, malgr tout
ce que nous avons essay, on ne consentira pas  vous laisser
Adana.--Laissez-moi faire, me dit le pacha; lorsque je serai
en rapport avec la Porte, nous nous arrangerons ensemble,
trs-certainement.

[Note 11: Successeur de Khosrew-Pacha comme grand vizir, et ancien
ambassadeur en France.]

C'tait prcisment l le voeu du cabinet franais, et le but
vers lequel il tendait constamment, en dpit des entraves que lui
imposaient l'engagement d'action commune contract entre les cinq
puissances par la note du 27 juillet 1839 et la ngociation suivie 
Londres en vertu de cet engagement. Aussitt aprs son avnement au
ministre, le 21 mars 1840, M. Thiers m'crivit: Pourrait-on agir
 Constantinople ou au Caire en conseillant aux deux parties de
s'entendre directement? Nous l'avons fait, en nous bornant  des
conseils trs-pressants. Mais entamer une ngociation spciale,
directe, qui nous serait impute, ne produirait pas plus d'effet
que les conseils, et nous exposerait,  l'gard de l'Angleterre, au
reproche de duplicit, car elle dirait que nous temporisons  Londres
pour agir au Caire ou  Constantinople. Et quelques semaines plus
tard, le 28 avril: J'ai recommand  nos agents, soit au Caire, soit
 Constantinople, de ne pas pousser  une ngociation directe entre le
sultan et le pacha, pour que l'Angleterre ne nous accuse pas de jouer
un double jeu, et de temporiser  Londres pendant que nous agissons
au Caire et  Constantinople. Je fais prcher par MM. de Pontois et
Cochelet la disposition au sacrifice; je fais dire  la Porte qu'elle
ne sera jamais sauve  Londres par un accord des cinq puissances; je
fais dire au pacha que nous ne risquerons pas les plus grands intrts
de la France et du monde pour satisfaire  des exigences dplaces. Je
tire le cble des deux cts pour rapprocher les deux parties; mais je
n'entame aucune ngociation, pour nous viter tout reproche fond de
duplicit. Et lorsque j'eus communiqu  M. Thiers la note adresse,
le 31 mai, par Chkib-Efendi aux cinq plnipotentiaires, pour leur
demander un concert prompt et efficace, il me rpondit: Je ne sais
qu'une chose  faire, c'est de rpondre  cette note comme  celle de
Nouri-Efendi. Il faut accuser rception en disant que la France est
prte, comme toujours,  couter les propositions d'arrangement qui
seront faites, et  y prendre la part  laquelle l'oblige en quelque
sorte le rle amical qu'elle a jou jusqu'ici  l'gard de la Porte.
Il ne faut pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet 1839, car
un revirement de politique, l'abandon patent d'un engagement antrieur
doit s'viter avec soin. Mais il ne faut rien dire de ce dplorable
engagement de terminer  cinq l'affaire d'Orient.

Le 30 juin 1840, arriva  Paris une dpche tlgraphique, expdie le
16 juin d'Alexandrie par M. Cochelet, et portant:

En apprenant la destitution du grand vizir Khosrew-Pacha, Mhmet-Ali
a ordonn  son premier secrtaire, Sami-Bey, de se rendre 
Constantinople pour offrir au sultan l'hommage de son dvouement,
et lui demander ses ordres pour le renvoi de la flotte turque.
Mhmet-Ali ne doutait pas que cette dmarche spontane de sa
part n'ament un arrangement direct et  l'amiable de la question
turco-gyptienne.

En me transmettant immdiatement cette dpche, M. Thiers m'crivit:
Il faut induire de cette nouvelle, sans trop d'empressement et sans
trop donner l'veil, que l'arrangement spontan qui s'oprerait en
Orient, entre le souverain et le vassal, serait la meilleure des
solutions. Le pacha croit que le mouvement d'effusion auquel il cde
sera partag et qu'un arrangement s'ensuivra immdiatement. Il croit,
d'aprs des renseignements qu'il dit certains, qu'on lui accordera
l'hrdit de l'gypte et de la Syrie; il ne s'explique pas sur
Candie, Adana, les villes saintes, et quand on lui dit qu'il faudra
des sacrifices pour rendre possible l'arrangement direct immdiat, il
rpond: Soyez tranquilles; tout va s'arranger. Je ne sais pas sur
quoi repose sa confiance, mais elle est grande, soit qu'elle vienne de
sa joie, soit qu'elle vienne de renseignements dignes de foi. De mme,
 Constantinople, on pensait,  la date des dernires nouvelles, que
le renvoi de la flotte produirait un grand effet sur le Divan, et que
de larges concessions pourront s'ensuivre... Un pareil tat de choses
doit fournir bien des arguments pour empcher aucune conclusion 
Londres. Du moins, si on vous proposait quelque chose, n'importe quoi,
vous pourriez rpondre que les deux parties vont s'aboucher entre
elles, et qu'avant de faire des conditions pour leur compte, il
est beaucoup plus naturel d'attendre pour voir ce qu'elles vont se
proposer l'une  l'autre. Toute opinion mise aujourd'hui sur ce qui
est acceptable ou non, au Caire, serait bien tmraire, car, la
joie du pacha d'une part, la satisfaction du sultan de l'autre, en
apprenant le retour de sa flotte, peuvent singulirement changer les
conditions. Pour moi, je suis loin de croire l'arrangement direct
conclu, ni mme facile; mais je regarde l'tat nouveau des choses
comme un puissant argument contre toute dcision immdiate  Londres.
J'ai crit  Alexandrie et  Constantinople pour conseiller la
modration de part et d'autre; mais j'ai donn des conseils, et j'ai
eu soin d'interdire aux agents de prendre  leur compte, et comme
une entreprise franaise, une ngociation ayant pour but avou
l'arrangement direct. Si on nous imputait d'avoir fait une telle
entreprise, vous pourriez le nier. Le jeune Eugne Prier a t envoy
 Alexandrie pour faire au pacha les plus vives remontrances s'il
s'arrtait en route, et si, aprs avoir offert la flotte, il ne tenait
point parole et ne se montrait pas accommodant dans les conditions
gnrales du trait. J'ai t jusqu' lui faire conseiller d'accepter
l'gypte _hrditairement_ et la Syrie _viagrement_.

Mais pendant que la chute de Khosrew-Pacha et la dmarche conciliante
de Mhmet-Ali causaient  Paris une vive satisfaction, et y faisaient
esprer que toute rsolution d'intervention europenne entre le sultan
et le pacha serait ajourne, ces nouvelles produisaient  Londres des
effets absolument contraires. Lord Palmerston, qui, depuis quelque
temps, s'tait montr peu impatient d'arriver  une solution,
reprenait tout  coup sa politique active, runissait le cabinet
anglais, lui communiquait les renseignements que venait de lui
apporter de Constantinople le comte Pisani, secrtaire particulier
de lord Ponsonby, et pressait ses collgues de discuter et d'adopter
promptement le plan de conduite qu'il leur prsentait. J'informai
sur-le-champ M. Thiers de ce nouveau tour que prenait l'affaire; je
lui crivis les 6 et 9 juillet que, le 4 et le 8, deux conseils de
cabinet avaient t tenus, que le dernier avait t long, que, le
soir mme, le prince Dolgorouki tait parti en courrier pour
Saint-Ptersbourg, et le 11 juillet, je rendis au cabinet franais,
dans une dpche que je reproduis ici textuellement, un compte
dtaill de cette situation, des informations que j'avais recueillies
et des rsultats qu'elles faisaient pressentir:

Londres, 11 juillet 1840.

Monsieur le Prsident du conseil,

Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant
 Mhmet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean
d'Acre, a t carte, lord Palmerston a paru viter la conversation
sur les affaires d'Orient. Je l'ai engage une ou deux fois, plutt
pour bien tablir la politique du gouvernement du Roi que pour
tenter de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas  la
question. Lord Palmerston m'a rpondu en homme qui persiste dans ses
ides, mais ne croit pas le moment propice pour agir et veut gagner du
temps.

Il n'a, en effet, pendant plusieurs semaines, comme je l'ai dj
mand  Votre Excellence, ni entretenu le cabinet des affaires
d'Orient, ni mme communiqu  ses collgues la dernire note de
Chkib-Efendi.

Cependant le travail de plusieurs membres, soit du cabinet, soit du
corps diplomatique, en faveur d'un arrangement qui et pour base la
concession hrditaire de l'gypte et la concession viagre de la
Syrie au pacha continuait: j'en suivais le progrs sans m'y associer.
Conformment aux instructions de Votre Excellence, je n'ai ni
accueilli cette ide, ni dcourag, par une dclaration pralable et
absolue, ceux qui en cherchaient le succs.

C'est dans cet tat de l'affaire et des esprits qu'est arrive ici la
nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la dmarche directe
de Mhmet-Ali auprs du sultan. Elle ne m'a pas surpris. Votre
Excellence m'avait communiqu une dpche de M. Cochelet, du 26 mai,
qui annonait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu cette
dpche absolument secrte; mais j'ai appris depuis qu'une lettre de
M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien inform, avait
annonc au baron de Neumann la prdiction de M. Cochelet. La dpche
tlgraphique par laquelle ce dernier a instruit Votre Excellence de
la dmarche de Mhmet-Ali tait aussi du 16 juin. En sorte que,
par une concidence singulire, le mme jour, M. Cochelet mandait
d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que M. le comte Appony
crivait de Paris, d'aprs une dpche de M. Cochelet, disait-il,
comme un fait probable et prochain.

Quand donc le fait mme est parvenu  Londres, lord Palmerston et
les trois autres plnipotentiaires n'en ont gure t plus surpris que
moi. Ils n'y ont vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir
qu'un acte depuis longtemps concert entre le pacha et la France qui,
 Constantinople comme  Alexandrie, avait travaill  le prparer.

L'effet de l'acte en a prouv une assez notable altration.
Non-seulement il a perdu quelque chose de l'importance que
la spontanit et la nouveaut devaient lui assurer; mais les
dispositions de lord Palmerston et des trois autres plnipotentiaires
se sont visiblement modifies. Ils ont considr la dmarche de
Mhmet-Ali et son succs 1 comme la ruine de la note du 27 juillet
1839 et de l'action commune des cinq puissances; 2 comme le triomphe
complet et personnel de la France  Alexandrie et  Constantinople.

Ds lors ceux qui, dans l'espoir d'obtenir l'action commune des
cinq puissances, poursuivaient l'arrangement fond sur la concession
hrditaire de l'gypte et la concession viagre de la Syrie, se sont
arrts dans leur travail, et semblent y avoir tout  fait renonc.

De son ct, lord Palmerston s'est montr tout  fait dispos  agir,
et, dans deux conseils successifs, tenus les 4 et 8 de ce mois, il a
prsent au cabinet, avec une obstination pleine d'ardeur, ses ides
et son plan de conduite dans l'hypothse d'un arrangement  quatre.

Rien n'a t rsolu. Le cabinet s'est montr divis. Les adversaires
du plan de lord Palmerston ont insist sur la ncessit d'attendre les
nouvelles de Constantinople; on s'est ajourn  un nouveau conseil.
Mais lord Palmerston est pressant; les puissances, dit-il, sont
engages d'honneur  rgler, par leur intervention et de la manire la
plus favorable  la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
au sultan. Elles se le sont promis entre elles. La dmarche de
Mhmet-Ali ne saurait les en dtourner. C'est un acte au fond peu
significatif, qui ne promet, de la part du pacha, point de concession
importante, qui ne changera ni la situation, ni la politique de la
Porte, qui n'amnera donc point la pacification qu'on en espre, et
n'aura d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
ngociations entre les puissances, et d'empcher qu'elles ne marchent
elles-mmes au but qu'elles se sont propos. Cependant l'occasion
d'agir est favorable. L'insurrection de la Syrie contre Mhmet-Ali
est srieuse. Un spectateur indiffrent, lord Francis Egerton, qui
vient de traverser la Syrie en remontant de Jrusalem vers
l'Asie Mineure, crit que les insurgs sont nombreux, anims, que
l'administration d'Ibrahim-Pacha est violente, vexatoire, dteste.
Lord Palmerston se prvaut beaucoup de ces renseignements. Il insiste
en mme temps sur les vues d'agrandissement et de domination de la
France dans la Mditerrane. L'appui donn par la France au pacha
d'gypte n'a, selon lui, point d'autre motif. Il parle de l'Algrie,
de l'extension de notre tablissement africain, il s'adresse enfin aux
sentiments de susceptibilit et de jalousie nationale, surtout
auprs des torys et pour se mnager quelque faveur dans une partie de
l'opposition.

Toutes les fois que l'occasion s'en prsente, partout o je puis
engager, avec quelqu'un des hommes qui influent sur la question,
quelque entretien, je combats vivement ces ides. Je rappelle toutes
les considrations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont
je ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'tonne de
l'interprtation qu'on essaye de donner  la dmarche que vient de
faire Mhmet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile  prvoir,
de plus invitable que cette dmarche? Depuis un an bientt, les
puissances essayent de rgler les affaires d'Orient et n'en viennent
pas  bout. Le pacha de son ct a dclar que la prsence de Khosrew
au pouvoir tait, pour lui, le principal obstacle  un retour confiant
et dcisif vers le sultan. Khosrew est cart. Qu'est-il besoin
de supposer une longue prparation, un travail diplomatique pour
expliquer ce qu'a fait le pacha? Il a fait ce qu'il avait lui-mme
annonc, ce que lui indiquait le plus simple bon sens. La France, il
est vrai, a donn et donne encore  Alexandrie des conseils, mais des
conseils de modration, de concession, des conseils qui n'ont d'autre
objet que de rtablir en Orient la paix, et dans le sein de l'Empire
ottoman la bonne intelligence et l'union, seul gage de la force comme
de la paix. Il serait bien trange de voir les puissances s'opposer 
son rtablissement, ne pas vouloir que la paix revienne si elles ne la
ramnent pas de leur propre main, et se jeter une seconde fois entre
le suzerain et le vassal pour les sparer de nouveau au moment o
ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on
pouvait craindre que la Porte puise, abattue par sa dfaite de la
veille, ne se livrt pieds et poings lis au pacha, et n'acceptt des
conditions prilleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, aprs ce qui
s'est pass depuis un an, quand la Porte a retrouv de l'appui, quand
le pacha prend lui-mme, avec une modration empresse, l'initiative
du rapprochement, quel motif, quel prtexte pourrait-on allguer pour
s'y opposer, pour le retarder d'un jour? Ce serait un inconcevable
spectacle. Il est impossible que l'Europe le donne; il est impossible
que l'Europe qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
son seul voeu, entrave la paix qui commence  se rtablir d'elle-mme
entre les Orientaux, et par leurs propres efforts.

Ce langage frappe en gnral ceux  qui je l'adresse; mais je ne puis
le tenir aussi haut ni aussi frquemment que je le voudrais, car lord
Palmerston s'applique  ne pas m'en fournir les occasions. Il agit
surtout dans l'intrieur du cabinet; il dit que, puisque la France
a tent une politique spare et personnelle, les autres puissances
peuvent bien en faire autant; il promet  ses collgues l'adhsion
positive de l'Autriche. Il leur donne enfin  entendre que, si ses
plans taient repousss, il ne saurait rester dans le cabinet, et
les place ainsi entre l'adoption de sa politique et la crainte d'un
branlement ministriel.

L'affaire est donc, en ce moment, dans un tat de crise. Rien, je le
rpte, n'est dcid; la dissidence et l'agitation sont grandes dans
le cabinet; ceux des ministres qui ne partagent pas les vues de lord
Palmerston insistent fortement pour que l'on attende des nouvelles de
Constantinople; ceux dont l'opinion est flottante se montrent enclins
 ce dlai; tous, quelle que soit leur pente, laissent entrevoir de
l'hsitation et du trouble. Il y a donc bien des chances pour qu'on
n'arrive pas encore  des rsolutions dfinitives et efficaces. Tout
en gardant une attitude tranquille et rserve, je ne ngligerai rien
pour agir sur ces esprits diviss et incertains. Mais pendant que les
choses sont encore en suspens  Londres, il est bien  dsirer que la
dmarche de Mhmet-Ali obtienne  Constantinople le succs qu'on
en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler que le plan d'un
arrangement  quatre en a reu ici une impulsion marque, et fait en
ce moment des progrs.

_P. S._--J'ai lieu de croire, d'aprs un renseignement qui m'arrive de
bonne source, que la seule chose qui ait t  peu prs dcide
dans les conseils du 4 et du 8, c'est que les _quatre_ puissances
rpondraient  la dernire note de Chkib-Efendi par une note dans
laquelle seraient reproduites, sinon textuellement, du moins en
substance, les intentions et les promesses de la note du 27 juillet
1839. Cette nouvelle note sera-t-elle collective  quatre, ou
individuelle, mais semblable pour les quatre? Quelle en sera la
rdaction? Quelles propositions d'arrangement y seront annexes et
communiques en mme temps  la France pour demander son adhsion?
Aucune de ces questions n'est encore rsolue. On les reprendra
probablement dans le conseil qui doit avoir lieu aujourd'hui.
Des courriers ont t expdis ces jours-ci  Vienne et 
Saint-Ptersbourg.

Je ne me contentai pas de signaler ainsi directement  mon
gouvernement la crise flagrante: ma disposition est en gnral
optimiste, et il faut que le mal soit bien prs d'clater pour que je
renonce  l'esprance. Je ne me faisais pourtant,  ce moment, aucune
illusion sur le danger; et pour que le cabinet franais ne s'en ft
lui-mme aucune, je donnai fortement l'veil aux deux personnes qui
pouvaient le lui communiquer avec le plus d'efficacit. Le 12 juillet,
lendemain du jour o j'avais adress  M. Thiers la dpche que je
viens de citer, j'crivis au duc de Broglie:

Je suis, depuis quelques jours, fort occup de l'Orient. L'affaire
dormait. Le pacha l'a rveille. S'il russit, rien de mieux; nous
russirons avec lui; la difficult de l'arrangement  cinq aura t
dmontre; l'arrangement direct en sera sorti. C'est tout ce que nous
pouvons dsirer, et le temps gagn depuis quelques mois aura t bien
gagn. Mais si le pacha choue, notre embarras sera grand. On prend
ceci pour un coup de politique de la France qui, ne voulant rien
faire  cinq, a tent de faire seule, par les mains du pacha. Le coup
manqu, l'arrangement  quatre reste seul, et nous pesons beaucoup
moins, soit pour l'empcher, soit pour ramener quelque arrangement 
cinq. Lord Palmerston s'est remis en mouvement. Les trois autres
le suivent. J'attends avec une vive impatience des nouvelles de
Constantinople. Pour le moment, l'affaire est l.

Et le mme jour, j'crivis au gnral Baudrand:

L'affaire d'Orient m'occupe beaucoup depuis quelques jours. Elle
languissait. La dmarche de Mhmet-Ali auprs du sultan, aprs la
chute de Khosrew-Pacha, l'a ranime. On a vu l l'oeuvre de la France
seule. On en a pris de l'humeur. On s'est dit: Puisque la France a
sa politique spare et la suit, faisons-en autant. Les quatre
puissances se sont donc remises en mouvement, et lord Palmerston
travaille  prparer un arrangement  quatre, toujours fond sur cette
double base:--Point de Syrie au pacha; la coercition au besoin.--Je
ne tiens pas l'arrangement pour fait. Si la dmarche de Mhmet-Ali
 Constantinople russit, et amne, entre le sultan et lui, un
accommodement direct, tout sera pour le mieux; il faudra bien qu'ici
on s'y rsigne. Mais si rien ne se termine  Constantinople, il ne
faut pas se dissimuler que notre influence auprs des quatre autres
puissances en sera affaiblie, et que l'arrangement entre elles, sans
nous, aura bien des chances de succs.

Enfin, le 14 juillet, en donnant  M. Thiers quelques nouveaux dtails
sur la situation, je lui dis: Je crois, sans en tre parfaitement
sr, que le projet de note collective  quatre, en rponse  la
note de Chkib-Efendi, a t adopt dans le conseil de samedi 11.
La rserve est extrme depuis quelques jours; mais je sais que
Chkib-Efendi a vu plusieurs fois lord Palmerston, et longtemps,
notamment dimanche. On prpare, soit sur le fond de l'affaire, soit
sur le mode d'action, des propositions qu'on nous communiquera quand
on aura tout arrang (si on arrange tout), pour avoir notre adhsion
ou notre refus.

Mon cher collgue, me rpondit M. Thiers le 16 juillet, je trouve
fort graves les nouvelles que vous m'envoyez; mais il ne faut pas s'en
mouvoir, et tenir bon. Les Anglais s'engagent dans une prilleuse
tentative; s'isoler de la France sera, pour eux, plus fcond en
consquences qu'ils ne l'imaginent. Mais il ne faut pas se laisser
intimider, et attendre avec tout le sang-froid que vous savez garder
sur votre visage comme dans le fond de votre me. Nous n'aurons pas,
vous et moi, travers un plus dangereux dfil; mais nous ne pouvons
pas faire autrement. A l'origine, on aurait pu tenir une autre
conduite; mais depuis la note du 27 juillet 1839, il n'est plus
temps.

Je reus le 17 juillet,  une heure de l'aprs-midi, un billet de lord
Palmerston qui me tmoignait le dsir de s'entretenir avec moi vers la
fin de la matine. Je me rendis au _Foreign-Office_. Il me dit que
le cabinet, press par les vnements, venait enfin d'arrter sa
rsolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait une communication
 me faire  ce sujet, et que, pour tre sr d'exprimer exactement et
compltement sa pense, il avait pris le parti de l'crire. Il me lut
alors la pice suivante, intitule:

MEMORANDUM D'UNE COMMUNICATION FAITE A L'AMBASSADEUR DE FRANCE PAR LE
PRINCIPAL SECRTAIRE DE SA MAJEST BRITANNIQUE.

Le gouvernement franais a reu, dans tout le cours des ngociations
qui commencrent l'automne de l'anne passe, les preuves les
plus ritres, les plus manifestes et les plus incontestables,
non-seulement du dsir des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, d'arriver  une entente avec le gouvernement
franais sur les arrangements ncessaires pour effectuer la
pacification du Levant, mais aussi de la grande importance que ces
cours n'ont jamais cess d'attacher  l'effet moral que produiraient
l'union et le concours des cinq puissances dans une affaire d'un
intrt si grave et si intimement lie au maintien de la paix
europenne.

Les quatre cours ont vu, avec le plus profond regret, que tous leurs
efforts pour atteindre leur but ont t infructueux; et malgr que
tout dernirement elles aient propos  la France de s'associer
avec elles pour faire excuter un arrangement entre le sultan et
Mhmet-Ali, fond sur des ides qui avaient t mises, vers la fin
de l'anne dernire, par l'ambassadeur de France  Londres, cependant
le gouvernement franais n'a pas cru devoir prendre part  cet
arrangement, et a fait dpendre son concours avec les autres
puissances de circonstances que ces puissances ont juges
incompatibles avec le maintien de l'indpendance et de l'intgrit de
l'Empire ottoman et avec le repos futur de l'Europe.

Dans cet tat de choses, les quatre puissances n'avaient d'autre
choix que d'abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires
qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger, et ainsi de constater
leur impuissance et de livrer la paix europenne  des dangers
toujours croissants; ou bien de prendre la rsolution de marcher en
avant sans la coopration de la France, et d'amener, au moyen de leurs
efforts runis, une solution des complications du Levant conforme aux
engagements que ces quatre cours ont contracts avec le sultan, et
propre  assurer la paix future.

Places entre ces deux choix et pntres de l'urgence d'une solution
immdiate et en rapport avec les graves intrts qui s'y trouvent
engags, les quatre cours ont cru de leur devoir d'opter pour la
dernire de ces deux alternatives, et elles viennent par consquent
de conclure avec le sultan une convention destine  rsoudre d'une
manire satisfaisante les complications actuellement existantes dans
le Levant.

Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont pu ne pas sentir
le plus vif regret de se trouver ainsi momentanment spares de la
France dans une affaire essentiellement europenne; mais ce regret
se trouve diminu par les dclarations ritres que le gouvernement
franais leur a faites qu'il n'a rien  objecter aux arrangements
que les quatre puissances dsirent faire accepter par Mhmet-Ali, si
Mhmet-Ali y consent; que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
juger ncessaires pour obtenir l'assentiment du pacha d'gypte; et
que le seul motif qui a empch la France de s'associer aux autres
puissances,  cette occasion, drive de considrations de divers
genres qui rendraient impossible au gouvernement franais de prendre
part  des mesures coercitives contre Mhmet-Ali.

Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fond que leur
sparation d'avec la France  ce sujet ne sera que de courte dure,
et ne portera aucune atteinte aux relations de sincre amiti qu'elles
dsirent si vivement conserver avec la France; mais de plus, elles
s'adressent avec instance au gouvernement franais, afin d'en obtenir
du moins l'appui moral, malgr qu'elles ne peuvent en esprer une
coopration matrielle.

L'influence du gouvernement franais est puissante  Alexandrie, et
les quatre cours ne pourraient-elles pas esprer, et mme demander de
l'amiti du gouvernement franais que cette influence s'exerce auprs
de Mhmet-Ali dans le but d'amener ce pacha  donner son adhsion aux
arrangements qui vont lui tre proposs par le sultan?

Si le gouvernement franais pouvait, de cette manire, contribuer
efficacement  mettre un terme aux complications du Levant, ce
gouvernement acquerrait un nouveau titre  la reconnaissance et 
l'estime de tous les amis de la paix.

J'coutai lord Palmerston jusqu'au bout sans l'interrompre, et prenant
ensuite le papier de ses mains: Mylord, lui dis-je, sur le fond mme
de la rsolution que vous me communiquez, je n'ajouterai rien, en ce
moment,  ce que j'ai eu si souvent l'honneur de vous dire; je ne veux
pas non plus, sur une premire lecture faite en courant, discuter tout
ce que contient la pice que je viens d'entendre; mais quelques points
me frappent sur lesquels je me hte de vous exprimer mes observations.
Les voici.

Je relus d'abord ce passage: Malgr que tout dernirement les quatre
cours aient propos  la France de s'associer avec elles pour faire
excuter un arrangement avec le sultan et Mhmet-Ali, fond sur les
ides qui avaient t mises, vers la fin de l'anne dernire, par
l'ambassadeur de France  Londres, cependant le gouvernement franais
n'a pas cru devoir prendre part  cet arrangement, etc., etc.

Vous faites sans doute allusion, mylord, lui dis-je,  l'arrangement
qui aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik
de Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse; et il rsulterait de ce
paragraphe que le gouvernement franais, aprs avoir fait mettre
ces ides par son ambassadeur, n'aurait pas cru ensuite pouvoir les
accepter. Je ne saurais admettre, mylord, pour le gouvernement du Roi,
un tel reproche d'inconsquence; les ides dont il s'agit n'ont
jamais t, que je sache, mises, au nom du gouvernement du Roi, par
l'ambassadeur de France; point par moi,  coup sr, ni, je pense, par
le gnral Sbastiani, mon prdcesseur. Elles ont pu apparatre dans
la conversation, comme bien d'autres hypothses; elles n'ont jamais
t prsentes sous une forme ni avec un caractre qui autorise 
dire, ou du moins  donner lieu de croire que le gouvernement du Roi
les a d'abord mises en avant, puis repousses.

Voici, continuai-je, une seconde observation. Vous dites que--le
gouvernement franais a plusieurs fois dclar qu'il n'a rien 
objecter aux arrangements que les quatre puissances dsirent faire
accepter par Mhmet-Ali, si Mhmet-Ali y consent, et que, dans aucun
cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre cours, de
concert avec le sultan, pourront juger ncessaires pour obtenir
l'assentiment du pacha d'gypte.--Je ne saurais accepter, mylord,
cette expression _dans aucun cas_, et je suis certain de n'avoir
jamais rien dit qui l'autorise. Le gouvernement du Roi ne se fait, 
coup sr, le champion arm de personne, et il ne compromettra jamais,
pour les seuls intrts du pacha d'gypte, la paix et les intrts de
la France. Mais si les mesures adoptes contre le pacha par les quatre
puissances avaient, aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractre et
cette consquence que l'quilibre actuel des tats europens en ft
altr, le gouvernement du Roi ne saurait y consentir; il verrait
alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il gardera toujours  cet
gard sa pleine libert.

Je fis encore, sur quelques expressions du _mmorandum_, quelques
observations de peu d'importance; et sans rengager la discussion au
fond, j'ajoutai: Mylord, le gouvernement du Roi a toujours pens
que la question de savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie
appartiendraient au sultan ou au pacha ne valait pas,  beaucoup prs,
les chances que l'emploi de la force et le retour de la guerre
en Orient pourraient faire courir  l'Europe. Vous en avez jug
autrement. Je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Si vous vous
trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilit. Nous ferons tous
nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances gnrales, et
pour surmonter, dans l'intrt de tous, les difficults, les prils
peut-tre que pourra amener la nouvelle situation o vous entrez.

Lord Palmerston combattit faiblement mes observations, et se rpandit
en protestations d'amiti sincre et sre, malgr notre dissentiment
partiel et momentan. Il rclama de nouveau les bons offices de
la France et son influence  Alexandrie pour dterminer le pacha 
accepter les propositions qui lui seraient faites. Puis il m'expliqua
ces propositions mmes et la marche qu'on avait dessein de suivre pour
les faire prvaloir: Le sultan, me dit-il, proposera d'abord au
pacha de lui concder, toujours  titre de vasselage, l'gypte
hrditairement et la portion dj offerte du pachalik de Saint-Jean
d'Acre, y compris la forteresse, mais ceci seulement en viager. Il lui
donnera un dlai de dix jours pour accepter cette proposition. Si
le pacha refuse, le sultan lui fera une proposition nouvelle qui ne
comprendra plus que l'gypte, toujours hrditairement. Si aprs un
nouveau dlai de dix jours, le pacha refuse encore, alors le sultan
s'adressera aux quatre puissances qui s'engagent, envers lui et entre
elles,  faire rentrer son vassal dans l'obissance.

Lord Palmerston ne me donna aucun dtail sur les moyens que les quatre
puissances emploieraient  cet effet; il conclut en me disant qu'un
secrtaire de Chkib-Efendi tait parti la veille pour porter 
Constantinople cet arrangement, que les premires propositions du
sultan parviendraient au pacha dans trente ou trente-cinq jours, que
Mhmet-Ali y rpondrait dix jours aprs, et que sa rponse serait
connue  Londres vingt ou vingt-cinq jours aprs, c'est--dire dans
deux mois et demi environ,  partir du moment o nous parlions.

Je transmis immdiatement  M. Thiers la communication que je venais
de recevoir, avec tous les dtails de l'entretien qui l'avait suivie,
et j'ajoutai: La dmarche directe de Mhmet-Ali auprs de la Porte
et l'insurrection de la Syrie contre lui sont videmment les deux
causes qui ont prcipit la rsolution. Lord Palmerston m'a parl
de l'insurrection syrienne avec beaucoup de confiance; et comme
son langage impliquait des mesures projetes ou dj ordonnes pour
empcher Mhmet-Ali d'envoyer en Syrie des renforts capables de
rprimer les insurgs, je lui ai adress,  ce sujet, une question
positive et directe. Il m'a rpondu qu'en effet on ne ngligerait rien
pour arrter promptement en Syrie l'effusion du sang: Je ne veux
pas vous le cacher, m'a-t-il dit.--Aussi vous l'ai je demand,
mylord.--Des ordres ont trs probablement t donns en ce sens  la
flotte anglaise, et des secours en argent, vivres et munitions pour
les insurgs de Syrie ont sans doute t mis  la disposition du
sultan.

La crainte d'une crise ministrielle est le vrai motif qui a fait
prvaloir lord Palmerston dans l'intrieur du cabinet. Le moment
d'une action positive et efficace en Orient est encore loign, et le
parlement se spare dans quinze jours.

En recevant cette nouvelle, le cabinet franais fut non-seulement
mcontent et chagrin, mais surpris et bless. Lord Palmerston lui en
avait donn le droit. On pensait  Paris, et je pensais moi-mme 
Londres, qu'aucune rsolution dfinitive ne serait adopte et signe
entre les quatre puissances sans qu'on nous l'et pralablement
fait connatre, en nous demandant,  nous aussi, notre rsolution
dfinitive. Je rpte la phrase qui terminait ma dernire lettre  M.
Thiers, et que je rappelais tout  l'heure: On prpare, soit sur le
fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des propositions qu'on
nous communiquera quand on aura tout arrang (si on arrange tout),
pour avoir notre adhsion ou notre refus. Lord Palmerston et pu,
sans aucun risque pour sa politique, nous faire cette communication
avant toute signature entre les quatre puissances, car nous ne nous
serions certainement pas associs  une convention qui refusait 
Mhmet-Ali la possession hrditaire de la Syrie, et qui rglait les
moyens de coercition  employer contre lui s'il repoussait les
offres du sultan. Nous nous serions trouvs alors isols en pleine
connaissance de cause, par notre propre volont, et aprs qu'on aurait
puis, envers nous, tous les procds de conciliation. Mais lord
Palmerston est un politique personnellement susceptible et taquin, qui
se pique au jeu quand il se voit en danger de perdre, et qui prcipite
alors ses rsolutions et ses coups, ne se souciant gure des procds
ni des consquences, et recherchant le plaisir de la vengeance au
moins autant que le succs. L'arrangement direct entre le sultan et le
pacha lui paraissait imminent; il regardait le gouvernement franais
comme le promoteur secret de cette solution de la question; il ne
s'inquita plus que de la prvenir et d'y substituer en toute hte
la solution europenne dont il s'tait fait l'auteur. Un des membres
secondaires du corps diplomatique  Londres, spectateur aussi
impartial qu'intelligent de l'vnement, me dit un jour: Quand
nous recherchons entre nous les causes de ce mauvais imbroglio, nous
trouvons d'abord une disposition hargneuse  Londres, ensuite des
illusions  Londres et  Paris. A Londres, ignorance volontaire ou
relle des dispositions de la France;  Paris, incrdulit sur le
vouloir ou le pouvoir de lord Palmerston. Aprs cela, on dit aussi
que la France a voulu jouer au plus fin, qu'elle voulait et croyait
escamoter l'arrangement en le faisant conclure, d'une manire cache
et abrupte, entre les deux parties. On ajoute que c'est de Ptersbourg
qu'on a donn l'veil  Londres, que la mme alarme y est venue
ensuite par d'autres voies, et que cela a excit, non-seulement 
faire, mais aussi  se cacher pour faire le trait. Voil comment nous
nous l'expliquons.

Quelle qu'en ft l'explication, le gouvernement franais fut justement
choqu du procd: Votre dernire dpche, m'crivit le 21 juillet
M. Thiers, m'a beaucoup surpris. D'aprs vos prcdentes nouvelles,
le gouvernement s'attendait que l'agitation qui se manifestait depuis
quelques jours dans le cabinet anglais aboutirait  une proposition
semblable  peu prs  celle que M. de Neumann vous avait fait
pressentir, et qui consistait  donner  Mhmet-Ali l'gypte
hrditairement, la Syrie viagrement, en laissant  la France le
choix de s'associer ou non  une telle proposition. Le parti pris par
les puissances d'agir  quatre, sans mettre la France en demeure de
s'associer  l'action commune, est un procd fort naturel de la part
des cabinets qui n'ont pas vcu dans notre alliance depuis dix
ans, mais fort trange et fort peu explicable, par des motifs
satisfaisants, de la part de l'Angleterre qui faisait profession,
depuis 1830, d'tre notre fidle allie. Se plaindre est peu digne
de la part d'un gouvernement aussi haut plac que celui de la France;
mais il faut prendre acte d'une telle conduite, et laisser voir
qu'elle nous claire sur les vues de l'Angleterre et sur la marche
que la France aura  suivre dans l'avenir. Dsormais elle est libre
de choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intrt du moment et le
conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans clat, afficher
cette indpendance de relations que la France sans doute n'avait
jamais abdique, mais qu'elle devait subordonner  l'intrt de son
alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus  consulter
d'autres convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en
particulier, n'auront rien gagn  son isolement. Toutefois, je vous
le rpte, ne faites aucun clat; bornez-vous  cette froideur que
vous avez montre, me dites-vous, et que j'approuve compltement.
Il faut que cette froideur soit soutenue. Les quatre puissances
qui viennent de sceller,  propos de la question d'Orient, une si
singulire alliance, ne sauraient tre longtemps d'accord; alors la
France, en prononant  propos ses prfrences, fera sentir  l'Europe
tout le poids de son influence.

M. Thiers me donnait ensuite, sur l'attitude et le langage  tenir
avec lord Palmerston, des instructions dtailles, m'exposait ses
conjectures sur les consquences probables de l'acte qui venait de
s'accomplir  Londres, m'annonait les mesures de prcaution que,
sur terre et sur mer, dans l'intrt de la dignit de la France, le
cabinet croyait devoir prendre, et enfin m'envoyait, en rponse au
_mmorandum_ que lord Palmerston m'avait remis le 17 juillet, la note
suivante:

Paris, 21 juillet 1840.

La France a toujours dsir, dans l'affaire d'Orient, marcher d'accord
avec la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. Elle n'a jamais t
mue, dans sa conduite, que par l'intrt de la paix. Elle n'a jamais
jug les propositions qui lui ont t faites que d'un point de vue
gnral, et jamais du point de vue de son intrt particulier, car
aucune puissance n'est plus dsintresse qu'elle en Orient.

Jugeant de ce point de vue, elle a considr comme mal conus tous
les projets qui avaient pour but d'arracher  Mhmet-Ali, par
la force des armes, les portions de l'Empire turc qu'il occupe
actuellement. La France ne croit pas cela bon pour le sultan, car on
tendrait ainsi  lui donner ce qu'il ne pourrait ni administrer
ni conserver. Elle ne le croit pas bon non plus pour la Turquie
en gnral et pour le maintien de l'quilibre europen, car on
affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait
aider puissamment  la commune dfense de l'Empire. Toutefois, ce
n'est l qu'une question de systme sur laquelle il peut exister
beaucoup d'avis divers. Mais la France s'est surtout prononce contre
tout projet dont l'adoption devait entraner l'emploi de la force,
parce qu'elle ne voyait pas distinctement les moyens dont les
cinq puissances pourraient disposer. Ces moyens lui semblaient ou
insuffisants, ou plus funestes que l'tat de choses auquel on voulait
porter remde.

Ce qu'elle pensait  ce sujet, la France le pense encore, et elle a
quelque sujet de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
la sienne. Du reste, on ne lui a adress, dans ces dernires
circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle et 
s'expliquer. Il ne faut donc pas imputer,  des refus qu'elle n'a pas
t  mme de faire, la dtermination que l'Angleterre lui communique
sans doute, au nom des quatre puissances. Mais au surplus, sans
insister sur la question que pourrait faire natre cette manire de
procder  son gard, la France le dclare de nouveau; elle considre
comme peu rflchie, comme peu prudente, une conduite qui consistera 
prendre des rsolutions sans moyens de les excuter, ou  les excuter
par des moyens insuffisants ou dangereux.

L'insurrection de quelques populations du Liban est sans doute
l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir pour y trouver des moyens
d'excution qui jusque-l ne s'taient point montrs. Est-ce un moyen
bien avouable, et surtout bien utile  l'Empire turc, d'agir ainsi
contre le vice-roi? On veut rtablir un peu d'ordre et d'obissance
dans toutes les parties de l'Empire turc, et on y fomente des
insurrections! On ajoute de nouveaux dsordres  ce dsordre gnral
que toutes les puissances dplorent dans l'intrt de la paix! Et ces
populations, russirait-on  les soumettre  la Porte aprs les avoir
souleves contre le vice-roi?

Toutes ces questions, on ne les a certainement pas rsolues; mais
si cette insurrection est comprime, si le vice-roi est de nouveau
possesseur assur de la Syrie, s'il n'en est que plus irrit, plus
difficile  persuader, et qu'il rponde aux sommations par des refus
positifs, quels sont les moyens des quatre puissances?

Assurment, aprs avoir employ une anne  les chercher, on ne les
aura pas dcouverts rcemment, et on aura cr soi-mme un nouveau
danger, le plus grave de tous. Le vice-roi, excit par les moyens
employs contre lui, le vice-roi, que la France avait contribu 
retenir, peut passer le Taurus et menacer de nouveau Constantinople.

Que feront encore les quatre puissances dans ce cas? Quelle sera la
manire de pntrer dans l'Empire pour y secourir le sultan? La France
pense qu'on a prpar l, pour l'indpendance de l'Empire ottoman
et pour la paix gnrale, un danger plus grave que celui dont les
menaait l'ambition du vice-roi.

Si toutes ces ventualits, consquences de la conduite qu'on va
tenir, n'ont pas t prvues, alors les quatre puissances se seraient
engages dans une voie bien obscure et bien prilleuse. Si au
contraire elles ont t prvues et si les moyens d'y faire face sont
arrts, alors les quatre puissances en doivent la connaissance
 l'Europe, et surtout  la France dont encore aujourd'hui elles
rclament le concours moral, dont elles invoquent l'influence 
Alexandrie.

Le concours moral de la France, dans une conduite commune, tait une
obligation de sa part; il n'en est plus une dans la nouvelle situation
o semblent vouloir se placer les puissances. La France ne peut plus
tre mue dsormais que par ce qu'elle doit  la paix et ce qu'elle
se doit  elle-mme. La conduite qu'elle tiendra dans les graves
circonstances o les quatre puissances viennent de placer l'Europe
dpendra de la solution qui sera donne  toutes les questions qu'elle
vient d'indiquer.

Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de l'quilibre
actuel entre les tats de l'Europe. Tous ses moyens seront consacrs 
ce double but.

Je me rendis le vendredi 24 juillet au _Foreign-Office_ et je donnai
lecture  lord Palmerston de la note que je viens de reproduire.
A cette phrase: Du reste, on n'a adress  la France, dans ces
dernires circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle
et  s'expliquer, lord Palmerston fit un mouvement, comme surpris
et voulant se rcrier: Permettez, mylord, lui dis-je, que j'aille
jusqu'au bout; je reviendrai sur ce point; et ma lecture acheve,
prenant sur-le-champ moi-mme la parole, je relus la phrase qui
l'avait frapp: Cette phrase vous tonne, mylord; le fait qu'elle
exprime a bien plus tonn le gouvernement du Roi, et moi-mme avant
lui. Quand vous m'avez communiqu vendredi dernier le _memorandum_
auquel je viens de rpondre, en apprenant qu' notre insu, sans qu'on
nous et dfinitivement rien dit ni rien demand, une rsolution
dfinitive avait t prise entre les quatre puissances, une convention
signe, peut-tre l'excution commence, j'ai t profondment tonn,
je dois dire bless. J'ai retenu dans ce moment mon impression; je
n'ai pas voulu que vous pussiez croire que, si je me montrais offens,
c'tait pour mon propre compte et par un motif tout personnel. Mais
cette impression, mylord, le gouvernement du Roi l'a prouve lui-mme
en recevant votre _memorandum_, et c'est en son nom et d'aprs ses
instructions que je viens aujourd'hui vous exprimer  quel point il
a t surpris qu'on ait procd ainsi  son gard. Il avait sign la
note du 27 juillet 1839; il a constamment rpt, depuis cette poque,
qu'il tait prt  tout discuter; il a cout et discut en effet des
propositions fort diverses. Quand on touchait au dernier acte de cette
ngociation,  coup sr on lui devait de l'y appeler; on lui devait de
lui dire:--Nous n'avons pu jusqu'ici nous mettre d'accord pour agir
 cinq; nous ne pouvons tarder plus longtemps; nous sommes dcids 
agir; voici sur quelles bases et par quels moyens. Voulez-vous vous
associer  nous? C'est tout ce que nous dsirons. Si dcidment vous
ne voulez pas, nous serons obligs d'agir  quatre, sur les bases
et par les moyens que nous vous indiquons.--C'tait l la marche
naturelle; on a fait le contraire; c'est sans nous le dire, c'est en
se cachant de nous qu'on a rsolu d'agir sans nous. Ce n'est pas l,
mylord, un procd d'ancien et intime alli, et le gouvernement du Roi
a tout droit de s'en montrer offens.

Lord Palmerston m'coutait avec un dplaisir ml de surprise.
videmment il y avait l, pour lui, quelque chose d'imprvu, et il
n'avait pas compris d'abord le sens de la phrase qui l'indiquait. Il
essaya deux ou trois fois de m'interrompre; je m'y refusai. Quand je
cessai de parler, rien n'a t plus loign de notre intention, me
dit-il, que de manquer, envers le gouvernement du Roi,  aucun des
gards qui lui sont dus. Nous avons essay, pour nous entendre
avec vous, de diverses propositions. Les vtres nous paraissaient
inadmissibles. Vous avez repouss les ntres. Sur la dernire surtout
qui consistait  laisser  Mhmet-Ali la place de Saint-Jean d'Acre
avec une portion du pachalik, vous nous avez donn, pour raison
premptoire de votre refus, que le pacha ne consentirait jamais
 aucun partage de la Syrie. Nous avons considr ds lors votre
rsolution comme arrte, et nous ne nous sommes plus occups que de
la ntre. Nous aurions trouv quelque inconvenance  vous la dclarer
avant de la prendre, et comme une sorte de sommation. Nous n'avons
fait, en agissant ainsi, que ce qui s'est fait, en 1832, dans la
question belge. L aussi il s'agissait d'employer, contre le roi de
Hollande, des moyens de coercition. Parmi les cinq puissances engages
dans la confrence sur les affaires de Belgique, trois se refusaient
 concourir  de telles mesures. Elles l'avaient dit. La France et
l'Angleterre, qui voulaient de la coercition, en ont arrt entre
elles les moyens, ont sign une convention, et ne l'ont annonce aux
autres puissances qu'aprs la signature. Nous serions dsols qu'
propos des affaires d'Orient vous vissiez quelque chose de blessant
dans ce qui a t fait trs-naturellement, sans aucune intention
blessante de notre part, et comme on avait fait dans des circonstances
analogues.

Je persistai dans le sentiment que j'avais exprim; je repoussai
l'assimilation avec l'affaire belge, constamment traite dans des
confrences gnrales et officielles, de telle sorte que rien n'avait
pu tre un moment douteux ni inconnu pour aucune des puissances:
Non-seulement on ne nous a pas dit ce qu'on faisait, ajoutai-je;
non-seulement on s'est cach de nous; mais je sais que quelques
personnes se sont vantes de la faon dont le secret avait t gard.
Est-ce ainsi, mylord, que les choses se passent entre d'anciens et
intimes allis? Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et
s'affermissent? L'alliance de la France et de l'Angleterre, mylord, a
donn dix ans de paix  l'Europe; le ministre whig, permettez-moi
de le dire, est n sous son drapeau, et y a puis, depuis dix ans,
quelque chose de sa force. Je crains bien que cette alliance ne
reoive en ce moment une grave atteinte, et que ce qui vient de se
passer ne donne pas  votre cabinet autant de force, ni  l'Europe
autant de paix.

Lord Palmerston protesta vivement: Nous ne changeons point de
politique gnrale; nous ne changeons point d'alliances; nous sommes
et nous resterons,  l'gard de la France, dans les mmes sentiments.
Nous diffrons, il est vrai, nous nous sparons sur une question
importante sans doute, mais spciale et limite. Je reviens 
l'exemple dont je parlais tout  l'heure. C'est ce qui est arriv dans
l'affaire de Belgique; nous pensions comme vous sur la ncessit de
contraindre le roi de Hollande  excuter le trait des vingt-quatre
articles; pour agir avec vous, nous nous sommes spars des trois
autres puissances; mais nous ne nous sommes point brouills avec
elles; la paix de l'Europe n'a pas t trouble. Nous esprons bien
qu'il en sera encore ainsi, et nous ferons tous nos efforts pour qu'il
en soit ainsi. Si la France reste isole dans cette question, comme
elle-mme l'aura voulu, comme M. Thiers,  votre tribune, en a prvu
la possibilit, ce ne sera point un isolement gnral, permanent; nos
deux pays resteront unis d'ailleurs par les liens les plus puissants
d'opinions, de sentiments, d'intrts, et notre alliance ne prira pas
plus que la paix de l'Europe.

--Je le souhaite, mylord; je ne doute pas de la sincrit de vos
intentions; mais vous ne disposez pas des vnements, ni du sens qui
s'y attache, ni du cours qui peut leur tre imprim. Partout en Europe
ce qui se passe en ce moment sera considr comme une large brche
qui peut en ouvrir de plus larges encore. Les uns s'en rjouiront, les
autres s'en inquiteront, tous l'interprteront ainsi, et vos paroles
ne dtruiront pas l'interprtation. Viendront ensuite les incidents
que doit entraner en Orient la politique o vous entrez; viendront
les difficults, les complications, les mfiances rciproques, les
conflits peut-tre; qui peut en prvoir, qui en empchera les effets?
Vous nous exposez, mylord,  une situation que nous n'avons point
cherche, que, depuis dix ans, nous nous sommes appliqus  viter. M.
Canning, si je ne me trompe, tait votre ami et le chef de votre parti
politique; M. Canning, dans un discours trs-beau et trs-clbre,
a montr un jour l'Angleterre tenant entre ses mains l'outre des
temptes et en possdant la clef; la France aussi a cette clef, et
la sienne est peut-tre la plus grosse. Elle n'a jamais voulu s'en
servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et moins
assure. Ne donnez pas en France, aux passions nationales, de srieux
motifs et une redoutable impulsion. Ce n'est pas l ce que vous nous
devez, ce que nous doit l'Europe pour la modration et la prudence que
nous avons montres depuis dix ans.

Lord Palmerston me renouvela plus vivement encore ses protestations et
ses assurances. Elles taient sincres; il se promettait d'accomplir
ce qu'il entreprenait sans se brouiller rellement avec la France et
sans troubler srieusement la paix de l'Europe. Il croyait avoir une
excellente occasion de raffermir l'Empire ottoman en rprimant le
pacha d'gypte, et de soustraire la Porte  la domination de la
Russie, en plaant, de l'aveu de la Russie elle-mme, les affaires
turques sous le contrle du concert europen. C'tait l, pour
l'Angleterre, de la puissance en Orient, et pour lord Palmerston
lui-mme en Angleterre, de la gloire. Il ne croyait ni  la force
relle, ni  la rsistance persvrante de Mhmet-Ali. L'insurrection
de la Syrie tait,  ses yeux, une nouvelle preuve de la faiblesse
du pacha et un nouveau moyen de l'attaquer. Et au moment o ces
circonstances runies lui semblaient un gage assur de succs, il
voyait surgir, entre le sultan et le pacha, la chance d'un arrangement
direct conclu sous l'influence de la France, et qui et renvers ses
esprances de crdit et de pouvoir, en Orient pour son pays, et, dans
son pays pour lui-mme. Devant ce pril, toute autre considration,
toute autre prvoyance, toute politique gnrale disparut de son
esprit; et, pour y chapper, il conclut en toute hte le trait du 15
juillet. Ni dans notre conversation du 24 juillet, ni dans aucune de
celles qui l'avaient prcde ou qui la suivirent, je n'entrevis aucun
dessein, aucune combinaison qui vnt d'ailleurs et qui portt plus
loin.

Je m'appliquai  troubler la confiance de lord Palmerston dans son
succs, et  lui faire entrevoir un avenir bien plus compliqu et plus
grave que celui qu'il esprait. Quand la conversation commena  se
ralentir, m'adressant  lui par une question brusque et directe: Mais
enfin, mylord, lui dis-je, si le pacha repousse, comme je le crois,
vos propositions, que ferez-vous? De quoi tes-vous convenus? Comment
exercerez-vous, sur Mhmet-Ali, votre contrainte? Vous demandez
encore  la France son concours moral; elle a droit de vous demander 
son tour par quels moyens et dans quelles limites vous comptez agir.

--Vous avez raison, me rpondit lord Palmerston, et je dois vous le
dire. L'emploi des forces navales pour intercepter toute communication
entre l'gypte et la Syrie, pour arrter les flottes du pacha, pour
mettre le sultan en tat de porter, sur tous les points de son Empire,
tous les moyens de rtablir son autorit, ce sera l notre action
principale, et c'est le principal objet de notre convention.

--Et si le pacha passe le Taurus, si Constantinople est de nouveau
menace?

--Cela n'arrivera pas; Ibrahim-Pacha aura trop  faire en Syrie.

--Mais si cela arrive?

--Le sultan va tablir  Isnik-Mid (l'ancienne Nicomdie) un corps
de troupes turques qui, runi  la prsence d'un certain nombre de
chaloupes canonnires sur la cte d'Asie, suffira, je pense, pour
mettre  l'abri Constantinople.

--Et si cela ne suffit pas, si les troupes turques sont battues?

Il en cotait  lord Palmerston de me dire expressment que l'entre
d'un corps d'arme russe  Constantinople, combine avec celle d'une
flotte anglaise dans la mer de Marmara, tait un point convenu. Il me
le dit pourtant, en rappelant que dans le temps o l'on examinait les
moyens d'agir  cinq, la France elle-mme n'avait pas regard ce
fait comme absolument inadmissible, et avait discut le _quo modo_
de l'entre et de la prsence de ses propres vaisseaux dans la mer
de Marmara. Et il se hta d'ajouter: Au del, rien n'est prvu, rien
n'est rgl; on est simplement convenu de se concerter de nouveau si
cela tait ncessaire. Mais l'affaire n'ira pas si loin.

Lord Palmerston revint alors sur l'immense avantage qu'il y aurait,
pour toute l'Europe,  faire cesser le protectorat exclusif de la
Russie sur la Porte. Je revins, de mon ct, sur la nouveaut et la
gravit de la situation o nous allions tous entrer: Nous nous lavons
les mains de cet avenir, lui dis-je; la France s'y conduira en toute
libert, ayant toujours en vue, comme le dit la rponse que j'ai
l'honneur de vous remettre, la paix, le maintien de l'quilibre actuel
en Europe, et le soin de sa dignit et de ses propres intrts.

Nous nous sparmes, moi avec une froideur polie, et lord Palmerston
avec une politesse qui tenait  se montrer amicale.

Le jour mme o j'avais avec lord Palmerston cet entretien, je reus
de M. de Rmusat, celui des membres du cabinet franais qui, aprs M.
Thiers, suivait avec le plus de soin le cours de la ngociation, et 
qui j'en parlais avec le plus de confiance, cette lettre:

Nous sommes fortement proccups de votre dernire dpche, et j'en
attends les dveloppements et les commentaires ultrieurs avec une
grande curiosit. Je ne puis croire que tout cela soit le rsultat
d'une longue intrigue suivie avec persvrance et dissimulation;
encore moins que le reste de l'Europe ft dans le secret. Je suppose
que les troubles du Liban, dont on s'est exagr l'importance, et la
restitution de la flotte turque par le pacha, qu'on a interprte
pour de la faiblesse, ont t les deux causes occasionnelles de cette
brusque dtermination. Les deux causes gnrales sont la conviction
que le vice-roi n'a qu'une puissance apparente, et que la France n'a
de rsistance sur rien. J'espre que les vnements feront mentir
cette conviction sur les deux points. Tel qu'il est, mme rduit  une
rsolution prcipite, le procd est intolrable, et le seul moyen de
n'en pas tre humili est de s'en montrer offens.

Je rpondis  M. de Rmusat[12]: Vous avez mille fois raison de ne
croire  aucune longue intrigue,  aucune prmditation europenne.
Nous avons, il y a quatre mois, propos un arrangement, l'gypte et la
Syrie hrditaires pour le pacha, Candie, l'Arabie et Adana restitues
 la Porte; mais nous n'avons pas voulu nous engager  y mettre la
sanction de la coercition. Lord Palmerston nous a cd la place de
Saint-Jean d'Acre; nous avons dit que c'tait trop peu. On nous a
fait entrevoir l'gypte hrditairement et la Syrie viagrement; nous
n'avons pas accueilli. Au milieu de toutes ces propositions avortes
est arrive la nouvelle de la dmarche du pacha auprs du sultan.
M. Appony l'avait annonce ici trois semaines auparavant. C'tait
le triomphe de la France et la _mystification_ des quatre autres
puissances. C'est le mot dont on s'est servi entre soi, en exhalant
son humeur. Au milieu de cette humeur, l'insurrection de Syrie est
venue jeter l'esprance, une forte esprance. Lord Palmerston l'a
saisie. Il a promis, en Orient, un succs facile, et menac, 
Londres, de la dissolution du cabinet. Il avait une convention toute
prte, et des moyens de coercition tout invents, bons ou mauvais. On
s'est runi en toute hte. On a envoy en toute hte des courriers.
On s'est promis le secret, pour se venger de la mystification
d'Alexandrie et ordonner sans bruit les premires mesures. Et on a
sign.

[Note 12: Le 26 juillet 1840.]

Voil comment on a fait ce qu'on a fait. Voici ce qu'on espre. Un
succs prompt, qui rendra courte la situation difficile o l'on
s'est mis avec nous. On commence  avoir un sentiment vif de cette
difficult: notre attitude nettement prise et hautement dclare,
l'antipathie visible du public anglais pour toute chance de rupture et
de guerre avec la France  propos d'une question qui n'excite aucune
passion anglaise, cela frappe et intimide dj. On n'avoue pas ce
qu'on a fait. On ne se dfend qu'en riant, ou en ludant, ou en
promettant que ce ne sera rien. Cela se passe ainsi dans la presse
comme au Parlement. On est doux et caressant avec nous. On travaille
 prvenir les consquences de ce qu'on a fait. Si on a raison dans
ce qu'on espre, si le succs est prompt et facile, on aura eu raison
dans ce qu'on a fait, et il faudra bien que nous le sentions. Mais si
le prompt succs ne vient pas, si la question dure et s'aggrave, si
des complications clatent, si de grands efforts sont ncessaires,
la situation de lord Palmerston sera trs-mauvaise et la ntre
trs-forte. Pour peu que nous prenions soin de ne pas irriter les
passions anglaises, nous aurons pour nous les intrts anglais, les
penchants libraux, la prudence de tous les partis, et nous sortirons
peut-tre avec avantage de l'preuve dans laquelle nous entrons.

Nous entrions en effet dans la crise: les politiques franaise et
anglaise, n'ayant pas russi  s'entendre, taient l'une et l'autre au
pied du mur, prs de se heurter. La politique franaise se proccupait
vivement en Orient des intrts divers et du grand et lointain avenir;
nous restions fidles  notre ide gnrale; nous voulions  la fois
conserver l'empire ottoman et prter aide  la fondation des nouveaux
tats qui essayaient de se former de ses dbris; nous dfendions tour
 tour les Turcs contre les Russes, et les chrtiens contre les
Turcs; nous soutenions en Syrie l'ambition de Mhmet-Ali, que nous
combattions en Arabie et sur les frontires de l'Asie Mineure. La
politique anglaise tait plus simple et plus exclusivement dirige
vers un seul but et un avenir prochain; elle ne s'inquitait que de
faire durer l'empire ottoman et de le dfendre, soit en Europe,
soit en Asie, contre les ambitions extrieures et les dchirements
intrieurs. Lequel des deux gouvernements connaissait le mieux, dans
l'affaire gyptienne, le vritable tat des faits et apprciait le
mieux les forces et les chances? tions-nous, comme nagure en Grce,
en prsence d'une insurrection persvrante et d'une nation chrtienne
renaissante? Ou n'avions-nous affaire qu' un pouvoir personnel et
prcaire, plus ambitieux que fort, aussi souple qu'ambitieux, et
capable de se rsigner  un grand revers comme de tenter une grande
aventure? L tait la question. Je l'exposais nettement au cabinet
franais, plein moi-mme de doute et d'inquitude, mais bien rsolu 
le soutenir fermement de Londres dans sa difficile situation, et  ne
pas faire une dmarche,  ne pas dire un mot qui pt l'affaiblir ou
l'embarrasser.

Deux ou trois jours aprs, il me revint de Paris qu'on y disait que
je n'avais pas prvu la possibilit de l'arrangement entre les
quatre puissances sans nous, et que je n'en avais pas averti mon
gouvernement. J'crivis sur-le-champ  M. de Rmusat[13]: Mon cher
ami, je prends une prcaution peut-tre fort inutile, mais que je veux
prendre pourtant. Je vous envoie la copie de quelques passages de mes
dpches officielles et de mes lettres particulires qui prouvent que,
depuis le 17 mars jusqu'au 14 juillet, je n'ai cess de parler de la
chance de l'arrangement  quatre, et de le reprsenter comme possible,
ou probable, ou imminent. J'y joins copie de quelques passages
d'autres lettres particulires, au duc de Broglie et au gnral
Baudrand, qui prouvent que j'ai pris soin de faire arriver aussi ma
prvoyance par les voies indirectes. Enfin, j'ai successivement charg
MM. de Bourqueney, de Chabot et Mallac d'exprimer  ce sujet, dans
leurs conversations soit avec le Roi, soit avec les ministres, mon
avis et ma crainte, et ils m'ont crit qu'ils l'avaient fait. Vous ne
ferez, comme de raison, usage de ceci, mon cher ami, que s'il y avait
lieu srieusement, et auprs des personnes convenables ou ncessaires.
Je m'en rapporte  vous. Mais j'ai voulu que vous fussiez compltement
difi vous-mme  ce sujet et en mesure d'difier qui que ce soit.

[Note 13: le 28 juillet 1840.]

J'avais raison de tenir compte de ces bruits; on m'avertit qu'ils se
rpandaient de plus en plus, et le 31 juillet j'crivis de nouveau 
M. de Rmusat: Mon cher ami, ma prcaution tait bien fonde et
n'a pas suffi. Je lis, dans le _Sicle_ de mercredi 29 juillet, qui
m'arrive ce matin, un article emprunt  la _Gazette d'Augsbourg_ et
que je ne puis laisser passer. Je vous y renvoie. Il commence par:
M. Guizot qui s'tait imagin, etc., etc.--Aprs les extraits de ma
correspondance que vous avez entre les mains, je n'ai pas besoin de
vous dire que, malgr le mlange de vrai et de faux, d'loge et
de blme que contient cet article, il est essentiellement faux et
inacceptable pour moi. 1 Je n'ai point manqu de prvision; car,
ds le 17 mars, j'ai annonc  M. Thiers ce qui vient d'arriver comme
l'issue probable de l'affaire, issue  laquelle il faut s'attendre et
se tenir prpar. Et du 9 au 14 juillet, je lui ai fait suivre pas 
pas les progrs de l'arrangement  quatre dans la crise qui a abouti
 cette issue; issue qu'entre ces deux poques (du 17 mars au 14
juillet) j'avais plusieurs fois annonce. 2 Je ne me suis point
imagin que je ramnerais lord Palmerston  mon opinion. J'ai au
contraire constamment parl de son obstination comme de l'obstacle
dcisif, et j'ai toujours dit que, s'il menaait de se retirer, je ne
croyais pas que ses collgues lui rsistassent. Voyez, entre autres,
un extrait de ma dpche du 1er juin que vous avez entre les mains.
Il y en a dix semblables. 3 Enfin, j'ai charg Bourqueney en avril,
Chabot en juin, Mallac en juillet, de rpter ce que j'crivais sur
la probabilit de l'arrangement  quatre, auquel je savais qu'on
ne croyait pas. Et dans la dernire crise, j'ai t trs-exactement
inform des progrs et des oscillations de l'arrangement. On nous l'a
cach, et c'est l le mauvais procd dont nous nous sommes offenss
 bon droit. Mais nous n'avons point ignor qu'on en traitait, et j'ai
rendu compte  peu prs jour par jour de ce qui se passait.

Voici donc, mon cher ami, ce que je demande, car j'en ai absolument
besoin. Faites rpter dans le _Constitutionnel_ l'article de la
_Gazette d'Augsbourg_ en y ajoutant:--La _Gazette d'Augsbourg_ est
mal informe. La prvoyance n'a manqu ni  M. Thiers  Paris, ni 
M. Guizot  Londres. M. Guizot ne s'est point imagin qu'il ramnerait
lord Palmerston  son opinion. Il a au contraire toujours parl de la
persistance du ministre anglais dans sa politique, et il a exactement
inform le gouvernement de ce qui se passait et se prparait.--

Le cabinet fit droit  mon dsir; le _Constitutionnel_ du 3 aot
publia la rectification que j'avais demande[14], et la vrit fut
rtablie, sans cesser, comme il arrive toujours, d'tre encore souvent
conteste.

[Note 14: _Pices historiques_, n VIII.]

Huit jours environ se passrent avant que les rsolutions adoptes le
15 juillet par les quatre puissances devinssent publiques. Le trait
mme ne devait tre publi que lorsque toutes les ratifications en
seraient arrives  Londres; et en attendant, ce fut seulement le
23 juillet que la presse anglaise en fit connatre positivement la
conclusion et les bases. Tout ce qui m'arrivait de Paris dans cet
intervalle me montrait  quel point l'motion, je devrais dire
l'irritation, y tait vive et gnrale; elle avait sa source dans le
mauvais procd du cabinet anglais autant que dans la faveur du public
pour Mhmet-Ali, et l'offense franaise tournait au profit de la
cause gyptienne: L'esprit public est incroyablement belliqueux,
m'crivait le 30 juillet M. de Lavergne; les ttes les plus froides,
les caractres les plus timides sont emports par le mouvement
gnral; tous les dputs que je vois se prononcent sans exception
pour un grand dploiement de forces; les plus pacifiques sont las de
cette question de guerre qu'on loigne toujours et qui toujours se
remontre; il faut en finir, dit-on. Cette disposition a ragi sur nos
anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante  quatre-vingt
mille hommes sous les armes, et tout le monde tait heureux de voir
tant de baonnettes  la fois. Hier, quand le roi a paru au balcon des
Tuileries, il a t salu par des acclamations rellement trs-vives,
et quand l'orchestre a excut la _Marseillaise_, il y a eu un
vritable entranement. Le cabinet franais, quoique trs-mu de
cette impression publique, ne s'y livrait pas sans mesure et sans
prvoyance: en me recommandant, le 21 juillet, de bien dessiner mon
attitude et de pntrer dans les desseins de l'Angleterre, M. Thiers
ajoutait: Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle mesure vous
devez faire tout cela. Ayez soin, en faisant sentir notre juste
mcontentement, de ne rien amener de premptoire aujourd'hui. Je ne
sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
ceux qui voudraient avoir la prtention de le deviner. Mais, en tout
cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
et sparer la coalition. clater aujourd'hui serait insens et point
motiv. D'autant que nous sommes peut-tre en prsence d'une grande
tourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position, et voir
venir avec sang-froid. Le roi est fort calme; nous le sommes autant
que lui. Sans aucun bruit, nous ferons des prparatifs plus solides
qu'apparents. Nous les rendrons apparents si la situation le commande,
et si les gards dus  l'opinion le rendent convenable.

En toute occasion, avec les hommes importants de tous les pays et de
tous les partis, je pris et gardai avec soin cette attitude. Inquiter
gravement, bien que tranquillement, mes interlocuteurs, bien tablir
qu'on crait pour de trs-petits motifs une situation pleine de
prils, que nous voulions sincrement la paix et l'alliance, mais
que, dans l'isolement o l'on nous mettait, nous userions, selon les
vnements, de toute notre libert, c'tait l mon travail assidu:
L'affaire sera longue et difficile. La France ne sait pas ce qu'elle
fera, mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent
pas ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
dans les tnbres. On s'inquitait en effet; on se demandait avec un
mlange de curiosit et de trouble: que fera la France? Les quatre
puissances croiseront sur les ctes de Syrie, couperont toute
communication de la Syrie avec l'gypte, bloqueront les ports,
dbarqueront, pour aider l'insurrection syrienne contre Mhmet-Ali,
des armes, des munitions, des vivres, des soldats peut-tre, Turcs
ou dits Turcs. Que fera la France sur les ctes de Syrie? Les quatre
puissances bloqueront Alexandrie, dtruiront peut-tre la flotte du
pacha, porteront peut-tre des troupes turques en gypte mme. Que
fera la France  Alexandrie et en gypte? Si le pacha envahit l'Asie
Mineure et menace Constantinople, des troupes russes y viendront
peut-tre; des vaisseaux anglais entreront peut-tre dans la mer
de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles? On examinait ainsi
toutes les chances; on suivait pas  pas le cours des vnements; on
cherchait  pressentir ce que ferait la France  chaque instant,
dans chaque lieu,  chaque phase de l'affaire. J'acceptais toutes les
questions; je disais qu'il y en avait bien d'autres qu'on ne prvoyait
pas, et je ne laissais entrevoir aucune rponse.

Le lendemain du jour o le trait avait t sign en secret, le
ministre de Hollande, M. Dedel, me demanda: Y a-t-il quelque chose
de nouveau?--Je crois que oui.--Quoi donc?--Les cinq puissances ont
promis, l'an dernier, d'arranger les affaires entre le sultan et
le pacha et de rtablir la paix en Orient. Elles n'y ont pas encore
russi. Tout  l'heure les affaires allaient s'arranger et la paix se
rtablir d'elle-mme. Quatre puissances s'unissent pour l'empcher.

Quelques jours aprs, je rencontrai sir Robert Peel. Je savais que
les vieux torys avaient envie de complimenter lord Palmerston et de
l'appuyer contre nous. J'expliquai compltement  sir Robert Peel la
politique de la France en Orient, la seule, lui dis-je, qui puisse
maintenir, en Europe comme en Orient, la paix et l'alliance de nos
deux pays. Il m'coutait en homme qui n'a point de parti pris. De
lui-mme, il avait peu pens  la question et ne s'en faisait pas une
ide bien nette; mais il voulait sincrement les bons rapports avec
la France et la paix, comme tout le torysme modr dont il tait le
reprsentant et le chef. Il me dit en finissant: Nous nous tairons;
nous laisserons au cabinet toute la responsabilit. Nous serons
comme la France en Orient, attentifs et immobiles en attendant les
vnements. Je lui dis que les vnements trouveraient la France
dcide et prte  ne rien accepter qui pt nuire  ses intrts
propres et  l'quilibre des tats. Je le laissai bien dispos pour
nous et inquiet de l'avenir.

Le 28 juillet, j'eus un long entretien avec lord Melbourne et lord
John Russell. Je les trouvai inquiets; lord Melbourne surtout, esprit
toujours libre et prudent. Il me laissa entrevoir et me dit presque le
fond de sa pense: Lord Palmerston affirme que le succs sera prompt
et facile. On tente l'entreprise dans cette confiance. Si la confiance
est trompe, on ne poussera pas l'entreprise  bout. Le pacha n'est
pas un insens, et la France sera l. La France avait indiqu un
arrangement, l'gypte et la Syrie hrditaires pour le pacha, Candie,
l'Arabie et Adana restitues au sultan; le pacha pourra toujours
refaire cette proposition. Pourquoi ne la referait-il pas bientt,
en rponse aux propositions de la Porte? Et si elle est repousse
 prsent, pourquoi ne la reproduirait-il pas dans le cours des
vnements, lorsqu'il aura fait preuve de rsistance et que la
confiance de lord Palmerston commencera  tre djoue? L'Angleterre
ne veut ni se brouiller avec la France ni bouleverser l'Europe.
L'Autriche ne le veut pas davantage. Ceci est trs-fcheux et pourrait
devenir trs-grave; mais on pourra s'arrter, et on voudra s'arrter.
Et la France, qui n'aura pas voulu aider les quatre puissances 
marcher, les aidera  s'arrter.

Il n'y avait l, de la part de lord Melbourne, point de proposition
formelle, point d'abandon actuel de lord Palmerston, mais une porte de
salut entrevue et entr'ouverte dans l'avenir.

Le baron de Blow me tint le mme langage: L'Autriche et la Prusse
n'ont pas voulu se sparer de l'Angleterre. Le cabinet anglais n'a pas
voulu se sparer de lord Palmerston. On compte sur un succs facile.
Toute la confiance vient de l. Mais on prend dj ses mesures dans
d'autres hypothses.

Je rendais  M. Thiers un compte exact et quotidien de cet tat des
esprits et de tous ces incidents de conversation. En lui crivant le
29 juillet, j'ajoutai  mes rcits: Je veux vous parler aussi de nos
journaux. Il importe beaucoup qu'ils se montrent anims et unanimes;
mais ils ne faut pas qu'ils chauffent et raillent les journaux
anglais. Je suis inform ce matin que le _Times_ hsite  continuer
son attaque contre lord Palmerston, tant l'attaque franaise lui
parat vive et dirige contre l'Angleterre elle-mme autant que contre
lord Palmerston. Je comprends toutes vos difficults, et parmi vos
difficults celle de pousser et de retenir  la fois, la plus grande
de toutes. Mais je vous montre le ct que je vois et avec lequel
je traite. Vous lui ferez sa part. Il n'y a, dans ce pays-ci, point
d'ardeur pour l'entreprise o lord Palmerston s'engage; mais l'ardeur
pourrait venir  la suite de l'orgueil bless ou d'un pril gnral,
et il nous importe beaucoup qu'elle ne vienne pas.

M. Thiers me rpondit le 31 juillet: Je ne vous ai pas crit depuis
plusieurs jours parce que je n'ai pas eu un seul instant  moi. Les
rsolutions  prendre, les ordres  donner, la correspondance  crire
moi-mme dans toutes les cours, tout cela m'a compltement absorb.
J'ai reu toutes vos excellentes lettres. Je ne vous dis qu'un mot en
rponse: _tenez ferme_. Soyez froid et svre, except avec ceux qui
sont nos amis. Je n'ai rien  changer  votre conduite, sinon  la
rendre plus ferme encore, s'il est possible, sans mettre contre
nous l'amour-propre de ceux qui peuvent changer les rsolutions de
l'Angleterre. Le roi va passer vingt jours  Eu. Je vous y donne
rendez-vous de sa part le vendredi 7 aot. Si vous voulez un grand
btiment  vapeur, _le Vloce_ ira vous chercher  Brighton.

Rien ne me convenait mieux que ce rendez-vous. Plus la situation
devenait vive, moins la correspondance me suffisait, soit pour dire
tout ce que j'avais  dire, soit pour apprendre tout ce que j'avais
besoin de savoir. Rien ne remplace la prsence relle, et de loin il
n'y a point de vue claire et complte dans le fond des coeurs et des
choses. Je demandai que le premier secrtaire de l'ambassade, le baron
de Bourqueney, qui tait en cong  Paris, revnt sur-le-champ en
Angleterre pour y tre charg d'affaires en mon absence. Il tait au
courant de la question d'Orient, connaissait bien les personnes avec
qui nous en traitions, et j'avais en lui pleine confiance. Il arriva
 Londres le 5 aot et j'en partis le 6 pour le chteau d'Eu, dcid
 revenir en Angleterre aussitt que j'aurais puis, dans la
conversation avec le roi et M. Thiers, les clarts que j'allais y
chercher.




                           CHAPITRE XXXII

               EXCUTION DU TRAIT DU 15 JUILLET 1840.


Dbarquement du prince Louis-Napolon  Boulogne.--Mes avertissements
 ce sujet.--Prvoyance du cabinet franais.--Mon sjour au
chteau d'Eu.--Mes conversations avec le Roi Louis-Philippe et M.
Thiers.--tat des esprits et dispositions du corps diplomatique 
Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France
et des quatre puissances signataires du trait du 15
juillet.--Instructions que je reois en partant du chteau d'Eu.--Mon
retour  Londres.--Conversation avec le baron de Blow.--Mon sjour
au chteau de Windsor.--Mes conversations avec le roi Lopold et
lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adress le 31 aot par
lord Palmerston au gouvernement franais.--Ce qu'en pensa M.
Thiers.--J'insiste auprs de lui sur l'importance de sa rponse.--Deux
incidents: 1 confrence sur le renouvellement et l'extension des
conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des ngres;
2 reprise de la ngociation entre Paris et Londres pour le trait
de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents
franais  Constantinople.--Rponse de M. Thiers.--Les plaintes sont
sans fondement.--Les vnements se prcipitent en Orient.--La Porte
ratifie le trait du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey  Alexandrie
pour sommer Mhmet-Ali de s'y conformer.--Attitude de
Mhmet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur
l'excution du trait avant l'change des ratifications.--Protocole
rserv du 15 juillet.--change des ratifications et communication
officielle du trait du 15 juillet.--Le comte Walewski 
Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Mhmet-Ali.--Mon
entretien avec lord Palmerston  ce sujet.--Ses soupons sur l'action
exerce par le comte Walewski  Alexandrie.--M. Thiers me charge
de les dmentir formellement.--Lord Palmerston reconnat son
erreur.--Conseils de cabinet  Londres sur les propositions de
Mhmet-Ali.--Ils n'aboutissent  aucun rsultat.--Excution militaire
du trait du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce
la dchance de Mhmet-Ali comme pacha d'gypte.--Comment lord
Palmerston explique et attnue cette mesure.--Dpches de M. Thiers
des 3 et 8 octobre en rponse au _memorandum_ anglais du 31 aot, et
sur la dchance prononce contre Mhmet-Ali.--tat des esprits
en France.--Rsolutions et prparatifs militaires du
cabinet franais.--Fortifications de Paris.--Convocation des
chambres.--L'escadre franaise est rappele  Toulon.--Motifs et
effets de cette mesure.--Situation du cabinet franais et ses causes.


Le jour mme o je quittais Londres pour me rendre au chteau d'Eu,
le 6 aot, le prince Louis-Napolon, vers quatre heures du matin,
dbarquait prs de Boulogne et, avec son nom seul pour arme,
tentait une seconde fois la conqute de la France. Quel ne serait
pas aujourd'hui l'tonnement d'un homme sens qui, aprs avoir dormi,
depuis ce jour-l, du sommeil d'pimnide, verrait, en se rveillant,
ce prince sur le trne de France et investi du pouvoir suprme? Je ne
ne relis pas sans quelque embarras ce que disait tout le monde en 1840
et ce que j'crivais moi-mme de ce que nous appelions tous une folle
et ridicule aventure et de son hros. Quand je le pourrais en pleine
libert, je ne voudrais pas, pour ma propre convenance, reproduire
aujourd'hui le langage qu'on tenait partout alors. La Providence
semble quelquefois se complaire  confondre les jugements et les
conjectures des hommes. Il n'y a pourtant, dans l'trange contraste
entre l'incident de 1840 et l'Empire d'aujourd'hui, rien que de
naturel et de clair. Aucun vnement n'a branl la foi du prince
Louis-Napolon en lui-mme et dans sa destine; en dpit des succs
d'autrui et de ses propres revers, il est rest tranger au doute et
au dcouragement. Il a deux fois, bien  tort et vainement, cherch
l'accomplissement de sa fortune. Il a toujours persist  y compter,
et il a attendu l'occasion propice. Elle est enfin venue, et elle l'a
trouv toujours confiant et prt  tout tenter. Grand exemple de
la puissance que conserve, dans les tnbres de l'avenir, la foi
persvrante, et grande leon  quiconque doute et plie aisment
devant les coups du sort.

On a dit souvent que le gouvernement du roi Louis-Philippe avait eu
en 1840, soit  Paris, soit  Londres, le tort de ne faire aucune
attention aux menes bonapartistes, et de n'tre inform de rien.
C'est une erreur; ni M. de Rmusat comme ministre de l'intrieur, ni
moi comme ambassadeur en Angleterre, nous n'tions tombs dans une
telle ngligence. Ds le 2 avril, j'crivis  M. de Rmusat: Sachez
bien que je n'ai ici pas le moindre moyen de police, et que je ne puis
rien savoir ni rien apprendre, soit sur les Bonaparte, soit sur les
rfugis d'avril. Si vous avez quelque agent direct qui corresponde
avec vous, faites-le-moi connatre. Si vous n'en avez pas, pensez 
ce qu'il peut convenir de faire. M. de Rmusat me rpondit le 15 mai:
Je ne doute gure que le prince Louis Bonaparte ne se monte la tte
et ne tente quelque aventure. Je suis assez bien instruit de ce qui
le concerne. Cependant je vous le recommande et je vous prie de me
prvenir, au besoin, de ce que vous souponneriez. Et le 8 juin: Le
bonapartisme s'agite beaucoup. Je vous recommande toujours Son Altesse
Impriale. Je lui crivis le 30 juin: Vous me demandez de faire
attention au parti bonapartiste. Ce n'est pas facile. Le parti se
pavane, fait grand bruit de lui-mme. Le prince Louis est sans cesse
au Parc,  l'Opra. Quand il entre dans sa loge, ses aides de camp
se tiennent debout derrire lui. Ils parlent haut et beaucoup;
ils racontent leurs projets, leurs correspondances. L'talage des
esprances est fastueux. Mais quand on veut y regarder d'un peu prs
et saisir ce qu'il y a de rel et d'actif sous ce bruit de paroles, on
ne trouve  peu prs rien. Au sortir du Parc ou de l'Opra, le prince
et le parti rentrent dans une vie assez obscure et oisive. Cependant
je sais qu'il est question d'quiper un btiment, d'attaquer en mer,
 son retour de Sainte-Hlne, la frgate charge des restes de
Napolon, et d'enlever ces restes comme une proprit de famille; ou
bien de suivre la frgate franaise et d'entrer avec elle au Havre
 tout risque. En me remerciant de ces informations, M. de Rmusat
ajoutait le 12 juillet: Les illusions d'migrs sont folles, et je
ne peux tout  fait rejeter, sous prtexte d'extravagance, les projets
que l'on prte  Son Altesse Impriale. Les divers renseignements qui
me parviennent me reprsentent sa cour de Londres et sa cour de Paris
comme persuades que le moment d'agir approche, et qu'il ne faut pas
attendre l'poque de la translation des restes de l'Empereur. Leur
dsir serait d'oprer sur deux points  la fois. Metz parat tre
celui sur lequel ils agissent le plus. Lille est aussi fort travaill.
Mais leur action se renferme dans un cercle bien troit, et la masse
de la population et de l'arme y reste inaccessible. Cependant je
crois  une tentative.

Le gouvernement du Roi ne saurait donc,  cette occasion, tre tax
d'imprvoyance, et il tait pleinement dans son droit lorsqu'il disait
dans le _Moniteur_ du 8 aot 1840: Le gouvernement savait depuis
assez longtemps que Louis Bonaparte et ses agents avaient le projet de
devancer l'poque de la translation des restes de l'Empereur Napolon
pour occuper d'eux le public par quelque tentative inattendue. Des
missaires avaient sans cesse voyag de Paris  Londres, de Londres
 nos places de guerre, pour tudier l'esprit de nos garnisons et
se livrer  ces manoeuvres, aussi vaines que coupables, qui sont un
passe-temps pour certains esprits. Depuis quelques jours, il n'tait
plus permis de douter que le moment de l'action ne ft arriv. Des
ordres et des avertissements avaient t donns en consquence dans
toutes les villes que dsignaient les chimriques esprances des
habitus de _Carlton-Gardens_, et sur tous les points du littoral ou
de la frontire. C'est sur la ville de Boulogne que Louis Bonaparte,
entour de presque tous ses partisans, a tent ce coup de main qui
vient d'chouer d'une manire si prompte et si dfinitive.

Au premier moment et dans l'embarras de trouver une explication 
cette trange tentative, le soupon courut  Paris que le gouvernement
anglais, piqu d'humeur contre le gouvernement franais, pouvait
bien n'y avoir pas t tranger. Ce soupon n'avait pas le moindre
fondement. Le baron de Bourqueney, charg d'affaires  Londres en mon
absence, crivit le 7 aot  M. Thiers:

Le grand incident de la journe d'hier est la nouvelle du
dbarquement de Louis-Napolon  Boulogne. Les rapports sont parvenus
par un exprs au _Morning-Post_ qui a publi une troisime dition.
L'impression a t d'abord celle d'une incrdulit absolue dans la
folie d'une semblable entreprise, et je n'ai rencontr que des gens
convaincus que la nouvelle tait une pure spculation de Bourse. Cette
nuit, les dtails sont arrivs; j'ai reu moi-mme, par courrier,
les dpches tlgraphiques officielles du sous-prfet de Boulogne
au ministre de l'intrieur, et tous les journaux contiennent le
rcit plus ou moins exact des faits qui ont suivi le dbarquement de
Louis-Napolon. Il faut avoir habit longtemps l'Angleterre pour se
persuader qu'une entreprise de cette nature puisse se prparer
et s'accomplir dans le port de Londres sans qu'il en parvienne
au gouvernement anglais la moindre connaissance officielle. C'est
cependant la vrit et ma conviction est que lord Normanby[15], je
ne dirai pas sur un avertissement formel, mais sur un simple soupon,
n'et pas perdu un moment pour informer le gouvernement franais,
par l'organe de son ambassade  Londres. Le journal ministriel de ce
soir, _le Globe_, contient un dmenti officiel de la visite que lord
Palmerston aurait faite  Louis-Napolon, ou qu'il aurait reue de
lui. Des journaux franais, ce fait, racont sur je ne sais quelle
autorit, avait repass dans la presse anglaise. J'ai cru devoir
provoquer cette rectification, par un billet confidentiel, que j'ai
adress ce matin  lord Palmerston. Et le lendemain, 8 aot, M. de
Bourqueney ajoutait: Lord Palmerston, qui avait rpondu hier  mon
billet du matin en publiant, dans _le Globe_, le dmenti officiel de
sa prtendue visite  Louis-Napolon, m'a fait prier de me rendre
chez lui dans la soire; et l, en termes plus explicites que ne le
comportait la courte dngation du journal ministriel, il m'a donn
sa parole d'honneur que, depuis plus de deux ans, ni lui, ni lord
Melbourne, n'avaient aperu la figure de Louis-Napolon: Je vous
parle ainsi, m'a-t-il dit, non assurment pour repousser jusqu'
l'apparence d'une initiation aux projets de cet insens; je
n'accepterais pas la dfense sur ce terrain.--L'attaque, ai-je repris,
est pour le moins aussi loin de ma pense.--Mais, a continu lord
Palmerston, les faits doivent tre bien tablis; vous connaissez le
laisser-aller, les habitudes officielles anglaises, et vous savez
que nous aurions pu, mes collgues ou moi, accorder un rendez-vous
 Louis-Napolon, nous rencontrer par chance en maison tierce, avoir
enfin avec lui je ne sais quel rapport de hasard ou de socit.
Eh bien, il n'en est rien; je vous rpte, sur l'honneur, que nous
n'avons pas aperu la figure de Louis-Napolon ou d'un seul des
aventuriers qui l'accompagnaient. Il m'est dmontr que la nouvelle
d'une visite faite ou reue a t imagine d'ici et transmise aux
journaux franais, soit pour accrditer le mensonge d'un appui
indirect, soit pour aigrir et compromettre les relations de nos deux
gouvernements.

[Note 15: Alors ministre de l'intrieur  Londres.]

En arrivant le 7 aot au chteau d'Eu, je trouvai le Roi, M. Thiers et
tout leur entourage  la fois trs-anims et trs-tranquilles sur ce
qui venait de se passer; ils y voyaient en mme temps l'explosion et
la fin des menes bonapartistes; on s'en tonnait et on s'en moquait:
Quel bizarre spectacle, disait-on; Louis-Napolon se jetant  la nage
pour regagner un misrable canot au milieu des coups de fusil de
la garde nationale de Boulogne, pendant que le fils du roi et deux
frgates franaises voguent  travers l'Ocan pour aller chercher 
Sainte-Hlne ce qui reste de l'Empereur Napolon! Notre rendez-vous
pour parler des affaires d'Orient fut un peu drang par cet incident;
le Roi et M. Thiers partirent d'Eu le 8 aot au soir pour aller tenir
un conseil  Paris, et convoquer la Cour des pairs appele  juger
le prince Louis et ses compagnons. J'en profitai pour me donner
le plaisir d'aller voir  Trouville mes enfants et ma mre qui me
reurent, mes enfants avec les charmants transports de leur jeune
tendresse, et ma mre avec ce mlange de vivacit mridionale et de
gravit pieusement passionne qui faisait l'attrait comme la puissance
de sa nature. En me promenant avec eux sur la plage et les coteaux
de Trouville, je me reposai un moment de l'gypte, de Londres et de
Paris. De retour au chteau d'Eu le 11 aot, j'y retrouvai le Roi
et M. Thiers, et nous passmes deux jours en conversation intime
et continue sur les affaires d'Orient, les nouvelles de Syrie et
d'gypte, les complications europennes, les intentions, les ides,
les forces des acteurs, et sur la conduite qu'avait  tenir la France
dans les diverses chances de l'avenir. Il y avait grand accord dans
le langage, et je dirai aussi,  ce moment, dans la pense du Roi
Louis-Philippe et de son ministre; on pouvait bien, en y regardant de
prs, pressentir entre eux une diffrence; le Roi, le plus anim en
paroles, se promettait qu'en dfinitive la paix europenne ne serait
pas trouble, et M. Thiers, en dsirant aussi le maintien de la paix,
se proccupait vivement de la chance de guerre et des moyens d'y faire
face si les vnements nous y jetaient. Ils voulaient l'un et l'autre
tre en harmonie avec la susceptibilit belliqueuse qui clatait dans
le pays, inquiets pourtant, au fond de l'me, l'un d'avoir un jour 
y rsister, l'autre d'tre un jour appel  s'y associer; mais ils
chappaient pour le moment  cette inquitude, convaincus l'un et
l'autre que la forte rsistance de Mhmet-Ali et les embarras qui
en rsulteraient pour les quatre puissances allies fourniraient 
la France l'occasion de reprendre, sans guerre, dans la question
d'Orient, sa place et son influence. On s'est tromp  Londres dans
ce qu'on a fait, et on le verra bientt. Le pacha ne cdera point et
ne fera point de folie. La coercition maritime ne signifiera rien. On
n'entreprendra pas la coercition par terre. C'tait l ce qu'on me
rptait sans cesse. Lord Palmerston m'avait dit souvent  Londres:
Je ne comprends pas que votre gouvernement ne soit pas de mon avis.
Le roi Louis-Philippe et M. Thiers me tenaient, sur lord Palmerston,
le mme langage. Il est rare que les esprits mme les plus distingus
s'coutent et se comprennent bien les uns les autres; chacun s'enferme
dans son propre sens comme dans une prison o nul jour ne pntre, et
c'est du fond de cette prison que chacun agit. La diversit obstine
des informations et des apprciations sur l'tat des faits en Orient
a t, en 1840, entre Paris et Londres, le vritable noeud de la
situation et la cause dterminante des rsolutions.

Pendant qu'au chteau d'Eu nous dlibrions, le Roi, M. Thiers et moi,
sur les diverses chances de l'avenir, on se proccupait vivement 
Londres de l'attitude de la France, du langage de nos journaux, de
l'ardeur du sentiment public, et des prparatifs militaires dont on
parlait beaucoup sans en bien connatre la nature ni la mesure. Chaque
fois qu'ils voyaient le baron de Bourqueney, les ministres d'Autriche
et de Prusse lui tmoignaient leur sollicitude et leur dsir qu'on
trouvt une faon convenable de faire rentrer le gouvernement franais
dans la ngociation dont,  tort peut-tre, quoique sans dessein
blessant, le trait du 15 juillet l'avait exclu: Quand portez-vous au
pacha vos premires propositions? demanda M. de Bourqueney au baron de
Blow.--Mais tout de suite; le courrier pour Constantinople est parti,
je crois, deux jours avant la signature du trait.--Comment? vous
n'attendez donc pas, pour l'excuter, que les ratifications en soient
changes? dit M. de Bourqueney d'un ton surpris, et M. de Blow,
surpris  son tour, lui rpondit avec quelque embarras: En effet, la
premire sommation de la Porte au pacha doit prcder la ratification;
mais ce n'est pas nous qui faisons une proposition au pacha; c'est la
Porte. Le baron de Neumann ne tenait pas un langage moins caressant:
Il est impossible, disait-il  M. de Bourqueney, qu'aprs dix ans de
sagesse tous les gouvernements de l'Europe ne se donnent pas la main
pour travailler en commun au dnoment pacifique de la crise actuelle.
Pour nous, nous vous donnerons bien la preuve de la puret de nos
intentions; nous ne lverons pas un soldat, nous n'achterons pas
un cheval, nous ne fondrons pas un canon; et il en sera de mme en
Prusse. Qu'avant de faire un pas nouveau dans la carrire o tous les
pas engagent et entranent si rapidement, votre gouvernement attende
les premires paroles du prince de Metternich; vous connaissez son
respect personnel pour votre souverain; vous savez son dvouement
absolu au repos de l'Europe; M. de Sainte-Aulaire est retourn 
son poste; qu'on patiente  Paris jusqu' l'arrive des premires
dpches.

Le 11 aot, la reine Victoria prorogea en personne la session du
parlement. On avait dit  M. de Bourqueney que le discours de la
couronne contiendrait l'expression spciale et formelle du sentiment
le plus amical pour la France, et une phrase dans ce sens avait en
effet t discute dans le conseil. Elle ne se retrouva pas dans
le discours publiquement prononc; la reine se borna  rappeler (en
insistant sur le mot _amical friendly_) la mdiation amicale de la
France dans le diffrend de l'Angleterre avec le roi de Naples; et en
faisant des voeux pour le maintien de la paix gnrale, elle s'abstint
de toute allusion aux vnements qui pourraient rendre, plus tard,
l'intervention du parlement ncessaire. On avait craint, dit-on  M.
de Bourqueney, que des avances trop marques ne fussent mal reues en
France par la presse, et ne fournissent,  la guerre des journaux des
deux pays, un nouvel aliment. Mais dans les runions, soit de la cour,
soit du monde, qui suivirent la clture de la session, les gards pour
la France et ses reprsentants furent de plus en plus marqus: Hier,
chez la reine, crivait le 11 aot, M. de Bourqueney  M. Thiers, le
duc de Wellington s'est approch de moi; il croyait me parler bas,
mais sa surdit l'empche de mesurer la porte de sa voix, et tous
ceux qui taient prsents dans le salon de la reine l'ont entendu me
dire: Moi, j'ai une ancienne ide politique bien simple, mais bien
arrte; c'est qu'on ne peut rien faire dans le monde pacifiquement
qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle compromet la paix.
Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec la France.

Le roi des Belges se trouvait alors en Angleterre, et parmi ceux qui
sentaient la ncessit de s'entendre avec la France, nul ne la sentait
aussi vivement que lui. Il tait  la fois intress et impartial
dans la question; pour l'affermissement de son nouvel tat et de son
nouveau trne, il avait besoin de la paix europenne; il tenait, par
des liens presque galement intimes  la France et  l'Angleterre,
et il n'tait engag, par aucun intrt direct ni par aucun acte
personnel, dans leur dissentiment en Orient. Aux lumires naturelles
de cette situation se joignaient celles d'un esprit aussi fin que
sens et plein de ressources dans sa judicieuse prvoyance. Il avait
conu et il essaya de faire accueillir  Londres une ide qui lui
paraissait propre  couper court aux prils de l'avenir comme aux
embarras du prsent: La convention du 15 juillet, disait-il, ne sera
vritablement abolie dans ses dsastreux effets sur l'opinion de la
France que le jour o elle sera remplace par un trait entre les cinq
puissances dont le but avou soit l'indpendance et l'intgrit de
l'Empire ottoman. C'est par un semblable trait, et en rsolvant ainsi
la question europenne, qu'on donnera  la France l'occasion et le
moyen de sortir de l'isolement o on l'a mise  propos de la question
gyptienne. Il crivit, sur ce thme, d'abord au roi Louis-Philippe,
puis  M. Thiers, et pendant mon sjour au chteau d'Eu, sa
proposition fut le sujet de nos derniers entretiens. D'un commun
accord, nous la jugemes trs-acceptable si, en garantissant, dans son
_statu quo_ actuel, l'intgrit de l'Empire ottoman, le nouveau trait
entre les cinq puissances s'appliquait au pacha comme au sultan,
vidait ainsi la question gyptienne comme la question europenne, et
prenait la place du trait du 15 juillet conclu seulement  quatre.
Mais si au contraire, disait M. Thiers, le trait  cinq n'avait pas
pour but de garantir le _statu quo_ pour tout le monde, si par exemple
il contenait la garantie de l'existence de l'Empire turc en laissant
excuter le trait  quatre qu'on vient de stipuler, ce qu'on ferait
n'aurait aucun sens. Tandis qu'on excuterait  notre face le vice-roi
d'gypte, contre nos intrts et nos dsirs, nous signerions, avec
les quatre excuteurs, un trait  cinq contre les dangers futurs de
l'Empire ottoman, uniquement pour faire quelque chose  cinq. Nous
ressemblerions  des enfants mcontents qui ont pleur et fait du
tapage pour qu'on leur ouvrt une porte qu'on leur aurait ferme. Cela
n'aurait ni sens ni dignit.

Je reus donc le 14 aot, en quittant le chteau d'Eu pour retourner 
Londres, une instruction confidentielle portant:

Deux projets:

1 Le _statu quo_ garanti;

2 La mdiation de la France.

_Premier projet_. Les cinq puissances garantiraient l'tat actuel des
possessions ottomanes, dont l'arrangement de Kutahi serait la base.
Le pacha n'aurait aucune hrdit. Si le pacha, ou tout autre, voulait
envahir les tats du sultan, les cinq puissances, la France comprise,
emploieraient leurs forces contre l'envahisseur. L'avantage de ce
projet est de ne pas exiger de recours au pacha.

_Deuxime projet_. Le pacha chargerait la France de traiter pour
lui. La France ngocierait pour le compte du pacha, et les quatre
puissances traiteraient de nouveau avec elle. L'gypte hrditaire
et la Syrie viagre seraient la base de l'arrangement. Ce projet
a l'inconvnient de dpendre d'une circonstance trangre  nos
volonts, c'est que le pacha demande  la France de ngocier pour lui.

Ce second projet ne devrait tre propos que s'il y avait chance
de le faire accueillir, de manire surtout  ne pas compromettre la
dignit de la France en ayant l'air de vouloir la faire rentrer dans
une ngociation qu'on lui a ferme.

Quand je m'embarquai  Calais le 15 aot, le vent tait violent, la
mer grosse; le capitaine de mon paquebot, _le Courrier_, jugea que
l'entre du port de Douvres serait difficile, et nous nous dirigemes
sur Ramsgate. Je n'y tais pas attendu; mais la disposition des
pavillons et deux coups tirs de mon bord annoncrent la prsence de
l'ambassadeur de France, et  mon entre dans le port aprs les saluts
d'usage, je trouvai runies sur la jete, non-seulement les autorits
locales, mais presque toute la population qui me reut avec les
_hourras_ de la bienveillance la plus empresse. Les peuples libres
et bien instruits de leurs affaires s'associent  la politique de leur
gouvernement, et saisissent avec un prompt instinct les occasions de
la servir. On voulait,  Ramsgate, me tmoigner qu'il n'y avait en
Angleterre que des dispositions amicales pour la France, et qu'on
esprait bien qu'un dissentiment momentan sur une question spciale
ne nuirait pas  leurs bons rapports. Je trouvai, en arrivant 
Londres, une invitation de la reine Victoria au chteau de Windsor
pour le mardi 18 aot et les deux jours suivants. Le roi et la reine
des Belges devaient y passer encore ces trois jours-l, et toute la
cour y tait runie, ainsi que plusieurs des ministres, notamment
lord Melbourne et lord Palmerston. Sans dsavouer la politique de leur
cabinet dans la question d'gypte, la souveraine et le peuple, Windsor
et Ramsgate avaient galement  coeur de marquer que cet incident ne
changeait rien, dans la politique gnrale,  leurs sentiments et 
leurs desseins.

Pendant les deux jours que je passai  Londres avant de me rendre 
l'invitation de la reine, tous les membres du corps diplomatique qui
s'y trouvaient encore vinrent me voir, curieux et inquiets de ce que
je rapportais du chteau d'Eu. Je n'eus garde de les instruire ni de
les rassurer; il nous convenait d'entretenir leurs alarmes par
mon silence. Avec le baron de Blow seul j'eus un long et srieux
entretien. Il tait sur le point de partir pour Berlin; la mort du
roi Frdric-Guillaume III l'y rappelait; on disait que le nouveau
souverain Frdric-Guillaume IV lui destinait le ministre des
affaires trangres, et quand on lui en parlait, il ne se rcriait
pas. Je savais que sa cour avait ratifi le trait du 15 juillet et
que ses instructions  ce sujet lui taient arrives. Ce fut par l
qu'il engagea lui-mme la conversation: On s'tonne, me dit-il,
que nous ayons ratifi ce trait; on nous en tmoigne de l'humeur.
Pouvions-nous faire autrement? Par la note du 27 juillet 1839, nous
avions promis de faire quelque chose. On faisait quelque chose. Je
n'avais qu'une instruction gnrale, faire comme l'Autriche.
J'ai sign; on a ratifi. Mais ma cour, vous le savez bien, est
parfaitement dsintresse et presque trangre dans la question; elle
n'y est entre et elle n'y reste que pour concilier, pour aider aux
transactions, pour prvenir tout choc fcheux et maintenir la paix.

--Ce dont nous nous plaignons prcisment, lui dis-je, ce que je vous
reproche, permettez-moi le mot, c'est que vous n'ayez pas fait cela;
c'est que vous n'ayez pas, vous et l'Autriche, pris en ceci toute
votre place et jou tout votre rle. Oui, vous tes des conciliateurs
naturels; vous voulez les transactions, les solutions pacifiques.
Pourquoi donc vous tes-vous laiss entraner dans d'autres voies?
Pourquoi vous tes-vous associs aux rsolutions extrmes, aux moyens
de coercition, aux chances de guerre? Il vous tait facile d'arrter
tout cela; vous n'aviez qu' n'en pas tre. Mais au lieu de faire
prvaloir votre politique, vous vous tes mis  la suite d'une
politique qui n'est pas la vtre. Ne vous blessez pas de mes paroles;
vous avez agi, non en puissances modratrices, mais en puissances
secondaires; vous pouviez, vous deviez tre des mdiateurs; vous vous
tes faits des satellites. Je ne sais ce qu'on en dit en Allemagne;
mais en France d'o je viens, les gens senss, les amis de la paix ne
vous comprennent pas. Et il vous tait si ais de faire autrement! Un
peu de rsistance passive, sans le moindre danger!

--Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites l, reprit M. de
Blow, videmment un peu embarrass du reproche; mais cela ft-il
vrai, le fond de nos intentions et de notre situation subsiste
toujours, et nous n'avons pas dessein d'en sortir. Nous sommes
toujours des modrateurs. Les ratifications du trait n'ont pas
l'importance qu'on leur attribue.

--Je ne sais pas quelle importance auront, en fait, les
ratifications; ce que je sais, c'est que chaque nouvel acte qui
confirme ou dveloppe la convention du 15 juillet, chaque nouveau
pas dans cette voie redouble le sentiment d'offense et d'irritation
qu'elle a excit en France. Mes amis, les conservateurs franais,
luttent depuis dix ans, avec une constance infatigable, contre les
passions anarchiques ou belliqueuses; depuis dix ans, ils dfendent
en Europe, et pour toute l'Europe, l'ordre tabli et la paix; ils ont
fait de grands efforts, de pnibles sacrifices; ils ont soutenu
des mesures difficiles, des lois fortes; et au bout de dix ans, ils
apprennent un beau jour que, sans le concours de la France, en se
cachant d'elle, on a pris des rsolutions qui, pour un trs-petit,
trs-lointain, trs-problmatique motif, mettent en pril cette
politique pacifique, ces alliances pacifiques qu'ils avaient si
laborieusement soutenues et fait triompher. Ils sont blesss; ils
trouvent qu'on a manqu envers leur pays, envers leur Roi, envers
eux-mmes, de reconnaissance et d'gards, comme de prudence sur le
fond des choses, et ils sont irrits en mme temps qu'inquiets.

--Je ne comprends pas, me dit vivement M. de Blow, je n'accepte pas
ce reproche de rsolutions prises contre vous en se cachant de vous;
vous saviez d'avance tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on voulait;
soyons justes; la France n'a-t-elle pas cherch  faire prvaloir,
sans nous, sa pense politique? N'a-t-elle pas cherch  amener, entre
Constantinople et Alexandrie, un arrangement direct, c'est--dire
prcisment ce que, par la note du 27 juillet 1839, nous avions tous,
vous comme nous, engag le sultan  ne pas faire? La France
aussi avait sign cette note; comme on se serait moqu de nous si
l'arrangement direct avait eu lieu! Comme on aurait dit, et avec
raison, que la France avait rgl seule, et  son gr, les affaires
d'Orient! Mais tout cela est pass; personne n'a plus rien  y faire,
ni rien  gagner  s'en occuper. Parlons du prsent qui nous presse
tous.

--La France est trangre  la situation prsente; ce n'est pas
elle qui l'a faite; on l'a mise en dehors; elle se tient en dehors et
n'agit que pour son propre compte.

--C'est prcisment ce qu'il faut faire cesser; il faut que la France
rentre dans les affaires d'Orient; il faut en chercher les moyens.
Nous avons pens  un second _memorandum_ par lequel, aprs l'change
des ratifications, les quatre puissances donneraient de nouveau 
la France, sur les motifs, le sens, la porte de la convention du 15
juillet, les explications les plus compltes, les plus rassurantes,
et s'engageraient mme, entre elles,  ne jamais rechercher, dans
l'Empire ottoman, aucun agrandissement territorial, aucun avantage
exclusif. Il y a lieu de croire que M. de Brnnow lui-mme signerait
sans difficult cet engagement. Mais allons  quelque chose de plus
direct, de plus pratique; voyons ce que les vnements prochains vont
amener. Mhmet-Ali acceptera ou refusera les propositions que va lui
adresser la Porte. S'il accepte, tout est fini, pour vous comme pour
nous. S'il refuse, c'est alors qu'il faudra reprendre l'affaire en
considration et tcher de vous y rappeler. Vous savez l'ide du
roi Lopold, une grande mesure europenne, un trait entre les cinq
grandes puissances qui garantirait l'tat actuel des possessions de la
Porte et le _statu quo_ de l'Orient.

--Cela serait bon, repris-je, si le _statu quo_ tait garanti pour
tout l'Orient et pour tout le monde en Orient, c'est--dire si la
question des rapports de la Porte avec l'gypte tait rgle en mme
temps que celle des rapports de la Porte avec l'Europe, et par le
mme trait des cinq grandes puissances. Mais un trait gnral qui
laisserait subsister les traits partiels, entre autres la convention
du 15 juillet et le trait d'Unkiar-Sklessi, serait une vanit et
presque une drision. Que tout trait partiel tombe; qu'un trait
gnral place sous la garantie des cinq grandes puissances, pour tous
et contre tous, l'tat actuel des possessions de la Porte, on aura
rendu  l'Europe un grand service, et nous sommes prts  nous y
associer.

--Je vous comprends:  cette seule condition en effet on peut en
finir et sortir de la situation actuelle. Mais la difficult sera
extrme pour en finir  Londres, directement avec lord Palmerston
et en restant dans l'ornire o nous sommes engags. Il faut
non-seulement vous faire rentrer dans l'affaire, mais la dplacer, la
porter ailleurs. Quand le pacha aura rpondu, s'il refuse, il y a plus
d'une manire de se rapprocher de vous. Nous vous avons demand votre
concours moral, votre influence  Alexandrie; nous pouvons rentrer
dans cette voie. J'ai entendu dire aussi que M. Thiers, sans
s'expliquer, aurait parl  lord Granville d'une hypothse, je ne sais
pas bien, dans laquelle le pacha, pour toute rponse, s'en remettrait
 la France. Quoi qu'il en soit, et de quelque manire que vous soyez
rappels dans la question, quand on recommencera  la traiter pour la
rsoudre  cinq, croyez-moi, ce n'est pas  Londres, c'est  Vienne
qu'il faut la porter. Le prince de Metternich n'est pas engag comme
lord Palmerston. Lord Palmerston lui cdera ce qu'il ne cdera pas
 M. Thiers. Vienne est plus prs de l'Orient, plus au centre de
l'Europe. Les vues pacifiques, la politique de transaction prvaudront
plus aisment  Vienne qu' Londres. Le prince de Metternich s'est
tenu, depuis quelque temps, fort  l'cart; mais n'en doutez pas,
si la solution de l'affaire d'Orient pouvait tre son testament
politique, il en serait charm, et il ferait tout pour y russir.
C'est l l'ide qui m'est venue et que je crois pratique. Je vais en
crire  ma cour.

Sans m'engager  rien, en coutant avec une attention de bonne grce,
mais point empresse, je reconnus qu'en effet il y avait l une
ide qui pouvait tre utile, et qu'il fallait voir quel cours les
vnements permettraient de lui donner.

Une heure aprs mon arrive au chteau de Windsor, le 18 aot,
j'eus, avec le roi Lopold, une premire conversation: Je m'occupe
assidment de nos affaires, me dit-il, et je crois avoir dj gagn
du terrain. J'ai trouv ici le duc de Wellington dans les dispositions
les plus raisonnables, et il m'a t fort utile. Il n'aime gure le
pacha qui ne devrait pas, dit-il, possder Saint-Jean d'Acre; mais le
maintien de la paix et la ncessit de s'entendre avec la France sont,
 ses yeux, l'intrt dominant auquel tout doit tre subordonn. Il
blme le procd du cabinet anglais envers le vtre, et toute la faon
dont l'affaire a t conduite. Il accuse lord Ponsonby d'avoir
fait tout le mal. Je l'ai amen  avoir avec lord Melbourne un long
entretien dans lequel il lui a dit tout cela en concluant qu'il
fallait chercher quelque arrangement qui ft rentrer la France dans la
question et qui assurt la paix. Je suis sr que cet entretien a fait,
sur lord Melbourne, une impression profonde, et qu'il en a parl 
lord Palmerston qui est lui-mme troubl et inquiet. Ils sont l'un
et l'autre fort disposs  accueillir mon ide d'une grande mesure
europenne, d'un trait entre les cinq puissances pour garantir,
contre tout ennemi et tout danger, l'tat actuel des possessions de
la Porte. C'est la seule manire d'en finir rellement; sans cela, la
situation actuelle, ou quelque chose d'analogue, pourra toujours
se renouveler, et nous serons, quant  l'Orient, dans une crise
permanente.

--Votre Majest a grande raison, dis-je au Roi; rien n'est plus
dsirable qu'une mesure dfinitive qui place l'tat actuel de l'Empire
ottoman sous la garantie des cinq puissances, et prvienne le retour
de ces branlements presque priodiques dont nous souffrons. Mais
il faut, Sire, que ce soit bien rellement l'tat actuel de l'Empire
ottoman qui se trouve ainsi garanti dans toutes ses parties, pour tout
le monde et contre tout le monde. Il faut que le _statu quo_ et la
garantie s'appliquent au pacha d'gypte comme au sultan, et que le
trait gnral entre les cinq puissances fasse tomber tous les traits
partiels par lesquels on a tent sans succs de rsoudre cette grande
question qui ne peut tre rsolue que dans son ensemble et par le
concert de tous. Que le trait d'Unkiar-Sklessi, d'une part, et
celui du 15 juillet dernier de l'autre, soient remplacs par un trait
europen qui garantisse et impose  la fois,  tous les lments de
l'Empire ottoman, le _statu quo_ et la paix; alors l'Europe aura fait
vraiment en Orient acte de sagesse, et sa scurit sera fonde.

--Oui, sans doute, reprit le roi Lopold, c'est l le but qu'il
faut atteindre. Je n'ai pas encore parl  lord Palmerston de cette
ncessit que le _statu quo_ s'applique  tous, au pacha comme au
sultan, et que le trait du 15 juillet tombe devant le trait gnral.
Ce sera l le point difficile: j'entamerai demain, avec lui, la
conversation  ce sujet.

--J'attendrai que Votre Majest veuille bien m'instruire de ce
qu'elle aura fait et de ce que lord Palmerston lui aura rpondu.
Dans la situation qu'on a faite  la France, mon attitude est
ncessairement immobile et expectante. Je n'ai rien  demander, rien
 proposer. On nous a laisss en dehors; nous nous tenons en dehors,
jusqu' ce qu'on s'aperoive que cela a de graves inconvnients pour
tous, et qu'on nous rouvre une porte convenable.

Le lendemain 19, aprs le djeuner, le roi Lopold voulut me revoir
avant d'entrer en conversation avec lord Palmerston: Entendons-nous
bien, me dit-il, et rendons-nous compte bien exactement de ce que nous
voulons faire; c'est le systme du _statu quo_ garanti par les cinq
puissances, et garanti au profit de tous comme contre tous, que je
vais exposer et soutenir.--Oui, Sire, et les avantages en sont si
grands, si vidents que, si rien n'tait compromis, tout le monde,
j'ose le dire, s'empresserait de l'adopter. Ce systme vide  la
fois toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de
Constantinople; il dissipe les prils du prsent et prvient ceux de
l'avenir; il ne met l'Europe  la merci, ni du sultan, ni du pacha.
Les cinq puissances traitent ensemble et elles n'ont rien  demander
ni  attendre de personne pour mettre leurs rsolutions en vigueur. On
ne peut pas dire que ce systme est trop favorable  Mhmet-Ali, car,
d'une part, il ne lui accorde point, pas plus en gypte qu'en Syrie,
l'hrdit qui est le but avou de son ambition; d'autre part, il lui
interdit toute ambition nouvelle, tout agrandissement territorial
en associant la France aux mesures de coercition qui seraient alors
prises contre lui. Certes il n'y a aucune politique qui donne, au
repos de l'Europe, plus de garanties, et qui prouve, de la part des
puissances dcides  l'adopter, plus de dsintressement.

--Cela est vrai, parfaitement vrai, reprit le roi Lopold; mais
la question n'est pas entire; les objections, les difficults ne
manqueront pas. Il y a un autre systme dont vous vouliez me parler.

--Oui, Sire, et le voici. Dans le cas o le pacha, somm par la
Porte, demanderait  la France de traiter pour lui, et o les quatre
puissances, de leur ct, manifesteraient, sur cette demande du
pacha, le dsir de rentrer en ngociation avec la France, l'gypte
hrditaire et la Syrie viagre pourraient tre, dans l'opinion
du gouvernement du Roi, la base de l'arrangement. Mais, je dois le
rpter  Votre Majest, sur ce second systme comme sur le premier
dont Votre Majest a elle-mme suggr l'ide, la France n'a rien 
demander ni  offrir, et sa dignit ne lui permet de reparatre, dans
une question qu'on a essay de rsoudre sans elle, que lorsqu'on y
sentira la ncessit de sa prsence. J'ajoute que le second systme
a le grave inconvnient d'exiger le recours au pacha; et si le pacha
refuse son assentiment, il peut, en passant le Taurus et en menaant
Constantinople, plonger l'Europe dans cette extrme confusion que nous
voulons tous viter.

Le roi Lopold en convint: Mais, dit-il, dans le cas o, pour adopter
le systme du _statu quo_ garanti au profit de tous, on exigerait de
Mhmet-Ali quelque concession, celle du district d'Adana par exemple,
de sorte que le _statu quo_ ne ft pas exactement, pour le pacha,
celui de l'arrangement de Kutahi, que croiriez-vous possible?

Je rpondis que je n'avais,  ce sujet, aucune instruction.

Dans la matine, le roi Lopold eut en effet, avec lord Palmerston,
une conversation de plus de deux heures; et le soir, lorsque je
m'approchai pour prendre cong de lui, car je devais quitter Windsor
le lendemain matin, il me tira  l'cart: J'ai ouvert la brche,
me dit-il; le sentiment de la gravit de la situation est rel; mais
l'obstination est grande; il y a de l'amour-propre bless, de la
personnalit inquite; les noms propres se mlent aux arguments, les
rcriminations aux raisons. Lord Palmerston persiste d'ailleurs  dire
que Mhmet-Ali cdera, soit sur la sommation de la Porte, soit sur le
premier emploi des moyens coercitifs. Il y a pourtant un grand pas
de fait; l'ide d'un trait entre les cinq puissances pour garantir
l'Empire ottoman est fort accueillie; la ncessit de faire rentrer
la France dans la question est fort sentie. Je resterai encore ici
quelques jours. Je continuerai: il faut de la patience et marcher pas
 pas.

Il me fut vident que le roi Lopold n'avait pas gagn, auprs de lord
Palmerston, beaucoup de terrain, et je doutai fort qu'en prolongeant
son sjour  Windsor il en pt gagner davantage, car je savais que
lord Palmerston devait retourner ce jour mme  Londres, et de l se
rendre, le 22 aot,  Tiverton o l'on annonait un _meeting_ qui lui
fournirait l'occasion de parler de l'tat des affaires. Pendant mon
sjour  Windsor, je n'changeai, ni avec lord Palmerston, ni avec
lord Melbourne, pas une parole politique; ils ne m'en adressrent
aucune; je n'en prononai et n'en provoquai aucune. Lord Palmerston
paraissait un peu abattu; lord Melbourne, contre son habitude, avait
l'air soucieux; ils avaient l'un et l'autre, avec moi, leur courtoisie
accoutume; la Reine et le prince Albert me traitaient avec une
bienveillance qui voulait avoir, sans le dire, une signification
politique; mais je quittai Windsor, le 20 aot, convaincu qu'au
fond rien n'tait chang dans la situation, et que les vnements
suivraient le cours trs-obscur que le trait du 15 juillet leur avait
imprim.

Ce que j'observai en rentrant  Londres, soit dans le gouvernement,
soit dans le public, ne fit que me confirmer dans cette conviction.
Mon attitude silencieuse tait fort remarque; on se demandait, on me
demandait ce qui s'tait fait  Eu,  Windsor, ce qu'il y avait enfin
de nouveau. Ma rponse, directe ou indirecte, tait toujours: Rien.
La France n'a chang ni de sentiments, ni d'intentions; elle dsire
toujours la paix; elle est toujours trangre  toute vue d'ambition;
mais elle se tient dans la position qu'on lui a faite, et elle se
prpare aux vnements qu'on a sems. La solitude de Londres  cette
poque et la rserve que je gardais rendaient pour moi les occasions
et les moyens d'information assez rares; cependant, il me parut
certain que le cabinet tait de jour en jour plus srieusement
proccup de ce qu'il avait fait; il le regrettait peut-tre, et il ne
le ferait peut-tre pas s'il avait  recommencer; mais il n'abordait
pas encore l'ide de revenir sur ses pas, et il fallait tout autre
chose que des raisonnements et des conversations pour l'y dterminer.
On annonait que l'insurrection de Syrie contre le pacha avait t
promptement rprime par son fils Ibrahim: des mcomptes analogues,
les refus persvrants de Mhmet-Ali, l'insuccs des premiers essais
de coercition, des vnements en un mot qui vinssent, d'une part,
aggraver le poids de la situation sur ses auteurs, et de l'autre,
ouvrir, pour la rentre de la France dans la question, quelque
nouvelle porte, c'tait l,  mon avis, la seule cause assez puissante
pour retirer le cabinet anglais de la voie o il tait engag.

Quant au public anglais, la vivacit des manifestations en France
l'avait d'abord surpris, et mme ralli  son gouvernement; mais, en
revenant  Londres, je crus m'apercevoir que le dsir de la paix et
un sentiment de mfiance envers la politique de lord Palmerston
reprenaient peu  peu leur empire. Les intrts taient plus
srieusement alarms; les prils montaient sur l'horizon et
apparaissaient  tous les yeux. Les torys se montraient moins disposs
 accepter ce qu'avait fait le pouvoir. Le duc de Wellington rptait
 Londres ce qu'il avait dit,  Windsor, au roi Lopold; c'tait,
selon lui, une bien mauvaise affaire; on avait eu de bien mauvaises
manires; il fallait trouver un moyen de s'entendre avec la France.
Lord Lyndhurst protestait contre toute intervention des troupes russes
 Constantinople ou en Asie. A tout prendre enfin, le mouvement des
esprits n'tait pas favorable  la politique qui avait prvalu
en Angleterre, et le doute pntrait au sein de cette politique
elle-mme: Mais en mme temps que je rends compte  Votre Excellence
de ces symptmes, crivais-je le 21 aot  M. Thiers, je ne voudrais
pas lui en exagrer l'importance. Je ne vois point encore ici, dans le
public, ni dans les partis, ces sentiments dcids et ces impressions
fortes et actives qui font ou arrtent les vnements.

A Windsor, le mercredi 19 aot, lady Palmerston, qui retournait 
Londres, m'avait engag  aller dner chez elle le vendredi suivant.
Je m'y rendis. Nous tions en trs-petit comit. Aprs le dner:
Je voudrais bien causer un moment avec vous ce soir, me dit lord
Palmerston, et un quart d'heure aprs, passant avec moi dans un petit
cabinet voisin du salon: Je voulais vous parler de nos affaires 
Windsor, mais dans ces maisons royales on fait rarement ce qu'on veut;
le temps et la libert manquent.

--Pour moi, mylord, si je ne vous ai rien dit l, c'est que je
n'avais rien  vous dire; rien n'est chang pour nous depuis mon
dernier entretien avec vous; nous ne sommes pas dans les vnements;
nous les attendons, et en attendant, nous nous conduisons selon notre
prvoyance.

--Je retourne demain  Windsor; j'en reviendrai aprs-demain soir;
lundi, je conduirai lady Palmerston dans l'le de Wight; j'irai de l
 Tiverton voir mes _constituents_ et assister  nos courses locales.
Je ne serai de retour  Londres qu'au commencement de la semaine
suivante; je pense que nous saurons alors quelque chose d'Alexandrie.

--Est-ce que rien ne vous est encore revenu sur les propositions de
la Porte au pacha?

--Non; il y a eu quelque retard dans les courriers; les propositions
doivent avoir t faites au pacha, ou lui tre faites  peu prs en ce
moment.

--Elles auront donc t faites avant l'change des ratifications?

--Oui.

--Et toutes les ratifications sont-elles arrives?

--Oui; celles de la Russie sont venues avant-hier, il ne manque plus
que celles de la Porte elle-mme.

Je ne relevai pas la conversation, et il y eut un moment de silence.
Lord Palmerston reprit: M. Thiers,  son retour du chteau d'Eu, a
parl  lord Granville des instructions donnes  vos amiraux; je
sais qu'elles sont trs-modres, trs-prudentes, et que vous leur
prescrivez d'viter avec soin tout malentendu, tout conflit.

--Les instructions du gouvernement du Roi sont exactement conformes 
sa politique. Il dsire que la paix ne soit pas trouble. Il ne va
pas au-devant des prils qu'il n'a pas faits; il s'appliquera, au
contraire,  les dtourner.

--L'amiral Stopford restera  son poste, quoique son temps de service
soit fini et que, selon la rgle, il et pu tre rappel. C'est un
homme trs-sage et qui s'est toujours bien entendu avec les amiraux
franais.

--On peut, je crois, en dire autant de l'amiral Hugon.

La conversation languit encore un instant: Le roi Lopold m'a parl
de son ide, dit lord Palmerston; un trait entre les cinq puissances
qui garantisse le _statu quo_ de l'Empire ottoman.

--Nous avons dj, mylord, caus plus d'une fois, vous et moi, bien
qu'un peu en passant, de cette solution; elle est efficace et simple.
Elle assure  la Porte un protectorat incontest. Elle n'accorde point
au pacha ce qu'il demande, et ne tente point de lui retirer, par la
force, ce qu'il possde. Elle maintient la paix dans le prsent et la
garantit dans l'avenir. Elle unit les cinq puissances dans une action
commune aussi bien que dans une mme intention. Mais il est clair
qu'un mme trait gnral ne pourrait se conclure qu'autant qu'il
ferait tomber et remplacerait tous les traits partiels qui l'auraient
prcd.

--Cela est vrai, et c'est ce qui n'est pas possible  prsent. Un
trait a t conclu entre quatre puissances, non dans un but gnral
et permanent, comme serait celui dont nous parlons, mais dans un but
spcial et momentan. Ce trait partiel doit suivre son cours, et
lorsqu'il aura atteint son but, le trait gnral pourra fort bien
prendre place. Aujourd'hui il faut attendre les vnements.

--Oui, mylord; mais nous prvoyons les vnements autrement que vous;
nous regardons comme trs-difficile, comme impossible, peut-tre, ce
qui vous parat facile, et comme trs-prilleux ce qui vous parat
sans danger. Et pendant que votre trait partiel suivra son cours,
la paix de l'Orient, l'quilibre de l'Europe, la paix de l'Europe
pourront fort bien tre compromis sans retour.

--Je sais que vous pensez ainsi. On verra. Si les vnements vous
donnent raison, alors comme alors. Au fond, nous avons, vous et nous,
en Orient, la mme politique gnrale et permanente. S'il fallait
faire venir des armes russes en Asie, l'Angleterre n'y serait
probablement pas plus dispose que la France. Nous chercherions alors
d'autres moyens, et ce qui n'est pas possible aujourd'hui le serait
peut-tre alors. En attendant, nous essayerons de ce qui a t
convenu, les moyens maritimes.

--Mylord, que vont faire rellement vos flottes?

--Elles intercepteront toute communication avec l'gypte et la Syrie,
et fourniront au sultan les moyens de transport dont il pourra avoir
besoin. Nous n'tablirons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la
mme situation o nous avons t nagure, vous et nous, sur les ctes
d'Espagne. Mhmet-Ali n'est pas un souverain, pas plus que ne l'tait
don Carlos; nous n'avons pas,  son gard, le droit belligrant; le
sultan aurait seul le droit de blocus. Il fera ce qu'il pourra avec
ses propres forces. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni
avec les intrts commerciaux, ni avec les droits des neutres. Nous ne
le pouvons pas.

Je retins et prolongeai la conversation sur ce point; je rappelai avec
dtail ce qui s'tait pass quant  l'Espagne, les difficults que
nous avions, l'Angleterre et nous, galement reconnues, les principes
que nous avions galement respects. Lord Palmerston convint de
tout et me rpta  plusieurs reprises ces paroles: Point de blocus
commercial.

--Est-il vrai, mylord, lui dis-je, que vous augmentiez votre flotte
de quelques vaisseaux?

--Oui, nous allons la porter  seize. Vous portez, en ce moment, la
vtre  dix-huit. Vous prparez mme cinq vaisseaux de plus, ce qui
vous donnerait une prpondrance que nous ne saurions accepter. Je
ne sais pas bien  quelle poque vos cinq vaisseaux pourraient tre
prts; mais si cet accroissement annonc se ralisait, nous serions
obligs, soit de convoquer le Parlement pour lui demander de plus
puissants moyens, soit d'inviter une partie de la flotte russe  venir
nous joindre dans la Mditerrane, ce qui nous dplairait fort, car
nous n'avons nulle envie d'ajouter encore, de ce ct, aux apparences
d'intimit.

Je ne rpondis rien. La conversation se prolongea quelque temps,
revenant sur des ides ou des faits rebattus, sur la question de
savoir si Mhmet-Ali accderait aux propositions de la Porte, sur
le vrai sens de la note du 27 juillet 1839, sur la tentative
d'arrangement direct entre la Porte et le pacha et sur la part que la
France y avait prise. Lord Palmerston me tint,  cet gard, le mme
langage que le baron de Blow: Votre cabinet a fait cela en se
cachant de nous et pour finir l'affaire sans nous. On se serait bien
moqu de nous si cela avait russi. Je rpondis par une rcrimination
premptoire, la convention du 15 juillet conclue en se cachant de
nous, et nous nous sparmes sans nous tre rapprochs d'un pas, mais
sans aigreur et en nous en remettant aux vnements prochains de la
conduite que, de part et d'autre, nous aurions dsormais  tenir.

Tous ces entretiens, tous ces plans, toutes ces tentatives de
conciliation aboutirent  un nouveau document diplomatique que, le 24
aot, j'annonai  M. Thiers en ces termes: Le roi Lopold et lord
Melbourne ont, avec quelque peine, dcid lord Palmerston  crire
 lord Granville une dpche qui vous sera communique, et qui
contiendra d'abord de nouvelles explications sur le sens de la
convention du 15 juillet dernier et les intentions spciales de
l'Angleterre dans cet acte. Pas la moindre pense d'hostilit ni de
ngligence envers la France. Aucune vue d'agrandissement quelconque en
Orient. L'adhsion pure et simple et pratique  la note du 27 juillet
1839, conue dans l'unique dessein de maintenir l'indpendance et
l'intgrit de l'Empire ottoman. Ceci sera destin  rpondre aux
susceptibilits, aux inquitudes, aux pressentiments sinistres de
la France. Puis viendra l'indication que, malgr la convention du 15
juillet dernier, et mme en en supposant le succs, l'Orient sera bien
loin d'tre rgl. La situation gnrale de l'Empire ottoman et ses
rapports avec l'Europe resteront en l'air. Allusion  la convenance,
 la ncessit d'un grand trait entre les cinq puissances pour
garantir, envers et contre tous, l'tat actuel des possessions de la
Porte. Ouverture  la France pour rentrer ainsi dans l'affaire.--Eh
bien oui, a dit lord Palmerston, je ferai le premier pas (_I'll move
the first_).

Dans la pense de lord Melbourne, m'a dit le roi Lopold, la
convention du 15 juillet dernier serait absorbe et abolie par le
trait gnral, s'il se concluait. Lord Palmerston n'en est pas encore
l.

Je vous donne cela comme je l'ai reu, sans me charger de concilier
et de faire marcher ensemble ces deux traits, l'un spcial, l'autre
gnral et ne rglant pourtant pas ce que le spcial a rgl; l'un
s'excutant pendant que l'autre se ngocie; le grand trait destin 
subir le petit, si le petit russit, et  le remplacer s'il choue.
Je vois surtout l une manire de nous rappeler dans l'affaire, et une
initiative indirectement prise envers nous,  cet effet.

La dpche de lord Palmerston  lord Granville ne contiendra aucune
demande d'explication sur les armements de la France. On espre que,
dans votre rponse, vous caractriserez vous-mme ces armements, et
toute la politique comme les mesures actuelles de la France, d'une
faon qui exclue toute ide de menace et d'ambition belligrante. Le
roi Lopold regarde ceci comme important, surtout pour les cabinets
continentaux.

Sur ceci, j'ai dit  l'instant qu'en cartant de nos prparatifs
toute ide de menace et d'ambition belligrante, vous ne voudriez,
 coup sr, rien donner  entendre qui en attnut le moins du monde
l'importance et l'effet, ni qui altrt en rien l'attitude que la
France croyait devoir prendre et voulait garder. Mon insistance a t
bien comprise et bien accepte.

Voil pour cette dpche projete qui, du reste, n'tait pas encore
rdige hier. Lord Palmerston y travaillait.

Termine le 31 aot et expdie  Paris le 1er septembre, la dpche
de lord Palmerston fut communique le 3 au cabinet franais par sir
Henri Bulwer, charg d'affaires d'Angleterre en l'absence de lord
Granville. Elle trouva M. Thiers dans une disposition peu favorable;
les nouvelles qu'il recevait de Saint-Ptersbourg lui dcrivaient la
vive satisfaction que causait  l'empereur Nicolas le trait du 15
juillet: Depuis son avnement, m'crivait M. Thiers le 23 aot, il
n'a pas t plus joyeux. Il triomphe, non pas d'tre expos au voyage
d'Orient, mais d'avoir brouill la France et l'Angleterre. Il tient ce
rsultat pour immense, et il ne dissimule pas les esprances qu'il en
conoit. Il regarde comme dur d'tre oblig ventuellement d'agir en
Orient, car il n'est pas si prpar qu'il veut le paratre; mais il
n'en fera pas moins tout ce qu'il faudra pour amener la brouille de la
France et de l'Angleterre au dernier terme. Il a dit qu'il excuterait
la convention du 15 juillet  lui seul, s'il le fallait.

Les nouvelles d'Alexandrie ne proccupaient pas moins M. Thiers que
celles de Saint-Ptersbourg: Si les Anglais, comme je le crains, me
disait-il, vont tenter quelque chose sur les ctes de Syrie, je
crains que, pour le pacha, cela ne soit quivalent  tout; car il est
capable, sur une menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de
mettre le feu aux poudres. Eh preuve, je vous envoie une dpche de
Cochelet. Vous verrez comme il est facile de venir  bout d'un tel
homme! Vous verrez si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la
difficult de _la Syrie viagre et de l'gypte hrditaire_, j'avais
raison, et si je connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez
pour certain que, s'il y a quelque chose de srieux sur Alexandrie, ou
tel point du pays insurg ou insurgeable, Mhmet-Ali passe le Taurus,
amne les Russes et fait sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont
sensibles au danger de la guerre doivent tre abords avec cette
confidence.... Nous attendons le nouveau _memorandum_. La rponse ne
m'embarrasse gure; elle sera adapte  la demande.

Quand le nouveau _memorandum_ de lord Palmerston arriva, il fut loin
de produire, sur le cabinet franais, l'effet que s'en taient promis,
je ne dirai pas le ministre qui l'avait crit, mais ceux qui le lui
avaient suggr: La fameuse note n'arrange rien, m'crivit le 4
septembre M. Thiers; elle empirerait la situation plutt qu'elle ne
l'amliorerait, si nous voulions tre susceptibles. C'est exactement
le _memorandum_ du 17 juillet, augment de rcriminations sur le
pass, demandant une seconde fois notre influence morale, et offrant,
aprs l'excution du trait du 15 juillet, de nous admettre encore au
nombre des cinq pour garantir l'Empire turc contre les dangers dont
il pourrait tre ventuellement menac. Cela, interprt au vrai,
signifie qu'aprs avoir accept l'alliance russe contre Mhmet-Ali,
l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance franaise
contre les Russes. On n'est pas plus accommodant en vrit, et nous
aurions bien tort de nous plaindre. Il valait mieux en rester sur le
_memorandum_ du 17 juillet. Toutefois il ne faut pas prendre ceci
en aigreur. Il faut tre froid et indiffrent, dire que cette note
ajouterait au mauvais procd, si nous voulions prendre les choses en
mauvaise part, car lorsque le trait du 15 juillet nous a si vivement
blesss, nous dire qu'on l'excutera et qu'aprs l'excution on se
mettra avec nous, c'est redoubler le mal. Mais il faut dire cela
accessoirement, sans y insister, sans en faire une rponse officielle,
par forme de confidence, afin qu'on sache que nous ne nous tenons
pas pour satisfaits. Il faut viter que cette dmarche devienne une
nouvelle cause de mcontentement entre les deux cours; mais il faut
se garder de laisser dire aux Anglais qu'ils nous ont donn une
satisfaction. La rponse officielle sera faite avec calme, avec
mesure, avec beaucoup d'gards pour l'Angleterre; mais elle
maintiendra notre dire et notre droit. Elle n'est pas trs-urgente.

L'impression de M. Thiers tait fonde: en rdigeant sa note du 31
aot, lord Palmerston s'tait beaucoup plus proccup de lui-mme
que de ses lecteurs franais; et sans aucun dessein d'envenimer le
dissentiment des deux pays, il s'tait appliqu  tablir que, depuis
l'origine et dans le cours de l'affaire, l'Angleterre n'avait eu aucun
tort, ni fait aucune faute, bien plutt qu' dissiper les
prventions et  apaiser l'irritation de la France. C'est un esprit
essentiellement argumentateur, qui se dploie et se complat dans la
discussion mme, au point d'en perdre souvent de vue le but dfinitif
et pratique. Je rpondis le 9 septembre  M. Thiers: Je pense comme
vous que la nouvelle dpche de lord Palmerston n'est qu'une seconde
dition du _memorandum_ du 17 juillet, qui vaut moins que la premire.
C'est de la politique comme les thologiens font de la controverse,
possds de la manie d'avoir eu toujours et pleinement raison. Lord
Palmerston ne songeait pas  cette dpche. On l'en a press; on
voulait qu'elle devnt une dmarche, une avance; il n'a pas voulu
faire une avance; il a crit une dissertation. Il met cependant 
cette dissertation une certaine importance. Ses amis en parlent comme
d'un chef-d'oeuvre. Si elle tait publie, elle ferait quelque
effet sur le public anglais. Votre rponse aura donc,  son tour, de
l'importance; et il est fort dsirable que, lorsqu'elle viendra  tre
connue, elle puisse aussi,  son tour, faire de l'effet. Soyez sr
qu'ici le public a besoin d'tre inform, clair; sa disposition est
bienveillante, son dsir de la paix trs-vif; mais il est dans
une grande anxit d'esprit; il ne voit pas clairement en quoi son
gouvernement a eu tort, pourquoi la France a raison de s'en plaindre
et de s'en sparer. Les ides ne sont ici ni promptes, ni fcondes. On
ne saisit pas, par soi-mme et du premier coup, tout ce qu'il y a
dans une question, dans une situation. On attend les faits, les
allgations, les raisons rciproques. On a, des enqutes et des
discussions  la suite des enqutes, une telle habitude que cette
habitude est devenue en quelque sorte la rgle et presque la nature
des esprits. Il faut donc leur fournir de quoi examiner, comparer,
dbattre, rfuter. Aux hommes mme les mieux disposs, les plus
dcidment amis, il faut donner des renseignements, des preuves, car
ils n'y supplent pas par la seule activit de leur propre pense,
et si on ne leur fournit pas ce qu'ils attendent, ils demeurent
incertains et inactifs. Je sais combien il est difficile, en de telles
affaires, de satisfaire  une telle disposition; mais il importe que
vous la connaissiez et que vous en teniez grand compte.

Deux incidents survinrent  cette poque qui mritent d'tre rappels:
l'un,  raison de ses consquences que je retrouverai plus tard;
l'autre, comme symptme de l'tat des esprits parmi les hommes qui,
 Constantinople,  Alexandrie,  Paris et  Londres, concouraient ou
assistaient diplomatiquement  l'excution du dcret du 15 juillet.

Le 25 juillet, lord Palmerston m'invita  me runir chez lui, le
lendemain, aux plnipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie,
pour continuer, de concert avec eux, la ngociation commence par
mon prdcesseur le gnral Sbastiani, pour un trait entre les cinq
puissances au sujet de la traite des ngres. Cette ngociation avait
surtout pour objet d'amener l'Autriche, la Prusse et la Russie 
entrer dans le systme de rpression de la traite dj adopt par la
France et l'Angleterre en vertu des conventions du 30 novembre 1831
et du 22 mars 1833. Par convenance seulement, et pour mettre les cinq
puissances sur le mme pied, au lieu de demander  trois d'entre elles
une simple adhsion aux mesures dj rgles entre les deux autres,
on tait tomb d'accord qu'on rdigerait un nouveau trait auquel les
cinq Puissances concourraient galement. Et comme il avait t reconnu
que quelques modifications taient ncessaires dans les mesures
convenues, depuis plusieurs annes, entre la France et l'Angleterre
pour en assurer l'efficacit, lord Palmerston avait introduit ces
modifications dans le projet de trait nouveau dont il remit le mme
jour, aux cinq plnipotentiaires, une rimpression. Le principale
de ces modifications se rapportait  la fixation des limites dans
lesquelles le droit de visite mutuelle, adopt et pratiqu par
la France et l'Angleterre, serait dsormais exerc entre les cinq
puissances. M. de Brnnow s'opposa, par ordre de sa cour, aux
nouvelles limites proposes par lord Palmerston, ainsi qu'au caractre
de perptuit que devait avoir le trait. Lord Palmerston maintint la
condition de la perptuit en se montrant dispos  faire, quant aux
nouvelles limites qu'il proposait pour l'exercice du droit de visite
mutuelle, des changements propres  lever les objections du baron
de Brnnow; mais comme le ministre russe dclara qu'il n'tait pas
autoris  accepter ces nouvelles propositions, il fut convenu qu'il
les transmettrait  sa cour, et qu'en attendant toute ngociation
resterait suspendue.

Vers la fin d'aot, je fus inform que le baron de Brnnow venait
de recevoir de Saint-Ptersbourg l'autorisation de consentir aux
nouvelles limites indiques pour l'exercice du droit de visite
mutuelle ainsi qu' toutes les autres dispositions et au caractre
perptuel du trait. Les plnipotentiaires d'Autriche et de Prusse
taient munis de la mme autorisation. J'appris en mme temps que
M. Porter, charg par son gouvernement de la ngociation commerciale
pendante entre la France et l'Angleterre, tait sur le point de partir
pour Paris, emportant des instructions dfinitives pour la conclusion
du trait projet. Nos amis de Londres me disaient: Quoique nous
n'ayons pas le droit d'attendre de la France un accueil bien empress
pour M. Porter, il est cependant d'une grande importance qu'il y
retourne, comme indice de bonnes dispositions, et ce qui est plus,
comme reprsentant une opinion trs-prononce contre la politique
actuelle de lord Palmerston. Ils me prirent donc de l'appuyer
chaudement auprs du cabinet franais. En mme temps je m'attendais,
d'un jour  l'autre,  recevoir de lord Palmerston l'invitation de me
runir aux quatre autres plnipotentiaires pour signer dfinitivement
le nouveau trait relatif  la rpression de la traite. Je demandai le
2 septembre  M. Thiers ses instructions et les pouvoirs ncessaires
 ce sujet: Il paratrait trange, lui dis-je, que je fusse seul
dpourvu de ces pouvoirs, et qu'au moment o l'Autriche, la Prusse
et la Russie adhrent, aprs une longue hsitation, au systme
de rpression de la traite que, depuis longtemps, la France et
l'Angleterre pratiquent de concert, la France seule parlt de retard.
Vous savez quelle importance on attache ici  cette question. Si
nous finissions en mme temps, avec l'Angleterre, un trait sur des
intrts matriels, le trait de commerce, et un trait sur un grand
intrt moral, l'abolition de la traite des ngres, cela ferait, dans
le public anglais, beaucoup d'effet, et de bon effet. Comme de raison,
c'est de l'effet ici que je suis proccup et que je vous parle. Son
importance est grande. Vous en jugerez.

Comme de raison aussi, M. Thiers se proccupa de l'effet  Paris
plus que de l'effet  Londres. Il me rpondit[16] quant au trait de
commerce: J'accueillerai bien M. Porter. C'est une chose grave que de
consentir au trait de commerce dans la situation prsente. Je crains
d'ter tout son srieux  cette situation. Toutefois, je comprends les
inconvnients d'un refus. Et quant au nouveau trait sur l'abolition
de la traite[17]: Je vais consulter sur l'affaire de la traite des
ngres. Je crains de faire trait sur trait avec des gens qui ont
t bien mal pour nous. Les deux ngociations demeurrent ainsi en
suspens.

[Note 16: Le 26 aot 1840.]

[Note 17: Le 8 septembre 1840.]

Le 5 septembre, lord Palmerston, revenant de sa seconde visite
 Windsor, m'crivit qu'il dsirait me communiquer des rapports
importants qui lui arrivaient de Constantinople. Je me rendis
sur-le-champ chez lui. Il me donna  lire deux dpches, l'une de
lord Ponsonby,  lui adresse, l'autre du baron de Strmer, internonce
d'Autriche  Constantinople, adresse au prince de Metternich. Les
deux dpches rendaient compte d'une conversation de M. de Pontois
avec Reschid-Pacha, conversation que Reschid-Pacha, fort troubl,
aurait fait rapporter par son drogman  lord Ponsonby et  M. de
Strmer. M. de Pontois avait dclar, disait-on,  Reschid-Pacha que
la France ne souffrirait pas, en Orient, l'excution du trait du 15
juillet, ni l'emploi des mesures de coercition contre Mhmet-Ali;
qu'elle soutiendrait, par la force, le pacha dans sa rsistance, et
qu'elle s'unirait  lui pour _rvolutionner_ toutes les provinces de
l'Empire ottoman. Je me contentai de dire froidement  lord Palmerston
qu'il y avait l quelque chose que je ne comprenais pas, faute
d'informations sans doute, et que je lui demandais copie de ces deux
dpches: Mylord, ajoutai-je, vous vous rappelez le langage que je
vous ai tenu en recevant de vos mains votre _memorandum_ du 17 juillet
dernier; il contenait cette phrase: Que la France, dans aucun cas,
ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours, de concert avec le
sultan, pourraient juger ncessaires pour obtenir l'assentiment du
pacha d'gypte. J'ai refus d'accepter l'expression _dans aucun cas_;
j'ai ajout que j'tais certain de n'avoir rien dit qui l'autorist;
que le gouvernement du Roi ne se faisait,  coup sr, le champion arm
de personne, et ne compromettrait jamais, pour les seuls intrts du
pacha d'gypte, la paix et les intrts de la France; mais que, si les
mesures adoptes contre le pacha par les quatre puissances avaient,
aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractre ou cette consquence que
l'quilibre actuel des tats europens en ft altr, il ne saurait y
consentir, qu'il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et
qu'il garderait toujours,  cet gard, sa pleine libert. Ce que j'ai
eu l'honneur de vous dire le 17 juillet, mylord, je vous le rpte
aujourd'hui; et tout ce que j'ai vu, entendu, reu, depuis le 17
juillet, me donne lieu de penser et d'affirmer que ce sont l en effet
les intentions du gouvernement du Roi.--Cela est vrai, me dit lord
Palmerston; c'est bien l le langage que vous m'avez toujours tenu;
mais comment expliquer celui de M. de Pontois? Ce serait la guerre.
Aurait-on voulu, en effrayant les Turcs, les empcher de ratifier le
trait?--Je n'en sais rien, mylord; je n'ai rien  dire sur ce que
je ne sais pas. Veuillez m'envoyer copie de ces deux pices. Je les
transmettrai sur-le-champ au gouvernement du Roi. Et je me retirai.

Sans attendre la copie des deux dpches, j'informai le cabinet
franais de la communication que lord Palmerston venait de m'en faire;
M. Thiers me rpondit immdiatement: M. de Sainte-Aulaire a reu, 
Knigswarth, du prince Metternich, une communication semblable. Les
reproches adresss de Vienne  M. de Pontois taient absolument les
mmes que vous avez recueillis. Il avait annonc la guerre immdiate,
dans tous les cas, quoi qu'on ft en Syrie; il avait annonc que nous
allions nous runir  Mhmet-Ali pour insurger l'Asie Mineure et
mettre l'Empire ottoman en confusion. Je n'ai pas besoin de vous dire
qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela; vous pouvez le dclarer
en mon nom. J'ai reu avant-hier une longue dpche de M. de Pontois
qui ne dit pas un mot de tout cela, et qui ne permet pas de rien
supposer de pareil. Les instructions donnes  Constantinople taient
conformes aux instructions donnes aux autres agents, et M. de Pontois
n'tait pas homme  les outre-passer. Je ne doute pas qu'il n'ait
tenu un langage trs-nergique, qu'il ne se soit plaint vivement de
la Porte, de son infidlit  notre antique alliance, qu'il n'ait
qualifi de conduite coupable et imprudente celle de Reschid-Pacha,
qu'il ne lui ait dit que Mhmet-Ali soulverait tout l'Empire
ottoman; mais j'affirme qu'il n'a pas dit tout ce que lui prte
Reschid-Pacha. Il n'est pas d'ailleurs vrai qu'on ait voulu empcher
la ratification du trait du 15 juillet; c'tait trop impossible pour
que M. de Pontois le tentt. Mais il a voulu faire peur d'une manire
gnrale; il a russi, et Reschid s'en est veng en le dnonant aux
quatre cours. Voil tout. Maintenant il faut nier, sans affaiblir
l'effet produit par M. de Pontois. Il faut se borner  nier un point,
l'annonce de notre concours accord  Mhmet-Ali pour insurger l'Asie
Mineure. Il faut faire cette simple phrase: Mylord, nous avons trop
blm ce qui se fait en Syrie pour l'imiter en Asie Mineure.
Cela pourra bien arriver, mais non pas par notre faute et par nos
suggestions. Quant au langage menaant, on ne peut pas rpondre du
style des agents et de la fidlit des traducteurs. M. de Pontois a
dit vrai s'il a dclar que, dans certains cas, la France ne resterait
pas spectatrice inactive de ce qui se passerait en Orient. Je n'ai
pas la prtention de vous dicter vos discours; vous y tes plus habile
que moi; mais c'est l, je crois, le ton bon  prendre.

Quelques jours aprs, le 11 septembre seulement, lord Palmerston
m'envoya les copies des deux dpches qu'il m'avait communiques. Il y
avait joint une note de lui, en date du 9, sur laquelle j'appelai, en
la transmettant  Paris, l'attention du gouvernement du Roi: Si je ne
me trompe, crivis-je le 12 septembre  M. Thiers, cette note a pour
objet d'attnuer le langage que le gouvernement du Roi a tenu au
gouvernement Britannique, soit  Paris et par l'organe de Votre
Excellence dans ses relations avec lord Granville, soit  Londres
et par mon propre organe dans mes relations avec lord Palmerston. Ce
langage a toujours t empreint d'une grande modration et d'un vif
dsir que la paix de l'Europe ne ft point trouble; mais en mme
temps nous avons toujours manifest l'opinion que se formait
le gouvernement du Roi de la convention du 15 juillet et de ses
consquences possibles, et il a rserv pour l'avenir la pleine
libert de sa conduite. Si on lui enlevait ce caractre, la politique
du gouvernement du Roi pourrait y perdre quelque chose de sa dignit,
et en prouver un jour quelque embarras et quelque entrave. Il
importe, je crois, qu'aucune parole ou aucun silence ne puisse lui
tre attribu qui mette sa prvoyance ou son indpendance en question.
Votre Excellence se rappellera le _memorandum_ anglais du 17 juillet
dernier et sa tentative de donner  croire que la France s'tait
engage  ne s'opposer, _dans aucun cas_,  aucune des mesures que les
quatre puissances pourraient prendre au sujet du pacha d'gypte. La
nouvelle note que j'ai l'honneur de transmettre  Votre Excellence
me parat conue, au fond, dans la mme pense. Les plaintes leves
contre le langage de M. de Pontois deviendraient ainsi un moyen
d'nerver, ds ce jour, ce qu'a pu dire et de gner plus tard ce que
pourrait faire, s'il le jugeait sage et utile, le gouvernement du Roi.
Le moyen le plus simple et le plus efficace, ce me semble, de prvenir
cet inconvnient, c'est de remettre sous les yeux du gouvernement
Britannique le langage que le gouvernement du Roi a tenu, soit 
Paris, soit  Londres, lorsque la convention du 15 juillet dernier lui
a t annonce. C'est ce que j'ai essay de faire dans le projet de
note que j'ai l'honneur de transmettre  Votre Excellence. Je n'ai pas
voulu prendre sur moi de rpondre ainsi, sans votre approbation,  la
note que lord Palmerston vient de m'adresser. Mais si le gouvernement
du Roi pense qu'il est difficile de laisser sans rponse cette
note qui n'a pas t crite sans intention, il trouvera peut-tre
convenable d'y rpondre, comme je le propose, par les paroles mmes
qui ont t adresses, en son nom, au gouvernement Britannique,
d'abord au moment o le _memorandum_ du 17 juillet dernier nous a t
communiqu, ensuite dans le _contre-memorandum_ de Votre Excellence en
date du 24 juillet, et au moment o je l'ai remis  lord Palmerston.

Je prie Votre Excellence de me donner,  ce sujet, ses instructions.

M. Thiers me rpondit le 18 septembre: Le gouvernement du Roi donne
la plus entire approbation au projet de note que vous m'avez envoy
en rponse  la note que vous a passe lord Palmerston au sujet du
langage imput par Reschid-Pacha  M. le comte de Pontois. L'habile
rdaction de ce projet est bien faite pour djouer l'intention qu'a
pu avoir le ministre britannique en prenant acte, d'une manire si
inexacte et si exagre, de nos dclarations antrieures. Je vous
engage donc  ne pas retarder la transmission d'un document qui
doit placer la question sur son vritable terrain,  l'abri de toute
interprtation arbitraire ou intresse. Il est parfaitement vrai
d'ailleurs que M. le comte de Pontois n'a pas tenu les tranges propos
qu'on lui attribue. Il s'est born  dclarer que la France, justement
mcontente du procd de la Porte et de ses allis, se rservait
toute sa libert d'action, et  appeler srieusement l'attention
de Reschid-Pacha sur les dangers de la voie o il engageait son
gouvernement, particulirement sur celui des insurrections qu'il
serait facile  Mhmet-Ali de susciter parmi les peuples soumis 
l'autorit du sultan[18].

[Note 18: _Pices historiques_, no IX.]

Pendant qu' Paris et  Londres nous tournions ainsi dans le mme
cercle, faisant des rserves et prenant des prcautions pour un
avenir qui nous semblait de plus en plus incertain, les vnements
se prcipitaient en Orient et tranchaient les questions que nous ne
cessions pas de discuter. La nouvelle de la conclusion du trait du
15 juillet tait arrive  Constantinople, et malgr quelques
dissentiments dans l'intrieur du divan et quelques objections de
sa mre la sultane Valid, le sultan, toujours sous l'influence de
Reschid-Pacha, s'empressa de l'accepter, en fit expdier  Londres les
ratifications, et chargea Rifaat-Bey d'aller porter  Alexandrie les
sommations successives qu'aux termes de ce trait la Porte devait
adresser au pacha. Arriv  Alexandrie le 11 aot, Rifaat-Bey n'y
trouva pas Mhmet-Ali; il tait depuis quelques jours en tourne dans
la basse gypte, sous prtexte d'aller visiter les canaux du Nil, mais
en ralit pour gagner du temps et prparer ses moyens de dfense.
Revenu  Alexandrie le 14, il reut Rifaat-Bey le 16 au matin, et sans
entrer avec lui en discussion, le laissant mme  peine parler, il
se refusa  la premire des sommations que prescrivait le trait.
Le lendemain 17, les consuls des quatre puissances signataires
demandrent une audience au pacha, et lui adressrent des
reprsentations sur son refus. Il les repoussa avec vivacit, coupa
la parole au colonel Hodges, consul gnral d'Angleterre, et persista
dans sa rsistance en disant: Je ne rendrai qu'au sabre ce que j'ai
acquis par le sabre. Il n'essayait pas de cacher son agitation, mais
sans se montrer inquiet ou intimid, et quelques-uns des assistants
purent croire que la gravit des circonstances tait, pour cet esprit
aventureux, une cause de satisfaction plutt qu'un sujet de dplaisir.
D'autres, plus clairvoyants ou plus sceptiques, ne voyaient, dans
l'attitude et le langage du pacha, point de rsolution dfinitive, et
disaient que, le jour o le pril deviendrait imminent, il serait
plus prudent qu'aventureux, et se rsignerait, pour ne pas tout
compromettre, aux sacrifices qu'on lui demandait.

Presque au mme moment o Rifaat-Bey arrivait  Alexandrie et avant
qu'il et reu audience de Mhmet-Ali, l'amiral Napier, avec quatre
vaisseaux et plusieurs btiments d'ordre infrieur dtachs de
l'escadre de l'amiral Stopford, se prsentait le 14 aot devant
Beyrout, sommait Soliman-Pacha[19], qui y commandait pour Mhmet-Ali,
d'vacuer la ville et la Syrie, adressait aux Syriens une proclamation
pour les engager  secouer le joug gyptien et  rentrer sous la
domination du sultan, annonait qu'en cas de refus il prendrait
contre Beyrout et la garnison des mesures dcisives, et saisissait
immdiatement les petits navires gyptiens qui se trouvaient sous sa
main. En mme temps l'amiral Stopford lui-mme, avec le reste de son
escadre, arrivait en rade d'Alexandrie et s'y tablissait, attendant
que Mhmet-Ali et rpondu aux sommations du sultan.

[Note 19: Sves (Octave-Joseph), lieutenant dans l'arme franaise en
1814, et qui, en 1816, avait pass en gypte, o, par son mrite
et ses services, il avait obtenu toute la faveur du pacha, et tait
devenu major gnral de l'arme gyptienne.]

La nouvelle de ces premiers actes d'excution du trait du 15 juillet
arriva  Paris le 5 septembre, et M. Thiers m'crivit le 8: Demandez
comment il se fait qu'avant les ratifications, avant surtout
l'expiration des dlais, on ait pu commencer  oprer en Syrie contre
Beyrout. En vrit, cela est peu sant et peu lgal en fait de droit
des gens. Du reste, adieu les moyens coercitifs! La Syrie ne remue
pas; l'mir Beschir reste fidle  Mhmet-Ali; Ibrahim-Pacha, avec
toutes ses forces, revient pour craser les gens qui seraient tents
de dbarquer. Il ne reste plus, si les choses se passent ainsi, qu'
donner au public anglais le spectacle satisfaisant de l'intervention
russe. Je n'avais pas attendu cette instruction pour faire  Londres
ce qu'elle me prescrivait; j'crivis le 9 septembre  M. Thiers:
Ce matin, en lisant les proclamations de Napier et le dtail de ses
premires dmarches, j'ai cherch comment je pourrais en tmoigner
sur-le-champ ma surprise, et obliger le cabinet  quelques
explications. Point de ministre  Londres; lord Palmerston 
Broadlands, lord Melbourne et lord John Russell  Windsor. On dort
bien  l'aise derrire l'Ocan. J'ai t chez lord Clarendon que je
n'ai pas trouv. Il est venu chez moi une heure aprs:--Mylord, lui
ai-je dit, vous tes le seul membre du cabinet que je puisse joindre;
soyez, je vous prie, un moment lord Palmerston, et dites-moi comment
il se peut qu'on fasse, en Syrie, la guerre au pacha avant de lui
avoir seulement dit, en gypte, ce qu'on lui demande. Lord Clarendon
ne m'a, comme de raison, rien expliqu. Mais il rptera ce que je lui
ai dit. J'ai parl dans le mme sens, et vivement,  plusieurs
membres du corps diplomatique. Lord Palmerston doit revenir  Londres
aprs-demain. Je lui porterai ma surprise. Tout ce qui me revient me
donne lieu de croire  quelque brusque et forte tentative de la marine
anglaise sur quelque point de la cte de Syrie, probablement sur
Saint-Jean d'Acre. Si un tel coup russissait, l'effet en serait
grand. J'ai peine  croire au succs. Mais certainement on a prpar
et on attend ici quelque chose de semblable, quelque acte vigoureux
qui empche l'affaire de traner en longueur.

Lord Palmerston avait,  nos plaintes sur l'excution prcipite du
trait du 15 juillet, une rponse fonde sur un document qui,  cette
poque, n'tait pas encore public; au texte de ce trait tait
joint un protocole rserv, sign  Londres, le mme jour, par les
plnipotentiaires des quatre puissances et de la Turquie, et qui
portait:

Considrant que, vu la distance qui spare les capitales de leurs
cours respectives, un certain espace de temps devra ncessairement
s'couler avant que l'change des ratifications de ladite convention
puisse s'effectuer, et que les ordres fonds sur cet acte puissent
tre mis  excution;

Et lesdits plnipotentiaires tant profondment pntrs de la
conviction que, vu l'tat actuel des choses en Syrie, des intrts
d'humanit, aussi bien que les graves considrations de politique
europenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des
puissances signataires de la convention de ce jour, rclament
imprieusement d'viter, autant que possible, tout retard dans
l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est
destine  atteindre.

Lesdits plnipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs,
sont convenus entre eux que les mesures prliminaires mentionnes 
l'article II de la prsente convention seront mises  excution
tout de suite, sans attendre l'change des ratifications; les
plnipotentiaires respectifs constatent formellement, par le prsent
acte, l'assentiment de leurs cours  l'excution immdiate de ces
mesures.

Ce protocole ne faisait point disparatre ce qu'il y avait de violent
et d'injuste  excuter, contre Mhmet-Ali, le trait du 15 juillet
avant de lui avoir adress les sommations prescrites par ce trait
mme pour l'inviter  en accepter ou  en refuser les conditions; il
effaait seulement l'irrgularit diplomatique qu'avant l'change des
ratifications nous avions droit de signaler.

Le 16 septembre, quand toutes ces ratifications furent arrives et
changes  Londres, lord Palmerston nous donna enfin connaissance
officielle et textuelle du trait du 15 juillet, et deux jours aprs,
il me communiqua un protocole en date de la veille, 17 septembre,
par lequel les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, dans le but de placer dans
son vrai jour le dsintressement qui avait guid leurs cours dans la
conclusion du trait du 15 juillet, dclaraient formellement que, dans
l'excution des engagements rsultant dudit trait pour les puissances
contractantes, ces puissances ne chercheraient aucune augmentation
de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce
pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne pussent galement
obtenir[20].

[Note 20: _Pices historiques_, n X.]

Le jour mme o lord Palmerston me faisait cette communication, je
recevais de M. Thiers cette dpche date du 17 septembre:

Monsieur l'ambassadeur, Mhmet-Ali, cdant  nos pressantes
instances, vient de se dcider  une grande concession. Il consent
 rendre immdiatement au sultan Adana, Candie, les villes saintes,
bornant ainsi ses prtentions  l'investiture hrditaire de l'gypte
et  la possession viagre de la Syrie. Je ne puis croire que des
conditions aussi raisonnables ne soient pas acceptes. Les repousser,
ce serait videmment rduire le pacha  la ncessit de dfendre
par les armes son existence politique, et j'ai la conviction
qu'il n'hsiterait pas  le faire. J'ajouterai que ce n'est pas
le gouvernement du Roi qui lui demanderait d'ajouter de nouveaux
sacrifices  ceux qu'il vient d'offrir. Les puissances se verraient
sans doute obliges, pour surmonter la rsistance de Mhmet-Ali, de
recourir  des moyens extrmes; et parmi ces moyens, il en est qui
peut-tre rencontreraient quelques obstacles de notre part; il en est
d'autres auxquels nous nous opposerions trs-certainement; on ne
doit se faire,  cet gard, aucune illusion. Il importe donc que les
propositions si conciliantes de Mhmet-Ali obtiennent l'assentiment
de la Porte et de ses allis. J'ajouterai que cet assentiment ne
saurait tre trop prompt, la situation des choses tant telle que,
d'un moment  l'autre, ce qui est  prsent praticable, et facile
mme, peut devenir absolument impossible. Dans ces circonstances,
le gouvernement du Roi, immolant  l'intrt de la paix des
susceptibilits trop bien justifies cependant, n'hsite pas  faire
un appel  la sagesse des cours allies. Je viens d'en crire
 Vienne,  Berlin et  Constantinople. Veuillez, monsieur
l'ambassadeur, en entretenir aussi le cabinet de Londres. Je vous
laisse juge de la forme que vous devrez donner  cette communication.

Quelques personnes ont pens, tant  Alexandrie qu' Constantinople,
que la Porte pourrait prfrer, aux stipulations proposes, un autre
arrangement qui, donnant seulement  Mhmet-Ali l'gypte et le
pachalik d'Acre, conformment au trait du 15 juillet, confrerait
 son fils Ibrahim-Pacha l'investiture des trois autres pachaliks
syriens. Nous croyons que ce plan pourrait aussi tre accept.

A ces instructions officielles, M. Thiers ajoutait ces informations
particulires: Voyant qu'il fallait placer la rsistance l o nous
la placions, et sachant, par un dernier envoi postrieur  notre
entrevue  Eu, que nous la placions dans l'_gypte hrditaire et
la Syrie viagre_, le vice-roi a fait les concessions que nous lui
demandions et a rsum enfin ses prtentions dans l'gypte hrditaire
et la Syrie viagre. Mais au del il n'y a plus de concessions 
esprer, car il ne fera que celles que nous lui arracherons, et nous
ne lui en demanderons pas une au del de l'gypte hrditaire et de la
Syrie viagre. Tenez cela pour infaillible. Il a fait cette concession
pour obtenir notre appui et nous engager tout  fait  sa cause.
C'tait son intention vidente. Maintenant, aprs l'avoir pouss
jusque-l, il y a, pour nous, une sorte d'engagement moral de lui
prter notre appui lorsqu'il se renferme,  notre demande, dans les
limites de la raison et de la modration.

Peut-tre on va conclure, de ce qu'il a dit aux quatre consuls,
qu'il va tout cder; c'est une illusion qu'il faut dtruire. Il leur
a dclar qu'il acceptait l'hrdit de l'gypte, et que, pour le
surplus, il s'en rapportait  la magnanimit du sultan. Voici ce qu'il
a entendu, et il l'a expliqu  Rifaat-Bey. Il a entendu qu'il prenait
d'abord l'hrdit de l'gypte, et se rsignait  la possession
viagre de la Syrie, de Candie et d'Adana. C'est aprs nos instances
qu'il a consenti  entendre par ces mots la possession hrditaire de
l'gypte et la possession viagre de la Syrie seule. Vous avez l la
dernire concession possible.

L'influence de la France tait en effet, sinon la seule, du moins
l'une des principales causes de ces concessions de Mhmet-Ali. Le
lendemain mme du jour o Rifaat-Bey avait dbarqu en gypte porteur
des sommations du sultan au pacha, le comte Walewski tait aussi
arriv  Alexandrie, charg par M. Thiers de contenir le pacha, si
celui-ci tait dispos  faire des coups de tte, et de lui donner,
en tout cas, les conseils les plus propres  amener, entre la Porte
et lui, un arrangement. A l'arrive du comte Walewski, les consuls
des quatre puissances s'empressrent de l'assurer que Mhmet-Ali se
soumettrait aux conditions qui lui taient offertes si la France
lui dclarait nettement qu'il ne devait pas compter sur son appui:
L'acceptation ou le refus du pacha, disait le colonel Hodges,
dpend de la mission du comte Walewski. Ainsi averti de la dlicate
situation qu'on lui faisait, l'envoy franais ne voulut voir le pacha
qu'aprs l'audience donne  Rifaat-Bey et le refus de l'_ultimatum_
de la Porte. Il trouva Mhmet-Ali trs-anim: Je n'ai pas laiss
parler le messager de la Porte, rpta-t-il plusieurs fois. Il exposa
ensuite complaisamment ses plans et ses moyens de rsistance. Selon
lui, les Anglais n'avaient pas assez de troupes de dbarquement pour
s'aventurer dans l'intrieur de l'gypte; il tait impossible aux
Russes de faire traverser l'Asie Mineure  plus de vingt mille
hommes, car ils ne trouveraient pas de vivres pour une force plus
considrable; il ne craignait pas vingt mille Russes. Il brlait de
se mesurer avec les Autrichiens. S'il n'y avait pas plus de douze
vaisseaux anglais devant Alexandrie, il tait dcid  faire sortir
sa flotte pour les combattre. Tout cela tait dit sans fanfaronnade
apparente, avec une grande humilit ironique, et en mme temps avec
une confiance dans son toile que quarante annes de chances heureuses
pouvaient seules expliquer.

Le comte Walewski reprsenta au pacha qu'il ne pouvait esprer de
lutter contre les quatre puissances signataires de la convention de
Londres. Une attitude dfensive, expectante et menaante tait, lui
dit-il, la seule qui lui convnt et dont il pt attendre de bons
rsultats. Il pouvait,  Alexandrie, embosser sa flotte en prenant des
prcautions contre les bombes de l'ennemi, et garder des troupes
en nombre suffisant pour s'opposer  un dbarquement. En Syrie, il
n'avait qu' concentrer assez de rgiments rguliers pour comprimer
les nouvelles tentatives d'insurrection qui pourraient y tre
suscites contre lui. Au pied du Taurus,  Marash, il devait runir
une arme considrable et menacer de l la Turquie. Mais qu'il ne
songet ni  risquer un vaisseau  la mer, ni  envoyer un homme dans
l'Asie Mineure; s'il passait le Taurus, il provoquait un tremblement
de terre qui engloutirait  la fois Constantinople et le Caire.
Mhmet-Ali adopta, sans grand'peine, ce systme dfensif, disant
pourtant: Si les Anglais bloquent mon commerce, il faudra bien que
je fasse marcher Ibrahim. Le comte Walewski lui fit observer qu'un
blocus n'tait pas encore l'hostilit complte; le pacha en convint;
il ne voulait ni rsister aux conseils de l'envoy franais, ni cesser
de faire entrevoir qu'il tenait dans ses mains la paix ou la guerre
europenne; et le comte Walewski, en rendant compte le 18 aot  M.
Thiers de ces entretiens, finit par dire: Si les Anglais se bornent
 bloquer, s'ils ne cherchent ni  incendier la flotte, ni  faire
une descente, ni  bombarder Alexandrie, on pourra peut-tre empcher
Mhmet-Ali de donner  son arme l'ordre de passer le Taurus; mais
si une flotte anglaise veut brler et sa ville, et son palais, et ses
magasins, et ses arsenaux, et sa flotte enfin, il ne peut l'empcher
qu'en faisant sortir ses vaisseaux, et dans l'tat o ils sont,
c'est leur ruine positive. Si on dbarque des troupes turques et
autrichiennes en Syrie, si on y rallume l'insurrection qui n'est que
comprime, il ne peut s'y opposer qu'en condamnant  une perte presque
certaine l'arme de Soliman-Pacha. Dans toutes ces hypothses donc, il
n'a qu'un seul parti  prendre, celui de faire passer le Taurus  son
arme; l, de nouvelles et grandes chances se prsentent  lui, et il
les comprend trop bien pour que, le cas chant, il consente  ne pas
jouer son sort sur la seule carte qui puisse le faire gagner.

Le moment tait pressant; je me rendis le 19 septembre au
_Foreign-Office_, et j'entamai l'entretien avec lord Palmerston en
lui exposant les faits dont M. Thiers venait de m'instruire, les
concessions de Mhmet-Ali, les efforts des agents franais qui l'y
avaient amen, le dpart tout rcent du comte Walewski qui avait
quitt Alexandrie dans les premiers jours de septembre pour aller 
Constantinople presser la Porte d'accepter les propositions du pacha:
Voil donc, dis-je,  lord Palmerston, une chance d'arrangement. Le
pacha n'est point intraitable. La Porte le sera-t-elle? A en juger par
le langage de Rifaat-Bey, elle n'y est pas dispose. Rien ne la
gne pour entrer dans les voies qui s'ouvrent  la transaction. Les
propositions qu'elle a faites au pacha ne font point partie de la
convention qu'elle a conclue avec les quatre puissances. C'est un acte
spar, qui mane de la Porte seule, et qu'elle peut modifier sans
que la convention du 15 juillet en soit atteinte. La modification
que demande Mhmet-Ali, Rifaat-Bey lui-mme parat en avoir suggr
l'ide. Les trois pachaliks de Syrie en viager pour un fils du pacha,
est-ce acheter trop cher le terme d'une situation grave pour la Porte,
grave pour l'Europe, et qui peut le devenir bien plus?--Je suis fort
aise, me dit lord Palmerston, que Mhmet-Ali ait fait cette dmarche;
elle est de bon augure. Ne vous trompez pas sur la valeur de ce qu'a
pu dire Rifaat-Bey. C'est un pauvre homme, trs-effray de la mission
qu'il remplit, et qui n'est press que de s'en aller. Il n'aurait
pas mieux demand que d'aller sur-le-champ porter lui-mme 
Constantinople les propositions du pacha. Il voulait partir aprs
l'expiration du premier dlai de dix jours. Les consuls ont eu quelque
peine  l'en empcher. Je sais que la situation est grave. Je n'en
redoute pas la responsabilit et elle ne s'aggravera point de notre
fait. Nous ne voulons point faire, nous ne ferons point la guerre 
la France. Nous ne ferons rien qui justifie la guerre. Nous ne
poursuivons qu'un but lgitime, avou; la note que je vous ai adresse
en vous communiquant la convention du 15 juillet, le protocole du 17
de ce mois, c'est l tout notre dessein. Nous n'avons pas une pense,
nous ne ferons pas un pas au del. La France est pleine de respect
pour le droit des gens et la justice. Elle n'a pas jug  propos
de prter comme nous, son concours  la Porte; mais elle n'est pas
ennemie de la Porte; elle ne fera pas la guerre  la Porte pour
soutenir le sujet contre le souverain. Elle ne dclarera pas la guerre
 des puissances amies qui ne la provoqueront pas.--Certainement,
mylord, la France est pleine de respect pour le droit des gens et la
justice; la France ne veut point la guerre, et ne provoquera pas plus
qu'elle ne se laissera provoquer. Mais il y a des situations, et ce
sont les plus graves, o la guerre peut natre d'elle-mme, sans la
volont, contre la volont de tout le monde, par cet entranement des
situations, par ces incidents imprvus auxquels on n'chappe pas en
les dplorant. En 1831 aussi, la France ne voulait pas la guerre, et
elle en a donn certes d'clatantes preuves; mais quand l'Autriche,
pour venir au secours du gouvernement pontifical, entra dans les
Lgations, la France ne put accepter cette intervention trangre,
cette prsence arme dans un tat indpendant, cette rupture de
l'quilibre en Italie;  son tour, la France voulut tre l, et elle
alla  Ancne. Grce  la sagesse de l'Europe, grce  la loyaut bien
comprise de la France, la guerre ne sortit point de l; mais elle
en pouvait sortir, et pourtant la France n'hsita point. Des
circonstances analogues pourraient amener, sous des formes bien
diverses, des rsolutions, des actes galement pleins des chances de
guerre que nous repoussons tous. Et plus la situation qui peut faire
natre de tels actes se prolonge, plus on avance vers la limite 
laquelle on peut rencontrer ces chances. Htons-nous de mettre un
terme  cette situation, mylord, quand il en est temps encore et quand
le moyen s'en offre  nous.

--Les situations sont bien diffrentes. On a beaucoup cri, en 1831,
contre ce que faisait la France  Ancne. Pour moi, je suis de ceux
qui ont pens ds lors que la France n'avait pas le tort qu'on lui
attribuait, et qu'il y avait, pour elle, de grandes raisons
d'agir ainsi. L'Autriche tait entre seule dans les Lgations; le
gouvernement pontifical tait protg prcisment par la puissance
dont la protection devait paratre, aux autres tats, plus suspecte
et plus prilleuse. C'est exactement la situation o la Porte serait
aujourd'hui si elle avait pour protectrice la Russie seule en vertu du
trait d'Unkiar-Sklessi. Nous avons, en droit, repouss, comme vous,
ce protectorat exclusif de la Russie; en fait, nous ne l'accepterions
pas plus que vous. L'Autriche de plus, en 1831, n'avait pas invit
la France  se joindre  elle pour protger le pape, pour entrer
avec elle dans les Lgations. Aujourd'hui ce sont quatre puissances
d'intrts fort divers, et dont plusieurs ont des intrts semblables
 ceux de la France, qui s'allient pour protger la Porte; et ces
quatre puissances ont constamment press la France de s'unir  elles,
d'agir comme elles, d'tre partout avec elles dans le mme dessein.
Ce sont l,  coup sr, des diffrences considrables entre les
situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui, pour agir en Orient
comme elle l'a fait en 1831 en Italie, les mmes motifs.

--Mylord, peu importent ces diffrences quand l'analogie est au
fond des choses. Pourquoi redoutons-nous ce que les quatre puissances
entreprennent en Orient? Parce que nous croyons qu'au lieu de la
pacification intrieure, c'est la guerre civile, avec toutes ses
secousses et toutes ses chances, qu'elles vont porter dans l'Empire
ottoman, et que, si quatre puissances sont prsentes dans le trait du
15 juillet, en dfinitive une seule en profitera. C'est l le rsultat
que nous repoussons. Nous voulons en Orient la paix et l'quilibre des
tats europens. Nous croyons la paix et l'quilibre compromis par le
trait dont vous poursuivez l'excution. Un tat du premier ordre, la
France ne peut, en pareille occurrence, manquer  son rle et  son
rang. Elle n'y manquera point.

--Elle aura bien raison, et nous serions bien fchs qu'elle y
manqut. Croyez-moi, mon cher ambassadeur; nous n'avons aucune envie
que vous n'exerciez pas en Orient l'influence qui vous appartient.
Nous savons combien votre influence y est ncessaire; et soyez sr
que, si la prpondrance d'une autre puissance y devenait en effet
menaante, vous nous verriez  ct de vous pour la rprimer. Mais
rien de semblable n'est  craindre aujourd'hui; ce qui se fait en
Orient dtruira au contraire toute prtention isole, tout protectorat
exclusif. Nous aurions infiniment prfr que vous y prissiez part
avec nous. Vous n'avez pas voulu. Nous aussi, en 1823, quand vous tes
intervenus en Espagne, nous n'avons pas voulu nous y associer. On
nous l'avait propos, demand  Vrone. Nous avons pens que cela ne
convenait pas  notre politique, intrieure et extrieure. Avons-nous
fait la guerre  cause de cela? Depuis bien longtemps pourtant nous
redoutions l'influence de la France en Espagne. Vous y tes entrs
seuls. Vous y tes rests longtemps. Vous avez occup cinq ou six ans
Cadix, point si important  nos yeux. Nous avons gard la paix et nous
croyons que, pas plus que le reste de l'Europe, l'Angleterre n'y a
rien perdu.

Je ne prolongeai pas cette discussion sur des comparaisons boiteuses
et sans importance pratique; je ramenai la conversation vers son objet
srieux, les propositions du pacha: Le gouvernement du Roi, dis-je,
craint qu'on ne se fasse,  Londres, des illusions  cet gard. Il
est convaincu qu'on n'obtiendra rien de plus  Alexandrie. Il trouve
lui-mme ces propositions modres et raisonnables; il ne croirait
ni devoir, ni pouvoir insister auprs du pacha pour lui arracher
davantage; il ne voit enfin, au del de ces termes, qu'une situation
de plus en plus violente et qui nous pousserait chaque jour plus
rapidement vers les vnements les plus graves.

--Je ne pense pas, me dit lord Palmerston, que ce soient l les
derniers termes auxquels le pacha puisse tre amen. La Porte
n'acceptera point la Syrie tout entire pour Ibrahim. Ibrahim, c'est
Mhmet. Le district d'Adana, si je ne me trompe, avait t donn
au nom d'Ibrahim; Mhmet en dispose, comme de tout le reste. La
convention du 15 juillet a un but srieux, faire disparatre le danger
auquel le voisinage et la puissance de Mhmet, matre de la Syrie,
tenaient la Porte sans cesse expose. Il est indispensable que ce but
soit atteint.

--Dois-je conclure de l, mylord, que la Porte n'admettra aucune
modification aux propositions qu'elle a adresses au pacha?

--Je ne dis pas cela; le pacha montre de la sagesse; il commence
 transiger. Aucune mesure de coercition n'a pourtant encore t
rellement tente; on verra; une place qui s'est bien dfendue pendant
six mois, et qui donne lieu de croire qu'elle se dfendra bien encore,
est traite autrement que celle dont les remparts sont mins et
prs de tomber. Il y a tel dessein qu'on peut modifier lorsque,  la
pratique, on en a reconnu les difficults. Quant  prsent, Ibrahim
s'est rapproch de Beyrout avec un corps de troupes, ce qui prouve
qu'il ne pense pas  passer le Taurus.

--Savez-vous ce qu'il fera, mylord, quand il saura que les dernires
propositions de son pre ont t rejetes?

--Ce ne seront pas les dernires; le pacha est entr dans une
bonne voie; il comprendra qu'il y a, pour lui, plus d'avantage  y
persvrer qu' en sortir.

Je rendis sur-le-champ  M. Thiers un compte dtaill de cet
entretien, et en dehors de mon rcit officiel j'ajoutai: On ne m'a
pas dit, et je n'aurais pas souffert qu'on me dt, mais on croit ici
que le pacha dcourag avait cd bien davantage, et qu'il tait prt
en effet  se contenter de l'gypte hrditaire, en s'en remettant
d'ailleurs  la gnrosit du sultan. MM. Cochelet et Walewski lui
auraient, dit-on, reproch d'avoir fait cette dmarche  leur insu,
et l'auraient fait revenir de sa premire rsolution; en sorte que la
France seule aurait fait obstacle  la conclusion de l'affaire.

Quand on conoit des doutes sur cette explication de ce qui s'est
pass  Alexandrie, voici celle qu'on adopte en change. Le pacha,
dit-on, a fait une feinte; il s'est montr dispos  tout cder,
dans l'espoir que les agents franais eux-mmes trouveraient ses
concessions excessives, lui conseilleraient d'autres propositions dont
ils prendraient la responsabilit, et lieraient ainsi la France  sa
cause. En sorte que, dans la premire hypothse, la France serait plus
exigeante et, dans la seconde, moins fine que le pacha.

La premire hypothse devint bientt  Londres un bruit fort rpandu
et d'un trs-fcheux effet. J'crivis le 22 septembre  M. Thiers: Je
ne puis vous laisser ignorer, et je vous l'ai dj indiqu hier,
que lord Palmerston, pour retenir ses collgues sous son drapeau, se
servira et se sert dj beaucoup de cette assertion que le pacha
avait cd, allait cder, que les agents franais seuls lui ont rendu
courage et l'ont rengag dans la rsistance. C'est ce qu'on lui mande
de plusieurs cts, et avec affirmation. On l'a, dit-on, galement
mand  Vienne, et M. de Metternich en est aussi persuad que lord
Palmerston. Lord Beauvale en a crit  Londres. L'amiral Stopford y
croit, dit-on, galement, et lui, qui tait assez favorable au pacha,
et en bonne intelligence avec nous, va changer de disposition et
poursuivre avec ardeur les moyens de contrainte, trs-bless, pour son
propre compte, d'avoir tir  tort le canon de raccommodement. J'ai
trouv hier lord Holland fort troubl de tout ce qu'on lui disait
 cet gard, et redoutant beaucoup l'effet de tout ce qu'on pouvait
dire. On raconte que M. Walewski a parl au pacha de 30,000 hommes que
la France runissait dans ses dpartements mridionaux. Deux de nos
amis, des plus chauds et des plus utiles, sont venus ce matin me
dire les _ravages_, je me sers  dessein de l'expression, que les
adversaires d'une transaction pourraient faire et feraient, dans le
cabinet et dans le public, avec de telles allgations. Car la France
a toujours rpt, disent-ils, que, pour elle, la question des
territoires lui tait indiffrente et que, si le pacha voulait cder,
elle n'y objecterait pas du tout. J'attendrai impatiemment votre
rponse.

Elle ne se fit pas attendre; M. Thiers m'crivit le 24 septembre: A
la fausse assertion que la France, loin d'amener les concessions du
vice-roi, les a au contraire empches d'tre pleines et entires,
donnez en mon nom, et au nom du gouvernement franais, le dmenti le
plus solennel. Je ferai donner aujourd'hui ce dmenti par un journal
officiel[21]. Voici la rigoureuse vrit. Le vice-roi, en pourparlers
avec Rifaat-Bey, avait commenc  s'adoucir, et avait conu, de
certaines insinuations qui lui avaient t faites, l'espoir d'obtenir
du sultan des conditions meilleures que le trait du 15 juillet. Il
fit alors cette rponse qu'il acceptait l'gypte hrditaire, et
qu'il s'en fiait, pour le surplus,  la magnanimit du sultan. On en
tait l quand nos agents le virent, et il dit ce qu'il entendait
par ce recours  la magnanimit du sultan; il entendait qu'on lui
laisserait la possession viagre de la Syrie, d'Adana et de Candie.
C'est alors que nos agents lui dclarrent que c'tait l une
prtention impossible  justifier et  satisfaire. Notamment sur
Candie, il fallut y revenir  plusieurs fois pour l'branler et le
convaincre. L'assertion qu'il allait tout cder est donc un indigne
mensonge auquel je vous prie de donner, en mon nom et au nom de la
France, le plus clatant dmenti. Je vous envoie une lettre de M.
Cochelet que vous pouvez lire  qui cette lecture sera utile.

[Note 21: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]

Elle fut utile, mais point ncessaire. Je rpondis le 26 septembre
 M. Thiers: Je sors de chez lord Palmerston. J'avais dj dmenti,
auprs de lui et auprs de tout le monde, l'assertion relative  la
conduite des agents franais  Alexandrie. Je viens de le faire avec
l'autorit de votre lettre, du rapport de M. Cochelet et de votre
dmenti officiel. J'ai trouv lord Palmerston convaincu d'avance et
assez embarrass. Il avait reu hier le rapport du colonel Hodges, en
date du 30 aot, sign des trois autres consuls et de Rifaat-Bey, et
parfaitement d'accord avec celui de M. Cochelet. Ce rapport, rdig en
forme de procs-verbal de la confrence entre le pacha, Rifaat-Bey et
les quatre consuls, prouve: 1 que le pacha, en dclarant aux consuls
qu'il acceptait l'gypte hrditaire, et s'adresserait, pour le reste,
aux bonts du sultan, leur a, mme au premier moment, donn  entendre
qu'il demanderait et qu'il esprait bien obtenir le gouvernement
viager de la Syrie, ajoutant ensuite que, s'il tait refus, il aurait
recours aux armes; 2 que les agents franais, loin de dtourner le
pacha des concessions pleines et entires qu'il avait faites d'abord,
s'taient, au contraire, appliqus et avaient russi  obtenir de lui
des concessions plus tendues et plus prcises.

Ce dernier point n'est pas textuellement exprim dans le rapport du
colonel Hodges, qui ne traite que de ce qui s'est pass entre le pacha
et les consuls; mais il en dcoule ncessairement, et le rapport de
M. Cochelet est pleinement confirm. Lord Palmerston l'a reconnu sans
hsiter, sans essayer d'attnuer la vrit. J'ai pris sur lui tous mes
avantages. J'ai prononc les mots d'trange crdulit, de confiance
aveugle dans tout ce qui flattait ses ides ou son dsir; j'ai parl
des offenses auxquelles il se laissait ainsi entraner envers nous,
que nous devions ressentir, que nous ressentions, et qui rendraient
les affaires encore bien plus difficiles et prilleuses si nous
n'tions pas plus attentifs avant de croire et de parler. Il n'a point
cherch de mauvaise excuse, et vous pouvez tre sr qu' cet gard, en
ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de le rparer.
Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par l un grand moyen
d'action sur l'esprit de ses collgues, d'ici au conseil de lundi
prochain et dans ce conseil mme.

Trois conseils de cabinet furent tenus en effet, le 29 septembre et
les 1er et 2 octobre, pour dlibrer sur les concessions du pacha; les
amis de la politique pacifique soutenaient qu'elles pouvaient devenir
la base d'une transaction, et demandaient qu'on ft,  ce sujet,
quelque nouvelle ouverture  la France. Lord Palmerston se retranchait
dans les difficults de conduite, les scrupules de dignit: Le trait
s'excute, disait-il, et s'excutera facilement; comment le rtracter
sans humilier l'Angleterre et l'Europe? Ses objections ne ramenaient
pas  lui les partisans d'un arrangement; mais ils ne les rsolvaient
pas  leur propre satisfaction. Ils cherchaient quelque chose qui,
sans violer et abolir formellement le trait du 15 juillet, en prt
la place et maintnt  la fois la paix et l'honneur diplomatique de
l'Angleterre. Ils ne le trouvaient pas. La chance d'une dislocation du
cabinet tait d'ailleurs prsente  l'esprit de tous ses membres, et
rendait toutes les discussions molles et vaines.

Au milieu de ces petites agitations intrieures du cabinet anglais,
arriva  Paris et  Londres la nouvelle tlgraphique que, le 11
septembre, l'escadre anglaise avait d'abord somm, puis bombard
Beyrout qui, aprs une rsistance peu efficace, s'tait rendu; que des
troupes turques, ou auxiliaires des Turcs, avaient t dbarques
et commenaient  agir en Syrie; et que, pendant ce temps, 
Constantinople, aussitt aprs l'arrive de Rifaat-Bey revenu
d'Alexandrie et malgr les efforts du comte Walewski pour faire
accepter les propositions d'arrangement du pacha, le sultan,  la
suite de deux runions solennelles du divan, avait, le 14 septembre,
prononc la dchance de Mhmet-Ali comme pacha d'gypte et nomm
Izzet-Mhmet pour le remplacer. Le trait du 15 juillet tait ainsi
excut en Orient dans ses consquences extrmes, pendant qu'on
cherchait encore, en Occident, un moyen de les prvenir.

En me transmettant, le 2 octobre, ces nouvelles, M. Thiers ajoutait:
Vous pouvez vous figurer aisment l'impression du public de Paris.
Il m'est impossible de dire ce qui en rsultera, ni quelles seront
les rsolutions du gouvernement. J'ai assembl le cabinet ce matin;
je l'assemblerai encore ce soir; je vous ferai part de ses rsolutions
ds qu'elles seront prises, et qu'il y aura besoin de vous les faire
connatre pour votre conduite  Londres. En attendant, vous ne devez
pas dissimuler combien la situation est grave. Elle ne l'a jamais t,
 beaucoup prs, autant.

En recevant, le 4 octobre au matin, ces nouvelles et sans rien
attendre de plus, je pensai que, soit avec les amis, soit avec les
adversaires d'un arrangement pacifique, je ne devais pas rester
inactif et silencieux. Je pris quelques mesures pour que les premiers
connussent bien, sans retard, la gravit de la situation, et je
demandai  lord Palmerston de me recevoir dans la matine. Il me
rpondit qu'il m'attendait.

Mylord, lui dis-je en entrant, je n'ai, de la part du gouvernement
du Roi, rien  vous demander ni  vous dire; mais je tiens  vous
informer sur-le-champ des nouvelles que je reois et de l'effet
qu'elles produisent en France. Je lui lus une dpche de M. de
Pontois, en date du 15 septembre, sur ce qui venait de se passer 
Constantinople, et trois dpches tlgraphiques que M. Thiers m'avait
transmises.

Sur la dpche de M. de Pontois, lord Palmerston s'empressa de me
dire: Il n'y a point de successeur nomm  Mhmet-Ali en gypte; la
Porte a pens que, puisqu'elle tait en guerre avec lui, il fallait
lui retirer tout pouvoir lgal. Elle l'a dpos pour qu'il ne ft
plus, en gypte comme ailleurs, le reprsentant du sultan, pour que
tous les sujets du sultan, gyptiens comme Syriens, sussent bien
qu'ils ne devaient plus  ses ordres aucune obissance. Elle a pens
en mme temps que cette mesure l'intimiderait et contribuerait  le
faire cder. Elle ne s'est point interdit tout arrangement avec
lui quant  l'gypte; elle n'a investi Izzet-Mhmet-Pacha que d'un
pouvoir provisoire et limit. J'ai crit  lord Granville pour qu'il
donnt  votre gouvernement cette explication et rtablt la vrit
des faits.

--Il n'en est pas moins vrai, mylord, que c'est au moment o
Mhmet-Ali faisait des concessions et abandonnait une partie de ses
prtentions, qu'on a pris contre lui une mesure extrme, et pouss
tout  coup la convention du 15 juillet  ses dernires consquences.
L'article VII de cette convention ne prsentait le retrait de l'gypte
mme  Mhmet-Ali que comme une chance loigne, sur laquelle
le sultan consulterait ses allis. Apparemment le conseil de lord
Ponsonby a t aussi prompt que la rsolution du sultan. C'est sans
doute dans le mme esprit de promptitude, et pour aller au-devant des
vnements, qu'on fait dans l'Asie Mineure, auprs de Nicodmie, les
prparatifs d'un camp pour des troupes russes. Aux termes de l'article
III de la convention du 15 juillet, c'est seulement dans le cas o
Ibrahim passerait le Taurus que ces mesures sont annonces pour la
sret de Constantinople.

--Aussi n'y a-t-il, quant  prsent, rien de fond dans le bruit dont
vous me parlez. On ne fait point de prparatifs pour un camp russe 
Nicomdie, et j'espre que rien de semblable ne sera ncessaire, et
qu'Ibrahim ne franchira pas le Taurus.

La conversation passa de Constantinople en Syrie. Lord Palmerston
ne savait, sur Beyrout, que ce qu'il avait appris par nos dpches
tlgraphiques: Mes dernires dpches de Beyrout, me dit-il, sont
du 26 aot; mais l'vnement ne m'tonne pas; Beyrout tait un point
important  occuper. C'est le seul port de cette cte. Il coupe les
communications du pacha. C'est de l que l'insurrection de la Syrie
contre lui peut tre efficacement soutenue.

--Oui, cette insurrection qu'on soutient sans qu'elle existe, et
qu'on ne parvient pas  crer.

--Elle existera ds qu'elle aura un point d'appui. Notre drogman,
M. Wood, a parcouru le Liban; il a vu les principaux chefs, l'mir
Beschir lui-mme; ils lui ont tous dit que, ds qu'ils verraient
le drapeau turc arbor et protg par des forces suffisantes,
ils prendraient les armes, car la tyrannie du pacha leur est
insupportable.

Je parlai avec amertume de ce drapeau turc arbor sur Beyrout en
cendres, et par des mains qui n'taient pas toutes turques. Lord
Palmerston rvoqua en doute les neuf jours de bombardement et la ruine
complte de Beyrout: Les gyptiens, me dit-il, taient dans un fort,
dans le lazaret, je crois. Ce point-l aura t dtruit, ce qui aura
dtermin la retraite. Quant aux troupes dbarques, ce sont bien
des Turcs. Il n'y a point d'Autrichiens. Peut-tre quelques marins
anglais, pour un moment, comme nous avons fait en Espagne. Mais c'est
par des Turcs que Beyrout est occup, et une seconde expdition de
troupes turques ne tardera pas  y arriver.

--Je ne sais, mylord, si c'est Beyrout mme ou seulement le lazaret
qui a t dtruit, ni dans quelle mesure les Anglais, les Autrichiens
et les Turcs ont contribu  sa destruction, ni si ce serait une
insurrection bien naturelle que celle qui viendrait si tard et 
condition d'tre si bien garantie. Ce que je sais, c'est que tous
les faits que nous venons d'apprendre, et dont quelques-uns sont
des consquences rigoureuses, extrmes, lointaines, du trait du 15
juillet, ont clat  la fois, au dbut mme de l'excution, au moment
o les concessions du pacha avaient fait concevoir des esprances
d'arrangement. Ces faits ont produit en France un effet dplorable, et
il en rsulte la situation la plus grave qui se puisse imaginer, une
situation dans laquelle personne ne peut plus rpondre de l'avenir.

--Comment un nouvel arrangement serait-il possible? Comment
pourrions-nous modifier la convention du 15 juillet sous le coup des
menaces dont nous sommes assaillis? Au milieu d'une telle explosion,
notre honneur nous commande de tenir  ce que nous avons fait,
d'accomplir ce que nous avons entrepris.

--Pardon, mylord, que voulez-vous dire? De quelle explosion, de
quelles menaces parlez-vous? Est-ce des journaux? Vous savez, comme
moi, ce que c'est qu'un pays libre; vous connaissez, comme moi, ce
qu'y peuvent tre les exagrations de la pense, les emportements du
langage. Si vous me parliez de nos journaux, je parlerais des vtres.
Vous ne voudriez certainement pas en rpondre.

--Et vos armements sur terre et sur mer?

--Nos armements, mylord, sont une sret pour nous, point une menace
de notre part. Comment? Depuis l'origine de cette affaire, la France
rpte que son motif pour repousser l'emploi de la force contre le
pacha, c'est la crainte que, par l, on ne soulve en Orient les
questions les plus graves, qu'on ne trouble l'Empire ottoman et la
paix de l'Europe. Elle a tort ou raison; mais enfin c'est son avis, sa
prvoyance. Et pendant qu'elle pense et prvoit ainsi, la France voit
quatre grandes puissances s'unir pour employer la force en Orient;
elle se voit isole, et elle ne prendrait pas ses prcautions! Elle
ne se prparerait pas pour les chances d'un avenir qu'elle a toujours
prvu et prdit! Ces prparatifs, mylord, ces armements n'ont rien
d'agressif; ils ne menacent les droits d'aucun tat; ils sont notre
garantie,  nous, contre les prils et pour les ncessits de la
situation qu'on nous a faite. Il fallait prvoir, mylord, cette
consquence de cette situation; il fallait prvoir l'lan du sentiment
national dans la France isole, et l'attitude qu'il imposerait  son
gouvernement. Je vous l'ai souvent annonc; je vous ai fait pressentir
cette explosion dont vous vous plaignez et ses consquences. Vous
n'avez jamais voulu y croire.

--C'est volontairement que la France s'est isole. Nous avons
vivement dsir, instamment demand qu'elle ft avec nous. Nous ne
pouvions abandonner ce que nous pensions, ce que nous voulions faire
dans le seul intrt du repos de l'Europe, parce que la France n'tait
pas de notre avis sur le choix des moyens. C'et t reconnatre,
accepter son _veto_, sa dictature. Nous nous sommes appliqus  vous
rassurer,  vous donner, sur nos intentions, sur notre action, toutes
les garanties possibles. S'il en est que vous dsiriez, que vous
imaginiez, dites-les; nous irons trs-loin pour dissiper toute
inquitude. Mais quand, aprs un an de ngociations, nous avons conclu
la convention du 15 juillet, nous avons fait un acte srieux; nous
l'avons fait pour gurir en Orient un mal srieux. Nous ne voulons
faire que cela; mais nous le voulons srieusement, comme des gens qui
se respectent eux-mmes, qui ne vont point au-del de ce qu'ils ont
dit, mais ne rtractent point ce qu'ils ont fait.

--Nous aussi, mylord, nous tenons  ce que nous avons dit; nous ne
voulons que ce que nous avons annonc. Nous avons toujours voulu la
paix; toute notre politique a t dirige vers le maintien de la paix.
Nous n'avons pas cr la situation dans laquelle la paix peut tre
compromise; nous ne rpondons pas, je le rpte, de l'avenir que cette
situation peut amener.

Je transmis sur-le-champ  M. Thiers les dtails de cet entretien, et
je lui communiquai en mme temps l'impression qu' ce moment mme et
dans la situation ainsi aggrave, je ne cessais pas de conserver:
Je regarde, lui dis-je, les dernires paroles que m'a adresses lord
Palmerston comme l'expression vraie et complte de sa pense, et par
consquent de la pense du cabinet o il prvaut. Il veut sincrement
renfermer la convention du 15 juillet dans les limites indiques, la
restitution de la Syrie au sultan; il veut srieusement l'excuter
dans ces limites. Il est plus que jamais convaincu que les vnements
s'y renfermeront, et que le pacha portera plus loin ses concessions,
ou sera dompt sans longs et violents efforts.

Deux jours aprs, pour que le gouvernement du Roi n'ignort rien
de l'tat des esprits  Londres, j'crivis  M. Thiers: J'esprais
recevoir, il y a dj quelque temps, votre rponse  la grande
dpche de lord Palmerston du 31 aot dernier. En vous crivant le
9 septembre, je vous ai parl de l'effet qu'elle produisait en
Angleterre et de l'importance qu'il y aurait pour nous  agir,  notre
tour, sur l'esprit flottant du public anglais mal inform. Depuis
cette poque, non-seulement la dpche du 31 aot, mais plusieurs
autres pices dans le mme sens ont t publies, entre autres la note
que m'a adresse lord Palmerston, le 16 septembre, en me communiquant
la convention du 15 juillet, celle qui accompagnait le protocole du 17
septembre, et ce protocole lui-mme. Ces publications ont rellement
agi sur l'opinion en Angleterre, et aussi, me dit-on, en Allemagne.
Rien n'est venu de notre part, non-seulement  la connaissance du
public, mais  l'adresse du cabinet anglais qui, je le sais, s'est
un peu tonn de ne recevoir aucune rponse  ses diverses
communications.

M. Thiers m'envoya, le 8 octobre, sa rponse, en date du 3, au
_memorandum_ anglais du 31 aot. C'tait un complet et habile rsum
de la politique du gouvernement franais depuis 1839, dans les
affaires d'Orient. Ses motifs, sa persvrance  travers toutes les
phases de la question, ses efforts  la fois pour le maintien de
l'Empire ottoman et pour l'acceptation intelligente et pacifique
des faits qui, dans certains lieux, en attestaient l'incontestable
dcadence, enfin ses objections au trait du 15 juillet 1840 et ses
griefs contre le brusque procd de la conclusion, y taient exposs
avec lucidit, fermet et mesure. Je donnai le 12 octobre,  lord
Palmerston, revenu ce jour mme de la campagne, lecture et copie de
ce document[22]. Il me fit, dans le cours de cette lecture, quelques
observations courtes et rserves, quoique son impression, je pourrais
dire sa contrarit, ft, au fond, assez vive. J'ai dj dit qu'il a
le got de la polmique et un besoin passionn, non-seulement d'avoir,
mais d'avoir toujours eu raison, dans ses raisonnements comme dans ses
actes. La lecture termine, il m'exprima l'intention de rpondre,
par crit,  cette dpche, et d'y relever tout ce qui lui paraissait
susceptible de contradiction. Il avait l'air, en m'coutant, de
mditer dj sa rponse.

[Note 22: _Pices historiques_, n XI.]

A sa dpche du 3 octobre, M. Thiers en avait joint une autre, en date
du 8, pratiquement bien plus importante. C'tait la dclaration
de l'attitude que prenait le gouvernement du Roi en raison de la
dchance prononce  Constantinople contre Mhmet-Ali, comme pacha
d'gypte[23]. Cette dclaration tait conue en termes aussi mesurs
que graves; le mot et le moment prcis du _casus belli_ n'y taient
pas prononcs; mais elle portait formellement que la dchance
du vice-roi, mise  excution, serait, aux yeux de la France, une
atteinte  l'quilibre gnral de l'Europe. On a pu livrer, aux
chances de la guerre actuellement engage, la question des limites qui
doivent sparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi
d'gypte; mais la France ne saurait abandonner  de telles chances
l'existence de Mhmet-Ali comme prince vassal de l'Empire. Quelle que
soit la limite territoriale qui les spare, par suite des vnements
de la guerre, leur double existence est ncessaire  l'Europe, et
la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre.
Dispose  prendre part  tout arrangement acceptable qui aurait
pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi
d'gypte, elle se borne en ce moment  dclarer que, pour sa part,
elle ne pourrait consentir  la mise  excution de l'acte de
dchance prononc  Constantinople.

[Note 23: _Pices historiques_, N XI.]

Je portai cette dpche  lord Palmerston le 10 octobre, quelques
heures aprs l'avoir reue. Il arrivait de la campagne et se disposait
 se rendre au conseil. Il couta ma lecture avec une attention
silencieuse; sur le passage seulement o M. Thiers rappelait la
dclaration que lui avait faite lord Granville au sujet de la
dchance prononce contre le pacha: Je ne sais, me dit lord
Palmerston, si ces mots _mesure comminatoire, sans consquence
effective et ncessaire_, rendent bien exactement ma pense. J'ai
charg lord Granville, comme je vous l'ai dit  vous-mme, de dclarer
au gouvernement du Roi que nous considrions cette dchance, non
comme un acte dfinitif et qui devait ncessairement tre excut,
mais comme une mesure de coercition destine  retirer au pacha tout
pouvoir lgal,  agir sur son esprit pour l'amener  cder, et qui
n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il renonait  ses
premiers refus, un accommodement qui le maintnt en possession de
l'gypte.--C'est aussi, mylord, ce que j'ai mand au gouvernement du
Roi et je continuai ma lecture. Quand j'eus fini: Je ne saurais, me
dit lord Palmerston, vous rpondre immdiatement; je ne suis pas
le gouvernement. Je n'entreprendrai pas non plus, en ce moment,
de discuter les raisonnements exprims dans cette dpche, et
qui pourraient donner lieu  des observations que probablement il
conviendra mieux de faire par crit. Je mettrai la dpche sous les
yeux du cabinet. Et nous nous sparmes sans plus de conversation.

Cinq jours aprs, le 15 octobre, pouss par la vive impression
qu'avaient faite, sur ses collgues et sur lui-mme, cette dpche
du gouvernement franais et la dclaration qu'elle contenait, lord
Palmerston adressa  l'ambassadeur d'Angleterre  Constantinople, lord
Ponsonby, des instructions portant: Pour que le rcent exercice de
l'autorit souveraine du sultan aboutisse  un prompt et satisfaisant
rglement des questions pendantes, le gouvernement de Sa Majest
pense qu'il conviendrait que les reprsentants des quatre puissances 
Constantinople reussent ordre d'aller trouver le ministre turc et de
lui dire que, d'aprs les stipulations de l'article 7 de l'acte
spar annex au trait du 15 juillet, leurs gouvernements respectifs
recommandent fortement au sultan que, si Mhmet-Ali fait bientt sa
soumission et s'engage  restituer la flotte turque et  retirer ses
troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes,
le sultan, de son ct, non-seulement rtablisse Mhmet-Ali comme
pacha d'gypte, mais lui donne aussi l'investiture hrditaire de ce
pachalik, conformment aux conditions spcifies dans le trait du
15 juillet, et pourvu, comme de raison, que Mhmet-Ali ou ses
successeurs ne commettent, sous peine de forfaiture, aucune infraction
de ces conditions. Le gouvernement de Sa Majest a droit d'esprer
que l'avis ainsi suggr de sa part au sultan aura le concours des
gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie; Votre Excellence
donc, aussitt que ses collgues auront reu des instructions
correspondantes, fera la dmarche prescrite dans cette dpche. Si
le sultan, comme le gouvernement de Sa Majest n'en saurait douter,
consent  agir d'aprs l'avis qui lui sera ainsi donn par ses
quatre allis, il conviendra qu'il prenne immdiatement les mesures
ncessaires pour faire connatre  Mhmet-Ali ses gracieuses
intentions; et Votre Excellence, de concert avec sir Robert Stopford,
fournira au gouvernement turc toutes les facilits qu'il pourra
demander  cet effet.

Lord Palmerston m'envoya aussitt copie de cette dpche, et lord
Granville reut ordre de la communiquer officiellement au gouvernement
du Roi. Le cabinet anglais avait hte de nous rassurer quant 
l'existence de Mhmet-Ali en gypte, et de faire ainsi disparatre
la chance de guerre que la dernire dpche de M. Thiers faisait
entrevoir.

Mais dans la situation que les vnements d'Orient et l'tat des
esprits en France avaient faite au cabinet franais, c'tait l une
bien petite satisfaction et un calmant bien inefficace. La France se
sentait offense et se croyait menace. Elle voyait, dans le trait
du 15 juillet, une atteinte  sa dignit, et l'alliance des quatre
puissances pour rsoudre, sans elle, la question gyptienne tait,
 ses yeux, le prsage d'une nouvelle coalition contre elle, dans
un avenir peut-tre prochain. Les ennemis du gouvernement de 1830
fomentaient ce double sentiment, s'en promettant des chances pour
le plaisir de leurs passions et le succs de leurs desseins. Sous la
pression de l'irritation et de l'alarme publiques, le cabinet avait
pris et prenait chaque jour des mesures aussi graves qu'auraient pu
l'tre, s'ils avaient clat, les prils qui semblaient approcher. Ds
le 29 juillet, des ordonnances du Roi avaient appel  l'activit les
jeunes soldats encore disponibles sur les classes de 1836 et 1839, et
ouvert les crdits ncessaires pour augmenter l'effectif de la marine
de dix mille matelots, de cinq vaisseaux de ligne, de treize frgates
et de neuf btiments  vapeur. Des ordonnances du 29 septembre
prescrivirent la cration de douze nouveaux rgiments d'infanterie, de
dix bataillons de chasseurs  pied et de six rgiments de cavalerie.
Des ordonnances du 5 aot et du 21 septembre allourent des crdits
extraordinaires s'levant  107,829,250 francs pour l'accroissement du
matriel de l'arme et de son effectif en hommes et en chevaux. Le
13 septembre, le _Moniteur_ annona que la grande oeuvre des
fortifications de Paris tait rsolue et que le gouvernement en
faisait immdiatement commencer les travaux: Nous avons runi les
deux systmes, m'crivait M. Thiers en me l'annonant, qui tous deux
sont bons, qui runis sont meilleurs, et qui n'ont qu'un inconvnient,
 mon avis fort accessoire, c'est de coter cher. En France, cela est
pris, non pas avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que
notre sret est l, et que c'est le moyen infaillible de rendre une
catastrophe impossible. Le 7 octobre enfin, au moment mme o le
cabinet, par sa note du 8, dclarait sa rsolution de ne pas consentir
 la dchance de Mhmet-Ali comme pacha d'gypte, une ordonnance
royale convoqua les Chambres pour le 28 de ce mois, et M. Thiers
m'crivit le 9: La position s'aggravant d'heure en heure, les
armements doivent tre acclrs en proportion. Nous allons tre 
489,000 hommes. Nous demanderons aux Chambres 150,000 hommes sur la
classe de 1841. Nous les demanderons par anticipation. Notre chiffre
sera alors de 639,000 hommes. Les bataillons mobiles de garde
nationale seront organiss sur le papier; et si un moment vient o le
coeur de la nation n'y tienne plus, devant un acte intolrable, devant
une des cent ventualits de la question, nous nous adresserons aux
Chambres et au Roi, et les uns et les autres dcideront.

Au mme moment, et pour bien tablir le sens comme la limite des
graves rsolutions qu'il prenait, le cabinet rappela du Levant notre
escadre qui, en prsence des vnements engags sur les ctes de
Syrie, attendait des instructions dans la rade de Salamine; il ordonna
qu'elle se concentrt  Toulon, dans le triangle form par le port de
Saint-Florent et Alger, prte  se porter, au premier signal, sur
tous les points de la Mditerrane, particulirement sur Alexandrie si
l'gypte mme tait attaque. Ce rappel de l'escadre fut, de la part
du cabinet franais, un acte de courage politique; en prsence d'une
grande fermentation nationale, et tout en prenant les grandes mesures
qu'il jugeait ncessaires pour faire face aux grands vnements qu'il
croyait possibles, il ne voulut pas que la politique et l'avenir de
la France fussent  la merci d'un incident survenu entre des vaisseaux
franais et anglais voisins les uns des autres, loin de leurs
gouvernements respectifs, et au bruit des coups de canon tirs par
l'escadre anglaise contre le client populaire de la France. Mais, dans
l'apparence, cette mesure tait en contradiction avec l'ensemble de la
situation et l'attitude gnrale du gouvernement franais; c'tait
une prcaution pacifique prise au milieu d'une prvoyance belliqueuse.
Elle fut vivement attaque par les adversaires du gouvernement,
dfendue avec embarras par ses amis, et elle produisit dans le public
une de ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le
pouvoir, mme quand il a raison.

Ainsi clataient les consquences des erreurs qui, depuis l'origine de
la question gyptienne, avaient jet et retenu dans de fausses voies
la politique de la France. Nous avions attach  cette question une
importance fort exagre; nous avions regard les intrts de
la France dans la Mditerrane comme bien plus engags qu'ils ne
l'taient rellement dans la fortune de Mhmet-Ali. Et en mme temps
pourtant nous n'avions pas concentr, sur l'gypte mme et sur sa
transformation en tat presque indpendant, tout notre dsir et notre
effort. Nous avions, d'une part, fait  l'gypte une trop grande place
dans notre politique gnrale, et de l'autre nous ne nous tions
pas empresss de saisir l'occasion et d'assurer, avec l'adhsion
de l'Europe, la consolidation, sous notre influence, de ce nouveau
dmembrement de l'Empire ottoman. En soutenant toutes les prtentions
de Mhmet-Ali sur la Syrie, nous avions trop cd  son ambition et
trop peu pens  son tablissement permanent sur les bords du Nil
qui avait, pour la France, bien plus de prix. En nous refusant aux
diverses concessions qui nous avaient t offertes pour le pacha,
nous avions aid nous-mmes au travail de l'empereur Nicolas pour nous
mettre mal avec l'Angleterre et nous isoler en Europe. Nous avions
tenu cette conduite dans la double conviction que Mhmet-Ali
dfendrait puissamment ses conqutes, et que, pour les lui enlever,
les quatre puissances unies dans le trait du 15 juillet auraient 
faire de grands efforts qui seraient ou vains, ou compromettants pour
la paix de l'Europe. Ces puissances commenaient  peine  agir, et
dj les vnements dmentaient notre apprciation des forces et
des chances; dj on pouvait pressentir que Mhmet-Ali rsisterait
faiblement et qu'une escadre anglaise suffirait  le dompter. Et
pour une question si secondaire, pour ce client si peu en tat de se
soutenir lui-mme, nous avions compromis notre situation en Europe;
nous nous tions spars de l'Angleterre; nous avions inquit dans
leur indiffrence pacifique l'Autriche et la Prusse; nous avions livr
ces trois puissances au travail hostile de la Russie. Et nous nous
trouvions seuls, en prsence d'une alliance qui n'tait pas, qui
ne voulait pas tre, envers nous, une coalition agressive, qui
s'inquitait pour elle-mme bien plus qu'elle ne songeait  nous
menacer, mais qui rveillait chez nous les souvenirs encore brlants
de nos luttes contre la grande coalition europenne, et qui suscitait
dans toute la France une fermentation pleine de colre et d'alarme.

Les erreurs qui avaient amen cette situation n'taient celles de
personne en particulier, ni d'aucun parti, ni d'aucun homme: c'taient
des erreurs publiques, nationales, partout rpandues et soutenues,
dans les Chambres comme dans le pays, dans l'opposition comme dans le
gouvernement, au sein des partis les plus divers. Tous avaient plac
la question gyptienne plus haut que ne le voulait l'intrt franais;
tous avaient repouss les transactions prsentes; tous avaient
cru Mhmet-Ali plus fort et le dessein des quatre puissances plus
difficile qu'il ne l'tait rellement. L'heure des mcomptes tait
venue, et c'tait le cabinet prsid par M. Thiers qui avait  en
porter le poids.




                          CHAPITRE XXXIII

            AVNEMENT DU MINISTRE DU 29 OCTOBRE 1840.


Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au dbut et pendant
le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets
dans la Chambre des dputs.--Proposition de rforme parlementaire
par M. de Rmilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le
cabinet.--tat du cabinet  la clture de la session.--Effets
divers du trait du 15 juillet 1840 sur la situation du
cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquitude et fermentation qu'elles
excitent.--J'cris au duc de Broglie le 23 septembre  ce sujet.--Sa
rponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la dchance
prononce  Constantinople contre Mhmet-Ali sur la situation du
cabinet.--Deux courants opposs se manifestent dans le public.--Esprit
rvolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa dmission
au Roi qui la refuse.--Caractre prcaire de l'accord rtabli entre le
Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent  Londres.--Ma
situation et ma rponse.--Opinion de M. Duchtel.--La session des
Chambres est convoque et je demande un cong pour m'y rendre.--Ce que
je pense de l'tat des affaires et ce que j'en cris au duc de Broglie
le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot  la
prsidence de la Chambre des dputs.--Mon opinion et ma rsolution 
cet gard.--Attentat de Darms sur le Roi.--Le cabinet propose au
Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le
refuse.--Dmission du cabinet.--Le Roi m'appelle  Paris.--Formation
du cabinet du 29 octobre 1840.


J'ai dit quels motifs m'avaient dtermin, quand le cabinet prsid
par M. Thiers se forma,  rester ambassadeur  Londres, quelles
limites j'assignai, ds le premier moment,  mon adhsion, et quelles
assurances me furent donnes que le cabinet ne les dpasserait point:
Il s'est form, m'crivait M. de Rmusat, sur cette ide: point de
rforme lectorale, point de dissolution. La plupart de mes amis
politiques, surtout dans la Chambre des dputs, se confiaient peu
dans ces assurances; le cabinet s'loignait videmment du centre de
cette assemble; il avait dans le centre gauche son sige et son chef;
le ct gauche lui offrait son appui; le premier jour o les nouveaux
ministres ouvrirent leurs salons, les dputs de l'ancienne opposition
y firent foule. Les chefs tenaient un langage modr; mais tout en
contenant ses exigences, le nouveau parti ministriel manifestait ses
esprances; on levait prcisment les questions que le cabinet
avait promis d'carter; on parlait, plus ou moins haut, de rforme
parlementaire et lectorale, mme de la dissolution de la Chambre si
elle se refusait  ce qu'on ne pouvait se dispenser de lui demander:
Il ne s'agit, disait-on, que d'arriver  la fin de la session,
et quoi de plus simple? Il suffit de ne pas effaroucher les
conservateurs, dt-on mme les flatter et les caresser un peu, de
manire  en gagner un nombre suffisant pour avoir une majorit
passable, avec laquelle on puisse obtenir les fonds secrets, le budget
et deux ou trois lois d'une extrme urgence; aprs quoi, la clture.
Alors nous serons matres du terrain; nous purerons, s'il le faut, le
ministre et nous ferons la dissolution. Nul doute sur le rsultat
des lections faites sous notre puissance administrative et
sous l'influence de notre presse. Ainsi notre victoire deviendra
incontestable et inconteste.

Ces propos, ces projets, entendus ou pressentis par les conservateurs,
les remplissaient d'humeur et de mfiance; ils se souvenaient des
prils que le pays avait courus et des luttes que, depuis le ministre
de M. Casimir Prier, ils avaient soutenues pour l'en dfendre; les
rancunes suscites par la coalition taient rcentes et vives. Le
parti du juste-milieu serrait ses rangs, proclamait ses craintes et
se promettait de rsister fermement  toute dviation de la politique
qu'il faisait triompher depuis neuf ans: La situation, m'crivaient
mes amis, est plus grave que vous ne pouvez le penser, n'tant pas sur
le thtre mme des vnements. Un ministre soutenu publiquement et
ardemment par la gauche, appuy par les journaux de cette couleur, au
nom des ides que nous avons combattues, ce n'est pas l un fait lger
et sans importance pour l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un
complet dplacement du pouvoir, et le mouvement ira vite si on ne
l'arrte. Le duc de Broglie lui-mme, qui avait regard l'entre de
M. Thiers au pouvoir comme ncessaire et qui l'avait aid  former son
cabinet, ne se faisait point d'illusion sur cet tat des esprits
et des partis: Les querelles des journaux, m'crivait-il, ont fort
envenim la situation et compliqu les difficults. Je crois, pour ma
part, que le ministre traversera le dfil des fonds secrets; mais
je doute fort qu'il arrive jusqu' la session prochaine. Il sortira
de celle-ci, s'il en sort, tellement meurtri et dlabr que M. Thiers
sera oblig de chercher du secours. Et comme, en pareil cas, il
est d'autant plus difficile d'en trouver qu'on en a besoin, les
probabilits sont qu'il n'ouvrira pas la session prochaine. Je dsire
beaucoup que votre mission  Londres ait assez russi alors pour vous
permettre de rentrer dans les affaires. Il n'y a que vous qui puissiez
maintenant diriger les affaires trangres utilement pour le pays, et
agir sur l'esprit du Roi sans rvolter son amour-propre.

Le cabinet traversa en effet heureusement le dfil des fonds secrets;
M. Thiers eut non-seulement les honneurs de la discussion, mais un
succs de vote qui dpassa son attente. Un amendement propos par M.
d'Angeville, ferme dput conservateur, pour rduire de 100,000 francs
la somme demande par le gouvernement, fut rejet par 246 suffrages
contre 158 qui l'adoptrent. Un de mes plus judicieux et plus fidles
amis, M. Dumon, m'crivit le lendemain 27 mars: Notre minorit se
compose de quelques voix dans le centre gauche, de la majorit des
221 qui ont soutenu M. Mol contre la coalition, et des doctrinaires.
L'alliance avec la gauche tant offerte au cabinet et accepte de lui,
il nous a paru impossible de donner notre adhsion  cette nouvelle
majorit et nous avons travaill  la reconstitution du centre droit.
Autant qu'on puisse juger une situation le lendemain du jour o elle
s'est dessine, voici, ce me semble, o nous en sommes. Nos 158 voix
ne sont pas compltement homognes; mais en les rduisant  140, on a
le chiffre des conservateurs dtermins  empcher l'alliance avec la
gauche, soit dans le pouvoir, soit dans l'opposition. 40 voix  peu
prs dans la majorit ministrielle ont la mme tendance, mais non
la mme rsolution. Le parti conservateur est donc aujourd'hui en
minorit dans la Chambre; il ne peut recevoir la majorit que de ses
alliances ou des fautes du cabinet. Ceci me semble dicter la conduite
que nous devons tenir. Nulle occasion qu'on puisse prvoir ne se
prsentera, d'ici  la fin de la session, de donner un vote politique;
elle tablirait la division, d'une manire permanente, entre nous
et la portion la plus rapproche de nous dans la nouvelle majorit.
L'attitude expectante au contraire nous laissera prts pour l'une ou
l'autre des deux ventualits que le temps doit prochainement amener.
Si M. Thiers se gouverne et se modre, la gauche ne tardera pas 
le quitter, et nous lui deviendrons ncessaires. Nous restons assez
nombreux pour faire nos conditions. Si M. Thiers s'enivre de son
succs, s'il demande la dissolution de la Chambre pour consolider sa
majorit, nous sommes en mesure d'appeler  nous la portion la plus
modre de ses amis, et de former, avec eux, une majorit et un
ministre. Dans les deux hypothses, la guerre parlementaire ne nous
serait bonne  rien, et nous ne pouvons que gagner  la paix.

J'tais pleinement de l'avis de M. Dumon. Au moment mme de la
formation du cabinet, j'avais conseill  mes amis la conduite modre
et expectante qu'il indiquait. Bientt survinrent des incidents
nouveaux qui la rendirent plus difficile, mais qui n'branlrent pas
ma conviction que c'tait la seule sense et convenable. Un dput
conservateur, M. de Rmilly, esprit flottant et curieux de popularit,
fit une proposition pour interdire aux dputs, pendant toute la dure
de la lgislature et sauf quelques exceptions, l'acceptation de toute
fonction salarie et tout avancement dans leur carrire. C'tait un
premier pas dans la rforme parlementaire et lectorale. Le cabinet
s'effora, sous main, de faire carter la proposition; mais quand la
Chambre fut appele  en dlibrer, le ct gauche, par fidlit  ses
antcdents, les ministres par gard pour leurs nouveaux allis,
la plupart des conservateurs par malice envers le cabinet et pour
l'embarrasser, votrent la prise en considration, et une commission
fut charge de faire,  ce sujet, un rapport qui devait amener une
rsolution dfinitive. Rejete, malgr l'appui du ministre, la
proposition entranait sa chute; adopte, elle rendait la dissolution
de la Chambre invitable. J'crivis le 6 mai au duc de Broglie: Je
suis chaque jour plus inquiet. Quand le cabinet s'est form, il m'a
crit en propres termes qu'il se formait sur cette ide: Point de
rforme lectorale, point de dissolution; et il glisse de jour en
jour dans la rforme et dans la dissolution! Si la proposition Rmilly
ne meurt pas dans la commission, si elle est rapporte et discute, la
dissolution de la Chambre viendra, et elle viendra sous un cabinet de
plus en plus engag avec le ct gauche; c'est--dire qu'on fera en
1840, contre le corps du parti conservateur, du parti avec lequel nous
avons de 1830  1836 sauv le pays et notre honneur, ce que M. Mol a
fait en 1837 contre la tte de ce mme parti, contre les doctrinaires.
Que la situation soit force, que les conservateurs y aient pouss
le cabinet, que depuis trois mois ils aient manqu de prudence et de
patience, aujourd'hui cela importe assez peu; s'en plaindre, c'est
de la morale, non de la politique. Politiquement, le fait actuel et
imminent, c'est une nouvelle dissolution contre notre ancienne arme,
 la suite de deux dissolutions faites nagure contre nous. Et au bout
de ces trois dissolutions sera l'abandon de la politique qui a t la
ntre depuis 1830, de la seule politique sense et honorable.

Il faut que la proposition Rmilly meure dans la commission. Il faut
qu'elle ne soit pas rapporte et discute. A cette condition seule,
on peut gagner encore du temps, le temps de gurir les blessures dont
nous souffrons, le temps de ramener le pouvoir vers le centre et le
centre vers le pouvoir. J'espre que cela se peut. Mais cela ne se
peut qu'avec du temps; et si la proposition Rmilly est discute, nous
n'en aurons point; nous serons fatalement prcipits dans une voie
fatale.

Il y a, je le sais, bien peu de vraie passion, bien peu d'nergie
dans les partis de gauche ou de droite, vainqueurs ou vaincus, et
ils peuvent se traner longtemps dans des oscillations courtes
et misrables. Mais il y a aussi bien de la lgret, bien de
l'imprvoyance, bien peu de rsistance au mal, et il ne faut pas un
vent bien fort pour emporter ces brins de paille. Si le parti qui,
depuis 1830, a commenc  fonder vraiment chez nous le gouvernement
libre est dfinitivement battu et dissous, Dieu sait ce qui arrivera!
Dieu sait quel temps et quels vnements il faudra pour retrouver un
point d'arrt!

Pensez bien  ceci, je vous prie. Voyez ce que vous pouvez faire,
jusqu' quel point vous pouvez agir sur le cabinet. puisez votre
pouvoir; forcez-les d'puiser le leur pour n'en pas venir  cette
extrmit. J'en suis trs-proccup moi-mme, proccup avec un
dplaisir infini. Je ne puis oublier que ce qui m'a dcid, il y a
deux mois,  rester dans le poste o je suis, ce sont ces paroles:
Point de rforme lectorale, point de dissolution.

On n'en vint pas  l'extrmit que je redoutais; quand la commission
eut fait son rapport, la discussion de la rforme parlementaire
propose par M. de Rmilly fut ajourne aprs le vote du budget.
C'tait la renvoyer  une autre session, et la dissolution de la
Chambre des dputs cessait d'tre invitable. Le cabinet s'appliquait
ainsi  carter toute mesure dcisive, toute classification
dfinitive; il esprait qu'en gagnant du temps il parviendrait 
recruter, soit parmi les anciens conservateurs, soit dans l'ancienne
opposition, les lments d'une majorit nouvelle et un point d'appui
pour une politique un peu nouvelle aussi, assez du moins pour
contenter le ct gauche sans effrayer et aliner le centre. Mais dans
un gouvernement de discussion libre et publique, l'quilibre entre les
partis est une situation de trs-courte dure, car elle condamne le
pouvoir  une immobilit qui l'annule ou  un jeu de bascule qui le
dcrie; et il n'y a point de dextrit de conduite ou de parole qui
suffise  contenir longtemps, sans les combattre, les passions qu'on
ne veut pas satisfaire, et  oprer promptement les transformations
dont on aurait besoin. Malgr les efforts, malgr les succs mme de
M. Thiers et de ses collgues, et quoique leur existence ministrielle
ne ft plus menace, les difficults de leur situation s'aggravaient
au lieu de s'vanouir; la gauche avait beau dissimuler ou ajourner ses
prtentions, les mfiances du centre devenaient de jour en jour plus
vives; on parlait de l'entre de M. Odilon Barrot dans le cabinet,
et les dngations des ministres ne dissipaient pas les alarmes
des conservateurs; les mutations diplomatiques, judiciaires ou
administratives, quoique faites en petit nombre et avec rserve,
taient observes et commentes avec une humeur inquite; et bien que
trop amrement ou imprudemment exprime, l'inquitude tait lgitime,
car, malgr les hsitations et les prcautions du ministre, c'tait
videmment la dsorganisation du parti conservateur qui s'oprait et
c'tait au profit de l'ancienne opposition que se prparait l'avenir.

Le roi Louis-Philippe tait, au fond, de l'avis des conservateurs et
partageait leur inquitude; mais il ne contrariait point le ministre,
ne lui suscitait aucun embarras, ne se refusait point, tout en les
discutant, aux mesures de dtail qui lui taient demandes, et restait
strictement dans son rle constitutionnel, ne se sparant point de ses
conseillers sans se confondre avec eux: Le Roi, m'crivait le 15 mars
M. de Rmusat, nous traite parfaitement bien et nous prte un rel
appui. Quelquefois, les personnes qui l'approchaient, diplomates
ou courtisans, lui trouvaient l'air triste et soucieux; il laissait
quelquefois percer,  l'endroit de ses ministres, un peu de
susceptibilit royale; on remarqua que, le 1er mai 1840, dans les
rceptions de sa fte, il s'tait montr froid avec M. Thiers et lui
avait  peine adress la parole. Mais ces petits mouvements personnels
n'altraient point son attitude gnrale, et laissaient,  la
politique du cabinet, son libre dveloppement. Des hommes dignes
d'exercer le pouvoir sous leur responsabilit ne prtendent pas que la
personne royale leur asservisse sa pense et sa vie intime; ils n'ont
droit qu' sa loyaut constitutionnelle et ne lui demandent rien de
plus. Le roi Louis-Philippe d'ailleurs avait du got pour M. Thiers,
comptait sur son attachement, et traitait avec lui sur un pied de
confiance familire, soit qu'ils fussent ou ne fussent pas du mme
avis. Sur une seule question, question de crise et d'avenir, le Roi
avait son parti pris, indpendamment de ses ministres; il tait dcid
 ne pas leur accorder la dissolution de la Chambre des dputs s'ils
la lui demandaient, et  accepter leur dmission plutt que de leur
laisser faire les lections de concert avec la gauche et sous son
influence. Rsolution parfaitement lgitime en principe, car c'est le
droit essentiel de la royaut, quand elle diffre d'opinion avec
ses conseillers, de se sparer d'eux et d'en appeler, soit dans
les Chambres, soit dans les lections, au jugement du pays. Le Roi
prvoyait cette chance, et s'entretenant, vers la fin d'avril, avec le
marchal Soult, il lui demanda si, dans le cas o il se verrait oblig
de refuser  ses ministres actuels la dissolution de la Chambre, il
pouvait compter sur lui pour former un nouveau cabinet: Je suis prt,
Sire, lui dit le marchal,  reprendre le ministre de la guerre;
et ce qu' mon avis le Roi, dans ce cas, aurait de mieux  faire, ce
serait d'offrir  M. Guizot le portefeuille des affaires trangres.
Quand j'ai insist, dans le prcdent cabinet, pour que l'ambassade
d'Angleterre lui ft confie, je pensais qu'un jour le Roi pourrait
bien avoir besoin de lui ailleurs. Le Roi prit la main au marchal,
et le remercia en lui disant: Ceci sera ma ressource en cas de
msaventure.

M. Duchtel m'informa sur-le-champ de cet entretien en y ajoutant:
Soyez sr que la dissolution est au fond de la situation actuelle.
On prend des renseignements de tous les cts. On s'y prpare le
plus mystrieusement que l'on peut. On envoie, aux journaux des
dpartements, des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux
effets probables d'une dissolution. Le Roi est dcid  la refuser;
mais le pourra-t-il? L sera la question. Que dites-vous, quant 
ce qui vous regarde, de la combinaison dont le marchal lui a parl?
J'aurais grand besoin de savoir le fond de votre pense.

Je lui rpondis le 29 avril: Comme vous, je suis frapp du mouvement
vers la gauche. Comme vous, je le crois trs-dangereux pour notre pays
et notre gouvernement. Mais je doute que ce mouvement marche aussi
vite et aussi uniformment que vous le supposez. Je crois  des
lenteurs,  des oscillations. Il faut rgler sa conduite sur le fait
gnral, mais en tenant compte des incidents qui doivent le ralentir
ou le masquer pendant quelque temps. Je crois aussi qu'il importe
infiniment de ne pas se tromper sur le moment de la raction et sur
la position  prendre pour la diriger. Il ne faut rentrer au pouvoir
qu'appels par une ncessit vidente, palpable. Je ne connais rien
de pis que les remdes qui viennent trop tt; ils ne gurissent pas le
malade et ils perdent le mdecin. Le parti conservateur nous a manqu
deux fois, par imprvoyance et par faiblesse: en 1837, au moment de la
loi de disjonction, en 1839, au moment de la coalition. Il ne faut pas
nous livrer sans dfense aux dfauts de nos amis. Il faut, quand nous
nous rengagerons, que leur pril soit assez pressant, assez clair
pour qu'ils s'engagent bien eux-mmes avec nous, et  des conditions
honorables et fortes pour nous. Les partis ne se laissent sauver que
lorsqu'ils se croient perdus. Quand ce moment viendra, s'il vient,
comme je le pense, je n'aurai,  la combinaison dont vous me parlez,
aucune objection. Je la crois bonne, et personnellement elle me
convient. Mais, je le rpte, ce qui est capital en soi, ce qui, pour
moi, est de rigueur, c'est que rien ne se fasse ou ne se tente d'une
manire factice ou prmature, par un travail cach, pour chapper 
des ennuis,  des dsagrments. Il faut des motifs publics, normes;
il faut que le Roi ait  refuser des choses qu'il ne puisse accepter
avec sret, que nous-mmes nous ne puissions accepter avec honneur.
Je n'entrevois, quant  prsent, que deux choses pareilles, la
dissolution de la Chambre des dputs ou l'admission de la gauche
elle-mme dans le gouvernement. Ce sont l, je le reconnais, pour le
Roi et pour nous, des motifs suffisants. Pour ces motifs-l et sur
les bases que vous m'indiquez, je ne manquerai ni  ma cause ni  mes
amis.

Je tenais beaucoup  ce que le cabinet ft bien instruit de mes
dispositions, et le 16 juin, je priai le duc de Broglie de s'en
expliquer nettement pour mon compte: On me dit, lui crivis-je, qu'il
est question de l'entre de M. Odilon Barrot dans le cabinet. Je ne
sais pas si cela est srieux, et je ne veux en crire  personne du
cabinet avant de savoir si cela est srieux. Je n'ai nul got pour les
dclarations inutiles. Mais comme je ne veux pas qu'il puisse y avoir,
dans l'esprit de personne, un moment d'incertitude sur ce que je
ferais en pareil cas, je vous prie de dire positivement  M. de
Rmusat, et comme le sachant bien, que, si cela arrivait, je ne
resterais pas  Londres. La dissolution de la Chambre ou l'admission
de la gauche dans le gouvernement, ce sont, pour moi, les cas de
retraite que j'ai prvus et indiqus ds le premier moment. J'avais,
en effet, trois semaines auparavant, crit  M. de Rmusat: Une
chose me proccupe toujours, la proposition Rmilly et la trs-fausse
position dans laquelle, si elle tait discute et en partie adopte,
elle mettrait la Chambre, le cabinet et tout le monde. Position qui,
tant le grand chemin de la dissolution, ne serait acceptable ni
tenable pour personne. Pourvoyez  cela. Il me semble que le pouvoir
ne vous manque pas. M. de Rmusat communiqua sans doute ma lettre 
ses collgues, car, quelques jours aprs, M. Thiers, en m'crivant sur
les diverses ngociations dont j'tais charg, me dit  la fin, avec
une fine ironie qui me fit sourire sans me rassurer: Je vous souhaite
mille bonjours et vous engage  vous rassurer sur les affaires
intrieures de la France. Nous ne voulons pas la dissolution, et nous
ne vous perdons pas le pays en votre absence.

Le 15 juillet, le mme jour o les quatre puissances signaient, sans
nous,  Londres, leur trait sur les affaires d'Orient, la session des
Chambres finit  Paris, laissant le ministre point menac, mais point
affermi, sans rivaux agressifs, mais sans amis srs et sans avenir
clair. Aucun parti ne l'attaquait, mais aucun ne le soutenait comme
le reprsentant vrai et efficace de ses ides, de ses intrts, de
sa cause: La session s'est close mdiocrement pour le cabinet,
m'crivait M. Villemain; il y avait,  la Chambre des dputs,
diminution de confiance, quoique la confiance n'et jamais t grande.
Le parti ncessaire, le centre, n'tait pas hostile, mais froid et
assez svre dans ses jugements. La gauche tait humble, mais
une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le mme
tat, et plutt aggraves. Les conqutes individuelles seront
assez rares et pniblement compenses. Il y aura de l'impossible
 satisfaire la gauche, ou  la conserver aussi bnigne sans la
satisfaire. Les partisans mmes du cabinet, les hommes qui l'avaient
hautement approuv et soutenu pendant le cours de la session,
n'taient gure plus confiants dans son avenir: Voil la session
finie, m'crivait M. Duvergier de Hauranne, et bien finie, quoi qu'on
en puisse dire. Sur quelques points secondaires, on peut sans doute
reprocher au cabinet quelques faiblesses; mais il n'a pas flchi sur
une seule question importante, et son drapeau est aujourd'hui ce qu'il
tait au 1er mars. La Chambre d'ailleurs lui a accord tout ce qu'il
lui demandait. Je conclus de l qu' moins d'vnements imprvus,
son existence est parfaitement assure pour six mois, et que les
difficults renatront seulement au dbut de la session prochaine.
J'avoue qu' cette poque elles pourront tre grandes.

Les difficults devaient tre d'autant plus grandes qu'elles ne
provenaient ni de la composition, ni des mrites du cabinet.
Depuis son entre au pouvoir, il avait dploy beaucoup d'activit,
d'adresse, de talent. Il avait un chef reconnu et point de dissensions
intrieures. Son mal tait dans sa situation mme; il ne reprsentait
et ne satisfaisait aucune des grandes opinions et des grandes
classifications politiques du pays; il vivait entre elles, vou  un
travail continu de transaction et d'quilibre: travail quelquefois
ncessaire, mais de courte haleine, et o le succs mme use plus
qu'il ne fortifie. Il faut au pouvoir une base plus large et plus fixe
pour qu'il puisse prtendre  un long avenir.

Dans cette situation, le trait du 15 juillet fut, au premier moment,
une bonne fortune pour le cabinet franais, et lui valut, pendant six
semaines, plus de force qu'il ne lui suscita de pril. La question
intrieure, dans laquelle M. Thiers et ses collgues taient aux
prises avec des embarras  la fois graves et petits, s'vanouit devant
la question extrieure qui parut, ds l'abord, grande et simple. Le
sentiment national tait bless; la dignit, mme la sret nationale
semblaient compromises; tous les partis se pressrent autour du
pouvoir, lui apportant des impressions encore plus vives que les
siennes et lui offrant tout leur appui. Le centre tait aussi dcid
que le ct gauche, le Roi aussi anim que le ministre; on entendait
partout des paroles galement chaudes; toutes les premires mesures
prises ou annonces par le gouvernement obtinrent l'assentiment
gnral: La force de la situation, m'crivait le 29 aot M. de
Rmusat, l'a emport sur les vellits d'ambition ou de vengeance de
nos adversaires; on avait un moment espr, pendant l'absence du Roi,
nous trouver spars de lui au retour, ou nous rendre suspects  ses
yeux. On a bientt reconnu qu'il n'y fallait pas penser. Le Roi a
tenu, tant  l'gard de son ministre que de la situation gnrale, un
langage trs-ferme et trs-net. Vos dernires nouvelles et celles du
prince de Metternich ont fait regagner beaucoup de terrain  la paix,
et j'ai plus de confiance dans l'avenir. Cependant nos prparatifs
sont srieux: ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une prcaution
sans emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion
de rendre  la France la force militaire dont elle a besoin pour
soutenir son rang.

C'tait l en effet,  cette poque, la pense et l'esprance du
cabinet. Toujours persuad que Mhmet-Ali rsisterait nergiquement,
que les moyens de coercition employs contre lui seraient vains
ou inquitants pour l'Angleterre elle-mme, qu'ainsi la question
resterait longtemps en suspens, et finirait, soit par un arrangement
direct entre la Porte et le pacha, soit par de nouvelles transactions
diplomatiques dans lesquelles la France, fortement prpare, pserait
efficacement sur l'Europe embarrasse, le gouvernement franais, Roi
et ministres, se flattait que la guerre ne rsulterait pas des mesures
qui semblaient la prvoir, et que le pouvoir sortirait de cette crise
 la fois plus populaire et mieux arm.

Mais tout le monde n'avait pas la mme confiance: quand l'motion des
premiers jours se fut un peu calme, l'inquitude de la guerre,
d'une guerre sans raison srieuse et lgitime, rentra dans beaucoup
d'esprits. M. Duchtel m'crivit, le 8 aot, de Genve: La situation
me parat de loin grave et inquitante. Je ne puis pas cependant me
figurer que la guerre en sorte. J'ai une confiance d'instinct dans le
maintien de la paix. Mais nous sommes, comme en 1831, sur la lame d'un
couteau, et le dfil n'est pas facile  passer. Je voudrais surtout
tre assur que nulle part on ne souhaite la guerre, et que l'on
se conduira de manire  ne pas la prcipiter, tout en soutenant
l'honneur du pays avec la fermet que les circonstances rclament. Les
bavardages des journalistes ne conviennent pas aux hommes d'tat, et
par susceptibilit pour soi-mme, il ne faut pas provoquer justement
l'amour-propre des autres. La nouvelle quadruple alliance n'a pas
entre les mains les moyens d'enlever par force la Syrie au pacha. Ce
ne serait pas une chose facile  une arme de cent mille Russes, et
l'Angleterre peut-elle admettre une arme russe, non-seulement en Asie
Mineure, mais au del du Taurus? Ce serait un degr de dmence dont je
ne crois pas le bon sens de John Bull susceptible. Mais tout en nous
montrant dignes et rsolus, ne forons pas nos voisins  se fcher
contre nous par point d'honneur. Maintenons notre honneur; ne blessons
pas celui des autres.

M. Villemain m'crivait au mme moment: Les dmonstrations
militaires, car je ne puis croire  la guerre, feront-elles ce que
n'ont pu faire jusqu'ici les ngociations? J'en doute fort. Il est
certain que ce qui s'est montr d'nergie dans la presse a frapp.
Il a t crit par M. d'Appony  sa cour que ce pays-ci tait plus
inflammable qu'il ne l'avait cru, et qu'un grand mouvement vers la
guerre pouvait avoir lieu. Reste la force de ce mouvement en lui-mme,
et la probabilit de ce qu'il peut inspirer de prudence  l'tranger.
Vous tes juge  cet gard. Seulement on peut penser qu'aprs dix ans
de paix habilement maintenue, l'isolement n'est pas une politique;
c'est une ncessit qui aurait pu tre prvenue, et dont la cause est
plus individuelle que nationale. La paix depuis dix ans est une force
acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et son action personnelle
doivent servir encore  la maintenir. S'il en arrivait autrement,
j'aurais de tristes penses sur les sacrifices qui seraient imposs au
pays et qu'on sentirait bientt.

La perspective des sacrifices ne tarda pas  s'ouvrir; les affaires
commerciales et industrielles se ralentirent; dans les ports,
les armements devinrent plus timides et plus difficiles; des
rassemblements d'ouvriers se formrent  Paris et prirent un caractre
sditieux; la fermentation et l'inquitude se dveloppaient ensemble;
les esprits ardents commenaient  parler de la guerre sur le Rhin et
les Alpes comme du seul moyen de prvenir les prils dont la nouvelle
coalition menaait la France; les esprits prudents regardaient les
prils d'une telle guerre comme infiniment plus grands que ceux du
trait du 15 juillet, et tournaient leur pense vers le Roi, demandant
s'il laisserait disparatre, pour que le pacha d'gypte conservt
toute la Syrie, la paix qu'il maintenait si laborieusement depuis
dix ans. Quand on apprit que le trait du 15 juillet commenait
 s'excuter, l'excitation des uns et l'inquitude des autres
redoublrent; les lettres qui m'arrivaient de toutes parts
m'apportaient  la fois les vellits belliqueuses et les voeux
pacifiques du pays. Dans cette perplexit publique, j'prouvai le
besoin et je jugeai de mon devoir de rsumer et d'exprimer pleinement
 Paris mon opinion sur l'tat de l'affaire que j'tais charg de
traiter  Londres et sur la conduite qu'il nous convenait de tenir.
J'crivis donc le 23 septembre au duc de Broglie une lettre que
j'insre ici tout entire:

La situation devient grave. Je veux vous dire ce que je pense, tout
ce que je pense. Je ne connais pas bien l'tat des esprits en France.
Je ne puis apprcier ce qu'il commande ou permet au gouvernement. Mais
 ne considrer que les choses en elles-mmes, j'ai un avis, et nous
touchons peut-tre  l'un de ces moments o c'est un devoir imprieux
de n'agir que selon son propre avis.

Depuis l'origine des ngociations, le thme de notre politique a t
celui-ci:--Nous n'avons en Orient qu'un seul intrt, un seul dsir,
le mme que celui de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse.
Nous voulons l'intgrit et l'indpendance de l'Empire ottoman. Nous
repoussons tout accroissement de territoire ou d'influence au profit
de toute puissance europenne. Dans l'intrieur de l'Empire ottoman,
entre les musulmans, entre le sultan et le pacha d'gypte, la
rpartition des territoires nous touche peu. Si le sultan possdait
la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent 
la rendre, nous dirons: Soit. C'est l, selon nous, une petite
question. Mais si on tente de rsoudre cette petite question par
la force, c'est--dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitt
s'lveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
thtre. Le pacha rsistera. Il rsistera  tout risque, au risque
de la ruine de l'Empire ottoman, et de sa propre ruine. Sa rsistance
amnera les puissances chrtiennes, et au-dessus de toutes la Russie,
au sein de l'Empire ottoman. Chance imminente que cet empire soit mis
en pices et l'Europe au feu. Nous ne voulons pas de cette chance.
C'est pourquoi nous voulons, entre le sultan et le pacha, une
transaction qui soit accepte des deux parts, et qui maintienne en
Orient la paix, seul gage de l'intgrit et de l'indpendance de
l'Empire ottoman, par consquent de la paix de l'Europe.

A ce thme de la politique franaise, lord Palmerston a oppos
celui-ci:

--La paix n'est pas possible en Orient tant que le pacha d'gypte
possdera la Syrie. Il est trop fort et le sultan trop faible. Il
faut que la Syrie retourne au sultan. L'intgrit et l'indpendance
de l'Empire ottoman sont  ce prix. Si le pacha ne veut pas rendre la
Syrie, il n'y a point de danger  employer la force pour la lui ter.
Au dernier moment le pacha cdera ou rsistera peu. Quand mme il
rsisterait, le danger ne natrait point; les puissances europennes
sont bien assez fortes pour chasser le pacha de la Syrie. Aucune
d'elles ne veut rien de plus. La Russie elle-mme ajourne son ancienne
politique. Elle renonce au protectorat exclusif qu'en fait elle
exerait sur la Porte, et que, par le trait d'Unkiar-Sklessi, elle
avait tent d'riger en droit. Elle consent  le voir remplac par un
protectorat europen. Ainsi pour l'Empire ottoman, la Syrie est
une question vitale. Pour l'Europe, aucune question redoutable ne
s'lvera  ct de celle-ci. D'une part, il y a ncessit d'employer
la force; de l'autre, il n'y a, dans l'emploi de la force, aucun
danger.

Entre ces deux politiques, plusieurs transactions ont t tentes:
1 _Tentative franaise_. L'gypte et la Syrie appartiendront
hrditairement au pacha. L'Arabie, Candie et le district d'Adana
seront restitus au sultan. 2 _Tentative anglaise_. Le pacha aura
l'gypte hrditairement, et la plus grande partie du pachalik de
Saint-Jean d'Acre, y compris cette place, viagrement. Il rendra
tout le reste. 3 _Ouverture autrichienne_. Le pacha aura l'gypte
hrditairement et la Syrie viagrement. Il rendra l'Arabie, Candie et
Adana.

Toutes ces tentatives ont chou: 1 parce que la France, fidle
 son thme, a toujours refus de donner formellement,  ces
transactions, la sanction de la coercition, en cas de refus du pacha;
2 parce que lord Palmerston, fidle aussi  son thme, a toujours
refus de laisser au pacha la Syrie.

Pour avoir des chances de succs, l'ouverture de l'Autriche aurait
eu besoin, d'abord d'tre vivement pousse par l'Autriche et la Prusse
d'une part, par la France de l'autre, ensuite d'tre sanctionne par
la coercition unanime en cas de refus du pacha. Ces deux conditions
lui ont galement manqu.

Pendant le cours de ces essais de transaction, un double travail se
poursuivait: 1 En Orient par la France, pour amener, sans le concours
des autres puissances, un arrangement direct entre le sultan et le
pacha; 2  Londres par lord Palmerston, pour amener, en laissant la
France en dehors, un arrangement  quatre qui assurt, par la force,
la restitution de la Syrie au sultan.

L'explosion de la tentative d'arrangement direct entre le sultan et
le pacha, concidant avec l'insurrection de la Syrie contre le pacha,
a dcid la conclusion de l'arrangement entre les quatre puissances et
la signature de la convention du 15 juillet.

La convention du 15 juillet, c'est le thme de lord Palmerston mis en
pratique, rien de moins, rien de plus. Il n'y a l point de
coalition gnrale et permanente contre la France, sa rvolution, son
gouvernement. Ce n'est point la rsurrection de la Sainte-Alliance. Il
n'y a point de rapprochement et de concert entre des ambitions nagure
rivales. Ce n'est point une prface au partage de l'Empire ottoman.

Non-seulement il n'y a, en fait, rien de cela dans la convention du
15 juillet, mais rien de semblable non plus en intention, et si, dans
l'tat actuel des choses, l'une des quatre puissances essayait d'y
mettre ou d'en faire sortir cela, l'alliance se dissoudrait.

Il y a, dans la convention du 15 juillet:

_Pour l'Angleterre_: 1 L'affaiblissement du pacha d'gypte,
vassal trop puissant de la Porte, ami trop puissant de la France;
2 l'abolition du protectorat exclusif de la Russie sur la Porte,
c'est--dire la Porte fortifie, la Russie et la France contenues.

_Pour l'Autriche et la Prusse_: Les mmes rsultats que pour
l'Angleterre; plus une alliance de ces deux puissances avec
l'Angleterre, ce qui amne quelque affaiblissement de la Russie.

_Pour la Russie enfin_: L'ajournement de son ambition et le sacrifice
de sa dignit en Orient; mais en revanche: 1 la sparation de la
France et de l'Angleterre; 2 le terme des engagements prilleux
qu'elle avait contracts par le trait d'Unkiar-Sklessi; 3 tout cela
sans perte relle de la position et de l'avenir russe envers la Porte,
probablement mme avec un affaiblissement gnral des musulmans.

La convention du 15 juillet ainsi rendue  son vrai sens pour les
quatre puissances qui l'ont signe, qu'y a-t-il, pour la France, soit
dans la convention mme, soit dans la faon dont elle a t conclue?

Il y a une offense et des dangers.

Pour conclure la convention, on s'est cach de la France. Puis on
s'est excus en disant que la France aussi s'tait cache des quatre
puissances pour tenter de faire conclure, entre le sultan et le pacha,
un arrangement direct. C'est l un mauvais procd; mais ce n'est pas
l'offense relle.

L'offense relle, c'est le peu de compte que l'Angleterre a tenu de
l'alliance franaise. Elle l'a risque, elle l'a sacrifie pour un
intrt trs-secondaire, le retrait immdiat de la Syrie au pacha. La
France proposait le _statu quo_. L'alliance franaise valait bien pour
l'Angleterre l'ajournement, jusqu' la mort du pacha, des plans de
lord Palmerston sur l'Orient.

Les dangers du trait sont ceux que la France, depuis l'origine des
ngociations, n'a cess de signaler: 1 la rsistance obstine du
pacha; 2 l'branlement, peut-tre le bouleversement de l'Empire
ottoman; 3 les quatre puissances entranes au del de leur but par
la nature des moyens qu'elles seront forces d'employer, et toutes les
grandes questions, tous les vnements auxquels peut donner lieu leur
intervention arme dans l'Empire ottoman, s'levant tout  coup 
propos de la petite question de la Syrie. Voil ce qu'il y a, pour
nous, dans la convention du 15 juillet. Voil les motifs qui ont
dtermin notre attitude et nos prparatifs; motifs,  coup sr,
trs-lgitimes et suffisants. On a bien lgrement renonc 
notre intimit. On a bien lgrement ouvert en Europe des chances
redoutables. Nous avons ressenti l'offense et pourvu au danger.
Maintenant la convention s'excute. Elle s'excute srieusement, dans
son but avou. Quelle conduite prescrivent au gouvernement franais,
d'abord l'intrt national, ensuite la politique qu'il a constamment
exprime et soutenue dans le cours de l'affaire?

La France doit-elle faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha
d'gypte?

videmment ce n'est pas l un intrt assez grand pour devenir un cas
de guerre. La France, qui n'a pas fait la guerre pour affranchir la
Pologne de la Russie et l'Italie de l'Autriche ne peut raisonnablement
la faire pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.

La guerre serait ou orientale et maritime, ou continentale et
gnrale. Maritime, l'ingalit des forces, des dommages et des prils
est incontestable. Continentale et gnrale, la France ne pourrait
soutenir la guerre qu'en la rendant rvolutionnaire, c'est--dire
en abandonnant la politique honnte, sage et utile qu'elle a suivie
depuis 1830, et en transformant elle-mme l'alliance des quatre
puissances en coalition ennemie.

L'intrt de la France ne lui conseille donc point de faire, de la
question de Syrie, un cas de guerre.

La politique jusqu'ici exprime et soutenue par la France, quant 
l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement et constamment
dit que la distribution des territoires entre le sultan et le pacha
nous importait peu, que si le pacha voulait rendre au sultan la Syrie,
nous n'y objections point, que la prvoyance de son refus, de sa
rsistance et des prils qui en devaient natre pour l'Empire ottoman
et la paix de l'Europe tait le motif de notre opposition aux moyens
de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la Syrie,
nous nous donnerions  nous-mmes un clatant dmenti, un de ces
dmentis qui affaiblissent en dcriant.

Est-ce  dire que la France n'ait rien  faire que d'assister, l'arme
au bras,  l'excution de la convention du 15 juillet, et que son
langage, son attitude, ses prparatifs, doivent rester, en tout cas,
une pure dmonstration?

Certainement non.

Si le pacha rsiste, si les mesures de coercition employes par les
quatre puissances se compliquent et se prolongent, alors ce que la
France a annonc peut se raliser. La question de Syrie peut
soulever d'autres questions. La guerre peut natre spontanment,
ncessairement, par quelque incident imprvu, au milieu d'une
situation prilleuse et tendue.

Si la guerre nat de la sorte, non par la volont et le fait de la
France, mais par suite d'une situation que la France n'a point cre,
la France doit accepter la guerre. D'ici l, elle doit se tenir prte
 l'accepter.

Il se peut aussi, et c'est,  mon avis, la chance la plus probable,
que, dans le cours des mesures de coercition tentes en vertu
du trait du 15 juillet, les quatre puissances soient amenes 
intervenir dans l'Empire ottoman d'une faon qui oblige la France  y
paratre elle-mme, non pour faire la guerre  la Porte, ni aux quatre
puissances, mais pour prendre elle-mme, dans l'intrt de sa dignit
et de l'avenir, des srets, des garanties. Si des armes europennes
entraient en Asie, si des forces europennes s'tablissaient sur
tel ou tel point de l'Empire ottoman, soit de la cte, soit de
l'intrieur, si des troupes russes occupaient Constantinople et des
flottes anglaises et russes la mer de Marmara, dans ces divers cas
et dans tel autre qu'on ne saurait dterminer d'avance, la France
pourrait et devrait peut-tre intervenir,  son tour, sur le thtre
des vnements, et y faire acte de prsence et de pouvoir. Quels
seraient ces actes? On ne peut pas, on ne doit pas le dire d'avance,
pas plus que les cas auxquels ils correspondraient; tout ce qu'on peut
dire, c'est que la France doit tre dcide et prte  les accomplir.
La guerre pourrait natre de ces actes; elle serait alors invitable
et lgitime. Je penche  croire qu'elle n'en natrait pas, et que les
quatre puissances,  leur tour, supporteraient beaucoup de la part de
la France plutt que d'entrer en guerre avec elle quand elle aurait
fait preuve  la fois de modration et de vigueur.

Voil, mon cher ami, aprs mre rflexion, la seule conduite qui me
paraisse prudente, consquente et digne, j'ajouterai loyale. J'ai t
sur le point d'crire cela  M. Thiers lui-mme. J'y ai renonc. Je
ne veux pas qu'il puisse me supposer la prtention de lui dicter sa
politique, ou quelque prmditation de sparation. Mais, d'une part,
je dsire qu'il sache bien ce que je pense; de l'autre, j'ai besoin de
savoir moi-mme o il en est, et s'il se propose de marcher dans cette
ligne-l, car, pour mon compte, je n'en pourrais suivre une autre.
C'est  vous que je m'adresse pour tre difi  ce sujet, bien sr
que vous comprendrez l'importance que j'y attache. Vous pouvez faire
de ma lettre tel usage que vous voudrez, soit la montrer, soit
la garder pour vous seul, selon ce qui vous paratra bon. Je m'en
rapporte  vous pour faire arriver, comme il convient, la vrit que
je dis, et pour m'envoyer celle que je demande.

J'tais si inquiet de la situation, et si press de savoir avec
prcision o l'on en tait  Paris, que le 2 octobre, n'ayant pas
encore reu de rponse du duc de Broglie tout rcemment revenu de
Coppet, je lui rcrivis: J'attends impatiemment votre rponse. Tout
ce qui me revient me donne  craindre qu'on ne regarde  Paris le
rejet des propositions de Mhmet-Ali comme un cas de guerre, et que,
si on ne commence pas la guerre de propos dlibr, on ne la fasse
commencer par accident, ce qui se peut toujours. Je ne vous rpte
pas, quant au fond de la question, ce que je vous ai dit il y a
quelques jours; je sais que vous tes de mon avis, et plus j'y pense,
plus je me confirme dans mon avis. Je ne sais pas l'tat des esprits
en France. Je ne puis croire qu'il commande la guerre pour la Syrie.
Et si l'tat des esprits ne la commande pas, l'tat des choses ne la
commande pas non plus. Il faut donc se conduire pour l'viter; et si
on ne l'vite pas, il faut s'tre conduit pour l'viter. Personne ne
s'y trompera; plus je vois de mensonges, plus je me persuade qu'en
dernire analyse on ne croit, dans les grandes affaires, qu' la
vrit et on finit toujours par savoir la vrit. Je fais bien peu de
cas des commrages; je ne vais point au-devant; je fais la part des
menes; mais le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie
viagre est refuse, c'est la guerre. Cela peut n'tre rien, ou
n'tre qu'un langage prmdit pour produire un certain effet; mais ce
peut aussi tre quelque chose, et quelque chose de fort grave, et tout
autre chose que ce qui me parat la bonne politique. J'y regarde donc
de trs-prs, et je vous demande de me dire le plus tt possible ce
que vous voyez.

Presque au mme moment, le duc de Broglie, de retour  Paris,
m'crivait: J'ai reu votre lettre du 23 septembre. J'ai pens qu'il
tait utile de la communiquer _in extenso_  M. Thiers et  M. de
Rmusat. Je la leur ai remise,  l'un et  l'autre. Voici quel est le
rsum de deux ou trois longues conversations que nous avons eues ces
jours-ci, sur le sujet mme de cette lettre.

Il est avr dsormais pour tout le monde, et lord Palmerston
en convient lui-mme, que l'envoi de M. Walewski a eu pour objet
d'obtenir des concessions du pacha, et non de le pousser  une
rsistance aveugle et opinitre. Il est avr pour tout le monde que
le rsultat de notre intervention  Alexandrie a t, non de rduire,
mais d'augmenter ces concessions. La limite en est atteinte, du moins
quant  la France et  ses efforts. Elle ne prendra plus l'initiative
pour demander au pacha de nouveaux sacrifices; elle trouve le terrain
pris, d'aprs ses conseils, sage et conciliant; pourvu que le pacha
s'y contienne, pourvu qu'il se garde de faire une pointe au del du
Taurus, pourvu qu'il se borne  concentrer ses troupes sur le littoral
de la Syrie et  dfendre sa position actuelle, il peut compter sur
l'approbation et sur les bons offices de la France, sans prjudice
des dterminations ultrieures auxquelles certaines ventualits
pourraient la porter, dans son propre intrt, mais sans aucun
engagement direct ou indirect, pour aucun cas quelconque. C'est l la
substance d'une dpche envoye  M. Cochelet. La mme dclaration
a t faite aux ambassadeurs. Son but est, dans le cas o le pacha
jugerait  propos de tout cder, de lui en laisser la responsabilit.
Je trouve cela, pour ma part, raisonnable et digne. Cela est
d'ailleurs consquent; nous avons refus notre appui moral au trait
du 15 juillet, en nous rservant d'agir ainsi qu'il nous paratrait
sage et convenable; demander au pacha plus que ce qu'il concde
aujourd'hui, ce serait lui demander d'adhrer au trait du 15 juillet.
Qu'il le fasse, s'il le juge  propos; mais ce n'est pas  nous de l'y
pousser.

Cela pos, qu'y a-t-il  faire?

Trois choses,  ce qu'il me semble:

1 Reculer, autant qu'il sera possible, la convocation des Chambres;
viter, autant que possible, d'tre pouss, bon gr mal gr,  des
engagements de tribune; gagner du temps.

2 Accueillir sans hauteur, sans humeur, mais aussi sans duperie, les
ouvertures qui pourraient nous tre faites  la suite des propositions
du pacha, de quelque part qu'elles viennent; les discuter pour ce
qu'elles peuvent valoir, et ne repousser premptoirement que les
offres, directes ou dtournes, d'adhrer au trait du 15 juillet. Il
y a malheureusement, quant  prsent et jusqu' ce que l'impuissance
de ce trait ait t dmontre par les faits, trs-peu  esprer de
ces ouvertures; suppos, ce qui est douteux, qu'il nous en soit fait.
Entre le trait et les propositions du pacha, il n'y a point de marge
relle, point d'intermdiaire vritable. Nous ne pouvons adhrer
au trait. La Prusse et l'Autriche mme accepteraient peut-tre
les propositions; mais ni l'une ni l'autre n'ont rellement voix au
chapitre. La prsomption hautaine de celui qui dispose en matre du
cabinet anglais ne lui permettra pas de cder; et la Russie qui perd
toute position politique si la France et l'Angleterre se rconcilient,
qui a tout sacrifi pour amener la rupture, tout jou sur cette carte,
la Russie ne se prtera probablement  rien. Quoi qu'il en soit,
encore un coup, attendre et ne rien rejeter sans discussion, ne
montrer ni irritation ni dpit, et s'il y a moyen de traiter, saisir
l'occasion.

3 Enfin continuer avec ardeur et persvrance les prparatifs
d'armement, n'en point faire talage, mais ne rien suspendre et ne
rien ngliger, pousser ces prparatifs, quant au personnel, jusqu'aux
limites lgales, quant au matriel et aux fortifications, jusqu'aux
limites du possible. tre en position, le moment venu, de n'avoir plus
 demander aux Chambres qu'une augmentation de personnel  verser dans
des cadres dj poss et la ratification de ce qui a t fait sans
elles. Cela est de la dernire importance; quelle que soit l'issue
de tout ceci, il faut que la France en tire un armement complet que
l'imprvoyance du gouvernement reprsentatif ne permet d'obtenir que
dans les moments d'urgence et d'apprhension.

Qu'arrivera-t-il en dfinitive?

Personne ne peut le dire d'avance; mais on peut du moins, selon la
mthode que les mathmaticiens nomment mthode exhaustive, poser
un certain nombre d'alternatives entre lesquelles la solution doit
ncessairement se trouver.

Le pacha fera-t-il une pointe sur Constantinople, et amnera-t-il
par l un _casus foederis_ qui dgnrerait, selon toute apparence, en
_casus belli_? C'est une chance qui parat peu probable; soit que
les concessions obtenues de lui proviennent de sa faiblesse ou de sa
raison, elles cartent, du moins quant  prsent, cette apprhension.

Cdera-t-il tout?

M. Thiers ne le craint pas. J'avoue que, quant  moi, je n'en
serais nullement tonn. Si cela arrive, nous n'y pouvons rien. La
prcaution, prise par la dpche dont je vous parlais en commenant,
est notre seule sauvegarde; mais il est clair que nous ne ferons pas
la guerre pour lui reconqurir ce qu'il lui plaira d'abandonner.

Rsistera-t-il avec avantage? Russira-t-il  maintenir la Syrie, 
garder le littoral,  jeter dans la mer quiconque dbarquerait?

C'est l notre belle carte; c'est celle sur laquelle nous avons mis
 la loterie. Si le numro sort, tout ira bien. Si le trait est
convaincu d'impuissance et que les allis soient mis en demeure d'en
conclure un autre qui livre dcidment la Turquie  la Russie, nous
aurons beau jeu, soit  Berlin, soit  Vienne, soit mme dans le sein
du cabinet anglais, pour en prvenir l'adoption.

Reste enfin, et malheureusement c'est ici l'hypothse la plus
vraisemblable, reste que le pacha rsiste  grand'peine, et qu'il
s'engage, entre lui et les allis, une lutte prolonge qui le menace
de sa ruine.

Si cela arrive, logiquement, nous serions tenus de rester spectateurs
impassibles; pratiquement, il est possible que la position devienne
intenable, que l'honneur, que le mouvement de l'opinion nous forcent
d'intervenir.

Sous quelle forme, en quel sens, dans quelle mesure,  propos de
quelle circonstance cette intervention aurait-elle lieu? Il est
impossible de le dire d'avance; ce qui importe, c'est de tenir la
position aussi longtemps qu'elle sera tenable, et de ne rien faire qui
puisse la compromettre _ priori_ et de dessein prmdit.

Ainsi, par exemple, il importe de tenir notre flotte ensemble, de
ne point l'parpiller, de la maintenir  une distance suffisante du
thtre des hostilits, de ne se livrer  aucune demi-mesure,  aucune
de ces interventions de dtail qui ne portent aucun fruit dcisif et
qui engagent sans secourir.

L'avantage d'une position isole, au milieu de ses inconvnients,
c'est de ne dpendre de personne, de faire ce que l'on veut, rien de
moins, rien de plus, et d'avoir, jusqu'au dernier moment, le choix
du parti qu'on prendra. L'avantage particulier de la France, dans la
position actuelle, c'est que, s'il y a guerre, on ne la lui fera pas,
c'est elle qui la fera. Il ne faut perdre ni l'un ni l'autre de ces
deux avantages en se mettant  la merci des accidents et des amiraux.
Ainsi, comme premier plan de conduite, n'envoyer la flotte sur le
thtre des hostilits qu'avec des instructions positives, pour faire
ou pour interdire quelque chose de prcis et de dfini; et se rserver
par l, au besoin, de commencer l'intervention quand et comme on
voudra, de la commencer par une sommation  la Prusse et  l'Autriche
et par une menace de leurs frontires, si c'est alors le moyen qui
parat le meilleur; en un mot, rester dans une expectative arme, mais
immobile, jusqu'au moment o l'on croira devoir en sortir par
quelque acte nergique et prmdit, voil ce que la prudence semble
commander.

Et non-seulement c'est l la conduite prudente, mais c'est l la
conduite honnte. Il s'agit en effet d'engager une lutte terrible et
d'o dpend le sort du pays; il est juste et honnte qu'il en ait le
choix.

Il ne faut pas que le Roi et le pays se rveillent un beau matin en
guerre avec l'Europe par suite d'un malentendu, d'une tourderie ou
d'une bravade. Quand le moment sera venu, s'il doit venir, il faut que
le Roi et le pays en dlibrent; s'ils jugent que le cabinet a tort de
croire l'honneur de la France compromis par une plus longue inaction,
le cabinet se retirera, et d'autres suivront une politique conforme 
leur opinion. Si le Roi et le pays sont de l'avis du cabinet, alors,
mais alors seulement, il faudra prendre son parti. Prtendre soutenir
une telle lutte sans avoir, de coeur et d'enthousiasme, le Roi et le
pays avec soi, ce serait folie.

Voil, mon cher ami, le rsultat de nos conversations. Je vous le
transmets, tout en sachant bien que les vnements disposent des
esprits et des volonts, et que ce qui parat le meilleur peut, 
l'preuve, tre bien dconcert.

Deux jours aprs avoir crit cette lettre, qui n'avait pu partir
immdiatement, le duc de Broglie y joignit ce billet, sous la date du
3 octobre:

Ceci tait le rsum fidle du point o nous tions avant-hier soir.
Hier matin, la nouvelle du bombardement de Beyrout est arrive. Ce
n'est rien de plus que ce  quoi l'on devait s'attendre; mais l'moi
est grand, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des rsolutions
prcipites. J'y ferai de mon mieux. Il y a eu, dans la journe, un
conseil qui n'a abouti  rien. On a parl de convoquer les Chambres.
On a parl d'envoyer la flotte pour protger, par sa prsence,
Alexandrie, en laissant tout le reste suivre son cours naturel. Les
opinions ont t divises, et dj, la seconde dpche tlgraphique
tant plus tranquille que la premire, il y a de la dtente. Je vous
tiendrai au courant.

Aussitt rpandues, ces nouvelles produisirent dans le public deux
effets contraires; sciemment ou aveuglment, les esprits se livrrent
 deux courants opposs: Les choses iront  la guerre, m'crivait
le 17 aot M. de Lavergne, tant que tout le monde croira la paix
inbranlable, et elles reviendront  la paix ds que tout le monde
verra la guerre imminente. Quand on sut Beyrout bombard et la
dchance de Mhmet-Ali prononce  Constantinople, le premier
mouvement gnral fut belliqueux, belliqueux sans bien savoir o
et dans quelles limites; on voulait chapper au dplaisir de la
situation, et rendre coup pour coup  ces puissances qui avaient,
disait-on, trouv et saisi en Orient l'occasion de reformer, contre
la France, la coalition de 1815. Mais les passions et les factions
ennemies se chargrent de donner  ce mouvement toute sa porte; de
belliqueux, elles le rendirent promptement rvolutionnaire; le droit
public europen et la monarchie franaise, les frontires des tats,
l'organisation et l'avenir de l'Europe furent ardemment remis en
question; la presse rpublicaine recommena ses violences, les
socits secrtes leurs menes, les runions populaires leurs
bravades et leurs exigences. De jour en jour, d'heure en heure, 1840
ressemblait plus compltement  1831; les mmes excs prparaient les
mmes dangers et provoqurent la mme rsistance; l'esprit d'ordre
lgal et de paix reparut, d'abord embarrass et timide, bientt anim
et fortifi par la gravit de ses alarmes, moins bruyant que l'esprit
rvolutionnaire, mais rsolu  la lutte et cherchant de tous cts,
pour la politique, que, depuis neuf ans, il avait fait triompher, un
point d'appui et de fermes dfenseurs.

videmment le cabinet prsid par M. Thiers n'tait pas bien plac
pour cette tche. Il s'tait, en se formant, pench vers le ct
gauche, et sans s'y livrer, il avait gliss sur cette pente. Le parti
conservateur, qui l'avait vu arriver avec humeur, ne l'attaquait
plus, mais ne lui portait pas confiance et dvouement. En Orient,
les vnements dmentaient ses prvisions: d'accord en cela avec le
sentiment public, il s'tait fait le protecteur de la cause et de
la puissance gyptiennes; mais cette puissance, mise  l'preuve, se
trouvait fort au-dessous de ce qu'il en avait espr; et pour avoir
quelque chance de succs, cette cause et impos  la France des
sacrifices et des risques fort au-dessus de son importance. Le cabinet
ne voulait pas la guerre; mais il s'y tait prpar avec ardeur, la
croyant possible, prochaine peut-tre, et voulant du moins en inspirer
 l'Europe la crainte. Par le tour que prenaient les vnements,
ses prparatifs militaires perdaient leur sens, et en prsence de
l'excitation belliqueuse prompte  se transformer en fermentation
rvolutionnaire, l'esprit de rsistance et de paix regagnait son
empire. Quand,  la nouvelle de l'excution facile du trait du 15
juillet en Orient, cette situation embarrasse et fausse du cabinet
franais clata: Voil pour M. Thiers, dit M. Rossi, une belle
occasion de donner sa dmission.

M. Thiers et ses collgues ne s'y mprirent point, et ds les premiers
jours d'octobre, un peu plus tt mme peut-tre, ils offrirent
leur dmission au Roi qui s'en montra d'abord inquiet et refusa de
l'accepter. J'ai dj eu occasion de le dire; c'tait la disposition
de ce prince de s'associer vivement aux motions patriotiques sans
qu'elles dominassent son jugement et ses rsolutions. Il tait, pour
le sentiment national, plein de sympathie, de complaisance mme,
et pourtant d'indpendance, capable d'en partager aujourd'hui
l'entranement et d'en reconnatre demain l'erreur et le pril. Dans
la question gyptienne et sur le trait du 15 juillet, il avait pens
et senti comme le public, et manifest mme son sentiment avec plus
d'imptuosit que de prvoyance, gardant cependant, au fond de son
me, quelque inquitude et faisant quelquefois, dans la conversation,
des rserves prudentes que lui suggrait la mobilit de son
imagination, sans qu'il prmditt aucun changement de conduite et de
conseillers. Il avait sincrement adhr  toutes les mesures que
lui avait proposes le cabinet, comptant toujours que les quatre
puissances ne pousseraient pas les choses  bout, que Mhmet-Ali
rsisterait efficacement, qu'une transaction interviendrait, qu'en
tout cas la paix de l'Europe ne serait pas trouble, et fort aise
qu'en attendant une solution favorable, l'tat militaire de la France
se relevt, pour la sret du pays et la force de son gouvernement.
Quand le vritable tat des faits se manifesta, quand les chances
d'une guerre sans motif srieux et sans intrt national devinrent
pressantes, le roi Louis-Philippe s'arrta sur la pente, se souciant
peu de l'avoir suivie jusque-l, et bien dcid  n'y pas aller
plus loin: Puisque l'Angleterre et les allis nous dclarent qu'ils
limiteront les hostilits au dveloppement ncessaire pour faire
vacuer la Syrie, et qu'ils n'attaqueront point Mhmet-Ali en gypte,
je ne vois pas, disait-il, qu'il y ait l, pour nous, le _casus
belli_. La France n'a point garanti la possession de la Syrie 
Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin d'approuver l'agression des
puissances, et encore plus loin de vouloir leur prter aucun appui,
ni moral ni matriel, je ne crois pas que son honneur soit engag 
se jeter dans une guerre o elle serait seule contre le monde entier,
uniquement pour maintenir Ibrahim en Syrie. On objecte que les allis
vont attaquer l'gypte. Nous verrons alors ce que nous aurons  faire.
Mais tant que les puissances nous donnent l'assurance qu'elles ne
veulent point attaquer l'gypte, je ne vois pas que le _casus belli_
soit arriv; et dans l'tat actuel des choses, nous n'avons qu'
attendre en regardant bien. Ce fut dans cette disposition que le Roi
ordonna, le 7 octobre, la convocation des Chambres, et accepta la note
diplomatique du 8 par laquelle M. Thiers se bornait  dclarer que
la dchance de Mhmet-Ali en gypte, mise  excution, serait, 
l'quilibre gnral de l'Europe, une atteinte que la France ne saurait
accepter;  ces termes, l'accord se rtablit momentanment entre le
Roi et le cabinet.

De toutes parts et tous les jours on m'crivait que cet accord ne
durerait pas, que le cabinet ne pouvait faire face  la situation,
que le Roi et les ministres en taient galement convaincus. On me
pressait d'agir, de manifester hautement mon opinion et mon intention.
Et en mme temps on m'assaillait de tous les doutes, de toutes les
hsitations, de toutes les inquitudes incohrentes dont mes amis,
comme le public, taient proccups, croyant tantt  la paix, tantt
 la guerre, aujourd'hui au raffermissement, demain  la chute
du cabinet, et s'il tombait,  l'extrme difficult, peut-tre 
l'impossibilit de le remplacer.

A ces avertissements,  ces tiraillements en tous sens, ma rponse
tait toujours la mme: Si le cabinet doit tomber, crivais-je, je
veux tre absolument tranger  sa chute et aux revers qui amneront
sa chute. Rester dans ma ligne de conduite et m'y trouver debout si
les vnements viennent m'y chercher, voil  quoi je m'applique. Je
ne veux pas faire les vnements qui pourraient venir m'y chercher, ni
qu'on puisse seulement supposer que j'ai voulu les faire. Je ne
puis tre fort dans une situation difficile qu'autant que je n'aurai
contribu en rien  la crer. Prenez garde d'ailleurs; vous vous
laissez trop prendre aux vicissitudes du langage et de la situation;
on change tous les jours d'impression, de paroles, d'inquitude ou
d'esprance; on est doux, on est aigre, on croit  la paix ou  la
guerre, selon l'intrt ou la fantaisie du moment. Intrt bien petit,
fantaisie bien passagre, mais qui n'en font pas moins dire blanc
aujourd'hui, noir demain. Et la situation elle-mme flotte beaucoup;
elle va en haut, en bas,  droite,  gauche. Il ne faut pas laisser
ballotter son propre esprit et sa propre conduite selon le bavardage
des hommes et les ondulations des choses. Il y a un point culminant
dans les situations, une pente relle et dfinitive des vnements.
C'est l qu'il faut jeter l'ancre et se tenir, et assister de l au
trouble des paroles et  la fluctuation des incidents quotidiens.

Nul, parmi mes amis, ne jugeait et ne m'instruisait mieux de cette
situation que M. Duchtel: loign de Paris en ce moment, il observait
les faits et pesait les chances avec cette ferme et fine sagacit,
toujours dirige vers le point essentiel des questions et des
affaires, qui est l'un des mrites minents de son esprit. Il
m'crivait le 1er octobre de Mirambeau: Nous sommes dans une des plus
terribles crises qu'un gouvernement nouveau puisse avoir  traverser.
L'inquitude est extrme; personne ne veut croire  la guerre, et le
principal motif de cette confiance, c'est la crainte que la guerre
inspire. Seul contre tous, on peut se dfendre chez soi quand on est
injustement attaqu, mais on ne peut pas esprer de faire prvaloir
ses opinions dans le monde. Vous pouvez voir, par les fluctuations
de la Bourse, ce que serait notre crdit dans le cas d'une guerre
gnrale; nos finances sont admirables pour le temps de la paix; mais
le gouvernement est encore trop rcemment affermi, et les partis
sont trop anims pour que la guerre ne dtruist pas la confiance des
capitalistes en leur faisant redouter un changement de gouvernement
et,  la suite, la banqueroute. Tout cela est fort inquitant. Il n'en
faut pas moins penser  son honneur, car l'honneur avant tout; mais il
faut aussi couter la prudence. Je suis compltement de votre avis;
si la guerre vient  clater, il faut que sa ncessit soit trois fois
vidente; sans cela on courrait de terribles chances. Et quelques
jours aprs, le 10 octobre, se proccupant de ma situation
personnelle, il ajoutait: Le pays ne veut pas la guerre. On n'admet
pas que, pour conserver la moiti de la Syrie  Mhmet-Ali, nous nous
exposions  de beaucoup plus grands prils que ceux que nous n'avons
pas voulu courir en 1830, quand il s'agissait, pour nous, de reprendre
nos frontires naturelles. Je n'ai pas de conseils  vous donner; vous
savez mieux que moi le fond des choses; mais, dans votre intrt et
dans celui du pays, jamais situation n'a t plus dlicate que la
vtre; votre responsabilit est immense. Au point o nous en sommes,
si la guerre gnrale ne vous semble pas invitable, vous devez
opposer votre _veto_  la guerre. Si vous pensez, connaissant 
fond cette terrible affaire, que le dernier mot doive tre prononc,
concourez vous-mme  le prononcer; mais ne le laissez pas prononcer
par d'autres, si votre avis n'est pas que la France soit condamne 
recourir  une si grave extrmit.

J'avais, pour moi-mme, le mme sentiment: tout ce que je voyais des
difficults, chaque jour plus vives, de la question extrieure,
tout ce que j'apprenais des prils croissants de la fermentation
rvolutionnaire  l'intrieur, aggravait,  mes yeux, le poids de ma
responsabilit personnelle, et me faisait chercher avec anxit ce
que j'avais  faire pour m'en acquitter: Je ne crois pas  la guerre,
crivais-je  mes plus intimes amis; mais je suis aussi inquiet que si
j'y croyais. Ma prvoyance est sans pouvoir sur ma disposition. Tout,
absolument tout est engag pour moi dans cette question, mes plus
chers intrts personnels, les plus grands intrts politiques de mon
pays, et de moi dans mon pays. Et tout cela se dcide sans moi, loin
de moi, en Syrie, par le canon de Napier,  Paris, par les conseils
d'un cabinet qui n'est pas le mien. Ma raison persiste dans sa
confiance; je ne crois pas  la guerre; mais mon me est pleine de
trouble. Je n'ai jamais t si agit.

Quand j'appris que les Chambres taient convoques et se runiraient
le 28 octobre, je sortis de ma plus pressante peine; j'tais ainsi
naturellement appel  reprendre ma place sur le lieu et dans les
dbats o toutes les questions qui pesaient sur moi allaient se vider.
J'crivis sur-le-champ  M. Thiers:

Monsieur le prsident du Conseil,

La convocation des Chambres pour le 28 de ce mois m'impose le devoir
de me rendre  Paris pour assister aux premiers dbats de la session.
Je prie Votre Excellence de vouloir bien demander au Roi, pour moi,
la faveur d'un cong. Je crois que, dans quinze jours, mon absence
momentane sera ici sans inconvnient. Trs-probablement la situation
sera, pour quelque temps, stationnaire, et je laisserai les affaires
dont Sa Majest m'a fait l'honneur de me charger entre les mains de
M. le baron de Bourqueney qui les a suivies depuis leur origine,
en connat parfaitement l'histoire, s'est pntr de l'esprit qui a
prsid aux ngociations, et qui inspire au gouvernement anglais, par
son caractre comme par sa capacit, une estime pleine de confiance.
Je serai d'ailleurs toujours prt, ds que j'aurai satisfait aux
premiers devoirs de la session,  venir reprendre ici mon poste, selon
les intentions du Roi et les instructions de Votre Excellence.

Le mme jour 13 octobre, pour que ma disposition ft bien connue et
bien comprise de mes amis, et des ministres eux-mmes avec qui je ne
pouvais m'en expliquer directement et sans rserve, j'crivis au duc
de Broglie:

Mon cher ami, je suis inquiet, inquiet du dedans encore plus que
du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit rvolutionnaire
exploitant l'entranement national, et poussant  la guerre sans motif
lgitime, sans chance raisonnable de succs, dans le seul but et le
seul espoir des rvolutions.

Je dis sans motif lgitime. La question de Syrie n'est pas un cas de
guerre lgitime. Je tiens cela pour vident.

Jusqu'ici, aucune autre question n'est leve, en principe, par le
trait du 15 juillet, en fait, par son excution. Aucun grand intrt
de la France n'est attaqu, ni son indpendance, ni son gouvernement,
ni ses institutions, ni ses ides, ni sa libre activit, ni sa
richesse.

Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente.
Des questions peuvent natre l, des vnements peuvent survenir
auxquels la France ne saurait rester trangre. C'est une raison de
s'armer, de se tenir prts. Ce n'est pas une raison d'lever soi-mme,
en Occident, des vnements et des questions plus graves encore et qui
ne naissent pas naturellement.

On a tenu peu de compte de l'amiti de la France. Elle en est
blesse, et trs-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement,
de politique parfaitement indpendante et purement personnelle.
Ce n'est pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui
commandent et lgitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni
dfier, ni tromper la France. On lui a demand son concours. Elle
l'a refus aux termes qu'on lui proposait. On a pass outre, avec peu
d'gards. Il y a eu insouciance et mauvais procd, non pas affront.

Aprs les motifs, je cherche les chances.

Il ne faut pas s'y tromper: ne de la sorte et sous cette impulsion,
la guerre serait gnrale. Par honneur comme par intrt, les
quatre puissances se tiendraient unies. L'alliance anti-gyptienne
deviendrait une coalition anti-franaise. La France elle-mme y
pousserait. La guerre gnrale et rvolutionnaire est la seule dont
veuillent ceux qui veulent la guerre, la seule dont ils puissent rver
le succs.

En France, aujourd'hui, je crois  la violence rvolutionnaire des
factions; je ne crois pas  l'lan rvolutionnaire de la nation.

Au dehors, point de grande cause  dfendre; ni la sret ni
l'indpendance nationale ne sont menaces. Au dedans, point de grande
conqute  faire; le pays a le rgime qu'il voulait.

Des passions anarchiques dans quelques hommes, ou mme dans une
portion de la multitude, ne sont pas l'lan rvolutionnaire d'un
peuple. Les factions politiques conspireraient. Les passions
personnelles clateraient. Le pays ne se soulverait pas.

L'anarchie ne peut plus faire en France que du bruit et du mal. Ses
esprances sont des illusions, comme ses forces.

En Europe, la guerre rvolutionnaire ne trouverait pas, chez les
peuples, tout l'appui qu'on s'en promet.

En 1830, sur bien des points, une grande preuve a t faite, aprs
beaucoup de petites preuves tentes de 1814  1830. Presque partout
les forces rvolutionnaires se sont trouves insuffisantes; les
esprances rvolutionnaires ont t dues.

Il y a des gens qui oublient; il y en a qui se souviennent, et
l'exprience affaiblit ceux qu'elle ne change pas.

L'esprit de nationalit et d'amlioration graduelle sous les
gouvernements nationaux a gagn plus de terrain en Europe que l'esprit
de rvolution.

L'esprit de nationalit dominerait en Allemagne.

L'Espagne est dchire, l'Italie nerve, la Pologne crase. Je
ne dis pas que ces pays ne soient rien. Pourtant quelle force
considrable et durable pourrions-nous esprer de l?

Et  quel prix? Au prix de notre honneur. Nous le disons depuis
dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement d'tre devenu un
gouvernement le lendemain d'une rvolution, d'avoir soutenu nos
droits sans faire nulle part appel aux passions, de s'tre cr par la
rsistance et maintenu par l'ordre et la paix. Cesserons-nous de dire
cela? Changerons-nous tout  coup de maximes, de langage, d'attitude,
de conduite?

Cela n'est pas possible: la tentative serait honteuse et fatale. Pour
son honneur comme pour sa sret, la France est voue aujourd'hui  la
cause de la paix. La guerre pour les plus grands, les plus pressants
intrts nationaux, la guerre ncessaire, invitable, videmment
invitable, la guerre dfensive peut seule aujourd'hui nous convenir.
Si la France est attaque, qu'elle repousse l'attaque. Si sa dignit
exige quelque part, en Orient comme  Anvers, comme  Ancne, comme au
Mexique, quelque acte de prsence et de force, qu'elle l'accomplisse,
et dise, en l'accomplissant,  l'Europe:--Venez me chercher chez
moi.--C'est l, pour nous, la seule conduite sre, consquente et
digne.

Vous savez, vous pensez tout cela comme moi, mon cher ami; j'en suis
sr. Aussi c'est pour moi-mme, non pour vous que je vous le dis. Je
suis loin. Je vois de loin le mouvement, l'entranement. Je ne puis
rien pour y rsister. Je suis dcid  ne pas m'y associer. Je vous
l'crivais il y a trois semaines; je ne saurais juger de l'tat
des esprits en France, ni apprcier ce qu'il permet ou prescrit au
gouvernement. Il se peut que la guerre, cette guerre dont j'entends
parler, la guerre gnrale, rvolutionnaire, agressive, qui ne me
parat point commande par l'tat des choses, il se peut que cette
guerre soit rendue invitable par l'tat des ides et des sentiments
publics. Si cela tait, je ne m'associerais pas davantage  une
politique pleine, selon moi, d'erreur comme de pril. Je me tiendrais
 l'cart.

J'ai confiance dans les Chambres. J'ai toujours vu, dans les
moments trs-critiques, le sentiment du pril du devoir et de la
responsabilit s'emparer des Chambres, et leur donner des lumires,
un courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqu,
comme  tout le monde. C'est ce qui est arriv en 1831. Nous nous le
sommes dit trs-souvent: sans les Chambres, sans leur prsence, leur
concours, leurs dbats, sans cette explosion lgale, cette lutte
organise des passions et de la raison publiques, jamais le
gouvernement de 1830 n'et rsist  l'entranement belliqueux et
rvolutionnaire, alors si vif et si naturel; jamais le pays n'et
trouv en lui-mme tant de sagesse et d'nergie pour soutenir son
gouvernement. Sommes-nous  la veille d'une seconde preuve? Peut-on
esprer un second succs? Je l'ignore; mon anxit est grande; mais
ma confiance est  la mme adresse; c'est par les Chambres, par leur
appui, par la discussion complte et sincre dans leur sein, qu'on
peut clairer le pays et conjurer le pril, si on le peut.

Mon cher ami, conseillez, soutenez, faites prvaloir cette
politique-l, car encore une fois je suis sr que c'est aussi la
vtre. Elle aura, soit ici  Londres, soit dans la Chambre  Paris,
partout et sous toutes les formes, mon concours le plus actif, le plus
dvou. Je serai  Paris je ne sais quel jour, mais,  coup sr,
pour les premiers dbats de la session. Je ne puis,  aucun prix,
me dispenser d'y assister. Je me le dois  moi-mme. Je demande
aujourd'hui un cong qui ne souffrira, je pense, aucune difficult.

Le cong me fut immdiatement accord; M. Thiers m'en donna avis le 15
octobre. Mais en mme temps s'leva une question qui devint, entre mes
amis mmes, une occasion de dissentiment; ils n'taient pas d'accord
sur le moment o il convenait que mon retour  Paris ft plac. Le
cabinet annona son dessein de porter M. Odilon Barrot  la prsidence
de la Chambre des dputs. Je n'avais, envers M. Odilon Barrot,
aucun mauvais vouloir; depuis 1831, nous avions diffr d'avis sur le
systme de gouvernement, au dedans et au dehors;  la tribune, nous
nous tions habituellement combattus, mais sans violence ni amertume
personnelle; j'honorais son caractre et j'tais persuad qu'il
prsiderait la Chambre avec quit et dignit. Mais il tait, depuis
neuf ans, le chef de l'opposition  la politique que, depuis neuf
ans, j'avais soutenue; la coalition, qui nous avait momentanment
rapprochs en 1839, avait chou dans le dessein d'effacer nos
dissidences et de nous unir dans le gouvernement; peut-tre si,
 cette poque, nous avions t seuls en face l'un de l'autre,
serions-nous parvenus  nous entendre; mais nos partis avaient
toujours t et restaient profondment divers et diviss. Je
n'hsitai pas  penser et  dclarer que je ne pouvais donner 
cette candidature mon adhsion, et j'crivis le 17 octobre au duc de
Broglie:

J'entends dire qu'on se dcide  porter M. Barrot  la prsidence.
J'ai quelque peine  le croire. D'aprs ce qui me revient de bien
des cts, d'aprs les conjectures de ma propre raison, c'est une
candidature trs-prilleuse. On ne russira probablement pas; et si on
ne russit pas, comment pourra-t-on supporter cet chec?

Mais voici un motif,  mon avis, plus grave encore, un motif pris
dans le fond des choses. Quel est le ct faible, le mal essentiel de
la situation? C'est d'avoir affich la guerre sans la vouloir, pouss
 la guerre en visant  la paix. On tait naturellement plac sur
cette pente; on avait besoin d'inquiter au dehors, de persuader que
la guerre tait possible, de faire prendre au srieux l'attitude, le
langage, les prparatifs. Mais videmment le but a t dpass
sans tre atteint. Non par le gouvernement lui-mme et la politique
officielle; mais autour du gouvernement, dans son parti, dans
l'atmosphre qui lui donne sa physionomie et sa couleur, l'attitude,
le langage, les dmonstrations ont pris un caractre d'exagration,
d'emportement, de menaces dclamatoires et rvolutionnaires; caractre
qui, au dedans, chez nous, rend en effet aux passions rvolutionnaires
de l'esprance, et qui au dehors, en Europe, irrite sans imposer, et
rpand, non une salutaire, mais une malfaisante inquitude.

La position du gouvernement en a souffert. On a dout, tantt de ses
assurances pacifiques, tantt de ses dclarations belliqueuses. On n'a
pas bien su ce qu'il voulait. On n'a eu ni assez confiance ni assez
peur.

D'o vient surtout le mal? Du contact et de l'influence de la gauche.
De cette gauche fatigue et non pas transforme, qui n'a ni mauvaises
intentions, ni le courage des bonnes, qui parle, crit, agit, non plus
par forte passion rvolutionnaire, mais par routine et complaisance
rvolutionnaire, qui promet au dedans plus qu'elle ne peut et ne
voudrait tenir, menace au dehors plus qu'elle ne peut et ne voudrait
frapper, et qui imprime ainsi, au cabinet qu'elle soutient et  la
situation qu'elle domine, toutes les apparences et tous les prils
d'une politique qu'elle n'a ni le dessein ni la force de pratiquer.

Et c'est le chef de ce parti que le gouvernement donnerait 
la Chambre, et prendrait lui-mme pour drapeau! Le gouvernement
proclamerait hautement cette influence quand c'est prcisment de
cette influence que drive ce qu'il y a de faux, d'embarrassant et de
plus dangereux peut-tre dans sa propre situation!

Pour moi, je regarderais l'adoption officielle et le succs de cette
candidature comme l'aggravation d'un mal dj fort grave. En lui-mme,
le fait serait peu de chose; mais il proclamerait, il augmenterait
l'influence de la gauche dans nos affaires. Elle en a dj beaucoup
trop pour la dignit de notre politique, autant que pour sa sret.

Sur le fond de la question, tous mes amis, ou  peu prs, taient de
mon avis; mais ne pouvais-je pas me dispenser de manifester hautement
mon avis? Pourquoi me hterais-je d'arriver ds le dbut de la session
et avant le vote sur la prsidence de la Chambre? J'tais le matre,
en arrivant quelques jours plus tard, d'chapper  cet embarras. Il
tait plus grave que, de loin, je ne le prvoyais: Les adversaires
du cabinet, m'crivait-on, attendent votre arrive comme le signal de
l'attaque; rien n'est si ais que de le renverser, et il ne demande
pas mieux que de se retirer; la plupart des ministres trouvent le
fardeau trop lourd, et M. Thiers sera charm de le passer  d'autres,
en gardant pour lui la popularit. Si vous tes ici, votre prsence
seule htera la chute, et votre libert d'action en sera ensuite fort
gne. Ce que la prudence vous conseille, c'est de laisser passer le
dbut de la session, et, si vous devez tre appel, d'attendre qu'on
vous appelle. M. Rossi surtout insistait pour que je m'en tinsse  ce
conseil de prudence.

Ces objections ne me persuadrent point. J'crivis le 20 octobre au
duc de Broglie: J'y ai bien pens. Je partirai d'ici le 25. J'irai
prendre ma mre et mes enfants en Normandie, et je serai  Paris le 28
au soir ou le 29. Il ne faut pas accepter l'air des embarras qu'on n'a
pas. Je n'attends rien  Londres. Je ne vais rien chercher  Paris. Je
ne suis ici, je ne serai l dans aucune intrigue. Je ne dirai, je ne
ferai rien l qui ne soit en parfaite harmonie avec ce que j'ai dit et
fait ici depuis huit mois. J'ai promis au cabinet de le seconder sans
me lier  lui. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai. J'ai dit que
je garderais ma position et mes amis sans pouser leur humeur. Je le
ferai comme je l'ai fait. J'ai fait, le premier jour, les rserves qui
m'ont paru raisonnables en soi, convenables pour moi. Je n'ai rien  y
ajouter, rien  en retrancher aujourd'hui. Pourquoi donnerais-je 
ma conduite des apparences d'hsitation et de contrainte? Ni dans le
pass, ni dans l'avenir, ni dans mes actions, ni dans mes intentions,
rien ne m'y oblige. Je veux prendre ma position simplement,
ouvertement, tout entire, sans luder aucune de ses difficults
naturelles, sans y ajouter aucune difficult factice ou trangre. Je
suis dput avant d'tre ambassadeur. Je tiens plus  ce que je suis
comme dput qu' ce que je suis comme ambassadeur. J'ai demand un
cong pour l'ouverture de la session. On me l'a donn. J'en userai
srieusement en me rendant  la Chambre quand il y a quelque chose de
srieux  dire ou  faire. Je n'attendrai pas, pour y paratre, qu'il
soit insignifiant d'y tre. J'agirai, comme dput, selon ma raison,
mon pass, mon honneur. Je parlerai, comme ambassadeur, selon ce que
j'ai pens, crit, fait ou accept depuis que je le suis. Je crois que
cela peut trs-bien se concilier. Je n'y ressens, pour mon compte,
pas le moindre embarras. Si cela ne peut pas se concilier, je m'en
apercevrai le premier.

Les vnements m'pargnrent l'embarras dont mes amis se
proccupaient. Le 15 octobre, vers six heures du soir, le Roi
retournait  Saint-Cloud avec la Reine et madame Adlade; sur le quai
des Tuileries, prs du pont Louis XVI, une forte dtonation clata;
un homme accroupi prs du poste dit _du Lion_, au pied du poteau d'un
rverbre, avait tir sur le Roi; deux valets de pied et l'un des
gardes nationaux  cheval de l'escorte furent blesss; personne dans
la voilure ne fut atteint. Arrt sur-le-champ, l'auteur de
l'attentat ne tenta point de s'enfuir: Je ne m'en vais pas.--Votre
nom?--Conspirateur.--Votre profession?--Exterminateur des tyrans.
Maudite carabine! J'ai pourtant vis juste. Mais je l'avais trop
charge. Il s'appelait Marius Darms, n  Marseille et frotteur
de profession  Paris. C'tait un fanatique grossier et brutal,
qui passait sa vie dans une atmosphre de haine contre les rois en
gnral, contre le roi Louis-Philippe en particulier, et qui regardait
le meurtre comme un droit naturel de la haine.

L'effet de ce crime fut grand, plus grand peut-tre qu'en d'autres
occasions semblables. Il clatait au milieu d'un public dj
trs-anim et trs-inquiet de la situation gnrale. On voyait l
un odieux rsultat et un effrayant symptme de la fermentation
rvolutionnaire, renaissante et journellement fomente. On s'tonnait,
on s'indignait, on s'irritait, on s'alarmait, on se rpandait en
prdictions sinistres sur l'avenir de la socit comme du pouvoir. Je
retrouve, dans une lettre que j'crivis le 19 octobre, en apprenant
cette nouvelle, l'impression que je reus  Londres mme, et du fait
et de l'tat o il jetait en France les esprits: Ce nouvel assassinat
ne m'a pas surpris. C'est une rude entreprise que de rtablir de
l'ordre dans le monde. Aujourd'hui tous les sclrats sont fous et
tous les fous sont prts  devenir des sclrats. Et les honntes gens
ont  leur tour une folie; c'est d'accepter la dmence comme excuse
du crime. Il y a une dmence qui excuse, mais ce n'est pas celle de
Darms et de ses pareils. On n'ose pas regarder le mal en face, et on
dit que ces hommes-l sont fous pour se rassurer. Et pendant que les
uns se rassurent lchement, d'autres s'pouvantent lchement aussi:
Tout est perdu, disent-ils; c'est la fin du monde. Le monde a vu,
sous d'autres noms, sous d'autres traits, bien des maux et des prils
pareils, pour ne pas dire plus graves. Nous avons besoin aujourd'hui
d'un degr de justice, de bonheur et de scurit dans le bonheur, dont
autrefois les socits humaines n'avaient pas seulement l'ide.
Elles ont vcu pendant des sicles, bien autrement assaillies de
souffrances, de crimes, de terreurs. Elles ont prospr pourtant,
elles ont grandi dans le cours de ces sicles. Nous oublions tout
cela. Nous voudrions qu'aujourd'hui, et pour nous, tout le progrs
qui est  faire ft fait. Certainement tout n'est pas fait, bien s'en
faut; mais tout n'est pas perdu non plus. Pour moi, l'exprience,
qui m'a beaucoup appris, ne m'a point effray; je passe pour un juge
svre de mon temps, et je crois son mal encore plus grave que je ne
le dis; mais je dis aussi qu' ct de ce mal le bien abonde, et qu'
aucune poque on n'a vcu, dans le plus obscur village comme dans
Paris, au milieu de plus de justice, de bien-tre et de sret.

Dans les situations difficiles et dj branles, tous les incidents
sont graves; l'attentat de Darms porta au cabinet un rude coup. M.
Duchtel, de retour  Paris, m'crivit le 19 octobre: Je suis arriv
ici avant-hier soir. J'y ai trouv la situation  peu prs telle que
je me la reprsentais; cependant avec plus de ressources. Le parti
de la paix a considrablement gagn depuis une dizaine de jours;
la question parat mme,  tout le monde, tranche de ce ct-l.
L'attentat a produit un grand effet; cet effet a t dplorable pour
le cabinet. Chacun a report sa pense sur l'anarchie qui envahit
tout, et le spectacle de cette anarchie indigne et inquite les gens
honntes et senss. Hier, dans la soire, j'ai t  Saint-Cloud. J'ai
caus longtemps avec le Roi; l'attentat ne l'a pas troubl; il est
ferme, dcid, rsolu; il a la tenue que vous lui avez vue dans ses
bons jours. Il a commenc par me dire que l'attentat tait le fruit
des attaques de la presse, qu'il le devait aux journaux; puis il a
report la conversation sur le cabinet; il m'a dit que ses ministres
paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
dtraquait, et que, la premire fois qu'on lui mettrait le march 
la main, il l'accepterait. Il m'a parl de vous, que vous tiez son
esprance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le marchal Soult,
vous, moi, Villemain, etc., que M. Mol lui-mme le reconnaissait et
se dclarait prt  tre votre ministriel. En rsum, le Roi sent
que le cabinet ne peut plus aller; il est dcide  s'en sparer  la
premire occasion et vous regarde comme son sauveur.

Voici maintenant mon opinion. Jamais les circonstances ne seront plus
graves, ni le danger plus grand. Il y a encore moyen de tout sauver;
mais il n'est pas certain que, dans deux mois, le salut soit possible.
Pour ce qui me regarde, bien que la tche soit peu sduisante, je
n'hsiterais pas. Quant  vous, je trouve que la situation s'offre
fort belle. Toutes les nuances du parti conservateur, depuis M. Mol
jusqu' M. Calmon, vous appellent. Ces moments-l s'offrent rarement
dans la vie des hommes, et en gnral ils durent peu, si on ne les
saisit pas  propos. Je crois le jour arriv, pour vous, de saisir,
comme ministre des affaires trangres, la grande question que vous
avez entame comme ambassadeur. Comme ambassadeur, vous n'avez plus
grand'chose  faire; votre position devant les Chambres ne serait mme
plus tenable. M. Thiers ne peut pas traiter raisonnablement. Ou je me
trompe fort, ou l'on vous ferait des concessions qui ne lui seraient
pas accordes. Et supposez que vous parveniez, comme ministre, 
arranger la question par une transaction o vous mnageriez de bonnes
apparences, ce sera le plus grand succs qu'un homme puisse obtenir,
et le plus notable service qui puisse toucher le pays. Ajoutez que la
situation intrieure vous sert admirablement. La gauche dynastique est
discrdite; la gauche radicale est plus insense que jamais. Il y a
autant  faire qu'au mois de mars 1831, et le danger est moins grand;
la fivre rvolutionnaire d'alors, bien que factice, avait cependant
plus de ralit que le petit mouvement d'aujourd'hui. En me rsumant,
le conseil que je vous donnerais avec la plus profonde conviction,
c'est de ne pas reculer devant l'occasion si, comme je le crois, elle
ne tarde pas  tre offerte. Il n'est pas donn tous les jours de
pouvoir sauver son pays.

La crise prvue ne se fit pas attendre. Roi, ministres et public,
tout le monde y tait ou rsolu, ou rsign. Le 20 octobre, le cabinet
prsenta au Roi le projet de discours par lequel il lui proposait
d'ouvrir la session[24]. Le langage en tait digne et mesur; mais
il tait conu dans la perspective de la guerre, et pour la faire
pressentir au pays en lui demandant les moyens de s'y prparer. Le Roi
refusa de se placer dans la direction et sur la pente de cet avenir.
Les ministres lui donnrent leur dmission qu'il accepta, sans
aigreur mutuelle; des deux parts, l'issue  laquelle on arrivait
tait pressentie et prpare; le surlendemain, 22 octobre, M.
Thiers m'crivit: Mon cher collgue, je vous ai adress une dpche
tlgraphique, et j'y ajoute une lettre du Roi qui vous arrive par
courrier extraordinaire. Vous aurez devin certainement, avant toute
explication, de quoi il s'agit. Le cabinet n'a pas t d'accord avec
le Roi sur la rdaction du discours de la Couronne, et nous lui avons
donn notre dmission. Je crois que notre discours tait modr, et
tout juste au niveau des circonstances. Cependant le Roi en a pens
autrement, et je suis loin de m'en plaindre. La situation est si grave
que je comprends parfaitement les opinions diverses qu'elle inspire.
Vous tes naturellement l'un des hommes auxquels le Roi a le plus
pens dans cette occasion, et il souhaite que vous fassiez la plus
grande diligence possible pour venir l'aider  sortir des difficults
bien grandes du moment. Ne croyez pas que je serai, pour vous, un
obstacle. Le pays est dans un tat qui nous commande  tous la plus
grande abngation. Quelle que soit ma faon de penser sur tout ceci,
je suis bien rsolu  ne crer de difficults  personne.

[Note 24: _Pices historiques_. N XII.]

Le Roi m'crivait de Saint-Cloud, le 21 octobre au soir, en commenant
par me remercier de la lettre que je lui avais adresse le 19,  la
nouvelle de l'attentat de Darms: Mon cher ambassadeur, me disait-il,
je suis bien touch de la lettre que vous m'avez crite. Vous
apprciez dignement ma position, et vous sentez combien elle est
aggrave par les dangers auxquels les tres les plus chers  mon coeur
sont exposs en m'accompagnant. La protection divine les a encore
prservs, ainsi que moi; elle me donnera la force de continuer cette
rsistance tenace aux fureurs de l'anarchie qui veut la guerre 
tout prix. J'espre les dconcerter, et quelles que soient leurs
tentatives, je ne flchirai pas devant elles. Je regrette de
vous annoncer que mes efforts les plus sincres pour prvenir la
dissolution du ministre ont finalement chou ce soir, et nous
entrons en crise ministrielle! Vous ne serez donc pas surpris que je
sois press de vous voir arriver  Paris, et de pouvoir m'entretenir
avec vous. M. Thiers s'est charg de vous le demander dans sa capacit
officielle; mais j'ai voulu vous le demander moi-mme, et vous
renouveler l'assurance de tous mes sentiments pour vous.

Dcid, avant d'avoir reu ces deux lettres,  partir de Londres le 25
octobre pour assister aux dbuts de la session des Chambres, j'avais
demand  la reine d'Angleterre mon audience de cong, et en me
l'accordant, elle m'avait invit  aller passer deux jours  Windsor,
o elle rsidait en ce moment. Je m'y rendis le 21 octobre. Lord
Melbourne, lord Palmerston, lord et lady Clarendon y taient
seuls invits avec moi. Comme la reine et le prince Albert, ils
m'accueillirent avec une bonne grce marque; un peu par estime et
par got, je me plais  le croire, un peu aussi parce que j'allais 
Paris; on dsirait videmment que j'y portasse de bons sentiments pour
l'Angleterre, que j'y parlasse bien des hommes qui la gouvernaient,
que j'engageasse ceux qui gouvernaient ou qui gouverneraient la France
 ne pas se montrer trop difficiles. On voyait bien que l'avenir, et
un avenir prochain, tait plein de chances prilleuses. On en tait
proccup, pas plus qu'on ne l'est en Angleterre des choses qui
ne touchent pas de trs-prs l'Angleterre elle-mme, srieusement
proccup pourtant. On n'oubliait pas que tt ou tard, dans les
affaires de l'Europe, le poids de la France est grand, et que, pour
les rputations europennes, son opinion compte, pour ne pas dire
qu'elle dcide. On avait  coeur de calmer, d'amadouer le public
franais. Et je me disais, en recevant ces marques de la disposition
anglaise, que, si je pouvais la faire bien comprendre en France, et
tenir moi-mme une attitude analogue en mme temps que parfaitement
indpendante, les deux nations et l'Europe entire s'en trouveraient
bien.

J'eus, pendant ce court sjour  Windsor, une tristesse que
j'appellerais un chagrin si la vie ne m'avait enseign pour quelles
pertes ce mot doit tre rserv. Nous apprmes le 22 octobre que, le
matin mme, lord Holland tait mort subitement  _Holland-house_.
Je le regrettai sincrement. Si bon et si aimable, et de ce naturel
facile, sympathique et expansif si rare au del de la Manche! Je
portais  lady Holland un intrt affectueux; je l'avais trouve
trs-spirituelle avec un agrment srieux, et plus capable de
sentiments vrais que d'autres femmes du monde moins hautaines et
d'humeur plus gale. Je fus choqu d'ailleurs de la froideur avec
laquelle cette nouvelle fut reue par bien des gens qui, depuis plus
de trente ans, passaient leur vie  _Holland-house_. J'ai souvent
entendu nos vieux soldats parler de leurs camarades qu'ils avaient vus
tomber  ct d'eux, sous le canon; leurs paroles taient plus mues,
je dirais volontiers plus tendres. Il y a, dans la fermet froide de
la race anglo-saxonne, une certaine acceptation dure de la ncessit
et des coups du sort. Ils sont dans la vie comme des gens presss
dans la foule; ils ne regardent pas celui qui tombe; ils poussent et
passent. On dirait qu'ils mettent leur dignit  ne se montrer, quoi
qu'il arrive, ni surpris, ni affligs. Mais leur dignit ne leur cote
pas assez. Pour avoir toute sa beaut et tout son charme, il faut que
la nature humaine se dploie avec plus d'abandon, et que, lorsqu'elle
contient ses motions et ses penses, on voie qu'elle y prend quelque
peine. Les Anglais ont quelquefois l'air de comprimer ce qu'ils ne
sentent pas.

Politiquement aussi, je regrettai lord Holland; il n'avait pas autant
d'influence que je l'aurais souhait, mais il en avait plus que
bien des gens n'en convenaient. La dsapprobation de _Holland-house_
gnait, mme quand elle n'empchait pas.

Je quittai Londres le 25 octobre, et j'arrivai  Paris le 26. Je vis
d'abord M. Duchtel qui me mit promptement au courant des dispositions
des personnes et des dtails de la situation. Nous nous entendions
d'avance sur le caractre et le but de la politique  suivre.
Le marchal Soult vint me trouver, content, confiant, de facile
composition sur les questions de gouvernement comme sur les
arrangements de cabinet, et ne demandant qu' y faire entrer M. Teste,
dont il avait besoin, me dit-il, pour avoir prs de lui un avocat qui
parlt pour lui dans l'occasion. M. Villemain, avec une clairvoyance
singulirement impartiale et pourtant trs-ferme, tait prt  se
rengager dans la lutte. M. Humann,  l'accession duquel j'attachais du
prix, accepta, sans se faire presser, le ministre des finances. MM.
Cunin-Gridaine et Martin du Nord, qui avaient soutenu M. Mol dans
les dbats de la coalition, n'en gardaient plus aucun souvenir
embarrassant pour eux ou pour moi. L'amiral Duperr reprit avec
satisfaction le portefeuille de la marine. Le Roi me tmoigna une
entire confiance, et se prta avec empressement aux arrangements qui
lui furent proposs. Le duc de Broglie, quoique inquiet de l'avenir
et dcid  rester, pour son compte, en dehors des affaires, me donna
plein droit de compter sur son concours. J'eus, avec M. Thiers et M.
de Rmusat, des entrevues qui nous laissrent dans des rapports pleins
de convenance, tout en me faisant pressentir une opposition dcide et
prochaine. Deux jours suffirent pour vider les questions et surmonter
les embarras qu'lve toujours la formation d'un cabinet. Les
situations fortes font marcher vite ceux qui ne se mettent pas 
l'cart. Le 29 octobre au soir, le Roi signa les ordonnances qui
nommaient les nouveaux ministres. Ma mre et mes enfants arrivaient au
mme moment de Normandie pour me rejoindre, et vers minuit, je rentrai
auprs d'eux dans ma petite maison, charg d'un pesant fardeau, mais
ne dsesprant pas de le porter.




                          PICES HISTORIQUES


                                  I

1 _Lettres de crance de M. Guizot, ambassadeur de France en
Angleterre.--Le roi Louis-Philippe  la reine Victoria_.

Madame ma Soeur, n'ayant rien davantage  coeur que de maintenir et de
resserrer de plus en plus l'union et la bonne harmonie qui subsistent
si heureusement entre nos couronnes et nos tats, je ne veux point
diffrer de nommer un nouvel ambassadeur qui, connaissant parfaitement
mes sentiments, sache, comme son prdcesseur, en tre le fidle
interprte auprs de Votre Majest. En consquence j'ai fait choix du
sieur Franois-Pierre-Guillaume Guizot, grand officier de mon ordre
royal de la Lgion d'honneur, membre de la Chambre des dputs, et je
l'ai nomm pour rsider prs de Votre Majest, avec le caractre
de mon ambassadeur extraordinaire. Ses talents levs, les services
minents et multiplis qu'il a rendus  la France, son zle et son
entier dvouement pour ma personne, me persuadent qu'il ne ngligera
rien pour se concilier l'estime et la confiance de Votre Majest, et
mriter, par ce moyen, mon approbation. C'est dans cette conviction
que je la prie d'accueillir avec bienveillance mon ambassadeur, et
d'ajouter une crance entire  tout ce qu'il lui dira de ma part,
et surtout lorsqu'il lui exprimera les voeux que je forme pour la
prosprit de ses tats et la gloire de son rgne, ainsi que les
assurances de la haute estime et de l'inaltrable amiti avec
lesquelles je suis,

Madame ma Soeur,

de Votre Majest,

le bon frre.

_Sign_: LOUIS-PHILIPPE.

A Paris, le 9 fvrier 1840.


2 _Instructions donnes par M. le marchal Soult, prsident du
Conseil et ministre des affaires trangres,  M. Guizot, ambassadeur
 Londres_.

Paris, le 19 fvrier 1840.

Monsieur, au moment o vous allez prendre la direction de l'ambassade
de Londres, une question domine et, on pourrait dire, absorbe
l'ensemble de nos relations avec la Grande-Bretagne. Exposer l'tat
actuel de cette question, la marche qu'elle a suivie jusqu' prsent
et le sens dans lequel le gouvernement du Roi se propose de continuer
 la diriger, ce sera donc vous indiquer tout  la fois, et le but que
vous devez vous efforcer d'atteindre, et, autant qu'on peut le faire 
l'avance, la ligne de conduite que vous avez  suivre pour y arriver.

Dix mois se sont  peine couls depuis le jour o l'imminence d'une
rupture entre la Porte et le vice-roi d'gypte vint avertir les
grandes puissances de la ncessit de pourvoir  la conservation ou au
rtablissement de la paix. La France prit,  cet gard, une honorable
initiative. Deux penses ont constamment prsid aux propositions
qu'elle a successivement adresses  ses allis: faire sortir, s'il
se pouvait, de cette crise ou plutt des moyens par lesquels on
la terminerait, un tat de choses qui, en plaant la Porte sous
le protectorat collectif de l'Europe, mt fin, par le fait, au
protectorat exclusif consacr en faveur de la Russie par le trait
d'Unkiar-Sklessi; tablir entre le sultan et son vassal des rapports
tels que le droit et le fait y trouvassent une suffisante garantie,
et que, par consquent, un sentiment d'irritation dfiante ne les
maintnt pas, l'un  l'gard de l'autre, dans une attitude d'hostilit
toujours menaante pour la tranquillit du monde.

De ces deux projets du gouvernement du Roi, le premier, il ne
l'ignorait pas, tait trs-difficile  accomplir d'une manire
absolue. Il tait peu vraisemblable que la Russie se prtt
volontairement  abdiquer une position exceptionnelle qu'elle n'avoue
pas en termes explicites, mais vers laquelle ses efforts se sont
constamment dirigs; il tait galement peu probable que les autres
grandes puissances, dont le concours nergique et pu seul lui imposer
cette rsignation, y missent l'ensemble et la vigueur ncessaires.
A dfaut d'un rsultat aussi complet, qui d'ailleurs ne pouvait tre
obtenu que si on parvenait  le lier troitement  la solution des
difficults provenant de la situation respective du sultan et du
pacha, un autre rsultat, important encore, a t atteint par l'effet
des dmarches et des dclarations respectives qu'ont amenes les
ouvertures du gouvernement franais; il est devenu vident pour tout
le monde que celles mme des grandes puissances qui n'osaient nous
prter une assistance suffisamment efficace contre le cabinet russe,
s'associaient pourtant sur ce point  notre pense. La Russie a
d reconnatre, par consquent, que, si elle ne voulait pas les
mcontenter et les rapprocher de nous, elle devait viter dans
l'Orient toute manifestation trop clatante de ses prtentions
ambitieuses, toute affectation de prpotence et de suprmatie.

Le second objet que nous avions en vue tait plus pratique, plus
immdiat. Aprs avoir suspendu les hostilits, il s'agissait
d'en prvenir le renouvellement en rglant les conditions de la
pacification de l'Orient. Toutes les puissances taient d'accord sur
ce point: c'est que pour donner  Mhmet-Ali une position stable et
dfinitive, propre  le rassurer sur l'avenir de ses enfants et  lui
inspirer avec la scurit le dsir du repos, il fallait lui concder,
sous la souverainet de la Porte, l'administration hrditaire d'une
portion des territoires soumis  son pouvoir en lui faisant acheter
cette concession au prix de la rtrocession du surplus de ces
territoires. Ce principe admis, quelles devaient tre l'tendue de
cette rtrocession et par consquent la limite des pays abandonns au
vice-roi et  sa famille? C'tait l la question  rsoudre.

Divers plans, vous le savez, furent indiqus  cet effet. Je me
bornerai  rappeler ceux que mirent en avant les cabinets de Londres
et de Paris, parce que c'est dans ces deux systmes que tous les
autres sont venus se fondre successivement.

Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans la position o
se trouve Mhmet-Ali, lui offrir moins que l'hrdit de l'gypte
et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est s'exposer de sa part  un
refus certain qu'il appuierait au besoin par une rsistance dsespre
dont le contre-coup branlerait et peut-tre renverserait l'Empire
ottoman; il croit que la Porte, rentrant en possession de l'le de
Candie, du district d'Adana, de l'Arabie, et conservant sur la Syrie
et l'gypte un droit de souverainet consacr par diverses conditions
mises  la charge du vice-roi et de sa famille, serait replace dans
une situation plus forte, plus honorable, plus leve qu'elle n'tait
peut-tre en droit de s'y attendre aprs les imprudences du dernier
sultan.

Le cabinet de Londres au contraire se montre convaincu de
l'impossibilit de rendre  l'Empire ottoman une consistance
suffisante et d'imposer  l'ambition de Mhmet-Ali des barrires
efficaces tant qu'on ne l'aura pas renferm dans les limites de la
seule gypte; il regarde comme indubitable la prompte soumission de ce
pacha aux injonctions de l'Europe, ds qu'il aurait la certitude que
les puissances sont unanimement rsolues  les appuyer par des moyens
de coaction.

Vous savez, monsieur, quelles ont t jusqu' prsent les suites de ce
fcheux dissentiment. A peine est-il devenu public, malgr nos efforts
pour le dissimuler, que le cabinet de Saint-Ptersbourg s'est empress
de saisir l'occasion qu'il a cru entrevoir de rompre l'alliance de la
France avec l'Angleterre. Je ne reproduirai pas ici les dtails des
deux missions successivement confies  M. de Brnnow: il me suffira
de les rsumer en disant que les propositions portes  Londres par
ce diplomate ne reclaient au fond qu'une seule pense, enveloppe,
il est vrai, de concessions apparentes et presque drisoires aux
prventions de l'Angleterre contre Mhmet-Ali et  sa jalousie de
l'influence russe  Constantinople. Cette pense,  peine dguise,
c'tait celle d'amener le cabinet britannique  signer un acte que
la France ne pt pas souscrire, et qui, par consquent, proclamt la
scission des deux cabinets.

Le rle que l'Autriche et la Prusse ont jou en cette circonstance
est pnible  rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des prjugs,
des proccupations, des entranements auxquels certains cabinets
ne sauront jamais rsister, lorsque l'occasion de s'y livrer se
prsentera  eux. Ces deux cours qui, jusqu'alors, avaient presque
compltement approuv nos vues et nos propositions sur les affaires
d'Orient, ont  peine entrevu la possibilit d'une alliance forme
contre nous, sur des bases toutes contraires, qu'abandonnant leurs
convictions, dsavouant leurs dclarations antrieures, elles se sont
empresses d'adhrer par avance  la ligue qui semblait au moment de
se conclure.

Heureusement, monsieur, cette combinaison a chou, et elle ne pouvait
manquer d'chouer parce que l'accord fortuit d'une animosit
invtre avec un dpit passager ne suffit pas pour concilier des
incompatibilits relles et pour rendre identiques des intrts,
non-seulement divers, mais opposs. Nous en tions certains d'avance,
et c'est pour cela qu'au moment mme o le langage du cabinet de
Londres semblait annoncer la prochaine conclusion des arrangements
dont on nous menaait, le gouvernement du Roi s'est content d'opposer
une attitude calme et une force d'inertie  l'agitation des autres
cours. Aujourd'hui tout est arrt, et aprs quelques tentatives
embarrasses pour nous dguiser le vritable tat des choses, lord
Palmerston a fini par nous faire donner spontanment l'assurance que
rien ne se ferait avant votre arrive.

Telles sont, monsieur, les circonstances au milieu desquelles va
commencer votre mission. L'oeuvre que vous avez  entreprendre n'est
pas autre que celle qui avait t recommande  votre prdcesseur.
Les dispositions du gouvernement du Roi  l'gard de la
Grande-Bretagne sont aussi bienveillantes, aussi conciliantes qu'
aucune autre poque. Les modifications nombreuses que nous avons dj
apportes  nos propositions primitives, les efforts souvent heureux
que nous n'avons cess de faire pour amener le vice-roi d'gypte  y
adhrer, disent assez le prix que nous mettons  nous rapprocher de
nos allis,  leur faciliter les moyens de s'entendre avec nous. Au
point o les choses en sont venues, nous ne nous rendons pas bien
compte, je l'avoue, de ce qu'il nous serait possible d'ajouter  ces
concessions successives sans altrer la base mme de notre systme,
fond, je le dis hautement, non pas sur des ides arbitraires, mais
sur une conviction profonde, qu'il ne dpend pas de nous de changer.
Cependant, nous sommes loin de prtendre qu'il ne peut pas se
prsenter quelque combinaison heureuse dans laquelle on trouverait
un moyen de transaction. Si elle s'offrait  nous, sans nous laisser
rebuter par le peu d'accueil fait  nos prcdentes dmarches, nous
nous empresserions de la communiquer au cabinet de Londres. Dans le
cas, au contraire, o elle viendrait de lui, nous l'examinerions
avec loyaut, avec bienveillance, avec un sincre dsir de la trouver
acceptable. Vous pouvez en donner l'assurance  lord Palmerston.

Tout ce que vous ferez, monsieur, dans les limites que je viens
d'indiquer, pour resserrer les liens un peu relchs de notre alliance
avec le cabinet de Londres, aura la pleine approbation du gouvernement
du Roi. Je dois pourtant y mettre deux restrictions: la premire,
qu'il est presque superflu d'indiquer, c'est qu' moins d'une
autorisation formelle et spciale, vous ne devez prendre part 
aucun acte, apposer aucune signature dont l'effet serait d'engager la
France. La seconde, c'est que vous aurez  viter soigneusement tout
ce qui tiendrait  nous faire entrer dans la voie des confrences et
des protocoles; il est trop vident, d'aprs ce qui s'est pass en
dernier lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver
isols.

Je ne vous parle aujourd'hui que de la question d'Orient; comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, c'est en elle que se concentre en ce
moment la nature de nos relations avec le gouvernement britannique.
J'aurai soin, lorsque les conjonctures le rendront ncessaire, de
vous faire parvenir les directions que rclameront les autres points
essentiels de la politique gnrale.

Agrez, monsieur, etc.,

_Sign_: Marchal duc de DALMATIE.


                                 II

1 _Note adresse par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie  Paris, en
mission  Londres,  Son Excellence l'ambassadeur de France_.

Londres, le 7 avril 1840.

Excellence,

Le soussign, ambassadeur plnipotentiaire de la Sublime-Porte, ayant
t spcialement charg par son auguste matre le sultan de se rendre
 Londres pour y rclamer l'effet de l'intrt manifest  Sa Hautesse
par la note collective que les reprsentants des cours de France,
d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, accrdits
auprs du Grand Seigneur, ont prsente au Divan le 27 juillet 1839,
s'adresse en toute confiance  messieurs les reprsentants desdites
cours, runis  Londres, pour concerter avec eux les moyens
d'effectuer la pacification de l'Empire ottoman, dont le repos a t
troubl par les projets ambitieux de Mhmet-Ali, pacha d'gypte.

Il est gnralement connu que depuis l'anne 1827, l'Empire ottoman a
prouv une srie de malheurs et de dsastres par terre et par mer,  la
suite desquels ses moyens dfensifs ont prouv, pour le moment, un
grand affaiblissement. Mhmet-Ali, au lieu d'aider son souverain  se
relever de ses pertes, a au contraire profit de l'tat
d'affaiblissement o se trouvait l'Empire ottoman pour donner suite aux
desseins ambitieux et hostiles que depuis longtemps il mditait contre
son souverain. En effet, il ne craignit pas de l'attaquer en 1832, et il
lui enleva une partie de ses plus belles provinces. Les sacrifices que
fit alors le sultan devaient lui faire esprer que la paix ne serait
plus trouble dans ses tats, et que le pacha d'gypte, en
reconnaissance de la gnrosit avec laquelle Sa Hautesse lui avait
confr le gouvernement de tant de belles provinces, les administrerait
dans l'intrt de son matre. Mais au contraire, l'puisement o se
trouvait l'Empire ottoman  la suite de tant de malheurs, et
l'affaiblissement momentan dans lequel il languissait, furent pour
Mhmet-Ali un motif de donner un nouvel essor  son ambition. C'est
ainsi qu'il essaya, il y a deux ans, de se dclarer indpendant et
d'obtenir  cet effet le consentement des puissances trangres. Mais
celles-ci, faisant preuve de loyaut et de bonne foi envers la Porte,
repoussrent spontanment une prtention si incompatible avec les droits
de souverainet du sultan. Mais cette prtention injuste ne fit que
changer de forme, et bientt aprs Mhmet-Ali demanda avec hauteur,
pour lui et ses enfants, l'hrdit de toutes les provinces qu'il
administrait au nom de Sa Hautesse. Il appuya sa demande de prparatifs
hostiles, indiquant suffisamment son dessein d'en imposer par la force 
son souverain.

Feu le sultan Mahmoud se vit en consquence oblig de se mettre en
garde contre les nouveaux projets de son ambitieux vassal, et il
runit une arme pour sa dfense: cependant les deux armes une fois
en prsence en vinrent aux prises. Il en rsulta pour l'Empire ottoman
de nouveaux dsastres qui brisrent le coeur du sultan Mahmoud et
contriburent  acclrer sa fin.

Malgr tant de malheurs qui vinrent fondre  la fois sur la Porte, un
des premiers actes du sultan Abdul-Medjid,  son avnement au trne,
fut d'offrir  son vassal rebelle l'oubli du pass et l'hrdit
de l'gypte pour lui et ses enfants,  condition que le pacha
restituerait la flotte impriale et toutes les provinces ne faisant
pas partie du pachalik d'gypte. Au lieu de reconnatre la magnanimit
de son souverain, Mhmet-Ali y rpondit par des prtentions dures et
hautaines. Nanmoins, le sultan allait envoyer un fonctionnaire 
Alexandrie pour y faire un nouvel effort afin de rgler un arrangement
avec son vassal, lorsque les cours de France, d'Autriche, de
la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, voyant la position
dsastreuse dans laquelle se trouvait le Grand Seigneur, et mues par
des sentiments d'amiti, de bienveillance et de gnrosit qu'il ne
saurait assez reconnatre, firent signifier, par le moyen de leurs
reprsentants accrdits auprs de la Sublime Porte que l'accord sur
la question d'Orient tait assur entre les cinq grandes puissances,
en engageant le sultan  suspendre toute dtermination dfinitive
sans leur concours, et en attendant l'effet de l'intrt qu'elles lui
portaient.

Le soussign prend la libert de reproduire ci-jointe la copie de
cette note collective.

Sa Hautesse a attendu jusqu' prsent avec confiance l'effet de
l'intrt si gnreusement exprim par cette mme note. Mais plac
sous le fardeau des charges extraordinaires qui psent sur l'Empire
ottoman, et oblig de se prmunir contre l'attitude hostile et les
prparatifs de guerre toujours continus de Mhmet-Ali, le sultan
se voit empch de donner tous ses soins  la rforme des abus dans
l'administration de son empire, tandis que les ressources de tout
genre qui devraient contribuer  oprer cette rforme s'puisent tous
les jours de plus en plus, et font dsirer ardemment de voir bientt
un rsultat aux intentions bienveillantes des cinq cours allies de la
Porte.

Le soussign est en consquence charg d'appeler la srieuse attention
de MM. les reprsentants des cours de France, d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie sur un tat de choses aussi
pnible que dangereux pour l'existence politique de l'Empire
ottoman dont elles ont dclar vouloir maintenir l'intgrit et
l'indpendance, et de rclamer leur coopration et leur sollicitude
pour faire cesser au plus tt des maux d'une nature aussi grave.

Pour mieux atteindre  ce but, le soussign est charg, par ordre du
sultan son auguste matre, d'annoncer qu'il est muni de l'autorisation
ncessaire pour conclure et signer une convention avec MM. les
reprsentants desdites cours, laquelle aurait pour but d'aider le
sultan  faire excuter l'arrangement d'aprs lequel Sa Hautesse
avait annonc l'intention de confrer  Mhmet-Ali et  ses enfants
l'hrdit du gouvernement de l'gypte,  condition qu'il restituerait
la flotte ottomane et toutes les autres provinces situes en dehors du
pachalik d'gypte.

Le soussign, en vertu de l'intrt que lesdites puissances
ont manifest au sultan et vu la position critique o se trouve
aujourd'hui plac l'Empire ottoman, a l'honneur d'inviter, au nom
de Sa Hautesse, MM. les reprsentants de France, d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie  vouloir bien se joindre 
lui pour conclure une convention dans le but ci-dessus nonc, et pour
y convenir en mme temps des moyens ncessaires pour y donner effet.

Le soussign ose se flatter que MM. les reprsentants desdites cours
voudront bien lui prter leur assistance pour accomplir une oeuvre qui
devra essentiellement contribuer  rendre la paix au Levant, et servir
en mme temps  prvenir les complications fcheuses qui, sans cela,
pourraient en rsulter pour l'Europe entire.

Le soussign plnipotentiaire de la Sublime Porte prie MM. les
reprsentants des cinq grandes puissances d'agrer l'assurance de sa
plus haute considration.

_Sign_: NOURI.


2 _Copie de la note collective adresse le 27 juillet 1839  la
Sublime Porte par les reprsentants des cinq grandes puissances_.

Les soussigns ont reu ce matin, de leurs gouvernements respectifs,
des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la
Sublime Porte que l'accord sur la question d'Orient est assur
entre les cinq grandes puissances, et de l'engager  suspendre toute
dtermination dfinitive sans leur concours, en attendant l'effet de
l'intrt qu'elles lui portent.

Constantinople, le 27 juillet 1839.

Lord PONSONBY, ambassadeur d'Angleterre;
Baron ROUSSIN, ambassadeur de France;
De BOUTENIEF, ambassadeur de Russie;
Baron STRMER, internonce d'Autriche;
Comte de KOENIGSMARK ministre de Prusse.


3 _Rponse de M. Guizot, ambassadeur de France,  la note de
Nouri-Efendi du 7 avril 1840_.

Londres, 8 avril 1840.

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de S. M.
le roi des Franais, a reu la note que Son Exc. l'ambassadeur P. P.
de la Sublime Porte lui a fait l'honneur de lui adresser en date du 7
avril, et il s'est empress de porter cette pice  la connaissance de
son gouvernement.

Le soussign prie Son Excellence l'ambassadeur P. P. de la Sublime
Porte d'agrer l'assurance de sa haute considration.


4 _Rponse de lord Palmerston  la note de Nouri-Efendi_.

Foreign-Office, le 13 avril 1840.

Le soussign, etc., etc., a eu l'honneur de recevoir la note du 7 de
ce mois, par laquelle Son Exc. Nouri-Efendi, etc., a annonc qu'il
tait muni des pouvoirs et instructions ncessaires pour conclure,
avec les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de France, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, une convention dans le but de
donner effet  la note collective qui a t prsente  la Porte le
27 juillet 1839 par les reprsentants des cinq puissances 
Constantinople.

En rponse  cette communication, le soussign a l'honneur d'informer
Son Exc. Nouri-Efendi que le soussign est prt, en ce qui concerne le
gouvernement de Sa Majest,  concerter avec Son Excellence, d'accord
avec les reprsentants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie,
les meilleurs moyens de raliser les intentions amicales que les
plnipotentiaires des cinq puissances ont manifestes, au nom de
leurs cours respectives,  l'gard de la Porte, par la note collective
susmentionne du 27 juillet 1839.

Le soussign,

PALMERSTON.


5 _Seconde rponse de M. Guizot, ambassadeur de France  la note de
Nouri-Efendi_.

Londres, le 28 avril 1840.

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de
Sa Majest le Roi des Franais auprs de Sa Majest la Reine de
la Grande-Bretagne, a l'honneur d'informer Son Excellence M.
l'ambassadeur plnipotentiaire de la Sublime Porte que, conformment
aux instructions qu'il a reues du gouvernement du Roi, il est prt
 rechercher, avec les reprsentants des cours d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener
en Orient un arrangement qui mette un terme  un tat de choses aussi
contraire au voeu commun des cinq puissances qu'aux intrts de la
Porte ottomane.

Le soussign prie Son Excellence M. l'ambassadeur de la Sublime Porte
d'agrer, etc.


                                III

_L'ambassadeur de France  lord Palmerston, sur l'arrangement propos
par le gouvernement franais entre l'Angleterre et Naples, dans
l'affaire des soufres de Sicile_.

Londres, le 7 juillet 1840.

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de S. M.
le Roi des Franais auprs de S. M. la Reine de la Grande-Bretagne
et d'Irlande, a l'honneur de transmettre  Son Exc. M. le principal
secrtaire d'tat pour les affaires trangres de Sa Majest
Britannique, le _conclusum_ propos par le gouvernement du Roi pour
mettre un terme au diffrend survenu entre les cours de Londres et de
Naples au sujet de l'exploitation des soufres en Sicile. Le soussign
espre que Son Exc. M. le principal secrtaire d'tat pour les
affaires trangres de Sa Majest Britannique trouvera ledit
_conclusum_ satisfaisant et rdig de manire  concilier, avec
quit, les droits et les intrts des deux cours, et voudra bien le
lui renvoyer revtu de son approbation, pour que le soussign puisse
le transmettre immdiatement  Son Exc. M. le prsident du Conseil,
ministre des affaires trangres de S. M. le Roi des Franais.

Le soussign a l'honneur, etc.


_Le prsident du Conseil, ministre des affaires trangres,  Son Exc.
le comte de Granville, ambassadeur d'Angleterre  Paris_.

Paris, le 5 juillet 1840.

Monsieur l'ambassadeur,

Le gouvernement du Roi, mon auguste souverain, justement proccup
des intrts de la paix gnrale et anim des sentiments les plus
bienveillants pour deux cours qui lui sont unies par des liens
troits, avait cru devoir offrir sa mdiation dans le but de faciliter
l'accommodement du diffrend survenu entre les cabinets de Londres et
de Naples relativement  l'exploitation des soufres de Sicile. Cette
mdiation a t accepte. Ce tmoignage de confiance qui, de la part
d'un tat aussi puissant que la Grande-Bretagne, atteste l'honorable
volont de chercher, dans les voies de conciliation plutt que dans un
appel  la force, la satisfaction  laquelle il croit avoir droit, a
vivement touch le coeur du Roi. Le gouvernement de Sa Majest, dans
son empressement  s'acquitter de la haute mission qui lui tait
ainsi dfre, a examin avec l'attention la plus scrupuleuse tous
les lments de la question. Il s'est attach  apprcier avec une
quitable impartialit les prtentions et les droits respectifs, et
cette apprciation consciencieuse lui a suggr les propositions que
je vais noncer  Votre Excellence comme les plus propres, dans notre
manire de voir,  amener une transaction vraiment acceptable pour les
deux parties.

Le contrat pass le 9 juillet 1838 entre le gouvernement napolitain et
la compagnie Taix, pour l'exploitation des soufres de Sicile,
serait rsili. Le but que Sa Majest Sicilienne s'tait propos
en souscrivant cette convention pouvant, comme on l'a reconnu, tre
atteint par d'autres moyens qui concilient, avec le bien-tre de ses
sujets, les intrts des trangers tablis ou trafiquant dans ses
tats, la rsiliation ne fait plus une difficult srieuse, et il
reste seulement  dterminer le moment o elle aura lieu. Nous pensons
qu'elle devrait tre dnonce  Naples et en Sicile aussitt que le
gouvernement napolitain serait officiellement inform de l'approbation
donne par Votre Excellence, au nom de son gouvernement, au projet
d'arrangement dvelopp dans la prsente dpche.

Cette mesure ne saurait tre interprte comme impliquant, de la part
de Sa Majest Sicilienne, l'abandon de son droit souverain d'imposer
les soufres et d'en rglementer l'exploitation. Il est presque
superflu d'ajouter que le gouvernement britannique n'entend pas
souscrire d'avance  des rglements qui violeraient les droits de ses
sujets ou qui tendraient  rtablir sous une autre forme le contrat
que S. M. le Roi de Naples consent aujourd'hui  rvoquer.

Aprs avoir ainsi pourvu  l'avenir, voici ce que le gouvernement du
Roi croit pouvoir proposer pour rgler le pass.

Sa Majest Sicilienne, anime d'un sentiment d'quit bienveillante,
consentirait  couter les rclamations de ceux des sujets anglais qui
prtendent avoir prouv des pertes par suite du privilge concd
en 1838  la compagnie Taix. Une commission de liquidation serait
immdiatement constitue  cet effet. Elle sigerait  Paris ou
 Naples et serait compose de deux commissaires anglais, de deux
commissaires napolitains et d'un commissaire surarbitre dsign
d'avance par le gouvernement franais, avec l'agrment des deux cours
intresses, pour dpartager, dans l'occasion, les quatre autres
commissaires.

Cette commission ne pourrait accueillir que les demandes d'indemnits
formes par les sujets anglais placs dans les catgories suivantes:

1 Ceux qui, avant le 9 juillet 1838, poque du march pass avec
la compagnie Taix, tant devenus propritaires ou fermiers de mines,
auraient essuy des empchements dans l'extraction ou l'exportation
des soufres, et auraient fait, en consquence de ces empchements, des
pertes constates.

2 Ceux qui, avant la mme poque, ayant pass des marchs  livrer,
auraient t mis dans l'impossibilit d'accomplir leurs engagements,
ou privs du bnfice convenu de leurs transactions.

3 Enfin ceux qui, ayant achet des soufres dont l'exportation aurait
t, soit interdite, soit limite, soit soumise  des conditions
plus onreuses, auraient fait des pertes apprciables, d'une manire
certaine.

La commission de liquidation une fois institue, un dlai de trois
mois serait accord aux rclamants pour produire devant elle les
titres justificatifs de leurs demandes en indemnit; un second terme
de six mois serait assign pour la conclusion de ses travaux, et les
indemnits dont elle reconnatrait la justice seraient soldes dans
l'anne qui suivrait le jour de sa dissolution.

Telles sont, monsieur l'ambassadeur, les propositions que le
gouvernement du Roi croit devoir prsenter simultanment aux
puissances qui ont accept sa mdiation. J'ai la conviction qu'elles
vous paratront reposer sur des bases satisfaisantes, et j'attends
avec confiance l'adhsion que vous vous jugerez sans doute en mesure
d'y donner.

Agrez, etc. THIERS.


_Lord Palmerston  l'ambassadeur de France_.

Foreign-Office, 7 juillet 1840.

Le soussign, principal secrtaire d'tat de Sa Majest pour les
affaires trangres, a l'honneur d'accuser rception de la note,
en date de ce jour, de M. Guizot, ambassadeur extraordinaire et
plnipotentiaire de S. M. le roi des Franais  cette cour, ainsi que
de la note que M. Thiers se propose de transmettre  l'ambassadeur de
Sa Majest  Paris, contenant un plan d'arrangement pour rgler les
diffrends survenus entre les gouvernements de la Grande-Bretagne et
de Naples.

Le soussign, conformment  la demande contenue dans la note de M.
Guizot, a l'honneur de lui renvoyer la note susdite, et en mme temps
de dclarer  S. Exc. que le gouvernement de Sa Majest est satisfait
de l'arrangement contenu dans cette note, et prt  l'accepter.

Le soussign a l'honneur, etc.

PALMERSTON.


                                IV

EXTRACT OF A DISPATCH FROM LT-GENERAL SIR HUDSON LOWE TO EARL
BATHURST, DATED ST-HELENA, 14 MAY 1821.

... The heart which had been... preserved in spirits of wine was put
into a small silver Vase, the stomach in another, and both placed in
the coffin with the body.

Mr. Rutledge, assistant surgeon of the 20th regiment, was the person
who soldered up the vases in which the heart and stomach were placed,
and saw them put into the coffin, the undertakers being also present.

The body, when deposited in the coffin, was dressed in the plain
uniform of a French colonel of chasseurs.

The coffin, at the particular desire of Count Montholon, was
constructed as follows:

1stly A plain coffin lined with tin;

2dly A lead coffin;

3dly A mahogany coffin.

Count Montholon wished to have the words Napolon, n  Ajaccio 15
aot 1769, mort  Sainte-Hlne 5 mai 1821 inscribed on it. I wished
the Word Bonaparte to be inserted after Napolon; to this
Count Montholon objected, and therefore no inscription whatever was
placed on it.

The grave was formed in the following manner:

A large pit was sunk, of a sufficient width all round to admit of a
wall two feet thick of solid masonry being constructed on each side;
thus forming an exact oblong, the hollow space within which was
precisely twelve feet deep, near eight long and five wide. A bed of
masonry was at the bottom. Upon this foundation supported by eight
square stones, each a foot in height, there was laid a slab of white
stone five inches thick; four other slabs of the same thickness closed
the sides and ends, which, being joined at the angles by Roman cement,
formed a species of stone grave or sarcophagus. This was just of depth
sufficient to admit the coffin being placed within it. Another large
slab of white stone, which was supported on one side by two pullies,
was let down upon the grave after the coffin had been put into it, and
every interstice afterwards filled with stone and Roman cement.

Above the slab of white stone which formed the cover of the stone
grave, two layers of masonry strongly cemented and even cramped
together, were built in, so as to unite with the two foot wall which
supported the earth on each side, and the vacant space between this
last work of masonry and the surface of the ground, being about eight
feet in depth, was afterwards filled up with earth. The whole was then
covered in, a little above the level of the ground, with another bed
of flat stones whose external surface extending to the brink of the
two feet wall on each side of the grave, covers a space of twelve feet
long and nine feet wide.

A guard has been placed over the grave.

The spot chosen is not devoid of a certain interest. The fountain near
it is the one from which General Bonaparte was supplied with water
daily for his own private use, brought to him every morning in two
silver bottles of his own by a Chinese servant of the house. It is
one of the finest springs on the island. Two very large willow trees
overshadow the tomb, and there is a grove of them at a little distance
below it. The ground is the property of a Mr. Forbett, a respectable
tradesman of this island, who has a little cottage close adjoining to
it. He assented with great readiness to the proposition of the body
being buried there. I shall cause a railing to be put round the whole
of the ground, it being necessary even for the preservation of the
willows, many sprigs from which had already began to be taken by
different individuals who went down to visit the place after the
corpse was interred.


EXTRAIT D'UNE DPCHE ADRESSE PAR LE LIEUTENANT GNRAL SIR HUDSON
LOWE AU COMTE BATHURST, EN DATE DE SAINTE-HLNE, 14 MAI 1821.

... Le coeur, qui avait t conserv dans l'esprit-de-vin, fut mis
dans un petit vase en argent, l'estomac dans un autre, et tous deux
furent placs dans le cercueil avec le corps.

M. Rutledge, aide-major du 20e rgiment, fut charg de souder les
vases o taient placs le coeur et l'estomac, et les vit dposer
dans le cercueil, les entrepreneurs des pompes funbres tant aussi
prsents.

Le corps, lorsqu'on le dposa dans le cercueil, fut revtu d'un
uniforme de petite tenue de colonel des chasseurs de l'arme
franaise.

Le cercueil, conformment au voeu particulier du comte Montholon, fut
dispos comme suit:

1 Un cercueil ordinaire bord d'tain;

2 Un cercueil de plomb;

3 Un cercueil d'acajou.

Le comte Montholon dsira que les mots suivants fussent inscrits
sur le cercueil:Napolon, n  Ajaccio, 15 aot 1769; mort 
Sainte-Hlne, 5 mai 1821. Je dsirais que le mot Bonaparte ft
insr aprs celui de Napolon. Mais le comte Montholon y fit des
objections, et en consquence aucune inscription ne fut place sur le
cercueil.

Le tombeau fut dispos de la manire suivante:

Une vaste fosse fut creuse, d'une largeur suffisante en tout sens
pour permettre d'y construire un mur de deux pieds d'paisseur de
maonnerie solide sur chaque ct de la fosse, formant ainsi une
enceinte oblongue et rgulire,  l'intrieur de laquelle tait un
espace vide de douze pieds de profondeur, et d'environ huit pieds de
long sur cinq de large. Une couche de maonnerie occupait le fond
sur ces fondements, et sur huit supports en pierre, carrs, et hauts
chacun d'un pied, fut pose une plaque de pierre blanche, paisse de
cinq pouces; quatre autres plaques de la mme paisseur servaient de
clture sur les cts et aux extrmits, et, jointes aux angles par
du ciment romain, formaient une espce de tombe en pierre ou de
sarcophage. Ce sarcophage tait d'une profondeur exactement calcule
pour recevoir le cercueil qui y fut plac. Une autre grande plaque
de pierre blanche, qui tait soutenue d'un ct par la force de deux
poulies, fut abaisse sur le sarcophage aprs que le cercueil y eut
t plac, et tous les interstices furent ensuite combls avec de la
pierre et du ciment romain.

Par-dessus la plaque de pierre blanche qui formait le couvercle de
la tombe en pierre, deux couches de maonnerie furent construites,
fortement cimentes, et mme consolides par des crampons, de
manire  rejoindre le mur pais de deux pieds qui supporte de
chaque ct le poids des terres; l'espace qui restait vide entre ce
dernier ouvrage de maonnerie et la surface du sol avait environ huit
pieds de profondeur; il fut combl de terre, et le tout fut recouvert
d'une autre couche de pierres plates qui dpassait un peu le niveau
du sol environnant et dont le bord arrive jusqu' la face extrieure
du mur pais de deux pieds, construit de chaque ct de la tombe.
L'espace ainsi recouvert a douze pieds de long et neuf pieds de large.

Une sentinelle a t poste sur le tombeau.

L'emplacement choisi n'est pas dnu d'un certain intrt. La fontaine
voisine est celle qui fournissait tous les jours au gnral Bonaparte
l'eau ncessaire  son usage personnel; cette eau lui tait porte
chaque matin, dans deux bouteilles d'argent  lui appartenant, par un
serviteur chinois de la maison. C'est une des plus belles sources de
l'le. Deux trs-grands saules ombragent la tombe, et  une
petite distance au-dessous de la tombe, il y a un bosquet d'arbres
semblables. Le terrain appartient  un M. Forbett, respectable
commerant de cette le, qui a tout  ct une petite maison de
campagne. Il a consenti avec beaucoup d'empressement au projet
d'ensevelir le corps en cet endroit. Je ferai poser une grille tout
autour du terrain; cela est ncessaire pour la conservation mme des
saules, car diffrentes personnes, qui sont descendues l pour visiter
l'emplacement depuis que le corps y est enterr, ont dj commenc 
prendre  ces arbres beaucoup de petites branches.


                                 V

_Banquet donn par la ville de Southampton le 20 juin 1840 
l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris  Rouen, et
discours prononc par M. Guizot_.

La municipalit de Southampton a donn samedi, 20 juin, une grande
fte pour clbrer la confection et l'ouverture du chemin de fer qui
runit les comts du sud de l'Angleterre  la capitale, et qui,
plus tard, lorsque les chemins de Rouen et du Havre seront termins,
runira Paris et Londres.

Le corps municipal de la ville de Southampton, dsirant tmoigner 
l'ambassadeur de France sa reconnaissance pour l'appui efficace qu'il
avait accord, auprs du cabinet franais,  la compagnie anglaise du
chemin de fer de Rouen, l'avait invit  cette fte.

Samedi matin, M. Guizot, accompagn de MM. Herbet et de Banneville,
attachs  l'ambassade de France, se rendit  la gare du chemin de
fer, situe prs de Wauxhall-Bridge. Il y fut reu par M. Easthope,
membre du parlement et prsident de la compagnie du chemin de fer. La
salle d'attente tait occupe par une foule nombreuse et choisie; on
y remarquait S. A. R. le duc de Sussex, la duchesse d'Inverness, lord
Palmerston, le duc et la duchesse de Gordon, lord Duncan, M. Joseph
Hume, M. Holmes, M. Baring, et un grand nombre d'autres membres du
parlement. Un train spcial avait t prpar pour transporter les
personnes invites  la fte. A onze heures, le train a quitt la
gare de Wauxhall, emportant plus de quatre cents personnes; et en deux
heures vingt minutes quinze secondes, la distance de soixante-seize
milles (plus de trente lieues), qui spare Londres de Southampton
avait t franchie, en y comprenant un temps d'arrt de neuf minutes
quinze secondes.

Une population nombreuse encombrait les abords du chemin de fer. Toute
la ville, tous les btiments  l'ancre dans le port taient pavoiss,
et le drapeau tricolore flottait de toutes parts  ct du drapeau
anglais. Lorsque le duc de Sussex et l'ambassadeur de France
descendirent de voiture, l'artillerie les salua de deux salves de
vingt-un coups de canon; la musique des rgiments, rangs en bataille
sur le front de la gare du chemin de fer, commena  jouer les
airs nationaux, et une foule immense fit retentir l'air de nombreux
hourras.

La municipalit de Southampton, ayant le maire  sa tte, vint
complimenter S. A. R. le duc de Sussex, et lui prsenter une adresse.
Aprs cette rception, le maire invita ses illustres htes  se rendre
au banquet qui avait t prpar sous une immense tente, dresse
en face de la mer. Une voiture, orne des armes de la ville de
Southampton, pavoise de drapeaux tricolores et trane par quatre
chevaux, avait t dispose pour l'ambassadeur de France. Venaient
ensuite les quipages du duc de Sussex, de lord Palmerston, de lord
Duncan, dput de la ville, etc., etc. Cette longue file de voitures
s'avanait lentement entre deux haies de curieux, dans des rues
dcores de drapeaux et de nombreux emblmes, et au milieu des cris
de l'enthousiasme populaire. A deux heures et demie, on arriva sous
la tente o taient dresses quatre longues tables autour desquelles
vinrent s'asseoir plus de six cents personnes. Le maire prsidait
l'assemble, ayant  sa droite la duchesse d'Inverness, et  sa gauche
le duc de Sussex. L'ambassadeur de France tait plac prs de Son
Altesse Royale.

M. Guizot, en acceptant l'invitation du corps municipal de
Southampton, lui avait annonc qu'il ne pourrait consacrer qu'une
partie de la journe  cette visite. Une invitation antrieure de
sir John Hobhouse, secrtaire d'tat pour les affaires de l'Inde,
l'obligeait  tre revenu  Londres avant sept heures, et un train
spcial avait t prpar pour effectuer son retour.

Le banquet n'tait donc pas termin, quand le maire s'est lev et
s'est exprim en ces termes:

Je regrette infiniment, messieurs, que notre hte illustre, M.
Guizot, soit oblig de nous quitter  l'instant mme pour retourner
 Londres. Je ne veux pas cependant le laisser partir sans lui avoir
tmoign, au nom de la ville de Southampton, notre vive et profonde
reconnaissance pour l'appui si cordial et si efficace qu'il nous a
prt auprs de son gouvernement pour l'tablissement du chemin de
fer de Paris  Rouen. Je vous propose donc la sant de S. Ex.
l'ambassadeur du Roi des Franais.

Ce toast a t accueilli et port avec le plus vif enthousiasme.

M. Guizot s'est lev, et, ds que le silence a t rtabli, il a
prononc le discours suivant:

Je vous remercie, messieurs, je le crains, dans un trs-mauvais
anglais, mais avec un coeur parfaitement reconnaissant pour votre
bienveillance envers moi, et plus encore pour votre sympathie envers
mon pays et son Roi, dont je vois, avec un profond plaisir, le nom
inscrit sur le drapeau qui flotte devant nous. Nos deux pays sont
unis dj par les liens de la plus intime amiti; mais plus ils se
rapprocheront, plus ils se connatront, plus leur union deviendra
intime, et plus ils se feront de bien l'un  l'autre. J'espre que tel
sera le rsultat de ces grands travaux entrepris dans les deux pays,
et j'ai t heureux de contribuer de tout mon pouvoir  l'entreprise
du chemin de fer de Paris  Rouen qui sera, sans aucun doute, continu
de Rouen au Havre. Ainsi nos deux pays, qui ont chacun beaucoup 
donner et beaucoup  recevoir, seront mutuellement unis, non-seulement
par une amiti troite, mais par des intrts communs. Je veux vous
remercier encore une fois des sentiments que vous venez de tmoigner
pour la France, pour le Roi des Franais et pour moi-mme.

Aprs ce discours, frquemment interrompu par de vifs
applaudissements, M. Guizot a pris cong de l'assemble, et s'est
retir avec les personnes qui l'avaient accompagn. A six heures, il
tait  Londres, aprs avoir fait soixante lieues en quatre heures et
demie.

Le banquet a continu aprs son dpart.

Des toasts ont t ports  la Reine, au Prince Albert,  la Reine
douairire, au duc de Sussex. Son Altesse Royale a pris la parole pour
faire ressortir les avantages attachs  la construction du chemin de
fer de Southampton:

M. l'ambassadeur de France vous a tout  l'heure expos de la manire
la plus parfaite toute l'importance d'un rapprochement de plus en plus
grand entre la France et l'Angleterre; ce rapprochement doit mettre
les deux nations  mme de se connatre mieux, et de former une union
pacifique, base non-seulement sur une amiti mutuelle, mais encore
sur des intrts communs. (_On applaudit_.) J'approuve compltement
ces rflexions et je m'associe  ces sentiments. Je m'empresse mme
de les reproduire en l'absence de M. l'ambassadeur. Je le fais
avec d'autant plus de plaisir que M. l'ambassadeur verra par l que
l'impression produite par ses paroles sur mon esprit n'a nullement t
affaiblie par son absence. (_On applaudit_.)

Un toast est port  lord Palmerston. Lord Palmerston se lve et dit:

Il est difficile, sans doute, d'ajouter quelque chose de nouveau  ce
qui a t dj, dans cette enceinte, si bien expos par l'illustre duc
de Sussex et l'hte distingu, M. Guizot, forc tout  l'heure de nous
quitter. Cependant je dois dclarer que je ne comprends pas moins bien
toute l'utilit de cette entreprise pour contribuer au maintien des
relations pacifiques, si importantes sous le triple point de vue
social, moral et politique. Les gouvernements peuvent conclure des
traits avec d'autres pays; si ces traits ne reposent pas sur une
communaut d'intrts, sur des sympathies partages, sur une extension
des lumires rendue plus facile par des communications plus aises
entre les peuples, il suffit du moindre souffle politique pour rduire
en poudre tous ces difices, et il n'y a pas l de base solide pour
tablir des relations d'amiti et de paix. (_Applaudissements_.) Il y
a longtemps qu'on l'a dit: le plus grand bonheur de l'homme consiste 
triompher de difficults d'abord insurmontables en apparence. C'est
ce qui est arriv aux directeurs de cette entreprise. Lorsque le grand
travail qui va tre entrepris de l'autre ct du dtroit (je veux
parler de la communication par le chemin de fer entre Paris et
le Havre) sera termin, et que, de ce ct du dtroit, d'autres
dispositions seront galement compltes, il est difficile de dire les
immenses bnfices pouvant en rsulter pour vous.

Aprs le dernier toast, port  la duchesse d'Inverness et aux dames,
Son Altesse Royale et la plupart des convives ont repris le chemin
de fer pour retourner  Londres. Les convois ont mis le mme temps 
parcourir la distance entre Londres et Southampton.

(Extrait du _Journal des Dbats_ du 25 juin 1840.)


                                 VI

_Discours prononc par M. Guizot au banquet de la Cit de Londres, le
20 avril 1840_.

Mylords et Messieurs,

Je vous demande pardon de mon mauvais, trs-mauvais anglais. Vous
serez, j'en suis sr, indulgents pour un tranger qui aime mieux vous
mal parler votre langue qu'tre mal compris de vous en parlant la
sienne. Je suis heureux, messieurs, que ce soit aujourd'hui mon devoir
de vous exprimer, au nom de tout le corps diplomatique comme en mon
nom propre, au nom de l'Europe comme de la France, nos vifs sentiments
de reconnaissance pour votre noble et amicale hospitalit. Vos
anctres, messieurs, je pourrais dire vos pres, auraient t bien
tonns si on leur et dit que, pendant plus de vingt-cinq ans, les
ambassadeurs, les ministres, les reprsentants de tous les tats, de
toutes les nations de l'Europe et de l'Amrique, viendraient chaque
anne s'asseoir avec vous dans cette salle, pour y jouir de l'amiti
de l'Angleterre et vous promettre l'amiti du monde civilis. Dans des
temps encore bien prs de nous, la guerre, une guerre tantt gnrale,
tantt partielle, et sinon continuelle, du moins trs-frquente,
rendait de semblables runions toujours incompltes et irrgulires.
C'est la paix qui nous a fait ce bonheur, image et symbole du bonheur
du monde. Et je vous prie de le remarquer, messieurs, cette paix n'est
pas une paix indolente, strile, comme celle qui a rgn quelquefois
entre des nations nerves et en dcadence. C'est la paix la plus
active et la plus fconde qu'on ait jamais vue; une paix amene et
maintenue, non par l'apathie et l'impuissance, mais par le pouvoir
de la civilisation, du travail, de la justice et de la libert.
Messieurs, remercions la Providence souveraine qui a vers de tels
bienfaits sur notre ge. Esprons que cette paix durera encore
vingt-cinq annes et bien des annes au del, et qu'elle ne sera
jamais interrompue que pour une juste et invitable cause. C'est
le voeu sincre de mon pays comme du vtre. Et puisse un jour, par
l'influence d'une longue et heureuse paix, le genre humain tout entier
tre uni d'esprit et de coeur dans son passage sur la terre, comme
nous sommes tous les enfants de notre Dieu qui est au ciel!


                                VII

1 _Note adresse par S. Ex. Chkib-Efendi, envoy extraordinaire de
la Sublime Porte  Londres,  l'ambassadeur de France_.

Londres, le 31 mai 1840.

Le soussign, ambassadeur de la Sublime Porte prs S. M. Britannique,
avait espr,  la suite de la note prsente le 7 avril de cette
anne, par son prdcesseur Nouri-Efendi, aux reprsentants des cours
de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, et en
consquence de leurs rponses  ladite note, trouver, en arrivant 
Londres, l'affaire turco-gyptienne termine ou  la veille de l'tre.

C'est donc avec le plus vif regret qu'il a appris que les soins que
les reprsentants avaient promis de donner  un objet si important
pour le repos de l'Orient taient jusqu' prsent rests infructueux.

Le soussign, depuis son dpart de Constantinople, a reu de nouveaux
ordres qui lui enjoignent de presser la solution de cette affaire.
Si par consquent les dlais apports dans l'excution des intentions
bienveillantes de Leurs Excellences provenaient de difficults qu'il
serait dans les facults du soussign d'aplanir, il a l'honneur de
les prvenir que de son ct il apportera toutes les facilits qui
dpendront de lui pour aider  lever ces obstacles, et qu' cet effet
il est muni, comme l'ambassadeur Nouri-Efendi son prdcesseur, des
pouvoirs les plus amples pour concerter avec Leurs Excellences les
moyens de parvenir  conclure un arrangement, lequel serait bas sur
des principes quitables et renfermerait les garanties d'une paix
durable pour l'Empire ottoman. Cependant le soussign est persuad
que l'accord qui, ds le principe, a exist entre les cinq grandes
puissances relativement aux intrts du Sultan, et la continuation de
leur union  cet gard, suffiront pour carter toutes les difficults,
si effectivement il en existe.

En attendant, le soussign croit de son devoir de faire observer 
Leurs Excellences que l'Empire ottoman se trouve dans une position
fort critique; que l'incertitude  l'gard des rsultats des
dlibrations de Londres, propage en Turquie une inquitude qui prend
un caractre tellement grave et alarmant que rien ne saurait justifier
un plus long dlai de l'ajustement d'une question soumise depuis dix
mois au jugement et  la sagesse des cinq grandes puissances; enfin,
que la ncessit de la solution de cette question devient de jour en
jour plus urgente.

En consquence, le soussign prie instamment M. l'ambassadeur de
France de vouloir bien, de concert avec les reprsentants des cours
d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, redoubler ses
gnreux efforts pour mettre fin  un mal toujours croissant et qui
menace la paix de l'Orient.

Le soussign ritre avec une vive insistance la demande faite par
son prdcesseur de donner suite le plus tt possible  l'intrt
manifest d'une manire si amicale et si bienveillante au Sultan par
la note collective des reprsentants des cinq grandes puissances
en date de Constantinople du 27 juillet 1839, intrt que les
reprsentants  Londres desdites puissances, par leur note responsive
 celle du 7 avril de S. Ex. Nouri-Efendi, avaient annonc vouloir
prendre immdiatement en considration.

Le soussign, ambassadeur de la Sublime Porte prs S. M. Britannique,
prie M. l'ambassadeur plnipotentiaire de France de vouer, de concert
avec les reprsentants des autres grandes cours, une attention
srieuse  l'objet de la prsente note, et profite de cette occasion
pour lui assurer ses respects et sa considration la plus distingue.

CHKIB.


2 _Note de M. Guizot, ambassadeur de France en rponse  la note de
l'ambassadeur de la Sublime Porte_.

Londres, le 21 juin 1840.

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de S. M.
le Roi des Franais auprs de S. M. Britannique, a reu la note que
S. Ex. Chkib-Efendi, ambassadeur de la Sublime Porte auprs de S.
M. Britannique, lui a fait l'honneur de lui adresser, ainsi qu'aux
reprsentants des cours d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de
Russie, en date du 31 mai dernier.

Le soussign pense, comme S. Ex. M. l'ambassadeur de la Sublime Porte,
que l'Empire ottoman se trouve dans une situation fort critique, que
l'incertitude et les dlais dans l'ajustement de la question d'Orient
ont, en Turquie, des consquences graves et alarmantes, et que la
ncessit de la solution de cette question devient de jour en jour
plus urgente.

Le soussign se flicite d'apprendre que S. Ex. M. l'ambassadeur de la
Sublime Porte, muni des pouvoirs les plus amples pour concerter, avec
les plnipotentiaires des cinq puissances, un arrangement bas sur des
principes quitables et qui renferme les garanties d'une paix durable
pour l'Empire ottoman, apportera toutes les facilits qui dpendront
de lui pour aider  lever les obstacles qui pourraient s'opposer  la
conclusion d'un tel arrangement.

Le soussign est persuad en outre, ainsi que S. Ex. M. l'ambassadeur
de la Sublime Porte, que la continuation de l'union entre les
cinq puissances est le plus sr moyen de parvenir  un rsultat si
dsirable.

En consquence, le soussign a l'honneur de rpondre  S. Ex. M.
l'ambassadeur de la Sublime Porte qu'il fera tous ses efforts de
concert avec les plnipotentiaires d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse
et de Russie, pour mettre fin, par un arrangement aussi prompt qu'il
sera possible de l'obtenir,  un mal toujours croissant et qui menace
la paix de l'Orient.

Le soussign a l'honneur d'offrir  S. Ex. M. l'ambassadeur de la
Sublime Porte les assurances de sa haute considration.

GUIZOT.


                                VIII

_Sur les avertissements donns par M. Guizot au gouvernement du Roi,
quant au trait du 15 juillet 1840_.

1 _Extrait du Journal_ le Sicle, _numro du mercredi 29 juillet
1840_.

Nous trouvons dans la _Gazette d'Augsbourg_ une correspondance de
Paris, en date du 15 juillet, qui prouve que le ministre s'attendait
 la rupture qui vient d'clater entre la France et l'Angleterre.

M. Guizot, qui s'tait imagin qu'il parviendrait  amener lord
Palmerston  son opinion, partage maintenant l'opinion de M. Thiers et
rend justice  son esprit de prvision. Il crit qu'il se passe depuis
quelques jours  Londres certaines choses dont il ne peut se rendre
un compte exact, mais qu'il voit bien que lord Palmerston, aprs lui
avoir donn l'assurance que la question d'Orient l'ennuyait, a entam
l'affaire sans la rsoudre, mais il ignore de quelle manire et
dans quel sens le noble lord a agi. Toutefois M. Guizot conseille au
gouvernement de se tenir sur ses gardes afin de ne pas tre pris 
l'improviste. Il invite le prsident du conseil  prendre toutes les
mesures ncessaires pour ne pas tre forc de jouer un rle secondaire
dans le drame qui peut-tre ne fait que commencer. Cette prvision est
digne d'loges. En attendant, M. Thiers ne s'est pas laiss endormir
comme M. Guizot. Il a toujours agi en homme qui a confiance en
lui-mme et qui veut suivre d'un pas ferme la voie politique dans
laquelle il est une fois entr. La mission du jeune Prier dont j'ai
parl hier, et dont le but principal est de veiller  la scurit
des Franais en gypte et en Syrie, aussitt que la lutte s'engagera
srieusement avec Mhmet-Ali, prouve que M. Thiers a d juger les
choses du vritable point de vue, en les considrant comme de nature 
amener les rsultats les plus graves.


2 _Extrait du Journal_ le Constitutionnel, _numro du lundi 3 aot
1840_.

La _Gazette d'Augsbourg_ annonait dernirement que notre ambassadeur
 Londres avait t pris  l'improviste par la conclusion du quadruple
trait. Ce fait n'est pas exact, et nous tenons  le dmentir
hautement. M. Guizot n'a pas t surpris. Il n'a jamais espr qu'il
ramnerait lord Palmerston  son avis; il a au contraire toujours
averti son gouvernement de la persistance du ministre anglais, et
rien de ce qui se passait et rien de ce qui se prparait ne lui
a chapp. Il ne faut pas confondre ce qui est trs-diffrent.
Le gouvernement franais se plaint de n'avoir pas t prvenu
officiellement; mais il est loin d'accepter le rle de dupe que
l'orgueil de lord Palmerston serait sans doute flatt de lui
attribuer. Les informations n'ont jamais manqu au gouvernement
franais, mais il tait de son honneur de ne pas admettre qu'on pt
aller jusqu'au bout sans lui en donner avis.


                                  IX

_Sur l'attitude des agents franais  Constantinople, en juillet et
aot 1840_.

1 _Lord Palmerston  M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre_.

The undersigned, Her Majesty's principal secretary of State for
foreign affairs, in accordance with what was agreed upon between
himself and M. Guizot, ambassador extraordinary and plenipotentiary
from the King of the French at this court, in their recent interview,
has the honour to transmit to M. Guizot an extract from a despatch
received by Her Majesty's Government a few days ago from Lord
Ponsonby, together with a copy of the inclosure therein referred to.

Her Majesty's Government was convinced, even before the undersigned had
the honour of showing these papers to M. Guizot, that the message
intended to be conveyed to the Porte by M. de Pontois, must have been
much altered by the person who delivered it, or else that M. de Pontois
must have made such a communication entirely without instructions or
authority from his own Government, and indeed in direct opposition to
the spirit of the instructions which he had received; because the
language used upon this occasion by M. Pontois was directly at variance
with the language which has been held by the French Government to Her
Majesty's ambassador at Paris, by M. Guizot to Her Majesty's Government
in London, and, as far as Her Majesty's Government are informed, by the
French agents at Alexandria to Mhmet Ali. For, at Paris, M. Thiers, on
his return not long ago from the meeting hold at the chateau d'Eu,
assured Earl Granville that the strictest orders had been sent to the
French admirals in the Levant to avoid any thing which might lead to
collision between French and British ships of war; in London M. Guizot,
both before and after his visit to the chateau d'Eu, has always stated
to the undersigned that the armaments of France are purely
precautionary, and in no respect whatever aggressive; that France
intends to remain for the present entirely quiet; but thinking that the
measures which the four powers are about to take in the Levant may by
possibility lead to events which might affect the general balance of
power, or alter the state of possessions of the powers of Europe, or in
some way or other bear upon the direct interests of France, the French
Government had deemed it right to place himself in an attitude of
observation; and at Alexandria the French agents are understood to have
declared to Mhmet Ali that France has no intention whatever of taking
up arms in his support. It was therefore obvious to Her Majesty's
Government that M. de Pontois could not have been instructed or
authorized by the French Government to hold at Constantinople a language
directly the reverse of that which had been held by the French
Government everywhere else, and the more especially as the language held
by M. Pontois is directly at variance with all the public and official
declarations made by the French Government of the principles upon which
the policy of France, with regard to the affairs of the Ottoman Empire,
is founded.

The undersigned has great pleasure in acknowledging that the conviction
thus felt by Her Majesty's Government has been confirmed by the belief
expressed to him by M. Guizot upon this matter, on which however M.
Guizot stated that he had received no information from his own
Government, and of which he knew nothing but what the undersigned had
laid before him. The undersigned therefore in transmitting to M. Guizot
the accompanying papers, in order that they may be made known to the
French Government, begs to assure M. Guizot that he makes the
communication not in consequence of any doubt which Her Majesty's
Government entertain of the sincerity and good faith of the Government
of France, but because it is fitting that, in a matter of such deep
importance to the peace of Europe, the French Government should know how
much the language which is reported to have been used by one of his
diplomatic agents differs from that which the French Government itself
has held.

The undersigned has the honour to renew to M. Guizot the assurances of
his most distinguished consideration.

_Sign_: PALMERSTON.

Foreign Office, 9th sept. 1840.


Le soussign, principal secrtaire d'tat de Sa Majest au dpartement
des affaires trangres, selon ce qui a t convenu entre lui et M.
Guizot, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire du Roi des
Franais auprs de cette cour, lors de leur rcente entrevue, a
l'honneur de transmettre  M. Guizot un extrait d'une dpche que le
Gouvernement de Sa Majest a reue, il y a quelques jours, de Lord
Ponsonby, avec une copie des documents auxquels cette dpche fait
allusion.

Avant mme que le soussign ait eu l'honneur de montrer ces papiers  M.
Guizot, le Gouvernement de Sa Majest tait convaincu que la dclaration
qui devait tre faite  la Porte par M. de Pontois devait avoir t fort
altre par la personne qui l'avait faite, ou bien que M. de Pontois
devait avoir fait cette dclaration absolument sans instructions et sans
l'autorisation de son propre Gouvernement, et vritablement en
opposition directe avec l'esprit des instructions qu'il avait reues,
parce que le langage employ en cette occasion par M. de Pontois a t
directement contraire au langage tenu par le Gouvernement franais 
l'ambassadeur de Sa Majest  Paris, au langage tenu par M. Guizot au
Gouvernement de Sa Majest  Londres, et, autant que peut en tre
inform le Gouvernement de Sa Majest, au langage tenu par les agents
franais  Alexandrie  Mhmet-Ali. Car,  Paris, il n'y a pas
longtemps, M. Thiers,  son retour de la runion tenue au chteau d'Eu,
a assur le comte Granville que les ordres les plus stricts ont t
envoys aux amiraux franais dans le Levant d'viter tout ce qui
pourrait mener  une collision entre les navires de guerre franais et
anglais;  Londres, M. Guizot, avant comme aprs sa visite au chteau
d'Eu, a toujours assur le soussign que les armements de la France sont
de pure prcaution et n'ont en aucune faon un caractre aggressif; que
l'intention de la France est de rester entirement tranquille quant 
prsent; mais que, regardant les mesures que les quatre puissances sont
au moment de prendre dans le Levant comme de nature  amener, par
quelque ventualit, des faits qui pourraient affecter l'quilibre
gnral de la puissance ou altrer l'tat des possessions des diverses
puissances en Europe, ou atteindre de manire ou d'autre les intrts
immdiats de la France, le Gouvernement franais a cru bon de prendre
une attitude d'observation; et  Alexandrie, il revient que les agents
franais ont dclar  Mhmet-Ali que la France n'a aucune intention de
prendre les armes en sa faveur. Le Gouvernement de Sa Majest a eu, par
consquent, lieu de penser que M. de Pontois ne pouvait pas avoir reu
d'instructions ni d'autorisation du Gouvernement franais pour tenir 
Constantinople un langage directement oppos  celui que le Gouvernement
franais a tenu partout ailleurs--et cela d'autant plus particulirement
que le langage tenu par M. de Pontois est directement oppos  toutes
les dclarations publiques et officielles que le Gouvernement franais a
faites des principes sur lesquels est fonde la politique de la France
relativement aux affaires de l'Empire ottoman.

Le soussign prouve un grand plaisir  reconnatre que la conviction
que le Gouvernement de Sa Majest s'est ainsi forme a t confirme par
l'opinion que M. Guizot lui a exprime  ce sujet, sur lequel nanmoins
M. Guizot a constat n'avoir reu aucune communication de son propre
Gouvernement et duquel il ne savait que ce qui lui a t expos par le
soussign. En consquence, le soussign, en transmettant  M. Guizot les
papiers ci-joints, afin qu'ils puissent tre ports  la connaissance du
Gouvernement franais, demande la permission d'assurer M. Guizot que
cette communication est faite par lui, non par suite d'aucun doute conu
par le Gouvernement de Sa Majest sur la sincrit et la bonne foi du
Gouvernement franais, mais parce qu'il convient que, sur des matires
si profondment importantes pour la paix de l'Europe, le Gouvernement
franais sache combien le langage qui a t tenu,  ce que l'on
rapporte, par un de ses agents diplomatiques, diffre du langage que le
Gouvernement franais a tenu lui-mme.

Le soussign a l'honneur de rpter  M. Guizot les assurances de sa
considration la plus distingue.

_Sign_: PALMERSTON.

Foreign Office, 9 sept. 1840.


2 _Extract from a despatch from Vicount Ponsonby to Lord Palmerston,
n 176, dated Therapia, August 17, 1840_.

Reschid Pacha sent M. Francheschi to me this morning to communicate a
message the pacha has received from the French ambassador, through M.
Cor, the French dragoman.

My servant, by mistake, denied me to M. Francheschi, who went on
to the internuncio and delivered his message to H. E. who came here
immediately with M. Francheschi, and prepared a despatch for Prince
Metternich detailing the transaction, and of which I have now
the honour to enclose a copy that will save your Lordship the trouble
of details from me.

M. Francheschi said that Reschid Pacha is not alarmed, though he
is aware of the gravity of the situation of the affair; he said the
Sultan is not alarmed and is firm.

With the concurrence of M. de Sturmer, I desired M. Francheschi to
tell H. E. Reschid Pacha that the Sultan might depend upon the support
of his allies.

I added that the internuncio and myself and I (_sic_) doubted not
our colleagues also would be ready to give Reschid and the Ottoman
ministers any aid, if any should be wanting, to confirm the Sultan in
his views.

I was to a certain degree prepared for the hostility of France by what
passed at a visit made by M. Titof to the French ambassador; when the
latter, in the course of conversation, said he thought war between
France and England inevitable. This appeared to me to manifest either
a very injudicious and improper levity in the ambassador, or that he
had received information from his Government that warranted what he
said.


2 _Extrait d'une dpche du Vicomte Ponsonby  lord Palmerston, n
176, date de Therapia, 17 aot 1840_.

Reschid-Pacha m'a envoy ce matin M. Francheschi pour me faire part
d'un message que le pacha a reu de l'ambassadeur de France, par
l'intermdiaire du drogman franais M. Cor.

Mon domestique, par erreur, a refus ma porte  M. Francheschi qui
s'est alors rendu chez l'internonce et s'est acquitt de sa commission
envers S. E. qui est venue ici immdiatement avec M. Francheschi, et a
prpar une dpche au prince de Metternich, contenant les
dtails de l'incident, et dont j'ai l'honneur de joindre ici une
copie qui vitera  Votre Seigneurie l'ennui des dtails que je lui
donnerais.

M. Francheschi dit que Reschid-Pacha n'est pas alarm, quoiqu'il se
rende compte de la gravit de la situation des affaires; il dit que le
Sultan n'est pas alarm et est ferme.

D'accord avec M. de Strmer, j'ai pri M. Francheschi de dire  Son
Excellence Reschid-Pacha que le Sultan peut compter sur l'appui de ses
allis.

J'ai ajout que l'internonce et moi-mme et moi (_sic_) nous ne
doutions pas que nos collgues ne fussent aussi prts  donner tout
leur appui  Reschid-Pacha et aux ministres ottomans, s'il en tait
besoin pour confirmer le Sultan dans ses vues.

J'tais jusqu' un certain point prpar  l'hostilit de la France
par ce qui s'est pass lors d'une visite faite par M. Titof 
l'ambassadeur de France; car ce dernier, dans le cours de la
conversation, avait dit qu'il regardait comme invitable la guerre
entre la France et l'Angleterre; ce qui me sembla l'indice ou d'une
lgret bien peu judicieuse et bien dplace chez l'ambassadeur, ou
de communications  lui adresses par son Gouvernement et propres 
confirmer ce qu'il disait.


3 _Copie d'une dpche du baron Strmer au prince de Metternich, en
date de Constantinople, du 17 aot 1840_.

M. le ministre des affaires trangres vient d'envoyer M. Francheschi
chez mes collgues d'Angleterre, de Russie, de Prusse et chez moi,
pour nous faire la communication suivante:

M. l'ambassadeur de France a fait dire hier, le 16 de ce mois, par
son drogman  Reschid-Pacha:

Qu'il a l'ordre de lui signifier que le gouvernement franais, le
Roi et la nation considrent comme une injure faite par le
plnipotentiaire ottoman  la France la conclusion du trait qu'il
a sign  Londres sans le concours et  l'insu du plnipotentiaire
franais, et qui a pour objet une question o la France, ds le
principe, a t partie intgrante.

Que le gouvernement franais s'opposera de tous ses moyens  toute
intervention arme contre le pacha d'gypte.

Qu'il n'attend pour se dcider que le rsultat de dmarches qu'il
fait faire dans ce moment auprs des cabinets de Vienne et de Berlin,
afin d'en obtenir l'annulation du trait.

Que, loin d'employer, comme on le lui demandait, son influence morale
auprs du pacha pour le porter  la soumission, il lui accordera
toute l'assistance qui est en son pouvoir pour l'aider  rsister 
l'intervention trangre.

Qu'il runira ses efforts aux siens pour soulever les populations
d'Asie et d'Europe contre l'administration actuelle en Turquie dont
le gouvernement franais se dclare l'ennemi et qu'il considre comme
celui du pays.

Que M. de Pontois fera connatre au Sultan et  toute la nation
musulmane que la France, loin d'avoir pris part  une convention
dirige contre les intrts de l'islamisme, la condamne hautement et
s'opposera  son excution.

Reschid-Pacha a rpondu que ce langage a d'autant plus lieu de le
surprendre que la France avait elle-mme concouru  la note collective
du 27 juillet de l'anne dernire. L-dessus le drogman de France
a rpliqu que M. de Pontois avait prvu cette objection; mais que
d'abord le gouvernement franais avait accept sans avoir jamais
approuv la coopration de son ambassadeur  cette dmarche; qu'au
surplus il s'agit ici de mesures coercitives, dont il n'est fait
aucune mention dans la note susdite et que c'est contre ces mesures
que la France se prononce en ce moment.

Le pacha a rpondu: Je suis profondment afflig de la dclaration
que vous venez de me faire, car j'ai toujours considr la France
comme une des plus anciennes amies de la Porte; il ne dpend pas
de moi d'empcher la ralisation d'un acte auquel la Porte ne s'est
dcide qu'avec le concours de quatre de ses allis; et quels qu'en
puissent tre les rsultats, le gouvernement turc s'y rsignera.

M. de Pontois veut faire connatre au Sultan ce qu'il vient de lui
faire dire de la part de son drogman (_sic_); le pacha est prt 
l'accompagner  l'audience de ce monarque, pour lequel il ne saurait
avoir rien de cach.

Je n'ai pas besoin de dire  Votre Excellence combien Reschid-Pacha a
trouv dur et hostile le langage que le gouvernement franais a charg
son ambassadeur de tenir  la Porte dans cette circonstance.

M. Francheschi m'a racont que Reschid-Pacha, ayant t appel hier
chez le Sultan, Sa Hautesse lui avait donn connaissance d'une lettre
que la sultane mre venait de recevoir de l'ex-capitan pacha, on ne
sait par quelle occasion, mais probablement par le bateau  vapeur
franais arriv le 14 de ce mois. Dans cette lettre Ahmed-Fenzi-Pacha,
aprs avoir assur  la sultane que Mhmet-Ali tait inbranlable
dans sa rsolution de rsister, ajoute qu'il dpend de lui de
rvolutionner toutes les provinces d'Asie et d'Europe, et il adjure,
implore et supplie la sultane d'interposer son influence auprs de
son fils pour viter  la nation les maux dont elle est menace, et
peut-tre la chute de l'Empire.

Ces notions m'ont paru assez importantes pour les porter  la
connaissance de Votre Altesse par une estafette qui partira demain 
l'aube du jour.

Agrez, etc.

_Sign_: STRMER.


4 _L'ambassadeur de France en Angleterre,  lord Palmerston_.

Londres, le--septembre 1840.

Le soussign, ambassadeur extraordinaire et plnipotentiaire de S. M.
le Roi des Franais auprs de S. M. B., a l'honneur d'informer S.
Ex. M. le principal secrtaire d'tat de S. M. B. pour les affaires
trangres, qu'il a reu et transmis au gouvernement du Roi les
extraits que S. Ex. a fait au soussign l'honneur de lui communiquer,
de deux dpches crites de Constantinople, en date du 17 aot
dernier, l'une par lord Ponsonby, ambassadeur de S. M. B., l'autre par
M. le baron de Strmer, internonce de S. M. l'Empereur d'Autriche 
Constantinople, et relatives aux communications faites rcemment  la
Porte ottomane par S. Ex. M. de Pontois, ambassadeur de S. M. le Roi
des Franais auprs de S. H. le Sultan.

Ainsi que le soussign a dj eu l'honneur d'en exprimer sa conviction
 M. le secrtaire d'tat des affaires trangres, les renseignements
contenus dans ces dpches, au sujet desdites communications,
sont inexacts, et M. de Pontois, selon ses instructions, a tenu 
Constantinople un langage conforme  celui que le gouvernement du Roi
a tenu lui-mme  Paris, et fait tenir soit  Londres, soit ailleurs,
par ses reprsentants. Lorsque M. le principal secrtaire d'tat de S.
M. B. pour les affaires trangres fit au soussign l'honneur de lui
remettre le _Memorandum_ du 17 juillet dernier, dans lequel on lisait
que le gouvernement franais avait plusieurs fois dclar que, dans
aucun cas, la France ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours,
de concert avec le Sultan, pourraient juger ncessaires pour obtenir
l'assentiment du Pacha d'gypte le soussign se hta de faire
observer qu'il ne pouvait accepter cette expression: _dans aucun cas_,
et qu'il tait certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorist.
Le gouvernement du Roi, dit-il alors  M. le secrtaire d'tat
des affaires trangres, ne se fait  coup sr le champion arm de
personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intrts du Pacha
d'gypte, la paix et les intrts de la France. Mais si les mesures
adoptes contre le Pacha par les quatre puissances avaient, aux
yeux du gouvernement du Roi, ce caractre ou cette consquence que
l'quilibre actuel des tats europens en ft altr, il ne saurait y
consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
gardera toujours,  cet gard, sa pleine libert.

Le 24 juillet suivant, lorsque le soussign eut l'honneur de lire
et de remettre  M. le principal secrtaire d'tat pour les affaires
trangres la rponse du gouvernement du Roi au _Memorandum_ du 17
juillet, cette rponse, en faisant allusion au dsir tmoign par les
quatre puissances que la France continut de leur prter son concours
moral  Alexandrie, se terminait par le paragraphe suivant:

Le concours moral de la France, dans une conduite commune, tait une
obligation de sa part. Il n'en est plus une dans la nouvelle situation
o semblent vouloir se placer les Puissances. La France ne peut plus
tre mue dsormais que par ce qu'elle doit  la paix et ce qu'elle
se doit  elle-mme. La conduite qu'elle tiendra, dans les graves
circonstances o les quatre Puissances viennent de placer l'Europe,
dpendra de la solution qui sera donne  toutes les questions qu'elle
vient d'indiquer.

Et le soussign, en insistant de tout son pouvoir sur la gravit de la
situation o l'Europe allait entrer, eut l'honneur de rpter  M. le
principal secrtaire d'tat de S. M. B. que la France y garderait
sa pleine libert, ayant toujours en vue la paix, le maintien de
l'quilibre actuel entre les tats de l'Europe, et le soin de sa
dignit et de ses propres intrts.

Le soussign est autoris  dclarer que les intentions du
gouvernement du Roi, qu'il a manifestes au moment mme o il a eu
connaissance de la convention conclue par les quatre Puissances
et dans sa rponse au Memorandum du 17 juillet, sont constamment
demeures et demeurent constamment les mmes, et que ce sont les
intentions dont M. de Pontois a t l'interprte auprs de la Sublime
Porte, en s'efforant, comme un ancien et sincre ami, de l'clairer
sur la situation o elle se plaait et sur les prils qui pouvaient en
rsulter pour elle.

Le soussign a l'honneur, etc., etc.


                                 X

_Trait du 15 juillet 1840, et actes annexs_.

1 _Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte
ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signe  Londres
le 15 juillet 1840_.

Au nom de Dieu trs-misricordieux.

Sa Hautesse le Sultan ayant eu recours  Leurs Majests la Reine du
Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'Empereur d'Autriche,
Roi de Hongrie et de Bohme, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes
les Russies, pour rclamer leur appui et leur assistance au milieu
des difficults dans lesquelles il se trouve plac par suite de la
conduite hostile de Mhmet-Ali, Pacha d'gypte, difficults qui
menacent de porter atteinte  l'intgrit de l'Empire ottoman et 
l'indpendance du trne du Sultan; Leursdites Majests, mues par le
sentiment d'amiti sincre qui subsiste entre elles et le Sultan,
animes du dsir de veiller au maintien de l'intgrit et de
l'indpendance de l'Empire ottoman dans l'intrt de l'affermissement
de la paix de l'Europe, fidles  l'engagement qu'Elles ont contract
par la note collective remise  la Porte par leurs reprsentants
 Constantinople, le 27 juillet 1839, et dsirant de plus prvenir
l'effusion de sang qu'occasionnerait la continuation des hostilits
qui ont rcemment clat en Syrie entre les autorits du Pacha
d'gypte et les sujets de Sa Hautesse.

Leursdites Majests et Sa Hautesse le Sultan ont rsolu, dans le but
susdit, de conclure entre elles une convention, et ont nomm  cet
effet pour leurs plnipotentiaires, savoir:

Sa Majest la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
le trs-honorable Henri-Jean, vicomte Palmerston, baron Temple, pair
d'Irlande, conseiller de Sa Majest Britannique en son conseil priv,
chevalier grand-croix du trs-honorable ordre du Bain, membre du
Parlement, et son principal secrtaire d'tat ayant le dpartement des
affaires trangres.

Sa Majest l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohme, le
sieur Philippe, baron de Neumann, commandeur de l'ordre de Lopold
d'Autriche, dcor de la croix pour le mrite civil, commandeur des
ordres de la Tour et l'pe du Portugal, de la croix du Sud du Brsil,
chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de seconde classe
de Russie, son conseiller aulique et plnipotentiaire prs Sa Majest
Britannique.

Sa Majest le Roi de Prusse, le sieur Henri-Guillaume, baron de Blow,
chevalier de l'ordre de l'Aigle-Rouge de premire classe de Prusse,
grand-croix des ordres de Lopold d'Autriche et des Guelphes de
Hanovre, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de
seconde classe, et de Saint-Wladimir de quatrime classe de Russie,
commandeur de l'ordre du Faucon de Saxe-Weimar, son chambellan,
conseiller intime actuel, envoy extraordinaire et ministre
plnipotentiaire prs Sa Majest Britannique.

Sa Majest l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe, baron
de Brnnow, chevalier de l'ordre de Sainte-Anne de premire classe,
de Saint-Stanislas de premire classe, de Saint-Wladimir de troisime,
commandeur de l'ordre de Saint-tienne de Hongrie, chevalier de
l'ordre de l'Aigle-Rouge et de Saint-Jean-de-Jrusalem, son conseiller
priv, envoy extraordinaire et ministre plnipotentiaire prs Sa
Majest Britannique.

Sa Majest le Trs-Majestueux, Trs-Puissant et Trs-Magnifique
Sultan, Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chkib-Efendi, dcor
du Nichan-Iftihar de premire classe, Beylikdg du Divan Imprial,
conseiller honoraire du dpartement des affaires trangres, son
ambassadeur extraordinaire prs Sa Majest Britannique.

Lesquels s'tant rciproquement communiqu leurs pleins pouvoirs,
trouvs en bonne et due forme, ont arrt et sign les articles
suivants:

Article 1er.

Sa Hautesse le Sultan s'tant entendu avec Leurs Majests, la Reine
du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, l'Empereur d'Autriche, Roi de
Bohme et de Hongrie, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les
Russies, sur les conditions de l'arrangement qu'il est de l'intention
de Sa Hautesse d'accorder  Mhmet-Ali--conditions lesquelles se
trouvent spcifies dans l'acte spar ci-annex,--Leurs Majests
s'engagent  agir dans un parfait accord, et  unir leurs efforts
pour forcer Mhmet-Ali  se conformer  cet arrangement; chacune des
hautes parties contractantes se rservant de cooprer  ce but selon
les moyens d'action dont chacune d'elles peut disposer.

Article 2.

Si le Pacha d'gypte refusait d'adhrer au susdit arrangement qui lui
sera communiqu par le Sultan avec le concours de Leursdites Majests,
celles-ci s'engagent  prendre,  la rquisition du Sultan, des
mesures concertes et arrtes entre Elles afin de mettre cet
arrangement  excution. Dans l'intervalle, le Sultan ayant invit ses
allis  se joindre  lui pour l'aider  interrompre la communication
par mer entre l'gypte et la Syrie, et  empcher l'expdition de
troupes, chevaux, armes, munitions et approvisionnements de guerre de
tout genre d'une de ses provinces  l'autre; Leurs Majests la Reine
du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et l'Empereur
d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohme, s'engagent  donner
immdiatement  cet effet les ordres ncessaires aux commandants
de leurs forces navales dans la Mditerrane; Leursdites Majests
promettent en outre que les commandants de leurs escadres, selon
les moyens dont ils disposent, donneront, au nom de l'alliance, tout
l'appui et toute l'assistance en leur pouvoir  ceux des sujets du
Sultan qui manifesteront leur fidlit  leur souverain.

Article 3.

Si Mhmet-Ali, aprs s'tre refus de se soumettre aux conditions de
l'arrangement mentionn ci-dessus, dirigeait ses forces de terre ou
de mer vers Constantinople, les hautes parties contractantes, sur
la rquisition expresse qui en serait faite par le Sultan  leurs
reprsentants  Constantinople, sont convenues, le cas chant, de se
rendre  l'invitation du souverain, et de pourvoir  la dfense de son
trne au moyen d'une coopration concerte en commun, dans le but de
mettre les deux dtroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que la
capitale de l'Empire ottoman,  l'abri de toute agression.

Il est en outre convenu que les forces qui, en vertu d'une pareille
entente, recevront la destination indique ci-dessus, y resteront
employes aussi longtemps que leur prsence sera requise par le
Sultan, et lorsque Sa Hautesse jugera que leur prsence aura cess
d'tre ncessaire, lesdites forces se retireront simultanment et
rentreront respectivement dans la mer Noire et la Mditerrane.

Article 4.

Il est toutefois expressment entendu que la coopration mentionne
dans l'article prcdent, et destine  placer temporairement les
dtroits des Dardanelles et du Bosphore et la capitale ottomane sous
la sauvegarde des hautes parties contractantes, contre toute agression
de Mhmet-Ali, ne sera considre que comme une mesure exceptionnelle
adopte  la demande expresse du Sultan, et uniquement pour sa dfense
dans le cas seul indiqu ci-dessus. Mais il est convenu que cette
mesure ne drogera en rien  l'ancienne rgle de l'Empire ottoman
en vertu de laquelle il a t de tout temps dfendu aux btiments
de guerre des puissances trangres d'entrer dans les dtroits des
Dardanelles et du Bosphore. Et le Sultan, d'une part, dclare par le
prsent acte, qu' l'exception de l'ventualit ci-dessus mentionne,
il a la ferme rsolution de maintenir  l'avenir ce principe
invariablement tabli comme ancienne rgle de son Empire, et tant que
la Porte se trouve en paix, de n'admettre aucun btiment de guerre
tranger dans les dtroits du Bosphore et des Dardanelles; d'autre
part, Leurs Majests la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et
d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohme, le Roi
de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies, s'engagent  respecter
cette dtermination du Sultan, et  se conformer au principe ci-dessus
nonc.

Article 5.

La prsente convention sera ratifie, et les ratifications en seront
changes  Londres dans l'espace de deux mois, ou plus tt si faire
se peut.

En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont signe, et y ont
appos les sceaux de leurs armes.

Fait  Londres le 15 juillet, l'an de grce mil huit cent quarante.

  (L.S.) PALMERSTON.
  (L.S.) CHKIB.
  (L.S.) NEUMANN.
  (L.S.) BULOW.
  (L.S.) BRNNOW.


2 _Acte spar_.

Acte spar annex  la convention conclue  Londres, le 15 juillet
1840, entre les Cours de la Grande-Bretagne, d'Autriche, de Prusse et
de Russie, d'une part et la Sublime Porte ottomane, de l'autre.

Sa Hautesse le Sultan a l'intention d'accorder et de faire notifier 
Mhmet-Ali les conditions de l'arrangement ci-dessous:

 1er.

Sa Hautesse promet d'accorder  Mhmet-Ali, pour lui et pour
ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik de
l'gypte; et Sa Hautesse promet en outre d'accorder  Mhmet-Ali, sa
vie durant, avec le titre de pacha d'Acre et avec le commandement
de la forteresse de Saint-Jean d'Acre, l'administration de la partie
mridionale de la Syrie dont les limites seront dtermines par la
ligne de dmarcation suivante:

Cette ligne, partant du cap Ras-el-Nakhora sur les ctes de la
Mditerrane, s'tendra de l directement jusqu' l'embouchure de la
rivire Seisaban, extrmit septentrionale du lac Tibrias, longera la
cte occidentale dudit lac, suivra la rive droite du fleuve Jourdain
et la cte occidentale de la mer Morte, se prolongera de l
en droiture jusqu' la mer Rouge, en aboutissant  la pointe
septentrionale du golfe d'Akaba, et suivra de l la cte occidentale
du golfe d'Akaba et la cte orientale du golfe de Suez jusqu' Suez.

Toutefois, le Sultan, en faisant ces offres, y attache la condition
que Mhmet-Ali les accepte dans l'espace de dix jours aprs que la
communication lui en aura t faite  Alexandrie par un agent de Sa
Hautesse, et qu'en mme temps Mhmet-Ali dpose entre les mains de
cet agent les instructions ncessaires aux commandants de terre et de
mer de se retirer immdiatement de l'Arabie et de toutes les villes
saintes qui s'y trouvent situes, de l'le de Candie, du district
d'Adana, et de toutes les autres parties de l'Empire ottoman qui ne
sont pas comprises dans les limites de l'gypte et dans celles du
pachalik d'Acre, tel qu'il a t dsign ci-dessus.

 2.

Si dans le dlai de dix jours fix ci-dessus, Mhmet-Ali n'acceptait
point le susdit arrangement, le Sultan retirera alors l'offre
de l'administration viagre du pachalik d'Acre; mais Sa Hautesse
consentira encore  accorder  Mhmet-Ali, pour lui et pour ses
descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'gypte,
pourvu que cette offre soit accepte dans l'espace de dix jours
suivants, c'est--dire dans un dlai de vingt jours  compter du jour
o la communication lui aura t faite, et pourvu qu'il dpose entre
les mains de l'agent du Sultan les instructions ncessaires pour ses
commandants de terre et de mer de se retirer immdiatement en dedans
des limites et dans les ports du pachalik d'gypte.

 3.

Le tribut annuel  payer au Sultan par Mhmet-Ali sera proportionn
au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendra
l'administration, selon qu'il accepte la premire ou la seconde
alternative.

 4.

Il est expressment entendu de plus que, dans la premire comme dans
la seconde alternative, Mhmet-Ali (avant l'expiration du terme fix
de dix ou vingt jours) sera tenu de remettre la flotte turque, avec
tous ses quipages et armements, entre les mains du prpos turc
qui sera charg de la recevoir. Les commandants des escadres allies
assisteront  cette remise.

Il est entendu que dans aucun cas Mhmet-Ali ne pourra porter en
compte, ni dduire du tribut  payer au Sultan, les dpenses qu'il a
faites pour l'entretien de la flotte ottomane pendant tout le temps
qu'elle sera reste dans les ports d'gypte.

 5.

Tous les traits et toutes les lois de l'Empire ottoman s'appliqueront
 l'gypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a t dsign ci-dessus.
Mais le Sultan consent qu' condition du payement rgulier du tribut
susmentionn, Mhmet-Ali et ses descendants peroivent, au nom du
Sultan, et comme dlgus de Sa Hautesse, dans les provinces dont
l'administration leur sera confie, les taxes et impts lgalement
tablis. Il est entendu en outre que, moyennant la perception des
taxes et impts susdits, Mhmet-Ali et ses descendants pourvoiront 
toutes les dpenses de l'administration civile et militaire desdites
provinces.

 6.

Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le pacha d'gypte
et d'Acre, faisant partie des forces de l'Empire ottoman, seront
toujours considres comme entretenues pour le service de l'tat.

 7.

Si,  l'expiration du terme de vingt jours aprs la communication qui
lui aura t faite (ainsi qu'il a t dit plus haut  2) Mhmet-Ali
n'adhre point  l'arrangement propos, et n'accepte pas l'hrdit du
pachalik de l'gypte, le Sultan se considrera comme libre de retirer
cette offre et de suivre, en consquence, telle marche ultrieure
que ses propres intrts et les conseils de ses allis pourront lui
suggrer.

 8.

Le prsent acte spar aura la mme force et valeur que s'il tait
insr mot  mot dans la convention de ce jour. Il sera ratifi et les
ratifications en seront changes  Londres en mme temps que celles
de ladite convention.

En foi de quoi les plnipotentiaires respectifs l'ont sign, et y ont
appos les sceaux de leurs armes.

Fait  Londres, le quinze juillet, l'an de grce mil huit cent
quarante.

  (L. S.) NEUMANN.            (L. S.) CHKIB.
  (L. S.) PALMERSTON.
  (L. S.) BULOW.
  (L. S.) BRNNOW.


3 _Protocole sign  Londres, le 15 juillet 1840, par les
plnipotentiaires_

  d'Autriche,
  de la Grande-Bretagne,
  de Prusse,
  de Russie,
  et de la Porte ottomane.

En apposant sa signature  la convention du jour, le plnipotentiaire
de la Sublime Porte ottomane a dclar:

Qu'en constatant, par l'article 4 de ladite convention, l'ancienne
rgle de l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a t dfendu
de tout temps aux btiments de guerre trangers d'entrer dans les
dtroits des Dardanelles et du Bosphore, la Sublime Porte se rserve,
comme par le pass, de dlivrer des firmans de passage aux btiments
lgers sous pavillon de guerre, lesquels sont employs selon l'usage,
au service de la correspondance des lgations des puissances amies.

Les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie ont pris acte de la prsente dclaration pour la
porter  la connaissance de leurs cours.

  (_Sign_) NEUMANN.
  PALMERSTON.
  BULOW.
  BRNNOW.
  CHKIB.

4 _Protocole rserv_, sign  Londres, le 15 juillet 1840, par les
plnipotentiaires

  d'Autriche,
  de la Grande-Bretagne,
  de Prusse,
  de Russie
  et de la Porte ottomane.

Les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse, de Russie et de la Sublime Porte ottomane ayant, en vertu de
leurs pleins pouvoirs, conclu et sign en ce jour une convention entre
leurs souverains respectifs pour la pacification du Levant.

Considrant que, vu la distance qui spare les capitales de leurs
cours respectives, un certain espace de temps devra s'couler
ncessairement avant que l'change des ratifications de ladite
convention puisse s'effectuer et que les ordres fonds sur cet acte
puissent tre mis  excution.

Et lesdits plnipotentiaires tant profondment pntrs de la
conviction que, vu l'tat actuel des choses en Syrie, des intrts
d'humanit aussi bien que les graves considrations de politique
europenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des
Puissances signataires de la convention de ce jour, rclament
imprieusement d'viter, autant que possible, tout retard dans
l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est
destine  atteindre.

Lesdits plnipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs, sont
convenus entre eux que les mesures prliminaires mentionnes, 
l'article 2 de ladite convention seront mises  excution tout
de suite, sans attendre l'change des ratifications; les
plnipotentiaires respectifs constatant formellement par le prsent
acte l'assentiment de leurs cours  l'excution immdiate de ces
mesures.

Il est convenu en outre entre lesdits plnipotentiaires que Sa
Hautesse le sultan procdera de suite  adresser  Mhmet-Ali la
communication et les offres spcifies dans l'acte spar annex  la
convention de ce jour.

Il est convenu de plus que les agents consulaires de l'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie,  Alexandrie, se mettront en
rapport avec l'agent que Sa Hautesse le sultan y enverra pour adresser
 Mhmet-Ali la communication et les offres susmentionnes; que
lesdits consuls prteront  cet agent toute l'assistance et tout
l'appui en leur pouvoir, et qu'ils emploieront tous leurs moyens
d'influence auprs de Mhmet-Ali  l'effet de le dterminer 
accepter l'arrangement qui lui sera propos d'ordre de Sa Hautesse le
sultan.

Les amiraux des escadres respectives dans la Mditerrane recevront
les instructions ncessaires pour se mettre en communication  ce
sujet avec lesdits consuls.

  (_Sign_) NEUMANN.
            PALMERSTON.
            BULOW.
            BRNNOW.
            CHKIB.


5 _Note adresse par lord Palmerston  M. Guizot, le 16 septembre
1840_.

Le 17 juillet, le soussign a eu l'honneur d'informer Son Exc. M.
Guizot qu'une convention concernant les affaires de la Turquie avait
t signe le 15 du mme mois par les plnipotentiaires de l'Autriche,
de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie, d'une part,
et par le plnipotentiaire de la Porte ottomane, d'autre part. Les
ratifications de cette convention ayant t changes, le soussign
a l'honneur de transmettre  Son Exc. M. Guizot une copie de ladite
convention et de ses annexes, pour qu'il la communique au gouvernement
franais. En faisant cette communication  Son Exc. M. Guizot, le
soussign ne peut s'empcher de lui exprimer de nouveau les sincres
regrets du gouvernement de Sa Majest de ce que la rpugnance du
gouvernement franais  s'associer aux mesures concernant l'excution
de ce trait ait cr un obstacle qui ait empch la France de se
rendre partie au trait. Mais le gouvernement de Sa Majest est
convaincu que le cabinet des Tuileries verra dans les dispositions de
ce trait des preuves irrfragables: 1 que les quatre puissances, en
s'imposant les obligations qu'il contient, ont t animes d'un dsir
dsintress de maintenir les principes de politique,  l'gard de la
Turquie, que la France a, dans plus d'une occasion, dclar nettement
et formellement tre les siens; 2 qu'elles ne cherchent pas 
obtenir, par les arrangements qu'elles ont en vue, un avantage
exclusif pour elles-mmes, et que le grand objet qu'elles se proposent
est de maintenir l'quilibre politique en Europe, et de dtourner les
vnements qui troubleraient la paix gnrale.

PALMERSTON.


6 _Protocole de la confrence tenue au Foreign Office le 17 septembre
1840_.

Prsents: les plnipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse, de Russie et de Turquie.

Les plnipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
de Prusse et de Russie, aprs avoir chang les ratifications de la
convention conclue le 15 juillet dernier, ont rsolu, dans le but de
placer dans son vrai jour le dsintressement qui a guid leurs cours
dans la conclusion de cet acte, de dclarer formellement que, dans
l'excution des engagements rsultant de ladite convention pour
les puissances contractantes, ces puissances ne cherchent aucune
augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage
de commerce pour leurs sujets que ceux des autres nations ne puissent
galement obtenir.

Les plnipotentiaires des cours susdites ont rsolu de consigner cette
dclaration dans le prsent protocole.

Le plnipotentiaire de la Sublime Porte ottomane, en rendant un juste
hommage  la loyaut et au dsintressement de la politique des
cours allies, a pris acte de la dclaration contenue dans le prsent
protocole, et s'est charg de la transmettre  sa cour.

NEUMANN, SCHLEINITZ, CHKIB, PALMERSTON, BRNNOW.


                                 XI

_Dpches changes entre les gouvernements anglais et franais sur
l'excution et les consquences du trait du 15 juillet 1840_.

1 _Memorandum de lord Palmerston, ministre de la Grande-Bretagne,
adress au gouvernement franais le 31 aot 1840_.

Monsieur,

Diffrentes circonstances m'ont empch de vous transmettre plus tt,
et par votre entremise au gouvernement franais, quelques observations
que le gouvernement de Sa Majest dsire faire sur le _memorandum_ qui
m'a t remis le 24 juillet par l'ambassadeur de France  cette cour,
en rponse au _memorandum_ que j'avais remis  Son Excellence le 17 du
mme mois; mais actuellement je viens remplir cette tche.

C'est avec une grande satisfaction que le gouvernement de Sa Majest
a remarqu le ton amical du _memorandum_ franais et les assurances
qu'il contient du vif dsir de la France de maintenir la paix et
l'quilibre des puissances en Europe. Le _memorandum_ du 17 juillet
a t conu dans un esprit tout aussi amical envers la France; et le
gouvernement de Sa Majest est tout aussi empress que la France peut
l'tre de conserver la paix de l'Europe et de prvenir le moindre
drangement dans l'quilibre existant entre les puissances.

Le gouvernement de Sa Majest a galement vu avec plaisir les
dclarations contenues dans le _memorandum_ franais portant que la
France dsire agir de concert avec les quatre autres puissances en ce
qui concerne les affaires du Levant; qu'elle n'a jamais t pousse
dans ces questions par d'autres motifs que par le dsir de maintenir
la paix; et que, dans l'opinion qu'elle s'est forme, elle n'a jamais
t influence par des intrts particuliers qui lui soient propres,
tant en fait aussi dsintresse que toute autre puissance peut
l'tre dans les affaires du Levant.

Les sentiments du gouvernement de Sa Majest sont, sur ces points,
 tous gards semblables  ceux du gouvernement franais et y
correspondent entirement; car en premier lieu, dans tout le cours des
ngociations ouvertes sur cette question pendant plus de douze mois,
le dsir empress du gouvernement britannique a t constamment qu'un
concert ft tabli entre les cinq puissances, et que toutes cinq elles
accdassent  une ligne de conduite commune; et le gouvernement de
Sa Majest, sans devoir s'en rfrer, pour preuve de ce dsir, aux
diffrentes propositions qui ont t faites de temps en temps au
gouvernement franais, et auxquelles il est fait allusion dans le
_memorandum_ de la France, peut affirmer sans crainte qu'aucune
puissance de l'Europe ne peut tre moins influence que ne l'est
la Grande-Bretagne par des vues particulires ou par tout dsir
et esprance d'avantages exclusifs qui natraient pour elle de la
conclusion des affaires du Levant; bien au contraire, l'intrt de la
Grande-Bretagne dans ces affaires s'identifie avec celui de l'Europe
en gnral, et se trouve plac dans le maintien de l'intgrit et de
l'indpendance de l'Empire ottoman, comme tant une scurit pour
la conservation de la paix, et un lment essentiel de l'quilibre
gnral des puissances.

C'est  ces principes que le gouvernement franais a promis son
plein concours, et qu'il l'a offert dans plus d'une circonstance, et
spcialement dans une dpche du marchal Soult, en date du 17
juillet 1839, dpche qui a t communique officiellement aux quatre
puissances; il l'a encore offert dans une note collective du 27
juillet 1839 et dans le discours du roi des Franais aux Chambres en
dcembre 1839.

Dans ces documents, le gouvernement franais fait connatre sa
dtermination de maintenir l'intgrit et l'indpendance de l'Empire
ottoman, sous la dynastie actuelle, comme un lment essentiel de
l'quilibre des puissances, comme une sret pour la conservation de
la paix; et dans une dpche du marchal Soult il a galement assur
que sa rsolution tait de repousser, par tous ses moyens d'action et
d'influence, toute combinaison qui pourrait tre hostile au maintien
de cette intgrit et de cette indpendance.

En consquence, les gouvernements de la Grande-Bretagne et de France
sont parfaitement d'accord, quant aux objets vers lesquels leur
politique, en ce qui concerne les affaires d'Orient, doit tendre, et
quant aux principes fondamentaux d'aprs lesquels cette politique
doit tre guide; la seule diffrence qui existe entre les deux
gouvernements est une diffrence d'opinion quant aux moyens qu'ils
jugent les plus propres pour atteindre cette fin commune: point
sur lequel, ainsi que l'observe le _memorandum_ franais, on peut
naturellement s'attendre  voir se rencontrer diffrentes opinions.

Sur ce point il s'est lev, en effet, une grande diffrence d'opinion
entre les deux gouvernements, diffrence qui semble tre devenue plus
forte et plus prononce  mesure que les deux gouvernements ont plus
compltement expliqu leurs vues respectives, ce qui, pour le moment,
a empch les deux gouvernements d'agir de concert pour atteindre le
but commun.

D'un ct, le gouvernement de Sa Majest a manifest  diverses
reprises l'opinion qu'il serait impossible de maintenir l'intgrit
de l'Empire turc et de conserver l'indpendance du trne du sultan,
si Mhmet-Ali devait tre laiss en possession de la Syrie. Le
gouvernement de Sa Majest a tabli qu'il considre la Syrie comme la
clef militaire de la Turquie asiatique, et que si Mhmet-Ali devait
continuer  occuper cette province, outre l'gypte, il pourrait en
tout temps menacer Bagdad du ct du midi, Diarbekir et Erzeroum du
ct de l'est, Koniah, Brousse et Constantinople du ct du nord;
que le mme esprit ambitieux qui a pouss Mhmet-Ali, en d'autres
circonstances,  se rvolter contre son souverain, le porterait
bientt derechef  prendre les armes pour de nouveaux envahissements,
et que dans ce but il conserverait toujours une grande arme sur pied;
que le sultan, d'un autre ct, devrait tre continuellement en garde
contre le danger qui le menacerait et serait galement oblig
de rester arm; qu'ainsi le sultan et Mhmet-Ali continueraient
d'entretenir de fortes armes pour s'observer l'un l'autre; qu'une
collision devrait ncessairement clater par suite de ces continuels
soupons et de ces alarmes mutuelles, quand mme il n'y aurait d'aucun
ct une agression prmdite; que toute collision de ce genre devait
ncessairement conduire  une intervention trangre dans l'intrieur
de l'Empire turc, et qu'une telle intervention, ainsi provoque,
conduirait aux plus srieux diffrends entre les puissances de
l'Europe.

Le gouvernement de Sa Majest a signal comme probable, sinon
comme certain, un danger plus grand que celui-ci, en consquence de
l'occupation continue de la Syrie par Mhmet-Ali,  savoir que le
pacha, se fiant sur sa force militaire et fatigu de sa position
politique de sujet, excuterait une intention qu'il a franchement
avoue aux puissances d'Europe qu'il n'abandonnerait jamais, et se
dclarerait lui-mme indpendant. Une pareille dclaration de sa part
serait incontestablement le dmembrement de l'Empire ottoman, et, ce
qui plus est, ce dmembrement pourrait arriver dans des circonstances
telles qu'elles rendraient plus difficile aux puissances d'Europe
d'agir ensemble pour forcer le pacha  rtracter une pareille
dclaration, qu'il ne l'est aujourd'hui de combiner leurs efforts pour
le contraindre  vacuer la Syrie.

Le gouvernement de Sa Majest a, en consquence, invariablement
prtendu que toutes les puissances qui dsiraient conserver
l'intgrit de l'Empire turc et maintenir l'indpendance du trne du
sultan, devaient s'unir pour aider ce dernier  rtablir son autorit
directe en Syrie.

Le gouvernement franais, d'un autre ct, a avanc que Mhmet-Ali
une fois assur de l'occupation permanente de l'gypte et de la Syrie,
resterait un fidle sujet et deviendrait le plus ferme soutien du
sultan; que le sultan ne pourrait gouverner si le pacha n'tait
en possession de cette province, dont les ressources militaires et
financires lui seraient alors d'une plus grande utilit que si
elle tait entre les mains du sultan lui-mme; qu'on peut avoir une
confiance entire dans la sincrit du renoncement de Mhmet-Ali
 toute vue ultrieure d'ambition, et dans ses protestations de
dvouement fidle  son souverain; que le pacha est un vieillard et
qu' sa mort, en dpit de tout don hrditaire fait  sa famille,
l'ensemble de puissance qu'il a acquis retournerait au sultan, parce
que toutes possessions des pays mahomtans, quelle que soit leur
constitution, ne sont rellement autre chose que des possessions 
vie.

Le gouvernement franais a, en outre, soutenu que Mhmet-Ali ne
voudra jamais librement consentir  vacuer la Syrie; et que les seuls
moyens dont les puissances d'Europe peuvent user pour le contraindre
seraient, ou bien des oprations sur mer, ce qui serait insuffisant,
ou des oprations par terre, ce qui serait dangereux; que des
oprations sur mer n'expulseraient pas les gyptiens de la Syrie
et exciteraient seulement Mhmet-Ali  diriger une attaque sur
Constantinople; et que les mesures auxquelles on pourrait avoir
recours, en pareil cas, pour dfendre la capitale, mais bien plus
encore toute opration par terre par les troupes des puissances
allies pour expulser l'arme de Mhmet de la Syrie, deviendraient
plus fatales  l'Empire turc que ne pourrait l'tre l'tat de choses
auquel ces mesures seraient destines  remdier.

A ces objections, le gouvernement de Sa Majest rpliqua qu'on
ne pouvait faire aucun fond sur les protestations actuelles
de Mhmet-Ali; que son ambition est insatiable et ne fait que
s'accrotre par le succs; et que donner  Mhmet-Ali la facult
d'envahir et laisser  sa porte des objets de convoitise, ce serait
semer des germes certains de nouvelles collisions; que la Syrie n'est
pas plus loigne de Constantinople qu'un grand nombre de provinces
bien administres ne le sont, dans d'autres tats, de leur capitale,
et qu'elle peut tre gouverne de Constantinople tout aussi bien
que d'Alexandrie; qu'il est impossible que les ressources de cette
province puissent tre aussi utiles au sultan entre les mains d'un
chef qui peut,  tout moment, tourner ces ressources contre ce
dernier, qu'elles le seraient si elles taient dans les mains et  la
disposition du sultan lui-mme; qu'Ibrahim, ayant une arme sous ses
ordres, avait le moyen d'assurer sa propre succession, lors du dcs
de Mhmet-Ali,  tout pouvoir dont celui-ci serait en possession 
sa mort; et qu'il ne serait pas convenable que les grandes puissances
conseillassent au sultan de conclure un arrangement public avec
Mhmet-Ali dans l'intention secrte et ventuelle de rompre cet
arrangement  la premire occasion opportune.

Nanmoins, le gouvernement franais maintint son opinion et refusa
de prendre part  l'arrangement qui supposait l'emploi de mesures
coercitives.

Mais le _memorandum_ franais tablit que:

Dans les dernires circonstances, il n'a pas t fait  la France de
proposition positive sur laquelle elle ft appele  s'expliquer, et
que consquemment la dtermination que l'Angleterre lui a communique
dans le _memorandum_ du 17 juillet, sans doute au nom des quatre
puissances, ne devait pas tre impute  des refus que la France
n'avait pas faits.

Ce passage me force  vous rappeler en peu de mots le cours gnral de
la ngociation.

La premire opinion conue par le gouvernement de Sa Majest et dont
il fut donn connaissance aux quatre puissances, la France comprise,
en 1839, tait que les seuls arrangements entre le sultan et
Mhmet-Ali qui pourraient assurer un tat de paix permanent dans le
Levant seraient ceux qui borneraient le pouvoir dlgu  Mhmet-Ali
 l'gypte seule, et rtabliraient l'autorit directe du sultan dans
toute la Syrie, aussi bien  Constantinople que dans toutes les villes
saintes, en interposant ainsi le dsert entre la puissance directe du
sultan et la province dont l'administration resterait au pacha. Et le
gouvernement de Sa Majest proposa qu'en compensation de l'vacuation
de la Syrie, Mhmet-Ali ret l'assurance que ses descendants mles
lui succderaient comme gouverneurs de l'gypte, sous la suzerainet
du sultan.

A cette proposition, le gouvernement franais fit des objections en
disant qu'un tel arrangement serait sans doute le meilleur, s'il
y avait moyen de le mettre  excution; mais que Mhmet-Ali
rsisterait, et que toute mesure de violence que les allis pourraient
employer pour le faire cder produirait des effets qui pourraient tre
plus dangereux pour la paix de l'Europe et pour l'indpendance de la
Porte, que ne pourrait l'tre l'tat actuel des choses entre le sultan
et Mhmet-Ali. Mais, quoique le gouvernement franais refust ainsi
d'accder au plan de l'Angleterre, cependant, durant un long espace
de temps qui s'coula ensuite, il n'eut pas  proposer de plan qui lui
ft propre.

Cependant, en septembre 1839, le comte Sbastiani, ambassadeur
franais  la cour de Londres, proposa de tracer une ligne de l'est 
l'ouest de la mer,  peu prs vers Beyrout, au dsert prs de Damas,
et de dclarer que tout ce qui serait au midi de cette ligne serait
administr par Mhmet-Ali et que tout ce qui serait au nord le serait
par l'autorit immdiate du sultan; et l'ambassadeur de France donna
 entendre au gouvernement de Sa Majest que, si un pareil arrangement
tait admis par les cinq puissances, la France s'unirait, en cas de
besoin aux quatre puissances pour l'emploi de mesures coercitives
ayant pour but de forcer Mhmet-Ali  s'y soumettre.

Mais je fis remarquer au comte Sbastiani qu'un pareil arrangement
serait sujet, quoiqu' un moindre degr,  toutes les objections qui
s'appliquent  la position actuelle et relative des deux parties, et
que, par suite, le gouvernement de Sa Majest ne pouvait y accder.
J'observai qu'il paraissait inconsquent, de la part de la France, de
vouloir employer, pour forcer Mhmet-Ali  souscrire  un arrangement
qui serait videmment incomplet et insuffisant pour le but qu'on se
proposait, des mesures coercitives auxquelles elle se refuserait pour
le contraindre  consentir  l'arrangement propos par Sa Majest
dont, aux yeux de la France mme, l'excution atteindrait entirement
le but propos.

A ce raisonnement, le comte Sbastiani rpliqua que les objections
avances par le gouvernement franais pour employer des mesures
coercitives contre Mhmet-Ali taient fondes sur des considrations
de rgime intrieur, et que ces objections seraient cartes si le
gouvernement franais tait en mesure de prouver  la nation et aux
Chambres qu'il avait obtenu pour Mhmet-Ali les meilleures conditions
possibles, et que celui-ci avait refus d'accepter ces conditions.

Cette insinuation n'ayant pas t admise par le gouvernement de Sa
Majest, le gouvernement franais communiqua, le 27 septembre 1839, et
officiellement son propre plan, qui tait que Mhmet-Ali serait fait
gouverneur hrditaire d'gypte et de toute la Syrie, et gouverneur
 vie de Candie, ne rendant autre chose que l'Arabie et le district
d'Adana. Le gouvernement franais ne dit mme pas, au reste, s'il
savait si Mhmet-Ali voudrait adhrer  cet arrangement, et il
ne dclara pas non plus que, s'il refusait d'y accder, la France
prendrait des mesures coercitives pour l'y contraindre.

videmment le gouvernement de Sa Majest ne pouvait consentir  ce
plan, qui tait susceptible de plus d'objections que l'tat de choses
actuel; d'autant plus que donner  Mhmet-Ali un titre lgal et
hrditaire au tiers de l'Empire ottoman, qu'il n'occupe maintenant
que par la force, c'et t tout d'abord introduire un dmembrement
rel de l'Empire. Mais le gouvernement de Sa Majest pour prouver son
dsir empress d'en venir, sur ces questions,  une entente avec la
France, tablit qu'il ferait cder son objection bien fonde  toute
extension du pouvoir de Mhmet-Ali au del de l'gypte, et qu'il
se joindrait au gouvernement franais pour recommander au sultan
d'accorder  Mhmet-Ali, outre le pachalik d'gypte, l'administration
de la partie basse de la Syrie, borne au nord par une ligne tire
du cap Carmel,  l'extrmit mridionale du lac Tibrias, et par
une ligne de ce point au golfe d'Akaba, pourvu que la France voult
s'engager  cooprer avec les quatre puissances  des mesures
coercitives, si Mhmet-Ali refusait cette offre.

Mais cette proposition ne fut pas agre par le gouvernement franais,
qui dclara maintenant ne pouvoir cooprer aux mesures coercitives,
ni participer  un arrangement auquel Mhmet-Ali ne voudrait pas
consentir.

Pendant le temps que ces discussions avaient lieu avec la France, une
ngociation spare avait lieu entre l'Angleterre et la Russie, dont
tous les dtails et les transactions ont t ports  la connaissance
de la France. La ngociation avec la France fut suspendue pendant
quelque temps, au commencement de cette anne: 1 parce qu'on
s'attendait  un changement de ministre, et 2 parce que ce
changement eut lieu. Mais au mois de mai, le baron de Neumann et
moi-mme nous rsolmes, sur l'avis de nos gouvernements respectifs,
de faire un dernier effort afin d'engager la France  entrer dans le
trait  conclure avec les quatre autres puissances, et nous soummes
au gouvernement franais, par l'entremise de M. Guizot, une autre
proposition d'arrangement  intervenir entre le sultan et Mhmet-Ali.
Une objection mise en avant par le gouvernement franais aux dernires
propositions de l'Angleterre fut que, bien qu'on voult donner 
Mhmet-Ali la forte position qui s'tend du mont Carmel au mont
Tabor, on le priverait de la forteresse d'Acre.

Pour dtruire cette objection, le baron de Neumann et moi nous
proposmes, par l'intermdiaire de M. Guizot, que les frontires du
nord de cette partie de la Syrie qui serait administre par le pacha
s'tendraient depuis le cap Nakhara jusqu'au dernier point nord du
lac Tibrias, de manire  renfermer dans ses limites la forteresse
d'Acre, et que les frontires de l'est s'tendraient le long de
la cte ouest du lac Tibrias, et ensuite comme il a t propos,
jusqu'au golfe d'Akaba; nous dclarmes que le gouvernement de cette
partie de la Syrie ne pourrait tre donn  Mhmet-Ali que sa vie
durant, et que ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pouvaient consentir
 accorder l'hrdit  Mhmet-Ali pour aucune partie de la Syrie.
Je dclarai de plus  M. Guizot que je ne pouvais aller plus loin,
en fait de concessions, dans la vue d'obtenir la coopration de la
France, et que c'tait donc notre dernire proposition. Le baron de
Neumann et moi nous fmes sparment cette communication  M. Guizot;
le baron de Neumann d'abord et moi le lendemain. M. Guizot me rpondit
qu'il ferait connatre cette proposition  son gouvernement ainsi que
les circonstances que je lui avais exposes, et qu'il me ferait
savoir la rponse ds qu'il l'aurait reue. Peu de temps aprs, les
plnipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie m'informrent
qu'ils avaient tout lieu de croire que le gouvernement franais,
au lieu de dcider cette proposition lui-mme, l'avait transmise 
Alexandrie pour connatre la dcision de Mhmet-Ali; que c'tait
placer les quatre puissances qui s'occupaient de cette affaire, non
pas en face de la France, mais de Mhmet-Ali; que, sans parler
du dlai qui en rsultait, c'tait ce que leurs cours respectives
n'avaient jamais eu l'intention de faire, et ce  quoi elles n'avaient
pas non plus l'intention de consentir, que le gouvernement franais
avait ainsi plac les plnipotentiaires dans une situation fort
embarrassante.

Je convins avec eux que leurs objections taient justes  l'gard de
la conduite qu'ils attribuaient au gouvernement franais, mais que
M. Guizot ne m'avait rien dit sur ce que l'on ferait. On avait fait
connatre  Mhmet-Ali que le gouvernement franais tait, en
ce moment, tout occup de questions parlementaires, et pouvait
naturellement demander quelque temps pour faire une rponse  nos
propositions; qu'il ne pouvait d'ailleurs y avoir un grand mal  un
dlai, dans cette circonstance. Vers la fin de juin, je pense que
c'est le 27, M. Guizot vint chez moi et me lut une lettre qui lui
avait t adresse par M. Thiers, contenant la rponse du gouvernement
franais  notre proposition. Cette rponse tait un refus formel.
M. Thiers disait: Que le gouvernement franais savait, d'une manire
positive, que Mhmet-Ali ne consentirait pas  la division de la
Syrie,  moins qu'il n'y ft forc, que la France ne pouvait cooprer
aux mesures  prendre contre Mhmet-Ali dans cette circonstance
et que par consquent elle ne pouvait participer  l'arrangement
projet.

La France ayant refus d'accder  l'_ultimatum_ de l'Angleterre, les
plnipotentiaires des quatre puissances durent examiner quelle serait
la marche  adopter par leurs gouvernements.

La position des cinq puissances tait celle-ci: toutes cinq avaient
dclar tre convaincues qu'il tait essentiel, dans des intrts
d'quilibre et pour prserver la paix de l'Europe, de conserver
l'indpendance et l'intgrit de l'Empire ottoman, sous la dynastie
actuelle; toutes les cinq elles avaient dclar qu'elles emploieraient
tous leurs moyens d'influence pour maintenir cette intgrit et cette
indpendance; mais la France, d'un ct, soutint que le meilleur moyen
pour arriver  ce rsultat tait d'abandonner le sultan  la merci de
Mhmet-Ali, et de lui conseiller de se soumettre aux conditions que
Mhmet lui imposerait, afin de conserver la paix, _sine qua non_;
tandis, que, d'un autre ct, les quatre puissances regardrent
une plus longue occupation militaire des provinces du sultan par
Mhmet-Ali comme devant dtruire l'intgrit de l'Empire turc et tre
fatale  son indpendance; elles crurent donc qu'il tait ncessaire
de renfermer Mhmet-Ali dans une limite plus troite.

Aprs environ deux mois de dlibrations, la France non-seulement
refusa de consentir au plan propos par les quatre puissances comme
_ultimatum_ de leur part, mais elle dclara de nouveau qu'elle
ne pouvait s'associer  aucun arrangement auquel Mhmet-Ali ne
consentirait pas de son propre mouvement et sans qu'on l'y fort. Il
ne resta donc aux quatre puissances d'autre alternative que d'adopter
le principe pos par la France, qui consistait dans la soumission
entire du sultan aux demandes de Mhmet, ou d'agir d'aprs leurs
principes qui consistaient  contraindre Mhmet-Ali  accepter un
arrangement compatible, quant  la forme, avec les droits du sultan,
et, quant au fond, avec l'intgrit de l'Empire ottoman. Dans la
premire hypothse, on aurait obtenu la coopration de la France; dans
la seconde, on devait s'en passer.

Le vif dsir des quatre puissances d'obtenir la coopration de la
France a t assez manifest par les offres qu'elles ont faites
pendant plusieurs mois de ngociations. Elles en connaissaient bien la
valeur, non-seulement par rapport  l'objet qu'elles ont actuellement
en vue, mais encore par rapport aux intrts gnraux et permanents
de l'Europe. Mais ce qui leur manquait, et ce qu'elles estimaient,
c'tait la coopration de la France pour maintenir la paix, pour
obtenir la scurit future de l'Europe, pour arriver  l'excution
pratique des principes auxquels les cinq puissances avaient dclar
vouloir concourir. Elles estimaient la coopration de la France,
non-seulement pour elle-mme, pour l'avantage et l'opportunit
du moment, mais pour le bien qu'elle devait procurer et pour les
consquences futures qui devaient en rsulter. Elles dsiraient
cooprer avec la France pour faire le bien, mais elles n'taient pas
prpares  cooprer avec elle pour faire le mal.

Croyant donc que la politique conseille par la France tait injuste
et nullement judicieuse envers le sultan, qu'elle pouvait occasionner
des malheurs en Europe, qu'elle ne se coordonnait pas avec les
engagements publics des cinq puissances, et qu'elle tait incompatible
avec les principes qu'elles avaient mis sagement en avant, les quatre
puissances sentirent qu'elles ne pouvaient faire le sacrifice qu'on
exigeait d'elles, et mettre ce prix  la coopration de la France;
si, en effet, on peut appeler coopration ce qui devait consister
 laisser suivre aux vnements leur cours naturel. Ne pouvant
donc adopter les vues de la France, les quatre puissances se sont
dtermines  accomplir leur mission.

Mais cette dtermination n'avait pas t imprvue, et les ventualits
qui devaient s'ensuivre n'avaient pas t caches  la France. Au
contraire,  diverses reprises, pendant la ngociation, et pas plus
tard que le 1er octobre dernier, j'avais dclar  l'ambassadeur
franais que notre dsir de rester unis avec la France sur cette
affaire devait avoir une limite, que nous dsirions marcher en avant
avec la France, mais que nous n'tions pas disposs  nous arrter
avec elle, et que, si elle ne pouvait trouver moyen d'entrer en
accommodement avec les quatre puissances, elle ne pouvait tre tonne
de voir celles-ci s'entendre entre elles et agir sans la France.

Le comte Sbastiani me rpondit qu'il prvoyait que nous en agirions
ainsi, et qu'il pouvait prdire le rsultat: que nous devions tcher
de terminer nos arrangements sans la participation de la France et que
nous trouverions que nos moyens taient insuffisants; que la France
serait spectatrice passive et tranquille des vnements; qu'aprs une
anne ou une anne et demie d'efforts inutiles, nous reconnatrions
que nous nous sommes tromps, que nous nous adresserions alors  la
France, et que cette puissance cooprerait  arranger ces affaires
aussi amicalement aprs que nous aurions chou qu'elle l'et fait
avant notre tentative, et qu'alors elle nous persuaderait probablement
d'accder  des choses auxquelles nous refusions de consentir pour le
moment.

De semblables significations furent galement faites  M. Guizot
relativement  la ligne que suivraient probablement les quatre
puissances si elles ne russissaient pas  en venir  un arrangement
avec la France. C'est pourquoi le gouvernement franais ayant refus
l'_ultimatum_ des quatre puissances, et ayant, en le refusant, pos
de nouveau un principe de conduite qu'il savait ne pouvoir tre adopt
par les quatre puissances, principe qui consistait notamment en ce
qu'il ne pouvait se faire aucun rglement entre le sultan et son
sujet si ce n'est aux conditions que le sujet pourrait accepter
spontanment, ou, en d'autres termes, dicter, le gouvernement franais
dut s'tre prpar  voir les quatre puissances agir sans la France;
et les quatre puissances, ainsi dtermines, ne pouvaient,  juste
titre, tre reprsentes comme se sparant elles-mmes de la France,
ou comme excluant la France de l'arrangement d'une grande affaire
europenne. Ce fut au contraire la France qui se spara des quatre
puissances, car ce fut la France qui se posa pour elle-mme un
principe d'action qui rendit impossible sa coopration avec les autres
quatre puissances.

Et ici, sans chercher  m'tendre sur des observations de controverse
relativement au pass, je trouve tout  fait ncessaire de remarquer
que cette sparation volontaire de la France n'tait pas purement
produite par le cours des ngociations  Londres, mais que,  moins
que le gouvernement de Sa Majest n'et t trangement induit en
erreur, elle avait encore eu lieu d'une manire plus dcide dans
le cours des ngociations  Constantinople. Les cinq puissances ont
dclar au sultan, par la note collective qui a t remise  la Porte,
le 27 juillet 1839, par leurs reprsentants  Constantinople, que leur
union tait assure, et ceux-ci lui avaient demand de s'abstenir de
toutes ngociations directes avec Mhmet-Ali, et de ne faire aucun
arrangement avec le pacha sans le concours des cinq puissances. Mais
cependant le gouvernement de Sa Majest a de bonnes raisons de croire
que, depuis quelques mois, le reprsentant franais  Constantinople a
isol la France, d'une manire tranche, des quatre autres puissances,
en ce qui concerne les questions auxquelles cette note se rapportait,
et qu'il a press vivement et  plusieurs reprises la Porte de
ngocier directement avec Mhmet-Ali, et de conclure un arrangement
avec le pacha, non-seulement sans le concours des quatre autres
puissances, mais encore sous la seule mdiation de la France, et
conformment aux vues particulires du gouvernement franais.

En ce qui concerne la ligne de conduite suivie par la Grande-Bretagne,
le gouvernement franais doit reconnatre que les vues et les opinions
du gouvernement de Sa Majest sur les affaires d'Orient n'ont jamais
vari le moins du monde, depuis le commencement de ces ngociations,
except en ce que le gouvernement de Sa Majest a offert de modifier
ces vues et ces opinions dans l'intention d'obtenir la coopration
de la France. Ces vues et opinions ont de tout temps t exprimes
franchement et sans rserve au gouvernement franais, et ont t
constamment appuyes, auprs de ce gouvernement, de la manire la
plus pressante par des arguments qui paraissaient concluants au
gouvernement de Sa Majest. Ds les premiers pas de la ngociation,
les dclarations de principes, faites par le gouvernement franais
sur les moyens d'excution, diffraient de celles du gouvernement
britannique; la France n'a certainement pas le droit de qualifier de
dissidence inattendue entre la France et l'Angleterre celle que le
gouvernement franais reconnat avoir exist depuis longtemps. Si les
intentions et les opinions du gouvernement franais relativement aux
moyens d'excution, ont subi un changement depuis l'ouverture des
ngociations, la France n'a certainement pas le droit d'imputer 
la Grande-Bretagne une divergence de politique qui provient d'un
changement de la part de la France, et nullement de l'Angleterre.

Mais de toute manire, quand, de cinq puissances, quatre se sont
trouves d'accord sur une ligne de conduite, et que la cinquime a
rsolu de poursuivre une conduite entirement diffrente, il ne serait
pas raisonnable d'exiger que les quatre abandonnassent, par dfrence
pour la cinquime, les opinions dans lesquelles elles se confirment
de jour en jour davantage, et qui ont trait  une question d'une
importance vitale pour les intrts majeurs et futurs de l'Europe.

Mais comme la France continue  s'en tenir aux principes gnraux
dont elle a fait dclaration au commencement, et  soutenir qu'elle
considre le maintien de l'intgrit et de l'indpendance de l'Empire
turc, sous la dynastie actuelle, comme ncessaire pour la conservation
de l'quilibre des puissances et pour assurer la paix; comme la France
n'a jamais mconnu que l'arrangement que les quatre puissances ont
l'intention d'amener entre le sultan et le pacha ft, s'il pouvait
tre excut, le meilleur et le plus complet, et comme les objections
de la France s'appliquent, non  la fin qu'on se propose, mais aux
moyens par lesquels on doit arriver  cette fin, son opinion tant
que cette fin est bonne, mais que les moyens sont insuffisants
et dangereux, le gouvernement de Sa Majest a la confiance que
l'isolement de la France des autres quatre puissances, isolement que
le gouvernement de Sa Majest regrette on ne peut plus vivement, ne
peut pas tre de longue dure.

Car lorsque les quatre puissances runies au sultan seront parvenues 
amener un pareil arrangement entre la Porte et ses sujets, arrangement
compatible avec l'intgrit de l'Empire ottoman et avec la paix future
de l'Europe, il ne restera plus de dissidence entre la France et ses
allis, et il ne peut rien avoir qui puisse empcher la France de
concourir avec les quatre puissances  tels autres engagements pour
l'avenir qui pourront paratre ncessaires pour donner une stabilit
convenable aux bons effets de l'intervention des quatre puissances en
faveur du sultan, et pour prserver l'Empire ottoman de tout retour de
danger.

Le gouvernement de Sa Majest attend avec impatience le moment o
la France sera en position de reprendre sa place dans l'union
des puissances, et il espre que ce moment sera ht par l'entier
dveloppement de l'influence morale de la France. Quoique le
gouvernement franais ait, pour des raisons qui lui sont propres,
refus de prendre part aux mesures de coercition contre Mhmet-Ali,
certainement ce gouvernement ne peut rien objecter  l'emploi de
ces moyens de persuasion pour porter le pacha  se soumettre aux
arrangements qui doivent lui tre proposs, et il est vident qu'il
y a plus d'un argument qui peut tre mis en avant et plus d'une
considration de prudence qui peut tre appuye auprs du pacha avec
plus d'efficacit par la France, comme puissance neutre ne prenant
aucune part  ces affaires, que par les quatre puissances qui sont
activement engages  l'excution des mesures de contrainte.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement de Sa Majest a la confiance que
l'Europe reconnatra la moralit du projet qui a t mis en avant par
les quatre puissances, car leur but est dsintress et juste: elles
ne cherchent pas  recueillir quelques avantages particuliers des
engagements qu'elles ont contracts; elles ne cherchent  tablir
aucune influence exclusive, ni  faire aucune acquisition de
territoire, et le but auquel elles tendent doit tre aussi
profitable  la France qu' elles-mmes parce que la France, ainsi
qu'elles-mmes, est intresse au maintien de l'quilibre des
puissances et  la conservation de la paix gnrale.

Vous transmettrez officiellement  M. Thiers une copie de cette
dpche.

Je suis, etc.

PALMERSTON. Foreign Office, 31 aot 1840.


2 _Rponse de M. Thiers au Memorandum de lord Palmerston, du 31 aot
1840_.

Paris, le 3 octobre 1840.

PRSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES,
A M. L'AMBASSADEUR DE FRANCE  LONDRES.

Monsieur l'ambassadeur, vous avez eu connaissance de la dpche que
lord Palmerston a crite  M. Bulwer pour expliquer la conduite du
gouvernement britannique dans l'importante ngociation qui s'est
termine par le trait du 15 juillet. Cette dpche, dont je me
plais  reconnatre que le ton est parfaitement convenable et modr,
contient cependant des assertions et des raisonnements qu'il est
impossible au gouvernement du Roi de laisser tablir. Sans doute, pour
ne pas aggraver une situation dj si menaante, il vaudrait mieux
laisser le pass dans l'oubli, et ne pas revenir sur des contestations
trop souvent renouveles; mais, outre que lord Palmerston aurait
droit de trouver mauvais que sa communication restt sans rponse,
il importe de reprsenter, dans sa vrit, la conduite respective de
chaque cour pendant cette importante ngociation. La dpche de
lord Palmerston, communique  toutes les lgations sous la forme
d'exemplaires imprims, est dj devenue publique. Il tait donc
indispensable d'y faire une rponse. Celle que je vous envoie, et
dont je souhaite que le cabinet britannique ne croie pas avoir 
se plaindre, donnera aux faits qui se sont passs entre les divers
cabinets le sens vritable qu'ils nous semblent avoir. Vous voudrez
bien en laisser copie au secrtaire d'tat de Sa Majest Britannique.

Si j'ai bien saisi l'ensemble de l'expos prsent par lord
Palmerston, on pourrait le rsumer comme il suit:

La Grande-Bretagne, compltement dsintresse dans la
question d'Orient, n'a poursuivi qu'un seul but, c'est
l'indpendance et l'intgrit de l'Empire ottoman. C'est ce but
qu'elle a propos  toutes les cours, qu'elles ont toutes adopt et
qu'elles ont toutes poursuivi, la France comme les autres. Dans ce
but, il fallait rduire  de moindres proportions les prtentions
dmesures du vice-roi d'gypte; il fallait loigner le plus possible
du Taurus les possessions et les armes de cet ambitieux vassal. Ce
qu'il y avait de mieux, c'tait de mettre le dsert entre le sultan
et le pacha; c'tait de rduire Mhmet-Ali  l'gypte et de rendre la
Syrie au sultan Abdul-Medjid. Le dsert de Syrie aurait alors servi de
barrire entre les deux tats et rassur l'Empire ottoman et l'Europe
intresse au salut de cet Empire, contre l'ambition de la famille
gyptienne.

C'est toujours l ce que l'Angleterre a proclam  toutes les
poques de la ngociation. La France, par la note collective signe 
Constantinople le 27 juillet 1839, et par une circulaire adresse le
17 du mme mois  toutes les cours, la France avait sembl adhrer au
principe commun, en proclamant, d'une manire aussi absolue que les
autres cabinets, l'indpendance et l'intgrit de l'Empire ottoman.

Cependant elle s'est ensuite loigne de ce principe en demandant au
profit du vice-roi un dmembrement de l'Empire, incompatible avec son
existence. Dans le dsir de s'assurer le concours de la France, les
quatre cabinets signataires du trait du 15 juillet ont fait auprs
d'elle des instances ritres pour l'amener  leurs vues. Ils lui ont
mme fait des sacrifices considrables, car ils ont ajout  l'gypte,
hrditairement concde, le pachalik d'Acre moins la place de ce nom;
et ensuite ils ont consenti  y joindre la place elle-mme. Mais
tous ces sacrifices sont demeurs inutiles; la France  persist
 s'loigner du principe que les cinq cabinets avaient cru devoir
proclamer en commun.

Les autres cours n'ont pas pu la suivre dans cette voie. Quelque
dsir qu'elles prouvassent de s'assurer son concours, elles ont
d enfin se sparer d'elle, et signer un acte qui ne doit pas la
surprendre, car elle avait t plus d'une fois avertie que, si on
ne parvenait pas  s'entendre, il faudrait bien finir par rsoudre 
quatre la question qu'on ne pouvait rsoudre  cinq.

En effet, lord Palmerston avait soigneusement rpt  l'ambassadeur
de France que la proposition contenue depuis dans le trait du 15
juillet tait son _ultimatum_, et que, cette proposition refuse,
il n'en ferait plus d'autre. Il a bien fallu passer outre, et ne pas
laisser prir l'Empire ottoman par de trop longues hsitations. Les
autres cours ne sauraient tre accuses d'avoir voulu offenser la
France en cette occasion. Quatre cabinets, tant d'accord sur une
question de la plus haute importance, ne pouvaient pas indfiniment
accorder  un cinquime le sacrifice de leurs vues et de leurs
intentions parfaitement dsintresses.

D'ailleurs, en agissant ainsi, les quatre cabinets se rappelaient
que la France avait, au mois de septembre 1839, par l'organe de son
ambassadeur  Londres, propos un plan d'arrangement fond,  peu de
chose prs, sur les mmes bases que le trait du 15 juillet; que plus
tard, en combattant le projet prsent par l'Angleterre, elle avait
reconnu que, sauf la difficult et le danger des moyens d'excution,
il serait incontestablement prfrable  tout autre; qu'enfin, en
toute occasion, elle avait manifest l'intention de ne mettre aucun
obstacle  ces moyens d'excution. Ils devaient donc penser que, si,
pour des considrations particulires, elle refusait de se joindre
 eux pour contraindre Mhmet-Ali par la force, elle ne mettrait du
moins aucun obstacle  leurs efforts, que mme elle les seconderait
par l'emploi de son influence morale  Alexandrie. Les quatre cabinets
esprent encore que, lorsque le trait du 15 juillet aura reu son
accomplissement, la France se joindra de nouveau  eux pour assurer
d'une manire dfinitive le maintien de l'Empire ottoman.

Telle est, si je ne me trompe, l'analyse exacte et rigoureuse de
l'expos que lord Palmerston, et les quatre cours en gnral, ne
cessent de faire des ngociations auxquelles a donn lieu la question
turco-gyptienne.

D'aprs cet expos, la France aurait t inconsquente;

Elle aurait voulu et ne voudrait plus l'intgrit et l'indpendance de
l'Empire ottoman.

Les quatre cours auraient fait des sacrifices ritrs  ses vues.

Elle auraient fini par lui prsenter un _ultimatum_ fond sur une
ancienne proposition de son propre ambassadeur.

Elles n'auraient pass outre qu'aprs cet _ultimatum_ refus.

Elles auraient droit d'tre surprises de la manire dont la France
a accueilli le trait du 15 juillet, car, d'aprs ses propres
dclarations, on aurait d s'attendre qu'elle donnerait  ce trait
plus qu'une adhsion passive, et au moins son influence morale.

Le rcit exact des faits rpondra compltement  cette manire de
prsenter les ngociations.

Lorsque la Porte, mal conseille, renouvela ses hostilits contre
le vice-roi, et  la fois perdit son arme de terre et sa flotte,
lorsqu' toutes ces pertes se joignit la mort du sultan Mahmoud,
quelle fut la crainte de l'Angleterre et de la France, alors toutes
les deux parfaitement unies? Leur crainte fut de voir Ibrahim
victorieux franchir le Taurus, menacer Constantinople, et amener 
l'instant mme les Russes dans la capitale de l'Empire ottoman.
Tout ce qu'il y a en Europe d'esprits clairs s'associa  cette
inquitude.

Quelles furent  ce sujet les propositions de lord Palmerston? Une
premire fois, en son nom personnel, une seconde fois au nom de
son cabinet, il proposa  la France de runir deux flottes, l'une
anglaise, l'autre franaise, de les diriger vers les ctes de la
Syrie, d'adresser une sommation aux deux parties belligrantes, afin
de les obliger  suspendre les hostilits, d'appuyer cette sommation
par les moyens maritimes, puis de runir les deux flottes et de
demander  la Porte l'entre des Dardanelles, ou de forcer ce clbre
passage, si la lutte entre le pacha et le sultan avait ramen les
Russes  Constantinople.

Ce que l'Angleterre, et avec elle tous les politiques prvoyants
entendaient alors par l'intgrit et l'indpendance de l'Empire
ottoman, c'tait donc le prserver de la protection exclusive
des armes russes, et, pour prvenir le cas de cette protection,
d'empcher le vice-roi de marcher sur Constantinople.

La France entra pleinement dans cette pense. Elle employa son
influence auprs de Mhmet-Ali et de son fils pour arrter l'arme
gyptienne victorieuse; elle y russit, et, pour parer au danger
plus srieux de voir les armes russes  Constantinople, elle pensa
qu'avant de forcer les Dardanelles, il convenait de demander  la
Porte son consentement  l'entre des deux flottes, dans le cas o un
corps de troupes russes aurait franchi le Bosphore.

L'Angleterre accda  ces propositions, et les deux cabinets furent
parfaitement d'accord. Les mots d'indpendance et d'intgrit de
l'Empire ottoman ne signifiaient pas alors, on ne saurait trop le
faire remarquer, qu'on enlverait  Mhmet-Ali telle ou telle partie
des territoires qu'il occupait, mais qu'on l'empcherait de marcher
sur la capitale de l'Empire, et d'attirer, par la prsence des soldats
gyptiens, la prsence des soldats russes.

Le secrtaire d'tat de Sa Majest Britannique, s'entretenant  ce
sujet avec M. de Bourqueney, le 25 mai et le 20 juin, reconnaissait
qu'il y avait en France et en Angleterre une opinion en faveur de la
famille gyptienne; qu'en France cette opinion tait beaucoup plus
gnrale; que, par suite, le gouvernement franais devait tre
beaucoup plus favorable que le gouvernement anglais  Mhmet-Ali; que
c'tait l sans doute une difficult de la situation, mais que c'tait
une considration secondaire; qu'une considration suprieure devait
dominer toutes les autres, c'tait le besoin de sauver l'Empire
ottoman d'une protection exclusive, et tt ou tard mortelle pour lui,
si la France et l'Angleterre ne s'entendaient pas.

La France partageait ces ides. Sa politique tendait consquemment 
un double but, celui d'arrter le vice-roi lorsque de vassal puissant,
mais soumis, il passerait au rle de vassal insoumis et menaant le
trne de son matre, et de substituer,  la protection exclusive d'une
puissance, celle des cinq puissances prpondrantes en Europe.

C'est dans ces vues qu'elle signa, en commun, la note du 27 juillet,
note tendant  placer la protection des cinq cours entre le sultan
vaincu et le pacha victorieux; c'est dans ces vues qu'elle adressa,
le 17 juillet, une circulaire  toutes les cours pour provoquer une
profession commune de respect pour l'intgrit de l'Empire ottoman;
c'est dans ces vues qu'elle proposa elle-mme, et la premire,
d'associer l'Autriche, la Prusse et la Russie elle-mme  toutes les
rsolutions relatives  la question turco-gyptienne.

Lord Palmerston se rappellera sans doute qu'il tait moins dispos que
la France  provoquer ce concours gnral des cinq puissances; et
le cabinet franais ne peut que se souvenir avec un vif regret, en
comparant le temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'tait sur
la France surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour
assurer le salut de l'Empire turc.

Personne n'tait dispos  croire alors que l'intgrit de l'Empire
ottoman consistt dans la limite qui sparerait en Syrie les
possessions du sultan et du vice-roi. Tout le monde la faisait
consister dans un double fait: empcher Ibrahim de menacer la
capitale, et dispenser les Russes de la secourir. La France partageait
avec tous les cabinets cette croyance  laquelle elle est reste
fidle.

L'Autriche et la Prusse adhrrent aux vues de la France et de
l'Angleterre. La cour de Russie refusa de prendre part aux confrences
qui devaient se tenir  Vienne, dans le but de gnraliser le
protectorat europen  l'gard du sultan. Elle approuvait peu
l'empressement des puissances d'Occident  se mler de la question
d'Orient: L'empereur, disait M. de Nesselrode dans une dpche
crite le 6 aot 1839  M. de Medem, et communique officiellement au
gouvernement franais, l'empereur ne dsespre nullement du salut de
la Porte, pourvu que les puissances de l'Europe sachent respecter son
repos, et que par une agitation intempestive elles ne finissent
pas par l'branler tout en voulant le raffermir. La cour de Russie
jugeait donc peu convenable de s'interposer entre le sultan et le
pacha, croyait qu'il suffisait d'empcher le vice-roi de menacer
Constantinople, et semblait regarder un arrangement direct comme la
ressource la plus convenable  cette situation. Du reste, disait
encore M. de Nesselrode  l'ambassadeur de France, au commencement
d'aot 1839, un peu plus, un peu moins de Syrie, donn ou t au
pacha, nous touche peu. Notre seule condition c'est que la Porte soit
libre dans le consentement qu'elle donnera.

A cette poque donc, les quatre cours, depuis signataires du trait du
15 juillet, les quatre cours n'taient pas, comme on voudrait le faire
croire aujourd'hui, unies de vues, en prsence de la France seule
dissidente et empchant tout accord par ses refus perptuels.

Le danger s'tait loign depuis qu'Ibrahim avait suspendu sa marche
victorieuse. Les deux parties belligrantes taient en prsence,
le pacha tout-puissant, le sultan vaincu et sans ressources, mais
immobiles tous les deux, grce  l'intervention de la France. Le
cabinet britannique proposa d'arracher la flotte turque des mains de
Mhmet-Ali. La France s'y refusa, craignant de provoquer de nouvelles
hostilits. Alors commena le funeste dissentiment qui a spar
la France de l'Angleterre, et qu'il faut  jamais regretter, dans
l'intrt de la paix et de la civilisation du monde.

Les mauvaises dispositions du cabinet britannique contre le vice-roi
d'gypte clatrent avec beaucoup de vivacit: la France chercha 
les temprer. Le cabinet britannique, sur les reprsentations de
la France, apprciant le danger d'un acte de vive force, renona 
recouvrer la flotte turque par des moyens violents. Cette proposition
n'eut point de suite.

Il tait devenu ncessaire de s'expliquer enfin pour savoir de quelle
manire se viderait la question territoriale entre le sultan et
le vice-roi. Le dissentiment entre les vues de la France et de
l'Angleterre clata plus vivement. Lord Palmerston dclara qu' ses
yeux le vice-roi devait recevoir l'gypte hrditairement; mais que,
pour prix de cette hrdit, il devait abandonner immdiatement les
villes saintes, l'le de Candie, le district d'Adana et la Syrie tout
entire. Toutefois, il modifia un peu ses premires vues, et consentit
 joindre  la possession hrditaire de l'gypte la possession,
hrditaire aussi, du pachalik d'Acre, moins la place d'Acre.

La France n'admit point ces propositions: elle jugea que le vice-roi,
vainqueur du sultan  Nezib, sans avoir t l'agresseur, ayant de plus
consenti  s'arrter quand il pouvait fondre sur l'Empire et renverser
le trne du sultan, mritait plus de mnagement. Elle pensa que, de
la part des puissances qui l'avaient engag, en 1833,  accepter les
conditions de Kutahi, il y aurait peu d'quit  lui imposer des
conditions beaucoup plus rigoureuses alors qu'il n'avait rien fait
pour perdre le bnfice de cette transaction. Elle crut qu'en lui
enlevant les villes saintes, l'le de Candie, le district d'Adana,
position offensive et qui, restitue  la Porte, rendait  celle-ci
toute scurit, on devait lui assurer la possession hrditaire de
l'gypte et de la Syrie. La victoire de Nezib, gagne sans agression
de sa part, aurait pu seule lui valoir l'hrdit de ses possessions
depuis le Nil jusqu'au Taurus. Mais en tenant la victoire de Nezib
pour non avenue, en faisant acheter  Mhmet-Ali l'hrdit, au
prix d'une partie de ses possessions actuelles, il y avait du moins
rigoureuse justice  ne pas lui enlever plus que Candie, Adana et les
villes saintes. D'ailleurs la France demandait par quels moyens on
prtendait rduire Mhmet-Ali. Sans doute les cabinets europens
taient forts contre lui, lorsqu'il voulait menacer Constantinople;
dans ce cas, des flottes dans la mer de Marmara suffisaient pour
l'arrter. Mais pour lui ter la Syrie, quels moyens avait-on? Des
moyens peu efficaces, comme un blocus; peu lgitimes, comme des
provocations  l'insurrection; trs-dangereux, trs-contraires au but
propos, comme une arme russe. La France proposa donc, en septembre
1839, d'adjuger au vice-roi l'hrdit de l'gypte et l'hrdit de la
Syrie.

Jamais,  aucune poque de la ngociation, la France n'a propos autre
chose, except dans ces derniers temps, lorsqu'elle a conseill au
vice-roi de se contenter de la possession viagre de la Syrie. J'ai
examin les dpches antrieures  mon administration, et je n'y ai
vu nulle part que le gnral Sbastiani ait t autoris  proposer
la dlimitation contenue dans le trait du 15 juillet, ou qu'il
ait spontanment pris sur lui de la proposer. Je lui ai demand, 
lui-mme, quels taient ses souvenirs  cet gard, et il m'a affirm
qu'il n'avait fait aucune proposition de ce genre. La France donc
proposa en 1839 l'attribution au vice-roi de l'hrdit de l'gypte
et de l'hrdit de la Syrie. Elle fut malheureusement en dissentiment
complet avec l'Angleterre.

Ce dissentiment,  jamais regrettable, fut bientt connu de l'Europe
entire. Tout  coup, et comme par enchantement, il fit cesser les
divergences qui avaient spar les quatre cours, et amena entre
elles un subit accord. L'Autriche, qui d'abord avait donn une pleine
adhsion  nos propositions, qui, sur le point de notifier cette
adhsion  Londres, n'avait, nous disait-elle, suspendu cette
notification que pour nous donner le temps de nous mettre d'accord
avec l'Angleterre, l'Autriche commena  dire qu'entre la France
et l'Angleterre elle se prononcerait pour celle des deux cours qui
accorderait la plus grande tendue de territoire au sultan. Il est
vrai qu'alors elle protestait encore contre la pense de recourir
 des moyens coercitifs dont elle tait la premire  proclamer le
danger. La Prusse adopta le sentiment de l'Autriche. La Russie
envoya  Londres M. de Brnnow, en septembre 1839, pour faire ses
propositions. La Russie, qui nagure repoussait comme peu convenable
l'ide d'une intervention europenne entre le sultan et le vice-roi,
et ne semblait voir de ressource que dans un arrangement direct, la
Russie adhrait maintenant  tous les arrangements territoriaux qu'il
plairait  l'Angleterre d'adopter, et demandait qu'en cas de reprise
des hostilits, on la laisst, au nom des cinq cours, couvrir
Constantinople avec une arme, tandis que les flottes anglaise et
franaise bloqueraient la Syrie.

Ces propositions ralisaient justement la combinaison que l'Angleterre
avait jusque-l regarde comme la plus dangereuse pour l'Empire
ottoman, la protection d'une arme russe; combinaison redoutable,
non par la possibilit qu'une arme russe pt tre tente de rester
dfinitivement  Constantinople, mais uniquement parce que la Russie,
ajoutant ainsi au fait de 1833 un second fait exactement semblable,
aurait cr en sa faveur l'autorit des prcdents.

Ces propositions ne furent point accueillies. M. de Brnnow quitta
Londres et y revint en janvier 1840 avec des propositions nouvelles.
Elles diffraient des premires en ce qu'elles accordaient  la France
et  l'Angleterre la facult d'introduire chacune trois vaisseaux
dans une partie limite de la mer de Marmara, pendant que les troupes
russes occuperaient Constantinople.

La ngociation s'est arrte l pendant plusieurs mois, depuis le
mois de fvrier jusqu' celui de juillet 1840. Dans cet intervalle,
un nouveau ministre et un nouvel ambassadeur ont t chargs des
affaires de la France. Le cabinet franais a toujours rpt qu'il
ne croyait pas juste de retrancher la Syrie du nombre des possessions
gyptiennes; que, s'il tait possible que le vice-roi y consentt, la
France ne pouvait tre pour le vice-roi plus ambitieuse que lui-mme;
mais que, s'il fallait lui arracher la Syrie par la force, le
gouvernement franais ne voyait, pour y russir, que des moyens ou
inefficaces ou dangereux, et que, dans ce cas, il s'isolerait des
autres cours et tiendrait une conduite tout  fait spare.

Pendant que le cabinet franais tenait ce langage  Londres avec
franchise et persvrance, l'ambassadeur franais  Constantinople ne
cherchait pas  ngocier un arrangement direct entre le sultan et
le vice-roi; il ne donnait pas, ainsi que semble le croire lord
Palmerston sans l'affirmer, il ne donnait pas le premier l'exemple de
la sparation.

Jamais notre reprsentant  Constantinople n'a tenu la conduite qu'on
lui prte; jamais les instructions du gouvernement du Roi ne lui
ont prescrit une pareille marche. Sans doute la France n'a cess de
travailler  un rapprochement entre le sultan et le vice-roi,  les
disposer l'un et l'autre  de raisonnables concessions, 
faciliter ainsi la tche dlicate dont l'Europe s'tait impos
l'accomplissement; mais nous avons constamment recommand, tant  M.
le comte de Pontois qu' M. Cochelet, d'viter avec le plus grand
soin tout ce qui et pu tre considr comme une tentative de mettre 
l'cart les autres puissances, et ils ont t scrupuleusement fidles
 cette recommandation.

L'Angleterre avait  choisir entre la Russie, lui offrant l'abandon
du vice-roi  condition de faire adopter les propositions de M. de
Brnnow, c'est--dire l'excution consentie par l'Europe du trait
d'Unkiar-Sklessi, et la France ne demandant qu'une ngociation
quitable et modre entre le sultan et Mhmet-Ali, une ngociation
qui prvnt de nouvelles hostilits, et,  la suite de ces hostilits,
le cas le plus dangereux pour l'intgrit de l'Empire ottoman, la
protection directe et matrielle d'un seul tat puissant.

Avant de faire son choix dfinitif entre la Russie et la France, le
cabinet de Londres ne nous a pas fait les offres ritres dont on
parle pour nous amener  ses vues. Ses efforts se sont borns  une
seule proposition.

En 1839, on accordait au vice-roi la possession hrditaire de
l'gypte et du pachalik d'Acre, moins la citadelle; en 1840, lord
Palmerston nous proposa de lui accorder le pachalik d'Acre avec la
citadelle de plus, mais avec l'hrdit de moins. Assurment, c'tait
l retrancher de la premire offre plus qu'on n'y ajoutait, et on ne
pouvait pas dire que ce ft une proposition nouvelle, ni surtout plus
avantageuse.

Mais cette proposition, si peu digne du titre de proposition nouvelle,
car elle ne contenait aucun avantage nouveau, n'avait en rien le
caractre d'un _ultimatum_. Elle ne nous fut nullement prsente
ainsi. Nous tions si loin de la considrer sous cet aspect que,
sur une insinuation de MM. de Blow et de Neumann, nous conmes
l'esprance d'obtenir pour le vice-roi la possession viagre de toute
la Syrie, jointe  la possession hrditaire de l'gypte.

Sur l'affirmation de MM. de Blow et de Neumann que cette proposition,
si elle tait faite, serait la dernire concession de lord Palmerston,
nous envoymes M. Eugne Prier  Alexandrie pour disposer le vice-roi
 consentir  un arrangement qui nous semblait le dernier possible.
Ce n'tait pas, comme le dit lord Palmerston, faire dpendre la
ngociation de la volont d'un pacha d'gypte, mais disposer les
volonts contraires et les amener  un arrangement amiable qui prvnt
le cruel spectacle aujourd'hui donn au monde.

La France avait quelque droit de penser qu'une si longue ngociation
ne se terminerait pas sans une dernire explication, que la grande
et utile alliance, qui depuis dix ans la liait  l'Angleterre, ne
se dissoudrait pas sans un dernier effort de rapprochement. Les
insinuations qui lui avaient t faites, et qui tendaient  faire
croire que peut-tre on accorderait la possession viagre de la Syrie
au vice-roi, devaient l'entretenir dans cette esprance. Tout  coup,
le 17 juillet, lord Palmerston appelle au Foreign Office l'ambassadeur
de France, et lui apprend qu'un trait avait t sign depuis
l'avant-veille; il le lui apprend sans mme lui donner connaissance
du texte de ce trait. Le cabinet franais a d en tre surpris. Il
n'ignorait pas sans doute que les trois cours du continent avaient
adhr aux vues de l'Angleterre, que, par consquent un arrangement
des quatre cours sans la France tait possible; mais il ne devait
pas croire que cet arrangement aurait lieu sans qu'on l'en et
pralablement averti, et que l'alliance franaise serait aussi
promptement sacrifie.

L'offre que le vice-roi a faite, en juin, au sultan, de restituer
la flotte turque, et de laquelle on a craint de voir sortir un
arrangement direct secrtement propos par nous, la possibilit qui
s'est offerte  cette poque d'insurger la Syrie, paraissent tre
les deux motifs qui ont fait succder dans le cabinet anglais,  une
longue inertie, une rsolution soudaine. Si le cabinet britannique
avait voulu avoir avec nous une dernire et franche explication, le
cabinet franais aurait pu lui dmontrer que l'offre de renvoyer
la flotte n'tait pas une combinaison de la France pour amener un
arrangement direct, car elle n'a connu cette offre qu'aprs qu'elle
a t faite; peut-tre aussi aurait-il pu lui persuader que le
soulvement de la Syrie tait un moyen peu digne et peu sr.

Tels sont les faits dont la France affirme la vrit avec la sincrit
et la loyaut qui conviennent  une grande nation.

Il en rsulte videmment:

1 Que l'indpendance et l'intgrit de l'Empire ottoman ont t
entendues, au dbut de la ngociation, comme la France les entend
aujourd'hui, non pas comme une limite territoriale plus ou moins
avantageuse entre le sultan et le vice-roi, mais comme une garantie
des cinq cours contre une marche offensive de Mhmet-Ali, et contre
la protection exclusive d'une seule de ces cinq puissances.

2 Que la France, loin de modifier ses opinions en prsence des quatre
cours toujours unies de vues, d'intentions et de langage, a toujours,
au contraire, entendu la question turco-gyptienne d'une seule
manire, tandis qu'elle a vu les quatre cours, d'abord en dsaccord,
s'unir ensuite dans l'ide de sacrifier le vice-roi, et l'Angleterre,
satisfaite de ce sacrifice, se rapprocher des trois autres et former
une union, il est vrai, aujourd'hui trs-persvrante dans ses vues,
trs-soudaine, trs-inquitante dans ses rsolutions.

3 Qu'on n'a pas fait  la France des sacrifices ritrs pour
l'attirer au projet des quatre cours, puisqu'on s'est born  lui
offrir, en 1839, de joindre  l'gypte le pachalik d'Acre, sans la
place d'Acre, mais avec l'hrdit de ce pachalik, et  lui offrir en
1840 le pachalik d'Acre, avec la place, mais sans l'hrdit.

4 Qu'elle n'a pas t avertie, comme on le dit, que les quatre cours
allaient passer outre si elle n'adhrait pas  leurs vues, que, tout
au contraire, elle avait quelques raisons de s'attendre  de
nouvelles propositions quand,  la nouvelle du dpart de Sami-Bey pour
Constantinople et de l'insurrection de Syrie, on a soudainement sign,
sans l'en prvenir, le trait du 15 juillet, dont on ne lui a donn
connaissance que lorsqu'il tait dj sign, et communication que deux
mois plus tard.

5 Enfin, qu'on n'a pas droit de compter sur son adhsion passive 
l'excution de ce trait, puisque, si elle a surtout insist sur la
difficult des moyens d'excution, elle n'a toutefois jamais profess,
pour le but pas plus que pour les moyens, une indiffrence qui permt
de conclure qu'elle n'interviendrait en aucun cas dans ce qui se
passerait en Orient; que, bien loin de l, elle a toujours dclar
qu'elle s'isolerait des quatre autres puissances, si certaines
rsolutions taient adoptes; que jamais aucun de ses agents n'a
t autoris  dire une parole de laquelle on pt conclure que cet
isolement serait l'inaction, et qu'elle a toujours entendu, comme elle
entend encore, se rserver  cet gard sa pleine libert.

Le cabinet franais ne reviendrait point sur de telles contestations
si la note de lord Palmerston ne lui en faisait un devoir rigoureux.
Mais il est prt  les mettre tout  fait en oubli, pour traiter le
fond des choses, et attirer l'attention du secrtaire d'tat de Sa
Majest Britannique sur le ct vraiment grave de la situation.

L'existence de l'Empire turc est en pril, l'Angleterre s'en
proccupe, et elle a raison; toutes les puissances amies de la paix
doivent s'en proccuper aussi; mais comment faut-il s'y prendre pour
raffermir cet Empire? Lorsque les sultans de Constantinople, n'ayant
plus la force de rgir les vastes provinces qui dpendaient d'eux, ont
vu la Moldavie, la Valachie, et plus rcemment la Grce, s'chapper
insensiblement de leurs mains, comment s'y est-on pris? A-t-on, par
une dcision europenne, appuye sur des troupes russes et des
flottes anglaises, cherch  restituer aux sultans des sujets qui leur
chappaient? Assurment non. On n'a pas essay l'impossible. On
ne leur a pas rendu la possession et l'administration directe des
provinces qui se dtachaient de l'Empire. On ne leur a laiss qu'une
suzerainet presque nominale sur la Valachie et la Moldavie, on les a
tout  fait dpossds de la Grce. Est-ce par esprit d'injustice? Non
certainement. Mais l'empire des faits, plus fort que les rsolutions
des cabinets, a empch de restituer  la Porte soit la souverainet
directe de la Moldavie et de la Valachie, soit l'administration, mme
indirecte, de la Grce; et la Porte n'a eu de repos que depuis que ce
sacrifice a t franchement opr. Quelle vue a dirig les cabinets
dans ces sacrifices? C'est de rendre indpendantes, c'est de
soustraire  l'ambition de tous les tats voisins les portions de
l'Empire turc qui s'en sparaient. Ne pouvant refaire un grand tout,
on a voulu que les parties dtaches restassent des tats indpendants
des Empires environnants.

Un fait semblable vient de se produire depuis quelques annes
relativement  l'gypte et  la Syrie. L'gypte a-t-elle jamais t
vritablement sous l'empire des sultans? Personne ne le pense,
et personne ne croirait aujourd'hui pouvoir la faire gouverner
directement de Constantinople. On en juge apparemment ainsi, puisque
les quatre cours dcernent  Mhmet-Ali l'hrdit de l'gypte, en
rservant toutefois la suzerainet du sultan. Elles-mmes, en cela,
entendent comme la France l'intgrit de l'Empire ottoman; elles se
bornent  vouloir lui conserver tout ce qu'il pourra retenir sous son
autorit. Elles veulent, autant que possible, un lien de vasselage
entre l'Empire et ses parties dtaches. Elles veulent, en un mot,
tout ce que veut la France. Les quatre cours, en attribuant au vassal
heureux qui a su gouverner l'gypte, l'hrdit de cette province,
lui attribuent encore le pachalik d'Acre; mais elles lui refusent les
trois autres pachaliks de Syrie, les pachaliks de Damas, d'Alep, de
Tripoli. Elles appellent cela sauver l'intgrit de l'Empire ottoman!
Ainsi, l'intgrit de l'Empire ottoman est sauve mme quand on en
dtache l'gypte et le pachalik d'Acre; mais elle est dtruite, si on
en dtache de plus Tripoli, Damas et Alep! Nous le disons franchement,
une telle thse ne saurait se soutenir gravement devant l'Europe.

videmment il ne saurait y avoir, pour donner ou retirer ces pachaliks
 Mhmet-Ali, que des raisons d'quit et de politique. Le vice-roi
d'gypte a fond un tat vassal avec gnie et avec suite. Il a su
gouverner l'gypte et mme la Syrie, que jamais les sultans n'avaient
pu gouverner. Les musulmans, depuis longtemps humilis dans leur juste
fiert, voient en lui un prince glorieux qui leur rend le sentiment
de leur force. Pourquoi affaiblir ce vassal utile qui, une fois spar
par une frontire bien choisie des tats de son matre, deviendra
pour lui le plus prcieux des auxiliaires? Il a aid le sultan dans
sa lutte contre la Grce; pourquoi ne l'aiderait-il pas dans sa lutte
contre les voisins d'une religion hostile  la sienne? Son intrt
rpond de lui,  dfaut de sa fidlit. Quand Constantinople sera
menace, Alexandrie sera en pril: Mhmet-Ali le sait bien, il prouve
tous les jours qu'il le comprend parfaitement.

Il faut, pour garder l'intgrit de l'Empire ottoman, depuis
Constantinople jusqu' Alexandrie, il faut  la fois le sultan et le
pacha d'gypte, celui-ci uni  celui-l par un lien de vasselage. Le
Taurus est la ligne de sparation indique entre eux. Mais on veut
ter au pacha d'gypte les clefs du Taurus; soit: qu'on les rende  la
Porte, et pour cela qu'on retire le district d'Adana  Mhmet-Ali. On
veut lui ter aussi la clef de l'Archipel; qu'on lui refuse Candie: il
y consent. La France, qui n'avait pas promis son influence morale
au trait du 15 juillet, mais qui la doit tout entire  la paix, a
conseill ces sacrifices  Mhmet-Ali, et il les a faits. Mais, en
vrit, pour lui ter encore deux ou trois pachaliks, et les donner,
non au sultan, mais  l'anarchie; pour assurer ce singulier triomphe
de l'intgrit de l'Empire ottoman, dj priv de la Grce, de
l'gypte, du pachalik d'Acre, appeler sur cette intgrit le seul
danger srieux qui la menace, celui que l'Angleterre trouvait si
srieux l'anne dernire que pour le prvenir elle proposait de forcer
les Dardanelles, c'est l une manire bien singulire de pourvoir 
ces grands intrts.

Admettons cependant, pour un moment, que les vues du cabinet
britannique soient mieux entendues que celles du cabinet franais;
l'alliance de la France ne valait-elle pas mieux, pour l'intgrit
de l'Empire ottoman et pour la paix du monde, que telle ou telle
dlimitation en Syrie?

On ne s'alarmerait pas tant sur l'intgrit de l'Empire ottoman si on
ne craignait de grands bouleversements de territoire dans le monde, si
on ne craignait la guerre, qui seule rend ces grands bouleversements
possibles. Or, pour les prvenir, quelle tait la combinaison la plus
efficace? N'tait-ce pas l'alliance de la France et de l'Angleterre?
Depuis Cadix jusqu'aux bords de l'Oder et du Danube, demandez-le
aux peuples? Demandez-leur ce qu'ils pensent  cet gard, et ils
rpondront que c'est cette alliance qui depuis dix ans a sauv la paix
et l'indpendance des tats, sans nuire  la libert des nations.

On dit que cette alliance n'est pas rompue, qu'elle renatrait aprs
le but atteint par le trait du 15 juillet. Quand on aura poursuivi 
quatre, sans nous et malgr nous, un but en soi mauvais, que du moins
nous avons cru et dclar tel, quand on l'aura poursuivi par une
alliance trop semblable  ces coalitions qui ont depuis cinquante ans
ensanglant l'Europe, croire qu'on retrouvera la France sans dfiance,
sans ressentiment d'une telle offense, c'est se faire de sa fiert
nationale une ide qu'elle n'a jamais donne au monde.

On a donc sacrifi gratuitement, pour un rsultat secondaire, une
alliance qui a maintenu l'indpendance et l'intgrit de l'Empire
ottoman beaucoup plus srement que ne le fera le trait du 15 juillet.

On dira que la France pouvait aussi faire la mme rflexion, et
qu'elle pouvait, si la question des limites en Syrie lui paraissait
secondaire, se rendre aux vues de l'Angleterre, et acheter par ce
sacrifice le maintien de l'alliance. A cela il y a une rponse fort
simple. La France, une fois d'accord sur le but avec ses allis,
aurait fait, non pas de ces sacrifices essentiels qu'aucune nation
ne doit  une autre, mais celui de sa manire de voir sur certaines
questions de limites. Elle vient de le prouver par les concessions
qu'elle a demandes et obtenues du vice-roi. Mais on ne lui a pas
laiss le choix. On lui a fait part d'une nouvelle alliance quand dj
elle tait conclue. Ds lors elle a d s'isoler. Elle l'a fait, mais
elle ne l'a fait qu'alors. Depuis, toujours fidle  sa politique
pacifique, elle n'a cess de conseiller au vice-roi d'gypte la plus
parfaite modration. Bien qu'arme et libre de son action, elle
fera tous ses efforts pour viter au monde des douleurs et des
catastrophes. Sauf les sacrifices qui coteraient  son honneur, elle
fera tout ce qu'elle pourra pour maintenir la paix; et si aujourd'hui
elle tient ce langage au cabinet britannique, c'est moins pour se
plaindre que pour prouver la loyaut de sa politique, non-seulement
 la Grande-Bretagne, mais au monde, dont aucun tat, aujourd'hui,
quelque puissant qu'il soit, ne saurait mpriser l'opinion. Le
secrtaire d'tat de Sa Majest Britannique a voulu prouver son bon
droit; le secrtaire d'tat de Sa Majest le Roi des Franais doit
aussi  son Roi et  son pays de prouver la consquence, la loyaut de
la politique franaise dans la grave question d'Orient.

Recevez, monsieur l'ambassadeur, l'assurance de ma haute
considration.

_Le prsident du conseil, ministre des affaires trangres_.

A. THIERS.

_P. S. Paris, 8 octobre_. Pendant que j'crivais cette dpche,
monsieur l'ambassadeur, de dplorables vnements sont venus ajouter
encore  la gravit de la situation. Aux dmarches conciliantes du
vice-roi d'gypte on a rpondu par les plus violentes hostilits. La
Porte, cdant  de funestes conseils, a prononc sa dchance. Il ne
s'agit plus seulement de restreindre la puissance de Mhmet-Ali, on
veut le faire disparatre de la face du monde politique. Si c'taient
l les intentions srieuses des puissances unies par le trait du
15 juillet, s'il fallait voir, dans ce qui vient de se passer, autre
chose que l'entranement presque involontaire d'une situation fausse
dont on n'a pas su prvoir les consquences, il y aurait  dsesprer
du rtablissement de l'harmonie entre les grandes puissances.

En consquence, je crois devoir ajouter  la prsente communication la
note ci-jointe.


3 _M. Thiers  M. Guizot_.

Paris, le 8 octobre 1840.

Monsieur l'ambassadeur,

La grave question qui proccupe aujourd'hui tout le monde vient de
prendre une face toute nouvelle depuis la rponse que la Porte a faite
aux concessions du vice-roi d'gypte. Mhmet-Ali, en rpondant aux
sommations du sultan, a dclar qu'il se soumettait aux volonts
de son auguste matre, qu'il acceptait la possession hrditaire de
l'gypte, et qu'il s'en remettait, pour le reste des territoires qu'il
occupait actuellement,  la magnanimit du sultan. Nous avons fait
connatre au cabinet anglais ce qu'il fallait entendre par cette
manire de s'exprimer; et bien que Mhmet-Ali ne voult pas dclarer
immdiatement toutes les concessions auxquelles il avait t dispos
par les vives instances de la France, nous avons pris sur nous de les
faire connatre, et nous avons annonc que Mhmet se rsignerait,
au besoin,  accepter la possession de l'gypte hrditaire et de la
Syrie viagre, en abandonnant immdiatement Candie, Adana, les
villes saintes. Nous ajouterons que, si la Porte avait adhr  cet
arrangement, nous aurions consenti  le garantir de concert avec les
puissances qui s'occupent de rgler le sort de l'Empire ottoman.

Tous les esprits clairs ont t frapps de la loyaut de la France
qui, bien que tenant une conduite spare, ne cessait pas d'exercer
son influence au profit d'une solution modre et pacifique de la
question d'Orient. Ils ont aussi t frapps de la sagesse avec
laquelle le vice-roi coutait les conseils de la prudence et de la
modration.

En rponse  de telles concessions, la Porte, soit qu'elle ait agi
spontanment, soit qu'elle ait agi par des conseils irrflchis reus
sur les lieux mmes, la Porte, avant de pouvoir en rfrer  ses
allis, a rpondu  la dfrence du vice-roi par un acte de dchance.
Une telle conduite, aussi exorbitante qu'inattendue, excde mme
l'esprit du trait du 15 juillet et dpasse les consquences les plus
extrmes qu'on pouvait en tirer. Ce trait que la France ne saurait
invoquer car elle n'y adhre point, mais qu'elle rappelle pour montrer
la rapidit avec laquelle on est entran dj  des consquences
dangereuses, ce trait, dans le cas d'un refus absolu du vice-roi
sur tous les points, laissait  la Porte la facult de retirer ses
premires offres, et d'en agir alors comme elle l'entendrait, suivant
ses intrts et les conseils de ses allis; mais il supposait deux
choses, un refus absolu et premptoire sur tous les points de la part
du vice-roi et le recours aux conseils des quatre puissances. Or, rien
de tout cela n'a eu lieu. Le vice-roi n'a point fait de refus absolu,
et la Porte ne s'est pas mme donn le temps de concerter une rponse
avec ses allis. Elle a rpondu  des concessions inespres par la
dchance! Les quatre puissances ne sauraient approuver une telle
conduite, et nous savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont
dj dsapprouve. Lord Palmerston nous a fait dclarer qu'il ne
fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire sans consquence
effective et ncessaire. M. le comte Appony, s'entretenant avec moi
sur ce sujet, m'a annonc la mme opinion de la part de son cabinet.
Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation, et nous en
prenons aussi occasion d'exprimer  cet gard les intentions de la
France.

La France a dclar qu'elle consacrerait tous ses moyens au maintien
de la paix et de l'quilibre europen. C'est le cas d'expliquer
clairement ce qu'elle a entendu par cette dclaration. En acceptant
avec une religieuse fidlit l'tat de l'Europe tel qu'il rsultait
des traits, la France a entendu que, pendant la paix gnrale qui
dure heureusement depuis 1815, cet tat ne ft point chang, ni au
profit, ni au dtriment d'aucune des puissances existantes. C'est
dans cette pense qu'elle s'est toujours prononce pour le maintien
de l'Empire ottoman. La race turque, par ses qualits nationales,
mritait assurment pour elle-mme le respect de son indpendance;
mais les plus chers intrts de l'Europe se rattachent aussi 
l'existence de l'Empire turc. Cet Empire, en succombant, ne pouvait
servir qu' augmenter les tats voisins aux dpens de l'quilibre
gnral; sa chute aurait entran un tel changement dans la proportion
actuelle des grandes puissances que la face du monde en aurait
t change. La France, et toutes les puissances avec elle, l'ont
tellement senti qu'elles se sont engages  maintenir l'Empire
ottoman, quels que fussent leurs intrts respectifs relativement  sa
chute ou  son maintien.

Mais l'intgrit de l'Empire ottoman s'tend des bords de la mer Noire
 ceux de la mer Rouge. Il importe autant de garantir l'indpendance
de l'gypte et de la Syrie que l'indpendance du Bosphore et des
Dardanelles. Un prince vassal a russi  crer une administration
ferme dans deux provinces que depuis longtemps les sultans de
Constantinople n'avaient pu gouverner. Ce prince vassal, s'il n'a
pas fait rgner dans les provinces qu'il rgit l'humanit de la
civilisation europenne, que peut-tre ne comportent pas encore les
moeurs des pays qu'il administre, y a fait prvaloir plus d'ordre et
de rgularit que dans aucune partie de l'Empire turc. Il a su y crer
une force publique, une arme, une marine; il a relev l'orgueil du
peuple ottoman et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-mme
qui est indispensable pour qu'il puisse dfendre son indpendance.
Ce prince vassal est devenu, suivant nous, partie essentielle
et ncessaire de l'Empire ottoman. S'il tait dtruit, l'Empire
n'acquerrait pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqu autrefois
pour gouverner la Syrie et l'gypte, et il perdrait un vassal qui
fait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des pachas
insoumis envers leur matre et dpendants de toutes les influences
trangres. En un mot, une partie de l'intgrit de l'Empire ottoman
serait compromise, et, avec une partie de cette intgrit, une partie
de l'quilibre gnral. Dans l'opinion de la France, le vice-roi
d'gypte, par les provinces qu'il administre, par les mers sur
lesquelles s'exerce son action, est ncessaire pour assurer les
proportions actuellement existantes entre les divers tats du monde.

Dans cette conviction, la France, aussi dsintresse dans la question
d'Orient que les quatre puissances qui ont sign le protocole du 17
septembre, se croit oblige de dclarer que la dchance du vice-roi,
mise  excution, serait  ses yeux une atteinte  l'quilibre
gnral. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engage
la question des limites qui doivent sparer, en Syrie, les possessions
du sultan et du vice-roi d'gypte; mais la France ne saurait
abandonner  de telles chances l'existence de Mhmet-Ali, comme
prince vassal de l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale
qui les spare par suite des vnements de la guerre, leur double
existence est ncessaire  l'Europe, et la France ne saurait admettre
la suppression de l'un ou de l'autre. Dispose  prendre part  tout
arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de
l'existence du sultan et du vice-roi d'gypte, elle se borne dans ce
moment  dclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir  la
mise  excution de l'acte de dchance prononc  Constantinople.

Du reste, les manifestations spontanes de plusieurs des puissances
signataires du trait du 15 juillet nous prouvent qu'en cela nous
entendons l'quilibre europen comme elles-mmes et qu'en ce point
nous ne les trouverons pas en dsaccord avec nous. Nous regretterions
ce dsaccord que nous ne prvoyons pas, mais nous ne saurions nous
dpartir de cette manire d'entendre et d'assurer le maintien de
l'quilibre europen.

La France espre qu'on approuvera en Europe le motif qui la fait
sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment
constant chez elle, malgr les procds dont elle a cru avoir  se
plaindre. On peut compter sur son dsintressement, car on ne
saurait mme la souponner d'aspirer en Orient  des acquisitions de
territoire. Mais elle aspire  maintenir l'quilibre europen. Ce soin
est remis  toutes les grandes puissances. Son maintien doit tre leur
gloire et leur principale ambition.

Agrez, etc.


                                 XII

_Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de
1840, prsent au Roi le 20 octobre 1840 par le cabinet prsid par M.
Thiers, et non agr par le Roi_.

Messieurs les Pairs,

Messieurs les Dputs,

En vous runissant aujourd'hui, j'ai devanc l'poque ordinaire de
la convocation des Chambres. Vous apprcierez la gravit des
circonstances qui ont dict  mon gouvernement cette dtermination.

Au moment o finissait la dernire session, un trait a t sign
entre la Porte ottomane, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la
Russie, pour rgler le diffrend survenu entre le sultan et le
vice-roi d'gypte.

Cet acte important, accompli sans la participation de la France
et dans les vues d'une politique  laquelle elle n'a point adhr,
pouvait, dans l'excution, amener de dangereuses consquences. La
France devait les prvoir et se disposer  faire face  tous les
vnements. Mon gouvernement a pris sous sa responsabilit toutes
les mesures qu'autorisaient les lois et que prescrivait la situation
nouvelle.

La France, qui continue  souhaiter sincrement la paix, demeure
fidle  la politique que vous avez plus d'une fois appuye par
d'clatants suffrages. Jalouse d'assurer l'indpendance et l'intgrit
de l'Empire ottoman, elle les croit conciliables avec l'existence du
vice-roi d'gypte, devenu lui-mme un des lments ncessaires de la
force de cet Empire. C'est en mnageant tous les droits, en respectant
tous les intrts, qu'on peut jeter en Orient les bases d'un
arrangement durable.

Mais les vnements qui se pressent pourraient amener des
modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon
gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les
complter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des
deux Chambres tait ncessaire. J'ai d les convoquer. Elles penseront
comme moi que la France, qui n'a pas t la premire  livrer le repos
du monde  la fortune des armes, doit se tenir prte  agir le jour o
elle croirait l'quilibre europen srieusement menac.

(Le paragraphe de l'Espagne manque.)

La satisfaction  laquelle nous avions droit n'ayant pas t obtenue
de la rpublique Argentine, j'ai ordonn que de nouvelles forces
fussent ajoutes  l'escadre dont la prsence dans ces parages doit
amener une conclusion favorable  nos justes rclamations.

En Afrique, le succs a couronn nos armes dans plusieurs expditions
importantes o s'est signale la valeur de nos soldats. Deux de mes
fils ont partag leurs prils. Le plan de l'occupation dfinitive
de l'Algrie est en partie ralis. De nouveaux efforts seront
ncessaires pour l'achever; mais, en ce moment, tant que la situation
gnrale de l'Europe ne changera pas, nous nous bornerons  occuper
fortement les points o flotte notre drapeau.

A l'intrieur, l'ordre a t maintenu. La ville de Boulogne a t le
thtre d'une tentative insense qui n'a servi qu' faire clater
de nouveau le dvouement de la garde nationale, de l'arme et de la
population. Toutes les ambitions et tous les souvenirs choueront
contre une monarchie cre et dfendue par la toute-puissance du voeu
national.

La Providence a encore une fois prserv ma tte des coups qui
la menaaient. L'impuissance n'a point dcourag les passions
anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se prsentent, la fermet de
mon gouvernement les combattra avec l'arme des lois. Pour moi, dans
ces tristes preuves, je ne veux me souvenir que de l'affection dont
la France m'a donn les touchants tmoignages.

Cette session sera presque tout entire consacre  l'examen des
mesures que les circonstances ont commandes  mon gouvernement ou
peuvent lui commander encore. Il ne vous prsentera que les projets
de loi indispensables  l'expdition des affaires. La loi du budget
ne tardera pas  tre soumise  votre examen. J'ai prescrit la
plus svre conomie dans la fixation des dpenses ordinaires. J'ai
l'esprance que l'tat de nos finances nous permettra de satisfaire
aux besoins du pays sans lui imposer de nouvelles charges.

Messieurs, j'aime  compter plus que jamais sur votre patriotique
concours. Vous voulez comme moi que la France soit forte et grande.
Aucun sacrifice ne vous coterait pour lui conserver dans le monde
le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas dchoir. La France est
fortement attache  la paix, mais elle ne l'achterait pas d'un prix
indigne d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire  la conserver au
monde, veut laisser intact  son fils ce dpt sacr d'indpendance et
d'honneur national que la Rvolution franaise a mis dans ses mains.


FIN DES PICES HISTORIQUES DU TOME CINQUIME.




                         TABLE DES MATIRES
                         DU TOME CINQUIME.


CHAPITRE XXVII.

MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.

Mon arrive en Angleterre; aspect gnral du pays.--Mon tablissement
dans _Hertford-House_, htel de l'ambassade.--Je prsente  la
reine Victoria mes lettres de crance.--Incident de cette
audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la dmocratie
dans le gouvernement anglais.--Mon premier dner et ma premire soire
chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
de Wellington.--Mon premier dner chez la reine, 
Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
Saint-James.--Chute du marchal Soult et avnement de M.
Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
je dois rester ambassadeur  Londres.--Raisons qui me dcident 
rester.--Mes lettres  mes amis.--Commencement de la correspondance
entre M. Thiers et moi.


CHAPITRE XXVIII.

NGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.

Difficults de ma situation  Londres en reprenant les ngociations
sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la
politique du cabinet du marchal Soult.--Conversation prliminaire
avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.
Thiers.--Ma premire conversation avec lord Palmerston sur la
question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de
plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne et
lord John Russell.--Dispositions des whigs trangers au cabinet.--Lord
Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps
diplomatique  Londres.--Le baron de Blow.--Le baron de Neumann.--Le
baron de Brnnow.--M. Van-de-Weyer, le gnral Alava, M. Dedel, le
comte de Pollon.--Je signale  plusieurs reprises au cabinet franais
le pril de la situation et les chances d'un arrangement entre
quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne
M. Thiers.--Commencement d'amlioration dans notre situation.--Ma
conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur
turc  Paris, Nouri-Efendi, arrive  Londres.--Sa note du 7 avril aux
cinq puissances.--Ma rponse.--Ouvertures que me font successivement
le baron de Blow et le baron de Neumann.--Concession importante de
lord Palmerston.--Suspension de la ngociation en attendant
l'arrive du nouvel ambassadeur turc, Chkib-Efendi, qui vient de
Constantinople.


CHAPITRE XXIX.

NGOCIATIONS DIVERSES.

Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples  propos des
soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Lgitimit des
rclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures
que je fais  lord Palmerston pour la mdiation de la France.--Il les
accepte.--Instructions de M. Thiers  ce sujet.--La ngociation se
poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se dcide 
accepter la mdiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne
issue de la ngociation et arrangement dfinitif.--M. Thiers me
charge de demander la restitution  la France des restes de l'empereur
Napolon enseveli  Sainte-Hlne.--Mon sentiment  ce sujet.--Note
que j'adresse le 10 mai  lord Palmerston.--Le gouvernement anglais
accde  la demande.--Mesures d'excution  Paris et  Londres.--Choix
des commissaires envoys  Sainte-Hlne.--Mon intervention  l'appui
de la compagnie charge de la construction du chemin de fer de Paris
 Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Dmarche
du corps diplomatique  Londres.--Mon dner dans la Cit 
_Mansion-House_.--Dner anniversaire de l'Acadmie royale pour
l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil
que j'y reois.


CHAPITRE XXX.

LA SOCIT ANGLAISE EN 1840.

En quoi et  quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre  la vie diplomatique.--Prpondrance sociale des whigs en
1840.--Mes relations habituelles, avec eux.--_Holland-House_.--Lord
Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
Grey.--Mon dner avec Daniel O'Connell chez mistriss Stanley.--Le
docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
avec lui,  Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
en 1840.--M. et Mme Grote.--L'glise anglicane.--Fausses ides
rpandues en France  son sujet.--tat rel de l'glise anglicane.--Ma
visite  Saint-Paul.--L'archevque de Dublin.--Les dissidents.--Mme
Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour
d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades
dans Londres et aux environs.--_Regent's
Park.--Sion-House.--Chiswick_.--cole populaire de Norwood.--Collge
d'Eton.--Caractre actuel et progrs moral de la socit anglaise.


CHAPITRE XXXI.

LE TRAIT DU 15 JUILLET 1840.

Arrive de Chkib-Efendi  Londres.--Note qu'il adresse (31 mai)
aux cinq plnipotentiaires.--Dispositions du cabinet et du public
anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquitude des plnipotentiaires
autrichien, prussien et russe.--Leur dsir d'une prompte solution de
la question gyptienne.--Disposition de lord Palmerston  attendre et
 traner.--Question que j'adresse  M. Thiers sur l'arrangement
qui donnerait  Mhmet-Ali l'gypte hrditairement et la Syrie
viagrement.--Sa rponse.--Mon pressentiment de l'arrangement 
quatre.--Chute de Khosrew-Pacha  Constantinople.--Joie de Mhmet-Ali
 cette nouvelle.--Sa dmarche  Constantinople et sa confiance dans
un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet franais 
cet gard.--Effet de ces nouvelles  Londres.--Lord Palmerston presse
la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je
rends compte  M. Thiers de cette situation et de son pril.--J'en
informe le duc de Broglie et le gnral Baudrand.--Lord Palmerston
m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du
trait du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_
adress  la France.--Mes observations.--Le cabinet franais est
justement bless de n'avoir pas t inform d'avance de cette
rsolution dfinitive, et appel  exprimer la sienne.--Causes de
cette conduite du cabinet anglais.--Rponse du cabinet franais au
_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui
communiquant.--Vrais motifs de la conclusion prcipite et cache du
trait du 15 juillet.--Caractre essentiel de la politique franaise
et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se rpand
 Paris que je ne l'ai pas prvue et que je n'en ai pas averti le
cabinet.--Mes dmentis  ce bruit.--tat des esprits en France.--Mon
attitude  Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au chteau
d'Eu.--Je pars de Londres le 6 aot.


CHAPITRE XXXII.

EXCUTION DU TRAIT DU 15 JUILLET 1840.

Dbarquement du prince Louis-Napolon  Boulogne.--Mes avertissements
 ce sujet.--Prvoyance du cabinet franais.--Mon sjour au
chteau d'Eu.--Mes conversations avec le roi Louis-Philippe et M.
Thiers.--tat des esprits et dispositions du corps diplomatique 
Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France
et des quatre puissances signataires du trait du 15
juillet.--Instructions que je reois en partant du chteau d'Eu.--Mon
retour  Londres.--Conversation avec le baron de Blow.--Mon sjour
au chteau de Windsor.--Mes conversations avec le roi Lopold et
lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adress le 31 aot par
lord Palmerston au gouvernement franais.--Ce qu'en pensa M.
Thiers.--J'insiste auprs de lui sur l'importance de sa rponse.--Deux
incidents: 1 confrence sur le renouvellement et l'extension des
conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des ngres;
2 reprise de la ngociation entre Paris et Londres pour le trait
de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents
franais  Constantinople.--Rponse de M. Thiers.--Les plaintes sont
sans fondement.--Les vnements se prcipitent en Orient.--La Porte
ratifie le trait du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey  Alexandrie
pour sommer Mhmet-Ali de s'y conformer.--Attitude de
Mhmet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur
l'excution du trait avant l'change des ratifications.--Protocole
rserv du 15 juillet.--change des ratifications et communication
officielle du trait du 15 juillet.--Le comte Walewski 
Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Mhmet-Ali.--Mon
entretien avec lord Palmerston  ce sujet.--Ses soupons sur l'action
exerce par le comte Walewski  Alexandrie.--M. Thiers me charge
de les dmentir formellement.--Lord Palmerston reconnat son
erreur.--Conseils de cabinet  Londres sur les propositions de
Mhmet-Ali.--Ils n'aboutissent  aucun rsultat.--Excution militaire
du trait du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce
la dchance de Mhmet-Ali comme pacha d'gypte.--Comment lord
Palmerston explique et attnue cette mesure.--Dpches de M. Thiers
des 3 et 8 octobre en rponse au _memorandum_ anglais du 31 aot, et
sur la dchance prononce contre Mhmet-Ali.--tat des esprits
en France.--Rsolutions et prparatifs militaires du
cabinet franais.--Fortifications de Paris.--Convocation des
Chambres.--L'escadre franaise est rappele  Toulon.--Motifs
et effets de cette mesure.--Situation du cabinet franais et ses
causes.


CHAPITRE XXXIII.

AVNEMENT DU MINISTRE DU 29 OCTOBRE 1840.

Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au dbut et pendant
le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets
dans la Chambre des dputs.--Proposition de rforme parlementaire
par M. de Rmilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le
cabinet.--tat du cabinet  la clture de la session.--Effets
divers du trait du 15 juillet 1840 sur la situation du
cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquitude et fermentation qu'elles
excitent.--J'cris au duc de Broglie le 23 septembre  ce sujet.--Sa
rponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la dchance
prononce  Constantinople contre Mhmet-Ali sur la situation du
cabinet.--Deux courants opposs se manifestent dans le public.--Esprit
rvolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa dmission
au Roi qui la refuse.--Caractre prcaire de l'accord rtabli entre le
Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent  Londres.--Ma
situation et ma rponse.--Opinion de M. Duchtel.--La session des
Chambres est convoque et je demande un cong pour m'y rendre.--Ce que
je pense de l'tat des affaires et ce que j'en cris au duc de Broglie
le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot  la
prsidence de la Chambre des dputs.--Mon opinion et ma rsolution 
cet gard.--Attentat de Darms sur le Roi.--Le cabinet propose au
Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le
refuse.--Dmission du cabinet.--Le Roi m'appelle  Paris.--Formation
du cabinet du 29 octobre 1840.


PICES HISTORIQUES

I.

1 Lettres de crance de M. Guizot, ambassadeur de France en
Angleterre.--Le roi Louis-Philippe  la reine Victoria.

2 Instructions donnes par M. le marchal Soult, prsident du Conseil
et ministre des affaires trangres,  M. Guizot, ambassadeur 
Londres.

II.

1 Note adresse par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie  Paris, en
mission  Londres,  l'ambassadeur de France.

2 Copie de la note collective adresse le 27 juillet 1839  la
Sublime Porte par les reprsentants des cinq grandes puissances.

3 Rponse de M. Guizot, ambassadeur de France,  la note de
Nouri-Efendi du 7 avril 1840.

4 Rponse de lord Palmerston  la note de Nouri-Efendi.

5 Seconde rponse de M. Guizot, ambassadeur de France,  la note de
Nouri-Efendi.

III.

L'ambassadeur de France  lord Palmerston, sur l'arrangement propos
par le gouvernement franais entre l'Angleterre et Naples, dans
l'affaire des soufres de Sicile.

Le prsident du conseil, ministre des affaires trangres,  Son Exc.
le comte Granville, ambassadeur d'Angleterre  Paris.

Lord Palmerston  l'ambassadeur de France.

IV.

Extrait d'une dpche adresse par le lieutenant gnral sir Hudson
Lowe au comte Bathurst, en date de Sainte-Hlne, 14 mai 1821.

V.

Banquet donn par la ville de Southampton, le 20 juin 1840, 
l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris  Rouen, et
discours prononc par M. Guizot.

VI.

Discours prononc par M. Guizot au banquet de la Cit de Londres, le
20 avril 1840.

VII.

1 Note adresse par Son Exc. Chkib-Efendi, envoy extraordinaire de
la Sublime Porte  Londres,  l'ambassadeur de France.

2 Note de M. Guizot, ambassadeur de France, en rponse  la note de
l'ambassadeur de la Sublime Porte.

VIII.

Sur les avertissements donns par M. Guizot au gouvernement du Roi,
quant au trait du 15 juillet 1840.

1 Extrait du Journal _le Sicle_, numro du mercredi 29 juillet
1840.

2 Extrait du Journal _le Constitutionnel_, numro du lundi 3 aot
1840.

IX.

Sur l'attitude des agents franais  Constantinople, en juillet et
aot 1840.

1 Lord Palmerston  M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre.

2 Extrait d'une dpche du vicomte Ponsonby  lord Palmerston, date
de Therapia, 17 aot 1840.

3 Copie d'une dpche du baron Strmer au prince de Metternich, en
date de Constantinople, du 17 aot 1840.

4 L'ambassadeur de France en Angleterre  lord Palmerston.

X.

Trait du 15 juillet 1840, et actes annexs.

1 Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte
ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signe 
Londres, le 15 juillet 1840.

2 Note adresse par lord Palmerston  M. Guizot, le 16 septembre
1840.

3 Protocole de la confrence tenue au Foreign Office, le 17 septembre
1840.

XI.

Dpches changes entre les gouvernements anglais et franais sur
l'excution et les consquences du trait du 15 juillet 1840.

1 _Memorandum_ de lord Palmerston, adress au gouvernement franais
le 31 aot 1840.

2 Rponse de M. Thiers au _Memorandum_ de lord Palmerston du 31 aot
1840.

3 M. Thiers  M. Guizot. Dpche du 8 octobre 1840.

XII.

Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de
1840, prsent au Roi le 20 octobre 1840, par le cabinet prsid par
M. Thiers, et non agr par le Roi.


FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIME.



______________________________________________
PARIS.--IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.






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mon temps (Tome 5), by Franois Pierre Guillaume Guizot

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