The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Joseph Fouch, Duc d'Otrante,
Ministre de la Police Gnrale, by Joseph Fouch

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires de Joseph Fouch, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Gnrale
       Tome I

Author: Joseph Fouch

Release Date: July 30, 2006 [EBook #18942]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE JOSEPH FOUCH ***




Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
(Produced from images of the Bibliothque nationale de
France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouch est conserve]




MMOIRES DE JOSEPH FOUCH, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GNRALE.

Rimpression de l'dition 1824

Osnabrck

Biblio-Verlag

1966

Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrck




AVIS DU LIBRAIRE-DITEUR.


On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais
tirer quelque vanit de ce que ses intentions ont t remplies
relativement  la publication de ses Mmoires. Le choix qui a t fait
de moi pour diteur, ne l'a point t dans des vues intresses; et
moi-mme j'y ai apport, j'ose dire, le mme dsintressement. Tout
autre aurait brigu une telle publication, et n'y aurait vu que la
source d'un gain peut-tre imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un
devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans hsitation. J'avoue mme
que dans ma dtermination j'ai eu besoin d'tre clair. Le titre du
livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres  me
tranquilliser. J'ai voulu tre sr de ne blesser ni les lois, ni les
convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter 
moi-mme, j'ai consult un homme exerc, et il m'a rassur compltement.
Si je lui ai demand quelques notes, c'tait plutt pour constater
l'indpendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le
texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-semes,
elles ont failli me ravir la publication de ces Mmoires posthumes.
Enfin l'intermdiaire charg de remplir les intentions de l'auteur,
s'est rendu  mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je
ne tarderai pas  faire paratre la seconde partie des Mmoires du duc
d'Otrante. Quant  leur immense intrt et  leur authenticit, je me
bornerai  dire comme l'auteur: LISEZ.

       *       *       *       *       *




AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.


Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que
j'ai crit ces Mmoires, et encore moins pour offrir un aliment  la
malignit et au scandale. Tout ce qui doit tre honor dans l'opinion
des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on apprciera mes
intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai t
guid dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on
verra si, dans les conseils de la rpublique et de Napolon, je n'ai pas
t constant dans le parti d'opposition aux mesures outres du
gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montr quelque
courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me
lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai crit je me le devais 
moi-mme. Le seul moyen de rendre ces Mmoires utiles  ma rputation et
 l'histoire de cette grande poque, c'tait de ne les appuyer que sur
la vrit pure et simple; j'y tais port par caractre et par
conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'tait-il pas
naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir dchu?

Sous toutes ses formes, la rvolution m'avait accoutum d'ailleurs  une
extrme activit d'esprit et de mmoire; irrite par la solitude, cette
activit avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte
d'abandon et de dlices que j'ai crit cette premire partie de mes
souvenirs; je l'ai retouche, il est vrai, mais je n'y ai rien chang
quant au fond, dans les angoisses mme de ma dernire infortune. Quel
plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son
pays! France qui me fus si chre, je ne te verrai plus! Hlas! que je
paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux  qui je tendis la main ne
me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner mme au silence
de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui pient
la dpouille de mes souvenirs et de mes rvlations; de ceux qui se
disposent  tendre des piges  mes enfans. Si mes enfans sont trop
jeunes pour se dfier de tous les piges, je les en prserverai en
cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fidle:
l'espce humaine n'est point encore assez dprave pour que mes
recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-mme je l'ai trouv;
c'est  sa fidlit et  sa discrtion que je confie le dpt de ces
Mmoires; je le laisse seul juge, aprs ma mort, de l'opportunit de
leur publication. Il sait ce que je pense  cet gard, et il ne les
remettra, j'en suis sr, qu' un diteur honnte homme, choisi hors des
coteries de la capitale, hors des intrigues et des spculations
honteuses. Voil sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils
resteront  l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de
toute vrit et de toute franchise.

C'est dans le mme esprit de sincrit que j'en prpare la seconde
partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une priode plus
dlicate et plus pateuse,  cause des temps, des personnages, et des
calamits qu'elle embrasse. Mais la vrit dite sans passion et sans
amertume ne perd aucun de ses droits.




MMOIRES DE JOSEPH FOUCH, DUC D'OTRANTE


L'homme qui, dans des temps de troubles et de rvolutions, n'a t
redevable des honneurs et du pouvoir dont il a t investi, de sa haute
fortune enfin, qu' sa prudence et  sa capacit; qui, d'abord lu
reprsentant de la nation, a t, au retour de l'ordre, ambassadeur,
trois fois ministre, snateur, duc et l'un des principaux rgulateurs de
l'tat; cet homme se ravalerait si pour repousser des crits calomnieux,
il descendait  l'apologie ou  des rfutations captieuses: il lui faut
d'autres armes.

Eh bien! cet homme, c'est moi. lev par la rvolution, je ne suis tomb
des grandeurs que par une rvolution contraire que j'avais pressentie et
que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai dsarm au
moment de la crise.

La rechute m'a expos sans dfense aux clameurs des mchans et aux
outrages des ingrats; moi qui long-temps revtu d'un pouvoir occulte et
terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre
les partis et prvenir les complots; moi qui m'efforai sans cesse de
modrer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les
lmens contraires et les intrts opposs qui divisaient la France.

Nul n'oserait nier que telle a t ma conduite tant que j'exerai
quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je 
opposer, dans ma terre d'exil,  de forcens antagonistes,  cette
tourbe qui me dchire aprs avoir mendi  mes pieds? Leur opposerai-je
de froides dclamations, des phrases acadmiques et alambiques? Non,
certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'expos
vridique de mes travaux, de mes penses, comme ministre et comme homme
d'tat; par le rcit fidle des vnemens politiques, des incidens
bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de
violence et de tempte. Voil le but que je me propose.

Je ne crois pas que la vrit puisse en rien me nuire; et cela serait
encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai,
cote qui cote, alors que la tombe reclant ma dpouille mortelle, mon
nom sera lgu au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je
puisse comparatre  son tribunal cet crit  la main.

Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la
rvolution, ni de ses carts, ni mme de sa dictature. Je n'tais rien;
je n'avais aucune autorit quand ses premires secousses, bouleversant
la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que
la rvolution? Il est de fait qu'avant 1789 les prsages de la
destruction des Empires inquitaient la monarchie. Les Empires ne sont
point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux
changemens et  la dcomposition. En fut-il jamais dont la dure
historique ait dpass un certain nombre de sicles? En fixant  douze
ou treize cents ans l'ge des tats, c'est aller  la dernire borne de
leur longvit. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize
sicles sans avoir reu aucune atteinte mortelle, ne devait pas tre
loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et
recompose  neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur
de ses armes? Mais alors si la puissance lui chappe, de nouveau on la
verra languir et prir. Ne recherchons pas quelles seraient ses
nouvelles destines de transformation. La configuration gographique de
la France lui assigne toujours un rle dans les sicles  venir. La
Gaule conquise par les matres du Monde ne fut assujettie que trois
cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les
fers de l'Europe. La rvolution avait lev la digue qui les et
arrts; on la dmolit pice  pice; elle sera dtruite, mais releve,
car le sicle est bien fort: il entrane les hommes, les partis et les
gouvernemens.

Vous qui vous dchanez contre les prodiges de la rvolution; vous qui
l'avez tourne sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et
peut-tre la subirez-vous encore.

Qui la provoqua, et d'o l'avons-nous vue surgir? du salon des grands,
du cabinet des ministres: elle a t appele, provoque par les
parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les
petites-matresses de la cour, par des gens de lettres pensionns, dont
les duchesses s'rigeaient en protectrices et se faisaient les chos.

J'ai vu la nation rougir de la dpravation des hautes classes, de la
licence du clerg, des stupides aberrations des ministres, et de l'image
de la dissolution rvoltante de la nouvelle Babylone.

N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'lite de la France, qui,
pendant quarante ans, rigrent le culte de Voltaire et de Rousseau?
N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie
d'indpendance dmocratique, transplante des tats-Unis sur le sol de
la France? On rvait la rpublique, et la corruption tait au comble
dans la monarchie! L'exemple mme d'un monarque rigide dans ses moeurs
ne put arrter le torrent.

Au milieu de cette dcomposition des classes suprieures, la nation
grandissait et mrissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait
s'manciper, elle finit par le croire. L'histoire est l pour attester
que la nation fut trangre aux manoeuvres qui prparrent le
bouleversement. On et pu la faire cheminer avec le sicle; le roi, les
esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands,
les fautes de la magistrature et de la cour, les bvues du ministre,
creusrent l'abme. Il tait d'ailleurs si facile aux mtreurs de mettre
en moi une nation ptulante, inflammable, et qui sort des bornes  la
moindre impulsion! Qui mit le feu  la mine? taient-ils du tiers-tat
l'archevque de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette,
d'Orlans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Stal, les
Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency[1], les Noailles, les
Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres
moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorit royale? Le club breton et
fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge.
Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les gnraux et les
troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval tait une crature de
la reine, et Besenval, au moment dcisif, en dpit des ordres formels du
roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les meutes. Le marchal
de Broglie lui-mme fut paralys par son tat-major. Ces faits ne
sauraient tre contredits.

[Note 1: Ce nom tout franais, dj si clbre par son illustration
historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis
que le duc Mathieu de Montmorency,  la conduite duquel Fouch fait ici
allusion, s'est honor par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la
franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'tat,
lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouch ne peut rien sur la
rputation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne
noblesse sous le rgime imprial, Fouch rcrimine ici pour reprocher 
cette mme noblesse sa participation  la rvolution; c'est parmi les
rvolutionnaires une rcrimination oblige. Ce qu'il dit peut tre vrai
 certains gards; mais la petite minorit d'un ordre n'est pas l'ordre
tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre
les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes
affreux de 1793. La manire de raisonner artificieuse dont se sert
Fouch pour s'en laver ne nous parat pas historiquement concluante.
(_Note de l'diteur_.)]

On sait par quels prestiges fut souleve la multitude. La souverainet
du peuple fut proclame par la dfection de l'arme et de la cour.
Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de
la rvolution? L'entranement des innovations, l'exaltation des ides
firent le reste.

Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout matriser par un
changement dynastique: sa lchet fit errer la rvolution sans but. Au
milieu de cette tourmente, des coeurs gnreux, des mes ardentes et
quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait  une
rgnration sociale. Ils y travaillrent, se fiant aux protestations et
aux sermens.

Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes
de la province, fmes entrans et sduits par le rve de la libert,
par l'enivrante fiction de la restauration; de l'tat. Nous poursuivions
une chimre avec la fivre du bien public; nous n'avions alors aucune
arrire-pense, point d'ambition, aucunes vues d'intrt sordide.

Mais bientt les rsistances allumant les passions, l'esprit de parti
fit natre les animosits implacables. Tout fut pouss  l'extrme. Il
n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la mme
raison que Louis XIV avait dit: l'tat, c'est moi!, le peuple dit: le
souverain, c'est moi, la nation, c'est l'tat!; et la nation s'avana
toute seule.

Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux vnemens
qui vont suivre; car ces vnemens tiennent du prodige. Les dissidens
royalistes, les contre-rvolutionnaires, faute d'lmens disponibles de
guerre civile, se voyant dbouts d'en avoir les honneurs, eurent
recours  l'migration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui
au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce
qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que
les proprits des migrs lui servissent de gage sur le motif qu'ils
s'taient arms contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment
toucher au droit de proprit, fondement de la monarchie, sans saper ses
propres bases? Du sequestre, on en vint  la spoliation: ds lors, tout
s'croula; car la mutation des proprits est synonyme de la subversion
de l'ordre tabli. Ce n'est pas moi qui ai dit: Il faut que les
proprits changent!. Ce mot tait plus agraire que tout ce qu'avaient
pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.

Ds lors, la rvolution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui
manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui
ouvrirent eux-mmes le temple de Janus. Ds le dbut de cette grande
lutte, la rvolution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille
politique, d'une coalition pitoyable, des oprations niaises de ses
armes et de leur dsaccord.

Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une consquence
grave. La premire coalition fut repousse, battue, humilie. Supposons
qu'elle et triomph de la confdration patriotique de la France; que
la pointe des Prussiens en Champagne n'et rencontr aucun obstacle
srieux jusqu' la capitale, et que la rvolution et t dsorganise
dans son propre foyer; admettons cette hypothse, et la France sans
aucun doute et subi le sort de la Pologne, par une premire mutilation,
par l'abaissement de son monarque; car tel tait alors le thme
politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le
_progrs des lumires_ n'avait point encore amen la dcouverte de la
combinaison europenne, de l'occupation militaire avec subsides. En
prservant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrache non seulement
aux griffes de l'tranger, mais encore ils ont travaill, quoique sans
intention, pour l'avenir de la monarchie. Voil qui est incontestable.

On se rcrie contre les carts de cette rvolution arrose de sang.
Pouvait-elle, entoure d'ennemis, expose  l'invasion, rester calme et
modre? Beaucoup se sont tromps, il y a peu de coupables. Ne
cherchons, la cause du 10 aot que dans la marche en avant des
Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient march trop tard, peu
importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.

Oui, la rvolution fut violente dans sa marche, cruelle mme; tout cela
est historiquement connu, je ne m'y arrterai pas. Tel n'est pas
d'ailleurs l'objet de cet crit. C'est de moi que je veux parler, on
plutt des vnemens auxquels j'ai particip comme ministre. Mais il me
fallait entrer en matire et caractriser l'poque. Toutefois, que le
vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai
fastidieusement ma vie d'homme priv, de citoyen obscur. Qu'importent
d'ailleurs mes premiers pas dans la carrire! Ces minuties peuvent
intresser de famliques faiseurs de Biographies contemporaines et les
badauds qui les lisent; elles ne font rien  l'histoire; c'est jusqu'
elle que je prtends m'lever.

Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord
destin  la navigation: ma famille tait honorable; peu importe que
j'aie t lev chez les oratoriens, que j'aie t oratorien moi-mme,
que je me sois vou  l'enseignement, que la rvolution m'ait trouv
prfet du collge de Nantes; il en rsulte au moins que je n'tais ni un
ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausset que j'aie jamais
t prtre ni engag dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour
qu'on voie qu'il m'tait bien permis d'tre un esprit fort, un
philosophe, sans renier ma profession premire. Ce qu'il y a de certain,
c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction
publique, et que, sous l'gide des lois, je me mariai  Nantes dans
l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue  mes
inclinations et  l'tat de la socit. J'tais d'ailleurs moralement ce
qu'tait le sicle, avec l'avantage de n'avoir t tel ni par imitation
ni par engouement, mais par mditation et par caractre. Avec de pareils
principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir t nomm par mes
concitoyens, sans captation et sans intrigue, reprsentant du peuple 
la Convention nationale?

C'est dans ce dfil que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas
d'exagrations, pas d'excs, pas de crimes, soit en mission, soit  la
tribune, dont ils n'affublent ma responsabilit historique, prenant les
paroles pour des actions, les discours obligs pour des principes; ne
songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant
compte ni du dlire universel, ni de la fivre rpublicaine dont vingt
millions de Franais prouvaient le redoublement.

Je m'ensevelis d'abord dans le comit d'instruction publique, o je me
liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une
circonstance qui se rapporte  l'une des crises les plus srieuses de ma
vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre 
l'poque o je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui
avais mme prt de l'argent pour venir s'tablir  Paris lorsqu'il fut
nomm dput  l'Assemble nationale. Quand nous nous retrouvmes  la
Convention, nous nous vmes d'abord assez souvent; mais la diversit de
nos opinions, et peut-tre plus encore de nos caractres, ne tarda pas 
nous diviser.

Un jour,  l'issue d'un dner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se
mit  dclamer avec violence contre les Girondins, apostrophant
Vergniaud qui tait prsent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme
simple. Je m'approchai de lui; et m'avanant vers Robespierre: Avec une
pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez srement les passions, mais
vous n'aurez jamais ni estime ni confiance. Robespierre piqu se
retira, et l'on verra bientt jusqu'o cet homme atrabilaire poussa
contre moi l'animosit.

Pourtant je ne partageais point le systme politique du parti de la
Gironde, dont Vergniaud passait pour tre le chef. Il me semblait que ce
systme tendait  disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par
provinces contre Paris. J'apercevais l un grand danger, ne voyant de
salut pour l'tat que dans l'unit et l'indivisibilit du corps
politique. Voil ce qui m'entrana dans un parti dont je dtestais au
fond les excs, et dont les violences marqurent les progrs de la
rvolution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice!
mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.

Nous tions en pleine rvolution, sans gouvernail, sans gouvernement,
domins par une assemble unique, sorte de dictature monstrueuse,
enfante par la subversion, et qui offrait tour--tour l'image de
l'anarchie d'Athnes et du despotisme ottoman.

C'est donc ici un procs purement politique entre la rvolution et la
contre-rvolution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui rgle
les dcisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La
Convention, malgr ses dchiremens, ses excs, ses dcrets forcens, ou
peut-tre  cause mme de ses dcrets, a sauv la patrie au-del de ses
limites intgrales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je
ne rcuse point ma participation  ses travaux. Chacun de ses membres,
accuss devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les
limites de la dfense de Scipion, et rpter avec ce grand homme: J'ai
sauv la rpublique, montons au Capitole en rendre grces aux Dieux!

Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai mme, sans
honte comme sans faiblesse, qu'il me fait connatre le remords. Mais
j'en prends  tmoin le Dieu de la vrit, c'tait bien moins le
monarque au fond que j'entendis frapper (il tait bon et juste), que le
diadme, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le
dirai-je, car les rvlations excluent les rticences, il me paraissait
alors, comme  tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez
d'nergie  la reprsentation et  la masse du peuple, pour surmonter la
crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en dpassant toutes les
bornes, qu'en compromettant toutes les sommits rvolutionnaires. Telle
fut la raison d'tat qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En
politique, l'atrocit aurait-elle aussi parfois son point de vue
salutaire?

L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de
la libert, poussant des racines profondes, et rsist  la hache de
ceux mmes qui l'avaient lev de leurs mains. Que Brutus ait t plus
heureux dans la construction du bel difice qu'il arrosa du sang de ses
fils, comme penseur je le conois: il lui fut plus facile de faire
passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie
dj constitue. Les reprsentans de 1793, en immolant le reprsentant
de la royaut, le pre de la monarchie, pour lever une rpublique,
n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de
l'galit tait dj si violemment tabli dans la nation, qu'il fallut
lguer l'autorit  une dmocratie flottante: elle ne sut travailler que
sur un sable mouvant.

A prsent que je me suis condamn comme juge et partie, au moins qu'il
me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions
conventionnelles, quelques circonstances attnuantes. Envoy en mission
dans les dpartemens, forc de me rapprocher du langage de l'poque, et
de payer un tribut  la fatalit des circonstances, je me vis contraint
de mettre  excution la loi contre les suspects. Elle ordonnait
l'emprisonnement en masse des prtres et des nobles. Voici ce que
j'crivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation mane de
moi le 25 aot 1793.

La loi veut que les hommes suspects soient loigns du commerce social:
cette loi est commande par l'intrt de l'tat; mais prendre pour base
de vos opinions des dnonciations vagues, provoques par des passions
viles, ce serait favoriser un arbitraire qui rpugne autant  mon coeur
qu' l'quit. Il ne faut pas que le glaive se promne au hasard. La loi
commande de svres punitions, et non des proscriptions aussi immorales
que barbares.

Il y avait alors quelque courage  mitiger autant qu'il pouvait dpendre
de soi la rigueur des dcrets conventionnels. Je ne fus pas si heureux
dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la
dcision des affaires ne pouvait plus appartenir  ma seule volont.
Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions
blmables  relever, que de ces phrases banales dans le langage du
temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte
d'effroi: ce langage d'ailleurs tait, pour ainsi dire, officiel et
consacr. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position  cette poque,
j'tais le dlgu d'une assemble frntique, et j'ai prouv que
j'avais lud ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du
reste, ces prtendus proconsulats rduisaient le dput missionnaire 
n'tre que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comits de salut
public et de sret gnrale. Jamais je n'ai t membre de ces Comits
de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du
pouvoir; au contraire, la terreur a ragi sur moi comme on le verra
bientt. Par l on peut juger combien ma responsabilit se trouve
restreinte.

Mais dvidons le fil des vnemens, il nous conduira, comme le fil
d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de
ces Mmoires, dont la sphre va s'agrandir.

Nous touchions au paroxisme de la rvolution et de la terreur. On ne
gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les ttes. Le soupon et la
dfiance rongeaient tous les coeurs; l'effroi planait sur tous. Ceux
mmes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en taient
menacs. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une
popularit inattaquable: c'tait l'artsien Robespierre, plein d'astuce
et d'orgueil; tre envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se
dsaltrer du sang de ses collgues; et qui, par son aptitude, sa
tenue, la suite de ses ides et l'opinitret de son caractre,
s'levait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant
de sa prpondrance au Comit de salut public, il aspirait ouvertement,
non plus  la tyrannie dcemvirale, mais au despotisme de la dictature
des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas  faire pour rester
le matre absolu de la rvolution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace
de gouverner  son gr; mais il lui fallait encore trente ttes: il les
avait marques dans la Convention. Il savait que je l'avais devin;
aussi avais-je l'honneur d'tre inscrit sur ses tablettes  la colonne
des morts. J'tais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les
patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappel  Paris, j'osai
le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit
chasser des Jacobins dont il tait le grand-prtre, ce qui, pour moi,
quivalait  un arrt de proscription[2].

[Note 2: Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres
dputs enlevs pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des
Comits, traduits au tribunal rvolutionnaire, jugs et condamns sans
pouvoir prsenter leurs moyens de dfense, Legendre, ami de Danton,
Courtois, Tallien, et plus de trente autres dputs, ne couchaient plus
chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit  un autre, craignant
d'prouver le mme sort que Danton. Fouch fut plus de deux mois sans
avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler
ceux qui semblaient vouloir s'opposer  ses vues de dictature.
(_Note de l'diteur_.)]

Je ne m'amusai point  disputer ma tte, ni  dlibrer longuement dans
des runions clandestines avec ceux de mes collgues menacs comme moi.
Il me suffit de leur dire, entr'autres  Legendre,  Tallien,  Dubois
de Cranc,  Daunou,  Chnier: Vous tes sur la liste! vous tes sur
la liste ainsi que moi, j'en suis sr! Tallien, Barras, Bourdon de
l'Oise et Dubois de Cranc montrrent quelque nergie. Tallien luttait
pour deux existences dont l'une lui tait alors plus chre que la vie:
aussi tait-il dcid  frapper de son poignard le futur dictateur au
sein mme de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularit
de Robespierre lui et survcu, et on nous aurait immol sur sa tombe.
Je dtournai Tallien d'une entreprise isole qui et fait tomber l'homme
et maintenir son systme. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts,
j'allai droit  ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec
Robespierre, et que je savais tre envieux ou craintifs de son immense
popularit. Je rvlai  Collot-d'Herbois,  Carnot,  Billaud de
Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis sparment un
tableau si nergique et si vrai du danger de leur position, je les
stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur
me plus que de la dfiance, le courage de s'opposer dsormais  ce que
le tyran dcimt davantage la Convention. Comptez les voix, leur
dis-je, dans votre comit, et vous verrez qu'il sera rduit, quand vous
le voudrez fortement,  l'impuissante minorit d'un Couthon et d'un
St.-Just. Refusez-lui le vote, et rduisez-le  l'isolement par votre
force d'inertie. Mais que de mnagemens, de biais  prendre pour ne pas
effaroucher la Socit des Jacobins, pour ne pas aigrir les sides, les
fanatiques de Robespierre! Sr d'avoir sem, j'eus le courage de le
braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour o, anim de la ridicule
prtention de reconnatre solennellement l'existence de l'tre suprme,
il osa s'en proclamer  la fois l'arbitre et l'intermdiaire, en
prsence de tout un peuple assembl aux Tuileries. Tandis qu'il montait
les marches de sa tribune arienne, d'o il devait lancer son manifeste
en faveur de Dieu, je lui prdis tout haut (vingt de mes collgues
l'entendirent) que sa chute tait prochaine. Cinq jours aprs, en plein
Comit, il demanda ma tte et celle de huit de mes amis, se rservant
d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.

Quel fut son tonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les
membres du Comit une opposition invincible  ses desseins sanguinaires
contre la reprsentation nationale! Elle n'a dj t que trop mutile,
lui dirent-ils, et il est temps d'arrter une coupe rgle qui finirait
par nous atteindre. Voyant la majorit du vote lui chapper, il se
retira plein de dpit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au
Comit tant que sa volont y serait mconnue. Il rappelle aussitt  lui
Saint-Just, qui tait aux armes; il rallie Couthon sous sa bannire
sanglante, et matrisant le tribunal rvolutionnaire, il fait encore
trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient 
la peur. Sr  la fois de la socit des Jacobins, du commandant de la
garde nationale, Henriot, et de tous les comits rvolutionnaires de la
capitale, il se flatte qu'avec tant d'adhrens il finira par l'emporter.
En se tenant ainsi loign de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur
ses adversaires l'excration gnrale, les faire regarder comme les
auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer  la vengeance d'un
peuple qui commenait  murmurer de voir couler tant de sang. Mais,
lche, dfiant et timide, il ne sut pas agir, laissant couler cinq
semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se prparait
en silence.

Je l'observais, et le voyant rduit  une faction, je pressai
secrtement ses adversaires qui restaient cramponns au Comit,
d'loigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes
dvoues  Robespierre et  la Commune, et de rvoquer ou de suspendre
Henriot. J'obtins la premire mesure, grce  la fermet de Carnot, qui
allgua la ncessit de renforcer les artilleurs aux armes. Quant  la
rvocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et
faillit tout perdre, ou plutt, l'avouerais-je, ce fut lui qui
compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il
eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien
laquais ivre et stupide?

Le reste est trop connu pour que je m'y arrte. On sait comment prit
Maximilien Ier, que certains crivains voudraient comparer aux
Gracques, dont il n'eut ni l'loquence ni l'lvation. J'avoue que dans
l'ivresse de la victoire, je dis  ceux qui lui prtaient des desseins
de dictature: Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni
vues; loin de disposer de l'avenir, il tait entran, il obissait 
une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger. Mais j'tais
alors trop prs de l'vnement pour tre prs de l'histoire.

L'croulement subit du rgime affreux qui tenait toute la nation entre
la vie et la mort fut sans doute une grande poque d'affranchissement;
mais le bien ici bas ne saurait se faire sans mlange. Qu'avons-nous vu
aprs la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis aprs une
chute bien plus mmorable. Ceux qui s'taient le plus avilis devant le
dcemvir ne trouvaient plus, aprs sa mort, d'expression assez violente
pour peindre leur haine.

On eut bientt  regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu tre
rgularise au profit de la chose publique, au lieu de servir de
prtexte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait
froiss le char de la rvolution dans sa course. On passa de la terreur
 l'anarchie, de l'anarchie aux ractions et aux vengeances. La
rvolution fut fltrie dans ses principes et dans son but; les patriotes
restrent exposs long-temps  la rage des sicaires organiss en
compagnies du Soleil et de Jsus. J'avais chapp aux proscriptions de
Robespierre, je ne pus viter celles des racteurs. Ils me poursuivirent
jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un dcret
inique,  force de rcriminations et d'accusations mensongres. Je
passai presqu'une anne en butte  toutes sortes d'avanies et de
perscutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris  mditer sur
les hommes et sur le caractre des factions. Il fallut attendre (car
tout parmi nous est toujours pouss  l'extrme); il fallut attendre que
la mesure ft comble, que les fureurs de la raction missent en pril
la rvolution mme et la Convention en masse. Alors et seulement alors
elle vit l'abme entr'ouvert sous ses pas. La crise tait grave; il
s'agissait d'tre ou de ne pas tre. La Convention arma; la perscution
des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journe
(13 vendmiaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des
contre-rvolutionnaires qui s'taient imprudemment soulevs sans chefs
et sans aucun centre d'action et de mouvement.

Le canon de vendmiaire, dirig par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte
rendu la libert et l'honneur, j'avoue que je m'intressai davantage 
la destine de ce jeune gnral, se frayant la route qui devait le
conduire bientt  la plus tonnante renomme des temps modernes.

J'eus pourtant  me dbattre encore contre les rigueurs d'un destin qui
ne semblait pas devoir flchir de sitt et m'tre propice.
L'tablissement du rgime directorial  la suite de cette dernire
convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple,
appel comme rgulateur d'une rpublique dmocratique de quarante
millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient dj notre
barrire naturelle. Certes, c'tait l un essai d'une grande hardiesse,
en prsence des armes d'une coalition renaissante des gouvernemens
ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai;
mais elle tait mle de revers, et l'on ne dmlait pas trop encore qui
des deux systmes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter.
On semblait tout attendre plutt de l'habilet des hommes chargs de la
conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence
des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre
intrieur n'tait pas d'ailleurs facile  mener. Ce n'tait pas sans
peine que le gouvernement directorial cherchait  se frayer une route
sre entre deux partis actifs et hostiles, celui des dmagogues, qui ne
voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons 
remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans
l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces
du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.

Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque
toujours a l'avantage d'tre dou d'activit et d'nergie, se cra des
ressources et rorganisa la victoire aux armes, en mme temps qu'il
parvint  touffer la guerre intestine. Mais il s'inquitait trop,
peut-tre, des menes des dmagogues, et cela parce qu'ils avaient leur
foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur
haine pour tout pouvoir coordonn tous les patriotes mcontens. Ce
double cueil, entre lequel on et pu naviguer pourtant, fit dvier la
politique du Directoire. Il dlaissa les hommes de la rvolution, du
rang desquels il tait sorti lui-mme, favorisant de prfrence ces
camlons sans caractre, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force,
et ses ennemis ds qu'il chancle. On vit cinq hommes, investis de
l'autorit suprme, et qui dans la Convention s'taient fait remarquer
par l'nergie de leurs votes, repousser leurs anciens collgues,
caresser les mtis et les royalistes, et adopter un systme tout--fait
oppos  la condition de leur existence.

Ainsi, sous le gouvernement de la rpublique dont j'tais un des
fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgrce complte,
n'obtenant ni emploi, ni considration, ni crdit, et partageant cette
inconcevable dfaveur, pendant prs de trois ans, avec un grand nombre
de mes anciens collgues, d'une capacit et d'un patriotisme prouvs.

Si je me fis jour enfin, ce fut  l'aide d'une circonstance particulire
et d'un changement de systme amen par la force des choses. Ceci mrite
quelques dtails.

De tous les membres du Directoire, Barras tait le seul qui fut
accessible pour ses anciens collgues dlaisss; il avait et il mritait
la rputation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyaut
mridionales. Il n'tait pas fort en politique, mais il avait de la
rsolution et un certain tact. Le dcri exagr de ses moeurs et de ses
principes moraux tait prcisment ce qui lui attirait une cour qui
fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il tait alors en
rivalit avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par
l'ide qu'au besoin on le verrait  cheval, bravant, comme au 13
vendmiaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince
de la rpublique, allant  la chasse, ayant des meutes dresses, des
courtisans et des matresses. Je l'avais connu avant et aprs la crise
de Robespierre, et j'avais remarqu alors que mes rflexions et mes
pressentimens l'avaient frapp par leur justesse. Je le vis en secret
par l'intermdiaire de Lombard-Taradeau, comme lui mridional, l'un de
ses commensaux et de ses confidens. C'tait dans les premiers embarras
du Directoire, alors aux prises avec la faction Baboeuf. Je communiquai
 Barras mes ides; il m'invita de lui-mme  les consigner dans un
Mmoire; je le lui remis. La position du Directoire y tait considre
politiquement et ses dangers numrs avec prcision. Je caractrisai la
faction Baboeuf, qui s'tait dvoile  moi, et je fis voir que tout en
rvant la loi agraire, elle avait pour arrire-pense de s'emparer
d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous et
ramen  la dmagogie par la terreur et le sang. Mon Mmoire fit
impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une
place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par
la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de crdit pour
m'lever, ses efforts pour vaincre les prventions de ses collgues
contre moi ayant t infructueux. Le refroidissement s'en mla, et tout
fut ajourn.

Dans l'intervalle, une occasion se prsenta de songer  me rendre
indpendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifi  la
rvolution mon tat et mon existence, et, par l'effet des prventions
les plus injustes, la carrire des emplois m'tait ferme. Mes amis me
pressrent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens collgues
qui, se trouvant dans le mme cas que moi, obtenaient, par la protection
des Directeurs, des intrts dans les fournitures.

Une compagnie se prsenta, je m'y associai, et j'obtins, par le crdit
de Barras, une partie des fournitures[3]. Je commenai ainsi ma fortune
 l'exemple de Voltaire et je contribuai  celle de mes associs, qui se
distingurent par leur exactitude  remplir les clauses de leur march
avec la rpublique. J'y tenais la main moi-mme, et dans cette sphre
nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service  des
patriotes dlaisss.

[Note 3: Mme dans les aveux de Fouch il y a toujours un certain
artifice. Sachons-lui gr d'avoir t vrai autant qu'il lui tait
possible de l'tre; c'est dj quelque chose que d'avoir obtenu de lui
l'aveu qu'il a commenc sa fortune dans le tripotage des fournitures. On
verra d'ailleurs, dans le cours de ses Mmoires,  quelles sources il a
puis plus tard ses immenses richesses. (_Note de l'diteur._)]

Cependant le mal s'aggravait dans l'intrieur. Le Directoire confondait
la masse des hommes de la rvolution avec les dmagogues et les
anarchistes; il ne portait pas de coups  ces derniers sans que les
autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait  l'opinion
publique la plus fausse direction. Les rpublicains tenaient les rnes
de l'tat, et ils avaient contre eux les passions et les prventions
d'une nation imptueuse et lgre qui s'obstinait  ne voir que des
terroristes, des hommes de sang dans tous les zlateurs de la libert.
Le Directoire lui-mme, entran par le torrent des prventions, ne
pouvait suivre la marche prvoyante qui l'et prserv et affermi.
L'opinion publique tait fausse et pervertie chaque jour davantage, par
des crivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'migration
et de l'tranger, prchant ouvertement la ruine des institutions
nouvelles: leur tche consistait surtout  avilir les rpublicains et
les chefs de l'tat. En se laissant fltrir et dconsidrer, le
Directoire, dont les membres taient diviss par un esprit de rivalit
et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement
reprsentatif  ceux qui ont assez d'habilet pour le matriser et le
conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment mme o nos armes triomphaient de
toutes parts, o, matres du cours du Rhin, nous faisions la conqute de
l'Italie au nom de la rvolution et de la rpublique, l'esprit
rpublicain prissait dans l'intrieur, et l'opration des lections
tournait au profit des contre-rvolutionnaires et des royalistes. Un
grand dchirement devint invitable ds que la majorit des deux
conseils se fut dclare contre la majorit du Directoire. Il s'tait
form une espce de _triumvirat_ compos de Barras, Rewbel et
Reveillre-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une
telle crise. Ils s'aperurent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre
appui que celui du canon et des baonnettes. Au risque de mettre en jeu
l'ambition des gnraux, il fallut faire intervenir les armes, autre
danger grave, mais qui, plus loign, fut moins prvu.

Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conqurant de la Lombardie et
vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son arme
un club, faire dlibrer ses soldats, leur signaler les deux Conseils
comme des tratres vendus aux ennemis de la France, et aprs avoir fait
jurer  son arme sur l'autel de la patrie, d'exterminer les _brigands
modrs_, envoyer des adresses menaantes en profusion dans tous les
dpartemens et dans la capitale. Au nord, l'arme ne se borna point 
dlibrer et  signer des adresses. Hoche, gnral en chef de l'arme de
Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit
marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets,
ce mouvement fut tout--coup suspendu, soit qu'on ne pt encore
s'entendre sur les coups  porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai
plus de motifs de croire, qu'on voult mnager au vainqueur de l'Italie
une influence plus exclusive dans les affaires. Il est sr que les
intrts de Bonaparte taient reprsents alors par Barras dans le
triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau
Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en mlrent; elles
conduisaient alors toutes les intrigues.

Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la
capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoy
tout exprs. De mme que dans tous les dchiremens o interviennent les
soldats, la toge flchit devant les armes. On dporte sans forme
judiciaire deux directeurs, cinquante-trois dputs; un grand nombre
d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles priodiques qui avaient perverti
l'opinion. Les lections de quarante-neuf dpartemens sont dclares
nulles; les autorits administratives sont suspendues pour tre
rorganises dans le sens de la nouvelle rvolution.

C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et disperss sans bataille
par le seul effet de l'appareil militaire; que les socits populaires
purent se recomposer; que la raction contre les rpublicains eut un
terme; que le titre de rpublicain et de patriote ne fut plus un motif
d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au
Directoire, o Merlin de Douai et Franois de Neufchteau vinrent
remplacer Carnot et Barthlmy, tous deux compris dans la mesure de
dportation, il acquit d'abord une certaine apparence d'nergie et de
force; mais au fond ce n'tait qu'une force factice incapable de
rsister aux orages ni aux revers.

Ainsi ce n'tait que par la violence qu'on remdiait au mal, exemple
d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.

Pendant les prludes du 18 fructidor, journe qui semblait devoir
dcider du sort de la rvolution, je n'tais pas rest oisif. Mes
avertissemens au directeur Barras, mes aperus, mes conversations
prophtiques, n'avaient pas peu contribu  donner au triumvirat
directorial l'veil et le stimulant qu'avaient souvent rclam ses
ttonnemens et ses incertitudes. N'tait-il pas naturel qu'un dnouement
si favorable aux intrts de la rvolution tournt aussi  l'avantage
des hommes qui l'avaient fonde et soutenue par leurs lumires, leur
nergie[4]? Les patriotes n'avaient march jusqu'alors que sur des
ronces, il tait temps que l'arbre de la libert portt des fruits plus
doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il tait temps que
les hauts emplois devinssent le dvolu des hommes forts.

[Note 4: Aveux prcieux, et qui expliquent le mobile de toute
rvolution passe, prsente et future. (_Note de l'diteur._)]

Ne dissimulons rien ici: nous nous tions dbarrasss des armes de la
coalition, du flau de la guerre civile, et des manoeuvres plus
dangereuses encore des camlons de l'intrieur. Or, par notre nergie
et la force des choses, nous tions les matres de l'tat et de toutes
les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de
possession entire dans l'chelle des capacits. Quand on a le pouvoir,
toute l'habilet consiste  maintenir le rgime conservateur. Toute
autre thorie  l'issue d'une rvolution n'est que niaiserie ou
hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du coeur
de ceux mmes qui n'osent l'avouer. J'nonai, en homme capable, ces
vrits triviales regardes jusqu'alors comme un secret d'tat[5]. On
sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit
beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste.

[Note 5: Aucune des premires ttes de la rvolution n'en avait
encore dit autant, que je sache. Fouch est vraiment naf dans ses
aveux. (_Note de l'diteur_.)]

Bientt une douce rose de secrtariats-gnraux, de porte-feuilles, de
commissariats, de lgations, d'ambassades, d'agences secrtes, de
commandemens divisionnaires, vint, comme la manne cleste, dsaltrer
l'lite de mes anciens collgues, soit dans le civil, soit dans le
militaire. Les patriotes si long-temps dlaisss furent pourvus. J'tais
l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je
m'obstinai  refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes;
j'tais dcid  n'accepter qu'une mission brillante qui me lant
tout--coup dans la carrire des grandes affaires politiques. J'eus la
patience d'attendre; j'attendis mme long-temps, mais je n'attendis pas
en vain. Barras pour cette fois triompha des prventions de ses
collgues, et je fus nomm, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup
de dmarches et de confrences, ambassadeur de la rpublique franaise
prs la rpublique cisalpine. On le sait, nous tions redevables aux
armes victorieuses de Bonaparte et  sa politique dlie de cette
cration nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or 
l'Autriche et lui sacrifier Venise.

Par le trait de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul prs d'Udine),
l'Autriche avait sign la cession des Pays-Bas  la France; et de Milan,
Mantoue, Modne,  la rpublique cisalpine; elle s'tait rserv la plus
grande partie de l'tat de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la
France retint. On voyait bien que ce n'tait pour nous qu'une pierre
d'attente, et on parlait dj de rvolutionner toute l'Italie pour ne
pas s'arrter en si beau chemin. En attendant, le trait de Campo-Formio
servait  consolider la nouvelle rpublique, dont l'tendue ne laissait
pas que d'tre respectable. Elle tait forme de la Lombardie
autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du
Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et
d'autres contres de l'tat de Venise en terre ferme.

Dj nubile, elle rclamait son mancipation; c'est--dire qu'au lieu de
gmir sous la dure tutelle du Directoire franais, elle demandait 
vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En
effet, c'tait moins des serfs qu'il nous fallait que des allis forts
et sincres. Telle tait mon opinion; c'tait aussi celle du directeur
Barras, et du gnral Brune, alors commandant en chef l'arme d'Italie:
de Berne il venait de porter son quartier-gnral  Milan. Mais un autre
directeur, qui menait la politique et la diplomatie  coups de ruades, 
la manire des chevaux rtifs d'Alsace, prtendait tout subjuguer, amis
et ennemis, par la force et la rudesse: c'tait Rewbel, de Colmar, homme
dur et vain; il y voyait de la dignit. Il partageait la prpondrance
des grandes affaires avec son collgue Merlin de Douai, jurisconsulte
excellent, mais chtif homme d'tat; tous deux menaient le Directoire,
car Treilhard et Reveillre-Lepaux n'taient que des acolytes. Si
Barras, qui faisait bande  part, l'emportait parfois, c'tait par
dextrit et par l'ide qu'on en avait; on le croyait homme de coeur
toujours prt  faire un coup de main.

Mais nous n'tions dj plus dans l'ivresse de la victoire. Mon
initiation dans les affaires d'tat tient  une poque si grave qu'il
convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un
prliminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre.
En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abus de
crdules, se trouvait dj sape dans sa base. Sans nous arrter, nous
avions horriblement us du droit de la force en Helvtie,  Rome, en
Orient. A dfaut de rois, nous avions fait la guerre aux ptres de la
Suisse, et nous avions t relancer les mameloucks. Ce fut
particulirement l'expdition d'gypte qui rouvrit toutes les plaies.
Elle eut une singulire origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte
avait horreur du gouvernement multiple, et il mprisait le Directoire
qu'il appelait les cinq rois  terme. Enivr de gloire  son retour
d'Italie, accueilli par l'ivresse franaise, il mdita de s'emparer du
gouvernement suprme; mais sa faction n'avait pas encore jet d'assez
profondes racines. Il s'aperut, et je me sers de ses expressions, que
_la poire n'tait pas mre_. De son ct, le Directoire qui le
redoutait, trouvait que son gnralat nominal de l'expdition
d'Angleterre le tenait trop  porte de Paris; lui-mme se souciait peu
d'aller se briser sur la cte d'Albion. A vrai dire on ne savait trop
qu'en faire. Une disgrce ouverte et rvolt l'opinion publique et
l'et rendu lui-mme plus fort.

On tait  la recherche d'un expdient lorsque l'ancien vque d'Autun,
si dli, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires
trangres l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme
en gypte. Il en insinua d'abord l'ide  Rewbel, puis  Merlin, se
chargeant de l'adhsion de Barras. Le fond de son plan n'tait qu'une
vieillerie trouve dans la poussire des bureaux. On en fit une affaire
d'tat. L'expdient parut d'autant plus heureux qu'il loignait tout
d'abord l'pre et audacieux gnral, en le livrant  des chances
hasardeuses. Le conqurant de l'Italie donna d'abord  plein collier et
avec ardeur dans l'ide d'une expdition qui, ne pouvant manquer
d'ajouter  sa renomme, lui livrait des possessions lointaines; il se
flattait dj d'y gouverner en sultan ou en prophte. Mais bientt se
refroidissant, soit qu'il vt le pige, soit qu'il convoitt toujours le
pouvoir suprme, il tergiversa; il eut beau se dbattre, susciter
obstacles sur obstacles, tous furent levs; et quand il se vit dans
l'alternative d'une disgrce ou de rester  la tte d'une arme qui
pouvait rvolutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et
mit  la voile avec l'lite de nos troupes.

L'expdition dbuta par une sorte de prodige, l'enlvement subit de
Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans
les eaux du Nil. La face des affaires changea aussitt. L'Angleterre 
son tour fut dans le dlire du triomphe. Conjointement avec la Russie
elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre gnrale dont le
gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.

Elle fut attise  Palerme et  Naples par la haine,  Constantinople
par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul
tait dans le bon droit.

Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression
profonde; il semblait que la terre tremblt de nouveau. On fit
ouvertement des prparatifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et
sombre. On avait dj frapp les riches d'un emprunt forc et progressif
de quatre-vingt millions; on pourvut  faire des leves. De cette poque
date la combinaison et l'tablissement de la conscription militaire,
levier immense emprunt  l'Autriche, perfectionn, propos aux Conseils
par Jourdan, et adopt aussitt par la mise en activit de deux cent
mille conscrits. On renfora les armes d'Italie et d'Allemagne.

Tous les prludes de la guerre se rvlrent  la fois: insurrection
dans l'Escaut et dans les Deux-Nthes, aux portes de Malines et de
Bruxelles; troubles dans le Mantouan et  Voghre; le Pimont  la
veille d'une subversion; Gnes et Milan dchirs par la rivalit des
partis et agits par la fivre que leur avait inocule notre rvolution.

Ce fut entour de ces prsages sombres que je me mis en route pour ma
lgation de Milan. J'arrivai au moment mme o le gnral Brune allait
oprer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en altrer l'essence,
un changement de personnes dont j'avais la clef. Il tait question de
faire passer le pouvoir  des hommes plus nergiques et  des mains plus
fermes; il s'agissait de commencer l'mancipation de la rpublique
cadette pour qu'elle donnt l'impulsion  toute l'Italie. Nous
prmditmes ce coup de main avec l'espoir de forcer  l'adhsion la
majorit du Directoire qui sigeait au Luxembourg[6].

[Note 6: Fouch ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout
rvolutionner au dehors, plan alors cart par la majorit du
Directoire, et dont le gnral Augereau fut une des premires victimes.
Commandant en chef de l'arme d'Allemagne, aprs le 16 fructidor, il
allait rvolutionner la Souabe quand il fut rappel et disgraci.
Bonaparte y eut part; il tait furieux qu'on voult dj dmolir son
ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, aprs son dpart pour
l'gypte, Brune et Joubert partager la disgrce d'Augereau, pour le mme
motif. Il parat que ce plan, renouvel de la propagande de 1792,
n'avait pour adhrent au Directoire que Barras: c'tait un faible appui.
Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vte en besogne; effrays
dj de leurs violences en gypte et en Suisse, ils persistaient  se
bercer dans une situation qui n'tait ni la paix, ni la guerre. Il faut
avouer que la tentative hardie de tout rvolutionner, qu'ils n'osrent
essayer qu' demi, et donn aux rvolutionnaires de France une immense
initiative sur les oprations de la campagne de 1799 qui tournrent
contre eux au dehors et au dedans. La rvolution s'arrta; _elle se fit
homme_. (_Note de l'diteur_.)]

Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus
chauds, et nous dcidons que le mouvement sera rgularis, qu'il n'y
aura ni proscriptions ni violences. Dans la matine du 20 octobre se
dveloppe un appareil militaire; les portes de Milan sont fermes, les
directeurs et les dputs sont  leur poste. L, par la seule impulsion
de l'opinion, sous l'gide des forces de la France, et par l'effet des
insinuations du gnral en chef, cinquante-deux reprsentans cisalpins
donnent leur dmission et sont remplacs par d'autres. En mme temps les
trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par
l'ex-ambassadeur Trouv et confirms par le Directoire de France, sont
galement invits  se dmettre, et nous les remplaons par trois autres
directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote
lombard plein de zle et de lumires, est nomm ministre de la police.
Cette rptition de notre 18 fructidor, faite  l'eau rose, est
confirme par les assembles primaires; nous rendons ainsi hommage  la
souverainet du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui tait fait
pour lui. Soprensi l'ex-directeur entrana vingt-deux dputs qui
vinrent dposer leurs protestations dans mes mains; ce que je pus
allguer pour les faire flchir resta sans effet. Il fallut donner
l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il
occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle
protestation portant qu'il dniait au gnral en chef le droit qu'il
s'arrogeait sur les autorits cisalpines. L se borna l'opposition.

Toutes les difficults nous les surmontmes sans rumeur et nous vitmes
toute espce de dchirement. On sent bien que les courriers ne restrent
pas immobiles; les dchus et les mcontens eurent recours au Directoire
de Paris, auquel ils en appelrent.

Je rendis compte, de mon ct, des changemens du 20 octobre, en
m'tayant de la volont rflchie du gnral en chef, de la justesse de
ses vues, de l'exemple de ce qui s'tait pass en France au 18
fructidor, et de celui plus rcent encore puis dans la ncessit o
s'tait trouv le Directoire de faire casser les lections de plusieurs
dpartemens, afin d'carter des dputs brouillons, inquiets ou
dangereux. Je m'levai ensuite  des considrations plus hautes,
invoquant les termes et l'esprit du trait d'alliance entre la
rpublique franaise et la rpublique cisalpine, trait approuv par le
Conseil des anciens le 7 mars prcdent. On y trouvait explicitement
reconnue la nouvelle rpublique, comme puissance libre et indpendante,
aux seules conditions qu'elle prendrait part  toutes nos guerres;
qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces  la rquisition du
Directoire franais; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de
nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous
ses armemens seraient sous le commandement de nos gnraux. Je
garantissais la stricte et fidle excution du trait, en protestant que
le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus sr et
un appui plus vritable dans l'nergie et la bonne foi des hommes  qui
le pouvoir venait d'tre confi; enfin, je fis valoir mes instructions
qui m'autorisaient  rformer, sans agitation, sans secousses, les vices
du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicit excessive et
dispendieuse des membres du corps lgislatif, des administrations
dpartementales, et qui me recommandaient de veiller  ce que la forme
du rgime rpublicain ne ft pas onreuse au peuple. Je partais de l
pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps
lgislatif de Milan ayant autoris le Directoire  vendre trente
millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens
des vques. La dpche du gnral en chef, Brune, concidait
parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la
vanit s'en mlrent, ainsi que les plus basses intrigues, et mme les
insinuations trangres. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une
des plus hautes questions de politique immdiate, de l'adoption ou du
rejet du systme de l'unit de l'Italie divise en rpubliques, par le
prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'croulaient et
ne pouvaient plus tenir, systme que nous tenions  honneur de faire
triompher[7]. Cette politique tranchante et dcisive ne pouvait convenir
au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires trangres[8];
il employa des moyens dtourns pour faire chouer notre plan, et il
russit. Rewbel et Merlin, dont la vanit fut mise en jeu, se
dchanrent contre l'opration de Milan; nous n'emes pour nous que le
vote isol de Barras, qui fut bientt neutralis. Un arrt pris _ab
irato_ le 25 octobre, dsavoua formellement les changemens oprs par le
gnral Brune. En mme temps le Directoire m'crivit pour me faire
connatre sa dsapprobation, en me tmoignant qu'il verrait avec plaisir
rentrer au Directoire et au snat tous les citoyens que la dernire
rvolution en avait fait sortir.

[Note 7: Trs-bien, Monsieur Fouch. L'histoire va prendre acte de
la dclaration de votre systme de 1798. Puisque vous tes si vridique,
vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce systme,
qui n'a t que modifi _par la force des circonstances_, s'est perptu
jusqu'en 1815, poque de votre dernier avnement au pouvoir. _(Note de
l'diteur.)_]

[Note 8: Ici la dsignation personnelle est inutile. Le lecteur peu
au fait n'a qu' recourir aux almanachs. Nous devons respecter la
discrtion de M. le duc d'Otrante  l'gard d'un de ses anciens
collgues. _(Note de l'diteur.)_]

J'aurais pu aisment me dsintresser dans cette affaire,  laquelle
j'tais cens n'avoir pris aucune part directe, tant arriv  mon poste
 la naissance des prparatifs dont je pouvais,  la rigueur, ne bien
connatre ni la source ni l'objet. Telle et t la conduite d'un homme
qui aurait voulu conserver sa lgation aux dpens de ses opinions et de
son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je
rclamai vivement contre la dsapprobation du Directoire; je fis sentir
le danger de rtrograder, le voeu du peuple s'tant d'ailleurs manifest
dans les assembles primaires, de manire  ne pouvoir plus revenir sur
ce qui tait fait sans risquer de tomber dans une lgret, dans une
inconsquence blmables. Je fis sentir aussi combien il serait
impolitique de mcontenter les patriotes cisalpins, et de risquer de
mettre leur rpublique en feu au moment mme o les hostilits,  la
veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'tre le
prlude d'une guerre gnrale. J'annonai que trente mille Autrichiens
allaient se rassembler sur l'Adige; mais je prchai dans le dsert.
Brune,  la rception de l'arrt du Directoire qui annulait les
destitutions faites le 20 octobre, reut l'injonction de quitter l'arme
d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplac
par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre  tout calmer et 
tout rparer.

Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en prsence;
l'un plein d'espoir d'tre rtabli, l'autre dcid  tenir ferme, quand
un nouvel arrt me parvint, man du Directoire, le 7 novembre. Il
refusait de reconnatre le voeu du peuple, et m'ordonnait de cesser
toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu' ce que cette autorit
et t reconstitue telle qu'elle l'tait avant le 20 octobre. Le
Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assembles
primaires. Je fus rvolt du mpris des principes rpublicains sur
lesquels taient bases nos propres institutions. Le systme servile et
vexatoire avec lequel on prtendait gouverner une rpublique allie, me
parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves o
allait se trouver la pninsule italique, c'tait vouloir ravaler les
hommes et les rduire  n'tre que de pures machines; c'tait
tout--fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et  l'esprit du
trait d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque
sorte la majest des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin
le message dont voici les principaux traits:

C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche  persuader que votre
existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a t accompagne
d'un acte justement improuv et fortement rprim par mon gouvernement.
(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant
dans vos assembles primaires, vous ont donn une puissance morale dont
vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.

Prouvez donc avec fiert son indpendance et la vtre; maintenez avec
fermet les rnes du gouvernement qui vous sont confies, sans vous
embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter
votre autorit par une police vaste et judicieuse; rsistez  la
malignit des passions en dveloppant un grand caractre, et comprimez
toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.

...Nous voulons toujours donner la paix  la terre; mais si la vanit et
la soif du sang font prendre les armes contre votre indpendance...
malheur aux tratres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur
poussire.

Citoyens Directeurs! levez vos mes avec les vnemens; soyez plus
grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inquitude sur
l'avenir; la solidit des rpubliques est dans la nature des choses; la
victoire et la libert couvriront le Monde.

Rglez l'activit brlante de vos concitoyens, afin qu'elle soit
fconde.... Qu'ils sachent bien que l'nergie n'est pas le dlire, et
qu'tre libre ce n'est pas tre indpendant pour faire le mal.

Mais les mes, en Italie, taient peu  la hauteur de ces prceptes. Je
cherchai partout une fermet tempre par la constance, et je ne trouvai
que des coeurs incertains ou pusillanimes  peu d'exceptions prs.

Furieux qu'on prt un tel langage devant le public cisalpin, nos
souverains  terme sigeant au Luxembourg expdirent en toute hte 
Milan le citoyen Rivaud, en qualit de commissaire extraordinaire; il
tait porteur d'un arrt qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je
n'en tins aucun compte, persuad que le Directoire n'avait pas le droit
de m'empcher de vivre en simple particulier  Milan. Une conformit
sympatique d'opinions et d'ides avec Joubert, qui venait d'y prendre
le commandement  la place de Brune, me portait  y rester pour attendre
les vnemens qui se prparaient. A peine fmes-nous, Joubert et moi, en
relations et en confrences, que nous nous entendmes. C'tait, sans
contredit, le plus intrpide, le plus habile et le plus estimable des
lieutenans de Bonaparte; il avait favoris, depuis la paix de
Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie,
rsolu, malgr la fausse politique du Directoire, de suivre son
inclination et de satisfaire au voeu des peuples qui voulaient la
libert. Je l'engageai fortement  ne pas se compromettre pour ma cause
et  louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que
je resterais  Milan, informa de sa position et de l'tat des choses ses
commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoyrent
des dpches fulminantes.

Il fallut que l'autorit militaire agt bon gr mal gr. Dans la nuit du
7 au 8 dcembre, la garde du Directoire et du Corps lgislatif cisalpin
fut dsarme et remplace par des troupes franaises. On interdit au
peuple l'entre du lieu d'assemble du Directoire et des deux Conseils.
Un comit secret fut tenu pendant la nuit, et  son issue on expulsa les
nouveaux fonctionnaires et on rtablit les anciens. Les scells furent
apposs sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire
Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-mme j'eusse t arrt,
garott, je crois, et ramen de brigade en brigade  Paris, si Joubert
ne m'et averti  temps. Je m'esquivai dans une campagne prs de Monza,
o je reus aussitt copie de la proclamation adresse par le citoyen
Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique
absurde, on allguait l'irrgularit et la violence des procds du 20
novembre, qu'on anathmatisait par la raison qu'ils avaient t
favoriss par le pouvoir militaire; allgation drisoire, puisqu'elle
condamnait le 18 fructidor, et la dernire et humiliante scne de Milan,
ordonne de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire
nous taxait, Brune et moi, en termes nigmatiques, d'tre des novateurs
et des rformateurs sans caractre et sans mission; enfin il signalait
l'exagration de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le
gouvernement populaire.

Tout cela tait pitoyable par sa draison. Averti que j'avais disparu et
me croyant cach dans Milan, le Directoire rexpdia un courrier
extraordinaire, porteur de l'ordre itratif de me faire sortir d'Italie.
...Si vous aviez connaissance, crivit immdiatement au Directoire
cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouch ft sur votre territoire,
je vous prie de m'en informer. Je m'amusai de sa perplexit et des
frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris
tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai  Paris
dans les premiers jours de janvier 1799. Dj le crdit et la
prpondrance de Rewbel et de Merlin avaient singulirement dclins.
Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils
commenaient  baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler  leur barre
et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentrent
d'annoncer dans leur journal officiel que j'tais de retour de ma
mission prs la rpublique cisalpine. Je me crus assez fort pour leur
demander compte moi-mme de leurs procds sauvages  mon gard,
exigeant pour mes dplacemens des indemnits que je reus, mais avec
l'instante prire de ne point faire d'esclandre.

J'ai pens que ces dtails sur mon premier naufrage dans ma navigation
des hauts emplois feraient connatre et l'tat des esprits  cette
poque et le terrain sur lequel j'eus d'abord  oprer. J'avais
d'ailleurs crit dj cet expos,  la demande de Bonaparte,  la veille
de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouv, en le relisant,
des souvenirs dans lesquels je me suis complu.

Je voyais l'autorit directoriale branle, moins par les prludes des
revers publics, que par les menes sourdes des factions mcontentes:
sans se montrer encore  visage dcouvert, elles prparaient leurs
attaques dans l'ombre.

On se montrait fatigu gnralement de l'esprit troit et tracassier qui
animait nos cinq rois  terme; on s'indignait surtout que leur autorit
ne se fit connatre que par des exactions, des injustices et des
inepties. En rveillant les passions assoupies, ils provoqurent les
rsistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens
ou attentifs, et mon propre coup-d'oeil suffirent pour me faire juger
sainement de l'tat des choses.

Tout annonait de grands vnemens et une crise prochaine. Les Russes
s'avanaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur
notes  l'Autriche pour essayer de les arrter; et ds la fin de fvrier
on donna le signal des batailles sans qu'on ft prt  faire la guerre.
Le Directoire avait provoqu cette seconde coalition tout en se privant
lui-mme de ses meilleurs gnraux. Non seulement Bonaparte tait
relgu dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, chapp 
l'expdition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru tait
dport  Sinnamary, mais Moreau tait en disgrce, mais Bernadotte,
retir de la diplomatie aprs l'clat de sa lgation de Vienne, venait
de se dmettre de son commandement de l'arme d'observation; mais encore
la destitution de Championnet tait prononce, pour avoir voulu mettre
un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-mme,
l'intrpide et vertueux Joubert avait reu sa dmission, pour avoir
voulu tablir en Italie une libert sage qui et ciment les liens qui
unissaient deux nations dont les destines semblaient devoir tre
communes.

Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'gypte
n'avaient vu que les prludes, s'ouvrit le 1er de mars; et ds le 21,
Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le fora de repasser
prcipitamment le Rhin: douloureux prsage qui fut bientt suivi de la
rupture du congrs de Rastadt, comdie politique, dont le dernier acte
fut un drame horrible. Nous ne fmes pas plus heureux en Italie qu'en
Allemagne: Schoerer, le gnral de prdilection de Rewbel, perdit sur
l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les
liberts de l'Italie, des conqutes qui nous avaient cot trois
campagnes laborieuses.

Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que
produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout
gouvernement qui, en rvolution, ne sait faire que des mcontens et ne
sait pas vaincre, perd ncessairement le pouvoir: au premier revers,
toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.

J'assistai  diffrentes runions de dputs et de gnraux mcontens,
et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mmes intentions,
mais qu'ils se runissaient dans le but commun de renverser le
Directoire, pour difier ensuite chacun  sa manire. Je rectifiai  ce
sujet les ides de Barras et je l'engageai  forcer  tout prix
l'expulsion de Rewbel, bien sr que nous aurions ensuite bon march de
Treilhard, de Merlin et de Reveillre. On tait aigri surtout contre les
deux derniers, comme ayant favoris le systme des scissions
lectorales, imagines pour carter des Conseils lgislatifs les plus
ardens rpublicains. Je savais que Joseph et Lucien, frres de
Bonaparte, chargs de soigner les intrts de son ambition pendant son
exil belliqueux, manoeuvraient dans le mme but. Lucien montrait un
patriotisme exalt; il tait  la tte d'un parti de mcontens avec
Boulay de la Meurthe. De son ct, Joseph faisait beaucoup de dpense et
tenait un grand tat de maison. L se runissaient les dputs les plus
influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les gnraux
marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.

La coalition forme, Rewbel dconcert, abandonn par Merlin  qui on le
reprsenta comme un bouc missaire qu'il fallait sacrifier, se crut
trop heureux de marchander son limination, couverte par le sort,  la
condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des
anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les
dputs ventrus, ses acolytes, dcidrent qu'ils lveraient  sa place
Duval, de la Seine-Infrieure, homme mdiocre et nul, brave homme
d'ailleurs, qui occupait alors le ministre de la police, o sa vue
tait trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs
batteries dresses, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur
 Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacit occulte. Je lui
savais rellement quelques ides fortes et positives en rvolution; mais
je connaissais aussi son caractre dfiant et artificieux; je lui
croyais d'ailleurs des arrire-penses peu compatibles avec les bases de
nos liberts et de nos institutions. Je n'tais pas pour lui, mais je
tenais  la coterie qui se forma tout--coup en sa faveur, sans pouvoir
deviner par quelle impulsion. On allguait qu'il importait de mettre 
la tte des affaires, au dbut d'une coalition menaante, l'homme qui
mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans
sa neutralit si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'tait
montr fin politique, en donnant les premiers, veils sur la coalition
flagrante.

On en vint  l'lection: je ris encore du dsappointement du subtil
Merlin et du bon Duval, sa crature, qui, pendant que les Conseils
procdaient, ayant tabli une ligne tlgraphique d'agens depuis l'htel
de la police jusqu' la salle lgislative, chargs de transmettre au
bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en
apprirent qu'une partie du ventre avait fait dfection. Ni Merlin, ni
Duval ne pouvaient comprendre comment une majorit _assure_ peut se
changer tout--coup eu minorit. Mais nous, qui savions par quel ressort
on opre, nous en fmes des gorges chaudes dans d'excellens dners o se
tamisait la politique.

Merlin vit dans Sieyes un comptiteur dangereux, et ds ce moment, il se
renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientt remplac par Bourguignon,
il en devint misantrope. Ces deux mdiocres citoyens n'taient pas plus
faits l'un que l'autre pour manier la police[9].

[Note 9: Petite vanit de Fouch qui prpare tout comme dans un
mlodrame, pour entrer lui-mme en scne comme seul capable de tenir le
timon de la police, d'exploiter ses tnbreuses intrigues et ses
fertiles molumens. (_Note de l'diteur_.)]

L'oeuvre n'tait encore qu'bauche. Pour l'accomplir, il se forma deux
coalition lgislatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe,
Chnier, Franais de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin
des Ardennes, Cabanis, Rgnier, les frres Bonaparte; dans l'autre on
voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pr, Destrem, Garrau, Arena,
Salicetti, et d'autres ardens athltes. Dans toutes deux, qui avaient en
dehors leurs auxiliaires, je mnageai  Barras des cratures, et il
manoeuvra lui-mme assez bien. On n'agit d'abord que par des voies
souterraines: le temps d'clater n'tait pas encore venu.

A cet gard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils taient
invitables. Cent soixante et dix mille hommes puiss, fatigus,
dgots par vingt dfaites, et commands par des gnraux toujours 
la veille d'une disgrce, pouvaient-ils tenir tte  plus de trois cent
mille ennemis, seconds en Italie et en Allemagne par les peuples, et
ports, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le dsir de la
vengeance, sur les frontires mmes de la rpublique?

Bientt le dchanement fut gnral contre la majorit du Directoire.
Son autorit, disait-on, ne s'est fait connatre que par des exactions,
des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a
fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a
creus le gouffre de nos finances et l'abme qui menace aujourd'hui
d'engloutir la rpublique.

Ce n'tait que dans les Conseils o le Directoire trouvait encore des
dfenseurs, parmi ses cratures intresses et ses apologistes
maladroits. L'exaspration fut au comble quand Bailleul crivit dans une
brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps lgislatif que les
Russes s'approchant des frontires.

Un message concert, adress au Directoire pour avoir des renseignemens
sur la situation extrieure et intrieure de la rpublique, devint le
signal de la bataille. C'tait au moment o Sieyes, nouveau Directeur,
vendit de s'installer. La rponse du Luxembourg ne venant pas, les
Conseils, dans la journe du 18 juin (28 prairial), se dclarent en
permanence. De son ct, le Directoire s'y met aussi par reprsailles;
mais dj hors d'tat de parer les coups qu'on va lui porter.

On lui enlve d'abord le droit de restreindre la libert de la presse.
La manifestation de l'opinion n'tant plus comprime, il n'est plus
possible  des lgistes de dfendre le terrain. Aussi,  peine a-t-on
contest et rvoqu la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire
sans dire mot.

Toutefois Merlin et Reveillre s'obstinaient et prtendaient tenir bon
dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les dputs de sa
coterie vont au Luxembourg demander imprieusement la dmission des deux
Directeurs. En mme temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission
des onze dont Lucien faisait partie, monte  la tribune et trouve moyen
d'effrayer les Directeurs par la prface de leur acte d'accusation.

Je ne vous parlerai pas, s'crie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud,
de vos Trouv, de vos Faypoult, qui, non contens d'exasprer nos allis
par des concussions de toute nature, ont viol par vos ordres les droits
des peuples, ont proscrit les rpublicains ou les ont despotiquement
destitus pour les remplacer par des tratres!... Je n'tais pas
tranger  cette sortie, o se trouvait une approbation indirecte de ma
conduite, et un blme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire  mon
gard.

Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillre, sur l'assurance
formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnrent leur dmission,
et Sieyes devint le matre du champ de bataille. A l'instant mme, toute
la force de la rvolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.

D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs
batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collgues, en
remplacement des Directeurs expulss, que des hommes tels que
Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par
leur capacit, ou la force de leur caractre. Cette combinaison tendait
 les rendre matres des affaires, Roger-Ducos s'tant associ de vote
et d'intrt avec Sieyes.

Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la
nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras
obtint de Sieyes, et  laquelle je ne fus pas non plus tranger. Peu de
jours aprs je fus nomm  l'ambassade de Hollande: c'tait une sorte de
rparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre cong de
Sieyes; il me dit que jusque-l on avait gouvern au hasard, sans but
comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de mme  l'avenir; il
tmoigna de l'inquitude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec
lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je rpondis qu'il,
tait temps que cette dmocratie sans but et sans rgle fit place 
l'aristocratie rpublicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pt
s'tablir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela tait
possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui
parlai alors de Joubert comme d'un gnral pur et dsintress, que
j'avais t  porte de bien connatre en Italie, et auquel on pourrait,
au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait 
craindre ni son ambition, ni son pe, qu'il ne tournerait jamais contre
la libert de sa patrie. Sieyes m'ayant cout, attentivement jusqu'au
bout, ne me rpondit que par un: _C'est bien!_ Je ne pus lire autre
chose dans son regard oblique.

On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de
provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu,
avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu snateur depuis, une
conversation trs-significative; qu'il lui avait avou, que la
rvolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne
trouverait stabilit et sret qu' la faveur d'une autre organisation
sociale qui nous prsenterait l'quivalent de la rvolution de 1688, en
Angleterre; ajoutant qu'on voyait l, depuis plus d'un sicle, la
libert et la couronne coucher ensemble sans satit et sans divorce. On
lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. Cela est
vrai, avait-il rpondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des
princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite
principaut aussi paternellement que Lopold a gouvern la Toscane.
Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait oppos
le manifeste de 1792. Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste,
avait-il repris vivement, et il serait facile d'tablir qu'il a
conseill lui-mme la retraite de Champagne, se refusant de mettre la
France  feu et  sang, et d'agir pour les migrs. Du reste, nous ne
devons pas songer au fils du lche galit, continua Sieyes;
non-seulement il n'y a point assez d'toffe, mais il est certain qu'il
s'est rconcili avec le prtendant: il n'oserait pas faire un pas de
lui-mme. Parmi nos gnraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en
mesure de se mettre  la tte d'une coalition d'hommes forts pour nous
tirer du gchis o nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler,
notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts. Cette
conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que
Sieyes avait tenu, sur notre situation intrieure,  peu prs le mme
langage  Barras. Ces lueurs suffirent pour m'clairer sur son compte
et pour fixer mon opinion sur ses arrire-penses.

Nul doute qu'il n'et dj le projet de nous donner un pacte social de
sa faon. L'orgueilleux prtre tait tourment depuis long-temps par
cette ambition de s'riger en lgislateur unique. Je partis avec la
persuasion qu'il tait parvenu  faire goter ses vues  quelques hommes
influens, tels que Daunou, Cabanis, Chnier, Garat, et  la plupart des
membres du Conseil des anciens, qui, entrans depuis, ont dpass le
but qu'on s'tait propos. Tel fut le germe de la rvolution qui se
prpara bientt, et sans laquelle la France et invitablement succomb
dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups rpts de la
coalition europenne.

J'eus  peine le temps d'aller toucher barre  la Haye, o je remplaai
Lombard de Langres, sorte d'auteur manir, mais d'ailleurs bon homme.
Je trouvai cette autre rpublique cadette divise dans ses autorits, en
hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en dmagogues,
comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais
n'aurait aucune influence sur les destines du pays, tant que nos
armes seraient en tat de protger la Hollande. L je retrouvai Brune,
qui maintenait nos troupes trs-fermes, tout en fermant les yeux sur les
oprations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer
la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'tre
d'accord; comme moi il se trouvait assez veng par le renversement des
gouvernans mal habiles qui nous avaient froisss et dpayss mal 
propos.

Cependant rien ne prenait une assiette fixe  Paris; tout y tait
mobile, et il tait  craindre que le triomphe des Conseils sur le
pouvoir excutif ne fint par l'nerver et amener la dsorganisation du
gouvernement; il tait  craindre surtout que les anarchistes, outrant
les consquences de la dernire rvolution, ne voulussent tout
bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'taient pas en tat
de grer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient port au
ministre de la guerre, et dont l'ambition et le caractre n'taient pas
sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.

Heureusement que les intrts du parti de Bonaparte, dirig par ses
deux frres, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et
Rgnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la ncessite
d'arrter l'essor du mouvement lgislatif. Lucien se chargea des
discours de tribune. En offrant quelques points d'arrt pour l'avenir,
il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affids,
qui redoutaient d'tre mis en cause. Le danger tait pressant; le parti
exagr demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui
pouvait atteindre ou dvoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on
natre aussitt une forte opposition dans une partie des dputs mmes
qui avaient concouru  renverser la majorit du Directoire, mais
seulement pour changer le systme de gouvernement et s'en emparer. Ils
allgurent en faveur des accuss qu'on pouvait se tromper en politique,
adopter de faux systmes et ne pas obtenir de succs, se laisser mme
aller  l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela tre plus malheureux
que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutt l'assurance
morale donne et reue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite
s'ils en venaient  une dmission volontaire; on rappelait enfin que
plus d'une fois les Conseils avaient sanctionn par leurs
applaudissemens l'expdition d'gypte et la dclaration de guerre contre
les Suisses, objets de tant de dclamations. Ce procs, d'ailleurs, et
entran trop de rvlations, ce que Barras voulait viter; d'un autre
ct, il aurait eu des consquences nuisibles au pouvoir en lui-mme, ce
que Sieyes jugea impolitique. On trana les discussions en longueur afin
de fatiguer l'attention publique jusqu' ce que d'autres incidens et la
marche des vnemens fissent diversion[10].

[Note 10: Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun
crit aussi lumineux sur les intrigues de cette poque.
(_Note de l'diteur_.)]

Mais comment arrter  la fois les carts de la presse qui commenait 
dgnrer en licence, et la contagion des socits populaires dont on
avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes,  la tte de sa
phalange, compose d'une quarantaine de philosophes, de mtaphysiciens,
de dputs sans autre nergie que celle que donne l'appt des intrts
matriels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de
rgulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras tait
prcaire; il n'tait sr, au Directoire, que de Roger-Ducos;  l'gard
de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrme
bonne foi et leurs vues bornes en politique. Ces hommes nuls pouvaient
en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante.
L'ascendant que Sieyes exerait au Directoire pouvait s'mousser ou
tourner contre lui par la dfiance.

Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert,
revtu du commandement de Paris, circonvenu avec habilet, et dont on
allait captiver les penchans par un mariage o il se laisserait
doucement entraner, Sieyes rsolut d'en faire le pivot de sa coalition
rformatrice. En consquence, le commandement en chef de l'arme
d'Italie lui fut dvolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous
nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complment de renomme ncessaire
pour la magie de son rle.

Ceci pos, Sieyes s'aperut que les ressorts d'une police ferme et
habile lui manquaient. La police, telle qu'elle tait organise,
penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans
son sein quelques-uns de ses coryphes et de ses meneurs. L'honnte
Bourguignon, alors ministre, devait son lvation  Gohier; il tait
tout--fait au-dessous d'un tel ministre, hriss de difficults. On le
sentit; et au moment mme o je venais de rdiger pour Barras un mmoire
sur la situation de l'intrieur, et o je traitais en grand la question
de la police gnrale, Barras s'unit  Sieyes pour rvoquer Bourguignon;
puis  Gohier et  Moulins pour carter Alquier, candidat de Sieyes, et
pour m'appeler au ministre. J'changeai volontiers mon ambassade pour
le ministre de la police, quoique le sol o j'allais camper me part
mouvant. Je me htai de me rendre  mon poste, et le 1er aot je fus
install.

La couronne n'avait succomb en 1789, que par la nullit de la haute
police, ceux qui en taient dpositaires alors n'ayant pas su pntrer
les complots qui menaaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin
pour premier garant de sa sret d'une police vigilante, dont les chefs
soient fermes et clairs. La tche de la haute police est immense,
soit qu'elle ait  oprer dans les combinaisons d'un gouvernement
reprsentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux
des armes lgales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un
gouvernement plus concentr, aristocratique, directorial ou despotique.
La tche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au
dehors: c'est dans l'obscurit et le mystre qu'il faut aller dcouvrir
des traces qui ne se montrent qu' des regards investigateurs et
pntrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission
d'clairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions lgales
contre le pouvoir tabli, de mme que les complots tnbreux des
royalistes et des agens de l'tranger. Ici le danger tait bien moins
immdiat.

Je m'levai par la pense au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en
pouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions
administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer  considrer le
ministre qui m'tait confi sous le point de vue rglementaire. Dans la
situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habilet d'un
ministre, homme d'tat, devait s'absorber dans la haute police, le reste
pouvant tre livr sans inconvnient  des chefs de bureau. Je ne
m'tudiai donc qu' saisir d'une main sre tous les ressorts de la
police secrte et tous les lmens qui la constituent. J'exigeai d'abord
que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appele
Bureau central (la prfecture n'existait pas encore), ft entirement
subordonne  mon ministre. Ressorts, lmens, ressources, je trouvai
tout dans un dlabrement et une confusion dplorables. La caisse tait
vide; et sans argent, point de police. J'eus bientt de l'argent dans ma
caisse, en rendant le vice, inhrent  toute grande ville, tributaire de
la sret de l'tat. J'arrtai d'abord autour de moi la tendance
insubordonne dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau
appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni
brusquer les rformes, ni hter les amliorations de dtail. Je me
bornai seulement  concentrer la haute police dans mon cabinet,  l'aide
d'un secrtaire intime et fidle. Je sentis que seul je devais tre
juge de l'tat politique intrieur, et qu'il ne fallait considrer les
observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des
instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'tait ni avec
des critures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il
y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-mme
devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de
toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes
suprieures de la socit. Ce systme m'a toujours russi, et j'ai mieux
connu la France occulte par des communications orales et
confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras
d'criture qui m'est pass sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel  la
sret de l'tat ne m'est jamais chapp: on en verra la preuve plus
tard.

Ces prliminaires arrts, je me rendis compte de l'tat politique de
l'intrieur, sorte d'examen dj tout prpar dans mon esprit. J'avais
scrut tous les vices et sond toutes les plaies du pacte social de l'an
III qui nous rgissait; et, de trs-bonne foi, je le regardais comme
inexcutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient
t portes au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire,
changeaient l'assertion en fait positif. Du rgime purement
constitutionnel, on tait pass  la dictature de cinq hommes: elle
n'avait pas russi. Maintenant que le pouvoir excutif venait d'tre
mutil et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme
multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte
digue ne s'levait  propos.

Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait
ds l'origine regard comme absurde cet tablissement politique, et
qu'il avait mme refus d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter
sa rpugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus
raisonnable lui semblait arriv: il lui avait bien fallu s'approcher du
corps de la place pour en dmolir les bastions. Je m'en ouvris  Barras,
qui, tout autant que moi, se dfiait de la marche tortueuse de Sieyes.
Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour
son compte les exagrations et les empitemens du parti populaire. Ce
parti le mnageait, mais seulement par des vues politiques et dans
l'espoir de s'opposer  Sieyes qui se dvoilait. Barras passait, aux
yeux des rpublicains ardens, pour un gouvernant us et tar avec lequel
il tait impossible de prserver la chose publique. Il se trouvait
press, d'un ct, par la socit du _Mange_, qui, prenant le ton et
l'allure des jacobins, dclamait contre les dilapidateurs et les
voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crdit,
avait une arrire-pense qu'il ne confiait pas toute entire  Barras.

Nul doute que Sieyes n'et dj une constitution toute prte et de sa
faon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les vnemens
se dvelopperaient; sa coalition tait toute forme et il se croyait
assur de la coopration de Joubert. Une lettre de ce gnral me le
laissait entrevoir; il nourrissait la noble esprance de revenir fort de
l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire 
Sieyes:on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il
nous faut deux choses, une tte et une pe. J'esprais bien que l'pe
sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout--fait  sa discrtion.

Si sa position tait dlicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant
s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient  l'ordre tabli,
toutefois il pouvait compter sur ses collgues dans l'adhsion des
mesures ncessaires pour s'opposer  de nouveaux empitemens lgislatifs
et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des
anciens une phalange organise. Il fallut s'assurer de la majorit
numrique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, o le parti ardent et
passionn avait son quartier-gnral. L'union des directoriaux et des
politiques suffit pour le tenir en chec. Sr de la majorit, le
Directoire rsolut d'essayer ses forces.

Dans cet tat de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus
qu' manoeuvrer avec dextrit et promptitude sur cette ligue
d'opration. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition
dangereuse contre la magistrature excutive. Je pris sur moi d'arrter
la licence et le dbordement des journaux, et la marche audacieuse des
socits politiques qu'on voyait renatre de leurs cendres. Telle fut la
premire proposition que je fis au Directoire, en plein conseil,  la
suite d'un rapport motiv pour lequel Barras s'tait concert avec
Sieyes. J'eus carte blanche; je rsolus de vaincre d'abord les clubs.

Je prludai par une espce de proclamation ou de circulaire o je
dclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et
sur tous, afin de rtablir la tranquillit intrieure et mettre un terme
aux _massacres_. Cette dernire assurance et le mot qui la terminait
dplurent aux dmagogues qui s'taient flatts de me trouver
complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 aot), quatre
jours aprs mon installation, le Directoire transmit au Conseil des
anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les
socits politiques. C'tait mon travail ostensible. L, prenant
certains mnagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la
susceptibilit rpublicaine, je commenai par tablir la ncessit de
protger les discussions intrieures des clubs, en les contenant au
dehors par toute la puissance de la rpublique; puis, ajoutant que les
premiers pas de ces socits avaient t des atteintes  la
constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent
rentrer dans la ligne constitutionnelle.

La sensation que fit la communication de ce rapport fut trs-marque
dans la salle. Deux dputs (que je crois tre Delbrel et Clemanceau),
considrrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens
comme une initiative qui blessait la constitution. Le dput
Grandmaison, aprs avoir donn  mon rapport les pithtes de faux et de
calomnieux, dit que c'tait le signal d'une raction nouvelle contre les
soutiens les plus ardens de la rpublique. Il y eut ensuite une
discussion trs-anime sur la question de savoir si l'on ordonnerait
l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part
de Briot et de Garrau, qui demandrent l'appel nominal: il n'eut pas
lieu, et l'impression ne fut point ordonne. Ainsi,  vrai dire, la
victoire ne resta, dans cette premire escarmouche,  aucun parti; mais
j'prouvai un dsavantage; aucune voix ne s'tait leve en ma faveur,
ce qui me fit voir combien, en rvolution, il y a peu de fond  faire
sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont
on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons
pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se
compromettre. Le mme jour on m'attaqua avec bien plus de violence
encore  la socit du _Mange_.

Je ne fus ni dconcert ni effray par ce dbut peu encourageant.
Faiblir, c'et t me perdre et trahir la fortune dans la carrire
qu'elle m'ouvrait. Je rsolus de manoeuvrer avec adresse au milieu mme
des passions qui s'allumaient et des intrts qui se croisaient sans
mnagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras
n'allait pas encore assez vte  son gr, fit fermer la salle du Mange
par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui
sigeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorit fit sensation. Je crus
Sieyes bien sr de son fait, et bien fort surtout quand,  la
commmoration du 10 aot qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il
fit dans son discours d'apparat, comme prsident, les plus violentes
sorties contre les jacobins, dclarant que le Directoire connaissait
tous les ennemis qui conspiraient contre la rpublique, qu'il les
combattrait tous sans faiblesse comme sans relche, non pas en balanant
les uns par les autres, mais en les comprimant tous galement. Comme si
 l'instant mme on et voulu le punir d'avoir lanc ses foudres
oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment o les salves
terminaient la crmonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes
et de Barras, et puis quelques vocifrations. De retour au Directoire,
o je les suivis de prs, je les trouvai l'un et l'autre anims et
courroucs au dernier point. Je dis que s'il y avait eu rellement
complot, l'excution ne pouvait en avoir t trame que par des
instigateurs militaires; et craignant d'tre devenu moi-mme suspect 
Sieyes, qui n'aurait pas manqu d'exiger que je fusse sacrifi, je lui
insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait carter le gnral
Marbot, commandant de Paris. Il tait notoire que ce gnral se montrait
tout--fait dvou au parti des rpublicains exalts et opposs  la
politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la
soire mme, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et
sans lui en faire part, un arrt portant que Marbot serait employ dans
son grade  l'arme active. Le commandement de Paris fut dfr au
gnral Lefvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait  n'tre
que l'instrument de la majorit du Directoire.

La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les _houra_ contre les
jacobins, furent considrs, par une moiti du Conseil des cinq cents,
comme un appel  la contre-rvolution; les passions fermentrent de plus
en plus, et le Directoire lui-mme se divisa et s'aigrit. Barras ne
savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui
et isol Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'chapper; je sentis
qu'il n'tait pas temps encore de s'arrter, et je le lui dis
franchement. Trois jours aprs la harangue de Sieyes, je pris sur moi de
faire procder  la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac.
J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annona que la violation
des formes constitutionnelles, par cette socit runie, l'avait
dtermin  en ordonner la clture.

[Note 11: Et quelles taient donc les vues de Fouch en manoeuvrant
ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutt contre la
souverainet du peuple, dogme favori de Fouch? Il nous l'a dit
lui-mme; il aspirait  devenir l'une des premires ttes de
l'_aristocratie_ rvolutionnaire. (_Note de l'diteur_.)]

Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'prouvait plus
que des checs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il
fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes,
qui dans l'Ouest recommenaient  remuer, et qui venaient de faire une
leve de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport,
le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire
pendant un mois des visites domiciliaires pour dcouvrir les migrs,
les embaucheurs, les gorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de
quelques mesures militaires pour touffer, dans la Haute-Garonne, cette
insurrection mal conue et mal mene.

[Note 12: Ici ce n'tait plus le Fouch de l'aristocratie
rvolutionnaires, mais le Fouch de la Convention; sa police d'ailleurs
tait comme Janus, elle avait deux visages. (_Note de l'diteur_.)]

Quant aux brigandages exercs de nouveau par les chouans, en Bretagne et
dans la Vende, comme c'tait un mal invtr provenant d'un vaste plan,
le remde n'tait pas si facile dans son application. La loi des otages,
qui prescrivait des mesures contre les parens d'migrs et les nobles,
au lieu de calmer les troubles  leur naissance, ne faisait que les
envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le rgime de la terreur,
me parut odieuse et trs-propre  nous susciter encore plus d'ennemis.
Je me contentai d'en paralyser l'excution autant que cela pouvait
dpendre de moi, et sans que ma rpugnance effaroucht trop le
Directoire et les autorits dpartementales. Je voyais bien que ces
troubles tenaient  une des plaies de l'tat que le cabinet de Londres
s'efforait d'largir. J'envoyai dans les dpartemens de l'Ouest des
missaires intelligens pour me mettre au fait de l'tat des choses; puis
je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombs en notre
pouvoir dans les diffrens dpartemens agits, avaient  craindre ou la
condamnation  mort, ou la dportation, ou un emprisonnement indfini.
La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis
mnager des moyens d'vasion pour qu'ils ne fussent pas suspects  leur
propre parti, dont ils allrent grossir les bandes. Ils rendirent
presque tous des services utiles, et je puis dire mme que par eux et
par les donnes qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard  en finir
avec la guerre civile[13].

[Note 13: Ici c'est Fouch prcurseur et promoteur du rgime
imprial. (_Note de l'diteur_.)]

Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils taient suscits
par la dissidence des hommes de la rvolution, qui se divisaient en
exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens,
irrits, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se
flatter de gouverner et de rformer l'tat avec la licence de la presse?
Elle tait au comble. Le Directoire,  la royaut prs, disait le
Journal des _hommes libres_, a sanctionn ostensiblement le massacre des
rpublicains par le discours de son prsident sur le 10 aot, et par son
message sur la clture des socits politiques.

A mon arrive au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes
et ses collgues exasprs contre les journaux; je provoquai aussitt un
message pour demander aux Conseils des mesures rpressives applicables
aux journalistes contre-rvolutionnaires et aux libellistes. On dressait
le message, quand arriva la premire nouvelle de la perte de la
bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altr
et dcourag. Navr moi-mme, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait
pas laisser flotter les rnes, mais il n'y eut pas moyen de rien dcider
ce jour-l. Dans les circonstances o nous nous trouvions, la perte de
la bataille tait un dsastre, la mort de Joubert une calamit. Il tait
parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes.
Malheureusement, le retard d'un mois, occasionn par son mariage avec
Mlle de Montholon, avait donn  l'ennemi le temps de se renforcer et
d'opposer  notre arme des masses plus formidables. La mort de Joubert,
renvers par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a t
appele suspecte, n'a jamais t clairement explique. J'ai questionn
des tmoins oculaires de l'vnement, qui semblaient persuads que la
balle meurtrire tait partie d'une mince _cassine_ (maisonnette de
campagne), par quelqu'un d'apost, la mousqueterie de l'ennemi n'tant
point  porte du groupe d'tat-major au milieu duquel tait Joubert,
quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a t jusqu' dire
que le coup tait parti d'un chasseur corse de nos troupes lgres.
Mais n'essayons pas de percer un mystre affreux, par des conjectures ou
par des faits trop peu claircis. _Je vous laisse Joubert_! avait dit,
en partant pour l'gypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur tait
releve par la simplicit de ses moeurs, par son dsintressement, et
qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'oeil unie  la rapidit de
l'excution, une tte froide avec une me ardente Et ce guerrier venait
de nous tre enlev peut-tre par la combinaison d'un crime profond, au
moment o il aurait pu relever et sauver la patrie!...

La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant prs
de quinze jours; il fallait pourtant ne pas prir. Je stimulai Barras;
et bien sr que Sieyes mditait un coup d'tat, dont il fallait
s'emparer, sur mes excitations, tous deux, runis  Roger-Ducos, ils
rsolurent de reprendre leurs plans en sous-oeuvre: enfin, je pus agir.
Dcid  refrner la licence de la presse, j'en vins  un acte dcisif;
je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrdits parmi les
jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrter mme
les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de
l'tablir  force de la supposer, de dchirer toutes les rputations, de
calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de
rchauffer toutes les haines....[14]

[Note 14: Toujours mme marche quand on aspire  gouverner sans
contradicteurs et sans contradictions; Fouch ne suit ici que les
errements de la Convention, du Comit de salut public et du Directoire
au 18 fructidor; il fera de mme sous Bonaparte, et il _nous prouvera_
qu'il a raison. (_Note de l'diteur_.)]

Par son message, le Directoire se bornait  prvenir les Conseils que la
licence de plusieurs journalistes l'avait dtermin  les faire traduire
devant les tribunaux et  mettre les scells sur leurs presses. A la
lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation
rgna dans la salle. Le dput Briot dclara qu'il se prparait un _coup
d'tat_; et aprs m'avoir personnellement attaqu, il demanda la
suppression du ministre de la police. Le lendemain, le Directoire fit
insrer dans le _Rdacteur_ et dans le _Moniteur_ l'loge de mon
administration.

Nous avions repris nos plans: on s'tait assur de Moreau, rpublicain
au fond de l'me, mais dtestant l'anarchie. A la vrit, il tait
faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de scurit
dans sa coopration. Insouciant et facile  effaroucher, il fallait
d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'tait plus  notre
disposition; car, parmi les gnraux alors en crdit, il n'y en avait
pas un seul sur qui l'on pt compter.

Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de
perdre l'Italie, et nous tions menacs de perdre la Hollande et la
Belgique: une expdition anglo-russe avait dbarqu le 27 aot dans la
Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagr puisait de
nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus frquens et plus
actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui sigeaient aux
Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille
de la guerre. Prs de deux cents dputs taient recruts dans le mme
parti; c'tait la minorit, mais une minorit effrayante; elle avait
d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier,
au moment o Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se
croyait, par l mme, l'arbitre des affaires. S'il ne se dtachait pas
de Sieyes, c'tait uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop
violent ne l'entrant hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir
dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour
mon pays[15]: un dchirement en faveur du parti populaire nous et
perdus alors.

[Note 15: Quelle candeur! quel dsintressement dans Fouch!
(_Note de l'diteur_.)]

La proposition de dclarer la patrie en danger, mane de Jourdan, fut
le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais
t averti la veille. Aussi toute notre majorit, recrute, non sans
peine,  la suite d'une runion chez le dput Frgeville, vint  son
poste, dcide  tenir ferme. On droula d'abord le tableau des dangers
dont nous tions environns, L'Italie sous le joug, les barbares du
Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livres
par trahison, l'Helvtie ravage, des bandes de royalistes se livrant 
tous les excs dans un grand nombre de dpartemens, les rpublicains
proscrits sous le nom de _terroristes_ et de _jacobins_. Tels furent
les principaux traits du tableau rembruni que ft Jourdan de notre
situation politique. Encore un revers sur nos frontires, s'cria-t-il,
et le toscin de la royaut sonnera sur toute la surface du sol franais,
comme celui de la libert sonna le 14 juillet!...

Aprs avoir conjur le Directoire, du haut de la tribune lgislative,
d'loigner les amis tides de la rpublique, dans une crise o l'nergie
seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant 
dclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition et
prcipit le mouvement que nous voulions arrter ou du moins
rgulariser. Elle excita les plus violens dbats. Le parti avait le
projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse,
il consentit  renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de
la marge.

J'tais inform que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement
Bernadotte de monter  cheval et de se dclarer pour eux  la faveur
d'un tumulte  la fois civil et militaire. Dj, malgr les entraves et
les empchemens de la police, l'appel tait fait aux anciens et aux
nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et
moi nous nous chargemes de dtourner Bernadotte d'un coup de main qui
l'et amen  tre le Marius de la France; ce rle n'tait ni dans son
caractre ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le dvorait; mais
c'tait une ambition utile et noble; et il aimait rellement la libert.
Nous touchmes sparment ses cordes sensibles, et nous l'amollmes.
Mais il n'ignorait pas les projets forms sous l'gide de Joubert, et
depuis, les propositions fuites  Moreau pour changer la nature du
gouvernement. Nous l'assurmes que c'taient des ides sans consistance,
des projets ventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les
gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y
avait  cet gard rien d'arrt; qu'on respecterait la constitution tant
que nos adversaires ne voudraient pas la dmolir eux-mmes. Barras lui
insinua qu'il serait convenable qu'il optt pour le commandement en chef
d'une arme, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il
devenait la pierre d'attente d'un parti actif oppos au gouvernement. Il
vita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.

Sieyes et Roger-Ducos rdoutaient un garement, d'autant plus que
j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens
autour de la salle lgislative, et que le parti se flattait de
l'emporter par un coup de main,  l'aide des trois gnraux ses
coryphes. Sieyes, en sa qualit de prsident, ayant mand Bernadotte,
le cajola et l'amena trs-adroitement  dire qu'il regarderait le
commandement en chef d'une arme comme une rcompense honorable de ses
travaux comme ministre. L-dessus, Sieyes se proposa d'agir  l'instant
mme. Dj le gnral Lefvre avait reu l'ordre de se concerter avec
moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de
disperser les rassemblemens par la force, aprs toutefois s'tre assur
de l'esprit des soldats. Je le vis plein de scurit, et je crus pouvoir
rpondre de son inflexibilit soldatesque. Mes informations secrtes
concidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et
Barras, runis  Roger-Ducos, rvoqurent Bernadotte, sans en rien dire
 Moulins ni  Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner
l'assurance qu'ils seraient consults sur le choix d'un nouveau
ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques
jours aprs sur Dubois de Cranci.

La discussion s'ouvrit d'une manire assez imposante sur la proposition
de Jourdan. Deux opinions se manifestrent: les uns voulaient que le
gouvernement conservt le caractre ministriel et secret; d'autres
qu'il ret un caractre national et public. C'taient autant de masques
pour cacher le vritable secret des partis. La motion de Jourdan fut
combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chnier, par Lucien
Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien dclara que
l'unique moyen de surmonter la crise tait dans une grande latitude de
pouvoir laisse  l'autorit excutive. Il crut devoir cependant
combattre l'ide d'une dictature. Est-il aucun de nous, s'cria-t-il,
(et ceci est remarquable) qui ne s'armt du poignard de Brutus et qui ne
punit le lche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!... C'tait faire 
l'avance le procs au 18 brumaire, journe dont Lucien assura lui-mme
le triomphe deux mois aprs. On voit qu'il songeait moins alors  se
prserver d'une contradiction qu' carter toute espce de dictature;
elle et renvers l'espoir que nourrissait son frre en gypte, auquel
on avait expdi aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait 
Lucien qu'il trouvt le champ libre, bien sr qu'on ne verrait en lui ni
hsitation ni ttonnemens; en cela suprieur  nos gnraux timors qui,
redoutant la responsabilit d'un pouvoir prcaire, ne voyaient aucun
autre mode de rforme que dans une nouvelle organisation consentie par
des hommes qui n'en voulaient aucune.

La discussion fut trs-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit
de la rvocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice
certain d'un coup d'tat, et il demanda la permanence des Conseils.
Toutes ses propositions furent rejetes par 245 voix contre 171. Cent
deux dputs, les plus ardens, protestrent. Les rassemblemens et les
groupes autour de la salle furent hideux et les vocifrations
menaantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effraye.
Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacit dans les mesures
militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les lmens de
troubles et d'agitation se dissiprent et le calme parut renatre.

La victoire remporte par la magistrature excutive fut complte: le
Conseil des anciens rejeta la rsolution qui tait au Directoire la
facult d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.

Mais ce n'tait l que des moyens vasifs. La patrie tait rellement en
danger; des factions aigries dchiraient l'tat. La destitution de
Bernadotte, dguise sous l'apparence d'une dmission sollicite de sa
part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprter
dfavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique,
Bernadotte rpondit en ces termes  l'annonce officielle de sa retraite:
Je n'ai pas donn ma dmission _que l'on accepte_, et je rtablis ce
fait pour l'honneur de la vrit qui appartient aux contemporains et 
l'histoire.... Puis, annonant qu'il avait besoin de repos, il
sollicita son traitement de rforme que je crois avoir mrit,
ajouta-t-il, par vingt annes de services non interrompus.

Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande
division d'opinion qui rgnait et dans le Corps lgislatif et au
Directoire. Le vaisseau de l'tat, me disais-je souvent, flottera sans
direction jusqu' ce qu'il se prsente un pilote qui le fasse surgir au
port.[16]

[Note 16: Fouch nous prpare adroitement au 18 brumaire.
(_Note de l'diteur_.)]

Deux vnemens subits amenrent notre salut. D'abord la bataille de
Zurich, gagne par Massna, le 25 septembre, qui, en refoulant les
Russes et en prservant notre frontire, nous permit de nous traner
sans crise intrieure jusqu'au 16 octobre, jour o Bonaparte, dbarqu 
Frjus le 9, fit sa rentre dans Paris, aprs avoir viol les lois de la
quarantaine, prservatrices de la sant publique.

Ici arrtons-nous un moment. Le cours des vnemens humains, sans nul
doute, est soumis  une impulsion qui drive de certaines causes dont
les effets sont invitables. Inaperues par le vulgaire, ces causes
frappent plus ou moins l'homme d'tat; il les dcouvre soit dans
certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations
l'clairent et le guident. Voici ce qui m'tait arriv cinq ou six
semaines avant le dbarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que
deux employs de mes bureaux avaient dit, en discutant l'tat des
affaires, qu'on reverrait bientt Bonaparte en France. Je fis remonter 
la source, et je sus que cette espce de prophtie n'avait d'autre
fondement qu'un de ces clairs de l'esprit qui rentrent dans la
prvision involontaire. Cette ide me frappa.

Je sus bientt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en
pensaient. Ils taient persuads que si leurs lettres et leurs paquets
parvenaient en gypte, en dpit des croisires anglaises, Bonaparte
ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si
incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Ral, l'un
des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses
esprances. J'en fis part  Barras, et je le trouvai, sans avoir
l-dessus aucune ide fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pntr,
je fis, de mon ct, quelques dmarches, soit auprs des deux frres,
soit auprs de Josphine, dans la vue de me rendre les deux familles
favorables: elles taient divises. Je trouvai Josphine bien plus
accessible. On sait par quelle profusion irrflchie elle perptuait le
dsordre et la dtresse de sa maison: jamais elle n'avait un cu. Les
40,000 fr. de revenu que lui avait assurs Bonaparte avant son dpart ne
lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent,
qu'on levait  pareille somme, lui avaient t faits d'gypte, en moins
d'une anne. De plus. Barras me l'ayant recommande, je l'avais comprise
dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je
lui remis, de la main  la main, mille louis, galanterie ministrielle
qui acheva de me la rendre favorable[17]. Je savais par elle beaucoup de
choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec rserve;
frquentant plutt Gohier, alors prsident du Directoire, et recevant
chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frres, Joseph et
Lucien, avec qui elle tait fort mal. Ce que j'apprenais de diffrens
cts finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues.
Aussi tais-je comme prpar  cet vnement, au moment mme o tout le
monde en fut frapp de surprise.

[Note 17: Voici rellement l'homme habile, et on sait ce que vent
dire l'adjectif _habile_ en rvolution. (_Note de l'diteur_.)]

Il n'y aurait pas eu grand mrite  venir s'emparer d'un pouvoir
immense, offert au plus entreprenant, et  recueillir les fruits d'une
entreprise o il ne fallait que montrer de l'audace pour russir: mais
abandonner son arme victorieuse, traverser les flottes ennemies,
survenir tout--coup en temps opportun, tenir tous les partis en
suspens, se dcider pour le plus sr, tout peser, tout balancer, tout
matriser au milieu de tant d'intrts et de passions contraires, et
tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habilet, un caractre
tenace, une dcision prompte. Ce court intervalle qui spara l'arrive
de Bonaparte de la journe du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en
dcrire les particularits, ou plutt il faudrait la plume de Tacite.

Par un adroit calcul, Bonaparte s'tait fait prcder du bulletin de sa
victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas chapp que dans certaines
coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait
l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernires dpches venues d'gypte,
on remarquait chez Josphine et chez ses beaux-frres plus de mouvement
et d'hilarit. Ah! s'il allait nous arriver! me dit Josphine; cela ne
serait pas impossible; s'il avait reu  temps la nouvelle de nos
revers, il brlerait de venir tout rparer, tout sauver! Il n'y avait
pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout--coup
Bonaparte dbarque. Il excite le plus vif enthousiasme  son passage 
Aix, Avignon, Valence, Vienne, et  Lyon surtout: on aurait dit que
partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait
sous les auspices de la fortune. Annonce  Paris sur tous les thtres,
cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse
gnrale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte;
mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut
trs-favorable  ce retour inopin d'un grand homme. Ds-lors, il parut
se regarder comme un souverain qui tait reu dans ses tats. D'abord le
Directoire en prouva un secret dpit, et les rpublicains par instinct,
beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'arme d'Orient et violateur des lois
sanitaires, Bonaparte et t bris devant un gouvernement fort. Mais le
Directoire, tmoin de l'ivresse gnrale, n'osa pas svir; il tait
d'ailleurs divis. Comment et-il pu s'entendre sur une affaire aussi
grave, sans unanimit d'intention et de vues? Ds le lendemain,
Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en sance particulire, de
l'tat dans lequel il avait laiss l'gypte. L, s'efforant de
justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les
dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le
pommeau de son pe, qu'elle ne serait jamais tire que pour la dfense
de la rpublique et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut
convaincu; tant il tait dispos  s'abuser.

Se voyant accueilli et recherch par les gouvernans eux-mmes,
Bonaparte, bien rsolu de s'emparer de l'autorit, se crut sr de son
fait. Tout allait dpendre de l'habilet de ses manoeuvres. Il considra
d'abord l'tat des partis. Le parti populaire, ou celui du _Mange_,
dont Jourdan tait un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans
le vague d'une rvolution interminable. Venaient le parti des
spculateurs de rvolution, que Bonaparte appelait les _pourris_, et qui
avaient Barras  leur tte; puis les modrs ou les politiques conduits
par Sieyes, s'efforant de fixer les destines de la rvolution, pour en
tre les rgulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux
jacobins, quand mme ils lui eussent dfr la dictature? Mais aprs
avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitt vaincre sans eux.
Que pouvait lui offrir rellement Barras, autre chose qu'une planche
_pourrie_, selon l'expression mme de Bonaparte? Restait le parti de
Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se
servir que comme instrument de celui qui prtendait rester matre des
affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui et
l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et
pourtant il a russi, mais en abusant tout le monde, en abusant les
Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui taient les
seuls de bonne foi.

Il se forma d'abord une espce de conseil priv compos de ses frres,
de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Ral, Bruix, et
d'un autre personnage qui bientt l'emporta sur les autres par sa
dextrit; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcel par le parti
du mange, et forc d'abandonner le ministre, s'en faisait alors un
titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas tre
accueilli de Bonaparte  cause de l'expdition d'gypte, ou plutt pour
l'avoir conseille. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se
prsente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et
souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'oeil, voit tout le parti
qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre  nu les plaies du
gouvernement, qui le met au fait de l'tat des partis et de la porte de
chaque caractre. Il sait par lui que Sieyes, tranant  sa suite
Rogers-Ducos, mdite un coup d'tat; qu'il n'est occup que du projet de
substituer  ce qui existe un gouvernement de sa faon; que si d'un ct
il a contre lui les rpublicains les plus nergiques, qui se repentent
de l'avoir lu, de l'autre il a un parti tout form dont le foyer est au
Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas
mme Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de
l'autre; que ces deux derniers, attachs aveuglment  l'ordre actuel
des choses, penchent pour les rpublicains ardens et mme pour les
jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractre ils disposeraient 
leur gr du Conseil des cinq cents, et mme d'une bonne partie de
l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres
conseillers le lui confirment. Quant  lui, rien ne perce encore de ses
vritables desseins. Il montre en apparance un grand loignement pour
Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'panchement et d'intimit
pour Gohier et Moulins; il va jusqu' leur proposer de se dfaire de
Sieyes,  la condition d'tre lu  sa place. Mais n'ayant pas l'ge
voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant
peut-tre son ambition, restent inflexibles sur l'ge. C'est alors sans
doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y
emploie Chnier, et Chnier y emploie Daunou. Dans une premire
confrence entre lui, Daunou, Sieyes et Chnier, il leur donne
l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de
se contenter d'tre le premier officier de l'autorit excutive: je
tiens ceci de Chnier lui-mme.

Ce fut immdiatement aprs cette confrence que se formrent les
premiers conciliabules de dputs, tantt chez Lemercier, tantt chez
Frgeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre
frre Lucien. Vous ne le connaissez pas; disait-il  ceux qui voulaient
lui confier toute la direction du mouvement qui se prparait; vous ne le
connaissez pas; une fois l, il se croira dans son camp; il commandera
tout, voudra tre tout.

Mais huit jours plus tard la coopration de Lucien fut ardente,
nergique. Comme chez tant d'autres la dfiance rpublicaine fut
assoupie par l'appt des honneurs et des richesses.

On a prtendu que je n'avais t pour rien dans ces trames salutaires;
que j'avais louvoy, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une
grande souplesse. Certes, le moment o j'cris n'est pas favorable pour
revendiquer l'honneur d'avoir contribu  lever Bonaparte; mais j'ai
promis la vrit, et j'prouve  la dire une satisfaction qui l'emporte
sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les dsappointemens de
l'espoir tromp.

La rvolution de Saint-Cloud aurait chou si je lui avais t
contraire; je pouvais garer Sieyes, donner l'veil  Barras, clairer
Gohier et Moulins; je n'avais qu' seconder Dubois de Cranc, le seul
ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidit de ma
part  ne pas prfrer un avenir  rien du tout. Mes ides taient
fixes. J'avais jug Bonaparte seul capable d'effectuer les rformes
politiques imprieusement commandes par nos moeurs, nos vices, nos
carts, nos excs, nos revers et nos funestes divisions.

Certes, Bonaparte tait trop rus pour me dvoiler tous ses moyens
d'excution et se mettre  la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit
assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'tais dj
que les destines de la France taient dans ses mains.

Dans deux confrences chez Ral, je ne lui dissimulai pas les obstacles
qu'il avait  vaincre. Ce qui le proccupait, je le savais: c'tait
d'avoir  combattre l'exaltation rpublicaine  laquelle il ne pouvait
opposer que des modrs ou des baonnettes. Lui-mme me parut alors,
politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs 
craindre le sort de Csar, sans en avoir ni le brillant ni le gnie.

Mais, d'un autre ct, quelle diffrence entre lui, Lafayette et
Dumouriez! Tout ce qui avait manqu  ces deux hommes d'pe de la
rvolution, il le possdait pour la matriser ou s'en emparer.

Dj tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui.
Son retour, sa prsence, sa renomme, la foule de ses adhrens, son
immense crdit dans l'opinion publique, inspiraient des inquitudes aux
amans ombrageux de la libert et de la rpublique. Les deux Directeurs,
Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforaient de le captiver 
force d'gards et de tmoignages de confiance. Ils proposrent  leurs
collgues de lui dfrer le commandement de l'arme d'Italie. Sieyes s'y
opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour
n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui
donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. L, son
ton ferme et lev fit voir qu'il tait au-dessus de la crainte. Gohier,
prsident du Directoire, lui laissant le choix d'une arme, il rpondit
froidement  ses instances. Je vis bien qu'il balanait s'il ferait sa
rvolution avec Barras ou avec Sieyes.

Ce fut alors que je lui fis sentir la ncessit d'agir au plus vite, en
le portant  se dfier de Sieyes et  se rapprocher de Barras, tant
j'aurais voulu qu'il l'associt  sa politique. Ayez Barras, lui
dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan,
Augereau, et entranez Sieyes. Je crus un moment que mes insinuations
et celles de Ral triompheraient de son loignement pour Barras; il fut
mme jusqu' nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en
recevoir. Nous avertmes Barras, qui lui envoya une invitation  dner
pour le lendemain: c'tait le 8 brumaire. Le soir, Ral et moi nous
allmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le rsultat de sa
confrence avec Barras. Nous y trouvmes Talleyrand et Roederer. Sa
voiture ne tarde pas  se faire entendre: il parat. Eh bien! nous
dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est
impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un prsident de
la rpublique; mais c'est lui qui veut l'tre. Quelle ridicule
prtention! Et il masque son dsir hypocrite en proposant d'investir de
la magistrature suprme, devinez qui? Hdouville, vraie mchoire. Cette
seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-mme qu'il
veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien  faire avec un
tel homme.

Je convins qu'il n'y avait l rien de faisable; mais je dis que je ne
dsesprais pourtant pas de faire sentir  Barras qu'il y aurait moyen
de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Ral et
moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous
l'amenerions vraisemblablement  des dispositions plus raisonnables, en
lui dmontrant qu'ici la ruse tait hors de saison, et qu'il ne pourrait
rien faire de mieux que d'associer ses destines  celles d'un grand
homme. Nous nous faisions fort, ajoutmes-nous, de l'amener  notre
suite. Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courmes chez Barras. Il
nous dit d'abord qu'il tait tout simple qu'il chercht et voult des
garanties que Bonaparte ludait sans cesse; nous l'effraymes, en lui
faisant le tableau vridique de l'tat des choses et de l'ascendant
qu'exerait dj le gnral sur tout le gouvernement. Il en convint et
nous promit d'aller ds le lendemain, de bonne heure, se mettre  sa
disposition. Il tint parole, et parut persuad,  son retour, qu'on ne
pourrait rien entreprendre sans lui.

Mais dj Bonaparte s'tait dcid pour Sieyes; il avait pris avec lui
des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous cts, il tait le
matre de choisir l'intrigue la plus utile  sa politique et  son
ambition. D'un ct, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il
tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchans. Moi-mme, je
ne fus plus gures instruit de ses intentions et de ses oprations que
par Ral, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de
garantie mutuelle.

A compter du 9 brumaire, la conjuration se dveloppa rapidement: chacun
fit des recrues. Talleyrand donna Smonville, et, parmi les gnraux
marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot;
il prta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commena
sourdement  pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux rgimens
de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat
et Leclerc furent employs  gagner les chefs des corps,  sduire les
principaux officiers. Indpendamment de ces trois gnraux, de Berthier
et de Marmont, on put compter bientt sur Serrurier et sur Lefvre; on
s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abngation dont il eut
ensuite  se repentir, avoua que Bonaparte tait l'homme qu'il fallait
pour rformer l'tat; il le dsigna, de son propre mouvement, pour jouer
le premier rle qu'on lui avait destin, et pour lequel il n'avait
lui-mme ni vocation ni assez d'nergie politique.

De son ct, le plus actif et le plus adroit des conjurs, Lucien,
second par Boulay de la Meurthe et par Rgnier, se concertait avec les
dputs les plus influens dvous  Sieyes. Dans ces conciliabules
figuraient Chazal, Frgeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun,
Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Prfeln, Vimar,
Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.

Les conjurs des deux Conseils dlibraient sur le mode le plus
convenable et le plus sr d'excution, quand Dubois de Cranc alla
dnoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant
qu'on fit arrter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de prsider
lui-mme  l'accomplissement de tout ordre du Directoire  cet effet.
Mais les deux Directeurs se croyaient tellement srs de Bonaparte,
qu'ils se refusrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la
guerre. Ils exigrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir  Barras et
de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait
tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez
Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on
conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et
chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni
Gohier, ni Moulins, Dubois de Cranc leur dpcha au Luxembourg un agent
de police au fait de la trame, et qui la leur rvla toute entire.
Gohier et Moulins, aprs l'avoir entendu, le mettent en charte prive,
pour confrer sur ses rvlations. Cet homme, inquiet d'un procd dont
il ne conoit pas le motif, troubl, assig de terreur, s'vade par
une fentre et vient me tout divulguer. Son vasion et mes contre-mines
effacent bientt auprs des deux Directeurs l'impression qu'avait faite
la dmarche de Dubois de Cranc, dont j'avertis Bonaparte.

Aussitt l'impulsion est donne. Lucien runit Boulay, Chazal, Cabanis,
mile Gaudin, et assigne  chacun son rle. C'est dans la maison de
campagne de Mme Rcamier, prs Bagatelle, que Lucien va combiner les
mesures lgislatives qui doivent concider avec l'explosion militaire.
La prsidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des
principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes
passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdment pris
de Mme Rcamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait
d'autant plus malheureux, qu'ayant touch son coeur, il ne pouvait
souponner la cause de ses rigueurs dsolantes. Dans le tumulte de ses
sens et dans son dlire, il ne perdit rien de son activit et de son
nergie politique. Celle qui possdait son coeur put y tout lire et fut
discrte.

On avait aussi arrt que pour mieux couvrir et masquer la trame, on
donnerait  Bonaparte, par souscription, un banquet solennel o seraient
appels l'lite des autorits premires et des dputs pris dans les
deux partis. Le banquet eut lieu; mais dpourvu de gat et sans
enthousiasme; il y rgna un froid morne, un air de contrainte; les
partis s'observaient. Bonaparte, embarrass de son rle, s'clipsa de
bonne heure, laissant les convives en proie  leurs rflexions. D'accord
avec Lucien, Bonaparte eut, ds le 15 brumaire, avec Sieyes, une
entrevue dans laquelle furent discutes les dispositions pour la journe
du 18. Il s'agissait de faire disparatre le Directoire et de disperser
le Corps lgislatif, mais sans violences, par des voies en apparence
lgales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la
supercherie et de l'audace. On arrta d'ouvrir le drame par un dcret du
Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps lgislatif 
Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la runion des deux Conseils
avait surtout pour objet d'carter toute possibilit de mouvement
populaire, et de donner la facult de pouvoir faire agir les troupes
d'une manire plus sre, hors du contact de Paris. En consquence de ce
qui fut arrt entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des
principaux conjurs, tenu  l'htel de Breteuil, donna, le 16, au
prsident du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernires instructions.
Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans
la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18,  dix heures du matin.
Le signal fut donn aussitt  la commission des inspecteurs du mme
Conseil, prside par le dput Cornet.

L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens
de transfrer les deux Conseils hors de Paris. C'tait un coup d'tat
dj propos  Sieyes par Baudin des Ardennes avant mme l'arrive de
Bonaparte. Baudin tait alors prsident de la commission des inspecteurs
des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une
grande part  la rdaction de la constitution; mais, dgot de son
ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'tait aperu toutefois
qu'il fallait un bras pour agir, c'est--dire un gnral capable de
diriger la partie militaire d'un vnement qui pouvait prendre un
caractre grave. On en avait ajourn l'excution. A la nouvelle du
dbarquement du Bonaparte, Baudin, frapp de l'ide que la Providence
envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans
la nuit mme abm dans la joie. Le dput Cornet venait de lui succder
dans la prsidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue
le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni
l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppla par un grand zle
et beaucoup d'activit.

Ce qu'il importait, c'tait de neutraliser Gohier, prsident du
Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage  dner chez
lui le 18, avec sa femme et ses frres. D'un autre ct, il fait inviter
 djeuner, pour le mme jour,  huit heures du matin, les gnraux et
les chefs des corps; annonant aussi qu'il recevra la visite et les
hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde
nationale qui sollicitaient en vain d'tre admis en sa prsence depuis
son retour.

Un seul obstacle inquitait, c'tait l'intgrit du prsident Gohier,
qui, dsabus  temps, pouvait runir autour de lui tout le parti
populaire et les gnraux opposs  la conjuration. A la vrit,
j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sret, on imagina
d'attirer le prsident du Directoire dans un pige. A minuit, Mme
Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugne Beauharnais,
l'invitation amicale de venir djeuner chez elle avec sa femme,  huit
heures du matin. Elle a, lui crit-elle, des choses essentielles  lui
communiquer. Mais l'heure parait suspecte  Gohier, et, aprs le dpart
d'Eugne, il dcide que sa femme se rendra seule  l'invitation.

Dj Cornet, qui prside  la commission des Anciens, fait procder
mystrieusement dans ses bureaux  la convocation clandestine, pour cinq
heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration,
ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de
l'autre Conseil taient en permanence. La convocation ostensible des
dputs des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la
convocation des dputs des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil
allait se trouver dans l'obligation de lever la sance aprs la simple
lecture du dcret de translation dont le vote tait assur aux Anciens.
J'avais tout dispos pour tre averti  temps de ce qui se passerait,
soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit
heures du matin, j'apprends que le prsident de la commission des
Anciens, aprs avoir form, par sa convocation extraordinaire, une
majorit factice, vient,  la suite d'une harangue boursouffle o il a
reprsent la rpublique dans le plus grand pril, de faire la motion de
transfrer  Saint-Cloud le Corps lgislatif, et de dfrer  Bonaparte
le commandement en chef des troupes. On m'annonce en mme temps que le
dcret va passer. Je monte aussitt dans ma voiture; je vais d'abord aux
Tuileries; l j'apprends que le dcret est rendu, et vers les neuf
heures j'arrive  l'htel du gnral Bonaparte, dont la cour tait dj
occupe militairement. Toutes les avenues taient remplies d'officiers
et de gnraux, et l'htel n'tait point assez vaste pour contenir la
foule des amis et des adhrens. Tous les corps de la garnison de Paris
et de la division avaient envoy des officiers prendre ses ordres.
J'entrai dans le cabinet ovale o se tenait Bonaparte; il attendait
impatiemment avec Berthier et le gnral Lefvre, la rsolution du
Conseil des anciens. Je lui annonai que le dcret de translation qui
lui dfrait le commandement en chef venait d'tre rendu et qu'il allait
lui tre apport  l'instant mme. Je lui ritrai mes protestations de
dvouement et de zle, en le prvenant que je venais de faire fermer les
barrires, d'arrter le dpart des courriers et des diligences. Tout
cela est inutile, me dit-il, en prsence de plusieurs gnraux qui
entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves
accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation
que j'agis; je saurai faire respecter le dcret du Conseil et maintenir
la tranquillit publique. A l'instant mme, Josphine survient et lui
annonce d'un air contrari que le prsident Gohier envoie sa femme, mais
qu'il ne viendra pas lui-mme. Qu'on lui fasse crire, par Mme
Gohier, de venir au plus vte, s'crie Bonaparte. Peu de minutes aprs,
arrive le dput Cornet, tout fier de remplir auprs du gnral les
fonctions de messager d'tat. Il lui apportait le dcret qui remettait
dans ses mains le sort de la rpublique.

Bonaparte, sortant aussitt de son cabinet, fait connatre  ses
adhrens le dcret qui l'investit du commandement en chef; puis, se
mettant  la tte des gnraux, des officiers suprieurs et de 1,500
chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se
met en marche vers les Champs-lyses, aprs m'avoir recommand d'aller
savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le dcret de
translation.

J'allai d'abord  mon htel, o je donnai l'ordre de placarder une
proclamation, signe de moi, dans le sens de la rvolution qui venait de
commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.

Il tait un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et
Gohier, formant la majorit du Directoire, dans une ignorance complte
de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forant la consigne du
palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la
premire que Bonaparte venait d'agir sans lui. Que voulez-vous, s'cria
l'indolent picurien, cet homme-l (dsignant Bonaparte par une pithte
grossire) nous a tous mis dedans. Toutefois, dans l'espoir de
ngocier, il lui envoie son secrtaire intime, Botot, pour lui demander
modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte  la
tte des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reoit cette
rponse dure: Dites  cet homme que je ne veux plus le voir! On venait
de lui dtacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa dmission.

Entr dans les appartemens du Luxembourg, j'annonai au prsident le
dcret qui transfrait les sances du Corps lgislatif au chteau de
Saint-Cloud. --Je suis fort tonn, me dit Gohier avec humeur, qu'un
ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des
anciens.--J'ai pens, rpondis-je, qu'il tait de mon devoir de vous
donner connaissance d'une rsolution si importante, et en mme temps
j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il tait
bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix mue, de ne pas nous
laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amen une semblable
rsolution: elle n'est sans doute que le prlude de tout ce qu'on s'est
propos d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en
votre qualit de ministre de la police vous auriez d pntrer et nous
faire connatre.--Mais les rapports n'ont pas manqu au Directoire, lui
dis-je; je me suis mme servi de voies dtournes, voyant que je n'avais
pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux
avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mnie qu'est parti le
coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont dj runis  la
commission des inspecteurs des Anciens.--La majorit est au Luxembourg,
reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres  donner, il en
confiera l'excution  des hommes dignes de de sa confiance. Je me
retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collgues
Barras et Moulins. J'tais  peine dans ma voiture, que je vis arriver
le messager des Anciens apportant au prsident la communication du
dcret de translation  Saint-Cloud. Gohier monte aussitt chez Barras,
et lui fait promettre de se joindre  lui et  Moulins dans la salle des
dlibrations, pour aviser  un parti quelconque.

Mais telle tait la perplexit de Barras, qu'il tait incapable
d'adopter une rsolution nergique. En effet, il ne tarda pas de mettre
en oubli sa promesse  Gohier quand il vit entrer chez lui les deux
envoys de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargs de ngocier sa
retraite du Directoire. Ils lui dclarent d'abord que Bonaparte est
dtermin  employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son
pouvoir, s'il essaie de faire la moindre rsistance pour entraver ses
projets. Aprs l'avoir ainsi effray, les deux habiles ngociateurs lui
font les plus belles promesses s'il consent  donner sa dmission.
Barras se rcrie, mais il cde enfin aux argumens de deux hommes adroits
et souples; ils lui ritrent l'assurance que rien ne lui manquera pour
mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir
qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rdige, que
Barras tait cens adresser  la lgislature pour lui notifier sa
rsolution de descendre  la vie prive. Plac ainsi entre la crainte et
l'esprance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'tant mis
ainsi  la discrtion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit
pour sa terre de Gros-bois, escort et surveill par un dtachement de
dragons.

Ainsi,  neuf heures du matin, il n'y avait dj plus de majorit au
Directoire. Arrive Dubois de Cranc, qui, persistant dans son
opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrter
avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurs, se
chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrter Bonaparte et Murat sur
la route mme de Saint-Cloud. Peut-tre Moulins et Gohier, dsabuss
enfin, eussent-ils cd aux vives instances de Dubois de Cranc, si
Lagarde, secrtaire gnral du Directoire, qui tait gagn, n'et
dclar qu'il se refuserait  contresigner tout arrt qui ne runirait
pas la majorit du Directoire. Au surplus, dit Gohier refroidi par
cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une rvolution 
Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualit de prsident, les sceaux de la
rpublique. Moulins ajouta que Bonaparte devait dner avec lui chez
Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur.

J'avais jug depuis long-temps la porte de ces hommes si peu faits
pour gouverner l'tat; rien n'tait comparable  leur aveuglement et 
leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mmes.

Dj les vnemens se dveloppaient. Bonaparte  cheval, suivi d'un
nombreux tat-major, s'tait dirig d'abord aux Champs-lyses, o
plusieurs corps taient en bataille. Aprs s'tre fait reconnatre pour
leur gnral, il s'tait port au Tuileries. Le temps tait magnifique,
et l'on put dployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-lyses,
soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut
transform en parc d'artillerie, et o l'affluence devint excessive.
Bonaparte fut salu aux Tuileries par les acclamations des citoyens et
des soldats. S'tant prsent avec une suite militaire  la barre du
Conseil des anciens, il luda de prter le serment constitutionnel;
puis, descendant du chteau, il vint haranguer les troupes disposes 
lui obir. L, il apprend que le Directoire est dsorganis; que Sieyes
et Roger-Ducos sont venus dposer leur dmission  la commission des
inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la
majorit, est  la veille de souscrire aux conditions de sa retraite.
Passant aux commissions des inspecteurs runies, le gnral y trouve
Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs dputs de leur parti. Survient Gohier,
prsident du Directoire, avec son collgue Moulins, et qui tous deux
refusent leur adhsion  ce qui se passe. Une explication s'engage entre
Gohier et Bonaparte. Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point
hostiles; la rpublique est en pril... il faut la sauver... _je le
veux!_... Au mme instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine
remuait excit par Santerre. C'tait le parent de Moulins; Bonaparte se
tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: qu'il
enverrait tuer Santerre par un dtachement de cavalerie, s'il osait
bouger. Moulins rassura Bonaparte, en dclarant que Santerre ne
pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce
n'tait plus l le chef d'insurrection de 1792. Je rptai moi-mme
qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je
rpondais de la tranquillit de Paris. Gohier et Moulins, voyant que
l'impulsion est donne, que le mouvement est irrsistible, rentrent au
Luxembourg pour tre tmoins de la dfection de leurs gardes. Tous deux
y sont bientt assigs par Moreau, car dj Bonaparte a prescrit des
dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorits
et tous les tablissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une
colonne pour investir le Luxembourg; il a donn au gnral Lannes le
commandement des troupes charges de la garde du Corps lgislatif; il a
envoy Murat en toute hte pour occuper Saint-Cloud, tandis que
Serrurier reste en rserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans
obstacles, ou du moins aucune opposition n'clate dans la capitale o la
rvolution semble avoir l'assentiment universel.

Le soir on tint conseil  la commission des inspecteurs, soit afin de
prparer les esprits aux vnemens qui le lendemain devaient clore,
soit pour rgler ce qui devait se passer  Saint-Cloud. J'tais prsent,
et l je vis pour la premire fois  dcouvert et en prsence les deux
partis unis dans le mme but, mais dont l'un semblait dj s'effrayer de
l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop
s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou
tout ce qu'il faisait proposer par ses frres sentait la dictature du
sabre. Les hommes de la lgislature qui s'taient jets dans son parti,
venaient me prendre  part et m'en faire la remarque. Mais, c'est fait,
leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du gnral
Bonaparte, c'est vous-mmes qui le lui avez dfr, et vous ne pourriez
faire un pas sans sa dictature. Je vis bientt que la plupart aurait
voulu rtrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timors se
mirent  l'cart, et quand on fut dbarrass des incertains et des
peureux, on convint de l'tablissement de trois consuls provisoires,
savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la
proposition de faire arrter une quarantaine de meneurs opposans ou
supposs tels. Je fis dire  Bonaparte par Ral de n'y point consentir,
et, dans ses premiers pas dans la carrire du pouvoir suprme, de ne pas
se rendre l'instrument des fureurs d'un prtre haineux. Il me comprit,
et allgua que l'expdient tait trop prmatur; qu'il n'y aurait ni
opposition, ni rsistance. Vous verrez demain  Saint-Cloud, lui dit
Sieyes, d'un air piqu.

J'avoue que je n'tais pas moi-mme trs-rassur sur l'issue de la
journe du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les
informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les
moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorit parmi les
membres des deux Conseils, presque tous tant frapps de l'ide qu'on
voulait dtruire la constitution pour tablir le pouvoir militaire. Mme
une grande partie des affilis repoussaient la dictature et se
flattaient de la conjurer. Mais dj Bonaparte exerait une influence
immense hors et dans la sphre de ces autorits chancelantes;
Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhraient  sa
rvolution, et son nom parmi les soldats tait un vrai talisman.

Son conseil priv donna pour meneurs aux dputs des Anciens, Regnier,
Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux dputs du Conseil
des cinq cents, dvous au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la
Meurthe, mile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur ct, les membres
opposans des deux Conseils, runis aux coryphes du _Mange_, passrent
la nuit en conciliabules.

Le lendemain de bonne heure, la route de Paris  Saint-Cloud fut
couverte de troupes, d'officiers  cheval, de curieux, de voitures
remplies de dputs, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles
pour les deux Conseils venaient d'tre prpares  la hte. On s'aperut
bientt que le parti militaire dans les deux Conseils tait rduit  un
petit nombre de dputs plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de
choses.

J'tais rest  Paris, sigeant dans mon cabinet, avec toute ma police
en permanence, ayant l'oeil  tout, recevant et examinant moi-mme les
rapports. J'avais dtach  Saint-Cloud un certain nombre d'missaires
adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages
qui leur taient dsigns, et d'autres agens qui, se relevant de
demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'tat des choses. Je
fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite
circonstance qui pouvait influer sur le dnouement prvu; j'tais fix
dans l'ide que l'pe seule trancherait le noeud.

La sance s'ouvrit aux Cinq cents que prsidait Lucien Bonaparte, par un
discours insidieux d'mile Gaudin, tendant  faire nommer une commission
charge de prsenter de suite un rapport sur la situation de la
rpublique. mile Gaudin, dans sa motion concerte, demandait en outre
qu'on ne prt aucune dtermination quelconque avant d'avoir entendu le
rapport de la commission propose. Boulay de la Meurthe tenait dj le
rapport tout prt.

Mais  peine mile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une
effroyable tempte agita toute la salle. Les cris de _vive la
constitution!... point de dictature!...  bas le dictateur!_ se firent
entendre de tous cts. Sur la motion de Delbrel, appuye et dveloppe
par Grandmaison, l'assemble se levant toute entire aux cris de _vive
la rpublique_! dcida qu'elle renouvellerait individuellement le
serment de fidlit  la constitution. Ceux mmes qui taient venus avec
le projet form de la dtruire, prtrent le serment.

La salle des Anciens tait presque aussi agite; mais l le parti Sieyes
et Bonaparte, qui voulait se hter d'riger un gouvernement provisoire,
tablit en fait par une fausse dclaration du sieur Lagarde, secrtaire
gnral du Directoire, que tous les Directeurs avaient donn leur
dmission. Aussitt les opposans demandent qu'on s'occupe du
remplacement des dmissionnaires dans les formes prescrites.

Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre
en scne. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens.
L, dans une harangue verbeuse et entrecoupe, il dclare qu'il n'y a
plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la
rpublique. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre
de choses, il proteste qu'il ne veut tre,  l'gard de la magistrature
qu'on va nommer, que le bras charg de la soutenir et de faire excuter
les ordres du Conseil.

Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut dbite sans
ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le gnral,
qui tantt s'adressait aux dputs, tantt se tournait vers les
militaires rests  l'entre de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_!
et l'assentiment de la majorit des Anciens l'ayant rassur, il sortit
dans l'espoir de faire la mme impression sur l'autre Conseil. Il
n'tait pas sans apprhension, sachant ce qui s'y tait pass et avec
quel enthousiasme on y avait jur fidlit  la constitution
rpublicaine. Un message au Directoire venait d'y tre dcrt. On
faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de
la translation  Saint-Cloud, lorsqu'on reut la dmission du directeur
Barras transmise par l'autre Conseil. Cette dmission, ignore
jusqu'alors, causa un grand tonnement dans l'assemble. On la regarda
comme le rsultat d'une profonde intrigue. Au moment mme o l'on
agitait la question de savoir si la dmission tait lgale et formelle,
arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre
eux, il s'avance et laisse le reste  l'entre de la salle. Enhardi par
la rception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fivre
rpublicaine qui agitait les Cinq cents. Mais  peine a-t-il pntr
dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemble. Tous
les membres debout, font clater par des cris la profonde impression que
leur cause l'apparition des baonnettes et du gnral qui vient
militairement dans le temple de la lgislature: Vous violez le
sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs
dputs.--Que faites-vous, tmraire? lui crie Bigonnet.--C'est donc
pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem. En vain Bonaparte arriv 
la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend
rpter les cris de _vive la constitution!... vive la rpublique!_ De
tous cts on l'apostrophe. _A bas le Cromwell!  bas le dictateur! 
bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ s'crient les dputs les plus
furieux; quelques-uns s'lancent sur lui et le repoussent. Tu feras
donc la guerre  ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de
son poignard. Les grenadiers, voyant plir et chanceler leur gnral,
traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans
leurs bras et on l'emporte. Ainsi dgag, la tte perdue, il remonte 
cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud,
crie  ses soldats: Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors
la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnrable, que je suis le
dieu de la foudre!

Murat l'ayant joint sur le pont: Il n'est pas raisonnable, lui dit-il,
que celui qui a triomph de tant d'ennemis puissans redoute des
bavards.... Allons, gnral, du courage et la victoire est  nous!
Bonaparte alors tourne bride, et se prsente de nouveau  ses soldats,
cherchant  exciter les gnraux  en finir par un coup de main. Mais
Lannes, Serrurier, Murat lui-mme, se montrent peu disposs d'abord 
diriger les baonnettes contre la lgislature.

Cependant le plus effroyable tumulte rgnait dans la salle. Ferme au
fauteuil de la prsidence, Lucien faisait de vains efforts pour rtablir
le calme, demandant avec instance  ses collgues que son frre ft
rappel, entendu; et n'obtenant d'autre rponse que des cris: _hors la
loi! aux voix la mise hors la loi contre le gnral Bonaparte!_ On alla
jusqu' le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son
frre. Lucien indign quitte le fauteuil, abdique la prsidence et en
dpose les marques. Il descendait  peine de la tribune, que des
grenadiers arrivent, l'enlvent et l'emmnent au dehors. Lucien interdit
apprend que c'est par ordre de son frre, qui l'appelle  son secours,
dcid  employer la force pour dissoudre la lgislature. Tel tait
l'avis de Sieyes; relgu dans une chaise attele de six chevaux de
poste, il attendait l'issue de l'vnement  la grille de Saint-Cloud.
Il n'y avait plus  balancer. Ples et tremblans, les plus zls
partisans de Bonaparte taient ptrifis, tandis que les plus timides se
dclaraient dj contre son entreprise. On remarquait Jourdan et
Augereau se tenant  l'cart, piant l'instant favorable d'entraner les
grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et
Talleyrand, venus  Saint-Cloud avec Roederer, avaient jug, ainsi que
moi que, le parti n'avait _ni bras ni tte_. Lucien, inspirant 
Bonaparte toute son nergie, monte  cheval, et, en sa qualit de
prsident, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemble.
Il entrane les grenadiers, qui se portent en colonnes serres,
conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel
Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et
aux cris des soldats, les dputs sautent par les fentres, jettent leur
toge et se dispersent.

Tel fut le dnouement de la journe de Saint-Cloud (19 brumaire, 10
novembre). Bonaparte en fut particulirement redevable  l'nergie de
son frre Lucien,  la dcision de Murat, et peut-tre  la faiblesse
des gnraux qui, lui tant opposs, n'osrent se montrer  visage
dcouvert.

Mais il fallait rendre nationale une journe anti-populaire, o la force
avait triomph d'une cohue de reprsentation qui n'avait montr ni
vritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire
appellera le triomphe de l'usurpation militaire.

Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe,
qui taient l'me de l'entreprise, dcident qu'il faut se hter de
rassembler les dputs de leur parti errans dans les appartemens et dans
les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent  leur
recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en
Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientt un dcret
d'urgence portant que le gnral Bonaparte, les officiers gnraux et
les troupes qui l'ont second ont bien mrit de la patrie. Les meneurs
arrtent ensuite qu'on tablira en faits, dans les journaux du
lendemain, que plusieurs dputs ont voulu assassiner Bonaparte et que
la majorit du Conseil a t domine par une minorit d'assassins.

Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concert aussi
entre les meneurs pour servir de fondement lgal  la rvolution
nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission
consulaire excutive compose de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte;
ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du
parti populaire, parmi lesquels figurait le gnral Jourdan; il
tablissait en outre une commission lgislative de cinquante membres
pris galement dans l'un et l'autre Conseil,  l'effet de prparer un
nouveau travail sur la constitution de l'tat. Apport du conciliabule
des Cinq cents au Conseil des anciens, pour tre transform en loi, cet
acte n'y fut vot que par la minorit, la majorit tant reste morne et
silencieuse. Ainsi l'tablissement intermdiaire du nouvel ordre de
choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la
lgislature, qui d'eux-mmes se dclarrent aptes aux emplois de
ministres, d'agens diplomatiques et de dlgus de la commission
consulaire.

Bonaparte, avec ses deux collgues, vint prter serment dans le sein du
Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin,
le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais
du Luxembourg.

J'avais pressenti que toute l'autorit de ce triumvirat excutif
tomberait dans les mains de celui qui tait dj investi du pouvoir
militaire. Il n'y eut plus aucun doute, aprs la premire sance que
tinrent dans la nuit mme, les trois consuls. L, Bonaparte se saisit en
matre du fauteuil du prsident que Roger-Ducos ni Sieyes n'osrent lui
disputer. Roger, dj gagn, dclara que Bonaparte seul pouvait sauver
la chose publique, et qu'il serait dsormais de son avis en toute
chose. Sieyes se tut en se mordant les lvres. Bonaparte le sachant
avide, lui abandonna le trsor priv du Directoire: il contenait 800,000
francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne
laissa qu'une centaine de mille francs  son collgue Roger-Ducos. Cette
petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que
Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires
civiles. Mais voyant, ds la premire sance, Bonaparte disserter sur
les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'arme, sur la
politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui,
en prsence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de
Chazal: Messieurs vous avez un matre!

Il tait facile de voir qu'un prtre dfiant, avide, gorg d'or,
n'oserait pas lutter long-temps avec un gnral actif, jeune, d'une
renomme immense et dj matre du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait
d'ailleurs aucune des qualits qui auraient pu lui assurer une haute
influence sur une nation fire et belliqueuse. Son seul titre de prtre
et loign de lui l'arme; ici la ruse ne pouvait plus balancer la
force. En voulant en faire l'essai  mon gard, Sieyes choua.

On mit en dlibration, ds la seconde sance que tinrent les consuls,
le changement de ministre. On nomma d'abord le secrtaire gnral de la
commission excutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le
premier appel comme ministre de la guerre; il remplaa Dubois de Cranc
 qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert
Lindet cda les finances  Gaudin, ancien premier commis dvou 
Bonaparte; Cambacrs fut laiss  la justice. Au ministre de la marine
on remplaa Bourdon par Forfait; et  l'intrieur Quinette par le
gomtre Laplace; on rserva _in petto_ les affaires trangres 
Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de
manteau. Quand on en vint  la police, Sieyes, allguant des motifs
insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'tait son homme.
Bonaparte objecta que je m'tais bien conduit au 18 brumaire, et que
j'avais donn assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favoris
le dveloppement de ses dispositions prliminaires, mais encore, au
moment de la crise, j'tais parvenu  paralyser l'action de plusieurs
dputs et de quelques gnraux qui auraient pu nuire au succs de la
journe. A peine m'avait-il t connu, que j'avais fais placarder, la
nuit mme dans tout Paris, une affiche d'entire adhsion et
d'obissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au
ministre le plus important sans doute, malgr Sieyes, et en dpit des
intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.

Bonaparte jugea mieux l'tat des choses; il sentit qu'il lui fallait
encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de
vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'tait pas trop que d'avoir
sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit
galement que son intrt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il
croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son
collgue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soire
mme de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police
voyait bien et voyait juste.

Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se
dchaner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il
disait  Bonaparte que l'opinion, empoisonne par les jacobins, devenait
dtestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il
fallait svir. Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de
reprsenter la salutaire journe de Saint-Cloud! A les en croire elle
n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et
l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une
effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19
brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonns de leurs
collgues, et qui, dpourvus de majorit, n'en consacrent pas moins
l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne
faut pas qu'on nous trane ainsi dans la boue, car si nous tions avilis
nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que
c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rnes du
gouvernement; d'autres assurent que le gnral Bonaparte va jouer le
rle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les
autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut svir pour
que l'opinion publique ne soit pas laisse  la merci des royalistes et
des anarchistes. Les derniers sont videmment les plus dangereux, les
plus acharns contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper
d'abord. C'est surtout dans le dbut qu'un nouveau pouvoir doit montrer
de la force. A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua
qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut
public et de sret gnrale; il entrana Bonaparte. On avait dclar,
le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes
de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former
une liste de proscrits. Ce mme jour les consuls prirent un arrt qui
condamnait cinquante-neuf des principaux opposans  la dportation sans
jugement pralable, trente-sept  la Guiane franaise et vingt-deux 
l'le d'Olron. Sur ces listes se trouvaient accols  des noms dcris
et odieux, des noms de citoyens estims et recommandables. Ce que
j'avais annonc aux consuls arriva; l'opinion publique dsapprouva
hautement, et de la manire la plus forte, cette proscription
impolitique et inutile.

Il fallut cder; on commena par des exceptions. Je sollicitai et
j'obtins la libert de plusieurs dputs proscrits. Je fis sentir
combien la France et l'arme seraient choques de voir perscuter, 
cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagn la bataille
de Fleurus et dont la probit tait intacte. Le proscripteur Sieyes
voyant Bonaparte branl, n'osa plus poursuivre l'excution d'une mesure
odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapporte, et l'on se
borna, sur ma proposition,  placer les opposans sous la surveillance de
la haute police.

Les trois consuls sentirent alors combien il leur tait ncessaire de
mnager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de
nature  leur mriter la confiance publique. Ils s'empressrent de
rvoquer la loi des otages et l'emprunt forc si criant.

Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journe
du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant
une vrit historique; ce fut alors un fait qui dcida le procs entre
le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.

Les rpublicains rigides, les amans ombrageux de la libert virent seuls
avec chagrin l'avnement de Bonaparte  la magistrature suprme. Ils en
tirrent tout d'abord les consquences et les prsages les plus
sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous
en assignerons les causes.

Je m'tais dclar contre les proscriptions et contre toute mesure
gnrale; j'avais dit aux consuls toute la vrit. Sr dsormais de mon
crdit, et me voyant affermi dans le ministre, je m'attachais  donner
 la police gnrale un caractre de dignit, de justice et de
modration, qu'il n'a pas dpendu de moi de rendre plus durable. Sous le
Directoire, les filles publiques taient employes au vil mtier de
l'espionnage; je dfendis de se servir de ces honteux instrumens, ne
voulant donner  l'oeil scrutateur de la police que la direction de
l'observation et non celle de la dlation.

Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort
des migrs naufrags sur nos ctes du nord, parmi lesquels figuraient
des noms appartenant  la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me
contentai pas de ce premier essai d'un retour  l'humanit nationale; je
fis aux consuls un rapport o je sollicitai la libration de tous les
migrs que la tempte avaient jets sur le sol de la patrie. J'arrachai
ce grand acte de clmence, qui ds-lors me valut la confiance des
royalistes disposs  se soumettre au gouvernement.

Mes deux instructions aux vques et aux prfets publies  cette
poque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua
d'autant plus, que j'y parlais un langage tomb en dessutude: celui de
la raison et de la tolrance que j'ai toujours cru trs-compatible avec
la politique d'un gouvernement assez fort pour tre juste. Toutefois ces
deux instructions furent diversement interprtes. Selon les uns, elles
portaient le cachet de la prvoyance et de cet art profond de remuer le
coeur humain qui est le propre de l'homme d'tat; selon d'autres, elles
tendaient  substituer la morale  la religion, et la police  la
justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernire opinion ne
rflchissaient pas  l'poque o nous nous trouvions. Mes deux
circulaires existent; elles sont imprimes; qu'on les relise, et on
verra qu'il fallait quelque courage et des ides positives pour faire
passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont
exprimes.

Ainsi de salutaires modifications et une tranquillit moins incertaine
furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement  l'attente
des Franais. Ils applaudirent  la soudaine lvation de l'illustre
gnral qui, dans l'administration de l'tat, montrait autant de vigueur
que de prudence. Abstraction faite des dmagogues, chaque parti se
persuada que cette nouvelle rvolution tournerait  son avantage. Tel
fut surtout le rve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck
de la rpublique expirante, et ce rve favorisa singulirement les vues
du jeune consul. Fatigu, dgot de rvolution, le parti modr
lui-mme, confondant ses voeux avec ceux des contre-rvolutionnaires,
souhaita ouvertement la modification du rgime rpublicain et sa fusion
avec une monarchie mixte. Mais le temps n'tait pas encore venu de
transformer la dmocratie en monarchie rpublicaine; on ne pouvait y
parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en tait loin
encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de
raction morale contre la rvolution et la duret de ses lois. Les
crits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait 
grands pas selon les clameurs des rpublicains. Ces clameurs taient
accrdites par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui
rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par
exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y
trouver le rcit des touchantes infortunes de Madame royale[18].

[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allgorie.
Les scnes se passaient en Asie, et tous les noms taient changs; mais
il tait facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manire
adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon,
piqua singulirement la curiosit et intressa le public. On dvora cet
ouvrage; en suivant les vnemens et arrivant aux catastrophes, chacun
devina les noms. Sous une fausse apparence de libert, le premier consul
laissa publier sur la rvolution tout ce qui tendait  la dcrier; alors
parurent successivement les Mmoires du marquis de Bouill, de Bertrand
de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mmoires de Mesdames de
France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetire de la Madelaine.
Mais cette tolrance cessa ds que le premier consul se crut affermi;
c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mmoires. (_Note de l'diteur_.)]

Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable
production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique  la raison
d'tat, et la raison d'tat voulait qu'on amort le royalisme.
Toutefois les maximes et les intrts de la rvolution taient encore
trop vivaces pour qu'on pt les heurter sans compensation. Je crus de
mon devoir de refroidir les esprances des contre-rvolutionnaires, et
de relever le courage des rpublicains. Je fis observer au consul qu'il
y avait encore bien des mnagemens  garder; qu'ayant manoeuvr avec des
hommes sincrement attachs aux formes rpublicaines, aux liberts
publiques, et l'arme elle-mme en tant imbue, il ne pouvait s'isoler
sans danger ni de son propre parti ni de l'arme; qu'il lui fallait
d'ailleurs sortir du provisoire et se crer un tablissement fixe.

A cette poque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les
travaux prparatoires des deux commissions lgislatives intermdiaires.
Celle des Cinq cents tait conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et
Daunou; celle des Anciens l'tait par Lemercier, Lebrun et Rgnier.
L'homme le plus fort tait sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte
les rclamait et les recevait avec dfrence. Il s'agissait de discuter
en grande confrence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes
dsirait prsenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il
ambitionnait de faire les funrailles. Sieyes, dont l'arrire-pense
tait connue de Bonaparte, affectait un grand mystre; il disait qu'il
n'avait rien de prt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers
en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable  ces auteurs  la
mode, qui, dvors du dsir de lire leurs crits, se font d'abord prier
par coquetterie et par ton, avant de cder aux instances d'un public
curieux et souvent moqueur. Je fus charg de pntrer ses mystres.
J'employai Ral, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de
bonhomie, dcouvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser
Chnier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dner o les vins et
d'autres enivrans n'avaient pas t pargns.

Sur ces donnes, il y eut un conseil secret o je fus appel. Bonaparte,
Cambacrs, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Ral, Regnault et Roederer
taient prsens. L nous discutmes un contre-projet et la conduite que
devait tenir Bonaparte dans les confrences gnrales qu'on attendait
avec impatience.

Enfin, vers la mi-dcembre, les trois consuls et les deux commissions
lgislatives se runirent dans l'appartement de Bonaparte. Les
confrences s'ouvraient  neuf heures du soir et se prolongeaient jusque
bien avant dans la nuit. Daunou tait charg de la rdaction. Sieyes 
la premire sance ne dit mot; press et  force d'instances, il donna
ensuite pices  pices ses thories renfermes dans des cahiers
diffrens. Avec un ton d'oracle, il droula successivement les bases de
sa constitution chrie. Elle crait un Tribunal compos de cent membres
appels  discuter les lois; un Corps lgislatif plus nombreux appel 
les admettre ou  les rejeter par le vote sans discussion orale; et
enfin un Snat compos de membres lus  vie, avec la mission plus
importante de veiller  la conservation des lois et des constitutions de
l'tat. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune
objection srieuse, furent successivement adoptes. Quant au
gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et crait,  cet
effet, un Conseil d'tat charg de mrir, de rdiger les projets et les
rglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de
Sieyes devait se terminer en pointe, en une espce de sommit
monarchique plante sur des bases rpublicaines, ide dont il tait
entich depuis long-temps; on attendait avec une curiosit attentive et
mme impatiente qu'il dcouvrt enfin le chapiteau de son difice
constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand lecteur_  vie choisi
par le Snat conservateur, sigeant  Versailles, reprsentant la
majorit de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes
pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls,
celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indpendans l'un
de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.

Et ce _grand lecteur_, en cas de mauvais choix, pouvait tre _absorb_
par le Snat qui tait investi du droit d'appeler dans son sein, sans en
donner les motifs, tout dpositaire de l'autorit publique, les deux
consuls et le grand lecteur lui-mme; devenu membre du Snat, ce
dernier n'aurait plus eu aucune part directe  l'action du gouvernement.

Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un clat de rire, il
prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il
appela tout haut des niaiseries mtaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire
boudait au lieu de rsister aux objections, dfendit pourtant son grand
lecteur, et dit qu'aprs tout un roi ne devait pas tre autre chose.
Bonaparte rpliqua avec vivacit qu'il prenait l'ombre pour le corps,
l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement
aucun pouvoir d'action sans une indpendance puise et dfinie dans la
prrogative; il fit encore plusieurs objections concertes et prpares,
auxquelles Sieyes rpondit mal; et s'chauffant de plus en plus, il
finit par cette apostrophe: Comment avez-vous pu croire, citoyen
Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque
capacit dans les affaires voult jamais consentir  n'tre qu'un cochon
 l'engrais de quelques millions dans le chteau royal de Versailles?
gays par cette sortie, les membres de la confrence s'tant pris 
rire, Sieyes, qui avait dj montr de l'indcision, resta confondu et
son _grand lecteur_ fut coul  fond.

Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme
ridicule de gouvernement, et que s'il l'et fait adopter il en serait
rest l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Snat et nomm
_grand lecteur_, et c'est lui qui et nomm Bonaparte, consul de la
guerre, sauf  l'_absorber_ en temps opportun. Par l tout serait rest
dans ses mains, et il lui et t facile, en se faisant absorber
lui-mme, de faire appeler tel autre personnage  la tte du
gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement
prpare, un pouvoir excutif lectif en royaut hrditaire, pour telle
dynastie qu'il lui et convenu d'tablir dans l'intrt d'une
rvolution dont il tait le hyrophante.

Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive rsistance du consul,
 laquelle il aurait d s'attendre; et de l le renversement de ses
projets. Toutefois il n'avait pas nglig de se mnager, comme on le
verra bientt, une retraite sre  l'abri des coups de la fortune.

Il ne suffisait pas d'carter le projet de Sieyes; il fallait encore que
les adhrens, les conseillers intimes du gnral-consul fissent passer
un mode quelconque de gouvernement pour rester les matres du pouvoir.
Tout tait prt. Nanmoins, malgr la retraite personnelle de Sieyes, on
vit revenir  la charge le parti qui, attach  ses conceptions en
dsespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement
rpublicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la cration d'un
prsident  l'instar des tats-Unis, pour dix ans, libre dans le choix
de ses ministres, de son Conseil d'tat et de tous les agens de
l'administration. D'autres, aussi apposts, furent d'avis de dguiser la
magistrature unique de prsident; et,  cet effet, ils offrirent de
concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois
consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers ncessaires.

Mais quand on voulut faire dcider qu'il y aurait un premier consul
investi du pouvoir suprme, ayant le droit de nomination et de
rvocation  tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient
voix consultative seulement, les objections s'levrent. Chazal, Daunou,
Courtois, Chnier, et d'autres encore y invoqurent des limites
constitutionnelles; ils reprsentrent que si le gnral Bonaparte
s'emparait de la dignit de magistrat suprme sans lection pralable,
il dnoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de
ceux qui prtendaient qu'il n'avait fait la journe du 18 brumaire qu'
son profit. Faisant pour l'carter un dernier effort, ils lui offrirent
la dignit de gnralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la
paix, et de traiter avec les puissances trangres. Je veux rester 
Paris, reprit Bonaparte avec vivacit et en se rongeant les ongles; je
veux rester  Paris, je suis consul. Alors Chnier rompant le silence,
parla de libert, de rpublique, de la ncessit de mettre un frein au
pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de
l'_absorption_ au Snat. Cela ne sera pas! s'cria Bonaparte en colre
et frappant du pied; il y aura plutt du sang jusqu'aux genoux!... A
ces mots qui changeaient en drame une dlibration jusqu'alors mesure,
chacun resta interdit, et la majorit enleve remit le pouvoir, non 
trois consuls, le deuxime et troisime n'ayant que voix consultative,
mais  un seul nomm pour dix ans, rligible, promulguant les lois,
nommant et rvoquant  volont tous les agens de la puissance excutive,
faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-mme. En effet,
Bonaparte, vitant de faire du Snat une institution pralable, ne
voulut pas mme tre premier consul par le fait des snateurs.

Soit dpit, soit orgueil, Sieyes refusa d'tre l'un des consuls
accessoires; on s'y attendait, et le choix qui dj tait fait, _in
petto_, par Bonaparte, tomba sur Cambacrs et sur Lebrun, de nuance
politique diffrente. L'un conventionnel, ayant vot la mort, avait
embrass la rvolution dans ses principes ainsi que dans ses
consquences, mais en froid goste; l'autre, nourri dans les maximes du
despotisme ministriel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le
secrtaire intime, tenant peu aux thories, ne s'attachait gures qu'
l'action du pouvoir; l'un, impuissant dfenseur des principes de la
rvolution et de ses intrts, penchait pour le retour des distinctions,
des honneurs et des abus; l'autre tait un avocat plus chaud, plus
intgre, de l'ordre social, des moeurs et de la foi publique. Tous deux
taient clairs, et probes quoique avides.

Quant  Sieyes, nomm snateur, il concourut avec Cambacrs et Lebrun 
organiser le Snat, dont il fut le premier prsident. En rcompense de
sa docilit  laisser tomber le timon des affaires dans les mains du
gnral-consul, on lui dcerna la terre de Crosne, don magnifique d'un
million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme snateur, et
indpendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs,
qu'il appelait _sa poire pour la soif_. Dconsidr ds-lors et ananti
dans de mystrieuses sensualits, il fut annull politiquement.

Un dcret du 20 novembre portait que les deux prcdens Conseils
lgislatifs se rassembleraient de plein droit en fvrier 1820. Pour
mieux luder ce dcret dont l'excution et compromis le consulat, on
soumit la nouvelle constitution  l'acceptation du peuple franais. Il
ne s'agissait plus de le runir en assembles primaires, en consacrant
de nouveau le principe de la dmocratie, mais d'ouvrir dans toutes les
administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels
les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'levrent 
trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le
recensement aucune fraude, tant la rvolution de brumaire tait reue
favorablement par la grande majorit des Franais.

Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorit royale, la
nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'tat
se jeter sur de nouveaux cueils. Cette fois le pilote inspira
gnralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son
gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilit.

Du jour o Bonaparte se dclara premier consul et fut reconnu comme
tel, il jugea que son rgne datait rellement de cette poque et il ne
le dissimula point dans l'action intrieure de son gouvernement. On vit
le rpublicanisme perdre chaque jour de sa sombre austrit, et les
conversions se multiplier en faveur de l'unit du pouvoir.

Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette
unit ncessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte 
l'oeuvre rpublicaine; et, en effet, jusqu' la bataille de Marengo les
formes de la rpublique subsistrent; on n'osa pas s'carter du langage
et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul,
s'astreignit  ne paratre en effet que le magistrat du peuple et le
chef des soldats.

Il prit les rnes du gouvernement le 25 dcembre, et son nom fut
dsormais  la tte des actes publics, innovation inconnue depuis la
naissance de la rpublique. Jusqu'alors les chefs de l'tat avaient
habit le palais du Luxembourg; nul n'avait encore os envahir le
domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient
avec pompe et en grand appareil militaire occuper le chteau des
Tuileries, dsormais le sjour du premier consul. Le Snat sige au
Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.

Cette magnificence plut  la nation, qui s'applaudit d'tre reprsente
d'une manire plus digne d'elle. La splendeur et l'tiquette reprirent
une partie de leur empire. Paris vit renatre les cercles, les bals, les
ftes somptueuses. Observateur des convenances, rigide mme en fait de
dcence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Josphine
et les siennes mmes, bannit de son palais les femmes de moeurs
dcries, ou mme suspectes, qui avaient figur dans les cercles les
plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le rgne du
Directoire.

Les commencemens d'un nouveau rgne sont presque toujours heureux; il en
fut de mme du consulat, signal par la rforme d'un grand nombre
d'abus, par des actes de sagesse et d'humanit, par le systme de
justice et de modration qu'adoptrent les consuls. Le rappel d'une
partie des dputs frapps par les dcrets du 19 fructidor, fut un grand
acte de sagesse, de fermet et d'quit. Il en fut de mme de la
clture de la liste des migrs. Les consuls accordrent la radiation
d'un grand nombre de membres distingus de l'Assemble constituante.
J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le
clbre Cazals, de mme que son ancien collgue Malouet, homme d'un
vrai talent et d'une probit intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant
Malouet avait profess jadis  l'Oratoire, et je lui portais une
affection extrme. On verra qu'il me paya d'un retour constant et
sincre.

La rorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des prfectures
marqurent galement les commencemens heureux du consulat, dont se
ressentit la composition des nouvelles autorits. Mais, il faut le dire,
ce tableau consolant fut bientt rembruni. Je ne veux pas gouverner en
chef dbonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne
va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les crits! Le
rveil fut terrible.

L'excution du jeune Toustain, celle du comte de Frott et de ses
compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style
menaant des dernires proclamations, en glaant d'effroi les
rpublicains et les royalistes, firent vanouir, dans presque toute la
France, les esprances si douces d'un gouvernement quitable et humain.
Je fis sentir au premier consul la ncessit de dissiper ces nuages. Il
s'adoucit, gagna les migrs par des faveurs et des emplois; il rendit
les glises au culte catholique; tint les rpublicains en minorit ou 
l'cart, mais sans les perscuter; il se dclara le flau des traitans.

Toutes les sources du crdit taient ou taries ou ananties 
l'avnement du consul, par l'effet du dsordre, des dilapidations et du
gaspillage qui s'taient glisss dans toutes les branches de
l'administration et des revenus publics. Il fallut crer des ressources
pour faire face  la guerre et  toutes les parties du service. On
emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre
millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit
en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat
de rentes. En dcrtant ces oprations, le premier consul vit combien il
lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il
les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus
tard, le prvint et l'aigrit singulirement contre nos principaux
banquiers et fournisseurs. Voici cette note:

Les individus ci-aprs dnomms sont matres de la fortune publique:
ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possdent  eux
tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de
quatre-vingt millions de crdit, savoir: Armand Sguin, Vanderberg,
Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frres Michel, Bastide, Marion
et Rcamier. Les partisans du suisse Haller ont triomph, parce que ce
Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de
finances, a prdit la baisse qui a lieu dans ce moment.

Bonaparte ne pouvait soutenir l'ide de ces fortunes subites et si
colossales; on et dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les
regardait gnralement comme les fruits honteux des dilapidations et de
l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent
que lui avait prt Collot, et il en tait humili. Joseph Bonaparte
lui-mme ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions
que lui prta Collot. Oui, disait-il  son frre, vous voulez faire le
seigneur avec les cus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le
poids de l'usure.

J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun,  calmer ses
emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et  dtourner les
mesures acerbes dont il aurait voulu ds-lors les frapper. Il comprenait
peu la thorie du crdit public, et l'on voyait qu'il avait un secret
penchant  traiter parmi nous la partie des finances dans le systme
d'avanies adopt en gypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui
fallut pourtant recourir  Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui
confia les fournitures. Ses ombrages s'tendaient sur toutes les parties
occultes du gouvernement. C'tait toujours moi qu'il chargeait de
vrifier ou de contrler les notes secrtes que les intrigans et les
postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par l on
voit combien mes fonctions taient dlicates; j'tais le seul qui pt
corriger ses prventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous
ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les
opinions, de toutes les penses, et le relev des circonstances secrtes
dont la connaissance intressait la sret ou la tranquillit de l'tat.
J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de rdiger  part tout ce qui
aurait pu le choquer dans ses confrences ou ses communications avec les
deux autres consuls. Mes rapports avec lui taient trop frquens pour ne
pas tre scabreux. Mais je soutins le ton de la vrit et de la
franchise tempr par le dvouement, et ce dvouement tait sincre. Je
trouvai dans cet homme unique, prcisment ce qu'il fallait pour rgler
et maintenir cette _unit_ de pouvoir dans la puissance excutive, sans
laquelle tout serait retomb dans le dsordre et le chaos. Mais je le
trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au
despotisme qui prenait sa source dans son caractre et dans l'habitude
des camps. Je me flattais de lui opposer avec succs la digue de la
prudence et de la raison, et assez souvent je russis au-del de mes
esprances.

A cette poque, Bonaparte n'avait plus  redouter dans l'intrieur
aucune opposition matrielle, que celle de quelques bandes royalistes
qui, dans les dpartemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan,
avaient encore les armes  la main. En Europe, son pouvoir n'tait ni
aussi affermi ni aussi incontest. Il sentit parfaitement et  l'avance
qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles
victoires. Il en tait avide.

Mais la France sortait d'une crise; ses finances taient puises; si
l'anarchie tait vaincue, le royalisme ne l'tait point encore, et
l'esprit rpublicain fermentait sourdement en dehors de la sphre du
pouvoir. Quant aux armes franaises, malgr leurs avantages rcens en
Hollande et en Suisse, elles taient encore hors d'tat de reprendre
l'offensive. L'Italie tait perdue toute entire; les Apennins
n'arrtaient mme plus les soldats de l'Autriche.

Que fit Bonaparte? Bien conseill par son ministre des affaires
trangres, il mit  profit avec sagacit les passions de l'empereur
Paul Ier pour le dtacher tout--fait de la coalition; puis il
apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa
fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans
une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire
croire  des vues pacifiques de sa part, et de persuader  la France,
aprs un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conqurir la
paix, objet de tous ses voeux, de l'argent, du fer et des soldats.

Quand un jour, au sortir de son conseil priv, il me dit d'un ton
d'inspir qu'il tait sr de reconqurir l'Italie avant trois mois, je
vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus
persuad. Carnot, appel depuis peu au ministre de la guerre, s'aperut
comme moi qu'il tait une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et
cette chose, c'tait la science pratique de la guerre. Mais quand
Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son dpart
pour l'arme, tous les dpartemens de l'Ouest fussent tranquilles, et
qu'il en eut indiqu les moyens qui concidaient avec mes propres vues,
je vis que ce n'tait pas seulement un guerrier, mais un rus
politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gr.

Toutefois nous ne pmes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'
la faveur d'un grand mobile: la sduction. A cet gard, le cur Bernier
et deux vicomtesses nous servirent  souhait en accrditant l'opinion
que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le trne.
L'amorce fut telle, que le roi lui-mme, alors  Mittau, abus par ses
correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de rclamer sa
couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abb de Montesquiou, son
agent secret, une lettre adresse  Bonaparte, o, dans les termes les
plus nobles, il s'efforait de lui persuader combien il s'honorerait en
le replaant sur le trne de ses aeux. Je ne puis rien sur la France
sans vous, disait ce prince, et vous-mme vous ne pouvez faire le
bonheur de la France sans moi; htez-vous donc....

En mme temps Mgr. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse
de Guiche, femme ptrie de grces et d'esprit, pour ouvrir de son ct
une ngociation parallle par la voie de Josphine, rpute l'ange
tutlaire des royalistes et des migrs. Elle obtint des entrevues, et
j'en fus instruit par Josphine elle-mme, qui, d'aprs nos conventions,
cimentes par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se
passait dans l'intrieur du chteau.

J'avoue que je fus piqu de n'avoir reu de Bonaparte aucune direction
sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en oeuvre,
j'employai les grands moyens, et je sus d'une manire positive la
dmarche que l'abb de Montesquiou avait faite auprs du consul Lebrun.
J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et o je
parlai galement de la mission et des dmarches de la duchesse de
Guiche; je lui reprsentai qu'en tolrant de pareilles ngociations, il
faisait souponner qu'il cherchait  se mnager, dans les revers, un
moyen brillant de fortune et de scurit; mais qu'il se mprenait par de
faux calculs, si toutefois un coeur aussi magnanime que le sien pouvait
s'arrter  une politique si errone; qu'il tait essentiellement
l'homme de la rvolution, et ne pouvait tre que cela, et que, dans
aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le trne qu'en
marchant sur son propre cadavre.

Ce rapport, que j'eus soin de rdiger et d'crire moi-mme, lui prouva
que rien sur les secrets et la sret de l'tat ne pouvait m'chapper;
il fit l'effet que j'en attendais, c'est--dire, une vive impression sur
l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut congdie avec ordre de
repartir sans dlai pour Londres, et le consul Lebrun fut tanc pour
s'tre charg, par une voie dtourne, d'une lettre du roi. Mon crdit
prit ds-lors l'assiette qui convenait  la hauteur et  l'importance de
mes fonctions.

D'autres scnes allaient s'ouvrir, mais des scnes de sang et de
carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait pass le
Rhin le 25 avril, avait dj dfait les Autrichiens dans trois
rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une
entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard  la tte du
gros de l'arme de rserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abus, qui
s'obstinait, sur le Var et vers Gnes  envahir la frontire de France,
il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Pimont, et vient
couper les communications  l'arme autrichienne commande par Melas.
L'autrichien dconcerte se concentre pourtant sous le canon
d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche,  la
suite de quelques dfaites partielles, courageusement au-devant du
premier consul, qui, de son ct, arrivait sur lui dans la mme
direction.

L'vnement dcisif se prparait et laissait tous les esprits en
suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris,
particulirement dans les deux partis extrmes, le populaire et le
royaliste. Les rpublicains modrs n'taient pas moins mus; ils
voyaient, avec une sorte de dfiance  la tte du gouvernement, un
gnral, plus enclin  se servir du canon et du sabre, que du bonnet de
la libert et de la balance de la justice. Les mcontens nourrissaient
l'espoir que celui qu'ils appelaient dj le Cromwell de la France
serait arrt dans sa course, et qu'lev par la guerre il prirait par
la guerre.

On tait dans ces dispositions, quand, dans la soire du 20 juin,
arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'arme
annonant que le 14,  cinq heures du soir, la bataille livre prs
d'Alexandrie avait tourn au dsavantage de l'arme consulaire qui tait
en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, rpandue avec
la rapidit de l'clair dans toutes les classes intresses, produisit
sur les esprits l'effet de l'tincelle lectrique sur le corps humain.
On se cherche, on se rassemble; on va chez Chnier, chez Courtois,  la
coterie Stal; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prtend
qu'il faut tirer de la griffe du corse la rpublique qu'il met en pril;
qu'il faut la reconqurir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier
magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des
soldats. Tous les regards, toutes les penses se tournent vers Carnot,
ministre de la guerre. J'apprends  la fois la nouvelle et la
fermentation qu'elle occasionne; je cours  l'instant chez les deux
consuls et je les trouve consterns. Je m'attache  remonter leur moral;
mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tte eut besoin de toute sa
force. Mon salon tait plein; je n'eus garde de me montrer; on vint
assiger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs
de file percent jusqu' moi. Je me tue de dire  tout le monde qu'il y a
de l'exagration dans les nouvelles; que c'est peut-tre mme une
combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs
Bonaparte a toujours fait des miracles.Attendez surtout, point de
lgret, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenims, et
rien d'ostensible ni d'hostile.

Le lendemain, le courrier du premier consul arrive charg des lauriers
de la victoire; le dsenchantement des uns ne peut touffer l'ivresse
gnrale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium,
faisait triompher notre jeune triumvir, et l'levait au fate du
pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il tait
parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait
reparatre en conqurant. On et dit, en effet, qu' Marengo il avait
moins conquis l'Italie que la France. De cette poque date le premier
essor de cette flatterie dgotante et servile dont tous les
magistrats, toutes les autorits l'enivrrent pendant les quinze annes
de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'tat, nomme Roederer,
faisant dj de son nouveau matre une divinit, lui appliquer dans un
journal le vers si connu de Virgile:

    _Deus nobis hec otia fecit._

Je prvis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef
cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse
tait au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet
arrive le vainqueur.

Je remarquai ds l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de
morose. Dans la soire mme,  l'heure du travail, entrant dans son
cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se rpand en clats. Eh
bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comit de salut
public!... Je sais tout... et c'taient des hommes que j'ai sauvs, que
j'ai pargns! Me croient-ils un Louis XVI? qu'ils osent, et ils
verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une
bataille gagne.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces
ingrats, tous ces tratres dans la poussire.... Je saurai bien sauver
la France en dpit des factieux et des brouillons.... Je lui
reprsentai qu'il n'y avait eu qu'un accs de fivre rpublicaine
excite par un bruit sinistre, bruit que j'avais dmenti et dont j'avais
attnu les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais
transmis la copie, le mettait  mme d'apprcier  sa juste valeur ce
petit mouvement de fermentation et d'garement; qu'enfin le dnouement
tait si magnifique et la satisfaction si gnrale qu'on pouvait bien
supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'clat
du tableau.--Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on
pas mettre Carnot  la tte du gouvernement? Carnot qui s'est laiss
mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorit, et
qu'on ne manquerait pas d'envoyer prir  Sinnamary!... J'affirmai que
la conduite de Carnot avait t irrprochable, et j'observai qu'il
serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfants
par des ttes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune ide.

Il se tut; mais l'impression tait profonde. Il ne pardonna point 
Carnot, qui,  quelque temps de l, se vit dans la ncessit de rsigner
le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partag sa
disgrce anticipe, si Cambacrs et Lebrun n'avaient pas t tmoins de
la circonspection de ma conduite et de la sincrit de mon dvouement.

Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de
prcaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses prventions et
ses dfiances se portaient plus particulirement sur ceux qu'il appelait
des _obstins_, soit qu'ils voulussent rester attachs au parti
populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes  la vue de la
libert mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du
gouvernement, des hommes aigris; je demandai la facult de gagner les
chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte
blanche pour l'emploi des moyens pcuniaires; mais mon crdit n'alla pas
jusqu' la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis
clairement que le premier consul persistait dans le systme de
n'admettre qu'en minorit les rpublicains dans les hauts emplois et
dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans
de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crdit de
faire nommer une demi-douzaine de prfets. Bonaparte n'aimait pas le
Tribunat, parce qu'il y avait l un noyau de rpublicains tenaces. On
savait qu'il redoutait surtout les cervels et les enrags dsigns
sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prts  servir d'instrumens
aux complots et aux rvolutions. Ses dfiances et ses allarmes taient
excites par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient  la
monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacrs, Clarke, Champagny,
Fleurieu, Duchtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet,
Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports
secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le
mme sens, des hommes qui en avaient reu la mission, et qui suivaient
la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y tais pas
pargn; j'y tais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon
systme de police y tait souvent dcri et dnonc. J'avais contre moi
Lucien, alors ministre de l'intrieur, qui avait aussi sa police
particulire. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des
faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me souponnait de le
faire pier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre
formel de ne rien cler, tant sur les bruits populaires, que sur les
bruits de salon. Il en rsultait que Lucien, abusant de son crdit et de
sa position, tranchant du _rou_, enlevant des femmes  leurs maris,
trafiquant des licences d'exportation de grains, tait souvent l'objet
de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais
pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du
premier consul fussent irrprochables, et ne s'attirassent pas le dcri
public.

On sent dans quel conflit je dus me trouver engag; j'avais heureusement
dans mes intrts Josphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le
secrtaire intime m'tait dvou. Cet homme plein d'habilet et de
talens, mais dont l'pret pcuniaire causa bientt la disgrce, s'est
toujours montr si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le
dsigner. Dpositaire des papiers et des secrets de son matre, il
dcouvrit que je dpensais cent mille francs par mois, pour veiller
incessamment sur les jours du premier consul. L'ide lui vint de me
faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre  mme de remplir
le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer
exactement de toutes les dmarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs
par mois; il me prsenta cette offre comme une conomie de 900,000 fr.
par anne. Je n'eus garde de laisser chapper l'occasion de prendre 
mes gages le secrtaire intime du chef de l'tat, qu'il m'importait tant
de suivre  la piste pour connatre ce qu'il avait fait, comme ce qu'il
devait faire. La proposition du secrtaire fut accepte, et chaque mois
trs-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour
faire retirer  la caisse la somme promise. J'eus de mon ct  me louer
de sa dextrit et de son exactitude. Mais je me gardai bien
d'conomiser sur les fonds que j'employais  garantir la personne de
Bonaparte de toute attaque imprvue. Le chteau seul m'absorbait plus
de la moiti de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la
vrit, par l je fus trs-exactement inform de ce qu'il m'importait de
savoir, et je pus contrler mutuellement les informations du secrtaire
par celles de Josphine, et celles-ci par les rapports du secrtaire. Je
fus plus fort que tous mes ennemis runis ensemble. Que fit-on alors
pour me perdre? on m'accusa formellement, auprs du premier consul, de
protger les rpublicains et les dmagogues; on alla jusqu' dsigner le
gnral Parain, qui m'tait personnellement attach, comme
l'intermdiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et
leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon
influence ministrielle pour djouer les projets des cervels, pour
calmer leurs ressentimens, pour les dtourner de former aucun complot
contre le chef de l'tat, et que plusieurs m'taient redevables de
secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que
de la latitude qui m'tait donne dans mes attributions de haute police;
je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prvenir les attentats
que d'avoir  les punir. Mais,  force de me rendre suspect, on finit
par exciter la dfiance du premier consul. Bientt, imaginant des
prtextes, il mutila mes attributions, pour que le prfet de police ft
charg spcialement de la surveillance des enrags. Ce prfet, ancien
avocat, homme avide, aveuglment dvou au pouvoir; homme de justice
avant la rvolution, qui s'tant insinu avec adresse au bureau central,
s'tait fait nommer prfet de police aprs le 18 brumaire, c'tait
Dubois. Pour se crer un petit ministre  part, il me suscitait des
tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur
la cure des jeux, sa grosse part, sous prtexte que l'argent tait le
nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens  le
confondre dans l'emploi des fonds de son budget prlevs sur les vices
bas et honteux qui dshonorent la capitale.

Cependant la maxime machiavlique _divide et impera_ ayant prvalu, il y
eut bientt quatre polices distinctes: la police militaire du chteau
faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de
la gendarmerie; la police de la prfecture faite par Dubois; et la
mienne. Quant  la police du ministre de l'intrieur, je ne tardais pas
 l'anantir comme on le verra bientt. Ainsi tous les jours le premier
consul recevait quatre bulletins de police spars, provenant de sources
diffrentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les
rapports de ses correspondans affids. C'tait ce qu'il appelait tter
le pouls  la rpublique. On la regardait comme bien malade dans ses
mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourn
contre elle. Mes adversaires travaillaient  me rduire  une simple
police administrative et de thorie; mais je n'tais pas homme  le
souffrir. Le premier consul lui-mme, je dois lui rendre cette justice,
sut rsister avec fermet  toutes les tentatives de ce genre. Il dit
qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait  rester
dsarm en prsence des contre-rvolutionnaires; que personne mieux que
moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et
que mon systme lui convenait. Je sentis pourtant que je n'tais plus
qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.

D'ailleurs sa marche tait subordonne plus ou moins au cours des
vnemens publics et aux chances de la politique.

Tout alors semblait prsager une paix prochaine. La journe de Marengo
avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention
militaire plus tonnante que l'issue de la bataille elle-mme, le
Pimont, la Lombardie, Gnes, les plus fortes places de la haute Italie.
Ce n'tait qu'aprs avoir rtabli la rpublique cisalpine qu'il tait
parti de Milan.

De son ct, Moreau, s'approchant de Vienne aprs s'tre empar de
Munich, les Autrichiens de ce ct sollicitrent aussi un armistice,
celui d'Italie ne s'tendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y
consentit, et le 15 de juillet des prliminaires de paix furent signs 
Paris, entre l'Autriche et la France.

Des succs si dcisifs, loin de dsarmer les rpublicains mecontens, les
irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires,
Bonaparte s'en faisait des ennemis acharns. Dans les rangs mme de
l'arme on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit
rpublicain portait  former des associations secrtes. Des officiers
gnraux, des colonels en tenaient les fils mystrieux. Ils se
flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune,
et Moreau lui-mme qui, dj se repentait d'avoir aid  l'lvation de
celui qui s'rigeait en matre. A la vrit, aucun signe visible, aucune
donne positive n'clairait le gouvernement sur ces trames; mais
quelques indices et des rvlations dcousues le portrent  dplacer
frquemment, d'un lieu  un autre, les corps et les officiers qui
taient l'objet de ses soupons.

Dans Paris les choses taient dans un tat plus grave, et l'action des
mcontens plus sensible. On tenait les plus ardens loigns des emplois
et on les surveillait. J'tais instruit que, depuis l'tablissement du
gouvernement consulaire, ils avaient des assembles secrtes et
formaient des complots. C'tait  les faire avorter que j'apportais tous
mes soins; par l j'esprais ralentir la tendance naturelle du
gouvernement  ragir sur les hommes de la rvolution. J'avais mme
obtenu, de la part du premier consul, quelques dmonstrations
extrieures favorables aux ides rpublicaines. Par exemple, 
l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'tre clbr sous les
auspices de la Concorde, le premier consul avait port, au milieu d'un
banquet solennel ce toast remarquable: _Au peuple franais notre
souverain!_ J'avais distribu beaucoup de secours aux patriotes indigent
et malheureux; d'un autre ct; par la vigilance de mes agens et par des
avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les
plus ardens de ces boute-feux qui, avant le dpart de Bonaparte pour
l'Italie, s'taient runis et avaient form le projet de le faire prir
sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis
ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut
des conciliabules, et l'un des plus furieux, affubl d'un habit de
gendarme, jura d'assassiner Bonaparte  la Comdie franaise. Mes
dispositions, combines avec celles du gnral Lannes, chef de la
contre-police, firent vanouir ce complot. Mais une conspiration
manque tait aussitt suivie d'une autre. Comment se flatter de
contenir long-temps des hommes d'un caractre turbulent et d'un
fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un tat de dtresse si
propre  les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et
qu'on entretient les conjurations.

Je reus bientt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec
une vingtaine d'enrags, complottait d'attaquer et de tuer le premier
consul  la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrter Juvenot. Mais
il tait impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pntrer le
secret de ces trames ni en atteindre les vritables auteurs. Fion,
Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la
conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils
avaient un pamphltaire  eux: c'tait Metge, homme rsolu, actif,
introuvable.

Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet
d'assassiner le premier consul  l'Opra. Je fis arrter et conduire 
la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui taient
souponns. Les interrogatoires ne donnant aucune lumire, je les fis
mettre en libert avec ordre de les suivre. Quinze jours aprs, le mme
complot fut repris, du moins le nomm Harel, l'un des complices, dans
l'espoir de grandes rcompenses, fit, de concert avec le commissaire des
guerres Lefebvre, des rvlations  Bourienne, secrtaire du premier
consul. Harel, appel lui-mme, corrobora ses premires informations et
dsigna tous les conjurs. C'taient, selon lui, Cerrachi et Diana,
rfugis romains; Arena, frre du dput corse qui s'tait dclar
contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique,
et Demerville, ancien commis du Comit de salut public, intimement li
avec Barrre. Cette affaire me valut au chteau une assez vive sortie
mle de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'tais pas pris au
dpourvu. Gnral consul, rpondis-je avec calme, si le dvouement
indiscret du dnonciateur et t moins intress, il serait venu  moi
qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui
garantis la sret de son chef contre toute conspiration organise, car
il n'y a aucun moyen de rpondre de la fureur isole d'un sclrat
fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet rel
d'attentat. J'en avais moi-mme connaissance et je faisais observer les
moteurs insenss qui semblaient s'abuser sur la possibilit de
l'excution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant
comparatre sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.
C'tait Barrre, charg alors de la partie politique des journaux crits
sous l'influence ministrielle. Eh bien! qu'on le fasse venir, rpondit
Bonaparte d'un ton anim, et qu'il aille faire sa dclaration au gnral
Lannes, dj saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.

Je vis bientt que la politique du premier consul le portait  donner un
corps  une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand
danger. On arrta (et ceci me fut tranger) qu'on ferait tomber les
conjurs dans un pige qu'Harel serait charg de dresser, en leur
procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes arms, disposs
 l'assassinat du premier consul, dans la soire du 10 octobre,  la
reprsentation de l'opra des Horaces.

Ceci arrt, le consul, dans un conseil priv o ne fut point appel le
ministre de la guerre, parla des dangers dont il tait environn, des
complots des anarchistes et des dmagogues, et de la mauvaise direction
que donnaient  l'esprit public des hommes d'un rpublicanisme irritable
et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les
hommes de la rvolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le mme
sens et d'une manire plus artificieuse; et il s'en rfra (la scne
tait concerte)  la prudence et  la sagesse des consuls Cambacrs et
Lebrun, qui, allguant la raison d'tat, dirent qu'il fallait retirer 
Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'tait
permis, plusieurs fois de dfendre les liberts publiques, et de faire
des remontrances au premier consul sur les faveurs accordes aux
royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait
Josphine  jouer le rle d'une reine, en runissant autour d'elle des
femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain
Carnot, sur l'avis que j'avais t autoris  lui donner, envoya sa
dmission.

Le jour suivant eut lieu,  la reprsentation des Horaces, le simulacre
d'attentat contre la personne du premier consul. L, des hommes aposts
par la contre-police, et sur le compte desquels les conjurs avaient t
abuss, arrtrent eux-mmes Diana, Cerrachi et leurs complices.

Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les
autorits premires vinrent fliciter le premier consul d'avoir chapp
au danger. Dans sa rponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas
rellement couru; qu'indpendamment de l'assistance de tous les citoyens
qui ce jour l se trouvaient  la reprsentation  laquelle il
assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... Les
misrables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...

Je proposai immdiatement des mesures de surveillance et de prcaution
pour l'avenir, entre autres de dsarmer tous les villages sur la route
de Paris  la Malmaison, et de faire explorer les maisons isoles sur la
mme route. Des instructions particulires furent rdiges pour que les
agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du
chteau arrta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus
aussi facilement du chef de l'tat; tous les abords par lesquels il
arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat
individuel.

Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un
danger qu'il a conjur, soit pour s'affermir, soit pour tendre son
pouvoir; il lui suffit d'chapper  une conspiration pour acqurir plus
de force et de puissance. Par instinct, le premier consul tait port 
suivre cette politique adopte par tous ses devanciers. Dans cette
dernire circonstance, il y fut plus, particulirement excit par son
frre Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes
et dans un autre genre. Il n'avait pas chapp  Lucien qu'il gnait et
offusquait son frre, soit en se prvalant avec trop d'orgueil et de
complaisance des succs de la journe du 18 brumaire, soit en voulant
exercer une trop grande prpondrance dans l'action du gouvernement. Il
avait eu d'abord l'arrire-pense de porter Bonaparte  tablir une
sorte de _duumvirat_ consulaire, au moyen duquel il et retenu dans ses
mains toute la puissance civile, et partag, ainsi le pouvoir avec un
frre qui n'entendait  aucun partage. Ce plan ayant chou, il chercha
tous les moyens, de remonter son crdit qui dclinait  cause de ses
exigences et de cette barrire de fer qu'il trouvait devant lui, aprs
avoir tant contribu lui-mme  l'lever. Profitant de l'impression
produite par cette espce de conjuration rpublicaine qu'on venait
d'touffer, exagrant  son frre l'inconvnient de la mobilit de son
pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit rpublicain, il
espra le porter ds-lors  tablir une sorte de monarchie
constitutionnelle, dont il et t lui-mme le ministre dirigeant et le
support. J'tais ouvertement oppos  ce plan alors impraticable, et je
savais que le premier consul lui-mme, quoique dvor de la passion de
rendre son autorit inamovible, fondait le succs de ses empitemens sur
d'autres combinaisons.

Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever
l'oeuvre qui selon lui n'tait encore qu'bauche, se croyant sr au
moins de l'assentiment tacite de son frre, il fit composer et imprimer
secrtement un crit ayant pour titre: _Paralllle de Cromwell, Monck
et Bonaparte_, o la cause et les principes de la monarchie taient
ouvertement prches et prconiss. Cette brochure ayant t tire 
profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de
paquets sous bande, qu'il y avait de prfectures, et chaque paquet
contenant des exemplaires en nombre gal  celui, des fonctionnaires de
chaque dpartement. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet
envoi fait  chaque prfet par la voie de la diligence; mais le
caractre de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive
ministrielle et d'autres indices, faisaient assez connatre l source
et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le mme
jour un exemplaire  l'insu de Lucien; et courant  la Malmaison, je le
mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport o j'exposai les
inconvnient graves d'une initiative aussi mal dguise; je la qualifiai
d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens
dans l'tat de sourde irritation o se trouvaient les esprits dans
l'arme, principalement parmi les gnraux et officiers suprieurs qui,
peu attachs personnellement  Bonaparte, et n'tant redevables de leur
fortune militaire qu' la rvolution, tenaient encore plus qu'on ne
pensait aux principes et aux formes rpublicaines; je dis qu'on ne
pouvait sans danger y faire succder brusquement un tablissement
monarchique, suspect  tous ceux qui  l'avance criaient  l'usurpation;
je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives taient
prmatures, et j'obtins de suite l'ordre d'arrter avec clat la
propagation d'un pareil crit.

J'ordonnai de suite qu'on en arrtt la circulation, et, pour mieux
carter le soupon qu'il et l'attache du gouvernement, je le qualifiai
dans ma lettre ministrielle, d'_oeuvre d'une mprisable et coupable
intrigue_. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de
pareilles expressions sans y tre autoris, courut  son, tour  la
Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de
cette, poque l'opposition entre, les deux frres prit un caractre
d'animosit qui finit par dgnrer en scnes violentes. Il est positif
qu'un jour Lucien,  la suite d'une altercation trs-vive, jeta sur le
bureau de son frre, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en
s'criant qu'il se dpouillait d'autant plus volontiers de tout
caractre public, qu'il n'y avait trouv que supplice avec un pareil
despote, et que de son ct, le frre outrag appela ses aides-de-camp
de service pour faire sortir de son cabinet _ce citoyen_ qui manquait au
premier consul.

Les convenances et la raison d'tat runies rclamaient la sparation
des deux frres, sans plus d'clat ni de dchiremens. Nous y
travaillmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concili;
bientt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur
et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi
d'Espagne et de le porter  la guerre contre le Portugal, royaume que le
premier consul voyait avec dpit rester sous la dpendance de
l'Angleterre.

Les causes et les circonstances du dpart de Lucien ne pouvaient gure
rester secrtes. On ne manqua pas  cette occasion, dans les
correspondances prives et dans les salons de Paris, de me mettre en
scne; de me reprsenter comme l'ayant emport dans une lutte de faveur
sur le frre mme du premier consul; on prtendit que par l j'avais
fait prvaloir le parti de Josphine et des Beauharnais sur le parti des
frres Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intrt de la marche et de
l'unit du pouvoir, j'tais intimement persuad que l'influence douce et
bnigne des Beauharnais tait prfrable aux empitemens excessifs et
imprieux d'un Lucien, qui  lui seul aurait voulu rgenter l'tat et ne
laisser  son frre que la conduite de l'arme.

A des querelles domestiques du palais, succdrent au-dehors de
nouvelles trames ourdies par les partis extrmes. Ds la fin d'octobre,
les enrags avaient renou leurs projets sinistres; je m'aperus qu'ils
taient organiss avec un secret et avec une habilet qui dconcertaient
toutes les polices. Il se forma vers cette poque, par des dmagogues et
par des royalistes, deux complots parallles et presque identiques
contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus
dangereux parce qu'il fut tram tout--fait dans l'ombre, m'a paru
depuis se rattacher  la situation politique o se trouvait alors le
chef du gouvernement, je ferai de cette situation le rsum en peu de
mots.

L'empereur d'Autriche avait reu la nouvelle des prliminaires de paix
signs en son nom,  Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment mme
o ce monarque signait avec l'Angleterre un trait de subsides. Plac
ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se dcida
courageusement  courir de nouveau le hasard des batailles. M. de
Saint-Julien fut jet dans une forteresse pour avoir excd ses
pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et
d'autre des prparatifs pour renouveler les hostilits. L'armistice fut
pourtant prorog jusqu'en dcembre. Ainsi, des deux cts, on flottait
entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement
dsiraient alors la paix, qui allait dpendre uniquement des oprations
de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait dj la gloire
importune.

Il tait le seul dont la renomme pt balancer la sienne sous le point
de vue stratgique. Cette espce de rivalit militaire, et la position
de Moreau eu gard  l'tat de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi
dire,  la merci de ses succs, tandis, que dans l'intrieur il tait en
butte aux complots des dmagogues et des royalistes hostiles. Pour eux,
c'tait l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le
dcouragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer
encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphes s'assemblaient tantt
chez le limonadier Chrtien, tantt  Versailles, tantt au jardin des
Capucines, organisant l'insurrection et dsignant dj un gouvernement
provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux rsolutions
dsespres. L'un d'eux, nomm Chevalier, d'un rpublicanisme dlirant
et d'un gnie atroce, occup, dans le grand atelier d'artillerie de
Meudon, sous le Comit de salut public,  imaginer des moyens de
destruction calculs sur les effets extraordinaires de la poudre, conut
la premire ide de faire prir Bonaparte  l'aide d'une machine
infernale, qu'on placerait sur son passage. Excit par les encouragemens
de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier,
second par le nomm Veycer, construisit une espce de baril cercl en
fer et garni de clous, charg  poudre et  mitrailles, auquel il adapta
une batterie solidement fixe et arme, susceptible de partir  volont
 l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur  couvert de
l'explosion. L'ouvrage avana; tous les conjurs se montraient impatiens
de faire sauter, au moyen de la _machine infernale_, le _petit caporal_,
nom qu'ils donnaient  Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis,
Chevalier  leur tte, osent faire entre eux l'essai de la machine
infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du
complot vont derrire le couvent de la Salptrire, s'y croyant 
couvert par l'isolement. L, l'explosion est telle que les enrags
eux-mmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier
effroi, ils dlibrent sur les effets de cette horrible invention; les
uns la croient propre  couronner leurs trames; d'autres pensent, et
Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire prir
plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que,
sous ce rapport, l'effet de la _machine infernale_ dpend de trop de
chances hasardeuses. Aprs de profondes mditations, Chevalier s'arrte
 l'ide de construire une espce de bombe incendiaire, qui, lance dans
la voiture du premier consul, soit  son arrive, soit  sa sortie du
spectacle, le ferait sauter par une explosion invitable et subite.
Chevalier met de nouveau la main  l'oeuvre.

Mais dj l'explosion nocturne avait provoqu mon attention, et les
jactances des conjurs transpirant de proche en proche, ne tardrent pas
de mettre toute la police  leurs trousses. La plupart des rapports
secrets faisaient mention d'une _machine infernale_ destine  faire
sauter _le petit caporal_. Je consultai mes notes, et je vis que
Chevalier devait tre le principal artisan de cette machination
perverse. Le 8 novembre, on le trouva cach, et il fut arrt, ainsi que
Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, souponnait
leurs complices le furent galement. On trouva de la poudre et des
balles, les dbris de la premire machine et l'bauche de la bombe
incendiaire, enfin tous les lmens du corps de dlit. Mais il n'y eut
aucun aveu, ni par menaces ni par sduction.

On pouvait croire, d'aprs cette dcouverte, la vie de Bonaparte en
sret contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais
dj l'autre parti hostile, marchant au mme but par les mmes trames;
imaginait de drober aux dmagogues l'invention de la machine infernale.
Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce
changement subit d'acteurs sur la mme scne pour y jouer le mme drame.
Ceci paratrait incroyable, si je n'en retraais pas moi-mme les causes
secrtes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.

A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus dcid et le
plus opinitre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, dbarqua dans le
Morbihan, venant de Londres, avec la mission de prparer une nouvelle
prise d'armes. Il tait investi du commandement en chef de toute la
Bretagne, dont il dlgua provisoirement l'action militaire  ses
principaux lieutenans, Mercier la Vende, de Bar, de Sol de Grisolles et
Guillemot. Ces intrigues se rattachrent  d'autres, tant dans les
dpartemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les
affids. J'eus,  cet gard, plus que des indices; j'eus connaissance du
plan d'insurrection qui,  cette poque, (le passage du Saint-Bernard
par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres
consuls Cambacrs et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes
agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller
et arrter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de
paroisses trs-dangereux. Mais l'action de la police tait plus ou moins
subordonne aux chances de la guerre extrieure.

Dans un rapport destin au premier consul et qu'il reut  Milan, je ne
lui dissimulai pas les symptmes de la crise qui se manifestaient dans
l'intrieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux,
et sans dlai, pour dissiper ces nouveaux lmens de troubles et
d'orages.

En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le
combla de toutes ses faveurs au moment o ses ennemis le croyaient perdu
 jamais. Ce triomphe subit dconcerta tous les plans de l'Angleterre
et renversa les esprances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter
son caractre de fer. Il persiste  rester dans le Morbihan qu'il
regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est
maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de
l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie,
vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus dcids, tels
que Limolau, Saint-Rgent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est
vraisemblable mme qu'il avait dj conu ou adopt l'ide de drober
aux jacobins l'invention de la _machine infernale_, dont ses
explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition o se
trouvaient les esprits et mme le gouvernement, ce crime, effectu par
des royalistes, ne pouvait manquer d'tre imput aux jacobins; or, les
royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si
audacieuse combinaison parut minemment politique. Telle fut l'origine
de l'attentat du 3 nivse (24 dcembre), mis  excution par les agens
ou plutt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta
d'abord couverte d'un voile pais, tant les regards, l'attention et les
soupons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance
se prsenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une
grande probabilit de succs. On devait donner, le 24 dcembre, 
l'Opra, l'oratorio de la Cration du monde, par Haydn; tout Paris
savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde
perversit de la conjuration fut telle que les agens de Georges
dlibrrent s'il ne serait pas plus sr de pratiquer la _machine
infernale_ sous les fondemens mme de la salle de l'Opra, de manire 
faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'lite de son gouvernement.
Est-ce l'ide d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou
l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si pouvantable
conflagration, l'homme qu'on s'acharnait  vouloir faire prir? Je
frmis de prononcer. Toutefois on arrta que l'ancien officier de marine
Saint-Rgent, aid du subalterne Carbon, dit le _petit Franois_,
placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise o devait passer
Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu  temps pour le faire sauter dans
son carrosse.

Le brlement de la mche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout
fut calcul sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier
consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, 
la hauteur de la borne o allait tre place la machine infernale.

Le prfet de police et moi nous fmes informs la veille qu'on
chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet
avis tait bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait
d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immdiatement
connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hsiter le
lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du chteau, que la
salle de l'Opra venait d'tre visite et toutes les mesures de
prcautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagn de ses
aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'tait Csar accompagn
de sa fortune. On sait que l'vnement ne trompa l'espoir des conjurs
que par l'effet d'un lger incident. Le cocher du premier consul, 
moiti ivre ce jour-l, ayant pouss les chevaux avec plus de
prcipitation que de coutume, l'explosion calcule avec une prcision
rigoureuse, fut retarde de deux secondes, et il suffit de cette
fraction imperceptible, soustraite au temps prfixe, pour sauver le
consul et pour affermir son pouvoir[19].

[Note 19: La machine infernale ne remplit pas son but, qui tait
d'atteindre le premier consul; mais elle n'en causa pas moins la mort
d'une vingtaine de personnes et en blessa cinquante-six plus ou moins
grivement. On vint au secours de tous les malheureux blesss suivant
que les blessures taient plus ou moins graves. Le _maximum_ des secours
fut de 4500 francs, et le _minimum_ de 25 fr. Les orphelins et les
veuves furent pensionns, ainsi que les enfans de ceux qui avaient pri;
mais seulement jusqu' leur majorit; ils devaient toucher  cette
poque 2000 francs pour leur tablissement.

Voici les noms des personnes qui reurent des secours par ordre du
premier consul, avec le montant des sommes qui leur furent alloues:

Bataill (Mme), picire, rue St-Nicaise                              100.
Boiteux (Jean-Marie-Joseph), ci-devant frre de la Charit             50.
Bonnet (Mme), rue Saint-Nicaise                                       150.
Boulard (veuve), musicienne, rue J.-J.-Rousseau                      4000.
  Un second suplment lui fut accord  cause de ses blessures,
  il fut de                                                          3000.
Bourdin (Franoise Louvrier, femme) portire, rue Saint-Nicaise        50.
Buchener (Louis), tailleur, rue St-Nicaise                             25.
Chapuy (Gilbert), officier-civil de la Marine, rue du Bac             800.
Charles (Jean-Etienne), imprimeur, rue Saint-Nicaise                  400.
Clment, garon marchal, rue du Petit-Carrousel                       50.
Clreaux (Marie-Josphine Lehodey), picire, rue Neuve-de-l'Egalit 3800.
Colinet (Marie-Jeanne-Ccile), revendeuse  la halle                  200.
Corbet (Nicolas-Alexandre), employ par l'tat-major de la 17e
  division, rue St.-Honor                                            240.
Couteux, vermicellier, rue des Prouvaires                             150.
Duverne (Louis), ouvrier serrurier, rue du Harlay                    1000.
Fleury, (Catherine Lenoir, veuve), rue de Malte                        50.
Fostier (Louis-Philippe), remplaant au poste de la rue Saint-Nicaise  25.
Fridzery (Alexandre-Marie-Antoine), musicien aveugle, rue St-Nicaise  750.
Gauthier (Marie Poncette, fille), rue de Chaillot                     100.
Harel (Antoine), garon limonadier, rue de Malte                     3000.
Hiblot, (Marie-Anne, fille), rue de Malte                             240.
Honor (Marie-Thrse Larne, veuve), rue Marceau                      100.
Honor (Thrse, fille), ouvrire                                      50.
Huguet (Louis), cuisinier aux Champs-lyses                           50.
Jardy (Julien), remplaant au poste Saint-Nicaise                     100.
Kalbert (Jean-Antoine), apprenti menuisier                            100.
Lambert (Marie-Jacqueline Gillot, femme), rue Fromenteau              100.
Leclerc, lve en peinture, mort  l'hospice                          200.
Lefvre (Simon-Franois), garon tapissier, rue de la Verrerie        200.
Lger (madame), limonadire, rue St.-Nicaise                         1500.
Lepape (Elisabeth Satabin, femme), portire, rue Saint-Nicaise        300.
Lemire (Nicolas), rue de Malte, tenant maison garnie                 400.
Lion (Pierre-Nicolas), domestique, alle d'Antin                      600.
Masse (Jean-Franois), garon marchand de vin, rue des Saints-Pres   150.
Mercier (Jean-Baptiste), rentier, rue Saint-Honor                   4000.
Orilliard, (Stphanie-Madeleine, fille) couturire, rue de Lille      900.
Palluel, portier, rue Saint-Nicaise                                    50.
Preville (Claude-Barthelemi), tapissier, rue des Saints-Pres        4500.
Proverbi (Antoine), homme de confiance, rue des Filles-Saint-Thomas   750.
Regnault (femme), ouvrire, rue de Grenelle-Saint-Honor              200.
Saint-Gilles (Louis, femme), ouvrire en linge, galerie des Innocens  400.
Selleque (veuve), rue Saint-Denis                                     200.
Thirion (Jean), cordonnier en vieux, rue Saint-Nicaise                 25.
Trepsat, architecte, rue de Bourgogne                                4500.
Varlet, rue Saint-Louis, remplaant au poste Saint-Nicaise             25.
Warm, marchand de vin, rue Saint-Nicaise                             100.
Vitrie (Elisabeth, femme), cuisinire, rue Saint-Nicaise             100.
Vitry, perruquier, rue Saint-Nicaise                                   50.
Wolff (Arnoult), tailleur, rue de Malte                               150.
Zambrini (Flix), garon glacier chez Corazza                         600.
Banny (Jean-Frdric), garon traiteur, rue des Grands-Augustins     1000.
Barbier (Marie-Genevive Viel, veuve), rue Saint-Honor              1000.
Beirl (Alexandre), marchand gantier-peaussier, rue Saint-Nicaise     800.
Boyeldieu (Marie-Louise Chevalier, veuve), rue Sainte-Placide        1000.
Orphelins: Lister (Agns, Adlade)                                  1200.
Mitaine (Jeanne Prvost, veuve), rue de Malte                         450.
Platel (Jeanne Smith, veuve)                                         1000.

La recette gnrale fut de 77,601 fr.; le surplus fut plac au
Mont-de-Pit pour payer les pensions. (_Note de l'diteur_.)]

Sans s'tonner de l'vnement, il s'tait cri au bruit de l'effroyable
dtonation: C'est la machine infernale! et ne voulant ni rtrograder
ni fuir, il parut  l'Opra. Mais aussi avec quel visage courrouc, avec
quel air terrible! Que de penses vinrent assiger son esprit
souponneux! Le bruit de cet attentat circulant bientt de loges en
loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les
ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes
attachs au char de sa fortune. Devanant la fin du spectacle, tous
suivirent son carrosse, et de retour au chteau des Tuileries, l
s'ouvrit une scne ou plutt une orgie de passions aveugles et
furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par
l'irritation des esprits, par l'accueil glac des adhrens et des
conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus
injustes soupons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'tais
rsolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni
par les apostrophes du consul. Eh bien! me dit-il en s'avanant vers
moi le visage enflamm de colre; eh bien! direz-vous encore que ce sont
les royalistes?--Sans doute, je le dirai, rpondis-je comme par
inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai. Ma
rponse causa d'abord un tonnement gnral; mais, le premier consul
rptant avec plus d'aigreur encore et avec une incrdulit opinitre,
que l'horrible attentat qui venait d'tre dirig contre lui tait
l'oeuvre d'un parti trop protg, point assez contenu par la police, des
jacobins, en un mot; Non, m'criai-je, c'est l'oeuvre des royalistes,
des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la
preuve! Alors, obtenant quelque attention, rsumant les indices et les
faits rcens, je justifiai la police en gnral, arguant toutefois de sa
subdivision en diffrens centres, pour rcuser toute responsabilit
personnelle. J'allai plus loin, je rcriminai contre cette tendance des
esprits, qui, dans l'atmosphre du gouvernement, les portrait  tout
imputer aux jacobins ou aux hommes de la rvolution. J'attribuai  cette
direction fausse, d'avoir concentr la vigilance de la contre-police sur
des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralyss et
dsarms; tandis que les migrs, les chouans, les agens de
l'Angleterre, si l'on et cout mes avertissemens, n'auraient pas
frapp la capitale d'pouvante et rempli nos coeurs d'indignation. Je
rangeai  mon avis le gnral Lannes, Ral, Regnault, Josphine; et,
fort d'un rpit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves
ne vinssent incessamment  l'appui de mes conjectures.

J'eus bientt, en effet, par la seule amorce d'une rcompense de deux
mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur
leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de
quatre-vingts chefs de chouans taient arrivs clandestinement  Paris
par des routes dtournes et de diffrens cts; que si tous n'taient
pas dans le secret du crime, tous s'attendaient  un grand vnement, et
avaient reu le mot d'ordre; enfin le vritable auteur et l'instrument
de l'attentat me furent rvls, et en peu de jours les preuves
s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrdulit et des
prventions.

Je n'avais pas tard  m'apercevoir que cette dernire entreprise tente
contre la vie du premier consul, avait irrit son me sombre et altire,
et que, rsolu de comprimer ses ennemis, il voulait des pouvoirs qui le
rendissent le matre. On ne le seconda que trop dans toutes les
hirarchies de son gouvernement.

Son premier essai de dictature militaire fut un acte de dportation
au-del des mers, contre des individus pris parmi les dmagogues et les
anarchistes les plus dcris de la capitale, et dont il me fallut encore
dresser moi-mme la liste. Le Snat, excit par le dchanement public,
et faisant toutes les concessions qui lui furent demandes, n'hsita
point  donner sa sanction  cet acte extrajudiciaire. Je parvins, non
sans peine,  sauver une quarantaine de proscrits que je fis rayer,
avant la rdaction du snatus-consulte de dportation en Afrique. Je fis
rduire ainsi  une simple mesure d'exil et de surveillance hors de
Paris, cette cruelle dportation d'abord prononce contre Charles de
Hesse, Flix Lepelletier, Choudieu, Talot, Destrem, et d'autres
souponns d'tre les chefs des complots qui donnaient tant d'inquitude
 Bonaparte. Les mesures ne se bornrent pas au bannissement des plus
furieux d'entre les jacobins. Le premier consul trouvait les formes des
tribunaux constitutionnels trop lentes; il rclamait une justice active,
inexorable; il voulait distraire les prvenus de leurs juges naturels.
On dlibra dans le Conseil d'tat, qu'on solliciterait du Corps
lgislatif, comme loi d'exception, l'tablissement des tribunaux
spciaux sans jury, sans appel, sans rvision.

Je fis sentir qu'il fallait au moins prciser l'objet pour ne distraire
de la jurisdiction des tribunaux que les prvenus de conspirations, et
les hommes qui, sur les grandes routes, attaquaient et pillaient les
diligences. Je reprsentai que les routes taient infestes de brigands;
aussitt un arrt pris par les consuls le 7 janvier, ordonna qu'aucune
diligence ne partirait de Paris, qu'elle n'et sur l'impriale quatre
soldats commands par un sergent ou un caporal, et qu'elle ne ft
escorte de nuit. Les diligences furent encore attaques: tel tait le
systme de petite guerre adopt par les chouans. A la mme poque, des
sclrats connus sous le nom de _Chauffeurs_, dsolaient les campagnes.
Il fallait des mesures fortes, car le gouvernement ressentait plus
d'alarmes qu'il n'en faisait paratre. Les prvenus de conspirations
furent frapps sans piti.

On rigea deux commissions militaire, l'une pronona la peine de mort,
et fit excuter Chevalier et Veycer, accuss d'avoir fabriqu la
premire machine infernale; l'autre pronona la mme peine contre
Metge, Humbert et Chapelle, prvenus d'avoir conspir contre le
gouvernement. De mme que Chevalier et Veycer, ils furent passs par les
armes dans la plaine de Grenelle. En mme temps, Arena, Cerrachi,
Demerville et Topino-Lebrun, comparurent devant le tribunal criminel, o
ils jouirent du bienfait de la procdure par jurs; mais l'poque tait
sinistre, et la prpotence dcisive. Ils furent condamns  mort, et
leurs quatre complices absous. Avant l'attentat contre la vie du premier
consul, aucun tribunal ne les et condamns sur la seule dposition
d'Harel, accusateur  gages.

Le procs relatif  l'explosion du 3 nivse commena plus tard. Je
tenais  en complter l'instruction, ainsi que je l'avais annonc;
toutes les preuves furent acquises. Plus de doute de quel ct venait le
crime. Il fut prouv que Carbon avait achet le cheval et la charrette
sur laquelle avait pos la machine infernale; il le fut galement que
Saint-Rgent et lui avaient remis cette mme charrette, fait prparer
des tonneaux, apport des paniers et des caisses remplies de mitraille,
et enfin que Saint-Rgent ayant mis le feu  la machine, avait t
bless par l'effet de l'explosion. Tous deux furent condamns et
excuts.

L'analogie qu'on remarqua dans ces divers attentats, fit prsumer qu'il
avait exist des relations entre leurs auteurs, quoiqu'ils fussent de
partis diffrens. Il n'y eut d'analogie que celle d'une haine commune
qui les portait  conspirer contre le mme obstacle, ni d'autres
rapports, que ceux d'une exploration clandestine, qui fit connatre aux
royalistes le terrible instrument dont voulaient se servir les jacobins
pour faire prir Bonaparte.

Sans doute assez de sang venait d'tre vers pour porter la terreur dans
l'me de ses ennemis, et dsormais on pouvait le regarder comme affermi
dans sa puissance. Il avait pour lui tous ceux qui l'entouraient. La
fortune d'ailleurs, tout en veillant sur lui, acheva de le combler de
ses faveurs dans les jeux de la guerre. Ses armes d'Allemagne,
commandes par Moreau, avaient repris les armes  l'expiration de
l'armistice, et Moreau poursuivant ses succs, venait de gagner la
bataille d'Hohenlinden. L, sur le thtre de sa gloire, il s'tait
cri en s'adressant  ses gnraux: Mes amis, nous avons conquis la
paix! Eu effet, en moins de vingt jours, il s'empare de quatre-vingts
lieues de terrain fortement disput; franchit les lignes formidables de
l'Inn, de la Salza, de la Traun, de l'Ens, pousse ses avant-postes 
vingt lieues de Vienne, disperse les seules troupes qui pouvaient en
dfendre les approches; et, arrt par la politique ou par l'envie,
conclut  Steyer un nouvel armistice. Convaincu de la ncessit des
circonstances, le cabinet de Londres consentit  ce que l'Autriche, se
dsistant des conditions de l'alliance, ouvrit des ngociations pour une
paix spare; ce qui fit dire que Bonaparte avait triomph pour lui
seul, et Moreau pour la paix. Tels furent les premiers germes de
rivalit, sems entre ces deux grands capitaines. La diffrence de
caractre et les restes de l'esprit rpublicain, devaient les amener tt
ou tard  une opposition ouverte.

Cet esprit se dcela dans la capitale et y causa une sorte de
fermentation au sujet du projet de loi portant tablissement d'un
tribunal criminel spcial partout o cette institution serait juge
ncessaire. A vrai dire, il s'agissait d'une commission, indfinie,
mi-partie de juges et de militaires. Ce projet, prsent au Tribunat,
effaroucha tous les tribuns qui aimaient la libert; dans leur ide, ils
assimilrent cette mesure  la justice prvtale de l'ancien rgime.

Les orateurs du gouvernement allguaient que l'ordre social tait
attaqu dans ses fondemens par une organisation du crime, plus
puissante, plus tendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont
plus en rapport avec cette fange de la socit qui ne veut aucune
justice et qui combat  outrance le systme social. La discussion fut
savante et anime; elle remplit sept sances: Isnard, Benjamin Constant,
Daunou, Chnier, Ginguen, Bailleul, s'y montrrent comme
l'arrire-garde de la rpublique, combattant avec force, mais avec
mesure et dcence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu' la
majorit d'un petit nombre de voix, et  l'aide de l'influence du
cabinet. Le projet tait termin par la facult laisse aux consuls
d'loigner de la ville o sigeaient les autorits premires, et mme
de toute autre ville, les personnes dont la prsence pouvait devenir
suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de
dire que j'allais devenir le Sjan du nouveau Tibre. Tout ce que
demanda le premier consul lui fut accord.

Revtu d'une dictature lgale, arm du pouvoir de frapper de mort ou
d'exil ses ennemis, le premier consul faisait apprhender que son
gouvernement n'et bientt plus d'autre mobile que la force. Mais il
donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant
un port tranquille aprs les temptes.

Le congrs de Lunville amena, au bout de quarante jours, le trait de
paix dfinitif, sign le 9 fvrier 1801, entre la France et l'Autriche.
La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point o il
quitte le territoire helvtique jusqu' celui o il entre dans le
territoire batave, fut confirme  la France. L'Autriche resta en Italie
avec l'ancien territoire vnitien; l'Adige lui servit de limites.
L'indpendance des rpubliques batave, helvtique, cisalpine et
ligurienne fut mutuellement garantie.

Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui
s'tait dclare dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement,
qu'il l'en punit en ne faisant  l'orateur du Tribunat aucune rponse 
l'occasion de la paix de Lunville.

Il restait d'autres points  rgler en Italie, d'o Massna avait t
rappel pour suspicion de rpublicanisme. Depuis le mois d'aot
prcdent, il tait remplace par Brune, d'abord suspect lui-mme au camp
du dpt de Dijon, et que j'tais parvenu  faire rentrer en grce, en
attnuant de certaines rvlations, car chaque tat-major tait pi.

Quoi qu'il en soit, Brune s'tait empar de la Toscane, avait confisqu
Livourne et toutes les proprits anglaises.

Sur les instances de l'empereur Paul, et par dfrence pour sa
mdiation, Bonaparte, qui mditait ds-lors la conqute des
Deux-Siciles, arrta la marche de Murat sur Naples, et mnagea le
Saint-Sige. Survint bientt un trait de paix avec Naples, en vertu
duquel, jusqu' la paix dfinitive entre la France, la Grande-Bretagne
et la Porte-Ottomane, quatre mille Franais occuprent l'Abruzze
septentrionale et douze mille la pninsule d'Otrante. C'tait moi qui en
avais donn la premire ide dans un conseil priv. Ces stipulations
restrent secrtes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des
forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un
corps d'arme qui, selon l'occasion, pouvait passer en gypte, dans la
Dalmatie ou en Grce.

Le trait de Lunville avait stipul pour l'Autriche et pour l'empire
germanique; il fut ratifi par la dite, et c'est ainsi que la paix fut
rtablie sur le continent europen. Dans toute cette affaire, le premier
consul parut charm de la dextrit de son ministre des affairs
trangres, Talleyrand-Prigord. Mais au fond il commenait  tre
fatigu de ce que les gazetiers de Londres le reprsentaient lui-mme
comme tant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en
fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous,
dont on exagrait  dessein l'habilet, afin, de nous rendre odieux ou
suspects. Je le fatiguai moi-mme en ne cessant de lui dire que lorsque
les gouvernemens ne sont pas justes, leur prosprit n'est que
passagre; que, dans, la sphre leve o l'avait plac la fortune, il
lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses
qu'une longue rvolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi
la nation  des dispositions gnreuses et bienveillantes, vraie source
de prosprit et de bonheur public.

Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir  la
tte d'une immense rpublique, transforme en dictature militaire, un
chef  la fois juste, fort et modr? Le coeur de Bonaparte n'tait pas
tranger  la vengeance et  la haine, ni son esprit  la prvention, et
l'on apercevait aisment,  travers les voiles dont il se couvrait, un
penchant dcid  la tyrannie. C'tait prcisment cette disposition que
je m'efforai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que
l'ascendant de la vrit ou de la raison. J'tais sincrement attach 
cet homme, persuad que nul dans la carrire des armes ni dans l'ordre
civil, n'avait un caractre si ferme, si persvrant, tel enfin qu'il
le fallait pour rgir l'tat et comprimer les factions. J'osai mme
alors, me flatter de mitiger ce grand caractre, en ce qu'il avait de
trop violent et de trop dur. D'autres avaient compt sur l'amour des
femmes, car Bonaparte n'tait point insensible  leurs charmes;
d'ailleurs on pouvait tre sr que les femmes ne prendraient jamais sur
lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre
ne fut pas heureux. Frapp,  son dernier passage  Milan, de la beaut
thtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de
sa voix, il lui fit de riches prsens et voulut se l'attacher. Il
chargea Berthier de conclure avec elle un trait sur de larges bases, et
de la lui amener  Paris; elle fit le voyage dans la voiture mme de
Berthier. Assez richement dote,  quinze mille francs par mois, on la
vit briller au thtre et aux concerts des Tuileries, o sa voix fit
merveille. Mais alors le chef de l'tat vitait tout scandale, et ne
voulant donner  Josphine, jalouse  l'excs, aucun sujet d'ombrage, il
ne faisait  la belle cantatrice que des visites brusques et furtives.
Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme
altire et passionne, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril.
La G.... eut recours  l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement
pour le clbre violon Rode. pris lui-mme, il ne sut pas garder de
mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que,
dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'tonnait qu'avec mon
habilet reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des
choses que j'ignorais.--Oui, rpondis-je, il y a des choses que
j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une
petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par
une porte secrte des Tuileries,  la nuit noire, et accompagn d'un
seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la
signora G....; ce petit homme, c'est vous,  qui la bizarre cantatrice
fait des infidlits en faveur de Rode, le violon. A ces mots, le
consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un
aide-de-camp fut charg de faire l'eunuque _noir_ auprs de l'infidle
qui, indigne, refusa de se soumettre au rgime du srail. On la priva
d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la rduire ainsi
par famine; mais, prise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les
offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la fora de sortir
de Paris; elle se rfugia d'abord  la campagne avec son amant, puis
tout deux s'vadrent, et allrent retrouver la fortune en Russie.

Comme on prtendait que la guerre tait l'unique lment du premier
consul, je le poussais  montrer au Monde, qu'il saurait au besoin
gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances
des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le
continent, il lui fallait dsarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la
France, elle tait notre ennemie acharne depuis que l'lan de la
rvolution nous avait donn des formes colossales. Vu l'tat de
l'Europe, la puissance, la prosprit des deux pays rapprochs par les
liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du
premier consul et de son conseil priv rechercha d'abord la solution de
cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre  la paix, avant
d'tablir au dedans et au dehors, un systme pacifique? L'affirmative
fut dcide par la ncessit et par la raison. Sans la paix gnrale,
toute autre paix devait tre regarde comme une suspension d'armes.

On en vint comme aprs Campo-Formio  menacer le Royaume-Uni d'une
invasion, ce qui proccupa nos imaginations mobiles et variables. Des
camps furent forms, et occups par de nombreuses troupes d'lite, sur
nos ctes opposes  l'Angleterre. Une flotte combine fut runie 
Brest, sous pavillon franais et espagnol; on s'effora de rtablir
notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de
la flotille destine  effectuer la descente. Telle fut notre chimre.

De son ct, l'Angleterre fit les plus grands prparatifs, surveillant
tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hrissant ses
ctes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du
Nord forme contre sa prpotence maritime, et dont l'empereur Paul
s'tait dclar le chef. Son objet direct, hautement annonc, tait
d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel
cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.

On sent combien le premier consul dut se complaire  imprimer  sa
politique toute son activit et son jeu, pour tcher de donner de la vie
 cette ligue maritime dont Paul Ier tait l'me; tous les mobiles du
cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour
engager la Prusse, soit pour exasprer le Danemarck et amener la Sude
sur le champ de bataille.

La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et
de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre
comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se dcider que par
les armes. Tout -coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour
la Baltique avec une arme navale formidable. En vain le Danemarck et la
Sude font des prparatifs pour garder le passage du Sund et dfendre
les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de
Copenhague, o l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes
qu'on lui oppose.

Onze jours auparavant, le palais imprial de Saint-Ptersbourg avait t
le thtre d'une catastrophe, qui,  elle seule, et chang la face des
affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux
et violent, parfois d'un despotisme pouss jusqu' la dmence, fut
prcipit du trne par le seul mode de dposition praticable dans une
monarchie despotique.

Je reus par estafette, d'un banquier tranger, la premire nouvelle de
ce tragique vnement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier
consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et
tordant sa dpche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard.
Quoi! s'cria-t-il, un empereur n'est pas mme en sret au milieu de
ses gardes! Pour tcher de le calmer, quelques-uns de mes collgues,
moi et le consul Cambacrs lui dmes que si tel tait le mode de
dposition adopt en Russie, heureusement le midi de l'Europe tait
tranger  des habitudes et  des attentats si perfides. Mais aucun de
nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacit en aperut le
vide, eu gard  sa position et au danger qu'il avait couru en
dcembre. Il s'exhalait en cris; en trpignemens, en courts accs de
fureur. Jamais je ne vis scne plus frappante. Au chagrin que lui avait
caus l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur
poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopin du puissant
potentat dont il s'tait fait un alli et un ami. Ainsi le
dsappointement politique ajoutait encore  ses angoisses. C'en tait
fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.

La mort tragique de Paul Ier inspira des ides sombres  Bonaparte;
et accrut ses dispositions souponneuses et dfiantes. Il ne rva que
complots dans l'arme, destitua et fit arrter plusieurs officiers
gnraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine  soustraire 
des rigueurs inflexibles. Dans le mme tems, un dlateur rendit
suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis
prs d'un an Bernadotte commandait l'arme de l'Ouest et tenait son
quartier-gnral  Rennes. Il n'y avait eu rien  dire sur ses
oprations toujours sages et mesures. L'anne prcdente, pendant la
campagne de Marengo, il avait empch un dbarquement  Quiberon, et
les dpartemens de l'Ouest continuaient  montrer la soumission la plus
complte. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques
propos rpublicains chapps dans son tat-major, pour exciter contre
lui la dfiance du premier consul. Tout--coup il fut inopinment
rappel, et tomba dans la disgrce. Tout ce qu'on put dmler, car la
dnonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que
le dlateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgu par
imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du
gouvernement; plan chimrique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris
pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose
de vrai dans ce prtendu complot, et qu'il n'tait pas isol, qu'il
tenait  une conjuration rpublicaine  la tte de laquelle on plaait
naturellement Barnadotte, et qui tendait ses ramifications dans toute
l'arme. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'tat-major de
Bernadotte fut dsorganis, mais sans trop d'clat; par dessus tout
Bonaparte voulait viter la publicit: l'Europe, me dit-il, doit
savoir qu'on ne conspire plus contre moi. Je mis une grande rserve
dans tout ce qui me fut renvoy au sujet de cette affaire, plus
militaire que civile, et ne tenant  mes attributions que par de faibles
points de contact. Mais je fis donner  Bernadotte, que je m'abstins de
voir, des directions utiles et dont il me sut gr. Peu de tems aprs,
Joseph Bonaparte, son beau frre, mnagea sa rconciliation avec le
premier consul (c'tait la seconde depuis le 18 brumaire). D'aprs mes
conseils, Bonaparte s'effora de se l'attacher par des faveurs et des
rcompenses bien mrites de la part d'un homme d'tat si distingu, et
d'un gnral si habile.

Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extrieure
firent heureusement diversion  toutes ces tracasseries de l'intrieur.
Le nouvel empereur de Russie, se dclarant pour un autre systme, fit
d'abord mettre en libert tous les marins anglais prisonniers; et une
convention signe  Saint-Ptersbourg entre lord Saint-Helens et les
ministres russes, ajusta bientt tous les diffrens.

En mme temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour
ngocier la paix avec le premier consul et ses allis. On voyait
clairement que les cabinets inclinaient  un systme pacifique.

Dj l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801,
s'tait vue engage dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses
droits maritimes, tout en ayant  combattre  elle seule la puissance de
la France, semblait abjurer son systme de guerre perptuelle contre
notre rvolution. Cette transition politique s'tait en quelque sorte
opre par la retraite du clbre Pitt, et par la dissolution de son
ministre belligrant. Ds-lors on considra comme possible la paix
entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut
acclre par les rsultats de deux expditions rivales en Portugal et
en gypte.

La mission de Lucien  Madrid avait eu aussi un but politique: la
dclaration de guerre au Portugal par l'Espagne,  l'instigation du
premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie
anglaise. L'ascendant de son frre sur l'esprit de Charles IV et de la
reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intrts de notre
politique. Au moment o une arme espagnole s'emparait de l'Alentejo,
une arme franaise sous les ordres de Leclerc, beau-frre de Napolon,
entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa dtresse, la cour de
Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trsors aux
envahisseurs. Elle ouvrit des ngociations directes avec Lucien, et le 6
juin les prliminaires de paix furent signs  Badajoz, moyennant un
subside secret de 30 millions qui furent partags entre le frre du
premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense
fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut
d'abord outr, menaant de rappeler son frre et de ne pas reconnatre
la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fmes sentir les
inconvniens qui rsulteraient d'un pareil clat. Talleyrand puisa ses
motifs en faveur des bases du trait dans l'intrt de notre alliance
avec l'Espagne, dans la position heureuse o nous nous placions pour en
venir  un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du
Portugal, serait empresse d'y rentrer; il proposa trs-adroitement des
modifications au trait. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse
du Brsil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa
caisse particulire, flchirent sa rigidit, au point qu'il laissa
conclure  Madrid le trait dfinitif.

De leur ct, les Anglais venaient d'oprer un dbarquement en gypte
pour nous arracher cette possession, et, ds le 20 mars, le gnral
Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales
villes d'gypte taient tombes successivement au pouvoir des
anglo-turcs. Enfin Menou lui-mme capitula le 7 aot et se vit forc
d'vacuer Alexandrie. Ainsi s'vanouit le magnifique projet du
Directoire de faire de l'gypte une colonie franaise, et le projet
encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par l un empire
d'Orient.

La guerre entre l'Angleterre et la France tant ds-lors sans objet qui
valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays tant
assez fort dans ses bases pour que l'un et  lui seul la puissance
d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre,
des prliminaires de paix furent signs  Londres, le 1er octobre, entre
M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reue avec des signes
extraordinaires de joie par chacune des deux nations.

Il n'existait plus aussi de msintelligence entre la France et la
Russie, le premier consul n'ayant rien nglig pour captiver le fils et
le successeur de Paul Ier. Le plnipotentiaire russe, M. de Marckof,
usant de ses pleins pouvoirs, immdiatement aprs les prliminaires de
Londres, signa la paix dfinitive entre le czar et le consul, en
attendant la conclusion d'un nouveau trait de commerce.

Ce rapprochement opr entre la France et la Russie, fut un coup de
parti pour le premier consul. A dater de cette poque heureuse, commena
au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que
trop depuis. Ce ne fut pas nanmoins sans prouver, au sujet de son
trait avec la Russie, quelques contrarits dans l'intrieur.

Communiqu au Tribunat o sigeaient les rpublicains les plus
prononcs, ce trait fut renvoy  une commission charge de l'examiner
et d'en rendre compte. Dans son rapport elle dclara que le mot _sujet_
qu'on y employait, avait excit la surprise, en ce qu'il ne s'accordait
pas avec l'ide qu'on avait conue de la dignit de citoyens franais.
Il fallut dbattre le trait dans des confrences particulires, et les
tribuns n'en persistrent pas moins  trouver le mot _sujet_
inconvenant, sans prtendre toutefois que ce ft un motif suffisant pour
rejeter le trait.

Dans le conseil priv qui eut lieu le soir mme, nous emes beaucoup de
peine  calmer le premier consul, qui, dans cette difficult suscite
par le Tribunat, vit l'intention de le dpopulariser et de porter
atteinte  son pouvoir. Je lui reprsentai avec quelque nergie, aprs
avoir rsum l'tat de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de
mnager encore les restes de l'esprit rpublicain par une dfrence
apparente. Il finit par se rendre  mes raisons.

Le conseiller d'tat Fleurieu alla donner au Tribunat des explications
par une note sortie du cabinet mme du premier consul, dans laquelle il
dclarait que ds long-temps le gouvernement franais avait abjur le
principe de dicter aucun trait, et que la Russie ayant paru dsirer la
garantie rciproque des deux gouvernemens contre les troubles extrieurs
et intrieurs, il avait t convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait
aucune espce de protection aux ennemis de l'autre tat; et que c'tait
pour arriver  ce but qu'avaient t rdigs les articles o le mot
_sujet_ tait employ. Tout parut aplani et le trait fut approuv par
le Corps lgislatif.

Il donna lieu, dans le cabinet,  un incident plus grave, qui excita au
plus haut degr le courroux du premier consul. Dans les articles secrets
du trait, les deux puissances contractantes se faisaient rciproquement
la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et
d'Italie_.

On sent combien il importait  l'Angleterre d'avoir promptement  sa
connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chanon de
la diplomatie continentale, qui rapprochait,  son dtriment, les
intrts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par
l en devenaient tous deux les arbitres  son exclusion. Aussi les
articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son
cabinet, trs-gnreux pour ces sortes de confidences, paya aux
infidles rvlateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit
bientt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux
Tuileries, et commence par accuser  la fois la police et son ministre
des relations extrieures: la police comme incapable d'empcher ou de
dcouvrir les communications criminelles avec l'tranger; le ministre
de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'tat. Je m'appuyai
dans ma dfense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au
monde ne pouvait se flatter d'empcher; et quand je vis que les soupons
du premier consul se portaient trop haut, je n'hsitai pas de lui dire
que j'avais lieu de croire, d'aprs mes informations, que le secret de
l'tat avait t vent par M. R.... L...., homme de confiance de M. de
Talleyrand, et ensuite livr et envoy, soit directement en Angleterre,
soit  M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B....
l'an, l'un des propritaires du Journal des dbats, ami particulier de
M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet
individu servait d'intermdiaire  la correspondance de l'tranger;
mais que dans tous les temps il tait difficile  la police d'changer
des donnes ou de simples indices en preuves matrielles; qu'elle ne
pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut
d'ordonner la traduction des deux prvenus devant une commission
militaire; je fis des reprsentations; de son ct, M. de Talleyrand
allgua qu'on pouvait tout aussi bien souponner de cette infidlit le
secrtaire de M. de Marckof, ou, peut-tre mme, quelque commis de la
chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle
depuis la signature jusqu' la divulgation, pour qu'on pt supposer que
le document et pass  Saint-Ptersbourg, avant d'arriver  Londres.
Quoi qu'il en soit M. R... L... reut un ordre de bannissement et fut 
Hambourg; M. B... l'an fut plus maltrait en apparence; des gendarmes
le dportrent de brigade en brigade  l'le d'Elbe. L, son exil fut
singulirement adouci.

Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au
premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il tait pass en
maxime qu'aprs quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe,
pour des cabinets dirigs par des hommes d'tat. Ce fut sur cette base
que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.

Dans l'intervalle, le marquis de Cornwalis vint en France comme
ambassadeur plnipotentiaire pour ngocier la paix dfinitive. Il se
rendit  Amiens, lieu fix pour y tenir les confrences; mais le trait
prouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empcha pas le premier consul
de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur
l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du
premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'excution comme la
plus urgente, il avait pour objet de reconqurir la colonie de
Saint-Domingue que les ngres arms occupaient en matres.

Je ne partageais pas  cet gard les vues du conseil priv ni du Conseil
d'tat, o vint siger mon ancien collgue et ami M. Malouet, homme d'un
caractre honorable; mais il voyait cette grande affaire de
Saint-Domingue avec des prventions qui nuisaient  la rectitude de son
jugement. Ses plans principalement dirigs contre la libert et la
puissance des ngres, prvalurent en partie, et encore furent-ils gts
par la maladresse et l'impritie de nos tats-majors. Je recevais de
Santhonax, jadis si fameux  Saint-Domingue, sur les moyens d'y
reprendre notre influence, des Mmoires trs-bien faits et appuys sur
des raisonnemens solides; mais Santhonax tait lui-mme dans une telle
dfaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goter ses ides au premier
consul; il me donna mme l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu,
Malouet et tout le parti des colons l'emportrent. On dcida qu'aprs la
conqute on _maintiendrait l'esclavage_, conformment aux lois et
rglemens antrieurs  1789; et que la traite des noirs et leur
importation auraient lieu suivant les lois existantes  cette poque. On
sait ce qui en est rsult: la perte de notre armement et l'humiliation
de nos armes. Mais c'tait au fond du coeur du premier consul qu'il
fallait aller chercher la vritable cause de cette expdition
dsastreuse;  cet gard, Berthier et Duroc en savaient plus que le
ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me mprendre? Le
premier consul saisit avec ardeur l'_heureuse_ occasion d'loigner un
grand nombre de rgimens et d'officiers gnraux forms  l'cole de
Moreau dont la rputation le blessait et dont l'influence dans l'arme
tait pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gne et
d'inquitude. Il y comprit galement les officiers gnraux qu'il
jugeait ne pas tre assez dvous  sa personne et  ses intrts, ou
qu'il supposait encore attachs aux institutions rpublicaines. Les
mcontens, qui ont toujours plus ou moins d'accs dans l'opinion
publique, ne gardrent plus aucunes mesures dans leurs propos  ce
sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en
devinrent effrayans de vrit. Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos
jacobins prtendent mchamment que ce sont les soldats et les amis de
Moreau que j'envoie prir  Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux!
Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait
entraver par les diffamations et par les calomnies. Tchez seulement de
me faire un meilleur esprit public.--Ce miracle, rpondis-je, vous est
rserv, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...

Quand tout fut prt, l'expdition, forte de ving-trois vaisseaux de
ligne et portant vingt-deux mille hommes de dbarquement, mit  la voile
de Brest pour aller rduire la colonie. On s'tait assur de
l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'tait pas encore conclue.

Avant la signature du trait dfinitif, Bonaparte mit  excution le
second projet qui le proccupait; il tait relatif  la rpublique
cisalpine. Une consulte de _Cisalpins_  Lyon ayant t convoque, il
s'y rend lui-mme en janvier 1802, est reu avec beaucoup de pompe,
tient la consulte et se fait lire prsident, non de la rpublique
cisalpine, mais de la rpublique _italienne_; dvoilant ainsi ses vues
ultrieures sur toute l'Italie. D'un autre ct, cette mme rpublique
dont les traits avaient stipul l'indpendance, voit les troupes
franaises s'tablir sur son territoire au lieu de l'vacuer; elle
devient ainsi une annexe de la France, ou plutt de la puissance de
Bonaparte.

En s'arrogeant la prsidence de l'Italie, il avait autoris la rupture
des ngociations; mais il tait  cet gard sans aucune crainte,
sachant bien que le ministre anglais n'tait pas en mesure, et
s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrtes consenties par la
Russie. On tait si gnralement persuad de la ncessit de la paix en
Angleterre et de l'impossibilit d'obtenir de meilleures conditions par
une lutte prolonge, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de
signer le trait dfinitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui
termina une guerre de neuf annes aussi sanglante que destructive.

Il paraissait vident pour tout homme d'tat, que la situation dans
laquelle on laissait Malte, tait la partie faible du trait. Je m'en
tais expliqu sans dtour dans le conseil; mais les esprits y taient
dans une telle ivresse depuis la signature des prliminaires, qu'on
trouvait ma prvoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans
les dbats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de
cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le mme point de vue
que moi les stipulations relatives  la possession de Malte. En gnral,
la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis,
regardait la paix comme une trve arme dont la dure tait incompatible
avec l'honneur et la prosprit de la Grande-Bretagne. En effet, de
toutes ses conqutes elle ne gardait que la Trinit et Ceylan, tandis
que la France gardait toutes les siennes. De notre ct d'ailleurs, la
paix faisait triompher les principes de notre rvolution qui se trouvait
affermie par l'clat et l'attrait des succs. Or, c'tait vritablement
un coup de fortune pour Bonaparte.

Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la
France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en
servirait que pour perptuer et fortifier son autorit. Il tait clair
aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe claire de la nation, et en
France les amis de la libert, ne voyaient qu'avec peine un vnement
qui semblait consolider  jamais le pouvoir du sabre.

Je partis de cette re nouvelle pour communiquer  Bonaparte un Mmoire
que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de
l'tablissement de paix dans l'intrieur. Aprs y avoir marqu les
nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernires agitations des
diffrens partis, je reprsentai qu'en peu d'annes la France pouvait
obtenir, sur l'Europe pacifie, cette mme prpondrance que ses
victoires lui avaient donne sur l'Europe en armes; que les voeux et la
soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au
restaurateur de l'ordre social; qu'appel  prsider aux destines de
trente millions de Franais, il devait s'attacher  en devenir le
bienfaiteur et le pre, plutt que de se considrer comme un dictateur
et un chef d'arm; que, dcid  protger dsormais la religion, les
bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la
socit, il tait sr de porter par son exemple tous les Franais 
l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques;
qu'enfin,  l'gard des rapports extrieurs de la France, il y avait
toute scurit, la France n'ayant jamais t ni aussi grande, ni aussi
forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en
Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle
retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entranait
vers les Franais; qu'en outre, les tats auxiliaires forms au-del du
Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrire, n'attendaient plus que
des modifications de sa main et des rformes salutaires; qu'en un mot,
sa gloire et l'intrt du Monde rclamaient l'affermissement d'un tat
de paix, ncessaire au bonheur de la rpublique.

Je savais que nous touchions au dveloppement de ses vues secrtes.
Depuis prs d'un an, il tait excit, par les avis des consuls Lebrun et
Cambacrs, et du Conseiller d'tat Portalis, qui lui inspiraient le
dessein de relever la religion, et de rappeler tous les migrs dans le
giron de la patrie. Plusieurs projets  ce sujet avaient t lus dans le
conseil. Consult personnellement sur ces deux grandes mesures, je
convins d'abord que la chose religieuse n'tait pas  ngliger pour le
gouvernement du premier consul, et que, rtablie de sa main, elle
pouvait lui prter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas
l'avis d'en venir  un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en
manifestait le projet. Je reprsentai que c'tait une grande erreur
politique d'introduire au sein d'un tat o les principes de la
rvolution avaient prvalu, un pouvoir tranger, susceptible d'y causer
du trouble; que l'intervention du chef de l'glise romaine tait au
moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et mme des
contestations; que d'ailleurs c'tait ramener dans l'tat ce mlange, 
la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait
de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou
des salaires  celui que professait la pluralit des Franais.

Je m'aperus bientt que ce projet n'tait qu'un acheminement  un autre
projet d'une bien plus haute importance, et dont le pote Fontanes avait
donn l'ide. Il avait fait remettre au premier consul, par sa soeur
lisa dont il tait l'amant, un Mmoire fort travaill, et qui avait
pour objet de le porter  suivre Charlemagne pour modle, en s'tayant
des grands et des prtres pour le rtablissement de son Empire; et  cet
effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Ppin et Charlemagne en
avaient donn l'exemple.

Le rtablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes
ides, avec la diffrence que le pote Fontanes et son parti voulaient
se servir, pour cette rsurrection, des lmens de l'ancien rgime,
tandis que je soutenais qu'il fallait s'tayer des hommes et des
principes de la rvolution. Je ne prtendais pas exclure de la
participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une
proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorit. Ce plan
d'ailleurs, et c'tait celui qui souriait le plus  Bonaparte, me
paraissait prmatur quant  son excution; il demandait  tre mri,
prpar et amen avec de grands mnagemens. Je le fis ajourner.

Mais, quant au reste, mon systme de prudence et de lenteur s'accordait
peu avec cette impatience et cette dcision de volont qui
caractrisaient le premier consul. Ds le mois de juin de l'anne
prcdente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrtaire d'tat de la cour de
Rome, s'tait rendu  Paris sur son invitation, et y avait pos les
bases d'une convention dont le premier consul fit part  son Conseil
d'tat le 10 aot suivant.

Le parti philosophique dont je passais pour tre le protecteur et
l'appui, s'tait regimb, et dans le Conseil mme avait reprsent
qu'il convenait, quelque puissant que ft dj le premier consul, de
prendre certaines prcautions pour oprer le rtablissement du culte
catholique, attendu qu'on avait  redouter l'opposition, non seulement
des anciens partisans des ides philosophiques et rpublicaines qui
taient en grand nombre dans les autorits, mais celle encore des
principaux militaires de l'arme qui se montraient eux-mmes
trs-contraires aux ides religieuses. Cdant au besoin de ne pas perdre
une partie de sa popularit en choquant d'une manire trop brusque des
prventions qui avaient leur source dans l'tat de la socit, le
premier consul, d'accord avec son conseil, consentit  diffrer et 
faire prcder, par la publication de la paix maritime, le
rtablissement de la paix de l'glise.

Cette mme opportunit, je l'obtins plus facilement encore au sujet de
la mesure relative aux migrs. Ici mes attributions me mettaient 
porte d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignes
dans deux Mmoires, prvalurent-elles  quelques lgres modifications
prs.

La liste des migrs, qui formait neuf volumes, prsentait une
nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il
n'y avait plus  rgler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le
reste tait successivement rentr ou avait pri. J'obtins que les
migrs ne seraient rays en masse dfinitivement que par un _acte
d'amnistie_, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance
de la haute police, me rservant aussi la disposition facultative de les
loigner du lieu de leur rsidence habituelle. Plusieurs catgories
d'migrs attachs aux princes franais et rests ennemis du
gouvernement, furent maintenues dfinitivement sur la liste au nombre de
mille personnes, dont cinq cents devaient tre dsignes dans l'anne
courante. A la restitution des biens non vendus des migrs rays, il y
eut une exception importante, celle des bois et forts d'une contenance
de quatre cents arpens; mais cette exception tait presque illusoire
pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement
autorisait de frquentes restitutions de bois pour se faire des
cratures parmi les migrs rentrs.

On avait galement arrt que la promulgation de cette loi d'amnistie
serait diffre jusqu' la paix gnrale, de mme que le projet de loi
portant tablissement d'une lgion d'honneur. Nous touchions enfin 
l'poque si impatiemment attendue pour faire clore ces grandes mesures.
Ds le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclsiastiques,
sign le 15 juillet prcdent, fut envoy  l'approbation du Corps
lgislatif extraordinairement assembl. Il reut le voeu du Tribunat,
par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris
place parmi les tribuns. A cette occasion, il pronona avec emphase un
discours loquent retouch par le pote Fontanes, dont la plume s'tait
voue au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le
Pactole.

Le jour de Pques fut choisi pour la promulgation solennelle du
concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en
personne, fut rpte dans tout Paris par les douze maires de la
capitale. Une crmonie religieuse tait prpare  Notre-Dame pour
rendre grce au ciel, tant de la conclusion du trait d'Amiens que de
celle du concordat. J'avais inform les consuls qu'ils n'auraient 
leur suite que les gnraux et officiers de service, une espce de ligue
s'tant forme parmi les officiers suprieurs qui se trouvaient  Paris
pour ne point assister  la solennit. On imagina aussitt un expdient,
car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme
ministre de la guerre, invite tous les gnraux et officiers suprieurs
 un djeuner militaire splendide,  la suite duquel il se met  leur
tte et les engage  se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au
premier consul. L, Bonaparte, dont le cortge tait prt, leur dit de
les suivre  la mtropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa
marche il fut salu par des acclamations publiques.

Le rtablissement du catholicisme fut suivi de prs du snatus-consulte
accordant amnistie pour fait d'migration. Cet acte, qui fut prn,
alarma singulirement les acqureurs de biens nationaux. Il fallut toute
la fermet de l'administration et toute la vigilance de mon ministre
pour obvier aux graves inconvniens qui auraient pu rsulter des
conflits entre les anciens et les nouveaux propritaires. Je fus
second par mes collgues de l'intrieur et des finances, et par le
Conseil d'tat, qui rgla la jurisprudence de la matire en faveur des
intrts de la rvolution.

On voit que la rvolution tait sur la dfensive et la rpublique sans
garantie ni scurit. Tous les projets du premier consul tendaient 
transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la lgion
d'honneur fut aussi,  cette poque, un sujet d'inquitude et d'alarme
pour les anciens amis de la libert; elle fut regarde gnralement
comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'galit qui
s'taient si aisment empars de tous les coeurs. Cette disposition de
l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni
sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frre Lucien, grand
promoteur du projet. On poussa la drision jusqu' le faire prsenter au
nom du gouvernement, par Roederer, orateur priv, comme une institution
auxiliaire de toutes les lois rpublicaines. On trouva une opposition
forte et raisonne au Tribunat; la loi y fut signale comme attaquant
les fondemens de la libert publique. Mais le gouvernement avait dj
dans ses mains tant d'lmens de puissance qu'il tait sr de rduire
toute opposition  une minorit impuissante.

Je m'apercevais chaque jour combien il tait plus facile de s'emparer
des sources de l'opinion dans la hirarchie civile que dans l'ordre
militaire, o l'opposition, pour tre plus sourde, n'en tait souvent
que plus grave. La contre-police du chteau tait trs-active et
trs-vigilante  cet gard; les officiers qu'on appelait mauvaises ttes
taient carts, exils ou emprisonns. Mais le mcontentement dgnra
bientt en irritation parmi les gnraux et les colonels, qui, imbus
d'ides rpublicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux
pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorit
absolue.

Depuis long-temps il tait public qu'il concertait avec ses affids les
moyens d'envahir, avec une apparence lgale, la perptuit du pouvoir.
J'avais beau reprsenter dans le conseil que le temps n'tait pas encore
venu, que les ides n'taient pas assez mres pour apprcier tous les
avantages de la stabilit monarchique; qu'il y aurait mme du danger 
choquer  la fois l'lite de l'arme et les hommes de qui le premier
consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exerce
jusqu'ici  la satisfaction gnrale, parce qu'il s'tait montr  la
fois gouvernant modr et gnral habile, il fallait prendre garde de
lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le
plaant, ou sur un dfil trop escarp, ou sur une pente trop rapide.
Mais je fis peu d'impression; je ne fus mme pas long-temps 
m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de rserve, et qu'outre
les dlibrations du conseil priv, il se tenait chez le consul
Cambacrs des confrences mystrieuses.

J'en pntrai le secret, et voulant agir dans l'intrt du premier
consul comme dans celui de l'tat, je donnai avec beaucoup de prudence,
 mes amis qui sigeaient au Snat, une impulsion particulire. J'avais
en vue de contre-carrer ou de faire vanouir les plans concerts chez
Cambacrs, et dont j'augurai mal.

Nos amis se rpandirent le mme jour chez les snateurs les plus
influens ou les plus accrdits. L, exaltant Bonaparte qui, aprs
avoir donn la paix gnrale, venait de relever les autels et d'essayer
de fermer les dernires plaies de nos discordes civiles, les sages
organes ajoutrent que le premier consul tenait d'une main ferme les
rnes du gouvernement; que son administration tait exempte de
reproches, et qu'il appartenait au Snat de remplir le voeu public, en
prorogeant le pouvoir du magistrat suprme au-del des dix annes de sa
magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double
avantage de donner plus de poids au Snat et plus de stabilit au
gouvernement. Nos amis eurent soin de paratre insinuer qu'ils taient
les organes des dsirs du premier consul; aussi le succs dpassa
d'abord nos esprances.

Le 8 mai, le Snat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple
franais, tmoigner sa reconnaissance aux consuls de la rpublique, il
donne un snatus-consulte qui rlit le citoyen Bonaparte premier consul
pour dix ans au-del des dix annes fixes par l'article 34 de l'acte
constitutionnel du 13 dcembre 1799. Un message communique aussitt ce
dcret au premier consul, au Corps lgislatif et au Tribunat.

Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dpit et de contrainte
du premier consul, pour s'en faire une ide; ses familiers taient dans
la consternation. La rponse au message fut en termes ambigus; on y
insinuait au Snat qu'il distribuait d'une main trop avare la rcompense
nationale; un ton de sensibilit hypocrite y rgnait, et on y remarqua
cette phrase prophtique.... La fortune a souri  la rpublique, mais
la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait combls de
ses faveurs, ont vcu trop de quelques annes!...

C'tait  peu prs le mme langage qu'avait tenu Auguste dans une
circonstance pareille.... Mais les dix annes de surcrot de pouvoir
ajoutes par le Snat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire
l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de
prorogation qu'un premier degr pour s'lever plus rapidement au fate
de la puissance. Dcid  l'emporter avec la mme ardeur que dans
l'vnement d'une bataille, il pousse deux jours aprs (le 10 mai) les
deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune
autorit  prendre un arrt portant que le peuple franais serait
consult sur cette question: Napolon Bonaparte sera-t-il consul 
vie?... On faisait, au conseil priv, lecture de ce dcret et de la
lettre du premier consul au Snat, quand j'y vins prendre place. J'avoue
qu' mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon me, pour
renfermer en moi les sentimens qui m'agitrent pendant cette lecture. Je
vis que c'en tait fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour
modrer, s'il tait possible, la rapide invasion d'un pouvoir dsormais
sans contre-poids.

Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorits
premires, une impression peu favorable. Mais dj les ressorts taient
prpars. En peu de temps, le Snat, le Corps lgislatif et le Tribunat
furent travaills avec un succs vnal. Il fut dmontr au Snat qu'il
tait rest fort en arrire de ce qu'on attendait de lui; au Corps
lgislatif et au Tribunat, que le premier consul, en dsirant que le
peuple franais ft consult, ne faisait que rendre hommage  la
souverainet du peuple franais,  ce grand principe que la rvolution
avait si solennellement reconnu et qui survivait  tous les orages
politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affids et les
pensionns entranrent l'adhsion de la majorit. Aux rcalcitrans on
se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en dfinitive
dcidera.

Tandis que les registres destins  recevoir les suffrages taient
drisoirement ouverts aux secrtariats de toutes les administrations,
aux greffes de tous les tribunaux, chez tous les maires, chez tous les
officiers publics, il survint un incident grave qui transpira malgr les
soins qui furent apports  en touffer les circonstances. Dans un dner
o se runirent, avec une vingtaine d'officiers mcontens, d'anciens
republicains et patriotes chauds, on mit sur le tapis sans mnagemens
les projets ambitieux du premier consul. Une fois les esprits chauffs,
dans les fumes du vin, on alla jusqu' dire qu'il fallait faire
partager au nouveau. Csar les destines de l'ancien, non au Snat o il
n'y avait plus que des mes subjugues, asservies, mais au milieu mme
des soldats, dans une grande parade aux Tuileries. L'exaltation fut
telle que le colonel du 12e rgiment de hussards, Fournier Sarlovse,
fameux alors pour son habilet  tirer le pistolet, affirma qu'il se
faisait fort,  cinquante pas, de ne pas manquer Bonaparte. Tel fut du
moins le propos imprudent que le soir mme, L...., autre convive,
soutint avoir entendu, et alla dnoncer au gnral Menou, son ami, dans
la vue d'arriver par son intermdiaire jusqu'au premier consul; car
Menou tait, depuis son retour d'gypte, en trs-grande faveur. En
effet, il conduit lui-mme le dlateur aux Tuileries et y arrive au
moment o Bonaparte allait monter en voiture pour se rendre  l'Opra.
Le premier consul reoit la dnonciation, donne des ordres  sa police
militaire, et court ensuite au spectacle dans sa loge. L, on lui
apprend que le colonel Fournier est dans la salle mme. L'ordre est
donn  l'instant  l'aide-de-camp Junot de l'arrter et de le conduire
devant moi comme prvenu de conspiration contre la sret extrieure et
intrieure de l'tat.

Averti  l'avance de l'imprudente et blmable intemprance de langue de
cinq  six mauvaises ttes chauffes par le vin, par les souvenirs de
la libert, par l'approbation ouverte ou tacite d'une vingtaine de
convives, j'interroge, je rprimande le colonel; je reois l'expression
de son repentir, en ne lui dissimulant pas que son affaire peut devenir
extrmement grave par suite de l'examen de ses papiers. Il m'assure
qu'il ne redoute rien  cet gard. Je songe alors  tout assoupir en
faisant rduire la rigueur du premier consul en une simple correction
militaire. Mais voil qu'un incident vient tout aggraver. Le colonel
passe la nuit  la prfecture, et le lendemain des agens de police le
conduisent chez lui pour assister  l'enlvement de ses papiers.
Quoiqu'il ne s'y trouvt aucun indice d'attentat mdit, l'ide qu'on y
verrait des vers, des couplets dirigs contre Bonaparte, lui monte la
tte. Que fait-il? Sans rien laisser pntrer de son dessein, il enferme
ses gardiens dans sa chambre et s'vade. Qu'on juge de la colre du
premier consul! Heureusement qu'elle eut d'abord  s'exhaler contre la
niaiserie des agens de la prfecture, et qu'en mesure, de mon ct, je
lui avais adress  lui-mme, ds la veille, la preuve irrfragable que
l'incartade du repas militaire tait parvenue  ma connaissance. Rien
n'aurait pu m'excuser si d'aussi coupables propos, tenus devant un grand
nombre de personnes runies, eussent t rvls au chef de l'tat sans
que le chef de la police n'en et aucun indice. Je lui portai les
papiers du colonel dont je pris l'engagement de retrouver la trace; et
je le conjurai, aprs l'examen, de ne point donner  cette affaire
l'importance d'une conjuration, ce qui serait doublement impolitique et
 l'gard de l'arme et  l'gard de la position du premier consul,
vis--vis de la nation appele  donner son suffrage sur son consulat 
vie. Comme je l'avais annonc, le colonel fut dcouvert et arrt, mais
avec un appareil militaire que je trouvai ridicule. Impliqu dans la
mme affaire, le chef d'escadron Donnadieu, devenu depuis gnral, et le
mme qu'on dit clbre aujourd'hui, fut galement arrt et envoy comme
le colonel Fournier, au Temple, dans un cachot. Grce  mes
reprsentations, le dnouement ne fut point tragique; il ne fut marqu
que par des destitutions, des exils, des disgrces et par des
rcompenses au dlateur.

Le premier consul n'en poursuivit que plus vivement l'objet de son
ambition. Toute la sollicitude ministrielle se tourna, pendant six
semaines,  recueillir et  dpouiller les registres o taient ports
les suffrages pour le consulat  vie. Dress par une commission
spciale, le procs-verbal offrit 3,568,185 votes affirmatifs et
seulement 9,074 votes ngatifs. Le 2 aot un snatus-consulte dit
organique confra au premier consul Bonaparte le pouvoir perptuel. On
s'inquita peu en gnral de la manire dont on venait de procder. La
plupart des citoyens qui avaient vot pour lui dfrer  vie la
magistrature suprme, crurent ramener en France le systme monarchique,
et avec lui le repos et la stabilit. Le Snat crut ou feignit de croire
que Napolon obissait  la volont du peuple, et qu'on trouvait des
garanties suffisantes dans sa rponse au message du premier corps de
l'tat. ...La libert, avait dit le premier consul, l'galit, la
prosprit de la France seront assures.... Content, ajoutait-il avec un
ton d'inspir, d'avoir t appel par l'ordre de celui de qui tout
mane, a ramener sur la terre l'ordre, la justice et l'galit...

Rien que par ces dernires paroles, le vulgaire pouvait le croire n
rellement pour commander  l'univers, tant sa fortune tait arrive,
par des voies singulires, au plus haut point d'lvation, et tant il se
montrait capable le gouverner les hommes avec un grand clat. Peut-tre,
plus heureux qu'Alexandre et que Csar, et-il atteint et embrass la
grande chimre du pouvoir universel, si ses passions n'avaient obscurci
ses vues, et si la soif d'une domination tyrannique n'avait fini par
choquer les peuples.

Tout n'tait pas consomm dans l'escamotage du consulat  vie; et le 6
aot l'on vit paratre un long snatus-consulte organique de la
constitution de l'an XIII, sorti de l'atelier des deux consuls
satellites, labor par les familiers du cabinet, et propos _au nom du
gouvernement_.

Puisque les Franais adoptaient d'enthousiasme le gouvernement renferm
dsormais dans la personne du premier consul, il n'avait garde lui, de
leur laisser le temps de se refroidir; il tait d'ailleurs persuad que
son autorit ne serait pas entirement affermie tant qu'il resterait
dans l'tat un pouvoir qui n'manerait pas directement de lui-mme.

Tel fut l'esprit du snatus-consulte du 6 aot impos au Snat. O peut
le considrer comme une cinquime constitution, par laquelle Bonaparte
devint matre de la pluralit des suffrages dans le Snat, tant pour les
lections, que pour les dlibrations, rservant aux Snateurs,
dsormais dans sa main, le droit d'changer les institutions au moyen de
_snatus-consultes organiques_; rduisant le Tribunat  la nullit, en
diminuant de moiti ses membres par l'limination, enlevant au Corps
lgislatif le droit de sanctionner les traits; et enfin ramenant  sa
volont unique toute l'action du gouvernement. En outre, on reconnut le
Conseil d'tat comme autorit constitue; finalement le consul  vie se
fit dfrer la plus belle prrogative de souverain: le droit de faire
grce. Il rcompensa les services et la docilit des deux consuls, ses
acolytes, en faisant aussi dclarer  vie leurs fonctions consulaires.
Telle fut la cinquime constitution jete sur un peuple aussi lger
qu'irrflchi, n'ayant que trs-peu d'ides justes sur l'organisation
politique et sociale, et qui passait, sans s'en douter, de la rpublique
 l'empire. Un pas restait encore  faire; mais qui aurait pu
l'empcher?

Au fond du coeur, je ne vis l qu'un informe et dangereux ouvrage; et je
m'en expliquai sans dguisement. Je dis au premier consul lui-mme qu'il
venait de se dclarer le chef d'une monarchie viagre qui, selon moi,
n'avait d'autres bases que son pe et ses victoires.

Le 15 aot, jour anniversaire de sa naissance, on rendit  Dieu de
solennelles actions de grce, d'avoir, dans son ineffable bont, donn 
la France un homme qui avait bien voulu consentir  exercer toute sa vie
le pouvoir suprme.

Le snatus-consulte du 6 aot confrait aussi au premier consul la
facult de prsider le Snat; press d'en user et plus encore de faire
l'essai de la disposition de l'opinion publique  son gard, Bonaparte
se rendit en grande pompe, le 21, au Luxembourg, accompagn de ses deux
collgues, de ses ministres, du Conseil d'tat et du plus brillant
cortge. Les troupes, sous les armes et en belle tenue, bordaient la
haie depuis les Tuileries jusqu'au palais du Luxembourg. Ayant pris
place, le premier consul reut le serment de tous les snateurs, puis M.
de Talleyrand lut un rapport sur les indemnits accordes  diffrens
princes d'Allemagne, et, en outre, prsenta plusieurs projets de
snatus-consulte, ent'autres celui qui runissait  la France l'le
d'Elbe, depuis si fameuse comme premier lieu d'exil de celui mme qui
alors tait rput l'homme du Destin. Quel souvenir! quel rapprochement!

Le cortge, allant et venant, ne fut salu ni par des acclamations ni
par aucun signe d'approbation de la part du peuple, malgr les
dmonstrations et les salutations du premier consul, et particulirement
de ses frres devant la foule assemble derrire le cordon des soldats
bordant la haie. Ce morne silence, et l'espce d'affectation que mirent
la plupart des citoyens  ne pas mme vouloir se dcouvrir au passage de
leur magistrat suprme, blessrent vivement le premier consul. Peut-tre
se rappela-t-il,  cette occasion, la maxime si connue: Le silence des
peuples est la leon des rois! maxime qui fut placarde le soir mme,
et lue le lendemain aux Tuileries et dans quelques carrefours.

Comme il ne manqua pas d'imputer cet accueil glac  la maladresse de
l'administration et au peu d'lan de ses amis, je lui rappelai qu'il
m'avait prescrit de ne rien prparer de factice, et j'ajoutai: Malgr
la fusion des Gaulois et des Francs? nous sommes toujours le mme
peuple; nous sommes toujours ces anciens Gaulois qu'on reprsentait
comme ne pouvant supporter ni la libert ni l'oppression!...--Que
voulez-vous dire? rpliqua-t-il vivement.--Que les Parisiens ont cru
voir, dans les dernires dispositions du gouvernement, la perte totale
de la libert et une tendance trop visible au pouvoir absolu.--Je ne
gouvernerais pas six semaines dans ce vide de la paix, reprit-il, si, au
lieu d'tre le matre, je n'tais qu'un simulacre d'autorit.--Mais
soyez  la fois paternel, affable, fort et juste, et vous reconquerrez
aisment ce que vous semblez avoir perdu.--Il y a de la bizarrerie et du
caprice dans ce qu'on appelle l'opinion publique; je saurai la rendre
meilleure, dit-il en me tournant le dos.

J'avais un secret pressentiment que je ne tarderais pas  tre loign
des affaires; je n'en doutai plus aprs ce dernier entretien. D'ailleurs
la connaissance des manoeuvres de mes ennemis y n'avaient pu m'chapper;
j'en avais de puissans qui piaient l'occasion de me renverser. Mon
opposition aux dernires mesures leur servit de prtexte. Non seulement
j'avais contre moi Lucien et Joseph, mais encore leur soeur lisa, femme
hautaine, nerveuse, passionne, dissolue, dvore par le double hochet
de l'amour et de l'ambition. Elle tait mene, comme on l'a vu, par le
pote Fontanes dont elle s'tait engoue, et  qui elle ouvrait alors
toutes les portes de la faveur et de la fortune. Timide et avis en
politique, Fontanes n'agissait lui-mme que sous l'influence d'une
coterie soi-disant religieuse et monarchique, coterie qui, remaniant une
partie des journaux, avait aussi  elle son auteur romantique, faisant
du christianisme un pome, et de notre langue un jargon. Fier de ses
succs, de sa faveur et de sa petite cour littraire, Fontanes tait
tout glorieux d'amener aux pieds de son illustre mule de Charlemagne,
les crivains novices dont il dirigeait les essais, et qui se croyaient,
ainsi que lui, appels  reconstituer la socit avec des vieilleries
monarchiques.

Ce cladon de la littrature, auteur lgant et pur, n'osait pas trop
m'attaquer en face; mais, dans des Mmoires clandestins qu'il faisait
remettre au premier consul, il dnigrait toutes les doctrines, toutes
les institutions librales, cherchant  rendre suspect les hommes
marquans de la rvolution, qu'il reprsentait comme des ennemis
invtrs de l'unit du pouvoir. Son thme, sa conclusion oblige tait
de faire recommencer Charlemagne par Napolon, afin que la rvolution
pt se reposer et se perdre dans un grand et puissant empire. C'tait la
chimre du jour, ou plutt on savait que telle tait la marotte du
premier consul et de ses intimes. Aussi tous les aspirans aux places,
aux faveurs,  la fortune, ne manquaient pas de donner leurs plans,
leurs vues, dans ce sens, avec plus on moins d'exagration et
d'extravagance. Vers cette poque aussi apparut, dans la fabrication des
critures occultes, le pamphltaire F...., d'abord agent des agens de
Louis XVIII, puis agent de Lucien  Londres, lors des prliminaires,
d'o il avait crit d'un ton tranchant et suffisant, force pauvrets sur
les ressorts et le jeu d'un gouvernement qu'il tait hors d'tat de
comprendre. Mis  la gratification pour quelques rapports qui, du
cabinet, me parvinrent anonymes, il s'enhardit, et, profitant de la
faveur de Lavalette, qui rgissait les postes, il fit arriver au chef de
l'tat les premiers essais d'une correspondance devenue ensuite plus
rgulire. piant l'air du bureau, il dissertait  tort et  travers sur
Charlemagne, sur Louis XIV, sur l'ordre social, parlant de
reconstruction, d'unit de pouvoir, de monarchie, toutes choses
incompatibles, bien entendu, avec les jacobins, mme avec ce qu'il
appelait, d'un air capable, les hommes forts de la rvolution. Tout en
recueillant les bruits de salons et de cafs, le correspondant officieux
forgeait mille historiettes contre moi et contre la police gnrale,
dont il faisait un pouvantail: c'tait le mot d'ordre.

Enfin tous les ressorts tant prts, et le moment opportun (on avait
sond adroitement Duroc et Savary), on arrta, dans une runion 
Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, o
assisteraient Cambacrs et Lebrun, on ferait lecture d'un Mmoire o,
sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'tablir que, depuis
l'tablissement du consulat  vie et de la paix gnrale, le ministre
de la police tait un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les
royalistes, qui, dsarms et soumis, ne demandaient qu' se rallier au
gouvernement; dangereux comme tant d'institution rpublicaine et le
paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et
salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand
pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'tait mettre  sa merci
toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rdig par
Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet  runir la police
au ministre de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de
grand-juge.

Quand j'appris ce tripotage, et avant mme que l'arrt des consuls ne
ft sign, je ne pus m'empcher de dire  mes amis, que j'tais
remplac par une _grosse bte_, et c'tait vrai. On ne dsigna plus
depuis l'pais et lourd Regnier que sous le nom de _gros juge_.

Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y tais prpar. Aussi mon
assurance et mon calme tonnrent le premier consul, quand, au dernier
travail, il me dit: M. Fouch, vous avez trs-bien servi le
gouvernement, qui ne se bornera point aux rcompenses qu'il vient de
vous dcerner, car ds aujourd'hui vous faites partie du premier corps
de l'tat. C'est avec regret que je me spare d'un homme de votre
mrite; mais il a bien fallu prouver  l'Europe que je m'enfonais
franchement dans le systme pacifique, et que je me reposais sur l'amour
des Franais. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrter, la
police n'est plus qu'une branche du ministre de la justice, et vous ne
pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sr que je ne renonce ni 
vos conseils ni  vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une
disgrce, et n'allez pas prter l'oreille aux bavardages des salons du
faubourg Saint-Germain, ni  ceux des tabagies o se rassemblent les
vieux orateurs de clubs dont vous vous tes si souvent moqu avec moi.

Aprs l'avoir remerci des tmoignages de satisfaction qu'il daignait me
donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jug 
propos de dterminer ne m'avaient nullement pris au dpourvu.--Quoi!
vous vous en doutiez? s'cria-t-il.--Sans en tre sr prcisment,
rpondis-je, je m'y tais prpar d'aprs quelques indices et certains
chuchottemens parvenus jusqu' moi.

Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue
personnelle; que j'tais mu seulement par l'extrme sollicitude que
m'inspireraient toujours la sret de sa personne et de son
gouvernement; que ces sentimens me portaient  le prier de me permettre
de lui prsenter par crit mes dernires rflexions sur la situation
prsente.--Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen
snateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours
mon attention.

Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je
me proposai de lui rendre un compte dtaill de l'emploi des fonds
secrets de mon ministre.

J'allai rdiger mon rapport de clture pour lequel j'avais dj pris des
notes; il tait court et nerveux. Je reprsentai d'abord au premier
consul que rien n'tait moins assur  mes yeux que l'tat de paix, ce
que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre 
venir; j'ajoutai que dans un tel tat de choses, et l'opinion publique
tant peu favorable aux empitemens du pouvoir, il serait impolitique de
dpouiller la magistrature suprme des garanties d'une police vigilante;
que loin de s'endormir dans le systme d'une imprudente scurit, au
moment o l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorit
excutive, il fallait qu'elle se concilit l'opinion publique et
rattacht tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y
parviendrait qu'en abjurant toute espce de prventions et de rpugnance
pour tels ou tels hommes; que tout en dsapprouvant le systme qui avait
prvalu dans le Conseil, je m'tais toujours expliqu dans l'intrt du
premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les
plus dvous et les plus intimes; que nos intentions taient les mmes 
tous, mais nos vues et nos moyens diffrens; que si l'on persistait
dans des vues errones on marcherait, sans le vouloir,  une oppression
intolrable ou  la contre-rvolution; qu'il fallait surtout viter de
mettre la chose publique  la merci de mains imprudentes ou d'une
coterie d'eunuques politiques qui, au premier branlement, livreraient
l'tat aux royalistes et  l'tranger; que c'tait dans les opinions
fortes et dans les intrts nouveaux qu'on devait chercher un appui
solide; que celui de l'arme ne suffirait pas  un pouvoir trop colossal
pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait
trop s'tudier  ne pas commettre les destines de la France aux chances
de nouvelles guerres qui dcouleraient ncessairement de la trve arme
dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer
dans l'arne il fallait s'assurer de l'affection de l'intrieur et
grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou
des contre-rvolutionnaires, mais des hommes droits et  caractre, qui
ne verraient pour eux de scurit ni de bien-tre que dans son maintien;
qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages
de la libert, qui, dtestant les excs de la rvolution, tenaient 
l'tablissement d'un gouvernement fort et modr; et enfin que, dans la
situation prcaire o se trouvaient la France et l'Europe, le chef de
l'tat ne devait tenir l'pe dans le fourreau et s'abandonner  une
douce scurit qu'entour de ses amis et prserv par eux. Venait
ensuite l'application de mes vues et de mon systme aux diffrens partis
qui divisaient l'tat, partis dont les passions et les couleurs
s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une
imprudence, des fautes rptes, et une nouvelle guerre, pouvaient
rveiller et mettre aux prises.

Le lendemain je lui remis ce Mmoire qui tait, en quelque sorte, mon
testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilit
affecte. Je mis ensuite sous ses yeux le compte dtaill de ma gestion
secrte; et voyant avec surprise que j'avais une norme rserve de prs
de deux millions quatre cent mille francs: Citoyen snateur, me dit-il,
je serai plus gnreux et plus quitable que ne le fut Sieyes,  l'gard
de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du
Directoire expirant; gardez la moiti de la somme que vous me remettez;
ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et prive;
l'autre moiti entrera dans la caisse de ma police particulire, qui,
d'aprs vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous
prierai de me donner souvent vos ides.

Touch de ce procd, je remerciai le premier consul de m'lever ainsi
au niveau des hommes les plus rcompenss de son gouvernement (il venait
aussi de me confrer la snatorerie d'Aix), et je lui protestai d'tre 
jamais dvou aux intrts de sa gloire.

J'tais de bonne foi, persuad alors comme je le suis encore
aujourd'hui, qu'en supprimant la police gnrale il n'avait eu en vue
que de se dfaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il
avait renvers lui-mme, lui parut plus redoutable qu'utile; c'tait
l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la
direction. Il n'en avait pas moins cd  une intrigue, en s'abusant sur
les motifs qu'avaient allgus mes adversaires. En un mot, Bonaparte,
rassur par la paix gnrale contre les tentatives des royalistes,
s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la
rvolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes
s'attachaient  un ministre qui, n de la rvolution, protgeait ses
intrts et dfendait ses doctrines, il le brisa, croyant par l rester
l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.

Je rentrai dans la vie prive avec une sorte de contentement et de
bonheur domestique, dont je m'tais accoutum  goter la douceur au
milieu mme des plus grandes affaires. D'un autre ct, je me retrouvai
avec un tel surcrot de fortune et de considration que je ne me sentis
ni frapp ni dchu. Mes ennemis en furent dconcerts. J'acquis mme
dans le Snat, sur ceux de mes collgues les plus honorables, une
influence marque: mais je ne fus rien moins que tent d'en abuser; je
m'abstins mme d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les
yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre
de Pont-Carr, ne venant  Paris que rarement, dans l'automne de 1802,
quand il plut au premier consul de me donner un tmoignage public de
faveur et de confiance. Je fus appel  faire partie d'une commission
charge de confrer avec les dputs des diffrens cantons de la Suisse,
pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exert pas une
intervention puissante. Par sa position gographique, la Suisse semblait
destine  tre le boulevard de cette partie de la France la plus
accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontires militaires que
ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses ptres. Sous ce point de
vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intresser
le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribu, aprs la paix de
Campo-Formio,  porter le Directoire  l'envahir et  l'occuper
militairement. Son exprience et la hauteur de ses vues lui firent
comprendre que cette fois il fallait viter les mmes fautes et les
mmes excs. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.

L'indpendance de la Suisse venait d'tre reconnue par le trait de
Lunville; ce trait lui assurait le droit de se donner le gouvernement
qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indpendance au
premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de
leur mancipation. En effet, ils taient dchirs par deux factions
opposes, savoir: le parti unitaire ou dmocratique qui voulait la
rpublique une et indivisible, et le parti fdraliste ou des hommes de
la vieille aristocratie qui rclamaient les anciennes institutions. Le
parti unitaire tait n de la rvolution franaise; l'autre tait celui
de l'ancien rgime, et il penchait secrtement pour l'Autriche; entre
ces deux factions flottait le parti modr ou neutre. Abandonns 
eux-mmes pendant toute l'anne 1802, les unitaires et les fdralistes
en vinrent aux dchiremens et  la guerre civile, tour--tour
secrtement encourags par notre ministre Verninac, d'aprs l'impulsion
du cabinet des Tuileries, dont la politique visait  un dnouement
calcul avec art et par cela mme invitable. Le parti fdraliste ayant
pris le dessus, les unitaires se jetrent dans les bras de la France.
C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout--coup il fait apparatre
son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation o il parlait en
matre plutt qu'en mdiateur, ordonnant  tous les partis de poser les
armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'arme
sous les ordres du gnral Ney. En cdant  la force, la dernire dite
fdrative ne cda rien de ses droits. Aussi les cantons confdrs
furent-ils traits en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procder  sa
mdiation comme  une conqute qui et t le prix de la valeur. Ainsi
s'vanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs
anciennes lois et leur ancien gouvernement.

Les dlgus des deux parus eurent rendez-vous  Paris, pour venir y
implorer la puissante protection du mdiateur. Trente-six dputs des
unitaires y accoururent. Les fdralistes furent plus lents, tant ils
rpugnaient  une dmarche qu'ils regardaient comme une humiliation;
leurs dlgus vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se
trouvrent runis  Paris au mois de dcembre. Ce fut alors que le
premier consul nomma la commission charge de confrer avec eux et de
prparer l'acte de mdiation qui devait mettre un terme aux troubles de
la Suisse. Cette commission, prside par le snateur Barthlmy, se
composait de deux snateurs, le prsident et moi compris, et des deux
Conseillers d'tat, Roederer et Demeunier. Le choix du prsident ne
pouvait tre plus heureux. De mme que le snateur Barthlmy, je fus
assailli par ces bons Suisses qui avaient recours  nous comme  un
aropage. J'avais beau leur dire que toute dcision ultrieure
dpendrait de la volont du premier consul, dont nous n'tions que les
rapporteurs, ils s'obstinaient  me croire en particulier une grande
influence: mon cabinet et mon salon ne dsemplissaient pas.

Les confrences s'ouvrirent, et dans une premire sance, tenue le 10
dcembre, notre prsident donna lecture aux dlgus d'une lettre par
laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. La nature,
leur disait-il, a fait votre tat fdratif; vouloir le vaincre ne peut
tre d'un homme sage. Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti
unitaire; il en fut terrass. Toutefois, pour modrer le triomphe des
fdralistes qui s'imaginaient dj voir renatre l'ancien ordre de
choses, la lettre consulaire ajoutait: La renonciation  tous les
privilges est votre premier besoin et votre premier droit. Ainsi plus
d'ancienne aristocratie. La lettre contenait  la fin la dclaration
expresse que la France et la rpublique italienne ne permettraient
jamais qu'il s'tablt en Suisse un systme de nature  favoriser les
intrts des ennemis de l'Italie et de la France.

Je proposai aussitt que la consulte nommt une commission de cinq
membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul
lui-mme pussent confrer. Ds le surlendemain, 12 dcembre, Bonaparte
eut, avec la commission de la consulte, nous prsens, une confrence o
ses intentions furent plus clairement exprimes. Un tiers parti se forma
presque aussitt, qui finit par supplanter les unitaires et les
fdralistes que nous avions rsolus de neutraliser. Une assez forte
opposition de vues et d'intrts donna lieu  des discussions
trs-animes qui, interrompues et reprises, se prolongrent jusqu'au 24
janvier 1803. Ce jour-l le premier consul y mit un terme en faisant
requrir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa
main l'acte de mdiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports
et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer
leurs observations. Appels  une nouvelle confrence qui dura prs de
huit heures, les commissaires suisses obtinrent diffrentes
modifications au projet de constitution; et le 19 fvrier ils reurent
de la main du premier consul, dans une sance solennelle, l'_acte de
mdiation_ qui devait rgir leur pays. Cet acte imposait  la Suisse un
nouveau pacte fdratif, et dterminait en outre la constitution
particulire de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant t
congdie, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la
clture de ses sances et de ses procs-verbaux.

Ainsi se termina l'intervention du gouvernement franais dans les
affaires intrieures de la Suisse. Il et t difficile, je crois,
d'imaginer un rgime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses
habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son norme
prpondrance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les tats
voisins ou loigns sur lesquels il a influ, celui qu'il a le plus
mnag pendant les quinze annes de son ascendant et de sa gloire. Pour
rendre hommage  la vrit, j'ajouterai que l'acte de mdiation de la
Suisse fut imprgn, autant que possible, de l'esprit conciliant et
modrateur par essence de mon collgue Barthlmy; et j'ose dire que, de
mon ct, je l'ai second de toutes mes forces et de tous mes moyens.
J'eus,  ce sujet, plusieurs confrences particulires avec le premier
consul.

Mais que sa conduite  l'gard du reste de l'Europe ressembla peu  sa
politique modre envers nos voisins les Suisses!

Tout avait t prpar aussi, afin de porter des coups sensibles  la
confdration germanique dont on voulait commencer la dmolition. On
avait renvoy  une dputation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des
indemnits  donner  ceux des membres du corps germanique qui, en tout
ou en partie, avaient t dpouills de leur tat et possession, tant
par les diverses cessions que par la runion de la rive gauche du Rhin 
la France. La commission extraordinaire s'tait constitue  Ratisbonne
dans l't de 1801, sous la mdiation de la France et de la Russie. Ses
oprations mirent en veil tous nos intrigans en diplomatie; ils en
firent une mine qu'ils exploitrent avec une impudeur qui d'abord
rvolta le chef de l'tat, mais qu'il ne put rprimer tant il y eut de
personnages levs qui s'en mlrent. Il tait d'ailleurs naturellement
indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les trangers. Dans
cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La
commission extraordinaire ne donna son recez, aprs sa quarante-sixime
sance, que le 23 fvrier 1803,  l'poque mme o se terminait
l'affaire de la mdiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activit des
intrigues; et que de marchs honteux eurent lieu dans ce long
intervalle, surtout  mesure qu'on approchait du dnouement! Quand les
plaintes arrivaient, que de grandes friponneries taient dvoiles, on
rejetait tout sur les manges des bureaux, o il n'y avait que des
entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains
boudoirs, o l'on vendait les indemnits et les principauts. Quoique
n'tant plus dans les affaires, c'tait toujours  moi que s'adressaient
les plaintes et les rvlations dans les dnis de justice; on
s'obstinait  me croire influent et  porte de l'oreille du matre.

Mais ce ne fut pas du ct de l'Allemagne, dj dans une dcadence
visible, que se forma la tempte qui devait nous ramener les flaux de
la guerre et des rvolutions; ce fut au-del du Pas-de-Calais. Ce que
j'avais prvu se ralisa par une suite de causes irrsistibles.
L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excit en Angleterre n'avait
pas t de longue dure. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant
peu  la sincrit du premier consul, diffrait sous certains prtextes
de se dessaisir du Cap de Bonne-Esprance, de Malte et d'Alexandrie en
gypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y
tait moins sensible qu'au maintien de son autorit personnelle qui,
dans les papiers anglais, continuait d'tre attaque avec une virulence
 laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police tait alors si dbile,
qu'on le vit bientt se dbattre lui-mme sans dignit et sans succs
contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les
invectives des journalistes de Londres, les ministres de la
Grande-Bretagne rpondaient que c'tait une consquence de la libert
de la presse, qu'ils y taient eux-mmes exposs et qu'il n'y avait,
contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveugl par sa
colre, le premier consul, mal conseill, donna dans le pige; il se
commit avec le pamphltaire Peltier[20], qui ne fut condamn  une
amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une
riche souscription, bientt remplie par l'lite de l'Angleterre, le mit
en tat de faire  Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle
plirent le _Moniteur_ et l'_Argus_.

[Note 20: Auteur de l'_Ambigu_ et d'une foule de pamphlets
trs-spirituels contre Bonaparte et sa famille. (_Note de l'diteur_.)]

De l le ressentiment que Bonaparte prouva contre l'Angleterre. Chaque
vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimiti et que haine
contre ma personne. Il jugea ds-lors que la paix ne pouvait lui
convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilit pour agrandir
sa domination au dehors et gnerait l'extension de sa puissance
intrieure; que d'ailleurs nos relations journalires avec l'Angleterre
modifiaient nos ides politiques et rveillaient nos ides de libert.
Ds lors il rsolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre.
Les plus grossires invectives contre le gouvernement et les
institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue
et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier
consul eut recours aux artifices de son ministre des relations
extrieures pour fausser les ides des Franais. D'pais nuages
obscurcirent une paix devenue problmatique, mais  laquelle Bonaparte
tenait encore malgr lui par une sorte d'effroi intrieur qui lui
faisait prsager des catastrophes.

Au-del de la Manche tout devenait hostile, et les griefs contre le
premier consul taient clairement articuls. On lui reprochait d'avoir
incorpor le Pimont et l'le d'Elbe; d'avoir dispos de la Toscane et
gard Parme; d'imposer de nouvelles lois aux rpubliques ligurienne et
helvtique; de runir dans sa main le gouvernement de la rpublique
italienne; de traiter la Hollande comme une province franaise; de
rassembler des forces considrables sur les ctes de Bretagne, sous
prtexte d'une nouvelle expdition contre Saint-Domingue, de faire
stationner  l'embouchure de la Meuse un autre corps dont l'importance
tait hors de proportion avec son objet avou, celui de prendre
possession de la Louisiane; enfin d'envoyer des officiers d'artillerie
et du gnie comme agens commerciaux, explorer les ports et les rades de
la Grande-Bretagne, pour se disposer ainsi au sein de la paix  une
invasion furtive sur les ctes d'Angleterre.

Le seul grief que le premier consul pt lever contre les Anglais, se
renfermait dans leur refus de rendre Malte. Mais ils rpondaient que les
changemens politiques survenus depuis le trait d'Amiens, rendaient
cette restitution impossible sans quelques arrangemens pralables.

Il est certain qu'on ne mit pas assez de circonspection dans les
oprations politiques diriges contre l'Angleterre. Si Bonaparte et
voulu le maintien de la paix, il aurait soigneusement vit de donner 
cette puissance de l'ombrage et des inquitudes sur ses possessions de
l'Inde, et il se fut abstenu d'applaudir aux fanfaronnades de la mission
de Sbastiani en Syrie et en Turquie. Son entretien imprudent avec lord
Whitworth acclra la rupture; ce fut l l'instant critique de la vie
politique de Bonaparte. Je jugeai ds-lors qu'il passerait bientt d'une
certaine modration, comme chef de gouvernement,  des actes
d'exagration, d'emportement et mme de fureur.

Tel fut son dcret du 22 mai 1803, ordonnant d'arrter tous les Anglais
qui commeraient ou voyageaient en France. Il n'y avait point encore eu
d'exemple d'une pareille atteinte au droit des gens. Comment M. de
Talleyrand put-il se prter  devenir le principal instrument d'un acte
si sauvage, lui qui avait donn l'assurance expresse aux Anglais
rsidant  Paris qu'ils jouiraient, aprs le dpart de leur ambassadeur,
de la protection du gouvernement _avec autant d'tendue que durant son
sjour_? S'il avait eu le courage de se retirer, que serait devenu
Napolon, sans haute police et sans ministre capable de balancer la
politique de l'Europe? Que nous aurions d'autres griefs  articuler;
d'autres accusations  porter au sujet de cooprations plus
monstrueuses! Je me crus heureux alors de n'tre plus pour rien dans les
affaires. Qui sait? j'aurais peut-tre flchi tout comme un autre; mais
au moins aurais-je constat ma rsistance et pris acte de ma
dsapprobation.

Sans plus de dlai Bonaparte se mit en possession de l'lectorat
d'Hanovre, et ordonna le blocus de l'Elbe et du Weser. Toutes ses
penses se dirigrent vers l'excution du grand projet de descente sur
la cte ennemie. On couvrit de camps les falaises d'Ostende, de
Dunkerque et de Boulogne; on fit armer des escadres  Toulon, 
Rochefort et  Brest; on fit couvrir nos chantiers de pniches, de
prames, de chaloupes et de bateaux canonniers. De son ct, l'Angleterre
prit toutes ses mesures de dfense; sa marine fut porte  quatre cent
soixante-neuf vaisseaux de guerre, et une flotille de huit cents
btimens garda ses ctes; toute sa population nationale courut aux
armes; des camps s'levrent sur les dunes de Douvres, des comts de
Sussex et de Kent; les deux armes n'taient plus spares que par le
dtroit, et les flotilles ennemies venaient insulter les ntres que
protgeait une cte hrisse de canons.

Ainsi des prparatifs formidables marqurent des deux cts le
renouvellement de la guerre maritime, prlude plus ou moins prochain
d'une guerre gnrale. De la part de l'Angleterre un motif politique
plus grave avait acclr la rupture. Le cabinet de Londres avait eu de
bonne heure avis que Bonaparte prparait, dans le silence du cabinet,
tous les ressorts ncessaires pour tre proclam empereur et faire
revivre l'Empire de Charlemagne. Depuis mon loignement des affaires, il
tait persuad que l'opposition qu'il prouverait  mettre la couronne
sur sa tte, ne serait que trs-faible, les ides rpublicaines ayant
cess d'tre en crdit. Tous les rapports qui venaient de Paris
s'accordaient sur ce point qu'il ceindrait bientt le bandeau des rois.
Ce qui donna surtout l'veil au cabinet de Londres, ce fut la
proposition qu'on fit aux princes de la maison de Bourbon de transfrer
au premier consul leurs droits  la couronne de France. N'osant en faire
directement la proposition lui-mme, il se servit, pour cette
ngociation dlicate, du cabinet prussien dont il disposait  son gr.
Le ministre Haugwitz employa M. de Meyer, prsident de la rgence de
Varsovie, qui offrit  Louis XVIII des indemnits en Italie et une
existence magnifique. Mais, noblement inspir, le roi fit cette belle
rponse connue: J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et
sur moi; mais je connais les obligations qu'il lui a imposes par le
rang o il lui a plu de me faire natre. Chrtien, je remplirai ces
obligations jusqu'au dernier soupir; fils de Saint-Louis, je saurai, 
son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de Franois
Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui: nous avons tout perdu,
hors l'honneur. Tous les princes franais adhrrent  cette noble
dclaration. Je me suis tendu sur ce fait parce qu'il sert  expliquer
ce que j'ai  dire sur la conspiration de Georges et de Moreau, et sur
le meurtre du duc d'Enghien. Le mauvais succs de la dmarche faite
auprs des princes ayant retard le dveloppement du plan de Bonaparte,
le reste de l'anne 1803 se passa dans l'attente. On n'eut l'air de
s'occuper que des prparatifs de l'invasion. Mais un double danger parut
imminent  Londres, et alors s'ourdit la conspiration de Georges
Cadoudal, sur le seul fondement du mcontentement de Moreau, qu'on
savait tre oppos  Bonaparte. Il n'tait question de rien moins que
de rapprocher et de coaliser les deux partis extrmes, les royalistes
arms d'une part et les patriotes indpendans de l'autre. Cimenter une
telle runion tait au-dessus des moyens des agens qui s'y
entremlrent. Des intrigans ne pouvaient qu'arriver  un faux rsultat.
La dcouverte d'une branche isole de la conspiration la fit avorter.
Quand Ral eut reu les premires rvlations de Querelle, condamn 
mort, et qu'il en eut rendu compte, le premier consul refusa d'abord d'y
croire. Je fus consult, et je vis un complot qu'il fallait pntrer et
suivre. J'aurais pu faire rtablir ds ce moment le ministre de la
police et en reprendre les rnes; mais je n'eus garde et j'ludai; je ne
voyais encore rien de clair dans l'horizon. J'avouai sans peine que le
_gros juge_ tait incapable de dmler et de conduire une affaire si
importante; mais je vantai Desmarets, chef de la division secrte, et
Ral, Conseiller d'tat, comme deux excellens limiers et parfaits
explorateurs; je dis que Ral ayant eu le bonheur de la dcouverte, il
fallait lui donner la mission de confiance d'achever son ouvrage. Il fut
mis  la tte d'une commission extraordinaire avec carte blanche, et il
put s'appuyer sur le pouvoir militaire, Murat ayant t nomm gouverneur
de Paris. De dcouverte en dcouverte, on se saisit de Pichegru, de
Moreau et de Georges. Bonaparte vit au fond de cette conspiration et
dans la complicit de Moreau un coup de fortune qui lui assurait
l'Empire; il crut qu'il suffirait de qualifier Moreau de brigand pour le
dnationaliser. Ce mcompte et l'assassinat du duc d'Enghien faillirent
tout perdre.

J'eus un des premiers connaissance de la mission de Caulaincourt et
d'Ordener sur les bords du Rhin; mais quand je sus que le tlgraphe
venait d'annoncer l'arrestation du prince, et que l'ordre de le
transfrer de Strasbourg  Paris tait donn, je pressentis la
catastrophe et je frmis pour la noble victime. Je courus  la
Malmaison, o tait alors le premier consul; c'tait le 29 ventse (20
mars 1804). J'y arrivai  neuf heures du matin, et je le trouvai agit,
se promenant seul dans le parc. Je lui demandai la permission de
l'entretenir du grand vnement du jour. Je vois, dit-il, ce qui vous
amne; je frappe aujourd'hui un grand coup qui est ncessaire. Je lui
reprsentai alors qu'il soulverait la France et l'Europe, s'il
n'administrait pas la preuve irrcusable que le duc conspirait contre sa
personne  Etteinheim. Qu'est-il besoin de preuves? s'cria-t-il;
n'est-ce pas un Bourbon, et de tous le plus dangereux? J'insistai en
exposant des raisons politiques propres  faire taire la raison d'tat;
ce fut en vain; il finit par me dire avec humeur: Vous et les vtres
n'avez-vous pas dit cent fois que je finirais par tre le Monck de la
France, et par rtablir les Bourbons? eh bien! il n'y aura plus moyen de
reculer. Quelle plus forte garantie puis-je donner  la rvolution que
vous avez cimente du sang d'un roi? Il faut d'ailleurs en finir: je
suis environn de complots; il faut imprimer la terreur ou prir. En
profrant ces dernires paroles qui ne laissaient plus d'espoir, il
s'tait rapproch du chteau; j'y vis arriver M. de Talleyrand, et un
instant aprs, les deux consuls Cambacrs et Lebrun. Je regagnai ma
voiture, et rentrai chez moi constern.

Je sus le lendemain qu'aprs mon dpart on avait tenu conseil, et que,
dans la nuit, Savary avait procd  l'excution du malheureux prince;
on citait des circonstances atroces. Savary s'tait ddommag,
disait-on, d'avoir manqu sa proie en Normandie, o il s'tait flatt
d'attirer dans le pige, au moyen des fils de la conspiration de
Georges, le duc de Berri et le comte d'Artois, qu'il et sacrifis plus
volontiers que le duc d'Enghien[21]. Ral m'assura qu'il s'tait si peu
attendu  l'excution nocturne, qu'il tait parti le matin pour aller
chercher le prince  Vincennes, croyant le conduire  la Malmaison, et
s'imaginant que le premier consul finirait cette grande affaire d'une
manire magnanime. Mais, dit-il, un coup d'tat lui parut indispensable
pour frapper l'Europe de terreur et pour dtruire tous les germes de
conspiration contre sa personne.

[Note 21: Sans chercher  innocenter M. le duc de Rovigo qui s'est
si mal justifi lui-mme de sa participation au meurtre du duc
d'Enghien, nous ferons observer que Fouch est ici un peu suspect de
partialit; il n'aimait pas M. de Rovigo qui fut charg plus tard de le
remplacer au ministre de la police. (_Note de l'diteur_.)]

L'indignation que j'avais prvue clata de la manire la plus sanglante.
Je ne fus pas celui qui osa s'exprimer avec le moins de mnagement sur
cet attentat contre le droit des nations et de l'humanit. C'est plus
qu'un crime, dis-je, c'est une faute! paroles que je rapporte, parce
qu'elles ont t rptes et attribues  d'autres.

Le procs de Moreau fit un moment diversion; mais en faisant natre un
danger plus rel, par suite de l'irritation et de l'indignation
publiques. Moreau paraissait  tous les yeux une victime de la jalousie
et de l'ambition de Bonaparte. La disposition gnrale des esprits
faisait craindre que sa condamnation n'entrant un soulvement et la
dfection des troupes. Sa cause devenait celle de la plupart des
gnraux. Lecourbe, Dessoles, Macdonald, Massna et beaucoup d'autres se
prononaient avec une loyaut et une nergie menaantes. Moncey dclara
ne pouvoir pas mme rpondre de la gendarmerie. On touchait  une crise,
et Bonaparte se tenait renferm dans son chteau de Saint-Cloud, comme
dans une forteresse. Je m'y prsentai deux jours aprs lui avoir crit,
afin de lui montrer l'abme entrouvert sous ses pas. Il affecta une
fermet qu'il n'avait pas au fond de l'me.

Je ne suis pas d'avis, lui dis-je, de sacrifier Moreau, et ici je
n'approuve pas du tout les moyens extrmes; il faut temporiser, car la
violence approche trop de la faiblesse, et un acte de clmence de votre
part en imposera plus que les chafauds.

M'ayant cout attentivement dans l'expos du danger de sa position, il
me promit de faire grce  Moreau, en commuant la peine de mort en un
simple exil. tait-il lui-mme sincre? Je savais qu'on poussait Moreau
 se soustraire  la justice, en faisant un appel aux soldats, dont on
lui exagrait les dispositions. Mais de meilleurs conseils et son propre
instinct prvalurent en le retenant dans de justes bornes. Tous les
efforts de Bonaparte et de ses affids pour le faire condamner  mort
chourent. L'issue du procs ayant dconcert le premier consul, il me
fit appeler  Saint-Cloud, et l je fus charg directement par lui de
m'entremettre dans cette affaire dlicate et d'amener un dnouement
paisible. Je vis d'abord la femme de Moreau, et je m'efforai de calmer
des passions bien profondes et bien vives. Je vis ensuite Moreau, et il
me fut ais de le faire consentir  son ostracisme, en lui montrant la
perspective du danger d'une dtention de deux ans qui le mettrait, pour
ainsi dire,  la merci de son ennemi. A vrai dire, il y avait autant de
danger pour l'un que pour l'autre: Moreau pouvait tre assassin ou
dlivr. Il suivit mes conseils, et prit la route de Cadix, pour de l
passer aux tats-Unis. Le lendemain, je fus accueilli et remerci 
Saint-Cloud dans des termes qui me firent prsager le retour prochain
d'une clatante faveur.

J'avais aussi donn  Bonaparte le conseil de se rendre matre de la
crise et de se faire proclamer empereur, afin de mettre fin  nos
incertitudes, en fondant sa dynastie. Je savais que son parti tait
pris. N'et-il pas t absurde de la part des hommes de la rvolution,
de tout compromettre pour dfendre des principes, tandis que nous
n'avions plus qu' jouir de la ralit? Bonaparte tait alors le seul
homme en position de nous maintenir dans nos biens, dans nos dignits,
dans nos emplois. Il profita de tous ses avantages, et avant mme le
dnouement de l'affaire de Moreau, un tribun apost[22] fit la motion de
confrer le titre d'empereur et le pouvoir imprial hrditaire 
Napolon Bonaparte, et d'apporter dans l'organisation des autorits
constitues les modifications que pourraient exiger l'tablissement de
l'Empire, sauf  conserver dans leur intgrit l'galit, la libert et
les droits du peuple.

[Note 22: Le tribun Cure.]

Les membres du Corps lgislatif se runirent, M. de Fontanes  leur
tte, pour adhrer au voeu du Tribunat. Le 16 mai, trois orateurs du
Conseil d'tat ayant port au Snat un projet de snatus-consulte, le
rapport fut renvoy  une commission et adopt le mme jour. Ainsi ce
fut Napolon lui-mme qui, en vertu de l'initiative qu'on lui avait
dfre, proposa au Snat sa promotion  la dignit impriale. Le Snat,
dont je faisais partie, se rendit en corps  Saint-Cloud, et le
snatus-consulte fut proclam  l'instant mme par Napolon en personne.
Il s'engageait, dans les deux annes qui suivraient son avnement, de
prter, en prsence des grands de l'Empire et de ses ministres, serment
de respecter et de faire respecter l'galit des droits, la libert
politique et civile, l'irrvocabilit des biens nationaux; de ne lever
aucun impt et de n'tablir aucune taxe qu'en vertu de la loi. De qui
la faute, si, ds l'origine, l'Empire ne fut pas une vritable monarchie
constitutionnelle? Je ne prtends pas m'lever ici contre le corps dont
je faisais partie  cette poque; mais j'y trouvai alors bien peu de
dispositions  une opposition nationale.

Le titre d'empereur et le pouvoir imprial fut hrditaire dans la
famille de Bonaparte, de mle en mle, et par ordre de primogniture.
N'ayant point d'enfant mle, Napolon pouvait adopter les enfans ou
petits-enfans de ses frres, et, dans ce cas, ses fils adoptifs
entraient dans la ligne de sa descendance directe.

Cette disposition avait un but qui ne pouvait chapper  quiconque tait
au fait de la situation domestique de Napolon. Elle tait singulire,
et il faudrait la plume d'un Sutone pour la dcrire. Je ne l'essaierai
pas; mais il me faudra pourtant l'indiquer, pour la vrit et l'utilit
de l'histoire.

Depuis long-temps Napolon avait la certitude, malgr les artifices de
Josphine, qu'elle ne lui donnerait jamais de progniture. Cette
situation tt ou tard devait lasser le fondateur d'un grand Empire, dans
toute la force de l'ge. Josphine se trouvait entre deux cueils:
l'infidlit et le divorce. Aussi ses inquitudes et ses alarmes
s'taient-elles accrues depuis l'avnement au consulat, qu'elle savait
n'tre qu'un acheminement  l'Empire. Dans l'intervalle, dsole de sa
strilit, elle imagina de substituer sa fille Hortense dans l'affection
de son poux, qui dj, sous le rapport des sens, lui chappait, et qui,
dans l'espoir de se voir renatre, pouvait rompre le noeud qui
l'unissait  elle: ce n'et pas t sans peine. D'une part, l'habitude,
de l'autre, l'amabilit de Josphine et une sorte de superstition
semblaient lui assurer  jamais l'attachement ou du moins les procds
de Napolon; mais de grands sujets de transes et d'inquitudes n'en
existaient pas moins. Le prservatif se prsenta naturellement 
l'esprit de Josphine; elle fut mme peu contrarie dans l'excution de
son plan. Toute jeune, Hortense avait prouv un grand loignement pour
le mari de sa mre: elle le dtestait; mais insensiblement le temps,
l'ge, l'aurole de gloire qui environnait Napolon, et ses procds
pour Josphine firent passer Hortense d'une sorte d'antipathie 
l'adoration. Sans tre jolie, elle tait spirituelle, smillante,
pleine de grces et de talens. Elle plut, et les penchans devinrent si
vifs de part et d'autre, qu'il suffit  Josphine d'avoir l'air de s'y
complaire maternellement et ensuite de fermer les yeux, pour assurer son
triomphe domestique. La mre et la fille rgnrent  la fois dans le
coeur de cet homme altier. Quand, d'aprs le conseil de la mre, l'arbre
porta son fruit, il fallut songer  masquer, par un mariage subit, une
intrigue qui dj se dcelait aux yeux des courtisans. Hortense et
donn volontiers sa main  Duroc; mais Napolon, songeant  l'avenir et
calculant ds lors la possibilit d'une adoption, voulut concentrer dans
sa propre famille, par un double inceste, l'intrigue  laquelle il
allait devoir tous les charmes de la paternit. De l l'union de son
frre Louis et d'Hortense, union malheureuse, et qui acheva de dchirer
tous les voiles.

Pourtant tous les voeux,  l'exception de ceux du nouvel poux, furent
d'abord exaucs. Hortense donna le jour  un fils qui prit le nom de
Napolon, et  qui Napolon prodigua des marques de tendresse dont on ne
le croyait pas susceptible. Cet enfant se dveloppait d'une manire
charmante, et par ses traits mme intressait doublement Napolon, 
l'poque de son avnement  l'Empire. Nul doute que ds lors il ne l'ait
dsign dans son coeur comme son enfant adoptif.

Mais sa proclamation  la dignit impriale reut partout l'accueil le
plus glacial; il y eut des ftes publiques sans lans et sans gat.

Napolon n'avait pas attendu que la formalit de la sanction du peuple
ft remplie, pour s'entendre saluer du nom d'empereur et pour recevoir
le serment du Snat, qui n'tait dj plus que l'instrument passif de sa
volont. C'tait dans l'arme seule qu'il semblait vouloir jeter les
racines de son gouvernement: aussi le vit-on se hter de confrer la
dignit de marchal de l'Empire soit  ceux des gnraux qui lui taient
le plus dvous, soit  ceux qui lui avaient t opposs, mais qu'il lui
et t impolitique d'exclure. A ct des noms de Berthier, Murat,
Lannes, Bessires, Davoust, Soult, Lefvre, sur lesquels il pouvait le
plus compter, on voyait les noms de Jourdan, Massna, Bernadotte, Ney,
Brune et Augereau, plus rpublicains que monarchiques. Quant 
Prignon, Serrurier, Kellermann et Mortier, ils n'taient l que pour
faire nombre et pour complter les dix-huit colonnes de l'Empire, dont
l'opinion ratifia le choix.

Il y eut plus de difficults pour monter une cour, rtablir les levers
et les couchers, les prsentations spciales; pour former une maison
d'honneur de personnes que la rvolution avait leves, et d'autres
prises dans les familles anciennes qu'elle avait dpouilles. On n'eut
pas tort d'y employer des nobles et des migrs; la domesticit du
palais leur fut dvolue. Le ridicule s'attacha d'abord  ces
travestissemens; mais on s'y accoutuma bientt.

On voyait pourtant que tout tait contraint et forc, et qu'on tait
plus habile  organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil
n'tait encore qu'bauch. L'lvation de Cambacrs et de Lebrun, le
premier comme archichancelier, le second comme architrsorier,
n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil
d'tat, comme partie intgrante et autorit suprieure de l'tat, parut
aussi plutt un moyen de centralisation que d'laboration de discussion
et de lumires. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait
en tat d'exercer l'influence de la perspicacit, mais seulement au
dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police
gnrale, qui pouvait rallier le pass au prsent, et garantir la
scurit de l'Empire. Napolon sentit lui-mme le vide, et, par dcret
imprial du 10 juillet, il me rtablit  la tte de la police, en
m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues
avant l'absurde runion de la police  la justice.

Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes rcits; car il me
reste encore  parcourir un laps de six annes fertiles en vnemens
mmorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de ct
tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne rvler que
ce qui mrite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.

Deux jours avant le dcret qui me rappelait, j'avais t mand 
Saint-Cloud, en confrence particulire dans le cabinet de Napolon. L,
j'avais tabli, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revtir de
l'approbation impriale les bases qui compltaient l'organisation
nouvelle de mon ministre.

Ral y avait aspir, en rcompense de son zle dans la poursuite de la
conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de
division, il n'tait ni de force ni de taille  faire mouvoir une
pareille machine. S'il n'eut pas le ministre, il fut largement
rcompens en espces sonnantes, auxquelles il n'tait pas insensible;
et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'tat qui me furent
adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les
prfets des dpartemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la
Lozre, crature de Cambacrs; Miot, crature de Joseph Bonaparte, et
Dubois, prfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois
par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les
affaires de leurs ressorts et prendre ma dcision. Je me dbarrassai par
l d'une foule de dtails fastidieux, me rservant de planer seul sur la
haute police, dont la division secrte tait reste sous la direction de
Desmarets, homme souple et rus, mais  vues courtes. C'tait dans mon
cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-mme
les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoys dans tous
les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes,
rtribus  mille et  deux mille francs par mois, selon leur importance
et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par crit,
avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma
liste  l'empereur, pour qu'il n'y et aucun double emploi, et aussi
pour que la nature des services tantt permanens, souvent temporaires,
pt tre rcompense soit par des places, soit par des gratifications.

Quant  la police dans l'tranger, elle avait deux objets essentiels,
savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les
gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait
d'individus achets ou pensionns prs de chaque gouvernement et dans
chaque ville importante, indpendamment de nombreux agens secrets
envoys dans tous les pays, soit par le ministre des relations
extrieures, soit par l'empereur lui-mme.

J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'tait, en outre, dans mon
cabinet que venaient s'amasser les gazettes trangres interdites aux
regards de la France, et dont on me faisait le dpouillement. Par l je
tenais les fils les plus importans de la politique extrieure, et je
faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrler
ou balancer celui du ministre charg des relations extrieures.

Ainsi j'tais loin de me borner  l'espionnage pour attributions. Toutes
les prisons d'tat taient  mes ordres, de mme que la gendarmerie. La
dlivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'tais charg de
la surveillance des trangers, des amnistis, des migrs. Dans les
principales villes du royaume, j'tablis des commissariats gnraux qui
tendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontires, le
rseau de la police.

La mienne acquit un tel crdit que, dans le monde, on alla jusqu'
prtendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de
l'ancien rgime, titrs de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me
donner le rsultat de leurs observations.

[Note 23: Le prince de L..., le prince de C...., et le prince de
M...]

J'avoue qu'un pareil tablissement tait dispendieux; il engloutissait
plusieurs millions, dont les fonds taient faits secrtement par des
taxes leves sur les jeux, les lieux de prostitution et la dlivrance
des passe-ports. Tout a t dit contre les jeux; mais, d'un autre ct,
les esprits sages et positifs sont forcs de convenir que, dans l'tat
actuel de la socit, l'exploitation lgale du vice est une amre
ncessit. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux
gouvernemens de la rvolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font
partie du budjet de l'ancien gouvernement rtabli.

Puisque c'tait un mal invitable, il fallut bien le rgulariser, afin
de matriser au moins le dsordre. Sous l'Empire, dont l'tablissement
cota prs de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons 
quiper en majests et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une
plus grande chelle, car leurs produits n'taient pas seulement destins
 rtribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai
administrateur gnral des jeux de France, Perrein l'an, qui en avait
dj la ferme, et qui, aprs le sacre, tendit son privilge sur toutes
les grandes villes de l'Empire, moyennant une rtribution de quatorze
millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police.
Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.

Tous ces lmens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer
inutilement dans mon cabinet. Comme j'tais instruit de tout, je devais
runir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement
le malaise et les souffrances de l'tat.

Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la
terreur qui assigeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir
sans bornes. Grand explorateur de l'tat, je pouvais rclamer, censurer,
dclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je
pas empch? S'il m'a t impossible de rduire, comme je l'aurais
voulu, la police gnrale  un simple pouvantail,  une magistrature de
bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que
j'ai fait plus de bien que de mal, c'est--dire que j'ai vit plus de
mal qu'il ne m'a t permis de bien faire, ayant presque toujours eu 
lutter contre les prventions, les passions et les emportemens du chef
de l'tat.

Dans mon second ministre, j'administrai bien plus par l'empire des
reprsentations et de l'apprhension que par la compression et l'emploi
des moyens corcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la
police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se runir et parler
indiscrtement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre
de la police n'en ft inform. Il est certain que j'eus l'adresse de
rpandre et de faire croire que partout o quatre personnes se
runissaient, il s'y trouvait,  ma solde, des yeux pour voir et des
oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi  la
corruption et  l'avilissement gnral; mais, d'un autre ct, que de
maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas pargns!

Ainsi la voil connue cette grande et effrayante machine appele police
gnrale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en ngliger les
dtails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses rsultats.

L'Empire venait d'tre improvis sous de si affreux auspices, et
l'esprit public tait si mal dispos, si rcalcitrant, que je crus
devoir conseiller  l'empereur de faire diversion, de voyager, de
rompre enfin ces dispositions malveillantes et dnigrantes contre sa
personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux
brocards des Parisiens. Il adopta mes ides et se rendit d'abord 
Boulogne, o il se fit lever, pour ainsi dire, sur le pavois par les
troupes campes aux environs. De Boulogne il se dirigea sur
Aix-la-Chapelle, et l il reut les ambassadeurs de plusieurs
puissances, qui toutes,  l'exception de l'Angleterre, de la Russie et
de la Sude, s'empressaient de le reconnatre.

Parcourant ensuite les dpartemens runis, et arrivant  Mayence, il y
fut visit par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint 
Saint-Cloud  la fin de l'automne.

L'tat politique de l'Europe exigeait plus de mnagemens que de roideur.
Un acte d'emportement et de colre, de la part de l'empereur, faillit
tout compromettre. Il fit enlever  Hambourg, par un dtachement de
soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses
papiers et on le conduisit  Paris, au Temple. Cette nouvelle violation
du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous
tremblions que le sort du duc d'Enghien ne ft rserv  sir Georges;
nous mmes tout en oeuvre pour le soustraire  une condamnation
prvtale. Les papiers de sir Georges m'tant tombs dans les mains,
j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manire
grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitmes secrtement,
acheva ce que nous avions si bien commenc. Le ministre Rumboldt fut mis
en libert, sous la condition de ne plus mettre les pieds  Hambourg, et
de se tenir dsormais  cinquante lieues du territoire franais,
conditions que je proposai moi-mme.

Je ne pouvais rien contre les rsolutions brusques et inopines, et il
ne me restait alors aucun moyen d'luder ou de conjurer les actes
tnbreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, taient
exercs par un ordre direct man du cabinet, et commis  des
subalternes hors de mes attributions spciales. J'tais moi-mme plus ou
moins en butte  la malveillance du prfet de police. A l'poque de la
premire affaire du gnral Mallet, il me dnona directement 
l'empereur comme protgeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant
averti Massna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait
disparatre certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait,
disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'arme et
dans la haute police. Je dmontrai  l'empereur que tout ceci se bornait
 avoir prmuni Massna contre les menes de certains brouillons et
intrigans dangereux.

A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privs importans. Il
s'agissait  la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et
de dtourner la Russie de s'allier  l'Angleterre, ce qui et pu former
le noyau d'une troisime coalition dont nous apercevions les germes dans
l'horizon de la diplomatie.

Le pape mordit un des premiers  l'ameon, tant l'intrt de la religion
lui parut puissant, et tant lui parut frappante la conformit du temps
prsent avec les temps des Lon, des Etienne, de Ppin et de
Charlemagne. On savait que le roi de Sude, depuis le meurtre du duc
d'Enghien, parcourait l'Allemagne pour nous susciter des ennemis; on
sema sur ses pas toutes sortes d'embches, et il faillit tre enlev 
Munich. Ramener la Russie me parut prsenter de plus grands obstacles.

La Russie avait offert vainement sa mdiation pour le maintien de la
paix entre la France et la Grande-Bretagne. A son refroidissement, le
meurtre du duc d'Enghien fit succder une vive indignation. Ds le 7 mai
le ministre russe avait remis  la dite de Ratisbonne une note par
laquelle l'Empire tait invit  rclamer des rparations convenables
pour la violation de son territoire. Le cabinet de Saint-Ptersbourg
venait de reconnatre la fausset des assertions, d'aprs lesquelles
l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse auraient suffisamment
autoris le gouvernement franais  faire saisir, en Allemagne, les
rebelles qui se seraient mis eux-mmes hors du droit des gens. En un
mot, le czar se montrait mal dispos, inclinant pour la guerre, ce qui
pouvait renverser toutes les combinaisons de l'empereur contre la
Grande-Bretagne. On proposa, pour ramener la Russie, des intrigues de
courtisans et de femmes galantes; ce choix de moyens me parut ridicule,
et je dis, dans le conseil, que le succs en tait impossible.

Quoi! me dit l'empereur, c'est un vtran de la rvolution qui emprunte
une expression si pusillanime! Ah monsieur! est-ce  vous d'avancer
qu'il est quelque chose d'impossible!  vous qui, depuis quinze ans,
avez vu se raliser des vnemens qui, avec raison, pouvaient tre jugs
impossibles? L'homme qui a vu Louis XVI baisser sa tte sous le fer d'un
bourreau; qui a vu l'archiduchesse d'Autriche, reine de France,
raccommoder ses bas et ses souliers en attendant l'chafaud; celui enfin
qui se voit ministre quand je suis empereur des Franais, un tel homme
devrait n'avoir jamais le mot impossible  la bouche. Je vis bien que
je devais cette brusque sortie  ma censure du meurtre du duc d'Enghien,
dont on n'avait pas manqu d'instruire l'empereur, et je lui rpondis,
sans me dconcerter: En effet, j'aurais d me rappeler que Votre
Majest nous a appris que le mot _impossible_ n'est pas franais.

Il nous le prouvait alors d'une manire frappante en arrachant de sa
rsidence, dans la saison la plus rigoureuse, pour en recevoir l'onction
sacre, le souverain pontife des chrtiens. Pie VII arriva le 25
novembre  Fontainebleau; et huit jours aprs, veille du couronnement,
le Snat vint prsenter  l'empereur 3,500,000 votes en faveur de son
lvation  l'Empire. Dans son discours, le vice-prsident, Franois de
Neufchteau, parla encore de rpublique, ce qui parut une amre
drision.

A la crmonie du couronnement (Napolon se posa lui-mme la couronne),
les acclamations, d'abord d'une extrme raret, furent renforces enfin
par cette multitude de fonctionnaires appels de toutes les parties de
la France pour tre prsens  l'onction et au serment.

Mais au retour dans son palais, Napolon trouva des spectateurs muets et
froids, comme lorsqu'il s'tait-rendu  la mtropole. Soit dans mes
bulletins, soit dans mes confrences particulires, je lui fis sentir
combien il avait encore besoin d'amis dans la capitale et d'y faire
oublier les actions qu'on lui imputait.

Bientt nous nous apermes qu'il mditait une grande diversion. Quand
il mit sur le tapis au conseil d'aller se faire couronner roi d'Italie,
nous lui dmes qu'il provoquerait une nouvelle guerre sur le continent.
Il me faut des batailles et des triomphes, rpliqua-t-il. Et cependant
rien n'tait ralenti dans les prparatifs de descente. Un jour que je
lui objectai qu'il ne pourrait guerroyer  la fois et contre
l'Angleterre et contre toute l'Europe, il me rpondit: La mer peut me
manquer, mais pas la terre; d'ailleurs je serai en mesure sur la cte
avant que les vieilles machines  coalition soient prtes. Les ttes 
perruque n'y entendent rien, et les rois n'ont ni activit ni caractre.
Je ne crains pas la vieille Europe.

Son couronnement  Milan fut la rptition de son couronnement en
France. Pour se montrer  ses nouveaux sujets, il parcourut son royaume
d'Italie. A la vue de Gnes la superbe et de ses environs pittoresques,
il s'cria: Cela vaut bien une guerre. Il se conduisit bien partout,
mnageant singulirement le Pimont, surtout la noblesse pimontaise,
pour laquelle il avait une prdilection marque.

A son retour sur la cte de Boulogne, redoublant ses prparatifs, il
tint son arme toute prte  franchir le dtroit. Mais le succs tait
subordonn  l'excution d'un plan si vaste, qu'on ne croyait pas
possible qu'il ne ft drang, soit par des incidens, soit par des
chances imprvues. Faire concourir les flottes franaises de haut bord 
la descente de l'arme de terre, n'tait pas chose aise. C'tait sous
la protection de cinquante vaisseaux de ligne sortis de Brest,
Rochefort, Lorient, Toulon, Cadix, puis runis  la Martinique, et
venant de l sur Boulogne  toutes voiles, que devait s'oprer le
dbarquement de cent quarante mille soldats et de dix mille chevaux. Le
dbarquement opr, la prise de Londres paraissait infaillible. Napolon
tait persuad que, matre de cette capitale, l'arme anglaise battue et
dissmine, il se serait lev  Londres mme un parti populaire qui et
renvers l'olygarchie et dtruit le gouvernement. Toute la
correspondance secrte en montrait la possibilit.

Hlas! il s'abma dans ses combinaisons maritimes, croyant faire mouvoir
nos divisions navales avec la mme prcision que mettraient ses armes
de terre  manoeuvrer devant lui. D'un autre ct, ni lui ni son
ministre de la marine, Decrs, qui tait en possession de toute sa
confiance, ne surent former ni dmler le marin assez intrpide pour
conduire une si prodigieuse opration. Decrs se persuada que l'amiral
Villeneuve, son ami, en supporterait tout le poids, et il fut cause de
la catastrophe qui acheva la destruction de notre marine.

Il ne s'agissait de rien moins pour Villeneuve que de runir  ses vingt
vaisseaux les escadres du Ferrol et de Vigo, pour aller dbloquer la
rade de Brest; l, se joignant aux vingt-un vaisseaux de la flotte de
Gantheaume, ce qui lui et fait soixante-trois vaisseaux de haut bord,
tant franais qu'espagnols, il aurait fait voile sur Boulogne, comme le
portaient ses instructions.

Quand on sut qu'il venait de rentrer  Cadix au lieu d'accomplir sa
glorieuse mission, l'empereur en prouva la plus violente contrarit;
pendant plusieurs jours, ne se possdant plus, il ordonna au ministre de
faire passer Villeneuve  un conseil d'enqute, et nomma Rosily pour lui
succder; ensuite il voulut faire embarquer l'arme sur la flotille,
malgr l'opposition de Bruix, maltraitant ce brave amiral au point de le
pousser  mettre la main sur la garde de son pe, scne dplorable qui
causa la disgrce de Bruix, et ne laissa plus aucun espoir de rien
entreprendre.

Mais on et dit que la fortune, tout en interdisant  Napolon de
triompher sur un lment qui lui tait contraire, lui mnageait sur le
continent de plus grands triomphes, en lui ouvrant une immense carrire
de gloire pour lui et d'humiliation pour l'Europe. C'tait
principalement dans les lenteurs et dans les fautes des cabinets qu'il
allait puiser toute sa force.

Aucun des avertissemens de sa diplomatie et de mes agens au dehors
n'avaient pu le dtourner jusque-l de son ide fixe contre
l'Angleterre. Il savait pourtant que, ds le mois de janvier 1804, le
ministre autrichien, comte de Stadion, s'tait efforc de rveiller le
dmon des coalitions dans un Mmoire adress au cabinet de Londres, et
dont on s'tait procur la copie. Napolon n'ignorait pas non plus que
Pitt avait donn aussitt  la lgation anglaise en Russie l'ordre de
pressentir le cabinet de Saint-Ptersbourg, qui, depuis l'affaire des
scularisations allemandes, tait en froideur avec la France. Le meurtre
du duc d'Enghien tait venu attiser le feu qui couvait sous la cendre. A
la note du ministre russe  Ratisbonne, Napolon avait oppos une note
choquante remise au charg d'affaires d'Oubril, o l'on rappelait la
mort tragique d'un pre  la sensibilit de son auguste fils; d'Oubril
avait t dsapprouv de sa cour pour l'avoir reue. Je venais de
rentrer au ministre quand survint la note en rponse de la part de la
Russie: elle demandait l'vacuation du royaume de Naples, une indemnit
au roi de Sardaigne, et l'vacuation du nord de l'Allemagne. Voil,
dis-je  l'empereur, qui quivaut  une dclaration de guerre.--Non, me
rpondit-il, pas encore; ils n'y entendent rien; il n'y a que ce fou de
roi de Sude qui s'entende rellement avec l'Angleterre contre moi;
d'ailleurs ils ne peuvent rien faire sans l'Autriche, et vous savez que
j'ai  Vienne un parti plus fort que le parti anglais.--Mais ne
craignez-vous pas, lui dis-je, que ce parti ne vous chappe?...--Avec
l'aide de Dieu et de mes armes, reprit-il, je ne suis dans le cas de
craindre personne! Paroles qu'il eut soin de consigner plus tard dans
le _Moniteur_. Soit que les mystres du cabinet aient drob les
transactions subsquentes, soit que Napolon ait gard  dessein le
silence avec ses ministres, nous n'emes connaissance qu'au mois de
juillet du _trait de concert_ sign  Saint-Ptersbourg le 11 avril.
Dj l'archiduc Charles quittait la direction des affaires  Vienne, et
l'Autriche faisait des prparatifs. On le savait, et pourtant la bonne
intelligence entre elle et la France ne paraissait pas trouble. M. de
Talleyrand s'efforait, auprs du comte de Cobenzel, de dissiper les
craintes qu'inspirait la prpondrance de l'empereur en Italie.
L'Autriche se prsenta d'abord comme mdiatrice entre les cours de
Saint-Ptersbourg et de Paris; mais l'empereur dclina sa mdiation.

Instruit nanmoins qu'on poussait avec ardeur les prparatifs militaires
 Vienne, il fait signifier, le 15 aot, qu'il les considre comme
formant une diversion en faveur de la Grande-Bretagne, ce qui le force 
remettre  un autre temps l'excution de son projet contre les Anglais,
et il demande imprieusement que l'Autriche remette ses troupes sur le
pied de paix. La cour de Vienne, ne pouvant dissimuler plus long-temps,
publie, le 18, une ordonnance qui met, au contraire, ses troupes sur le
pied de guerre. Par sa note du 13 septembre elle dveloppa une suite de
plaintes sur les atteintes portes aux traits, sur la dpendance des
rpubliques italiennes suisse et batave; elle s'leva surtout contre la
runion des couronnes d'Italie et de France sur la tte de Napolon.

Toutes ces communications restrent enveloppes des voiles d'une
discrte diplomatie; et le public, qui n'tait occup uniquement que du
projet de descente en Angleterre, vit avec tonnement le _Moniteur_ du
21 septembre annoncer que l'Autriche, sans rupture ni dclaration
pralable, venait d'envahir la Bavire.

Quelle heureuse diversion pour l'empereur des Franais! elle mettait 
couvert son honneur maritime, et vraisemblablement le prservait d'un
dsastre qui l'et englouti avec son empire naissant.

L'arme se hta d'abandonner les ctes de Boulogne. Elle tait
magnifique, et dans le ravissement de quitter un sjour d'inaction et
d'ennui, pour marcher vers le Rhin.

La ligue europenne avait pour objet de runir contre la France cinq
cent mille hommes, ou au moins quatre cent mille; savoir: deux cent
cinquante mille Autrichiens, cent quinze mille Russes et trente-cinq
mille soldats de la Grande-Bretagne. C'est avec ces forces runies que
les cabinets se flattaient d'obtenir l'vacuation du pays d'Hanovre et
du nord de l'Allemagne, l'indpendance de la Hollande et de la Suisse,
le rtablissement du roi de Sardaigne et l'vacuation de l'Italie.

Au fond, c'tait le renversement du nouvel Empire qu'on voulait, avant
qu'il n'et acquis toute sa force.

Il faut l'avouer, Napolon ne crut pas devoir se reposer uniquement sur
ses excellentes troupes. Il se rappela ce que dit Machiavel: qu'un
prince bien avis doit tre  la fois renard et lion[24]. Aprs avoir
bien tudi son nouveau champ de bataille (car c'tait la premire fois
qu'il guerroyait en Allemagne), il nous dit qu'on verrait incessamment
que les campagnes de Moreau n'taient rien auprs des siennes. En effet
il s'y prit  merveille pour dsorganiser Mack, qui se laissa ptrifier
dans sa position d'Ulm. Tous ses espions furent achets plus aisment
qu'on ne pense, la plupart s'tant dj laiss suborner en Italie, o
ils n'avaient pas peu contribu aux dsastres d'Alvenzi et de Wurmser.
Ici on opra plus en grand, et presque tous les tats-majors autrichiens
furent moralement _enfoncs_. J'avais remis  Savary, charg de la
direction de l'espionnage au grand quartier-genral, toutes mes notes
secrtes sur l'Allemagne, et, les mains pleines, il l'exploita vte et
avec succs,  l'aide du fameux Schulmeister, vrai prote d'exploration
et de subornation. Une fois toutes les brches faites, ce devint un jeu
 la bravoure de nos soldats et  l'habilet de nos manoeuvres
d'accomplir les prodiges d'Ulm, du pont de Vienne et d'Austerlitz. Aux
approches de cette grande bataille, l'empereur Alexandre donna tte
baisse dans le pige: s'il l'et diffre de quinze jours, la Prusse
stimule entrait en ligne.

[Note 24: Dans son livre _du Prince_, chap. XVIII. (_Note de l'diteur_.)]

Ainsi Napolon, d'un seul coup, dtruisit le concert des puissances;
mais cette belle campagne eut pourtant son revers de mdaille; je veux
parler du dsastre de Trafalgar, qui acheva de ruiner notre marine et de
fonder la scurit insulaire. Ce fut peu de jours aprs la capitulation
d'Ulm, et sur la route de Vienne, que Napolon reut le paquet contenant
le premier avis de la catastrophe. Berthier me raconta depuis que,
lisant la dpche fatale, assis  la mme table que Napolon, et n'osant
la lui prsenter, il la poussa insensiblement sous ses yeux, avec son
coude. A peine Napolon en eut-il pris connaissance, que se relevant
courrouc, il s'cria: Je ne puis tre partout!... Son agitation fut
extrme, et Berthier dsespra de le calmer. Napolon se vengea de
l'Angleterre dans les champs d'Austerlitz, cartant ainsi les Russes,
paralysant les Prussiens et dictant des lois dures  l'Autriche.

Occup de la guerre et d'intrigues diplomatiques, il ne lui tait gure
possible, au milieu de ses soldats, de suivre tous les dtails de
l'administration de l'Empire. C'tait le Conseil qui gouvernait pendant
son absence; et, par la hauteur de mes fonctions, je me trouvais, en
quelque sorte, premier ministre; du moins personne n'ludait mon
influence. Mais il entrait dans les vues de l'empereur de faire croire
que, dans son camp mme, il savait tout, voyait tout et faisait tout.
Ses correspondans officieux de Paris s'empressaient de lui adresser,
entortills dans de belles phrases, tous les menus faits qu'ils
glanaient  la suite de mes bulletins de police. Napolon voulait
surtout qu'on et la bonhommie de croire que dans l'intrieur on
jouissait d'un rgime doux et d'une libralit touchante. Ce fut
d'aprs ce motif que, pendant la mme campagne, il affecta de me tancer,
par la voie du _Moniteur_ et dans ses bulletins, pour avoir refus 
Collin-d'Harleville l'autorisation d'imprimer une de ses pices. O en
serions-nous, s'cria-t-il hypocritement, s'il fallait avoir la
permission d'un censeur en France pour imprimer sa pense? Moi qui le
connaissais, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour me
hter de rgulariser la censure et de nommer des censeurs.

Une autre boutade plus grave signala sa rentre dans Paris, le 26
janvier, aprs la paix de Presbourg. Il dbuta aux Tuileries par une
explosion de mcontentement qui rejaillit sur quelques fonctionnaires et
notamment sur le vnrable Barb-Marbois, au sujet d'un embarras dans
les paiemens de la Banque, au commencement des hostilits. Cet embarras,
il l'avait occasionn lui-mme par l'enlvement, dans les caves de la
Banque, de cinquante millions. Mis sur le dos des mulets du roi
Philippe, ces millions contriburent puissamment aux succs prodigieux
de cette campagne improvise. Mais ne sommes-nous pas encore trop prs
des vnemens, pour qu'on puisse, sans inconvnient, dchirer tous les
voiles?

La paix de Presbourg rendit Bonaparte matre de l'Allemagne et de
l'Italie entire, o il s'empara du royaume de Naples. En dissidence
avec la cour de Rome, il commenait ds lors  tourmenter le pape, qui
nagure tait accouru dans sa capitale pour lui donner l'onction sacre.
Cette paix si glorieuse amena un autre rsultat trs-important,
l'rection des lectorats de Bavire et de Wurtemberg en royaumes, et le
mariage de la fille du roi de Bavire avec Eugne Beauharnais, fils
adoptif de Napolon. Tel fut le premier chanon de ces alliances qui 
la fin perdirent Bonaparte, dj moins touch de sa propre gloire,
qu'enivr de distribuer des couronnes, et de mler son sang  celui des
vieilles dynasties contre lesquelles il s'armait sans cesse.

Dans l'intrieur, la bataille d'Austerlitz et le trait de paix
rconcilirent Napolon avec l'opinion publique: son aurole de gloire
commenait  blouir tous les yeux. Je lui vantai cette heureuse
amlioration de l'esprit public. Sire, lui dis-je, Austerlitz a branl
la vieille aristocratie; le faubourg Saint-Germain ne conspire plus.
Il en fut enchant et m'avoua que dans les batailles, dans les plus
grands prils, au milieu des dserts mme, il avait toujours eu en vue
l'opinion de Paris, et surtout celle du faubourg St.-Germain. C'tait
Alexandre-le-Grand tournant sans cesse ses regards vers la ville
d'Athnes.

Aussi vmes-nous l'ancienne noblesse affluer aux Tuileries, comme dans
mon salon, et venir solliciter, postuler des places. Les vieux
rpublicains me reprochaient de protger les nobles. Je n'en changeai
pourtant pas pour cela mes habitudes; j'avais d'ailleurs un grand but,
celui d'teindre et de fondre tous les partis dans le seul intrt du
gouvernement.

Beaucoup de svrit, mle d'indulgence, avait pacifi les dpartemens
de l'Ouest, si long-temps dchirs par la guerre civile. Nous pouvions
dire qu'il n'y avait plus ni Vende ni chouannerie. Les rcalcitrans
erraient en Angleterre, en petite minorit, comme l'migration. Beaucoup
d'anciens chefs s'taient soumis de bonne foi; peu s'obstinaient. Il n'y
avait plus ni organisation ni intrigues dangereuses. L'association
royaliste de Bordeaux, l'une des plus compactes, tait dissoute. Tous
les agens des Bourbons, dans l'intrieur, avaient t successivement
pntrs ou connus, depuis M. Hyde de Neuville et le chevalier de
Coigny, jusqu' Talon et M. Royer-Colard. On avait trait durement
quelques missaires, souponns d'entreprises hostiles, tels que le
baron de Larochefoucauld, qui mourut dans une prison d'tat. Quant au
vieillard Talon, arrt par Savary dans sa terre du Gtinais,  la suite
d'une dlation _officieuse_, il prouva d'abord un traitement si brutal,
que j'en rfrai  l'empereur. Savary fut tanc. La fille de Talon,
trs-intressante personne[25], toucha tout le monde et contribua
beaucoup  l'adoucissement du sort de son pre; elle sauva mme des
papiers importans. Je me prtais de tout mon coeur  l'allgement des
victimes du royalisme, de mme qu'au soulagement des martyrs des
opinions rpublicaines. De ma part, ce systme tonna d'abord; il me fit
ensuite une foule de partisans. Je parus rellement sur la voie d'riger
la police, ministre d'inquisition et de svrit, en un ministre de
douceur et d'indulgence.

[Note 25: Aujourd'hui Mme la comtesse du Cayla. _(N. de
l'd.)_]

Mais un mauvais gnie s'en mla; je fus sans cesse contrari par la
jalousie, l'envie et l'intrigue, d'une part; et de l'autre par la
dfiance et les ombrages du matre.

Se sentant appuye, la faction contre-rvolutionnaire, couverte du
masque d'une coterie religieuse et anti-philosophique, se fit un systme
de dnigrer, d'carter les hommes de la rvolution et de circonvenir
l'empereur. A cet effet, elle envahit les journaux et la littrature,
voulant par l matriser l'opinion publique. Tout en ayant l'air de
dfendre le got et la bonne littrature, elle faisait  la rvolution
une guerre  mort, soit dans les feuilletons de Geoffroi, soit dans le
_Mercure_. Tout en invoquant le grand sicle de la monarchie tempre,
elle travaillait pour un pouvoir sans frein et sans limites. Quant 
Napolon, il n'attachait d'importance politique, comme organe, qu'au
_Moniteur_, croyant en avoir fait la force et l'me de son gouvernement,
ainsi que son intermdiaire avec l'opinion publique du dedans et du
dehors. Se voyant imit plus ou moins, sous ce point de vue, par les
autres gouvernemens, il se crut sr de la solidit de ce mobile moral.

J'tais cens le rgulateur de l'esprit public et des journaux qui en
taient les organes, et j'avais mme des bureaux o l'on s'en occupait.
Mais on ne manqua pas de reprsenter que c'tait me donner trop de force
et de puissance. On mit hors de ma tutelle le _journal des Dbats_, qui
eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels[26]. On
crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le
_Mercure_  la coterie qui l'exploitait au profit de la
contre-rvolution. Mais le systme de me ravir les journaux n'en
prvalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientt rduit au
_Publiciste_ de Suard et  la _Dcade philosophique_ de Ginguen.

[Note 26: Sans doute M. Five. (_Note de l'diteur_.)]

Le crdit de Fontanes n'ayant fait que s'accrotre depuis son avnement
 la prsidence du Corps lgislatif, il poussa tant qu'il put ses amis
dans les avenues du pouvoir. M. Mol, son adepte, hritier d'un nom
parlementaire illustre, donna ses _Essais de morale et de politique_.
C'tait l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on
l'exerce  Maroc. Fontanes fit le plus grand loge de cet crit dans le
_journal des Dbats_; je m'en plaignis. L'empereur blma publiquement
Fontanes, qui s'excusa sur le dsir d'encourager un _si beau talent dans
un si beau nom_. Ce fut  ce sujet que l'empereur lui dit: Pour Dieu!
M. de Fontanes, laissez-nous au moins la rpublique des lettres.

Mais c'tait un jeu jou; le jeune adepte de l'orateur imprial fut
nomm presqu'immdiatement auditeur au Conseil d'tat, puis matre des
requtes et ministre _in petto_.

Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers 
l'amorce du prestige des noms de l'ancien rgime, de mme qu'il se
laissait sduire par la magie de l'loquence de Fontanes, qui le louait
avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens
grossier.

On se fera une ide de la disposition de l'esprit public d'alors et de
la direction de la littrature, quand on saura que cette mme anne
parut une histoire de la Vende, o les Vendens taient reprsents
comme des hros, et les rpublicains comme des incendiaires et des
brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regarde comme impartiale,
fut prconise, enleve, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de
la rvolution en furent indigns. Il me fallut intervenir pour faire
mettre au jour un antidote capable de corriger les rcits de l'historien
des dtrousseurs de diligences[27].

[Note 27: Fouch veut sans doute parler de la brochure de M. de
Vauban, qui fut publie alors par la police pour balancer l'effet
produit par l'histoire de la guerre de la Vende. (_Note de l'diteur_.)]

Cependant ils allaient tre immenses les rsultats et les avantages
politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut,
par dcret imprial, proclam roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant
annonc pralablement que la dynastie qui occupait ce trne avait _cess
de rgner_. Presqu'aussitt Louis Bonaparte fut proclam roi de
Hollande, couronne  envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le
ddommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duch de Berg.
Les principauts de Lucques et de Guastalla furent donnes, en cadeau,
l'une  Elisa, l'autre  Pauline. Le duch de Plaisance chut  Lebrun;
celui de Parme  Cambacrs, et plus tard la principaut de Neuchtel
fut donne  Berthier.

Dans un conseil priv, Napolon nous avait annonc qu'il prtendait
disposer souverainement de ses conqutes pour crer des grands de
l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un
conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si
l'tablissement des titres hrditaires tait contraire aux principes de
l'galit que nous professions presque tous, nous rpondmes
ngativement. En effet, l'Empire tant une nouvelle monarchie, la
cration de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une
nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait,
d'ailleurs, de rconcilier la France ancienne avec la France nouvelle,
et de faire disparatre les restes de la fodalit, en rattachant les
ides de noblesse aux services rendus  l'tat.

Ds le 30 mars, parut un dcret imprial, que Napolon se contenta de
faire communiquer au Snat, et qui rigeait en duchs, grands fiefs de
l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano,
Trvise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napolon se
rservant d'en donner l'investiture  titre hrditaire. C'est aux
contemporains  juger ceux qui furent du petit nombre des lus.

Cr prince de Bnvent, le ministre Talleyrand possda cette
principaut comme _fief_ immdiat de la couronne impriale. J'eus aussi
un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas  prendre rang,
sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de
l'Empire.

Jusque-l, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les
chefs de la rvolution et t frappe de rprobation par l'opinion
publique. Mais la cration de nouveaux titres et d'une noblesse
nationale effaa la dmarcation et fit natre de nouvelles moeurs dans
les hautes classes.

Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut
aussi la consquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet
parut le trait de la confdration du Rhin. Quatorze princes allemands
dclarrent leur sparation du corps germanique et leur nouvelle
confdration, sous le protectorat de l'empereur des Franais. Ce
nouvel acte fdratif, prpar avec adresse, avait surtout pour objet
d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug impos aux Allemands.

Ceci et les nuages qui s'levaient entre la France et la Prusse firent
dmasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru quivoque. Elle
refusa de ratifier le trait de paix conclu rcemment, d'aprs le motif
que son envoy s'tait cart de ses instructions. Dans ses
tergiversations, nous ne vmes qu'une ruse pour gagner du temps.

Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des
dsastres de la dernire coalition, l'Angleterre ngociait sous les
auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On
croyait pouvoir tout attendre d'un ministre improbateur des coalitions
formes pour rtablir en France l'ancien gouvernement.

Dans ces entrefaites vint  clater la guerre de Prusse, guerre mitonne
depuis Austerlitz, et moins provoque par les conseils du cabinet que
par les faiseurs de Mmoires clandestins. D'avance ils avaient
reprsent la monarchie prussienne prte  tomber d'un souffle comme un
chteau de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mmoires, un entr'autres
artificieusement rdig par Montgaillard, alors aux grands gages. Je
puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut
prpare comme un coup de thtre; toutes les chances, toutes les
vicissitudes en furent exactement peses et calcules.

Je trouvai triste, pour la dignit des couronnes, de voir un cabinet si
mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait d tre la sauvegarde,
dpendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques
subsides, avec lesquels nous jouions  la hausse et  la baisse 
volont. Jna! l'histoire dvoilera un jour tes causes secrtes. Le
dlire caus par le rsultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva
d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir t salue du nom de
grande nation par son empereur, triomphant du gnie de Frdric et de
son ouvrage.

Napolon se crut le fils du Destin, appel pour briser tous les
sceptres. Plus de paix ni trve avec l'Angleterre; rupture des
ngociations; mort de Charles Fox; dpart de lord Lauderdale; arrogance
du triomphateur. L'ide de dtruire la puissance anglaise comme seul
obstacle  la monarchie universelle, devint son ide fixe. C'est dans ce
but qu'il fonda le _systme continental_, dont le premier dcret fut
dat de Berlin. Napolon tait convaincu qu'en tarissant  l'Angleterre
tous ses dbouchs, il la rduirait  la phthisie et  subir la
catastrophe. Il pensait non-seulement  la soumettre, mais encore  la
dtruire.

Peu susceptible d'illusion, et  porte de tout voir et de tout savoir,
je pressentis les malheurs des peuples et leur raction plus ou moins
prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait
aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle
j'eus des dtails particuliers, me fit frmir. L, tout avait t
disput et balanc. Ce n'taient plus des capucins de cartes qui
tombaient comme  Ulm,  Austerlitz,  Jna. Le spectacle tait aussi
imposant que terrible; il fallait se battre corps  corps,  trois cents
lieues du Rhin. Je pris la plume et j'crivis  Napolon  peu prs dans
les mmes termes dont je m'tais servi avant Marengo, mais avec plus de
dveloppemens, car la situation tait plus complique. Je lui dis que
nous tions srs de maintenir la tranquillit dans Paris et dans toute
la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hsitait de
s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais
que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Nimen pouvait tout
compromettre; que le dcret de Berlin froissait beaucoup trop
d'intrts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de
la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les
termes les plus pressans, d'employer tout son gnie, tous ses lmens de
destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse
comme toutes celles dont nous avions t redevables  sa fortune. Il me
comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.

L, et  compter d'Eylau, il fut vraiment avis et habile; fort de
conception, fort de caractre, poursuivant son but avec constance: celui
de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui chappait; il
surveillait l'intrieur, et avait l'oeil  tout. Beaucoup d'intrigues
furent noues contre lui sur le continent, mais sans succs. On vint de
Londres tter Paris; on vint me tter moi-mme.

Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre
police, mme aprs les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith;
qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires trangres, me
dpchant un missaire charg d'instructions secrtes, et porteur d'une
lettre pour moi renferme dans les noeuds d'une canne. Ce ministre me
faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux ngociateurs
chargs d'ouvrir avec moi une ngociation mystrieuse. Mais son
missaire s'tant ouvert imprudemment  l'agent de la prfecture,
Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel
fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux
jeune homme ne put viter la peine de mort.

Il tait impossible qu'une telle affaire ne laisst pas quelqu'ombrage
dans l'esprit de Napolon; il devait en infrer au moins qu'on avait
l'ide, dans l'tranger, qu'il tait possible d'essayer d'intriguer
auprs de moi, et que j'tais homme  tout couter,  tout recueillir,
sauf  me dcider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernire
ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel tait
l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James,
dans l'intrt de la contre-rvolution, qu'ils se persuadrent que je
n'tais pas loign de travailler dans l'intrt des Bourbons et de
trahir Bonaparte. Ceci tait uniquement fond sur l'opinion gnralement
rpandue qu'au lieu de perscuter les royalistes dans l'intrieur, je
cherchais, au contraire,  les garantir et  les protger; qu'en outre,
on tait toujours le bien venu quand on s'adressait directement  moi,
pour toutes espces de rvlations et de confidences.

Ce fut au point que peu de mois aprs la mort de Vitel, ayant pris sur
mon bureau une lettre cachete, adresse  _moi seul_, je l'ouvris et je
la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulire qu'on me
demandait pour le lendemain. Cette lettre tait souscrite d'un nom
emprunt, mais trs-connu dans l'migration, et je crus rellement que
le signataire tait la personne qui voulait s'ouvrir  moi. Mais quelle
fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, dou d'un langage
persuasif, talant les formes les plus distingues, m'avoua sa
supercherie et osa se dclarer devant moi l'agent des Bourbons et
l'envoy du cabinet anglais. Dans un expos chaud et rapide, il tablit
la fragilit de la puissance de Napolon, sa prochaine dcadence
(c'tait au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute invitable!
Partant de l, il finit par me conjurer, dans l'intrt de la France et
de la paix du monde, de me joindre  la bonne cause, pour dtourner la
nation de l'abme...; toutes les garanties qu'il tait possible
d'imaginer me furent offertes. Et qui tait cet homme? le comte Dach,
ancien capitaine de la marine royale. Malheureux! lui dis-je, c'est 
la faveur d'un subterfuge que vous vous tes introduit dans mon
cabinet...--Oui, s'cria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le
faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon
roi!--Non, repris-je; vous tes assis sur mon foyer, et je ne violerai
pas l'hospitalit du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat,
je puis pardonner  l'excs de votre garement et  votre dmarche
insense. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous loigner de
Paris; mais je vous dclare que des ordres svres seront donns pour
que, pass ce terme, vous soyez arrt partout o l'on pourra vous
dcouvrir et vous saisir. Je sais d'o vous venez; je connais votre
ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une
trve de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver
dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance
de votre secret et de votre dmarche. Il me protesta que personne au
monde n'en avait la moindre ide, ni dans l'tranger ni en France; et
que ceux mmes qui l'avaient reu sur la cte ignoraient qu'il se ft
hasard jusqu' Paris. Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre
heures: partez.

J'eusse manqu  mes devoirs, en ne rendant pas compte  l'empereur de
ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la
supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait pralablement obtenu de
moi le comte Dach, sous prtexte de rvlations importantes qu'il ne
voulait faire qu' moi seul. Cette variante tait indispensable; car
j'tais sr que Napolon aurait dsapprouv ma gnrosit et y aurait
mme vu quelque chose de louche. Indpendamment des ordres de la police,
il en donna lui-mme, de son cabinet, de trs-rigoureux, tant il
redoutait, dans ses ennemis, l'nergie et le caractre. Toutes les
polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna
tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la cte du
Calvados, il prit d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom
est aujourd'hui en excration dans son ancien parti.

On sent bien qu'une mission si hasarde et si prilleuse n'et t ni
donne, ni remplie immdiatement aprs les ngociations et le trait de
Tilsitt, glorieux rsultat de la victoire de Friedland.

Il me reste  caractriser cette grande poque de la vie politique de
Napolon. L'vnement tait de nature  fasciner tous les esprits. La
vieille aristocratie en fut subjugue. _Que n'est-il lgitime_?
disait-on dans le faubourg Saint-Germain. Alexandre et Napolon se
rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.
On crut  cette niaiserie et l'on ne vit pas que le _duumvirat_ de
Tilsitt n'tait qu'un trait simul de partage du monde entre deux
potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient
par s'entrechoquer.

Dans le trait secret, Alexandre et Napolon se partageaient le monde
continental: tout le midi de l'Europe tait abandonn  Napolon, dj
matre de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes
jusqu' la Vistule, et levant Dantzick comme l'une de ses places
d'armes les plus formidables.

De retour  Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades
et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des
autorits premires. Je voyais chaque jour le progrs de l'enivrement
altrer ce grand caractre; il devenait bien plus rserv avec ses
ministres. Huit jours aprs son retour, il fit des changemens
remarquables dans le ministre. Il donna le porte-feuille de la guerre
au gnral Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intrieur 
Cretet, alors simple conseiller d'tat; Berthier fut fait
vice-conntable. Mais ce qui tonna le plus, ce fut de voir passer le
porte-feuille des relations extrieures  Champagny, depuis duc de
Cadore. ter  M. de Talleyrand ce dpartement, c'tait un signe de
disgrce, mais qui fut colore par de nouvelles faveurs purement
honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-lecteur; ce qui ne
laissa pas de prter aux quolibets. Il est sr qu'un dissentiment
d'opinion sur les projets relatifs  l'Espagne fut la principale cause
de sa disgrce; mais cet important objet n'avait encore t trait que
d'une manire confidentielle entre l'empereur et lui. A cette poque, il
n'en avait pas encore t question au conseil, du moins en ma prsence.
Mais j'en pntrai le mystre avant mme le trait secret de
Fontainebleau, qui n'eut lieu qu' la fin d'octobre. De mme que celui
de Presbourg, le trait de Tilsitt fut marqu d'abord par l'rection
d'un nouveau royaume dvolu  Jrme, au sein de l'Allemagne. On y
installa ce roi colier sous la tutelle des prcepteurs que lui assigna
son frre, qui se rserva la haute main dans la direction politique du
nouveau roi tributaire.

Vers cette poque on apprit le succs de l'attaque de Copenhague par les
Anglais, ce qui fut un premier drangement aux stipulations secrtes de
Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait tre mise 
la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je
n'avais pas revu Napolon s'abandonner  de plus violens transports. Ce
qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la
promptitude de la rsolution du ministre anglais. Il souponna une
nouvelle infidlit dans le secret de son cabinet, et me chargea de
vrifier si cela tenait au dpit d'une rcente disgrce. Je lui
reprsentai de nouveau combien il tait difficile, dans un si tnbreux
ddale, de rien pntrer autrement que par instinct et par conjecture:
Il faudrait, lui dis-je, que les tratres voulussent se trahir
eux-mmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que
le hasard lui dcouvre est peu de chose. J'eus  ce sujet une
confrence curieuse et vritablement historique avec un personnage qui a
survcu et qui survit  tout; mais ma position actuelle ne me permet pas
d'en rvler les dtails.

Les affaires de l'intrieur marchrent dans le systme des plans
relatifs au dehors, et qui commenaient  se dvelopper. Le 18
septembre, furent supprims enfin les restes du Tribunat, non que la
troupe rduite des tribuns et rien d'hostile, mais parce qu'il entrait
dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion pralable des
lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.

Ici va s'ouvrir la mmorable anne 1808, poque d'une nouvelle re, o
commence  plir l'toile de Napolon. J'eus enfin une connaissance
confidentielle de l'arrire-pense qui venait de dicter le trait secret
de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napolon m'avoua que les
Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de rgner.
Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien rellement une colonie
anglaise; mais quant  l'Espagne, vous n'avez point  vous en plaindre;
ces Bourbons-l sont et seront tant que vous voudrez vos trs-humbles
prfets. Ne vous mprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des
peuples de la Pninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de
partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand
et puissant potentat, comme un ami et un alli. Si vous vous dclarez
sans motif contre la maison rgnante; si,  la faveur de ses dissensions
domestiques, vous renouvelez la fable de l'hutre et des plaideurs, il
faudra vous dclarer contre la plus grande partie de la population. Et,
vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique
comme l'Allemand; il tient  ses moeurs,  son gouvernement,  ses
vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par
les sommits de la socit, qui sont l, comme partout ailleurs,
corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de
transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vende.--Que
dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne mprise le
gouvernement; le prince de la Paix, vritable maire du palais, est en
horreur  la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-mme les portes
de l'Espagne. Quant  ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est
encore sous l'influence des moines et des prtres, une vole de coups de
canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet hritage
du grand Frdric, tomber devant mes armes comme une vieille masure;
eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et
s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai rsolu de
continuer dans ma propre dynastie le systme de famille de Louis XIV, et
d'unir l'Espagne aux destines de la France; je veux saisir l'occasion
unique que me prsente la fortune de rgnrer l'Espagne, de l'enlever 
l'Angleterre et de l'unir intimement  mon systme. Songez que le soleil
ne se couche jamais dans l'immense hritage de Charles-Quint, et que
j'aurai l'Empire des deux Mondes.

Je vis que c'tait un dessein arrt, que tous les conseils de la raison
n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu' laisser aller le
torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majest de
bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'tait pas un
jeu jou; si le Nord ne cherchait pas  le prcipiter sur le Midi, comme
diversion utile, et dans l'arrire-pense de renouer en temps opportun
avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. Voil bien
un ministre de la police, s'cria-t-il, qui se dfie de tout, qui ne
croit  rien de bon ni  rien de bien! Je suis sr d'Alexandre, qui est
de trs-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme,
indpendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis
galement sr. Ici Napolon me rpta tout ce que j'avais entendu dire
de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit
amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas
les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captiv le grand-duc
Constantin lui-mme, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre
dire qu'il tait le prince le mieux habill de l'Europe, et qu'il avait
les plus belles cuisses du monde.

Ces panchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napolon en bonne
humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles
je m'intressai particulirement, et qui toutes furent places d'une
manire avantageuse. Il commenait  tre plus content du faubourg
St.-Germain, et tout en approuvant ma manire large de faire la police
avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du ct de
Bordeaux, deux familles[28] que je regardais comme rcalcitrantes et
dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laisst tranquilles,
c'est--dire qu'on les surveillt sans inquisition. Vous m'avez dit
souvent que vous deviez tre comme moi le mdiateur entre l'ancien et le
nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voil, en effet, ma
politique dans l'intrieur. Mais quant au dehors, ne vous en mlez pas;
laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir dfendre le pape; ce
serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin  M. de
Talleyrand qui lui a l'obligation d'tre aujourd'hui sculier et de
possder une belle femme en lgitime mariage. Je me mis  rire, et,
reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.

[Note 28: Apparemment les familles Donnissan et Larochejaquelein,
unies par le mariage du marquis de Larochejaquelein, mort en 1815, avec
la veuve du marquis de Lescure, fille de la marquise de Donnissan; ils
habitaient alors le chteau de Citran, dans le Mdoc. (_Note de
l'diteur_.)]

Ce que Napolon venait de me dire sur le pape, faisait allusion  ses
diffrends avec le Saint-Sige, qui remontaient en 1805 et
s'aggravaient tous les jours. L'entre de nos troupes dans Rome vint
concider avec l'invasion de la Pninsule. Pie VII lana presqu'aussitt
un bref par lequel il menaait Napolon de diriger contre lui ses armes
spirituelles: sans doute elles taient bien mousses, mais ne
laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces
diffrends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient
manquer d'aliner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi
nous, de favoriser la _petite glise_ qui nous avait tourments
long-temps; elle commenait  s'en prvaloir pour faire cause commune
avec le pape contre le gouvernement. Mais Napolon ne poussait tout 
l'extrme envers le chef de l'glise, que pour avoir le prtexte de
s'emparer de Rome, et de le dpouiller de tout son temporel: c'tait une
des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de
reconstruction de l'Europe. J'y aurais donn les mains volontiers; mais
je voyais  regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion
commenait  se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procder ainsi 
la conqute de tous les tats, sans avoir au moins pour soi les
peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui tait la
dynastie de la veille, serait bientt la plus ancienne de l'Europe, il
aurait fallu connatre l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et,
pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait
soi-mme exister.

Cette affaire de Rome tait alors touffe par tout ce qui se passait 
Madrid et  Baonne, o Napolon tait arriv le 15 avril, avec sa cour
et sa suite. Dj l'Espagne tait envahie, et, sous les dehors de
l'amiti, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord.
Plein d'esprance et ravisseur de l'Espagne, Napolon s'apprtait 
saisir les trsors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers taient
venus lui offrir comme le rsultat infaillible de leurs intrigues. Tous
les ressorts de cette vaste machination taient monts; ils s'tendaient
du chteau de Marrac  Madrid,  Lisbonne,  Cadix,  Buenos-Ayres et au
Mexique. Napolon avait  sa suite son tablissement particulier de
fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevque de
Malines, abb de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres
instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques.
L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutt comme patient que
comme acteur.

J'avais averti Napolon, au moment de son dpart, que l'opinion publique
s'irritait dans une attente pnible; et que les causeries de salon
prenaient un essor que mes trois cents rgulateurs de Paris ne pouvaient
dj plus matriser.

Ce fut bien pis, quand les vnemens se dvelopprent; quand, par la
ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les
filets de Baonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand
le soulvement de presque toute une nation eut embrs la presque
totalit de la Pninsule. Tout fut connu et avr dans Paris, malgr les
efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations
pour intercepter et drober la connaissance des vnemens publics.
Jamais, dans le cours de mes deux ministres, je ne vis un pareil
dchanement contre l'insatiable ambition et le machiavlisme du chef de
l'tat. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vrit
reprend tous ses droits et tout son empire. Je reus de Baonne deux ou
trois lettres assez dures, sur le mauvais tat de l'esprit public, dont
on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins
rpondaient  tout. Vers la fin de juillet, aprs la capitulation de
Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les
correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se
mprirent jusqu' donner l'veil sur de prtendus indices d'une
conspiration dans Paris, tout--fait imaginaire. L'empereur s'loigna de
Baonne en toute hte, aprs plusieurs accs d'emportement, transforms,
dans les salons de la Chausse d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en
accs de fivre chaude. Traversant la Vende, il revint  Saint-Cloud,
par la Loire. Je m'attendais  un coup de boutoir  mon premier
travail, et je me tenais sur mes gardes. Vous avez t trop
indulgent, duc d'Otrante, furent ses premires paroles. Comment
avez-vous pu laisser tablir dans Paris tant de foyers de bavardage et de
malveillance?--Sire, quand tout le monde s'en mle, il n'y a plus moyen
de svir; la police n'a point accs d'ailleurs dans l'intrieur des
familles et dans les panchemens de l'intimit.--Mais l'tranger a remu
Paris?--Non, Sire; le mcontentement public s'est exhal tout seul; de
vieilles passions se sont rveilles; et, dans ce sens, il y a eu
malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les
passions. Il serait impolitique, imprudent mme, d'aigrir et d'exasprer
les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagr 
Votre Majest cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout
va dpendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que
prendra l'Europe continentale. Votre Majest a surmont des difficults
plus ardues et vaincu des crises plus fortes. Ce fut alors que,
parcourant  grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre
d'Espagne comme d'une chauffoure qui mritait  peine une vole de
coups de canon, s'emportant et se dchanant contre Murat, contre
Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie,
bien rsolu de faire dans l'arme un exemple. Cette guerre de paysans
et de moines, reprit-il, je la ferai moi-mme, et j'espre y triller
les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les
traits s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agite. Dans
trois mois, je ramnerai mon frre dans Madrid, et dans quatre mois
j'entrerai moi-mme dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je
punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.

Tout fut dsormais dirig sur ce plan d'oprations. Des agens
confidentiels et des courriers taient partis pour Saint-Ptersbourg. La
rponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie
pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette
entrevue, o,  la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec
Napolon. Ces deux arbitres formidables du continent passrent dix-huit
jours ensemble dans l'intimit, au milieu des ftes et des dlices. On
eut encore recours  une momerie diplomatique collective auprs du roi
d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhsion  la paix
gnrale. J'avais donn  l'empereur, avant son dpart, des informations
qui auraient d le dsabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus
que moi peut-tre  la possibilit d'une paix dont il n'aurait su que
faire.

Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps lgislatif, le 26
octobre, Napolon, de retour, se dclara d'accord et invariablement uni
avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre....
_Bientt_, dit-il, _mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne_.

Mais ceci rvlait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale
qu'il n'osait poursuivre sans un appui europen qui pouvait lui
chapper. Ce n'tait plus Napolon faisant tout par lui-mme. Ses
embarras taient sensibles depuis qu'il dclarait la guerre aux peuples.

Cette Espagne o allait s'enfoncer Napolon, m'assigeait de noirs
pressentimens; j'y voyais un foyer de rsistance aliment par
l'Angleterre et qui pouvait offrir  nos adversaires du continent, des
chances favorables pour attenter de nouveau  notre existence politique.
Il tait triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en
question, et la solidit de nos conqutes et mme notre avenir. En
affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napolon, notre fondateur,
pouvait tomber frapp d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le
fer d'un fanatique. Il n'tait que trop vrai, toute notre puissance ne
rsidait que dans un seul homme, qui, sans postrit, sans avenir
certain, rclamait de la Providence vingt annes encore pour achever son
ouvrage. S'il nous tait enlev avant ce terme, il n'aurait pas mme,
comme Alexandre le Macdonien, ses propres lieutenans pour hritiers de
son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi
ce vaste et formidable Empire cr comme par enchantement, n'avait
qu'une base fragile qui pouvait s'vanouir sur les ailes de la mort. Les
mains qui avaient aid  l'lever taient trop faibles pour le soutenir
sans un appui vivant. Si les graves circonstances o nous nous trouvions
faisaient natre ces rflexions dans mon esprit, la situation
particulire de l'empereur y ajoutait un plus haut degr de sollicitude.

Le charme de ses habitudes domestiques s'tait rompu; la mort dans ses
rigueurs tait venue planer sur cet enfant qui,  la fois son neveu et
son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserr le noeud qui
l'attachait  Josphine par Hortense, et  Hortense par Josphine. Je
me reconnais, disait-il, dans cet enfant! Et il caressait dj la
chimre qu'il pourrait lui succder. Combien de fois sur la terrasse de
Saint-Cloud, aprs ses djeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec
dlices ce rejeton dont les manires et les dispositions taient si
heureuses, et se dlassant des soins de l'Empire, se mler  ses jeux
enfantins! Pour peu qu'il montrt de l'opinitret, du penchant pour le
bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napolon
s'criait avec enthousiasme: Celui-l sera digne de me succder, il
pourra me surpasser encore! Au moment mme o il lui prparait de si
hautes destines, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlev. Ainsi
fut bris le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.

Jamais je ne vis Napolon en proie  un chagrin plus concentr et plus
profond; jamais je n'avais vu Josphine et sa fille dans une affliction
plus dchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un
avenir dsormais sans bonheur et sans esprances. Les courtisans
eux-mmes eurent piti d'une si haute infortune; je crus voir briser le
chanon de la perptuit de l'Empire.

Je ne devais pas renfermer en moi-mme les rflexions que me suggrait
ma prvoyance; mais j'attendis pour les prsenter  Napolon que sa
douleur ne laisst plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui
d'ailleurs les peines du coeur taient subordonnes aux soins de
l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre.
Quelles plus grandes diversions! Dj mme des distractions d'un autre
genre, des consolations plus efficaces avaient tromp ses regrets et
rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement second par son
confident Duroc, il s'tait jet, non dans l'amour des femmes, mais dans
la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour
honores de ses hommages furtifs, et qui venaient d'tre remplaces par
la belle italienne, Charlotte Gaz... ne Brind.... Napolon, frapp de
sa beaut, la comblait d'une faveur rcente.

On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un mnage
bourgeois, il n'avait plus ni la mme chambre ni le mme lit que
Josphine. Cette espce de sparation nuptiale avait eu lieu  la suite
d'une scne violente excite par la jalousie de sa femme[29], et depuis
lors il s'tait refus  reprendre aucune chane domestique. Du ct de
Josphine, les tourmens taient bien moins occasionns par les blessures
du coeur que par les pines d'une apprhension inquitante. Elle tait
effraye des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du
dlaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait
l'avenir et se dsolait de sa strilit.

[Note 29: Depuis 1805, au camp de Boulogne, selon le _Mmorial de
Sainte-Hlne_. (_Note de l'diteur_.)]

Le concours de ces circonstances  la fois politiques et domestiques, et
la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traner sur les
traces d'un sardanapale, me suggrrent l'ide de travailler  donner un
avenir au magnifique Empire dont j'tais l'un des principaux gardiens.
Dans un mmoire confidentiel dont je lui fis moi-mme la lecture, je lui
reprsentait ncessit de dissoudre son mariage, de former
immdiatement, comme empereur, un nouveau noeud plus assorti et plus
doux, et de donner un hritier au trne sur lequel la Providence
l'avait fait monter. Ma conclusion tait la consquence naturelle des
considrations et des argumens les plus forts et les plus solides que
pussent suggrer les besoins de la politique et les ncessits de
l'tat.

Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant,
Napolon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la
dissolution de son mariage tait arrte dj dans son esprit; mais
qu'il n'en tait pas de mme du noeud qu'il serait  propos de former;
que, d'un autre ct, il tenait singulirement, par ses habitudes autant
que par une sorte de superstition,  Josphine; et que la dmarche qui
lui coterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins
aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases
presqu'nigmatiques, mais pour moi faciles  deviner. Pouss par un
excs de zle, je rsolus d'ouvrir la brche et d'amener Josphine sur
le terrain de ce grand sacrifice que rclamaient la solidit de l'Empire
et la flicit de l'empereur.

Une telle ouverture exigeait quelques prliminaires; j'piai l'occasion.
Elle se prsenta un dimanche  Fontainebleau,  la rentre de la messe.
L, tenant Josphine dans l'embrasure d'une fentre, je lui donnai, avec
toutes les prcautions oratoires, tous tes mnagemens possibles, la
premire atteinte d'une sparation que je lui prsentai comme le plus
sublime et en mme temps le plus invitable des sacrifices. Son teint se
colora d'abord; elle plit ensuite; ses lvres se tumfirent, et
j'aperus dans tout son tre des signes qui me firent redouter une
attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant
qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si
triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je
pressentais les ncessits de l'avenir; et me htant, par une rflexion
gnrale, de rompre un si pnible entretien, je feignis d'avoir 
confrer avec un de mes collgues, et je m'loignai. Je sus, le
lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans
l'intrieur; qu'une explication,  la fois vive et touchante, s'tait
engage entre Josphine et Napolon, qui m'avait dsavou; et que cette
femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un
genre d'obligations, avait sollicit en grce et avec instance mon
renvoi, pour avoir prfr le bien de la France  son intrt personnel
et aux jouissances de sa vanit. Tout en protestant que j'avais parl
sans mission, l'empereur se refusa de me _chasser_, car ce fut l le
mot, et il calma tant bien que mal Josphine, en allguant  mon gard
des prtextes politiques. Il tait, pour moi, vident que si dj il
n'et arrt secrtement son divorce, il m'et sacrifi, au lieu de se
borner  un simple dsaveu de ma dmarche. Mais Josphine en fut la
dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer
d'illusion; elle crut obvier  tout par de misrables artifices. Qui le
croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes
politiques, qui eussent t la drision de toute l'Europe, s'offrant de
supposer une grossesse factice, osant mme le proposer formellement 
l'empereur. Sur qu'elle en viendrait l, j'avais fait bruiter la
possibilit de cette supercherie par mes limiers, de sorte que
l'empereur n'eut qu' lui montrer ses bulletins de police se dbarrasser
de ses obsessions.

De plus grands vnemens firent une diversion clatante. Le 4 novembre,
Napolon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Pninsule,
aprs avoir retir de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il
avait allum un vaste incendie, et il courut l'teindre avec des flots
de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevs et en
rvolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupon et l'inquitude;
il ira jusqu' se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de
rsistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles
invisibles.

Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans 
ses volonts, venaient d'tonner le Corps lgislatif, il en fut si
choqu, si alarm, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4
dcembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement
imprial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux
lgislateurs. Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces
exagrations d'ides qui ont port un corps  se croire le reprsentant
de la nation: ce serait une prtention chimrique et mme criminelle, de
vouloir reprsenter la nation avant l'empereur. Le Corps lgislatif
devrait tre appel Conseil lgislatif, puisqu'il n'a pas la facult de
faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la
hirarchie constitutionnelle, le premier reprsentant de la nation,
c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses dcisions. Tout
rentrerait dans le dsordre, si d'autres ides constitutionnelles
venaient  pervertir les ides de nos constitutions monarchiques.

Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits,
sous un prince faible et capricieux; mais Napolon avait sans cesse
l'pe  la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout
s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour
dissiper tout germe d'opposition lgale.

Quand on sut qu'il venait d'entrer  Madrid en vainqueur irrit, et
qu'il tait rsolu de surprendre et de chasser l'arme anglaise, on crut
la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles.
Mais tout--coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre  ses
lieutenans, l'empereur nous revint d'une manire subite et inattendue;
soit, comme ses entours me l'ont assur, qu'il ait t frapp de l'avis
qu'une bande de fanatiques espagnols s'tait organise pour
l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donn, de mon ct, le mme
avis); soit qu'il ft encore domin par l'ide fixe de l'existence d'une
coalition, dans Paris, contre son autorit. Je croirais assez  l'un et
 l'autre motifs runis, mais qui furent masqus par l'annonce de
l'urgence de ce retour subit, d'aprs les prparatifs de l'Autriche.
Napolon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout
aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'tait pas encore
prte.

A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps lgislatif et
sur son admonition impriale. Je le vis venir et je rpondis que c'tait
trs-bien; que c'tait ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps
quelconque s'arrogeait le droit de reprsenter,  lui seul, le
souverain, il n'y aurait d'autre parti  prendre que de le dissoudre; et
que si Louis XVI et agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et
rgnerait encore. Me fixant alors avec des yeux tonns: Mais quoi! duc
d'Otrante, me dit-il aprs un instant de silence, il me semble pourtant
que vous tes un de ceux qui ont envoy Louis XVI  l'chafaud?--Oui,
Sire, rpondis-je sans hsitation, et c'est le premier service que j'ai
eu le bonheur de rendre  Votre Majest.

Rappelant  lui toute la force de son gnie et de son caractre pour
surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hta d'en
venir  une prompte excution. Il tait  craindre qu'il ne ft pouss
ou surpris aux dfils des Montagnes Noires, car ses forces taient
faibles, et on l'et rduit  la dfensive s'il et laiss oprer la
concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmlh,
Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalrent
l'heureux dbut d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions,
contre les rgles d'une saine politique, deux guerres  la fois.

La leve de boucliers de Schill, en Prusse, nous rvla tout le danger.
Ce major prussien, arborant l'tendard de la rvolte, venait d'tre
lanc par les Schneider, les Stein, chefs des illumins; c'tait un
timide essai que faisait la Prusse. Il tint  peu de chose que les
peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent ds lors, par
imitation,  s'insurger comme les peuples de la Pninsule. Press entre
deux guerres nationales, Napolon et succomb quatre ans plutt. Ceci
me fit faire de srieuses rflexions sur la fragilit d'un Empire qui
n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition
effrne.

Nous respirmes aprs l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore
en Saxe, et les Viennois se montraient irrits et exalts. Il y eut
plusieurs meutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientt les
premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes
et aggraver nos inquitudes. A ces bruits succdrent les informations
confidentielles, presque toutes dsolantes. Non-seulement Lannes, le
seul ami de Napolon qui ft rest en possession de lui dire la vrit,
avait pri glorieusement, mais on complat huit mille morts, dix-huit
mille blesss, parmi lesquels trois gnraux et au-del de cinq cents
officiers, de tout grade. Si, aprs tant de pertes, l'arme fut sauve,
elle m'en fut pas redevable  Napolon, mais au sang-froid de Massna.
Qu'on juge de notre perplexit dans Paris, et combien il nous fallut
d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand chec, qui
pouvait tre suivi de plus d'un dsastre! Quant  Napolon, il se
proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profit
de la victoire, il en accusait, d'une manire assez triviale, le
_gnral Danube_, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne
pouvait s'expliquer l'immobilit de l'archiduc, aprs tant de pertes de
notre part, et aprs que nous n'avions pu trouver de refuge que dans
l'le de Lobau. Plus le bulletin tait impudent, plus on faisait des
commentaires.

Les nombreux ennemis que Napolon avait en France, soit parmi les
rpublicains, soit parmi les royalistes, se rveillrent; le faubourg
St.-Germain redevint hostile, et il y eut mme quelques menes dans la
Vende. On se flattait dj tout haut que la journe d'Essling porterait
un coup fatal  l'empereur.

On tait si proccup des vnemens du Danube, qu' peine fit-on alors
attention aux vnemens de Rome. Il nous tait rserv,  nous
philosophes, enfans du dix-huitime sicle et adeptes de l'incrdulit;
il nous tait rserv, dis-je, de dplorer, comme impolitique,
l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la perscution du chef de
l'glise, par celui mme que nous avions lu notre dictateur perptuel.
Un dcret de Napolon, de la fin de mai, avait ordonn la runion des
tats romains  l'Empire franais. Qu'arriva-t-il? Le vnrable pontife,
cramponn sur le sige de Rome, se voyant dsarm, dpouill, n'ayant 
sa disposition que ses armes spirituelles, lana des bulles
d'excommunication contre Napolon et ses cooprateurs. Tout cela n'et
t que ridicule, si les peuples y fussent rests indiffrens; si
l'indignation publique n'et pas raviv la foi presqu'teinte, en faveur
de l'opinitre pontife des chrtiens. Ce fut alors que, soutenant une
espce de sige dans son palais, Pie VII en fut arrach par la force, et
enlev de Rome pour tre confin  Savone. Napolon savait combien je
rpugnais  de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner
la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les
principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et
Radet.

Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagn le
Pimont, pour qu'on ne lui ft pas franchir les Alpes; c'et t sur
moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilit des dernires
scnes de cette perscution, qui parut gnralement odieuse et dloyale.
En dpit de la rserve de l'administration et du silence de ses organes,
tout l'intrt se porta sur Pie VII, qui, aux yeux de l'Europe, fut
considr comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de
l'empereur. Prisonnier  Savone, Pie vu fut dpouill de ses honneurs
extrieurs et priv de toute communication avec les cardinaux, ainsi que
de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile.
Quel aliment pour la petite glise, pour la turbulence de quelques
prtres et pour la haine de quelques dvots! Je prvis ds lors que de
tous ces levains se reformeraient les secrtes associations que nous
avions eu tant de peine  dissoudre. En effet, Napolon, en dfaisant
tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des
peuples, les disposait, de longue main,  s'isoler de sa puissance, et
mme  s'allier  ses ennemis, ds qu'ils auraient le courage de se
montrer en force.

Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur
belliqueuse; son courage et son gnie relevrent bientt au-dessus de
ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les
jours  Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le
fcheux tat de l'esprit public. Tout cela changera dans un mois,
m'crivait-il. Une autre fois, en parlant de l'intrieur: Je suis bien
tranquille, vous y tes, furent ses propres expressions. Jamais je
n'avais accumula sur ma tte tant de pouvoirs et autant de
responsabilit. Je runissais  la fois dans mes mains le ministre
colossal de la police, et par _intrim_ le porte-feuille de l'intrieur.
Mais j'tais rassur, parce que jamais les encouragemens de l'empereur
n'avaient t aussi positifs, ni sa confiance aussi tendue. Je touchais
 l'apoge du pouvoir ministriel; mais, en politique, l'apoge conduit
souvent  la roche Tarpienne.

L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livre et
gagne quarante-cinq jours aprs la perte de la bataille d'Essling,
l'armistice de Znam consenti six jours aprs la bataille de Wagram, et
la mort de Schill, nous ramenrent des jours sereins.

Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une
formidable expdition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener
des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps  l'Autriche
de se rallier.

J'apprciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande
partie de son pouvoir, par le concours de deux ministres, je donnai
l'impulsion au conseil dont j'tais l'me et j'y fis passer des mesures
fortes.

Il n'y avait pas de temps  perdre, il fallait sauver la Belgique. Les
troupes disponibles n'auraient pas suffi  prserver cette partie si
importante de l'Empire. Je fis dcider, sans le concours de l'empereur,
qu' Paris et dans plusieurs dpartemens du Nord, une leve
extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immdiatement.

J'adressai,  cette occasion,  tous les maires de Paris une circulaire
qui contenait la phrase suivante: Prouvons  l'Europe que si le gnie
de Napolon peut donner de l'clat  la France, sa prsence n'est pas
ncessaire pour repousser les ennemis.

Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage  Napolon, qui,
par une lettre adresse  Cambacrs, ordonna de suspendre la leve dans
Paris, o tout se borna pour le moment  la nomination des officiers.

Je ne souponnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la
capitale, d'autant plus que partout ailleurs la leve s'oprant sans
obstacle et avec rapidit, nous donna une quarantaine de mille hommes
tous quips et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que
j'avais fait adopter, et  l'excution desquelles je prsidais avec
autant de soins que de zle. Il y avait long-temps que la France n'avait
donn le spectacle d'un pareil lan de patriotisme. Dans son voyage aux
eaux de Spa, la mre de l'empereur en fut tellement frappe, qu' son
retour elle m'en flicita elle-mme.

Mais il fallait un commandant gnral  cette force nationale auxiliaire
qui allait se runir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui
faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinment de Wagram. Le
jour mme,  peine eus-je appris son retour, que je le proposai au
ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hta de lui expdier sa
commission.

Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans
l'panchement de l'intimit et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche
 Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'tant mis en droute,
l'empereur, sous ce prtexte, lui avait t le commandement, et l'avait
renvoy  Paris; que pourtant son ale s'tait  la fin bien comporte;
mais qu'on ne l'avait pas moins blm au quartier-gnral d'avoir, dans
un ordre du jour, adress  ses soldats une espce de proclamation
approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrce  des rapports
malveillans faits  l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary,
charg de la police secrte de l'arme; que Lannes ayant eu avec lui les
scnes les plus violentes, avait pu seul le rprimer; mais que depuis la
mort de ce brave des braves, le crdit de Savary n'avait plus de bornes;
qu'il piait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains gnraux
sur lesquels planaient des prventions; qu'il allait mme jusqu' leur
imputer des connexions avec la socit secrte des _Philadelphes_ dont
on faisait un pouvantait  l'empereur, en supposant, sur les plus
vagues indices, qu'elle avait dans l'arme des ramifications
dangereuses.

D'aprs ces motifs, Bernadotte montrait de la rpugnance  se charger de
la commission d'aller commander la leve des gardes nationaux de
l'Empire, appels pour la dfense d'Anvers. Je lui reprsentai que
c'tait le moment, au contraire, de se rtablir dans l'esprit de
l'empereur; que j'avais dj contribu plusieurs fois  les rapprocher
et  dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il
occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui
confrer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude
d'un mcontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services  sa
patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgr lui-mme, et
qu'en faisant ainsi son devoir, c'tait pour la patrie qu'on se
dvouait. Il me comprit, et, aprs d'autres panchemens mutuels, il se
mit en route pour Anvers.

On sait avec quel succs le mouvement s'opra; il fut gnral dans nos
provinces du Nord, et les Anglais n'osrent tenter le dbarquement. Un
si heureux rsultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent
Napolon de renfermer en lui-mme ses soupons et son mcontentement;
mais au fond, il ne pardonna jamais, ni  Bernadotte ni  moi, cet
minent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.

D'autres informations particulires qui me vinrent de l'arme,
concidrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet
des _Philadelphes_, dont l'organisation secrte remontait au consulat 
vie. Les associs ne s'en cachaient pas; leur but tait de rendre au
peuple franais la libert que Napolon lui avait ravie par le
rtablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient
Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le
despotisme de Napolon comme empereur. L'existence prsume de cette
association avait dj donn lieu  l'arrestation et  la dtention
prolonge de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces
derniers temps, on souponna le brave Oudet, colonel du 9e rgiment
de ligne, d'avoir t port  la prsidence des _Philadelphes_. Une
lche dlation l'ayant signal comme tel, voici quelle fut la
malheureuse destine de cet officier. Nomm gnral de brigade la veille
de la journe de Wagram, on l'attira, le soir mme qui suivit la
bataille, dans un guet-apens,  quelques lieues de l, dans l'obscurit
de la nuit, o il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa tre des
gendarmes; le lendemain, il fut trouv tendu, sans vie, avec vingt-deux
officiers de son parti, tus autour de son corps. Cet vnement fit
grand bruit  Schoenbrunn,  Vienne et dans tous les tats-majors de
l'arme, sans qu'on et aucun moyen de percer ou d'claircir un si
horrible mystre.

Cependant, depuis l'armistice, les difficults s'aplanissaient
lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau trait de
paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres prsentaient la paix comme
infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment  l'autre, quand
j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde  Schoenbrunn,
avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps
de le faire saisir, Berthier s'tant mis devant l'empereur. C'tait un
jeune homme d'Erfurt,  peine g de dix-sept ans, et pouss uniquement
par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien
affil, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein
et fut pass par les armes.

Le trait de Vienne fut sign peu de jours aprs (15 octobre). Napolon,
vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitt dans sa capitale. Ce
fut de sa bouche mme que nous apprmes combien il avait eu de
difficults  surmonter dans cette pnible campagne, et combien
l'Autriche s'tait montre forte et menaante.

J'eus avec Napolon plusieurs confrences  Fontainebleau, avant sa
rentre dans Paris; je le trouvai trs-aigri contre le faubourg
Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je
n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'aprs la journe
d'Essling, comme aprs Baonne; les beaux-esprits du faubourg avaient
rpandu le bruit ridicule qu'il tait frapp d'une alination mentale.
Napolon en fut singulirement offens, et il me parla de svir contre
des tres qui, disait-il, le dchiraient d'une main et le sollicitaient
de l'autre. Je l'en dissuadai. C'est de tradition, lui dis-je; la Seine
coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans
l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a t plus calomni que
Jules-Csar? Je rponds d'ailleurs  Votre Majest que, parmi cette
troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les
plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre
Majest; ne sont-ils pas propags par des personnes qui font partie de
sa maison et de son gouvernement? Avant de svir, il faudrait tablir un
Conseil des dix, aller aux coutes, interroger les portes, les
murailles, les chemines. Il est d'un grand homme de mpriser les
caquetages insolens, et de les touffer sous une masse de gloire. Il se
rendit.

Je savais qu'aprs la journe de Wagram il avait balanc s'il ne
dmembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans
 ce sujet; qu'il s'tait mme vant de distribuer bientt des couronnes
 des archiducs qu'il supposait mcontens ou aveugls par l'ambition;
mais qu'arrt par la crainte d'veiller les soupons de la Russie et de
soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour Franois II ne
pouvait tre rvoque en doute, il avait eu le temps d'apprcier une
autre difficult dans l'excution de son plan. Il exigeait l'occupation
militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui et pas permis d'teindre
la guerre de la Pninsule, qui rclamait toute son attention.

Le moment me parut favorable pour lui montrer la vrit toute entire;
je lui reprsentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation
prsente, combien il devenait urgent de mettre un terme  un systme
politique qui tendait  nous aliner tous les peuples; et d'abord je le
suppliai d'accomplir l'oeuvre de la paix, soit en faisant sonder
l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables,
ajoutant que jamais il n'avait t plus en mesure de se faire couter;
que rien n'galait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait
maintenant plus de doute sur la solidit de ses transactions avec les
deux plus puissans potentats de l'Europe aprs lui-mme; qu'en se
montrant peu exigeant relativement au Portugal et dispos d'un autre
ct  vacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver  la paix et
au maintien de sa dynastie en Italie,  Madrid, en Westphalie et en
Hollande; que l devaient tre poses les bornes de son ambition et
d'une gloire durable; que c'tait dj une assez brillante destine
d'avoir fait renatre l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner
 cet Empire des garanties pour l'avenir; qu' cet effet il devenait
pressant, comme je le lui avais dj reprsent, de dissoudre son
mariage avec Josphine et de former un autre noeud rclam autant par la
raison d'tat que par les considrations politiques les plus dcisives;
car, en se voyant revivre, il assurait en mme temps la vie  l'Empire,
que lui seul pouvait dterminer s'il tait prfrable de former une
alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la
Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer
sa propre patrie en partageant le diadme avec une franaise toujours
assez riche de sa fcondit et de ses vertus. Mais qu'au total le plan
inspir par le besoin de la fixit sociale et de la permanence
monarchique, croulerait dans sa base si la paix gnrale n'en devenait
pas le complment ncessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le
suppliant de me faire connatre ses intentions sur les deux vues
principales de mon rapport et de mes conclusions.

Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'et accoutum
d'esprer dans les matires graves qui taient censes hors de mes
attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage tait arrte
pour une poque prochaine, Cambacrs ayant t autoris  en confrer
avec moi. J'en fis rpercuter aussitt la rumeur dans les salons, et on
en chuchottait partout que Josphine, plonge dans la scurit, n'en
avait aucun veil, tant on la mnageait et on la plaignait.

Je vis galement que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique,
penchait  serrer son nouveau noeud dans une des vieilles cours de
l'Europe, et que la dissolution pralable avait surtout pour objet de
les stimuler  faire des ouvertures ou de les prparer  en recevoir.

Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas nglig. Napolon,
tenant sous sa dpendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande 
sa cour, et, le 3 dcembre, exige qu'ils assistent dans la mtropole au
_Te Deum_ chant pour ses victoires et pour l'anniversaire de son
couronnement.

A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps
lgislatif; l, dans un discours prsomptueux, il s'exprime en ces
termes Lorsque je reparatrai au-del des Pyrnes le lopard pouvant
cherchera l'Ocan pour viter la honte, la dfaite ou la mort.

C'tait avec ces grandes images qu'il cherchait  pallier les
difficults de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-mme peut-tre, car il
n'avait, sur la nature de cette guerre, que des ides incompltes.

Le surlendemain, dnant tte--tte avec Josphine, il lui fit part de
sa rsolution. Josphine s'vanouit. Il fallut toute la rhtorique de
Cambacrs et toute la tendresse de son fils, Eugne, soit pour la
calmer, soit pour la disposer  la rsignation.

Le 15 dcembre, on procda crmonieusement  la dissolution du mariage.
Tout s'tant termin dans les formes, un officier de la garde fut charg
d'escorter Josphine  la Malmaison, tandis que, de son ct,
l'empereur se rendait au Grand-Trianon, pour y passer quelques jours en
retraite.

Tout tait dj mont dans le mystre de la chancellerie pour ouvrir une
ngociation parallle auprs des deux cours de Saint-Ptersbourg et de
Vienne; dans la premire, on voulait obtenir la grande-duchesse, soeur
du czar; et en Autriche, il s'agissait de l'archiduchesse Marie-Louise,
fille de l'empereur Franois. On tta d'abord la Russie. L'empereur
Alexandre se montrait favorable, disait-on, dans le conseil, mais il y
avait dissentiment d'opinion dans la famille impriale russe.

Ce qui eut lieu  Vienne presqu'en mme temps, mrite de ma part
quelques prliminaires auxquels je ne suis pas tout--fait tranger.

Un des hommes les plus marquans dans les fastes de la politesse et de la
galanterie de la cour de Louis XVI, tait sans contredit le comte Louis
de Narbonne; on s'tait complu  le rendre clbre en tirant, de ses
traits frappans de ressemblance avec Louis XV, une induction qui
supposait un auguste mystre  sa naissance. Il avait aussi travaill
lui-mme  sa clbrit, par son amabilit parfaite, par sa liaison
intime avec la femme la plus extraordinaire du sicle, Mme de Stal,
et enfin par la manire facile et chevaleresque avec laquelle il avait
exerc, dans le dpartement de la guerre, un ministre constitutionnel
au dclin de la monarchie. Forc d'migrer, en butte aux traits des
rpublicains exalts et des royalistes extrmes, il avait d'abord t
dlaiss  sa rentre en France; plus tard je l'accueillis avec tout
l'intrt que m'inspiraient les patriotes de 1789, qui avaient voulu
concilier la royaut et la libert. Aux grces des manires il joignait
les traits saillans de l'esprit, et souvent mme la justesse et la
profondeur des vues. J'avais fini par le recevoir tous les jours; et tel
tait le charme de sa conversation, qu'au milieu de mes travaux
fatigans, j'y trouvais le dlassement le plus doux. Tout ce que me
demandait M. de Narbonne dans l'intrt de ses amis et de ses
connaissances, je le lui accordais. Je parlai de lui  l'empereur; j'eus
d'abord de la peine  le lui faire goter; il redoutait ses anciens
rapports avec Mme de Stal, en qui Napolon voyait une ennemie
implacable. J'insistai, et l'empereur finit par se le faire prsenter.
L'engouement s'en suivit, et Napolon se l'attacha d'abord comme
officier d'ordonnance. Le gnral Narbonne le suivit dans la campagne
d'Autriche, o il fut nomm gouverneur de Trieste, avec une mission
politique dont j'avais connaissance.

Au retour de l'empereur, et quand l'affaire du mariage fut entame, je
le lui dsignai comme le personnage le plus capable de sonder
adroitement les intentions de la cour d'Autriche. Il tait hors des
convenances et des usages que Napolon ft aucune dmarche directe avant
de connatre positivement les dispositions de l'empereur Alexandre; or,
les instructions envoyes au comte de Narbonne se bornrent 
l'autorisation d'agir en son propre et priv nom, avec tout le
mnagement et la dextrit que comportait une affaire si dlicate et si
majeure. Il se rendit  Vienne au mois de janvier (1810), dans le seul
but apparent d'y passer pour rentrer en France par l'Allemagne. L,
dressant bientt ses batteries, il vit d'abord M. de Metternich, et fut
ensuite admis auprs de l'empereur Franois. La question du mariage
occupait alors toute l'Europe, et ce fut naturellement un des sujets de
son entretien avec l'empereur d'Autriche. M. de Narbonne ne manqua pas
de jeter en avant que les plus grands souverains de l'Europe briguaient
l'alliance de Napolon. L'empereur d'Autriche tmoigna aussitt sa
surprise de ce que la cour des Tuileries ne songet point  sa maison,
et il en dit assez pour que M. de Narbonne st  quoi s'en tenir. Il
m'crivit le mme jour, et en me faisant part des insinuations de la
cour de Vienne, il crut pouvoir en conclure qu'une alliance avec une
archiduchesse entrerait dans les vues de l'Autriche. A l'arrive du
courrier, je courus communiquer sa dpche  l'empereur. Jamais je ne le
vis si radieux, ni si satisfait. Il fit sonder le prince de
Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche  Paris, ordonnant que cette
ngociation particulire ft conduite avec une telle circonspection que
l'ambassadeur se trouvt engag sans qu'il le ft lui-mme. Il
s'agissait de ne pas choquer l'empereur Alexandre en lui faisant
souponner qu'on avait ouvert une double ngociation, et de faire
supposer  l'Europe qu'on avait eu le choix entre une grande-duchesse et
une archiduchesse, car, pour la princesse de Saxe, il n'en avait t
question que pour la forme.

Le 1er fvrier, Napolon convoqua aux Tuileries un grand conseil
priv compos des grands dignitaires, grands officiers, tous les
ministres, le prsident du Snat, celui du Corps lgislatif et les
ministres d'tat, prsidens des sections du Conseil d'tat. Nous tions
en tout vingt-cinq personnes. Le conseil assembl et la dlibration
ouverte, le ministre Champagny communiqua d'abord les dpches de
Caulaincourt, ambassadeur en Russie, et il les prsenta comme si le
mariage avec une princesse russe n'et tenu qu' l'accord de l'exercice
public de son culte, et  l'rection,  son usage, d'une chapelle du rit
grec. Il fit connatre ensuite les insinuations et les dsirs de la cour
de Vienne: ainsi on paraissait n'tre que dans l'embarras du choix. Il y
eut partage d'opinions. Comme j'tais dans le secret, je m'abstins
d'mettre la mienne; je m'esquivai mme  dessein avant la fin de la
dlibration. Au lever de la sance, le prince Eugne fut charg par
l'empereur de faire au prince de Schwartzemberg l'ouverture
diplomatique. L'ambassadeur avait reu ses instructions, et tout fut
consenti sans difficult. Ainsi le mariage de Napolon avec
Marie-Louise fut propos, discut, dcid dans le conseil et stipul
dans les vingt-quatre heures.

Le lendemain de la tenue du conseil, un snateur de mes amis, toujours
trs au fait des nouvelles[30], vint m'informer que l'empereur s'tait
dcid pour une archiduchesse; je jouai la surprise et en mme temps le
regret de ce qu'on n'avait pas choisi une princesse russe. En ce cas,
m'criai-je, je n'ai plus qu' faire mon paquet! saisissant ainsi un
prtexte pour donner  mes amis l'veil sur ma prochaine disgrce.

[Note 30: Un recueil d'anecdotes, o cette circonstance est
rapporte, dsigne M. de Smonville; mais Fouch se tait sur le nom.
(_Note de l'diteur_.)]

Dou de ce qu'on appelle tact, j'avais un secret pressentiment que mon
pouvoir ministriel survivrait peu au nouvel ordre de choses qui allait
altrer, sans aucun doute, les habitudes et le caractre de Napolon. Je
ne doutais nullement que, devenu l'alli de la maison de Lorraine, se
croyant sr dsormais du cabinet d'Autriche, et, par consquent, d'tre
en mesure d'assujettir la vieille Europe  sa volont, il ne se crt en
tat de se dbarrasser de son ministre de la police, ainsi qu'il avait
dj cru pouvoir s'en passer aprs la paix d'Amiens. Je savais
d'ailleurs, d'une manire certaine, qu'il ne me pardonnerait jamais
d'avoir lev, tout seul, une arme, fait rembarquer les Anglais et sauv
la Belgique; je savais enfin que, depuis cette poque, ma liaison avec
Bernadotte lui tait devenue suspecte. Plus il concentrait en lui-mme
ses dispositions peu favorables  mon gard, plus je les devinais.

Elles se dcelrent, quand je lui proposai de mettre en libert,  la
prochaine occasion de la solennit de son mariage, une partie des
prisonniers d'tat et de lever un grand nombre de surveillances. Au lieu
d'adhrer  ma proposition, il s'leva avec une feinte humanit contre
le dplorable arbitraire qu'exerait la police, me disant qu'il avait
song  y mettre un terme. Deux jours aprs, il m'envoya un projet de
rapport, fait en mon nom, et de dcret imprial, qui, au lieu d'une
prison d'tat, en tablissait six[31], statuant en outre que dsormais
nul ne pourrait tre dtenu qu'en vertu d'une dcision du conseil priv.
C'tait une amre drision, le conseil priv n'tant pas autre chose que
la volont de l'empereur. Le tout tait si artificieusement prsent,
qu'il me fallut consentir  produire le projet au Conseil d'tat o il
fut dlibr et adopt le 3 mars. Voil comment Napolon luda de mettre
un ternie aux arrestations illgales, et comment il voulut faire
rejaillir sur la police tout l'odieux des dtentions arbitraires. Il
m'astreignit aussi  lui prsenter le tableau des individus mis en
surveillance.

[Note 31: Vincennes, Saumur, Ham, Landskaone, Pierre-Chtel et
Fnestrelles. (_Note de l'diteur_.)]

La surveillance tait une mesure de police trs-supportable, que j'avais
imagine prcisment pour soustraire aux rigueurs de la dtention
arbitraire, les nombreuses victimes que signalaient et poursuivaient
chaque jour les dlateurs  gages, que j'avais bien de la peine 
contenir dans de certaines bornes. Cette odieuse milice occulte tait
inhrente au systme mont et maintenu par l'homme le plus ombrageux et
le plus dfiant qui peut-tre ait jamais exist. C'tait une des plaies
de l'tat.

J'avais parfois la faiblesse de croire qu'une fois affermi et
tranquille, Napolon adopterait un systme de gouvernement plus paternel
et en mme temps plus conforme  nos moeurs. Sous ce point de vue, le
mariage avec une archiduchesse donnait des esprances; mais je sentais
de plus en plus qu'il lui fallait la sanction de la paix gnrale. Ne
pouvais-je pas moi-mme contribuer  la paix, comme j'avais coopr, par
mon impulsion,  la dissolution d'un noeud strile et  l'alliance avec
l'Autriche? Si je parvenais  ce but, je pouvais, par l'importance d'un
pareil service, triompher des prventions de l'empereur et reconqurir
toute sa confiance; mais il fallait d'abord pressentir l'Angleterre.
J'hsitais d'autant moins que le changement survenu dans la composition
du ministre anglais me donnait de justes motifs d'espoir.

Le mauvais succs de la plupart de ses oprations dans cette dernire
campagne, avait excit le mcontentement de la nation anglaise et amen
de graves dissensions parmi les ministres. Deux d'entre eux, lord
Castlereagh et M. Canning, en taient mme venus  un combat singulier,
aprs avoir donn leur dmission. Le cabinet s'tait ht de rappeler de
son ambassade d'Espagne le marquis de Wellesley, pour succder  M.
Canning dans la place de secrtaire d'tat des affaires trangres, et
de mettre  la tte du secrtariat de la guerre le comte de Liverpool,
ci-devant lord Hawkesbury. Je savais que ces deux nouveaux ministres
avaient des vues hautes, mais conciliantes. D'ailleurs la cause de
l'indpendance espagnole tant alors presque dsespre, par suite de la
victoire d'Ocana et de l'occupation de l'Andalousie, je m'imaginais que
je retrouverais le marquis de Wellesley plus accessible  des ouvertures
raisonnables: or, je me dterminai  sonder le terrain, et cela en vertu
des pouvoirs dont j'avais us frquemment, d'envoyer des agens au
dehors.

J'y employai M. Ouvrard, par deux raisons: d'abord, parce qu'une
ouverture politique,  Londres, ne pouvait gure tre entame que sous
le masque d'oprations commerciales, et ensuite parce qu'il tait
impossible de confier une mission aussi dlicate  un homme plus rompu
aux affaires, d'un caractre plus insinuant et plus entranant. Mais
comme M. Ouvrard n'aurait pu se mettre sans inconvnient en rapport
direct avec le marquis de Wellesley, je lui adjoignis M. Fagan, ancien
officier irlandais, qui, charg des premires dmarches, devait lui
ouvrir, pour ainsi dire, les voies de la chancellerie britannique.

Je rsolus de ne faire partir M. Ouvrard qu'aprs les ftes du mariage.
L'entre de la jeune archiduchesse dans Paris eut lieu le 1er avril:
rien de plus magnifique et de plus touchant. Quelle belle journe!
quelle hilarit dans une si prodigieuse affluence! La cour repartit
aussitt pour Saint-Cloud, o se fit l'acte civil, et le lendemain la
bndiction nuptiale fut donne  Napolon et  Marie-Louise, par le
cardinal Fesch, dans une des salles du Louvre garnies de femmes
resplendissantes de parures et de pierreries. Les ftes furent
splendides. Mais celle que donna le prince de Schwartzemberg, au nom de
son matre, offrit un prsage sinistre. Le feu prit  la salle de bal
construite dans le jardin de son htel, et en un instant la salle fut
embrase; plusieurs personnes prirent, entr'autres la princesse de
Schwartzemberg, femme du frre de l'ambassadeur. On ne manqua pas de
comparer l'issue malheureuse de cette fte donne pour clbrer
l'alliance des deux nations,  la catastrophe qui avait marqu les ftes
du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette: on en tira les plus
fcheux prsages; Napolon lui-mme en fut frapp. Comme j'avais donn 
la prfecture tous les ordres convenables, et qu'elle tait spcialement
charge de cette partie de la surveillance publique, ce fut sur elle, ou
du moins sur le prfet de police, que vint clater la colre de
l'empereur. Il destitua Dubois, et malheureusement il fallut un dsastre
public pour tre dbarrass de cet homme qui avait tant de fois dnatur
le but moral de la police.

A la cour et  la ville, le mot d'ordre fut dsormais de complaire  la
jeune impratrice qui, sans aucun partage, captivait Napolon: c'tait
mme de sa part une sorte d'enfantillage. Je savais qu'on piait
l'occasion de prendre la police en dfaut au sujet de la vente de
certains ouvrages sur la rvolution, qui auraient pu choquer
l'impratrice. Je donnai des ordres pour en faire la saisie[32]; mais
telle tait la cupidit des agens de la prfecture que ces mmes
ouvrages taient vendus clandestinement par ceux mmes qu'on chargeait
de les mettre au pilon.

[Note 32: La police, en vertu d'un ordre du duc d'Otrante, fit les
perquisitions les plus svres, dfendit et saisit tous les ouvrages sur
la rvolution qui taient rdigs dans un esprit royaliste. L'diteur
d'_Irma_ ayant publi une grande partie de ces ouvrages qui rappelaient
aux Franais la famille royale des Bourbons, fut principalement l'objet
des recherches inquisitoriales de la police. Aussi cette dernire
perquisition dans ses magasins dura-t-elle deux jours; presque touts ses
livres furent confisqus; il fut arrt lui-mme et conduit  la
prfecture. Un seul ouvrage fut cause, en partie, de cette excessive
rigueur, et il avait paru depuis long-temps: c'tait l'histoire des
procs iniques faits  Louis XVI,  la Reine,  Madame Elisabeth et au
duc d'Orlans. L'ouvrage contenait des pices de la plus haute
importance, telles que des interrogatoires secrets, des dclarations
secrtes, des arrts et autres pices inconnues tires des cartons du
tribunal rvolutionnaire, et qui n'avaient jamais vu le jour. A lui seul
il avait valu  l'diteur plus de trente visites domiciliaires, sans
qu'on pt jamais saisir l'dition entire, mais seulement quelques
exemplaires isols. Malgr tant d'inquisitions et de perquisitions,
l'ouvrage se vendait toujours; on se cachait pour le lire.
(_Note de l'diteur_.)]

Vers la fin d'avril, l'empereur partit avec l'impratrice, pour visiter
Middlebourg et Flessingues; il se rendit aussi  Breda. Ce voyage me fut
fatal. L'empereur, frapp de mes rflexions sur le besoin de la paix
gnrale, avait essay, sans me mettre dans le secret, d'ouvrir des
ngociations secrtes avec le nouveau ministre anglais, par l'entremise
d'une maison de commerce d'Amsterdam. Il en rsulta une double
ngociation et de doubles propositions, ce qui choqua singulirement le
marquis de Wellesley. Les agens de l'empereur et les miens, devenus
galement suspects, furent galement conduits.

L'empereur, surpris d'une conclusion si brusque et si inattendue,
employa, pour en dcouvrir la cause, sa contre-police et ses limiers des
affaires trangres. D'abord il n'eut que des informations vagues; mais
il put juger bientt que sa ngociation avait t traverse par d'autres
agens dont il ignorait la mission. Ses soupons se portrent d'abord sur
M. de Talleyrand; mais,  son retour, ayant reu de nouvelles pices et
s'tant fait faire un rapport circonstanci, il reconnut que M. Ouvrard
avait dirig des ouvertures faites  son insu au marquis de Wellesley;
et comme on savait M. Ouvrard en rapport avec moi, on en infra que je
lui avais donn des instructions. Le 2 juin, tant  Saint-Cloud,
l'empereur me demanda, en plein conseil, ce que M. Ouvrard tait all
faire en Angleterre. Connatre de ma part, lui dis-je, les dispositions
du nouveau ministre, relativement  la paix, d'aprs les vues que j'ai
eu l'honneur de soumettre  Votre Majest, avant son mariage.--Ainsi,
reprend l'empereur, vous faites la guerre et la paix sans ma
participation. Il sortit et donna l'ordre  Savary d'aller arrter M.
Ouvrard et de le conduire  Vincennes. En mme temps, je reus la
dfense de communiquer avec le prisonnier. Le lendemain, le
porte-feuille de la police fut donn  Savary. Pour cette fois, c'tait
une vritable disgrce.

J'eusse fait, sans doute, une prdiction trop pressante, en rappelant
les paroles du prophte: Dans quarante jours, Ninive sera dtruite;
mais j'aurais pu prdire, sans me tromper, que dans moins de quatre ans
l'Empire de Napolon n'existerait plus.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Joseph Fouch, Duc
d'Otrante, Ministre de la Police Gnrale, by Joseph Fouch

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE JOSEPH FOUCH ***

***** This file should be named 18942-8.txt or 18942-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18942/

Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
(Produced from images of the Bibliothque nationale de
France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

