The Project Gutenberg EBook of Le dernier vivant, by Paul Fval

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Title: Le dernier vivant

Author: Paul Fval

Release Date: June 3, 2006 [EBook #18494]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER VIVANT ***




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Paul Fval

LE DERNIER VIVANT

(1871)




Table des matires

Au lecteur.

PREMIRE PARTIE Les ciseaux de l'accuse.

 Rcit prliminaire.

    I Comment je retrouvai Lucien--Bureau de M. de Mricourt

    II Pourboire de Plagie--Maison du Dr Chapart

    III Grand paysage--L'me de Lucien.

    IV Le cas de Lucien Thibaut

    V Sommeil--Apparition.

    VI Rveil--Mon roman.

    VII Jeanne.

    VIII Assassin.

    IX Ce qui me resta de l'entrevue.

    X Bbelle--Pantalon crott.

Le dossier de Lucien Thibaut

Rcit intermdiaire de Geoffroy.

Suite du dossier de Lucien Thibaut

Rcit intermdiaire de Geoffroy.

Extrait du journal Le Pirate.

    Introduction du roman.

Suite du rcit de Geoffroy.

preuves du Pirate.

    Suite de l'introduction du roman.

    Suite du rcit de Geoffroy.

    Suite du dossier de Lucien.

DEUXIME PARTIE Le dfenseur de sa femme.

 Rcit de Geoffroy.

    I J.-H.-M. Calvaire.

    II Une lettre du comte Albert

    III L'incomparable Olympe.

    IV Le petit clerc.

    V La famille Chapart

Nuit du 7 au 8 dcembre: vasion de Jeanne Rcit fait par Lucien
    de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge.

Rcit de Geoffroy.

OEuvres de J.-B.-M. Calvaire.

    I Le Fils Jacques.

    II Les revenus de la tontine.

    III Coup d'oeil sur la belle socit des environs de Mricourt

    IV Changement de rgne.

Quatrime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire Le Codicille.

Sixime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire La nourriture de l'affaire.

Septime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire Du sang et des fleurs.

    Avant-propos.

    I La Couronne.

    II Une pice de la mcanique Louaisot.

    III La petite Pologne.

    IV L'outil est-il bon?

    V Ce que valait l'outil.

Neuvime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire
    Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux.

Annexe aux oeuvres de J.-B. Martroy
    L'vasion de l'accuse--Les deux soeurs.

Rcit de Geoffroy.

    Correspondance.

Suite du rcit de Geoffroy.

    Dernire lettre de Martroy.

Rcit du conseiller Ferrand.

Rcit de Geoffroy.

Rcit de Fanchette.

Dernier rcit de Geoffroy.




Au lecteur

_J'ai reu mission de livrer  la publicit le rcit d'un vnement
auquel je pris dans le temps une part indirecte. Mon rle, au milieu des
singulires aventures qui vont tre mises sous les yeux du lecteur,
n'eut qu'une importance tardive, mais contribua quelque peu au
dnouement inespr du drame._

_Le malheureux clat donn par la dernire guerre aux agissements de
certains hommes d'argent, patriotes au point de manger la patrie, a
rappel l'attention publique vers l'origine souvent peu honorable--et
parfois infme--des fortunes acquises dans les fournitures militaires._

_Il ne faut point chercher ailleurs la raison d'tre de ce livre, o la
question d'argent tient en apparence peu de place, noye qu'elle est
dans un vritable ocan d'aventures. Chacun a intrt  bien tablir
qu'aucun argent vol n'est entr chez lui, soit anciennement, soit
depuis peu, en un temps o les accusations pleuvent, remplaant la grle
des balles et des obus._

_Le cours des annes, en claircissant les rangs des compagnons de ma
jeunesse, avait laiss un cher, un excellent ami, seul juge de la
question de savoir s'il fallait taire  tout jamais cette histoire, plus
curieuse que la plupart des romans._

_Mon ami a dcid que l'histoire devait tre crite et j'ai pris la
plume._

                         Geoffroy de Roeux.

_PS. Les noms des personnes et ceux des localits sont, comme de raison,
dguiss._




PREMIRE PARTIE

Les ciseaux de l'accuse




Rcit prliminaire

I

Comment je retrouvai Lucien--Bureau de M. de Mricourt


(Juillet 1866.) Je connaissais vaguement, par les journaux et aussi par
nos amis communs--qui avaient autant de rpugnance  parler que moi 
interroger,--l'affreux malheur dont la vie de Lucien Thibaut tait
accable. Jamais il ne m'en avait entretenu lui-mme dans ses lettres,
quoiqu'il m'crivt assez souvent.

Cette rserve, qui pourrait paratre bizarre, car j'tais son meilleur
camarade d'enfance, sera explique par les faits.

J'tais  Paris depuis plus d'une semaine, cherchant l'adresse de Lucien
du matin au soir, et ne faisant pas autre chose. Je m'tais enquis
partout, mme  la prfecture de police.

Lucien restait pour moi introuvable, lorsqu'on m'indiqua le bureau de M.
Louaisot de Mricourt, rue Vivienne.

Je ne fus pas sans demander ce qu'tait ce M. Louaisot. On me rpondit
que le quartier Vivienne produisait une certaine quantit de spcialits
ou providences. Il y a le thtre du Palais-Royal et ses annexes pour
les Anglais, Mme Sitt pour les cors aux pieds, le Coq-d'Or pour
rassortir les morceaux de soie, etc.

M. Louaisot de Mricourt avait la spcialit des renseignements. Il
tait providence pour les gens qui cherchent.

Il demeurait au cinquime tage, dans une assez belle maison, dont les
derrires donnaient sur la toiture vitre du passage Colbert. Son nom
tait franchement crit sur sa porte.

Je fus reu par une cauchoise des Bouffes-Parisiens, doue d'un
embonpoint remarquable et d'une fracheur vraiment triomphante. Elle
portait robe de soie et coiffe de dentelles; chacun de ses pendants
d'oreilles devait peser trois louis.

Elle avait l'air brusque, mais gai, d'une servante-matresse, et
beaucoup d'accent.

--Bonjour, a va bien? me dit-elle, sans me laisser le temps de parler.
Pas mal, et vous? Le patron est l. Ceux du gouvernement ont du temps
pour djeuner  la fourchette et le billard; mais lui, toujours sur le
pont. Est-ce pour affaire de commerce ou plus dlicate?

Elle me coupa la parole au moment o j'allais rpondre, et ajouta, en
clignant de l'oeil:

--Entrez toujours; on ne paye qu'en sortant. Ceux du gouvernement,
j'entends les renseignements, sont censs _gratis_, mais vas-y voir!
Rien sans pourboire, et des raides! Ici, au moins, on ne fait pas
d'embarras.

Elle ouvrit une porte intrieure et cria  pleins poumons:

--Eh! patron! en voil un nouveau qui n'est pas encore venu, faut-il le
faire entrer?

Et sans attendre la rponse du patron, elle me poussa au travers de la
porte, qu'elle referma sur moi.

J'tais seul avec le patron: un vigoureux gaillard d'une quarantaine
d'annes, qui faisait assez bien la paire avec sa robuste normande.

Il portait une magnifique robe de chambre cossaise, dont les couleurs
clataient comme des cris d'incendie, par-dessus un pantalon de drap
noir, abondamment crott. Ses larges et forts souliers, non moins
maculs de boue, taient commodment poss auprs de lui sur une chaise,
et il avait fourr ses gros pieds dans des pantoufles de drap carlate,
brod d'or.

Une calotte turque, orne d'une touffe gigantesque, reposait avec
coquetterie sur ses cheveux trs pommads, mais mal peigns.

Je ne puis prtendre que le premier aspect avec de M. Louaisot de
Mricourt ft tout  fait  son avantage. Je lui trouvai l'air par
moiti d'un souteneur de libres penseuses, par moiti d'un notaire de
campagne effront, rus, pre  la mauvaise besogne et bravement filou.

Sa face volumineuse, presque aussi frache que celle de la cauchoise,
son nez court, charnu, mais recourb comme un bec de perroquet entre ses
deux grosses joues, sa petite bouche sans lvres qui restait volontiers
toute ronde ouverte, comme pour remplir convenablement l'norme espace
que la brivet du nez laissait au dveloppement du menton, tout cela
aurait pouss au comique ultra-bourgeois et mme un peu  la caricature,
sans le regard de deux yeux bien fendus, deux trs beaux yeux, en
vrit, qui vous faisaient subir un examen hardi, tranchant et plein
d'autorit, quoi qu'ils fonctionnassent derrire une paire de lunettes.

Sans ses yeux, M. Louaisot de Mricourt aurait t un pur grotesque.

Avec ses yeux, ce pouvait tre un charlatan trs dtermin et mme un
dangereux coquin.

Assis dans son fauteuil de cuir aux formes ramasses, il paraissait
plutt petit, mais quand il se leva pour me recevoir, je vis qu'il tait
de bonne taille ordinaire, grce  ses jambes qu'il avait dmesurment
longues.

--Vous permettez, n'est-ce pas? me dit-il, continuant de manger un
morceau de veau rti, sous le pouce, tout en feuilletant avec la pointe
de son couteau un dossier assez compact qui tait devant lui sur la
table, charge de paperasses en dsordre. Si vos journes,  vous, ont
plus de vingt-quatre heures, mes sincres compliments; moi, je n'ai pas
mme le temps de brouter en repos: je mange l'avoine dans mon sac comme
les chevaux de citadine.... De la part de qui, s'il vous plat?

Il me montra du doigt une chaise, et comme je ne comprenais pas sa
question, il l'expliqua, disant:

--Je me fais l'honneur de vous demander quel est celui de mes honorables
amis ou clients qui vous envoie vers moi. Je prononai le nom de la
personne qui m'avait indiqu sa maison.

Il prit aussitt un petit carnet dont la tranche formait un escalier
alphabtique, et l'ouvrit  la lettre voulue.

Pendant qu'il consultait ce livre d'or de sa clientle, mon regard
parcourut son bureau, qui tait une chambre assez grande, mais basse
d'tage, et dont les murailles, du plancher au plafond, se tapissaient
de cartons.

Le mobilier, trs simple, avait d tre achet rue Beaubourg, sauf deux
consoles, bne et caille, toutes fleuries de pierres prcieuses qui
semblaient fort tonnes de se trouver en pareille compagnie.

De mme, parmi les estampes communes que les cartons relguaient aux
deux cts de la chemine, je vis, non sans surprise, deux Thodore
Rousseau de la meilleure manire, et un vritable bijou sign Isabey.

--Fort bien, me dit-il quand il eut consult son livre: c'est un client
qui doit tre content de moi.  qui ai-je l'avantage de parler?

--Je m'appelle Geoffroy de Roeux.

--Respectable noblesse! murmura M. Louaisot avec un signe de tte
amateur. Comte, marquis, baron?...

--Simple chevalier-banneret, s'il vous plat, interrompis-je un peu
impatient.

M. Louaisot de Mricourt avait ouvert son livre  la lettre R pour y
inscrire mon nom, mais sa plume, charge d'encre, resta suspendue
au-dessus du papier, et il me dit avec quelque svrit:

--Monsieur, la profession exige de la conscience! Je m'inclinai.

Sa plume grina.

--Imprieusement, Monsieur! continua-t-il en crivant.

Il referma le livre et reprit:

--Sans la conscience, la profession ressemblerait  n'importe quel
mtier. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--On m'a fait esprer, rpondis-je, que vous me prteriez votre aide
pour trouver l'adresse d'un ami  moi que je cherche vainement.

--On a eu raison, rpliqua M. Louaisot. Aucune personne vivante
n'chappe  l'organisation de mes bureaux. Pour les personnes dcdes,
j'indique non seulement le cimetire, mais la position exacte du
monument. Quel est le nom de votre ami?

--Lucien Thibaut, juge... peut-tre ne l'est-il plus... mais trs
certainement ancien juge au tribunal de premire instance d'Yvetot.

M. Louaisot de Mricourt avait fait un brusque mouvement qui tait tomb
juste sur le mot _juge_, et c'tait l ce qui m'avait port  me
reprendre. J'eus lieu de penser plus tard que ce n'tait pas le mot
_juge_, mais bien le nom lui-mme qui avait troubl un instant le calme
olympien de sa physionomie, au moment mme o il venait de me laisser
entrevoir la toute-puissance de son organisation. Il s'agita sur son
fauteuil, piqua du doigt l'armature de ses lunettes et fit mine de
chercher quelque chose sur son bureau. Je ne sais s'il le trouva, mais
sa tranquillit tait revenue quand il ramena sur moi le regard clair et
affil de ses grands yeux en prononant cette phrase laconique:

--Pas d'autres dtails?

Je lui passai une note prpare  l'avance et qui contenait toutes les
indications qu'il m'tait possible de fournir.

Il dpensa un peu plus de temps que de raison  prendre connaissance de
ma note.

Pendant qu'il lisait, je l'entendis fredonner trs bas, de faon  ne
point manquer aux convenances, la romance bien connue:

    _Ah! vous dirais-je maman_
    _Ce qui cause mon tourment?_

Ses paupires taient  demi fermes et sa petite bouche s'arrondissait
comme pour lancer un vigoureux coup de sifflet, mais c'tait une pure
apparence.

Il me remit le papier et demanda:

--Pourquoi voulez-vous connatre l'adresse de ce monsieur?

L'tonnement dut se peindre sur mes traits, car il s'empressa d'ajouter:

--Vous savez, la conscience! Sans la conscience, autant abandonner la
profession pour se faire agent de change ou mme prfet. Suivez bien mon
raisonnement si vous avez eu tant de peine  trouver ce monsieur, depuis
le temps, c'est qu'il se cache, hein? Toutes les probabilits portent 
le croire. Or, en principe, il a le droit imprescriptible de se cacher.
Paralllement, vous avez le droit galement indiscutable de le chercher.
Ce sont les deux cts de la question. Mais moi, plac entre ces deux
droits....

J'interrompis cette argumentation qui vous paratra comme  moi reculer
les bornes de la dlicatesse, en lui tendant tout ouverte la dernire
lettre de mon pauvre Lucien.

Elle tait ainsi conue:

Mon cher Geoffroy.

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens _tout de
suite_ ou cris-moi un mot qui me dise o je pourrai te trouver. La
chose presse malheureusement. Viens vite.




II

Pourboire de Plagie--Maison du Dr Chapart


M. Louaisot de Mricourt lut ces quatre lignes attentivement.

Il me dit en me rendant le papier:

--Il y a la conscience, Monsieur, et sans elle la profession serait
ravale indfiniment. Je n'ai pas  vous faire subir d'interrogatoire;
murons la vie prive, mais la lettre a sept semaines de date: pourquoi
ce temps perdu?

Au moment o j'allais rpondre, il m'arrta par un de ces regards
coupants qui modifiaient si trangement l'expression dbonnaire de sa
physionomie et reprit:

--Je vous prie de vouloir bien m'excuser et surtout me comprendre. La
conscience implique la minutie dans la dlicatesse. C'est la profession
qui demande cela. Ma question a pour but de savoir si je puis me mler
de cette histoire sans contrevenir aux lois de la dlicatesse la plus
exagre. Je suis un assez drle de corps, hein? Je me flanquerais 
l'eau pour ma conscience: c'est la profession.

--Votre conscience, rpondis-je, sans trop montrer l'impatience qui
dcidment me gagnait, n'a rien  voir en ceci et peut dormir
tranquille. Quand j'ai reu cette lettre, en Irlande, dans la campagne
de Galway, elle avait dj plus d'un mois de date: le temps de courir
aprs moi par les chemins du Connaught, qui sont terriblement
capricieux. Et il y a loin de mon entresol de la rue du Helder jusqu'aux
bords du lac Corrib.

--Un pays bien frais, fit observer M. Louaisot de Mricourt que
l'explication sembla satisfaire. Connu! J'ai eu occasion de pousser une
petite pointe jusque dans la verte Erin, comme dit Lamartine. Quel
pote! ah! si j'avais sa lyre! J'ai suivi un banqueroutier frauduleux
jusqu'au sommet du Mamturk. Jolie vue, a m'avait essouffl; mais mon
homme fut pinc  700 mtres au-dessus du niveau de la mer: je possdais
un mandat du lord chef-juge. Il y a aussi des antiquits celtiques en
quantit; mais ce n'est pas un pays fortun, par exemple, et des
quantits de coqueluches.

Ici, M. Louaisot mangea une bonne bouche de veau rti en bauchant 
bas bruit la mlodie clbre qui accompagne le second distique de la
romance.

    ..._Depuis que j'ai vu Sylvandre_
    _Me regarder d'un air tendre...._

Puis il me remit ma lettre en disant avec beaucoup d'amnit:

--La conscience, Monsieur, sans laquelle je ne comprendrais mme pas la
profession, peut se contenter de vos explications; donc j'ai l'honneur
de vous remercier. Dposez trente francs et revenez demain.

Je pris cong.  la moiti de l'escalier j'entendis encore le mot
_conscience_, envelopp dans le cinquime vers:

    _Mon coeur dit  chaque instant_
    _Peut-on vivre?..._

Le lendemain, de bonne heure, j'tais au rendez-vous.

Je fus reu par la cauchoise, qui avait dj les joues carlates et
rpandait  la ronde une bonne odeur de gloria.

Au lieu d'entrer chez M. Louaisot de Mricourt, elle ouvrit, dans
l'antichambre, une porte latrale qui me montra un long bureau, o
crivaient quatre ou cinq pauvres diables. Au bout de deux minutes, tout
au plus, elle revint avec un papier qu'elle tint  distance en disant:

--Savez-vous comment le patron m'appelle? sa mule. Il est drle. Alors,
il me faut mon picotin. C'est dix francs.

Je donnai le pourboire. Elle porta l'argent  ses lvres, comme je l'ai
vu faire aux mendiants des grandes routes en Normandie.

Le papier ne contenait que ces mots:

Maison de sant du Dr Chapart, rue des Moulins,  Belleville.

Une demi-heure aprs, un garon  tournure d'infirmier m'ouvrait la
chambre n9, corridor du deuxime tage, dans la maison Chapart, o
Lucien tait pensionnaire.

Il y avait maintenant prs de dix ans que je n'avais vu Lucien Thibaut.
Ma famille tait de Paris, la sienne habitait le pays de Caux, o son
pre avait occup un emploi de magistrature. Sa mre, reste veuve avec
deux filles, y jouissait d'une modeste aisance.

Nous avions fait nos tudes ensemble au lyce Bourbon. Lucien et moi, et
nous nous tions quitts, fort mus de la sparation, mais nous
promettant bien de nous revoir souvent, juste le dernier jour de sa
vingtime anne.

Je me souviens qu'il tait tout fier de sa thse passe, et le moins
triste de nous deux.

Nous ne nous tions jamais rencontrs depuis lors, mais notre
correspondance, quelquefois ralentie, n'avait point discontinu.

Il faut s'aimer beaucoup pour cela, c'est certain, et, en vrit, je ne
saurais dire pourquoi je ne ralisai pas, au moins une fois, le projet
si souvent caress de l'aller voir soit  Yvetot, soit  sa maison de
famille o il passait les vacances avec sa mre et ses deux soeurs.

Ma vie, il est vrai, n'avait pas t sdentaire comme la sienne, et dans
ma carrire un peu vagabonde, je ne faisais gure que toucher barres 
Paris.

Quoi qu'il en soit, nous tions lis, Lucien et moi, par une amiti
paisible, mais sincre. Je ne puis dire que cette affection et t mise
jamais  de srieuses preuves, mais elle existait depuis les jours de
notre enfance et, pour ma part, j'en sentais instinctivement la
vritable profondeur.

Nous tions encore l'un et l'autre au prambule de la vie. Ds ce temps
l, quand il me venait par hasard des bouffes de sagesse et que je
songeais  l'avenir, quel que ft mon rve, Lucien y avait sa place.

Cela s'arrangeait tout naturellement; il ne me semblait pas possible de
penser  moi sans penser  lui, et la premire fois qu'il fut, pour lui,
question de mariage, je me sentis vaguement jaloux.

L'instant d'aprs, je m'en souviens, je souriais  une blonde vision: de
chers enfants sautaient en babillant sur mes genoux.

C'est assez ma vocation d'tre oncle. Je suis vieux garon de naissance,
et comme je n'ai ni frre ni soeur, les enfants de Lucien taient mes
neveux prdestins.

Ce mariage, du reste, dont il fut question trs longtemps aprs notre
sparation--vers 1863, je crois--ne se fit pas. Mon avis n'y avait point
t favorable, quoiqu'il s'agt d'une amie d'enfance dont Lucien nous
avait rebattu les oreilles ds le collge.

Je trouvais Lucien trop jeune pour pouser une veuve, surtout une veuve
qui tait son ane, car Mme la marquise Olympe de Chambray avait
quarante-huit heures de plus que lui.

_Belle comme un ange, spirituelle comme un diable--et ridiculement
riche!_

Je souligne la phrase, textuellement prise dans une lettre de Lucien
Thibaut, parce qu'elle me parat caractriser tout  fait le genre de
sentiment  lui inspir par la charmante veuve.

Plus tard, quand ses lettres me parlrent de Jeanne Pry, ce fut un
autre style. Que d'efforts il faisait pour se contenir! Mais  travers
sa rserve, dont le motif m'chappait, je devinais le grand,
l'irrsistible amour.

Lucien Thibaut pousa Jeanne vers l'automne de 1865.

J'en reus la nouvelle quinze jours d'avance,  Vienne, o j'tais
apprenti diplomate. Lucien avait alors vingt-neuf ans et quelques mois.

Depuis lors, il m'avait crit  peine une couple de fois, comme par
manire d'acquit et sans me rien dire.

Du reste, il y avait du temps que les lettres de Lucien me disaient peu
de chose. Je l'avais accus bien souvent de n'avoir point confiance en
moi.

Il me cachait son coeur.

Ce fut neuf ou dix mois aprs son mariage, le 22 juillet 1866, que M.
Louaisot me fournit l'adresse de Lucien  la maison de sant du Dr
Chapart.




III

Grand paysage--L'me de Lucien


Quand le garon  mine d'infirmier m'ouvrit la chambre du n9, il
pouvait tre dix heures du matin. Le djeuner fumait sur la table 
laquelle Lucien tournait le dos, occup qu'il tait  regarder par la
fentre.

Je ne connais pas beaucoup de paysages comparables  celui qu'on
embrasse, par une belle matine d't, des vilaines petites croises,
ouvertes sur les derrires de la maison de sant du Dr Chapart. (Systme
Chapart, sirop Chapart, liqueur Chapart pour usage externe. On donne la
brochure.)

Ce paysage fut la premire chose que je vis en entrant. Il me frappa. Je
dcouvrais la ville immense, enveloppe d'une brume diaphane dans un
lointain qui poudroyait de lumire. Les dmes et les clochers, les
pavillons et les tours semblaient nager au-dessus de ce brouillard aux
ondes nacres de gris, de rose et d'or tandis qu' perte de vue, les
campagnes de l'ouest et du sud relevaient brusquement leurs contours,
dtachs sur l'azur laiteux de l'horizon.

Je n'eus qu'un coup d'oeil pour ce paysage, car Lucien Thibaut, appuy
sur la barre de la fentre, se redressa au bruit de mon entre et se
retourna lentement vers moi.

Tout le reste disparut  mes yeux. Je demeurai tout entier en proie au
sentiment d'angoisse qui s'empara de moi  sa vue.

Angoisse? Pourquoi? Ce mot peint-il ma pense? Dit-il trop ou ne dit-il
pas assez?

Je retrouvais Lucien _rajeuni_, aprs ces dix annes qui faisaient juste
le tiers de notre ge  tous les deux.

L'homme de trente ans m'apparut sous un aspect plus juvnile que
l'adolescent achevant sa vingtime anne.

Telle fut mon impression bien marque. Cela me serra le coeur.

Ses traits avaient subi une sorte d'effacement; son teint tait plus
clair et presque transparent. Tout en lui tait affaibli et comme
amoindri. Il y avait une insouciance d'enfant dans la souriante
placidit de sa physionomie.

Au collge, Lucien tait incomparablement le plus beau d'entre nous,
mais comme il faut, de toute ncessit, trouver quelque tache  toute
oeuvre de Dieu ou des hommes, nous lui reprochions volontiers la
perfection mme de sa beaut.

C'tait trop. Cela ne se devait pas. Le droit d'tre joli  ce point-l
n'appartient qu' l'autre sexe.

Lucien avait la bravoure d'un lionceau. Il tait magnifique quand il se
ruait sur le tas des railleurs. Il chtiait surtout svrement ceux qui
affectaient de le traiter en demoiselle. J'ai port de ses marques.

Ce genre de moquerie avait attaqu son caractre. De l'enfant le plus
doux qui ft au monde, il tait devenu ombrageux, querelleur, presque
cruel.

Non seulement il n'avait aucune des coquetteries de son ge, mais sa
trop jolie figure lui faisait honte positivement. Il essayait de
s'enlaidir.

Plus tard, et pour protester encore contre le hasard de sa trop bonne
mine, il s'tait fait,  l'cole de droit, une tte de puritain
farouche, ce qui ne nuisait en rien au naturel le plus aimable et le
plus gai que j'aie rencontr en ma vie.

Mais il tait content positivement quand on lui disait qu'il avait la
_touche_ d'un mauvais gars.

Aujourd'hui, toute proccupation de ce genre avait videmment pris fin.
Il se laissait tre joli.

Je ne dirai pas qu'il tait redevenu lui-mme, car l'expression de son
regard s'tait drobe et comme teinte, mais  part ce rayon gnreux
qui brillait autrefois si gaiement dans sa prunelle, tout en lui avait
fait retour vers l'adolescence.

Rien de tout cela n'tait prcisment de nature  vous serrer le coeur.
Et pourtant, quand il me regarda, j'prouvai d'une faon trs nette le
contrecoup d'une douleur sourde, mais terrible.

J'eus froid.

Et j'eus peur.

Il me tendit la main comme si nous nous fussions spars de la veille.
Son regard ne laissait percer ni motion ni surprise.

--Te voil, me dit-il, tu viens tard.

Puis, dsignant du doigt le panorama de la grande ville, noy dans les
lumires de son brouillard, il ajouta:

--Depuis que je demeure ici, Paris a encore grandi. Tiens, vois, sur la
gauche, l-bas, au bout du troisime jardin, voil deux maisons neuves
qui percent les arbres. La semaine dernire on ne les apercevait pas, la
semaine prochaine nous verrons un drapeau sur leur toiture. Paris pousse
vite, mais Paris a beau grandir, grandir, je l'embrasse d'un coup
d'oeil. C'est  la lettre, regarde plutt! Il n'y a pas un autre endroit
comme celui-ci: rien ne m'chappe. Je suis venu ici pour la chercher.
Penses-tu que je la retrouverai?

Ses yeux se dtournrent de moi et il reprit un peu plus bas:

--Comment vas-tu ce matin?

Ayant dit cela, il secoua ma main avec cette cordialit paisible des
gens qui se rencontrent tous les jours. Je n'avais pas encore ouvert la
bouche.

Malgr moi, j'interrogeais son visage et c'tait l peut-tre ce qui
avait dtourn de moi ses yeux. Je cherchais en lui quelque signe de
maladie, car j'eusse presque dsir le retrouver malade.

Mais rien. Ses lvres taient fraches; ses joues ne me paraissaient ni
trop rouges, ni trop ples; son front s'clairait,  la fois poli et
mat, comme celui d'une fillette. Il me dit encore:

--Tu as peut-tre bien fait de rester garon, toi, Geoffroy, avec ton
caractre. Si tu voulais faire un choix, c'est le bon ge. Y songes-tu?
moi, j'aurais eu des ides de mariage....

Il hsita, et son regard furtif revint vers moi.

--Oui, reprit-il, c'tait dans mes gots. J'aurais pens  me marier
sans l'exemple de ce pauvre Lucien.... Lucien Thibaut. Tu ne l'as pas
oubli, je suppose? Il pronona ainsi son propre nom comme s'il et
parl de quelque autre camarade  nous.

 part la furtive oeillade qu'il venait de me lancer, toute sa
physionomie peignait la srnit et mme l'indiffrence.

Quant  moi, la vague impression de terreur qui me poursuivait depuis
mon entre, prit un corps. La pense me vint qu'il tait fou. Et,
aussitt n, ce soupon prit les proportions d'une certitude.
L'tonnement qui se peignait sans doute dans mes yeux le trompa. Il me
demanda d'un ton de reproche affectueux:

--Est-ce que tu aurais oubli Lucien? Ce serait mal, Geoffroy, Lucien
tait notre meilleur ami.

--Non, certes, rpondis-je, en faisant effort pour me remettre. Ce bon,
ce cher Lucien! Je n'ai eu garde de l'oublier.

-- la bonne heure,  la bonne heure! fit-il par deux fois. C'est que tu
as tant couru le monde! Ta vie a t bien heureuse, et les heureux,
vois-tu....

Il n'acheva pas et reprit:

--Je suis content, trs content que tu n'aies pas oubli Lucien. Il est
dans l'embarras. Tu pourras nous tre trs utile et il avait compt sur
toi.

Sa voix baissait peu  peu, arrivant au ton de la confidence.

--C'est, continua-t-il, une affaire assez malaise. Beaucoup de
circonstances un peu extraordinaires, Lucien s'y perd. Il n'en parle
jamais et il ne faut pas mme qu'il se doute....

Cette phrase resta inacheve.

Ses grands yeux de malade qui brillaient d'un fugitif clair s'taient
fixs tout  coup quelque part dans le lointain de Paris. J'essayai de
suivre leur direction, mais je ne vis rien, sinon le paysage parisien 
la fois resplendissant et confus.

Aprs une minute de silence, Lucien secoua la tte avec lenteur en
disant:

--Je crois parfois l'entrevoir l-bas....

Il s'arrta encore pour me lancer ce mme regard rapide et craintif.

--Je sais trs bien, reprit-il un peu schement et comme pour repousser
une objection inopportune, je sais parfaitement bien que c'est un
enfantillage. D'abord il y a trop loin. Ensuite, ce brouillard gne.
Nanmoins, il ne faudrait pas prendre un ton tranchant pour dire: c'est
impossible. Serais-je ici, si c'tait impossible? Elle y est, voil le
fait certain. Je le sais, j'en suis sr. Puisqu'elle y est, en cherchant
bien, on peut la trouver.

Je me rapprochai de lui, tchant de prendre un air de gaie rondeur qui
tait  mille lieues de moi.

--C'est clair, dis-je, on peut, on doit la trouver. Est-ce que je la
connais?

--Au fait, rpliqua-t-il en rougissant tu ne sais pas de qui je parle.

--J'allais te le demander.

Tout cela tait pour cacher mon trouble, car je savais d'avance la
rponse.

--Eh bien! fit-il trs simplement, tu aurais pu le deviner. Je parle de
Jeanne, la pauvre petite femme de Lucien, son me plutt. Quand tu
verras Lucien, tu reconnatras cela d'un coup d'oeil: il n'a plus d'me.

tait-ce l l'explication de ce grand poids qui, depuis mon arrive,
m'oppressait le coeur si lourdement? Et fallait-il croire  cette
dfinition que la folie donnait d'elle-mme? Le malade poursuivit
tranquillement.

--C'est l le mal de Lucien. Les mdecins l'ont trait et le traitent
encore pour ceci ou pour cela. Des misres! Moi, je ne suis pas mdecin,
mais j'ai la certitude que nous le guririons en lui rendant son me. Il
eut son bon rire d'autrefois, dont la sonore douceur mouilla ma
paupire.

Et il se mit  dclamer de sa voix pleine d'harmonie les strophes
italiennes o Arioste raconte le voyage d'Astolphe dans la lune,  la
recherche de l'me de Roland.

-- prsent, ajouta-t-il d'un ton dogmatique et en secouant la tte, ce
n'est plus dans la lune que les mes se cachent: les mes, comme Jeanne,
c'est l!

Son doigt tendu montrait Paris.




IV

Le cas de Lucien Thibaut


Au moment o mon pauvre malade me montrait ce Paris, qui cachait l'me
de Lucien, la porte s'ouvrit sans qu'on et pris la peine de sonner ni
de frapper.

Un vilain petit homme plus rond qu'une boule, entra dans la chambre en
bourdonnant et en tournant comme une toupie.

Il avait un habit noir, dont son ventre relevait mollement les revers,
il avait une cravate blanche sur laquelle son menton triple fluait comme
une cascade de beurre fondu. Il avait un gilet de satin noir qui
semblait une outre mal remplie, tant il ballottait drlement; il avait
enfin un pantalon de bb, bien large, mais trop court, qui montrait
l'embonpoint tremblant de ses jambes sans chevilles. Vous eussiez dit un
poupart, sculpt dans de la gele de viande, habill pour un enterrement
et mont en toton. Je ne trouve aucun mot pour exprimer combien ce petit
homme tait  la fois impatientant et joyeux. C'tait le Dr Chapart,
matre aprs Dieu de la maison Chapart, recommande dans les articles.
(Voir aux annonces.) Il me salua poliment de son chapeau qu'il tenait 
la main, et tapa un coup grillard sur sa cuisse en clignant de l'oeil 
mon adresse.

--Gaiet, sant, me dit-il d'une voix cuivre de baryton qui lui allait
 miracle. a rime, mon cher Monsieur. Jamais de mlancolie, si vous
m'en croyez. Tout roule, ma poule. Treize centimes  la bourse: de
hausse, s'entend. Je ne joue pas de peur de perdre mon argent, mais a
m'intresse tout de mme  cause des affaires. Donnez voir votre pouls,
bijou. a rime.

D'une main il prit le poignet de Lucien, de l'autre il atteignit une
belle montre  secondes qui paraissait tout heureuse de reposer sur un
estomac si moelleux.

--Chronomtre  secondes dtaches, poursuivit-il, 4.500 francs en
fabrique. Avec a on peut tter le pouls sans cesser de causotter pour
amuser le sujet. Ma position me permet un objet de ce prix-l. Ce n'est
pas comme le meurt-de-faim d'en face, qui fait ses quatre visites  pied
et qui n'a dans sa poche qu'un oignon de dix cus. Malheur!... quel
temps des dieux! Beau fixe au baromtre. 28 degrs au thermo--idem! En
Beauce, des bls superbes! des pommes en Normandie, des betteraves dans
le Nord! J'ai vu des gens de Bourgogne: le raisin cuit... 62 pulsations,
dites donc! a rime. Est-ce assez gentil, cette circulation-l! Mais
aussi quel air chez nous? a embaume. Et quelle vue! a ravigote. Votre
bouteille de sirop-Chapart est bientt  sec, vous savez? On va vous en
monter une autre. O trouveriez-vous un paradis comme ici, bibi? Je ne
parle pas des soins, c'est moi qui les donne.

Il se tourna vers moi, clignant toujours de l'oeil, je n'ai jamais su
pourquoi.

--Mon cher Monsieur, poursuivit-il sans s'arrter, je n'ai pas l'honneur
de vous connatre, mais nous avons eu une jolie sance  la Chambre: 102
voix de majorit, rien que cela, sur je ne sais plus quelle question. a
ne fait rien. Attrape! 102 voix! Nous les crasons, tout uniment. Avec
a, le prince Napolon voyage.  vous revoir. Quand on a une clientle
comme la mienne, ce n'est pas le cas de prendre racine.

Il n'y avait eu, depuis le commencement de ce discours, ni un point, ni
une virgule. Tout avait t dit d'une seule lampe.

Le Dr Chapart reprit ici haleine, agita son chapeau pour la seconde
fois, fit la toupie en ronflant et en tournant, et se dirigea finalement
vers la porte.

En passant prs de moi, il me dit d'un air fin:

--Un parent? un ami? Parfait! Enchant d'avoir fait votre connaissance!
Va bien notre pensionnaire! Ah! le gaillard! coutez donc, soyons
justes, le systme Chapart en a ravaud bien d'autres! Avec notre air,
notre vue, avec un spcialiste comme votre serviteur et le sirop-Chapart
 discrtion, il faudrait avoir tu pre et mre pour rsister.
Seulement, dame....

Il se toqua ici le front d'un air encore plus fin.

--Vous comprenez, poursuivit-il, l'quilibre! Fouillez-moi plutt! O il
n'y a rien le roi perd ses droits. Mais on vit des ternits avec a,
frais, gras et trs bien portant. Jusqu'au plaisir de vous revoir. Vous
me faites l'effet d'un charmant garon, et j'espre cultiver votre
connaissance.

Il me glissa un assez gros paquet d'adresses et sortit toujours
ronflant.

Pendant tout le temps que le Dr Chapart avait t l, Lucien n'avait ni
fait un mouvement, ni prononc une parole.

Aprs le dpart du docteur, il resta silencieux quelques minutes encore.

--La famille n'est pour rien l-dedans, dit-il enfin avec un embarras
vident. Il ne faudrait pas s'en prendre  elle. C'est moi seul qui ai
mis notre pauvre Lucien dans la maison de ce bonhomme. Tu l'as trouv
ridicule? On est assez bien chez lui, je t'assure.

--Tout m'y semble trs bien, fis-je d'un ton pntr.

--Mais oui, trs bien... aussi bien que possible. La mre et les soeurs
auraient peut-tre choisi un autre tablissement; mais j'avais mes
raisons pour venir ici. Il fallait un endroit haut, d'o l'on pt tout
voir....

Son doigt timide me montrait Paris, et il semblait solliciter mon
approbation d'une faon presque suppliante.

--Tu as bien fait, dclarai-je aussitt.

--N'est-ce pas! s'cria-t-il avidement. Nous avons la mme opinion tous
deux: c'est certain, il fallait voir!

Un instant, son regard se baigna dans la brume qui enveloppait Paris,
puis il passa la main sur son front et rapprocha de moi son sige.

--Geoffroy, me dit-il d'une voix tremblante, Lucien n'est pas fou, je
t'affirme cela sur mon honneur. Seulement coute bien: Jeanne tait son
coeur, on le lui a arrach. J'ai promis de lui rendre son coeur, ai-je
encore bien fait, Geoffroy?

Ses yeux, de plus en plus inquiets, taient toujours fixs sur moi.

--Tu as parfaitement fait! rpliquai-je avec chaleur.

--Aurais-tu fait comme moi?

--Certes, et de toute mon me!

Il me saisit la main et la secoua fortement.

--Je suis bien auprs de toi, Geoffroy, dit-il, je voudrais que tu
fusses l toujours. Il y a des choses que tu ne sais pas, et peut-tre
trouverais-je le courage de te les apprendre.

--Ah! ah! se reprit-il tout  coup en relevant la tte et d'un air
presque fanfaron, j'ai quelquefois de bonnes penses! le malheur, c'est
que je n'ai pas confiance en moi-mme.

--Tu as tort, prononai-je au hasard.

--Ai-je tort? murmura-t-il.

--Pourquoi n'as-tu pas confiance en toi-mme?

--Parce que... ne l'as-tu pas devin?

Il s'arrta. Sa joue tait trs ple, et ses yeux se baissaient avec un
redoublement de timidit. Cette fois, n'ayant aucune ide de ce qu'il
voulait dire, je ne savais comment l'encourager. Il reprit bientt de
lui-mme:

--Je crois que tu as raison, Geoffroy; c'est vrai, j'ai tort d'avoir
dfiance. Je ne suis pas encore mort. Puisque je pense, je puis agir...
mais... mais.... Il s'interrompit de nouveau et finit par balbutier si
bas que j'eus peine  l'entendre:

--Geoffroy, c'est que je ne sais pas bien qui je suis.

Je me mis  rire et je rpliquai:

--Je vais te le dire, mon pauvre Lucien....

Il ne me laissa pas achever ce nom.

Ce fut avec une vritable violence qu'il sauta hors de son sige pour
appuyer sur ma bouche sa main qui tait glace et qui tremblait.

--Tu mens! s'cria-t-il. Je ne suis pas celui-l!

Et il ajouta par trois fois, secou par une motion fivreuse:

--Non! non! non! je ne suis pas celui-l! Celui-l a condamn une femme
 mort. Si j'tais celui-l, il me faudrait donc tuer cette femme!




V

Sommeil--Apparition


Lucien parlait-il encore de Jeanne Pry? Et pourquoi Lucien aurait-il
tu Jeanne Pry qui tait son me?

Je n'osais plus interroger parce que je le voyais en proie  une
surexcitation croissante. Ses lvres tremblaient et ses cheveux
s'agitaient sur son crne.

Tout  coup sa tte s'inclina si bas que ses deux mains croises sur ses
genoux furent inondes par les boucles de ses cheveux. Il dit d'un ton
d'accablement:

--Condamner! tuer! une femme! Peut-tre que Lucien Thibaut ne devrait
pas se montrer si svre. Il a eu des torts. Je sais qu'il a eu de
grands torts. tes-vous encore l, Geoffroy?

Ma main toucha la sienne.

--Merci, pronona-t-il tout bas et sans se redresser. Je n'aurais pas
t surpris si vous m'aviez abandonn. coutez-moi, Geoffroy: En un jour
dans sa vie, un seul jour, il est vrai, et prcisment  l'gard de
cette femme la conduite de Lucien Thibaut ne ft pas celle d'un galant
homme.

 ces derniers mots, il s'arrta pour prter l'oreille, puis il se
redressa furieusement et me regarda en face, comme si l'accusation ft
venue de moi et non pas de lui-mme.

Sa colre tait si violente que tout son corps frmissait. Sa main
crispe s'agitait. Je crus qu'il allait me frapper au visage.

Mais il se contint par un effort puissant qui gonfla les veines de son
front, et me dit avec amertume:

--Je n'ai pas  dfendre Lucien Thibaut. Ce sont des choses fatales. Il
est juge, il a jug et il a condamn. Pensez de lui ce que vous voudrez,
il doit la tuer, il la tuera! voil.

Sa tte retomba lourdement et il ne bougea plus.

Je crus d'abord qu'il prouvait un spasme ou mme un vanouissement, car
son immobilit ne cessait point, mais je m'aperus bientt qu'il dormait
tout simplement. La force de son motion l'avait bris comme il arrive
aux enfants de tomber dans le sommeil aprs la colre ou les larmes.

Tantt son souffle tait gal et doux, tantt il subissait une
oppression soudaine. Un rve lui rendait peut-tre, non pas seulement
l'moi qui venait de secouer sa faiblesse engourdie, mais d'autres
commotions plus anciennes et plus douloureuses aussi. Une fois il laissa
chapper des paroles confuses, entremles de sanglots. Je crus
distinguer deux noms, deux noms de femme: Jeanne, Olympe.... Mme la
marquise de Chambray s'appelait Olympe. Je savais cela ds le collge.
tait-ce cette Olympe qu'il avait condamne!

Il dormit longtemps. Je ne songeais ni  l'veiller ni  me retirer.
J'avais pris un livre que je tenais ouvert, mais je ne lisais pas.

 peine puis-je dire que je pensais. Quelque chose de lourd pesait sur
mon coeur et sur mon intelligence.

Quand cette ide de me retirer me vint  la fin, je la repoussai comme
une impossibilit.

Il me sembla que j'tais ici  mon devoir tout naturellement et que j'y
devais rester jusqu' ce qu'un vnement quelconque vint me relever de
ma faction.

Faction est bien le mot: je me sentais de garde.

Lucien m'avait appel; je le trouvais malheureux et seul; car je ne sais
si d'autres partagent ce sentiment: c'est surtout dans ces faux
hospices, ouverts par la spculation, que l'isolement semble navrant.

Je crois que Lucien m'et parut moins abandonn dans un trou campagnard
ou dans un grenier parisien.

Partout o le Dr Chapart, quel que soit son vrai nom, dbite son sirop,
il y a odeur de squestration.

Depuis que j'avais pass le seuil de cette cellule, j'tais charg de
Lucien. Je l'entendais, je l'acceptais ainsi.

 la longue, pendant qu'il reposait, ses mains s'taient cartes, et je
voyais cette pauvre figure enfantine dans son cadre de cheveux boucls,
dont bien des femmes eussent envi la finesse et l'abondance.

tait-ce l un homme de trente ans? un homme que j'avais connu joyeux,
intelligent et fort?

Quel pouvait tre l'trange mystre de cette dcadence?

Je ne puis dire que mon envie de percer le mystre ft trs vive en ce
moment. J'tais beaucoup plus dsol que curieux.

Il y avait l une nigme, et toute nigme qui se pose porte avec soi son
aiguillon; mais l'aiguillon ne m'avait pas encore piqu.

La preuve, c'est que je me souviens de l'instant prcis o ma curiosit,
soudainement veille, secoua les langueurs de ma tristesse.

Il pouvait y avoir une heure et demi que Lucien dormait. Le soleil de
midi se cachait sous des nues orageuses. Des bouffes de tides parfums
montaient du parterre qui fleurissait sous la fentre.

La voix lointaine de Paris arrivait comme un sourd murmure dans la
maison muette. La feuille des grands arbres assombrissait encore le
jour ple et gris.

Je dis tout cela parce que tout cela me gnait et m'opprimait.

 force de regarder le sommeil de Lucien, j'avais ferm les yeux
moi-mme, rvant confusment au mlancolique dbut de notre revoir.

J'tais ainsi, n'ayant plus qu'une conscience trs vague des choses
extrieures, lorsque je crus entendre un faible craquement dans la
chambre mme,  quelques pas de moi.

Je rouvris les yeux  demi. Une porte que je n'avais pas aperue--ce
n'tait pas celle par o le Dr Chapart et moi nous tions entrs--roula
lentement sur ses gonds.

Je regardai mieux, pensant que c'tait l'oeuvre du vent, car l'orage
commenait  agiter les feuilles; mais je vis paratre au seuil une
jeune femme d'une remarquable beaut, lgamment vtue de noir et
appartenant, selon les apparences,  ce qu'on appelle la classe
distingue.

Elle ne me vit point, d'abord, parce que son regard inquiet cherchait
Lucien.

_Inquiet_ ne dit certes pas tout ce qu'il y avait dans ce regard, et
pourtant j'hsite  crire le mot _tendre_.

Ce regard tait aussi une charade, mais je puis affirmer qu'il partait
des plus beaux yeux noirs que j'eusse vus de ma vie.

Quand la dame m'aperut, elle recula avec un visible effroi.

Croyant la servir, je fis un mouvement pour veiller Lucien, mais elle
joignit aussitt les mains d'un air suppliant.

Je me levai et j'allai vers elle.

--Laissez-le reposer, balbutia-t-elle, je ne lui veux rien, sinon le
voir.

Ses paupires battaient comme pour contenir des larmes.

Elle dit encore:

--C'est l'heure o il sommeille. J'entre un instant, il ne me voit pas.
S'il savait que je suis si prs de lui....

Elle s'arrta. L'accent de ses paroles tait douloureusement rsign.

Elle ajouta pourtant avec encore plus de tristesse:

--Il n'aurait pas de plaisir  me voir. Sa maladie est de har ceux
qu'il devrait aimer....

Lucien s'agita. Elle mit un doigt sur ses lvres et disparut derrire la
porte doucement referme.

Lucien ne s'veilla pas; mais il continuait de s'agiter.

Je restai, moi, sous le charme de cette vision, car l'inconnue tait
d'une beaut rare.

Je m'tais donc tromp: Lucien n'tait pas abandonn.

Pourquoi n'prouvais-je aucun plaisir  me dire cela?

Et qui tait cette splendide crature? Une de ses soeurs? Non. Jeanne
Pry? Oh! certes, on ne pouvait appeler celle-l ma petite Jeanne.

Lucien semblait se dbattre contre un cauchemar.

Ses mains repoussaient un ennemi invisible, et de la voix trangle des
gens qui rvent, il criait:

--Olympe! Olympe!




VI

Rveil--Mon roman


Je touchai Lucien, il ouvrit aussitt les yeux et passa la main sur son
front baign de sueur.

J'hsitai ne sachant s'il fallait parler le premier.

Quand son regard tomba sur moi, il et l'air profondment surpris.

--Geoffroy! pronona-t-il  voix basse, Geoffroy de Roeux!  Paris!

Sa physionomie, en ce moment, avait subi une transformation tout  fait
extraordinaire. Il ne lui restait rien de cette _joliesse_ enfantine et
presque fminine, qui m'avait tonn nagure et surtout chagrin.

C'tait un homme,  cette heure. Il avait l'air trs souffrant, mais
froid et ferme.

Il me tendit la main.

--Je n'esprais plus vous voir, Geoffroy, me dit-il. Je vous ai
longtemps attendu.

Manifestement, il ne se souvenait pas de m'avoir vu tout  l'heure.

Ceci rentre dans l'ordre des faits admis scientifiquement.

Les mdecins alinistes professent, en effet, que les malades du cerveau
ont _deux mmoires_. Aux heures lucides, ils ne se souviennent jamais de
ce qui a eu lieu pendant la crise. Pendant la crise ils oublient
profondment ce qui s'est pass dans les heures lucides.

Lucien continua en touchant ma main sans la serrer.

--Je ne devrais pas vous avouer cela: je vous attendais plut tt. J'ai
craint plus d'une fois, depuis ma lettre crite, d'avoir trop compt sur
une amiti de jeunesse qui, de votre part, Geoffroy, n'tait sans doute
qu'une simple camaraderie.

Au lieu de rpondre, je lchai sa main pour ouvrir mes deux bras, et je
le pressai de bon coeur contre ma poitrine. Il parut content de cela,
mais, comment dirai-je? content froidement. Et il mit une certaine
rserve  me rendre mon treinte.

-- la bonne heure! fit-il de ce ton bas qu'il gardait depuis son
rveil,  la bonne heure, Geoffroy, mon cher Geoffroy. Aprs tout, nous
tions  peu prs des amis. Tout  fait, mme, moins. Et je ne sais rien
que je n'eusse fait pour vous au temps o j'avais encore du sang chaud
dans les veines.

--Parbleu! Lucien m'criai-je, on ne peut faire beaucoup plus que de se
jeter  l'eau tte premire quand on ne sait pas nager, et tu t'es rendu
coupable, pour moi, de cette folie!

Il sourit. Ce fut comme si notre lointaine jeunesse s'clairait. Je
reconnus mon Lucien d'autrefois. Il ne protesta pas contre ce nom de
Lucien qu'il avait si violemment rpudi nagure.

Je ne suis pas un docteur, mais deux circonstances de ma vie, l'une et
l'autre bien funestes, m'ont donn quelque exprience des affections
mentales. Je fus moins tonn que ne l'eussent t les purs profanes 
la vue du changement vraiment extraordinaire que deux heures de fivreux
sommeil avaient produit chez mon malheureux ami.

--Tu es encore tout jeune, me dit-il en parcourant ma personne d'un bon
regard affectueux, car je vais te tutoyer, moi aussi, puisque tu as
commenc. Moi, j'ai bien vieilli, n'est-ce pas!

--Toi, tu es un malade, rpondis-je, et je compte bien te gurir.

Il sourit encore, mais moins franchement.

--Alors, Geoffroy, reprit-il comme s'il se ft repenti d'avoir engag
l'entretien dans cette voie, tu n'as pas oubli cette redoutable
occurrence o je bravai les flots irrits du lac d'Enghien pour te tirer
de l'eau? Il y avait bien quatre pieds de fond, au bas mot, et nous
gagnmes deux gros rhumes.... Je ne comprends pas pourquoi on ne m'a pas
veill quand tu es entr. As-tu dj vu le docteur? ou sa femme? ou
leur fille? Rponds franc: lequel des trois s'est charg de te dire que
je suis fou?

Cette dernire question lche  brle pourpoint, ne laissa pas de
m'embarrasser beaucoup. Lucien vint lui-mme  mon secours gaiement et
avec une prsence d'esprit pleine de finesse.

--Je vois qu'on ne t'a rien dit, reprit-il, je vais donc te renseigner
moi-mme. Ce sont d'assez braves gens, ici. Le docteur aime l'argent, sa
femme adore l'argent, sa fille idoltre l'argent: c'est une famille trs
unie. On me soigne juste pour mon argent et je n'en demande pas
davantage. Je passe pour fou. C'est peut-tre vrai. Peu importe, comme
tu vas le voir. Il ne s'agit de moi que fort indirectement, abordons nos
affaires.

J'avais essay de l'interrompre quand il avait prononc le mot fou, mais
j'avais eu la bouche ferme par son geste net et premptoire. Il voulait
la parole, il la garda. Et ce fut pour me demander, les yeux dans les
miens, avec une certaine brusquerie:

--Avais-tu entendu parler de ma femme, autrement que par moi, avant
d'crire ton roman?

Il ne faudrait pas que le lecteur prt cette question pour un nouveau
symptme d'alination mentale.

C'est ici le cas d'avouer que, tout en me livrant avec assiduit aux
rudes travaux qui sillonnent avant l'ge le front des jeunes attachs
d'ambassade, j'avais trouv le temps d'crire et de publier, sous un
pseudonyme suffisamment transparent, un livre trs tudi: tableau
joliment russi de nos moeurs modernes.

J'ajoute avec candeur que certain public de choix, le seul auquel j'aie
souci de plaire, n'avait pas trop mal accueilli ma tentative.

Je ne me serais donc pas tonn outre mesure de me voir connu ici en
qualit d'auteur, lors mme que ma mmoire ne m'et point rappel 
propos l'attention amicale que j'avais eue d'envoyer  Lucien Thibault
un exemplaire de ma quatrime dition, avec portrait de l'auteur,
photographi dans une pose agrable.

--Bah! fis-je du bout des lvres et sans me priver de feindre
l'indiffrence voulue, t'es tu donn le tort de parcourir cette fredaine
de jeunesse?

Il sourit pour la troisime fois, mais pour le coup, en vrit, en
mlangeant la politesse avec la raillerie aussi correctement qu'eut put
le faire un critique rgulier du _Figaro_ ou de _Paris-Journal_ 
pareille nave question.

--Mon suffrage n'ajoutera pas beaucoup  ta gloire, rpondit-il, mais
j'ai lu en effet ton roman depuis la premire page jusqu' la dernire,
et tu sauras bientt, si tu les ignores, les raisons personnelles que
j'avais pour trouver ton rcit puissamment, cruellement attachant.
Rponds  ma question, je te prie: Avant que ton livre ft compos,
d'autres que moi t'avaient-ils parl de Mme Lucien Thibaut?

--Non, jamais, rpliquai-je.

Et j'ajoutai aprs rflexion:

--Je ne connais de ta femme que ce que tes lettres m'en ont dit.

--Je me souviens de mes lettres, fit Lucien qui baissa les yeux. Mes
lettres ne disaient rien du tout... rien qui et trait aux vnements,
du moins.

--Puisque tu me mets sur ce sujet, voulus-je dire, je me suis souvent
plaint en moi-mme du vide de tes lettres qui semblaient....

--Elles ne semblaient pas, c'tait vrai. Je te cachais quelque chose.
Mais ce n'tait pas ce dont il est question.  l'poque o je t'crivais
ainsi, j'ignorais tout moi-mme... car tu n'aurais pas cru, plus que
moi, n'est-ce pas,  des dnonciations anonymes?

Il rapprocha son sige dlibrment, en homme qui n'attend pas de
rponse, et reprit en affermissant sa voix:

--Je te crois, tu ne savais pas, tu ne pouvais pas savoir. Tu as mis au
jour un rcit de pure imagination. Si tu avais connu, ne ft-ce qu'une
parcelle du mystre si terriblement curieux qui est entr dans ma vie,
comme le ver pntre la saine corce d'un arbre condamn  mourir; si tu
avais entrevu, ne ft-ce qu'un petit coin de ma misre inoue, ton drame
aurait pris tout aussitt une ralit, une consistance, une passion....
Ne te fche pas Geoffroy, ton livre est trs bien tel qu'il est.

--Par exemple! protestai-je, moi! me fcher! allons donc!

Il avait toujours ce diable de sourire des princes qui rendent compte
dans les journaux.

--Je dis trs bien, rpta-t-il, comme je le pense. L'histoire a de
l'originalit. Tu l'as faite avec quelques rminiscences d'Edgar Poe....

--Je te jure... m'criai-je.

--As-tu lu, par hasard, interrompit-il  son tour, un livre anglais qui
laisse peut-tre quelque chose  dsirer sous le rapport de l'ordonnance
et de la clart, mais qui offre une des charpentes dramatiques les plus
tonnantes qu'on ait assembles de nos jours? La _Woman in White_ de
Wilkie Collins?

--_La Femme en blanc_?... rptai-je, non sans rougir un peu.

--Je ne t'accuse pas de plagiat, Geoffroy, ton livre ressemble encore 
bien d'autres livres, mais tel qu'il est, il me suffit. Il me prouve que
tu es mon homme.

Je relevai sur lui mon regard inquiet et plein de points
d'interrogation, car je ne savais pas si j'allais recevoir encore
quelques pierres dans mon pauvre jardin d'auteur.

--Je dis, rpta-t-il gravement, que tu es mon homme, si toutefois tu
veux tre mon homme, bien entendu. Ce que tu as fait une fois avec ton
imagination toute seule, tu peux le refaire, aid de renseignements, de
pices....

Tout en parlant, il avait recul son fauteuil de faon  se mettre 
porte d'un coffre qui tait derrire lui, et dont il prit la clef dans
un petit trou pratiqu sous un des pieds de sa table.

--Je suis entour d'espions, me dit-il, en forme d'explication, et tous
ces gens-l voudraient bien me voler mon roman!

La serrure du coffre fut ouverte sans bruit. Il en souleva le couvercle
avec lenteur.

Il faut pourtant bien dire ce que j'prouvais. Je croyais son accs
revenu. L'ide d'accepter une besogne littraire frivole dans cette
chambre qui tait comme le tombeau d'un charmant esprit et d'un noble
coeur m'inspirait une rpugnance dont aucun mot ne saurait rendre
l'amertume.

--Mais, continua Lucien avec une fermet solennelle, je veille. Ils ont
beau faire. Je ne perds jamais de vue cette malle qui contient, il est
vrai, toutes mes misres mais qui renferme aussi mon dernier espoir!




VII

Jeanne


Le coffre tait plein de papiers en liasses. La main de Lucien s'y
plongea avec une sorte de frmissement nerveux. Il poursuivit:

--Laisse-moi te dire ceci qui a son importance: le roman de Wilkie
Collins m'a beaucoup frapp, frapp jusqu' l'angoisse. Il y a dans son
rcit des lacunes qui me donnaient la chair de poule, parce que je les
remplissais avec ce qui m'appartient de douleurs et de terreurs. Il y a
aussi des invraisemblances si naves qu'on les croirait prmdites pour
prter  la fiction une couleur entire de vrit. Je connais ces
invraisemblances. Elles abondent dans ma propre histoire qui est vraie.

Il mit sur moi son regard fixe et demanda:

--As-tu rencontr de ces gens nerveux qui ne peuvent entendre parler
d'une maladie sans en ressentir aussitt les symptmes? Moi, je suis
comme cela, non pas pour ma sant, mais pour mes aventures, on plutt
pour _mon_ aventure, car je n'en ai eu qu'une seule en toute ma vie. J'y
rapporte ce que je lis, ce que j'entends, ce que je vois, j'y rapporte
tout. Il y a des moments o il me semble que mon aventure m'a poursuivi
jusqu'au fond de ce refuge, et que j'y suis entour par de misrables
subalternes  la solde du dmon en chef qui a jou le principal rle
dans la comdie de mon malheur. Ce M. Wilkie Collins n'a jamais entendu
parler de moi, c'est certain; il ignore le premier mot de ma triste
biographie, et pourtant, j'ai nourri souvent et longtemps la fantaisie
de l'aller trouver en Angleterre, de l'interroger pour savoir si,
derrire le travail de son imagination, il y a un fait, un tout petit
morceau de mon fait  moi.... Veux-tu voir Jeanne?

Ces derniers mots me donnrent un tressaillement.

Je ne sais pourquoi ils ramenrent devant mes yeux l'image charmante de
l'inconnue qui tout  l'heure s'tait montre au seuil de l'appartement
voisin.

Je l'ai dit, je ne croyais pas que ce ft Jeanne, et pourtant ce nom,
prononc  l'improviste, me fit revoir le visage noble et triste de
celle qui venait voir Lucien, mais qui ne voulait pas tre vue.

Lucien me tendait un portrait, je le pris avec empressement. C'tait une
simple carte photographique, encadre de papier verni.

Jamais je n'avais rien vu de si joli que la fillette qui me souriait
dans ce pauvre cadre.

Celle-l tait bien la petite Jeanne.

Et certes, elle n'avait rien de commun avec la belle dame inconnue.

Pourquoi le regard doux et profond de cette dernire restait-il entre
moi et la gaiet enfantine du portrait?

Je fus longtemps  regarder Jeanne, dtaillant avec un intrt que je ne
pouvais dfinir l'exquise dlicatesse de ses traits. J'avais plaisir 
admirer la bont vraiment anglique de sa joyeuse figure. Chez Jeanne
tout tait bon, mme sa petite pointe d'espiglerie.

La main de Lucien remuait les papiers du coffre, et il disait:

--C'est ce mois-ci qu'elle va avoir ses vingt ans.

Il ajouta d'un accent impatient:

--Dis donc au moins comment tu la trouves?

Le mot ne me vint pas, et je rpondis:

--Comme on doit bien l'aimer!

Il fit mine d'activer sa recherche parmi les papiers.

Je ne pouvais voir l'motion de son visage qu'il dtournait avec une
sorte de honte.

Sa voix trembla quand il reprit:

--Oui, on l'a bien aime!

Il s'interrompit, puis ajouta:

--Trop aime!... mais ce portrait ne dit rien. C'est du noir et du
blanc. Qui pourrait deviner, en voyant cette chose muette et morte, la
vie du regard, la grce du mouvement, l'attrait du repos? et la voix? et
l'accent? et l'ineffable harmonie de l'ensemble? qui pourrait deviner
cela?

--Moi, murmurai-je involontairement, les yeux toujours fixs sur le
portrait de Jeanne.

Certaines vues ont la facult de produire, par l'intensit du regard, le
phnomne stroscopique.

Je voyais la photographie s'arrondir et prendre des reliefs comme si un
souffle mystrieux et soulev et gonfl les plans de la pauvre chre
image. J'avais devant moi la ravissante enfant, et je ne mentais mme
pas en parlant de vie, de mouvement, d'harmonie, car il me semblait que
ma volont pouvait animer les divins contours de la statue. Lucien ne se
tourna pas encore de mon ct, mais tout son corps avait des
frmissements, et il balbutia d'un accent troubl:

--Toi! toi aussi, Geoffroy! Rends-moi ma petite Jeanne!

Puis, riant pniblement et,  ce que je crus, refoulant un sanglot, il
ajouta:

--Non, garde-la. Je ne suis pas jaloux. Qui sait? Il y a peut-tre de la
terre dans ces cheveux blonds si doux, si parfums, qui remuaient leurs
boucles flexibles au moindre mot de sa bouche plus rose que les roses.
Qui sait? Ses grands yeux bleus comme le ciel ont peut-tre teint la
flamme adore de leurs prunelles. Ma Jeanne! ma Jeanne! Oh! qui sait?
Dieu ne veut rien me dire! Peut-tre que son pauvre mignon petit corps
est rong par les vers au fond d'une tombe. Non, non, je ne suis pas
jaloux. Je suis mort, si elle est morte!

Il avait quitt son sige pour s'agenouiller auprs du coffre sur lequel
il se penchait.

Je croyais qu'il continuait sa recherche parmi les papiers, mais
bientt, je le vis immobile, puis tout  coup il chancela, et je n'eus
que le temps de le prendre dans mes bras pour l'empcher de s'affaisser
sur le plancher.

C'tait un fardeau, hlas! bien lger: tout au plus le poids d'une
femme.

Quand je l'eus relev, il resta un instant appuy contre ma poitrine. Il
respirait avec effort. Sa parole tait celle d'un agonisant.

J'eus peur. J'avais vu mourir quelqu'un ainsi debout.

Mais, s'il est possible, quelque chose me frappait plus douloureusement
encore que cette pleur menaante, c'tait le _vieillissement_ soudain,
extraordinaire, je dirais volontiers magique, qui s'tait opr dans
tout son tre.

J'ai d dire que, contre la coutume, les annes avaient rajeuni mon
malheureux camarade de collge jusqu' lui donner presque la tournure
d'un enfant. Tout en lui, au premier aspect, m'avait paru amoindri,
effac, rduit  ces apparences indcises qu'on retrouve parfois dans
l'extrme vieillesse, mais qui sont surtout le propre de l'adolescence,
luttant contre le travail de formation.

Maintenant il avait son ge.

Plus que son ge: c'tait un homme mr. La crise d'angoisse qui tendait
chaque fibre de son tre lui restituait la virilit et la fiert.

Ce n'tait pas la force revenue qui le faisait homme, c'tait la
douleur.

Son aspect veillait l'ide de cet hrosme passif qui est la gloire des
martyrs.

J'essayais de le rchauffer contre ma poitrine, car son contact me
faisait froid et j'tais secou par ses frissons.

Il me dit, et je n'oublierai jamais cela:

--C'est bon de s'appuyer sur un coeur.

Pauvre, pauvre Lucien! J'eus remords comme s'il m'et reproch sa
solitude.

Au bout d'un instant, ses paupires humides dcouvrirent le profond
regard de ses yeux. Il essaya de sourire, et reprit doucement:

--Je ne mourrai pas encore de cette fois. Merci, Geoffroy. Je n'ai pas
le droit de mourir. Tu peux me lcher maintenant, je me tiendrai bien
debout. En effet, il se mit sur ses pieds sans trop d'effort, aprs quoi
il me serra la main en murmurant:

--Ce n'est pas gai un ami comme moi. Merci encore. Je veillerai  ne
plus t'effrayer ainsi; car tu es tout blme, Geoffroy, mon bon Geoffroy.

Je pressai sa main entre les miennes sans rpondre. Son sourire
persistait. Il se figeait sur ses lvres et faisait mal  voir.

--N'est-ce pas, demanda-t-il tout  coup en prenant un ton dgag qui
sonnait faux, n'est-ce pas qu'il est gentil mon cher petit portrait?
C'est tout ce qui me reste d'elle. On ne devinerait gure que c'est le
portrait d'un assassin.

Je crus avoir mal entendu.

Et pourtant, j'avais ou dire... tait-ce donc vrai?

Des lvres, plutt que de la voix, je rptai ce mot: _Assassin_!

Lucien dtourna la tte, ne pouvant plus garder son navrant sourire.
L'effort qu'il faisait pour ne pas pleurer le brisait.




VIII

Assassin


--Voyons, dis-je, je suis l, moi, ce coeur o il est bon de s'appuyer.

--Merci, fit-il encore, merci! Ah! je ne me croyais pas si faible. C'est
que j'tais bien heureux, vois-tu, Geoffroy, si heureux que le
pressentiment de mon malheur tournait sans cesse autour de moi. On ne
peut pas avoir tant de joie sur la terre.

Ses larmes enfin venues dgonflrent sa poitrine.

--Mon Dieu! reprit-il en me laissant l'asseoir dans son fauteuil, mon
pauvre Geoffroy, ce n'est pas que je sois tomb de bien haut: un juge de
premire instance, ce n'est certes pas le Prou. Mais si on tient compte
de l'allgresse bien aime qui dbordait de mon coeur, personne au
monde, entends-tu: personne n'tait au-dessus de moi.

Cette faon nigmatique d'exposer non pas mme des faits, mais je ne
sais quels rsultats indirects d'une catastrophe encore inconnue, me
faisait souffrir plus que je ne puis l'exprimer. Chacune des paroles de
Lucien avait un arrire-got de rsignation si touchant et si terrible 
la fois que l'esprit ne pouvait s'arrter  la pense d'un malheur
ordinaire. Il y avait d'ailleurs ce mot _assassin_, appliqu 
Jeanne.... Je n'osais pas interroger. Mon malaise tait si intense que
l'envie de fuir me venait.

--Patiente encore un peu, Geoffroy, me dit-il affectueusement comme s'il
et surpris ma conscience, tu mettras peut-tre du temps avant de me
retrouver dans l'tat o je suis aujourd'hui. Il faut profiter. Ce n'est
pas que j'aie prcisment une maladie du cerveau, non, je ne le crois
pas, mais il y a des moments o je m'veille d'une sorte de rve qui
supprime pour moi des heures de la journe et mme des jours de la
semaine. Tel dimanche est pour moi le lendemain du jeudi. Comprends-tu
cela? Pourtant, je suis bien sr de n'avoir jamais dormi deux jours et
deux nuits de suite.

--Je comprends, rpondis-je, que dans l'tat nerveux o tu es....

Il m'interrompit pour dire avec une ironie pleine de tristesse:

--Ah! oui, tat nerveux, c'est bien cela. Les mdecins emploient ces
mots quand ils sont au bout de leur latin. Mais en tout cas,
aujourd'hui, mon _tat nerveux_ fait relche. Tout est clair dans ma
tte. J'y vois. Je peux mme tablir nettement dans ma pense de
certaines distinctions trs subtiles. Te souviens-tu comme j'tais un
garon studieux? Je n'ai pas fait beaucoup de folies dans ma jeunesse,
tu pourrais en porter tmoignage. Eh bien! en quittant les coles, je
restai le mme, absolument. Je fis mon stage pour tout de bon, et, aprs
avoir t un jeune avocat acharn au travail,--un piocheur.--je devins
un jeune magistrat, pas bien fort, je le crains, mais solide  la
besogne et d'une bonne volont infatigable.

Mon amour mme, le grand, l'unique amour qui dcida de toute ma vie ne
changea rien  tout cela. On me reprocha bien quelques voyages, deux
absences... mais pouvais-je faire autrement? Et on tait injuste; loin
de me ralentir, quand je songeai  me marier, je fus pris d'ambition et
je travaillai double, voyant dj ma petite Jeanne honore et renomme 
cause de son mari....

Un soupir, ici, souleva sa poitrine. Ses yeux, tout  l'heure si francs,
se dtournrent de moi, et il regarda le tapis  ses pieds.

videmment, une hsitation le prenait. Il avait crainte de quelque
chose.

Cependant, sa voix resta calme et il continua:

--Je sens que _cela_ vient. J'aurai juste le temps de te dire pourquoi
je ne suis plus juge, mais ce sera tout. Ne m'interromps pas, je
commence:

Pour le juge il y a deux sortes de certitude qui se combattent parfois
l'une l'autre, et c'est la grande misre d'une conscience de magistrat.

Il y a la certitude _personnelle_ qui nat de l'intelligence, celle en
un mot qui est humaine, c'est--dire commune  tous les hommes.

Et il y a la certitude _technique_, particulire aux gens du mtier, qui
a son origine dans les instruments et agissements judiciaires.

Au palais on regarde cette dernire certitude comme la meilleure, ou
plutt comme la seule authentique.

Je ne saurais dire si on a raison ou tort.

Je donnai un jour ma dmission de juge parce qu'une instruction
criminelle conduite avec soin, minutieusement, selon les procds
mathmatiques de notre science  nous autres magistrats avait fourni la
certitude judiciaire de ce fait que Jeanne Pry, ma chre petite femme,
avait commis un meurtre, je dis un meurtre prmdit, dans des
circonstances qui faisaient d'elle _a priori_ une fille perdue d'abord,
ensuite une sorte de bte froce.

Voil pour la certitude technique: Jeanne tait coupable et infme.

Au contraire, ma certitude personnelle me criait: Jeanne est innocente
et plus pure que les anges.

Il fallait choisir entre ces deux certitudes, dont l'une mentait.

Je crus  mon intelligence,  mon instinct,  mon coeur. Et j'aimai
Jeanne cent fois, mille fois davantage.

Tout ceci fut dit avec une extrme simplicit. J'avais cout, retenant
ma respiration.

Ma poitrine tait serre si violemment que ma gorge restait incapable de
livrer passage  un son. Lucien, attendait pourtant une parole. Il
frona le sourcil avec colre.

--Toi, Geoffroy, demanda-t-il, est-ce que tu aurais cout la voix du
mtier plutt que celle de ta conscience?

--Dis-moi, dis-moi, m'criai-je, que tu parvins  la sauver!

Sa figure s'claira, pour se couvrir bientt aprs d'un plus douloureux
voile.

--Je fis de mon mieux, pronona-t-il d'une voix qui voulait tre ferme,
oui, un instant, j'ai cru que je sauverais ma Jeanne bien aime et
respecte. Mais je n'ai pas pu, et je suis devenu fou.

Son regard me provoquait en quelque sorte pendant qu'il accentuait cette
dernire parole.

Mais en mme temps sa figure plissait et les traits s'en effaaient
comme si une lumire intrieure se ft teinte au-dedans de lui.

Il put dire encore de sa pauvre voix dj change:

--Geoffroy, tu ne m'as pas cru quand je t'ai dit: je ne suis pas fou. Tu
savais que je mentais, je lisais cela dans tes yeux. Tu avais raison, je
suis fou. Je ne puis plus rien pour elle....

Il se tut. C'tait comme un charme rompu. Cette nergie virile dont
j'avais admir en lui la renaissance presque miraculeuse, s'affaissait
d'un seul coup.

J'avais devant moi le malheureux enfant au sourire timide et sans
pense, dont l'aspect avait effray mon premier regard.

Je voulais ragir contre cette perclusion morale, je lui parlai, je
l'encourageai, je touchai mme  dessein et brutalement la plaie
saignante de son me, tout fut inutile.

Lucien Thibaut n'tait plus l. J'avais affaire  son ombre.

Cela est vrai si rigoureusement, qu'au bout de quelques minutes il se
reprit  parler de lui-mme  la troisime personne et comme d'un
absent.

--Te voil revenu? me dit-il, M. Thibaut ne pourra pas te recevoir
aujourd'hui, parce qu'il est indispos; mais je le remplacerai.

--Quelle est son indisposition? demandai-je.

Il prit un air navement rus pour me rpondre:

--La migraine. J'espre que ce ne sera rien.

Son regard fit le tour de la chambre avec inquitude.

--Le moment est bon, murmura-t-il. Je n'entends personne dans le
corridor, mais on ne saurait prendre trop de prcautions quand il s'agit
d'affaires si graves.

Il alla jusqu' la porte qu'il ouvrit pour regarder au dehors.

Puis, satisfait de cet examen, il revint vivement vers le coffre, qui
restait ouvert.

Cette fois, sans chercher aucunement, il y prit un assez volumineux
dossier, tout bourr de papiers, qu'il tint  la main d'un air indcis.

--Consentez-vous  vous charger de cela? me demanda-t-il, cessant de me
tutoyer.

--Volontiers, rpondis-je.

--C'est un dpt, reprit-il. Promettez-moi de le dfendre s'ils essayent
de vous l'enlever.

--Je le promets, dis-je encore.

Il remit le dossier entre mes mains. Puis avec une politesse
crmonieuse:

--M. Thibaut vous fait bien tous ses compliments et ses excuses. Il aura
l'honneur de vous crire ds que sa sant le permettra. Il vous
recommande ces papiers tout particulirement, n'en ayant point de
double. Tchez de vous retrouver l-dedans, c'est difficile, mais votre
roman tait encore plus embrouill. Il y a une dame qu'il faut tuer,
vous savez, parce que la pauvre petite morte ne serait pas en sret
sans cela. C'est malheureux, mais on ne pouvait les garder toutes les
deux, M. Thibaut a d choisir entre l'ange et le dmon.

Il me salua profondment et de cette faon qui dsigne la porte sans
quivoque aucune.

Je sortis. Quelque chose me rsista quand je poussai la porte, quelque
chose qui obstruait le seuil.

C'tait le Dr Chapart, auteur du sirop, qui venait d'arriver l aux
coutes et que le battant, en s'ouvrant, avait svrement soufflet. Je
refermai aussitt la porte pour que Lucien ne s'apert de rien et je
demandai tout bas:

--Que faisiez-vous l, Monsieur?




IX

Ce qui me resta de l'entrevue


Le Dr Chapart ne fut pas dconcert le moins du monde. Il me tendit la
main comme un effront gros petit homme qu'il tait.

--Bien le bonsoir, me dit-il en portant l'autre main  sa joue, vous
avez failli m'assommer. J'tais l pour ausculter, parbleu! pour
ausculter la situation  travers le trou de la serrure. Allez-vous me
reprocher mon trop de soins? a s'est vu: les clients sont si drles!

Je fis un geste pour l'inviter  me livrer passage. Il tenait toute la
largeur du corridor.

Mais il ne bougea pas. J'avais cru voir son regard piqu un instant sur
le dossier que j'emportais sous ma redingote o je l'avais dissimul de
mon mieux pour plaire  Lucien. Le docteur poursuivit:

--Bien gentil garon, dites donc, ce pauvre malheureux l! Et bien doux
aussi, quoiqu'il ait l'ide de tuer une dame. Excusez, c'est sa marotte,
chacun  la sienne. Ma femme et ma fille le dorlotent. a rime avec
marotte. Son cas est drle et incurable. C'est la manie mtapsychique
intermittente de ma nouvelle nomenclature. Connaissez-vous mon trait?
non? vous devriez l'acheter. J'ai tch d'amuser les gens du monde. Cas
trs curieux, trs rare et qui m'appartient, M. Thibaut est mon second.
Avant lui, j'en avais un autre, mais pas si beau, un major du train
d'artillerie qui se battait lui-mme comme pltre parce qu'il se prenait
pour sa propre femme. Est-ce assez cocasse? Vous pouvez venir souvent ou
rarement, comme vous voudrez. Ici on est libre comme l'air. Je vous
prsenterai aux dames Chapart. Tiens, tiens....

Il fit comme s'il apercevait seulement mon dossier, et reprit:

--Nous emportons des paperasses entre cuir et chair? a vous regarde.
Seulement, un bon conseil gratis, en usez-vous? Je vous l'offre: quand
on n'est ni notaire, ni mdecin, ni confesseur, le plus sage est de ne
pas fourrer le nez dans les affaires des malades.

Aprs une autre poigne de main, il s'effaa pour me laisser passer, et
je l'entendis s'loigner avec son ronflement de toupie.

Quand j'arrivai dans la rue des Moulins, je m'arrtai comme tourdi. Je
ne sais comment expliquer cela, mais pendant mon norme visite--elle
avait dur plus d'une demi-journe.--c'est  peine si j'avais essay de
rflchir.

En somme, j'avais t pris par surprise. Malgr le peu que je savais
d'avance sur Lucien, je ne m'attendais  rien de ce que je venais de
voir et d'entendre.

Tout au plus croyais-je retrouver un vieux camarade avec une blessure
profonde, mais  demi cicatrise dj.

Et comme, en cas pareil, on essaye volontiers d'oublier, j'avais cart
le ct tragique, me disant que Lucien tait sans doute dans quelqu'un
de ces embarras auxquels chacun de nous est sujet et qu'on fait cesser
soit par une dmarche, soit par un prt d'argent.

Le mot caractrisant ce que je croyais devoir  Lucien tait:
consolation plutt que secours. On voit combien j'tais loin de compte.

Je m'tais vu tout  coup en face d'une pauvre crature ravage par un
mal mystrieux, d'un tre diminu, ruin, puis, et ce vieillard-enfant
m'avait paru attaqu d'une folie douce, peu caractrise et surtout
inoffensive, sous laquelle avait perc inopinment une pense de
meurtre.

Mais cette pense mme s'tait exprime d'une faon si tranquille, si
dpourvue de vhmence et de passion que je l'avais  peine prise au
srieux.

Puis, petit  petit, par une pente insensible, j'tais arriv, sans
secousse ni avertissement, au centre d'une situation tragique dont les
dtails me restaient inconnus et qui me laissait envelopp dans un
rseau de mystres.

Et il faut noter ceci: les vagues renseignements que je possdais 
l'avance ne m'aidaient en rien  comprendre, mais ils me dfendaient le
doute.

Sans eux, j'aurais pu me rfugier dans l'ide que la folie de Lucien
avait cr les menaces du drame.

Mais cela mme ne m'tait pas permis. Je connaissais l'existence de la
tragdie.

Ma premire sensation morale fut l'tonnement de reconnatre si tard en
moi la prsence d'une curiosit arrive  l'tat de fivre, mais qui
tait reste comme assoupie tant que j'avais t en prsence de Lucien.

C'est--dire tant que j'avais eu prcisment sous la main le vivant
moyen de satisfaire cette mme curiosit.

Je ne me souvenais point, en effet, d'avoir prouv le besoin
d'interroger Lucien pendant ces longues heures o il aurait pu
assurment me rpondre, puisqu'une claircie s'tait faite en son
cerveau.

tait-ce la rpugnance involontaire que j'avais  pntrer tout au fond
de ce malheur sans issue?

J'avais cout Lucien avec une piti passive, sans arrter ni presser
ses aveux. Dans toute la rigueur du terme, j'avais laiss sa pense
libre d'aller o elle voulait. Pas une seule fois, je n'avais essay de
la diriger vers le noeud mme du problme.

Maintenant qu'il n'tait plus temps, je ressentais un regret tardif,
ml de colre et peut-tre de remords, car cette curiosit dont je
parle, c'tait bien plutt de l'intrt.

Comment servir Lucien, si je restais dans mon ignorance?

Et Lucien me l'avait dit lui-mme quand il avait reconnu les symptmes
avant-coureurs de sa crise qui revenait: un long intervalle de temps
s'coulerait peut-tre avant que je pusse le retrouver en tat de
lucidit.

Et le soupon me venait que sa phrase pouvait avoir une signification
autre et plus grave, car j'avais conscience d'un danger qui le menaait,
d'une surveillance organise autour de lui, d'une pression exerce sur
lui.

Tout ce qui l'entourait me paraissait trange; je voyais sa situation
inexplicable. J'avais dfiance du hasard ou de la cause, quelle qu'elle
ft, qui l'avait pouss dans cette maison d'o je sortais la tte
brlante, le coeur glac, et dont le matre me laissait un souvenir  la
fois comique et mauvais.

J'ai peur des grotesques.

Je me demandais pourquoi Lucien, malade, tait  Paris et non pas en
Normandie: pourquoi il tait seul, abandonn de sa famille et livr 
des soins mercenaires?

Oui, certes, je pouvais le craindre: Sous la signification triste de la
phrase de Lucien, peut-tre y avait-il un sens cach plus triste encore.

Peut-tre avait-il voulu dire: Prends bien vite ce dpt qu'une lueur
de raison me porte  te confier aujourd'hui, car qui sait si demain il
ne serait pas trop tard!

Et mon imagination une fois partie allait, allait:

Me laisseraient-ils seulement pntrer de nouveau jusqu' lui?...

Ils qui? Est-ce que je savais!

Et sous quel prtexte me barrer la porte? Des prtextes! on en trouve ou
en fait.

C'tait absurde. Croyez-vous? J'ai vu tant de choses absurdes qui
taient des ralits.

Notre sicle lumineux qui affecte de mpriser le mlodrame est noir
comme de l'encre, par places, et pav de mlodrames.

D'ailleurs, j'tais en veine de sombres hypothses. Sur ma poitrine il y
avait un poids qui allait s'alourdissant.

Une fois, je me dis en ttant mon dossier sous le drap de ma redingote:
J'ai l de quoi claircir tous mes doutes.

Eh bien! non. Ceci va vous donner la mesure exacte de ma situation
d'esprit:  l'avance, le dossier lui-mme tait tenu en suspicion par ma
fantaisie, et je pensais: cet homme m'a vu emporter les papiers. Si les
papiers contenaient quelque chose d'important, les aurait-il laiss
passer?

En mme temps le remords dont je parlais tout  l'heure s'aggravait
jusqu' me troubler cruellement, jusqu' me faire honte.

Je me reprochais ma froideur  l'gard de Lucien. Notre entrevue entire
passait devant mes yeux sans que j'y pusse dcouvrir un seul lan de
grande affection, une seule promesse de dvouement complet exprime avec
une parcelle de la chaleur qui bouillait dsormais en moi.

Il est bien vrai que j'avais d couter surtout; j'tais rest presque
muet; la parole tait  Lucien Thibaut, qui avait men l'entretien en
matre. Mais est-il besoin de parler beaucoup?

Il ne faut qu'un instant et qu'un mot pour montrer le fond d'un coeur:
je n'avais pas montr le mien.

Mon malheureux camarade d'enfance pouvait croire que je ne lui avais
rien apport sinon le souvenir attidi d'une vulgaire amiti.

Et, chose singulire, je ne pouvais pas rejeter cette crainte loin de
moi comme chimrique en faisant appel  la ralit de mon affection, car
cette affection, telle que je la ressentais  prsent, tait toute
nouvelle.

Je ne l'prouvais pas tout  l'heure, du moins  ce degr.

Elle venait de natre, cette grande affection; elle datait pour moi du
moment o je m'tais recueilli en moi-mme au sortir de cette maison qui
se dressait sombre et morne derrire moi.

En mettant le pied dans la rue, je m'tais dit en toute sincrit: Je
ferai pour Lucien comme s'il tait mon frre.

Mais c'tait la premire fois que je me le disais.

Et Lucien tait trop loin pour l'entendre.

Toutes ces penses roulaient dans ma tte et y entretenaient une
agitation qui allait jusqu' la souffrance. Sans rien savoir, encore, je
me souviens que j'tais prt  tout; j'avais vaguement la notion d'un
lourd devoir qui allait m'incomber, et je l'acceptais sans rserves.

Je pressentais mon courage comme si j'eusse entendu dj les bruits
prochains du combat.

Il faisait encore jour, mais l'orage qui menaait depuis le matin
amassait des nues de plomb au-dessus de ma tte. Le ciel ne donnait
qu'une lumire fauve et fausse qui bronzait le profil des maisons. La
chaleur tait touffante. Le silence rgnait dans la rue dserte o
j'entendais mon pas sonner sur le pav.

De loin et d'en bas le large murmure de la ville venait.

Quand je tournai l'angle de la Grande Rue de Paris, la scne changea.

Ce devait tre une fte, je ne sais plus laquelle.

La solitude des rues transversales augmente, ces jours l, parce que
tout ce qui fait foule s'ameute dans les grandes voies o sont les
cabarets.

Tout en haut de Belleville, la joie des ivrognes titubait dj sur les
trottoirs. Les couples montaient et descendaient causant, clamant,
chantant.

Un peu avant d'arriver au thtre dont les lampions s'allumaient, je
reconnus la grosse gouvernante normande de M. Louaisot de Mricourt qui
riait  casser les vitres au bras d'un cent-gardes.

Elle faisait succs avec sa coiffe de dentelles et sa robe de soie,
releve par une immense crinoline. Tout le monde la regardait.

L'embonpoint est partout respect. Les gamins criaient  son fier
cavalier: Oh h! la livre! Plus que a de nourrice!

Ils passaient, superbes tous deux, mprisant les blasphmateurs. La
Cauchoise me parut plus frache encore qu'au bureau de la rue Vivienne.
Les roses de sa joue tournaient nergiquement au ponceau.

Sans faon, elle me montra du doigt  son guerrier, et il me sembla
entendre, parmi les paroles d'ailleurs bienveillantes qu'elle pronona 
mon sujet le mot _imbcile_ plusieurs fois rpt.

Je crus devoir la saluer d'un demi-sourire qu'elle me rendit au
centuple.

Quand je l'eus dpasse, elle me cria par-dessus son paule:

--Ne dites pas au patron que vous m'avez rencontre un huit-pouces, h!
l-bas! Il est jaloux comme un gros rat, quoi qu'il soit dans la haute,
ce soir, en bambochade.




X

Bbelle--Pantalon crott


Au moment o j'avais aperu la Cauchoise, le souvenir de M. Louaisot de
Mricourt traversait justement mon esprit.

Et ce n'tait pas la premire fois.

Pourquoi la pense de cet homme me suivait-elle ainsi?

Je ne lui connaissais d'autre lien avec l'affaire Thibaut que le fait
d'avoir pu me fournir l'adresse de ce dernier. C'tait l prcisment
son mtier, et j'tais entr chez lui comme dans la boutique o
s'achtent les choses de cette sorte. M'aurait-il d'ailleurs fourni
l'adresse pour quelques francs s'il avait eu un intrt, mme minime 
squestrer ou  cacher Lucien? Mais les pressentiments et les soupons
vont et viennent. Bien rarement saurait-on dire de quel nuage ils
tombent. Je montai dans un coup de louage, aprs avoir indiqu au
cocher la rue du Helder et mon numro.

Je voulais seulement dposer chez moi mon paquet de papiers avant de
courir au restaurant voisin, car j'tais  demi mort de famine. Lucien
avait djeun, mais moi je restais sur les quelques gouttes de th,
avales  la hte avant ma visite au bureau de M. Louaisot. Comme je
rentrais, mon concierge me dit qu'il tait venu un monsieur pour me
voir.

Ceci tait presque un vnement. Personne ne savait mon retour  Paris,
o je n'tais du reste qu'en passant. Je ne recevais aucune visite. Mon
concierge ne connaissait pas le monsieur qui n'avait pas voulu laisser
son nom, disant qu'il demeurait dans le quartier et qu'il repasserait.
Je ne pus obtenir  son sujet que des renseignements trs vagues, assez
ressemblants  ces funestes portraits, supplice de la gendarmerie, que
les employs municipaux dessinent  la plume au bas des passeports. Ces
choses portent le nom menteur de _signalement_. Les signalements sont
au nombre de quatre. Chacun d'eux s'adapte  un quart de l'humanit. Il
y en a pourtant un cinquime pour les ngres, et c'est le seul qui soit
reconnaissable.

Ils cotent deux francs pour l'intrieur, dix francs pour l'tranger:
savez-vous rien de plus lugubre que le comique administratif? Aprs
avoir cout la description de mon concierge, je n'en tais pas plus
avanc. Aucune ide ne s'veilla en moi par rapport au visiteur inconnu.
Ce n'tait personne et c'tait tout le monde. Mais pendant que je
montais l'escalier de mon entresol, une jolie petite voix clairette me
cria d'en haut:

--Bonsoir, Monsieur, comment te portes-tu? Je suis sur le carr parce
que papa et maman se tapent.

Je levai la tte et j'aperus le sourire chevel de Bbelle.

--Bonsoir. Bbelle!

Bbelle, mon amie, tait un bijou de sept ans, hritire unique du
cinquime, sur le derrire.

Son pre, prote d'imprimerie, et sa mre, artiste en ventails,
pouvaient passer pour des coeurs d'or, trs vifs de caractre.

Deux tourtereaux hrisss.

Ils s'aimaient trs sincrement; mais de temps en temps ils se
renfermaient pour s'expliquer  bras raccourcis, et alors Bbelle se
rfugiait chez moi.

--As-tu vu le monsieur qui est venu me demander, Bbelle, ma chrie?

J'tais sr de mon affaire, Bbelle voyait tout.

--Parbleu! me rpondit-elle.

Elle ajouta:

--Puisque je revenais du lait, avec la bote.

--Pourrais-tu me dire comment il est fait?

--Parbleu, il est mal fait... puisqu'il a les jambes si longues, si
longues que j'ai eu envie de passer  travers, pendant qu'il se
dandinait devant la loge... avec des lunettes d'or... et crottes, ses
quilles, jusqu'en haut de sa culotte noire. Veux-tu que j'aille jouer
chez toi, Monsieur, avec les images?

--Non, je vais dner dehors.

--Alors, a m'est gal, je suis bien sur le carr. D'ailleurs, c'est
presque fini chez nous, car maman pleure.

Bbelle n'en donnait que cela.

Il y en a qui deviennent tout de mme de chres cratures, mais je ne
prends pas sous mon bonnet de recommander ce genre d'ducation aux
familles.

J'entrai chez moi et je refermai ma porte. Croiriez-vous que j'avais
presque oubli ce grand apptit qui me talonnait depuis Belleville?

Ces longues jambes vtues de noir et que la boue tigrait du haut en bas,
me ramenaient  mon ide fixe.

J'avais admir le pantalon noir crott de M. Louaisot de Mricourt et la
longueur inusite de ses jambes, pendant qu'il mangeait avec tant de
plaisir son morceau de rti sous le pouce.

tait-ce lui qui m'avait demand? Dans quel but?

Je haussai les paules en jetant le dossier sur la tablette de mon
secrtaire.

Il n'y avait pas apparence que ce pt tre lui.

Mais, au lieu de sortir, j'allumai ma lampe et j'ouvris le dossier.

Il pouvait tre alors huit heures du soir. Douze heures me sparaient de
mon th du matin.

Quand minuit sonna, j'tais encore assis auprs de mon bureau et je
lisais avec une avidit croissante les papiers  moi confis par mon
pauvre camarade Lucien Thibaut.

La majeure partie de ces papiers sera mise ici textuellement sous les
yeux du lecteur, et j'analyserai les autres au cours de notre rcit.




Le dossier de Lucien Thibaut


La premire pice sur laquelle je mis la main tait enferme dans une
enveloppe qui avait pour tiquette: _Lettres anonymes et autres_.

Elle tait ainsi conue:


Pice numro 1

(Anonyme, criture contrefaite.)

_M. Lucien Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot._

10 septembre 1864.

Monsieur,

Gnralement, on ne tient aucun compte des lettres qui n'ont point de
signatures. C'est peut-tre un tort.

Il y a deux sortes de lettres anonymes.

Il y a celles o un tre dpourvu de dignit et de courage veut
insulter ou calomnier sans danger.

Il y a celles o une personne faible et dsarme, n'ayant rien de ce
qu'il faut pour braver des risques considrables, prtend nanmoins
rendre service  un ami en le prmunissant contre des ventualits qui
peuvent briser sa carrire et gter sa vie.

Je vous supplie de bien croire que la prsente communication appartient
 la seconde catgorie.

Elle vous est adresse sans esprit de haine ni mchante intention par
quelqu'un qui vous veut du bien et qui s'intresse  votre honorable
famille, mais qui dsire ne point se compromettre.

Vous tes, Monsieur, sur le point de faire une folie: une de ces folies
qui ruinent tout un avenir.

La jeune personne  qui vous voulez donner votre nom n'est pas digne de
vous.

Elle n'est digne d'aucun honnte homme.

Sans parler ici de sa famille, des aventures romanesques de Madame sa
mre, ni des _malheurs_ de Monsieur son pre, il est certain que cette
intressante orpheline peut bien servir de passe-temps  quelque joyeux
tourdi, mais qu'un homme srieux ne saurait l'admettre  l'honneur de
fonder sa maison.

Songez aux enfants que vous pourriez avoir et qui rougiraient de leur
mre!

Ses amants ne se comptent plus, bien qu'elle sorte  peine de sa
coquille.

Je n'aime pas les numrations, je n'en citerai qu'un seul, auprs de
qui vous pourrez vous renseigner si vous voulez, c'est votre ancien
camarade de collge, M. Albert de Rochecotte.

Je n'ajoute qu'un mot:

Si la mre de la donzelle a essay de vous monter la tte autrefois avec
la fabuleuse succession du fournisseur, rayez cet espoir de vos papiers.

C'est une pure fable.

Il n'y a rien, rien, rien--qu'une demi-vertu qui veut faire une fin.

Je vous salue, regrettant le chagrin que je vous fais, mais avec la
satisfaction d'avoir rempli mon devoir.


Pice numro 2

(Cette pice tait de l'criture de Lucien Thibaut lui-mme. Elle
portait la mention suivante: _Lettre non envoye  son adresse.)_

_ M. Geoffroy de Roeux, attach  l'ambassade franaise de Vienne
(Autriche.)_

28 septembre 1864.

Mon cher Geoffroy,

J'ai longtemps hsit avant de m'adresser  toi, ou plutt je t'ai dj
crit plus de vingt lettres qui, toutes, ont t jetes au feu aprs
rflexion.

Celle-ci aura-t-elle le mme sort? C'est vraisemblable.

J'cris par un besoin dsespr, comme les gens qui se noient appellent
au secours, mme quand il n'y a personne pour les entendre.

Nous tions lis trs certainement, toi et moi; mais mon malheureux
dfaut d'expansion et la timidit de mon caractre m'ont fait craindre
souvent de n'avoir jamais su inspirer  personne une vritable amiti.

Pas mme  toi.

J'entends une amiti de frre.

C'est l le mot, tiens, il m'aurait fallu un frre. Je l'aurais regard
comme forc par la nature  couter mes pauvres plaintes,  entrer dans
mes misrables douleurs,  me fournir enfin les conseils dont j'ai un si
cruel besoin.

Tu tais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur--et
laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cess de m'crire--tes lettres
te montrent  moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lanc dans de
grandes relations, tu vois le monde, tu _connais la vie_, pour employer
le mot sacramentel.

Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.

Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, emptr dans la
plus plate et la plus bte-- ce qu'ils disent--de toutes les aventures
rserves aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?

Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence  croire que c'est un grand
malheur.

Je vivais avec vous l-bas  Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et
j'ai souvent pens depuis que c'tait l l'origine du dfaut d'lan que
je remarquais chez la plupart d'entre vous  mon gard.

Il y avait des heures o j'aurais tant souhait votre affection! Je me
sentais si bien capable de me dvouer pour vous, du moins pour
quelques-uns d'entre vous.

Quand Albert et toi vous vous en alliez ensemble, j'tais jaloux comme
un amoureux qu'on ddaigne.

J'ai entendu parler d'Albert ces jours derniers, et dans une
circonstance triste pour moi. Mais tout ce qui m'entoure est triste.
J'ai commenc une lettre pour lui; elle ne sera jamais acheve.

Que devient-il, ce cher Rochecotte, si doux, si gnreux? Il m'avait dit
une fois:

Toi, Lucien, on ne te voit jamais que les jours o on ne fait pas de
fredaines!

C'tait un gros reproche, je le comprends bien  prsent.

Pour tre aim, il faut partager tout avec ses amis, mme leurs dfauts,
si c'est un dfaut que de faire des fredaines.

Je penche  croire que non, puisque je regrette amrement d'avoir t
sage au temps o les autres sont fous.

On paye cela. Je suis fou maintenant que les autres sont sans doute
devenus sages.

Geoffroy, mon bon Geoffroy, ce n'est certes pas pour te conter ces
balivernes que j'ai pris la plume, ce matin, avec un si terrible
serrement de coeur.

Je m'tais rsolu  te faire ma confession gnrale, et je la retarde
tant que je peux.

Il me semble que tout ce bavardage est utile pour la prparer, et
peut-tre pour diminuer l'effort douloureux qu'elle me cote.

Je sais que tu ne la dsires pas, je m'excuserais presque d'oser une
importunit pareille, s'il ne s'agissait pas de toi, et je bavarde pour
ajourner d'autant notre peine  tous deux.

C'est bien vrai, Geoffroy, j'envie tout de toi: ta gaiet, ton
insouciance, et jusqu' tes pchs qui t'ont fait homme.

Tu sais ce qui n'est pas dans les livres, tu as vcu et non pas lu la
vie. Tu as eu des aventures. Moi, faute d'en avoir eu jamais, je perds
pied  ma premire aventure. Je m'y noie.

Que tes lettres sont vivantes! Celle-ci est dj plus longue que la plus
longue parmi celles que tu m'as crites, mais quelle diffrence! Il n'y
a rien dans la mienne, et combien de choses les tiennes disent! Ceux
qui, comme toi, agissent sans cesse peuvent raconter toujours. C'est
intressant, c'est jeune, c'est charmant. Tu as des centaines d'espoirs
et le double de dsirs.

Combien trouverait-on de jolis noms dans la collection de tes lettres
que je garde et que je relis pour me faire honte  moi-mme: honte de ma
mprisable immobilit!

Ah! Geoffroy! l'oiseau qui a des ailes peut-il tre l'ami du limaon
tardif, attel pniblement  sa coque? L'un dvore l'espace en se
jouant, l'autre vit et meurt au pied du mme vieux mur.

Ds le pays latin, vous regorgiez de passions. Lovelaces que vous tiez.
Albert, du fond de sa mansarde, visait la bonne duchesse dans son jardin
de la rue Vanneau. Le jardin tait beau, t'en souviens-tu? mais la
duchesse avait le nez rouge. Et rappelle-toi l'horreur de ce pauvre
Rochecotte le jour o elle oublia d'ter ses besicles pour traverser le
parterre!

Toi! tu comptais tes rves par les contredanses que tu dansais, un soir
au faubourg Saint-Germain, et le lendemain chez Bullier. On aurait
pavois toute une rue avec la guirlande de tes amours.

L'as-tu oubli? J'avais aussi _mon_ rve. Il tait unique. Je suis sr
que tu ne t'en souviens gure.

Ni moi non plus, du reste.

C'tait un rve dcent que toute mre aurait pu souhaiter  sa fille: un
rve agraf jusqu'au menton, un rve sage comme une image.

Quand vous me parliez de vos divinits. Albert ou toi, je rpondais en
chantant les louanges de ma petite voisine d'Yvetot qui tait un peu la
parente de Rochecotte: Olympe--_Mon Olympe_, comme vous disiez en vous
gaussant de moi.

Par le fait, mon rve, Mlle Olympe Barnod, tait, au dire de
Rochecotte lui-mme, beaucoup plus jolie que la plupart de vos desses.
Je n'ai connu au monde qu'une seule femme encore plus charmante
qu'Olympe, et c'est d'elle que je vais enfin t'entretenir.

Du reste, je n'eus pas la peine d'tre infidle  mes adorations de
bambin. Quand je revins au pays aprs ma thse, Mlle Olympe, au lieu
de m'attendre, s'tait fort avantageusement marie.

Elle s'appelait Mme la marquise de Chambray.

Voil donc un pas de fait, Dieu merci: je t'ai laiss voir qu'il
s'agissait d'amour.

Elle a nom Jeanne. Elle est de famille noble. Tu as beaucoup connu son
pre  Paris. Seulement, tu ne l'as pas connu sous le nom que Jeanne
porte.

Nous l'appelions, tout le monde l'appelait le baron de Marannes, et
c'tait bien son nom, mais ce n'tait pas tout son nom. En ralit, il
se nommait M. Pry de Marannes.

Ce n'tait pas avec moi qu'il tait li l-bas, c'tait avec vous, les
amis de la joie.  soixante ans qu'il avait, il tait trop jeune pour
moi.

Quand il mourut, sa veuve resta dans une situation si prcaire qu'elle
ne voulut rien garder de ce qui fait talage, elle fut Mme Pry, tout
court, sans titre. Jeanne est Mlle Pry.

Je t'entends d'ici, Geoffroy. Comment! le baron tait mari, lui, le
viveur imperturbable! le roi des vieux garons! Se reprsente-t-on la
femme du baron! Et sa fille! O diable as-tu t pcher la fille du
baron?

Voil ce que tu dis ou du moins ce que tu penses.

Vous l'aimiez assez, comme un drle de corps qu'il tait. Je me souviens
de t'avoir reproch  toi personnellement cette accointance
disproportionne. Tu me rpondis en riant: C'est le plus jeune d'entre
nous.

Lui-mme il disait cela, et c'tait trs vrai  un certain point de vue.

Plus tard, j'ai connu le baron de Marannes beaucoup plus et beaucoup
mieux que vous ne pouviez le connatre vous-mmes.

Cela ne m'a pas port  l'en estimer davantage.

C'tait un de ces vieux hommes qui restent verts parce qu'ils sont
incapables de mrir. Il y a de belles exceptions dans la nature.
Celle-ci est laide, mais elle plat jusqu' un certain point.

On en rit d'ailleurs et cela dsarme.

Ces vieux hommes, tout en tant des exceptions ne sont pas rares. On en
trouve partout et partout ils sont les mmes.

Le trait principal de leur physionomie est de ne pouvoir vivre avec ceux
de leur ge.

Ils se font tutoyer successivement par cinq ou six gnrations de jeunes
gens.

C'est leur gloire. Ils sont heureux et fiers quand les chapps de
collge les appellent par leur petit nom.

Gnralement on regarde cette manie comme assez innocente. Les uns
pensent qu'elle est la marque d'un bon coeur, quelque peu banal et
doubl d'une intelligence frivole.

D'autres, plus svres, prtendent qu'il y a vice, ici, ou tout au moins
faiblesse ridicule.

Le baron avait des moeurs peu rgulires, ce n'est pas  toi qu'on peut
cacher cela. Il n'tait ni ridicule ni mchant. Le coeur, chez lui,
battait  sa manire. Il se repentait souvent du mal qu'il avait fait,
mais il recommenait toujours.

Mais ce qui dominait tout en lui, c'tait l'implacable besoin de ne pas
vieillir.

Te souviens-tu? Il se fit rare pendant notre dernire anne d'cole.
Vous tiez devenus pour lui des oncles. Vous radotiez mes pauvres vieux!

Il passa  la fourne suivante, qui tait plus de son ge. Il se fit
tutoyer par les nouveaux, leur parlant de sa barbe grise avec
ostentation, mais n'y croyant pas le moins du monde, et racontant  la
tolrance de ses _amis_ la centime dition de ses anecdotes, qui
vraiment taient assez drlettes quand on ne les avait entendues que
trois fois.

En s'loignant de vous, voil ce que tu ne sais pas, il se rapprocha de
moi, non pas pour motif de jeune ge, mais parce que je passais dj
pour tre assez fort en droit et que ses affaires l'amenaient fatalement
du ct du palais.

Quelles affaires, bon Dieu! Et qu'il avait raison de ne pas frquenter
les sages! Ce pauvre homme tait tomb en jeunesse comme d'autres
dgringolent en enfance.

Ce n'est pas qu'il et de bien grands vices, il en avait plutt
beaucoup. Il avait mang sa fortune, mais il y avait mis le temps.
C'tait un prodigue peu gnreux.

Veux-tu savoir le taux des charges laisses par l'innombrable srie de
ses bonnes fortunes? Cela se bornait  une pension de 600 francs qu'il
payait--quand il pouvait--pour un enfant naturel qu'il avait eu avant
son mariage et qui vivait quelque part.

Je crois que c'tait  Paris.

 l'poque o il m'honora de sa confiance, il tait en train de
grignoter, toujours au mme mtier, la fortune de sa femme. Pour ce
faire, il plaidait contre elle, tout en protestant  tout bout de champ
qu'il ne lui en voulait pas le moins du monde.

C'tait exact. Il n'avait ni rancune ni fiel contre sa femme qu'il
ruinait de parti pris. Il n'en voulait qu' l'argent.

La premire fois qu'il me rencontra au Palais, j'endossais la robe pour
la premire fois aussi.

C'tait  Yvetot; les biens de la baronne taient dans le pays de Caux.

Si j'avais t moins novice, j'aurais su que tous nos avocats et avous
le fuyaient parce qu'il oubliait volontiers de solder les honoraires.

Mais je ne vis qu'une chose: un premier client!

Il tomba sur moi comme sur une proie, et je fus vraiment touch du
plaisir qu'il avait  me revoir. C'tait, me dit-il, pour moi, un coup
de destine. Il me choisissait entre tous; il me donnait l'occasion de
me poser d'emble.

Et pour commencer, sance tenante, il me fit l'historique de ses dmls
avec Mme la baronne, dont il parlait comme si c'et t une
octognaire.

Elle avait environ trente ans de moins que lui.

Il faut bien que je l'avoue, j'eus le tort de croire aux contes qu'il me
faisait. Quand il y avait un peu d'argent  pcher, il trouvait les
accents de la vritable loquence.

C'tait ma premire cause. Il y a l quelque chose de l'aveuglement du
premier amour. Le premier client vous fascine.

Je me reprsentai, selon son dire, Mme la baronne comme une vieille
femme avare et mchante qui le laissait manquer du ncessaire. J'eus
piti, en vrit, de ce pauvre baron. Je lui donnai gratis quelques
conseils qui, malheureusement, se trouvrent trop bons et contriburent
 sa triste victoire.

Car il en vint  ses fins et obtint l'administration des biens de la
baronne.

Or, administrer, pour lui, c'tait dvorer.

Les biens n'taient pas lourds; ils durrent aux environs de trois ans.

Quant  moi, je fus pay de mes peines et soins par la bont qu'eut le
baron de m'emprunter mon argent, et de l'administrer comme les biens de
sa femme.

Que Dieu fasse paix  sa pauvre me d'oiseau! Je lui dois mon bonheur
puisqu'il est le pre de Jeanne.

Il mourut un peu trop tard, perdu de dettes, et ne se doutant mme pas
qu'il avait mang sa considration en mme temps que ses rentes.

J'allai  l'enterrement, o j'tais  peu prs seul.

J'y vis pourtant deux dames voiles de noir et dont je ne distinguai
point les visages.

Toutes deux avaient l'air jeune: ni l'une ni l'autre ne pouvait tre la
baronne  qui je reprochai cette absence en moi-mme.

D'ailleurs, leur mise tait si modeste, pour ne pas dire si pauvre, que
je les pris pour les dernires htesses de ce brave baron, qui
n'enrichissait jamais les maisons o il logeait.

Je venais d'tre nomm substitut du procureur imprial. Quelques mois
aprs, il m'arriva de conclure  l'audience contre Mme veuve Pry de
Marannes, qui avait frapp opposition sur un reliquat de rentes dont les
arrrages taient chus postrieurement  la mort du baron.

Les cranciers du dfunt rclamaient naturellement la somme.

Mon avis exprim tait de droit strict. Je ne pouvais conclure
autrement, mais j'prouvai une impression trs pnible au cours de la
plaidoirie, en apprenant que la pauvre vieille veuve--elle n'avait pu
rajeunir depuis le temps o le baron la chargeait d'annes--tait ruine
compltement. Le soir du jugement, Mme la marquise Olympe de
Chambray, pour qui j'avais gard une respectueuse admiration, aprs son
mariage, me dit:

--Lucien, vous vous tes fait aujourd'hui une ennemie mortelle d'une
trs jolie femme, ma cousine  la mode de Bretagne, Mme la baronne
Pry de Marannes.

--Une jolie femme! m'criai-je. Il y a cinquante ans, je ne dis pas!

Olympe se mit  rire.

--Le fait est qu'elle a une grande fille, rpondit-elle. Mais il y a
cinquante ans, et mme quarante, je peux bien vous garantir que ma
cousine n'tait pas ne.

Dans ces paroles, une chose me frappa plus encore que l'ge de la
prtendue vieille, ce fut la mention d'une grande fille.

Le baron ne m'avait jamais souffl mot de sa fille. J'avais donc aid
cet homme  dpouiller deux tres sans dfense!

Deux femmes, appartenant prcisment  cette catgorie que la profession
d'avocat tient  si juste honneur de dfendre envers et contre tous:
hritire en ceci, le barreau s'en vante assez haut, et je suppose qu'il
en a le droit, hritire, dis-je, des gnrosits mortes de la
chevalerie! Moi, avocat, j'avais fait tort  _la veuve et 
l'orpheline_. J'avais le coeur serr. Olympe qui ne remarquait point ma
tristesse soudaine, poursuivit:

--Du reste, vous n'tes pas plus expos que jadis  les rencontrer dans
le monde. Elles n'ont plus rien absolument rien, et vivent  la
campagne, au fond d'un trou. La famille se cotise et leur fait une
petite pension,  laquelle M. le marquis a la bont de contribuer pour
ma part. Je crois, en outre, qu'elles travaillent. Nous cousinons peu,
trs peu, Mme Pry de Marannes a gt sa vie, et c'est  peine si je
connais la petite.

Dans toute autre circonstance ces paroles m'eussent donn une pitre
opinion de la baronne; car Mme la marquise Olympe de Chambray tait
pour moi une manire d'oracle. J'tais habitu, comme tout le monde et
mme un peu plus,  voir en elle une personne suprieure et tout  fait
accomplie.

Le pays de Caux appartenait  Olympe; dans toute la rigueur du terme,
elle y faisait la pluie et le beau temps. Sa fortune ne nuisait pas 
son crdit, mais nous tions surtout les vassaux de son lgance toute
parisienne, de son esprit, de sa beaut, de sa grce.

Mais ce soir, ma contribution aidant, le froid ddain exprim par Olympe
ajouta au sentiment d'intrt qui naissait en moi....

Est-ce vrai, ce que je dis l? Et ne fais-je pas effort plutt pour
donner une origine vraisemblable  ce qui vint de soi, par la seule
volont de Dieu?

Je n'en sais rien, Geoffroy. J'arrive au fait.

Tu sais que j'ai toujours t plus ou moins malade, et que ma vie
entire peut passer pour une longue convalescence.

Je pense que c'tait six semaines ou deux mois aprs ma conversation
avec Olympe. Mon mdecin m'avait conseill les courses  pied.

Un samedi que notre audience avait tourn court, je pris un livre et je
m'enfonai dans la campagne....

Geoffroy, tu n'as rien  craindre: il n'y eut aucune rencontre
dramatique. Je ne protgeai point de jeune fille assaillie par un
taureau furieux, quoique les ntres ici, soient magnifiques et trs
ombrageux. Nulle attaque de brigands ne me coucha sur un lit hospitalier
pour y tre soign par la main des grces.

Mon Dieu non. Je vis tout uniment au dtour d'un sentier, dans un champ
fleuri et charmant que je n'oublierai jamais, une petite demoiselle qui
chantait en cueillant des primevres.

Elle en avait dj un gros bouquet.

Je n'aurais pas su dire si elle tait jolie, car sa figure disparaissait
presque tout entire dans l'ombre de son chapeau de paille.

Au-dessus d'elle se courbait un chtaignier trapu dont les branches ne
bourgeonnaient pas encore, mais la hte dans laquelle ses petites mains
adroites fouillaient en se jouant, tincelait de mille points brillants.
L'pine noire boutonnait dj et les pousses sveltes du chvrefeuille
taient vertes parmi les ronces.

Les oiseaux habillaient, cachant dans les brousses le mystre de leur
travail amoureux; la violette invisible exhalait son souffle dans l'air;
le bl tout jeune ondulait sous les caresses de la brise.

Je m'arrtai  regarder la fillette qui ne me voyait pas.

Elle avait une robe d'indienne grise dont le tissu commun me semblait
plus doux que la soie. Un ruban noir serrait sa ceinture. Ses cheveux
blonds jouaient en grosses boucles sur ses paules d'enfant.

Ce n'tait qu'une enfant.... Geoffroy, que je t'aimerais si ton coeur
battait un peu!

Moi, je pliais sous le poids d'une motion qui m'irritait parce que je
n'y comprenais rien, mais qui me ravissait en extase.

Peut-tre que je fis un mouvement, bien malgr moi, car je retenais mon
souffle; peut-tre que mon regard pesa sur la jeune fille. Elle se
retourna comme si quelque chose l'importunait. Nos regards se
croisrent, ce fut moi qui rougis.

Elle? son mouvement venait de mettre ses traits en pleine lumire, et le
soleil du printemps claira son sourire.

Car elle eut un sourire  la fois espigle et ingnu, avant de bondir
comme un jeune faon pour disparatre d'un saut de l'autre ct de la
haie. Je ne la vis plus; il y avait une brche derrire le gros
chtaignier. Mais je l'entendis qui disait, dans l'autre champ:

--Maman, c'est notre ennemi!

Ce mot me terrassa.

Et pourtant il tait prononc d'un accent de moquerie caressante.

Notre ennemi! son ennemi  elle! l'ennemi de _sa maman_!

N'avais-je pas agi de manire  mriter ce nom?

Pour tous les trsors de l'univers, je n'aurais pas franchi la haie qui
me sparait de la baronne et de sa fille, mes deux victimes. Je les
avais en effet reconnues. J'tais sr de n'avoir fait de mal qu' elles
en toute ma vie.

Et ce terrible mot _notre ennemi me_ les dsignait aussi clairement que
si elles se fussent nommes.

Je revins sur mes pas, ou plutt je m'enfuis en proie  un trouble que
je n'essaierai mme pas de dcrire. Je tremblais comme un coupable. Je
ne me souviens pas d'avoir t jamais si perdument malheureux.

Il ne me venait mme pas  l'esprit qu'elles pussent suivre le mme
chemin que moi de l'autre ct de la haie. Je htais le pas, pensant
m'loigner d'elles.

Au bout du champ, je les rencontrai face  face.

T'attendais-tu  cela, Geoffroy? J'ai beau tre misrable jusqu'
souhaiter de mourir, mon coeur fond dans ma poitrine au souvenir de
cette heure dlicieuse, comme si un rayon de bonheur clairait et
rchauffait mon dsespoir.

Va, je sais bien que je ne suis pas un homme fort comme vous autres.
Qu'aurai-je de toi? Ta piti? Elle me fait peur, je n'en veux pas.

Je ne t'enverrai pas ces pauvres pages. En les crivant, je sais que je
les cris en vain--comme tant d'autres pages,  l'aide desquelles j'ai
tromp mon angoisse.

Cela me rassure de savoir que tu ne les liras pas, et j'y mets tout mon
coeur comme si tu devais les lire.

Je m'y complais, c'est ma seule jouissance. Je les garde quelques jours.
Je les relis plusieurs fois avant de les anantir....

Elles taient l devant moi, je n'avais plus aucun moyen de les viter.

Au premier regard, Jeanne et _sa maman_ me parurent comme deux soeurs.

Il y a des maladies qui amoindrissent et font l'effet d'un
rajeunissement.

Quand je les vis ainsi tout prs de moi, se tenant par la main et me
regardant avec une douceur pareille, je fis un pas en arrire et je
chancelai.

La jeune mre me dit:

--Nous ne vous cherchions pas, M. Thibaut, mais vous avez t bon pour
le pre de cette chre enfant, et nous sommes contentes de vous
remercier.

J'avais vu mourir ma soeur ane de la poitrine, vers ma dixime anne.
 cet ge-l on se souvient.

C'tait ma soeur qui m'apprenait  lire. Il me sembla que j'entendais,
aprs quinze ans, la douceur voile de sa voix.

Et quelque chose aussi me rappelait la chre morte dans la suavit
douloureuse de ces traits qui avaient une blancheur de cire.

J'ai oubli ce que je rpondis.

Jeanne et sa mre me donnrent la main....

_Note._ Il y avait ici une phrase efface avec beaucoup de soin, puis
les initiales de Lucien, avec son paraphe, le tout barr d'un simple
trait de plume.


Pice numro 3

(_Anonyme_, criture diffrente du n1, mais galement contrefaite.)

_ M. L. Thibaut._

30 septembre 1864.

Mon cher Lucien,

Vous avez encore des amis, bien que vous viviez comme un loup. Mais vous
savez, les loups ont beau se cacher au fond du bois, on les relance. Je
viens vous relancer pour vous dire ce que vous paraissez ne pas savoir:
_les courtes folies sont les meilleures_.

On ne vous demande rien pour cet adage ni pour cette consquence qui en
dcoule: la pire de toutes les folies est le mariage, parce que c'est
celle qui dure le plus longtemps.

Tant que vous n'avez pas saut le foss, mon pauvre garon, il y a de la
ressource, et on peut, on doit essayer de vous arrter, ft-ce par le
collet. Un bon mdecin ne s'occupe pas de savoir si le remde est
agrable  prendre ou non.

Vous tes entre les pattes de deux aventurires, on vous le dit tout
net. Le proverbe chante: qui se ressemble s'assemble. Le papa et la
maman de votre donzelle se ressemblaient, ils s'assemblrent.

On parlait dj dans ce temps-l, et mme bien plus qu' prsent, de la
tontine des cinq fournisseurs. Les millions vols  l'tat avaient fait
des petits, et la fortune du Dernier Vivant tait value  des sommes
folles. Ce coquin idiot, le baron Pry, vint se brler  la chandelle:
il pousa sa femme parce qu'il la croyait hritire de je ne sais plus
quelle portion du gteau. La dame de son ct, croyait le baron
propritaire de chteaux, de moulins, de futaies, etc.

C'est une vieille histoire, mais qui est toujours amusante.

La dame n'avait rien qu'un assez gentil mobilier, conquis sur divers, et
quant au baron, il avait beaucoup de dettes. Qu'arriva-t-il? Reproches
de s'tre mutuellement tromps, scandale, sparation et le reste. Vous
connaissez tout cela mieux que moi, puisque vous avez t l'homme
d'affaires du vieux drle.

Ce que vous ignorez peut-tre, c'est que d'une pierre vous recevez dj
deux coups, sans compter les autres, qui ne peuvent manquer de venir.

On vous accuse dj d'avoir eu vent du fantastique hritage, et de faire
une affaire d'argent, dtestable, il est vrai, mais trs honteuse aussi.

On vous accuse, en outre, de fermer volontairement les yeux sur le pass
de la petite personne. Elle chasse de race, vous le savez puisque tout
le monde le sait.

C'est comme la loi que nul n'est cens ignorer quand elle a t dment
affiche.

Vous arrivez aprs beaucoup d'autres, vous tes cens le savoir.

Si par impossible vous ne le saviez vraiment pas, crivez donc un mot 
ce fou de Rochecotte. Sa rponse vous fixera, et je me dclarerai bien
heureux si mon avertissement dsintress peut vous empcher de faire
une pareille culbute.

Croyez-moi, crivez  Rochecotte.


Pices numros 4, 5, 6, 7 & 8

Dates chelonnes du 4 au 15 octobre. Toutes lettres anonymes. critures
diverses, mais contrefaites uniformment.

_Note de Geoffroy_.--Ces lettres ne contenaient aucun fait nouveau.
Trois d'entre-elles faisaient allusion  l'hritage du dernier vivant
et  la tontine des cinq fournisseurs. Les deux autres engageaient
ironiquement Lucien Thibaut  se renseigner sur le compte de Jeanne
auprs d'Albert de Rochecotte.


Pice numro 9

(Lettre crite et signe par Lucien.)

_ M. le comte Albert de Rochecotte,  Paris._

Yvetot, 15 octobre 1864.

Mon cher Albert.

Je te prie de me rpondre courrier pour courrier. La question que je
vais t'adresser te paratra singulire. Il m'en cote beaucoup de te la
faire, surtout par crit, mais les circonstances me pressent et
m'obligent. Je suis dans l'enfer en attendant ta rponse, qui va dcider
de mon sort. Connais-tu Mlle Jeanne Pry, fille de notre ancien
compagnon, le baron Pry de Marannes? Je m'adresse  ta loyaut. Ton
affirmation fera foi pour moi. Je t'embrasse.


Pice numro 10

(criture d'Albert de Rochecotte. Rponse  la prcdente. Lettre signe
et renfermant un billet anonyme qu'on trouvera sous le n10 bis.)

Paris, le 17 octobre 1864.

Mon pauvre bon Lucien, je ne comprends rien  la lettre.

Ou plutt, si fait, je comprends trs bien que tu vas faire une sottise,
comme me l'annonce le billet ci-joint, reu dans le courant de la
semaine et que je t'engage  lire attentivement avant d'achever ma
prose....


Pice numro 10 bis

(Anonyme. Mme criture que le n3. Sans date ni dsignation de lieu de
dpart. Point de timbre postal.)

M. le comte de Rochecotte est prvenu que son ancien camarade et ami L.
Thibaut est sur le point d'pouser une jeune personne peu digne de lui.

Les amis de M. L. Thibaut ont lieu de supposer que M. de Rochecotte
connat suprieurement ladite jeune personne, et la connat sous des
rapports qui lui permettront d'clairer la situation d'un seul mot.

Pour tout dire, un desdits amis de M. L. Thibaut a rencontr  Paris,
non pas une fois, mais plusieurs, ladite jeune personne au bras de
Rochecotte lui-mme, et cela dans des endroits o une honnte femme
hsiterait  entrer.

Il est probable que M. L. Thibaut crira  M. de Rochecotte pour lui
demander des renseignements.

S'il ne le fait pas, il serait peut-tre du devoir d'un galant homme de
prendre les devants pour dire  ce malheureux ce qu'est ladite jeune
personne.

La mre et les soeurs de M. L. Thibaut sont dans la consternation.


Suite du numro 10

As-tu lu? bon! D'abord j'ai trouv ce billet absolument impertinent. Je
n'ai jamais t avec ma Fanchonnette que dans de trs bons endroits.

Et il y a un temps immmorial que je n'ai t nulle part avec une autre
que ma Fanchonnette.

La premire ide qui m'est venue, c'est que tu voulais me l'pouser sous
le nez, ce qui aurait t malhonnte de ta part.

Mais je me suis calm en songeant que tu ne la connaissais seulement
pas. J'ai jet le chiffon anonyme et je n'y ai plus song.

Hier soir, parlons dsormais srieusement, ta lettre est arrive. Elle
m'a expliqu un peu l'hbreu impertinent du billet.

D'aprs ta lettre ladite jeune personne est la fille de ce vieux
Rodrigue de baron. Celui-l, j'ai bien le droit d'en faire les honneurs
puisqu'il tait un peu mon cousin par sa femme.

Tiens, justement au mme degr, et mme plus prs, je crois, que la
perfection des perfections, mon autre cousine, la divine Olympe. Tu l'as
donc oublie depuis qu'elle est marquise?

Mon pre ne voyait pas la baronne Pry de Marannes. Ils s'taient
brouills, je ne sais pourquoi. Ceci est pour rpondre  ta question. La
mre et la fille sont des trangres pour moi. Je ne les connais ni
d've ni d'Adam, je l'affirme sur l'honneur.

Voil qui est dit.  ce sujet, le billet anonyme se trompe absolument.
Comment peut-il se tromper tant que cela et me radoter  moi-mme qu'il
m'a rencontr avec une personne que je n'ai jamais vue, je n'en sais
rien et m'en bats l'oeil. Je mprise les charades, ne sachant pas les
deviner.

Mais, mon vieux Lucien, il y a autre chose, malheureusement. Je suis
presque marri de ne pouvoir remplir les intentions charitables de
l'anonyme, car tu vas te casser le cou, c'est clair. As-tu ide, entre
parenthses, de ce que peut tre l'anonyme?

Les belles dames prennent souvent ce style de procureur quand elles vous
lancent ainsi des gredineries non signes.

As-tu une belle dame  tes trousses?

Moi, j'ai song  ta bonne mre. Je l'approuverais palsambleu! Ou  une
de tes soeurs.

La chose sre, c'est que la fille de mon honor cousin, le seigneur de
Marannes, ne doit pas valoir trs cher.

Il est bien tabli que le billet ment: je suis amoureux jusqu'au dlire,
et par continuation depuis les temps les plus fabuleux, de mon idole, de
ma houri, de mon dlicieux petit bijou, de ma Fanchette chrie, mon
ange, mon diable, ma ruine, mon salut que tout Paris me connat et
m'envie, et qui me fait enrager en dansant avec tout Paris. Je me moque
donc de toutes les Jeanne de l'univers et principalement de la tienne.

Mais, et sois assez perspicace pour remarquer que ce mot, prononc pour
la seconde fois, est crit en lettres capitales, mais, dis-je, cela
n'empche pas du tout le billet anonyme de mriter considration. Quant
 moi, il m'a beaucoup frapp.

Que diable! je ne suis pas le seul tre au monde qui puisse se damner
avec une Jeanne comme la tienne. Il y en a des quantits d'autres, je
t'en donne ma parole d'honneur.

Or, mon brave Lucien, mon cher camarade, tu n'es pas du bois dont on
fait des maris rsigns. Non. L'autre mois nous causions encore de toi,
Geoffroy et moi. En voil un qui fait son chemin! Nous disions que tu
tais la meilleure et la plus noble nature d'entre nous tous: capable,
selon le sort, d'tre heureux  titre larigot ou malheureux comme on ne
l'est pas.

Si Geoffroy tait  Paris, c'est lui qui filerait son noeud en deux
temps pour courir  ton salut; mais la France, sa patrie et la ntre, a
besoin de lui dans les contres trangres. Allez! j'crirais aussi bien
qu'un autre, en beau style bte, si je voulais.

Je te dis, moi: rflchis avant de piquer ta tte. C'est diablement
grave. Ma parole, je regrette presque le renseignement fourni ci-dessus,
tant j'ai le pressentiment que ton affaire n'est pas bonne.

Encore une fois, il tait mon parent; je puis parler de lui la bouche
ouverte; il faut avoir tu pre et mre pour entrer comme cela
volontairement dans la famille de cet imbcile coquin.

N'y entre pas, vieux Lucien, je t'en prie! Il doit y avoir quelque
mauvaise histoire l-dedans.

Pour un peu, vois-tu, je te dirais que j'ai menti. Et, tiens, s'il faut
cela pour te sauver, a y est: je connais ta Jeanne, j'ai soup avec
elle plutt dix fois qu'une; elle boit le Champagne comme un chrubin du
ciel et lve l'une et l'autre jambe  hauteur de carabinier.

Parole sacre. Porte-toi bien.

_Post-scriptum_.--Si tu connaissais ma Fanchonnette, tu comprendrais la
vanit de pareils propos. Voil une jeune personne! Mais, ventre de
biche, je ne l'pouse pas.


Pice numro 11

(Lettre crite et signe par Mme Thibaut.)

_M. Lucien Thibaut,  Yvetot._

Dieppe. 20 octobre 1864.

Mon cher enfant.

Nous avons un automne magnifique ici et cette chre Olympe nous traite
si bien que nous prolongeons un peu notre sjour. La richesse ne fait
pas le bonheur, c'est vrai, ou du moins on le dit, mais il faut pourtant
tre  son aise pour avoir, comme notre Olympe, un chteau aux portes de
la ville.

Tout a me fait penser  toi,  ton tablissement. Tu sais que mon plus
ardent dsir est de te voir mari. Tes soeurs et moi, Dieu merci, nous
ne pensons pas  autre chose. Nous nous rveillons la nuit pour en
parler.

Ce n'est pas que j'ajoute foi  ces bruits ridicules qui sont venus
jusqu' mon oreille, mais enfin, ces bruits-l, tout btes qu'ils sont,
ne diminuent pas mon envie de voir ton sort assur.

Notre Olympe est admirable pour nous. Ah! si la chance avait voulu...
enfin, n'importe. Ce qui est certain, c'est que ta nomination t'a donn
une valeur que tu n'avais pas: j'entends au point de vue matrimonial.

Aussi, tes soeurs et moi nous avons renonc  la pauvre Ida Moreau que
nous aimions de tout notre coeur, mais qui ferait un parti par trop
ordinaire. Nous pouvons maintenant choisir.

Et puis son pre et sa mre se portent comme des charmes. Ce qui lui
reste  avoir, elle l'attendra longtemps.

Moi, les _esprances_, je ne les compte que pour mmoire. (Le mot
esprance tait soulign au crayon, sans doute de la main de Lucien.)

Il faut que j'en parle encore: oui j'avais fait un beau rve autrefois,
et je crois qu'il aurait t assez de ton got, mon coquin! Notre Olympe
tait orpheline, elle avait dix mille livres de rentes en bon bien venu.
Avec a, jolie comme un coeur! Et des manires! Et une ducation! Et une
conduite! Enfin tout, quoi! C'est le gros lot, celle-l.

Mais elle a fait mieux, on ne peut pas dire le contraire. Ce n'est pas
que le marquis de Chambray ft un petit mari bien mignon, mais il avait
son asthme et ses soixante-sept ans. J'appelle a un placement en
viager. Je suis drle, pas vrai, mon chri?

Eh bien! aprs? est-ce que nous ne sommes pas tous mortels? Notre Olympe
a soign son bonhomme mieux qu'une soeur de charit. Et une conduite!
mais je l'ai dj dit.

Il aurait t le dernier des misrables s'il ne lui avait pas tout donn
 son dcs, puisqu'il n'avait que des neveux  la bretonne.

Maintenant, elle est veuve. Elle a soixante mille livres de rentes, un
chteau, un htel; elle est plus jeune et plus jolie que jamais.

Sais-tu qu'on parle d'ventualits, de succession possible, probable
mme? Tu n'es pas sans avoir eu vent de la tontine des cinq
fournisseurs. Le dbut de l'histoire n'est pas trs propre, mais on
calomnie toujours l'argent par jalousie. C'est la fable du raisin qui
est trop vert.

Il parat que le marquis tait neveu du dernier vivant de la tontine, le
fournisseur, comme on l'appelle, qui se cache  Paris et qui vit comme
un rat dans une cave. Il a prs de cent ans et personne ne sait le
compte absurde des millions qu'il ne pourra emporter dans l'autre monde.

Est-ce vrai? Moi je ne sais pas; Olympe hausse les paules quand on veut
lui toucher un mot de la chose. En tous cas, qu'est-ce que cela nous
fait, puisque ce serait folie de songer encore  elle dans la position
o elle est pour un morveux de petit magistrat comme toi? On ne se
dmarquise pas pour devenir Mme Thibaut, _substitute_. C'est dommage.

Mais sans aller chercher midi  quatorze heures, c'est--dire Mme la
marquise de Chambray, tes soeurs et moi nous ne sommes pas au dpourvu.
Nous avons battu les buissons dans tout le voisinage, et je te promets
que nous ne sommes pas revenues sans gibier. On pourrait dj t'offrir
tout un panier de poulettes  choisir.

Mauvais sujet! vois-tu, a me rend gaie de penser  tes noces. Tu es si
tranquille! Tu rendras ta petite si heureuse! Seulement, attention  ne
pas te laisser mettre le pied sur la tte. Un homme doit rester le
matre chez lui. Ceux qui donnent leur dmission ne sont jamais aims.
Nous recauserons de a en temps et lieu.

Pour en revenir, tes soeurs et moi nous avons commenc par trier dans le
bouquet pour ne pas trop t'ennuyer par l'embarras du choix.

Car nous sommes unanimes  ne point nous dissimuler qu'il faudra te
marier  la cuiller, comme on donne la bouillie aux petits enfants.

Ah! je suis gaie quand ce sujet me tient. Je l'ai dj dit, mais tant
pis.

Il reste trois noms, aprs triage fait. Et avec quel soin! Clestine et
Julie se sont disputes, il fallait voir! et moi aussi. Nous tions
comme trois harpies. Elles t'aiment tant! Et moi donc!

Fifi, ne va pas nous chanter  prsent que tu veux rester garon, c'est
bte, ni que tu as tes ides  toi comme les Moreau essayent d'en faire
courir le bruit: une petite pcore sans position et dont la mre ne voit
personne  Yvetot. Est-ce que je sais moi! j'ai grond Julie et
Clestine qui se faisaient du chagrin avec tous ces cancans. Je te
connais, puisque je t'ai fait, pas vrai?

Tu es incapable de mal tourner.

Allons donc! mon Lucien! pouser une aventurire sans le sou!

Les Moreau ont fait des pertes dans le Crdit mobilier. a les aigrit.
Ils voudraient voir des dsagrments  tout le monde.

Je commence. Il y a donc d'abord Mlle Sidonie de la Saudraye, bien
venu 3.700 francs de rentes, en chiffre rond. Esprances  peu prs
autant. Les parents ne sont plus trs jeunes et la maman tousse.

Pas jolie de figure, mais taille superbe--elle est aussi grande que
toi;--un peu maigrette et longuette, mais, avec du coton, ni vu ni
connu; les cheveux un petit peu roux, mais les blondes sont  la mode,
un petit peu jaune de teint, mais on aime les ples  prsent, et elle a
une gentille pointe rouge au bout du nez qui la relve: bonne
orthographe, gentille criture, joli caractre, une voix agrable comme
un flageolet, et bien pensante.

Tu sais? tu lui plairas du premier coup. Tout le monde lui plat. Il
faut penser  ta timidit. Sidonie est si bonne, si bonne, si bonne
qu'on y entre comme dans du beurre, mais une conduite! Tu vois, je l'ai
mise la premire. C'est presque ma candidate.

Passons au n2, qui est Mlle Maria Mignet, la fille du receveur: une
simple pension de mille cus pour dot et l'hritage de son oncle en
perspective. Ne fais pas la petite bouche, coco: il y a, dans le ventre
du receveur, les moulins du Theil, les trois fermes de la Rivire et
une part dans la fort de Blen. Je ne lcherais pas le tout pour deux
cent mille francs, au bas mot. H?

Tu peux mme mettre deux cent cinquante. Le receveur est veuf. Il a
soixante-cinq ans et cinq mois. Sa goutte a dj remont l'anne
dernire.

Quant  Maria elle-mme, vingt ans juste, toute rose, toute ronde, des
dents de lait, des cheveux de soie, leve au sacr-coeur de Rouen,
jouant du piano mieux qu'une serinette, apprenant le catchisme aux
petits enfants du quartier, enfin un joli parti tout  fait.

Je ne parle mme pas de la conduite.

C'est la protge de Julie....

(Ici Mme Thibaut tait arrive au bout de ses quatre grandes feuilles
de papier, mais, en femme de ressources, elle avait continu d'crire en
croisant les nouvelles lignes par-dessus les anciennes, ce qui est
adroit, mais rend les lettres de ces dames aussi difficiles  dchiffrer
qu'un manuscrit du quatorzime sicle.)

J'arrive  celle que porte ta soeur Clestine, le n3 et dernier:
Mlle Agathe Desrosiers, dix-huit ans, cent mille cus placs en 4-1/2
pour cent et deux maisons  trois tages, en ville. Est-ce beau? Il y a
un revers. Tu as connu son pre qui tait--hlas!--huissier, mais il est
mort.

Radicalement orpheline. Tout ce bien l venu. Peu d'orthographe, des
manires plus que simples, mais bonne enfant, de la conduite, et
mignonnette, malgr un lger dfaut dans la taille.

Mon coco, on ne peut pas tout avoir. Avec l'orthographe et sans la
dviation, ce parti-l ne serait pas pour ton nez. Je l'value  20.000
livres de rentes. Hein, garon? Tu roulerais coup, si tu voulais, et tu
aurais ta campagne.

Voyons, mon Lucien, ne faisons pas l'enfant. Tu as l'ge de te placer
comme il faut, crois-moi, ne te laisse pas rancir. Ces romans de
jeunesse peuvent gter une position pour toujours. C'est le coup de
pouce sur la poire. Dans deux ans d'ici il faudra peut-tre
redgringoler jusqu' Ida Moreau.

Rflchis. On ne te met pas le pistolet sous la gorge. Nous te donnons
huit jours pour peser et contrepeser les avantages des unions proposes.

Ds que tu m'auras rpondu, je ferai la demande, et puis tu viendras
voir la minette pour ne pas pouser chat en poche.

Et puis encore, six semaines ou deux mois.... Ah! quel agrable moment!
Lucien, c'est le plus beau jour de la vie.

Je t'embrasse comme je t'aime; sois sage et dcide-toi.

Ta mre, etc.


Pice numro 11 bis

(Petit mot de Mlle Clestine, crit en travers et sign.)

Mon chri de Lucien, c'tait notre Olympe qui aurait t l'idal. Quel
coeur! Quand ses grands chevaux piaffent dans la cour, je deviens folle.
Ne va pas croire que je sois si enchante de cette petite Agathe. C'est
une pensionnaire, et leve dans une pension-peuple, encore! Je sais
aussi bien que maman qu'elle a un corset mcanique, mais on en ferait ce
qu'on voudrait. Elle nous regarde comme ses suprieures. Tu nous
prterais ta voiture pour les visites.

La grande Sidonie est insupportable. Maman ne t'a pas dit son ge: je
sais qu'elle passe vingt-neuf ans; elle a moisi. Elle joue  l'ange,
mais mfiance! Toutes ces longues filles fanes mettent la queue en
trompette ds qu'un poil de barbe parat  l'horizon!

Maria Mignet, encore passe: au moins elle n'est que ridicule.

Prends mon Agathe, va, c'est absolument ce qu'il nous faut, et tu me
remercieras plus tard.


Pice numro 11 ter

(Petit mot de Mlle Julie, crit comme le prcdent et sign.)

Mais, du tout, Maria n'est pas ridicule, mon Lucien, seulement Clestine
ne voit jamais que l'argent, les visites, les voitures. Il faut autre
chose pour alimenter l'me. Je connais Maria et je te connais. Vous
vivrez tous deux par le coeur.

En tous cas, tu es libre; pouse cette bossue dore d'Agathe, si tu
veux; mais ne nous empoisonne pas de Sainte-Sidonie. Tu ne sauras jamais
comme je pense  ton bonheur. S'il ne fallait que donner ma vie pour que
tu eusses une Olympe... mais ce sont de vains rves. Prends Maria.


Pice numro 12

(Billet crit et sign par Mme la marquise de Chambray-)

Yvetot, ce mercredi (sans autre date).

Mon cher Lucien, vous vous faites de plus en plus rare. Votre chre mre
et vos soeurs m'avaient charge d'avoir de vos nouvelles. Comment
puis-je leur en donnerai je ne vous vois pas?

Mme Thibaut est toujours chez moi, l-bas. J'espre aller l'y
retrouver bientt. Elle parat proccupe  votre endroit d'un dsir et
d'une crainte. Je ne puis ni la rassurer ni l'aider puisque vous vous
loignez de moi sans cesse davantage.

Je ne sais si j'ai pu faire quelque chose qui vous ait dplu. Je cherche
en vain, je ne trouve pas. Du vivant de mon mari, j'avais mes devoirs,
mais, depuis que je l'ai perdu, j'avoue que je sais gr  ceux de mes
anciens amis qui n'abandonnent pas la pauvre veuve.

Avez-vous donc oubli tout  fait les jours qui suivirent notre enfance?
Vous n'aviez pas de meilleure amie que moi et vous me disiez tous vos
secrets.

Au milieu du monde qui m'entoure, allez, je suis bien seule. Si vous
veniez me voir, je ne vous demanderais pas votre secret maintenant.

_Note de Geoffroy_.--C'tait sign Olympe. Cette belle marquise avait
une criture anglaise un peu trop renverse, mais charmante.

Je ne sais pas pourquoi, aprs avoir lu son billet qui gardait encore,
depuis le temps, un parfum ple et doux, je feuilletai le dossier pour
retrouver les lettres anonymes portant les nos 1.3 et suivants jusqu'
8.

Je m'arrtai aux deux premires.

Ces lettres n'taient pas de la mme main, cela sautait aux yeux.

Du moins, cela semblait sauter aux yeux.

L'une tait trace lourdement, sur fort papier, avec une grosse plume
maladroite.

L'autre, sur papier Bath, trs faible, pouvait passer pour une srie
d'corchures lisibles. Mais, je l'ai mentionn dj, les critures de
ces lettres taient toutes les deux dguises.

Et il y avait entre les deux corps d'criture, en apparence si
diffrents, un mystrieux lien de famille.

tais-je dj prvenu? Le mme rapport me parut exister, rapport
excessivement vague assurment et encore plus sujet  contestation,
entre ces critures si contrastantes et les dlis gracieux de Mme la
marquise.

Remarquez que je ne me donne pas pour un expert jur,--mais je ne veux
pas cacher non plus que je ne suis pas tout  fait un profane au point
de vue de la calligraphie.

J'ai pratiqu un peu cette science--ou cette fantaisie--qui consiste 
juger le caractre des gens d'aprs leur plume.

De ce travail d'examen--et de comparaison--qui interrompit un instant ma
lecture, il me resta deux impressions:

L'une ayant trait  la ressemblance: trs fugitive celle-l et que je
n'oserais pas mme appeler un soupon.

L'autre se rapportant  l'examen technique de l'criture de Mme de
Chambray: cette impression beaucoup plus accentue que la premire.

Il y avait l, selon ma manire d'interroger la plume, une vigueur sous
la grce, une puissance sous l'abandon, une volont intense et une
hardiesse peu commune derrire la mignardise toute fminine d'une
criture  la mode.

Cette marquise me piquait, voil le vrai. Elle m'effrayait aussi. Je la
voyais dominer de toute la tte le niveau de ce drame, taillis confus o
j'en tais encore  chercher ma route parmi les broussailles.

Au moment o je remettais en place les lettres anonymes, ma pendule
sonna. Il tait onze heures de nuit. Je lisais depuis trois heures. Mon
estomac criait littralement famine.

Cependant, au lieu de prendre mon chapeau pour descendre au boulevard o
tant de restaurants m'offraient leurs tables hospitalires, mon oeil
d'affam fit le tour de la chambre.

Il rencontra, sur un guridon, quelques rogatons du pain  th qui avait
servi  mon djeuner du matin.

Je poussai le cri des naufrags de la _Mduse_ apercevant une voile 
l'horizon. D'une main, je m'emparai des bribes dessches, tandis que
l'autre tournait dj un nouveau feuillet, et je plongeai tte premire
dans mon investigation, dvorant avec une activit pareille mes crotes
et mes paperasses.


Pice numro 13

(Lettre crite et signe par Albert de Rochecotte).

Paris, lundi soir (sans autre date).

Brave Lucien, o en est l'affaire Jeanne? L'affaire Fanchette priclite
dplorablement. Mon oncle du Havre est mort. J'ai fait un hritage.

Est-ce que nous ramons toujours sur le fleuve de Tendre avec ma petite
cousine Pry? J'en ai peur pour toi. Mon autre cousine, l'incomparable
Olympe, m'a dit que ta maman avait tout plein de peine  te marier.

Tu as tort, il n'y a que le mariage, mon bon. J'ai toujours t de cet
avis-l. Nous sommes ici-bas pour nous marier et pour mourir.

Au reu de la prsente, tu es somm de te rendre  Lillebonne, au
domicile politique et civil de _mon_ notaire, matre
Bat-et-son-collgue (Solange-Alceste), dpositaire de mes papiers de
famille.

Ne rions jamais: je vais avoir un notaire  moi, un notaire pour de bon.
Je serai un client. Le petit clerc m'honorera par-devant et me fera des
cornes par-derrire. Oh! la vie!

Chez ce matre Bat, tu retireras mon acte de naissance, mon diplme de
vaccination et gnralement toutes les pices indispensables pour
pouser quelqu'un, autre que ma Fanchonnette.

Ah! le cher coeur, le dlicieux amour! Comme je l'pouserais plutt cent
fois qu'une si c'tait seulement une chose possible! Mais c'est de la
voltige, du cancan, de la marche au plafond. La postrit refuserait d'y
croire. Que diable! on n'pouse pas Fanchette! (Ne le dis pas, elle a
rempli jadis les fonctions de marchande de plaisirs.)

J'ai vainement cherch un exemple dans l'histoire, un prcdent, une
excuse. Il n'y a que les membres du haut parlement anglais, les rois de
Bavire et mon bottier pour pouser Fanchette. Fanchette elle-mme se
moquerait de moi et ce ne serait pas la premire fois. (Tu comprends:
marchande de plaisirs, en tout bien tout honneur, diable!)

Si tu savais quels purs diamants il y a dans son sourire! Le monde est
bte  tuer. Au fait, pourquoi n'pouse-t-on pas Fanchette?

Voil. C'est qu'on en pouse une autre. Je suppose que cette raison-l
te paratra premptoire.

Comme je l'aimais! comme je l'adore! tu vas me demander: qui donc
pouses-tu comme cela? Curieux!

Te divertirait-il de savoir que j'ai demand Olympe? Tu t'y attendais.
C'est ce qui tombe d'abord sous le sens. On pouse Olympe aussi
fatalement qu'on n'pouse pas Fanchette. Mon pauvre bon oncle tait
encore chaud que j'avais dj la main  la plume. Pas de rponse. J'ai
pris la poste pour Dieppe. Olympe m'a ri au nez. Trs bien. Je suis
revenu  Paris.

Je crois qu'Olympe a _un amour au coeur_, comme dit ta soeur Julie que
j'ai vue l-bas et qui vaut  elle seule tout un cabinet de lecture.
Bonne fille, du reste. Clestine aussi. Mais des rpes dans la bouche.

Alors, Olympe m'ayant remis  ma place, je cherche comme un malheureux.
Personne ne m'a dit: Marie-toi, mais je sens qu'il faut me marier. Il
le faut. C'est la loi.

Songe donc! non seulement je suis riche, comme peut l'tre un bon
bourgeois, par mon oncle; mais, par mon oncle encore, il me tombe un
droit ventuel  la succession du fournisseur,--le dernier vivant de la
tontine.

Tu dois bien connatre un peu cette chanson-l. Le bonhomme Jean
Rochecotte tait de chez vous, et tous ses hritiers demeurent autour
d'Yvetot. Je prime tout le monde  ce qu'il parat. Je suis srieusement
menac de prir  la fleur de l'ge, touff sous une avalanche de
millions.

Et sais-tu que, si je mourais, ton affaire, Jeanne, cesserait d'tre une
mauvaise plaisanterie?

Je ne pourrais pas te dire au juste en quel ordre elle vient, mais sa
mre tait cousine du fournisseur. Peut-tre que Me Bat
(Solange-Alceste) pourrait te renseigner. Vas-y voir.

Moi, je continue de chercher. Je me suis donn quinze jours pour
trouver, car si la situation tranait jusqu' trois semaines, je parie
un franc que j'pouserais Fanchette.

Or, on ne l'pouse pas.

Donc mon cas est absurde et tu peux souder mon dsespoir.

Dis-moi au juste,  l'occasion, comment se porte l'affaire Jeanne. a
m'intresse  cause de Fanchette.

Ma pauvre petite perle! Elle m'idoltre, quoique je n'en croie rien.
Figure-toi que jamais, au grand jamais, elle n'a t si jolie. Je vais
la faire dner deux fois par jour  la campagne jusqu' la catastrophe.

Lucien, je le lui dois!

Hier, elle m'a promis sur la mmoire de sa mre qu'elle me tuerait si
j'tais infidle, dpche-toi d'envoyer les pices.


Pice numro 14

(De l'criture de Lucien Thibaut. Non sign. Sans date.)

J'ai besoin de parler. J'en mourrais. Il y a au fond de moi une voix que
j'touffe et qui voudrait crier: Je l'aime, je l'aime!

Je l'aime comme on respire. Elle est le souffle de ma poitrine. Elle est
ma vie. Oh! je l'aime! En crivant cela toutes les fibres de mon tre
frmissent de volupt.

 qui fais-je mal en l'aimant plus que moi-mme? Quels sont les ennemis
inconnus qui s'acharnent  torturer mon bonheur?

Je demandais un frre autrefois. Un frre me dirait que je me perds, ou
peut-tre que je le dshonore. Qui sait? je ne veux pas de frre.

Je t'cris encore, Geoffroy, mais c'est parce que tu ne me rpondras
pas. Je n'aurai de toi ni conseils accablants, ni reproches amers.

Ce n'est pas  toi que vont mes plaintes, c'est  un Geoffroy que je
cre et que tu ne connais pas, un Geoffroy amoureux et malheureux,
capable de prter l'oreille au chant dlicieux de ma douleur....

Elles demeurent dans une toute petite maison qui dpend d'une ferme, 
laquelle appartient le champ o je la rencontrai pour la premire fois.

La ferme s'appelle le Bois-Biot.

La pauvre mre est bien malade, elle s'en va doucement. Jeanne
s'accroche  elle et l'enveloppe d'une longue caresse qui s'efforce en
vain de la retenir dans la vie.

J'ai d te dire que Mme Pry avait l'air d'tre encore toute jeune.
Elle est trs belle. Jamais elle ne parle de sa maladie, mais on sent si
bien qu'elle voit sa fin prochaine! Je l'ai surprise mortellement
triste, parce qu'elle ne se savait pas pie, et j'ai devin que l'image
de sa Jeanne abandonne passait alors devant ses grands yeux, qui n'ont
mme plus la consolation des pleurs.

Elle sourit ds qu'on la regarde, mais son sourire est plus triste que
sa tristesse.

Est-ce  cause de Jeanne que je l'aime si profondment, cette douce
mourante, belle comme la rsignation?

Ou plutt n'est-ce pas ma tendresse pour elle qui met le comble 
l'amour infini que sa fille m'inspire?

Jamais je ne leur ai parl de cet amour. Je sais qu'il s'exhale de tout
mon tre.  quoi serviraient les paroles? Je reste l entre elles deux
comme si c'tait ma place et mon droit.

Que n'est-ce mon devoir!

Hier, notre malade s'tait endormie. Quand ses yeux se sont rouverts,
elle a surpris ma main dans celle de Jeanne. Un peu de sang est revenu 
ses joues. J'ai cru qu'elle allait sourire et nous unir dans sa
bndiction.

Je suis sr qu'elle y songeait.

Mais le voile de ses longs cils s'est rabattu sur son regard attendri et
plus triste.

Elle a demand sa potion, quoique ce ne ft point l'heure. Jeanne nous a
quitts aussitt pour aller dans la chambre  coucher prendre la fiole.

Mme Pry et moi nous sommes rests seuls.

Elle a pris la main que Jeanne tenait tout  l'heure. Je croyais qu'elle
allait parler. Pourquoi ne parlait-elle pas?

Le silence, entre nous, a dur si longtemps que dj on entendait le pas
de Jeanne, revenant sur la pointe du pied, quand la chre malade a dit
tout bas:

--Lucien, est-ce que vous recevez aussi des lettres anonymes?

Je ne pouvais pas rpondre non.

Au moment o Jeanne rouvrait la porte, Mme Pry m'a gliss dans la
main une enveloppe qui semblait contenir plus d'une lettre, en
murmurant:

--Mon cher Lucien, vous avez une mre....


Pice numro 15

(Anonyme, criture inconnue.)

Paris. 13 octobre 1864 (sans timbre de la poste).

_ Mme veuve Pry,  la ferme du Bois-Biot, prs et par Yvetot._

Madame.

Vous jouez votre jeu, et personne ne peut vous en vouloir beaucoup pour
cela. Vous n'avez pas de fortune, Mademoiselle votre fille est  marier,
vous essayez de la placer au mieux de vos intrts, c'est tout simple.

Pour ma part, moi, je suis trs loign de vous blmer.

Malheureusement--ce qui est bien naturel aussi.--vous avez pour
adversaires la famille et les amis de l'innocent autour de qui vous
tendez vos filets.

Ceux-l sont plus forts que vous, Madame, non seulement parce qu'ils
sont plus riches, mieux poss, plus nombreux, mais encore parce que leur
mobile est plus dsintress que le vtre. Vous entranez un malheureux
vers le foss o l'on se casse le cou, ils l'arrtent et le dfendent.

Le monde est avec eux contre vous.

En consquence, vous allez avoir beaucoup d'ennuis, vous allez vous
donner beaucoup de mal, et vous ne russirez pas.

Un bon averti en vaut deux, dit le proverbe.

Madame,  votre place, moi, je lcherais prise et j'irais marier ma
fille ailleurs.


Pice numro 15 bis

(Anonyme, jointe  la prcdente. criture rappelant celle du N1.)

17 octobre 64 (sans lieu de dpart ni timbre postal).

Madame,

Il y a deux sortes de lettres anonymes: celles qui sont lches et celles
qu'un motif gnreux a dictes.

La prsente appartient  la seconde catgorie, car elle vient d'une
personne dsintresse. Elle ne vous dira point d'injures; elle vous
donnera au contraire un bon conseil.

Vous tes mal regarde dans le pays, vous y avez des dettes, la justice
a d dj vous dire son mot  diffrentes reprises, et la mmoire de
feu votre mari n'est pas de celles qui protgent une veuve.--au palais
ni ailleurs.

Quel intrt srieux pouvez-vous avoir  rester chez nous dans une
position si mauvaise?

On vous fait savoir, Madame, que si la salutaire pense vous venait de
quitter l'arrondissement d'Yvetot sans tambour ni trompette, toutes
facilits vous seraient accordes pour cela.

Vos cranciers eux-mmes n'y mettraient aucun obstacle.

Si, au contraire, Madame, il vous plaisait de rester o vous tes,
malgr le prsent avertissement, la famille respectable que vous menacez
dans ce qu'elle a de plus cher, se regarderait comme autorise 
prendre immdiatement toutes mesures pour vous empcher de lui nuire.


Pice numro 16

(Note crite et signe par Lucien Thibaut. Main tremblante, surtout au
dbut.)

(Sans adresse ni date. Vraisemblablement du mois de novembre 1864.)

Jamais je n'avais rien ressenti qui pt me faire craindre une affection
morbide du cerveau.

Je ne crois pas encore que je sois menac de folie.

Il y a des accidents isols que provoque, par exemple, une vive colre,
ou qui viennent  la suite d'une motion par trop douloureuse.

Il y a huit jours, un soir, chez moi, aprs avoir pris connaissance de
deux lettres sans signatures,  moi remises par Mme veuve Pry,
j'prouvai des symptmes singuliers.

Un peu avant minuit, puis que j'tais par l'effort qui torturait ma
pense, car je mesurais, je comptais les obstacles entasss entre moi et
le bonheur, j'prouvai tout d'un coup une sensation de grand repos comme
quelqu'un qu'on arracherait aux angoisses d'une lutte dsespre.

J'entends d'une lutte physique. La sensation avait lieu _dans le corps_.
Elle tait une dtente des muscles et des nerfs.

Je ne dormais pas, j'en suis sr, trop sr, puisque semblable phnomne
s'est reproduit  plusieurs reprises dans les huit jours qui viennent de
s'couler.

J'analyse ici mon tat une fois pour toutes, dsirant n'en plus parler
jamais.

Je rpte en outre  Geoffroy de Roeux, mon seul ami, entre les mains de
qui cette dclaration ira tt ou tard avec le reste des crits dont
l'ensemble formera mon histoire--ou mon testament,--je rpte  Geoffroy
que j'ai conscience absolue de n'tre pas fou.

Le soir dont je parle, j'tais bien portant de corps.

Par comparaison avec la misrable fivre qui m'avait tenu depuis que
j'avais quitt Jeanne et sa mre, j'tais mme trs bien portant.

Mes ides taient nettes, plus nettes assurment qu' aucun autre
instant de cette terrible soire.

Seulement je ne souffrais plus. Je regardais sans colre _personnelle_
les deux lettres anonymes qui taient l sur ma table, et la pense de
Jeanne elle-mme ne m'affectait plus que d'une manire indirecte.

Il en tait de mme pour la pense de moi.

Me fais-je bien comprendre? J'ai peur que non. J'y mets sans doute trop
de mnagements par la frayeur que j'ai de passer pour un homme en tat
de dmence.

Et n'est-ce pas dj folie, Geoffroy, que de compter  ce point sur une
amiti que vous ne m'avez jamais jure?

Amiti si douteuse, mon Dieu!  mes propres yeux, que je n'ai pas encore
os vous envoyer mes confessions, crites pour vous, pour vous seul!

 Geoffroy! mon frre! mon espoir unique! si tu me manquais, tout me
manquerait!

Si tu ne m'aimes pas encore comme il faut qu'on m'aime, tche de
m'aimer. Je mrite d'tre aim autrement que les autres, puisque je
souffre plus que les autres. Je me dis: Il m'aimera quand il aura lu. Je
le crois, je le sais, j'en suis sr. C'est ma foi et c'est mon salut.
Si tu venais vers moi! si je me rchauffais, serr contre ta
poitrine!... Pour toi, donc, je m'explique entirement, pauvre crature
qui a honte d'elle-mme.

La pense de Jeanne ne me blessait plus le coeur, parce que j'avais un
autre coeur. Je n'tais plus moi. J'tais un autre. Est-ce clair,  la
fin?

Ah! je ne sais. Je dsespre d'exprimer cela par des mots. Essaye de
comprendre, Geoffroy, je t'en prie, car c'est bien cela: j'tais un
autre. Un autre qui? Un autre moi. Je me sentais mu froidement, comme
si on m'et racont l'histoire d'autrui.

coute bien: j'arrive  peindre exactement mon tat. Au lieu de
souffrir au premier degr, je n'avais plus qu'un reflet de souffrance.

Ce reflet s'appelle la piti. Eh bien, j'avais piti, dans la mesure
ordinaire des mes compatissantes, de deux pauvres enfants crass par
le malheur et qui s'aimaient saintement dans leur dtresse. Le jeune
homme s'appelait Lucien, la jeune fille Jeanne. J'aurais voulu de tout
mon coeur les secourir.

Mais en voyant ce Lucien aux prises avec l'agonie d'amour,
j'prouvais--et c'est l le repos dont je te parlais tout 
l'heure,--oui j'prouvais quelque chose de ce sentiment inhumain avou
par Lucrce, le pote des gosmes paens:

    _Suave_, _mari magno, turbantibus oequora ventis._
    _E terra magnum alterius spectare laborem._

Il est bon, il est doux, quand la tempte bouleverse la grande mer, de
contempler,  l'abri, sur la grve, la grande dtresse d'un _autre_...

L'autre, c'est le naufrag, luttant contre les flots.

Il n'y a pas au monde une pense plus dsesprment odieuse.

Mais elle est vraie, et nous le prouvons chaque jour, tous, tant que
nous sommes, en courant  perte d'haleine, comme des chacals en chasse,
aprs les motions tragiques.

Oui, elle est vraie,--et je me complaisais dans le bien tre de la
vision qui me montrait mon propre supplice, support par _un autre_.

Tu verras plus tard, Geoffroy, o me conduisit l'trange phnomne de
ddoublement qui se produisit en moi pour la premire fois, ce jour-l.

Aujourd'hui, j'ai tout dit. Je n'en puis plus. Il me semble que j'ai
soulev une montagne.


Pice numro 17

(criture de Lucien Thibaut.)

(Sans date, avec cette mention: _Pour Geoffroy_.)

Je l'ai vue pour la dernire fois. Elle est partie. Je suis seul.

Hier encore, je souffrais cruellement, c'est vrai, mais j'tais si
heureux! Prs d'elle, tout tait oubli.

Je ne la verrai plus.

Te souviens-tu de notre haie o les chvrefeuilles verdissaient dj
au-dessus des ronces quand je vis ma petite Jeanne pour la premire
fois?

La haie a fleuri, puis elle s'est dpouille pour refleurir encore.
C'tait notre rendez-vous le plus cher. L'amour nous le consacrait, et
le printemps et tout un essaim de jeunes souvenirs.

C'est l quelle m'avait dit: Lucien, et que je lui avais rpondu:
Jeanne.

Aucun autre aveu ne s'tait chang entre nous jamais, parce que nous
aimions comme le coeur bat, tout naturellement. C'tait notre existence.
Nos mes s'entendaient sans parler. Nous n'avions qu'une me.

Ce matin, je me suis trouv seul sous le grand chtaignier. Hier, elle
m'avait dit: On est bien qu'ici...

J'ai attendu. Les branches parfumaient le vent, qui les balanait
doucement. C'est bon d'attendre quand on sait que la bien aime va
venir.

Mais Jeanne ne venait pas et j'avais longtemps attendu. L'inquitude m'a
pris. Notre chre malade tait si faible hier au soir!

J'ai franchi la haie.

De l on voit toute la route.

La route tait dserte.

Oh! Jeanne! Jeanne! Mon anxit,  peine ne, allait dj grandissant.
Je me suis dirig vers la petite maison. Les volets taient ferms, la
porte aussi. Que voulait dire cela?

Le souffle a manqu  ma poitrine.

J'ai frapp, pas de rponse.

Un paysan tait  vanner du froment  cinquante pas de l, devant la
porte de la mtairie. Comme j'allais frapper encore, il m'a cri:

--Ce n'est pas la peine de cogner, il n'y a plus personne.

Je restai l tout tourdi.

C'tait comme si j'eusse reu un grand coup au-dedans de la poitrine.

La mtayre, cependant, tait sortie sur le pas de sa porte  la voix du
vanneur. Elle m'appela, disant:

--La pauvre dame a laiss quelque chose pour vous en partant.

--Elles sont donc parties! m'criai-je.

--Oui, comme a, de grand matin, dans une carriole.

Et la dame tait firement ple.

--Parties pour quel endroit?

--Je ne sais pas. Voil le paquet. Vous donnerez bien quelque chose pour
la peine.

Je m'loignai avant de rompre l'enveloppe. Je n'osais pas. J'attendis
plusieurs minutes. Le hasard avait dirig mes pas vers notre haie, dont
le soleil chauffait maintenant les feuilles odorantes. Je m'assis ou
plutt je tombai en gmissant  la place mme o j'avais vu ma petite
Jeanne cueillir des primevres par ce beau soir de printemps....


Pice numro 18

(Lettre de M. Ferrand, prsident du tribunal de premire instance
d'Yvetot, crite par un secrtaire, mais signe.)

Yvetot. 6 mai 1865.

_ Mme Veuve Pry de Marannes._

Madame.

Je vous aurais vit un drangement sans la multiplicit de mes
occupations. Vous voudrez donc bien m'excuser si, dans l'impossibilit
o je suis de vous rendre visite, je vous prie de passer  mon cabinet
pour recevoir de moi une communication importante.

Cette communication aura un caractre tout officieux. Elle n'entranera
pour vous aucun dsagrment. Il est, en effet,  esprer que vous
cderez  des conseils que mon ge et l'intrt que je porte  mon jeune
collgue L. Thibaut m'autorisent  vous offrir.

Veuillez agrer, Madame, mes hommages empresss.


Pice numro 18 bis

(crite et signe par Mme veuve Thibaut.)

Dieppe, 5 mai 1865 (par la poste).

_ Mme veuve Pry de Marannes._

Madame.

Quoique n'ayant en aucune faon l'honneur de vous connatre
personnellement, je prends la libert de m'adresser  vous pour vous
prier de mettre fin  une situation trs pnible, et qui menace de
devenir dangereuse.

Mon fils, M. L. Thibaut, juge au tribunal de premire instance, n'a pas
de fortune patrimoniale, mais sa position lui permet de viser  un
mariage avantageux.

J'ajoute que, jusqu' prsent, sa conduite exemplaire doublait les
chances qu'il peut avoir de s'tablir honorablement.

Il m'est revenu que des relations se sont noues, depuis assez longtemps
dj, entre mon fils et Mademoiselle votre fille, dont je ne veux dire
ici aucun mal, mais que je ne consentirai jamais, je vous le dclare
formellement,  accepter pour ma bru.

Veuillez bien croire, Madame, que je n'ai pas la plus lgre intention
de vous blesser; c'est pourquoi je me prive de toute espce
d'explication.

Notre respectable ami, M. le prsident Ferrand, dans un esprit de
dvouement pour nous et de conciliation  votre gard, se charge
d'claircir prs de vous les points qui pourraient vous faire hsiter 
suivre la ligne de conduite que vous devez adopter dsormais vis--vis
de mon fils.

Je suis mre, Madame, j'accomplis mon devoir de mre.

Indpendamment de ce fait, qu'une union entre deux jeunes gens galement
dpourvus d'aisance est une immoralit, je prtends choisir celle qui
sera la soeur de mes filles.

 cet gard, mon parti est irrvocablement pris. Je ne reculerai devant
rien pour sauvegarder l'avenir de mon fils, et s'il n'y avait pas
d'autre moyen, tenez-vous certaine de ceci: c'est que je n'hsiterai pas
 mettre ma maldiction entre lui et la folie qu'on le pousse  faire.

Veuillez agrer, Madame, mes salutations empresses.


Pice numro 19

(crite et signe par Mme veuve Pry. _Aux soins de la fermire du
Bois-Biot, pour remettre  M. L. Thibaut._ Sans date. Ce devait tre le
7 ou le 8 mai.)

Adieu, mon cher enfant, les deux lettres ci-jointes vous donneront les
raisons de notre dpart ou plutt de notre fuite.

On aurait pu, je le crois, user de moyens moins cruels envers nous, mais
n'oubliez pas ceci: la duret apparente de Madame votre mre n'a d'autre
origine que son affection pour vous. N'essayez pas de nous retrouver. Ce
serait mal, et notre peine en serait aggrave. Entre vous et Jeanne ce
n'tait qu'une tendresse d'enfants. Vous oublierez. Adieu. Soyez bien
heureux.

_Note de Geoffroy_.--Au-dessous de la signature qui suivait cette
dernire ligne, il y avait encore une fois le mot: _Adieu._ Mais ce
n'tait pas la mme criture, et la pauvre petite main de Jeanne avait
bien trembl en le traant.


Pice numro 20

(criture de Lucien Thibaut, trs altr, avec la mention: _Pour
Geoffroy_. Sans date.)

Je viens d'tre bien malade et pendant longtemps. Les mdecins disent
que c'est une fivre nerveuse.

Cela fait souffrir beaucoup, mais les mdecins se trompent. Ce ne sont
pas les nerfs qui souffrent dans cette fivre-l.

Jeanne! ma pauvre petite Jeanne! Voil mon mal. Il est au coeur. Je
souffre de ne plus la voir, de me sentir spar d'elle  jamais.

Pas une lettre! pas un mot d'elle ni de sa mre! Je ne sais pas mme o
elles sont.

Sa mre disait: Vous oublierez.... Si Jeanne allait m'oublier! Elle
est si jeune! et il y en aura tant pour lui parler d'amour.

C'est pour le coup que je....

_Note de Geoffroy_.--Il y avait ici plusieurs lignes effaces, aprs
lesquelles le mme numro continuait:

Se peut-il que ce bas monde contienne un homme si heureux que toi,
Geoffroy? me voil tout ragaillardi. Je viens de recevoir une lettre de
toi. C'est de l'essence de gaiet. J'essaierai de la respirer quand je
serai trop triste.

Autour de toi ce ne sont que sourires, joyeuses audaces, aimables
aventures. Du haut de tes succs il faut vraiment que tu aies de
l'affection pour moi puisque tu continues  m'crire,  moi, obscur
robin que tu dois croire engourdi dans l'assouplissement provincial.

Car tu ne sais mme pas que je me sauve de l'engourdissement par le
martyre.

Comme tu ris bien! de bon coeur et de tout!

Moi, je ne ris plus jamais, Geoffroy, et pourtant, dans ta lettre, il y
a une chose qui m'a fait sourire, c'est le paragraphe o tu me reproches
mon silence.

Mon silence! Je ne t'cris jamais, dis-tu? Malheureux! si tu recevais
tout d'un coup toutes les mains de papier que j'ai barbouilles  ton
intention! ce serait  submerger ta gaiet sous mes ennuis!

Te souviens-tu? j'tais fort pour _tirer au mur _ notre salle d'armes
du collge. Je me confesse au mur en me confessant  toi, qui ne
m'entends pas. Cela t'vite un chagrin, et pour moi, c'est peut-tre
plus commode....

Je suis chez ma mre  la campagne, sur la route d'Yvetot  Lillebonne.
Mes deux soeurs se relaient auprs de mon chevet.

Tout le monde ici est trs bon pour moi, mais le genre de bont qu'on me
tmoigne implique un sentiment de protection. Dans ma famille, chacun
me protge, mes soeurs aussi bien que ma mre, et les domestiques s'en
mlent  l'unanimit.

Notre vieille cuisinire met du sucre dans mes plats comme si j'tais un
petit enfant.

J'ai d trs certainement,  la suite du coup de massue qui me terrassa
 la ferme du Bois-Biot, donner quelques signes du mal mental auquel il
a t fait allusion. Pendant plusieurs jours, je suis rest sans
connaissance.

On me cache ces dfaillances de mon cerveau, on me dit que j'ai eu le
dlire, mais j'ai conscience de m'tre assis plusieurs fois moi-mme 
mon propre chevet, analysant avec une curiosit froide les symptmes de
mon mal moral, me consolant, m'arraisonnant et me grondant.... Quittons
ce sujet qui me donne le vertige.

On ne me cache pas tout, cependant. Ainsi, on me dit qu'en rentrant chez
moi, aprs cette journe qui me broya le coeur, je trouvai ma mre qui
m'attendait, et que je la maltraitai. Je n'en ai aucun souvenir, mais je
m'en repens sur parole. On m'a pardonn.

On me dit aussi que j'envoyai des injures, avec un cartel en rgle,  ce
bon M. Ferrand, le prsident du tribunal, qui me l'a pardonn galement.

Je lui sais gr de sa misricorde, mais je ne me souviens ni du cartel
ni des injures.

On me dit enfin que vers ce mme temps, Olympe quitta Dieppe et le
cercle brillant dont elle est la lumire pour me servir de garde-malade.

Le fait est que j'ai vaguement mmoire de l'avoir vue, plus belle que
jamais, assise au pied de mon lit.

Il parait qu'elle a t bonne, empresse, ravissante de zle charitable,
et mme....

Je peux bien tre franc, puisque ma lettre ira o les autres sont
alles: _au mur_.

Il parait mme qu'Olympe a t mieux encore que cela.

Ma mre m'a avou en grandissime confidence que Mme la marquise
daignait se souvenir de nos enfantines amours.

Vois-tu cela?

De leur ct, mes soeurs changent des regards attendris quand on parle
d'Olympe. Clestine fait des allusions  la voiture de Mme la
marquise qui est un huit-ressorts, s'il vous plat. Julie lve les yeux
au ciel et murmure des machines sentimentales. On ne me souffle plus
jamais mot ni de la longue Sidonie, ni de Maria plus rose que les roses,
ni d'Agathe, un peu djete, mais hritire. Si j'tais fat, je croirais
qu'il dpend de moi, ds  prsent, de remplacer M. le marquis de
Chambray.

Jeanne, ma jolie petite Jeanne! mon coeur chri! Olympe est bien belle
et j'ai vu le temps o je ne plaais rien au-dessus de la noblesse de
son me. Mais maintenant, je t'aime, Jeanne, et je n'aimerai jamais que
toi!


Pice numro 21

(Note crite au crayon par Lucien. Sans date.)

Olympe est revenue  Yvetot. Je ne pense pas qu'il y ait ici-bas une
femme plus dlicieusement belle.

Beaut de marquise ou plutt beaut de reine. Mes soeurs ont l'air
d'tre ses sujettes.

Serait-il vrai qu'elle pt m'aimer? Que m'importe?

Maman me l'a dit positivement ce matin. Je n'y crois pas. Qu'y a-t-il de
commun entre ce rayon et mon ombre?

Elle me parle peu. Je la trouve plie.

Mme Pry est sa parente. Si elle pouvait me procurer des nouvelles de
Jeanne.

Je l'interrogerai le plus adroitement que je pourrai....


Pice numro 22

(Billet crit et sign par M. le Dr Schontz. Tte de lettre imprime
portant le nom du docteur et cette mention: _Spcialit pour les
affections pulmonaires.)_

Paris, le 24 juin 1865.

_ M. L. Thibaut, juge, etc._

Monsieur,

J'ai confess une pauvre mourante qui va laisser aprs elle sur la terre
un ange abandonn. Je vous ai rencontr une fois  Paris, au temps o
vous et moi nous tions des tudiants, chez M. le baron de Marannes. Il
s'agit de sa veuve et de sa fille. On ne vous reproche rien, mais on
souffre et on se meurt. Votre prsence ne sauverait pas la malade,
Monsieur, ma conscience, me force  l'avouer, mais la dernire heure
serait adoucie. Faites selon les conseils de votre honneur et de votre
coeur.


Pice numro 23

(criture de Mme la marquise de Chambray, htive et trouble, sans
date ni signature.)

_ M. Louaisot de Mricourt, agent d'affaires, rue Vivienne,  Paris._

Rpondez courrier pour courrier.

Je suis dans la banlieue d'Yvetot, chez Mme veuve Thibaut, dont le
fils trs malade et _peut-tre fou_, vient de s'enfuir.

Il doit tre  Paris.

Je jurerais qu'il est  Paris.

Trouvez-le sur-le-champ.

Je dis: Cote que cote; trouvez-le, je le veux.


Pice numro 24

(Sans signature, mais crit sur lettre  tte imprime, ainsi conue:
Cabinet de M. Louaisot de Mricourt, consultations, dmarches,
renseignements, rue Vivienne, prs du passage Colbert, Paris.)

Cinq heures moins le quart (pas d'autre date).

_ Mme la marquise de Chambray,_ etc.

M. L. Thibaut, arriv ce matin  Paris par train de onze heures.

Descendu chez Mme veuve Pry (baronne de Marannes), rue de Verneuil,
31,  midi moins dix.

Baronne dcde  quatre heures, soir.


Pice numro 25

(crite et signe par Mme la marquise de Chambray.)

Yvetot, 28 juin 1865.

_ Mme la suprieure des dames de la Sainte-Esprance,  Paris._

Madame et chre mre,

Vous qui savez consoler tous les deuils, voici une bonne oeuvre 
accomplir.

Mlle Jeanne Pry de Marannes reste absolument seule aprs la mort de
sa mre  qui j'ai pu faire quelque bien en son vivant. Elle n'a plus
que moi de parente, et encore sommes-nous cousines si loignes qu'il ne
faut point chercher l l'origine de l'intrt que je lui porte.

Vous m'avez appris, vnrable et chre mre,  secourir, autant qu'on le
peut, tous ceux qui souffrent, indistinctement. Je voudrais que Mlle
Pry pt trouver un asile et des consolations dans votre sainte maison,
au moins pendant les premiers instants de sa douleur, et je vous prie
d'tre assez bonne pour envoyer une de vos respectables compagnes, rue
de Verneuil. 31, au domicile de feu Mme Pry.

Vous donnerez  Mlle Jeanne une chambre convenable et la pension de
2e classe.

Il est bien entendu qu'elle ne devra recevoir aucune visite, sinon des
personnes de notre sexe. Et encore, je m'en fie  votre discernement
pour choisir les visiteuses.

Elle a le malheur d'tre belle, et sa mre n'tait pas une femme
prudente.

Je m'engage  solder tous frais de quelque nature qu'ils soient, ayant
trait  la mission que je vous donne, sur simple note remise par vous,
et je vous prie bien d'agrer, Madame et chre mre, l'hommage de ma
respectueuse affection.


Pice numro 26

(crite et signe par Mme veuve Thibaut)

_ M. Lucien Thibaut, etc.,  Paris_ Yvetot,

3 juillet 65.

Que fais-tu donc l-bas,  Paris, mon pauvre garon? As-tu envie de me
faire mourir de chagrin! Ah! tu m'en as fait, tu m'en as fait depuis la
mort de ton pre qui ne s'en privait pas non plus! j'entends de me faire
du chagrin.

Voyons, te crois-tu un collgien en vacances?  ton ge! Qu'est-ce que
c'est que ces polissonneries-l? Tu vas perdre ta place, tout uniment,
et par consquent, ta carrire. Veux-tu me faire mourir de chagrin? Je
l'ai dj dit une fois. Tu me fais battre la breloque.

M. le prsident Ferrand est venu voir si tu tais de retour. Voil ses
propres paroles: Si c'est comme a que votre fils nous rcompense de
son avancement sur place! Nous avons remu ciel et terre pour qu'il
monte juge, et il se comporte comme un paltoquet!

Que veux-tu que je lui rponde,  cet homme-l? Il est bon comme le bon
pain, mais on se lasse,  la fin des fins. Est-ce que je peux lui dire
dans le tuyau de l'oreille: Mon garon a un coup de marteau?....

Vois-tu, c'est tout bonnement terrible. Les mres sont trop
malheureuses. Quand tu auras t mis  pied, de quoi vivras-tu? Je
vendrai bien ma chemise pour toi, c'est sr, mais on ne va pas loin avec
a.

Et M. Ferrand me le disait encore hier: Qu'il ne se fie pas 
l'inamovibilit. a peut craquer. Tu es bien coupable!

Tes soeurs sont furieuses. Si tu n'avais pas notre Olympe pour te
dfendre envers et contre tous, mme contre moi, ces demoiselles
t'criraient des lettres qui t'arracheraient les yeux de la tte.

Quel ange que cette femme-l! J'entends notre Olympe, car Clestine et
Julie ne sont pas tout  fait des anges.

coute donc! Les partis ne se prsentent pas pour elles aussi nombreux
que les marguerites dans les prs. Et c'est toi qui en es la cause.

Si tu t'tais mari avantageusement comme on t'en a donn les moyens,
leurs relations auraient doubl du coup, et leurs chances de se placer
aussi. Dame! elles comptaient l-dessus, les pauvres biches. Sais-tu que
Clestine va sur ses vingt-sept ans? a commence  n'tre plus si tendre
que du poulet. Le matin, quand elle n'est pas encore pomponne, on ne
peut pas, avec la meilleure volont du monde, la prendre pour un enfant.

Les mres sont bien malheureuses! Tant pis si je l'ai dj dit.

Julie passera encore plus vite que sa soeur parce qu'elle a des ides
romanesques. a ride,  la longue.

Voil ou nous en sommes  cause de toi!

Mais il ne s'agit pas de nous, mon pauvre innocent, les femmes, c'est
bon pour souffrir; il s'agit de toi, il ne s'agit que de toi. Quinze
jours d'absence sans cong pour une petite savoyarde qui n'a pas mme
d'aisance!

Tu crois peut-tre qu'on ne sait pas ton histoire? Raye a de tes
papiers.

L, tiens, ce n'est pas propre. Ah! mais non!

Toi qui avais tant de conduite autrefois! M. Ferrand me le disait encore
avant-hier: Pour avoir invent la poudre, non! mais il ne faisait
jamais de grosses bvues, et quant  la conduite, un coeur!

Ah a! nigaud, tu n'as donc pas un oeil de chaque ct de ton nez? Tu ne
vois donc rien! Clestine et Julie s'en rongent le bout des doigts
jusqu'au coude, et moi je dpris, ma parole. Je sens que a me conduit
au tombeau.

Faudra-t-il qu'elle te fasse la cour? J'entends notre Olympe. Et chanter
des srnades sous ta croise, avec accompagnement de guitare? Ou
t'envoyer sa dclaration sur timbre par huissier?

Ah! godiche! godiche! un brin de sultane comme a! je l'ai vue
s'habiller l'autre soir, coute... ma parole, tu me ferais dire des
choses qui ne sont pas convenables!

Mais c'est aussi par trop fort de voir un grand bent comme toi passer
devant le bonheur, les yeux tout larges, et ne pas seulement se douter
que la plus charmante femme du pays de Caux languit d'un penchant
qu'elle a pour lui!

Je ne suis pas notaire, pas vrai, mais on peut valuer, a divertit
toujours.  combien la comptes-tu? Soixante mille? Et le pouce! Je vas
t'tablir a.

Elle a tout le bien du marquis, tout, tout, tout!  la barbe des
collatraux! Et je ne parle pas des millions du fournisseur dont on
cause par-dessus les moulins. C'est du roman, a, le solide me suffit.

cris en haut cinquante mille. Et la plus-value des terres, encore: tu
peux bien mettre cinquante-cinq.

cris au-dessous dix mille pour ses biens  elle: a fait dj
soixante-cinq.

Attends! la vieille cousine Bezuchon aurait bien pu se souvenir de moi,
c'est sr, eh bien! non. L'eau va toujours  la rivire. C'est Olympe
qui a eu les oeillets salants de la cousine au Croisie: douze mille 
poser.

En plus, l'oncle de ton ami Albert, le vieux Rochecotte du Havre avait
un faible pour Olympe--comme tout le monde parbleu! except toi--et il
lui a laiss un tout petit cadeau de 50 actions de la Banque de France.

 3.700 francs l'action, a nous donne un capital de cent quatre-vingt
mille.

Et les conomies qu'elle doit faire tout en vivant comme une reine?

As-tu su qu'elle a refus Albert de Rochecotte? Et pourquoi? Albert est
un garon de trente  quarante mille depuis la mort de son oncle. Julie
le trouve joliment bien.

Imbcile! Voil le mot lch. Elle passe cent mille, j'en mettrais ma
main au feu! Et toi, tu n'as que ta toque. Si j'tais homme, je te
battrais comme pltre. Tes soeurs, elles, n'y vont pas quatre chemins,
elles veulent te flanquer sur la gazette, aux annonces, comme un chien
perdu et te faire ramener par les gendarmes.

Voyons, sois gentil, mon petit, ton paquet n'est pas long  faire,
reviens, je t'en prie. Ta crature ne peut pas tre de moiti si jolie
que notre sraphin d'Olympe.

Olympe! avec sa fortune! le ciel ouvert! et monsieur fait des faons!

Si je l'ai dit, c'est bon, je le radote: les mres sont bien
malheureuses!


Pice numro 26 bis

(crite et signe par la suprieure des Dames de la Sainte-Esprance.)

Paris, ce 4 juillet 1865.

_ Mme la marquise de Chambray, en son chteau, prs et par Dieppe._

Ma chre fille,

J'ai le regret de vous apprendre que votre charitable intention au sujet
de la demoiselle Jeanne Pry n'a pas eu le rsultat qu'elle mritait et
que vous dsiriez.

Le ncessaire fut fait en temps pour prendre, rue de Verneuil, 31, et
amener dans notre maison cette jeune personne  laquelle vous aviez la
bont de vous intresser.

On lui donna une chambre commode et bien are, avec vue sur les arbres
de l'enclos: elle eut la pension de deuxime classe  laquelle on ajouta
quelques douceurs et toutes les consolations imaginables.

Je l'invitai mme une fois,  cause de vous, chre fille,  ma modeste
table prive, avec les grandes pensionnaires du premier degr.

Rien n'y a fait. Elle s'est tenue  l'cart pendant tout le temps de son
sjour, rebutant nos mres par son silence boudeur qui ressemblait peu,
en vrit,  la rsignation chrtienne.

Puis, le matin du septime jour, elle a pris la cl des champs.

Elle tait libre d'aller et de venir. Nous n'avions pas le droit de
fermer sur elle la grille du clotre.

Je vous dirai, chre fille, qu'elle avait des lettres dans son tiroir.
Nous avons cru devoir en parcourir une ou deux. Elles taient signes de
deux initiales L. T. et toutes remplies _d'amour pur, de jeunes rves,
d'lans de l'me_ et autres balivernes ridicules.

Sa fuite ne nous a donc caus aucune surprise.

Je vous rappelle les conditions de notre tablissement: le mois commenc
est d en entier, plus le service et quelques supplments tels que ports
de lettres, visites de mdecin, articles de pharmacie, bains, etc.

Notre mre-conome a pris la libert de tirer sur vous et la prsente
vaut avis.

Je suis, en J. C, ma chre fille, etc.

_P. S._--Nous sommes toujours en pourparlers avec le vieux millionnaire
de la rue du Rocher, pour le terrain o doit tre btie notre nouvelle
maison. Il possde des hectares dans Paris! Et au prix o il veut
vendre, nul ne saurait valuer l'immensit de cette fortune.

On dit que vous tes sa parente; ma chre fille, ne pourriez-vous lui
crire en notre faveur, faisant valoir avec votre tact prcieux et votre
brillante intelligence, que nous sommes un tablissement de bienfaisance
et que nos ressources sont bien bornes?

Je ne sais ce qu'il faut croire sur l'origine peu honorable des grands
biens de ce vieillard, qui vit en dehors de l'glise, quoique spar du
monde.

Son nom est peu connu dans nos quartiers, bien qu'il y possde d'normes
immeubles, mais son sobriquet, le Fournisseur, est populaire par
l'envie et la haine qu'il inspire.

Avec un pied dans la tombe, qu'a-t-il besoin d'augmenter encore ses
richesses? Parlez-lui pour nous. Ce qu'il lui faudrait ce sont des
prires.

Vous, chre fille, vous sauriez sanctifier cette fortune si, comme on le
dit encore, elle vous venait en tout ou en partie par voie d'hritage.


Pice numro 27

(Anonyme. criture inconnue. Main de copiste. Sans date ni lieu de
dpart.)

_ M. L. Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot, Paris._

Ainsi finit l'histoire! La minette a saut par la fentre de son couvent
et rtit le balai quelque part dans le pays latin ou ailleurs.

Naturellement, on vous accuse de l'avoir enleve.

C'est bien fait. Tout n'est pas bnfice dans le mtier d'amoureux, vous
verrez .

Est-ce que vous n'tes pas l'ami du nouvel hritier, Albert de
Rochecotte? Avertissez-le de faire attention aux petites pattes de sa
Dulcine.

Ces Fanchonnettes ont des griffes quelquefois.


Pice numro 28

(crite et signe par M. Louaisot de Mricourt, agent d'affaires.) Ce
mercredi (sans autre date).

_ M. Lucien Thibaut, juge, etc._

Monsieur et cher compatriote,

Je suis, comme vous, de cet excellent pays de Caux, qui peut passer pour
le jardin de la Normandie.

Sans avoir l'honneur d'tre personnellement connu de vous, j'ai nourri
des relations que j'oserais dire assez intimes avec plusieurs membres
de votre respectable famille.

 ces titres, j'ose vous prier de m'accorder un rendez-vous
_d'affaires_, soit chez vous, soit  mon cabinet qui n'est pas sans
jouir d'une certaine notorit dans la capitale (rue Vivienne, prs du
passage Colbert, non loin du Palais-Royal).

J'aurais  vous communiquer de vive voix des particularits concernant
deux personnes _dont l'une s'intresse  vous et dont l'autre vous
intresse._

Tout retard pourrait tre fcheux.


Pice numro 29

(criture de Lucien. Non signe et non date.)

Je ne sais pas si je suis veill. Je crois plutt que je rve. Ce qui
m'arrive est tellement trange que je doute, mme aprs avoir entendu et
vu.

Geoffroy! Je suis bien sr que tu te serais rendu, comme je l'ai fait, 
l'appel de ce M. Louaisot de Mricourt. Son nom ne m'tait pas inconnu.
Il appartenait  une famille de notaires, tabli  Mricourt,
arrondissement de Dieppe. On a beau se raisonner, ces rendez-vous
mystrieux, donns par les gens d'affaires, ont quelque chose
d'irrsistible.

Surtout quand le mystre est dj entr dans notre vie par quelque porte
que ce soit.

Or, le mystre m'enveloppe et dborde tout autour de moi.

On y va toujours  ces rendez-vous qui sont des promesses ou des
menaces: J'y suis all.

C'est au cinquime tage d'une grande maison de la rue Vivienne, dont
les fentres, ouvertes sur le derrire, dominent le vitrage du passage
Colbert.

J'ai t reu par une grosse joufflue de servante, portant le costume de
chez nous, un peu amend  la parisienne. Elle m'a tois d'un regard
joyeusement effront et m'a dit en balanant ses boucles d'oreilles d'or
en girandoles:

--Comment vous va? C'est vous qu'tes le gentil garon de juge? Je vous
reconnais bien comme a du premier coup, quoique je ne vous aie encore
jamais vu. Je n'aime pas beaucoup les juges, mais je raffole des
amoureux. Cens, le patron est  djeuner chez Vfour; mais entrez tout
de mme, vous l'attendrez dans sa chapelle.

En parlant ainsi avec le pur accent d'Yvetot, elle m'avait pris par le
bras, sans faon, et me poussait  travers un salon, riche en poussire,
dont les meubles taient drangs  la diable.

--C'est moi qui fais le mnage, reprit-elle avec son rire retentissant,
a se voit, pas vrai? Farceur!

Elle ouvrit une porte et m'en fit passer le seuil.

--Voil, continua-t-elle, c'est l'atelier, la fabrique et la renomme.
Voulez-vous un coup de sec? ou demi-sec? Vous aimez peut-tre mieux le
tout doux? Il y a toujours de quoi dans l'armoire, au got des messieurs
et des dames.

Cette coquine, un peu trop mre pourtant, tait brutalement jolie avec
sa coiffe normande, surcharge de dentelles, et son jupon court. Elle
tourna la cl d'un placard pour y prendre sans doute du sec ou du
demi-sec, mais mon geste l'arrta.

--Bah! s'cria-t-elle en riant plus fort, pas mme ce qui plat aux
demoiselles? On nous avait bien dit que vous tiez un agneau. Alors
asseyez-vous et gobez le marmot en pensant  votre bergre.  vous
revoir.

Elle sortit, claquant la porte  tour de bras.

J'tais seul dans le cabinet de M. Louaisot de Mricourt; une grande
pice basse d'tage, avec chssis rgnants, chargs de casiers. Des deux
cts de la chemine qui supportait une vilaine pendule, il y avait deux
magnifiques consoles, genre Boule, avec bouquets de fleurs et de fruits
en pierres prcieuses.

Mais je ne remarquai point cela dans le premier moment parce que mon
attention fut tout de suite attire vers un assez vaste bureau flanqu
d'un fauteuil de cuir, forme grenouille, sur lequel un vritable
fouillis de pices de procdure et de dossiers s'parpillait.

Un mouvement venait de se produire sur ce bureau. Le vent de la porte
brusquement pousse par la Normande, avait soulev une feuille de papier
blanc pose sur le devant de la tablette.

Et la feuille, en s'envolant, avait dcouvert un agenda d'o sortait, en
manire de signet, un portrait-carte photographi.

De la chemine, prs de laquelle j'tais, c'est  peine si on pouvait
distinguer la nature de ce dernier objet; encore bien moins tait-il
possible de reconnatre la personne reprsente.

Je dclare mme que je n'aurais pas su dire, en m'appuyant sur le seul
tmoignage de mes yeux, si le portrait reprsentait un homme ou une
femme.

Et cependant je m'lanai en avant avec un battement de coeur qui
faillit me jeter foudroy sur le plancher. Je saisis l'agenda, j'en
arrachai la carte, et je reconnus, au travers d'un blouissement, le
sourire bien aim de ma petite Jeanne.

Oui, de Jeanne que j'avais tourmente tant de fois pour avoir son
portrait, et qui jamais ne me l'avait donn!

L'instant d'auparavant j'aurais cru pouvoir affirmer que Jeanne n'avait
jamais pos devant un photographe.

Mais c'tait bien elle, vivante, on peut le dire, et parlante.

Au dos de la carte o le nom du photographe avait t effac par un
grattage, il y avait quelque chose d'crit au crayon.

Textuellement ceci: _En campagne, tout de suite! 3.000. C'est convenu._

Au moment o je dchiffrais ces mots bizarres il me semblait que
l'criture ne m'en tait pas inconnue, et qu'un nom allait me monter aux
lvres.

Mais le nom ne vint pas et le souvenir qui voulait natre s'vanouit,
chass par le flot de penses qui envahit tumultueusement mon cerveau.

Le portrait de ma Jeanne chez cet homme! Comment? Pourquoi?

Un signalement crit peut s'obtenir sans le concours du modle, mais un
portrait photographi--debout--veill, souriant!

Je crus entendre un bruit de pas lointain encore, et je rouvris l'agenda
pour y replacer la carte.

Involontairement, mes yeux tombrent sur la dernire page  demi-remplie
hier et attendant les notes d'aujourd'hui.

Mon nom crit en toutes lettres arrta mon regard.

Le fait en lui-mme ne pouvait m'tonner que mdiocrement puisque
j'tais ici sur l'invitation du matre de l'agenda, mais mon nom tait
accol  un substantif qui me parut inexplicable.

Il y avait, c'tait la dernire ligne crite: _Lucien
Thibaut.--Succession._

Et rien avant, rien aprs pour servir de clef  ce singulier rbus.

Certes, ma succession ne devait pas tre opulente, je vivais surtout des
moluments de ma charge.

Mais telle qu'elle tait, ma succession, je ne la voyais pas encore
ouverte, et il pouvait m'tonner qu'on et ainsi  s'en occuper chez les
gens d'affaires.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette surprise tait bien loin de
m'impressionner comme la dcouverte du portrait qui me laissait sous le
coup d'un grand trouble.

Seulement, cette surprise m'avait empch de reposer l'agenda  la place
mme o je l'avais pris et j'tais encore pench au-dessus du bureau
lorsqu'un bruit de porte qu'on ouvrait me redressa en sursaut.

J'attendais ce bruit puisque je savais qu'on approchait, mais je
l'attendais derrire moi et du ct par o j'tais entr moi-mme.

Au contraire, il se produisait en face de moi, dans une lacune mnage
sous le dernier tage des casiers, et que je n'avais point remarque.

Cette lacune servait au jeu d'une porte drobe qui venait de rouler sur
ses gonds.

En mme temps, une voix de basse-taille fredonna sur un mode
sentimental:

    _Ah! vous dirai-je, maman_
    _Ce qui cause mon tourment...._

La chanson s'arrta  ce deuxime vers, parce que le chanteur, dpassant
la baie de la petite porte, venait de m'apercevoir en flagrant dlit
d'indiscrtion.

Ma main tenait encore l'agenda accusateur.

--Ah! ah! fit le nouvel arrivant, qui resta debout dans l'embrasure de
la porte. Tiens, tiens! Allons! exact au rendez-vous, mon cher
compatriote... car je suppose bien que vous tes notre bon petit juge?

Je ne me souviens pas d'avoir t jamais plus dsagrablement attaqu.

La voix de cet homme, qui tait ronde pourtant et possdait un certain
caractre de bonhomie, ou plutt de vulgaire franchise, me frappa, me
blessa comme un son connu et dtest.

Ma mmoire, rapidement interroge, m'affirma que nous nous rencontrions
pour la premire fois. Je ne pouvais connatre ni sa voix, ni lui. Cette
assurance cependant ne diminua en rien mon irritation, et je fis un pas
en avant, la tte haute, pour demander avec svrit:

--S'il vous plat, d'o vous vient ce portrait?

Je pense que mon accent devait tre plus que svre, car le nouveau venu
recula.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde. L'instant d'aprs, il entra tout 
fait et repoussa trs dlibrment la porte derrire lui.

--Allons, allons, me dit-il, en assurant d'un coup de doigt les lunettes
d'or, qu'il avait sur le nez, je ne dteste pas les questions. Nous
allons causer nous deux, mon prince, je vous ai fait venir pour cela;
causer de tout un peu, et causer encore d'autres choses. Mon temps vaut
cher, c'est vrai, mais vous le payerez son prix.... Dites donc, vous
permettez qu'on se mette  l'aise chez vous?

Il appuya sur ce dernier mot avec une intention comique, mais sans
mchancet.

Moi, dsormais, je gardais le silence, regrettant dj mon apostrophe
imprudente qui allait mettre obstacle peut-tre  l'explication
ardemment souhaite.

M. Louaisot de Mricourt, sans attendre ma rponse, dpouilla le paletot
noisette qu'il portait en surtout, malgr la chaleur, et m'apparut, vtu
d'un gilet  manches, en tartan marron, d'une cravate blanche mal noue
et d'un pantalon noir qui gardait de nombreuses traces de boue, en dpit
du beau fixe.

Il avait sous ce pantalon de vastes bottes difformes, chaussant bien 
l'aise les pieds qu'on rve au Juif-Errant, devenu facteur de la poste:
pieds montagneux, aux orteils pourvus de robustes oignons, les vrais
pieds du fantassin ternel! Il remarqua sans doute l'attention que
j'accordais  sa base, car il me dit en dcrochant dans un coin une robe
de chambre  ramages. Patience et longueur de temps! j'clabousserai les
autres,  mon tour. Je n'aime pas les brosses. Mon pantalon ne sera
propre que quand il roulera cabriolet. Il endossa sa robe de chambre et
revint vers moi en ajoutant:

--Saperlotte! pas si agneau! Vous savez, Monsieur et cher compatriote,
je vous demandais tout  l'heure s'il tait permis de se mettre  l'aise
_chez vous_, parce que je vous surprenais travaillant comme chez vous,
la main et le nez dans mes bibelots. Ce n'est pas un reproche. Je suis
le meilleur enfant de la Terre. Mais au lieu d'tre un peu dconcert et
de me dire avec politesse: Pardonnez-moi, mon cher M. Louaisot de
Mricourt, si je touche  vos chiffons, c'est le hasard ou la
Providence, ou ci, ou a, enfin un mot d'excuse, ah bien! ouiche! vous
haussez votre tte  cinquante centimtres au-dessus de vos paules, et
vous me demandez malhonntement o j'ai vol ce qui est bien  moi....
Pas si agneau qu'on me l'avait annonc, Mylord! Saperlotte, pas si
agneau!

Je balbutiai je ne sais quoi. Il se plongea dans son fauteuil de cuir,
et reprit bonnement:

--Mettons a dans le coin, contre la muraille et n'en parlons plus. Moi,
je n'ai rien  cacher. Je vous aurais montr de moi-mme le petit
portrait, avec tout plein de plaisir. Pauvre chatte! un joli brin! J'ai
connu son papa. Quelle canaille! a vous rembrunit, mon juge? Dans le
coin! Je n'ai qu'une envie, c'est de vous plaire.

Depuis qu'il tait assis, je trouvais M. Louaisot de Mricourt tout
exigu. C'tait, en vrit, un drle de bonhomme, tout en jambes, avec un
buste court et replet, une tte qui hsitait entre l'picier et le
pitre.--mais des yeux d'aigle!

Ces yeux-l arrtaient le rire que toute la personne de M. Louaisot
provoquait au premier aspect. Ils regardaient d'autorit, et parfois,
sous le verre de ses lunettes, on voyait fulgurer de vritables clairs.

--Monsieur, lui dis-je, dsirant viter tout cas de guerre, c'est bien,
en effet le hasard....

Il m'interrompit d'un coup sec de son couteau  papier dont il frappa
ma manche.

Asseyez-vous, M. Thibaut, fit-il en changeant de ton, je vous tiens pour
incapable d'espionner les gens qui vous ouvrent leur cabinet. Nous
sommes destins  nous entendre, c'est certain et ncessaire. Ce qui
mne tout chez moi, je suis bien aise de vous le dire, c'est la
conscience, jointe  la minutie dans la dlicatesse. Je ne m'en vante
pas: la profession l'exige. Faites-moi l'honneur de vous asseoir.

Je m'assis, il reprit:

--Vous grillez pour l'histoire du petit portrait? Je conois a. La
jeunesse! J'en ai prouv,  l'ge voulu, les rves et les douceurs.
Mais a n'empche pas la conscience. Sans elle, dans notre tat, on
n'aurait pas de l'eau  boire. Authenticit des renseignements, minutie
des informations, dlicatesse des rapports. Je ne parle pas mme de la
discrtion: c'est l'air qu'on respire en ces lieux. Moi, j'appelle a
travailler en artiste.

Les avocats, mon cher Monsieur, les avous, les notaires, c'est le vieux
monde. Il en faut pour donner des positions  un tas de fainants.
D'ailleurs, en Angleterre, on a essay de dtruire les crapauds et il a
fallu en faire revenir de pleines cargaisons du continent. Historique.

Ne dtruisez rien de ce que la nature a cr: mme les officiers
ministriels, voil le fond de ma religion.

Mais il ne faut pas non plus mettre les crapauds dans des cages, comme
des jolis oiseaux. Ils ne sont pas institus pour a. Si vous soumettez
aux gens qui ont des diplmes, ou qui achtent leurs charges au march
une difficult,--une vraie difficult comme celle qui menace de vous
trangler, mon juge.--eh bien! autant vaudrait vous nouer un pav  la
cravate pour piquer une tte du haut du parapet du Pont-Neuf!

a nous ramne  nos moutons, j'ai le portrait de la belle enfant, l,
sur ma table, au milieu d'une multitude d'autres objets, parce qu'il y a
une personne, homme, femme, ou militaire, qui dsire avoir son adresse,
soit  Paris, soit  la campagne....

--Et qui vous offre 3.000 francs pour cela! m'criai-je avec toute mon
indignation revenue.

--Juste! 3.000 francs comptant, de la main  la main.

--Et vous l'avez cette adresse?

M. Louaisot de Mricourt m'envoya un signe de tte plein de
bienveillance.

--Jeunesse! fit-il d'un air attendri, je t'ai connue  l'poque! Mon
cabriolet, auquel il tait fait allusion tout  l'heure, ne me rendra
pas, quand je l'aurai, tes agrables enivrements!

Causons raison, voulez-vous? et ne lorgnez plus le portrait de la
minette, ou bien je causerais tout seul.

Mon cher Monsieur, vous tes, sans vous en douter, un de mes meilleurs
clients, et je tiens  vous montrer le bonhomme--moi s'entend--sous ses
aspects les plus flatteurs.

Fin de l'escarmouche prliminaire: j'entre dans le vif. Attention!

Prime, d'abord, M. Thibaut, je vous connais comme ma propre poche. C'est
un point  considrer puisque a va vous viter une confession toujours
pas mal ridicule.

Je vous savais par coeur ds le temps du baron de Marannes avec qui il
m'est arriv de faire, de ci, de l, quelque petite bricole d'affaire.
Bon diable. Pas de tenue. Il a fini comme a se devait: ni mieux, ni
plus mal. Y a-t-il longtemps que vous n'avez reu des nouvelles de notre
ami Rochecotte?...

Je rpondis ngativement.

--Je pense  lui, reprit M. Louaisot, parce qu'il tait de la bande du
baron, et aussi pour autre chose. Le voil riche, ce bon grand Albert!
Plus riche qu'il ne croit. Avez-vous su qu'il avait des vues sur Mme
la marquise de Chambray? Oui? Et a ne vous fait rien quand on chasse
sur vos terres?... Bien, bien! ne nous fchons jamais. C'est vous qui
lui avez crit une cocasse de lettre, l'anne dernire,  ce bon Albert!

L'tonnement me fit sauter sur mon sige.

--La conscience, dit M. Louaisot, videmment content de l'effet produit.
Faites-moi penser  vous reparler de ce pauvre Rochecotte, avant la fin
de notre confrence. Il lui est arriv quelque chose.

Quant  votre lettre, j'en ai fait mention pour que vous pussiez voir 
quel point je suis renseign. Ah! Mylord, vous tiez dj un jeune
magistrat bien embarrass! Et j'aurais pu, ds lors, vous offrir tout un
bouquet d'informations. Mais regardez-moi. Est-ce que j'ai l'air de
celui qui court aprs les pratiques?

Il se frotta les mains en clignant de l'oeil  mon adresse. Je gardai le
silence.

--Vous me direz, reprit-il: Si vous ne courez pas aprs la pratique,
mon cher M. Louaisot, pourquoi m'avez-vous crit? Ah! voil! a fait
partie d'une rgle de conduite: je cueille les poires de mon jardin
quand elles sont mres.

Il se mit  rire. Le rire clairait ses traits vulgaires d'une lueur
qu'on pourrait qualifier d'ignoble.

Mais son bel oeil flamboyait hroquement derrire ses lunettes.

--Aprs la conscience, reprit-il d'un ton de professeur, ce qu'il faut
dans notre tat, c'est la dcence. Plagie vous aura
scandalis.--Plagie, c'est mon clerc, vous savez, la Cauchoise?--Elle a
une dgaine un peu foltre, et je connais les divers sous-officiers
qu'elle frquente pour le mauvais motif. Mais vous aurez beau regarder
dans une longue-vue, Monsieur, vous ne verrez rien si la lorgnette n'est
pas  votre point. Plagie fait partie de la rgle de conduite; elle a
sa raison d'tre.... Je suis bte, moi! Je n'ai qu' mettre un papier
dessus, parbleu!

Il s'agissait de la photographie que je dvorais toujours des yeux, 
ce qu'il parait.

M. Louaisot cacha ma pauvre petite Jeanne  l'aide d'une signification
sur timbre  laquelle tait encore joint le prott.

Mon oeil, arrt dans cette direction, reconnut, ou crut reconnatre, au
corps du billet, l'criture de Mme Pry.

M. Louaisot de Mricourt cligna encore de l'oeil et dit d'un air
aimable:

--Comme vous voyez! profits et pertes! Sans me targuer d'tre suprieur
 Saint Vincent de Paul, je n'ai jamais rien refus  la veuve et 
l'orphelin, quand l'affaire offre quelques garanties. J'avais
confusment l'ide que vous feriez les fonds  l'chance, mais Mme
Pry refusa _mordicus_ de s'adresser  vous. C'tait une nature
insuffisante, sans aucune initiative.... Ne vous apitoyez pas sur mon
sort. L'effet est de 500 francs, sur lesquels j'ai fourni 75 francs cus
et 425 francs d'eau de Contrexeville en cruchons vernis. Je puis vous
affirmer qu'il sera sold un jour ou l'autre, capital, intrts et
frais, plus un pourboire.... Plagie!

La grosse gouvernante parut presque aussitt, le nez et la coiffe au
vent.

--Apporte-moi une crote, lui dit M. Louaisot, et quelque chose avec, M.
le juge permet. Regarde bien M. le juge. Plagie, il est de la maison.
Jamais, au grand jamais, entends-tu, tu ne lui refuseras ma porte,--
moins que nous n'ayons mieux  faire.

Plagie exhiba ses trente-deux dents en un gros rire jovial et sortit.

J'avais toujours les yeux fixs sur le pauvre billet de la morte. Je me
disais qu'on l'avait protest peut-tre au chevet de son agonie. Et il
recouvrait maintenant l'ador sourire de ma Jeanne, perdue pour moi
peut-tre  jamais.

Plagie apporta une assiette sur laquelle il y avait un bon morceau de
pain avec une tranche de rti froid.

--On n'a donc pas bien djeun, ce matin, chez Vfour? demanda-t-elle
d'un air effrontment candide.

--Va voir de l'autre ct si j'y suis, toi! rpondit M. Louaisot, la
bouche dj pleine. Murons la vie prive, si nous ne voulons pas tre
flanque dehors, M. le juge est un jeune homme comme il faut, et tu lui
ferais croire que tu n'as pas t leve aux Oiseaux!

Plagie montra pour la seconde fois ses dents d'une blancheur insolente,
et fourra ses mains dodues dans les poches de son tablier de soie. Ce
fut sa seule rponse, mais elle en valait bien une autre. M. Louaisot de
Mricourt, reprit quand elle fut sortie:

--Excusez-la, M. Thibaut, elle sort de chez un conseiller d'tat. Je
vous devais cette explication loyale. O en tions-nous? Je vous disais
que vous tiez mon client sans vous en douter. Farceur! je crois au
contraire que vous vous en doutez suprieurement. Vous ne dites rien,
mais la langue vous dmange de m'interroger, parce que vous savez de
science certaine que je peux vous apprendre un tas de machines. C'est
ici le magasin.

Il s'interrompit pour prononcer d'un ton railleur cette phrase que
j'avais lu la veille dans une lettre anonyme.

--_Tout n'est pas rose dans le mtier d'amoureux._

Cela me fit relever la tte. Il me regardait fixement. Le rayon aigu de
sa prunelle m'entrait dans les yeux. Il reprit en baissant la voix:

--Avez-vous lu dans les journaux la mort de ce pauvre Albert de
Rochecotte?

Je crus avoir mal entendu.

--Mort! Albert serait mort! m'criai-je.

--Bien, bien. Ce triste vnement m'a aussi donn un coup. Je vous avais
dit que je vous reparlerais de lui avant de nous quitter, et peut-tre
que ce fait divers ne sera dans votre journal que demain. Voil: il
parat que sa donzelle.... Comment l'appelez-vous?

Je me souvenais du nom de Fanchette qui revenait si souvent dans les
lettres d'Albert.

Je le balbutiai. J'tais atterr.

M. Louaisot, tout en mangeant son rti sous le pouce, tenait toujours
fix sur moi son regard tranchant qui me blessait et m'inquitait.

Il me semblait deviner une menace dans ce regard.

--C'est a! fit-il avec un singulier sourire, mchant et bonhomme  la
fois, c'est parbleu bien a! Fanchette!... Quoiqu'elle ait peut-tre
encore un autre nom. Il s'arrta. videmment son regard me provoquait.

Je restai muet. J'tais frapp plus que je ne puis dire par l'annonce de
cette mort prmature,  laquelle ma raison refusait d'ajouter foi.

--Mais que nous importent les autres noms qu'elle peut avoir? poursuivit
M. Louaisot sans perdre un coup de dents. Celui de Fanchette suffit
amplement  caractriser la particulire.  bon entendeur, salut, M.
Thibaut! Donc, Fanchette, puisque Fanchette il y a, se mlait d'tre
jalouse. Ce n'est pas rare, et quand elles ne le sont pas elles font
semblant, c'est leur tat. Or, ce pauvre Rochecotte s'tait mis en tte
de faire une fin....

--On n'pouse pas Fanchette! murmurai-je involontairement, par souvenir
de la dernire lettre du pauvre Rochecotte.

--Possible, me rpondit M. Louaisot, mais alors Fanchette tue.

Ce mot me mit tout debout sur mes pieds. M. Louaisot, me voyant ainsi
lev, me dit avec un geste courtois:

--Ne vous drangez donc pas, cher Monsieur.

Mais je ne l'entendais pas. Je restais l tout tourdi.

Aprs toi, Geoffroy, Rochecotte tait celui de vous tous que j'aimais le
mieux.

M. Louaisot de Mricourt quitta son pain et son rti pour prendre sur la
table un paquet de lettres qu'il feuilleta avec son couteau  manger.

--Fanchette tue, rpta-t-il, tout comme la balle d'un fusil ou le
boulet d'un canon. Il y a cent manires de tuer.... Est-ce que vous
n'aviez pas cher M. Thibaut, quelque engagement de jeunesse avec Mme
la marquise de Chambray?

Je dus me redresser trs haut, car il enfila aussitt toute une srie de
gestes qui valaient la plus loquente apologie. Et cela ne l'empcha
pas d'ajouter:

--Vous comprenez bien qu'on me rpond quand on veut. Je ne force
personne. Rgle de conduite: quand je me permets d'interroger, c'est
toujours dans l'intrt du client. Mettez, je vous prie, que je n'ai
rien dit, mon cher M. Thibaut.... Voici le fait-Paris en question.

Il dtacha une fiche de papier imprim qu'on avait coupe dans un
journal et colle, avec deux pains  cacheter,  l'intrieur d'une
lettre. Il me la tendit au bout de son couteau.

Le journal disait:

Encore un assassinat! Hier soir,  dix heures, le pittoresque hameau du
Point-du-Jour, si connu de tous les amateurs de plaisirs champtres, a
t effray par un tragique vnement.

Dans un cabinet particulier du restaurant: _les Tilleuls_, o se
runissent d'ordinaire les joyeuses socits de promeneurs, un jeune
homme et une jeune femme s'taient fait servir  dner.

Et tous deux, pendant le repas, au dire des garons qui les ont servis,
avaient fait preuve d'une gaiet folle.

Longtemps aprs qu'on leur eut mont le caf, et quand le matre de
l'tablissement s'tonnait dj de ne plus rien entendre dans leur
cabinet, tout  l'heure si bruyant, une socit qui occupait un salon
voisin put saisir quelques sons plaintifs.

On essaya d'ouvrir la porte qui tait ferme ou plutt barricade en
dedans et force fut d'envoyer chercher un serrurier qui ouvrit enfin.

 l'intrieur, un spectacle horrible s'offrit aux yeux des assistants.

Le jeune homme--M. A. de R... reconnu par le matre de l'tablissement
pour un de ses clients habituels--tait tendu sur le carreau et baign
dans son sang.

Il expira au bout de quelques secondes et ne put prononcer une seule
parole de rvlation ou d'accusation.

La jeune fille, elle, avait disparu; nul ne peut dire quand ni comment.

Le matre de l'tablissement dont elle tait galement connue la
dsigne sous le nom de F....

On a trouv parterre, auprs de la table--ceci n'est qu'un on-dit--un
mouchoir souill de sang, ayant appartenu  la fille F... et un petit
tui ou paquet contenant une demi-douzaine de cartes photographiques qui
seraient des portraits de la mme fille F....

M. A. de R..., venait de faire un hritage. Il tait sur le point de se
marier. On attribue ce meurtre  la jalousie. La justice informe
activement.

C'tait terriblement clair. J'allais pourtant exprimer un doute, fond
sur ce fait que le journal ne donnait que des initiales, lorsque M.
Louaisot me tendit une seconde fiche plus troite qu'il venait de
dcouper dlicatement avec des ciseaux dans le corps mme de sa lettre.

Je lus ce qui suit:

...Vous avez dj devin: R. dsigne Rochecotte et F. Fanchette. Je le
sais d'une faon trop certaine.

Ce que le journal ne dit pas, c'est que cette malheureuse a t vue par
un tmoin sur le bord de la rivire, tout gare et comme folle.

Elle tenait encore  la main une paire de ciseaux tout sanglants.--Ce
serait avec des ciseaux que le meurtre aurait t commis!--Elle avait
les mains souilles de taches rouges et des cheveux, arrachs dans la
lutte, se collaient horriblement  ses doigts....

Les uns disent qu'elle s'est noye entre le Point-du-Jour et le pont de
Grenelle, les autres, qu'elle est parvenue  s'vader...

Je restai muet de stupeur aprs cette lecture.

M. Louaisot ayant achev de dpcher sa prbende, quitta son fauteuil et
alla ouvrir le placard contenant, au dire de Plagie, ce qui plat aux
messieurs, aux dames et aux demoiselles. Il en retira une bouteille de
vin entame.

--Un petit coup pour vous remettre le coeur? demanda-t-il avec sa bonne
humeur imperturbable. Sur mon geste de refus, il remplit un verre
jusqu'au bord et le huma sans se presser.

Puis il vint se rasseoir vis--vis de moi et reprit en s'essuyant la
bouche:

--Trs malheureux, Monsieur et cher compatriote, je suis bien loign de
dire le contraire. Un charmant garon, riche ds aujourd'hui, et qui
demain.... Mais bah! demain n'est  personne. Comprenez-vous maintenant
la vrit de ce que je vous disais sur le mtier d'amoureux?

Et se figure-t-on chose pareille? avec des ciseaux! Combien cette
Fanchette a-t-elle d frapper de coups? dix, vingt, trente?... Mais,
aprs tout, des ciseaux, c'est une arme de pauvre fille. Les grandes
dames tuent autrement. J'en ai connu qui se servaient d'une pingle et
qui frappaient--plus de mille fois--droit au coeur!

La profession a ses chagrins, mais elle est curieuse pour un
observateur.

Le truc, mon cher Monsieur, c'est de savoir tout utiliser. Et, tenez, ce
vieux bb de baron a tourn l'oeil en me devant 176 fr. 20 c.; c'est de
l'argent. Mais je lui pardonne, parce que, un beau jour de sa vie, ou
peut-tre une belle nuit, il a fait une besogne qui me vaudra mon
cabriolet, et mon htel aussi, et mon chteau, et encore, vous allez
rire, ma place au palais Bourbon, car j'ai des ides de politique. Je
m'exprime lgamment, j'aime  discourir, et a me chatouillerait assez
d'tre appel l'honorable propinant.

Il s'arrta et mit le poing sur la hanche pour ajouter:

--Dites-donc, vous! aussi honorable que bien d'autres! La profession est
dlicate, c'est sr, mais louche-t-elle plus que le commerce  faux
poids et l'industrie frelate, qui remplissent la chambre d'usuriers et
de faiseurs, gonfls, les uns et les autres, comme des sangsues aprs
leur dner rouge?... Et on se relve, chez nous par la conscience!

M. Louaisot enfla ses joues et fourra son pouce dans l'entournure de son
gilet, pour me regarder du haut de sa grandeur.

En somme, o tendait tout cela?

J'coutais sans trop d'impatience ce dbordement de paroles bavardes,
parce que j'y cherchais un sens qui n'tait pas celui des mots
prononcs.

Mon instinct me disait que, sous ces verbiages, se dissimulait un but
trs habilement poursuivi.

Dans toute la vrit du terme, je me sentais envelopp par une menace
vague qui allait se resserrant sans cesse autour de moi.

Une fois ou deux, la pense me vint que j'avais affaire  un maniaque,
mais ce soupon ne tint pas contre l'vidence qui naissait de mon
motion mme.

Geoffroy, il faut me lire comme j'coutais: entre les lignes et hors du
texte. C'est srieux. Je dirai plus: c'est peut-tre mortel.

Il y a dj du sang dans le pass, il y aura encore du sang dans
l'avenir.

--Mon cher M. Thibaut, reprit Louaisot aprs un court silence, je vous
tonnerais si je vous disais depuis combien de temps j'ai l'avantage de
m'occuper de vous. M. Scribe a fait plus de cent comdies, c'tait un
homme de talent, moi aussi,--et je n'en ai fait, qu'une. Jugez si elle
doit tre bonne!

Quand j'tais tout petit, l-bas, au pays, j'entendis raconter une fois
l'histoire d'un brave homme qui n'tait pas cordonnier et qui vendit
300.000 paires de savates au gouvernement de l'empereur Napolon 1er,
roi d'Italie et protecteur de la Confdration germanique.

Napolon n'est pas mon ftiche,  moi, j'aime mieux Franconi.

Devine devinaille! Savez-vous pourquoi les gouvernements qui ont besoin
de chaussures frappent toujours  la porte des boutiques o il n'y a ni
cuir ni ligneul? Et de mme pour le reste, achetant leur pain au
boucher, leur viande chez l'horloger et l'avoine de leurs chevaux aux
fabricants de corsets mcaniques?

Dans l'histoire dont je vous parle, on voyait un bedeau de paroisse et
un facteur rural, qui vendirent au grand Napolon trente-six charretes
de fusils.

Le brave homme aux 300.000 paires de souliers tait un maquignon de
Lillebonne qui avait un neveu, brosseur chez un capitaine, lequel
capitaine faisait la cour  une demoiselle qui connaissait une dame dont
la soeur avait une cousine. Comprenez-vous? La cousine tait prcisment
la tante d'un beau gars qui valsait bien. Et la femme de M. le
secrtaire gnral du ministre de la Guerre tait folle de la valse.

J'ai gaz l'anecdote  cause de vos moeurs.

Voil comment les choses se font: Mme la secrtaire gnrale donna la
fourniture au beau gars, qui la vendit  sa tante, qui la passa  la
cousine et ainsi de suite jusqu' l'oncle du brosseur.

Tout le long du chemin, la fourniture avait su des pices de cent sous.
Elle tait maigre, maigre quand elle arriva au maquignon de Lillebonne.
S'il avait eu la bte d'ide de livrer des vrais souliers au
gouvernement, il aurait fondu son dernier sou.

Mais c'tait un fin finaud de Cauchois. Il se dit: Qu'est-ce que a
fait? c'est pour des soldats!

Et il acheta un plein magasin d'almanachs qu'il fourra dans les
semelles.

Qui fut bien chauss? ce fut le fournisseur. Quant aux soldats, ils
allrent sur leurs plantes, dans la boue, jusqu' Vienne ou jusqu'
Moscou, je ne sais pas au juste. Et tout le monde fut content.

a vous est gal, mon histoire? vous croyez a? Peut-tre que vous vous
trompez. Moi elle me donna la premire ide de ma comdie.

Et j'y pioche depuis le temps.

De rien on ne peut rien faire, a parait certain, mais il est galement
positif qu'avec presque rien on peut faire beaucoup. Voyez les
almanachs, qui deviennent des semelles, portant les conqurants de
l'Europe!

C'est affaire de soins, de peines, et la manire de s'en servir.

Mon histoire, telle que je vous l'ai conte, a tu le pauvre jeune M. de
Rochecotte,  plus de soixante ans de distance.

Et la petite photographie qui est l.... Mais n'embrouillons rien.
C'tait pour rveiller votre attention, Monsieur et cher compatriote.
C'est fait.

Nous en tions  ce qu'on peut tirer de presque rien. Dame! consultez la
nature. Le coq est dans l'oeuf, le chne est dans le gland.

On couve l'oeuf, on arrose le gland; l'affaire sort, on la nourrit, on
l'engraisse.

Mais comment engraisser une affaire? Avec du foin? Non, avec de
l'esprit, de l'adresse--et de la conscience.

J'en ai plein mes poches et encore au grenier.

Aussi, mon affaire se porte comme le Pont-Neuf, M. Scribe en serait
jaloux....

Il reprit haleine. Je passai mon mouchoir sur mon front qui tait baign
de sueur.

Pour tout autre ces choses eussent bourdonn  l'oreille comme un vain
son. Moi, j'en souffrais comme la souris que le chat pelote.

J'aurais pay pour que la griffe jaillt enfin hors de cette patte de
velours.

--Patience! fit M. Louaisot, avec son dtestable sourire. Je ne dis rien
d'inutile, et nous en verrons le bout. L'origine de ma brillante
ducation fut donc l'anecdote des souliers militaires, fabriqus avec
des almanachs. Ils taient, dans notre pays de Caux, cinq fournisseurs
de la mme farine.... Mais vous transpirez trop, Monsieur et cher
compatriote. J'abrge. Arrivons au fait et parlons de vous.

--Oui, parlons de moi, rptai-je machinalement, je vous en prie!

C'tait de ma part, un vritable cri de dtresse. M. Louaisot me jeta un
regard de travers.

--Ma parole, fit-il non sans dpit, je ne suis pourtant pas ici pour
m'amuser. Aviez-vous peur de me voir dmonter pour vous toute ma
mcanique? Non pas, non pas, diable!

Il ajouta en tirant sa montre:

--J'ai d'autres clients que vous, mon cher Monsieur, entre autres la
personne qui offre trois mille francs pour la photographie. Elle paye
bien, et comptant. Je la sers pour son argent, ric  rac. Mais quant 
gter le mtier, jamais! Ce n'est pas mon temprament.

D'ailleurs, qui sait? Peut-tre que j'ai une vieille dent de lait
contre cette personne-l. Et peut-tre qu'au contraire je vous porte un
intrt hors ligne. Pourquoi? parce que....

Voyons! si vous tiez l'affaire?

--L'affaire? rptai-je encore, cherchant  lire dans le rayon qui
flambait dans ses yeux.

--Oui, l'affaire! si vous tiez l'affaire, la propre affaire que je
nourris et que j'engraisse pour la vendre de mon mieux  la foire
prochaine? On a vu des choses plus tonnantes, Mylord!

En foi de quoi, ne faites plus l'endormi, et ouvrez vos deux oreilles
toutes grandes....

Il changea de ton et poursuivit avec une emphase soudaine:

--M. Thibaut, vous allez entrer, non, vous tes entr dj et jusqu'au
menton encore, dans une charade de tous les diables dont vous chercherez
le mot longtemps, longtemps.

Quand vous trouverez le mot, si jamais vous mettez la main dessus, il
sera peut-tre trop tard.

En attendant, vous aurez des hauts et des bas, M. Thibaut. Au moment o
vous vous croirez mort, je vous enverrai du secours, par suite de
l'affection que vous avez su m'inspirer dans cette courte entrevue, ou
bien pour nourrir l'affaire, arrangez cela comme vous voudrez.

Mais aussi, quand vous ouvrirez le bec pour crier victoire, boum! un
coup de canon! C'est moi qui tirerai sur vous  boulet rouge.

L'affaire! Votre victoire tuerait l'affaire tout aussi bien que votre
mort.

Pour le moment, vous tes  la cte comme disent les marins, aussi je
vous tends la corde. Que souhaitez-vous, cher M. Thibaut? Je gage que
c'est la photographie. En vrit, a n'en vaudrait pas la peine. Je
ferai mieux, je veux vous rendre l'original du portrait....

Je joignis les mains comme s'il m'et ouvert le ciel.

--Attendez donc! ajouta-t-il. Et a se mle d'tre le collgue de M.
Ferrand! Voil un compagnon dont la peau n'est pas transparente!
L'avez-vous regard dans l'oeil?... Attendez donc! Que feriez-vous du
pauvre ange si les mmes obstacles restaient dresss entre elle et vous?
Je ne fais rien  demi. En vous rendant l'original en question, je
prtends vous fournir les moyens de l'pouser bel et bien par-devant M.
le cur et par-devant M. le maire.

Ma tte s'inclina sur ma poitrine. J'tais incapable de trouver une
parole. Mais des paroles, il en avait pour deux.

--Vous croyez que je me moque de vous, jeunesse? reprit-il; vous avez
tort. Je n'ai jamais le temps de me moquer. Je possde un moyen certain
d'obtenir, par des voies de douceur, le consentement de cette farouche
Mme Thibaut. Je suis prt  mettre ce moyen  votre disposition, et
a ne vous cotera que mille cus: juste le prix marqu par l'autre
client sur la photographie.

--Je n'ai pas mille cus, murmurai-je.

--On vous fera crdit, mon prince, dit-il en souriant.

Puis il ajouta ces paroles tranges:

--Voyez-vous, il ne faut jurer de rien. Vous tes peut-tre un
millionnaire, sans le savoir....


Pice numro 29 bis

(criture de Lucien. Suite du prcdent.)

On est venu me demander pendant que j'crivais. Il m'a t remis un pli
jet dans la bote du concierge, et contenant une lettre ou plutt un
fragment de lettre qui ajoute un point d'interrogation  tant d'autres.

Tu le verras. Je continue tandis que j'ai la mmoire frache, dsirant
terminer aujourd'hui mme le rcit de mon entrevue avec M. Louaisot.

Cette phrase bizarre: _Vous tes peut-tre un millionnaire sans le
savoir,_ glissa sur mon entendement au milieu du flux des paroles dont
j'tais littralement inond. M. Louaisot poursuivit aprs une pause,
destine sans doute  souligner son allusion  mes prtendus millions:

--Vous n'avez pas, Monsieur et cher compatriote,  vous occuper des
ralits ou des rves sur lesquels je pique mon hypothque. a me
regarde exclusivement: Je suis majeur. Je prendrai votre promesse pour
bonne, voil le fait. Pas d'crit, pas de billet!  la normande!
Tapez-moi seulement dans le creux de la main.

Il avana la sienne. Je la touchai du bout de mes doigts.

Je n'esprais pas beaucoup sans doute du moyen mystrieux que M.
Louaisot mettait  ma disposition comme s'il et t une bonne fe, mais
j'prouvais une curiosit d'enfant.

Je voudrais en vain le cacher, j'tais sous le coup de ce trouble qui
porte  admettre le merveilleux.

Dans une certaine mesure, M. Louaisot, touchant le but qu'il visait,
avait russi  me fasciner.

--Tope! fit-il, march conclu. Trois et trois font six, li! c'est six
mille francs que je gratte, ce matin. Passons au moyen dont je vais
oprer loyalement la livraison. Vous n'avez pas plus de ruse qu'il ne
faut dans votre sac, mon cher Monsieur, mais vous tes juge; aprs tout,
a forme un jeune homme.

Vous avez vu et entendu, sur le banc des accuss, des gaillards qui ont
le fil, sans compter les avocats: vous savez  peu prs ce que parler
veut dire.

Bon! Votre maman, qui est une respectable femme, veut faire votre
fortune par un mariage. Les mres ne sortent pas de l. Pour elles,
c'est le grand chemin. Et ici, la bonne dame est tout spcialement
servie par le hasard. Aprs avoir jet ses plombs sur des goujons de
mdiocre grosseur, Mlle Sidonie, Mlle Agathe, Mlle Maria...
vous voil tout bahi de me voir connatre ces noms-l. Mettez-vous donc
une bonne fois dans la tte que notre mtier vit de conscience.

Nos prospectus chantent: Je sais tout, je sais tout, je sais tout! Ce
serait donc manquer de conscience si la maison ignorait la moindre des
choses.

Je reprends: La maman Thibaut, en lorgnant ce fretin, a cru voir tout
d'un coup qu'un bien autre poisson rdait autour de sa nasse.

Un superbe saumon, celui-l! saperlotte! le plus beau poisson du pays 
vingt lieues  la ronde! Mme la marquise de Chambray, la reine de la
localit, l'toile de l'arrondissement, l'astre du dpartement, et avec
a le miroir de toutes les vertus, un phnix, quoi, une perle, un
trsor... je ne ris pas, au moins: c'est ma cliente. Me suivez-vous
bien, jeune homme?...

Je fis un geste affirmatif.

--Et vous ne vous offensez pas du ton lger que je prends, hein? On ne
peut pas toujours rester raides comme des btons. J'ai un fonds de
gaiet dans le caractre. Voulez-vous bien me dire maintenant ce que
pouvait peser votre autre petite vis--vis de l'incomparable marquise?
Je parle de Jeanne Pry, la pauvre fillette. Vous savez mieux que
personne d'o elle sort. Et pour racheter sa naissance, elle n'a que les
dettes laisses par ses lamentables pre et mre.

--Mme Pry, voulus-je dire, tait une femme....

--Parbleu! interrompit M. Louaisot, et M. Pry, un homme. Au point de
vue physiologique, il faut cette varit dans les sexes pour constituer
un mnage.

Mais quel homme! et quelle femme! Votre fantaisie de grand enfant pour
l'hritire de ce couple, mon cher Monsieur, n'aurait pas mme pu faire
tort  Mlle Maria, ni  Mlle Agathe, ni  Mlle Sidonie. Jugez
donc quand Mme votre maman l'a flanque en balance avec la marquise
Olympe!

Et encore, votre bonne mre avait  dire ceci: c'est que vous tiez
moins godiche dans votre jeune ge. La susdite marquise Olympe avait t
votre premier rve. Ne rougissez pas: c'est un fait acquis  l'histoire
gnrale de notre poque.

Bon! voici quelque chose de moins vraisemblable: de son ct,
l'blouissante Olympe en tenait pour vous, mon prince. Sous quel
prtexte? Je n'explique pas, je constate. L'Amour a un bandeau dans la
mythologie, et d'ailleurs, en dehors de l'innocence incurable qui fait
le dsespoir de vos proches, vous tes diablement joli garon!

Enfin n'importe, a y tait: Cupidon l'avait pique de ses flches. On
pouvait donc chanter: affaire bcle! et marchander la corbeille.

Ah! bien, ouiche! pas du tout. Obstination inopine de l'ancien agneau
qui tourne au blier pour l'enttement. L'agneau s'acharne aprs son
second rve, le mauvais rve, celui qui n'a pas le sou!

Dame! maman se fche, mais l, tout bleu! Les deux soeurs n'ont plus une
goutte de sang qui ne soit vinaigre.... Qu'est-ce que c'est Plagie?

La porte par o j'tais entr venait de s'ouvrir, et cette large fleur,
Plagie, s'panouissait sur le seuil.

--C'est la dame, dit-elle.

--Quelle dame? demanda M. Louaisot avec impatience.

--Parbleu! rpliqua Plagie, la belle, donc! Celle du pays, et que vous
avez dit d'aller lui chercher des gteaux jusque chez Flix, si elle
veut.

M. Louaisot de Mricourt sourit d'un air discret et fin.

--Emballe dans le boudoir, ma vieille, dit-il, donne le journal et prie
d'attendre. Sois polie, sois mme prvenante, mais non pas jusqu'
offrir l'absinthe. Et souviens-toi bien de ceci: le jeune seigneur ici
prsent doit tre trait en toutes circonstances avec les mmes
mnagements. La dame et lui font la paire. Suppose que ma clientle soit
un panier, ils sont le dessus de ma clientle. Va!

La Normande l'coutait comme toujours d'un air moiti obissant, moiti
goguenard.

Quand elle eut referm la porte, M. Louaisot reprit:

--Concis et prcis, voil dsormais le mot d'ordre. Je supprime toute
une srie d'arguments intermdiaires, et je dis: nos prmisses tant
poses comme ci-dessus, il est clair que la maman vous ferait rtir sur
le bcher d'Abraham plutt que de vous laisser convoler avec la
photographie.

C'est certain, c'est net et plus vident que la lumire du jour. Et je
l'approuve, cette mre de famille.

Mais si on dmolissait les prmisses de fond en comble, de manire 
n'en pas conserver une miette, qu'arriverait-il? Veuillez me rpondre.

Je n'eus garde. Il continua:

--Monsieur et cher compatriote, j'ai rencontr plus d'un modle
d'ahurissement, mais d'aussi parfait que vous, jamais! J'ai peut-tre
en tort de vous parler la langue des artistes et gens du monde. En bon
franais d'Yvetot, voyons! Je suppose que Mme la marquise ne veuille
plus de vous?

Je dus faire un mouvement, car il s'cria:

--N'est-ce pas que c'est une ide? J'en ai comme a par hasard d'assez
mignonnes. Il est manifeste que le refus de la belle Olympe arrangerait
dj beaucoup nos affaires. Le gros poisson tant parti, on
recommencerait la pche aux goujons.

Mais c'est que notre pauvre photographie n'est mme pas un goujon,
direz-vous?

Elle n'est rien. Elle est moins que rien.

Donc, le refus de la rayonnante Olympe n'aurait pour rsultat immdiat
que de nous ramener  Mlle Sidonie,  Mlle Agathe et  Mlle
Maria. Est-ce que nous voulons? Non? Alors, creusons l'ide....

J'coutais, pour le coup, de toutes mes oreilles. Cela mettait M.
Louaisot en bonne humeur, il continua:

--Ma parole, il a l'air de comprendre, l'lve Thibaut! Je creuse: je
suppose que la situation montaire de Mlle Jeanne vienne 
s'amliorer. Comment? Je vais vous tonner: par la resplendissante
Olympe elle-mme.

Vous faites la grimace, a m'est gal. Quand on est en train de
supposer, il ne faut jamais s'arrter  moiti route. Les frais sont
nuls.

Je suppose donc que cette mme radieuse Olympe, comparable  la
divinit, abaisse un regard plein de misricorde sur la
photographie--qui est sa parente, vous savez, et qui pouvait avoir
quelques droits  l'hritage de feu le marquis. Eh! eh! pas si bte, ce
M. de Mricourt! je suppose, dis-je, que la dite Olympe ait l'ide,
spontane ou suggre, de prendre ladite photographie sous sa protection
majestueuse, de la relever par son contact purificateur, de la prsenter
dans le monde....

--Assez! assez! balbutiai-je avec dcouragement.

--Comment, assez! non pas, saperlotte! ce n'est pas assez, mon cher
Monsieur.

--Vous me leurrez d'esprances impossibles!

--Est-ce votre avis? Gardez-le pour vous. Personne ne vous a consult,
pas vrai? Loin que ce soit assez, il faut encore qu'Olympe, dj
plusieurs fois nomme, et image de la cleste Providence, aprs avoir
nettoy notre ange, fournisse une jolie petite dot par-dessus le march.

Cette fois, je me levai indign. M. Louaisot me saisit le poignet au
moment o je me dirigeais vers la porte.

Cet homme a la force d'un boeuf. Je restai immobile comme si les deux
moitis d'un tau s'taient refermes sur mon bras.

--Il le faut, il le faut, il le faut! rpta-t-il par trois fois. Non
pas seulement pour vous, mais pour moi, pour nourrir l'affaire qui est
en train de maigrir. Et d'ailleurs, croyez-moi, Mylord, l'auguste Olympe
doit bien a  sa pauvre petite cousinette. Ce ne sera qu'un 
compte....

Mon regard l'interrogea. Il s'interrompit pour ajouter:

--Ne tchez jamais d'en savoir plus long que je n'en veux dire. C'est
inutile. Ne songez qu' votre propre cas. Vous l'aimez ou vous ne
l'aimez pas, cette pauvre petiote....

--Jeanne! m'criai-je. Si j'aime Jeanne!...

--Bien, trs bien! interrompit-il. a suffit, je n'en doute pas, et
c'est pour cela que je vous dis sans mnager mes expressions: Votre
hsitation est bte comme tout. Pendant que vous hsitez, qui sait si la
pauvre petite chrie est tendue bien  son aise sur un canap
entirement bourr de feuilles de roses?

Eh! Biribi! vous ne songiez plus  cela!...

Son terrible regard tait sur moi. Il m'entra dans le coeur comme un
couteau.

--Vous savez o elle est! prononai-je avec effort.

Il me regardait toujours.

--Vous savez qu'elle souffre!...

Il haussa les paules.

--Je sais tout, mon frre, pronona-t-il durement. La question n'est pas
l. Voici la question: je vous vends moyennant trois mille francs, un
moyen de forcer la marquise de Chambray....

--De forcer! rptai-je malgr moi.

--Dame! coutez donc, je ne suis pas sorcier au point de tordre une
volont sans serrer un peu son poignet ou sa gorge.

--Pour forcer, il faut menacer....

-- tous le moins, oui. Quelquefois, on est oblig d'excuter la
menace.

--Pour menacer, il faut savoir....

--a parait plausible, M. Thibaut. Aussi, je comptais vous apprendre....

--Et vous croyez que je voudrais pntrer dans la vie d'une femme!
Acheter son secret!

Je parlais avec une telle vhmence que ma voix se brisa dans ma gorge.

M. Louaisot me contemplait avec un mpris qui allait jusqu'
l'admiration.

Il restait l devant moi sans parler.

Enfin, de lui quelque chose remua. Ce fut sa main qui souleva
ngligemment la pice de procdure place sur le portrait de Jeanne.

Et il se mit  jouer avec la photographie, la faisant tourner et
retourner entre ses doigts.

--Je vois mon cher M. Thibaut, reprit-il aprs un assez long silence,
que vous n'aimez pas cette enfant-l comme je le croyais. Ceci vous
regarde, et je ne vois plus, en dfinitive, pourquoi vous ne finiriez
pas par vous entendre avec Madame votre mre.

Quant  moi vous me jugez mal parce que vous ne me connaissez pas. Dans
la profession, jamais on ne trahit un secret, c'est la rgle de
conduite,--surtout pour trois mille misrables francs!

Je puis avoir la fantaisie de vous servir. J'y puis avoir intrt aussi.
Je peux encore, suivant le penchant de ma nature espigle, ne pas
rsister au plaisir de faire une niche  une belle dame qui m'a trait
quelquefois peut-tre du haut de sa grandeur. Mais elle est ma cliente.
Son secret, mon cher Monsieur, repose dans ma poitrine comme au fond
d'un cercueil. Elle a plusieurs secrets, la magnifique crature, un
surtout, un gros. Vous le connatrez peut-tre un jour, mais ce ne sera
pas par moi.

Je nourris les affaires, je ne les trangle pas.

Finissons: vous m'avez achet pour trois mille francs de marchandise,
reste  oprer la livraison. J'y procde.

Il prit sur son bureau une feuille de papier  lettre et y traa
lestement une ligne,--une seule.

--Maintenant, poursuivit-il en me tendant la feuille plie en quatre,
vous ferez de ceci l'usage que bon vous semblera. Il vous est mme
loisible de le jeter au feu sans l'ouvrir; vous ne m'en devrez pas moins
les trois mille francs convenus.... Je suis attendu par une dame, vous
ne m'en voudrez pas si je vous quitte. Au plaisir de vous revoir, mon
cher M. Thibaut.

Comme je n'avais pas avanc la main pour prendre la feuille de papier
plie en quatre, il la glissa sur mes genoux. Puis il me laissa seul.


Pice numro 30

(criture de Lucien, suite du prcdent.)

J'ai dormi, cela ne m'a pas repos. J'ai la fivre.

Je devrais placer ici, dans mon dossier, des pices, selon leur numro
d'ordre, car elles me sont parvenues hier, mais j'aime mieux achever mon
rcit sans le morceler.

Quand M. Louaisot me quitta ainsi brusquement, je ne rpondis pas  son
salut et ne songeai mme point  me retirer.

Tout ce qui m'avait t dit depuis deux grandes heures tourbillonnait
autour de ma cervelle. L'impression que me laissait l'ensemble de
l'entretien tait menaante  un point que je ne peux exprimer.

Il me semblait que le regard affil de cet homme pesait comme un
couperet sur mon front. Il y laissait une sensation de plaie vive.

Je restais assis  la mme place. J'avais encore sur mes genoux la
feuille plie en quatre qu'il y avait pose. L'agenda, le prott et la
photographie avaient disparu: M. Louaisot les avait serrs ensemble dans
un tiroir fermant  cl.

Non seulement l'ide de prendre connaissance de l'crit de M. Louaisot
ne m'tait pas venue, mais je ne l'avais ni touch ni mme regard.

Ce qui m'veilla, ce fut la sonore chanson de la Normande qui avait
entonn le _Sire de Framboisy_ dans l'antichambre, en battant le
par-dessus de son matre,  grand fracas.

Concurremment avec le chant de Plagie, mon oreille perut alors le
murmure d'une conversation vive et anime, mais qui trs certainement
n'tait pas une dispute.

Elle ne ressemblait gure  mon entretien avec M. Louaisot: les
rpliques allaient et venaient comme un feu crois.

Cette conversation ne se tenait point dans la pice voisine. Je devais
tre spar des interlocuteurs par deux portes dont une restait
entrouverte.

Je ne distinguais, bien entendu, aucune des paroles prononces, mais le
timbre des voix m'arrivait assez net.

Il y avait un homme et une femme.

Je savais que la femme tait Olympe bien que son nom n'et point t
prononc. La pense d'Olympe me ramena au papier qui tait sur mes
genoux.

Je le pris. Je crois pouvoir affirmer que c'tait pour le jeter au feu.

Il n'y avait pas de feu dans la chemine.

En toute ma vie je n'avais jamais song  Olympe sans prouver un
sentiment d'admiration et de respect, auquel se mlait une part de
sincre affection.

Je la considrais comme une crature charmante, hautement accomplie,
bonne, spirituelle, heureuse autant qu'on peut l'tre ici-bas et
mritant tout ce bonheur.

Si quelque chose m'loignait d'elle un peu c'tait son incontestable
supriorit sur moi. Je me sentais, en vrit, par trop au-dessous
d'elle.

Tu sais bien, Geoffroy, j'tais un garon honorable, et je le suis
encore. Je crois que je le suis, malgr la conduite que je tins  dater
prcisment de cette heure qui commena ma misre.

Ma vraie misre, Geoffroy, car, avant cette heure, je ne faisais que
souffrir.

Et depuis cette heure, le remords est dans ma souffrance.

Le remords! Et pourquoi! Quel mal pouvait-il y avoir  dplier ce
papier?

Ce sont bien l ces lches questions qui entament un caractre!

Je voudrais tout rejeter sur la maladie de mon cerveau; et peut-tre en
aurais-je le droit, selon le monde, mais au-dedans de moi un reproche
s'lve que je ne puis pas touffer.

Geoffroy, j'ai mal fait....

Je vais te dire: mon regard tait fix sur le bureau,  la place mme o
souriait nagure le portrait de ma pauvre petite Jeanne.

J'entendis rire M. Louaisot, et Olympe leva la voix comme pour
ordonner.

Je savais que c'tait elle qui avait offert trois mille francs  M.
Louaisot pour connatre la retraite de Jeanne.

Je le savais, je le sentais: elle tait l'ennemie de Jeanne.

Aprs tout, ce n'tait pas pour moi que je combattais. J'tais charg de
dfendre Jeanne. Sa mre m'avait appel  son lit de mort.

Et Jeanne avait-elle au monde un autre dfenseur que moi?

Ah! Geoffroy, Geoffroy, je plaide ma cause. Comment me jugeras-tu?

Car j'ouvris le pli malgr mes mains qui tremblaient et malgr la voix
qui disait au-dedans de moi: tu fais mal.

La ligne trace par M. Louaisot tait ainsi: _Dites-lui seulement: je
sais l'histoire du codicille...._

 peine mon regard eut-il effleur ces mots que le papier, froiss avec
honte, puis dchir en pices, parpillait ses morceaux sur le parquet.
Il et fallut agir ainsi quelques secondes auparavant. Maintenant, il
tait trop tard. On peut dtruire la page dpositaire d'une pense, on
ne peut pas dtruire la pense.

J'avais lu. Les mots taient imprims dans mon souvenir.

Ces mots insignifiants, ces mots, jets peut-tre au hasard, ils
vivaient dsormais en moi, ineffaables.

Je _sais l'histoire du codicille_! c'tait bien la forme consacre du
talisman. Cela ressemblait au Ssame, ouvre-toi des contes arabes. Il
y avait l un mystre qui tait une menace, une cl, une arme.

La seule ide de me placer en face d'Olympe, l'amie de ma famille, la
compagne de mon enfance, avec cette arme dans la main, fit monter le
rouge de l'humiliation  mon front. Jamais, oh! certes, jamais je ne
devais me servir de cette arme!

--Pardon, excuse, dit la haute et intelligible voix de Plagie qui
venait de pousser la porte d'entre d'un bon coup de pied, si a ne vous
drangeait pas dans vos patentres--car vous parlez tout seul et c'est
drle,  votre ge--je balaierais  fond le bureau du patron. C'est mon
jour.

Je pris mon chapeau avec prcipitation. Plagie tait debout sur le
seuil, tenant son balai comme une lance. Elle s'effaa militairement
pour me laisser passer et me dit:

--Alors, il n'y a rien pour le vent de la porte qui a drang le papier
plac sur le portrait de la petiote?

Je m'arrtai court, elle ajouta:

--La princesse qui est l dans le boudoir ne viendrait jamais sans
cracher au bassinet. a se doit.

Elle baisa en riant la pice de monnaie que je lui mis dans la main.

--Tenez, bel homme, me dit-elle, on s'intresse  vous. Je mettrai a de
ct comme un sou perc, parce que l'argent de joli garon, a porte
bonheur. Comme vous prendriez vos jambes  votre cou, si vous saviez ce
qui vous attend  votre htel!


Pice numro 31

(Charmante petite criture de fillette. Signe Jeanne tout court.)

_ M. Thibaut, juge, etc.,  Yvetot:_ Prire de faire suivre en cas
d'absence.

(Sans indication du lieu de dpart.)

7 juillet 1865.

Monsieur et bon ami.

J'espre que ma bien-aime mre est heureuse aux pieds de Dieu, mais je
suis bien seule depuis qu'elle m'a quitte, et ses conseils me manquent
 ce point que je ne sais plus ni que dire, ni que faire.

Peut-tre m'aurait-elle blme de vous crire, et pourtant votre nom
tait sur ses lvres,  l'heure o elle m'a dit au revoir pour un monde
meilleur, et je suis bien sre de l'avoir entendu dans son dernier
baiser.

Elle vous aimait tant! Je crois bien qu'elle ne sera pas fche contre
moi, si elle me voit. Elle avait confiance en vous et je ne peux gure
m'adresser  un autre que vous.

Comment vais-je commencer, cependant? Je ne sais pas o je suis. Et
quelles paroles employer, puisque j'ai  vous dire que vous tes la
cause bien innocente de ma captivit inexplicable!

Je suis maintenant  peu prs certaine que la lettre n'tait pas de
vous: la lettre qui m'a mise hors du couvent de la Sainte-Esprance. De
qui est-elle? Ma mre avait des ennemis, puisqu'elle recevait des
lettres qui l'ont tue.

Mais je ne connaissais aucun de ces ennemis.

Et la lettre ne peut tre d'un ami, puisqu'elle n'est pas de vous. Je
l'ai garde, je vous la montrerai, si je dois avoir jamais le bonheur de
vous revoir.

Assurment, je n'aurais pas d ajouter foi  cette lettre, ni surtout
obir  ses prescriptions. Il y avait l-dedans trop de choses qui
n'taient pas vous.

Mais j'ai cru  ma joie, c'est ma joie qui m'a trompe. Ma joie m'avait
rendue folle.

Est-ce qu'un pareil bonheur serait possible?

Il est au-dessus de mes forces de vous rpter ce qu'il y avait dans
cette lettre, mais je dois vous dire, pour mon excuse, qu'elle me
parlait de Mme Thibaut, votre mre....

C'est ce nom respect qui m'a dcide.

Une fois dcide, j'ai accompli rsolument tout ce que vous
m'ordonniez... tout ce que la lettre, du moins, m'ordonnait de faire.

J'ai confiance en vous, Lucien, je ne crois qu'en vous ici-bas: comment
aurais-je pu dsobir  un ordre qui me venait de vous?

Je ne me dplaisais pas tout  fait chez les Dames de la
Sainte-Esprance. Ce sont des personnes calmes et douces, un peu
froides, mme un peu svres, mais leur austrit convenait justement 
ma mortelle tristesse.

Je ne me plaignais de rien, mme au fond de mon coeur. Je vivais en
moi-mme. J'tais avec ma mre--et avec vous.

Je savais, on me l'avait dit tout de suite, que ma pension tait paye
par ma cousine Olympe. Cela m'inspirait beaucoup de reconnaissance, et
peut-tre aussi un peu de chagrin. Je ne pourrais expliquer ce dernier
sentiment que je me reprochais  moi-mme.

Maintenant, pour vous apprendre le reste, il faut bien que je fasse
comme si la lettre tait de vous. Pardonnez-moi. Vous tes la bont mme
et vous me jugerez sans rudesse.

En quittant le couvent, je me suis rendue tout de suite  l'endroit que
vous m'aviez indiqu. Est-il besoin d'ajouter que vous n'y tiez pas?

Mais il y avait quelqu'un  m'attendre. Je fus reue par une femme jeune
encore, trs forte de taille et d'un joyeux caractre qui se dit envoye
par vous.

Tout de suite, je me dis ce doit tre une bonne fermire des environs
d'Yvetot.

Elle portait le costume des Cauchoises.

Je fus attriste par votre absence, mais rien de vous ne peut me
blesser. Je ne conservais encore aucun soupon. Je pris mon repas avec
cette femme. Nos mtayres mangent et boivent bien quand elles ont
l'occasion. Je ne m'tonnai ni de son apptit ni de sa soif. Aprs le
dner, sa gaiet avait redoubl. Elle se mit  chanter des chansons qui
n'taient pas toutes de Normandie.

Je fus un peu choque par certaines de ces chansons et aussi par
quelques plaisanteries. Elle le vit et me dit:

--On est habitu au cidre chez nous, et peut-tre que le vin de par ici
aura tap sous ma coiffe.

La chambre d'auberge tait  deux lits. Elle ronfla dans l'un, je
veillai dans l'autre.

Et quand je m'endormis,  la fin, je fis de beaux rves.

Le lendemain, en s'veillant, elle mit sur mon lit des vtements qui
n'taient pas les miens, donnant pour prtexte que je devais viter
d'tre reconnue.

C'tait plausible. Les vtements me semblaient pourtant d'une lgance
un peu trop parisienne.

Ds que je fus habille, nous sortmes. Je lui demandai o nous allions;
elle me rpondit:

--Chez Nadar. Quand ma pauvre mre se promenait encore, j'avais regard
souvent avec envie la devanture de ce palais, o travaille le clbre
photographe. Je me souvenais du dsir que vous aviez de possder mon
portrait. Mais nous tions si pauvres!

Quoique je n'eusse manifest aucune surprise, la mtayre me dit en
forme d'explication:

--C'est la maman  M. Thibaut qui veut comme a qu'on lui envoie par la
poste la frimousse de sa future belle-fille. Ma main a trembl, Lucien,
en traant ce dernier mot.

La fermire l'avait prononc avec un bon gros rire.

Je posai en souriant, car je pensais  vous. Le premier clich russit.
Ce fut la fermire qui passa au bureau, et je n'entendis pas l'adresse
qu'elle donna pour qu'on y envoyt les preuves.

Je n'ai plus jamais entendu parler de cela.

En sortant de chez Nadar, nous prmes une voiture sur le boulevard, et
la mtayre en ferma les stores, toujours par prcaution, aprs avoir
parl bas au cocher.

Nous partmes aussitt et nous sortmes de Paris. La voiture roula
plusieurs heures sans s'arrter. Nous dnmes dans un village. Quand la
fermire se fut mis sa bouteille dans le coffre, comme elle disait,
elle redevint aussi gaie que la veille et me dit:

--Tout a finira joliment bien, vous verrez, mais M. Thibaut a des
mesures  prendre. On agit dans votre intrt. Dormez tranquille.

Et en effet, aussitt remonte en voiture, je me sentis prise d'un
assoupissement irrsistible. J'avais mang trs peu pourtant, et c'est 
peine si le vin tremp d'eau de mon verre avait touch mes lvres.

Je dormis jusqu' la nuit tombe, o il me sembla que nous entrions dans
une ville. Je voyais vaguement beaucoup de lumires et j'entendais les
roues sonner sur le pav.

 en juger par le temps qu'avait dur notre voyage, nous devions tre
dj bien loignes de Paris. Je songeai  Rouen, qui est sur la route
de chez nous....

Je ne m'veillai vritablement qu'aprs tre sortie de la voiture.

On m'avait porte dans une alle qui n'tait pas large. Je voyais
beaucoup de clart derrire moi: dans la rue, sans doute.

Le trouble de mes sens tait si complet que ce moment m'a laiss de trs
vagues souvenirs.

Un homme, qui n'tait pas le cocher, aida la fermire  me faire monter
un escalier cir et clair comme ceux de Paris.

Une porte tait toute ouverte au haut de l'escalier. Nous entrmes, la
mtayre, l'homme et moi.

L'homme disparut  l'intrieur de la maison. Dans mes souvenirs, il est
vtu d'une robe de chambre  ramages et porte des lunettes. Je ne l'ai
plus revu.

Je fus tout de suite introduite par la mtayre dans ma chambre
actuelle, que je n'ai point quitte depuis lors.

C'est une cellule assez propre dont la petite fentre  jalousies ne
voit rien, sinon un coin du ciel, par-dessus des toitures et des tuyaux
de chemine.

En montant sur une chaise pour me pencher au-dessus de la garde en
treillage de fer qui coupe ma croise  la hauteur de mon menton, j'ai
pu apercevoir, non pas une cour, mais un passage vitr qui s'illumine le
soir.

La poussire, qui est colle en couche paisse sur les vitres, m'empche
de bien distinguer au travers, mais le soir, je vois passer des
quantits de silhouettes, et il me semble que ce doit tre une galerie
comme celle des Panoramas.

Je suis l depuis cinq longs jours.

Il me serait impossible de vous indiquer o est situe la maison; mais
j'ai abandonn l'ide de Rouen. Les bruits durent jusqu' deux heures du
matin, et j'ai bien cru reconnatre le grand mouvement de Paris. Les
voitures roulent sans relche.

Une fois j'ai entendu de l'autre ct de ma porte la voix de basse
taille de l'homme qui a aid la mtayre  me faire monter; mais il a
pass sans entrer.

Je suis servie par la mtayre elle-mme, que j'appelle toujours ainsi,
mais qui doit tre une servante. Je ne vois qu'elle.

Elle me parle encore de vous quelquefois, comme par manire d'acquit. Je
n'y crois plus.

Je ne suis pas mal traite, mais je suis prisonnire. Ce ne peut tre
par votre ordre.

Ma lettre n'a pas d'autre but que de vous informer de cette situation
extraordinaire. Si je parviens  vous la faire remettre, votre coeur
vous dictera la conduite  tenir.

Mon moyen pour arriver l est bien chanceux.

Ma lettre doit subir un examen pralable auquel j'ai consenti; je ne
puis rien vous dire de plus, sinon que je reste votre amie bien dvoue.

_Note de Geoffroy_.--Le papier gardait en plusieurs endroits des traces
de larmes.  la signature qui ne portait que le nom de Jeanne, Lucien
avait ajout de sa main: Pry.

Le numro suivant avait cette mention, galement de la main de Lucien:
La prsente pice, qui est ma prtendue lettre, ne me fut remise que
plus tard et par Jeanne elle-mme. C'est un faux.


Pice numro 31 bis

(criture imitant assez habilement celle de L. Thibaut. Signature du
mme, galement contrefaite.)

Paris, 1er juillet 1865.

_ Mlle Jeanne Pry de Marannes, pensionnaire, au couvent de la
Sainte-Esprance, en ville._

Mademoiselle,

Dans les termes o nous sommes ensemble, je me crois autoris  vous
crire la prsente. J'ai trop d'honntet pour saisir l'occasion de vous
y glisser un mot de tendresse, et vous me tiendrez bon compte de cette
rserve qui cote  mon coeur.

Voici l'expos sincre de la question: Nous n'tions spars que par les
prjugs de ma respectable mre, laquelle mettait obstacle  nos projets
d'union dans l'intrt de mon avenir.

Vous serez bien aise d'apprendre, Mademoiselle, que mes larmes et mes
prires ont enfin flchi l'enttement de cette tendre mre qui consent 
faire le bonheur de son fils.

Si donc, comme je l'espre, vous tes toujours, dans les mmes
intentions qu'autrefois, Mademoiselle et chre fiance, je vous prierais
instamment, aussitt la prsente reue, de quitter la maison o vous
tes pour le moment, et de venir me trouver  l'htel de Beauvais, rue
Legendre, aux Batignolles, o je vous attendrai demain, sur la brune.

Une voiture vous conduira dans les bras de celle qui vous appellera
bientt sa fille.

Je ne vous en marque pas davantage pour le moment, car mon impatience
paralyse ma plume, et je me borne  vous exprimer que mon sentiment et
ma tendre affection ne font que crotre naturellement par la
circonstance.

Croyez-moi bien toujours, je vous prie.

Votre fianc fidle,

Lucien Thibaut.

_P. S._--Veuillez ne pas vous tonner de quelques expressions chappes
 mon ardeur, et quant  la prcaution de quitter le couvent
brusquement, sans rien dire  personne, croyez qu'elle est dans
l'intrt bien entendu de votre scurit, comme cela vous sera expliqu
au long, htel de Beauvais.

_Ici, nouvelle mention de la main de Lucien:_

Jeanne tait alors une vritable enfant, une pauvre chre enfant sans
dfense ni exprience. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle
avait perdu son abri: l'aile de sa mre. Et, pourtant, je ne peux pas le
cacher: Au premier abord, je lui en voulus de s'tre laisse prendre 
un pige aussi grossier. D'autant que, pour tomber dans ce pige, il lui
avait fallu me croire capable d'crire une lettre pareille.

La personne qui avait imit ma signature, me regardant comme un idiot,
avait cru faire preuve d'adresse en me prtant ces platitudes. Mais
Jeanne!...

_Autre mention, galement de Lucien:_

Je place  cet ordre l'envoi que je reus pendant que j'crivais ma
dernire lettre  Geoffroy. J'en avais recul le classement pour ne
point interrompre le rcit de mon entrevue avec M. Louaisot de
Mricourt.


Pice numro 32

(Anonyme, criture assez courante, inconnue, et ne ressemblant point aux
autres lettres sans signature. Seconde feuille d'une lettre plie en
deux--la premire feuille manque; papier froiss et macul, mais trs
beau. Aucune marque de lieu de dpart, aucune adresse: un simple
fragment commenant au beau milieu d'une phrase:)

...assez bien profit de vos leons: J'cris maintenant aussi lestement
de la main gauche que de la main droite.

Vous m'avez donn ce talent-l avec tous mes autres talents. Je vous
hais. Sans vous, j'aurais t ignorante et bonne. Si le monde pouvait
savoir que je possde, moi, et que vous m'avez donn, vous (!!!), des
talents de faussaire!

Et tant d'autres habilets redoutables!

Vous voulez vous arrter maintenant, vous dites que je vous traite en
esclave, vous parlez de mes exigences! Vous vous moquez, n'est-ce pas?
ou vous tes fou.

Vous arrter! Avez-vous donc oubli l'histoire de cet homme qui avait
une jeune fille  sa garde, qui tait presque son pre, tant elle le
respectait pieusement, et qui entra une fois, la nuit, dans la chambre
de l'enfant?...

Vous tes le diable, mon bon. Vous n'aviez mme pas d'amour!

Il est vrai que vous donntes en change  la jeune fille la science de
la vie magnifique et complte. Vous soulevtes pour elle, vous
dchirtes le voile qui recouvre les hypocrisies humaines. Ah! vous ne
gardtes rien pour vous, j'en conviens. Ce fut  pleines mains que vous
verstes dans ce coeur enfant le prcieux poison de votre coeur vieilli.

Avec la manire de l'employer, c'est encore vrai.

L'enfant fut convertie  votre religion des apparences et des
convenances. Elle eut un spulcre au-dedans de la poitrine, mais un
spulcre blanchi.

Et vous voulez vous arrter! Pourquoi? un crime de plus, bien tabli,
combin selon l'art des philosophes, gte-t-il la convenance ou
gne-t-il l'apparence?

Il me dplat d'tre la premire dans un trou. Je veux Paris, mais non
pas pour y tre la seconde.

Partout la premire!

Combien faut-il pour payer cette place? Vous m'avez montr vous-mme le
chemin o sont les richesses entasses. J'irai, je le veux. Le prix
qu'il faudra mettre, je le mettrai.

Je serai reine, je jouirai un jour. Je m'ennuierai le lendemain
qu'importe!

Venez me voir, il est temps. Hier, j'ai cru que mon coeur allait
ressusciter.

O conduit votre dogme, prtre de Satan convenable? Je mourrai, vous
aussi, et aprs? Le nant? C'est vraisemblable, mais glac. Je
m'ennuie....

Oui, j'ai revu ce pauvre garon, candeur splendide! Je ne sais pas si je
l'aime; mais s'il m'aimait, je croirais en Dieu.

Je ne puis me sauver de Dieu qu'en marchant; ne me dites jamais de
m'arrter. Venez, je veux vous voir.

Il y a une besogne horrible  faire et des apparences  mettre dessus.
Venez!

_Note de Geoffroy_.-- cette feuille tait coll un petit carr de
papier colier, portant quelques lignes dont l'criture rappelait celle
de deux ou trois lettres anonymes dj lues.

Il avait d servir d'envoi  la pice qui prcde. Il tait ainsi conu:


Pice numro 32 bis

(Sans mention d'aucune sorte.)

Devine devinaille!

Le mignon morceau qui prcde tait adress au plus vnr des hommes
par la plus respecte des femmes.

Et jolie, et propre, et gante!

O mettre le pied, dites donc, pour ne pas marcher sur les coquines et
les coquins?

Devine devinaille!

Ce morceau friand a t trouv  Yvetot (Seine-Infrieure), patrie du
roi de ce nom, de M. Lucien Thibaut et d'autres personnages minents,
dans le petit vestiaire o MM. les membres du tribunal de premire
instance ont l'habitude de changer leur habit de ville contre la
toge--et rciproquement.

Devine devinaille!

Les juges apprennent,  l'us, l'art de mettre en perce les problmes
les plus impossibles. Vous tes juge. Quel est celui de vos honors
collgues qui a pu perdre ce chiffon-l?

Allez-y, M. Thibaut.

Devine devinaille!


Pice numro 33

(crite et signe par M. Ferrand, prsident du tribunal civil d'Yvetot.)

_ M. Lucien Thibaut, juge, etc.,  Paris._

Yvetot, 8 juillet 65.

Mon cher et jeune collgue.

Un peu jeune, en effet, dcidment,  ce qu'il parat.

Que faites-vous  Paris? Rien de bon, rpond votre chre mre. Vos
aimables soeurs, rectifiant l'apprciation maternelle, prtendent que
vous y faites beaucoup de mal, surtout  vous-mme.

Notre profession exige une tout autre tenue. Les plus fous d'entre nous
ont abandonn la vie de polichinelle en payant le dernier terme de leur
chambre d'tudiant.

Notre esprit de corps est la gravit.

Certes, je ne demande pas qu'un jeune magistrat s'enveloppe jusqu'au cou
dans un manteau de puritanisme, encore moins qu'il pousse l'affectation
de la vertu jusqu' l'hypocrisie.

Je hais l'hypocrisie.

Mais il y a un milieu, et mon devoir est de vous dire que tout ce qui
porte la robe  Yvetot manifeste tout haut son tonnement de votre
absence prolonge.

L'autre jour, M. Pivert, notre substitut--un garon d'avenir,
celui-l,--demandait si quelque loi nouvelle,  lui inconnue,
autorisait ainsi les juges de premire instance  faire l'cole
buissonnire.

Vous comprenez, je le suppose, mon jeune ami, que je prends avec vous ce
ton lger pour rendre la leon moins amre. Je suis  cent lieues
d'avoir l'intention de vous dsobliger.

Cela va mme si loin que je m'abstiendrai de vous dire quels
dsagrments pourraient rsulter pour vous d'une prolongation de sjour
 Paris, et je vous serre la main sans diminution aucune de
bienveillance ni d'amiti.


Pice numro 34

(Sur papier timbr. Extrait.)

Copie d'une requte,  fin de perquisition, adresse par M. Lucien
Thibaut  MM. les prsident et juges du tribunal de premire instance de
la Seine, fonde sur l'articulation de ce fait que la demoiselle
Jeanne-Marguerite-Marie Pry de Marannes, fille mineure, ge de
dix-huit ans, serait retenue en charte prive et contre sa volont, au
domicile du sieur Louaisot de Mricourt, agent d'affaires, tenant bureau
de renseignements, rue Vivienne, passage Colbert,  Paris, lequel
Louaisot n'est ni le parent, ni le tuteur, ni le mandataire des parents
ou tuteur de ladite demoiselle Jeanne Pry.--Enregistr.


Pice numro 35

(Papier timbr. Extrait.)

Mandat de perquisition aux fins de la requte ci-dessus, dlivr  M. le
commissaire de police du quartier de la Bourse.


Pice numro 36

(Sur papier timbr. Extrait.)

Copie du procs-verbal de la perquisition opre par M. Blondet,
officier de paix, dlgu par M. le commissaire de police du quartier de
la Bourse, au domicile sus-indiqu, constatant que ledit M. Blondet n'a
trouv audit domicile ni la demoiselle Jeanne Pry, ni aucune trace de
son sjour ou passage.


Pice numro 36 bis

(Annex au prcdent. Papier timbr. Extrait.)

Protestation du sieur Louaisot de Mricourt, dclarant qu'il ne connat
et n'a jamais connu la demoiselle Pry de Marannes
(Jeanne-Marguerite-Marie) et subsidiairement qu'il entend se pourvoir
par toutes voies de droit contre le requrant pour violation de
domicile. Enregistr.


Pice numro 37

(Anonyme. criture dguise. Sans date ni autre indication.)

_ M. L. Thibaut, juge en rupture de ban,  Paris_

_Parenthse de la main de Lucien:_

Ce billet ne passa ni par les bureaux de la poste ni par la loge de mon
concierge. Il fut gliss le soir, trs tard, dans le trou de ma serrure.

Fichtre! fichtre! agneau que vous tes, vous avez tap joliment prs du
rond!

Il n'y avait pas un quart d'heure que la colombe tait dniche. J'en ai
encore la chair de poule! Ah! fichtre, Monsieur, nous l'avons chapp
belle!

Voil pourtant comme les plus jolies combinaisons peuvent tre djoues
par un coup de maladroit! Je ne me doutais pas que vous alliez vous
fendre  fond, et si j'ai avanc le dpart de la minette, c'est que je
voulais aller dner au Point-du-Jour, au restaurant de ce pauvre
Rochecotte, et peut-tre avec la mme Fanchette, car elle court encore
les champs.

J'ai la faiblesse de croire mon cuir trop dur pour que de simples
ciseaux en puissent faire une cumoire.

Si, cependant, vous aviez pu mettre la main sur la colombe, l'affaire,
vous savez, l'affaire, nourrie comme un boeuf gras, tombait du coup tte
premire dans la rivire.

Mais on ne vous en veut pas pour a, jeunesse, bien au contraire, on est
content de vous: vous avez montr plus de dcision et plus de tte qu'on
ne vous en supposait. Si vous alliez vous dboucher et devenir
quelqu'un? que payeriez-vous?

Seulement, une autre fois, arrivez un quart d'heure plus tt.

Pour l'instant, c'est un coup rat.

Voulez-vous un bon avis pour finir?

Pas de scrupule ni de vaine faiblesse, croyez-moi.  la guerre, ceux qui
ne tuent pas sont tus.

En avant deux et bonne chance!

P. S.--Vous faut-il un petit _mmento_? Codicille! codicille! codicille!
ce mot est fe.


Pice numro 38

(De la main d'un crivain public et signe d'une croix par Franois
Bochon, valet de chambre.)

Yvetot, 12 juillet 1865.

_ M. Lucien Thibaut, etc._

Celle-ci est pour faire savoir  Monsieur que la maison est en bon tat,
et qu'il n'y a rien de nouveau, sinon que tout est sans dessus dessous
par cause de la prise qu'on a faite, dans l'enclos du Bois-Biot, de
l'assassine du pauvre M. de Rochecotte.

Cens, je ne suis pas bien sr qu'on l'ait prise tout  fait, mais
n'empche, M. le prsident est malade d'une flexion qui le prit  jouer
le boston  la sous-prfecture, pleine de courants d'air, et l'autre
juge a sa dame prte d'accoucher, en mal d'enfants.

a fait qu'on attend Monsieur ici, pour commencer ric  rac
l'instruction de l'assassine.

Elle fait clabauder pas mal, j'entends l'absence de Monsieur.

C'est jeune, j'entends l'assassine, et bien mignonne,  ce qu'on dit.
Quel dommage! moi je ne l'ai pas vue. Elle a pinc le portefeuille de
son jeune homme qui venait de toucher la succession de son oncle, un
joli lopin, ils disent a. Ce n'tait donc pas dsintress de sa part.
Et puis en outre la mauvaise humeur qu'elle avait, qu'il allait se
marier en ville, pas avec elle.

La chose s'est faite avec une paire de ciseaux, pas des grands ciseaux
de couturire, des ciseaux de dame ou de demoiselle, comme dans les
ncessaires, a fait mal rien que d'y penser.

Mlle Clestine et Mlle Julie sont venues hier avec la bonne;
qu'elles disaient ceci et a au vis--vis de vous comme toujours, pas
mal aigre, et que vous finiriez bien par finir comme M. de Rochecotte,
avec votre dmission comme dserteur, en plus sur le march, n'ayant pas
par-devers vous un cong rglementaire.

 part quoi, rien de nouveau, hormis la grosse cousine Plagie Bochon
qui est venue au pays, le soir mme de l'assassine. Toujours reluisante
et sur sa bouche. Elle est cens gouvernante ou autre  Paris, chez un
monsieur seul, pas loin du Palais-Royal, qui tient boutique
d'espionnages et cancans pour le commerce.

Il y en a des mtiers dans ce Paris! Elle dit comme a, la cousine,
s'entend, que vous connaissez bien son matre et aussi l'assassine  M.
de Rochecotte. Mais c'est une langue, faut voir! Et des couleurs!

En attendant le plaisir de revoir Monsieur....




Rcit intermdiaire de Geoffroy


 ce point de ma lecture, je me redressai en sursaut pour couter ma
pendule qui grondait les douze coups de minuit.

Les dbris de mon pain  th avaient bien un peu amus ma fringale, mais
pour un instant seulement, et mon estomac recommenait  crier dtresse.
Je n'avais plus que le temps si je voulais trouver un restaurant ouvert.

Je repoussai donc brusquement mon dossier, car si j'avais eu le malheur
de jeter les yeux sur le numro suivant, j'tais perdu.

Je sentais cela.

Pour une raison ou pour une autre, la lecture de ces pices excitait en
moi une curiosit si vive et si pleine d'motions, que je fus oblig de
faire un vritable effort pour les emprisonner dans un tiroir dont je
fermai la serrure  double tour.

L'appel timide et si frquent, fait dans ces pages  une amiti
d'enfance trop oublie, m'avait plus d'une fois touch jusqu'
l'angoisse.

Mais  ct de cette impression virile o, Dieu merci, l'lment
cordial dominait et dont la vivacit croissante consolait mes scrupules,
il y avait la pure, la simple envie de savoir.

L'nigme tait pose devant moi dans des conditions imprvues. Elle me
provoquait hautement, brutalement.

Une proccupation me prenait d'assaut. Un besoin qui n'existait pas hier
forait l'entre de ma vie et y conqurait une place.

Une place considrable, peut-tre norme.

Je ne m'tais pas interrog encore sur la question du temps que j'avais
 donner, ni de la brche que je pouvais faire  mes travaux
professionnels, mais je sentais d'avance que ce devoir nouveau se
plaait lui-mme et d'autorit en premire ligne.

 quelque prix que ce ft, il me fallait faire honneur  la lettre de
change que mon pauvre Lucien tirait sur moi.

Je suis de ceux qui n'ont pas des douzaines d'amis, ni mme une
demi-douzaine. J'admire les larges coeurs, capables de contenir des
foules, mais je n'en voudrais pas pour amis. Cela sent l'auberge.

Faut-il pousser plus loin ma confession? Pourquoi non, puisque
prcisment je vais faire pnitence? Je n'avais jamais eu d'ami dans le
sens admirable que j'attache  ce mot.

Eh bien! ce soir, j'avais un ami. Pour la premire fois, mon coeur
battait largement  une pense qui n'tait ni d'ambition ni d'amour.

C'est bien vrai, je me sentais vivre aujourd'hui autrement qu'hier.
Toute mon me, emporte par un lan inconnu, allait vers ce pauvre tre,
ce cher martyr, que j'avais laiss l-bas,  la maison de sant de
Belleville, seul, triste, navr, dfiant du monde entier et peut-tre de
moi-mme.

J'avais devant moi sa ple figure si douce, si belle aussi, mais marque
au coin d'une si terrible faiblesse, et d'o le malheur avait banni la
fiert.

Je le voyais,--et je l'coutais dans les lignes que je venais de lire.
Cette tendresse timide dont il avait si obstinment entour mon souvenir
s'emparait de moi avec plus de puissance qu'une amiti hautement avoue.

Elle avait devin en moi, cette tendresse, des qualits que je ne
connaissais pas moi-mme.

Lucien s'tait-il tromp dans ce rve non exprim, mais qui perait 
chaque page de son rcit: ce rve d'un ami modle--qui tait
moi--vaillant, dvou, prt  tout, ne devant reculer devant rien?

Hier, je ne sais pas. Aujourd'hui, non, Lucien ne s'tait pas tromp.

--Je suis tout cela! m'criai-je en moi-mme, ou du moins, tout cela, je
veux l'tre, et je le serai!

Ainsi, songeais-je en descendant l'escalier de mon entresol.

Et en mme temps tous les pisodes de mon trange lecture passaient
tumultueusement devant mes yeux.

Albert de Rochecotte avait t mon plus intime camarade. Au collge,
assurment, j'tais bien plus li avec lui qu'avec Lucien.

Je le revis jeune homme avec sa mine veille et si franche, sa petite
moustache effronte, son rire communicatif et les grosses boucles
blondes qui dansaient sous sa casquette d'tudiant.

Je n'avais pas ignor sa mort prmature, ni ce fait qu'il avait t
assassin par sa matresse, mais je l'avais appris en Turquie, par une
lettre de ma mre. On comprend que les dtails manquaient.

Derrire la gaiet de Rochecotte, je revoyais aussi ce jeune, ce
dlicieux sourire de fillette: la photographie.

Rochecotte n'avait pas connu Jeanne Pry. Ses lettres l'affirmaient.
Pourquoi ma pense associait-elle d'une faon confuse Jeanne Pry et
Rochecotte?

Et cette femme si belle, si triste qui m'tait apparue pendant le
sommeil de Lucien, chez ce charlatan imbcile, le Dr Chapart?...

Mais tout s'effaait pour moi devant le personnage dominant de cette
comdie bourgeoise dont je n'avais vu reprsenter encore que les
premires scnes: M. Louaisot de Mricourt.

Celui-l m'apparaissait comme une grosse araigne en embuscade au
centre de sa toile.

Entre tous, celui-l irritait ma curiosit. Je le mettais mme avant
Mme la marquise Olympe de Chambray, sa mystrieuse cliente que
certain fragment de lettre, adresse  je ne sais qui, et fournie au
dossier par Louaisot lui-mme essayait de poser en soeur de
Mphistophls.

Au sujet de celle-l je rservais compltement mon apprciation jusqu'au
moment o je devais dcouvrir le diabolique professeur qui l'avait si
bien duque.

D'ailleurs M. Louaisot de Mricourt avait des talents calligraphiques
qui me rendaient suspectes les pices apportes par lui au dbat.

Mais lui-mme, le nourrisseur d'affaires, je croyais le saisir
parfaitement de pied en cap. Il tait le ct original, nigmatique de
ce prologue dsordonn qui sollicitait ma pense avec une pret inoue.

Jamais roman, jamais drame n'avaient fouett plus nergiquement mon
imagination. Au fond, le motif en pouvait tre bien simple: j'tais
acteur dans la pice.

L'motion de mon _entre_ me tenait.

Je pris le boulevard pour gagner mon restaurant ordinaire, rue
Lepelletier. Dans ce court chemin, je ne rencontrai personne de
connaissance, quoique le trottoir ft encombr autant qu'en plein midi.

Arriv  la porte de mon restaurant, comme j'avanais la main pour
tourner le bouton, une voix de basse-taille dit auprs de moi.

--Tiens! tiens! le nouveau client! votre serviteur, Monsieur, j'espre
que l'adresse fournie se sera trouve exacte?

Je me retournai. M. Louaisot de Mricourt tait auprs de moi, un peu en
arrire, le chapeau  la main, en grande tenue de soire et coiff, ma
foi, par le perruquier.

Quoique apprenti diplomate, j'avoue que mon premier mouvement fut de lui
fausser compagnie. Les gens de son espce sont beaucoup plus rpugnants
quand ils sont bien mis.

Mais je me ravisai aussitt, et je rpondis poliment:

--Trs exacte, Monsieur, je vous remercie.

Mon _entre_ se faisait plus tt que je ne l'avais pens.

Prcisment  cette heure je quittais la coulisse et j'tais en scne.

M. Louaisot reprit avec moins d'assurance:

--Si je croyais ne pas tre indiscret... j'attends ici la sortie de
l'Opra, et l'ide m'tait venue de m'offrir une bavaroise....

Mon regard se tourna pour la premire fois vers la faade du thtre o
le gaz des grandes solennits ruisselait encore malgr l'heure tardive.

--C'est  cause de la reprsentation de Roger, me dit obligeamment M.
Louaisot. Leurs Majests y sont, et tout Paris. Il y en a qui sont
revenus des bains de mer tout exprs. Vous avez manqu a; je sais
pourquoi. Moi, j'avais ma stalle, mais dame, c'est trop long. Vous
savez, je ne peux pas tant m'amuser  la fois. Il y a 22.737 francs de
recette. Je nglige les centimes. On ne finira pas avant deux heures du
matin.

--Entrons donc, fis-je en m'effaant.

Malgr sa belle tenue, il avait toujours ses grands souliers montueux,
et le bas de son pantalon noir gardait d'importantes marques de crotte.

--Monsieur, rpondit-il fort galamment, je n'en ferai rien. Veuillez
passer le premier. La clientle avant tout! J'obis et j'allai
m'asseoir  ma place habituelle, dans le premier salon, auprs de la
fentre qui regarde le thtre. M. Louaisot de Mricourt s'assit en face
de moi, non sans m'en avoir demand la permission.

Je fis le menu de mon souper en homme affam et press. M. Louaisot le
remarqua. Il me dit en pendant son chapeau  la patre.

--a me prouve que vous n'avez pas encore achev.

--Achev quoi? demandai-je.

Il eut un sourire bienveillant et me rpondit:

--Monsieur, j'ai eu tout a entre les mains avant vous.

Comme je le regardais avec tonnement, il ajouta:

--J'ai mme fourni quelques papiers. Vous reconnatrez bien les pices
qui viennent de chez moi. Ce sont les moins insignifiantes.

--Mais les autres?

--Monsieur, la cachette du pauvre garon tait bien nave. Le Dr Chapart
est mon client quoique, moi, je me prive de ses bouteilles.

Il s'assit et passa ses grosses mains dans la pommade de ses cheveux,
puis il dit encore:

--Je ne prtends pas qu'il n'y a point au monde une personne--et
peut-tre plusieurs--dont l'intrt serait de dtruire ce ramassis de
papiers, mais moi, je n'aime pas dtruire. Tout sert.... Garon, ma
bavaroise, quand vous aurez servi Monsieur, et mes trois petits pains.
Il reprit en se penchant au travers de la table et sur le ton de la
confidence la plus intime:

--Le temps est de l'argent, Monsieur. Les Anglais comprennent cet adage,
et c'est ce qui place leur patrie  la tte des nations chrtiennes. Je
suis oblig de prendre ma nourriture  btons rompus. Il m'arrive
parfois de me comparer gaiement aux chevaux de fiacre, qui mangent
l'avoine dans un sac, suspendu  leur cou. a ne m'empchera pas d'avoir
mon cabriolet, au contraire... je parie que vous avez trouv dans le
dossier plus d'une allusion  mon cabriolet?

--Plus d'une, rpondis-je en souriant aussi bonnement que possible. Je
dvorais dj ma premire aile de poulet froid.

Le garon servit  M. Louaisot de Mricourt un large bol plein de
chocolat o les trois petits pains furent mietts avec un soin
mthodique l'un aprs l'autre.

--Le pauvre cher jeune homme, reprit-il, se moque de moi de son mieux
dans ces lettres qu'il accumule au lieu de les mettre  la poste. En
avez-vous reu assez aujourd'hui, Monsieur! Il n'crit pas encore trop
mal pour son tat. Quant  moi, le fait est que mes pantalons sont dous
d'un talent extraordinaire pour attirer la crotte. J'en ai vu de tout
neufs qui arrivaient de chez le tailleur et qui se mouchetaient au mois
d'aot, aprs six semaines de scheresse. On ne va pas contre la
destine. H! h! mon cher Monsieur, vous voyez que je prends bien la
plaisanterie, et jamais un client n'a pu m'accuser d'tre mauvais
coucheur. M. Lucien Thibaut est un client. Un bon!

Il avala une pleine cuillere de sa soupe au chocolat avec une
satisfaction vidente, et m'envoya par-dessus ses lunettes une de ces
flambantes oeillades qui donnaient  sa physionomie un caractre si
particulier.

--Une drle de macdoine, n'est-ce pas, reprit-il rondement, cette
aventure-l! Et embrouille! Une vache, comme on dit, n'y reconnatrait
pas son veau. Eh bien, pas du tout! C'est clair, au fond, comme un petit
verre de genivre. Seulement, il y a manire de poser la question, et le
pauvre diable n'est pas de premire force aux dominos, quoiqu'il ait
port la robe. Si Mme la marquise, la belle Olympe, comme notre
innocent l'appelle, se donnait la peine d'tablir un petit rsum, ce
serait autrement fabriqu, je vous en signe mon mandat  vue!

Il s'arrta pour piquer ses lunettes d'un coup de doigt et ajouta en me
regardant amicalement:

--Je parie que celle-l, vous ne seriez pas dsol du tout de faire sa
connaissance? Je mis encore toute la bonne grce possible  confesser
qu'il avait devin juste.

--J'aime les bons enfants! s'cria-t-il. On me gagne tout de suite quand
on ne fait pas de manires. O en tes-vous?

--De mon dpouillement?

--Oui, rpta-t-il en ricanant, de votre dpouillement.

--J'en suis  la lettre de Franois Bochon, le domestique.

--Au n38! fit-il. Allons, allons, ce n'est pas mal travaill pour un
seul soir. Et commencez-vous  comprendre un peu?

--Pas beaucoup.

--J'aime la franchise. Vous avez bien dit a: Pas beaucoup! Eh bien,
cher Monsieur, plus vous avancerez, moins a se dbrouillera.

--Vraiment?

--Oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le spcifier: a va toujours
en se brouillant.

--Alors, je ne comprendrai jamais?

--J'en ai peur...  moins, toutefois, que vous ne trouviez le dvidoir.

--Quel dvidoir? demandai-je en cessant de manger.

--Mon cher Monsieur, rpliqua-t-il gravement, il n'y a pas d'cheveau
saccag par les chats qu'on ne puisse dmler quand on a un outil avec
la manire de s'en servir.

--Et vous avez le bon outil, vous, M. Louaisot?

--C'est vraisemblable.

--Avec la manire de s'en servir?

--Peut-tre. Il y a tant et tant de marchandises au fond de mes tiroirs!
Je n'ai pas besoin de vous dire, car vous l'avez bien vu, que je suis un
peu dans tout a.... Pas comme vous le croyez! Non, non, non, non!
jamais je ne laisserai mon meilleur ami fourrer sa patte dans un trou
qui peut cacher une souricire. Et mon meilleur ami, c'est moi,
Monsieur!

Il se redressa tout content de m'apprendre cette circonstance, et son
regard sollicita mon approbation.

Je saluai. Il poursuivit:

--Rgle gnrale et de conduite: je reste sur le sentier battu,
bras-dessus bras-dessous avec ma conscience. Ne me cherchez jamais dans
les broussailles. Nous causons, pas vrai? J'ai dj eu l'avantage de
vous dire que j'aurais pu jeter au feu tous ces papiers-l aussi
facilement que j'avale la dernire cuillere de ma bavaroise. Pas si
bte! j'ajoute maintenant qu'ayant lu tout ce tohu-bohu depuis la
premire ligne jusqu' la dernire--la profession le veut,--je savais
parfaitement que le pauvre garon vous appelait comme le Messie;
j'aurais donc pu, au choix, vous cacher son adresse que vous n'aviez su
dcouvrir nulle part, ou vous envoyer  Chaillot.... Est-ce vrai?

--C'est trs vrai.

--Pourquoi faire? moi! gner les clients! Allons donc! Vous me prenez
pour un autre! J'ai t enchant de nouer des relations avec vous. Et
je vous dis du meilleur de mon coeur: donnez-vous la peine d'entrer dans
l'embrouillamini, M. Geoffroy de Roeux, il y a place pour tout le monde.
Vous tes le bien venu. On vous attendait. Je vous ouvre les deux
battants de la porte.

Il reprit haleine pour achever:

--Cher Monsieur, voil comme je suis. Vous savez mon mot: a nourrit
l'affaire!

Tout en parlant, il avait trouv moyen de dpcher superbement sa pte,
dont il ne restait plus trace au fond du bol.

Et il souriait, et il clignait tour  tour des deux yeux, et il tapait
des petits coups triomphants sur ses lunettes d'or au travers
desquelles ses yeux jaillissaient en gerbes d'tincelles. En vrit, cet
homme-l ne pouvait tre un gredin  la douzaine. Il grandissait
l'intrigue.

Il attirait le regard vers le ct fantastique--le ct dor du drame.

Dans les nuages, en effet, tout au fond du mystre, j'avais dj devin
la fatale influence de l'or qui est partout o il y a du sang. Et je me
rappelais la phrase que M. Louaisot lui-mme avait laiss chapper en
parlant  Lucien: Vous tes peut-tre millionnaire sans le savoir...
M. Louaisot, comme s'il et devin ma pense, reprit la parole en ces
termes:

--Mon cher Monsieur, il y a de l'argent, un argent norme! Je ne vais
pas vous mettre les points sur les i comme  du premier coup, ni vous
verser dans le creux de la main le fond de ma boutique, mais s'il n'y
avait pas d'argent, est-ce que je serais l-dedans?

Vous me demanderez peut-tre: o est-il, l'argent?

a, c'est de l'enfantillage, du moment que vous ne dites pas: Je donne
tant pour la consultation.

L'argent est o il est, en dessus ou en dessous. Dans vos papiers, vous
allez entendre parler de tontine, d'hritage, tout a est vrai,--mais
tout a ne signifie rien.

L'argent se pioche, Milord, on ne le cueille pas comme les roses.

Ils m'amusent, ma parole! Et, tout en me laissant amuser, j'ai dj
pch quelques bagatelles agrables. J'ai des appointements fixes. Pays
par qui? Voil. L'or qu'on attaque a bien le droit de se dfendre. Les
assigeants financent aussi. C'est la guerre  coups de pourboire.

Mme la marquise a toujours la main au porte-monnaie. Quelle femme,
instruite, artiste, jolie, elle a tout pour elle....

Ici, M. Louaisot se baisa le bout des doigts pour ponctuer sa phrase, et
ses lunettes s'allumrent.

--Et riche! poursuivit-il. Mais il faut me comprendre, cher Monsieur, la
fortune que peut avoir celui-ci ou celle-l, ce n'est pas l'argent de
l'affaire. L'affaire a son argent  elle comme chaque arbre a son fruit.
La brave Mme Thibaut qui suppute l'avoir de chacun par livres, sous
et deniers value, je crois, la belle Olympe  80.000 francs de rentes.
C'est aimable, mais il n'y a pas l de quoi donner des cabriolets  ses
pages. Nous avons mieux.

J'ai eu aussi quelques moluments de ce pauvre M. Thibaut; j'en ai pu
recevoir mme de la gentille photographie, indirectement. Ne ddaignons
rien. Il n'y a pas jusqu' vous, mon gentilhomme, qui ne m'ayez apport
en hommages six beaux cus de cinq francs, sans compter le picotin de ma
mule.

Et, soyez tranquille, entre nous deux ce n'est pas fini: vous m'en
apporterez bien d'autres!

Il s'arrta parce qu'il avait vu la fin de la corbeille de gteaux qu'on
avait mise sur la table avec sa bavaroise.

--Garon, commanda-t-il, ma paillasse!

--Mais pourquoi vous payerais-je un nouveau tribut? demandai-je.

--Pour savoir, cher Monsieur, me rpondit-il.

Le garon lui apporta sa paillasse qui consistait en un grand verre, 
demi plein de curaao tout vers et une carafe de th froid.

--Pour savoir quoi? demandai-je encore.

--Il y en a qui ajoutent un peu d'extrait de menthe, dit-il, au lieu de
me rpondre, c'est la vraie mixture amricaine: la menthe remplace le
th. Les membres de _la Socit Rpublicaine Nord et Sud contre l'usage
des Spiritueux_ n'ont pas d'autre tisane, mais moi, comme je ne suis pas
compagnon de la Temprance, j'ai le droit de boire quelques gouttes
d'eau de temps en temps.... Pour savoir quoi? disiez-vous. Parbleu, ceci
ou a: ce que vous aurez besoin d'apprendre. J'aurais crit sur mon
enseigne: _rsolveur_ de problmes, si le mot tait franais.
Conscience, mon cher Monsieur, minutie dans les dtails, possibilit de
rpondre  toute question quelconque, tel est le prospectus d'une
profession dans laquelle le rsultat  atteindre, c'est d'acqurir un
fil comparable  celui du meilleur rasoir anglais, sans jamais perdre la
candeur du lys de la valle.

Voici comme je m'exprimais l'autre soir en m'adressant  un fin finaud,
obtus comme ma pantoufle qui laissait percer une vellit de se moquer
de moi. C'tait dans son intrt, je lui disais:

--N'essayez jamais de m'englober, bonhomme, c'est au-dessus de vos
moyens! Temprament robuste, caractre gaillard, mouvements alertes, bon
pied, bon oeil, avanc, il est vrai, et mme libral en politique, mais
sachant respecter le sergent de ville dans l'exercice de son sacerdoce,
je suis l'image du Thtre-Franais, chantant ce beau vers, pour gagner
sa subvention:

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon sac!

Comptez sur vos doigts, mon neveu, je n'ai ni vol, ni dessin de
fausses signatures, ni frapp des pices en tain,--encore moins
assassin. Fi donc! au dix-neuvime sicle! Bon pour le Moyen ge.

La loi, voil ma passion. J'en dne et j'en soupe, tant je l'aime!

La loi ne dfend pas d'engraisser un dindon, Monsieur. Et une affaire?
Pas davantage. Il faudrait aussi qu'elle ft toque, la loi pour
empcher un citoyen franais de se laisser conter des anecdotes
attachantes. On m'en conte, je les collectionne, est-ce un attentat?
Mais alors que devient la libert, soit des croyances, soit mme des
entournures? Je me fais Patagon! Guerre aux tyrans! Pour un esclave
est-il quelque danger?  bas le gouvernement! aux armes! on assassine
nos bnfices!... Ah! bigre, Monsieur, voil le monde qui sort du
spectacle.

M. Louaisot de Mricourt s'tait sincrement anim en parlant. Son nez
gesticulait et sa petite bouche s'ouvrait, ronde comme le bec d'un
oisillon qu'on pte. L'ide de l'injustice atroce qu'on pourrait
commettre en ruinant son industrie, l'avait transport d'une pieuse
fureur.

Mais il s'apaisa comme il s'tait mont  la minute.

Sa paillasse tait consomme, et le mouvement de sortie commenait sous
le pristyle de l'Opra.

--Une soupe au lait, Monsieur, dit-il en tapant la garniture de son
porte-monnaie contre la table pour appeler le garon; je ne connais pas
d'autre image pour symboliser ma nature. Je m'enlve, je retombe, pas
plus de fiel qu'un enfant. J'espre que vous me pardonnez?

--De tout mon coeur!

--J'ai l'honneur de vous remercier. Enchant d'avoir pass quelques
instants avec vous. Je vais avoir le regret de prendre cong parce que
je dois reconduire une petite dame.

Je crus voir qu'il se rengorgeait un peu en prononant ces derniers
mots. Il paya le garon et jeta un coup d'oeil  la glace qui lui
renvoya son sourire minemment satisfait.

--Cher Monsieur, reprit-il, maintenant achevez votre lecture tout 
votre aise. Aprs tout, ce fatras propose un rbus assez piquant pour un
amateur. Quand vous aurez fini, si vous croyez avoir besoin de mon
exprience, vous savez mon adresse. Ma collection de petites histoires
est entirement  votre service.

J'tais en train de le remercier poliment, lorsque la surprise
m'arracha un cri qui le fit changer de couleur, deux fois dans une
seconde.

--Je suis nerveux comme une douairire... balbutia-t-il en manire
d'explication.

Mais je ne songeais gure  ses nerfs, ni  son trouble, quoiqu'il et
vritablement fait un saut de ct comme un homme  qui on aurait mis un
revolver sous le nez.

Je venais d'apercevoir, par la fentre, au haut du perron de l'Opra,
cette jeune femme si belle et si triste que j'avais vue, le matin mme
dans la chambre de Lucien.

Celle qui guettait son sommeil pour entrouvrir une porte et glisser un
regard; celle qui m'avait dit avec une si douloureuse mlancolie: Il
n'aurait pas de plaisir  me voir.

Elle donnait le bras  un homme entre deux ges, grave d'apparence et
portant haut. La figure de cet homme tait rgulire; le dessin de ses
traits, nettement et finement sculpts avait de la noblesse et sa taille
imposait quoiqu'elle ne ft pas beaucoup au-dessus du niveau ordinaire.
Ses cheveux boucls avaient ce gris uniforme et brillant qui est presque
une parure.

Son habit noir, ample comme il convenait  l'ge qu'il montrait, me
sauta aux yeux par sa remarquable lgance: lgance simple, presque
austre et qui venait peut-tre uniquement de la faon dont il tait
port.

Sa boutonnire avait la rosette de la Lgion d'honneur qui est la mme
en tenue de ville, pour les simples officiers, pour les commandeurs et
pour les grands-officiers. Il y a d'ailleurs une foule de gens, dcors
par le roi de Barataria, qui s'maillent de fleurs  peu prs
semblables: Cela ne dit donc rien. Mais cela disait sur la poitrine de
cet homme.

videmment, il aurait pu tre le pre de la femme charmante qui
s'appuyait  son bras, et pourtant, l'ide ne venait point qu'il pt
tre son pre. Il n'avait pas l'air d'un mari.

Cette dernire phrase peut sembler ridicule, mais elle dit mon
impression.

Je me souviens que mon regard resta fix sur ce visage blanc, mais
d'une belle blancheur de marbre, dont l'expression me frappa comme un
point d'interrogation. Je me demandai: est-ce un homme d'tat? est-ce un
penseur? Pour moi, ce ne pouvait tre le premier venu, prince des
affaires ou de la proprit. La lumire du gaz glissait sur ses traits
pour clairer en plein ceux de sa compagne, qui me parut plus
splendidement belle encore que le matin. Ils taient arrts, attendant
sans doute leur voiture. Ils ne se parlaient pas.

M. Louaisot de Mricourt, cependant, s'tait remis, parce que son regard
ayant suivi la direction du mien, il avait dcouvert le motif de mon
exclamation. J'avoue que je ne m'tonnais pas du tout d'avoir  le
ranger dans la catgorie des gens qui ont comme cela des alertes. Il
parlait si souvent de conscience!

--C'est bte, les nerfs, dit-il encore, les miens surtout, un rien les
met en danse; a vous tonne donc de la rencontrer ici?

--De qui parlez-vous? demandai-je.

--Mais... ah a! vous ne la connaissez peut-tre pas! Allez-vous jouer
au fin avec ce bon M. Louaisot de Mricourt?

--Je l'ai entrevue, une seule fois....

--O a?

--Chez le Dr Chapart.

--C'est--dire chez M. Lucien Thibaut. Quelle drle de tocade de la
part d'une personne si bien! Mais il n'y a pas que l'amour pour mener le
monde  la ronde. On peut avoir d'autres raisons.... Vous tes en train
de deviner son nom pas vrai?

--Serait-ce Mme la marquise de Chambray?

--En propre original. Est-elle assez superbe!

--Et... son cavalier? demandai-je.

--Ce n'est pas un cavalier, ni mme un fantassin, c'est un homme assis.
Devine devinaille!...

Il pronona ces deux mots du ton qu'on prend pour souligner une
allusion.

Le tranchant de son regard tait sur moi. Un nom vint  mes lvres, mais
je ne le prononai pas.

--C'est a, parbleu! me dit M. Louaisot, tout comme si j'eusse parl,
c'est bien a! Et qui voudriez-vous que ce ft, sinon M. le prsident,
son vieil ami, son ancien tuteur, presque son papa, quoi! Seulement, il
a mont en grade. C'est maintenant M. le conseiller, depuis qu'il
appartient  la cour impriale de Paris. M. le conseiller Ferrand et sa
belle compagne avaient descendu le perron et gagn leur quipage.

--Voil qui va donner du montant  votre lecture, mon cher Monsieur,
reprit Louaisot en habillant ses grosses mains de gants tout neufs et
mal faits.

--Et celle-ci! Et celle-ci! m'criai-je encore au lieu de rpondre.

 la place occupe nagure par Mme la marquise de Chambray en haut
des marches, et sous le mme jet de gaz, une trs jeune personne se
tenait debout maintenant et semblait chercher quelqu'un dans la foule.

Pour mieux regarder elle avait soulev le voile-masque qui cachait ses
traits.

J'aurais jur que je reconnaissais l'original du portrait-carte  moi
montr par Lucien,--ce sourire anim qu'il avait nomm Jeanne Pry.

Seulement, ici, les traits seuls restaient, les traits mignons, jeunes,
charmants: ils n'avaient plus de sourire.

Pouvais-je m'en tonner? Je ne connaissais pas encore l'histoire entire
de cette malheureuse enfant, mais ce que j'en savais suffisait amplement
 expliquer pourquoi le sourire avait disparu de ses yeux et de ses
lvres.

M. Louaisot n'eut point de tressaillement, cette fois; il regarda sous
la marquise du thtre et activa la mise en place de ses grands gants.

--Ah! ah! fit-il, celle-ci! Vous tes diablement curieux, savez-vous?
Allez-vous me demander comme a l'extrait de baptme de toutes les dames
et demoiselles qui vont sortir ce soir de l'Opra? Mais je suis de bonne
humeur, et j'en ai motif, vous allez bien le voir! Celle-ci, c'est... ma
foi, oui, c'est cela: le mot de l'nigme en chair et en os, la cl du
mystre, le noeud de l'intrigue. Pas davantage, Monsieur! Elle n'a pas
la beaut de Mme la marquise, il en faut pour tout les gots, mais
comme elle est plus jolie, hein? Et un petit chic! Moi, elle me va... et
quand  son nom, vous l'avez lu trente-deux fois cette nuit. J'ai
l'honneur de vous prsenter la petite photographie.  vous revoir!
Elle m'attend, le cher bijou! Je n'ai pas encore tout  fait renonc 
plaire, dites donc!

Il prit son chapeau d'un geste victorieux et ajouta:

--Finissez la lecture. Cassez-vous la tte. Il y a de l'argent en
masse--et il reste des chiens  qui jeter votre langue, Monsieur et cher
client.  l'avantage!

Au moment o il passait la porte, la jeune fille du pristyle
descendait les marches avec son voile baiss, et je les perdis de vue
derrire les voitures.

Dix minutes aprs, j'tais  l'ouvrage, bien commodment tendu entre
mes draps, ma lampe sur ma table de nuit, mon paquet de papiers sur ma
couverture.

Je ne lisais pas encore, mais, je le rpte, j'tais au travail.

Pour une oeuvre du genre de celle que j'avais entreprise, il faut non
seulement rassembler les lments, mais encore les retourner entre ses
doigts, les rapprocher, les comparer, les briser mme, parfois--pour
voir ce qu'il y a dedans.

Lucien m'avait choisi parce que je suis un peu diplomate et un peu
romancier.

Je lui devais de mettre en oeuvre, autant que j'en ai le moyen, les
procds de l'un et l'autre mtier.

Je fermai les yeux avant d'ouvrir le dossier.

Et je regardai en moi-mme. J'avais besoin de classer mes souvenirs.

Il y avait d'abord et avant tout M. Louaisot de Mricourt.

Ce soir, en lisant l'entrevue de ce dernier avec mon pauvre Lucien, je
m'tais tonn plus d'une fois de voir que Lucien n'opposait aucune
barrire  la loquacit calcule de l'agent d'affaires.

Je m'tais dit: Si je le tenais, moi, ce Louaisot, il ne m'chapperait
pas comme cela!

Je venais de le tenir, et il m'avait chapp.

Il m'avait chapp depuis la premire parole jusqu' la dernire.

Il avait, ce bonhomme, le singulier talent de parler non pas tout  fait
pour ne rien dire, car il embrouillait, il inquitait, il droutait,
mais pour ne jamais dire le mot qui claire.

Je fis comparatre M. Louaisot au tribunal de ma mmoire. Je lui
demandai: qui es-tu? que veux-tu? qui sers-tu?

Et son ombre voque ne me rpondit pas plus catgoriquement qu'il n'et
fait lui-mme.

Il me sembla entendre encore cette phrasologie  la fois commune et
bizarre, aiguisant  plaisir l'envie de savoir, comme certaines pices
irritent le besoin de manger ou de boire.

tait-ce un homme fort ou seulement un bavard un peu plus adroit, un peu
moins imprudent que les autres bavards?

Il y avait ce diabolique regard qui le rehaussait. Je ne peux dire 
quel point les lunettes de ce bonhomme flambaient dans mon souvenir!

Leurs fantastiques rayons clairaient deux figures de femmes; les deux
hrones de la pice: Mme la marquise Olympe de Chambray, Jeanne
Pry.

Je venais de les voir en quelque sorte l'une  ct de l'autre.

Cette marquise avait, en vrit, grande tournure,  part mme sa beaut
sans rivale.

Il m'tonnait de plus en plus, qu'elle et jet son dvolu sur mon
pauvre Lucien. Je ne concevais plus du tout, depuis que j'avais vu
l'incomparable Olympe cette passion acharne qui s'adressait justement
au modeste juge du tribunal d'Yvetot.

Il y avait l une invraisemblance, presqu'une impossibilit.

Et l'invraisemblance devenait plus marque, l'impossibilit plus
flagrante par l'entre en scne de cette hautaine figure: le conseiller
Ferrand.

Celui-l, je ne me l'tais pas du tout reprsent ainsi.

Au dbut de ma lecture, j'avais vu en lui un brave pasteur de petits
magistrats, menant son tribunal comme une cole maternelle.

Puis tout  coup,--devine devinaille,--certain crit mystrieux me
l'avait montr sous un aspect tout oppos, mais plus grand: j'avais
frmi en me penchant au-dessus d'un abme.

Rien de tout cela n'tait dans le marbre poli--et propre--de cette tte
nergique--mais modre, lgante, intelligente--et sage.

Quant  Jeanne Pry, oh! elle tait, celle l, ravissante de la tte aux
pieds, mais tout autrement que la marquise. Ce n'tait pas du tout une
grande dame. C'tait... mon Dieu oui, c'tait trop le contraire d'une
grande dame pour cadrer avec l'ide que je m'tais faite d'elle.

Selon moi, elle tait bien plus l'hritire de notre vieux camarade de
folies, le baron de Marannes, que la fille de cette chre sainte, si
doucement noble dans son martyre, Mme veuve Pry.

Au premier coup d'oeil, et sans hsiter, je l'avais reconnue, mais tout
en la reconnaissant, je gardais comme un tonnement.

Je dirai plus: un dsappointement.

Je la cherchais en vain telle que Lucien me l'avait fait rver.

La photographie justifiait bien le nom de _petit ange_ que Lucien
appliquait si souvent  Jeanne. L'original passait  ct de ce nom.

Pour tout dire, j'prouvais un chagrin ml de dpit  l'ide du culte
si naf et  la fois si profond que Lucien lui avait conserv.

Et j'prouvais aussi une sorte d'indignation en songeant que je venais
de la voir sortant de l'Opra, en toilette d'opra, elle que son mari
cherchait si douloureusement, elle qui n'avait pas achev le deuil de sa
mre, elle qui devait tre encore, j'avais sujet de le croire, sous le
coup d'une mortelle accusation.

Du moment que Jeanne ne rejoignait pas son mari, il m'eut fallu Jeanne
enleve violemment ou prisonnire. La force majeure seule pouvait
excuser pour moi l'abandon o elle laissait Lucien.

Et Jeanne tait libre, et Jeanne attendait M. Louaisot de Mricourt au
sortir d'un thtre!

 mesure que je rflchissais, une voix s'levait en moi qui criait: Ce
n'est pas seulement odieux, c'est absurde et _c'est impossible_.

La pense que j'tais entour d'invraisemblances m'apaisait et me
rassurait. Sur le point de condamner Jeanne, je suspendais mon jugement.

M. Louaisot me l'avait dit: Plus vous pntrerez au coeur de l'nigme,
plus la solution fuira devant vous...

Il tait deux heures du matin, environ, quand je repris mon travail de
dpouillement.

J'en tais rest au n38: lettre de Franois Bochon, dont je supprime la
fin comme tant inutile  l'intelligence de l'histoire.




Suite du dossier de Lucien Thibaut


Pice numro 39

(Lettre crite et signe par Mme veuve Thibaut.)

Ce mercredi (sans autre dsignation de date).

_ Mme la marquise Olympe de Chambray, en son htel._

Bonjour bien aime. Tout un bouquet de baisers, d'abord. Aprs? encore
des baisers. Mais a vous ennuie? Alors, assez.

Ah! chre divine, quand je pense au bonheur sans mlange qui pourrait
embellir mon ge mr,  cet ocan de dlices o nous nagerions, ces
demoiselles et moi, si certain vnement avait lieu, j'ai peur.

Ne me dites pas que j'ai la tte partie. Il y aurait bien de quoi, mais
non, je raisonne. Cette flicit est si fort au-dessus de nos mrites!
Et le Destin est un monsieur qui se gne si peu pour railler les pauvres
mres!

Les enfants, ma petite, les enfants! Il faudra pourtant bien que vous en
ayez. Et je les dorloterai! Mais c'est horrible. Quand ils sont petits,
encore passe, on leur donne le fouet. Les miens sont tous grands. Quelle
responsabilit!

Si j'tais homme!... Voulez-vous savoir? Mon Lucien n'ose pas, voil le
vrai. Il n'y a que cela. Vous chercheriez cent dix ans sans trouver
autre chose. Je vous l'affirme; il n'ose pas, le nigaud qu'il est!

Il voudrait bien, parbleu! mais comment s'y prendre? Les garons timides
comme lui vont tout droit aux femmes avec qui on ose. C'est la nature.
On devrait la supprimer, a donne trop de tracas aux mres.

Je ne peux pas en vouloir  Lucien, moi. a me fait rire, plutt. On
sait bien qu'il n'est pas une demoiselle. Il a rencontr ce petit
chiffon-l dans un pr fleuri, un jour que le soleil tait doux et qu'on
entendait siffler les merles; a peut arriver  tout le monde.

Et puis vlan! Voil une passion, attrape! Bah! bah! une passion compose
de primevres, d'aubpines et de coucous! a va et a vient. Mais on a
beau dire, c'est ennuyeux pour les mres.

La minette n'tait pas imposante du tout. a lui a donn du courage pour
pousser sa pointe. Pourquoi l'a-t-il pousse sa pointe? Chrie, vous
avez t marie, on peut vous parler entre dames. Il a pouss sa pointe
par rage du vritable amour qu'il nourrit dans le fond de son me, et
dont le vritable objet lui fait peur.

Aussi, pourquoi avez-vous tant de noblesse, tant d'esprit, tant de
beaut, tant de perfection? Pourquoi ressemblez-vous  une reine? Il
n'ose pas, le cadet, je l'ai dj dit, mais c'est exprs que je le
rpte, il n'ose pas, j'en mettrais ma main au feu.

M. Thibaut, son pre, tait comme a. Il a fait un bon mari, ma chrie.
Vous trouverez une larme sur le papier. C'est sa mmoire qui me la tire.

Mon pauvre Antoine! Pendant vingt-deux mois, quel sang il me fit faire!
Mais a vint  la fin! Assez l-dessus, sauf un mot: Quand a fut venu,
dame... ah! ma chre!

Il s'agit de Lucien. Est-ce que je ne le connais pas comme ma poche?
Est-ce que je n'ai pas pi le premier veil de son coeur? En ce
temps-l l'enfant me faisait trembler comme la feuille quand je le
voyais rvasser  un diamant de votre eau. J'aurais autant aim qu'il
et lorgn les toiles du ciel.

Et c'est  moi la faute, peut-tre. Combien de fois ne lui ai-je pas
rpt, le matin, le soir,  midi: malheureux! tu vas te brler
l'imagination  la chandelle. Ce trsor-l n'est pas pour ton pauvre
nez!

J'aurais d me couper la langue avec mes dents!

Car voil ce qui arrive, bijou ador, maintenant qu'il peut esprer et
que nous nous tuons  le lui dire, ces demoiselles et moi, il ne peut
pas croire  tant de bonheur. Moi, je conois a.

Vous tes la divine des divines, Olympe, il n'y en a jamais eu comme
vous. Vous ne voulez pas le croire, mais la chose crve les yeux de tout
le monde. Je le dis tous les jours  Clestine et  Julie, qui ont la
fureur de vous copier, je leur dis: coutez, mes petites bonnes femmes,
n'essayez pas, vous seriez tout uniment ridicules. On peut singer Mme
Chose ou encore Mlle Machin, mais celle-l, je t'en ratisse!

C'est sr que je pourrais bien devenir un peu folle  la pense d'avoir
pour bru un ange du firmament comme vous. Le beau malheur! Je gurirais
aprs la noce. Je donnerais trois doigts de chaque main pour y tre, 
la noce. Voil comme je dissimule, moi! Tenez! si la sant de mon Lucien
tait attaque, je vous le dirais tout de mme,  la bonne franquette.

Sa tte? Sa tte est aussi saine qu'un gland, ma perle. Seulement, il a
ses migraines et on dirait quelquefois qu'il s'absente. Pourquoi? Parce
que son coeur d'agneau est travaill, tiraill, tenaill, quoi! Vous
allez comprendre. Il a os avec cette Jeanneton qu'il n'aime pas, avec
vous qu'il idoltre il n'a pas os. a fait qu'il est malheureux et que
sa tte clate. Voil l'histoire.

Mais que fait-on pour les possds? on prie le bon Dieu qui est plus
fort que le diable. J'ai tant pri le bon Dieu que mon garon se
dpossde petit  petit. coutez a un peu:

Hier, qui tait le cinquime jour depuis son retour de Paris, il m'a
dit--et c'tait de lui-mme, je ne lui ouvrais pas la bouche de vous:
Olympe est encore plus belle qu'autrefois. Moi, j'ai rpondu en
faisant celle  qui c'est bien gal: Trouves-tu, garon? Il a ajout
d'un air pensif: Oh! oui, bien plus belle!

Il a du got, c'est certain.

Quelque chose le tenait, et je m'en apercevais bien, mais je ne voulais
pas l'interroger. Pas si bte!

Il faut vous faire observer ici entre parenthses que, depuis son retour
de Paris, le gars n'a pas prononc une seule fois le nom de son
orpheline. Il n'y a donc qu' faire mine de n'y plus penser du tout, et
j'ai dans mon ide que a s'en ira  la douce, comme c'est venu.

Il y a ma neuvaine, aussi, et le plerinage, ces demoiselles n'ont pas
tir la russite une seule fois sans vous trouver ensemble: le jeune
homme blond et la dame brune. Les cartes, c'est de la superstition, j'en
conviens, mais le grand jeu ne m'a jamais trompe. Et je vous dis, moi,
que c'est un agneau qui ne savait pas couter son coeur. Il vous a
toujours adore, toujours, toujours,  la sournoise, comme un poltron
qu'il est.

Il a donc repris, au bout d'un petit moment, sans avoir l'air d'y
toucher.

--Est-ce que tu crois qu'Olympe serait contrarie de me voir?

--Pourquoi Olympe serait-elle contrarie de te voir? C'est moi qui ai
rpondu a.

--Dame, a-t-il fait, il y a si longtemps... et puis....

--Et puis quoi?

--Les histoires....

J'avais bonne envie de rire, mais je gardai mon grand srieux.

Allez dire partout que la bonne femme radote, si vous voulez, mais il
n'ose pas. Je le rpterais sur l'chafaud!

Pendant ces derniers jours, il n'a pas quitt le palais. Je lui avais
fait crire avec de la bonne encre par M. le prsident. Mais, malgr le
grand zle que la semonce de son chef lui a donn, hier soir, il tait 
la maison ds quatre heures. Jusqu'au dner il a pass son temps  se
bichonner: eau chaude, pommade, pte d'amande et tout. Monsieur a fait
recirer trois fois ses bottes qui ne reluisaient pas assez. Il a essay
onze cols de chemises. Enfin de grands projets!

Devinez-vous, chrie?

Moi, je savais d'avance. Je l'avais entendu marmoter en se fchant aprs
le noeud de sa cravate:

--Il faut que je la voie! Il le faut absolument!

Vous savez, mon trsor, pas d'enfantillage! Quand il va se prsenter
chez vous, aidez-le un peu, je vous en prie. Souvenez-vous qu'il n'ose
pas.

En voulez-vous une preuve? Aprs le dner, il a recommenc sa toilette
sur nouveaux frais. Cette fois, je n'ai pas pu rsister: j'ai t le
regarder par le trou de la serrure. Sa chambre tait un pillage. Il
houspillait ses chemises blanches pour en trouver une comme il n'y en a
pas. J'aurais donn gros pour que vous fussiez-l.

Rien n'tait assez beau. Il a t ses bottes pour mettre des chaussures
vernies. Je ne vous en dis pas davantage.

Et puis, au moment de partir, aprs avoir pass un quart d'heure 
peiner sur ses gants, qui ne voulaient pas entrer, et comme il brossait
son chapeau neuf, patatras! tout son courage a tomb  plat.

Il a t ses gants, d'abord en soupirant comme un malheureux. Aprs a,
il s'est dshabill et mis au lit sans crier gare.

Voil comme il est. Je ne l'ai pas dit  ces demoiselles, elles
l'auraient griff!

Mais, aujourd'hui, il m'a reparl. C'est srieux. Je rponds que ce sera
pour ce soir. Je ne plaisante pas, il a eu toute la journe la figure
qu'il avait quand il passait ses examens de droit. Mfiez-vous.

Chrie, j'ai cru bon de vous en toucher un mot pour que vous soyez
gentille et que vous vous gardiez surtout de le dconcerter.

Oh! bien aime! oh! divine! ma perle, mon diamant, la plus chre de mes
filles! Si j'apprenais ce soir, avant de me coucher, que Dieu a exauc
ma neuvaine! si vous tiez  nous enfin! si je m'veillais demain matin
la plus heureuse des femmes et des mres!

Je vous embrasse mille fois, mais pas comme je vous aime, ce serait 
vous touffer.

_P. S._--Je n'ai pas dit un tratre mot  ces demoiselles, bien entendu.
C'est toujours notre cher mignon secret  nous deux. Clestine et Julie
veulent vous embrasser au bas de ma lettre, je tourne la page; pas de
danger qu'elles lisent. Elles sont la discrtion mme et, d'ailleurs, je
reste l pour les surveiller.


Pice numro 39 bis

Billet de Mlle Clestine.

Nous ne savons rien, rien de rien. Maman nous traite comme deux bbs.
Il nous est dfendu mme de deviner.

On veut vous dire seulement,  la hte, qu'on vous aime bien, bien,
bien, et encore mieux.

Maman ne veut mme pas que nous fassions nos noeuds de tour de cou comme
vous. Ce n'tait pourtant pas pour vous ressembler, c'est si impossible!

Mon frre ne bouge plus du palais. On jurerait qu'il n'a jamais t 
Paris. Moi, je n'ai jamais cru  l'orpheline.

Des baisers, et laissez tomber quelque part une miette de votre grce,
j'irai la becqueter.


Pice numro 39 ter

Billet de Mlle Julie.

Ma soeur a tout dit, l'goste. Le droit d'anesse est pourtant aboli.
Elle veut jusqu' la miette. Laissez-en tomber deux.

C'est vrai, pourtant, que nous ne savons rien. L'ignorance ouvre la
porte aux rves. Moi j'en fais de bien beaux, et vous y tes toujours.

Quant  Lucien, je ne m'y suis jamais trompe. Des mes ordinaires
pouvaient concevoir des inquitudes et se mprendre  cette erreur du
jeune ge, mais moi, je savais quelle empreinte profonde restait grave
dans le coeur de mon frre. Vous tes de celles qu'on ne peut oublier,
Olympe, aussi ne craignez pas d'aimer.


Pice numro 40

(crite et signe par la marquise Olympe de Chambray.)

Yvetot, 23 juillet 1865.

_ M. Ferrand, prsident, etc._

Cher et digne ami, pour ce qui me regarde, je vous prie en grce de
laisser en repos M. L. T.... Comme juge, il vous appartient, mais comme
prtendant  ma main, je dsire qu'on lui garde sa libert tout entire.
Je crains le ridicule. Cette excellente Mme T... est justement la
femme qu'il faut pour noyer quelqu'un sous le ridicule. Au lieu de vous
mettre ainsi contre moi, digne ami, venez  mon secours.

Et ne vous reprsentez pas votre Olympe sous les traits de Phdre,
brlant comme un tison pour le bel Hippolyte qui la ddaigne.

_Note de Geoffroy_.--Ce billet m'arrta et me fit rver longuement. Je
recherchai dans le dossier le fragment anonyme qui avait t adress 
Lucien par un correspondant galement anonyme, lequel tait M. Louaisot,
je croyais le savoir dsormais.

Je parle ici de cette demi-feuille o une inconnue--la marquise?--se
confessait en un style froidement dprav  un inconnu--le prsident
Ferrand?--et qui tait accompagne de la fameuse lgende: Devine
devinaille, etc.

Cette demi-feuille m'avait laiss une impression presque sinistre. J'y
flairais le crime en une complicit qui pouvantait ma raison.

Je comparai minutieusement l'criture du fragment avec celle du billet
portant la signature de Mme la marquise.

C'tait l un travail qui ne pouvait aboutir  rien de concluant, car le
fragment contenait cette phrase: J'cris maintenant aussi lestement de
la main gauche que de la main droite.... Vous m'avez donn des talents
de faussaire.

Il n'y avait aucune espce de rapport entre l'criture du billet et
l'criture du fragment. Aucune.


Pice numro 40 bis

(Mention crite de la main de Lucien.)

J'ai rapproch la pice qui prcde du n32 (devine devinaille). Je
repousse les penses que fait natre ce fragment comme on se dbarrasse
d'un impur cauchemar. Je ne juge pas Mme de Chambray que j'ai tant
aime et respecte.

Mais je dclare en conscience que, pour moi, le prsident Ferrand est
un honnte homme.


Pice numro 41

(criture de M. Louaisot, sans signature.)

Pas d'adresse. Paris, 23 juillet 65.

Je suis tonn de ne rien recevoir de vous. Est-ce que vous dormez? Le
moment ne serait pas bien choisi.

Je n'ai aucun avis  vous donner, mais si par hasard vous reculez
maintenant devant l'arrestation et ce qui s'ensuit, que faire de la
petite?

Vous m'avez mis en avant, allez-vous me lcher?

Aprs la visite domiciliaire, pas moyen de reprendre l'enfant  la
maison.

La police et la justice pataugent, selon leur habitude. a fait plaisir,
mais a ne mne  rien. Il serait grand temps de leur fournir un point
de dpart raisonnable, sous main, s'entend, et de les prendre par la
patte pour les conduire tout doucement sur le chemin de la _vrit_ (ce
dernier mot tait soulign au crayon.)

Je vous prie de me rpondre courrier pour courrier, a en vaut la peine.
Je suis trs ennuy de cette histoire, indpendamment mme de la
descente de police, qui a port atteinte  la considration dont je
jouis dans mon quartier. Vous aurez  m'en tenir compte.


Pice numro 42

(crite par la marquise de Chambray, non signe. Rponse  la prcdente
sans date ni adresse.)

Ne prcipitez rien. Laissez les choses en l'tat. J'prouve un sentiment
de piti pour cette jeune fille.

Il parat revenir  d'autres sentiments. On m'annonce sa visite pour ce
soir mme. Je veux attendre et voir.

Demain, je vous enverrai mes instructions.


Pice numro 43

(crite par Lucien Thibaut, non signe.)

Yvetot, 23 juillet 1865, 11 heures du soir.

_Pour Geoffroy._

Tu vas recevoir de mes nouvelles. J'ai mis hier une lettre  la poste
pour toi.

Cette lettre va franchir la mer et aller  Constantinople pour rpondre
 tes questions amicales sur ma famille et sur moi. Tu y verras notre
intrieur, car nous demeurons momentanment ensemble, ma mre, mes
soeurs et moi, depuis mon retour de Paris.

Ma lettre d'hier ne te portera aucun mensonge, mais combien elle est
loigne pourtant de la vrit!

Vas-tu deviner sous le calme de ma prose l'orage que je porte en moi?

Sur mon honneur, je n'avais jusqu' aujourd'hui, aucune raison pour te
rien cacher. Je me taisais par timidit ou mauvaise honte, mais derrire
mon silence, il y avait l'ardent dsir de t'ouvrir mon me.

Mais il est bien certain que je ne suis pas compltement mon matre. Il
m'arrive d'agir sous une impulsion qui n'est pas mienne, quoiqu'elle
n'mane pas non plus d'une volont trangre.

Je t'ai dj parl de cela, et les faits vont expliquer malheureusement
ce que ma parole peut avoir d'obscur.

Aujourd'hui, pour la premire fois de ma vie, j'ai commis une action
dont je me repens. Il y a quelque chose entre moi et ma conscience. Ce
que je n'osais pas t'crire autrefois, j'oserais encore bien moins te le
dire.

Et, cependant, il faut que je me confesse. C'est un imprieux besoin.
J'ai dfiance de moi.

Je sais, ou, du moins, je crois encore que ma raison est intacte; mais
il y a autour de ma raison des murmures et des menaces. Je les entends.
J'en suis troubl. Je voudrais chasser ces ombres qui m'importunent.

Il m'est arriv d'agir sous la pression d'une force que j'appellerai
impersonnelle. Ce n'est plus une crainte, c'est un remords que j'ai.
L'acte est accompli.

Bien plus, il m'est arriv d'crire sous la dicte.... Je dis bien: sous
la dicte d'un autre _moi_ que moi.

Je reconnaissais mon criture, je me voyais tracer les caractres, et
les penses fixes sur le papier par ma propre main ne m'appartenaient
pas. Non! Elles allaient mme contre les penses qui m'appartenaient.

Cet autre moi vaut mieux que moi. Il est plus svre que moi, et plus
juste. Il sait des choses que j'ignore.

Aussi ai-je pris dj depuis longtemps un biais pour assurer ma
confession.

Il n'y a plus, j'en suis sr, rien d'extravagant ni mme de puril dans
ce fait de t'crire journellement des lettres qui ne te sont pas
envoyes. Je les garde toutes pour toi.

J'y joins certaines pices authentiques et explicatives, recueillies par
moi que je classe autant que possible selon leur ordre chronologique.

Cela forme dj un _dossier_, pour employer le langage de ma
profession.

Et le dossier est gros.

Avec ce dossier, tu instruiras un jour le procs de ma vie.

Je le veux. C'est mon espoir qui n'est pas sans mlange de crainte. Je
t'ai choisi pour cela entre tous ceux que je connais. Tu ne me refuseras
pas.

Jusqu' cette heure, cependant, une lacune a exist dans la srie de ces
pages en apparence dtaches, mais qui forment un tout suffisamment
complet. J'ai supprim, par un sentiment de pudeur--ou de douleur--les
feuilles _crites par moi quand je ne suis plus moi._

L'ide de passer pour fou me faisait frayeur et honte.

 dater d'aujourd'hui, je ne dtournerai plus rien.

Tu nous verras tous deux, moi et mon ombre....

_Minuit_.--Je me suis arrt, mon pauvre Geoffroy. J'ai hsit, je
tergiverse au moment mme o je fais parade de ma sincrit future.
C'est bien vrai: toute cette exposition solennelle a pour but d'apporter
un retard au rcit des vnements de cette soire.

Trve de prliminaires! Je veux parler clairement et brivement:

Depuis dimanche--nous sommes au jeudi soir,--je sais o est ma petite
Jeanne. La faon dont je l'ai appris te semblera singulire.

J'tais arriv l'avant-veille de Paris, o toutes mes recherches taient
restes vaines. Le matin du dimanche, au sortir de la messe, je trempais
mes doigts dans le bnitier, suivant d'assez prs ma mre et mes soeurs
qui causaient sous le porche avec leurs amies, quand je me sentis
coudoyer brusquement.

Je me retournai. Il y avait derrire moi, parmi nos autres Cauchoises,
une paysanne encore mieux endimanche que les autres et dont la figure
carlate resplendissait sous une immense coiffe, charge de broderies.

J'avais reconnu d'un coup d'oeil la florissante Hb du Jupiter des
renseignements, rue Vivienne, au coin du passage Colbert.

Elle me prit de l'eau bnite au doigt.

Au lieu de faire le signe de la croix, elle mit un doigt sur sa bouche
et sortit de l'glise.

Je la suivis de loin jusqu'au bout de la ville o elle prit un sentier 
travers champs.

Elle s'arrta derrire une haie, regarda tout autour d'elle, et, sans
mot dire, me remit une lettre que j'ouvris prcipitamment.

La pense de Jeanne tait en moi, comme toujours. Voici la lettre:


Pice numro 43 bis

(De la main de M. Louaisot, non signe. Sans date ni adresse.)

Ceci, cher Monsieur, est _gratis et pro Deo_, sauf le picotin de ma mule
qui se trouve par hasard en promenade dans votre localit.

Ne vous vanouissez pas de joie en lisant les lignes suivantes. Votre
tourterelle,  qui ne manque aucun membre et qui jouit mme d'une sant
parfaite, est en ce moment au village de Frmetot, site charmant, sur la
route de Lillebonne, dans une maison o Plagie vous conduira
volontiers, si vous le lui demandez poliment.

Elle irait mme, j'en suis certain, car elle est bien bonne fille,
jusqu' vous prter la main pour un enlvement. Est-ce gentil de sa
part?

Soit dit sans vouloir vous effrayer, mon cher Monsieur, il ne faut pas
vous amuser  rflchir. Le cas est diablement grave. Un danger qu'il ne
m'est pas permis de vous spcifier menace la pauvre enfant: un cruel
danger.

Si vous n'avez pas fait usage encore du _Ssame ouvre-toi_, que j'ai eu
l'honneur de vous cder  crdit, dpchez-vous. Il n'est que temps, si
vous voulez viter la catastrophe.

Vous entendez: La catastrophe. Le mot n'est ni trop gros ni trop mince,
il dit juste la chose.

Grce au talisman que vous savez, la divine O... irait jusqu' rfugier
chez elle notre petite minette. _J'en suis sr_.

_Mmento_: le codicille.


Pice numro 43 ter

(Suite de la lettre de Lucien.)

Plagie s'tait assise sans faon sur le talus, ses jupes releves 
l'conomie. Elle me regardait lire d'un air bon enfant. Quand j'eus
fini, elle me dit:

--Faut tout de mme qu'on ne soit pas mchant pour tre encore vos
bienfaiteurs, aprs que vous nous avez flanqu le commissaire chez nous,
rue Vivienne, dans une maison qui regorge de l'estime de son quartier.
Et qu'on ne dtenait l'enfant que pour son avantage,  seule fin de
l'empcher d'aller en prison tout  fait.

--En prison! m'criai-je. Et pourquoi irait-elle en prison, grand Dieu!

Plagie me fit un petit signe de tte caressant.

--Le patron vous appelle toujours comme a: l'agneau, dit-elle au lieu
de rpondre. a vous coiffe assez bien. Mais faut tre juste, vous tes
firement joli garon tout de mme pour un juge! Voyez-vous, si j'ai
parl prison  propos de la petiote, c'est que tout le monde n'est pas
bonnes gens comme nous. Il y a des tratres et filous qui peuvent avoir
censment l'ide de la perscuter dans leur propre intrt pcuniaire.

--Est-elle du moins  l'abri, demandai-je, dans cette maison de la route
de Lillebonne?

--Pour a, pas dj tant, rpondit Plagie:  l'abri comme qui dirait
sous un chne qu'a perdu ses feuilles, quand il fait de la pluie.
J'entendais, mais j'avais peine  comprendre.

Plagie reprit en tirant de sa poche un bon gros talon de pain, coup en
deux et farci moiti beurre, moiti fromage:

--On serait bien bte aussi de se laisser manquer, pas vrai, M. le juge?
Dsormais, je ne djeunerai gure que dans une heure d'ici. Quant  la
petite, je garantis bien les gens chez qui elle est, mais c'est sous le
rapport qu'ils ne valent pas cher.... Oui, oui, pardienne, tout a vous
embarrasse, vous aimeriez que quelqu'un vous tirerait de cette
ornire-l. En plus que si vous voulez emmener votre bergre, on ne peut
pas fabriquer a en plein jour, rapport aux mauvaises langues d'Yvetot,
qui vous en ont, des yeux!

--C'est juste, rpliquai-je, travaillant avec dsespoir  combiner un
plan qui et le sens commun. Pouvez-vous me dire comment faire, vous, ma
bonne fille? Plagie aurait pu servir de modle pour peindre l'apptit
des consciences pures. Elle avalait sans effort ni douleur des bouches
vritablement formidables. Un instant, elle resta plante devant moi 
me regarder en silence. Elle riait bonnement: du beurre  un coin de sa
bouche et du fromage  l'autre.

--Voil donc ce que c'est, poursuivit-elle tout  coup, je ne peux pas
laisser un jeune homme dans le ptrin, c'est plus fort que moi, risque
 la risque, je vais me fendre! Vous savez bien, mon frre?

Jamais je n'avais ou parler de son frre.

--Mon frre Nicolas? Il s'est laiss tomb au sort comme un imbcile, et
il nous manque vingt pistoles, comme ils disent ici, pour l'empcher de
partir soldat.  Paris, a fait deux cents francs. Si a vous va
d'obliger notre famille de cette petite somme l, ce soir,  la brune
tombe, sans le moindre drangement pour vous, je charroierai la petite
 la porte de derrire de chez vous, et vous l'emballerez cens par le
jardin, ni vu ni connu, a vous chausse-t-il, mon joli magistrat?

J'acceptai avec empressement, et je lus dans les yeux de Plagie combien
elle regrettait de n'avoir pas demand davantage.

--Vous payerez bien  souper en sus, pour moi et Nicolas? ajouta-t-elle,
en me tapant dans la main  la Normande: march fait! Vous en tes
quitte  bon compte. Esprez jusqu' ce soir, huit heures, et prparez
le dodo de l'enfant.

Elle s'loigna en dvorant la dernire bouche de son pain.

Moi, je restai plant comme un mai derrire ma haie.

C'tait absurde, mon pauvre Geoffroy, cet arrangement-l, dix fois plus
absurde encore que tu ne peux l'imaginer. Ma maison est toute petite:
juste ce qu'il faut pour un mnage de garon, et nous tions quatre
l-dedans: ma mre, mes deux soeurs et moi.

Ces dames m'avaient fait l'amiti de s'tablir chez moi momentanment,
tu devines bien pourquoi. Aprs la fameuse escapade de Paris, on voulait
me surveiller de prs et pousser en mme temps le grand projet de mon
mariage.

O mettre ma Jeanne dans cette maison-l, bon Dieu! O la cacher
seulement pendant une heure? C'tait absurde--absurde! Je le sentais
jusqu' la dtresse.

Mon pauvre petit ange! Ma Jeanne! Il me semblait que, du premier coup,
elles allaient flairer sa prsence comme une meute vente un gibier.

De toutes les cratures humaines respirant sur la surface du globe,
Jeanne tait, aprs Olympe, celle qui les proccupait le plus.

Si Olympe tait le but, Jeanne tait l'obstacle. Pour elle il n'y avait
pas de quartier  esprer.

Et mon troit logis que ces trois amazones, armes en guerre,
parcouraient en tous sens du matin au soir, n'avait ni cachette ni
recoin.

Et pourtant, Geoffroy, sois juste, pouvais-je reculer? ncessit fait
loi, il fallait prendre un parti.

Aprs avoir creus ma misrable cervelle qui n'a jamais t bien fertile
en expdients, voici tout ce que je trouvai:

Je m'enfermai sous prtexte de travail, et je travaillai en effet 
arracher la moiti du contenu de ma paillasse.  l'aide de ces quelques
poignes de paille, avec du linge, avec des habits avec tout ce qui me
tomba sous la main, je fabriquai une manire de lit que je mis... ma
foi, oui, coute donc, je n'avais pas  choisir, je le mis dans mon
cabinet de toilette.

Ce n'tait pas convenable?  qui le dis-tu? Va, ce n'tait pas trop
commode non plus, mon pauvre ami, car le cabinet de toilette, ne valait
gure mieux qu'une armoire.

Sans lit, on avait peine  s'y retourner; avec le lit... mais c'est
gal, je fus tout fier de ma trouvaille, et bien heureux surtout.

Il me sembla que le plus fort tait fait. J'attendis le soir avec moins
d'inquitude.

Mais avec plus d'impatience aussi. Car, tu le croiras, si tu peux,
Geoffroy, j'tais heureux comme un roi.--comme un fou!

Huit heures sonnant, je descendis au jardin.

J'y tais dj descendu dix fois, pressant, gourmandant la marche du
temps.

J'avais bonne chance: ma mre et mes soeurs taient  la neuvaine.

J'attendis un quart d'heure tout au plus. Il faisait encore jour quand
on gratta  la porte, et je reus ma Jeanne dans mes bras.

Plagie fut contente de ce que je lui donnai, car elle baisa l'argent
en me souhaitant du bonheur.

Du bonheur! ah! j'en avais! Ma petite Jeanne tait l sur mon coeur.

Nous restmes sous le berceau jusqu' ce que la nuit ft tout  fait
tombe. Je la trouvais un peu plie, mais beaucoup embellie.

Et comme son sourire plus triste tait aussi plus dlicieux!

Ce que nous disions, Geoffroy, sous la tonnelle? Ah! je ne sais. Elle
est presque aussi timide que moi. Nous tions serrs l'un contre
l'autre, et nos coeurs se parlaient. Nous nous aimions, vois-tu, jusqu'
ne plus savoir le dire. Et l'as-tu entendu le merveilleux cantique,
chant par le silence de deux coeurs!

Il n'y avait plus pour nous ni douleurs dans le pass, ni frayeurs pour
l'avenir. La pure ivresse des jeunes amours nous enveloppait comme le
nuage des enchantements dans la posie d'Arioste. Nous nous aimions et
Dieu nous regardait.

Je la menai  son petit rduit quand la nuit fut noire. Elle s'assit sur
le lit, mais moi, ici, je restai debout devant elle.

Elle me dit en riant:

--C'est donc ici ma chambre?

Mon Dieu! comme je l'aimais! Et comme je l'aime! Y eut-il jamais au
palais des Tuileries,  Schoenbrunn,  Windsor, fille d'impratrice ou
de reine plus respecte, plus dvotement adore que ne le fut ma chrie
dans ce trou qui s'ouvrait sur la chambre d'un garon?

J'ai dit _qui s'ouvrait_, car il ne se fermait point. Il n'avait ni
verrou, ni serrure.

J'en conviens, il y avait l quelque chose de... le mot ne me viens pas,
mais _choquant_ ne dirait peut-tre pas assez.

Oui, certes, je suis de cet avis. Et ce qui me blesse davantage, il y
avait aussi quelque chose de ridicule.

Mais si vous tiez scandalis, Geoffroy, ou s'il vous arrivait de
railler, je ne vous pardonnerais de ma vie.

Je t'en prie, ne raille pas. Quant  te dfier de moi, je n'ai pas peur.
Tu le sais bien avant que je te le dise. Elle entra l, elle dormit l,
pure comme un doux petit ange.

Le danger, elle ne le voyait pas: nous avions parl de sa mre.

Elle avait confiance en moi comme en sa mre.

Si tu l'avais vue! comme elle tait heureuse! Comme elle tait jolie!
comme elle me remerciait de la chambre que je lui donnais!

Il faut te dire qu'elle avait eu de grosses frayeurs. Une fois dj, on
l'avait trompe  l'aide de mon nom pour la conduire o je n'tais pas,
dans un guet-apens, dans une prison. Aujourd'hui c'tait donc avec
dfiance qu'elle avait suivi Plagie.

Mais quand elle me vit, il n'y eut plus rien pour elle que sa joie.

--C'est donc bien vous cette fois! Lucien, Lucien, c'est donc vous!

Elle me regardait  travers les larmes qui baignaient ses pauvres yeux
et dans lesquelles le sourire mettait des tincelles.

C'tait moi, cela suffisait.

Elle resta l quatre jours et quatre nuits dans l'trange rduit que je
lui avais choisi, sans craindre rien, sans mme s'tonner de rien.
J'tais l. L'instinct de son coeur lui disait que je la protgeais
contre tous et surtout contre moi-mme.

Et tout ce que je lui disais, elle le croyait. Je n'tais pas coupable,
puisque j'tais le premier  le croire. Je lui donnais des espoirs
extravagants qu'elle prenait pour paroles d'vangile. Je lui disais que
ma mre allait consentir  notre bonheur, que ma mre ne tarderait pas 
la nommer sa fille....

Car c'tait toujours de ma mre qu'il fallait lui parler. Aprs moi,
elle ne songeait qu' ma mre.

Mon Dieu! je ne te dfends pas de sourire. Ma pauvre bonne mre
s'acharnait  sa neuvaine. Mes soeurs taient devenues de bonnes
clientes pour la somnambule. Si quelqu'un leur et dnonc le cher petit
serpent qui mordait la queue de leur rve!...

J'ai quitt la plume un instant, Geoffroy pour essayer de me reposer. Je
me suis tendu tout habill sur mon lit, mais mes yeux n'ont pas voulu
se fermer, il faut que j'achve.

Ce fut pourtant une bien dure prison que celle de ma Jeanne, pendant ces
quatre jours et ces quatre nuits. C'est  peine si je pouvais la voir
quelques instants  la drobe. Je lui portais ses repas en cachette et
quels repas! Comme tu le devines, ils ne valaient pas les peines normes
que j'avais  me les procurer.

Il fallait les voler d'abord, ensuite les dissimuler et les emporter.
Quelles frayeurs j'avais d'tre dcouvert, nanti de ma contrebande!

La nuit, nous tions libres; mais, je vais te dire, comme la porte du
cabinet de toilette ne fermait pas, j'avais imagin de quitter ma
chambre tout doucement pour aller dormir sur un banc, au fond du jardin.

Elle ne s'en apercevait pas.

Il faisait beau. Je n'tais pas trs mal sur mon banc, et je pensais 
elle.

Seulement, la dernire nuit, il fit de la pluie tout le temps. Je me
rfugiai dans l'escalier, o je fus bien.

Je pleure un peu en t'crivant cela, parce que je n'ai pas eu quatre
autres jours de bonheur en toute ma vie.

Pardonne-moi, c'est fini.

 la maison, personne ne s'aperut de rien. Il est vrai que j'usai de
ruse pour la premire fois depuis ma naissance. Je fis semblant de
m'occuper d'Olympe. Je fis si bien semblant que tout le monde y fut
tromp.

Bien rellement, du reste, je m'occupais d'Olympe, tu ne vas que trop le
voir, mais ce n'tait pas tout  fait comme l'entendaient ma mre et mes
soeurs.

Je commenai  parler d'elle le lundi avant dner.

Toutes les oreilles aussitt se dressrent.

Je m'informai de ses habitudes. Je demandai comme par manire d'acquit
si on pensait qu'il ne lui serait pas importun de me revoir.

Trois paires d'yeux se levrent au ciel. Maman dit: C'est la
neuvaine...

Clestine et Julie me semblrent avoir plus de confiance dans la
somnambule.

Le mardi, je rappelai en passant cette liaison d'enfance qui existait
entre Olympe et moi. En revenant de chez la somnambule, Clestine et
Julie me surprirent croisant sous les fentres de l'htel de Chambray.

Sous leurs voiles, elles triomphrent, et maman, ce soir-l, me suivait
dans tous les coins pour m'embrasser.

Le mercredi, aprs le dner, je fis grande toilette pour rendre visite 
Olympe, mais le coeur me manqua.

 l'heure o nous sommes, l'ide de ce que devait tre cette visite et
de ce qu'il me fallait oser, me fait encore froid dans les veines.

Oh! oui, je pensais  Olympe. Je pensais  elle la nuit, le jour, sans
cesse: presque autant qu' Jeanne elle-mme!

Le jeudi enfin,--qui tait hier,--aprs avoir pass une demi-heure
agenouill devant la paillasse de Jeanne, je pris mon courage  deux
mains, et je partis pour l'htel de Chambray, gant de frais, mais la
mort dans l'me.

Je n'ai jamais fait la guerre. Je pense qu'il en doit tre ainsi quand
on marche  l'ennemi sans espoir de vaincre.

Au moment o je soulevai le marteau du vieil htel, laiss par feu M. le
marquis  sa veuve, ma poitrine tait si serre que j'avais peine 
respirer.

Je ne sais pourquoi le souvenir du mari d'Olympe passa dans mon esprit.
Je l'avais vu  peine trois ou quatre fois. C'tait un homme grand et
ple, d'une sant maladive et qu'on disait trs bon.

Le concierge m'accueillit avec un empressement remarquable.

Sa voix sonna comme une fanfare quand il appela sa femme pour garder la
loge pendant qu'il m'accompagnait jusqu'au perron.

L, je fus reu par Louette, la femme de chambre qui me connaissait de
longue date, car elle servait dj Mme la marquise  l'poque o
celle-ci tait encore Mlle Barnod et demeurait avec sa mre.

Aprs la mort de Mme Barnod. Louette avait suivi Olympe dans la
maison de son tuteur. Celui-l, je ne le connaissais pas. Je savais
seulement qu'il demeurait aux environs de Dieppe, non loin du chteau de
Chambray,--et qu'il avait contribu au mariage d'Olympe, ainsi que le
prsident Ferrand, galement membre du conseil de famille.

Un hasard m'a mis  mme d'apprendre, il y a quelques jours  peine, que
le tuteur d'Olympe tait notaire  Mricourt et s'appelait Louaisot.
tait-ce mon Louaisot de Paris? Il devait tre bien jeune en ce
temps-l.

Je suppose que c'tait son pre.

Louette carta d'autorit le valet de chambre qui voulait se mler de
moi et s'cria joyeusement:

--On vous croyait mort, M. Lucien! Les uns descendent, les autres
montent. Me voil une vieille femme, moi. Vous et Mme la marquise,
vous vous tes panouis comme des roses, ma parole! Savez-vous que voil
bien des annes que c'est pass toutes ces choses-l?

Je pense qu'elle entendait, par ces choses-l les visites que je
rendais autrefois  Olympe jeune fille. Elle m'avait toujours encourag
de son mieux, cette bonne Louette, et j'aurais t un ingrat si je ne me
fusse souvenu de l'excellent visage qu'elle ne manquait jamais de me
faire au temps dont je parle.

--C'est dj bien loin de nous, en effet, Louette, rpondis-je.

Et j'allais enfin demander si Mme la marquise tait visible, quand
mon ancienne protectrice m'interrompit imptueusement.

--Pas dj si loin, dites donc! s'cria-t-elle. Et il ne faut pas avoir
l'air de le regretter. Le temps fait du mal et du bien, c'est sr.
Qu'tiez-vous? Un marmouset dont on n'aurait su que faire. Et  prsent
vous voil un amour d'homme, grave, soign, un homme dans tout son beau,
quoi!

Elle leva le flambeau qu'elle tenait  la main, pour me toiser mieux 
son aise.

--Je n'adore pas les robes noires, quant  moi, reprit-elle: mais vous
ne portez pas ce dguisement par les rues, ni surtout dans votre chambre
 coucher, h, h, h! M. Thibaut? D'ailleurs, je me dis ceci: quand on
s'tablit avantageusement, on donne sa dmission. C'est le cas d'envoyer
sa robe noire  la friperie, o d'autres vont l'acheter. Il faut bien
commencer par quelque chose.

Ici seulement, elle se mit en marche pour me conduire au salon.

En route, elle acheva:

--De son ct, Mademoiselle--je l'appelle comme a souvent, quand nous
parlons du temps jadis,--Mademoiselle est devenue la plus belle femme de
la Normandie, et mme d'ailleurs. a lui va si bien d'tre une richarde.
Je passe par-dessus la noblesse qui ne rapporte rien. Et pour tre une
richarde, il fallait d'abord pouser un richard. Quitte  choisir
aprs... h! h!

Son rire n'aurait pas plu  tous les moralistes, mais ce n'tait, en
somme, qu'une servante. Elle tourna le bouton du salon en annonant:

--Une ancienne connaissance que Mme la marquise n'attend pas!

Ceci fut dit de ce ton emphatique qui souligne les contre-vrits. Puis
Louette effaa son buste tout rond pour me livrer passage.

Olympe tait seule dans un petit salon Louis XV que feu M. le marquis
avait orn pour l'amour d'elle avec un soin tout particulier.

M. de Chambray tait connu comme amateur. Avant son mariage il possdait
dj une riche et nombreuse collection d'objets d'art o il puisa
gnreusement pour le salon Louis XV.

Il fit en outre pour ce mme salon des dpenses dclares folles par les
gens sages de l'arrondissement et dont il fut parl jusqu' satit dans
les familles.

La chose certaine, c'est que les trangers de passage  Yvetot
demandaient la permission de visiter les salons et la galerie de l'htel
de Chambray.

Moi, je m'y connais peu, et j'tais d'ailleurs absorb si profondment
dans la pense qui m'amenait chez Olympe que je ne fis aucune espce
d'attention aux merveilles du petit salon Louis XV.

Je ne vis qu'Olympe elle-mme, et non loin d'elle, inclin, comme pour
la contempler encore, le portrait de feu M. de Chambray, qui me parut
extraordinairement ressemblant.

Olympe tait assise  la place qui devait lui tre habituelle, auprs du
guridon-bijou qui supportait son livre et sa broderie.

Je la vis au travers d'une douce lumire qui se colorait de toutes les
nuances heureusement mles, de tous les reflets gars savamment dans
cette retraite gracieuse, dont l'atmosphre chatouillait les sens comme
un velours fluide.

Louette venait de me dire qu'Olympe avait embelli. C'tait vrai. Je la
trouvais belle splendidement.

Et quelque chose en moi, ds le premier moment, se rvolta contre cette
splendeur de beaut.

Il me semblait qu'elle insultait ainsi  la dtresse de Jeanne. Elle
volait Jeanne. J'tais jaloux pour Jeanne.

Est-on assez fou, Geoffroy?

Jeanne, dans sa misre, restait pourtant victorieuse. Elle tait
au-dessus de cette femme, elle allait l'opprimer.

L'opprimer, tu entends bien, cette femme noble, heureuse, puissante,
elle, ma pauvre petite Jeanne, du fond de son trou usurp,--et
l'opprimer terriblement jusqu' arracher des pleurs de sang  ces grands
yeux o brillait maintenant le calme sourire des reines!

Olympe se leva quand elle m'aperut sur le seuil, et fit un mouvement
comme pour tendre ses deux bras vers moi.

Je ne sais pourquoi, je cessai aussitt de marcher.

Peut-tre que je l'admirais avec sa taille svelte et hardie, avec les
masses d'un brun opulent qui encadraient l'ovale exquis de sa joue, et
d'o un rayon, glissant  travers le globe dpoli de la lampe tirait
des lueurs fauves, discrtes comme les polis d'un bronze.  l'instant o
je m'arrtai, les bras d'Olympe retombrent, mais elle continua de
s'avancer vers moi.

--Il y a bien longtemps que je vous esprais, Lucien, me dit-elle de sa
voix grave et douce, je vous remercie d'tre enfin venu.

C'tait tout simple, et mme il ne se pouvait gure qu'elle me dit autre
chose. Elle me l'avait crit plusieurs fois.

Et pourtant je me sentis dcontenanc comme si elle m'et compromis ou
qu'elle et gagn un avantage sur moi. J'aurais voulu parler tout de
suite dans le sens de la proccupation qui avait dtermin ma visite.
Les mots ne me vinrent pas.

Je pris la main qu'elle me tendait et je restai muet devant elle.

Ce n'tait pas  elle que je pensais. J'tais malheureux jusqu'
l'impuissance. Je me disais: les intrts de Jeanne sont en mauvaises
mains. Je ne russirai pas. Olympe sourit, me croyant seulement
dconcert. Peut-tre y avait-il dj pourtant de la souffrance dans son
sourire. Et de la dfiance aussi. Ce fut en me dsignant un fauteuil
qu'elle ajouta:

--tes-vous donc toujours aussi timide qu'autrefois?

Je m'assis et je rpondis:

--Plus timide.

Il y eut une pause. Olympe aussi avait repris son sige.

C'est une chose singulire  dire, j'avais du sang froid dans mon
trouble. Je choisissais ce moment inopportun pour rflchir, songeant 
tous les points que j'aurais d rgler avec moi-mme avant la visite, et
constatant que je m'tais tromp en croyant me prparer.

Je n'tais pas prpar du tout. Je n'avais pens  rien de ce qu'il me
fallait avoir et savoir.

Je me souvins  cette heure des soupons qui m'avaient travers l'esprit
 Paris; je relus en moi-mme le fragment crit de la main gauche.

Mais j'eus beau essayer de croire  cela, je ne pus pas.

Le souvenir me revint aussi de ce qui m'avait t suggr tant de fois
par M. Louaisot, par ma mre, par mes soeurs; tait-il possible que
cette femme, si suprieure  moi sous tous les rapports, fut prise de
moi?

Et si cela tait, que faisais-je chez elle?

Une autre ide se fit jour, honteusement et malgr moi, M. Louaisot
m'avait dit une fois: Vous tes peut-tre millionnaire sans le savoir!

Olympe avait prouv dj qu'elle tait ambitieuse....

Oh! que n'tait-ce vrai? Que n'avais-je des millions, tous les millions
de la terre  lui offrir pour prix du bizarre secours que je venais
implorer d'elle!

En mme temps que tout cela roulait dans ma tte, mon regard ne pouvait
se dtacher d'Olympe. Je la voyais, mme quand mes yeux se baissaient ou
se dtournaient d'elle. Je subissais de plus en plus douloureusement
l'empire de sa beaut.

Je dis douloureusement parce que, tout en admirant malgr moi et avec de
puriles colres, je comparais ou plutt je combattais.

L'image de Jeanne tait l, plein mon coeur. Pauvre petite vaincue! Je
la voyais entre Olympe et moi comme une cause de guerre implacable.

Jeanne tait belle aussi, mille fois plus belle  mes yeux que cette
orgueilleuse. C'tait vrai, mais ce n'tait vrai que pour moi.

J'avais conscience de ce fait qu'entre elles deux moi seul pouvais
donner la prfrence  Jeanne.

Tout le reste de l'univers, j'en tais sr et je m'en indignais
amrement, et dcern le prix  Olympe.

Je voudrais en vain expliquer comment je trouvais cela tout  la fois
inique et naturel. Le contraire ne me tombait pas sous le sens, et ma
rancune contre la victorieuse de cette lutte imaginaire
grandissait--grandissait jusqu' provoquer en moi un fougueux besoin de
vengeance.

Ma pense numrait  plaisir les avantages d'Olympe, trnant au milieu
de ce luxe et de ces lgances qui lui allaient si bien. Je les lui
reprochais comme si elle et tout vol  Jeanne.

 Jeanne, qui n'avait rien, pas mme l'abri dont personne ne manque! 
Jeanne qui se cachait comme un pauvre oiseau dans un trou!

Et sa prsence dans ce trou, dcouverte par malheur, lui et t compte
pour la dernire des hontes!

Je suis sr de n'avoir jamais ador mon cher petit ange si pieusement
qu' cette heure o je l'crasais moi-mme sous l'insolente victoire de
sa rivale.

Tu vas voir tout  l'heure comme je l'aimais.

J'ai dit d'un coup ici tout ce qui s'agitait dans mon coeur et dans ma
tte, mais il ne faut pas croire que nous fussions silencieux, Olympe et
moi, en face l'un de l'autre pendant que je songeais.

Matriellement, la conversation ne languissait mme pas trop, parce que
sa science de femme usage portait l'entretien vers des sujets qui
m'taient faciles. Elle parlait de ma mre, de mes soeurs, de leur
affection pour moi, et je rpondais  peu prs comme il se devait.

Mais mon esprit tait si manifestement ailleurs, qu'Olympe, malgr sa
souveraine aisance, laissa percer plus d'une fois un symptme de gne.

Voyait-elle au travers de mon front?

Avant l'orage, un malaise court qui souvent a pes sur mes tempes et
oppress ma poitrine.

Il y avait de l'lectricit dans notre air.

Comme je tarde, Geoffroy! La plume me brle. Tout  l'heure, je viens de
repousser ma table et de marcher  grands pas comme pour fuir.

Mais ce calice est de ceux qu'on ne peut loigner. Je veux que tu
saches.

Je ne sais plus quelle transition Olympe employa pour arriver aux
souvenirs de notre adolescence, ce que je puis dire, c'est que l'exquise
mesure de ses prvenances mit le comble  mon irritation.

Chacun de ses regards, chacune de ses paroles taient empreints d'un
charme inexprimable, et c'tait ce charme odieux qui me jetait hors de
moi-mme.

N'tais-je pas l, moi, depuis une demi-heure, m'efforant avec
dsespoir et cherchant des mots introuvables pour aborder le sujet
extravagant de ma dmarche?

Dj dix fois, j'avais eu envie de me prcipiter  ses genoux et de
briser mon arme, en implorant sa piti.

Qu'aurait-elle fait si j'eusse capitul ainsi?

C'est  toi que je le demande, Geoffroy; moi, je l'ignore.

Il y a une brutalit dans la poltronnerie. Ceux qui tremblent sont durs.
Je me souviens que dans un moment o Olympe me rappelait les lettres
enfantines que nous changions pendant que je faisais ma rhtorique 
Paris, je lui coupai la parole et lui dis, tressaillant moi-mme au son
mchant de ma propre voix:

--Madame, je ne suis pas venu pour parler de cela.

Elle plit. Crois-tu que je me repentis? Non, je fus content d'avoir
frapp fort.

Et je ne laissai pas le temps de natre au sourire que sa vaillance
rappelait sur ses lvres.

Je continuai tout de suite.

--Madame, je vous prie de m'couter. Je suis trs malheureux, ce qui me
donne le droit d'tre trs pressant. J'aime Mlle Jeanne Pry, votre
cousine....

--Et c'est  moi que vous venez la demander en mariage, Lucien?
interrompit-elle d'un ton douloureux qu'elle essayait de rendre
sarcastique.

Je ne rpondis pas immdiatement.

Cette question me frappait, et c'est la preuve de l'trange sang-froid
dont je te parlais tout  l'heure: je voulais voir quel avantage on en
pouvait tirer dans ma situation. J'ai beau tre faible de caractre et
sans doute aussi d'esprit, l'habitude d'instruire les affaires et
d'interroger mthodiquement m'a rompu aux feintes de la parole; sans
l'avoir tudie, je connais l'escrime du langage. Je rpliquai aprs un
court silence:

--Ce n'est pas tout  fait cela, Madame, ou du moins je ne m'tais pas
dit, en entrant ici, que je vous demanderais la main de votre cousine,
mais, en dfinitive, cette marche me parat rgulire et je vous
remercie de me l'avoir indique.

--Ne me remerciez pas, Lucien, pronona-t-elle tout bas. Vous ne pouviez
vous adresser plus mal. Mlle Pry de Marannes est en effet ma
cousine, du ct de M. de Chambray; mais je ne la frquente pas plus que
je ne frquentais son pre ni sa mre, et je vous prie de croire que je
n'ai aucun droit,--aucun dsir non plus, assurment, de me mler de ses
affaires.

Elle fit un geste qui ajouta au ddain exprim par cette phrase. Le
rouge me monta au front, mais je me contins et je poursuivis:

--Mme la marquise, notre entretien s'garerait dans cette voie. Ce
n'est pas  vous que je demande la main de votre cousine, mais c'est sur
vous que je compte pour l'obtenir.... Permettez! je ne refuse pas de
m'expliquer, et veuillez croire que mon envie est de ne pas m'carter un
seul instant du respect qui vous est d. Mlle Jeanne Pry se trouve
dans une situation....

--Et que m'importe la situation de cette fille! s'cria Olympe avec une
violence soudaine. Je la connais mieux que vous, sa situation! je lui
ai dj fait l'aumne! Et c'est pure piti de ma part si je mnage votre
folie en ne vous disant point ce que je sais sur le compte de Mlle
Jeanne Pry!

Ses yeux brlaient d'un feu sombre et ses lvres blmes tremblaient.

Moi, j'coutais encore, quoiqu'elle et dj cess de parler.

En coutant, j'avais laiss mon regard monter jusqu'au portrait de feu
M. le marquis. Il souriait,  ce que je crus.

Ne crains rien, ce n'tait pas encore ma folie qui me prenait.

J'coutais parce que j'tais l'ennemi mortel de cette femme. Que
pouvait-elle inventer contre ma Jeanne? J'aurais eu plaisir  voir
l'clat superbe de cette bouche, terni par la calomnie.

Cependant, comme elle se taisait, je repris encore:

--Mme la marquise, il ne me convient pas de vous interroger. Je
connais Jeanne comme je connais l'me qui anime mon propre corps. Ce qui
pourrait tre allgu contre Jeanne ne me causerait aucun chagrin parce
que je n'y croirais pas.

Je comprends bien que ma bonne mre et aussi mes soeurs soient chagrines
 cause de moi et s'efforcent de me faire contracter ce qu'elles
appellent une union avantageuse. Je voudrais sincrement leur donner
cette joie, mais c'est impossible. En ce monde, il n'y a pour moi, et
jamais il n'y aura qu'une femme.

D'autres peuvent tre plus brillantes, plus belles, mme; d'autres sont
aussi riches qu'elle est pauvre. Je ne vois rien de tout cela, je ne
vois qu'elle.

Vous souriez, Madame? Aprs la mort de sa mre.... Oh! ne souriez plus.
Quand je prononce le nom de celle-l, je suis tent de m'agenouiller,
car c'tait une sainte. Depuis la mort de sa mre, des personnes dont ce
n'est pas ici le lieu de juger les intentions, se sont approches de ma
petite Jeanne, soit pour la secourir, soit pour la perscuter. Je ne
connais pas, et que m'importe? La situation  laquelle vous faisiez
allusion tout  l'heure, mais la situation dont je vous parle, moi, est
celle-ci: J'ai pu retirer Jeanne des mains de ses ennemis. Elle est chez
moi....

--Chez vous! fit-elle en bondissant sur son sige. Vous avez dit chez
vous?

--J'ai dit chez moi, Madame.

--Ici, en ville!

--Ici, en ville, dans ma propre chambre.

--Mais votre mre! mais vos soeurs! Elle ose souiller leur toit....

--Madame, interrompis-je avec un calme surprenant, vous ne pouvez ni me
blesser, ni l'insulter. Il est en mon pouvoir de vous rduire au silence
comme par magie.

Elle me regarda fixement.

Je ne puis dire tout ce qu'il y avait d'tonnement et de courroux dans
ce regard. Je repris:

--Mme la marquise, il n'entre point dans mon dessein de vous menacer
sans ncessit. Je serai trop heureux si nous tombons d'accord en
restant dans les termes de la bienveillance, ou du moins de la
courtoisie. Tout  l'heure, quand vous m'avez interrompu, j'allais vous
dire que le pauvre asile de ma Jeanne est respect par moi  l'gal du
plus saint des temples, mais  quoi bon! cela ne vous intresserait pas.

Revenons  ce qui est surtout notre affaire. Il est utile, Madame, il
est indispensable que je vous expose ma situation aprs vous avoir
expos celle de Jeanne.

Je n'ai pas de courage contre ma mre. Je consentirais  vivre
malheureux le restant de mon existence pour carter de moi la
maldiction dont elle m'a menac. Mais,  part cette maldiction, je
suis prt  tout braver pour conqurir mon bonheur, qui est celui de ma
Jeanne.

Vous seule, en ceci, Madame, pouvez venir  mon aide. Et si je suis ici,
c'est que j'ai compt sur vous. Elle m'avait cout sans m'interrompre.
Je m'arrtai de moi-mme. Elle se renversa dans son fauteuil en
balbutiant:

--Sur moi! vous avez compt sur moi!

Ds longtemps une crainte s'tait veille en elle. Je la voyais plir.
Mais cela ne m'inspirait aucune piti. Je me disais: Voil que les
choses changent bien! c'est  son tour de souffrir.

Et j'tais content.  chaque minute qui s'coulait, je me sentais plus
impitoyable. Mon amour tait en moi comme une frocit.

Olympe n'ajouta rien. Ce fut moi qui repris la parole.

J'expliquai en termes nets et modrs l'engouement sans bornes qui
entranait ma mre et mes soeurs vers Mme la marquise de Chambray. Je
ne dis point quel tait  mes yeux le principal motif de cet
entranement. Je ne voulais plus blesser, je voulais vaincre.

J'appuyai sur la confiance qu'on avait en Mme la marquise, sur le
culte  la fois frivole et srieux dont on l'entourait. On avait fait un
rve ferique, on m'avait vu, moi, Lucien, dans une sorte d'apothose,
aborder le firmament o brillait l'toile. On m'avait vu fianc, puis
poux.

Mais que fallait-il pour faire vanouir ce rve?

Un mot, un seul mot de Mme la marquise....

Ici, je m'arrtai encore. Olympe resta muette.

Elle ne protestait pas. Ma vaillance s'en accrut. Je poursuivis:

--Ce mot, vous le prononcerez, j'en suis sr, Madame. Vous le devez.
Vous devez davantage et je n'ai pas tout dit.

Le fol espoir de ce mariage tait le grand obstacle  mon union avec
Jeanne. Nous venons de supprimer cet obstacle.

Mais l'espoir mort, l'espoir qui attirait  vous, restent les craintes
qui loignent de Jeanne. On lui reproche sa pauvret, son isolement, son
nant. Vous avez tout ce qu'elle n'a pas, Madame. Vous tes riche, vous
tes entoure, vous tes reine dans ce monde qui la ddaigne parce qu'il
ne la connat pas.

Elle est votre parente. Rien ne sera plus simple que de lui prter votre
appui.

Qui donc s'tonnera si vous lui tendez la main, fut-ce un peu
tardivement? Il est toujours temps d'accomplir un devoir. Vous prendrez
l'orpheline sous votre aile. Vous la prsenterez, et de votre main le
monde l'acceptera....

Pour la troisime fois, je m'arrtai.

Je n'avais pas conscience de mon audace, non, j'avais parl comme si
j'eusse soutenu la plus simple des thses.

Olympe avait les yeux baisss maintenant. Elle se tut encore.

Et moi--Geoffroy, vas-tu le croire?--je repris:

--Vous serez sa soeur ane, Madame, presque sa mre, puisqu'elle n'en
a plus. Mais je n'ai pas exprim toute ma pense.  l'instant, je vous
disais: vous tes riche. Vous savez que ma mre tient  la fortune....

--Ah! ah! fit Olympe qui releva la tte.

Elle semblait n'en pas croire ses oreilles.

De fait, M. Louaisot lui-mme, au moment o il me vendait son talisman,
n'avait certes pas devin jusqu'o j'en pousserais l'usage. Je te rpte
que les paroles me venaient comme cela. Je discutais en homme qui use
d'un incontestable droit.

Mes souvenirs sont prcis comme l'tait mon argumentation. Je puis noter
ce dtail que je rapprochai familirement mon fauteuil pour rpondre 
l'exclamation de Mme la marquise.

--Ne vous mprenez pas, dis-je en souriant. Vous me connaissez. Ai-je
besoin de spcifier qu'il n'y a ici aucune question d'intrt matriel?

--Bah! fit-elle. Alors je ne comprends pas.

--Ce que je veux, Madame....

--C'est une donation entre vifs, n'est-ce pas?

--Fi donc! Je n'ai jamais pens....

--Qu' mon testament, fait en faveur de Mlle Jeanne? C'est encore
bien de la bont de votre part!

--Madame, repris-je svrement, je n'ai pens  rien,  rien qui puisse
motiver vos sarcasmes. Il ne s'agit que d'une apparence. En mon nom
comme en celui de Jeanne, je vous dclare que nous n'accepterions rien
de vous. Mais il faut que ma mre consente, et pour qu'elle consente il
faut qu'elle croie Jeanne votre hritire, au moins pour une part.

--Pour une bonne part? demanda-t-elle les lvres serres. Je rpondis:

--Pour une part convenable.

Sur ce mot elle clata de rire si brusquement et d'une faon si
provocante, que j'en serais rest dcontenanc en tout autre moment.
Mais  cette heure, j'tais d'acier.

--Il le faut! dis-je tout uniment.

Et je reculai mon fauteuil  sa premire place.

Elle riait toujours, mais cela ne sonnait dj plus franchement. Dans sa
mprisante gaiet on aurait pu voir l'inquitude qui renaissait. Moi,
j'attendais, tranquille, les mains croises sur mes genoux. Quand elle
fut lasse de rire, elle me demanda, gardant avec peine son accent de
moquerie:

--Et pourquoi le faut-il, cher M. Thibaut?

--Parce que je le veux, rpondis-je.

Je ne dis pas autre chose. Ce qu'il y avait dans mes yeux, je n'en sais
rien, mais son regard se droba sous le mien.

--Ah! fit-elle avec lenteur, vous le voulez!... Alors vous croyez avoir
les moyens de me contraindre?

--Je le crois, rpondis-je.

Il est vrai que j'ajoutai un instant aprs:

--J'en suis sr.

La contenance d'Olympe avait peu chang jusqu' ce moment. Son effroi,
si rellement elle en prouvait, se dissimulant derrire un redoublement
de hauteur.

Elle me dit en relevant les yeux sur moi d'un air de froid dfi:

--Voyons vos moyens, M. Thibaut.

--Je n'en ai qu'un, Mme la marquise, rpondis-je, mais il est bon: je
sais votre secret.

Elle fit effort pour garder son sourire.

--Vous tes plus avanc que moi, alors, pronona-t-elle, d'un ton lger
qui n'tait plus qu'un reste de fanfaronnade: je ne me connais pas de
secret.

J'avais sur les lvres les paroles cabalistiques que M. Louaisot de
Mricourt m'avait vendues au prix de 3.000 francs, mais quelque chose me
retenait de les laisser tomber.

Ce n'tait pas dfiance du talisman: depuis que j'avais parl de secret,
Mme la marquise de Chambray vibrait sous ma main comme une feuille au
vent.

Je sentais le tremblement de sa conscience.

Oh! certes, cette femme avait un secret, peut-tre plusieurs. Les plus
mauvais soupons que j'avais pu concevoir autrefois d'une faon
passagre, revenaient et prenaient racine en moi.

Non, ce n'tait pas dfiance, c'tait plutt excs de confiance en
l'efficacit du levier que j'avais dans ma main.

L'arme tait trop lourde, l'instinct de ma profession me le disait.
J'avais pudeur d'en craser une femme....

Geoffroy, je viens de faire allusion  mon tat de juge. Ce mot me fait
mal  crire. Je ne me souviens pas d'avoir commis une autre mauvaise
action en toute ma vie. Ceci tait une mauvaise action.

Plus mauvaise parce que j'tais un juge.

Ma profession affilait dans ma main l'arme  moi livre par l'homme de
la rue Vivienne.

Si j'eusse t dans l'exercice public de ma fonction je n'aurais pas
hsit. Dans l'intrt social qui lui est confi, un magistrat a droit
d'agir autrement qu'un simple citoyen. L'utilit de tous, oppose au
dsastre mrit d'un seul est l'ternelle excuse de certains agissements
judiciaires.

Comment n'aurait-il pas le champ libre, les coudes franches, la
conscience dbride celui qui cherche la vrit pour le compte de tous
les honntes gens,  l'encontre d'un seul malfaiteur?

Et pourtant, bien des fois, dans l'exercice public de mes fonctions, la
rpugnance m'a saisi au collet.

Bien des fois je me suis dit: Ce sont l d'adultres accommodements. Le
Mal est toujours le Mal, mme quand on l'emploie comme outil pour
produire le Bien.

Ici, toute excuse professionnelle me manquait. J'agissais pour moi, pour
mon amour qui tait moi-mme.

J'hsitai. Ma conscience me criait: Arrte! Mais ma passion, parlant
plus haut encore, me montrait l'avenir sous son voile de deuil.

C'tait ici une occasion unique. Si je reculais, tout tait perdu.

Et l-bas, dans ce pauvre rduit o chaque minute pouvait la dnoncer et
la dshonorer, je vis ma petite adore qui me regardait  travers ses
larmes souriantes, et qui me disait: Je n'ai plus que toi pour
dfenseur.

Qu'aurais-tu fait, toi, Geoffroy?

J'avais  profrer un mensonge, car le talisman tait vide, comme ces
pistolets non chargs qui effraient les voleurs de nuit.

J'avais  dire: _je sais_, et je ne savais rien.

Geoffroy! est-ce que tu aurais laiss mourir ta Jeanne?...

Voici ce qui arriva:

Depuis que je ne parlais plus, Olympe me guettait de ses grands yeux
avides. Elle voyait bien comme je souffrais; elle pouvait compter les
gouttes de la sueur froide qui baignait mon front.

Elle crut que je m'tais avanc au hasard.

--Lucien, fit-elle tout bas et presque tendrement, n'est-ce qu'un jeu?
un jeu cruel? Avez-vous tendu  votre amie d'enfance le pige qui vous
sert,  vous autres juges, pour prendre les criminels? Lucien,
rpondez-moi, je peux encore vous pardonner.

Elle avana la main. De son propre mouchoir, elle essuya l'eau glace
qui coulait sur mes tempes.

Cela me redressa comme si une main d'homme m'et sangl un soufflet au
visage.

--C'est un duel entre vous deux! m'criai-je, saisi par une exaltation
soudaine, un duel  mort entre celle que j'aime et celle que je hais!
Vous tes la plus forte, dix fois, cent fois la plus forte! Vous avez
tout ce que prodigue l'enfer: l'or, la beaut, la science de la vie, et
le monde imbcile vous grandit encore de son respect. Elle n'a rien,
elle est seule, le mpris de ce mme monde va l'accabler en face de
vous, elle est brise d'avance! Elle ne saurait se dfendre contre vous,
puisqu'elle est la faiblesse et que vous tes la force. Pourquoi donc ne
me mettrais-je pas au-devant d'elle pour empcher un assassinat?
Pourquoi ne vous arrterais-je pas comme un bouclier? Et si ce n'est pas
assez, comme une pe?

--Lucien, Lucien! fit-elle on va vous entendre.

Je la repoussai, car elle s'tait leve et venait vers moi plutt
tonne qu'effraye, et comme on s'approche d'un enfant pour le calmer.

Je venais de tomber dans ce qui ne fait jamais peur: la dclamation.

La rage me mordit: la grande, celle qui est froide.

Rien qu'au son chang de ma voix, je vis Olympe redevenir ple quand je
rpliquai:

--Vous avez raison, Madame, il faut parler bas. Si tout le monde tait
dans le secret, je ne pourrais plus vous le vendre.

--Le vendre! Et c'est vous qui parlez ainsi! murmura-t-elle, cherchant
perdument une arme pour parer ce coup qu'elle voyait suspendu dans mes
yeux. Elle crut l'avoir trouve, car elle ajouta:

--C'est affreux! Si j'en usais comme vous, si je vous dnonais au
prsident Ferrand, votre chef et mon ami....

Ce fut  mon tour de rire. Le nom du prsident Ferrand venait mal.

--crivez-lui cela, interrompis-je, crivez-le lui de _la main gauche_.

Elle recula jusqu' chanceler contre son fauteuil.

Cela ne m'arrta pas, j'achevai:

Et dites-lui dans votre lettre: destituez bien vite M. Lucien Thibaut,
car _il sait l'histoire du codicille_... J'aurais voulu continuer que
je n'aurais pas pu. As-tu vu bondir une bte fauve?

Elle se jeta sur moi comme une lionne et ses deux mains pesrent sur ma
bouche.

Et jamais de ma vie je n'oublierai ce regard,--le regard qu'elle lana,
tout en me billonnant, au portrait de feu M. le marquis de Chambray,
dont le visage svre et ple pendait  la muraille au-dessus de
nous....

J'ai d reprendre haleine, Geoffroy, comme un lutteur puis.

Geoffroy, je fis cela. J'ai cru que je ne parviendrais pas  te le dire.

Juge-moi comme tu voudras, mais n'abandonne pas Jeanne. Elle ignorait
tout. Elle n'est pas ma complice.

Geoffroy, Geoffroy, je sentais contre mes lvres les mains de cette
femme, plus froides que celles d'une morte.

Elle tremblait si fort que j'en tais secou de la tte jusqu'aux pieds.

Et ses yeux, convulss par un strabisme effrayant, semblaient clous au
portrait de son mari dcd.

Je la regardais avec une indicible pouvante. Deux cercles se creusaient
sous ses paupires. Ce n'tait pas blme qu'elle devenait, c'tait
verte.

Et toujours belle-- la faon des tragdiennes qui expirent savamment.

J'eus peur, en conscience j'eus peur de la voir mourir l, devant mes
yeux.

Il me sembla un instant que ma raison vacillait dans mon cerveau, mais
je n'eus pas d'absence mentale.

Au contraire, je restai dur comme un marbre.

Geoffroy, j'ai t un magistrat. Toi, tu as jet sur la vie humaine le
regard doublement espion du diplomate et du romancier.

 nous deux, saurions-nous rpondre  cette question: Qu'y a-t-il dans
la conscience de Mme la marquise de Chambray?

Si elle avait pu me tuer en ce moment, je serais au fond d'un cercueil.

Ses yeux quittrent enfin le portrait et revinrent me frapper comme deux
poignards.

Elle tait belle, toujours plus belle! Comment avoir piti?

Oh! je ne me repentais pas! Jeanne bien aime, je t'avais sacrifi la
fiert de mon me. Tu ne savais mme pas l'tendue de mon sacrifice. Tu
pouvais encore sourire.

J'avais envie de revoir Jeanne, maintenant que ma tche tait
accomplie....

On sonna  la porte extrieure.

Olympe se rejeta en arrire et passa la main dans ses cheveux pour
refaire sa coiffure.

Puis elle appela Louette d'une voix que je ne connaissais pas. Elle dit:

--Je n'y suis pour personne.

--C'est que, objecta Louette qui nous dvisageait tous deux, c'est la
mre.... Mme Thibaut.

--Pour personne! rpta Olympe.

--C'est diffrent, dit Louette, qui se retira, non sans marquer sa
surprise. Je n'avais ni parl ni boug.

Quand Louette fut sortie, Olympe essaya quelques pas. D'abord elle
chancelait, puis elle se raffermit. J'piais ses yeux. Ils ne se
dirigrent plus une seule fois vers le portrait. Aprs deux tours de
salon, elle regagna son sige o elle s'installa avec une apparente
tranquillit. L'effort qu'elle faisait sur elle-mme ne se voyait
presque plus. Elle disposa les plis de sa robe avec la grce qui lui
tait ordinaire et me dit trs doucement.

--Lucien, vous m'avez fait beaucoup de mal.

--Je l'ai vu, rpondis-je.

--Refuseriez-vous de m'apprendre qui vous a dit cela?

--Mon Dieu non... commenai-je.

Et le nom de Louaisot me vint  la bouche.

Mais je me ravisai  temps pour achever tout naturellement:

--C'est tout le monde et ce n'est personne. Au palais, nous savons ainsi
beaucoup de choses.

Le mensonge entrane, c'est certain. Compromettre ma robe en tout ceci
tait encore un acte coupable. Mais ma rponse porta coup. Olympe fut
frappe presque aussi violemment que la premire fois. Seulement, elle
garda mieux les apparences.

--Pensez-vous, me demanda-t-elle, que M. le prsident soit aussi
instruit que vous?

--Je n'en sais rien, rpliquai-je.

Elle garda un instant le silence, puis elle reprit:

--M. Thibaut, vous avez t ma premire et peut-tre ma seule affection.
Rpondez-moi sans irritation ni forfanterie. Vous croyez avoir une arme
dans la main. Feriez-vous usage de cette arme contre moi?

Je rpliquai:

--Je vous rponds avec calme, Madame. J'userai de cette arme si vous ne
faites pas ce que je veux. Les paroles taient dures, mais ma voix
tremblait. J'tais  bout d'nergie.

Olympe le vit bien. Elle se leva aussi digne, aussi tranquille que si
elle et t importune par l'impuissante menace d'un mendiant.

--Vous tes un lche, M. Thibaut, me dit-elle. Au palais dont vous
parlez, ils ont un mot pour fltrir le genre de vol que vous essayez de
commettre chez moi. Votre arme ne vaut rien, vous en serez pour votre
honte. C'est uniquement en considration de votre mre que je ne vous
fais pas chasser par mes valets. Sortez d'ici et n'y rentrez jamais!

Son geste imprieux me dsignait la porte.

J'obis sans rpondre un seul mot.

Dans la rue, ma bonne mre me guettait en faisant mine de se promener
avec mes deux soeurs.

Elles m'entourrent aussitt, et ma mre s'cria:

--Eh bien! Innocent des innocents, tait-ce donc si difficile?

Mes soeurs ajoutrent en passant leurs bras sous le mien:

--Beau fianc, quand vous tes l, on barricade les portes.  quand la
noce?


Pice numro 44

(Billet crit par la marquise de Chambray, non sign.)

23 juillet, onze heures du soir.

_ M. Louaisot de Mricourt  Paris._

Prenez le train express, toute affaire cessante. Je vous attends demain.
Pas d'excuse.


Pice numro 45

(Dpche tlgraphique. 23 juillet, onze heures et demie du soir.)

_M. Louaisot, rue Vivienne_ n... _Paris._

Recevrez demain billet, non avenu. Restez.

Olympe.


Pice numro 46

(criture de Lucien, mais pnible et difficile  lire. Sans signature.
Sans date ni adresse.)

M. Geoffroy de Roeux a toute raison de s'tonner, mais il est pri de
considrer: 1 que M. Lucien T. n'est pas dans un tat de sant normal;
2 que l'homme de la rue Vivienne avait donn  entendre au mme L. T.
que Mme la marquise de C. avait pu faire, de manire ou d'autre, un
tort considrable  Mlle Jeanne.

On croit pouvoir dire que ce tort, en tant que matriel, avait trait 
la succession de M. le marquis. Mlle Jeanne tait hritire au degr
utile.

La carrire judiciaire de M. L. Thibaut a t de tout point honorable.

Sa vie prive est galement sans reproche.

Quant  l'affection crbrale dont il est atteint, elle n'est pas trs
bien dfinie par la facult. Quelques mdecins la dsignent sous le nom
de mtapsychie.

Ce n'est pas du tout un genre de folie, mais cela diminue la
responsabilit du sujet dans une certaine mesure.

Le fait assurment condamnable qui est confess ci-dessus par M. L. T.
lui-mme, avec une entire franchise, ne doit peut-tre pas tre jug
selon la rigueur de la morale ordinaire.

On n'excuse pas ici l'action, qui est mauvaise, on met M. Geoffroy de
Roeux en garde contre l'erreur d'une svrit absolue.

Il est constant, en effet, que dans les moments de forte motion les
mtapsychiques n'ont pas l'entier usage de leur raison.

D'autre part, la supercherie que M. L. T. s'est laiss entraner 
employer, s'entoure de circonstances attnuantes que M. Geoffroy de
Roeux saura grouper de lui-mme sans qu'on prolonge ici cette
plaidoirie.

M. L. T. a t bien cruellement prouv depuis lors. On espre que M.
Geoffroy de Roeux ne lui retirera pas son estime.

_Note de Geoffroy_.--Cette pice si singulire arrta un instant ma
lecture. Il tait quatre heures du matin, et le sommeil rdait autour de
mes paupires.

Lucien devait tre en tat de mtapsychie quand il avait crit cela.

Il y parlait de lui-mme  la troisime personne, avec la compassion
qu'on prouve pour un tiers, plus malheureux que coupable.

Aprs avoir lu cette note, je laissai errer ma pense en arrire,
rappelant  ma mmoire des faits et des impressions oublis depuis
longtemps.

Je revis, mieux que je ne l'avais fait encore, le Lucien de notre
enfance, si bon, si naf, si gnreux!

Parmi nos autres compagnons d'tude et de plaisir y en avait-il un seul
capable de plaider avec tant de timidit une cause gagne?

Non, il fallait tre mon pauvre, mon cher Lucien Thibaut pour s'accuser
ainsi amrement et humblement, d'avoir us du droit de lgitime
dfense.

Frapper une femme rpugne toujours, mais c'tait pour dfendre une jeune
fille.

Ce que pouvait tre cette jeune fille importait peu puisque sa puret,
pour Lucien, galait celle des anges.

Je lui donnai mon absolution de bon coeur. S'il faut le dire, mme,
cette aventure qu'il avait mene grand train, en dfinitive, ajouta
singulirement  mon affection pour lui.

Je l'en aimai mieux  la fois pour ses remords et pour son crime.

Les remords prouvaient l'exquise dlicatesse de son coeur, mais la
bataille avait t rondement livre--et gagne, malgr ce dernier geste
de Mme la marquise, cachant sa dtresse sous l'insolence et mettant 
la porte son vainqueur.

Je n'tais pas plus sorcier que Lucien par rapport au cas de cette
adorable dame: que diable pouvait-il y avoir dans son pass?

Je m'accuse d'avoir un peu bill en songeant ainsi. Morphe tait le
plus fort, dcidment: et quand je tournai la page, je ne m'en donnais
pas pour un quart d'heure avant de me laisser aller dans ses bras.

Je continuai pourtant:


Pice numro 47

(criture de M. Louaisot, non dguise, sans signature, sans date ni
adresse.)

Bien touch, agneau! Au milieu du rond! Vous allez recevoir des
nouvelles de la dame de pique.

Je parie un franc qu'on fera quelque chose de vous. Tenez-vous ferme!


Pice numro 48

(crite et signe par Mme la marquise de Chambray.)

Yvetot, 25 juillet 1865.

_ M. Lucien Thibaut, en ville._

Je vous prie, mon cher M. Lucien, de vouloir bien m'accorder une
entrevue. J'espre encore qu'elle peut tre amicale.

J'aurais quelques explications  vous demander avant d'entamer ce procs
qui pourrait avoir pour vous de si graves consquences. (Les deux mots
_ce procs_ remplaaient les deux autres mots _cette guerre_ qu'on avait
raturs avec soin.) Veuillez agrer tous mes compliments empresss.

Mention crite de la main de Lucien au bas de la lettre: Sans rponse.


Pice numro 49

(crite et signe par la marquise de Chambray.)

27 juillet,

Mon cher Lucien,

Cette lettre vous sera remise en mains propres par Louette. Vous voudrez
bien au moins m'en accuser rception.

J'ai eu vis--vis de vous un mouvement de vivacit que je regrette. Nous
aurions mieux fait l'un et l'autre de discuter froidement.

Mais vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abus de votre
confidence. Mme Thibaut ignore toujours ce que vous cachez dans votre
cabinet de toilette.

Tenez, Lucien, vous avez t le meilleur ami de mon enfance. Je ne puis
m'habituer  vous regarder comme un adversaire (ce dernier mot
remplaant _ennemi_, ratur).

Je ne me refuse pas du tout  faire quelque chose pour cette malheureuse
enfant  qui, vous ne l'ignorez pas, j'ai dj tmoign de la
bienveillance.

Venez me voir. Votre mre ne sait rien, pas mme notre brouille.

Au bas de la lettre, de la main de Lucien: Sans rponse.


Pice numro 50

(crite et signe par Lucien.)

_ Mme Rouxel, fermire au Bois-Biot, prs Yvetot._

27 juillet 1865.

Ma bonne dame, Mlle Jeanne Pry, qui a dj demeur chez vous avec sa
mre, dsire passer quelques jours dans la petite maison qui est pour
elle si pleine de souvenirs. Prparez, je vous prie, son ancienne
chambre. Je vous la conduirai demain. Mlle Pry est en grand deuil et
comptera sur vous pour lui pargner les visites importunes.


Pice numro 51

(crite par la marquise de Chambray, mais non signe.)

_ M. Louaisot de Mricourt. Paris._

27 juillet 1865.

Sachez au plus vite si votre ancien petit clerc J.-B. Martroy a reparu
en France. Il m'arrive une chose si extraordinaire que j'en perds la
tte. Je ne peux pas vous expliquer cela par crit.

Rpondez, s'il se peut, courrier pour courrier au sujet de Martroy. Il
n'y avait que lui--et vous....

Vous, je ne peux vous souponner, puisque votre intrt....

Mais, brisons l. Il faudrait que vous fussiez atteint de folie.
Rpondez.

_P. S._--O en est l'instruction pour l'affaire du Point-du-Jour? J'ai
peur maintenant d'en tre rduite  frapper le grand coup.


Pice numro 52

(crite et signe par Lucien.)

_ M. Louaisot de Mricourt, rue Vivienne,  Paris._

Yvetot, 27 juillet 1865.

Monsieur,

Vous m'en avez trop dit, ou vous ne m'en avez pas dit assez. Je suis
sans autre fortune que le petit bien de feu mon pre, mais je peux
prendre hypothque et me procurer une somme assez ronde.

Faites-moi savoir, je vous prie, quel prix vous exigeriez pour me
fournir un _renseignement complet_ au sujet des paroles qui ont produit
un si grand effet sur Mme la marquise O. de C.

J'ai l'honneur de vous saluer.


Pice numro 53

(criture ronde de copiste. Pas de signature. Timbre  Paris, place de
la Bourse, leve de six heures, soir, 28 juillet.)

_ M. L. Thibaut._

Mon joli juge, le reste du renseignement vous coterait dans les trois
ou quatre millions, au bas mot, et a vaut bien a.

Le petit bien du dfunt papa serait trop court, mme au prix o est le
beurre.

Dame, je ne dis pas, c'est une histoire bien curieuse, allez, et qui
vous divertirait comme un bossu. Quand vous serez en possession de vos
moulins, de vos tangs, de vos chteaux, polisson de grand
propritaire-sans-le-savoir, on pourra voir  vous vendre le dnouement
de l'anecdote en question.

Pour le prsent, on vous a dit juste ce qu'on voulait vous dire, rien de
plus, rien de moins, et a suffit.

Vous voyez bien que a suffit, puisque la princesse de Navarre met les
pouces.

J'ai quelqu'un pour la corbeille de noces. Quand vous en serez l,
n'oubliez pas que je rclame la prfrence.

Est-ce que vous n'avez jamais song  vous faire assurer sur la vie? a
ddommage une pauvre petite veuve.--Mais peut-tre que ce sera un veuf
qu'il y aura consoler.

L'affaire engraisse. Elle a trois mentons. Ah! Quelles marionnettes nous
sommes entre les mains du hasard! Surtout quand quelqu'un de moins idiot
que ce vieux clampin de Destin prend la peine de tirer nos ficelles!

Je vous salue d'amiti.


Pice numro 54

(crite et signe par Mme la marquise de Chambray.)

Yvetot, 29 juillet.

_ Mlle Jeanne Pry, au Bois-Biot._

Mademoiselle et chre cousine,

J'apprends que vous habitez tout auprs de nous et je m'en flicite de
bien bon coeur, puisque cela me donne l'occasion d'entrer en rapport
avec vous.

Des circonstances qui ne provenaient ni de mon fait, ni du vtre, nous
ont spares du vivant de vos parents, nanmoins je n'ai jamais cess
d'avoir pour vous une vive et sincre sympathie.

Je crois vous en avoir donn une preuve aussitt aprs la mort de votre
chre mre. C'tait peu de chose, il est vrai, mais cela suffisait dans
le premier moment de votre deuil, et par la suite je comptais faire
davantage.

J'apprends aujourd'hui seulement le motif qui vous a porte  quitter la
maison de mes respectables amies, les dames de la Sainte-Esprance. Vous
avez voulu vous rapprocher de l'homme que vous aimez et qui vous a
promis mariage.

Je ne suis point de celles qui croient devoir prendre des gants pour
parler de ces choses, Mademoiselle et chre cousine. Je suis du parti de
l'amour quand il est honorable et lgitime. J'imite en cela
Notre-Seigneur qui protge l'amour pur et le bnit.

Celui qui a su toucher votre coeur est une noble et belle me: je le
connais depuis plus longtemps que vous. Cela me donne le droit d'entrer
dans vos affaires  tous les deux plus intimement que s'il ne s'agissait
que de vous.

Car vous ne m'avez rien confi, tandis qu'il m'a rendue dpositaire de
son secret, qui est aussi le vtre.

Malheureusement, entre vous deux, un obstacle se dresse: la volont, ou
plutt le prjug d'une excellente mre, et l'asile que vous avez choisi
au Bois-Biot, pour attendre des jours plus favorables ne convient, ce me
semble, ni  vous, ni  M. Lucien Thibaut.

Il s'est adress  moi--et faut-il tout dire, lorsqu'il l'a fait, vous
tiez encore plus mal loge qu'au Bois-Biot;--il s'est adress  moi, la
compagne de son enfance, et il m'a dit: Venez  notre secours.

Quoi de plus simple? Je l'eusse fait pour Lucien tout seul, ma chre
cousine--laissez-moi parler avec cette familiarit qui grandira entre
nous, je l'espre,--car j'ai pour lui une vritable affection, mais je
le ferai plus volontiers encore pour vous,--et surtout pour moi.

Pour moi qui, seule ici-bas dsormais, ai si grand besoin d'une amie,
d'une soeur!

Je suis votre ane, j'essaierai de vous guider dans le monde o est
votre place; le hasard m'a mise  la tte d'une fortune assez
considrable, nous la partagerons; enfin, je crois avoir sur la famille
de Lucien une assez grande influence: je la consacrerai tout entire 
vous concilier l'amiti de sa mre et de ses soeurs.

Je ne pense pas que vous puissiez repousser des offres si naturelles,
faites si cordialement et avec tant de plaisir.

Venez donc quand vous voudrez, et le plus tt sera le mieux, ma bien
chre petite cousine. L'htel de Chambray vous est tout grand ouvert.

Prfrez-vous que j'aille vous chercher?

On travaille depuis ce matin  disposer les pices qui seront votre
appartement.

 bientt. Je vous espre avec impatience, et en attendant le plaisir de
vous recevoir, je vous prie d'accepter mon baiser de grande soeur.


Pice numro 55

(Anonyme. criture dguise, la mme que celle de plusieurs numros
anonymes ci-dessus. Sans date.)

_ M. Louaisot,  Paris._

Je vous avais demand si Martroy, votre ancien clerc, tait de retour en
France. Vous ne m'avez mme pas rpondu.

Serait-ce donc vous qui m'avez port ce coup, homme terrible, tre
inexplicable? C'est vous, ce doit tre vous. Quelqu'un mourra de cela.

J'ai du feu plein le coeur. Je crois que je l'aimais. Est-ce possible?
non. Mais cela est. Je l'aime. Il m'a frappe, savez-vous, avec vigueur
et sans misricorde. Il est homme, il est fort. Il aime admirablement.

Aussitt cette lettre reue, vous ferez le ncessaire auprs du juge qui
tient l'instruction de l'affaire Rochecotte. Que justice se fasse! Plus
de piti criminelle! Cette fille m'a vaincue et perdue. Je la veux
morte.


Pice numro 56

(criture de Louaisot, sans signature. Pas d'adresse.) Ce vendredi.

Douce madone,

J'ai bien reu vos deux honores  leur date, et j'en ai pris bonne
note.

a chauffe donc? Vous voil mordue? Je plains l'agneau qui a eu le
bonheur de vous plaire. Voil un mtier!

O diable voulez-vous que je pche mon Martroy? Je l'ai cherch plus
d'une fois dans les souterrains de Paris, car il avait son utilit--et
son danger, mais je n'ai jamais trouv trace de lui.

L'absinthe a d le rgler depuis longtemps.

Quant  vos insinuations sous forme d'invectives, je plane au-dessus de
tout a. Quel est le fond de la profession? La conscience. Qu'est-ce qui
en fait l'ornement? La minutie dans la dlicatesse.

C'est vrai, je nourris l'affaire, mais  qui la faute? J'avais propos
une association loyale. On m'a laiss  mes pices. Je travaille.

J'ai mis un ruban rose autour du cou de l'affaire et je la mne patre
comme un beau petit mouton.

Quant  l'instruction du Point-du-Jour, c'est fait. Vous tes obie, 
belle reine!

Mais il ne faut pas aller l-dedans comme une corneille qui abat des
noix. Le terrain des cours (d'assises) est glissant. J'ai trouv quelque
chose de plus important que feu Martroy.

Elles avaient vendu la bote  ouvrage, pendant la dernire maladie de
la mre. Alors, vous comprenez, le dtail des ciseaux tombait dans l'eau
et se noyait comme un plomb.

Mais, pensez-vous, souveraine princesse, que j'aie chez moi, dans mes
curies, une mule pour ne rien traner! Pendant que la minette tait 
la maison, Plagie l'a confesse. Nous avons eu le nom du brocanteur qui
avait achet l'objet. Alors, pas et dmarches d'abord infructueux, puis
couronns de succs.

J'ai la bote  ouvrage depuis hier. Je l'ai bien reconnue: fabrique
anglaise, jolis petits estampages gravs, marque de la _manufactory_: un
petit chien entre les deux initiales S. W.--Birmingham.

Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage. La bote voyagera en mme
temps que ma lettre.

Qu'est-ce qu'on offrira  papa pour une attention si mignonne?

Allons, soyez tranquille, superbe lionne, aimez, dtestez, caressez,
corchez et dormez sur les deux oreilles. Fiez-vous  moi. La petiote
n'assassinera plus personne, pas mme vous.

_P. S._--Vous tes prie d'envoyer le nerf de la guerre, s.v.p. Confiez
trois ou quatre chiffons  la poste, en attendant que je fasse le compte
de mes frais. Chargez votre lettre pour qu'elle ne passe pas au bureau
des dtournements. Admirons la poste comme institution, mais ne nous
fions jamais  ses pontifes.


Pice numro 57

(crite et signe par la marquise de Chambray.) Yvetot, 1er aot 65.

_ M. L. Thibaut,_

Lucien, je ne sais pas pourquoi j'ai mieux aim capituler devant cette
enfant que devant vous.

Avec elle je n'ai pas eu de peine. Il n'y a rien de sa faute. Sait-elle
seulement le mal qu'elle m'a fait?

Et vous, Lucien, et vous, saurez-vous jamais  quel point vous m'avez
mconnue?

On n'est pas frappe deux fois ainsi. Du premier coup vous m'avez
brise. Hier encore je vivais par l'ambition, par l'amour, partout ce
qui fait vivre, aujourd'hui, je suis morte.

Ambitieuse, ai-je dit? C'est vrai, mais non pas pour moi: ambitieuse
pour un autre.

 cet autre j'avais li en rve mon avenir. Nous sommes des folles, oui,
toutes, mme les plus sages.  cet autre j'avais sacrifi ma jeunesse.
Pour lui, pour lui seul je m'tais vendue, presque enfant que j'tais,
 l'homme respectable que j'ai servi, soign, aim comme un pre.

Cet autre-l, en effet, je le voulais riche, brillant, heureux, le plus
riche, le plus brillant, le plus heureux--tout cela par moi.

On ne doit jamais se vendre. Je suis punie justement. Mais tait-ce par
vous que je devais tre punie?

Lucien, ceci est ma dernire plainte. Ne craignez plus rien de moi, pas
mme un reproche. Je suis morte--morte. Vous avez bris tout ce qui
tait en moi, espoir ou dsir. J'ai l'me broye, Lucien. Je n'y saurais
mme plus trouver de haine.

Ne vous dfiez pas de mes offres  cette enfant. C'est  vous que je
les fais, et c'est de l'obissance. J'agis selon que vous avez ordonn.
Et je n'ai pas de peine  cela. J'abdique mon restant de jeunesse, ma
fortune qui m'a cot si cher, ce qu'on appelle mes succs du monde, je
renonce  tout cela, Lucien, en renonant  ma dernire esprance.

Il n'y avait que cette esprance en moi. Le reste n'est rien, je le
donne.

Non pas en apparence comme vous le souhaitiez pour flchir la rsistance
de votre chre mre, je le donne en ralit.

C'est elle--je n'ai pas encore pu crire son nom--c'est elle qui me
succdera, non pas aprs ma mort, mais de mon vivant.

Votre mre l'acceptera, je me charge de cette tche.

En change de ce que je vais souffrir, je ne vous demande qu'une seule
chose: Lucien, connaissez-moi enfin.

Regardez ce qu'il y avait pour vous dans mon coeur!


Pice numro 58

(crite et signe par M. Amyntas Pivert, substitut.)

_Cabinet du procureur imprial._

Yvetot, 1er aot 1865.

_ M. Cressonneau an, juge au tribunal de premire instance de la
Seine, Paris._

Cher Matre,

Je vous ai minut ce matin la rponse officielle de notre petit parquet
 l'espce de mission rogatoire dont Vos Hautes Puissances parisiennes
avaient daign nous investir, pour l'affaire Fanchette. J'y ajoute
quelques lignes moins graves pour me rafrachir un peu le sang.

Toujours la bienveillance mme, notre cher prsident! Pensez-vous qu'il
ait eu vingt ans,  l'poque? Il a la distinction de la momie. Au reu
de votre seconde lettre, qui rclamait un supplment d'enqute, il a
dit:

--Voil un petit Cressonneau qui va bien! mazette! Il veut gagner un
galon dans cette instruction-l. Tchez de lui lever son gibier, Pivert.

Il a regard ensuite la carte photographique, jointe au dossier et il a
ajout:

--Quelle drle de petite bonne femme! a ne ressemble pourtant ni 
Lacenaire, ni  Papavoine. Les temps sont durs, Messieurs! si ces
demoiselles se mettent  percer leurs Arthurs comme des cumoires avec
leurs ciseaux, le Pays latin ne sera plus tenable. Est-elle assez
gentille, au moins, cette perruche!

Il vous dit ces choses-l du ton de Cicron embtant Catilina. C'est un
original. Nous le verrons sous peu  la cour d'appel.

Mais le fait est qu'elle est  croquer, dites-donc, Cressonneau, cette
petite chacalo! Quand vous l'aurez trouve, n'allez pas vous laisser
empaumer!

Foi de gentilhomme! comme nous disions jadis en sortant de la
Porte-Saint-Martin, les soirs de Mlingue, je n'avais pas besoin de la
permission du patron pour tcher de vous tre agrable. J'ai fait ce que
j'ai pu. Le ban et l'arrire-ban de nos observateurs invalides ont t
mis sur pied. J'ai arm en guerre toute notre police--pauvre rgiment,
le Royal-Bancroche! J'ai lch jusqu'aux gardes-champtres!

Nant! Royal-Bancroche est rentr bredouille et tout essouffl. Nous
n'avons pas ici une jeune personne, sdentaire ou voyageuse, qui
ressemble de prs ou de loin  la photographie.

Dsol, cher Matre, de n'avoir pu mieux faire. Je ne veux pas du moins
vous leurrer, et je vous dis franchement: il faut chercher ailleurs.
Fanchette n'est pas chez nous.

Je suis d'autant plus triste d'avoir si mal russi--remarquez l'habilet
de la transition--que j'avais un service  vous demander.

Voyons! soyez clment, heureux Cressonneau, vous qui fleurissez sous les
rayons du soleil, et songez combien il y a loin de notre misrable petit
parquet au ministre de la Justice.

Il s'agit de mon pauvre avancement. Je voudrais gagner un galon comme
dit le prsident Ferrand en parlant de vous.

L'occasion y est.

Hlas! je ne demande pas encore  me rapprocher de Paris, coeur et
cerveau du monde. Mon ambition ne va qu' gonfler sur place.

J'expose:

Nous avons ici un juge--celui justement qui aurait d s'occuper de votre
affaire, mais qui, depuis des mois et des mois, ne s'occupe plus de
rien,--un juge, dis-je, M. Thibaut--Lucien,--assez bon garon, fort
instruit, galant camarade, ayant, dit-on, des protections convenables et
suffisamment bien vu de notre prsident.

Vous allez croire qu'un pareil gaillard est en passe de me laisser son
sige en grimpant un chelon?

Pas du tout. Au contraire.

Ce que je viens de vous dire doit tre mis au pass. Il tait tout cela,
il ne l'est plus. Pour le prsent, il a reu sur la tte je ne sais quel
coup de mailloche qui le rend propre  s'en aller, et voil tout.

On peut dire que notre prsident le soutient ici  bout de bras, car il
est brl au palais de la tte aux pieds.

Vous me demanderez quel est son crime? Il n'y a pas de crime. Ce qu'il a
fait, enfin? Je n'en sais rien, ou plutt je le sais mal.

Vous n'tes pas sans connatre, rou que vous tes, le danger d'avoir
mis sa jeunesse dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.

Tel est d'abord le cas du pauvre diable. Jusqu' l'ge de vingt-huit
ans, il a vcu comme un ermite. Encore, les ermites commencent-ils 
baisser dans l'opinion, mais le collgue Thibaut tait un ermite du bon
temps et de la bonne sorte.

Premire qualit d'ermite!

C'est gandilleux, vous savez? Un beau jour saint Antoine est tent, a
ne manque jamais.

a dbuta comme un roman champtre. On se rencontra derrire une haie.
Il y eut des chvrefeuilles de cueillis, et l'ermite Thibaut, prenant
le mors aux dents, jeta tout  coup son capuchon par-dessus les moulins.

Le modle de toutes les vertus se mit en got subit de cabrioles, laissa
de ct sa besogne, planta l son mtier et fit des fugues jusqu' Paris
pour suivre sa bucolique.

Or, il y a une Mme veuve Thibaut qui voudrait bien marier ce grand
fils-l pour le ranger; et il y a une marquise Olympe de Chambray--ne
rions plus, Cressonneau. Celle-l est une vraie merveille et marquerait
mme  Paris,--qui ne demanderait pas mieux que de ranger le mme grand
gars.

On dit cela et ce doit tre vrai, car c'est tonnant comme ces innocents
ont toujours les mains pleines d'atouts!

Mais rien n'y fait, l'ancien ermite ne veut absolument pas entendre
raison. Il se cramponne  la bucolique qui jouit d'une rputation
dtestable, et on dit: Voil le noeud--en latin _infandum_ ou chose qui
peut provoquer la retraite force d'un inamovible,--on dit qu'il a pris
avec lui la bucolique et qu'il la cache  tous les yeux dans le grenier
de son domicile lgal.

Je n'y ai pas t voir, et je dois mme ajouter que personne n'a vu la
bucolique.

Mais ce bruit court, on ne parle que de cela dans Yvetot. Mme veuve
Thibaut est peut-tre la seule qui n'en sache rien.

Cher Matre, vous croyez bien, je suppose, que je ne suis pas capable
d'une dnonciation. Je vous rpte,  vous qui tes mon camarade et mon
ami, des choses vraies ou fausses, qui sont littralement la fable de la
ville....

J'ai t interrompu par l'arrive d'un renseignement. La bucolique, qui
s'appelle Mlle Jeanne Pry, a quitt le domicile de M. Thibaut pour
se retirer dans une ferme des environs--o elle est, en quelque sorte,
clotre.

M. Thibaut seul est admis  la voir.

Vous voyez qu'il est difficile de se compromettre plus maladroitement.

Arrivons  la conclusion de cette longue lettre qui vous dira au moins
le fond de ma pense: je n'ai aucun sentiment d'inimiti contre M. L.
Thibaut; je me regarderais comme le dernier des drles si je faisais la
moindre des choses, ft-ce un simple _nutus_ pour l'aider  glisser hors
de son sige.

Mais enfin, si les vnements tournaient contre lui, comme il y a
apparence, s'il tait forc de donner sa dmission ou mme simplement de
quitter le ressort....

Je vous rappellerais notre vieille amiti dans un billet courtois et
bien senti, en vous disant: Cher matre, l'heure est venue. Vous qui
tes sur les lieux, donnez-moi un coup d'paule.


Pice numro 59

(crite et signe par Mlle Agathe Desrosier.)

_ Mlle Maria Mignet, aux bains de mer d'tretat (Seine-infrieure)._

Yvetot, le 24 aot 1865.

Ma chre Mariquita,

Je vous remercie bien des dtails que vous me donnez sur ce paradis
aquatique dont vous devez tre le plus joli ange. Je vous vois d'ici sur
votre grve, avec votre capot rouge et votre lorgnon pince-nez, pos 
la crne--sur l'oreille. Les Parisiens doivent en devenir fous et les
Parisiennes en mourir de rage.

Figurez-vous que M. Pivert, le substitut prcieux qui vous dplat parce
qu'il s'appelle Amyntas, de son petit nom, nous rpte tous les soirs 
la promenade qu'tretat n'est qu'un petit tas de macadam, pris entre
deux pierres perces.

Vous allez le dtester bien davantage.

Il dit que la grve, ou plutt le galet a t jet l, aprs avoir servi
pendant des sicles  l'Opra-Comique.

Il ajoute que le Casino est une masure et qu'on est oblig de mettre des
sabots pour descendre se baigner.

Enfin, selon lui, faut crire  Paris quand on veut manger des
crevettes fraches.

Quant  la socit, le mme prcieux M. Pivert (Amyntas) affirme qu'elle
est poivre et sel, moiti _biches_, moiti bonnetires.

Quelle mauvaise langue! Il n'est pas sot. J'aime bien mieux vous croire,
ma chre, puisque vous avez dans avec un duc.

Mais pour mon compte, si j'avais  me baigner, je prfrerais Trouville.
Au moins, les journaux publient le nom des ducs qui y dansent.

Nous avons dans aussi dans notre humble Yvetot, si dsert et si terne,
depuis que vous autres lgantes l'avez abandonn. Il y a eu un, deux,
trois bals pour le mariage de Dorothe. Je ne vous parlerai que du
troisime, donn par la vicomtesse.

C'tait tout uniment superbe: orchestre complet, tous les orangers dans
l'escalier, on avait lou jusqu' des lustres. Et des glaces  gogo!
j'en avais le coeur affadi.

Quand on en mange trop, ce n'est plus bon du tout.

Dorothe avait l'air d'une corbeille. La toilette ne lui va pas.

Son mari n'est pas trop mal pour un blond fade, mais il a les oreilles
dsourles.

Sidonie tait en rose pass, avec son matelas de cheveux crpus. Elle
est plus longue que jamais. Elle faisait horreur. M. Pivert a dit
qu'elle avait l'air d'un peuplier qui a un nid de pie. Il est mchant.

La sous-prfte avait sa garniture de point d'Angleterre. L'une portant
l'autre, elles ont beaucoup servi toutes les deux, la garniture et la
sous-prfte.

Les trois Thibaut, mre et filles--je vais vous reparler tout  l'heure
de la famille, ma chre,--s'taient fagotes de leur mieux. La bonne
femme avait son fameux velours pingl d'avant la premire rvolution.
Clestine portait la parure omnibus en petites pierres violettes:
c'tait son tour. Julie avait un paquet de myosotis qui criait  tous
les messieurs: pensez  moi, pensez  moi, sur l'air des lampions!

Quand je songe qu'elles se donnaient les gants de nous fiancer toutes
les deux, vous et moi,  leur grand nigaud de frre!

Joli parti! parlons-en! C'est bon pour une perle fine comme Mme la
marquise de Chambray.

Croyez-vous que je plaisante?  moiti tout au plus. Je veux bien rayer
_perle_, mais _fine_, ah! ma chre, demandez plutt aux hritiers de feu
son bonhomme de mari!

Elle tait l dans toute sa gloire. C'est bien tonnant tout de mme
qu'une pareille femme ait eu quelque chose pour ce flandrin de Lucien.
Elle avait ses bracelets, son diadme, sa rivire et ses aigrettes.
Fermez les yeux. Sa toilette tait arrive le matin mme de Paris. Il y
en a qui n'ont pas besoin de tant d'embarras pour tre passables.

Mme la marquise n'tait pas seule, elle avait amen avec elle sa
nouvelle amie, habille aussi par Wrtz.

Je vous entends, bonne chrie, vous ne savez plus o nous en sommes. De
qui parle-t-on l? qui est cette nouvelle amie? coutez donc, il y a une
histoire. Je l'amne tout doucement.

Nous ne sommes pas  tretat, nous autres, nous restons chez nous tout
l't comme des malheureux,--mais nous avons des aventures!

Mariquita, ne faites pas la petite bouche. Je vous prviens que c'est
extraordinairement curieux....

Encore plus curieux que cela, ma chre, surtout pour nous deux qu'on a
maries tour  tour  ce dadais de juge.

Voyons! laissez l pour un quart d'heure le Casino, revenez en ide 
votre humble pays d'Yvetot, et tchez de vous bien rappeler l'tat de la
question Thibaut au moment de votre dpart.

Faut-il vous aider un peu? soit. Quand vous vous tes envole, la mre
du plus beau des juges  marier avait dj tourn casaque  vous,  moi
et  l'interminable Sidonie. Clestine, qui tait charge de me monter
l'imagination, avait fui comme une ombre, la romanesque Julie, qui avait
mission de vous enflammer, tait rentre dans son nuage. Tous les
efforts de la famille s'taient tourns contre l'opulente Olympe.

Sous quel prtexte? D'o leur venait l'espoir d'escalader cette cime
avec leurs courtes jambes? tait-ce tout simplement la folie
particulire aux mamans enrages?

Non. Il y avait folie, mais ce n'tait pas dans la maison Thibaut. La
maison Thibaut a trop grand faim et trop grand soif pour tre folle. La
folie tait chez cette femme, qui est la plus riche du pays, sans
conteste, et qui attend, par-dessus le march un hritage comme il n'y
en a pas ailleurs que dans les contes de fes.

Celle-l qui pourrait prtendre  je ne sais quoi et se faire faire un
mari sur commande s'est amourache de qui? Du nigaud dont nous n'avons
pas voulu, vous ni moi, chrie; elle nourrit, selon le bruit public,
depuis sa premire communion, une passion mystrieuse et irrsistible
pour ce dadais de Lucien.

Voil ce que vous pouviez savoir comme moi.

Mais ce que vous ignorez probablement, c'est que pendant cela, le dadais
nourrissait de son ct, sans faire semblant de rien, une passion
irrsistible et mystrieuse pour une petite personne que maman Thibaut
appelait franchement une coquine, fille de coquin et de coquine.

C'tait sa phrase. Vous savez qu'elle a le parler gras.

Vous tiez au fait? Bon! Je ne me dconcerte pas pour si peu. Il m'en
reste assez  vous apprendre. Vous allez voir qu'une lettre d'Yvetot
peut tre aussi bourre d'vnements qu'un courrier d'tretat.

Patience! Je suis certaine au moins que vous tiez partie bien avant les
cancans qui coururent touchant le sjour de la petite coquine dans la
propre maison du sage Lucien, o demeuraient justement alors sa mre et
ses soeurs.

Vous dressez l'oreille, pour le coup? Cela fit un scandale pitoyable. Un
magistrat! chez lui! Moi, d'abord, je ne voulais pas y croire.

En ville, c'est dj bien honnte, mais chez soi, ma chre, chez soi!

Eh bien! c'tait vrai! allez donc donner le bon Dieu sans confession 
ces saints-n'y-touche! Il lui avait fait un dodo devinez o? Dans son
cabinet de toilette.

M. Pivert a vu le dodo.

Soyez juste, on ne devine pas des inconvenances pareilles, d'autant
mieux qu'une belle aprs-midi toute la ville sut que M. Lucien Thibaut
s'tait rendu en habit noir et en cravate blanche  l'htel de Chambray,
o il resta deux heures d'horloge, plutt plus que moins.--Et les trois
dames Thibaut l'attendaient dans la rue.

Il aurait fallu avoir tu pre et mre, n'est-ce pas, pour ne pas
conclure de l que M. Lucien, cdant aux larmes de sa famille, et pour
se faire pardonner ses rcents dportements, avait enfin demand la main
de l'amoureuse Olympe.

Ma foi, pendant vingt-quatre heures, la ville d'Yvetot, un peu  court
de _potins_--c'est le mot nouveau de cette anne, M. Pivert l'a rapport
de Paris--se raconta cette anecdote  elle-mme.

On en parla  tous les tages de toutes les maisons, et le dodo de la
petite coquine fut relgu au rang des fables....

Mais huit jours aprs, la nouvelle amie et cousine de Mme la marquise
faisait son entre  l'htel de Chambray, ma chre!

Ma chre, une entre solennelle!!!

Et puis?... Pourquoi ces trois points d'exclamation?

Voil. J'ajoute un mot et vous sautez au plafond:

La nouvelle amie et cousine de Mme la marquise s'appelle Jeanne Pry.

Comprenez-vous? La demoiselle au dodo, la petite coquine, _fille de
coquin et de coquine,_ selon l'vangile de Mme Thibaut?

Attention  retomber sur vos chers petits pieds, Mariquita, ma belle, en
revenant du plafond! Est-ce assez drlet? N'aurais-je pas pu en mettre
six au lieu de trois, des points d'exclamation?

Mais ce n'est rien encore. Nous sommes chez Nicolet.

Cette Mlle Jeanne, tombant des nues, ou du second tage de la maison
Thibaut chez sa cousine, pensez-vous qu'elle y soit en visite? Erreur.
La demoiselle Jeanne est installe  chaux et  sable; elle ne s'en ira
jamais, jamais, jamais.

C'est un pacte, une socit, quelque chose comme une adoption.

Mme la marquise est la maman, Mlle Jeanne est le bijou de fille
unique. On s'adore, on ne se quitte pas d'un instant, et il y a dj
dans la tenue de la superbe Olympe une petite ide de cette majest, de
cette rsignation aussi,--et mme de cette mauvaise humeur qui distingue
certaines physionomies de mamans.

Les mamans qui regrettent.

Enfin, je vais crire un mot qui sera le point sur l'i.

_Madame la marquise ne danse plus._

Elle regarde danser Mlle Jeanne.

Qui danse avec M. Lucien!

Ouf! maintenant, je vais me relire, car j'ai peur d'avoir rat mon
effet, comme dit M. Pivert. Il n'a pas toujours trs bon ton.

Et figurez-vous qu'il est aux cent coups, ces jours-ci. Le parquet de
Paris l'accable de besogne. C'est au point qu'il n'a pas encore vu la
fameuse cousine et amie. Il en sche....

J'ai relu, Mariquita. Je ne suis pas mcontente de ma chronique.
Seulement, elle demande  tre complte.

Voil un grand mois que tout cela dure. Mlle Jeanne rgne et gouverne
 l'htel de Chambray o M. Lucien Thibaut lui fait la cour
ostensiblement, officiellement, au su et vu de toute la ville, avec
l'approbation des autorits et de maman Thibaut qui ne l'appelle plus
coquine.

On a vu des marquises de cinquante ans qui prenaient chez elle des
hritires. a sert de chaufferette.

Mais une marquise de vingt-huit ans! mais la belle des belles, Olympe de
Chambray! s'embarrasser d'un semblable outil! Rchauffer dans son giron
une petite couleuvre qui hrite d'elle ds maintenant, qui lui prend
tout--entre vifs,--tout! mme son grand bta de Lucien! Dame!...

Ma chre, il y a quelque chose l-dessous.

Le ct gai, ce sont les trois Thibaudes.

Les premiers jours, elles ne savaient pas du tout si c'tait du lard ou
du cochon. Elles flairaient au vent, tonnes, droutes et trs
froides.

Mais cela a chang lestement. Mme la marquise a impos son amie et
cousine, et peu  peu, la maman, les deux soeurs, tout l'lment Thibaut
enfin, a fait avec ensemble un quart de conversion.

C'est rgl dsormais, Mlle Jeanne est l'idole. Mre Thibaut,
Clestine Thibaut, Julie Thibaut, la caressent, l'adorent comme elles
caressaient, comme elles adoraient autrefois la marquise elle-mme.

Celle-ci s'est enfonce d'un cran.

Tout le monde s'y prte, elle la premire!

Vous seriez battue comme pltre si vous parliez dodo ou coquine devant
ces dames. Jour de Dieu! maman Thibaut vous laisserait plutt tutoyer
Olympe elle-mme!

Vous croyez que j'exagre? Vous ne les connaissez pas, ces Thibaut! la
bonne dame  dj lev le pied  moiti hauteur de son ancien ftiche.
Fiez-vous  elle, son pied fera le reste du chemin et passera par-dessus
la tte de l'idole dmissionnaire.

Et, en dfinitive, Mariquita, pourquoi Mme la marquise se
laisse-t-elle faire? moi, j'ai dj jet vingt fois ma langue aux
chiens. Nous ne sommes pas dans le pays des _Mille et une nuits._ Chez
nous, ce qui est a sa raison d'tre.

On s'y perd, surtout ceux qui connaissaient, comme nous, l'ancien
caractre d'Olympe.

Cette petite Jeanne a-t-elle de la corde de pendu? Ou bien la conscience
de Mme la marquise?... hein?

M. Pivert ne veut pas donner son avis l-dessus.

Il n'est pas content, ce pauvre prcieux substitut. Le parfait Lucien
branlait dans le manche. Le dodo semblait devoir l'achever et M. Pivert
esprait sa place. Peut-tre mme qu'il l'avait demande.

Mais maintenant, voil que tout est rgularis. On parle trs
srieusement de la noce, et Mme la marquise doit faire des avantages
au contrat. Ce n'est pas avoir de la chance, j'entends pour ce pauvre
Pivert.

Cherchez donc un peu, chre Mariquita, vous qui avez tant d'esprit pour
deviner les rbus. Moi, de mon ct, je vous promets de me creuser la
cervelle. S'il y avait un drame!...

Celle qui trouvera la premire instruira l'autre. Je vous tiendrai au
courant des vnements.

Tous mes respects  M. le duc.  vous du meilleur de mon coeur.

_P. S._--Est-ce qu'on meurt de bonheur? Le dadais garde la chambre. Les
actions Pivert remontent.


Pice numro 60

(crite et signe par Olympe de Chambray.)

29 aot.

_ M. L. Thibaut._

J'apprends avec plaisir que le docteur vous a permis de vous lever
demain.

Je vous envoie une lettre de notre Jeanne. La chre enfant ne pouvant
plus vous voir a voulu vous crire.

tes-vous content, Lucien? J'ai fait de mon mieux.

S'il n'y a pas d'indiscrtion, je voudrais voir le passage de la lettre
de Jeanne o elle vous parle de moi. Je pense qu'elle doit vous parler
de moi.

Ce n'est pas par curiosit. J'ai besoin de rcompense.


Pice numro 60 bis

(Incluse dans la prcdente. crite et signe par Jeanne Pry. Mme date
et mme adresse.)

Cher Lucien,

Je suis si heureuse qu'il me vient des terreurs. Tout m'effraie. Quand
j'ai appris, avant-hier, que vous tiez souffrant et alit, une crainte
goste m'a saisie. Je me suis dit: Si j'allais rester seule!

C'est que je ne comprends rien  mon bonheur. Il y a des moments o je
n'y crois pas, Olympe est pour moi plus qu'une soeur. Il me semble que
ma mre elle-mme ne m'entourait pas de si exquises tendresses.

J'avais t leve  penser qu'elle nous mprisait pour notre infortune.
Comme c'tait injuste! Combien pauvre maman se trompait! Oh! si elle
l'avait mieux connue, l'aurait-elle assez aime!

Lucien, nous serions bien ingrats si nous ne lui donnions pas la
premire place dans notre coeur.

Mais qu'a-t-elle donc  tant souffrir, le savez-vous? Hier, je l'ai
trouve au jardin. C'tait dans un endroit obscur et solitaire. Elle ne
pouvait s'attendre  m'y rencontrer. Elle tait assise sur un banc, elle
avait la tte entre ses mains. Ce que je voyais de son visage me
laissait dans le doute et je n'aurais pas pu dire si elle tait
courrouce ou dsespre.

Au bruit de mes pas, elle a retir ses mains et j'ai vu qu'elle avait
pleur.

Elle a voulu sourire et me dire que j'tais folle, mais j'en suis bien
sre, Lucien, ses pauvres beaux grands yeux taient rouges de larmes.

Elle! Olympe! la marquise de Chambray! si belle! si noble! si envie!
pleurer!

Que je voudrais avoir le moyen de gurir sa peine! Savez-vous qui cause
son chagrin? Il ne se peut pas qu'elle ait des ennemis.

Nous parlons de vous sans cesse, elle sait qu'aucun autre sujet ne me
plat. Dimanche, elle me disait: Je l'aime  cause de vous.

Est ce vrai? Non. Elle veut dire peut-tre qu'elle vous aime encore
davantage; car elle vous aimait auparavant, puisqu'elle vous connaissait
bien avant de me connatre.

Quelquefois aussi, elle amne la conversation sur ma mre. Elle m'coute
parler de ma chre morte.

Je l'aime tous les jours davantage. Je souffre  la voir triste, triste
jusqu'au dcouragement. Et que puis-je pour la consoler, ne connaissant
point son mal?

L'ide m'est venue que peut-tre elle aime. Mais, en ce cas, serait-il
possible qu'elle ne ft point aime?

Lucien, mon Lucien, gurissez-vous bien vite et ne restez pas loign de
moi. Ds que je ne vous vois plus, je crois faire un rve. Est-ce bien
croyable, en effet, Lucien? Vais-je tre votre femme?

Nous nous sommes aims ds le premier regard. Mais que d'obstacles il y
avait entre nous! Pauvre maman qui vous aimait pourtant presque aussi
bien que moi, me dfendait toujours d'esprer. Nous voit-elle, Lucien?

Si elle nous voit, elle doit tre heureuse.

Elle nous voit. Il me semble que je l'entends prier longtemps et
ardemment pour Olympe.

Oh! priez, mre chrie, portez votre prire jusqu'aux pieds de Dieu.
J'ai beau regarder en arrire, je ne vois qu'Olympe qui m'ait t
secourable. Priez, ma mre, payez la dette de votre fille!

C'est si vrai, Lucien! Sans elle, nous serions encore tout au fond de
notre misre.

Aussi, ds que je suis seule, une foule de questions se posent au-dedans
de moi-mme. La nuit, je les coute comme des refrains:

Comment ai-je pu mriter de sa part cet intrt si subit et si profond?
Cette amiti prcieuse qui me relve  mes propres yeux et surtout aux
yeux des autres? Pourquoi ai-je souffert si longtemps loin d'elle?
Pourquoi est-elle venue si soudainement  mon secours?

Je vous ai interrog dj bien des fois, jamais vous ne m'avez rpondu.

Je croyais lire pourtant dans vos yeux que vous auriez pu me
rpondre....

Mais je cause, je cause et j'oublie le principal objet de ma lettre.
Hier, votre chre maman est venue me voir avec vos soeurs.

Je dis me voir, car c'est _moi_ qu'elles ont demande.

Cela a fait sourire Olympe, qui n'en a tmoign aucun dplaisir.

Moi, j'en ai t un peu blesse.

Votre bonne mre a t charmante, oh! charmante. Et vos soeurs, donc!
moi qui avais tant souhait avoir une amie; m'en voici deux. Et quelles
amies! Les soeurs de mon Lucien--_mes_ soeurs!

Je vous le dis encore: je suis trop heureuse, cela m'pouvante. Je
voudrais un petit chagrin pour dsarmer la destine, mais j'ai beau
faire, de quelque ct que je retourne mon regard, partout, partout du
bonheur!  bientt, mon Lucien. Demain, n'est-ce pas?

_Note de Geoffroy_.--Cette lettre avait t lue et relue mille fois.
Elle tait presque efface par les larmes.

Elle portait, au bas, cette mention de la main de Lucien: Communique 
Olympe selon son dsir.

Et en marge, galement de l'criture de Lucien, mais plus rcente, cette
autre mention: Geoffroy est pri d'en avoir bien soin. J'ai eu de la
peine  m'en sparer.


Pice numro 61

(criture de la marquise. Sans date ni adresse.)

Je vous renvoie la jolie chre lettre de notre Jeanne. Merci, je suis
rcompense, mais prenez garde  sa curiosit d'enfant.


Pice numro 62

(criture inconnue.)

Paris, 29 aot 65.

_ M. L. Thibaut, juge, etc._

En envoyant un bon de dix louis sur la poste  l'adresse indique, M.
L. Thibaut recevra par le retour du courrier un renseignement qui vaut
pour lui plus de dix mille francs. _M. J.-B. Martroy, rentier, poste
restante,  Paris._


Pice numro 63

(crite et signe par Mme veuve Thibaut.)

29 aot 1865.

_Mlle Jeanne Pry de Marannes,  l'htel de Chambray en ville._

Quelle chre petite enchanteresse tes-vous donc, Mademoiselle, pour
m'avoir retourne comme cela, comme un gant? C'est que je ne passe pas
pour tre trop facile  retourner, au moins! Feu M. Thibaut m'appelait
bien souvent entte. Et demandez  notre Lucien--car il est  nous
deux, maintenant, bien plus  vous qu' moi,--il vous dira si j'ai mon
ide dans ma poche.

a se comprend. Quand on est reste veuve de bonne heure avec trois
enfants, une position  soutenir et pas plus de rentes qu'il ne faut, on
apprend  se dfendre. Ah! mais oui, ma pauvre belle, j'ai t  rude
cole aprs le dcs du papa! Mais ce n'est pas tout a que je veux vous
dire: nous sommes folles de vous, j'entends moi, Clestine et Julie,
mais folles!

Voil le mot lch, faites-en ce que vous voudrez; je suis prte  en
tmoigner mme en justice.

On s'instruit  tout ge, vous le savez, et la preuve c'est que j'avais
d'affreux prjugs contre vous. Je suis si impressionnable! Je ne dis
pas une pince de prjugs, non, ni mme une poigne, mais un plein
panier.

Ils m'en avaient dit, ah! ils m'en avaient dit sur votre papa, sur votre
maman, sur vous, est-ce que je sais, moi? la socit est si mauvaise
langue! Quant au papa et  la maman, le malheur est qu'on ne peut plus
les frquenter pour les mieux connatre. Je parie qu'il en faut bien
rabattre! un quart, un tiers? Bah! la moiti, mme les trois-quarts, et,
peut-tre le tout. La socit... tiens! J'allais redire que la socit
est si mauvaise langue!

Mais, pour ce qui est de vous, ma petite, je mets ma main au feu qu'il
n'y a pas un mot de vrai dans tous ces cancans. Pas un tratre mot! Si
a avait t vrai, est-ce que mon garon aurait couch dans le jardin, 
la frache, quand vous tiez dans le cabinet de toilette, pour ne pas
vous effaroucher la pudeur? Il faut qu'une jeune personne inspire bien
de la considration pour qu'on risque ainsi des rhumatismes, sans parler
des catarrhes et fluxions de poitrine. Il l'a dlicate.

J'ai dit tout de suite: on ne fait pas de ces choses-l pour la premire
venue. Et ces demoiselles aussi: j'entends Clestine et Julie. Et puis
d'ailleurs, vos manires! Les manires, moi, c'est mon thermomtre pour
savoir le temps qu'il fait sous la camisole d'une jeunesse. Je suis
gaie. Je ne pse pas mes mots chez l'picier en passant. Avec des
manires comme vous, pas d'inquitude pour la conduite!

Je le disais aux minettes, j'entends Clestine et Julie: ces manires-l
a donnerait envie d'avoir un petit vicomte  lui offrir. Je ne
plaisante pas, je le disais. Mais les vicomtes ne valent pas mieux que
les autres, et nous sommes de la bonne bourgeoisie.

De la vraie, de la vieille. Si nous n'avons pas t aux croisades, c'est
que nous tions libraux un petit brin dj dans ce temps-l. Pas des
rouges, mais le drapeau de Voltaire et Louis-Philippe.

Voil l'authenticit: Les Thibaut taient chevins de Lillebonne sous
Duguesclin. Mon mari en avait vu les titres chez son grand-pre;
malheureusement, la Rvolution a tout brl sous la Terreur.

Je suis, de mon ct, une Pervanchois, de Blr, prs Tours, le jardin
de la France: j'entends la Touraine. Pourquoi M. Thibaut avait t se
marier si loin, c'est que la magistrature voyage et que je lui avais
donn dans l'oeil.

D'ailleurs, le garon est juge. De l  conseiller il n'y a que le saut
d'une puce. Et alors, on est dcor aussi forcment que si on en avait
apport la maladie en naissant. a vaudra bien la situation de vos
comtesses et marquises au tas. Quoique je ne mprise pas la noblesse.

Il en faut dans un dpartement.

Voil donc pour la gnalogie.

Quant  la fortune, outre que le garon est le plus joli cavalier du
ressort, quand il veut s'en donner la peine, nous n'avons jamais rien
demand  personne. Et pourtant ces demoiselles n'ont pas pour un sou
de coton dans leurs corsets, preuve qu'on les a nourries. Je plaisante,
parce que je suis gaie, mais c'est vrai tout de mme. On vit bien  la
maison, et rien  crdit.

Eh bien! quand Dieu me rappellera, vous partagerez, c'est la nature qui
l'exige.

Sans compter les appointements du garon qui augmentent d'anne en
anne, par suite de son avancement rgulier, au choix ou  l'anciennet.
Et une conduite! On s'en moque de lui, tant il est tonnant pour la
conduite!

J'y vas carrment, comme vous voyez; je ne connais qu'une chose dans les
affaires, c'est d'aller droit.

On vous racontera que j'ai essay de marier le garon. Je parie ma tte
 coiffer qu'on vous a dj parl de Mlle Sidonie, de Mlle Maria,
de Mlle Agathe, et peut-tre d'une autre....

C'est bien entendu que ma lettre est pour vous, pas vrai, trsor? pour
vous seule? pas d'enfantillages! Je m'panche et je ne voudrais pas
qu'on lt ma correspondance au prne.

C'est--dire, ma petite, qu'elles taient toutes autour de lui comme des
tigres. Nous ne savions  laquelle entendre. Moi. Clestine et Julie,
nous ne pouvions plus mettre le pied dehors sans risquer d'tre
dvores. Mais je t'en souhaite! Les hritires avaient beau se jeter 
la tte du garon, il n'y entendait d'aucune oreille. Mchante! vous
savez bien pourquoi. L'aviez-vous coiff assez serr du premier coup!

Il en a pass pour imbcile, ma petite. Et il y a un Pivert substitut,
qui a demand sa place pour le jour o on le mettra  la maison des
cervels. Il est joli, le Pivert, on l'empaillera.

N'coutez pas les cancans. On me donne bien la migraine  moi,  force
de propos. Ils sont l tous qui me chantent: prenez garde!
renseignez-vous! rflchissez! et surtout ne lchez pas votre
consentement avant de savoir au juste ce que la cousine--j'entends
Mme de Chambray--fera au contrat.

Mais, dites donc, trsor, on ne traite pas quelqu'un comme elle vous
traite pour la marier toute nue, pas vrai? Vous ai-je dit qu'il fallait
garder ma lettre pour vous toute seule? Quand je veux qu'Olympe me
lise, c'est  elle que j'cris. Nous causons de mre  fille, personne
n'a  fourrer son nez l-dedans.

Olympe a du bon, c'est certain. Je dfie bien qu'on me trouve quelqu'un
pour rapporter que j'aie jamais dit un mot contre elle. Au contraire, je
soutenais Olympe, les minettes aussi; nous disions au garon: tu n'as
qu' te baisser pour la prendre. As-tu donc les deux yeux crevs pour ne
pas voir a? Vas-tu passer auprs de soixante mille livres de rentes--et
elle a mieux!--sans seulement leur ter ton chapeau?

Mais le garon est plus fin que nous, avec son air chrubin. Dame! on
n'est pas magistrat, on n'a pas l'estime de ses chefs les plus forts en
droit pour ne pas voir plus clair que trois pauvres femmes.

J'tais coiffe d'Olympe, j'aime mieux vous l'avouer en grand. Et ces
demoiselles, donc! a faisait piti.  la maison, les murs parlaient
d'Olympe. Je lui ai dit une fois--au garon: pouse Olympe, ou je meurs
de chagrin sous tes yeux!

C'tait  ce point-l.

Eh bien! pas de a. Lisette! Le coquin m'aurait laiss mourir si j'avais
t assez bte pour tenir ma parole. Il refusa _mordicus_. Il avait son
trsor de petite Jeanne; Olympe ne pouvait qu'avoir tort. Vous voyez
qu'il ne faut pas laisser traner la lettre.

Quoique j'aie bien le droit de dire ma faon de penser, c'est le
privilge d'un coeur de mre.

Alors donc, ma petite, en un mot comme en mille, je donne mon
consentement des deux mains, risquant le tout pour le tout, dans
l'esprance que votre cousine sera raisonnable. J'entends au contrat.

Il faut bien me comprendre: si je parle intrt, c'est pour vous, car
moi, il ne m'en reviendra ni froid ni chaud. a saute aux yeux.

Et je dois ajouter, parce que c'est mon opinion, que dans le cas o elle
vous doterait convenablement--j'entends Olympe--ce ne serait pas encore
une raison pour vous traner  ses genoux dans des tmoignages de
reconnaissance ridicule.

La place de Mme Lucien Thibaut est de se tenir droite devant
n'importe qui.

Allez! mme devant la reine, s'il y en avait. C'est ce que j'appelle
garder son quant  soi.

On accepte, mais on ne s'humilie pas.

Ah a! ma belle, est-ce que vous croyez qu'Olympe est ne d'hier? Elle
en sait long! Quand elle fait quelque chose, ce n'est pas pour le roi de
Prusse.

Vous me direz qu'un grand merci ne dshonore pas. D'accord, mais j'ai
mon ide: la chandelle que vous lui devez n'est peut-tre pas si
longue.... Enfin, je m'entends.

Offrez-lui mes plus tendres compliments, mais brlez la lettre.

Je ne l'aurais pas crite, si elle n'tait pas l toujours en tiers
entre nous, car j'aime mieux parler la bouche ouverte que de barbouiller
du papier. Mais elle ne vous quitte pas plus que votre ombre. C'en est
insupportable. On dirait qu'elle veut empcher les gens de vous
approcher.

Enfin, qui vivra verra. Aprs la noce, nous aurons le temps de causer
nous deux.

La noce! quel beau jour! J'arrange dj dans ma tte les toilettes de
ces demoiselles. Moi, je serai trs simple, mais de bon got. Cher petit
ange! tenez, il n'y a pas  dire, c'est plus fort que moi: cinq nuits
dans le cabinet de toilette, et le garon sous la tonnelle! Et dans
l'escalier, la fois qu'il fit de la pluie! Quel agneau! si je vous
tenais, je vous mangerais de baisers.

Votre future mre qui vous aime bien, bien, bien.

_P. S._--J'ai l'habitude de laisser une petite place pour Clestine et
Julie. Aujourd'hui, j'ai pris presque tout le papier: elles se
serreront.

Encore un gros baiser, mon amour de petite fille!


Pice numro 63 bis

(Mot de Mlle Clestine.)

Ma chre... crirai-je soeur?

C'est mon voeu le plus doux. Je n'ai jamais prouv pour personne une si
tendre sympathie. Je vous brode un tour de cou, et je vous aime.


Pice numro 63 ter

(Mot de Mlle Julie.)

Ma chre soeur,

Moi, je l'cris tout couramment parce que je le souhaite ardemment. Si
mon frre bien-aim et donn son coeur  telle jeune personne que je
pourrais nommer, quel deuil pour mon me! mais il a choisi celle vers
qui d'avance toute ma tendresse s'lanait.  Jeanne, soyez la plus
heureuse des femmes comme vous tiez la plus jolie, la plus suave des
jeunes filles! Je vous fais des manches au crochet. Il ne me reste que
la place d'un baiser, je l'y dpose.


Pice numro 64

(Anonyme.--criture inconnue. Sans date.)

 M. Thibaut,

Vous tes bien prs du prcipice, allez-vous y tomber? Ce ne sera pas
faute d'avoir t averti.

Une dernire fois, _prenez garde_. Ce mariage sera votre perte.

Il est temps encore.

Ne vous plongez pas vous-mme au fond d'un horrible malheur.


Pice numro 65

(Anonyme.--criture de copiste.)

Paris, 29 aot.

_ M. L. Thibaut, juge, etc., etc._

Mon prince, veillez au gain! Je ne m'appartiens pas, j'appartiens au
_nourrissage_ de l'affaire. L'engraissage de l'affaire exige que je vous
tourne casaque pour aller un peu du ct de la dame de pique. C'est une
gaillarde, Mylord, et vous avez mis un jour votre pied sur sa gorge.
Veillez au grain!


Pice numro 66

(criture de Lucien Thibaut.)

5 septembre 1865.

_ Geoffroy._

Je devrais crire plutt  moi-mme, car c'est  moi que je parle.

Je me marie demain. C'est demain que je serai le plus heureux des
hommes. Dire comment je l'aime est impossible. Jamais femme ne fut
adore ainsi. Je crois qu'elle m'aime galement du plus profond de son
coeur. Elle a peur, et moi je tremble.

Nous sommes fous.  moins que l'excs de la flicit ne ressemble  la
souffrance.

Olympe est l, devenant tous les jours plus ple. Ses yeux ont
tonnamment grandi. Elle est belle  inspirer de la terreur.

Ma mre... quelle trange chose! peut-on tre  la fois bon et mchant?
ma mre a crit  Jeanne une lettre qui l'a trouble. Jeanne me l'a
communique. Elle ne me cache rien. En lisant cette lettre, j'avais le
rouge au front.

Qu'est-ce que Jeanne doit penser de ma mre?

Mais voil ce qui me frappe le plus dans cette lettre:

Ma mre semble avoir entrevu quelque chose de la situation o nous
sommes vis--vis l'un de l'autre, Olympe et moi.

Comment? Je n'en sais rien et ne puis le savoir. Ma mre a l'air de
connatre,  tout le moins vaguement, l'oppression que je fais peser
sur Olympe.

Elle tait l'esclave d'Olympe. Le mois dernier encore, il n'y avait pour
elle qu'Olympe. Maintenant tout cela est chang du blanc au noir. Elle
abandonne Olympe ouvertement, cruellement, Olympe vaincue ne lui inspire
ni sympathie ni piti.

Pour un peu, elle l'accablerait.

Loin de s'tonner des bonts peut-tre excessives qu'Olympe tmoigne 
Jeanne, ma mre trouve qu'il en faudrait davantage. Elle est insatiable
et impitoyable. Elle ne s'en cache pas, elle s'en vante.

Hier, c'tait la signature du contrat. Olympe, accomplissant  la
lettre, ou plutt bien au-del de la lettre les conditions dictes par
moi dans notre fameuse entrevue, a dclar ses intentions par-devant
notaire.

Elle a assur  Jeanne des avantages que je ne veux mme pas numrer.

Je fais serment devant Dieu que jamais un centime de cet argent
n'entrera chez nous. Ma femme mangera mon pain et ne mangera que mon
pain.

Pendant que le notaire crivait, ne russissant pas toujours  cacher sa
surprise, la sueur froide baignait mes cheveux, et dix fois, j'ai cru
que j'allais me trouver mal.

Eh bien! ma pauvre bonne mre regardait non seulement comme tout simple
qu'Olympe se dpouillt ainsi de son vivant, mais elle aurait voulu
davantage.

Elle ne prenait point souci de le dissimuler. Les signes de son
dsappointement taient visibles.

Elle aurait voulu l'htel de Chambray, le jugeant commode et trs bien
situ. Nous y eussions demeur tous ensemble. Je crois que Clestine et
Julie avaient dj choisi leurs chambres.

Elle aurait voulu le chteau  la porte de Dieppe. L't prochain, ces
demoiselles auraient t toutes portes pour prendre les bains de mer.

Est-ce l simplement de l'aberration? ou bien savent-elles ce que
j'ignore moi-mme?

En sortant, j'ai dit  ma mre, qui se plaignait tout haut et fort
amrement:

--Mais enfin, Mme la marquise ne doit rien  sa cousine!

Elle m'a regard entre les deux yeux. Sa figure tait  peindre; mais je
ne saurais dire ce qu'elle exprimait. Mes deux soeurs hochaient la tte
en se pinant les lvres. Ma mre a enfin rpondu schement:

--Ne vous faites pas encore plus innocent que vous ne l'tes. Mme la
marquise a l'ge de raison, je suppose? Si elle ne devait rien, pourquoi
paierait-elle? Payer! Geoffroy, on me paye! Et moi, du moins, je sais
qu'on ne me doit pas!

La nuit, j'ai rv que je voyais mon pre et qu'il dtournait de moi son
visage. Mon pre tait un honnte homme.

Et vous aussi, Geoffroy, je vous ai vu. Vous tes venu dans mon rve. Je
vous ai reconnu d'abord souriant et heureux, comme vous vous prsentez
toujours  ma pense.--Mais bientt vos traits se sont rembrunis et vous
vous loigniez de moi avec une mprisante compassion. J'avais beau vous
crier: Tout cela n'est qu'une feinte! Je vivrai avec mon traitement
comme devant. Nous ne garderons pas une parcelle du bien d'Olympe....
Vous ne m'coutiez pas!

Mes mains jointes se tendaient vers vous; je disais encore: Il fallait
bien arracher le consentement de ma mre...

Votre ddaigneux silence m'crasait....

Oh! Geoffroy, il y a un mot dgradant que nous connaissons bien, nous
autres magistrats, et qui dsigne au palais le plus lche des crimes.

Dans mon rve des voix murmuraient ce mot ignominieux autour de mon
oreille.

Faut-il le prononcer?... _Chantage...._ Moi! un juge!

Et de quel droit ai-je pes sur cette femme? Tous les malheurs sont-ils
donc criminels? Cette femme a un secret qui n'est peut-tre pas
coupable. Il y a des infortunes que l'on cache. Les lpreux marchaient
sous un voile.

Et je suis venu vers elle qui a jou avec moi enfant, qui m'a aim jeune
fille, qui, femme, m'aime encore et davantage, je suis venu--j'ai pos
mon doigt sur son malheur, sensible comme une plaie, j'ai appuy--j'ai
appuy sans prcaution ni mesure, comme les bourreaux du temps pass
donnaient la question  leurs victimes, jusqu' ce qu'elle m'ait dit:
Je suis vaincue! Ce que vous exigez, je le ferai!

Geoffroy, aurais-je donc mieux fait de laisser mourir ma pauvre petite
Jeanne?... car elle se mourait, croyez-moi, lentement et misrablement.

Si vous pouviez la voir releve, rafrachie, ressuscite, on peut le
dire, comme une fleur expirante  qui le Ciel a vers une goutte de sa
rose!

Elle est joyeuse, elle est heureuse, malgr les pressentiments qui
rdent autour d'elle et qu'elle traite de chimres.

Seigneur mon Dieu! s'il faut un chtiment, qu'il soit pour moi, pour moi
tout seul!

Elle n'a rien fait, elle n'a rien su, mon Dieu! Mon Dieu! elle est
l'innocence mme....

Ce matin, Olympe m'a demand encore: Lucien, tes-vous content?

Ah! comme elle est change! Comme ses yeux approfondis vitent de se
fixer sur moi!

Elle a ajout: C'est demain, Lucien...

J'avais envie de tomber  ses genoux pour implorer mon pardon.

Ma mre est entre. Elle m'a remis une lettre que le facteur venait
d'apporter.

Il m'en vient comme cela tous les jours, des lettres qui menacent et ne
sont pas signes.

Je les cache, quand je ne les dtruis pas.

En les lisant, je pense  Olympe--et  cet homme de Paris, celui qui me
vendit l'arme mystrieuse avec laquelle j'ai frapp.

J'ai menac, je suis menac: c'est justice.

Mais Jeanne, Jeanne!...

Ils l'avaient attaque. Elle n'avait pas de protecteur: je l'ai
dfendue. Hormis cette action que la ncessit commandait, ma vie a t
celle d'un enfant solitaire. J'ai beau interroger ma conscience, je n'y
trouve rien; jamais je n'ai fait le mal.

Et elle! Depuis que je la connais, je passe mes jours  sonder la
limpidit de son me. Elle, c'est le Bien. Elle est faite de candeur, de
bont, de franchise.  toute heure, elle me laisse regarder au travers
de son pass, transparent comme l'histoire d'un ange. Elles mentent les
lettres anonymes puisqu'elles me crient de m'arrter comme si j'avais le
pied au bord d'un prcipice.... Demain, c'est demain. Le vin de ma
flicit est vers, je tiens la coupe pleine. Le proverbe est-il vrai,
Geoffroy? Y a-t-il si loin de la coupe aux lvres?...


Pice numro 67

(crite et signe par Mlle Maria Mignet.)

tretat. 5 septembre 1867.

_ Mlle Agathe Desrosier,  Yvetot._

Ma chre Guguette,

J'ai suprieurement bien compris vos adorables plaisanteries sachant
par coeur, depuis le couvent, les fables de La Fontaine, et entre autres
le _Renard et les raisins._

tretat est trop vert, bonne petite, voil tout.

Je me sens incapable de vous exprimer  quel point je dteste votre
prcieux substitut. Il s'appelle Pivert: Dieu m'a venge.

Il n'y a rien de grandiose au monde comme les deux portes, perces par
la tempte dans les falaises d'tretat. Honni soit qui mal y pense: la
socit y est charmante. Pas un seul Pivert; c'est  peine si on y
trouve trois ou quatre journalistes, dont un est mon duc, je dois bien
l'avouer.

C'est un duc littraire de la _Revue des Deux-Mondes_.

Il a cinq ou six oncles  l'Acadmie franaise, trois au snat et un 
la Caisse d'pargne,--directeur.

Il ne ressemble en rien  un substitut, espionnant ses collgues pour
passer juge.

Vous trouvez-vous suffisamment paye de votre grve en macadam et des
crevettes pches chez Chevet? Moi, cela m'enchante de vous battre sur
le dos du Pivert.

Quant aux _biches_, Mlle Agathe, il y a des mots que vous connaissez
et que j'ignore. Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Passons
 des sujets plus dcents, s'il vous plat.

Tous mes compliments, chre amie, mais cette fois de bon coeur: votre
histoire du beau Thibaut, de Mme la marquise de Chambray et de
Mlle Jeanne Pry est intressante au suprme degr. Je l'ai lue d'un
bout  l'autre  ces dames, et M. le duc a voulu l'entendre.

Il a applaudi des deux mains. Vous voil en pied  la _Revue_, si vous
voulez.

Le fait est que vous racontez de main de matre.  l'unanimit, tretat
vous a pardonn Pivert et vos impertinences.

C'est un succs. J'attendais impatiemment de nouveaux dtails, car il
est impossible que le drame n'ait point march depuis le temps.

Sont-ils maris? La magnifique Olympe a-t-elle piqu une tte dans un
monastre? Piquer une tte n'est pas de mauvais ton ici,  cause des
bains de mer.

Je parie que Mlle Clestine et Mlle Julie ont crit  la petite
les deux fameuses lettres qui commencent l'une par: Ma chre...
oserai-je tracer le mot soeur? Et la seconde par: Ma chre soeur, moi,
j'cris le mot couramment, parce que je dsire la chose ardemment.

Quelle jolie paire de pestes! quand je pense qu'elles ont failli nous
monter la tte  toutes les deux--et  toutes deux ensemble encore!

Mais comme les choses se rencontrent, ma chre! Pendant que j'attendais
ici la suite de l'histoire au prochain numro, l'histoire elle-mme
arrivait en tilbury  tretat, ou du moins un aboutissant de l'histoire.

Si vous n'aviez pas t franche comme l'or avec moi, au sujet des ruses,
mines et souterrains de l'ambitieux Amyntas, je vous aurais tout uniment
foudroye.

Figurez-vous que nous avons  tretat un ami, ou plutt un protecteur du
cher substitut, si soigneux de son petit avenir, un Parisien, juge
d'instruction, je crois, M. Cressonneau an.

Ce M. Cressonneau qui n'est pas trop mal appartient  la jeune cole
judiciaire. Il protge les arts, et s'empresse beaucoup autour de M. le
duc,  cause de la _Revue_. La _Revue_, en effet, peut tre utile  sa
sant--il a pris vacance pour sa sant--qui s'appelle Mlle
Spiegelmeyer, premire chanteuse du thtre royal de quelque part.

C'est une jolie blonde, trs bien leve, qui ne fume pas devant le
monde. Elle voudrait un engagement au grand Opra de Paris.

Vous concevez que M. Cressonneau traite le Pivert terriblement
par-dessous la jambe, mais il a l'air de lui vouloir du bien au fond. Il
dit qu'Amyntas n'est pas plus bte qu'un autre idiot de sa force.

Il ne sait rien, bien entendu, des aventures de Mlle Jeanne dans le
cabinet de toilette ni  l'htel de Chambray, mais il nous a parl en
grand dtail de l'autre affaire: celle pour laquelle le parquet de Paris
s'tait mis en rapport avec le parquet d'Yvetot.

Ma chre, voil un drame! C'est  faire dresser les cheveux! N'envoyez
jamais vos garons tudier le droit ou la mdecine  Paris, si vous en
avez dans vingt ans d'ici. C'est trop dangereux. Quelle ville
abominable!

Vous souvenez-vous de ce beau danseur dont on disait qu'il avait les
mines du Prou en expectative, M. Albert de Rochecotte? Vous n'avez pu
l'oublier, il vous trouvait jolie. Il vint, la dernire fois, passer
quinze jours justement chez Olympe. Il cousinait avec elle.

Que son exemple lamentable serve de leon  tous les messieurs qui n'ont
pas honte de frquenter des couturires!

Oh! Guguette, ma bonne petite, j'essaye de plaisanter, mais ma main
tremble. Il a t assassin, chez un traiteur, en dnant, assassin avec
une paire de ciseaux! a va faire une cause clbre.

Dire que nos frres et nos... oserais-je crire fiancs--style Clestine
Thibaut--ne rougissent pas de se promener et mme de prendre leur
nourriture en cabinet particulier avec ces petites guenons-l! Quel
got! Les hommes sont vraiment trop pervers!

L'histoire de M. de Rochecotte en corrigera-t-elle au moins
quelques-uns? On devrait lui donner une norme publicit dans l'intrt
des familles.

Il parait que dans tout cela l'ambitieux Pivert n'avait pas montr un
coup d'oeil comparable  celui du lynx. On avait eu le tort de lui
donner une mission de confiance et il n'a fait que des sottises.

M. Cressonneau dit que l'instruction a march sans lui, malgr lui, car
cette horreur de fille est cache quelque part chez vous, on en est 
peu prs certain maintenant, et ce Pivert avait affirm dans sa rponse
au parquet de Paris qu'aucune jeune personne, ni  Yvetot, ni dans les
environs, ne rpondait au signalement envoy.

C'tait mme mieux qu'un signalement, c'tait une photographie de Nadar.

Sans s'expliquer catgoriquement, car les juges doivent garder une
grande rserve dans ces sortes d'affaires, M. Cressonneau nous a laiss
entrevoir que l'instruction tait mre, et que, sous peu, notre ville
d'Yvetot serait tmoin de l'arrestation de cette pouvantable crature.

Ainsi, _my dear_, vous allez encore avoir une histoire  raconter.

Vous avez raison de le dire: ce n'est vraiment plus la peine de courir
le monde pour se procurer des motions, puisque le hasard vous les sert
 domicile.

En grce, chrie, crivez-moi, ds qu'il y aura la moindre des choses.
Tenez-moi surtout au courant de l'arrestation de Mlle
Fanchette--c'est le vrai nom de la tigresse qui se cacherait chez vous,
dit-on, sous une autre tiquette.

Peut-tre que vous la connaissez. Elle vous aura peut-tre taill un
corsage ou donn de l'eau bnite  l'glise. Non, tenez, a fait frmir!

Et ne lchez pas pour cela le drame Thibaut-Pry. La tournure que prend
l-dedans l'incomparable Olympe est tout  fait incomprhensible. Est-ce
qu'elle se serait aussi servie de ses ciseaux, une fois ou l'autre?
Lucien est juge. Ces messieurs savent tant de choses!

crivez-moi beaucoup, beaucoup, sans ngliger de bien danser  la noce.
Un mot bien senti sur les toilettes qu'il y aura, s'il vous plat.

_P. S._--On m'apprend  l'instant que M. Cressonneau part pour Paris,
mand par dpche tlgraphique. a brle.


Pice numro 68

(Extrait du journal _Le Moustique_, courrier de la politique, de la
littrature, du commerce, des arts et des tribunaux. Imprim. Sign
Midas.)

...Et voil pourquoi l'administration franaise et gnralement tous nos
services publics inspirent une piti pleine d'admiration  l'Europe
entire!

Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employs
inutiles qu'on n'y peut plus bouger.

Ds qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins dcors se
mettent en mouvement, non pas du tout pour excuter cet ordre, mais pour
trouver un moyen administratifs de charger l'excution comme un paquet
sur les paules d'un collgue.

Ledit collgue, aussitt charg, cherche un voisin sur qui dposer son
sac.

Et ainsi de suite.

Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a _fait_ le mois
dernier quarante-sept employs, dix-neuf bureaux, seize escaliers et
onze corridors au ministre des Finances, pour arriver  savoir qu'il ne
saurait rien.

Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine
d'lever leur grande voix pour enseigner au monde cet vangile: c'est 
savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le
mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!

Ces rflexions nous sont suggres par le mcontentement public qui
commence  se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la
justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: _l'Affaire des
ciseaux,_ comme on la nomme dans le peuple.

Voil des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne
parait pas tre beaucoup plus avanc que le premier jour.

Ah! s'il s'agissait d'un procs de presse!  la bonne heure!

En Angleterre dont la mode est de blmer le systme judiciaire, il y a
longtemps que ce serait fini,--mais on croirait en vrit que nos
magistrats prolongent  plaisir l'motion malsaine rsultant de certains
drames criminels.

Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.

Voulez-vous savoir comment les choses eussent march en Angleterre? Le
coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enqute, ici:--un
jour.

L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institu trois
agents, quatre au plus,--responsables aussi--avec charge spciale de
mettre la main sur l'accuse, ci:--un jour.

Les agents spciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session
du comt aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.

Voil.

Mais c'est que,  Londres, ils n'ont pas ce congrs de vieilles
perruques immorales qui dorment sur leurs siges et ne s'veillent que
chez Mabile.

Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier,
chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en
bourgeois.

C'est que,  Londres, ils n'ont pas cette nue de petits jurisprudents
au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l't, les eaux de
toutes les fontaines mal frquentes.

Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages
d'tretat, de Trouville, de Cabourg sont sables avec l'argent du
budget.

En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une
besogne pour cent paresseux.

Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?

Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation dborde,
voil tout.

Vendredi dernier--nous sommes au mercredi--un de nos collaborateurs qui
n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni mme officier de
paix, a pari qu'avant huit jours, par lui-mme et avec ses propres
ressources, il verrait le fond de cet insondable mystre: le meurtre du
Point-du-Jour.

Notre collaborateur a gagn son pari. Et il lui restait vingt-quatre
heures de marge.

Avis  MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, _Le Moustique_
a trouv tout seul ce que les armes combines de la justice et de la
police franaises cherchent en vain depuis une anne.


Pice numro 69

(Communication du parquet de Paris.)

5 septembre 1865.

_ M. le procureur imprial prs le tribunal de premire instance
d'Yvetot._

Monsieur et cher collgue,

J'ai l'honneur de vous recommander trs expressment cette affaire, qui
doit tre conduite avec nergie, mais aussi avec discrtion et
discernement.

C'est la seconde fois qu'elle vient  votre ressort par dlgation. Elle
y avait d'abord t confie  M. le substitut A. Pivert, dont les
recherches n'eurent pas de rsultat.

J'ai le regret de vous dire que ce jeune magistrat nous parait tre la
cause du non succs dont les journaux mal pensants abusent aujourd'hui
si cruellement contre nous.

Sa rponse ngative  toutes nos questions a, en effet, drout nos
recherches, et la mauvaise presse tout entire, trouvant l une occasion
d'assouvir sa haine, a produit un concert d'aboiements contre nous.

La rponse, dis-je, de M. le substitut A. Pivert, a tourn nos efforts
d'un ct o ils devaient tre infructueux. Il nous avait affirm
premptoirement que la nomme Fanchette n'tait pas et n'avait jamais
paru dans votre arrondissement.

C'est une erreur que je n'hsite pas  qualifier de funeste. L'accuse
est bien rellement chez vous. (Voir les dnonciations et avis
ci-joints.)

Nanmoins, et malgr ce qui prcde, le soin de l'affaire doit tre
laiss provisoirement  M. A. Pivert, attendu qu'il a eu entre les
mains, et qu'il est probablement le seul, chez vous, pour avoir eu entre
les mains le portrait photographi de l'accuse Fanchette, portrait
unique au dossier, et dont l'instruction a d disposer dans une autre
direction.

Le portrait ne pourrait, par consquent, pour le moment, tre renvoy 
Yvetot. Ce dtail est d'une grande importance.

Vous penserez comme moi, Monsieur et cher collgue, qu'il est urgent de
mettre un terme aux attaques de plus en plus subversives des journaux.
La fcheuse erreur dj mentionne, leur a malheureusement donn prise
en causant tout ce retard. Prenez bien vos mesures, je vous prie, en
conformit des renseignements ci-annexs, et veuillez rflchir que
cette fois, la responsabilit d'une fausse manoeuvre retomberait
publiquement sur le parquet d'Yvetot. Je joins le mandat d'arrt et les
deux pices dont il est question plus haut.

Agrez, etc.


Pice numro 70

(Copie du mandat d'arrt, dcern, le 4 septembre, par le parquet de
Paris contre la nomme Fanchette Hulot, accuse de meurtre sur la
personne du sieur Albert de Rochecotte.)


Pice numro 70 bis

(Premire pice annexe au mandat. Anonyme. criture ronde de copiste.
Sans date.)

_ M. Cressonneau an, juge au tribunal de premire instance de la
Seine, charg de l'instruction dans l'affaire dite des Ciseaux._

_Le Moustique_ vous a drlement reint confrre.

J'prouve un sentiment d'honorable compassion pour vos embarras.

Dsirant y mettre un terme je vous fournis un renseignement assez
prcieux que je me trouve possder par hasard. Voil la chose:

La nomme Fanchette Hulot, ancienne matresse de feu M. A. de
Rochecotte, s'est rfugie  Yvetot (Seine-Infrieure).

Elle n'a pas quitt cette rsidence depuis la fin de juillet, prsente
anne.

Qu'on la cherche bien, _dans la ville mme_, on l'y trouvera, j'en
rponds.

Elle y est trop avantageusement occupe pour s'en aller ailleurs.


Pice numro 70 ter

(Deuxime pice annexe. Anonyme.--criture inconnue.--Sans date.)

_ M. le procureur imprial prs le tribunal de la Seine._

Monsieur,

Un ami du malheureux jeune homme, assassin dans un restaurant du
Point-du-Jour, M. Albert de Rochecotte, passant par-dessus la rpugnance
qu'prouve tout galant homme  dnoncer un tre humain--surtout une
jeune et jolie femme--vous fait savoir que la fille Fanchette Hulot, se
trouve prsentement  Yvetot, sous un nom qui n'est pas le sien.

Envoyez sur-le-champ quelqu'un qui la connaisse de vue ou qui soit nanti
de son portrait.

Que ce quelqu'un ait de bons yeux,--et qu'il passe tout uniment en revue
les personnes qui assisteront au mariage de M. le juge Lucien Thibaut
avec Mlle Jeanne Pry de Marannes.

Ledit mariage est fix au 6 septembre courant.

Je vous signe mon billet que votre dlgu ne sortira pas de l'glise
les mains vides.


Pice numro 71

(Billet crit et sign par M. Cressonneau an.)

Paris, 5 septembre, matin.

_M. A. Pivert,  Yvetot._

Voici une occasion de vous rhabiliter, saisissez-la aux cheveux, ou
vous tes un homme dmoli  tout jamais, ma vieille.

Ici, on voulait envoyer un agent  Yvetot. J'ai rpondu de vous corps
pour corps.

N'allez pas me faire mentir!

En suivant les instructions de la seconde lettre anonyme, c'est plus
simple que bonjour. De l'oeil! et tenez le mandat tout dgain.


Pice numro 72

(crite et signe par Mlle Agathe Desrosier.)

Yvetot, le 6 septembre 1865.

_ Mlle Maria Mignet,  tretat._

Mariquita, ma chre, je tremble comme la feuille. Voyez comme j'cris,
c'est  peine si je peux tenir ma plume.

Oh! quelle incroyable aventure! Qui aurait jamais pu s'attendre  cela!

Nous cherchions le mot du rbus, nous aurions bien pu chercher cent
ans, mille ans aussi, sans le trouver... mais procdons par ordre:

C'est aujourd'hui, aujourd'hui mme qu'a eu lieu la noce de M. Thibaut
et de la cousine et amie.

Peut-on dire d'abord qu'elle a eu lieu?

Oui et non, ma chre.

Il serait impossible de prtendre qu'elle n'a pas eu lieu, vous allez
voir.

Tout Yvetot tait sous les armes. L'glise tait comble, jamais je ne
l'avais vue si pleine, mme un jour de Pques, et ceux qui n'avaient pu
entrer inondaient la place.

Nous autres, nous avions notre banc rserv, mais nous tions bien
forces d'attendre l'entre de la noce pour nous glisser derrire elle
dans l'glise.

On se battait sur le parvis.

tait-ce sympathie pour les maris, tout cet empressement? Nous n'aimons
pas beaucoup les trangers  Yvetot, et la petite est trangre. Quant 
M. Thibaut, c'est un garon si sage! On ne s'intresse pas  ceux qui
ont trop bonne conduite. Non, ce n'tait pas sympathie.

D'ailleurs on ne peut pas souffrir les trois Thibaudes.

C'tait plutt curiosit. Tenez, il y avait quelque chose dans l'air. Un
temps superbe pourtant, mais est-ce que je sais, moi? ce beau soleil
tait  l'orage.

Certes, nul ne pouvait prvoir ni de prs ni de loin ce qui est arriv.
Quant  moi, je ne me dguiserai pas en prophtesse; je n'en avais pas
la plus lgre ide, mais il courait dans la foule des frmissements et
des pressentiments.

J'en ai eu. Et froid dans le dos, malgr la chaleur.

On dit que les Parisiens devinent l'meute, il se peut que les
provinciaux flairent le scandale.

Vous avez remarqu, chrie, que, chez nous, le chemin est court de la
mairie  l'glise[1]. Les deux monuments se touchent presque, il n'y a
que la place  traverser.

[Note 1: Ces dtails matriels se rapportent  une autre ville de
Normandie. L'auteur ne connat mme pas Yvetot.]

Comme le ciel tait radieux, toute la _socit_ d'Yvetot faisait comme
nous et stationnait sur la place, en attendant que les nouveaux poux
eussent fini de passer leur examen  la mairie.

On savait que le mariage religieux aurait lieu immdiatement aprs le
mariage civil.

M. Pivert,--et si je vous parle souvent de lui, ce n'est pas ce que vous
croyez, au moins, quoi qu'il y ait des noms beaucoup plus ridicules que
le sien, c'est qu'il a un rle, un trs grand rle dans l'histoire.

M. Pivert, donc, tait avec nous par hasard.

Je l'aurais cru trs curieux de voir la marie, car les circonstances
avaient fait jusque-l qu'il ne s'tait jamais rencontr avec elle, mais
il ne songeait pas du tout  la marie, ni  rien de tout ce qui nous
mettait en fivre.

Il avait sa proccupation  lui tout seul. Il tait distrait,
malheureux: sur des pines!

Il faut bien pourtant que je vous dise pourquoi. C'est toujours la
fameuse affaire: l'affaire du Point-du-Jour ou des Ciseaux, comme vous
voudrez l'appeler.

Ah! j'ai beau vous mettre sur la voie, ne cherchez pas  deviner,
Mariquita, ma chre. Moi qui ai vu, vu de mes yeux, je suis tente de ne
pas croire.

Il y a donc que, ce matin mme, par la premire leve, M. Pivert avait
reu de votre Cressonneau, retour d'tretat, un gros paquet officiel.

Le paquet contenait d'abord une verte semonce d'un des chefs du parquet
de Paris, puis des pices prouvant la prsence de Fanchette Hulot 
Yvetot, puis encore un mandat d'arrt avec la manire de s'en servir,
puis enfin quelque chose de poli et de prcis qui disait  ce malheureux
Pivert que s'il manquait son coup, cette fois, il serait mis  pied.

Vous jugez s'il tait  la noce! Je mprise le jeu de mots qui pourrait
jaillir de ce rapprochement.

Dans une des pices que je viens d'numrer, il y avait cette indication
un peu bien mystrieuse: Fanchette Hulot, qui se cache  Yvetot depuis
deux mois sous un nom d'emprunt, _assistera au mariage de M. Lucien
Thibaut._

C'tait dit sous une forme encore plus affirmative, s'il est possible.

Or, ils n'taient que deux ici pour avoir vu le fameux portrait
photographi de Fanchette Hulot, envoy dans le temps par le parquet de
Paris--trois en comptant M. le prsident, mais celui-l reste dans son
nuage. Il y avait M. Pivert et le commissaire de police.

Le commissaire de police a eu de l'avancement. Il est  Macon,  plus de
cent cinquante lieues d'ici; impossible de le faire venir  temps pour
la crmonie.

Donc, toute la responsabilit pesait sur ce pauvre M. Pivert. Lui seul
tait charg de regarder sous le nez toutes les demoiselles prsentes 
la fte, pour les comparer  quoi?  un souvenir.

On ne lui avait point rexpdi la photographie.

Ma chre, les substituts ne sont pas inamovibles!

Avec l'imagination que vous avez vous pouvez vous figurer l'tat violent
d'Amyntas.

Dsormais, loin de marcher  la conqute du sige occup par M.
Thibaut, il sentait chanceler le sien sous lui.

Vraiment, il n'tait pas sur un lit de roses et vous comprendrez
dsormais que peu lui importaient la figure et la toilette de la marie.

Il regardait  tous les points de l'horizon, il entrait dans l'glise,
attrapant des bordes de maldictions, il en ressortait de mme; il nous
suppliait  mains jointes de le prvenir si nous apercevions une figure
trangre, une tournure qui n'appartint pas notoirement  la localit,
un jupon, un caraco, un chignon....

Moi, vous savez, je suis bonne fille, je cherchais comme pour du pain,
j'ai failli faire arrter Sidonie, parce qu'elle n'avait pas son chignon
de tous les jours.

Nant, ma chre. Il n'y avait absolument rien de suspect.

Yvetot tout entier tait l; c'est vrai, mais il n'y avait qu'Yvetot. La
France et l'tranger n'ayant point t prvenus, n'avaient pu envoyer
chez nous leurs populations empresses.

M. Pivert suait littralement sang et eau. J'avais envie de lui prter
mon mouchoir de poche. De temps en temps le malheureux murmurait  mon
oreille, du ton que devait avoir Vatel au moment de se percer le sein:
Je suis perdu, Mlle Agathe! Je suis dshonor!

Mais tout  coup la foule ondule et s'agite sur la place, comme la mer
entre les deux grandioses portes-fentres d'tretat. (Votre lettre est
dure, Mariette, nous en recauserons.) C'est la mairie qui s'ouvre, c'est
la noce qui parait. Immense effet de curiosit. M. Pivert seul reste
plong dans son dsespoir ahuri.

Dcidment, cette Jeanne Pry est une bien jolie fille! Toute gracieuse
de la tte aux pieds. Je voudrais trouver un terme de comparaison parmi
nous autres, mais il n'y en a pas. Elle a les traits d'une dlicatesse
infinie et d'admirables cheveux blonds. Je crois qu'ils sont  elle.

Vous voulez savoir si elle est mieux que vous? curieuse! Si je vous
disais la vrit, vous croiriez que je veux me venger.

Son costume de marie lui allait  ravir. Elle a eu un succs.

Vous connaissez notre ancien Thibaut  nous deux, je n'ai pas besoin de
vous le dcrire. Il avait l'air un peu d'un lycen qui a bu trop
d'anisette pour la premire fois de sa vie, mais on ne peut pas nier
qu'il soit charmant garon.

C'est un beau couple. Il n'y avait qu'un avis sur la place.

Au second rang venait la superbe Olympe. Superbe, c'est le mot, mais
triste, mais accable, mais vaincue. Je n'aurais pas cru qu'une femme
pt tre si ple avant d'tre morte.

Ses regrets sautaient aux yeux, ma chre. Elle aurait aussi bien pu
prendre le deuil. Comment peut-on se donner ainsi en spectacle!

Au troisime rang arrivaient les trois Thibaudes....

Mais attendez!  la manire dont je m'exprime, vous pourriez penser que
les maris taient ensemble et se donnaient le bras. C'et t contre
toutes les rgles. La marie avait un pre d'occasion. Devinez qui?

M. le prsident Ferrand en propre original, avec sa figure de
porcelaine. Ah! Monseigneur, quel honneur! tait-elle assez releve,
cette petite? Tout Yvetot a pu voir cela. Et le prsident avait l'air
trs aimable. Quel ge peut avoir un homme comme a? Il pouserait
encore qui il voudrait, vous savez?

Mme la marquise avait le bras du mari, bien entendu, puisqu'elle
prend les rles de mre. C'tait le moins qu'on pt faire pour elle.

O en tais-je? Aux trois Thibaudes, la mre et les filles. Vertuchoux,
ces trois-l n'taient pas ples! Elles clataient en rouge comme une
pivoine entre deux coquelicots et leur insolent coloris faisait
ressortir la blme beaut de cette pauvre Ariane, la marquise Olympe
qu'un destin cruel condamnait  orner le triomphe de sa rivale.

Je ne plaisante pas, Mariquita, Olympe me faisait de la peine. Il me
semblait qu'elle allait s'affaisser sous le poids de son gros chagrin.
Pauvre chatte!

La Thibaudaille ne s'occupait aucunement de ce dtail. On leur avait
trouv  chacune un bras de cousin campagnard. Vous eussiez dit qu'elles
se mariaient aussi toutes les trois, tant il leur poussait de rayons
autour du corps.

Vais-je oublier M. Pivert? C'tait ici son suprme espoir: la noce! Il
avait dj fouill, cribl et dvisag l'assistance plutt dix fois
qu'une. Il ne lui restait plus  passer au sas que les deux ou trois
parentes et amies dont la famille Thibaut s'tait nantie pour la
circonstance.

Car, du ct de la marie, il va sans dire que personne n'tait venu. Il
parait que son papa et sa maman n'avaient laiss derrire eux rien qui
ressemblt  une connaissance tolrable.

Je n'ai pas honte de mon bon coeur. J'avoue franchement que je
m'employais de mon mieux  renforcer la surveillance du pauvre
substitut. Ce n'tait pas que j'eusse la moindre envie de contribuer 
l'arrestation de cette Fanchette Hulot, non, mais je n'aurais pas t
trop fche qu'il y et quelque anicroche  cette noce-l.

 cause des Thibaudes: une bonne averse pour teindre leurs rayons.

Je cherchais donc. Eh bien! en conscience, j'aurais ferm les deux yeux
et mis mes poings dessus si j'avais pu prvoir... mais nous arrivons 
la grande surprise!

J'avais remarqu sur la place, tout en furetant pour le compte d'autrui,
un robuste monsieur, tranger au pays, porteur de lunettes d'or et qui
semblait attir l comme tout le monde par l'attrait du spectacle.

Sa tournure tait celle d'un avou, oui, il tait vraiment moins mal
qu'un huissier, mais cela n'allait pas jusqu' le pouvoir prendre pour
un avocat.

Ceci n'est pas fabriqu aprs coup; je fus frappe ds l'abord par
l'aspect de cet inconnu. Le soleil brillait singulirement dans les
verres de ses lunettes, et une fois qu'il se tourna vers nous par
hasard, son regard aigu et coupant comme la lame d'un couteau neuf me
creva les yeux.

Il tait assez bien couvert, quoiqu'il et un pardessus noisette, malgr
la chaleur, mais je le trouvais mal chauss et son pantalon noir gardait
de la crotte jusqu'au dessus de la cheville.

En vrit, je ne saurais vous dire au juste pourquoi je faisais tant
d'attention  ce brave homme. Il est certain que, pendant tout le
mariage  la mairie, il m'aida  tuer le temps.

Je me demandais d'o il pouvait sortir, ce qu'il venait faire l, et une
fois... non, je ne le pris pas tout  fait pour Fanchette Hulot, mais
enfin, je le mlai dans mon esprit de manire ou d'autre  toute cette
histoire-l.

Aussi ne fus-je pas tonne quand je le vis faire un pas en avant au
moment o la noce descendait le perron de la municipalit.

Il se campa bien en vidence au milieu de la place et toussa par deux
fois d'un creux retentissant.

C'tait un rle qui entrait en scne: un rle mystrieux et  effet.

Plusieurs personnes se retournrent pour le regarder, entre autres la
marquise Olympe.

Certes, celle-l ne pouvait plus plir.

Mais ses traits eurent une contraction quand son regard rencontra les
lunettes d'or de l'inconnu.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Les yeux de Mme la marquise se
dtournrent tout de suite.

Il me parut pourtant qu'elle avait eu un mouvement de paupires, signe
presque imperceptible d'intelligence ou tout au moins de
connaissance.--Mais cela, je ne saurais l'affirmer.

Toujours est-il que la mche prit feu  ce moment: la mche qui allait
faire sauter la mine.

L'tincelle fut-elle communique par Mme la marquise? Je laisse la
question irrsolue.

Elle avait d terriblement souffrir pour tre si ple!

L'inconnu fit demi-tour  gauche, fendit la foule dlibrment et marcha
droit sur nous.

Si droit que je crus qu'il voulait me parler.

Mais ce n'tait pas cela.

Il aborda notre cavalier, M. le substitut Pivert, de ct, en lui
lanant tout bonnement un coup de coude, puis il toucha du bout du doigt
le bord de son chapeau, et demanda sans plus de faon:

--Comment vous va, jeunesse?

Vous savez, chre, que M. Pivert est un jeune homme  faons et mme un
peu crmonieux. Il se retourna tout scandalis pour toiser le quidam
qui l'accostait ainsi.

Mais  peine son regard eut-il rencontr les lunettes flamboyantes de
l'inconnu qu'il changea de contenance, balbutiant un bonjour timide, et
un nom qui me parut tre Loiseau ou quelque chose d'approchant.

En dfinitive, ce brave monsieur aux lunettes d'or, malgr ses
souliers-bateaux et son pantalon crott, pouvait bien tre plus qu'un
avou ou mme qu'un avocat. On dit qu'il y a  Paris, parmi les gros
bonnets de la police, des gaillards bien tonnants.

Toujours est-il que M. Pivert ta son chapeau et fit son plus joli
salut.

M. Loiseau--prenons que c'est Loiseau--se mit  rire et lui donna un
second coup de coude dans les ctes, mieux appliqu que le premier.

--Est-ce que nous jetons notre langue aux toutous? demanda-t-il.

C'tait juste la voix de Levasseur, de l'Opra, qui vint en tourne 
Rouen dans l'hiver de 64.

La noce, pendant cela, descendait les marches et commenait  traverser
la place pour gagner le portail de l'glise.

Je ne sais pas quelle piteuse rponse M. Pivert fit  la question de M.
Loiseau, mais celui-ci se mit  rire en haussant les paules.

--La poudre est invente, dit-il, depuis dj du temps. On n'a plus
besoin de vous pour a. Vous rappelez-vous bien comme il faut la
photographie? Jetez-moi un coup d'oeil sur ceci.

Il mit sous le nez de M. Pivert quelque chose que je ne vis pas.

--Ce n'est pas l l'embarras, murmura notre substitut, j'avais la
mmoire parfaitement prsente.

--Alors, par le flanc droit, jeunesse! et contemplez-moi cet amour de
petite dame qui vient sur vous au bras de votre vnrable prsident.

M. Pivert leva les yeux machinalement. Il fit un grand haut-le-corps, et
ses jambes flageolrent sous lui comme s'il voulait tomber  la
renverse.

--La marie! fit-il d'une voix qui s'tranglait dans sa gorge: La
marie! c'est elle!

Mes jambes se mirent  trembler aussi quand j'entendis cela.

Je ne veux pas dire que je comprenais tout  fait, mais je sentais bien
qu'il y avait l quelque chose de terrible.

Je me reculai d'instinct parce que l'homme aux lunettes d'or me donnait
le frisson comme si c'et t le bourreau.

coutez-moi, Maria, elle tait jolie comme un coeur, en ce moment, il
n'y a pas  dire non. Un peu de sa tristesse passe restait autour de
son bonheur, comme ces brumes lgres que le soleil du matin achve de
dissiper.

Elle est plutt petite, mais si adorablement gracieuse! Et sa taille a
des harmonies si exquises, des flexibilits si douces! mon regard ne
pouvait pas se dtacher d'elle. Le vent soulevait lgrement son grand
voile, sous lequel ses cheveux blonds ondulaient, toiles des fleurs
d'orangers.

Elle ne m'a fait aucun mal  moi, cette enfant.

Heureuse, elle m'et paru peut-tre trop belle....

Sans les trois Thibaudes, je crois que je la plaindrais.

Mais Marie, Marie, est-ce bien possible que, derrire ce sourire,
encadr de boucles d'or il y ait l'me d'un assassin?

Car c'est elle, Marie, ma chre, vous l'avez devin de reste, c'est
elle: Fanchette Hulot, la sinistre hrone de l'Affaire des ciseaux,
c'est elle qui a assassin son amant  petit feu, presque  coups
d'pingle!

Du moins, on l'accuse de cela, on l'a arrte pour cela, elle est en
prison pour cela.

Oh! Marie! ce que j'en pense, moi? Il y a des monstres, c'est certain.

Mais on dit qu'elle aime M. Thibaut ardemment et presque autant qu'elle
est aime par lui.

Que s'est-il pass en elle au seuil de cette glise o l'autel tout par
l'attendait, o sa flicit allait tre consacre? Que s'est-il pass en
elle quand la main de l'homme de police l'a veille de son rve en la
touchant brutalement, quand elle a entendu, au milieu de toute cette
foule qui coutait et qui regardait, l'homme de police lui dire: Je
vous arrte au nom de la loi!...

Il faut pourtant que je reprenne mon rcit, quoique je l'aie gt en
laissant voir le dnouement trop vite. Je n'ai pas pu me retenir,
Marie. Mon coeur me faisait mal.

Pauvre, pauvre crature!

Le commissaire tait l tout prs et tout prt. Comme de raison, M.
Pivert l'avait requis d'avance  tout vnement.

Il ne fallut qu'un signe pour le faire arriver, et M. Pivert ne lui dit
qu'un mot en dsignant du doigt la marie.

Le brave M. Loiseau avait disparu dj avec ses lunettes d'or. On ne l'a
plus revu.

La marquise Olympe tait toujours l. Pas un muscle de sa figure n'a
boug.

M. le prsident, lui, a laiss quelque petit changement s'oprer dans sa
figure de stuc. Un peu d'tonnement a pass dans ses yeux. Il avait
l'air d'tre surpris d'une faon peu agrable. Mais tout cela trs
modr. On parle d'avancement pour lui.

Dans la ville, beaucoup de gens ont blm cette arrestation  grand
spectacle,  la porte mme d'une glise, quand il tait si ais
d'excuter le mandat  domicile. M. le prsident s'en lave
ostensiblement les mains. L'ordre venait de Paris.

Mais la ville en parle bien  son aise! M. Pivert, Dieu merci, tait
pay pour avoir peur de manquer son coup. Il eut excut dans la
sacristie!

Que puis-je vous dire encore, Mariquita? J'tais  deux pas d'elle quand
on lui a mis la main sur l'paule. Elle a rougi un peu, puis pli, pas
beaucoup.

Ce qui dominait en elle, c'tait l'tonnement....

Mais Lucien!... je ne vous ai pas parl de Lucien. Un lion, ma chre! Il
a rugi, cet ancien mouton! Il a saisi le commissaire de police  la
gorge; j'ai vu le moment o il allait l'trangler.

Il a fallu que le prsident Ferrand lui-mme vint au secours du
commissaire, prenant M. Thibaut par les deux bras et rptant:

--Du calme, mon jeune collgue et ami, du calme! cela s'expliquera, cela
s'arrangera. Vous tes magistrat, vous devez donner l'exemple du respect
aux agents de l'autorit.

Je pense bien que M. Thibaut ne comprenait pas. Vous savez qu'il a le
cerveau entam. Le docteur prtend qu'il est trois quarts et demi fou.

Il s'est laiss aller dans les bras du prsident en pleurant comme un
enfant.

Mais ce qui tait  peindre, c'tait la Thibaudaille! On leur arrachait
le pain de la bouche  celles-l! J'ai cru que la maman allait rosser
l'autorit, le public, Olympe, son fils et surtout sa bru, qu'elle a
appele tout de suite intrigante, coquine et le reste.

La Clestine et la Julie secouaient l'habit de noces de leur lamentable
frre en criant comme des possdes: Tu dshonores ta famille!

Le fait est que a ne poussera pas  leur tablissement. Les voil bel
et bien emmagasines dans la cave o moisissent les vieilles filles.
Attrape!

Mme la marquise de Chambray, splendidement froide--en voil une
commre!--les a fait monter dans sa voiture et les a emmenes toujours
hurlant.

M. Thibaut, que le prsident Ferrand n'a pas abandonn, a suivi sa femme
 la prison.

Je dis _sa femme_, vous m'entendez bien, car il est mari de pied en
cap, ma chre. L'glise n'est que du luxe, c'est la mairie qui fait tout
l'ouvrage aux yeux de la loi.

Moi, je ne pouvais pas le croire, je pensais qu'un pareil vnement
cassait tout, mais pas le moins du monde.

C'est fort, un mariage.

M. Pivert, rendu  la vie par son succs, nous a expliqu que ce
mariage-ci tait tout aussi bon teint qu'un autre.

Et pour que ce pauvre Lucien Thibaut recouvre sa libert, il faudra que
la Fanchette soit guillotine....




Rcit intermdiaire de Geoffroy


Je restai sur ce mot _guillotine_. Il y avait dj du temps que ma
pendule avait sonn six heures du matin et que j'avais teint ma lampe,
car il faisait grand jour.

Depuis une heure, au moins, la passion de savoir luttait en moi contre
le sommeil irrsistible. Dans ce combat, le sommeil n'tait pas sans
remporter quelques avantages et la priptie, contenue dans la lettre de
Mlle Agathe, m'arrivait un peu comme en rve.

Pour excuse, je puis allguer que je la connaissais d'avance.

Je dois ajouter qu'veill ou rvant, j'tais de plus en plus frapp.

C'tait peut-tre une jeune personne trs recommandable que cette
demoiselle Agathe, mais sa lettre m'avait beaucoup irrit. Elle avait
des prtentions  l'effet pistolaire qui me mettaient hors de moi dans
des circonstances si graves.

Cela n'empchait pas le drame d'exister. J'y assistais avec un profond
serrement de coeur.

Le drame, pour moi-- ce point de ma lecture, du moins, car j'avais
chang dj plusieurs fois d'opinions, et plusieurs fois encore j'en
devais changer peut-tre--le drame, c'tait la lutte trop aisment
victorieuse, engage par Mme la marquise de Chambray contre Lucien
Thibaut et Jeanne Pry.

Ou contre Jeanne Pry et Lucien: peu m'importait l'ordre de bataille.

J'ai confess dj que j'avais mis au jour un roman dont la publication
avait t couronne de quelque russite. J'ajoute que la pratique de
certains mtiers modifie considrablement notre faon de voir les
choses.

Je ne crois pas du tout que tel romancier du genre inducteur, en le
supposant mme trs habile, pt faire un remarquable agent de police. Il
se complairait fatalement dans le ct _curieux de_ sa recherche. Il
mettrait l'algbre fantastique des probabilits  la place de
l'observation simple qui est le rsultat combin de l'instinct et du bon
sens. Il embrouillerait la piste.

Dans la chasse ordinaire, souvenons-nous qu'il y a le chien  ct du
chasseur: l'instinct brutal, corrigeant sans cesse les carts de la
science qui draisonne.

J'avais une dfiance instinctive de mes calculs d'crivain. Le peu, le
trs peu que je sais en diplomatie m'avait rendu partisan de ce systme
abandonn et mpris qui consiste  marcher droit devant soi.

De parti pris, je me dirigeais vers ce qui tait tout btement
plausible.

Il y avait ici deux plausibilits: l'une qui rsultait du drame
apparent, au point o j'en tais de la reprsentation, l'autre qui
devait surgir peut-tre d'claircissements ultrieurs, mais qui n'tait
pas encore ne.

Je ne ngligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait 
l'argent. Elle se rsumait dans le fait d'un immense et mystrieux
hritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi.
Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de
sang.

Je m'arrtais  la premire apparence,  celle qui jaillissait de
l'action mme, des intrts excits ou froisss, des passions mises en
jeu, des vnements enfin et de leurs mobiles.

C'tait Olympe, il n'y avait qu'Olympe au premier plan. Derrire elle,
les lunettes de Louaisot flambaient. Derrire encore apparaissait trs
vaguement ce visage de marbre: M. le conseiller Ferrand.

Notez que je partais d'un point sujet  erreur: l'innocence de Jeanne.
Je voulais Jeanne innocente. Quoique j'en eusse, je restais l'avocat du
pauvre Lucien.

Olympe tait donc devant moi, belle, ardente, forte,--ayant un secret
qui la domptait,--amoureuse, vindicative, provoque imprudemment--et, en
fin de compte, pousse  bout par l'injure odieuse de ce mariage entre
sa rivale et son amant, dont on l'avait fait la complice....

Je ne dormais pas puisque j'interrogeais ainsi ma pense, puisque je
calculais, puisque je m'efforais.

Les feuilles du dossier de Lucien s'taient parpilles hors de ma main.
Le jour grandissait derrire mes rideaux. J'coutais les heures
s'couler dans ce silence trange qui remplit les matines du centre de
Paris.

J'embrassais, je m'en souviens, avec une lucidit extraordinaire les
dtails aussi bien que l'ensemble de ma lecture. Ceux des personnages de
la pice qui m'taient connus venaient s'asseoir  mon chevet;
j'inventais ceux qui m'taient inconnus.

Tous, mme les comparses.

Je me souviens que je crais, par exemple, un petit substitut Pivert si
abominablement frappant qu'il s'accouplait de lui-mme avec Mlle
Agathe, la Svign d'Yvetot, formant  eux deux une sandwiche
matrimoniale, beurre par dix mille livres de rentes, plus les
esprances du cimetire.

Ce beau, ce joyeux enfant, c'tait mon ami Albert de Rochecotte, riant 
l'ide qu'on aime Fanchette  la folie, mais qu'on ne l'pouse pas....

Fanchette!--Jeanne! L tait le mystre. Il y avait la photographie,
tmoin en apparence irrcusable, et qui dposait contre Jeanne....

Et l'image de M. Louaisot de Mricourt s'asseyait dans ma ruelle,
demandant familirement  Plagie une tranche de rti  manger sous le
pouce.

Celui-l seul aurait pu me dire ce que j'avais besoin de savoir: Quel
tait le secret de la marquise Olympe.

Je l'entendais murmurer la bouche pleine:

Quel secret, Monsieur et cher client? car la cleste crature en a
plusieurs...

J'en demande bien pardon au lecteur, mais je n'ai pas tout dit encore
sur l'incompatibilit des mtiers de romancier et de juge d'instruction.

De mme qu'en physique il y a deux puissances opposes, gardant
l'quilibre de notre monde matriel: la force centripte ou attraction,
et la force centrifuge ou vitesse acquise, de mme, dans la cage 
cureuils o tournent les conteurs, il y a deux lments contraires: la
vraisemblance qui attache, l'incroyable qui entrane.

Ce sont l les deux sources ternelles de l'intrt dans un rcit.

Et comme l'intrt est identique  la vrit, il doit y avoir, par
consquent, pour arriver  la vrit ou a l'intrt, deux routes dont
l'une correspond  la vraisemblance et l'autre  l'imprvu.

Dans notre cas, la vraisemblance condamnait Olympe nergiquement et sans
appel.

Mais l'imprvu plaidait pour elle avec un gal succs.

En admettant purement et simplement qu'Olympe tait le mauvais gnie
planant au-dessus de tous ces malheurs, la _chose allait trop droit_.

Ceci n'implique aucune contradiction avec le principe pos par moi tout
 l'heure.

Les deux routes, en effet, ne se ctoient jamais jusqu'au moment o
elles touchent ensemble le mme but....

Le vrai sommeil me prit au milieu de ces mditations flottantes comme
des rves.

Quand vinrent les vritables rves, fruits de mes agitations et de mon
effort mental, ils furent en quelque sorte plus prcis que mes
rflexions.

Je me souviens que je vis Lucien et Jeanne--ensemble.

Ils taient dans un endroit o il y avait du gazon et des fleurs.

Quelque part,  l'entour d'eux, un tumulte se faisait, qui avait trait
au meurtre de Rochecotte. On allait, on venait, on criait. La fentre du
restaurant s'ouvrait demi-cache par les branches d'arbres.
J'entrevoyais la forme d'un mort sur un sopha, auprs d'une table,
charge de liqueurs et de fruits.

La marquise Olympe se tenait debout, au seuil, et regardait impassible,
comme dans la lettre de Mlle Agathe.

Mais tout cela tait lointain et confus.

Ce qui tait tout prs de moi, c'tait le couple doux et souriant:
Lucien tenant la main de Jeanne et me le montrant comme pour me dire:

Tu n'as qu' la bien regarder, tu sauras tout.

Et je la contemplais en effet de tous mes yeux, de toute mon me.

J'avais conscience de l'avoir dj vue, la photographie anime.

C'tait elle, la femme voile qui m'tait apparue sous l'auvent de
l'Opra, et dont j'avais distingu les traits au moment o elle
descendait les marches.

Certes, c'tait bien elle....

Les rves sont ainsi. La forme de Lucien s'effaa. Jeanne resta seule
auprs de moi, ses jolies mains croises sur sa poitrine, comme une me
d'Ary Scheffer.

Je me mis  lui parler comme si je l'avais toujours connue.

Je lui demandai tout franchement si elle aimait Lucien Thibaut comme il
croyait tre aim--et si elle tait encore digne de la profonde, de
l'admirable tendresse que Lucien Thibaut lui avait voue.

Elle me regardait en silence avec ses grands yeux bleus, tristes et
souriants tout  la fois.

Ses yeux me disaient:

Ami, vous ne savez pas assez, tudiez encore. Le mystre vous chappe
parce que vous ne me connaissez pas. Le mystre, c'est moi-mme. Je vaux
la peine d'tre devine.

J'aurais peine  exprimer le charme douloureux de ce rve o j'aimais
Jeanne non plus  cause de Lucien, mais pour elle-mme et comme une
chre petite soeur.

Quand je m'veillai, ma chambre tait inonde par le soleil de midi.

Je me sentais las et mme un peu malade. Ma tte lourde me brlait.

Mais ma curiosit, veille en mme temps que moi et bien plus
fortement que la veille, me remit en main les pages du dossier, encore
parses sur mon lit.

Mon domestique tait entr pendant mon sommeil, et il y avait longtemps,
sans doute, car mon chocolat, plac sur ma table de nuit ne fumait plus.

Dans le plateau se trouvaient mes journaux et plusieurs lettres.

Je laissai mon chocolat, bien que je le prenne froid, d'habitude. Ceci
n'tait pas un sacrifice puisque l'apptit me manquait, mais ce qui peut
tre regard comme un symptme majeur d'excitation, c'est que mon
premier mouvement fut de ngliger tout net mon courrier pour reprendre
ma lecture.

Cependant, il est une chose qui attire invinciblement ceux qui touchent
 la presse, ne ft-ce que par une imperceptible tangente. Mon oeil
ayant rencontr parmi mes journaux un titre nouveau, je tendis le bras
d'instinct, et mes doigts dchirrent la bande malgr moi.

Voil ce que la bande arrache me laissa lire:

_Le Pirate_, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la
littrature et des tribunaux...

Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits d'esprit, qui
plaisantent agrablement sur toutes choses srieuses et prparent avec
une douce gaiet le terrain o les rvolutions glissent dans le sang.

Ces oeuvres quotidiennes et lgres sont assurment les plus jolies
fleurs de notre jardin intellectuel.

Sans apprt, sans prtention, sans tudes maussades, elles offrent, sous
une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopdie. On les voit en
effet tour  tour apprendre l'loquence  nos Bossuets, l'art de la
scne  nos Talmas, la musique  Mozart et la langue franaise 
l'Acadmie.

Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez
enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire
Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez
l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de
leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gnez
pas; soyez srs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont
uniformment en mesure de remontrer la politique  Guizot, la
diplomatie  Talleyrand, la stratgie aux Prussiens et la pharmacie aux
apothicaires.

Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque
temps qu'il fasse.

J'ouvris _Le Pirate_. Il en tomba un petit carr de papier imprim,
expliquant que _Le Moustique_, courrier de la politique, du commerce,
des beaux-arts, de la littrature et des tribunaux, tant oblig de
disparatre par suite de nombreuses condamnations, l'ide avait germ de
le remplacer par _Le Pirate_, pareillement courrier de la politique, du
commerce, des beaux-arts, etc.

Ceux des anciens abonns qui seraient assez russ pour deviner que
c'tait exactement la mme chose, taient pris de ne pas le dire au
gouvernement.

En tte du numro, la liste des rdacteurs: tout le monde.

Le premier-Paris disait en trs bons termes qu'en prsence des rigueurs
croissantes du pouvoir, on ne cesserait pas d'tre scandaleux, mais
qu'on le serait avec plus d'adresse.

Le second article corchait vif quelqu'un. (On voit de ces corchs qui
s'abonnent.)

Le troisime, rdig par un photographe de mes amis, lucidait la
question du pouvoir temporel des papes.

Le quatrime.... Mais vous en savez aussi long que moi sur _Le Pirate_.
Vous ne le respectez probablement pas beaucoup, mais vous le lirez
jusqu'au dernier jour de votre vie.

J'allais le rejeter aprs l'avoir parcouru, quand mon regard tomba sur
un _Avis au lecteur_, imprim en caractres gras et plac bien en vue,
au centre de la premire page.

Il tait ainsi conu:

Ds son premier numro, _Le Pirate_ commence la publication d'une oeuvre
tout  fait hors ligne, due  la plume d'un jeune crivain que son
premier ouvrage a rendu tout d'un coup clbre: M. Athanase Morin,
auteur du _Viol de la rue Castiglione_.

_Le Pirate_, qui veut avoir accs dans les familles, aurait recul
devant ce titre trop significatif, mais M. Athanase Morin a bien voulu
crire spcialement pour nous un roman de la vie moderne, palpitant sans
tre dangereux et qui mettra le sceau  son illustration littraire.

L'oeuvre nouvelle de notre brillant romancier est intitule: _La Tontine
des cinq fournisseurs._

C'est une histoire vritable, o les Parisiens de Paris pourront
reconnatre sous leurs noms d'emprunt plusieurs personnages bien connus
du boulevard.

Le rcit est crit sur renseignements authentiques et fournira des
dtails d'une vrit saisissante sur une affaire qui a rcemment
passionn la curiosit publique: un meurtre horrible, commis dans un
restaurant des environs de Paris par une jeune fille sur la personne de
son amant.

Voir  notre troisime page le premier chapitre ou introduction de ce
remarquable ouvrage.

Je tournai la feuille prcipitamment et avec une motion que je ne
saurais nier.

C'tait une pice nouvelle que le hasard glissait dans mon dossier.

J'allai tout de suite  la troisime page o, sous la rubrique
_Varits_, je lus ce qui va suivre.

Mais avant de transcrire la prose du _Pirate_, je dois dire qu'il y
avait en marge de l'article varit ces mots crits  la main:

Bien le bonjour, Monsieur et cher client, voyez si a peut vous
servir.




Extrait du journal Le Pirate




Introduction du roman


Il y avait une fois cinq fournisseurs qui taient tous les cinq Normands
du pays de Caux.

C'tait  la fin du Premier Empire,--mais ils n'avaient pas toujours t
fournisseurs.

Avant d'tre fournisseurs, l'un tait un gentilltre ruin, l'autre un
mendiant  besace, le troisime un bedeau de paroisse, le quatrime un
maquignon banqueroutier et le cinquime un soldat dserteur.

Vous voyez que MM. les fournisseurs du Premier Empire taient dj des
industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.

C'tait en 1811, il s'agissait ds lors de monter, d'habiller, de
chausser, d'quiper en un mot la Grande Arme qui devait geler en
Russie.

Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient
l'envers d'une immense gloire: entre autres des embarras d'argent.

Or, c'est la vraie fte des fournisseurs quand le pouvoir n'a pas
d'argent.

Dans tous les coins de la France et mme au fond des campagnes, les
fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de sicle
ait invent les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des
demoiselles qui vendirent  l'tat bien des chevaux fourbus et bien des
culottes perces.

Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-mme voulut avoir sa part du
gteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean
Rochecotte-Bocourt, le gentilltre, rduit au mtier de facteur rural,
Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien
marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de
Duchesne, en sa qualit de dserteur, signrent, sur papier graisseux,
un acte o ils s'associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont
le gouvernement aurait besoin.

Il fut convenu que Jean Rochecotte serait le directeur de la socit et
ferait les dmarches, parce qu'il parlait et crivait couramment. On se
cotisa mme pour lui fournir un habillement prsentable qui fut achet
seize francs chez un revendeur d'Yvetot.

Avec ce bel habit, Rochecotte devait aller  l'intendance de Rouen et
soumissionner n'importe quoi.

Seulement, l'habit pay, M. le directeur tait, il est vrai, superbe,
mais l'association n'avait plus un denier.

Or il fallait un boursicot, non pas pour payer la marchandise--quand on
a la commande, le crdit arrive tout naturellement,--mais pour graisser
la patte  quelqu'un et avoir ainsi la commande.

Bien entendu, nous ne plaons pas ce quelqu'un-l dans les bureaux de
l'intendance. Le plus souvent! a ne s'est jamais vu!

Ah! par exemple! un voleur dans les bureaux!...

Les quatre associs cauchois se runirent de nouveau au cabaret de
Lillebonne. Il y eut une dlibration longue et anime dont le rsultat
fut qu'il fallait un banquier  l'association.

O trouver ce banquier?  eux quatre, ils n'auraient certainement pas pu
cueillir dans l'arrondissement ce qu'il faut de crdit pour emprunter
une pice de six liards.

Mais il y a un dieu spcial pour les Normands qui ont le got de la
fourniture. C'est connu.

Pendant qu'ils dlibraient, un de ces mendiants qui vont le long des
grandes routes du pays de Caux, chantant: _La chantais, si vous plat,
pour l'amour di bon Diais,_ entra dans l'auberge dposa sa besace sur la
table et demanda la soupe.

Les associs ne le virent point, tant ils taient occups.

De sorte que le mendiant put entendre toutes les belles choses qui
furent dites, touchant les bnfices certains de l'affaire.

--Avec un billet de mille francs, dit enfin Rochecotte, je parie que
nous aurions un million avant six mois!

Le mendiant tait normand aussi, et la vocation des fournitures dormait
au fond de son me immortelle.

Il se leva et vint mettre sa besace sur la table de nos quatre associs
tous surpris de cette intrusion.

Il dit:

--Je m'appelle Joseph Huroux. Il y a dans la poche de cuir de ma
gibecire cent soixante-six pices de six livres, plus un petit cu de
trois livres et une pice de vingt sous, total mille francs. Je veux
bien les mettre dans votre affaire, pourvu que je sois le caissier de
_notre socit_.

Mme quand ils se jettent par la fentre d'un cinquime tage, ces
braves fils de Rollon n'abandonnent jamais la prudence originelle.

Vous jugez si les quatre associs firent la petite bouche!

Sance tenante, le premier papier graisseux fut dchir et on en prit un
second pour libeller un nouvel acte o les associs taient cinq au lieu
de quatre.

Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui
ne lchait pas sa caisse.

Ce qu'ils firent dans les bureaux de l'intendance, ma foi, je n'en sais
rien, mais ils revinrent sans les pices de 6 livres et avec un petit
morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60.000 francs de chevaux  livrer.

Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitt en campagne. Au bout de
trois semaines, l'association avait fourni une centaine de rosses 
l'tat et gagn dessus cent pour cent.

Jean Rochecotte et Jean Huroux allrent cette fois jusqu' Paris.
Toujours mme ignorance sur ce qu'ils purent bien faire chez M. le
ministre. Mais ils avaient emport 25.000 francs et revinrent sans le
sou avec un plein sac de marchs.

Marchs de salaisons, marchs de draps, marchs de chaussures.

Alors, tout le monde se mit  l'oeuvre: le bedeau qui avait t savetier
se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux,
mme la viande, prit  son compte les salaisons; le dserteur qui avait
foul la laine  Saint-Pierre-ls-Louviers, s'occupa des draps, et vogue
la galre! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M.
l'intendant lui-mme.

Si bien que, non pas tout  fait au bout de six mois, mais aprs avoir
combl pendant deux ans l'arme franaise de souliers en papier mch,
de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et
gnralement de toutes autres espces de friandises, nos cinq associs
normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la
caisse tenue par Joseph Huroux.

L'ide leur vint de partager. En apparence, ce n'tait pas trs
difficile. Un million entre cinq donne  chacun deux cents mille francs.

Un petit enfant pourrait faire le calcul.

Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, mme
une pomme de Chatigny sans l'homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et
qu'il s'agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.

On alla chez le notaire.

Chez le notaire, on se disputa tant et si bien qu'on fut sur le point de
se battre.

Il fallut bien se rconcilier. On ne se rconcilie pas sans boire. Il y
eut un fort repas de corps chez l'aubergiste de Lillebonne, et on invita
le notaire.

Je n'tais pas l, mais j'ai connue quelqu'un qui y tait.

L'ide vint du notaire qui esprait avoir le dpt des fonds.

L'ide de la tontine.

Nous voici donc enfin arrivs  cette tontine vaguement connue, et dont
la mystrieuse clbrit trotte dans un si grand nombre d'imaginations!

Cette loterie au dernier vivant qui, en 1858, poque o trois de ses
membres existaient encore, comportait dj un capital de huit millions
de francs!

Cet amas d'or autour duquel se sont ameutes depuis le temps tant de
passions, dont le pied baigne dans une si profonde mare de sang, et qui
a dj cot  l'humanit tant de crimes!

Car outre l'_Affaire des ciseaux_, dont je parlerai tout  l'heure, il
est constant que quatre des associs sont morts ailleurs que dans leur
lit.

Le cinquime existe encore....

_(La suite  demain)._




Suite du rcit de Geoffroy


Mes yeux restaient fixs sur la signature de romancier qui terminait ce
fragment. Je cherchais en vain  faire la lumire dans ma pense. Il me
semblait voir derrire cette signature une personnalit autre que celle
du romancier lui-mme.

Cela avait odeur d'attaque. Ce n'tait pas seulement l'introduction d'un
rcit populaire. Je ne sais quoi de savant et de menaant se cachait
sous ce dbut de prologue, lestement trouss.

Contre qui allait tre dirige l'attaque? Rien ne pouvait encore le
faire deviner,  moins que ce ft contre le dernier vivant de la
tontine.

Mais quelque chose me disait que cette machine de guerre dont je ne
pouvais encore mesurer ni la porte ni la puissance avait un autre
objectif.

Ce ne pouvait tre ni Lucien, ni Jeanne. Ils taient trop compltement
vaincus. Inutile assurment de pointer contre eux cette grosse
artillerie.

L'ide me vint que c'tait peut-tre moi-mme qui servait de cible....

Il fallait que le fragment m'et bien vivement frapp, par ce qu'il
disait, et surtout par ce qu'il promettait de dire, car je ne repris pas
la lecture du dossier de Lucien. Je demeurai l, mditant, cherchant 
deviner quel tait le but de l'article, et surtout le but de la
communication qui m'en tait faite.

Il y avait trois lettres sur mon plateau: deux de forme ordinaire et
une trs grosse qui ne portait pas le timbre de la poste. Par manire
d'acquis, je pris cette dernire et j'en rompis le cachet. Il s'en
chappa des papiers d'imprimerie.

Je sais ce que c'est qu'une preuve ayant corrig celles de mon livre,
mais je n'avais rien sous presse, et mon premier mouvement fut de croire
que l'imprimeur s'tait tromp en m'adressant ce paquet.

Cependant, comme il y avait deux lignes crites  la main en tte de la
premire feuille volante, j'y jetai les yeux pour me bien assurer du
fait.

C'tait encore la mme criture: celle de la note trouve par moi  la
troisime page du journal _Le Pirate_.

Cette fois, M. Louaisot de Mricourt--car j'avais parfaitement reconnu
mon attentionn correspondant--me disait:

J'ai bien pens, Monsieur et cher client, qu'il ne vous serait pas
dsagrable de devancer la publication du second numro. Il a du talent,
ce jeune homme-l, h!

Je me jetai aussitt sur les preuves comme sur une proie.




preuves du Pirate




Suite de l'introduction du roman


Le cinquime membre de la tontine, disions-nous, existe encore, si l'on
peut appeler existence la misrable vgtation de ce cadavre anim qui
se meurt de soif et de faim auprs de sa montagne de richesses!

Mais revenons  l'auberge de Lillebonne o nos cinq fournisseurs
ftaient leur rconciliation par-devant notaire. Le cidre tait bon,
cette anne-l, on en but beaucoup, et, aprs le cidre, vint le
bourguignon, comme on dit l-bas.

Au dessert, ils taient tous les cinq ronds comme des tonneaux.

Voil que le notaire, au lieu de chanter des chansons, se met  remuer
des chiffres. C'est bien plus amusant. Un million, ce n'est pas grand
chose, mais, en composant l'intrt, a rapporte un autre million en
quatorze ans,--quatre millions en vingt-huit ans,--huit millions en
quarante-trois ans,--seize millions en cinquante-sept ans.

Or, le plus g des associs, qui tait Jean Rochecotte, allait sur ses
trente-cinq ans. Il pouvait donc voir cela haut la main, rien qu'en
dpassant un peu ses 90 ans, et les autres encore mieux.

Seulement, pour produire ce miracle de la multiplication des millions,
il ne fallait toucher ni au capital ni aux intrts.

On prit le caf, du caf qui n'tait pas trs bon, mais dans lequel on
mit beaucoup d'eau-de-vie.

Et puis, on poussa le caf, on le surpoussa. La salle d'auberge tait si
pleine de millions qu'on marchait dessus. Le notaire les semait.

Jean Rochecotte, qui tait un grand maigre, maladif et pris de la
poitrine, dit au notaire en toussant creux:

--Expliquez-nous a, la tontine, Me Louaisot.

Le notaire s'appelait Louaisot, et son tude tait  Mricourt, auprs
de Dieppe.

C'tait un petit vieux qui en savait long. Il expliqua la tontine, et il
versa de l'eau-de-vie dans les tasses.

Aprs l'explication de Me Louaisot, chacun comprit trs bien que la
tontine, c'tait l'art de ne pas partager le million et de l'avoir  soi
seul. Que dis-je un million! Deux, quatre, huit, seize millions.

Et pour cela, il ne s'agissait que de vivre; or, aujourd'hui, aprs tant
de bouteilles vides, chacun de nos cinq Normands tait bien sr de
durer au moins cent sept ans.

Cependant, on hsitait encore. Se sparer de son argent! quel
crve-coeur!

Me Louaisot se garda bien d'insister, mais il montra un bout de gazette
qui reprsentait l'empereur comme fou de colre. On ne parlait de rien
moins que de fouiller les fournisseurs!

Vous voyez que ce Me Louaisot n'tait pas le premier venu, mme en
Normandie, o tout le monde a de l'esprit, jusqu' Gribouille!

Est-ce rgulier? moi, je ne suis pas notaire. Ce qui est sr, c'est que
ces messieurs ont toujours du bon papier timbr dans leur poche. L'acte
fut libell sur la table vineuse et dat de Mricourt, pour la due
forme.

Puis les cinq ivrognes signrent avant de glisser sous la table.

Le roman dont j'offre ici aux lecteurs du _Pirate_ le prologue ou
l'introduction, et qui commencera demain  cette place mme, est
l'histoire d'un million plac  intrts composs pendant quarante-six
annes, car la tontine fut liquide le 30 aot 1859 par suite du dcs
de l'ancien mendiant Joseph Huroux, qui tait l'avant-dernier vivant.

L'histoire de ce million comporte sa croissance, les dangers qu'il a pu
courir, la course au clocher des passions enrages autour de lui, la
srie des bassesses, des vols, des meurtres dont il a t l'origine.

La cupidit n'est pas comme l'amour qui engendre le Bien et le Mal:
notre million, dans sa longue vie, ne conseilla pas une bonne action.

C'est peut-tre parce qu'il tait le fruit du vol.

Fantaisie est venue au _Pirate_ de se renseigner  cet gard, et nous
avons pris des informations sur la biographie des autres millions de
notre connaissance.

Les millions sont nos matres comme le gouvernement, ils cousinent avec
le gouvernement, nous les respectons comme le gouvernement.

Nous ne dirons donc pas qu'ils sont tous plus ou moins le fruit du vol,
comme le million qui est le hros de notre drame, mais nous affirmerons
qu'aprs avoir interrog sparment des douzaines et des douzaines de
millions, nous n'en avons pas trouv un seul qui et un bel
acte--gratuit-- se reprocher.

Pas une tache dans ce livre d'or!

--Ils ne donnent jamais et ils prennent toujours, disait le vieux
matre Louaisot. On n'est million qu' ce prix-l.

Pour aujourd'hui, il ne me reste qu' effleurer trs lgrement un sujet
qui sera peut-tre l'attrait principal de mon livre: je veux parler de
l'_Affaire des ciseaux_.

Ayant mis mon respect trs humble aux pieds de l'autorit, de
l'intendance, de l'or et gnralement de tout ce que j'ai rencontr de
saint sur mon passage, vous pensez bien que je ne vais pas prendre la
justice au collet pour lui dire maladroitement ses vrits.

Non, je vnre l'habilet, le savoir, le flair, l'infaillibilit et mme
les bonnes moeurs de la justice franaise presque autant que l'hrosme
des millions, mais cela ne peut m'empcher de dire au lecteur que
l'affaire du Point-du-Jour est trs peu et trs mal connue.

L'minent et jeune magistrat, charg de l'instruction prliminaire a
paru ignorer, le clbre avocat gnral qui a pris la parole aux dbats
n'a mme pas mentionn un fait de l'importance la plus considrable et
qui prsente sous un nouvel aspect le crime de la malheureuse Fanchette
Hulot.

Ce fait est  lui seul un tmoignage excellent et une explication
complte.

Comme il rattache troitement la biographie du million  l'Affaire des
ciseaux, nous allons le rvler d'avance au lecteur:

Fanchette Hulot, ou plutt Jeanne Pry, femme Thibaut, tait non
seulement la matresse, mais encore la cousine du comte Albert de
Rochecotte.

Le compte Albert tait l'hritier lgal de ce Jean Rochecotte,--l'ancien
facteur rural de Lillebonne,--qui reste le dernier vivant des cinq
fournisseurs.

Et  qui appartient par consquent le montant norme de la tontine!

En seconde ligne, aprs le comte Albert venait Jeanne _Pry,-- qui la
mort de son amant constituait ainsi une colossale fortune en
expectative._

La justice franaise a condamn Jeanne Pry  mort, par contumace, sans
faire mention de cela!

Que sait-elle donc, si elle ignore le fond mme des causes qu'elle juge?

Aprs Jeanne, en troisime ligne, arrive...; mais pourquoi parler de cet
hritier-l qui va probablement tre le seul, le vritable hritier?

Nul n'accuse cette personne, place dans une position trs honorable.

Et il faudrait avoir la folie amricaine d'Edgar Poe, pour imaginer ici
une main de troisime hritier, tuant le premier par le second, et le
second par la loi qui punit le meurtre du premier....

Ce troisime hritier est encore une femme.

(Fin de l'introduction)




Suite du rcit de Geoffroy


Dans ce second article, la griffe de M. Louaisot de Mricourt ne se
cachait plus.

Il entamait ici, ou poursuivait une vritable bataille. Je le
reconnaissais derrire l'auteur comme si le terrible rayon de ses
lunettes et bless mon regard.

Le nom de son pre, car je supposais bien que le vieux Louaisot tait
son pre, crit en toutes lettres sans ncessit, proclamait sa volont
de se mettre en vidence.

Le second article confirmait pour moi le premier. J'avais bien devin.
Ce roman tait une machine de guerre.

Ds les premires pages, cette machine tirait  tort et  travers, sur
beaucoup de gens, des vivants et des morts.

Elle atteignait Jeanne rudement en la plaant sous le coup de la fameuse
maxime juridique: _Reus is est cui prodest crimen_ (celui-l est le
coupable  qui profite le crime).

Elle atteignait Lucien dans Jeanne, elle le frappait en outre en jetant
son nom en pture  la curiosit publique.

Mais ce n'tait ni contre Lucien, ni contre Jeanne que l'artillerie de
M. Louaisot tait pointe. Elle ne les mitraillait qu'en passant.

On dit que la pense d'une lettre est dans le post-scriptum.

La pense de l'article tait tout entire dans ses trois derniers
alinas.

La forteresse que l'on bombardait, c'tait le troisime hritier,--_qui
tait encore une femme!_

M. Louaisot avait fait crire l'introduction et peut-tre le roman tout
entier pour effrayer--ou pour tuer cette personne, dans une position
trs honorable que nul n'accusait... jusqu' prsent.

J'avoue que cela me troublait. Quoique je ne fusse pas au bout de ma
lecture, j'avais chiffr dj les bases d'un calcul de probabilits.
Dans ce calcul, M. Louaisot et Mme la marquise de Chambray taient
des quantits de mme nature et places du mme ct de l'quation.

Fallait-il bouleverser tous mes chiffres et changer compltement la
position du problme, maintenant que M. Louaisot mettait si ouvertement
en joue Mme la marquise de Chambray?

Je mis  part le journal _Le Pirate_ et le paquet d'preuves sous mon
oreiller, pour les reprendre au besoin, et pendant que j'y tais,
j'ouvris les deux lettres qui restaient sur le plateau.

La premire dont l'enveloppe tait borde d'un large liser noir, ne
contenait que ce peu de mots:

_Mme la baronne de Frnoy prsente ses compliments  M. G. de Roeux,
dont elle a appris le retour, et le prie de vouloir bien la favoriser
d'une visite._

Ce nom n'veilla en moi aucun souvenir.

L'autre lettre tait aussi brve et presque semblable. Elle disait:

_Monsieur,_

_Au nom de notre ami commun, M. Thibaut, je vous prie d'tre assez bon
pour m'accorder une prochaine entrevue._

_Sign: O. de Chambray._

Ceci rpondait  un dsir qui tait si vif en moi que je sautai hors de
mon lit, parpillant sur le parquet les pauvres pices du dossier de
Lucien.

Mon premier mouvement tait de partir ainsi du pied gauche pour me
prcipiter chez la marquise.

La rflexion seule me suggra l'ide qu'il tait bon de passer au moins
mon pantalon et de chausser mes bottes. Je sonnai.

J'ai un valet de chambre qui s'appelle Guzman. Ce n'est pas ma faute.
J'ai peine  croire qu'il appartienne  l'illustre famille de celui qui
ne connaissait pas d'obstacles. Il est n  Paris, rue Saint-Guillaume,
faubourg Saint-Germain, chez mon pre, qu'il servait avant moi. Je ne
lui sais qu'un dfaut, c'est de s'chapper un petit instant pour faire
trente points au billard de la rue Taitbout.

Ces petits instants runis forment  peu prs les trois quarts de la
journe.

 part cela, c'est un modle. Et sincrement fort  la poule.

Guzman tait l par hasard. Mon coup de sonnette l'avait pris entre deux
petits instants,  la minute prcise o, ayant achev trente points, il
n'avait pas encore commenc les trente autres.

La conversation suivante s'engagea entre nous.

--Habillez-moi un peu vite, Guzman, dis-je.

--Oui, Monsieur, me rpondit-il; ce n'est pas pour djeuner en ville,
car il est trois heures passes.

--Ces deux lettres sont-elles arrives de bon matin?

--Distribution de dix heures.

--Et il n'est venu personne?

--Si fait, Monsieur. Il est venu un homme  lunettes qui savait que je
fais volontiers mes trente points, car il m'a forc d'en enfiler
soixante quand il a vu que vous n'tiez pas lev. Monsieur prend du
corps. Le sait-il? La ceinture de son pantalon tire.... Il joue
bien.--les lunettes. Elles sont d'or, heureusement. Sans a, je n'aurais
pas t avec lui au caf, rapport  son pantalon dont le bas n'est pas
propre.

--Que me voulait-il?

--Rien. Il a dpos un paquet de papiers que Monsieur a d trouver.

--Je l'ai trouv. Aprs?

--J'ai gagn les trente premiers et lui les trente seconds.

--Personne autre?

--Nous n'avons pas fait la belle. Il est venu aussi la dame de compagnie
de Mme la baronne de Frnoy.

--Connais pas.

--Par exemple! Monsieur a encore moins de mmoire qu'autrefois. Ce n'est
pourtant pas l'ge.

--Ce sont peut-tre les infirmits. Guzman. Que voulait la dame de
compagnie?

--Rponse  la lettre de sa matresse.

--Qu'est-ce que c'est que sa matresse?

--Mme la baronne de Frnoy.

--Et qu'est-ce que c'est que Mme la baronne de Frnoy? fis-je avec
impatience, cette fois.

Guzman, qui avait achev de brosser mon chapeau, se mit  ramasser les
feuilles du dossier de Lucien, semes sur le parquet. Il me rpondit
d'un ton de reproche:

--Monsieur a sorti plus d'une fois chez elle quand il tait au lyce.
C'est la mre de feu M. le comte de Rochecotte. Il m'tait tout  fait
sorti de l'esprit que la bonne dame avait pous en secondes noces M. le
baron de Frnoy.

--Elle est re-veuve, continua Guzman, et bien seule, depuis que M.
Albert s'en est all.

Au lieu de mettre ma redingote, je passai une robe de chambre et je
m'assis  mon bureau.

J'crivis  Mme la baronne pour lui dire que j'aurais l'honneur de me
prsenter  son htel le lendemain.

Et j'crivis  Mme de Chambray pour la prier de m'attendre chez elle,
le soir mme,  neuf heures.

--Prenez une voiture. Guzman, et portez ces deux lettres: celle de
Mme la marquise d'abord.

--a doit tre la plus jeune, fit Guzman.

Je ne le donne pas pour un valet de chambre de la haute espce.

Il ajouta en sortant:

--J'avais oubli de dire  Monsieur que les lunettes d'or reviendront
demain.

--Pourquoi faire?

--Pour faire la belle.

La plus jeune! ce brave Guzman ne savait gure  quel point de pareilles
penses taient loin de moi en ce moment.

Et pourtant, il est certain que l'ide de voir cette belle marquise
m'agitait  un trs vif degr.

Il tait entr dans mes projets de tout faire pour obtenir une audience
d'elle, mais je croyais y trouver des obstacles, et c'tait elle qui
venait au-devant de moi!

La pense de la mre d'Albert passait aussi  travers mes
proccupations.

Que de choses, mon Dieu! moi, un oisif de la veille!

Et malgr l'normit de la besogne qui allait s'amoncelant autour de
moi, j'tais en ce moment comme un dsoeuvr, je ne savais que faire.

Depuis mon rveil j'tais en quelque sorte dans un autre drame, ou
plutt dans un autre acte du mme drame.

Le dossier de Lucien ne m'intressait plus autant. C'tait dsormais de
l'histoire ancienne.

Je le repris pourtant, mais ce fut par devoir. Je le posai devant moi
sur mon bureau, et j'en remis les diverses pices en ordre.

 mesure que je rangeais les scnes parses de cette trange comdie
qui, la veille, avait si profondment passionn mon attention, il arriva
que je rentrai  mon insu dans la srie de mes motions un instant
distraites.

Je ne saurais pas expliquer pourquoi le fait d'avoir un pied dans le
pass, un pied dans le prsent du drame doubla tout  coup l'intrt que
j'y prenais.

Ma curiosit, rveille par les faits nouveaux qui facilitaient ou
entravaient mes moyens de la satisfaire, se jeta plus avidement que
jamais sur la pture offerte par le dossier.

C'taient l les lments mmes du problme. Pour en obtenir la
solution, il tait ncessaire de ne rien ngliger.

Je repris ma lecture  la fin du n72, qui tait, on s'en souvient, la
lettre o Mlle Agathe racontait le mariage et l'arrestation de
Jeanne.




Suite du dossier de Lucien


Pice numro 73

(Billet de Mlle Agathe Desrosiers. Sign.)

6 Septembre, 8 heures du soir.

_ Mlle Maria Mignet,_

C'est encore moi, ma chre. Vous allez vous tonner de recevoir deux
courriers de moi le mme jour, mais ma lettre tait dj  la poste, et
il m'est venu quelque chose de nouveau  vous dire:

Quelque chose de vraiment tonnant. Le dtail m'a t donn par M.
Pivert. Vous allez voir comme c'est drle.

Vous vous souvenez bien des ciseaux? La police avait fait photographier
les ciseaux de Fanchette comme Fanchette elle-mme.

Voil une invention que les assassins ne doivent pas prner, la
photographie!

Figurez-vous que ces ciseaux-l n'taient pas les premiers venus. Ils
sortaient de fabrique anglaise. J'ai vu leur portrait. Ils ont une
petite estampe damasquine  la croisure des deux branches, reprsentant
une double palme, et au centre de l'estampe, une marque poinonne,
celle de la fabrique, probablement: un petit lvrier entre les deux
initiales S. W.

Aprs l'arrestation, M. le prsident a pris lui-mme en main la conduite
de l'affaire. Une perquisition a t ordonne au domicile de l'accuse,
qui tait, vous le savez, l'htel mme de Mme la marquise de
Chambray.

L on n'a rien trouv que des brimborions insignifiants. Vous sentez
bien que Mlle Jeanne Pry--ou plutt Mme Lucien Thibaut, ma
chre!--n'avait pas t garder par exemple des lettres de son ancien
Rochecotte!

Voyez-vous, mon motion est passe, et j'ai presque honte de m'tre
laiss prendre par la piti.

Il faut un exemple.

Mais une seconde perquisition ayant t faite dans la chambre que
l'accuse occupait dans la ferme du Bois-Biot, prs de la ville, on a
dcouvert une bote  ouvrage en chagrin noir, pouvant dater du rgne de
Louis XVI, et qui aurait maintenant une certaine valeur comme bibelot.

Pourquoi l'avait-elle laisse-l? On ne sait pas encore. Toutes ses
autres affaires taient  l'htel de Chambray.

La plaque d'acier de la bote  ouvrage tait orne de l'estampe dont je
viens de vous faire la description, et au centre de l'estampe, il y
avait le petit chien entre les deux initiales S. W.

Hein, chrie? le doigt de Dieu!

Ce n'est pas tout.

On a ouvert la bote.  l'intrieur, aucune pice ne manquait, pas mme
les ciseaux, mais attendez!

Les ciseaux taient de fabrique franaise et tout neufs.

Tandis que toutes les autres pices, sans exception, le d, l'tui, le
poinon, etc., etc., taient de fabrique anglaise et portaient
l'estampe, la mme, encadrant le mme petit lvrier, entre les deux
mmes lettres S. W.

Est-ce clair? et est-ce curieux? moi, a m'amuserait de mener des
instructions.

M. Pivert dit que a achve Mme Thibaut,--la jeune.

Selon un bruit qui court, l'autre Mme Thibaut--la mre--et ses deux
demoiselles vont faire enfermer le dplorable Lucien dans une maison de
fous.


Pice numro 74

(crite et signe par Mme veuve Thibaut.)

7 septembre au matin.

_ M. L. Thibaut,_

O te caches-tu, malheureux dindon? Tu n'tais pas chez toi, hier au
soir. Je parie que tu rdais autour de la prison. C'est heureux que je
ne t'aie pas trouv, car je t'arrachais les yeux. Je l'avais promis 
Clestine et  Julie.

Oh! les pauvres, les pauvres mres! On devrait vous touffer entre la
paillasse et le matelas de vos berceaux, sacs  chagrin que vous tes!
Et dire qu'on vous aime tout de mme! c'est trop bte aussi, je veux te
dtester et j'y parviendrai.

Si ton pre n'tait pas mort, et qu'il a bien fait, le cher homme! je
lui dirais: casse-lui les deux bras et les deux jambes ou je me spare
de corps et de biens!

Et je le ferais comme je le dis, Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Ah a! tu ne voyais donc rien, toi! Ce n'est pas moi qui ai t trompe.
Ds le premier coup d'oeil, j'ai vu que c'tait une petite rien de rien.
a sautait aux yeux, mon pauvre gars. Il fallait tre toi pour la gober.
Les mres devraient....

Mais non! elles ne peuvent pourtant pas vous noyer.

Moi qui tais si fire de ta conduite! c'est du propre! j'en donnerais
douze comme toi pour un mauvais sujet qui aurait le fil et qui ne se
laisserait pas prendre  la premire gourgandine venue dguise en
colombe.

Qu'est-ce que je dis, une gourgandine! Toutes les gourgandines
n'assassinent pas. Mon fils, mon Lucien, un juge, le jeune homme le plus
sage d'Yvetot, a t donner son nom  une abomination de guenon qui tue
les hommes en cabinet particulier!

Il faut te remuer, dis donc, et plus vite que a; il faut soulever ciel
et terre, casser le mariage, pitiner dessus, le hacher en miettes, ou
bien, si a ne se peut pas, la faire guillotiner en deux temps....
Misricorde! les mres! c'est mon nom qu'elle porterait sur l'chafaud!

Tu es un coquin! tes soeurs le disent. On ne se conduit pas comme a
avec ses parents!

Jolie! elle! allons donc! Un chiffon: la beaut du diable! Et des
manires! Je n'ai jamais pu la regarder en face. Des cheveux jaunes, des
yeux de faence, un nez... enfin, quand mme elle aurait t jolie!
aprs?

Qu'avais-tu fait  Olympe? Tu as donc un tour dans ton sac avec ton air
d'innocent. Si a avait t seulement pour t'tablir avec avantage! Que
lui avais-tu promis? De quoi l'avais-tu menace? Je veux savoir. Elle
avait quelque chose autour du cou que tu lui avais nou et qui
l'tranglait. Qu'est-ce que c'tait? Tu me le diras ou nous verrons!

Olympe! soixante-dix mille livres de rentes! Les mres! Les mres! a me
revient toujours. J'aimerais mieux tre domestique!

Cherche, maintenant! va! fouille! non pas soixante-dix mille francs,
mais soixante-dix mille sous! malheureux! Il ne s'agit plus d'Olympe.
Demande Mlle Agathe, on te tournera le dos, demande Mlle Maria, on
te rira au nez.

Tu n'obtiendrais mme pas Sidonie!

D'ailleurs, tu es mari, mari, mari! Je deviens folle.

coute, je vais quitter le pays, c'est rsolu, reprendre mon nom de
Pervanchois qui n'ira pas du moins  la cour d'assises. Je vais me
cacher quelque part en Touraine, au fond d'un puits. Et ces demoiselles
scheront vieilles filles! Tu devrais t'empoisonner.

Je ne sais plus ce que je dis. Tu as tu ta mre. Tes soeurs vont
t'arranger, je leur cde la place. Je n'en peux plus de mal de tte.
Pour un peu, je te maudirais, mais  quoi a servirait-il?


Pice numro 74 bis

De Mlle Clestine.

La sympathie ne se commande pas. Je la devinais criminelle  la
rpugnance qu'elle m'inspirait. As-tu t assez aveugle! et entt! Nous
avons pu t'pargner la maldiction de notre mre.

Nous n'avions pas envie de nous marier; si nous en avions eu envie, nous
aurions trouv, Dieu merci, bien des occasions, mais enfin, nous
n'avions pas prononc de voeux, et nous voil condamnes  la solitude.
Nous sommes dshonores.

Pour mon compte, je te pardonne, mais je ne te reverrai de ma vie.


Pice numro 74 ter

De Mlle Julie.

Tu nous a dshonores, c'est vrai, malheureux frre, mais je fais la
part de ton peu d'intelligence. J'ai souvent souhait d'tre homme pour
te soutenir et te guider dans la vie. Loin de moi la pense d'craser
ton infortune, je trouve Clestine trop svre.

Hier au soir, maman voulait te maudire. Cela appartient  la catgorie
des opinions surannes. Je prfre, moi, te tendre une main secourable.
Si tu m'avais demand mon avis sur cette fille, je t'aurais dit qu'elle
n'avait rien pour elle. Mais il est trop tard. Tu touches au dernier
degr de la honte. Moi seule te reste fidle.


Pice numro 75

(criture de Lucien, sans signature.)

8 septembre 1865, 6 heures du matin. _(Sans suscription.)_

Je suis  Paris depuis une heure. J'ai la tte froide et calme. Je me
porte trs bien. Je combattrai vaillamment, j'en suis sr, et je la
sauverai, je l'espre.

Tout conspire pour l'accuser. Son innocence est pour moi claire comme
l'existence mme de Dieu.

J'ai t frapp au milieu de mon bonheur. Je n'ai pas ressenti le coup
aussi cruellement qu'on pourrait le penser. Je ne croyais pas  ce
bonheur.

D'ailleurs, moi, je ne suis rien, elle est tout: je ne songe qu' elle.

Quand on l'arrta, je la suivis  la prison. Elle y entra. On ferma la
porte sur moi. Je m'assis auprs de la porte, parce que mes jambes
taient faibles sous le poids de mon corps.

M. Ferrand voulut m'emmener chez lui, je le remerciai. Je pensais tre
l  ma place.

Geoffroy, je suis son mari. La loi nous a joints. Rien ne peut briser
cette union que la mort.

C'est l ma consolation, ma joie, mon esprance.

Ils sont venus trop tard. Jeanne est  moi devant les hommes, nous
tions l'un  l'autre dj devant Dieu.

Je ne suis pas malheureux: Jeanne est ma femme.

Je pensais  cela, sur ma borne, au seuil de la prison o est Jeanne. Je
me disais: L-dedans, et plus tard, sur le banc des accuss, elle
portera mon nom.

Et je remerciais Dieu.

Pendant cela, il venait des gens de la ville pour me regarder. On ne
m'insulta pas. Je crois au contraire que tout le monde avait piti de
moi.

Ma mre m'a crit des choses incohrentes et cruelles, mais il y a dans
sa lettre qu'elle m'aime toujours. Elle aurait pu me maudire.

Mais c'est trop vite parler de ma bonne mre: je n'eus sa lettre que le
lendemain, c'est--dire hier. Je restai  la porte de la prison trs
longtemps--jusqu' la nuit tombe. M. le prsident envoya trois fois
pour me chercher.

Louette, la femme de chambre d'Olympe vint aussi--plus de trois fois.

 la nuit noire, je frappai au guichet de la prison. Le concierge vint.
Je lui dis:

--Ce n'est pas pour entrer. Je voudrais savoir  quelle heure les
prisonniers se couchent.

Il me rpondit:

--Elle est couche depuis longtemps. Je le remerciai et je partis.

Je sortis dans la campagne et je pris le chemin qui mne  la ferme de
Bois-Biot. J'allais vite, comme si on m'et attendu  un rendez-vous.

Dans l'aire de la ferme, les gens taient rassembls et causaient tous 
la fois. Quelque chose d'insolite s'tait pass, je le vis bien et je
m'approchai.

--C'est M. le juge. Il va nous dire pourquoi on a mis la petite
demoiselle en prison!

--Parce qu'on l'accuse d'avoir tu quelqu'un, rpondis-je.

Ils se mirent  rire. Puis un gars dit:

--Dame! il y a de si drles de choses dans ce monde-ci!

Et un autre demanda:

--Est ce que c'est vous qui la condamnerez, M. le juge?

Je me mis rire  mon tour.

Ils me racontrent que la justice avait opr une descente dans
l'ancienne chambre de Jeanne. On avait trouv et emport une bote 
ouvrage. Parmi les preuves qui accablent ma chre petite femme, celle-ci
est une des plus lourdes. Mais Jeanne est innocente.

Je quittai ces braves gens, qui ne riaient plus. J'allai  notre haie.
Je m'assis sur l'herbe mouille.--Pour moi, Jeanne tait accroupie parmi
les feuilles et cueillait des primevres. Nous fmes ensemble toute la
nuit. Je ne dormis pas.

Je me levai sans fatigue, avec le soleil. En repassant devant la ferme,
je dis:

--Non, non, mes amis, ce n'est pas moi qui la condamnerai.

La fermire me demanda:

--Comment ferez-vous, M. le juge, si elle est coupable?

Je me rendis  la porte de la prison pour savoir si Jeanne avait bien
dormi. Le guichetier me fit un salut de connaissance et me rpondit:

--C'est elle qui voudrait bien avoir de vos nouvelles!

Je lui mis une pice d'argent dans la main et il me promit de dire 
Jeanne que je l'aimais toujours bien.

M. le prsident Ferrand ne se lve gure qu' neuf heures. J'allai chez
moi o je trouvai les lettres de ma mre et de mes soeurs. Je les lus.
Je prfrai bien la colre de maman au pardon de mes soeurs. Je t'assure
qu'elle est trs bonne. Mes soeurs ne sont pas mchantes, mais elles
ont envie de se marier. Je trouvai M. Ferrand  son bureau. Il tait
entour des pices relatives  l'assassinat de Rochecotte.

--Mon pauvre M. Thibaut, dit-il en m'apercevant, c'est pouvantable.
Nous avons tous t tromps indignement.

M. Ferrand a toujours t bon pour moi. Il tait l'ami de mon pre.

--Le mieux pour vous, ajouta-t-il, serait de faire un voyage. Je me
charge de vous obtenir un cong.

Je ne m'tais pas assis. J'tais auprs de son bureau, la tte penche
et mes yeux parcouraient la pice qu'il tait en train de lire. C'tait
une copie de l'acte d'accusation.

--M. le prsident, demandai-je, est-ce que vous la croyez coupable?

Il eut un sourire de compassion et garda le silence.

Je pris dans mon portefeuille la lettre d'Albert qu'il m'avait crite en
rponse  mes questions au sujet de Jeanne. Tu te souviens, Geoffroy?

C'est la seule fois que j'aie en un soupon. J'tais affol par ces
dnonciations anonymes, et j'avais crit  Albert pour lui demander s'il
connaissait ma Jeanne.

Sur ma prire, M. le prsident eut la bont de lire la lettre. Quand il
l'eut acheve, il me dit:

--Mon Dieu, cher M. Thibaut, je savais bien que vous tiez de bonne foi.
Je suis content nanmoins d'avoir eu communication de cette pice, qui
excuse jusqu' un certain point votre erreur.

Il me rendit la lettre.

Cela me donna un grand coup, car cette lettre tait pour moi l'vidence,
et, je croyais qu'aprs l'avoir lue, M. le prsident changerait
d'opinion sur Jeanne.

Je demandai encore.

--Est-ce que vous la croyez coupable?

--Mon cher ami, me rpondit-il trs affectueusement, cela importe peu
puisque je ne suis pas charg de l'instruction. J'ai ici les pices
parce que M. Cressonneau est arriv hier au soir. Il repart aujourd'hui.

Je relevai la tte. Ces choses accablantes me donnaient du courage et je
sentis que ma voix s'affermissait quand je repris:

--M. le prsident, je vous demande la permission de voir ma femme.

Il rpta ce mot _ma femme_, d'un ton scandalis, mais doux et plein de
compassion. Son regard tait moins froid que d'habitude.

--C'est malheureusement vrai, pronona-t-il tout bas. Si je m'tais cru
hier, j'aurais battu M. Pivert qui a laiss le fait s'accomplir. Une
heure plus tt, vous tiez sauv!

Une chaleur monta  mon front et mon coeur battit comme de joie.

--Je remercie Dieu de ce retard, M. le prsident, puisque ce retard a
donn  Jeanne un protecteur. Je vous ai demand la permission de voir
ma femme.

Il se leva.

--M. Thibaut, rpliqua-t-il, je suis fch de vous refuser. Ce n'est pas
 vous qu'il faut apprendre la loi. L'accuse est au secret. Il me salua
le premier. Je me dirigeai aussitt vers la porte.

Pendant que j'tais en chemin, il me dit, retrouvant quelque chose de
son accent affectueux:

--Mon jeune collgue, vous me pardonnerez si j'ai mis fin  cette scne
pnible. Je vous plains de tout mon coeur, et je voudrais vous servir.
Faites un voyage. Vous n'ignorez pas que je quitte le ressort.  Paris,
o je vais, je vous promets de m'employer activement pour vous obtenir
une autre rsidence. Dsormais, vous ne seriez pas bien ici.

Je l'coutais, arrt sur le seuil. J'attendis qu'il et achev pour
demander:

--Est-ce aujourd'hui qu'elle part pour Paris?

Il secoua la tte affirmativement.

-- quelle heure?

M. le prsident me tourna le dos et je sortis.

Je retournai  la prison tout exprs pour avoir rponse  la question
que M. Ferrand avait laisse sans rplique. Le guichetier me donna un
petit bout d'ardoise sur lequel taient crits ces mots avec la pointe
d'une pingle:

Merci, Lucien, je voudrais mourir.

Le dpart avait lieu  dix heures du soir.

Quand je rentrai  la maison, ma mre tait venue avec ma soeur Julie.
Clestine me tenait rigueur.

Je n'avais pas mang depuis la vieille au matin. Je me fis servir une
soupe. Pendant que j'tais  table, Louette, la femme de chambre
d'Olympe, entra sans s'tre fait annoncer.

--Eh bien! eh bien! me cria-t-elle ds le seuil, voil de l'ouvrage!
Mme la marquise deviendra imbcile de tout a ou folle. Avez-vous
jamais vu rien de pareil? Elle m'a dit: Louette, il faut que tu le
voies, ce pauvre M. Lucien, quand tu devrais entrer par la fentre. Et
dis-lui bien que je ne lui en veux pas pour tout l'ennui que a me
procure. Pensez-vous qu'elle soit appele comme tmoin dans l'affaire,
vous M. Thibaut? Vous mangez de bon apptit, oui! a va lui faire
plaisir de savoir que vous n'avez pas mal au coeur.

J'appelai mon domestique et je lui dis:

--Tu as eu tort de laisser entrer.

--Alors, vous nous renvoyez! s'cria Louette. C'est bien fait! Il ne
faut jamais s'avancer avec certaines gens...  vous revoir tout de mme,
M. Thibaut. Quand Mme la marquise me consultera, elle choisira
autrement, voil tout.

Elle sortit et ne se priva pas de m'appeler grand bta dans
l'antichambre.

Je bus un verre de vin aprs ma soupe, je voulais tre fort.

La visite de Louette m'avait mis dans l'esprit des penses dont je
n'avais que faire. Je me mis  rver. D'abord, je songeai  Olympe,
ensuite au prsident Ferrand, ensuite  l'homme qui m'avait vendu le
talisman.

Pourquoi mettais-je ici le prsident en tiers?

Je lui gardais de la rancune pour son refus de ce matin, mais quant  le
souponner capable d'une mauvaise action, non.

L'accusation vague--le fameux fragment--que tu auras d trouver dans le
dossier ne s'appliquait pas  lui nommment.

Pourtant, il avait servi de tuteur  Olympe, mais seulement pendant les
derniers mois de sa minorit, et en remplacement du premier tuteur
nomm, qui avait disparu dans une fcheuse affaire.

J'cartai M. le prsident.

Restrent Olympe et M. Louaisot de Mricourt....

J'ai t juge, Geoffroy. J'ai respect, je respecte encore sincrement
les magistrats dignes de ce nom, mais je suis pay pour m'avoir pas
beaucoup de foi dans l'infaillibilit des jugements humains.

En somme, je ne savais rien alors de ce que je sais maintenant. Je
regrettais d'avoir t dur envers Louette, c'est--dire envers Olympe.
Il y avait un fait certain: la justice se trompait.

Mais pour se tromper, la justice n'a besoin que d'elle-mme.

Ce sont des hommes qui la rendent.

Je suis un pauvre esprit, tu vas bien le voir. Tout en rejetant sur la
justice le fardeau entier de l'erreur, j'tais pris de soudaines et
furieuses colres contre Olympe et son Louaisot.

C'taient eux qui devaient avoir sur la conscience de ces fardeaux qu'on
dcharge  la cour d'assises. J'en tais sr, je l'aurais jur.

C'taient eux que le banc des accuss rclamait. Je les y voyais.

J'tais leur juge et je les condamnais....

Puis je m'effrayais de moi-mme et j'avais peur d'tre fou.

Je dois constater cependant que je n'avais prouv, depuis mon malheur,
aucun symptme du mal mental que tu connais. J'tais absolument
moi-mme.--_L'autre moi_ n'avait pas parl.

 six heures du soir, j'avais achev de prparer mes bagages. Tu
comprends bien que ma femme partant je ne pouvais pas rester derrire
elle.

 sept heures, je me rendis au chemin de fer pour savoir si la justice
aurait un train spcial. J'prouvai un grand plaisir  apprendre que
Jeanne devait prendre le convoi public, o on rservait seulement pour
elle et ses gardiens un wagon  part.

J'allais faire le voyage avec elle.

J'avais le temps. Je me rendis encore une fois au Bois-Biot Je priai,
agenouill au pied de la haie, sous le grand vieux chtaignier.
J'emportai la dernire fleur du chvrefeuille....

 dix heures, nous partmes d'Yvetot pour Paris. J'avais bien regard
tous les wagons composant le train et je m'tais mis le plus prs
possible de celui o je supposais Jeanne.

 la gare de Rouen, je crus voir une petite main derrire le rideau du
compartiment ferm.

Ce fut tout. Si le train avait heurt contre un obstacle et s'tait
broy comme il arrive, j'aurais peut-tre sauv Jeanne.

Si nous tions morts tous les deux--ensemble! je songeai  cela.

Mais qu'allais-je donc faire  Paris? Je ne me demandai cela qu' la
gare Saint-Lazare. Jusque-l, j'allais comme un homme sr de son fait
qui croit avoir bien conscience de sa conduite et de son devoir.

 la gare, quand je regardai au dedans moi, j'y dcouvris le vide. Je
voulais faire, faire, faire, mais quoi?

J'essayai en vain d'entrevoir Jeanne. On fit sortir tous les voyageurs
avant d'ouvrir le wagon rserv.

Un terrible dcouragement me prit dans la rue. Il me semblait que
j'avais oubli pourquoi j'tais venu.

C'tait l mon erreur, je ne l'avais jamais su....

Je descendis  mon htel ordinaire. Je tchai de rflchir. Aprs quoi,
je me suis mis  t'crire cette lettre que j'achve.

Cela m'a calm. Je sais ce que je veux faire.


Pice numro 76

(crite par Lucien sans signature ni suscription)

Paris. 8 septembre, midi.

Je sors de chez M. Cressonneau an, le juge d'instruction. Il est trs
bien log dans une des maisons neuves de la place Saint-Michel auprs de
la fontaine. Il m'a montr tout son appartement et m'a pri de regarder
 sa vue.

Il voit de ses fentres le palais, la Sainte-Chapelle et tout un
panorama de monuments.

Il y a vraiment une grande diffrence entre un juge comme moi et un juge
comme lui. Il a un boudoir, et sa robe de chambre lui donne l'air d'un
petit duc.

J'avais peur d'arriver trop matin  cause du voyage qu'il venait de
faire, mais il ne m'a pas fait attendre du tout.

Je suis entr dans sa salle  manger o il djeunait d'un oeuf frais et
d'une ctelette.

Il est jeune encore, assez joli garon, vif, ptulant, spirituel et un
peu bavard. Sous sa calotte de velours il n'y a presque plus de cheveux.
Tu vois si je suis froid, j'ai remarqu tout cela.

--Entrez donc, mon cher collgue, entrez donc, m'a-t-il dit en me
tendant la main sans se lever. On va vous donner un bon fauteuil, car
vous avez pass une mauvaise nuit. Je vous voyais  toutes les gares.
Pauvre cher garon! vous me faisiez l'effet d'une me en peine! Quel
singulier cas que le vtre! Voulez-vous faire comme moi? un oeuf? une
ctelette?

Je remerciai et je pris le fauteuil qu'on avait roul vers la table 
mon intention. M. Cressonneau an, quand je fus assis, me serra de
nouveau la main le plus cordialement du monde.

--Ma parole, reprit-il, je vous attendais presque. Je suis enchant de
vous voir: srieusement, je ne mens pas: j'ai beaucoup entendu parler de
vous, comme bien vous pensez, depuis l'affaire, mais aussi auparavant et
autrement, M. Ferrand vous regardait alors comme trs fort. Vous savez
que nous l'avons  Paris? Sa nomination doit tre au _Moniteur_
d'aujourd'hui.... Connaissez-vous l-bas une demoiselle Agathe? Agathe
Desrosiers?

J'aurais voulu l'interrompre, mais ce n'tait pas ais. Il y allait
d'une telle abondance! Je rpondis affirmativement.

--Voil! poursuivit-il. J'tais  tretat. C'est l'affaire qui m'a
rappel ici. Cette demoiselle Agathe est une peste assez russie. Je
plains Pivert. C'est celui-l un vrai naf! Il fait des mots! La
demoiselle Agathe nous avait racont vos fianailles. Moi, je ne suis
pas de l'cole formaliste, vous savez. Les convenances sont du drap dont
on habille la sottise. Je ne m'en sers tout juste que pour ne pas aller
en chemise. Ne craignez donc rien de moi. Je ne vous mprise pas le
moins du monde. Vous tes un original, eh bien! aprs?

Il cassa la coque de son oeuf en petits morceaux et se servit la
ctelette.

Je ne peux pas te dire l'air que j'avais, mais je ne ressentais pas
encore trop d'impatience.

Pendant que M. Cressonneau oprait son changement d'assiettes, je saisis
le joint et je dis:

--J'tais venu pour vous demander s'il me serait possible de voir ma
femme.

Il s'arrta de dcouper pour me regarder.

--Sa femme! rpta-t-il avec une nuance de reproche amical. Comme il
vous lche cela la bouche ouverte! Eh bien! ma parole, je ne dteste pas
a. Nous sommes de la jeune magistrature. Toutes les vieilles
prcautions oratoires nous ennuient et nous dgotent. Moi, par exemple,
si je l'appelais Mme Thibaut....

Je l'interrompis pour lui dire:

--C'est son vrai nom, c'est son seul nom.

Son couteau spara la ctelette en deux d'un geste tout gaillard.

--Au fait, collgue, rpta-t-il, c'est ma foi, la vrit! Seulement, je
n'aurais pas cru que la rclamation vint de vous. Mais quant  la voir,
impossible! Le secret est une de ces machines surannes qui font honte 
la jeune cole, mais il faut y tenir. L'accuse est au secret ici comme
 Yvetot.

Je courbai la tte.

--Nous changerons tout cela, continua-t-il en manire de consolidation.
Je suis pour la mthode anglaise et toute la jeune cole avec moi. Nous
arrivons, les vieux glissent. Je parie qu'avant vingt ans d'ici tout le
code d'instruction criminelle sera dmoli. Nous avons dj bien chang
de faons et de tournures, dites donc! Est-ce que je ressemble, moi qui
vous parle,  un robin du temps de Louis-Philippe? Except la barbe....

--Permettez-moi... commenai-je.

--La barbe! rpta-t-il avec nergie. Voil ce que je ne conseillerai
jamais aux hommes de notre profession. Il faut  chaque tat sa
physionomie, son caractre. Avec de la barbe on nous prendrait pour des
artistes ou des gens de lettres! Vous vouliez faire une question?

--J'en voulais faire plusieurs.

--Ne vous gnez pas! J'coute.

--D'abord....

--Avec moi, ne vous gnez jamais! J'aurai toujours le plus grand plaisir
 vous tre agrable, et si vos questions ne me vont pas, je me
dispenserai d'y rpondre, voil. Allez.

Il avala un verre de vin en riant d'un air satisfait.

--Ma premire question, dis-je, est probablement de celles que vous
croirez devoir laisser sans rponse. Je dsirerais savoir ce que vous
pensez de la position judiciaire de l'accuse.

--Eh bien! collgue, fit-il, en reposant son verre, c'est l ce qui vous
trompe! Jeune cole des pieds  la tte! Au Palais, je suis bien oblig
de suivre une routine: les vieux me mangeraient, mais chez moi, j'agis 
ma guise.  quoi bon des cachotteries?... En premier lieu, il n'y a pas
 dire, voyez-vous, elle est dlicieusement jolie.... Il parait que
votre prsident Ferrand avait vu son portrait. Pivert me l'a dit hier,
aprs la tripote de reproches qu'il a reue du mme prsident. C'est
son pain quotidien. Il arrivera  force de verges. Vous voyez comme je
suis sans faon dans mon langage. Jeune cole, Pivert m'a dit: Puisque
M. le prsident lui servait de tmoin, il aurait bien pu la
reconnatre. Dame! a parait plausible, mais...  quoi pensez-vous
donc, collgue?

Je pensais  ce qu'il disait. C'tait la premire fois que j'entendais
parler de cela, car j'eus seulement beaucoup plus tard entre les mains
la lettre o Mlle Agathe racontait le mot prononc par M. Ferrand 
la vue du portrait de Jeanne. Mais au lieu d'avouer ma proccupation, je
dis:

--J'attends votre rponse  ma question, Monsieur et cher collgue.

--Alors, fit-il, la... distraction de M. le prsident ne vous frappe
pas? Tant mieux! c'est sans doute qu'elle n'a aucune importance. Je vous
disais donc que l'accuse est adorable. Mais ceci n'a pas encore t
class, mme par la jeune cole, au nombre des circonstances
attnuantes. Mon opinion sur la situation, judiciaire de l'accuse, je
vais vous la dire sans la mcher. L'accuse est perdue de fond en
comble. Sa culpabilit est plus claire que le jour, ceci ne serait rien,
mais en mme temps, ce qui est tout, plus facile  dmontrer que deux
et deux font quatre.

Il repoussa son sige et prit un cure-dents.

J'essuyai la sueur de mon front. M. Cressonneau me tendit la main pour
la troisime fois.

--Vous avez voulu savoir et j'ai parl, me dit-il d'un ton srieux. Il
est bon de ne pas garder d'illusions. L'affaire est simple comme
bonjour. C'est Fanchette qui a commis le crime, et Jeanne est Fanchette.
Voil tout.

--Et si Jeanne n'tait pas Fanchette? demandai-je.

Il me regarda avec une curiosit qui n'tait pas sans inquitude.

Mais j'avais parl au hasard.

Il se leva. Je fis aussitt comme lui. Loin de me renvoyer, il passa son
bras sous le mien, et me conduisit voir ses richesses.

Ses faences lui donnaient beaucoup de fiert. Il en causait presque
aussi volontiers que de sa vue.

--Voyons vos autres questions, me dit-il en toquant une terre cuite
qu'il affirma tre de Clodion.

--J'ose  peine formuler le dsir que j'ai, murmurai-je. Cette fameuse
photographie, je ne l'ai jamais eue....

--Ah! parbleu! interrompit-il, la chose sera originale! Je vais non
seulement vous la montrer, mais vous faire cadeau d'un exemplaire.

--Est-ce vrai! m'criai-je tout tremblant.

Il prit dans sa poche une enveloppe de lettre qui contenait deux
preuves du portrait dont il a t si souvent question.

J'en avais dj vu une chez M. Louaisot, mais il avait refus de la
mettre en ma possession. Je saisis avidement celle que M. Cressonneau me
tendait. J'avais un espoir. Il y a de si singulires ressemblances! Mais
aprs avoir fait subir au portrait un minutieux, un douloureux examen,
je laissai retomber mes deux bras.

--Oui, oui, fit M. Cressonneau, je n'tais pas fch de voir votre
impression, c'est vrai, quoique le plaisir de vous tre agrable m'et
amplement suffi. Vous en tiez toujours  vos ides de sparer Jeanne de
Fanchette? Mais maintenant, c'est bien fini, hein?

Je rpondis:

--Du moins, ce portrait est bien parfaitement celui de ma femme.

--Est-ce tout ce que vous aviez  me demander, collgue?

--Non, mais ceci est ma dernire requte. Je vous supplie de m'apprendre
s'il y a pour moi un moyen quelconque de parvenir jusqu' ma femme.

M. Cressonneau fut un instant avant de me rpondre.

--Vous l'aimez bien! murmura-t-il enfin.

Puis il haussa les paules et poursuivit du ton qu'on prend pour
suggrer les expdients impossibles:

--Je ne vois rien... rien!  moins qu'il ne vous passe par la tte de
donner votre dmission, de vous faire inscrire au tableau, et de....

Je ne le laissai pas achever. Je lui serrai la main fortement et je
m'enfuis.


Pice numro 77

(crite et signe par Lucien. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

_ M. le prsident du tribunal civil d'Yvetot._

M. le prsident,

J'ai l'honneur de remettre entre vos mains, selon l'usage hirarchique,
ma dmission, adresse  M. le garde des Sceaux, et que je vous prie de
vouloir bien lui faire tenir. Veuillez agrer, M. le prsident, etc.


Pice numro 78

(Copie de la dmission de L. Thibaut, adresse au ministre de la
justice.)


Pice numro 79

(crite et signe par L. Thibaut. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

_ M. le btonnier de l'ordre des avocats,  Paris._

Monsieur et trs honor confrre,

En conformit de ma dmission envoye aujourd'hui mme  qui de droit,
j'ai l'honneur de solliciter mon inscription au tableau des avocats prs
la cour impriale de Paris. Je joins mon diplme de licenci en droit.

L'acceptation de M. le garde des Sceaux vous sera ultrieurement
adresse, avec les pices ncessaires que vous voudriez bien me
rclamer. J'ai l'honneur d'tre avec respect, etc.


Pice numro 80

(Extrait du _Moniteur universel_. Partie officielle du 8 septembre
1865.)

M. C.-B. Ferrand, prsident du tribunal de premire instance d'Yvetot,
est nomm conseiller prs la cour impriale de Paris.


Pice numro 81

(criture de femme, sur papier  tte imprime, portant: Htel de
Dieppe, rue d'Amsterdam,  Paris.)

10 septembre.

_ M. Louaisot de Mricourt, rue Vivienne._

M. L. Thibaut ne pouvant ni crire ni quitter sa chambre, prie M.
Louaisot de vouloir bien venir le trouver  l'adresse indique
ci-dessus.


Pice numro 82

(crite par Louaisot.--Sans signature.)

Paris. 11 septembre 65.

_ Mme la marquise de Chambray._

L'agneau est bien malade, mais il gurira. Il cherche, il brle. Il m'a
propos beaucoup d'argent, savez-vous pourquoi? _Pour retrouver
Fanchette._ Je vous dis qu'il brle.

Ce qui reste  fabriquer doit tre mis en main lestement.

Et il ne faut pas, croyez-moi, vous faire des ennemis de ceux qui
peuvent,  leur choix, vous donner un coup de coude ou un coup d'paule.

Une femme adroite attendrait encore un peu pour tre ingrate envers un
vieil esclave comme moi.


Pice numro 83

(criture de copiste. Anonyme. Papier colier. Presse et  suivre, si
M. L. Thibaut est absent.)

Paris, 12 septembre.

_ M. L. Thibaut,  Yvetot._

Une personne qui s'est dj mise en communication avec M. L. Thibaut, en
lui proposant des rvlations de premire importance contre un envoi de
dix louis, poste restante, revient  la charge, pousse par le
besoin,--et aussi par l'ide qu'elle pourrait empcher de grands
malheurs. La personne a appris que les vnements ont march. Ce n'est
pas sa faute. Elle avait de quoi sauvegarder ceux qui ont t frapps.
crire poste restante  M. J.-B. Martroy, sans mme envoyer d'argent. La
personne n'est pas dans une position heureuse. Elle n'a pas non plus
toute libert dans ses mouvements. Les ennemis de M. L. Thibaut sont ses
ennemis.


Pice numro 84

(criture de Louaisot. Sans signature.)

Paris. 13 septembre 1865.

_ Mme la marquise de Chambray, en son htel,  Yvetot._

Haute et puissante dame, il parat que vous ddaignez maintenant de
rpondre aux missives qu'on se fait l'honneur de vous adresser
humblement. Seriez-vous malade comme l'agneau? Il a bel et bien une
pleuropneumonie. Je l'ai fait visiter par mon illustre ami, le Dr
Chapart, qui est le roi des nes.

Le Dr Chapart avait reconnu du premier coup l'existence d'un rhume de
cerveau, compliqu d'un point de ct qu'il attribuait, sauf le respect
qui vous est d,  des gaz. Il a ordonn son sirop-Chapart. L'agneau
n'en savait plus bien long, allez!

Mais il se trouve que ma mule, attendrie par sa beaut touchante, a jur
de le sauver. Plagie est comme a: elle a des gots de marquise.

Parmi ses honorables connaissances, elle compte un aide-vtrinaire,
destin  un bel avenir. Frauduleusement et sans m'en prvenir, elle a
introduit cet artiste  l'htel de Dieppe o demeure l'agneau.

Ce qui est bon pour la remonte n'est sans doute pas mauvais pour
l'homme, cr  l'image de Dieu, car aprs avoir pris son remde de
cheval, l'agneau s'est repiqu  vue d'oeil.

Il ne s'agit pas du tout de cela, vous savez,  reine! Envoyez du nerf,
comme disait Talleyrand,--_de la braise_ pour employer l'expression
favorite de cet ignominieux J.-B. Martroy.

Devinez pourquoi je vous parle de celui-l?

C'est que j'ai eu la chance d'teindre, ce matin, le feu qui tait dj
 la maison, Madame et chre patronne. Non pas chez l'agneau, mais 
l'htel de Chambray.

Que payez-vous aux pompiers?

_Martroy est  Paris._

Non seulement Martroy est  Paris, mais il cherche  se mettre en
relation avec l'agneau.

Et ce n'est pas la premire fois  ce qu'il parat. Du moins sa lettre
que j'ai chipe--cachets intacts, rassurez-vous--sur la table de nuit de
l'agneau, et lue d'un bout  l'autre avec le plus vif intrt, se rfre
 un autre message dont la date m'est inconnue.

Ce premier message dut rester sans rponse. Pourquoi? Je n'en sais rien.
Peut-tre parce que Martroy demandait 200 francs. J'ai appris que
l'agneau donnait toutes ses petites rentes et une bonne partie de son
traitement pour la toilette de ses soeurs.--Et puis, si les gens comme
lui savaient s'y prendre, ne ft-ce qu'un peu, on aurait le cou cass
toutes les trois enjambes.

Ci-joint copie de la missive de Martroy.... Vous avez lu? Qu'en
dites-vous?

Ce serait dommage d'chouer quand on est si prs du port.

Le vieux dernier vivant baisse, baisse, baisse!

Il ne veut plus manger de crainte de dpenser. Depuis qu'il a chass son
dernier domestique, il va chercher son sou de lait, lui-mme, dans sa
bote, avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes.

Son chien lui fait peur, sans a il le tuerait.

Il ramasse des crotes de pain dans les chiffons.

Plagie va toujours le voir et lui porte des petits morceaux de sucre.
Il les met en tas dans son armoire. Il en a haut comme moi.

Et il tousse  faire trembler. Ce n'est plus le squelette d'un vieux
coquin, c'est l'ombre d'un singe.

J'ai l'honneur, Madame et incomparable suzeraine, de solliciter vos
instructions. Faut-il tendre une ratire? Martroy est un retors, mais si
l'argent ne manque pas....

Envoyez donc une bonne fois ce qu'il faut, sans liarder,  reine!

C'est ce Martroy qui satisferait bien la curiosit de l'agneau au sujet
de Fanchette!...


Pice numro 85

(Anonyme. criture compltement dguise. Sans date.)

_ M. Louaisot,  Paris._

Vous aurez t mon mauvais gnie depuis mon enfance jusqu' la fin. Vous
ne manquerez pas d'argent.

Puisque je ne peux pas tre heureuse, je veux tre riche. Rien ne
m'arrtera, cette fois, je le veux!


Pice numro 86

(De la main d'un crivain public, signe d'une croix, par Franois
Bochon, valet de chambre.)

Yvetot, 16 septembre 1865.

_ M. L. Thibaut, dmissionnaire,  Paris._

La prsente est pour vous faire savoir que a ne me chausse qu' moiti
de supporter les raisons de Madame et de ses demoiselles, du matin
jusqu'au soir, par la mauvaise humeur qu'elles ont de ne pas pouvoir
taper sur vous.

J'y mets encore de la patience assez, parce que je ne peux pas dire le
contraire que c'est maladroit  Monsieur d'avoir lch un bon tat pour
se mettre  rien faire  la suite d'une btise comme celle que Monsieur
a faite. N'empche que, trouvant une bonne place en ville, avec un
particulier seul et garon, pas mari, je prie bien Monsieur de me payer
mon compte en me disant qu'il n'a plus besoin de moi et un certificat.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que Madame et ses deux
demoiselles parlent du matin au soir de vous faire interdire de vos
droits dans la socit. Comme elles n'osent plus sortir dans la rue,
rapport  ce qu'elles croient que les polissons vont les suivre au
doigt, elles sont toujours  la maison, et c'est pour a que je m'en
vas.

Mme la marquise de Chambray est partie hier avec Louette. En voil
une qui chante partout que Monsieur n'a point d'esprit. Dame! Elle a ses
raisons pour a, moi, je ne me mle que de mes affaires. Et bien juste.

Le nouveau M. le prsident est arriv. C'est un petit sec, grav de la
vrette. Il n'y a plus rien pour ceux de Normandie. C'est un Picard.

Quant  la chose de vos noces, a ne faiblit pas, on en parlera
longtemps.

De cette histoire-l, ils disent que le petit M. Pivert va enfler et se
marier. Ce qui casse les uns raccommode les autres.

Rien autre  vous marquer que mon dvouement et mes gages  me payer.


Pice numro 87

(criture de Lucien, pnible et altre.--Sans adresse.)

Paris. 22 septembre.

J'ai cru que j'allais mourir. C'est toi Geoffroy  qui j'aurais lgu la
continuation de ma tche. J'avais fait, moi-mme,  ma dernire heure de
force, le paquet qui devait t'tre adress.

Je le dfais aujourd'hui. Le recueil n'est pas complet. Dieu veut que
j'y ajoute encore.

Pendant ma maladie, je n'ai pas eu une minute de trouble mental. Je me
sentais mourir. J'en prouvais une grande joie--et un inexprimable
chagrin.

Mon chagrin tait pour Jeanne que je laissais en pril.

Ma joie tait pour moi. Je m'en repens. J'ai bien souffert, mais je n'ai
pas plus souffert que la plupart des autres hommes. Et j'ai fait mon
devoir.

J'ai eu autour de moi,  plusieurs reprises, pendant ma maladie, M.
Louaisot, l'homme de la rue Vivienne, sa gouvernante Plagie et un
mdecin qu'il avait amen. Mes papiers taient  l'abri. Une seule
lettre m'a manqu que j'avais entrevue sur ma table de nuit.

C'tait moi qui avais mand Louaisot, mais je ne l'avais pas appel en
qualit de garde malade.

Ma mre et mes soeurs ne m'ont pas crit. Je n'ai aucune nouvelle de
Jeanne, sinon par M. Cressonneau qui, par deux fois, a eu l'obligeance
de me faire dire que la sant de ma femme bien-aime n'tait pas
mauvaise.

Je ne suis pas encore bien fort. La plume tremble dans ma main.

Et pourtant Geoffroy, l'heure de travailler arrive. Jeanne m'attend. Je
vais me mettre  l'oeuvre. Je sens que je serai courageux et patient.

Dieu est bon de m'avoir conserv pour ma tche.

Les assises me trouveront prt, Geoffroy. Jeanne n'y viendra pas seule.


Pice numro 88

(Extrait du _Moniteur universel_, partie officielle. Numro du 24
septembre 1865.)

M. Pivert (A), substitut du procureur imprial  Yvetot, est nomm juge,
prs du mme sige, en remplacement de M. Lucien Thibaut, dont la
dmission est accepte.


Pice numro 89

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_. Numro du 24 septembre 1863.)

Le tirage du jury pour la prochaine session de la cour d'assises de la
Seine a donn le rsultat suivant:

(Liste des jurs.)

C'est  cette session que doit venir, selon toute probabilit, la trop
fameuse affaire du Point-du-Jour dite l'_Affaire des ciseaux_.

On dsigne pour prsider la cour d'assises, le conseiller nouvellement
nomm, M. Ferrand, qui passe pour un magistrat de haut savoir et
d'avenir.


Pice numro 90

(Du btonnier de l'ordre des avocats de Paris, signe par lui, crite
par un expditionnaire.)

Paris, 26 septembre 1865.

_ M. L. Thibaut, avocat  la Cour impriale._

(Avis officiel de son inscription au tableau.)


Pice numro 91

(crite par un expditionnaire. Signe par le prsident des assises.)

Paris. 28 septembre 1865.

_ M. L. Thibaut, avocat et Cie._

(Envoi d'une carte spciale pour entrer  la prison.)


Pice numro 91 bis

Carte d'admission

Prison de la Conciergerie

Service des accuss au secret

Laissez entrer dans la chambre de l'accuse Jeanne Pry, femme Thibaut,
M. Lucien Thibaut, avocat, son dfenseur.




DEUXIME PARTIE

Le dfenseur de sa femme




Rcit de Geoffroy




I

J.-H.-M. Calvaire


Je ne lisais plus. Mes yeux restaient fixs sur le petit carr de papier
qui portait l'estampille de la Conciergerie. Et mes yeux taient
mouills.

Se peut-il qu'un laissez-passer libell selon la formule morne des actes
de cette sorte, produise ainsi une profonde, une enthousiaste motion!

Mon me vibrait, je puis le dire, pendant que je lisais le dernier mot,
crit sur ce pauvre carton: Dfenseur!

Une fois, Lucien me l'avait dit dans le lyrisme de sa tendresse si
belle. Il m'avait dit: Rien n'est pour moi au-dessus de cette fable
splendide: Orphe allant chercher sa femme aux enfers!

Aussi comme cette grande fable nous fait rire  gorge dploye, nous, le
sicle contempteur des gants, nous les impuissants et les railleurs,
nous, les pitres de la dcadence!

Et Lucien avait ajout:

Ma femme tait dans l'enfer, je suis all l'y chercher.

 l'heure o il m'avait dit cela, je ne l'avais pas compris, mais je
comprenais, maintenant.

Le mari de l'accuse tait le dfenseur de l'accuse.

Du bord o marche l'homme d'honneur, il se penchait, devant tous et sous
le soleil, vers le gouffre o l'infamie se dbat dans le sombre. Sa main
s'y plongeait, frmissante d'orgueil gnreux; il y cherchait, il y
trouvait une main dshonore et il la ramenait  lui, criant  la
foule:

Je suis le mari de cette femme, et je suis son dfenseur!

C'est grand, le mariage, allez, les petits ont beau rire!

Et c'est grand aussi l'oeuvre d'avocat, quoi que fassent certains
avocats.

Y et-il, autour de ces deux nobles choses, plus de misres grotesques
qu'on n'y en amoncelle  plaisir: j'entends les avocats et les maris
eux-mmes, collaborateurs de toutes les comdies, ces deux choses
seraient grandes encore, parmi ce que le monde garde de plus grand.

J'tais avec Lucien. Je le connaissais si bien depuis vingt-quatre
heures! Je voyais battre  nu son excellent coeur si naf et si brave!
Je devinais quelle allgresse avait rempli tout son tre en lisant ce
mot _dfenseur_  la suite de son nom.

Pour certains, il y a de profondes jouissances dans le sacrifice, mais
pour Lucien, ce n'tait pas cela.

Lucien ne sacrifiait rien.

L'hrosme s'exhalait de son amour comme le souffle sort de nos
poitrines. Il vivait de tendresse. Pour employer son expression qui,
pour nous, serait prtentieuse, mais qui devenait si juste entre ses
lvres: Jeanne tait son me.

Je n'eus pas le temps de poursuivre plus loin ma lecture. Au moment o
j'allais prendre le numro suivant, mon domestique Guzman rentra. Il
venait me rendre compte des deux commissions que je lui avais donnes.

Mme la marquise de Chambray me faisait dire qu'elle m'attendrait,
selon mon dsir, ce soir,  huit heures.

Ce devait tre la fameuse femme de chambre Louette qui avait transmis
cette rponse, du moins je crus la reconnatre  la description que m'en
fit Guzman.

Quant  Mme la baronne de Frnoy. Guzman l'avait vue elle-mme.

C'tait, au dire de Guzman, une forte femme trs brune, au teint presque
gris et aux yeux brillants, pris en quelque sorte dans un rseau de
rides. Il me sembla que je la revoyais. C'tait une crole. Les croles
sont souvent jolies dans leur jeunesse.

Mais l'ge les masque d'une trange faon.

Mme de Frnoy, veuve de Rochecotte, avait fait entrer Guzman dans sa
chambre  coucher, o elle tait tendue sur un canap.

--Pas belle, pas belle, me dit Guzman. Des rides faites avec de la peau
de serpent, des cheveux gris de fer et des yeux taills  pointes, comme
les cristaux de lustres. Et tout a dans du lait, car elle est entoure
de mousseline blanche. Elle m'a dit du premier coup:

--Dites donc, l-bas, vous, ce gamin de Geoffroy aurait bien pu venir
lui-mme et tout de suite. Je lui ai assez donn de fesses quand il
faisait le mchant,--et des dners aussi, les jours de sortie. Mon
pauvre Albert avait de bien mauvais sujets pour amis. Guzman n'tait pas
sans prouver un certain plaisir  me rapporter ces paroles.

--La demoiselle de compagnie, reprit-il, la mme qui est venue ici ce
matin chercher la rponse de Monsieur, pauvre diablesse, a voulu mettre
son nez  la porte; Mme la baronne lui a dit d'aller voir  ses
affaires et qu'elle tait curieuse comme une pie. J'aimerais mieux tre
bourreau que demoiselle de compagnie, a, c'est sr. Mme la baronne
m'a donc continu:

--Vous direz  M. Geoffroy de Roeux que je pleure toujours mon fils
Albert, le jour et la nuit. C'est en automne qu'il aurait eu ses trente
ans. Je suis oblige de partir parce qu'on m'a invite en vendanges,
mais je compte sur M. de Roeux pour se mettre  la recherche de cette
drlesse de Fanchette. On l'a laisse partir. La justice est une bte.
M. de Roeux nous doit bien a  mon fils et  moi. L'autre ami de mon
fils, l'avocat Thibaut, s'est mis du ct de la coquine. Il y a des
hommes bien abominables! Quand je reviendrai de la Bourgogne, je verrai
votre matre. Dites-lui qu'il peut s'adresser  M. le conseiller Ferrand
pour les dmarches. C'est un aimable homme, et fort au whist. Si on
retrouve la crature, je la dchirerai de mes propres mains, allez!

Ce compte-rendu fidle de la mission de Guzman ne me donna pas beaucoup
 regretter le dpart de Mme la baronne pour les vendanges.

Dans mes souvenirs, c'tait une trs bonne femme, mais fantasque et
imprieuse. Je n'avais ni le temps, ni la volont de m'atteler  sa
vengeance.

S'il m'et t donn de la voir, j'aurais essay de changer son
sentiment par rapport  Jeanne, mais c'aurait t l une rude besogne.

Mon dner, lestement pris, pourtant, me mena jusqu' l'heure de partir
pour le rendez-vous de Mme la marquise. Il pleuvait. Guzman mit mon
pardessus dans la voiture ferme qu'il m'avait fait avancer.

Au moment o je traversais le trottoir pour monter, j'aperus un
malheureux petit homme maigre et plat comme un couteau  papier qui me
tira son vieux chapeau rougetre d'un air de connaissance.

Je croyais pourtant tre bien sr de n'avoir jamais rencontr en ma vie
ce pauvre petit homme-l.

Il tait vraiment fait de manire  ce qu'on pt se souvenir de lui.

Parmi les marchands de lorgnettes il y a de ces maigreurs, mais le
marchand de lorgnettes prend l'usage du monde,  force d'accoster les
Anglais. Son abord n'est ni emprunt, ni timide.

En outre, il parle gnralement la langue de Mose.

Mon petit homme parlait normand, comme je pus l'entendre au seul mot
qu'il pronona en me tendant discrtement sa carte: un petit carr de
papier colier, sur lequel taient traces, en belle criture ronde de
copiste, ces trois lettres majuscules: J.-B.-M.

--Calvaire! me disait-il tout bas; Calvaire!

Il avait arrondi ses deux mains autour de sa bouche pour former
porte-voix.

Il y a des heures de danger et d'embarras o les choses qu'on ne
comprend pas font peur. Je regardai le petit homme avec dfiance.

C'est bien, en apparence, la plus inoffensive et la plus pauvre crature
qu'on puisse imaginer. Outre son chapeau roussi qui ruisselait de pluie,
il portait un pantalon de casimir gris perle dont les lambeaux faisaient
frange sur des bottes dsastreuses, et si longues qu'elles se relevaient
 la poulaine.

Par-dessus son pantalon, il avait, au lieu de redingote, un petit collet
de toile cire blanche qui avait d tre la partie suprieure d'un
carrick de cocher.

Une assez forte liasse de papiers relevait le pan de ce manteau--comme
une pe.

Avez-vous vu parfois de ces yeux myopes qui s'allongent et se
raccourcissent comme des lunettes d'approche? Mon pauvre petit homme
avait cela de commun avec les escargots.

--Calvaire! murmurait-il en agitant sa carte, Calvaire!

Je voyais sortir d'entre ses paupires et se tendre vers moi, en mme
temps que sa carte, deux prunelles ternes qui me semblaient supportes
par des tentacules en caoutchouc. Ces prunelles avaient une expression
suppliante. Quand j'eus pris la carte, les prunelles rentrrent chez
elles et s'abritrent derrire deux touffes de cils blondtres, pendant
que le petit homme rptait:

--Calvaire, mon bon Monsieur. Vous comprendrez l'analogie. a fait
partie de la srie de mes pseudonymes raisonns.

Ses mains faisaient toujours porte-voix.

J'tais press, je lui offris vingt sous et je montai en voiture.

--Htel des Missions trangres, dis-je au cocher, rue du Bac!

Mon petit homme m'adressa un gracieux salut; mais il n'avait pas encore
tout ce qu'il voulait, car je le vis gesticuler sur le trottoir et, au
moment o ma voiture s'branlait, j'entendis sa voix grle qui
m'envoyait ce mot cabalistique:

--Calvaire!

 dix secondes de l, je ne songeais plus au petit homme. J'essayais de
recueillir ma pense pour ne pas arriver sans prparation au rendez-vous
de Mme la marquise de Chambray.

Tout d'abord, j'tais bien forc de m'avouer qu'en risquant cette
dmarche, je n'avais aucune intention prcise, aucun but qui se pt
formuler.

J'ai crit le mot _risquer_, non pas assurment que je crusse  la
possibilit d'aucun danger personnel, mais parce que je me sentais
troitement charg des intrts de Lucien Thibaut et que vis--vis d'une
femme comme Mme la marquise--comme je la jugeais du moins--il y a
toujours pril  laisser entamer une situation.

J'avoue que j'avais grande ide des capacits diplomatiques de cette
belle Olympe.

Lucien avait eu raison d'elle un jour, mais 'avait t par un coup de
massue.

En diplomatie, puisque j'ai prononc le mot, une dmarche n'est pas
toujours inopportune parce qu'elle n'a pas de but actuel ni d'utilit
apparente. Il y a des dmarches qui cotent un prix fou sans autre
avantage que de voir venir. Demandez aux joueurs d'cart ce que
rapporte le _voir-venir_, quand on a le roi et le valet contre la dame
seconde.

 mes yeux, Mme la marquise de Chambray tait une de ces personnes
qu'il est impossible de lire. Il faut les entendre et les voir.

Mon rle tait videmment la rserve. Ma chasse ne qutait aucun gibier
particulier: tout m'tait bon. Je faisais une battue gnrale sur les
terres de cette belle Olympe.

Et plus la voiture mangeait de pavs sur la route du faubourg
Saint-Germain, plus je prenais assurance, certain de rapporter quelque
chose dans mon sac, en revenant de cette guerre.





II

Une lettre du comte Albert


L'htel des Missions trangres est un logis de prtres et de grandes
dames dpartementales. On y voit des vques et des duchesses. Les curs
et les chtelaines de seconde qualit vont rue de Grenelle,  l'htel du
Bon-Lafontaine, qui est galement bien clbre.

Mais que Dieu me garde de dire ou de penser que dans l'une ou dans
l'autre de ces deux pieuses htelleries il y ait beaucoup de clientes
comme Mme la marquise de Chambray!

Je la trouvai dans une grande chambre assez belle, mais singulirement
triste, et qui me rappela, par le contraste, les enchantements du petit
salon Louis XV, o ce vieillard amoureux, M. le marquis de Chambray,
avait entass tant de merveilles artistiques.

Il faisait froid l-dedans, malgr le plein Paris et la saison, comme
dans un vieux chteau du fond de la Bretagne.

Du reste, il y avait du feu dans la chemine.

Mme la marquise tait assise auprs de sa table, un peu en avant, de
manire,  ce que la lueur du flambeau  deux branches qui brlait 
ct d'elle glisst de biais sur ses traits. Pour les mettre tout 
fait dans l'ombre, elle n'avait  faire qu'un tout petit mouvement en
avant.

Sur la chemine, il y avait deux autres bougies. En tout quatre. Dans
cette pice morne et sombre, cela donnait un crpuscule. Les tnbres
taient visibles.

Mme la marquise portait le deuil, un deuil trs svre et trs
lgant. Je la trouvai moins belle qu'au sortir de l'Opra, mais plus
jeune.

Ce fut ce qui me frappa en ce moment: son extraordinaire jeunesse.

Elle se leva pour me recevoir et je pus admirer la gracieuse noblesse de
sa taille.

J'ai toujours pens que certaines femmes peuvent, quand elles le
veulent, mettre une sourdine  leur beaut.

Mais la beaut n'est rien, puisque cette merveilleuse Olympe avait t
vaincue par Jeanne.

--M. de Roeux, me dit-elle quand je fus assis en face d'elle avec les
deux bougies de la table dans les yeux, nous sommes, vous et moi, de
bien vieilles connaissances. J'ai sollicit le plaisir de vous voir
parce que je vous crois le meilleur ami de M. Lucien Thibaut.

--Vous ne vous tes pas trompe, Mme la marquise, rpondis-je.
J'ignore si Lucien a un meilleur ami que moi, mais je sais que je l'aime
de tout mon coeur.

Elle s'inclina. Il me sembla dj qu'elle cherchait ses paroles.

--Hier matin, reprit-elle,  la maison de sant de Belleville, vous
m'avez surprise au moment o j'accomplissais un singulier plerinage. Je
ne me cache pas de cela, ou plutt je ne me cache de cela que vis--vis
de Lucien lui-mme. Je suis l'amie de son enfance. Quoi qu'il arrive, je
resterai fidle  cette tendresse. Puisque je ne peux pas tre la femme
de Lucien, M. de Roeux, et j'avoue que c'tait l mon rve le plus cher,
je veux tre la soeur de Lucien, toujours.

 mon tour, je m'inclinai.

Ses doigts, qui frmissaient malgr elle, tourmentaient son mouchoir.

--Lucien est bien malade, dit-elle encore, et bien malheureux.

--Je crois qu'il peut gurir, rpondis-je. Quant  son malheur, je vous
demande pardon, Madame, mais je n'en connais pas encore toute l'tendue.

--C'tait la premire fois que vous revoyiez Lucien, M. de Roeux?

--Depuis les jours de notre enfance, oui, Mme la marquise, la
premire fois.

--Mais vous saviez tout ce qui le concernait depuis longtemps?

--J'ai commenc cette nuit seulement  lire son histoire.

Elle tmoigna de l'tonnement, mais comme si elle se ft dit: il faut
bien tre un peu tonne.

--Oserais-je vous demander, M. de Roeux, poursuivit-elle comment vous
avez trouv l'adresse de Lucien?

--Par un M. Louaisot de Mricourt qui me l'a vendue trente francs,
rpondis-je.

Elle porta son mouchoir  ses lvres.

--Et que pouvez-vous croire de moi? pronona-t-elle tout  coup  voix
basse, pendant que la lueur oblique des bougies allumait deux tincelles
aux bords de ses paupires, que croit-il lui-mme? Que croirais-je si
j'tais  votre place  tous les deux!

Les larmes qui tremblaient  ses cils roulrent lentement sur sa joue.
Quelque chose remua tout au fond de mon coeur.

Je me raidis. Je sentais l'influence de la sirne.

Mais je ne me raidis pas jusqu' repousser de parti pris la vrit, si
elle venait en contradiction avec mes impressions ou mes sentiments
acquis. J'avais un doute qui ne naissait pas ici. Il tait prexistant.

L'ide que les vnements m'imposaient au sujet de cette admirable
crature tait si horrible qu'un instinct surgissait au-dedans de moi
pour la repousser. Elle pleurait. J'ai vu des comdiennes pleurer au
thtre et dans le monde.

Mais elle souffrait si terriblement qu'aucune comdienne n'aurait pu
rendre un pareil martyre, sans paroles ni gestes, en laissant seulement
une goutte d'eau aller le long de la pleur de ses joues.

--M. de Roeux, reprit-elle en affermissant sa voix par un grand effort,
je ne vous ai pas appel ici pour vous parler de moi. Je suis enserre
dans un tel lacet d'apparences mensongres--et calomnieuses, que je
n'espre ramener ni Lucien ni vous qui ne pouvez voir que par lui....

--Vous vous trompez, Mme la marquise, interrompis-je. J'essaye de
voir par mes propres yeux.

--Plt  Dieu! fit-elle, mais sans chaleur ni espoir.

Elle poursuivit:

--Je sais ce que vous valez, M. de Roeux. Outre ce que M. Lucien Thibaut
me disait autrefois, j'avais souvent, bien souvent entendu parler de
vous par un autre ami qui nous fut commun,  vous et  moi: le brave, le
bon, le cher Albert de Rochecotte.

Il me dplut de l'entendre prononcer ce nom. Je restai muet. Le
sentiment qui tait en moi se lisait sans doute sur mon visage, car elle
devint plus ple. Auprs d'elle, sur la table, il y avait une lettre que
je n'avais point remarque. Elle la prit et me dit:

--Je l'ai cherche et retrouve pour vous. Elle fut crite bien peu de
jours avant la mort d'Albert. Vous savez qu'il avait demand ma main.
Dans cette lettre, il m'annonait son mariage prochain. Lisez seulement
le dernier paragraphe. Je pris le papier qu'elle me tendait, et je lus
 l'endroit qu'elle me dsignait.

.... Vous savez de quel coeur je radotais ce cri de guerre: _On
n'pouse pas Fanchette!_ Cela reste vrai, au fond, je ne l'pouserai
pas, puisque j'en pouse une autre; mais il n'en est pas moins vrai que
ma position devient gnante.

Est-ce un coup mont par la cousine Pry, j'entends la mre? ou mme par
ce vieux farceur de baron de Marannes? Je parie bien que vous ne
devinerez pas? Il faudra vous mettre les points sur les i....

Fanchette elle-mme ne sait pas que je sais cela. Mais je le sais,
morbleu! et cela me met aux cents coups.

Aidez-moi donc, huitime merveille, vous devez bien aussi tre un peu
devineresse! Eh bien, Fanchette n'est pas Fanchette. Quoi! voil le mot
lch!

Qui est-elle, alors? Voil que vous devinez.

Mon Dieu, oui, c'est elle! ils ont jou ce jeu. C'tait assez facile, je
n'avais jamais vu ma cousine Jeanne.

Et le diable, c'est que la pauvre chrie m'aime comme une folle! Et moi
donc!

Quand je pense que j'avais crit  ce bon Lucien dans le temps pour lui
dire....

Voulez-vous parier une chose avec moi, cousine? c'est que tout cela
finira mal.

Si je pouvais, comme indemnit, cder  ces Pry--quels coquins!--mes
droits  la succession tontinire et fantastique! Je ris, mais j'ai
envie de pleurer. Aprs vous, c'est la plus jolie du monde. Et bonne,
comme une petite panthre prive! Mais ma mre ne consentirait jamais!

Je baise le bout de vos doigts, desse...

Mes yeux restrent clous au papier longtemps aprs que j'en eus achev
la lecture.

Le fait rvl dans cette lettre,  savoir que Jeanne et Fanchette ne
faisaient qu'une, m'tait venu  l'esprit bien des fois depuis la
veille.

Y croyais-je?

Tout ce que mon cerveau peut comporter d'attention se concentrait dans
l'examen de la lettre.

D'Albert, tout m'tait familier: non seulement son criture, mais son
style, ses plaisanteries courantes--sa faon de commencer la marge
troite, pour la finir large, ce qui faisait surplomber ses pages comme
des maisons du XVe sicle,--tout, jusqu' son papier....

C'tait bien l'criture d'Albert, je l'aurais affirm sous serment.
C'tait son style, c'taient ses plaisanteries. C'tait sa faon de
marginer, sa plume, son encre, son papier et sa ponctuation qui
diffrait bien un peu de celle de tout le monde.

La lettre tait d'Albert.

Y croyais-je.

Je la rendis  Mme la marquise qui me dit:

--Vous vous tonnerez aprs cela de la part que je pris au mariage de
Lucien avec ma cousine Jeanne.

--En effet, murmurai-je, de deux choses l'une....

--Non, M. de Roeux, interrompit-elle. Il y a trois choses: Lucien
m'avait menace.

Cela tait vrai. La parole qu'il et fallu dire ne me venait pas.

--Oh! fit-elle, Dieu n'a pas voulu me prendre!

--N'avez-vous point fait usage de ceci devant les tribunaux? demandai-je
un peu au hasard.

--Jamais.

--Et vis--vis de Lucien?

--Dieu m'en garde! 'aurait t le tuer.

Cela tait vrai encore.

Pendant que je songeais, elle dchira la lettre et en jeta les fragments
dans le foyer.

--Que faites-vous! m'criai-je.

--Vous l'avez vue, cela me suffit. Je n'ai pas.... Je n'avais pas de
haine contre ma cousine Jeanne, et maintenant, cette lettre est inutile.

Le soupon qui naissait en moi par rapport  l'authenticit de la lettre
m'empcha de donner attention  ces paroles dont le sens devait m'tre
bientt expliqu.




III

L'incomparable Olympe


--M. de Roeux continua la marquise aprs un silence, ce n'est pas
seulement Lucien qui m'a calomnie prs de vous.

--Madame, rpondis-je, Lucien ne s'appartient plus  lui-mme. Moi, je
n'ai qu'un dsir, c'est de vous trouver telle que les amis de votre
enfance, Lucien lui-mme et Albert, vous dpeignaient  moi autrefois.

Elle eut un sourire fier et triste qui fit tout  coup clater sa beaut
comme la couche de vernis illumine, sous le noir, les splendeurs
inconnues d'un tableau de matre.

--Je ne suis pas adroite, moi, M. de Roeux, me dit-elle, je n'essayerai
pas de lutter avec vous. J'ai un secret, vous le savez, et il est bien
pesant, puisque j'ai prt un jour ma maison  ma rivale pour y clbrer
les ftes de son mariage.... Vous pensez  l'arrestation de Jeanne? Je
lis cela dans vos regards. Vous vous trompez, l'arrestation de Jeanne me
surprit, me frappa tout autant que Jeanne elle-mme. Je la croyais 
l'abri: j'avais des raisons de croire cela, Monsieur....

Elle s'interrompit parce que mon regard, peut-tre, tait incrdule.

--Non! reprit-elle, ne cherchez rien en dehors du secret que je confesse
avoir. Malheur ou faute, ce secret me livre en proie  un tyran sans
piti, qui ne se contente pas de m'opprimer, qui travestit mes actes et
ma pense, qui me perd--qui me dshonore!... On vous a dit que j'tais
l'hritire, aprs cette malheureuse enfant, Jeanne, qui venait
elle-mme aprs Albert de Rochecotte, l'hritire de la tontine, de
cette fortune immense et infme dont Paris commence  s'occuper... on
vous a dit cela, n'est-ce pas?

--On me l'a dit, Madame.

--On vous a menti. Cela n'est pas vrai. Ou plutt, s'il est vrai que je
sois l'hritire, il est faux que je poursuive l'hritage. Un autre est
l derrire moi qui fait agir mes mains garrottes.... On vous dira
demain que j'ai fait interdire un vieillard,--le _dernier vivant_... ce
n'est pas vrai! ce n'est pas moi! c'est mon secret qui agit malgr moi.
Moi, je n'ai jamais fait que porter les aliments  la bouche de ce
misrable vieillard, dont la folie consiste  se laisser mourir
d'inanition au milieu de ses richesses. Mais  quoi bon me dfendre?
Personne ne m'attaque, n'est-ce pas M. de Roeux?

--Madame, rpondis-je avec beaucoup de respect, si je dois apprendre
plus tard les choses auxquelles vous venez de faire allusion, au moins
n'en suis-je pas encore l de ma lecture.

Elle me regardait d'un air vraiment dsespr.

--Que faire? murmura-t-elle, sans savoir qu'elle parlait; vous avez
entre les mains ce que vous croyez tre mon criture! chaque parole qui
tombe de mes lvres doit tre pour vous un mensonge. Il y a quelque
chose de plus odieux que le crime, c'est l'hypocrisie. Moi, pour vous,
je suis  la fois hypocrite et criminelle....

Sa belle tte s'tait courbe, elle la redressa.

--Mais dites-moi donc ce que vous pensez de moi, Monsieur!
s'cria-t-elle avec plus de douleur encore que de colre.

Et, sans attendre ma rponse qui, peut-tre, aurait t difficile, elle
reprit brusquement:

--Laissons cela. Il y a longtemps que je n'espre plus rien, pas mme
justice. J'aurais voulu seulement qu'il ft heureux.... Vous savez de
qui je parle... car le sentiment que j'ai pour lui survit  tout, chez
moi, M. de Roeux, je l'emporterai avec moi hors de ce monde. Je n'ai pas
t exauce. Il est malheureux et son malheur va s'aggraver jusqu'au
dsespoir. J'ai dsir une entrevue avec vous pour savoir si vous
voudriez vous charger d'apprendre  M. Lucien Thibaut une mauvaise, une
cruelle nouvelle.

Son regard qui couvrait le mien s'imprgnait d'une dignit grave.

--Quelle nouvelle? balbutiai-je, car les paroles prononces nagure me
revenaient et je craignais de deviner.

--C'est bien cela, me rpondit-elle, comme si j'eusse exprim ma
crainte.

Puis elle ajouta d'une voix touffe, mais sans baisser les yeux.

--Jeanne est morte.

 cette sinistre dclaration mon fauteuil recula malgr moi.

--J'avais fait mon devoir, poursuivit Mme la marquise, vous verrez
plus tard, si vous ne l'avez pas encore vu, que j'avais contribu 
l'vasion... j'avais donn asile  ma cousine,  la femme de mon seul
ami dans mon chteau prs de Dieppe.... Pourquoi je n'avais pas prvenu
Lucien? Ah! c'est bien vrai! mais demandez-moi aussi pourquoi je ne suis
pas depuis un an au fond d'un clotre? Esclave! esclave! j'esprais
pourtant donner cette grande joie  celui qu'un peu de joie ferait
renatre. Je me disais: Je le prendrai par la main, bientt.... Bientt,
je le conduirai  celle qu'il aime....

Elle avait des larmes plein la voix. Encore de vraies larmes.

Je l'coutais, je l'examinais de toute ma facult de juger. Eh bien!
non, je ne la condamnais pas sans appel! Le jur ne doit compte de ses
impressions qu' sa conscience. Je gardais un doute....

Mais il y avait quelque chose de plus trange encore. La mort de Jeanne
qui m'avait d'abord port un si rude coup, laissait  peine une trace
dans ma pense. tait-ce que je n'y croyais dj plus?... Mme la
marquise me tendit une lettre timbre de Dieppe en ajoutant:

--Voici l'annonce que je reois du malheureux vnement.

Je pris la lettre et je la parcourus des yeux. Je ne crois pas que
Mme la marquise et conscience du motif de ma froideur.

--Vous chargez-vous de la triste commission, M. de Roeux? me
demanda-t-elle quand je lui eus rendu la lettre mortuaire.

Il me sembla que la lettre tait d'un mdecin ou du cur: un tmoignage
impossible  suspecter. Mais ce n'tait ni le cur ni le mdecin que je
souponnais de mensonge en moi-mme.

--Puisque vous le dsirez, Madame, rpondis-je, je m'en chargerai.

Elle me remercia. Je vis bien que l'entrevue, pour elle, n'avait plus de
raison d'tre. Mais moi, je n'avais pas fini.

--Madame, lui dis-je, en continuant de parler dans le diapason mu
qu'elle avait choisi elle-mme, auprs de cette pauvre jeune tombe, me
permettrez-vous de vous adresser une question?

--Faites, Monsieur.

--Dans votre pense,  vous.--avec ou malgr le tmoignage apport par
la lettre de Rochecotte--dans votre conscience, Madame, oui ou non,
cette malheureuse enfant tait-elle coupable?

Mme la marquise ne s'attendait pas  cette question; elle fut quelque
temps avant de me rpondre. Je la vis, je la sentis encore bien mieux se
recueillir. Je ne me suis pas charg d'expliquer cette me. Elle se
dtourna pour cacher une larme qui jaillissait de ses yeux.

--Non! rpondit-elle avec force et comme si sa conscience et fait
explosion.

--Non! rptai-je.

Son regard revint  moi. Elle avait dj l'oeil sec.

--M. de Roeux, poursuivit-elle avec une froideur soudaine, s'il m'tait
permis de parler, ce serait la fin de mon supplice. Ne m'interrogez
plus, je ne pourrais pas vous rpondre. Personne n'est coupable. Il y a
un dmon. Un seul dmon suffit pour un monceau de crimes.

Elle se leva. Je l'imitai aussitt.

--pargnez Lucien, me dit-elle, pendant que je saluais pour prendre
cong. Qu'il apprenne cela lentement, peu  peu. Un choc trop brusque
pourrait le tuer.

Elle me reconduisit jusqu' la porte. Ses derniers mots furent ceux-ci:

--M. de Roeux, je voudrais bien tre  la place de Jeanne!

tait-ce une comdienne trs habile? En regagnant ma voiture, j'avais la
tte pleine. Je cherchais en vain  mettre de l'ordre parmi la rvolte
de mes penses. Avais-je eu tort ou raison de ne point prononcer les
deux noms qui tant de fois taient venus jusqu' mes lvres? Celui du
prsident Ferrand--et surtout M. Louaisot de Mricourt. J'avais souhait
cette entrevue. Je m'tais prpar pour une lutte d'o, selon moi, il
tait impossible que la lumire ne jaillit pas dans une certaine
mesure. Et en effet, tant que le regard triste de Mme la marquise
Olympe tait rest sur moi, il m'avait sembl que je soulevais un coin
du voile. Je croyais comprendre ou du moins deviner.

Une explication voulait natre en moi. J'entrevoyais  tout le moins,
pesant sur le coeur de cette femme, une oppression qui me semblait
lourde comme la fatalit. Mais ds que je fus seul, rien ne resta, sinon
l'image de cette incomparable beaut qui me poursuivait mystrieuse,
nigmatique comme le sphinx. Je sautai dans ma voiture et je dis au
cocher:

--Belleville, rue des Moulins.

Aussitt assis, je crus entendre un soupir--ou un clat de rire touff
dans l'air qui m'environnait. Pendant mon absence, l'intrieur de la
voiture avait pris une odeur de pipe.--De pipe pauvre. Car l'odeur des
pipes a des degrs. J'ai dit qu'il pleuvait. Je pensai que mon cocher
avait pu chercher un abri dans la voiture. Mon pardessus avait gliss de
la banquette parterre, o il formait tas.

Comme j'avanais la main pour le relever il s'agita.

Je crus qu'il y avait un chien dessous.

--N'ayez pas peur, dit une pauvre voix casse, pendant que la maigre
figure de mon protg du trottoir,--celui  qui j'avais donn une pice
de vingt sous--sortait de dessous le paletot.

Jamais de ma vie je n'ai vu rien de si plat que ce pauvre petit homme.
En vrit, sous le pardessus, un chien et paru davantage.

--Monsieur, ajouta-t-il quand il fut dbarrass, je ne suis pas ici dans
de mauvaises intentions.

Je le regardais profondment ahuri. L'ide lui vint que je ne le
reconnaissais pas.

--Calvaire! me dit-il d'un ton de professeur bienveillant qui fait la
leon  son lve. Vous avez ma carte. C'est un pseudonyme analogique
pour remplacer Martroy. Calvaire, Martroy (place du),  Orlans. Loiret,
pour rappeler le supplice de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, qui est la
honte de l'Angleterre!

--Ah! a, m'criai-je, qu'est-ce que diable vous me voulez, vous?

Je ne savais, en vrit, si je devais rire ou me fcher. Ses yeux
myopes, monts sur antennes, jaillirent hors de son front et vinrent me
regarder avec un certain effroi.

--Je ne veux pas de scandale, reprit-il prcipitamment. Je n'ai pas le
moyen de le supporter. Ma position est irrgulire et me commande la
prudence la plus scrupuleuse.

Il mit sa main au-devant de sa bouche en manire de porte-voix et
ajouta:

--Vous n'avez donc pas lu ma carte? Je suis oblig d'emprunter le voile
du pseudonyme, Monsieur. Mais je vous en donne la clef:
Calvaire-Martroy!

--Martroy! rptai-je.

Un vague souvenir me reportait au dossier de Lucien.

--J'ai vu ce nom l quelque part! fis-je en me parlant  moi-mme.

--Je crois bien! s'cria mon petit homme, qui ramena ses yeux d'escargot
 leur place normale. Monsieur, vous avez vu mon nom; car il est  moi,
soit dans les lettres de M. Mouainot de Barthelmicourt (pseudonyme),
soit dans celles de Mme la marquise (pseudonyme) Ida de Salonay. Ida
pour Olympe, deux montagnes de l'antiquit, Salonay, pour Chambray,
salon, chambre, analogie raisonn srie des pseudonymes logiques, tous
invents par moi, bon monsieur, comprenez-vous?




IV

Le petit clerc


Je comprenais, en effet. Le souvenir me revenait peu  peu. J'avais
devant moi l'homme qui avait crit  Lucien pour lui proposer dix louis
de renseignements.

Absolument comme un tas de pommes.

Et aussi l'homme qui effrayait tant Louaisot et Mme de Chambray,
celui qu'ils appelaient le petit clerc. Je n'en restais pas moins tout
stupfait  contempler mon trange compagnon de route. Cela le redressa
dans sa propre importance. Mon tonnement, du moment qu'il ne l'effraya
plus, le satisfit.

Il drapa sur ses paules pointues le quart de carrick en toile cire
blanche qui lui servait de gilet, d'habit et de paletot, pour prendre, 
ce qu'il me parut, la pose la plus solennellement oratoire dont il fut
capable.

--Il ne s'agit que de s'expliquer, commena-t-il, Monsieur; les
intentions ne sont mauvaises ni d'un ct ni de l'autre. Quand je vous
ai entendu dire  votre cocher: htel des Missions trangres, j'ai
pens: c'est bon, il va chez elle. C'tait l'heure de mon dner,
puisque vous veniez de me donner vingt sous; eh bien! j'ai mis un frein
 mon apptit et j'ai grimp sur le sige de derrire.

Quelqu'un ici-bas saurait-il dresser la liste des signes qui nous
servent  juger nos semblables? Souvent nous passons ddaigneux  cte
d'un gros symptme, tandis qu'une bagatelle dcide notre verdict. Il
avait bien dit cela, le pauvre petit hre: C'tait l'heure de mon
dner, puisque vous veniez de me donner vingt sous.

Il l'avait dit sans fanfaronnade de mendicit, mais aussi sans aucune
nuance de respect humain. Il m'avait plu en le disant. Il m'avait
presque touch.

--Asseyez-vous, M. Martroy, lui dis-je.

--Monsieur, me rpondit-il, je parle avec plus de facilit debout, et
j'ai prpar quelques paroles, dans le but de les prononcer devant
vous.... Monsieur!...

Il toussa sec pour s'claircir l'organe.

--Monsieur, je ne me donne pas pour un homme de lettres. Mes humanits
ont t ngliges et l'tat d'esclavage o s'est coule mon
adolescence,--pas dans les colonies, Monsieur, en pleine France!--me
rend excusable de n'avoir pas pouss plus loin les langues mortes. Je ne
veux mme pas me targuer de possder une imagination plus dvorante que
celle de mes semblables.

Non, au contraire, je n'en ai pas du tout. Pourquoi donc ai-je pris la
plume? Parce que je n'ai pas trouv d'outil meilleur march, Monsieur,
comprenez-vous?

Il me lana ce dernier mot par-dessous sa main arrondie en porte-voix,
et de la faon la plus confidentielle.

J'coutais patiemment. C'tait ici tout l'oppos de mon entrevue avec
Mme la marquise. D'instinct, je sentais que j'allais faire une
rcolte.

--Monsieur, reprit J.-B. Martroy, dissimul sous le pseudonyme de
Calvaire, pour un sou j'eus quatre plumes d'acier au bas des marches du
passage du Saumon. Et voulez-vous savoir ce que j'ai crit? Rien que des
choses authentiques. C'est tout simple, manquant d'imagination, je dis
seulement ce que je sais. Et je sais des tas de choses, des grosses!
J'ai t petit-clerc l-dedans. J'ai t esclave,--en France, Monsieur,
le pays de la libert. Ce serait moins tonnant si c'tait 
Saint-Domingue, avant Toussaint Louverture.

Il sourit, et je le flicitais d'un signe de tte sur ses connaissances
historiques.

--C'est comme a, Monsieur, poursuivit-il, la mmoire est bonne. Mon
raisonnement n'tait pas maladroit. Je me disais: les petits journaux me
donneront tout aussi bien quatre sous la ligne qu' leurs fabricants
ordinaires de crimes. Ils ne sauront mme pas que c'est du vrai crime,
le mien, bon teint, tout laine, du crime qui est arriv. Je gagnerai
honorablement ma vie.

Monsieur,  paraissait tout simple. Mais je suis un garon tranquille.
Une premire rflexion me chiffonna: je suis seul  savoir toutes ces
histoires-l, seul avec les sclrats que je dmasque. Bon! alors les
sclrats devineront du premier coup qui a vendu la mche. C'est clair.
Et gare  toi, J.-B Martroy!

Oui, mais M. J.-B Calvaire! comment trouvez-vous la parade?  l'instant
mme le systme des pseudonymes raisonns analogiques sortit tout
complet de mon cerveau. Oui, Monsieur, tout complet.

Le systme englobait non seulement l'auteur, mais encore les
personnages. C'est par suite d'une ide  peu prs semblable que je me
suis introduit dans votre voiture pendant que le cocher sifflait un
canon. Je ne le blme pas. Craignant les curieux, je suis venu ici pour
causer plus  l'aise.

Voil un point tabli, Monsieur. Revenons au systme qui me permettait
de mettre mes sclrats dans les feuilletons sans risquer ma peau, car
ils m'trangleraient comme un poulet, je ne vous le dissimule pas, s'ils
me mettaient la main dessus.

Le systme est une clef, je le trouve ingnieux. Vous connaissez dj
Ida de Salonay. Prenons mon ancien patron: Mouainot, Monsieur, pour
Louaisot. Mme genre d'animal, mmes originalits d'orthographe. Au lieu
de Mricourt, Barthelmicourt. L'allusion saute aux yeux: Mry,
Barthlmy. Ces deux grands potes, Monsieur, taient frres en Apollon!

Quelque chose de dlicat, tenez: prsident Ferrand se change chez moi en
prsident Marchal.

Marchal Ferrand. C'est joli.

Et ce vieil olibrius, le baron Pry de Marannes? le baron Mouru,
Monsieur, mme participe--inusit,--verbe analogue, _mourir, prir._
Seulement, j'ai t forc de mettre tangannes, au lieu de Marannes:
mare-tang.

C'est un peu tir par les cheveux.

Et ainsi de suite, Monsieur. Vous baillez? C'est un avertissement, j'ai
fini. _Stop!_

Il s'assit brusquement sur la banquette, vis--vis de moi. Il avait
l'air d'une petite marionnette taille dans du carton et vue de profil.
On en aurait mis six comme lui dans la largeur du coussin.

--Et aprs, M. Martroy? demandai-je: je fais une longue course, et je ne
voudrais pas vous mettre trop loin de chez vous.

--Monsieur, rpliqua-t-il, a ne me drange pas du tout d'aller 
Belleville, je demeure aux Prs-Saint-Gervais.

Bon air, mais loign du centre. Aprs? Je n'tais pas mcontente du
systme, mais je n'ai pas os aller dans les journaux. Les coquins,
Monsieur, je ne parle pas des journaux, mais de mes ennemis: je les
sentais sur mes talons! Alors, j'ai song  vous, parce qu'en rdant
autour de la maison de sant de M. Thibaut, l'autre jour, je vous avais
vu entrer et sortir.

Monsieur, voulez-vous m'acheter en bloc mes histoires  quatre sous la
ligne, comme le _Petit Journal_? ou mme  deux sous? ou mme....

--Je ne dis pas non, M. Martroy, interrompis-je.

Ses yeux firent une vritable cabriole en dehors de ses paupires.

--Calvaire, s'il vous plat, Monsieur, rectifia-t-il d'une voix trs
mue. a m'offre plus de scurit. J'ai l'honneur de vous remercier de
tout mon coeur. Je vais donc enfin voir luire des jours plus heureux! Je
ne suis pas seul, Monsieur: j'ai Mme Martroy, lgitime,
prfrablement Mme Calvaire. La pauvret n'empche pas l'attachement
rciproque. Je suis encore plus content pour elle que pour moi. Vous
serait-il gal de m'avancer trente francs sur le march?

Je lui donnai les trente francs et mme quelque chose de plus. Il se
redressa aussitt et me dit d'un air noble:

--Monsieur vous avez mrit le titre de mon bienfaiteur. Grce  cette
faible somme, Stphanie pourra passer la tte haute devant notre
propritaire!

Quand Calvaire-Martroy eut son argent, il souleva sa plerine de toile
cire blanche et exhiba une redoutable liasse de papiers qu'il portait
tout simplement passe entre sa bretelle et sa chemise.

--Mon bienfaiteur, me dit-il, tout cela est  vous. Nous rglerons quand
vous voudrez et comme vous voudrez. Il y a longtemps que Stphanie
Calvaire n'a vu plusieurs pices de cinq francs  la fois, pauvre
compagne! Ces papiers demandent  tre remis en ordre, vous les
recevrez demain. En attendant, je puis vous offrir un spcimen des
titres, si vous tes curieux de les connatre.

Sans attendre ma rponse, il dplia un chiffon et se mit  lire, les
yeux sortis tout ronds de leurs orbites:

--_Histoire du baron Mouru d'tangannes et de la mre d'Ida._ N'oublions
pas les pseudonymes! Ida pour Olympe,--_Histoire du mariage d'Ida..._ 
seize ans; Mme la marquise tait un coeur, Monsieur!--_Mmoires d'un
petit clerc,_ ou _Biographie de matre Mouainot de Barthelmicourt,
notaire,--Du sang et des fleurs,--Le testament du marquis de
Salonay,--Le codicille._

J'avanai la main vivement  ce dernier titre.

--Mon bienfaiteur, me dit-il en loignant de moi les papiers, vous aurez
tout, en bloc, avec un rabais important puisque l'affaire est faite en
gros. Mais je ne veux pas vous livrer cela comme une poigne de
sottises, pas vrai? Ce sera propre et bien rang.

--Mais vous pouvez me dire, du moins....

--a nuirait  l'intrt, Monsieur! j'ai mon amour-propre tout comme les
autres auteurs!

Ceci fut dclar d'un ton premptoire.

--Pendant que j'tais sous votre pardessus, l, reprit Martroy, en
replongeant ses paperasses sous sa plerine, vous parliez un petit peu
tout seul, dites donc? J'ai cru deviner....

--Un seul mot, interrompis-je, est-elle complice ou victime?

--Qui a? la marquise? Dame! le patron est un coquin comme on n'en a
jamais vu, mon bienfaiteur. Complice? victime? Il y a de ci et de a. Je
parie qu'elle vous aura dit que la petiote Jeanne tait morte?

--En effet... serait-ce vrai?

--Je vous dis que c'tait un coeur.... Olympe... jusqu' quinze ans,
quinze ans et demi, mais pas plus tard. Pourquoi tuer la petiote,
puisqu'elle est morte civilement par sa condamnation? Elle ne peut plus
hriter, c'est clair. Seulement, il faut la bien tenir pour qu'elle ne
vienne pas un matin purger sa contumace, comprenez-vous?... Voil le
haut de la butte, Monsieur, les jambes me grillent d'aller porter 
Mme Calvaire le premier argent que j'aie gagn avec ma plume.
Permettez-moi d'ouvrir la portire; je sais descendre d'omnibus... grand
merci encore, et au plaisir de vous revoir!

--La liste, fis-je, donnez-moi au moins la liste des titres!

--On ne peut rien vous refuser mon bienfaiteur. C'est griffonn, a fait
piti... mais vous aurez tout demain et vous en verrez de drles! Il me
mit la liste dans la main et se laissa glisser dehors.

Je le vis un instant, pauvre chtive crature, sautiller dans la boue 
la lueur des rverbres, puis disparatre dans l'ombre des maisons. Il
tait environ dix heures du soir quand ma voiture s'arrta rue des
Moulins,  la porte de la maison de sant du Dr Chapart. Mon cocher, 
moiti endormi, me demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc jet tout  l'heure par la portire,
bourgeois? Je ne vous avais vu embarquer ni chat, ni chien.




V

La famille Chapart


Le Dr Chapart tait en famille. Ce fut chez lui qu'on m'introduisit,
quoique j'eusse demand au concierge M. Lucien Thibaut.

--Ah! ah! jeune Talleyrand! s'cria le docteur du plus loin qu'il
m'aperut. Course inutile! Trop tard! Les pensionnaires sont couchs,
surtout ceux qui ont besoin de calme comme notre ami commun, car j'ai
tout plein de sympathie pour ce garon l, moi, ces dames aussi. De la
part de leur sexe, c'est tout simple, puisqu'il s'agit de peines
d'amour!

Il s'tait lev, roulant, tournant et ronflant, pour venir  ma
rencontre.

Les deux dames Chapart, une mre laide et prtentieuse, une fille laide
et insignifiante, m'adressrent un crmonieux salut.

--Quand je dis course inutile, reprit le docteur, ce n'est pas poli pour
ces dames,  qui je vais avoir le plaisir de vous prsenter. Locadie,
ma bonne, et toi, Zulma, M. Geoffroy de Roeux! Mon cher M. Geoffroy de
Roeux, Mme et Mlle Chapart. C'est fait!  l'anglaise! Vous allez
maintenant l'amiti de prendre une tasse de th avec nous, du
th-Chapart, mon cher Monsieur. Ceux qui en ont got ne veulent plus
d'autre th. a rime.

Mon premier mouvement avait t de refuser, mais j'tais dans un de ces
cas o l'on ne doit ngliger aucune occasion d'couter ou de voir. Je
m'assis entre Mme Locadie et Mlle Zulma.

Le docteur me fit remarquer d'abord une thire qu'il avait invente et
qui portait naturellement son nom, aprs quoi il me versa une tasse de
th-Chapart que je ne trouvai pas bon.

--Parfait! rpondis-je  la question qui me fut adresse  ce sujet.

La glace tait rompue. Locadie me dit aussitt qu'elle se faisait fort
de m'en procurer au mme prix que le simple th de la caravane.

--Voyons, voyons, Mesdames! s'cria Chapart, il ne s'agit pas de
caravane! Profitez de ce que vous avez un des mystrieux sous la main
pour tcher de savoir quelque petite chose sur le mystre. Figurez-vous,
M. de Roeux que mes deux femmes en perdent le boire et le manger par
rapport  M. Thibaut!

--C'est si drle aussi! s'crirent ensemble les deux dames.

Puis la mre seule:

--Ce jeune homme si doux et si beau, on peut le dire, que personne ne
vient voir, pas mme sa famille....

La fille seule:

--Except pourtant cette belle dame dont papa ne veut pas dire le nom et
qui vient le regarder dormir....

--Un garon qui rve tout veill de meurtres, de millions, de cour
d'assises!

--Et qui chante toute la sainte journe sa petite Jeanne chrie....

--Une personne qui le trompait,  ce qu'il parait, Monsieur!

--Excusez! et condamne pour meurtre!

Ensemble la mre et la fille:

--C'est aussi par trop drle!

--Pif! paf! brr! conclut le docteur. Ah! elles n'ont pas leurs langues
rue Coquenard! Le fait est que vous devez en savoir joliment long, M. de
Roeux si vous avez lu ce que vous avez emport hier?

--Lire me fatigue, murmurai-je.

--Prenez les conserves-Chapart!... Mesdames, vous tes tombes sur un
diplomate discret, vous ne saurez rien, mme sur les millions du Dernier
Vivant. Le fait est, mon cher M. de Roeux, que mes pauvres femmes
portent  votre ami un intrt extraordinaire. a ne se paye pas en sus
de la pension, au moins! Zulma lui brode une chancelire-Chapart 
double concentration de chaleur naturelle. Il est tout  fait de la
famille, et si on venait nous dire... qu'est-ce que c'est, Bruno?

Le domestique  tournure d'infirmier qui m'avait introduit auprs de
Lucien lors de ma premire visite, entra et vint parler  l'oreille du
docteur. Celui-ci sauta sur ses pieds en criant:

--Pas possible! Par o aurait-il pass?

Il ajouta:

--Vois le livre, Locadie; tions-nous en avance avec le pensionnaire?

Cette faon de parler donnait  entendre que la maison Chapart n'avait
pas deux pensionnaires.

Mais, en vrit, je ne songeais gure  cela. L'inquitude me prenait.

--Serait-il arriv quelque chose  M. Thibaut! m'criai-je.

Le docteur haussa les paules.

Locadie qui avait consult le livre dit:

--Il ne doit rien, sauf le mois courant qui a commenc ce soir  dix
heures. Chapart tira sa montre imptueusement.

--Dix heures 25! proclama-t-il d'un accent triomphal. Le mois est d!
Partez muscade!

Cette gaiet-Chapart achevait de m'pouvanter, mais j'eus toutes les
peines du monde  obtenir rponse  mes questions. Quand on m'eut enfin
avou que Lucien Thibaut n'tait plus dans sa chambre, je m'y fis
conduire d'autorit. Le docteur tait l qui tournait, qui boulait, qui
criait de sa voix essouffle:

--C'est imaginable! j'avais fait mettre une serrure-Chapart  la porte
du pensionnaire. S'est-il envol par la fentre?

Il n'y avait, en effet, aucune trace d'vasion: tous les meubles taient
dans leur ordre accoutum. Le lit n'avait pas t dfait.

--Est-ce que cette dame est venue ce soir? demandai-je: la dame qui le
regarde dormir?

Les trois membres de la famille Chapart se regardrent.

Puis Locadie prit un air dtermin et dit:

--C'est gal, le mois est d.

--Intgralement, ajouta le docteur.

Il me restait un espoir. Lucien avait pu se rfugier chez moi. Mon
adresse lui tait ds longtemps connue.

Je pris cong assez brusquement de la famille Chapart et je me remis
dans ma voiture en recommandant au cocher de brler le pav.

Quand j'arrivai chez moi, il tait prs de minuit. Bbelle, ma petite
amie du cinquime tage tait encore dans l'escalier o elle s'occupait
 faire les montagnes russes en se laissant glisser le long de la rampe.

--Bonsoir, Monsieur, me dit-elle, tu rentres tard. Papa et maman ont t
au restaurant et puis au spectacle. Je suis toute seule, a m'amuse. Le
restaurant et le spectacle venaient ordinairement aprs la bataille.
Cela faisait partie de la rconciliation.

Bbelle, qui avait regagn le haut de sa montagne, fila prs de moi
comme un trait, sur la rampe, et ajouta:

--Il y a une femme chez toi, Monsieur. Tu sais, je ne dis pas une dame.

En effet, je trouvai Guzman en grande confrence avec une superbe coiffe
de dentelles, sous laquelle clatait la sant de Plagie. Aussitt que
la Cauchoise me vit, elle dit  Guzman:

--Vous tes bien honnte de m'avoir tenu compagnie. On ne s'ennuie pas
avec vous.

Puis s'adressant  moi.

--Le patron m'avait donn ordre de faire faction jusqu' votre retour.
Vous me remettez bien, pas vrai? C'est moi qui vous ai donn l'adresse
de la rue des Moulins,  Belleville.

Je pris la lettre qu'elle me tendait. Le regard que j'avais jet  mon
Guzman en entrant n'tait pas exempt de dfiance. Je n'aimais pas voir
cette brave Plagie dans ma maison. Sa prsence arrtait d'ailleurs sur
mes lvres la question qui les brlait. Je n'osais prononcer le nom de
Lucien devant elle. La lettre de M. Louaisot tait ainsi conue:

Ci-joint, mon cher Monsieur, quelques preuves du roman nouveau. Il a
du succs dans un certain monde, et sa publication va engraisser
l'affaire.

Va bien le Dr Chapart? Et l'incomparable voyageuse des Missions
trangres? Qu'est-ce qu'elle vous aura dit de moi? Vous voyez si on
s'occupe de vous! Vous ne faites pas une enjambe sans que vos amis ne
le sachent.

Vous devez tre assez avanc dans votre dpouillement pour qu'on puisse
causer _utilement_. Voulez-vous bien me faire dire par ma mule  quelle
heure je pourrai avoir l'honneur de vous rencontrer demain dans la
journe.

 moins que vous ne prfriez passer chez moi?

J'ai  vous parler de M. L.... T....

Mes respectueux compliments, etc.

--Voici ma rponse, dis-je  Plagie: je serai chez moi demain toute la
journe.

--Alors, j'ai campo? fit-elle, bonsoir!

Puis, se tournant vers Guzman, qu'elle enveloppa d'une oeillade
sduisante, mais modeste, elle ajouta:

--Je ne me plains pas d'avoir attendu avec une personne bien leve,
mais quand vous viendrez faire une commission  la maison, nous offrons
 rafrachir.

Guzman rougit jusqu'aux oreilles.

Au moment o Plagie passait la porte, mes voisins du cinquime
remontaient chez eux en chantant des hymnes patriotiques.

--Est-il venu quelqu'un? demandai-je vivement ds que la Normande fut
partie.

--Monsieur, me rpondit Guzman, vous avez tout de mme de drles de
connaissances!

Il tait tout  fait en colre.

--Si Monsieur me laissait du Vesptro, poursuivit-il, pour rincer le bec
aux demoiselles qui viennent chez lui comme au cabaret  des heures
indues....

Je lui saisis le bras et rptai:

--Est-il venu quelqu'un?

--Oui, il est venu quelqu'un. Encore un drle de pistolet!... Mais cette
Normande-l, voyez-vous....

--Qui est venu? m'criai-je en le secouant.

--Croyez-vous qu'ils disent leur nom, ceux qui viennent vous voir! Il a
laiss un mot sur la table de Monsieur.

Je le repoussai et je m'lanai dans ma chambre.

Une lettre cachete tait sur ma table, en effet. Du premier coup
d'oeil, je reconnus l'criture de Lucien. Guzman poussa la porte
derrire moi, et je l'entendis qui disait:

--Monsieur sait ce qu'il fait, mais, moi, je ne le sais pas!

La lettre de Lucien ne contenait que quelques lignes. Elle disait:

Ne t'inquite pas de moi. J'ai la tte froide et calme. Je ne cours
aucun danger.

Demain, tu auras peut-tre de mes nouvelles.

--Guzman! appelai-je.

Car je l'entendais toujours grommeler  travers la porte.

--Monsieur?

--Celui qui a crit la lettre s'est-il rencontr avec la Normande?

--Non, Monsieur.

--C'est bien, va te coucher.

Je dposai sur ma table de nuit les preuves dont l'envoi tait une
obligeante attention de M. Louaisot, ainsi que la liste des histoires
que mon pauvre petit Martroy devait m'apporter le lendemain. Par-dessus
le tout, je posai le dossier de Lucien,--et je me mis au lit.

J'tais dispos  faire une longue et laborieuse sance. La lettre de
Lucien me disait: Hte-toi. Et j'tais de son avis: pour agir il faut
savoir. Or, j'tais encore loin de savoir.

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il y avait sur la liste de
Calvaire-Martroy un titre ainsi conu: _Histoire de l'enfant d'Ida_.

Ida, c'tait Olympe. Je n'avais jamais entendu dire que Mme la
marquise et un enfant....

Je me remis donc  dvorer mon dossier, dsirant ardemment avoir achev
cette part de travail quand arriverait l'appoint promis par Martroy.

Je me disais: J'en saurai alors plus long que Lucien lui-mme, et mon
brave M. Louaisot ne compte pas l-dessus!

_Note de Geoffroy_.--J'en tais rest au n91 bis, qui tait un permis
de visiter l'accuse Jeanne Pry, femme Thibaut, dlivr  matre L.
Thibaut, son dfenseur.


Pice numro 92

(criture de Lucien.--Non sign.)

29 septembre.

Geoffroy, j'ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus change.
Elle m'a grond parce que je pleurais. Elle veut que j'aie confiance en
Dieu.

J'avais pass toute la soire d'hier, toute la nuit, toute la matine
d'aujourd'hui  mditer sur ce grand acte que j'allais accomplir.
Prendre sur moi la dfense de Jeanne! J'tais bien heureux, mais j'avais
grand peur.

Je comptais l'interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumire
sortirait de ses rponses tout naturellement?

Je ne l'ai pas interroge. Le temps nous a manqu pour cela. Elle a mis
sa tte sur mon paule et nous avons parl de sa mre.

Mon Dieu! je ne demande pas mieux que d'avoir confiance en vous! Mais 
voir cette tte suave, miroir d'une me anglique, prise dans ce sombre
cadre d'une cellule de prison, que croire de votre justice?...

Je disais cela. Elle a pos ses deux mains sur ma bouche. Elle m'a dit:

--Au-del de ce monde, il y a autre chose....

Et puis elle s'est mise  sourire, ajoutant:

--D'ailleurs, je ne serai pas condamne, puisque tu es mon avocat.

Et son front a remplac ses deux mains sur ma bouche, pendant qu'elle
rptait en extase:

--Mon mari, mon mari, mon mari! Tu es mon mari!

Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut
croire  la misricorde de Dieu.

Changerais-je mon sort contre celui d'un roi?...

Elle est  moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu'elle ne
soit pas ma femme. Voil o Dieu est grand! Voil o Dieu est bon! Que
son nom soit mille fois bni!

Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Pry, il y avait
une chambre qui donnait sur l'ancienne avenue du manoir. Le manoir a
disparu, mais les grands chnes restent.

Mme Pry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien
rarement. Une fois pourtant, j'entendis le piano en passant dans
l'avenue, et la voix de notre chre jeune mre descendit parmi les
branches.

Elle chantait la chanson normande, la pauvre _Chanson du Poirier_.

    _Au bas de not'village,_
    _Ma lon lan la,_
    _Ma tour la-i-la,_
    _Au bas de not'village_
    _Il tait un poirier._

    _Il tait un poirier (bis)_
    _Tous deux sous son ombrage_
    _Nous venions nous aimer._

    _Perrine, ma Perrine,_
    _Ma lon lan la_
    _Ma tour la-i-la,_
    _Perrine, ma Perrine,_
    _Veux-tu nous pouser?..._

Dans la cellule de la prison o nous tions. Jeanne s'est mise  chanter
cela. Sa mre bien-aime revivait et souriait entre nous deux.

Nous nous tutoyons maintenant. Jeanne m'a dit:

--Toi, tout te fait pleurer!

Elle n'a plus voulu chanter.

Je n'ai pas insist. Les gens de la prison trouveraient peut-tre que
c'est mal. Il vaut mieux qu'elle ne chante pas.

C'est une histoire touchante que la _Chanson du Poirier_. Perrin et
Perrine sont des fiancs. Ils sont trop pauvres pour faire des noces,
mais ils soupirent sous le poirier. Perrin tire au sort. Il a un bon
billet, quelle joie! Mais il part tout de mme parce que Franois, son
frre de lait est tomb soldat et que la vieille mre de Franois
pleure.

Le poirier est tout en fleurs. Perrin et Perrine y viennent une dernire
fois.  Perrin! mon ami bon et brave! je t'attendrai, je t'attendrai!
C'est Perrine qui dit cela. Et Perrin:

    _Quand ce fut  la guerre,_
    _Ma lon lan la Ma tour la-i-la,_
    _Quand ce fut  la guerre,_
    _Je me sentis trembler_

    _Je me sentis trembler, (bis)_
    _Je voyais par-derrire,_
    _Je voyais le poirier...._

Et sous le poirier tout ce qu'on regrette: la brise du pays, l'herbe de
la prairie, et Perrine si jolie!

Mais une voix a parl au-dessus du canon. En avant! c'est l'empereur qui
passe.

--Tu as peur, conscrit?

--Non, sire.

--Comment t'appelles-tu?

--Perrin.

--Perrin, je te fais brigadier....

Si Perrine savait cela! Que c'est facile, la guerre! Une, deux, droite,
gauche, et ne jamais reculer! Comme cela, on arrive le premier  la
brche.

--Tiens, c'est toi, brigadier?

--Oui, sire.

--Ramasse une paulette, lieutenant!

Oh! Perrine! Perrine! Une, deux, droite, gauche, toujours,
toujours--jusqu' Moscou!

Mais pas plus loin!

On recule  travers les plaines glaces.

--Capitaine! le dernier  la retraite! Voici ma croix.

--Sire, merci.

Mais reverra-t-il Perrine, aprs tant de fatigues et de blessures?
Une--mais pas deux!

Droite--mais pas gauche! Il reste une de ses jambes dans la neige, sur
la route qui revient vers la patrie.

Il y serait rest lui-mme sans une vision qui rchauffa le sang de ses
veines:

    _Perrine, ma Perrine,_
    _Ma lon lan la,_
    _Ma tour la-i-la_
    _Perrine, ma Perrine,_
    _Priait sous le poirier...._

La guerre est finie. L'heure du retour a sonn. Comme il se hte! Voici
dj le village. Mais le poirier?

C'est le printemps. Le poirier devrait tre en fleurs.

Ils ont coup le poirier!

Le clocher est rest debout, lui, car les cloches sonnent. Pourquoi
sonnent-elles? Pour une noce.

--Qui se marie?

--Regardez! Voil les fiancs.

Les fiancs montaient les marches de l'glise: Perrine et Franois.
C'est triste la guerre.

Perrin entre, clopina clopant, derrire eux dans l'glise. Il se cache 
l'ombre d'un pilier. Que va-t-il faire? Essuyer une larme et prier,

    _Prier pour sa Perrine,_
    _Ma lon lan la_
    _Ma tour la-i-la,_
    _Prier pour sa Perrine_
    _Et son frre de lait...._

Geoffroy, Geoffroy, moi, je suis aim. Ne cherche pas pourquoi je t'ai
dit la chanson normande. C'est pour me vanter de mon bonheur.

Je me trouve si heureux, si heureux!


Pice numro 93

(criture de Lucien, non sign.)

30 septembre.

J'y suis retourn ce matin. J'y peux aller tous les jours. Les gens de
la prison sont bons pour moi. Dans la piti qu'on me tmoigne, il y a
presque du respect.

Personne, du reste, n'est mchant avec elle. Depuis qu'elle est arrive
d'Yvetot, elle a subi deux interrogatoires. Le juge lui parle avec
douceur. Seulement il lui laisse voir qu'il ne croit pas  ses rponses.

Elle me disait hier: Il prtend que j'ai _un systme_. Tout ce qui me
sort de la bouche fait partie de mon systme. Le greffier, tout en
crivant, marmotte le mot systme entre ses dents...

_Le systme de l'accuse_, Geoffroy! Je connais trop cela. Au Palais,
nous nous blindons sans cesse contre le crime. Si l'innocence entre chez
nous, tant pis pour elle!

Il est bien certain que le crime est savant et que tout criminel a un
systme parfois trs profondment combin.

Et ici mme, Geoffroy, ds les premiers pas que je fais dans
l'instruction, mon sens de juge dmle la science d'un sclrat hors
ligne.

La pauvre Jeanne n'a pas de systme, quoi qu'ils en pensent ou quoi
qu'ils en disent. Mais autour d'elle, un filet  mailles serres, oeuvre
d'un vritable docteur s-sclratesses, a t lanc et retombe,
l'enveloppant de ses plis.

Il y a l ce que les Anglais appellent une _regular roguery_, seulement
le _rogue_ n'est pas sous la main de la Justice.

Le docteur s-crimes a chapp par sa science mme aux investigations du
parquet. Il a fui comme le sauvage de l'Amrique du Nord, usant tous les
calculs de sa tactique  dissimuler sa retraite.

Chacun de ses pas en arrire a t un mensonge et une dception.

Il est l quelque part, ce virtuose de l'assassinat. Parmi ceux qui
suivent l'instruction, il est le plus attentif et le plus curieux, sans
doute. Il faut t'en fier  lui, Geoffroy, de tous les dtails de la
prison, il n'ignore rien. C'est lui qui voit, c'est lui qui sait. Il rit
du juge, il dfie l'avocat et sa compassion railleuse insulte  la
victime.

Oui, le crime est savant, le crime est prudent. De nos jours, il va 
l'cole. Des gens se rencontrent qui dpensent  faire leur cours de
crimes autant de volont, autant d'assiduit que nous mettons de
mollesse et de paresse  suivre notre cours de droit.

Ils connaissent mieux que nous ce que nous connaissons, et nous ne
savons rien de ce qu'ils savent.

Dans notre sac, il n'y a qu'un tour. Aussitt qu'un accus est sous
notre main, aussitt qu'une srie de preuves ou de vraisemblances nous
indique _qu'il y a lieu de suivre_, un singulier phnomne s'opre en
nous, magistrats insuffisants, amens  la routine par la paresse.

Nous voulons bien nous efforcer, mais nous ne voulons rien perdre de
notre premier effort.

Le commencement de notre besogne est sacr, nous levons un autel 
notre peine, qu'elle ait enfant la vrit ou l'erreur.

Il est  nous ce travail. Nous dfendons qu'on y touche.

Le seul moyen de ne perdre aucune parcelle de nos efforts, c'est d'en
consacrer provisoirement le rsultat bon ou mauvais. Ainsi faisons-nous.
Par je ne sais quel travail de chimie intellectuelle, deux choses
absolument opposes se mlent en nous et se confondent. Nous faisons de
l'hypothse une ralit pour dormir dessus. Nous avons dit d'abord:
supposons que l'accus soit coupable. Voil bientt un point rgl. Il
n'y a que le subjonctif  remplacer par l'indicatif: _L'accus est
coupable._

Or, un coupable est ncessairement retors.

Et voil comme quoi ma pauvre petite Jeanne a un systme!

Chaque profession a son cueil. C'est ici l'cueil du juge, charg d'une
instruction criminelle.

Ds qu'on s'est dit en dsignant un tre humain: voici le coupable, la
conscience est entrane sur une pente terrible.

Comme nous avons consenti  tout voir au travers d'un certain milieu qui
est notre hypothse mme, leve  la hauteur d'un fait, toutes choses
prennent pour nous la couleur de ce fait.

Nous avons mis au-devant de nos yeux des lunettes vertes, bleues ou
jaunes, nous voyons tout jaune, bleu ou vert.

Les faits se faonnent: ils entrent par le trou qu'on leur ouvre, ils se
groupent dans le moule qu'on leur prsente....

Et tout cela de bonne foi, Geoffroy, voil le grand, le vrai malheur. Je
n'ai jamais rencontr dans ma vie un seul juge qui ft de mauvaise foi.
S'il en est, j'affirme qu'ils sont trs rares.

Mais ceux qui ne savent pas et qui ne peuvent pas sont nombreux. Or, le
crime est l d'un ct, la Socit, de l'autre. La Socit paye le juge
pour la garder contre le crime.

Pour chaque crime elle a droit  un coupable.

Ils savent cela, les autres licencis, les autres docteurs, ceux qui, au
Moyen ge, coutaient les professeurs de la Cour des Miracles. Crois-tu
donc bonnement, Geoffroy, qu'une institution comme la Cour des Miracles
puisse jamais tomber? Elle s'est transforme comme l'Universit, mais
elle existe.

Elle ne mourra pas plus que l'Universit. Les grandes choses ne meurent
jamais, surtout les choses gothiques. Certes, on ne passe plus sa thse
 l'cole du grand Cosre d'gypte en dvalisant un mannequin garni de
clochettes, mais c'est qu'on fait mieux. Il y a de hautes tudes.
Quelque part,  de mystrieuses profondeurs, le vol a ses confrenciers,
l'assassinat ses philosophes. Pas de paresse ici! On tudie pour sa
peau.

Jamais Toullier ni Delvincourt ne furent couts comme les matres de
cette facult redoutable o s'enseigne l'envers de la loi.

Ils sont forts, ils sont habiles, ils sont hardis, ils jouent du code
comme Liszt ptrissait l'ivoire de son piano. Rien ne les arrte
puisqu'ils ne croient  rien. Ils se sont dit, tout comme les autres: Il
faut un coupable. Ils en font un--qu'ils tendent aux autres au bout
d'une ficelle. Et les autres mordent  l'hameon.

Geoffroy, parlerais-je ainsi si je n'avais pas intrt? Aurais-je parl
ainsi hier?

J'ai dpouill la robe du juge. La femme que j'aime au-dessus de tout en
ce monde est une accuse. Puis-je tre impartial?... Quand j'tais
magistrat, j'ai fait de mon mieux, toujours. Je pense que mes collgues
sont de mme.

Seulement, ce pauvre tre sans dfense, Jeanne, ils disent qu'elle a un
systme! quelque chose en moi s'est rvolt. Qu'on la charge, qu'on
l'accable, tout est possible except l'impossible. L'impossible, c'est
que Jeanne ait un systme!

Elle m'a accueilli ce matin d'un air tout pensif. C'est  peine si elle
m'a demand de mes nouvelles.

--Lucien, je voudrais savoir une chose: Qu'est-ce que c'est qu'un
systme?

J'ai senti froid dans mon sang, parce que je me suis dit: Si elle osait
leur faire une question de ce genre, comme ils crieraient 
l'hypocrisie! Je lui ai expliqu ce qu'on entend par systme quand on
est juge d'instruction. Elle a rflchi.

--Est-ce que je ferais mieux d'en avoir un? m'a-t-elle demand.

J'ai repris ma place d'hier, et sa tte est revenue sur mon paule.

Mais elle n'tait plus si gaie. Il y avait de gros embarras dans sa
chre petite cervelle.

--Enfin, a-t-elle rpt plusieurs fois, enfin, ils me croient donc
vraiment capable de cela!

J'ai rpondu la premire fois, et c'tait la premire fois aussi que
j'essayais de savoir d'elle quelque chose ayant trait au procs:

--Qu'est-ce que cela nous fait, puisque tu n'tais mme pas  Paris au
moment o le meurtre a t commis?

--Mais si fait! s'est-elle crie. Tu ne te souviens pas bien. Nous
tions venues pour les affaires de pauvre papa. Et ce fut pendant ce
voyage qu'on me vola mes ciseaux dans mon vieux ncessaire. Je leur ai
dit cela. M. Cressonneau a souri, et le greffier aussi. Je n'aime pas
quand ils sourient....

--Jeanne, lui ai-je dit, mon bon petit amour, je vais t'interroger, moi
aussi, parce qu'il faut que je sache bien tout pour te dfendre. Veux-tu
me rpondre?

--C'est donc vrai, alors! s'est-elle crie. J'irai-l! avec des
gendarmes! maman aurait voulu venir avec moi. Ah! je suis contente
qu'elle soit morte!

Elle n'aurait pas pleur, je crois, car elle est brave plus que je ne
puis le dire. Mais ses larmes sont venues quand elle a vu les miennes
couler.

Elle a essuy mes yeux avec son mouchoir.

--Eh bien, aprs! s'il faut aller, j'irai. Tu seras-l. Mon Dieu! comme
je te fais du chagrin!

J'ai poursuivi mon interrogatoire:

--Jeanne, tu ne connaissais pas du tout le comte Albert de Rochecotte,
n'est-ce pas?

--Si, Lucien, je l'avais vu une fois quand pauvre maman me mena 
l'Opra. Notre cousin Rochecotte tait l avec papa et des dames. Il me
parut qu'ils se moquaient de papa, comme s'ils le trouvaient trop vieux
pour tre avec eux. Il y avait d'autres jeunes gens.

--Et Albert te vit-il?

--Oh! non, Maman et moi nous nous mmes dans un endroit sombre. Maman
tait fche d'tre venue.

--Remarquas-tu la dame qui tait avec Albert?

--Quand maman me le montra, elle me dit: C'est le beau, celui qui est
tout seul. Il n'avait pas de dame avec lui.

--Tu es bien sre de cela Jeanne?

Une nuance rose vint  ses joues pendant qu'elle rprimait un sourire
espigle.

--Bien sre, rpondit-elle, puisque la dame que papa avait amene tait
pour le comte Albert.

--Toute jeune, celle-l, n'est-ce pas, Jeanne?

--Mais du tout. Une grande brune, trs belle, trop forte, et qui
paraissait bien prs de ses trente ans. Ce n'tait pas Fanchette. Je
repris:

--Jeanne, veux-tu me dire l'histoire de ton enfance?

--Je veux bien, mais elle n'a pas beaucoup d'histoire, mon enfance. Nous
habitions une grande maison de campagne, presque un chteau, prs de
Dieppe. Notre plus proche voisin tait le marquis de Chambray qu'Olympe
pousa plus tard.

--Te souviens-tu bien d'Olympe en ce temps-l.

--Non, trs peu. J'entendais dire qu'il n'y avait rien de si beau
qu'elle, mais elle tait trop grande pour moi.

Nous vivions comme des riches, seulement il arrivait du matin au soir
des gens qui voulaient tre pays.

Pauvre papa n'tait pas mchant, au moins. Il ne grondait jamais maman
que pour avoir de l'argent. Maman l'aimait bien. Une fois pourtant, elle
se fcha contre lui. Cela m'est rest. Je la trouvais trop svre.
Pauvre papa s'en alla, et maman ne mit plus jamais son cachemire de
l'Inde.

--En s'en allant, le baron l'avait emport?

--Oui, et les bracelets, avec la broche et les boucles d'oreilles. Maman
m'a dit depuis que c'tait  lui, tout cela, et qu'il n'avait pas vol.

--Mais qu'avait-il fait pour fcher ta chre mre?

--Dame... nous ne pmes pas rester dans le pays.

--O alltes-vous, Jeanne?

--Partout. J'tais encore bien petite. J'ai t dans plus de dix
pensions  la queue leu leu. Pauvre papa venait toujours, et alors nous
partions.

--Tu tais dj grande quand vous vntes au Bois-Biot?

--Oh! bien grande. Ce fut quinze jours aprs notre arrive que pauvre
maman me dit: Il y a ici un jeune substitut qui est notre ennemi.
Sais-tu que je te dtestais? c'est pauvre maman qui t'excusa prs de moi
quand tu nous eus fait condamner. Et puis je te vis, et puis je t'aimai.

Je l'attirai contre mon coeur.

Nous n'en avons pas dit plus long pour aujourd'hui.

Je saurai tout en l'interrogeant ainsi petit  petit.

En la quittant, aujourd'hui, j'ai salu une soeur dans le corridor; elle
m'a dit:

--C'est vritablement une enfant. Est-il vrai, Monsieur, que vous ayez
possibilit d'tablir un alibi?

J'ai rpondu non.

La soeur a secou la tte.

--On annonce que ce sera la troisime affaire de la session, a-t-elle
ajout. Probablement le 17 ou le 18 octobre. Nous ne sommes pas dans les
secrets de Dieu, Monsieur, mais je prie pour vous deux tous les matins
et tous les soirs.

--Eh bien? et cet alibi! m'a demand la femme du concierge.

L-bas, le mot _alibi_ jouit d'une grande popularit. Je n'ai pas cru
devoir tre aussi explicite qu'avec la soeur. J'ai rpondu:

--Nous avons bonne esprance.

--Bravo! mais vous feriez peut-tre bien de prendre avec vous, pour vous
aider, un de nos messieurs  la mode. a enlve une histoire. Un jury et
une crpe, voyez-vous, c'est deux choses qui se retournent sur le feu.

Je te l'ai dit, Geoffroy, on est trs bon pour nous.


Pice numro 94

(Anonyme. criture inconnue.)

Paris, 30 septembre.

_ M. L. Thibaut, avocat._

Une personne  qui M. Thibaut a fait du bien pendant qu'il tait juge,
dsire lui rendre la pareille.

La personne est place de telle faon qu'elle peut affirmer  coup sr
que l'accuse Jeanne P., innocente ou coupable est condamne d'avance.
Plus M. Thibaut tudiera l'affaire, plus il partagera cette malheureuse
conviction. En ce moment les recours en grce n'ont aucune chance.

La personne pense qu'une vasion ne serait pas impossible dans les
conditions o se trouve l'accuse Jeanne P. La question des frais ne
devra pas arrter M. Thibaut.

M. Thibaut pourrait faire tenir sa rponse d'une manire sre  la
personne en employant le moyen suivant:

crire une lettre d'avance, aller  Notre-Dame-des-Victoires demain
dimanche  huit heures du soir: se servir de la lettre pour envelopper
une pice de monnaie, et la jeter dans la bourse de la quteuse qui se
tiendra  la porte de gauche en entrant. Bien entendre _la porte de
gauche,_ c'est--dire la plus voisine du passage des Petits-Pres. Il
serait peut-tre encore temps le dimanche suivant, mais des heures
prcieuses auraient t perdues.


Pice numro 95

(criture de Lucien, sans signature.)

1er octobre.

Non, il n'est pas possible que la vrit reste ainsi enfouie!

Ce sont d'honntes gens, Geoffroy. Ils se couperaient les deux mains
avant d'accomplir ce crime horrible qui s'appelle un meurtre judiciaire.

Je les clairerai, je ferai passer dans leur esprit la lumire qui
blouit le mien. Ce doit tre facile.

Une vasion! jamais! je flaire un pige. Et puis, une vasion est un
aveu. Jeanne ne doit pas avouer puisque Jeanne n'est pas coupable.

Les vois-tu autour de nous, dans le noir, ces misrables qui ne trouvent
pas suffisant le mal qu'ils nous ont dj fait?

Je l'ai bien dit: ce sont des docteurs. Ils ont pass tous leurs
examens. Ils savent le mal comme aucun de nous ne sait le bien.

Quel est leur but? Je l'ai cherch. Chez eux, il n'y a jamais deux
mobiles. Toujours le mme: l'argent. Il y a quelque part une montagne
d'argent qui a dj tu Rochecotte, et qui va me tuer ma petite Jeanne.

Oh! qu'ils le prennent, cet argent maudit! Qu'en a-t-elle besoin?
Aujourd'hui, je l'ai interroge au sujet de cette succession qui est,
pour moi son malheur. Je croyais qu'elle allait me rpondre: Je ne sais
pas.

Mais ici, comme pour sa prsence  Paris  l'poque du meurtre, comme
aussi pour le fait de s'tre rencontre au moins une fois avec Albert de
Rochecotte, sa rponse a tromp mon espoir.

Elle sait. C'tait une de leurs naves gaiets entre la mre et la
fille: aux heures de misre, elles se moquaient souvent de leurs
millions  venir.

Elles n'y croyaient pas, mais elles savaient.

Et le vieux baron faisait mieux que savoir. Parmi ses dettes il y en
avait bon nombre de contractes  intrts exorbitants qui taient
garanties par ses droits ventuels  la succession du dernier vivant de
la tontine.

Mais que prouve cela? s'ils sont des hommes, s'ils sont des juges, ils
verront bien avec moi la toile d'araigne o l'on a pris cette pauvre
petite mouche. Les fils en sont dlis, c'est vrai, les rets ont t
fabriqus par un ouvrier-matre, mais enfin il y a des fils, je les ai
dans ma main et je les montre.

Le plus apparent, c'est celui qui a cot la plus grande dpense
d'habilet.

Il ne faut pas trop bien faire.

C'est l le dfaut des docteurs.

Le dtail des ciseaux est _trop bien fait_.  lui tout seul il forme un
roman.

C'est une bote  ouvrage de la fabrique de Samuel Worms,
Londres-Birmingham, que la mre de Mme Pry avait rapporte de
l'migration. Selon l'accusation, Jeanne aurait pris les ciseaux de
cette bote, le jour du meurtre, et s'en serait servie pour assassiner
Albert de Rochecotte pendant son sommeil.

Car une petite fille ne tue pas un grand et fort jeune homme avec une
mignonne paire de ciseaux, quand il a l'usage de ses facults et de ses
mouvements.

Tu connaissais Albert aussi bien que moi.  ton ide, combien aurait-il
fallu de fillettes pour avoir la fin de lui? De fillettes comme Jeanne?

Il parait tabli, d'aprs l'accusation, qu'un narcotique avait t vers
soit dans le vin d'Albert, soit dans son caf, et qu'il s'tait endormi
aprs le dessert.

Mais je dis, moi, que cette circonstance mme tant admise, on ne tue
pas avec des petits ciseaux,-- moins d'avoir une raison pour cela.

Et la raison, la voici: elle appartient au docteur s-crimes, la raison!

La raison, c'est qu'il fallait faire retomber le meurtre sur une jeune
fille.

Suis bien: une paire de ciseaux, c'est une arme de jeune fille.

Tout le monde a dit cela, ds le dbut.

C'est la comdie.--Voici la ralit: les ciseaux sont vols dans la
bote  ouvrage de Jeanne, prcisment pour que la comdie puisse avoir
lieu.

Par qui, vols?

Est-ce que je sais? Par Louaisot, si Louaisot est le docteur s-crimes?

Cependant Louaisot n'est pas hritier. Non. Mais il connat un hritier.

Souviens-toi de la personne pour laquelle il me quitta, le jour o il me
vendit le talisman.

La femme au codicille tait l. Elle est hritire, elle!...

Je me suis arrt, Geoffroy, c'est du dlire. Je ne voulais assurment
rien dire de tout cela. Ne crois pas que je le pense. Est-ce ma folie
qui me prend?

Je veux finir mon raisonnement et mon histoire. J'aurai le temps avant
ma crise.

Les ciseaux sont vols, voil le fait certain. O? dans la chambre vide
o est morte la pauvre jeune mre. Personne ne dfend plus cet asile.
Mme Pry est au cimetire et Jeanne au couvent de la
Sainte-Esprance.

Vols par qui? je rpte la question.

Par celui ou par celle qui va s'en servir au restaurant du
Point-du-Jour.

Par Fanchette, si tu veux, car elle existe, aprs tout, cette Fanchette,
puisque Rochecotte avait une matresse, et que cette matresse n'tait
pas Jeanne.

L'accusation dit le contraire. Il faudra qu'elle le prouve....

Le meurtre est accompli. Les ciseaux restent au pouvoir de l'accusation.

Que devient la bote?

La bote est vendue avec le pauvre mobilier. On n'entendra plus jamais
parler de cette bote, achete  l'encan, comme le reste par des juifs
inconnus.

Voil le vrai. Cela aurait d tre ainsi.

Mais la comdie judiciaire a besoin de la bote, la bote reparatra.

Tu te souviens, quand Jeanne retourna au Bois-Biot en sortant de mon
cabinet de toilette? Elle trouva dans sa chambre une surprise. Elle
croyait, la pauvre chrie, que j'avais eu cette attention dlicate de
racheter le petit meuble de famille: son cher ncessaire dont sa mre et
son aeule s'taient servies avant elle.

Ce n'tait pas moi qui avais eu cette attention dlicate.

Quelqu'un avait rachet la bote  ouvrage tout exprs pour que les
badauds pussent dire, aprs l'arrestation de Jeanne et au moment de la
perquisition: _le doigt de Dieu est l_!

Et ils n'ont pas manqu de le dire, les badauds! C'est ici la matresse
preuve et le principal tmoin. L'affaire s'appelait dj l'_Affaire des
ciseaux_.

Un vrai docteur s-crime mle toujours  sa combinaison un lment de
gros drame--pour le public.

Car le public est juge d'instruction aussi. Et l'histoire des peses que
la foule opre sur la conviction du vrai juge serait une longue suite de
pages en deuil.

Je crois au doigt de Dieu. Il m'est arriv de le voir en ma vie. Le
doigt de Dieu n'est pas fait ainsi.

Le doigt de Dieu, c'est la foudre. Le doigt de Dieu ne monte pas
pniblement, une  une, les pices d'une misrable mcanique.

C'est le doigt du dmon ici. Je me lverai seul contre tous et je leur
prouverai cela!

Dsormais, je vois ma cause si claire qu'il me suffira d'ouvrir la
bouche pour dissiper les tnbres. J'ai grandi avec la ncessit. Je
suis loquent, je suis fort. Je ne me reconnais plus moi-mme. Ils
trembleront devant moi. Leur prtendue vrit qui n'est que mensonge et
artifice....

_Note de Geoffroy_.--L'criture devenait subitement illisible.


Pice numro 96

(criture de Lucien altre et mconnaissable. Sans date.)

M. L. Thibaut a toujours eu des sentiments d'estime et mme de respect
pour la magistrature franaise. Depuis qu'il fait partie du barreau
cette opinion n'a pas chang. Sa position particulire est difficile. Sa
sant n'est pas bonne. Depuis sa maladie, il se laisse aller  des
mouvements de violence qu'il dplore ensuite.

Mais M. Geoffroy de R. peut tre tranquille. Cet tat de fivre
s'explique par beaucoup de souffrances. Il n'est pas incompatible avec
la mission que M. L. Thibaut a sollicite, obtenue et accepte. L'tude
de sa cause est le travail de ses jours et de ses nuits. Sa jeune et
malheureuse cliente sera bien dfendue.


Pice numro 97

(criture ordinaire de Lucien. Sans signature.) Dimanche.

J'ai eu ma crise. J'en laisse ici la marque.

Mes crises sont plus rares et moins fortes. Celle-ci n'a pas dur plus
d'une heure et ne m'a laiss qu'un peu de fatigue. J'ai bien dormi cette
nuit. Jeanne a t  la messe, ce matin. Pauvre chrie! c'est elle qui
dit cela. La soeur lui a prt un paroissien et elles ont pri ensemble
dans la cellule. Cette soeur est une douce sainte. Je la vois souvent
triste. Quand elle sourit, elle est jeune et trs belle.

Jeanne tait toute gaie. Elle ne voulait pas causer de l'affaire. Nous
apercevions sur le mur qui fait face un rayon du beau soleil d'octobre.

Notre haie du Bois-Biot doit tre riante, ce matin. On a sans doute
labour les deux champs. Celui o passe le sentier qui descend  la
ferme a de grands pommiers qui doivent perdre leurs feuilles.

--Je parie, m'a dit Jeanne, que les enfants sont sous notre chtaignier
 abattre des chtaignes.

--Il faut travailler, Jeanne, ma petite Jeanne. Les jours passent, et
mon plaidoyer n'est pas achev. Elle s'est assise auprs de moi. Elle a
mis sa blonde tte  sa place, sur mon coeur.

--Eh bien, travaillons, Lucien, mon mari. Elle sait que ce mot-l me
rend heureux.

--L'anne dernire, reprit-elle,  cette poque-ci, il faisait froid.
Pauvre maman et moi nous nous levmes de bon matin pour porter du
bouillon au vieux Jean tienne qui avait gagn les fivres  la batte.
Les prs taient dj tout blancs... mais travaille donc, Lucien,
puisque tu veux travailler!

-- quelle date furent vols tes ciseaux, Jeanne?

--Je ne m'en aperus peut-tre pas tout de suite. Je brodais si peu! Je
passais mes jours auprs du lit de pauvre maman; elle voulait toujours
mes mains dans les siennes. Il me semble bien que ce fut le jour o le
Dr Schontz t'crivit de venir.

--L'avant veille de?...

--Oui. Oh! tu peux bien dire de la mort. Maman ne m'a pas quitte. Elle
vient toutes les nuits.... Ce jour-l, je voulus prendre mes ciseaux
pour arranger une de ses camisoles de malade. Je ne les trouvai plus.

--Qui vous servait alors?

--Une femme de mnage. Nous n'avions plus de domestique.

--Et tu rachetas d'autres ciseaux? quand?

-- l'instant mme. J'envoyai la femme de mnage en lui disant d'en
prendre  bon march. Maman tait en train de me parler de toi. Cent
fois par jour, elle prenait la rsolution de ne plus prononcer ton nom.
Et elle me dfendait bien doucement de penser  toi. Mais ton nom
revenait toujours, toujours.

--Est-ce que tu emportas la bote  ouvrage avec toi au couvent?

--Tu sais bien que non, puisque tu me la rendis  Yvetot.

--Ce ne fut pas moi. Jeanne.

--Qui donc aurait song  me faire plaisir?

Elle a de ces mots l qui me navrent tout en faisant que son innocence
est pour moi plus claire que l'vidence. S'ils l'interrogeaient
au-dehors de leur parti pris... mais leur sige est fait. Je connais
cela.

Moi, je tche de savoir, je fouille les dtails, je fais la chasse aux
dates.

Certain que je suis de l'impossibilit du fait principal, je crois 
chaque instant qu'un fait accessoire va venir appuyer ma thse, ou
plutt lui fournir un point de dpart tangible, qu'on puisse prendre en
main et prsenter  la discussion.

Mon espoir est sans cesse tromp. Tout se groupe contre moi. Est-ce le
hasard? Est-ce la perfection mme de ce travail diabolique que je
suppose accompli par un sclrat parvenu au _summum_ de la science
criminelle?

J'ai t chez Nadar. J'ai acquis la certitude que les preuves
photographiques ont t livres le jour mme du crime. Il est donc
naturel que Fanchette les et sur elle au restaurant.

Qu'esprais-je en prenant ce renseignement? En vrit, je ne saurais le
dire.

J'ai demand au commis  qui il avait livr les preuves. Il m'a
rpondu:  la personne elle-mme.

Ds que l'esprit trouve une voie par o s'chapper dans un champ
d'hypothses nouvelles, un obstacle sort de terre: un rempart d'acier:
le tmoignage de Jeanne elle-mme.

Car il est certain qu'une ide s'obstine en moi, depuis qu'elle y est
ne. Je cherche Fanchette.--Peut-tre sont-elles deux....

Mais alors tous ces tmoins qui ont reconnu la photographie! car tous
l'ont reconnue. Tous et moi-mme!

Et Jeanne dclare qu'elle a pos!

Il y a pourtant une circonstance. Dans la lettre o Jeanne me racontait
sa sortie du couvent de la Sainte-Esprance, tu dois te souvenir de ce
dtail: _on lui avait fait changer d'habits_....

Elle ne m'aide pas. Je ne peux pas dire qu'elle ne se doute de rien,
puisqu'elle sait tout. Elle sait absolument ce dont on l'accuse et ce
qui la menace. Mais elle ne tient tat de rien. On dirait qu'elle fait
un mauvais rve,--et qu'elle n'y croit pas. Tout doit disparatre au
rveil.

C'est avec une rsignation fatigue qu'elle rpond  mes inutiles
interrogatoires. Ds qu'elle le peut, elle se rfugie dans les souvenirs
de sa mre et dans la mmoire de nos jeunes amours. Elle me l'a dit une
fois: Qu'est-ce que cela fait puisque ce n'est pas moi? C'est bien le
mot de l'enfant qui laisse  Dieu le soin de garder son sommeil.
Qu'est-ce que cela fait?

On pourrait amonceler bien plus de calomnies encore et serrer le rseau
des ruses savamment noues, certes, l'oeil de Dieu passe au travers de
tout cela. Mais nous sommes devant des juges qui sont hommes.

Geoffroy, j'ai peur. La gaiet de Jeanne et son insouciance me font mal
horriblement. Tout veill, j'ai des rves qui me la montrent condamne.
Je repousse cependant l'ide d'une vasion. C'tait aujourd'hui qu'on
m'avait donn rendez-vous  l'glise Notre-Dame-des-Victoires. Je n'irai
pas.


Pice numro 97 bis

(crit par Lucien.)

Chaque fois que j'interroge Jeanne, je perds un espoir. Ne l'ayant
jamais vue qu'au Bois-Biot, pour moi, elle et sa mre taient des
habitantes de la campagne d'Yvetot.--ce qui rendait matriellement
impossibles les relations suivies entre elle et Rochecotte.

Cela n'influait en rien sur ma conviction qui existe indpendamment de
tout, mais cela me fournissait des armes.

De loin, je voyais une foule d'obstacles matriels entre elle et le
crime.

De prs, je ne vous plus rien. Elle n'est plus garde que par ma foi
profonde.

En ralit, c'taient deux pauvres cratures errantes. Elles venaient
d'arriver au Bois-Biot quand je les y rencontrai. Elles taient l pour
le procs que je leur fis perdre. Elles vivaient d'ordinaire  Paris o
la misre se cache aisment.

Elles travaillaient de leurs mains.

Elles vivaient dans la position exacte o M. Cressonneau an doit voir
celle dont le pauvre Albert disait: On n'pouse pas Fanchette!

Restait la lettre de ce mme Albert, celle o il m'affirmait ne pas
connatre sa cousine Jeanne Pry.

Mais cette lettre laissait voir des rpugnances qui avaient pu porter
Jeanne  prendre un masque--pour s'approcher de lui.

Aux yeux de Cressonneau, cette lettre devait prcisment expliquer
pourquoi la matresse de Rochecotte ne s'appelait pas Jeanne, mais bien
Fanchette!

On en trouverait des traces, d'ailleurs, de cette Fanchette,  moins que
la terre ne se ft ouverte pour l'engloutir!

Jeanne dit: Il faut bien qu'il y ait contre moi des apparences, mon
pauvre Lucien chri, sans cela, ils ne m'auraient pas mise en prison.

Et elle prend mes deux mains qu'elle appuie sur son coeur en appelant
mon regard sur ses yeux, qui laissent voir le fond de son me.

Pendant que nous restons ainsi, les heures s'coulent.

Je me vois au banc de la dfense. Le jury me regarde et m'coute.
L'auditoire attend.

Dirai-je  tous ceux-l: elle est innocente prcisment parce qu'elle
vous parat coupable? Il n'y a ici que mes yeux pour ne point porter le
bandeau qui aveugle tous vos regards? Vous subissez l'influence d'un
mauvais gnie....

C'est l'exacte vrit, Geoffroy, mais on ne plaide pas ces mystiques
vises. Je passe dj pour avoir le cerveau frapp. On me taxerait
d'incurable folie.

Et le ministre public viendrait, les mains pleines de preuves
mathmatiques. Il jouerait avec les dates qui sont pour lui: il
s'appuierait sur un ensemble concordant de tmoignages....

L'entends-tu? moi, il me semble que j'y suis, et que tout mon sang est
parti de mes veines!

Voil ce qu'il dira:

--Messieurs les jurs, malheureusement, ma tche est trop facile.
Laissant de ct les antcdents de l'accuse et ceux de sa famille, qui
militeraient contre elle, j'arrive tout de suite aux faits de la cause.
(Ici, le rcit du crime.) Depuis que j'ai l'honneur de porter la robe,
il ne m'tait pas encore arriv de rencontrer une cause o l'ensemble
des circonstances produisit une somme d'vidences, quivalente au
flagrant dlit.

Voici une jeune fille qui est la cousine et l'hritire d'un jeune
homme, au point de vue d'une immense succession  choir. Cette jeune
fille se rapproche du jeune homme sous un faux nom; sous un faux nom,
elle devient sa matresse.--et le jeune homme est assassin.

Le jeune homme tait de ceux qu'on aime, noble, brillant et beau. La
jeune fille et consenti  partager: elle se ft contente du mariage.
Mais le jeune homme avait conserv assez de sens moral pour ne pas
choisir sa femme l o il avait pris sa matresse. Il tait sur le point
d'pouser une jeune personne pure par elle-mme et par sa famille, On
n'pouse pas Fanchette! disait-il souvent au rapport des tmoins.
Fanchette est jalouse, elle parle de vengeance.--et le jeune homme est
assassin.

Comment est-il assassin? Fanchette avait perdu sa mre. Une main
secourable la place dans une maison pieuse. Va-t-elle dire 
l'accusation:  l'heure du crime je pleurais au pied des autels?...
Non, il y avait sept jours qu'elle s'tait vade du couvent de la
Sainte-Esprance quand le jeune homme a t assassin.

Elle est faible, le jeune homme tait fort. On a trouv sous la table de
l'orgie un flacon de substance narcotique, destin  galiser les
forces.

Et comme Fanchette tait trouble, en sortant le flacon de sa poche,
elle a laiss tomber deux objets:

Un paquet de cartes photographies reprsentant Mlle Jeanne Pry.

Un mouchoir tach de rouge aux initiales de Mlle Jeanne Pry.

Est-ce tout? Non. Et dj, cependant, ne peut-on pas dire que le
flagrant dlit existe?

Mais il y a autre chose; je n'ai pas parl de l'arme qui a servi pour
commettre le crime.

Fanchette est de famille noble. Ses anctres avaient migr en
Angleterre  l'poque de notre glorieuse rvolution. De l'migration,
son aeule avait rapport une bote  ouvrage ou ncessaire, de
fabrication anglaise et remarquable en ceci que toutes les pices en
taient burines au mme signe. Ai-je dit Fanchette? C'est Mlle
Jeanne Pry qu'il fallait dire.

Fanchette, en effet, et voil l'tonnant, a accompli son oeuvre
effroyable, un meurtre ayant ncessit plus de vingt blessures, avec les
ciseaux de Mlle Jeanne Pry comme elle lui avait dj emprunt son
mouchoir et ses photographies!

Et quand la justice, gare par ce nom de Fanchette, est arrive enfin
chez Mlle Jeanne Pry, qui venait, par un dplorable hasard, de
changer son nom contre un autre jusqu'alors universellement estim, la
justice a trouv chez elle Mlle Jeanne Pry, la propritaire du
mouchoir de Fanchette, l'original du portrait de Fanchette et la bote 
ouvrage de fabrique anglaise o manquaient les ciseaux, arme rvoltante,
qui a servi au meurtre accompli par Fanchette!


Pice numro 98

(criture de Lucien.)

Dimanche, 9 heures du soir.

Je suis sorti: j'touffais. J'ignore quel est l'avocat gnral qui
prendra la parole dans ce procs, mais je l'ai entendu d'avance.

Il a tout cela  dire. Il en dira peut-tre plus, il n'en dira pas
moins.

C'est trop de preuves, n'est-ce pas, rponds franc? Pour toi qui es de
sang-froid, pour toi qui est un homme du monde, pour toi qui es parmi
les dlicats, c'est trop!

Je suis sr que tu t'es dj dit: le but est dpass.

Eh bien! non! le docteur s-crimes connat son monde. Il sait que le
public et les juges seront d'accord ici. Aprs ce festin de preuves,
aprs cette cure de tmoignages accablants, s'il prenait envie au
docteur s-crimes de leur servir encore quelque grosse pice, ils
l'avaleraient du mme apptit.

La cour d'assises est une bte insatiable, et le public est plus affam
qu'elle.

Ne crois pas que je rcrimine ou que j'insulte. Je suis bris, je suis
ananti. Je vais te montrer d'un mot ce qui reste de moi:  leur place,
je penserais peut-tre comme eux!

Une machine cre dans le but exprs de trouver des coupables ne peut
pas produire d'autre fonctionnement que celui-l.

Souviens-toi qu'il y a eu un examen prparatoire, et qu'une voix
autorise a dj dit: il y a lieu de suivre....

Nous sommes perdus, Geoffroy. Il faudrait un miracle rien que pour nous
obtenir des circonstances attnuantes. Le coeur me manque....

J'ai t regarder la Seine couler, mais je ne veux pas mourir avant
Jeanne.

Deux fois, je suis revenu vers l'glise Notre-Dame-des-Victoires.  quoi
bon entrer?

Une vasion de la Conciergerie! Tu connais la prison. C'est purement un
rve ou un leurre. D'ailleurs, je ne veux pas d'vasion.

Et Jeanne! Est-ce que Jeanne consentirait jamais  une vasion!

Ce n'est pas qu'elle soit garde aussi troitement qu'au dbut. Elle
n'est plus au secret. La soeur l'aime et les employs de la prison la
protgent....

La troisime fois, je suis entr dans l'glise--par la porte de droite.
C'est  la porte de gauche que la quteuse devait m'attendre.

Ceux qui prient sont bien heureux. Les murs de l'glise disparaissent
sous les _ex-voto_ de marbre qui disent merci  la Vierge pour une grce
accorde. Il y en a des milliers et des milliers. Tous ceux-l taient
aux abois. Ils ont cri  l'aide. L'aide est descendue du ciel. C'est
vrai, puisqu'ils remercient. J'ai eu l'ide de faire un voeu, moi aussi.
Que donnerais-je! Tout, et ma vie!... L'glise tait pleine. Je me suis
agenouill derrire un pilier. Le chant des orgues me fendait le coeur.
J'ai travers le bas de la nef. Mon regard a gliss jusqu' la quteuse:
Une femme en deuil dont le visage disparaissait entirement sous son
voile. Je ne puis dire que j'ai cru reconnatre Olympe. Mais le nom
d'Olympe est tomb dans ma pense, et j'ai pris la fuite.

Geoffroy, comment serait-il possible de s'vader de la Conciergerie? Et
quel moyen prendre pour amener Jeanne  consentir?

Et moi? Est-ce que je pourrais me rsoudre  cela?

J'ai pass une terrible nuit. J'ai vu la cour d'assises en rve. Tous
ceux qui viennent l se chauffer ou se divertir taient  leur poste.
Sous le crucifix, les robes rouges sigeaient. Les jurs regardaient
avec un tonnement plein d'horreur une enfant--Jeanne me paraissait
toute petite--qui essayait de se cacher au banc des accuss.

Moi, j'avais aussi ma robe. Et je faisais des efforts sans nom pour
porter haut ma tte qui me pesait comme un fardeau de plomb.

C'tait vaste, cette salle, c'tait immense, cette foule.

Les juges carlates me semblaient d'une taille surhumaine.

Tout tait grand, presque colossal,--except Jeanne, pauvre petite
chrie, qui rapetissait devant ces ennemis gants!

On s'agitait sans accomplir aucun des actes rglementaires qui
constituent une sance, mais la sance allait tout de mme. J'entendais
autour de moi un murmure d'une profondeur inoue qui m'enveloppait de
ces mots:

--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!

Et de temps en temps une voix clatait, criant:

--Elle a tu son amant!

Il y avait des rires qui grinaient:

--Et c'est son mari qui va la dfendre....

Ma mre et mes soeurs taient l; elles se dtournaient de moi.

 ct de ma mre, je voyais un visage de marbre, blme, mais rayonnant
de lueurs tranges et qui rejetait Jeanne dans un abme de nuit.... La
bouche d'Olympe ne s'ouvrait pas; aucun son ne s'chappait de ses
lvres, et pourtant je l'entendais qui me disait:

--Comment trouvez-vous que je me venge!

Tout  coup, il y eut un grand mouvement. Quelque chose de long tait
sur l'estrade au devant des juges. Cela s'ouvrit. Albert de Rochecotte
tait couch, la tte dans ses cheveux blonds pars.

--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!

--Comme il tait beau!

--Et si jeune!

--Elle a tu son amant, son amant, son amant!

--Et voil son mari qui parle pour elle!

Jamais je n'entendrai plus ce silence effrayant. Tous les bruits taient
morts. On m'coutait. Je parlais. L'attention de cette foule muette
m'crasait comme le poids d'un monde. Je parlais, mais comment dire
cela? ma parole tait muette aussi.

Toutes les facults de mon tre, mon coeur et mon me s'lanaient
imprieusement hors de moi, mais ne franchissaient pas le seuil de mes
lvres. Les penses, les mots, l'loquence, la colre, la passion
jaillissaient pour retomber inertes et insonores. Mes efforts se
dbattaient en vain contre cette impuissance. Le cauchemar, cette
hideuse caricature du dsespoir, m'enchanait dans ses morts
embrassements....

La foule ondula comme une mer. Les murailles de la salle chancelrent,
et un cri grave s'leva:

--Condamn! condamne! condamne!...


Pice numro 99

(Anonyme. Mme criture que celle du n94.)

Paris, lundi, 2 octobre 1865.

_ M. L. Thibaut, avocat._

La personne qui a crit  M. L. Th..., vendredi dernier, l'a attendu
toute la soire d'hier, dimanche, au rendez-vous de l'glise
Notre-Dame-des-Victoires. Elle l'a vu s'approcher, mais M. L. Th... a eu
dfiance sans doute.

La personne n'a pas dit toute la vrit dans sa premire lettre. Elle ne
croyait pas avoir besoin d'insister.

Ce n'est pas  M. L. Th... surtout que la personne porte intrt, c'est
bien davantage encore  la malheureuse fille du baron Pry de Marannes.
Si M. L. Th... gardait des doutes, s'il voulait s'entretenir avec la
personne--la voir,--il serait sr de la trouver demain mardi  la
consultation de M. le Dr Schontz, rue de la Ppinire, n.... Dimanche
prochain il serait dsormais trop tard, les vnements se prcipitent.
M. L. Th... est suppli de ne plus hsiter. Il n'a pas le droit de
refuser. La malheureuse J. P. est perdue sans ressource.


Pice numro 100

(criture de Lucien.)

Mardi matin.

Je n'ai pas pu crire hier au soir. La nuit de dimanche  lundi m'a
laiss tellement bris de corps et d'esprit que je n'ai pu tenir la
plume.

C'est peut-tre vrai, Geoffroy. Peut-tre n'ai-je pas le droit de
refuser l'offre de cette personne inconnue. Du moins est-il de mon
devoir de m'informer, de savoir, de me rencontrer avec elle.

Le nom du Dr Schontz est fait pour me donner confiance. Je le connais;
je crois que tu le connaissais aussi. C'est lui qui m'avait crit cette
lettre quand Mme Pry fut  l'article de la mort. C'est grce  lui
que j'ai pu la revoir une dernire fois.

Qui sait? peut-tre que le baron de Marannes a laiss des amis.

Je suis rsolu cette fois  ne pas manquer au rendez-vous.

Mais Jeanne? vas-tu demander. Il faudrait le consentement de Jeanne.

Et Jeanne, ne consentirait jamais....

Mon Dieu! c'est une bien faible chance. Je ne crois pas, moi,  la
possibilit d'une vasion.

En outre, je ne suis pas toujours dans mes accs de mortel
dcouragement. Tout n'est pas perdu. J'ai vu M. Cressonneau. J'ai plaid
prs de lui ma thorie du docteur s-crimes. Il a ri comme un bossu.
Jamais il n'avait rien entendu de si drle,--mais j'ai vu qu'il tait
frapp dans une certaine mesure.

Quand je lui ai dit: Il y a trop de preuves, il a repris un instant
son srieux.

Fais bien attention que c'est l surtout un argument d'homme du mtier.
Les jurs n'y entendraient goutte, mais cela fait rflchir un
magistrat, parce que cela en appelle  son exprience et  sa science.

 son intelligence surtout.

M. Cressonneau est trs intelligent. Son intelligence fait mauvaise
route, voil tout.

Il y a dans la vrit une force latente qui peut clater  l'improviste.

Elle n'a pas encore clat pour M. Cressonneau an, c'est certain, car
il m'a dit quand j'ai eu fini:

--Si vous plaidez cela, cher M. Thibaut, on vous mnera tout doucement 
Charenton  l'issue de l'audience.

Mais sous sa fanfaronnade officielle, je te rponds qu'il a t touch.
Il y a trop de preuves. Ce serait  dire que l'accuse a rassembl 
grands frais pour les dposer bien en vue, derrire elle, sur le chemin,
toutes les circonstances compromettantes qu'il tait possible de se
procurer.

Je disais tout  l'heure: Jeanne qui se sent innocente, rejetterait bien
loin toute pense d'vasion.

Est-ce qu'on sait jamais avec Jeanne? Je le croyais, je me trompais.

Elle me met en colre et je l'admire.

Son innocence est au-dessus de ce qu'on rve. On pense savoir  quel
point ce coeur enfant est en dehors du Mal et des craintes que le Mal
inspire. On en est  cent lieues.

Hier matin, soucieux, malade, gn par cette responsabilit nouvelle 
propos d'une entreprise dont je ne connais ni la nature ni les
garanties--s'il y en a,--je l'aurais bien dfie de m'gayer.

Je n'tais pas avec elle depuis trois minutes que je souriais  son
sourire.

Tu penses bien que je n'avais pas le coeur de lui raconter mon rve.

Mais elle me racontait les siens: de l'herbe verte, du soleil, du vent
de campagne qui a si bonne odeur! Et des fosss sauts, et des sentiers
qui tournent dans les taillis!

--Ils m'ont le jour, ici, disait-elle; mais la nuit, je me sauve.

L'occasion tait bonne, j'en ai profit.

--Est-ce que tu te sauverais, Jeanne, si tu en avais le moyen?

Elle s'est arrte au milieu d'un sourire argentin qui scandalisait ces
murailles de prison. Puis elle s'est leve brusquement. Elle avait envie
de bondir.

--coute, m'a-t-elle dit, essouffle dj par la joie, je te connais. Si
tu me parles de cela, c'est que tu y as pens, mon Lucien chri, c'est
que c'est une chose possible!

Je restais devant elle tout dcontenanc.

--Oh! que tu es bon! que tu es bon! Je ne pense qu' cela, moi, mais je
n'osais t'en parler. J'aurais bien fini pourtant par te le demander.
J'avais dj song  ce que a coterait. Je suppose que a doit coter
trs cher.

--Je ne sais pas, voulus-je dire.

--Qu'est-ce que cela fait? interrompit-elle. Je ne connais pas trs bien
cette affaire-l, vois-tu, mon Lucien, mais pauvre maman m'avait dit
souvent que si notre cousin Albert de Rochecotte mourait....

Je devins ple.

--Qu'as-tu donc? fit-elle. Il est mort, nous n'y pouvons rien, et
puisqu'il est mort, je suis l'hritire du vieil homme qui a des
millions. Eh bien, si tu veux, nous donnerons la succession aux pauvres,
puisqu'on dit que c'est de l'argent mal acquis. Car on dit cela. Nous
donnerons toute la succession, except ce qu'il faudra pour payer ma
libert. Vois-tu, mon Lucien, l'ide d'aller l-bas, devant le monde,
entre les gendarmes, me rend folle. Oh! je ris quand tu es l, mais
c'est pour que tu n'aies pas de la peine. Les gendarmes! les gendarmes!

J'tais merveill. Je suis toujours merveill prs d'elle.

Les paroles ne peuvent pas exprimer pour toi tout ce que cette horreur
des gendarmes avait d'enfantin.

--Mais, dis-je, ce n'est donc pas d'tre condamne que tu as peur
Jeanne?

--Puisque je n'ai rien fait, Lucien.

Elle revint auprs de moi pour ajouter:

--Si fait, pourtant, j'ai peur un peu. Ceux qui m'interrogent ont bien
l'air de me croire coupable. Si je ne t'avais pas pour me dfendre...
mais tu ne peux pas m'empcher d'aller entre deux gendarmes. J'ai vu
passer une fois une pauvre fille qu'ils conduisaient. Oh!...

Elle cacha sa figure dans ses mains. Puis, tout  coup souriant:

--Et le temps que je perds ici sans toi, loin de toi! Et nos champs! Si
je pouvais encore courir, courir avec toi, sous les arbres o pauvre
maman aimait tant  se promener....

Elle mit sa tte sur mon coeur et je vis une larme, un diamant qui
tremblait au bord de sa paupire. Il est deux heures et demie. Je pars
pour mon rendez-vous chez le Dr Schontz.


Pice numro 101

(criture de Lucien.)

Mardi, 5 heures du soir.

Je reviens de la consultation du Dr Schontz.

Ce n'est pas Olympe. Cette frayeur restait en moi, mais je suis
absolument certain que ce n'est pas Olympe. Elle est beaucoup moins
grande qu'Olympe. Elle serait plutt de la taille de Jeanne elle-mme.
Tu ne l'as donc pas vue? me demanderas-tu. Non, je ne l'ai pas vue.
Alors, rien n'est fait?

Je ne sais que rpondre. J'ai confiance un peu. Je crois que cela se
fera.  tout le moins, cela se tentera. Le Dr Schontz est pour
l'vasion.

Il ressemble  la lettre qu'il m'crivit voici quelques mois, celui-l.
Je ne l'aurais pas reconnu. Le travail l'a vieilli. C'est un vrai
mdecin qui a us son corps, mais gard la jeunesse de son coeur. Quand
je suis entr, il tait l, en compagnie de la quteuse voile.

Elle portait le mme costume de deuil que la veille, et le mme voile
pais qui ne laisse pour ainsi dire rien voir de ses traits.

De prs, elle m'a paru trs jeune: l'ge de Jeanne. Et je ne sais
pourquoi ce visage invisible tait, dans ma pense, ressemblant au
visage de Jeanne. La voix est bien diffrente pourtant. Jeanne gazouille
comme un cher petit oiseau. Celle-ci parle d'un accent dcid et presque
viril. Je me suis assis aprs avoir salu l'inconnue et serr la main du
Dr Schontz. Celui-ci a parl le premier.

--J'tais l'ami de Mme Pry de Marannes, a-t-il dit. Non seulement je
crois  l'innocence de sa fille, mais j'en suis certain.

Ma main, qui venait de quitter la sienne, s'est avance de nouveau. Il
l'a serre.

--En pousant Jeanne Pry, M. Thibaut, a-t-il repris, vous avez risqu
le repos de votre vie, cela est vrai, mais j'espre encore que vous
serez rcompens par un avenir de bonheur.

--J'aime Jeanne, rpondis-je, et je ne puis tre rcompens que par le
bonheur de Jeanne.

Schontz approuva du geste. La quteuse dit:

--Avant de songer  son bonheur, il faut l'empcher de mourir
misrablement.

Schontz s'inclina encore. Il y eut entre nous trois un silence.

--M. Thibaut, reprit la jeune femme, vous voudriez savoir qui je suis?

--Il est vrai, Madame. Votre lettre me disait que je vous entendrais et
que je vous verrais.

--Les promesses de ma lettre ne seront pas tenues, Monsieur,  cet
gard, du moins; j'ai une raison majeure pour vous taire mon nom et pour
vous cacher mon visage. Je vous prie de vous contenter de la garantie du
docteur qui va vous affirmer que cette raison n'est point de nature 
justifier votre dfiance.

--Je l'affirme, en effet, sur l'honneur, a dit Schontz.

--Puis-je au moins savoir, ai-je demand, quel est le motif de l'intrt
que vous portez  Mme Lucien Thibaut?

Elle m'a tendu  son tour sa main gante de noir.

--J'aime  vous entendre l'appeler ainsi, Monsieur, a-t-elle dit, et il
y avait de l'motion dans sa voix. Vous tes un digne coeur!

Elle a repris aprs un instant:

--Mon motif, c'est mon devoir. Je voudrais vous parler autrement que par
nigmes: j'aime Jeanne, mais je ne la connais pas. Je lui ai fait du mal
sans le vouloir et mme sans le savoir. Je donnerais une part de mon
sang pour gurir le mal que je lui ai fait. J'ai pourtant des raisons
plus comprhensibles. Vous tes ici, vous, pour votre femme, le docteur
pour Mme Pry, son amie; mettez que, moi, je reprsente feu M. le
baron Pry de Marannes, ce sera vrai dans toute la force du terme. Mais,
je le rpte: ce qui me fait agir, c'est surtout mon devoir: un devoir
imprieux, un devoir sacr!

Sa voix restait grave, mais l'motion la faisait profondment vibrer. Le
Dr Schontz dit:

--Tout cela est l'expression exacte de la vrit, je l'affirme.

Geoffroy, j'avais confiance. D'ailleurs, que risquais-je  entamer les
prliminaires? On allait sans doute me soumettre un plan, me dtailler
les voies et moyens qu'on devait employer pour arriver  un rsultat que
la premire vue montrait presque impossible. Il y avait en moi plus que
de la curiosit. Je cdai  ce mouvement et je dis:

--Mettons que nous sommes d'accord. J'admets aussi, je suppose que
j'admette la ncessit d'une vasion. Quel genre de concours vient-on
m'offrir?

--M. Thibaut, me rpondit la jeune femme, je vous offre plus que mon
concours. Vous n'aurez  vous mler de rien; je me charge de tout.

Mon visage dut exprimer de la surprise, car la jeune femme reprit
vivement:

--Votre rle sera de recueillir votre femme aprs la russite et de
l'emmener dans l'asile sr que vous aurez choisi.

Elle appuya sur le mot _sr_. Son ton tait redevenu tranchant.

--Pour le reste, poursuivit-elle, j'agirai seule. C'est une condition
que je pose rigoureusement.

--Cependant, voulus-je dire, je dsirerais connatre....

--Mes moyens? je ne vous les dirai pas. Que savez-vous s'il m'est permis
de vous le dire? Il vous importe peu quels soient mes moyens, s'ils
rendent votre femme libre. Et moi, il m'importe de ne pas trahir le
secret d'autrui.

Sais-tu l'ide qui me vint, Geoffroy? Je connais tout ce qui touche au
palais. C'est du palais seulement que peut venir la possibilit d'une
vasion.

Si la femme d'un dignitaire, une de ces femmes-matresses qui obtiennent
tout ce qu'elles veulent, se mettait dans la tte de dmnager la
Sainte-Chapelle... ma foi....

Que veux-tu? je cherchais. Le dehors ne peut rien, il faut partir de l;
le dedans seul a une faible possibilit de s'entrouvrir lui-mme.

Le secret d'autrui! videmment la serrure qui devait livrer passage
tait attaque d'avance.

--Du moment que je n'ai pas voix au chapitre, dis-je, et que ma
coopration n'est pas dsire, je ne vois pas pourquoi on a pris mon
avis.

--Cher M. Thibaut, rpliqua la quteuse dont la voix s'adoucit encore
une fois--on devinait le sourire derrire son voile--vous n'avez pas
voix au chapitre, c'est vrai, et je vous en demande bien pardon; mais
votre coopration est fort souhaite, et mme formellement rclame. Je
vous connais trop pour ne pas savoir que dans une occurrence si grave,
vous mettrez de ct volontiers une vaine curiosit. Je vous dclare que
je ne pourrais pas vous donner le plus lger renseignement sur notre
manire d'oprer, sans tromper la confiance de quelqu'un, d'abord,--de
quelqu'un qui se met en pril pour nous servir, et ensuite sans
compromettre gravement le succs de notre entreprise.

Le Dr Schontz approuva d'un geste qui m'tait adress et qui contenait
une prire.

--Madame, dis-je, tout sera donc comme vous l'exigez. Je pense pouvoir
vous demander maintenant en quoi consistera l'aide que vous attendez de
moi?

--Elle aura trait au rle de Jeanne. Jeanne n'a rien  faire, sinon  se
tenir prte de nuit comme de jour au premier signal. L'instant propice
sera peut-tre court, il faut pouvoir en profiter. Que Jeanne soit donc
toujours habille. Qu'elle veille, et quand la soeur Marie-Joseph lui
dira: Suivez-moi...

--La religieuse! m'criai-je, sachant quelle est la position de ces
dames dans les prisons, et quelle lourde responsabilit pserait sur
elle.

--Vous voyez bien! fit la jeune femme, dont la patience n'tait
dcidment pas le fort, vous ne savez rien et vous voulez dj discuter!
Que serait-ce si vous saviez? Je veux bien vous dire, mais ce sera le
premier et le dernier claircissement, que la soeur Marie-Joseph n'est
pas complice. Elle ne sait rien, elle ne risque rien. Seulement, la
consigne sera de la suivre  n'importe quelle heure du jour ou de la
nuit. Pensez-vous obtenir cela de Jeanne?

--Je l'obtiendrai.

--Merci pour elle, car c'est son salut. Maintenant, passons  ce qui
vous regarde personnellement. Vous ne contribuerez pas  la victoire,
cher M. Thibaut, mais vous en profiterez. Et votre rle exige au moins
un grand dvouement, une grande patience. Nous sommes aujourd'hui 
mardi.  partir de vendredi soir, souvenez-vous bien de cela, toutes les
heures du jour ou de la nuit peuvent voir se livrer la bataille. Il faut
donc qu'il y ait une voiture,  toute heure, prte  recevoir la
fugitive, en un lieu que nous allons choisir tout de suite si vous
voulez. J'ajoute qu'il y a vingt chances contre une pour la nuit.

La question du lieu o la voiture devait attendre fut agite  nous
trois. Il fut convenu qu'on choisirait plusieurs places, selon les
heures; pour ne pas donner l'veil par un stationnement trop prolong.

Les endroits dsigns taient tous  cinq ou six cents pas de la cour du
palais.

Aussitt que ceci fut convenu, la jeune femme se leva.

-- dater de vendredi soir, neuf heures, dit-elle en se rsumant, Jeanne
prte nuit et jour  suivre la soeur,-- dater du mme moment, voiture
stationnant aux places dsignes, suivant l'chelle d'heures que nous
avons rgle et qui vous sera adresse par crit. Je ne sais pas si nous
nous verrons jamais face  face, M. Thibaut, mais je vous offre la main
et je vous dis: vous avez en moi une amie.

Elle secoua ma main d'un mouvement bref, salua le Dr Schontz et se
retira.

Ds qu'elle fut partie, le docteur me dit:

--Vous n'en saurez pas une syllabe de plus, cher M. Thibaut. Ayez bon
courage et faites exactement comme il a t convenu. Excusez-moi, j'ai
dj pris beaucoup sur l'heure de mes visites.

Il tait plus de cinq heures. Je pris cong aussitt.


Pice numro 102

(criture de Lucien.)

Mardi, minuit.

Je n'ai pas pu revoir Jeanne. J'aurais voulu me consulter avec elle. Il
y a une pense qui tourne autour de mon cerveau. Cette personne
accomplit un devoir en travaillant au salut de Jeanne.

Un devoir imprieux!

Elle reprsente, dit-elle, le pre de Jeanne.

Jeanne pourra me dire, peut-tre....

Il y a des moments o mon coeur se dilate tout  coup. Je me sens lger
et fort. Cette horrible crainte de la justice, entte dans son
garement, ne pse plus sur moi. Je viendrai seul devant les juges, je
serai sr de moi. La vrit jaillira de ma poitrine si haute et si
clatante, ds que le danger de Jeanne ne sera plus l....

Voici une pense qui a heurt mon esprit comme un choc: il y a bien
longtemps que je n'ai entendu parler ni de M. Louaisot ni d'Olympe.

Se reposent-ils dans leur victoire?

Je suis terriblement seul, Geoffroy. Je ne connais pas  Paris une
crature humaine  qui je puisse demander conseil!


Pice numro 103

(criture de copiste. Sans date.)

J.-B.-M. (Calvaire) a dj eu l'honneur d'offrir ses services  M.
Thibaut. Ce nom de Calvaire est un pseudonyme raisonn analogique. Le
danger qui menace mon existence m'empche de m'expliquer plus
clairement.

On me traque comme un renard. M. Mouainot de Barthelmicourt et Mme
la marquise Ida de Salonay ont jur de faire la fin de moi. Pour des
prix relativement doux, je mettrais M. Thibaut  mme de terrasser ses
ennemis. crire poste restante, au nom de Calvaire et mettre un petit
bon dans la lettre.

_Mention de la main de Lucien_.--Doit tre le mme qu'un nomm Martroy,
qui m'avait dj crit. Tout ce fatras doit tre d'un intrigant ou fou.


Pice numro 104

(criture de Lucien.)

Mercredi.

Voil tout ce que m'a dit Jeanne quand je l'ai prie de bien interroger
ses souvenirs d'enfance:

--Je n'ai pas besoin d'interroger mes souvenirs. Je sais que j'ai une
soeur. Et j'ai pens bien souvent  ma soeur depuis que je suis accuse.
J'tais debout et je la tenais dans mes bras. Le souffle m'a manqu.
J'ai t oblig de m'asseoir.

--Et quel nom a-t-elle, ta soeur, Jeanne?

--Pour nous, elle n'avait pas de nom. Pauvre maman l'appelait la fille
de mon mari.

--Tu ne l'as jamais vue?

--Jamais. J'entendais parler d'elle quand pre venait chercher de
l'argent pour payer sa pension. Je me souvins alors de cette pension de
600 francs que le baron servait  un enfant. Je ne sais pourquoi j'avais
cru dans le temps que cet enfant tait un fils.

--Et c'tait Mme Pry qui payait cela! m'criai-je.

--Pauvre maman tait bien bonne.

Geoffroy, le baron avait deux filles. Fanchette doit exister. Fanchette
existe!

Je sais maintenant de quel imprieux devoir me parlait hier la jeune
femme voile.

J'ai tout racont  Jeanne, sauf mes soupons au sujet de sa soeur.

As-tu vu une fillette  l'annonce de son premier bal? Amre tristesse du
prsent, menaces accumules de l'avenir, o tiez-vous?

Jeanne me fait peur souvent avec ce prodigieux enfantillage. Elle qui
est si vaillante et si intelligente! Elle que j'ai vu tenir si dignement
une place si difficile  l'htel de Chambray, dans les jours qui
prcdrent notre mariage! Elle qui a toutes les dlicatesses, elle qui
devine toutes les sciences qui sont le charme et l'honneur de la femme!

Il y a des instants o je la vois jouant  la poupe.

J'ai cru qu'elle allait m'entraner  valser autour de sa cellule.

Une vasion! un roman, un mystre, des dangers, la nuit, dans Paris!

Et plus de gendarmes!

Puis elle a cess tout  coup de sauter, de m'embrasser, de bavarder
pour prendre un air plus grave.

--Mais sais-tu, Lucien, m'a-t-elle dit, qu'il va falloir bien de la
prudence!

 cette dcouverte qu'elle faisait, je n'ai pu m'empcher de sourire.
Elle m'a grond.

--Je suis votre femme, Monsieur, m'a-t-elle dit, c'est mal de me traiter
toujours comme une petite fille. Mais grand Dieu! comment vais-je faire
pour attendre? Je grille dj. Et la soeur! la bonne soeur! comme je
l'aime! Qui se serait dout?... Je vais la regarder si bien dans le
blanc des yeux.... Mais non, au contraire. Ne faisons semblant de rien,
n'est-ce pas? c'est la consigne. Peut-tre qu'on me dguisera en soeur
de charit, moi aussi, ou en porte-cls.... Enfin, on ne sait pas.
Attendons.

Oh! celle-l sera prte  l'heure, elle va compter soixante secondes
dans chaque minute!

Celle-l, c'est Jeanne Pry, Geoffroy, la fille sanglante dont parlent
tous les journaux, le monstre qui fait frissonner les familles!

Quand j'ai t pour m'en aller:

--Dis au docteur que je l'aime bien, et  la dame que je l'adore! Oh! il
y a encore de bons coeurs! mais tche qu'ils se dpchent. Qu'est-ce que
a leur fait d'avancer un petit peu?


Pice numro 105

(Mme criture que les deux lettres de la quteuse. Sans signature. Sans
date.)

_ M. L. Thibaut, avocat, etc._

Rien pour vendredi. Samedi soir au plus tt.


Pice numro 106

(Mme criture que la prcdente.)

Samedi. 6 octobre 1865.

C'est pour ce soir, veillez.


Pice numro 107

(criture de Lucien.)

Samedi, 3 heures du soir.

Je pars, Geoffroy. Il est trop tard pour prvenir Jeanne, mais je sais
que c'est inutile. Depuis qu'il est question de notre tentative, elle
n'a pas eu une heure de sommeil.


Pice numro 108

(criture de Lucien.)

Dimanche, 1 heure du matin.

Me voil revenu. Rien.

J'ai veill dans ma voiture deux heures sur le quai, au coin du
Pont-Neuf, deux heures entre le pont Notre-Dame et l'Htel-de-Ville, le
reste du temps autour de la cathdrale. Vers minuit moins le quart, un
homme envelopp d'un manteau s'est approch. J'tais rue d'Arcole. J'ai
reconnu le Dr Schontz. Il m'a dit:

--Vous pouvez aller vous reposer, mais revenez demain. Je suis trs
inquiet.


Pice numro 109

(criture de Lucien.)

Dimanche, 2 h, de l'aprs-midi.

Je n'ai rien dit  Jeanne. Ce serait pour la rendre folle. Elle vit de
fivre.

En quittant Jeanne, je suis mont au palais. Je voulais voir si le
greffe tait ouvert, ayant une pice  y prendre. J'ai pass devant le
cabinet de M. le conseiller Ferrand qui doit prsider les assises. Au
moment o je tournais l'angle du corridor, la porte du cabinet s'est
ouverte. Une femme en est sortie. J'ai regard de tous mes yeux, car je
pensais  Olympe. Mais ce n'tait pas Olympe.

Je ne voyais pas le visage de la femme qui portait un voile-masque de
dentelle noire, et qui, d'ailleurs, me tournait le dos, en se dirigeant
rapidement vers l'escalier de sortie. Je n'ai jamais vu le visage de la
quteuse: c'est pour cela que je la reconnais plus aisment sous le
voile. C'tait elle, j'en suis certain. Le son sec de son talon sur les
dalles m'a frapp comme une voix qu'on reconnat. Et je n'ai pas t
surpris de la rencontrer au palais. C'est quelque chose comme cela que
je m'tais figur. Je pars pour ma faction. Vais-je encore attendre en
vain? Quelque chose me dit que c'est aujourd'hui le grand jour.


Pice numro 110

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprim.)

Lundi, 3 octobre 1865.

Au moment de mettre sous presse, on nous annonce une nouvelle que nous
accueillons sous toute rserve.

L'accuse Jeanne Pry, femme Thibaut (affaire de l'assassinat du
Point-du-Jour), se serait vade de la prison de la Conciergerie. Le
fait nous est affirm par une personne digne de foi, mais le temps nous
manque pour contrler son dire.

(Mme numro. Coup dans les faits divers.)

On a trouv, ce matin, sur le quai de l'Horloge, aux environs de la
maison Lerebours, le cadavre d'un jeune homme paraissant tre un
tudiant. La mort parait tre le rsultat d'une rixe. Il y a des traces
de strangulation. Le corps a t dpos  la Morgue.


Pice numro 111

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprim.)

Mardi, 9 octobre.

La nouvelle que nous avons donne hier, concernant l'vasion de
l'accuse Jeanne Pry est malheureusement trop exacte et un pareil
vnement, survenu  la veille de l'ouverture des assises, n'a pu que
produire une profonde motion au palais.

Nos lecteurs comprendront l'extrme rserve que nous voulons mettre 
parler de cet incident. La justice informe, l'administration fait une
enqute. Nous n'avons pas  contre-carrer l'une ou l'autre dans leurs
efforts.

Il doit nous tre permis, cependant, de consigner les bruits trs vagues
et parfois contradictoires qui circulent dans la ville.

Tout d'abord, nous sommes autoriss  dmentir le dire d'un journal
d'hier soir, selon lequel une soeur de Saint-Vincent-de-Paul aurait t
arrte. La soeur M. J. n'a pas quitt son poste  l'infirmerie de la
prison et n'est compromise en rien dans cette affaire.

Nous donnons ici le rsultat de nos informations:

Depuis quelques jours, la surveillance, sans se relcher, autour de
l'accuse Jeanne Pry, lui laissait la possibilit de traiter une lgre
affection des bronches, pour laquelle l'infirmerie lui fournissait des
mdicaments par l'entremise de la soeur de service.

Elle tait toujours au secret, mais l'instruction se trouvant absolument
complte, les prcautions, comme il arrive en pareil cas, ne gardaient
plus le mme degr de minutie.

Cependant, elle ne voyait, et elle n'a jamais vu, pendant tout le temps
de son sjour  la prison que, Me Thibaut, son avocat, qui est en mme
temps son mari.

Me Thibaut n'est d'ailleurs jamais entr dans sa cellule qu'aux heures
rglementaires et ne parait pas avoir prt la main  l'vasion.

Dimanche soir, c'est ici le dire intrieur de la prison, l'accuse se
sentit plus souffrante et demanda les soins d'un mdecin.--D'autres
prtendent que la soeur Marie-Joseph prit sur elle de la conduire 
l'infirmerie, o M. le Dr Schontz venait justement d'tre appel pour un
cas grave.

L'accuse grelottait la fivre en arrivant  l'infirmerie. Elle tait
garde par deux employs, dont l'un fut requis pour tenir le malade dont
le docteur s'occupait en ce moment et qui tait en proie  un accs de
dlire.

L'autre employ a disparu en mme temps que l'accuse elle-mme.

Maintenant, par quel moyen l'employ et l'accuse, ensemble ou
sparment, sont-ils parvenus  gagner la sortie de la prison, puis
l'une des issues du Palais de justice? nous ne pouvons,  cet gard,
satisfaire la curiosit de nos lecteurs.

La soeur Marie Joseph avait quitt l'infirmerie avant le dpart de
l'accuse et vaquait  son service ordinaire.

Le Dr Schontz est sorti seul. Plusieurs tmoins sont l pour l'affirmer.

On peut dire, du reste que, l'accuse a gliss comme une ombre  travers
la prison, car personne n'y a rien vu de suspect. Les gardiens des
diffrentes portes sont unanimes. Personne n'est pass au moyen de leurs
clefs, sinon ceux qui avaient droit.

L'absence de Jeanne Pry n'a pu tre constate qu' la visite de nuit.

On a pris immdiatement toutes les mesures ncessaires, mais elles sont
restes jusqu' prsent sans rsultat.

Dernire information.

On pense que l'accuse a pu sortir par la partie du Palais qui avoisine
la Prfecture de police et qui est en reconstruction.

Une chelle a t trouve contre le mur, et les maons ont dclar ne
l'y avoir point dresse.

Mais resterait toujours  savoir par quel miracle la fugitive aurait pu
voyager sans tre aperue, depuis l'infirmerie jusqu' cette portion des
btiments.


Pice numro 112

(Extrait du journal _Le Moustique_--imprim.)

Mercredi, 10 novembre 1865.

_Morituri te salutant, Caesar!_

Csar, c'est vous,  bon public! ceux qui vont mourir vous font la
rvrence.

Ceux-l, les moribonds, c'est nous, la rdaction du _Moustique_.

Rendez le salut, car nous allons trpasser pour vous.

La chose triste, c'est que a vous est bien gal.

Nous agonisons sous les coups du parquet. Le parquet nous traque parce
que nous disons la vrit. Voil un crime qui ne se pardonne pas en l'an
de grce 1865.

Tuez votre amant dans un bouge,  petits coups, j'entends dans un bouge
lgant,  Ville-d'Avray ou au Point-du-Jour, et on vous laissera vous
vader, si vous tes jeune, gentille et de bonne maison, mais imprimez
la vrit, on vous mettra  la lanterne.

Voyons!  quoi va-t-on nous condamner parce que haute et puissante
demoiselle Jeanne-Hildegonde-Ermengarde Pry, dame de Marannes et autres
lieux a jug  propos de prendre la cl des champs?

Nous ne lui en voulons pas pour cela, mais on va nous condamner 
quelque chose, c'est certain.

Nous avons dj eu quinze jours de prison et 2.000 francs d'amende pour
avoir os dire autrefois que dame Justice faisait exprs de ne pas
mettre la main sur cette noble demoiselle.

Quel supplice va-t-on inventer  notre usage! car nous sommes bien
forcs de murmurer que dame Justice a fait exprs d'ouvrir les doigts
pour permettre  l'oiseau en question de prendre sa vole.

Ce n'est pas une pauvre ouvrire de nos faubourgs qu'on aurait mise 
mme de pratiquer une si miraculeuse vasion!

Vous savez, personne ne s'en est ml. Les employs de la prison sont
tous des anges de vigilance et de fidlit. La soeur Marie-Joseph a fait
pour le mieux. Le Dr Schontz n'avait pas mission de fermer les portes 
double tour, que diable!

C'tait dimanche, M. le directeur faisait son whist dans une bonne
maison, M. le sous-directeur mangeait la chasse de M. l'conome, M.
l'inspecteur avait men quelqu'un--ou quelqu'une-- la seconde de
l'Ambigu. Quoi de plus lgitime?

Les concierges? ils dnaient en famille. Dfend-on l'oie maintenant?

Et M. le Prsident des assises... mais chut! veux-tu dcidment sauter,
 ma tte!

Ils ont tous fait leur devoir. Demoiselle Jeanne aussi, qui s'en est
alle, dit-on, finir sa soire au bal Valentino....

Coups d'aiguillon. (Mme numro.)

--Le _Moustique_ voudrait bien savoir, avant sa dernire heure, s'il est
vrai que M. le Dr Schontz soit entr dans le service de la Conciergerie
par les soins d'un minent magistrat, arriv depuis peu de Normandie et
qui va faire ses premires armes, comme prsident de la cour d'assises 
la prochaine session. Rponse, SVP.

--Le _Moniteur universel_ annonce qu'on va faire  la chambre une
demande de crdit pour remplacer le carreau par o Mlle Jeanne Pry a
pass.

--L'Affaire des ciseaux s'appellera dsormais l'Affaire du carreau.

--Il y a une dame en noir dans l'histoire. Elle a t vue dans la cour
du palais.

Soupirait-elle une srnade sous les balcons de certain conseiller qui
tait justement dans son cabinet  cette heure?

--On offre de parier que la dame en noir n'est pas celle qui se glissait
quelquefois le long des corridors austres et qu'on appelait _Mam'zelle
la Prsidente_.


Pice numro 113

(Extrait du _Moniteur universel_--imprim.)

12 novembre 1865. _Partie non officielle._

Nous rougirions de mettre en garde nos lecteurs contre les fausses
nouvelles, les insinuations ridicules, les dtails controuvs qui
dfraient certaine presse  propos de l'vasion de dimanche dernier.

L'enqute svre  laquelle on se livre dcouvrira srement la vrit.

L'employ fugitif qui tait le gardien mme du secret, a t manqu de
quelques minutes  la frontire. Tout porte  croire qu'il a reu une
forte somme d'argent.

Quant  l'accuse elle-mme, nos renseignements particuliers nous
permettent d'affirmer qu'il lui a t impossible de quitter Paris, o
elle n'chappera pas longtemps dsormais aux investigations de la
police.


Pice numro 114

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprim.)

Paris, 13 novembre 1865.

Le journal _Le Moustique_ vient d'tre dfr en parquet, dans la
personne de son grant, pour un article contenant des outrages  la
magistrature.

On pense que l'affaire du Point-du-Jour (Jeanne Pry) sera renvoye 
une autre session.

M. L. Thibaut qui devait dbuter comme avocat dans cette cause, est,
dit-on, gravement malade. Sa famille l'a fait entrer dans la maison de
sant du Dr Chapart, mdecin aliniste.

(Mme numro. Coup dans les _faits divers.)_

Le cadavre, trouv devant la maison Lerebours, et qu'on supposait
appartenir  un tudiant, a t reconnu par les agents du service de
sret. C'est celui d'un repris de justice. On ignore la cause de ce
meurtre, qui a t accompli sans armes d'aucune sorte, par simple
strangulation.


Pice numro 115

(criture de Lucien, trs altre.)

Belleville, 2 dcembre.

M. L. Thibaut n'a pas perdu la raison. Il a perdu le repos aprs une
dception terrible. Voil bientt un mois que Jeanne a quitt la prison.
Depuis lors, M. L. Thibaut n'a reu aucune nouvelle de Jeanne. L'opinion
d'un ami lui serait bien prcieuse. Y eut-il de sa faute? Aurait-il pu
prvenir ce grand malheur? Ds qu'il aura un peu de force, il essayera
de raconter, d'expliquer....

Les assises sont closes. C'est aujourd'hui qu'on a jug Mme Thibaut
par contumace. M. Thibaut n'a pu la dfendre. Oh! non, il n'a pas pu!...
Il ne connat pas le rsultat de l'audience. Mais il le devine. Il est
seul horriblement. Ceux qui ont un ami ne sont jamais tout  fait
malheureux.


Pice numro 115 bis

(Anonyme.)

Salle des Pas-Perdus, 5 h, du soir, 2 dcembre.

_M. L. Thibaut_

_As pas peur!_ Elle est condamne  mort, mais par contumace. On en
revient.

Nous allons bientt commencer  nous revoir, Monsieur et cher client.
L'affaire maigrit, il faut mettre ordre  cela. Portez-vous bien.

La sant de notre chre petite amie n'est pas trop mauvaise. Elle vous
dit mille choses aimables.


Pice numro 116

(Extrait de la _Gazette des tribunaux_--imprim.)

Paris. 3 dcembre.

La fameuse Affaire des ciseaux, qui menaait d'encombrer la salle des
assises pendant plusieurs sances et qu'on disait remise  une autre
session, a t juge aujourd'hui presque  huis-clos. L'absence de
l'accuse avait dcourag la curiosit publique. M. L. Thibaut, dont on
dit la sant  tout jamais perdue, ne s'est pas prsent. La dfense
avait t confie d'office  Me Moreau qui n'a pas eu  plaider. La
cour, prside par M. le conseiller Ferrand, a condamn Jeanne Pry,
femme Thibaut,  la peine capitale par contumace.


Pice numro 117

(criture de Lucien.)

Belleville, 15 fvrier 1866.

Geoffroy, aujourd'hui, pour la premire fois, je suis sorti dans le
jardin. Je pense avoir t bien prs de la mort, et cela me fait peur.

Il me semble que je n'ai pas le droit de mourir.

Voici maintenant trois mois que j'ai perdu Jeanne. D'autres  ma place
la croiraient morte, mais je suis sr qu'elle vit.

Pendant ces trois mois, je me suis veill rarement, et chaque fois pour
un instant bien court. Mon tat ordinaire tait celui que M. le Dr
Chapart dsigne sous le nom de _mtapsychie_.

Le mot n'est pas mal choisi. En cet tat, je ne suis pas moi, je suis 
_ct de moi_.

Je ne puis l'expliquer par moi-mme puisque mon retour ne garde aucun
souvenir de mon absence, mais ceux qui m'entourent me renseignent et
j'ai un moyen de contrler leurs informations.

Dans mon tat d'absence, j'cris une considrable quantit de lettres,
o je parle toujours de moi--tu sais dj cela-- la troisime personne.

Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je? Rien dans
mes lettres ne me l'indique, et il parat que dans les paroles assez
rares que j'change avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le
faire deviner.

Les premires fois, je me refusais  reconnatre mon criture, tant elle
est change en ces moments o la crise physique accompagne sans doute
l'alination morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m'entourent.

--C'est vous qui avez crit cela, me disent-ils.

Et une fois, le garon de chambre m'a demand:

--O donc le prenez-vous ce M. Geoffroy,  qui vous crivez? Dans la
lune?

Car c'est l une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien
entre la ralit et le rve. Dans l'un et l'autre de ces tats tu ne
m'abandonnes jamais.

Quand je suis moi ou quand je suis l'autre, c'est toujours, toujours 
toi que j'cris.

Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon esprance, voil ce que je
garde.

Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amiti s'obstine, mon
espoir grandit au lieu de s'teindre.

Quand je perds courage, il y a un coin de mon coeur o je me rfugie. Ce
coin, c'est celui qui me parle de toi.

J'ai dtruit les innombrables pages o ma plume avait trac de confus
griffonnages--parfois des hiroglyphes que je ne pouvais dchiffrer
moi-mme.

Je n'ai gard qu'un seul spcimen, que j'ai class sous le n115
ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.

Car ils se ressemblaient tous. C'tait toujours une timide protestation
contre la folie, un remords exprim au sujet de la tentative d'vasion.

Et la pense de Jeanne.

Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En
moi, l'ide de Jeanne n'a jamais t folle.

Je dois dire pourtant que le billet class sous le n115 tait de
beaucoup le plus raisonnable. C'est pour cela que je l'ai conserv.

Il y a une chose qui m'effraie, c'est le rcit que j'ai  te faire de la
nuit du 7 au 8 octobre,--du dimanche au lundi: la nuit de l'vasion.

Je sens qu'il le faut.

Mais si tu savais combien mes souvenirs sont  la fois vagues et
douloureux?

Cette nuit-l, j'ai tu un homme.

Et j'ai perdu Jeanne!

J'essaierai demain.


Pice numro 118

(crite et signe par Louaisot de Mricourt.)

Paris. 15 fvrier 66.

_ M. L. Thibaut, maison de sant du Dr Chapart...._

Eh bien! mon pauvre cher Monsieur, vous allez donc un peu mieux? J'en
suis vraiment tout  fait content.

On s'attache, vous savez. J'ai envoy plus d'une fois ma mule savoir de
vos nouvelles. (Mule, employ ici par mtaphrase pour signifier Plagie
et sa coiffe.) Elle aime monter chez vous parce qu'on passe par la
Courtille. a n'a pas fait son ducation premire au Sacr-Coeur, mais
c'est libertin tout de mme.

Quand vous allez vous repiquer tout  fait, comme je l'espre, passez
donc chez moi, rue Vivienne.

Vous me devez 3.000 francs, mais ce n'est pas press, ne vous gnez pas
de cela.

Nous jabotterions tous deux amicalement. On peut avoir besoin l'un de
l'autre. L'affaire se porte diablement bien, la gaillarde! Mon cabriolet
n'est pas loin et il pourrait bien se changer en calche.

Dame! je ne l'aurais pas vol!

Venez, quand vous aurez un quart d'heure  jeter par la fentre. Ce
n'est pas que j'aie rien  vous vendre pour le moment, mais la semaine
prochaine, qui sait? Peut-tre demain, dites donc!

Dans les maisons de curiosits comme la mienne, on trouve quelquefois de
drles d'occasions.

Meilleure sant et  bientt.

_P. S._--J'ai ou dire par-dessus les moulins que certaine jeune
personne tait tablie tranquillement en Amrique, pays tout neuf et
remarquable par la croustillance de ses demoiselles honntes. Moi, a
m'est gal.


Pice numro 119

(criture de Lucien.)

16 fvrier.

Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, l'histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop branl. J'ai eu des visites auxquelles je ne m'attendais
pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu
penses  la quteuse? Celle-l, je l'ai attendue nuit et jour pendant
trois mois. Elle n'est jamais venue.

Le Dr Schontz, lui, s'est prsent deux fois, pendant que j'tais hors
d'tat de le recevoir. Je lui ai crit depuis, il ne m'a pas rpondu. Je
sais qu'il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd'hui, tous ensemble, c'est M. le
conseiller Ferrand, ma mre et mes deux soeurs.

Comment t'exprimer le sentiment que m'a fait prouver la vue de M.
Ferrand? Quoique ma famille ft l, il tait pour moi le personnage
principal.

Te voil bien avanc dans ta lecture. Tu touches aux dernires pages de
mon dossier. As-tu jug cet homme comme moi?

Je l'ai sincrement aim, et beaucoup estim.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu'il est souponn de
n'avoir pas t tranger  l'vasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mrite souvent d'tre
blme est constamment releve et sauve par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime.
Elles rehaussent si bien ce qu'elles croient outrager!

Tu verras d'ailleurs demain ou aprs qu'il y a deux choses dans
l'vasion de Jeanne: un effort loyal et secourable d'abord, ensuite une
trahison.

 supposer que M. Ferrand,  son insu, comme cela arrive, ait contribu
 ouvrir une porte,  dcrocher une serrure, il tait du ct de Schontz
et de la quteuse, c'est--dire du parti loyal et gnreux.

Mais je suis bien sr qu'il n'a rien fait, sinon regarder avec faveur
une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d'hommes graves, il a une faon dangereuse d'tre galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul
mot: il est austre et regarde les femmes.

Il n'y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n'tait pas pch de boire,
de jouer, d'aimer. Leur vie tait une chanson et un clat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats,
surtout, ces demi-prtres, j'ai peur d'eux quand ils ont un roman
d'amour.

M. le conseiller Ferrand a t l'esclave d'Olympe. Il l'est peut-tre
encore: je jurerais sur mon propre honneur qu'il est rest honnte homme
dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il ncessairement amour? Il fut
fait grand bruit de la passion d'Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut
pas m'en vouloir  cause de cela.

Au contraire, il tait partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-l bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe sicle!

Nous ne sommes ni vertueux, ni potes.

Aussi le _Journal officiel_ est presque toujours aussi coquin que le
journal insulteur. Il ment par l'admiration salarie comme l'autre ment
par l'outrage qui rapporte.

Ni ces excs d'honneur ni cette indignit ne sont mrits par nos pres
conscrits, qui sont parfois de trs remarquables esprits, sans avoir
droit par leur caractre,  la moindre statue.

Revenons  la visite que j'ai reue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser thtral que ma pauvre
maman m'a donn en entrant. Mes soeurs taient plutt curieuses
qu'mues. Elles n'ont pu s'empcher de me dire qu'elles avaient renonc
au mariage  cause de moi.

Ma mre a mis ses deux mains sur mes paules pour me regarder
longuement.

--Ton ducation a pourtant cot les yeux de la tte! a-t-elle fait
entre haut et bas.

--Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien? m'a demand Clestine.

Et Julie a ajout:

--Tu pourrais trouver peut-tre un emploi dans le commerce. M. Ferrand
m'a donn la main comme si nous nous tions quitts de la veille.

La conversation aurait langui sans ma mre qui m'a racont les
vnements d'Yvetot. Mlle Agathe a pous M. Pivert, mon remplaant.
Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre  coucher est
lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur
d'tretat, pas le duc. Il n'y a que la longue Sidonie qui reste pendue
au portemanteau.

--Et les deux pauvres minettes! a ajout ma mre en touffant un gros
soupir  l'adresse de Clestine et de Julie qui m'ont tendu la main
noblement.

Geoffroy, ce serait une amre tristesse pour moi si je me sentais cause
de leur condamnation au clibat. Mais il n'y avait aucun mariage sur le
tapis.

Je trouve un peu injuste la responsabilit dont on m'accable, et j'avoue
que je supporte impatiemment la clmence de mes deux chres soeurs. Au
moment o ma mre a fait mine de se lever, M. Ferrand l'a prvenue. Il
m'a pris par la main et m'a conduit dans une embrasure.

--Mon cher Thibaut, m'a-t-il dit, nous avons t confrres, et j'espre
que nous sommes toujours amis.

J'ai rpondu:

--Du moins n'ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l'affirme.
Il a retir sa main en murmurant:

--C'est peu dire.

Nous nous regardions en face. Je ne t'ai pas encore assez rpt,
Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d'honneur.

Cela implique-t-il qu'il soit un juge impeccable? Non. Il n'y a point de
juge comme cela.

Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.

Tout ce qu'on peut demander  un homme juge ou non, c'est d'agir selon
sa conviction.

M. Ferrand a repris:

--Je ne croyais pas qu'ayant t magistrat et me connaissant, vous
pussiez garder contre moi de la rancune ou de la dfiance. J'ai accompli
un devoir.

--C'est ainsi que je l'entends, ai-je rpondu. Seulement il doit m'tre
permis de dplorer que vous vous soyez tromp en accomplissant votre
devoir.

Il a gard un instant le silence.

J'entendais ma mre et mes soeurs qui discutaient tout bas, mais avec
nergie, la question de savoir si on irait au sermon ou  la
Porte-Saint-Martin.

Le pre Lavigne prchait, mais on jouait les _Mousquetaires_.

--Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire
que j'ai cout ma conscience. Voici maintenant pourquoi j'ai voulu vous
entretenir en particulier. J'ai le dsir, le grand dsir d'tre ramen 
un autre sentiment. La condamnation n'est pas dfinitive. Il se peut
que, volontairement ou par suite des circonstances, l'accuse Jeanne
Pry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui
puisse m'clairer?

--Oui, rpartis-je sans hsiter, je sais beaucoup de choses.

--Voulez-vous me les dire?

Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux taient
dans les siens.

J'aurais surpris dans son regard la plus fugitive des penses.

Je n'y vis rien, sinon ce qui tait exprim par ces paroles: le loyal
dsir de savoir.

Et aussi, peut-tre, car ses paroles impliquaient galement cela: la
certitude qu'il n'avait plus rien  apprendre.

--M. Ferrand, rpliquai-je, je prends votre dmarche comme elle doit
tre prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais
jusqu'au moment o je jugerai utile ou ncessaire de rompre le silence.
Vous avez raison, je puis vous l'affirmer: l'affaire n'est pas finie. Si
Dieu me laisse l'existence et la facult de penser, je m'engage 
consacrer ce qui me reste de vie  la manifestation de la vrit.

Je devinai une question sur ses lvres. Il ne la profra pas.

--Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau
sa main que je pris, je ne regrette pas ma dmarche qui aurait pu tre
mieux accueillie. Quand vous jugerez  propos de venir  moi,
souvenez-vous que ma porte--et ma main--vous seront ouvertes  toute
heure.

Je remerciai et nous rejoignmes ces dames.

Le sermon avait eu tort. On s'tait dcid pour la Porte-Saint-Martin.

Mre m'embrassa de bon coeur et sans mme m'appeler _imbcile_. Mes deux
soeurs me concdrent l'accolade chrtienne que le martyr doit  son
bourreau.

Et je restai seul, bris comme si je m'veillais d'un cauchemar.


Pice numro 120

(criture de Lucien.)

18 fvrier.

Je vais rellement beaucoup mieux, M. Chapart, mon docteur, a invent un
sirop. Il me vend de ce sirop qui n'est pas plus mauvais  boire que les
autres sirops.

Il attribue _ma cure_  son sirop.

J'en jette un verre le matin et le soir par la fentre.

Cela consomme les bouteilles.

Hier, j'ai commenc le rcit que je t'avais promis. Je n'ai pas pu. J'ai
lanc au feu trois ou quatre pages.

Je recommence aujourd'hui. Si je ne russis pas, je n'essaierai plus.




Nuit du 7 au 8 dcembre: vasion de Jeanne

Rcit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge


J'avais pris la mme voiture que la veille. Le cocher tait dj habitu
 la manoeuvre. Je lui avais dit qu'il s'agissait d'un enlvement et je
le payais en consquence. Depuis trois heures de l'aprs-midi jusqu'
onze heures de nuit, nous fmes quatre stations en gardant notre
distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie. Notre
dernire station fut au coin du quai de l'Horloge et du Pont-Neuf,
vis--vis de la maison Lerebours. Il faisait un temps froid et noir. La
neige tombait par intervalles. Quoique ce ft dimanche, le pont tait
presque dsert. Mon cocher me dit:

--C'est  ne pas jeter un tudiant dehors!

Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c'tait un bon temps.

Vers minuit moins le quart, les voitures roulrent. La sortie de l'Odon
mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres
thtres vinrent en sens contraire.

Cela dura une demi-heure. Les cafs de la rue Dauphine et du quai de
l'cole s'taient ferms.  minuit et demi, il ne passait pas une me
devant la statue.

Ce fut juste  ce moment, l'horloge des bains sonnait la demie de
minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent tre des tudiants
ou des commis, ayant pass leur soire du dimanche dans un lieu de
plaisir, arrivrent de la rue Dauphine, longrent le pont et tournrent
l'angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l'Horloge.

Ils allaient le nez dans leurs collets relevs, et ne semblaient pas du
tout d'une gaiet folle.

Ils passrent. Un seul d'entre eux parut remarquer la voiture.

Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu'ils s'arrtaient le long d'une
maison en rparation, situe  gale distance de la rue Harlay-du-Palais
et du magasin Lerebours.

Ils taient entrs quelque part, peut-tre, car j'eus beau couter et
regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n'entendis plus aucun
bruit.

Dix minutes tout au plus s'coulrent.

Au bout de ce temps, et prcisment  la hauteur de cette maison du quai
de l'Horloge qui tait en rparation, et o j'avais vu les jeunes gens
disparatre, des cris de femmes retentirent.

Un homme s'lana hors de la place Dauphine, dit en passant prs de la
voiture: Ce sont elles! et disparut au dtour du pont, dans la
direction de la rue de la Monnaie.

Cet homme tait envelopp dans un manteau. Je ne suis pas sr d'avoir
reconnu le Dr Schontz.

Il n'avait pas fini de parler que j'tais dj hors de la voiture.

Deux femmes, toutes deux vtues de noir, arrivaient en courant,
poursuivies de prs par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant
des airs de gens ivres.

L'une des femmes tait bien ma Jeanne, car sa pauvre chre voix, brise
par l'pouvante, criait:

-- moi, Lucien! au secours!

Je n'avais pas d'armes. Je n'ai jamais d'armes. Je mprise et je hais
les armes.

J'aurais donn dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet,
mais une massue.

L'autre femme ne criait pas. Elle tait voile. Je savais que c'tait la
quteuse.

Je m'lanai en avant, la tte basse et les poings ferms.

Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes
mains.

La quteuse tait serre d'un peu plus prs que Jeanne. Son voile volait
au vent derrire elle.

La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.

Il tira--mais la dentelle lui resta dans les doigts.

Et la figure de la quteuse fut dcouverte.

Elle arrivait juste sous le rverbre.

C'tait Jeanne!

Et pourtant, l'autre Jeanne qui venait de trbucher contre un tas de
neige criait de sa pauvre douce voix en dtresse:

--Lucien! au secours! au secours!

J'hsitai l'espace d'une seconde, ne sachant  laquelle aller.

Le son peut tromper.

Celle qui avait appel entra  son tour dans la lueur du rverbre.

C'tait Jeanne aussi!

Je les vis toutes deux pendant un instant.

Il y avait deux Jeanne!

Je me crus fou, mais cela ne m'arrta pas.

Jamais je ne m'tais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.

Je plantai ma tte dans la poitrine de celui qui avait arrach le voile.
Il fut enlev de terre et retomba en poussant un rle sourd.

Je me retournai sur celui qui allait atteindre l'autre Jeanne, et je le
prcipitai le front sur le pav.

En ce moment, je me souviens bien que j'entendis la voix de la quteuse
qui disait,  moi, sans doute:

--Nous sommes trahis! c'est un guet-apens!

Je ne la vis plus aprs cela.

Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entoure par trois hommes.

Le quatrime, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.

Je bondis  sa gorge comme un loup. Nous luttmes. Il tait fort. Il me
mit dessous.

Pendant que nous luttions,--et que je ne voyais plus rien, car le corps
de mon adversaire me couvrait,--j'entendais la voix de Jeanne qui
s'loignait, criant:

--Au secours, Lucien, au secours!

Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j'avais entre les
mains. Je ne me dfendais pas, j'essayais d'trangler.--La gorge rla.

J'entendis le pav qui sonnait sous les roues d'une voiture.

Les mains qui me garrottaient se lchrent et le corps devint plus
lourd.

Je parvins  le soulever. Il retomba inerte....

Je me remis sur mes pieds.

--Jeanne! Jeanne! o es-tu?

Pas de rponse.

--Jeanne! Jeanne!...

Le silence.

Tout tait dsert autour de moi.

La voiture elle-mme tait partie et c'tait elle sans doute qui avait
servi  emmener Jeanne.

Il n'y avait plus l que l'homme mort--et moi dont le cerveau chancelait
comme une ruine.

Ma dernire lueur de raison fut d'couter attentivement pour saisir au
loin le bruit des roues.

Mais je n'entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les
quatre aires de vent dans les nuits de Paris.

Je retombai sur le pav et je restai assis dans la neige  ct du mort.

Je ne ttai pas si son coeur battait.

Je me souviens que j'entendais sonner les heures.

Quand le jour vint, j'tais encore l. Je vis la figure du mort.

Il me regardait.

Je m'enfuis pour viter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps
dans les rues,--et je vins tomber au seuil de ma porte o je m'vanouis.


Pice numro 121

(criture de Lucien.)

30 fvrier.

Je ne reois aucune nouvelle.

Le plus trange pour moi, c'est que je n'ai plus entendu parler de cette
femme: La quteuse.--S'ils l'avaient tue!

Tu comprends bien que j'ai mfiance de moi-mme et que je ne crois pas
compltement au tmoignage de mes sens.

Je viens de relire ce rcit qui a dj deux semaines de date. Je n'avais
pas espr l'crire si clair, mais ai-je vu rellement deux Jeanne?...

Geoffroy, la question qui va suivre, te l'es-tu adresse?

Si j'ai vu deux Jeanne, l'une d'elles est Fanchette.

L'une d'elles a poignard Albert de Rochecotte, son amant.

L'une d'elles a rfugi son crime derrire l'innocence de l'autre!

 quoi croire?  qui se fier? O porter son regard et sa pense? Le
cercle des menaces se resserre.

Je ne sais rien de plus mortel que de dcouvrir un ennemi sous
l'apparence d'un bienfaiteur.

S'il y a du sang aux mains de la quteuse, si elle est Fanchette,
qu'a-t-elle fait de Jeanne?


Pice numro 122

(Mme criture que les deux billets anonymes, attribus  la quteuse de
Notre-Dame des Victoires. Sans signature.)

Londres, 30 fvrier 1866.

_ M. L. Thibaut._

Il se peut, il se doit mme que vous ayez dfiance de moi. Vous avez vu
mes traits. C'est un trs grand malheur _pour vous,--et pour elle._

Vous en savez assez pour condamner. Vous ignorez trop pour juger.

J'avais accompli un acte trs difficile, presque impossible, dans la
nuit du 7 au 8 dcembre. On m'a vole du rsultat de mes efforts.

Ce qui avait t fait pour elle a tourn contre elle.

Je ne me suis pas dcourage. Mon devoir reste le mme: mon devoir
imprieux.

J'arrive de New York. Une fausse indication m'avait dirige sur
l'Amrique o je croyais trouver Jeanne.

Jeanne n'a pas quitt la France, peut-tre mme n'a-t-elle pas quitt
Paris. J'y retourne.

Ne craignez aucune catastrophe immdiate. _Quelque chose protge
Jeanne._

_Et quelqu'un aussi_.

N'avez-vous pas des amis? N'avez-vous pas au moins un ami? Personne
n'est sans avoir un ami.

Appelez  votre aide. Tout n'est pas dsespr.

Il serait de la plus haute importance de trouver un homme du nom de
J.-B. Martroy, qui doit tre  Paris en ce moment.

J'ai lieu de croire qu'il se cache. Encore une fois, appelez  votre
aide. Efforcez-vous.

La protection qui couvre Jeanne peut faiblir--ou disparatre.

_Mention de la main de Lucien_.--Cette lettre fut trouve par moi  mon
ancien logement, lors de ma premire sortie. On m'y demandait si j'avais
un ami, Geoffroy, je songeai  toi.


Pice numro 123

(crite et signe par Lucien.)

Belleville, rue des Moulins, maison de sant du Dr Chapart.

4 avril 1866.

_ M. le chef du personnel au ministre des Affaires trangres, 
Paris._

Monsieur,

J'ai recours  votre obligeance pour connatre la rsidence actuelle de
M. Geoffroy de Roeux, rcemment attach  l'ambassade de Turquie.

J'aurais une communication importante  lui adresser. L'affaire est
urgente.

Veuillez agrer, etc.


Pice numro 124

Du ministre des Affaires trangres. Division du personnel (2e
bureau).

Paris. 9 avril 1866.

_M. L. Thibaut, avocat._

Monsieur,

En rponse  la demande que vous m'avez adresse, j'ai l'honneur de vous
informer que M. Geoffroy de Roeux, attach  la lgation d'Italie, est
rappel  Paris, o il a reu l'ordre de se tenir  la disposition de S.
Exc. M. le ministre des Affaires trangres. Veuillez agrer, etc.


Pice numro 125

(crite et signe par Lucien.)

Paris, 10 avril 1866.

_ M. Geoffroy de Roeux, attach  la lgation d'Italie, rue du Helder,
 Paris._

Mon cher Geoffroy,

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens _tout de
suite_ ou cris-moi un mot qui me dise o je pourrais te trouver. La
chose presse, malheureusement. Viens vite.

_Note de la main de Geoffroy_.--Cette lettre, exactement semblable 
celle que je reus en Irlande et qui interrompit mes excursions autour
du lac Corrib, ne fut pas envoye, puisque je la retrouvais au dossier.
Si elle et t envoye chez moi, elle m'et rencontr lors de mon
passage  Paris o je touchai barre en revenant de Turin, vers le 15
avril. Ce retard va tre expliqu dans la suite de la correspondance.


Pice numro 126

(criture de Lucien.)

14 avril.

J'ai eu trois jours de crise. La crise va revenir. Elle n'est pas loin,
je la sens, elle me guette.--Depuis quinze jours, j'en ai souvent.

Je n'tais pas assez misrablement impuissant! Il me faut ce surcrot.

Ta lettre est encore sur mon bureau: la lettre que je t'ai crite.

Que vais-je te demander, si tu viens? que peux-tu faire? Tu as une
carrire. Puis-je exiger de toi que tu me donnes ta vie?

Et sur quels indices te mettrais-je en campagne?

Un billet anonyme, crit par cette femme qui m'a dj tromp....

Je suis dcourag jusqu' l'agonie.

Ta lettre est l. Elle y reste....

Te souviens-tu? Ce Martroy dont parle la quteuse s'est prsent  moi
de lui-mme au moins deux fois, peut-tre trois fois....

Je viens de feuilleter tout le dossier: c'est trois fois.

La dernire fois, qui est assez rcente, il prenait le nom de J.-B.
Calvaire et me disait de lui crire poste restante. C'tait vers la fin
de septembre.

J'ai crit ce matin poste restante et j'ai mis un bon dans la lettre.

Mais de septembre en avril! sept mois! Il a d se fatiguer d'aller au
bureau de poste sans y jamais rien trouver.

J'ai remords de ma ngligence. Que de fautes il y a dans mon malheur!

Et d'un autre ct, puis-je accorder confiance  un avis qui me vient de
cette femme!

Que le bon Dieu ait piti de moi!


Pice numro 127

(criture de Lucien.)

16 avril.

Je me suis lev avec l'ide d'aller chez toi, rue du Helder. Cela
vaudrait bien mieux qu'une lettre. Pourquoi ne l'ai-je pas tent plus
tt?

Ma dtresse a quelque chose de misrable et de ridicule  cause de ma
lchet. Je ne m'aide pas. Quand je pense que tu es peut-tre  deux pas
de moi, et que j'ai un si ardent dsir de te voir!

J'ai demand une voiture. M. le Dr Chapart est venu lui-mme. Il m'a
tt le pouls. Dfense de sortir. Double dose de sirop-Chapart. Calme
absolu. Rien que des potages. Le fait est que je suis cruellement
malade, Geoffroy. Je n'aurais pas pu aller, ma tte se brouille. Je n'ai
pas reu rponse de J.-B. Martroy.


Pice numro 128

(criture de Lucien.)

30 avril--Rien de ce Martroy. Plus rien de la quteuse. La lettre  ton
adresse est toujours l. Mes crises se rapprochent d'une faon
effrayante.

Il me semble que je me sauverais moi-mme si je pouvais travailler  la
sauver.

Je ne peux pas. Je ne peux rien. J'ai toujours t un tre faible. Mme
quand je tue un homme, cela ne sert  rien.

L'homme que j'ai tu, je le revois quelquefois dans la neige, avec sa
face terreuse et presque noire. Il tait tout jeune. Il avait les
cheveux blonds. Les journaux ont dit que c'tait un malfaiteur. Tant
mieux. Je n'aurais pas eu de remords, mme sans cela.

Voici juste vingt jours que ta lettre est l. Je n'ai plus l'ide de te
l'adresser.  quoi bon?


Pice numro 129

(criture de Lucien.)

1er mai.

 quoi bon! Oh! tu es jeune, toi, tu es fort, tu connais la vie--et tu
as des amis!

Je me dchirerais la poitrine avec mes ongles! _ quoi bon?_ C'est moi
qui ai crit cela! Mais elle se meurt, peut-tre!

Je suis dans mon lit. J'ai soif, je brle. Je la vois si ple! O s'est
envol son sourire? Il y a de grosses larmes qui roulent lentement le
long de ses joues. Je les vois.... De mon lit je vois Paris par ma
fentre. Elle est l. O? Il y a des moments o mon oeil se dirige comme
si une voix l'appelait. C'est qu'elle m'appelle, va, Geoffroy!

Vais-je mourir sans combattre! Ma force! Ma jeunesse! Moi, je ne me sers
pas d'armes. Que Dieu me montre l'ennemi de Jeanne, j'irai  lui, ft-il
Satan, et je l'tranglerai!


Pice numro 130

(criture de Lucien, mais pnible et altre.)

17 mai.

Ces deux semaines ont t comme un rve douloureux.

Ma mre est venue hier, toute seule. Elle a pleur en me voyant. Je dois
tre bien chang. Elle m'a demand si je rpugnerais  voir un prtre.
J'ai crit  Jeanne, comme je t'cris  toi, pour laisser mon coeur
parler. Si nous devions nous retrouver dans l'autre vie....

Voil maintenant dix-neuf jours que je ne me suis lev. Mes yeux
faiblissent; je ne vois plus bien Paris.

Quand ma mre est partie, elle a parl au docteur dans l'antichambre.
J'ai entendu qu'il lui disait: a peut durer un mois, deux mois, mais
a peut finir brusquement. Il me semble que Jeanne est morte. J'ai hte
de mourir aussi.


Pice numro 131

(criture de Lucien.)

18 mai.

Je suis debout! je vois Paris! Jeanne y est. Jeanne m'a crit, Jeanne
m'a parl. Bont de Dieu! moi qui dsesprais!

Ce matin, on a laiss entrer chez moi un beau jeune garon de douze 
treize ans. J'ai cru au premier aspect que c'tait Olympe dguise, tant
il lui ressemble.

Il venait de la part de M. Louaisot de Mricourt, dont il est le neveu.

M. Louaisot m'envoyait des compliments, et dsirait avoir de mes
nouvelles.

Le beau jeune garon n'est pas rest plus de deux minutes. J'tais  me
demander pourquoi M. Louaisot me l'avait envoy lorsque j'ai vu une
petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l'ai prise. Il n'y avait rien
 l'extrieur.

J'ai dchir le cachet. Tout ce qui me reste de sang s'est prcipit
vers mon coeur. J'avais reconnu l'criture de ma Jeanne.

Rien que deux pauvres petites chres lignes:

_Je ne peux pas te dire o je suis. Je me porte bien. Je t'aime de tout
mon coeur. Je ne serais pas malheureuse, si je n'tais loin de toi...._

Cette lettre ne peut avoir t apporte que par le jeune garon!

Avant son arrive je suis sr qu'il n'y avait aucun papier sur ma table
de nuit.

Olympe n'a pas de frre--ni de fils. Elle est d'ailleurs trop jeune pour
avoir un enfant de cet ge-l.

Il lui ressemble trangement!

A-t-il apport cela de lui-mme?

Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait
s'teindre?...

Je crois tre sr qu'il a besoin de moi vivant--pour nourrir l'affaire.

Ce qui est certain, c'est que les deux lignes sont de Jeanne.

Je les dfie bien de me tromper en contrefaisant son criture? Je les ai
baises, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose
de son me  mes lvres.

Je suis ressuscit.

J'ai recopi ta lettre--ta lettre qui attendait l depuis trente-huit
jours. Je te l'ai adresse.

Elle est  la poste. Tu l'as dj peut-tre.

Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n'arrive jamais seul.

Ma mre est revenue. J'tais si mal hier qu'elle avait peur de ne pas me
retrouver vivant.

Quand elle m'a vu, elle a cri au miracle.

Le Dr Chapart a brandi la bouteille de mdicament qui est toujours sur
ma commode.

--Madame, s'est-il cri, vous avez dit le mot: c'est un miracle.
J'espre que vous rpandrez parmi vos amis et connaissances qu'il est d
au sirop-Chapart!

C'est une effronte boule de chair que ce gros petit homme! Il sait que
son sirop me sert  arroser la plate-bande qui est sous ma fentre,--et
qu'il n'y vient jamais rien....

Voil midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux prparer notre
causerie de tantt.

Car tu vas tre ici vers deux heures. C'est si loin, Belleville! Je
changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand mme je devrais
perdre le sirop Chapart.

Je te disais l'autre jour que j'ignorais ce que tu pourrais faire pour
moi. J'tais mort. Je suis vivant aujourd'hui. Je sais ce que tu feras.

Ou plutt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et
jour.

Il y a une Fanchette! Nous possdons un point de dpart.

Mais d'abord, retrouvons Jeanne. C'est facile. Quand je tiens quelqu'un
 la gorge, c'est un collier de fer. Louaisot sait o est Jeanne. Je le
lui demanderai dans le langage que j'ai tenu  l'homme trangl.

Tu verras le trsor de renseignements que j'ai amass. Nous sommes dans
les dlais pour former opposition  l'arrt du 2 dcembre. Jeanne sera
rhabilite,--quand je devrais traner Fanchette aux pieds de la Cour!

Et quand mme rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernire
ressource serait la fuite, partout o elle sera, j'aurai ma patrie.

Deux heures qui sonnent! la route est longue et la grande rue monte. Je
t'attends.

J'ai ferm ma fentre. L'air est froid. Ou bien, c'est moi peut-tre qui
ai des frissons....

Deux heures et demie! Aujourd'hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je
sens _l'autre moi_ qui pousse ma pense hors de mon cerveau. Le voil.
Ma plume tombe....


Pice numro 132

(criture de Lucien.)

19 mai.

Tu n'es pas venu Geoffroy. Je fais ce que j'aurais d faire ds hier:
j'envoie chez toi.

Je suis bien, trs bien. J'ai la lettre de Jeanne....

Ma crise d'hier a t longue, mais elle ne touchait que l'esprit. Le
corps ne souffre plus.

Pourtant, je ne retrouve pas toute ma vaillance d'hier. Les ennemis que
nous aurons  combattre toi et moi sont bien rsolus et bien
puissants....

Mon messager revient de chez toi. Tu n'es pas  Paris. O ma lettre te
trouvera-t-elle?

Ces gens sont de bien habiles faussaires. Il y a des moments o je me
demande si ma chre lettre est bien de Jeanne....

Le temps est sombre. Ma crise vient  l'heure ordinaire.

Je crois que j'ai espr pour la dernire fois.


Pice numro 133

(criture de Lucien.)

7 juin.

Je n'cris plus, mme pour moi. Tu tais mon prtexte. Je te parlais....

Je n'aurais jamais cru que mon appel pt rester sans rponse. J'attends
depuis trois semaines!


Pice numro 134

(criture de Lucien.)

29 juin.

Je n'attends plus.... Adieu!

Fin du dossier de Lucien.

_Note de Geoffroy_.--Ceci tait la dernire feuille. Je m'endormis en la
tenant dans mes mains. Il tait cinq heures du matin, et c'tait ma
seconde nuit sans sommeil. Au moment o je perdais connaissance, je me
souviens que je rptais en moi-mme cette parole de Lucien ayant trait
au fait qui m'avait le plus frapp dans ma lecture de cette nuit:--Elles
sont deux Jeanne!




Rcit de Geoffroy


Je m'veillai avec la mme pense. En rassemblant les pices du dossier,
passablement en dsordre, pour les remettre dans leur chemise, je me
surpris  parler tout haut, disant:

--Elles sont deux, c'est certain....

--Parbleu! fit une voix de basse-taille qui partait de l'embrasure de ma
fentre.

Je me retournai vivement et je reconnus avec surprise M. Louaisot, assis
commodment  ct de la croise, et dont les lunettes mettaient deux
ronds de lumire sur le journal qu'il lisait.

--Je n'ai aucune espce de droit  en user familirement dans votre
domicile, mon cher Monsieur, me dit-il d'un ton beaucoup plus homme du
monde que je ne l'aurais attendu de lui. C'est  peine si je pourrais
me vanter d'tre au nombre de vos connaissances, mais comme votre valet
de chambre tait absent et que je vous apportais de la pture....

Au lieu d'achever sa phrase, il allongea le bras et mit un paquet
d'preuves sur ma table de nuit.

J'avais tt rprim un mouvement de fiert blesse.

Ce n'est pas pour peu de chose que j'eusse consenti  me brouiller avec
M. Louaisot!

Il reprit en se levant pour retourner son fauteuil.

--J'ose esprer que vous m'excuserez.

--Mais trs volontiers.

--Je vous rends grce.... Alors nous avons achev notre lecture?

--Comme vous voyez.

--Et nous n'y avons rien compris du tout?

--Mais, si fait, M. Louaisot. Je crois pouvoir dire au contraire....

--Quant  cela, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez!

--Permettez....

--Je permets. Seulement vous n'y voyez goutte.

--Quand ce ne serait que ce fait de l'existence des deux soeurs?

--Elles sont trois, cher Monsieur.

--Comment, trois!

--Pas une de moins!

Je le regardais avec inquitude, ne sachant s'il se moquait de moi.

--Trois, rpta-t-il, je dis trois soeurs: une, deux, trois! et toutes
trois de beaux brins, quoi qu'il y en ait une qui n'ait plus ses
dix-huit ans.... Et que pensez-vous de l'incident Ferrand? L'histoire de
la quteuse? et celle de ce doucetre Dr Schontz?

--Je pense, rpondis-je en le couvrant de mon regard fixe, car j'avais
recouvr tout mon sang-froid, je pense que vous avez mis tous ces
pauvres gens-l en avant, vous, M. Louaisot, et qu'ils ont tir les
marrons du feu pour vous.

Ses lunettes laissrent passer un rayon de triomphante vanit.

Il baucha mme le geste de se frotter les mains.

--Moi, M. Louaisot, rpta-t-il, surnomm de Mricourt, je n'aurais pas
du tout honte de vendre des marrons, si ce mtier-l tait de ceux o
l'on fait fortune. M. Louaisot croisa ses jambes l'une sur l'autre, en
homme qui prend position dfinitive, et fredonna tout bas, non pas:

    _Ah! vous dirais-je maman,_

c'tait bon pour chez lui, mais la romance sentimentale de Brat:

    _J'aime  revoir ma Normandie,_
    _C'est le pays qui m'a donn le jour._

Ce qu'il trouvait sans doute plus habill.

C'tait vraiment un sclrat de bien bonne humeur.

--Rien, rien, rien, cher Monsieur, reprit-il tout  coup, je vous dis
que vous n'y comprenez rien! L'affaire est simple, voil ce qui vous
droute au milieu de toutes les complications dont on l'a entoure. Ce
pauvre bon garon de Lucien a pourtant raison quand il dit qu'il y a un
homme de talent l-dedans. Mais pourquoi le dsigne-t-il sous le nom de
docteur s-crimes et autres appellations injurieuses? Pourquoi? Je vais
avoir l'honneur de vous le dire. Les gens  courte vue dtestent ce
qu'ils ne conoivent pas. Et ce cher excellent M. Thibaut, avant
d'arriver  l'tat de ramollissement o nous avons le chagrin de le voir
rduit, n'avait pas invent la poudre!

--Lucien, dis-je, n'est pas un adversaire aussi mprisable que vous le
pensez.

--Il trangle bien! dit M. Louaisot. Ah! saperlotte, quand je me suis
permis de mettre mes lunettes dans son grimoire, j'ai distingu ce
passage. Le gredin du quai de l'Horloge fut proprement trangl; mais
voil: cela donne la mesure exacte de son intelligence. Il trangle un
dtail et il laisse le fait principal passer son chemin.

--Quand vous tes seul contre six, M. Louaisot, tout docteur que vous
tes....

--Jamais il ne faut tre seul contre six!... Mais sur cette pente, notre
discussion deviendrait un assaut de penses philosophiques, et nous ne
sommes ni l'un ni l'autre des fainants.... Vous n'avez pas t en
Russie?

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous avez inspir de l'intrt  la plus jolie femme du
monde, et qu'il manque un attach  l'ambassade de Saint-Ptersbourg.

--Si on me nomme, je peux donner ma dmission.

--Vous tes nomm, mon cher Monsieur.

Je gardai le silence.

--Voulez-vous que je vous dise? s'cria M. Louaisot en haussant les
paules. Voil de la guerre btement faite! La femme la plus
intelligente est toujours un trs petit homme. Vous n'avez pas cru  la
mort de Jeanne Pry, j'en suis sr. Quand vous jouez  l'cart, marquez
vos points, c'est la mode, mais il est d'autres jeux....

--M. Louaisot, interrompis-je, je voudrais avoir une affirmation ou une
ngation sur ce sujet: Jeanne est-elle morte?

Il piqua ce coup de doigt qu'il donnait  ses lunettes et il me regarda
d'un air de franche supriorit.

--Quand vous rflchiriez une fois en votre vie, cher Monsieur, dit-il,
vous n'en mourriez pas. Selon vous, depuis dj du temps, Jeanne est
entre les mains du dmon, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand une pauvre
colombe languit dans les griffes du vautour, la question de savoir si
elle a t mange hier ou si elle sera mange demain est parfaitement
oiseuse. Cela dpend du vautour.... Je vous dis, moi, que le brave
Thibaut est beaucoup moins convaincu de nos sclratesses qu'il ne le
croit. Nous sommes  Paris, que diable! La France est le pays de
l'univers o il en cote le moins pour raconter  la justice les bourdes
les plus pitoyables. Suis-je un prince pour qu'on n'ose me dnoncer?
Non. Il y a un fou, l-dedans, voyez-vous, et tout participe un peu de
sa folie. Mme la marquise elle-mme,  force d'aimer ce fou, est trs
gentiment un peu folle. Mais je suis sage, moi....

Ici, M. Louaisot s'arrta et prta l'oreille. On marchait dans mon
antichambre.

J'arrive  raconter un fait qui paratra peut-tre peu important et mme
trivial.

C'est alors que je n'aurai pas su le rendre, car il me frappa
singulirement.

Il y a des hommes-limiers. Je ne le savais pas, je le vis.

Juste au moment o M. Louaisot s'arrtait, la porte s'ouvrit lentement
et sans bruit aucun. La maigre figure de J.-B. Martroy se montra sur le
seuil, humble et souriante.

Sur ses lvres, on devinait qu'il allait dire:

--Mon bienfaiteur, vous voyez que je suis fidle au rendez-vous!

Mais il ne parla point, parce que son regard rencontra, entre lui et
moi, la titus touffue de M. Louaisot, qui lui tournait le dos.

Jamais je n'ai vu dcomposition chimique plus rapide. Il n'y a pas de
poison foudroyant qui puisse produire un semblable effet.

Instantanment, Martroy devint couleur _de mort_.

Il se retint au chambranle pour ne pas tomber, puis il disparut, fermant
la porte sans bruit, comme il l'avait ouverte.

Louaisot s'tait remis  parler en disant je ne sais quoi
d'insignifiant.

Il avait, j'en tais sr, entendu la porte s'ouvrir, puis se refermer.

Il ne s'tait pas retourn. Aucune glace n'tait pose de manire  lui
montrer les objets placs derrire lui.

La physionomie d'un interlocuteur peut servir de miroir, mais j'tais
sr de n'avoir pas bronch.

Il cessa de nouveau de parler deux ou trois secondes aprs la fermeture
de la porte,--juste le temps qu'il aurait fallu au fumet d'un
animal,--d'un gibier pour arriver de l'antichambre jusqu' lui. Ses yeux
devinrent vagues derrire ses lunettes teintes. Son nez ondula
positivement, puis ses narines se gonflrent avec force.

--C'est un fumeur, dit-il, et c'est un pauvre.

--Qui donc? demandai-je.

Sa figure avait dj repris son aspect ordinaire. Il souriait.

--Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens
comprennent des quantits de matires, et votre baccalaurat n'est rien
auprs du ntre. Avez-vous remarqu que chaque pipe a son odeur?

--L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

--Je m'exprime mal  ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais
dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur
particulire de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son
pas, par son criture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai
beaucoup tudi ces choses-l. Les sauvages d'Amrique ont des
rocamboles encore plus subtiles.... Voil longtemps que je n'avais senti
cette pipe-l.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

--Guzman! appelai-je.

--Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

--Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

--Ne prenez pas cette peine-l, dit-il en se levant. Guzman est un
garon bien nourri. Le tabac et la misre combinent un coquin de parfum
qu'on n'oublie plus quand on l'a respir.... Je vais avoir l'honneur de
prendre cong, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes preuves; le
roman va bien: nous allons faire une rputation  ce vieux cancre, le
Dernier Vivant.... Rsumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur,
parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez
des dmons o il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes
dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose  vous dire! et puis,
tout diplomate que vous tes, vous conservez d'enfantins prjugs.
Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, vous
croyez que c'est arriv, comme dit le militaire de Plagie.

Le titre de magistrat, de prsident, de conseiller vous fait quelque
chose. Vous hsitez  vous dire tout franchement  vous-mme: Celui-l
est une canaille! Pardonnez-moi l'expression. Elle a le mrite de la
simplicit.

Mon cher Monsieur, je ne donnerais pas dix centimes de vos dossiers, ni
de toutes vos instructions pour rire.

Quand vous voudrez savoir le fin mot, j'en tiens boutique. Mais a cote
bon. Au plaisir de vous revoir. Il me salua et prit la porte. J'entendis
sa basse-taille dans l'antichambre qui chantait:

    _Quand tout renat  l'esprance_
    _Et que l'hiver fuit loin de nous_....
     Toujours
    _Ma Normandie_ du feu Brat.

Je restai sous l'impression d'un sentiment qui ressemblait  de la peur.
M. Louaisot avait-il vraiment reconnu Martroy? J'appelai Guzman.

--M. Louaisot a-t-il parl?

--Il m'a demand si je voulais faire trente points en fumant ma pipe!

--Qu'as-tu rpondu?

--Que j'en sortais, et que je ne fume que des petits bordeaux.

--Et l'autre, o est-il pass?

--Quel autre? Je n'ai vu personne.

L'habitude de faire trente points ne peut tre range dans la catgorie
des forfaits qui ne mritent pas de merci, mais elle empche de bien
garder une maison. Je renvoyai Guzman en lui recommandant de faire
entrer Martroy aussitt qu'il viendrait.

J'avais ressenti tout  l'heure une impression vritablement pnible et
comparable  celle qu'on prouverait  voir une bte froce s'approcher
d'un enfant endormi. Cela s'effaait peu  peu. Je me taxais moi-mme
d'exagration. Et j'essayais de dmler, parmi les discours de Louaisot,
le motif rel de sa visite.

Ce motif se cachait-il dans le _post-scriptum_ de notre entrevue? Il en
voulait beaucoup  M. Ferrand. Cela me rangeait  l'opinion de Lucien,
qui dclarait ce galant magistrat homme d'honneur.

Je pris les preuves du roman commenc dans _Le Pirate: La Tontine des
cinq fournisseurs._ J'en avais maintenant trois gros paquets  lire.

Au moment o je mettais les feuillets en ordre sur ma couverture, Guzman
introduisit Martroy.

Le pauvre petit homme gardait bien quelque chose de l'aspect effarouch
d'une chouette qui vient d'chapper  l'pervier, mais sous son
dsordre, il y avait un naf triomphe.

--Tout de mme, me dit-il en entrant, M. Mouainot de Barthlmicourt n'y
a vu que du feu! Est-ce qu'il vient souvent? a rendrait mes visites
plus rares.

J'tais  m'interroger pour savoir s'il fallait l'avertir ou lui laisser
sa scurit.

--O vous tes-vous cach, Martroy? demandai-je. tes-vous bien sr
qu'il ne vous a point reconnu sous la porte cochre ou dans la rue?

Il cligna de l'oeil d'un air malin.

--Quand on est costum comme cela, rpliqua-t-il en touchant sa plerine
de toile cire blanche, il ne faut pas se cacher  moiti. Le patron est
le meilleur chien de chasse que je connaisse, mais je suis son lve et
nous pouvons faire notre partie, tant qu'il ne m'a pas vu. Ce n'est pas
avec lui qu'on se dissimule derrire un fiacre ou dans une alle.

--Comment avez-vous fait?

--Au lieu de descendre, j'ai mont. J'ai t m'asseoir dans le petit
escalier du grenier, au sixime tage. Je n'tais pas sans inquitude,
car il a un nez de possd. Mais heureusement, j'en ai t quitte pour
la peur. Il s'en est all tout droit et je l'ai vu par la lucarne qui
tournait tranquillement le coin du boulevard. Il prit  la place
ordinaire, sous sa toile cire, entre sa chemise et son unique bretelle,
un gros paquet de papiers, nous avec une faveur rose qu'il dposa sur
mon lit.

--Tiens! fit-il en voyant les preuves du _Pirate, vous_ donnez
l-dedans?

--Est-ce que vous connaissez cet ouvrage?

--C'est du Louaisot. Pas besoin de connatre. Une cuisine faite avec une
miette de vrit, saute dans un tas de mensonges!...

--Tandis que moi, poursuivit-il en pointant ses manuscrits du bout du
doigt, rien que du vrai. Pas d'imagination pour un sou!

--Voulez-vous tre pay tout de suite? demandai-je.

--a me flatterait, rapport  Stphanie que je veux mettre sur un pied
tonnant! Il y a du temps que je la vois en rve avec des falbalas! Elle
est toute frache releve de ses couches. Elle voiturera le petit  la
promenade dans une brouette  ressorts, avec une robe en mrinos tout
laine et un tartan, tout laine aussi, rouge, vert, bleu et jaune, que
j'ai lorgn au grand magasin de nouveauts du faubourg du Temple.

J'avais prpar d'avance la somme que je voulais lui allouer. Il prit
sans compter. C'tait une manire de petit gentilhomme. Et il m'appela
son bienfaiteur.

De poche, il n'en avait point, mais il avait install un noeud coulant 
sa bretelle qui servait  tout. Il passa mes quatre billets de cent
francs dans le noeud, donna un tour  la ficelle, et tout fut dit.

--C'est l, dclara-t-il, comme dans une sacoche de la Banque de France!

--Quant  a, reprit-il en montrant les preuves que j'tais en train de
mettre de ct pour prendre ses papiers, c'est son fort, la tontine. Il
la connat comme personne. Il est n dedans. C'est son papa qui l'avait
faite. Au lieu de lui conter des histoires de ma mre l'Oie, le bonhomme
le berait avec la tontine. La premire fois qu'il a pens, il a pens 
la tontine. La premire fois qu'il a parl, il a parl de la tontine.
C'est sa vie, quoi! Il appartient  a, et a lui appartient. S'il
voulait dire la vrit... mais je t'en souhaite!

Il fit son geste favori, mettant sa main au-devant de sa bouche, pour
bien marquer le caractre tout confidentiel de l'exclamation.

--Vous en verrez plus dans deux de mes pages, reprit-il, que dans tout
le fatras qu'il a dict ou command  cet crivailleur du journal. Au
moins, moi, je n'ai pas d'imagination.... Et j'ai t dans la tontine
presque autant que lui, puisqu'il m'y tenait noy jusque par-dessus la
tte. C'est un homme habile, c'est un homme savant, c'est un homme
terrible! Pas mchant, quand il ne s'agit pas de la tontine... mais
capable de mettre le monde  feu et  sang pour la tontine. Il y en a
l-dedans, du sang!

Son doigt pointait le manuscrit.

--Ah! fit-il en baissant la voix, c'tait un joli ange que Mlle
Olympe Barnod, la premire fois que je la vis. Entre nous deux, on peut
lcher de ct les pseudonymes raisonns. Mais M. Louaisot l'a choisie
pour arriver  l'argent de la tontine, et l'ange est devenue une
diablesse. Vous allez voir, vous allez voir! Je ne veux pas vous gter
la lecture de mes ouvrages en vous disant d'avance ce qu'il y a dedans.
Et puis, je ne le cache pas, je suis press de porter  Stphanie le
bnfice de ma littrature.

En l'coutant, un scrupule me prenait.

J'avais d'abord pens  ne point troubler sa joie, mais n'tait-il pas
plus dangereux de le laisser ainsi dans l'ignorance?

Le lecteur devine que je veux parler des thories de M. Louaisot de
Mricourt touchant l'odeur de la pipe.

 supposer que j'eusse accord trop d'importance  ce qui n'tait
peut-tre qu'une fantaisie, Martroy devait tre mis au fait. Il tait le
meilleur juge.

--Je crois devoir vous prvenir, commenai-je, d'un fait qui vient de se
passer ici.

Le petit homme, qui avait dj fait un pas vers la porte, revint tout
tremblant.

--Vous n'avez pas prononc mon nom devant lui! s'cria-t-il.

--Non certes.

--Ni mon pseudonyme analogique.... Il est si rus!

--Non. coutez-moi.

Son regard faisait le tour de la chambre.

--Il n'y a pourtant pas de glace o il ait pu me voir! murmura-t-il, et
le bois du lit ne mire pas.

Je lui racontai la chose exactement comme elle avait eu lieu.  mesure
que je parlais, le sang abandonnait ses pauvres joues. Il devenait vert.

Quand j'eus fini, il dnoua la ficelle qui tenait ses billets.

--Vous enverrez a  Stphanie, me dit-il. Je suis un homme mort.

--Voyons, voyons, Martroy....

--Oh! fit-il, c'est rgl...  moins... avez-vous un coin de cave o me
cacher?

--S'il le faut, certainement.

--Non, cela ne se peut pas. Stphanie m'attend. Il tait en proie  une
agitation inexprimable.

--On avait lou notre grenier  d'autres, murmura-t-il. Je ne sais pas
s'il y a beaucoup de malheureux pour avoir souffert comme nous. C'est
vrai que j'avais commis des pchs.... Nous couchions dans la basse-cour
depuis deux semaines. Hier, quand on m'avait vu de l'argent, on m'avait
permis de mettre le lit sur le carr pour que Stphanie soit un peu 
l'abri. Je vous l'ai dit: elle n'est pas belle, c'est une estropie,
mais nous nous aimons bien.... Et maintenant elle allait revoir une
chambre! J'tais riche!... Et voil la mort!

--Voulez-vous rester ici, Martroy?

Il eut des larmes en me prenant les deux mains.

--Merci, mon bienfaiteur. Vous l'auriez fait comme vous le dites, mais
a ne se peut pas. Nous sommes les derniers des derniers. Nous n'avons
rien, pas mme notre conscience. Vous verrez dans ces papiers l que
j'ai t un malheureux enfant... et coupable.... Mais que voulez-vous,
on s'aime comme il faut... et on a beau trembler, on est brave tout de
mme, allez! Ce que je voudrais, si c'tait un effet de votre bont et
que a se pourrait, c'est quelques vieilles hardes pour me dguiser un
petit peu.

Je sautai hors de mon lit. Je ne voulais pas mettre Guzman dans
l'affaire. J'tais d'ailleurs  peu prs sr qu'il tait  faire trente
points quelque part. J'entrai dans ma garde-robe et j'en ressortis avec
une brasse d'effets.

C'tait quelque chose de touchant que de voir sur les traits du petit
homme le combat de la dtresse et de la joie. Il tait, j'en suis sr,
bien plus coquet que Stphanie.

Du reste, il n'y mit point de faon; il se dpouilla nu comme un ver et
passa un de mes costumes, considrablement trop grand pour lui, mais
dans lequel il se trouvait le suprieur d'Apollon. J'hritai du pantalon
dguenill, de la bretelle, de la toile cire blanche et des bottes  la
poulaine. En s'habillant et en acceptant mes soins de valet de chambre
sans aucune espce de crmonie, il me disait:

--Si vous vous intressez  M. Lucien Thibaut et  sa petite femme,
c'est sr que vous serez rcompens de votre bonne action, car il y a
dans mes ouvrages de quoi tourner la face du procs sans dessus
dessous.... Voil une culotte qu'on dirait taille pour moi si elle
n'tait pas si longue... et si large! Voyez-vous il ne mangera pas, lui
qui est si gourmand, il ne dormira pas, lui qui aime tant son traversin,
avant de m'avoir mis la main dessus! Ah! c'est un homme de talent! Il
est l quelque part  me guetter. Pas tout seul: il a une demi-douzaine
de bassets et sa mule qui est une ruse commre... ma meilleure chance
c'est qu'il doit croire que j'ai pris mes jambes  mon cou aprs l'avoir
vu ici: alors ils doivent me chercher entrant et non pas sortant. C'est
un point  marquer de mon ct; mais il y en a tant  marquer du sien!

--Martroy, mon garon, dis-je en admirant sa toilette acheve, le Diable
ne vous reconnatrait pas!

--J'aimerais mieux avoir affaire au Diable qu' lui, me rpondit-il.

Pourtant, quand il se fut regard dans la grande glace de ma psych, qui
le montra  lui-mme du haut en bas, il ne put retenir l'expression de
sa complte satisfaction.

--Voil pourquoi on tait laid, dit-il, c'est qu'on n'avait pas de
toilette! Avant de lui poser un chapeau presque neuf sur l'oreille, je
lui poussetai les joues avec de la poudre de riz.

--C'est la vie que vous me sauvez, mon bienfaiteur, reprit-il en se
lorgnant toujours du coin de l'oeil. Puis, avec un clair de gaiet et
en dessinant son geste confidentiel:

--Stphanie ne va pas oser m'embrasser!

Je me plaai  distance pour le dernier coup d'oeil:

--Martroy, prononai-je avec solennit, si vous marchez posment, les
pieds en dehors et que vous ne ramassiez pas de bouts de cigare, je
rponds de votre traverse!

Il prit ma main et la porta rapidement  ses lvres.

--Puisque vous le dites, je le crois, rpliqua-t-il. En tous cas, ils ne
me feront rien aujourd'hui. Pas si btes! Ils me suivront, et, en
passant, ils remarqueront le bon endroit....

Le bon endroit, c'est l-bas,  deux cents pas du village de l'Avenir...
il y a un terrain qui s'appelle la Carrire....

Si vous voyez dans les journaux, demain ou aprs, qu'on a fait un
mauvais coup par l, n'oubliez pas Stphanie. Je lui donnai une bonne
poigne de main. J'tais entirement rassur. J'affirme que je l'aurais
crois dix fois dans la rue sans le reconnatre.

Ds qu'il fut parti, je fermai ma porte  cl. J'tais vraiment curieux
de parcourir son manuscrit. Je dnouai la faveur rose qui manquait
peut-tre au dernier bonnet de la pauvre Stphanie et j'ouvris le
premier cahier qui portait pour titre:

    OEuvres de J.-B.-M. Calvaire
    romancier sans imagination

Il y avait d'abord un prambule en forme d'avis au lecteur pour tablir
que les drames rels sont gnralement bien suprieurs  ceux que les
auteurs prennent la peine d'inventer.

Martroy partait de l pour jurer ses grands dieux qu'il n'y avait pas un
seul fait dans ces pages qui ne ft de la plus plate exactitude.

Dans chaque scne, il avait t tmoin ou acteur.

Il s'excusait en parlant du rle assez peu recommandable qu'il jouait
dans certaines parties de la pice, allguant sa misre, sa faiblesse et
son esclavage.

Il n'avait jamais rien tant dsir en sa vie, prtendait-il, que d'tre
un honnte homme  son aise et vivant de ses rentes.

Bien entendu, il expliquait compendieusement son systme de pseudonymes
analogiques raisonns, invents par lui pour viter des dsagrments
qu'il ne spcifiait point.

Tout cela tait d'une belle criture ronde de copiste, aussi facile 
lire que de l'imprim.

Pour faire, moi aussi, mon petit bout de prambule, j'annonce que je
supprime le systme des pseudonymes analogiques et que je modifie
lgrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intrt raisonn du
lecteur.

Et j'ajoute que nul pote, en le supposant mme juge d'instruction,
n'aurait pu rsoudre d'une faon plus lumineuse les nigmes poses par
le dossier de Lucien.

Cela dit, je donne son oeuvre telle quelle.




OEuvres de J.-B.-M. Calvaire




I

Le Fils Jacques.


_Avis pour M. de Roeux_.--Vous tes pri de commencer par le
commencement, dans votre propre intrt, quand mme vous seriez allch
par quelque titre particulier, comme par exemple l_'Aventure du
codicille_ ou l'_Histoire de l'enfant d'Olympe_. a viendra  son tour,
et vous y gagnerez de mieux comprendre.

Je suis natif des environs de Dieppe, dans le dpartement de la
Seine-Infrieure. Mon pre tait un vieil homme qui s'tait mari sur le
tard  une femme presque aussi ge que lui. Mon pre tenait l'emploi de
clerc-expditionnaire chez M. Louaisot l'ancien. Ma mre polissait des
couteaux  papier d'ivoire en chambre.

Je ne leur en veux pas de ce qu'ils me firent chtif. On va selon ses
moyens. Les voisins croyaient qu'ils ne m'auraient pas fait du tout, et
ma naissance fut regarde comme un tour de force.

Voil dj o vous pouvez juger que je ne suis pas un charlatan de
romancier ordinaire, puisque je ne me donne pas une taille de cinq pieds
six pouces, sans souliers et la figure agrable d'un archange.

Le mariage ne russit pas  mon pre qui laissa l au bout d'un an son
buvard et ses fausses manches pour s'en aller en terre. Je l'ai peu
connu  vrai dire. J'avais trois mois quand il dcda; mais je respecte
sa mmoire.

Ma mre, infirme, obtint un lit  l'hpital et je fus mis dans un asile
de petits pauvres. Ce dbut-l n'est pas gai, mais j'ai mang mon pain
encore plus dur par la suite, et plus sec aussi.

M. Louaisot l'ancien vint un fois  notre hospice chercher un petit
saute-ruisseau pour le pain comme on dit  Dieppe. Je n'avais jamais
vu d'homme si imposant que lui, quoiqu'il portt un bonnet de coton
blanc par-dessous son chapeau et que ce bonnet ne ft pas propre.

On fit ranger les petits de huit  dix ans dans la cour et M. Louaisot
l'ancien nous passa en revue. Quand il arriva  moi, il me donna un
soufflet parce que je me mouchais avec ma manche.

--Comment s'appelle ce polisson-l?

--Jean-Baptiste Martroy.

--Martroy! J'ai t pendant quarante ans le bienfaiteur de ton pre.
Jean-Baptiste,  ton tour, je vais te donner une position. Veux-tu venir
avec moi?

a m'tait bien gal. Je ne pensais pas qu'on pt tre plus mal quelque
part qu' l'asile. On me fourra dans la carriole de M. Louaisot l'ancien
qui dormit pendant toute la route, parce qu'il avait djeun deux fois
et dn trois--chez des clients.

Moi, j'avais faim, aussi on m'envoya coucher sans souper.

M. Louaisot l'ancien tait notaire royal au gros bourg de
Mricourt-ls-Dieppe. J'entrai chez lui maigre comme un coucou et j'y
devins tique. Il faisait de nombreuses affaires dans les campagnes. Il
trouvait toujours que je mangeais trop et que je ne voyageais pas assez.
J'tais en route depuis le point du jour jusqu'au soir. Cela ne me fit
pas grandir  cause de mon ordinaire, qui tait le jene.

Aprs avoir tir la jambe toute la semaine, on me mettait le dimanche,
pour me reposer,  curer l'table, comme le bonhomme appelait lui-mme
son tude.

Je suppose qu'il pensait aux curies d'Augias, car il tait factieux et
instruit, autant que pas un notaire de la campagne normande, o ils sont
tous ptris d'esprit.

Le fils Jacques, hritier unique de M. Louaisot, tait en ce temps-l au
collge. C'tait un grand et beau garon d'une quinzaine d'annes, trs
luron, trs gai, trs gourmand, trs voleur, et que les clercs
regardaient comme un demi-dieu.

Le bonhomme l'adorait. Je l'ai vu lui donner dix sous pour son dimanche!

Il lui donnait, mieux encore que cela: il le comblait de leons dont le
fils Jacques a bien profit depuis.

Je ne comprenais pas beaucoup ces leons o l'on parlait d'honntet;
mais, petit  petit, j'en vins  regarder l'honntet comme l'art d'tre
filou sans qu'il en rsultat aucun dsagrment.

Il y avait un nom qui revenait presque aussi souvent que le mot
honntet dans les leons du bonhomme: la Tontine.

Quand le fils Jacques eut fini ses humanits, vers ses dix-huit ou
dix-neuf ans, il vint passer ses vacances  Mricourt, avant de partir
pour l'cole de droit, car il fallait qu'il ft reu _capax pour_
prendre l'tude de son pre.

On causa de la Tontine depuis le matin jusqu'au soir.

Qui donc tait cette Tontine dont les fonds taient dposs chez M.
Louaisot? Cela m'intriguait au plus haut point. Vingt fois, j'avais
entendu le bonhomme dire au fils Jacques:

--Il faut que la Tontine fasse ta fortune.

Je pensais que ce devait tre une vieille rentire, facile  paumer.

Le plus ancien de mes souvenirs date de cette poque. Je pouvais bien
avoir douze ans. Le fils Jacques tait en vacances depuis une quinzaine.
La veille, son pre lui avait dit:

--Trouve une combinaison, Fanfan, tu me la soumettras et je te la
corrigerai. Ces mcaniques-l, c'est comme les versions et les thmes.

Le fils Jacques avait rpondu:

--Je chercherai.

Donc, ce soir-l, je venais de monter dans ma soupente, o j'tais 
porte de la voix du vieux. Le vieux s'occupait  compter sa recette
aprs souper. Tout  coup le fils Jacques fit irruption dans sa cabine
en criant:

--Papa, je viens de trouver le joint!

Le bonhomme ferma sa caisse et rabattit son bonnet de coton sur ses
oreilles en regardant son hritier du coin de l'oeil.

--Si tu as vraiment invent une mcanique, garon, dit-il d'un ton
encourageant, je n'y vas pas par quatre chemins: je te flanque trente
sous pour ton dimanche! Le fils Jacques rpondit avec fiert:

--Je veux trente francs!

Pour le coup, le vieux se mit  rire. Mais le fils Jacques frappa du
pied, disant:

--a vaut un million comme un liard! deux millions! trois millions! et
le reste!

--Alors, garon, on t'coute!

--Le saute-ruisseau dort-il dans son trou?

--Comme une marmotte. Cause, je te dis!

J'tais en effet bien prs de m'endormir, mais quand je vis qu'ils
craignaient d'tre entendus, je me frottai les yeux et j'coutai de
toutes mes oreilles.

Le fils s'assit auprs de son pre. C'tait vraiment un joli gars. Il
avait de la flamme dans les yeux.

Ce qu'il conta, je ne le comprenais pas bien alors, et pourtant je m'en
souvins mot pour mot quand il fut temps pour moi de le comprendre.

--Papa, dit le fils Jacques, les jeunes ramassent ce que les vieux
laissent tomber. Tu baisses et moi je monte.

--Prends garde de glisser, Fanfan, dans l'escalier!

--Allons donc! j'ai tudi l'affaire  fond et je la sais mieux que toi.
Sur les cinq membres il n'y en a qu'un de commode pour mon ide. Le
bedeau, le pauvre, le maquignon et le dserteur ont des familles
auxquelles le diable ne connatrait goutte. Quand on aurait bien
travaill, quelque va nu-pieds de cousin ou quelque drlesse de cousine
sortirait de terre au moment o l'on s'y attendrait le moins, et adieu
mon argent!

--Le fait est, Fanfan, que les familles des malheureux sont bien
gnantes  cause de a. On les croit seuls ici-bas. Ds qu'ils meurent,
vous voyez tout un rgiment autour de leur paillasse,--quand il y a
quelque chose dedans.

--Au contraire, poursuivit Jacques, Jean Rochecotte, tout facteur rural
qu'il a t, est sorti d'une maison de gentilhommerie. Ses parents sont
connus. On les compte, et puis on se dit: Voil, c'est tout, il n'y en
a pas d'autres. Le vieux fit un signe de tte qui voulait dire:
Fanfan, tu m'tonnes par ta capacit. Il demanda tout haut:

--Et combien en comptes-tu de parents au facteur rural?

--Rien que trois _ttes_. C'est avantageux.

--Tu trouves?

--Un marquis, un comte, un baron.

--C'est vrai, pourtant! grommela le vieux.

Le fils Jacques poursuivit:

--Premire tte, premire ligne, le comte de Rochecotte,  Paris;
seconde ligne et seconde tte, le baron Pry de Marannes,  Lillebonne;
troisime ligne, M. le marquis de Chambray,  la porte de chez nous.

--Juste, Fanfan, je vois le chteau de Chambray de ma fentre, quand il
fait jour. Aprs!

--a tombe sous le sens, papa. Pour le bien de la combinaison, il faut
que Jean-Pierre Martin, le bedeau; Vincent Malouais, le maquignon; Simon
Roux, dit Duchne, le dserteur; et Joseph Huroux, le mendiant, passent
de vie  trpas avant Jean Rochecotte.

Le vieux se gratta l'oreille sous son bonnet de coton et dit:

--Diable! diable! tu en juges quatre d'un coup!

--C'est tout simple, papa, puisque Jean Rochecotte doit rester le
dernier vivant.

--J'entends bien, mais....

--Il n'y a pas de mais: tout part de l.

--Soit. Voyons d'abord le thme tout entier, nous marquerons les fautes
aprs.

--Il n'y a pas de fautes, papa.

--Et ensuite?

--Ensuite, il faut que j'hrite du dernier vivant.

--Vraiment!

--Dame! Sans a, ce ne serait pas la peine de se creuser la cervelle!

--Et tu as un moyen d'hriter du dernier vivant?

--Parbleu!

--Quel moyen?

--Un mariage.

--Jean Rochecotte n'a pas de fille.

--Je sais bien, et c'est dommage. D'un autre ct, je ne peux pas
pouser M. le comte de Rochecotte  Paris.

--a parat clair, Fanfan. Sais-tu que tu m'amuses?

--Ni le baron Pry non plus.

--Ni le marquis de Chambray, je suppose?

--Celui-l, si fait, papa.

--Comment! s'cria le bonhomme qui se mit  rire.

--Ne riez pas, la langue m'a fourch. Ce n'est pas moi qui pouserai M.
le marquis.

-- la bonne heure!

--Ce sera ma petite amie Olympe Barnod.

--Beaucoup plus tard, alors? Elle n'a que six ans.

--Oui, plus tard, papa. Le temps ne fait rien. Je suis jeune.

--Et puis encore?

--Le reste n'est pourtant pas bien difficile  deviner.

--Tu pouses Olympe Barnod, je parie?

--Parbleu!

--Mais il faut au moins qu'elle soit veuve!

--a tombe sous le sens, papa. Elle le sera.

Il y eut un silence pendant lequel ils se regardrent fixement tous les
deux. Le bonhomme baissa les yeux le premier.

--Mais, reprit-il, d'une voix que je trouvais singulirement change:
Olympe Barnod ne sera pas hritire si elle devient veuve.

--Elle aura un enfant, repartit le fils Jacques sans hsiter.

--Si le bon Dieu le veut, oui, mais en ce cas-l mme, il y aura
toujours deux lignes entre elle et l'hritage du dernier vivant: la
tte Rochecotte et la tte Pry de Marannes.

--Papa, rpondit le fils Jacques, il suffira peut-tre du temps pour
teindre ces deux lignes-l.

Le bonhomme, au lieu de rpliquer, prit la lampe qui tait sur sa table
et monta l'escalier de ma soupente.

Heureusement que j'entendis son pas. Je me retournai le nez contre le
mur. Cette position ne lui permit point de passer la lampe au-devant de
mes yeux.

Il redescendit. Le fils Jacques sifflait auprs de la table. Le vieux se
rassit. Il tait tout pensif.

--Garon, dit-il enfin, tu n'es pas de mon cole.

--Non, papa, je suis de la mienne.

--J'ai pourtant assez bien men ma barque, garon!

--Dans votre mare, oui, papa, mais moi, je veux aller au large.

--Prends garde de te noyer! Tu as de l'intelligence, mais tu n'as pas de
sens pratique.

--Qu'est-ce que c'est a, papa, le sens pratique?

--Fanfan, c'est l'intelligence qui ne s'gare pas du ct de la cour
d'assises.

--Tu sais o elle est, papa, la cour d'assises, rpondit cet effront
fils Jacques. Alors, selon toi, ma combinaison ne vaut rien?

--Non.

--Moi, je la trouve bonne; qui vivra verra.

Le vieux lui prit la main et l'attira contre lui.

--Voyons, garon, fit-il en essayant un peu d'attendrissement paternel.
Je t'ai pourtant donn des principes. Tu m'affliges vritablement. Tu
vas l, et du premier coup en dehors de l'honntet, qui est proverbiale
dans notre profession! Le fils Jacques se mit  chanter:

    _Ah! vous dirais-je maman...._

--Rponds, au moins, garon!

--Ah a! papa, est-ce que vous avez la prtention d'tre honnte, vous?

Le vieux se redressa.

--Fils Jacques, fit-il svrement, nous ne nous entendons plus tous
deux. J'ai une prtention, en effet, c'est de mourir dans mon lit. Je ne
suis pas un grand philosophe, moi. J'appelle honnte tout ce qui peut
passer  ct d'un gendarme sans mettre un faux nez et des lunettes
vertes. Tu finiras mal, fils Jacques. Je te souhaite de n'avoir rien de
plus fcheux en ta vie que les lunettes vertes et l'empltre sur
l'oeil.... Ne rpliquez pas! Vous tes un mchant blanc-bec, allez vous
coucher!




II

Les revenus de la tontine.


Quand Louaisot l'ancien le prenait sur ce ton-l, il ne faisait pas bon
continuer de rire. Le fils Jacques alla se coucher l'oreille basse.

Le fils Jacques est devenu avec le temps le grand M. Louaisot de
Mricourt que nous voyons un peu tomb dans sa boutique de
renseignements, mais qui a eu vraiment son jour,--un jour o il a pu
croire que Louaisot l'ancien tait une ganache.

Au pays, l-bas, il n'y avait pas beaucoup de gentilshommes qui eussent
une posture meilleure que le jeune M. Louaisot, notaire, membre du
conseil gnral, maire de Mricourt, tuteur de Mlle Olympe et oracle
de toutes les familles  vingt lieues  la ronde.

Ce jour-l ne dura pas. Le pied de M. Louaisot glissa parce qu'il avait
voulu grimper trop vite, mais il se raccrocha lestement aux branches.

Il ne tomba pas plus bas que mi-cte.

Et jusqu' ce moment, la prophtie de Louaisot l'ancien ne s'est pas
encore ralise. Le fils Jacques a pass souvent auprs de la cour
d'assises et n'y est pas entr.

Mais il continue sa route le long de cette haie dangereuse. Il n'a pas
atteint son but. Il y marche sans que rien l'en puisse dtourner.

Il se peut encore que Louaisot l'ancien se trouve avoir t bon
prophte.

Cette combinaison, en apparence si folle, dont j'entendis l'expos sans
le comprendre, ce fut la premire ide de M. Louaisot de Mricourt.

Il n'a jamais eu que cette ide-l en toute sa vie.

C'est ce qu'il appelle l'_affaire_ par excellence.

Quand il parle d'engraisser l'affaire, il s'agit de cette ide l.

Elle a dj march considrablement entre ses mains. Elle est parvenue,
on peut le dire, aux trois quarts et demi de la route qui conduit au
succs.

Mais le dernier demi-quart restant est toujours le plus difficile 
faire.

Voyez au mt de cocagne! Combien dgringolent au moment mme o ils
avancent la main pour saisir la montre ou la timbale?

J'ai aid--que pardonne au pauvre esclave!--j'ai aid parfois  faire
avancer l'ide de quelques pas, mais en ce moment je suis en train de
lui passer la jambe, comme on dit dans les milieux vulgaires.

Ceci, j'espre, servira d'expiation  cela.

Je la connais sur le bout du doigt, l'affaire. Elle est loin d'tre
aussi absurde que Louaisot l'ancien le supposait. Elle est une dans sa
complication et si le principal rouage de la mcanique--_la femme_--ne
s'tait pas montr rtif dans une certaine mesure, l'ide serait
peut-tre parvenue  excution depuis longtemps.

Elle peut encore russir. Si je n'tais pas l, moi que je
dsignerai--l'expression est assez heureuse--par le nom de vermisseau
providentiel, je dirais qu'elle _doit_ russir.

En somme, n'exagrons rien: tant donne la valeur intellectuelle de M.
Louaisot, on pouvait trouver mieux comme ide.

Mais l'ide tant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent
un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot
de Mricourt a dpens pour la raliser des trsors de patience,
d'audace, d'activit et de sclratesse et mme de gnie. Vous allez
voir.

Le fils Jacques partit pour l'cole de droit sans se rconcilier avec
son pre. Son absence ne fit ni chaud ni froid  ma situation, qui tait
celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'mancipation. Tout y
tait, mme le fouet. Louaisot l'ancien aimait  donner le fouet quand
sa digestion ne russissait pas comme il voulait.

Je ne sais comment exprimer cela: je ne me dplaisais pas chez lui--
cause de la tontine.

La conversation entre le pre et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une
faon singulire. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame.
Je savais que c'tait un tas d'or qui allait grossissant
incessamment--comme les boules de neige qu'on roule au dgel.

Elle valait dj, la boule de neige, en l'anne o nous tions
alors--1843,--plus de quatre millions.

Avais-je, du fond de ma misre, une notion bien exacte de ce que pouvait
tre un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les
enfants l'ide du million est plutt au dessus qu'au-dessous de la
ralit.

La premire fois qu'on essaie de l'valuer, on a peur que le monde ne
contienne pas assez d'or pour parfaire cette normit.

La tontine, quand je voulus la dfinir, fut donc pour moi une bourse de
quatre millions, devant doubler dans une priode de quinze annes et qui
avait cinq propritaires.

tait-ce bien cela? Si c'et t cela, les cinq propritaires auraient
pu partager. Or, les cinq propritaires mouraient de faim en regardant
au loin ce festin, gard par une barrire magique et auquel leurs
longues dents ne pouvaient atteindre.

Non, ce n'tait pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir
qu' un seul. Tant qu'ils taient cinq ayant droit, elle n'appartenait
donc  personne.

Ou plutt elle appartenait  M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trsor,
qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.

Mais j'ai dj dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait
entrer la cour d'assises dans la dfinition de l'honntet, tait
fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans
tre  moiti expirant de fatigue.

M. Louaisot usait du mme systme vis--vis de ses autres clercs.
Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il
laiss honteusement se reposer?

Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine rgularit, rogue
comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immacule
candeur de sa caisse. Je penche  croire que sa caisse tait en tat,
mais il s'y faisait des affaires  la petite semaine sur une chelle
vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre
ct de Rouen.

Les paysans normands sont trs fins, mais trs nigauds. L'ide de
possder les affole; ils ne savent pas rsister aux attraits d'un lopin
de terre. Aussitt qu'un paysan a emprunt vingt cus, il est pris. M.
Louaisot le tient par la patte et ne le lche plus. En Normandie, M.
Louaisot l'ancien se nomme lgion. Je ne veux mme pas dire ce qu'une
pice de 5 francs peut rapporter au bout de l'an  ces monts-de-pit
campagnards. On ne me croirait pas.

Mais, soit qu'on les nomme banques, tudes, agences, soit mme qu'on les
appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, choppes s'il
raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien
constater que ces boutiques de liards pullulent  tel point chez nous
qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de
victimes.

Aussi les bourreaux eux-mmes commencent  maigrir. On rencontre de ces
sangsues toutes plates et qui languissent. Le mtier ne va plus.

Le mtier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui tait le dieu de
cette arithmtique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers,
perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute
engeance taient ses tributaires. C'tait moi qui faisais circuler les
capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une
vieille sacoche o il y avait parfois plus que la recette d'un garon de
banque.

J'ai souvent galop derrire la diligence en demandant un petit sou,
avec des paquets de billets de banque entre ma houppelande et ma
peau,--car Louaisot l'ancien disait que les chemises enrhument la
jeunesse.

Quoique le principal du mtier soit de prter aux pauvres, les pauvres
tant la seule espce humaine qui puisse payer trois ou quatre cents
pour cent d'intrt par an. Louaisot l'ancien aussi prtait aux riches.
Je garantis que l'argent de la tontine ne moisissait pas.

Il y avait pourtant quatre gaillards de mauvaise mine  qui M. Louaisot
ne prtait jamais. Quand ils venaient, on les mettait  la porte,
quoiqu'ils offrissent de donner vingt francs pour cent sous. Je fus du
temps  apprendre leurs noms, parce que ma vie se passait par vaux et
par chemins.

Mais je finis bien pourtant par savoir que ces quatre dshrits  qui
Louaisot l'ancien ne voulait pas prter--mme  la demi-semaine--taient
Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, Vincent Malouais, le maquignon
dmissionnaire. Simon Roux, dit Duchesne, le soldat dserteur et Joseph
Huroux, le seul des quatre qui et gard un tat, car il tendait la main
sur les routes:

C'est--dire quatre des ayant droit aux millions que M. Louaisot tenait
sous son pressoir et dont il tirait tant de bon jus!

Le cinquime membre de la tontine. Jean Rochecotte, vivait heureux en
comparaison des autres. Son cousin, le Rochecotte de Paris lui faisait
une pension de sept francs par semaine, qui se payait chez nous. Aussi,
 celui-l on avanait tout ce qu'il voulait, jusqu' concurrence de 3
fr. 30 c, le reste tant pour l'intrt.

On s'tonnera peut-tre que, dans ce pays de tripotage, des hritiers
prsomptifs de plusieurs millions ne trouvassent pas  emprunter une
pice blanche. Il y avait plus d'une raison pour cela. D'abord Louaisot
l'ancien leur tenait la tte sous l'eau tant qu'il pouvait, sachant bien
que si la voix leur poussait une fois, ils hurleraient comme des diables
autour de sa caisse; ensuite, ils avaient pris soin eux-mmes d'paissir
un tel brouillard autour de leur association que les trois quarts et
demi du monde regardaient la tontine comme une pure menterie.

Ils avaient eu si grande frayeur au dbut des poursuites du
gouvernement! Et M. Louaisot avait exploit si savamment leur pouvante!

Argent vol ne profite pas, dit le proverbe. Je ne sais pas si jamais
on put en rencontrer preuve plus lamentable que celle qui tait offerte
par ces quatre malheureux.

Except Joseph Huroux qui savait son tat de mendiant, les autres
mouraient littralement de misre. Quoiqu'on ne crt pas  la Tontine,
le souvenir des mfaits qui avaient donn naissance  la rumeur courant
depuis tant d'annes, au sujet de cette mme prtendue Tontine, s'tait
perptu de pre en fils dans la campagne cauchoise. Ces gens-l
taient, pour tous, des voleurs.

Et non pas des voleurs ordinaires, mais des voleurs sur l'autel!

Des fournisseurs!--chose qui accumule sur soi plus de mpris et plus de
haine que toutes les autres infamies rassembles en monceau!

Je n'en sais pas bien long. J'ignore si cette haine est mrite et si ce
mpris est toujours quitable. Je suppose qu'il peut se trouver un
honnte homme par ici, par l dans la partie.

Mais quand on songe que dans toutes nos guerres c'est la mme farce!
L'ennemi est bien nourri et bien couvert: ah a! ils n'ont donc pas de
fournisseurs, les Russes ou les Prussiens?

Nos soldats, eux, arrivent  la bataille sans souliers, sans culottes,
l'estomac creux et souvent la giberne vide.

Et c'est bien rare qu'on entende dire qu'il y a eu un fournisseur
cartel  quatre chevaux. Je n'en ai jamais vu.

J'en connais un, un gros, qui passe pour avoir _fourni_ la dysenterie 
tout un corps d'arme avec de la viande, mort dans son lit. Eh bien!
l'autre jour, il a condamn aux galres, comme jur, un mchant gars qui
avait pass une brche pour tirer un livre dans un bois rserv.

Bien sr le mchant gars avait eu tort, mais le gros fournisseur!
Peut-tre qu'il n'y aura plus de rvolutions le jour o on fera juger
les fournisseurs par les braconniers.

Dame! et tenez, je rencontrai, moi, un jour Jean-Pierre Martin, le
bedeau, qui dormait au coin d'un mur. Ce ne fut pas bien brave: je lui
donnai mon pied quelque part.

Que voulez-vous! Quand je vois ces gens-l c'est comme si j'entendais
crier les mes des tourlourous qui sont morts de froid et de faim tout
exprs pour leur fourrer du foin dans leurs bottes!

Il n'y avait pas que moi  taper sur les quatre fournisseurs.

Ordinairement, ces gens-l sont gards par leur coquin d'argent. Ceux-ci
n'avaient pas d'argent pour se garder, on les menait  coups de
fourches.

Mais le plus drle c'est qu'ils se battaient entre eux partout o ils
pouvaient se rencontrer. Ils essayaient de s'entretuer, c'est sr, et a
se conoit puisqu'ils devaient hriter les uns des autres.

Ils se cherchaient quand ils avaient bu par hasard. C'tait chez eux une
ide fixe qu'un verre de cidre veillait. Joseph Huroux qui buvait un
peu plus souvent que les autres parce qu'il tait bon mendiant, passa
trois fois  la police correctionnelle d'Yvetot pour avoir essay
d'assommer avec ses sabots, savoir: Jean-Pierre Martin  deux reprises,
et une fois Simon.

Il faut se rendre compte de ceci que la farce durait dj depuis _trente
ans,_ en 1843.

Non seulement il n'y en avait pas un de mort, mais ils se portaient tous
comme des charmes, except Jean Rochecotte qui s'en allait vieux et qui
tait tout malingre.

On aurait dit que leur misre les conservait comme du vinaigre.

C'est sr qu'ils devaient tre enrags.




III

Coup d'oeil sur la belle socit des environs de Mricourt


Voil donc que le fils Jacques resta  Caen deux annes au lieu d'une
pour se faire recevoir _capax_. Il mena l une vie assez luronne, et le
vieux se plaignait qu'il dpensait beaucoup d'argent.

Lors de son retour, c'tait le plus beau gars que j'aie jamais vu de ma
vie. Il ne faudrait pas le juger par ce qu'il est maintenant. Quand il
quitta le pays, longtemps aprs, ce ne fut pas tout  fait de bon gr;
il se cacha de ci de l pendant plusieurs annes, et _il_ _se fit une
tte_ qu'il a garde.

Ce qu'il n'a pas pu changer, c'est son polisson de regard qui vous
poignarde derrire ses lunettes. Quand il revint de Caen, tout son
individu tait comme ses yeux: brillant et tranchant.

Il portait moustache, s'il vous plat, et ses cheveux boucls tombaient
sur ses paules. Il y avait encore des romantiques en Normandie. Il fut
chez nous l'lgant des lgants.

Mme Barnod, la mre de la petite Olympe, tait une trs jolie femme,
svre, dvote, mais qui aimait bien les beaux gars. Elle avait une des
meilleures maisons de campagne du canton. Elle faisait de la musique et
parlait littrature.

Elle attira chez elle le fils Jacques, qui avait grand got pour les
maisons de gentilhommerie. Le fils Jacques se rencontra l et se lia
avec deux personnages que nous reverrons plus d'une fois: le baron Pry
de Marannes et M. Ferrand, le juge.

Je pense bien que le bonhomme Barnod n'tait pas encore dfunt. Celui-l
ne faisait pas grand bruit dans le monde. Il avait le got de la
minralogie. Je me souviens de l'avoir rencontr souvent avec son sac et
son marteau. Jamais il n'entrait au salon gner sa femme. Il tait de
Genve et protestant. Mme Barnod parlait toujours de lui comme d'un
grand savant, mais elle le laissait aller par les chemins sans
chaussettes.

Il avait un ami, presque aussi original que lui, qui ne ramassait pas
des pierres, mais bien des bahuts et de la faence: M. le marquis de
Chambray, l'homme riche du pays. Ils allaient parfois ensemble faire des
courses normes. M. de Chambray pouvait avoir alors la quarantaine bien
sonne. Il ne frquentait pas le salon de Mme Barnod.

Le juge Ferrand avait dans les trente ans. C'tait aussi un joli homme,
mais pas romantique. Il passait pour avoir devant lui un brillant
avenir.

Mais quelqu'un qui plaisait aux dames, surtout  Mme Barnod, c'tait
ce farceur de baron: M. le baron Pry de Marannes. Il devait bien friser
la quarantaine, sinon la dpasser, c'est gal, c'tait toujours un
chrubin pour la gaiet et la folie. Il faisait la cour  tout le monde,
mme  Mme Louaisot--la propre femme de Louaisot l'ancien, dont je
n'ai pas eu encore occasion de parler.

C'tait celle-l qui me coupait mon pain bis et mon petit morceau de
viande. Je ne me souviens pas d'avoir rencontr une plus vilaine bonne
femme en toute ma vie. Le fils Jacques en fit pourtant un beau jour une
manire de grande dame qui mettait de la dentelle sur ses sales cheveux
gris, mais c'tait le sorcier des sorciers. Nous verrons la chose en son
lieu.

Pendant que je suis au pain bis et  la viande, je peux bien parler un
peu de moi. Je courais entre quatorze et quinze ans, la deuxime anne
du retour du fils Jacques. Je n'avais pas grandi d'un demi-pouce ni
grossi d'une demi-livre. Mon pre et ma mre m'avaient peut-tre fait
ainsi tant par trop anciens: j'tais de la vieille toffe. Mais il est
sr que dans la maison Louaisot on ne me donnait pas assez  manger. Par
contre, ils me faisaient trop travailler. Il y avait des temps de presse
o la bonne femme venait me rveiller la nuit.

Le vieux Louaisot et elle faisaient bon mnage. Elle le respectait
beaucoup pour un motif qu'elle exprimait ainsi:

--Depuis trente ans que nous sommes maris, M. Louaisot en est encore 
lever la main sur moi!

Son air peignait sa reconnaissance profonde et solennelle quand elle
disait cela. On voyait bien qu'elle pouvait vivre cent ans et qu'elle ne
gurirait jamais de son tonnement.

Elle buvait du cidre avec plaisir, mais sans se dranger, se lavait les
mains les jours o elle allait en ville, et obtenait quelquefois--pas
souvent--des cus de cinq francs pour le fils Jacques qui la traitait
par-dessous la jambe en toute occasion.

Si j'tais maigre comme un petit clou, je n'tais pas faible.
J'accomplissais une somme de besogne qui et dcourag un homme fort.
Outre mon tat de petit clerc et mes fonctions de saute-ruisseau,
j'tais le valet de chambre des deux Louaisot pre et fils et la
camriste de la bonne femme.

Faut-il l'avouer? Ds cet ge si tendre j'avais un talisman: l'amour.
Stphanie, jeune paysanne un peu plus ge que moi et lgrement
disloque, qui raccommodait le linge et les vtements tout en faisant la
cuisine, avait su me plaire.

Je n'ai pas un temprament  m'tendre sur les secrets de ma vie prive.
Qu'il me suffise de dire qu'un coeur content fait passer par-dessus bien
des dsagrments matriels, et que Stphanie, sans manquer  l'honneur,
me donnait bien quelques rogatons et quelques caresses.

Le fils Jacques chantait trs bien. Mme Barnod aimait  dire des
morceaux d'opra devant le baron de Marannes, qui l'coutait
religieusement en faisant des mines  la femme de chambre. Le fils
Jacques s'insinua surtout en proposant ses services pour le duo de
_Guillaume Tell_. Les choses suisses avaient une plus-value dans le
salon Barnod.

Jacques fut en outre charg d'apprendre le solfge  la petite Olympe,
qui attrapait ses douze ans et qui tait jolie comme les amours.

Je ne saurais pas trop dire comment elle tait avec le fils Jacques. Des
fois--c'tait beaucoup plus tard, il est vrai,--j'ai cru qu'elle
l'adorait. D'autres fois, il m'a sembl qu'elle le dtestait comme la
colique.

Elle avait, en ce temps-l, un petit ami de son ge, un vrai sraphin,
qui s'appelait Lucien Thibaut. Je crois bien qu'ils s'aimaient comme
deux enfants qu'ils taient, si toutefois Mlle Olympe Barnod a jamais
t un enfant.

Ce Lucien Thibaut est tomb par la suite des temps dans un trou de
malheur qui semble sans fond. J'ai essay de lui porter secours,
moyennant rtribution, bien entendu, mais il ne me connaissait pas, il
n'a pas voulu de mes services.

Il a eu grand tort.

Pour le moment, il ne s'agit pas de lui, ce que je veux raconter, c'est
le mariage de ce polisson de baron, et je me souviens bien maintenant
que le pauvre bonhomme Barnod n'tait pas mort, car on se moquait assez
de lui.

Le baron Pry de Marannes avait beau couter chanter Mme Barnod, tout
en faisant des signes  sa domestique, cela ne l'empchait pas de courir
encore ailleurs. C'tait un sducteur n1. Il m'a fait peur une fois au
sujet de Stphanie.

Pauvre ange, elle tait bien au-dessus de cela!

Voil donc que tout d'un coup Mme Barnod abandonna le duo de
_Guillaume Tell_ pour jaunir et maigrir que a faisait peine  voir. Je
rencontrais le fils Jacques qui riait sous cape, car il a toujours aim
plaies et bosses, et un jour, de ma soupente je l'entendis, qui disait 
Louaisot l'ancien:

--Tu es bien heureux d'avoir pous une honnte femme, toi, papa!

--Le fait est, rpondit le bonhomme, que Mme Louaisot, ta mre, ne
m'a jamais donn lieu de concevoir le moindre soupon. Je suis d'un
caractre vif, garon, et je n'aurais pas tolr de certaines manires.

Ce gueux de fils Jacques avait grand peine  s'empcher de rire.

Moi, l'ide ne m'tait pas encore venue que Mme Louaisot et t, en
son temps, une personne du sexe capable d'avoir de certaines manires et
d'inspirer de certaines inquitudes. C'tait pour moi Mme Louaisot:
une laideur  la fois auguste et redoutable. Elle me suffisait comme
cela.

--Papa, reprit le fils Jacques, aimes-tu les cancans?

--Je les ai toujours mpriss, Fanfan, mais, si tu en sais, dis-les moi.

Le fils Jacques se mit  rire.

--Je n'en ai qu'un, dit-il, mais il se porte bien! Tu sais, ma
combinaison? Elle n'est pas cause si tu ne l'as pas comprise. Je la
mris depuis le temps et je te prviens qu'elle a dj une certaine
tournure. C'est pour ma combinaison que je frquente la maison Barnod,
et sans ma combinaison je t'aurais dj dit de veiller  ta balance avec
le baron Pry... mais tu n'as pas besoin de conseils, papa.... Il y a
donc que Mme Barnod est partie ce matin pour Vichy.

--Avec M. Barnod?

--Ah! mais non!

--Serait-ce avec le baron de Marannes?

Louaisot l'ancien dit cela avec indignation. Il tait filou mais chaste.

--Non plus, hlas! rpondit le fils Jacques. Ce monstre de baron se
marie.

--Qui pouse-t-il? demanda vivement l'ancien.

--Une jeune personne du pays, qui a une fort jolie fortune et qu'il
rendra malheureuse comme les pierres.

L'ancien dit:

--a regarde la jeune personne. D'o est-elle?

--Du ct de Rouen, je crois.

--Et c'est avanc, le mariage?

--On les publie dimanche.

--Fanfan, fit observer M. Louaisot, je ne vois pas l de cancan.

--Ce n'est pas l non plus qu'est le cancan, papa. Il roule sur la route
de Vichy.

--Voudrais-tu me donner  entendre?...

--Voil. Si tu ne veux pas savoir, papa, il est encore temps de te
boucher les oreilles.

Le bonhomme posa son bonnet de coton sur l'oreille et dit:

--Il est bon d'tre au fait de toutes circonstances dans une localit.
Cause mais sois bref. Ces faridondaines l ne valent pas la peine d'tre
dlayes.

--Eh bien donc, papa, le cancan, c'est cet affreux baron! au moment o
l'affaire de son mariage prenait tournure! Je crois mme qu'il a d
emprunter deux ou trois centaines de louis dans la maison Barnod pour
faire les beaux bras, auprs de sa nouvelle famille!

--Satan farceur! dit l'ancien d'un ton presque caressant. J'aimerais
encore mieux tre  la place de Mme Barnod qu' la place de la pauvre
petite qu'il pouse.

--On dit que c'est l'ange du bon Dieu!

--Raison de plus!

--Mais d'un autre ct, papa, cette pauvre Mme Barnod est bien
empche, va! Il parat que M. Barnod ne donne plus, depuis longtemps,
aucun prtexte de supposer qu'il ait pu contribuer....

--Fanfan, je vous engage  ne pas entrer dans ces dtails!

--Papa, c'est Louette, la bonne d'Olympe, qui me les a confis sous le
sceau du mystre le plus absolu. Tu comprends bien que Mme Barnod a
t oblige d'emmener Olympe avec elle pour garder une contenance....

--Puisque c'est un fait accompli....

--Mais non, papa... j'ai cru pouvoir dire  Louette... je sais que tu
aimes  rendre des services quand a te procure une influence.... Notre
maison est grande....

--Les points sur les i, s'il vous plat, Fanfan! interrompit l'ancien.
Qu'est-ce que Mme Barnod va faire  Vichy?

--Ses couches, papa, mais elle n'ira pas jusqu' Vichy. Louette a trouv
un nid  deux heures de Dieppe.

--Et sous quelle couleur cette femme coupable dissimule-t-elle le projet
de son voyage?

--Des coliques hpatiques, papa. Les eaux de Vichy font dgringoler les
calculs biliaires....

--Elles en ont la rputation. Fanfan... et alors la fille Louette
viendrait ici pendant ce temps l avec la petite?

--Si tu veux bien le permettre.

--Laisse-moi rflchir jusqu' demain, garon.

--Bien, papa. Je vais les rejoindre au salon. J'ai fait prparer la
chambre bleue, car elles ne peuvent pas coucher dehors... et j'espre
qu'au dner tu vas tre aimable.

Ce terrible baron, pendant cela, tait  choisir la corbeille de sa
future. Il fut charmant, il donna des chiffons d'une fracheur
tourdissante. Il fit des mots qu'il plaait comme cela depuis vingt
ans, mais que sa nouvelle famille ne connaissait pas encore.

Nous avions un client  l'tude qui tait de ce monde-l et qui disait:

--Voil une petite demoiselle qui a pch le gros lot  la loterie du
mariage. Avec un pareil homme, on ne peut pas s'ennuyer!

Mme Barnod revint de Vichy le lendemain du mariage.

M. Barnod, en sa qualit de minralogiste eut quelque envie de voir les
calculs, mais sa femme l'envoya patre.

Olympe dit  sa mre que M. Jacques Louaisot l'avait fait travailler et
promener comme s'il avait t son grand frre.

Ce fut l'origine de la grande influence du fils Jacques dans cette
maison-l.

Au bout de huit jours, cependant, M. le baron tait  son poste dans le
salon Barnod, ne pouvant plus couter Mme Barnod qui n'avait garde de
chanter, mais faisant toujours des signes  Louette.

Il tait triste, le salon. M. Ferrand ne savait rien, ou du moins ou ne
lui avait rien confi, mais il devinait et se sentait mal  l'aise.
C'tait un vritable ami. Malheureusement, il avait l'air d'avoir t
davantage. Le fils Jacques observait et jouait au professeur avec
Olympe. Mme Barnod se livrait  cette joie rancuneuse des femmes sur
le retour qui croient faire peser l'abandon sur une jeune rivale.

Car ce baron se moquait dj trs agrablement de son petit mnage.

Il avait l'air, le vieil tourdi, de faire l'cole buissonnire loin de
sa femme de dix-neuf ans.

Celui-l tait-il un fripon ou un misrable vieil enfant?

Je fus choisi une fois, car on me mettait  toute sauce, de conduire la
carriole, prte par le fils Jacques  Mme Barnod pour une expdition
tout  fait caractristique.

Mme Barnod et M. le baron Pry allaient visiter un enfant du sexe
fminin qui tait en nourrice dans une ferme de l'autre ct de Dieppe,
tenue par des mtayers du nom de Hulot.

J'tais charg par le fils Jacques, qui passait dcidment  l'tat de
confident, de dire, au retour, que j'avais conduit Mme Barnod toute
seule faire une visite sur la route.

La mre Hulot, forte nourrice, exhiba une belle petite fille qu'elle
appelait Fanchette. Le baron Pry la dvora de baisers. Mme Barnod
pleurait comme une Madeleine.

En revenant, on causa. Dans les carrioles du pays de Caux, le sige du
cocher est tout bonnement la banquette. J'tais donc avec eux, et cela
gnait bien Mme Barnod.

Rien ne gnait jamais le baron Pry qui avait le plus heureux des
caractres.

Il tait  son aise comme s'il se ft appel M. Barnod ou que Mme
Barnod et t la baronne Pry.

Il y eut pourtant un moment o il baissa la voix presque aussi bas que
sa compagne. Mme Barnod parlait de l'avenir de cette pauvre petite
crature, place entre deux familles, mais qui n'aurait point de
famille. Tout  coup, j'entendis le baron qui murmurait d'une voix
religieusement mue:

--Cinquante mille francs! Ah! c'est joli!

Je crus d'abord qu'il promettait, comme on dit chez nous, une
_indpendance_ de cinquante mille francs  la petite, et je pensais en
moi-mme: Mon gaillard, voil deux mille cinq cents livres de rentes qui
ne te coteront pas cher  payer. Mais je me trompais. L'indpendance
tait constitue par Mme Barnod elle-mme. Comment elle avait pu se
procurer pareille somme, cela ne me regarde pas. Elle l'avait, la somme,
sur elle, dans un portefeuille, et c'est pour cela que la voix de
l'excellent baron avait trembl de tendresse. Rien ne put l'empcher de
se jeter au cou de Mme Barnod. Il l'aurait embrasse devant la terre
entire tant il trouvait son procd dlicat. La pauvre femme se tuait 
dire:

--Cet argent-l m'appartient en propre. Ce n'est pas une fortune, mais
en le plaant ds aujourd'hui chez un notaire, notre petite Fanchette
aura une aisance  sa majorit.

--Parbleu! rpondait le baron. Si elle se plaignait, elle serait bien
difficile! Vous tes la plus gnreuse des mres. Ce qui me vexe, c'est
de n'en pas pouvoir faire autant.

Le portefeuille passa dans sa poche.

Il fut convenu entre Mme Barnod et lui que la somme serait place ds
le lendemain. Pendant toute la route, le baron se prta avec une
charmante obligeance  la fantaisie qu'avait Mme Barnod de btir des
chteaux en Espagne pour la petite Fanchette. Ce cher baron ne demandait
jamais mieux que de faire plaisir aux dames.

Figurez-vous que le lendemain je guettai  l'tude pour voir arriver le
dpt. a m'intressait. J'tais un peu de l'affaire.

Mais la dot de Fanchette n'arriva pas ce jour l, ni le lendemain.

Pauvre Mme Barnod! Le baron devenait enrag quand il avait des
billets de banque. Il abandonna en mme temps sa jeune femme et sa
vieille matresse pour un voyage de Paris, o il mena la vie d'tudiant
tant qu'il y eut un cu dans son escarcelle.

Voil o fut dpose la dot de Fanchette.

Et c'est ainsi qu'entra dans la vie la soeur cadette de Mme la
marquise Olympe de Chambray, la soeur ane de Mlle Jeanne Pry.




IV

Changement de rgne.


Pendant que le baron blouissait ainsi le Quartier latin par ses
fredaines, la pauvre petite baronne restait toute seule  la maison. Il
n'y avait aucune msintelligence entre elle et son mari. Celui-ci ne
l'avait jamais vue que pour l'adorer  genoux.

C'tait bien le mari le plus aimable qui se puisse imaginer.

Seulement  quarante et quelques annes, il avait juste dix-huit ans, et
je ne sais pas si il y a au monde une infirmit plus fcheuse que
celle-l.

Il fut dix ou onze mois  manger la dot de Fanchette. Quand il revint,
la jeune baronne avait mis au monde une jolie petite fille que le baron
dvora de baisers.

Il tait comme cela, le coeur sur la main.

Quand Mme Barnod voulut lui faire des reproches, il pleura  chaudes
larmes, et je crois qu'elle lui donna dix louis pour qu'il et du moins
de l'argent de poche.

Il promit du reste, sur son honneur, de faire six cents francs de
pension viagre  Fanchette--qu'il allait voir avec Mme Barnod et 
qui il ne gardait pas la moindre rancune.

Pendant les annes qui suivirent, il venait comme cela de temps en temps
voir la petite baronne qu'il aimait beaucoup et Mme Barnod  qui il
tmoignait son estime en acceptant d'elle quelques cadeaux. Il
embrassait Fanchette et Jeanne du mme coeur innocent et ouvert aux
joies de la nature.

Je ne sais ce qu'il avait cont  sa petite femme, mais c'tait
gnralement celle-ci qui venait porter  l'tude les deux semestres de
300 francs constituant la pension de Fanchette.

Je me souviens de Jeanne Pry, en ce temps-l comme d'un petit chrubin
de trois ou quatre ans. Elle tait gentille  croquer. Mme Barnod la
suivait partout  la promenade pour l'embrasser.

Le fait est qu'on aurait dit Fanchette, habille en petite demoiselle.

Fanchette tait toujours chez maman Hulot sa nourrice, et portait des
habits de paysanne.

Aux environ de 1850, la petite baronne et Jeanne quittrent le pays. Le
bruit courut que le cher baron les avait saignes  blanc et qu'elles
avaient gagn du ct de Rouen pour cacher la grande gne o elles
taient.

Chez nous, les choses avaient bien chang, non pas pour moi: je ne sais
pas quelle rvolution il aurait fallu pour qu'on me donnt mon content
de soupe, mais pour les matres.

Louaisot l'ancien baissait, le fils Jacques haussait.

La bonne femme tenait son ancien niveau, juste, qui l'avait mise
autrefois au-dessous de l'ancien, au-dessus du fils Jacques, et qui la
mettait maintenant au-dessous du fils Jacques, au-dessus de l'ancien.

Cela ne s'tait pas produit sans de terribles batailles intrieures. Le
vieux tait titulaire, en dfinitive et tenait ferme  son autorit. Je
crus un instant qu'il allait gagner la partie.

Mais voyez ce qui se passe quand un roi tombe ou qu'une rpublique s'en
va. C'est toujours de l'intrieur de la boutique que part le mauvais
coup. Et qui nous trahirait si ce n'taient les ntres? Quand la bonne
femme vit que l'ancien dgringolait et que le fils Jacques montait elle
se mit  taper sur l'ancien pour le compte du fils Jacques.

Le vieux se dbattit puis resta tranquille. On se comporta du reste
dcemment avec lui. La bonne femme lui ravaudait toujours ses bonnets de
coton et il restait le matre  la condition de faire tout ce que le
fils Jacques voulait.

La dernire fois que l'ancien se mit en colre pour tout de bon, ce fut
un soir ou le fils Jacques apporta une robe de soie  la bonne femme.

La bonne femme en robe de soie! Le fait est que a me parut une drle
d'ide. Du premier coup le vieux parla de les jeter tous deux  la
porte.

Le fils Jacques dit  sa mre de s'en aller, et resta seul avec son
pre.

--Papa, demanda-t-il tranquillement, qu'est-ce que vous ftes jadis
quand feu mon grand-pre tomba en enfance?

Le vieux leva la main. Le jeune la lui prit et la serra sans mchancet.

--Il n'y a rien de bte comme de se fourrer des attaques d'apoplexie
foudroyante, lui dit-il. Voil vos deux grosses veines qui se gonflent
et votre cou qui enfle comme celui d'un dindon.... Vous dites  feu mon
grand-pre, c'est ma grand'mre qui me l'a racont: Papa, chacun son
tour. Vous avez men l'attelage tant que vous avez eu bon oeil et bon
poignet. Maintenant vos lunettes n'y voient goutte et votre moignon
tremble. Vous verseriez la diligence, papa, je prends les guides et le
fouet. Il parat tout de mme que c'tait vrai car le pre mit son
menton dans son giron.

--Moi je ne vous dis pas a, papa, reprit le fils Jacques, parce que je
vaux mieux que vous. Je vous dis: restez sur votre sige, mais
laissez-moi manier le fouet et tenir les chevaux en bride. Comme a,
vous vivrez et vous mourrez tranquillement.

L'ancien ne rpondit pas tout de suite. Il savait bien que la rsistance
tait impossible  cause de la dfection de sa bonne femme. Aussi sa
rancune alla contre la bonne femme.

--Je veux bien que tu mnes les affaires, Fanfan, dit-il, mais pourquoi
acheter de la soie  la vieille?

Le fils Jacques se redressa.

--Papa, fit-il, vous n'avez jamais t en tat de me comprendre. Vous
souvenez-vous d'un soir o vous me refustes trente sous d'une mcanique
que j'avais invente? C'tait pour la tontine.... Oui? Vous vous en
souvenez, pas vrai? C'est vrai qu'il y manquait quelque petite chose. Un
premier jet n'est pas complet. Mais voil sept ans que j'y travaille et
que je la perfectionne. C'est dj un joli ouvrage maintenant et a
deviendra encore un plus joli ouvrage plus tard. Le temps importe peu
quand on est jeune. J'y mettrai tout le temps qu'il faudra, et toutes
les herbes de la Saint-Jean aussi pour que l'affaire devienne la reine
des affaires. La robe de soie que j'ai donne  Mme Louaisot, mon
papa, est une herbe de la Saint-Jean destine  nourrir l'affaire.

Depuis ce soir-l, le vieux ne remua plus. Je n'y gagnai pas, car
n'ayant plus personne  mener il prit l'habitude de me battre. Le fils
Jacques et la bonne femme pensrent qu'on ne pouvait lui refuser cette
satisfaction-l.

Mais d'un autre ct, comme je fus bientt seul  le servir, l'ide me
vint de lui voler une part de son manger, et je ne m'tais jamais vu 
pareille fte. Je sus vers cette poque ce que c'tait qu'un blanc de
poulet!

Le fils Jacques menait l'tude quoique Louaisot l'ancien ft toujours
assis devant son grand bureau de bois noir. Mais le fils Jacques faisait
encore bien d'autres choses.

Depuis son retour au logis, il s'amusait assez bien avec des mauvais
sujets venus de Dieppe: cela ne l'empchait pas de travailler beaucoup.
Il tait savant. Je l'ai vu passer des nuits entires sur des livres de
philosophie ou de mathmatiques. Il lisait cinq ou six langues aussi
couramment que le franais. La bonne femme qui l'adorait, le grondait
souvent au sujet de ses veilles. Il rpondait:

--Les gens qui dirigent les fouilles dans les mines sont obligs d'aller
 l'cole polytechnique; moi, je fouille quelque chose de bien plus
profond et de bien plus riche qu'une mine. Pour installer ma mcanique,
il faut tout savoir. Je saurai tout!

Sa chambre tait encombre de livres, il y en avait un grand nombre dont
je ne peux pas dire les titres parce qu'ils taient en langues
trangres, mais je me souviens d'un tas de bouquins sur la police, de
la collection complte des _causes clbres_--j'y fourrais bien, moi
aussi, le nez quelquefois,--de traits allemands et anglais sur
l'_Induction_, la _Dduction_, le _Calcul des probables_ et _l'chelle
des prsomptions._

Il avait us  force de le lire un ouvrage crit en anglais, par un
auteur dont j'ai vu le nom, longtemps aprs affich aux devantures des
libraires parisiens: Edgar Poe.

C'tait pour faire le Mal qu'il tudiait ainsi, mais il n'y a pas
beaucoup d'hommes qui se donnent autant de peine pour faire le Bien.

J'ai vu depuis des jeunes savants qui travaillaient pour passer leurs
examens. Ce n'tait rien auprs du fils Jacques. Aussi quand il tait de
bonne humeur, il disait:

--Je passe mes examens vis--vis de moi-mme. Rien ne me rsistera.
Quand il en sera temps, je ferai dire au diable qu'il peut venir, et il
me recevra docteur.

M. Louaisot l'ancien mourut tout seul et sans secours un soir que
j'tais en course. Sa bonne femme, qui avait bu trop de cidre, s'tait
endormie auprs du feu de la cuisine.

On trouva le vieux  moiti hors de son lit. Il avait cri, puis il
avait essay de se lever. C'est la fin ordinaire des rois dgomms.

L'enterrement fut superbe: la vieille mit sa robe de soie pour la
premire fois pour recevoir les visites du deuil.

Le fils Jacques se fit nommer titulaire sans difficult. Il devint Me
Louaisot. Dans le pays, on vit bien tout de suite qu'il irait plus vite
que son pre.

Au bout de dix mois la bonne femme fut installe  la moderne et tint
maison. a ne lui allait pas beaucoup dans les commencements, mais peu 
peu elle s'habitua  boire du bordeaux au lieu de cidre.

--On se fait  tout, disait-elle.

Nous verrons bien plus tard pourquoi le nouveau Louaisot rgnant donnait
toutes ces belles faons  sa reine-mre.

Le voisinage ne se fit pas du tout prier pour venir chez nous. En
dfinitive, nous tions une vieille boutique. Les secrets de tout le
pays dormaient dans nos cartons. On s'tonna bien un peu de voir M.
Louaisot prendre tout  coup un train de gentilhomme, mais on pensait
qu'il tait bien assez riche pour cela. M. Barnod tait mort, je ne
saurais pas trop dire quand, car les gens comme lui vont et viennent
sans qu'on s'en aperoive. Je me souviens seulement que sa collection
minralogique fut vendue  l'encan parce qu'elle encombrait trois
chambres. Il avait employ sa vie  la former. On en eut 25 fr. 50 c.

Mme Barnod fut tutrice d'Olympe, selon le droit. On nomma pour
subrog tuteur M. le juge Ferrand.

Olympe tait une petite demoiselle. Il n'y a jamais eu rien au monde de
si joli qu'elle en ce temps-l. Bien entendu. Louaisot ne pouvait plus
jouer au professeur avec elle, mais il avait gagn entirement la
confiance de Mme Barnod, qui le consultait en tout. Il avait pris un
air grave et tout  fait notaire. Ses ennemis eux-mmes disaient qu'il
aurait pu pouser n'importe qui dans le pays.

Mais souvenons-nous de la mcanique explique au vieux pendant que je
faisais semblant de dormir dans ma soupente.

Pour la mcanique, Louaisot ne pouvait pouser qu'Olympe.

Non pas Olympe Barnod, mais Olympe, veuve de M. le marquis de Chambray.

C'tait crit.--Seulement, M. le marquis de Chambray vivait comme un
loup, et Olympe ne sortait gure de l'enclos de sa mre.

Olympe et le marquis ne s'taient jamais vus.

Patience. Il y avait autre chose  rgler avant cela.

Qui dit mcanique parle naturellement de prcision et surtout de
rgularit. Ce n'est pas dans ces choses-l qu'on peut mettre la charrue
avant les boeufs.

Mme Barnod mourut au mois de juin 1852. Olympe avait seize ans.

On raconta, dans le pays, que M. Louaisot avait men au lit de mort de
la bonne dame une petite fille de six ou sept ans, du nom de Fanchette.
Le fait est probable, mais je n'en eus point connaissance personnelle.

Ce qui est sr, c'est que le testament donna une preuve bien certaine de
la confiance que la dfunte avait en M. Louaisot.

Ce testament dsigna expressment M. Louaisot comme devant tre le
tuteur d'Olympe.

La chose tait videmment en dehors du droit; aussi le conseil de
famille avait  sanctionner ou  repousser ce dsir maternel.

M. le juge Ferrand, qui tait subrog-tuteur du vivant de la mre, se
posa ici tout franchement en adversaire de M. Louaisot. Il fit valoir
devant le conseil de famille, dans un discours o perait quelque
rancune de n'avoir pas t dsign par la mre,--lui, l'ancien
subrog-tuteur,--il fit valoir un assez grand nombre de considrations
parmi lesquelles l'ge du jeune notaire tait plac en premire ligne.

Mlle Olympe Barnod tait maintenant une fille nubile. Comment lui
donner pour retraite la maison d'un jeune homme qui atteignait  peine
ses trente ans?

Cette considration parut impressionner assez vivement le conseil.

Mais M. Louaisot prit la parole  son tour, disant qu'il croirait
manquer  son devoir envers la dfunte s'il dsertait sans combattre le
poste d'honneur qu'elle lui avait confi.

M. Ferrand tait connu comme orateur; personne ne savait encore si M.
Louaisot parlait bien ou mal. Son succs fut d'autant plus grand que
l'tonnement de l'entendre discourir beaucoup mieux que M. Ferrand vint
 tout le monde.

Il rendit justice tout d'abord aux excellentes intentions de son
adversaire qui parlait uniquement, sans doute dans l'intrt de la
mineure, et ajouta tout de suite que, si sa maison tait choisie par le
conseil pour y abriter Olympe, il supplierait M. Ferrand d'en apprendre
bien vite le chemin.

Ayant ensuite combattu les diverses considrations prsentes par le
juge et qu'il carta comme en se jouant, il arriva  la question d'ge.

--Messieurs, dit-il, faisant comme s'il n'et pu retenir un sourire, les
choses se prsentent en vrit comme si M. Ferrand et moi nous tions
deux comptiteurs. Prenons-le donc ainsi. Il sera tuteur de Mlle
Barnod, au cas o vous me jugeriez indigne de l'tre moi-mme. Eh bien!
M. Ferrand est garon comme moi,  moins qu'il ne nous dclare
aujourd'hui un mariage secret; M. Ferrand est jeune comme moi, car une
diffrence de quatre ou cinq ans est insignifiante dans l'espce. M.
Ferrand aurait-il donc  prsenter des garanties que je ne puis fournir?

Il en est une, Messieurs, la meilleure de toutes. L'un de nous deux peut
l'offrir, en effet, mais il se trouve que ce n'est pas M. Ferrand.

Moi, _j'ai une mre_, avec laquelle je vis et vivrai jusqu' ce que Dieu
me la prenne, une mre respectable, femme du monde, entretenant des
relations avec les premires familles de la contre, une mre qui
gouverne ma maison, qui claire ma conduite et qui sera pour ma pupille
non seulement un guide, mais un porte-respect.

J'en suis fch pour M. Ferrand. Il mettrait donc sa pupille au couvent,
puisque pour la garder il n'a ni femme ni mre!

Louaisot l'ancien n'avait pas devin cela, mais vous comprenez
maintenant pourquoi le fils Jacques avait _achet de la soie  la
vieille._

 l'unanimit, le conseil de famille adjugea la tutelle  M. Louaisot.

La justice ratifia cette dcision. C'tait un grand pas de fait.

La mcanique invente par le fils Jacques commenait  dessiner ses
rouages. Un homme habile aurait dj devin son mouvement. Le juge
Ferrand tait un homme habile, mais il eut le tort de bouder. Il se
retira.

M. Louaisot resta seul en face d'Olympe.

Voici que nous entrons dans le vif de l'affaire.

Jusqu' prsent M. Louaisot avait travaill comme un ngre on peut le
dire, autour de la tontine, sans se proccuper autrement de la tontine
elle-mme.

Il tablissait,  des distances inoues, les premiers travaux d'un sige
rgulier qui menaait non pas le dernier vivant quelconque de la
tontine, ou du moins son hritage, mais un dernier vivant dnomm, qu'il
avait choisi entre les cinq.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que si le cours de la nature ou la
volont de la Providence venait  dranger l'ordre des dcs fix par M.
Louaisot lui-mme, la mcanique dudit M. Louaisot se dtraquait aussitt
et n'tait plus bonne qu' mettre au grenier.

Il n'avait pas l'air, en vrit, de craindre le moindre achoppement de
ce ct. On et dit qu'il avait fait un pacte avec la destine.

Il laissait les membres de la tontine vgter comme ils l'entendaient au
fond d'une misre, devenue si normale qu'elle n'excitait mme plus la
curiosit.

Peu de jours aprs l'entre d'Olympe  la maison, j'appris dans mes
courses que le premier des cinq fournisseurs associs avait pay son
tribut  la nature.

Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, avait t trouv mort dans le foss
de la grand'route qui mne d'Yvetot  Rouen. Les constatations mdicales
dnonaient une congestion au cerveau, occasionne par l'ivresse.

Je me htai de rentrer chez nous pour apprendre la nouvelle au patron.

--Tiens, tiens, fit-il, on ne parle pas de traces de lutte?

--Quelque chose comme une pousse entre ivrognes, mais pas de blessures
ayant pu occasionner la mort.

Louaisot rflchit un instant, puis il dit:

--a commence! Joseph Huroux est un malin. Je le surveillerai.

J'tais dpossd de ma soupente parce qu'on avait donn l'ancien
appartement du vieux Louaisot  Mlle Olympe-Barnod.

Elle reposait l, bien tranquille, sous l'aile mme de la vieille mre
Louaisot dont la chambre  coucher s'ouvrait  deux pas du lit de la
fillette.

Toutes les convenances taient du reste gardes admirablement. La bonne
femme ne bougeait pas de la maison et c'tait un va et vient perptuel
des familles du voisinage qui avaient dcidment adopt le salon
Louaisot comme centre de la bonne compagnie du canton.

Olympe tait triste de la mort de sa mre, mais ce n'tait pas une de
ces tristesses qui fuient le bruit. Elle aimait le monde. Il est vrai
que le monde l'adorait.

Ce noble ermite du chteau voisin, le sauvage marquis de Chambray
s'tait attir hors de son trou petit  petit. Il tait venu d'abord
sous prtexte d'affaires, car tous ses dossiers de famille taient 
l'tude. Maintenant il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivt
au salon avec un gros bouquet cueilli dans sa serre magnifique.

La premire apparition du marquis fit  Louaisot l'effet joyeux que
produit sur l'araigne la mouche imprudente effleurant de sa patte un
fil de la toile tendue, prcisment  son intention.

Certes, la mort de Jean Pierre Martin ne l'avait pas frapp si
agrablement.

Les rouages s'engrenaient. On allait voir le premier tour de manivelle.

Souvenez-vous que j'avais entendu le plan explicatif de la machine. Je
possdais la cl, je pouvais juger.

Olympe n'entretenait de correspondance avec personne, sinon avec un
jeune garon, ami de son enfance et dont j'ai d parler dj: M. Lucien
Thibaut qui faisait alors ses tudes  Paris. La veille de Nol de cette
anne 1852, elle avait reu une lettre de ce Lucien, et elle tait tout
heureuse.

Entre eux, je ne saurais pas dire si c'tait de l'amour, mais Olympe l'a
aim plus tard avec passion. Elle l'aime encore.

Dans la maison Louaisot, depuis son arrive, elle tait traite comme
une petite reine. Personne ne lui demandait compte de ses actions et
tout le monde s'attachait  lui plaire. Elle tait garde mieux qu'un
trsor: la bonne femme couchait d'un ct d'elle et Louette de l'autre.

Ce soir l, Mme veuve Louaisot fit la partie d'aller  la messe de
minuit. Louette demanda la permission de l'accompagner. Elles partirent
vers onze heures parce que l'glise tait loin. On mit pour gardienne, 
la place de Louette, une jeune paysanne des environs d'Yvetot qui tait
depuis peu au service des Louaisot et qui s'appelait Plagie.

Olympe tait heureuse d'tre seule, parce qu'elle voulait rpondre 
Lucien. Vers minuit, au moment o elle appartenait tout entire au
plaisir de sa correspondance, elle entendit le parquet de sa chambre
craquer.

Elle leva les yeux avec un sentiment de frayeur irrflchie et vit un
homme debout devant elle.

Elle appela Louette, sans songer que Louette tait absente.

Un ronflement sonore lui rpondit de la chambre voisine o Plagie
dormait  triple carillon.

Du reste, Olympe ne renouvela point son cri, car elle avait reconnu M.
Louaisot son tuteur.

Si elle ne l'avait pas reconnu tout de suite, c'est que le beau notaire
tait, en vrit, ce soir, diffrent de lui-mme. Un gros paletot de
campagne l'alourdissait et l'paississait. Au lieu du galant jeune homme
qui l'entourait, tant que durait le jour, de courtoisie et de respects
affectueux, elle voyait ici quelque chose comme un surveillant fcheux:
un vrai tuteur de comdie.

--Ma chre demoiselle, dit Louaisot d'un ton qu'elle trouva svre, je
suis rentr tard. On m'a dit que vous receviez des lettres d'un jeune
homme.... Olympe se mit  trembler. Peut-tre tait-ce de colre, car
c'tait une imprieuse enfant.

M. Louaisot se rapprocha comme s'il et voulu saisir la lettre qu'elle
crivait. Elle la retira avec indignation.

Louaisot se mit  sourire. Je ne sais comment le lourd paletot carta
ses revers laissant voir un lgant costume de ville.

Ceux qui me lisent auront occasion bientt de voir  quel point cet
homme tait comdien.

--Vous voil toute bouleverse, ma chre enfant, dit-il avec douceur.
Vous retirez votre lettre comme si vous aviez crainte de me voir vous
l'arracher. Avez-vous donc eu  vous plaindre de la manire dont vous
tes traite chez moi?

Olympe rougit et courba la tte. Louaisot prit un sige auprs d'elle.

Ceci tait jou suprieurement. L'effet voulu tait produit. Olympe,
droute, n'avait pas trouv le joint pour dire: Monsieur, que venez
vous faire chez moi  cette heure?

Et c'tait exactement tout ce que Louaisot voulait.

Quand Louaisot fut assis, le campagnard avait disparu avec le gros
paletot, jet sur le dos d'une chaise. Le beau jeune homme tait revenu.

--J'ai donc l'air d'un tyran? demanda-t-il avec sa gaiet ordinaire, o
il mettait une nuance de sensibilit. De mes droits cependant, je ne
rclame que celui de dire  ma chre pupille que la nuit est faite pour
dormir et que notre bel tudiant Lucien Thibaut peut bien attendre sa
rponse jusqu' demain.

--Je n'avais pas sommeil... balbutia Olympe qui n'avait qu'une pense:
excuser son empressement.

Puis prise de ce besoin particulier aux femmes qui nient comme elles
respirent; elle ajouta:

--Ce n'est pas ce que vous croyez, Monsieur!

--Est-ce que vous savez ce que je crois, Olympe? demanda Louaisot.

Il souriait toujours. Il avait des yeux comme je n'en ai vu  personne.
Il se pencha un peu en avant. Les boucles brillantes de ses cheveux
jourent autour de son sourire.

Olympe se sentit rougir.

Ceux qui connaissent maintenant cet homme-l et qui ne l'ont pas connu
au temps dont je parle, croiront que je me moque. Il tait beau jusqu'
produire chez la jeune fille un sentiment de malaise magntique.

Plagie ronflait, mais elle ne dormait pas.

Il y avait trois femmes  la maison, et Dieu sait que cette aventure
extraordinaire leur fut un sujet de conversation pendant bien des jours.

J'ai vu ce que je raconte par ma pauvre Stphanie qui faisait tous les
soirs la veille avec Louette et Plagie.

--Je crois, reprit Louaisot dont la voix grave vibrait comme les cordes
basses d'une harpe, que vous tes belle, divinement pure, et que votre
coeur va s'veiller. Vous n'avez plus de mre, et c'est moi que votre
mre a choisi pour la remplacer.

--C'est vrai, murmura Olympe. Ma mre avait confiance en vous.

--C'est qu'elle savait le fond de mon me, et que tous deux--votre mre
et moi--nous avions caus bien souvent de ce qui arrive aujourd'hui.

--Quoi! de Lucien?

--Non pas de Lucien... ou plutt, si fait, je crois bien que le nom de
votre jeune camarade d'enfance est venu, et mme plus d'une fois dans
nos entretiens....

--Ma mre l'aimait, interrompit Olympe.

--Je crois me souvenir de cela. Et il parait que le jeune homme le
mrite  tous gards.

--Oh! oui, fit Olympe.

--Oh! oui! rpta Louaisot, contrefaisant l'accent de sa pupille avec
une moquerie tout imprgne d'exquise bont. Moquerie de jeune mre ou
de soeur ane.

Olympe qui avait les larmes aux yeux se mit  sourire.

Elle lui tendit la main.

M. Louaisot la toucha du bout de ses doigts.

--Mais ce n'tait pourtant pas, continua-t-il, de M. Lucien en
particulier que nous causions, votre chre mre et moi, quand nous
tions seuls le soir et que notre veille se prolongeait si tard. Nous
causions--en gnral--de celui qui serait assez heureux pour mettre
entre vos paupires la premire larme.

Olympe essuya ses yeux prcipitamment.

--C'est vous qui m'avez fait pleurer! dit-elle avec vivacit.

Les cils du beau tuteur s'abaissrent pour cacher l'clair de son
regard. Ceci tait-il un augure de triomphe?

Il venait de parler du premier pleur d'amour et l'enfant s'tait crie:
C'est vous qui l'avez fait couler!

Elle devait tre plus tard une femme habile et redoutable, prcisment
par le fait de ce matre qui allait lui donner des leons.

Mais ce n'tait alors qu'une petite fille. Le matre la dominait de
toute sa funeste science.

Il avait amen l'entretien juste au point o il le voulait. Dsormais
l'entretien lui appartenait.

--Admettons donc que ce soit M. Lucien, poursuivit-il, et si c'est
Lucien, enfant chrie, Lucien devient aussitt le plus aim de mes amis.
Je n'ai qu'un but dans la vie: me dvouer  vous, remplacer pour vous
celle qui vous aimait si tendrement.

--Ma chre! ma bonne mre! murmura Olympe.

--Et ce n'est pas au hasard, ma fille que je suis venu prs de vous 
l'heure o personne ne m'coute. Personne ne doit couter les
confidences qu'une fille fait  sa mre.

Olympe devint froide. On n'est pas parfait. Louaisot avait dpass le
but. Mais son adresse de chat le rattrapa aux branches.

--Les mamans grondent, dit-il en quittant le ton sentimental. Les
petites filles raisonnent. Il n'est pas bon que tout le monde entende
ces choses-l.

Olympe rconcilie, lui tendit la main en disant:

--Soyez mon frre. Je sens que ma mre a bien fait de se confier en
vous.

...Les messes de Nol sont longues en Normandie. Une grande heure
s'tait coule. Le jeune tuteur et sa pupille taient toujours assis
l'un auprs de l'autre.

Seulement on n'entendait plus Plagie ronfler parce que la porte qui
communiquait avec sa chambre avait t ferme.

Cela s'tait fait dans un de ces jeux de scne auxquels Louaisot
excellait.

La porte avait t ferme sur le dsir exprim par Olympe elle-mme.

On est mu parfois mme auprs d'une soeur, mme auprs d'une mre,
quand on s'entretient de certains sujets. Olympe tait mue trs mue.
Son coeur avait ce spasme charmant et inquiet qui tonne si doucement
les jeunes filles. Mais son motion ne l'effrayait plus. Elle se sentait
en sret comme si elle et t auprs de sa mre ou de sa soeur.

Encore une fois Louaisot avait produit avec une exactitude mathmatique
l'impression qui lui faisait besoin.

Cette impression l et non pas une autre. C'tait un savant coquin et le
diable avait bien pu le recevoir  tous ses examens.

--Olympe, si vous l'aimez, reprit-il au bout de cette heure qui avait
pass comme une minute,  quoi sert de discuter? C'est moi qui le
prendrai par la main pour l'amener dans vos bras. Votre mre aurait fait
cela, je le ferai; c'est ma mission. Est-ce que j'aurai seulement une
seule pense pour moi, chre, chre enfant? Non, vous ne saurez mme pas
qu'au fond de mon coeur... mais, pour que vous ne le sachiez pas, je
dois me taire.

Il rprima un soupir.

--Lucien! continua-t-il, c'est Lucien! Lucien mrite d'tre heureux,
puisqu'il a su vous plaire. tait-ce lui que votre mre rvait? je n'en
sais rien. Qu'importe? C'est de vous qu'il s'agit. Vous seule devez
choisir.--Oh! certes, elle se faisait un tableau dlicieux de votre
bonheur, votre excellente mre. Si elle ne songeait pas  Lucien, c'est
qu'il n'est qu'un enfant  ct de vous: l'homme reste toujours plus
jeune que la femme. Elle voyait, elle voulait votre tte charmante
appuye contre un sein viril, contre un coeur fort! Les mres savent la
vie. Les mots: _Je t'aime_ quand ils sont dits par un homme doivent
venir d'en haut et non pas d'en bas....

--Lucien est un noble coeur, dit Olympe sans colre. Lucien est
au-dessus de moi. J'aime Lucien.

--Qu'il soit donc le plus heureux des hommes! mais qu'il vous aime,
Olympe, comme vous mritez d'tre aime! qu'il vous donne ce paradis
d'amour auquel nulle femme autant que vous n'a droit sur la Terre! qu'il
sache entraner votre jeunesse dans ces jardins de volupt o Dieu veut
que soit consomme la sainte union des coeurs! Olympe, Olympe, il faut
un divin amour pour une divine crature! Olympe! fille du ciel!...

Il tait ple et ses yeux brlaient.

Elle tait plus ple que lui.

Quelque chose de plus fort qu'elle-mme rivait sa prunelle  ce regard
de serpent qui pntrait jusqu'au fond de son tre.

Il avait gliss son bras derrire la taille d'Olympe. Le savait-elle?

Il ne parlait plus. Elle coutait encore ce nom de Lucien, si ardent et
si doux quand il tombait des lvres de cet homme.

Lucien! Lucien! sa pense entire tait  Lucien.

--Je me sens mal, murmura-t-elle. Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vos
yeux me blessent....

Elle porta la main  son front, puis  son coeur. Louaisot se pencha en
avant et les boucles de leurs cheveux se touchrent....

Elle eut comme un grand effroi qui tait le rveil.

Elle voulait s'enfuir. Les bras de Louaisot l'enlaaient en mme temps
que sa prunelle l'enveloppait comme un incendie.

Il approcha lentement,--lentement ses lvres.

Pour fuir, elle se renversa dans ses bras....

La fascination est-elle une violence?

Quand la bonne femme Louaisot revint de la messe de minuit, Olympe tait
seule dans sa chambre auprs de sa table o s'parpillaient les morceaux
d'une lettre dchire.

Louette rencontra Louaisot dans le corridor.

Louaisot lui donna dix louis.

 l'automne suivant, Olympe fit une absence. Elle n'avait plus jamais
crit  Lucien Thibaut.

M. Ferrand avait repris  la venir voir quelquefois.

C'tait celui-l qui avait pour elle le coeur d'un pre.

Mais Olympe ne dit son secret  personne.

Hassait-elle Louaisot? Elle lui obissait.

L'absence d'Olympe se prolongea deux semaines seulement, et nul n'y put
rien trouver  redire. Mme Louaisot mre l'avait accompagne.

Dans la ferme mme o la petite Fanchette avait t leve, un enfant du
sexe masculin resta aprs le dpart d'Olympe et fut nourri par maman
Hulot.

Nul ne s'aperut dans le pays qu'Olympe allt jamais le voir.

Jusqu' l'hiver, Olympe resta triste mortellement. M. Ferrand tait
comme une me en peine. Il eut des inquitudes pour sa vie.

 l'hiver, Olympe retourna tout  coup dans le monde.

M. Ferrand la revit sourire.

Pour voir Olympe, M. Ferrand tait forc de voir Louaisot.

Je ne sais pourquoi ce fut  M. Ferrand que le marquis de Chambray
s'adressa quand il prit la dtermination de solliciter la main d'Olympe.
M. Ferrand le trouva trop g. Ils taient amis, le marquis et lui.

M. Ferrand parla  Louaisot qui porta parole  Olympe. Stphanie sut par
Louette qu'Olympe ne voulait pas pouser le marquis, mais Olympe dit oui
tout de mme parce que Louaisot le voulait.

Il y avait l'enfant, dsormais Louaisot tait le matre.

Le fils Jacques avait dit  Louaisot l'ancien, dix ans auparavant:
Olympe aura un enfant du marquis de Chambray, _son premier mari_.

Olympe avait un enfant,--car toutes les portions du plan s'excutaient
une  une avec une rigueur mathmatique.

Rouage  rouage, la machine se montait.

Il fallait maintenant que M. de Chambray ft le mari d'Olympe et que
l'enfant ft  M. de Chambray.

L'enfant de Louaisot. C'tait l le principal. Dans la main de Louaisot
l'enfant tait un noeud coulant, pass autour du cou d'Olympe.

L'enfant se nommait Lucien, par une effrayante moquerie--et il
ressemblait  Lucien Thibaut, en mme temps qu' Olympe.

C'tait le fils d'un rve.

M. le marquis de Chambray tait dj un vieillard, mais un trs beau
vieillard. Par sa naissance et par sa fortune il avait droit  tre
considr comme le personnage important du pays. Sa passion pour Olympe
datait de plusieurs mois dj. Il aimait Olympe jusqu' l'excs, comme
on aime  son ge quand on aime une Olympe. Tous les prliminaires du
mariage furent rgls aisment. Le marquis ne demandait qu' combler sa
fiance.

La veille de la signature du contrat Louaisot me mit entre une fentre
et lui et me demanda:

--Petiot, est-ce que je suis bien ple?

--Oui, patron, bien ple.

C'tait vrai. Sauf son regard qui restait clair comme celui d'un aigle,
il avait l'air d'un condamn  mort.

--Je ne peux pourtant pas me farder! grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--J'ai beau faire, je sais que cette fois, je risque ma peau!

On sonna  la porte de l'tude.

--C'est lui, fit Louaisot qui se redressa de son haut, tout tremblant
qu'il tait. Jouons serr. Jacques ma vieille....

Il s'interrompit pour me dire rudement:

--Allons! ouvre et file!

J'ouvris--mais je restai  porte de voir et d'entendre.

Pour se cacher, c'est commode d'tre gros comme un rat.

C'tait M. le marquis de Chambray. Il tendit la main  Louaisot qui
retira la sienne.

Et comme le marquis s'tonnait, Louaisot tomba sur ses deux genoux,
disant:

--M. de Chambray, faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens!

Le vieillard resta tout interdit.

--Je vous supplie de parler, M. Louaisot, dit-il, si je devais la
perdre, il ne me resterait qu' mourir. Louaisot murmura d'une voix
sourde:

--C'est moi qui dois mourir.

Et il ajouta en courbant la tte jusqu' terre.

--Il y a un enfant....

Le marquis chancela. Je crus qu'il allait tomber  la renverse.

Dans sa stupfaction, cependant, il ne comprenait pas tout  fait, car
Louaisot fut oblig d'ajouter:

--Si on ne reconnat pas l'enfant, elle se tuera!

Le marquis s'appuya au dossier d'un fauteuil et resta muet.

La foudre l'avait touch.

Tout  coup. Louaisot entrouvrit sa redingote, prit un pistolet sous le
revers et le mit dans la main du vieillard en criant:

--Punissez-moi!

--Toi! fit le marquis, reculant comme s'il avait en devant lui un
reptile. Ce serait toi.... Elle!!!

--C'est moi, mais je suis plus infme que vous ne le croyez.... C'est
moi... moi seul... elle est pure comme les anges!

Le marquis dont la main tremblait convulsivement, appuya le pistolet sur
la tempe de Louaisot.

En sentant le froid de l'acier, Louaisot eut une grimace autour de la
bouche, cela ne dura pas la dixime partie d'une seconde. Il se
redressa, regarda le marquis en face et croisa ses bras sur sa poitrine.
Le souffle me manqua.

Je ne croyais pas qu'une chose pareille ft possible.

Et pourtant, Louaisot devait faire encore plus fort que cela dans
l'affaire du codicille. C'tait un grand, un immense comdien! Au moment
o j'attendais l'explosion, voyant dj la cervelle du patron jaillir
contre la muraille. M. de Chambray jeta au loin le pistolet.

Louaisot avait jou son va-tout avec une audace sans nom.

Mais il avait gagn.

Le fils d'Olympe allait tre le lgitime hritier du marquis.

Et les huit millions de la tontine marchaient, lointains encore, mais se
rapprochant  vue d'oeil.

Le marquis resta un instant silencieux, puis, sans demander aucune sorte
d'explication, il dit:

--Vous allez vendre immdiatement votre tude.

--Oui, rpondit Louaisot.

--Donner votre dmission de maire.

--Oui, M. le marquis.

--Et de conseiller gnral.

--Oui, M. le marquis.

--Quitter le pays....

--Oui, M. le marquis.

--La France....

--Oui, M. le marquis.

M. de Chambray aurait pu continuer sa litanie, Louaisot n'et rien
refus. Mais M. de Chambray se borna  conclure:

--Et si jamais vous reparaissez, je vous tue comme un chien!

--Oui, M. le marquis.

Voil pourquoi Louaisot n'assista point au mariage d'Olympe. Il avait
conquis ce qu'il voulait. Son tude et le reste lui importaient peu.

Ce fut M. Ferrand qui servit de pre  Mlle Barnod.

Quand le marquis reconnut et par consquent lgitima l'enfant, Olympe
resta froide comme un marbre.

Il n'y avait eu aucune explication auparavant, il n'y en eut aucune
aprs.

Olympe fut avec son mari indiffrente et douce. Elle ne remercia mme
pas.

La chose fit du reste peu de bruit. Les efforts de M. de Chambray pour
l'touffer russirent dans la mesure du possible.

Le soir des noces, M. Ferrand dit tout bas  Olympe en l'embrassant:

--Soyez maintenant une bonne femme. Elle rpondit:

--Mon pre n'tait pas l pour me dfendre.

Et M. Ferrand chancela comme si une main l'et frapp au visage. Olympe
dansa. On ne l'avait jamais admire si belle.

Entre les divers concurrents qui se disputrent l'tude ds que
l'intention du patron fut connue, celui qui l'emporta fut un clerc entre
deux ges, nomm Pouleux qui passait pour un parfait imbcile.

Le patron avait pens  moi un instant, car je savais mon affaire sur le
bout du doigt et il croyait me tenir dans ses mains. Je n'aurais eu que
les inscriptions  prendre et l'examen  passer, mais la bonne femme dit
que je ne pesais pas assez lourd.

D'ailleurs, on me destinait d'autres fonctions.

Quand M. Louaisot et choisi entre tous et pour cause cet imbcile de
Pouleux, il excuta loyalement son engagement. Il laissa la bonne femme
 Mricourt, gardienne de l'enfant qui ne mit jamais les pieds au
chteau de Chambray, mais que sa mre, dsormais, pouvait voir autant
qu'elle le voulait.

M. Louaisot, lui, partit pour Paris, aprs avoir rsign ses fonctions
de maire et de conseiller gnral.

Il n'emmena que moi et Plagie.

De nature, c'tait un assez bon vivant qui s'amusait de peu. Il se mit
d'abord tout uniment  vivre de ses rentes, et les fredaines qu'il
faisait ne le ruinaient pas.

Mais son activit le mordit bientt. Il fonda son bureau de
renseignements o j'ai t commis principal et dont je n'ai rien  dire.
L'argent qu'on gagne l-dedans n'entre jamais que par les portes de
derrire.

C'est du patron lui-mme que je veux parler.

J'ai ou dire que certaines gens se balafraient  coups de bistouri ou
se brlaient le visage avec de l'acide prussique pour changer leur
physionomie. a ne m'irait pas du tout.

Et ce n'est pas ncessaire.

On avait promis  Louaisot qu'on le tuerait comme un loup partout o on
le rencontrerait. Il se doutait bien que la nouvelle marquise ne
diminuerait pas par ses caresses la rancune de son mari. En consquence,
Louaisot avait besoin de changer de peau, surtout pour le cas o il
voudrait pousser une pointe du ct de Mricourt.

Ce fut pour lui la chose du monde la plus simple. Il ne se fit pas le
moindre bobo, n'arbora aucun empltre et garda tout jusqu' son nom.

Le lendemain de notre arrive, je vis un homme  ct de moi dans ma
chambre d'htel, et je lui demandai ce qu'il faisait l.

C'tait M. Louaisot.

Quand il me l'et dit, j'eus encore peine  le reconnatre.

C'tait M. Louaisot qui avait ras sa beaut en un tour de main, comme
on se fait la barbe.

Il avait arrach son grand air, teint sa jeunesse, alourdi sa grce et
mis je ne sais quoi d'pais  la place de son lgance.

Tout cela par sa volont plus que par aucune transformation matrielle.

C'tait, en dehors du _grimage_ moral dont l'habitude s'tablit chez lui
en quelques jours, c'tait surtout une affaire de coiffure et de
toilette.

Ses yeux seuls se cachrent derrire des lunettes qui flamboyaient d'une
faon singulire. L'clair mme de son regard--par sa volont,--tait
devenu ridicule.

Pendant cela, le mnage de M. le marquis allait comme il pouvait. Je ne
sais pas si la belle Olympe ignorait une partie de ce qu'elle devait 
son mari, mais elle ne pouvait passer pour l'ange de la reconnaissance.

Aux yeux du monde elle se conduisait bien, elle rendait mme la quantit
suffisante de soins  son vieil poux; mais elle ne lui donnait rien de
son coeur.

Rien. Quelques-unes font semblant. Elle ne daignait pas.

C'tait dans toute la rigueur du terme, une soeur de charit qui
s'asseyait au chevet du pauvre homme.

Car au bout de quelques mois, la maladie le mit au lit ou peut-tre le
chagrin.

Nous recevions des nouvelles fort exactement. Louaisot avait un
chroniqueur  Mricourt: Louette, la femme de chambre qui tait une
peste perfectionne.

J'ai peu de choses  raconter sur notre vie  Paris. Plagie me donnait
un peu plus  manger que la bonne femme, mais quand elle allait d'un
ct et le patron de l'autre, il n'y avait qu' se coucher sans souper.

Pour me faire partir avec lui, Louaisot m'avait pourtant promis des
appointements superbes.

Ce n'est pas qu'il ft avare. Un jour je l'ai vu donner un billet de
mille francs  l'Homme  la poupe pour une seule leon de ventriloquie.
Il voulait tout savoir.

Le lendemain de ce jour l il me fit courir cinq fois de suite  la
cuisine o j'entendais le porteur d'eau lancer des _fouchtrrra_!

Aussitt que j'tais  la cuisine o je ne trouvais personne, une
dispute s'levait dans la salle  manger entre le patron et Pouleux, son
successeur  l'tude.

J'arrivais, tonn que Pouleux et quitt Mricourt et je trouvais le
patron mangeant tranquillement son talon de pain avec son veau rti sous
le pouce.

C'tait lui qui faisait sur moi l'preuve de son nouveau talent. Il
tait trois fois plus fort ventriloque que l'Homme  la poupe.

-- quoi a pourra-t-il bien vous servir, patron?

--L'affaire mange de tout, petiot. a lui fera son souper un jour ou
l'autre. Et a ne manqua pas. Un rude souper! vous verrez bien.

Louette crivit vers ce temps-l que Simon Roux, l'ancien soldat
dserteur, tait venu  l'tude dans un triste tat. Il avait eu toutes
les dents de devant casses dans une bagarre, et il se plaignait de ses
entrailles, disant qu'on l'avait soign dans une grange o Joseph Huroux
venait coucher, et qu'il avait cri deux nuits durant, demandant le
repos de la mort, parce que quelqu'un avait jet du verre pil dans sa
soupe.

Le _post-scriptum_ de la lettre ajoutait que le dserteur n'avait pas
t bien loin au sortir de la maison. Il tait mort contre le banc qui
est au coin de la mairie.

Le bruit courait bel et bien qu'il avait fini empoisonn, mais c'tait
un si pauvre malheureux qu'on le jeta tranquillement dans la fosse.

Si on ouvrait tous les chiens crevs pour voir s'ils ont aval des
boulettes, ajoutait gaiement la femme de chambre de Mme la marquise,
a serait encore un bel embarras!

Louaisot rit de cela, mais il dit:

--Ce Joseph Huroux va bien! Je vais lui mettre un fil  la patte, sans
a il m'abmerait mon oncle Rochecotte. Voici un autre incident qui me
revient.

Une aprs-dne que nous traversions le jardin du Palais-Royal, le
patron, les mains dans ses poches, et moi charg comme un mulet, car je
portais les registres de sa nouvelle administration, je reconnus tout
d'un coup la petite baronne Pry qui tait toujours bien jolie, mais
toute maigre et toute ple. Je la montrai au patron qui s'cria en mme
temps:

--Est-ce que le baron les aurait mises si bas que cela! Voici la
fillette qui est marchande de plaisirs!

--Mais du tout, fis-je, sa fillette est avec elle.

 quelques pas de la baronne, la petite Jeanne jouait en effet avec
d'autres enfants. Elle tait trs bien mise, quoique le costume de la
mre annont dj quelque gne,--et jolie! mais jolie  croquer! Le
regard du patron suivit mon indication, tandis que le mien cherchait ce
qui avait pu causer son erreur. Nous nous crimes en mme temps:

--Elles sont deux!

Le patron venait de dcouvrir la petite Jeanne, sautant  la corde comme
une fe, et moi, mes yeux taient tombs sur une petite marchande de
plaisirs, coquettement habille  la cauchoise et portant avec une
gracieuse crnerie sa corbeille enrubanne. La petite marchande de
plaisirs et Jeanne se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Louaisot
s'arrta et mit la main  son gousset. La petite marchande s'approcha
aussitt. Louaisot prit dans sa corbeille une poigne de plaisirs et lui
dit:

--Comment que a va, Fanchette?

L'enfant le regarda en riant:

--C'est donc que vous tes aussi de l-bas par _chais_ nous?
demanda-t-elle avec le pur accent de la campagne de Dieppe.

Louaisot voulut savoir o elle demeurait et si quelqu'un lui servait de
pre ou de mre, mais Fanchette prit son argent et alla  d'autres
pratiques en chantant.

--Voil le plaisir, Mesdames, voil le plaisir!

Le patron prit sa mine de mathmaticien qui hache des chiffres.

--Est-ce que c'est encore un souper pour l'affaire cette rencontre-l?
demandai-je.

Il me rpondit:

--Cette rencontre-l peut fournir un dner  trois services, petiot, me
rpondit-il.

Les circonstances qui entourrent l'vnement dont je vais parler
n'taient pas nes. Je ne dis pas mme que ce ft M. Louaisot qui les
fit natre, car j'affirme seulement ce que je sais.--Mais ce qui est
bien certain c'est qu'il emmagasina cette ressemblance dans le tiroir de
son cerveau o taient les provisions  l'usage de _l'affaire_.

Et qu'un jour venant, cette rencontre au Palais-Royal, soigneusement
garde dans sa mmoire, fut le point de dpart de la combinaison
diabolique dont Paris n'a vu que les apparences et que tout le monde
connat sous le nom de l'Affaire des ciseaux.

J'aurai  revenir, dans un autre rcit, sur l'assassinat du jeune M.
Albert de Rochecotte.




Quatrime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Le Codicille


Depuis deux semaines environ, les bulletins de Louette constataient que
la sant de M. de Chambray dclinait.

Selon Louette, le mdecin augurait trs mal de la maladie, dont il ne
dsignait point clairement la nature.

Moi qui n'tais ni mdecin, ni prsent sur les lieux, j'aurais pu aider
le mdecin, je connaissais la maladie de M. le marquis. M. le marquis
avait tout uniment chang une vie tranquille et un peu vgtative contre
une existence pleine d'humiliations, de dsappointements, et de
douleurs.

La maladie de M. le marquis s'appelait le chagrin. Louaisot, en lui
rvlant le funeste secret d'Olympe, l'avait frapp au coeur. Et cette
blessure, la froideur d'Olympe l'avait envenime au lieu de la gurir.

M. le marquis aimait sa femme  l'adoration, mais il la hassait  la
folie.

On meurt de cela.

Personne ne me demandant mon avis, je le gardai pour moi.

Un dimanche du mois de novembre au matin, l'employ du tlgraphe
apporta la dpche suivante:

Marquis plus mal a mand Pouleux. Testament dict. Madame ne veut
s'occuper de rien. Arrivez. _Sign_: Louette.

Bien entendu, le patron ne me communiquait pas ses dpches, mais je les
lisais tout de mme.

M. Louaisot ne rflchit pas longtemps. Il me fit faire sa valise.
Pendant que j'y travaillais, il se promenait de long en large et je
l'entendais qui pensait tout haut:

--Olympe a tout gt! Ce sera dur. Plus dur encore que l'histoire de
l'enfant!

Ordinairement M. Louaisot ne faisait jamais allusion  l'histoire de
l'enfant. En parlant ainsi il tait tout dfait, comme ce soir o il
m'avait demand: Petiot, est-ce que je suis bien ple? Mais sa
physionomie exprimait une indomptable rsolution. Tout  coup, il me
dit:

--Mets une chemise  toi et une paire de bas dans la valise. Je
t'emmne.

Je ne sais pas pourquoi je me mis  trembler comme la feuille. Je
n'aurais pas pu expliquer mon impression, mais j'avais ide qu'il allait
se passer l-bas quelque chose de terrible.

--Patron, rpliquai-je humblement, je ne suis pas bon pour les choses o
il y a du danger.

--Qui t'a dit qu'il y aurait du danger?

Sa voix menaait. C'tait rare. Je ne l'avais jamais vu bon, mais il ne
se montrait pas souvent dur. Comme je ne rpondais pas il ajouta:

--Est-ce que tu as  choisir ta besogne  prsent?

--Pour ce qu'on me paye... murmurai-je.

Il s'approcha de moi et m'attrapa par le cou avant que je pusse me
garer. Il tait agile comme un tigre sous son air de lourde bonhomie.

--Petiot, me dit-il en faisant de ses deux mains un collier, j'ai
l'intention de t'assurer une jolie aisance quand je vais tre un homme
riche. Je serai un homme trs riche. J'ai de l'affection pour toi. Je
suis une bte d'habitude, et voil longtemps que tu es dans la boutique.
Ne me rsiste pas, vois-tu petit, parce que, tu sens bien que je ne peux
pas te mettre  la porte, tu en sais beaucoup trop pour cela.... Et
alors, je serais oblig de te placer dans le coin o ceux qui savent
trop ne peuvent plus rien dire.

Il me parlait posment, mais son oeil m'aveuglait. Je me mis  grelotter
convulsivement.

--N'aie donc pas peur! reprit-il. Tu sais bien que je suis un bon
enfant. Mais il y avait ta soupente l-bas dans la chambre du papa; et
puis, je cause quelquefois tout seul: et puis ta Stphanie bavardait
dans tous les coins avec Plagie et Louette, aprs cette nuit de Nol...
tu sais?

Je ne peux pas dire jusqu'o m'entraient ses yeux.

--Tu sais? rpta-t-il. C'est dangereux de savoir.... Et puis il se
trouve justement que nous avons  faire l-bas une besogne pour laquelle
tu es particulirement propre. Tu m'entends: tout particulirement.
C'est--dire qu'il n'y en a pas six dans tout l'univers qui soient aussi
propres que toi  cette besogne. Et, sois juste, petiot, je suis pris de
trop court pour me mettre  courir ce matin aprs un des cinq autres.

Il me tenait toujours  la gorge, mais sans me faire aucun mal.

--Tu n'es pas sans intelligence, petiot, poursuivit-il encore, tu
comprends tout a parfaitement, j'en suis sr. Voyons, sois sage,
dis-moi: Patron, je ferai tout ce que vous voudrez, sinon....

Il n'acheva pas la phrase, mais il resserra ses mains--un peu.

Et il vous a des mains!

C'tait la terreur qui m'empchait de rpondre, car je dclare que je
n'avais pas la moindre ide de lui rsister.

--As-tu vu, gronda-t-il, tandis que ses sourcils se rabattaient sur ses
yeux, mettant du noir dans ses lunettes, as-tu vu tordre le cou d'un
canard?

--J'irai, j'irai! m'criai-je!

Car j'tais positivement certain qu'il allait m'assassiner Il lcha
prise aussitt et me donna un petit coup sur la joue.

-- la bonne heure, fit-il. Tu ne seras pas fch de ton expdition,
c'est moi qui te le dis. Je mettrai la main  la pte comme toi, plus
que toi, et ce sera excessivement curieux.

Il jeta un trousseau de clefs dans la valise au moment o j'allais la
fermer. Je reconnus trs bien ces clefs pour celles qu'il portait quand
il tait notaire  Mricourt.

Nous fmes le voyage en train express. Il pouvait tre quatre heures du
soir quand nous descendmes  la station de Mricourt.

Je fus charg d'aller chercher la marquise au chteau o M. Louaisot ne
voulut pas entrer de jour.

Mme la marquise quitta le chevet de son mari pour me suivre; Louaisot
et elle se rencontrrent dans le parc, au milieu d'un fourr.

Je faisais sentinelle.

Louaisot dit en commenant:

--Le petit Lucien ne va pas mal, je viens de le voir en passant. C'est
un beau gamin. La bonne femme prtend que vous l'aimez comme une folle.
Moi, je refoule un peu mes sentiments, c'est une ncessit de situation.
Mais j'ai le coeur tendre au fond, Madame et chre ancienne pupille.

Olympe demanda d'une voix sourde:

--Que voulez-vous de moi?

--D'abord des nouvelles de ce bon M. de Chambray.

--Il se meurt.

--Bien. Nous en arriverons tous l un jour ou l'autre. Savez-vous
quelque chose du testament qu'il a fait?

--Je ne sais rien.

--C'est un tort. Il faut toujours savoir. Votre ignorance rend notre
prsente entrevue inutile. Avant de vous dire comme vous m'avez fait
l'honneur de me le demander, _ce que je veux de vous_--il appuya
fortement sur ces mots,--il faut de toute ncessit que je sache le
contenu de ce divin testament. Vous pouvez donc retourner  votre pieux
devoir, Mme la marquise. J'aurai l'avantage de vous revoir dans la
soire, ou dans la nuit.

Il salua. La marquise Olympe se retira sans rpondre.

Elle n'avait pas du tout chang pendant notre absence de plus de deux
ans. C'tait toujours la mme beaut incomparable mais froide et triste.

Aussitt qu'elle fut partie, Louaisot me dit:

--Je n'ai pas menti de beaucoup, car nous allons maintenant faire une
visite au gamin et  la bonne femme.... Bonjour Louette, comment va?

Le brun de nuit tombait. Une femme venait de paratre au dtour du
sentier. Le patron m'ordonna de m'loigner et de me remettre en faction.
Cette fois, on causa tout bas et j'entendis seulement a et l quelques
paroles.

Louette dit:

--Monsieur a trop souffert. Il se serait tu de ses mains si la maladie
n'avait pas pris les devants.... Elle n'a plus de got  rien. Je ne
crois pas qu'elle ait revu ce Lucien Thibaut, qui est revenu au pays et
qui vraiment est un beau brin d'imbcile. Il n'y a que l'enfant, sans
l'enfant, ce serait une morte.

Louaisot billa.

--J'ai des crampes d'estomac, dit-il. Je vais me faire une bonne soupe
normande par maman. Dpchons! Le testament....

Ici on baissa la voix tout  fait. Le premier mot que je pus entendre
vint au bout de deux ou trois minutes seulement. Louette disait:

--.... Il a t nomm prsident du tribunal d'Yvetot. Il est venu voici
quinze jours. Il a suppli M. le marquis de ne pas dshriter Mme la
marquise....

--Et le marquis a rpondu? demanda Louaisot.

--Le marquis a gard le silence.

--On n'a pas parl du gamin?

--Pas un mot.

--Le testament a-t-il t long  faire?

--.... M. Pouleux l'a emport. Il est  l'tude j'en suis sre.

--Nous ne dormirons pas beaucoup d'ici demain matin, ma bonne
Louette!... Impossible qu'il passe la nuit.

--En route petiot!

C'tait  moi que ce dernier ordre s'adressait.

Louette avait disparu. Nous nous loignmes  grands pas.

La vieille mre Louaisot tait maintenant une manire de grosse momie
lourde et impotente, mais elle buvait toujours du cidre avec plaisir.
Elle avait repris ses habits du temps de Louaisot l'ancien: un costume
qui ressemblait beaucoup  celui d'une paysanne.

Elle fut contente de voir son fils qui mangea un morceau sous le pouce
avec elle  la cuisine sans prjudice du plantureux souper qu'il
commanda pour neuf heures du soir. Louaisot prit sur ses genoux le petit
Lucien, qui tait un charmant dmon. Il lui chanta des chansons et le
fit aller au pas, au trot, au galop sur sa cuisse. Avant d'entrer, il
avait ordonn qu'on mt le cheval  la carriole. Quand on vint le
prvenir que c'tait fait, la bonne femme demanda:

--O vas-tu donc si tard, garon?

--Faire une promenade au gamin, rpondit Louaisot.

Le petit Lucien se mit  danser de joie. La vieille mre ne questionna
pas davantage. Quand je me levai pour suivre le patron, il me dit:

--Reste et repose-toi. Tu vas fatiguer plus tard.

Et il partit emportant le petit Lucien dans ses bras.

Ds qu'il fut dehors, l'ide me vint de me sauver. J'aurais bien fait.
Mais ma bourse tait si plate! Et puis, o aller dans ce pays?  Paris,
quand on fuit, il suffit de tourner le coin de la rue pour tre dans un
autre monde.

 Mricourt, il fallait des lieues pour tre hors du voisinage.

L'hiver me fit peur.

M. Louaisot revint comme il l'avait annonc, entre huit et neuf heures
du soir.

Il n'avait plus l'enfant.

Personne ne lui demanda ce qu'il en avait fait, parce que la bonne femme
seule aurait eu ce droit, et qu'elle s'tait endormie, sous le manteau
de la chemine.

Quand elle s'veilla pour souper, c'tait l'heure o le petit Lucien
tait couch depuis longtemps d'ordinaire.

Elle le crut au lit, ou plutt elle ne s'inquita point de lui. Et ce
fut tout.

Louaisot mangea comme un ogre et but  proportion. C'tait un vrai
souper cauchois. Le patron me soignait et me caressait  ce point que je
connus une fois ce que c'est que de quitter la table avec un poids sur
l'estomac.

Aprs le repas, Louaisot me mena dans sa chambre et me donna un cigare 
fumer. Je prenais une espce d'importance.

Il tait agit, inquiet.

Il avait absolument besoin de parler  quelqu'un.

--Est-ce que tu serais bien  plaindre, petiot, me dit-il, d'pouser
cette bonne Stphanie, avec mille cus de rente  vous deux? Elle
_bambane_ comme un canard en marchant, mais tu n'es pas le plus bel
homme de ton sicle, dis donc! Eh bien, c'est possible que, sous trois
ou quatre mois d'ici, on te flanque soixante mille francs dans le creux
de la main.

J'essayai de me rjouir  cette proposition vraiment ferique, mais je
ne pus pas. J'avais sur la poitrine un poids qui
m'touffait,--indpendamment mme de mon premier souper de Gargantua. Le
patron ne parlait point de se coucher. Qu'allions-nous faire cette nuit?
Au moment o onze heures sonnrent  la pendule, M. Louaisot se leva
brusquement, rabattit son gilet, remonta son col et donna le coup de
doigt  ses lunettes.

Chacun a sa faon de retrousser ses manches.

--En avant marche! dit-il, c'est l'instant, c'est le moment! le
spectacle va commencer!

Il prit dans la valise le trousseau de clefs et une petite trousse
microscopique qu'il glissa dans sa poche, puis nous sortmes.

Maman Louaisot habitait l'ancienne maison de campagne de la famille,
situe  quelque distance du bourg.

L'tude, occupe maintenant par Me Pouleux, tait sur la place de la
mairie.

Ce fut vers cet endroit que Louaisot dirigea notre course.

La nuit tait trs noire. Il n'y avait pas une seule fentre claire
dans tout le village.

Comme nous passions au bout de l'avenue de Chambray, nous vmes au
contraire des lumires briller  la faade du chteau.

Louaisot pressa le pas, mais il s'arrta tout  coup en me faisant signe
de l'imiter: on courait prcipitamment sur les feuilles sches de
l'avenue.

C'tait Louette qui se jeta presque sur nous, tant elle tait trouble.

--O vas-tu? lui demanda M. Louaisot.

--Jsus Dieu! Jsus Dieu! fit la chambrire, quelle nuit!

--Est-ce que ce serait dj fini, ma fille?

--Je viens chercher le vicaire pour la veille des morts.

Elle voulut poursuivre sa route, tout essouffle, et tremblante qu'elle
tait. Louaisot l'arrta par le bras.

--Ta commission est faite, dit-il. Retourne au chteau.

--Et que dirai-je  Mme la marquise?

--Tu lui diras que tu m'as rencontr et que je t'ai dit: il n'est pas
temps encore d'amener le vicaire.

--Mais il est mort! s'cria Louette, faisant effort pour se dgager,
vous ne me comprenez donc pas: il est mort! mort!

Je pense que Louaisot lui serra le bras un peu dur, car elle ajouta en
baissant la voix:

--Vous savez bien qu'on fera ce que vous voulez!

Louaisot l'attira sur le bord de la grande route et se mit  lui parler
tout bas.

C'tait par habitude de cachotterie ou pour la frime, car, cette nuit,
je devais avoir sa confidence toute entire.

Pour mon malheur, il le fallait bien. J'tais un outil. Le voleur ne
peut rien cacher  la clef qui lui sert pour forcer la serrure.

J'tais la clef cette nuit.

Louette tait une fille forte qui ne s'pouvantait de rien, sauf de la
mort.

Mais l'ide de la mort la tenait  la gorge.

--Quand Madame est revenue du bois, dit-elle, elle l'a trouv sur son
sant, tout dress. Il cherchait sur ses draps des deux mains, ramenant,
des choses invisibles.... C'est la fin cela, vous savez bien: quand ils
ramassent leurs draps, c'est pour se raccrocher  quelque chose. Que
Dieu ait piti de nous quand nous en serons-l!

Madame lui a donn sa potion et l'a recouch plus tranquille. Puis elle
s'est assise  sa place.

Le _grolet_[2] a commenc vers huit heures, et le bain de sueur en mme
temps. Il n'y voyait plus rien depuis le midi.

[Note 2: Le rle.]

On ne pouvait pas savoir s'il avait perdu la parole, car voil bien huit
jours qu'il n'avait prononc un mot, sauf pour son testament et sa
confession.

 dix heures le grolet a cess. Il a essay encore de se mettre sur son
sant et il a parl.

a peut-il s'appeler parler? Jsus Dieu! ce que c'est que de nous! J'ai
vu cet homme-l si vivant! J'ai compris qu'il demandait le grand tiroir
o il mettait ses mdailles. J'ai couru le chercher. Il n'a pas vu. J'ai
dit: Voil le mdailler. Il n'a pas entendu.

Il a pris ses draps  poignes.

Sa figure a ressuscit un petit peu et il a soulev sa tte  plus d'un
pied de l'oreiller; alors il a dit presque avec sa voix de vivant:
--Madame, Dieu me fait la grce de ne pas vous maudire!

Et sa tte a retomb comme coupe, car elle a rebondi sur le traversin
deux fois.

--Et bonsoir! il n'y avait plus personne? interrompit Louaisot qui avait
donn des marques d'impatience pendant le rcit. Louette se dtourna
pour faire un signe de croix.

--Que Dieu ait piti de nous  notre heure! rpta-t-elle.

--Mais d'ici l, ma grosse, interrompit encore Louaisot, faisons notre
ouvrage comme de jolis enfants. Tu n'as qu' retourner  la maison.
J'espre que Mme la marquise sera sage. Si elle n'est pas sage, tu
lui diras que j'ai fait une petite course en carriole avec l'enfant, ce
soir.... Un joli petit gars, ma parole!

--Et o l'avez-vous men?

--Voil ce que je dirai moi-mme, si a me plat de le dire. Pour le
moment, il lui suffira de savoir que son garonnet n'est plus 
Mricourt.

--Elle qui disait dj, soupira Louette, que l'enfant coucherait au
chteau demain soir!

--a dpendra d'elle. Dans une heure d'ici, j'aurai fait une fire
besogne. Je verrai Mme la marquise dans une heure. Qu'elle m'attende.
Va.

Louette remonta l'avenue.

Je n'tais pas sans me douter de l'endroit o nous allions, car j'avais
reconnu le trousseau de clefs: nous tions sur le chemin de l'tude.

Mais au lieu d'y arriver par-devant, du ct de la place de l'glise o
sont les deux cussons dors. M. Louaisot fit un grand dtour par les
ruelles. Il aborda ainsi le mur du jardin. La clef de la petite porte de
derrire tait dans le trousseau, nous entrmes. La nuit se gtait. Il
tombait une neige fine qui fondait  mesure. M. Louaisot regarda le
jardin et dit:

--C'est mal tenu. Cet imbcile-l a abm mes espaliers! Et il haussa
les paules avec une vritable colre.

Nous traversmes le jardin sans bruit. Un chien aboya.

--Loup! fit Louaisot assez haut, ici, mtin!

Quelque chose rampa entre les buissons et une vieille, vieille bte vint
se frotter contre Louaisot en remuant la queue.

--Je n'y avais pas pens, tout de mme! dit-il, si l'animal avait t
remplac, nous tions frits. Est-ce que je baisse?

Il caressa le chien et passa.

Le trousseau ouvrit encore deux portes. Nous montmes un escalier de
service, puis une quatrime clef joua. Nous tions dans l'tude.

Je reconnus l'odeur de renferm qui emplissait d'un bout de l'anne 
l'autre cette grande pice poudreuse o j'avais pass des heures si
tristes. Le portrait de M. Louaisot l'ancien, oeuvre d'une cliente qui
avait eu le prix de dessin aux Oiseaux de Rouen, pendait encore  la
place d'honneur. Nous le vmes ds que le patron et allum de la
lumire.

Car aussitt entr, il fit comme chez lui.

Et rellement, il courait peu de risques. Toutes les chambres  coucher
taient de l'autre ct de la maison.

Quant  la lumire, les volets bien clos de l'tude la mettaient 
l'abri de tous regards venant du dehors.

Louaisot fit un signe de tte amical au portrait et lui dit:

--Salut, papa. C'est cette nuit qu'on va voir lequel de nous deux avait
raison pour la mcanique.

Nous connaissions les tres de l'tude. Sur l'ordre du patron,
j'atteignis le carton de la famille de Chambray qui fut ouvert et
fouill. Nous n'y trouvmes pas l'ombre d'un testament.

--Je m'en doutais fit Louaisot. C'est trop rcent. La pice est encore
dans le tiroir de Pouleux.

Une cinquime clef fit jouer la serrure du cabinet. Louaisot, que
l'impatience commenait  prendre, marcha droit au bureau du titulaire
et introduisit la sixime clef dans la serrure d'un tiroir. Elle entra
franc,--mais elle tourna sans rien rencontrer. Un juron gros comme toute
la maison jaillit de la bouche de Louaisot. Ses deux bras tombrent.

--Gredin de sort! s'cria-t-il avec un dsespoir ml de rage:
l'imbcile a chang la serrure! Ce n'tait pourtant pas la plus grande
preuve de sottise que pt donner ce Pouleux.

Si un regard flamboyant pouvait incendier un meuble en noyer, je jure
que le bureau de Pouleux aurait pris feu. Mais les terribles lunettes
eurent beau lancer des chandelles romaines, le bureau ne fuma mme pas.
Et ce puissant Louaisot restait l, jurant et geignant comme un simple
apprenti.

Il avait bien une petite trousse, mais nous allons voir tout  l'heure
que ce n'tait point un ncessaire de serrurier. Le bon La Fontaine a
montr dans ses fables le rat venant au secours du lion. Je ne me vante
pas d'tre un homme de gnie comme le patron, mais je sais regarder
autour de moi.

--Sous la pomme!... dis-je.

Je dsignais en mme temps du doigt une pomme de marbre qui avait servi
de presse-papier  la dynastie des Louaisot de pre en fils.

Les yeux du patron ne firent qu'effleurer la pomme. Il se prcipita sur
moi, il m'enleva dans ses bras et me serra sur son coeur.

Il y avait, en effet, sous le presse-papier et dissimule par un
fragment de lettre destin  la protger contre la poussire, une large
enveloppe scelle de trois cachets: celui du centre aux armes de
Chambray, ceux des cts au timbre de l'tude.

Ce fut alors que vit le jour la trousse qui ne contenait pas d'outils de
serrurier.

C'tait un ncessaire de _dcacheteur_. Louaisot prtendait l'avoir
acquis d'un employ du Cabinet Noir, ce laboratoire mystrieux situ
dans le septime dessous de l'htel des postes, cet autre que les
rpubliques reprochent  bon droit aux monarchies et les monarchies aux
rpubliques avec la mme juste raison.

La politique est une belle chose pour laquelle on a bien raison de se
faire tuer!

Il y avait dans cette trousse tout ce qu'il fallait pour faire
l'autopsie d'une enveloppe et recoudre le cadavre.

En dix minutes, Louaisot, qui tait matre  ce jeu comme  tous autres,
eut mis  jour et ferm de nouveau le testament dont il me montra
l'enveloppe qui paraissait intacte et toute neuve.

Le testament dshritait, dans toute la mesure du possible, Mme la
marquise et son fils. Il disposait en faveur de la jeune Jeanne Pry,
fille de M. le baron Pry de Marannes, qui tait la nice de M. de
Chambray  la mode de Bretagne.

Il spcifiait que les droits ventuels  la succession des Rochecotte
et des Pry taient dans sa volont, rservs exclusivement  ses
_vritables hritiers_, les collatraux.

Or, les droits ventuels  la succession des Rochecotte et des Pry,
c'tait prcisment ce que voulait M. Louaisot, puisque les Rochecotte
d'abord et les Pry ensuite se trouvaient placs entre M. le marquis de
Chambray et ce futur-contingent, encore envelopp de nuages: les
millions du vieux Jean Rochecotte-Bocourt, dernier vivant prsomptif de
la tontine.

La machine Louaisot craquait misrablement, attaque dans ses oeuvres
vives.

Et pourtant Louaisot ne paraissait pas malheureux du tout; quand il eut
replac l'enveloppe sous le presse-papier, il se frotta les mains en me
regardant.

--Hein! fit-il. Si nous avions dcouvert ce pot aux roses aprs
l'arrive du vicaire! On n'loigne pas ces oiseaux-l comme on veut.
Nous allons fabriquer de la bonne besogne cette nuit, petiot, et demain
matin ta fortune sera faite.

Le cabinet fut referm, la lumire teinte et nous laissmes l'tude
dans l'tat exact o nous l'avions trouve.

Quand Louaisot repassa la petite porte du potager aprs avoir donn une
dernire caresse au vieux Loup, minuit sonnait  l'horloge de la
paroisse. Notre expdition avait dur un peu plus d'une demi-heure.
Mricourt tout entier dormait comme un seul Normand. Nous prmes par la
traverse et en cinq minutes nous avions atteint le chteau. Louette vint
nous ouvrir  la grille du parc. Louaisot se fit introduire aussitt
auprs de la marquise Olympe qui tait dans la chambre du mort.

Ici, et pour la premire fois, je cesse d'tre un tmoin ayant vu de ses
propres yeux, entendu de ses propres oreilles.

La lacune va tre courte et ne comprendra que la scne entre la marquise
Olympe et Louaisot.

Je la raconte sommairement, d'aprs ce que je sus par Louaisot lui-mme
que son motion et l'extrme besoin qu'il avait de moi rendaient
communicatif, cette nuit.

Le dfunt tait sur son lit, la tte couverte d'une mousseline.

Olympe restait assise  la place qu'elle avait tenue fidlement pendant
la maladie.

En entrant, Louaisot lui dit:

--Chre Madame, je viens de prendre connaissance du testament: ceci
entre nous, car je me suis pass de l'aide de M. Pouleux. Vous et votre
fils, vous tes dshrits.

La marquise resta froide. Louaisot ajouta:

--Chre Madame, je ne veux pas que cela soit.

--Et comment pourrez-vous l'empcher maintenant? demanda Olympe.

--Maintenant? rpta Louaisot. Vous voulez dire: Maintenant qu'il est
mort, je suppose?

Elle rpondit oui d'un signe de tte.

--Voil, fit le patron. Je suis un garon de ressources. Ce n'est pas
pour le roi de Prusse que j'ai empch le vicaire de venir.

Elle leva sur lui son regard inquiet o il y avait dj de l'horreur.

--Vous comprenez bien, reprit Louaisot, que si ce pauvre homme qui est
l ne m'avait pas forc de vendre mon tude et chass du pays, tout se
serait pass autrement. D'abord, je vous aurais guide de mes conseils,
et je veux tre pendu si vous eussiez commis la faiblesse de vous faire
prendre en grippe par un si excellent mari! Mais ne parlons point du
pass. Ce qui est fait est fait. Il s'agit uniquement de faire autre
chose-- ct--qui nous remette dans la trs bonne position o nous
tions avant ce sclrat de testament.

--Expliquez-vous, pronona tout bas la marquise. Sa voix tremblait.

--Je n'ai pas besoin de m'expliquer, rpartit le patron. Je vous demande
seulement de quitter cette chambre et de m'y laisser libre pendant une
heure ou deux.

Olympe frissonna.

--Vous allez commettre un sacrilge! balbutia-t-elle.

--Je vais commettre ce que je voudrai. J'ai mon plan tabli, ma route
trace, un obstacle la barre, je l'carte.

Olympe demeurait immobile.

--Qu'avez-vous fait de mon fils? demanda-t-elle avec des larmes dans la
voix.

--Vous le saurez demain matin, si vous m'obissez tant que durera cette
nuit.

--Et qu'aurai-je  faire?

--Rien.

--Et si je ne vous obissais pas?

--Le petit Lucien est frais comme une rose. C'est piti de voir comme
ces chrubins sont emports par le croup....

--Jacques! fit la marquise qui se leva toute droite, l'clair de la
haine dans les yeux, vous venez de l'enfer!

--Non pas! je viens de la rue Vivienne o j'ai mont un tablissement
utile pour remplacer mon tude que je vous ai sacrifie. Je veux que mon
fils soit riche, Mme la marquise, je veux que vous soyez riche, et je
veux tre riche. C'est rgl. Riches, entendez-vous, et heureux,
ensemble, tous les trois!

Olympe se dirigea vers la porte avec lenteur.

--Je crois au mal que vous sauriez me faire, dit-elle avant de passer le
seuil, j'ai peur de vous. Mais si jamais j'ai la main sur vous, ne me
demandez pas piti!

Louaisot salua et sourit.

--Feu Mlle Rachel, de la Comdie-Franaise, n'aurait pas mieux piqu
cette menace! dit-il. Chre Madame, ayez la bont, je vous prie, de ne
pas vous coucher. J'aurai absolument besoin de vous dans une heure.

Louette vint me chercher dans la cuisine o j'attendais en cassant une
crote. On me comblait, cette nuit-l.

 mon tour, je fus introduit dans la chambre du mort.

Je trouvai M. Louaisot occup  dcouper un drap de lit avec des
ciseaux. Il y taillait des fentes disposes selon une certaine fantaisie
bizarre et il rapprochait ces fentes de trous, taills, galement aux
ciseaux, dans une chemise de nuit et dans un gilet de laine marqus au
chiffre du dfunt.

--Allons! allons! fit-il en me voyant, a-t-on bien pans ce bijou-l?
Apporte-nous une bouteille de vieille eau-de-vie, Louette, mon trsor.
Il faut de l'avoine aux bons chevaux.

Louette apporta de l'eau-de-vie et voulut se retirer.

Ce n'tait pas le compte du patron qui lui dit:

--Ma poule, tu vas mettre la main  la pte, ou tu diras pourquoi! Nous
jouons pour gagner ou pour perdre. Je payerai bien, mais je ne veux pas
qu'on raisonne!

Il tira de sa poche,  demi, un revolver de bonne taille.

Je crois bien que Louette tait comme moi, sre qu'il ne lui en
coterait pas plus de faire sauter une cervelle humaine que de casser
les reins  un lapin. Elle fit pourtant meilleure contenance que moi:

--Pas besoin de menacer, M. Louaisot, dit-elle. C'est la fortune de
Mlle Olympe et de l'enfant. J'appartiens  Mlle Olympe.

Louette appelait souvent la marquise par son nom de demoiselle.

Louaisot lui envoya un baiser et demanda:

--Combien y a-t-il de temps que tu as fait coucher le dernier
domestique?

--Au moins une heure.

--C'est bien, tout le monde ronfle. Travaillons!

Je suis un pauvre misrable. Je n'ai pas reu d'ducation. Je n'ai pas
connu mon pre; c'est  peine si ma mre m'a dit, quand j'tais tout
enfant: ceci est bien ou ceci est mal.

J'ai vcu depuis ma plus petite jeunesse dans cette maison de notaire
campagnard o personne n'avait ni foi ni loi. Le pre tait un coquin
prudent, le fils un sclrat audacieux, voil toute la diffrence. Je ne
connais pas d'tre qui ait t plus cruellement abandonn que moi.

Et pourtant, si le patron m'avait dit tout de suite  quel rle il me
destinait dans cette tmraire, dans cette extravagante tragdie o la
profanation allait tre pousse jusqu' l'incroyable, j'aurais tendu mon
front au canon de son revolver.

Mais il se garda bien d'expliquer son plan tout de suite. Cela vint
petit  petit, et tout le temps il me fit boire de l'eau-de-vie.

D'abord, on ne parla que de changer les draps du mort.

Pourquoi? Louette s'en doutait peut-tre, moi je ne devinais pas.

On se mit  cette tche avec une activit singulire. Le corps du
marquis fut pris par Louaisot et Louette qui le dposrent sur un sopha.

Mais au lieu de changer les draps tout simplement, les matelas furent
enlevs et Louette fut charge de les chancrer tous les deux selon un
dessin que Louaisot traa sur la toile avec de la craie.

Je puis donner une ide de ce crnelage en le comparant au trou
semi-circulaire pratiqu dans certaines tables de travail de l'tat de
peaussier.

L'ouvrier peut agir ainsi au centre de la table. Il est encastr dans la
table.

Aussitt que cet ouvrage fut fait, on mit le drap dcoup sur les
matelas recousus et reposs en place, de faon  ce que l'chancrure ft
 la tte du lit.

Le traversin et l'oreiller tant aussi replacs, l'chancrure laissait
un trou dpassant l'oreiller qui fut lui-mme vid dans une proportion
correspondante.

Ces diverses retouches mettaient une vritable ouverture sous le corps
de la personne couche. Cette ouverture prenait  un pied de la chute
des reins et remontait jusqu'au dessus de la nuque.

Le traversin tait jet comme un pont sur ce trou, et maintenu
par-dessous  l'aide d'une planchette pour qu'il ne s'inflcht pas au
milieu sous le poids d'une tte.

Cela fait, on tendit le drap taill qui tait le drap infrieur, bien
entendu, et dont les dcoupures restrent bantes aux deux cts du
trou, celle de droite plus large que celle de gauche.

Puis on reprit haleine.

Louette dit en caressant un verre de cognac:

--Si le diable veut savoir son mtier, il n'a qu' venir ici  l'cole!

Elle suait  grosses gouttes, mais elle allait bravement. Moi, le coeur
me manquait. Commenais-je  comprendre? En vrit, je ne sais.

Mais tait-il besoin de comprendre? je m'en fiais au patron pour tre
sr qu'il s'agissait de quelque effrayant blasphme, mis en scne comme
une charade.

En tous cas, si je ne comprenais point encore, l'intelligence n'allait
pas tarder  me venir.

--Les fers au feu! cria le patron qui ne perdit pas un seul instant son
entrain satanique. Nous avons assez souffl. te-moi encore ce
traversin, Louette. Ce n'tait que pour essayer; toi, petiot, apporte la
bote aux outils.

Louette avait mont une bote de menuisier en mme temps que
l'eau-de-vie.

--Donne ici, petiot, et reste l. Tu me serviras de coterie. Tu vas voir
comment on saborde un lit d'bne de mille cus sans le faire crier.
Belle pice, parole d'honneur! et curieuse! Ce vieux marquis-l va bien
manquer  nos marchands de bric--brac!

Je tenais la bote. Il pratiqua d'abord au ciseau et au marteau un trou
carr, juste assez large pour laisser passer la lame d'une scie  main.
Et tout en coignant il disait:

--Ceux qui s'veilleront croiront qu'on cloue dj le cercueil. Minute!
nous n'y sommes pas encore, mes mignons! M. le marquis a encore quelque
chose  faire ici-bas.

Il prit la scie  main et la fit jouer avec une vigueur, avec une
prcision qu'un matre ouvrier lui aurait envie. Il tait bon  tout
except au Bien.

En quatre traits de scie qui ne prirent pas un demi-quart d'heure, une
large ouverture quadrangulaire fut pratique au bois du lit,
immdiatement au-dessous de la place o s'appuyait l'oreiller. Il me
demanda en retirant le carr d'bne qui tait net comme un dessus de
table.

--Petiot, je suppose que tu pourras entrer par cette porte-l? Oh! pour
le coup je compris.

Et tout mon sang se figea dans mes veines:

--Moi! l! balbutiai-je.

--Est-ce que tu n'auras pas assez de place?

--Mais je serai sous le corps!

--Juste, c'est ce qu'il faut.

Je me laissai aller sur un sige.

Louaisot et Louette se mirent  rire tous les deux.

Cela me transporta de fureur.

--Par le nom de Dieu! m'criai-je, vous avez raison de rire! Je suis un
lche! Eh bien! frayeur pour frayeur, j'aime mieux avoir la tte crase
que d'entrer l-dedans quand le mort y sera! Tuez-moi, patron, je ne
vous obirai pas!

Il me pina la joue avec bont.

--Mais fais donc attention, petit bta, me dit-il du ton que prend un
papa pour extirper une erreur enfantine du cerveau d'un bambin, que nous
serons l, autour de toi, nous tes bons amis, et qu'il ne pourra rien
t'arriver du tout. Parbleu! il y aura de la socit assez, va! Que
diable veux-tu que le mort te fasse? Voyons, nous n'avons pas le temps
de nous amuser. Tu es prcisment la petite bte qu'il faut pour
manoeuvrer dans ce trou  rat. Je pourrais te remplacer  la rigueur en
largissant le trou, mais d'abord, j'ai mon rle aussi dans la comdie,
et ensuite, je ne pourrais pas te reprendre mon secret. Il faut tre
complice ou avaler ta langue.

Il prit un verre d'eau-de-vie d'une main et son revolver de l'autre.

Si j'avais rflchi, j'aurais bien pens qu'il ne pouvait s'exposer 
rveiller toute la maison en tirant un coup de pistolet  cette heure de
la nuit. Mais il m'aurait tu autrement, voil tout. Ses yeux le
criaient.

J'eus peur. Que ceux qui liront ces tristes lignes aient compassion d'un
pauvre petit malheureux. L'image de Stphanie passa devant moi...; enfin
pas tant de paroles! J'eus peur. Et je bus le verre d'eau-de-vie.

Boire, c'tait accepter le rle qu'on m'imposait. Le patron fit
disparatre son revolver et me dit:

--Voil un garon raisonnable!

On remit en place lestement drap, traversin, oreiller, puis on fit la
toilette du mort qui fut recouch avec sa chemise et son gilet, percs
de fentes qui correspondaient avec celles du drap. J'entrai dans le trou
o j'tais  l'aise.

Je passai mes deux mains dans les fentes et ma tte s'appuya sous la
planchette qui soutenait le traversin. Comme cela je pouvais faire
mouvoir les deux bras du dfunt, avec mes bras--et sa tte aussi, avec
ma tte. Ma main droite qui tait compltement libre, d'aprs la
disposition des fentes, pouvait mme faire verser le corps sur le ct
gauche et le tourner vers la ruelle.

On fit une rptition. Cela allait bien. M. Louaisot pourtant dit qu'on
pouvait faire mieux.

Il replia le bras du dfunt sous le corps, et ce fut ma propre main
droite qui entra dans la manche de la chemise.

--Comme a, tu pourras signer, dit Louaisot,  ttons, c'est vrai, mais
qu'importe? Dans l'tat o est le pauvre monsieur, on n'a pas une belle
criture. Plus tu barbouilleras, mieux cela vaudra. D'ailleurs, je te
tiendrai la main.... Sors de l, petiot, tu n'as pas besoin de te
fatiguer d'avance.

Si j'avais de l'imagination, j'aurais arrang toute cette histoire-l,
et je n'aurais pas montr les ficelles de mes marionnettes avant de les
mettre en scne, mais je ne sais pas raconter autrement qu'en suivant
l'ordre et la marche de ce qui se passa sous mes yeux.

Louaisot paraissait content. Il passa un instant derrire le rideau, et
nous entendmes quelqu'un qui appelait Louette d'une voix faible.

Louette tenait je ne sais quoi  la main et cela tomba.

Elle se mit  trembler si fort que sa jupe allait et venait, et son
bonnet se souleva sur ses cheveux qui se hrissaient.

--Jsus Seigneur! fit-elle, notre monsieur a parl!

Moi, je me doutais bien que c'tait le patron, mais la voix tait si
miraculeusement imite et sortait si bien de la bouche entrouverte du
marquis que tout mon corps n'tait qu'un frisson.

Je me souvins de la leon que le patron avait prise avec le ventriloque
et qu'il avait paye un billet de mille francs.

Il ressortit de derrire le rideau. Louette et moi nous reculmes.

C'tait un vieil homme  cheveux blancs qui venait  nous d'un pas
vnrable et nous demanda:

--Pensez-vous que cet imbcile de Pouleux me reconnaisse?

--Le diable! dit Louette. Le diable en personne!  quel mtier
pourra-t-on faire pnitence aprs tout a!

--Alors, reprit le patron, vous pensez que je ne vas pas trop mal jouer
mon petit bout de rle.... Quelle heure avons-nous? La pendule marquait
deux heures et demie aprs minuit. Il y avait deux grandes heures que
nous tions au travail.

--Nous avons du temps devant nous, dit Louaisot. En cette saison, il ne
fait pas jour avant sept heures. Voyons! avant de lever le rideau, une
dernire fois, Louette, ma commre, tu n'avais dit  personne au chteau
que ton matre avait _pass_?

--Je ne suis pas sortie par la cuisine pour aller au presbytre,
rpondit Louette.

--Et tu es bien sre de n'avoir rencontr personne en chemin?

--Personne que vous.

--Nous sommes des bons! alors, va me chercher ta matresse, et toi,
petiot,  ton poste!

Quand Mme la marquise de Chambray rentra dans la chambre de son mari.
Louaisot tait debout auprs du lit.

Louette avait prvenu sa matresse sans doute, car celle-ci ne se mprit
point au dguisement de Louaisot, qui tait parfait, je l'affirme, au
point de tromper sa propre mre, si elle l'et vu costum ainsi.

Olympe dit ds le seuil:

--M. Louaisot, qu'est-ce que c'est que cette farce infme?

--Belle dame, rpondit le patron, vous tes svre dans vos expressions.
Je ne suis pas M. Louaisot. Je suis le clbre mdecin de Paris que
toute autre marquise dans votre position aurait mand par le tlgraphe.
Il est bon de pouvoir se dire plus tard: Je n'ai rien nglig!

--Si j'ai commis une faute... commena Olympe.

--La voil rpare! interrompit Louaisot. Le clbre mdecin de Paris
est arriv  temps, Dieu merci! M. le marquis de Chambray n'est pas
mort!

La marquise voulut parler. Je crois que son indignation tait sincre,
mais Louette lui dit tout bas:

--C'est pour votre bien... et songez  l'enfant!

--Madame, reprit Louaisot, il va se passer ici quelque chose de
solennel. Nous ne craignons ni les tmoins ni la lumire. Il faut que
tous les domestiques du chteau et les gens de la ferme soient veills
 l'instant mme pour assister  la crmonie....

--Et vous avez cru que je me prterais  cela! s'cria Olympe qui
repoussa Louette loin d'elle.

--Oui, Madame, j'en suis sr. Ce soir, votre petit Lucien me l'a promis
de votre part.

Olympe courba la tte. Louaisot poursuivit:

--Il faut que Me Pouleux, le notaire de Mricourt soit mand, 
l'instant mme aussi; qu'on le fasse lever de force s'il est besoin,
qu'on l'arrache de son lit. La mort n'attend pas et M. le marquis est
bien malade! Il m'a confi son dsir de changer quelque chose  l'acte
authentique qui contient ses dispositions dernires.

La poitrine d'Olympe rendit un gmissement, mais elle ne fit aucune
rsistance.

--Avant de partir pour faire excuter avec la plus extrme diligence,
les ordres de Mme la marquise, dit Louaisot  Louette, je vous serais
oblig, ma bonne fille, de m'apporter une lgre collation; n'importe
quoi: de la viande froide et un verre de vin. Les glaces de l'ge,
figures par ma perruque, ont rendu mon estomac exigeant.

Louette sortit et revint l'instant d'aprs avec un plateau.

Quand elle fut partie dfinitivement pour accomplir les ordres qu'elle
avait reus, nous restmes seuls dans la chambre mortuaire la marquise,
Louaisot et moi.

Du fond de mon trou, j'entendais la marquise, sangloter et Louaisot
manger.

Il mangeait avec cette sonore activit de mchoires qui appartient aux
ruminants et aux bonnes consciences.

Aucune parole ne fut change entre la marquise et lui.

Elle connaissait bien son Louaisot: elle n'essaya ni menaces ni prires.

Au bout de dix minutes  peine, les premiers valets arrivrent effars,
inquiets--surtout curieux.

Les larmes de la marquise faisaient bien. Louaisot avait brusqu la fin
de son rveillon.

Il se tenait debout au chevet de _son malade_. Les bonnes gens le
regardaient avec une superstitieuse terreur. Louette leur avait dit:
Vous verrez un mdecin de Paris!

Valets et servantes faisaient le signe de la croix en entrant. Quant aux
gens de la ferme ils s'agenouillrent sur le plancher. Et de tout ce
monde qui allait sans cesse augmentant, car on avait prvenu les voisins
comme pour une fte, un murmure sourd se dgageait disant:

--Il est comme s'il tait dj un dfunt!

Le clbre mdecin de Paris se pencha et demanda d'une voix basse, mais
intelligible:

--M. le marquis, sentez-vous l'effet de votre potion?

Le marquis ne rpondit pas, mais sa tte remua si ostensiblement que la
foule des serviteurs et des fermiers ondula. Il y eut une paysanne qui
dit:

--a a l'air d'un bon sorcier tout de mme, ce vieux-l.

Me Pouleux arriva, suivi de son clerc et d'une fourne de paysans qu'on
avait rveills en route.

Dans la campagne normande, l'agonie d'un tre humain est un irrsistible
attrait. Ces braves gens, hommes et femmes, taient tous reconnaissants
du service qu'on leur avait rendu en les amenant.

Me Pouleux avait sa grosse face couleur de chandelle toute bouffie de
sommeil. Il traversa la foule des assistants avec l'air d'importance que
lui donnait sa position sociale et vint s'aplatir devant le fauteuil de
la marquise, qui avait sa tte entre ses mains et ne le voyait pas.

--C'est donc bien press? demanda-t-il.

Olympe le regarda d'un oeil gar et resta muette. Me Pouleux se
retourna du ct du lit et dit:

--Eh bien! M. le marquis, vous voil qui avez meilleure mine....

Il s'arrta bouche bante parce qu'il venait de rencontrer l'oeil
vitreux du cadavre.

Les notaires sont comme les prtres et les mdecins: ils connaissent
intimement la mort.

--Mais... mais... mais... fit-il par trois fois.

Les paysans comprirent. Il y en eut qui dirent.

--Oh! allez, il bouge encore bien!

Le mdecin de Paris s'tait inclin jusqu' mettre son oreille sur la
bouche du mort. En se relevant il dit:

--M. le marquis demande qu'on loigne un peu les lumires. Et la tte de
M. le marquis remua en signe d'assentiment.

--Ma foi, oui, ma foi oui, dit Pouleux, il bouge encore bien.

La voix du clbre mdecin ne ressemblait pas  celle de M. Louaisot. Il
la prenait je ne sais o dans sa tte. C'tait la voix que les tnors
ont en parlant. Me Pouleux appela son clerc qui portait sous le bras une
serviette de cuir.

--Alors, Madame, dit-il, M. le marquis a manifest le dsir de me voir?

--Me Pouleux! appela en ce moment le marquis.

Ce fut un son trs faible, mais on l'entendit de toutes les extrmits
de la chambre. Dans mon trou, je reconnus la voix du mort.

Le notaire s'tait vivement retourn.

Le marquis ne parlait plus, mais sa main droite, qui tait sur le devant
du lit, fit un mouvement comme pour dsigner le docteur de Paris.

Celui-ci prit aussitt la parole.

--Mme la marquise, dit-il depuis mon arrive, est dans un tat de
prostration qui doit inquiter. Quand on m'a montr pour la premire
fois le malade, j'ai cru qu'il tait trop tard, mais le spasme a cd 
une mdication nergique.

--Puis-je demander le nom de M. le docteur? interrogea timidement
Pouleux.

--Chapart, Dr Chapart, directeur de la maison Chapart, rue des Moulins 
Belleville. C'est un tablissement qui jouit de quelque notorit.

--J'en ai beaucoup entendu parler, dit Pouleux qui salua d'un air
aimable.

Le mdecin de Paris rendit le salut et reprit.

--Au lieu et place de Mme la marquise, dont la sant personnelle va
ncessiter tout  l'heure de grands soins, puis-je rendre compte de ce
qui a ncessit l'envoi d'un message  M. le notaire? Est-ce lgal?

--Mais parfaitement, mais parfaitement, rpondit Pouleux. Ah! je crois
bien! Pourquoi pas?

--D'ailleurs poursuivit le mdecin, Mme la marquise pourra me
rectifier si ma mmoire s'gare. Et il y avait en outre ici une
servante... je ne la vois plus.

--Si fait prsent! dit Louette en masculin.

--Trs bien. Voici donc les faits: Aussitt que M. le marquis de
Chambray a repris connaissance, c'tait il y a une heure environ, il a
regard tout autour de lui, disant--si on peut appeler cela
_dire_,--murmurant plutt:

--Ai-je rv que j'ai fait mon testament?

Je ne pouvais pas rpondre, puisque je l'ignorais. D'un autre ct,
Mme la marquise restait muette et insensible, comme vous la voyez.
C'est la servante qui a rpondu:

--Vous n'avez pas rv M. le marquis; vous avez fait votre testament.

Je serais bien aise que la servante dclart si mon souvenir est fidle.

--a y est! fit Louette.

--Merci, ma fille. Mon rle ici est dlicat. Je me mle de choses qui ne
me regardent absolument pas, mais je le fais dans le pur intrt de la
vrit.

--Quant  a, c'est certain, dit-on de toute part. Il ne lui en
reviendra ni froid ni chaud  ce vieux bonhomme-l! Avant de poursuivre,
le mdecin tta le pouls du malade,--c'est--dire mon propre pouls, 
moi, J.-B-. M. Calvaire.

--Il y a des moments dit-il  Pouleux, o la circulation est presque
normale. Voyez! On ne voyait qu'un coin de mon poignet, ma main tait
sous la couverture.

Pouleux me tta le pouls d'un air entendu.

--Quel pauvre poignet maigre! chuchotait l'assistance. Lui qui tait si
bien en point quand il venait fureter pour les bahuts ou les vieux
plats.

--Ma parole, ma parole! s'cria Pouleux, a bat encore assez raide!

--Parlez moins haut, je vous prie, continua le docteur. O en tais-je?
 la rponse de la servante. Bien. Cette ide d'avoir fait un testament
paraissait proccuper M. le marquis excessivement; je dirai presque
jusqu' l'angoisse. Cela ne valait rien. Il fallait le calmer. Je lui
demandai s'il voulait du papier, une plume et de l'encre. Il secoua la
tte. Alors je songeai au notaire....

--Il faut toujours en venir l! dit Pouleux. Pensez-vous qu'on puisse
adresser une question au malade?

--Attendez!

Le docteur prit dans sa poche une petite fiole et un pinceau.

Il trempa le pinceau dans la fiole aprs l'avoir secou nergiquement et
promena les poils de blaireau ainsi humects sur les lvres du malade.

Dans la chambre tous les yeux taient ronds  force de s'carquiller.

Pouleux cligna de l'oeil en regardant l'assistance.

Toute sa physionomie disait:

--Les docteurs de Paris sont comme a!

--Interrogez! dit alors le mdecin.

En mme temps, il se pencha pour mettre ses deux mains en bandeau sur le
front du marquis, dont la figure fut ainsi plonge dans l'ombre.

--Voil le notaire demand, dit aussitt Pouleux. J'ai le testament avec
moi. M. le marquis voudrait-il y ajouter ou en retrancher quelque chose?
Le mot _codicille_ partit comme une explosion faible et sourde. On
voyait que ce pauvre homme de marquis avait fait grand effort pour le
prononcer. Olympe se leva. Tout le monde crut qu'elle allait parler.

Mais le docteur parisien se tourna vers elle, et Olympe retomba sur son
fauteuil.

Il y a des mots qui chantent dans l'oreille des notaires. Du moment que
le mot _codicille_ et t prononc, Me Pouleux ne vit plus rien et
n'entendit plus rien. Son clerc et lui taient dj  la besogne. Le
testament fut ouvert. Le clerc se mit  une table et trempa sa plume
dans l'critoire.

--Permettez! dit le mdecin de Paris, Mme la marquise vient de faire
un mouvement qui pourrait tre interprt comme une protestation. Je
marche ici  l'aveugle. Je suis arriv de cette nuit. Peut-tre le
testament qu'il est question de changer tait-il en faveur de Mme la
marquise....

--Mais du tout! mais du tout! interrompit Pouleux. Au contraire! y
sommes-nous?

Le docteur renouvela la scne du pinceau. L'assistance tait
positivement aux anges. Chacun retenait son souffle pour couter mieux.
De mmoire de Normand mricourtin, jamais personne n'avait pntr dans
la chambre d'un marquis  l'heure o il testait. Et ici tout le monde y
tait. Liesse!

--Parlez, Monsieur dit le mdecin qui imposa les mains de nouveau,
remettant ainsi tout naturellement le visage du malade dans l'ombre. Il
y eut un silence.

--Il ne peut pas! Il ne peut pas! disaient les bons Cauchois dont le
coeur battait.

--La paix! fit le notaire. Eh bien! M. le marquis... un peu de courage!

--Je donne... et lgue, pronona faiblement, mais nettement le malade,
tout... tout...  ma femme... et  mon fils. Un immense soupir souleva
les poitrines.

--La paix, bonnes gens, rpta le notaire, on va rdiger.

La plume du clerc grina sur le papier et il lut d'une petite voix
aigrelette qu'il avait, la formule qui prcde le codicille, puis le
codicille lui-mme, ainsi conu: .... A dclar donner et lguer par le
prsent  la dame Olympe-Marguerite-milie Barnod, marquise de Chambray
et audit mineur lgitim Lucien de Chambray, la totalit de ses biens
meubles et immeubles.

--Est-ce bien cela? demanda Pouleux.

M. de Chambray ne rpondit pas.

--Diable! fit le notaire, s'il est parti, ce sera comme on dit, de la
bouillie pour les chats!

--Est-ce cela que vous voulez, M. le marquis? demanda le docteur  son
tour.

Et il se pencha pour approcher son oreille de cette bouche immobile qui
tait froide dj depuis longtemps. Il couta faisant signe  tous de
retenir leur respiration,--et tous obirent.

La partie que jouait ce Louaisot tait audacieuse  un degr qui dpasse
la raison. Il et suffi d'une main qui et frl le cadavre par hasard
pour faire crouler tout l'chafaudage de ses supercheries.... Oui, nous
pouvons croire cela.--Mais je parie bien qu' cette botte-l ou  toute
autre, ce dmon de Louaisot aurait eu la parade. Quoi qu'il en soit, il
dit en se relevant, et au milieu du silence absolu qui rgnait dans la
chambre:

--M. le marquis est las. Il demande qu'on ajoute aprs biens, meubles
et immeubles les mots prsents et  venir.

Pouleux sourit finement.

--a n'a pas grand sens grommela-t-il, mais je sais bien ce qu'il veut
dire.... C'est la Tontine... et, de fait, ils ne sont plus que deux.
Vincent Malouais est dcd hier.... On va mettre la chose puisqu'il le
dsire. Mais pourra-t-il signer, seulement?

--Je l'espre, rpondit le mdecin.

Ce galant homme avait tressailli visiblement  l'annonce du dcs de
Malouais, mais ce mouvement avait pass inaperu.

Il demanda, en se penchant au-dessus du malade:

--M. le marquis, voulez-vous signer?

M. le marquis remua la tte affirmativement.

Il n'y eut pas dans la salle une seule paire d'yeux qui ne le vit.

Le clerc se leva de son tabouret.

C'tait ici l'instant critique.

L'assistance n'tait plus agenouille. Elle se tenait au contraire sur
ses pointes. Tout le monde voulait voir la main de notre monsieur qui
devait tre si maigre!

Jamais les coeurs simples qui taient l rassembls ne s'taient tant
amuss que cette nuit. Il y en avait pour longtemps  raconter aux
veilles.

C'tait le cas ou jamais de faire usage du pinceau et du petit flaconnet
que les coeurs simples appelaient dj la bouteille  la malice.

Toutes les mnagres, toutes les jeunesses  bonnet de coton auraient
donn un pch mortel pour voir de prs ce brimborion-l.

Et pour savoir au juste ce que a cotait d'argent pour faire venir de
Paris un mdecin pareil!

Le clbre docteur arrta le clerc d'un geste et opra sa mise en scne
du blaireau avec un redoublement de gravit.

Ds que les lvres du malade furent imbibes, sa main remua.

Tout le monde aurait bien pu en jurer au tribunal: la main remua comme
si elle allait sortir de dessous la couverture.

Nanmoins le docteur fut oblig d'aider un peu.

On la vit enfin, cette main. Elle tait trs suffisamment maigre, car en
ce temps-l comme aujourd'hui, je n'avais que la peau et les os.

--Elle est dj grise! dit-on tout bas. Lui qui l'avait si blanchette!

Presque tout le monde avait vu cette main-l de prs, car M. le marquis
allait souvent dans les fermes marchander un coucou du temps de Louis
XIII, un bahut  personnages ou quelque saladier de vieux-croyant. Ils
la trouvaient rapetisse. Ils disaient:

--Ce que c'est que la fin d'un quelqu'un!

Telle qu'elle tait, cette main-l fut tire tout doucement hors du lit
et on lui mit entre les doigts la plume trempe dans l'encre.

Le clerc fit  haute voix la lecture du codicille.

Puis le papier timbr fut tendu sur la chemise de cuir que le clerc
agenouill tint juste sous le poignet du malade.

Vous eussiez entendu une mouche voler et mme marcher au plafond! Toutes
les respirations taient arrtes, tous les yeux s'carquillaient.

La main se mit en mouvance pour employer l'expression d'une mnagre
qui n'aurait pas donn sa place au spectacle pour dix potes de cidre.

J'tais plus mort que vif au fond de mon trou; mais quand le docteur et
dit: Signez, M. le marquis, je fis aller mes doigts du mieux que je
pus,--puis ma main retomba, comme puise par ce suprme effort, et je
laissai aller la plume.

Pour le coup, il fut impossible de retenir la curiosit gnrale: on
rompit les rangs, et tout le monde se prcipita pour voir.

Pour voir cette signature qui venait presque de l'autre monde!

Il n'y avait pas  esprer qu'elle ressemblt beaucoup  celle du
marquis en bonne sant. Il avait crit son nom  ttons, puisque sa tte
n'avait pu quitter l'oreiller.

Elle ne ressemblait pas, en effet, au seing large et hardi du vieux
gentilhomme, elle ne ressemblait mme  rien du tout, sinon  la
maculature que laisserait sur un papier blanc la griffe noircie d'un
chat.

Et pourtant, il se trouva l, nombre de gens pour la reconnatre,
surtout ceux qui ne savaient pas lire, et Me Pouleux lui-mme, essuyant
ses bsicles en amateur, dclara qu'il y avait quelque chose.

Mais le savant mdecin de Paris fut plus svre.

--Puisque je me suis ml de cette affaire-l, dit-il, je veux qu'elle
soit bien faite. Nous avons ici les tmoins et le notaire. Je dsire, et
ce sera l'opinion de M. le marquis, qu'un acte de notorit soit dress
pour appuyer cette informe signature. Ces braves gens ne refuseront pas
d'affirmer par crit ce qu'ils ont vu.

--Ah! dame non! firent trente voix empresses, pour quant  a, je
_sons_ des vrais tmoins pour du coup! Me Pouleux ne put faire
d'objection, c'tait un article de plus  ajouter  son mmoire.

Le clerc se remit  sa place et bcla un acte  joindre au testament qui
tait une sorte de procs-verbal et certifiait vritable la signature
hiroglyphique de M. le marquis de Chambray. Aprs lecture, tous ceux
qui savaient signer signrent. Les autres firent leur croix. Seule,
Mme la marquise repoussa l'acte en dtournant la tte.

--tes-vous satisfait, M. le marquis? demanda le clbre docteur.

M. de Chambray remua la tte.

Puis on vit son corps verser lentement sur le ct gauche, tournant son
visage vers la ruelle, comme s'il et donn cong  tous ceux qui
taient l. La foule s'coula lentement et silencieusement, mais elle
retrouva la voix dans l'escalier qui retentit d'exclamations normandes.
Ah! dame! Ah! dame! on n'esprait pas se divertir davantage, mme 
l'enterrement de Notre Monsieur!

Pouleux et son clerc se retirrent  leur tour, aprs avoir souhait
meilleure sant  M. le marquis et tmoign au clbre mdecin le
plaisir qu'ils avaient eu  faire sa connaissance.

Nous restmes seuls, Mme la marquise, Louaisot, Louette et moi.

J'tais sorti de mon trou aux trois quarts asphyxi et compltement
abti par l'excs de ma terreur.

Ce que je viens de raconter vient surtout de Stphanie ma femme, qui
tait parmi les assistants.

Pendant toute la crmonie--qui avait dur trois heures
d'horloge!--Mme la marquise tait reste morne comme une pierre.
Louette avait les joues dfaites et les yeux creux comme aprs un mois
de maladie.

Pour n'avoir point chang, il n'y avait que le patron et le mort. M.
Louaisot tait frais comme une rose.

--Mes petits enfants, dit-il, voil une histoire qui a joliment march!
J'avais peur que notre chre belle Olympe ne commt quelque
inconsquence, mais quand je la regardais, je mettais quelque chose dans
mon oeil qui disait: Amour, vous tenez dans vos jolies mains la vie et
la mort de votre Lucien! Le jeune, s'entend, car le grand dadais du
mme nom vient d'tre nomm substitut  Yvetot, et je ne l'ai pas si
compltement sous ma coupe..., mais il y viendra.... Dites donc, je
grignoterais bien quelque chose, vous autres!

Louette sortit.

Le patron me prit l'oreille amicalement.

--Toi, petiot, me dit-il, tu as t superbe! On fera quelque chose de
toi. Seulement, tu as mis trop de force quand tu as retourn le pauvre
monsieur dans la ruelle. Un gaillard qui se relve comme a tout seul
aurait pu s'asseoir sur son sant et signer quatre douzaines de
codicilles. Mais une autre fois mieux.

Quand Louette fut revenue, M. Louaisot recommena son ternel repas.
Rien ne diminuait jamais son implacable apptit.

--Mes enfants, reprit-il la bouche pleine, nous allons rgler nos
comptes. Je vous ai promis beaucoup, mais je ne vous dois rien parce que
dsormais vous tes mes complices et que vous ne pouvez rien contre moi
sans vous casser les reins  vous-mmes; j'ai mis un trs grand soin 
tout cela: je suis l'homme qui ne nglige aucun dtail. Un clou mal
attach peut faire tomber toute une charpente.

Il alla vers le secrtaire de M. de Chambray. La clef tait  la
serrure. Il ouvrit en disant:

--Ce soir, on mettra les scells. Il y a un mineur. Chre Madame, vous
n'tes donc pas contente de voir ce bb-l un des hritiers les plus
cals du dpartement Je ne sais pas pourquoi ces gens-l trouvent
toujours le tiroir o est l'argent.

--Chre Madame, continua-t-il, je prends cinq mille francs pour moi, pas
un centime de plus. J'ai un peu nglig nos tontiniers depuis quelque
temps pour m'occuper de vos intrts plus prochains, mais ces braves-l
y vont trop bon jeu, trop bon argent! Peste! Vincent Malouais mort, il
n'en reste plus que deux. Il ne faut pas que ce gueux de Joseph Huroux
nous mange notre oncle Jean, dites donc! Nous ne sommes pas les
hritiers de Joseph Huroux!

Il fit sonner des pices d'or dans le creux de sa main.

--Avance! me dit-il.

J'tais incapable de lui dsobir en face. Je m'approchai.

--Je t'avais promis trois mille livres de rentes, poursuivit-il, ce qui
au denier vingt doit nous donner un capital de soixante mille francs. Je
te rachte a pour cinq louis, et une augmentation d'appointements de
cinq francs par mois.... Tiens donc!

Il frappa du pied parce que j'hsitais. Je pris les cinq louis, et je
les mis dans ma poche.

--Est-ce que vous comptez vous moquer de moi de la mme manire? demanda
Louette qui mit les deux poings sur ses hanches.

Louaisot referma le secrtaire.

--Toi, dit-il, tu es une bonne fille et une madre commre. Je te
promets que si les huit millions nous viennent, tu auras un bureau de
tabac. Louette l'appela coquin. Il leva un billet de mille francs
au-dessus de sa tte et Louette sauta comme une levrette pour l'avoir.
Puis il revint vers la marquise Olympe dont il prit la main.

--Chre Madame, dit-il d'un ton sec, si vous tes bien sage, dans
quarante-huit heures, je vous amnerai notre Lucien. Je me nomme
moi-mme son subrog-tuteur, arrangez-vous pour que ce soit ratifi par
le conseil de famille. Je ne vous fatigue pas de la peinture de mes
sentiments pour vous, mais vous voil veuve....

Il porta la main d'Olympe jusqu' un pouce de ses lvres.

Elle ne leva point les yeux sur lui, mais il me semblait que je voyais
sourdre le feu sombre de ses prunelles  travers ses paupires baisses.

S'il serre trop fort, la lionne le mordra, un jour ou l'autre....

Nous sortmes du chteau, M. Louaisot et moi, une demi-heure avant le
jour, mais il arriva tout seul  la maison de la bonne femme.

En chemin je m'enfuis et jamais depuis lors, il ne m'a revu.

Mais j'ai le privilge de ceux qui sont tout petits: il m'arrive parfois
de voir ceux qui ne me voient pas.

Moi, j'ai revu M. Louaisot.




Sixime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

La nourriture de l'affaire


Avant de passer  la dernire srie de ces rcits o je n'avais plus le
patron sous la main, mais o je le suivais toujours comme un espion
honoraire, aid dans ma tche par Stphanie, qui resta encore un peu de
temps chez la bonne femme Louaisot, je veux rassembler ici quelques
faits et quelques observations utiles.

J'ai toujours ide que ceci servira soit  M. L. Thibaut, soit  Jeanne
Pry, les deux principales victimes vivantes de ce merveilleux sclrat.

Je suis  peu prs sr que la mort des trois premiers membres de la
tontine, Jean-Pierre Martin, Simon Roux dit Duchesne et Vincent
Malouais, lui est trangre.

Vincent Malouais dcda, du reste, dans un lit de l'hpital gnral de
Rouen. Son cas fut regard comme curieux par les professeurs:

Il avait la morve du cheval.

En sa qualit d'ancien maquignon, devenu vagabond et presque mendiant,
il couchait souvent dans des curies de village.

Mais lors de la visite du corps, on trouva deux petites cicatrices, une
derrire chacune de ses oreilles. Toutes les deux taient noires et
environnes d'un cercle gangrneux.

Ce pouvaient tre des piqres de mouches  cheval.

Un interne de l'hpital fit observer nanmoins que les deux plaies
originaires, trs petites, taient en long et avaient des lvres comme
celles que produit la lancette du mdecin qui vaccine....

Joseph Huroux commenait  se former, et le patron avait raison de
craindre pour son vieux Jean Rochecotte.

D'autant mieux que, du ct du vieux Jean, le patron tait ds lors
parfaitement en rgle.

Le codicille tablissait  chaux et  sable la position de Mme la
marquise et de son fils.

Or, dans l'ide de Louaisot, il tait chef prdestin de cette famille,
compose de lui-mme, d'Olympe et du petit Lucien.

Et je suis bien loin de dire qu'il n'en arrivera pas  raliser ce plan.

Il a excut, Dieu merci! des tours de force bien plus difficiles.

Il est l'Encyclopdie vivante de la science sclrate.

C'est le docteur, le grand docteur polytechnique du crime!

L'affaire du codicille produisit sur moi un effet de terreur que je suis
incapable d'exprimer. Je me demandai en moi-mme  quelles besognes cet
homme-l que rien n'arrtait ne pouvait pas me destiner, et je trouvai
le courage de fuir.

Il restait entre M. Louaisot et les millions de la tontine d'abord
Joseph Huroux, sclrat comme lui, et qui pouvait, soit d'un coup de
couteau, soit  l'aide d'une pilule, dchirer sa toile d'araigne en
envoyant le vieux Rochecotte dans l'autre monde.

Jean Huroux aurait t alors le _dernier vivant_, et adieu paniers! la
vendange tait faite.

Il y avait ensuite Jean Rochecotte lui-mme qu'il fallait garder
prcieusement, mais dont, en somme, dans un temps donn, il fallait
hriter.

En troisime lieu, entre le vieux Jean et M. Louaisot, il y avait:

1 La famille des comtes de Rochecotte, reprsente par le jeune M.
Albert qui venait de perdre son pre.

2 La famille Pry de Marannes, reprsente par trois ttes: le baron,
la baronne et Jeanne.

Le baron achevait sa vie dans l'ornire o il l'avait verse. La
baronne, attaque de la poitrine, et mine par le chagrin, ne devait
pas, selon l'apparence, fournir une bien longue carrire.--Mais Jeanne
tait toute brillante de jeunesse et de sant.

Il y avait enfin, toujours entre le patron et le trsor, objet de sa
passion, deux personnes qu'il faut bien faire entrer en ligne de compte
pour clairer le jeu extraordinaire de cet homme:

La marquise Olympe qu'il tenait par l'enfant, mais dont la fire nature
tait susceptible de rvolte, et M. Lucien Thibaut pour qui la mme
Olympe conservait au fond de son coeur un amour entt et--selon M.
Louaisot--absolument inexplicable.

Moi, telle n'est pas mon opinion. Je comprends trs bien l'obstination
d'une sympathie enfantine qui a pour objet un homme remarquablement
beau, noble d'intelligence, grand de coeur et n'ayant contre lui qu'une
candeur de caractre qui peut inspirer de la piti  M. Louaisot mais
caresser au contraire ce qu'il y a de tendre dans l'imagination d'une
femme.

Je raisonne, moi aussi, et Stphanie m'aide: Mme la marquise de
Chambray, tant donns le secret de son adolescence, les douleurs, les
dangers de sa jeunesse, devait laisser prcisment son coeur aller vers
ce rve d'amour pur qui, pour elle, s'appelait Lucien Thibaut....

Quoi qu'il en soit, M. Thibaut,  son insu, tait dans l'affaire.

Son nom se trouvait couch sur la liste des obstacles vivants qui
gnaient la mcanique de M. Louaisot.

Mais en mme temps, comme le fils d'Olympe lui-mme, il pouvait tre
utile en qualit de mors  fourrer dans la bouche de la belle rvolte.

Aussi Louaisot, donnant les cartes d'une main sre, a servi parfois des
atouts  ce pauvre M. Thibaut, qui jouait  l'aveuglette.

Et maintenant que penser d'Olympe, ce miraculeux trsor de beaut?
Faut-il la plaindre comme une martyre? Faut-il l'excrer comme la
principale complice du bourreau?

Voil qui passe un peu ma philosophie.

Il y a de ceci et de cela dans son fait.

Louaisot reut un jour des mains de Mme Barnod mourante, cette enfant
chez qui toutes les gnreuses passions taient en germe.

Il fit videmment plus que la fltrir. Il la perdit.

J'ai surpris dans ce temps-l des lambeaux de leur correspondance.

Louaisot tait le matre, Olympe tait l'lve.

lve qui combattait, c'est vrai, les tendances empoisonnes de son
professeur, mais qui ne refusait pas d'apprendre de lui cette escrime
dont on se sert pour parer les coups du monde.

Du monde qu'on lui avait reprsent comme une immense caverne de
brigands.

Olympe possdait des talents qui salissent. Je n'en citerai qu'un:
Olympe avait plusieurs critures; j'ai vu de ses lettres traces de la
main gauche....

Cette ducation diabolique devait porter ses fruits.

Un jour, pousse par la jalousie qui devenait torture, Olympe, pour tuer
sa rivale, profita d'un crime commis et commit un autre crime, plus
grand peut-tre: elle favorisa l'erreur des juges dans une cause o il
s'agissait de vie ou de mort.

Oui, ce crime-l est,  mes yeux, plus grand mme que le brutal
assassinat!

S'arrte-t-on dans cette voie?

On essaye quelquefois. Olympe a eu de cruels remords.

Mais elle ne s'est pas encore arrte.

Il me reste  parler du fils d'Olympe, le petit Lucien, et de Fanchette,
avant de reprendre ces rcits dramatiques qui ne sont autre chose que
le procs-verbal de faits accomplis.

Deux mots seulement:

L'enfant de la nuit de Nol grandit. Il marche vers l'adolescence. C'est
une charmante et douce crature qui _aime son pre_ jusqu' l'adoration.

Son pre, c'est Louaisot.

Quant  Fanchette, la soeur ane de Jeanne Pry, femme Thibaut, la main
du patron doit tre l-dedans pour beaucoup ou pour peu.

Elle devint jeune fille. Elle avait 600 francs de pension qui lui
taient servis, Dieu sait comme, par le baron Pry, son pre.

Le baron l'aimait normment,  ce qu'il disait, et l'abandonnait du
meilleur de son coeur. Il la faisait dner quelquefois au restaurant et
je ne pense pas qu'il l'inondt de morale au dessert.

Fanchette tait toujours marchande de plaisirs. C'tait une intelligence
assez remarquable. Elle s'tait fait toute seule une manire
d'ducation. Beaucoup plus tard, je l'ai vue dame un instant.

Et par l'apparence c'tait une vraie dame.

M. Albert de Rochecotte avait tort quand il disait, comme cela a t
rapport dans l'acte d'accusation:

On n'pouse pas Fanchette.

Si fait vraiment. Il y a des Fanchette qu'il faut relever et pouser.
Quand on meurt pour avoir pay avec une moquerie la tendresse d'une
jeune fille, c'est bien fait, M. le comte! Je ne vous plains pas.

Fanchette tait encore marchande de plaisirs quand Albert de Rochecotte
la vit et l'aima.

La rencontra-t-il par hasard, ou par les soins de M. Louaisot, qui
prenait les mcaniques de loin, nous le savons, ou bien par l'imprudence
de ce vieil tourneau de baron? Je l'ignore....




Septime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Du sang et des fleurs




Avant-propos


Ce titre-l a l'air prtentieux, mais il est encore bien loin de dire
tout ce qu'il y aura dessous. C'est ici comme chez Nicolet, toujours de
plus carabin en plus carabin! Le mrite n'en est pas  moi, mais aux
vnements dont je suis le fidle rapporteur.

Je n'ai rien contre les romanciers, mais je ne peux m'empcher de dire
ceci: les histoires inventes par le hasard sont autrement originales
que les rengaines prtendues habiles qu'on pipe en fouillant cette hotte
creuse que ces messieurs appellent leur imagination. Attrape!




I

La Couronne


J'ai omis  dessein de parler d'une visite que le patron fit  la
Salptrire, quartier des folles, pendant notre premier voyage de Paris.
Je dsirais ne mentionner cette circonstance qu'au moment voulu, crainte
qu'elle ne ft oublie par le lecteur.

On sait que M. Louaisot affichait la prtention de tout connatre et
d'tre plus savant que les almanachs. Je pense bien qu'ici il avait son
ide. Il cherchait un rouage pour sa mcanique, ou plutt un outil:
_l'outil qui tue_.

Le diable sema un instrument sur son chemin, et vous pensez que M.
Louaisot ne le laissa pas traner.

Il y avait  la Salptrire une folle nomme Laura Cant. Elle tait ne
 Paris, malgr son nom italien, mais ses parents venaient de Catane en
Sicile.

Son pre et sa mre taient morts.

On l'appelait la Couronne. Voici pourquoi: elle s'vadait trs souvent,
malgr la surveillance spciale dont on l'entourait, on peut mme dire
qu'elle s'vadait quand elle voulait, par suite d'un merveilleux don
d'agilit qu'elle avait. On prtendait qu'elle tait veuve d'un
saltimbanque et ancienne danseuse de corde elle-mme.

Ds qu'elle tait libre elle volait. Cela lui tait d'autant plus facile
qu'elle avait une physionomie douce et remarquablement honnte.

Avec le produit de ses vols, elle achetait des fleurs qu'elle arrangeait
en couronnes pour les porter au cimetire,--non point sur une tombe
aime ou tout au moins connue d'avance, mais sur n'importe quelle tombe,
pourvu que le gazon d'alentour recouvrit le corps d'un enfant.

C'tait l sa folie. Elle disait qu'on lui avait pris son petit enfant
pour le mettre dans la terre, et elle voulait couvrir la terre de
fleurs.

Laura Cant ou la Couronne pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle tait
assez grande et trop mince,  cause de sa maigreur, mais vous n'avez pas
vu souvent de taille plus gracieuse que la sienne. Elle prenait tout
naturellement des poses charmantes et la souplesse inoue de son corps
donnait  ses mouvements une harmonie singulire.

Elle avait d tre jolie tout  fait. Ses traits plis et fltris
retrouvaient encore de la beaut dans le sourire. Je l'ai vue plus d'une
fois dans sa pose indolente et qu'un peintre et voulu saisir, bercer le
vent dans ses bras vides, tandis que ses grands cheveux noirs tombaient
comme un voile sur son visage repos dans un rve.

C'tait son rve qu'elle berait en chantant sur un air lent et triste
une chanson interminable qui commenait ainsi:

    _Le petit enfant_
    _Sourit, dans ses langes,_
    _C'est qu'il voit les anges.--_
    _Le soleil couchant_
    _ des yeux tranges...._

    _Le petit enfant_
    _Se plat sur la terre_
    _Auprs de sa mre.--_
    _J'ai pleur souvent_
    _La nuit tout entire...._




II

Une pice de la mcanique Louaisot


M. Louaisot, en ce temps-l, tudiait surtout la phrnologie. Que
n'tudiait-il pas? Il disait que lui, M. Louaisot, avait toutes les
bosses du fameux diplomate M. de Talleyrand-Prigord, et que moi je
n'tais pas beaucoup mieux mont qu'un singe ouistiti.

La phrnologie, toujours selon lui, tait pour beaucoup dans sa visite 
la Salptrire. Il me parla de la Couronne pendant toute une semaine et
finit par me la mener voir.

Je la trouvai telle que je l'ai dcrite, assise sur l'herbe, dans le
bosquet.

Quand nous lui parlmes, elle ne nous rpondit point.

Son regard, qui passait  travers les boucles ruisselantes de ses
cheveux, avait une douceur infinie. Elle se laissa palper le derrire de
la tte. M. Louaisot me montra, vers la nuque, la bosse qui tait cause
de son amour passionn pour les enfants, et derrire les oreilles, deux
autres bosses qui la prdisposaient fatalement  tuer.

Elle se mit  bercer et  chanter pendant cela:

    _Le petit enfant_
    _Aimait sa demeure,_
    _Dans le ciel il pleure.--_
    _L'cho lentement_
    _A murmur l'heure...._

Tuer! Cette pauvre crature! Sa voix me remuait le coeur.

Une gardienne nous dit:

--Elle est bien tranquille aujourd'hui, mais hier elle a saut de cette
branche que vous voyez l-haut dans le grand marronnier. Heureusement
qu'elle a manqu son lan et qu'elle est retombe de ce ct-ci du mur,
car elle aurait port l'argent des voisins au cimetire!

--Est-elle mchante? demanda Louaisot.

--Des fois, mais pas souvent. Elle dit qu'on voulait faire danser son
petit sur la corde quand il tait encore trop jeune. Plus on les fait
danser petits, plus a attire la foule. Alors, il tomba et se cassa.
Elle cherche toujours l'homme qui fit ce coup-l et si elle le trouve
jamais, gare  lui! Vous ne savez pas comme elle est forte!

La Couronne berait le vide et chantait:

    _Le petit enfant_
    _ la tte ronde,_
    _Souriante et blonde.--_
    _L'eau coule en chantant_
    _Sa chanson profonde...._

Cette chose-l une fois crite ne sonne plus. Il aurait fallu entendre
la Couronne elle-mme.

--Il n'y a pas bien longtemps, reprit la gardienne, il vint un visiteur
qui dplut  une de nos vieilles, je ne sais pas pourquoi. Elles ont de
la malice comme des dmons. La vieille alla trouver la Couronne qui
tait  bcher son petit cimetire l-bas au bout du bosquet et lui
montra le visiteur en disant:

--Le voil! celui qui a tu l'enfant!

La Couronne ne fit qu'une demi-douzaine de bonds pour traverser tout cet
espace que vous voyez. Elle tomba sur le malheureux monsieur comme une
tigresse. Ah! Ah! vous ne l'auriez pas reconnue! Le diable tait dans
ses yeux! Ses cheveux se hrissaient. On entendait ce qui rle dans la
gorge des btes froces. Le pauvre monsieur ne mourut pas sur le coup,
mais les mdecins disent qu'il n'en relvera pas....

Le patron cligna de l'oeil en me regardant. Simple histoire d'avoir
raison en phrnologie.

--Elle a donc un petit cimetire  elle? demanda-t-il.

--Si vous voulez lui payer quelques fleurs, vous allez bien voir.

La gardienne vendait des fleurs,  cause de la folle, comme elle aurait
vendu des petits pains si elle et gard, de l'autre ct du boulevard,
les ours du jardin des Plantes. Le patron acheta un bouquet qu'il jeta
sur les genoux de Laura.

Celle-ci ne leva mme pas les yeux. Elle se mit tout de suite, avec une
activit incroyable,  fabriquer une couronne qui fut acheve en un clin
d'oeil. En travaillant, elle grenait les couplets de sa chanson.

Ds que la couronne fut acheve, elle se leva, et sans nous accorder la
moindre attention, elle se dirigea, de son pas indolent et gracieux,
vers l'une des extrmits du bosquet. La gardienne nous dit:

--Elle ne remercie jamais. Dans son ide, c'est le bon Dieu qui lui
envoie les fleurs. Elle va remercier le bon Dieu l-bas.

Nous la suivmes. La gardienne continuait.

--Ce n'est pas qu'elle aime le bon Dieu, il lui a pris son enfant; mais
elle le craint parce qu'il a son enfant.

La Couronne s'arrta tout au bout du bosquet devant un petit tertre
gazonn qu'elle avait d lever elle-mme. Il y avait une pierre plate
et une croix.

Elle mit la guirlande au bras de la croix qui avait dj des fleurs,
puis elle s'agenouilla et colla ses lvres contre la terre.

J'avais le coeur plein.

En rentrant chez nous, le patron me dit:

--Tout peut se placer, mme cette bonne femme-l: la mcanique a une
pice de plus.




III

La petite Pologne


Quelques semaines aprs, je fus l'homme le plus tonn du monde en
voyant arriver chez nous Laura Cant en costume trs dcent et l'air
aussi pos qu'une dame de charit.

Le patron tait absent. Je la fis asseoir dans le bureau. Elle me dit
avec beaucoup de calme qu'elle tait la Couronne, une folle de la
Salptrire et qu'elle s'tait vade tout exprs pour venir trouver M.
Louaisot de Mricourt qui devait lui vendre des renseignements sur
l'homme qui avait tu son pauvre petit enfant.

Louaisot avait d la travailler dj depuis notre visite.

Laura Cant me raconta quelques bribes de sa mlancolique histoire. Il y
avait en elle une posie douce qui charmait. Je fus oblig de la quitter
pour aller  un autre client.

Elle fit, pendant mon absence, deux couronnes avec les fleurs qui
taient dans les vases de la chemine.

Et quand je revins, elle me dit qu'elle allait avoir une grosse brasse
de roses avec deux louis qu'elle avait vols dans une maison de l'avenue
d'Italie. Elle comptait bien prendre le temps de porter ses fleurs au
Pre-Lachaise avant de rentrer  la Salptrire.

Car elle ne s'chappait pas pour autre chose que pour visiter les
cimetires. Elle rentrait toujours.

Franchissons maintenant les mois et les annes. Arrivons au moment o
spar de M. Louaisot dj depuis longtemps, je continuais nanmoins
d'clairer sa conduite, pouss par un sentiment de curiosit
irrsistible.

On n'assiste pas au prologue d'un tel drame sans rester mordu par le
besoin d'en connatre le dnouement.

Jean Rochecotte-Bocourt, l'un des deux survivants de l'association
tontinire tablie plus de quarante ans en a entre les cinq
fournisseurs du pays de Caux, tait maintenant un vieillard souffreteux,
tout tremblant de corps et d'esprit qui vgtait dans un tat de
perptuelle terreur.

Il avait quitt la Normandie quelques mois aprs la mort du troisime
tontinier, et je suppose que M. Louaisot n'tait pas tranger  cette
fuite.

Car, en s'expatriant, le vieux Jean fuyait positivement le terrible
voisinage de Joseph Huroux.

L'tude Pouleux tait toujours dpositaire des fonds de la tontine, qui
dpassaient dsormais de beaucoup quatre millions, puisque la troisime
priode de quinze annes tait entame.

Me Pouleux n'avait pas les mmes raisons que Louaisot pour tenir la
drage haute  Joseph Huroux qui avait maintenant une chance sur deux
d'entrer en possession du trsor: une trs grosse chance contre une trs
petite, car il tait bien portant, malgr ses excs, et le vieux Jean ne
tenait plus sur ses jambes.

En outre, Joseph Huroux passait pour avoir un moyen  lui d'amender les
tables de mortalit, et le vieux Jean,  cet gard, n'tait plus capable
de lui rendre la monnaie de sa pice.

Aussi Me Pouleux s'tait-il fait sans scrupule aucun le banquier de
l'ancien mendiant qui ne gueusait plus et courait les foires et
assembles, aussi cossu que pas un marchand de boeufs.

Plus Joseph Huroux vieillissait, et mieux il buvait. Quand il avait bu,
il se posait en gros capitaliste, comme si dj la clef de la caisse
tontinire et t dans la poche de ct de sa peau de bique.

Seulement, il avait la fanfaronnade normande, et ne disait jamais rien
qui pt compromettre ni le pass ni l'avenir.

Le vieux Jean, pauvre et malade, n'aurait pas dur beaucoup en face de
ce robuste matador qui avait dj de terribles ressources au temps de sa
misre, et qui aujourd'hui faisait sonner des poignes de pices de cent
sous dans son sac.

Mais, aux faibles, il reste la Providence. Ici, la Providence eut la
bizarre ide de marcher dans les grands souliers crotts de M. Louaisot,
qui donna au pauvre vieux Jean les moyens de venir  Paris.

M. Louaisot l'aurait mis bien volontiers dans sa propre maison, mais le
vieux Jean avait dfiance. Les gens de campagne se croient plus en
sret dans la solitude qu'auprs d'un chrtien de certaine espce.

Je partage un peu leur avis.

On chercha donc tout bonnement un trou pour bien cacher le vieux Jean.

Dans la rue du Rocher,  quelques centaines de pas de la barrire
Monceaux, il y avait alors une petite alle humide et tortueuse, qui
courait entre deux grands murs et rejoignait d'immenses terrains vagues,
o le quartier de Laborde a t bti depuis.

Cela confinait  la Petite-Pologne, fort de Bondy parisienne, aussi
clbre jadis que le furent plus tard les Carrires d'Amrique.

Ce lieu s'appelait la plaine Bochet. Bien peu de gens savaient son nom.

Au bout de la ruelle, il y avait une masure en complet dsarroi,
entoure, comme une tombe, d'un terrain de deux mtres en tous sens.
Elle avait appartenu  un rtameur qui travaillait en ville et ne venait
l que pour dormir.

On y installa le bonhomme Jean Rochecotte.

De prix d'achat, ce palais cota cinq cents francs, et le vieux vcut l
au milieu de son futur domaine, car il devait acqurir bien peu de temps
aprs tous les terrains et toutes les maisons qui entouraient sa misre.

Ce ne fut pas moi qui le cherchai. Vous allez voir que ce fut lui qui
vint  moi, car je nichais dans une hutte encore plus misrable que la
sienne, faite avec une douzaine de planches pourries et de vieux volets,
dont la location me cotait quatorze sous par semaine, payables dix
centimes chaque soir.

Je succdais  un tueur de rats qui avait fait banqueroute.

Moi, dans ma hutte, je n'avais mme pas d'entourage comme au cimetire,
et quand mes pieds s'allongeaient en dormant, ils passaient  travers
mes murs.

Ce fut l que je commenai la rdaction de mes oeuvres littraires.

J'avais vu M. Louaisot venir plusieurs fois dans le taudis du vieux Jean
qui m'inspirait une certaine envie par le confortable dont il jouissait.
On lui avait install un pole de fonte et il faisait sa soupe en plein
air, vtu d'un manteau de chasseur d'Afrique qui m'aurait t comme un
gant.

Avec ce mme petit manteau gris d'ardoise, dont les dchirures taient
trs bien recousues de fil blanc, il allait, le matin, chercher son sou
de lait dans la rue du Rocher sous une porte cochre. Pour tout dire
enfin, il prenait son caf le soir avec une larme d'eau-de-vie.

Auprs de moi, c'tait un gros bourgeois.

On pense si je guettais M. Louaisot! Je l'avais reconnu ds sa premire
visite. Mais on devine en mme temps quelles prcautions je prenais pour
n'tre point vu de lui.

En vrit, ce n'tait pas difficile. Les pentes des Montagnes Rocheuses
ne peuvent pas tre plus sauvages ni plus accidentes que ne l'taient
les abords de mon domaine.

C'taient partout des dcombres, d'immenses tas de pltras, des steppes
de cette grande vilaine herbe bleutre qui croit sans culture, dans tous
les terrains vagues de Paris.

On aurait mis l-dedans du chevreuil! Et j'avais arrang--car mon got
pour la posie a rsist  tous mes malheurs--un petit jardinet entre
trois pans de mur en ruines, o je cultivais des chrysanthmes arrachs
sur les talus des fortifications, des pissenlits, deux pieds de digitale
et mme un lilas, ramass dans les rebuts du march aux fleurs. Il tait
devenu superbe, mon lilas,--comme ces condamns de la mdecine qui ont
le tort de reprendre et d'engraisser  la barbe de la facult.

Un jour que j'tais  mon travail d'auteur, je vis M. Louaisot dboucher
de l'alle avec une jeune femme, et du premier coup d'oeil je reconnus
la folle de la Salptrire: Laura Cant, dite la Couronne.

Elle allait derrire lui, ou plutt autour de lui comme un enfant qui
joue en marchant. Elle cueillait des herbes et quelques pauvres vilaines
fleurs.

Parfois, d'un bond de chamois, elle franchissait un dcombre--ou bien
grimpait sur une ruine--pour voir de plus loin.

D'o j'tais, je la trouvais toute jeune: l'air d'une fillette.

Le bonhomme Jean prenait le soleil sur le pas de sa porte.

Ds que Laura l'aperut, elle courut  lui. Il se trouvait que la pauvre
crature aimait les vieillards presque autant que les enfants.

Elle bondit sur les genoux de Jean Rochecotte et s'y blottit, caressante
comme si elle et trouv l le sein de son pre.




IV

L'outil est-il bon?


Je ne sais pas ce que se dirent le vieux Jean et le patron. J'tais bien
trop loin pour les entendre causer mais il fut vident pour moi que M.
Louaisot apportait une communication  la fois importante et fcheuse,
car le vieux se prit bientt  trembler de tous ses membres.

Il n'y aura pas beaucoup de dialogue dans le drame qui va suivre,
puisque mes oreilles m'taient inutiles. J'espre cependant rendre les
scnes aussi claires pour le lecteur qu'elles le furent pour moi qui
assistai, toute cette journe durant,  une vritable pantomime.

Louaisot ne resta pas plus d'un quart d'heure. En s'en allant, il laissa
Laura endormie aux pieds du vieillard qui la regardait avec un espoir
ml de terreur.

Je traduisais dj l'expression de cette physionomie ravage. Elle me
semblait dire:

Est-ce bien vrai que cette pauvre fille soit en tat de me porter
secours?

Mais le vritable mot de l'nigme me fut donn une heure environ aprs
le dpart de Louaisot.

Le bonhomme s'tait assoupi  son tour. C'tait vraiment une misrable
crature, sa tte pendait sur sa poitrine creuse, laissant saillir les
os de sa nuque, dente comme une scie.

Un coup de poing aurait bris cela comme verre.

Tout d'un coup, je vis paratre au bout de la ruelle une peau de bique,
un brle-gueule et un nez couleur de tomate.

Jamais je n'avais vu Joseph Huroux. J'ignorais mme qu'il ft en tat de
se payer une toilette aussi toffe.

Et pourtant je le reconnus tout de suite, comme si quelqu'un l'et nomm
derrire moi.

Ma pense marcha aussitt. Je ne dis pas mon imagination, j'en manque
absolument; je dis ma pense: ce qui chez nous devine et dduit par le
calcul.

Que venait faire l l'ancien mendiant, si vhmentement souponn
d'avoir guri de leur misre les trois premiers membres de la tontine?

Ceci n'tait pas mme une question pour moi.

Joseph Huroux venait rendre au vieux Jean le mme service qu'il avait
dj rendu successivement  Jean-Pierre Martin, le bedeau,  Simon Roux,
dit Duchne le dserteur, et  Vincent Malouais, le maquignon.

Mauvaise figure, du reste, ce Joseph Huroux, et qui disait assez bien
son dessein.

Mais comment tait-il l? Le trou du bonhomme ne pouvait, en vrit,
passer pour une cachette facile  dcouvrir.

Le vieux Jean ne sortait jamais, sinon dans un petit primtre de cent
cinquante mtres au plus pour se procurer ses aliments et son tabac. Son
chauffage, il le ramassait dans le dsert qui environnait nos deux
huttes, la sienne et la mienne.

Et mme, quand une de mes planches laissait tomber ses coins moisis, il
ramassait le bois pour le brler.

Un limier de Paris, un vrai limier serait venu ici peut-tre tout
justement parce que personne n'y venait, mais un bouledogue campagnard!

Non. Ce devait tre M. Louaisot qui avait attir l Joseph Huroux par
son industrie.

La prsence de Laura,--l'outil,--donnait pour moi  cette supposition le
caractre de l'vidence.

M. Louaisot avait pris les devants, parce que l'homme  la peau de bique
l'inquitait. Ce n'tait pas, aprs tout, un adversaire mprisable. Il
avait fait trois fois ses preuves.

Un coup d'heureuse chance pouvait lui fournir beau jeu pour la partie
suprme. Avec beau jeu, il devait gagner. Et alors, le plan de M.
Louaisot, qui avait dj cot si cher, tait ruin  jamais.

Il n'tait pas dans la nature du patron de s'en rapporter au sort. Lui
qui trichait toujours, pourquoi aurait-il men loyalement cette partie
d'o dpendait tout son avenir?

Il avait, comme  l'ordinaire, voulu choisir son terrain, son heure et
ses armes.

Il avait amen Joseph Huroux ici--lui-mme.

Ici, o le pige tait tendu.

J'allais voir la lutte, moi, la plume derrire l'oreille et commodment
assis sur la bche qui me servait de fauteuil  la Voltaire.

Je ne sais pas si mon admiration pour ce roi des coquins me rend
partial, mais je suis bien forc d'avouer qu'ici encore sa combinaison
me parat mriter les plus grands loges.

Rien que le choix de l'outil trahit la main d'un matre.

Voici un sclrat campagnard qu'on a t pcher dans son cabaret
d'habitude, l-bas, au fond du pays de Caux pour lui dire:

L'homme que tu cherches et qui vaut pour toi une demi-douzaine de
millions est  Paris.

Ce n'est pas mal, mais cela rentre dans les moyens vulgaires.

Le rustre part.  Paris, il cherche et ne trouve pas. On le prend par la
main et on le conduit au seuil de la cachette.

a devient plus original. Il y a en effet, l, une difficult.

Pour tendre une embuscade  l'ennemi, il faut des soldats. Et l'ennemi,
quand il s'appelle Joseph Huroux, ancien mendiant  besace du pays
cauchois, a un flair capable de dpister le gendarme  trois lieues  la
ronde.

D'ailleurs, dans notre cas spcial le gendarme n'est bon que pour
arrter, empcher, il ne tranche pas la question de survivance, qui est
la principale.

Tout est donc dans le choix du soldat qui va garder ce vieil homme,
inhabile  se garder lui-mme.

Tout est dans le choix de l'outil.

Or voici un outil qu'on ne voit pas, une arme qui n'a pas l'air d'une
arme: une gracieuse jeune femme dont l'indolence ne peut qu'ajouter aux
embarras du vieillard.

Le rustre peut approcher sans dfiance. Tout au plus lui en cotera-t-il
deux coups au lieu d'un, et il n'est pas  cela prs.

Ah! certes, la trappe est bien tendue. C'est une arme invisible,
celle-l.--Reste  savoir si elle est assez fortement trempe pour
remplacer les armes qui se voient.

C'est  peine si Joseph Huroux se montra au bout du mur qui fermait
l'extrmit de la ruelle, dbouchant dans la plaine Bochet.

Je dis _fermait_ parce que la ruelle venait sur nous de biais. Pour se
cacher il suffisait de faire un pas en arrire.

Joseph Huroux avait un chapeau de cuir rabattu jusque sur ses yeux. Il
tenait  la main une monstrueuse cravache dont le cuir tait tout pel,
mais qui devait avoir dans sa pomme une balle pesant au moins une once.

Il regarda le vieux et je vis ses grosses lvres sourire.

La vue de Laura endormie parut l'enchanter beaucoup moins. Je devinai
sur sa bouche une question qui devait tre celle-ci:

--O diable la vieille bte a-t-il vol cela?

Il rflchit pendant la moiti d'une minute, puis il disparut.

J'tais sr qu'il ne s'en tait pas all bien loin.




V

Ce que valait l'outil


Le dimanche, dans ces halliers parisiens plus sauvages que les solitudes
de la Sonora et d'une laideur dsole  laquelle rien au monde ne se
peut comparer, quelques Pawnies de la rue Saint-Lazare, quelques
O-jibbewas de la barrire Monceaux venaient quelquefois vaguer.

On voyait l de pauvres honntes familles si peu habitues au vert
qu'elles prenaient les souillures du sol pour de l'herbe, et nos cahutes
pour des chaumires,--on voyait aussi quelques couples prodigieux, don
Juan de retour du bagne et sa dona Anna fourrageant dans cette misre et
essayant de ruiner les ruines.

Mais les jours de semaine, personne! jamais!

On arrivait pourtant dans ce Sahara de deux hectares par trois
diffrents cts, la ruelle d'abord, un couloir descendant du boulevard
extrieur ensuite, enfin une sorte de boyau tortueux qui montait de la
rue de Laborde.

Mais except le dimanche, o Paris descendrait  la cave plutt que de
ne pas sortir de chez lui, ces trois dfils semblaient des barrires
infranchissables entre notre barbarie et la civilisation indigente des
alentours.

Le lieu tait vritablement propice pour un mauvais coup. Point de
fentres donnant sur les terrains. Entre la rue du Rocher, qui tait la
plus voisine de nous et nos huttes il y avait toute la longueur de la
ruelle, occupe par deux grands jardins dont les murs avaient vingt
pieds de hauteur.

Je ne crois pas qu'il se ft jamais commis l beaucoup de crimes, mais
c'tait parce que personne n'y venait qui valt la peine d'tre assomm.

Un soir de dimanche, j'y ai entendu deux philosophes dont l'un disait 
l'autre avec mlancolie:

--S'il venait seulement quelqu'un de trois francs!...

Mais l'autre ne rpondit seulement pas  la hardiesse de cette
hypothse.

Une heure se passa. La Couronne s'veilla la premire. Elle secoua
doucement la main du vieillard qui ouvrit les yeux en sursaut. Il avait
dormi tranquille parce qu'il se sentait gard, on comprenait cela  la
terreur soudaine que le rveil amenait.

La Couronne demanda  manger, car le vieux entra dans sa maison et en
ressortit avec une tartine de pain et une pomme.

Laura se mit aussitt  faire son repas.

Il n'y avait pas  s'y tromper, elle tait l en sentinelle. Louaisot
avait obtenu d'elle promesse d'y rester un temps donn. Et d'autre part,
il s'tait arrang de faon que Joseph Huroux arrivt pendant qu'elle
faisait faction.

Le patron excellait  ces arrangements presque purils et fournissant
des consquences tragiques.

Ds que la Couronne eut achev son repas qu'elle prit, accroupie,
mangeant tour  tour une petite bouche de pain et une petite bouche de
pomme, elle sauta sur les genoux du vieux Jean et l'embrassa  plusieurs
reprises.

Elle tait gaie, elle riait si bruyamment que l'cho de sa joie venait
jusqu' moi par les trous de mes planches.

Puis elle prit tout  coup sa course  travers les herbes dessches,
fouillant les maigres broussailles et cherchant je ne sais quoi.

Tantt elle parlait toute seule, tantt elle chantait sa chanson.

Je guettais l'embouchure de la ruelle.

Joseph Huroux n'avait point reparu.

Le soleil s'tait couch derrire les maisons lointaines de la rue de la
Bienfaisance dont les derrires bordaient le terrain du ct de l'ouest.

Le brun de nuit approchait.

Laura se mit  bercer le cher petit fantme que son rve mettait entre
ses bras si souvent. Aux lueurs du crpuscule vous eussiez dit la jeune
mre heureuse qui presse contre son sein l'espoir bien aim de sa vie.

Elle tait belle et douce comme l'amour des madones.

En berant, elle chantait. Elle vint si prs de ma hutte que j'entendais
sa mlodie plaintive:

    _Le petit enfant_
    _tait dans sa cage_
    _L'oiseau de passage.--_
    _La lune  prsent_
    _Est sous le nuage...._

Elle s'interrompit  dix pas de moi pour cueillir un liseron fan.

Et la nature du pacte conclu entre elle et Louaisot me fut
catgoriquement explique, car elle dit:

--Il m'a promis de me donner tout ce que je pourrais porter de fleurs!

Voil pourquoi elle gardait fidlement sa faction. Pour rcompense, elle
aurait de pleines brasses de fleurs; de quoi fleurir beaucoup, beaucoup
de petites tombes.

Elle passa derrire ma cahute:

    _Mon petit enfant,_
    _O s'en est alle_
    _Ton me envole?--_
    _J'coute le vent_
    _Qui suit la valle...._

Ce fut le dernier couplet que j'entendis: Laura s'tait perdue dans les
dcombres.

Le vieux Jean avait repass le seuil de sa maison.

Mon regard, qui avait quitt un instant l'extrmit de la ruelle, y
revint. Je vis quelque chose de sombre au coin du grand mur.

Cela remuait--et avanait.

La brune tait tombe tout  fait, mais je n'avais pas besoin d'y voir.
Je savais quel tait cet objet sombre qui semblait glisser vers la
cabane du vieux Jean.

Celui-ci tait en train d'allumer sa chandelle. Je venais d'apercevoir
cette lueur rapide qui suit l'explosion d'une allumette chimique.

Il ne devait pas tre sur ses gardes.

Tout cela ne me concernait point, et pourtant j'avais la poitrine
serre.

Ce n'tait pas pour les millions. Ces deux vieux hommes jouaient une
partie dont l'enjeu aurait couvert d'or les trois quarts de la plaine
Bochet, mais que m'importait cet enjeu, dont, en aucun cas, je ne devais
avoir ma part?

Ma poitrine se serrait parce que je devinais un couteau sous la peau de
bique de l'ancien mendiant, et parce que ce vieillard tremblotant, qui
ne saurait point se dfendre, tait mon voisin, mon seul voisin depuis
plusieurs semaines.

Et puis qu'allait faire la Couronne?

Elle tait loin. On ne la voyait plus. L'cho de son chant n'arrivait
mme pas jusqu' moi.

Joseph Huroux avanait toujours.

Il tait arriv  un pli de terrain o les herbes avaient eu plus
d'humidit et s'taient multiplies.

Il avait dsormais de quoi masquer son approche.

Je n'aurai jamais honte de ma sensibilit. Cdant  un mouvement
gnreux, je soulevai la planche qui me servait de porte et je sortis.

Je pouvais prvenir le vieux sans trop de danger parce que sa cahute
avait une manire de fentre qui donnait juste en face de moi et qui se
trouvait ouverte.

Mais je n'eus pas le temps d'accomplir mon dessein.

L'vnement marcha comme la foudre.

Au moment o je sortais en prenant les prcautions dictes par la
prudence, le vieux Jean qui ne se doutait encore de rien, mais qui
voulait clore sa devanture  l'heure ordinaire, passa sa tte  la
fentre, ouverte de mon ct et cria de sa voix chevrotante:

--H! l-bas! ma bonne fille, il faut rentrer.

Elle entendit, car son pas remua les herbes  une centaine de mtres
derrire moi. Mais Jean Huroux entendit aussi. Il avait avanc bien plus
que je ne croyais  l'abri de la coule. Je le vis se dresser  vingt
mtres tout au plus de la porte du vieux Jean.

Celui-ci l'aperut en mme temps que moi. Il tait debout au seuil de sa
porte et tenait la barre  la main. Je suppose qu'il reconnut son mortel
ennemi, car il jeta la barre dont il n'avait plus le temps de se servir
et, faisant le tour de sa cabane, il s'enfuit vers ma hutte. On
entendait le rle de terreur qui s'chappait de sa gorge. Pourtant, il
n'avait pas perdu son sang-froid, car en courant, il criait:

--Laura, ma fille! c'est lui! au secours!

C'tait encore un rude gaillard que ce Joseph Huroux.

Il avait dpouill sa peau de bique pour mieux aller et il faisait des
enjambes de loup.

Moi, j'avais laiss retomber ma planche. Mon taudis avait bien assez de
trous sans cela.

La Couronne venait, mais elle ne se pressait pas. Le vieux n'avait pas
encore prononc le mot sacramentel.

Et il faillit bien ne pas le prononcer, car Joseph Huroux gagnait
terriblement.

Au risque de radoter, je rpte qu'on tait ici aussi loin de tout
secours, quoique dans Paris, et aussi  l'aise pour commettre un meurtre
que si une fort vierge vous et entour  dix lieues  la ronde. Huroux
atteignit Jean au moment o celui-ci passait devant ma hutte. Jean
venait de butter et de tomber.

Ce fut ce qui le sauva, car en tombant et probablement sans le savoir,
il pronona le mot-talisman.

--Viens! s'cria-t-il avec dtresse, voil l'homme! celui qui a tu le
petit enfant!

Quelque chose de plus rapide qu'un cerf au plus fort de sa course passa
devant ma hutte.  travers les planches, je sentis le vent de ce
projectile humain. C'tait la Couronne qui bondissait.

Jean Huroux, saisi  la gorge, poussa une clameur trangle.

Il y eut une lutte courte, pendant laquelle je vis la folle s'enlacer
comme un serpent autour de ce gros corps aux formes athltiques. Puis la
folle se mit  gambader de ci de l, tandis que Joseph Huroux gisait la
face contre terre. L'outil tait bon.

Le vieux Jean se releva pniblement. Quand il fut debout, il redressa
ses reins que toujours j'avais vus courbs, et d'une voix que je n'avais
jamais entendue, il dit:

--_Je suis le dernier vivant!_

J'attendais le patron.

Le patron vint avec sa charge de fleurs que la Couronne emporta en
triomphe.

Celle-l n'tait pas embarrasse pour entrer au cimetire aprs la
fermeture des grilles. La hauteur des murailles ne l'inquitait point.

M. Louaisot voulut prendre avec le vieux Jean son ton ordinaire, mais
celui-ci ne le permit point.

--Mon brave M. Louaisot, lui dit-il, gardons nos distances, s'il vous
plat. Je ne refuse pas de vous prendre pour mon homme d'affaires: vous
savez votre mtier, vous ferez les diligences voulues pour que les fonds
de la tontine me soient immdiatement dlivrs. En attendant, quoique je
sois bien innocent du meurtre de cette bte brute, on pourrait m'en
accuser,  cause du grand intrt que j'y avais. Si vous voulez traner
le cadavre jusqu'au bout de la ruelle qui va place Laborde, il y a l un
cabaret mal fam dont le voisinage expliquera au besoin la fin violente
de Joseph Huroux. Attendez, si vous voulez, que la nuit soit plus noire.
Ici, nous n'avons pas  craindre la curiosit des passants, et mon
voisin, mon seul voisin--il parlait de moi,--ne rentre gure que vers
dix heures. S'il s'tait trouv l, malheureusement, nous aurions t
obligs de nous occuper de lui.

--Vous tes sr qu'il n'y est pas? demanda Louaisot. On juge si j'tais
sur un lit de roses!

J'avais une sortie de derrire, ou plutt chaque planche de mon taudis
pouvait tre pousse et servir de porte.

Je n'attendis mme pas la rponse du vieux Jean. Je fourrai mes papiers
sous ma plerine, et je me glissai dehors.

Il tait temps. Le vieux Jean rpondit:

--On peut toujours voir.

Et, sans plus de faon, le patron entra chez moi en poussant ma porte
d'un coup de pied.

Je m'tais blotti dehors dans une brousse qui avait prospr  l'abri du
mur, et je ne bougeais pas plus qu'un lapin dans son terrier.

Il n'y est pas, dit le patron, mais....

--Il s'interrompit pour respirer fortement et acheva:

--Oui, de par le diable! Je connais cette odeur-l: c'est du gibier 
moi!

Je ne sais pas si j'ai not parmi les qualits naturelles de M. Louaisot
le flair qu'il avait: un flair qui valait celui d'un limier. Je l'ai vu
dix fois,  Mricourt, me dire le nom du client qui l'avait attendu en
fumant sa pipe dans la cuisine. Et cela sans jamais se tromper.

--Comment s'appelle votre voisin, puissant et respectable millionnaire?
demanda-t-il au vieux Jean.

--Est-ce que je sais le nom d'une pareille espce! rpondit le bonhomme,
prenant pour srieuse la formule ironique du patron.

--L'avez-vous vu, au moins, noble capitaliste?

--Deux ou trois fois, oui.

--Est-il grand ou petit?

--Il est haut comme ma botte.

--C'est bien cela. Je vais passer la nuit chez vous, tant pour porter ce
qui reste de Joseph Huroux  une distance convenable que pour tablir
une souricire o se prendra votre avorton de voisin. J'ai un compte
personnel  rgler avec ce moucheron-l.

Mais le compte ne fut pas rgl. Pendant que M. Louaisot allait chercher
de la lumire dans la cahute du vieux, je gagnai au large en rampant
comme un sauvage. Du coup, je perdis mon mobilier, car je ne suis jamais
rentr depuis dans mon domicile de la plaine Bochet.




Neuvime ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux


Cette affaire-l, je la connais comme ma poche. Je ne vais pas m'amuser
 repasser tout ce que les journaux ont dit, mais il y a beaucoup de
choses que personne n'a pu dire, parce que tout le monde les ignore,
except le patron et moi.

Et encore une belle dame  qui je puis donner un nom, grce  mon
systme de pseudonymes raisonns analogiques: la marquise Ida de Salonay
(Olympe de Chambray).

Quand un outil est bon, c'est le cas de ne pas le jeter de ct aprs
s'en tre servi une fois. Louaisot avait une besogne encore plus
importante que l'excution de Joseph Huroux. En dfinitive, il y avait
vingt moyens d'loigner l'ancien mendiant de son chemin.

Le genre de vie de Huroux rendait explicables tous les genres de mort
violente.

Il n'en tait pas de mme du jeune comte Albert de Rochecotte et de
Jeanne Pry. Tous les deux devaient disparatre puisque tous les deux
barraient la route, mais ici, un double meurtre, accompli dans des
circonstances ordinaires, aurait donn naissance  de trop faciles
soupons.

Car on commenait  parler du dernier vivant de la tontine normande et
de ses hritiers prsomptifs. Bien des gens savaient l'ordre lgal dans
lequel venaient les ttes aptes  succder: Rochecotte premier, Pry de
Marannes second, marquise de Chambray troisime. (Celle-ci du chef du
jeune marquis Lucien de Chambray, son fils mineur.)

Il s'agissait d'apporter ici des raffinements tout particuliers. La mort
devait jouer un jeu savant.

La maxime: _reus is est cui prodest crimen_[3] qui, dans le cas d'une
double disparition, devait peser si lourdement sur la marquise Olympe,
pouvait-elle tre retourne  son avantage? la couvrir, en quelque sorte
comme une irrcusable preuve d'innocence?

[Note 3: Celui-l est le coupable  qui profite le crime.]

Dj de mon temps, le patron travaillait  rsoudre ce problme de haute
algbre-coquine.

Il avait trouv cette formule mathmatique: _dtruire la premire tte
par la seconde et la seconde par la loi qui aurait  chtier le meurtre
de la premire._

Cartouche et Mandrin taient en vrit de bien nafs sclrats  ct de
nos calculateurs modernes.

Car ce problme tant proprement rsolu, la troisime ligne devenait
premire et pouvait se laver les mains de l'accident qui fauchait les
deux autres.

On dira tout ce qu'on voudra, le patron avait du talent.

Le lecteur peut se souvenir d'une double rencontre que nous fmes, M.
Louaisot et moi, dans le jardin du Palais-Royal: la petite Jeanne Pry
d'un ct, conduite par sa mre, et de l'autre la petite Fanchette, plus
ge d'un an, mancipe par l'abandon et la misre, et faisant toute
seule son mtier de revendeuse de plaisirs.

M. Louaisot n'avait alors que faire de Jeanne ni de Mme Pry, mais il
s'tait donn le soin d'acheter des plaisirs  Fanchette.

Et en le voyant causer avec l'enfant, je m'tais dit tout de suite: Ce
n'est pas pour le roi de Prusse que le patron gaspille ainsi dix sous et
dix minutes!

Cette Fanchette tait vraiment une jolie petite fille, rsolue et gaie,
qui prenait son sort en joyeuse part.

M. Louaisot, depuis ce jour-l, s'arrangea de manire  ne la plus
perdre de vue, et mme quand elle eut mont--ou descendu--en grade,
quand elle fut devenue la matresse de cet Albert de Rochecotte dont la
devise tait on n'pouse pas Fanchette, M. Louaisot l'accostait encore
partout o il la rencontrait pour lui donner ou lui demander des
nouvelles du pays.

Ils se traitaient tous deux en amis. Louaisot avait racont  la jeune
fille qu'il l'avait embrasse autrefois toute petite enfant chez les
bons fermiers des environs de Dieppe.

Il savait leur nom pour avoir eu lui-mme affaire  eux--pour le petit
Lucien, le fils d'Olympe. Il rappelait la grande cuelle du pre Hulot,
toujours pleine de fort cidre, et les aiguilles  tricoter qui
hrissaient du soir au matin la coiffe de la maman Hulot.

Bref, il prenait juste le diapason qu'il fallait pour avoir le droit
d'appeler Fanchette:

Ma jolie payse.

 Paris, on a des connaissances comme cela et des amis du mme numro.
Ce sont des familiarits de rencontre qui ne mnent  rien, mais les
gens qui ont une grande quantit de ces relations savent tout.

Le patron tait homme  cultiver avec soin un pareil commerce pour s'en
servir  l'occasion, ne ft-ce qu'une seule fois.

Fanchette n'tait pas pour lui un _outil de_ premier ordre comme la
Couronne, c'tait un de ces objets qu'on use d'un coup: une allumette,
un timbre, un cigare.

Ces choses on les porte quelquefois longtemps sans y toucher. Puis vient
l'heure et on les consomme.

Ce fut Fanchette qui donna au patron, l'heure tant venue, le moyen de
prparer la mise en scne du drame.

Pour cela, cette pauvre Fanchette ne se mit pas en frais. Elle rpondit
 une question banale par une parole insignifiante.

Et tout fut dit. Le patron se paya de ses cinq ou six ans d'attente.

Voici la demande de Louaisot et la rponse de Fanchette:

--Est-ce que vous allez demain  la premire du _Gymnase_?

--Non, je dne  la campagne.

Louaisot tait prt. Il cherchait son terrain pour livrer la bataille.
La veille, il avait appris que Jeanne tait au couvent de la
Sainte-Esprance. Le matin il avait trouv un moyen de l'en faire
sortir.

Depuis huit jours il portait dans sa poche la paire de ciseaux de
fabrique anglaise, aux initiales S. W., qu'une main exerce avait
soustraite dans la bote  ouvrage de Jeanne. Ses canons taient en
batterie. Il dressa l'oreille  ce mot _campagne_.

--On ne dne plus bien  la grille de Ville-d'Avray, dit-il au hasard.
Si rien n'avait mordu  l'hameon il en aurait jet un autre.

Mais quelque chose mordit, Fanchette rpartit:

--Oh! nous n'allons pas  Ville-d'Avray. C'est un anniversaire. Nous
ftons, Albert et moi, le souvenir de notre premier tte  tte, et il
faut bien choisir pour cela le restaurant o le dner eut lieu.

--Le nom du temple, s'il vous plat? demanda Louaisot en riant.

--Nous n'tions pas riches alors. Nous dnmes aux _Tilleuls_, au
Point-du-Jour. C'est devenu depuis un restaurant trs convenable.

--Bon apptit, ma jolie payse!

Si fort qu'on soit, il est impossible de tout faire par soi-mme.
Louaisot avait des aides peu nombreux, mais prouvs, qu'il employait le
plus rarement possible. Je ne lui en ai jamais connu que deux, et c'est
 peine si je les ai vus deux ou trois fois en besogne. L'un de ces
aides tait un mauvais sujet du nom de Franois Riant, ancien garon de
caf. Louaisot rentra chez lui raide comme balle. Franois Riant fut
appel, Louaisot lui demanda:

--Connais-tu des garons aux _Tilleuls_, du Point-du-Jour?

--Berthoud, Laurent et Nicolas, rpliqua Riant. Il n'y en a pas des
masses.

--Si tu veux gagner cinquante louis... tu m'entends? cinquante, tu
remplaceras demain de trois heures de l'aprs-midi  dix heures Nicolas,
Laurent ou Berthoud.

--Lequel?

--Celui qui sert les cabinets.

--Il y en a deux.

--Celui qui sert les meilleurs cabinets.

--C'est Laurent... mais comment faire?

--Laurent a-t-il encore sa mre?

--Oui, la brave femme.

--O demeure-t-elle?

-- l'Isle-Adam.

--Tu vas partir tout de suite pour l'Isle-Adam.

--a se peut. Aprs?

-- la poste de l'Isle-Adam tu jetteras  la bote une lettre ainsi
conue ou  peu prs: Mon cher frre.... Il a des soeurs?

--Trois.

--Mon cher frre, si tu veux arriver  temps pour voir et embrasser
notre mre...

--Compris, mais aprs?

--Aprs, tu calculeras l'heure o la lettre devra tre distribue, et tu
iras demain, au Point-du-Jour, juste  cette mme heure... un peu avant
pour que ta demande soit faite quand la lettre arrivera.

--Demande d'emploi?

--Parbleu! on te refuse d'abord....

--Et puis, on me rappellera quand Laurent aura lu sa lettre. C'est
possible.

--C'est certain. Qu'en dis-tu?

--Je ne dis pas non. Et aux _Tilleuls_, quelle besogne?

--Demain, quand tu seras revenu, avant de partir pour le Point-du-Jour,
tu viendras me voir.

La dernire escapade de la Couronne avait fait grand scandale  la
Salptrire. Elle avait pass dehors la nuit tout entire. On l'avait
mise en prison, et la surveillance s'tait resserre autour d'elle.

Mais il y avait dj bien du temps que cela tait pass, et depuis son
aventure de la plaine Bochet, la Couronne avait pris une folie plus
tranquille. L'avis du mdecin en chef tait que si on pouvait lui viter
toute excitation, elle serait bientt en voie de gurison.

Le patron savait cela. Car il continuait de faire  sa _protge_ des
visites sobres et rares. Les mdecins causaient volontiers avec lui. Ils
voyaient en lui un philanthrope et un homme du monde dsireux de
s'instruire.

Bien entendu, personne  l'hpital ne se doutait de la lugubre aventure
qui avait marqu la dernire fugue de Laura Cant. Le corps de Joseph
Huroux avait t relev en un lieu o de pareilles paves ne sont pas
rares. On avait fait autour de lui cette enqute dcente et rsigne qui
semble conclure toujours ainsi: O trouverait-on des pommes, sinon sous
les pommiers?

Et comme il avait ses papiers sur lui, on l'avait rgulirement mis en
terre.

Au moment o nous sommes arrivs, nul ne se souvenait de cela, et Laura
Cant moins que personne.

J'ai dit que les batteries de M. Louaisot taient prtes. Depuis
quelques semaines en effet, il avait recommenc  agir sur la pauvre
imagination de la Couronne. Il lui parlait  mots couverts d'une rumeur
bizarre qui courait dans Paris: il y avait un dmon, ennemi des jeunes
mres, un Vampire qui avait deux existences et qu'il faudrait tuer deux
fois.

La Couronne coutait cela. Son cerveau travaillait.

Elle gardait le secret comme un conspirateur  qui on a confi l'espoir
de la lutte prochaine....

Ds que Franois Riant fut parti pour l'Isle-Adam, M. Louaisot se rendit
 la Salptrire. Il causa un quart d'heure avec Laura qui tait ce
jour-l trs calme, avant sa venue.

En la quittant, il lui serra la main et lui dit:

--Voici bien longtemps que le petit enfant n'a eu de fleurs....

Laura s'chappa le soir mme par-dessus le mur du prau.

Elle alla droit au logis de la rue Vivienne. Plagie lui fit un lit dans
sa chambre. Elles parlrent du Vampire.

Plagie n'tait pas absolument rassure, mais elle avait ses ordres.

Le lendemain, ds le matin, M. Louaisot mena Laura au cimetire. En
vrit, ce n'tait plus une folle: elle savait trs bien que son enfant
n'tait pas l.

Il ne restait qu'un coin malade dans son cerveau, mais dans ce coin
vivait la manie terrible et sanguinaire.

Ce fut le long des alles qui vont et viennent dans le champ des morts
que le patron lui redit, avec plus de dtails, la lgende du Vampire.
Chacun sait bien que ces monstres  visage humain habitent la campagne
hongroise entre Szeged et Belgrade, mais qu'ils s'chappent parfois pour
franchir le Danube et porter l'effroi dans le centre de l'Europe.

Il y en a qui boivent la vie des jeunes filles, d'autres qui cherchent
ces petits lits blancs o dort la joie des mres.

Il faut leur ter deux fois l'existence.

Pendant que le patron parlait, la Couronne tait suspendue  ses lvres.
Elle dit: Je le tuerai deux fois!

Ds que Louaisot la vit rsolue  tenter la lutte, il lui expliqua
comment il faudrait combattre. On devait la conduire jusqu'au lieu o
elle trouverait le vampire endormi, ivre de son hideux festin.

Il faudrait d'abord l'trangler dans son sommeil, sans hsitation ni
piti, car s'il s'veillait tout serait perdu.

Ensuite, il tait ncessaire de lui porter un grand nombre de coups avec
la seule arme qui et le pouvoir de percer sa chair maudite: une paire
de ciseaux enchante qu'une pauvre mre en deuil avait fait bnir par le
saint archevque de Grant, primat de Hongrie....

Or, racontez donc de pareilles faridondaine  des juges en robes noires
ou rouges! Ils aiment bien mieux croire aux vraisemblances que M.
Louaisot leur sert toutes haches dans une assiette avec du persil
par-dessus.

Les juges qui ont sous leur bonnet carr une tradition vieille de tant
de sicles, une exprience perfectionne  travers tous les ges du
monde, ne savent pas encore que les virtuoses du mal n'ont qu'un but:
abriter leurs actes derrire l'impossible.

Les docteurs s-crime ne se servent jamais de la vraisemblance que pour
mentir.

Et l'enttement des gens raisonnables, des esprits droits, des
imaginations correctes, de tous les hommes comme il faut, enfin,
attachs  cette routine qu'ils ont l'obligeance d'appeler le _bon
sens_, font, hlas! souvent la partie trop belle aux malfaiteurs bien
appris....

Vnrs matres, en fait de chasse, il y a aussi deux bons sens: le bon
sens de M. le vicomte dont le gibier court encore quoique ce gentilhomme
ait des culottes de chez Geiger, et le bon sens de Gros Pierre,
l'affteur de nuit, qui n'a pas de culottes, mais qui tue le gibier.

La Couronne coutait ce que lui disait Louaisot avec une curiosit
avide. Elle baisa les ciseaux bnis et les glissa sous les plis de son
corsage.

Franois Riant tait de retour de son voyage quand Laura et le patron
revinrent  la maison. Riant avait mis sa lettre  la poste de
l'Isle-Adam. La lettre devait arriver au bureau d'Auteuil  neuf heures.
Le patron s'enferma avec Riant.

Pour gagner ses cinquante louis. Riant devait glisser une prparation
opiace, que le patron lui donna, dans le chambertin, dbouch au
dessert pour le comte Albert de Rochecotte et Fanchette sa matresse. La
prparation tait dans un flacon portant l'tiquette du pharmacien. Ce
n'tait pas du poison. Riant s'y connaissait. Il demanda selon sa
coutume.

--Et aprs?

Le patron lui remit un mouchoir et un tui contenant six cartes
photographiques qui devaient tre jets, le mouchoir sous la table, et
l'tui sur la nappe. Riant demanda encore:

--Et aprs?

--Tu ouvriras la fentre, rpondit le patron, et tu les laisseras
dormir.

Ils partirent tous les trois, mais non pas ensemble, pour le
Point-du-Jour. Riant alla par les omnibus. La Couronne et le patron
prirent une voiture de place.

Quand Riant arriva. Laurent, le garon qui avait sa mre  l'Isle-Adam,
venait de recevoir la lettre. Il tait en train de demander un cong.

Riant fut reu comme une providence. Il prit tout de suite le veston et
la serviette. Les djeuners commenaient. Le matre du restaurant
surveilla Riant pendant une demi-heure; puis, voyant que le nouveau
garon tait au fait du service, il rentra dans son comptoir.

Le restaurant des Tilleuls est situ  mi-cte,  l'angle des chemins
qui remontent en tournant vers Auteuil.

On a beaucoup bti depuis lors. En ce temps-l, le chemin de ceinture
n'avait pas encore jet sur la Seine le pont viaduc qui change tout
l'aspect du pays. La devanture du restaurant regardait la rivire
par-dessus la grande route, et ses derrires donnaient sur une faon de
petit parc qu'on tait en train de dpecer en lots pour le vendre au
dtail.

Le terrain du parc allait en montant; il tait plant de beaux arbres.
Le mur qui le sparait du restaurant tait bas et tapiss de lierre, de
sorte que, de ce ct, les cabinets avaient une jolie vue de campagne.

En dedans du mur et tout prs de la maison, il y avait deux grands
tilleuls qui avaient donn leur nom  l'tablissement.

Louaisot et sa compagne taient arrivs au Point-du-Jour presque en mme
temps que Franois Riant. En longeant la grande route, M. Louaisot put
assister au dpart de Laurent et  l'installation de Franois, son
remplaant.

Il tait prs de midi. Dsormais le train le plus prochain, dpassant
Pontoise, tait  trois heures. Quoi qu'il arrivt, Laurent ne pouvait
revenir que le lendemain matin, ou tout au plus tt par le dernier
convoi de nuit.

On avait  soi la soire tout entire.

Plagie avait procur  Laura une toilette simple et dcente qu'elle
portait  merveille. En elle il n'y avait rien absolument qui dnott
son tat mental. Pour quiconque ne la connaissait point, c'tait une
jolie personne, ayant pass la premire jeunesse et portant sur son
visage la trace d'une souffrance physique ou d'un chagrin.

Aujourd'hui, il y avait en elle quelque chose de grave et de recueilli.
Elle tait un peu comme les anciens chevaliers  la veille des armes.

Louaisot avait remu les cendres de sa folie qui couvait, prte 
s'teindre peut-tre. Le feu prenait de nouveau  sa pense. Une
solennelle obligation pesait sur elle.

En chemin, elle avait dit plusieurs fois:

--Je voudrais prier dans une glise.

Louaisot n'tait pas  la noce, comme on dit, et cette journe devait
lui sembler longue. Il lui fallait, en effet, soutenir son rle jusqu'
la nuit et ne pas laisser refroidir un seul instant le mystique
enthousiasme de la Couronne.

Mais nous savons bien qu'il avait le diable au corps: le diable de
patience et de ruse. Il causait vampires, petites tombes violes et
autres lugubres farces de la mme espce, comme s'il et t pay 
l'heure. Et il disait de temps en temps avec un accent de profonde
conviction:

--Ma fille, Dieu vous a choisie pour une sainte tche!

La malheureuse crature rpondait:

--Dieu me donnera la force de l'accomplir.

En arrivant, Louaisot fit d'abord le tour du restaurant et entra dans le
terrain, comme s'il et voulu acheter quelqu'un des lots qui taient en
vente. Il se plaa vis--vis de l'arrire-faade du restaurant et
examina les lieux avec soin.

Plusieurs cabinets ouvraient leurs fentres sur une petite terrasse dont
la balustrade touchait presque les branches des deux grands tilleuls.

De l'endroit o Louaisot se tenait et qui tait une sorte de tertre, on
voyait parfaitement l'intrieur du cabinet du milieu, l'espace compris,
entre les deux tilleuls laissant une chappe au regard. Laura demanda:

--Ne me conduirez-vous point  une glise?

--Si fait, rpondit Louaisot, vous aurez tout le temps de prier, ma
fille.

Puis il demanda  son tour:

--Ce mur qui est l devant nous est-il trop haut pour que vous puissiez
le franchir?

La Couronne eut un sourire ddaigneux.

--Les murailles de l'hpital ont le double de hauteur, rpliqua-t-elle.
Je franchirais le rempart d'une forteresse, s'il se dressait entre moi
et l'agent du dmon!

Louaisot lui serra la main doucement.

--Vous tes la vengeresse prdestine! pronona-t-il tout bas avec
emphase.

Puis il ajouta, revenant  sa nature:

--Mais il faut soutenir le corps pour que l'me garde toutes ses forces.
Nous allons entrer l-dedans et commander un lger repas.

--Mangez, si vous avez faim, dit-elle. Pour moi, c'est jour de jeune.

Louaisot revint  la grande route et entra au restaurant par la grille.
Franois Riant vint lui-mme  sa rencontre, et Louaisot demanda le
cabinet qui voyait la campagne entre les deux tilleuls. On le lui donna.
Il mangea comme un loup affam, tout en dbitant de nuageuses tirades.
La Couronne ne voulut rien accepter, pas mme une bouche de pain. Vers
la fin du djeuner, Louaisot lui montra celui des deux tilleuls qui
tait plant  gauche de la croise. Ses branches pendaient sur la
terrasse.

--Est-ce que vous monteriez bien par l, s'il le fallait? demanda-t-il.

La Couronne eut encore son orgueilleux sourire. Elle ne daigna mme pas
rpondre. En sortant, Louaisot dit  Franois Riant:

--Quand les deux jeunes gens vont venir, vous donnerez ce cabinet et non
pas un autre, je le veux.

--Et vous n'avez rien autre  m'ordonner?

--Rien, sinon ce que j'ai dit dj: le flacon, le mouchoir, les
photographies, et ne pas oublier d'ouvrir la fentre pour qu'ils
respirent  l'aise.

Il tait deux heures. Le patron et sa compagne remontrent le chemin
d'Auteuil.

Laura devenait agite, la fivre la prenait.

Louaisot tait un peu  bout de lgendes, mais le transport qui montait
lentement et srement au cerveau de la pauvre folle rendait sa besogne
aise.

Il aurait aussi bien pu se taire dsormais. Ce que Laura voulait,
c'tait prier. Louaisot la conduisit  l'glise d'Auteuil.

--Moi, dit-il, je vais battre le pays et fouiller les profondeurs du
bois pour savoir o se cache le vampire, aprs quoi je reviendrai vous
chercher. Laura entra dans l'glise solitaire. Elle y chercha un coin
bien sombre et s'y prosterna, la face contre les dalles.

Louaisot alla  l'estaminet fumer une pipe, boire une chope et lire le
_Sicle_, car il avait des opinions claires.

Vers six heures du soir, sous le beau soleil d't qui allait
s'inclinant dj parmi les nues roses, vers les coteaux de Meudon, un
nuage de poussire arriva du ct de Paris.

C'tait une calche attele de deux fringants chevaux qui s'arrta
devant la porte des _Tilleuls_.

Le matre du restaurant quitta son comptoir et vint faire accueil  M.
le comte Albert de Rochecotte qui tait un client de choix. Albert
portait le deuil. Fanchette, sa matresse, avait une toilette ravissante
de fracheur. Elle tait jolie  miracle. Franois Riant leur offrit le
cabinet que nous savons.

--O donc est pass Laurent? demanda Albert.

Mais comme cela lui tait gal, il n'attendit pas la rponse et se mit 
combiner le plan d'un petit dner transcendant. Fanchette donnait son
avis. C'tait une luronne. Son charmant visage ptillait d'esprit et de
gaiet.

Franois Riant, car je tiens de lui une partie de ces dtails, disait
que M. le comte avait encore l'air fort amoureux. Fanchette et lui
dnrent bien et longtemps. Entre eux tout tait sympathique mme
l'apptit.

En allant et en venant. Franois Riant entendait quelques bribes de leur
entretien. Une fois, M. le comte dit en montrant le terrain voisin:

--Si je t'achetais un de ces lots pour y btir le chalet de tes rves?

--Viendrais-tu y demeurer avec moi? demanda Fanchette.

--Et le dcorum, ma chre!

--Alors, a aurait l'air d'un cadeau de cong. Je n'en veux pas.

Une autre fois, Franois n'avait pas entendu la demande de M. le comte,
mais la rplique de Fanchette fut:

--Je veux bien que tu ne m'pouses pas, mais si tu en pouses une autre,
je ne te prends pas en tratre, tu mourras trangl.

Et c'taient des rires!...

Vers huit heures, comme le vent du soir frachissait, Franois fut pri
de fermer la croise. Il venait justement de servir la bouteille de Clos
Vougeot, prpar  l'aide du petit flacon et selon la formule du patron.

Une demi-heure aprs, on servit le caf et on se retira discrtement.

Une demi-heure aprs encore, et toujours discrtement, Franois mit son
oeil  la serrure.

M. le comte dormait profondment. Son cigare en tombant avait mis le feu
 la nappe qui fumait. Fanchette avait renvers sa jolie tte dans ses
cheveux et sommeillait aussi.

Franois entra sans bruit. Il teignit la lampe, jeta sous la table le
mouchoir avec l'tui  photographies qui contenait tout uniment six
portraits de Mlle Fanchette--et rouvrit la fentre.

Un des chssis craqua.

M. le comte, qui avait probablement bu la meilleure part de la
bouteille, ne broncha pas, mais Fanchette s'agita et un murmure passa
entre ses lvres roses.

Elle ne devait pas tre difficile  veiller....

Franois s'enfuit sur la pointe des pieds et referma la porte.

C'tait jour de semaine. Il y avait peu de monde aux _Tilleuls_ et le
Point-du-Jour tait  peu prs dsert dj.

Certes, les rares passants qui descendaient le chemin d'Auteuil
n'auraient point souponn qu'il restt des promeneurs dans l'ancien
parc dont les terrains taient  vendre par lots. Il en restait deux
pourtant.

M. Louaisot et la Couronne taient assis sur l'herbe au sommet du
tertre.

Entre eux le silence rgnait. Louaisot avait beau se creuser la
cervelle, il ne trouvait plus rien  dire. Laura songeait et souffrait.
Elle avait quitt l'glise seulement quand le bedeau tait venu fermer
les portes. Sa pauvre cervelle s'tait exalte dans la solitude bien
autrement que par l'loquence du patron. Sa tte brlait, son corps
grelottait. Elle tremblait la fivre.

Quand Franois Riant ouvrit la fentre, Laura n'y prit pas garde tant
elle tait absorbe. Mais il n'en pouvait tre de mme du patron, qui
guettait depuis longtemps ce signal.

Aussitt aprs l'ouverture de la croise, son regard plongea dans le
cabinet, dont l'intrieur tait vivement clair.

Il vit ce qu'avait vu Franois Riant: au second plan, Fanchette,
gracieusement renverse sur le dos de son fauteuil; au premier, M. le
comte Albert de Rochecotte la tte penche en avant et plong dans un
profond sommeil. Ce qu'il ne put voir, ce fut l'oeil de Franois, qui,
intrigu au plus haut degr, regardait tant qu'il pouvait par le trou de
la serrure. Le patron saisit le bras de la Couronne et le serra
fortement:

--L'heure est sonne! dit-il.

La malheureuse femme frmit de la tte aux pieds, mais elle se leva:

--tes-vous prte, ma fille? demanda Louaisot.

--Je suis prte, rpondit-elle?

Ses jambes chancelaient sous le poids de son corps. Louaisot dit encore:

--Aurez-vous la force d'accomplir votre devoir? La tte de Laura se
redressa.

--J'aurai la force, rpliqua-t-elle. Montrez-moi mon devoir.

Alors. Louaisot tendit le doigt vers la fentre claire du cabinet. Le
regard de la folle suivit la direction indique par ce mouvement. Elle
frissonna de nouveau, mais non point de la mme faon que la premire
fois. C'tait le transport qui montait. Elle venait d'apercevoir le
comte Albert. Sa main se glissa dans son sein et y chercha l'arme
enchante: les ciseaux bnis par l'archevque primat de Grant.

--Est-ce lui? pronona-t-elle  voix basse.

Et dj sa figure transforme tait terrible  voir.

--C'est lui, rpondit M. Louaisot.

Elle resta un instant immobile, suffoque par un spasme.

--Lui! rpta Louaisot, le vampire qui boit le sang des petits enfants!

Un rauquement s'chappa de la gorge de Laura. Elle bondit. En trois
sauts, elle atteignit le mur au-dessus duquel sa silhouette noire se
profila un moment.

Puis les feuilles du tilleul omirent.

Puis encore la silhouette reparut sur l'appui de la croise, se
dessinant en sombre au-devant de la lumire.

La Couronne tait dans le cabinet. Elle ne vit mme pas Fanchette. Ses
deux mains se nourent autour du cou du jeune comte, touffant ainsi son
premier cri.

Elle avait, aux heures de sa folie, cette science instinctive
d'trangler qui appartient  toutes les btes froces.

Son entre, son effort, la lutte n'avaient produit aucun bruit.
Franois, l'oeil au trou de la serrure, croyait tre en proie  un rve.

Quand elle lcha la gorge du comte Albert, la tte de celui-ci, qu'elle
avait releve, pendit de ct sur le dos de son sige.

S'il n'tait pas mort encore, il avait perdu tout sentiment.

La Couronne prit alors les ciseaux qu'elle porta pieusement  ses
lvres.

Et elle frappa: d'abord au coeur, puis en vingt endroits, car le dlire
du sang s'tait empar d'elle....

Enfin, jetant son arme sanglante, elle poussa un cri de triomphe et
sauta dans le jardin sans mme s'aider des branches de tilleul.

Ce fut ce cri qui rveilla Fanchette dont les yeux troubls aperurent
en s'ouvrant cette forme noire qui sembla disparatre comme un norme
oiseau dans l'espace.

Son second regard dcouvrit le cadavre de son amant. Elle voulut crier,
sa voix s'touffa dans sa gorge.

Elle se jeta sur le comte Albert, croyant le ranimer ou trouver en lui
un signe de vie: le contact de ce cadavre tout sanglant la fit reculer
pouvante.

Et la glace lui renvoya son image: une femme folle dont la frache
toilette tait toute souille de rouge....

Alors, l'pouvante la prit, crasant sa douleur. Elle se dit: c'est moi
qui vais tre accuse!

Et enveloppe de son burnous d't qui cachait au moins les taches
rouges, elle s'enfuit le long des corridors o personne ne lui barra le
passage.

Voil ce qui est vrai sur le meurtre du Point-du-Jour.

Ce que les journaux ont radot  l'envi les uns des autres est, comme 
l'ordinaire, invention ou erreur.

Quant aux juges, ils se sont tromps, je ne rpterai pas, comme 
l'ordinaire, mais du moins comme cela leur arrive beaucoup trop souvent.

J'ai dit que je tenais une partie de ces dtails de Franois Riant qui
subit un interrogatoire et fut mme incarcr dans le premier moment.

Les autres dtails me viennent d'une source plus sre encore: je les ai
eus par Laura Cant elle-mme.

Laura n'a jamais t inquite. Elle a quitt la Salptrire. Elle est
notre voisine aux Prs-Saint-Gervais.

Ma Stphanie l'a prise en affection; elles travaillent ensemble et Laura
ne manque pas de pain quand il y en a chez nous.

Elle n'est plus folle.

Mais elle redeviendra folle ds que M. Louaisot le voudra.

Et M. Louaisot le voudra ds qu'il aura besoin de sa folie.

L'outil est trop excellent pour qu'on y renonce.

La Couronne a tu, elle tuera.




Annexe aux oeuvres de J.-B. Martroy

L'vasion de l'accuse--Les deux soeurs


_(dtails incomplets)_

Ici finissent les oeuvres proprement dites de J.-B.-M. (Calvaire),
romancier sans imagination.

Ce qui me reste  dire n'est pas un roman vrai, comme mes autres rcits,
ni mme une nouvelle authentique. Je n'cris pas cela pour les journaux,
mais bien pour M. Thibaut, l'ancien juge d'Yvetot, qui ne sera peut-tre
pas toujours assez simple pour repousser mes services.

On dirait que d'avoir t magistrat a suffit pour boucher l'oeil d'un
homme.

Je ne sais rien sur le rdeur qui fut assassin la nuit de l'vasion,
devant la boutique Le Rebours, mais je n'ai pas de peine  deviner qu'il
tait un des hommes aposts par Louaisot pour couper l'herbe sous le
pied de M. Thibaut.

La marquise Olympe tait l-dedans, jusqu'au cou. Elle avait commenc 
travailler avec Louaisot aprs l'Affaire des ciseaux, ou du moins elle
avait profit sans scrupule de l'affreuse position o se trouvait sa
rivale pour l'craser.

Lors du scandale cruel qui eut lieu  la porte de l'glise d'Yvetot,
l'arrestation de Jeanne Pry, la marquise tait complice, sinon mieux
encore. Elle avait une blessure cuisante  venger.

Lors de l'vasion elle tait  la tte du complot. L'avis de Louaisot
tait qu'il fallait laisser aller les choses. Il tenait par amour-propre
d'auteur  ce chef-d'oeuvre du genre: le rseau d'apparences et de
preuves qui enlaait Jeanne et la jetait d'avance, ficele comme un
colis, dans le tombereau de la guillotine.

La marquise ne voulait pas que Jeanne mourt.

Aussi ai-je pu affirmer  mon cher bienfaiteur, que la marquise a menti
quand elle a dit: Jeanne est morte.

Seulement, il y a deux genres de mort, au point de vue des successions
qui s'ouvrent: la mort naturelle et la mort civile. L'une vaut l'autre
devant la loi.

La marquise Olympe qui ne _pouvait_ pas tuer Jeanne dans le sens naturel
du mot, _voulait_ la tuer civilement.

Or, pour cela, il suffisait de laisser  l'arrt par dfaut qui frappe
Jeanne le temps de devenir dfinitif.

Voil pourquoi Jeanne a disparu.

Je ne crois pas que, dsormais, les mouvements de Mme la marquise
soient guids par l'amour ni mme par la jalousie. Je ne sais si l'amour
est mort, mais je suis sr que l'espoir est perdu.

Mme la marquise a tourn sa passion d'un autre ct.

Cette fire Sicambre adore ce qu'elle avait ddaign si longtemps:
d'amoureuse, elle s'est faite ambitieuse.

J'ai dit une fois qu'aprs avoir t ange, elle tait devenue dmon. Ce
sont des mots qui viennent sous la plume des auteurs. D'abord, je n'ai
aucune raison de penser qu'elle ait jamais t ange, ensuite, est-elle
dmon? je n'en sais rien.

Elle est malheureuse, bien malheureuse, je vais bientt expliquer
pourquoi.

C'est bien plutt une damne qu'une diablesse, car le dmon, le vrai
dmon la tourmente.

Maintenant pourquoi ai-je dit que la marquise Olympe ne _pouvait_ pas
tuer Jeanne Pry? C'est que Jeanne Pry est la soeur de Fanchette.

Et que Fanchette est la soeur de Mme la marquise.

La soeur tendrement et sincrement aime.

J'en dirais bien plus long, mais quelque chose me manque. Je n'ai pas
devin tout  fait.

Ce que je pourrais dire a trait au pauvre M. Barnod qui chassait dj
aux petits cailloux, ds le temps de la naissance d'Olympe. a refroidit
un mnage.

Ma confiance en cette bonne Mme Barnod n'est pas aveugle; j'ai des
raisons pour penser que M. le baron Pry n'tait pas le premier...
enfin, suffit!

Si quelqu'un trouve que mes suppositions sont risques, je ferai
observer que Mme Barnod avait une excuse comme les criminels de la
tragdie antique: la fatalit.

Elle venait de Genve o l'austrit indigne lve la jambe trois fois
plus haut que l'tourderie des autres pays.

La marquise Olympe et Fanchette s'taient rapproches un peu avant
l'vasion et peut-tre mme  l'occasion de l'vasion. Depuis lors,
elles ne se quittent plus.

C'est par Mme la marquise que Fanchette eut accs auprs de M. le
conseiller Ferrand. (Encore un mystre, celui-l, mais pas bien gros, et
 son gard je jette ma langue aux chiens.)

Fanchette, du reste, n'est plus la fille des _Tilleuls_. Vous la
prendriez elle-mme pour une marquise et le pauvre Rochecotte
l'pouserait des deux mains.

Ai-je besoin de dire pourquoi Fanchette voulait sauver Jeanne?

Jeanne est sa soeur, d'abord.

Ensuite Jeanne expie, non pas le crime de Fanchette, il est vrai, mais
un crime dont Fanchette devrait tre accuse.

Jeanne paye pour Fanchette; les yeux de lynx de la justice prennent la
soeur cadette pour la soeur ane.

Je vais finir maintenant par le plus important, au point de vue de
l'avenir: la guerre dclare entre M. Louaisot de Mricourt et son
ancienne pupille, Olympe.

Cette guerre a pour origine l'implacable obstination du patron qui
_veut_ les millions de la tontine, et qui ne peut les avoir lgitimement
qu'en devenant l'poux de Mme la marquise.

Celle-ci lui a dit non une fois. Elle n'est pas de celles qui
reviennent.

Alors le patron s'est remis  travailler sur de nouveaux frais. Voil un
homme laborieux et que rien ne dcourage!

Il a fil, il a tiss, il a tendu une seconde toile d'araigne pour y
prendre la marquise elle-mme.

Ceci explique plusieurs de ses dmarches qui ont pu paratre au moins
singulires. Aprs avoir t l'homme lige de Mme de Chambray, il
l'attaque sournoisement souvent, parfois ouvertement. C'est un sige en
rgle.

Le feuilleton--est-ce assez mauvais!--du journal _Le Pirate_ fait partie
de l'artillerie de sige.

Je termine ici cette espce de chronique  laquelle je viens d'ajouter
quelques paragraphes, expressment pour M. Geoffroy de Roeux.

Je dois lui porter mes oeuvres aujourd'hui mme, sans cela et si l'heure
ne me talonnait pas, j'ajouterais tout ce que je sais sur la position
prise par Mme de Chambray dans la maison du pauvre vieux Jean
Rochecotte, le dernier vivant qui est plus qu'aux trois quarts mort.

Elle l'a fait interdire pour parer  toute ide de testament. Et son
avocat a eu beau jeu. Il a prouv que le bonhomme se laissait
littralement mourir de faim.

Mme la marquise peut se donner les gants d'un acte d'humanit, car
elle force le vieux  manger deux soupes tous les jours.

Mais quelle maldiction, Monsieur, sur tous ces hommes qui avaient vol
la patrie et spcul sur la sant, sur le bien-tre, sur la vie mme de
pauvres soldats qui taient leurs frres!

Il n'y a pas eu un centime de cet argent mal acquis dpens par eux et
pour eux!

Les quatre premiers sont morts misrablement; le cinquime, le dernier
vivant.--cette momie,--ds qu'il a eu les millions de la tontine, a
supprim jusqu' son sou de lait!

Je l'ai rencontr, le soir, cherchant sa vie comme les rats dans les
monceaux d'ordure.

Et il a achet toute la plaine Bochet, et vingt maisons, et....

Mais je bavarde, au risque d'tre en retard avec vous;  une autre fois
le reste. Nous sommes, Dieu merci, gens de revue.

(Fin des oeuvres de J.-B.-M. Calvaire)




Rcit de Geoffroy


Je mis deux jours entiers  lire le manuscrit de Martroy, que j'ai du
reste abrg considrablement.

Je m'tais report bien souvent pendant cette lecture aux passages
correspondants du dossier de Lucien.

Ces deux recueils pouvaient mutuellement se servir de clef. L'un
compltait l'autre.

Cette comparaison, qui aboutissait presque toujours pour moi  une
clart complte, m'avait fourni l'occasion de prendre des notes
nombreuses et assez tendues.

J'avais maintenant un troisime dossier: le mien.

Je l'pargnerai au lecteur, qui a d se former, comme moi et sans mon
aide, une certitude bien prs d'tre absolue.

Le travail de Martroy m'a paru si important et si concluant que je n'ai
point voulu en scinder l'intrt.

Nous serons donc obligs de revenir sur nos pas un instant pour
dpouiller la partie de ma correspondance, reue pendant ces deux jours
et ayant trait  notre histoire.




CORRESPONDANCE


N1

_Mme la baronne de Frnoy  M. Geoffroy de Roeux_

Paris 29 juillet 1866.

Mon cher M. Geoffroy,

Je n'aurais pas t fche de vous revoir. Mon pauvre Albert avait de
l'amiti pour vous et vous n'tiez pas du tout le plus mauvais parmi les
godelureaux qu'il frquentait. Je vous ritre que je pars en vendanges
et qu' mon retour je causerai srieusement avec vous. Il faut que cette
fille se retrouve et qu'elle soit guillotine; je n'ai pas de haine,
mais je songe  la tranquillit des familles. Je m'y suis du reste
engage auprs de toutes mes connaissances.

J'cris  M. Ferrand et  M. Cressonneau qui est nomm avocat gnral de
ce matin. Il marche, ce gamin-l!

Le but de la prsente est de vous dire que je ferais volontiers un
sacrifice, et que dans le cas o vos ides tourneraient au mariage--cela
vaut mieux que d'aller se faire piquer comme un devant de chemise, aux
_Tilleuls_ ou ailleurs--mes relations me permettraient de vous donner un
joli coup d'paule. Justement, dans la maison o je vais en vendanges,
il y a une jeune personne qui vous conviendrait sous tous les rapports.

 vous revoir aprs les vendanges.


N2

_Mme veuve Thibaut  M. G. de Roeux_ Paris, 29 juillet 1866.

Monsieur,

J'apprends par l'excellent Dr Chapart, dont les soins ont eu une
influence si favorable sur l'tat de mon malheureux fils que vous tes
all le voir et qu'il vous a confi la collection de papiers qu'il
appelle son dossier. Pauvre enfant! Je n'ai jamais eu l'avantage de me
rencontrer avec vous, mais Julie, ma fille cadette, a eu un de vos
ouvrages qui lui a laiss dans le coeur et dans l'esprit des sensations
profondes; on ne se repent jamais de nouer des relations avec les hommes
de talent et mme de gnie. D'ailleurs, je sais que vous tes
sincrement l'ami de mon Lucien.

Eh bien! Monsieur, c'est le cas de lui rendre service. Sa sant ne va
pas trop mal. La dernire fois que nous l'avons vu, sa pauvre tte ne
nous a pas paru vraiment beaucoup plus dtraque qu'au temps o il tait
juge. Vous savez qu'il n'a jamais t fou; seulement il battait la
campagne. Quel malheur! Aprs les sacrifices qu'on s'tait imposs pour
son ducation! Monsieur, les mres sont bien  plaindre.

Voici ce que nous attendrions de vous; car mes deux filles, Clestine et
Julie, qui sont pour Lucien, non pas des soeurs, mais des anges,
approuvent compltement la dmarche que je fais. Mais d'abord je dois
vous dire que notre admirable et chre amie, Mme la marquise de
Chambray, vient d'avoir enfin la rcompense de ses vertus en recevant du
ciel une position vraiment royale. Ce n'est pas encore fait, puisque
l'oncle est en vie et qu'elle le soigne comme une providence du bon
Dieu; mais enfin il est dj interdit judiciairement, et son ge, joint
 sa sant, ne permet pas d'esprer qu'il aille loin. Je parle de la
personne dont elle hrite.

Quand cette circonstance, que je ne dsigne pas autrement, aura lieu,
notre Olympe pourra compter parmi les plus grandes fortunes de France,
tout uniment.

Ce n'est pas ce qui nous guide, Monsieur, mais elle a tant de qualits!
Et une conduite! Enfin, renseign comme vous l'tes, vous ne pouvez pas
ignorer que mon Lucien a fait son malheur en s'attachant  une personne
dont je ne veux mme pas prononcer le nom. Oui, Monsieur, si cet
enfant-l avait voulu, il serait maintenant dans le cas d'attendre
d'heure en heure la catastrophe qui doit apporter le Pactole--on dit
huit  dix millions au moins--au modle de beaut qu'il aurait conduit 
l'autel!

Quand je songe  cela, j'ai de fortes migraines, sans compter que a a
pris sur le caractre de Clestine et de Julie, comme vous pouvez
penser. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes radotages maternels.

Revenons  l'affaire du service que je prends la libert de vous
demander. Vous avez, Monsieur, de grandes relations dans les cours
trangres, par suite de la carrire diplomatique o vous tes engag
brillamment. En France, on nous a dpouilles du divorce, et qui
m'aurait dit que je me rangerais un jour parmi les partisans de cette
loi qui n'est pas gnralement soutenue par les gens bien pensants?

Mais je ne tiendrais pas  ce que le divorce ft rtabli en gnral,
j'en reconnais l'immoralit. Seulement, dans notre cas spcial, il est
ncessaire.

Or, le divorce existe dans les pays voisins. Je dsirerais savoir de
vous, Monsieur, la marche  suivre pour nous en appliquer les bnfices.
Nous ferions volontiers les frais d'un voyage en Belgique: j'ai une
cousine issue de germains, tablie  Namur. J'attends de votre bonne
obligeance une rponse qui me dise si l'affaire peut tre traite par
correspondance, s'il est d'usage de faire des cadeaux l-bas comme ici,
et gnralement sur quelle dpense  peu prs il faudrait compter pour
rendre notre Lucien apte  contracter valablement avec la plus riche
hritire de France!

Je suis, en attendant le plaisir de vous lire, etc.


N3

_Le Dr Chapart  M. de Roeux_

tablissement Chapart, rue des Moulins,  Belleville Paris. Sirop
Chapart recommand par tous les spcialistes dont l'intrt n'oblitre
pas la bonne foi. Douches Chapart. Th Chapart (mdicinal). Librairie:
OEuvres choisies du Dr Chapart. Remise aux courtiers. 29 juillet 1860.

Honor Monsieur,

Mme et Mlle Chapart, gardant un souvenir distingu de la visite
que vous avez bien voulu nous faire, m'ont suggr l'ide de m'adresser
 vous pour obtenir satisfaction de nos diverses crances sur la
personne de M. L. Thibaut, votre estimable ami qui a quitt notre maison
en me restant redevable d'un mois de pension et de diverses fournitures
dont la note est ci-jointe.

Ma sympathie pour un ancien client et pour un nouvel ami--c'est  vous,
Monsieur, que je me permets de faire allusion en ces termes--m'a conduit
tout naturellement  porter les objets aux plus doux prix qui se
puissent demander sans y mettre du sien.

Je suis, Monsieur, esprant la persistance d'une relation qui m'honore,
etc.


N4

_Lucien  Geoffroy_

29 juillet.

Ne m'attends pas encore aujourd'hui. Mon cerveau est dans un tat de
lucidit splendide. Je comprends tout, je sais tout. Je suis au centre
mme de cette machination inoue. Sois prt quand j'arriverai.


N5

_M. Louaisot de Mricourt  M. G._ de Paris, 29 juillet 1866

Mon cher Monsieur,

Je vous envoie sous ce pli une lettre adresse par moi  M. Lucien
Thibaut. J'ai fait en vain tous mes efforts, et vous savez que j'ai mes
petits talents en ce genre, pour trouver un moyen de joindre M. L.
Thibaut. Je n'ai pas russi.

J'ai tout lieu de penser que vous serez plus heureux que moi.

La communication contenue dans la lettre ci-incluse est d'une telle
importance que je vous prie d'employer tous vos soins  la faire
remettre.

J'ajoute que si, dans vingt-quatre heures, vous n'avez pas russi 
placer ma missive sous les yeux de M. L. Thibaut, _votre devoir sera de
rompre vous-mme le cachet et de faire comme il eut fait._

Vous comprendrez la signification de cette dernire phrase quand vous
aurez pris connaissance de la lettre incluse.

N'attendez pas plus tard que demain.

Du reste, un _mmento_ vivant viendra, en cas de besoin, rafrachir
votre mmoire.

Cher Monsieur, les vnements ont march  la vapeur. L'affaire, trop
bien nourrie peut-tre, a pris le mors aux dents et s'est prcipite
comme une folle. Gare la culbute! je suis positivement trs inquiet.

Les choses en sont  ce point qu'il faut, de ncessit, jouer le tout
pour le tout. Ce n'est pas mon caractre, qui penche naturellement vers
la douceur: mais il le faut.

Dsormais le dnouement de cet imbroglio o les amateurs reconnatront
qu'il avait t prodigu beaucoup d'intelligence et beaucoup d'art, ne
peut pas se faire attendre plus de vingt-quatre heures.

Peut-tre, cher Monsieur, ne nous reverrons-nous jamais. J'en suis
fch, car les courtes relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec
vous, m'avaient donn trs bonne ide de votre esprit et de votre
caractre.

Je crois que si je vous avais eu en face de moi ds le dbut, au lieu de
ce pauvre M. L. Thibaut, les choses auraient march plus droit et vers
moins court.

Le ddain absolu o je tenais mon adversaire a pu endormir plus d'une
fois mon nergie. Je sens cela maintenant qu'il n'est plus temps d'y
remdier.

Mais j'ai encore les mains pleines d'atouts, et ma dernire partie, du
moins, sera mene en beau joueur, je vous en rponds.

Souvenez-vous que la lettre doit tre ouverte demain matin, au plus tard
par L. Thibaut--ou par vous.

Et  demain--ou  jamais!


N6

_J.-B.-M. Calvaire  M. Geoffroy de Roeux_ Prs-Saint-Gervais, 29
juillet

Cher bienfaiteur,

Car je vous dois tout, depuis mes pieds chausss de vos souliers,
jusqu' ma tte qui est encore, grce  vous, sur mes paules.

Je l'ai vritablement chapp belle. Nous avions bien raison; le patron
m'avait reconnu. Quel homme! Supposez des sens pareils et un instinct
semblable  Napolon 1er, il est certain que la coalition europenne
tait tordue! Et alors, nous n'avions pas l'invasion!

Je passe les autres consquences qui sont incalculables.

Figurez-vous que le ban et l'arrire-ban taient sur pied. Franois
Riant avait son poste devant Tortore. Il m'a regard sous le nez, mais
sans me reconnatre.

Ma taille est contre moi, je ne suis pas si sr de n'avoir pas t remis
par mon ancien voisin de bureau, rue Vivienne. Il m'a suivi depuis le
passage de l'Opra jusqu'au _Gymnase_.

Je n'osais pas prendre les rues, de peur d'tre accost.

Au coin du faubourg du Temple o j'ai tourn, je me suis trouv nez 
nez avec Plagie. Elle serait bonne chienne de chasse sans les
militaires. Heureusement qu'elle en avait trouv un, dont le kpi tout
entier disparaissait  l'ombre de sa coiffe.

Enfin, je suis arriv sain et sauf  la maison, sans autre accident
qu'une peur affreuse que j'ai eue  l'endroit dit: la Carrire, en avant
du village de l'Avenir. Je vous ai dj parl de ce coupe-gorge.

C'est un vilain trou et qui a mauvaise renomme. C'est l que je suis
oblig de quitter la grande route pour gagner mon pauvre gte, et
pendant un demi-quart de lieue, je longe des fouilles de sable dont la
mine n'est pas rassurante. Il y est plus d'une fois arriv malheur.

Je m'en allais en rasant la haie du ct oppos au trou, et ne faisant
pas plus de bruit qu'une belette, quand j'ai entendu causer dans la
carrire.

La voix m'a saut  l'oreille. C'tait le patron qui parlait!

Je me suis couch dans le chemin, mettant ma tte au bord du talus.
Entre deux tas de gravats, j'ai vu un homme et une femme qui causaient,
abrits par la rampe taille  pic.

Il faisait noir. Si je n'avais pas entendu sa voix, je n'aurais pu
reconnatre M. Louaisot; quant  la femme, elle n'a pas prononc une
parole tout le temps que j'tais l, mais je suis sr que c'tait Laura
Cant--la Couronne.

Je ne suis pas rest longtemps: je serais mort de peur.

Voici ce que j'ai entendu, le temps que j'ai cout; c'tait le patron
qui parlait:

--.... Il y en avait une des deux qui tait endormie auprs du vampire,
le jour o vous avez fait justice, au Point-du-Jour. _Elles sont la
femelle du monstre._ Je dis _elles_ au pluriel et _la_ au singulier,
parce que, par un infernal mystre, elles sont deux, et ne font qu'une.
Vous les reconnatrez  ceci que leurs deux corps n'ont qu'un visage....

Comme je vous le disais, La Couronne n'a pas rpondu.

Le patron s'est mis  marcher. Je me suis relev et j'ai pris la fuite.

Au moment o je m'loignais, j'ai encore entendu:

--.... Mais auparavant, et sans sortir d'ici, il faut....

Le patron et la Couronne ont tourn le tas de sable.

Que faut-il? et sans sortir d'ici?

Je suis bien sr que la Couronne ne voudrait pas me frapper. Elle me
connat trop bien. Elle a eu du pain de moi....

Un bonheur ne vient jamais seul, dit-on. En rentrant  la maison, je
trouvai ma femme tout heureuse. Elle venait d'tre gage comme bonne 
tout faire chez le bonhomme Jean Rochecotte par Mme la marquise de
Chambray.

L-bas, ils ignorent, tout aussi bien que M. Louaisot lui-mme, que
Stphanie et moi nous sommes maris.

En apparence, et vous comprenez bien pourquoi, j'avais rompu toutes
relations avec Stphanie en quittant le service de M. Louaisot.

a va tre une sparation bien pnible, c'est vrai. Je n'aurais plus
prs de moi la compagne chrie qui mit tant de consolation dans ma
misre, mais d'un autre ct, la misre a disparu. Je pourrai me donner
des douceurs qui diminueront l'amertume de l'absence.

Et d'ailleurs il y a une raison qui m'a dtermin tout d'un coup 
accepter cette situation nouvelle: a pourra vous tre utile.

Trs utile. Pendant quelques heures, passes par ma Stphanie dans le
grand Capharnam de la rue du Rocher, elle a dj lev bien des livres.
Quoique lgrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle
se glisse dans des fentes o d'autres ne pourraient pas entrer le doigt.

Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n'est pas encore
grand chose, mais a ouvre des perces et on y mettra l'oeil.

D'abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet,
trace par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre
saisissant: _Du sang et des fleurs_? (Voir mes oeuvres compltes.)

Depuis ce temps-l, la plaine Bochet a bien chang. Elle appartient dans
toute son tendue, et beaucoup d'autres choses avec, au dernier vivant
de la tontine qui a fait l une spculation  quintupler son capital en
quelques annes.

Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sr que
ses huit millions sont presque intacts,--s'ils ne se sont pas augments.

Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur
du nord, celui derrire lequel Joseph Huroux s'tait cach pour guetter
la cahute du vieux Jean, le jour o la Couronne _travailla_, enfermait
une vaste proprit dont le jardin ressemblait  une fort vierge, et,
dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de: la Grande
Maison.

C'tait, par moiti, un chteau ou du moins un trs vieil htel, par
moiti une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d'avant la
premire rvolution.

Il ne reste plus gure de la Grande Maison aujourd'hui que des pans de
muraille qu'on va dmolir et des caves immenses qui vont tre combles.

Les pierres de la fabrique ont dj servi  btir la maison neuve du
Dernier Vivant dont Mme la marquise de Chambray a fait sa demeure
depuis deux jours.

Notez ceci: _depuis deux jours_, et soyez sr qu'on prpare du nouveau.

Le patron n'habite pas l, mais il y a une chambre et on l'y voit
plusieurs fois par jour.

Il y est venu entre autres, aujourd'hui, avec un jeune homme
remarquablement beau, _qui ressemble  Mme la marquise._

Une entrevue a eu lieu entre Mme la marquise, Louaisot et ce jeune
homme.

Puis le jeune homme s'est retir avec Louaisot.

Les domestiques disent que Mme la marquise a pleur.

Mais revenons aux caves. Ces caves ont pour moi une odeur de gibier. J'y
sens une piste. Ne serait-ce pas l qu'on cache la femelle du vampire,
cet tre bizarre qui n'a qu'une figure pour deux corps?...

C'est assez bien le signalement de Jeanne et de Fanchette, dites donc!
ces Siamoises dont la ressemblance a dj tant servi le patron....

Ce sont de vritables souterrains. Le chteau avait prcd la fabrique;
avant le chteau peut-tre y avait-il un monastre, je ne sais pas, moi,
mais sous ces votes interminables on pourrait loger un drame en cinq
actes et en douze tableaux, plus noir que les _Mystres d'Udolphe_.

Je les connais, en partie du moins. Du temps o je rdais encore par-l
et quand on a commenc  ravager le jardin de la Grand-Maison, je suis
entr plus d'une fois par les brches. Les ouvriers s'amusaient 
chercher le bout de ces arceaux demi ruins qui auraient pu contenir des
provisions pour toute une ville assige.

J'y retournerai.

En attendant, je puis vous dire que, la nuit dernire, Mme la
marquise de Chambray est descendue dans ces caves toute seule.

Voil tout ce que Stphanie m'a dit, et vous savez que je n'invente
jamais rien.

Ici, cependant, la tentation serait forte. Quelles diableries
l'imagination ne devine-t-elle pas derrire ce voile?

Le vieux Jean est superbe, il engraisse, mais il rage, parce qu'on le
force  manger de bons morceaux qui cotent cher. On l'a surpris dans le
quartier cherchant  revendre son pain et sa viande qu'il emportait dans
son mouchoir.

Mme la marquise a voulu lui faire quitter son vieux manteau de
chasseur d'Afrique, mais elle a chou compltement. Il a menac de se
tuer si on le forait  mettre du linge propre.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que la Couronne n'a pas couch dans
son lit de cette nuit.

Il y a quelque chose en l'air, je vous en signe mon billet!

Stphanie part pour son nouveau service. Elle emporte ma lettre.

 demain ce que j'aurai pu savoir.




Suite du rcit de Geoffroy


J'tais singulirement agit. Il y avait dans la lettre de Martroy,
venant aprs celle de Louaisot, des choses qui m'effrayaient jusqu'
l'angoisse.

On ne pouvait plus en douter: le dnouement tait l, tout prs.

J'tais entr dans cette trange histoire au moment prcis de sa
maturit.

Je sentais qu'il y avait quelque chose  faire, mais quoi?

Les doigts me dmangeaient en touchant le pli adress  Lucien, et qui
ne pouvait tre dcachet par moi que le lendemain.

Cent fois je me mis  la fentre pour voir si Lucien venait,--mais
Lucien ne venait pas.

Une ide naquit enfin dans la fivre de mon cerveau, fivre intense,
mais qui m'accablait au lieu de m'exalter. Je l'accueillis avec une
vritable joie.

Je crois que je serais mort s'il m'avait fallu rester en place.

J'appelai Guzman et je lui ordonnai de garder la maison en mon absence,
sans s'loigner d'un pas, mme pour faire ses trente points. Il me le
promit.

Je lui donnai l'ordre aussi de faire attendre M. Lucien Thibaut, si
celui-ci venait enfin, et de lui remettre la cl de mon secrtaire o le
manuscrit de Martroy tait cachet sous bande,  son adresse.

Puis, je sortis, n'emportant rien des papiers  moi confis, mais muni
de toutes mes notes, prises au cours de ma lecture.

Je me fis conduire au domicile du nouvel avocat gnral prs la cour
impriale de Paris, M. Cressonneau an.

Il tait chez lui et voulut bien mettre un gracieux empressement  me
faire entrer, ds qu'on lui eut port ma carte.

Je le trouvai dans un cabinet charmant, ah! charmant. Depuis que le
pauvre Lucien lui avait fait visite, le luxe de M. Cressonneau an
avait beaucoup augment,--surtout dans le sens artistique.

Ce n'taient partout qu'objets rares, ou soi-disant tels, et tableaux
qu'avec un peu de bonne volont on pouvait attribuer  des matres.

Don Juan de troisime vole aurait respir, non sans plaisir, l'air un
peu trop charg de glycrine qui embaumait ce gracieux sjour; il aurait
lorgn avec sympathie les drleries rococo et les galantines de
duchesses qui ornaient le fumoir boudoir, ouvert  la suite du cabinet.

Moi, je ne vis  tout cela aucune espce de mal. On ne peut pas toujours
tre jug par d'austres perruques  la Mol ou  la d'Aguesseau. M. de
Lamoignon est mort et bien mort.

--Est-ce que je serais assez heureux, s'cria M. Cressonneau an, avant
mme que j'eusse pass le seuil, pour pouvoir quelque chose qui vous ft
agrable? Nous sommes croiss si souvent dans le monde! Et je regrettais
de ne pas vous avoir t prsent. Je suis un de vos lecteurs, vous
savez! La littrature me dlasse normment.

Il me montra d'un geste arrondi un coin de son bureau o la dernire
pice de Dumas fils caressait la dernire pice de Sardou, assises
toutes les deux sur le dernier roman d'Edmond About. Ces choses
charmantes paraissaient tre l un peu comme les autres bibelots: pour
la montre.

--Mais, reprit-il, vous avez peut-tre honte d'avoir crit une des
jolies pages de ces temps-ci? (Ce fut seulement ici que M. Cressonneau
an me serra la main.) Vous auriez grand tort. Dans le roman, il y a
beaucoup de diplomatie, et, dans la diplomatie, encore plus de roman.

Pour le coup, il respira, pensant avoir fait un mot.

Il tait assez joli garon, ce magistrat de la jeune cole. Il avait
bien un peu le verbe offensant de l'avocat, mais cela passait, tant il
avait franchement envie de plaire et tant il sentait bon de loin. Je
tirai mes notes de ma poche, mais il n'avait pas fini.

--Plaisanterie  part, continua-t-il comme si jusque-l il n'et dbit
que des gaiets folles, votre roman m'a _pinc_ tout  fait. Il y a
l-dedans une tude extrajudiciaire extrmement subtile. Nous autres de
la jeune cole, nous prenons nos renseignements o nous les trouvons.
C'est original. On y apprend beaucoup.... Parbleu! je ne veux pas dire
que vous n'ayez pas lu l'_institutionnelle_ anglais Wilkie Collins,--et
l'auteur d_'Est Linn_ dont je ne me rappelle plus le nom,--et cette
grosse bonne femme de miss Bradons,--et surtout ce fou qui est si
intressant quand il ne vous asphyxie pas sous l'ennui, l'Amricain
Edgard Phi, mais enfin je ne m'en ddis pas: c'est original, malgr la
banalit de votre thse: _l'erreur judiciaire_. Voulez-vous la vraie
vrit? Vous la savez aussi bien que moi: il n'y a jamais eu d'erreur
judiciaire. L'affaire Lesurques elle-mme fut un bien jug;  plus
forte raison, les autres. Seulement cela sert  faire tous les ans
beaucoup de drames et beaucoup de romans qui dsennuient les oisifs. Et
nous sommes tous des oisifs, cher M. de Roeux, aux heures o nous
faisons des romans et o nous en lisons. J'ai vraiment hte de savoir ce
que vous allez m'ordonner.

J'avais plus de hte que M. Cressonneau, car son loquence me paraissait
un peu prodigue.

--M. l'avocat gnral... dis-je.

--Ah! interrompit-il, trs bien! vous me donnez une leon  la
Talleyrand. Pourquoi vais-je me frotter  un diplomate? J'ai compris: je
redeviens avocat gnral des pieds  la tte!

Il prit une pleine poigne de papiers timbrs et en couvrit le coin du
roman et de la comdie, aprs quoi il se frotta les mains.

Je n'ai jamais vu d'homme plus enchant de ce qu'il faisait. Soit qu'il
parlt, soit qu'il agit, tout en lui avait l'air de dire: Voil comme
nous sommes dans la nouvelle cole!

--Je n'avais pas du tout l'intention de vous donner une leon, dis-je,
mais je venais justement vous parler de ce qui me parait tre une erreur
judiciaire.

--Oh! oh! fit-il sans perdre son sourire, vous vous occupez de cela
autrement qu'en fictions! De quelle cause s'agit-il?

--De l'affaire Jeanne Pry.

Il frappa dans ses mains.

--C'est vrai! s'cria-t-il, je l'avais oubli: vous tes l'ami de ce
pauvre diable de Thibaut. Quel malheur! Avoir les reins casss  trente
ans! Il avait des protections, savez-vous? Et M. le conseiller Ferrand
qui va passer prsident de chambre au 15 aot lui porte encore un
vritable intrt. Mais voyons, cher M. de Roeux comment pourriez-vous
connatre cette affaire-l mieux que moi qui l'ai instruite de fond en
comble!

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'couter un instant?

--Deux instants... dix instants... toute une journe, si vous voulez.
Mais pouvez-vous supprimer les ciseaux? et faire que Jeanne Pry ne ft
pas l'hritire du comte Albert de Rochecotte? Rpondez!

--Sans vous prendre au mot tout  fait, rpliquai-je, je vous demande au
moins une demi-heure d'attention, mais d'attention srieuse, sans
commentaires ni interruption.

J'avais parl ainsi sans lever la voix, mais de cet accent qui coupe
court aux divagations les plus obstines. Il croisa ses mains sur ses
genoux, et me regarda avec beaucoup de bienveillance.

--De tout mon coeur, rpondit-il, vous n'allez pas vous fcher! Je suis
vraiment curieux de voir le roman que vous avez trouv dans cette
aventure si pleine de palpitant imprvu!

Je ne me fchai pas, ou du moins je ne le laissais pas voir.

Au contraire, je pris la parole d'un air reconnaissant, et je la gardai
juste trente minutes.

C'tait suffisant pour rsumer, vis--vis d'un homme qui avait tudi la
question, toute la substance de la contre enqute contenue dans mes
notes.

Je dclare que je parlai clairement  M. Cressonneau--et qu'il me
comprit.

--J'admire, me dit-il quand j'eus achev, quel avocat vous auriez fait.
C'est un _pisome_ admirable. Il y avait l de quoi plaider quatre
heures durant sans ternuer ni cracher.... Eh bien, cher Monsieur, je
suis forc de vous dire que je savais cela tout aussi bien que vous. Le
prsident des assises, M. Ferrand, connat personnellement le docteur
s-crime dont vous parlez, et qui ferait fureur dans un livre comme _Les
Habits Noirs._ Il le regarde comme un dtermin filou. Mais de l 
perdre pied au bord d'une fable aussi invraisemblable, il y a loin,
permettez-moi de vous le dire. Nous tenons les hommes pour ce qu'ils
valent, mais nous prenons les faits pour ce qu'ils sont. Vous m'avez
intress, mon cher Monsieur, mais vous ne m'avez pas converti.

Je rassemblai mes notes.

Pendant que je me livrais  ce travail, Me Cressonneau poursuivait:

--Vous n'tes pas content, c'est clair. J'en suis sincrement pein.
Mais si Jeanne Pry tait innocente, pourquoi s'est-elle vade?

--Tout le monde n'est pas comme vous, M. l'avocat gnral, rpondis-je.
Il y a des gens assez peu clairs pour croire aux erreurs judiciaires.

--Bien ripost! mais voyons, maintenant que vous avez les mains pleines
d'lments nouveaux qui, selon vous, clairent la question comme si un
rayon de soleil passait au travers, pourquoi Jeanne Pry ne se
prsente-t-elle pas pour purger sa contumace?

--Ignorez-vous donc, Monsieur, demandai-je avec tonnement que Jeanne
Pry a disparu, qu'elle n'est pas libre, et que, selon toute
probabilit, elle est aux mains de ceux qui....

Il m'interrompit d'un geste amical.

--Les hommes d'imagination! fit-il. Cela russit jusqu' un certain
point devant le jury, ces choses-l, parce que le jury est compos de
bourgeois qui vont au thtre. Voyons! nous sommes ici de bonne foi tous
les deux, n'est-ce pas? et dans une situation toute amicale vis--vis
l'un de l'autre. Je vous passe le docteur s-crime, et j'accorderai, si
vous voulez, qu'il a une salle  150 pieds au-dessous du niveau de la
Seine, o il fait dans Paris des cours de sclratesse au cachet; je
vous passe aussi les ressemblances, je vous passerais presque la folle
transforme en poignard mcanique, quoique on ne s'chappe pas comme
cela  volont de la Salptrire, et quoique les ciseaux, bnis par
l'archevque primat de Grant, me paraissent pendre  un cheveu gros
comme un cble, mais raisonnons! vous avez des arguments de cette
force-ci. Les preuves, dites-vous, sont trop abondantes et trop bien
disposes: il y a _excs de vraisemblance_....

Excs de vraisemblance! mon cher Monsieur, permettez-moi de m'tonner
qu'un homme de votre incontestable valeur puisse tomber dans de pareils
solcismes de logique! Je ne me donne pas pour un trs grand
mtaphysicien, et je m'occupe assez peu de ces formules surannes 
l'aide desquelles les Allemands et les cossais, rsums dans ce qu'on
appelle la _philosophie_ du brave M. Cousin, enfilent des pois chiches
qu'ils vendent pour des perles, mais enfin j'ai pass, comme tout le
monde, mon examen de bachelier, je sais qu'une abstraction est une
abstraction, un absolu un absolu. Il peut y avoir plus ou moins de
vraisemblances accumules autour d'un fait, cela dpend du soin et j'ose
le dire, de l'habilet du juge instructeur, mais jamais il ne peut y
avoir _trop_ de vraisemblance, car, alors, ce ne serait plus _la
vraisemblance._

--Je n'ai pas dit autre chose, M. l'avocat gnral....

Mais il m'interrompit parce qu'il tenait  placer sa tirade.

--Permettez! je vous ai laiss parler. Vous me rpondrez si vous voulez.
L'absolu est-il l'absolu? Changeons le substantif: oseriez-vous affirmer
que beaucoup de vrits puissent produire _trop de vrit_? Ce sont, mon
cher Monsieur, de vaines logomachies. Il suffit, pour rpondre  cela,
de distinguer entre le singulier et le pluriel: une multitude de biens
c'est peut-tre trop de biens, au pluriel, mais ce n'est pas assurment
trop de bien, au singulier, parce que le bien est un absolu....

Je vous demande bien pardon d'avoir raison, cher Monsieur, et je suis
sincrement dsol de n'tre pas de votre avis. Croyez-moi, la jeune
cole est srieuse, trs srieuse, sous des apparences, je ne dirai pas
frivoles, mais au moins dpourvues de toute pdanterie scolastique. Nous
savons nos auteurs, en tapinois, et vous trouveriez au fond de notre sac
jusqu' des crotons du latin de Cujas. Seulement, nous ne les
mchonnons point devant le monde, comme faisaient les vieux qui savaient
trop peu pour s'aviser de cacher leur savoir....

Je m'tais lev.

Quand sa phrase fut finie, je saluai.

Il me reconduisit jusqu' la porte de l'escalier avec une rare
bienveillance, protestant qu'il se mettait tout entier  mon service et
me demandant s'il n'aurait pas bientt le plaisir de lire un nouveau
roman de moi.

Moi, je ne le cache pas, j'aime un peu de gravit chez le juge, un peu
de hle sur la joue du soldat, comme il me faut un peu de modestie chez
la jeune fille et un peu d'accord dans mon piano.

Mais je mentirais lchement  ma conscience si je n'avouais pas que M.
Cressonneau an tait un joli avocat gnral et qu'il ne dparait point
la jeune cole.

Ma dmarche se trouvait tre si carrment inutile que je l'oubliai
presque aussitt que je fus dans la rue. Je me fis reconduire chez moi
au galop. La nuit tait tombe quand j'arrivai rue du Helder.

Je trouvai Lucien install dans ma chambre  coucher et occup 
parcourir les oeuvres de J. B. M. Martroy.

Mon premier regard le toisa de la tte aux pieds avec inquitude, car, 
cette heure de crise suprme, j'eusse bien mieux aim agir seul que
d'avoir prs de moi un malade ou un fou.

Il tait ras de frais, coiff avec soin, vtu selon la plus rigoureuse
lgance. On n'et pas trouv, le long du boulevard,  l'endroit
propice, entre le caf Foy et Tortoni, beaucoup de jeunes messieurs
possdant au mme degr que Lucien la tenue du vrai gentleman.

Il avait beau tre un homme de loi d'Yvetot; ds qu'il voulait, Paris
brillait en lui, et je ne pus m'empcher de comparer cette fire
lgance  la petite _fashion_ de M. Cressonneau an.

Ce qui m'importait davantage encore, l'expression du visage de Lucien
tait mle et tranquille.

--As-tu tout lu? me demanda-t-il aprs m'avoir serr la main plutt
froidement.

--J'ai tout lu, rpondis-je.

--Ton opinion est-elle forme?

--Parfaitement, d'autant que tu tiens l un manuscrit qui explique et
complte ton dossier.

--Oui, fit-il avec distraction, mais je n'aurai pas le temps de le lire.

Il me tendit tout ouverte la lettre contenue dans la missive que M.
Louaisot m'avait adresse.

--Prends connaissance de ceci, ajouta-t-il.

Et il continua sa lecture.

Ce calme avait de la force. Je fus content.

La lettre de M Louaisot tait ainsi conue:

Cher M. Thibaut,

Ne connaissant pas votre nouvelle adresse, j'ai recours  M. G. de Roeux
pour vous faire tenir cette communication qui, comme vous allez le voir,
a son importance.

Je vous ai fait beaucoup de mal, mais ce n'est pas ma faute. Je n'avais
rien personnellement contre vous.

Du reste, vous me l'avez rendu avec usure. Sans le vouloir et mme sans
le savoir, vous avez t le bton qui sans cesse enrayait mes roues. Par
vous peut-tre va se trouver ruine une combinaison admirable qui
m'avait cot vingt annes de travail.

L'oeuvre de toute ma vie, on peut le dire, et cela au moment o le
succs allait couronner mes efforts.

Vous comprenez bien que je ne vous aime pas, cher Monsieur. Le
contretemps le plus funeste qui puisse entraver la marche du gnie,
c'est d'avoir un imbcile  combattre. Mieux vaudrait toute une arme de
gens d'esprit!

Donc, je vous dteste, ou plutt vous m'irritez comme ferait un
maladroit sans parti pris qui ravagerait du coude, sur l'chiquier, les
calculs d'un joueur de premire force.

Et, cependant, je m'adresse  vous, parce que vous tes la seule
personne au monde qui puisse me venger comme il faut.

Si, comme je commence  le craindre, j'ai besoin d'tre veng.

Vous n'allez gure au thtre. Connaissez-vous _La Tour de Nesle?_ Votre
ami, M. de Roeux pourra vous expliquer ce que c'est que Buridan.

Buridan avait, comme vous et moi, affaire  une terrible coquine.
Poursuivi par l'ide que cette coquine, qui est une reine, pourra lui
faire tt ou tard un mauvais parti, Buridan creuse et charge une mine
qui doit faire explosion aprs sa mort.

Je suis dans la position de Buridan--ou de Carter, le dompteur, quand il
entre dans la cage de sa lionne.

J'ai creus, j'ai charg ma mine. Je vous enverrai la mche allume. Et
tout est arrang pour que vous soyez forc de mettre le feu si je meurs.

 l'instant o j'achve cette lettre j'entame une partie suprme. Nous
sommes au 29 juillet, neuf heures du soir; si demain, 30 juillet,  neuf
heures du soir, je n'ai pas russi, c'est que je serai mort.

 cette heure donc, vous recevrez la mche des mains d'une personne que
vous connaissez bien. Je vous fais mon hritier, et mon hritage, _c'est
votre femme_, qui valait pour moi huit millions.

 demain, neuf heures.

Je consultai ma montre, il tait neuf heures et cinq minutes. Lucien vit
mon mouvement et me dit:

--Il faut un quart d'heure pour venir ici de la rue Vivienne. Elle n'est
pas en retard.

--Qui, elle?

--Plagie, qui va m'apporter _la mche_.

Il ferma le cahier qu'il tait en train de lire et le jeta sur la table.

--Rsume-moi en peu de mots ce qu'il y a l-dedans, dit-il.

Je fis aussitt ce qu'il dsirait; quand j'eus achev, il me dit:

--J'aurais su tout cela que je n'aurais pas agi davantage. J'tais mort.
Ma dernire lueur de vie tait en toi. En venant, tu m'as ressuscit. Il
me prit de nouveau la main qu'il serra, cette fois, avec chaleur.

Quoi que j'eusse pu faire, mon rsum avait pris du temps. La demie de
neuf heures sonna  la pendule. Lucien sembla se recueillir.

--Si elle ne vient pas, pronona-t-il tout bas, nous allons tenter un
effort par nous-mmes.

--Quel effort?

--Je suis juge, rpondit Lucien, dont l'oeil devint sombre, non pas
parce que l'empereur m'avait nomm, mais parce que ma conscience me
crie: Tu es juge!

--Franc-juge, alors? fis-je en essayant de sourire. Il pronona plus bas
encore:

--Cette femme a mrit de mourir! Je savais qu'il parlait d'Olympe.

En ce moment, nous entendmes dans l'antichambre une voix pleurarde qui
parlementait avec Guzman. Je m'lanai, j'ouvris la porte et la grande
coiffe de Plagie se montra, encadrant un visage qui, littralement,
tait inond de larmes.

-- quoi que a rime, s'cria-t-elle, avant mme d'avoir pass le seuil,
de s'entter  une ide de mme!

Vouloir pouser quelqu'un de force! N'avait-il pas  la maison tout ce
qu'il lui fallait? Et maintenant le voil fini, le pauvre monsieur, car
il m'avait bien dit: Si tu ne reois pas contrordre avant neuf heures,
c'est qu'elle m'aura fait avaler ma langue, et alors porte la lettre rue
du Helder!

Les sanglots secouaient la richesse de sa vaste poitrine. Elle tait
sincrement et profondment afflige.

--Donnez la lettre, dit Lucien.

--Je l'avais toujours bien prvenu! gmit-elle. Je lui avais dit: Ne
poussez pas celle-l  bout, ou bien il vous arrivera du chagrin! Je
l'ai vue sur la place d'Yvetot le jour o on arrta la marie. J'ai peur
des ples! Prenez garde  elle!... Mais il n'coutait rien! Il se
croyait si fort!

--Donnez la lettre, rpta Lucien.

--La voil, mon brave Monsieur, et vengez-le bien comme il faut. Moi, je
n'ai mme pas la consolation de m'occuper de a. L'adjudant m'attend en
bas, et il n'est pas patient. Ce n'est pas au moment o j'en perds un
que je vas risquer l'autre, n'est-ce pas?

Elle remit la lettre, bouchonna ses yeux avec son tablier et sortit en
levant les bras vers le ciel. Dans l'antichambre, j'entendis Guzman qui
lui disait:

--Ce n'est donc plus le marchal des logis d'artillerie?

--J'ai de la mort plein le coeur, rpondit Plagie, et penser qu'il faut
qu'on danse  la barrire! La lettre de M. Louaisot disait:

M. Lucien Thibaut,

Mon mtier a t de mentir. J'avais du talent dans cette partie-l. Je
parle de moi au pass, parce que je suis mort.

Les morts ne mentent plus. Elle m'a tu parce que je voulais sauver
votre femme.

Votre femme est prisonnire dans les caves de la Grande-Maison, rue du
Rocher, n9. Elle n'y est pas seule. Fanchette tait pour Mme la
marquise aussi dangereuse que Jeanne elle-mme, car si la justice avait
mis la main sur Fanchette, la condamnation de Jeanne tombait.

En cela, et pour la seconde fois, la justice se serait encore trompe,
mais qu'importe, une fois de plus ou de moins.

En tenant Jeanne et Fanchette captives, nous rendions dfinitive la
condamnation de la premire, nous devenions hritiers, le bonhomme--le
Dernier Vivant--s'teignait doucement et tout tait dit. Mais a ne
suffisait pas. Olympe a dit: Il n'y a que les morts qui ne gnent
jamais...

Vengez-moi. Pour rcompense, je vous rends votre femme.

Voici mes instructions pour arriver jusqu' elle.

Prenez des hommes de police, si vous voulez, ce sera plus sr.
Munissez-vous de lanternes, car la route souterraine est longue.

Il ne s'agit pas d'entrer par la rue du Rocher et la maison du vieux:
vous trouveriez l de bons obstacles, c'est moi qui les ai disposs.

Arrivez par la rue de Laborde, prenez le terrain o l'on btit:
l'ancienne plaine Bochet: entrez dans le jardin de la Grande-Maison, il
n'a plus de clture.

 la droite du dernier acacia qui reste debout et  trente pas environ
des ruines de la Grande-Maison, vous trouverez un pavillon dont il ne
reste plus que les quatre murs.

Entrez, drangez la paille qui est  gauche de la porte, vous verrez
dessous une trappe et vous la lverez par son anneau.

Sous la trappe, il y a un escalier, vous allumerez vos lanternes et vous
descendrez.

Marchez alors droit devant vous.

Au bout de quarante pas, tournez  gauche.--puis faites douze pas et
tournez  gauche encore.

Vous serez alors dans un cellier trs vaste o vous verrez des
foudres,--une vingtaine--qui s'alignent contre le mur.

Le dernier foudre, en allant toujours sur votre gauche, masque une porte
vote dont la cl est pendue  un clou  l'intrieur du tonneau,
immdiatement au-dessous de la bonde.

Ah! elle se croit bien garde aussi de ce ct!

Vous ouvrez la porte, et vous tes arriv, car devant vous s'tend un
couloir, large comme une route charretire, qui vous conduit tout droit
 la cachette.

Seulement, le couloir est long, cinq cents pas au moins; je n'ai pas le
temps de vous dire  quoi tout cela servait dans le temps. Allez, sauvez
votre femme--et vengez-moi.

Lucien avait lu cette trange missive  haute voix.

--Est-ce que tu crois  cela? demandai-je.

--Viens, fit-il au lieu de rpondre.

Il prit son chapeau.

--Le pige tendu par ce misrable est grossier, dis-je encore. Prends
garde!

--Viens, rpta Lucien. Ce misrable ment, mais il n'y a pas de pige.
Il est mort, Olympe vit, et je suis juge. Viens.

 mon tour, je pris mon chapeau.

J'avais l'ide qu'en le suivant je pourrais empcher un malheur.

En passant, il demanda  Guzman des allumettes et un paquet de bougies.

--Ne prendras-tu pas au moins des hommes de police? demandai-je. Il me
rpondit:

--Non; j'aurai mieux que cela.

Nous montmes en voiture devant le caf anglais. Il donna au cocher une
adresse que je connaissais: celle de M. le conseiller Ferrand.

Je voulus lui parler en route, mais il ne me rpondit pas.

Quand la voiture s'arrta il me dit:

--Reste  m'attendre, je ne serai pas longtemps.

Je lui demandai ce qu'il allait faire. Je n'eus point de rponse encore.

Il passa la porte cochre.

Mon rle me pesait terriblement. Il me semblait que dans cette barque o
j'tais, la responsabilit tout entire tait sur moi qui ne tenais
pourtant pas le gouvernail.

Ds le premier pas que je fis sur le trottoir, je vis venir  moi une
femme pauvrement habille qui boitait en marchant et qui tenait son
mouchoir sur sa bouche.

Elle m'accosta tout essouffle et fut quelque temps avant de pouvoir
parler.

--Vous tes M. de Roeux, me dit-elle enfin, je vous suis en courant
depuis la rue de Helder. Je n'ai pas perdu de vue le fiacre. Ah! si vous
saviez le malheur! Je vis alors seulement que ses yeux taient tout
sanglants de larmes.

Je ne comprenais pas encore pourtant. Elle reprit:

--Il est mort, Monsieur! Ils me l'ont tu! C'est la folle! La
Couronne....

--Martroy! m'criai-je.

Stphanie, la pauvre crature, chancela et je la soutins dans mes bras.

--Sa dernire pense a t pour son bienfaiteur, comme il vous appelait,
dit-elle, il m'a dit: Porte-lui ma lettre, je ne lui crirai plus...
et pourtant, il a pu mettre encore un petit mot au bas avant de mourir.
Voici la lettre... et je retourne l-bas, Monsieur, car mon vieux matre
n'est pas un bon malade.

Elle me quitta en effet, courant par cahots et s'pongeant les yeux.

Je m'approchai d'un magasin, et je lus la lettre de Martroy  la lueur
du gaz.

Elle commenait gaillardement; il ne se doutait pas de son sort.




Dernire lettre de Martroy


Cher bienfaiteur,

Voil: je vous ai fourni dans ma dernire de faux renseignements sur la
Grande-Maison, dont je viens  l'instant d'apprendre l'histoire par ma
Stphanie, qui est un trsor. Elle vous a une oreille, vous allez voir
tout  l'heure.

La Grande-Maison n'est ni un ancien couvent, ni un ancien chteau, ni un
ancien htel, c'est tout bonnement un ex-entrept de contrebande, mont
sur un pied tout  fait monumental.

C'est l qu'on a d faire tort  la Douane!

Non seulement, les caves sont immenses, comme je vous l'ai dit, mais il
y a un chemin vot, assez large pour donner passage  des charrettes
atteles, et qui reliait le magasin principal  un second entrept,
situ hors de la barrire.

Cet entrept occupait tous les derrires d'une des plus considrables
maisons de la rue de Levis.

Tout cela tait devenu inutile depuis qu'on a recul le mur d'octroi
jusqu'aux fortifications. Comme la bouche du souterrain se trouve
maintenant  plus d'un quart de lieue de l'enceinte, l'administration ne
s'est mme pas soucie de le combler.

Hein? ce Paris! Et comme le vieux fournisseur qui a tant vol l'tat est
bien l dans ce logis de voleurs!

Il fallait que le mtier ft bon pour payer les frais d'une pareille
installation. Ce qu'il a d passer d'alcool dans ce monstrueux siphon
est incalculable. Et pendant ce temps, les hommes verts, institus pour
empcher un pauvre diable comme moi de faire entrer plus d'une chopine
de vin bleu, veillaient!

L-bas, quand nous tions auprs de Dieppe, j'ai connu un brave douanier
qui racontait toujours l'histoire d'une caisse de porcelaine de Jersey
qui fut prise par ses soins en 1820. Je lui demandai une fois pourquoi
il radotait sans cesse la mme anecdote, il me rpondit:

--En quarante ans de service je n'ai jamais vu faire une autre prise!

La douane fait pourtant vivre un tat-major bien dodu. On dit qu'elle
est utile  la manire de ces matous paresseux qui ne prennent pas de
souris, mais qui les loignent par leur seule odeur.

Je suis tout gai aujourd'hui et je bavarde. Tous mes sinistres
pressentiments d'hier sont partis. J'irai voir ce souterrain de
contrebande, large comme une voie romaine qui laissait passer des
foudres de vingt barriques sous la barrire o les prposs, brandissant
la sonde municipale, arrtaient vaillamment les demi litres.

Mais revenons  nos affaires. Le vieux est malade. Il lui est arriv un
accident. Depuis que la guerre entre l'Autriche et la Prusse est
dclare et qu'on parle de la possibilit d'une conflagration gnrale
en Europe, le vieux a la fivre. Il rve fournitures.

Hier soir, il s'est chapp pour aller faire dbauche ou plutt pourvoir
 fonder quelque bonne affaire de pillage administratif. Son cercle est
de l'autre ct du boulevard extrieur, dans un cabaret plus que borgne
o se runissent les raccommodeurs de souliers ambulants.

Ce sont, vous le savez, de forts gaillards qui parcourent les bas
quartiers et la banlieue la hotte sur le dos et ne ressemblent pas du
tout aux savetiers en gurite.

Avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes, le Dernier Vivant ne
faisait point tache dans cette assemble sans prtention. Il y tait
connu. On l'appelait Papa-Turco.

Hier soir donc, ayant bu un gloria de deux sous, sa tte s'est monte.
Il a rassembl autour de lui les savetiers ambulants et leur a propos
une association pour fournir  toute l'arme franaise d'excellents
souliers sur lesquels l'entreprise gagnerait cinq cents pour cent. Il ne
s'agissait que de centraliser les cuirs des btes creves pour
l'empeigne, et les fonds de boutique de certains journaux, galement
morts de maladie, pour la semelle.

Les bonnes gens ont d'abord trouv cela trs drle, on a beaucoup ri,
mais le vieux s'est fch tout rouge en jurant qu'il ne plaisantait pas:
 l'appui de quoi il a eu l'imprudence de raconter quelques-uns des bons
tours jous par l'association des cinq fournisseurs normands 
l'administration de la guerre, sous le Premier Empire.

Bref, on l'a reconnu pour le vieux damn de la plaine Bochet. Il a t
port en triomphe et rou de coups. a pourrait bien tre sa fin.

Et  ce propos, il y a eu une grande scne entre Louaisot et la marquise
Olympe. Ce sera la partie importante de ma lettre. Stphanie n'a pas
tout entendu, mais ce qu'elle a surpris vaut bien la peine de vous tre
rapport.

M. Louaisot et Mme la marquise taient dans la chambre  coucher de
cette dernire.

On avait parl d'abord du petit jeune homme, Lucien, de Chambray,
l'enfant dont M. Louaisot se sert depuis si longtemps comme d'un mors
qu'il a introduit de force dans la bouche de la malheureuse mre.

Car elle a pch, c'est vrai, mais on peut dire que celle-l fait son
purgatoire sur la Terre!

Stphanie n'a commenc  entendre qu'au moment o la colre a lev les
voix.

--.... Vous m'appartenez! disait Louaisot. J'ai dpens ma jeunesse
entire et une partie de mon ge mr  vous acheter. Vous serez ma femme
ou vous serez une mre sans enfant.

--Je sais que vous tes capable d'assassiner votre propre fils, a
rpondu Olympe, mais vous ne le ferez pas, car il vous sert de garrot
pour me serrer la gorge.

--Madame, a reprit Louaisot, l'heure vient o serrer ne suffit plus.
Pensez-vous que je veuille attendre le bien-tre jusqu' ma soixantime
anne? Je crois avoir temporis suffisamment; je veux agir.

La voix d'Olympe, nette et froide, a prononc ces mots:

--Jamais je ne serai votre femme.

Aprs cette rponse, il y a eu un silence, puis Louaisot a repris:

--C'est donc la guerre dclare! Vous serez brise, je vous en prviens.
Je le regrette. Je vous aurais rendue heureuse. Vous tes
merveilleusement belle. Jeanne morte, il est impossible que M. Lucien
Thibaut ne revienne pas  vous. C'est une affaire de temps.

La marquise a dit:

--Vous me faites horreur.

--Les moeurs modernes, continua Louaisot, admettent de plus en plus ce
genre de compromis. Je ne vous gnerais pas, j'ai mes habitudes. Vous
seriez entre l'ami de votre enfance et votre fils,  qui, d'avance, j'ai
donn son nom....

--Vous me faites horreur! rpta la marquise Olympe.

--Moi, vous me faites piti! s'cria Louaisot, se fchant de nouveau.
D'o sortons-nous donc, s'il vous plat, ma pupille, pour afficher de
semblables pruderies? Je croyais que nous avions t leve  une
cole... oh! vous avez beau me foudroyer du regard, la patience a des
bornes, et l'excellent M. Barnod savait  quoi s'en tenir sur les dames
d'apparence svre....

...Vous avez rompu la glace vous-mme. Adieu va! Parlons en franais: si
je suis, comme vous me faites l'honneur de me le dire, le dernier degr
de l'infamie, vous tes, vous, le crime sans courage et la damnation
sans grandeur. Au moins, moi, je me tiens droit, je marche droit, rien
ne m'arrte. Vous, votre coeur et votre main tremblent toujours.

Vous avez fait subir  Jeanne Pry un supplice monstrueux, et vous
hsitez quand il s'agit de terminer son martyre avec sa vie....

...Du danger? aucun. Elle est cense en fuite. Rien de plus ais que de
supprimer les personnes qui se cachent. On ne fait que continuer de les
cacher dans la terre....

Stphanie n'entendit pas ce que rpondait la marquise. Stphanie a
pourtant l'oreille fine.

Mais Olympe dut parler, car Louaisot rpliqua:

--Vos soeurs! Ah! vous les appelez vos soeurs! Osez-vous bien employer
des mots pareils! Alors, donnez tout de suite le nom de famille  ce
bouquet de fleurs cultives dans le jardin de l'adultre!... Je vous
l'ai dit, Olympe, et je vous le rpte; vous m'appartenez, non pas
seulement parce que je vous ai conquise, mais encore, mais surtout parce
que vous tes  mon niveau par vos actes et au-dessous de moi par votre
origine. Ma mre tait une honnte femme....

Ici, il y eut un silence.

Le dernier mot entendu fut celui-ci, prononc par Olympe:

--Pourtant de sang rpandu, vous n'aurez rien de l'hritage, car je
n'aurai pas l'hritage. Est-ce que les morts hritent? _Vous ne pouvez
pas m'empcher de me tuer...._ Ainsi, le patron est au bout de son
rouleau. Je le connais: il doit voir rouge  travers le feu d'artifice
de ses lunettes.

La menace est une bonne chose, mais quand elle fait long feu, tout rate.
J'aurais cru que la pense de son fils aurait dompt la marquise. Du
moment qu'elle ne cde pas, il faut que Louaisot frappe ou qu'il donne
sa dmission. Il ne donnera pas sa dmission, donc il frappera. Il y a
dans l'air que je respire ici une odeur de sang.

Je pars  l'instant mme pour rder autour de cette tragdie. Je veux
voir ce curieux monument de l'industrie franaise: les caves de la
Grande-Maison. Rien ne m'terait de l'ide que _l'outil_ du
patron,--Laura Cant--est embusque l-dedans quelque part....

_Note de Geoffroy_.--Il y avait au-dessous de cette dernire ligne une
vingtaine de mots, tracs d'une main dfaillante:

Je me meurs. La folle m'a tu... _l'outil_! Htez-vous, elle en tuera
d'autres. Ayez piti de ma femme et de mon petit.

Comme j'achevais, tout frissonnant, cette lecture, la porte cochre de
la maison voisine s'ouvrit.

M. Ferrand sortit le premier, le visage couvert d'une mortelle pleur.

Lucien, qui le suivait, le fit monter dans la voiture et m'appela.

Je suis oblig de dire ici, pour laisser de l'ordre dans les vnements,
ce qui s'tait pass chez le conseiller.

M. Ferrand lui-mme me fit ce rcit  quelques jours de l.




Rcit du conseiller Ferrand


Il y a bien longtemps que ma sant est profondment altre. La
souffrance morale a ragi sur moi physiquement. Je me sens fatigu. Je
suis un vieillard.

Je venais de me mettre au lit, quoiqu'il ne ft pas plus de neuf heures
du soir. Mon domestique m'annona M. Lucien Thibaut. Je fis entrer tout
de suite. J'ai beaucoup aim Lucien, que je traitais autrefois en lve.
Mon attachement pour lui avait encore un autre motif. Son malheur et sa
maladie m'avaient caus une trs sincre affliction.

Lucien entra et vint jusqu' mon lit sans me saluer ni me demander des
nouvelles de ma sant.

Il n'y avait rien en lui pourtant qui indiqut la volont de me traiter
avec violence.

Seulement, son regard tait sombre et ses traits contracts.

--M. Ferrand, me dit-il presque  voix basse, vous tes un honnte
homme, je le sais maintenant, et je regrette de vous avoir calomni dans
ma pense, mais vous allez, je vous prie, vous lvera l'instant mme et
me suivre, car vous avez condamn une innocente, et il faut que la
lumire se fasse en vous, je le veux.

Je fus bless de ce dernier mot.

--M. Thibaut, rpondis-je, vous voyez que je suis souffrant. Vous avez
vos convictions, que je respecte, j'ai droit d'exiger que vous
respectiez les miennes....

Il m'interrompit disant:

--Je n'ai pas le temps de discuter, levez-vous et partons.

--Mais, Monsieur, rpliquai-je, je ne permets pas qu'on me parle comme
vous le faites.

--Vous refusez?

--Je refuse.

--Vous me regardez comme un fou?

--Vous agissez comme un fou.

Il fit un pas en arrire.

--M. Ferrand, me dit-il, et son accent tait glacial, je ne suis pas
fou, je vous l'affirme. Je vous affirme galement que si vous ne me
suivez pas, je vais vous tuer.

Ses yeux taient baisss. Son visage devenait blme. Moi aussi, je me
sentais plir.

Les gens qui parlent ainsi ont, d'ordinaire,  la main, un pistolet, un
couteau, une arme. Il avait, lui, les mains vides; des mains blanches et
fines comme celles d'une femme. Je crois que je suis brave. Je n'aurais
pas peur d'une arme. Ces mains vides et frmissantes menaaient
autrement qu'une arme. Et le regard de M. Thibaut me donna une sensation
de frayeur. Il faudrait dire de terreur, car je me sentis trembler sous
mes couvertures. Cependant, j'eus honte de cder.

--Est-ce donc ainsi que vous deviez finir, Lucien! m'criai-je.

--Je ne finis pas, me rpondit-il, je commence.

--Vous! un assassin!

--Un juge! je suis juge.

Il fit un pas vers moi, la tte haute, le regard noir et froid.

--Et je suis investi en outre, ajouta-t-il, de la mission la plus grande
qui puisse sacrer le caractre d'un homme: je suis le dfenseur de ma
femme. Sa voix, sans s'lever, avait pris une emphase extraordinaire.

Dans sa bouche, ces mots: _le dfenseur de ma femme_ taient grands
comme les quelques paroles sublimes de la posie ou de l'histoire qui
ont travers les sicles.

Mon coeur battait. Ce n'tait dj plus de frayeur.

J'ai aussi un amour en moi, un grand amour, n'est pas de la mme nature;
mais tous les amours comprennent.

Et pourtant, je rsistais encore, car prcisment la voix de cet amour
me criait de ne pas aller l o Lucien voulait m'entraner.

--Je vais appeler, dis-je. N'approchez pas davantage....

--Que votre sang retombe sur votre tte! murmura-t-il en faisant un pas
de plus.

--Mais avec quoi me tuerez-vous, insens! m'criai-je, prt  me
dfendre.

--Je ne sais pas... avec moi!

En mme temps qu'il prononait ce mot trange dont l'accent faisait une
menace vritablement mortelle, il me toucha le bras.

Ce fut si faible qu'on et dit l'treinte d'un enfant. Mais ce fut
terrible.

coutez: terrible! je sentis que la vie dfaillait dans ma poitrine.

Ma tte se renversa sur mon oreiller et malgr moi ces paroles passrent
entre mes lvres:

--Si elle est innocente, qui donc est coupable?

Lucien prit cela pour une acceptation. Il lcha mon bras et serra
doucement ma main.

--Courage, me dit-il, M. Ferrand. Vous allez beaucoup souffrir. Je lui
rendis son treinte et je sortis de mon lit.

Il m'aida  m'habiller.

--O allons-nous? lui demandai-je.

--Rue du Rocher. Je rptai:

--Rue du Rocher?

--Oui, dans la maison o habite maintenant Mme la marquise de
Chambray. Je passai la main sur mon front. Il ajouta:

--C'est le devoir. Et je rptai:

--Peut-tre que c'est le devoir.

--Marchez devant, me dit-il au moment o nous sortions, et souvenez-vous
que je ne m'appartiens pas. Je dfends ma femme. Si vous tentez de vous
soustraire  votre tche, vous tes mort!




Rcit de Geoffroy


Ce fut  la suite de cette scne que M. Ferrand et Lucien me
rejoignirent. Ils montrent dans le fiacre.

M. le conseiller Ferrand tait seul, au fond du fiacre, affaiss dans
une encoignure. Lucien s'tait assis auprs de moi sur le devant.

Je lui communiquai  voix basse et sommairement le contenu de la lettre
de Martroy.

--Tout cela, me dit-il, je le savais. Je suis ressuscit. Nous gardmes
ensuite le silence.

Pendant tout le trajet, M. Ferrand ne pronona pas une parole.

Quand nous passmes devant la gare Saint-Lazare, le cadran marquait dix
heures.

Au lieu de monter la rue du Rocher, nous tournmes  gauche et notre
fiacre s'arrta au coin de la place Laborde.

L, sous un rverbre, nous relmes les instructions de M. Louaisot et
nous nous engagemes dans la ruelle qui conduisait encore au nouveau
quartier qu'on tait en train de construire sur l'ancien emplacement de
la place Bochet.

La nuit tait noire. Nous emes quelque peine  trouver notre chemin
parmi les tas de sable, les trous  mortier et les moellons, mais enfin,
nous franchmes ce qui avait t le mur du grand jardin et nous
dcouvrmes aisment les quatre pans de maonnerie toute nue, restes du
pavillon.

C'tait  une trentaine de pas  peine de la maison neuve, btie par le
Dernier Vivant.  cinquante autres pas, sur la gauche, c'est--dire en
allant vers Monceaux-Batignolles, on voyait un amas de dcombres, qui
taient les ruines de la Grande-Maison.

Le tas de paille fut drang; nous ouvrmes la trappe qui recouvrait
l'escalier.

Chacun de nous alluma une bougie et nous descendmes.

L'itinraire trac par M. Louaisot tait bon. En le suivant exactement
nous arrivmes d'abord au cellier, grand comme une place de village, qui
contenait encore les gigantesques tonneaux--puis  l'artre principale
de cette ville souterraine: le chemin charretier conduisant jadis de
l'entrept Bochet  l'entrept de la rue de Levis, situ alors _extra
muros._

Pendant que nous tions dans le passage allant du cellier au grand
chemin souterrain, il nous sembla entendre un bruit soudain et violent,
suivi de cris qui se mlaient rpercuts par les votes.

Nous pressmes le pas, mais en arrivant au bout du couloir, nous
coutmes en vain.

Le bruit avait cess.

L'norme galerie dont la vote humide et sombre pendait maintenant sur
nos ttes s'emplissait d'un morne silence.

Nous nous tions arrts pour prter l'oreille et pour regarder. Ds que
nous marchions, en effet, quoique le sol ft trs doux, le bruit de nos
pas faisait tapage.

D'abord nous ne vmes rien, j'entends Lucien et moi, car M. Ferrand
semblait littralement ananti. Il ne regardait mme pas.

Puis, tout  coup, au moment o nous allions reprendre notre marche, une
voix d'homme parla.

C'tait  la fois lointain et tout proche. La voix venait  nous
nettement comme dans un tuyau acoustique.

Elle tait faible pourtant, mais si altre qu'elle ft, je reconnus
parfaitement la basse taille de M. Louaisot. Elle disait:

--Voil! J'ai mon compte. L'outil tait trop bon! Il n'y a pas eu faute:
qui diable aurait pu croire qu'une mre sacrifit son enfant? J'ai bien
jou mon jeu, mais j'ai perdu. Bonsoir, les voisins!--Mais je suis veng
dj une fois, ma pupille, vous n'avez plus de fils!--et je serai veng
deux fois, voici l'autre Lucien qui arrive: regardez l-bas!

Ces derniers mots nous parvinrent comme un chuchotement qu'on et
murmur  notre oreille.

--L-bas, c'est ici, me dit Lucien. Ils nous voient.

--Pas lui, rpondis-je, car il est mort.

Une voix de femme s'leva dans le silence:

--_Laura_, disait-elle, _je t'ai trompe ce n'est pas cet homme-l qui a
tu le petit enfant._

M. Ferrand laissa tomber sa bougie et s'affaissa sur moi.

--Mon Dieu! dit-il, ayez piti de moi! loignez de moi cet horrible
rve!

La voix qui avait parl tait celle de la marquise Olympe. Nous la
connaissions bien tous les trois.

Une sorte de rauquement lui rpondit dans la nuit.

Puis une autre voix, haletante, celle-l, et brise, demanda:

--Qui donc a tu l'enfant? qui donc? La voix d'Olympe rpondit:

--_C'est moi_! Et tout aussitt un grand cri de rage courut en s'enflant
sous les votes.

Puis un gmissement d'agonie....

--Olympe! mon Olympe! gmit M. Ferrand d'un accent dchirant. Ce fut
tout. Il resta inanim entre mes bras.

L'instant d'aprs quelque chose de rapide comme le vol d'une flche
passa au milieu de nous. C'tait Laura qui brandissait au-dessus de sa
tte un gros bouquet de fleurs....

Nous entendmes alors le bruit de quelqu'un qui se tranait sur le
sable. On reconnaissait le frlement de la soie. Je ne puis dire  quel
point tous ces bruits taient distincts.

--Elle n'est pas morte! balbutia M. Ferrand qui se redressa et se mit en
marche le premier, plus chancelant qu'un homme ivre. Lucien et moi nous
le soutenions de chaque ct.

Quand nous le suivmes on n'entendait plus rien.

Nous marchmes pendant deux longues minutes au moins, et  mesure que
nous avancions, nous pressions le pas.

Nous arrivmes ainsi  un carrefour o se croisaient deux routes: la
ntre et une beaucoup plus troite.

 l'angle de cette dernire,  droite, c'est--dire en tournant vers la
rue du Rocher, il y avait des dbris de fleurs et de feuillage, sur
lesquels un homme tait tendu tout de son long sur le dos. Il portait
un paletot noisette, et ses lunettes nous renvoyrent dans l'ombre la
flamme de nos bougies.

Nous nous approchmes. C'tait M. Louaisot, dont les souliers se
dressaient  pic, sortant de son pantalon noir, mouchet de boue.

Il tenait  la main un long couteau tout neuf dont il n'avait pas eu le
temps de se servir, car la lame tait brillante et intacte.

Sa tte portait de ct. Il y avait  son cou les marques d'une pression
si terrible qu'on aurait dit les traces laisses par les griffes d'un
tigre.

Il tait mort par la dsarticulation de la colonne vertbrale.

Derrire lui, dans une cavit de la paroi, on voyait un vritable
fouillis de fleurs, deux couronnes tresses et une autre qui tait 
moiti.

Lucien mit sa bougie sous le menton du mort et dit  M. Ferrand:

--Avant d'tre poignard, Albert de Rochecotte avait t trangl.
Voyez-vous clair?

M. Ferrand ne rpondit que par un gmissement.

En cet instant o toutes nos bougies taient dans le chemin de droite,
le hasard me fit jeter un regard dans le lointain de la galerie
principale et j'y crus apercevoir une lueur. Je la signalai aussitt.

Nous teignmes nos bougies pour mieux voir.

La lueur existait rellement et semblait sortir d'une seconde perce,
ouverte sur la droite aussi,  une cinquantaine de mtres plus loin.

--Portez-moi jusque-l! s'cria M. Ferrand. Elle est l!

Je le soutins de mon mieux. Lucien s'tait dj lanc en avant. Nous le
vmes entrer dans le champ lumineux et disparatre au coude de la route.

Quelques secondes plus tard, nous entrions dans la lueur et un spectacle
trange frappait nos regards.

La seconde voie transversale, parallle  la premire o nous avions
trouv le corps de M. Louaisot, aboutissait presque immdiatement  une
salle de forme ronde o rgnait, dans toute son tendue, un double
cercle de mangeoires et de rteliers. C'avait d tre la grande curie
des fraudeurs.

 et l pendaient encore aux parois des harnais moisis.

Au centre se trouvait une sorte de tabernacle, ouvert de notre ct, et
form de rideaux de soie. Dans cette tente, claire par une grande
lampe de salon  globe de verre dpoli, il y avait deux pauvres petites
couchettes en fer, quelques fauteuils de velours brod d'une rare
lgance et un canap dont la couverture en tapisserie des Gobelins
clatait des plus riches couleurs.

Sur le canap, deux jeunes femmes, qui semblaient tre deux preuves
tires de la mme beaut, entouraient de leurs bras une troisime femme
prosterne et comme affaisse  leurs pieds.

Sur le guridon en laque de Chine, qui supportait la lampe, il y avait
des ouvrages d'aiguille.

 l'instant o nous tournions, M. Ferrand et moi, l'angle de la galerie,
une des jeunes femmes du canap se levait en poussant un cri et se
pendait au cou de Lucien, foudroy par la joie.

M. Ferrand me quitta et prit un lan suprme qui le porta jusqu'au
centre de la tente, o il tomba bris, portant  ses lvres, de ses deux
pauvres mains qui tremblaient, le vtement de la femme prosterne.

Celle-ci ne prit mme pas garde  lui.

Elle releva la tte pour regarder Lucien, rien que Lucien, et je
reconnus l'admirable beaut de la marquise Olympe de Chambray.

Lucien dtourna d'elle son regard.

La marquise Olympe pencha sa tte de nouveau, et je vis une larme au
bord de sa paupire.

Dire  quel point elle tait belle est au-dessus de mon pouvoir. Cette
larme la transfigurait  mes yeux. Mon coeur s'lanait avec une
inexprimable passion vers cette mourante que j'aurais voulu ressusciter
au prix du bonheur de ma vie.

Elle portait au cou les mmes traces que Louaisot.

Les mmes traces qu'Albert de Rochecotte.

--Lucien, murmura-t-elle, d'une voix qui allait dj s'teignant, j'ai
t bien malheureuse... et bien coupable.... Mais demandez-lui...
demandez-leur!...

Elle montrait les deux jeunes femmes qui se ressemblaient.

Jeanne s'tait arrache dj aux embrassements de son mari. Elle
pressait les deux mains d'Olympe sur son coeur.

Toutes trois, elles formaient un groupe exquis dans sa mortelle
tristesse.

Ensemble, Jeanne et Fanchette disaient:

--Ma soeur, ma soeur chrie, tu nous as dfendues, tu nous as protges,
nous ne vivons que par toi!

--Lucien, reprit Olympe, en remerciant Jeanne du regard, j'avais un
fils, je l'ai donn pour elle, c'est--dire pour vous!

Les jarrets de Lucien flchirent, il entra dans le groupe en
s'agenouillant.

Je restais seul debout, et j'tais peut-tre le plus bas prostern au
fond de mon coeur.

--Lucien, dit-elle encore, voulez-vous me pardonner?

Il se pencha et mit un baiser sur son front.

La marquise Olympe mourut sous le contact de cette lvre qui jamais
n'avait touch la sienne, et la mort la fit plus divinement belle....
Personne ne prenait garde  M. Ferrand qui gisait inanim, la tte dans
les plis de la robe d'Olympe.




Rcit de Fanchette


_Nota_.--Ceux qui ont compris la scne _invisible_ de la mort de
Louaisot peuvent passer les pages suivantes.

J'ai cru devoir au lecteur l'explication complte de ce mystre, telle
qu'elle nous fut donne par l'une des habitantes de la grande curie des
fraudeurs, transforme en prison-salon.

C'est Fanchette qui parle.

Je n'tais pour rien assurment dans l'affreuse mort d'Albert de
Rochecotte qui m'aurait trs certainement pouse, et dont je possde
une promesse crite en tels termes qu'il n'aurait pu y mentir sans se
dshonorer.

Or, Albert tait la loyaut mme.

Mais tout en n'ayant point contribu  la catastrophe qui termina sa
vie, je ne pouvais manquer de comprendre que Jeanne Pry, ma soeur--je
ne la connaissais pas encore, mais je l'aimais dj--tait accuse en
mon lieu et place.

J'tais innocente, c'est vrai, mais c'tait moi que la justice croyait
tenir en fermant sur Jeanne les verrous d'une prison.

J'aurais d me livrer peut-tre. J'en eus le dsir plus d'une fois, car
le rcit de l'arrestation de Jeanne au seuil de l'glise, o le prtre
l'attendait pour bnir son bonheur, m'avait navre,--mais j'coutais
alors les conseils d'un homme dont la profonde perversit m'tait encore
inconnue.

M. Louaisot me disait: Vous vous perdrez sans la sauver, et je le
croyais,--peut-tre parce que mon intrt goste tait de le croire.

Il faut songera la jeunesse que j'ai eue. Jamais je n'ai connu ma mre.
Elle m'avait assur une petite fortune que mon pre m'a drobe. Je tais
les enseignements plus que frivoles qu'il essaya de m'inculquer au temps
o j'tais une petite marchande de plaisirs. Il trouvait cette position
excellente comme point de dpart. J'tais, me disait-il, mieux place
que Fanchon-la-Vielleuse ou que la clbre marchande de violettes qui
et pous, si elle l'et voulu, le prince de Courtenay, cousin des rois
de France.

Mais laissons cela. L'ide de l'vasion de Jeanne me fut suggre par M.
Louaisot. Je l'accueillis avec passion, comme un moyen d'apaiser mes
remords, et j'en fis bientt l'unique affaire de ma vie. Je ne pourrais,
sans compromettre des personnes qui vivent de leur emploi, dtailler le
plan de cette vasion, mais je dois dire que M. le conseiller Ferrand,
dont je reus l'accueil le plus bienveillant  la recommandation de
Mme la marquise de Chambray, ne fit rien, absolument rien qui sortit
des bornes strictes de son devoir.

En ce temps je ne connaissais pas plus Mme la marquise de Chambray
que Jeanne Pry elle-mme.

La lettre par laquelle Mme la marquise m'introduisait auprs du
prsident de la cour d'assises me fut donne par M. Louaisot.

L'vasion russit, et cela fut regard comme un miracle par tous ceux
qui connaissent l'organisation de la Conciergerie;--mais elle ne russit
pas au profit de cet excellent et cher jeune homme, M. Lucien Thibaut
qui attendait sa femme dans une voiture au coin du quai de l'Horloge.

J'avais t joue par M. Louaisot, et,--je l'ai cru longtemps,--par
Mme de Chambray elle-mme.

Ils avaient peur du rsultat final de ce procs o la vrit pouvait
jaillir du nuage mme dans lequel on l'avait si savamment enveloppe.

J'ai  peine besoin de dire que j'ignorais compltement la part prise
par Louaisot  l'assassinat de mon pauvre Albert.

Je n'avais rien vu dans cette nuit funeste, qui restait en moi comme le
souvenir d'un pouvantable rve.

Quant  cette autre nuit o Jeanne, que je venais d'arracher  ses
geliers, me fut enleve sur le quai de l'Horloge, je fus plusieurs mois
avant d'en comprendre le mystre.

Je savais une seule chose, c'est que j'avais t joue par M. Louaisot,
et ce fut  M. Louaisot que je m'en pris.

Mais M. Louaisot tait plus fort que moi. On dit qu'un homme, luttant de
ruse avec une femme, est toujours sr d'tre vaincu. Cela peut tre vrai
pour les autres hommes; M. Louaisot faisait exception  la rgle.

Et pourtant c'est une ruse de femme qui l'a jet mort sur la terre
humide d'une cave, au moment o il allait moissonner son champ,
engraiss par tant de crimes!

Le grand moyen employ vis--vis de moi par M. Louaisot tait celui-ci:
la marquise de Chambray, disait-il, avait tout fait; il n'tait que son
instrument ou plutt son esclave.

Jeanne Pry tait aux mains de la marquise et probablement hors de
France.

La marquise avait un double intrt  la faire disparatre.

Toute dmarche qui inquiterait la marquise aurait pour rsultat de
prcipiter la catastrophe.

Car chez nous, en plein XIXe sicle, il y a des cas o la loi est
aussi impuissante  vous protger que si vous voyagiez dans les steppes
de la Tartarie. On a beau se gendarmer contre cela: je mets n'importe
qui, ft-ce le souverain sur son trne, au dfi de me dire ce qu'on peut
faire contre un sclrat qui pose la question ainsi:

La personne qui vous est chre est en mon pouvoir, hors de l'atteinte
de la loi; si vous appelez la loi  votre secours contre moi, je n'ai
qu'un geste  faire pour supprimer la personne que vous voulez sauver.

C'est clair, on peut passer outre, mais  quel prix?

Un beau jour, cependant, Louaisot eut peur de me voir passer outre, ou
plutt il se dit que, moi aussi, j'tais bonne  supprimer. Je le
gnais.

Tout ce qui touchait  cette affaire du Point-du-Jour le gnait.

Il fit semblant de cder  mes dsirs; on me conduisit enfin prs de
Jeanne.

Mais on m'enferma avec elle.

Jeanne n'tait pas  l'tranger. Elle n'avait jamais quitt Paris,
malgr les divers changes que Louaisot avait donns  moi et  d'autres.

Cette nuit mme o M. Louaisot m'avait assign un rendez-vous  la
sortie de l'opra, je trouvai Jeanne dans la retraite trange o nous
avons vcu depuis lors ensemble.

Olympe y avait mis les meubles de son propre boudoir.

J'arrivai les yeux bands, aprs une route assez longue faite hors de
Paris. Je ne savais pas du tout o j'tais. Jeanne restait dans la mme
ignorance.  cet gard, nous ne fmes instruites que par Olympe
elle-mme.

Il est temps que j'appelle ainsi familirement par son nom, celle-l,
qui est morte notre amie--notre soeur, et dont les derniers moments ont
expi des fautes qui appartenaient encore plus  la fatalit qu' son
coeur.

J'ai t heureuse dans cette retraite o j'ai trouv la caressante
affection de ma soeur cadette, la noble, la vaillante tendresse de ma
soeur ane.

La mort nous menaait, c'est vrai, mais nous nous aimions tant!

Et j'assistais  un beau spectacle: la renaissance d'une me.

Au commencement, Louaisot regardait encore Olympe comme sa complice, non
pas volontaire, assurment, mais force; il avait obtenu d'elle tant de
choses  l'aide de son moyen, toujours le mme, la menace!

La menace approprie, choisie, la menace spciale  chaque cas.

Ici la menace tait l'enfant,--le jeune Lucien,--un splendide adolescent
qui aimait Louaisot, son pre, jusqu' l'adoration.

Et je pense que Louaisot aussi l'aimait  sa manire. Dans un coin de
son gosme il voyait peut-tre ce beau jeune homme complter sa gloire,
lev qu'il serait sur le pidestal d'une immense fortune.

Chaque fois qu'Olympe rsistait, Louaisot disait comme Jean Bart
brandissait la mche allume: Je ferai sauter ce qui me reste de coeur;
je tuerai l'enfant!

L'a-t-il fait? Olympe est morte en croyant qu'elle le retrouverait au
ciel....

Un jour, en effet, Olympe rsista en face.

Louaisot lui avait pos son atroce _ultimatum_: le mariage avec lui,
Louaisot, la mort de Jeanne et la mienne.

Ce jour-l, Olympe se donna  nous tout entire.

Elle nous dit toute sa vie si jalouse, mais si funeste. Ses larmes
demandrent pardon  Jeanne, qui la serrait contre son coeur.

Et ce jour-l aussi, elle fut prisonnire. La porte du souterrain se
ferma sur elle comme sur nous.

En haut, dans la maison de ce vieil homme qu'on appelait le Dernier
Vivant et qui se mourait, il n'y avait plus que M. Louaisot.

Et M. Louaisot avait peur. Il ne pouvait rien contre la vie d'Olympe. La
vie d'Olympe, c'tait l'hritage du vieil homme.

Il avait mis le pied sur ce front ardent et fort.

Mais il tremblait. L'arme qui l'avait rendu victorieux si longtemps
tait brise dans ses mains.

On avait brav sa menace.

De la menace que l'on brave il ne reste rien.

C'est un fourreau qui ne contient plus d'pe.

Il esprait encore pourtant, car il suivait sa route impitoyable, il se
disait: les deux soeurs mortes, elle cdera. Ce sont elles qui
contrebalancent le pouvoir de l'enfant....

Et nous fmes condamnes.

L'instrument de notre supplice tait l: _l'outil_, comme l'appelait
Louaisot dans ses gaiets lugubres.

Un outil humain, vivant, une pauvre folle qu'il savait monter comme ces
jouets qui ont  l'intrieur un ressort d'horlogerie,--et qui partent,
quand on presse du doigt le ressort. Laura Cant tait dans le
souterrain, Olympe le savait. Elle savait aussi l'histoire du restaurant
des Tilleuls. Louaisot s'tait vant.

Olympe connaissait l'outil et comment il fallait s'y prendre pour que
l'outil frappt. Elle vola l'outil.

Dans une niche, la folle travaillait  ses couronnes. C'est le symptme
de sa crise qui monte. Et sa crise montait ds que Louaisot le voulait.

Jeanne et moi nous avions bien entendu un bruit dans la grande galerie,
mais comment aurions-nous devin?... Olympe nous a tout pargn, jusqu'
la terreur.

Nous n'avons su la menace suspendue sur notre tte qu' l'heure o nous
tions dj sauves. Mais Olympe, elle, avait compris la signification
de ce bruit. Elle avait fait son choix et son sacrifice. Comme nous lui
demandions o elle allait, quand elle sortit de la tente, elle nous
rpondit avec un douloureux sourire:

--Je vais gagner le pardon de Lucien.

Elle chercha, elle trouva Laura Cant qui tressait ses fleurs  la lueur
du dehors filtrant par une fissure.

Il ne faisait pas encore tout  fait nuit.

Olympe s'assit auprs de la folle et lui parla de son enfant.

Elle resta l longtemps, bien plus de temps qu'il n'en fallait pour
faire de Laura son esclave.

Et quand Louaisot descendit pour en finir avec nous, Olympe prononant
les paroles sacramentelles, dit  Laura:

--Le voil! c'est lui qui a tu l'enfant! La folle s'lana tte
baisse.

L'outil tait retourn contre son matre. Louaisot tomba trangl. Mais
pourquoi Olympe fut-elle frappe  son tour? Parce qu'elle le voulut.

Louaisot expirant lui avait dit en parlant de Lucien: je l'ai appel, il
me vengera! Elle eut horreur de mourir par les mains de Lucien. On doit
croire que sa raison chancelait.

Quand elle vit de loin, dans la perspective de la galerie les trois
hommes s'avancer et qu'elle reconnut le visage de Lucien, svre comme
celui d'un juge,--c'est elle qui nous l'a dit: elle se sentit condamne.
Son fils, l'autre Lucien, l'appelait....

Elle dit  la folle, comme on approche de son sein, le poignard, rouge
d'un autre sang: Je t'ai trompe: c'est moi, c'est moi, qui ai tu...
C'tait presser le ressort. Le ressort joua. Olympe sentit les doigts de
Laura pntrer dans sa chair, puis tordre son cou....




Dernier rcit de Geoffroy


Un instant aprs qu'Olympe eut rendu son dernier soupir, nous entendmes
une voix qui appelait dans le lointain de la galerie: Madame! Madame!

Lucien et moi nous tions en train d'arranger un fauteuil en civire
pour porter le corps de la marquise de Chambray dans sa maison.

La personne qui appelait tait Stphanie. Le vieux Jean Rochecotte tait
 l'article de la mort. Il demandait instamment sa nice Olympe, ou,
pour employer ses expressions, rptes par Stphanie: Quelqu'un de sa
famille.

Nous nous mmes en marche. Stphanie nous clairait. Lucien et moi nous
portions la civire.

M. Ferrand nous suivait de tout prs, pli en deux et vieilli de vingt
ans.

Derrire venaient Jeanne et Fanchette qui se tenaient par la main.

Stphanie nous fit trouver, par une route plus courte, l'escalier qui
montait  la maison neuve.

En chemin, nous entendmes deux fois la voix douce de la folle qui
disait sa chanson, perdue dans ces vastes tnbres:

    _Mon petit enfant,_
    _O s'en est alle_
    _Ton me envole?..._

Quand nous arrivmes au premier tage de la Maison neuve, le vieux Jean
Rochecotte tait couch dans une chambre richement meuble, mais sur son
lit, autour duquel se drapaient des rideaux de lampas, il avait voulu
ses haillons sordides.

Il y avait entre autres son petit manteau de chasseur de Vincennes
qu'il ramenait jusqu' sa face et que ses dernires convulsions
semblaient caresser.

Nous entrmes dans la chambre du vieil homme, nous n'tions plus que
quatre: Lucien, les deux soeurs et moi.

M. Ferrand tait rest auprs du lit o l'on avait tendu Olympe.

Il la contemplait, toujours  genoux, les mains jointes en cherchant
dans sa mmoire des lambeaux de prires....

Les yeux vitreux du moribond se fixrent sur nous. Il y avait dj
plusieurs heures que son agonie tait commence.

Et pourtant sa voix, qui venait par saccades lentement espaces, avait
encore de la force. Il dit:

--Ah! Ah!... Vous voil?... Je ne vous reconnais pas.... Je ne mourrai
pas de sitt.... C'est moi le Dernier Vivant!

En prononant ce mot avec une orgueilleuse emphase, il souleva sa tte
hve.

Nous tions muets autour de lui.

Il dit encore:

--O sont les autres?... Je ne vois pas Olympe.... Le notaire l'a-t-il
tu, le notaire Louaisot?... Cet or-l a bu son pesant de sang!... L'or
ne boit que cela.... Aussi comme on l'aime!... Je veux le notaire... mon
ami Louaisot de Mricourt.... Celui-l n'a ni coeur ni me.... Il saura
se servir du tas d'or pour mal faire....

Sa tte se souleva davantage, pendant que ses doigts crisps
s'accrochaient au drap du manteau.

Il tait effrayant  voir.

Ses yeux semblaient grandir dans le blme hideux de son visage dcharn.

 chacune des pauses que je figure par des traits de plume, un rle
profond, mais sonore, jaillissait de sa poitrine.

Et sa tte montait toujours comme si elle et t hisse par un
mouvement mcanique.

Il reprit d'une voix plus forte:

--Celui-l saura se servir de mon bien.... Il m'a promis de nourrir les
soldats... d'habiller les soldats... les soldats... les braves
soldats!... Je suppose cinq cent mille soldats... prenez quarante sous 
chacun... vous aurez un million!... quatre francs, deux millions... huit
francs, quatre millions... et s'ils se plaignent... moi, j'en ai fait
fusiller... qui se plaignaient!

Sa bouche se contracta en une grimace qui voulait tre un rire.

Il tait maintenant tout  fait droit sur son sant.

Sa face cadavreuse semblait pendre  une hauteur norme au-dessus du
lit.

Son rle sortait violemment avec un bruit de crcelle.

--C'est moi le Dernier Vivant, pronona-t-il en plongeant dans le vide
la morne fixit de son regard. C'est  moi, tout.... Pas un soldat ne
m'chappera... si je veux!... Ils mangeront mon pain, et j'aurai de
l'or... ils boiront mon vin, et j'aurai de l'or.... Ils deviendront
maigres... faibles... lches!... mais j'aurai de l'or!... de l'or pour
le frisson qui passe  travers le drap de leur tunique... de l'or pour
l'eau glace qui noiera leurs pieds dans leurs souliers.... Moi je n'ai
pas froid!... et je porte un manteau... du drap que j'ai fourni!...
J'aime les soldats... les soldats sont  moi... affranchissez vos
lettres...  Monsieur, M. Jean Rochecotte... fournisseur... fournisseur
gnral... seul fournisseur... de tous les soldats du monde!...
allez-vous-en... vous n'aurez rien.... Je ne veux pas mourir... je
resterai le dernier... avec tout l'or de la terre... le _dernier
vivant_!

Il tomba de son haut.

Et son rle fit silence. Il tait mort.

Lucien prit la main de Jeanne et la porta  ses lvres.

--Je mourrais s'il me fallait renoncer  toi maintenant, dit-il; mais je
renoncerais  toi si l'hritage de cet homme devait entrer avec toi dans
ma maison.

Jeanne lui jeta ses deux bras autour du cou en rpondant:

--Oh! je te connais bien! Mais que je suis heureuse et que je t'aime!

Le lendemain, Lucien reut de M. le conseiller Ferrand la lettre
suivante:

Monsieur--je n'ose plus dire ami,

J'ai cru, je jure que j'ai cru!

Mais je n'aurais pas d croire. Pour nous, magistrats, l'erreur est un
crime.

Jamais plus je ne m'assoierai sur le sige du juge.

Je vous dois l'explication de l'influence exerce sur moi par cette
chre, par cette infortune femme. Vous avez peut-tre devin. Peu
importe.

J'avais vingt ans. J'tais un tudiant. M. Barnod n'tait pas mon ami.
Il ne m'avait pas confi sa femme....

Pour cette faute, j'ai t malheureux toute ma vie.

Et je n'ai mme plus ma fille....

Adieu!

En immeubles, titres, valeurs mobilires et argent comptant la
succession de Jean Rochecotte fut value judiciairement  11.500.000
francs; mais avec la plus-value des terrains, on peut hardiment porter
ce chiffre au double.

Lucien vcut pendant deux ans bien pauvre, avec le produit de son
cabinet d'avocat.

Au bout de deux ans, Mme la baronne de Frenoy--la mre du comte
Albert, celle-l mme qui voulait guillotiner Jeanne,--mourut et
institua Jeanne sa lgataire universelle.

Ce livre, je l'ai dit ds le dbut, a t crit pour rpondre  une
calomnie.

L'orateur minent, le jurisconsulte respect qui porte dans ces pages le
nom de Lucien Thibaut a soulev bien des jalousies par son glorieux
succs.

On l'a accus de devoir sa fortune  cette source impure: la succession
du dernier vivant de la tontine des fournisseurs.

Moi qui m'honore si profondment d'tre son ami, j'affirme sur l'honneur
qu' l'heure mme de sa pauvret, il a rejet loin de lui cette fortune
avec dgot.

Et je dclare, les mains pleines de preuves, que le fruit du vol,--du
vol le plus monstrueux qui se puisse punir ici-bas, _le vol des
fournisseurs,_ le vol qui dpouille et qui dsarme nos soldats en face
de l'ennemi, le vol, car c'est un vol pareil (et qu'il soit  jamais
maudit!) qui nous cote peut-tre,  l'heure prsente, deux provinces
franaises et dix milliards,--je dclare, dis-je, que la succession de
Jean Rochecotte, le dernier vivant des cinq fournisseurs _a fait retour
intgral  l'tat,_ ds l'anne 1866.

Il me reste  dire en peu de mots comment notre bien-aime Jeanne fut
rhabilite.

Lucien, comme de raison, se hta d'introduire une opposition  l'arrt
par dfaut qui condamnait sa femme.

Le jour de l'audience, car il n'y eut qu'une audience et qui ne fut pas
longue, deux avocats prirent place au banc de la dfense.

Le premier tait Lucien lui-mme, le _dfenseur de sa femme_, comme la
sympathie du barreau tout entier l'avait dj surnomm.

Le second tait Me Ferrand, un dbutant  cheveux gris, qui avait donn
sa dmission le 1er aot, jour o le _Moniteur Universel_ inscrivait sa
nomination en qualit de prsident de chambre  la cour impriale de
Paris.

Mais la tche de Lucien et de M. Ferrand fut  peu prs nulle.

Tout l'honneur de la journe revint  M. Cressonneau an, avocat
gnral, qui occupait le sige du ministre public.

Bien entendu, l'accuse faisait de nouveau dfaut.

M. Cressonneau an prit texte de cette absence pour effeuiller tout un
bouquet de roses sur la place que l'accuse aurait d occuper.

Il fut trs loquent, surtout quand il rappela que c'tait lui,
Cressonneau, qui avait tabli la premire instruction.

Il est, dit-il, de telles accumulations de preuves, crasant de si
hautes innocences qu'une ordonnance de non-lieu ne peut tre regarde
comme une suffisante rparation. Je voyais ce monstrueux amas
d'apparences accusatrices avec l'oeil de la justice, ce regard perant
auquel rien n'chappe. Je dcouvrais, ou du moins, je devinais, derrire
ce mirage, la main habile qui le produisait....

Car, Messieurs, en vain les esprits routiniers se rvoltent contre
l'vidence; nos moeurs modernes ont tout perfectionn, mme la science
du Mal. Nous avons, dans les bas-fonds de notre socit, des coles
spciales de sclratesses, on y passe les examens d'un sinistre
baccalaurat, on y reoit des _docteurs s-crimes_!...

Il m'est arriv de le dire une fois--et il ne voulait pas me croire!--
l'avocat minent qui s'est donn la mission la plus belle, la plus
vritablement noble, qui puisse honorer un homme de coeur,  Me Lucien
Thibaut, le _dfenseur de sa femme_...

Ici, le prsident fut oblig de rprimer les applaudissements.

Je supprime le reste de la tirade qui posa M. Cressonneau an sur un
trs joli pidestal et le mit dcidment  la tte de la jeune cole.

L'accusation fut abandonne.

Lucien n'a plus jamais entendu parler de la mtapsychie. La sant de sa
belle intelligence est robuste et complte.

On paya nanmoins le mois commenc du Dr Chapart.

Jeanne est heureuse, et si belle! je suis l'oncle de ses deux chers
enfants.

FIN






End of the Project Gutenberg EBook of Le dernier vivant, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DERNIER VIVANT ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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