The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome VI

Author: Alexandre Dumas

Release Date: July 13, 2006 [EBook #18826]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME VI ***




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                            ALEXANDRE DUMAS

                                  LA
                              SAN-FELICE

                                TOME VI

                           DEUXIME DITION


                                PARIS
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          RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                       A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                  C

                              UN GRAIN.

On n'a pas oubli qu'aprs avoir t retenu depuis le 21 jusqu'au 23
janvier dans le port de Naples par les vents contraires, Nelson,
profitant d'une forte brise au nord-ouest, avait enfin pu appareiller
vers les trois heures de l'aprs-midi, et que la flotte anglaise, le
mme soir, avait disparu dans le crpuscule,  la hauteur de l'le de
Capri.

Fier de la prfrence dont il tait l'objet de la part de la reine,
Nelson avait tout fait pour reconnatre cette faveur, et, depuis trois
jours, lorsque les augustes fugitifs vinrent lui demander l'hospitalit,
toutes les dispositions taient prises  bord du _Van-Guard_ pour que
cette hospitalit ft la plus confortable possible.

Ainsi, tout en conservant pour lui sa chambre de la dunette, Nelson
avait fait prparer, pour le roi, pour la reine et pour les jeunes
princes, la grande chambre des officiers  l'arrire de la batterie
haute. Les canons avaient disparu dans des draperies, et chaque
intervalle tait devenu un appartement orn avec la plus grande
lgance.

Les ministres et les courtisans auxquels le roi avait fait l'honneur de
les emmener  Palerme, taient logs, eux, dans le carr des officiers,
c'est--dire dans la partie de l'entre-pont autour de laquelle sont les
cabines.

Caracciolo avait fait encore mieux: il avait cd son propre appartement
au prince royal et  la princesse Clmentine, et le carr des officiers
 leur suite.

La saute de vent,  l'aide de laquelle Nelson avait pu lever l'ancre,
avait eu lieu, comme nous l'avons dit, entre trois et quatre heures de
l'aprs-midi. Il avait pass--nous parlons du vent--du sud 
l'ouest-nord-ouest.

A peine Nelson s'tait-il aperu de ce changement, qu'il avait donn 
Henry, son capitaine de pavillon, qu'il traitait en ami plutt qu'en
subordonn, l'ordre d'appareiller.

--Faut-il nous lever beaucoup au large de Capri? demanda le capitaine.

--Avec ce vent-l, c'est inutile, rpondit Nelson. Nous naviguerons
grand largue.

Henry tudia un instant le vent et secoua la tte.

--Je ne crois pas que ce vent-l soit fait, dit-il.

--N'importe, profitons-en tel qu'il est... Quoique je sois prt  mourir
et  faire tuer mes hommes, depuis le premier jusqu'au dernier, pour le
roi et la famille royale, je ne verrai Leurs Majests vritablement en
sret que quand elles seront  Palerme.

--Quels signaux faut-il faire aux autres btiments?

--D'appareiller comme nous et de naviguer dans nos eaux, route de
Palerme, manoeuvre indpendante.

Les signaux furent faits, et, on l'a vu, l'appareillage eut lieu.

Mais,  la hauteur de Capri, en mme temps que la nuit, le vent tomba,
donnant raison au capitaine de pavillon Henry.

Ce moment d'accalmie donna le temps aux illustres fugitifs, malades et
tourments depuis trois jours par le mal de mer, de prendre un peu de
nourriture et de repos.

Inutile de dire qu'Emma Lyonna n'avait point suivi son mari dans le
carr des officiers, mais tait reste prs de la reine.

Aussitt le souper fini, Nelson, qui y avait assist, remonta sur le
pont. Une partie de la prdiction de Henry s'tait dj accomplie,
puisque le vent tait tomb, et il craignait pour le reste de la nuit,
sinon une tempte, du moins quelque grain.

Le roi s'tait jet sur son lit, mais ne pouvait dormir. Ferdinand
n'tait pas plus marin qu'homme de guerre. Tous les sublimes aspects et
tous les grands mouvements de la mer, qui font le rve des esprits
potiques, lui chappaient entirement. De la mer, il ne connaissait que
le malaise qu'elle donne et le danger dont elle menace.

Vers minuit donc, voyant qu'il avait beau se retourner sur son lit, lui
auquel le sommeil ne faisait jamais dfaut, il se jeta  bas de son
cadre, et, suivi de son fidle Jupiter, qui avait partag et partageait
encore le malaise de son matre, sortit par le panneau de commandement
et prit un des deux escaliers de la dunette.

Au moment o sa tte dpassait le plancher, il vit  trois pas de lui
Nelson et Henry, qui semblaient interroger l'horizon avec inquitude.

--Tu avais raison, Henry, et ta vieille exprience ne t'avait point
tromp. Je suis un soldat de mer; mais, toi, tu es un homme de mer.
Non-seulement le vent n'a point tenu, mais nous allons avoir un grain.

--Sans compter, milord, rpondit Henry, que nous sommes en mauvaise
position pour le recevoir. Nous aurions d faire mme route que la
_Minerve_.

Nelson ne put rprimer un mouvement de mauvaise humeur.

--Je n'aime pas plus que Votre Seigneurie cet orgueilleux Caracciolo qui
la commande; mais il faut convenir, milord, que le compliment que vous
vouliez bien me faire tout  l'heure, lui aussi le mrite. C'est un
vritable homme de mer, et la preuve, c'est qu'en passant entre Capri et
le cap Campanella, il a au vent Capri,--qui va adoucir pour lui la
violence du grain que nous recevrons, sans en perdre une goutte de pluie
ni une bouffe de vent,--et sous le vent tout le golfe de Salerne.

Nelson se tourna avec inquitude vers la masse noire qui se dressait
devant lui et qui, du ct du sud-ouest, ne prsente aucun abri.

--Bon! dit-il, nous sommes  un mille de Capri.

--Je voudrais en tre  dix milles, dit Henry entre ses dents, mais pas
assez bas, cependant, pour que Nelson ne l'entendt pas.

Une rafale d'ouest passa, prcurseur du grain dont parlait Henry.

--Faites amener les perroquets et serrez le vent.

--Votre Seigneurie ne craint point pour la mture? demanda Henry.

--Je crains la cte, voil tout, rpondit Nelson.

Henry, de cette voix pleine et sonore du marin qui commande aux vents et
aux flots, rpta le commandement, qui s'adressait  la fois aux
matelots de quart et au timonier:

--Amenez les perroquets! Lofez!

Le roi avait entendu cette conversation et ce commandement sans rien y
comprendre; seulement, il avait devin qu'on tait menac d'un danger et
que ce danger venait de l'ouest.

Il acheva donc de monter sur la dunette, et, quoique Nelson n'entendt
gure mieux l'italien que, lui, Ferdinand, n'entendait l'anglais, il lui
demanda:

--Est-ce qu'il y a du danger, milord?

Nelson s'inclina, et, se tournant vers Henry:

--Je crois que Sa Majest me fait l'honneur de m'interroger, dit-il.
Rpondez, Henry, si vous avez compris ce qu'a demand le roi.

--Il n'y a jamais de danger, sire, rpondit Henry, sur un btiment
command par milord Nelson, parce que sa prvoyance va au-devant de tous
les dangers; seulement, je crois que nous allons avoir un grain.

--Un grain de quoi? demanda le roi.

--Un grain de vent, rpondit Henry ne pouvant s'empcher de sourire.

--Je trouve le temps assez beau cependant, dit le roi en regardant,
au-dessus de sa tte, la lune qui glissait sur un ciel ouat de nuages
laissant entre eux des intervalles d'un bleu fonc.

--Ce n'est point au-dessus de notre tte qu'il faut regarder, sire.
C'est l-bas,  l'horizon, devant nous. Votre Majest voit-elle cette
ligne noire qui monte lentement dans le ciel et qui n'est spare de la
mer, aussi sombre qu'elle, que par un trait de lumire, qui semble un
fil d'argent? Dans dix minutes elle clatera au-dessus de nous.

Une seconde bouffe de vent passa, charge d'humidit; sous sa pression,
le _Van-Guard_ s'inclina et gmit.

--Carguez la grande voile! dit Nelson laissant Henry continuer la
conversation avec le roi et jetant ses commandements sans transmission
intermdiaire. Hlez bas le grand foc!

Cette manoeuvre fut excute avec une promptitude qui indiquait que
l'quipage en comprenait l'importance, et le vaisseau, dcharg d'une
partie de sa toile, navigua sous sa brigantine, sous ses trois huniers
et sous son petit foc.

Nelson se rapprocha de Henry et lui dit quelques mots en anglais.

--Sire, dit Henry, Sa Seigneurie me prie de faire observer  Votre
Majest que, dans quelques minutes, le grain va s'abattre sur nous, et
que, si elle reste sur le pont, la pluie n'aura pas plus de respect pour
elle que pour le dernier de nos midshipmen.

--Puis-je rassurer la reine et lui dire qu'il n'y a pas de danger?
demanda le roi, qui n'tait point fch d'tre rassur lui-mme en
passant.

--Oui, sire, rpondit Henry. Avec l'aide de Dieu, milord et moi
rpondons de tout.

Le roi descendit, toujours suivi de Jupiter, qui, soit redoublement de
malaise, soit pressentiment comme en ont parfois les animaux 
l'approche du danger, le suivit en gmissant. Comme l'avait annonc
Henry, quelques minutes s'taient  peine coules, que le grain
s'abattait sur le _Van-Guard_ et qu'avec un effroyable accompagnement de
tonnerre et un dluge de pluie, il dclarait la guerre  toute la
flotte.

Ferdinand jouait de malheur: aprs qu'il avait t trahi par la terre,
la mer  son tour le trahissait.

Malgr l'assurance que lui avait donne le roi en descendant prs
d'elle, la reine, aux premires secousses qu'prouva le vaisseau et aux
premiers gmissements qu'il poussa, comprit que le _Van-Guard_ tait aux
prises avec l'ouragan. Place immdiatement au-dessous du pont, elle
entendait sans en rien perdre ce pitinement press et irrgulier des
matelots qui indique le danger par les efforts que l'on fait pour lutter
contre lui. Elle tait assise sur son lit, avec toute sa famille groupe
autour d'elle, et Emma, comme d'habitude, couche  ses pieds.

Lady Hamilton, pargne par le mal de mer, s'tait entirement voue aux
soins  donner  la reine, aux jeunes princesses et aux deux jeunes
princes, Albert et Lopold. Elle ne se levait des pieds de la reine que
pour donner une tasse de th aux uns, un verre d'eau sucre aux autres,
pour embrasser au front sa royale amie, en lui disant quelques-unes de
ces paroles qui rendent le courage en indiquant le dvouement.

Au bout d'une demi-heure, Nelson descendit  son tour. Le grain tait
pass; mais un grain qui n'est parfois qu'un simple accident destin 
purer le ciel, est parfois aussi l'avant-coureur d'une tempte. Il ne
pouvait donc dire  la reine que tout tait fini et lui promettre une
nuit parfaitement tranquille.

Sur son invitation, il s'assit et prit une tasse de th. Les enfants de
la reine, le jeune prince Albert except, s'taient endormis, et la
fatigue et l'insouciance de l'ge, avaient triomph de la crainte qui,
autant que le malaise, tenait leurs parents veills.

Nelson tait depuis un quart d'heure  peu prs dans la grande chambre,
et, depuis cinq minutes dj, il semblait interroger les mouvements du
vaisseau, lorsque l'on gratta  la porte, et que, sur l'invitation de la
reine, cette porte s'ouvrant, un jeune officier parut sur le seuil.

C'tait videmment pour Nelson qu'il venait.

--C'est vous, monsieur Parkenson? dit l'amiral. Qu'y a-t-il?

--Milord, c'est M. le capitaine Henry, rpondit le jeune homme, qui
m'envoie dire  Votre Seigneurie que, depuis cinq minutes, les vents ont
pass au sud, et que, si nous continuons la mme borde, nous serons
jets sur Capri.

--Eh bien, dit Nelson, virez de bord.

--Milord, la mer est dure, le navire fatigue et a perdu toute sa
vitesse.

--Ah! ah! dit Nelson. Et vous avez peur de manquer  virer?

--Le navire cule.

Nelson se leva, salua la reine et le roi avec un sourire, et suivit le
lieutenant.

Le roi, nous l'avons dit, ne savait pas l'anglais; la reine le savait;
mais, les termes de marine ne lui tant pas familiers, elle avait
compris seulement qu'il venait de surgir un nouveau danger; elle
interrogea Emma des yeux.

--Il parat, rpondit Emma, qu'il y a  excuter une manoeuvre
difficile, et qu'on n'ose le faire en l'absence de milord.

La reine frona Le sourcil et poussa une espce de gmissement; Emma,
chancelant sur le plancher mobile, alla couter  la porte.

Nelson, qui comprenait le danger, tait remont vivement sur la dunette.
Le vent, comme l'avait dit le lieutenant Parkenson, avait saut au sud;
il faisait sirocco, et le btiment avait le vent compltement debout.

L'amiral jeta un regard rapide et inquiet autour de lui. Le temps,
nuageux toujours, s'tait cependant clairci. Capri se dessinait 
bbord, et l'on s'en tait approch au point de distinguer,  la ple
lueur de la lune, tamise  travers les nuages, les points blancs
indiquant les maisons. Mais ce que l'on distinguait surtout, c'tait une
large frange d'cume blanchissant sur toute la longueur de l'le et
indiquant avec quelle fureur la vague s'y brisait.

A peine Nelson eut-il jet un coup d'oeil autour de lui, qu'il jugea la
situation. Le vent du sud avait masqu la voilure: les mts, surchargs
de toile, craquaient. De sa voix bien connue de l'quipage, il cria:

--Changez la barre! changez derrire!

Et, s'adressant au capitaine Henry:

--Virons en culant! ajouta-t-il.

La manoeuvre tait hasardeuse. Si le vaisseau manquait son abatte, il
tait jet  la cte.

A peine fut-elle commence, qu'on et cru que le vent et la mer avaient
compris le commandement de Nelson et s'entendaient pour s'y opposer. La
voile du petit hunier pesant de plus en plus sur le mt de hune, le mt
plia comme un roseau et fit entendre un craquement terrible. S'il se
rompait, le btiment tait perdu.

En ce moment d'angoisses, Nelson sentit quelque chose peser lgrement 
son bras gauche. Il tourna la tte: c'tait Emma.

Ses lvres s'appuyrent au front de la jeune femme avec une fivreuse
nergie, et, frappant du pied, comme si le navire et pu l'entendre:

--Vire donc! murmura-t-il, vire donc!

Le navire obit. Il fit son abatte, et, aprs quelques minutes de
doute, se trouva courant, bbord amures,  l'ouest-nord-ouest.

--Bon! murmura Nelson en respirant, nous avons maintenant cent cinquante
lieues de mer devant nous avant de rencontrer la cte.

--Ma chre lady Hamilton, dit une voix, ayez la bont de me traduire en
italien ce que vient de dire milord.

Cette voix tait celle du roi, qui, ayant vu sortir Emma, l'avait
suivie, et, derrire elle, tait mont sur la dunette.

Emma lui donna l'explication des paroles de Nelson.

--Mais, dit le roi, qui n'avait aucune notion de l'art maritime, il me
semble que nous n'allons point en Sicile et qu'au contraire le btiment,
comme disent les marins, a le cap sur la Corse.

Emma transmit  Nelson l'observation du roi.

--Sire, rpondit Nelson avec une certaine impatience, nous nous levons
au vent pour courir des bordes, et, si Sa Majest me fait l'honneur de
rester sur la dunette, elle va, dans vingt minutes, nous voir virer de
bord et rattraper le temps et le chemin que nous avons perdus.

--Virer de bord? Oui, je comprends, dit le roi: c'est faire ce que vous
venez de faire tout  l'heure. Mais est-ce que vous ne pourriez pas
virer de bord un peu moins souvent? Tout  l'heure, il m'a sembl que
vous m'arrachiez l'me.

--Sire, si nous tions dans l'Atlantique et que, vent debout, j'allasse
des Aores  Rio-de-Janeiro, je ferais, pour pargner  Votre Majest
une indisposition  laquelle je suis sujet moi-mme et que, par
consquent, je connais, des virements de bord de soixante et de
quatre-vingts milles; mais nous sommes dans la Mditerrane, nous allons
de Naples  Palerme, et nous devons faire des virements de bord de trois
en trois milles au plus. Au reste, continua Nelson en jetant un regard
sur Capri, dont on s'loignait de plus en plus, Sa Majest peut rentrer
tranquillement dans son appartement et rassurer la reine. Je rponds de
tout.

A son tour, le roi respira, quoiqu'il n'et point entendu directement
les paroles de Nelson; Nelson les avait prononces avec une telle
conviction, que cette conviction tait passe dans le coeur d'Emma, et,
du coeur d'Emma, dans celui du roi.

Ferdinand descendit donc, annonant que tout danger tait pass, et
qu'Emma le suivait pour donner  la reine la mme assurance.

Emma suivit le roi, en effet; mais, comme elle dvia de la ligne droite
en passant par la cabine de Nelson, ce ne fut qu'une demi-heure aprs
que la reine, compltement rassure, commena de s'endormir, la tte
appuye sur l'paule de son amie.

Le grain qui avait failli jeter Nelson sur les ctes de Capri avait
atteint Caracciolo mais d'une faon moins sensible. D'abord, une partie
de sa violence avait t brise par les hauts sommets de l'le qui se
trouvaient au vent; ensuite, ayant  manoeuvrer un btiment plus lger,
l'amiral napolitain lui avait command plus facilement que Nelson
n'avait pu le faire au lourd _Van-Guard_, encore tout mutil par les
boulets d'Aboukir.

Aussi, quand, au point du jour, aprs avoir pris deux ou trois heures de
repos, Nelson remonta sur la dunette de son btiment, vit-il que,
lorsque, avec grand'peine, il tait parvenu  doubler Capri, Caracciolo
et son btiment taient  la hauteur du cap Licosa, c'est--dire avaient
de quinze  vingt milles d'avance sur lui.

Il y avait plus: tandis que Nelson naviguait seulement sous ses trois
huniers, sa brigantine et son petit foc, lui avait conserv toutes ses
voiles, et,  chaque virement de bord, gagnait dans le vent.

Malheureusement, dans ce moment, le roi monta  son tour sur la dunette,
et vit Nelson, qui, sa lunette  la main, suivait d'un oeil jaloux la
marche de la _Minerve._

--Eh bien, demanda-t-il  Henry, o en sommes-nous?

--Vous le voyez, sire, rpliqua Henry, nous venons de doubler Capri.

--Comment! dit le roi, ce rocher est encore Capri?

--Oui, sire.

--De sorte que, depuis hier trois heures du soir, nous avons fait
vingt-six ou vingt-huit milles?

--A peu prs.

--Que dit le roi? demanda Nelson.

--Il s'tonne que nous n'ayons pas fait plus de chemin, milord.

Nelson haussa les paules.

Le roi devina la question de l'amiral et la rponse du capitaine, et,
comme le geste de Nelson lui avait paru peu respectueux, il rsolut de
s'en venger en humiliant son orgueil.

--Que regardait donc milord, demanda-t-il, quand je suis mont sur la
dunette?

--Un btiment qui est sous le vent  nous.

--Vous voulez dire en avant de nous, capitaine.

--L'un et l'autre.

--Et quel est ce btiment? Je ne prsume pas qu'il appartienne  notre
flotte.

--Pourquoi cela, sire?

--Parce que, le _Van-Guard_ tant le meilleur btiment et milord Nelson
le meilleur marin de la flotte, aucun btiment ni aucun capitaine, il me
semble, ne peuvent les dpasser.

--Que dit le roi? demanda Nelson.

Henry traduisit  l'amiral anglais la rponse de Ferdinand.

Nelson se mordit les lvres.

--Le roi a raison, dit-il, nul ne devrait dpasser le vaisseau amiral,
surtout lorsqu'il a l'honneur de porter Leurs Majests. Aussi, celui qui
a commis cette inconvenance va-t-il en tre puni, et  l'instant mme.
Capitaine Henry, faites signe  M. le prince Caracciolo de ne plus
gagner dans le vent et de nous attendre.

Ferdinand avait devin, au visage de Nelson, que le coup avait port,
et, ayant compris,  son intonation brve et imprative, que l'amiral
anglais donnait un ordre, il suivit des yeux le capitaine Henry, pour
lui voir accomplir cet ordre.

Henry descendit de la dunette, resta quelques minutes absent et revint
avec divers pavillons arrangs dans un certain ordre, qu'il fit attacher
lui-mme  la drisse des signaux.

--Avez-vous fait prvenir la reine, dit Nelson, qu'un coup de canon
allait tre tir et qu'elle ne s'en inquitt point?

--Oui, milord, rpondit Henry.

En effet, au mme moment, une dtonation se fit entendre et une colonne
de fume jaillit de la batterie suprieure.

Les cinq pavillons apports par Henry montrent en mme temps  la
drisse des signaux, transmettant l'ordre de Nelson dans toute sa
brutalit.

Le coup de canon avait pour but d'attirer l'attention de la _Minerve_,
qui hissa un pavillon pour indiquer qu'elle prtait attention au signal
du _Van-Guard_.

Mais, quelque effet que produist sur lui la vue des signaux, Caracciolo
ne s'empressa pas moins d'obir.

Il amena ses perroquets, cargua sa misaine et sa grande voile, et tint
ses voiles en ralingue.

Nelson, la lunette  la main, suivait la manoeuvre ordonne par lui. Il
vit les voiles de la _Minerve_ fasier: la brigantine et le foc seuls
restrent pleins, et la frgate perdit les trois quarts de sa vitesse,
tandis qu'au contraire Nelson, voyant une espce d'accalmie dans le
temps, fit hisser toutes ses voiles, jusqu' celles de perroquet.

En quelques heures, le _Van-Guard_ eut rattrap son avantage sur la
_Minerve_. Ce fut alors seulement que celle-ci remit du vent dans ses
voiles.

Mais, quoique,  son tour, Caracciolo ne navigut plus que sous ses
huniers, sa brigantine et son foc, tout en se tenant d'un quart de mille
en arrire du _Van-Guard_, il ne perdit pas un pouce de terrain sur le
lourd colosse charg de toutes ses voiles.




                                  CI


En voyant la facilit de la _Minerve_ et comment, pareille  un bon
cheval, elle semblait obir  son commandant, Ferdinand, commenait 
regretter de ne s'tre point embarqu avec son vieil ami Caracciolo,
comme il lui avait promis de le faire, au lieu de s'embarquer sur le
_Van-Guard_.

Il descendit dans la grande chambre et trouva la reine et les jeunes
princesses assez calmes. Depuis le jour venu, elles avaient pris quelque
repos. Le jeune prince Albert seul, dlicat de sant, avait t atteint
de vomissements et tait couch sur la poitrine d'Emma Lyonna, qui,
admirable dans son dvouement, n'avait pas pris un instant de repos et
ne s'tait occupe que de la reine et de ses enfants.

On courut des bordes toute la journe; seulement, les bordes
devenaient d'autant plus fatigantes que la mer tait devenue plus dure.
A chaque virement de bord, les souffrances du jeune prince redoublaient.

Vers trois heures de l'aprs-midi, Emma Lyonna monta sur le pont. Il ne
fallait pas moins que sa prsence pour drider le front de Nelson. Elle
venait lui dire que le prince tait trs-mal et que la reine faisait
demander s'il n'y avait pas moyen d'atterrir quelque part ou de changer
de route.

On tait  la hauteur d'Amantea,  peu prs: on pouvait relcher dans le
golfe de Sainte-Euphmie. Mais que penserait Caracciolo? Que le
_Van-Guard_ n'avait pas pu tenir la mer, et que Nelson, ce vainqueur des
hommes, avait t  son tour vaincu par la mer?

Ses dsastres maritimes taient clbres presque  l'gal de ses
victoires. Il y avait un mois  peine que, dans le golfe de Lyon, son
btiment, dans un coup de vent, avait t dmt de ses trois mts, et
tait rentr dans le port de Cagliari ras comme un ponton,  la
remorque d'un autre de ses btiments, moins endommag que lui.

Il interrogea l'horizon avec cet oeil profond du marin,  qui tous les
signes du danger sont connus.

Le temps n'tait point rassurant. Le soleil, perdu dans les nuages,
qu'il teignait  grand'peine d'une lueur jauntre, s'affaissait
lentement  l'occident, en coupant le ciel de ces irradiations qui
annoncent du vent pour le lendemain, et qui font dire aux pilotes: Gare
 nous! le soleil est affourch sur ses ancres! Le Stromboli, que l'on
commenait d'entendre gronder dans le lointain, tait compltement
perdu, ainsi que l'archipel d'les au-dessus desquelles il s'lve, dans
une masse de vapeurs qui semblaient flotter sur la mer et venir
au-devant des fugitifs. Du ct oppos, c'est--dire vers le nord, le
temps tait assez dgag; mais, aussi loin que l'oeil pouvait s'tendre,
on ne voyait d'autre btiment que la _Minerve_, qui, oprant exactement
les mmes volutions que le _Van-Guard_, semblait son ombre. Les autres
vaisseaux, profitant de la permission donne par Nelson, _manoeuvre
indpendante_, ou s'taient abrits dans le port de Castellamare, ou,
prenant la borde de l'ouest, s'taient rfugis dans la haute mer.

Si le vent tenait et que l'on continut de faire route sur Palerme, il
fallait courir des bordes toute la nuit et probablement toute la
journe du lendemain.

C'tait encore deux ou trois jours de mer  subir, et lady Hamilton
affirmait que le jeune prince ne pouvait les supporter.

Si, au contraire, le mme vent tenait et que l'on mt le cap sur
Messine, comme on naviguait avec du largue, on pouvait, en profitant du
courant, malgr le vent contraire, entrer dans le port pendant la nuit.

En agissant ainsi, Nelson ne relchait point: il obissait  un ordre du
roi. Aussi se dcida-t-il pour Messine.

--Henri, dit-il, faites signal  la _Minerve._

--Lequel?

Il y eut un moment de silence.

Nelson rflchissait dans quels termes l'ordre devait tre donn pour
sauvegarder son amour-propre.

--Le roi donne l'ordre au _Van-Guard_, dit-il, de se porter sur Messine.
La _Minerve_ peut continuer sa route vers Palerme.

Au bout de cinq minutes, l'ordre tait transmis.

Caracciolo rpondit qu'il allait obir.

Nelson n'eut qu' ouvrir trs-lgrement sa voilure pour prendre de
largue ce que le vent du sud pouvait en donner, et le timonier reut
l'ordre de mettre le cap de manire  avoir Salina au vent et  passer
entre Panaria et Lipari.

Si le temps tait trop mauvais, dbarrass qu'il tait du contrle de
Caracciolo, Nelson se rfugiait dans le golfe de Sainte-Euphmie.

Cet ordre donn, Nelson jeta un dernier regard sur la _Minerve_, qui,
sur cette mer houleuse, continuait  courir ses bordes avec la lgret
d'un oiseau, et, laissant la garde du btiment  Henry, il descendit 
la grande chambre o le dner tait servi.

Personne n'y avait fait honneur, pas mme le roi Ferdinand, si grand
mangeur qu'il ft. Le mal de mer d'abord, puis une sourde et constante
inquitude avaient suspendu chez lui les sollicitations de l'apptit.
Cependant, comme d'habitude, la vue de Nelson rassura les illustres
fugitifs, et tout le monde se rapprocha de la table, except Emma Lyonna
et le jeune prince, dont les vomissements redoublaient de violence et
prenaient un caractre inquitant.

Deux fois le chirurgien du bord, le docteur Beaty, tait venu visiter
l'enfant royal; mais, on le sait, aujourd'hui mme, on ignore encore le
spcifique qui peut calmer la terrible indisposition.

Le docteur Beaty s'tait born  ordonner l'emploi du th ou de la
limonade  grandes tasses. Mais le jeune prince ne voulait rien recevoir
que de la main d'Emma Lyonna, de sorte que la reine, qui, au reste, ne
comprenait pas toute la gravit de son tat, avait, dans un moment de
jalousie maternelle, compltement abandonn l'enfant aux soins de lady
Hamilton.

Quant au roi, il tait assez insensible aux souffrances des autres, et,
quoiqu'il aimt ses enfants d'un amour plus grand que celui de la reine,
des proccupations personnelles l'empchaient de donner  la maladie du
jeune prince toute l'attention qu'elle mritait.

Nelson s'approcha de l'enfant pour s'approcher d'Emma Lyonna.

Depuis quelque temps, le vent mollissait et le vaisseau se balanait
lourdement sur la houle. Au supplice des virements de bord avait succd
celui du roulis.

--Voyez! dit Emma en prsentant  Nelson le corps presque inanim de
l'enfant.

--Oui, rpondit Nelson, je comprends pourquoi la reine m'a fait demander
si je ne pouvais pas entrer dans quelque port. Par malheur, je n'en
connais pas un dans tout l'archipel lipariote auquel je voudrais confier
un vaisseau de la taille du _Van-Guard_, surtout quand il porte avec lui
les destines d'un royaume, et nous sommes encore loin de Messine, de
Milazzo ou du golfe de Sainte-Euphmie!

--Il me semble, fit Emma, que la tempte se calme.

--Vous voulez dire que le vent tombe; car, de tempte, il n'y en a pas
eu de la journe. Dieu nous garde de voir une tempte, milady, et dans
ces parages surtout! Oui, le vent tombe; mais ce n'est qu'une trve
qu'il nous accorde, et je ne vous cacherai point que je crains une nuit
pire que celle d'hier.

--Ce n'est point rassurant, ce que vous dites l, milord! interrompit la
reine, qui s'tait approche doucement de la cabine et qui, parlant
anglais, avait entendu et compris ce que disait Nelson.

--Mais Votre Majest peut tre certaine, au moins, que le respect et le
dvouement veillent sur elle, rpondit Nelson.

En ce moment, la porte de la chambre haute s'ouvrit, et le lieutenant
Parkenson s'informa si l'amiral n'tait point prs de Leurs Majests.

Nelson entendit la voix du jeune officier et alla au-devant de lui.

Tous deux changrent quelques paroles  voix basse.

--C'est bien, dit Nelson assez haut et reprenant le ton du commandement;
faites mettre les canons  la serre et faites les amarrer par le plus
fort grelin que vous pourrez trouver. Je monte sur le pont... Madame,
ajouta Nelson, si je n'avais pas un prcieux chargement, je laisserais
le capitaine Henry gouverner le vaisseau  sa guise; mais, ayant
l'honneur d'avoir Votre Majest  mon bord, je ne m'en rapporte qu' moi
du soin de le diriger. Que Votre Majest ne s'inquite donc point si je
me prive sitt du bonheur de demeurer auprs d'elle.

Et il s'avana rapidement vers la porte.

--Attendez, attendez, milord, dit Ferdinand, je monte avec vous.

--Que dit Sa Majest? demanda Nelson, qui ne comprenait pas l'italien.

La reine lui traduisit la demande de son poux.

--Pour Dieu, madame, dit Nelson, obtenez du roi qu'il reste ici. Sur la
dunette, il intimidera les officiers et gnera la manoeuvre.

La reine transmit  son mari la demande de Nelson.

--Ah! Caracciolo! Caracciolo! murmura le roi en tombant sur un fauteuil.

Nelson n'eut besoin que de mettre le pied sur la dunette pour voir que
non-seulement quelque chose de grave, mais encore quelque chose
d'insolite se passait  bord.

La chose grave, c'tait non plus un grain, mais une tempte qui
s'amassait au ciel.

La chose insolite, c'tait la boussole qui avait perdu sa fixit et qui
variait du nord  l'est.

Nelson comprit aussitt que le voisinage du volcan crait des courants
magntiques, dont l'aiguille aimante subissait l'influence.

Par malheur, la nuit tait sombre; il n'y avait pas au ciel une toile
sur laquelle le btiment pt se guider,  dfaut de la boussole, devenue
insense.

Si le vent du sud continuait  mollir, si la mer calmissait, le danger
devenait moindre et mme disparaissait. On mettait le btiment en panne
et l'on attendait le jour. Mais, par malheur, il n'en tait point ainsi,
et il tait vident que le vent ne tombait au sud que pour souffler d'un
autre ct.

Les dernires bouffes du vent du sud s'affaiblirent par degrs et
s'teignirent tout  fait, et bientt on entendit les lourdes voiles
fouetter les mts. Un calme effrayant s'abattit sur les flots. Matelots
et officiers se regardrent avec angoisse. Et ce silence menaant du
ciel semblait une trve donne par un ennemi gnreux mais mortel, pour
laisser  ceux qu'il allait combattre le temps de se prparer  la
lutte. La flamme d'une lumire se ft leve verticalement vers le ciel.
L'eau clapotait tristement contre les flancs du navire, et il sortait
des profondeurs de la mer des sons inconnus pleins d'une mystrieuse
solennit.

--Voil une terrible nuit qui s'apprte, milord, dit Henry.

--Bon! fit Nelson, pas si terrible que la journe d'Aboukir.

--Est-ce le tonnerre que l'on entend? et, dans ce cas, comment se
fait-il que, l'orage venant  l'arrire, le tonnerre gronde  l'avant?

--Ce n'est point le tonnerre, c'est le Stromboli. Nous allons avoir une
saute de vent terrible. Ordonnez d'abattre les perroquets, les petits
huniers, la grande voile et la misaine.

Henry rpta l'ordre de l'amiral, et, surexcits par le danger, les
matelots s'lancrent dans les agrs, et, en moins de cinq minutes, les
vastes nappes de toile furent rendues inoffensives et assujetties sur
leurs vergues.

Le calme devenait de plus en plus profond. Les vagues cessaient de se
briser  l'avant du vaisseau. La mer elle-mme semblait avertie qu'un
changement prochain et violent se prparait.

De lgers rivolins commencrent  voltiger autour des mts, prcurseurs
de la rafale. Tout  coup, aussi loin que le regard pouvait s'tendre au
milieu des tnbres, on vit la superficie de la mer onduler. Cette
ondulation se couvrit d'cume, un rugissement terrible accourut de
l'horizon, et le vent d'ouest, le plus puissant de tous, s'abattit sur
les flancs du vaisseau, qui, le recevant en plein travers, inclina ses
mts sous le choc irrsistible.

--La barre au vent! cria Nelson, la barre au vent!

Puis, tout bas, et comme se parlant  lui-mme:

--Il y va de la vie! dit-il.

Le timonier obit; mais, pendant une minute qui parut un sicle 
l'quipage, le vaisseau resta inclin sur bbord.

Pendant ce moment d'anxieuse attente, un canon de tribord rompit ses
amarres, et, roulant dans toute la largeur du btiment, tua un homme et
en blessa cinq ou six.

Henry fit un mouvement pour s'lancer sur le pont; Nelson l'arrta par
le bras.

--Du sang-froid! lui dit-il. Que des hommes se tiennent prts avec des
haches. Je raserai, s'il est ncessaire, le navire comme un ponton.

--Il se relve! il se relve! crirent  la fois les cent voix des
matelots.

Et, en effet, le vaisseau se releva lentement et majestueusement, comme
un courtois et courageux adversaire qui salue avant de combattre; puis,
cdant au gouvernail et prsentant sa haute poupe au vent, il fendit les
vagues, courant devant la tempte.

--Voyez si la boussole a repris sa fixit, dit Nelson  Henry.

Henry alla  la boussole et revint.

--Non, milord, dit Henry, et j'ai peur que nous ne courions droit sur le
Stromboli.

En ce moment, comme pour rpondre  un clat de tonnerre venant de
l'occident, on entendit  l'avant un de ces rugissements gui prcdent
les ruptions du volcan; puis un immense jet de flamme monta vers le
ciel, et s'teignit presque aussitt.

Ce jet de flamme tait  un mille  peine  l'avant. Comme l'avait
craint Henry, on courait juste sur le volcan, qui sembla avoir tout
exprs allum son phare pour indiquer le danger  Nelson.

--La barre  tribord! cria l'amiral.

Le timonier obit, et le btiment, en passant de l'est-sud-est au
sud-est, obit au timonier.

--Votre Seigneurie sait, dit Henry, que, de Stromboli  Panaria,
c'est--dire pendant prs de sept ou huit milles, la mer est couverte de
petites les et de rochers  fleur d'eau?

--- Oui, dit Nelson. Placez  l'avant une de vos meilleures vigies, et
dans les porte-haubans vos meilleurs contre-matres, et envoyez M.
Parkenson surveiller le sondage.

--J'irai moi-mme, dit Henry. Apportez une lumire dans les chanes de
haubans du grand mt! Il faut que milord, de la dunette, puisse entendre
ce que je dirai.

Ce commandement prpara l'quipage  une crise.

Nelson s'approcha de la boussole pour la surveiller lui-mme: la
boussole n'avait point repris sa fixit.

--Terre en avant! cria l'homme en vigie dans le mt de misaine.

--La barre  bbord! cria Nelson.

Le btiment tourna lgrement son cap au sud. La tempte en profita pour
s'engouffrer dans ses voiles. Un craquement se fit entendre, un nuage
sembla flotter un instant  l'avant du _Van-Guard_. On entendit
l'explosion de plusieurs cordages qui se brisaient, et un immense
lambeau de toile fut emport au-dessous du vent.

--Ce n'est rien, cria Henry; le grand foc a quitt ses ralingues.

--Brisants  tribord! cria l'homme en vigie.

--Il est inutile d'essayer de virer par un pareil temps, murmura Nelson
se parlant  lui-mme: nous manquerions notre abatte. Si rapprochs que
soient les lots, il y aura place entre eux pour un btiment. La barre 
tribord!

Ce commandement fit tressaillir tout l'quipage; on allait au-devant du
danger, on s'y jetait  plein corps, on prenait, comme on dit
proverbialement, le taureau par les cornes.

--Sondez! dit la voix ferme et imprative de Nelson dominant celle de la
tempte.

--Dix brasses, rpondit la voix de Henry.

--Attention partout! cria Nelson.

--Brisants  bbord! cria le matelot en vigie.

Nelson s'approcha du bastingage et vit, en effet, la mer qui brisait
furieusement  une demi-encablure.

Le vaisseau tait pouss avec une telle rapidit, que les brisants
taient dj presque dpasss.

--Ferme  la barre! dit Nelson au pilote.

--Brisants  tribord! cria le matelot en vigie.

--Sondez! dit Nelson.

--Sept brasses, rpondit Henry. Mais je crois que nous marchons trop
vite; si nous avions des brisants  l'avant, nous ne pourrions pas les
viter.

--Abaissez le hunier de misaine et celui du grand mt! faites prendre
trois ris dans le hunier d'artimon! Sondez!

--Six brasses, rpondit Henry.

--Nous sommes dans la passe entre Panaria et Stromboli, dit Nelson.

Puis, il ajouta  voix basse:

--Dans dix minutes, nous serons sauvs ou au fond de la mer.

Et, en effet, au lieu de cette espce de rgularit que conservent
toujours les vagues, mme au milieu de la tempte, en courant devant
elles, les vagues semblaient se briser les unes contre les autres, et
l'on ne voyait, dans tout ce chaos d'cume, dont les mugissements
rappelaient les hurlements des chiens de Scylla, qu'une seule ligne
sombre trace entre deux murailles de brisants.

C'tait dans cet troit chenal que devait s'engager le _Van-Guard_.

--Combien de brasses? demanda Nelson.

--Six.

L'amiral frona le sourcil: une brasse de moins, le _Van-Guard_
touchait.

--Milord, dit le timonier d'une voix sourde, le btiment ne marche plus.

En effet, le mouvement du _Van-Guard_ tait  peine sensible, et, aprs
avoir couru devant la tempte avec une vitesse de onze noeuds  l'heure,
si l'on et jet le loch, on n'et point constat plus de trois noeuds.

Nelson regarda tout autour de lui. Le vent, bris par les lots au
milieu desquels il naviguait, n'aurait eu de prise que sur les hautes
voiles si elles avaient t ouvertes. D'un autre ct, un courant
sous-marin semblait s'opposer  la marche du vaisseau.

--Combien de brasses? demanda Nelson.

--Six, toujours, rpondit Henry.

--Milord, dit le vieux timonier, qui tait Sicilien, du petit village de
la Pace, et qui vit ce qui proccupait Nelson, milord, sauf votre
respect, m'est-il permis de dire un mot?

--Parle.

--C'est le courant qui remonte.

--Quel courant?

--Celui du dtroit. Et, par bonheur, il nous donne un demi-pied et mme
un pied d'eau de plus.

--Tu crois que le courant remonte jusqu'ici?

--Il remonte jusqu' Paolo, milord.

--Pare  hisser les huniers et les perroquets! cria Nelson.

Quoique l'ordre tonnt les matelots, il fut excut avec cette
obissance passive et muette qui est la premire qualit des marins,
surtout dans les heures de danger.

On vit donc, aussitt que l'ordre eut t rpt par l'officier de
quart, se drouler, le long des mts et des mtereaux, les hautes
voiles, que seules pouvait atteindre le vent.

--Il marche! il marche! s'cria le timonier avec un accent joyeux qui
indiquait la crainte qu'il avait eue un instant qu'au lieu de suivre
intelligemment et fidlement la route qui tait trace, le _Van-Guard_
ne roult sur les brisants dont il tait entour.

--Sondez! cria Nelson.

--Sept brasses, rpondit Henry.

--Des brisants  l'avant! cria le matelot en vigie dans la hune de
misaine.

--Des brisants  tribord! cria le matelot appuy au bossoir d'avant.

--La barre  tribord! cria Nelson d'une voix tonnante; toute! toute!
toute!

Cette triple rptition du commandement de l'amiral indiquait
l'imminence du danger. Le vaisseau en effet, n'obit qu'au moment o
l'effort runi de deux matelots porta la barre toute  tribord et quand
l'extrmit du boute-hors s'tendait dj au dessus de l'cume.

Tout ce qu'il y avait d'hommes sur le pont avaient suivi avec anxit le
mouvement du vaisseau. Dix secondes de rsistance au gouvernail, et il
touchait.

Par malheur, en appuyant  bbord, le btiment se trouva dans la ligne
du vent, sans aucun obstacle pour le briser. Une rafale effroyable
s'abattit sur le vaisseau, qui, pour la seconde fois, s'inclina sur
tribord, si bien que l'extrmit de ses grandes vergues effleura le
sommet argent d'une vague. En mme temps, les mts plirent en
gmissant et, comme ils n'taient pas soutenus par les basses voiles,
les trois mts de perroquet se brisrent avec un bruit terrible.

--Des hommes dans les hunes avec des couteaux! cria Nelson. Coupez et
jetez  la mer!

Une douzaine de matelots, pour obir  cet ordre, se prcipitrent sur
les haubans, qu'ils escaladrent malgr leur inclinaison avec l'agilit
d'une bande de quadrumanes, et, une fois arrivs au lieu de l'avarie,
ils se mirent  tailler avec un tel acharnement, qu'au bout de quelques
minutes, voiles, vergues et mtereaux, tout tait  la mer.

Le vaisseau se redressa lentement; mais, au moment o il se redressait,
un norme paquet de mer entra dans la civadire, qui, ne pouvant porter
un pareil poids, brisa sa vergue avec un craquement qui et pu faire
croire que le btiment s'entr'ouvrait.

Cette fois encore, il venait d'chapper miraculeusement au naufrage. Les
marins reprirent haleine et regardrent autour d'eux, comme des hommes
qui reviennent  la vie aprs un vanouissement.

Au mme instant, une voix de femme se fit entendre, criant:

--Milord, au nom du ciel, descendez prs de nous!

Nelson reconnut la voix d'Emma Lyonna appelant  l'aide. Il jeta un
regard anxieux autour de lui. A l'arrire, il avait Stromboli fumant et
grondant;  tribord et  bbord, l'immensit;  l'avant, une nappe d'eau
qui s'tendait jusqu'aux ctes de Calabre, et sur laquelle le vaisseau,
majestueusement sorti des cueils, tanguait mutil, mais vainqueur.

Nelson donna l'ordre d'abaisser les petits huniers et de naviguer grand
largue avec les huniers, la misaine, le clin-foc et le petit foc.

Puis, ayant remis  Henry le porte-voix, c'est--dire le signe du
commandement, il se hta de descendre l'escalier de la dunette, au bas
duquel il trouva Emma Lyonna.

--Oh! mon ami, dit-elle, venez, venez vite! Le roi est fou de terreur,
la reine est vanouie, et le jeune prince est mort!

Nelson entra. Le roi, en effet, tait  genoux, la tte enfonce dans
les coussins d'un fauteuil, et la reine tait renverse sur un divan,
tenant entre ses bras le cadavre de son fils!




                                  CII

                   OU LE ROI RECOUVRE ENFIN L'APPTIT.


Les scnes qui s'taient passes sur le pont et que nous avons essay de
dcrire, avaient eu, comme on le comprend bien, leur contre-partie dans
la grande salle. Le mouvement extraordinaire du vaisseau, le sifflement
de la tempte, les clats du tonnerre, les manoeuvres prcipites, les
demandes de Nelson, les rponses de Henry, rien n'avait t perdu pour
les illustres fugitifs. Mais c'tait surtout au moment o, sortant des
rcifs, le vaisseau avait reu, par le travers, le terrible coup de vent
qui l'avait courb sous lui, que le roi, la reine et Emma Lyonna
elle-mme avaient cru leur dernire heure arrive. L'inclinaison du
_Van-Guard_ avait t telle, en effet, que les boulets s'taient
chapps de leurs cases, installes dans les intervalles des canons, et,
roulant sur la pente du vaisseau avec un bruit terrible, avaient
imprim, par ce tonnerre intrieur dont on ne pouvait pas se rendre
compte, une suprme terreur aux passagers.

Quant au pauvre petit prince, nous avons vu ce qu'il avait souffert
pendant la traverse. Le mal de mer tait arriv chez lui  son
paroxysme. A chaque mouvement violent du vaisseau, il tait saisi
d'effroyables convulsions, d'autant plus douloureuses, que, depuis le
matin, il refusait de rien prendre, mme de la main d'Emma, quoique ce
ft sur ses genoux qu'il se tnt constamment, ne mangeant rien depuis
deux jours, passant successivement des vomissements aux convulsions et
des convulsions aux vomissements. Il avait, lors de l'inclinaison du
_Van-Guard_, prouv une si forte secousse et ressenti une si grande
terreur, qu'un vaisseau s'tait bris dans sa poitrine, que le sang
s'tait chapp de sa bouche et qu'aprs une courte agonie, il avait
rendu le dernier soupir sur le sein d'Emma.

L'enfant tait si faible, et le passage de la vie  la mort avait t si
facile chez lui, qu'Emma, tout en s'effrayant de cette mission de sang
et des mouvements convulsifs qui l'avaient suivie, avait pris son
immobilit pour le repos qui suit une crise et que ce n'tait qu'au bout
de quelques instants que, reconnaissant la vritable cause de cette
immobilit, elle s'tait, dans un mouvement de suprme effroi, crie
sans mnagement aucun, soit qu'elle connt la philosophie de la reine,
soit que sa terreur ddaignt les mnagements:

--Grand Dieu, madame, le prince est mort!

Ce cri, parti du fond des entrailles d'Emma, avait produit un effet bien
oppos chez Caroline et chez Ferdinand.

La reine avait rpondu:

--Pauvre enfant! tu nous prcdes de si peu dans la tombe, que ce n'est
pas la peine de te pleurer. Mais, si jamais je reprends ma couronne,
malheur,  ceux qui ont t cause de ta mort!

Un sinistre sourire avait suivi sa menace.

Puis, tendant les bras vers Emma:

--Donne-moi l'enfant, avait-elle dit.

Emma avait obi, ne croyant pas que l'on pt refuser  une mre, si peu
tendre qu'elle ft, le cadavre de son enfant.

Quant  Ferdinand, l'imminence du danger avait fait disparatre chez lui
jusqu'aux traces du malaise dont il avait d'abord t atteint. N'osant
point monter sur la dunette, aprs ce que lui avait fait dire Nelson de
son dsir qu'il restt dans la chambre haute afin de ne point gner la
manoeuvre par sa royale prsence, il avait pass par toutes les
angoisses du danger, angoisses d'autant plus grandes que, le danger lui
tant inconnu, il ne pouvait l'apprcier, et que, si imminent qu'il ft,
son imagination le lui faisait plus imminent encore. Aussi, lorsque les
boulets, sortant de leurs cases au moment de l'inclinaison du vaisseau,
envahirent la batterie haute avec un bruit semblable  celui du
tonnerre, devint-il, comme l'avait dit Emma, presque fou de terreur, et,
lorsque celle-ci eut cri: Grand Dieu, madame, le prince est mort!
rpta-t-il ce cri  genoux, en exprimant son mpris pour saint Janvier,
qui l'abandonnait dans une pareille extrmit, et  haute voix vota-t-il
 saint Franois de Paule, bienheureux, de mille ans plus rcent que
saint Janvier, une glise sur le modle de Saint-Pierre de Rome.

Ce fut dans ce moment qu'Emma, ayant dpos le cadavre du jeune prince
sur les genoux de sa mre et se trouvant libre, sortit de la chambre,
courut jusqu'au pied de l'escalier de la dunette et appela Nelson.

Nelson jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, vit, comme nous l'avons
dit, la reine renverse sur un sofa, treignant dans ses bras le cadavre
de son fils, et le roi, en face de son propre pril, oubliant tout
sentiment de paternit,  genoux et faisant son voeu de salut, sans mme
songer  faire entrer dans ce voeu et  recommander au saint les
personnes de sa famille qui devaient lui tre les plus chres. Il
s'empressa donc de rassurer ses illustres passagers.

--Madame, dit-il  la reine, je ne puis rien contre le malheur qui vient
de vous arriver, c'est une affaire entre Dieu, qui console, et vous;
mais je puis vous affirmer, au moins, que, quant aux survivants, ils
sont  peu prs hors de tout danger.

--Vous entendez, chre reine! dit Emma en soulevant la tte de Caroline
entre ses bras; vous entendez, sire!

--Hlas! non, dit le roi. Vous savez bien, milady, que je n'entends pas
un mot de votre baragouin.

--Milord dit que le danger est pass.

Le roi, se releva.

--Ah! ah! fit-il, milord dit cela?

--Oui, sire.

--Et pas par complaisance, pas pour nous rassurer?

--Milord dit cela, parce que c'est la vrit.

Le roi se releva, pousseta ses genoux avec sa main.

--Est-ce que nous sommes  Palerme? demanda-t-il.

--Non, pas encore tout  fait, rpondit Nelson,  qui la demande fut
transmise par Emma Lyonna; mais, comme il est probable que nous aurons,
au point du jour, une saute de vent au nord ou au sud, nous pourrions y
tre ce soir. Nous n'avions mme dvi de notre chemin que sur l'ordre
de la reine.

--Vous voulez dire sur ma prire, milord. Mais,  l'heure qu'il est,
vous pouvez suivre la route que vous voudrez. Je n'ai plus de prire 
faire qu' Dieu et pour l'enfant que je tiens mort sur mes genoux.

--C'est donc au roi, dit Nelson, que je demanderai mes instructions.

--Mes instructions, dit le roi, du moment que vous me dites qu'il n'y a
plus de danger, mes instructions sont que j'aimerais mieux aller 
Palerme que partout ailleurs. Mais, continua le roi en chancelant sous
le roulis, il me semble qu'il y a encore bien du mouvement sur votre
diable de chteau branlant, et que, si nous sommes disposs  dire bon
voyage  la tempte, elle n'est point dispose  nous en dire autant.

--Le fait est que nous n'en avons pas encore fini avec elle, dit Nelson.
Mais, ou je me trompe fort, ou sa plus grande colre est puise.

--Alors, votre avis  vous, milord?

--Mon avis serait, sire, que le roi et la reine feraient bien de prendre
un repos dont ils me paraissent avoir grand besoin, et de s'en rapporter
 moi du soin de la route.

--Que dites-vous de cela, ma chre matresse? demanda le roi.

--Je dis que les avis de milord sont toujours bons  suivre, surtout
lorsqu'il s'agit des choses de la mer.

--Vous entendez, milord. Agissez  votre guise; ce que vous ferez sera
bien fait.

Nelson s'inclina, et, comme c'tait, sous sa rude corce, un coeur
religieux toujours, potique quelquefois, avant de sortir de la chambre,
il s'agenouilla devant le jeune prince.

--Que Votre Altesse dorme en paix, lui dit-il; elle n'a aucun compte 
rendre  Dieu, qui, dans sa mystrieuse bont, a envoy l'ange de la
mort l'attendre au seuil de la vie. Puissions-nous jouir de la mme
puret lorsque nous nous prsenterons  notre tour devant le trne du
Seigneur pour y rendre compte de nos actions! _Amen!_

Et, se relevant, il s'inclina de nouveau et sortit.

Lorsque Nelson reprit sa place au poste du commandement, le jour
commenait  paratre, et la tempte, fatigue, exhalait ses derniers
soupirs, soupirs terribles et pareils  ceux du Titan qui remue la
Sicile  chaque mouvement qu'il fait dans son tombeau.

Tout autre que Nelson,  qui ce spectacle et t moins familier, aurait
t surpris par sa majestueuse grandeur. Sous le vent, qui mollissait de
plus en plus, se dressait, pareil  un brouillard bleutre, l'extrme
chane des Apennins;  bbord, s'tendait l'immensit, champ de bataille
o le vent et la mer se livraient un dernier combat;  tribord, on
distinguait dans un ciel assez pur les ctes de la Sicile, au-dessus
desquelles s'levait, comme un caprice de la cration, le colossal Etna,
dont la tte se perdait dans les nuages;  l'arrire, on laissait,
blanchissant sous les vagues, ces rochers, dbris de volcans teints ou
mietts auxquels on venait d'chapper par miracle; enfin, sous le
btiment, la mer, mue jusque dans ses profondeurs, creusait de
profondes valles o le _Van-Guard_ descendait en gmissant, et, 
chaque descente, semblait prs de s'engloutir comme dans un tombeau.

Nelson jeta un regard sur cette splendide page de la nature qui se
droulait sous ses yeux; mais il avait vu trop souvent le mme spectacle
pour que, si splendide qu'il ft, il absorbt longtemps son attention.

Il appela Henry.

--Que pensez-vous du temps? lui demanda-t-il

Il tait vident que l'habile capitaine auquel s'adressait Nelson,
n'avait point attendu  ce moment pour se faire une opinion  ce sujet.
Mais, ne voulant rien dire  l lgre, il interrogea de nouveau les
quatre points de l'horizon, essayant de sonder,  travers les vapeurs et
les nues, les mystrieuses profondeurs de l'espace.

--Milord, dit-il, cet examen fait, mon avis est que nous en avons fini
avec la tempte, et que, dans une heure, son dernier souffle sera
teint. Mais, alors, je crois  une saute de vent, qui viendra soit du
sud, soit du nord. Dans l'un ou l'autre cas, nous aurons le vent bon
pour aller  Palerme puisque nous aurons du largue.

--Voil justement ce que j'ai dit  Leurs Majests, et j'ai cru pouvoir
leur promettre qu'elles coucheraient ce soir dans le palais du roi
Roger.

--Alors, dit Henry, il ne s'agit plus que d'acquitter la parole de
milord, et cela, je m'en charge.

--Vous tes aussi fatigu que moi, Henry, attendu-que, pas plus que moi,
vous n'avez dormi.

--- Eh bien, en ce cas, voici comment, avec la permission de Votre
Seigneurie, nous allons nous partager la besogne de la Journe: Milord
va prendre cinq ou six heures de repos; pendant ce temps, le vent fera
telle volution qu'il lui plaira. Milord sait, que, quand j'aide l'eau 
bbord et  tribord, devant et derrire moi, je ne suis pas plus
embarrass qu'un autre; par consquent, que le vent vienne du nord ou du
sud, je mettrai le cap sur Palerme, et, quand milord se rveillera nous
serons en route. Alors, je lui rendrai son commandement, que milord
conservera tant qu'il lui fera plaisir.

Nelson tait bris; puis, comme toujours, il avait, quoique naviguant
ds sa jeunesse, le mal de mer. Il cda donc aux instances de Henry, et,
le laissant matre du btiment, il rentra chez lui pour y prendre
quelques heures de repos.

Lorsque Nelson remonta sur la dunette, il tait onze heures du matin. Le
vent avait pass au sud et soufflait grand frais, le _Van-Guard_ avait
doubl le cap d'Orlando et filait huit noeuds  l'heure.

Nelson jeta un coup d'oeil sur le btiment. Il fallait le regard
expriment d'un marin pour reconnatre qu'il y avait eu une tempte et
qu'elle avait laiss les traces de son passage dans les agrs du
vaisseau. Il tendit la main  Henry avec un sourire de remercment et
l'envoya se reposer  son tour.

Seulement, au moment o il descendait de la dunette, il le rappela pour
lui demander ce que l'on avait fait du corps du jeune prince; il avait
t, par les soins du mdecin, M. Beaty, et du chapelain, M. Scott,
port dans la chambre du lieutenant Parkenson.

L'amiral s'assura si le vaisseau tait bien orient, commanda au
timonier de faire mme route, et descendit dans l'entre-pont du
vaisseau.

L'enfant royal, en effet, tait couch sur le lit du jeune lieutenant;
un drap tait jet sur lui, et le chapelain, assis sur une chaise,
oubliant que, protestant, il priait pour un catholique, lui disait
l'office des morts.

Nelson s'agenouilla, fit sa prire, et, soulevant le drap qui lui
couvrait le visage, jeta un dernier regard sur l'enfant.

Quoique dj il ft atteint de la rigidit cadavrique, la mort lui
avait rendu la srnit des traits, que lui avaient momentanment
enleve les douleurs de son agonie. Ses longs cheveux blonds, de la
nuance de ceux de sa mre, descendaient en anneaux le long de ses joues
dcolores et de son cou, marbr de grosses veines bleutres; une
chemise  col rabattu et garnie d'une riche dentelle encadrait sa
poitrine. On et dit qu'il dormait.

Seulement, au lieu de sa mre ou d'Emma, c'tait un prtre qui veillait
sur son sommeil.

Nelson, quoique de coeur peu tendre, ne put s'empcher de penser que le
jeune prince, qui dormait seul avec un prtre protestant priant sur
lui,--et lui, Nelson, le regardant dormir,--avait  quelques pas de lui
son pre, sa mre, quatre soeurs et un frre, dont pas un n'avait eu
l'ide de lui faire la pieuse visite qu'il lui faisait. Une larme
mouilla son oeil et tomba sur la main roidie du mort,  moiti couverte
par une manchette de magnifique dentelle.

En ce moment, il sentit une main lgre qui se posait doucement sur son
paule. Il se retourna et effleura deux lvres parfumes: c'tait la
main, c'taient les lvres d'Emma.

C'tait dans ses bras, et non dans ceux de sa mre, on se le rappelle,
que l'enfant tait mort, et, tandis que sa mre dormait, ou, les yeux
ferms, roulait sous son front assombri par la haine ses projets de
vengeance, c'tait encore Emma qui venait accomplir, ne voulant pas que
les mains brutales d'un matelot touchassent ce corps dlicat, le pieux
devoir de l'ensevelissement.

Nelson lui baisa respectueusement la main. Le coeur le plus vaste et le
plus ardent, s'il n'est point dnu de toute posie, a, devant la mort,
de suprmes pudeurs.

En remontant sur la dunette, il y trouva le roi.

Encore plein du spectacle funbre dont il emportait le souvenir avec
lui, Nelson s'attendait  avoir le coeur d'un pre  consoler: Nelson se
trompait. Le roi se trouvait mieux, le roi avait faim: le roi venait
recommander  Nelson le plat de macaroni sans lequel il n'y avait point
pour lui de dner possible.

Puis, comme on avait en vue tout l'archipel lipariote, il s'informa du
nom de chacune des les, qu'il montrait du doigt  Nelson, lui racontant
qu'il avait eu dans sa jeunesse un rgiment de jeunes hommes tirs tous
de ces les et qu'il appelait ses Lipariotes.

Alors vint le rcit d'une fte qu'il avait, quelques annes auparavant,
donne aux officiers de ce rgiment, fte dans laquelle lui, Ferdinand,
habill en cuisinier, jouait le rle de matre d'htel, tandis que la
reine, vtue d'un costume de paysanne et entoure des plus jolies femmes
de sa cour, remplissait celui d'htelire.

Ce jour-l, Ferdinand avait lui-mme une immense chaudronne de
macaroni, et jamais il n'en avait mang de pareil. En outre, comme, la
veille, il avait pch lui-mme son poisson dans le golfe de Mergellina,
et la surveille tu, lui-mme toujours, ses chevreuils, ses sangliers,
ses livres et ses faisans dans la fort de Persano, ce dner lui avait
laiss des souvenirs ineffaables, qui se traduisirent par un profond
soupir et ces mots invocateurs:

--Pourvu que je trouve autant de gibier dans mes forts de Sicile que
j'en ai ou plutt que j'en avais dans mes forts de terre ferme!

Ainsi, ce roi, que les Franais dpouillaient de son royaume; ainsi, ce
pre, auquel la mort enlevait son fils, ne demandait, pour se consoler
de ce double malheur, qu'une chose  Dieu: c'tait qu'il lui restt au
moins des forts giboyeuses.

On doubla vers deux heures de l'aprs-midi, le cap Cefallu.

Deux choses proccupaient Nelson et lui faisaient interroger tour  tour
la mer et la cte: O pouvaient tre Caracciolo et sa frgate? Comment
ferait-il, avec le vent du sud, pour entrer dans la baie de Palerme?

Nelson, qui avait pass sa vie sur l'Atlantique, tait peu pratique des
mers dans lesquelles il se trouvait et o il avait rarement navigu. Il
est vrai qu'il avait  bord, comme nous l'avons vu, deux autres matelots
siciliens. Mais comment, lui, Nelson, le premier homme de mer de son
poque, recourrait-il  un simple matelot pour diriger un vaisseau de
soixante et douze dans la passe de Palerme?

Si l'on arrivait de jour, on ferait des signaux pour demander un pilote;
si l'on arrivait de nuit, on courrait des bordes jusqu'au lendemain
matin.

Mais, alors, le roi, dans son ignorance des difficults, demanderait:

--Puisque voil Palerme, pourquoi n'y entrons nous pas?

Et il faudrait rpondre:

--Parce que je ne connais pas assez l'entre du port pour m'y engager.

Jamais Nelson ne consentirait  faire un pareil aveu.

D'ailleurs, dans ce pays si mal organis, o la vie de l'homme est la
moins chre des marchandises, y avait-il mme un office de pilotage?

On le saurait bientt, au reste; car on commenait  dcouvrir le mont
Pellegrino, qui s'lve et s'allonge  l'occident de Palerme, et, vers
les cinq heures du soir, c'est--dire au jour tombant, on serait en vue
de la capitale de la Sicile.

Le roi tait descendu vers deux heures, et, comme son macaroni avait t
fait d'aprs ses instructions, il avait parfaitement dn. La reine
tait reste sur son lit, sous prtexte de malaise; les jeunes
princesses et le prince Lopold s'taient mis  table avec leur pre.

Vers trois heures et demie, au moment o l'on allait doubler le cap, le
roi, suivi de Jupiter, qui avait assez bien support la traverse, et du
jeune prince Lopold, vinrent rejoindre Nelson sur la dunette. L'amiral
tait soucieux, car il interrogeait vainement la mer, et nulle part on
n'apercevait _la Minerve_.

C'et t un grand triomphe pour lui d'arriver avant l'amiral
napolitain; mais, au contraire, selon toute probabilit, c'tait
l'amiral napolitain qui tait arriv avant lui.

Vers quatre heures, on doubla le cap. Le vent soufflait avec force du
sud-sud-est. On ne pouvait entrer dans le port qu'en courant des
bordes, et, en courant des bordes, on pouvait s'chouer sur quelques
bas-fonds ou toucher sur quelque rocher.

Aussitt que le port fut en vue, Nelson fit donc des signaux pour qu'on
lui envoyt un pilote.

A l'aide d'une excellente longue-vue, Nelson pouvait distinguer tous les
btiments en rade, et n'eut point de peine  reconnatre, en avant de
tous et comme un soldat au port d'arme attendant son chef, _la Minerve_
avec tous ses agrs intacts et se balanant sur ses ancres.

Il se mordit les lvres avec dpit: ce qu'il craignait tait arriv.

La nuit venait rapidement. Nelson multipliait ses signaux, et, impatient
de ne voir venir aucune barque, tira un coup de canon, aprs avoir eu la
prcaution de faire prvenir la reine que ce coup de canon avait pour
but de faire venir un pilote.

L'obscurit tait dj assez paisse pour que le fond du golfe dispart,
et que l'on ne vit plus que les nombreuses lumires de Palerme qui
trouaient, pour ainsi dire, les tnbres. Nelson allait ordonner de
tirer un second coup de canon, lorsque Henry, qui explorait la mer avec
une excellente lunette de nuit, annona qu'une barque se dirigeait sur
le _Van-Guard_.

Nelson prit la lunette des mains de Henry et vit effectivement venir,
avec sa toile triangulaire, une barque monte par quatre matelots et par
un homme couvert du grossier caban des matelots siciliens.

--Hol! de la barque! cria le matelot en vigie, que voulez-vous?

--Pilote, rpondit simplement l'homme au caban.

--Jetez un cordage  cet homme et amarrez sa barque au btiment, dit
Nelson.

Le vaisseau se prsentait par bbord. Il amena sa voile. Les quatre
matelots prirent leurs rames et accostrent le _Van-Guard_.

On jeta une corde au pilote, qui la saisit, et, s'aidant, en marin
exerc, des anfractuosits du btiment, entra par un des sabords dans la
batterie haute et apparut bientt sur le pont.

Il se dirigea droit au poste du commandement, o l'attendaient Nelson,
le capitaine Henry, le roi et le prince royal.

--Vous vous tes bien fait attendre, lui dit Henry en italien.

--Je suis venu au premier coup de canon, capitaine.

--Vous n'aviez donc pas vu les signaux?

Le pilote ne rpondit point.

--Voyons, dit Nelson, ne perdons pas de temps; demandez-lui en italien,
Henry, s'il est pratique du port et s'il rpond de conduire sans
accident un vaisseau de haut bord  son ancrage.

--Je parle votre langue, milord, rpondit le pilote en excellent
anglais. Je suis pratique du port et je rponds de tout.

--C'est bien, dit Nelson. Commandez la manoeuvre: vous tes le matre
ici. Seulement, n'oubliez pas que vous manoeuvrez un btiment mont par
vos souverains.

--Je sais que j'ai cet honneur, milord.

Puis, sans prendre le porte-voix que lui tendait Henry, d'une voix
sonore qui retentit d'un bout  l'autre du vaisseau, il commanda la
manoeuvre en aussi bon anglais et avec des termes aussi techniques que
s'il et servi dans la marine du roi George.

Comme un cheval qui se sent mont par un cuyer habile et qui comprend
que toute l'opposition qu'il pourrait faire  sa volont serait inutile,
le _Van-Guard_ s'inclina sous le commandement du pilote, et obit
non-seulement sans rsistance, mais avec une espce d'empressement qui
n'chappa point au roi.

Ferdinand s'approcha du pilote, dont Nelson et Henry, mus du mme
sentiment d'orgueil national, s'taient loigns.

--Mon ami, lui demanda le roi, est-ce que tu crois que je pourrai
descendre ce soir?

--Rien n'empchera Votre Majest: avant une heure, nous serons au
mouillage.

--Quel est le meilleur htel de Palerme?

--Le roi, je suppose, ne descendra point dans un htel lorsqu'il a le
palais du roi Roger.

--O personne ne m'attend, o je ne trouverai pas  manger, o les
intendants, qui ne se doutent pas de mon arrive, auront vol jusqu'aux
draps de mon lit!

--Votre Majest, au contraire, trouvera toutes choses en ordre...
L'amiral Caracciolo, arriv  Palerme ce matin,  huit heures, a, je le
sais, veill  tout.

--Et comment le sais-tu?

--C'est moi qui suis le pilote de l'amiral, et je puis rpondre  Votre
Majest que, mouill  huit heures, il tait  neuf heures au palais.

--Alors, je n'aurai  m'occuper que d'une voiture?

--Comme l'amiral avait prvu que Votre Majest arriverait dans la
soire, depuis cinq heures du soir trois carrosses stationnent  la
Marine.

--En vrit, dit le roi, l'amiral Caracciolo est un homme prcieux, et,
si jamais je fais un voyage par terre, je le prendrai pour mon marchal
des logis.

--Ce serait un grand honneur pour lui, sire, moins pour le poste en
lui-mme que pour la confiance qu'il indiquerait.

--Et avait-il subi de grandes avaries pendant la tempte, l'amiral?

--Aucune.

--Dcidment, murmura le roi en se grattant l'oreille, j'eusse bien fait
de tenir la parole que je lui avais donne.

Le pilote tressaillit.

--Quoi? demanda le roi.

--Rien, sire, si ce n'est que l'amiral serait bien heureux, je crois,
s'il entendait sortir de la bouche de Votre Majest les paroles que je
viens d'entendre.

--Ah! je ne m'en cache pas.

Puis, se tournant vers Nelson:

--Savez-vous, milord, lui dit-il, que l'amiral est arriv ce matin, 
huit heures, sans la plus petite avarie. Il faut qu'il soit sorcier,
puisque le _Van-Guard_, quoique command par vous, c'est--dire par le
premier marin du monde, a perdu ses perroquets, sa voile de grand foc
et--comment dites-vous cela?--sa cira... sa civadire.

--Dois-je traduire  milord ce que Sa Majest vient de dire? demanda
Henry.

--Pourquoi pas? rpliqua le roi.

--Littralement.

--Littralement, si cela vous fait plaisir. Henry traduisit les paroles
du roi  Nelson.

--Sire, rpondit froidement Nelson, Votre Majest tait libre de choisir
entre le _Van-Guard_ et _la Minerve_; elle a choisi le _Van-Guard_, et
tout ce que peuvent faire le bois, le fer et la toile runis, le
_Van-Guard_ l'a fait.

--C'est gal, dit le roi, qui prenait plaisir  se venger de Nelson 
l'endroit de la pression que, par son intermdiaire, l'Angleterre
oprait sur lui, et qui avait sur le coeur sa flotte brle, si j'tais
venu par _la Minerve_, je serais arriv depuis le matin, et j'aurais
pass une bonne journe  terre. Mais cela ne fait rien; je ne vous en
suis pas moins reconnaissant, milord: vous avez fait de votre mieux.

Et il ajouta avec sa feinte bonhomie:

--Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.

Nelson se mordit les lvres, frappa du pied, et, laissant le capitaine
Henry sur le pont, rentra dans sa cabine.

En ce moment, le pilote criait:

--Chacun  son poste, pour le mouillage!

Le mouillage, comme l'appareillage, est un des moments solennels d'un
grand btiment de guerre. Aussi, ds que l'ordre de se rendre  son
poste, pour le mouillage, fut donn, le silence le plus profond
rgna-t-il  bord.

En gnral, ce silence observ par les passagers eux-mmes a quelque
chose de prestigieux: huit cents hommes, attentifs et muets, attendent
un mot. L'officier de manoeuvre, le porte-voix  la main, rpta et le
matre d'quipage traduisit au sifflet l'ordre donn par le pilote.

Aussitt, les matelots, rangs sur les cordages, commencrent  hler
d'ensemble. Les vergues pivotrent comme par magie, et le _Van-Guard_,
frmissant, passa entre les navires dj ancrs sans en heurter aucun,
et, malgr le peu d'espace qu'il avait pour voluer, il arriva firement
au lieu destin pour son mouillage.

Pendant cette manoeuvre, la plupart des voiles avaient t cargues et
pendaient en festons sous les vergues. Celles qui taient encore
ouvertes ne servaient qu' amortir la trop grande vitesse du btiment.
Le pilote avait plac au gouvernail le matelot sicilien qui avait dj
donn  lord Nelson des renseignements sur les courants et les
contre-courants du dtroit.

--Mouillez! cria le pilote.

Le porte-voix de l'officier de manoeuvre et le sifflet du contre-matre
rptrent le commandement.

Aussitt, l'ancre se dtacha des flancs du vaisseau et tomba avec fracas
 la mer: la chane massive la suivit en serpentant et faisant jaillir
des tincelles des cubiers.

Le vaisseau gronda et frmit, branl jusqu'au plus profond de ses
entrailles; il craqua dans toute sa membrure, et, au milieu de la mer
bouillonnant  son avant, une dernire secousse se fit sentir, et
l'ancre mordit le fond.

L'oeuvre du pilote tait accomplie: il n'avait plus rien  faire. Il
s'approcha respectueusement de Henry et le salua.

Henry lui prsenta vingt guines qu'il tait charg, par lord Nelson, de
lui remettre.

Mais le pilote secoua la tte en souriant, et, repoussant la main de
Henry:

--Je suis pay par mon gouvernement, dit-il, et, d'ailleurs, je ne
reois d'argent qu' l'effigie du roi Ferdinand ou du roi Charles.

Le roi ne l'avait point un instant perdu des yeux, et, au moment o il
passait prs de lui en s'inclinant, il le saisit par la main.

--Dis donc, l'ami, lui demanda-t-il, peux-tu me rendre un petit service?

--Que le roi ordonne, et, s'il est au pouvoir d'un homme d'excuter son
ordre, son ordre sera excut.

--Peux-tu me conduire  terre?

--Rien de plus facile, sire... Mais cette pauvre barque, bonne pour un
pilote, est-elle digne d'un roi?

--Je te demande si tu peux me conduire  terre?

--Oui, sire.

--Eh bien, conduis-moi.

Le pilote s'inclina, et, revenant  Henry:

--Capitaine, dit-il, le roi veut aller  terre; ayez la bont de faire
descendre l'escalier d'honneur.

Le capitaine Henry demeura un instant stupfait de ce dsir du roi.

--Eh bien? demanda le roi.

--Sire, rpondit Henry, je dois transmettre le dsir de Votre Majest 
lord Nelson: nul ne peut quitter le vaisseau de Sa Majest Britannique
sans l'ordre de l'amiral.

--Pas mme moi? dit le roi. Ainsi, je suis prisonnier sur le
_Van-Guard?_

--Le roi n'est prisonnier nulle part; mais plus le voyageur est
illustre, plus son hte se croirait en disgrce si le voyageur partait
sans prendre cong de lui.

Et, saluant le roi, Henry se dirigea vers le cabinet.

--Anglais maudits! murmura le roi entre ses dents, je ne sais  quoi
tient que je ne me fasse jacobin pour n'avoir dsormais plus d'ordres 
recevoir de vous!

Ce dsir du roi n'avait pas moins tonn Nelson que Henry. Aussi
l'amiral monta-t-il rapidement sur la dunette.

--Est-il vrai, demanda-t-il s'adressant au roi, au mpris de l'tiquette
qui ne veut pas que l'on interroge les souverains, est-il vrai que le
roi veuille quitter le _Van-Guard_  l'instant?

--Rien de plus vrai, mon cher lord, dit le roi. Je suis  merveille sur
le _Van-Guard_; mais je serai encore mieux  terre. Dcidment, je
n'tais pas n pour tre marin.

--Votre Majest ne reviendra point sur cette rsolution?

--Non, je vous le proteste, mon cher amiral.

--Le grand canot  la mer! cria Nelson.

--Inutile, dit le roi. Que Votre Seigneurie ne drange pas ces braves
gens, qui sont fatigus.

--Mais je ne puis croire  ce que m'a dit le capitaine Henry.

--Que vous a dit le capitaine Henry, milord?

--Que le roi voulait descendre  terre dans la barque de ce marin.

--C'est la vrit. Il me parait  la fois un habile homme et un fidle
sujet. Je crois donc pouvoir me fier  lui.

--Mais, sire, je ne puis permettre qu'un autre patron que moi, qu'un
autre canot que celui du _Van-Guard_ et que d'autres matelots que ceux
de Sa Majest Britannique vous dposent  terre.

--Alors, fit le roi, comme je le disais au capitaine Henry tout 
l'heure, je suis prisonnier.

--Plutt que de laisser le roi un instant dans cette croyance, je
m'inclinerai  l'instant mme devant son dsir.

--A la bonne heure; c'est le moyen de nous quitter bons amis, milord.

--Mais la reine? insista Nelson.

--Oh! la reine est fatigue; la reine est souffrante: ce serait un grand
embarras pour elle et les jeunes princesses de quitter ce soir le
_Van-Guard_. La reine dbarquera demain. Je vous la recommande, milord,
avec tout le reste de ma cour.

--Irai-je avec vous, mon pre? demanda le jeune prince Lopold.

--Non, non, rpondit le roi. Que dirait la reine si je lui prenais son
favori!

Nelson s'inclina.

--Descendez l'escalier de tribord, dit-il.

L'escalier fut descendu: le pilote s'affala  un cordage, et fut, en
quelques secondes, dans la barque, qu'il amena au pied de l'chelle.

--Milord Nelson, dit le roi, au moment de quitter votre btiment,
laissez-moi vous dire que je n'oublierai jamais les attentions dont nous
avons t combls  bord du _Van-Guard_, et, demain, vos matelots
recevront une preuve de ma satisfaction.

Nelson s'inclina une seconde fois, mais cette fois sans rpondre. Le roi
descendit l'escalier et s'assit dans la barque avec un soupir
d'allgement qui fut entendu de l'amiral rest sur la premire marche.

--Pousse! dit le pilote au matelot qui tenait la gaffe.

La barque se dtacha de l'escalier et s'en loigna.

--Nagez, mes garons, et vivement! dit le pilote.

Les quatre avirons tombrent en cadence dans la mer, et, sous leur
vigoureuse impulsion, la barque s'avana vers la Marine, c'est--dire
vers l'endroit du port o attendaient les voitures du roi, en face de la
rue de Tolde.

Le pilote sauta le premier  terre, tira la barque et l'assujettit
contre la jete.

Mais, avant qu'il et tendu la main au roi, le roi avait pris son lan
et avait saut sur le quai.

--Ah! dit-il avec une joyeuse exclamation, me voil donc sur la terre
ferme. Que le diable emporte maintenant le roi George, l'amiraut, lord
Nelson, le _Van-Guard_ et toute la flotte de Sa Majest Britannique!
Tiens, mon ami, voil pour toi.

Et il tendit sa bourse au pilote.

--Merci, sire, rpondit celui-ci en faisant un pas en arrire, mais
Votre Majest a entendu ce que j'ai rpondu au capitaine Henry. Je suis
pay par mon gouvernement.

--Et tu as mme ajout que tu ne recevais d'argent qu' l'effigie du roi
Ferdinand et du roi Charles: prends donc.

--Sire, tes-vous sr que celui que vous me donnez ne soit pas 
l'effigie du roi George?

--Tu es un hardi coquin de vouloir donner une leon  ton roi. En tout
cas, apprends une chose, c'est que, si j'ai reu de l'argent de
l'Angleterre, elle m'en fait payer cher les intrts. L'argent est pour
tes hommes, et cette montre sera pour toi. Si jamais je redeviens roi et
que tu aies quelque grce  me demander, tu viendras  moi, tu me
prsenteras cette montre, et la grce te sera accorde.

--Demain, sire, dit le pilote en prenant la montre et en jetant la
bourse  ses matelots, je serai au palais, et j'espre que Votre Majest
ne me refusera pas la grce que j'aurai l'honneur de lui demander.

--Eh bien, dit le roi, celui-l n'aura point perdu de temps.

Et, sautant dans celle des trois voitures qui tait la plus rapproche
de lui:

--Au palais royal! dit-il.

La voiture partit au galop.




                                   CIII

         QUELLE TAIT LA GRACE QU'AVAIT A DEMANDER LE PILOTE.


Prvenu par l'amiral Caracciolo de l'arrive du roi, le gouverneur du
chteau avait officiellement annonc cette arrive aux autorits de
Palerme.

Le syndic, la municipalit, les magistrats et le haut clerg de Palerme
attendaient le roi depuis trois heures de l'aprs-midi dans la grande
cour du palais. Le roi, qui avait besoin de manger et aussi de dormir,
se dit que c'taient trois discours  entendre, et il en frissonna de la
pointe des pieds  la racine des cheveux.

Aussi, prenant le premier la parole:

--Messieurs, dit-il, quel que soit votre talent d'orateurs, je doute que
vous trouviez moyen de me dire quelque chose d'agrable. J'ai voulu
faire la guerre aux Franais, et ils m'ont battu; j'ai voulu dfendre
Naples, et j'ai t forc de la quitter; je me suis embarqu, et j'ai
essuy une tempte. Me dire que ma prsence vous rjouit serait me dire
que vous tes contents des malheurs qui m'arrivent, et, par-dessus tout,
en me disant cela, vous m'empcheriez de souper et de me coucher; ce
qui, dans ce moment, me serait plus dsagrable encore que d'avoir t
battu par les Franais, d'avoir t forc de me sauver de Naples, et
d'avoir eu, pendant trois jours, le mal de mer et la perspective d'tre
mang par les poissons, attendu que je meurs de faim et de sommeil. Sur
ce, je regarde vos discours comme faits, monsieur le syndic et messieurs
du corps municipal. Je donne dix mille ducats pour les pauvres: vous
pouvez les envoyer prendre demain.

Avisant alors l'vque au milieu de son clerg:

--Monseigneur, dit-il, demain,  Sainte-Rosalie, vous direz un _Te Deum_
d'actions de grces pour la faon miraculeuse dont j'ai chapp au
naufrage. J'y renouvellerai solennellement le voeu que j'ai fait  saint
Franois de Paule de lui btir une glise sur le modle de Saint-Pierre
de Rome, et vous nous dsignerez les membres de votre clerg les plus
mritants. Si rduits que soient nos moyens, nous tcherons de les
rcompenser selon leurs mrites.

Puis, se tournant vers les magistrats et reconnaissant  leur tte le
prsident Cardillo:

--Ah! ah! c'est vous, matre Cardillo! lui dit-il.

--Oui, sire, rpondit le prsident en saluant jusqu' terre.

--tes-vous toujours mauvais joueur?

--Toujours, sire.

--Et chasseur enrag?

--Plus que jamais.

--C'est bien. Je vous invite  mon jeu,  la condition que vous
m'inviterez  vos chasses.

--C'est un double honneur que me fait Votre Majest.

--Maintenant, messieurs, continua le roi s'adressant  tout le monde, si
vous avez aussi faim et aussi soif que moi, j'ai un bon conseil  vous
donner: c'est de faire comme moi, c'est--dire de souper et vous coucher
aprs.

Cette invitation tait un cong bien en rgle; aussi la triple
dputation se retira-t-elle aprs avoir salu le roi.

Ferdinand, clair par quatre domestiques, monta le grand escalier
d'honneur, suivi par Jupiter, le seul convive qu'il et jug  propos de
retenir.

Un dner de trente couverts tait servi.

Le roi s'assit  une extrmit de la table et fit asseoir Jupiter 
l'autre, garda un domestique pour lui et en donna deux  son chien,
auquel il fit servir de tous les plats qu'il mangea.

Jamais Jupiter ne s'tait trouv  pareille fte.

Puis, aprs le souper, Ferdinand l'emmena dans sa chambre, lui fit
apporter, au pied de son lit, les tapis les plus moelleux, et, passant,
avant de se coucher lui-mme, la main sur la belle tte intelligente du
fidle animal:

--J'espre, dit-il, que tu ne diras pas, comme je sais quel pote, que
l'escalier d'autrui est rude et que le pain de l'exil est amer.

Sur quoi, il s'endormit, rva qu'il faisait une pche miraculeuse dans
le golfe de Castellamare et tuait des sangliers par centaines dans la
fort de Ficuzza.

L'ordre tait donn  Naples, lorsque le roi n'avait pas sonn  huit
heures, d'entrer dans sa chambre et de l'veiller; mais, comme le mme
ordre n'avait pas t donn  Palerme, le roi se rveilla et sonna  dix
heures seulement.

Pendant la matine, la reine, le prince Lopold, les princesses, les
ministres et les courtisans avaient dbarqu et avaient cherch leurs
logements, les uns au palais, les autres dans la ville. Le corps du
petit prince avait, en outre, t port dans la chapelle du roi Roger.

Le roi demeura un instant soucieux et se leva. Cette dernire
circonstance qu'il paraissait avoir compltement oublie, maintenant
qu'il tait hors de danger, pesait-elle plus tristement sur son coeur
paternel, ou bien rflchissait-il que saint Franois de Paule avait un
peu lsin dans la protection qu'il lui avait accorde, et qu'en
btissant l'glise qu'il avait vote, il allait payer bien cher une
protection qui s'tait si incompltement tendue sur sa famille?

Le roi donna l'ordre que le corps du jeune prince restt expos toute la
journe dans la chapelle et qu'il ft, le lendemain, enterr sans aucune
solennit.

Sa mort seulement serait signifie aux autres cours, et celle des
Deux-Siciles, rduite  la Sicile seule, porterait un deuil de quinze
jours en violet.

Cet ordre donn, on annona au roi que l'amiral Caracciolo, qui, la
veille, comme nous le savons dj par le rcit du pilote, avait fait le
marchal des logis pour le roi et la famille royale, sollicitait
l'honneur d'tre reu par Sa Majest et attendait son bon plaisir dans
l'antichambre.

Le roi s'tait rattach  Caracciolo de toute l'antipathie que
commenait  lui inspirer Nelson; aussi s'empressa-t-il d'ordonner qu'on
le ft entrer dans le cabinet-bibliothque attenant  sa chambre 
coucher, et, dans son empressement  voir l'amiral, y entra-t-il
lui-mme avant d'tre compltement habill, et, donnant  son visage
l'expression la plus riante possible:

--Ah! mon cher amiral, lui dit-il, je suis bien aise de te voir, d'abord
pour te remercier de ce qu'tant arriv avant moi, tu as aussitt pens
 moi.

L'amiral s'inclina, et, sans que le bon accueil du roi changet rien 
la gravit de son visage:

--Sire, dit-il, c'tait mon devoir comme fidle et obissant sujet de
Votre Majest.

--Puis je voulais te faire des compliments sur la faon dont tu as
manoeuvr ta frgate au milieu de la tempte. Sais-tu que tu as failli
faire crever Nelson de rage? J'aurais bien ri, je t'en rponds, si je
n'avais pas eu si grand'peur.

--L'amiral Nelson, rpondit Caracciolo, ne pouvait faire, avec un
btiment lourd et mutil comme le _Van-Guard_, ce que je pouvais faire
avec ma frgate, btiment lger de construction moderne, et qui n'a
jamais souffert. L'amiral Nelson a fait ce qu'il a pu.

--C'est ce que je lui ai dit, avec un autre sens peut-tre, mais
absolument dans les mmes termes; et j'ai mme ajout que j'avais un
profond regret de t'avoir manqu de parole et d'tre venu avec lui, au
lieu d'tre venu avec toi.

--Je le sais, sire, et j'en suis profondment touch.

--Tu le sais! et qui te l'a dit? Ah! je comprends: le pilote?

Caracciolo ne rpondit point  la question du roi. Mais, au bout d'un
instant:

--Sire, dit-il, je viens demander une grce au roi.

--Bien! tu tombes dans un bon moment! Parle.

--Je viens demander au roi de vouloir bien accepter ma dmission
d'amiral de la flotte napolitaine.

Le roi recula d'un pas, tant il s'attendait peu  cette demande.

--Ta dmission d'amiral de la flotte napolitaine! dit-il. Et pourquoi?

--D'abord, sire, parce qu'il est inutile d'avoir un amiral quand on n'a
plus de flotte.

--Oui, je le sais bien, dit le roi avec une visible expression de
colre, milord Nelson l'a brle; mais, un jour o l'autre, nous serons
les matres chez nous, et nous la reconstruirons.

--Mais, alors, rpondit froidement Caracciolo, comme j'ai perdu la
confiance de Votre Majest, je ne pourrai plus la commander.

--Tu as perdu ma confiance, toi, Caracciolo?

--J'aime mieux croire cela, sire, que d'avoir  reprocher,  un roi dans
les veines duquel coule le plus vieux sang royal d'Europe, d'avoir
manqu  sa parole.

--Oui, c'est vrai, dit le roi, je t'avais promis...

--De ne point quitter Naples, d'abord, ou, si vous le quittiez, de ne le
quitter que sur mon btiment.

--Voyons, mon cher Caracciolo! dit le roi tendant la main  l'amiral.

L'amiral prit la main du roi, la baisa respectueusement, fit un pas en
arrire et tira un papier de sa poche.

--Sire, dit-il, voici ma dmission, que je prie Votre Majest
d'accepter.

--Eh bien, non, je ne l'accepte pas, ta dmission, je la refuse..

--Votre Majest n'en a pas le droit.

--Comment, je n'en ai pas le droit? Je n'ai pas le droit de refuser ta
dmission?

--Non, sire; car Votre Majest m'a promis hier de m'accorder la premire
grce que je lui demanderais; eh bien, cette grce, c'est de vouloir
bien recevoir et accepter ma dmission.

--Hier, je t'ai promis?... Tu deviens fou!

Caracciolo secoua la tte.

--J'ai toute ma raison, sire.

--Hier, je ne t'ai point vu.

--C'est--dire que Votre Majest ne m'a point reconnu. Mais peut tre
reconnatra-t-elle cette montre?

Et Caracciolo tira de sa poitrine une montre magnifique, orne du
portrait du roi et enrichie de diamants.

--Le pilote! s'cria le roi en reconnaissant la montre qu'il avait
donne, la veille,  l'homme qui, si habilement, l'avait conduit dans le
port; le pilote!

--C'tait moi, sire, rpondit Caracciolo en s'inclinant.

--Comment! tu as consenti, toi, un amiral,  faire le mtier de pilote?

--Sire, il n'y a point de mtier infrieur quand il s'agit du salut du
roi.

La figure de Ferdinand prit une expression de mlancolie qu'elle ne
revtait qu' de bien rares intervalles.

--En vrit, dit-il, je suis un prince bien malheureux: ou l'on loigne
mes amis de moi, ou ils s'loignent de moi eux-mmes.

--Sire, rpondit Caracciolo, vous avez tort de vous en prendre  Dieu du
mal que vous faites ou du mal que vous laissez faire. Dieu vous a donn
pour pre un roi non-seulement puissant, mais illustre; vous aviez un
frre an qui devait hriter du sceptre et de la couronne de Naples:
Dieu a permis que la folie le toucht du doigt au front et l'cartt de
votre chemin. Vous tes homme, vous tes roi, vous avez la volont, vous
avez le pouvoir; dou du libre arbitre, vous pouvez choisir entre le
bien et le mal, le bon et le mauvais: vous choisissez le mal, sire, de
sorte que le bien et le bon s'loignent de vous.

--Caracciolo, dit le roi, plus triste qu'irrit, sais-tu que personne ne
m'a jamais parl comme tu me parles?

--Parce qu' part un homme qui, comme moi, aime le roi et veut le bien
de l'tat, Votre Majest n'a autour d'elle que des courtisans qui
n'aiment qu'eux-mmes et ne veulent que les honneurs de la fortune.

--Et cet homme, quel est-il?

--Celui que le roi avait oubli  Naples, et que j'ai transport, moi,
en Sicile, le cardinal Ruffo.

--Le cardinal sait, comme toi, que je suis toujours prt  le recevoir
et  l'couter.

--Oui, sire; seulement, aprs nous avoir reus et couts, vous suivrez
les conseils de la reine, d'Acton et de Nelson. Sire, je suis dsespr
de manquer au respect que je dois  une auguste personne, mais ces trois
noms seront maudits dans les temps et dans l'ternit.

--Et crois-tu que je ne les maudisse pas, moi? dit le roi; crois-tu que
je ne voie pas qu'ils mnent l'tat  sa ruine, et moi  ma perte? Je
suis un imbcile, mais je ne suis pas un sot.

--Eh bien, alors, luttez, sire!

--Lutter, lutter! cela t'est bien ais  dire,  toi. Je ne suis pas un
homme de lutte, Dieu ne m'a pas cr pour le combat. Je suis un homme de
sensations et de plaisirs, un bon coeur que l'on rend mauvais  force de
le tourmenter et de l'aigrir. Ils sont l trois ou quatre  se disputer
le pouvoir,  tirailler, l'un la couronne, l'autre le sceptre... Je les
laisse faire. Le sceptre, la couronne, c'est mon Calvaire; le trne,
c'est mon Golgotha. Je n'ai point demand  Dieu d'tre roi. J'aime la
chasse, la pche, les chevaux, les belles filles, et n'ai pas d'autre
ambition. Avec dix mille ducats de rente et la libert de vivre  ma
guise, j'eusse t l'homme le plus heureux de la terre. Mais non, sous
prtexte que je suis roi, on ne me laisse pas un instant de repos. Cela
se comprendrait si je rgnais; mais ce sont les autres qui rgnent sous
mon nom, ce sont les autres qui font la guerre, et c'est moi qui reois
les coups; ce sont les autres qui font les fautes, et c'est moi qui,
officiellement, dois les rparer. Tu me demandes ta dmission, tu as
bien raison; mais c'est aux autres que tu devrais la demander, car ce
sont eux que tu sers, et non pas moi.

--Et voil pourquoi, voulant servir mon roi, et non les autres, je
dsire rentrer dans cette vie prive que Votre Majest ambitionnait tout
 l'heure. Sire, pour la troisime fois, je supplie donc Votre Majest
de vouloir bien accepter ma dmission, et, au besoin, je l'en adjure, au
nom de la parole qu'elle m'a donne hier.

Et Caracciolo prsenta au roi d'une main sa dmission et de l'autre une
plume pour l'accepter.

--Tu le veux? dit le roi.

--Sire, je vous en supplie.

--Et, si je signe, o iras-tu?

--Je retournerai  Naples, sire.

--Qu'iras-tu faire  Naples?

--Servir mon pays, sire. Naples est dans cette situation o elle a
besoin de l'intelligence et du courage de tous ses enfants.

--Prends garde ce que tu feras  Naples, Caracciolo!

--Sire, je tcherai de m'y conduire comme je l'ai fait jusqu'ici, en
honnte homme et en bon citoyen.

--Cela te regarde. Tu insistes toujours?

Carracciolo se contenta de montrer  Ferdinand, du bout du doigt, la
montre qu'il avait dpose sur la table.

--Tte de fer! dit le roi avec impatience.

Et, prenant la plume, il crivit au bas de la dmission:

Accord; mais que le chevalier Carracciolo n'oublie pas que Naples est
au pouvoir de mes ennemis.

Et il signa, comme d'habitude: FERDINAND B.[1]

[Note 1: Nous avons relev l'apostille du roi sur la dmission
elle-mme.]

Caracciolo jeta les yeux sur les trois lignes que venait d'crire le
roi, plia sa dmission, la mit dans sa poche, salua respectueusement
Ferdinand, et s'apprta  sortir.

--Tu oublies ta montre, dit le roi.

--Cette montre n'a pas t donne  l'amiral, elle a t donne au
pilote. Sire, hier, le pilote n'existait point; aujourd'hui, l'amiral
n'existe plus.

--Mais j'espre, dit le roi avec cette dignit qui de temps en temps,
apparaissait chez lui comme un clair, j'espre que l'ami leur survit.
Prends cette montre, et, si jamais tu es prt  trahir ton roi, regarde
le portrait de celui qui te l'a donne.

--Sire, rpondit Caracciolo, je ne suis plus au service du roi; je suis
simple citoyen: je ferai ce que m'ordonnera mon pays.

Et il sortit, laissant le roi non-seulement triste, mais rveur.

Le lendemain, ainsi que Ferdinand l'avait ordonn, les obsques de son
fils le prince Albert eurent lieu sans pompe, comme eussent eu lieu
celles d'un enfant ordinaire.

Le corps fut dpos dans les caveaux de la chapelle du chteau connue
sous le nom de chapelle du roi Roger.




                                  CIV

                         LA ROYAUT A PALERME.


Nous avons vu, dans un des chapitres prcdents, que la premire chose
que le roi avait rorganise avant son conseil des ministres, et
aussitt son arrive  Palerme, c'tait sa partie de reversi.

Par bonheur, comme l'avait pens Ferdinand, le duc d'Ascoli, dont il ne
s'tait pas occup, avait trouv moyen de passer en Sicile, pouss par
ce dvouement naf et persvrant qui tait sa principale vertu, vertu
dont le roi ne lui savait pas plus gr qu' Jupiter de sa fidlit.

Le duc d'Ascoli tait all trouver Caracciolo pour lui demander passage
 son bord, et, comme Caracciolo savait que le duc d'Ascoli tait le
meilleur et le plus dsintress des amis du roi, il avait  l'instant
mme accord au duc ce qu'il lui demandait.

Le roi trouva donc, au nombre des personnes qui, ds le soir de son
arrive, vinrent lui faire leur cour, son compagnon de fuite d'Albano,
le duc d'Ascoli. Mais sa prsence n'tonna point le roi, et, pour tout
compliment:

--Je savais bien, lui dit-il, que tu trouverais moyen de venir.

On se rappelle, en outre, qu'au nombre des magistrats qui taient venus
faire leur cour au roi tait une vieille connaissance  lui, le
prsident Cardillo, qui ne venait jamais  Naples sans avoir l'honneur
de dner une fois  la table du roi; en change de quoi, le roi lui
faisait l'honneur, chaque fois qu'il venait  Palerme, d'aller chasser
une fois au moins dans son magnifique fief d'Illice.

Le roi faisait, en faveur du prsident Cardillo, une exception  ses
sympathies et  ses antipathies. D'habitude, Ferdinand,
trs-aristocrate, quoique trs-populaire, et mme trs-populacier
excrait la noblesse de robe. Mais le prsident Cardillo l'avait sduit
par deux puissants attraits. Le roi aimait la chasse, et le prsident
Cardillo tait, depuis Nemrod et aprs le roi Ferdinand, un des plus
puissants chasseurs devant Dieu qui eussent jamais exist. Le roi
dtestait les cheveux  la Titus, les moustaches et les favoris, et le
prsident Cardillo n'avait pas un cheveu sur la tte et pas un poil sur
les joues ni au menton; la majestueuse perruque sous laquelle le digne
magistrat dissimulait sa calvitie avait donc le rare privilge d'tre
bien reue par le roi. Aussi jeta-t-il immdiatement les yeux sur lui
pour faire, avec d'Ascoli et Malaspina, les partenaires habituels de sa
partie de reversi.

Les autres joueurs sans carte, comme on pourrait dire des ministres sans
portefeuille, taient le prince de Castelcicala, le seul des trois
membres de la junte d'tat que la reine et daign couvrir de sa
protection en l'emmenant avec elle; le marquis de Cirillo, que le roi
venait de faire son ministre de l'intrieur, et le prince de
San-Cataldo, un des plus riches propritaires de la Sicile mridionale.

Cet attelage du roi, si l'on nous permet de dsigner ainsi les trois
courtisans qui avaient l'honneur d'tre dsigns pour son jeu, tait
bien la plus trange runion d'originaux qui se pt voir.

Nous connaissons le duc d'Ascoli, auquel  tort nous donnerions le nom
de courtisan. Le duc d'Ascoli tait une de ces figures sereines,
courageuses et loyales comme on en rencontre si rarement  la cour. Son
dvouement au roi tait dsintress de toute ambition. Jamais il ne lui
tait arriv de solliciter une faveur pcuniaire ou honorifique; ni, le
roi lui ayant offert une de ces faveurs, de lui rappeler qu'il la lui
avait offerte, s'il l'oubliait. Le duc d'Ascoli tait le type du
vritable gentilhomme, amoureux de la royaut comme d'une institution
sacro-sainte, s'tant impos de son plein gr des devoirs avec elle, et
convertissant de son plein gr ces devoirs en obligations.

Le marquis Malaspina, tout au contraire, tait un de ces caractres
quinteux, querelleurs et rtifs, qui regimbent  tout, et qui cependant
finissent par obir, quel que soit l'ordre donn par le matre, se
vengeant de cette obissance par des mots piquants et des boutades
misanthropiques, mais enfin obissant. C'tait, comme le disait
Catherine de Mdicis, du duc de Guise, un de ces roseaux peints en fer
qui plient quand on appuie dessus.

Le quatrime, le prsident Cardillo, a t dj esquiss par nous, et
nous n'avons plus que quelques traits  ajouter pour complter son
portrait.

Le prsident Cardillo, avant que le roi y vnt, tait l'homme le plus
violent, et, en mme temps, le plus mauvais joueur de la Sicile; le roi
venu, il tait, comme Csar, s'il tenait absolument  rester le premier,
oblig d'aller chercher quelque village de la Sardaigne ou de la
Calabre.

Ds le premier soir o il fut admis au jeu du roi, le prsident Cardillo
donna, par un mot, la mesure de sa soumission  l'tiquette royale.

Une des principales proccupations du joueur au reversi est de se
dfaire de ses as. Or, le roi Ferdinand, s'tant aperu que, pouvant se
dfaire d'un as, il l'avait gard dans sa main, s'tait cri:

--Suis-je assez bte! je pouvais me dfaire de mon as, et je l'ai gard!

--Eh bien, moi, rpondit le prsident, je suis encore plus bte que
Votre Majest; car, pouvant faire quinola, je ne l'ai point fait.

Le roi se mit  rire, et le prsident, qui tait dj fort dans son
estime, y entra d'un nouveau cran. Sa franchise rappelait probablement
au roi celle de ses bons lazzaroni.

Cela n'tait qu'un mot; mais le prsident ne se bornait pas toujours aux
mots. Il entrait dans la srie des faits et des gestes. A la moindre
contradiction, par exemple, ou  la moindre faute de son partenaire
contre les rgles du jeu, il faisait voler les jetons, les cartes,
l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il se vit assis  la table de Sa
Majest, le pauvre prsident eut une muselire et fut oblig de ronger
son frein.

Cela alla bien pendant trois ou quatre soires. Mais le roi, qui
connaissait par exprience le caractre du prsident, et qui,
d'ailleurs, voyait la violence qu'il se faisait, s'amusait  le pousser
 bout; puis, lorsqu'il tait prs d'clater, il le regardait et lui
adressait la premire question venue. Alors le pauvre prsident, forc
de rpondre courtoisement, souriait avec rage, mais en mme temps aussi
gracieusement qu'il lui tait possible, reposait sur la table l'objet
quelconque qu'il tait prt  lancer au plafond ou  briser sur le
parquet, et s'en prenait aux boutons de son habit, qu'il se contentait
d'arracher et que l'on retrouvait le lendemain sems sur le tapis.

Le quatrime jour, cependant, le prsident n'y put tenir. Il jeta au nez
du marquis Malaspina les cartes qu'il n'osait jeter au nez du roi, et,
comme il tenait son mouchoir d'une main et sa perruque de l'autre, et
qu'une sueur de colre ruisselait sur son visage, il se trompa de main,
commena par s'essuyer la figure avec sa perruque et finit par se
moucher dedans.

Le roi pensa mourir de rire et se promit de se donner le plus souvent
possible cette comdie.

Aussi, Ferdinand se garda-t-il bien de refuser la premire invitation de
chasse que lui fit le prsident Cardillo.

Le prsident Cardillo avait, comme nous l'avons dit, un magnifique fief
donnant cinq mille onces d'or de revenus  Illice[2]: au milieu de ce
fief, s'levait un chteau digue de loger un roi.

[Note 2: 60,000 francs.]

Le roi y arriva la veille de la chasse pour y dner et pour y coucher.

Ferdinand tait curieux, il se fit montrer le chteau dans tous ses
dtails. Sa chambre, qui tait la chambre d'honneur, tait en face de
celle de son hte.

Le soir, aprs avoir fait, comme d'habitude, sa partie de reversi et
avoir, comme d'habitude encore, exaspr son hte, il se coucha; mais,
quoique son lit et un dais comme un trne, le roi, toujours jeune et
neuf  l'endroit de la chasse, se rveilla une heure avant que le cor
sonnt la diane.

Ne sachant que faire dans son lit, et ne pouvant se rendormir, il eut
l'ide de voir quelle figure faisait un prsident dans son lit, sans
perruque et en bonnet de nuit.

La chose tait d'autant moins indiscrte que le prsident tait veuf.

En consquence, le roi se leva, alluma sa bougie, se dirigea en chemise
vers la porte de la chambre de son hte, tourna la clef et entra.

Si grotesque que ft le spectacle auquel s'attendait le roi, il ne
pouvait mme souponner celui qui s'offrit  ses yeux.

Le prsident, sans perruque et en chemise, lui aussi, tait assis, au
milieu de la chambre, sur cette espce de trne o M. de Vendme reut
Alberoni. Le roi, au lieu de s'tonner et de refermer la porte, alla
directement  lui, tandis que, surpris  l'improviste, le pauvre
prsident demeurait immobile et sans dire une parole. Le roi, alors, lui
mit sa bougie sous le nez pour mieux voir quel visage il faisait, puis
commena de faire le tour de la statue et de son pidestal avec une
admirable gravit, tandis que la tte seule du prsident, qui s'appuyait
des deux mains sur son sige, pareille  celle d'un magot de la Chine,
accompagnait Sa Majest par un mouvement central pareil  son mouvement
circulaire.

Enfin, les deux astres, qui accomplissaient leur priple, se
retrouvrent en face l'un de l'autre, et, comme le roi s'tait redress
et gardait le silence:

--Sire, dit le prsident avec le plus grand sang-froid, le cas n'tant
pas prvu par l'tiquette, dois-je rester assis ou me lever?

--Reste assis, reste assis! dit le roi; mais voil quatre heures qui
sonnent, ne nous fais pas attendre.

Et Ferdinand sortit de la chambre avec la mme gravit qu'il y tait
entr.

Mais, quelque gravit que le roi et affecte, cette aventure n'en tait
pas moins une de celles que, dans l'avenir, il avait le plus de plaisir
 raconter, toutefois aprs celle de sa fuite avec Ascoli, fuite dans
laquelle, selon lui, Ascoli avait mille chances pour une d'tre pendu.

La chasse chez le prsident fut magnifique. Mais quel jour, ft-ce dans
la bienheureuse Sicile, peut tre sr de s'couler sans quelque petit
nuage au ciel? Le roi, nous l'avons dit, tait un admirable tireur, et
qui n'avait probablement pas son gal. Il ne tirait jamais qu' balle
franche et tait toujours sr de mettre sa balle au dfaut de l'paule;
ce qui,  la chasse au sanglier, est d'une grande importance, parce que
l'animal n'est vulnrable mortellement que l. Mais ce qu'il y avait de
curieux, c'est qu'il exigeait de ceux qui chassaient avec lui la mme
adresse que lui.

Aussi, le soir de cette premire et fameuse chasse qu'il faisait chez le
prsident Cardillo, comme tous les chasseurs taient runis autour d'un
monceau de sangliers, trophe cyngtique de la journe, il en vit un
qui tait frapp au ventre.

Aussitt, la rougeur lui monta au front, et, jetant un regard furieux
autour de lui:

--Quel est, demanda-t-il, le porc qui a fait un pareil coup?

--Moi, sire, rpondit Malaspina. Faut-il me pendre pour cela?

--Non, rpondit le roi; mais, les jours de chasse, il faut rester chez
vous.

Le marquis Malaspina,  partir de ce moment, non-seulement resta chez
lui les jours de chasse, mais encore fut remplac au jeu du roi par le
marquis de Circello.

Au reste, le jeu du roi n'tait pas le seul tabli dans le grand salon
du palais royal, situ dans le pavillon carr qui surmonte la porte de
Montreale. A quelques pas de la table de reversi du roi, il y avait la
table de pharaon, o trnait Emma Lyonna, soit qu'elle ft la banque ou
pontt. C'tait au jeu surtout que l'on pouvait, sur les traits mobiles
de la belle Anglaise, tudier le flux et le reflux des passions. Extrme
en tout, Emma jouait avec rage, et aimait  plonger ses belles mains
dans les flots d'or qu'elle amassait sur ses genoux et qu'elle faisait
rouler en fauves cascades de ses genoux sur le tapis vert. Lord Nelson,
qui ne jouait jamais, se tenait assis derrire elle ou debout appuy 
son fauteuil, dvorant ses belles paules de l'oeil qui lui restait, ne
parlant  personne qu' elle et toujours  voix basse et en anglais.

L, tandis que le roi jouait  gagner ou  perdre mille ducats au plus,
on jouait  en gagner ou en perdre vingt, trente, quarante mille.

C'tait autour de cette table que se tenaient les plus riches seigneurs
de la Sicile, et, au milieu de ces hommes, quelques-uns de ces joueurs
heureux qui sont renomms par leur constante fortune au jeu.

Si Emma voyait  l'un d'eux une bague ou une pingle qui lui plt, elle
la faisait remarquer  Nelson, qui, le lendemain, se prsentait chez le
propritaire du diamant, du rubis ou de l'meraude; et,  quelque prix
que ce ft, l'meraude, le rubis ou le diamant passait du doigt ou du
cou de son propritaire au doigt ou au cou de la belle favorite.

Quant  sir William, occup d'archologie ou de politique, il ne voyait
rien, n'entendait rien, faisait sa correspondance politique avec
Londres, ou classait ses chantillons gologiques.

Si l'on nous accusait d'exagrer la ccit conjugale du digne
ambassadeur, nous rpondrions par cette lettre de Nelson, en date du 12
mars 1799, adresse  sir Spencer Smith, et qui fait partie des lettres
et dpches publies  Londres, aprs la mort de l'illustre amiral:

Mon cher monsieur,

Je dsire deux ou trois beaux chles de l'Inde, quels qu'en soient les
prix. Comme je ne connais personne  Constantinople que je puisse
charger de cette emplette, je prends la libert de vous prier de me
faire rendre ce service. J'en payerai le prix avec mille remerciements,
soit  Londres, soit partout ailleurs, aussitt qu'on me le fera
connatre.

En faisant ce que je vous demande, vous acquerrez un nouveau titre  la
reconnaissance de,

NELSON.

Cette lettre n'a pas besoin de commentaires, il nous semble; elle prouve
qu'Emma Lyonna, en pousant sir William, n'avait point tout  fait
oubli les habitudes de son ancien mtier.

Quant  la reine, elle ne jouait jamais, ou du moins jouait sans
animation et sans plaisir. Chose trange, il y avait une passion
inconnue  cette femme de passion. En deuil du jeune prince Albert, si
vite disparu, plus vite encore oubli, elle se tenait avec les jeunes
princesses, en deuil comme elle, dans un coin du salon, occupe 
quelque travail d'aiguille. Pendant le jeu, trois fois par semaine, le
prince de Calabre venait avec sa jeune pouse faire au roi sa visite. Ni
lui ni la princesse Clmentine ne jouaient. La princesse s'asseyait prs
de la reine sa belle-mre, au milieu des jeunes princesses ses
belles-soeurs, et se mettait  dessiner ou  faire de la tapisserie avec
elles.

Le duc de Calabre allait d'un groupe  l'autre et se mlait  la
conversation, quelle qu'elle ft, avec cette faconde facile et
superficielle qui, aux yeux des ignorants, passe pour de la science.

Un tranger qui ft entr dans ce salon et qui n'et point su  qui il
avait affaire, n'et jamais devin que ce roi qui faisait si gaiement sa
partie de reversi, que cette femme qui brodait si froidement un dossier
de fauteuil, que ce jeune homme enfin qui, d'un visage si riant, saluait
tout le monde, taient un roi, une reine et un prince royal venant de
perdre leur royaume et ayant depuis peu de jours seulement mis le pied
sur la terre de l'exil.

Le visage seul de la princesse Clmentine portait la trace d'un profond
chagrin; mais on sentait que, tombant dans l'extrmit oppose, le
chagrin tait plus grand que celui qu'on prouve de la perte d'un trne;
on comprenait que la pauvre archiduchesse avait perdu son bonheur, sans
espoir de le retrouver jamais.



                                   CV

                             LES NOUVELLES.

Quoique le roi Ferdinand et mis, comme nous l'avons dit, moins
d'empressement  rorganiser son ministre que sa partie de reversi, au
bout de deux ou trois jours, il avait tabli quelque chose qui
ressemblait  un conseil d'tat. Il avait rendu  Ariola, disgraci
d'abord, son ministre de la guerre, car il avait bien vite reconnu que
les tratres taient ceux qui lui avaient conseill la guerre, et non
ceux qui l'en avaient dissuad. Il avait nomm le marquis de Circello 
l'intrieur, et le prince de Castelcicala--auquel il fallait une
compensation de la perte de sa place d'ambassadeur  Londres et de
membre de la junte d'tat  Naples--ministre des affaires trangres.

Le premier qui apporta  Palerme des nouvelles de Naples fut le vicaire
gnral prince Pignatelli. Il avait, nous l'avons dit, pris la fuite le
mme soir o, mis en demeure de livrer le trsor de l'tat  la
municipalit et de se dmettre de ses pouvoirs aux mains des lus, il
avait demand douze heures pour rflchir.

Le prince Pignatelli fut fort mal reu du roi et surtout de la reine. Le
roi lui avait recommand de ne traiter  aucun prix avec les Franais et
les rebelles, ce qui,  ses yeux, tait tout un, et cependant il avait
sign la trve de Sparanisi; la reine lui avait ordonn de brler Naples
en la quittant et de tout gorger, _ partir des notaires et au-dessus_,
et il n'avait pas incendi le plus petit palais, gorg le moindre
patriote.

Le prince Pignatelli fut exil  Castanisetta.

Successivement, et par des voies diverses, on apprit l'meute contre
Mack et la protection que celui-ci avait trouve sous la tente du
gnral franais, la nomination de Maliterno comme gnral du peuple,
l'adjonction qu'il s'tait faite de Rocca-Romana comme lieutenant, et
enfin la marche toujours plus rapproche des Franais sur Naples.

Enfin, un matin, par une tartane de Castellamare, aprs trois jours et
demi de traverse, un homme aborda  Palerme, se disant porteur des
nouvelles les plus importantes. Il avait, disait-il, chapp par miracle
aux jacobins, et, montrant ses poignets meurtris par les cordes qui
l'avaient li, il demandait  parler au roi.

Le roi, prvenu, fit demander qui il tait.

Il rpondit qu'il se nommait Roberto Brandi et tait gouverneur du
chteau Saint-Elme.

Le roi, jugeant, en effet, qu'il devait apporter des nouvelles
positives, ordonna qu'il ft introduit.

Roberto Brandi, introduit, raconta au roi que, la nuit qui avait prcd
l'attaque des Franais sur Naples, une meute terrible avait clat
parmi les hommes de la garnison du chteau Saint-Elme. Il tait alors,
racontait-il toujours, sorti un pistolet de chaque main; mais les
rebelles s'taient jets sur lui. Il avait fait une rsistance
dsespre. De ses deux coups, il avait tu un homme et en avait bless
un autre. Mais que pouvait-il faire contre cinquante hommes? Ils
s'taient rus sur lui, l'avaient garrott et jet dans le cachot de
Nicolino Caracciolo, qu'ils avaient dlivr et nomm commandant du
chteau  sa place. Il tait rest, ajoutait-il encore soixante et douze
heures enferm dans son cachot, sans que personne songet  lui apporter
ni un verre d'eau, ni un morceau de pain. Enfin, un gelier, qui lui
devait sa place, en avait eu piti, et, le troisime jour, au milieu de
la confusion du combat, tait descendu prs de lui et lui avait apport
un dguisement  l'aide duquel il avait pu fuir. Mais, comme, dans le
premier moment, il lui avait t impossible de trouver un moyen de
transport, il avait t oblig de rester deux jours cach chez un ami,
ce qui lui avait permis d'assister  l'entre des Franais  Naples et 
la trahison de saint Janvier. Enfin, aprs la proclamation de la
rpublique parthnopenne, il avait gagn Castellamare, o,  prix d'or,
le patron d'une tartane avait consenti  le prendre  son bord et  le
transporter en Sicile. Il avait fait la traverse en trois jours, et
arrivait pour mettre son dvouement aux pieds de ses augustes
souverains.

Le rcit tait des plus touchants. Roberto Brandi, aprs l'avoir fait au
roi, le renouvela devant la reine, et, comme la reine, bien autrement
que le roi, tait apprciatrice des grands dvouements, elle fit compter
 la victime de Nicolino Caracciolo et des jacobins une somme de dix
mille ducats, d'abord, puis le fit nommer gouverneur du chteau de
Palerme aux mmes appointements qu'il avait au chteau Saint-Elme,
promettant de faire quelque chose de mieux pour lui, le jour o, son
royaume reconquis, elle rentrerait  Naples.

Un conseil fut  l'instant mme runi chez la reine: Acton,
Castelcicala, Nelson et le marquis de Circello y furent convoqus.

Il s'agissait d'empcher la Rvolution, triomphante  Naples, de
traverser le dtroit et de pntrer en Sicile. C'tait peu de chose que
de possder une le, aprs avoir possd une le et un continent;
c'tait, peu de chose que d'avoir un million et demi de sujets, aprs en
avoir eu sept millions; mais enfin une le et un million et demi de
sujets valent mieux que rien, et le roi tenait  garder Palerme, o il
faisait sa partie de reversi tous les soirs, o le prsident Cardillo
lui donnait de si belles chasses, et  rgner sur ses quinze cent mille
Siciliens.

Comme on le pense bien, le conseil ne dcida rien; la reine, qui
saisissait les petits dtails et pouvait monter les rouages infrieurs
d'une machine, tait incapable d'avoir une grande ide et d'organiser un
plan d'une certaine importance. Le roi se contentait de dire:

--Moi, vous le savez, je ne voulais pas la guerre. Je m'en suis lav et
je m'en lave encore les mains. Que ceux qui ont fait le mal y trouvent
un remde. Seulement, saint Janvier me le payera! Et, pour commencer, en
arrivant  Naples, je fais btir une glise  saint Franois de Paule.

Acton, cras par les vnement, et surtout par la connaissance que le
roi avait eue de la part qu'il avait prise  la falsification de la
lettre de son gendre l'empereur d'Autriche, sentant son impopularit
grandir chaque jour, craignait de donner un avis qui conduist l'tat
plus bas encore qu'il n'tait, et offrait de donner sa dmission en
faveur de celui qui ouvrirait cet avis. Le prince de Castelcicala,
diplomate infrieur, qui ne dut la haute position qu'il occupa en France
et en Angleterre qu' la faveur de Ferdinand et  la rcompense de ses
crimes, tait impuissant aux situations extrmes. Nelson, homme de
guerre, marin terrible, capitaine de gnie sur son lment, devenait
d'une effrayante nullit en face de toute situation qui ne devait point
se terminer par un branle-bas de combat. Enfin, le marquis de Circello,
qui, pendant dix ou onze ans, garda prs du roi la position qui venait
de lui tre faite, tait ce que les rois appellent un bon serviteur, en
ce qu'il obit sans rplique aux ordres qu'il reoit, ces ordres
fussent-ils absurdes;--et ce que l'avenir n'appelle d'aucun nom,
cherchant inutilement sa trace dans les vnements contemporains et n'y
trouvant que sa signature au-dessous de celle du roi.

Le seul homme qui, en pareille circonstance, et pu donner un bon
conseil et qui mme l'avait dj plusieurs fois donn au roi, c'tait le
cardinal Ruffo. Son gnie plein d'audace, de ressources et d'invention,
tait de ceux auxquels les rois peuvent recourir en toute circonstance.
Le roi le savait et il y avait personnellement recouru.

Mais le cardinal lui avait constamment rpondu par ces paroles:
Transporter la contre-rvolution en Calabre, et mettre  la tte de la
contre-rvolution le duc de Calabre.

La premire moiti du conseil agrait assez au roi; mais la seconde
partie lui paraissait absolument impraticable.

Le duc de Calabre tait le digne fils de son pre, et il avait horreur
de tout moyen politique qui pt compromettre sa prcieuse existence. Il
n'avait jamais voulu aller en Calabre, de peur d'y attraper la fivre,
et cela, quelques instances que le roi et pu lui faire. A coup sr, le
roi n'obtiendrait point de lui d'y aller lorsqu'il s'agirait
non-seulement d'y risquer la fivre, mais d'y recevoir, en outre, des
coups de fusil.

Aussi le roi, sachant d'avance l'inutilit de l'ouverture, n'avait-il
pas dit un mot  son fils de ce projet.

Le conseil se spara donc, comme nous l'avons dit, sans avoir rien
dcid, se donnant  lui-mme ce prtexte que, les renseignements sur
l'tat des choses tant insuffisants, il fallait en attendre de
nouveaux.

La situation tait claire cependant et ne pouvait gure le devenir
davantage.

Les Franais taient matres de Naples, la rpublique parthnopenne
tait proclame et le gouvernement provisoire envoyait des reprsentants
pour dmocratiser la province.

Seulement, comme le conseil voulait avoir l'air de dlibrer, s'il ne
faisait point autre chose, il dcida qu'il se runirait le lendemain et
les jours suivants.

Et cependant, comme on va le voir, le conseil avait bien fait de dcider
qu'il fallait attendre d'autres nouvelles; car, le lendemain, arriva une
nouvelle  laquelle personne ne s'attendait.

Son Altesse le prince royal avait fait une descente en Calabre, s'tait
fait reconnatre  Brindisi et  Tarente, et avait soulev toute la
pointe mridionale de la pninsule.

A cette nouvelle, annonce officiellement par le marquis de Circello,
qui la tenait d'un courrier arriv le jour mme de Reggio, les membres
du conseil se regardrent avec tonnement, et le roi clata de rire.

Nelson, qui comprenait un pareil vnement parce qu'il tait dans sa
nature de le conseiller ou de l'accomplir, fit observer que, depuis huit
jours, le prince avait quitt Palerme pour se rendre au chteau de la
Favorite; que, depuis huit jours, on ne l'avait point vu, et qu'il tait
possible que, sans en rien dire  personne, pouss par son courage, il
et rv et mis  excution cette entreprise, qui paraissait avoir si
bien russi.

Cette fois, le roi haussa les paules.

Mais, comme,  tout prendre, l'invraisemblable est encore possible, le
roi consentit  ce que l'on ft monter un homme  cheval, qui courrait 
la Favorite et demanderait, au nom du roi, inquiet de cette longue
absence, des nouvelles de son fils.

L'homme monta  cheval, partit au galop et revint annoncer que le prince
saluait son auguste pre et se portait  merveille. Il l'avait vu, lui
avait parl, et sa reconnaissance tait grande pour cette sollicitude
paternelle  laquelle le roi ne l'avait pas habitu.

Le conseil, qui, la veille, s'tait spar sans prendre de dcision,
parce que les nouvelles n'taient point assez importantes, se spara,
cette fois, sans en prendre encore parce qu'elles l'taient trop.

Le roi, en rentrant chez lui, ouvrait la bouche pour donner l'ordre
d'aller chercher le cardinal Ruffo, lorsque l'on prvint Sa Majest que
celui-ci l'attendait dans son appartement, usant du privilge qui lui
avait t donn d'entrer chez le roi  toute heure et sans jamais faire
antichambre.

Le cardinal attendait le roi debout et le sourire sur les lvres.

--Eh bien, mon minentissime, dit te roi, vous savez les nouvelles?

--Le prince hrditaire est dbarqu  Brindisi, et toute la pointe
mridionale de la Calabre est en feu.

--Oui; mais, par malheur, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. Le
prince hrditaire n'est pas plus en Calabre que moi, qui me garderai
bien d'y aller: il est  la Favorite.

--O il commente fort savamment, avec le chevalier San-Felice,
l'_Erotika Biblion_.

--Qu'est-ce que cela, l'_Erotika Biblion_?

--Un livre fort savant sur l'antiquit, crit par M. le comte de
Mirabeau, pendant sa captivit au chteau d'If.

--Mais enfin, si grand savant que soit mon fils, il n'a pas encore
dcouvert la baguette de l'enchanteur Merlin, et il ne peut tre  la
fois en Calabre et  la Favorite.

--Cela est pourtant ainsi.

--Voyons, mon cher cardinal, ne me faites pas languir et donnez-moi le
mot de l'nigme.

--Le roi le veut?

--Votre ami vous en prie.

--Eh bien, sire, le mot de l'nigme, qui est pour Votre Majest seule,
comprenez bien...

--Pour moi seul, c'est convenu.

--Eh bien, le mot de l'nigme est que, quand, pour un grand projet, j'ai
besoin d'un prince hrditaire, et que le roi est assez ennemi de
lui-mme pour ne pas vouloir me le donner...

--Eh bien? demanda le roi.

--Eh bien, j'en fabrique un! rpondit le cardinal.

--Oh! pardieu! dit le roi, voil du nouveau. Vous allez me dire comment
vous vous y prenez, n'est-ce pas?

--Bien volontiers, sire. Seulement, accommodez-vous _confortablement_
dans un fauteuil, comme dit mon ami Nelson; car le rcit est un peu
long, je vous en prviens.

--Parlez, parlez, mon cher cardinal, dit le roi s'accommodant, en effet,
dans une causeuse; et ne craignez jamais d'tre trop long. Vous parlez
si bien, que je ne me lasse jamais de vous entendre.

Ruffo salua et commena son rcit.




                                   CVI

                COMMENT LE PRINCE HRDITAIRE POUVAIT TRE,
                    A LA FOIS, EN SICILE ET EN CALABRE.


--Sire, Votre Majest se rappelle Leurs Altesses royales mesdames
Victoire et Adlade, filles de Sa Majest le roi Louis XV?

--Parfaitement; pauvres vieilles princesses!  telles enseignes qu'au
moment de quitter Naples, je leur ai envoy quelque chose comme dix ou
douze mille ducats, en leur faisant dire de s'embarquer  Manfredonia
pour Trieste, ou de venir, si elles l'aimaient mieux, nous rejoindre 
Palerme.

--Votre Majest se rappelle aussi les sept gardes du corps qu'elles
avaient avec elles, et dont l'un, M. de Boccheciampe, tait
particulirement recommand par M. le comte de Narbonne?

--Je me rappelle tout cela.

--L'un d'eux--Votre Majest n'a pas d, certes, oublier ce dtail--avait
une merveilleuse ressemblance avec Son Altesse royale le prince
hrditaire.

--Au point que, moi-mme, quand je l'ai vu pour la premire fois, j'y ai
t tromp.

--Eh bien, sire, dans les circonstances o nous nous trouvions, il m'est
venu  l'esprit d'utiliser ce phnomne.

Le roi regarda Ruffo en homme qui ne sait pas encore ce qu'il va
entendre, mais qui a une telle confiance dans le narrateur, qu'il admire
dj.

Ruffo continua:

--Au moment du dpart, j'appelai prs de moi de Cesare, et, comme je
doutais que M. le prince de Calabre consentt jamais  jouer un rle
actif dans une guerre comme celle qui se prparait, sans faire part de
mon projet  Cesare, sur la bravoure de qui je savais pouvoir compter,
puisqu'il est Corse, je lui dis que ce n'tait, certes, point par hasard
et sans avoir de grands desseins sur lui que la nature l'avait dou
d'une ressemblance si extraordinaire avec le prince hrditaire.

--Et que rpondit-il? demanda le roi.

--Je dois lui rendre cette justice, qu'il n'hsita pas un instant. Je
ne suis, dit-il, qu'un atome dans le drame qui se joue; mais ma vie et
celle de mes compagnons est au service du roi. Qu'ai-je  faire?--Rien,
rpondis-je. Vous n'avez qu' vous laisser faire.--Encore, avons-nous un
plan quelconque  suivre?--Vous accompagnerez Leurs Altesses royales 
Manfredonia; lorsqu'elles seront embarques, vous suivrez la cte
orientale de la Calabre jusqu' Brindisi. Si, le long de la route, il ne
vous est rien arrive, prenez  Brindisi un bateau, une barque, une
tartane, et gagnez la Sicile; si, au contraire, il vous est arriv
quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu, vous tes homme d'esprit
et de courage, profitez des circonstances: votre fortune et celle de vos
compagnons--une fortune  laquelle, dans vos rves d'ambition les plus
hardis, vous ne pouviez vous attendre,--est entre vos mains...

--Vous aviez quelque projet sur eux?

--videmment.

--Alors, pourquoi, connaissant leur courage, ne les mettiez-vous pas au
courant de ce projet?

--Parce que, sur les sept, sire, un pouvait me trahir... Qui peut
rpondre que, sur sept hommes, un seul ne trahira point?

Le roi poussa un soupir.

--Mais ce projet, dit-il,  moi, vous n'avez aucune raison de me le
cacher.

--D'autant mieux, sire, continua Ruffo, qu'il a russi.

--J'coute, reprit le roi.

--Eh bien, sire, nos sept jeunes gens suivirent de point en point les
instructions donnes. Les deux princesses embarques, ils prirent la
cte mridionale de la Calabre, o les attendait un de mes agents par
lequel je ne craignais pas plus d'tre trahi que par eux, attendu qu'il
n'tait gure mieux instruit qu'eux.

--Vous tiez fait pour tre premier ministre, mon cher Ruffo, non pas
d'un petit tat comme Naples, mais d'une grande puissance comme la
France, l'Angleterre ou la Russie. Continuez, continuez, je vous coute.
Voyons, quel tait cet agent, et qu'tait-il charg de faire? Quel
matre en politique vous tes, mon cher cardinal! et quel malheur que
vous n'ayez pas eu en moi un meilleur lve!

--Cet agent que Votre Majest a nomm, il y a un an, intendant  ma
recommandation, habite la ville de Montejasi, qui devait naturellement
se trouver sur la route de nos aventuriers. Je lui crivis que Son
Altesse royale le duc de Calabre, dcid  tenter un coup dsespr pour
reconqurir le royaume de son pre, venait de s'embarquer pour la
Calabre avec le duc de Saxe, son conntable et son grand cuyer, et que
je le priais de veiller  leur sret en sujet fidle, dans le cas o il
croirait que leur projet ne dt pas russir, mais aussi de les seconder
de tout son pouvoir dans le cas o il aurait la moindre chance de
russite. Il tait invit  transmettre le secret de cette expdition
aux amis dont il serait sr. J'avais le briquet et le caillou:
j'attendis l'tincelle.

--Le caillou se nommait de Cesare, je le sais dj; mais comment se
nommait le briquet?

--Buonafede Gironda, sire.

--Il ne faut oublier aucun de ces noms, mon minentissime; car je sais
que, si un jour j'ai  punir, j'aurai aussi  rcompenser.

--Ce que j'avais prvu est arriv. Les sept jeunes gens passrent par la
ville de Montejasi, chef-lieu du district de notre intendant; ils
descendirent  une mauvaise auberge, sur le balcon de laquelle ils
vinrent prendre l'air aprs avoir dn. Le prfet tait dj prvenu de
leur prsence, et le nombre sept lui fit immdiatement natre dans
l'esprit l'ide que ces sept personnages pourraient bien tre
monseigneur le duc de Calabre, le duc de Saxe, le conntable Colonna, le
grand cuyer Boccheciampe et leur suite. D'un autre ct, un bruit tout
oppos s'tait rpandu dans la ville: on disait que les sept jeunes gens
taient des agents jacobins qui venaient dmocratiser la province. Or,
la province tant peu dmocrate, quatre ou cinq cents personnes, dj
runies sur la place, s'apprtaient  faire un mauvais parti  nos
voyageurs, lorsque arriva le prfet Buonafede Gironda, c'est--dire mon
homme, lequel couta les bruits qui circulaient et rpondit que c'tait
 lui, la premire autorit du pays, de s'assurer de l'identit des gens
qui traversaient le chef-lieu de son district; qu'en consquence, il
allait se rendre prs des trangers et procderait  leur
interrogatoire; les Montjasiens sauraient donc dans dix minutes  quoi
s'en tenir.

Les jeunes gens avaient quitt le balcon et referm la fentre, car il
ne leur tait point difficile de voir que quelque chose d'inconnu
soulevait contre eux un orage qui ne tarderait point  clater,
lorsqu'on leur annona la visite de l'intendant. Cette annonce, au lieu
de la calmer, redoubla leur inquitude. Il parat que, dans toutes les
circonstances pineuses, c'tait de Cesare qui portait la parole; il se
prpara donc  demander au prfet la cause des mauvaises intentions des
habitants de Montejasi  son gard, lorsque celui-ci entra et se trouva
face  face avec lui.

A la vue de Cesare, tous les soupons de Buonafede furent confirms. Il
tait vident que les sept voyageurs taient ceux que je lui avais
recommands et qu'il se trouvait en face du prince hrditaire.

Aussi ce cri s'chappa-t-il de sa bouche:

--Le prince royal! Son Altesse le duc de Calabre!

De Cesare tressaillit. Cette circonstance inattendue et incroyable que
je lui avais prdite et dont je l'avais invit  profiter, c'tait 
n'en point douter, celle dans laquelle il se trouvait; cette fortune
inespre, inoue  laquelle il n'avait pas os penser dans ses rves,
elle venait au-devant de lui, elle allait passer  porte de sa main, il
n'avait qu' la saisir aux cheveux.

Il regarda ses compagnons, cherchant dans leur regard un signe
approbateur, et, encourag par ce signe, il fit pour toute rponse un
pas au-devant de l'intendant, et, avec une dignit suprme, lui donna sa
main  baiser.

--Mais savez-vous, mon minentissime, que c'est un homme trs-fort que
votre de Cesare? fit le roi.

--Attendez donc, sire!... L'intendant, en se relevant, demanda  tre
prsent au duc de Saxe, au conntable Colonna et au grand cuyer
Boccheciampe; lui-mme indiquait au faux prince royal les noms dont il
devait nommer ses compagnons et les titres dont il devait les qualifier.
Mais les hurlements de la multitude ne donnrent pas le temps  la
prsentation de s'achever. Trois ou quatre pierres brisrent les vitres
et vinrent tomber aux pieds des princes et de l'intendant, qui ouvrit la
fentre, prit de Cesare par la main, et, le montrant  la population
bahie de voir la bonne intelligence qui rgnait entre l'intendant royal
et les envoys jacobins, il cria d'une voix qui domina le tumulte: Vive
le roi Ferdinand! vive notre prince hrditaire Franois! Vous jugez,
sire, de l'effet que firent sur la foule cette apparition et ce cri.
Quelques Montjasiens qui avaient t  Naples et qui y avaient vu le
duc de Calabre, le reconnurent ou crurent le reconnatre. Un immense cri
de Vive le roi! vive le prince hrditaire! rpondit au cri de
l'intendant. De Cesare salua, fort princirement  ce qu'il parat. Au
milieu des hourras qui se continuaient avec fureur, deux ou trois voix
crirent: A la cathdrale!  la cathdrale! Rien ne rjouit le peuple
comme un _Te Deum_. Aussi la foule rpta-t-elle d'une seule voix: A la
cathdrale!  la cathdrale! Dix messagers se dtachrent et allrent
prvenir l'archevque de se prparer  chanter un _Te Deum_. Enfin, au
milieu d'un concours de peuple immense, le faux prince se rendit 
l'glise, port dans les bras de la multitude et accompagn de
l'enthousiasme universel... Vous comprenez bien, sire, qu'une fois le
_Te Deum_ chant, si quelques soupons subsistaient encore, ces soupons
s'vanouirent. Qui pouvait douter du prince royal, quand Dieu lui-mme
l'avait reconnu et bni? Une si heureuse nouvelle se rpandit dans les
campagnes avec la rapidit de la foudre. Dans toutes les localits o
elle parvint, on nomma des dputs, qui, le lendemain, vinrent 
Montejasi rendre hommage au faux prince. De Cesare les reut avec sa
dignit accoutume, leur annona qu'il venait de votre part pour
reconqurir le royaume, et qu'il se confiait au courage et  la loyaut
de ceux qui devaient tre un jour ses sujets.

--Allons, allons! dit le roi, tout cela n'est point d'un homme
ordinaire, et je vois que je n'avais pas trop fait pour lui en lui
mettant sur le dos l'habit de lieutenant.

--Attendez, sire, rpliqua Ruffo, car le meilleur me reste  vous
raconter. Dans la journe, le bruit arriva  Montejasi que les
princesses de France, qui voulaient se rendre  Trieste, repousses par
les vents contraires, venaient d'entrer dans le port de Brindisi. Il y
avait un grand coup  risquer et qui fermerait la bouche aux plus
sceptiques et aux plus incrdules: c'tait d'aller faire une visite 
Mesdames, de leur confier franchement la situation et de se faire
reconnatre par elles. Elles aimaient assez le chef de leurs gardes et
elles taient assez dvoues  Leurs Majests Siciliennes pour ne point
hsiter un instant  charger leur conscience d'un mensonge qui pouvait
servir  l'intrt de la cause. Arriv o il en tait, de Cesare tait
dcid  pousser la chose jusqu'au bout. On partit le mme soir pour
Brindisi en annonant que le prince royal allait faire une visite  ses
respectables cousines Mesdames de France. Le lendemain, toute la ville
de Brindisi savait l'arrive du prince, et les autorits venaient le
fliciter au palais de don Francesco Errico,  qui il avait fait
l'honneur de descendre chez lui.

Vers midi, au milieu d'un concours immense de peuple, nos sept jeunes
gens s'acheminrent vers le port, marchant derrire le prince royal et
lui rendant tous les honneurs dus  son rang. Les princesses taient 
bord de leur felouque et n'avaient pas voulu dbarquer.

En voyant leurs sept gardes du corps, elles manifestrent une grande
joie, et de Cesare, ayant demand  les entretenir en particulier,
descendit prs d'elles, tandis que ses six compagnons restaient sur le
pont avec M. de Chtillon leur ancienne connaissance.

Les vieilles princesses avaient appris la prsence du prince
hrditaire en Calabre; mais elles taient loin de s'attendre que ce
prince hrditaire ne ft autre que de Cesare. Celui-ci leur raconta les
vnements tels qu'ils s'taient passs et leur demanda s'il devait ou
non leur donner suite.

Leur avis fut qu'il fallait profiter de la bonne chance que lui offrait
le destin, et, sur l'observation que de Cesare leur fit que Votre
Majest trouverait peut-tre mauvais qu'il se ft passer pour le prince
hrditaire, et le prince hrditaire qu'il se ft passer pour lui,
elles s'engagrent  arranger la chose avec Votre Majest et le duc de
Calabre.

De Cesare, au comble de la joie, demanda alors aux vieilles princesses
une preuve d'estime qui pt confirmer aux yeux du public leur parent.
Leurs Altesses royales y consentirent, remontrent avec lui sur le pont,
lui donnrent leurs mains  baiser, et reconduisirent l'illustre
visiteur jusqu' l'escalier de leur felouque. L, de Cesare eut
l'honneur de les embrasser toutes les deux.

--Mais vous savez, mon minentissime, que c'est le brave des braves;
votre de Cesare! dit le roi.

--Oui, sire, et la preuve, c'est que ses compagnons, n'osant poursuivre
l'aventure, l'ont abandonn avec Boccheciampe, et se sont embarqus pour
Corfou.

--De sorte que...?

--De sorte que de Cesare et Boccheciampe, c'est--dire le prince
Franois et son grand cuyer sont  Tarente avec trois ou quatre cents
hommes, et que toute la terre de Bari est souleve en leur nom et au
vtre.

--Voil de riches nouvelles, mon minentissime! Est-ce qu'il n'y aurait
pas moyen d'en profiter?

--Si fait, sire, et c'est pour cela que me voici.

--Et vous tes le bienvenu, comme toujours.... Voyons, si philosophe que
je sois, je ne serais point fch de chasser les Franais de Naples et
de faire pendre quelques jacobins sur la place du Mercato-Vecchio. Qu'y
a-t-il  faire, mon cher cardinal, pour arriver  cela?... Entends-tu,
Jupiter, nous allons pendre des jacobins. Eh! eh! ce sera drle.

--Ce qu'il y a  faire pour arriver  cela? demanda Ruffo.

--Oui, je dsire le savoir.

--Eh bien, sire, il y a  me laisser achever ce que j'ai commenc: voil
tout.

--Achevez, mon minentissime, achevez.

--Mais seul, sire!

--Comment, seul?

--Oui, c'est--dire sans le concours d'aucun Mack, d'aucun Pallavicini,
d'aucun Maliterno, d'aucun Romana.

--Comment! tu veux reconqurir Naples seul?

--Oui, seul, avec de Cesare pour lieutenant, et mes bon Calabrais pour
arme. Je suis n parmi eux, ils me connaissent; mon nom ou plutt celui
de mes aeux est en vnration dans les chaumires les plus cartes.
Dites seulement _oui_, donnez-moi les pouvoirs ncessaires, et, avant
trois mois, je suis avec soixante mille hommes aux portes de Naples.

--Et, comment les runiras-tu, tes soixante mille hommes?

--En prchant la guerre sainte, en levant le crucifix de la main
gauche, l'pe de la main droite, en menaant et en bnissant. Ce qu'on
fait les Fra-Diavolo, les Mammone, les Pronio, dans les Abruzzes, dans
la Campanie et dans la Terre de Labour, je le ferai bien, Dieu aidant,
en Calabre et dans la Basilicate.

--Mais des armes?

--Nous n'en manquerons point, dussions-nous n'avoir que celles des
jacobins qu'on enverra pour nous combattre. D'ailleurs, chaque Calabrais
n'a-t-il pas un fusil?

--Mais de l'argent?

--J'en trouverai dans les caisses des provinces. Il ne me faut pour tout
cela que l'agrment de Votre Majest.

--Mon agrment? Vive saint Janvier!... Non pas, je me trompe, saint
Janvier est un rengat.--Mon agrment, tu l'as. Quand te mets-tu en
campagne?

--Ds aujourd'hui, sire. Mais vous savez mes conditions?

--Seul, sans armes et sans argent, n'est-ce point cela?

--Oui, sire. Me trouvez-vous trop exigeant?

--Non, pardieu!

--Mais seul, avec tout pouvoir: je serai votre vicaire gnral, votre
_alter ego_.

--Tu seras tout cela, et, aujourd'hui mme, en plein conseil, je dclare
que telle est ma volont.

--Alors, tout est perdu.

--Comment, tout est perdu?

--Sans doute. Au conseil, je n'ai que des ennemis. La reine ne m'aime
pas, M. Acton me dteste, milord Nelson m'excre, le prince de
Castelcicala m'abhorre. Quand bien mme les autres ministres me
soutiendraient, voil une majorit toute faite contre moi... Non, sire,
pas ainsi.

--Comment, alors?

--Sans conseil d'tat, sans autre volont que celle du roi, sans autre
aide que celle de Dieu. Ai-je besoin de quelqu'un pour faire ce que j'ai
fait jusqu' prsent? Pas plus que je n'en aurai besoin pour ce qui me
reste  faire. Ne disons pas un mot de notre plan; gardons le secret. Je
pars sans bruit pour Messine avec mon secrtaire et mon chapelain, je
traverse le dtroit; et, l seulement je dclare aux Calabrais ce que je
viens faire en Calabre. Le conseil d'tat alors se runira sans Votre
Majest ou avec Votre Majest; mais il sera trop tard. Je me moquerai du
conseil d'tat. Je marcherai sur Cosenza, j'ordonnerai  de Cesare de
faire sa jonction avec moi, et, dans trois mois comme je l'ai dit 
Votre Majest, je serai sous les murs de Naples.

--- Si tu fais cela, Fabrizio, je te nomme premier ministre  vie et je
reprends  mon imbcile de Franois le titre de duc de Calabre pour te
le donner.

--Si je fais cela, sire, vous ferez ce que font les rois pour lesquels
on se dvoue: vous vous hterez d'oublier. Il y a des services si
grands, que l'on ne peut les payer que par l'ingratitude, et celui que
je vous aurai rendu sera de ceux-l. Mais mon but va plus loin que la
richesse, plus haut que les honneurs. Je suis ambitieux de gloire et de
renomme, sire: je veux tre  la fois dans l'histoire Monk et
Richelieu.

--Et je t'y aiderai de tout mon pouvoir, quoique je ne sache pas trop ce
qu'ils sont ou plutt ce qu'ils taient. Quand dis-tu que tu veux
partir?

--Aujourd'hui, si Votre Majest y consent.

--Comment, si j'y consens? Tu es bon! Je t'y pousse, je t'y pousse des
pieds et des mains. Mais tu ne penses pas, cependant, partir sans
argent?

--J'ai un millier de ducats, sire.

--Et, moi, je dois en avoir deux ou trois mille dans mon secrtaire.

--C'est tout ce qu'il me faut.

--Attends donc... Mon nouveau ministre des finances, le prince Luzzi,
m'a prvenu hier que le marquis Francesco Taccone tait arriv  Messine
avec cinq cent mille ducats, qu'il a touchs chez Backer en change de
billets de banque. En voil que je vous recommande, les Backer, mon
minentissime; quand nous serons rentrs  Naples, et que vous serez
premier ministre, nous les ferons ministres des finances.

--Oui, sire. Mais revenons  nos cinq mille ducats.

--Eh bien, attends: je vais te signer l'ordre de les prendre  Taccone.
Ce sera ta caisse militaire.

Le cardinal se mit  rire.

--Pourquoi ris-tu? demanda le roi.

--Je ris de ce que Votre Majest ne sait pas que cinq cent mille ducats
qui voyagent de Naples en Sicile se perdent toujours en route.

--C'est possible. Mais, au moins, Danero, le gnral Danero, le
gouverneur de la place de Messine, mettra  ta disposition les armes et
les munitions ncessaires  la petite troupe avec laquelle tu te mettras
en marche.

--Pas plus que le trsorier Taccone ne me remettra les cinq cent mille
ducats. N'importe, sire: remettez-moi ces deux ordres. Si Taccone me
donne l'argent et Danero les armes, tant mieux; s'ils ne me les donnent
pas, je me passerai d'eux.

Le roi prit deux papiers, crivit et signa les deux ordres.

Pendant ce temps, le cardinal tirait un troisime papier de sa poche, le
dpliait et le glissait sous les yeux du roi.

--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

--C'est mon diplme de vicaire gnral et d'_alter ego_.

--Que tu as rdig toi-mme?

--Pour ne pas perdre de temps, sire.

--Et, comme je ne veux pas te retarder...

Le roi posa la main au-dessous de la dernire ligne.

Le cardinal l'arrta au moment o il allait signer.

--Lisez d'abord, sire, fit le cardinal.

--Je lirai aprs, dit le roi.

Et il signa.

Ceux de nos lecteurs qui craindront de perdre leur temps  la lecture
d'une pice diplomatique des plus curieuses, mais qui n'est, au bout du
compte, qu'une pice diplomatique inconnue jusqu'aujourd'hui, peuvent
passer le chapitre suivant; mais ceux qui cherchent dans un livre
historique autre chose qu'une simple distraction ou un frivole
amusement, nous sauront gr, nous en sommes sr, d'avoir tir ce
document des tiroirs secrets de Ferdinand, o il tait enseveli depuis
soixante ans, et de lui faire voir le jour pour la premire fois.




                                   CVII

                        DIPLOME DU CARDINAL RUFFO


Cardinal Ruffo;

La ncessit d'arriver le plus promptement possible, et par les moyens
les plus efficaces, au salut des provinces du royaume de Naples et de
les prserver des nombreuses intrigues que les ennemis de la religion,
de la couronne et de l'ordre ourdissent pour les entraner dans la
rbellion, me dtermine  commettre au talent, au zle et 
l'attachement de Votre minence le soin grave et l'importante mission de
la dfense de cette partie du royaume encore pure des dsordres de tout
genre et de la ruine qui menace le royaume dans cette terrible crise.

Je charge, par consquent, Votre minence de se porter en Calabre,
cette province de notre royaume tant celle que nous chrissons le plus
particulirement, et dans laquelle il est le plus facile d'organiser la
dfense et de combiner les oprations  l'aide desquelles on peut
arrter la marche de l'ennemi commun et sauvegarder l'un et l'autre
littoral de toute tentative soit d'hostilit, soit de sduction, qui
pourrait tre essaye, par les malintentionns de la capitale ou du
reste de l'Italie.

Les Calabres, la Basilicate, les provinces de Lecce, Barri et Salerne
seront l'objet de mes soins les plus empresss et les plus nergiques.

Tous les moyens de salut que Votre minence croira pouvoir employer, au
nom de l'attachement  la religion, du dsir de sauver la proprit, la
vie et l'honneur des familles, les rcompenses  accorder  ceux qui se
distingueront dans l'oeuvre de restauration que vous allez entreprendre,
seront adoptes par moi sans discussion, sans limite, ainsi que les
chtiments les plus svres que vous croirez devoir appliquer aux
rebelles. Enfin, quelque ressource  laquelle, dans l'extrmit o nous
nous trouvons, Votre minence croira devoir recourir et qu'elle jugera
capable d'exciter les habitants  une juste dfense, elle devra
l'employer; mais c'est surtout le feu de l'enthousiasme dirig dans la
bonne voie qui nous parat le plus apte  lutter contre les nouveaux
principes et  les renverser. Ces principes rgicides et
dsorganisateurs des socits sont plus puissants que vous ne le croyez
peut-tre; car ils flattent l'ambition des uns et la cupidit des
autres, et la vanit et l'amour-propre de tous, en faisant natre dans
les coeurs les plus vulgaires ces trompeuses esprances que rpandent
les fauteurs des opinions modernes et des manges rvolutionnaires,
manges qui, partout o ils ont t employs, opinions qui, partout o
elles ont triomph, ont fait le malheur de l'tat, comme on peut le voir
en jetant les yeux sur la France et l'Italie.

A cet effet, pour remdier  toutes nos misres par de promptes mesures
destines  reconqurir nos provinces envahies, ainsi que cette
insolente capitale qui leur donne l'exemple du dsordre, j'autorise
Votre minence  exercer la charge de commissaire gnral dans la
premire province o se manifestera le besoin de sa mission, celle de
vicaire gnral du royaume lorsqu'elle se trouvera en possession de tout
ou partie de ce royaume,  la tte des forces actives qu'elle va
recevoir, avec le droit de faire en notre nom toute proclamation qu'elle
croira utile au bien de la cause.

Je donne, en outre,  Votre minence, comme mon _alter ego_, le droit
de changer tout prside, de rvoquer tout administrateur, tout prsident
de tribunal, tout employ suprieur ou infrieur de l'administration
politique ou civile; comme aussi de suspendre, d'loigner, de faire
arrter tout employ militaire, s'il croit avoir des raisons d'user de
cette rigueur, et d'employer intrimairement ceux auxquels il aura
confiance et qu'il chargera des postes vacants, jusqu' ce que j'aie
approuv leur nomination, sur la demande qui m'en sera faite, et cela,
afin que tous ceux qui dpendent de mon gouvernement reconnaissent dans
Votre minence mon agent suprme et agissent activement, sans retard ni
opposition, et cela, ainsi qu'il convient et est indispensable aux
heures critiques et difficiles o nous nous trouvons.

Cette charge de commissaire gnral et de vicaire du royaume sera, par
Votre minence, applique et exerce comme elle l'entendra, attendu que,
grce  cette facult d'_alter ego_ que je lui concde de la faon et
selon le mode le plus tendu, j'entends qu'elle fasse valoir et
respecter mon autorit souveraine, et que, par son emploi, elle prserve
mon royaume de dommages ultrieurs, ceux qu'il a subis jusqu'aujourd'hui
tant dj trop grands.

Elle devra, en consquence, procder avec la plus grande svrit et la
plus rigoureuse justice, soit pour se faire obir, selon que l'exigera
la ncessit du moment, soit pour donner les bons exemples et faire
disparatre les mauvais, soit enfin pour faire avorter la semence ou
arracher les racines de cette mauvaise plante de la libert, qui a si
facilement germ et pouss aux endroits o mon autorit est mconnue,
afin que le mal dj fait soit rpar et que nous ne marchions pas  un
mal plus grand et  de nouveaux malheurs.

Toutes les caisses de royaume, sous quelque dnomination qu'elles
soient classes, relveront de Votre minence et obiront  ses ordres.
Elle veillera  ce que l'on ne fasse parvenir aucune somme  la capitale
tant que celle-ci se trouvera dans l'tat d'anarchie o elle est
maintenant. L'argent desdites caisses sera, par Votre minence, employ,
pour le bien et le besoin des provinces, au payement ncessaire au
gouvernement civil et aux moyens de dfense que nous devons improviser,
ainsi qu' la solde de nos dfenseurs.

Il me sera donn un tat rgulier de ce que Votre minence aura fait et
comptera faire, afin que, sur les choses faites et  faire, je puisse
vous notifier mes rsolutions et transmettre mes ordres.

Votre minence choisira deux ou trois assesseurs probes et dignes de sa
confiance, choisis dans la magistrature, pour rendre leurs jugements
dans les causes graves, qui, pour appel, dans les temps ordinaires,
s'envoient au tribunal de la capitale. Ils remplaceront les tribunaux de
Naples, afin que les affaires ne tranent pas en longueur. Pour ces
emplois, Votre minence pourra se servir des magistrats provinciaux, les
autorisant  prononcer en mme temps sur toute autre cause qu'il lui
plaira de leur soumettre, ainsi que sur les appels qui seraient ports
devant eux, et elle s'assurera, en destituant lesdits magistrats, 
l'occasion, que la plus stricte justice sera rendue dans les provinces
qu'elle administrera en mon nom.

Par les diffrents papiers que je remets  Votre minence, elle
s'assurera que, dans la persuasion que la nombreuse arme que
j'entretenais dans mon royaume, arme par laquelle j'ai t si mal
servi, n'est point encore entirement disperse; j'avais donn l'ordre
que ses restes se portassent  Palerme et jusque dans les Calabres, dans
le but de dfendre ces provinces et de maintenir leurs communications
avec la Sicile. Dans les circonstances o nous sommes, quels que soient
les commandants qui, sur son chemin, se prsenteront  Votre minence
avec ces dbris de troupes, ces commandants devront marcher d'accord
avec Votre minence, quelle que soit la position qui leur ait t cre
par mes ordonnances prcdentes. Quant au gnral de la Salandra ou tout
autre gnral qui se runirait  Votre minence avec ces mmes troupes,
ils suivront les prescriptions nouvelles qui leur sont donnes. Votre
minence les leur notifiera, et, aussitt que je serai prvenu de cette
notification, j'expdierai les commissions ultrieures que Votre
minence rclamera de moi.

Relativement  la force militaire, et nous devons supposer
raisonnablement qu'il n'en reste plus de rgulire, Votre minence, et
c'est l le but principal de sa commission, aura soin de la crer ou
rorganiser par tous les moyens, et l'on tchera, puisque, cette fois,
elle combattra sur le sol de la patrie, bien que cette force ne puisse
tre compose que de soldats fugitifs et dserteurs, on tchera de leur
rendre ou de leur inspirer le courage qu'ont montr mes braves Calabrais
dans les combats qu'ils viennent de soutenir contre l'ennemi. Il en sera
ainsi des corps qui se formeront, composs des habitants des provinces
que leur patriotisme et leur amour pour la religion porteront  prendre
les armes et  dfendre ma cause.

Pour arriver  ce but, je ne prescris aucun moyen  Votre minence; je
les laisse, au contraire, tous  son zle, tant relativement au mode
d'organisation que pour la distribution des rcompenses de tout genre
qu'elle croira devoir accorder. Si ces rcompenses sont pcuniaires,
elle pourra les distribuer elle-mme; si ce sont des honneurs et des
emplois, elle pourra temporairement accorder ces honneurs et distribuer
ces emplois, et ce sera  moi de les ratifier; car toute haute faveur
devra tre soumise  ma ratification.

Lorsque les troupes rgulires que j'attends seront arrives, on pourra
en expdier une partie en Calabre, ou dans toute autre partie de la
terre ferme, ainsi que toutes munitions et pices d'artillerie que l'on
pourra partager entre la Sicile et la Calabre.

Votre minence choisira les employs militaires et politiques dont elle
croira devoir s'entourer; elle tablira pour eux des conditions
provisoires, et placera chacun au poste qu'elle croira le mieux lui
convenir.

Pour les dpenses de Votre minence, il lui sera accord la somme de
quinze cents ducats (six mille francs par mois), somme que nous
regardons comme indispensable  ses besoins; mais je lui accorde, en
outre, toute somme ultrieure plus considrable qu'elle croira
ncessaire  l'emploi de sa commission, surtout dans ses passages d'un
lieu  un autre, sans que ce surcrot de dpense puisse en aucune faon
peser sur mes peuples.

Je lui concde, en outre, le maniement de l'argent qu'elle trouvera
dans les caisses publiques et qui, par ses soins, rentrera. Elle en
emploiera une partie  se procurer les nouvelles ncessaires,
indispensables  sa sret, soit que ces nouvelles viennent de la
capitale soit qu'elles viennent des mouvements de l'ennemi 
l'extrieur; et, comme la capitale se trouve en ce moment dans le plus
grand dsordre, vu les nombreux partis opposs qui la dchirent, et dont
le peuple est la victime, elle fera veiller par des hommes habiles et
experts dans cet art, sur tout ce qui s'y passera et qui immdiatement
de tout ce qui se passera l'informeront. C'est pour cet objet qu'elle
n'pargnera pas l'argent lorsqu'elle pensera que la prodigalit doive
porter ses fruits.

Dans d'autres cas o de pareilles dpenses lui paratraient
ncessaires, Votre minence pourra engager sa promesse et donner des
sommes vis--vis des personnages qui pourraient rendre des services 
l'tat,  la religion et  la couronne.

Je ne m'tends point sur les mesures de dfense que j'attends d'elle au
plus haut degr, et encore moins sur la manire dont elle devra rprimer
les meutes, les troubles intrieurs, les attroupements, les sductions
et les manoeuvres des missaires jacobins. Je laisse donc  Votre
minence le soin de prendre les dterminations les plus promptes pour
que justice soit faite de tous ces dlits. Les prsides, celui de Lecce
spcialement, ceux de mes vassaux qui auront un coeur loyal, les
vques, les curs et tous les honntes ecclsiastiques, l'informeront
de tous les besoins comme de toutes les ressources locales, et bien
certainement ceux-ci seront aiguillonns par l'ardente nergie et la
puissante ncessit que commandent les circonstances dans lesquelles
nous nous trouvons.

J'attends de l'empereur d'Autriche des secours de tout genre; le Turc
m'en promet galement; la Russie a pris vis--vis de moi les mmes
engagements, et dj les escadres de cette dernire puissance,
rapproches de notre littoral, sont prtes  nous secourir.

J'en avise Votre minence, afin que, dans l'occasion, elle puisse
s'appuyer d'elles, et mme faire descendre une partie de ses troupes
dans la province, au cas o leur secours lui deviendrait ncessaire;
comme aussi je l'autorise  rclamer de ces escadres toutes les
ressources que la nature de l'opration lui feront considrer comme
utiles  sa dfense.

Je la prviens aujourd'hui, et vaguement encore, qu'elle peut trouver
asile et secours chez mes allis; mais, d'ici, je lui ferai passer des
instructions ultrieures qui assureront dans l'avenir un concours plus
efficace. Il en sera de mme de l'escadre anglaise, pour laquelle je lui
transmettrai mes nouvelles instructions, et qui, naviguant sur les ctes
de Sicile et de Calabre, veillera  leur sret.

Il sera tabli par Votre minence de srs moyens de me faire passer et
de recevoir de moi deux fois la semaine des nouvelles concernant les
affaires importantes de sa mission. Je regarde comme indispensable  la
dfense du royaume que nos courriers se succdent souvent et dans des
dlais opportuns.

Enfin, je me confie  son attachement,  ses lumires, et je suis
certain qu'elle rpondra  cette haute confiance que je mets dans son
attachement  ma cause et  son dvouement pour moi.

FERDINAND B.
Palerme, 25 janvier 1799.




                                  CVIII

                       LE PREMIER PAS VERS NAPLES


Tout tait dispos, on le voit, non-seulement avec la sage ordonnance de
l'homme de guerre, mais encore avec la mticuleuse prvoyance de l'homme
d'glise.

Ferdinand tait merveill.

Gnraux, officiers, soldats, ministres l'avaient trahi. Ceux dont
c'tait l'tat de porter l'pe au ct, ou n'avaient pas tir l'pe,
ou l'avaient rendue  l'ennemi; ceux dont c'tait l'tat de savoir les
nouvelles et d'en profiter ne les avaient pas sues, ou, les sachant,
n'en profitaient point; les conseillers, dont c'tait l'tat de donner
des conseils, n'avaient point trouv de conseils  donner; le roi,
enfin, avait inutilement demand  ceux chez lesquels il devait
s'attendre  les trouver, le courage, la fidlit, l'intelligence et le
dvouement.

Et voici qu'il trouvait tout cela, non pas dans un de ceux qu'il avait
combls de faveurs, mais dans l'homme d'glise qui pouvait se renfermer
dans la limite des devoirs d'un homme d'glise, c'est--dire se borner 
lire son brviaire et  donner sa bndiction.

Cet homme d'glise avait tout prvu. Il avait organis la rvolte comme
un homme politique; il s'tait mis au courant des nouvelles comme un
ministre de la police; il avait prpar la guerre comme un gnral; et,
en mme temps que Mack laissait tomber son pe aux pieds de
Championnet, il tirait le glaive de la guerre-sainte, et, sans
munitions, il offrait de marcher  la conqute de Naples en montrant le
labarum de Constantin et en criant: _In hoc signo vinces_!

trange pays, socit trange, o c'taient les voleurs de grand chemin
qui dfendaient le royaume et o, ce royaume une fois perdu, c'tait un
prtre qui allait le reconqurir!

Cette fois, par hasard, Ferdinand sut conserver un secret et tenir sa
promesse. Il donna au cardinal les deux mille ducats promis, qui, joints
aux mille qu'il avait, lui compltrent une somme de douze mille cinq
cents francs de notre monnaie.

Le jour mme o les provisions du cardinal avaient t signes,
c'est--dire le 27 janvier,--le diplme, nous ignorons pour quelle
cause, fut antidat de deux jours,--le cardinal prit cong du roi sous
prtexte de faire un voyage  Messine et se mit immdiatement en voyage,
faisant la route tantt par mer, tantt par terre, selon que les moyens
lui taient offerts d'aller en avant.

Il mit quatre jours  faire le voyage, et arriva  Messine dans
l'aprs-midi du 31 janvier.

Il se mit aussitt  la recherche du marquis Taccone, qui, par l'ordre
du roi, devait lui remettre les deux millions qu'il rapportait de
Naples; seulement, comme il l'avait prvu, on trouva le marquis, mais
les millions furent introuvables.

A la sommation du cardinal, le marquis Taccone rpondit qu'avant son
dpart de Naples, il avait, par l'ordre du gnral Acton, remis au
prince Pignatelli toutes les sommes qu'il avait entre les mains. En
vertu de son mandat, le cardinal le somma alors de lui donner le compte
de sa situation, ou plutt l'tat de sa caisse. Mais, pouss au pied du
mur, le marquis rpondit qu'il lui tait impossible de rendre des
comptes lorsque les registres et tous les papiers de la trsorerie
taient rests  Naples. Le cardinal, qui avait prvu ce qui arrivait,
et qui l'avait prdit au roi, se tourna du ct du gnral Danero,
pensant qu' tout prendre les armes et les munitions lui taient plus
ncessaires encore que l'argent. Mais le gnral Danero, sous le
prtexte que ce n'tait pas la peine de donner au cardinal des armes qui
ne pouvaient manquer de tomber entre les mains de l'ennemi, les lui
refusa, malgr les ordres formels du roi.

Le cardinal crivit  Palerme pour se plaindre au roi, Danero crivit,
Taccone crivit, chacun accusant les autres et essayant de se disculper.

Le cardinal, pour en avoir le coeur net, rsolut d'attendre  Messine la
rponse du roi. Elle lui arriva le sixime jour, apporte par le marquis
Malaspina.

Le roi se plaignait fort mlancoliquement de n'tre servi que par des
voleurs et des tratres. Il invitait le cardinal  faire la guerre et 
tenter l'expdition avec les seules ressources de son gnie; et il lui
envoyait, en le priant de lui donner le poste de son aide de camp, le
marquis Malaspina.

Il tait clair comme le jour que, dans son habitude de douter de tout le
monde, Ferdinand commenait  douter de Ruffo comme des autres, et lui
envoyait un surveillant.

Par bonheur, ce surveillant tait mal choisi: le marquis Malaspina tait
avant tout un homme d'opposition. Le cardinal, en recevant la lettre du
roi, sourit et le regarda.

--Il va sans dire, monsieur le marquis, que la recommandation du roi est
un ordre, dit-il; quoique ce soit une singulire position pour un homme
d'pe comme vous d'tre l'aide de camp d'un homme d'glise. Mais sans
doute, continua-t-il, Sa Majest vous a fait quelque recommandation
particulire qui rehausse votre position prs de moi?

--Oui, Votre minence, rpondit Malaspina. Elle m'a promis une brillante
rentre dans ses bonnes grces si je voulais la tenir, dans une
correspondance particulire, au courant de vos faits et gestes. Il
parat qu'elle a plus de confiance en moi comme espion que comme
chasseur.

--Vous avez donc le malheur, monsieur le marquis, d'tre dans la
disgrce de Sa Majest?

--Il y a trois semaines, minence, que je ne fais plus partie de son
jeu.

--Et quel crime avez-vous commis, continua le cardinal, pour subir une
pareille punition?

--Un impardonnable, minence.

--Confessez-le-moi, continua le cardinal en riant; j'ai les pouvoirs de
Rome.

--J'ai atteint un sanglier au ventre, au lieu de l'atteindre au dfaut
de l'paule.

--Marquis, rpondit le cardinal, mes pouvoirs ne sont pas assez tendus
pour remettre un pareil crime; mais, de mme que le roi vous a
recommand  moi, je puis vous recommander au grand pnitencier de
Saint-Pierre.

Puis, gravement et lui tendant la main:

--Trve de plaisanteries, dit le cardinal. Je ne vous demande, monsieur
le marquis, ni d'tre pour le roi, ni d'tre pour moi. Je vous dis:
Voulez-vous, en franc et loyal Napolitain, tre pour le pays?

--minence, dit Malaspina, touch, tout sceptique qu'il tait, de cette
franchise et de cette loyaut, j'ai pris l'engagement vis--vis du roi
de lui crire une fois par semaine: je lui obirai; mais, sur mon
honneur, pas une lettre ne partira que vous ne l'ayez lue.

--Inutile, monsieur le marquis. Je tcherai de me conduire de faon que
vous puissiez exercer votre mission en conscience et tout dire  Sa
Majest.

Et, comme on venait de lui annoncer que le conseiller don Angelo de
Fiore tait arriv de la Calabre, il donna l'ordre de le faire entrer 
l'instant mme.

Le marquis voulut se retirer; le cardinal le retint.

--Pardon, marquis, lui dit-il, vous entrez en fonctions. Soyez donc
assez bon pour rester.

On introduisit le conseiller don Angelo de Fiore.

C'tait un homme de quarante-cinq  quarante-huit ans, dont les traits
durs et rudement accentus, dont l'oeil sinistre et habitu  voir le
mal partout contrastaient avec le doux nom.

Il arrivait, comme nous l'avons dit, de la Calabre et venait annoncer
que Palmi, Bagnara, Scylla et Reggio taient en train de se
dmocratiser. Il invitait donc le cardinal  dbarquer le plus tt
possible, le dbarquement devenant une folie du moment que ces villes
seraient dmocratises; et dj, affirmait le conseiller, il n'y avait
que trop de temps perdu pour ramener au roi les coeurs chancelants.

Le cardinal regarda Malaspina.

--Que pensez-vous de cela, monsieur mon aide de camp? lui demanda-t-il.

--Mais, dit Malaspina, qu'il n'y a pas un instant  perdre et qu'il faut
dbarquer  l'instant mme.

--C'est aussi mon avis, dit le cardinal.

Seulement, comme il tait dj trop tard pour partir le jour mme, on
remit au lendemain matin le passage du dtroit.

Le lendemain, 8 fvrier 1799, le cardinal s'embarqua, en consquence, 
six heures du matin,  Messine, et, une heure aprs, il dbarquait sur
la plage de Catona, en face de Messine, c'est--dire au point mme que
l'on dsignait, lorsque la Calabre tait la grande Grce, sous le nom de
_Columna Regina_.

Toute sa suite consistait dans le marquis Malaspina, lieutenant du roi,
l'abb Lorenzo Spazzoni, son secrtaire, don Annibal Caporoni, son
chapelain, ces deux derniers sexagnaires, et don Carlo Occara de
Caserte, son valet de chambre.

Il emportait avec lui une bannire sur laquelle, d'un ct, taient
brodes les armes royales, de l'autre, une croix, avec cette lgende des
conqutes religieuses, lgende dj cite par nous:

                           _In hoc signo vinces_.

Don Angelo de Fiore l'avait prcd de la veille et l'attendait au lieu
du dbarquement avec trois cents hommes, la plupart vassaux des Ruffo de
Scylla et des Ruffo de Bagnara, frres et cousins du cardinal.

Scipion tomba en touchant la terre d'Afrique, et, se relevant sur un
genou, dit: Cette terre est  moi.

Ruffo en mettant pied  terre sur la plage de Catona, leva les mains au
ciel et dit: Calabre, reois-moi comme un fils.

Des cris de joie, des acclamations d'enthousiasme accueillirent cette
prire d'un des plus clbres enfants de ce rude _Brutium_ qui, du temps
des Romains, servait d'asile aux esclaves fugitifs.

Le cardinal,  la tte de ses trois cents hommes, auxquels il fit une
courte harangue, alla prendre son logement chez son frre, le duc de
Baranella, dont la villa tait situe dans le plus beau site de ce
magnifique dtroit. Aussitt, sous la garde de ses trois cents hommes,
le cardinal dploya la bannire royale sur le balcon, au bas duquel
bivaquait la petite troupe, noyau de l'arme  venir.

De cette premire tape, le cardinal crivit et expdia une encyclique
aux vques, aux curs, au clerg,  toute la population non-seulement
des Calabres, mais de tout le royaume.

Dans cette encyclique, le cardinal disait:

Au moment o la Rvolution procde en France par le rgicide, par la
proscription, par l'athisme, par les menaces contre les prtres, par le
pillage des glises, par la profanation des lieux saints; quand la mme
chose vient de s'accomplir  Rome par le sacrilge attentat commis sur
le vicaire de Jsus-Christ; quand le contre-coup de cette rvolution se
fait ressentir  Naples par la trahison de l'arme, l'oubli de
l'obissance chez les sujets, la rbellion dans la capitale et les
provinces, il est du devoir de tout honnte citoyen de dfendre la
religion, le roi, la patrie, l'honneur de la famille, la proprit, et
cette oeuvre sainte, cette mission sacre est surtout celle dans
laquelle les hommes de Dieu doivent donner l'exemple!

En consquence, il exposait dans quel but il venait de quitter la
Sicile, et dans quelle esprance il marchait sur Naples et donnait pour
point de runion  tous les hommes de la montagne et de la plaine qui
rpondraient  son appel: aux hommes de la montagne, Palmi; aux hommes
de la plaine, Mileto.

Les Calabrais de la plaine et de la montagne taient donc invits 
prendre les armes et  se trouver au rendez-vous assign.

Son encyclique crite, copie  vingt-cinq ou trente exemplaires, faute
d'imprimeur, expdie par des courriers aux quatre points cardinaux, le
vicaire gnral se mit au balcon pour respirer et jouir du magnifique
coup d'oeil qui se droulait devant ses yeux.

Mais, quoiqu'il y et, dans le cercle de l'horizon que son regard
embrassait, des objets d'une bien autre importance, son regard s'arrta
malgr lui sur une petite chaloupe doublant la pointe du Phare et monte
par trois hommes.

Deux hommes placs  l'avant s'occupaient de la manoeuvre d'une petite
voile latine, dont un troisime, plac  l'arrire, tenait l'coute de
la main droite, tandis que, de la gauche, il s'appuyait sur le
gouvernail.

Plus le cardinal regardait ce dernier, plus il croyait le reconnatre.
Enfin, la barque avanant toujours, il ne conserva plus aucun doute.

Cet homme, c'tait l'amiral Caracciolo, qui, en vertu de son cong,
retournait  Naples, et, presque en mme temps que Ruffo, mais dans un
but tout diffrent et dans un esprit tout oppos, dbarquait en Calabre.

En calculant la diagonale que suivait la barque, il tait vident quelle
devait atterrir devant la villa.

Le cardinal descendit pour se trouver au point du dbarquement, et
offrir la main  l'amiral au moment o il mettrait pied  terre.

Et, en effet, au moment o Caracciolo sautait de la barque sur la plage,
il y trouva le cardinal prt  le recevoir.

L'amiral jeta un cri de surprise. Il avait quitt Palerme le jour mme
o sa dmission avait t accepte, et, dans cette mme barque avec
laquelle il arrivait, il avait suivi le littoral, relchant chaque soir
et se remettant en route chaque matin, allant  la voile quand il y
avait du vent et que ce vent tait bon,  la rame quand il n'y avait
point de vent ou qu'on ne pouvait pas l'utiliser.

Il ignorait donc l'expdition du cardinal, et, en voyant un
rassemblement d'hommes arms, reconnaissant la bannire royale, il avait
dirig sa barque vers ce rassemblement et cette bannire, pour avoir
l'explication de cette nigme.

Il n'y avait pas grande sympathie entre Franois Caracciolo et le
cardinal Ruffo. Ces deux hommes taient trop diffrents d'esprit,
d'opinions, de sentiments, pour tre amis. Mais Ruffo estimait le
caractre de l'amiral, et l'amiral estimait le gnie de Ruffo.

Tous deux, on le sait dj, reprsentaient deux des plus puissantes
familles de Naples, ou plutt du royaume.

Ils s'abordrent donc avec cette considration que ne peuvent se refuser
deux hommes suprieurs, et tous deux le sourire sur les lvres.

--Venez-vous vous joindre  moi, prince? demanda le cardinal.

--Cela se pourrait, Votre minence, et ce serait un grand honneur pour
moi de voyager dans votre compagnie, rpondit Caracciolo, si j'tais
encore au service de Sa Majest; mais le roi a bien voulu, sur ma
prire, m'accorder mon cong, et vous voyez un simple touriste.

--Ajoutez, reprit le cardinal, qu'un homme d'glise ne vous parat
probablement pas l'homme qu'il faut  une expdition militaire, et que
tel qui a le droit de servir comme chef ne reconnat point de suprieur.

--Votre minence a tort de me juger ainsi, reprit Caracciolo. J'ai
offert au roi, s'il voulait organiser la dfense de Naples et vous
donner le commandement gnral des troupes, de me mettre, moi et mes
marins, sous les ordres de Votre minence: le roi a refus. Aujourd'hui,
il est trop tard.

--Pourquoi trop tard?

--Parce que le roi m'a fait une insulte qu'un prince de ma maison ne
pardonne pas.

--Mon cher amiral, dans la cause que je soutiens et  laquelle je suis
prt  sacrifier ma vie, il n'est point question du roi, il ne s'agit
que de la patrie.

L'amiral secoua la tte.

--Sous un roi absolu, Votre minence, dit-il, il n'y a point de patrie;
car il n'y a de patrie que l o il y a des citoyens. Il y avait une
patrie  Sparte, lorsque Lonidas se fit tuer aux Thermopyles; il y
avait une patrie  Athnes, lorsque Thmistocle vainquit les Perses 
Salamine; il y avait une patrie  Rome, quand Curtius se jeta dans le
gouffre: et voil pourquoi l'histoire offre  la vnration de la
postrit la mmoire de Lonidas, celle de Thmistocle et celle de
Curtius; mais trouvez-moi l'quivalent de cela dans les gouvernements
absolus! Non, se dvouer aux rois absolus et aux principes tyranniques,
c'est se dvouer  l'ingratitude et  l'oubli; non, Votre minence, les
Caracciolo ne font point de ces fautes-l. Citoyen, je regarde comme un
bonheur qu'un roi faible et idiot tombe du trne; prince, je me rjouis
que la main qui pesait sur moi soit dsarme; homme, je suis heureux
qu'une cour dissolue, qui donnait  l'Europe l'exemple de l'immoralit,
soit relgue dans l'obscurit de l'exil. Mon dvouement au roi allait
jusqu' protger sa vie et celle de la famille royale dans leur fuite:
il n'ira point jusqu' aider au rtablissement sur le trne d'une
dynastie imbcile. Croyez-vous que, si une tempte politique et, un
beau jour, renvers du trne des Csars Claude et Messaline, Corbulon,
par exemple, et rendu un grand service  l'humanit en quittant la
Germanie avec ses lgions et en replaant sur le trne un empereur
imbcile et une impratrice dbauche? Non. J'ai le bonheur d'tre
retomb dans la vie prive, je regarderai ce qui se passe, mais sans m'y
mler.

--Et c'est un homme intelligent comme l'amiral Franois Caracciolo,
repartit le cardinal, qui rve une pareille impossibilit! Est-ce qu'il
y a une vie prive pour un homme de votre valeur, au milieu des
vnements politiques qui vont s'accomplir? Est-ce qu'il y a une
obscurit possible pour celui qui porte sa lumire en lui-mme? Est-ce
que, quand les uns combattent pour la royaut, les autres pour la
rpublique, est-ce qu'il y a un moyen quelconque pour tout coeur loyal,
pour tout esprit courageux de ne point prendre part pour l'un ou pour
l'autre? Les hommes que Dieu a largement dots de la richesse, de la
naissance, du gnie, ne s'appartiennent pas; ils appartiennent  Dieu et
accomplissent une mission sur la terre. Maintenant, aveugles qu'ils
sont, parfois ils suivent la voie du Seigneur, parfois ils s'opposent 
ses desseins; mais, dans l'un ou l'autre cas, ils clairent leurs
concitoyens par leurs dfaites aussi bien que par leurs triomphes. Les
seuls  qui Dieu ne pardonne pas, croyez-moi, ce sont ceux qui
s'enferment dans leur gosme comme dans une citadelle imprenable et
qui,  l'abri des traits et des blessures, regardent, du haut de leurs
murailles, la grande bataille que, depuis dix-huit sicles, livre
l'humanit. N'oubliez point ceci, Excellence: c'est que les anges que
Dante juge les plus dignes de mpris sont ceux qui ne furent ni pour
Dieu ni pour Satan.

--Et, dans la lutte qui se prpare, qui appelez-vous Dieu, qui
appelez-vous Satan?

--Ai-je besoin de vous dire, prince, que j'estime, ainsi que vous, le
roi auquel je donne ma vie  sa juste valeur, et qu'un homme comme
moi,--et quand je dis un homme comme moi, permettez-moi, de dire en mme
temps un homme comme vous,--sert non pas un autre homme qu'il reconnat
lui tre infrieur sous le rapport de l'ducation, sous le rapport de
l'intelligence, sous le rapport du courage, mais le principe immortel
qui rside en lui, ainsi que vit l'me dans un corps mal conform,
informe et laid. Or, les principes--laissez-moi vous dire ceci, mon cher
amiral,--paraissent justes ou injustes  nos yeux humains, selon le
milieu d'o ils les considrent. Ainsi, par exemple, prince, faites-moi
un instant l'honneur de m'accorder en tout point une intelligence gale
 la vtre; eh bien, nous pouvons examiner, apprcier, juger le mme
principe  un point de vue parfaitement oppos, et cela, par cette
simple raison que je suis un prlat, haut dignitaire de l'glise de
Rome, et que vous tes un prince laque, ambitieux de toutes les
dignits mondaines.

--J'admets cela.

--Or, le vicaire du Christ, le pape Pie VI, a t dtrn; eh bien, en
poursuivant la restauration de Ferdinand, c'est celle de Pie VI que je
poursuis; en remettant le roi des Deux-Siciles sur le trne de Naples,
c'est Ange Broschi que je remets sur le trne de saint Pierre. Je ne
m'inquite pas si les Napolitains seront heureux de revoir leur roi et
les Romains satisfaits de retrouver leur pape; non, je suis cardinal et,
par consquent, soldat de la papaut, je combats pour la papaut, voil
tout.

--Vous tes bien heureux, minence, d'avoir devant vous une ligne si
nettement trace. La mienne est moins facile. J'ai  choisir entre des
principes qui blessent mon ducation, mais qui satisfont mon esprit, et
un prince que mon esprit repousse, mais auquel se rattache mon
ducation. De plus, ce prince m'a manqu de parole, m'a bless dans mon
honneur, m'a insult dans ma dignit. Si je puis rester neutre entre lui
et ses ennemis, mon intention positive est de conserver ma neutralit;
si je suis forc de choisir, je prfrerai bien certainement l'ennemi
qui m'honore au roi qui me mprise.

--Rappelez-vous Coriolan chez les Volsques, mon cher amiral!

--Les Volsques taient les ennemis de la patrie, tandis que, moi, tout
au contraire, si je passe aux rpublicains, je passerai aux patriotes,
qui veulent la libert, la gloire, le bonheur de leur pays. Les guerres
civiles ont leur code  part, monsieur le cardinal; Cond n'est point
dshonor pour avoir pass du ct des frondeurs, et ce qui tachera
Dumouriez dans l'histoire, ce n'est pas, aprs avoir t ministre de
Louis XVI, d'avoir combattu pour la Rpublique, c'est d'avoir dsert 
l'Autriche.

--Oui je sais tout cela. Mais ne m'en voulez pas de dsirer vous voir
dans les rangs o je combats, et de regretter, au contraire, de vous
rencontrer dans les rangs opposs. Si c'est moi qui vous rencontre, vous
n'aurez rien  craindre, et je rponds de vous tte pour tte; mais
prenez garde aux Acton, aux Nelson, aux Hamilton; prenez garde  la
reine,  sa favorite. Une fois dans leurs mains, vous serez perdu, et,
moi, je serai impuissant  vous sauver.

--Les hommes ont leur destine  laquelle ils ne peuvent chapper, dit
Caracciolo avec cette insouciance particulire aux hommes qui ont tant
de fois chapp au danger, qu'ils ne croient pas que le danger puisse
avoir prise sur eux; quelle qu'elle soit, je subirai la mienne.

--Maintenant, demanda le cardinal, voulez-vous dner avec moi? Je vous
ferai manger le meilleur poisson du dtroit.

--Merci; mais permettez-moi de refuser, pour deux raisons: la premire,
c'est que, justement  cause de cette tide amiti que le roi me porte
et de cette grande haine dont les autres me poursuivent, je vous
compromettrais en acceptant votre invitation; ensuite, vous le dites
vous-mme, les vnements qui se passent  Naples sont graves, et cette
gravit rclame ma prsence. J'ai de grands biens, vous le savez: on
parle de mesures de confiscation qu'adopteraient les rpublicains 
l'endroit des migrs; on pourrait me dclarer migr et saisir mes
biens. Au service du roi, tabli dans la confiance de Sa Majest,
j'aurais pu risquer cela; mais, dmissionnaire et disgraci, je serais
bien fou de faire  un souverain ingrat le sacrifice d'une fortune qui,
sous tous les princes, m'assurera mon indpendance. Adieu donc, mon cher
cardinal, ajouta le prince en tendant la main au prlat, et laissez-moi
vous souhaiter toute sorte de prosprits.

--Je serai moins large dans mes souhaits, prince; je prierai seulement
Dieu, de vous prserver de tout malheur. Adieu donc, et que le Seigneur
vous garde!

Et, sur ces paroles, aprs s'tre serr cordialement la main, ces deux
hommes, qui reprsentaient chacun une si puissante individualit, se
quittrent pour ne plus se retrouver que dans les circonstances
terribles que nous aurons  raconter plus tard.




                                   CIX

                       ELEONORA FONSECA PIMENTEL


Le soir mme du jour o le cardinal Ruffo se sparait de Franois
Caracciolo sur la plage de Catona, le salon de la duchesse Fusco
runissait celles des personnes les plus distingues de Naples qui
avaient adopt les nouveaux principes et s'taient dclares pour la
Rpublique, proclame depuis huit jours, et pour les Franais qui
l'avaient apporte.

Nous connaissons dj  peu prs tous les promoteurs de cette
rvolution; nous les avons vus  l'oeuvre, et nous savons avec quel
courage ils y travaillaient.

Mais il nous reste  faire connaissance avec quelques autres patriotes
que les besoins de notre rcit n'ont point encore conduits sous nos
yeux, et que cependant ce serait une ingratitude  nous d'oublier,
lorsque la postrit conservera d'eux une si glorieuse mmoire.

Nous ouvrirons donc la porte du salon de la duchesse, entre huit et neuf
heures du soir, et, grce au privilge donn  tout romancier de voir
sans tre vu, nous assisterons  une des premires soires o Naples
respirait  pleins poumons l'air enivrant de la libert.

Le salon o tait runie l'intressante socit au milieu de laquelle
nous allons introduire le lecteur avait la majestueuse grandeur que les
architectes italiens ne manquent jamais de donner aux pices principales
de leurs palais. Le plafond, cintr et peint  fresque, tait soutenu
par des colonnes engages dans la muraille. Les fresques taient de
Solimne, et, selon l'habitude du temps, reprsentaient des sujets
mythologiques.

Sur une des faces, la plus troite de l'appartement, qui avait la forme
d'un carr long, on avait lev un praticable, comme on dit en termes de
thtre, auquel on parvenait par trois marches et qui pouvait servir 
la fois de thtre pour jouer de petites pices et d'estrade pour mettre
les musiciens un jour de bal. Un piano, trois personnes, dont l'une
tenait un papier de musique  la main, causaient ou plutt tudiaient
les notes et les paroles dont tait couvert le papier.

Ces trois personnes taient Eleonora Fonseca Pimentel, le pote Vicenzo
Monti, et le maestro Dominique Cimarosa.

Eleonora Fonseca Pimentel, dont plusieurs fois dj nous avons prononc
le nom et toujours avec l'admiration qui s'attache  la vertu et le
respect qui suit le malheur, tait une femme de trente  trente-cinq
ans, plus sympathique que belle. Elle tait grande, bien faite, avec
l'oeil noir, comme il convient  une Napolitaine d'origine espagnole, le
geste grave et majestueux comme l'aurait une statue antique anime. Elle
tait  la fois pote, musicienne et femme politique; il y avait en elle
de la baronne de Stal, de la Delphine Gay et de madame Roland.

Elle tait, en posie, l'mule de Mtastase; en musique, celle de
Cimarosa; en politique, celle de Mario Pagano.

Elle tudiait en ce moment une ode patriotique de Vicenzo Monti, dont
Cimarosa avait compos la musique.

Vicenzo Monti tait un homme de quarante-cinq ans, le rival d'Alfieri,
sur lequel il l'emporte par l'harmonie, la posie du langage et
l'lgance. Jeune, il avait t secrtaire de cet imbcile et insatiable
prince Braschi, neveu de Pie VI, et pour l'enrichissement duquel le pape
avait soutenu le scandaleux procs Lepri. Il avait fait trois tragdies:
_Aristodeme_, _Caius Gracchus_ et _Manfredi_; puis un pome en quatre
chants, _la Basvigliana_, dont la mort de Basville tait le sujet. Puis
il tait devenu secrtaire du directoire de la rpublique cisalpine,
professeur d'loquence  Paris et de belles-lettres  Milan. Il venait
de faire _la Marseillaise italienne_, dont Cimarosa venait de faire la
musique, et ces vers qu'Eleonora Pimentel lisait avec enthousiasme,
parce qu'ils correspondaient  ses sentiments, taient les siens.

Dominique Cimarosa, qui tait assis devant le piano, sur les touches
duquel erraient distraitement ses doigts, tait n la mme anne que
Monti; mais jamais deux hommes n'avaient plus diffr, physiquement du
moins, l'un de l'autre, que le pote et le musicien. Monti tait grand
et lanc, Cimarosa tait gros et court; Monti avait l'oeil vif et
incisif, Cimarosa, myope, avait des yeux  fleur de tte et sans
expression; tandis qu' la seule vue de Monti, l'on pouvait se dire que
l'on avait devant les yeux un homme suprieur, rien, au contraire, ne
rvlait dans Cimarosa le gnie dont il tait dou, et  peine
pouvait-on croire, lorsque son nom tait prononc, que c'tait l
l'homme qui,  dix-neuf ans, commenait une carrire qui, en fcondit
et en hauteur, gale celle de Rossini.

Le groupe le plus remarquable aprs celui-ci, qui, du reste, dominait
les autres comme celui d'Apollon et des Muses dominait ceux du Parnasse
de Tithon du Tillet, se composait de trois femmes et de deux hommes.

Les trois femmes taient trois des femmes les plus irrprochables de
Naples. La duchesse Fusco, dans le salon de laquelle on tait runi et
que nous connaissons de longue date comme la meilleure et la plus intime
amie de Luisa, la duchesse de Pepoli et la duchesse de Cassano.

Lorsque les femmes n'ont point reu de la nature quelque talent hors
ligne, comme Angelica Kauffmann en peinture, comme madame de Stal en
politique, comme George Sand en littrature, le plus bel loge que l'on
puisse faire d'elles est de dire qu'elles taient de chastes pouses et
d'irrprochables mres de famille. _Domum mansit, lanam fecit_, disaient
les anciens: _Elle garda la maison et fila de la laine_, et tout tait
dit.

Nous bornerons donc l'loge de la duchesse Fusco, de la duchesse de
Pepoli et de la duchesse de Cassano  ce que nous en avons dit.

Quant au plus g et au plus remarquable des hommes qui faisaient partie
du groupe, nous nous tendrons plus longuement sur lui.

Cet homme, qui paraissait avoir soixante ans,  peu prs, portait le
costume du XVIIIe sicle dans toute sa puret, c'est--dire la culotte
courte, les bas de soie, les souliers  boucles, le gilet taill en
veste, l'habit classique de Jean-Jacques Rousseau et, sinon la perruque,
du moins la poudre dans ses cheveux. Ses opinions trs-librales et
trs-avances n'avaient eu l'influence de le modifier en rien.

Cet homme tait Mario Pagano, un des avocats les plus distingus
non-seulement de Naples, mais de toute l'Europe.

Il tait n  Brienza, petit village de la Basilicate, et tait lve de
cet illustre Genovesi qui, le premier, ouvrit, par ses ouvrages, aux
Napolitains, un horizon politique qui, jusque-l, leur tait inconnu. Il
avait t ami intime de Gaetano Filangieri, auteur de la _Science de la
Lgislation_, et, guid par ces deux hommes de gnie, il tait devenu
une des lumires de la loi.

La douceur de sa voix, la suavit de sa parole, l'avaient fait surnommer
_le Platon de la Campanie_. Encore jeune, il avait crit la _Juridiction
criminelle_, livre qui avait t traduit dans toutes les langues et qui
avait obtenu une mention honorable de notre Assemble nationale. Les
jours de la perscution arrivs, Mario Pagano avait eu le courage
d'accepter la dfense d'Emmanuele de Deo et de ses deux compagnons; mais
toute dfense tait inutile, et, si brillante que ft la sienne, elle
n'eut d'effet que d'augmenter la rputation de l'orateur et la piti que
l'on portait aux victimes qu'il n'avait pu sauver. Les trois accuss
taient condamns d'avance; et tous trois, comme nous l'avons dj dit,
furent excuts; le gouvernement, tonn du courage et de l'loquence de
l'illustre avocat, comprit qu'il tait un de ces hommes qu'il vaut mieux
avoir pour soi que contre soi. Pagano fut nomm juge. Mais, dans ce
nouveau poste, il conserva une telle nergie de caractre et une telle
intgrit, qu'il devint pour les Vanni et les Guidobaldi un reproche
vivant. Un jour, sans que l'on st pour quelle cause, Mario Pagano fut
arrt et mis dans un cachot, espce de tombe anticipe, o il resta
treize mois. Dans ce cachot, filtrait,  travers une troite ouverture,
un seul rayon de lumire qui semblait venir dire de la part du soleil:
Ne dsespre pas, Dieu te regarde. A la lueur de ces rayons, il
crivit son _Discours sur le beau_, oeuvre si pleine de douceur et de
srnit, qu'il est facile de reconnatre qu'elle est crite sous un
rayon de soleil. Enfin sans tre dclar innocent, afin, que la junte
d'tat pt toujours remettre la main sur lui, il fut rendu  la libert
mais priv de tous ses emplois.

Alors, reconnaissant qu'il ne pouvait plus vivre sur cette terre
d'iniquit il avait pass la frontire et s'tait rfugi  Rome, qui
venait de proclamer la Rpublique. Mais Mack et Ferdinand l'y avaient
suivi de prs, et force lui fut de chercher un refuge dans les rangs de
l'arme franaise.

Il tait revenu  Naples, o Championnet, qui connaissait toute sa
valeur, l'avait fait nommer membre du gouvernement provisoire.

Son interlocuteur, moins clbre alors qu'il ne le fut depuis par ses
fameux _Essais sur les rvolutions de Naples_, tait dj cependant un
magistrat distingu par son rudition et son quit. Sa conversation
trs-anime, avec Pagano, roulait sur la ncessit de fonder  Naples un
journal politique dans le genre du _Moniteur_ franais. C'tait la
premire feuille de ce genre qui paratrait dans la capitale des
Deux-Siciles. Maintenant, le point en litige tait celui-ci: Tous les
articles seraient-ils signs, ou paratraient-ils, au contraire, sans
signature?

Pagano prenait la question  son point de vue moral. Rien, selon lui,
n'tait plus naturel que, du moment que l'on affirmait une question, on
la signt. Cuoco prtendait, au contraire, que, par cette svrit de
principes, on cartait de soi une foule de gens de talent qui, par
timidit, n'oseraient plus donner leur concours au journal de la
Rpublique, du moment qu'ils seraient forcs d'avouer qu'ils y
travaillaient.

Championnet, qui assistait  la soire, fut appel par Pagano pour
donner son avis sur cette grave question. Il dit qu'en France les seuls
articles _Varits_ et _Sciences_ taient signs, ou bien encore
quelques apprciations hors ligne que leurs auteurs n'avaient point la
modestie de laisser passer sous le voile de l'incognito.

L'opinion de Championnet sur cette matire faisait d'autant plus loi que
c'tait lui qui avait donn l'ide de cette fondation.

Il fut donc convenu que ceux qui voudraient signer leurs articles les
signeraient, mais aussi que ceux qui voudraient garder l'incognito
pourraient le garder.

Restait la question d'un rdacteur en chef. C'tait, en supposant une
restauration, un cas pendable, comme disent les matassins de M. de
Pourceaugnac, que d'avoir t rdacteur en chef du _Moniteur
parthnopen_. Mais, cette fois encore, Championnet leva la difficult,
en disant que le rdacteur en chef tait dj trouv.

A ces mots, la susceptibilit nationale de Cuoco se souleva. Prsent
par Championnet, ce rdacteur en chef devait naturellement tre un
tranger; et, si prudent que ft le digne magistrat, il et prfr
risquer sa tte en mettant son nom au bas de la feuille officielle que
d'y laisser mettre le nom d'un Franais.

C'tait le lendemain, au reste, que paraissait le premier numro:
pendant que l'on discutait si le _Moniteur parthnopen_ serait ou non
sign, _le Moniteur_ se composait.

Autour d'une grande table couverte d'un tapis vert et sur lequel se
trouvaient runis encre, plume et papier, cinq ou six membres des
comits taient assis et rdigeaient des ordonnances qui devaient tre
affiches le lendemain; Carlo Laubert les prsidait.

Les ordonnances que rdigeaient les membres des comits concernaient la
dette royale, qui tait reconnue dette nationale, dette dans laquelle se
trouvaient compris tous les vols qu'au moment de son dpart le roi avait
faits, soit dans les banques prives, soit dans les tablissements de
bienfaisance, tels que le Mont-de-Pit, l'hospice des Orphelins, le
serraglio dei Poveri.

Puis venait un dcret concernant les secours accords aux veuves des
martyrs de la rvolution ou des victimes de la guerre, aux mres des
hros qui, dans l'avenir, mourraient pour la patrie. C'tait Manthonnet
qui rdigeait ce dcret, et, aprs l'avoir rdig, il crivit en marge
de ce dernier paragraphe cette simple annotation:

        _J'espre que ma mre aura droit un jour  cette faveur._

Puis un autre dcret concernant l'abaissement du prix du pain et du
macaroni, la suppression des droits d'entre sur l'huile et l'abolition
des baise-mains entre hommes et du titre d'_excellence_.

Sur une table  part, le gnral Dufresse, commandant de la ville et des
chteaux, rdigeait cette curieuse ordonnance sur les thtres:

Le gnral commandant la place et les chteaux.

Les rapports que la municipalit et les directeurs des diffrents
thtres me font parvenir chaque jour contre les militaires de tous
grades, m'obligent  rappeler ceux-ci  leurs devoirs en les prvenant
rgulirement. Cet avis donn, ceux qui, au mpris de la discipline,
s'oublieront eux-mmes, et, en s'oubliant eux-mmes, oublieront ce
qu'ils doivent  la socit, seront svrement punis.

Les thtres, dans tous les temps, ont t institus pour reproduire
les ridicules, les vertus et les vices des nations, de la socit et des
individus; dans tous les temps, ils ont t un centre de runion, un
objet de respect, un lieu d'instruction pour les uns, de rcration
tranquille pour les autres, de repos pour tous. En vue de telles
considrations, et depuis la rgnration franaise, les thtres sont
appels l'cole des moeurs.

En consquence, tout militaire ou tout individu qui y troublera l'ordre
et qui s'loignera de la dcence, qui doit tre la premire loi des
lieux publics, soit par une approbation ou une dsapprobation immodre
envers les acteurs, et finalement interrompra la reprsentation de
quelque manire que ce soit, sera immdiatement arrt et conduit par la
garde du _buon governo_,  la maison du commandant de place, pour y tre
puni selon la gravit de la faute qu'il aura commise.

Tout militaire ou tout individu qui, malgr les lois rendues et les
ordres donns par le gnral en chef de respecter les personnes et la
proprit, prtendra s'approprier une place qui n'est point la
sienne,--et cela arrive tous les jours,--sera galement conduit au
commandant de place.

Tout militaire ou tout individu qui, contre le bon ordre et l'usage des
thtres, essayera de forcer la sentinelle pour entrer sur la scne ou
dans les loges des acteurs, sera arrt et de mme conduit au commandant
de place.

L'officier de garde et l'adjudant-major de la place sont chargs de
veiller  l'excution du prsent rglement, et ceux qui, en cas de
trouble, n'en feraient pas arrter les auteurs, seront considrs et
punis comme perturbateurs eux-mmes.

Ce rglement achev, le gnral Dufresse fit signe  Championnet, qui
lisait un papier  la lueur d'un candlabre, que son rapport tait fini
et qu'il dsirait le lui communiquer. Championnet interrompit sa
lecture, vint  Dufresse, couta son rapport et l'approuva en tout
point.

Fort de cette approbation, Dufresse le signa.

Alors, Championnet pria qu'on voult bien l'couter un instant, invita
Velasco et Nicolino Caracciolo, ces deux hommes politiques qui avaient
quarante-trois ans  eux deux, et qui, tandis que les personnages graves
s'occupaient de l'ducation des peuples, s'occupaient, eux, de celle du
perroquet de la duchesse Fusco, pria, disons-nous, Velasco et Nicolino
de faire silence.

La chose ne fut pas difficile  obtenir. Par sa douceur, sa fermet, son
respect des moeurs, son amour de l'art, Championnet avait conquis les
sympathies de toutes les classes, et, dans Naples, la ville ingrate par
excellence, aujourd'hui encore, un certain cho affaibli par le temps,
mais perceptible cependant, apporte aux contemporains son nom  travers
cinq gnrations et les deux tiers d'un sicle.

Championnet se rapprocha de la chemine, se replaa dans le rayon de
lumire projet par le candlabre, dplia le papier qu'il tait en train
de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de sa voix douce et
sonore  la fois, en excellent italien:

--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande la permission de vous
lire le premier article du _Moniteur parthnopen_, qui parat demain
samedi, 6 fvrier 1799, vieux style,--et je me sers du vieux style,
parce que je ne vous crois pas encore parfaitement habitus au nouveau;
sans quoi, je dirais samedi 18 pluvise. Ce sont les preuves de cet
article que je reois  l'instant mme de l'imprimerie. Voulez-vous
l'entendre, et, comme il doit tre en quelques mots l'expression de
l'opinion de tous, faire vos observations, si vous avez des observations
 faire?

Cette espce d'annonce excita la plus vive curiosit. Nous l'avons dit,
le nom du rdacteur en chef du _Moniteur_ tait encore inconnu, et
chacun tait avide de savoir de quelle faon il dbuterait dans cet art,
compltement ignor  Naples, de la publicit quotidienne.

Chacun se tut donc, mme Monti, mme Cimarosa, mme Velasco, mme
Nicolino, mme leur lve, le perroquet de la duchesse.

Championnet, au milieu du plus profond silence, lut alors l'espce de
programme suivant:

                 _Libert_.               _galit_

                       MONITEUR PARTHNOPEN.

                              N 1er

             Samedi 18 pluvise, an VII de la libert
               et 1er de la Rpublique napolitaine
                        une et indivisible.


Enfin, nous sommes libres!...

Un frmissement courut dans l'assemble, et chacun fut prt  rpter
par acclamation ce cri qui s'chappait de tous les coeurs gnreux, et
par lequel un nouvel organe des grands principes propags par la France
annonait son existence au monde.

Championnet, avant mme que ce frmissement ft teint, continua:

Enfin, le jour est venu o nous pouvons prononcer sans crainte les
saints noms de _libert_ et d'_galit_, en nous proclamant les dignes
fils de la rpublique mre, les dignes frres des peuples libres de
l'Italie et de l'Europe.

Si le gouvernement tomb a donn un exemple inou d'aveugle et
implacable perscution, le nombre des martyrs de la patrie s'est
augment, voil tout. Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a
fait un pas en arrire; tous, au contraire, d'un oeil serein, ont
regard l'chafaud et d'un pas ferme en ont mont les degrs. Beaucoup,
au milieu des plus atroces douleurs, sont rests sourds aux promesses de
l'impunit, aux offres de rcompenses que l'on murmurait  leurs
oreilles, stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions.

Les passions mauvaises insinues depuis tant d'annes, par tous les
moyens de sduction possibles, dans les classes les plus ignorantes du
peuple,  qui les proclamations et les instructions pastorales
dpeignaient la gnreuse nation franaise sous les plus noires
couleurs, les basses menes du vicaire gnral Franois Pignatelli, dont
le nom seul soulve le coeur, menes qui avaient pour but de faire
croire au peuple que la religion serait abolie, la proprit ruine, ses
femmes et ses filles violes, ses fils assassins, ont, par malheur,
tach de sang la belle oeuvre de notre rgnration. Plusieurs pays se
sont insurgs pour attaquer les garnisons franaises et ont succomb
sous la justice militaire; d'autres, aprs avoir assassin beaucoup de
leurs concitoyens, se sont arms pour s'opposer au nouvel ordre de
choses, et ont d, aprs une courte lutte, cder  la force. La
nombreuse population de Naples,  laquelle, par la bouche de ses sbires,
le vicaire gnral distillait la haine et l'assassinat, cette
population, aprs sept jours d'anarchie sanglante, aprs s'tre empare
des chteaux et des armes, aprs avoir saccag la proprit et menac la
vie des honntes citoyens, cette population, pendant deux jours et demi,
s'opposa  l'entre de l'arme franaise. Les braves qui composaient
cette arme, six fois moins nombreux que leurs adversaires, foudroys du
haut des toits, du haut des fentres, du haut des bastions par des
ennemis invisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans les
sentiers montueux, soit dans les rues troites et tortueuses de la
ville, ont d conqurir le terrain pied  pied, plus encore par le
courage intelligent que par la force matrielle. Mais, opposant un
exemple de vertu et de civilisation  tant d'abrutissement et de
cruaut, au fur et  mesure que le peuple tait forc de dposer les
armes, le vainqueur gnreux embrassait les vaincus et leur pardonnait.

Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente victoire de
notre brave Nicolino Caracciolo, digne du nom illustre qu'il porte,
quelques valeureux citoyens, entrs au fort Saint-Elme dans la nuit du
20 au 21 janvier, avaient jur de s'ensevelir sous ses ruines, mais de
proclamer la libert du fond mme de leur tombe, et, l, ils avaient
dress l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom
des autres patriotes que les circonstances tenaient loigns d'eux. Dans
la journe du 21 janvier, jour  jamais mmorable, on voyait s'avancer
les invincibles drapeaux de la rpublique franaise; ils lui jurrent
alliance et fidlit. Enfin, le 23,  une heure de l'aprs-midi, l'arme
fit son entre victorieuse  Naples. Oh! ce fut alors un magique
spectacle que de voir succder, entre les vaincus et les vainqueurs, la
fraternit  la boucherie, et que d'entendre le brave gnral
Championnet reconnatre notre rpublique, saluer notre gouvernement, et,
par de nombreuses et loyales proclamations, assurer  chacun la
possession de la proprit, donner  tous l'assurance de la vie.

La lecture, qui avait dj, au prcdent paragraphe, t interrompue par
de nombreux applaudissements, le fut cette fois par un hourra unanime.
L'auteur avait touch une fibre sensible et rsonnante dans tous les
coeurs napolitains, celle de la reconnaissance de la partie claire de
la population  la rpublique franaise, qui,  travers tant de prils,
par des succs incroyables ou inesprs, venait lui apporter ces deux
lumires qui manent de Dieu lui-mme, la civilisation et la libert.

Championnet salua les applaudisseurs avec son charmant sourire et
reprit:

L'entre, par la trahison, du despote dchu  Rome, sa fuite honteuse 
Palerme sur les vaisseaux anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des
trsors publics et privs, des dpouilles de nos galeries et de nos
muses, des richesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos
banques, vol impudent et manifeste, qui a enlev  la nation les
dernires ressources de son numraire, tout est connu maintenant.

Citoyens, vous savez le pass, vous voyez le prsent, c'est  vous de
prparer et d'assurer l'avenir!

La lecture de ce cri de libert, jet  la fois par la bouche et par le
coeur, cet appel patriotique  la fraternit des citoyens dans une ville
o, jusqu' ce jour, la fraternit tait un mot inconnu, ce dvouement 
la patrie dont les martyrs du pass avaient donn l'exemple aux martyrs
de l'avenir, rcompens par l'loge public, tout cela porta plus encore
que la valeur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec le
sentiment de nationalit qui, au jour des rvolutions, s'veille et bout
dans les mes, tout cela porta le succs de la lecture jusqu'
l'exaltation. Ceux qui venaient de l'entendre crirent d'une seule voix:
L'auteur! et l'on vit alors descendre de son estrade et venir, d'un
pas lent et timide dans sa majest, se ranger prs de Championnet,
pareille  la muse de la patrie, protge par la victoire, la belle,
chaste et noble Eleonora Pimentel.

L'article tait crit par elle; c'tait elle, ce rdacteur en chef
inconnu du _Moniteur parthnopen_. Une femme avait rclam l'honneur,
mortel peut-tre, de cette rdaction, pour laquelle des hommes timides
demandaient, patriotes bien connus cependant, le bnfice de
l'_incognito_.

Alors, de l'exaltation, on passa  l'enthousiasme; des hourras
frntiques clatrent; tous ces patriotes, quels qu'ils fussent, juges,
lgislateurs, lettrs, savants, officiers gnraux se prcipitrent vers
elle avec cet enthousiasme mridional qui se traduit par des gestes
dsordonns et des cris furieux. Les hommes tombrent  genoux, les
femmes s'approchrent en s'inclinant. C'tait le succs de Corinne
chantant au Capitole la grandeur vanouie des Romains, succs d'autant
plus grand pour leonora que ce n'tait point la grandeur du pass
qu'elle chantait, mais les esprances de l'avenir. Et, comme il faut
toujours que le grotesque se mle au sublime, au moment o cessait une
triple salve d'applaudissements, on entendit une voix rauque et avine
qui criait: Vive la Rpublique! mort aux tyrans!

C'tait celle du perroquet de la duchesse Fusco, lve, comme nous
l'avons dit, de Velasco et de Nicolino, qui faisait honneur  ses
matres et montrait qu'il avait profit de leurs leons.

Il tait deux heures du matin: cet pisode comique termina la soire.
Chacun, envelopp de son manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit
appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, comme le roi les
appelait, appartenant  l'aristocratie de la fortune ou de la science,
tout au contraire des sans-culottes franais, avaient des voitures et
des gens.

Aprs avoir embrass les femmes, serr la main des hommes, pris cong de
tous, la duchesse Fusco resta seule dans le salon, tout  l'heure plein
de monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, allant droit 
une fentre devant laquelle retombait un riche rideau de damas cramoisi,
elle souleva ce rideau, et, cte  cte dans l'embrasure de cette
fentre comme deux oiseaux dans un mme nid, elle dcouvrit Luisa et
Salvato, qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller
auquel, en Italie, nul ne trouve  redire, s'taient isols et, la main
dans la main, la tte appuye contre l'paule, se disaient de ces douces
choses qui, quoique dites  voix basse, couvrent, pour ceux qui les
coutent, les roulements du tonnerre et les clats de la foudre.

Les deux jeunes gens, au rayon de lumire qui pntrait dans leur
rduit, clair jusque-l seulement par une douce pnombre, rentrrent
dans la vie relle, de laquelle ils taient sortis sur les ailes dores
de l'idal, et tournrent, sans changer de position, leurs yeux
souriants vers la duchesse, comme durent le faire les premiers habitants
du Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le berceau de verdure et
au milieu des massifs de fleurs, au moment o, pour la premire fois,
ils venaient d'changer le mot _je t'aime!_

Ils taient entrs l au commencement de la soire et y taient rests
jusqu' la fin. De tout ce qui avait t dit, ils n'avaient rien
entendu; de tout ce qui s'tait pass, ils ne se doutaient mme pas. Les
vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article de la Pimentel, tout
tait venu se briser contre cette tenture de damas qui sparait du monde
leur Eden ignor.

En voyant le salon vide, en voyant la duchesse seule, ils ne comprirent
qu'une chose, c'est qu'il tait l'heure de se sparer.

Ils poussrent un soupir, et, en mme temps, ensemble, avec le mme
accent, ils murmurrent:

--A demain!

Puis, mu, chancelant d'amour, Salvato serra une dernire fois Luisa
contre son coeur, prit cong de la duchesse, et sortit, tandis que
Luisa, jetant les bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune
fille antique confiant son secret  Vnus, murmurait aux oreilles de la
duchesse:

--Oh! si tu savais combien je l'aime!




                                    CX

                               ANDR BACKER


En repassant le seuil de la porte de communication, Luisa trouva
Giovannina qui l'attendait dans le corridor.

La jeune fille laissait transparatre sur sa figure cette satisfaction
qu'prouvent les infrieurs quand une occasion importante leur est
donne d'entrer dans la vie de leurs matres.

Luisa sentit pour sa femme de chambre un mouvement de rpulsion qu'elle
n'avait point encore prouv.

--Que faites-vous l, et que me voulez-vous? demanda-t-elle.

--J'attendais madame pour lui dire une chose de la plus haute
importance, rpondit Giovannina.

--Et quelle chose avez-vous  me dire?

--Que le beau banquier est l.

--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, mademoiselle?

--De M. Andr Backer.

--De M. Andr Backer! Et comment M. Andr Backer est-il l?

--Il est venu dans la soire, madame, vers dix heures; il a demand 
vous parler; selon les ordres que madame m'avait donns, j'ai d'abord
refus de le recevoir; il a insist alors avec tant d'obstination, que
je lui ai dit la vrit, c'est--dire que madame n'y tait pas; il a cru
que c'tait une dfaite, et, comme il me suppliait, au nom de l'intrt
de madame, de le laisser lui dire quelques paroles seulement, je lui ai
fait voir toute la maison pour lui montrer que vous tiez bien
vritablement sortie; alors, comme, malgr ses prires, je refusais de
lui dire o vous tiez, il a pntr, malgr moi, dans la salle 
manger, s'est assis sur une chaise et a dit qu'il vous attendrait.

--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir M. Andr Backer  deux
heures du matin, je rentre chez la duchesse, et je n'en sortirai que
quand M. Andr Backer sera hors de chez moi.

Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer chez son amie.

--Madame!... dit  l'autre bout du corridor une voix suppliante.

Cette voix fit passer Luisa de l'tonnement, nous ne dirons pas  la
colre, son coeur de colombe ne connaissant pas ce sentiment extrme,
mais  l'irritation.

--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant rsolument  lui.

--Oui, madame, rpondit le jeune homme, inclin, le chapeau  la main,
dans l'attitude la plus respectueuse.

--Alors, vous avez entendu ce que je viens,  propos de vous, de dire 
ma femme de chambre?

--Je l'ai entendu.

--Comment, vous tant introduit chez moi presque de force, et sachant
que je dsapprouve vos visites, comment tes-vous encore ici?

--Parce qu'il y a urgence  ce que je vous parle, urgence absolue;
comprenez-vous, madame?

--Urgence absolue? rpta Luisa avec un accent de doute.

--Madame, je vous engage ma parole d'honnte homme,--cette parole qu'un
homme de notre nom et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents
ans, engage lgrement,--je vous engage ma parole que, pour la scurit
de votre fortune et le salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il
faut que vous m'entendiez.

L'accent de conviction avec lequel le jeune homme pronona ces paroles
branla la San-Felice.

--Sur cette assurance, monsieur, demain,  une heure convenable, je vous
recevrai.

--Demain, madame, peut-tre sera-t-il trop tard; puis, une heure
convenable... Qu'entendez-vous par une heure convenable?

--Dans la journe, vers midi, par exemple, de plus grand matin mme, si
vous le voulez.

--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, madame, et il est
important que nul ne sache que vous m'avez vu.

--Pourquoi cela?

--Parce que, de ma visite, il pourrait rsulter un grand danger.

--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de sourire Luisa.

--Pour tous deux, rpondit gravement le jeune banquier.

Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point  se tromper 
l'intonation srieuse du visiteur nocturne.

--Et, d'aprs les prcautions que vous prenez, rpliqua Luisa, il me
parat que cette conversation doit avoir lieu sans tmoins.

--Ce que j'ai  vous dire, madame, ne peut-tre dit que seul  seul.

--Et vous savez que, dans une conversation seul  seul, il est une chose
dont il vous est interdit de me parler?

--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce que pour vous faire
comprendre qu' vous seule je pouvais faire la rvlation que vous allez
entendre.

--Venez, monsieur, dit Luisa.

Et, passant devant Andr, qui, pour la laisser passer, se rangea contre
le mur des corridors, elle le conduisit dans la salle  manger, que
Giovannina avait claire, et referma la porte derrire lui.

--Vous tes certaine, madame, dit Backer regardant autour de lui, que
personne ne peut nous couter et nous entendre?

--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle.

--Mais derrire cette porte, ou derrire celle de votre chambre 
coucher, elle pourrait couter.

--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de
travail de mon mari.

Les prcautions mmes que prenait Andr Backer pour que sa conversation
ne ft point entendue avaient compltement rassur Luisa sur le sujet de
la conversation. Le jeune homme n'et point os se livrer  de pareilles
insistances, s'il et t question de lui parler d'un amour si
franchement repouss dj.

La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle 
manger fermes avec soin donnrent  Backer la certitude qu'il ne
pouvait tre entendu.

Luisa tait tombe sur une chaise, et, la tte dans sa main, le coude
appuy  la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle
rvait.

Depuis le dpart du chevalier, c'tait la premire fois qu'elle rentrait
dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et
l'assigeaient.

Elle pensait  cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mmoire
s'tait cependant si facilement et presque si compltement loigne de
sa pense; elle mesurait presque avec effroi l'tendue de cet amour
qu'elle avait vou  Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'tait
empar d'elle et avait, pour ainsi dire, chass de son coeur tout autre
sentiment; elle se demandait, de l  une infidlit complte, quelle
distance il y avait, et elle s'aperut que la distance morale parcourue
tait plus grande que la distance matrielle qui lui restait 
parcourir.

La voix d'Andr Backer la tira de cette rverie rapide et la fit
tressaillir. Elle avait dj oubli qu'il tait l.

Elle lui fit signe de s'asseoir.

Andr s'inclina, mais resta debout.

--Madame, dit Andr, quelle que soit la dfense que vous m'avez faite de
jamais vous parler de mon amour, il faut cependant, pour que vous
compreniez la dmarche que je fais prs de vous et l'tendue du danger
auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant que vous compreniez
combien cet amour tait dvou, profond et respectueux.

--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous parliez de cet amour au
pass au lieu d'en parler au prsent, vous n'en parlez pas moins d'un
sentiment dont je vous ai absolument interdit l'expression. J'esprais,
en vous recevant  cette heure, et aprs vous avoir manifest ma
rpugnance  vous recevoir, n'avoir point  vous rappeler ma dfense.

--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me donner le temps de
m'expliquer. Je vous ai dit qu'il tait ncessaire que je vous
rappelasse cet amour pour vous faire comprendre l'importance de la
rvlation que je vais vous faire.

--Eh bien, monsieur, arrivez vite  cette rvlation.

--Mais cette rvlation, madame, je voudrais que vous comprissiez bien
que, de ma part, c'est une folie, presque une trahison.

--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas moi qui vais vous
chercher, ce n'est pas moi qui vous presse.

--Je le sais, madame, et je prvois mme que, probablement, vous ne
m'aurez nulle reconnaissance de ce que je vais vous dire; mais
n'importe! une fatalit me pousse, il faut que ma destine
s'accomplisse.

--J'attends, monsieur, rpondit Luisa.

--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande conspiration est ourdie, et
que de nouvelles Vpres siciliennes se prparent non-seulement contre
les Franais, mais aussi contre leurs partisans.

Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, et,  l'instant mme,
devint attentive. Ce n'tait plus d'elle qu'il tait question, c'tait
des Franais, et, par consquent, de Salvato. La vie de Salvato tait
menace, et peut-tre cette rvlation de Backer allait-elle lui donner
moyen de sauver cette vie si chre qu'elle avait dj conserve.

Par un mouvement involontaire, et en se penchant sur la table, elle se
rapprocha du jeune homme; sa bouche tait muette, mais ses yeux
interrogeaient.

--Dois-je continuer? demanda Backer.

--Continuez, monsieur, fit Luisa.

--Dans trois jours, c'est--dire dans la nuit de vendredi  samedi,
non-seulement les dix mille Franais qui sont  Naples et dans les
environs, mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous ceux qui
sont leurs partisans seront gorgs. Entre dix et onze heures du soir,
les maisons o les meurtres doivent s'accomplir seront marques d'une
croix rouge;  minuit, le massacre aura lieu.

--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, ce que vous me dites
l!

--Pas plus horrible que les Vpres siciliennes, pas plus atroce que la
Saint-Barthlmy. Ce que Palerme a fait pour chapper aux Angevins et
Paris pour se dlivrer des huguenots, Naples peut bien le faire pour se
dbarrasser des Franais.

--Et vous ne craignez point que, vous hors de cette maison, je ne coure
rvler ce projet?

--Non, madame! car vous rflchirez que je ne vous ai pas mme demand
la promesse de garder le secret; non, madame! car vous rflchirez qu'un
dvouement comme le mien ne doit pas tre pay par une ingratitude; non,
madame! car vous rflchirez que votre nom est trop beau et trop pur
pour tre attach par l'histoire au pilori de la trahison.

Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce qu'il y avait de
grandeur et de dvouement dans ce secret que lui confiait, sans
condition aucune, le jeune banquier. Seulement, il lui restait  savoir
pourquoi il le lui confiait.

--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis  me demander ce que
j'ai  faire avec les Franais et avec les partisans des Franais, moi,
la femme du bibliothcaire, je dirai plus, de l'ami du prince royal.

--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice n'est plus l pour
vous protger par sa prsence, pour vous couvrir par son loyalisme; et
laissez-moi vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur que votre
maison tait de celles qui devaient tre marques d'une croix.

--Ma maison? s'cria Luisa en se levant.

--Madame, je conois que ce que je vous dis vous tonne, vous rvolte
mme. Mais coutez-moi jusqu'au bout. Dans des temps comme les ntres,
temps de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupon, et,
d'ailleurs, quand les soupons dorment, les dnonciateurs sont l pour
les veiller. Eh bien, madame, j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai
lu de mes yeux une dnonciation, anonyme, c'est vrai, mais tellement
prcise, qu'il n'y a pas  douter de sa vracit.

--Une dnonciation? fit Luisa tonne.

--Une dnonciation, oui, madame.

--Mais une dnonciation contre moi?

--Contre vous.

--Et que disait cette dnonciation? demanda Luisa plissant malgr elle.

--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 au 23 septembre de
l'anne dernire, vous aviez recueilli chez vous un aide de camp du
gnral Championnet.

--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter au front.

--Que cet aide de camp bless par Pasquale de Simone avait t soustrait
par vous  la vengeance de la reine; qu'il avait t pans par une
sorcire albanaise nomme Nanno; qu'il tait rest six semaines cach
chez vous, et n'en tait sorti, dguis en paysan des Abruzzes, que pour
aller rejoindre le gnral Championnet assez  temps pour prendre part 
la bataille de Civita-Castellana.

--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, y a-t-il un crime 
recueillir un bless,  sauver la vie  un homme, et faut-il, avant de
verser sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il s'informer
de son nom, de sa patrie ou de son opinion?

--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de l'humanit; seulement, il
y a crime aux yeux des partis. Mais peut-tre les royalistes vous
eussent-ils pardonn, madame, si, depuis, vous n'aviez point, en
assistant  toutes les soires de la duchesse Fusco, donn une gravit
plus grande  cette dnonciation. Les soires de la duchesse Fusco,
madame, ne sont pas seulement des soires: ce sont des clubs o les
projets se discutent, o les lois s'laborent, o les hymnes
patriotiques se composent, se mettent en musique, se chantent; eh bien,
madame, vous tes de toutes ces soires, et, quoiqu'on sache trs-bien
que vous y assistez par un autre motif qu'un motif politique...

--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer de respect!

--Dieu m'en garde madame! rpondit le jeune homme, et la preuve, c'est
que c'est un genou en terre que j'achverai ce que j'ai  vous dire.

Et Backer mit un genou en terre.

--Madame, dit-il, sachant que votre vie tait compromise, puisque votre
maison tait au nombre des maisons dsignes au couteau des lazzaroni,
je suis venu vous apporter un talisman, un signe destin  vous
sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.

Il dposa sur la table une carte sur laquelle tait grave une fleur de
lis.

--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le pouce de votre main
droite  votre bouche et d'en mordre la premire phalange.

--Il n'tait pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela,
monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgr
elle, illuminait son visage.

--Non, madame, mais pour ce qui me reste  vous dire.

--Dites.

--Il ne m'appartient pas, madame, de pntrer dans vos secrets; ce n'est
donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous
donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement dsintress,
mais gnreux. A tort ou  raison, on dit que ce jeune aide de camp du
gnral franais que vous avez sauv, on dit que vous l'aimez.

Luisa fit un mouvement.

--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne
veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse,
voil tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se
brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux,
amours des anges, ne soient pas noys dans les larmes. Je vous dis donc
seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour
de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Franais, comme patriote,
court un risque quelconque  passer ici la nuit de vendredi  samedi,
sous un prtexte quelconque, loignez cet homme, afin que, par son
absence, il chappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce
sera ma rcompense:--A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai pargn
une douleur. Je me relve, madame, car j'ai dit.

Luisa, devant cette abngation, si grande et si simple, sentit les
larmes monter  ses yeux et lui mouiller les paupires. Elle tendit 
Andr sa main, sur laquelle il se prcipita.

--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'o vient la trahison,
mais  vous je dirai: Le dnonciateur tait bien instruit. Je n'ai
jamais confi mon secret  personne, mais  vous je dirai: Eh bien, oui!
j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme  qui j'ai
sauv la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la
violence d'une irrsistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples,
suivre mon mari en Sicile, non point pour chapper  un sort fatal,  un
sort mortel, qui m'est prdit, mais pour conserver au chevalier la foi
que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne
l'a pas voulu: la tempte nous a spars, la vague qui l'emportait m'a
repousse sur le rivage. Vous me direz que, la tempte calme, j'eusse
d monter sur le premier btiment venu et rejoindre mon mari en Sicile.
S'il l'et ordonn, ou s'il et simplement paru le dsirer, je l'eusse
fait; n'y tant point sollicite, je n'en ai pas eu la force: je suis
reste. Vous parliez de la fatalit qui vous pousse  me rvler votre
secret; si vous avez la vtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun
la pente o le destin nous entrane. Quelque part o le mien me
conduise, l o je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant.
Adieu, monsieur Backer. Ft-ce au milieu des plus affreuses tortures,
votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets!

--Et le vtre, rpondit Backer en s'inclinant, ft-ce sur l'chafaud o
je serais mont par vous, ne sortira jamais de mon coeur.

Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelise
qui devait lui servir de signe de reconnaissance.




                                  CXI

                          LE SECRET DE LUISA


Reste seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue
dans un abme de rflexions.

Et d'abord quel pouvait tre cet ennemi cach et anonyme si bien au
courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une
dnonciation adresse au comit royaliste, avait mentionn les moindres
dtails de la vie prive de Luisa?

Quatre personnes seulement connaissaient les dtails mentionns dans la
dnonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcire Nanno et
Giovannina. Le docteur Cirillo! le soupon ne pouvait pas mme s'arrter
sur lui; Michel le Fou et donn sa vie pour sa soeur de lait.

Restaient la sorcire Nanno et Giovannina.

La sorcire Nanno pouvait dnoncer Salvato et Luisa  une poque o
cette dnonciation et t paye ce qu'elle valait: elle ne l'avait
point fait. On ne pouvait donc attribuer  la cupidit la dnonciation
qu'avait reue Backer, elle ne pouvait tre que l'effet de la haine.

Giovannina! les soupons s'arrtrent et, quoique bien vaguement, se
fixrent sur elle.

Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de har sa matresse?

videmment, aucune ne se prsentait  l'esprit de Luisa; cependant, dj
depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l'humeur de sa camriste
des altrations qui, tant qu'elle n'avait point eu  s'en rendre compte,
lui avaient paru de simples bizarreries de caractre, mais qui
maintenant lui revenaient en mmoire et lui inspiraient des doutes sans
lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre
des coups d'oeil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amres, et
cela surtout depuis la nuit o, devant s'embarquer, au lieu de
s'embarquer elle tait revenue  la maison, et avait, d'une faon
inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de
mcontentement taient devenus plus frquents encore depuis l'arrive
des Franais  Naples, et surtout depuis qu'elle et Salvato s'taient
revus.

Dans son ddain trop grand de l'humble position de Giovannina, il ne lui
vint pas mme  l'ide qu'elle pt aimer Salvato et tre jalouse, et que
les mmes passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande dame
pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.

Seulement, ces soupons de haine de la part de Giovannina persistrent
sans que la cause de cette haine lui ft connue.

Elle prit la carte fleurdelise, la mit dans sa poitrine, et,
s'clairant elle-mme, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma
la porte et passa dans sa chambre  coucher.

Dans sa chambre  coucher, elle trouva Giovannina, qui lui prparait sa
toilette de nuit.

Prvenue qu'elle tait contre la jeune fille, elle surprit le coup
d'oeil dont celle-ci l'accueillit  son entre dans sa chambre. Ce coup
d'oeil malfaisant fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne
fut point tellement rapide, que la premire impression ne demeurt dans
son esprit.

Ne pouvant se douter de ce qui s'tait pass, et n'ayant aucune ide des
soupons qui germaient dans le coeur de sa matresse, Nina voulut
entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques dtours
qu'elle et pris, si Luisa lui et permis de continuer, et certainement
abouti  la visite qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court
en lui disant schement qu'elle n'avait pas besoin de ses services.

Nina tressaillit,--elle n'tait point habitue  tre congdie si
durement,--et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.

La visite du jeune banquier lui donnait fort  penser. Aprs lui avoir
dfendu sa porte, non-seulement Luisa avait consenti  le recevoir 
deux heures du matin, mais encore elle l'avait reu loin de tous les
regards, les portes fermes, et dans l'appartement du chevalier.

Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie
svre; mais,  son dpart, elle tait rentre dans sa chambre le visage
proccup seulement, attendri mme. On voyait que ses yeux avaient,
sinon pleur, du moins senti l'humidit des larmes.

Qui avait pu ramener cette fire Luisa  des sentiments plus doux?

L'amour du beau jeune homme avait-il trouv grce dans son coeur, et y
avait-il place dans ce coeur pour un amour nouveau  ct de l'amour
ancien?

C'tait impossible  croire; cependant, ce qui venait de se passer tait
bien extraordinaire.

Luisa, nous l'avons dit, avait remarqu le mauvais regard de Giovannina;
mais elle avait  rflchir sur quelque chose de plus grave que le nom
du dnonciateur  trouver. Elle avait  rflchir sur l'emploi qu'elle
ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confi, et
comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer.

Il fallait, avant tout, qu'elle vt le jeune officier; mais elle ne le
voyait jamais que le soir chez la duchesse. L, leur rencontre tait
toute naturelle, le salon de la duchesse tant, comme l'avait dit
Backer, un vritable club.

Or, c'tait bien du temps perdu que d'attendre un soir sur trois jours:
c'tait un jour de perdu. Il fallait donc l'envoyer chercher, et 
Michele seul on pouvait confier un message de cette espce.

Elle tendit le bras pour sonner Giovannina; mais, depuis dix minutes 
peu prs qu'elle l'avait renvoye, Giovannina tait peut-tre couche.
Luisa pensa qu'il tait plus simple d'aller  la chambre de la jeune
fille et de lui porter l'ordre que de la forcer  le venir chercher.

La chambre de Giovannina n'tait spare de celle de sa matresse que
par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco.

Cette chambre tait ferme par une porte vitre seulement. La lumire y
brillait encore, et, soit que le pas de Luisa ft si lger que
Giovannina ne pt l'entendre, soit que l'occupation  laquelle elle se
livrait l'absorbt trop profondment pour qu'elle songet  autre chose,
Luisa, en arrivant  la porte, put voir,  travers le rideau de fine
mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise  une
table et crivant.

Comme peu importait  Luisa de savoir  qui Giovannina crivait, elle
ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute
il importait  Giovannina que sa matresse ne st point qu'elle
crivait; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se
placer entre Luisa et sa lettre.

Quoique tonne que Nina crivt  trois heures du matin, au lieu de se
coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta
de lui dire:

--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne heure que possible:
faites-le-lui savoir.

Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de
chambre libre de continuer sa lettre.

Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin,
elle entendit du bruit dans la maison: c'tait Giovannina qui se levait
et sortait pour accomplir l'ordre de sa matresse.

Giovannina fut absente pendant prs d'une heure et demie. Il est vrai
qu'elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa matresse ft
bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-mme.

Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu'il
venait de se passer quelque chose de grave.

Luisa tait tout  la fois ple et fivreuse; ses yeux taient entours
de ce cercle bleutre qui dnonce l'insomnie.

--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele avec inquitude.

--Rien, rpondit Luisa en essayant de sourire; seulement, le plus
promptement possible j'ai besoin de voir Salvato.

--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut est vite fait d'ici
au palais d'Angri.

Et, en effet, Salvato logeait, avec le gnral Championnet, rue Toledo,
 ce mme palais d'Angri o, soixante ans plus tard, logea Garibaldi.

--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!

Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; mais, avant qu'il fut
revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato.

Elle tait conue en ces termes:

Ma bien-aime Luisa, ce matin,  cinq heures, j'ai reu l'ordre du
gnral de partir pour Salerne et d'y organiser une colonne que l'on
envoie en Basilicate, o,  ce qu'il parat, nous avons quelques
troubles. J'estime que cette organisation, en y mettant toute l'activit
possible, me prendra deux jours. Je pense donc tre de retour vendredi
soir.

Si j'esprais,  mon retour, trouver la fentre de la ruelle ouverte,
et si je pouvais passer une heure avec vous dans _la chambre heureuse_,
je bnirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille
faveur.

J'ai laiss au palais d'Angri des hommes chargs de m'apporter mes
lettres. J'en attends plusieurs, mais je n'en espre qu'une.

Oh! l'adorable soire que j'ai passe hier! oh! l'ennuyeuse soire que
je vais passer aujourd'hui!

Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends et j'espre.

Votre SALVATO.

Luisa fit un geste de dsespoir.

Si Salvato n'tait de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le
temps de le soustraire au massacre de la nuit?

Elle aurait le temps de mourir avec lui  peine!

Le planton attendait une rponse.

Qu'allait rpondre Luisa? Elle n'en savait rien. Sans doute, la
conspiration tait organise  Salerne comme  Naples. Le rvlateur
n'avait-il pas dit qu'elle devait clater _ Naples et dans ses
environs_?

Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.

Giovannina, implacable comme la haine, lui rptait que le messager
attendait une rponse.

Elle prit une plume et crivit:

Je reois votre lettre, mon frre bien-aim. En toute autre
circonstance, je me serais contente de vous rpondre: Vous aurez votre
fentre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse. Mais il
faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd'hui
Michele  Salerne; il vous portera une lettre de moi, que je vous
crirai aussitt que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes ides.

Si vous quittez votre htel, ou le palais de l'intendance, ou le
logement que vous aurez choisi enfin et o Michele ira vous chercher,
dites o vous serez, afin que, partout o vous serez, il vous trouve.

Votre soeur, LUISA.

Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton.

Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.

Michele venait annoncer  Luisa ce que Luisa savait dj, c'est--dire
l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donn de lui envoyer ses
lettres  Salerne.

Luisa le pria de rester  la maison. Elle aurait sans doute, dans la
journe, quelques commissions importantes  lui donner; peut-tre
l'enverrait-elle  Salerne.

Puis, plus agite que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y
enferma.

Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se
retourna vers la jeune femme de chambre.

--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je
suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?

--Je ne sais, rpondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite
que lui a faite, cette nuit, M. Andr Backer.

Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lvres de Giovannina.
Ce n'tait point la premire fois qu'il le remarquait; mais, cette fois,
ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-tre allait-il
en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppe
d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait
 sa physionomie l'expression d'une rsolution prise et  laquelle il
et t inutile de s'opposer.

--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journe, n'est-ce pas?

--De toute ma journe, de toute nuit, de toute ma semaine.

--Alors, viens avec moi.

Puis, se retournant vers Giovannina:

--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquite, dit-elle;
cependant, attendez-moi toute la nuit.

Et, faisant signe  Michele de la suivre, elle sortit la premire.

--Madame, pour la premire fois de sa vie, ne m'a pas tutoye, dit
Giovannina  Michele; tchez donc de savoir d'elle pourquoi.

--Bon! rpondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire.

Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui
l'attendait impatiente  la porte du jardin.

A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il
n'y a aucun service officiel arrt.

S'il s'agit, par exemple, d'aller  Salerne et que le vent soit
favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture 
Castellamare, et l'on est  Salerne en trois heures et demie ou quatre
heures.

Si le vent est contraire, on prend une voiture  Naples,  la premire
place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le
golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la
montagne par la Cava, et l'on arrive  Salerne  peu prs dans le mme
espace de temps.

A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant
appris que le but du voyage tait Salerne, demanda  sa soeur de lait
quel tait le mode de locomotion qu'elle prfrait.

--Le plus rapide, rpondit Luisa.

Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon tait pur et promettait
une journe magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et,
avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large
et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en
tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on
reconnaissait la destination  leur grandeur, et la nationalit  leur
coupe ou  leur voilure. Michele proposa  Luisa la voie de mer, qui fut
accepte sans discussion.

Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux
piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.

S'il et fallu ramer, la barque et cot le double; mais on pouvait
aller  la voile, et l'absence de fatigue fut estime deux piastres.

Luisa, enveloppe dans une mante de voyage qui lui cachait entirement
le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele
pli en quatre.

La petite voile triangulaire fut oriente, et la barque partit,
gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.

On rasa la pointe du chteau de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau
tricolore franais, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa
diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc.

Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgr son brillant
uniforme, ou peut-tre mme  cause de cela, la conversation s'engagea
sur les affaires du temps.

Michele tait un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone,
ce bon prtre patriote qui, mand par Cirillo, avait assist  ses
derniers moments le sbire bless par Salvato. Il avait traduit
l'vangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre,
source de toute morale, qui leur tait parfaitement inconnu.

L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'tait rapidement imprgn
de l'esprit dmocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et,
proslyte de la Rvolution, il ne manquait jamais une occasion de lui
faire des proslytes.

Aussi, ds que l'on fut en marche et qu'aprs avoir d'un regard
insouciant interrog l'horizon, les deux mariniers eurent abandonn leur
barque  la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.

--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous tes
contents, mes bons amis, j'espre?

--Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne
paraissait point apprcier son bonheur  la mesure de celui de Michele.

--Sans doute, vous pourrez pcher partout dans le golfe maintenant, du
Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empche.

--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.

--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.

--On n'est point un tyran, parce que l'on pche chez soi, rpliqua le
plus jeune, qui paraissait partager entirement les opinions de son
an, et qu'on empche les autres d'y pcher.

--Comment! tu prtends que la mer est au roi?

--Certainement que je le prtends.

--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est  toi,  moi,  tout le
monde.

--Tu as l une drle d'ide.

--Sans doute. Et la preuve...

--Voyons la preuve.

--coute bien ceci.

--Nous coutons.

--La terre est aux riches.

--Tu en conviens.

--Oui; et la preuve qu'elle est  eux et qu'ils y ont des droits, c'est
qu'elle est divise entre eux par des murs, des fosss, des bornes, des
limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer
les limites, les bornes, les haies, les fosss et les murs de la mer!

Un des deux mariniers voulut faire une observation.

--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle
produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute
seule et s'ensemence d'elle-mme. Nous avons beau y puiser des moissons
de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murnes, de raies, de
homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en
a; les moissons succdent aux moissons, sans qu'on ait besoin
d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est
aux riches, mais la mer est aux pauvres et  Dieu. Or, il faut tre un
tyran, et un tyran abominable, pour ter aux pauvres ce que Dieu leur a
donn, quand l'vangile dit: Qui donne aux pauvres prte  Dieu.

--Hum! hum! fit le plus loquent des deux mariniers, embarrass un
instant.

--Voyons, rponds  cela, dit Michele se croyant dj vainqueur.

--Eh bien, oui, je rponds.

--Que rponds-tu?

--Je rponds que le roi a un casino  Mergellina...

--Oui, celui o il vendait son poisson.

--Un palais  Naples, un chteau  Portici, une villa  la Favorite,
tout cela au bord du golfe.

--Eh bien, que prouve cela?

--Cela prouve que le golfe est  lui, sinon la mer. Est-ce que nous
avons des chteaux sur le bord du golfe, nous?

--Oui, rpta le second marinier, encourag par la polmique du premier,
est-ce que nous avons des chteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le
premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Rponds.

--Alors, dit Michele, pourquoi ne btit-il pas un grand mur de la pointe
du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les
barques et les vaisseaux?

--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.

--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu' la premire
tempte, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux
de Jricho.

--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prosprits devaient
nous arriver, du moment que les Franais seraient matres de Naples,
pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au mme prix que du
temps du tyran?

--C'est vrai: mais la municipalit a rendu un dcret qui fixe,  partir
du 15 fvrier prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de
l'ancien cours.

--Pourquoi au 15 fvrier et pas tout de suite?

--Parce que le tyran a fait vendre  ses amis les Anglais tous les
navires chargs de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il
faut bien donner le temps  d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en
les attendant? Le har, le combattre, mourir plutt que de rentrer sous
sa domination. Les Franais n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire?
N'ont-ils pas aboli le privilge de la pche? Tout le monde ne peut-il
pas pcher aujourd'hui dans les rserves du roi?

--a, c'est vrai.

--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?

--Le fait est que c'est  croire qu'il avait choisi pour lui le plus
beau et le meilleur.

--N'ont-ils pas aboli l'impt du sel?

--C'est vrai.

--L'impt de l'huile?

--C'est vrai.

--L'impt sur le poisson sch?

--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'_excellence_?
Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre _excellence_? Elle ne
cotait rien  personne.

--A cause de l'galit.

--Qu'est-ce que cela, l'galit? Est-ce que nous connaissons cela, nous?

--Et voil justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas.
Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que
des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le
duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les
conseillers municipaux!

--A quoi cela m'avance-t-il?

--A quoi cela t'avance?

--Oui, je te le demande.

--Regarde-moi.

--Je te regarde.

--Suis-je habill comme toi?

--Il s'en faut.

--Eh bien, voil ce que c'est que l'galit, Giambardella. L'galit,
c'est pouvoir, tant n lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les
seigneurs taient colonels dans le ventre de leur mre. Es-tu venu au
monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches,
toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'taient les
nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grce 
quoi? A l'galit. Avec l'galit, tu peux devenir lieutenant de marine,
ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.

Giambardella fit un geste de doute.

--Il faudra du temps pour arriver l, dit-il.

--Bon! rpondit Michele, il ne faut pas tout demander  la fois. Le bon
Dieu lui-mme, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le
gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement
provisoire, ce n'est point encore la rpublique. La constitution qui
doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous
pourrons, selon notre bien-tre ou nos souffrances, tablir une
comparaison entre le prsent et le pass. Les savants, comme le
chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi
les saisons changent; nous autres imbciles, nous nous apercevons
seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien
d'autres sous le tyran, et, grce  Dieu, nous y avons survcu: guerres,
pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants
disent que nous serons heureux sous la rpublique; ils se runissent et
travaillent  notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur
ouvrage.

Et il ajouta sentencieusement:

--Celui qui veut rcolter vite sme des radis, et, au bout d'un mois,
mange des radis; celui qui veut du pain sme du bl et attend un an. Il
en est ainsi de la rpublique: c'est le bl du peuple. Attendons
patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mr, nous le moissonnerons.

--_Amen!_ dit Giambardella fort branl, sinon convaincu, par la
dmonstration de Michele. Mais, c'est gal, ajouta-t-il avec un soupir,
tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point
parfaitement heureux.

--Dame, fit Michele, il y a du vrai l dedans; mais, que veux-tu! il
parat que cela ne peut pas tre autrement, et la preuve, c'est que
voil le vent qui tombe et que tu vas tre oblig d'amener ta voile et
de ramer jusqu' Castellamare.

En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile
battait contre le mt. Les mariniers l'abaissrent, prirent leurs
avirons et, avec un soupir, commencrent  ramer.

Heureusement, on tait arriv  la hauteur de Torre-del-Greco, et, aprs
trois quarts d'heure de nage, on aborda  Castellamare.

Les mariniers pays, Michele se mit en qute d'une voiture, et l'on
partit pour Salerne, o l'on arriva deux heures aprs.

La voiture s'arrta  l'Intendance. L, Michel s'informa et apprit que
Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure  peine, et on
lui dit qu'on le trouverait  l'htel de la _Ville_.

Le cocher reut l'ordre d'aller  l'htel de la _Ville_.

Salvato tait dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un
venait de Naples, on l'introduist  l'instant mme prs de lui.

Il tait vident qu'il avait reu la rponse de la lettre adresse 
Luisa, et qu'il attendait Michele.

Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du
messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il
attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au
lieu de Michele, un cri de joie.

Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer
contre son coeur et d'appuyer ses lvres contre ses lvres.

Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'tonnement et de bonheur.
Elle n'avait jamais t si compltement abandonne aux bras de son
amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait prouv une sensation
de volupt telle, que cette sensation ne s'tait arrte que sur les
limites de la douleur.

Michele n'avait point dpass le seuil de la porte, et, sans avoir t
vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui
prcdait celle des deux amants.

--Vous! vous! s'cria Salvato. Vous tes venue vous-mme!

--Oui, moi-mme, mon bien-aim Salvato; car ni messager si habile qu'il
ft, ni lettre si pressante qu'elle ft, ne pouvaient me remplacer.

--Vous avez raison, ma soeur chrie. Qui pourrait, ft-ce l'ange de
l'amour lui-mme, remplacer votre prsence bnie? Est-ce que toutes les
flammes de la terre runies pourraient remplacer un rayon de soleil?
Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chre Luisa, que
je ne serai bien sr que vous tes l que quand je connatrai la cause
qui vous amne.

--Ce qui m'amne, Salvato,--coute bien ceci!--c'est la certitude que tu
ne sauras pas me refuser une prire que je te ferai  genoux, une chose
 laquelle je te dirai que ma vie est attache; c'est que tu
m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est
adresse; c'est que, lorsque je te dirai: Fais cela! tu le feras
aveuglment, sans discussion, sans retard,  l'instant mme.

--Et tu as eu raison de compter sur mon obissance, Luisa, si tu ne me
demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.

--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du
genre de celle-l. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas
fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au del du devoir? Ton honneur, ne
l'as tu pas port assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune
atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton
devoir; il s'agit de savoir si tu m'obiras aveuglment dans une
circonstance o il est question de ma vie.

--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande?

--Crois-tu en moi, Salvato?

--Comme je croirais dans l'ange de la vrit.

--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans
lutte.

--Dis.

--Demande  ton gnral, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une
mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.

Salvato regarda Luisa avec un profond tonnement.

--Que je demande une mission qui m'loigne du royaume, c'est--dire qui
me spare de toi! rpondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir
loin de toi?

--coute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les
yeux, demeurer ternellement  tes cts comme j'y suis maintenant, ce
serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il
y a des choses mystrieuses et absolues auxquelles il faut obir.
Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacs d'un grand malheur,
pargne-nous ce malheur en t'loignant.

--Ce malheur qui _nous_ menace, car il me semble, ma bien-aime Luisa,
que tu parles pour moi et pour toi?...

--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.

--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le
chevalier San-Felice a-t-il des soupons et rentre-t-il  Naples?

--Le chevalier n'a pas de soupons et ne rentre point  Naples. Si le
chevalier avait des soupons et me disait le premier mot de ces
soupons, je me jetterais  ses pieds et je lui dirais: Pardonne-moi,
mon pre! un amour irrsistible, une indomptable fatalit m'a entrane
vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon
devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prvu, au lit
de mort de mon pre, ce malheur est arriv. Pardonne-moi,
pardonne-nous! Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus
terrible et ne vient point de l.

--D'o vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle
comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.

--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; l est le
malheur; tu peux l'viter, voil tout, et en faisant aveuglment ce que
je te dis.

--Chre Luisa, permets  ma raison de se rvolter contre mon amour
lui-mme. Je ne fuirais pas un danger que je connatrais,  plus forte
raison un danger inconnu.

--Ah! voil justement ce que je craignais. Le dmon de l'orgueil est l
qui te dit: Rsiste! Cependant, si j'avais la prescience d'un
tremblement de terre qui dt t'engloutir, d'un orage dont la foudre pt
te frapper, est-ce que, quand je te dirais: Drobe-toi au tremblement
de terre, vite la foudre, je te conseillerais quelque chose contre ton
devoir ou contre ton honneur?

--Oui, si, plac par mon gnral  un poste quelconque, j'abandonnais ce
poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou rel.

--Eh bien, Salvato, si ma prire prenait une autre forme, si je te
disais: J'ai  faire  Rome un voyage indispensable; j'ai peur de
traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande  ton
gnral la permission d'accompagner une soeur, une amie, ne la
demanderais-tu pas?

--Attends que ce que j'ai  faire ici soit achev, et, samedi matin, je
te le promets, je demande un cong de huit jours au gnral.

--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu,
inspirez-moi! Que faire, que dire pour le dcider?

--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes,
apprends-moi ce qui te fait dsirer mon absence, et fais-moi juge de la
question; tu seras sre alors de ne pas m'entraner dans quelque fausse
voie o s'garerait mon honneur.

--Et voil justement ce qui fait ma situation fausse, voil pourquoi tu
hsites, voil pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique
femme, mon honneur d'honnte homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai
reu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai jur, c'est
que j'ai fait un serment  moi-mme de ne pas dire le nom de celui qui
me l'a faite; car sa confiance en moi a t telle, que, tout en mettant
sa vie entre mes mains, il ne m'a demand aucune garantie.

--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir?

--Hier au soir, je n'en savais rien.

--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme
qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu' trois
heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux
rvler.

Luisa plit.

--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.

--C'est donc vrai?

--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aim Salvato, qu'aprs
l'avoir quitte, tu aies eu l'ide d'pier ta Luisa?

--Moi, t'pier, faire le rle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde,
je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lchet! Ma
Luisa peut recevoir qui elle voudra,  quelque heure que ce soit, sans
que jamais, de ma part du moins, un soupon ternisse le pur miroir de sa
chastet. Non, je n'ai point cherch  voir; non, je n'ai point vu. J'ai
reu cette lettre un quart d'heure avant ton arrive, par un des
messagers que j'avais laisss pour m'apporter ma correspondance; je la
lisais quand tu es entre, et je me demandais quelle me abjecte pouvait
vouloir semer entre toi et moi la plante amre du doute.

--Une lettre? demanda Luisa; tu as reu une lettre?

--La voici; tiens, lis.

Et Salvato, en effet, prsenta  Luisa une lettre visiblement crite par
un de ces hommes qui prtent leur plume  l'amour comme  la haine et
que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dnonciateurs
anonymes.

Luisa lut la lettre; elle tait conue en ces termes:

M. Salvato Palmieri est prvenu que madame Luisa San-Felice a trouv
chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau
et riche, avec lequel elle est reste enferme jusqu' trois heures du
matin.

Cette lettre est d'un ami, dsespr de voir M. Salvato Palmieri si mal
placer son coeur.

Luisa vit, comme  la lueur d'un clair, Giovannina crivant dans sa
chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle crivait. Mais l'ide
que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'carta
rapidement, et d'elle-mme, de son esprit.

--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par
bonheur, soit que celui ou celle qui l'a crite ne sache pas le nom de
l'homme que j'ai reu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a
permis que ce nom ne s'y trouvt point.

--Et pourquoi, chre Luisa, est-ce une permission de Dieu?

--Parce que, s'il s'y trouvait, j'tais aux yeux de ce malheureux qui a
risqu sa tte pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une
dnonciatrice enfin.

--Tu dis vrai, Luisa, rpliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y
tait, je me trouvais d'aprs ce que je devine maintenant, oblig de
tout dire au gnral.

--Et que devines-tu?

--Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point 
approfondir, est venu te rvler quelque conspiration qui menace ma vie,
celle de mes compagnons, la sret du nouveau gouvernement, et que voil
pourquoi, dans ton irrflexion dvoue, tu voulais m'loigner, me faire
passer la frontire, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs;
voil pourquoi tu ne voulais pas me rvler le danger que je devais
fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas.

--Eh bien, tu as devin juste, mon bien-aim, et je vais tout te dire,
except le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme
d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.

--Dis, ma bien-aime Luisa, dis; je t'coute. Oh! si tu savais combien
je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur!

La jeune femme resta un instant la tte renverse, les yeux ferms, la
bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant 
un rve dlicieux:

--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donn de vivre
ainsi, loin des troubles politiques, loin des rvolutions, loin des
conspirateurs! Quelles dlices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le
veut pas; soumettons-nous  Dieu!

Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis:

--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet
homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous
mourussions ensemble?

--Explique-toi, ma bien-aime.

--Une conspiration contre-rvolutionnaire doit clater dans la nuit de
jeudi  vendredi: tous les Franais, tous les patriotes dont les maisons
seront marques dans la soire, doivent tre massacrs pendant la nuit,
 l'exception de ceux qui pourront prsenter cette carte et faire ce
signe de reconnaissance.

Et Luisa montra  Salvato la carte fleurdelise et fit le signe indiqu
par Andr Backer.

--Une carte avec une fleur de lis, rpta Salvato, se mordre la premire
phalange du pouce. (Tels taient, on s'en souvient, les signes de
salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher  l'esclavage et qui veulent
tre esclaves  tout prix!

--Eh bien, maintenant que je t'ai tout racont, dit Luisa se laissant
glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Rflchis et
conseille-moi.

--Il est inutile de rflchir, ma Luisa bien-aime. Il faut rpondre 
la loyaut par la loyaut. Cet homme a voulu te sauver.

--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris
de toi, ton sjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre
mutuel amour, et il m'a dit: Sauvez-le avec vous.

--Raison de plus, comme je te le disais, pour rpondre  la loyaut par
la loyaut. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le.

--Comment cela?

--En lui disant: Votre complot est dcouvert; le gnral Championnet
est prvenu; o vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez
une rsistance dsespre; vous allez inutilement faire couler le sang
dans les rues de Naples. Renoncez  votre complot, et gagnez l'tranger;
le conseil que vous m'avez donn, suivez-le.

--C'est l'honneur lui-mme qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu
me dis de faire, je le ferai. Mais coute donc...

--Quoi?

--Il m'a sembl entendre du bruit dans cette chambre, on a ferm une
porte. Nous coutait-on? sommes-nous pis?

Salvato s'lana: la chambre tait vide.

--Nul n'tait dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur
 ce que Michele nous ait entendus?

--Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans
cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel
patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dnoncer.

--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en
repos, n'est-ce pas?

--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyaut?

--Je te le jure.

--Tu es bon juge en matire d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon
retour  Naples, je prviendrai le chef des conjurs. Son nom n'est
point sorti de ma bouche, mme vis--vis de toi. Il ne peut donc tre
compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volont. Ne
pensons plus qu' nous, au bonheur d'tre ensemble. Tout  l'heure, je
maudissais les troubles politiques, les rvolutions, les
conspirateurs... j'tais folle. Sans les troubles politiques, tu
n'eusses point t envoy  Naples par ton gnral; sans les
rvolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne
serais pas  cette heure prs de toi. Bnies soient les choses que Dieu
fait: elles sont bien faites.

Et la jeune femme, toute joyeuse, toute console, toute souriante, se
jeta dans les bras de son amant.




                                  CXII

                             MICHELE LE SAGE


Qui donc a dit--auteur sacr ou profane, je ne sais plus qui et n'ai
point le temps de chercher,--qui donc a dit: L'amour est puissant comme
la mort?

Ceci, qui a l'air d'une pense, n'est qu'un fait, et un fait inexact.

Csar dit, dans Shakspeare, ou plutt Shakspeare fait dire  Csar: Le
danger et moi sommes deux lions ns le mme jour, et je suis l'an.

L'amour et la mort aussi sont ns le mme jour, le jour de la cration;
seulement, l'amour est l'an.

On a aim avant que de mourir.

Lorsque ve,  la vue d'Abel tu par Can, tordit ses bras maternels et
s'cria: Malheur! malheur! malheur! la mort est entre dans le monde!
la mort n'y tait entre qu'aprs l'amour, puisque ce fils que la mort
venait d'enlever au monde tait le fils de son amour.

Il est donc imparfait de dire: L'amour est puissant comme la mort; il
faut dire: L'amour est plus puissant que la mort, puisque tous les
jours l'amour combat et terrasse la mort.

Cinq minutes aprs que Luisa eut dit: Bnies soient les choses que Dieu
fait: elles sont bien faites! Luisa avait tout oubli, jusqu' la cause
qui l'avait amene prs de Salvato; elle savait seulement qu'elle tait
prs de Salvato, et que Salvato tait prs d'elle.

Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le
soir; que, le soir mme, Luisa verrait le chef de la conspiration, et
que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et
de se mettre en sret, lui et ses complices, Salvato dirait tout au
gnral, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures
ncessaires  l'avortement du complot, en supposant que, malgr l'avis
de la San-Felice, les insurgs s'obstinassent dans leur entreprise.

Puis, ce point arrt, les deux beaux jeunes gens furent tout  leur
amour.

tre tout  l'amour, quand on est bien rellement amoureux, c'est
emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la
terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de
soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'den sous ses pieds,
le paradis sur sa tte, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques,
mille fois rpts: Je t'aime! entendre les choeurs clestes.

La journe passa comme un rve. Fatigus du bruit de la rue,  l'troit
entre les quatre murs d'une chambre, aspirant  l'air,  la libert, 
la solitude, ils se jetrent dans la campagne, qui, dans les provinces
napolitaines, commence  revivre  la fin de janvier. Mais, l, aux
environs de la ville, on rencontrait un importun  chaque pas. L'un des
deux dit en souriant: Un dsert! L'autre rpondit: Poestum!

Une calche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y
montrent; le but du voyage fut indiqu, les chevaux partirent comme le
vent.

Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitt
l'Italie mridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent
ouverts, et, quoique le chevalier et vint fois parl de Poestum 
Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria.

Eux n'y avaient pas mme song. L'un d'eux, au lieu de Poestum, et
nomm les marais Pontins, que l'autre et rpt: Les marais Pontins.
Est-ce que la fivre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur
eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes?

Luisa n'avait rien  apprendre sur les localits que l'on traverse en
contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existt,
s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et
ignorante lve en archologie, elle laissait parler Salvato parce
qu'elle aimait  l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait
dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la premire fois
tout ce qu'il disait.

Mais ce qu'aucun crit n'avait pu faire comprendre ni  l'un ni 
l'autre, c'est la majest du paysage, c'est la grandeur des lignes qui
se droulrent  leurs yeux quand,  l'un des dtours de la route, ils
aperurent tout  coup les trois temples se dtachant, avec leur chaude
couleur feuille morte, sur l'azur fonc de la mer. C'tait bien l ce
qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus hellniques,
nes au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expdition
infructueuse dans le Ploponse, o les avait conduites Hyllus, fils
d'Hercule, trouvrent leurs pays envahi par les Perrhbes; et qui, ayant
abandonn les riches plaines du Pne aux Lapythes et aux Ioniens,
s'tablirent dans la Dryopide, laquelle, ds lors, prit le nom de
Doride, et, cent ans aprs la guerre de Troie, enlevrent aux Pelasges,
qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messne et Tyrenthe, clbres
encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, o ils
trouvrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils rduisirent les
habitants  l'tat d'ilotes, et o ils firent de Sparte la vivante
reprsentation de leur grave et sombre gnie, dont Lycurgue fut
l'interprte. Pendant six sicles, la civilisation fut arrte par ces
conqurants, hostiles ou indiffrents  l'industrie, aux lettres et aux
arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messnie, ils eurent besoin
d'un pote, empruntrent Tyrte aux Athniens.

Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes
fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande
Grce, o les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et
le vent du nord, les manations de Baa? Aussi, au milieu de leurs
champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, levrent-ils,
comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation
lgante, tout imprgne du souffle ionien, ces trois terribles temples
de granit, qui, sous Auguste, dj en ruine, sont aujourd'hui encore ce
qu'ils taient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser  l'avenir
ce lourd spcimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif.

Aujourd'hui, rien ne reste des conqurants de Sparte que ces trois
squelettes de granit; o, entoure de miasmes mortels, rgne la fivre,
et cette enceinte de murailles trace par un inflexible cordeau et dont
on peut suivre en une heure, par les bossellements du terrain, le
quadrilatre exigu. Ces quelques fantmes errants, dvors par la
mal'aria, qui regardent le voyageur d'un oeil cave et curieux ne sont,
certes, pas plus leurs descendants que ces herbes insalubres ou
vnneuses qui poussent dans des marais ftides ne sont les rejetons de
ces rosiers dont les voyageurs qui venaient de Syracuse  Naples
voyaient de loin la terre couverte et sentaient en passant les parfums.

A cette poque o l'archologie tait inculte et o la couleuvre
frileuse rampait seule dans les ruines solitaires, il n'y avait pas,
comme aujourd'hui, un chemin pour conduire  ces temples; il fallait
traverser ces herbes gigantesques sans savoir sur quel reptile on
risquait de mettre le pied. Luisa, au moment d'entrer dans ces jungles
putrides, sembla hsiter; mais Salvato la prit dans ses bras comme il
et fait d'un enfant, la souleva au-dessus de la fauve et aride moisson,
et ne la dposa que sur les degrs du plus grand des temples.

Laissons-les  cette solitude qu'ils taient venus chercher si loin, 
cet amour profond et mystrieux qu'ils essayaient de cacher  tous les
regards et qu'une plume jalouse avait dnonc  un rival, et voyons
quelle avait t la cause de ce bruit que les deux amants avaient
entendu dans la chambre contigu, qui les avait un instant d'autant plus
inquits qu'ils en avaient vainement cherch la cause.

Michele, on se le rappelle, avait suivi Luisa et ne s'tait arrt que
sur le seuil de l'appartement de Salvato, au moment o le jeune officier
s'tait lanc au-devant de Luisa et l'avait presse contre son coeur.
Alors, il s'tait discrtement retir en arrire, quoiqu'il n'et rien
de nouveau  apprendre sur le sentiment que se portaient l'un  l'autre
les deux amants, et s'tait assis, sentinelle attentive, prs de la
porte, attendant les ordres ou de sa soeur de lait ou de son chef de
brigade.

Luisa avait oubli que Michele fut l. Salvato, qui savait pouvoir
compter sur sa discrtion, ne s'en inquitait point, et la jeune femme,
on s'en souvient, aprs avoir commenc par des instances pour faire fuir
sans explication son amant, avait fini par lui tout avouer, hors le nom
du chef de la conspiration.

Mais le nom du chef de la conspiration, Michele le savait.

Le chef de la conspiration, Luisa l'avouait elle-mme  Salvato, c'tait
le jeune homme qui l'avait attendue jusqu' deux heures du matin, qui
n'tait sorti de chez elle qu' trois, et Giovannina avait dit 
Michele, rpondant  cette question du jeune lazzarone: Qu'a donc
Luisa, ce matin? Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle
deviendrait folle, par hasard? Giovannina avait dit, ne comprenant pas
la terrible importance de sa rponse: Je ne sais; mais elle est ainsi
depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. Andr Backer.

Donc, c'tait M. Andr Backer, le banquier du roi, ce beau jeune homme
si follement pris de Luisa, qui tait le chef de la conspiration.

Maintenant, quel tait le but de cette conspiration?

D'gorger dans une nuit les six ou huit mille Franais qui occupaient
Naples et, avec eux, tous leurs partisans.

Michele,  ce projet de nouvelles Vpres siciliennes, s'tait senti
frmir dans son beau costume.

Il tait un partisan des Franais, lui, et un des plus chauds: il serait
donc gorg un des premiers, ou plutt pendu, puisqu'il tait dj
colonel.

Si la prdiction de Nanno devait se raliser, Michele tenait au moins 
ce que ce ft le plus tard possible.

Le dlai qui lui tait donn du jeudi matin  la nuit du vendredi ne lui
paraissait point assez long.

Il lui sembla donc qu'en vertu de ce proverbe: Il vaut mieux tuer le
diable que le diable ne nous tue, il n'avait pas de temps  perdre pour
se mettre en dfense contre le diable.

Cela lui tait d'autant plus facile, que sa conscience,  lui, n'tait
nullement agite par les doutes qui bouleversaient celle de sa soeur de
lait. On ne lui avait fait aucune confidence, il n'avait fait aucun
serment.

La conspiration, il l'avait surprise en coutant  la porte, comme le
rmouleur, celle de Catilina; et encore, il n'avait pas cout, il avait
entendu, voil tout.

Le nom du chef du complot, il le devinait parce que Giovannina le lui
avait dit sans lui recommander le moins du monde le secret.

Il lui parut que c'tait en laissant s'accomplir les projets
ractionnaires de MM. Simon et Andr Backer qu'il mriterait
vritablement le nom de fou, qu'on lui avait,  son avis, donn un peu
lgrement, et qu'au contraire, devant les contemporains et la
postrit, il mriterait, ni plus ni moins que Thals et Solon, le nom
de sage si, empchant la contre-rvolution d'avoir lieu, au prix de la
vie de deux hommes, il sauvait celle de vingt-cinq ou trente mille.

Il tait donc, sans perdre de temps, sorti de la chambre contigu 
celle o se tenaient les deux amants, et, en sortant, avait referm la
porte derrire lui, de manire que personne ne pt entrer sans tre
entendu.

C'tait le bruit de cette porte qui avait inquit Luisa et Salvato,
lesquels eussent t bien plus inquiets encore si, sachant que c'tait
Michele le Fou qui l'ouvrait, ils eussent su dans quel but la fermait
Michele le Sage.




                                  CXIII

                        LES SCRUPULES DE MICHELE


Michele, en sortant de l'htel de la _Ville_, se jeta dans un calessino,
au cocher duquel il promit un ducat si dans trois quarts d'heure il
tait  Castellamare.

Le cocher partit au galop.

J'ai racont, il y a longtemps, l'histoire de ces malheureux
chevaux-spectres qui n'ont que le souffle et qui vont comme le vent.

En quarante minutes, celui qui conduisait Michele eut franchi l'espace
qui spare Salerne de Castellamare.

Michele avait d'abord eu l'ide, en arrivant sur le pont et en voyant
Giambardella orienter sa voile pour profiter d'une saute de vent qui
avait eu lieu, de remonter  bord de la barque et de revenir  Naples
avec lui. Mais le vent, qui tait tomb une fois, pouvait tomber encore,
ou, ayant saut une premire fois du sud-est au nord-est, sauter une
seconde sur quelque autre point du compas, o il deviendrait tout  fait
contraire, et o il faudrait recourir  la rame. Tout cela tait
excellent pour un fou, mais vritablement trop chanceux pour un sage.

Il rsolut dont de s'arrter  la locomotion terrestre, et, pour aller
plus vite, de diviser sa route en deux relais: un premier, de
Castellamare  Portici; un second, de Portici  Naples.

De cette faon, et moyennant un ducat par chaque relais, il pouvait tre
en moins de deux heures au palais d'Angri.

Nous disons au palais d'Angri, parce que c'tait d'abord avec le gnral
Championnet que Michele dsirait confrer.

Car Michele, tout en allant au galop de son cheval, et tout en se
grattant dsesprment la tte, comme on herse une terre, pour y faire
germer des ides, Michele sentait s'veiller dans son esprit toute sorte
de scrupules.

C'tait un honnte garon et un coeur loyal que Michele, et, au bout du
compte, il se faisait dnonciateur.

Oui; mais, en se faisant dnonciateur, il sauvait la Rpublique.

Il tait donc  peu prs, et mme tout  fait, dcid  dnoncer le
complot; il n'hsitait plus que sur la faon de le dnoncer.

Or, en allant trouver le gnral Championnet, et en le consultant comme
il ferait d'un confesseur sur un cas de conscience, il s'clairerait de
l'avis d'un homme qui, aux yeux de ses ennemis mmes, passait pour un
modle de loyaut.

Voil pourquoi nous avons dit qu'en moins de deux heures, il pouvait
tre au palais d'Angri, au lieu de dire qu'en moins de deux heures, il
pouvait tre au ministre de la police.

Et, en effet, grce au relais Portici, grce au ducat franais donn 
chaque relais, une heure cinquante minutes aprs tre parti de
Castellamare, Michele mettait le pied sur la premire marche de
l'escalier du palais d'Angri.

Le lazzarone s'tait inform si le gnral Championnet tait chez lui,
et avait reu du factionnaire une rponse affirmative.

Mais, dans l'antichambre, le planton lui dit que le gnral ne pouvait
recevoir, tant fort occup avec les architectes qui avait fait les
projets du tombeau de Virgile.

Il rpondit qu'il arrivait pour une chose bien autrement importante que
le tombeau de Virgile, et qu'il fallait, sous peine des plus grands
malheurs, qu'il parlt  l'instant mme au gnral.

Tout le monde connaissait Michele le Fou; tout le monde savait comment,
grce  Salvato, il avait chapp  la mort; comment le gnral l'avait
fait colonel, et quel service il avait rendu en conduisant saine et
sauve une garde d'honneur  saint Janvier; on savait le gnral trs
accessible; on lui transmit donc la demande du colonel improvis.

Il entrait dans les habitudes du gnral en chef de l'arme de Naples de
ne ngliger aucun avis.

Il s'excusa donc prs des architectes, qu'il laissa au salon, en leur
promettant de revenir aussitt qu'il serait dbarrass de Michele; ce
qui probablement ne serait pas long.

Puis il passa dans son cabinet et ordonna qu'on y introduist Michele.

Michele se prsenta et salua militairement; mais, malgr cet aplomb
apparent et ce salut militaire, le pauvre garon, qui n'avait jamais eu
de prtention comme orateur, paraissait fort embarrass.

Championnet devina cet embarras, et, avec sa bont ordinaire, rsolut de
venir  son aide.

--Ah! c'est toi, _ragazzo_, dit-il en patois napolitain. Tu sais que je
suis content de toi; tu te conduis  merveille et tu prches comme don
Michelangelo Ciccone.

Michele fut tout rconfort en entendant si bien parler son patois et en
coutant un homme comme Championnet faire un si bel loge de lui.

--Mon gnral, rpondit-il, je suis fier et heureux que vous soyez
content de moi; mais ce n'est point assez.

--Comment, ce n'est point assez?

--Non; il faut encore que j'en sois content moi-mme.

--Oh! diable, mon pauvre ami, tu es bien exigeant. tre content de
soi-mme, c'est la batitude morale sur la terre. Quel est l'homme qui,
interrogeant svrement sa conscience, sera content de lui-mme?

--Moi, mon gnral, si vous voulez vous donner la peine d'clairer et de
diriger ma conscience.

--Mon cher ami, dit Championnet en riant, je crois que tu te trompes de
porte; tu as cru entrer chez monseigneur Capece Zurlo, archevque de
Naples, et tu es entr chez Jean-Etienne Championnet, gnral en chef de
l'arme franaise.

--Oh! non pas, mon gnral, rpondit Michele; je sais bien chez qui je
suis entr: chez le plus honnte, le plus brave et le plus loyal soldat
de l'arme qu'il commande.

--Oh! oh! de la flatterie: tu as donc une grce  me demander?

--Non pas; au contraire, j'ai un service  vous rendre.

--A me rendre?

--Oui, et un solide!

--A moi?

--A vous,  l'arme franaise, au pays... Seulement, il faut que je
sache si je puis vous rendre ce service et rester honnte homme, et si,
le service rendu, vous me donnerez encore la main comme vous venez de me
la donner tout  l'heure.

--Il me semble que tu as sur ce point un meilleur guide que moi, ta
conscience.

--Justement, c'est ma conscience qui ne sait pas parfaitement  quoi
s'en tenir.

--Tu connais le proverbe, dit le gnral, qui oubliait ses architectes
et s'amusait de la conversation du lazzarone: Dans le doute,
abstiens-toi.

--Et, si je m'abstiens, et que, m'tant abstenu, il arrive de grands
malheurs?

--Ainsi, comme tu le disais tout  l'heure, tu doutes?

--Oui, mon gnral, je doute, reprit Michele, et je crains de
m'abstenir. C'est un singulier pays que le ntre, voyez-vous, mon
gnral, dans lequel par malheur, grce  l'influence de nos souverains,
il n'y a plus de sens moral ni de conscience publique. Vous n'entendrez
jamais dire: Monsieur tel est un honnte homme, ou: Monsieur tel est
un coquin; vous entendrez dire: Monsieur tel est riche, ou: Monsieur
tel est pauvre. S'il est riche, cela suffit: c'est un honnte homme;
s'il est pauvre, il est jug: c'est une canaille. Vous avez envie de
tuer quelqu'un, vous allez trouver un prtre et vous lui dites: Mon
pre, est-ce un crime d'ter la vie  son prochain? Le prtre vous
rpond: C'est selon, mon fils. Si ton prochain est un jacobin, tue en
toute sret de conscience; mais, si c'est un royaliste, garde-t'en
bien! Autant tuer un jacobin est une oeuvre mritoire aux yeux de la
religion, autant tuer un royaliste est un crime abominable aux yeux du
Seigneur. Espionnez, dnoncez, nous disait la reine; je donnerai de si
grandes faveurs aux espions, je rcompenserai si bien les dlateurs, que
les premiers du royaume se feront dnonciateurs et espions. Eh bien,
mon gnral, que voulez-vous que nous devenions, nous, quand nous
entendons dire par la voix gnrale: Tout riche est un honnte homme,
tout pauvre est un coquin; quand nous entendons dire par la religion:
Il est bon de tuer les jacobins; mais il est mauvais de tuer les
royalistes; enfin, quand nous entendons dire par la royaut:
L'espionnage est un mrite, la dlation est une vertu? Nous n'avons
qu'une chose  faire: c'est de venir  un tranger et de lui dire: Vous
avez t lev dans d'autres principes que les ntres; que pensez-vous
qu'un honnte homme doive faire dans telle circonstance?

--Voyons la circonstance, demanda le gnral tonn.

--Elle est grave, mon gnral. Ainsi, supposer que, sans vouloir
l'entendre, j'aie entendu dans tous ses dtails le rcit d'un complot,
que ce complot menace d'assassinat trente mille personnes  Naples,
quelles que soient les personnes menaces, patriotes ou royalistes, que
dois-je faire?

--Empcher le complot d'avoir lieu, c'est incontestable, et, en le
faisant avorter, sauver la vie  trente mille personnes.

--Mme quand ce complot menacerait nos ennemis?

--Surtout si ce complot menaait nos ennemis!

--Si vous pensez ainsi, mon gnral, comment faites-vous la guerre?

--Je fais la guerre pour combattre au grand jour et non pour assassiner
la nuit. Combattre est glorieux; assassiner est lche.

--Mais je ne puis faire avorter le complot qu'en le dnonant.

--Dnonce-le.

--Mais, alors, je suis...

--Quoi?

--Un dlateur.

--Un dlateur est celui qui rvle le secret qui lui a t confi et
qui, dans l'espoir d'une rcompense, trahit ses complices. Les hommes
qui conspiraient taient-ils tes complices?

--Non, mon gnral.

--Les dnonces-tu dans l'espoir d'une rcompense?

--Non, mon gnral.

--Alors, tu n'es point un dlateur: tu es un honnte homme qui, ne
voulant point que le mal ait lieu, coupe le mal dans sa racine.

--Mais, si, au lieu de menacer les royalistes, ce complot vous menaait,
vous, mon gnral, menaait les soldats franais, menaait les
patriotes, que devrais-je faire?

--Je t'ai indiqu ton devoir  l'gard de nos ennemis: ma morale sera la
mme  l'endroit de nos amis. En sauvant les ennemis, tu eusses bien
mrit de l'humanit; en sauvant les amis, tu auras bien mrit de la
patrie.

--Et vous continuerez de me donner la main?

--Je te la donne.

--Eh bien, attendez, mon gnral, je vais vous dire une partie de la
chose, et je laisserai une autre personne vous dire le reste.

--Je t'coute.

--Pendant la nuit de vendredi  samedi, une conspiration doit clater.
Les dix mille dserteurs de Mack et de Naselli, runis  vingt mille
lazzaroni, doivent gorger tous les Franais et tous les patriotes; des
croix seront faites dans la soire, sur les portes des maisons
condamnes, et,  minuit, la boucherie commencera.

--Tu es sr de cela?

--Comme de mon existence, mon gnral.

--Mais, enfin, les meurtriers risquent d'assassiner les royalistes en
mme temps que les Jacobins?

--Non; car les royalistes n'auront qu' montrer une carte de sret et 
faire un signe, ils seront pargns.

--Sais-tu ce signe? connais-tu cette carte de sret?

--La carte de sret reprsente une fleur de lis; le signe consiste  se
mordre la premire phalange du pouce.

--Et comment peux-tu empcher le complot d'avoir lieu?

--En faisant arrter les chefs.

--Connais-tu les chefs?

--Oui.

--Quels sont leurs noms?

--Ah! voil...

--Que veux-tu dire par ce mot _Voil_?

--Je veux dire que voil o le doute non-seulement commence, mais
redouble.

--Ah! ah!

--Que fera-t-on aux chefs du complot?

--Leur procs.

--Et, s'ils sont coupables?...

--Ils seront condamns.

--A quoi?

--A mort.

--Eh bien,  tort ou  raison, ma conscience crie. On m'appelle Michele
le Fou; mais jamais je n'ai fait de mal ni  un homme, ni  un chien, ni
 un chat, pas mme  un oiseau. Je voudrais ne pas tre cause de la
mort d'un homme. Je voudrais que l'on continut de m'appeler Michele le
Fou; mais je voudrais bien qu'on ne m'appelt jamais ni _Michele le
dnonciateur_, ni _Michele le tratre_, ni _Michele l'homicide_.

Championnet regarda le lazzarone avec une espce de respect.

--Et, si je te baptise Michele l'honnte homme, te contenteras-tu de ce
titre?

--C'est--dire que je n'en demanderai jamais d'autre, et que j'oublierai
mon premier parrain pour ne me souvenir que du second.

--Et bien, au nom de la rpublique franaise et de la rpublique
napolitaine, je te baptise du nom de Michele l'honnte homme.

Michele saisit la main du gnral pour la lui baiser.

--Oublies-tu, lui dit Championnet, que j'ai aboli le baisemain entre
hommes?

--Que faire, alors? dit Michele en se grattant l'oreille. Je voudrais
cependant bien vous dire combien je vous suis reconnaissant.

--Embrasse-moi! dit Championnet en lui ouvrant ses bras.

Michele embrassa le gnral en sanglotant de joie.

--Maintenant, lui dit le gnral, parlons raison, _ragazzo_.

--Je ne demande pas mieux, mon gnral.

--Tu connais les chefs du complot?

--Oui, mon gnral.

--Eh bien, suppose un instant ici que la rvlation vienne d'un autre.

--Bien.

--Que cet autre m'ait dit: Faites arrter Michele: il sait le nom des
chefs du complot.

--Bien.

--Que je t'aie fait arrter.

--Trs-bien.

--Et que je dise: Michele, tu sais le nom des chefs du complot, tu vas
me les nommer, ou je vais te faire fusiller. Que ferais-tu?

--Je vous dirais: Faites-moi fusiller, mon gnral; j'aime mieux mourir
que de causer la mort d'un homme.

--Parce que tu aurais l'espoir que je ne te ferais pas fusiller?

--Parce que j'aurais l'espoir que la Providence, qui m'a dj sauv une
fois, me sauverait une seconde.

--Diable! voil qui devient embarrassant, fit Championnet en riant. Je
ne puis cependant pas te faire fusiller pour voir si tu dis la vrit.

Michele rflchit un instant.

--Il est donc bien ncessaire que vous connaissiez le chef ou les chefs
du complot?

--Absolument ncessaire. Ne sais tu pas qu'on ne gurit du ver solitaire
qu'en lui arrachant la tte?

--Pouvez-vous me promettre qu'ils ne seront pas fusills?

--Tant que je serai  Naples, oui.

--Mais, si vous quittez Naples?...

--Je ne rponds plus de rien.

--_Madonna_! que faire?

--Cherche!... Ne vois-tu aucun moyen pour nous tirer tous deux
d'embarras.

--Si, mon gnral, j'en vois un!

--Dis-le.

--Et tant que vous serez  Naples, personne ne sera mis  mort  cause
du complot que je vous aurai dcouvert?

--Personne.

--Eh bien, il y a une autre personne que moi qui connat le nom des
chefs du complot; seulement, cette personne-l ne sait point qu'il y ait
un complot.

--Quelle est-elle?

--C'est la femme de chambre de ma soeur de lait, la chevalire
San-Felice.

--Et comment appelles-tu cette femme de chambre?

--Giovannina.

--O demeure-t-elle?

--A Mergellina, maison du Palmier.

--Et comment saurons-nous quelque chose par elle, si elle ne connat pas
le complot?

--Vous la ferez comparatre devant le chef de la police, le citoyen
Nicolas Fasulo, et le citoyen Fasulo la menacera de la prison si elle ne
dit point quelle est la personne qui a attendu sa matresse, la nuit
passe, chez elle jusqu' deux heures du matin, et qui n'est sortie de
chez elle qu' trois.

--Et la personne qu'elle nommera sera le chef du complot?

--Surtout si son prnom commence par la lettre A, et son nom par la
lettre B. Et maintenant, mon gnral, foi de Michele l'honnte homme, je
vous ai dit, non pas tout ce que j'ai  vous dire, mais tout ce que je
vous dirai.

--Et tu ne me demandes rien pour les services que tu rends  Naples?

--Je demande que vous n'oubliiez jamais que vous tes mon parrain.

Et, baisant de force cette fois la main que le gnral lui tendait,
Michele s'lana hors de l'appartement, laissant, d'aprs les
renseignements donns par lui, le gnral libre de faire tout ce qui lui
conviendrait.




                                  CXIV

                             L'ARRESTATION


Il tait deux heures de l'aprs-midi au moment o Michele sortit de chez
le gnral Championnet.

Il sauta dans le premier corricolo venu, et, par le mme procd qu'il
tait arriv, en changeant de vhicule  Portici et  Castellamare, il
se trouva  Salerne un peu avant cinq heures.

A cent pas de l'auberge, il descendit, rgla ses comptes avec son
dernier cocher et rentra  pied  l'htel, sans faire plus de bruit que,
s'il venait de faire une promenade  Eboli ou  Montalta.

Luisa n'tait pas encore de retour.

A six heures, on entendit le bruit d'une voiture; Michele courut  la
porte: c'taient sa soeur de lait et Salvato qui revenaient de Poestum.

Michele ne connaissait pas Poestum; mais, en admirant le visage
rayonnant des deux jeunes gens, il dut penser qu'il y avait de bien
belles choses  voir  Poestum.

Et, en effet, il semblait que Luisa et la tte ceinte d'une aurole de
bonheur et Salvato d'un rayon d'orgueil.

Luisa tait plus belle, Salvato tait plus grand.

Quelque chose d'inconnu, et de visible cependant, s'tait complt dans
la beaut de Luisa. Il y avait en elle cette diffrence qu'il dut y
avoir entre Galathe statue, et Galathe femme.

Supposez la Vnus pudique entrant dans l'Eden et, sous le souffle de
l'ange de l'amour, devenant l've de la Gense.

C'tait sur ses joues la blancheur du lis avec la teinte et le velout
de la pche; c'tait dans ses yeux la dernire lueur de la virginit se
mlant aux premires flammes de l'amour.

Sa tte, renverse en arrire, semblait n'avoir point la force de porter
le poids de son bonheur; ses narines, dilates, cherchaient  aspirer
dans l'air des parfums nouveaux et jusque-l ignors; sa bouche,
entr'ouverte, laissait passer un souffle haletant et voluptueux.

Michele, en la voyant, ne put s'empcher de lui dire:

--Qu'as-tu donc, petite soeur? Oh! comme tu es belle!

Luisa sourit, regarda Salvato et tendit la main  Michele.

Elle semblait lui dire:

--Je dois ma beaut  celui  qui je dois mon bonheur.

Puis, d'une voix douce et caressante comme un chant d'oiseau:

--Oh! comme c'est beau, Poestum! dit-elle. Quel malheur de ne point
pouvoir y retourner demain, aprs-demain, tous les jours!

Salvato la serra contre son coeur. Il est vident qu'il trouvait, comme
Luisa, que Poestum tait le paradis du monde.

Les deux jeunes gens, d'un pas si lger qu'il semblait effleurer les
marches de l'escalier, rentrrent dans leur chambre. Mais, avant d'y
rentrer, Luisa se retourna et laissa tomber ces mots:

--Michele, dans un quart d'heure, nous partons.

Au bout d'un quart d'heure, la voiture tait prte; mais ce ne fut qu'au
bout d'une heure que Luisa descendit.

Cette fois, sa physionomie tait bien diffrente. Son visage s'tait
couvert d'une lgre teinte de tristesse, et la flamme de son regard
s'tait tempre dans les larmes.

Quoiqu'ils dussent se revoir le lendemain, les adieux des jeunes gens
n'en avaient pas moins t tristes. En effet, lorsqu'on s'aime et qu'on
se quitte, ne ft-ce que pour un jour, on remet pendant un jour son
bonheur aux mains du hasard.

Quelle est la sagesse si profonde qu'elle puisse prvoir ce qui se
passera entre deux soleils!

Lorsque Luisa descendit, la nuit commenait  tomber et la voiture tait
prte depuis trois quarts d'heure.

Elle tait attele de trois chevaux; sept heures sonnaient; le cocher
promettait d'tre de retour  Naples vers dix heures.

Luisa se ferait conduire droit chez les Backer, et suivrait vis--vis
d'Andr le conseil que lui avait donn Salvato.

Salvato reviendrait le lendemain dans l'aprs-midi, se mettre aux ordres
de son gnral.

Dix minutes s'coulrent en adieux. Les deux jeunes gens semblaient ne
point pouvoir se sparer. Tantt c'tait Salvato qui retenait Luisa;
tantt c'tait Luisa qui retenait Salvato.

Enfin, la voiture partit, les grelots sonnrent, et le mouchoir de
Luisa, tremp de larmes, jeta  son amant un dernier adieu, que celui-ci
lui rendit en agitant son chapeau.

Puis la voiture, qui avait commenc  disparatre dans l'obscurit,
disparut tout  fait dans la courbe de la rue.

Au fur et  mesure que Luisa s'loignait de Salvato, cette puissance
magntique que le jeune homme avait exerce sur elle se calmait, et
Luisa, se rappelant le sujet qui l'avait amene, redevenait srieuse,
et, du srieux, passait  la tristesse.

Pendant toute la route, Michele ne dit pas un mot qui pt faire allusion
au secret qu'il avait surpris et au voyage qu'il avait fait.

On traversa successivement Torre-del-Greco, Portici, Resina, le pont de
la Madeleine, la Marinella.

Les Backer demeuraient strada Medina, entre la strada dei Fiorentini et
la via Schizzitella.

Ds Marinella, Luisa avait donn l'ordre au cocher de la dposer  la
fontaine Medina, c'est--dire  l'extrmit de la strada del Molo.

Mais,  l'extrmit de la rue del Piliere, Luisa commena de
s'apercevoir,  l'affluence du monde qui se prcipitait vers la strada
del Molo, que quelque chose d'extraordinaire se passait dans le
quartier.

A la hauteur de la strada del Porto, le cocher dclara qu'il lui tait
impossible d'aller plus loin avec sa voiture: son cheval risquait d'tre
ventr par ceux que lui-mme menaait d'craser.

Michele fit ce qu'il put pour obtenir de sa soeur de lait qu'elle revnt
sur ses pas, suivt un autre chemin ou prt une barque au Mle.

Cette barque, en une demi-heure, l'eut conduite  Mergellina.

Mais Luisa avait un but qu'elle considrait comme sacr, et elle refusa
de s'loigner. D'ailleurs, cette foule se prcipitait vers la rue
Medina, le bruit qu'on entendait venait de la rue Medina, et, aux
quelques paroles que surprenait la jeune femme, se mlaient des mots qui
veillaient l'inquitude dans son coeur.

Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait dans la rue Medina,
parlait de complots, de trahisons, de massacres, et nommait les Backer.

Elle sauta  bas de la voiture, et, toute frissonnante, prit le bras de
Michele, avec lequel elle se laissa entraner par le flot.

On voyait au fond de la rue briller des torches et tinceler des
baonnettes; puis, au milieu d'une rumeur confuse, on entendait des cris
de menace.

--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle de la fontaine, et
dis-moi ce que tu vois.

--Michele obit, et ainsi, dpassant toutes les ttes, put plonger au
fond de la rue.

--Eh bien? demanda Luisa.

Michele hsitait  rpondre.

--Mais parle donc! s'cria Luisa de plus en plus inquite, parle donc!
Que vois-tu?

--Je vois, dit Michele, des hommes de la police qui portent des torches,
et des soldats qui gardent la maison de MM. Backer.

--Ah! dit Luisa, ils ont t dnoncs, les malheureux! Il faut que je
pntre jusqu' eux, il faut que je les voie.

--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es pour rien l dedans,
n'est-ce pas?

--Dieu merci, non.

--Alors, viens; loignons-nous.

--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avanons.

Et, tirant  elle Michele, elle le fora de descendre de la margelle et
de rentrer dans la foule.

En ce moment, les cris redoublrent, et il se fit un grand mouvement
parmi cette foule. On entendit les crosses des fusils retentir sur le
pav, des voix impratives crirent: Place! une espce de tranche
s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvrent en face des deux
prisonniers, dont l'un--c'tait le plus jeune--tenait, entre ses bras
lis autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons.

Ils taient au milieu d'hommes portant d'une main des torches et de
l'autre des sabres, et, malgr les injures, les hues et les insultes de
la canaille, toujours prte  insulter,  huer,  injurier le plus
faible, ils marchaient tte leve, comme des gens qui confessent
hautement leur foi.

Stupfaite  cette vue, Luisa, au lieu de se ranger comme les autres,
resta immobile et se trouva en face du plus jeune des deux prisonniers,
c'est--dire d'Andr Backer.

Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en arrire.

--Ah! madame, dit amrement le jeune homme, je savais bien que c'tait
vous qui m'aviez trahi; mais je ne savais pas que vous eussiez le
courage d'assister  mon arrestation!

La San-Felice voulut rpondre, nier, protester, jurer Dieu; mais le
prisonnier l'carta doucement, et passa en disant:

--Je vous pardonne, au nom de mon pre et au mien, madame; puissent Dieu
et le roi vous pardonner comme moi!

Luisa voulut rpondre, la voix lui manqua; et, au milieu des cris:
C'est elle! c'est cette femme, c'est la San-Felice qui les a dnoncs!
elle tomba dans les bras de Michele.

Les prisonniers continurent leur route vers le Castel-Nuovo, o ils
furent enferms sous la garde de son commandant, le colonel Massa.




                                    CXV

                                L'APOTHOSE


Lorsque Luisa revint  elle, elle se trouva dans une espce de caf
faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele
l'y avait transporte  travers la foule, qui s'tait amasse  la
porte, et la regardait par les fentres fermes et pas les portes
ouvertes.

Cette foule rptait les paroles du prisonnier et disait en la montrant
du doigt:

--C'est elle qui les a dnoncs.

En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oubli; mais peu  peu, en
regardant autour d'elle, en reconnaissant o elle se trouvait, en voyant
cette multitude amasse autour de la maison, elle se souvint de tout ce
qui s'tait pass, jeta un cri et cacha sa tte dans ses mains.

--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et
rentrons chez moi!

La chose n'tait point difficile; il y avait alors et il y a encore
aujourd'hui, entre le thtre Saint-Charles et le thtre du Fondo, une
station de voitures pour la commodit des dilettanti qui venaient, 
cette poque, assister  la reprsentation des chefs-d'oeuvre de
Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister  celle
des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela
une voiture ferme, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada
del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des
assistants, selon que ceux-ci, taient patriotes ou bourboniens, lui
savaient gr ou lui voulaient mal pour sa prtendue dlation, y monta
avec elle et referma la portire en disant:

--A Mergellina!

La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la
rue Chiaa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrta  la maison du
Palmier.

Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir.

La jeune fille avait sur les lvres cette joyeuse expression des mauvais
serviteurs qui ont une fcheuse nouvelle  annoncer.

--Ah! dit-elle entamant la conversation la premire, pendant que madame
n'y tait point, il s'est pass de belles choses ici!

--Ici? demanda Luisa.

--Oui, ici, madame.

--Ici, dans la maison ou  Naples?

--Ici, dans la maison.

--Que s'est-il donc pass?

--Madame aurait d me dire, dans le cas o l'on m'interrogerait sur M.
Andr Backer, ce qu'il faudrait rpondre.

--On vous a donc interroge sur M. Andr Backer?

--Comment, madame! j'ai t arrte, conduite  la police, menace de la
prison si je ne disais pas qui tait venu la nuit passe chez madame. On
savait que quelqu'un tait venu; seulement, on ne savait pas qui.

--Et vous avez nomm M. Backer?

--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas t tente d'aller en prison,
moi. Ce n'tait point pour moi que M. Backer tait venu.

--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant
sa tte dans ses mains.

--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'tre convaincue, malgr ma
dngation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu
dissimuler la prsence de M. Andr Backer chez madame, ne dissent que M.
Andr Backer tait l'amant de madame, comme on commence  le dire de M.
Salvato.

--Oh! Giovannina! s'cria Michele.

Luisa se leva, lana un regard d'tonnement et de reproche  la jeune
fille, et, d'une voix douce mais ferme:

--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de
reconnatre mes bonts par une si grande ingratitude. Demain, vous
sortirez de chez moi.

--Comme il fera plaisir  madame, rpondit insolemment la jeune fille.

Et elle sortit sans mme se retourner.

Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main 
Michele, qui s'agenouilla devant elle.

--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en clatant en sanglots.

Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus motionn qu'il
sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui.

--Voil une soire mauvaise, en effet, aprs une belle journe, dit-il.
Pauvre petite soeur! tu tais si heureuse en revenant de Poestum!

--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle
voix me dit  l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon
bonheur est pass. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite
cette folle!

--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de
te dire,  toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout:
l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donn, son sjour
dans la maison, tes intimits avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi,
qu'il n'y a pas de mal  tout cela; mais le monde y verra du mal, et,
si, au lieu d'avoir intrt  se taire en restant chez toi, elle a
intrt  parler, ne ft-ce que par vengeance, ta rputation en
souffrira.

--Ne ft-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se
vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien.

--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui
d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et,
depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina tait de ces
esprits-l; Tu ne t'en es point aperue, toi?

Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rbellions de la
jeune fille l'tonnaient en effet. Elle s'tait demand plusieurs fois
la cause de ce changement de caractre et n'avait pu s'en rendre compte.
Elle avait pu s'tre trompe; mais, du moment que Michele reconnaissait
comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre,
c'est que, rellement, cette mauvaise disposition existait.

Tout  coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec
inquitude autour d'elle:

--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous coute point.

Michele s'avana vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le
bruit de ses pas, de sorte qu'au moment o la porte de la chambre de
Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina
coutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et ferme de l'autre
tait-elle un pur effet du hasard?

Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux
pieds de sa soeur:

--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: Personne ne nous
coutait, mais je dirai: Personne ne nous coute plus.

--Eh bien, dit Luisa en teignant sa voix et en se penchant sur Michele,
voil deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupons.
Lorsque, la nuit dernire, le pauvre Andr Backer est venu me voir, il
savait de point en point ce qui s'tait pass entre Salvato et moi. Ce
matin, tandis qu' Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme
est arrive, racontant  Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez
moi la nuit prcdente, jusqu' deux heures du matin, et ne s'tait
retir qu' trois, aprs avoir caus une heure avec moi. De qui viennent
ces dnonciations, sinon de Giovannina, je te le demande?

--_Managgia la Madonna!_ murmura Michele, voil qui tait grave. Mais je
ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et  moins d'une certitude,
ne fais pas d'clat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne
le suivrais pas.

--Lequel?

--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier  Palerme; voil ce qui
coupera court  tous les mauvais propos.

Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tte
dans ses mains, et, d'une voix touffe:

--Hlas! rpondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami...

--Eh bien?

--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui.

Et un gmissement profond s'chappa du coeur de Luisa.

Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait
les soupons qu'avait fait natre en lui la joie de Salerne.

En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication.
Mais ces pas ne cherchaient point  se dissimuler. Elle releva la tte
et couta avec inquitude. Dans la situation o elle se trouvait, tout
tait, en effet, inquitant.

Bientt on frappa  sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda:

--Chre Luisa, tes-vous chez vous?

--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.

La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le
maintint o il tait.

--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'cria la duchesse, seule
et presque dans l'obscurit, avec votre frre de lait, tandis que l'on
vous fait chez moi un triomphe?

--Un triomphe, chez vous, chre Amlie? demanda Luisa tout tonne. Et 
quel propos?

--Mais  propos de ce qui s'est pass. N'est-il pas vrai que vous avez
dcouvert une conspiration qui nous menaait tous, et qu'en la
dnonant, non-seulement vous nous avez sauvs tous, mais encore vous
avez sauv la patrie!

--Oh! vous aussi, Amlie, s'cria Luisa en laissant chapper un sanglot,
vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie!

--Infamie! s'cria  son tour la duchesse,  laquelle son ardent
patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparatre les choses
sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient  Luisa; tu
appelles infamie une action qui et illustr une Romaine du temps de la
Rpublique! Ah! pourquoi n'tais-tu pas ce soir chez nous quand cette
nouvelle est arrive: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excit.
Monti a improvis des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont propos
de te dcerner la couronne civique; Cuoco, qui crit l'histoire de notre
rvolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera
demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contracte
envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour
t'embrasser; les hommes t'attendaient  genoux pour te baiser la main;
quant  moi, j'tais fire et joyeuse d'tre ta meilleure amie. Demain,
Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'lvera des autels,
comme Athnes en levait  Minerve, desse protectrice de la patrie.

--Oh! malheur! s'cria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une
double tache sur moi! 7 fvrier! 7 fvrier! date terrible!

Et elle tomba renverse, presque mourante, dans les bras de la duchesse
Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il
avait commise, plein de remords en voyant dans cet tat celle qu'il
aimait plus que sa vie, dchirait avec ses ongles sa poitrine
ensanglante.

Le lendemain, 8 fvrier 1799, on lisait dans _le Moniteur parthnopen_,
en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes:

Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a dcouvert hier
soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques sclrats insenss,
qui, se fiant  la prsence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise
dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi 
dimanche, c'est--dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les
bons patriotes et tenter une contre-rvolution.

Les chefs de ce projet impie taient les banquiers Backer pre et fils,
Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Mdina. Ils ont t
arrts hier au soir et conduits en prison, Andr Backer portant, comme
symbole de sa honte, le drapeau royal trouv chez lui. On y a trouv
aussi un certain nombre de cartes de sret, qui devaient tre
distribues  ceux que l'on voulait pargner. Tous ceux qui n'auraient
point t porteurs de ces cartes taient dsigns pour la mort.

Diverses arrestations secondaires ont eu lieu  la suite de cette
arrestation principale, et le monastre de San-Francesco-delle-Monache,
attendu l'opportunit du local (chacun sait qu'il forme une espce
d'le), a t dsign pour servir de prison aux prvenus. Les
religieuses l'ont, par consquent, abandonn, et sont passes  celui de
Donna-Albina.

Au nombre des individus arrts, outre Backer pre et fils; on compte
le cur des Carmes, le prince de Canassa, les deux frres Jorio, l'un
magistrat, l'autre vque, et un juge nomm Jean-Baptiste Vecchione.

Un dpt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres
et baonnettes, a t, en outre, trouv  la douane.

Gloire  Luisa Molina San-Felice! Elle a sauv la patrie!




                                   CXVI

                             LES SANFDISTES


L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans toute la basse Calabre
l'effet de l'tincelle lectrique.

Et, en effet, plus on tait loign de Naples, plus le faible reflet
intellectuel qui manait de la capitale allait s'amoindrissant. Le
cardinal avait mis les pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium,
cet asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la Calabre
avait travers les sicles en demeurant dans la plus exacte ignorance et
dans la stagnation la plus complte; de sorte que les mmes hommes qui,
la veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: Vive la
Rpublique! meurent les tyrans! se mirent  crier, de la mme voix:
Vive la religion! vive le roi!  mort les jacobins!

Malheur  ceux qui se montraient indiffrents  la cause bourbonienne et
qui ne criaient pas plus fort ou du moins aussi fort que les autres; ils
taient accueillis de ce cri: Voil un jacobin! et ce cri, ds qu'il
se faisait entendre, tait, comme  Naples, une condamnation  mort.

Les partisans de la rvolution ou ceux qui avaient manifest leur
sympathie pour les Franais taient forcs de quitter leurs maisons et
de fuir. Jamais le _Dulcia linquimus arva_ de Virgile n'eut un cho plus
triste et plus retentissant.

Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la haute Calabre,
s'arrtant lorsqu'ils parvenaient  chapper aux poignards de leurs
compatriotes, les uns  Monteleone, les autres  Catanzaro ou  Cotrone,
seules villes o eussent pu s'tablir des municipes et un pouvoir
dmocratique. Cette persistance dans une opinion rpublicaine tait
maintenue dans ces trois villes par l'esprance de l'arrive de l'arme
franaise.

Mais, de toutes les autres villes souleves par L'encyclique du
cardinal, on voyait sortir, comme si elles allaient en procession, des
multitudes de citoyens, prcds de leur cur la croix en main, et ayant
 leur chapeau des rubans blancs, signes visibles de leurs opinions; ces
bandes, si elles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si
elles venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des villes et des
villages tout entiers abandonns par les hommes valides n'taient plus
habits que par les femmes, les vieillards et les enfants, de faon
qu'en peu de jours le seul camp de Palmi runit environ vingt mille
hommes arms, tandis que celui de Mileto en comptait presque autant,
tous ces hommes portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les
riches donnant aux pauvres, les couvents  tous.

Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait des
ecclsiastiques de tout grade, depuis le simple cur d'un hameau de
quelques centaines d'hommes jusqu' l'vque des grandes villes. Il y
avait des propritaires riches  millions, de pauvres journaliers
gagnant  grand'peine dix grains par jour.

Enfin, dit l'crivain sanfdiste Dominique Sacchinelli, auquel nous
empruntons une partie des dtails de cette miraculeuse campagne, enfin
il y avait dans cette foule quelques honntes gens mus par l'amour du
roi et le respect de la religion, mais, malheureusement, un bien plus
grand nombre d'assassins et de voleurs pousss par l'esprit de rapine et
par la soif de la vengeance et du sang.

Cinq ou six jours aprs son arrive  Catona, le cardinal, qui passait
toutes les journes  son balcon, vit se dtacher de la pointe du Phare
et se diriger vers lui une petite barque manoeuvre par un moine et
monte par deux pcheurs. Mais, comme moine et pcheurs avaient pour eux
le courant et la brise, les pcheurs laissaient reposer leur avirons, et
le moine,  l'arrire, tenait l'coute de la voile et dirigeait la
barque, qui aborda sur la plage de Catona,  l'endroit mme o le
cardinal avait dbarqu quelques jours auparavant.

Ce moine marin avait d'abord intrigu quelque peu le cardinal, qui avait
demand sa lunette d'approche pour examiner le phnomne; mais le
phnomne lui avait t bien vite expliqu. Dans le moine marin, il
avait reconnu notre ancienne connaissance fra Pacifico.

A peine la barque eut-elle abord, que le frre capucin sauta  terre,
et, d'un pied aussi ferme sur terre que sur mer l'avait t sa main, se
dirigea vers la maison qu'habitait Son minence.

Le cardinal connaissait fra Pacifico et de rputation et de vue. De
rputation, il savait qu'il tait un ancien marin de la frgate _la
Minerve_, et n'ignorait point de quelle faon la vocation lui tait
venue. De vue, il l'avait rencontr chez le roi Ferdinand, posant pour
la crche avec son ne Giacobino, et la renomme lui avait apport le
rcit des faits et gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours
de combat qui avaient prcd la prise de Naples.

Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui fit hter le pas au
moine, lequel, cinq minutes aprs, avait l'honneur de baiser la main de
Son minence.

Maintenant, quelle cause avait fait quitter  fra Pacifico son couvent
de Saint-Hrem et l'amenait en Calabre?

En deux mots, nous allons l'expliquer  nos lecteurs.

La conspiration contre-rvolutionnaire de Backer, confie si
imprudemment par Andr  Luisa, et dnonce si prudemment par Michele au
gnral Championnet, avait commenc  s'organiser ds la fin de
dcembre, c'est--dire quelques jours  peine aprs le dpart de
Ferdinand.

Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en taient nous, et l'on
cherchait un homme sr pour en porter la communication  Ferdinand.

On s'adressa au vicaire de l'glise del Carmine, qui, comme nous l'avons
dit, faisait partie de la conspiration.

Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accept par acclamation. Fra
Pacifico, dj populaire  Naples par sa manire de faire la qute,
avait obtenu, dans les derniers vnements, un surcrot de popularit
qui ne permettait pas de mettre un instant en doute son courage et son
royalisme.

Des ouvertures avaient donc t faites  fra Pacifico pour se rendre 
Palerme et faire part au roi du gigantesque complot qui se tramait en sa
faveur.

Fra Pacifico avait accept avec joie cette dangereuse mission. Son
oisivet lui pesait au moins autant qu' Oreste son innocence, et, au
milieu de tous ses confrres imbciles ou poltrons, le moine mordait
rageusement son frein et entrait dans des orages de colre qui
retombaient en grle de coups de bton sur le dos du pauvre Giacobino.

A peine eut-il t mis au courant de la mission qui lui tait confie,
et eut-il, sous la direction du chanoine Jorio, appris par coeur ce
qu'il avait  dire au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne
tombt aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui confier aucun
papier,--qu'il tira Giacobino de l'curie comme s'il allait en qute,
sortit du couvent son bton de laurier  la main, descendit le largo
delle Pigne, prit la strada San-Giovanni  Carbonara, par l'Arenaccia,
gagna le pont de la Maddalena, et, le mme jour, tantt marchant  pied,
tantt port par Giacobino, alla coucher  Salerne.

Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journes possibles, devait
suivre les bords de la mer Thyrrnienne, et,  la premire occasion
qu'il trouverait, passer en Sicile.

En cinq ou six jours, fra Pacifico tait parvenu au Pizzo. Il avait, l,
des recommandations pressantes pour un certain Trenta-Capelli, ami du
vicaire des Carmes, et dont le dvouement  la famille des Bourbons
tait bien connu.

Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait reu fra Pacifico chez
lui, mais encore lui avait mnag sur une balancelle son passage pour
Palerme.

Fra Pacifico s'tait donc embarqu au Pizzo, laissant, aprs une
onctueuse et touchante recommandation, Giacobino aux mains de
Trenta-Capelli, qui avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du
moine les plus grands gards. Fra Pacifico voulait bien battre son ne,
fra Pacifico ne pouvait mme point se passer de le battre, mais il ne
voulait point que d'autres le battissent.

En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa bte.

Fra Pacifico avait heureusement abord  Palerme et s'tait
immdiatement dirig vers le palais royal.

Mais, l, il avait appris que le roi chassait dans les bois de la
Ficuzza.

Il avait demand, pour cause d'urgence,  tre introduit prs de la
reine. La reine,  qui le nom de fra Pacifico tait bien connu, ne
l'avait point fait attendre, et l'avait reu  l'instant mme.

Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprmatie qu'exerait Sa
Majest, n'avait point hsit une minute  lui dbiter le discours que
lui avait fait apprendre de mmoire le chanoine Jorio.

La reine avait jug la nouvelle si importante, qu'elle avait, 
l'instant mme, fait mettre les chevaux  une voiture, y avait fait
monter avec elle Acton et fra Pacifico, et tait partie pour la Ficuzza.

On tait arriv juste au moment o le roi arrivait lui-mme de la
chasse. Sa Majest tait de fort mauvaise humeur.

Son fusil, ce qui ne lui tait jamais arriv, avait rat deux fois: une
premire fois sur un sanglier, l'autre sur un chevreuil; ce que le roi
regardait non-seulement comme un accident dplorable, mais encore comme
le pire de tous les prsages.

Il tourna donc le dos  Acton, rudoya la reine et couta  peine fra
Pacifico, qui lui dbita, comme il avait fait  Caroline, tous les
dtails du complot.

Au nom de Backer, le roi se rassnra quelque peu; mais,  celui de
Jorio, son visage se bouleversa.

--Les imbciles! s'cria-t-il, ils conspirent avec le premier jettatore
de Naples, et ils veulent que leur complot russisse! J'estime fort le
vicaire del Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le prince de
Canossa, quoique je le connaisse; j'aime les Backer comme la prunelle de
mes yeux; mais, parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains de
leur tte. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils soient bien las de la
vie.

La reine n'avait point contre les jettatori les mmes prventions que
Ferdinand, parce qu'elle n'avait point les mmes prjugs; mais elle
avait pour le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia
donc les questions  fra Pacifico, qui rpondit  tout avec la franchise
d'un marin et la confiance d'un enthousiaste.

Selon fra Pacifico, avec les prcautions prises, il n'y avait aucune
crainte  concevoir et la conspiration ne pouvait manquer de russir.

Le roi, la reine et Acton se runirent en comit, et il fut convenu que
l'on enverrait fra Pacifico au cardinal pour que celui-ci ft prvenu de
ce qui se passait  Naples et tirt des capacits guerrires et
religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait en tirer.

En consquence, aprs avoir eu l'honneur de dner  la table de Leurs
Majests Siciliennes, fra Pacifico revint  Palerme dans la compagnie du
roi, de la reine et du lieutenant gnral.

L, on avisa au moyen de l'expdier en Calabre le plus tt possible; et,
comme le moine, en sa qualit de partie intresse, tait admis au
conseil, il dclara qu' son avis, le mode de locomotion le plus rapide
tait une bonne barque, avec la voile latine pour les heures o il y
aurait du vent, et deux bons rameurs pour les heures o il n'y en aurait
pas.

En consquence, on donna mille ducats  fra Pacifico pour l'achat ou la
nolisation de la barque, le reste de la somme devant,  titre de
gratification, revenir au couvent.

Ds le mme soir, fra Pacifico, moyennant six ducats, eut frt une
barque, monte de deux rameurs, et, avant minuit, il se mettait en
route.

Au bout de quatre jours, la barque doublait le Phare, et, deux heures
aprs, comme nous l'avons dit, abordait  Catona.

Fra Pacifico tait porteur d'une lettre autographe de Ferdinand pour le
cardinal.

Cette lettre tait conue en ces termes:

Mon minentissime, j'ai reu, comme vous le comprenez bien, avec la
plus vive satisfaction, la nouvelle de votre arrive  Messine, et,
subsquemment, celle de votre heureux dbarquement en Calabre.

Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, est un modle
d'loquence guerrire et religieuse, et je ne doute pas qu'elle ne nous
vaille bientt, jointe  la popularit de votre nom, une brave et
nombreuse arme.

Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne vous est pas inconnu: c'est
fra Pacifico, du couvent des capucins de Saint-Hrem. Il arrive de
Naples et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le dit le
proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, il y a  boire et 
manger.

Le bon est que l'on s'occupe de nous  Naples et que l'on songe  faire
de nouvelles Vpres siciliennes contre ces brigands de jacobins; le mal
est que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration des jettateurs
comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur.

C'est vous dire, mon minentissime, que, plus que jamais, je compte sur
vous, ne voyant mon salut qu'en vous.

Je mets, avec son autorisation et celle de son suprieur, fra Pacifico
 votre disposition. C'est, vous le savez, un serviteur brave et dvou.
Je ne doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilit, soit que vous
vous dcidiez  le renvoyer  Naples, soit que vous prfriez le garder
prs de vous.

Ne quittez point Catona, et n'entrez point en Calabre sans m'avoir
adress un plan dtaill de la marche matrielle et politique que vous
comptez suivre. Mais ce que je vous recommande avant tout, c'est de
n'accorder aucun pardon aux coupables, de les punir sans piti, pour
l'exemple des autres, et cela, ds que le crime commis par eux vous sera
avr. La trop grande indulgence dont nous avons us est cause de l'tat
dplorable dans lequel nous nous trouvons.

Que le Seigneur vous conserve et bnisse de plus en plus vos
oprations, comme l'en prie dans son indignit et comme vous le souhaite
votre affectionn,

FERDINAND B.

Le cardinal avait une mission toute prte  donner  fra Pacifico.

C'tait de l'envoyer  de Cesare pour ordonner  son lieutenant de faire
sa jonction avec lui, Ruffo.

On avait eu des nouvelles du faux prince hrditaire, et les nouvelles
taient des plus satisfaisantes.

Du moment que de Cesare avait t reconnu pour le duc de Calabre par
l'intendant de Bari et par les deux vieilles princesses, nul n'et os
mettre un doute sur son identit.

En consquence, aprs avoir reu  Brindisi les dputations de toutes
les villes environnantes, il se mit en marche pour Tarente, o il arriva
avec trois cents hommes,  peu prs.

L, lui, Boccheciampe et leurs compagnons rsolurent, sur le conseil que
leur avaient donn M. de Narbonne et les vieilles princesses, de se
sparer. De Cesare, c'est--dire le prince Franois, et Boccheciampe,
c'est--dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre; les autres,
c'est--dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et Pitta Luga,
s'embarqueraient sur la felouque qu'ils avaient nolise  Brindisi et
qui viendrait les prendre  Tarente, et iraient  Corfou presser
l'arrive de la flotte turco-russe.

Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq aventuriers que nous
venons de nommer les derniers, qu' peine furent-ils en mer, une galre
tunisienne leur donna la chasse et les fit prisonniers.

Il est vrai que le consul d'Angleterre les rclama et qu'ils furent
rendus  la libert aprs une captivit de quelques mois. Mais, comme
ils sortirent d'esclavage trop tard pour prendre part aux vnements qui
nous restent  raconter, nous nous contenterons de rassurer nos lecteurs
sur leur sort, et nous reviendrons  de Cesare et  Boccheciampe, qui,
comme on va le voir, faisaient merveille.

De Tarente, ils taient partis pour Mesagne: l, ils furent reus avec
tous les honneurs dus  leur rang suppos. Ils s'arrtrent un instant
dans cette ville, rtablirent l'ordre dans la province et la mirent en
tat de soutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu'ils
prparaient.

A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'tait dmocratise. Ils
se mirent aussitt en marche, se recrutrent en route d'une centaine
d'hommes et rtablirent le gouvernement bourbonien.

L, les dputations se succdrent. Elles arrivrent non-seulement de
Lecce, de la province de Bari, mais encore de la Basilicate,
c'est--dire de l'extrmit oppose  la Calabre. De Cesare recevait les
dputs avec beaucoup de dignit, mais aussi de reconnaissante
affection. A tous il disait qu'il fallait que tout fidle sujet du roi
prt les armes et combattt la rvolution, de sorte que, de ces
rceptions gracieuses et de ces loquents discours, il rsulta une
grande augmentation de volontaires.

Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur un terrain si facile.
A Francavilla, on s'tait tir des coups de fusil et donn des coups de
couteau. Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tu ou
bless quelques dmocrates. De Cesare et Boccheciampe arrivrent, et, il
faut leur rendre cette justice, leur arrive fit cesser  l'instant mme
les assassinats.

Nous avons eu entre les mains une proclamation de Cesare, signe
_Franois, duc de Calabre_, dans laquelle le faux prince, se dnonant
par son humanit, disait que se rendre justice soi-mme tait usurper
les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser aux magistrats la
terrible responsabilit de la vie et de la mort, et que Son Altesse
voyait avec le plus grand dplaisir les royalistes se livrer  de
semblables excs.

C'tait assez imprudent au faux prince de parler sur ce ton, lorsque
Ferdinand recommandait  Ruffo l'extermination des jacobins.

A Naples, il et t immdiatement reconnu pour un aventurier; mais, en
Calabre, on ne continua pas moins, malgr cette imprudente piti, de le
prendre pour un prince.

Aprs deux jours passs  Francavilla, de Cesare et Boccheciampe taient
entrs  Ostuni, qu'ils avaient trouve dans la plus complte anarchie.
Le parti royaliste, triomphant  leur approche, s'tait empar de toute
l'autorit et avait voulu massacrer un des patriotes les plus connus et
les plus intelligents du pays, et, avec lui, toute sa famille.

Ce patriote, homme non-seulement d'un grand talent comme mdecin, mais
encore d'un grand coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.

Voyant l'invitable danger venu  lui, il rsolut de se sacrifier, mais,
en se sacrifiant, de sauver sa famille.

En consquence, il barricada l'entre principale de sa maison, qu'il se
prpara  dfendre jusqu' la dernire extrmit, tout en faisant fuir
sa famille par une porte abandonne depuis longtemps et qui donnait sur
une ruelle sombre et dserte.

Les brigands se rurent alors contre la faade de la maison, qui donnait
sur la grande rue et qui tait barricade.

Au moment o la porte s'ouvrait, afin que la colre de toute cette
multitude se tournt contre lui, il lcha ses deux coups de fusil sur
les assaillants, tua un homme et en blessa un autre.

Puis il jeta derrire lui son fusil dcharg et se livra  ses
bourreaux.

Ceux-ci avaient prpar un bcher pour le brler, lui, sa femme et ses
trois enfants; mais il leur fallut,  leur grand regret, se contenter
d'une seule victime.

Ils le lirent sur le bcher et le brlrent  petit feu.

De Cesare et Boccheciampe avaient t prvenus de ce qui se passait. Ils
mirent leurs chevaux au galop; mais, quelque diligence qu'ils fissent,
ils arrivrent trop tard.

Le docteur venait d'expirer.

Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire que celle que nous
crivons sous la forme du roman, et peut-tre ne lui avons-nous donn
cette forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude de la
faire lire, et ce sont de misrables allis, ceux que, de tout temps, de
Ferdinand Ier  Franois II, de Mammone  La Gala, les Bourbons ont eu
pour dfenseurs de leur cause.

Mais aussi, passant derrire l'histoire et par les mmes chemins qu'elle
a suivis, nous avons le bonheur de pouvoir,  l'gard de certains
hommes, rectifier ses jugements. Nous avons dj peint le cardinal
Ruffo, tel qu'il tait et non point tel que les historiens, qui
n'avaient pas lu sa correspondance avec Ferdinand, nous l'avaient donn.

A un plan moins important et plus loign, nous sommes heureux de dire
la vrit sur de Cesare et Boccheciampe.

Leur arrive  Ostuni arrta le sang et fit cesser les massacres.

Il y a,  notre avis, une grande joie et un grand orgueil  sauver la
vie d'un homme; mais l'orgueil ne doit-il pas tre aussi grand, la joie
aussi grande lorsque l'on tire une mmoire des gmonies o un historien
peu consciencieux ou mal renseign l'avait trane et qu'on la
rhabilite aux yeux de la postrit?

Et voil ce qui donnera, nous l'esprons,  ce livre un cachet
particulier: c'est la conscience avec laquelle il rpandra la lumire
sur tous et mme sur ceux qui, au point de vue de notre opinion,
seraient nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, nous ne
devions, avant tout, tre leur juge.

Ce fut sur la place d'Ostuni, prs du bcher du docteur Airoldi, que fra
Pacifico rejoignit de Cesare et son compagnon. Ils taient occups 
recevoir des dputations qui non seulement venaient rendre hommage au
faux prince, mais encore lui demander des secours. Lecce tait spare
en deux parties, et les rpublicains taient les plus forts. Tarente et
Martina taient dans la mme situation; Aquaviva tait dmocratise
jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait fait serment de s'ensevelir
sous ses ruines plutt que de rester sous la domination des Bourbons.
Considres  leur vritable point de vue, les choses ne prsentaient
donc pas un succs si facile qu'on l'avait cru d'abord.

Fra Pacifico attendit que le faux prince et reu les trois ou quatre
dputations qui lui taient envoyes, et s'annona comme venant de la
part du vicaire gnral.

De Cesare plit et regarda Boccheciampe; selon lui, le seul vicaire
gnral qui pt envoyer vers lui tait le prince Franois.

L'humilit du messager ne prouvait rien. De Cesare lui-mme choisissait
pour porter ses ordres ou ses dpches des moines de bas tage; le
moine, quel qu'il soit et  quelque robe qu'il appartienne, tant
toujours bien reu partout, dans l'Italie mridionale, mais  plus forte
raison s'il a fait voeu de pauvret et appartient  quelque ordre
mendiant.

--Quel est ce vicaire gnral? demanda de Cesare pour l'acquit de sa
conscience, mais croyant savoir d'avance quelle rponse serait faite 
cette question.

--Ce vicaire gnral, rpondit fra Pacifico, est Son minence le
cardinal Ruffo, et voici la dpche dont je suis charg de sa part pour
Votre Altesse.

De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquitude croissante.

--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, dcachetez cette lettre et
lisez-la, puisqu'elle est  votre adresse.

Et, en effet, la lettre portait cette suscription:

A Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre.

De Cesare l'ouvrit et lut:

Monseigneur,

Votre auguste pre, Sa Majest Ferdinand, que Dieu garde! m'a fait
l'honneur de me nommer son lieutenant, avec charge de reconqurir son
royaume de terre ferme, envahi  la fois par les jacobins franais et
leurs principes.

Ayant appris, tant  Palerme qu' Messine, et surtout  mon
dbarquement en Calabre, o je suis descendu le 8 fvrier du prsent
mois, l'entreprise hardie que Votre Altesse avait tente de son ct, et
la faon miraculeuse dont Dieu l'avait seconde, je dpche  Votre
Altesse un de nos partisans les plus chaleureux et les plus prouvs,
pour lui dire que le roi votre pre, que Dieu garde! malgr le rang
suprme que vous tes destin  occuper, ayant daign, tant sa confiance
en moi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j'ai l'honneur
de lui faire savoir que, ds qu'elle aura assur la tranquillit des
provinces o elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre avec ce
qu'elle aura de volontaires, d'armes et de munitions, pour que nous
marchions ensemble sur Naples, o seulement nous parviendrons  trancher
les sept ttes de l'hydre.

Tout en laissant  Votre Altesse le soin d'apprcier l'poque o elle
doit me rejoindre, je lui ferai observer que le plus tt sera le mieux.

J'ai l'honneur d'tre, avec respect,
    De Votre Altesse royale,
        Le trs-humble serviteur et sujet,
            Le cardinal RUFFO.

Dans cette lettre tait insr un petit papier o, de sa plus fine
criture, le cardinal avait trac les mots suivants:

Capitaine de Cesare, le roi connat votre dvouement et l'approuve,
ainsi que celui de vos compagnons. Le jour o vous me rejoindrez, vous
abdiquerez le titre de prince, mais vous prendrez  mes cts le rang de
brigadier.

En attendant, demeurez pour tous le prince hrditaire et que Dieu vous
garde ni plus ni moins que si vous tiez lui-mme!

Celui qui vous porte ce billet, quoique tout dvou  notre cause, ne
sait que ce que voudrez lui dire, et il me parat important, surtout si
vous le renvoyez  Naples, qu'il y rentre avec la croyance que vous tes
bien vritablement le duc de Calabre.

De Cesare lut la lettre, ou plutt les deux lettres, d'un bout  l'autre
avec toute l'attention que l'on peut imaginer; puis il les passa 
Boccheciampe, tandis que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse
pour le vrai prince, se tenait respectueusement  quelque distance,
attendant ses ordres.

--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe lorsqu'il eut achev
les deux lettres et rendu  de Cesare le billet particulier qui tait
joint  la dpche officielle.

--Par la grce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.

--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut point avoir de secret pour
un serviteur si dvou que vous paraissez l'tre, et dsire que vous
connaissiez le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle vous
autorise  prendre connaissance de cette lettre.

Fra Pacifico reut, en s'inclinant jusqu' terre, la lettre des mains du
faux duc de Saxe, et la lut  son tour.

Aprs quoi, il s'inclina de nouveau en signe de remerciement et la
rendit  celui qu'il prenait pour le prince.

--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon les instructions du
cardinal, avec les quelques villes qui ont oubli leur devoir et qui
rsistent au pouvoir royal; aprs quoi, selon ses instructions toujours,
nous nous rangerons immdiatement sous ses ordres.

--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant de toute la
hauteur de sa longue taille avec la confiance d'un homme qui sait
combien il peut tre utile si on l'emploie convenablement,  quoi
allez-vous m'occuper?

Les deux jeunes gens se regardrent, et, reportant leurs yeux sur fra
Pacifico:

--Nous avons besoin d'un messager brave et habile qui nous prcde 
Martina et  Tarente, qui s'introduise dans ces deux villes et qui y
rpande nos proclamations.

--Me voil, dit fra Pacifico frappant la terre de son bton de laurier.
Ah! si j'avais Giacobino!

Les jeunes gens ignoraient ce que c'tait que Giacobino, et apprirent du
moine que c'tait son ne, qu'il avait laiss au Pizzo en s'embarquant
pour la Sicile.

Le mme soir, fra Pacifico partit pour Martina, portant une charge de
proclamations pareille  celle qu'et pu porter Giacobino.




                                   CXVII

                      OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT
                    CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC.


Fra Pacifico parti, c'est--dire le d jet, les deux jeunes gens se
demandrent comment ils allaient faire si les deux villes rsistaient.

Ils avaient une espce d'arme; mais, comme ils ne possdaient que des
couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de
munitions de sige, cette arme ne pouvait rien contre des murailles.

En ce moment, on prvint Son Altesse royale monseigneur le duc de
Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le
cas o monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il
dsirait tre au moins reu par monseigneur le duc de Saxe, les
nouvelles qu'il apportait tant de la plus haute importance.

Et, en effet,  une heure du matin, il et t bien indiscret de
dranger deux personnages si levs pour des nouvelles ordinaires.

Don Jean-Baptiste Petrucci fut,  l'instant mme, introduit en prsence
des deux jeunes gens.

Don Jean-Baptiste Petrucci tait inspecteur de la marine au nom de la
rpublique parthnopenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer 
Lecce un dtachement de cavalerie et deux pices de canon avec leurs
caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires.

Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses
canons, au lieu de les conduire  Lecce.

Il va sans dire que ceux-ci acceptrent avec joie une offre qui leur
arrivait en temps si opportun.

De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur gnral de la
marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de
loyalisme  valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom;
puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce
que l'on pouvait esprer ou craindre de Tarente et de Martina, on
rsolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui
envoyait une dputation pour demander des secours contre les
rpublicains, et particulirement contre un certain Fortunato Andreoli
qui s'tait empar de la forteresse et avait organis une garde civique,
des chasseurs et des cavaliers.

Petrucci offrit d'tre de l'expdition, afin de donner par sa prsence
du coeur  ses cavaliers.

On se mit  neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on
recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville,
ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se runirent  la
petite arme bourbonienne, qui se trouva ainsi porte  plus de mille
hommes.

De Cesare entra donc  Lecce avec une force imposante.

Andreoli s'tait retir dans le chteau et s'y tait enferm; de Cesare
le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.

La rsistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la
garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte.

Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande
importance. C'tait la premire rencontre qui avait lieu entre les
royalistes et les rpublicains, et, aux premiers coups de fusil, les
rpublicains avaient cd la place.

Nous rptons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on
n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas
d'artilleurs.

La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et des environs se
mirent en branle pour clbrer le triomphe de monseigneur le duc de
Calabre, et l'on illumina la ville _ giorno_.

Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver fra Pacifico, attir
par le bruit des cloches. Il avait accompli fidlement et intelligemment
sa mission dans les deux villes, et rapportait  la fois du bon et du
mauvais.

Le bon tait que Tarente tait prte  ouvrir ses portes sans coup
frir.

Le mauvais tait que Martina tait prte  se dfendre jusqu' la
dernire extrmit.

On rsolut alors de diviser la petite arme en deux troupes. L'une de
ces troupes, sous la conduite de Boccheciampe, rallierait compltement
Tarente au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de Cesare,
marcherait lentement sur Martina, de manire  tre rejointe par la
colonne de Boccheciampe avant d'tre arrive sous les murs de la ville.

Tarente, comme l'avait prdit fra Pacifico, ouvrit ses portes sans mme
attendre les sommations militaires, et les habitants vinrent au-devant
de Boccheciampe, portant en main la bannire royale; mais il n'en fut
pas de mme de Martina: la municipalit avait dcrt la dfense et mis
 prix les ttes des deux princes, celle du duc de Calabre  trois mille
ducats et celle du duc de Saxe  quinze cents.

Peut-tre trouvera-t-on que c'tait bien bon march; mais la ville de
Martina n'tait point riche.

A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe rejoignit
celle de Cesare, et, la jonction faite, on rsolut de donner l'assaut 
la ville, rsolution presque tmraire, en l'absence, non pas
d'artillerie, mais d'artilleurs.

On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous les moyens
d'accommodement possibles.

En consquence, on appela un trompette, on le fit monter  cheval et on
lui donna pour les habitants de Martina une proclamation leur annonant
que les troupes royales, loin de vouloir commettre la moindre hostilit
contre les Martinsiens, ne rclamaient d'eux autre chose que
l'obissance  leurs lgitimes souverains; mais que, cependant, s'ils
refusaient de satisfaire  cette juste demande, le sort des armes
dciderait de la question.

Le trompette partit  cheval, suivi des yeux par toute l'arme
bourbonienne et particulirement par ses deux chefs; mais il ne put
remplir sa mission; car, au moment o il arrivait  porte de la balle,
une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et le cheval roulrent
sur le pav.

Mais le cheval seul tait mort. L'homme se releva, et, quoique  cheval
pour aller et  pied pour revenir, il revint plus vite qu'il n'tait
all.

Les deux chefs ordonnrent  l'instant mme l'assaut et s'avancrent
contre la ville sous une grle de balles, attaquant les postes avancs
en dehors de la porte et les forant  rentrer dans la ville.

Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une grle effroyable vinrent
au secours des assigs et empchrent les troupes royales de profiter
de leur victoire; puis, comme, immdiatement aprs la pluie, vint la
nuit, force fut de remettre la continuation du sige au lendemain.

Fra Pacifico n'avait point pris part  l'action, mais n'tait point
demeur oisif pour cela.

A Lecce,  Tarente, sur la route, partout, au nombre des volontaires qui
s'taient joints  la petite troupe, il s'tait trouv des moines.

Ces moines appartenaient presque tous aux ordres mineurs, c'est--dire 
la rgle de saint-Franois.

Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, avait naturellement
exerc sur eux une certaine suprmatie. Il les avait, en consquence,
enrgiments, et, pour que les deux pices de canon ne restassent point
oisives, organiss en artilleurs.

En consquence, le soir mme de l'escarmouche, au grand tonnement des
deux chefs et  la grande dification de l'arme, on vit douze moines,
attels six par six aux deux pices, et qui les tranaient sur une
petite hauteur dominant la ville et s'levant en face de la porte.

Le matin, au point du jour, les deux pices de canon taient en
batterie.

De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions prises par fra
Pacifico, voulut visiter lui-mme la batterie.

L, tout fut expliqu d'un seul mot.

A bord de _la Minerve_, fra Pacifico, du temps qu'il y servait, avait
t chef de pice.

Non-seulement il s'tait rappel son ancien mtier, mais encore, pendant
les deux ou trois jours qui venaient de s'couler, il l'avait appris aux
moines qu'il avait enrls.

De Cesare le nomma, sance tenante, chef de l'artillerie.

Malgr cette amlioration dans son matriel, amlioration qui lui
promettait la victoire, de Cesare voulut user de modration envers les
Martinsiens et leur envoya un second parlementaire, porteur des mmes
instructions que le premier.

Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire  porte de fusil, les
Martinsiens firent feu sur lui, comme ils avaient fait feu sur le
premier.

En rponse  cette fusillade, les deux pices de fra Pacifico
grondrent, et, en grondant, semrent sur les dfenseurs des murs une
pluie de mitraille qui les dcima.

A cette reconnaissance d'une artillerie ignore qui tout  coup, et sans
avoir cri gare, s'tait mle  la conversation et avait couch sur le
carreau une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs des assigs
un moment d'hsitation.

Les deux chefs royalistes en profitrent.

Corses tous deux et braves comme des Corses, ils oublirent leur
prtendue grandeur qui et d les attacher au rivage, et, une hache  la
main, s'lancrent contre les portes, qu'ils se mirent  enfoncer.

Toute l'arme les suivit avec enthousiasme; les Calabrais n'avaient
jamais entendu dire que les princes fissent, pendant les siges, la
besogne des pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La porte
fut enfonce du coup, et, de Cesare et Boccheciampe en tte, la petite
arme entra dans la ville comme un torrent qui a bris sa digue.

Les Martinsiens essayrent d'arrter ce flot humain, de tenir dans les
maisons, de dfendre les places, de se fortifier dans les glises.
Poursuivis pied  pied, fusills  bout portant, ils ne purent se
rallier, et, forcs de traverser la ville en courant, ils sortirent en
dsordre, en fugitifs, par le ct oppos  celui o les bourboniens
taient entrs.

Un seul groupe de rpublicains se rallia autour de l'arbre de la
libert, et s'y fit tuer depuis le premier jusqu'au dernier.

L'arbre fut abattu comme ses dfenseurs, coup en morceaux, mis en
bcher, et servit  brler les morts, et, avec eux, quelque peu de
vivants.

Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent ce qu'ils purent
pour arrter le carnage; mais il y avait parmi les vainqueurs une telle
animation, qu'ils russirent moins bien que dans les autres villes.

La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos deux aventuriers
croyaient toutes choses apaises dans les provinces, lorsqu'ils
apprirent que Bari, malgr l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva,
venait de proclamer le gouvernement rpublicain et avait jur de le
maintenir.

La chose lui tait d'autant plus facile qu'elle avait reu par mer un
secours de sept  huit cent Franais.

De Cesare et Boccheciampe en taient  se demander s'ils devaient
attaquer Bari malgr ce renfort, ou, laissant derrire eux la rvolution
soutenue par les baonnettes franaises, se rendre  l'ordre du cardinal
en le rejoignant.

Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Franais avait quitt Bari et
s'avanaient sur Casa-Massima. Ils savaient que la colonne franaise
comptait sept cents hommes seulement. L'arme bourbonienne en comptait
prs de deux mille, c'est--dire une force presque triple. Ils
rsolurent de risquer une rencontre avec les troupes rgulires.
C'tait, d'ailleurs, une extrmit  laquelle il fallait toujours
arriver.

Mais, pour s'assurer plus certainement encore l'avantage, les deux amis
dcidrent de surprendre les Franais dans une embuscade qu'ils
tabliraient sur leur chemin. Ils dissminrent donc leurs troupes.
Boccheciampe laissa mille hommes  de Cesare, et, avec mille hommes,
s'avana sur la route de Monteroni.

Il trouva dans la valle un lieu propre  une embuscade et s'y tablit
avec sa troupe.

De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline de Casa-Massima,
esprant attirer les regards sur lui et les distraire ainsi de
l'embuscade de Boccheciampe.

Boccheciampe devait attaquer les Franais, et de Cesare profiter du
dsordre que cette attaque causerait dans leurs rangs pour tomber sur
eux et achever de les mettre en droute.

De Cesare avait lev  Martina et  Aquaviva une contribution de douze
chevaux qu'il avait donns  fra Pacifico pour son artillerie, toujours
servie par ses douze moines, qui, exercs trois fois par jour, taient
devenus d'excellents artilleurs.

Cette fois, on plaa fra Pacifico et ses canons sur la grande route,
afin qu'il pt se porter partout o besoin serait, et l'on attendit.

Tout arriva comme on l'avait prvu, except le dnoment. Les Franais,
proccups de Cesare et de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la
colline de Casa-Massima, donnrent en plein dans l'embuscade de
Boccheciampe. Attaqus vigoureusement et ne sachant point d'abord  qui
ils avaient affaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement
d'hsitation; mais, reconnaissant quelle espce d'ennemis ils avaient 
combattre, ils se massrent au sommet d'une colline appuye  un bois,
et, de l, soutenus par leur artillerie, ils marchrent contre
Boccheciampe au pas de charge, tte baisse, la baonnette en avant.

En ce moment, le hasard voulut que le bruit se rpandit parmi les
bourboniens qu'une forte colonne de patriotes sortait de Bari pour les
prendre  revers.

Alors, tout fut dit. Les gardes arms, les campieri, les chasseurs de
Lecce furent les premiers  prendre la fuite, et leur exemple fut suivi
par le reste de la colonne.

Ce fut en vain que de Cesare,  la tte de quelques cavaliers rests
fidles, se prcipita au milieu de la mle: il ne put rallier les
fuyards.

Une invincible panique s'tait empare de ses hommes. Par bonheur pour
les deux aventuriers, les Franais, si vigoureusement attaqus, crurent,
en voyant cesser non-seulement toute attaque, mais encore toute
rsistance,  quelque ruse de guerre ayant pour but de les attirer dans
une seconde embuscade, et s'arrtrent court d'abord, puis ne reprirent
leur marche que pas  pas, avec les plus grandes prcautions.

Mais bientt, reconnaissant que c'tait une vraie droute, la cavalerie
rpublicaine se mit  la poursuite des vaincus. Au moment o elle arriva
sur la grande route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon 
mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques hommes; et, moins un
caisson qu'il renversa en y plaant une mche communiquant avec une
trane de poudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie.

Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, voulut qu'au moment
mme o, pour ne point se heurter au caisson renvers et barrant la
route, les dragons se sparaient en deux files, chacune suivant un
revers du chemin, le feu se communiqut de la mche  la trane de
poudre et de la trane de poudre au caisson, qui clata avec un
effroyable bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les hommes qui
se trouvrent  porte de ses dbris.

La poursuite s'arrta l. Les Franais craignirent quelque nouveau
guet-apens du mme genre, et les bourboniens purent se retirer sans tre
inquits.

Mais le prestige qui s'attachait  leur mission divine tait dtruit. A
la premire lutte avec les troupes rpublicaines, quoique trois fois
suprieurs en nombre  celles-ci, ils avaient t vaincus.

Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes gens avant le combat,
il leur en restait  peine cinq cents.

Les autres s'taient disperss.

Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents hommes, irait rejoindre
le cardinal, et que Boccheciampe, avec cent hommes, se rendrait 
Brindisi pour tcher d'y rorganiser une colonne avec laquelle il
rejoindrait  son tour le gros de l'arme sanfdiste.

Fra Pacifico, les deux pices de canon, le caisson qu'il avait sauvs et
ses douze moines restaient attachs  la colonne de Cesare.

Les deux amis s'embrassrent, et, ds le mme soir, prirent le chemin
qui devait conduire chacun d'eux  sa destination.




                                  CXVIII

                              NICCOLA ADDONE


Nous avons racont comment Salvato avait t envoy par le gnral
Championnet  Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne
sur Potenza, o l'on craignait une raction et les malheurs terribles
qui l'accompagnent toujours dans un pays  demi sauvage o les guerres
civiles ne sont que des prtextes aux vengeances particulires.

Quoique les vnements de Potenza appartiennent plutt  l'histoire
gnrale de 99 qu'au rcit particulier que nous avons entrepris, lequel
ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des
personnages qui y jouent un rle,--comme ces vnements ont le caractre
terrible, et de l'poque dans laquelle ils ont t accomplis et du
peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre,
auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et
par l'influence nfaste que le voyage qui amena la rvlation par
Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'hrone de notre
histoire.

En rentrant de cette soire chez la duchesse Fusco, o les vers de Monti
avaient t lus, o _le Moniteur parthnopen_ avait t fond et o le
perroquet de la duchesse avait, grce  ses deux professeurs, Velasco et
Nicolino, appris  crier: Vive la Rpublique! meurent les tyrans! le
gnral Championnet avait trouv au palais d'Angri un riche propritaire
de la Basilicate nomm Niccola Addone.

Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste
d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami
intime l'vque monseigneur Serrao.

Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'tait fait dans l'piscopat
une double renomme de science et de vie exemplaire. Il avait acquis
l'une par des publications estimes et l'autre par sa charit
vanglique. Dou d'un sens juste, d'une me gnreuse, il avait salu
la libert comme l'ange du peuple promis par les vangiles, et propag
le mouvement libral et la doctrine rgnratrice.

Mais l'azur de ce beau ciel rpublicain,  peine  son aurore,
commenait dj  s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfdistes
s'organisaient. Le dvouement aux Bourbons tait le prtexte; le pillage
et l'assassinat taient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis
ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait rsolu de
pourvoir au moins  leur sret.

Alors, il eut l'ide de faire venir de Calabre, c'est--dire de son
pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri,
restes de ces bandes du moyen ge, qui, aux jours de la fodalit, se
mettaient  la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants
ou, qui sait? peut-tre anctres de nos anciens condottieri.

Le pauvre vque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes,
surtout en les payant bien, des dfenseurs courageux et dvous.

Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censur
la conduite d'un de ces mauvais prtres, dont il y a tant dans les
provinces mridionales, qu'ils esprent toujours chapper aux regards de
leurs suprieurs en se confondant dans la foule. Ce prtre s'appelait
Angelo-Felice Vinciguerra.

Il tait du mme village que l'un des deux chefs de campieri, nomm
Falsetta.

Le second chef se nommait Capriglione.

Le prtre avait t li dans son enfance avec Falsetta, et se lia de
nouveau avec lui.

Il fit comprendre  Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur
Serrao, si forte qu'elle ft, ne pouvait se comparer  ce que lui
rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage
qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au
maintien du bon ordre, se faisaient, grce aux hommes qu'ils avaient
sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient matres de la ville.

Falsetta, entran par les conseils de Vinciguerra, fit part de la
proposition  Capriglione, qui l'accepta.

Les hommes, on le comprend, ne rsistrent point o avaient succomb
leurs chefs.

Un matin, monseigneur Serrao, tant encore au lit, vit ouvrir sa porte,
et Capriglione, son fusil  la main, apparaissant sur le seuil de sa
chambre, lui dit sans autre prparation:

--Monseigneur, le peuple veut votre mort.

L'vque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne
sa bndiction:

--Je bnis le peuple, dit-il.

Sans lui laisser le temps de rien ajouter  ces paroles vangliques, le
bandit le coucha en joue et fit feu.

Le prlat, qui s'tait soulev pour bnir son assassin, retomba mort, la
poitrine perce d'une balle.

Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'vque Serrao
accourut, et, comme il tmoignait son indignation du meurtre qui venait
d'tre commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.

Ce double assassinat fut presque immdiatement suivi de la mort de deux
des propritaires les plus riches et les plus distingus de la ville.

Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.

Ils taient frres.

Ce qui donna crance  ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao
avait t commis par Capriglione, mais  l'instigation du prtre, c'est
que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se runit  la bande
de Capriglione, et contribua avec elle  plonger Potenza dans le sang et
le deuil.

Alors, libraux, patriotes, rpublicains, tous ceux qui, par un point
quelconque, appartenaient aux ides nouvelles, furent pris d'une
profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le
jour o devait se clbrer la fte du Sang-du-Christ, c'est--dire le
jeudi d'aprs Pques, les brigands, devenus matres de la ville,
devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les
patriotes, mais encore tous les riches.

Le plus riche de ceux qui taient menacs par ce bruit qui courait, et
en mme temps un des plus honntes citoyens de la ville, tait ce mme
Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le gnral
franais chez lui,  sa sortie de la soire de la duchesse Fusco.
C'tait un homme brave et rsolu, et il dcida, d'accord avec son frre
Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits.

Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus
courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la
tradition orale a conserv les noms, qui ne se retrouvent dans aucune
histoire.

Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et
Gaetano Maffi.

Sept ou huit autres entrrent aussi dans la conspiration; mais j'ai
inutilement interrog les plus vieux habitants de Potenza pour savoir
leurs noms.

Rassembls chez Niccola Addone, fentres et portes closes, ces patriotes
arrtrent que l'on anantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et
toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier.

Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se runir en
armes, moiti dans la maison d'Addone, moiti dans la maison voisine.

Les bandits eux-mmes, comme s'ils eussent t d'accord avec ceux-ci,
fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait.

Ils levrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de
Potenza, laissant aux citoyens le soin de rgler la faon dont elle
serait rpartie et paye, pourvu qu'elle ft paye dans les trois jours.

La contribution fut leve et dpose publiquement dans la maison de
Niccola Addone.

Un homme du peuple, nomm Gaetano Scoletta, cordonnier de son tat,
connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter  domicile,
chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la
part qui lui revenait.

Les heures du rendez-vous taient diffrentes pour chaque bandit, afin
que la compagnie ne vnt point en masse, ce qui et rendu l'excution du
projet difficile.

Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, tait charg de leur faire
la topographie intrieure de la maison et de leur dire, entre autres
choses, que la caisse, de crainte des voleurs, tait place 
l'extrmit la plus retire de l'habitation.

Le jour arriv, Niccola Addone fit cacher dans une espce de cabinet
prcdant la chambre o Scoletta avait dit que se tenait le caissier,
deux vigoureux muletiers attachs  son service, et se nommant, l'un
Loreto et l'autre Sarraceno.

Ces deux hommes se tenaient, une hache  la main, chacun d'un ct d'une
porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tte.

Les deux haches, solidement emmanches, avaient t achetes la veille
et affiles pour cette occasion.

Tout fut prt et chacun au poste qui lui avait t assign un quart
d'heure avant l'heure convenue.

Les premiers bandits arrivrent un  un et furent introduits aussitt
leur arrive. Aprs avoir travers un long corridor, ils arrivrent  la
chambre o se tenaient Loreto et Sarraceno.

Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant
de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa
boucherie.

Au moment mme o le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone,
nomms Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre  travers une
trappe.

Le cadavre tombait dans une curie.

Aussitt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une
Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une
ponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec
le mutisme et la roideur d'un automate.

Le chef Capriglione vint  son tour. Basilio Addone, frre de Niccola,
le suivit par derrire comme pour lui indiquer les dtours de la maison;
mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et souponneux, eut sans
doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour
le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment o
il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son
poignard dans la poitrine.

Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la premire
chambre venue, et, s'tant assur qu'il tait bien mort, l'y enferma et
mit tranquillement la clef dans sa poche.

Quant  Falsetta, il avait eu un des premiers la tte fendue.

Seize des brigands, leurs deux chefs compris, taient dj tus et jets
dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et
ne les voyant pas sortir, formrent une petite troupe, et, guids par
Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper  la porte
d'Addone.

Mais ils n'eurent pas mme le temps de frapper  cette porte. Au moment
o ils n'taient plus qu' une quinzaine de pas de la maison, Basilio
Addone, qui se tenait en vedette  une fentre, avec cette mme main
ferme et ce mme coup d'oeil sr dont il avait frapp Capriglione,
envoya une balle au milieu du front de Gennarino.

Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mle. Les conjurs,
comprenant que le moment tait venu de payer chacun de sa personne, se
lancrent dans la rue, et,  visage dcouvert cette fois, attaqurent
les brigands avec une telle fureur, que tous y restrent depuis le
premier jusqu'au dernier.

On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux
cadavres furent ports et couchs les uns  ct des autres sur la place
du March, de manire qu'au lever du jour, toute la ville pt avoir sous
les yeux ce sanglant spectacle.

Mais, ds la veille, Niccola Addone tait parti, tait venu raconter
l'vnement  Championnet et lui demander d'envoyer une colonne
franaise  Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer  la raction.

Championnet, aprs avoir cout le rcit de Niccola Addone, avait, en
effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait charg Salvato d'organiser
la colonne  Salerne et avait donn le commandement de cette colonne 
son aide de camp Villeneuve.




                                   CXIX

                         LE VAUTOUR ET LE CHACAL


En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du gnral
Championnet, auquel il apportait la nouvelle du dbarquement du cardinal
Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui taient
compltement inconnus et au milieu desquels il crut reconnatre,  son
sourcil fronc et  sa lvre ddaigneusement abaisse, que le gnral en
chef se trouvait assez mal  l'aise.

L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est--dire
l'habit bleu sans paulettes et sans broderies, la ceinture tricolore,
la culotte blanche, les bottes  retroussis et le sabre; l'autre, le
costume d'adjudant-major.

Le premier tait le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile
envoye  Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que
les Romains appelaient les dpouilles opimes.

Le second tait le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de
nommer  la place de Thibaut, fait adjudant gnral par Championnet
devant la porte Capuana, au mpris de la prsentation que le gnral
avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occup
 cette heure  protger les patriotes de Potenza et particulirement
Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernire
catastrophe.

Le citoyen Faypoult tait un homme de quarante-cinq ans, grand, mince,
courb en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de
chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lvres minces, la
tte troite au front, renfle  la partie postrieure, le menton
saillant, les cheveux courts, les doigts plats  leur extrmit.

Le citoyen Mejean tait un homme de trente-deux ans, au front pliss par
des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent
l'homme soucieux et facile  se laisser aller aux mauvaises penses; son
oeil, qui dans certains moments, s'clairait d'une lueur d'envie, de
haine ou de colre, s'teignait habituellement par un effort de sa
volont. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela
s'expliquait quand on savait qu'il avait trouv, un beau matin, ses
paulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses
matresses de Barras, forc lui-mme de le renvoyer de ses bureaux pour
certaine irrgularit dans ses comptes et de le faire passer dans
l'arme, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un
noble avancement, mais comme un employ infidle que l'on punit par
l'exil.

En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour
ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure  la
fois franche et svre de Salvato, sa physionomie passa de l'expression
du ddain  celle de la raillerie.

--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous prsenter M. le
colonel Mejean, qui remplace notre brave Thibaut, pass adjudant
gnral, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demand
ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas t jug digne par
MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers  rcompenser
dans monsieur, et l'ont prfr. Nous trouverons pour Villeneuve autre
chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne
veux m'opposer aux dcisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent
point l'intrt de l'arme que je commande et celui de la France.
Remarquez bien que je ne dis pas: _et celui du gouvernement_; je dis:
_et celui de la France_, que je sers. Car je sers la France avant tout.
Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu
passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer
encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre
poste.

Le colonel Mejean frona le sourcil, selon son habitude, plit
lgrement, et, sans rpondre une seule parole, salua et sortit.

Le gnral attendit que la porte se refermt derrire celui qui sortait,
fit  Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers
l'autre envoy du Directoire:

--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous prsente M.
Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dvouement
d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il
est charg de lever les contributions, et, en outre, de veiller  ce que
je ne me fasse ni Csar ni Cromwell. Je ne crois point, d'aprs les
aperus donns par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si
nous nous brouillons tout  fait,--et nous avons dj commenc de nous
brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples.
(Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato,
celui qui quittera Naples,  moins, bien entendu, d'ordres suprieurs,
ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant 
Faypoult, ayez la bont de me laisser les instructions de MM. les
directeurs. Je les tudierai  tte repose. Je vous aiderai dans
l'excution de celles que je croirai justes; mais, je vous en prviens,
je m'opposerai de tout mon pouvoir  l'excution de celles que je
croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant
la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile,
croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour
tudier vos instructions?

--Ce n'est pas  moi, rpondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, 
limiter au gnral Championnet le temps qu'il doit mettre  cette tude;
mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est press, et que
le plus tt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon
gouvernement sera le mieux.

--C'est convenu. Il n'y a pas pril en la demeure, et quarante-huit
heures de retard ne compromettront pas le salut de l'tat; je l'espre,
du moins.

--Ainsi donc, gnral?...

--Ainsi donc, aprs-demain,  la mme heure, citoyen commissaire. Je
vous attendrai, si vous le voulez bien.

Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais
bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant  Orgon que sa
maison lui appartient.

Championnet se contenta de hausser les paules.

Puis,  son jeune ami:

--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitt qu'un moment, et, 
votre retour, vous me retrouvez entre deux mchants animaux, entre un
vautour et un chacal. Pouah!

--Vous savez, mon cher gnral, dit en riant Salvato, que vous n'avez
qu'un mot  dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur
l'autre.

--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que
nous visitions ensemble les curies d'Augias? Je crois bien que nous ne
les nettoierons pas; mais enfin nous empcherons peut-tre qu'elles ne
dbordent chez nous.

--Volontiers, rpondit Salvato, et vous savez que je suis tout  vos
ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance  vous
annoncer.

--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que
cela me rjouirait, mais ne m'tonnerait pas. Vous avez le visage
rayonnant.

Salvato tendit en souriant la main  Championnet.

--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles
que j'ai  vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles
mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son minence le cardinal
Ruffo a travers le dtroit et est dbarqu  Catona. Il parat, en
outre, que le duc de Calabre, de son ct, a contourn la botte, et,
tandis que Son minence dbarquait au coup-de-pied, il dbarquait, lui,
au talon, c'est--dire  Brindisi.

--Diable! fit Championnet, voil, comme vous le dites, de graves
nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondes?

--Je suis sr de la premire, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce
matin, a dbarqu  Salerne, venant de Catona, o il a vu le cardinal
Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannire royale
dploye au balcon de la maison qu'il habitait et prt  partir pour
Palmi et pour Mileto, o il a donn rendez-vous  ses recrues. Quant 
la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas
affirme, il en doute lui-mme, ne croyant pas le duc de Calabre capable
d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain,
c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre
ultrieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu.

En ce moment, le planton entra et annona le ministre de la guerre.

--Faites entrer, dit vivement Championnet.

A l'instant mme, Gabriel Manthonnet fut introduit.

L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le gnral
en chef,  propos des dix millions stipuls dans la trve de Sparanisi,
et qui n'taient point encore pays, un dml assez grave; mais, en
face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de
recevoir, de son ct, tout ressentiment avait disparu, et il accourait
 Championnet comme  un suprieur militaire, comme  un matre en
politique, venant lui demander des avis, au besoin mme des ordres.

--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyaut
et sa franchise ordinaires: vous tes la bienvenu, j'allais vous envoyer
chercher.

--Vous savez ce qui se passe?

--Oui; car je pense que vous voulez parler du double dbarquement, en
Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de
Calabre?

--C'est justement cette nouvelle qui m'amne chez vous, mon cher
gnral. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et
m'a racont y avoir trouv le citoyen Salvato et lui avoir tout dit.

Salvato s'inclina.

--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a dj tout rpt.
Maintenant, voyons, il s'agit d'expdier vivement des hommes, et des
hommes srs,  la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans
la Calabre ultrieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser
bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y
fera. Mais il faut tcher que, d'un ct, elle ne dpasse point
Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre  Duhesme et
 six mille Franais de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui
adjoindre un de vos gnraux et un corps napolitain?

--Ettore Caraffa, si vous le voulez, gnral, avec mille hommes.
Seulement, je vous prviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher 
l'avant-garde.

--Tant mieux! il aimera mieux avoir  soutenir nos Napolitains, rpondit
Championnet avec un sourire, que d'tre soutenu par eux. Voil pour la
Pouille.

--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?

--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes  Potenza. Mais je vous
avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Franais
contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en
supposant une dfaite, elle sera honteuse. Envoyez l des Napolitains,
des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.

--J'ai votre homme, gnral, ou plutt notre homme: c'est Schipani.

--J'ai caus avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de
patriotisme, mais bien inexpriment.

--C'est vrai, mais, en temps de rvolution, les gnraux s'improvisent.
Vos Hoche, vos Marceau, vos Klber sont des gnraux improviss et n'en
sont point de plus mauvais gnraux pour cela. Nous mettrons sous les
ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de
recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent
fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta
Manthonnet, c'est--dire Duhesme avec ses Franais, Caraffa avec ses
Napolitains, aprs avoir soumis la Pouille, pntrera dans la Calabre,
tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera  maintenir Ruffo et
ses sanfdistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani,
de rsister. Seulement, gnral, vous recommanderez  Duhesme de vaincre
bien vite, et nous nous en rapportons  lui pour cela, attendu qu'il
nous faut le plus vite possible reconqurir notre mre nourrice, la
Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empchent
de nous envoyer ses bls et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner
Duhesme et ses six mille hommes, gnral?

--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tt sera
le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquitez point; elles sont
contenues par les postes franais de la ligne d'oprations entre la
Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara.

--Alors, tout va bien. Quant au gnral Duhesme?

--Salvato, dit Championnet, vous prviendrez Duhesme, de ma part, qu'il
ait  s'entendre immdiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne
prt  partir ce soir. Vous ajouterez que j'espre qu'il ne partira
point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais
mes avis.

--Eh bien, de mon ct, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector.

--A propos, reprit Championnet, un mot!

--Dites, gnral.

--tes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrtes, ou que l'on
dise tout au peuple?

--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous
venons de renverser tait celui de la ruse et du mensonge, il faut que
le ntre soit celui de la droiture et de la vrit.

--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-tre ce que vous faites est-il
d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnte citoyen.

Et, tendant une main  Salvato, l'autre  Manthonnet, il les suivit des
yeux jusqu' ce que la porte ft ferme derrire eux, et, laissant sa
figure prendre l'expression du dgot, il s'allongea dans un fauteuil,
ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les paules, il
commena de les lire avec une attention remarquable.


FIN DU TOME SIXIME



TABLE

C.--Un grain
CI.--La tempte
CII--O le roi recouvre enfin l'apptit
CIII.--Quelle tait la grce qu'avait  demander le pilote
CIV.--La royaut  Palerme
CV.--Les nouvelles.
CVI.--Comment le prince hrditaire pouvait tre  la fois en Sicile et
  en Calabre
CVII.--Diplme du cardinal Ruffo
CVIII.--Le premier pas vers Naples
CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel
CX.--Andr Backer
CXI.--Le secret de Luisa
CXII.--Michele le Sage
CXIII.--Les scrupules de Michele
CXIV.--L'arrestation
CXV.--L'apothose
CXVI.--Les sanfdistes
CXVII.--O le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait d faire le vrai duc
CXVIII.--Niccola Addone
CXIX.--Le vautour et le chacal.



FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIME


POISSY.--TYP. ET STR. DE AUG. BOURET.






End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome VI, by Alexandre Dumas

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

