The Project Gutenberg EBook of Les mystres de Paris, Tome III, by Eugne Sue

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Title: Les mystres de Paris, Tome III

Author: Eugne Sue

Release Date: July 27, 2006 [EBook #18923]
[Last updated on January 8, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Eugne Sue

LES MYSTRES DE PARIS

Tome III

(1842--1843)


Table des matires

CINQUIME PARTIE.

   I Conseils.
  II Le pige.
 III Rflexions.
  IV Projets d'avenir.
   V Djeuner de garons.
  VI Saint-Lazare.
 VII Mont-Saint-Jean.
VIII La Louve et la Goualeuse.
  IX Chteaux en Espagne.
   X La protectrice.
  XI Une intimit force.
 XII Cecily.
XIII Le premier chagrin de Rigolette.
 XIV Amiti.
 XV Le testament.
 XVI L'le du Ravageur.


SIXIME PARTIE.

   I Le pirate d'eau douce.
  II La mre et le fils.
 III Franois et Amandine.
  IV Un garni.
   V Les victimes d'un abus de confiance.
  VI La rue de Chaillot.
 VII Le comte de Saint-Remy.
VIII L'entretien.
  IX La perquisition.
   X Les adieux.
  XI Souvenirs.
 XII Le bateau.
     Notes




CINQUIME PARTIE




I

Conseils


Rodolphe et Clmence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
lisait par deux fois la lettre de Sarah.

Les traits du marquis restrent calmes; un tremblement nerveux presque
imperceptible agita seulement sa main, lorsque aprs un moment
d'hsitation il mit le billet dans la poche de son gilet.

--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il  Rodolphe en
souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
rpondre  cette lettre... plus importante que je ne le pensais
d'abord...

--Ne vous reverrai-je pas ce soir?

--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espre que Votre
Altesse voudra bien m'excuser.

--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
madame, de le retenir?

--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essay en vain.

--Srieusement, mon cher Albert, tchez de nous revenir ds que votre
lettre sera crite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
un matin... J'ai mille choses  vous dire.

--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondment.

Et il se retira, laissant Clmence avec le prince.

--Votre mari est proccup, dit Rodolphe  la marquise; son sourire m'a
paru contraint...

--Lorsque Votre Altesse est arrive, M. d'Harville tait profondment
mu; il a eu grand-peine  vous le cacher.

--Je suis peut-tre arriv mal  propos?

--Non, monseigneur. Vous m'avez mme pargn la fin d'un entretien
pnible.

--Comment cela?

--J'ai dit  M. d'Harville la nouvelle conduite que j'tais rsolue de
suivre  son gard... en lui promettant soutien et consolation.

--Qu'il a d tre heureux!

--D'abord il l'a t autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
caus une motion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
vengeance! Mon chagrin n'en tait ensuite que plus amer... Tandis que
tout  l'heure... quelle diffrence! J'avais demand  mon mari s'il
sortait; il m'avait rpondu tristement qu'il passerait la soire seul,
comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprs
de lui... si vous aviez vu son tonnement, monseigneur! Combien ses
traits, toujours sombres, sont tout  coup devenus radieux... Ah! vous
aviez bien raison... rien de plus charmant  mnager que ces surprises
de bonheur!...

--Mais comment ces preuves de bont de votre part ont-elles amen cet
entretien pnible dont vous me parliez?

--Hlas! monseigneur, dit Clmence en rougissant,  des esprances que
j'avais fait natre, parce que je pouvais les raliser... ont succd
chez M. d'Harville des esprances plus tendres... que je m'tais bien
garde de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
satisfaire...

--Je comprends... il vous aime si tendrement...

--Autant j'avais d'abord t touche de sa reconnaissance... autant je
me suis sentie glace, effraye, ds que son langage est devenu
passionn... Enfin, lorsque dans son exaltation il a pos ses lvres sur
ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
l'invincible loignement que me causait son amour... Je le regrette...
Mais au moins M. d'Harville est maintenant  jamais convaincu, malgr
mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amiti la plus
dvoue...

--Je le plains... sans pouvoir vous blmer; il est des susceptibilits
pour ainsi dire sacres... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
d'un coeur si vaillant, d'une me si ardente! Si vous saviez combien
j'ai t longtemps proccup de la tristesse qui le dvorait, quoique
j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu 
peu il reconnatra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
rsignera comme il s'tait rsign jusqu'ici sans avoir les touchantes
consolations que vous lui offrez...

--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.

--Maintenant, songeons  d'autres infortunes. Je vous ai promis une
bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
remplir mon engagement.

--Dj, monseigneur? Quel bonheur!

--Ah! que j'ai t bien inspir en louant cette pauvre chambre de la rue
du Temple, dont je vous ai parl... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
trouv l de curieux, d'intressant!... D'abord vos protgs de la
mansarde jouissent du bonheur que votre prsence leur avait promis; ils
ont cependant encore  subir de rudes preuves; mais je ne veux pas vous
attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
accabler une seule famille...

--Quelle doit tre leur reconnaissance envers vous!

--C'est votre nom qu'ils bnissent...

--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?

--Pour leur rendre l'aumne plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
raliser vos promesses.

--Oh! j'irai les dtromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.

--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
redoutez de nouvelles lchets anonymes de vos ennemis... ou des
miens... et puis les Morel sont maintenant  l'abri du besoin...
Songeons  notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mre et de sa fille,
qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
spoliation infme... rduites au sort le plus affreux.

--Malheureuses femmes!... Et o demeurent-elles, monseigneur?

--Je l'ignore.

--Mais comment avez-vous connu leur misre?

--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
Temple, madame la marquise?

--Non, monseigneur...

--C'est un bazar trs-amusant  voir; j'allais donc faire l quelques
emplettes avec ma voisine du quatrime...

--Votre voisine?...

--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?

--Je l'oubliais, monseigneur...

--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.

--Quelle vertu... pour une grisette!

--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
n'a pas, dit-elle, le loisir d'tre amoureuse; cela lui prendrait trop
de temps, car il lui faut travailler douze  quinze heures par jour pour
gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...

--Elle peut vivre de si peu?

--Comment donc! Elle a mme comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
coquettes.

--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...

--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'conomie et de philosophie
pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
dit-elle, trs-habile couturire... En tout cas, vous ne seriez pas
oblige de porter les robes qu'elle vous ferait...

--Ds demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue  nous autres riches,
que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!

--Vous vous intressez donc  ma petite protge, c'est convenu;
revenons  notre aventure. J'tais donc all au Temple, avec Mlle
Rigolette, pour quelques achats destins  vos pauvres gens de la
mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrtaire 
vendre, je trouvai un brouillon de lettre, crite par une femme qui se
plaignait  un tiers d'tre rduite  la misre, elle et sa fille, par
l'infidlit d'un dpositaire. Je demandai au marchand d'o lui venait
ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
encore, lui avait vendu, tant sans doute  bout de ressources... Cette
femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient tre des bourgeoises
et supporter firement leur dtresse.

--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?

--Malheureusement, non... jusqu' prsent... Mais j'ai donn ordre  M.
de Gran de tcher de la dcouvrir, en s'adressant, s'il le faut,  la
prfecture de police. Il est probable que, dnues de tout, la mre et
la fille auront t chercher un refuge dans quelque misrable htel
garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les matres de ces
maisons y inscrivent chaque soir les trangers qui y sont venus dans la
journe.

--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
tonnement. Combien cela est attachant!

--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre reste
dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: crire  Mme de Lucenay.

--Quel bonheur! Peut-tre saurons-nous quelque chose par la duchesse,
s'cria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
ignorant le nom de cette femme, comment la dsigner  Mme de Lucenay?

--Il faudra lui demander si elle ne connat pas une veuve, jeune encore,
d'une physionomie distingue, et dont la fille, ge de seize ou
dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.

--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
s'intresser  ces infortunes.

--J'oubliais de vous dire que le frre de cette veuve s'est suicid il y
a quelques mois.

--Si Mme de Lucenay connat cette famille, reprit Mme d'Harville en
rflchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
d frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hte d'aller la voir! Je lui
crirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
matin. Quelles peuvent tre ces femmes? D'aprs ce que vous savez
d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir  une classe
distingue de la socit... Et se voir rduites  une telle dtresse!...
Ah! pour elles la misre doit tre doublement affreuse.

--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
dj d'autres mfaits... un certain Jacques Ferrand.

--Le notaire de mon mari! s'cria Clmence, le notaire de ma belle-mre!
Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnte
homme du monde.

--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire  personne mes
doutes ou plutt mes certitudes au sujet de ce misrable; il est aussi
adroit que criminel, et, pour le dmasquer, j'ai besoin qu'il croie
encore quelques jours  l'impunit. Oui, c'est lui qui a dpouill ces
infortunes, en niant un dpt qui, selon toute apparence, lui avait t
remis par le frre de cette veuve.

--Et cette somme?

--tait toutes leurs ressources!

--Oh! voil de ces crimes...

--De ces crimes, s'cria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
au meurtre... Mais ce notaire dj riche, mais cet homme revtu par la
socit d'un caractre presque sacerdotal, d'un caractre qui impose,
qui force la confiance... cet homme est pouss au crime, lui, par une
cupidit froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
formules du dsespoir et de la misre o il vous plonge... Pour un homme
comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
laborieusement amasss... rien n'est sacr! Vous lui confiez de l'or,
cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volont_ de
cet homme vous fait mendiant et dsol!...  force de privations et de
travaux, vous avez assur le pain et l'abri de votre vieillesse... la
_volont_ de cet homme arrache  votre vieillesse ce pain et cet abri...

Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes consquences de ces
spoliations infmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
de chagrin et de dtresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
ressource, habitue  l'aisance, inapte, par son ducation,  gagner sa
vie, se trouve bientt entre le dshonneur et la faim! Qu'elle s'gare,
qu'elle succombe... la voil perdue, avilie, dshonore!... Par sa
spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mre, de la
prostitution de la fille!... Il a tu le corps de l'une, tu l'me de
l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
autres homicides, mais avec lenteur et cruaut.

Clmence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
d'indignation et d'amertume; elle l'coutait en silence, frappe de ces
paroles d'une loquence sans doute morose, mais qui rvlaient une haine
vigoureuse contre le mal.

--Pardon, madame, lui dit Rodolphe aprs quelques instants de silence,
je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
qui pourraient atteindre vos futures protges... Ah! croyez-moi, on
n'exagre jamais les consquences qu'entranent souvent la ruine et la
misre.

--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
paroles, encore augment, s'il est possible, la tendre piti que
m'inspire cette mre infortune. Hlas! c'est surtout pour sa fille
qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai  M.
d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser  aucun
de mes nouveaux caprices, et je prvois que j'en aurai beaucoup de ce
genre. Nos protges sont fires, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
en aime davantage; la fiert dans l'infortune prouve toujours une me
leve... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
devoir mes secours  un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
Oh! j'ai dj mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.

--J'entrevois dj les combinaisons les plus machiavliques, dit
Rodolphe en souriant.

--Mais il faut d'abord les dcouvrir. Que j'ai hte d'tre  demain! En
sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai  leur ancienne demeure,
j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-mme, je demanderai des
renseignements  tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
serais si fire d'obtenir par moi-mme et par moi seule le rsultat que
je dsire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
Pauvres femmes! Il me semble que je m'intresse encore davantage  elles
quand je songe  ma fille.

Rodolphe, mu de ce charitable empressement, souriait avec mlancolie en
voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tchant d'oublier
dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
les yeux de Clmence brillaient d'un vif clat, ses joues taient
lgrement colores, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
nouvel attrait  sa ravissante physionomie.




II

Le pige


Mme d'Harville s'aperut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
charmante, elle lui dit:

--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
de goter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu' prsent
triste et inutile. Tel n'tait pas sans doute le sort que j'avais
rv... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
ne dois jamais connatre. Quoique bien jeune encore, il me faut y
renoncer!... ajouta Clmence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
Mais enfin, grce  vous, mon sauveur, toujours grce  vous, je me
serai cr d'autres intrts; la charit remplacera l'amour. J'ai dj
d  vos conseils de si touchantes motions! Vos paroles, monseigneur,
ont tant d'influence sur moi!... Plus je mdite, plus j'approfondis vos
ides, plus je les trouve justes, grandes, fcondes. Puis, quand je
songe que, non content de prendre en commisration des peines qui
devraient vous tre indiffrentes, vous me donnez encore les avis les
plus salutaires, en me guidant pas  pas dans cette voie nouvelle que
vous avez ouverte  un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
monseigneur, quel trsor de bont renferme donc votre me? O avez-vous
puis tant de gnreuse piti?

--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voil pourquoi je sais le
secret de bien des douleurs!

--Vous, monseigneur, vous malheureux!

--Oui, car l'on dirait que, pour me prparer  compatir  toutes les
infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
frapp dans mon ami; amant, il m'a frapp dans la premire femme que
j'ai aime avec l'aveugle confiance de la jeunesse; poux, il m'a frapp
dans ma femme; fils, il m'a frapp dans mon pre; pre, il m'a frapp
dans mon enfant.

--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
laiss d'enfant.

--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
petite... Eh bien! si trange que cela vous paraisse, la perte de cette
enfant, que j'ai vue  peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque anne en redouble
l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'ge que devrait avoir
ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!

--Et sa mre, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clmence aprs un
moment d'hsitation.

--Oh! ne m'en parlez pas, s'cria Rodolphe, dont les traits se
rembrunirent  la pense de Sarah. Sa mre est une indigne crature, une
me bronze par l'gosme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'tre morte que d'tre reste aux
mains de sa mre.

Clmence prouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
s'exprimer ainsi.

--Oh! je conois alors, s'cria-t-elle, que vous regrettiez doublement
votre fille.

--Je l'aurais tant aime!... Et puis il me semble que chez nous autres
princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
d'intrt de race et de nom, d'arrire-pense politique. Mais une fille!
une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela mme que l'on a vu,
hlas! l'humanit sous ses faces les plus sinistres, quelles dlices de
se reposer dans la contemplation d'une me candide et pure! de respirer
son parfum virginal, d'pier avec une tendresse inquite ses
tressaillements ingnus! La mre la plus folle, la plus fire de sa
fille, n'prouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
l'apprcier, pour goter ces douceurs ineffables; elle apprciera bien
davantage les mles qualits d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-tre l'amour
d'une mre pour son fils, l'amour d'un pre pour sa fille, c'est que
dans ces affections il y a un tre faible qui a toujours besoin de
protection? Le fils protge sa mre, le pre protge sa fille.

--Oh! c'est vrai, monseigneur.

--Mais, hlas!  quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
lorsqu'on ne doit jamais les prouver! reprit Rodolphe avec abattement.

Clmence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait t
profond, dchirant.

Aprs un moment de silence, rougissant presque de l'motion  laquelle
il s'tait laiss entraner, il dit  Mme d'Harville en souriant
tristement:

--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emport malgr moi;
vous m'excuserez, n'est-ce pas?

--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
droit? N'avez-vous pas partag les miens? Malheureusement les
consolations que je puis vous offrir sont vaines...

--Non, non... le tmoignage de votre intrt m'est doux et salutaire;
c'est dj presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a rveill
en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
entendre parler d'une jeune fille sans songer  celle que j'ai perdue...

--Ces proccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
je vous ai vu, j'ai accompagn dans ses visites aux prisons une femme de
mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes dtenues de
Saint-Lazare; cette maison renferme des cratures bien coupables. Si je
n'avais pas t mre, je les aurais juges, sans doute, avec encore plus
de svrit... tandis que je ressens pour elles une piti douloureuse en
songeant que peut-tre elles n'eussent pas t perdues sans l'abandon et
la misre o on les a laisses depuis leur enfance... Je ne sais
pourquoi, aprs ces penses, il me semble aimer ma fille davantage
encore...

--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mlancolique. Cet
entretien me laisse rassur sur vous... Une voie salutaire vous est
ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces annes
d'preuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
doue comme vous l'tes. Votre mrite sera grand... vous aurez encore 
lutter,  souffrir... car vous tes bien jeune, mais vous reprendrez des
forces en songeant au bien que vous aurez fait...  celui que vous aurez
 faire encore...

Mme d'Harville fondit en larmes.

--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
n'est-ce pas, monseigneur?

--De prs ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intrt  ce qui
vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai 
votre bonheur...  celui de l'homme auquel j'ai vou la plus constante
amiti.

--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clmence en essuyant ses
larmes. Sans votre gnreux soutien, je le sens, mes forces
m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
j'accomplirai courageusement mon devoir.

 ces mots, une petite porte cache dans la tenture s'ouvrit
brusquement.

Clmence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.

M. d'Harville parut, ple, mu, profondment attendri, les yeux humides
de larmes.

Le premier tonnement pass, le marquis dit  Rodolphe en lui donnant la
lettre de Sarah:

--Monseigneur... voici la lettre infme que j'ai reue tout  l'heure
devant vous... Veuillez la brler aprs l'avoir lue.

Clmence regardait son mari avec stupeur.

--Oh! c'est infme! s'cria Rodolphe indign.

--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lche encore que
cette lchet anonyme... C'est ma conduite!

--Que voulez-vous dire?

--Tout  l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
hardiment, je vous l'ai cache, j'ai feint le calme pendant que j'avais
la jalousie, la rage, le dsespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis all honteusement me
tapir derrire cette porte pour vous pier... Oui, j'ai t assez
misrable pour douter de votre loyaut, de votre honneur... Oh! l'auteur
de ces lettres sait  qui il les adresse... Il sait combien ma tte est
faible... Eh bien! monseigneur, dites, aprs avoir entendu ce que je
viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
je sais quels intrts vous attirent rue du Temple... aprs avoir t
assez bassement dfiant pour me faire le complice de cette horrible
calomnie en y croyant... n'est-ce pas  genoux que je dois vous demander
grce et piti?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
ce que je fais, Clmence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
gnrosit.

--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je  vous pardonner? dit Rodolphe
en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialit.
Maintenant, vous savez nos secrets,  moi et  Mme d'Harville; j'en suis
ravi, je pourrai vous sermonner tout  mon aise. Me voici votre
confident forc, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
vous devez attendre de ce noble coeur.

--Et vous, Clmence, dit tristement M. d'Harville  sa femme, me
pardonnerez-vous encore cela?

--Oui,  condition que vous m'aiderez  assurer votre bonheur... Et elle
tendit la main  son mari, qui la serra avec motion.

--Ma foi, mon cher marquis, s'cria Rodolphe, nos ennemis sont
maladroits! Grce  eux, nous voici plus intimes que par le pass. Vous
n'avez jamais plus justement apprci Mme d'Harville, jamais elle ne
vous a t plus dvoue. Avouez que nous sommes bien vengs des envieux
et des mchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
devine d'o le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
patiemment le mal que l'on fait  mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
madame, voici notre intrigue dcouverte, vous ne serez plus seule 
secourir vos protgs. Soyez tranquille, nous renouerons bientt quelque
mystrieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la dcouvre.

Aprs avoir accompagn Rodolphe jusqu' sa voiture pour le remercier
encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clmence.




III

Rflexions


Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
dont fut agit M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.

Il reconnaissait avec joie l'insigne fausset de l'accusation porte
contre Rodolphe et contre Clmence; mais il tait aussi convaincu qu'il
lui fallait renoncer  l'espoir d'tre aim d'elle. Plus, dans sa
conversation avec Rodolphe, Clmence s'tait montre rsigne,
courageuse, rsolue au bien, plus il se reprochait amrement d'avoir,
par un coupable gosme, enchan cette malheureuse jeune femme  son
sort.

Loin d'tre consol par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
une tristesse, dans un accablement inexprimables.

La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
ne la dfend des ressentiments douloureux. N'tant jamais forcment
proccupe des ncessits de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
elle demeure tout entire en proie aux grandes afflictions morales.

Pouvant possder ce qui se possde  prix d'or, elle dsire ou elle
regrette avec une violence inoue ce que l'or seul ne peut donner.

La douleur de M. d'Harville tait dsespre, car il ne voulait, aprs
tout, rien que de juste, que de lgal.

La possession... sinon l'amour de sa femme.

Or, en face des refus inexorables de Clmence, il se demandait si ce
n'tait pas une drision amre que ces paroles de la loi:

La femme appartient  son mari.

 quel pouvoir,  quelle intervention recourir pour vaincre cette
froideur, cette rpugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?

Il lui fallait reconnatre qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
de la vie conjugale, la simple volont de l'homme ou de la femme se
substituait imprieusement, sans appel, sans rpression possible,  la
volont souveraine de la loi.

 ces transports de vaine colre succdait parfois un morne abattement.

L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glac.

Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus frquentes encore
les crises de son effroyable maladie.

--Oh! s'cria-t-il,  la fois attendri et dsol, c'est ma faute...
c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompe... indignement
trompe! Elle peut... elle doit me har... et pourtant, tout  l'heure
encore, elle m'a tmoign l'intrt le plus touchant; mais, au lieu de
me contenter de cela, ma folle passion m'a gar, je suis devenu tendre,
j'ai parl de mon amour, et  peine mes lvres ont-elles effleur sa
main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
rpugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
m'aurait laiss aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.

Et de quel droit lui a-t-elle confi ce hideux secret? Cela est une
trahison indigne! De quel droit? Hlas! du droit que les victimes ont de
se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
ce qu'elle a trouv de plus cruel  dire contre l'horrible existence que
je lui ai faite... c'est que tel n'tait pas le sort qu'elle avait rv,
et qu'elle tait bien jeune pour renoncer  l'amour! Je connais
Clmence... cette parole qu'elle m'a donne, qu'elle a donne au prince,
elle la tiendra dsormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.
Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succder
des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
traiter toujours avec un mpris glacial, sans qu'il me ft possible de
me plaindre.

Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
que je suis lche! N'est-ce pas ma femme, aprs tout? N'est-elle pas 
moi, bien  moi? La loi ne me reconnat-elle pas mon pouvoir sur elle?
Ma femme rsiste... eh bien! j'ai le droit de...

Il s'interrompit avec un clat de rire sardonique.

--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
insens... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
et non sa tide affection de soeur. Oh!  la fin il faudra bien qu'elle
ait piti... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
non! jamais! Il est une cause d'loignement qu'une femme ne surmonte
pas. Le dgot... oui... le dgot... entends-tu? le dgot!... Il faut
bien te convaincre de cela: ton horrible infirmit lui fera horreur...
toujours... entends-tu? toujours! s'cria M. d'Harville dans une
douloureuse exaltation.

Aprs un moment de farouche silence, il reprit:

--Cette anonyme dlation, qui accusait le prince et ma femme, part
encore d'une main ennemie; et tout  l'heure, avant de l'avoir entendue,
j'ai pu un instant le souponner! Lui, le croire capable d'une si lche
trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le mme soupon! Oh! la
jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus gnreux, engage
Clmence  occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;
s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
conseils, d'appui.

Au fait, si belle, si jeune, si entoure, sans amour au coeur qui la
dfende, presque excuse de ses torts par les miens, qui sont atroces,
ne peut-elle pas faillir?

Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
Clmence a jur de ne pas manquer  ses devoirs... elle tiendra ses
promesses... mais  quel prix, mon Dieu!  quel prix! Tout  l'heure,
lorsqu'elle revenait  moi avec d'affectueuses paroles, combien son
sourire doux, triste, rsign, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
son bourreau a d lui coter! Pauvre femme! qu'elle tait belle et
touchante ainsi! Pour la premire fois j'ai senti un remords dchirant;
car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez venge. Oh!
malheureux, malheureux que je suis!

Aprs une longue nuit d'insomnie et de rflexions amres, les agitations
de M. d'Harville cessrent comme par enchantement. Il attendit le jour
avec impatience.




IV

Projets d'avenir


Ds le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.

Le vieux Joseph en entrant chez son matre l'entendit,  son grand
tonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
la bonne humeur de M. d'Harville.

--Ah! monsieur le marquis, dit le fidle serviteur attendri, quelle
jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
souvent!

--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
riant.

--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enroue qu'un chat-huant ou
qu'une crcelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.

--Taisez-vous, flatteur!

--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
tes content... et alors votre voix me parat la plus charmante musique
du monde...

--En ce cas, mon vieux Joseph, apprte-toi  ouvrir tes longues
oreilles.

--Que dites-vous?

--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
parais si avide.

--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'cria
Joseph en joignant les mains avec un radieux tonnement.

--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela,  toi, seul et
discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
femme est un ange de bont... elle m'a demand pardon de son loignement
pass, l'attribuant, le devinerais-tu?...  la jalousie!...

-- la jalousie?

--Oui, d'absurdes soupons excits par des lettres anonymes...

--Quelle indignit!...

--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
fallu davantage pour nous sparer; mais heureusement hier soir elle s'en
est franchement explique avec moi. Je l'ai dsabuse; te dire son
ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
froideur qu'elle me tmoignait lui pesait aussi cruellement qu'
moi-mme... Enfin notre cruelle sparation a cess... juge de ma
joie!...

--Il serait vrai! s'cria Joseph les yeux mouills de larmes. Il serait
donc vrai, monsieur le marquis! Vous voil heureux pour toujours,
puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutt
puisque son loignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
disiez...

--Et  qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possdais-tu pas un
secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
est trop beau... Tu t'aperois peut-tre que j'ai pleur?... C'est
qu'aussi, vois-tu, le bonheur me dbordait... Je m'y attendais si
peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?

--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
contentement, vous avez assez pleur de douleur. Et moi donc! tenez...
est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
pas pour dix annes de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
pouvoir pas m'empcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la
premire fois que je vais la voir...

--Vieux fou, tu es aussi draisonnable que ton matre... Maintenant,
j'ai une crainte aussi, moi...

--Laquelle? mon Dieu!

--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
manque?

--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...

--C'est pour cela. Je me dfie de ces bonheurs si parfaits, si
complets...

--Hlas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
n'ose...

--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
rvolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
suis sr d'tre  peu prs sauv!

--Comment cela?

--Mon mdecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
secousse morale suffisait pour donner ou pour gurir cette funeste
maladie?... Pourquoi les motions heureuses seraient-elles impuissantes
 nous sauver?

--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
vous tes guri! Mais c'est donc un jour bni que celui-ci? Ah! comme
vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du
ciel, et je commence presque  m'effrayer aussi, monsieur: c'est
peut-tre trop de flicit en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
affaire.

--Comment?

--Un de vos amis a reu trs-heureusement et trs -propos, voyez comme
a se trouve! a reu un coup d'pe, bien peu grave, il est vrai; mais
c'est gal, a suffira toujours  vous chagriner assez pour qu'il y ait,
comme vous le dsiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
vrai qu'eu gard  cela il vaudrait mieux que le coup d'pe ft plus
dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.

--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?

--De M. le duc de Lucenay.

--Il est bless?

--Une gratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de th...

--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...

--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.

Aprs un moment de rflexion M. d'Harville reprit:

--Tu as raison; ce lger chagrin satisfera sans doute la jalouse
destine... Mais il me vient une ide, j'ai envie d'improviser ce matin
un djeuner de garons, tous amis de M. de Lucenay, pour fter
l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas  cette runion il sera
enchant.

-- la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au matre
d'htel?

--Six personnes dans la petite salle  manger d'hiver.

--Et les invitations?

--Je vais les crire. Un homme d'curie montera  cheval et les portera
 l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.

Joseph sonna.

M. d'Harville entra dans un cabinet et crivit les lettres suivantes,
sans autre variante que le nom de l'invit:

Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
doit venir djeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
tte--tte; faites-lui la trs-aimable surprise de vous joindre  moi
et  quelques-uns de ses amis que je fais aussi prvenir.  midi sans
faute.

                                       A. D'HARVILLE

Un domestique entra.

--Faites monter quelqu'un  cheval, et que l'on porte  l'instant ces
lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant  Joseph: cris les
adresses: M. le vicomte de Saint-Remy..., Lucenay ne peut se passer de
lui, se dit M. d'Harville; M. de Montville..., un des compagnons de
voyage du duc; lord Douglas, son fidle partner au whist, le baron de
Szannes, son ami d'enfance... As-tu crit?

--Oui, monsieur le marquis.

--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.

Philippe sortit.

--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville  Joseph qui le regardait
avec bahissement.

--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
train, si gai. Et puis, vous qui tes ordinairement ple, vous avez de
belles couleurs... vos yeux brillent...

--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah , il faut
que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprs de Mlle
Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de
ses diamants...

--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est charge; je
l'ai aide, il n'y a pas huit jours,  les nettoyer.

--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
matresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci  la marquise!...

--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...

--Va vite. Voici M. Doublet.

En effet, l'intendant entra au moment o sortait Joseph.

--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.

--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous pouvanter, dit M. d'Harville
en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de dtresse.

-- moi, monsieur le marquis?

-- vous.

--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.

--Je vais dpenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, normment
d'argent.

--Qu' cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
nous le pouvons.

--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de btisse: il
s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin  l'aile droite de
l'htel. Aprs avoir hsit devant cette folie, dont je ne vous ai pas
parl jusqu'ici, je me dcide... Il faudra prvenir aujourd'hui mon
architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
monsieur Doublet, vous ne gmissez pas de cette dpense?

--Je puis affirmer  monsieur le marquis que je ne gmis pas...

--Cette galerie sera destine  donner des ftes; je veux qu'elle
s'lve comme par enchantement: or, les enchantements tant fort chers,
il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour tre en
mesure de fournir aux dpenses, car je veux que les travaux commencent
le plus tt possible.

--Et c'est trs-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
toujours: Il ne manque rien  monsieur le marquis, si ce n'est un got
quelconque... Celui des btiments a cela de bon que les btiments
restent... Quant  l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquite
pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plat, se passer cette fantaisie de
galerie-l.

Joseph entra.

--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
Baudoin, dit-il  M. d'Harville.

--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivire de
diamants,  laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.

--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gmirai pas.
Des diamants, c'est comme des btiments, a reste; et puis cette
surprise fera sans doute bien plaisir  Mme la marquise, sans compter le
plaisir que cela vous procure  vous-mme. C'est qu'aussi, comme j'avais
l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
plus belle que celle de monsieur le marquis.

--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
flicitations sont toujours d'un -propos inconcevable...

--C'est leur seul mrite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-tre,
ce mrite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le
joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.

Ds qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
croiss sur la poitrine, l'oeil fixe, mditatif.

Sa physionomie changea tout  coup; elle n'exprima plus ce contentement
dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'tre dupes,
mais une rsolution calme, morne, froide.

Aprs avoir march quelque temps, il s'assit lourdement et comme accabl
sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
cacha son front dans ses mains.

Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
vint mouiller sa paupire rougie et dit avec effort:

--Allons... courage... allons.

Il crivit alors  diverses personnes sur des objets assez
insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
diffrents rendez-vous  plusieurs jours de l.

Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
dernier tait si gai qu'il s'oubliait jusqu' chantonner  son tour.

--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son matre en
souriant.

--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; a chante si
fort au dedans de moi qu'il faut bien que a s'entende au dehors...

--Tu feras mettre ces lettres  la poste.

--Oui, monsieur le marquis; mais o recevrez-vous ces messieurs tout 
l'heure?

--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront aprs djeuner, et l'odeur du
tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.

 ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'htel.

--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demand ce matin ses
chevaux de trs-bonne heure, dit Joseph.

--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.

--Oui, monsieur le marquis.

 peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
glace et s'examina attentivement.

--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
colores, le regard brillant... Joie ou fivre... peu importe... pourvu
qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lvres. Il y a tant
de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
pourrait pntrer sous ce masque menteur, dire: Ce rire cache un sombre
dsespoir, cette gaiet bruyante cache une pense de mort? Qui pourrait
deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
si... l'amour ne s'y mprendrait pas, lui; son instinct l'clairerait.
Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons...  ton rle, histrion
sinistre.

Clmence entra dans le cabinet de M. d'Harville.

--Bonjour, Albert, mon bon frre, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
Vous avez l'air radieux.

--C'est qu'au moment o vous tes entre, ma chre petite soeur, je
pensais  vous... De plus, j'tais sous l'impression d'une excellente
rsolution...

--Cela ne m'tonne pas...

--Ce qui s'est pass hier, votre admirable gnrosit, la noble conduite
du prince, tout cela m'a donn beaucoup  rflchir, et je me suis
converti  vos ides; mais converti tout  fait, en regrettant mes
vellits de rvolte d'hier... que vous excuserez, au moins par
coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
pas pardonn, j'en suis sr, de renoncer trop facilement  votre amour.

--Quel langage! quel heureux changement! s'cria Mme d'Harville. Ah!
j'tais bien sre qu'en m'adressant  votre coeur,  votre raison, vous
me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.

--Ni moi non plus, Clmence, je vous l'assure. Oui, depuis ma rsolution
de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
singulirement clairci, simplifi.

--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un mme
but, appuys fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
carrire, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
sentiment sera inaltrable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
sera, car je l'ai mis l, dit Clmence en posant son doigt sur son
front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est l... que cette bonne
pense veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
verrez, monsieur mon frre, ce que c'est que l'enttement d'un coeur
bien dvou.

--Chre Clmence! rpondit M. d'Harville avec une motion contenue.

Puis, aprs un moment de silence, il reprit gaiement:

--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre dpart,
pour vous prvenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le th avec
vous. J'ai plusieurs personnes  djeuner; c'est une espce d'impromptu
pour fter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
n'a t que trs-lgrement bless par son adversaire.

Mme d'Harville rougit en songeant  la cause de ce duel: un propos
ridicule adress devant elle par M. de Lucenay  M. Charles Robert.

Ce souvenir fut cruel pour Clmence, il lui rappelait une erreur dont
elle avait honte.

Pour chapper  cette pnible impression, elle dit  son mari:

--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient djeuner avec vous;
je vais, moi, peut-tre trs-indiscrtement, m'inviter ce matin chez Mme
de Lucenay; car j'ai beaucoup  causer avec elle de mes deux protges
inconnues. De l je compte aller  la prison de Saint-Lazare avec Mme de
Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions:  cette heure
j'intrigue pour tre admise dans l'oeuvre des jeunes dtenues.

--En vrit vous tes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
ajouta avec une douloureuse motion qui, malgr ses efforts, se trahit
quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
hta-t-il de dire.

--tes-vous contrari que je sorte de si matin? lui demanda vivement
Clmence, tonne de l'accent de sa voix. Si vous le dsirez, je puis
remettre ma visite  Mme de Lucenay.

Le marquis avait t sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
affectueux:

--Oui, ma chre petite soeur, je suis aussi contrari de vous voir
sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voil de ces dfauts
dont je ne me corrigerai jamais.

--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais dsole.

Un timbre annonant une visite retentit dans l'htel.

--Voil sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous
laisse.  propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas dispos
de votre soire, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-tre
maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!

--Je me mets  vos ordres avec le plus grand plaisir.

--Sortez-vous tantt, mon ami? Vous reverrai-je avant dner?

--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.

--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre djeuner de garon a
t amusant.

--Adieu, Clmence.

--Adieu, mon ami...  bientt!... Je vous laisse le champ libre, je vous
souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!

Et, aprs avoir cordialement serr la main de son mari, Clmence sortit
par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrt par une autre.

--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage  tre gai...
Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon me  l'agonie, dans
cette parole de suprme et ternelle sparation, elle a compris: 
bientt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
honneur  ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
comdien... Mais voici Lucenay...




V

Djeuner de garons


M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.

La blessure du duc avait si peu de gravit qu'il ne portait mme plus
son bras en charpe; sa physionomie tait toujours goguenarde et
hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
toujours insurmontable. Malgr ses travers, ses plaisanteries de mauvais
got, malgr son nez dmesur qui donnait  sa figure un caractre
presque grotesque, M. de Lucenay n'tait pas, nous l'avons dit, un type
vulgaire, grce  une sorte de dignit naturelle et de courageuse
impertinence qui ne l'abandonnait jamais.

--Combien vous devez me croire indiffrent  ce qui vous regarde, mon
cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main  M. de Lucenay; mais
c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fcheuse aventure.

--Fcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donn pour mon
argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
M. Robert avait l'air si solennellement dtermin  ne pas passer pour
avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'tait la cause du
duel. L'autre soir,  l'ambassade de ***, je lui avais demand, devant
votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
sa pituite. _Inde ir_; car, entre nous, il n'avait pas cet
inconvnient-l. Mais c'est gal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
devant de jolies femmes, c'est impatientant.

--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?

--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
rencontr aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
l'ambassade, je l'ai appel pour lui faire cette bte plaisanterie, il y
a rpondu le surlendemain en me donnant trs-galamment un petit coup
d'pe; voil nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
viens vous demander une tasse de th.

Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'tendit sur un sofa; aprs quoi,
introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
plac au-dessus de sa tte, il commena de tracasser et de balancer ce
cadre.

--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai mnag une surprise,
dit M. d'Harville.

--Ah! bah! et laquelle? s'cria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
balancement trs-inquitant.

--Vous allez finir par dcrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
la tte...

--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre
surprise, dites-la donc?

--J'ai pri quelques-uns de nos amis de venir djeuner avec nous.

--Ah bien! par exemple, pour a, marquis, bravo! bravissimo!
archi-bravissimo! cria M. de Lucenay  tue-tte en frappant de grands
coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
Non, au fait, il est  la campagne depuis quelques jours; que diable
peut-il manigancer  la campagne en plein hiver?

--Vous tes sr qu'il n'est pas  Paris?

--Trs-sr; je lui avais crit pour lui demander de me servir de
tmoin... Il tait absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
Szannes...

--Cela se rencontre  merveille, ils djeunent avec nous.

--Bravo! bravo! bravo! se mit  crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
inhumains d'une srie de sauts de carpe  dsesprer un bateleur.

Les volutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
l'arrive de M. de Saint-Remy.

--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay tait ici, dit gaiement
le vicomte. On l'entend d'en bas!

--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'cria le
duc tonn, en se redressant brusquement; on vous croyait  la campagne.

--Je suis de retour depuis hier; j'ai reu tout  l'heure l'invitation
de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
de Saint-Remy tendit la main  M. de Lucenay, puis au marquis.

--Et je vous sais bien gr de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se rjouir
de l'heureuse issue de ce duel, qui, aprs tout, pouvait avoir des
suites fcheuses.

--Mais, reprit obstinment le duc, qu'est-ce donc que vous avez t
faire  la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.

--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant  M. d'Harville. Puis il
rpondit au duc:--Je veux me sevrer peu  peu de Paris... puisque je
dois le quitter bientt...

--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher  la lgation
de France  Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
billeveses de diplomatie! vous n'irez jamais l... ma femme le dit et
tout le monde le rpte...

--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde.

--Elle vous a dit devant moi que c'tait une folie...

--J'en ai tant fait dans ma vie!

--Des folies lgantes et charmantes,  la bonne heure, comme qui dirait
de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets a; mais
aller vous enterrer dans un trou de cour pareil...  Gerolstein! Voyez
donc la belle pousse... a n'est pas une folie, c'est une btise, et
vous avez trop d'esprit pour en faire... des btises.

--Prenez garde, mon cher Lucenay; en mdisant de cette cour allemande,
vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
grand-duc rgnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
meilleure grce du monde  l'ambassade de ***, o je lui ai t
prsent.

--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
aucune rpugnance  aller passer quelque temps  Gerolstein.

--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise firement original, votre
grand-duc; mais a n'empche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu' Paris... il n'est en
toute valeur qu' Paris.

Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
entra et dit quelques mots tout bas  son matre.

--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
femme qui m'apporte des diamants  choisir pour elle... une surprise.
Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
roche, nous autres...

--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'cria le duc, ma femme m'en a
fait une hier... et une fameuse encore!!!

--Quelque cadeau splendide?

--Elle m'a demand... cent mille francs...

--Et comme vous tes magnifique... vous les lui avez...

--Prts!... Ils seront hypothqus sur sa terre d'Arnouville... Les
bons comptes font les bons amis... Mais c'est gal... prter en deux
heures cent mille francs  quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui tes trs-connaisseur
en emprunts?... dit en riant le duc  M. de Saint-Remy, sans se douter
de la porte de ses paroles.

Malgr son audace, le vicomte rougit d'abord lgrement un peu, puis il
reprit effrontment:

--Cent mille francs! mais c'est norme... Comment une femme peut-elle
jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes,  la
bonne heure.

--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-l... ma
femme. D'ailleurs a m'est gal. Des arrirs de toilette
probablement... des fournisseurs impatients et exigeants; a la
regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
prtant mon argent, il et t du plus mauvais got  moi de lui en
demander l'emploi.

--C'est pourtant presque toujours une curiosit particulire  ceux qui
prtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
emprunte..., dit le vicomte en riant.

--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
got, vous allez m'aider  choisir la parure que je destine  ma femme;
votre approbation consacrera mon choix, vos arrts sont souverains en
fait de modes...

Le joaillier entra, portant plusieurs crins dans un grand sac de peau.

--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.

-- vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.

--Je suis sr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
infernales et blouissantes? dit M. de Lucenay.

--Mme la duchesse s'est contente de faire seulement remonter ses
diamants cet hiver, dit le joaillier avec un lger embarras. Et
justement, en venant chez M. le marquis, je les ai ports  Mme la
duchesse.

M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir  son aide, avait
chang ses pierreries pour des diamants faux; il fut dsagrablement
frapp de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:

--Ces maris sont-ils curieux! ne rpondez donc pas, monsieur Baudoin.

--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...

Pendant cet entretien, M. Baudoin avait tal sur un bureau plusieurs
admirables colliers de rubis et de diamants.

--Quel clat!... et que ces pierres sont divinement tailles! dit lord
Douglas.

--Hlas! monsieur, rpondit le joaillier, j'employais  ce travail un
des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtire en
pierreries m'a dit que c'est probablement la misre qui lui a fait
perdre la tte,  ce pauvre homme.

--La misre!... Et vous confiez des diamants  des gens dans la misre!

--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
jamais rien dtourn, quoique ce soit un rude et pauvre tat que le
leur.

--Combien ce collier? demanda M. d'Harville.

--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
coupe magnifiques, presque toutes de la mme grosseur.

--Voici des prcautions oratoires des plus menaantes pour votre bourse,
dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, 
quelque prix exorbitant.

--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
d'Harville.

--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
prix sera de quarante-deux mille francs.

--Messieurs! s'cria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
autres maris... Mnager  sa femme une surprise de quarante-deux mille
francs!... Diable! n'allons pas bruiter cela, ce serait d'un exemple
dtestable.

--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
vante!

--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
que toutes les protestations du monde.

--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
monture d'mail noir vous semble de bon got, Saint-Remy.

--Elle fait encore valoir l'clat des pierreries; elle est dispose 
merveille!

--Je me dcide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
Baudoin,  compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.

--M. Doublet m'a prvenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
sortit aprs avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
confiance tait grande), les diverses pierreries qu'il avait apportes,
et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement manies et
examines durant cet entretien.

M. d'Harville, donnant le collier  Joseph qui avait attendu ses ordres,
lui dit tout bas:

--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
sa matresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
plus complte.

 ce moment, le matre d'htel annona que le djeuner tait servi; les
convives du marquis passrent dans la salle  manger et s'attablrent.

--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
est une des plus lgantes et des mieux distribues de Paris?

--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville
dsire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empitements
des ftes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
elles vous exilent de temps  autre.

--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
mesquin, de plus bourgeois que ces dmnagements forcs par autorit de
bals ou de concerts... Pour donner des ftes vraiment belles sans se
gner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
vastes blouissantes salles, destines  un bal splendide, doivent avoir
un tout autre caractre que celui des salons ordinaires: il y a entre
ces deux espces d'appartements la mme diffrence qu'entre la peinture
 fresque monumentale et les tableaux de chevalet.

--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
Saint-Remy n'ait pas douze  quinze cent mille livres de rentes! Quelles
merveilles il nous ferait admirer!

--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
reprsentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
million par an  Saint Remy, et le charger de reprsenter  Paris le
got et l'lgance franaise qui dcideraient du got et de l'lgance
de l'Europe... du monde?

--Adopt! cria-t-on en choeur.

--Et l'on prlverait ce million annuel, en manire d'impt, sur ces
abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes normes,
seraient prvenus, atteints et convaincus de vivre comme des
grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.

--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamns  dfrayer des
magnificences qu'ils devraient taler.

--Sans compter que ces fonctions de grand prtre, ou plutt de grand
matre de l'lgance, reprit M. de Lucenay, dvolues  Saint-Remy,
auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le got
gnral.

--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.

--C'est clair.

--Et en tchant de le copier, le got s'purerait.

--Au temps de la Renaissance, le got est devenu partout excellent,
parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui tait exquis.

-- la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une ptition aux
chambres pour l'tablissement de la charge de grand matre de l'lgance
franaise.

--Et comme les dputs, sans exception, passent pour avoir des ides
trs-grandes, trs-artistiques et trs-magnifiques, cela sera vot par
acclamation.

--En attendant la dcision qui consacrera en droit la suprmatie que
Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai t
frapp de ses ides sur la splendeur des ftes.

--Mes faibles lumires sont  vos ordres, d'Harville.

--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?

--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immdiatement
les travaux.

--Quel homme  projets vous tes!

--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je mdite un bouleversement complet
du Val-Richer.

--Votre terre de Bourgogne?

--Oui; il y a l quelque chose d'admirable  faire, si toutefois... Dieu
me prte vie...

--Pauvre vieillard!...

--Mais n'avez-vous pas achet dernirement une ferme prs du Val-Richer
pour vous arrondir encore?

--Oui, une trs-bonne affaire que mon notaire m'a conseille.

--Et quel est ce rare et prcieux notaire qui conseille de si bonnes
affaires?

--M. Jacques Ferrand.

 ce nom, un lger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.

--Est-il vraiment aussi honnte homme qu'on le dit? demanda-t-il
ngligemment  M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
avait racont  Clmence  propos du notaire.

--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probit
antique, dit M. de Lucenay.

--Aussi respect que respectable.

--Trs-pieux... ce qui ne gte rien.

--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.

--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reu 
propos de l'argent qu'on leur confie.

--Rien qu' cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.

--Mais o diable Saint-Remy a-t-il t chercher ses doutes  propos de
ce digne homme d'une intgrit proverbiale?

--Je ne suis que l'cho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
raison pour nier ce phnix des notaires... Mais, pour revenir  vos
projets, d'Harville, que voulez-vous donc btir au Val-Richer? On dit le
chteau admirable?...

--Vous serez consult, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
tt peut-tre que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
ainsi des intrts successifs qui chelonnent et occupent les annes 
venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
c'est autre chose... Joignez  cela une femme charmante que l'on adore,
qui est de moiti dans tous vos gots, dans tous vos desseins, et ma
foi, la vie se passe assez doucement.

--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.

--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le djeuner fut termin,
si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
d'excellents.

On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
sa chambre  coucher, qui y communiquait, tait ouverte. Nous avons dit
que le seul ornement de cette pice se composait de deux panoplies de
trs-belles armes.

M. de Lucenay, ayant allum un cigare, suivit le marquis dans sa
chambre.

--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.

--Voil, en effet, de magnifiques fusils anglais et franais; ma foi, je
ne saurais auxquels donner la prfrence... Douglas! cria M. de Lucenay,
venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
Manton.

Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrrent dans la
chambre du marquis pour examiner les armes.

M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:

--Voici, messieurs, la panace universelle pour tous les maux... le
spleen... l'ennui...

Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lvres.

--Ma foi! moi, je prfre un autre spcifique! dit Saint-Remy; celui-l
n'est bon que dans les cas dsesprs.

--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
volont n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.

--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-l sont toujours
dangereuses; un malheur est si vite arriv! dit M. de Lucenay, voyant le
marquis approcher encore le pistolet de ses lvres.

--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il tait charg je jouerais ce
jeu-l?

--Sans doute, mais c'est toujours imprudent.

--Tenez, messieurs, voil comme on s'y prend: on introduit dlicatement
le canon entre ses dents... et alors...

--Mon Dieu! que vous tes donc bte, d'Harville, quand vous vous y
mettez! dit M. de Lucenay en haussant les paules.

--On approche le doigt de la dtente..., ajouta M. d'Harville.

--Est-il enfant... est-il enfant...  son ge!

--Un petit mouvement sur la gchette, reprit le marquis, et l'on va
droit chez les mes.

Avec ces mots le coup partit.

M. d'Harville s'tait brl la cervelle.

Nous renonons  peindre la stupeur, l'pouvante des convives de M.
d'Harville.

Le lendemain on devait lire dans un journal:

Hier, un vnement aussi imprvu que dplorable a mis en moi tout le
faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amnent chaque anne
de si funestes accidents a caus un affreux malheur. Voici les faits que
nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticit:

M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, g  peine
de vingt-six ans, cit pour la bont de son coeur, mari depuis peu
d'annes  une femme qu'il idoltrait, avait runi quelques-uns de ses
amis  djeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre  coucher
de M. d'Harville, o se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
examiner  ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas charg et l'approcha de ses
lvres... Dans sa scurit, il pesa sur la gchette... le coup
partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tte horriblement
fracasse! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
bonheur et d'avenir, il faisait part de diffrents projets! Enfin, comme
si toutes les circonstances de ce douloureux vnement devaient le
rendre plus cruel encore par de pnibles contrastes, le matin mme, M.
d'Harville, voulant mnager une surprise  sa femme, avait achet une
parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment o
peut-tre jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
qu'il tombe victime d'un effroyable accident...

En prsence d'un pareil malheur, toutes rflexions sont inutiles, on ne
peut que rester ananti devant les arrts impntrables de la
Providence.

Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
gnrale, qui attribua la mort du mari de Clmence  une fatale et
dplorable imprudence.

Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
mystrieux secret de sa mort volontaire?...

Oui, volontaire et calcule, et mdite avec autant de sang-froid que de
gnrosit, afin que Clmence ne pt concevoir le plus lger soupon sur
la vritable cause de ce suicide.

Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
ses amis, ces heureuses confidences  son vieux serviteur, la surprise
que le matin mme il avait mnage  sa femme, tout cela tait autant de
piges tendus  la crdulit publique. Comment supposer qu'un homme si
proccup de l'avenir, si jaloux de plaire  sa femme, pt songer  se
tuer?...

Sa mort ne fut donc attribue et ne pouvait qu'tre attribue  une
imprudence. Quant  sa rsolution, un incurable dsespoir l'avait
dicte. En se montrant  son gard aussi affectueuse, aussi tendre
qu'elle s'tait montre jadis froide et hautaine, en revenant noblement
 lui, Clmence avait veill dans le coeur de son mari de douloureux
remords.

La voyant si mlancoliquement rsigne  cette longue vie sans amour,
passe auprs d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
bien certain, d'aprs la solennit des paroles de Clmence, qu'elle ne
pourrait jamais vaincre la rpugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
s'tait pris d'une profonde piti pour sa femme et d'un effrayant dgot
de lui-mme et de la vie.

Dans l'exaspration de sa douleur, il se dit:

Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
Sa conduite, pleine de coeur et d'lvation, augmenterait encore ma
folle passion, s'il tait possible de l'augmenter.

Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...

Elle a le droit de me mpriser, de me har...

Je l'ai, par une tromperie infme, enchane, jeune fille,  mon
dtestable sort...

Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?

La dlivrer des liens odieux que mon gosme lui a imposs.

Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...

Et voil pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
sacrifice.

Si le divorce et exist, ce malheureux se serait-il suicid?

Non!

Il pouvait rparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme 
la libert, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...

L'inexorable immutabilit de la loi rend donc souvent certaines fautes
irrmdiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
un nouveau crime.




VI

Saint-Lazare


Nous croyons devoir prvenir les plus timors de nos lecteurs que la
prison de Saint-Lazare, spcialement destine aux voleuses et aux
prostitues, est journellement visite par plusieurs femmes dont la
charit, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
tous.

Ces femmes, leves au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
 bon droit comptes parmi la socit la plus choisie, viennent chaque
semaine passer de longues heures auprs des misrables prisonnires de
Saint-Lazare; piant dans ces mes dgrades la moindre aspiration vers
le bien, le moindre regret d'un pass criminel, elles encouragent les
tendances meilleures, fcondent le repentir, et par la puissante magie
de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
fange une de ces cratures abandonnes, avilies, mprises.

Habitues aux dlicatesses,  la politesse exquise de la meilleure
compagnie, ces femmes courageuses quittent leur htel sculaire,
appuient leurs lvres au front virginal de leurs filles pures comme les
anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indiffrence
grossire ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
prostitues...

Fidles  leur mission de haute moralit, elles descendent vaillamment
dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrens,
et, si quelque faible battement d'honneur leur rvle un lger espoir de
salut, elles disputent et arrachent  une irrvocable perdition l'me
malade dont elles n'ont pas dsespr.

Les lecteurs timors auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
susceptibilit en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, aprs
tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vnres que
nous venons de citer.

Sans oser tablir un ambitieux parallle entre leur mission et la ntre,
pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre
longue, pnible, difficile, c'est la conviction d'avoir veill quelques
nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, immrites,
pour les repentirs sincres, pour l'honntet simple, nave; et d'avoir
inspir le dgot, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
ce qui tait absolument impur et criminel?

Nous n'avons pas recul devant les tableaux les plus hideusement vrais,
pensant que, comme le feu, la vrit morale purifie tout.

Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorit,
pour que nous prtendions enseigner ou rformer.

Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
de bien sur de grandes misres sociales, dont on peut dplorer, mais non
contester la ralit.

Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, rvolts de la
crudit de ces douloureuses peintures, ont cri  l'exagration, 
l'invraisemblance,  l'impossibilit, pour n'avoir pas  plaindre (nous
ne disons pas  secourir) tant de maux.

Cela se conoit.

L'goste gorg d'or ou bien repu veut avant tout digrer tranquille.
L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
particulirement importun, il prfre cuver sa richesse ou sa bonne
chre, les yeux  demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
d'opra.

Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
gnreusement compati  certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
personnes mme nous ont su gr de leur avoir indiqu le bienfaisant
emploi d'aumnes nouvelles.

Nous avons t puissamment soutenu, encourag par de pareilles
adhsions.

Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficult pour un livre
mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'tre pas un
mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
n'aurait-il eu dans sa carrire phmre que le dernier rsultat dont
nous avons parl, que nous serions trs-fier, trs-honor de notre
oeuvre.

Quelle plus glorieuse rcompense pour nous que les bndictions de
quelques pauvres familles qui auront d un peu de bien-tre aux penses
que nous avons souleves!

Cela dit  propos de la nouvelle prgrination o nous engageons le
lecteur, aprs avoir, nous l'esprons, apais ses scrupules, nous
l'introduirons  Saint-Lazare, immense difice d'un aspect imposant et
lugubre, situ rue du Faubourg-Saint-Denis.

Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville
s'tait rendue  la prison, aprs avoir obtenu quelques renseignements
de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidit
du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la dtresse.

Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes dtenues,
n'ayant pu ce jour-l accompagner Clmence  Saint-Lazare, celle-ci y
tait venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables  leurs
vtements noirs et au ruban bleu  mdaillon d'argent qu'elles portaient
en sautoir.

Une de ces inspectrices, femme d'un ge mr, d'une figure grave et
douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au
greffe.

On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dvouement ignor, d'intelligence,
de commisration, de sagacit, chez ces femmes respectables qui se
consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
dtenues.

Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnires, dans l'espoir que
ces enseignements survivront au sjour de la prison.

Tour  tour indulgentes et fermes, patientes et svres, mais toujours
justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
dtenues, finissent, au bout de longues annes, par acqurir une telle
science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
presque toujours srement du premier coup d'oeil, et qu'elles les
classent  l'instant selon leur degr d'immoralit.

Mme Armand, l'inspectrice qui tait reste seule avec Mme d'Harville,
possdait  un point extrme cette prescience presque divinatrice du
caractre des prisonnires; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
maison une autorit considrable.

Mme Armand dit  Clmence:

--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui dsigner
celles de nos dtenues qui, par une meilleure conduite ou par un
repentir sincre, pourraient mriter son intrt, je crois pouvoir lui
recommander une infortune que je crois plus malheureuse encore que
coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
ou dix-sept ans tout au plus.

--Et qu'a-t-elle fait pour tre emprisonne?

--Elle est coupable de s'tre trouve aux Champs-lyses le soir. Comme
il est dfendu  ses pareilles, sous des peines trs-svres, de
frquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
les Champs-lyses sont au nombre des promenades interdites, on l'a
arrte.

--Et elle vous semble intressante?

--Je n'ai jamais vu de traits plus rguliers, plus candides.
Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
encore  sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
arrivant ici elle tait vtue comme une paysanne des environs de Paris.

--C'est donc une fille de campagne?

--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
demeurait dans une horrible maison de la Cit, dont elle tait absente
depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demand sa radiation
des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
qui l'a envoye ici.

--Mais peut-tre avait-elle quitt Paris pour tcher de se rhabiliter?

--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intresse  elle.
Je l'ai interroge sur le pass, je lui ai demand si elle venait de la
campagne, lui disant d'esprer, dans le cas o, comme je le croyais,
elle voudrait revenir au bien.

--Qu'a-t-elle rpondu?

--Levant sur moi ses grands yeux bleus mlancoliques et pleins de
larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur anglique: Je vous
remercie, madame, de vos bonts; mais je ne puis rien dire sur le pass;
on m'a arrte, j'tais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'o
venez-vous? O tes-vous reste depuis votre dpart de la Cit? Si vous
tes alle  la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
prouvez-le: nous ferons crire  M. le prfet pour obtenir votre
libert; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
vos bonnes rsolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
pas, je ne pourrais vous rpondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant
d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh!
jamais, s'est-elle crie.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait,
a-t-elle rpondu en laissant retomber sa tte sur sa poitrine.

--Cela est trange!... Et elle s'exprime...?

--En trs-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
mais sans bassesse; je dirai plus: malgr la douceur extrme de sa voix
et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
sorte de tristesse fire qui me confond. Si elle n'appartenait pas  la
malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
fiert annonce une me qui a la conscience de son lvation.

--Mais c'est tout un roman! s'cria Clmence, intresse au dernier
point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
n'tait souvent plus amusant  faire que le bien. Et quels sont ses
rapports avec les autres prisonnires? Si elle est doue de l'lvation
d'me que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
misrables compagnes?

--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par tat et par
habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'tonnement.  peine
ici depuis trois jours, elle possde dj une sorte d'influence sur les
autres dtenues.

--En si peu de temps?

--Elles prouvent pour elle non-seulement de l'intrt, mais presque du
respect.

--Comment! ces malheureuses...

--Ont quelquefois un instinct d'une singulire dlicatesse pour
reconnatre, deviner mme les nobles qualits des autres. Seulement
elles hassent souvent les personnes dont elles sont obliges d'admettre
la supriorit.

--Et elles ne hassent pas cette pauvre jeune fille?

--Bien loin de l, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
entre ici. Elles ont t d'abord frappes de sa beaut; ses traits,
bien que d'une puret rare, sont pour ainsi dire voils par une pleur
touchante et maladive; ce mlancolique et doux visage leur a d'abord
inspir plus d'intrt que de jalousie. Ensuite elle est
trs-silencieuse, autre sujet d'tonnement pour ces cratures qui, pour
la plupart, tchent toujours de s'tourdir  force de bruit, de paroles
et de mouvements. Enfin, quoique digne et rserve, elle s'est montre
compatissante, ce qui a empch ses compagnes de se choquer de sa
froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une crature
indomptable surnomme la Louve, tant son caractre est violent,
audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcs de la
mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
sortait de cellule, encore irrite de la punition qu'elle venait de
subir; c'tait l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
mangeait pas; elle dit tristement  ses compagnes: Qui veut mon
pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi! dit ensuite une crature
presque contrefaite, appele Mont-Saint-Jean, qui sert de rise, et
quelquefois, malgr nous, de souffre-douleur aux autres dtenues,
quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
son pain  cette dernire,  la grande colre de la Louve. --C'est moi
qui t'ai d'abord demand ta ration, s'cria-t-elle furieuse.--C'est
vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
vous, rpondit la jeune fille. La Louve nanmoins arracha le pain des
mains de Mont-Saint-Jean et commena de vocifrer en agitant son
couteau. Comme elle est trs-mchante et trs-redoute, personne n'osa
prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les dtenues lui
donnassent raison intrieurement.

--Comment dites-vous ce nom, madame?

--La Goualeuse... c'est le nom ou plutt le surnom sous lequel a t
croue ici ma protge, qui, je l'espre, sera bientt la vtre, madame
la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.

--Celui-ci est singulier...

--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
fille a, dit-on, une trs-jolie voix; je le crois sans peine, car son
accent est enchanteur...

--Et comment a-t-elle chapp  cette vilaine Louve?

--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
courut  elle l'injure  la bouche, son couteau lev; toutes les
prisonnires jetrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
sans crainte cette redoutable crature, lui sourit avec amertume, en lui
disant de sa voix anglique: Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
et ne me faites pas trop souffrir! Ces mots, m'a-t-on rapport, furent
prononcs avec une simplicit si navrante que presque toutes les
dtenues en eurent les larmes aux yeux.

--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, pniblement mue.

--Les plus mauvais caractres, reprit l'inspectrice, ont heureusement
quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
rsignation dchirante, la Louve, remue, a-t-elle dit plus tard,
jusqu'au fond de l'me, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
et s'cria: J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
qui te dfendrais...

--Quel caractre singulier!

--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
aujourd'hui, chose  peu prs sans exemple, presque aucune des
prisonnires ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent mme 
lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
prisonnires. Je me suis adresse  quelques dtenues de son dortoir
pour savoir la cause de la dfrence qu'elles lui tmoignaient. --C'est
plus fort que nous, m'ont-elles rpondu, on voit bien que ce n'est pas
une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a
pas dit, cela se voit.--Mais encore  quoi?-- mille choses. D'abord,
hier, avant de se coucher, elle s'est mise  genoux et a fait sa prire:
pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
droit.

--Quelle observation trange!

--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilge ou impie; vous
verrez, madame, dans toutes nos salles, des espces d'autels o la
statue de la Vierge est entoure d'offrandes et d'ornements faits par
elles-mmes. Chaque dimanche, il se brle un grand nombre de cierges en
ex-voto. Celles qui vont  la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
gnralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
revenir  la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: On voit
qu'elle n'est pas comme nous autres,  son air doux,  sa tristesse, 
la manire dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la
Louve, qui assistait  cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
des ntres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
nous tions honteuses de nous habiller devant elle...

--Quelle bizarre dlicatesse au milieu de tant de dgradation! s'cria
Mme d'Harville.

--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
inconnue, et elles sont pniblement confuses d'tre vues  demi vtues
par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
Dieu a mis en nous se rvle encore, mme chez ces cratures,  l'aspect
des seules personnes qu'elles puissent respecter.

--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
naturels plus forts que la dpravation.

--Sans doute, car ces femmes sont capables de dvouements qui,
honntement placs, seraient trs-honorables... Il est encore un
sentiment sacr pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
c'est la maternit; elles s'en honorent, elles s'en rjouissent; il n'y
a pas de meilleures mres, rien ne leur cote pour garder leur enfant
auprs d'elles; elles s'imposent, pour l'lever, les plus pnibles
sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit tre est le seul qui ne
les mprise pas.

--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?

--On ne les mprise jamais autant qu'elles se mprisent elles-mmes...
Chez quelques-unes dont le repentir est sincre, cette tache originelle
du vice reste ineffaable  leurs yeux, lors mme qu'elles se trouvent
dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'ide de
leur abjection premire est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
je ne serais pas tonne que le chagrin profond de la Goualeuse ne ft
caus par un remords de ce genre.

--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
peut calmer!

--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espce humaine, ces remords
sont plus frquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
s'endort jamais compltement; ou plutt, chose trange! quelquefois on
dirait que l'me veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
observation que j'ai faite de nouveau cette nuit  propos de ma
protge.

--De la Goualeuse?

--Oui, madame.

--Et comment donc cela?

--Assez souvent, lorsque les prisonnires sont endormies, je vais faire
une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
combien les physionomies de ces femmes diffrent d'expression pendant
qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
insouciantes, moqueuses, effrontes, hardies, me semblaient compltement
changes lorsque le sommeil dpouillait leurs traits de toute
exagration de cynisme; car le vice, hlas! a son orgueil. Oh! madame,
que de tristes rvlations sur ces visages alors abattus, mornes et
sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
involontairement arrachs par quelques rves empreints sans doute d'une
inexorable ralit!... Je vous parlais tout  l'heure, madame, de cette
fille surnomme la Louve, crature indompte, indomptable. Il y a quinze
jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les dtenues; je
haussai les paules, mon indiffrence exaspra sa rage... Alors, pour me
blesser srement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
injures sur ma mre... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...

--Ah! quelle horreur!...

--Je l'avoue, toute stupide qu'tait cette attaque, elle me fit mal...
La Louve s'en aperut et triompha. Ce soir-l, vers minuit, j'allai
faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai prs du lit de la Louve,
qui ne devait tre mise en cellule que le lendemain matin; je fus
frappe, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, compare 
l'expression dure et insolente qui lui tait habituelle; ses traits
semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lvres
taient  demi ouvertes, sa poitrine oppresse; enfin, chose qui me
parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractre de fer!...
Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
l'entendis prononcer ces mots: Pardon... pardon!... sa mre!...
J'coutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand...
prononc avec un soupir.

--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injuri votre mre...

--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins svre. Sans doute, aux yeux
de ses compagnes elle avait voulu, par une dplorable vanit, exagrer
encore sa grossiret naturelle; peut-tre un bon instinct la faisait se
repentir pendant son sommeil.

--Et le lendemain, vous tmoigna-t-elle quelque regret de sa conduite
passe?

--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossire, farouche et
emporte. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus  la
piti que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
peut-tre! que pendant leur sommeil ces infortunes redeviennent
meilleures, ou plutt redeviennent elles-mmes, avec tous leurs dfauts,
il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
dissimuls par une dtestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai t
amene  croire que ces cratures sont gnralement moins mchantes
qu'elles n'affectent de le paratre; agissant d'aprs cette conviction,
j'ai souvent obtenu des rsultats impossibles  raliser si j'avais
compltement dsespr d'elles.

Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
sens, tant de haute raison joints  des sentiments d'humanit si levs,
si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.

--Mon Dieu, madame, reprit Clmence, vous avez une telle manire
d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent tre pour vous des plus
intressantes. Que d'observations, que d'tudes curieuses, mais surtout
que de bien vous pouvez, vous devez faire!

--Le bien est trs-difficile  obtenir: ces femmes ne restent ici que
peu de temps; il est donc difficile d'agir trs-efficacement sur elles;
il faut se borner  semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se ralise.

--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
pas reculer devant l'ingratitude d'une tche qui vous donne de si rares
satisfactions!

--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
quelquefois on est rcompens par d'heureuses dcouvertes: ce sont  et
l quelques claircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord
absolument tnbreux.

--Il n'importe; les femmes comme vous doivent tre bien rares, madame.

--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
de succs et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
quartier de Saint-Lazare, destine aux prvenues de diffrents crimes,
vous intresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
l'arrive d'une jeune fille prvenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
entendu de plus dchirant... Le pre de cette malheureuse, un honnte
artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
fille; il parat que rien n'tait plus affreux que la misre de toute
cette famille, loge dans une misrable mansarde de la rue du Temple.

--La rue du Temple! s'cria Mme d'Harville tonne, quel est le nom de
cet artisan?

--Sa fille s'appelle Louise Morel...

--C'est bien cela...

--Elle tait au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
notaire.

--Cette pauvre famille m'avait t recommande, dit Clmence en
rougissant; mais j'tais loin de m'attendre  la voir frappe de ce
nouveau coup terrible... Et Louise Morel?

--Se dit innocente: elle jure que son enfant tait mort... et il parat
que ces paroles ont l'accent de la vrit. Puisque vous vous intressez
 sa famille, madame la marquise, si vous tiez assez bonne pour daigner
la voir, cette marque de votre bont calmerait son dsespoir, qu'on dit
effrayant.

--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protges au lieu d'une...
Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
pauvre fille me touche  un point extrme... Mais que faut-il faire pour
obtenir sa libert? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
avenir...

--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
sera trs-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
dpend absolument de la volont de M. le prfet de police... la
recommandation d'une personne considrable serait dcisive auprs de
lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
sur le sommeil de la Goualeuse. Et  ce propos je dois vous avouer que
je ne serais pas tonne qu'au sentiment profondment douloureux de sa
premire abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.

--Que voulez-vous dire, madame?

--Peut-tre me tromp-je... mais je ne serais pas tonne que cette
jeune fille, sortie par je ne sais quel vnement de la dgradation o
elle tait d'abord plonge, et prouv... prouvt peut-tre un amour
honnte... qui ft  la fois son bonheur et son tourment...

--Et pour quelle raison croyez-vous cela?

--Le silence obstin qu'elle garde sur l'endroit o elle a pass les
trois mois qui ont suivi son dpart de la Cit me donne  penser qu'elle
craint de se faire rclamer par les personnes chez qui peut-tre elle
avait trouv un refuge.

--Et pourquoi cette crainte?

--Parce qu'il lui faudrait avouer un pass qu'on ignore sans doute.

--En effet, ses vtements de paysanne...

--Puis une dernire circonstance est venue renforcer mes soupons. Hier
au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
approche du lit de la Goualeuse; elle dormait profondment; au
contraire de ses compagnes, sa figure tait calme et sereine; ses grands
cheveux blonds,  demi dtachs sous sa cornette, tombaient en profusion
sur son cou et sur ses paules. Elle tenait ses deux petites mains
jointes et croises sur son sein, comme si elle se ft endormie en
priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
cette anglique figure, lorsqu' voix basse et avec un accent  la fois
respectueux, triste et passionn elle pronona un nom...

--Et ce nom?

Aprs un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:

--Bien que je considre comme sacr ce que l'on peut surprendre pendant
le sommeil, vous vous intressez si gnreusement  cette infortune,
madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom tait Rodolphe...

--Rodolphe! s'cria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis,
rflchissant qu'aprs tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
elle dit  l'inspectrice, qui semblait tonne de son exclamation:

--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
m'intresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
tout  l'heure?...

--Si, madame; je vais, si vous le dsirez, la chercher... Je pourrai
m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
prison.

--Je vous en serai trs-oblige, madame, rpondit Mme d'Harville, qui
resta seule.

C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
l'impression trange que m'a cause ce nom de Rodolphe... En vrit, je
suis folle! Entre lui... et une crature pareille, quels rapports
peuvent exister? Puis, aprs un moment de silence, la marquise ajouta:
Il avait raison!... combien tout cela m'intresse!... L'esprit, le coeur
s'agrandissent lorsqu'on les applique  de si nobles occupations!...
Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
Providence en secourant ceux qui mritent... Et puis, ces excursions
dans un monde que nous ne souponnons mme pas sont si attachantes, si
amusantes, comme il se plat  le dire! Quel roman me donnerait ces
motions touchantes, exciterait  ce point ma curiosit?... Cette pauvre
Goualeuse, par exemple, d'aprs ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
piti profonde; je me laisse aveuglment aller  cette commisration,
car la surveillante a trop d'exprience pour se tromper  l'gard de
notre protge... Et cette autre infortune... la fille de l'artisan...
que le prince a si gnreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
misre affreuse lui a servi de prtexte pour me sauver... J'ai chapp 
la honte,  la mort peut-tre... par un mensonge hypocrite: cette
tromperie me pse, mais je l'expierai  force de bienfaisance... cela me
sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obir!... Oh! je le sens
avec ivresse... son souffle seul anime et fconde la nouvelle vie qu'il
m'a cre pour la consolation de ceux qui souffrent... j'prouve une
adorable jouissance  n'agir que par lui,  n'avoir d'autres ides que
les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
ignorera cette ternelle passion de ma vie...

Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
lecteur au milieu des dtenues.




VII

Mont-Saint-Jean


Deux heures sonnaient  l'horloge de la prison de Saint-Lazare.

Au froid qui rgnait depuis quelques jours avait succd une temprature
douce, tide, presque printanire; les rayons du soleil se refltaient
dans l'eau d'un grand bassin carr,  margelles de pierre, situ au
milieu d'une cour plante d'arbres et entoure de hautes murailles
noirtres, perces de nombreuses fentres grilles; des bancs de bois
taient scells  et l dans cette vaste enceinte pave, qui servait de
promenade aux dtenues.

Le tintement d'une cloche annonant l'heure de la rcration, les
prisonnires dbouchrent en tumulte par une porte paisse et guichete
qu'on leur ouvrit.

Ces femmes, uniformment vtues, portaient des cornettes noires et de
longs sarraus d'toffe de laine bleue, serrs par une ceinture  boucle
de fer. Elles taient l deux cents prostitues, condamnes pour
contraventions aux ordonnances particulires qui les rgissent et les
mettent en dehors de la loi commune.

Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
physionomies les stigmates presque ineffaables du vice et surtout de
l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misre.

 l'aspect de ces rassemblements de cratures perdues, on ne peut
s'empcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont t
pures et honntes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
restriction, parce qu'un grand nombre ont t vicies, corrompues,
dpraves, non pas seulement ds leur jeunesse, mais ds leur plus
tendre enfance... mais ds leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
qu'on le verra plus tard...

On se demande donc avec une curiosit douloureuse quel enchanement de
causes funestes a pu amener l celles de ces misrables qui ont connu la
pudeur et la chastet.

Tant de pentes diverses inclinent  cet gout!...

C'est rarement la passion de la dbauche pour la dbauche, mais le
dlaissement, mais le mauvais exemple, mais l'ducation perverse, mais
surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses  l'infamie; car
les classes pauvres payent seules  la civilisation cet impt de l'me
et du corps.

Lorsque les dtenues se prcipitrent en courant et en criant dans le
prau, il tait facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Aprs avoir fait irruption par
l'unique porte qui conduisait  la cour, cette foule s'carta et fit
cercle autour d'un tre informe, qu'on accablait de hues.

C'tait une petite femme de trente-six  quarante ans, courte, ramasse,
contrefaite, ayant le cou enfonc entre des paules ingales. On lui
avait arrach sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutt d'un
jaune blafard, hrisss, emmls, nuancs de gris, retombaient sur son
front bas et stupide. Elle tait vtue d'un sarrau bleu comme les autres
prisonnires et portait sous son bras droit un petit paquet envelopp
d'un mauvais mouchoir  carreaux, trou. Elle tchait, avec son coude
gauche, de parer les coups qu'on lui portait.

Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
c'tait une ridicule et hideuse figure, allonge en museau, ride,
tanne, sordide, d'une couleur terreuse, perce de deux narines et de
deux petits yeux rouges brids et raills; tour  tour colre ou
suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
ses plaintes que de ses menaces.

Cette femme tait le jouet des dtenues.

Une chose aurait d pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
elle tait grosse.

Mais sa laideur, son imbcillit et l'habitude qu'on avait de la
regarder comme une victime voue  l'amusement gnral, rendaient ses
perscutrices implacables malgr leur respect ordinaire pour la
maternit.

Parmi les ennemies les plus acharnes de Mont-Saint-Jean (c'tait le nom
du souffre-douleur), on remarquait la Louve.

La Louve tait une grande fille de vingt ans, leste, virilement
dcouple, et d'une figure assez rgulire; ses rudes cheveux noirs se
nuanaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
duvet brun ombrageait ses lvres charnues; ses sourcils chtains, pais
et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
retroussant surtout sa lvre suprieure lors de ses accs de colre,
laissait voir ses dents blanches et cartes, expliquait son surnom de
la Louve.

Nanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
cruaut; en un mot, on comprenait que, plutt vicie que foncirement
mauvaise, cette femme ft encore susceptible de quelques bons
mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter  Mme
d'Harville.

--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
Mont-Saint-Jean en se dbattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
vous acharnez-vous aprs moi?...

--Parce que a nous amuse.

--Parce que tu n'es bonne qu' tre tourmente...

--C'est ton tat.

--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...

--Mais vous savez bien que je ne me plains qu' la fin... je souffre
tant que je peux.

--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
t'appelles Mont-Saint-Jean.

--Oui, oui, raconte-nous a.

--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aim
dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait t bless 
la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gard son nom, l... Maintenant
tes-vous contentes? Quand vous me ferez rpter toujours la mme chose?

--S'il te ressemblait, il tait frais, ton soldat!

--a devait tre un invalide...

--Un restant d'homme...

--Combien avait-il d'yeux de verre?

--Et de nez de fer-blanc?

--Il fallait qu'il et les deux jambes et les deux bras de moins, avec
a sourd et aveugle... pour vouloir de toi...

--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... a m'est gal;
mais ne me battez pas, je ne demande que a.

--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.

--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a l?

--Qu'elle nous le montre!

--Voyons! voyons!

--Oh! non, je vous en supplie!... s'cria la misrable en serrant de
toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.

--Il faut lui prendre...

--Oui, arrache-lui... la Louve!

--Mon Dieu! faut-il que vous soyez mchantes, allez... mais laissez donc
a... laissez donc a...

--Qu'est-ce que c'est?

--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
a avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
ramasse; a vous est gal, n'est-ce pas?

--Oh! la layette du petit  Mont-Saint-Jean! C'est a qui doit tre
farce!

--Voyons!!

--La layette... la layette!

--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
sr...

-- vous,  vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
mains de Mont-Saint-Jean.

Le mouchoir presque en lambeaux se dchira, bon nombre de rognures
d'toffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge  demi
faonns voltigrent dans la cour et furent fouls aux pieds par les
prisonnires, qui redoublrent de hues et d'clats de rire.

--Que a de guenilles!

--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!

--En voil des chantillons de vieilles loques!

--Quelle boutique!...

--Et pour coudre tout a...

--Il y aura plus de fil que d'toffe...

--a fait des broderies!

--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!

--Faut-il tre mchant, mon Dieu! faut-il tre mchant! s'cria la
pauvre crature en courant  et l aprs les chiffons qu'elle tchait
de ramasser, malgr les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
de mal  personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
qu'elles voudraient, de leur donner la moiti de ma ration, quoique
j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de mme... Mais qu'est-ce
qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
seulement piti d'une pauvre femme enceinte! Faut tre plus sauvage que
des btes... J'avais eu tant de peine  ramasser ces petits bouts de
linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
puisque je n'ai de quoi rien acheter?  qui a fait-il du tort de
ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout 
coup Mont-Saint-Jean s'cria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
voil... la Goualeuse... je suis sauve... parlez-leur pour moi... elles
vous couteront, bien sr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
hassent.

La Goualeuse, arrivant la dernire des dtenues, entrait alors dans le
prau.

Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
prisonnires; mais, sous ce grossier costume, elle tait encore
charmante. Pourtant, depuis son enlvement de la ferme de Bouqueval
(enlvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
semblaient profondment altrs; sa pleur, autrefois lgrement rose,
tait mate comme la blancheur de l'albtre; l'expression de sa
physionomie avait aussi chang: elle tait alors empreinte d'une sorte
de dignit triste.

Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre  la hauteur de la
rhabilitation.

--Demandez-leur donc grce pour moi, la Goualeuse, reprit
Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles tranent
dans la cour tout ce que j'avais rassembl avec tant de peine pour
commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir a peut-il leur
faire?

Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit  ramasser activement un 
un, sous les pieds des dtenues, tous les chiffons qu'elle put
recueillir.

Une prisonnire retenait mchamment sous son sabot une sorte de
brassire de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baisse, leva
sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:

--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
femme qui pleure...

La dtenue recula son pied...

La brassire fut sauve ainsi que presque tous les autres haillons, que
la Goualeuse conquit ainsi pice  pice.

Il lui restait  rcuprer un petit bonnet d'enfant que deux dtenues se
disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:

--Voyons, soyez tout  fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...

--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
est fait d'un morceau d'toffe grise, avec des pointes en futaine vertes
et noires, et une doublure de toile  matelas.

Ceci tait exact.

Cette description du bonnet fut accueillie avec des hues et des rires
sans fin.

--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
ne le tranez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.

-- moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
en l'air comme un trophe.

--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.

--Non, c'est pour le rendre  Mont-Saint-Jean!

--Certainement.

--Ah! bah! a en vaut bien la peine... une pareille guenille!

--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
guenilles... que vous devriez avoir piti d'elle, la Louve, dit
tristement Fleur-de-Marie en tendant la main vers le bonnet.

--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
toujours vous cder,  vous, parce que vous tes la plus faible?... Vous
abusez de cela  la fin!...

--O serait le mrite de me cder... si j'tais la plus forte?...
rpondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grce.

--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
douce... Vous ne l'aurez pas.

--Voyons, la Louve, ne soyez pas mchante...

--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...

--Je vous en prie!...

--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'cria la
Louve tout  fait irrite.

--Ayez donc piti d'elle... voyez comme elle pleure!

--Qu'est-ce que a me fait,  moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
souffre-douleur...

--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
murmuraient les dtenues, entranes par l'exemple de la Louve. Tant pis
pour Mont-Saint-Jean!...

--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se rsigner... ses
gmissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
bien passer le temps  quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
n'aurait rien  dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
Cette pauvre femme ne fait de mal  personne, elle ne peut pas se
dfendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
surtout bien brave et bien gnreux!

--Nous sommes donc des lches? s'cria la Louve emporte par la violence
de son caractre et par son impatience de toute contradiction.
Rpondras-tu! Sommes-nous des lches, hein? reprit-elle de plus en plus
irrite.

Des rumeurs menaantes pour la Goualeuse commencrent  se faire
entendre.

Les dtenues offenses se rapprochrent et l'entourrent en vocifrant,
oubliant ou plutt se rvoltant contre l'ascendant que la jeune fille
avait jusqu'alors pris sur elles.

--Elle nous appelle lches!

--De quel droit vient-elle nous blmer?

--Est-ce qu'elle est plus que nous?

--Nous avons t trop bonnes enfants avec elle.

--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.

--Si a nous plat de faire de la misre  Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
qu'elle a  dire?

--Puisque c'est comme a, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
entends-tu, Mont-Saint-Jean?

--Tiens, voil pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
poing.

--Et si tu te mles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
te traitera de mme.

--Oui!... oui!

--a n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
demande pardon de nous avoir appeles lches! C'est vrai... si on la
laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
sommes bien btes, aussi... de ne pas nous apercevoir de a!

--Qu'elle nous demande pardon!

-- genoux!

-- deux genoux!

--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protge.

-- genoux!  genoux!

--Ah! nous sommes des lches!

--Rpte-le donc, hein!

Fleur-de-Marie ne s'mut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
prisonnires son beau regard calme et mlancolique, elle rpondit  la
Louve, qui vocifrait de nouveau:

--Ose donc rpter que nous sommes des lches!

--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez dchir les
vtements, que vous avez battue, trane dans la boue: c'est elle qui
est lche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lche, puisqu'elle a
peur de vous!

L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle et invoqu
la justice, le devoir, pour dsarmer l'acharnement stupide et brutal des
prisonnires contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'et pas t coute. Elle
les mut en s'adressant  ce sentiment de gnrosit naturelle qui
jamais ne s'teint tout  fait, mme dans les masses les plus
corrompues.

La Louve et ses compagnes murmurrent encore, mais elles se sentaient,
elles s'avouaient lches.

Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:

--Votre souffre-douleur ne mrite pas de piti, dites-vous; mais, mon
Dieu! son enfant en mrite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
donnez  sa mre? Quand elle vous crie grce! ce n'est pas pour
elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
supplie, les larmes aux yeux, d'pargner ses haillons qu'elle a eu tant
de peine  rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
Ce pauvre petit bonnet de pices et de morceaux doubl de toile 
matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-tre;
pourtant,  moi, rien qu' le voir, il me donne envie de pleurer, je
vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
voulez.

Les dtenues ne rirent pas.

La Louve regarda mme tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore 
la main.

--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
main blanche et dlicate, je sais que vous n'tes pas mchantes... Vous
tourmentez Mont-Saint-Jean par dsoeuvrement, non par cruaut. Mais vous
oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
ses bras qu'il la protgerait contre vous... Non-seulement vous ne la
battriez pas, de peur de faire du mal  ce pauvre innocent, mais s'il
avait froid, vous donneriez  sa mre tout ce que vous pourriez pour le
couvrir, n'est-ce pas, la Louve?

--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas piti?...

--C'est tout simple, a...

--S'il avait faim, vous vous teriez le pain de la bouche pour lui,
n'est-ce pas, la Louve?

--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus mchante qu'une autre.

--Ni nous non plus...

--Un pauvre petit innocent!

--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?

--Faudrait tre des monstres!

--Des sans-coeur!

--Des btes sauvages!

--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'tiez pas
mchantes; vous tes bonnes, votre tort c'est de ne pas rflchir que
Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
apitoyer... l'a dans son sein... voil tout...

--Voil tout! reprit la Louve avec exaltation, non, a n'est pas tout.
Vous avez raison, la Goualeuse, nous tions des lches... et vous tes
brave d'avoir os nous le dire, et vous tes brave de n'avoir pas
trembl aprs nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
faire, nous dbattre contre a, que vous n'tes pas une crature comme
nous autres, faut toujours finir par en convenir... a me vexe, mais a
est... Tout  l'heure encore nous avons eu tort... vous tiez plus
courageuse que nous...

--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage  cette blondinette pour nous
dire comme a nos vrits en face...

--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
a s'y met...

--a devient des vrais petits lions.

--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fire chandelle!

--Aprs tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
nous battons son enfant.

--Je n'avais pas pens  cela.

--Ni moi non plus.

--Mais la Goualeuse, elle, pense  tout.

--Et battre un enfant... c'est affreux!

--Pas une de nous n'en serait capable.

Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.

Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opr
une raction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
d'attendrissement.

Tous les coeurs taient mus, parce que, nous l'avons dit, les
sentiments qui se rattachent  la maternit sont toujours vifs et
puissants chez les malheureuses dont nous parlons.

Tout  coup la Louve, violente et exalte en toute chose, prit le petit
bonnet qu'elle tenait  la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'cria en
le prsentant  ses compagnes:

--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mmes, afin
que la faon ne lui cote rien...

--Oui... oui...

--C'est a!... cotisons-nous!...

--J'en suis!

--Fameuse ide!

--Pauvre femme!

--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mre comme une
autre...

--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est  pleurer toutes les larmes
de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.

--Je mets dix sous.

--Moi trente.

--Moi vingt.

--Moi, quatre sous... je n'ai que a.

--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre 
la masse. Qui me l'achte?

--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.

Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
grotesque et laid visage, inond de larmes, devenait presque touchant.
Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.

Fleur-de-Marie aussi tait bien heureuse, quoiqu'elle et t oblige de
dire  la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:

--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...

--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'cria Mont-Saint-Jean en tombant
aux genoux de la Goualeuse, et en tchant de lui prendre la main pour la
baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
deviendrai folle, c'est sr. Moi qui tout  l'heure tais le _ptiras_
de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
quelque chose... de votre chre petite voix de sraphin... voil que
vous les retournez de mal  bien, voil qu'elles m'aiment  cette heure.
Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
fcher. tais-je donc bte, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
faisaient, c'tait pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'tait
pour mon bien, en voil la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
la place que je ne dirais pas ouf. J'tais par trop susceptible aussi!

--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trsorire jusqu' ce qu'on ait
employ l'argent! Faut pas le donner  Mont-Saint-Jean, elle est trop
sotte.

--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.

--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
ncessaires  la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible 
la bonne action que vous avez faite, et peut-tre demandera-t-elle qu'on
te quelques jours de prison  celles qui sont bien notes... Eh bien!
la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout  l'heure,
quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?

La Louve ne rpondit pas d'abord.

 l'exaltation gnreuse qui avait un moment anim ses traits succdait
une sorte de dfiance farouche.

Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien  ce
changement subit.

--Goualeuse... venez... j'ai  vous parler, dit la Louve d'un air
sombre.

Et, se dtachant du groupe des dtenues, elle emmena brusquement
Fleur-de-Marie prs du bassin  margelles de pierre creus au milieu du
prau. Un banc tait tout prs.

La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvrent ainsi presque
isoles de leurs compagnes.




VIII

La Louve et la Goualeuse


Nous croyons fermement  l'influence de certains caractres dominateurs,
assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emports, indomptables, s'adressant aux mauvaises
passions, les soulveront comme l'ouragan soulve l'cume de la mer;
mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
qu'phmres;  ces funestes effervescences succderont de sourds
ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
misrables conditions. Le dboire d'une violence est toujours amer, le
rveil d'un excs toujours pnible.

_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.

D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs gnreux
instincts soient fconds par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pntrera doucement
les mes, comme les tides rayons du soleil pntrent les corps d'une
chaleur vivifiante... comme la frache rose d'une nuit d't imbibe la
terre aride et brlante.

_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
bienfaisante.

La raction en bien n'est pas brusque comme la raction en mal; ses
effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
d'ineffable, qui peu  peu dtend, calme, panouit les coeurs les plus
endurcis et leur fait goter une sensation d'une inexprimable srnit.

Malheureusement le charme cesse.

Aprs avoir entrevu de clestes clarts, les gens pervers retombent dans
les tnbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves motions qui
les ont un moment surpris s'efface peu  peu. Parfois pourtant ils
cherchent vaguement  se les rappeler, de mme que nous essayons de
murmurer les chants dont notre heureuse enfance a t berce.

Grce  la bonne action qu'elle leur avait inspire, les compagnes de la
Goualeuse venaient de connatre la douceur passagre de ces
ressentiments, aussi partags par la Louve. Mais celle-ci, pour des
raisons que nous dirons bientt, devait rester moins longtemps que les
autres prisonnires sous cette bienfaisante impression.

Si l'on s'tonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, nagure si
passivement, si douloureusement rsigne, agir, parler avec courage et
autorit, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reus pendant
son sjour  la ferme de Bouqueval avaient rapidement dvelopp les
rares qualits de cette nature excellente.

Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un pass
irrparable, et qu'on ne se rhabilitait qu'en faisant le bien ou en
l'inspirant.

Nous l'avons dit: la Louve s'tait assise sur un banc de bois  ct de
la Goualeuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
contraste.

Les ples rayons d'un soleil d'hiver les clairaient; le ciel pur se
pommelait  et l de petites nues blanches et floconneuses; quelques
oiseaux, gays par la tideur de la temprature, gazouillaient dans les
branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
moineaux plus effronts que les autres venaient boire et se baigner dans
un petit ruisseau o s'coulait le trop-plein du bassin; les mousses
vertes veloutaient les revtements de pierre des margelles; entre leurs
assises disjointes poussaient  et l quelques touffes d'herbe et de
plantes paritaires pargnes par la gele.

Cette description d'un bassin de prison semblera purile, mais
Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces dtails; les yeux tristement
fixs sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide o se
rflchissait la blancheur mobile des nues courant sur l'azur du ciel,
o se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
qu'elle aimait, qu'elle admirait si potiquement, et dont elle tait
encore prive.

--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse  sa compagne, qui,
assise auprs d'elle, restait sombre et silencieuse.

--Il faut que nous ayons une explication, s'cria durement la Louve; a
ne peut pas durer ainsi.

--Je ne vous comprends pas, la Louve.

--Tout  l'heure, dans la cour,  propos de Mont-Saint-Jean, je m'tais
dit: Je ne veux plus cder  la Goualeuse, et pourtant je viens encore
de vous cder...

--Mais...

--Mais je vous dis que a ne peut pas durer...

--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?

--J'ai... que je ne suis plus la mme depuis votre arrive ici, non, je
n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...

Puis, s'interrompant, la Louve releva tout  coup la manche de sa robe,
et, montrant  la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antrieure de ce bras,
un tatouage indlbile reprsentant un poignard bleu  demi enfonc dans
un coeur rouge; au-dessous de cet emblme on lisait ces mots:

                    _Mort aux lches!_
                       _Martial._
                  _P. L. V. (pour la vie)._

--Voyez-vous cela? s'cria la Louve.

--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
dtournant la vue.

--Quand Martial, mon amant, m'a crit, avec une aiguille rougie au feu,
ces mots sur le bras: Mort aux lches! il me croyait brave; s'il savait
ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
corps comme ce poignard est plant dans ce coeur... et il aurait raison,
car il a crit l: Mort aux lches! et je suis lche.

--Qu'avez-vous fait de lche?

--Tout...

--Regrettez-vous votre bonne pense de tout  l'heure?

--Oui...

--Ah! je ne vous crois pas...

--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
Mont-Saint-Jean quand elle tait  genoux...  vous remercier?...

--Qu'a-t-elle dit?

--Elle a dit, en parlant de nous, que d'un rien vous nous tourniez de
mal  bien. Je l'aurais trangle quand elle a dit a... car, pour
notre honte... c'tait vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
du blanc au noir: on vous coute, on se laisse aller  ses premiers
mouvements... et on est votre dupe, comme tout  l'heure...

--Ma dupe... pour avoir secouru gnreusement cette pauvre femme!

--Il ne s'agit pas de tout a, s'cria la Louve avec colre, je n'ai
jusqu'ici courb la tte devant personne... La Louve est mon nom, et je
suis bien nomme... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
mettra sous ses pieds...

--Moi!... et comment?

--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
d'abord par m'offenser...

--Vous offenser?

--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la premire, je rponds:
Moi!... Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
donnez la prfrence... Furieuse de cela, je m'lance sur vous, mon
couteau lev...

--Et je vous dis: Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
souffrir..., reprit la Goualeuse... voil tout.

--Voil tout?... oui, voil tout!... Et pourtant ces seuls mots-l m'ont
fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
 vous qui m'aviez offense... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
je reviens dans mon bon sens, je me fais piti  moi-mme... Et le soir
de votre arrive ici, lorsque vous vous tes mise  genoux pour votre
prire, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
dortoir, pourquoi ai-je dit: Faut la laisser tranquille... Elle prie,
c'est qu'elle en a le droit... Et le lendemain, pourquoi, moi et les
autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

--Je ne sais pas... la Louve.

--Vraiment! reprit cette violente crature avec ironie, vous ne le savez
pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
plaisantant, que vous tes d'une autre espce que nous. Vous croyez
peut-tre cela?

--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.

--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.

--Je vous en prie, coutez-moi.

--Non, a m'a t trop mauvais de vous couter... de vous regarder.
Jusqu'ici je n'avais jamais envi personne; eh bien! deux ou trois fois
je me suis surprise... faut-il tre bte et lche!... je me suis
surprise  envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
triste... Oui, j'ai envi jusqu' vos cheveux blonds et  vos yeux
bleus, moi qui ai toujours dtest les blondes, vu que je suis brune...
Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
j'aurais marqu celui qui m'aurait dit a... Ce n'est pourtant pas votre
sort qui peut tenter; vous tes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
naturel, dites?

--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
cause?

--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
toucher.

--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
rien  tout cela que je me dfie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
j'avais t toujours gaie ou colre... mais jamais songeuse... et vous
m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgr
moi, m'ont remu le coeur et m'ont fait songer  toutes sortes de choses
tristes.

--Je suis fche de vous avoir peut-tre attriste, la Louve... mais je
ne me souviens pas de vous avoir dit...

--Eh! mon Dieu, s'cria la Louve en interrompant sa compagne avec une
impatience courrouce, ce que vous faites est quelquefois aussi mouvant
que ce que vous dites!... Vous tes si maligne!...

--Ne vous fchez pas, la Louve... expliquez-vous...

--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
tte et les yeux baisss sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
larme est tombe sur votre main... Vous l'avez regarde pendant une
minute... et puis vous avez port votre main  vos lvres, comme pour la
baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?

--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.

--a n'a l'air de rien... mais dans cet instant-l vous aviez l'air si
malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout coeure, toute
sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
amusant? Comment! j'ai toujours t dure comme roc pour ce qui me
touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
lchets plein le coeur!... Oui, car tout a c'est des pures lchets;
et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas os crire 
Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
frquentation m'affadit le caractre, il faut que a finisse... j'en ai
assez; a tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
suis... et ne pas me faire moquer de moi...

--Et pourquoi se moquerait-on de vous?

--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bte, moi qui
faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
aussi belle que vous dans mon genre, je suis mchante... on me craint,
c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crve qui dit le
contraire!

--Vous tes fche contre moi, la Louve?

--Oui, vous tes pour moi une mauvaise connaissance; si a continuait,
dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
Brebis. Merci!... a n'est pas moi qu'on chtrera jamais comme a...
Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous frquenter; pour
me sparer tout  fait de vous, je vais demander  tre change de
salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu' ma sortie... Voil ce
que j'avais  vous dire, la Goualeuse.

Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'tait pas
compltement vici, se dbattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient t
veilles chez la Louve par la sympathie, par l'intrt involontaire que
lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanit, de rares
mais clatants exemples prouvent, nous le rptons, qu'il est des mes
d'lite, doues, presque  leur insu, d'une telle puissance d'attraction
qu'elles forcent les tres les plus rfractaires  entrer dans leur
sphre et  tendre plus ou moins  s'assimiler  elles.

Les rsultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
ne s'expliquent pas autrement...

Dans un cercle infiniment born, telle tait la nature des rapports de
Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
singulire, ou plutt par une consquence de son caractre intraitable
et pervers, se dfendait de tout son pouvoir contre la salutaire
influence qui la gagnait... de mme que les caractres honntes luttent
nergiquement contre les influences mauvaises.

Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
s'tonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
rputation de crature indomptable et redoute, et pour ne pas devenir
de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant ces hsitations, ces colres, ces combats, mls  et l de
quelques lans gnreux, rvlaient chez cette malheureuse des symptmes
trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnt
l'espoir qu'elle avait un moment conu.

Oui, pressentant que la Louve n'tait pas absolument perdue, elle aurait
voulu la sauver comme on l'avait sauve elle-mme.

La meilleure manire de prouver ma reconnaissance  mon bienfaiteur,
pensait la Goualeuse, c'est de donner  d'autres, qui peuvent encore les
entendre, les nobles conseils qu'il m'a donns.

Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
sombre dfiance, Fleur-de-Marie lui dit:

--Je vous assure, la Louve... que vous vous intressez  moi... non pas
parce que vous tes lche, mais parce que vous tes gnreuse. Les
braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
autres.

--Il n'y a ni gnrosit ni courage l-dedans, dit brutalement la Louve;
c'est de la lchet... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
je me suis attendrie... a n'est pas vrai...

--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez tmoign de
l'intrt... vous me laisserez vous en tre reconnaissante, n'est-ce
pas?

--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
vous... ou seule au cachot, et bientt je serai dehors, Dieu merci!

--Et o irez-vous en sortant d'ici?

--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.

--Et Martial... dit la Goualeuse, qui esprait continuer l'entretien en
parlant  la Louve d'un objet intressant pour elle, et Martial, vous
serez bien contente de le revoir?

--Oui... oh, oui!... rpondit-elle avec un accent passionn. Quand j'ai
t arrte, il relevait de maladie... une fivre qu'il avait eue parce
qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
nuits, je ne l'ai pas quitt d'une minute, j'ai vendu la moiti de mon
bazar pour payer le mdecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
et je m'en vante... si mon homme vit, c'est  moi qu'il le doit... J'ai
encore hier fait brler un cierge pour lui... C'est des btises... mais
c'est gal, on a vu quelquefois de trs-bons effets de a pour la
convalescence...

--Et o est-il maintenant? Que fait-il?

--Il demeure toujours prs du pont d'Asnires, sur le bord de l'eau.

--Sur le bord de l'eau?

--Oui, il est tabli l, avec sa famille, dans une maison isole. Il est
toujours en guerre avec les gardes-pche, et une fois qu'il est dans son
bateau, avec son fusil  deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
allez! dit orgueilleusement la Louve.

--Quel est donc son tat?

--Il pche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
lion, quand un poltron veut faire chercher querelle  un autre, il s'en
charge, lui... Son pre a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
sa mre, deux soeurs et un frre... Autant vaudrait pour lui... ne pas
l'avoir, ce frre-l, car c'est un sclrat qui se fera guillotiner un
jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est  eux
leur cou.

--Et o l'avez-vous connu, Martial?

-- Paris. Il avait voulu apprendre l'tat de serrurier... un bel tat,
toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... a
lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tte, a n'a pas pu
marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourn auprs de ses
parents, et il s'est mis  marauder sur la rivire. Il vient me voir 
Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir  Asnires: c'est tout
prs: a serait plus loin que j'irais tout de mme, quand a serait sur
les genoux et sur les mains.

--Vous serez bien heureuse d'aller  la campagne... vous la Louve! dit
la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi,  vous
promener dans les champs.

--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
forts, avec mon homme.

--Dans les forts?... Vous n'auriez pas peur?

--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la fort
serait dserte et paisse, plus j'aimerais a. Une hutte isole o
j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
tendre des piges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
arrter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est a qui serait bon!

--Vous avez donc dj habit des bois, la Louve?

--Jamais.

--Qui vous a donc donn ces ides-l?

--Martial.

--Comment?

--Il tait braconnier dans la fort de Rambouillet. Il y a un an, il a
_cens_ tirer sur un garde qui avait tir sur lui... gueux de garde!
Enfin a n'a pas t prouv en justice, mais Martial a t oblig de
quitter le pays... Alors il est venu  Paris pour apprendre l'tat de
serrurier: c'est l o je l'ai connu. Comme il tait trop mauvaise tte
pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aim retourner  Asnires
prs de ses parents, et marauder sur la rivire; c'est moins
assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
jour ou l'autre.  force de me parler du braconnage et des forts, il
m'a fourr ces ides-l dans la tte... et maintenant il me semble que
je suis ne pour a. Mais c'est toujours de mme... ce que veut votre
homme, vous le voulez... Si Martial avait t voleur... j'aurais t
voleuse... Quand on a un homme, c'est pour tre comme son homme.

--Et vos parents, la Louve, o sont-ils?

--Est-ce que je sais, moi!...

--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?

--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.

--Ils taient donc mchants pour vous?

--Ni bons ni mchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mre
s'en est alle d'un ct avec un soldat. Mon pre, qui tait journalier,
a amen dans notre grenier une matresse  lui, avec deux garons
qu'elle avait, un de six ans et un de mon ge. Elle tait marchande de
pommes  la brouette. a n'a pas t trop mal dans les commencements;
mais ensuite, pendant qu'elle tait  sa charrete, il venait chez nous
une caillre avec qui mon pre faisait des traits  l'autre... qui l'a
su. Depuis ce temps-l, il y avait presque tous les soirs  la maison
des batteries si enrages que a nous en donnait la petite mort,  moi
et aux deux garons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
qu'une pice, et nous avions un lit pour nous trois... dans la mme
chambre que mon pre et sa matresse. Un jour, c'tait justement le jour
de sa fte,  elle, la Sainte-Madeleine, voil-t-il pas qu'elle lui
reproche de ne pas lui avoir souhait sa fte! De raisons en raisons,
mon pre a fini par lui fendre la tte d'un coup de manche  balai. J'ai
joliment cru que c'tait fini. Elle est tombe comme un plomb, la mre
Madeleine mais elle avait la vie dure et la tte aussi. Aprs a, elle
le rendait bien  mon pre; une fois, elle l'a mordu si fort  la main
que le morceau lui est rest dans les dents. Faut dire que ces
massacres-l, c'tait comme qui dirait les jours des grandes eaux 
Versailles; les jours ouvrables, les batteries taient moins voyantes;
il y avait des bleus, mais pas de rouge...

--Et cette femme tait mchante pour vous?

--La mre Madeleine? Non, au contraire, elle n'tait que vive; sauf a
une brave femme... Mais  la fin mon pre en a eu assez; il lui a
abandonn le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
revenu. Il tait bourguignon, faut croire qu'il sera retourn au pays.
Alors j'avais quinze ou seize ans.

--Et vous tes reste avec l'ancienne matresse de votre pre?

--O est-ce que je serais alle? Alors elle s'est mise avec un couvreur
qui est venu habiter chez nous. Des deux garons de la mre Madeleine,
il y en a un, le plus grand, qui s'est noy  l'le des Cygnes; l'autre
est entr en apprentissage chez un menuisier.

--Et que faisiez-vous chez cette femme?

--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
 manger  son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
plus souvent qu' son tour, j'aidais la mre Madeleine  le rouer de
coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la mme
chambre. Il tait mchant comme un ne rouge quand il tait dans le vin,
il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arrach sa
hachette, il nous aurait assassines toutes les deux. La mre Madeleine
a eu pour sa part un coup sur l'paule qui a saign comme une vraie
boucherie.

--Et comment tes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
en hsitant.

--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noy 
l'le des Cygnes, avait t... avec moi...  peu prs depuis le temps
que lui, sa mre et son frre taient venu loger chez nous, quand nous
tions deux enfants... quoi!... Aprs lui le couvreur, a m'est gal;
mais j'avais peur d'tre mise  la porte par la mre Madeleine, si elle
s'apercevait de quelque chose. a est arriv; comme elle tait bonne
femme, elle m'a dit: Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
propre  rien, tu es trop mauvaise tte pour te mettre en place ou pour
apprendre un tat; tu vas venir avec moi te faire inscrire  la police;
 dfaut de tes parents, je rpondrai de toi, a te fera toujours un
sort autoris par le gouvernement; t'auras rien  faire qu' nocer; je
serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus  charge. Qu'est-ce que tu
dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
rpondu, je n'avais pas song  a. Nous avons t au bureau des
moeurs, elle m'a recommande dans une maison et c'est depuis ce temps-l
que je suis inscrite. J'ai revu la mre Madeleine, il y a de a un an;
j'tais  boire avec mon homme, nous l'avons invite; elle nous a dit
que le couvreur tait aux galres. Depuis je ne l'ai pas rencontre,
elle; je ne sais plus qui, dernirement, soutenait qu'elle avait t
apporte  la morgue il y a trois mois. Si a est, ma foi, tant pis! car
c'tait une brave femme, la mre Madeleine, elle avait le coeur sur la
main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.

Fleur-de-Marie, quoique plonge jeune, dans une atmosphre de
corruption, avait depuis respir un air si pur qu'elle prouva une
oppression douloureuse  l'horrible rcit de la Louve.

Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce rcit, c'est qu'il
faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
fois au-dessous d'innombrables ralits.

Oui, l'ignorance et la misre conduisent souvent les classes pauvres 
ces effrayantes dgradations humaines et sociales.

Oui, il est une foule de tanires o enfants et adultes, filles et
garons, lgitimes ou btards, gisant ple-mle sur la mme paillasse
comme des btes dans la mme litire, ont continuellement sous les yeux
d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de dbauches et de
meurtres.

Oui, et trop frquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
plus  ces horreurs.

Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystre, et
respecter la saintet du foyer domestique.

Mais les artisans les plus honntes, occupant presque toujours une seule
chambre avec leur famille, sont forcs, faute de lits et d'espace, de
faire coucher leurs enfants ensemble frres et soeurs,  quelques pas
d'eux, maris et femmes.

Si l'on frmit dj des fatales consquences de telles ncessits,
presque toujours invitablement imposes aux artisans pauvres, mais
probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dpravs par
l'ignorance ou par l'inconduite?

Quels pouvantables exemples ne donneront-ils pas  de malheureux
enfants abandonns, ou plutt excits, ds leur plus tendre jeunesse, 
tous les penchants brutaux,  toutes les passions animales! Auront-ils
seulement l'ide du devoir, de l'honntet, de la pudeur?

Ne seront-ils pas aussi trangers aux lois sociales que les sauvages du
nouveau monde?

Pauvres cratures corrompues en naissant, qui, dans les prisons o les
conduisent souvent le vagabondage et le dlaissement, sont dj fltries
par cette grossire et terrible mtaphore:

Graines de bagne!!!

Et la mtaphore a raison.

Cette sinistre prdiction s'accomplit presque toujours: galres ou
lupanar, chaque sexe a son avenir.

Nous ne voulons justifier ici aucun dbordement.

Que l'on compare seulement la dgradation volontaire d'une femme
pieusement leve au sein d'une famille aise, qui ne lui aurait donn
que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dgradation
 celle de la Louve, crature pour ainsi dire leve dans le vice, par
le vice et pour le vice,  qui l'on montre, non sans raison, la
prostitution comme un tat protg par le gouvernement!

Ce qui est vrai.

Il y a un bureau o cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.

Un bureau o souvent la mre vient autoriser la prostitution de sa
fille; le mari, la prostitution de sa femme.

Cet endroit s'appelle le bureau des moeurs!!!

Ne faut-il pas qu'une socit ait un vice d'organisation bien profond,
bien incurable,  l'endroit des lois qui rgissent la condition de
l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
et morale abstraction--soit oblig non-seulement de tolrer, mais de
rglementer, mais de lgaliser, mais de protger, pour la rendre moins
dangereuse, cette vente du corps et de l'me, qui, multiplie par les
apptits effrns d'une population immense, atteint chaque jour  un
chiffre presque incommensurable!




IX

Chteaux en Espagne


La Goualeuse, surmontant l'motion que lui avait caus la triste
confession de sa compagne, lui dit timidement:

--coutez-moi sans vous fcher.

--Voyons, dites, j'espre que j'ai assez bavard; mais au fait c'est
gal, puisque c'est la dernire fois que nous causons ensemble.

--tes-vous heureuse, la Louve?

--Comment?

--De la vie que vous menez?

--Ici,  Saint-Lazare?

--Non, chez vous, quand vous tes libre?

--Oui, je suis heureuse.

--Toujours?

--Toujours.

--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?

--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.

--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, aprs un moment de
silence, est-ce que vous n'aimez pas  faire quelquefois des chteaux en
Espagne? C'est si amusant en prison!

-- propos de quoi, des chteaux en Espagne?

-- propos de Martial.

--De mon homme?

--Oui.

--Ma foi, je n'en ai jamais fait.

--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.

--Bah!  quoi bon?

-- passer le temps.

--Eh bien! voyons ce chteau en Espagne.

--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: Abandonne de votre
pre et de votre mre, votre enfance a t entoure de si mauvais
exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blmer d'tre
devenue...

--D'tre devenue quoi?

--Ce que vous et moi nous sommes devenues, rpondit la Goualeuse d'une
voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
encore: Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
mauvaise; au lieu d'tre sa matresse, soyez sa femme.

La Louve haussa les paules.

--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?

--Except le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
action coupable?

--Non... il est braconnier sur la rivire comme il l'tait dans les
bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
le gibier,  qui peut les prendre? O donc est la marque de leur
propritaire?

--Eh bien! supposez qu'ayant renonc  son dangereux mtier de maraudeur
de rivire, il veuille devenir tout  fait honnte; supposez qu'il
inspire, par la franchise de ses bonnes rsolutions, assez de confiance
 un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
garde-chasse, par exemple,  lui qui tait braconnier, a serait dans
ses gots, j'espre; c'est le mme tat, mais en bien.

--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.

--Seulement on ne lui donnerait cette place qu' la condition qu'il vous
pouserait et qu'il vous emmnerait avec lui.

--M'en aller avec Martial!

--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
des forts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
braconnier, o vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
une honnte petite chaumire dont vous seriez la mnagre active et
laborieuse?

--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?

--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un chteau en Espagne.

--Ah! comme a,  la bonne heure.

--Dites donc, la Louve, il me semble dj vous voir tablie dans votre
maisonnette, en pleine fort, avec votre mari et deux ou trois enfants.
Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!

--Des enfants de mon homme? s'cria la Louve avec une passion farouche;
oh! oui, ils seraient firement aims, ceux-l!

--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
ils seraient un peu grands, ils commenceraient  vous rendre bien des
services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la fort faire pturer
une vache ou deux qu'on vous donnerait pour rcompenser votre mari de
son activit; car ayant t braconnier, il n'en serait que meilleur
garde-chasse.

--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces chteaux en Espagne.
Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!

--On serait trs-content de votre mari... vous auriez de son matre
quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
soir.

--Oh! si ce n'tait que a, une fois auprs de mon homme, l'ouvrage ne
me ferait pas peur,  moi... j'ai de bons bras...

--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en rponds... Il y a tant
 faire!... tant  faire!... C'est l'table  soigner, les repas 
prparer, les habits de la famille  raccommoder; c'est un jour le
blanchissage, un autre jour le pain  cuire, ou bien encore la maison 
nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la fort disent:
Oh! il n'y a pas une mnagre comme la femme  Martial; de la cave au
grenier sa maison est un miracle de propret... et des enfants toujours
si bien soigns! C'est qu'aussi elle est firement laborieuse, Mme
Martial...

--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...
reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...

--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?

--Bien sr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
bte... Mais, bah!... bah!... louve je suis ne... louve je mourrai...

--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
mais honnte, a porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
pas?...

--Oh! pour a non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches 
soigner qui m'embarrasseraient, allez!

--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
l'hiver,  la veille, pendant que les enfants dorment, et que votre
mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
coutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.

--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croiss! ma foi non;
j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
feu; a n'est pas dj si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!

Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
prsent pour ces rves d'avenir... aussi vivement intresse que
prcdemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parl des douceurs
rustiques de la ferme de Bouqueval.

La Louve ne cachait pas les gots sauvages que lui avait inspirs son
amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
ressentie aux riantes peintures de Rodolphe,  propos de la vie des
champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le mme moyen d'action sur la
Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
mouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
dsirer ardemment une vie pareille... cette femme mriterait intrt et
piti.

Enchante de voir sa compagne l'couter avec curiosit, la Goualeuse
reprit en souriant:

--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?

--Tiens, au contraire, a me flatte... Puis la Louve haussa les paules
en souriant aussi et reprit: Quelle btise de jouer  la madame!
Sommes-nous enfants!... C'est gal... allez toujours... c'est amusant...
Vous dites donc?...

--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
des bois, nous ne songeons qu' la pire des saisons.

--Ma foi, non, a n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
dans la fort et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
loin... je ne trouverais pas a ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou mme toute seule sans mon
homme, s'il tait  faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, 
moi... Si j'avais mes enfants  dfendre... je serais bonne, l...
allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!

--Oh! je vous crois... vous tes trs-brave, vous... mais moi,
poltronne, je prfre le printemps  l'hiver... Oh! le printemps! madame
Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
embaum... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
l'herbe nouvelle; et puis la fort serait si touffue qu'on apercevrait 
peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
plante et qui ombrage le banc de gazon o il dort durant la grande
chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
enfants de ne pas rveiller leur pre... Je ne sais pas si vous avez
remarqu cela: mais dans le fort de l't, sur le midi, il se fait dans
les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...

--a, c'est vrai, rpta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
plus la ralit, croyait presque voir se drouler  ses yeux les riants
tableaux que lui prsentait l'imagination potique de Fleur-de-Marie, si
instinctivement amoureuse des beauts de la nature.

Ravie de la profonde attention que lui prtait sa compagne, la Goualeuse
reprit en se laissant elle-mme entraner au charme des penses qu'elle
voquait:

--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d't tombant sur les
feuilles; aimez-vous cela aussi?

--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d't.

--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
tremp, quelle bonne odeur frache! Et puis, comme le soleil, en passant
 travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
pendent aux feuilles aprs l'onde! Avez-vous aussi remarqu cela?

--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites  prsent...
Comme c'est drle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
semble tout voir, tout voir,  mesure que vous parlez... et puis, dame!
je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
dites... a sent bon... a rafrachit... comme la pluie d't dont nous
parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la posie est souvent contagieuse. La
Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:

--Il ne faut pas croire que nous soyons seules  aimer la pluie d't.
Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
vos enfants... vos enfants libres, gais et lgers comme eux. Voyez-vous,
 la tombe du jour, les plus petits courir  travers bois au-devant de
l'an, qui ramne deux gnisses du pturage? Ils ont bien vite reconnu
le tintement lointain des clochettes, allez!...

--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
hardi, qui s'est fait mettre, par son frre an qui le soutient, 
califourchon sur le dos d'une des vaches...

--Et l'on dirait que la pauvre bte sait quel fardeau elle porte, tant
elle marche avec prcaution... Mais voil l'heure du souper: votre an,
tout en menant pturer son btail, s'est amus  remplir pour vous un
panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportes au frais, sous une
couche paisse de violettes sauvages.

--Fraises et violettes... c'est a qui doit tre un baume! Mais mon
Dieu! mon Dieu! o diable allez-vous donc chercher ces ides-l, la
Goualeuse?

--Dans les bois o mrissent les fraises, o fleurissent les
violettes... il n'y a qu' regarder et  ramasser, madame Martial...
Mais parlons mnage... voici la nuit, il faut traire vos laitires,
prparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
les chiens de votre mari, et bientt la voix de leur matre, qui, tout
harass qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
chanter, quand, par une belle soire d't, le coeur satisfait, on
regarde la maison o vous attendent une bonne femme et deux enfants?
N'est-ce pas, madame Martial?

--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
devenant de plus en plus songeuse.

-- moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, mue
elle-mme. Et ces larmes-l sont aussi douces que des chansons... Et
puis, quand la nuit est venue tout  fait, quel bonheur de rester sous
la tonnelle  jouir de la srnit d'une belle soire...  respirer
l'odeur de la fort...  couter babiller ses enfants...  regarder les
toiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
dborde par la prire... Comment ne pas remercier celui  qui l'on doit
la fracheur du soir, la senteur des bois, la douce clart du ciel
toil?... Aprs ce remerciement ou cette prire, on va dormir
paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Crateur...
car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnte, est celle de
tous les jours...

--De tous les jours!... rpta la Louve, la tte baisse sur sa
poitrine, le regard fixe, le sein oppress, car c'est vrai, le bon Dieu
est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...

--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
devrait-il pas tre bni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
paisible et laborieuse, au lieu de la vie misrable que vous menez dans
la boue des rues de Paris?

Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve  la ralit.

Il venait de se passer dans l'me de cette crature un phnomne
trange.

Peinture nave d'une condition humble et rude, ce simple rcit, tour 
tour clair des douces lueurs du foyer domestique, dor par quelques
joyeux rayons de soleil, rafrachi par la brise des grands bois ou
parfum de la senteur des fleurs sauvages, ce rcit avait fait sur la
Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
fait une exhortation d'une moralit transcendante.

Oui,  mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait dsir d'tre
mnagre infatigable, vaillante pouse, mre pieuse et dvoue.

Inspirer, mme pendant un moment,  une femme violente, immorale,
avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le got du travail,
la reconnaissance envers le Crateur, et cela seulement en lui
promettant ce que Dieu donne  tous, le soleil du ciel et l'ombre des
forts... ce que l'homme doit  qui travaille, un toit et du pain,
n'tait-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!

Le moraliste le plus svre, le prdicateur le plus fulminant,
auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prdictions
menaantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?

La colre douloureuse dont se sentit transporte la Louve en revenant 
la ralit, aprs s'tre laiss charmer par la rverie nouvelle et
salutaire o, pour la premire fois, l'avait plonge Fleur-de-Marie,
prouvait l'influence des paroles de cette dernire sur sa malheureuse
compagne.

Plus les regrets de la Louve taient amers en retombant de ce consolant
mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
tait manifeste.

Aprs un moment de silence et de rflexion, la Louve redressa
brusquement la tte, passa la main sur son front, et se levant
menaante, courrouce:

--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me dfier de toi et de ne pas
vouloir t'couter... parce que a tournerait mal pour moi! Pourquoi
m'as-tu parl ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
parce que j'ai t assez bte pour te dire que j'aurais aim  vivre au
fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
Maintenant, malgr moi, je vais toujours penser  cette fort,  cette
maison,  ces enfants,  tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
vie va donc tre un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
par ta faute!...

--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

--Tu dis tant mieux? s'cria la Louve, les yeux menaants.

--Oui, tant mieux; car si votre misrable vie d' prsent vous parat un
enfer, vous prfrerez celle dont je vous ai parl.

--Et  quoi bon la prfrer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? 
quoi bon regretter d'tre une fille des rues, puisque je dois mourir
fille des rues? s'cria la Louve de plus en plus irrite, en saisissant
dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Rponds...
rponds! Pourquoi es-tu venue me faire dsirer ce que je ne peux pas
avoir?

--Dsirer une vie honnte et laborieuse, c'est tre digne de cette vie,
je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher  dgager sa
main.

--Eh bien! aprs, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? 
quoi a m'avancera-t-il?

-- voir se raliser ce que vous regardez comme un rve, dit
Fleur-de-Marie, d'un ton si srieux, si convaincu, que la Louve, domine
de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappe
d'tonnement.

--coutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
compassion, me croyez-vous assez mchante pour veiller chez vous ces
penses, ces esprances, si je n'tais pas sre, en vous faisant rougir
de votre condition prsente, de vous donner les moyens d'en sortir?

--Vous? Vous pourriez cela?

--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

--Puissant comme Dieu?...

--coutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'tais une
pauvre crature perdue... abandonne. Un jour, celui dont je vous parle
avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un
jour celui-l est venu  moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
mprise que j'tais, de me dire de consolantes paroles... les premires
que j'aie entendues!... Je lui avais racont mes souffrances, mes
misres, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout 
l'heure racont votre vie, la Louve... Aprs m'avoir coute avec bont,
il ne m'a pas blme, il m'a plainte; il ne m'a pas reproch mon
abjection, il m'a vant la vie calme et pure que l'on menait aux champs.

--Comme vous tout  l'heure...

--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
qu'il me montrait me semblait plus beau!

--Comme moi, bon Dieu!

--Oui, et ainsi que vous je disais:  quoi bon, hlas! me faire
entrevoir ce paradis,  moi qui suis condamne  l'enfer?... Mais
j'avais tort de dsesprer... car celui dont je vous parle est, comme
Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre crature qui ne demandait 
personne ni piti, ni bonheur, ni esprance.

--Et pour vous... qu'a-t-il fait?

--Il m'a traite en enfant malade; j'tais, comme vous, plonge dans un
air corrompu, il m'a envoy respirer un air salubre et vivifiant; je
vivais aussi parmi des tres hideux et criminels, il m'a confie  des
tres faits  son image... qui ont pur mon me, lev mon esprit...
car, comme Dieu encore,  tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
donne une tincelle de sa cleste intelligence... Oui, si mes paroles
vous meuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
son esprit et sa pense m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore  cette heure
l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: Esprez!... c'est
qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
car Dieu l'a envoy sur terre pour faire croire  la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
inspire; ses joues ples se colorrent un moment d'un lger incarnat,
ses beaux yeux brillrent doucement; elle rayonnait alors d'une beaut
si noble, si touchante, que la Louve, dj profondment mue de cet
entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
s'cria:

--Mon Dieu!... o suis-je? Est-ce que je rve? Je n'ai jamais rien
entendu, rien vu de pareil... a n'est pas possible!... Mais qui
tes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous tiez tout autre que
nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
soyez ici... prisonnire avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
nous tenter!!! Vous tes donc pour le bien... comme le dmon pour le
mal?

Fleur-de-Marie allait rpondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et
la chercher pour la conduire auprs de Mme d'Harville.

La Louve restait frappe de stupeur; l'inspectrice lui dit:

--Je vois avec plaisir que la prsence de la Goualeuse dans la prison
vous a port bonheur  vous et  vos compagnes... Je sais que vous avez
fait une qute pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
est charitable, la Louve. Cela vous sera compt... J'tais bien sre que
vous valiez mieux que vous ne vouliez le paratre... En rcompense de
votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abrger
de beaucoup les jours de prison qui vous restent  subir.

Et Mme Armand s'loigna, suivie de Fleur-de-Marie.

L'on ne s'tonnera pas du langage presque loquent de Fleur-de-Marie en
songeant que cette nature, si merveilleusement doue, s'tait rapidement
dveloppe, grce  l'ducation et aux enseignements qu'elle avait reus
 la ferme de Bouqueval.

Puis la jeune fille tait surtout forte de son exprience.

Les sentiments qu'elle avait veills dans le coeur de la Louve avaient
t veills en elle par Rodolphe, lors de circonstances  peu prs
semblables.

Croyant reconnatre quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
tch de la ramener  l'honntet en lui prouvant (selon la thorie de
Rodolphe applique  la ferme de Bouqueval) qu'il tait de son intrt
de devenir honnte, et en lui montrant sa rhabilitation sous de riantes
et attrayantes couleurs...

Et,  ce propos, rptons que l'on procde d'une manire incomplte et,
ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.

Afin de les dtourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire  leurs
oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chanes
de bagne; et enfin au loin, dans une pnombre effrayante,  l'extrme
horizon du crime, on leur montre le coupe-tte du bourreau, tincelant
aux lueurs des flammes ternelles...

On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
terrible...

 qui fait le mal... captivit, infamie, supplice...

Cela est juste; mais  qui fait le bien, la socit dcerne-t-elle dons
honorables, distinctions glorieuses?

Non.

Par des bienfaisantes rmunrations, la socit encourage-t-elle  la
rsignation,  l'ordre,  la probit, cette masse immense d'artisans
vous  tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours 
une misre profonde?

Non.

En regard de l'chafaud o monte le grand coupable, est-il un pavois o
monte le grand homme de bien?

Non.

trange, fatal symbole! On reprsente la justice aveugle, portant d'une
main un glaive pour punir, de l'autre des balances o se psent
l'accusation et la dfense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

C'est l'image de la loi, ou plutt de l'homme qui condamne ou absout
selon sa conscience.

La JUSTICE tiendrait d'une main une pe, de l'autre une couronne; l'une
pour frapper les mchants, l'autre pour rcompenser les bons.

Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles chtiments pour le
mal, il est d'clatants triomphes pour le bien; tandis qu' cette heure,
dans son naf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
tribunaux, des geles, des galres et des chafauds.

Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ compose d'hommes
fermes, intgres, clairs, toujours occups  rechercher,  dcouvrir,
 punir des sclrats.

Il ne voit pas de justice vertueuse[1], compose d'hommes fermes,
intgres, clairs, toujours occups  rechercher,  rcompenser les
gens de bien.

Tout lui dit: Tremble!...

Rien ne lui dit: Espre!...

Tout le menace...

Rien ne le console.

L'tat dpense annuellement beaucoup de millions pour la strile
punition des crimes. Avec cette somme norme, il entretient prisonniers
et geliers, galriens et argousins, chafauds et bourreaux.

Cela est ncessaire, soit.

Mais combien dpense l'tat pour la rmunration si salutaire, si
fconde, des gens de bien?

Rien.

Et ce n'est pas tout.

Ainsi que nous le dmontrerons lorsque le cours de ce rcit nous
conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irrprochable
probit seraient au comble de leurs voeux s'ils taient certains de
jouir un jour de la condition matrielle des prisonniers, toujours
assurs d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gte!

Et pourtant, au nom de leur dignit d'honntes gens rudement et
longuement prouve, n'ont-ils pas le droit de prtendre  jouir du mme
bien-tre que les sclrats, ceux-l qui, comme Morel le lapidaire,
auraient pendant vingt ans vcu laborieux, probes, rsigns, au milieu
de la misre et des tentations?

Ceux-l ne mritent-ils pas assez de la socit pour qu'elle se donne la
peine de les chercher et, sinon de les rcompenser,  la glorification
de l'humanit, du moins de les soutenir dans la voie pnible et
difficile qu'ils parcourent vaillamment?

Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
obscurment que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
toujours dcouverts par la justice criminelle?

Hlas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.

Supposez, par la pense, une socit organise de telle sorte qu'elle
ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
crime.

Un ministre public signalant les nobles actions, les dnonant  la
reconnaissance de tous, comme on dnonce aujourd'hui les crimes  la
vindicte des lois.

Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
fconde en enseignements, en consquences, en rsultats positifs:

Un homme a tu un autre homme pour le voler:

Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
recul de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.

Voil le dernier mot de la socit.

Voil le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voil
le plus grand chtiment... voil l'enseignement le plus terrible, le
plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...

Le seul... car rien ne sert de contrepoids  ce billot dgouttant de
sang.

Non... la socit n'a aucun spectacle doux et bienfaisant  opposer  ce
spectacle funbre.

Continuons notre utopie...

N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifies et
matriellement rmunres par l'tat?

Ne serait-il pas sans cesse encourag au bien, s'il voyait souvent un
tribunal auguste, imposant, vnr, voquer devant lui, aux yeux d'une
foule immense, un pauvre et honnte artisan, dont on raconterait la
longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:

--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaill, souffert,
courageusement lutt contre l'infortune; votre famille a t leve par
vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
suprieures vous ont hautement distingu: soyez glorifi et rcompens.
Vigilante, juste et toute-puissante, la socit ne laisse jamais dans
l'oubli ni le mal ni le bien...  chacun elle paye selon ses oeuvres...
l'tat vous assure une pension suffisante  vos besoins. Environn de la
considration publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
une vie qui doit servir d'enseignement  tous... et ainsi sont et seront
toujours exalts ceux qui, comme vous, auront justifi, perdant beaucoup
d'annes, d'une admirable persvrance dans le bien... et fait preuve de
rares et grandes qualits morales... Votre exemple encouragera le plus
grand nombre  vous imiter... l'esprance allgera le pnible fardeau
que le sort leur impose durant une longue carrire. Anims d'une
salutaire mulation, ils lutteront d'nergie dans l'accomplissement des
devoirs les plus difficiles, afin d'tre un jour distingus entre tous
et rmunrs comme vous...

Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier gorg,
du grand homme de bien rcompens, ragira sur le peuple d'une faon
plus salutaire, plus fconde?

Sans doute beaucoup d'esprits dlicats s'indigneront  la seule pense
de ces ignobles rmunrations matrielles accordes  ce qu'il y a au
monde de plus thr: la vertu!

Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
moins philosophiques, platoniques, thologiques, mais surtout
conomiques, telles que celles-ci:

_Le bien porte en soi sa rcompense..._

_La vertu est une chose sans prix..._

_La satisfaction de la conscience est la plus noble des rcompenses._

Et enfin cette objection triomphante et sans rplique:

_Le bonheur ternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
uniquement suffire pour les encourager au bien._

 cela nous rpondrons que la socit, pour intimider et punir les
coupables, ne nous parat pas exclusivement se reposer sur la vengeance
divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.

La socit prlude au jugement dernier par des jugements humains...

En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
modestement... de gendarmes.

Nous le rptons:

Pour terrifier les mchants, on matrialise, ou plutt on rduit  des
proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticips du
courroux cleste...

Pourquoi n'en serait-il pas de mme des effets de la rmunration divine
 l'gard des gens de bien?

Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
comme de vritables utopies qu'elles sont.

La socit est si bien comme elle est! Interrogez plutt tous ceux qui,
la jambe avine, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
banquet!




X

La protectrice


L'inspectrice entra bientt avec la Goualeuse dans le petit salon o se
trouvait Clmence; la pleur de la jeune fille s'tait lgrement
colore ensuite de son entretien avec la Louve.

--Mme la marquise, touche des excellents renseignements que je lui ai
donns sur vous, dit Mme Armand  Fleur-de-Marie, dsire vous voir, et
daignera peut-tre vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
peine.

--Je vous remercie, madame, rpondit timidement Fleur-de-Marie  Mme
Armand, qui la laissa seule avec la marquise.

Celle-ci, frappe de l'expression candide des traits de sa protge, de
son maintien rempli de grce et de modestie, ne put s'empcher de se
souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononc le nom de
Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnire en proie 
un amour profond et cach.

Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait tre question du
grand-duc Rodolphe, Clmence reconnaissait que du moins, quant  la
beaut, la Goualeuse tait digne de l'amour d'un prince...

 l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
respirait une bont charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
attire vers elle.

--Mon enfant, lui dit Clmence, en louant beaucoup la douceur de votre
caractre et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
plaint de votre peu de confiance envers elle.

Fleur-de-Marie baissa la tte sans rpondre.

--Les habits de paysanne dont vous tiez vtue lorsqu'on vous a arrte,
votre silence au sujet de l'endroit o vous demeuriez avant d'tre
amene ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.

--Madame...

--Je n'ai aucun droit  votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
si je demandais votre sortie de prison, cette grce pourrait m'tre
accorde. Avant d'agir, je dsirerais causer avec vous de vos projets,
de vos ressources pour l'avenir. Une fois libre... que ferez-vous? Si,
comme je n'en doute pas, vous tes dcide  suivre la bonne voie o
vous tes entre, ayez confiance en moi, je vous mettrai  mme de
gagner honorablement votre vie...

La Goualeuse fut mue jusqu'aux larmes de l'intrt que lui tmoignait
Mme d'Harville. Aprs un moment d'hsitation, elle lui dit:

--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
gnreuse, que je dois peut-tre rompre le silence que j'ai gard
jusqu'ici sur le pass... un serment m'y forait.

--Un serment?

--Oui, madame, j'ai jur de taire  la justice et aux personnes
employes dans cette prison par suite de quels vnements j'ai t
conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
promesse...

--Laquelle?

--Celle de me garder le secret, je pourrais, grce  vous, madame, sans
manquer pourtant  mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
sans doute, sont bien inquites de moi.

--Comptez sur ma discrtion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez 
dire.

--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
bienfaiteurs ne ressemblt  de l'ingratitude!...

Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frapprent
Mme d'Harville d'un nouvel tonnement.

--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
tout m'tonne au dernier point. Comment, avec une ducation qui parat
distingue, avez-vous pu...

--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
C'est qu'hlas! cette ducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
reue. Je dois ce bienfait  un protecteur gnreux, qui, comme vous,
madame... sans me connatre... sans mme avoir les favorables
renseignements qu'on vous a donns sur moi, m'a prise en piti...

--Et ce protecteur... quel est-il?

--Je l'ignore, Madame...

--Vous l'ignorez?

--Il ne se fait connatre, dit-on, que par son inpuisable bont; grce
au ciel, je me suis trouve sur son passage.

--Et o l'avez-vous rencontr?

--Une nuit... dans la Cit, madame, dit la Goualeuse en baissant les
yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
courageusement dfendue: telle a t ma premire rencontre avec lui.

--C'tait donc un homme... du peuple?

--La premire fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
langage... mais plus tard...

--Plus tard?

--La manire dont il m'a parl, le profond respect dont l'entouraient
les personnes auxquelles il m'a confie, tout m'a prouv qu'il avait
pris par dguisement l'extrieur d'un de ces hommes qui frquentent la
Cit.

--Mais dans quel but?

--Je ne sais...

--Et le nom de ce protecteur mystrieux, le connaissez-vous?

--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
puis sans cesse bnir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
Rodolphe, madame...

Clmence devint pourpre.

--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement 
Fleur-de-Marie.

--Je l'ignore, madame... Dans la ferme o il m'avait envoye, on ne le
connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.

--Et son ge?

--Il est jeune encore, madame...

--Et beau?

--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...

L'accent reconnaissant, passionn de Fleur-de-Marie en prononant ces
mots, causa une impression douloureuse  Mme d'Harville.

Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
du prince.

Les remarques de l'inspectrice taient fondes, pensait Clmence... la
Goualeuse aimait Rodolphe... c'tait son nom qu'elle avait prononc
pendant son sommeil...

Dans quelles circonstances tranges le prince et cette malheureuse
s'taient-ils rencontrs?

Pourquoi Rodolphe tait-il all dguis dans la Cit?

La marquise ne put rsoudre ces questions.

Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois mchamment
et faussement racont des prtendues excentricits de Rodolphe, de ses
amours tranges... N'tait-il pas, en effet, bizarre, qu'il et retir
de la fange cette crature d'une ravissante beaut, d'une intelligence
peu commune?...

Clmence avait de nobles qualits; mais elle tait femme, et elle aimait
profondment Rodolphe, quoiqu'elle ft dcide  ensevelir ce secret au
plus profond de son coeur...

Sans rflchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
gnreuses que le prince tait accoutum de faire dans l'ombre; sans
rflchir qu'elle confondait peut-tre avec l'amour un sentiment de
gratitude exalt; sans rflchir enfin que, ce sentiment et-il t plus
tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
d'amertume et d'injustice, ne put s'empcher de regarder la Goualeuse
comme sa rivale.

Son orgueil se rvolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
souffrait malgr elle d'une rivalit si abjecte.

Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
l'affectueuse bienveillance de ses premires paroles:

--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
en prison? Comment vous trouvez-vous ici?

--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappe de ce brusque
changement de langage, vous ai-je dplu en quelque chose?...

--Et en quoi pouvez-vous m'avoir dplu? demanda Mme d'Harville avec
hauteur.

--C'est qu'il me semble... que tout  l'heure... vous me parliez avec
plus de bont, madame...

--En vrit, mademoiselle, ne faut-il pas que je pse chacune de mes
paroles? Puisque je consens  m'intresser  vous... j'ai le droit, je
pense, de vous adresser certaines questions...

 peine ces mots taient-ils prononcs que Clmence, pour plusieurs
raisons, en regretta la duret.

D'abord par un louable retour de gnrosit, puis parce qu'elle songea
qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
dsirait savoir.

En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
confiante, devint tout  coup craintive.

De mme que la sensitive,  la premire atteinte, referme ses feuilles
dlicates et se replie sur elle-mme... le coeur de Fleur-de-Marie se
serra douloureusement.

Clmence reprit doucement, pour ne pas veiller les soupons de sa
protge par un revirement trop subit:

--En vrit, je vous le rpte, je ne puis comprendre qu'ayant autant 
vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnire. Comment,
aprs tre sincrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrter
la nuit dans une promenade qui vous tait interdite? Tout cela, je vous
l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
jusqu'ici impos le silence... mais ce serment mme est si trange!...

--J'ai dit la vrit, madame...

--J'en suis certaine... il n'y a qu' vous voir, qu' vous entendre,
pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
d'incomprhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
impatiente curiosit; c'est seulement  cela que vous devez attribuer la
vivacit de mes paroles de tout  l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit  vos confidences que mon
vif dsir de vous tre utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
n'avez dit  personne, et je suis trs-touche, croyez-moi, pauvre
enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intrt que je vous porte...
Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
vous proposez.

Grce  ce _repltrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
trivialit), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
moment effarouche.

Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha mme d'avoir mal interprt
les mots qui l'avaient blesse.

--Pardonnez-moi, madame, dit-elle  Clmence; j'ai sans doute eu tort de
ne pas vous dire tout de suite ce que vous dsirez savoir; mais vous
m'avez demand le nom de mon sauveur... malgr moi je n'ai pu rsister
au bonheur de parler de lui...

--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui tes reconnaissante.
Mais par quelle circonstance avez-vous quitt les honntes gens chez
lesquels il vous avait place sans doute? Est-ce  cet vnement que se
rapporte le serment dont vous m'avez parl?

--Oui, madame; mais, grce  vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
restant fidle  ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
disparition...

--Voyons, ma pauvre enfant, je vous coute.

--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait place dans une ferme
situe  quatre ou cinq lieues d'ici...

--Il vous y avait conduite... lui-mme?

--Oui, madame... il m'avait confie  une dame aussi bonne que
vnrable... que j'aimai bientt comme ma mre... Elle et le cur du
village,  la recommandation de M. Rodolphe, s'occuprent de mon
ducation...

--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent  la ferme?

--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
reste.

Clmence ne put cacher un tressaillement de joie.

--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
n'est-ce pas?

--Oh! oui, madame!... C'tait pour moi plus que du bonheur... c'tait un
sentiment ml de reconnaissance, de respect, d'admiration et mme d'un
peu de crainte...

--De la crainte?

--De lui  moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...

--Mais... quel est donc son rang?

--J'ignore s'il a un rang, madame.

--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
autres.

--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
l'lvation de son caractre... c'est son inpuisable gnrosit pour
ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire  tous... Les
mchants mmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une ide
incomplte de celui que l'on doit se borner  adorer en silence...
autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.

--Cette comparaison...

--Est peut-tre sacrilge, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
lui comparer celui qui m'a donn la conscience du bien et du mal, celui
qui m'a retire de l'abme... celui enfin  qui je dois une vie
nouvelle?

--Je ne vous blme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
exagrations. Mais comment avez-vous abandonn cette ferme o vous
deviez vous trouver si heureuse?

--Hlas!... cela n'a pas t volontairement, madame!

--Qui vous y a donc force?

--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore 
ce rcit, je me rendais au presbytre du village, lorsqu'une mchante
femme, qui m'avait tourmente pendant mon enfance... et un homme son
complice... qui tait embusqu avec elle dans un chemin creux, se
jetrent sur moi, et, aprs m'avoir billonne, m'emportrent dans un
fiacre.

--Et dans quel but?

--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obissaient, je crois,  des
personnes puissantes.

--Quelles furent les suites de cet enlvement?

-- peine le fiacre tait-il en marche que la mchante femme, qui
s'appelle la Chouette, s'cria: J'ai du vitriol, je vais en frotter le
visage de la Goualeuse pour la dfigurer.

--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauve de ce
danger?

--Le complice de cette femme... un aveugle, nomm le Matre d'cole.

--Il a pris votre dfense?

--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
Matre d'cole la fora de jeter par la portire la bouteille qui
contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
aprs avoir pourtant aid  mon enlvement... La nuit tait profonde...
Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrta, je crois, sur la
grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme  cheval
attendait  cet endroit... --Eh bien! dit-il, la tenez-vous
enfin?--Oui, nous la tenons! rpondit la Chouette, qui tait furieuse de
ce qu'on l'avait empche de me dfigurer. Si vous voulez vous
dbarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'tendre par
terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
tte... elle aura l'air d'avoir t crase par accident.

--Mais c'est pouvantable!

--Hlas! madame, la Chouette tait bien capable de faire ce qu'elle
disait. Heureusement l'homme  cheval lui rpondit qu'il ne voulait pas
qu'on me ft mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
enferme dans un endroit d'o je ne pourrais ni sortir ni crire 
personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appel
Bras-Rouge, matre d'une taverne situe aux Champs-lyses. Dans cette
taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme  cheval
accepta cette proposition; puis il me promit qu'aprs tre reste deux
mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empcherait de
regretter la ferme de Bouqueval.

--Quel mystre trange!

--Cet homme donna de l'argent  la Chouette, lui en promit encore
lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
d'arriver  la barrire, le Matre d'cole dit  la Chouette: Tu veux
enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
qu'tant prs de la rivire, ces caves sont dans l'hiver toujours
submerges!... Tu veux donc la noyer?--Oui, rpondit la Chouette.

--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait  cette horrible femme?

--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharne
sur moi... Le Matre d'cole lui rpondit: --Je ne veux pas qu'on noie
la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.--La Chouette tait aussi
tonne que moi, madame, d'entendre cet homme me dfendre ainsi. Elle se
mit alors dans une colre horrible et jura qu'elle me conduirait chez
Bras-Rouge, malgr le Matre d'cole. --Je t'en prie, dit celui-ci, car
je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lcherai pas et je
t'tranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
alors? s'cria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
deux mois sans qu'on sache o elle est?--Il y a un moyen, dit le Matre
d'cole; nous allons aller aux Champs-lyses, nous ferons stationner le
fiacre  quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
Bras-Rouge  sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
ramneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
dclarant que c'est une fille de la Cit qu'il a trouve rdant autour
de son cabaret. Comme les filles sont condamnes  trois mois de prison
quand on les surprend aux Champs-lyses, et que la Goualeuse est encore
inscrite  la police, on l'arrtera, on la mettra  Saint-Lazare, o
elle sera aussi bien garde et cache que dans la cave de
Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
arrter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enleve,
elle nous dnoncera. En supposant mme qu'on l'emprisonne, elle crira 
ses protecteurs, tout sera dcouvert.--Non, elle ira en prison de bonne
volont, reprit le Matre d'cole, et elle va jurer de ne nous dnoncer
 personne tant qu'elle restera  Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
elle me doit cela, car je l'ai empche d'tre dfigure par toi, la
Chouette, et noye chez Bras-Rouge. Mais si, aprs avoir jur de ne pas
parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
Bouqueval  feu et  sang. Puis, s'adressant  moi, le Matre d'cole
ajouta:--Dcide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne  la
Chouette, qui te mnera dans la cave de Bras-Rouge, o tu seras noye.
Voyons, dpche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
tiendras.

--Et vous avez jur?

--Hlas! oui, madame, tant je craignais d'tre dfigure par la Chouette
ou d'tre noye par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
Une autre mort m'et paru moins effrayante; je n'aurais peut-tre pas
cherch  y chapper.

--Quelle ide sinistre,  votre ge!... dit Mme d'Harville en regardant
la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
n'aura-t-il pas effac le pass?

--Est-ce que le pass s'efface? Est-ce que le pass s'oublie? Est-ce que
le repentir tue la mmoire, madame? s'cria Fleur-de-Marie d'un ton si
dsespr que Clmence tressaillit.

--Mais toutes les fautes se rachtent, malheureuse enfant!

--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
plus terrible  mesure que l'me s'pure,  mesure que l'esprit s'lve!
Hlas! plus vous montez, plus l'abme dont vous sortez vous parat
profond.

--Ainsi, vous renoncez  tout espoir de rhabilitation, de pardon?

--De la part des autres... non, madame; vos bonts prouvent que
l'indulgence ne manque jamais aux remords.

--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?

--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai t...
Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...

--Et quelquefois vous dsirez mourir?

--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
reprit, aprs un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.

--Pourtant, vous craigniez d'tre dfigure par cette horrible femme;
vous teniez donc  votre beaut, pauvre petite? Cela annonce que la vie
a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...

--C'est peut-tre une faiblesse de penser cela; mais si j'tais belle,
comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononant le
nom de mon bienfaiteur...

Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.

Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
angliques, ples, abattus, son douloureux sourire, taient tellement
d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la ralit de son
funeste dsir.

Mme d'Harville tait doue de trop de dlicatesse pour ne pas sentir ce
qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pense de la Goualeuse:

Je n'oublierai jamais ce que j'ai t...

Ide fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
Fleur-de-Marie.

Clmence, honteuse d'avoir un instant mconnu la gnrosit toujours si
dsintresse du prince, regrettait aussi de s'tre laiss entraner 
un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
une nave exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.

Chose trange, l'admiration que cette pauvre prisonnire ressentait si
vivement pour Rodolphe augmentait peut-tre encore l'amour profond que
Clmence devait toujours lui cacher.

Elle reprit, pour fuir ces penses:

--J'espre qu' l'avenir vous serez moins svre pour vous-mme. Mais
parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
n'avez pas voulu dnoncer ces misrables?

--Quoique le Matre d'cole et pris part  mon enlvement, il m'avait
deux fois dfendue... j'aurais craint d'tre ingrate envers lui.

--Et vous vous tes prte aux desseins de ces monstres?

--Oui, madame... j'tais si effraye! La Chouette alla chercher
Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
trouve rdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas ni, on m'a arrte
et l'on m'a conduite ici.

--Mais vos amis de la ferme doivent tre en proie  une inquitude
mortelle?

--Hlas madame, dans mon premier mouvement d'pouvante, je n'avais pas
rflchi que mon serment m'empcherait de les rassurer... Maintenant
cela me dsole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer  ma
parole, je puis vous prier d'crire  Mme Georges,  la ferme de
Bouqueval, de n'avoir aucune inquitude  mon gard, sans lui apprendre
pourtant o je suis, car j'ai promis de le taire...

--Mon enfant, ces prcautions deviendront inutiles si,  ma
recommandation, on vous fait grce. Demain vous retournerez  la ferme,
sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
bienfaiteurs pour savoir jusqu' quel point vous engage cette promesse
arrache par la menace.

--Vous croyez, madame... que, grce  vos bonts... je puis esprer de
sortir bientt d'ici?

--Vous mritez tant d'intrt que je russirai, j'en suis sre; et je ne
doute pas qu'aprs-demain vous ne puissiez aller vous-mme rassurer vos
bienfaiteurs...

--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mriter tant de bonts de votre
part? Comment les reconnatre?...

--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
que vos amis se sont rserv...

Mme Armand entra tout  coup d'un air constern.

--Madame la marquise, dit-elle  Clmence avec hsitation, je suis
dsole du message que j'ai  remplir auprs de vous.

--Que voulez-vous dire, madame?...

--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...

--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?

--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est charg pour vous, dit-il,
d'une nouvelle... aussi triste qu'imprvue... Il a appris chez Mme la
duchesse, sa femme, que vous tiez ici, et il est venu en toute hte...

--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout  coup, elle
s'cria avec un accent dchirant: Ma fille... ma fille... peut-tre!...
Oh! parlez, madame!...

--J'ignore, madame...

--Oh! de grce, de grce, madame, conduisez-moi auprs de M. de Lucenay!
s'cria Mme d'Harville en sortant, tout perdue, suivie de Mme Armand.

--Pauvre mre! dit tristement la Goualeuse en suivant Clmence du
regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment mme o elle vient de
se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
non, encore une fois, c'est impossible.




XI

Une intimit force


Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.

M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
s'occupait de restaurer la botte qui lui tait plus d'une fois tombe
des mains lors de la dernire et audacieuse incartade de Cabrion.

La physionomie du chaste portier tait abattue et beaucoup plus
mlancolique que de coutume.

Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa dfaite, passe tristement
la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
tremblant sur la cassure transversale dont son vnrable chapeau
tromblon avait t sillonn par la main insolente de Cabrion.

Alors tous les chagrins, toutes les inquitudes, toutes les craintes
d'Alfred se rveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
poursuites du rapin.

M. Pipelet n'avait pas un esprit trs-tendu, trs-lev; son
imagination n'tait pas des plus vives ni des plus potiques, mais il
possdait un sens trs-droit, trs-solide et trs-logique.

Malheureusement, par une consquence naturelle de la rectitude de son
jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle porte de ce
qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforait de
trouver des motifs raisonnables, possibles,  la conduite exorbitante de
Cabrion, et il se posait  ce sujet une foule de questions insolubles.

Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige 
force de sonder l'abme sans fond que le gnie infernal du peintre avait
creus sous ses pas.

Que de fois, bless dans ses panchements, il avait t forc de se
replier sur lui-mme, grce au pyrrhonisme effrn de Mme Pipelet, qui,
ne s'arrtant qu'aux faits et ddaignant d'approfondir les causes,
considrait grossirement la conduite incomprhensible de Cabrion 
l'gard d'Alfred comme une simple farce!

M. Pipelet, homme srieux et grave, ne pouvait admettre une telle
interprtation; il gmissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignit
d'homme se rvoltait  cette pense qu'il pouvait tre le jouet d'une
combinaison aussi vulgaire: une farce... Il tait absolument convaincu
que la conduite inoue de Cabrion cachait quelque complot tnbreux
dissimul sous une frivole apparence.

Nous l'avons dit, c'est  rsoudre ce funeste problme que l'homme au
chapeau tromblon puisait incessamment sa puissance dialectique.

--Je porterais plutt ma tte sur l'chafaud, disait cet homme austre,
qui, ds qu'il les touchait, agrandissait immensment les questions, je
porterais ma tte sur l'chafaud plutt que d'admettre que, dans
l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
si opinitrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
Or, dans sa dernire entreprise, cette crature malfaisante n'avait
aucun tmoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour dposer sur
mon front indign son hideux baiser. Et cela, je le demanderai  toute
personne dsintresse: dans quel but? Ce n'tait pas par bravade...
personne ne le voyait; ce n'tait pas par plaisir... les lois de la
nature s'y opposent; ce n'tait pas par amiti... je n'ai qu'un ennemi
au monde, c'est lui. Il faut donc reconnatre qu'il y a l un mystre
que ma raison ne peut pntrer! Alors, o tend ce plan diabolique,
concert de longue main et poursuivi avec une persistance qui
m'pouvante? Voil ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilit
o je suis de soulever ce voile qui peu  peu me mine et me consume!

Telles taient les rflexions pnibles de M. Pipelet au moment o nous
les prsentons au lecteur.

L'honnte portier venait mme de raviver ses plaies toujours saignantes
en portant mlancoliquement la main  la cassure de son chapeau,
lorsqu'une voix perante, partant d'un des tages suprieurs de la
maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:

--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dpchez-vous!

--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, aprs un moment d'audition
rflchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chauss de
la botte qu'il rparait.

--Monsieur Pipelet, dpchez-vous donc! rpta la voix d'un ton
pressant.

--Cet organe m'est compltement tranger. Il est mle, il m'appelle,
lui... voil ce que je puis affirmer... a n'est pas une raison
suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
dserter en l'absence de mon pouse... jamais! s'cria hroquement
Alfred, jamais!!

--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se
trouve mal!...

--Anastasie!... s'cria Alfred en se levant de son sige; puis il
retomba, en se disant  lui-mme: Enfant que je suis... c'est
impossible, mon pouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
peut-elle pas tre rentre sans que je l'aie aperue? Ceci serait peu
rgulier; mais je dois dclarer que cela peut tre.

--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!

--On a mon pouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
brusquement.

--Je ne puis pas dlacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.

Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
chastet se rvolta.

--L'organe mle et inconnu parler de dlacer Anastasie! s'cria-t-il, je
m'y oppose! Je le dfends!!

Et il se prcipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrta.

M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
et minemment dramatiques souvent exploites par les potes. D'un ct
le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre ct sa pudique et
conjugale susceptibilit l'appelait aux tages suprieurs de la maison.

Au milieu de ces perplexits terribles, la voix reprit:

--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
cordons et je ferme les yeux!...

Cette menace dcida M. Pipelet.

--Mssieurr..., s'cria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
perdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, mssieurr,
de ne rien couper, de laisser mon pouse intacte!... Je monte... Et
Alfred s'lana dans les tnbres de l'escalier, en laissant, dans son
trouble, la porte de sa loge ouverte.

 peine l'eut-il quitte que tout  coup un homme y entra vivement, prit
sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
quatre pointes fiches d'avance  chaque coin d'un pais carton qu'il
tenait  la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcve de M.
Pipelet, puis disparut.

Cette opration fut faite si prestement que le portier, s'tant souvenu
presque au mme instant qu'il avait laiss la porte de sa loge ouverte,
redescendit prcipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
pouvoir souponner que quelqu'un tait entr chez lui. Aprs cette
mesure de prcaution, Alfred s'lana de nouveau au secours d'Anastasie
en criant de toutes ses forces:

--Mssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
pouse sous la sauvegarde de votre dlicatesse!

Le digne portier devait tomber d'tonnement en tonnement.

 peine avait-il de nouveau gravi les premires marches de l'escalier
qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas  l'tage suprieur, mais
dans l'alle.

Cette voix, plus glapissante que jamais, s'criait:

--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... O es-tu donc, vieux
coureur?

 ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
premier tage; il resta ptrifi, la tte tourne vers le bas de
l'escalier, la bouche bante, les yeux fixes, le pied lev.

--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.

Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupe  se
trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidle  son argumentation logique et
serre. Mais alors... cet organe mle et inconnu qui me menaait de la
dlacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
jeu cruel de mon inquitude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. Fais ton devoir,
advienne que pourra... Aprs avoir t rpondre  mon pouse, je
remonterai pour claircir ce mystre et vrifier cet organe.

M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face  face avec sa
femme.

--C'est toi! lui dit-il.

--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que a _soye_?

--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?

--Ah ! qu'est-ce que tu as encore  faire tes gros yeux en boules de
loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...

--C'est que ta prsence me rvle qu'il se passe ici des choses... des
choses...

--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, o
j'tais alle en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas  ce petit gueux
de Tortillard... et il a raison!

En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait  la
main, ouvrit la loge et y prcda son mari.

 peine le couple tait-il rentr qu'un personnage, descendant
lgrement l'escalier, passa rapidement et inaperu devant la loge.

C'tait l'organe mle qui avait si vivement excit les inquitudes
d'Alfred.

M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit  sa femme d'une voix
mue:

--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutume; il se
passe ici des choses... des choses...

--Voil que tu rabches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah ! mais tu es tout en eau... tout en
nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
chri!

--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
main sur son visage baign de sueur, car il se passe ici des choses 
vous renverser...

--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
tranquille sur ta chaise  garder la loge.

--Anastasie, vous tes injuste... en disant que je trotte comme un chat
maigre. Si je trotte... c'est pour vous.

--Pour moi?

--Oui... Pour vous pargner un outrage dont nous eussions tous les deux
gmi et rougi... j'ai dsert un poste que je considre comme aussi
sacr que la gurite du soldat...

--On voulait me faire outrage,  moi?

--Ce n'tait pas  vous... puisque l'outrage dont on vous menaait
devait s'accomplir l-haut, et que vous tiez sortie... mais...

--Que le diable m'emporte si je comprends rien  ce que tu me chantes
l! Ah ! est-ce que dcidment tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
a par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
cet tre-l sera donc toujours ton cauchemar?

 peine Anastasie avait-elle prononc ces mots qu'il se passa une chose
trange.

Alfred se tenait assis, le visage tourn du ct du lit.

La loge tait claire par la clart blafarde d'un jour d'hiver et par
une lampe.  la lueur de ces deux lumires douteuses, M. Pipelet, au
moment o sa femme pronona le nom de Cabrion, crut voir apparatre dans
l'ombre de l'alcve la figure immobile et narquoise du peintre.

C'tait lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...

Un moment M. Pipelet crut rver; il passa sa main sur ses yeux... se
croyant le jouet d'une illusion...

Ce n'tait pas une illusion...

Rien de plus rel que cette apparition...

Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tte,
dont la carnation vivante se dtachait de l'obscurit de l'alcve...

 cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrire sans
prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et dsigna cette
terrible vision d'un geste si pouvant que Mme Pipelet se retourna pour
chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientt, malgr sa
crnerie habituelle.

Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'cria:

--CABRION!!!

--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix teinte et caverneuse, en
fermant les yeux.

La stupeur des deux poux faisait le plus grand honneur au talent de
l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
Cabrion.

Sa premire surprise passe, Anastasie, intrpide comme une lionne,
courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
carton du mur o il avait t clou.

L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
de guerre son exclamation favorite:

--Et alllllez donc!...

Alfred, les yeux toujours ferms, les mains tendues en avant, restait
immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
rvlait seule de temps  autre la violence contenue de ses motions
intrieures.

--Ouvre donc l'oeil, vieux chri, dit Mme Pipelet triomphante, a n'est
rien... c'est une peinture... le portrait de ce sclrat de Cabrion!...
Tiens, regarde comme je le trpigne! Et Anastasie, dans son indignation,
jeta la peinture  terre et la foula aux pieds en s'criant: Voil comme
je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!

Alfred secoua ngativement la tte sans dire un mot, et en faisant signe
 sa femme d'loigner de lui cette image dteste.

--A-t-on vu un effront pareil!... a n'est pas tout... il y a crit au
bas, en lettres rouges: _Cabrion  son bon ami Pipelet, pour la vie,
_dit la portire en examinant le carton  la lumire.

--Son bon ami... pour la vie!... murmura Alfred.

Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre  tmoin de cette
nouvelle et outrageante ironie.

--Mais  propos, comment a se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
tait pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sr... tu avais tout 
l'heure emport la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
se trouve-t-il ici?... Ah ! est-ce que par hasard ce serait toi qui
l'aurais mis l, vieux chri?

 cette monstrueuse hypothse, Alfred bondit sur son sige; il ouvrit
des yeux furieux, menaants.

--Moi... moi, accrocher dans mon alcve le portrait de cet tre
malfaisant qui, non content de me perscuter de son odieuse prsence, me
poursuit encore la nuit en rve, le jour en peinture! Mais vous voulez
donc me rendre fou, Anastasie... fou  lier?...

--Eh bien! aprs? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommod...
avec Cabrion pendant mon absence... o serait le grand mal?

--Moi... raccommod avec...  mon Dieu! vous l'entendez!...

--Et alors... il t'aurait donn son portrait... en gage de bonne
amiti... Si a est, ne t'en dfends pas...

--Anastasie!...

--Si a est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
femme.

--Mon pouse!

--Mais, enfin, il faut bien que a soit toi qui aies accroch ce
portrait?

--Moi!...  mon Dieu! mon Dieu!...

--Mais... qui est-ce, alors?

--Vous, madame...

--Moi!...

--Oui! s'cria M. Pipelet avec garement, c'est vous, j'ai besoin de
croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourn au lit, je ne me
serai aperu de rien.

--Mais... vieux chri...

--Je vous dis qu'il faut que a soit vous... sinon je croirai que c'est
le diable... puisque je n'ai pas quitt la loge, et que lorsque je suis
mont en haut pour rpondre  l'appel de l'organe mle j'avais la clef.
La porte tait bien ferme, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?

--C'est ma foi, vrai!

--Vous avouez donc?

--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
joliment faite... faut tre juste.

--Une farce! s'cria M. Pipelet, emport par une indignation dlirante.
Ah! vous y voil encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
cache quelque trame abominable... il y a quelque chose l-dessous. C'est
un coup mont... un complot. On dissimule l'abme sous des fleurs, on
tente de m'tourdir pour m'empcher de voir le prcipice o l'on veut me
plonger... Il ne me reste plus qu' me mettre sous la protection des
lois... Heureusement, Dieu protge la France.

Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.

--O vas-tu donc, vieux chri?

--Chez M. le commissaire... dposer ma plainte et ce portrait, comme
preuve des perscutions dont on m'accable.

--Mais de quoi te plaindras-tu?

--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharn trouvera
moyen par des procds frauduleux... de me forcer  avoir son portrait
chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
pas sous leur gide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
donnez-le-moi... pas du ct de la peinture... cette vue me rvolte! Le
tratre ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion  son bon ami
Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
cet tre infernal est l, toujours l! sous le plancher, dans la
muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
pouse... le jour, qu'il est debout derrire moi, toujours avec son
sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment mme il n'est pas
ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
es-tu, monstre? Y es-tu?... s'cria M. Pipelet en accompagnant cette
imprcation furibonde d'un mouvement de tte circulaire, comme s'il et
voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.

--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.

Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcve, grce  un simple
effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
porte de la loge, jouissant des moindres dtails de cette scne.
Pourtant, aprs avoir prononc ces derniers mots, il s'esquiva
prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
sujet de colre, d'tonnement et de mditation  sa victime.

Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
les derniers recoins de la loge sans rien dcouvrir, explora l'alle
sans tre plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
atterr par ce dernier coup, tait retomb assis sur sa chaise, dans un
tat d'accablement dsespr.

--a n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
trs-esprit fort, le gredin tait cach prs de la porte, et, pendant
que nous cherchions d'un ct, il se sera sauv de l'autre. Patience! je
l'attraperai un jour, et alors... gare  lui! il mangera mon manche 
balai!

La porte s'ouvrit, et Mme Sraphin, femme de charge du notaire Jacques
Ferrand, entra dans la loge.

--Bonjour, madame Sraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher  une
trangre ses chagrins domestiques, prit tout  coup un air gracieux et
avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?

--Notre nouvelle enseigne?

--Le petit criteau...

--Un petit criteau?

--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroch au-dessus de la
porte de votre alle.

--Comment! Dans la rue?...

--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.

--Ma chre madame Sraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
comprends rien du tout; et toi, vieux chri?

Alfred resta muet.

--Au fait, c'est M. Pipelet que a regarde, dit Mme Sraphin; il va
m'expliquer a, lui.

Alfred poussa une sorte de gmissement sourd, inarticul, en agitant son
chapeau tromblon.

Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
expliquer aux autres, tant suffisamment proccup d'une infinit de
problmes plus insolubles les uns que les autres.

--Ne faites pas attention, madame Sraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
Alfred a sa crampe au pylore, a le rend tout chose... Mais qu'est-ce
que c'est donc que cet criteau dont vous parlez... peut-tre celui du
rogomiste d' ct?

--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit criteau accroch
tout juste au-dessus de votre porte.

--Allons, vous voulez rire...

--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus crit en
grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITI ET AUTRES.
_S'adresser au portier._

--Ah! mon Dieu!... il y a cela crit au-dessus de notre porte!
Entends-tu, Alfred?

M. Pipelet regarda Mme Sraphin d'un air gar; il ne comprenait pas, il
ne voulait pas comprendre.

--Il y a cela... dans la rue... sur un criteau? reprit Mme Pipelet,
confondue de cette nouvelle audace.

--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: Quelle drle
de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son tat, et il apprend aux
passants par une affiche qu'il fait commerce d'amiti avec un M.
Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
l-dessous... a n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'criteau:
Adressez-vous au portier, Mme Pipelet va m'expliquer cela. Mais
regardez donc, s'cria tout  coup Mme Sraphin en s'interrompant, votre
mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber  la
renverse!...

Mme Pipelet reut Alfred dans ses bras,  demi pm. Ce dernier coup
avait t trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit  peu prs
connaissance en murmurant ces mots:

--Le malheureux! il m'a publiquement affich!!

--Je vous le disais, madame Sraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
compter un polisson dchan qui le mine  coups d'pingle... Ce pauvre
vieux chri n'y rsistera pas! Heureusement, j'ai l une goutte
d'absinthe, a va peut-tre le remettre sur ses pattes...

En effet, grce au remde infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu
 peu ses sens; mais, hlas!  peine renaissait-il  la vie qu'il fut
soumis  une nouvelle et cruelle preuve.

Un personnage d'un ge mr, honntement vtu et d'une physionomie si
candide, ou plutt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
arrire-pense ironique  ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la
partie mobile et vitre de la porte et dit d'un air singulirement
intrigu:

--Je viens de voir crit sur un criteau plac au-dessus de cette alle:
Pipelet et Cabrion font commerce d'amiti et autres. Adressez-vous au
portier. Pourriez-vous, s'il vous plat, me faire l'honneur de
m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui tes le portier de la
maison?

--Ce que cela veut dire!... s'cria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
donnant enfin cours  ses ressentiments si longtemps comprims, cela
veut dire que M. Cabrion est un infme imposteur, _mssieur_!...

Le gobe-mouche,  cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.

Alfred, exaspr, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
corps  demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispes au
panneau infrieur de la porte, pendant que les figures de Mme Sraphin
et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
demi-obscurit de la loge.

--Apprenez, _mssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
ce gueux de Cabrion, et celui d'amiti encore moins que tout autre!

--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
bocal, vieux cornichon que vous tes, pour venir faire une telle
demande! s'cria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
au-dessus de l'paule de son mari.

--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
pas, les affiches sont faites pour tre lues. Vous affichez, je lis, je
suis dans mon droit, et vous n'tes pas dans le vtre en me disant une
grossiret!

--Grossiret vous-mme... grigou! riposta Anastasie en montrant les
dents.

--Vous tes une manante!

--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
apprendre  venir faire le farceur  son ge... vieux paltoquet!

--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
indiquez sur votre affiche! a ne se passera pas comme a, madame!

--Mais, _mssieur_..., s'cria le malheureux portier.

--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspr, faites amiti tant
qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
l'obligation de vous prvenir que vous tes un fier malotru, et que je
vais dposer ma plainte chez le commissaire.

Et le gobe-mouche s'en alla courrouc.

--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
sens, je suis frapp  mort... je n'ai pas l'espoir de lui chapper. Tu
le vois, mon nom est publiquement accol  celui de ce misrable. Il ose
afficher que je fais commerce d'amiti avec lui, et le public le croit;
j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
c'est norme, c'est une ide infernale; mais il faut que a finisse...
la mesure est comble... il faut que lui ou moi succombions dans cette
lutte!

Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, dtermin  une
vigoureuse rsolution, saisit le portrait de Cabrion et s'lana vers la
porte.

--O vas-tu, Alfred?

--Chez le commissaire. Je vais enlever en mme temps cet infme
criteau; alors, cet criteau et ce portrait  la main, je crierai au
commissaire: Dfendez-moi! Vengez-moi! Dlivrez-moi de Cabrion!

--Bien dit, vieux chri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
enlever l'criteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prter sa
petite chelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
pouvais, je le mettrais frire dans ma pole, tant je voudrais le voir
souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
autant mrit que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grve, le
sclrat!

Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimit sublime.
Malgr ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la gnrosit
de manifester quelques sentiments pitoyables  l'gard du rapin.

--Non, dit-il, non, quand mme je le pourrais, je ne demanderais pas sa
tte!

--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'cria la froce
Anastasie.

--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
rclamer la rclusion perptuelle de cet tre malfaisant; mon repos
l'exige, ma sant me le commande... la loi doit m'accorder cette
rparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voil ce
qu'on y gagnera.

Et Alfred, abm dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
comme une de ces imposantes victimes de la fatalit antique.




XII

Cecily


Avant de faire assister le lecteur  l'entretien de Mme Sraphin et de
Mme Pipelet, nous le prviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
du monde la vertu et la dvotion du notaire, blmait extrmement la
svrit qu'il avait dploye  l'gard de Louise Morel et de Germain.
Naturellement la portire enveloppait Mme Sraphin dans la mme
rprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons
que nous dirons plus bas, dissimulait son loignement pour la femme de
charge sous l'accueil le plus cordial.

Aprs avoir formellement dsapprouv l'indigne conduite de Cabrion, Mme
Sraphin reprit:

--Ah ! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui cris, pas de
rponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espre qu'
cette heure j'aurai plus de bonheur.

Mme Pipelet feignit la contrarit la plus vive.

--Ah! par exemple, s'cria-t-elle, faut avoir du guignon!

--Comment?

--M. Bradamanti n'est pas encore rentr.

--C'est insupportable!

--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Sraphin!

--Moi qui ai tant  lui parler!

--Si a n'est pas comme un sort!

--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prtextes pour venir ici;
car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
est si dvot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scne!

--C'est comme Alfred: il est si bgueule, si bgueule qu'il s'effarouche
de tout.

--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?

--Il a donn rendez-vous  quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
il m'a prie de dire,  la personne qu'il attend, de repasser s'il
n'tait pas encore rentr. Revenez dans la soire, vous serez sre de le
trouver.

Et Anastasie ajouta mentalement: Compte l-dessus; dans une heure il
sera en route pour la Normandie.

--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Sraphin d'un air contrari. Puis
elle ajouta: J'avais autre chose  vous dire, ma chre madame Pipelet.
Vous savez ce qui est arriv  cette drlesse de Louise, que tout le
monde croyait si honnte?

--Ne m'en parlez pas, rpondit Mme Pipelet en levant les yeux avec
componction, a fait dresser les cheveux sur la tte.

--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
travailleuse, bien honnte, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
Les excellents sujets sont si difficiles  rencontrer qu'il faut se
mettre en qute de vingt cts pour les trouver.

--Soyez tranquille, madame Sraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
vous prviendrai... coutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
les bons sujets.

Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:

Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crve de
faim dans ta baraque! Ton matre est trop avare et trop mchant;
dnoncer du mme coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!

--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Sraphin, combien notre
maison est tranquille; il n'y a qu' gagner pour une jeune fille  tre
place chez nous, et il a fallu que cette Louise ft un mauvais sujet
incarn pour avoir mal tourn, malgr les bons et saints conseils que
lui donnait M. Ferrand.

--Bien sr... Aussi fiez-vous  moi si j'entends parler d'une jeunesse
comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.

--Il y a encore une chose, reprit Mme Sraphin: M. Ferrand tiendrait,
autant que possible,  ce que cette servante n'et pas de famille, parce
qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
risquerait moins de se dranger; de sorte que, si par hasard cela se
trouvait, monsieur prfrerait une orpheline, je suppose... d'abord
parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prtexte
pour sortir. Cette misrable Louise est une fire leon pour monsieur...
allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
pieuse maison comme la ntre... quelle horreur! Allons,  ce soir; en
montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mre Burette.

-- ce soir, madame Sraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sr.

Mme Sraphin sortit.

--Est-elle acharne aprs Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle
peut lui vouloir? Et lui, est-il acharn  ne pas la voir avant son
dpart pour la Normandie! J'avais une fire peur qu'elle ne s'en allt
pas, la Sraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
dj venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
vas joliment tcher de la dvisager, ni plus ni moins que l'autre jour
la particulire de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brler son bois... oui, je le
brlerai, tout ton bois! freluquet manqu. Va donc! avec tes mauvais
douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! a t'a servi 
grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
suis curieuse comme une pie; a n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
faite comme a. Qu'il s'arrange! voil mon caractre. Tiens... une ide,
et fameuse encore, pour savoir son nom,  cette dame! Il faudra que
j'essaie. Mais qui est-ce qui vient l? Ah! c'est mon roi des
locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au
port d'arme, le revers de sa main gauche  sa perruque.

C'tait en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.

--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle
chez elle? J'ai  lui parler.

--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
son travail, donc! Est-ce qu'elle chme jamais!...

--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?

--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grce  vous ou au protecteur dont vous
tes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle
Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu
de votre part un mdecin ngre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit  moi-mme: Ah ! mais
c'est donc le mdecin des charbonniers, ce moricaud-l? Il peut leur
tter le pouls sans se salir les mains. C'est gal, la couleur n'y fait
rien; il parat qu'il est fameux mdecin, tout de mme! Il a ordonn une
potion  la femme Morel, qui l'a soulage tout de suite.

--Pauvre femme! Elle doit tre toujours bien triste?

--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
crve-coeur! Pour une famille honnte, c'est terrible... Et quand je
pense que tout  l'heure la mre Sraphin, la femme de charge du
notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
n'avais pas eu un goujon  lui faire avaler,  la Sraphin, a ne se
serait pas pass comme a; mais pour le quart d'heure j'ai fil doux.
Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
connatrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
notaire?... Sont-ils rous et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
orpheline pour servante, si a se rencontre. Savez-vous pourquoi,
monsieur Rodolphe? C'est cens parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
plus tranquille. Mais a n'est pas a, c'est une frime. La vrit vraie
est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait  rien,
parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
ses gages tout  leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?

--Oui... oui..., rpondit celui-ci d'un air proccup.

Apprenant que Mme Sraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
comme servante auprs de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
circonstance un moyen peut-tre certain d'arriver  la punition du
notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu  peu le
rle qu'il avait jusqu'alors dans sa pense destin  Cecily, principal
instrument du juste chtiment qu'il voulait infliger au bourreau de
Louise Morel.

--J'tais bien sre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet;
oui, je le rpte, ils ne veulent chez eux une jeunesse isole que pour
rogner ses gages; aussi plutt mourir que de leur adresser quelqu'un.
D'abord je ne connais personne... mais je connatrais n'importe qui, que
je l'empcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?

--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?

--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
morde quelqu'un? Parlez... je suis toute  vous... moi et mon coeur nous
sommes des esclaves... except ce qui serait de faire des traits 
Alfred...

--Rassurez-vous, madame Pipelet... voil de quoi il s'agit... J'ai 
placer une jeune orpheline... elle est trangre... elle n'tait jamais
venue  Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...

--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
avare?...

--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
compte.

--Dame, monsieur Rodolphe, a vous regarde, vous tes prvenu... Si,
malgr a, vous trouvez la place bonne... vous tes le matre... Et puis
aussi, faut tre juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un ne, bigot comme
un sacristain, c'est vrai... mais il est honnte homme comme il n'y en a
pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle...
_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la mme
chose. Enfin, c'est une maison o il faut travailler comme un cheval;
mais c'est une maison on ne peut pas plus embtante... o il n'y a
jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise,
c'est un hasard.

--Madame Pipelet, je vais confier un secret  votre honneur.

--Foi d'Anastasie Pipelet, ne Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
comme une tanche...

--Il ne faudra rien dire  M. Pipelet!...

--Je le jure sur la tte de mon vieux chri... si le motif est
honnte...

--Ah! madame Pipelet!

--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
et la malice.

--J'ai confiance en vous. coutez-moi donc.

--C'est entre nous  la vie,  la mort, mon roi des locataires... Allez
votre train.

--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...

--Connu!... Si je n'avais pas  quinze ans pous Alfred, j'en aurais
peut-tre commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
telle que vous ne voyez... j'tais un vrai salptre dchan, nom d'un
petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a teinte dans sa vertu... sans
a... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
l'espoir.

--Je le crois aussi. Cette jeune fille tait servante, en Allemagne,
chez une de mes parentes; le fils de cette parente a t le complice de
la faute; vous comprenez?

--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
faute.

--La mre a chass la servante; mais le jeune homme a t assez fou pour
quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille  Paris.

--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...

--Aprs le coup de tte sont venues les rflexions, rflexions d'autant
plus sages que le peu d'argent qu'il possdait tait mang. Mon jeune
parent s'est adress  moi; j'ai consenti  lui donner de quoi retourner
auprs de sa mre, mais  condition qu'il laisserait ici cette fille et
que je tcherais de la placer.

--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'tait plu 
m'en accorder un...

--Je suis enchant de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
n'a pas de rpondants et qu'elle est trangre, il est trs-difficile de
la placer... Si vous vouliez dire  Mme Sraphin qu'un de vos parents,
tabli en Allemagne, vous a adress et recommand cette jeune fille, le
notaire la prendrait peut-tre  son service; j'en serais doublement
satisfait. Cecily, n'ayant t qu'gare, se corrigerait certainement
dans une maison aussi svre que celle du notaire... C'est pour cette
raison surtout que je tiendrais  la voir, cette jeune fille, entrer
chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que prsente
par vous... personne si respectable...

--Ah! monsieur Rodolphe...

--Si estimable...

--Ah! mon roi des locataires...

--Que cette jeune fille enfin, recommande par vous, serait certainement
accepte par Mme Sraphin, tandis que prsente par moi...

--Connu!... C'est comme si je prsentais un petit jeune homme! Eh bien!
tope... a me chausse... Allez donc!... Enfonce la Sraphin! Tant
mieux, j'ai une dent contre elle; je vous rponds de l'affaire, monsieur
Rodolphe! Je lui ferai voir des toiles en plein midi; je lui dirai que
depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine tablie en
Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
est dfunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
tomber sur le dos d'un jour  l'autre.

--Trs-bien... Vous conduirez vous-mme Cecily chez M. Ferrand, sans en
parler davantage  Mme Sraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
vu votre cousine, vous n'aurez rien  rpondre, si ce n'est que depuis
son dpart pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.

--Ah ! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?

--Elle parle parfaitement franais. Je lui ferai sa leon; ne vous
occupez de rien, sinon de la recommander trs-instamment  Mme Sraphin;
ou plutt, j'y songe, non... car elle souponnerait peut-tre que vous
voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
demande quelque chose pour qu'on vous refuse...

-- qui le dites-vous!... C'est pour a que j'ai toujours rembarr les
enjleurs. S'ils ne m'avaient rien demand... je ne dis pas...

--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition  Mme
Sraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
orpheline, trangre, trs-jeune, trs-jolie, qu'elle va tre pour vous
une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
trs-mdiocre affection, vu que vous tiez brouille avec votre cousine,
et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait l...

--Dieu de Dieu! que vous tes malin!... Mais soyez tranquille,  nous
deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
t de mon ge dans le temps o j'tais un vrai salptre... ma foi, je
ne sais pas... et vous?

--Chut!... Si M. Pipelet...

--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien  la gaudriole! Vous
ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
dirai cela plus tard... Quant  votre jeune fille, soyez calme... je
gage que j'amne la Sraphin  me demander de placer ma parente chez
eux.

--Si vous y russissez, ma chre madame Pipelet, il y a cent francs pour
vous. Je ne suis pas riche, mais...

--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
vous croyez que je fais a par intrt? Dieu de Dieu!... C'est de la
pure amiti... Cent francs!

--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille  ma
charge, cela me coterait bien plus que cette somme... au bout de
quelques mois...

--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine  la loterie pour nous que
vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
tes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
la voir... Je vas lanterner  lui rpondre pour la bien dvisager; sans
compter que j'ai invent un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
voir _travailler_... a vous amusera.

--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.

--Madame! cria Anastasie en se prcipitant au-devant de la personne qui
entrait, o allez-vous, madame?

--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrarie d'tre ainsi
arrte au passage.

--Il n'y est pas...

--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.

--Il n'y est pas...

--Vous vous trompez...

--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portire en manoeuvrant
toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
Bradamanti est sorti, bien sorti, trs-sorti... c'est--dire except
pour une dame...

--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.

--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
nom-l... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...

--Il vous a dit mon nom? s'cria la femme avec autant de surprise que
d'inquitude.

--Oui, madame...

--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, aprs un moment
d'hsitation, elle ajouta impatiemment  voix basse, et comme si elle
et craint d'tre entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.

 ce nom, Rodolphe tressaillit.

C'tait le nom de la belle-mre de Mme d'Harville.

Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avana, et,  la lueur du jour et
de la lampe, il reconnut facilement cette femme grce au portrait que
Clmence lui en avait plus d'une fois trac.

--Mme d'Orbigny? rpta Mme Pipelet, c'est bien a le nom que m'a dit M.
Bradamanti; vous pouvez monter, madame.

La belle-mre de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.

--Et alllllez donc! s'cria la portire d'un air triomphant, enfonce la
bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
Vous voil tout pensif!

--Cette dame est dj venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe  la
portire.

--Oui. Hier soir, ds qu'elle a t partie, M. Bradamanti est tout de
suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place  la diligence
pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a prie d'accompagner ce
matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
 ce petit gueux de Tortillard.

--Et o va M. Bradamanti? Le savez-vous?

--En Normandie... route d'Alenon.

Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
tait situe en Normandie.

Plus de doute, le charlatan se rendait auprs du pre de Clmence,
ncessairement dans de sinistres intentions!

--C'est son dpart,  M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la
Sraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enrage pour voir M.
Bradamanti, qui l'vite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommand
de lui cacher qu'il partait ce soir  six heures; aussi, quand elle va
revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de a pour lui
parler de votre jeunesse.  propos, comment donc qu'elle s'appelle...
_Cic_?

--Cecily...

--C'est comme qui dirait Ccile avec un i au bout. C'est gal, faudra
que je mette un morceau de papier dans ma tabatire pour me rappeler ce
diable de nom-l... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voil.

--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe  Mme Pipelet,
en sortant de sa loge.

--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
bonjour  ce pauvre vieux chri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...

--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
Pipelet...

Et Rodolphe, singulirement proccup de la visite de Mme d'Orbigny 
Polidori, monta chez Mlle Rigolette.




XIII

Le premier chagrin de Rigolette


La chambre de Rigolette brillait toujours de la mme propret coquette;
la grosse montre d'argent, place sur la chemine dans un cartel de
buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cess, l'conome
ouvrire n'avait pas allum son pole.

 peine de la fentre apercevait-on un coin du ciel bleu  travers la
masse irrgulire de toits, de mansardes et de hautes chemines qui de
l'autre ct de la rue formait l'horizon.

Tout  coup un rayon de soleil, pour ainsi dire gar, glissant entre
deux pignons levs, vint pendant quelques instants empourprer d'une
teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.

Rigolette travaillait assise  ct de la croise; le doux clair-obscur
de son charmant profil se dtachait alors sur la transparence lumineuse
de la vitre comme un came d'une blancheur rose sur un fond vermeil.

De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrire
sa tte, et nuanaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
incomparable agilit.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
d'un tablier vert, cachaient  demi son fauteuil de paille; ses deux
jolis pieds, toujours parfaitement chausss, s'appuyaient au rebord d'un
tabouret plac devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice  cacher les
murs d'une chaumire sous d'blouissantes draperies, un moment le soleil
couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
reflets dors les rideaux de perse grise et verte, fit tinceler le poli
des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

Mais, hlas! malgr la joyeuset provocante de ce rayon de soleil, les
deux canaris mle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
habitude, ne chantaient pas.

C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.

Tous trois ne gazouillaient gure les uns sans les autres. Presque
toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'veil aux
chansons de ceux-l, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
si bonne heure.

C'taient alors des dfis, des luttes de notes claires, sonores,
perles, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
toujours l'avantage.

Rigolette ne chantait plus... parce que pour la premire fois de sa vie
elle prouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misre des Morel l'avait souvent affecte;
mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
causer des sentiments trs-durables.

Aprs avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
pouvait, sincrement pleur avec eux et sur eux, la jeune fille se
sentait  la fois mue et satisfaite... mue de ces infortunes...
satisfaite de s'y tre montre pitoyable.

Mais ce n'tait pas l un chagrin.

Bientt la gaiet naturelle du caractre de Rigolette reprenait son
empire... Et puis, sans gosme, mais par un simple fait de comparaison,
elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
l'horrible rduit des Morel que sa tristesse phmre se dissipait
bientt.

Cette mobilit d'impression tait si peu entache de personnalit que,
par un raisonnement d'une touchante dlicatesse, la grisette regardait
presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien prcaire sans
doute, et entirement acquise par son travail, mais qui, auprs de
l'pouvantable dtresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
presque luxueuse.

--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprs de soi des gens si 
plaindre, disait-elle navement, il faut leur avoir t aussi charitable
que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
nous dsirons le rassurer et l'difier compltement sur la vertu de
cette jeune fille.

Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
solennel, qui entrane presque toujours avec soi des ides de sacrifice
douloureux, de lutte pnible contre les passions, d'austres mditations
sur la fin des choses d'ici-bas.

Telle n'tait pas la vertu de Rigolette.

Elle n'avait ni lutt ni mdit.

Elle avait travaill, ri et chant.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincrement 
Rodolphe, dpendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
le loisir d'tre amoureuse.

Avant tout, gaie, laborieuse, ordonne, l'ordre, le travail, la gaiet,
l'avaient,  son insu, dfendue, soutenue, sauve.

On trouvera peut-tre cette morale lgre, facile et joyeuse; mais
qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?

Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
s'panouisse pure, brillante et parfume?...

 propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
rcompenses que la socit devrait accorder aux artisans remarquables
par d'minentes qualits sociales, nous avons parl de cet espionnage de
la vertu, un des projets de l'empereur.

Supposons cette fconde pense du grand homme ralise!...

Un de ces vrais philanthropes, chargs par lui de rechercher le bien, a
dcouvert Rigolette.

Abandonne, sans conseils, sans appui, expose  tous les dangers de la
pauvret,  toutes les sductions dont la jeunesse et la beaut sont
entoures, cette charmante fille est reste pure; sa vie honnte,
laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.

Cette enfant ne mritera-t-elle pas, non une rcompense, non un secours,
mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront  ses propres
yeux, qui l'obligeront mme pour l'avenir?

Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
protection dans la voie difficile o elle marche avec tant de courage et
de srnit.

Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaait
de rompre l'quilibre de cette vie pauvre et proccupe qui repose tout
entire sur le travail et sur la sant, un lger secours d  ses
mrites passs lui viendrait en aide.

L'on se rcriera sans doute sur l'impossibilit de cette surveillance
tutlaire dont seraient entoures les personnes particulirement dignes
d'intrt par leurs excellents antcdents.

Il nous semble que la socit a dj rsolu ce problme.

N'a-t-elle pas imagin la surveillance de la haute police  vie ou 
temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrler incessamment la
conduite des personnes dangereuses signales par leurs dtestables
antcdents?

Pourquoi la socit n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
haute charit morale?

Mais descendons de la sphre des utopies et revenons  la cause du
premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
avaient pris tout d'abord son originale familiarit, ses offres de bon
voisinage, pour des agaceries trs-significatives; mais ces messieurs
avaient t obligs de reconnatre, avec autant de surprise que de
dpit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
pour leurs rcrations dominicales, une voisine serviable et bonne
enfant, mais non pas une matresse.

Leur surprise et leur dpit, trs-vifs d'abord, cdrent peu  peu
devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
qu'elle l'avait judicieusement dit  Rodolphe, ses voisins taient fiers
le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
plus d'une manire (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
leur cotait que le partage de modestes plaisirs dont sa prsence et sa
gentillesse doublaient le prix.

D'ailleurs la chre fille se contentait si facilement!... Dans les jours
de pnurie elle dnait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
galette chaude o elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
blanches! Aprs quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
boulevards ou dans les passages!

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
conviendront qu'il aurait fallu tre bien sot ou bien barbare pour
refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions  une si
gracieuse crature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'tre jalouse,
n'empchait jamais ses sigisbes de se consoler de ses rigueurs auprs
de belles moins cruelles!

Franois Germain seul ne fonda aucune folle esprance sur la familiarit
de la jeune fille; ft-ce instinct du coeur ou dlicatesse d'esprit, il
devina, ds le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
dans la camaraderie singulire que lui offrait Rigolette.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnment amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
un mot de cet amour.

Loin d'imiter ses prdcesseurs, qui, bien convaincus de la vanit de
leurs poursuites, s'taient consols par d'autres amours, sans pour cela
vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
dlicieusement joui de son intimit avec la jeune fille, passant auprs
d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soires o il n'tait
pas occup. Durant ces longues heures, Rigolette s'tait montre, comme
toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, srieux, souvent
mme un peu triste.

Cette tristesse tait son seul inconvnient; car ses manires,
naturellement distingues, ne pouvaient se comparer aux ridicules
prtentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
excentricits de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
loquacit, et le peintre par son hilarit non moins intarissable
l'emportaient sur Germain, dont la douce gravit imposait un peu  sa
voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de prfrence marque pour aucun
de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
elle trouvait que Germain runissait seul toutes les qualits
ncessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces antcdents poss, nous dirons pourquoi Rigolette tait chagrine et
pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.

Sa ronde et frache figure avait un peu pli; ses grands yeux noirs,
ordinairement gais et brillants, taient lgrement battus et voils;
ses traits rvlaient une fatigue inaccoutume. Elle avait employ 
travailler une grande partie de la nuit.

De temps  autre, elle regardait tristement une lettre place tout
ouverte sur une table auprs d'elle; celle lettre venait de lui tre
adresse par Germain, et contenait ce qui suit:

                           Prison de la Conciergerie.

Mademoiselle,

Le lieu d'o je vous cris vous dira l'tendue de mon malheur. Je suis
incarcr comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
j'ose pourtant vous crire!

C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
comme un tre criminel et dgrad. Je vous en supplie, ne me condamnez
pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
coup m'accablerait tout  fait!

Voici ce qui s'est pass.

Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
par la pauvre Louise que la famille Morel,  laquelle vous et moi nous
nous intressions tant, tait de plus en plus misrable. Hlas! ma piti
pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
est bien cruel!...

Hier, j'tais rest assez tard chez M. Ferrand, occup d'critures
presses. Dans la chambre o je travaillais se trouvait un bureau, mon
patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-l,
il paraissait inquiet, agit; il me dit: Ne vous en allez pas que ces
comptes ne soient termins, vous les dposerez dans le bureau dont je
vous laisse la clef. Et il sortit.

Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
yeux s'arrtrent sur une lettre dploye, o je lus le nom de Jrme
Morel, le lapidaire.

Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortun, j'eus
l'indiscrtion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
tre le lendemain arrt pour une lettre de change de mille trois cent
francs  la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom suppos, le
faisait emprisonner.

Cet avis tait de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
porterait l'incarcration de son seul soutien... Je fus aussi dsol
qu'indign. Malheureusement je vis dans le mme tiroir une bote
ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs...  ce
moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans rflchir  la gravit
de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
l'argent dans la main, et lui dis: On doit arrter votre pre demain au
point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
un mchant homme!...

Vous le voyez, mademoiselle, mon intention tait bonne, mais ma
conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

Depuis longtemps,  force d'conomies, j'avais ralis et plac chez un
banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
il me prvint que, le terme de son obligation envers moi tant arriv,
il tenait mes fonds  ma disposition dans le cas o je ne les lui
laisserais pas.

Je possdais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
jour qu'on devait arrter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
mesure de payer de trs-bonne heure; sinon, lors mme que je serais all
dans la journe le tirer de prison, il n'en et pas moins t arrt et
emmen aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
plus, les frais considrables de l'arrestation auraient encore t  la
charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
se ft aperu de quelque chose. Malheureusement je me suis tromp.

Je sortis de chez M. Ferrand n'tant plus sous l'impression
d'indignation et de piti qui m'avait fait agir. Je rflchis  tout le
danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
connaissais la svrit du notaire; il pouvait, aprs mon dpart,
revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car  ses yeux,
aux yeux de tous, c'est un vol.

Ces ides me bouleversrent: quoiqu'il ft tard, je courus chez le
banquier pour le supplier de me rendre mes fonds  l'instant; j'aurais
motiv cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourn chez M.
Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.

Le banquier, par un funeste hasard, tait depuis deux jours 
Belleville dans une maison de campagne, o il faisait faire des
plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
j'arrivai  Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
de repartir  l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
Je me prsente chez M. Ferrand, tout tait dcouvert!

Mais ce n'est l qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
m'accuse de lui avoir vol quinze mille francs, en billets de banque,
qui taient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infme! Je
m'avoue coupable de la premire soustraction; mais par tout ce qu'il y a
de plus sacr au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
cents francs que je rapportais.

Telle est la vrit, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hlas! comme m'a dit M.
Ferrand, celui qui a vol une faible somme peut en voler une plus forte,
et ses paroles ne mritent aucune confiance.

Je vous ai toujours vue si bonne et si dvoue pour les malheureux,
mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous
guidera, je l'espre, dans l'apprciation de la vrit. Je ne demande
rien de plus... Ajoutez foi  mes paroles, et vous me trouverez aussi 
plaindre qu' blmer; car, je le rpte, mon intention tait bonne, des
circonstances impossibles  prvoir m'ont perdu.

Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
milieu de quelles gens je suis destin  vivre jusqu'au jour de mon
jugement!

Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dpt de prfecture
de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai prouv lorsque aprs
avoir mont un sombre escalier, je suis arriv devant une porte 
guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientt referme sur moi.

J'tais si troubl que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
nausabond, m'a frapp au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
ml  et l de rires sinistres, d'accents de colre et de chansons
grossires; je me tenais immobile prs de la porte, regardant les dalles
de grs de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
que tout le monde m'examinait.

On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquite
peu ces gens-l. Enfin je me suis hasard  lever la tte. Quelles
horribles figures, mon Dieu! Que de vtements en lambeaux! Que de
haillons souills de boue! Tous les dehors de la misre et du vice. Ils
taient l quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchs sur des
bancs scells dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
ceux qui avaient t arrts la nuit ou dans la journe.

Lorsqu'ils se sont aperus de ma prsence, j'ai prouv une triste
consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'tais pas des
leurs. Quelques-uns me regardrent d'un air insolent et moqueur; puis
ils se mirent  parler entre eux  voix basse je ne sais quel langage
hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
vint me frapper sur l'paule et me demander de l'argent pour payer ma
bienvenue.

J'ai donn quelques pices de monnaie, esprant acheter ainsi le repos:
cela ne leur a pas suffi, ils ont exig davantage, j'ai refus. Alors
plusieurs m'ont entour en m'accablant d'injures et de menaces; ils
allaient se prcipiter sur moi lorsque heureusement, attir par le
tumulte, un gardien est entr. Je me suis plaint  lui: il a exig que
l'on me rendt l'argent que j'avais donn, et m'a dit que si je voulais
je serais, pour une modique somme, conduit  ce qu'on appelle la
pistole, c'est--dire que je pourrais tre seul dans une cellule.
J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
retrouver, et alors je resterais sur la place.

Le gardien me mena dans une cellule o je passai le reste de la nuit.

C'est de l que je vous cris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantt,
aprs mon interrogatoire, je serai conduit  une autre prison qu'on
appelle la Force, o je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
du dpt.

Le gardien, intress par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
soient trs-svrement dfendues.

J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
amiti, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amiti.

Dans le cas o vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n 11. Je le
prviens que vous pouvez disposer comme moi-mme de tout ce qui
m'appartient, et qu'il doit excuter vos ordres. Il vous conduira dans
ma chambre. Vous aurez la bont d'ouvrir mon secrtaire avec la clef que
je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
diffrents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous tait
destin, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont t crits
 propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fchez
pas, vous ne deviez jamais les connatre. Je vous prie aussi de prendre
le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
nos dernires promenades du dimanche, et que vous m'avez donne le jour
o j'ai quitt la rue du Temple.

Je voudrais enfin qu' l'exception d'un peu de linge que vous
m'enverriez  la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
je possde: acquitt ou condamn, je n'en serai pas moins fltri et
oblig de quitter Paris. O irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
le sait.

Mme Bouvard, qui a dj vendu et achet plusieurs objets, se chargerait
peut-tre du tout; c'est une honnte femme; cet arrangement vous
pargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
prcieux.

J'avais pay mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
mademoiselle, de vous importuner de tous ces dtails, mais vous tes la
seule personne au monde  laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

J'aurais pu rclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
lequel je suis assez li; mais j'aurais craint son indiscrtion au sujet
de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
quelques autres ont rapport  de tristes vnements de ma vie.

Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
dernire preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
dans le grand malheur qui m'accable; malgr moi j'espre que vous ne me
refuserez pas.

Je vous demande aussi la permission de vous crire quelquefois... Il me
serait si doux, si prcieux, de pouvoir pancher dans un coeur
bienveillant la tristesse qui m'accable!

Hlas! je suis seul au monde; personne ne s'intresse  moi. Cet
isolement m'tait dj bien pnible, jugez maintenant!...

Et je suis honnte pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
nui  personne, d'avoir toujours, mme au pril de ma vie, tmoign de
mon aversion pour ce qui tait mal... ainsi que vous le verrez par les
papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respect par tout le monde,
sa rputation de probit est tablie depuis longtemps, il y a un juste
grief  me reprocher... il m'crasera... Je me rsigne d'avance  mon
sort.

Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
l'espre, aucun mpris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
quelquefois  un ami sincre. Alors, si je vous fais bien... bien piti,
peut-tre vous pousserez la gnrosit jusqu' venir un jour... un
dimanche (hlas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu' venir un
dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous tes si
bonne... que...

Je suis oblig d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais crire  la
hte. Le gardien vient m'avertir que je vais tre conduit devant le
juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

                                  FRANOIS GERMAIN

_P. S.--_Si vous me rpondez, adressez votre lettre  la prison de la
Force.

On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
coeur excellent s'tait profondment mu d'une infortune dont elle
n'avait eu jusqu'alors aucun soupon. Elle croyait aveuglment 
l'entire vracit du rcit de Germain, ce fils infortun du Matre
d'cole.

Assez peu rigoriste, elle trouvait mme que son ancien voisin
s'exagrait normment sa faute. Pour sauver un malheureux pre de
famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
action, aux yeux de la grisette, n'tait que gnreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait prouv
pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
amiti, ressentit pour lui une vive prfrence.

Ds qu'elle le sut malheureux... injustement accus et prisonnier, son
souvenir effaa celui de ses anciens rivaux.

Chez Rigolette, ce n'tait pas encore l'amour, c'tait une affection
vive, sincre, remplie de commisration et de dvouement rsolu:
sentiment trs-nouveau pour elle en raison mme de l'amertume qui s'y
joignait.

Telle tait la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
dans sa chambre, aprs avoir discrtement frapp  la porte.




XIV

Amiti


--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe  Rigolette; je ne vous drange pas?

--Non, mon voisin; je suis au contraire trs-contente de vous voir, car
j'ai beaucoup de chagrin.

--En effet, je vous trouve ple, vous semblez avoir pleur.

--Je crois bien que j'ai pleur!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
Tenez, lisez. Et Rigolette remit  Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
ce n'est pas  fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous
intressiez  lui... voil le moment de le montrer, ajouta-t-elle
pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
Ferrand soit acharn aprs tout le monde! D'abord 'a t contre Louise,
maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas mchante; mais il
arriverait quelque bon malheur  ce notaire, que j'en serais contente.
Accuser un si honnte garon de lui avoir vol quinze mille francs!
Germain! lui! la probit en personne!... Et puis, si rang, si doux, si
triste. Va-t-il tre  plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
sclrats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
commence  voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

--Et que comptez-vous faire, ma voisine?

--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
cela le plus tt possible. Je serais dj partie sans cet ouvrage
trs-press que je finis et que je vais porter tout  l'heure rue
Saint-Honor, en me rendant  la chambre de Germain chercher les papiers
dont il me parle. J'ai pass une partie de la nuit  travailler pour
gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses  faire en
dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme
Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-tre
trs-difficile, mais enfin je tcherai... Malheureusement je ne sais pas
seulement  qui m'adresser...

--J'avais song  cela.

--Vous, mon voisin?

--Voici une permission.

--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
pour la prison de ce malheureux Germain?... a lui ferait tant de
plaisir!

--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

--Oh! merci, monsieur Rodolphe.

--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?

--Bien sr le coeur me battra trs-fort la premire fois... Mais c'est
gal. Est-ce que, quand Germain tait heureux, je ne le trouvais pas
toujours prt  aller au-devant de toutes mes volonts,  me mener au
spectacle ou promener,  me faire la lecture le soir,  m'aider 
arranger mes caisses de fleurs,  cirer ma chambre? Eh bien il est dans
la peine, c'est  mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me dsole, c'est sa mfiance. Me
croire capable de le mpriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
vieil avare de notaire l'accuse d'avoir vol; qu'est-ce que a me
fait?... Je sais bien que a n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
m'aurait pas prouv clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
l'aurais pas cru coupable; il n'y qu' le voir, qu' le connatre, pour
tre sr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut tre aussi
mchant que M. Ferrand pour soutenir des faussets pareilles.

--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

--Oh! tenez, je voudrais tre homme pour pouvoir aller trouver ce
notaire, et lui dire: Ah! vous soutenez que Germain vous a vol, eh
bien! tenez, voil pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
toujours! Et pan! pan! pan! je le battrais comme pltre.

--Vous avez une justice trs-expditive, dit Rodolphe en souriant de
l'animation de Rigolette.

--C'est que a rvolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
est riche, considr, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
protection,  moins que vous ne veniez  son secours, monsieur Rodolphe,
vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
aurait pas  faire quelque chose?

--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitt, comme je le
crois, de nombreuses preuves d'intrt lui seront donnes, je vous
l'assure. Mais coutez, ma voisine, je sais par exprience qu'on peut
compter sur votre discrtion.

--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais t bavarde.

--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-mme ignore
que des amis veillent sur lui... car il a des amis.

--Vraiment?

--De trs-puissants, de trs-dvous.

--a lui donnerait tant de courage de le savoir!

--Sans doute; mais il ne pourrait peut-tre pas s'en taire. Alors M.
Ferrand, effray, se mettrait sur ses gardes, sa dfiance s'veillerait,
et, comme il est trs-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
ce qui serait fcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit dmasqu.

--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.

--Il en est de mme de Louise; je vous apportais cette permission de la
voir, afin que vous la priiez de ne parler  personne de ce qu'elle m'a
rvl; elle saura ce que cela signifie.

--Cela suffit, monsieur Rodolphe.

--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
mchancet de son matre, c'est trs-important. Mais elle devra ne rien
cacher  un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
dfense; faites-lui bien toutes ces recommandations.

--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mmoire.
Mais je parle de bont! C'est vous qui tes bon et gnreux! Quelqu'un
est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite l.

--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
mais quand, en flnant de ct et d'autre, je trouve de braves gens qui
mritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
confiance en moi, et on les secourt. a n'est pas plus malin que a.

--Et o logez-vous, maintenant que vous avez cd votre chambre aux
Morel?

--Je loge... en garni.

--Oh! que je dtesterais a! tre o a t tout le monde, c'est comme si
tout le monde avait t chez vous.

--Je n'y suis que la nuit, et alors...

--Je conois, c'est moins dsagrable. Ce que c'est que de nous,
pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
m'tais arrang une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a port. J'ai vu les
Morel et d'autres encore bien  plaindre, c'est vrai; mais enfin la
misre est la misre, entre pauvres gens on s'y attend, a ne surprend
pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
c'est l'autre. Quant  soi, avec du courage et de la gaiet, on se tire
d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnte et bon, qui a t
votre ami pendant longtemps, le voir accus de vol et emprisonn
ple-mle avec des sclrats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
suis sans force contre a, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
pens, a me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolette se voilrent de larmes.

--Courage! courage! Votre gaiet reviendra quand votre ami sera
acquitt.

--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitt. Il n'y aura qu' lire aux
juges la lettre qu'il m'a crite: a suffira, n'est-ce pas, monsieur
Rodolphe?

--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractre de la
vrit; il faudra mme que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
ncessaire  la dfense de Germain.

--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'crivais pas comme un vrai
chat, malgr les leons qu'il m'a donnes, ce bon Germain, je vous
proposerais de vous la copier; mais mon criture est si grosse, si de
travers, et puis il y a tant, tant de fautes...

--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu' demain.

--La voil, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
J'ai brl tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
m'crivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
coeurs enflamms et des colombes sur le haut du papier, quand ils
croyaient que je me laisserais prendre  leurs cajoleries; mais cette
pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
aussi, s'il m'en crit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, a
prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?

--Sans doute, cela prouve que vous tes la meilleure petite amie qu'on
puisse dsirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout  l'heure seule
chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?

--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
pas tre toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
de l'ouvrage prs le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, a va vous
fatiguer et vous ennuyer peut-tre?

--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.

--Vraiment! Oh! comme a m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voil la
premire fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chant de la
journe. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites btes! ils
ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crtu a
chant un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui rpondre; ah bien! oui... au
bout d'une minute je me suis mise  pleurer. Ramonette a recommenc,
mais je n'ai pas pu lui rpondre davantage.

--Quels singuliers noms vous avez donns  vos oiseaux, papa Crtu et
Ramonette!

--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
sont mes meilleurs amis; je leur ai donn le nom des braves gens qui ont
fait la joie de mon enfance et qui ont t aussi mes meilleurs amis;
sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crtu et Ramonette
taient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.

--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
s'appelaient ainsi.

--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
mais a ne regarde que moi. Tenez, c'est encore  ce sujet-l que j'ai
vu que Germain avait bien bon coeur.

--Comment donc?

--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
taient toujours  faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
appeler un serin papa Crtu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
et il partait de l pour faire des gorges chaudes  n'en plus finir. Si
c'tait un coq, disait-il  la bonne heure, vous pourriez l'appeler
Crtu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; a ressemble 
Ramona. Enfin il m'a si fort impatiente que j'ai t deux dimanches
sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
trs-srieusement que s'il recommenait ses moqueries, qui me faisaient
de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.

--Quelle courageuse rsolution!

--a m'a cot, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute
seule par un temps superbe; mais, c'est gal, j'aimais encore mieux
sacrifier mon dimanche que de continuer  entendre M. Cabrion se moquer
de ce que je respectais. Aprs a, certainement que, sans l'ide que j'y
attachais, j'aurais prfr donner d'autres noms  mes oiseaux. Tenez,
il y a surtout un nom que j'aurais aim  l'adoration. Colibri... Eh
bien! je m'en suis prive, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
que j'aurai autrement que Crtu et Ramonette; sinon il me semblerait que
je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
monsieur Rodolphe?

--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
ces noms, lui?

--Au contraire; seulement la premire fois ils lui ont sembl drles,
ainsi qu' tout le monde: c'tait tout simple; mais, quand je lui ai
expliqu mes raisons, comme je les avais pourtant expliques  M.
Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-l je me
suis dit: M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa
tristesse. Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, a m'a port malheur de
lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pt tre
triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voil mon paquet
fini, mon ouvrage prt  emporter. Voulez-vous me donner mon chle, mon
voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
pas?

--Nous allons en voiture et je vous ramnerai.

--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
a de temps gagn.

--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
de vos visites aux prisons?

--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
 moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-l, a me servira de
promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai 
la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver  mon aise, je
travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai  minuit au
lieu de me coucher  onze heures; a me fera un gain tout clair de sept
ou huit heures par semaine, que je pourrai dpenser pour aller voir
Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
ajouta Rigolette en souriant.

--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?

--Bah! je m'y ferai, on se fait  tout. Et puis a ne durera pas
toujours.

--Voil votre chle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lvres de ce cou charmant.

--Ah! mon voisin, hier, c'tait hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
c'est diffrent. Prenez garde de me piquer.

--Allons, l'pingle est tordue.

--Eh bien! prenez-en une autre, l, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
voulez-vous tre bien gentil, mon voisin?

--Ordonnez, ma voisine.

--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
rentrant, crire  ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
aura ma lettre demain de bonne heure  la prison, a lui fera un bon
rveil.

--Et o sont vos plumes?

--L, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
allumer ma bougie, car il commence  n'y plus faire clair.

--a ne sera pas de refus pour tailler la plume.

--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
ptiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
petit bougeoir bien luisant.

--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!

--Pour ce que j'en brle, a me cote une ide plus cher que de la
chandelle, et c'est bien plus propre.

--Pas plus cher?

--Mon Dieu, non! J'achte ces bouts de bougie  la livre, et une
demi-livre me fait presque mon anne.

--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
prparatifs pour votre dner.

--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.

--Vous ne voulez pas venir sans faon dner avec moi en sortant de chez
Germain?

--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,
avec plaisir. Tenez, la veille du jour o ce pauvre Germain sortira de
prison, je m'invite, et aprs vous me mnerez au spectacle. Est-ce dit?

--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?

--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
sans compter que a me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
je dpense un quart d'heure mal  propos.

--Allons, je renonce  ce plaisir... pour aujourd'hui.

--Tenez, voil mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
porte.

--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.

--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, a garde le pli;
tenez-le  votre main, comme a, lgrement. Bien, passez, je vous
clairerai.

Et Rodolphe descendit, prcd de Rigolette.

Au moment o le voisin et la voisine passrent devant la loge du
portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avanait vers
eux du fond de l'alle; d'une main il tenait l'enseigne qui annonait au
public qu'il ferait commerce d'amiti avec Cabrion, de l'autre main il
tenait le portrait du damn peintre.

Le dsespoir d'Alfred tait si crasant que son menton touchait  sa
poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
tromblon.

En le voyant venir ainsi, la tte baisse, vers Rodolphe et Rigolette,
on et dit un blier ou un brave champion breton se prparant au combat.

Anastasie parut bientt sur le seuil de sa loge et s'cria  l'aspect de
son mari:

--Eh bien! vieux chri, te voil donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
dans mon roi des locataires qui te crve les yeux. Pardon, monsieur
Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
fera, bien sr, tourner en bourrique, ce vieux chri!!! Alfred, mais
rponds donc!

 cette voix chre  son coeur, M. Pipelet releva la tte; ses traits
taient empreints d'une sombre amertume.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.

--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possdons, serrer nos
amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
la France... de ma belle France! car, sr maintenant de l'impunit, le
monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'tendue des
dpartements du royaume.

--Comment! Le commissaire?

--Le commissaire! s'cria M. Pipelet avec une indignation courrouce, le
commissaire!... Il m'a ri au nez...

-- toi... un homme d'ge, qui as l'air si respectable que tu en
paratrais bte comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...

--Eh bien! malgr cela, lorsque j'eus respectueusement dpos par-devant
lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
magistrat, aprs avoir regard en riant... oui, en riant... et, j'ose le
dire, en riant indcemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
comme pices justificatives, ce magistrat m'a rpondu:

--Mon brave homme, ce Cabrion est un trs-drle de corps, c'est un
mauvais farceur; ne faites pas attention  ses plaisanteries. Je vous
conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
quoi!--D'en rire, _mssieur_! me suis-je cri, d'en rire!... Mais le
chagrin me dvore... mais ce gueux-l empoisonne mon existence... il
m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
qu'on l'exile... au moins de ma rue.  ces mots, le commissaire a
souri, il m'a obligeamment montr la porte... J'ai compris ce geste du
magistrat... et me voici.

--Magistrat de rien du tout!... s'cria Mme Pipelet.

--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
plus de justice en France... je suis atrocement sacrifi!...

Et, pour proraison, M. Pipelet lana de toutes ses forces l'enseigne et
le portrait au fond de l'alle...

Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du dsespoir
de M. Pipelet.

Aprs avoir adress quelques mots de consolation  Alfred, qu'Anastasie
calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
du Temple avec Rigolette, et tous deux montrent en fiacre pour se
rendre chez Franois Germain.




XV

Le testament


Franois Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n 11. Nous
rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oubli, que Mme Mathieu, la
courtire en diamants dont nous avons parl  propos de Morel le
lapidaire, logeait dans la mme maison que Germain.

Pendant le long trajet de la rue du Temple  la rue Saint-Honor, o
demeurait la matresse couturire  qui Rigolette avait d'abord voulu
rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprcier davantage encore
l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractres
instinctivement bons et dvous, elle n'avait pas la conscience de la
dlicatesse, de la gnrosit de sa conduite, qui lui semblait fort
simple.

Rien n'et t plus facile  Rodolphe que de libralement assurer le
prsent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi  mme d'aller
charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se proccupt du
temps que ses visites drobaient  son travail, son unique ressource;
mais le prince craignait d'affaiblir le mrite du dvouement de la
grisette en le rendant trop facile; bien dcid  rcompenser les
qualits rares et charmantes qu'il avait dcouvertes en elle, il voulait
la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intressante preuve.

Est-il besoin de dire que, dans le cas o la sant de la jeune fille se
ft le moins du monde altre par le surcrot de travail qu'elle
s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine 
la fille du lapidaire et au fils du Matre d'cole, Rodolphe ft 
l'instant venu au secours de sa protge?

Il tudiait avec autant de bonheur que d'motion ce caractre si
naturellement heureux et si peu habitu au chagrin que  et l un
clair de gaiet venait l'illuminer encore.

Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
Saint-Honor, s'arrta boulevard Saint-Denis, n 11, devant une maison
de modeste apparence.

Rodolphe aida Rigolette  descendre; celle-ci entra chez le portier et
lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
promise. Grce  l'amnit de son caractre, le fils du Matre d'cole
tait partout aim. Le confrre de M. Pipelet fut constern d'apprendre
que la maison perdait un locataire si honnte et si tranquille... Telles
furent ses expressions.

La grisette, munie d'une lumire, rejoignit son compagnon, le portier ne
devant monter que quelque temps aprs pour recevoir ses dernires
instructions.

La chambre de Germain tait situe au quatrime tage. En arrivant
devant la porte, Rigolette dit  Rodolphe, en lui donnant la clef:

--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
mort...

--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces ides-l!

--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.

Sans tre aussi mu que sa compagne, Rodolphe prouvait nanmoins une
impression pnible en pntrant dans ce modeste rduit.

Sachant de quelles dtestables obsessions les complices du Matre
d'cole avaient poursuivi et poursuivaient peut-tre encore Germain, il
pressentait que cet infortun avait d passer de bien tristes heures
dans cette solitude.

Rigolette posa la lumire sur une table.

Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garon,
compos d'une couchette, d'une commode, d'un secrtaire de noyer, de
quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
drapaient les fentres et l'alcve; pour tout ornement on voyait sur la
chemine une carafe et un verre.

 l'affaissement du lit, qui n'tait pas dfait, on s'apercevait que
Germain avait d s'y jeter quelques instants tout habill pendant la
nuit qui avait prcd son arrestation.

--Pauvre garon! dit tristement Rigolette en examinant avec intrt
l'intrieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
voisine... C'est rang, mais a n'est pas soign; il y a de la poussire
partout, les rideaux sont enfums, les vitres sont ternes, le carreau
n'est pas cir... Ah! quelle diffrence! Rue du Temple, a n'tait pas
plus beau, mais c'tait plus gai, parce que tout brillait de propret,
comme chez moi...

--C'est qu'aussi vous tiez l pour donner vos avis.

--Mais voyez donc! s'cria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
couch l'autre nuit, tant il tait inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
laiss l, il a t tout tremp de larmes. a se voit bien... Et elle le
prit en ajoutant: Germain a gard une petite cravate de soie orange que
je lui ai donne quand nous tions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
en souvenir de ses malheurs; je suis sr qu'il ne s'en fchera pas...

--Au contraire, il sera trs-heureux de ce tmoignage de votre
affection.

--Maintenant songeons aux choses srieuses: je ferai tout  l'heure un
paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
en prison; la mre Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
reste... Je vais d'abord ouvrir le secrtaire pour y prendre les papiers
et l'argent que Germain me prie de lui garder.

--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
cents francs en or que Germain lui avait donns pour acquitter la dette
du lapidaire, que j'avais dj paye; j'ai cet argent: il appartient 
Germain, puisqu'il a rembours le notaire; je vais vous le remettre,
vous le joindrez  celui dont vous allez tre dpositaire.

--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
maintenant!... Des papiers,  la bonne heure... on n'a rien  craindre,
mais de l'argent... c'est dangereux...

--Vous avez peut-tre raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
ce qu'il vous demandera.

--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas os vous prier de nous rendre ce
service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
ouvrant le secrtaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
comme c'est triste ce qu'il y a d'crit dessus.

Et elle lut d'une voix mue:

Dans le cas o je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
personne qui ouvrira ce secrtaire de porter ces papiers chez Mlle
Rigolette, couturire, rue du Temple, n 17.

--Est-ce que je puis dcacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?

--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulirement
adresse?

La jeune fille rompit le cachet; plusieurs crits s'y trouvaient
renferms; l'un d'eux portant cette suscription: _ Mademoiselle
Rigolette_, contenait ces mots:

Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
guet-apens semblable  celui auquel j'ai dernirement chapp, quelques
renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
mettre sur la trace de mes assassins.

--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'tonne
plus maintenant de ce qu'il tait si triste! Pauvre Germain! Toujours
poursuivi de pareilles ides!

--Oui, il a d tre bien afflig; mais ses plus mauvais jours sont
passs... croyez-moi.

--Hlas! je le dsire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, tre en
prison... accus de vol...

--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mre
bien-aime, dont il a t spar depuis son enfance.

--Sa mre! Il a encore sa mre?

--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
le reverra, mais absous de l'indigne accusation porte contre lui!
J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours taient
passs. Ne lui parlez pas de sa mre. Je vous confie ce secret parce que
vous vous intressez si gnreusement  Germain qu'il faut au moins qu'
votre dvouement ne se joignent pas de trop cruelles inquitudes sur son
sort  venir.

--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez tre tranquille, je
garderai votre secret...

Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.

Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
verrez que j'ai t toute ma vie bien malheureux... except pendant le
temps que j'ai pass auprs de vous... Ce que je n'aurais jamais os
vous dire, vous le trouverez crit dans une espce de _memento
_intitul: _Mes seuls jours de bonheur._

Presque chaque soir, en vous quittant, j'panchais ainsi les
consolantes penses que votre affection m'inspirait, et qui seules
adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui tait amiti chez vous tait
de l'amour chez moi. Je vous ai cach que je vous aimais ainsi jusqu'
ce moment o je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
destine tait si malheureuse que je ne vous aurais jamais parl de ce
sentiment; quoique sincre et profond, il vous et port malheur.

Il me reste un dernier voeu  former, et j'espre que vous voudrez bien
l'accomplir.

J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
gagnez si pniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai trembl en
pensant qu'une maladie, cause peut-tre par l'excs du labeur, pouvait
vous rduire  une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
sans frmir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
pargner en grande partie les tourments et peut-tre... les misres que
votre insouciante jeunesse ne prvoit pas, heureusement.

--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette tonne.

--Continuez... nous allons voir.

Rigolette reprit:

Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
mais  force d'conomie, j'ai mis de ct quinze cents francs, placs
chez un banquier; c'est tout ce que je possde. Par mon testament, que
vous trouverez ici, je me permets de vous les lguer; acceptez cela d'un
ami, d'un bon frre... qui n'est plus.

--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!

--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec motion. Mais
calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
testament anticip aura du moins servi  vous apprendre combien il vous
aimait... combien il vous aime.

--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
que je ne m'en tais jamais doute! Dans les commencements de notre
voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
passion enflamme, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
menait  rien, ils s'taient dshabitus de me dire de ces choses-l;
Germain, au contraire, ne m'avait jamais parl d'amour. Quand je lui ai
propos d'tre bons amis, il a franchement accept, et depuis nous avons
vcu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'tais pas fche que
Germain ne m'et pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.

--Mais enfin vous en tiez... tonne?

--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'tait sa tristesse... qui le
rendait ainsi.

--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?

--C'tait son seul dfaut, dit navement la grisette; mais maintenant je
l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reproche.

--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
sujets de chagrin, et puis... peut-tre parce que vous voil certaine
que, malgr cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
en souriant.

--C'est vrai... tre aime d'un si brave jeune homme, a flatte le
coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?

--Et un jour peut-tre vous partagerez cet amour.

--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
 plaindre! Je me mets  sa place... si, au moment o je me croyais
abandonne, mprise de tout le monde, une personne, bien amie, venait 
moi encore plus tendre que je ne l'esprais, je serais si heureuse.
Aprs un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
ct... nous sommes si pauvres tous les deux que a ne serait peut-tre
pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser  cela,
je me trompe peut-tre; ce qu'il y a de sr, c'est que je ferai pour
Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amiti
que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
voisin... a sera de l'amour... Jusque-l a me gnerait de savoir 
quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
donne. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voil. Oh! voyez donc
comme il est joli, ce sachet, et tout brod! Pauvre Germain, il l'a
garde comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
dernire fois o je l'ai mise, et quand je la lui ai donne... Il a t
si content, si content!...

 ce moment on frappa  la porte de la chambre.

--Qui est l? demanda Rodolphe.

--On voudrait parler  _m'ame_ Mathieu, rpondit une voix grle et
enroue, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
Mathieu tait la courtire en diamants dont nous avons parl.)

Cette voix, singulirement accentue, veilla quelques vagues souvenirs
dans la pense de Rodolphe. Voulant les claircir, il prit la lumire et
alla lui-mme ouvrir la porte. Il se trouva face  face avec un des
habitus du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
l'empreinte du vice tait fatalement, profondment marque sur cette
physionomie imberbe et juvnile: c'tait Barbillon.

Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Matre d'cole
et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
mari de cette malheureuse laitire qui avait ameut contre la Goualeuse
les laboureurs de la ferme d'Arnouville.

Soit que ce misrable et oubli les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
costume l'empcht de reconnatre le vainqueur du Chourineur, il ne
manifesta aucun tonnement  son aspect.

--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.

--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette 
elle-mme, rpondit Barbillon.

--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.

--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte  gauche, je me suis tromp.

Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtire en diamants, que
Morel le lapidaire n'avait prononc qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
aucun motif de s'intresser  la femme auprs de laquelle Barbillon
venait comme messager. Nanmoins, quoiqu'il ignort les crimes de ce
bandit, sa figure avait un tel caractre de perversit qu'il resta sur
le seuil de la porte, curieux de voir la personne  qui Barbillon
apportait cette lettre.

 peine Barbillon eut-il frapp  la porte oppose  celle de Germain
qu'elle s'ouvrit et que la courtire, grosse femme de cinquante ans
environ, y parut tenant une chandelle  la main.

--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.

--C'est moi, mon garon.

--Voil une lettre, il y a rponse...

Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtire; mais celle-ci lui
fit signe de ne pas avancer, dcacheta la lettre tout en tenant son
flambeau, lut et rpondit d'un air satisfait:

--Vous direz que c'est bon, mon garon; j'apporterai ce qu'on demande.
J'irai  la mme heure que l'autre fois. Bien des compliments...  cette
dame...

--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...

--Va demander  ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...

Et la courtire ferma sa porte.

Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
l'escalier.

Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et froce,
qui l'attendait devant une boutique.

Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empcher de
dire  son compagnon:

--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
point_  mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mre Martial nous
aidera  lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et aprs
nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].

--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois  Asnires de bonne
heure; je crains que mon frre Martial se doute de quelque chose.

Et les deux bandits, aprs avoir tenu cette conversation inintelligible
pour ceux qui auraient pu les couter, se dirigrent vers la rue
Saint-Denis.

Quelques moments aprs, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
remontrent en fiacre et arrivrent rue du Temple.

Le fiacre s'arrta.

Au moment o la portire s'ouvrit, Rodolphe reconnut,  la lueur du
quinquet du rogomiste, son fidle Murph qui l'attendait  la porte de
l'alle.

La prsence du squire annonait toujours quelque vnement grave ou
inattendu, car lui seul savait o trouver le prince.

--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.

--Un grand malheur, monseigneur!

--Parle, au nom du ciel!

--M. le marquis d'Harville...

--Tu m'effraies!

--Il avait donn ce matin  djeuner  plusieurs de ses amis... Tout
s'tait pass  merveille... lui surtout n'avait jamais t plus gai,
lorsqu'une fatale imprudence...

--Achve... achve donc!

--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas charg...

--Il s'est bless grivement?

--Monseigneur!...

--Eh bien?...

--Quelque chose de terrible!

--Que dis-tu?

--Il est mort!...

--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe avec un accent si
dchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
paquets, s'cria:

--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?

--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre  mon ami,
mademoiselle, dit Murph  la jeune fille; car le prince, accabl, ne
pouvait rpondre.

--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.

--Un bien grand malheur, rpondit le squire.

--Ah! c'est pouvantable! dit Rodolphe aprs quelques minutes de
silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:

--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer  la
prison de Germain... bientt je vous reverrai.

--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagne... 
bientt, n'est-ce pas?

--Oui, mon enfant,  bientt.

--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
dans l'alle, avec les diffrents objets quelle rapportait de chez
Germain.

Le prince et Murph montrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
Plumet. Aussitt Rodolphe crivit  Clmence le billet suivant:

Madame,

J'apprends  l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
m'enlve un de mes meilleurs amis; je renonce  vous peindre ma stupeur,
mon chagrin.

Il faut pourtant que je vous entretienne d'intrts trangers  ce
cruel vnement... Je viens d'apprendre que votre belle-mre,  Paris
depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
emmenant avec elle Polidori.

C'est vous dire le pril qui sans doute menace monsieur votre pre.
Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Aprs
l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
 l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
belle-mre, du moins en mme temps qu'elle.

Soyez tranquille, madame, de prs comme de loin je veille sur vous...
Les abominables projets de votre belle-mre seront djous...

Adieu, madame; je vous cris ces mots  la hte... J'ai l'me brise
quand je songe  cette soire d'hier o je l'_ai_ quitt, _lui_... plus
tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait t depuis longtemps...

Croyez, madame,  mon dvouement profond et sincre...

                                   RODOLPHE

Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures aprs avoir
reu cette lettre, tait en route avec sa fille pour la Normandie.

Une voiture de poste, partie de l'htel de Rodolphe, suivait la mme
route.

Malheureusement, dans le trouble o la plongrent cette complication
d'vnements et la prcipitation de son dpart, Clmence oublia de faire
savoir au prince qu'elle avait rencontr Fleur-de-Marie  Saint-Lazare.

On se souvient peut-tre que, la veille, la Chouette tait venue menacer
Mme Sraphin de dvoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
(et elle disait vrai) o tait alors cette jeune fille.

On se souvient encore qu'aprs cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
craignant la rvlation de ses criminelles menes, se crut un puissant
intrt  faire disparatre la Goualeuse, dont l'existence, une fois
connue, pouvait le compromettre dangereusement.

Il avait donc fait crire  Bradamanti, un de ses complices, de venir le
trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
Fleur-de-Marie devait tre la victime.

Bradamanti, occup des intrts non moins pressants de la belle-mre de
Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
auprs de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
 servir son ancienne amie, ne se rendit pas  l'invitation du notaire
et partit pour la Normandie sans voir Mme Sraphin.

L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journe, la Chouette tait
venue ritrer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'taient pas
vaines, elle avait dclar au notaire que la petite fille autrefois
abandonne par Mme Sraphin tait alors prisonnire  Saint-Lazare sous
le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
apprendraient qu'elle avait t dans son enfance confie aux soins de
Jacques Ferrand.

Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
Chouette comme une effronte menteuse, quoiqu'il ft convaincu et
effray de la dangereuse porte de ses menaces.

Grce  ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
dans la journe mme (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
d'Harville) que la Goualeuse tait en effet prisonnire  Saint-Lazare
et si parfaitement cite pour sa bonne conduite qu'on s'attendait  voir
cesser sa dtention d'un moment  l'autre.

Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mri un projet
diabolique, sentit que, pour l'excuter, le secours de Bradamanti lui
tait de plus en plus indispensable; de l les vaines instances de Mme
Sraphin pour rencontrer le charlatan.

Apprenant le soir mme le dpart de ce dernier, le notaire, press
d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
famille Martial, ces pirates d'eau douce tablis prs du pont
d'Asnires, chez lesquels Bradamanti lui avait propos d'envoyer Louise
Morel pour s'en dfaire impunment.

Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les prcautions les plus
habiles pour n'tre pas compromis dans le cas o un nouveau crime serait
commis et, le lendemain du dpart de Bradamanti pour la Normandie, Mme
Sraphin se rendit en hte chez Martial.




XVI

L'le du Ravageur


Les scnes suivantes vont se passer pendant la soire du jour o Mme
Sraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
chez les Martial, pirates d'eau douce, tablis  la pointe d'une petite
le de la Seine, non loin du pont d'Asnires.

Le pre Martial, mort sur l'chafaud comme son pre, avait laiss une
veuve, quatre fils et deux filles...

Le second de ces fils tait dj condamn aux galres  perptuit...

De cette nombreuse famille il restait donc  l'le du Ravageur (nom que
dans le pays on donnait  ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
disons-nous:

La mre Martial;

Trois fils: l'an (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
vingt ans; le plus jeune douze ans;

Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.

Les exemples de ces familles, o se perptue une sorte d'pouvantable
hrdit dans le crime, ne sont que trop frquents.

Cela doit tre.

Rptons-le sans cesse: la socit songe  punir, jamais  prvenir le
mal.

Un criminel sera jet au bagne pour sa vie... Un autre sera dcapit...

Ces condamns laisseront de jeunes enfants...

La socit prendra-t-elle souci des orphelins?...

De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur pre de mort
civile, ou en lui coupant la tte?

Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, prservatrice,  la
dchance de celui que la loi a dclar indigne, infme...  la
dchance de celui que la loi a tu?

Non... Morte la bte... mort le venin... dit la socit...

Elle se trompe.

Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
qu'il devient presque toujours hrditaire; mais, combattu  temps, il
ne serait jamais incurable.

Contradiction bizarre!...

L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
transmissible?  force de soins prservatifs, on mettra les descendants
de cet homme  l'abri de l'affection dont il a t victime...

Que les mmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...

Qu'il soit dmontr qu'un criminel lgue presque toujours  son fils le
germe d'une perversit prcoce...

Fera-t-on pour le salut de cette jeune me ce que le mdecin fait pour
le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice hrditaire?

Non...

Au lieu de gurir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu' la
mort...

Et alors, de mme que le peuple croit le fils du bourreau forcment
bourreau... on croira le fils d'un criminel forcment criminel...

Et alors on regardera comme le fait d'une hrdit inexorablement fatale
une corruption cause par l'goste incurie de la socit...

De sorte que si, malgr de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
a fait... reste par hasard laborieux et honnte, un prjug barbare fera
rejaillir sur lui la fltrissure paternelle. En butte  une rprobation
immrite,  peine trouvera-t-il du travail...

Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du dcouragement, du
dsespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
poussent quelquefois les caractres les plus gnreux  la rvolte, au
mal... la socit dira:

Qu'il tourne  mal... nous verrons bien. N'ai-je pas l geliers,
gardes-chiourme et bourreaux?

Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
malgr de dtestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.

Ainsi, pour celui qui, plong en naissant dans un foyer de dpravation
domestique, est vici tout jeune encore, aucun espoir de gurison!

Si! si! moi je le gurirai, cet orphelin que j'ai fait, rpond la
socit, mais en temps et lieu... mais  ma mode... mais plus tard.

Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostme... il faut qu'ils
soient  point.

Un criminel demande  tre attendu...

Prisons et galres, voil mes hpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
le couperet.

Quant  la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
patience, laissons mrir le germe de corruption hrditaire qui couve en
lui, laissons-le grandir, laissons-le tendre profondment ses ravages.

Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
ou un bon meurtre l'auront jet sur le banc d'infamie o s'est assis son
pre, oh! alors nous gurirons l'hritier du mal... comme nous avons
guri le donateur.

Au bagne ou sur l'chafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
toute chaude...

Oui, dans ce cas, la socit raisonne ainsi.

Et elle s'tonne, et elle s'indigne, et elle s'pouvante de voir des
traditions de vol et de meurtre fatalement perptues de gnration en
gnration.

Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
montrer ce que peut tre dans une famille l'hrdit du mal, lorsque la
socit ne vient pas, soit lgalement, soit officieusement, prserver
les malheureux orphelins de la loi des terribles consquences de l'arrt
fulmin contre leur pre.

Le lecteur nous excusera de faire prcder ce nouvel pisode d'une sorte
d'introduction.

Voici pourquoi nous agissons ainsi:

 mesure que nous avanons dans cette publication, son but moral est
attaqu avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
qu'on nous permettra d'insister sur la pense srieuse, honnte, qui,
jusqu' prsent, nous a soutenu, guid.

Plusieurs esprits graves, dlicats, levs, ayant bien voulu nous
encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des tmoignages
flatteurs de leur adhsion, nous devons peut-tre  ces amis connus et
inconnus de rpondre une dernire fois  des rcriminations aveugles,
obstines, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemble
lgislative.

Proclamer l'odieuse immoralit de notre oeuvre, c'est proclamer
implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.

C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au ntre que nous
tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
ouvrage n'est pas compltement dpourvu d'ides gnreuses et pratiques.

L'an pass, dans l'une des premires parties de ce livre nous avons
donn l'aperu d'une ferme modle, fonde par Rodolphe pour encourager,
enseigner et rmunrer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.

 ce propos, nous ajoutions:

Les honntes gens malheureux mritent au moins autant d'intrt que les
criminels; pourtant il y a de nombreuses socits destines au patronage
des jeunes dtenus ou librs, mais aucune socit n'est fonde dans le
but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
t exemplaire. De sorte qu'il faut ncessairement avoir commis un
dlit... pour tre apte  jouir du bnfice de ces institutions,
d'ailleurs si mritantes et si salutaires.

Et nous faisions dire  un paysan de la ferme de Bouqueval:

Il est humain et charitable de ne jamais dsesprer des mchants; mais
il faudrait aussi faire esprer les bons. Un honnte garon, robuste et
laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se prsenterait
 cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
un brin vol et vagabond?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
pour toi..

Cette discordance avait aussi frapp des esprits meilleurs que le ntre.
Grce  eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'tre
ralis.

Sous la prsidence d'un des hommes les plus minents, les plus
honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
direction d'un vritable philanthrope au coeur gnreux,  l'esprit
pratique et clair, M. Allier, une socit vient d'tre fonde dans le
but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honntes du
dpartement de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.

Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pense morale
de notre oeuvre.

Nous sommes trs-fier, trs-heureux de nous tre rencontr dans un mme
milieu d'ides, de voeux et d'esprance avec les fondateurs de cette
nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vrits:
qu'il est du devoir de la socit de prvenir le mal et d'encourager, de
rcompenser le bien autant qu'il est en elle.

Puisque nous avons parl de cette nouvelle oeuvre de charit, dont la
pense juste et morale doit avoir une action salutaire et fconde,
esprons que ses fondateurs songeront peut-tre  combler une autre
lacune, en tendant plus tard leur tutlaire patronage ou du moins leur
sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le pre aurait t
supplici ou condamn  une peine infamante entranant la mort civile,
et qui, nous le rptons, sont rendus orphelins par le fait de
l'application de la loi.

Ceux de ces malheureux enfants qui seraient dj dignes d'intrt par
leurs saines tendances et par leur misre mriteraient encore une
attention particulire, en raison mme de leur position exceptionnelle,
pnible, difficile, dangereuse.

Oui, pnible, difficile, dangereuse.

Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles rpulsions,
souvent la famille d'un condamn, demandant en vain du travail, se voit,
pour chapper  la rprobation gnrale, contrainte d'abandonner les
lieux o elle trouvait des moyens d'existence.

Alors, aigris, irrits par l'injustice, dj fltris  l'gal des
criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois  bout
de ressources honorables, les infortuns ne seront-ils pas bien prs de
faillir, s'ils sont rests probes?

Ont-ils, au contraire, dj subi une influence presque invitablement
corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
encore?

La prsence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
recueillis par la socit dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent mme dans
l'estime du monde, si,  force de courage, de vertus, ils parviennent 
rhabiliter un nom dshonor.

Dira-t-on que le lgislateur a voulu rendre le chtiment plus terrible
encore, en frappant virtuellement le pre criminel dans l'avenir de son
fils innocent?

Cela serait barbare, immoral, insens.

N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralit de prouver au peuple:

--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarit hrditaire.

--Que la tache originelle n'est pas ineffaable?

Osons esprer que ces rflexions paratront dignes de quelque intrt 
la nouvelle socit de patronage.

Sans doute, il est douloureux de songer que l'tat ne prend jamais
l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
de l'organisation sociale.

En peut-il tre autrement?

 l'une des dernires sances lgislatives, un ptitionnaire, frapp,
dit-il, de la misre et des souffrances des classes pauvres, a propos,
entre autres moyens d'y remdier, la fondation de maisons d'invalides
destines aux travailleurs.

Ce projet, sans doute dfectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
moins une haute ide philanthropique digne du plus srieux examen, en
cela qu'elle se rattache  l'immense question de l'organisation du
travail, ce projet, disons-nous, a t accueilli par une hilarit
gnrale et prolonge.

Cela dit, passons.

Revenons aux pirates d'eau douce et  l'le du Ravageur.

Le chef de la famille Martial, qui le premier s'tablit dans cette
petite le moyennant un loyer modique, tait _ravageur_.

Les ravageurs, ainsi que les dbardeurs et les dchireurs de bateaux,
restent pendant toute la journe plongs dans l'eau jusqu' la ceinture
pour exercer leur mtier.

Les dbardeurs dbarquent le bois flott.

Les dchireurs dmolissent les trains qui ont amen le bois.

Tout aussi aquatique que les industries prcdentes, l'industrie des
ravageurs a un but diffrent.

S'avanant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, 
l'aide d'une longue drague, le sable de rivire sous la vase; puis le
recueillant dans de grandes sbiles de bois, il le lave comme un minerai
ou comme un gravier aurifre et en retire ainsi une grande quantit de
parcelles mtalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
tain, provenant des dbris d'une foule d'ustensiles.

Souvent mme les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
bijoux d'or ou d'argent apports dans la Seine, soit par les gouts o
se dgorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
ramasses dans les rues et que l'hiver on jette  la rivire.

Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
industriels, gnralement honntes, paisibles et laborieux, sont si
formidablement baptiss.

Le pre Martial, premier habitant de l'le, jusqu'alors inoccupe, tant
ravageur (fcheuse exception), les riverains du fleuve la nommrent
l'le du Ravageur.

L'habitation des pirates d'eau douce est donc situe  la partie
mridionale de cette _terre_.

Dans le jour, on peut lire sur un criteau qui se balance au-dessus de
la porte:

                    AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS

                bon vin, bonne matelote et friture

     _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_

On le voit,  ses mtiers patents ou occultes le chef de cette famille
maudite avait joint ceux de cabaretier, de pcheur et de loueur de
bateaux.

La veuve de ce supplici continuait de tenir la maison: des gens sans
aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
fris en parties de plaisir.

Martial (l'amant de la Louve), fils an de la famille, le moins
coupable de tous, pchait en fraude et, au besoin, prenait, en vritable
_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.

Un de ses autres frres, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
meurtre de la courtire en diamants, tait en apparence ravageur, mais
de fait il se livrait  la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
rives.

Enfin Franois, le plus jeune des fils du supplici, conduisait les
curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mmoire
d'Ambroise Martial, condamn aux galres pour vol de nuit avec
effraction et tentative de meurtre.

La fille ane, surnomme _Calebasse_, aidait sa mre  faire la cuisine
et  servir les htes; sa soeur Amandine, ge de neuf ans, s'occupait
aussi des soins du mnage, selon ses forces.

Ce soir-l, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
opaques, chasss par le vent, laissent voir  et l,  travers leurs
dchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'toiles.

La silhouette de l'le, borde de hauts peupliers dpouills, se dessine
vigoureusement en noir sur l'obscurit diaphane du ciel et sur la
transparence blanchtre de la rivire.

La maison,  pignons irrguliers, est compltement ensevelie dans
l'ombre; deux fentres du rez-de-chausse sont seulement claires;
leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se refltent comme de longues
tranes de feu dans les petites vagues qui baignent le dbarcadre,
situ proche de l'habitation.

Les chanes des bateaux qui y sont amarrs font entendre un cliquetis
sinistre: il se mle tristement aux rafales de la bise dans les branches
des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...

Une partie de la famille est rassemble dans la cuisine de la maison.

Cette pice est vaste et basse; en face de la porte sont deux fentres,
au-dessous desquelles s'tend un long fourneau;  gauche, une haute
chemine;  droite, un escalier qui monte  l'tage suprieur;  ct de
cet escalier, l'entre d'une grande salle garnie de plusieurs tables
destines aux habitus du cabaret.

La lumire d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
des murailles ou rangs sur des tablettes avec diffrentes poteries; une
grande table occupe le milieu de cette cuisine.

La veuve du supplici, entoure de trois de ses enfants, est assise au
coin du foyer.

Cette femme, grande et maigre, parat avoir quarante-cinq ans. Elle est
vtue de noir; un mouchoir de deuil nou en marmotte, cachant ses
cheveux, entoure son front plat, blme, dj sillonn de rides; son nez
est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
son teint bilieux, blafard, et profondment marqu de petite vrole; les
coins de sa bouche, toujours abaisss, rendent plus dure encore
l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.

La veuve du supplici s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
deux filles.

L'ane, sche et grande, ressemble beaucoup  sa mre... C'est sa
physionomie calme, dure et mchante, son nez mince, sa bouche svre,
son regard ple... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.

Franois, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
remaille un aldret, filet de pche destructeur svrement interdit sur
la Seine.

Malgr le hle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
fort de cheveux roux couvre sa tte; ses traits sont arrondis, ses
lvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perants: il ne
ressemble ni  sa mre, ni  sa soeur ane; il a l'air sournois,
craintif; de temps  autre,  travers l'espce de crinire qui retombe
sur son front, il jette obliquement sur sa mre un coup d'oeil dfiant,
ou change avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et
d'affection...

Celle-ci, assise  ct de son frre, s'occupe non pas  marquer, mais 
dmarquer du linge vol la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
autant  son frre que sa soeur ressemble  sa mre; ses traits, sans
tre plus rguliers, sont moins grossiers que ceux de Franois. Quoique
couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fracheur clatante;
ses lvres sont paisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.

Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frre, elle lui
montre la porte;  ce signe, Franois rpond par un soupir; puis,
appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte
distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...

Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frre
Martial ne doit rentrer qu' dix heures.

En voyant ces deux femmes silencieuses,  l'air mchant, et ces deux
pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine l deux bourreaux
et deux victimes.

Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
dit d'une voix dure:

--Auras-tu bientt fini de dmarquer cette chemise?...

L'enfant baissa la tte sans rpondre;  l'aide de ses doigts et de ses
ciseaux, elle acheva d'enlever  la hte les fils de coton rouge qui
dessinaient des lettres sur la toile.

Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement  la
veuve, lui prsenta son ouvrage:

--Ma mre, j'ai fini, lui dit-elle.

Sans lui rpondre, la veuve lui jeta une autre pice de linge.

L'enfant ne put la recevoir  temps et la laissa tomber. Sa grande soeur
lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
s'criant:

--Petite bte!!!

Amandine regagna sa place et se mit activement  l'oeuvre, aprs avoir
chang avec son frre un regard o roulait une larme.

Le mme silence continua de rgner dans la cuisine.

Au-dehors le vent gmissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.

Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite place
devant le feu taient les seuls bruits qu'on entendt.

Les deux enfants observaient avec une secrte frayeur que leur mre ne
parlait pas.

Quoiqu'elle ft habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
certain pincement de ses lvres leur annonaient que la veuve tait dans
ce qu'ils appelaient ses colres blanches, c'est--dire en proie  une
irritation concentre.

Le feu menaait de s'teindre faute de bois.

--Franois, une bche! dit Calebasse.

Le jeune raccommodeur de filets dfendus regarda derrire le pilier de
la chemine et rpondit:

--Il n'y en a plus l...

--Va au bcher, reprit Calebasse.

Franois murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.

--Ah ! Franois, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.

La veuve du supplici posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
dmarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.

Celui-ci avait la tte baisse, mais il devina, mais il sentit pour
ainsi dire le terrible regard de sa mre peser sur lui... Craignant de
rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.

--Ah ! es-tu sourd, Franois? reprit Calebasse irrite. Ma mre... tu
vois...

La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
et de requrir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.

Amandine, sans qu'on pt remarquer son mouvement, poussa doucement le
coude de son frre pour l'engager tacitement  obir  Calebasse.

Franois ne bougea pas.

La soeur ane regarda sa mre pour lui demander la punition du
coupable: la veuve l'entendit.

De son long doigt dcharn elle lui montra une baguette de saule forte
et souple, place dans l'encoignure de la chemine.

Calebasse se pencha en arrire, prit cet instrument de correction et le
remit  sa mre.

Franois avait parfaitement suivi le geste de sa mre; il se leva
brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaante
baguette.

--Tu veux donc que ma mre te roue de coups? s'cria Calebasse.

La veuve, tenant toujours le bton  la main, pinant de plus en plus
ses lvres ples, regardait Franois d'un oeil fixe, sans prononcer un
mot.

Au lger tremblement des mains d'Amandine, dont la tte tait baisse, 
la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
quoique habitue  de pareilles scnes, s'effrayait du sort qui
attendait son frre.

Celui-ci, rfugi dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
irrit.

--Prends garde  toi, ma mre va se lever, et il ne sera plus temps! dit
la grande soeur.

--a m'est gal, reprit Franois en plissant. J'aime mieux tre battu
comme avant-hier... que d'aller dans le bcher... et la nuit...
encore...

--Et pourquoi a? reprit Calebasse avec impatience.

--J'ai peur dans le bcher... moi..., rpondit l'enfant en frissonnant
malgr lui.

--Tu as peur... imbcile... et de quoi?

Franois hocha la tte sans rpondre.

--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?

--Je ne sais pas... mais j'ai peur...

--Tu es all l cent fois, et encore hier soir?

--Je ne veux plus y aller maintenant...

--Voil ma mre qui se lve!...

--Tant pis! s'cria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
me fera pas aller dans le bcher... la nuit... surtout...

--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.

--Eh bien! parce que...

--Parce que?

--Parce qu'il y a quelqu'un...

--Il y a quelqu'un?

--D'enterr l..., murmura Franois en frissonnant.

La veuve du supplici, malgr son impassibilit, ne put rprimer un
brusque tressaillement; sa fille l'imita; on et dit ces deux femmes
frappes d'une mme secousse lectrique.

--Il y a quelqu'un d'enterr dans le bcher? reprit Calebasse en
haussant les paules.

--Oui, dit Franois d'une voix si basse qu'on l'entendit  peine.

--Menteur!... s'cria Calebasse.

--Je te dis, moi, que tantt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
noir du bcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui tait
humide  l'entour..., rpliqua Franois.

--L'entends-tu, ma mre? Est-il bte! dit Calebasse en faisant un signe
d'intelligence  la veuve, ce sont des os de mouton que je mets l pour
la lessive.

--Ce n'tait pas un os de mouton, reprit l'enfant avec pouvante,
c'taient des os enterrs... des os de mort... un pied qui sortait de
terre... je l'ai bien vu.

--Et tu as tout de suite racont cette belle trouvaille-l...  ton
frre...  ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
ironie sauvage.

Franois ne rpondit pas.

--Mchant petit _raille_[4]! s'cria Calebasse furieuse, parce qu'il est
poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme
on a _fauch_[5] notre pre!

--Puisque tu m'appelles _raille_, s'cria Franois exaspr, je dirai
tout  mon frre Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
pas vu depuis tantt... Mais quand il reviendra ce soir... je...

L'enfant n'osa pas achever. Sa mre s'avanait vers lui, calme, mais
inexorable.

Quoiqu'elle se tnt habituellement un peu courbe, sa taille tait
trs-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
veuve prit son fils par le bras et, malgr la terreur, la rsistance,
les prires, les pleurs de l'enfant, l'entranant aprs elle, elle le
fora de monter l'escalier du fond de la cuisine.

Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trpignements
sourds, mls de cris et de sanglots.

Quelques minutes aprs ce bruit cessa.

Une porte se referma violemment.

Et la veuve du supplici redescendit.

Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule  sa place,
se rassit auprs du foyer et reprit son travail de couture sans
prononcer une parole.

_Fin de la cinquime partie_




SIXIME PARTIE




I

Le pirate d'eau douce


Aprs quelques moments de silence, la veuve du supplici dit  sa fille:

--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bcher... au retour
de Nicolas et de Martial.

--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...

--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
Celle-ci, habitue  subir cette volont de fer, alluma une lanterne et
sortit.

Au moment o elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
entendit le craquement des hauts peupliers agits par le vent, le
cliquetis des chanes de bateaux, les sifflements de la bise, le
mugissement de la rivire.

Ces bruits taient profondment tristes.

Pendant la scne prcdente, Amandine, pniblement mue du sort de
Franois, qu'elle aimait tendrement, n'avait os ni lever les yeux, ni
essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte  goutte sur ses genoux. Ses
sanglots contenus la suffoquaient, elle tchait de rprimer jusqu'aux
battements de son coeur palpitant de crainte.

Les larmes obscurcissaient sa vue. En se htant de dmarquer la chemise
qu'on lui avait donne, elle s'tait blesse  la main avec ses ciseaux;
la piqre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins  sa
douleur qu' la punition qui l'attendait pour avoir tach de son sang
cette pice de linge. Heureusement, la veuve, absorbe dans une
rflexion profonde, ne s'aperut de rien.

Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mre,
elle rpondit par un signe de tte affirmatif.

Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...

La veuve pina ses lvres et continua de travailler, seulement elle
parut manier plus prcipitamment son aiguille.

Calebasse ranima le feu, surveilla l'bullition de la marmite qui
cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprs de sa mre.

--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
d'o elle venait.

La veuve haussa les paules.

--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mre? Aprs
tout, vous avez peut-tre raison... La vieille lui demandait de se
trouver  sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et l
d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
pour mot de passe. Au fait, a n'est pas bien prilleux. Si Nicolas
s'attarde, c'est qu'il aura peut-tre trouv quelque chose en route,
comme avant-hier ce linge-l, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
blanchisseuse. Et elle montra une des pices que dmarquait Amandine;
puis, s'adressant  l'enfant: Qu'est-ce que a veut dire, _grinchir_?

--a veut dire... prendre..., rpondit l'enfant sans lever les yeux.

--a veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...

--Oui, ma soeur...

--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
chose  gagner... Le linge qu'il a vol hier nous a remonts et ne nous
cotera que la faon du dmarquage, n'est-ce pas... ma mre? ajouta
Calebasse avec un clat de rire qui laissa voir des dents dchausses et
jaunes comme son teint.

La veuve resta froide  cette plaisanterie.

-- propos de remonter notre mnage gratis, reprit Calebasse, nous
pourrons peut-tre nous fournir  une autre boutique. Vous savez bien
qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
campagne de M. Griffon, le mdecin de l'hospice de Paris; cette maison
isole  cent pas du bord de l'eau, en face du four  pltre?

La veuve baissa la tte.

--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-tre l un bon
coup  faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
l du butin pour sr; il faudra envoyer Amandine flner autour de la
maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant  Amandine.

--Oui, ma soeur, j'irai, rpondit l'enfant en tremblant.

--Tu dis toujours: Je ferai et tu ne fais pas, sournoise! La fois o
je t'avais command de prendre cent sous dans le comptoir de l'picier
d'Asnires pendant que je l'occupais d'un autre ct de sa boutique,
c'tait facile: on ne se dfie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
obi?

--Ma soeur... le coeur m'a manqu... je n'ai pas os...

--L'autre jour tu as bien os voler un mouchoir dans la balle du
colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperu de
quelque chose, imbcile?

--Ma soeur, vous m'y avez force... le mouchoir tait pour vous; et puis
ce n'tait pas de l'argent...

--Qu'est-ce que a fait?

--Dame!... prendre un mouchoir, a n'est pas si mal que de prendre de
l'argent.

--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-l,
n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
Martial?... Puis, s'adressant  la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
mre, a finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et Franois contre
nous, contre toi... Est-ce que a peut durer?...

--Non..., dit la mre d'un ton bref et dur.

--C'est surtout depuis que sa Louve est  Saint-Lazare qu'il est comme
un dchan aprs tout le monde... Est-ce que c'est notre faute,  nous,
si elle est en prison... sa matresse? Une fois sortie, elle n'a qu'
venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
mchante...

La veuve, aprs un moment de rflexion, dit  sa fille:

--Tu crois qu'il y a un coup  faire sur ce vieux qui habite la maison
du mdecin?

--Oui, ma mre...

--Il a l'air d'un mendiant!

--a n'empche pas que c'est un noble.

--Un noble?

--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille  Paris 
pied tous les jours, et qu'il revienne de mme, avec son gros bton pour
toute voiture.

--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?

--Tantt j'ai t au bureau de poste d'Asnires pour voir s'il n'y avait
pas de lettre de Toulon...

 ces mots qui lui rappelaient le sjour de son fils au bagne, la veuve
du supplici frona ses sourcils et touffa un soupir.

Calebasse continua:

--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le mdecin est
entr; je l'ai tout de suite reconnu  sa barbe blanche comme ses
cheveux,  sa face couleur de buis, et  ses sourcils noirs. Il n'a pas
l'air facile... Malgr son ge, a doit tre un vieux dtermin... Il a
dit  la buraliste: Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
Saint-Remy?--Oui, a-t-elle rpondu, en voil une.--C'est pour moi,
a-t-il dit; voil mon passeport. Pendant que la buraliste l'examinait,
le vieux, pour payer le port, a tir sa bourse de soie verte.  un bout
j'ai vu de l'or reluire  travers les mailles; il y en avait gros comme
un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'cria Calebasse, les
yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
C'est un de ces vieux avares farcis de trsors... Allez, ma mre! nous
savons son nom, a pourra peut-tre servir... pour s'introduire chez lui
quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.

Des aboiements violents interrompirent Calebasse.

--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
Martial ou Nicolas...

Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimrent une joie
contrainte.

Aprs quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit,  son grand regret,
entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.

La physionomie de Nicolas Martial tait  la fois ignoble et froce;
petit, grle, chtif, on ne concevait pas qu'il pt exercer son
dangereux et criminel mtier. Malheureusement une sauvage nergie morale
supplait chez ce misrable  la force physique qui lui manquait.

Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
manches, faite d'une peau de bouc  longs poils bruns; en entrant il
jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait pniblement apport sur
son paule.

--Bonne nuit et bon butin, la mre! s'cria-t-il d'une voix creuse et
enroue, aprs s'tre dbarrass de son fardeau; il y a encore trois
saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amus  l'ouvrir.
Peut-tre que je suis vol... on verra!

--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
regardait silencieusement son fils.

Celui-ci, pour toute rponse, plongea sa main dans la poche de son
pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pices
d'argent.

--Tu lui as pris tout a?... s'cria Calebasse.

--Non, il a aboul de lui-mme deux cents francs; et il en aboulera
encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord dchargeons
mon bachot, nous jaserons aprs... Martial n'est pas ici?

--Non, dit la soeur.

--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
pas...

--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.

--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les paules.) J'ai peur qu'il ne
nous vende... voil tout. Quant  le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
langue trop bien affile!...

--Oh! quand il n'est pas l... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, a
te clt le bec.

Nicolas parut insensible  ce reproche et dit:

--Allons, vite! vite!... Au bateau... O est donc Franois, la mre? Il
nous aiderait.

--Ma mre l'a enferm l-haut aprs l'avoir rinc; il se couchera sans
souper, dit Calebasse.

--Bon; mais qu'il vienne tout de mme aider  dcharger le bachot,
n'est-ce pas, la mre? Moi, lui et Calebasse, en une tourne nous
rentrerons tout ici...

La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
Franois.

Le sombre visage de la mre Martial s'tait quelque peu drid depuis
l'arrive de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
maternel de cette farouche crature s'levait en proportion de la
criminalit des siens.

Cette prfrence perverse explique suffisamment l'loignement de la
veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonaient pas de dispositions
mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils an, qui, sans
mener une vie irrprochable, pouvait passer pour un trs-honnte homme
si on le comparait  Nicolas,  Calebasse et  son frre le forat de
Toulon.

--O as-tu picor cette nuit? dit la veuve  Nicolas.

--En m'en retournant du quai de Billy, o j'ai rencontr le bourgeois
avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqu, prs du pont
des Invalides, une galiote amarre au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
Pas de lumire dans la cabine... les mariniers sont  terre...
J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, cens
pour reficeler ma rame... J'entre dans la cabine... personne... Alors
j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournes, la galiote tait
charge de cuivre et de fer. Mais voil Franois et Calebasse: vite au
bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
hardes... Avant de chasser... faut rapporter...

Reste seule, la veuve s'occupa des prparatifs du souper de la famille,
plaa sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faence
et des couverts d'argent.

Au moment o elle terminait ses apprts, ses enfants rentrrent
pesamment chargs.

Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses paules
semblait craser le petit Franois; Amandine disparaissait  moiti sous
le monceau de hardes voles qu'elle tenait sur sa tte; enfin Nicolas,
aid de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
avait plac le quatrime saumon de cuivre.

--La caisse, la caisse!... ventrons-la, la caisse! s'cria Calebasse
avec une sauvage impatience.

Les saumons de cuivre furent jets sur le sol.

Nicolas s'arma du fer pais de la hachette qu'il portait  sa ceinture
et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, place au milieu de la
cuisine, afin de le soulever.

La lueur rougetre et vacillante du foyer clairait cette scne de
pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.

Nicolas, vtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tchait de
le briser, et profrait d'horribles blasphmes en voyant l'pais
couvercle rsister  de vigoureuses peses.

Les yeux enflamms de cupidit, les joues colores par l'emportement de
la rapine, Calebasse, agenouille sur la caisse, y faisait porter tout
le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe 
l'action du levier de Nicolas.

La veuve, spare de ce groupe par la largeur de la table, o elle
allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet vol, le
regard tincelant d'une fivreuse convoitise.

Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
dont les bons instincts naturels avaient souvent triomph de l'influence
maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cdaient  l'attrait d'une
curiosit fatale...

Serrs l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppresse,
Franois et Amandine n'taient pas les moins empresss de connatre le
contenu du coffre, ni les moins irrits des lenteurs de l'effraction de
Nicolas.

Enfin le couvercle sauta en clats.

--Ah!... s'cria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.

Et tous, depuis la mre jusqu' la petite fille, s'abattirent et se
prcipitrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondre. Sans
doute expdie de Paris  un marchand de nouveauts d'un bourg riverain,
elle contenait une grande quantit de pices d'toffe  l'usage des
femmes.

--Nicolas n'est pas vol! s'cria Calebasse en droulant une pice de
mousseline de laine.

--Non, rpondit le brigand en dployant  son tour un paquet de
foulards, j'ai fait mes frais...

--De la levantine... a se vendra comme du pain..., dit la veuve en
puisant  son tour dans la caisse.

--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achtera les
toffes, ajouta Nicolas; et le pre Micou, le logeur en garni du
quartier Saint-Honor, s'arrangera du _rouget_[8].

--Amandine, dit tout bas Franois  sa petite soeur, comme a ferait une
jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient 
la main!...

--a ferait aussi une bien jolie marmotte, rpondit l'enfant avec
admiration.

--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voil des
chles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
mre!...

--La mre Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
veuve aprs un mr examen.

--Alors a doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
par o la mre Burette voudra et le pre Micou aussi; mais lui, c'est un
ami.

--C'est gal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
reprit Calebasse en se drapant dans un des chles, et ils en abusent!

--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.

--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.

--Moi, je garde ce chle-l, reprit Calebasse.

--Tu gardes... tu gardes..., s'cria brusquement Nicolas, tu le
garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
_Pas-Gne.._.

--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!

--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais t
_enflaque_ si on m'avait pinc sur la galiote...

--Eh bien! le voil, ton chle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
Calebasse en le rejetant dans la caisse.

--C'est pas  cause du chle... que je parle; je ne suis pas assez
chiche pour lsiner sur un chle: un de plus ou un de moins, la mre
Burette ne changera pas son prix; elle achte en bloc, reprit Nicolas.
Mais, au lieu de dire que tu prends ce chle, tu peux me demander que je
te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.

Ces paroles calmrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
chle sans rancune.

Nicolas tait sans doute en veine de gnrosit, car, dchirant avec ses
dents le chef d'une des pices de soierie, il en dtacha deux foulards
et les jeta  Amandine et  Franois, qui n'avaient pas cess de
contempler cette toffe avec envie.

--Voil pour vous, gamins! Cette bouche-l vous mettra en got de
grinchir. L'apptit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
j'ai  jaser avec la mre; on vous portera  souper l-haut.

Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitrent
triomphalement les foulards vols qu'on venait de leur donner.

--Eh bien! petits btas, dit Calebasse, couterez-vous encore Martial?
Est-ce qu'il vous a jamais donn des beaux foulards comme a, lui?

Franois et Amandine se regardrent, puis ils baissrent la tte sans
rpondre.

--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
fait des cadeaux, Martial?

--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit Franois en regardant
son mouchoir de soie rouge avec bonheur.

Amandine ajouta bien bas:

--Notre frre Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
de quoi...

--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
Franois?

--Oui, mon frre, rpondit Franois. Puis il ajouta: Oh le beau
foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!

--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.

--Sans compter que les enfants du chaufournier du four  pltre rageront
joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la mchante porte de
ces paroles. L'abominable crature appelait la vanit  son aide pour
touffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crveront
de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
aurez l'air de petits bourgeois!

--Tiens! c'est vrai, reprit Franois; alors je suis bien plus content de
ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?

--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voil tout.

--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit ddaigneusement
Calebasse.

Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
donna aux enfants et leur dit:

--Montez vous coucher... Voil une lanterne, prenez garde au feu, et
teignez-la avant de vous endormir.

--Ah ! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
de parler  Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
retirerai les foulards.

Aprs le dpart des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
la caisse d'toffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
surbaiss de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
de la chemine.

--Ah ! la mre...  boire et du chenu!... s'cria le bandit; du
cachet, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagn ma journe... Sers le
souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou aprs-demain il
faut que a chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
vas te conter a, la mre... Mais  boire, tonnerre!!!  boire... C'est
moi qui rgale!

Et Nicolas fit de nouveau bruire les pices de cent sous qu'il avait
dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
noire, il s'assit  table devant un norme plat de ragot de mouton, un
morceau de veau froid et une salade.

Lorsque Calebasse eut apport du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
toujours impassible et sombre, s'assit d'un ct de la table, ayant
Nicolas  sa droite, sa fille  sa gauche; en face d'elle taient les
places inoccupes de Martial et des deux enfants.

Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan  manche de
corne,  lame aigu. Contemplant cette arme meurtrire avec une sorte de
satisfaction froce, il dit  la veuve:

--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
mre!...

-- propos de couteau, dit Calebasse, Franois s'est aperu de la chose
dans le bcher.

--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.

--Il a vu un des pieds...

--De l'homme? s'cria, Nicolas.

--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
son fils.

--C'est drle!... La fosse tait pourtant bien profonde, dit le brigand,
mais depuis le temps... la terre aura tass...

--Il faudra cette nuit jeter tout  la rivire, dit la veuve.

--C'est plus sr, rpondit Nicolas.

--On y attachera un pav avec un brin de vieille chane de bateau, dit
Calebasse.

--Pas si bte!... rpondit Nicolas en se versant  boire; puis,
s'adressant  la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
nous, a vous gaiera, la mre!

La veuve secoua la tte, recula son verre et dit  son fils:

--Et l'homme du quai de Billy?

--Voil la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
boire. En arrivant  la gare, j'ai attach mon bachot et j'ai mont au
quai; sept heures sonnaient  la boulangerie militaire de Chaillot, on
ne s'y voyait pas  quatre pas. Je me promenais le long du parapet
depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrire
moi; je ralentis; un homme embaluchonn dans un manteau s'approche de
moi en toussant; je m'arrte, il s'arrte... Tout ce que je sais de sa
figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
yeux.

(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystrieux tait Jacques
Ferrand le notaire, qui, voulant se dfaire de Fleur-de-Marie, avait, le
matin mme, dpch Mme Sraphin chez les Martial, dont il esprait
faire les instruments de son nouveau crime.)

--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'tait le mot de
passe convenu avec la vieille pour me reconnatre avec le particulier.

--_Ravageur_, que je lui rponds, comme c'tait encore convenu.

--Vous vous appelez Martial? me dit-il.

--Oui, bourgeois.

--Il est venu ce matin une femme  votre le; que vous a-t-elle dit?

--Que vous aviez  me parler de la part de M. Bradamanti.

--Voulez-vous gagner de l'argent?

--Oui, bourgeois, beaucoup.

--Vous avez un bateau?

--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
ravageurs de pre en fils,  votre service.

--Voil ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...

--Peur... de quoi, bourgeois?

--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
d'aider  l'accident... Comprenez-vous?

--Ah ! bourgeois, faut donc faire boire un particulier  mme la
Seine comme par hasard? a me va... Mais, comme c'est un fricot dlicat,
a cote cher d'assaisonnement...

--Combien... pour deux?...

--Pour deux... il y aura deux personnes  mettre au court-bouillon dans
la rivire?

--Oui...

--Cinq cents francs par tte, bourgeois... c'est pas cher!

--Va pour mille francs...

--Pays d'avance, bourgeois.

--Deux cents francs d'avance, le reste aprs...

--Vous vous dfiez de moi, bourgeois?

--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
conventions.

--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
les huit cents francs, vous pouvez me rpondre: Merci, je sors d'en
prendre!

--C'est une chance, a vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
comptant, et aprs-demain soir, ici  neuf heures, je vous remettrai
huit cents francs.

--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?

--Je le saurai... a me regarde... Est-ce dit?

--C'est dit, bourgeois.

--Voil deux cents francs... Maintenant, coutez-moi: vous reconnatrez
bien la vieille femme qui est alle vous trouver ce matin?

--Oui, bourgeois.

--Demain ou aprs-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
quatre heures du soir, sur la rive en face de votre le, avec une jeune
fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.

--Oui, bourgeois.

--Combien faut-il de temps pour aller de la rive  votre le?

--Vingt bonnes minutes.

--Vos bateaux sont  fond plat?

--Plat comme la main, bourgeois.

--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
faire couler  volont en un clin d'oeil... Comprenez-vous?

--Trs-bien, bourgeois; vous tes malin! J'ai justement un vieux bateau
 moiti pourri; je voulais le dchirer... il sera bon pour ce dernier
voyage.

--Vous partez donc de votre le avec ce bateau  soupape; un bon bateau
vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
prenez la vieille femme et la jeune fille blonde  bord du bateau trou,
et vous regagnez votre le: mais,  une distance raisonnable du rivage,
vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
vieille femme et la jeune fille blonde...

--Boivent  la mme tasse... a y est, bourgeois!

--Mais tes-vous sr de n'tre pas drang? S'il venait des pratiques
dans votre cabaret?

--Il n'y a pas de crainte, bourgeois.  cette heure-l, et en hiver
surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
viendrait, qu'ils ne seraient pas gnants, au contraire... c'est tous
des amis connus.

--Trs-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
sera cens couler par vtust, et la vieille femme qui vous aura amen
la jeune fille disparatra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
toutes deux seront noyes (toujours par accident), vous pourrez, si
elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...

--Et les aider...  replonger. Bien, bourgeois!

--Il faudra mme que la promenade se fasse aprs le soleil couch, afin
que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont  l'eau.

--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
les deux femmes ont bu leur sol, ou si elles en veulent encore?

--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.

-- la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?

--Non. En arrivant elle vous dira  l'oreille: Il faut noyer la
petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
que je sois prte  me sauver avec vous. Vous rpondrez  la vieille de
manire  loigner ses soupons.

--De faon qu'elle croira mener la petite blonde boire...

--Et qu'elle boira avec la petite blonde.

--C'est crnement arrang, bourgeois.

--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!

--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera a doux comme miel.

--Allons, bonne chance, mon garon! Si je suis content, peut-tre je
vous emploierai encore.

-- votre service, bourgeois!

L-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitt
l'homme au manteau, j'ai regagn mon bateau et, en passant devant la
galiote, j'ai rafl le butin de tout  l'heure.

On voit, par le rcit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
double crime, se dbarrasser  la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
Sraphin, en faisant tomber celle-ci dans le pige qu'elle croyait
seulement tendu  la Goualeuse.

Avons-nous besoin de rpter que, craignant  juste titre que la
Chouette n'apprt, d'un moment  l'autre,  Fleur-de-Marie qu'elle avait
t abandonne par Mme Sraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
intrt  faire disparatre cette jeune fille, dont les rclamations
auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
rputation?

Quant  Mme Sraphin, le notaire, en la sacrifiant, se dfaisait de l'un
des deux complices (Bradamanti tait l'autre) qui pouvaient le perdre en
se perdant eux-mmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
secrets mieux gards par la tombe que par l'intrt personnel.

La veuve du supplici et Calebasse avaient attentivement cout Nicolas,
qui ne s'tait interrompu que pour boire avec excs. Aussi commenait-il
 parler avec une exaltation singulire:

--a n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanch une autre affaire avec la
Chouette et Barbillon, de la rue aux Fves. C'est un fameux coup
crnement mont; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
frire, je m'en vante. Il s'agit de dpouiller une courtire en diamants,
qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
cabas.

--Cinquante mille francs! s'crirent la mre et la fille, dont les yeux
tincelrent de cupidit.

--Oui... rien que a. Bras-Rouge en sera. Hier il a dj empaum la
courtire par une lettre que nous lui avons porte nous deux Barbillon,
boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
de quoi, on ne se mfie pas de lui. Pour amorcer la courtire, il lui a
dj vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se dfiera pas de
venir,  la tombe du jour, dans son cabaret des Champs-lyses. Nous
serons l cachs. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
long de la Seine. S'il faut emballer la courtire morte ou vive, a sera
une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voil un plan!
Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!

--Je me dfie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Aprs l'affaire de
la rue Montmartre, ton frre Ambroise a t  Toulon et Bras-Rouge a t
relch.

--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
trahir les autres... jamais!

La veuve secoua la tte, comme si elle n'et t qu' demi convaincue de
la probit de Bras-Rouge. Aprs quelques moments de rflexion, elle dit:

--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou aprs-demain
soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gnera... comme
toujours...

--Le tonnerre du diable ne nous dbarrassera donc pas de lui?... s'cria
Nicolas  moiti ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
table.

--J'ai dit  ma mre que nous en avions assez, que a ne pouvait pas
durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
des enfants...

--Je vous dis qu'il est capable de nous dnoncer un jour ou l'autre, le
brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mre... si tu m'en avais cru...,
ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mre, tout
serait dit...

--Il y a d'autres moyens.

--C'est le meilleur! dit le brigand.

--Maintenant... non, rpondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
se tut, domin par l'influence de sa mre, qu'il savait aussi
criminelle, aussi mchante, mais encore plus dtermine que lui.

La veuve ajouta:

--Demain matin il quittera l'le pour toujours.

--Comment? dirent  la fois Calebasse et Nicolas.

--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
comme vous n'avez jamais os le faire... Venez-en aux coups, s'il le
faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas bless.

--Et puis aprs, la mre? demanda Nicolas.

--Aprs... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'le demain...
sinon que tous les jours la scne de ce soir recommencera... Je le
connais, ces batteries continuelles le dgoteront. Jusqu' prsent on
l'a laiss trop tranquille...

--Mais il est entt comme un mulet; il est capable de vouloir rester
tout de mme  cause des enfants..., dit Calebasse.

--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
Nicolas.

--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
l'enfer... il cdera...

--Et s'il ne cdait pas?

--Alors j'ai un autre moyen sr de le forcer  partir cette nuit, ou
demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire trange.

--Vraiment, la mre?

--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
russissais pas... alors,  l'autre moyen.

--Et si l'autre moyen ne russissait pas non plus, la mre? dit Nicolas.

--Il y en a un dernier qui russit toujours, rpondit la veuve.

Tout  coup la porte s'ouvrit, Martial entra.

Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
des chiens annoncer le retour du fils an de la veuve du supplici.




II

La mre et le fils


Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
dans la cuisine.

Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
dj fait connatre la singulire existence de cet homme.

Dou de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
basse ou mchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu
rgulire. Il pchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
assez de crainte aux gardes-pche pour qu'ils fermassent les yeux sur
son braconnage de rivire.

 cette industrie dj trs-peu lgale, Martial en joignait une autre
fort illicite.

Bravo redout, il se chargeait volontiers, plus encore par excs de
courage, par crnerie, que par cupidit, de venger, dans des rencontres
de pugilat ou de bton, les victimes d'adversaires d'une force trop
ingale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
droiture les causes qu'il plaidait  coups de poing; gnralement il
prenait le parti du faible contre le fort.

L'amant de la Louve ressemblait beaucoup  Franois et  Amandine; il
tait de taille moyenne, mais robuste, large d'paules; ses pais
cheveux roux, coups en brosse, formaient cinq pointes sur son front
bien ouvert; sa barbe paisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
saillant carrment accus, ses yeux bleus et hardis, donnaient  ce mle
visage une expression singulirement rsolue.

Il tait coiff d'un vieux chapeau cir; malgr le froid, il ne portait
qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
velours de coton tout us. Il tenait  la main un norme bton noueux,
qu'il dposa prs de lui sur le buffet...

Un gros chien basset,  jambes torses, au pelage noir marqu de feux
trs-vifs, tait entr avec Martial; mais il restait auprs de la porte,
n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives dj attabls,
l'exprience ayant prouv au vieux Miraut (c'tait le nom du basset,
ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il tait, ainsi que son
matre, trs-peu sympathique  la famille.

--O sont donc les enfants?

Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit  table.

--Ils sont o ils sont, rpondit aigrement Calebasse.

--O sont les enfants, ma mre? reprit Martial sans s'inquiter de la
rponse de sa soeur.

--Ils sont couchs, reprit schement la veuve.

--Est-ce qu'ils n'ont pas soup, ma mre?

--Qu'est-ce que a te fait,  toi? s'cria brutalement Nicolas, aprs
avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
caractre et la force de son frre lui imposaient beaucoup.

Martial, aussi indiffrent aux attaques de Nicolas qu' celles de
Calebasse, dit de nouveau  sa mre:

--Je suis fch que les enfants soient dj couchs.

--Tant pis..., rpondit la veuve.

--Oui, tant pis!... car j'aime  les avoir  ct de moi quand je soupe.

--Et nous, comme ils nous embtent, nous les avons renvoys, s'cria
Nicolas. Si a ne te plat pas, va-t'en les retrouver!

Martial, surpris, regarda fixement son frre.

Puis, comme s'il et rflchi  la vanit d'une querelle, il haussa les
paules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.

Le basset s'tait approch de Nicolas, quoiqu' distance
trs-respectueuse; le bandit, irrit de la ddaigneuse insouciance de
son frre, et esprant lui faire perdre patience en frappant son chien,
donna un furieux coup de pied  Miraut, qui poussa des cris lamentables.

Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractes le couteau
qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
encore, il appela son chien et lui dit doucement:

--Ici, Miraut.

Le basset vint se coucher aux pieds de son matre.

Cette modration contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
son frre  bout pour amener un clat.

Il ajouta donc:

--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
ici.

Pour toute rponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.

changeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
d'un signe  continuer ses hostilits contre Martial, esprant, nous
l'avons dit, qu'une violente querelle amnerait une rupture et une
sparation complte.

Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'tait servie la veuve
pour battre Franois, et, s'avanant vers le basset, il le frappa
rudement en disant:

--Hors d'ici, h, Miraut!

Jusqu'alors Nicolas s'tait souvent montr sournoisement agressif envers
Martial; mais jamais il n'avait os le provoquer avec tant d'audace et
de persistance.

L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser  bout, dans
quelque but cach, redoubla de modration.

Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.

Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractre
ordinairement emport de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
regardrent profondment surpris.

Lui, paraissant compltement tranger  ce qui se passait, mangeait
glorieusement et gardait un profond silence.

--Calebasse, te le vin, dit la veuve  sa fille.

Celle-ci se htait d'obir, lorsque Martial dit:

--Attends... je n'ai pas fini de souper...

--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-mme la bouteille.

--Ah!... c'est diffrent!... reprit l'amant de la Louve.

Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
contre son palais et dit:

--Voil de fameuse eau!

Cet imperturbable sang-froid irritait la colre haineuse de Nicolas,
dj trs-exalt par de nombreuses libations; nanmoins il reculait
encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
son frre; tout  coup il s'cria, ravi de son inspiration:

--Tu as bien fait de cder pour ton basset, Martial; c'est une bonne
habitude  prendre; car il faut t'attendre  nous voir chasser ta
matresse  coups de pied, comme nous avons chass ton chien.

--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'le, en
sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
c'est moi qui la souffletterais drlement!

--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, prs la baraque
du bout de l'le, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
renfoncerais dedans  coups de soulier... la carne...

Cette insulte adresse  la Louve, qu'il aimait avec une passion
sauvage, triompha des pacifiques rsolutions de Martial; il frona ses
sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
gonflrent et se tendirent comme des cordes; nanmoins il eut assez
d'empire pour dire  Nicolas d'une voix lgrement altre par une
colre contenue:

--Prends garde  toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
tourne que tu ne cherches pas.

--Une tourne...  moi?

--Oui... meilleure que la dernire.

--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un tonnement sardonique, Martial
t'a battu... Dites donc, ma mre, entendez-vous?... a ne m'tonne plus,
que Nicolas ait si peur de lui.

--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en tratre, s'cria Nicolas
devenant blme de fureur.

--Tu mens; tu m'avais attaqu en sournois, je t'ai cross et j'ai eu
piti de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma matresse...
entends-tu bien, de ma matresse... cette fois-ci pas de grce... tu
porteras longtemps mes marques.

--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...

--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
recommences... je recommencerai  t'avertir.

--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.

--Vous?

--Oui... moi.

--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-mme, vous?

--Tu me battras aussi? N'est-ce pas?

--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
maintenant, allez... a vous regarde... et lui aussi...

--Toi, s'cria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
catalan, tu me rosseras!!!

--Nicolas... pas de couteau! s'cria la veuve en se levant promptement
pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
colre, se leva, repoussa rudement sa mre et se prcipita sur son
frre.

Martial se recula vivement, saisit le gros bton noueux qu'il avait en
entrant dpos sur le buffet et se mit sur la dfensive.

--Nicolas, pas de couteau! rpta la veuve.

--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
ravageur.

Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, piait le moment
de se jeter sur son frre.

--Je te dis, s'cria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
crverai tous les deux, et je commence...  moi, ma mre!...  moi,
Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!

Et, croyant le moment favorable  son attaque, le brigand s'lana sur
son frre le couteau lev.

Martial, btonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
bton, qui, rapide comme la foudre, dcrivit en sifflant un huit de
chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
celui-ci, frapp d'un engourdissement subit, douloureux, laissa chapper
son couteau.

--Brigand... tu m'as cass le bras! s'cria-t-il en saisissant de sa
main gauche son bras droit, qui pendait inerte  son ct.

--Non, j'ai senti mon bton rebondir..., rpondit Martial en envoyant
d'un coup de pied le couteau sous le buffet.

Puis, profitant de la souffrance qu'prouvait Nicolas, il le prit au
collet, le poussa rudement en arrire, jusqu' la porte du petit caveau
dont nous avons parl, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y
enferma son frre, encore tout tourdi de cette brusque attaque.

Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les paules
et, malgr sa rsistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa
lgrement  la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui
communiquait  la cuisine.

Alors, s'adressant  la veuve, encore stupfaite de cette manoeuvre
aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:

--Maintenant, ma mre...  nous deux...

--Eh bien!... oui...  nous deux..., s'cria la veuve; et sa figure
impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina
sa prunelle jusqu'alors teinte; la colre, la haine, donnrent  ses
traits un caractre terrible. Oui...  nous deux!... reprit-elle d'une
voix menaante; j'attendais ce moment, tu vas savoir  la fin ce que
j'ai sur le coeur.

--Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur.

--Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...

--Je m'en souviendrai!... Mon frre et ma soeur ont voulu m'assassiner,
vous n'avez rien fait pour les en empcher... Mais voyons... parlez...
qu'avez-vous contre moi?

--Ce que j'ai?...

--Oui...

--Depuis la mort de ton pre... tu n'as fait que des lchets!

--Moi?

--Oui, lche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es
sauv  Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de
gibier que tu avais connu  Bercy.

--Si j'tais rest ici, maintenant je serais aux galres comme Ambroise,
ou prs d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu tre voleur comme
vous autres... de l votre haine.

--Et quel mtier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol
sans danger, vol de lche!...

--Le poisson, comme le gibier, n'appartient  personne; aujourd'hui chez
l'un, demain chez l'autre, il est  qui sait le prendre... Je ne vole
pas... Quant  tre lche...

--Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!

--Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.

--Mtier de lche!... Mtier de lche!...

--Il y en a de plus honntes, c'est vrai; ce n'est pas  vous  me le
dire!

--Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces mtiers honntes, au lieu de
venir ici fainantiser et vivre  mes crochets?

--Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... a
n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous cote rien... J'ai
essay d'tre serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son
enfance on a vagabond sur la rivire et dans les bois, on ne peut pas
s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis...,
ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aim vivre seul sur
l'eau ou dans une fort... l personne ne me questionne. Au lieu
qu'ailleurs, qu'on me parle de mon pre, faut-il pas que je rponde...
guillotin! de mon frre... galrien! de ma soeur... voleuse!

--Et de ta mre, qu'en dis-tu?

--Je dis...

--Quoi?

--Je dis qu'elle est morte...

--Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lche! Ton frre est
au bagne! Ton grand-pre et ton pre ont bravement fini sur l'chafaud
en narguant le prtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu
trembles!...

--Les venger?

--Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur
la casaque rouge, et finir comme pre et mre, frre et soeur...

Si habitu qu'il ft aux exaltations froces de sa mre, Martial ne put
s'empcher de frissonner.

La physionomie de la veuve du supplici, en prononant ces derniers
mots, tait pouvantable.

Elle reprit avec une fureur croissante:

--Oh! lche, encore plus crtin que lche! Tu veux tre honnte!!!
Honnte? Est-ce que tu ne seras pas toujours mpris, rebut, comme fils
d'assassin, frre de galrien! Mais toi, au lieu de te mettre la
vengeance et la rage au ventre, a t'y met la peur! Au lieu de mordre tu
te sauves: quand ils ont eu guillotin ton pre... tu nous as quitts...
lche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'le pour aller
au bourg sans qu'on hurle aprs nous, en nous poursuivant  coups de
pierres comme des chiens enrags... Oh! on nous payera a, vois-tu! on
nous payera a!!!

--Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais tre hu par tout le
monde comme fils et frre de condamn... eh bien! non! je n'ai pas pu...
j'ai mieux aim m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le
vendeur de gibier.

--Fallait y rester... dans tes bois.

--Je suis revenu  cause de mon affaire avec un garde, et surtout 
cause des enfants... parce qu'ils taient en ge de tourner  mal par
l'exemple.

--Qu'est-ce que a te fait?

--a me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme
Ambroise, Nicolas et Calebasse...

--Pas possible!

--Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqu. Je m'tais mis
en apprentissage pour tcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces
enfants, et quitter l'le... mais  Paris, tout se sait... c'tait
toujours fils de guillotin... frre de forat... j'avais des batteries
tous les jours... a m'a lass...

--Et a ne t'a pas lass d'tre honnte... a te russissait si bien!...
Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous...
comme feront les enfants... malgr toi... oui, malgr toi... Tu crois
les enjler avec ton prche... mais nous sommes l... Franois est dj
 nous...  peu prs... une occasion, et il sera de la bande...

--Je vous dis que non...

--Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le
gnes... Quant  Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira
toute seule... Ah! on nous a jet des pierres! Ah! on nous a poursuivis
comme des chiens enrags!... On verra ce que c'est que notre famille...
except toi, lche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]!

--C'est dommage...

--Et comme tu te gterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y
jamais rentrer...

Martial regarda sa mre avec surprise; aprs un moment de silence, il
lui dit:

--Vous m'avez cherch querelle  souper pour en arriver l?

--Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgr
nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle,
des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous
aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...

--Vous croyez me faire peur?

--Je ne te dis que ce qui t'arrivera...

--a m'est gal... je reste...

--Tu resteras ici?

--Oui.

--Malgr nous?

--Malgr vous, malgr Calebasse, malgr Nicolas, malgr tous les gueux
de sa trempe!

--Tiens... tu me fais rire.

Dans la bouche de cette femme  figure sinistre et froce, ces mots
taient horribles.

--Je vous dis que je resterai ici jusqu' ce que je trouve le moyen de
gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas
embarrass, je retournerais dans les bois; mais  cause d'eux, il me
faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En
attendant, je reste.

--Ah! tu restes... jusqu'au moment o tu emmneras les enfants?

--Comme vous dites!

--Emmener les enfants?

--Quand je leur dirai: Venez, ils viendront... et en courant, je vous
en rponds.

La veuve haussa les paules et reprit:

--coute: je t'ai dit tout  l'heure que, quand bien mme tu vivrais
cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi;
mais avant, es-tu bien dcid  ne pas t'en aller d'ici?

--Oui! Oui! Mille fois oui!

--Tout  l'heure, tu diras non! Mille fois non! coute-moi bien...
Sais-tu quel mtier fait ton frre?

--Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...

--Tu le sauras... il vole...

--Tant pis pour lui.

--Et pour toi...

--Pour moi?

--Il vole la nuit avec effraction, cas de galres; nous reclons ses
vols; qu'on le dcouvre, nous sommes condamns  la mme peine que lui
comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants
seront sur le pav, o ils apprendront l'tat de ton pre et de ton
grand-pre aussi bien qu'ici.

--Moi, arrt comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?

--On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la
rputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous;  qui feras-tu
croire que tu ignores nos vols et nos recels?

--Je prouverai que non.

--Nous te chargerons comme notre complice.

--Me charger! Pourquoi?

--Pour te rcompenser d'avoir voulu rester ici malgr nous.

--Tout  l'heure vous vouliez me faire peur d'une faon, maintenant
c'est d'une autre; a ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais
vol. Je reste.

--Ah tu restes! coute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce
qui s'est pass ici pendant la nuit de Nol?

--La nuit de Nol? dit Martial en cherchant  rassembler ses souvenirs.

--Cherche bien... cherche bien...

--Je ne me rappelle pas...

--Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amen ici, le soir, un homme
bien mis, qui avait besoin de se cacher?...

--Oui, maintenant je me souviens; je suis mont me coucher, et je l'ai
laiss souper avec vous... Il a pass la nuit dans la maison; avant le
jour, Nicolas l'a conduit  Saint-Ouen...

--Tu es sr que Nicolas l'a conduit  Saint-Ouen?

--Vous me l'avez dit le lendemain matin.

--La nuit de Nol, tu tais donc ici?

--Oui... eh bien?

--Cette nuit-l... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a t
assassin dans cette maison.

--Lui!... Ici?...

--Et vol... et enterr dans le petit bcher.

--Cela n'est pas vrai, s'cria Martial devenant ple de terreur, et ne
voulant pas croire  ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer.
Encore une fois, a n'est pas vrai!

--Demande  ton protg Franois ce qu'il a vu ce matin dans le bcher!

--Franois! Et qu'a-t-il vu?

--Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne,
vas-y, tu t'en assureras.

--Non, dit Martial en essuyant son front baign d'une sueur froide, non
je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...

--Pour te prouver que, si tu demeures ici malgr nous, tu risques 
chaque instant d'tre arrt comme complice de vol et de meurtre; tu
tais ici la nuit de Nol; nous dirons que tu nous as aids  faire le
coup. Comment prouveras-tu le contraire?

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.

--Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.

Martial tait atterr: il ne doutait malheureusement pas de ce que
venait de lui dire sa mre; la vie vagabonde qu'il menait, sa
cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire
peser sur lui de terribles soupons, et ces soupons pouvaient se
changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mre, son frre, sa
soeur, le dsignaient comme leur complice.

La veuve jouissait de l'abattement de son fils.

--Tu as un moyen de sortir d'embarras: dnonce-nous!

--Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.

--C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?

Martial voulut tenter d'attendrir cette mgre; d'une voix moins rude il
lui dit:

--Ma mre, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...

--Comme tu voudras, mais va-t'en...

--Je m'en irai  une condition.

--Pas de condition!

--Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en
province...

--Ils resteront ici...

--Voyons, ma mre, quand vous les aurez rendus semblables  Nicolas, 
Calebasse,  Ambroise,  mon pre...  quoi a vous servira-t-il?

-- faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas dj de
trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est
seul: une fois dresss, Franois et Amandine l'aideront; on leur a aussi
jet des pierres,  eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...

--Ma mre, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?

--Aprs?

--Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se
dcouvrent...

--Aprs?

--Ils vont  l'chafaud, comme mon pre.

--Aprs, aprs?

--Et leur sort ne vous fait pas trembler!

--Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je
tue, ils tuent; qui prendra la mre prendra les petits... Nous ne nous
quitterons pas. Si nos ttes tombent, elles tomberont dans le mme
panier... o elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que
toi de lche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!

--Mais les enfants! Les enfants!

--Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient
dj forms. Franois est presque prt; quand tu seras parti, Amandine
rattrapera le temps perdu...

--Ma mre, je vous en supplie, consentez  envoyer les enfants en
apprentissage loin d'ici.

--Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?

La veuve du supplici articula ces derniers mots d'une manire si
inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette me de bronze.

--Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et rsolu, coutez-moi
bien  votre tour, ma mre... Je reste.

--Ah! ah!

--Pas dans cette maison... je serais assassin par Nicolas ou empoisonn
par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et
les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'le; la porte est
solide, je la renforcerai encore... Une fois l, bien barricad, avec
mon fusil, mon bton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin
j'emmnerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon
bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront prs de moi, dans la
cabane; nous vivrons de ma pche; a durera jusqu' ce que j'aie trouv
 les placer, et je trouverai...

--Ah! c'est ainsi!

--Ni vous, ni mon frre, ni Calebasse ne pouvez empcher que a soit,
n'est-ce pas!... Si on dcouvre vos vols ou votre assassinat durant mon
sjour dans l'le... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que
je suis revenu, que je suis rest  cause des enfants, pour les empcher
de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'crase si je
quitte l'le, et si les enfants restent un jour de plus dans cette
maison... Oui, et je vous dfie, vous et les vtres, de me chasser de
l'le!

La veuve connaissait la rsolution de Martial; les enfants aimaient leur
frre an autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans
hsiter lorsqu'il le voudrait. Quant  lui, bien arm, bien rsolu,
toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranch et
barricad dans la cabane de l'le pendant la nuit, il n'avait rien 
redouter des mauvais desseins de sa famille.

Le projet de Martial pouvait donc de tout point se raliser... Mais la
veuve avait beaucoup de raisons pour en empcher l'excution.

D'abord, ainsi que les honntes artisans considrent quelquefois le
nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services
qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur Franois pour
l'assister dans ses crimes.

Puis, ce qu'elle avait dit de son dsir de venger son mari et son fils
tait vrai. Certains tres, nourris, vieillis, durcis dans le crime,
entrent en rvolte ouverte; en guerre acharne contre la socit, et
croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a
frapp eux ou les leurs.

Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et
plus tard contre la courtire, pouvaient tre contraris par la prsence
de Martial. La veuve avait espr amener une sparation immdiate entre
elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en
lui rvlant que, s'il s'obstinait  rester dans l'le, il risquait de
passer pour complice de plusieurs crimes.

Aussi ruse que pntrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'tait
trompe, sentit qu'il fallait recourir  la perfidie pour faire tomber
son fils dans un pige sanglant... Elle reprit donc, aprs un assez long
silence, avec une amertume affecte:

--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dnoncer toi-mme, tu veux nous
faire dnoncer par les enfants.

--Moi!

--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterr ici; ils savent que
Nicolas a vol... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous
prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voil ce qui
arriverait si je t'coutais, si je te laissais chercher  placer les
enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de
mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hte pas le moment o
nous serons pris.

Le ton radouci de la veuve fit croire  Martial que ses menaces avaient
produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un pige affreux.

--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sr qu'en leur recommandant
de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une faon ou
d'une autre, je serais toujours avec eux et je rpondrais de leur
silence.

--Est-ce qu'on peut rpondre des paroles d'un enfant...  Paris surtout,
o l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils
puissent nous aider  faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas
nous vendre, que je veux les garder ici.

--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et  Paris? Qui les
empcherait de parler... s'ils ont  parler? S'ils taient loin d'ici, 
la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...

--Loin d'ici? Et o a? dit la veuve en regardant fixement son fils.

--Laissez-moi les emmener... peu vous importe...

--Comment vivras-tu, et eux aussi?

--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce
qu'il faudra lui dire, et peut-tre qu'il me prtera quelque chose 
cause des enfants; avec a j'irai les mettre en apprentissage loin
d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de
nous...

--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sre
d'eux.

--Alors je m'tablis demain  la baraque de l'le, en attendant mieux...
J'ai une tte aussi, vous le savez?...

--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi
n'es-tu pas rest dans tes bois?

--Je vous offre de vous dbarrasser de moi et des enfants...

--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout  coup
la veuve.

--a me regarde: je sais ce que j'ai  faire, j'ai mon ide...

--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et Franois, vous ne
remettriez jamais les pieds  Paris?

--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.

--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'tre toujours  me
dfier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y rsigner, emmne-les... et
allez-vous-en tous le plus tt possible... que je ne vous revoie
jamais!...

--C'est dit!...

--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre  Nicolas.

--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.

--Et Calebasse?

--C'est diffrent; ouvrez-lui quand je serai mont; elle me rpugne 
voir.

--Va... que l'enfer te confonde!

--C'est votre bonsoir, ma mre?

--Oui...

--a sera le dernier, heureusement, dit Martial.

--Le dernier, reprit la veuve.

Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine,
siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son
matre  l'tage suprieur de la maison.

--Va, ton compte est bon! murmura la mre en montrant le poing  son
fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.

Puis, aide de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs,
la veuve crocheta le caveau o se trouvait Nicolas et remit celui-ci en
libert.




III

Franois et Amandine


Franois et Amandine couchaient dans une pice situe immdiatement
au-dessus de la cuisine,  l'extrmit d'un corridor sur lequel
s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de socit aux
habitus du cabaret.

Aprs avoir partag leur souper frugal, au lieu d'teindre leur
lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veill
laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frre Martial au
passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.

Pose sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de ples clarts 
travers sa corne transparente.

Des murs de pltre rays de voliges brunes, un grabat pour Franois, un
vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de
dbris de chaises et de bancs briss par les htes turbulents de la
taverne de l'le du Ravageur, tel tait l'intrieur de ce rduit.

Amandine, assise sur le bord du grabat, s'tudiait  se coiffer en
marmotte avec le foulard vol, don de son frre Nicolas.

Franois, agenouill, prsentait un fragment de miroir  sa soeur, qui,
la tte  demi tourne, s'occupait alors d'panouir la grosse rosette,
qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.

Fort attentif et fort merveill de cette coiffure, Franois ngligea un
moment de prsenter le morceau de glace de faon  ce que l'image de sa
soeur pt s'y rflchir.

--Lve donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois
plus... L... bien... attends encore un peu... voil que j'ai fini...
Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffe?

--Oh! trs-bien! trs-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en
feras une pareille  ma cravate, n'est-ce pas?

--Oui, tout  l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras
devant moi...  reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que
je puisse me voir en marchant...

Franois excuta de son mieux cette manoeuvre difficile,  la grande
satisfaction d'Amandine, qui se prlassait, triomphante et glorieuse,
sous les cornes et l'norme bouffette de son foulard.

Trs-innocente et trs-nave dans toute autre circonstance, cette
coquetterie devenait coupable en s'exerant  propos du produit d'un vol
que Franois et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante
facilit avec laquelle des enfants, mme bien dous, se corrompent
presque  leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongs dans une
atmosphre criminelle.

Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frre
Martial, n'tait pas lui-mme irrprochable, nous l'avons dit; incapable
de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie
vagabonde et peu rgulire. Sans doute les crimes de sa famille le
rvoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les dfendait
contre les mauvais traitements; il tchait de les soustraire  la
pernicieuse influence de sa famille; mais, n'tant pas appuys sur des
enseignements d'une moralit rigoureuse, absolue, ses conseils
sauvegardaient faiblement ses protgs. Ils se refusaient  commettre
certaines mauvaises actions, non par honntet, mais pour obir 
Martial, qu'ils aimaient, et pour dsobir  leur mre, qu'ils
redoutaient et hassaient.

Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune,
familiariss qu'ils taient avec les dtestables exemples qu'ils avaient
chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champtre,
hant pas le rebut de la plus basse populace, servait de thtre 
d'ignobles orgies,  de crapuleuses dbauches; et Martial, si ennemi du
vol et du meurtres se montrait assez indiffrent  ces immondes
saturnales.

C'est dire combien les instincts de moralit des enfants taient
douteux, vacillants, prcaires, chez Franois surtout, arriv  ce terme
dangereux o l'me hsitant indcise, entre le bien et le mal, peut tre
en un moment  jamais perdue ou sauve...

--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit Franois; est-il
joli! Quand nous irons jouer sur la grve devant le four  pltre du
chaufournier, faudra te coiffer comme a, pour faire enrager ses
enfants, qui sont toujours  nous jeter des pierres et  nous appeler
petits guillotins... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et
nous leur dirons: C'est gal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de
soie comme nous deux!

--Mais, dis donc, Franois..., reprit Amandine aprs un moment de
rflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont vols,
ils nous appelleraient petits voleurs...

--Avec a qu'ils s'en gnent de nous appeler voleurs!

--Quand c'est pas vrai... c'est gal... Mais maintenant...

--Puisque Nicolas nous les a donns, ces deux mouchoirs, nous ne les
avons pas vols.

--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frre Martial dit
qu'il ne faut pas voler...

--Mais, puisque c'est Nicolas qui a vol, a ne nous regarde pas.

--Tu crois, Franois?

--Bien sr...

--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne  qui ils
taient nous les et donns... Et toi, Franois?

--Moi, a m'est gal... On nous en a fait cadeau; c'est  nous.

--Tu en es bien sr?

--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...

--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frre Martial nous
dfend, et nous avons de beaux mouchoirs.

--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait
prendre ce fichu  carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il
avait le dos tourn?

--Oh! Franois, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se
mouillrent de larmes. Mon frre Martial serait capable de ne plus nous
aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...

--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je
riais...

--Oh! ne ris pas de cela, Franois; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais
il a bien fallu; ma soeur m'a pince jusqu'au sang, et puis elle me
faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a
manqu, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne
s'est aperu de rien, et ma soeur a gard le fichu. Si on m'avait prise
pourtant, Franois, on m'aurait mise en prison...

--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas vol.

--Tu crois?

--Pardi!

--Et en prison, comme on doit tre malheureux!

--Ah! bien oui... au contraire...

--Comment, Franois, au contraire?

--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge  Paris chez le pre
Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni  Paris, passage de
la Brasserie?

--Un gros boiteux?

--Mais oui, qui est venu ici,  la fin de l'automne, de la part du pre
Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.

--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dpens tant, tant d'argent?

--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les
promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... mme que le montreur
de singes avait emport son orgue pour faire de la musique dans le
bateau?...

--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tir, Franois!

--Et le gros boiteux n'tait pas chiche! Il m'a donn dix sous pour moi!
Il ne prenait jamais que du vin cachet; ils avaient du poulet  tous
leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.

--Tant que a, Franois?

--Oh! oui...

--Il tait donc bien riche?

--Du tout... ce qu'il dpensait, c'tait de l'argent qu'il avait gagn
en prison, d'o il sortait.

--Il avait gagn tout cet argent-l en prison?

--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand
il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on
le prenait... a lui tait bien gal, parce qu'il retournerait rejoindre
les bons enfants de la gele, comme il dit.

--Il n'avait donc pas peur de la prison, Franois?

--Mais au contraire... il disait  Calebasse qu'ils sont l un tas
d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit
et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre
fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant...
tandis qu'il y a des btes d'ouvriers honntes qui crvent de faim et de
froid, faute d'ouvrage...

--Pour sr, Franois, il disait a, le gros boiteux?

--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot
pendant qu'il racontait son histoire  Calebasse et aux deux femmes, qui
disaient que c'tait la mme chose dans les prisons de femmes d'o elles
sortaient.

--Mais alors, Franois, faut donc pas que a soit si mal de voler,
puisqu'on est si bien en prison?

--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frre Martial qui
dise que c'est mal de voler... peut-tre qu'il se trompe...

--C'est gal, il faut le croire, Franois... il nous aime tant!

--Il nous aime, c'est vrai... quand il est l, il n'y a pas de risque
qu'on nous batte... S'il avait t ici ce soir, notre mre ne m'aurait
pas rou de coups... Vieille bte! Est-elle mauvaise!... Oh! je la
hais... je la hais... que je voudrais tre grand pour lui rendre tous
les coups qu'elle nous a donns...  toi, surtout, qui est bien moins
dure que moi...

--Oh! Franois, tais-toi... a me fait peur de t'entendre dire que tu
voudrais battre notre mre! s'cria la pauvre petite en pleurant et en
jetant ses bras autour du cou de son frre, qu'elle embrassa tendrement.

--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit Franois en repoussant
Amandine avec douceur, pourquoi ma mre et Calebasse sont-elles toujours
si acharnes sur nous?

--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa
main; c'est peut-tre parce qu'on a mis notre frre Ambroise aux galres
et qu'on a guillotin notre pre, qu'elles sont injustes pour nous...

--Est-ce que c'est notre faute?

--Mon Dieu, non; mais que veux-tu?

--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups,  la
fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi...  quoi a
m'avance-t-il de ne pas voler?

--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?

--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car a lasse
aussi d'tre battu; tiens, ce soir, jamais ma mre n'avait t aussi
mchante... c'tait comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne
disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par
le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait
voir ses yeux reluire...

--Pauvre Franois... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans
le bcher.

--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit Franois en
tressaillant d'effroi; j'en suis bien sr.

--Peut-tre qu'il y aura eu autrefois un cimetire ici, n'est-ce pas?

--Faut croire... mais alors pourquoi notre mre m'a-t-elle dit qu'elle
m'abmerait encore si je parlais de l'os de mort  mon frre Martial?...
Vois-tu, c'est plutt quelqu'un qu'on aura tu dans une dispute et qu'on
aura enterr l pour que a ne se sache pas.

--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a dj manqu
d'arriver.

--Quand cela?

--Tu sais, la fois o M. Barbillon a donn un coup de couteau  ce grand
qui est si dcharn, si dcharn, si dcharn, qu'il se fait voir pour
de l'argent.

--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mre est
venue, les a spars... sans a, Barbillon aurait peut-tre tu le grand
dcharn! As-tu vu comme il cumait et comme les yeux lui sortaient de
la tte,  Barbillon?...

--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien.
C'est lui qui est un crne!

--Si jeune et si mchant... Franois!

--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi mchant
que lui, s'il tait assez fort.

--Oh! oui, il est bien mchant... L'autre jour il m'a battue, parce que
je n'ai pas voulu jouer avec lui.

--Il t'a battue?... Bon... la premire fois qu'il viendra...

--Non, non, vois-tu, Franois, c'tait pour rire...

--Bien sr?

--Oui, bien vrai.

-- la bonne heure... sans a... Mais je ne sais pas comment il fait, ce
gamin-l, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois
qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montr des pices d'or de
vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: Vous en
auriez comme a, si vous n'tiez pas des petits _sinves_.

--Des sinves?

--Oui, en argot a veut dire des btes, des imbciles.

--Ah! oui, c'est vrai.

--Quarante francs... en or... comme j'achterais des belles choses avec
a... Et toi, Amandine?

--Oh! moi aussi.

--Qu'est-ce que tu achterais?

--Voyons, dit l'enfant en baissant la tte d'un air mditatif;
j'achterais d'abord pour mon frre Martial une bonne casaque bien
chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.

--Mais pour toi?... Pour toi?...

--J'aimerais bien un petit Jsus en cire avec son mouton et sa croix,
comme ce marchand de figures de pltre en avait dimanche... tu sais,
sous le porche de l'glise d'Asnires?

-- propos, pourvu qu'on ne dise pas  ma mre ou  Calebasse qu'on nous
a vus dans l'glise!

--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant dfendu d'y entrer... C'est
dommage, car c'est bien gentil en dedans, une glise... n'est-ce pas,
Franois?

--Oui... quels beaux chandeliers d'argent!

--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...

--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand
buffet du fond, o le prtre disait la messe avec ses deux amis,
habills comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?

--Dis donc, Franois, te souviens-tu, l'autre anne  la Fte-Dieu,
quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites
communiantes avec leurs voiles blancs?

--Avaient-elles de beaux bouquets!

--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur
bannire!

--Et comme les broderies d'argent de leur bannire reluisaient au
soleil!... C'est a qui doit coter cher!...

--Mon Dieu, que c'tait donc joli, hein, Franois!

--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc
au bras... et leurs cierges  poigne de velours rouge avec de l'or
aprs.

--Ils avaient aussi leur bannire, les petits garons, n'est-ce pas,
Franois? Ah! mon Dieu! ai-je t battue encore ce jour-l pour avoir
demand  notre mre pourquoi nous n'allions pas  la procession comme
les autres enfants!

--C'est alors qu'elle nous a dfendu d'entrer jamais dans l'glise,
quand nous irions au bourg ou  Paris,  moins que a ne soit pour y
voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant
qu'ils couteraient la messe, a ajout Calebasse en riant et en montrant
ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bte, va!

--Oh! pour a... voler dans une glise, on me tuerait plutt, n'est-ce
pas, Franois?

--L ou ailleurs, qu'est-ce que a fait, une fois qu'on est dcid?

--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais
jamais...

-- cause des prtres?

--Non... peut-tre  cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a
l'air si douce, si bonne.

--Qu'est-ce que a fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse
bte!...

--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... a n'est pas ma
faute...

-- propos de prtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... o Nicolas
m'a donn deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le
cur sur la grve? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais
pas faire mal, moi.

--Oui, mais cette fois-l, par exemple, notre frre Martial a dit, comme
Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prtres.

 ce moment, Franois et Amandine entendirent marcher dans le corridor.

Martial regagnait sa chambre sans dfiance aprs son entretien avec sa
mre, croyant Nicolas enferm jusqu'au lendemain matin.

Voyant un rayon de lumire s'chapper du cabinet des enfants par la
porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.

Tous deux coururent  lui, il les embrassa tendrement.

--Comment! Vous n'tes pas encore couchs petits bavards?

--Non, mon frre, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et
vous dire bonsoir, dit Amandine.

--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on
s'tait disput, ajouta Franois.

--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est
rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai
une bonne nouvelle  vous apprendre.

-- nous, mon frre?

--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi
ailleurs, bien loin, bien loin?

--Oh! oui, mon frre!...

--Oui, mon frre.

--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'le tous les
trois.

--Quel bonheur! s'cria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.

--Et o irons-nous? demanda Franois.

--Tu le verras, curieux... mais n'importe, o nous irons tu apprendras
un bon tat... qui te mettra  mme de gagner ta vie... voil ce qu'il y
a de sr.

--Je n'irai plus  la pche avec toi, mon frre?

--Non, mon garon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un
serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant
ferme, au bout d'un an tu pourras dj gagner quelque chose. Ah !
qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.

--C'est que... mon frre... je...

--Voyons, parle.

--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi 
pcher...  raccommoder tes filets, que d'apprendre un tat.

--Vraiment?

--Dame! tre enferm dans un atelier toute la journe, c'est triste...
et puis tre apprenti, c'est ennuyeux...

Martial haussa les paules.

--Vaut mieux tre paresseux, vagabond, flneur, n'est-ce pas? lui dit-il
svrement, en attendant qu'on devienne voleur...

--Non, mon frre, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous
vivons ici, voil tout...

--Oui, c'est a, boire, manger, dormir et t'amuser  pcher comme un
bourgeois, n'est-ce pas?

--J'aimerais mieux a...

--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon
pauvre Franois, il est crnement temps que je t'emmne d'ici; sans t'en
douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mre avait
raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce
que a ne te plairait pas d'apprendre un tat?

--Oh! si, mon frre... j'aimerais bien  apprendre, j'aime mieux que de
rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec
Franois!

--Mais qu'est-ce que tu as l sur la tte, ma fille? dit Martial en
remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.

--Un foulard que Nicolas m'a donn...

--Il m'en a donn un aussi,  moi, dit orgueilleusement Franois.

--Et d'o viennent-ils, ces foulards? a m'tonnerait que Nicolas les
et achets pour vous en faire cadeau.

Les deux enfants baissrent la tte sans rpondre.

Au bout d'une seconde, Franois dit rsolument:

--Nicolas nous les a donns; nous ne savons pas d'o ils viennent,
n'est-ce pas, Amandine?

--Non... non... mon frre, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant
pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.

--Ne mentez pas, dit svrement Martial.

--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment Franois.

--Amandine, mon enfant..., dis la vrit, reprit Martial avec douceur.

--Eh bien! pour dire toute la vrit, reprit timidement Amandine, ces
beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'toffes que Nicolas a rapporte
ce soir dans son bateau...

--Et qu'il a vole?

--Je crois que oui, mon frre... sur une galiote.

--Vois-tu, Franois! tu mentais, dit Martial.

L'enfant baissa la tte sans rpondre.

--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, Franois.

La petite se dcoiffa, regarda une dernire fois l'norme rosette qui ne
s'tait pas dfaite et remit le foulard  Martial en touffant un soupir
de regret.

Franois tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le
rendit  Martial.

--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards  Nicolas; vous
n'auriez pas d les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme
si on volait soi-mme.

--C'est dommage; il taient bien jolis, ces mouchoirs, dit Franois.

--Quand tu auras un tat et que tu gagneras de l'argent en travaillant,
tu en achteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes
enfants.

--Vous n'tes pas fch, mon frre? dit timidement Amandine.

--Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des
gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de
braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez
bientt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!

--Bonsoir, mon frre!

Martial embrassa les enfants.

Ils restrent seuls.

--Qu'est-ce que tu as donc, Franois? Tu as l'air tout triste! dit
Amandine.

--Tiens! mon frre m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas
entendu?

--Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...

--a ne te fait pas plaisir?

--Ma foi, non...

--Tu aimes mieux rester ici  tre battu tous les jours?

--Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la
journe en bateau ou  pcher, ou  jouer, ou  servir les pratiques,
qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien
plus amusant que d'tre du matin au soir enferm dans un atelier 
travailler comme un chien.

--Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frre nous a dit que si nous
restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!

--Ah bah! a m'est bien gal... puisque les autres enfants nous
appellent dj petits voleurs... petits guillotins... Et puis,
travailler... c'est trop ennuyeux...

--Mais ici on nous bat toujours, mon frre!

--On nous bat parce que nous coutons plutt Martial que les autres...

--Il est si bon pour nous!

--Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On
n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmne promener...
c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...

--Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne  notre mre pour sa
nourriture.

--Nicolas a quelque chose, lui... Bien sr que si nous l'coutions, et
ma mre aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous
donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se dfieraient
plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.

--Mais, mon Dieu, pour a il faudrait voler, et a ferait tant de peine
 notre frre Martial!

--Eh bien! tant pis!

--Oh! Franois... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.

--tre en prison ou tre enferm dans un atelier toute la journe...
c'est la mme chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse...
en prison.

--Mais le chagrin que nous ferions  Martial... tu n'y penses donc pas?
Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui
tout seul, il ne serait pas gn, il retournerait tre braconnier dans
les bois qu'il aime tant.

--Eh bien! qu'il nous emmne avec lui dans les bois, dit Franois, a
vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne
travaillerais pas  des mtiers qui m'ennuient.

La conversation de Franois et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on
ferma la porte  double tour.

--On nous enferme! s'cria Franois.

--Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frre? Qu'est-ce qu'on va nous
faire?

--C'est peut-tre Martial.

--coute... coute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prtant
l'oreille.

Au bout de quelques instants Franois ajouta:

--On dirait qu'on frappe  sa porte avec un marteau... on veut
l'enfoncer peut-tre!

--Oui, oui, son chien aboie toujours...

--coute, Franois! maintenant c'est comme si on clouait quelque
chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait 
notre frre? Voil son chien qui hurle maintenant.

--Amandine... on n'entend plus rien..., reprit Franois en s'approchant
de la porte.

Les deux enfants, suspendant leur respiration, coutaient avec anxit.

--Voil qu'ils reviennent de chez mon frre, dit Franois  voix basse;
j'entends marcher dans le corridor.

--Jetons-nous sur nos lits; ma mre nous tuerait si elle nous trouvait
levs, dit Amandine avec terreur.

--Non..., reprit Franois en coutant toujours, ils viennent de passer
devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...

--Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...

--Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...

--Tu crois?

--Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...

--Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en coutant...

Tout  coup, elle s'cria:

--Franois! Mon frre nous appelle...

--Martial?

--Oui... entends-tu? Entends-tu?...

En effet, malgr l'paisseur des deux portes fermes, la voix
retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants,
arriva jusqu' eux.

--Mon Dieu, nous ne pouvons aller  lui... nous sommes enferms, dit
Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...

--Oh! pour a... si je pouvais les en empcher, s'cria rsolument
Franois, je les empcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...

--Mais notre frre ne sait pas qu'on a donn un tour de clef  notre
porte; il va croire que nous ne voulons pas aller  son secours;
crie-lui donc que nous sommes enferms, Franois!

Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent
branla au-dehors la persienne de la petite fentre du cabinet des deux
enfants.

--Ils viennent par la croise pour nous tuer! s'cria Amandine; et, dans
son pouvante, elle se prcipita sur son lit et cacha sa tte dans ses
mains.

Franois resta immobile, quoiqu'il partaget la terreur de sa soeur.

Pourtant, aprs le choc violent dont on a parl, la persienne ne
s'ouvrit pas; le plus profond silence rgna dans la maison.

Martial avait cess d'appeler les enfants.

Un peu rassur, et excit par une vive curiosit, Franois se hasarda
d'entrebiller doucement sa croise et tcha de regarder au-dehors 
travers les feuilles de la persienne.

--Prends bien garde, mon frre! dit tout bas Amandine, qui, entendant
Franois ouvrir la fentre, s'tait mise sur son sant. Est-ce que tu
vois quelque chose? ajouta-t-elle.

--Non... la nuit est trop noire.

--Tu n'entends rien?

--Non, il fait trop grand vent.

--Reviens... reviens alors!

--Ah! maintenant je vois quelque chose.

--Quoi donc?

--La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.

--Qui est-ce qui la porte?

--Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.

--Qui a?

--coute... coute... c'est Calebasse.

--Que dit-elle?

--Elle dit de bien tenir le pied de l'chelle.

--Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande chelle qui tait appuye
contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout  l'heure.

--Je n'entends plus rien.

--Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'chelle, maintenant?

--Je ne peux plus voir...

--Tu n'entends plus rien?

--Non...

--Mon Dieu, Franois, c'est peut-tre pour monter chez notre frre
Martial par la fentre... qu'ils ont pris l'chelle!

--a se peut bien.

--Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...

--Je n'ose pas.

--Rien qu'un peu.

--Oh! non, non. Si ma mre s'en apercevait!

--Il fait si noir, il n'y a pas de danger.

Franois se rendit, quoique  regret, au dsir de sa soeur, entrebilla
la persienne et regarda.

--Eh bien! mon frre? dit Amandine en surmontant ses craintes et
s'approchant de Franois sur la pointe du pied.

-- la clart de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient
le pied de l'chelle... ils l'ont appuye  la fentre de Martial.

--Et puis?

--Nicolas monte  l'chelle, il a sa hachette  la main, je la vois
reluire...

--Ah! vous n'tes pas couchs et vous nous espionnez! s'cria tout 
coup la veuve, en s'adressant du dehors  Franois et  sa soeur.

Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur
qui s'chappait de la persienne entr'ouverte.

Les malheureux enfants avaient nglig d'teindre leur lumire.

--Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver,
petits mouchards!

Tels taient les vnements qui se passrent  l'le du Ravageur, la
veille du jour o Mme Sraphin devait y amener Fleur-de-Marie.




IV

Un garni


Le passage de la Brasserie, passage tnbreux et assez peu connu,
quoique situ au centre de Paris, aboutit d'un ct  la rue
Traversire-Saint-Honor, de l'autre  la cour Saint-Guillaume.

Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, o
presque jamais le soleil ne pntre, s'levait une maison garnie
(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).

Sur un mchant criteau on lisait: _Chambres et cabinets meubls_; 
droite d'une alle obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins
obscur, o se tenait habituellement le principal locataire du garni.

Cet homme, dont le nom a t plusieurs fois prononc  l'le du
Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles
ferrailles, mais secrtement il achte et recle les mtaux vols, tels
que fer, plomb, cuivre et tain.

Dire que le pre Micou tait en relation d'affaires et d'amiti avec les
Martial, c'est apprcier suffisamment sa moralit.

Il est, du reste, un fait  la fois curieux et effrayant; c'est l'espce
d'affiliation, de communion mystrieuse qui relie presque tous les
malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres o
affluent et d'o refluent incessamment ces flots de corruption qui
envahissent peu  peu la capitale et y laissent de si sanglantes paves.

Le pre Micou est un gros homme de cinquante ans,  physionomie basse,
ruse, au nez bourgeonnant, aux joues avines; il porte un bonnet de
loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.

Au-dessus du petit pole de fonte auprs duquel il se chauffe, on
remarque une planche numrote attache au mur; l sont accroches les
clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la
devanture vitre qui s'ouvrait sur la rue, derrire d'pais barreaux de
fer, taient peints de faon  ce que du dehors on ne pt pas voir (et
pour cause) ce qui se passait dans la boutique.

Il rgne dans ce vaste magasin une assez grande obscurit; aux murailles
noirtres et humides pendent des chanes rouilles de toutes grosseurs
et de toutes longueurs; le sol disparat presque entirement sous des
monceaux de dbris de fer et de fonte.

Trois coups frapps  la porte, d'une faon particulire, attirrent
l'attention du logeur-revendeur-receleur.

--Entrez! cria-t-il.

On entra.

C'tait Nicolas, le fils de la veuve du supplici.

Il tait trs-ple; sa figure semblait encore plus sinistre que la
veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaiet bruyante
pendant l'entretien suivant. (Cette scne se passait le lendemain de la
querelle de ce bandit avec son frre Martial.)

--Ah! te voil, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.

--Oui, pre Micou; je viens faire affaire avec vous.

--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...

--C'est que mon chien et ma petite charrette sont l... avec la chose.

--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]?

--Non, pre Micou.

--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne
travailles plus... c'est peut-tre du _dur_[12]?

--Non, pre Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y
en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.

--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser.

--Faut que vous m'aidiez, pre Micou; j'ai mal au bras.

Et, au souvenir de sa lutte avec son frre Martial, les traits du bandit
exprimrent  la fois un ressentiment de haine et de joie froce, comme
si dj sa vengeance et t satisfaite.

--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garon?

--Rien... une foulure.

--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre
ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remde de
ferrailleur, mais excellent.

--Merci, pre Micou.

--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux!

En deux voyages, les saumons furent retirs d'une petite charrette tire
par un norme dogue, et apports dans la boutique.

--C'est une bonne ide, ta charrette! dit le pre Micou en ajustant les
plateaux de bois d'normes balances pendues  une des solives du
plafond.

--Oui, quand j'ai quelque chose  apporter, je mets mon dogue et la
charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait
peut-tre, mon chien ne jase pas.

--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le
cuivre; ta mre et ta soeur sont en bonne sant?

--Oui, pre Micou.

--Les enfants aussi?

--Les enfants aussi. Et votre neveu, Andr, o donc est-il?

--Ne m'en parle pas! Il tait en ribote hier; Barbillon et le gros
boiteux me l'ont emmen, il n'est rentr que ce matin; il est dj en
course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton
frre Martial, toujours sauvage?

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Comment! Tu n'en sais rien?

--Non, dit Nicolas en affectant un air indiffrent: depuis deux jours
nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-tre retourn braconner dans les
bois,  moins que son bateau qui tait vieux, vieux... n'ait coul bas
au milieu de la rivire, et lui avec...

--a ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le
sentir, ton frre!

--C'est vrai... on a comme a des ides sur les uns et sur les autres.
Combien y a-t-il de livres de cuivre?

--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garon.

--Et vous me devez?

--Trente francs tout au juste.

--Trente francs, quand le cuivre est  vingt sous la livre! Trente
francs!

--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au
diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.

--Mais, pre Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!

--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en
donne quinze sous la livre.

--Toujours la mme chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de
brigands! peut-on corcher les amis comme a! Mais c'est pas tout: si je
vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au
moins?

--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chanes ou des crampons
pour tes bachots?

--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tle trs-forte, comme
qui dirait pour doubler des volets.

--J'ai ton affaire... quatre lignes d'paisseur... une balle de pistolet
ne traverserait pas a.

--C'est ce que je veux... justement!...

--Et de quelle grandeur?

--Mais... en tout, sept  huit pieds carrs.

--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?

--Trois barres de fer de trois  quatre pieds de long et de deux pouces
carrs.

--J'ai dmoli l'autre jour une grille de croise, a t'ira comme un
gant... Et puis?

--Deux fortes charnires et un loquet pour ajuster et fermer  volont
une soupape de deux pieds carrs.

--Une trappe, tu veux dire?

--Non, une soupape...

--Je ne comprends pas  quoi a peut te servir, une soupape.

--C'est possible; moi, je le comprends.

-- la bonne heure; tu n'auras qu' choisir, j'ai l un tas de
charnires. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?

--C'est tout.

--a n'est gure.

--Prparez-moi tout de suite ma marchandise, pre Micou, je la prendrai
en repassant; j'ai encore des courses  faire.

--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est
encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet  tout le monde,
petit gourmand?

--Comme vous dites, pre Micou; mais vous ne mangez pas de a. Ne me
faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois  l'le
avant midi.

--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une
heure tu peux revenir, tout sera prt, argent et fournitures... Veux-tu
boire la goutte?

--Toujours... vous me la devez bien!...

Le pre Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,
un verre fl, une tasse sans anse, et versa.

-- la vtre, pre Micou!

-- la tienne, mon garon, et  ces dames de chez toi!

--Merci... Et a va bien toujours, votre garni?

--Comme ci, comme a... J'ai toujours quelques locataires pour qui je
crains les descentes du commissaire... mais ils paient en consquence.

--Pourquoi donc?

--Es-tu bte! Quelquefois je loge comme j'achte...  ceux-l, je ne
demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente 
toi.

--Connu!... Mais,  ceux-l, vous louez aussi cher que vous m'achetez
bon march.

--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle
maison garnie de la rue Saint-Honor, mme que sa femme est une forte
couturire qui emploie jusqu' des vingt ouvrires, soit chez elle, soit
dans leur chambre.

--Dites donc, vieux obstin, il doit y en avoir de _girondes_[14]
l-dedans?

--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois
apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite
surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle
Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses
vingt ans!

--Allons, papa, teignez-vous, ou je crie au feu!

--Mais c'est honnte, mon garon... c'est honnte...

--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...

--Tient trs-bien sa maison; et, comme il est du mme numro que cette
petite Rigolette...

--Honnte?

--Tout juste!

--_Colas_!

--Il ne veut que des locataires  passeport ou  papiers. Mais s'il s'en
prsente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il
m'envoie ces pratiques-l.

--Et elles paient en consquence?

--Toujours.

--Mais c'est tous amis de la _pgre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers!

--Eh! non! Tiens, justement,  propos de a, mon cousin m'a envoy il y
a quelques jours une pratique... que le diable me brle si j'y comprends
rien... Encore une tourne!

--a va... le liquide est bon...  la vtre, pre Micou!

-- la tienne, garon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a
envoy une pratique o je ne comprends rien. Figure-toi une mre et sa
fille qui avaient l'air bien panes et bien rpes, c'est vrai; elles
portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique a doive tre
des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent 
la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que
des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais
d'hommes... et pourtant, si elles n'taient pas si maigres et si ples,
a ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! a vous a quinze
ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des
yeux grands comme a... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!

--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces
deux femmes?

--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient
honntes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reoivent
des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit gure bon  crire.

--Comment cela?

--Elles ont envoy ce matin mon neveu Andr au bureau de la poste
restante, pour rclamer une lettre adresse  Mme X. Z. La lettre doit
venir de Normandie, d'un bourg appel Les Aubiers. Elles ont crit cela
sur un papier, afin qu'Andr puisse rclamer la lettre en donnant ces
renseignements-l... Tu vois que a n'a pas l'air de grand-chose, des
femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais
d'hommes!

--Elles ne vous payeront pas.

--Ce n'est pas  un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.
Elles ont pris un cabinet sans chemine, que je leur fais payer vingt
francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-tre malades, car,
depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas
d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles
aient jamais allum un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont
ici. Mais j'en reviens toujours l... jamais d'hommes et pas de
papiers...

--Si vous n'avez que des pratiques comme a, pre Micou...

--a va et a vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je
loge aussi des gens cals. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,
un facteur de la poste, le chef d'orchestre du caf des Aveugles et une
rentire, tous gens honntes; ce sont eux qui sauveraient la rputation
de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop prs... C'est
pas des locataires de nuit, ceux-l, c'est des locataires de plein
soleil.

--Quand il en fait dans votre passage, pre Micou.

--Farceur!... Encore une tourne?

--Mais la dernire; faut que je file...  propos, Robin le gros boiteux
loge donc encore ici?

--En haut... la porte  ct de la mre et de la fille... Il finit de
manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste gure.

--Dites donc, gare  vous! il est en rupture de ban.

--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dptrer. Je crois qu'il monte
quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici
l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse
tort  mes bons locataires, ce damn Robin; aussi, une fois sa quinzaine
finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par
un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentire.

--Une rentire?

--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que
a... remeubls  neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...
Quatre-vingts francs par mois... et pays d'avance par son oncle,  qui
elle donne une de ses chambres en pied--terre, quand il vient de la
campagne. Aprs a, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait
rue Vivienne, rue Saint-Honor, ou dans les environs de ces paysages-l.

--Connu!... Elle est rentire parce que le vieux lui fait des rentes.

--Tais-toi donc! Justement voil sa bonne!

Une femme assez ge, portant un tablier blanc d'une propret douteuse,
entra dans le magasin du revendeur.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?

--Pre Micou, votre neveu n'est pas l?

--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va
rentrer tout  l'heure.

--M. Badinot voudrait qu'il portt tout de suite cette lettre  son
adresse; il n'y a pas de rponse, mais c'est trs-press.

--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.

--Et qu'il se dpche.

--Soyez tranquille.

La bonne sortit.

--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, pre Micou?

--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentire, Mme de Saint-Ildefonse.
Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le
logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:
Vois donc: que a de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des
gens cals: il crit  un vicomte.

--Ah bah!

--Tiens, vois plutt: _ Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de
Chaillot... Trs-presse...  lui-mme._ J'espre que quand on loge des
rentires qui ont des oncles qui crivent  des vicomtes, on peut bien
ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la
maison, hein?

--Je crois bien. Allons,  tout  l'heure, pre Micou. Je vas attacher
mon chien  votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai 
porter  pied... Prparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie
qu' filer.

--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tle de deux pieds carrs
chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnires pour ta
soupape. Cette soupape me parat drle; enfin c'est gal... est-ce l
tout?

--Oui, et mon argent?

--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te
dise... depuis que tu es l... je t'examine...

--Eh bien?

--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.

--Moi?

--Oui.

--Vous tes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.

--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu
veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et
qui te cuit... _une puce  la muette_[16], comme dit l'autre... et pour
que a te dmange, il faut que a te gratte fort... car tu n'es pas
bgueule.

--Je vous dis que vous tes fou, pre Micou, dit Nicolas en tressaillant
malgr lui.

--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.

--C'est mon bras qui me fait mal.

--Alors n'oublie pas ma recette, a te gurira.

--Merci, pre Micou...  tout  l'heure.

Et le bandit sortit.

Le receleur, aprs avoir dissimul les saumons de cuivre derrire son
buffet, s'occupait de rassembler les diffrents objets que lui avait
demands Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C'tait un homme de cinquante ans environ,  figure fine et sagace,
portant un pais collier de favoris gris trs-touffu et des besicles
d'or; il tait vtu avec assez de recherche; les larges manches de son
paletot brun,  parements de velours noir, laissaient voir des mains
gantes de gants paille; ses bottes devaient avoir t enduites la
veille d'un brillant vernis.

Tel tait M. Badinot, l'oncle de la rentire, cette Mme de
Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la
scurit du pre Micou.

On se souvient peut-tre que M. Badinot, ancien avou, chass de sa
corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires quivoques,
servait d'espion au baron de Gran et avait donn  ce diplomate des
renseignements assez nombreux et trs-prcis sur bon nombre des
personnages de cette histoire.

--Mme Charles vient de vous donner une lettre  porter, dit M. Badinot
au logeur.

--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.

--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravis, j'irai moi-mme
chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention
et fatuit sur cette adresse aristocratique.

--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?

--Non, pre Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des
reproches  vous faire.

-- moi, monsieur?

--De trs-graves reproches.

--Comment, monsieur?

--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie trs-cher votre premier;
ma nice est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands
gards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le
bruit des voitures, elle esprait tre ici comme  la campagne.

--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y
connatre, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un
vrai hameau.

--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;
au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du caf des Aveugles et
un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il
y a...

--Il ne s'agit pas de ces personnes-l, elles sont fort tranquilles et
fort honntes, ma nice n'en disconvient pas; mais il y a au quatrime
un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontr hier encore ivre
dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque
une rvolution, tant elle a t effraye... Si vous croyez qu'avec de
tels locataires votre maison ressemble  un hameau...

--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce
gros boiteux  la porte; il m'a pay sa dernire quinzaine d'avance sans
quoi il serait dj dehors.

--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.

--Mais, sauf lui, j'espre que madame n'a pas  se plaindre; il y a un
facteur  la petite poste, qui est la crme des honntes gens; et
au-dessus,  ct de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille
qui ne bougent pas plus que des marmottes.

--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros
boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drle-l! Je vous en
prviens, si vous le gardez, il fera dserter tous les honntes gens.

--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas  lui.

--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas  votre maison.

--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros
boiteux comme dj parti, car il n'a plus que quatre jours  rester ici.

--C'est beaucoup trop; enfin a vous regarde...  la premire algarade,
ma nice abandonne cette maison.

--Soyez tranquille, monsieur.

--Tout ceci est dans votre intrt, mon cher. Faites-en votre profit...
car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui
vivaient si solitaires, taient les deux victimes de la cupidit du
notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste rduit qu'elles habitaient.




V

Les victimes d'un abus de confiance


Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois
de prison et vingt-cinq francs d'amende.

                           Art. 406 et 408 du Code pnal

Que le lecteur se figure un cabinet situ au quatrime tage de la
triste maison du passage de la Brasserie.

Un jour ple et sombr pntre  peine dans cette pice troite par une
petite fentre  un seul vantail, garnie de trois vitres fles,
sordides; un papier dlabr, d'une couleur jauntre, couvre les
murailles; aux angles du plafond lzard pendent d'paisses toiles
d'araignes. Le sol, dcarrel en plusieurs endroits, laisse voir  et
l les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.

Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et
un lit de sangle  dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de
grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le
mobilier de ce garni.

Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.

Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel tait le nom des deux
victimes de Jacques Ferrand).

Ne possdant qu'un lit, la mre et la fille s'y couchaient tour  tour,
se partageant ainsi les heures de la nuit.

Trop d'inquitudes, trop d'angoisses torturaient la mre pour qu'elle
cdt souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques
instants de repos et d'oubli.

Dans ce moment elle dormait.

Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette
misre impose par la cupidit du notaire  deux femmes jusqu'alors
habitues aux modestes douceurs de l'aisance et entoures dans leur
ville natale de la considration qu'inspire toujours une famille
honorable et honore.

Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est  la fois
remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beaut
remarquable, sont ples et altrs; ses cheveux noirs, spars sur son
front et aplatis en bandeaux, se tordent derrire sa tte; le chagrin y
a dj ml quelques mches argentes. Vtue d'une robe de deuil
rapice en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuy sur sa
main, s'accoude au misrable chevet de sa fille et la regarde avec une
affliction inexprimable.

Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage,
amaigri comme celui de sa mre, se dessine sur la couleur grise des gros
draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.

Le teint de la jeune fille a perdu de son clatante puret; ses grands
yeux ferms projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange
de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sches et
ples, ses lvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc mail de ses
dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine
avait rougi, marbr en plusieurs endroits la carnation dlicate du cou,
des paules et des bras de la jeune fille.

De temps  autre, un lger tressaillement rapprochait ses sourcils
minces et velouts, comme si elle et t poursuivie par un rve
pnible. L'aspect de ce visage, dj empreint d'une expression morbide,
est pnible; on y dcouvre les sinistres symptmes d'une maladie qui
couve et menace.

Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait
sur sa fille un oeil sec et enflamm par l'ardeur d'une fivre lente qui
la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus
faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement,
prcurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant
d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire,
s'effrayer soi-mme, elle luttait de toutes ses forces contre les
premires atteintes de la maladie.

Par des motifs d'une gnrosit pareille, Claire, afin de ne pas
inquiter sa mre, tchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux
malheureuses cratures, frappes des mmes chagrins, devaient tre
encore frappes des mmes maux.

Il arrive un moment suprme dans l'infortune o l'avenir se montre sous
un aspect si effrayant que les caractres les plus nergiques, n'osant
l'envisager en face, ferment les yeux et tchent de se tromper par de
folles illusions.

Telle tait la position de Mme et de Mlle de Fermont.

Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures o elle
contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au pass, au prsent, 
l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une
mre ont de plus poignant, de plus dsespr, de plus insens; souvenirs
enchanteurs, craintes sinistres, prvisions terribles, regrets amers,
abattement mortel, lans de fureur impuissante contre l'auteur de tant
de maux, supplications vaines, prires violentes, et enfin... enfin...
doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste
inexorable  ce cri arrach des entrailles maternelles...  ce cri sacr
dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Piti pour
ma fille!

--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mre en touchant
lgrement de sa main glace les bras glacs de son enfant, elle a bien
froid... Il y a une heure elle tait brlante... c'est la fivre!...
Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!...
Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux chle
sur le lit... mais si je l'te de la porte o je l'ai suspendu... ces
hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous
qui sont  la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...

Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle tait
habite... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions
pas restes ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers,
on est repouss des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que
j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers
dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille
voyaget dans une voiture publique... pouvais-je croire que...

Puis, s'interrompant avec un lan de colre:

--Mais c'est pourtant infme, cela... parce que ce notaire a voulu me
dpouiller, me voici rduite aux plus affreuses extrmits, et contre
lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas o j'aurais de
l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traner dans la
boue la mmoire de mon bon et noble frre... pour entendre dire que dans
sa ruine il a mis fin  ses jours, aprs avoir dissip toute ma fortune
et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a
rduites  la dernire misre!... Oh! jamais! Jamais!

Pourtant... si la mmoire de mon frre est sacre... la vie... l'avenir
de ma fille... me sont aussi sacrs... mais je n'ai pas de preuves
contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...

Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle aprs un moment de silence,
c'est que quelquefois, aigrie, irrite par ce sort atroce, j'ose accuser
mon frre... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant
deux noms  maudire, ma peine serait soulage... et puis je m'indigne de
mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal
des frres. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables
consquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont
deux mes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir  petit feu...

Hlas! oui, je n'ose jamais dire  ma pauvre enfant toutes mes craintes
pour ne pas la dsoler... mais je souffre... j'ai la fivre... je ne me
soutiens qu' force d'nergie; je sens en moi les germes d'une
maladie... dangereuse peut-tre... oui, je la sens venir... elle
s'approche... ma poitrine brle; ma tte se fend... Ces symptmes sont
plus graves que je ne veux me l'avouer  moi-mme... Mon Dieu... si
j'allais tomber... tout  fait malade... si j'allais mourir!...

Non! Non! s'cria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je
ne veux pas mourir... Laisser Claire...  seize ans... sans ressources,
seule, abandonne au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?...
Non! je ne suis pas malade, aprs tout... qu'est-ce que j'prouve? un
peu de chaleur  la poitrine, quelque pesanteur  la tte; c'est la
suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquitudes; tout le
monde  ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de
srieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se
laissant aller  des ides pareilles, c'est en s'coutant ainsi... que
l'on tombe rellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!...
Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour
Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures  colorier...

Aprs un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:

--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de
Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chtif moyen d'existence,
parce que je n'ai pas voulu que ma fille allt travailler seule le soir
chez lui!... Peut-tre trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture
ou en broderie... Mais, quand on ne connat personne, c'est si
difficile!... Dernirement encore, j'ai tent en vain... Lorsqu'on est
si misrablement log, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la
petite somme qui nous reste une fois puise, que faire?... Que
devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la
terre... mais pas une obole... et j'tais riche pourtant!... Ne songeons
pas  cela... ces penses me donnent le vertige... me rendent folle...
Voil ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces ides, au lieu de
tcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non,
non, je ne suis pas malade... je crois mme que j'ai moins de fivre,
ajouta la malheureuse mre en se ttant le pouls elle-mme.

Mais, hlas! les pulsations prcipites, saccades, irrgulires,
qu'elle sentit battre sous sa peau  la fois sche et froide ne lui
laissrent pas d'illusion.

Aprs un moment de morne et sombre dsespoir, elle dit avec amertume:

--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous
jamais fait? Ma fille n'tait-elle pas un modle de candeur et de pit?
son pre, l'honneur mme? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes
devoirs d'pouse et de mre? Pourquoi permettre qu'un misrable fasse de
nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que
sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma
fille... Nous serions  cette heure dans notre maison, sans inquitude
pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon
pauvre frre; dans deux ou trois ans, j'aurais song  marier Claire, et
j'aurais trouv un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si
belle!... Qui n'et pas t heureux d'obtenir sa main?... Je voulais
d'ailleurs, me rservant une petite pension pour vivre auprs d'elle,
lui abandonner en mariage tout ce que je possdais, cent mille cus au
moins... car j'aurais pu encore faire quelques conomies; et quand une
jeune personne aussi jolie, aussi bien leve que mon enfant chrie,
apporte en dot plus de cent mille cus...

Puis, revenant par un douloureux contraste  la triste ralit de sa
position, Mme de Fermont s'cria dans une sorte de dlire:

--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je
voie patiemment ma fille rduite  la plus affreuse misre... elle qui
avait droit  tant de flicit...

Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car,
enfin, si le sort me pousse  bout, si je ne trouve pas moyen de sortir
de l'atroce position o ce misrable m'a jete avec mon enfant, je ne
sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme.
Aprs, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les
mres...

Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonne, voil
ma terreur, voil pourquoi je ne veux pas mourir... voil pourquoi je ne
puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle
est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais
l'abandon, mais la misre, mais la faim... quel effrayant vertige tous
ces malheurs runis ne peuvent-ils pas causer  une enfant de cet ge...
et alors... et alors dans quel abme ne peut-elle pas tomber?

Oh! c'est affreux...  mesure que je creuse ce mot, misre, j'y trouve
d'pouvantables choses. La misre... la misre est atroce pour tous,
mais peut-tre plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vcu
dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en prsence de tant
de maux menaants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de
fiert. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me
rsigner  mendier... Comme je suis lche, pourtant!

Et elle ajouta avec une sombre amertume:

--Ce notaire m'a rduite  l'aumne, il faut pourtant que je me rompe
aux ncessits de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de
dlicatesse, cela tait bon autrefois; maintenant il faut que je tende
la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de
travail... il faudra bien me rsoudre  implorer la charit des autres,
puisque le notaire l'aura voulu.

Il y a sans doute l-dedans une adresse, un art que l'exprience vous
donne; j'apprendrai; c'est un mtier comme un autre, ajouta-t-elle avec
une sorte d'exaltation dlirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce
qu'il faut pour intresser... des malheurs horribles, immrits, et une
fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser
faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Aprs tout, de quoi me
plaindrais-je? s'cria-t-elle avec un clat de rire sinistre. La fortune
est prcaire, prissable... Le notaire m'aura au moins appris un tat.

Mme de Fermont resta un moment absorbe dans ses penses; puis elle
reprit avec plus de calme:

--J'ai souvent pens  demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort
de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette
place, peut-tre, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de
Claire... peut-tre, par la protection de cette femme, pourrais-je
trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela
je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger
ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rve!... Et
puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette
servante... et peut-tre son sort serait-il alors aussi malheureux que
le ntre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule  me
dpouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez
cette femme du premier? Par quel moyen vincer sa domestique? Car une
telle place serait pour nous une position inespre.

Deux ou trois coups violents frapps  la porte firent tressaillir Mme
de Fermont et veillrent sa fille en sursaut.

--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'cria Claire en se levant brusquement
sur son sant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras
autour du cou de sa mre, qui, aussi effraye, se serra contre sa fille
en regardant la porte avec terreur.

--Maman, qu'est-ce donc? rpta Claire.

--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a
seulement frapp... c'est peut-tre la rponse qu'on nous apporte de la
poste restante...

 cet instant la porte vermoulue s'branla de nouveau sous le choc de
plusieurs vigoureux coups de poing.

--Qui est l? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.

Une voix ignoble, rauque, enroue, rpondit:

--Ah ! vous tes donc sourdes, les voisines? Oh!... les voisines!
Oh!...

--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont
en tchant de dissimuler l'altration de sa voix.

--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma
pipe... allons, houp! et plus vite que a!

--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas
la mre  sa fille.

--Ah !... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un
tonnerre!

--Monsieur... je n'ai pas de feu...

--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a...
ouvrez-vous... voyons?

--Monsieur... retirez-vous...

--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...

--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...

--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas?
Alors je dmolis tout!... Hue! donc.

Et le misrable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle cda, la
mchante serrure qui la fermait ayant t brise.

Les deux femmes poussrent un grand cri d'effroi.

Mme de Fermont, malgr sa faiblesse, se prcipita au-devant du bandit au
moment o il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.

--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'cria la
malheureuse mre en retenant de toutes ses forces la porte entrebille.
Je vais crier au secours...

Et elle frissonnait  l'aspect de cet homme  figure hideuse et avine.

--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre
voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfonc.

Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant
sur ses jambes ingales:

--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie
allum ma pipe.

--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.

--C'est pas vrai, vous dites a pour que je ne voie pas la petite qui
est couche. Hier vous avez bouch les trous de la porte. Elle est
gentille, je veux la voir... Prenez garde  vous... je vous casse la
figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la
petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je dmolis
tout! Et vous avec!...

--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui
sentit la porte cder sous un violent coup d'paule du gros boiteux.

Intimid par ces cris, l'homme fit un pas en arrire et montra le poing
 Mme de Fermont en lui disant:

--Tu me payeras a, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la
langue et tu ne pourras pas crier...

Et le gros boiteux, comme on l'appelait  l'le du Ravageur, descendit
en profrant d'horribles menaces.

Mme de Fermont, craignant qu'il ne revnt sur ses pas et voyant la
serrure brise, trana la table contre la porte afin de la barricader.

Claire avait t si mue, si bouleverse de cette horrible scne,
qu'elle tait retombe sur son grabat presque sans mouvement, en proie 
une crise nerveuse.

Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut  sa fille, la serra
dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et,  force de soins, de
caresses, parvint  la ranimer.

Elle la vit bientt reprendre peu  peu ses sens et lui dit:

--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce mchant homme s'en
est all.

Puis la malheureuse mre s'cria avec un accent d'indignation et de
douleur indicible:

--C'est pourtant ce notaire qui est la cause premire de toutes nos
tortures!...

Claire regardait autour d'elle avec autant d'tonnement que de crainte.

--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant
tendrement sa fille, ce misrable est parti.

--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as cri au
secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette
maison... j'y mourrai de peur.

--Comme tu trembles!... Tu as la fivre.

--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mre, ce n'est rien,
c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes
mains... Mon Dieu, comme elles sont brlantes! Vois-tu, c'est toi qui
souffres, tu veux me le cacher.

--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'motion
que cet homme m'a cause qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise
trs-profondment, je ne me suis veille qu'en mme temps que toi...

--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflamms!

--Ah! tu conois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins...
vois-tu!

--Bien vrai, tu ne souffres pas?

--Non, non, je t'assure... Et toi?

--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie,
maman, quittons cette maison.

--Et o irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouv ce
malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et
puis nous avons pay quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas
notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons
mnager le plus possible.

--Peut-tre M. de Saint-Remy te rpondra-t-il un jour ou l'autre.

--Je ne l'espre plus... Il y a si longtemps que je lui ai crit!

--Il n'aura pas reu ta lettre... Pourquoi ne lui crirais-tu pas de
nouveau? D'ici  Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa
rponse.

--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a cot dj...

--Que risques-tu? Il est si bon malgr sa brusquerie! N'tait-il pas un
des plus vieux amis de mon pre?... Et puis enfin il est notre parent...

--Mais il est pauvre lui-mme; sa fortune est bien modeste... Peut-tre
ne nous rpond-il pas pour s'viter le chagrin de nous refuser.

--Mais s'il n'avait pas reu ta lettre, maman?

--Et s'il l'a reue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est
lui-mme dans une position trop gne pour venir  notre secours... ou
il ne ressent aucun intrt pour nous: alors  quoi bon nous exposer 
un refus ou  une humiliation?

--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-tre ce
matin nous rapportera-t-on une bonne rponse...

--De M. d'Orbigny?

--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon
tait si simple, si touchante... exposait si naturellement notre
malheur, qu'il aura piti de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
vous avez tort de dsesprer de lui.

--Il a si peu de raisons de s'intresser  nous! Il avait, il est vrai,
autrefois connu ton pre, et j'avais souvent entendu mon pauvre frre
parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de
trs-bonnes relations avant que celui-ci ne quittt Paris pour se
retirer en Normandie avec sa jeune femme.

--C'est justement cela qui me fait esprer; il a une jeune femme, elle
sera compatissante... Et puis,  la campagne, on peut faire tant de
bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je
travaillerais  la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est trs-riche, dans
une grande maison il y a toujours de l'emploi...

--Oui; mais nous avons si peu de droits  son intrt!...

--Nous sommes si malheureuses!

--C'est un titre aux yeux des gens trs-charitables, il est vrai.

--Esprons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...

--Enfin, dans le cas o il ne faudrait rien attendre de lui, je
surmonterais encore ma fausse honte, et j'crirais  Mme la duchesse de
Lucenay.

--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il
vantait sans cesse le bon coeur et la gnrosit?

--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il
la traitait presque comme son enfant... car il tait intimement li avec
le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle
pourrait peut-tre trouver  nous placer.

--Sans doute, maman; mais je comprends ta rserve, tu ne la connais pas
du tout, tandis qu'au moins mon pre et mon pauvre oncle connaissaient
un peu M. d'Orbigny.

--Enfin, dans le cas o Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous,
j'aurais recours  une dernire ressource.

--Laquelle, maman?

--C'est une bien faible... une bien folle esprance, peut-tre; mais
pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...

--M. de Saint-Remy a un fils? s'cria Claire en interrompant sa mre
avec tonnement.

--Oui, mon enfant, il a un fils...

--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais  Angers...

--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connatre, M. de
Saint-Remy, ayant quitt Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils
depuis cette poque.

--Quinze ans sans voir son pre... cela est-il possible, mon Dieu.

--Hlas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy
tant fort rpandu dans le monde, et fort riche...

--Fort riche?... Et son pre est pauvre?

--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mre...

--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son pre...?

--Son pre n'aurait rien accept de lui.

--Pourquoi cela?

--C'est encore une question  laquelle je ne puis rpondre, ma chre
enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frre qu'on vantait
beaucoup la gnrosit de ce jeune homme... Jeune et gnreux, il doit
tre bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari tait l'ami intime de
son pre, peut-tre voudra-t-il bien s'intresser  nous pour tcher de
nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si
brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...

--Et puis l'on saurait par lui peut-tre si M. de Saint-Remy, son pre,
n'aurait pas quitt Angers avant que vous ne lui ayez crit; cela
expliquerait alors son silence.

--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conserv aucune
relation. Enfin, c'est toujours  tenter...

-- moins que M. d'Orbigny ne vous rponde d'une manire favorable...
et, je vous le rpte, je ne sais pourquoi, malgr moi, j'ai de
l'espoir.

--Mais voil plusieurs jours que je lui ai crit, mon enfant, lui
exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une
lettre mise  la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain
matin  la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir
reu sa rponse...

--Peut-tre cherche-t-il, avant de t'crire, de quelle manire il pourra
nous tre utile avant de nous rpondre.

--Dieu t'entende, mon enfant!

--Cela me parat tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous,
il t'en aurait instruite tout de suite.

-- moins qu'il ne veuille rien faire...

--Ah! maman... est-ce possible? Ddaigner de nous rpondre et nous
laisser esprer quatre jours, huit jours, peut-tre... car lorsqu'on est
malheureux on espre toujours...

--Hlas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indiffrence pour les
maux que l'on ne connat pas!

--Mais votre lettre...

--Ma lettre ne peut lui donner une ide de nos inquitudes, de nos
souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si
malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans
cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout  l'heure
encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous
attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon
Dieu... tu trembles... tu as froid...

--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout
nous manque, que le peu d'argent qui nous reste l, dans cette malle,
soit dpens... il serait donc possible que dans une ville riche comme
Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misre... faute
d'ouvrage, et parce qu'un mchant homme t'a pris tout ce que tu
avais?...

--Tais-toi, malheureuse enfant...

--Mais enfin, maman, cela est donc possible?...

--Hlas!...

--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il
ainsi, lui que nous n'avons jamais offens?

--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces ides dsolantes...
j'aime mieux encore te voir esprer, sans grande raison peut-tre...
Allons, rassure-moi au contraire par tes chres illusions; je ne suis
que trop sujette au dcouragement... tu sais bien...

--Oui! oui! esprons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans
doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore
une course  payer sur votre petit trsor... et par ma faute... Si je
n'avais pas t si faible hier et aujourd'hui, nous serions alles  la
poste nous-mmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me
laisser seule ici en y allant vous-mme.

--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout  l'heure... ce
misrable qui a enfonc cette porte, si tu t'tais trouve seule ici,
pourtant!

--Oh! maman, tais-toi... rien qu' y songer, cela pouvante...

 ce moment, on frappa assez brusquement  la porte.

--Ciel!... c'est lui! s'cria Mme de Fermont encore sous sa premire
impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table
contre la porte.

Ses craintes cessrent lorsqu'elle entendit la voix du pre Micou.

--Madame, mon neveu Andr arrive de la poste restante... C'est une
lettre avec un X et un Z pour adresse... a vient de loin... Il y a huit
sous de port et la commission... c'est vingt sous...

--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvs... c'est de M. de
Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mre, tu ne souffriras plus, tu ne
t'inquiteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu
est bon!... s'cria la jeune fille; et un rayon d'espoir claira sa
douce et charmante figure.

--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en
drangeant la table  la hte et en entrebillant la porte.

--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si
impatiemment dsire.

--Je vais vous payer, monsieur.

--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux
combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en
passant.

Le revendeur remit la lettre  Mme de Fermont et disparut.

--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers...
c'est de M. d'Orbigny! s'cria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _
Madame_ _X. Z., poste restante,  Paris_[17].

--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat!

--Notre bon ou mauvais sort est l pourtant..., dit Mme de Fermont d'une
voix altre, en montrant la lettre.

Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.

Elle n'en eut pas le courage.

Peut-on esprer de peindre la terrible angoisse  laquelle sont en proie
ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le
dsespoir?

La brlante et fivreuse motion du joueur dont les dernires pices
sont aventures sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflamm, attend
d'un coup dcisif sa ruine ou son salut; cette motion si violente
donnerait pourtant  peine une ide de la terrible angoisse dont nous
parlons.

En une seconde l'me s'lve jusqu' la plus radieuse esprance, ou
retombe dans un dcouragement mortel. Selon qu'il croit tre secouru ou
repouss, le malheureux passe tour  tour par les motions les plus
violemment contraires: ineffables lans de bonheur et de reconnaissance
envers le coeur gnreux qui s'est apitoy sur un sort misrable; amers
et douloureux ressentiments contre l'goste indiffrence!

Lorsqu'il s'agit d'infortunes mritantes, ceux qui donnent souvent
donneraient peut-tre toujours... et ceux qui refusent toujours
donneraient peut-tre souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que
l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus
ddaigneux... ce que leur volont enfin... peut soulever d'ineffable ou
d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent.

--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en
s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire,
notre sort est l... (Elle montrait la lettre.) Je brle de le connatre
et je n'ose... Si c'est un refus, hlas! il sera toujours assez tt...

--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre
petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous
rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la
maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment
de bonheur perdu?

--Oui, mon enfant; mais si au contraire...

--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sre. Quand je vous disais
que M. d'Orbigny n'avait autant tard  vous rpondre que pour pouvoir
vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la
lettre, maman; je suis sre de deviner, seulement  l'criture, si la
nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sre maintenant, dit
Claire en prenant la lettre; rien qu' voir cette bonne criture simple,
droite et ferme, on devine une main loyale et gnreuse, habitue 
s'offrir  ceux qui souffrent...

--Je t'en supplie, Claire, pas de folles esprances, sinon j'oserais
encore moins ouvrir cette lettre.

--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire 
peu prs ce qu'elle contient; coute-moi: Madame, votre sort et celui
de votre fille sont si dignes d'intrt que je vous prie de vouloir bien
vous rendre auprs de moi dans le cas o vous voudriez vous charger de
la surveillance de ma maison...

--De grce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir
insens... Le rveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de
Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprtant 
briser le cachet.

--Du courage? Pour vous,  la bonne heure! dit Claire, souriant et
entrane par un de ces accs de confiance si naturels  son ge; moi,
je n'en ai pas besoin; je suis sre de ce que j'avance. Tenez,
voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...

--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce
soit moi!

Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur.

Sa fille, aussi profondment mue, malgr son apparente confiance,
respirait  peine.

--Lis tout haut, maman, dit-elle.

--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme
de Fermont en regardant la signature.

--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune
dame aura voulu te rpondre elle-mme.

--Nous allons voir.

Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:

Madame,

M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous
rpondre pendant mon absence...

--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.

--coute, coute!

Arrive ce matin de Paris, je m'empresse de vous crire, madame, aprs
avoir confr de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort
confusment les relations que vous dites avoir exist entre lui et
monsieur votre frre. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il
n'est pas inconnu  M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle
circonstance il l'a entendu prononcer. La prtendue spoliation dont vous
accusez si lgrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur
d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle
calomnie dont vous n'avez sans doute pas calcul la porte. Ainsi que
moi, madame, mon mari connat et admire l'clatante probit de l'homme
respectable et pieux que vous attaquez si aveuglment. C'est vous dire,
madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part  la fcheuse position
dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de
rechercher la vritable cause, se voit dans l'impossibilit de vous
secourir.

Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M.
d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingus.

                           Comtesse d'ORBIGNY

La mre et la fille se regardrent avec une stupeur douloureuse,
incapables de prononcer une parole.

Le pre Micou frappa  la porte et dit:

--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission?
C'est vingt sous.

--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous
dpenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec
un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle
alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.

--Nous sommes voles! s'cria la malheureuse femme avec pouvante; rien,
plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.

Et, anantie, elle s'appuya sur la malle.

--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...

Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et,
s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:

--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil tincelant, les joues colores par
l'indignation et par l'pouvante, j'avais un sac d'argent dans cette
malle... On me l'a vol avant-hier sans doute, car je suis sortie
pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve,
entendez-vous? Vous en tes responsable.

--On vous a vole! a n'est pas vrai; ma maison est honnte, dit
insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me
payer mon port de lettre et ma commission.

--Je vous dis, monsieur, que cet argent tant tout ce que je possdais
au monde, on me l'a vol; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma
plainte. Oh! je ne mnagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous,
je vous en avertis.

--a serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y
donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en
dfie, moi!

La malheureuse femme tait atterre.

Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alite, depuis la
frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout aprs
les menaces que lui adressait le revendeur.

Celui-ci reprit:

--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or;
vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! a
m'est gal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai
votre vieux chle noir des paules... il est bien pan, mais il vaut
toujours au moins vingt sous.

--Oh! monsieur, s'cria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grce,
ayez piti de nous... cette faible somme tait tout ce que nous
possdions, ma fille et moi; cela vol, mon Dieu, il ne nous reste plus
rien, entendez-vous?... Rien qu' mourir de faim!...

--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a
vole... et de l'argent encore (ce qui me parat louche), il y a
longtemps qu'il est frit, l'argent!

--Mon Dieu! Mon Dieu!

--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas t assez bon enfant pour
marquer les pices et les garder ici pour se faire pincer, si c'est
quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le
disais encore ce matin  l'oncle de la dame du premier, ici c'est un
vrai hameau; si l'on vous a vole... c'est un malheur. Vous dposeriez
cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en
serez pas plus avance... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien!
s'cria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont
chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous plissez?... Prenez donc
garde... Mademoiselle, votre mre se trouve mal!... ajouta le revendeur
en s'avanant assez  temps pour retenir la malheureuse mre, qui,
frappe par ce dernier coup, se sentait dfaillir; l'nergie factice qui
la soutenait depuis si longtemps cdait  cette nouvelle atteinte.

--Ma mre... mon Dieu, qu'avez-vous? s'cria Claire toujours couche.

Le receleur, encore vigoureux malgr ses cinquante ans, saisi d'un
mouvement de piti passagre, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa
du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:

--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous tes couche, mais faut
pourtant que je vous ramne votre mre... elle est vanouie... a ne
peut pas durer.

En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la
malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.

Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise  ct du lit de sangle
et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant
bris la serrure.

Une heure aprs cette dernire secousse, la violente maladie qui depuis
longtemps couvait et menaait Mme de Fermont avait clat.

En proie  une fivre ardente,  un dlire affreux, la malheureuse femme
tait couche dans le lit de sa fille, perdue, pouvante, qui, seule,
presque aussi malade que sa mre, n'avait ni argent ni ressources, et
craignait  chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le
mme palier.




VI

La rue de Chaillot


Nous prcderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
Brasserie, se rendait en hte chez le vicomte de Saint-Remy.

Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
seul une charmante petite maison, btie entre cour et jardin, dans ce
quartier solitaire, quoique trs-voisin des Champs-lyses, la promenade
la plus  la mode de Paris.

Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
spcialement homme  bonnes fortunes, retirait de la position d'une
demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
entrer trs-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument dserte, communiquant de
la rue Marbeuf  la rue de Chaillot.

Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux tablissements
d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage cart, une sortie
peu frquente; les mystrieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
de surprise ou de rencontre imprvue, taient donc armes d'un prtexte
parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
fatale.

Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
clbre jardinier fleuriste renomm par la beaut de ses serres chaudes.

Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu' demi: le vicomte,
largement dou de tous les gots d'un luxe distingu, avait une
charmante serre chaude qui s'tendait en partie le long de la ruelle
dont nous avons parl; la petite porte drobe donnait dans ce dlicieux
jardin d'hiver, qui aboutissait  un boudoir (qu'on nous pardonne cette
expression suranne) situe au rez-de-chausse de la maison.

Il serait donc permis de dire sans mtaphore qu'une femme qui passait ce
seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait  sa perte par
un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette lgante alle tait
borde de vritables buissons de fleurs clatantes et parfumes.

Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionne, avait exig une clef
de cette petite porte.

Si nous insistons quelque peu sur le caractre gnral de cette
singulire habitation, c'est qu'elle refltait, pour ainsi dire, une de
ces existences dgradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
l'poque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
plus particulire, nous appellerions ces gens-l des hommes-courtisanes,
si cela se pouvait dire.

L'intrieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
un aspect curieux, ou plutt cette maison tait spare en deux zones
trs-distinctes:

Le rez-de-chausse, o il recevait les femmes;

Le premier tage, o il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...

Ainsi, au rez-de-chausse se trouvaient une chambre  coucher qui
n'tait qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
musique o l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy tait
excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosits, le boudoir
communiquant  la serre chaude; une salle  manger pour deux personnes,
servie et desservie par un tour; une salle de bains, modle achev du
luxe et du raffinement oriental, et tout auprs une petite bibliothque
en partie forme d'aprs le catalogue de celle que La Mettrie avait
collige pour le grand Frdric.

Il est inutile de dire que toutes ces pices, meubles avec un got
exquis, avec une recherche vritablement sardanapalesque, avaient pour
ornement des Watteau peu connus, des Boucher indits, des groupes de
biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
brche antique, quelques prcieuses copies des plus jolis groupes du
muse, en marbre blanc. Joignez  cela, l't, pour perspective, les
vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombr de fleurs,
peupl d'oiseaux, arros d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
se rpandre sur la frache pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
nacre dans un bassin limpide o de beaux cygnes blancs se jouent avec
grce.

Et quand venait la nuit tide et sereine, que d'ombre, que de parfum,
que de silence dans les bosquets odorants dont l'pais feuillage servait
de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!

Pendant l'hiver, au contraire, except la porte de glace qui s'ouvrait
sur la serre chaude, tout tait bien clos: la soie transparente des
stores, le rseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
mystrieux encore; sur tous les meubles, des masses de vgtaux
exotiques semblaient jaillir de grandes coupes tincelantes d'or et
d'mail.

Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphre amoureuse,
enivrante, qui plongeait l'me et les sens dans de brlantes
langueurs...

Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait lev 
l'amour antique ou aux divinits nues de la Grce, un homme, jeune et
beau, lgant et distingu, tour  tour spirituel ou tendre, romanesque
ou libertin, tantt moqueur et gai jusqu' la folie, tantt plein de
charme et de grce, excellent musicien, dou d'une de ces voix
vibrantes, passionnes, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
amoureux surtout... amoureux toujours... tel tait le vicomte.

 Athnes il et t sans doute admir, exalt, difi  l'gal
d'Alcibiade; de nos jours, et  l'poque dont nous parlons, le vicomte
n'tait plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misrable escroc.

Le premier tage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
aspect tout viril.

C'est l qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
meilleure compagnie.

L, rien de coquet, rien d'effmin: un ameublement simple et svre,
pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
avaient gagn au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
d'argent poss sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
avoisinaient une joyeuse salle  manger, o huit personnes (nombre de
convives strictement limit lorsqu'il s'agit d'un dner _savant)
_avaient bien des fois apprci l'excellence du cuisinier et le non
moins excellent mrite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
quelque nerveuse partie de whist de cinq  six cents louis, ou d'agiter
bruyamment les cornets d'un creps infernal.

Ces deux nuances assez tranches de l'habitation de M. de Saint-Remy
exposes, le lecteur voudra bien nous suivre dans des rgions plus
infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
conduisait au trs-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
d'curie de M. de Saint-Remy.

Cet illustre coachman avait invit  djeuner M. Boyer, valet de chambre
de confiance du vicomte. Une trs-jolie servante anglaise s'tant
retire aprs avoir apport la thire d'argent, nos deux personnages
restrent seuls.

Edwards tait g de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
gros cocher ne fit gmir son sige sous une rotondit plus imposante,
n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
runit plus lgamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
Londres, ayant t dans sa jeunesse aussi bon entraneur que le vieux et
clbre Chiffney, le vicomte avait trouv dans Edwards, chose rare, un
excellent cocher et un homme trs-capable de diriger l'entranement de
quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.

Edwards, lorsqu'il n'talait pas sa somptueuse livre brun et argent sur
la housse blasonne de son sige, ressemblait fort  un honnte fermier
anglais; c'est sous cette dernire apparence que nous le prsenterons au
lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colore, on
devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.

M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, tait
un grand homme mince,  cheveux gris et plats, au front chauve, au
regard fin,  la physionomie froide, discrte et rserve; il
s'exprimait en termes choisis, avait des manires polies, aises,
quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
prise de tabac dans une tabatire d'or rehausse de perles fines...
aprs quoi il secouait ngligemment du revers de sa main, aussi soigne
que celle de son matre, les plis de sa chemise de fine toile de
Hollande.

--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
une petite cuisine bourgeoise fort supportable?

--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
franais, et je l'emmnerai avec moi dans mon tablissement, si
toutefois je me dcide  le prendre; et  ce propos, puisque nous voici
seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez trs-bien?

--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
autres.

--J'ai donc un conseil trs-important  vous demander; c'est pour cela
que je vous avais pri de venir prendre une tasse de th avec moi.

--Tout  votre service, mon cher Edwards.

--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
M. le vicomte, pour l'entretien complet de son curie, btes et gens,
c'est--dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys,  raison de
vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.

--C'tait raisonnable.

--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement pay; mais, vers le
milieu de l'an pass, il m'a dit: Edwards, je vous dois environ
vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
peuvent pas tre vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
l'autre, et encore c'est donn (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
chevaux de phaton a t paye cinq cents guines), a fera donc
vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a
repris M. le vicomte, achetez-moi le tout  ce prix-l,  condition que
pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
rembourses, vous entretiendrez et laisserez  ma disposition chevaux,
gens et voitures pendant six mois.

--Et vous avez sagement accept le march, Edwards? C'tait une affaire
d'or.

--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront couls, je rentre
dans la proprit des chevaux et des voitures.

--Rien de plus simple. L'acte a t rdig par M. Badinot, l'homme
d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?

--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
dpart de M. le vicomte, et tout se vendra trs-bien, car il est connu
pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'tablir marchand de
chevaux, avec mon curie, qui ferait un joli commencement? Que me
conseillez-vous?

--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-mme.

--Comment?

--Je me trouve dans la mme position que vous.

--Vous?

--M. le vicomte dteste les dtails; quand je suis entr ici, j'avais
d'conomies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
les dpenses de la maison comme vous celles de l'curie, et tous les ans
M. le vicomte m'a pay sans examen;  peu prs  la mme poque que
vous, je me suis trouv  dcouvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
vicomte m'a propos comme  vous, pour me rembourser, de me vendre le
mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est trs-belle, de
trs-bons tableaux, etc.; le tout a t estim, au plus bas prix, cent
quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs  payer,
restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu' leur
entier puisement, aux dpenses de la table, aux gages des gens, etc.,
et non  autre chose: c'tait une condition du march.

--Parce que sur ces dpenses vous gagniez encore?

--Ncessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
que je ne payerai qu'aprs la vente, dit Boyer en aspirant une forte
prise de tabac, de sorte qu' la fin de ce mois-ci...

--Le mobilier est  vous comme les chevaux et les voitures sont  moi.

--videmment. M. le vicomte a gagn  cela de vivre pendant les derniers
temps comme il aime  vivre... en grand seigneur, et ceci  la barbe de
ses cranciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
t pay comptant  sa majorit, et tait devenu notre proprit  vous
et  moi.

--Ainsi M. le vicomte se sera ruin?...

--En cinq ans...

--Et M. le vicomte avait hrit?...

--D'un pauvre petit million comptant, dit assez ddaigneusement M. Boyer
en prenant une prise de tabac, ajoutez  ce million deux cent mille
francs de dettes environ, c'est passable... C'tait donc pour vous dire,
mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
admirablement meuble, comme elle l'est,  des Anglais, linge, cristaux,
porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
auraient pay cela fort cher.

--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?

--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me dcide donc  vendre
le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cit comme connaisseur en
meubles prcieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
toujours une double valeur: de la sorte, je raliserai une somme ronde.
Faites comme moi, Edwards, ralisez, ralisez et n'aventurez pas vos
gains dans des spculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
Saint-Remy, c'est  qui voudra vous avoir: on m'a justement parl hier
d'un mineur mancip, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune
duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son prcepteur, et qui monte
sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
confiance, tous les enivrements de la dpense, prodigue comme un
prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
il m'a dj presque agr comme premier valet de chambre: il me protge,
le niais!

Et M. Boyer leva les paules en aspirant violemment sa prise de tabac.

--Vous esprez le dbusquer?

--Parbleu! c'est un imbcile ou un impertinent. Il me met l, comme si
je n'tais pas  craindre pour lui! Avant deux mois je serai  sa place.

--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
en rflchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...

--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous  mon
protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez l, c'est une fortune qui a
des racines et  laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.

--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
proposition: mais, j'y songe, si je proposais  ce jeune duc l'curie de
M. le vicomte! Elle est toute prte, elle est connue et admire de tout
Paris.

--C'est juste, vous pouvez faire l une affaire d'or.

--Mais vous-mme, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
admirablement monte en tout? Que trouverait-il de mieux?

--Pardieu, Edwards, vous tes un homme d'esprit, a ne m'tonne pas,
mais vous me donnez l une excellente ide; il faut nous adresser  M.
le vicomte, il est si bon matre qu'il ne refusera pas de parler pour
nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la lgation de
Gerolstein, o il est attach, il veut se dfaire de tout son
tablissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
meuble, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
mille francs pour l'curie et les voitures, a fait deux cent trente
mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
se monter de tout; il dpenserait trois fois cette somme avant de runir
quelque chose d'aussi compltement lgant et choisi que l'ensemble de
cet tablissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
second comme M. le vicomte pour entendre la vie.

--Et les chevaux!

--Et la bonne chre! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
meilleur qu'il n'y est entr; M. le vicomte lui a donn d'excellents
conseils, l'a normment raffin.

--Par l-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!

--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indiffrence
qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.

--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
l-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
rez-de-chausse...

--J'ai mes secrets comme vous avez les vtres, mon cher.

--Les miens?

--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
confidences? Je ne veux pas attaquer la probit des jockeys de vos
adversaires... Mais enfin certains bruits...

--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
rputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'couter...

--Qu'un galant homme ne compromet la rputation d'une femme qui a eu des
bonts pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutt les
secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.

--Ah !... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?

--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
embarrass de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
toujours sur leurs jambes, comme on dit...

--Et il n'a plus aucun hritage  attendre?

--Aucun, car son pre a tout juste une petite aisance.

--Son pre?

--Certainement...

--Le pre de M. le vicomte n'est pas mort?...

--Il ne l'tait pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
lui a crit pour certains papiers de famille...

--Mais on ne le voit jamais ici?

--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'annes il habite en
province,  Angers.

--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?

--Son pre?

--Oui.

--Jamais... jamais... ah bien! non.

--Ils sont donc brouills?

--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.

--Le pre de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
significatif dont M. Boyer, fidle  ses habitudes de rserve et de
discrtion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
donc froidement:

--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
Noirmont; le pre de M. le vicomte tait intimement li avec le prince;
Mme la duchesse tait alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
pre, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familirement que si elle
et t sa fille. Je tiens ces dtails de Simon, l'homme de confiance du
prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
raconter a t dans le temps la fable de tout Paris. Malgr ses soixante
ans, le pre de M. le vicomte est un homme d'un caractre de fer, d'un
courage de lion, d'une probit que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
il ne possdait presque rien et avait pous par amour la mre de M. le
vicomte, jeune personne assez riche, qui possdait le million  la fonte
duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.

Et M. Boyer s'inclina.

Edwards l'imita.

--Le mariage fut trs-heureux jusqu'au moment o le pre de M. le
vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
videmment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans aprs
son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
comte polonais.

--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'tais chez M. le marquis de
Senneval, Mme la marquise... une enrage...

M. Boyer interrompit son compagnon.

--Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes
familles avant de parler; sans cela, vous vous rservez de cruels
mcomptes.

--Comment?

--Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison,
o vous dsirez entrer...

--Ah! diable!

--Jugez de l'effet, si vous aviez t parler d'elle en des termes
pareils devant les envieux ou des dlateurs: vous ne seriez pas rest
vingt-quatre heures dans la maison.

--C'est juste, Boyer... je tcherai de connatre les alliances...

--Je reprends... Le pre de M. le vicomte dcouvrit donc, aprs douze ou
quinze ans d'un mariage jusque-l fort heureux, qu'il avait  se
plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le
vicomte tait n neuf mois aprs que son pre... ou plutt que M. le
comte de Saint-Remy, tait revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne
pouvait pas tre certain, malgr de grandes probabilits, que M. le
vicomte ft le fruit de l'adultre. Nanmoins, M. le comte se spara 
l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher  un sou de la fortune
qu'elle lui avait apporte et se retira en province avec environ
quatre-vingt mille francs qu'il possdait; mais vous allez voir la
rancune de ce caractre diabolique. Quoique l'outrage datt de quinze
ans lorsqu'il le dcouvrit, et qu'il dt y avoir prescription, le pre
de M. le vicomte, accompagn de M. de Fermont, un de ses parents, se mit
aux trousses du Polonais sducteur et l'atteignit  Venise, aprs
l'avoir cherch pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de
l'Europe.

--Quel obstin!...

--Une rancune de dmon, vous dis-je, mon cher Edwards...  Venise eut
lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tu. Tout s'tait
pass loyalement; mais le pre de M. le vicomte montra, dit-on, une joie
si froce de voir le Polonais bless mortellement que son parent, M. de
Fermont, fut oblig de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant
voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.

--Quel homme! Quel homme!

--Le comte, lui, revint  Paris, alla chez sa femme, lui annona qu'il
venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni
elle ni son fils, et il s'est retir  Angers; c'est l qu'il vit,
dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses
quatre-vingt mille francs, bien corns par ses courses aprs le
Polonais, comme vous pensez.  Angers il ne voit personne, si ce n'est
la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis
quelques annes. Du reste, cette famille a du malheur, car le frre de
M. de Fermont s'est brl, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.

--Et la mre de M. le vicomte?

--Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, 
sa majorit, a joui de la fortune de sa mre... Vous voyez donc bien,
mon cher Edwards, qu'en fait d'hritage, M. le vicomte n'a rien ou
presque rien  attendre de son pre...

--Qui, du reste, doit le dtester.

--Il n'a jamais voulu le voir, depuis la dcouverte en question,
persuad sans doute qu'il est fils du Polonais.

L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied
gant, soigneusement poudr quoiqu'il ft  peine onze heures.

--Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonn deux fois, dit le gant.

Boyer parut dsol d'avoir manqu  son service, se leva prcipitamment
et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que
s'il n'et pas t le propritaire de la maison de son matre.




VII

Le comte de Saint-Remy


Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'tait
rendu auprs de M. de Saint-Remy, lorsque le pre de ce dernier vint
frapper  la porte cochre de la maison de la rue de Chaillot.

Le comte de Saint-Remy tait un homme de haute taille, encore alerte et
vigoureux malgr son ge; la couleur presque cuivre de son teint
contrastait trangement avec la blancheur clatante de sa barbe et de
ses cheveux; ses pais sourcils, rests noirs, recouvraient  demi ses
yeux perants profondment enfoncs dans leur orbite. Quoiqu'il portt,
par une sorte de manie misanthropique, des vtements presque sordides,
il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui
commandait le respect.

La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.

Un portier en grande livre brun et argent, parfaitement poudr et
chauss de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge lgante, qui
avait autant de rapport avec l'antre enfum des Pipelet que le tonneau
d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une
lingerie  la mode.

--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.

Le portier, au lieu de rpondre, examinait avec une ddaigneuse surprise
la barbe blanche, la redingote rpe et le vieux chapeau de l'inconnu,
qui tenait  la main une grosse canne.

--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqu de
l'impertinent examen du portier.

--M. le vicomte n'y est pas.

Ce disant, le confrre de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste
significatif, invita l'inconnu  se retirer.

--J'attendrai, dit le comte.

Et il passa outre.

--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'cria le
portier en courant aprs le comte et en le prenant par le bras.

--Comment, drle! rpondit le vieillard d'un air menaant en levant sa
canne, tu oses me toucher!...

--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous
ai dit que M. le vicomte n'y tait pas, ainsi allez-vous-en.

 ce moment, Boyer, attir par ces clats de voix, parut sur le perron
de la maison.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il.

--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je
lui aie dit que M. le vicomte n'y tait pas.

--Finissons! reprit le comte en s'adressant  Boyer, qui s'tait
approch; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...

Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du
pre de son matre; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un
moment de l'identit du comte, le salua respectueusement et rpondit:

--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis  ses ordres...

--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond
bahissement du portier.

Toujours prcd du valet de chambre, le comte arriva au premier tage
et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de
Florestan de Saint-Remy (nous dsignerons dsormais le vicomte par ce
nom de baptme pour le distinguer de son pre), l'introduisit dans un
petit salon communiquant  cette pice, et situ immdiatement au-dessus
du boudoir du rez-de-chausse.

--M. le vicomte a t oblig de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur
le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas 
rentrer.

Et le valet de chambre disparut.

Rest seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indiffrence;
mais tout  coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses
joues s'empourprrent, la colre contracta ses traits.

Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mre de
Florestan de Saint-Remy.

Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tte comme pour chapper 
cette vision et marcha  grands pas.

--Cela est trange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tu son
amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier
jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore teinte, ma farouche
misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laiss face
 face avec la pense de mon outrage. Oui, car la mort du complice de
cette infme a veng mon outrage, mais ne l'a pas effac de mon
souvenir.

Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que
pendant quinze ans j'ai t dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai
entour d'estime, de respect, une misrable qui m'avait indignement
tromp. C'est que j'ai aim son fils, le fils de son crime, comme s'il
et t mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce
Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultre!

Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illgitimit; il
est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est
affreux... S'il tait mon fils pourtant! Alors l'abandon o je l'ai
laiss, l'loignement, que je lui ai toujours tmoign, mon refus de le
jamais voir, seraient impardonnables. Mais, aprs tout, il est riche,
jeune, heureux:  quoi lui aurais-je t utile?... Oui, mais sa
tendresse et peut-tre adouci les chagrins que m'a causs sa mre!

Aprs un moment de rflexion profonde, le comte reprit en haussant les
paules:

--Encore ces suppositions insenses, sans issue, qui ravivent toutes les
peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pnible motion que je
ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix annes,
j'ai aim avec la plus folle idoltrie, que j'ai aim comme mon fils,
lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon pe avec
tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de
joie! Et ils m'ont empch d'assister  son agonie...  sa mort!... Oh!
ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir t frapp aussi
cruellement que je l'ai t!... Et puis, penser que mon nom, toujours
respect, honor, a d tre si souvent prononc avec insolence et
drision... comme on prononce celui d'un mari tromp!... Penser que mon
nom... mon nom dont j'ai toujours t si fier, appartient  cette heure
au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne
sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe  cela!

Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva
machinalement la portire qui sparait le salon du cabinet de travail de
Florestan et fit quelques pas dans cette dernire pice.

Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masque dans
la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppe d'un grand
chle de cachemire vert, coiffe d'un chapeau de velours noir
trs-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un
moment.

Expliquons la cause de cette apparition inattendue.

Florestan de Saint-Remy avait donn la veille rendez-vous  la duchesse
pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de
la petite porte de la ruelle tait, comme d'habitude, entre par la
serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du
rez-de-chausse; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela tait
arriv quelquefois) le vicomte occup  crire dans son cabinet... Un
escalier drob conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta
sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,
dfendu sa porte.

Malheureusement, une visite assez menaante de M. Badinot ayant oblig
Florestan de sortir prcipitamment, il avait oubli le rendez-vous de
Mme de Lucenay.

Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les
rideaux de la portire du salon s'cartrent, et la duchesse se trouva
en face  face avec le pre de Florestan.

Elle ne put retenir un cri d'effroi.

--Clotilde! s'cria le comte stupfait.

Intimement li avec le comte de Noirmont, pre de Mme de Lucenay, M. de
Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait
autrefois ainsi familirement appele par son nom de baptme.

La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard 
barbe blanche et mal vtu, dont elle se rappelait pourtant confusment
les traits.

--Vous, Clotilde! rpta le comte avec un accent de reproche douloureux,
vous... ici... chez mon fils!

Ces derniers mots fixrent les souvenirs indcis de Mme de Lucenay; elle
reconnut enfin le pre de Florestan et s'cria:

--Monsieur de Saint-Remy!

La position tait tellement nette et significative que la duchesse, dont
on sait d'ailleurs le caractre excentrique et rsolu, ddaigna de
recourir  un mensonge pour expliquer le motif de sa prsence chez
Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui
avait jadis tmoigne, elle lui tendit la main et lui dit de cet air 
la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu' elle:

--Voyons... ne me grondez pas... vous tes mon plus vieil ami;
souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chre
Clotilde...

--Oui... je vous appelais ainsi... mais...

--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma
devise: Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...

--Ah! Clotilde!...

--pargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutt vous parler de ma joie
de vous revoir; votre prsence me rappelle tant de choses: mon pauvre
pre... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est
beau!

--C'est parce que votre pre tait mon ami, que...

--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous
aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux
rubans verts... Vous lui disiez toujours: Vous gtez Clotilde... prenez
garde; et il vous rpondait en m'embrassant: Je le crois bien que je
la gte, et il faut que je me dpche et que je redouble, car bientt le
monde me l'enlvera pour la gter  son tour. Excellent pre! Quel ami
j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay;
puis, tendant la main  M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix mue:
Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous veillez des
souvenirs si prcieux, si chers  mon coeur!...

Le comte, quoiqu'il connt ds longtemps ce caractre original et
dlibr, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait
cette position si dlicate: rencontrer chez son amant le pre de son
amant!

--Si vous tes  Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est
mal  vous de n'tre pas venu me voir plus tt; nous aurions tant caus
du pass... car savez-vous que je commence  atteindre l'ge o il y a
un charme extrme  dire  de vieux amis: Vous souvenez-vous?

Certes, la duchesse n'et pas parl avec un plus tranquille nonchaloir
si elle et reu une visite du matin  l'htel de Lucenay. M. de
Saint-Remy ne put s'empcher de lui dire svrement:

--Au lieu de parler du pass, il serait plus  propos de parler du
prsent... mon fils peut rentrer d'un moment  l'autre, et...

--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte
de la serre, et on annonce toujours son arrive par un coup de timbre
lorsqu'il rentre par la porte cochre;  ce bruit je disparatrai aussi
mystrieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout  votre
joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...
depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais
des reproches  vous faire.

-- moi?...  moi?...

--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le
monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un pre sont
indispensables... Aussi, franchement, il est trs-mal  vous de...

Ici Mme de Lucenay, cdant  la bizarrerie de son caractre, ne put
s'empcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au
comte:

--Avouez que la position est au moins singulire, et qu'il est
trs-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.

--Cela est trange, en effet; mais je ne mrite ni vos sermons ni vos
louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... 
son ge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.

--Que voulez-vous dire?

--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris
en horreur, dit le comte avec une expression pnible et contrainte. Il a
donc fallu des circonstances de la dernire importance pour m'obliger 
quitter Angers, et surtout  venir ici... dans cette maison... Mais j'ai
d braver mes rpugnances et recourir  toutes les personnes qui
pouvaient m'aider ou me renseigner  propos de recherches d'un grand
intrt pour moi.

--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,
je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous tre utile  quelque
chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un
certain crdit, car les jours o je vais dner chez ma grand'tante de
Montbrison, il donne  manger chez moi  des dputs; on ne fait pas a
sans motifs; cet inconvnient doit tre rachet par quelque avantage,
probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui
en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous
pouvons vous servir, regardez-nous comme  vous. Il y a encore mon jeune
cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-mme, est li avec
toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je
vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je
puis me dire amie vaillante et dvoue!

--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...

--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en
gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je
suppose,  l'affaire qui vous intresse, et qui maintenant m'intresse
extrmement, puisqu'elle est vtre. Causons donc de cela, et trs-
fond... je l'exige...

Ce disant, la duchesse s'approcha de la chemine, s'y appuya et avana
vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,
tait glac.

Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus
parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce
dernier attachait beaucoup d'importance...

La conduite de Clotilde et t diffrente en prsence de la mre de
Florestan; c'est avec bonheur, avec fiert, qu'elle lui et longuement
avou combien il lui tait cher.

Malgr son rigorisme et son pret, M. de Saint-Remy subit l'influence
de la grce cavalire et cordiale de cette femme qu'il avait vue et
aime tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait  la matresse de
son fils.

Comment, d'ailleurs, rsister  la contagion de l'exemple, lorsque le
hros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas mme se
douter ou vouloir se douter de la difficult de la circonstance o il se
trouve?

--Vous ignorez peut-tre, Clotilde, dit le comte, que depuis
trs-longtemps j'habite Angers?

--Non, je le savais.

--Malgr l'espce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette
ville, parce que l habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors
de l'affreux malheur qui m'a frapp, s'est conduit pour moi comme un
frre. Aprs m'avoir accompagn dans toutes les villes de l'Europe, o
j'esprais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi
de tmoin lors d'un duel...

--Oui, un duel terrible; mon pre m'a tout dit autrefois, reprit
tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce
duel... et aussi la cause qui l'a amen...

--J'ai voulu lui laisser respecter sa mre, rpondit le comte en
touffant un soupir...

Il continua:

--Au bout de quelques annes, M. de Fermont mourut  Angers, dans mes
bras, laissant une fille et une femme que, malgr ma misanthropie,
j'avais t oblig d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus
pur, de plus noble que ces deux excellentes cratures. Je vivais seul
dans un faubourg loign de la ville; mais, quand mes accs de noire
tristesse me laissaient quelque relche, j'allais chez Mme de Fermont
parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme
de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce
intimit, o j'avais dsormais concentr toutes mes affections. Le frre
de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires
de sa soeur lors de la mort de son mari et plaa chez un notaire cent
mille cus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au
bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de
Fermont; son frre, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ
huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa premire douleur
calme, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre  ses affaires. Au
bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le
modeste mobilier de la maison qu'elle louait  Angers et que cette somme
avait t employe  payer quelques dettes laisses par elle. Inquiet de
cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette
malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la dtresse, victimes
sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une
extrmit pareille, compter sur quelqu'un, c'tait sur moi... pourtant
je ne reus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette
intimit si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous
figurer mes souffrances, mes inquitudes depuis le dpart de Mme de
Fermont et de sa fille... Leur pre, leur mari tait pour moi un
frre... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi
dans leur ruine elles ne s'adressaient pas  moi, tout pauvre que
j'tais; je partis pour venir ici, laissant  Angers, une personne qui,
si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en
instruire.

--Eh bien?

--Hier encore j'ai reu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En
arrivant  Paris j'ai commenc mes recherches... je suis all d'abord 
l'ancien domicile du frre de Mme de Fermont. L on m'a dit qu'elle
demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.

--Et cette adresse?

--Avait t la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.
Malheureusement, jusqu' prsent mes recherches ont t inutiles. Aprs
mille vaines tentatives avant de dsesprer tout  fait, je me suis
dcid  venir ici: peut-tre Mme de Fermont, qui, par un motif
inexplicable, ne m'a demand ni aide ni appui, aura eu recours  mon
fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier
espoir est bien peu fond... mais je ne veux rien avoir nglig pour
retrouver cette pauvre femme et sa fille.

Depuis quelques minutes Mme de Lucenay coutait le comte avec un
redoublement d'attention; tout  coup elle dit:

--En vrit, il serait bien singulier qu'il s'agt des mmes
personnes... auxquelles s'intresse Mme d'Harville...

--Quelles personnes? demanda le comte.

--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure
est trs-noble?

--Sans doute; mais comment savez-vous...

--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?

--Oui... oui...

--Et elle s'appelle Claire?

--Oh! de grce! dites, o sont-elles?

--Hlas! je l'ignore...

--Vous l'ignorez?

--Voici ce qui est arriv: une femme de ma socit, Mme d'Harville, est
venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont
la fille se nommait Claire, et dont le frre se serait suicid; Mme
d'Harville s'adressait  moi, parce qu'elle avait vu ces mots: crire 
Mme de Lucenay, tracs au bas d'un brouillon de lettre que cette
malheureuse femme crivait  une personne inconnue, dont elle rclamait
l'appui.

--Elle voulait vous crire...  vous, et pourquoi?

--Je l'ignore... je ne la connais pas.

--Mais elle vous connaissait, elle! s'cria M. de Saint-Remy, frapp
d'une ide subite.

--Que dites-vous?

--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre pre, de vous, de votre
gnreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura song 
recourir  vous.

--En effet, cela peut s'expliquer ainsi.

--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en
sa possession?

--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore o
taient rfugies cette pauvre mre et sa fille, elle tait, je crois,
sur leurs traces.

--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprs de Mme
d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.

--Impossible! Son mari vient d'tre victime d'un effroyable accident;
une arme qu'il ne croyait pas charge est partie entre ses mains, il a
t tu sur le coup.

--Ah! c'est horrible!

--La marquise est aussitt partie pour aller passer les premiers temps
de son deuil chez son pre, en Normandie.

--Clotilde, je vous en conjure, crivez-lui aujourd'hui, demandez-lui
les renseignements qu'elle possde dj; puisqu'elle s'intresse  ces
pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux
auxiliaire que moi; mon seul dsir est de retrouver la veuve de mon ami
et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possde.
Maintenant c'est ma seule famille.

--Toujours le mme, toujours gnreux et dvou! Comptez sur moi,
j'crirai aujourd'hui mme  Mme d'Harville. O adresserai-je ma
rponse?

-- Asnires, poste restante.

--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger l, et pas  Paris?

--J'excre Paris,  cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de
Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien mdecin, le docteur Griffon, avec
qui je suis rest en correspondance, possde une petite maison de
campagne sur le bord de la Seine, prs d'Asnires; il ne l'habite pas
l'hiver, il me l'a propose; c'tait presque un faubourg de Paris; je
pouvais, aprs m'tre livr  mes recherches, trouver l l'isolement qui
me plat... J'ai accept.

--Je vous crirai donc  Asnires; je puis d'ailleurs vous donner dj
un renseignement qui pourra vous servir peut-tre... et que je dois 
Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a t cause par la
friponnerie du notaire chez qui tait place toute la fortune de votre
parente... Ce notaire a ni le dpt.

--Le misrable!... Et il se nomme?

--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie
de rire.

--Que vous tes trange, Clotilde! Il n'y a rien que de srieux, que de
triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mcontent.

En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse dclaration du
notaire, n'avait pu rprimer un mouvement d'hilarit.

--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort
singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,
srieusement, si sa rputation d'honnte homme n'est pas plus mrite
que sa rputation de saint homme (et je dclare celle-ci usurpe), c'est
un grand misrable!

--Et il demeure?

--Rue du Sentier.

--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui conciderait alors
assez avec certains soupons...

--Quels soupons?

--D'aprs quelques renseignements pris sur la mort du frre de ma pauvre
amie, je serais presque tent de croire que ce malheureux, au lieu de se
suicider... a t victime d'un assassinat.

--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...

--Plusieurs raisons qui seraient trop longues  vous dire; je vous
laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en
votre nom et en celui de M. de Lucenay...

--Comment! vous partez... sans voir Florestan?

--Cette entrevue me serait trop pnible, vous devez le comprendre... Je
la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements
sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien nglig pour la
retrouver; maintenant, adieu...

--Ah! vous tes impitoyable!

--Ne savez-vous pas...?

--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...

--Comment? N'est-il pas riche, heureux?...

--Oui, mais il ne connat pas les hommes. Aveuglment prodigue, parce
qu'il est confiant et gnreux, en tout, partout et toujours trs-grand
seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bont. Si vous saviez ce qu'il y
a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais os le sermonner au sujet de
ses dpenses et de son dsordre, d'abord parce que je suis au moins
aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au
contraire, vous pourriez...

Mme de Lucenay n'acheva pas.

Tout  coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.

Il entra prcipitamment dans le cabinet voisin du salon; aprs en avoir
brusquement ferm la porte, il dit d'une voix altre  quelqu'un qui
l'accompagnait:

--Mais c'est impossible!...

--Je vous le rpte, rpondit la voix claire et perante de M. Badinot,
je vous rpte que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrt...
Car s'il n'a pas l'argent tantt, notre homme va dposer sa plainte au
parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme
celui-l: les galres, mon pauvre vicomte!...




VIII

L'entretien


Il est impossible de peindre le regard qu'changrent Mme de Lucenay et
le pre de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour
vous... des galres!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier
d'un fauteuil, ses genoux se drobaient sous lui.

Son nom vnrable et respect... son nom dshonor par un homme qu'il
accusait d'tre le fruit de l'adultre!

Ce premier abattement pass, les traits courroucs du vieillard, un
geste menaant qu'il fit en s'avanant vers le cabinet, rvlrent une
rsolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrta
et lui dit  voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:

--Il est innocent... je vous le jure!... coutez en silence...

Le comte s'arrta. Il voulait croire  ce que lui disait la duchesse.

Celle-ci tait en effet persuade de la loyaut de Florestan.

Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglment
gnreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre  l'abri d'une
prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait
affirm  Mme de Lucenay que, dupe d'un misrable dont il avait reu en
paiement une traite fausse, il risquait d'tre regard comme complice du
faussaire, ayant lui-mme mis cette traite en circulation.

Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, dsordonn; mais
jamais elle ne l'aurait un moment suppos capable, non pas d'une
bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus lgre
indlicatesse.

En lui prtant par deux fois des sommes considrables dans des
circonstances trs-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service
d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu' la condition
expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double
de ces sommes.

Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay,
cdant  l'impulsion de sa bont naturelle, n'avait song qu' tre
utile  Florestan, et nullement  s'assurer s'il pouvait s'acquitter
envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; et-il accept sans
cela des prts aussi importants? En rpondant de l'honneur de Florestan,
en suppliant le vieux comte d'couter la conversation de son fils, la
duchesse pensait qu'il allait tre question de l'abus de confiance dont
le vicomte se prtendait victime, et qu'il serait ainsi compltement
innocent aux yeux de son pre.

--Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altre, ce Petit-Jean
est un infme; il m'avait assur n'avoir pas d'autres traites que celles
que j'ai retires de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais
celle-ci en circulation, elle n'tait payable que dans trois mois 
Londres, chez Adams et Compagnie.

--Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte,
que vous aviez adroitement combin votre affaire; vos faux ne devaient
tre dcouverts que lorsque vous seriez dj loin... Mais vous avez
voulu attraper plus fin que vous.

--Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous
tes..., s'cria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en
rapport avec celui qui m'a ngoci ces traites!

--Voyons, mon cher aristocrate, rpondit froidement Badinot, du
calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est
 merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une
familiarit dsagrable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse,
arrangez-vous comme vous voudrez...

--Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position
pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit
tre dpose aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis
perdu...

--C'est justement ce que je vous dis,  moins que... vous n'ayez encore
recours  votre charmante Providence aux yeux bleus...

--C'est impossible.

--Alors, rsignez-vous. C'est dommage, c'tait la dernire traite... et
pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi 
Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bte! Comment un habile
homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?

--Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne
m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis  moi.

--Vos amis?

--Eh! je dois  tous ceux qui pourraient me prter; me croyez-vous assez
sot pour avoir attendu jusqu' aujourd'hui pour m'adresser  eux?

--C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur
moyen d'arriver  une solution raisonnable. Tout  l'heure je voulais
vous expliquer comment vous vous tiez attaqu  plus fin que vous. Vous
ne m'avez pas cout.

--Allons, parlez, si cela peut tre bon  quelque chose.

--Rcapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: J'ai pour cent
treize mille francs de traites sur diffrentes maisons de banque 
longues chances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les
ngocier...

--Eh bien!... Ensuite?...

--Attendez... je vous ai demand  voir ces valeurs... Un certain je ne
sais quoi m'a dit que ces traites taient fausses, quoique parfaitement
imites. Je ne vous souponnais pas, il est vrai, un talent
calligraphique aussi avanc; mais, m'occupant du soin de votre fortune
depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais compltement
ruin. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures,
le mobilier de cet htel, appartenaient  Boyer et  Edwards... Il
n'tait donc pas indiscret  moi de m'tonner de vous voir possesseur de
valeurs de commerce si considrables, hein?

--Faites-moi grce de vos tonnements, arrivons au fait.

--M'y voici... J'ai assez d'exprience ou de timidit... pour ne pas me
soucier de me mler directement d'affaires de cette sorte; je vous
adressai donc  un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, souponna
le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.

--C'est impossible, il n'aurait pas escompt ces valeurs s'il les avait
crues fausses.

--Combien vous a-t-il donn d'argent comptant, pour ces cent treize
mille francs?

--Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en crances 
recouvrer...

--Et qu'avez-vous retir de ces crances?...

--Rien, vous le savez bien; elles taient illusoires... mais il
aventurait toujours vingt-cinq mille francs.

--Que vous tes jeune, mon cher vicomte! Ayant  recevoir de vous ma
commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'tais bien gard
de dire au tiers l'tat rel de vos affaires... Il vous croyait encore 
votre aise, et il vous savait surtout trs-ador d'une grande dame
puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il
tait donc  peu prs sr de rentrer au moins dans ses fonds, par
transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de
gagner beaucoup, et son calcul tait bon; car l'autre jour, vous lui
avez dj compt bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse
traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour
la seconde... Pour celle-ci, il s'est content, il est vrai, du
remboursement intgral. Comment vous tes-vous procur ces trente mille
francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous tes un
homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean
vous force  payer la dernire traite de vingt-cinq mille francs, il
aura reu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille
qu'il vous aura compts; or, j'avais raison de dire que vous vous tiez
jou  plus fin que vous.

--Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernire traite, qu'il prsente
aujourd'hui, tait ngocie?

--Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'except celle de
cinquante-huit mille francs, les autres taient en circulation; une fois
la premire paye, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la
troisime.

--Le misrable!...

--coutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un clbre
jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de
sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne
serais pas tonn que, malgr sa sainte renomme, le Jacques Ferrand ne
ft de moiti dans ses spculations), ceci vous prouve, dis-je, que le
Petit-Jean, allch par vos premiers paiements, spcule sur cette
dernire traite, comme il a spcul sur les autres, bien certain que vos
amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est  vous de
voir si ces amitis ne sont pas exploites, pressures jusqu' l'corce,
et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or  en exprimer; car si
dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble
vicomte, vous tes coffr.

--Quand vous me rpterez cela sans cesse...

-- force de m'entendre vous consentirez peut-tre  essayer de tirer
une dernire plume de l'aile de cette gnreuse duchesse...

--Je vous rpte qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver
encore vingt-cinq mille francs, aprs les sacrifices qu'elle a dj
faits, ce serait folie que de l'esprer.

--Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.

--Eh! elle l'a dj tent, l'impossible... c'tait d'emprunter cent
mille francs  son mari et de russir; mais ce sont de ces phnomnes
qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot,
jusqu'ici vous n'avez pas eu  vous plaindre de moi... j'ai toujours t
gnreux, tchez d'obtenir quelque sursis de ce misrable Petit-Jean...
Vous le savez, je trouve toujours moyen de rcompenser qui me sert; une
fois cette dernire affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous
serez content de moi.

--Petit-Jean est aussi inflexible que vous tes peu raisonnable.

--Moi!...

--Tchez seulement d'intresser encore votre gnreuse amie  votre
funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non
plus, comme dj, que vous avez t dupe de faussaires, mais que vous
tes faussaire vous-mme.

--Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.

--Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des
tribunaux?_

--J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.

--Et o irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux
retir, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus
que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore  la duchesse.
Vous tes si rou! vous saurez vous rendre intressant malgr vos
erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-tre un peu moins ou plus du
tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre
belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une
heure ou deux de sursis.

--Enfer! Il faut boire la honte jusqu' la lie!

--Allons! bonne chance, soyez tendre, passionn, charmant; je cours chez
Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu' trois heures... plus tard il ne
serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que
jusqu' quatre heures...

Et M. Badinot sortit.

Lorsque la porte fut ferme, on entendit Florestan s'crier avec un
profond dsespoir:

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Pendant cet entretien, qui dvoilait au comte l'infamie de son fils, et
 Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglment aim,
tous deux taient rests immobiles, respirant  peine, sous cette
pouvantable rvlation.

Il serait impossible de rendre l'loquence muette de la scne
douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il
n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. tendant le
bras vers la pice o se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une
ironie amre, jetant un regard crasant sur Mme de Lucenay, et sembla
lui dire:

Voil celui pour lequel vous avez brav toutes les hontes, consomm
tous les sacrifices! Voil celui que vous me reprochiez d'avoir
abandonn!...

La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tte sous le
poids de sa honte.

La leon tait terrible...

Puis, peu  peu,  l'anxit cruelle qui avait contract les traits de
Mme de Lucenay, succda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes
inexcusables de cette femme taient au moins pallies par la loyaut de
son amour, par la hardiesse de son dvouement, par la grandeur de sa
gnrosit, par la franchise de son caractre et par son inexorable
aversion pour tout ce qui tait bas ou lche.

Encore trop jeune, trop belle, trop recherche, pour prouver
l'humiliation d'avoir t exploite, une fois le prestige de l'amour
subitement vanoui chez elle, cette femme altire et dcide ne
ressentit ni haine ni colre; instantanment, sans transition aucune, un
dgot mortel, un ddain glacial, tua son affection jusqu'alors si
vivace; ce ne fut plus une matresse indignement trompe par son amant,
ce fut une femme de bonne compagnie dcouvrant qu'un homme de sa socit
tait un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.

En supposant mme que quelques circonstances eussent pu attnuer
l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises;
selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit
par vice, entranement ou faiblesse, n'existait plus  ses yeux;
l'honorabilit tant pour elle une question d'tre ou de non-tre.

Le seul ressentiment douloureux qu'prouva la duchesse fut excit par
l'effet terrible que cette rvlation inattendue produisait sur le
comte, son vieil ami.

Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses
yeux taient fixes, sa tte baisse, ses bras pendants, sa pleur
livide; de temps  autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.

Chez un homme aussi rsolu qu'nergique, un tel abattement tait plus
effrayant que les transports de la colre.

Mme de Lucenay le regardait avec inquitude.

--Courage, mon ami, lui dit-elle  voix basse. Pour vous... pour moi...
pour cet homme... je sais ce qu'il me reste  faire...

Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il et t arrach  sa
stupeur par une commotion violente, il redressa la tte, ses traits
devinrent menaants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il
s'cria:

--Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me
reste  faire...

--Qui est donc l? demanda Florestan surpris.

Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la
petite porte et descendit par l'escalier drob.

Florestan, ayant encore demand qui tait l et ne recevant pas de
rponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.

La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il tait si
pauvrement vtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs
annes, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avana vers lui d'un air
menaant.

--Que faites-vous l...? Qui tes-vous?

--Je suis le mari de cette femme! rpondit le comte en montrant le
portrait de Mme de Saint-Remy.

--Mon pre! s'cria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela
les traits du comte, depuis longtemps oublis.

Debout, formidable, le regard irrit, le front empourpr par la colre,
ses cheveux blancs rejets en arrire, ses bras croiss sur sa poitrine,
le comte dominait, crasait son fils, qui, la tte baisse, n'osait
lever les yeux sur lui.

Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort
pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.

--Mon pre! reprit Florestan d'une voix altre, vous tiez l?...

--J'tais l...

--Vous avez entendu?...

--Tout.

--Ah! s'cria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses
mains.

Il y eut un moment de silence.

Florestan, d'abord aussi tonn que chagrin de l'apparition inattendue
de son pre, songea bientt, en homme de ressources, au parti qu'il
pourrait tirer de cet incident.

Tout n'est pas perdu, se dit-il. La prsence de mon pre est un coup du
sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser fltrir son nom; il n'est
pas riche, mais il doit toujours possder plus de vingt-cinq mille
francs. Jouons serr... De l'adresse, de l'entrain, de l'motion... je
laisse reposer la duchesse et je suis sauv!

Puis, donnant  ses traits charmants une expression de douloureux
abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix
la plus vibrante, son accent le plus pathtique, il s'cria en joignant
les mains avec un geste dsespr:

--Ah! mon pre... je suis bien malheureux!... Aprs tant d'annes...
vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paratre si
coupable! Mais daignez m'couter, je vous en supplie; permettez-moi, non
de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous,
mon pre?...

M. de Saint-Remy ne rpondit pas un mot; ses traits restrent
impassibles; il s'assit dans un fauteuil, o il s'accouda, et l, le
menton appuy sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en
silence.

Si Florestan et connu les motifs qui remplissaient l'me de son pre de
haine, de fureur et de vengeance, pouvant du calme apparent du comte,
il n'et pas sans doute essay de le duper, ni plus ni moins qu'un
bonhomme Gronte.

Mais ignorant les funestes soupons qui pesaient sur la lgitimit de sa
naissance, mais ignorant la faute de sa mre, Florestan ne douta pas du
succs de sa piperie, croyant n'avoir qu' attendrir un pre qui,  la
fois trs-misanthrope et trs-fier de son nom, serait capable, plutt
que de le laisser dshonorer, de se dcider aux derniers sacrifices.

--Mon pre, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tcher,
non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entranements
involontaires... je suis arriv, presque malgr moi, jusqu' des
actions... infmes... je l'avoue?...

Le vicomte prit le silence de son pre pour un consentement tacite et
continua:

--Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mre... ma pauvre mre qui
m'avait tant aim... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul...
sans conseil... sans appui... Matre d'une fortune considrable...
habitu au luxe ds mon enfance... je m'en tais fait une habitude... un
besoin. Ignorant combien il tait difficile de gagner de l'argent, je le
prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement,
parce que cela m'a perdu, mes dpenses, toutes folles qu'elles taient,
furent remarquables par leur lgance...  force de got, j'clipsai des
gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succs m'enivra, je devins
homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'tat; oui,
j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le
peintre aime la peinture, comme le pote aime la posie; comme tout
artiste, j'tais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre,  moi, c'tait
mon luxe. Je sacrifiai tout  sa perfection... Je le voulus beau, grand,
complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon curie
jusqu' ma table, depuis mon habit jusqu' ma maison... Je voulus que ma
vie ft comme un enseignement de got et d'lgance. Comme un artiste
enfin, j'tais  la fois avide des applaudissements de la foule et de
l'admiration des gens d'lite: ce succs si rare, je l'obtins...

En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu  peu leur
expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il
disait vrai; il avait t d'abord sduit par cette manire assez peu
commune de comprendre le luxe.

Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son pre; elle lui
parut s'adoucir un peu.

Il reprit avec une exaltation croissante:

--Oracles et rgulateurs de la mode, mon blme ou ma louange faisaient
loi; j'tais cit, copi, vant, admir, et cela par la meilleure
compagnie de Paris, c'est--dire de l'Europe, du monde... Les femmes
partagrent l'engouement gnral, les plus charmantes se disputaient le
plaisir de venir  quelques ftes trs-restreintes que je donnais, et
partout et toujours on s'extasiait sur l'lgance incomparable, sur le
got exquis de ces ftes... que les millionnaires ne pouvaient ni galer
ni clipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce
mot vous dira tout, mon pre, si vous le comprenez.

--Je le comprends... et je suis sr qu'au bagne vous inventeriez quelque
lgance raffine dans la manire de porter votre chane... cela
deviendrait  la mode dans la chiourme et s'appellerait...  la
Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il
ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...

Et il se tut, restant toujours accoud, toujours le menton dans la paume
de sa main.

Il fallut  Florestan beaucoup d'empire sur lui-mme pour cacher la
blessure que lui fit ce sarcasme acr.

Il reprit d'un ton plus humble:

--Hlas! mon pre, ce n'est pas par orgueil que j'voque le souvenir de
ces succs... car, je vous le rpte, ce succs m'a perdu... Recherch,
envi, flatt, adul, non par des parasites intresss, mais par des
gens dont la position dpassait de beaucoup la mienne et sur lesquels
j'avais seulement l'avantage que donne l'lgance... qui est au luxe ce
que le got est aux arts... la tte me tourna. Je ne calculai plus: ma
fortune devait tre dissipe en quelques annes, peu m'importait.
Pouvais-je renoncer  cette vie fivreuse, blouissante, dans laquelle
les plaisirs succdaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances,
les ftes aux ftes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de
toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon pre, ce que c'est que d'tre
partout signal comme le hros du jour... d'entendre le murmure qui
accueille votre entre dans un salon... d'entendre les femmes se dire:
C'est lui!... le voil!... Oh! si vous saviez...

--Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer
d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y
avait foule; tout  coup on entendit un murmure... pareil  celui qui
vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des
femmes surtout se fixrent sur un trs-beau garon... toujours comme ils
se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en
se disant: C'est lui... le voil..., toujours comme s'il s'tait agi
de vous...

--Mais cet homme, mon pre?

--tait un faussaire que l'on mettait au carcan.

--Ah! s'cria Florestan avec une rage concentre; puis feignant une
affliction profonde, il ajouta: Mon pre, vous tes sans piti... Que
voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas  nier les
torts... je veux seulement vous expliquer l'entranement fatal qui les a
causs. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants
sarcasmes, je tcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je
tcherai de vous faire comprendre cette exaltation fivreuse qui m'a
perdu, parce que alors peut-tre vous me plaindrez... Oui, car on plaint
un fou... et j'tais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais 
l'tincelant tourbillon dans lequel j'entranais avec moi les femmes les
plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrter, le pouvais-je?
Autant dire au pote qui s'puise, et dont le gnie dvore la sant:
Arrtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!... Non, je
ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royaut que j'exerais,
et rentrer honteux, ruin, moqu, dans la plbe inconnue; donner ce
triomphe  mes envieux que j'avais jusqu'alors dfis, domins,
crass!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins.
Vint le jour fatal o pour la premire fois l'argent m'a manqu. Je fus
surpris comme si ce moment n'avait jamais d arriver. Cependant j'avais
encore  moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison...
Mes dettes payes, il me serait rest soixante mille francs...
peut-tre... Qu'aurai-je fait de cette misre? Alors, mon pre, je fis
le premier pas dans une voie infme... j'tais encore honnte... je
n'avais dpens que ce qui m'appartenait; mais alors je commenai 
faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je
possdais  deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de
pouvoir, pendant six mois encore, malgr mes cranciers, jouir du luxe
qui m'enivrait... Pour subvenir  mes besoins de jeu et de folles
dpenses, j'empruntai d'abord  des juifs; puis, pour payer les juifs, 
mes amis, et, pour payer mes amis,  mes matresses. Ces ressources
puises, il y eut un nouveau temps d'arrt dans ma vie... D'honnte
homme j'tais devenu chevalier d'industrie... mais je n'tais pas encore
criminel... Cependant j'hsitai... je voulais prendre une rsolution
violente... j'avais prouv dans plusieurs duels que je ne craignais pas
la mort... je voulais me tuer!...

--Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.

--Vous ne me croyez pas, mon pre?

--C'tait bien tt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible
et dans la mme attitude.

Florestan, pensant avoir mu son pre en lui parlant de son projet de
suicide, crut ncessaire de remonter la scne par un coup de thtre.

Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdtre et dit
au comte en le posant sur la table:

--Un charlatan italien m'a vendu ce poison...

--Et... il tait pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours
accoud.

Florestan comprit la porte des paroles de son pre.

Ses traits exprimrent cette fois une indignation relle, car il disait
vrai.

Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie phmre! Les
gens de sa sorte sont trop lches pour se rsoudre froidement et sans
tmoins  la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.

Il s'cria donc avec l'accent de la vrit:

--Je suis tomb bien bas... mais du moins pas jusque-l, mon pre!
C'tait pour moi que je rservais ce poison!

--Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.

--Je l'avoue, j'ai recul devant cette extrmit terrible; rien n'tait
encore dsespr: les personnes auxquelles je devais taient riches et
pouvaient attendre...  mon ge, avec mes relations, j'esprai un
moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position
honorable, indpendante, qui m'en et tenu lieu... Plusieurs de mes
amis, peut-tre moins bien dous que moi, avaient fait un chemin rapide
dans la diplomatie. J'eus une vellit d'ambition... Je n'eus qu'
vouloir, et je fus attach  la lgation de Gerolstein...
Malheureusement, quelques jours aprs cette nomination, une dette de jeu
contracte envers un homme que je hassais me mit dans un cruel
embarras... J'avais puis mes dernires ressources... Une ide fatale
me vint. Me croyant certain de l'impunit, je commis une action
infme... Vous le voyez... mon pre... je ne vous ai rien cach...
j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche  l'attnuer en
rien... Deux partis me restent  prendre, et je suis galement dcid 
tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom
dshonor, car si je ne paie pas aujourd'hui mme vingt-cinq mille
francs, la plainte est dpose, l'clat a lieu, et, mort ou vivant, je
suis fltri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon pre...
de vous dire: Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je
vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y
trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment rhabilit... Ce
que je vous dis l, mon pre, voyez-vous, est vrai... En prsence de
l'extrmit qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Dcidez... ou je
mourrai couvert de honte, ou, grce  vous... je vivrai pour rparer ma
faute... Ce ne sont pas l des menaces et des paroles de jeune homme,
mon pre... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de
courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas
aller au bagne...

Le comte se leva.

--Je ne veux pas que mon nom soit dshonor, dit-il froidement 
Florestan.

--Ah! mon pre!... Mon sauveur, s'cria chaleureusement le vicomte; et
il allait se prcipiter dans les bras de son pre, lorsque celui-ci,
d'un geste glacial, calma cet entranement.

--On vous attend jusqu' trois heures... chez cet homme qui a le faux?

--Oui, mon pre... il est deux heures...

--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi crire.

--Voici, mon pre.

Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et crivit d'une main
ferme:

Je m'engage  payer ce soir  dix heures les vingt-cinq mille francs
que doit mon fils.

                         Comte de SAINT-REMY

--Votre crancier ne veut que de l'argent; malgr ses menaces, cet
engagement de moi le fera consentir  un nouveau dlai; il ira chez M.
Dupont, banquier, rue de Richelieu, n 7, qui lui rpondra de la valeur
de cet acte.

-- mon pre!... Comment jamais...

--Vous m'attendrez ce soir...  dix heures, je vous apporterai
l'argent... Que votre crancier se trouve ici...

--Oui, mon pre: et aprs-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez
si je suis ingrat!... Alors, peut-tre, lorsque je serai rhabilit,
vous accepterez mes remerciements.

--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas dshonor
davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant
sa canne qu'il avait dpose sur le bureau; et il se dirigea vers la
porte.

--Mon pre, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.

--Ici, ce soir,  dix heures, dit le comte en refusant sa main.

Et il sortit.

--Sauv!... s'cria Florestan radieux. Sauv! Puis il reprit, aprs un
moment de rflexion: Sauv  peu prs... N'importe, c'est toujours
cela... Peut-tre ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en
train... il ne voudra pas s'arrter en si beau chemin, et que son
premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi
lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se dcouvre, je
garderai l'argent qu'il me donnera pour teindre cette dernire dette...
J'ai eu de la peine  l'mouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses
sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne rsolution; mais ma menace de
suicide, la crainte de voir son nom fltri, l'ont dcid; c'tait bien
l qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre
qu'il n'affecte de l'tre... S'il possde une centaine de mille francs,
il a d faire des conomies en vivant comme il vit... Encore une fois,
sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le
crois bon homme... Courons chez cet huissier!

Il sonna. M. Boyer parut.

--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon pre tait ici? Vous tes
d'une ngligence...

--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole  monsieur le vicomte, qui
rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte,
probablement proccup de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe
de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis
d'insister... Je serais dsol que monsieur le vicomte pt me croire
coupable de ngligence...

--C'est bien... Dites  Edwards de me faire tout de suite atteler
_Orion_, non, _Plower_ au cabriolet.

M. Boyer s'inclina respectueusement.

Au moment o il allait sortir, on frappa.

M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.

--Entre! dit Florestan.

Un second valet de chambre parut, tenant  la main un petit plateau de
vermeil.

M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prvenance, de
respectueux empressement, et vint le prsenter au vicomte.

Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scelle d'un cachet de
cire noire.

Les deux serviteurs se retirrent discrtement.

Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en
bons du Trsor... sans autre avis.

--Dcidment, s'cria-t-il avec joie, la journe est bonne... Sauv!
Cette fois, et pour le coup compltement sauv... je cours chez le
joaillier... et encore..., se dit-il, peut-tre... Non, attendons on ne
peut avoir aucun soupon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons 
garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon toile... au
moment o elle semble obscurcie, ne reparat-elle pas plus brillante
encore?... Mais d'o vient cet argent? l'criture de l'adresse m'est
inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me
trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et
pas un mot... c'est bizarre! Quel -propos!... Ah! mon Dieu! j'y
songe... je lui avais donn rendez-vous ce matin... Ces menaces de
Badinot m'ont boulevers... J'ai oubli Clotilde... aprs m'avoir
attendu au rez-de-chausse, elle s'en sera alle?... Sans doute, cet
envoi est un moyen dlicat de me faire entendre qu'elle craint de se
voir oublie pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect
de ne m'tre pas adress  elle comme toujours... Bonne Clotilde;
toujours la mme! Gnreuse comme une reine! Quel dommage d'en tre venu
l avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je
ne me suis adress  elle qu' la dernire extrmit. J'y ai t forc.

--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avanc, vint dire M. Boyer.

--Qui a apport cette lettre? lui demanda Florestan.

--Je l'ignore, monsieur le vicomte.

--Au fait, je le demanderai en bas.

--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chausse? ajouta le
vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.

--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.

Je ne m'tais pas tromp, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en
est alle.

--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bont de m'accorder deux
minutes, dit Boyer.

--Dites et dpchez-vous.

--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison dsirait
monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait tre assez bon pour lui
proposer la sienne toute meuble, ainsi que son curie toute monte...
ce serait pour moi et pour Edwards une trs-bonne occasion de nous
dfaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-tre une bonne
occasion de motiver cette vente.

--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-mme je prfre
cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos
conditions?

--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tcher de
profiter le plus possible de sa gnrosit.

--Et gagner sur votre march; rien de plus simple! Voyons... le prix?

--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.

--Vous gagnez l-dessus, vous et Edwards?...

--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...

--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, aprs tout, je suis content de
vous... et si j'avais eu un testament  faire, je vous aurais laiss
cette somme,  vous et  Edwards.

Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son crancier, puis
chez Mme de Lucenay qu'il ne souponnait pas d'avoir assist  son
entretien avec Badinot.




IX

La perquisition


L'htel de Lucenay tait une de ces royales habitations du faubourg
Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison
moderne tiendrait  l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
palais, et on btirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
occupent.

Vers les neuf heures du soir de ce mme jour, les deux battants de
l'norme porte de cet htel s'ouvrirent devant un tincelant coup qui,
aprs avoir dcrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrta
devant un large perron abrit qui conduisait  une premire antichambre.

Pendant que le pitinement de deux chevaux ardents et vigoureux
retentissait sur le pav sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
portire armorie; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.

Ce jeune homme tait le vicomte de Saint-Remy.

En sortant de chez son crancier, qui, satisfait de l'engagement du pre
de Florestan, avait accord le dlai demand et devait revenir toucher
son argent  dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
s'tait rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service
qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontr la duchesse le
matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera,
_heure qu'elle lui rservait habituellement.

 l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
ouvrir la porte vitre ds qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, 
l'air profondment respectueux avec lequel le reste de la livre se leva
spontanment sur le passage du vicomte; enfin  quelques nuances presque
imperceptibles, on devinait le second, ou plutt le vritable matre de
la maison.

Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie  la main
et les pieds chausss de socques dmesurs (il dtestait de sortir le
jour en voiture), les mmes volutions domestiques se rptaient tout
aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
une grande diffrence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
celui qu'on rservait  l'amant.

Le mme empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
lorsque Florestan y entra;  l'instant l'un d'eux le prcda pour aller
l'annoncer  Mme de Lucenay.

Jamais le vicomte n'avait t plus glorieux, ne s'tait senti plus
lger, plus sr de lui, plus conqurant...

La victoire qu'il avait remporte le matin sur son pre, la nouvelle
preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'tre sorti si
miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
son toile donnaient  sa jolie figure une expression d'audace et de
bonne humeur qui la rendait plus sduisante encore; jamais enfin il ne
s'tait senti mieux.

Et il avait raison.

Jamais sa taille mince et flexible ne s'tait dresse plus cavalire;
jamais il n'avait port le front et le regard plus haut; jamais son
orgueil n'avait t plus dlicieusement chatouill par cette pense:

La trs-grande dame, matresse de ce palais, est  moi, est  mes
pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...

Florestan s'tait livr  ces rflexions singulirement vaniteuses en
traversant trois ou quatre salons qui conduisaient  une petite pice o
la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jet sur
une glace complta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-mme.

Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
annona:

--M. le vicomte de Saint-Remy!

L'tonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.

Elle croyait que le comte n'avait pas cach  son fils qu'elle aussi
avait tout entendu...

Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan tait infme, l'amour
de Mme de Lucenay, subitement teint, s'tait chang en un ddain
glacial.

Nous l'avons dit encore: au milieu de ses lgrets, de ses erreurs, Mme
de Lucenay avait conserv purs et intacts des sentiments de droiture,
d'honneur, de loyaut chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
toutes viriles; elle avait les qualits de ses dfauts, les vertus de
ses vices: traitant l'amour aussi cavalirement qu'un homme le traite,
elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dvouement, la
gnrosit, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.

Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, tait, quoique sans
diamants, habille avec son got et sa magnificence habituels; cette
toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
en femme de cour, jusque sous les paupires, sa beaut surtout clatante
aux lumires, sa taille de desse marchant sur les nues, rendaient plus
frappant encore ce grand air que personne au monde ne possdait comme
elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu' une foudroyante
insolence...

On connat le caractre altier, dtermin de la duchesse: qu'on se
figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avanant,
pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:

--Ma chre Clotilde... combien vous tes bonne!... Combien vous...

Le vicomte ne put achever.

La duchesse tait assise et n'avait pas boug: mais son geste, son coup
d'oeil rvlrent un mpris  la fois si calme et si crasant... que
Florestan s'arrta court...

Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.

Jamais de Lucenay ne s'tait montre  lui sous cet aspect. Il ne
pouvait croire que ce ft la mme femme qu'il avait toujours trouve
douce, tendre, passionnment soumise; car rien n'est plus humble, plus
timide qu'une femme rsolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
domine.

Sa premire surprise passe, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay
pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:

--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
et pourtant...

--Ah! c'est trop d'impudence! s'cria la duchesse en se reculant avec
tant de dgot et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
atterr.

Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:

--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?

Sans lui rpondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
des pieds  la tte, avec une expression si insultante que Florestan
sentit le rouge de la colre lui monter au front, et il s'cria:

--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
Est-ce une rupture que vous voulez?

--La prtention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un clat de rire
sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
lui... je le chasse...

--Madame!...

--Finissons, dit la duchesse d'une voix brve et insolente, votre
prsence me rpugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
votre argent?

--Il tait donc vrai... Je vous avais devine... Ces vingt-cinq mille
francs...

--Votre dernier FAUX est retir, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
famille est sauv. C'est bien... allez-vous-en...

--Ah! croyez...

--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honntes
gens... mais il fallait songer  la honte de votre pre et  la mienne.

--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
ne me reste plus qu' mourir..., s'cria Florestan du ton le plus
pathtique et le plus dsespr.

Un impertinent clat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
tragique, et elle ajouta entre deux accs d'hilarit:

--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pt tre si ridicule!

--Madame!... s'cria Florestan les traits contracts par la rage.

Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annona:

--M. le duc de Montbrison!

Malgr son empire sur lui-mme, Florestan contint  peine la violence de
ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc et
certainement remarqus.

M. de Montbrison avait  peine dix-huit ans.

Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
rose, dont les lvres vermeilles et le menton satin seraient lgrement
ombrags d'une barbe naissante; qu'on ajoute  cela de grands yeux bruns
encore un peu timides, qui ne demandent qu' s'merillonner, une taille
aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-tre l'ide de
ce jeune duc, le chrubin le plus idal que jamais comtesse et suivante
aient coiff d'un bonnet de femme, aprs avoir remarqu la blancheur de
son cou d'ivoire.

Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...

--Que vous tes aimable, Conrad, d'avoir pens  moi ce soir! dit Mme de
Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.

Celui-ci allait donner un _shake-hands_  sa cousine, mais Clotilde
haussa lgrement la main et lui dit gaiement:

--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.

--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lvres sur la
main nue et charmante qu'on lui prsentait.

--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans
paratre s'occuper le moins du monde de Florestan.

--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.

--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme
de Senneval, c'est son jour; elle m'a dj demand plusieurs fois de
vous prsenter  elle.

--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre  vos ordres.

--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir dj ces habitudes et
ces gots de club; vous avez tout ce qu'il faut pour tre parfaitement
accueilli et mme recherch dans le monde... il faut donc y aller
beaucoup.

--Oui, ma cousine.

--Et comme je suis avec vous  peu prs sur le pied d'une grand'mre...
mon cher Conrad, je me dispose  exiger infiniment. Vous tes mancip,
c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
tutelle... Et il faudra vous rsoudre  accepter la mienne.

--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.

Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
debout, appuy  la chemine.

Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention  lui. Sachant combien Mme
de Lucenay se dcidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
le mpris jusqu' vouloir se mettre aussitt et devant lui en
coquetterie rgle avec M. de Montbrison.

Il n'en tait rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
affection toute maternelle, l'ayant presque vu natre. Mais le jeune duc
tait si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
que la jalousie, ou plutt l'orgueil, de Florestan s'exaspra; son coeur
se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fte, d'o il sortait, lui,
ruin, fltri, mpris, dshonor.

M. de Saint-Remy tait brave de cette bravoure de tte, si cela se peut
dire, qui fait par colre ou par vanit affronter un duel; mais, vil et
corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais
penchants, ou qui, du moins, vous donne l'nergie d'chapper  l'infamie
par une mort volontaire.

Furieux de l'infernal mpris de la duchesse, croyant voir un successeur
dans le jeune duc, M. de Saint-Remy rsolut de lutter d'insolence avec
Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle  Conrad.

La duchesse, irrite de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
M. de Montbrison, dans son empressement auprs de sa cousine, oubliant
un peu les convenances, n'avait pas salu ni dit un mot, au vicomte,
qu'il connaissait pourtant.

Celui-ci, s'avanant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
lgrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:

--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperu.

M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:

--Monsieur, je suis confus, en vrit... Mais j'ose esprer que ma
cousine, qui a caus ma distraction, voudra bien l'excuser auprs de
vous... et...

--Conrad, dit la duchesse, pousse  bout par l'impudence de Florestan,
qui persistait  rester chez elle et  la braver, Conrad, c'est bon; pas
d'excuses... a n'en vaut pas la peine.

M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
d'tre trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blme de colre:

--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le dfend...
Vous le voyez, sa tutelle commence.

--Et cette tutelle ne s'arrtera pas l... mon cher monsieur, soyez-en
certain. Aussi dans cette prvision (que Mme la duchesse s'empressera de
raliser, je n'en doute pas), dans cette prvision, dis-je, il me vient
l'ide de vous faire une proposition...

-- moi, monsieur? dit Conrad, commenant  se choquer du ton sardonique
de Florestan.

-- vous-mme... je pars dans quelques jours pour la lgation de
Gerolstein,  laquelle je suis attach... Je voulais me dfaire de ma
maison toute meuble, de mon curie toute monte; vous devriez vous en
arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce
pas, madame la duchesse?

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
plus tonn.

--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
vous fait, dit Clotilde.

--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
duchesse?

--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est dj vendu 
d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvnient d'tre vol
comme dans un bois.

Florestan se mordit les lvres de rage.

--Prenez garde, madame! s'cria-t-il.

--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'cria Conrad.

--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en
prenant une pastille dans une bonbonnire avec un imperturbable
sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!

Un terrible clat allait avoir lieu peut-tre, lorsque les deux battants
de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
bruyamment, violemment, tourdiment, selon sa coutume.

--Comment, ma chre, vous tes dj prte? dit-il  sa femme; mais c'est
tonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
Conrad... Ah! vous voyez le plus dsespr des hommes... c'est--dire
que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel vnement!

Et M. de Lucenay, se jetant  la renverse sur une sorte de causeuse 
deux dossiers, lana son chapeau loin de lui avec un geste de dsespoir,
et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manire de
contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
dsoles.

L'motion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se ft aperu
de rien.

Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'tait pas femme  s'embarrasser
jamais, on le sait, mais parce que la prsence de Florestan lui tait
aussi rpugnante qu'insupportable, dit au duc:

--Quand vous voudrez, nous partirons, je prsente Conrad  Mme de
Senneval.

--Non, non, non! se mit  crier le duc, en abandonnant son pied pour
saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
poings au grand moi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
bondit sur son fauteuil.

--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
peur horrible.

--Non! rpta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
et se mit  gesticuler en marchant; je ne puis me faire  l'ide de la
mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?

--En effet, cet vnement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
celui-ci, d'aprs les derniers mots de sa cousine, non par manque de
coeur, mais par fiert, dtournait sa vue d'un homme si cruellement
fltri.

--De grce, monsieur, dit la duchesse  son mari, en se levant, ne
regrettez pas M. d'Harville d'une manire si bruyante et surtout si
singulire... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.

--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il tait plein de vie et de
sant... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!

Ces trois dernires exclamations furent accompagnes de trois secousses
si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait  la main,
toujours en gesticulant, se spara du ressort suprieur, tomba sur un
candlabre garni de bougies allumes, en renversa deux; l'une,
s'arrtant sur la chemine, brisa une charmante petite coupe de vieux
svres, l'autre roula  terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
moment enflamm, fut presque aussitt teint sous le pied de Conrad.

Au mme instant deux valets de chambre, appels par cette sonnerie
formidable, accoururent en hte et trouvrent M. de Lucenay le cordon de
sonnette  la main, la duchesse riant aux clats de cette ridicule
cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarit de sa
cousine.

M. de Saint-Remy seul ne riait pas.

M. de Lucenay, fort habitu  ces sortes d'accidents, conservait un
srieux parfait; il jeta le cordon de sonnette  un des gens et leur
dit:

--La voiture de madame.

Clotilde, un peu calme, reprit:

--En vrit, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner 
rire  propos d'un vnement aussi lamentable.

--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
pouvantable. Tenez, depuis hier, je suis  chercher combien il y a de
personnes, mme dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir 
la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
est si impatientant  cause de son bgaiement; ou bien encore votre
tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
qui vous avale tous les jours, pour attendre le dner, une abominable
crote au pot, comme une portire! Est-ce que vous y tenez beaucoup 
votre tante Merinville?

--Allons donc, monsieur, vous tes fou! dit la duchesse en haussant les
paules.

--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
indiffrents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?

--Sans doute.

--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
Conrad, l'histoire du tailleur?

--Non, mon cousin.

--Tu vas comprendre tout de suite l'allgorie. Un tailleur est condamn
 tre pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
les habitants? Ils disent au juge: Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
tailleur, et nous avons trois cordonniers; si a vous tait gal de
pendre un des trois cordonniers  la place du tailleur, nous aurions
bien assez de deux cordonniers. Comprends-tu l'allgorie, Conrad?

--Oui, mon cousin.

--Et vous, Saint-Remy?

--Moi aussi.

--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.

--Ah ! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout 
coup M. de Lucenay; avec cette toilette-l ils iraient joliment bien!

Saint-Remy tressaillit.

--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
Saint-Remy?

--Oui... monsieur les connat parfaitement, dit Clotilde; puis elle
ajouta: Votre bras, Conrad...

M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possdait
pas de colre.

--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
lui dit M. de Lucenay.

--Non... impossible, rpondit-il brusquement.

--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voil encore une personne...
qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
car son mari est aussi sur ma liste.

--Quelle liste?

--Celle des gens qu'il m'aurait t bien gal de voir mourir, pourvu que
d'Harville nous ft rest.

Au moment o, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
duchesse  mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant  son cousin, lui
dit:

--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis  ta voiture de suivre la
ntre...  moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
bien celle du tailleur.

--Je vous remercie, dit schement Saint-Remy; je ne puis vous
accompagner.

--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous tes en querelle avec ma
femme? La voil qui monte en voiture sans vous dire un mot.

En effet, la voiture de la duchesse tant avance au bas du perron, elle
y monta lgrement.

--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par dfrence.

--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrt un moment au haut du
perron, considrait l'lgant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
vos chevaux alezans... Saint-Remy?

--Oui...

--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voil ce qui s'appelle un
cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
main!... Il faut tre juste, il n'y a pourtant que ce diable de
Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.

--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
Saint-Remy avec amertume.

--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
j'oubliais, dit le duc en s'arrtant au milieu du perron, si vous n'avez
rien de mieux  faire, venez donc dner avec nous demain; lord Dudley
m'a envoy d'cosse des grouses (coqs de bruyre). Figurez-vous que
c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?

Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.

Saint-Remy, rest seul sur le perron, vit la voiture partir.

La sienne s'avana.

Il y monta en jetant un regard de colre, de haine et de dsespoir sur
cette maison, o il tait entr si souvent en matre, et qu'il quittait
ignominieusement chass.

--Chez moi! dit-il brusquement.

-- l'htel! dit le valet de pied  Edwards, en fermant la portire. On
comprend quelles furent les penses amres et dsolantes de Saint-Remy
en revenant chez lui.

Au moment o il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le pristyle, lui
dit:

--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.

--C'est bien...

--Il y a aussi l un homme  qui M. le vicomte a donn rendez-vous  dix
heures, M. Petit-Jean...

--Bien, bien. Oh! quelle soire! dit Florestan en montant rejoindre son
pre, qu'il trouva dans le salon du premier tage, o s'tait passe
leur entrevue du matin.

--Mille pardons! mon pre, de ne pas m'tre trouv ici lors de votre
arrive... mais je...

--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
interrompant son fils.

--Oui, mon pre, il est en bas.

--Faites-le monter...

Florestan sonna; Boyer parut.

--Dites  M. Petit-Jean de monter.

--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.

--Combien vous tes bon, mon pre, de vous tre souvenu de votre
promesse.

--Je me souviens toujours de ce que je promets...

--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...

--Je ne voulais pas que mon nom ft dshonor... Il ne le sera pas...

--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
mon pre...

Le comte regarda son fils d'un air singulier et il rpta:

--Non, il ne le sera plus.

Puis il ajouta d'un air sardonique:

--Vous tes devin?

--C'est que je lis ma rsolution dans mon coeur.

Le pre de Florestan ne rpondit rien.

Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plonges
dans les poches de sa longue redingote.

Il tait ple.

--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme  figure
basse, sordide et ruse.

--O est cette traite? dit le comte.

--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
Ferrand le notaire), en prsentant le titre au comte.

--Est-ce bien cela? dit celui-ci  son fils, en lui montrant la traite
d'un coup d'oeil.

--Oui, mon pre.

Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
francs, les remit  son fils et lui dit:

--Payez!

Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.

M. Petit-Jean plaa soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
et salua.

M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
dchirait prudemment la traite.

Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
se dcouvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a trait!... Ah
! qu'est-ce que mon pre peut avoir  dire  M. Petit-Jean?

Le bruit d'une serrure que l'on fermait  double tour fit tressaillir le
vicomte.

Son pre rentra.

Sa pleur avait augment.

--Il me semble, mon pre, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?

--Oui, je l'ai ferme.

--Vous, mon pre? Et pourquoi? demanda Florestan stupfait.

--Je vais vous le dire.

Et le comte se plaa de manire  ce que son fils ne pt passer par
l'escalier drob qui conduisait au rez-de-chausse.

Florestan, inquiet, commenait  remarquer la physionomie sinistre de
son pre et suivait tous ses mouvements avec dfiance.

Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.

--Mon pre... qu'avez-vous?

--Ce matin, en me voyant, votre seule pense a t celle-ci: Mon pre
ne laissera pas dshonorer son nom, il payera... si je parviens 
l'tourdir par quelques feintes paroles de repentir.

--Ah! pouvez-vous croire que...?

--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas t votre dupe: il n'y a chez vous
ni honte, ni regrets, ni remords: vous tes vici jusqu'au coeur, vous
n'avez jamais eu un sentiment honnte; vous n'avez pas vol tant que
vous avez possd de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
appelle la probit des riches de votre espce; puis sont venues les
indlicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
que la premire priode de votre vie... elle est belle et pure, compare
 celle qui vous attendrait...

--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
mon pre, je vous l'ai jur.

--Vous n'en changeriez pas...

--Mais...

--Vous n'en changeriez pas... Chass de la socit o vous avez
jusqu'ici vcu, vous deviendriez bientt criminel  la manire des
misrables parmi lesquels vous serez rejet, voleur invitablement...
et, si besoin est, assassin. Voil votre avenir.

--Assassin!... Moi!...

--Oui, parce que vous tes lche!

--J'ai eu des duels, et j'ai prouv...

--Je vous dis que vous tes lche! Vous avez prfr l'infamie  la
mort! Un jour viendrait o vous prfreriez l'impunit de vos nouveaux
crimes  la vie d'autrui. Cela ne peut pas tre, je ne veux pas que cela
soit. J'arrive  temps pour sauver du moins dsormais mon nom d'un
dshonneur public. Il faut en finir.

--Comment, mon pre... en finir! Que voulez-vous dire? s'cria Florestan
de plus en plus effray de l'expression redoutable de la figure de son
pre et de sa pleur croissante.

Tout  coup on heurta violemment  la porte du cabinet; Florestan fit un
mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme  une scne qui
l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.

--Qui frappe? demanda le comte.

--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.

--Ce faux n'tait donc pas le dernier? s'cria le comte  voix basse, en
regardant son fils d'un air terrible.

--Si, mon pre... je vous le jure, dit Florestan en tchant en vain de
se dbarrasser de la vigoureuse treinte de son pre.

--Au nom de la loi... ouvrez!... rpta la voix.

--Que voulez-vous? demanda le comte.

--Je suis le commissaire de police; je viens procder  des
perquisitions pour un vol de diamants dont est accus M. de
Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
pas, monsieur... je serai oblig de faire enfoncer la porte.

--Dj voleur! Je ne m'tais pas tromp, dit le comte  voix basse. Je
venais vous tuer... j'ai trop tard.

--Me tuer!

--Assez de dshonneur sur mon nom; finissons: j'ai l deux pistolets...
vous allez vous brler la cervelle... sinon, moi, je vous la brle, et
je dirai que vous vous tes tu de dsespoir pour chapper  la honte.

Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
et, de la main qu'il avait de libre, le prsenta  son fils en lui
disant:

--Allons! finissons, si vous n'tes pas un lche!

Aprs de nouveaux et inutiles efforts pour chapper aux mains du comte,
son fils se renversa en arrire, frapp d'pouvante, et devint livide.

Au regard terrible, inexorable de son pre, il vit qu'il n'y avait
aucune piti  attendre de lui.

--Mon pre! s'cria-t-il.

--Il faut mourir!

--Je me repens!

--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils branlent la porte!

--J'expierai mes fautes!

--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?

--Grce!

--La porte va cder! Tu l'auras voulu!...

Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.

Le bruit extrieur annonait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
rsister plus longtemps.

Le vicomte se vit perdu.

Une rsolution soudaine et dsespre clata sur son front; il ne se
dbattit plus contre son pre, et lui dit avec autant de fermet que de
rsignation:

--Vous avez raison, mon pre... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
d'tre dispute. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lche. Et
il tendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul
mot de consolation, de piti, d'adieu, dit Florestan.

Et ses lvres tremblantes, sa pleur, sa physionomie bouleverse
annonaient l'motion terrible de ce moment suprme.

Si c'tait mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hsitant
 lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
hsiter devant ce sacrifice.

Un long craquement de la porte du cabinet annona qu'elle venait d'tre
force.

--Mon pre... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
pardonnez-moi!

Malgr sa duret, le comte ne put s'empcher de tressaillir et de dire
d'une voix mue:

--Je vous pardonne.

--Mon pre... la porte s'ouvre... allez  eux... qu'on ne vous souponne
pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empcheraient d'en
finir... Adieu.

Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pice voisine.

Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur.

Le coup partit au moment o le comte, pour chapper  cet horrible
spectacle, dtournait la vue et se prcipitait hors du salon, dont les
portires se refermrent sur lui.

Au bruit de l'explosion,  la vue du comte ple et gar, le commissaire
s'arrta subitement prs du seuil de la porte, faisant signe  ses
agents de ne pas avancer.

Averti par Boyer que le vicomte tait enferm avec son pre, le
magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.

--Mort!... s'cria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
mort!!! rpta-t-il avec accablement. Cela tait juste... mieux vaut la
mort que l'infamie... mais c'est affreux!

--Monsieur, dit tristement le magistrat aprs quelques minutes de
silence, pargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
Maintenant il me reste  remplir un autre devoir plus pnible encore que
celui qui m'appelait ici.

--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant  la victime
du vol, vous pouvez lui dire de se prsenter chez M. Dupont, banquier.

--Rue de Richelieu... il est bien connu, rpondit le magistrat.

-- quelle somme sont estims les diamants vols?

-- trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
achets, et par laquelle le vol s'est dcouvert, en a donn cette
somme...  votre fils.

--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
aprs-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.

Le commissaire s'inclina.

Le comte sortit.

Aprs le dpart de ce dernier, le magistrat, profondment touch de
cette scne inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
portires taient baisses.

Il les souleva avec motion.

--Personne!... s'cria-t-il stupfait, en regardant autour du salon et
n'y voyant pas la moindre trace de l'vnement tragique qui avait d s'y
passer.

Puis, remarquant la petite porte pratique dans la tenture, il y courut.

Elle tait ferme du ct de l'escalier drob.

--C'tait une ruse... c'est par l qu'il aura pris la fuite!
s'cria-t-il avec dpit.

En effet, le vicomte, devant son pre, s'tait pos le pistolet sur le
coeur, mais il avait ensuite fort habilement tir par-dessous son bras
et avait prestement disparu.

Malgr les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
retrouver Florestan.

Pendant l'entretien de son pre et du commissaire, il avait rapidement
gagn le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle dserte et enfin
les Champs-lyses.

Le tableau de cette ignoble dpravation dans l'opulence est chose
triste...

Nous le savons.

Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
leurs misres, leurs vices, leurs crimes.

Rien de plus frquent et de plus affligeant que ces prodigalits
insenses, striles, que nous venons de peindre, et qui toujours
entranent ruine, dconsidration, bassesse ou infamie.

C'est un spectacle dplorable... funeste... autant voir un florissant
champ de bl inutilement ravag par une horde de btes fauves.

Sans doute l'hritage, la proprit sont et doivent tre inviolables,
sacrs...

La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunment et
magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.

Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.

Mais, par cela mme que ces disproportions invitables sont consacres,
protges par la loi, ceux qui possdent tant de biens en doivent user
moralement comme ceux qui ne possdent que probit, rsignation, courage
et ardeur au travail.

Aux yeux de la raison, du droit humain et mme de l'intrt social bien
entendu, une grande fortune serait un dpt hrditaire, confi  des
mains prudentes, fermes, habiles, gnreuses, qui, charges  la fois de
faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
vivifier, amliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
rayonnement splendide et salutaire.

Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.

Que de jeunes gens comme Saint-Remy ( l'infamie prs), matres  vingt
ans d'un patrimoine considrable, le dissipent follement dans
l'oisivet, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
ces biens et pour eux et pour autrui!

D'autres, effrays de l'instabilit des choses humaines, thsaurisent
d'une manire sordide.

Enfin ceux-l, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
livrent, forcment dupes ou fripons,  cet agiotage hasardeux, immoral,
que le pouvoir encourage et patronne.

Comment en serait-il autrement?

Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'conomie individuelle
et par cela mme sociale, qui les donne  la jeunesse inexprimente?

Personne.

Le riche est jet au milieu de la socit avec sa richesse, comme le
pauvre avec sa pauvret.

On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
l'autre.

On ne songe pas plus  moraliser la fortune que l'infortune.

N'est-ce pas au pouvoir  remplir cette grande et noble tche?

Si, prenant enfin en piti les misres, les douleurs toujours
croissantes des travailleurs encore rsigns... rprimant une
concurrence mortelle  tous, abordant enfin l'imminente question de
l'organisation du travail, il donnait lui-mme le salutaire exemple de
l'association des capitaux et du labeur...

Mais d'une association honnte, intelligente, quitable, qui assurerait
le bien-tre de l'artisan sans nuire  la fortune du riche... et qui,
tablissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
reconnaissance, sauvegarderait  jamais la tranquillit de l'tat...

Combien seraient puissantes les consquences d'un tel enseignement
pratique!

Parmi les riches, qui hsiterait alors:

Entre les chances improbes, dsastreuses de l'agiotage,

Les farouches jouissances de l'avarice,

Les folles vanits d'une dissipation ruineuse,

Ou un placement  la fois fructueux, bienfaisant, qui rpandrait
l'aisance, la moralit, le bonheur, la joie dans vingt familles?...




X

Les adieux


                       ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure...

                          WORDSWORTH

Le lendemain de cette soire o le comte de Saint-Remy avait t si
indignement jou par son fils, une scne touchante se passait 
Saint-Lazare,  l'heure de la rcration des dtenues.

Ce jour-l, pendant la promenade des autres prisonnires, Fleur-de-Marie
tait assise sur un banc avoisinant le bassin du prau, et dj surnomm
le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
dtenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
influence de la jeune fille avait encore augment.

La Goualeuse affectionnait ce banc situ prs du bassin, parce qu'au
moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce rservoir lui
rappelait la verdure des champs, de mme que l'eau limpide dont il tait
rempli lui rappelait la petite rivire du village de Bouqueval.

Pour le regard attrist du prisonnier, une touffe d'herbe est une
prairie... une fleur est un parterre...

Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville,
Fleur-de-Marie s'tait attendue depuis deux jours  quitter
Saint-Lazare.

Quoiqu'elle n'et aucune raison de s'inquiter du retard que l'on
apportait  sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
malheur, osait  peine esprer d'tre libre...

Depuis son retour parmi ces cratures, dont l'aspect, dont le langage
ravivaient  chaque instant dans son me le souvenir incurable de sa
premire honte, la tristesse de Fleur-de-Marie tait devenue plus
accablante encore.

Ce n'est pas tout.

Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'pouvante pour elle,
naissait de l'exaltation passionne de sa reconnaissance envers
Rodolphe.

Chose trange! elle ne sondait la profondeur de l'abme o elle avait
t plonge que pour mesurer la distance qui la sparait de cet homme
dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme  la fois d'une
bont si auguste... et d'une puissance si redoutable aux mchants...

Malgr le respect dont tait empreinte son adoration pour lui,
quelquefois hlas! Fleur-de-Marie craignait de reconnatre dans cette
adoration les caractres de l'amour, mais d'un amour aussi cach que
profond, aussi chaste que cach, aussi dsespr que chaste.

La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette dsolante
rvlation qu'aprs son entretien avec Mme d'Harville, prise elle-mme
pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.

Aprs le dpart et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
d tre transporte de joie en songeant  ses amis de Bouqueval, 
Rodolphe qu'elle allait revoir...

Il n'en fut rien.

Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient  son souvenir
les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme
d'Harville, lorsque la pauvre prisonnire s'tait leve jusqu'
l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.

Par une singulire intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
partie du secret de Mme d'Harville.

L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a bless cette jeune
dame si belle et d'un rang si lev, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
ddaigneuse...

Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgr moi?...

L'aimer... moi, moi... crature  jamais fltrie, ingrate et misrable
que je suis... oh! si cela tait... mieux vaudrait cent fois la mort...

Htons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait voue  tous
les martyres, s'exagrait ce qu'elle appelait son amour.

 sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
involontaire pour la grce, la force, la beaut qui le distinguaient
entre tous; rien de plus immatriel, rien de plus pur que cette
admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beaut
physique est toujours attrayante.

Et puis enfin, la voix du sang, si souvent nie, muette, ignorante ou
mconnue, se fait parfois entendre; ces lans de tendresse passionne
qui entranaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
parce que, dans son ignorance, elle en dnaturait la tendance, ces lans
rsultaient de mystrieuses sympathies, aussi videntes mais aussi
inexplicables que la ressemblance des traits...

En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle tait fille de Rodolphe, se
ft expliqu la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
compltement claire, elle et admir, sans scrupule, la beaut de son
pre.

Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dt
s'attendre d'un moment  l'autre, d'aprs la promesse de Mme d'Harville,
 quitter Saint-Lazare.

Fleur-de-Marie, mlancolique et pensive, tait donc assise sur un banc
auprs du bassin, regardant avec une sorte d'intrt machinal les jeux
de quelques oiseaux effronts qui venaient s'battre sur les margelles
de pierre. Un moment elle avait cess de travailler  une petite
brassire d'enfant qu'elle finissait d'ourler.

Est-il besoin de dire que cette brassire appartenait  la nouvelle
layette si gnreusement offerte  Mont-Saint-Jean par les prisonnires,
grce  la touchante intervention de Fleur-de-Marie?

La pauvre et difforme protge de la Goualeuse tait assise  ses pieds;
tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps  autre elle
jetait sur sa bienfaitrice un regard  la fois reconnaissant, timide et
dvou... le regard du chien sur son matre.

La beaut, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
 cette femme avilie autant d'attrait que de respect.

Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
d'un coeur mme dgrad, qui, pour la premire fois, s'ouvre  la
reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean 
mme d'prouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
elle.

Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit lgrement,
essuya une larme et se remit  coudre avec activit.

--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
rcration, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean  la Goualeuse.

--Je n'ai pas donn d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.

--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on tranait dans la boue de
la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
t trs-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous?  vous!... comment
donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre crature en hsitant et
trs-embarrasse d'exprimer sa pense. Tenez, reprit-elle, voil le
soleil, n'est-ce pas? Voil le soleil?...

--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous coute, rpondit
Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
de sa compagne.

--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
je veux me mler de parler... et je ne le sais pas...

--Dites toujours, Mont-Saint-Jean.

--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnire en contemplant
Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
yeux... voyons, je vas tcher de dire ce que je voulais; voil le
soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il gaie la prison, il est bien
agrable  voir et  sentir, pas vrai?

--Sans doute...

--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
si on est reconnaissant pour lui,  plus forte raison pour...

--Pour celui qui l'a cr, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
raison... aussi celui-l on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.

--C'est a... voil mon ide, s'cria joyeusement la prisonnire; c'est
a: je dois tre reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
rendues bonnes pour moi, au lieu de mchantes qu'elles taient.

--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.

--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
par vous et par les autres.

--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.

--Ah! dame... alors, peut-tre bien... puisque vous le dites, reprit la
prisonnire indcise; si a vous fait plaisir... comme a...  la bonne
heure...

--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
meilleure manire de me prouver que vous m'aimez un peu...

--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres dtenues pour les
empcher de me battre? Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
c'est aussi son enfant... Eh bien!... c'est tout de mme, pour vous
aimer; a n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
pour mon enfant...

--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
cela.

Et Fleur-de-Marie mue tendit sa main  sa compagne.

--Quelle belle petite menotte de fe!... Est-elle blanche et mignonne!
dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle et craint de toucher,
de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.

Pourtant, aprs un moment d'hsitation, elle effleura respectueusement
de ses lvres le bout des doigts effils que lui prsentait
Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit  la
contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.

--Mais venez donc vous asseoir l... prs de moi, lui dit la Goualeuse.

--Oh! pour a non, par exemple... jamais... jamais...

--Pourquoi cela?

--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
pareils.

--Vous tes folle... Il n'y a aucune diffrence entre nous deux...

--Aucune diffrence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi l,  genoux, vous bien,
bien regarder comme tout  l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-tre... On dit
que quelquefois par un regard... a arrive.

Puis, par un scrupule d'une incroyable dlicatesse chez une crature de
cette espce, craignant d'avoir peut-tre humili ou bless
Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:

--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
permettrais pas de vous regarder dans cette ide-l... sans que vous me
le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que a
me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
n'a pas demand  natre, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hlas!... oui...
qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?

La Goualeuse tressaillit  ces paroles.

En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misrable, avilie,
dgrade, pauvre et mprise?... Quel sort!... Quel avenir!...

--Ne pensez pas  cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; esprez
que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.

--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
amrement Mont-Saint-Jean en secouant la tte; je vous ai rencontre...
vous, c'est dj un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
offenser, j'aurais mieux aim que mon enfant ait eu ce bonheur-l que
moi. Ce voeu-l... c'est tout ce que je peux lui donner.

--Priez, priez... Dieu vous exaucera.

--Allons, je prierai, si a vous fait plaisir, la Goualeuse, a me
portera peut-tre bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
battait, et que j'tais le _ptiras_ de tout le monde, qu'il se
trouverait l un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
si mchante?...

--Oui, mais la Louve a t bien bonne pour vous... quand elle a rflchi
que vous tiez doublement  plaindre.

--Oh! a c'est vrai... grce  vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
demand  changer de quartier, la Louve... elle qui, malgr ses colres,
avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?

--Elle est un peu capricieuse...

--C'est drle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
prison o est la Louve dit qu'elle est toute change...

--Comment cela?

--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
dos et ne vous rpond pas.  prsent la voir muette, elle qui criait
toujours, c'est tonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.

--Quoi donc?

--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
impossible.

--Pauvre Louve! c'est  cause de moi qu'elle a voulu changer de
quartier... je l'ai chagrine sans le vouloir, dit la Goualeuse en
soupirant.

--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...

 ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le prau. Aprs avoir
cherch des yeux Fleur-de-Marie, elle vint  elle l'air satisfait et
souriant.

--Bonne nouvelle, mon enfant...

--Que dites-vous, madame? s'cria la Goualeuse en se levant.

--Vos amis ne vous ont pas oublie, ils ont obtenu votre mise en
libert... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.

--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
l'motion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle plit, mit sa main
sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc.

--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bont, heureusement
ces secousses-l sont sans danger.

--Ah! madame, que de reconnaissance!...

--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre libert... Il y a
l une vieille dame charge de vous conduire chez des personnes qui
s'intressent  vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
quelques mots  dire  l'atelier.

Il serait difficile de peindre l'expression de morne dsolation qui
assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.

La douleur de cette femme tait moins cause par la crainte de redevenir
le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir spare du
seul tre qui lui et jamais tmoign quelque intrt.

Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
deux touffes de cheveux hrisss qui sortaient en dsordre de son vieux
bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
faisant place  l'abattement, elle laissa retomber sa tte et resta
muette, immobile, le front cach dans ses mains, les coudes appuys sur
ses genoux.

Malgr sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empcher de
frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Matre d'cole, se
rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
informer ses bienfaiteurs de son triste sort.

Mais ces funestes penses s'effacrent bientt de l'esprit de
Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges,
Rodolphe,  qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
semblait mme que le sentiment exalt qu'elle se reprochait d'prouver
pour son bienfaiteur, n'tant plus nourri par le chagrin et par la
solitude, se calmerait ds qu'elle reprendrait ses occupations
rustiques, qu'elle aimait tant  partager avec les bons et simples
habitants de la ferme.

tonne du silence de sa compagne, silence dont elle ne souponnait pas
la cause, la Goualeuse lui toucha lgrement l'paule, en disant:

--Mont-Saint-Jean, puisque me voil libre... ne pourrais-je pas vous
tre utile  quelque chose?

En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnire tressaillit, laissa
retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
visage ruisselant de larmes.

Une si amre douleur clatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
laideur disparaissait.

--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!

--Vous vous en allez! murmura la dtenue d'une voix entrecoupe de
sanglots; je n'avais pourtant jamais pens que d'un moment  l'autre
vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
jamais...

--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amiti...
Mont-Saint-Jean.

--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais dj tant... Quand
j'tais l assise par terre,  vos pieds... il me semblait que j'tais
sauve... que je n'avais plus rien  craindre. Ce n'est pas pour les
coups que les autres vont peut-tre recommencer  me donner que je dis
cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous tiez ma
bonne chance et que vous porteriez bonheur  mon enfant, rien que parce
que vous aviez eu piti de moi... C'est vrai, allez, a; quand on est
habitu  tre maltrait, on est plus sensible que d'autres  la bont.
Puis, s'interrompant pour clater encore en sanglots, elle s'cria:
Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... a devait arriver un jour
ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pens... C'est fini...
plus rien... plus rien...

--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
souviendrez de moi.

--Oh! pour a on me couperait en morceaux plutt que de me faire vous
renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
premier mot que j'apprendrai  mon enfant, a sera votre nom, la
Goualeuse, car il vous aura d de n'tre pas mort de froid...

--coutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touche de
l'affection de cette misrable, je ne puis rien vous promettre pour
vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
votre enfant... c'est diffrent... il est innocent de tout, lui, et les
personnes dont je vous parle voudront peut-tre bien se charger de le
faire lever quand vous pourrez vous en sparer...

--M'en sparer... jamais, oh! jamais, s'cria Mont-Saint-Jean avec
exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compt
sur lui...

--Mais... comment l'lverez-vous? Fille ou garon, il faut qu'il soit
honnte, et pour cela...

--Il faut qu'il mange un pain honnte, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
chiffonnire, balayeuse des rues, mais honnte; on doit a, sinon  soi,
du moins  son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
avec une sorte de fiert.

--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
l'espre, le placer  la campagne chez de braves gens qui en feraient
une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-tre moyen de vous en
rapprocher tout  fait;  la campagne on vit de si peu!

--Mais m'en sparer, m'en sparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
qui n'ai rien qui m'aime.

--Il faut songer plus  lui qu' vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
deux ou trois jours j'crirai  Mme Armand, et, si la demande que je
compte faire en faveur de votre enfant russit, vous n'aurez plus  dire
de lui ce qui tout  l'heure m'a tant navre: Hlas! mon Dieu, que
deviendra-t-il?

L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait
chercher Fleur-de-Marie. Aprs avoir de nouveau clat en sanglots et
baign de larmes dsespres les mains de la jeune fille,
Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
songeant pas mme  la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire 
propos de son enfant.

--Pauvre crature! dit Mme Armand en sortant du prau suivie de
Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
d'elle.

En apprenant que la Goualeuse tait gracie, les autres dtenues, loin
de se montrer jalouses de cette faveur, en tmoignrent leur joie;
quelques-unes entourrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
de cordialit, la flicitrent franchement de sa prompte sortie de
prison.

--C'est gal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
un bon moment... c'est quand nous avons boursill pour la layette de
Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela  Saint-Lazare.

Lorsque Fleur-de-Marie eut quitt le btiment des prisons sous la
conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:

--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire o vous dposerez vos
vtements de dtenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
leur simplicit rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez tre
heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
Mais... tenez... je ne suis gure raisonnable, dit Mme Armand, dont les
yeux se mouillrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
combien je m'tais dj attache  vous, pauvre petite! Puis, voyant le
regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
Vous ne m'en voudrez pas, je l'espre, d'attrister ainsi votre dpart?

--Ah! madame... n'est-ce pas grce  votre recommandation que cette
jeune dame,  qui je dois ma libert, s'est intresse  mon sort?

--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
m'avaient pas trompe.

 ce moment une cloche sonna.

--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
encore adieu, ma chre enfant!...

Et Mme Armand, aussi mue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
puis elle dit  un des employs de la maison:

--Conduisez mademoiselle au vestiaire.

Un quart d'heure aprs, Fleur-de-Marie, vtue en paysanne ainsi que nous
l'avons vue  la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, o
l'attendait Mme Sraphin.

La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
malheureuse enfant pour la conduire  l'le du Ravageur.




XI

Souvenirs


Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la libert de
Fleur-de-Marie, libert qui dpendait d'une simple dcision
administrative.

Instruit par la Chouette du sjour de la Goualeuse  Saint-Lazare, il
s'tait aussitt adress  l'un de ses clients, homme honorable et
influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord gare mais sincrement
repentante et rcemment enferme  Saint-Lazare, risquait, par le
contact des autres prisonnires, de voir s'affaiblir peut-tre ses
bonnes rsolutions. Cette jeune fille lui ayant t vivement recommande
par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle  sa
sortie de prison, avait ajout Jacques Ferrand, il priait son
tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la
rhabilitation future de cette infortune, de solliciter sa libration.

Enfin le notaire, pour se mettre  l'abri de toute recherche ultrieure,
avait surtout et instamment pri son client de ne pas le nommer dans
l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribu  la modestie
philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable,
fut scrupuleusement observ: la libert de Fleur-de-Marie fut demande
et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya
directement  Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pt
l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.

Mme Sraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta
qu'elle tait charge de conduire la Goualeuse auprs des personnes qui
s'intressaient  elle.

D'aprs les excellents renseignements donns par l'inspectrice  Mme
d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dt sa
libert  l'intervention de la marquise.

La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la
dfiance de sa victime.

Mme Sraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement,
l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque
chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son
sourire hypocrite.

Malgr sa profonde sclratesse, qui l'avait rendue complice ou
confidente des crimes de son matre, Mme Sraphin ne put s'empcher
d'tre frappe de la touchante beaut de cette jeune fille, qu'elle
avait livre tout enfant  la Chouette... et qu'elle conduisait alors 
une mort certaine.

--Eh bien! ma chre demoiselle, lui dit Mme Sraphin d'une voix
mielleuse, vous devez tre bien contente de sortir de prison?

--Oh! oui, madame, et c'est, sans doute,  la protection de Mme
d'Harville, qui a t si bonne pour moi...

--Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes dj un peu en
retard... et nous avons une longue route  faire.

--Nous allons  la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas...
madame? s'cria la Goualeuse.

--Oui... certainement, nous allons  la campagne... chez Mme Georges,
dit la femme de charge pour loigner tout soupon de l'esprit de
Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie:
Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise
vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous
allez pousser en sortant d'ici... chre demoiselle!... Allons,
partons... Votre servante, messieurs.

Et Mme Sraphin, aprs avoir salu le greffier et son commis, descendit
avec la Goualeuse.

Un gardien les suivait, charg de faire ouvrir les portes.

La dernire venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous
le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis,
lorsqu'elles se rencontrrent avec une jeune fille qui venait sans doute
visiter quelque prisonnire.

C'tait Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit
bonnet trs-simple, mais bien frais et orn de faveurs cerise qui
accompagnaient  merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son
joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun.
Elle portait au bras un cabas de paille; grce  sa dmarche de chatte
attentive et proprette, ses brodequins  semelles paisses taient d'une
propret miraculeuse, quoiqu'elle vnt, hlas! de bien loin, la pauvre
enfant.

--Rigolette! s'cria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne
compagne de prison[18] et de promenades champtres.

--La Goualeuse! dit  son tour la grisette.

Et les deux jeunes filles se jetrent dans les bras l'une de l'autre.

Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize
ans, tendrement embrasses, toutes deux si charmantes, et pourtant si
diffrentes de physionomie et de beaut.

L'une blonde, aux grands yeux bleus mlancoliques, au profil d'une
anglique puret idale, un peu pli, un peu attrist, un peu
spiritualis, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si
frais et si transparent... mlange ineffable de rverie, de candeur et
de grce...

L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux
noirs, au rire ingnu,  la mine veille, type ravissant de jeunesse,
d'insouciance et de gaiet, exemple rare et touchant du bonheur dans
l'indigence, de l'honntet dans l'abandon et de la joie dans le
travail.

Aprs l'change de leurs naves caresses, les deux jeunes filles se
regardrent...

Rigolette tait radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...

La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui
avait prcd sa dgradation premire.

--C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...

--Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous
ne sommes vues..., rpondit la Goualeuse.

--Ah! maintenant, je ne m'tonne plus de ne t'avoir pas rencontre
depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vtements
rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...

--Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les
yeux...

--Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?

--Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en
balbutiant et en rougissant de honte.

--Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chre petite
Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien l... Te rappelles-tu
cette pauvre femme en couches  qui tu avais donn ton matelas, du linge
et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dpenser  la
campagne... Car alors tu tais dj folle de la campagne, toi...
mademoiselle la villageoise.

--Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; tais-tu complaisante!
C'est pour moi que tu y venais pourtant.

--Et pour moi aussi... car toi, qui tais toujours un peu srieuse, tu
devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs
ou des bois... que rien que de t'y voir... c'tait pour moi un
plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet
rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Dcidment... c'tait ta vocation
de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de
grisette. Te voil selon ton got, tu dois tre contente... Du reste, a
ne m'tonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: Cette
bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur
des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-l ne vivent pas dans la
capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera
mise en place chez de braves gens  la campagne: c'est ce que tu as
fait, n'est-ce pas?

--Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.

--Seulement... j'ai un reproche  te faire.

-- moi?...

--Tu aurais d me prvenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au
lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.

--Je... j'ai quitt Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus
confuse, que je n'ai pas pu...

--Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au
fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y
vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isole comme nous
sommes peut tourner  mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour
vous conseiller... on a si peu de dfense... les hommes vous font
toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misre
est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui tait si
gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?

--Oui... je m'en souviens.

--Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont t trompes toutes les deux,
puis abandonnes, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombes 
tre de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...

--Ah! mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie qui baissa la tte et devint
pourpre.

Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:

--Elles sont coupables, mprisables... mme, si tu veux, je ne dis pas;
mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de
rester honntes: toi, parce que tu as t vivre  la campagne auprs de
braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps  perdre avec les
amoureux... que je leur prfrais mes oiseaux, et que je mettais tout
mon plaisir  avoir, grce  mon travail, un petit mnage, bien
gentil... il ne faut pas tre trop svre pour les autres; mon Dieu; qui
sait... si l'occasion, la tromperie, la misre n'ont pas t pour
beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si  leur
place nous n'aurions pas fait comme elles!...

--Oh! dit amrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les
plains...

--Allons, allons, nous sommes presses, ma chre demoiselle, dit Mme
Sraphin en offrant son bras  sa victime avec impatience.

--Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que
je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.

--C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; dj trois heures, et nous avons
une longue course  faire, rpondit Mme Sraphin fort contrarie de
cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...

--Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans
les siennes, tu as un caractre si heureux; tu es toujours gaie?
toujours contente?...

--Je l'tais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...

--Tu as des chagrins?

--Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne
suis pas change... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme
moi... Et comme les autres ont des chagrins, a fait que j'en ai.

--Toujours bonne...

--Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille...
une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse  tort et qui est
bien  plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un
honnte ouvrier qui est devenu fou tant il tait malheureux.

Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Sraphin
tressaillit et regarda trs-attentivement Rigolette.

La figure de la grisette lui tait absolument inconnue; nanmoins la
femme de charge prta ds lors beaucoup d'attention  l'entretien des
deux jeunes filles.

--Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit tre contente de ce
que tu ne l'oublies pas dans son malheur!

--Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens
de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.

--D'une prison d'hommes, toi?...

--Ah! mon Dieu oui, j'ai l une autre pauvre pratique bien triste...
aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partag en
deux, chacun a son ct: aujourd'hui j'apporte  Louise un peu de linge,
et tantt j'ai aussi port quelque chose  ce pauvre Germain... mon
prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser  ce qui
vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bte,
je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme a.

--Et pourquoi as-tu envie de pleurer?

--Figure-toi que Germain est si malheureux d'tre confondu avec ces
mauvais hommes de la prison qu'il est tout accabl, n'ayant de got 
rien, ne mangeant pas et maigrissant  vue d'oeil... Je m'aperois de
a, et je me dis: Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite
friandise qu'il aimait bien quand il tait mon voisin, a le
ragotera... Quand je dis friandise, entendons-nous, c'taient tout
bonnement de belles pommes de terre jaunes, crases avec un peu de lait
et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantt je lui
porte a  sa prison en lui disant que j'avais prpar moi-mme ce
pauvre petit rgal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je
croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...

--Comment?

--a lui a donn envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans
laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis 
fondre en larmes... et, par-dessus le march, j'ai fini par faire comme
lui, quoique j'aie voulu m'en empcher. Tu vois comme j'ai de la chance,
je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attrist davantage
encore.

--Oui, mais ces larmes-l lui auront t si douces!

--C'est gal, j'aurais autant aim le consoler autrement; mais je te
parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin  moi... le
plus honnte garon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune
fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frre.

--Oh! alors, je conois que ses chagrins soient devenus les tiens.

--N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis
en alle, je lui ai demand, comme toujours, ses commissions, lui disant
en riant, afin de l'gayer un peu, que j'tais sa petite femme de mnage
et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique.
Alors lui, s'efforant de sourire, m'a demand de lui apporter un des
romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que
je travaillais; ce roman-l s'appelle _Ivan... Ivanho..._ oui, c'est
a. J'aimais tant ce livre-l qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre
Germain! il tait si complaisant!...

--C'est un souvenir de cet heureux temps pass qu'il veut avoir...

--Certainement, puisqu'il m'a prie d'aller dans le mme cabinet de
lecture, non pour louer, mais pour acheter les mmes volumes que nous
lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un
sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.

--Excellent coeur! dit la Goualeuse tout mue.

--Te voil aussi attendrie que moi... quand il m'a charge de cette
commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me
sentais envie de pleurer, plus je tchais de rire, car, pleurer deux
fois dans une visite faite exprs pour l'gayer, c'tait trop fort...
Aussi, pour cacher a, je me suis mise  lui rappeler les drles
d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant
autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses,
grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, a m'a fendu le coeur; j'avais
beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire
comme lui; quand je l'ai quitt, il sanglotait et je me disais, furieuse
de ma sottise: Si c'est comme a que je le console et que je l'gaie,
c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le
faire rire, c'est tonnant comme j'y russis!

Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Sraphin avait redoubl
d'attention.

--Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour tre en prison? demanda
Fleur-de-Marie.

--Lui! s'cria Rigolette, dont l'attendrissement cdait  l'indignation,
il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est
aussi le dnonciateur de Louise.

--De Louise, que tu viens voir ici?

--Sans doute; elle tait la servante du notaire, et Germain tait son
caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien
injustement ce pauvre garon... Mais, ce qu'il y a de sr, c'est que ce
mchant homme est comme un enrag aprs ces deux malheureux, qui ne lui
ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son
tour...

Rigolette pronona ces derniers mots avec une expression qui inquita
Mme Sraphin. Se mlant  la conversation, au lieu d'y demeurer
trangre, elle dit  Fleur-de-Marie d'un air patelin:

--Ma chre demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je
comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intresse, car moi,
qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, a me
dsole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si mchants! Et
comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez,
mademoiselle?

Rigolette n'avait aucune raison de se dfier de Mme Sraphin. Nanmoins,
se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la
plus grande rserve au sujet de la protection cache qu'il accordait 
Germain et  Louise, elle regretta de s'tre laiss entraner  dire:
Patience, chacun aura son tour.

--Ce mchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette,
ajoutant trs-adroitement, pour rparer sa lgre indiscrtion: Et c'est
d'autant plus mal  lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne
s'intresse  eux... except moi... ce qui ne leur sert pas 
grand-chose.

--Quel malheur! reprit Mme Sraphin, j'avais espr le contraire quand
vous avez dit: Mais patience... Je croyais que vous comptiez sur
quelque protecteur pour soutenir ces deux infortuns contre ce mchant
notaire.

--Hlas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de dtourner compltement
les soupons de Mme Sraphin; qui serait assez gnreux pour prendre le
parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant,
comme l'est ce M. Ferrand?

--Oh! il y a des coeurs assez gnreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie
aprs un moment de rflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je
connais quelqu'un qui se fait un devoir de protger ceux qui souffrent
et de les dfendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux
honntes gens que redoutable aux mchants.

Rigolette regarda la Goualeuse avec tonnement et fut sur le point de
lui dire, en songeant  Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un
qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais,
toujours fidle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle
appelait le prince), la grisette rpondit  Fleur-de-Marie:

--Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez gnreux pour venir aussi en
aide aux pauvres gens?...

--Oui... et, quoique j'aie dj  implorer sa piti, sa bienfaisance
pour d'autres personnes, je suis sre que s'il connaissait le malheur
immrit de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur
perscuteur... car sa justice et sa bont sont inpuisables comme celles
de Dieu...

Mme Sraphin regarda sa victime avec surprise. Cette petite fille
serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se
dit-elle; si j'avais pu en avoir piti, ce qu'elle vient de dire
rendrait invitable l'accident qui va nous en dbarrasser.

--Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je
t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne
mritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis
ne pouvaient que gagner  avoir deux dfenseurs au lieu d'un.

--Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes
protgs auprs de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.

--M. Rodolphe! s'cria Rigolette trangement surprise.

--Sans doute, dit la Goualeuse.

--M. Rodolphe!... Un commis voyageur?

--Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet tonnement?

--Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.

--Ce n'est peut-tre pas le mme.

--Voyons, voyons le tien; comment est-il?

--Jeune!...

--C'est a.

--Une figure pleine de noblesse et de bont.

--C'est bien a... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit
Rigolette de plus en plus tonne, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il
de petites moustaches?

--Oui.

--Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air
si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien a
le tien?

--Sans doute, c'est lui, rpondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui
m'tonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.

--Quant  cela, j'en suis sre... il me l'a dit.

--Tu le connais?

--Si je le connais? c'est mon voisin.

--M. Rodolphe?

--Il a une chambre au quatrime,  ct de la mienne.

--Lui?... Lui?...

--Qu'est-ce qu'il y a d'tonnant  cela? C'est tout simple; il ne gagne
gure que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre
qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup
d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui cotent...
mon cher voisin...

--Non... non..., ce n'est pas le mme..., dit Fleur-de-Marie en
rflchissant.

--Ah ! le tien est donc un phnix pour l'ordre?

--Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec
enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour
et vnration... son aspect trouble, impose... et l'on est tent de
s'agenouiller devant sa grandeur et sa bont...

--Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, a n'est
plus le mme, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est
trs-bon enfant, trs-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au
contraire, car il m'avait promis de m'aider  cirer ma chambre, sans
compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que a
n'est pas un gros seigneur. Mais  quoi est-ce que je pense, j'ai
joliment le coeur  la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant
qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.

Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie rflchissait profondment; elle
s'tait tout  coup rappel que, lors de sa premire entrevue avec
Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extrieur et le langage des htes du
tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rle de commis voyageur auprs
de Rigolette?

Mais quel tait le but de cette nouvelle transformation?

La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:

--Il n'est pas besoin de te creuser la tte pour cela, ma bonne
Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le mme M. Rodolphe;
quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je
lui parlerai de toi; de cette manire-l nous saurons tout de suite 
quoi nous en tenir.

--Et o demeures-tu, Rigolette?

--Rue du Temple, n 17.

Voil qui est trange et bon  savoir, se dit Mme Sraphin, qui avait
attentivement cout cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystrieux et
tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis
voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrire,
qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce dfenseur des
opprims loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti...
Bon, bon, si la grisette et le prtendu commis voyageur continuent  se
mler de ce qui ne les regarde pas, on saura o les trouver.

--Lorsque j'aurai parl  M. Rodolphe, je t'crirai, dit la Goualeuse,
et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me rpondre; mais
rpte-moi la tienne, je crains de l'oublier.

--Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse  mes
pratiques, et elle donna  Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle
tait crit en magnifique btarde: _Mademoiselle Rigolette, couturire,
rue du Temple, n 17._ C'est comme imprim, n'est-ce pas? ajouta la
grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a crites dans le
temps, ces cartes-l; il tait si bon, si prvenant!... Tiens, vois-tu,
c'est comme un fait exprs, on dirait que je ne m'aperois de toutes ses
excellentes qualits que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
suis toujours  me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...

--Tu l'aimes donc?

--Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prtexte pour aller le
voir en prison... Avoue que je suis une drle de fille, dit Rigolette en
touffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le pote.

--Tu es bonne et gnreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en
pressant tendrement les mains de son amie.

Mme Sraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux
jeunes filles, car elle dit presque brusquement  Fleur-de-Marie:

--Allons, allons, ma chre demoiselle, partons; il est tard, voil un
quart d'heure de perdu.

--A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit
tout bas Rigolette  Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand
tu viendras  Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me
ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journe avec
toi, de te montrer mon petit mnage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai
des oiseaux... c'est mon luxe.

--Je tcherai de t'aller voir, mais certainement je t'crirai; allons,
adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de
t'avoir rencontre!

--Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernire fois, je l'espre; et
puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le mme que
le mien... cris-moi bien vite  ce sujet, je t'en prie.

--Oui, oui... adieu, Rigolette.

--Adieu, ma bonne petite Goualeuse.

Et les deux jeunes filles s'embrassrent tendrement en dissimulant leur
motion.

Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grce au permis que lui
avait fait obtenir Rodolphe.

Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Sraphin, qui ordonna au cocher
d'aller aux Batignolles et de s'arrter  la barrire.

Un chemin de traverse trs-court conduisait de cet endroit presque
directement au bord de la Seine, non loin de l'le du Ravageur.

Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la
voiture suivait une autre route que celle de la barrire Saint-Denis. Ce
fut seulement lorsque le fiacre s'arrta aux Batignolles qu'elle dit 
Mme Sraphin, qui l'invitait  descendre:

--Mais il me semble, madame, que ce n'est pas l le chemin de
Bouqueval... Et puis comment irons-nous  pied d'ici jusqu' la ferme?

--Tout ce que je puis vous dire, ma chre demoiselle, reprit
cordialement la femme de charge, c'est que j'excute les ordres de vos
bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hsitiez  me
suivre...

--Oh! madame, ne le pensez pas! s'cria Fleur-de-Marie; vous tes
envoye par eux, je n'ai aucune question  vous adresser... Je vous suis
aveuglment; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien.

--Elle se porte  ravir.

--Et M. Rodolphe?

--Parfaitement bien aussi.

--Vous le connaissez donc, madame; mais tout  l'heure, quand je parlais
de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?

--Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...

--C'est lui qui vous les a donns?

--Est-elle curieuse, cette chre demoiselle, est-elle curieuse! dit en
riant la femme de charge.

--Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons
 pied  l'endroit o vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en
souriant doucement, je saurai bientt ce que je dsire tant de savoir.

--En effet, ma chre demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons
arrives.

La femme de charge, ayant laiss derrire elle les dernires maisons des
Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonn bord de
noyers.

Le jour tait tide et beau, le ciel  demi-voil de nuages empourprs
par le couchant; le soleil, commenant  dcliner, jetait ses rayons
obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre ct de la Seine.

 mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivire, ses
joues ples se coloraient lgrement; elle aspirait avec dlices l'air
vif et pur de la campagne.

Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme
Sraphin lui dit:

--Vous semblez bien contente, ma chre demoiselle?

--Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-tre M.
Rodolphe... j'ai de pauvres cratures trs-malheureuses  leur
recommander... j'espre qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas
contente? Si j'tais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle
pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et
le gazon... est-il vert malgr la saison! et l-bas... l-bas...
derrire ces saules, la rivire... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil
y brille, c'est blouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait
ainsi tout  l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu
n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon
de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse
reconnaissance; puis, ramene par le souvenir de sa captivit  mieux
apprcier encore le bonheur d'tre libre, elle s'cria dans un lan de
joie nave:

--Ah! madame... et l-bas, au milieu de la rivire, voyez donc cette
jolie petite le borde de saules et de peupliers, avec cette maison
blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit tre charmante
l't quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence,
quelle fracheur on doit y trouver!

--Ma foi, dit Mme Sraphin avec un sourire trange, je suis ravie que
vous trouviez cette le jolie.

--Pourquoi cela, madame?

--Parce que nous y allons.

--Dans cette le?

--Oui, cela vous surprend?

--Un peu, madame.

--Et si vous trouviez l vos amis?

--Que dites-vous?

--Vos amis rassembls pour fter votre sortie de prison? ne seriez-vous
pas encore plus agrablement surprise?

--Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe...

--Tenez, ma chre demoiselle, je n'ai pas plus de dfense qu'un
enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne
dois pas dire.

--Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat!

--N'allez donc pas si vite, je conois votre impatience, mais je puis 
peine vous suivre... petite folle...

--Pardon, madame, j'ai tant de hte d'arriver...

--C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au
contraire...

--Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras,
madame?

--Ce n'est pas de refus, ma chre demoiselle... car vous tes leste et
ingambe, et moi je suis vieille.

--Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...

--Merci, ma chre demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette
descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.

--Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis
le croire.

--Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez
et vous le croirez alors!

--Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie aprs un
moment de rflexion, c'est que Mme Georges m'attende l au lieu de
m'attendre  la ferme.

--Toujours curieuse, cette chre demoiselle, toujours curieuse...

--Comme je suis indiscrte, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en
souriant.

--Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos
amis vous mnagent.

--Une surprise?  moi, madame?

--Tenez, laissez-moi tranquille, petite espigle, vous me feriez encore
parler malgr moi.

Nous laisserons Mme Sraphin et sa victime dans le chemin qui conduit 
la rivire.

Nous les prcderons toutes deux de quelques moments  l'le du
Ravageur.




XII

Le bateau


          --Eh quoi! dj partir?

--Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste
ici, matre...

            WOLFGANG, _Scne_ _II_

Pendant la nuit, l'aspect de l'le habite par la famille Martial tait
sinistre; mais,  la brillante clart du soleil, rien de plus riant que
ce sjour maudit.

Borde de saules et de peupliers, presque entirement couverte d'une
herbe paisse, o serpentaient quelques alles de sable jaune, l'le
renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres 
fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque  toit de chaume
dans laquelle Martial voulait se retirer avec Franois et Amandine. De
ce ct, l'le se terminait  sa pointe par une sorte d'estacade forme
de gros pieux destins  contenir l'boulement des terres.

Devant la maison, touchant presque au dbarcadre, s'arrondissait une
tonnelle de treillage vert, destine  supporter pendant l't les tiges
grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
lequel on disposait alors les tables des buveurs.

 l'une des extrmits de la maison, peinte en blanc et recouverte de
tuiles, un bcher surmont d'un grenier formait en retour une petite
aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
au-dessus de cette aile on remarquait une fentre aux volets garnis de
plaques de tle, et extrieurement condamns par deux barres de fer
transversales, que de forts crampons fixaient au mur.

Trois bachots se balanaient, amarrs aux pilotis du dbarcadre.

Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
de la soupape qu'il y avait adapte.

Debout sur un banc situ en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
place au-dessus de ses yeux en manire d'abat-jour, regardait au loin
dans la direction que Mme Sraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
pour se rendre  l'le.

--Personne ne parat encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
descendant de son banc et s'adressant  Nicolas. Ce sera comme hier!
nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
mieux, il nous attend. La courtire doit venir  cinq heures chez lui,
aux Champs-lyses. Il faut que nous soyons arrivs avant elle. Ce matin
la Chouette nous l'a rpt...

--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
crase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-tre pas une...

--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous...  eux deux ils
ne peuvent rien.

--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
reste en dehors de son cabaret pour tre au guet, et Barbillon n'est pas
assez fort pour entraner  lui tout seul la courtire dans le caveau...
elle regimbera, cette vieille.

--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
le Matre d'cole... en pension... dans ce caveau?

--Pas dans celui-l. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
inond quand la rivire est haute.

--Doit-il marronner dans ce caveau, le Matre d'cole! tre l-dedans
tout seul, et aveugle!

--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
noir comme un four.

--C'est gal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
romances qu'il sait, le temps doit lui paratre joliment long.

--La Chouette dit qu'il s'amuse  faire la chasse aux rats, et que ce
caveau-l est trs-giboyeux.

--Dis donc, Nicolas,  propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
marronner, reprit Calebasse avec un sourire froce, en montrant du doigt
la fentre garnie de plaques de tle, il y en a l un qui doit se manger
le sang.

--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
est muet.

--Peut-tre qu'il l'a trangl pour le manger. Depuis deux jours ils
doivent tous deux enrager la faim et la soif l-dedans.

--a les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme a, si a
l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; a ne
fera pas un pli.

--Tu crois?

--Bien sr. En allant ce matin  Asnires, la mre a rencontr le pre
Frot, le pcheur, comme il s'tonnait de ne pas avoir vu son ami
Martial depuis deux jours, la mre lui a dit que Martial ne quittait pas
son lit, tant il tait malade, et qu'on dsesprait de lui. Le pre
Frot a aval a doux comme miel... il le redira  d'autres... et quand
la chose arrivera... elle paratra toute simple.

--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
manire-l.

--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir  bout
autrement. Cet enrag de Martial, quand il s'y met, est mchant en
diable, et fort comme un taureau, par l-dessus; il se dfiait, nous
n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
bien cloue en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fentre tait
grille.

--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le pltre
avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, monte  l'chelle, je ne lui
avais pas dchiquet les mains  coups de hachette toutes les fois qu'il
voulait commencer son ouvrage.

--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as d
t'amuser!

--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tle que tu avais
t chercher chez le pre Micou.

--Devait-il cumer... cher frre!

--Il grinait des dents comme un possd; deux ou trois fois il a voulu
me repousser  travers les barreaux  grands coups de bton; mais alors,
n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.

--Heureusement qu'il n'y a pas de chemine dans sa chambre!

--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abmes! sans a, il
serait capable de trouer le plancher.

--Et les poutres, il passerait donc  travers? Non, non, va, il n'y a
pas de danger qu'il s'chappe; les volets sont garnis de tle et assurs
par deux barres de fer; la porte... cloue en dehors avec des clous 
bateau de trois pouces. Sa bire est plus solide que si elle tait en
chne et en plomb.

--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
chercher son homme... comme elle l'appelle?

--Eh bien! on lui dira: Cherche.

-- propos, sais-tu que si ma mre n'avait pas enferm ces gueux
d'enfants, ils auraient t capables de ronger la porte comme des rats
pour dlivrer Martial? Ce petit gredin de Franois est un vrai dmon
depuis qu'il se doute que nous avons emball le grand frre.

--Ah ! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
pendant que nous allons quitter l'le? Leur fentre n'est pas grille;
ils n'ont qu' descendre en dehors...

 ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirrent
l'attention de Calebasse et de Nicolas.

Ils virent la porte du rez-de-chausse, jusqu'alors ouverte, se fermer
violemment, une minute aprs, la figure ple et sinistre de la mre
Martial apparut  travers les barreaux de la fentre de la cuisine.

De son long bras dcharn, la veuve du supplici fit signe  ses enfants
de venir  elle.

--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore Franois qui se
rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-l aurait
t tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
appelle-moi.

Pendant que Calebasse, remonte sur son banc, piait au loin la venue de
Mme Sraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.

La petite Amandine, agenouille au milieu de la cuisine, sanglotait et
demandait grce pour son frre Franois.

Irrit, menaant, celui-ci, accul dans un des angles de cette pice,
brandissait la hachette de Nicolas et semblait dcid  apporter cette
fois une rsistance dsespre aux volonts de sa mre.

Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant  Nicolas l'entre
du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte tait
entrebille, la veuve fit signe  son fils d'y enfermer Franois.

--On ne m'enfermera pas l-dedans! s'cria l'enfant dtermin dont les
yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frre Martial.

--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.

La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
n'avoir pas encore excut ses ordres, puis, d'un nouveau geste
imprieux, lui dsigna Franois.

Voyant son frre s'avancer vers lui, le jeune garon brandit sa hachette
d'un air dsespr et s'cria:

--Si on veut m'enfermer l, que ce soit ma mre, mon frre ou Calebasse,
tant pis... je frappe, et la hache coupe.

Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente ncessit d'empcher les
deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
resterait seule, et aussi de leur drober la connaissance des scnes qui
allaient se passer, car de leur fentre on dcouvrait la rivire, o
l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.

Mais Nicolas, aussi froce que lche, et se souciant peu de recevoir un
coup de la dangereuse hachette dont son jeune frre tait arm, hsitait
 s'approcher de lui.

La veuve, courrouce de l'hsitation de son fils an, le poussa
rudement par l'paule au-devant de Franois.

Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'cria:

--Quand il m'aura bless, qu'est-ce que je ferai, la mre? Vous savez
bien que je vais avoir besoin de mes bras tout  l'heure, et je me
ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donn.

La veuve haussa les paules avec mpris et fit un pas vers Franois.

--N'approchez pas, ma mre, s'cria Franois furieux, ou vous allez me
payer tous les coups que vous nous avez donns  nous deux Amandine.

--Mon frre, laisse-toi plutt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
notre mre! s'cria Amandine pouvante.

Tout  coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
dont on s'tait servi pour le repassage; il la saisit, la dploya 
moiti et la lana adroitement sur la tte de Franois, qui, malgr ses
efforts, se trouvant engag sous ses plis pais, ne put faire usage de
son arme.

Alors Nicolas se prcipita sur lui et, aid de sa mre, il le porta dans
le caveau.

Amandine tait reste agenouille au milieu de la cuisine; ds qu'elle
vit le sort de son frre, elle se leva vivement et, malgr sa terreur,
alla d'elle-mme le rejoindre dans le sombre rduit.

La porte fut ferme  double tour sur le frre et sur la soeur.

--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
maintenant comme des dchans aprs nous, s'cria Nicolas.

--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...

--C'est ce qui prouve, la mre, que tu as bien fait de dire tantt au
pre Frot, le pcheur d'Asnires, que Martial tait depuis deux jours
dans son lit malade  crever. Comme a, quand tout sera dit, on ne
s'tonnera de rien.

Aprs un moment de silence, et comme si elle et voulu chapper  une
pense pnible, la veuve reprit brusquement:

--La Chouette est venue ici pendant que j'tais  Asnires?

--Oui, la mre.

--Pourquoi n'est-elle pas reste pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
Je me dfie d'elle.

--Bah! vous vous dfiez de tout le monde, la mre: aujourd'hui c'est de
la Chouette, hier c'tait de Bras-Rouge.

--Bras-Rouge est libre, mon fils est  Toulon, et ils avaient commis le
mme vol.

--Quand vous rpterez toujours cela... Bras-Rouge a chapp parce qu'il
est fin comme l'ambre, voil tout. La Chouette n'est pas reste ici
parce qu'elle avait rendez-vous  deux heures, prs de l'Observatoire,
avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlev cette
jeune fille de campagne avec l'aide du Matre d'cole et de Tortillard,
mme que c'tait Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
deuil avait lou pour cette affaire. Voyons, la mre, comment
voulez-vous que la Chouette nous dnonce, puisqu'elle nous dit les coups
qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les ntres? Car elle ne
sait rien de la noyade de tout  l'heure. Soyez tranquille, allez, la
mre, les loups ne se mangent pas, la journe sera bonne; quand je pense
que la courtire a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
donc!

--Et pendant que nous tiendrons la courtire, Bras-Rouge restera en
dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air souponneux.

--Et o voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
faut-il pas qu'il rponde et qu'il empche d'approcher de l'endroit o
nous ferons notre affaire?

--Nicolas! Nicolas! cria tout  coup Calebasse au-dehors, voil les deux
femmes.

--Vite, vite, la mre, votre chle; je vais vous conduire  terre, a
sera autant de fait, dit Nicolas.

La veuve avait remplac sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
noir. Elle s'enveloppa dans un grand chle de tartan  carreaux gris et
blancs, ferma la porte de la cuisine, plaa la clef derrire un des
volets du rez-de-chausse et suivit son fils  l'embarcadre.

Presque malgr elle, avant de quitter l'le, elle jeta un long regard
sur la fentre de Martial, frona les sourcils, pina ses lvres; puis,
aprs un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
C'est sa faute, c'est sa faute.

--Nicolas, les vois-tu... l-bas, le long de la butte? il y a une
paysanne et une bourgeoise, s'cria Calebasse en montrant, de l'autre
ct de la rivire, Mme Sraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
petit sentier contournant un escarpement assez lev d'o l'on dominait
un four  pltre.

--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
Nicolas.

--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
est venue avant-hier! Vois donc son chle orange. Et la petite paysanne,
comme elle se dpche! Elle est encore bonne enfant, celle-l, on voit
bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.

--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, a chauffe, a chauffe. Ah
! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
vieille et la jeune dans le bachot  soupape, tu me suivras dans l'autre
bout  bout, et attention  ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
lancer dans ton bateau ds que j'aurai fait jouer la trappe et que le
mien enfoncera.

--N'aie pas peur, ce n'est pas la premire fois que je rame, n'est-ce
pas?

--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
sautais pas  temps dans l'autre bachot, les femelles, en se dbattant
contre la noyade, pourraient s'accrocher  moi, et, merci, je n'ai pas
envie de faire une pleine eau avec elles.

--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voil sur
la grve.

--Allons, allons, embarquez, la mre, dit Nicolas en dmarrant, venez
dans le bachot  soupape. Comme a, les deux femmes ne se dfieront de
rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le  ct de toi, il est pointu
comme une lance, a pourra servir, et en route! dit le bandit en plaant
dans le bateau de Calebasse un long croc arm d'un fer aigu.

En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
par Calebasse, abordrent sur la grve, o Mme Sraphin et
Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.

Pendant que Nicolas attachait son bateau  un pieu plac sur le rivage,
Mme Sraphin s'approcha et lui dit tout bas et trs-rapidement:

--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit 
haute voix:

--Nous sommes un peu en retard, mon garon?

--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a dj demandes plusieurs fois.

--Vous voyez, ma chre demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme
Sraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgr sa confiance,
avait senti son coeur se serrer  l'aspect des sinistres figures de la
veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la
rassura, et elle rpondit:

--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le
trajet n'est pas long.

--Va-t-elle tre contente, cette chre dame! dit Mme Sraphin. Puis,
s'adressant  Nicolas:--Voyons, mon garon, approchez encore un peu plus
votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.

--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est prpar, vous
n'avez rien  craindre, rpondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
impassibilit froce, sans tre touch ni de la beaut ni de la jeunesse
de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.

La jeune fille s'y appuya lgrement et entra dans le bateau.

-- vous, ma brave dame, dit Nicolas  Mme Sraphin.

Et il lui offrit la main  son tour.

Fut-ce pressentiment, dfiance ou seulement crainte de ne pas sauter
assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
la Goualeuse lorsqu'elle coulerait  fond, la femme de charge de Jacques
Ferrand dit  Nicolas en se reculant:

--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.

Et elle se plaa prs de Calebasse.

-- la bonne heure, dit Nicolas en changeant un coup d'oeil expressif
avec sa soeur.

Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion  son bachot.

Sa soeur l'imita lorsque Mme Sraphin fut  ct d'elle.

Debout, immobile, sur le rivage, indiffrente  cette scne, la veuve,
pensive et absorbe, attachait obstinment son regard sur la fentre de
Martial, que l'on distinguait de la grve  travers les peupliers.

Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Sraphin et Calebasse,
s'loignrent lentement du bord.

_Fin de la sixime partie_




[Note 1: Quelques jours aprs avoir crit ces lignes, nous relisions le
_Mmorial de Sainte-Hlne_, ce livre immortel qui nous semble un
sublime trait de philosophie pratique; nous avons remarqu ce passage,
qui nous avait jusqu'alors chapp. Aprs un de mes rves (c'est
l'empereur qui parle), nos grands vnements de guerre accomplis et
solds, de retour  l'intrieur, en repos et respirant, et t de
chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
dissmins dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
rendre compte  moi-mme; ils eussent t les espions de la vertu; ils
seraient venus me trouver directement; ils eussent t mes confesseurs,
mes directeurs spirituels, et mes dcisions avec eux eussent t mes
bonnes oeuvres secrtes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
et t, du sommet de ma puissance, de m'occuper  fond d'amliorer la
condition de la socit; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances
individuelles._ (_Mmorial_, t. V, p. 100, dition de 1824.)]

[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans
le pige_  mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mre Martial nous
aidera  _lui prendre de force ses pierreries_, et aprs nous
_emporterons le cadavre dans ton bateau_.]

[Note 3: Dpchons-nous.]

[Note 4: Mouchard.]

[Note 5: Guillotin.]

[Note 6: Vol.]

[Note 7: Mon couteau.]

[Note 8: Cuivre.]

[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
exagrs. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
Bretignres sur la colonie pnitentiaire de Mettray (sance du 12 mars
1842): L'tat civil de nos colons est important  constater: parmi eux
nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les pre et mre sont
remaris, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
pas t l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongs dans la
plus profonde misre. Ces chiffres sont loquents et grands
d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
donnent l'espoir d'arrter les progrs d'un mal dont l'origine est ainsi
constate. Le nombre des parents criminels fait apprcier l'ducation
qu'ont d recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
Instruits au mal par leurs pres, les fils ont failli sous leurs ordres
et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
ils se rsignent  partager dans la prison le destin de leur famille;
ils n'y apportent que l'mulation du vice, et il faut vraiment qu'une
lueur de la grce divine existe encore au fond de ces rudes et
grossires natures pour que tous germes honntes ne soient pas
teints.]

[Note 10: Lames de plomb gnralement voles sur les toits.]

[Note 11: Dbris mtalliques recueillis par les ravageurs.]

[Note 12: Fer.]

[Note 13: Cuivre.]

[Note 14: Jolies.]

[Note 15: Voleurs.]

[Note 16:  la conscience.]

[Note 17: Mme de Fermont ayant crit cette lettre dans son dernier
domicile, et ignorant alors o elle irait se loger, avait pri M.
d'Orbigny de lui rpondre poste restante; mais, faute de passeport pour
retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqu une de ces adresses
d'initiales qu'il suffit de dsigner pour qu'on vous remette la lettre
qui porte cette suscription.]

[Note 18: Le lecteur se souvient peut-tre que, dans le rcit de ses
premires annes qu'elle a fait  Rodolphe lors de son entretien avec
lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parl de Rigolette, qui,
enfant vagabond comme elle, avait t enferme jusqu' seize ans dans
une maison de dtention.]






End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome III, by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DE PARIS, TOME III ***

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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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