The Project Gutenberg EBook of L'cornifleur, by Jules Renard

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Title: L'cornifleur

Author: Jules Renard

Release Date: December 27, 2006 [EBook #20199]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'CORNIFLEUR ***




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                            JULES RENARD

                            L'CORNIFLEUR

      Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour
         tous les pays, y compris la Sude et la Norwge.
      S'adresser, pour traiter,  M. PAUL OLLENDORFF,
          diteur, 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.
                               PARIS
                      PAUL OLLENDORFF, DITEUR
            28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
                                1892
 Tous droits rservs. _Il a t tir  part dix exemplaires sur papier
            de Hollande numrots  la presse_ (1  10)

                  *       *       *       *       *

                             MARINETTE

                  *       *       *       *       *



TABLE DES MATIRES


I.--Monsieur Vernet
II.--De la prudence!
III.--Bouton par bouton
IV.--Encore un homme de lettres
V.--Entre
VI.--Madame Vernet
VII.--Symptmes
VIII.--Dviation
IX.--C'est bon! c'est bon!
X.--Misre de misre!
XI.--Mes confrres
XII.--Je dis quelque chose
XIII.--Coups de sonde
XIV.--Cosmographie
XV.--Je trouve un engagement srieux
XVI.--En voyage
XVII.--C'est la mer!
XVIII.--Jamais au niveau de la mer
XIX.--Civilits
XX.-- fond de cale
XXI.--Importunits
XXII.--La dernire station
XXIII.--Insomnie
XXIV.--Le bobo
XXV.--Scne
XXVI.--Je reste
XXVII.--Je rends des services
XXVIII.-- table!  table!
XXIX.--Mademoiselle Marguerite
XXX.--Programme
XXXI.--Atomes crochus
XXXII.--Thories
XXXIII.--Le navet
XXXIV.--Le baiser
XXXV.--Prise d'habitude
XXXVI.--crire!
XXXVII.--La plage
XXXVIII.--Points de vue
XXXIX.--Pas de gchage!
XL.--Directeur de conscience littraire
XLI.--glises
XLII.--Promenades et beaux sites
XLIII.--Flirtage en plein air
XLIV.--La partie d'agrment
XLV.--Il faut en finir,  la fin
XLVI.--Proposition
XLVII.--Les ides de Mademoiselle Marguerite
XLVIII.--Premire sance
XLIX.--Cours complet
L.--En sourdine
LI.--Dernire sance
LII.--Le demi-viol
LIII.--Animal triste
LIV.--Le dpart
LV.--Adieu!




L'CORNIFLEUR




I

MONSIEUR VERNET


C'est un homme de quarante ans, un peu raide et lourd, convenablement
vtu. On sent qu'il n'a pas lui-mme soin de sa personne, qu'il ne
s'habille pas seul. Madame Vernet le boutonne, l'pingle, le peigne.
Rarement un jour se passe sans que la raie, droite et pure, se dfasse,
et que la cravate remonte. Mais Monsieur Vernet est incapable de
revenir sur sa toilette, et il semble, pour cette raison, plus
distingu le matin que le soir.

Le peu qu'il montre de ses yeux est d'un bleu tendre. Ses paupires
pesantes jouent mal, constamment presque fermes. Il est oblig de
lever la tte, de la pencher en arrire, comme les gens qui regardent
par-dessous leurs lunettes. Je le dis sans malice, la forme de ces yeux
rappelle quelque chose de dj observ aux yeux des porcs.

En omnibus, Monsieur Vernet se met de prfrence au fond et regarde les
derrires des chevaux lourdement secous. Le pav de Paris use les
meilleures btes. Suivant les recommandations du prfet de police,
Monsieur Vernet ne descend pas de voiture avant qu'elle ne soit
immobile. Mais une fausse honte, bien excusable chez un homme, l'empche
de demander le cordon au conducteur pour lui seul: il attend qu'une
dame fasse arrter, et profite de l'occasion. Sinon, il s'entte,
dpasse le but, va jusqu' la station prochaine et retourne sur ses
pas.




II

DE LA PRUDENCE


Oh! je me tiens sur mes gardes. Une rcente aventure m'a rendu svre.
Je viens de quitter certaine famille honorable que j'aimais beaucoup,
un peu trop, et je frissonne au souvenir de l'outrage. Je ne me livrerai
pas sans dfiance. Il faut que, plus tard, si l'aventure tourne mal, je
puisse dire, hautain et bref,  cet homme:

--Ne vous souvient-il pas, Monsieur, que vous avez t le premier  me
tendre la main?

 ses reproches, je rpondrai:

--C'est vous qui m'avez cherch!

Ds qu'on nous embrasse, il est bon de prvoir, tout de suite, l'instant
o nous serons gifls.

Je l'pie et le vois venir.

Ce n'est d'abord, entre nous, qu'un change de nos deux cartes:

+------------------------------------------+
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|                                          |
|             VICTOR VERNET                |
|                                          |
| DIRECTEUR DES CHANTIERS DE L'USINE CASE  |
|                                          |
|                                          |
|                                          |
|                                          |
|                                  _Passy_ |
|                                          |
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|                                |
|                                |
|                      HENRI     |
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+--------------------------------+

Monsieur Vernet me regarde:

--Est-ce tout?

--Oui, dis-je, j'ai jet ngligemment mon nom  la corne du carton, en
signature. Au-dessus je puis crire quelques lignes: c'est commode.

Monsieur Vernet sourit et dit:

--J'aime tout ce qui est original!

Mais, par politesse ou indiffrence, il ne rclame pas d'autre
renseignement.

Nous nous saluons et nos chapeaux se bossellent au plafond de
l'omnibus.




III

BOUTON PAR BOUTON


 chaque rencontre, comme on reprend aux dernires mailles une dentelle
interrompue, la conversation nouvelle se raccroche aux derniers mots de
la prcdente. Expriments, nous n'allons pas vite. Une fois, Monsieur
Vernet dit son ge; une autre fois, le chiffre de ses appointements:
15,000 francs. De plus, il est intress dans les affaires. Elles vont
bien. Mais ce qu'il y a d'agrable c'est qu'il a droit  deux mois de
cong par an. Lentement, je reconstruis sa vie. Aujourd'hui il m'apprend
le petit nom de sa femme: Blanche. Elle a oubli de lui changer ses
manchettes. Il serait plus expansif si j'tais moins discret. Mais je
n'ai pas l'habitude de me jeter  la tte des gens.

Je ne le fais que par exception.

Tantt, obstinment silencieux, j'affecte de ne rien entendre; tantt je
coupe net une confidence, en toussant.

Si Monsieur Vernet me demande:

--Vous avez sans doute quelque emploi?

je rponds:

--C'est peu de chose: j'lve trois petits lapins.

Monsieur Vernet feint de comprendre, puisqu'il aime tout ce qui est
original.

--Et vos petits lapins vont bien?

--Ils sont charmants et forment un triple tage. L'an a la tte de
plus que le cadet, le cadet la tte de plus que le troisime. On me les
prte tous les matins.

--Je vois: vous tes professeur libre.

--Oh! tout  fait libre. Les pauvres petits et moi, nous nous sommes
bien ennuys ensemble. Mais il faut aider ma famille  me faire vivre.
Voil qu'ils sont  point pour entrer au lyce. Quel dommage! j'avais
comme vous deux mois de cong, et, en outre, toutes mes soires  moi,
ce qui me permettait de travailler.

Je rpte le mot travailler en exagrant la voix et le geste. L'heure
est-elle venue de dire  quoi?




IV

ENCORE UN HOMME DE LETTRES


MONSIEUR VERNET

Vraiment, je n'achte le journal que pour ma femme, car je n'ai pas le
temps de le lire. Je jette  peine un coup d'oeil sur les faits-divers
et la Bourse.

HENRI

Et cela suffit, car le reste, ce que nous crivons, est-ce intressant?

MONSIEUR VERNET

Vous crivez donc dans les journaux?

HENRI

Des fois.

MONSIEUR VERNET

Lequel?

HENRI

Oh! n'importe lequel. Dans l'un ou dans l'autre. Un peu partout.

MONSIEUR VERNET

Je n'ai jamais vu votre nom.

HENRI

Cela ne m'tonne pas. J'cris sous des pseudonymes. Je suis jeune et
n'ose pas me lancer. Il y a la famille.

MONSIEUR VERNET

Mais ces pseudonymes, quels sont-ils?



J'en invente sur le champ quelques-uns. Aux premiers, Monsieur Vernet
fait des signes d'ignorance. Il reconnat les derniers:

--Oui, je crois avoir vu celui-l quelque part.

Le coup est port. Monsieur Vernet se rapproche de moi. La serviette du
professeur libre n'est plus  ses yeux banale: il y a peut-tre un
article dedans. La diffrence des ges est abolie. Nous nous estimons de
pair.



MONSIEUR VERNET

Je voudrais bien lire quelque chose de vous.

HENRI

Ce que j'ai fait jusqu'ici ne mrite pas d'tre offert. Attendez au
moins que j'aie termin mon roman.

MONSIEUR VERNET

Comment! vous crivez aussi des livres?

HENRI

Des livres! c'est beaucoup dire. Je barbouille du papier.

MONSIEUR VERNET

Je serais empch de soutenir qu'un livre est bon ou mauvais. Je ne m'y
connais pas et n'y entends rien. Mais j'affirme que pour faire un roman,
quel qu'il soit d'ailleurs, pour mener  bien l'histoire, pour se
retrouver au milieu de tous les personnages et ne pas confondre Pierre
avec Paul, il faut avoir de la tte!



Nous sommes graves. Il semble que nous allons, moralement, nous
cordeler, nous nouer.

Presque sous le manteau, en me cachant des passants, je donne  Monsieur
Vernet ma vraie carte, une plaquette d'une centaine de vers luxueusement
dite aux frais de cette honorable famille que j'ai quitte. J'en ai
toujours un exemplaire sur moi. C'est un en-cas prpar pour liaison
immdiate. Monsieur Vernet l'ouvre sans un mot. La ddicace est
flatteuse, l'hommage empress. Et puis il possde maintenant, pour la
premire fois de sa vie, une chose imprime qu'il n'a pas achete. Il
m'offre, en change, une invitation  venir prendre le caf, sans
crmonie, dimanche prochain, vers une heure. Madame Vernet y compte
fort. On m'attendra.

Notre poigne de main est longue comme si nous venions de traiter un
important march. Monsieur Vernet me sourit, tout grce, et je chantonne
ainsi qu'une raccrocheuse, quand la soire est belle et que le trottoir
donne bien.




V

ENTRE


Je m'attends  du nouveau. Je tombe dans un mnage bourgeois,
c'est--dire au milieu de gens qui n'ont pas mes ides.

Le bourgeois est celui qui n'a pas mes ides.

J'ai prpar en sot ma premire visite aux Vernet. J'allais chez eux
avec le plaisir d'avoir  poser un peu et la crainte de n'tre pas
compris. Je me promettais de faire de l'effet, repassant mes citations,
cherchant des noms d'auteurs peu connus et dont la seule tranget me
ferait honneur. N'avais-je pas, dans la collection de mes gestes,
quelque lvation de bras, un ploiement de genou, un coup de nuque en
arrire, qui seraient  mes phrases d'lite ce que les projections
lumineuses sont aux confrences scientifiques.

Ai-je fait mes frais?

Je ne me rappelle pas avoir t au-dessus de moi-mme.

Nous avons pris du caf. J'ai dclar qu'il tait bon, mais un peu
chaud. Monsieur Vernet m'a parl de sa cave. J'ai trouv cela naturel,
puisqu'il avait du vin dedans. Inhabile  distinguer la fine-champagne
de l'eau-de-vie de marc, j'ai cependant affirm que la liqueur de mon
petit verre bleu devait tre trs vieille, selon moi, du moins.




VI

MADAME VERNET


Au premier engagement entre Madame Vernet et moi, Monsieur Vernet se
tut.

--Et vous, Madame,  quoi donc passez-vous vos loisirs?

Je disais donque, et en gnral j'exagrais les liaisons, le soin avec
lequel nous lions nos mots tant le signe certain qu'on nous en impose.

--Je lis un peu, dit-elle.

Aussitt je prononai les noms de Baudelaire et de Verlaine. Elle
m'avoua qu'elle ne les connaissait pas, et, loin de me redresser avec la
mine svre et condolante du monsieur qui dcouvre une ignorance, j'eus
la lchet de dire:

--Tant mieux pour vous! la lchet de le rpter et de commencer
l'loge de la femme qui ne sait rien. Mais Madame Vernet:

--Une femme doit avoir au moins quelques notions d'histoire et de
gographie.

--Sans doute, dis-je, et d'arithmtique.

--Et de musique, dit-elle.

--Soit, je vous accorde le piano, mais avec un seul doigt.

Bientt je lui fis toutes les concessions. Elle parlait assez
correctement, en disant mlieur au lieu de meilleur. Elle aimait la
peinture-posie et la posie-peinture. Elle dsirait lever son me de
temps en temps, comme on fait des haltres, par rcration et par
hygine. Aux beaux endroits d'un livre, elle ne s'en cachait pas, ses
yeux se mouillaient de larmes. Cependant elle avait vid bien des
coupes, et la faon dont elle parla de l'amertume des choses me fit
comparer sa vie  quelque tonneau qui a trop roul et o la lie se
dpose, tandis que, couard, cinq minutes aprs avoir glorifi la femme
qui ne sait rien, je vantais bassement la femme qui sait tout.




VII

SYMPTMES


Ils n'ont pas d'enfants et s'ennuient. J'arrive au bon moment. Ils
gardent  l'endroit du pote des prjugs en partie rectifis,
c'est--dire que, ne voyant plus en lui un illumin, un fou maigre,
affam et grugeur, lgendaire et redoutable, ils le traitent encore
d'tre original et exceptionnel. S'il travaille, ils se signeraient et
disent:

--Il travaille!

S'il ne pense  rien, ils disent:

--Laissons-le rver!

Ou, le doigt tendu vers son front:

--Que peut-il se passer dans cette tte-l?

Je porte la main  mes cheveux courts, comme pour remettre d'aplomb une
aurole.

Madame Vernet coud des boutons aux caleons de son mari:

--Vous tes heureux de pouvoir consacrer votre vie  l'art!

Elle entend vraiment que je voue ma vie  l'art, la lui ddie et
sacrifie. Elle me croit un peu prtre et me complimente sur ma vocation.

Faut-il lui dire que je n'en ai pas? que je compose des vers aux
heures perdues, parce que papa me sert provisoirement une petite rente,
et que j'entretiens habilement ses illusions? Il veut faire de moi
quelqu'un, et se saigne jusqu' ce qu'il dcouvre en son fils un
paresseux vulgaire et rebouche ses quatre veines une fois pour toutes.

--D'ailleurs, dit Monsieur Vernet, qui suit sa propre pense et ctoie
la mienne, le devoir d'un pre n'est-il pas de s'ter le pain de la
bouche pour ses enfants?

C'est juste, mais rpugnant, et si le mien s'tait le pain de la bouche
pour me l'offrir, je le prierais poliment de l'y rentrer.

Monsieur Vernet fume une cigarette, las d'avoir travaill une journe de
dix heures  l'usine qu'il dirige. Ses paupires battent comme des
volets mal accrochs. Parfois elles se ferment. L'effort qu'il fait pour
les relever les plisse  peine. Elles ressemblent  des coquilles de
noix. Sa cigarette s'teint  chaque instant. Il la rallume. Elle se
meurt. C'est une lutte. Il a l'air de manger des allumettes.



MADAME VERNET

Ce n'est pas potique de coudre des boutons!



C'est cependant ncessaire pour que les caleons tiennent. Va-t-elle
reprendre l'argutie de l'autre jour? Elle fait, dans le tas des choses
qu'elle accomplit, pense ou exprime, le triage de celles qui sont
potiques et de celles qui ne le sont pas. Manger des hutres est
potique, mais manger de la soupe ne l'est plus. Dire Monsieur Vernet
est distingu, et dire Mon mari commun. Elle pique, avec l'adresse
d'un chiffonnier, le mot chaise et le jette l, ct prose, puis le
mot sige, qu'elle dpose ici, ct vers.

Soudain, Monsieur Vernet, du fond de sa somnolence, pareil  un oracle
que le suc des lauriers et des vapeurs mphitiques ont engourdi,
annonce:

--Vous arriverez!

Je l'espre, me laisse aller et conte mes rves, en un bon fauteuil dont
je frise les glands entre mes doigts. J'ai bien dn, et j'prouve le
besoin d'intresser quelqu'un  mon avenir. Mes jambes s'allongent,
prennent possession du parquet, et mes pieds remuent comme la queue d'un
chien qu'on flatte.

Je ne fume pas. On me dit que je n'ai point de dfauts, et on pense que
si je crains le tabac et l'alcool, c'est non par dlicatesse de
femmelette, mais par prudence de grand homme qui se mnage. Je lve mes
mains blanches pour que le sang n'ait pas la force d'y monter. On me
demande des vers.

--Mes vers n'ont que le mrite de s'en aller tout de suite loin de ma
mmoire. Ne vaut-il pas mieux causer doucement de choses diverses, en
amis vieux dj qui se pntrent sans effort?

Enfin j'ai un idal: la pleur de mon teint et ma tristesse en
rpondent.

Ne pouvant fumer sa cigarette, Monsieur Vernet se dcide  la sucer.

--Cher! cher! lui dit Madame Vernet.

Il continue. Ses dents mchent des brins de tabac. Quelques-uns
s'chappent, tombent, s'accrochent comme des insectes  son gilet. On ne
sait plus s'ils viennent de sa bouche ou de son nez.

--Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose!

--Non, pas ce soir. Une autre fois, quand je serai plus en train!

Les boutons du caleon sont au complet. Madame Vernet l'agite. Le
derrire se gonfle comme s'il y avait quelqu'un. tourdi par la chaleur
et le peu que j'ai bu, je me le figure empli pour de bon. J'y entre
moi-mme. Il est trop large, et Madame Vernet,  genoux, sa tte 
hauteur de mes hanches, serre les ficelles. Je ne ressens que l'ennui
d'tre tripot, de tourner  droite,  gauche, les mains en l'air, ou
croises sur mon ventre. Vainement je dis:

--C'est bon!

et veux m'en aller  mes affaires: Madame Vernet s'obstine, rentre le
caleon dans les chaussettes, s'carte un peu pour voir, sans trouble,
assise sur ses talons, et pique une pingle dans son corsage.

--Je vous demande encore pardon d'avoir termin ce petit travail devant
vous, mais Monsieur Vernet n'a plus rien  se mettre.

Je regarde cet homme, pris de piti, prt  lui offrir mon linge. Un
grotesque a pris ma place, parle en mon nom, caricaturise mes gestes,
digre et s'empte.




VIII

DVIATION


Ils disent, l'un:

--Ma femme m'adore!

Et l'autre:

--Monsieur Vernet est le plus honnte des hommes.

Ils n'avoueraient pas que, spars, ils sont heureux. Pourtant le mari
ne vit compltement que dans son usine. L'invention du tlphone lui a
paru un vnement immense. D'abord il redoutait de s'aboucher avec
l'appareil, disant au premier employ venu:

--Tlphonez donc pour moi: je n'ai pas le temps.

Et tandis que l'employ parlait au loin, Monsieur Vernet tournait
autour de la cage, ainsi qu'un dompteur dj mordu, n'osant jamais et se
promettant d'oser, un peu fivreux comme un auteur qui couterait en
lui-mme la rptition d'une pice. Enfin il est entr, et maintenant
voil qu'il regarde l'appareil comme un confident. Ils sont toujours
ensemble. Monsieur Vernet lui cause pour causer, et, le soir, l'cho des
conversations qu'ils ont eues se rpercute encore.

--Imagine-toi, Blanche, que j'ouvre la cage. J'entre, je dis
All--rien.--All, all--rien.--Croirais-tu _qu'elle_ m'a fait
attendre la communication vingt-cinq minutes, montre en main!

Elle! l'Ennemie!

Madame Vernet, les coudes sur la table, le nez dans sa tasse de th, un
petit doigt en accent aigu, rpond:

--Mtin!

Elle a couru par les grands magasins toute la soire:

--Oui, je prendrais cela, mais ce n'est pas pour moi, c'est pour une
amie qui habite la province!

Parfois elle achte pour rendre, et peut-tre parce que ce va-et-vient
de paquets fait bien aux yeux de sa concierge. Mais ce qu'elle garde est
d'occasion. Le bon march seul la tente.

--Je puis vous affirmer qu'elle a t rudement bien, me dit Monsieur
Vernet.

Il s'encourage  l'aimer, fier qu'elle me plaise, et quand je fais 
Madame Vernet l'offre d'une civilit saupoudre comme une gaufre, il
sourit:

--Ah! ce Monsieur Henri!

Il me croit connaisseur. Mes admirations pour la femme sont un hommage
au got du mari. Si nous tions seuls, je lui taperais sur l'estomac, et
il me raconterait des salets.

Et Madame Vernet s'excite de son ct.

Elle lui porte une solide, sincre affection. Dans ses moments de
papillons noirs,--qui n'en a pas?--elle s'appuie sur la force et se
confie en la franchise de ce brave homme.

Leurs coeurs allaient s'teindre, ne plus former que des boules de
cendres froides. J'ai souffl, et voil qu' la grande surprise de tous,
des tincelles profondment enfouies s'enflamment, s'lancent.

Je m'excite,  mon tour.

J'ai t jusqu' ce jour un petit monsieur dsoeuvr, qui se glorifiait
ou se mprisait  outrance, et je sers  quelque chose: je renoue l'une
 l'autre ces deux mes prs de cder comme des cordes uses.

 chacune de mes visites, je constate un nouveau progrs. C'est un
rapprochement des couverts, une faon dlicate et inattendue de s'offrir
du pain, du poivre, hors de propos, un interminable dbat anodin pour
savoir qui se fatiguera  fatiguer la salade.

Monsieur Vernet vient embrasser sa femme avant mme de dposer au
vestiaire sa canne et son chapeau.

Si je lui dis:

--Vous avez l'air fatigu!

il me rpond:

--C'est que j'ai mal dormi cette nuit.

Il voudrait en conter plus long, et comme une pomme vreuse tend 
tomber de sa branche, une grosse plaisanterie grasse lui pend au bout de
la langue.

Sa femme l'arrte par un:

--Voyons, chri! trs tendre.

Elle a pos nonchalamment la main sur le rebord de la table, et, la
tte incline, les yeux brillants et clignotants, elle murmure:

--Oh! vilain!

C'est moi qui rougis. Toutes mes flicitations  moi-mme. Je travaille
bien.




IX

C'EST BON! C'EST BON!


Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Vais-je m'imaginer que Madame
Vernet, en apparence trs loin de son mnage, y fait une fausse rentre
par coquetterie? Il faut que je perde l'habitude de dire, enveloppant,
comme une chose  cacher, ma btise ignorante dans une expression
ddaigneuse:

--Je connais la femme: c'est un logogriphe, un cheveau!

Madame Vernet est une femme simple, qui aime son mari, simplement,  la
papa.

Monsieur Vernet a d'normes biceps, roulants et grondants presque, quand
il raidit et reploie son bras, comme un animal ennuy ouvre et referme
sa mchoire. Il peut, entre ces tenailles de chair, craser une noix,
faire pter une balle lastique, et m'y briserait, si j'avais la
maladresse de me laisser pincer.

Il tord une fourchette en tire-bouchon, abat son poing, d'un vigoureux
coup, sur l'angle d'une pierre de taille, sans se faire mal. Par envie
et par impuissance, je prtends qu'il me trompe avec des trucs.

Pour l'intelligence, Monsieur Vernet en vaut un autre. Il est parti de
rien. Il a fait sa situation seul.  quinze ans, il gagnait sa vie.

--Et mme, dit-il, g de dix-huit mois  peine, je venais dj en aide
 ma famille: je remportais un prix de cinq cents francs et une mdaille
d'argent dans un concours de bbs.

Il sait qu'on peut se vanter, sans ridicule, d'tre travailleur. Afin
qu'on ne l'accuse pas d'immodestie, il prend les devants. Parle-t-on
d'un imbcile, il dit:

--Le pauvre me ressemble; est, comme moi, sans malice!

On l'entend dclarer:

--Je ne suis qu'une bte, mais j'ai fait ce que j'ai pu, et quand on
fait ce qu'on peut...

Madame Vernet proteste:

--Mon ami, tu as tes mrites. Combien d'autres,  ta place, seraient
rests en chemin!

Flatte d'tre considre par son mari comme une femme suprieure, elle
ajoute:

--Tu es si bon!

Ah! la bont! la bonne bont, que c'est bon! Madame Vernet s'anime,
s'chauffe, fait des gestes comme si, d'un bauchoir, elle sculptait la
statue mme de la Bont, puissante et lourde, crasant ple-mle, sous
son sant, le reste des qualits inutiles, la pouillerie des autres
petites vertus. Je m'abandonne aussi, je jette le paradoxe aux orties,
et prie l'excellente femme de vouloir bien accepter mon humble concours
et la petite boule de terre glaise que je colle  la statue, en plein
milieu de la figure, pour lui faire le nez.

Ainsi trs fort, trs bon, et peut-tre plus spirituel qu'il ne le
croit, tel apparat Monsieur Vernet.

Toutefois ce qu'il a contre lui et pour moi, c'est un commencement
d'eczma. Son sang malade, avec une persvrance de taupe, creuse de
petits canaux  fleur de peau, et perce  et l, et pousse dehors ses
vsicules rouges, agaantes et brlantes.




X

MISRE DE MISRE!


Le calme appartement des Vernet m'attire. La rgularit de leur vie
m'engrne, et je ne tente rien pour me ressaisir. Je ne sais pas ce que
je vais faire chez eux presque tous les soirs. Je monte les escaliers
lentement, et, quand je pse sur le bouton du timbre, quelque chose de
joyeux rpond en moi. On m'attend. Mon couvert est toujours mis,
c'est--dire qu'on se dpche de le mettre ds que je sonne. J'enlve
mon pardessus avant de dire bonjour, et je m'arrte un instant afin de
m'emplir le nez des odeurs qui viennent de la cuisine. Je gagne aussi
peu vite que possible la salle  manger. Je me mouche, cherche dans mes
poches, feins de m'accrocher au porte-manteau, donne un coup de gant
sur la poussire de mes bottines; je laisse  Madame Vernet le temps de
faire des signes  sa bonne et de lui dire, bas:

--Vite, un gteau de deux francs, aux amandes!

 la vrit, j'arrive en intrus; mais, comme on ne me le fait pas sentir
et qu'un dner en ville est toujours bon  prendre, je salue d'un air
dgag, en essayant de varier mes formules de politesse prpares dans
la journe.

Monsieur Vernet me serre les doigts impitoyablement, pour me prouver sa
force, et tandis que je les agite un peu afin de les dcoller, Madame
Vernet me dit:

--Bonjour! pote!

J'ai voulu lui baiser la main. Elle ne s'y attendait pas; son bras que
je soulevais est retomb lourdement, et, gauchement, je me suis gard de
le rattraper.

En gnral, si les fourches de nos pouces et de nos index s'adaptent et
s'entrecroisent avec nettet, je me sens  l'aise pour la soire. Au
contraire, je suis pris d'inquitude comme un livre qui coute, si elle
ne m'accorde que le bout de ses doigts. Je les fais sauter dans le
creux de ma main, de la faon qu'on soupse des pices d'or, pour voir
si elles ont le poids.

Install, je deviens poseur, menteur et gobeur. La nourriture saine et
abondante descend en moi, fait tampon, refoule mon me dans un coin,
l'touffe.

--Quel excellent potage! dis-je. Il n'y a que chez vous qu'on sache
manger!

Je cite des noms connus de restaurants, comme si j'en sortais. Leurs
prix sont un peu forts; mais,  Paris, cela seulement est bon march qui
cote cher.

 chaque nom, Monsieur Vernet me demande:

--Vous y tes all?

--Oui. Ils ont un nouveau chef qui russit la sole; mais tout autre
poisson y est dtestable.

Je jouis de mentir et regarde l'tonnement de Monsieur Vernet monter
comme une colonne de mercure. Tel degr  atteindre me fait ajouter un
mensonge.  tel autre, il est bon que je m'arrte. Tout  l'heure,
quittant la table, n'irai-je pas sucer une crevisse chez Fary?

Mais au moment o je redoute qu'on ne me croie plus (car  la manie de
mentir je joins celle de prtendre que je mens habilement), et comme
Madame Vernet, trouble par mes vanteries, traite son repas de frugal et
rclame mon indulgence:

--Ah! dis-je, plt aux cieux que j'en eusse tous les jours autant!

Avec une souplesse dont je ne me rends pas compte et qui pourrait me
faire prendre pour un farceur, je passe des grands restaurants aux
petits  vingt-cinq sous (pourboire compris).

Je faisais le musulman fastueux. Me voil franciscain. Monsieur et
Madame Vernet m'coutent, plus sympathiques. Les souffrances de mon
estomac donnent  leur dner une importance. Ils m'enviaient: ils vont
me plaindre. Je possde mon sujet et je parle avec facilit. a coule de
source, semble-t-il.

--Que de fois, absorb par mon travail, il m'est arriv d'oublier de
dner, comme on oublie son mouchoir, un objet futile! Si jamais j'ai
fait quelque chose de passable, 'a t ces jours-l. Mes moins mauvais
vers, je les dois  ma faim nglige.

Je ne soutiens pas aujourd'hui que le pauvre seul a du talent, mais peu
s'en faut. Ce sera pour une autre confrence.

--Ne vous attristez pas, me dit Madame Vernet.

--Bah! c'est le souvenir. On en parle pour parler. Les jours sont
meilleurs maintenant. Mais j'en ai vu de rudes. Un jour j'avais encore
oubli de dner, oubli volontairement. Je cherche dans mes poches,
rien. Mon porte-monnaie tait plat comme un mendiant. Je cherche dans
mon placard o je mets ma bouteille de chartreuse pour les deux ou trois
amis qui me viennent voir, mon plateau et mes verres, et je dcouvre un
morceau de charcuterie. Il tait sem de taches d'un bleu noir ainsi que
des dents caries. L'odeur me poursuit encore. J'ai vcu avec lui
vingt-quatre heures,  le regarder.

Est-ce que je ris? Est-ce que je me moque? Candide et grave, je parle de
ma chambrette, de mes petites affaires, de ma petite table de toilette,
et de ma petite bibliothque, o sont rangs mes petits livres. Ma gat
est force et niaise, et il me semble que des larmes retombent au dedans
de moi, une  une. Je ne pensais pas avoir tant souffert. Arrives, ces
intressantes aventures ne m'auraient pas fait plus de mal que
racontes.

J'y crois tre moi-mme.

Monsieur et Madame Vernet se font des signes de tte et laissent
chapper des soupirs de gorge. Peut-tre Monsieur Vernet se
reproche-t-il d'avoir fait sa fortune trop vite. Il se tranquillise en
songeant que je ferai certainement la mienne.

--Tous les grands hommes ont pass par l, dit-il.




XI

MES CONFRRES


Aussitt commence la revue des grands hommes qui ont pass par l, et
chaque exemple cit est comme une preuve de mon illustration future. Par
la pense, j'associe mes amis  ma haute fortune.

--Quand vous en serez l, dit Madame Vernet, vous ne nous regarderez
plus.

Je me dresse brusquement, frmissant. Je la fixe, et, comme si elle
tait dj ma matresse, lui jure, du geste, une fidlit ternelle.

Mon exaltation calme, nous reprenons notre causerie intime sur le monde
des lettres. Je deviens soudain l'ami des auteurs clbres. Par
principe, je dnigre tous les hommes de talent, un ou deux excepts, les
deux plus vieux, les plus inaccessibles, ceux qui se trouvent trop loin
et trop au-dessus de moi pour tre des rivaux, et que je vnre ainsi
que des demi-dieux, les lvres remuantes. Mais, mon acte de foi termin,
qu'on ne me parle plus de ces hommes! Ils montrent,  vivre, une
obstination indcente, aimantent toute la quantit d'admiration
disponible dans l'air; et, sans jalousie mesquine, par humanit
seulement, je leur souhaite ce qui leur manque pour tre complets dans
l'absolu: une prompte mort.



MADAME VERNET

tes-vous heureux de connatre ce monde!

HENRI

Oh! croyez-vous? Habitude et perspective! Ce sont des gens comme vous et
moi, plus simples qu'on ne pense. Ah! j'adorerais la vie de famille, le
repos du dimanche. Je me rserverais de transporter dans mes livres,
dans mon oeuvre, mes dsordres, mes tares, mes vices intellectuels.



Je dis mes livres, mon oeuvre: si on me poussait, je dirais mon
public.

Puisque les artistes sont des hommes comme lui, Monsieur Vernet se
rassure. J'ai trop adouci le monstre, et, sans transition, je le refais
dangereux.



HENRI

Si nous sommes gentils avec les autres, ceux qui ne sont pas du mtier,
nous nous dvorons entre nous. Qui dit homme de lettres dit mangeur
de confrres et dchiqueteur de renommes.

MADAME VERNET

Cependant, vous tes d'accord sur ce point que Sully-Prudhomme, Franois
Coppe, Leconte de Lisle sont des potes de gnie.

HENRI

Pu! tu! tu! comme vous y allez! Et d'abord qu'est-ce que le gnie?

MONSIEUR VERNET

Mais que faites-vous des actrices? En connaissez-vous quelqu'une? En
avez-vous vu de prs?

HENRI

Comme je vous vois, dans leurs loges, ou chez elles.

MONSIEUR VERNET

Comment est-ce une loge d'actrice?

HENRI

Il y en a de trs bien. D'autres sont infectes.

MONSIEUR VERNET

Et elles vous donnent des billets?

HENRI

Je n'en ai pas besoin. Vous tes, supposez-le, rdacteur du _Figaro_, du
_Gil Blas_, d'un grand journal. Vous allez au contrle d'un thtre,
vous prsentez votre carte, on vous remet un coupon.

MONSIEUR VERNET

Un fauteuil d'orchestre, veinard!

HENRI

Peuh! on s'en lasse. Je me mets  votre service.

MONSIEUR VERNET

Ce n'est pas de refus. Nous ne sommes point gts, et, quand il faut
aller au thtre en payant, on y regarde  deux fois. Encore si on
connaissait la pice, on ne courrait pas le risque d'couter des choses
qui souvent vous endorment.

MADAME VERNET

Le thtre m'amuse toujours, quand mme, et un soir que vous ne saurez
pas quoi faire de vos billets...



Je ne frquente ni auteur clbre, ni actrice en vogue. Je connais deux
ou trois grues  cent sous et quatre ou cinq petits jeunes gens qui ont
tous beaucoup de talent, le mme ge que moi et font des vers trs bien.
Jamais un confrre n'a dit de mal de moi, pour cette raison que mes
confrres m'ignorent, et les huailles de la foule ne m'empchent pas
encore de dormir. J'ai aperu Leconte de Lisle au boulevard Saint-Michel
et Franois Coppe sur le pont des Arts. Si j'en parle comme de copains,
je tremble  l'ide d'aller les voir. Thodore de Banville
m'impressionne moins. Est-ce parce qu'il donne, sans morgue hautaine,
des vers  un journal quotidien de deux sous? Les autres grands hommes
ne me sont familiers qu'en photographie. J'ai eu la chance d'entendre
causer une belle et innommable actrice de l'Odon ailleurs que sur la
scne. Elle courait derrire un omnibus, et criait au conducteur:

--Voulez-vous arrter? Arrtez donc, nom de Dieu!

Mais je trouve tant de charmes  tonner mes chers amis. Ils disent:

--Continuez!

clignent les yeux, sourient complaisamment, puis se regardent l'un
l'autre, en remuant la tte, comme piqus par des insectes. Je ne m'en
veux pas trop de mon inoffensive vanit. Seulement, j'ai pris une
attitude qu'il faut garder.

--Je vous quitte; on ne s'ennuie pas en votre socit, mais je suis
oblig d'aller voir le troisime acte de _Merlinette_, qu'on dit trs
torsif, et de rejoindre ensuite quelques amis qui m'attendent pour
souper.

Vainement on me tend un dernier verre de chartreuse: je me lve, content
de vivre, distingu.

Heureux, heureux homme! rpte Madame Vernet.

Quel acte? Qui me paierait une choucroute?

Dans la rue, la pluie tombe. Au bout d'une centaine de pas, mon
pantalon, que j'ai ddaign de relever, fait flac, flac sur mes
talons. Les becs de gaz brillent comme des yeux en larmes. Des gouttes
d'eau, langues humides, me font froid au cou. Je regagne ma petite
chambrette, si tide que je crois, ouvrant la porte, non entrer, mais
continuer  tre sorti, et je me couche en prenant la prcaution
d'installer sur mes pieds ma descente de lit et ma valise pleine de
linge sale.. C'est lourd mais chaud, et cela fortifie les chevilles.

Ah oui! heureux homme!




XII

JE DIS QUELQUE CHOSE


--Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose.

On insiste. Monsieur Vernet frappe trois coups sur ma poitrine, ct du
coeur, et malignement me demande:

--Qu'y a-t-il l?

L, ma redingote se gonfle en une boursouflure rectangulaire et dessine
les contours d'un calepin. Monsieur Vernet a mis le doigt sur la bote
aux vers et l'exige. Je ne fais pas de grimaces et suis capable de dire
des vers autant qu'on en veut. Je me dtourne pour ouvrir ma redingote,
sans que Monsieur et Madame Vernet s'aperoivent que je n'ai pas de
gilet et que ma chemise n'est point empese, les plastrons raides
m'tant insupportables. L'lastique de mon calepin montre ses
vermisseaux de caoutchouc. Mais il est plein de posie jusqu'aux
tranches. Il en a dans ses poches. On en trouverait au dos d'une note de
blanchisseuse. En train, lanc, n'crirais-je pas sur une tte chauve?

Je dispose mes papiers sur la table, au choix, aprs avoir cart les
assiettes et essuy avec ma serviette des taches de sauce.

--Qu'est-ce que vous voulez? du gai, du triste?

--Du gai, du gai! dit vivement Monsieur Vernet. Mais Madame Vernet le
reprend, dlicate:

--J'espre que Monsieur Henri nous donnera des deux, et plusieurs fois
de chaque.

--Mais par quoi commencer?

--Ah! cela, c'est votre affaire.

--Je suivrai donc l'ordre en usage au Thtre-Franais. Quand on donne
deux ou trois pices, on termine par la plus joyeuse. L'esprit se
dbarbouille des tristesses du drame dans l'eau vive de la comdie. Mais
je vous prviens que si je rcite relativement assez bien les vers des
autres, je lis fort mal les miens!

Monsieur Vernet rpond:

--Qu' cela ne tienne, mon ami. Si vous prfrez nous dire des vers des
autres, faites comme il vous plaira.

Sa femme, dcontenance, va le gronder, et je sens sous la table un
remue-mnage de pieds.

--Ne faites pas attention, Monsieur Henri, dit-elle. Nous vous
oussons.

--Allez-y, dit Monsieur Vernet.

Je commence en fixant le fumivore de la lampe. Tantt je m'arrte 
chaque fin de vers,  chaque hmistiche, souvent ailleurs: j'ai l'air de
bgayer; tantt un courant m'entrane: je flotte  l'aventure. Ici les
mots me paraissent plthoriques de sens, et ma voix se trane dessus
pour les craser, en faire jaillir l'ide, le jus et le suc. Plus loin,
une pudeur me prend. Ce que je dis ne peut tre que banal. Je n'y tiens
pas. Je le prodigue, en veux-tu, en voil. C'est de la monnaie de cuivre
plate. Je n'ai qu' renverser la bouche comme un pot, et cela tombe et
se rpand. Pouvait-on esprer qu'il sortirait un bruit si continu d'un
garon aussi maigre?

Monsieur Vernet a plant son couteau dans une rainure de la table et le
fait vibrer avec prcaution. Il lui faut cette musique sourde  mes
vers.

Madame Vernet murmure:

--Mais c'est qu'ils sont jolis, ces vers-l!

Et, aprs un silence:

--Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux.

Parfois, je ne dis plus rien:

--C'est fini?

--Oui, c'est fini.

--Ah! trs bien, trs bien.

Monsieur Vernet fait vigoureusement vibrer son couteau, et applaudit,
trois doigts de sa main droite claquant sur le dos de sa main gauche.

--Savez-vous que vous tes un vrai pote? me dit Madame Vernet en
hochant la tte.

--Puisque celle-l est finie,  une autre, dit Monsieur Vernet.

--Oh! je veux bien, moi.

Et, de nouveau, je vais me remettre  ronronner, la jambe droite en
avant, le regard perdu. Dj je me balance.

--Une goutte de brandy! m'offre Monsieur Vernet: a fait du bien quand
on parle longtemps.

Mais pourquoi m'efforcer de faire de cette scne une vocation risible?
J'tais sincre. Je le suis toujours quand je dis des vers. Monsieur et
Madame Vernet ne se moquaient pas. Les sons musicaux planaient autour de
nous. Nous trouvions mlancolique le grincement d'une persienne, et nous
coutions le sifflement d'un bec de gaz comme le soupir d'un tre cher.
Monsieur Vernet se sentait tout chose. Madame Vernet ne savait pas ce
qu'elle avait. Je comptais au plafond des crottes de mouches, mondes
stellaires. Le vacillement du fumivore, c'tait l'branlement d'une
vote cleste. Nos mes libres, dsemprisonnes, se hissaient au dehors
et frissonnaient doucement.




XIII

COUPS DE SONDE


Je laisse tomber un plomb dans la confiance du mari. Le fond est-il de
sable ou de rocher, tapiss d'herbes serres? J'avancerai  ttons.
Qu'est-ce que je suis venu faire ici? Je dne bien et souvent. Je dis
des vers  la satit de tous. Mais ne dois-je pas  mon ducation
littraire et aux exigences du monde de coucher avec Madame Vernet? Tous
les amis d'une femme sont ses amants. Chacun sait cela. Tmrairement je
m'efforce de le faire entendre  Monsieur Vernet:

--Entre un homme et une femme, l'amiti ne peut tre que la frle
passerelle qui mne  l'amour!

Monsieur Vernet, inquiet, ne rpond rien. Plus tard, quand le moment
sera venu de le tranquilliser et que je citerai des exemples historiques
d'amitis d'homme  femme restes pures malgr les apparences, il ne
manquera pas de me rappeler mon mot.

Nous ne rivalisons encore que de gnrosit. Nous nous estimons pour
notre indpendance de caractre. Elle se traduit par des expressions
familires et mme grossires. Monsieur Vernet, homme mr, connat la
vie. J'ai aussi ma petite exprience. Nous nous numrons nos aventures,
dont quelques-unes sont scabreuses; mais nous avons deux ou trois
principes inbranlables, auxquels notre dignit en pril s'est toujours,
par bonheur, accroche. C'est ainsi que la femme d'un ami est sacre.
Nous comprenons le vol, le viol d'une jeune fille, tous les crimes: nous
n'admettons jamais, sous aucun prtexte, qu'on prenne la femme d'un ami.

Ayant le moins  craindre, je me rvolte avec le plus d'indignation; je
plaque mes deux mains sur les larges paules de Monsieur Vernet, comme
si nous allions lutter corps  corps, et je lui dis:

--J'ai un ami, de mon ge, que je respecte autant qu'un frre an. Il
rencontre dans la rue une femme quelconque, la suit, s'attache  elle,
n'ignore pas qu'il a eu plus d'un prdcesseur, mais ne songe qu'au
dernier. La manire dont ils ont permut le proccupe:

--Quand l'as-tu quitt?

--Encore! Mais puisque je ne l'aime plus.

--Rponds: quand l'as-tu quitt?

--Quand je t'ai trouv.

--Alors c'est moi qui l'ai remplac.

--Naturellement.

--Ainsi, tu l'as plant l pour moi,  cause de moi?

--Sans doute: pourquoi?

--Pour rien, dit mon ami.

Il prend son chapeau, part et ne revient plus.

--C'tait exagr, dit Monsieur Vernet, mais tout de mme gentil de sa
part. Il compatissait  l'infortune d'un tranger!

Je n'ajoute pas:

--L'ami c'est moi!

On le devine aisment.

J'ai en effet une collection d'amis imaginaires que je fais intervenir 
propos, infmes ou vertueux, selon la thse  soutenir. J'en ai de trs
riches: ils possdent des chteaux  l'tranger, et, importuns, me
supplient d'y aller passer quelques mois. J'en ai de pauvres, qui
mnent, dans l'ombre, une vie de reclus, et prparent leur grand oeuvre
silencieusement.

--Mais quant  cet autre, dis-je, il m'est impossible de le voir sans
dgot, et je n'en parle que pour provoquer un haut-le-coeur.
Croyez-vous qu'il s'est install au milieu d'une famille complte? Il la
ronge, pourrit la mre, conseille le pre, dirige l'ducation des
enfants, prside  table, et organise la dpense!

Les bras croiss, mes doigts tambourinant sur la manche de ma redingote,
je pose  Monsieur Vernet cette question:

--En toute sincrit, que dites-vous de cet tre-l?

--Je dis que c'est un cochon, voil ce que je dis!

De mon ct, je fais:

--Be, be.

comme une chvre, ou comme un baby qui vient de tremper son doigt dans
une ordure.

--La femme qui s'oublie, dit Madame Vernet, les yeux baisss sur son
ouvrage, n'est pas une femme intelligente. Il me semble  moi que, si
j'tais sur le point de commettre une faute, je m'abstiendrais par bon
sens, aprs avoir raisonn.

--Raisonnez un peu, voyons!

Elle ne rpond pas. Pour l'encourager, au cas o, quelque jour, elle
serait tente de risquer une avance, je parle de ma timidit auprs des
femmes.

--C'est comme cela. Je n'ai jamais pu faire le premier pas. Je ne me
rends compte de ce que peut tre une dclaration que par mes lectures.
Je me mettrais volontiers  croupetons aux pieds d'une femme si j'tais
sr de son amour; je lui dirais que je l'aime,  quatre pattes ou sur le
dos, aprs. Mais avant, j'ai peur de me tromper, une peur bizarre,
bleue. Je n'exige pas que les rles soient intervertis, mais il faut que
la femme me fasse signe d'approcher, me promette la russite par une
tlgraphie nette. Sans cela nous pourrions rester indfiniment cte 
cte.

Madame Vernet est prvenue.

--Vous avez d laisser chapper de belles occasions? dit Monsieur
Vernet.

--C'est possible! dis-je srieusement, sans m'apercevoir que je me
rends grotesque mme aux yeux du mari. Une mlancolie soudaine
m'envahit. Je crois entrer dans une brume paisse qui me cache le monde
extrieur. Je parle pour moi seul, tout entier  des souvenirs
coeurants.

--Quels tres vils peut faire de vous le dsir de la femme, de sa
chair?--car son coeur nous est prcieux comme une vieille botte
dpareille, et son me vaut la vessie d'un poisson qu'on vide. C'est
donc pour coucher avec une femme, pour ptrir son corps, en boulangers,
avec des han! han! gutturaux et sourds, que nous bravons notre mpris.
Oh! si je ne craignais lchement d'tre aussitt mtamorphos en idiot,
je le proclame sans vouloir sonner ici une vaine fanfare, je me ferais
eunuque. Je me couperais, et je jetterais avec ddain la cause de tous
nos maux au premier canard venu!

Monsieur Vernet trouve qu'il n'y a que moi pour avoir des ides
pareilles, et Madame Vernet, tellement courbe en deux qu'on ne voit
plus que son dos, pouffe, avec une sorte de jappement continu.




XIV

COSMOGRAPHIE


Et c'est tout. Nos conversations reviennent les mmes. Le plus souvent,
je prends la parole, et, tandis que mes dents s'amusent d'un Palmer, ma
bouche s'emplit et se vide de mots. Les notes que je repasse tous les
deux ou trois jours me sont alors trs utiles. Elles condensent ce qu'un
jeune homme doit savoir pour paratre suprieur. C'est un extrait de
l'_Intelligence_ de Taine vulgaris  l'usage des gens du monde. C'est
une ironie de Renan grossie, mise au point des vues moyennes. C'est un
vers de Baudelaire qui tonne et qu'on coute longtemps en soi-mme
comme l'cho d'une voix grondant en un caveau. La science m'a fourni
une vingtaine de faits prcis et stupfiants. Mais je ne les place pas
au hasard. Pour parler de la foudre, j'attends qu'il tonne. J'explique
l'clair au passage.

En astronomie, je m'en rapporte  Flammarion. Madame Vernet ouvre la
fentre, et, tout de suite, ce qui des toiles surprend le plus Monsieur
Vernet, c'est leur quantit.

--Si j'avais autant de pices de vingt francs, je ne serais pas ici.

Mais la destine mme des toiles proccupe Madame Vernet. Elle voudrait
savoir s'il y a du monde dedans; et si quelqu'un lui affirmait que
oui, elle serait plus tranquille.



HENRI

Celle que vous regardez n'existe peut-tre plus.

MONSIEUR VERNET

Comment cela?

HENRI

Je dis vrai. Au contraire, il en est d'autres que vous ne verrez pas
avant deux ou trois ans.



Je prore sur la vitesse du son, sur celle de la lumire, et je soutiens
que le soleil est des centaines et des centaines de fois plus gros que
la terre.



MONSIEUR VERNET

a fait bien gros.



Madame Vernet ferme la fentre. Je frappe coups sur coups et expose la
doctrine de Kant.



MONSIEUR VERNET

Permettez! Vous n'allez pas vous moquer de nous plus longtemps. Ne
dpassons pas l'absurde. Me soutenir que ce verre, ce pot de moutarde
n'existent que dans mon imagination?  d'autres, jeune homme! Dites que
je me figure tre en vie.

HENRI

Qui sait?



Monsieur Vernet, de son index recourb comme un hameon, se frappe trois
fois le front.



MADAME VERNET

Laisse donc, tu n'y entends rien.



Pour me venir en aide, elle rappelle les frquentes erreurs des sens. On
croit voir une ombre sur un mur, on s'approche: il n'y a rien. Un
chasseur tire sur un livre: c'tait une pierre. Intresse, elle
m'invite  continuer. Mais j'ai fini. J'ai pouss devant moi mes
rminiscences et les ai fait entrer dans le tourniquet de la
conversation.

Combien de soires passerons-nous ensemble comme celle-ci, inutiles?
Nous pitinons.




XV

JE TROUVE UN ENGAGEMENT SRIEUX


MADAME VERNET

Puisque vos lves vont prendre leurs vacances, vous devriez nous
accompagner au bord de la mer.

HENRI

Y pensez-vous, chre Madame? Et mes affaires! mon avenir!

MADAME VERNET

Vous travaillerez l-bas. Vous aurez votre chambre. Vous serez
tranquille.

MONSIEUR VERNET

Vous me rendrez service. Il faut que j'aille chercher ma nice  son
couvent. Cela me fait faire un grand dtour. Vous conduirez ma femme
directement. Je vous rejoindrai avec ma nice.

MADAME VERNET

Et je n'aurai pas  m'occuper des malles pendant le trajet. Quelle
chance!

MONSIEUR VERNET

Entendu: je vous confie ma femme et nos bagages.

MADAME VERNET

Vous reviendrez quand vous vous ennuierez.

MONSIEUR VERNET

Naturellement, je vous offre votre voyage.

HENRI

Pouvez-vous croire que la question d'argent m'importe? Mais, je le
rpte, mes travaux avanceraient-ils? N'insistez pas. Vous me feriez de
la peine. Je le regrette. Quand je dis non, c'est non. Les affaires
avant tout!



Les affaires! quelles affaires? Je serai donc toujours le mme!




XVI

EN VOYAGE


Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorits: la _Mer_ de
Michelet, la _Mer_ de Richepin. Frappant de petits coups sur les
tranches pour en faire envoler la poussire, je me dis:

--Avec a je suis tranquille!

J'ajoutai  ces deux livres les _Paysans_ de Balzac, pour le cas o je
serais oblig de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer
avec un mdecin ou un cur et d'admirer la nature.

--Vous verrez, me disait Madame Vernet, dj bruyamment enthousiaste.

Elle tait tourmente par la peur de manquer de vivres. Je lui offris
de porter un panier de provisions. Elle refusa. Je n'insistai pas, car
j'tais loin de l'aimer jusqu' me charger de paquets.

Ainsi, j'allais faire un assez long voyage avec une jeune femme, et je
ne songeais pas qu'il me serait possible de mettre  profit l'aventure.
D'autres proccupations m'absorbaient.

Il tait neuf heures du matin. Vers onze heures il faudrait manger. 
chaque instant Madame Vernet me disait:

--Je sens la faim qui monte.

Ou bien encore:

--J'ai l'estomac dans mes talons.

Ce chass-crois m'inquitait. Il faudrait donc la voir manger, et sans
doute faire comme elle, dans ce compartiment de premire, o des gens
graves et ayant des ides en harmonie avec la classe des wagons qu'ils
occupaient, d'abord tonns, nous regarderaient, et dtourneraient
ensuite la tte par dgot.

--Oui, c'est reu. On ne peut pas passer douze heures en chemin de fer
sans prendre quelque chose;--mais comment va-t-elle faire pour manger,
dans un silence de mort, son oeuf dur, qui, je crois bien, est
rouge?

Je souhaitais de voir notre compartiment se vider  la premire station,
non pour tre seul avec Madame Vernet, mais pour qu'elle pt enfin
manger  mon aise.

Autre sotte terreur! Nous tions dans un express. Les arrts devaient
tre rares, et je me vis dans la situation d'un homme qui ne peut tenir
en place, ne sait quelle posture prendre, regarde  la portire, rougit
et plit, la figure gonfle, met d'une manire inconvenante ses mains
dans ses poches, et frotte l'une contre l'autre ses jambes vtues
d'toffe claire, dsesprment. Je comprenais trs bien que la crainte
d'avoir  manger, d'avoir besoin en route, la peur d'un draillement,
l'ennui d'entrer sous un tunnel noir o tout l'tre est pris de fivre
et tremble, seraient, ce jour-l, autant d'obstacles  la progression de
mon amour.

--Auriez-vous peur? me demanda Madame Vernet comme nous passions en
grande vitesse sur un pont qui grinait de jouissance dans tous ses
fers.

Je lui dis:

--Oh! moi, j'ai le physique lche!

Comme je m'tais trop abaiss, je voulus me relever aussitt, et je
commenai une thorie sur le courage qui prouvait que le vritable
courage consiste  tre courageux prcisment quand on ne l'est pas.

Prs de moi, un monsieur lourd comme un bateau chou fermait  demi ses
paupires. Madame Vernet adorait mettre sa tte  la portire pour voir
les tableaux rustiques se drouler avec tant de rapidit, qu'il semble
que les champs marchent et que le train reste immobile. Comme,  notre
dpart, j'avais manoeuvr adroitement pour me trouver  reculons, elle
se plaignit bientt de la poussire et du grand vent. Je lui offris ma
place, qu'elle accepta, et je remarquai bientt, avec plaisir, que,
malgr mon sacrifice, une poudre fine et grise se posait doucement,
continment sur son nez, ses paupires, ses joues, se dlayait  et l
dans une goutte de sueur, la souillait et l'enlaidissait. De peur d'une
migraine, elle avait install son chapeau dans le filet, o il
frissonnait comme un oiseau qui couve. Un courant d'air brouillait les
frisures de son front, et au soleil ses cheveux prenaient des teintes
varies, bizarres. Une mche surprenait par l'clat de sa rouille et
son air de se trouver l sans qu'on st pourquoi. Comme Madame Vernet
souriait, du fond de sa bouche une dent lana un clair d'or.

Il n'y a aucun motif pour que je lui prte des aspirations plus pures
que les miennes, et cette pense de derrire les reins doit nous tre
commune, qu'en somme, si l'occasion s'en prsentait, nous coucherions
bien ensemble.




XVII

C'EST LA MER!


Nous avons chang de train. Le panier de provisions est vide. J'ai mang
autant que Madame Vernet, et tous les voyageurs avaient des oeufs durs.
Loin de se moquer, ils ont regard Madame Vernet d'un air de gratitude
quand elle a donn le signal. Il est possible que j'aie une me-miroir
rflchissant avec exactitude le monde extrieur, mais, pour l'instant,
je donnerais volontiers un coup de pied dans cette me  glace, pour en
faire sauter les mille facettes  tous les vents.

Le petit train d'utilit locale nous emmne, sorte de jouet mcanique
assez solide pour porter une douzaine de voyageurs et quelques paniers
de poisson. Il s'arrte quand il veut, quand les voyageurs lui font
signe. L'administration a jug inutile de tendre des fils de fer de
chaque ct de la voie. Aux passages  niveau, point de barrire. Le
train donne aux rares voitures le temps ncessaire, regarde prudemment 
droite et  gauche, siffle longuement, comme pour demander s'il n'y a
plus personne, et repart.

--Il n'est pas mchant! dit l'employ, qui va de portire en portire,
non pour contrler les billets, mais pour faire la causette avec les
voyageurs, auxquels il offre de se charger des bagages  la descente: il
n'a jamais cras une mouche!

Aux gares il s'amuse, lche un wagon, en accroche un autre, en tamponne
un troisime par mgarde, feint de manoeuvrer, et, vite essouffl, se
dsaltre  la prise d'eau. Il parcourt une dizaine de lieues dans son
aprs-midi, sans se gner. Le mdecin de Tallhou, dont la clientle
est disperse sur la ligne, fait ses visites  chaque station, entre
l'arrive et le dpart. Il saute de wagon, arrache une dent, accouche
une femme, et revient, en agitant son chapeau. Le chef de gare siffle;
le chef de train siffle aussi; la locomotive siffle  son tour, et le
petit train familier s'branle.

Madame Vernet s'attendrit.

Nous sommes d'ailleurs en pleine Normandie. Un souffle arrive de la mer.
Je trouve l'air sal. D'aprs Madame Vernet, dont le nez aux ailes
minces voltige, il est charg d'odeur de varech. Sous les pommiers, les
courtes vaches regardent passer ce long animal noir qui s'en va et
revient tous les jours aux mmes heures, et qu'on ne laisse jamais au
vert. Une bue met au milieu d'un pr le rayonnement de son abdomen
d'or. Je sens tout prs de moi mon ennemie habituelle qui me guette: la
tristesse sans cause. Madame Vernet, la tte presque hors de la
portire, sourit  une garde-barrire coiffe d'un chapeau de cuir qui
tend, avec gravit, du bras droit son petit fanion roul et du gauche un
enfant.



HENRI

Qu'est-ce que vous avez, chre Madame? Si, vous avez quelque chose,
dites-le moi.



Madame Vernet, les yeux humides, pique son index dans l'horizon, et ne
dit que ces deux mots:

--La mer!

Je regarde, mu du trouble de mon amie, indign de ne rien voir. Devant
nous se dresse le Fort de la Terreur, aujourd'hui inutile, mais d'aspect
rude encore, vnrable au bout de sa digue comme un grand principe
longtemps en cours, dont on ne se sert plus. Entre lui et nous s'tale
une sorte de bas-fond noirtre comme un tang vide. Au-del, par-dessus
la digue blanche, tout au bord du ciel pur, le regard, en visant bien,
peut s'accrocher  quelque chose qu'on prend indiffremment pour une
srie de rochers, une troupe de moutons, une file de nuages!



C'est a!



MADAME VERNET

Elle est basse, en ce moment!



Elle dit cette phrase comme une excuse, contrarie parce que la mer
s'est retire  notre approche. Son loignement la peine ainsi qu'une
injure personnelle.

Elle ajoute:

--Elle va revenir!

Je l'espre. En attendant, j'antidate sans difficult ma bonne
impression, et m'crie  l'avance:

--C'est gal, elle est bien belle, tout de mme!

Madame Vernet me remercie par un sourire. Plus qu'une communion en
enthousiasme, cet incident nous rapproche. Nous pouvions attendre
tranquillement le retour de la mer.

Le petit train ne bougeait plus. Sa machine l'avait laiss l, s'en
tait alle, ici frottait son derrire aux antennes d'un wagon de
marchandises, et, plus loin, s'exerait  sauter d'une rainure d'un rail
dans la rainure d'un autre, sifflotante, tourdie.

La mer revint lente et calme. Madame Vernet donnait des explications:

--Il faudrait la voir furieuse!



HENRI

Quelle impatience! donnons-lui le temps. Qu'elle monte, se couche
voluptueuse, sur les galets, comme une femme qui se plat  palper les
os de son amant; qu'elle caresse le pied du fort, se coule derrire la
digue, et tende sur ce vilain fond noir sa langue d'animal monstrueux,
aplatie et miroitante!



Je jouis de ma mtaphore rococo. Madame Vernet tend l'oreille, ondule
son cou un peu gras et remue les lvres comme si elle suait des
paroles. Dj je redoute la mer, la merveille de ce monde qui a caus le
plus de dlires. De nouveau le petit train nous vanne sur les
banquettes, entre des rails trop larges qui n'ont pas t faits  sa
mesure. Il sent Tallhou, salue du sifflet les gens qu'il dpasse et
communique sa gat aux voyageurs.

Madame Vernet se prpare. Son me retombe au milieu des ombrelles, des
cannes, des manteaux de voyage, des paquets dont les ficelles toujours
utiles seront conserves avec soin.



Elle se regarde dans une glace de poche:

--Je suis affreuse! dit-elle.



Les larmes, ces douces larmes qu'elle versait  la vue de la mer, se
sont tranes comme des limaces sur ses joues poussireuses et les ont
zbres de barres. Heureusement, elle a son citron. Elle le partage en
deux, m'en donne une moiti et se dbarbouille avec l'autre. Elle a beau
faire, on voit aux coins de ses yeux, de ses lvres, ces apparences
innommables qu'on trouve sur les tables de restaurant mal essuyes.
C'est une leon pour moi. Je ne me sers pas de mon citron et prfre
rester franchement sale. Il me semble que a doit moins se voir.



MADAME VERNET

Je suis laide, n'est-ce pas?

HENRI

Oh! Madame!



Je lui baise le bout de ses gants dcolors, et garde, aux lvres, un
got de pte graveleuse.




XVIII

JAMAIS AU NIVEAU DE LA MER!


 Tallehou, ma mansarde sent le bois neuf et la peinture frache. Une
fentre troite donne sur le petit port, une lucarne dcoupe une carte
de visite de ciel, un oeil-de-boeuf s'ouvre sur la mer. Je pousse ma
table contre le mur, sous l'oeil-de-boeuf, et, solidement assis, je
regarde la mer avec fixit.

J'ai l'air de dire:

-- nous deux!

Mais elle tient plus longtemps que moi. Mes yeux se brouillent comme
sous un jet de verre d'eau froide, et les comparaisons neuves ne me
viennent pas. Je fais appel  des mots si magnifiques que deux de leur
taille rempliraient un hexamtre. Plutt, la mer m'hypnotiserait,
m'abrutirait doucement. Elle moutonne  peine. Ses petits flots
grimacent. En ce moment, elle ne me donnerait pas quinze lignes de
copie. Aussi je m'y prends mal. Regarde-t-on la mer par un
oeil-de-boeuf?

La maison appuie son flanc gauche  une norme butte cubique qui la
protge, elle et son jardin, contre les vents et les vagues. Je monte
sur la butte. Elle est tout entire plante de pommes de terre, dont les
feuilles, j'en suis sr, me feront songer, quand la nuit viendra, 
quelque peuple de lapins qui broutent et remuent les oreilles.

Devant la mer, mon embarras recommence. Ma langue ne rend qu'un
clappement sec. La mer lche les rochers, bave, crache dessus: c'est
entendu. Ils apparaissent comme des tritons, des titans foudroys, des
animaux prhistoriques, des moutons: parfait! Le flot et la pierre se
collettent--bravo!--se cramponnent, cument et grondent--tout va
bien!--Mais j'ai vu a partout, et je demande une sensation qui me soit
propre. La Grande Bleue me dsespre, car je ne peux lui offrir une
image de mon cr. Mieux vaudrait lire une page de Pierre Loti.

En somme, je la trouve bien. Elle m'est sympathique, et j'aime autant la
voir qu'autre chose; mais je la souhaiterais (comment dire cela?) un peu
plus pareille  une belle montagne. Je lui reproche de manquer de pics
neigeux comme j'en ai vu en gravure. Oui une montagne m'irait mieux,
dente et garnie de petits villages, blancs comme des ds de trictrac.

Sans doute, je reviendrai sur ces impressions, mais la trivialit de ce
que la mer me fait prouver m'exaspre contre elle. Nous ne nous
comprenons pas. Un bateau va pcher des brmes, toutes voiles dehors:
c'est un oiseau qui, les jambes trop courtes, marcherait avec ses ailes.
Cet autre bateau rentre au port, et rappelle une vieille femme qui a
relev sur sa tte son jupon o souffle le vent. Un torpilleur manoeuvre
au loin: gros cigare. Le _Nautilus_ de Jules Verne m'a caus plus
d'tonnement. Je repousse ces communes associations d'ides: elles
rebondissent sur moi comme des boules de bilboquet. La camelote des
comparaisons encombre ma mmoire.  chaque vision correspond son
expression d'usage: le varech est une chevelure de noy, et le homard
est le cardinal des mers!

Heureux ceux qui peuvent dire simplement d'une belle chose:

--Voil une chose qui est belle!

J'y renonce. Je m'assieds sur un banc qui sera plus tard le banc des
Larmes, et, la tte dans mes mains, je fais noir en mon cerveau, et
j'assiste, rsign, comme aux bats de gamins qui ne peuvent pas se
tenir en place,  la danse des publiques hyperboles.

Je me dsole de ne pas pouvoir rester un instant au niveau de la mer.




XIX

CIVILITS


MADAME VERNET

Monsieur Henri, avez-vous du savon?

HENRI

J'en ai, Madame, merci.

MADAME VERNET

Dites-moi s'il vous manque quelque chose.

HENRI

Il ne me manque rien: vous tes trop bonne.



Elle ne m'a pas encore pri de voir en elle une seconde mre. Elle
n'entre pas dans ma chambre, et quand elle me montre un objet de
toilette, je ne vois que sa main, un peu de son bras. Sa main est trop
courte, trop sanguine. Au moindre effort, les veines ressortent, et
Madame Vernet semble alors avoir des bouts de laine bleue sous la peau.
Mais son bras est rond et blanc. Si une tension le dcouvre, la manche,
quoique large au poignet, remonte peu, s'arrte avant d'arriver au
coude, et l'trangle.



--Avez-vous une brosse?



Encore! J'ai peur de la voir entrer, et je n'ose pas faire ma toilette.
Pote, je porte des bretelles qui tirent, comme une oreille, mon
pantalon, et l'lvent jusqu' mes aisselles. Mon ventre, au chaud,
parat emmaillot. Debout, inoccup, je cause,  travers la porte, avec
Madame Vernet. Je n'ai pas t, jusqu'ici, gt par les attentions des
femmes, et tant de sollicitude m'amollit.



MADAME VERNET

tes-vous bien? soyez franc!



Plus j'affirme tre comme un coq en pte, plus elle s'excuse et
s'ingnie. Mes protestations que tout est pour le mieux l'encouragent 
trouver que tout est au pire:

--Ah! ces marins, ce sont de braves gens, mais ne leur demandez pas
autre chose.

Et peu  peu, nous poussant l'un l'autre, nous en arrivons  traiter
cette chambre, moi de palais, elle de taudis.

--C'est  peu prs propre, voil tout!

Nous perdons un temps prcieux. Je dis:

--Merci, merci, merci.

un grand nombre de fois, sans m'arrter, pour en finir, car la manie de
dprcier ce qu'on fait d'obligeant agace plus que celle de s'en vanter.

Nous sortons. Madame Vernet connat le pays, m'en fait les honneurs.
D'abord elle me prsente aux pcheurs Cruz, nos propritaires.

--Monsieur et Madame Cruz.

--Monsieur Henri, un jeune ami de mon mari.

Les Cruz, en entendant prononcer leur nom et le mien, se demandent ce
qu'on va leur faire. Je les salue de la tte: ils me le rendent du
genou. Je dis:

--On m'a parl de vous en des termes si excellents que je crois serrer
la main  de vieux amis.

Est-ce que je les prends pour des confrres?

Ils rpondent enfin:

--Nous sommes ben aise!

On ne le croirait pas. On a d leur couper les paupires pour qu'elles
saignent ainsi. Le mari a un collier, une fourrure, un boa de barbe, et
quand il se met  rire, c'est pour si longtemps, qu'on pourrait, chaque
fois, compter toutes ses dents, une  une, et faire la preuve. Madame
Cruz, au contraire, a la bouche mince, fronce. Elle prise, et son nez
recourb,  la pointe remuante, semble toujours en train de piquer sur
sa lvre les brins de tabac qui retombent.

Madame Vernet leur parle avec volubilit, prend des nouvelles du
poisson, et m'explique ce que je ne comprends pas, juxtaposant les mots
difficiles.

Les pcheurs, rouges, considrent avec stupfaction mon visage ple.
J'ai les pommettes saillantes. On m'affirme que dans deux mois d'ici je
ne pourrai plus mettre mes faux-cols et que l'air de la mer aura bouch
tous les trous.

-- tout  l'heure! dit Madame Vernet.

Ils attendent qu'elle rpte encore les noms. Nous nous apitoyons sur
leur sort. Leur hle et leurs yeux sanglants m'ont frapp, et je cre en
moi-mme un type de marin suprieur, amant de la mer, pris du pril et
du rve, sentimental et sauvage, que je confonds maladroitement avec le
pre Cruz.

Je l'admire avec effroi; je voudrais soulever son crne, pour voir  nu
les impressions qu'ont laisses l les lments en lutte, les spectacles
grandioses. En mme temps, je fais peu de cas de ma propre personne. Que
suis-je, compar  ces hros de tous les jours?

Madame Vernet n'est pas moins trouble, et draisonne avec plus de
bruit.



MADAME VERNET

Avouez qu'au point de vue artiste, un marin nous intresse plus qu'un
paysan.

HENRI

Celui-ci courbe le front vers la terre; celui-l regarde au loin ou lve
les yeux au ciel.

MADAME VERNET

Le marin pche surtout la nuit. Il met dix lieues entre la terre et
lui, et, l, seul entre deux immensits, sur une planche large comme
la main, que la rapidit du courant fait gmir comme un violon,  la
merci des trombes, des brumes, des grands vapeurs qui peuvent le couper
en deux sans qu'il ait le temps de crier gare, il attend le poisson
mobile.

HENRI

Le paysan travaille le jour. La premire odeur qu'il respire en quittant
sa chaumire est celle du fumier tal devant la porte. Puis il
laboure, somnolent, entre les deux bras de la charrue, le nez au
derrire d'un cheval ou d'un boeuf caill de crotte. Que voulez-vous
qu'il ressente?

MADAME VERNET

Le pied sur le plancher des vaches, le marin jette son or avec
indiffrence.

HENRI

Le paysan est avare, et, malpropre, il n'a qu'une chaussette, celle o
dorment ses gros sous.



Ainsi chantant notre hymne, nous mettons en strophes gales la grandeur
du marin et la bassesse du terrien, tout prs de soutenir que ces hommes
qui s'agitent ont pch et vendent leur poisson pour l'amour de l'art.
Nous nous levons ensemble, et nous nous sourions, ivres d'espace, sur
des hauteurs.




XX

 FOND DE CALE


Dans le petit port, la mer se gonflait sensiblement au soupir du flux,
et, aprs des hsitations timides o s'essayaient ses forces, soulevait
une  une les barques choues. Elles semblaient se rveiller, et, comme
de gros insectes noirs surpris par l'eau, faire effort pour reprendre
pied. Des femmes assises sur leurs paniers attendaient les pcheurs de
congres. On apercevait dj le premier au phare de Rocmer. Ses quatre
voiles dehors, pouss par le flot, par la brise, cherchant le vent avec
le moins d'cart possible, il grandissait et dcroissait dans le raz
sans cesse en colre. Il dpassait les boues, les balises, et,
s'acculant au flot, prenait son lan, entrait au port, et, tandis que
ses voiles s'abattaient avec un grand bruit doux, venait adroitement
toucher la cale de son nez, sa vitesse morte.

--Il a le ventre lourd, disaient les femmes. Vous l'avez empli.

Mais les marins ne rpondaient pas.

Cuivreux, avec des barbes comme des herbages, pareils, sous leurs capots
enduits d'huile cuite, aux Esquimaux qu'on voit sur les images, comme
habills de zinc jaune, tremps et laissant, les bras carts,
s'goutter leurs doigts, ils attendaient que toutes les marchandes
fussent l. Parfois ils se passaient leur manche de toile cire sur les
yeux.

Un petit mousse tait couch dans leurs jambes, endormi de harassement.
La vente commena. Passs de mains en mains, les congres, grands comme
des hommes, taient jets sur une large table o ils rebondissaient et
glissaient, ranims une seconde, la gueule ferme parfois sur un hameon
qu'on n'avait pu arracher. Tous portaient au flanc la trace du coup de
gaffe qui les avait hals  bord. Les plus petits taient vendus deux
par deux, en frres. Aux gros on faisait les honneurs d'une enchre
prive.

--Et stil, disait le patron, qu qui vaut?

On ne se dcidait pas. Chaque marchande laissait venir sa voisine, et
craignait d'offrir trop.

--I vaut rien, donque?

Mais, sans doute, c'tait une feinte, car, soudain, l'enchre montait,
sou par sou, jusqu' cent, et au-del montait encore, cinq sous par cinq
sous.

Le patron s'chauffait, frappait la table de ses poings, salivait avec
abondance, et, les jarrets flchis, faisait de brusques inclinaisons de
tte. Les marchandes ne parlaient pas et ne surenchrissaient qu'au
moyen de rapides clins d'yeux. Quand elles voulaient s'arrter, elles
baissaient les paupires, prenaient une mine dsintresse, avec l'air
d'tre ailleurs. Au vol, le patron attrapait les signes.

--Cinq francs dix sous, que l'on dit.

--Cinq francs quinze sous.

--Six francs! Vous tes deux.

--Six francs cinq sous.

--C'est-il tout?

--Six francs cinq sous  la Marie!

D'autres bateaux arrivaient, se rangeaient  la cale, et espraient
leur tour.

Les marins se posaient des questions sournoises, regardaient les ventres
des bateaux, ou, sans gestes inutiles, se racontaient leurs aventures de
nuit.

Bien qu'elles fussent toutes les mmes, ils s'y intressaient
rciproquement.

Tout  coup, une voix de patron s'levait, brutale et jurante:

--Nom de Dieu! j'aimerais mieux le jeter  la m que de vous le laisser
pour ce prix-l!

Et, prenant le congre par la queue, il le brandissait comme une arme
menaante. Mais les femmes, qui savaient les autres bateaux chargs,
souriaient, goguenardes.

--C'est-il pas un vol? disait le patron, en cdant le congre, tandis
que Madame Vernet, au bout de son cantique, le rsumait en cette stance:

--Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que tout marin doit
tre un peu pote!

La vente, maintenant lente, s'ternisait.

Cependant Madame Cruz fut assez hardie pour acheter, d'un seul coup, la
pche d'un bateau tout entire. Tandis que, courbe, elle palpait les
congres, pesait du doigt sur leur ventre blanc et lastique, le petit
mousse couch dans les cordes regardait ses gros bas de laine tricote
et ses mollets comparables  des pieux.

La mer avait fini de monter. De larges ondoiements tremblaient sur elle,
et s'en allaient mourir l-bas, au fond du port, tout prs des laveuses
de linge. Du haut du quai, des gamins halaient leurs lignes et faisaient
sauter hors de l'eau les plies plates et ovales, dont le ventre brillait
comme une glace  main. Leur vente faite, les bateaux de congres
venaient s'accrocher  leurs anneaux en btes dociles, et on entendait
tomber les lourdes ancres claboussantes.

Les marins se passaient encore les souvenirs semblables qui leur
revenaient de la nuit, et chacun, juge en sa cause, se mesurait
consciencieusement le blme ou l'approbation pour telle manoeuvre. Ils
s'coutaient avec patience, et, n'tant proccups que de leur propre
pche, ils n'avaient point  se contredire.

Les femmes recouvraient de glu les paniers o s'enroulaient les congres
 expdier. C'tait le coup de feu. Il s'agissait d'arriver avant le
dpart du train. Silencieuses, elles coupaient la paille, ficelaient les
paniers, accrochaient les tiquettes, en supputant. Des mouettes au cri
rauque planaient, haut d'abord, puis se rapprochaient et rtrcissaient
leurs cercles autour de la tache rouge d'une tripe de poisson flottante.
D'un coup de bec, elles s'enlevaient et s'vanouissaient comme des
clairs blancs.

Il ne restait plus personne sur la mer. Elle berait tous les bateaux du
petit port, les endormait. Puis, comme une nourrice qui s'loigne, elle
redescendit. Elle s'en alla doucement, sur la pointe du flot. Leur crise
de dhanchement calme, les bateaux s'immobilisrent, accroupis sur leur
ventre et leurs pieds courts.

Comme le reflux emportait la mer, la surexcitation de Madame Vernet et
la mienne diminuaient.



HENRI

Regardez: la mer, c'est une belle femme qui, trs soigne dans sa mise
extrieure, tiendrait mal ses dessous.

MADAME VERNET

Expliquez-vous.

HENRI

Je dis qu'elle a de la crasse sous sa chemise. Voyez son lit: un
mendiant n'y coucherait pas. Est-ce sale? Les os de sche y tranent
comme des peignes. Les vers, comme une gale, boursouflent la vase. Que
pensez-vous de ces crabes attards, vermine grouillante?

MADAME VERNET

Assez, je vous en prie.

_HENRI_

Non, la mer s'est moque de nous tout  l'heure. J'ai le droit de
l'insulter, et j'ajouterai qu'elle sent mauvais. Ce petit port m'coeure
comme un nez punais. Ne dirait-on pas un fond de mare, dans une ferme
mal tenue, que des canards ont dall de leur fiente?

MADAME VERNET

Voyons, mon ami.

HENRI

Non, non, laissez-moi dire. Je n'aime pas qu'on m'en fasse accroire.



Divaguant ainsi, je ramenai Madame Vernet  la maison. J'avais envie de
dcrier. Une dpche de Monsieur Vernet nous annonait son retour. Dans
deux jours il serait l, et je n'avais encore tir aucun parti de la
solitude. Je dsirais Madame Vernet, je craignais de ne pas russir, je
redoutais son mari, et, tout en estimant qu'il serait plus crne de
l'attendre, je me blmais svrement  cause du temps perdu.




XXI

IMPORTUNITS


MADAME VERNET

Comment trouvez-vous cette pure?

HENRI

Dlicieuse, Madame.



Une autre s'en serait tenue l, mais avec inquitude:



MADAME VERNET

Elle n'est peut-tre pas assez sale?

HENRI

Oh! si.

MADAME VERNET

Elle l'est peut-tre trop?

HENRI

Oh! non.

MADAME VERNET

Je vois bien qu'elle ne vaut rien.



Je me rjouissais de ces menus gards et du ton sympathique avec lequel
elle me disait:

--Vous ne buvez pas? vous ne mangez pas?

Un souffle si doux nous venait de la mer que je n'prouvais plus le
besoin de faire le glorieux et parlais simplement.

Aprs dner, nous fmes une courte promenade sur la route, jusqu'
l'heure et jusqu'au point o les pommiers normands, par leur masse
d'ombre frissonnante, nous causrent de l'effroi. Au retour, afin de me
rassurer, j'offris mon bras  Madame Vernet. Htifs, les jarrets
contracts, nous pressions le pas, ayant dans le dos la sensation d'tre
suivis. Aux premires maisons du village, je me tranquillisai, et,
joyeux comme un homme qui vient d'viter un grand danger, je risquai une
petite entreprise. Je laissai glisser jusqu' ma hanche le bras de
Madame Vernet et, en le relevant, le serrai: elle ne me rendit pas la
pression. Je feignis de butter une pierre et de perdre l'quilibre: elle
poussa un cri, mais me laissa reprendre mon aplomb tout seul. Au Christ
de granit qui, plant sur la jete, protge, de ses bras carts, le
village contre la mer, Madame Vernet s'arrta pour souffler.

Elle trouvait au Christ une figure originale. Elle s'assit sur une
marche et me pria de m'loigner un peu. Elle voulait rester avec
elle-mme. Les mains dans mes poches, j'allai, sur la pointe du pied,
couter la mer. La lune y projetait un sentier troit, et si direct, que
je n'aurais eu qu' enjamber pour monter vers elle. Parfois, je me
rapprochais,  reculons, de Madame Vernet, esprant qu'elle allait me
dire: Rentrons!

Elle continuait de s'absorber. Les petits phares me regardaient. Je
jetai des cailloux dans l'eau.

--Quand j'en aurai jet dix, me disais-je, elle aura fini de rver.

Elle s'obstinait  faire la bouche d'ombre au pied du Christ, qui, pour
cette cause, m'indisposait, comme un prtre.

--Cela m'a fait du bien, dit-elle enfin.



Mais il fallut monter sur la butte pour une nouvelle station. Quand nous
fmes assis chacun  une extrmit du banc:



MADAME VERNET

Vous devriez dclamer des vers.

HENRI

Ah! non, par exemple! C'est assez d'motions pour une journe.



J'allais dire: Allons nous coucher!, mais le mot tait brutal, le
pluriel insolent, et, aprs une brusque saute d'humeur, j'eus encore le
courage de louanger les toiles, dont quelques-unes filaient  propos.



MADAME VERNET

Ne dirait-on pas qu'elles tombent dans la mer?

HENRI

a fait cet effet-l.



Je billais si grand, qu'une d'elles et pu me tomber dans la bouche.



MADAME VERNET

On serait bien l, pour pleurer!



Le feu tournant du phare de Rocmer clignotait au loin.

--Qui sait, dit-elle, combien de marins ont t sauvs par cet oeil
secourable de la nuit?

Aussitt elle ajouta:

--Oui, mais qui sait combien d'oiseaux, attirs par sa flamme, s'y sont
bris les ailes?

Elle se dlectait dans sa tristesse. Un chle de laine troitement serr
autour de ses paules, et les yeux fatigus par la lumire intermittente
du phare, elle lui rendait grce comme au sauveur des pauvres marins et
le maudissait comme le tueur des petits oiseaux.




XXII

LA DERNIRE STATION


Elle avait lieu  la porte de sa chambre, et je l'aurais volontiers
prolonge. Nous tenions chacun une bougie, qui s'agitait  notre
haleine. Madame Vernet, la main sur la clef, ouvrait et refermait la
porte, selon que l'entretien semblait mourir ou se ranimer. Aux
entrebillements, j'apercevais le blanc d'un rideau, le poli rougetre
d'un meuble d'acajou, l'clair d'un chandelier argent, tout un fond de
chambre  coucher, endormie dans une lumire discrte.

--Allons, bonsoir!

--Bonne nuit,  demain.

--Si nous sommes encore de ce monde!

Et ainsi de suite, jusqu' l'immortalit de l'me, dont nous parlions
avec intrt durant quelques minutes.

Comme une chatte qui flaire une attrape, elle se tenait  distance, son
bougeoir dfensivement lev  la hauteur du menton; et, quand je lui
serrai la main, je la secouai avec vivacit, car une goutte de bougie
fondue et brlante tomba sur la mienne.

--Quelle femme stupide! me disais-je, en rentrant chez moi. Ne
pouvait-elle m'inviter  la suivre? Ne voyait-elle pas que j'en avais
envie? Est-ce qu'elle n'est pas l'ane? Est-ce que je sais, moi, si je
dois ou si je ne dois pas? C'est  elle qu'il appartient de commencer,
non  moi. Avec le bonheur que nous perdons ainsi btement, par sa
faute, on pourrait saoler un ange toute son ternit!

J'entendais marcher Madame Vernet, et je fus pris d'une curiosit
polissonne. J'aurais bien creus un trou dans le plancher; mais, outre
qu'on ne perce pas un plancher avec une aiguille, couter me suffirait
et me compromettrait moins auprs de ma conscience ingalement dlicate.
Ma bougie souffle, la respiration contenue, les pieds nus, je me mis 
plat ventre, et, le front coll au parquet, sur une jointure, je suivis
Madame Vernet de l'oreille. Cela ne gnait personne. Un son me faisait
deviner une scne, et parfois tout mon corps tressaillait onduleusement.
J'entendais les pantoufles de Madame Vernet claquer, l'eau couler.
J'expliquais son remue-mnage comme un texte; j'interpolais ses silences
comme des ratures, et je traduisais  ma fantaisie.

--Je la vois, me disais-je: c'est une personne propre, mais ce n'est
pas une actrice; elle ignore les crayons qui peignent les cils, le noir
de charbon, le rouge d'Orient et la graisse de cire blanche.

Elle n'est donc pas oblige de se dbarbouiller d'abord avec une crme:
un lavage  l'eau de Cologne suffit. Elle a quelques cheveux faux, mais
elle en a un plus grand nombre qui sont vrais. Comme je n'entends qu'un
seul versement  la fois, elle ne se sert pas d'eau tide: son mdecin
lui a recommand l'eau froide en toute saison et pour tout.

Elle a les seins un peu tombants et des nids dans les paules. Cela
m'est gal, je ne m'en sers jamais. Les paules d'une femme sont pour
ses danseurs et ses seins pour ses enfants. Elle n'est pas trop cambre,
car plus une femme se cambre, plus son ventre ressort. Elle parfume sa
chemise d'hliotrope blanc et entre dans son lit  reculons, ce qui lui
permet de regarder longuement sa jambe, sans contredit le plus beau
morceau d'elle-mme. Je m'imagine que, le matin, elle sort de ses draps
avec lenteur, afin que ces nobles jambes se dcouvrent, comme apparat,
dans une inauguration officielle, le marbre lumineux d'un groupe, quand
l'ouvrier, mu, d'un geste lve la toile, au signe du prsident.

Je me redressai, et, mettant une sourdine  tous mes mouvements, je me
dshabillai avec un sourire obstin, comme si j'allais m'tendre auprs
d'elle.




XXIII

INSOMNIE


La chambre de Madame Vernet est-elle une fournaise sous la mienne? Je me
retourne. J'ouvre l'oeil-de-boeuf. Vienne toute la fracheur de la mer!

Je m'agite ainsi qu' l'approche d'un vnement. Si Madame Vernet
entrait dans ma chambre, en chemise, posait son bougeoir sur la table de
nuit, s'aplatissait sur mon corps, je la trouverais trs naturelle, et
je lui pardonnerais de m'avoir fait attendre. J'ai toujours, en pense,
brusqu les dnouements. D'une femme  peu prs jolie rencontre dans la
rue je dis:

--Mtin! quelle nuit on passerait avec!

Une mre de famille a quatre enfants, mais elle est encore belle: donc
elle m'attendait pour m'offrir ce qui lui reste de beaut. Quant aux
jeunes filles, elles grandissent pour moi, et je les prendrai ds
qu'elles me diront.

Des nudits nuageuses se forment et se dforment. Je dois avoir les yeux
injects de sang. Comme un jardinier qui, par une blanche matine
d'avril, crve du nez de son sabot les toiles d'araignes tendues sur
les alles, je brise des virginits, sans remords.  moi les lvres
framboises! Pote-avocat, je viens de me meubler un salon tout neuf et
j'attends la clientle. Mais mon rve est un mt de cocagne savonn o
je glisse, les mains vides.

Ma faim de chair frache errait, tenue par une ficelle. Je la ramne.
Voil que je respecte toutes les femmes et me dis des gros mots.

--Tu jugeais les autres familles d'aprs la tienne, o l'immoralit
suinte. Sache qu'il y a des femmes satisfaites de coucher avec un seul
homme!

Une lpreuse voudrait-elle de moi? J'en doute.

Mais qu'est-ce qu'elle fait donc, qu'elle ne vient pas?

Si j'allais la chercher!

Quoi de plus simple? Ayant pass mon pantalon, j'irai frapper trois
petits coups  sa porte. Le verrou n'est pas mis. J'entrerai dans
l'obscurit et je ferai rchauffer mes pieds glacs.

C'est gnralement ainsi que les choses s'arrangent, ou mes lectures
m'ont bien tromp. Neuf fois sur dix a russit.  la dixime, on ne
meurt pas. Je me sens lche. J'ai peur des gifles, d'une lutte
corps--corps, des cris qui rveilleraient les pcheurs Cruz. J'ai peur
encore du ridicule, d'un rire mprisant, d'un crachat  la face, et je
me vois coll au mur, stupide, dbraill, ma culotte tombante et mes
pieds nus, avec leurs doigts dforms par les marches de rgiment, avec
leurs cors. Je m'imagine stupide de honte et les cheveux pleureurs, dans
le flamboiement d'une allumette.

Srement elle rsisterait, et je ne sais pas du tout comment on s'y
prend pour violer une femme. Quelqu'un m'a dit qu'il fallait frapper un
coup sec au bas du ventre. Est-ce avec la main ou avec la tte, comme un
blier? D'autres prtendent qu'il suffit de presser fortement sur le
nombril, comme sur le bouton d'un timbre.

Soit, mais elle peut ne me montrer que le dos, pour rire  son aise, en
cavale sauvage. Or chacun sait qu'un coup de pied entre les cuisses d'un
homme le tuerait net, en tous cas l'endommagerait irrparablement.

Je ris de mes hypothses extravagantes, et j'aime  me figurer la scne,
ce qui me dtourne de la jouer. Je me promne et m'vente en secouant ma
chemise. L'oeil-de-boeuf souffle dans mon col dboutonn.

Je me surprends  dire:

--H! h! tout de mme, si j'osais!

Je ricane, mais je n'ose pas. Je n'ose jamais rien, et ma hardiesse, je
la mets tout entire dans ce que j'appelle, avec un faste pdantesque,
mes concepts.

Tout dort, except moi. Si j'coute au plancher, je ne percevrai que la
respiration calme de Madame Vernet. Par l'oeil-de-boeuf, j'entendrai le
doux ronflement de la mer. Les rouges pcheurs Cruz gardent au creux de
leur lit de plume l'immobilit de deux homards cuits. Les bruits qui me
viennent du dehors ne sont que des bruits endormis.

--Allons! quand on est brave comme toi, on se recouche!




XXIV

LE BOBO


De ma fivre il me reste au bord de la lvre infrieure une petite
tumeur arrondie et dure. Je passerai le jour  la mordiller, 
l'corcher,  la rendre hideuse comme une punaise crase. Je ne lve
plus les yeux sur Madame Vernet, et je lui parle avec un contournement
de cou qui me fait mal; ou, rabattant ma lvre et mes dents du haut sur
le bouton, je l'enferme et le tiens opinitrement cach. Mon palais en
gote l'aigreur. Pour varier, je tche de disparatre derrire ma main
en ventail. Je louche et je compte mes doigts.

 table, c'est un supplice. Je mange vite, le nez dans mon assiette, les
morceaux presss, et je construis un rempart avec l'huilier, la carafe,
les bouteilles vides ou pleines. Mal lev, je garde tout prs de moi.
Cependant je voudrais savoir ce que Madame Vernet pense de mon
affaire.

Elle souffre de ma gne. Elle ne montre aucune rpugnance et ne se
penche pas du ct de la fentre. Elle me regarde franchement, enfin n'y
tient plus, et veut me ragaillardir.



MADAME VERNET

Ces maisons de bois sont si mal closes que les btes y entrent comme
chez elles. Toute la nuit j'ai t dvore.

HENRI

Si encore elles taient propres, ces btes!

MADAME VERNET

Ce n'est pas qu'elles soient sales, mais elles piquent. J'ai les yeux
tout enfls. Ce matin, je ne voulais pas descendre.

HENRI

Alors, j'aurais bien fait de rester chez moi, avec ma lvre?

MADAME VERNET

Quelle donc lvre?

HENRI

Comment! quelle donc lvre? Ne voyez-vous pas?

MADAME VERNET

Bah! qu'est-ce que cela? Regardez ce que j'ai, moi, prs de la tempe.

HENRI

J'aperois avec beaucoup de peine un imperceptible point blanc.
Peut-tre mme est-ce une pellicule. Pour ma part, je suis confus et je
vous fais mes excuses. Mon sale bouton est horrible  voir.

MADAME VERNET

Je vous assure qu'il n'est pas si vilain que a!

HENRI

Quelle charmante femme vous tes!



Ainsi, ce que je redoute tourne  mon avantage. Si j'insistais, elle
trouverait mon bouton joli et qu'une mouche habile l'a pos sur ma lvre
pour le plaisir des yeux. Je ne sais par quel hommage lui prouver ma
gratitude, et je m'attrape une fois de plus; je me gourmande durement,
car je n'ai eu, cette nuit,  l'gard de cette femme exquise, que des
penses mauvaises.

Rhabilit, j'oublie mon bouton; je donne un gros sou  un mendiant, en
ayant l'air de lui dire, comme si je lui faisais une rente perptuelle:

--Tiens, mon ami, ne travaille plus, amuse-toi, vis largement!

Puis j'entreprends l'loge de Monsieur Vernet et je vante son bonheur.



MADAME VERNET

 propos, j'ai reu une lettre: il arrive demain avec notre nice. Vous
verrez Marguerite, un enfant, mais un gros enfant.  seize ans, elle est
plus grande que moi. Je ne mettrais pas son corset et je ne trouve pas
le bout de ses bottines. Il vous faudra jouer avec elle, vous dvouer,
redevenir petit garon. Elle vous donnera des coups de poing, vous fera
des bleus, vous posera des questions. Vous me relaierez, car elle me
fatigue: impossible de penser  ct d'elle! Il est indispensable
qu'elle bavarde, qu'elle lutte  main plate. Sa poupe a plus de raison
qu'elle. Je l'aime beaucoup. Elle a bon coeur. Je ne lui reproche que
d'tre insignifiante. Il me semble qu' son ge j'avais dj mes ides 
moi. Je tchais de comprendre la vie, dont elle se moque.

Enfin, si elle vous ennuie trop, ne vous gnez pas, rabrouez-la: c'est
une gamine qui ne tire pas  consquence.




XXV

SCNE


Sur la butte, encore. La nuit est tombe. Devant nous, toute la mer.
Derrire nous, le carr des pommes de terre qui remuent et l'agitation
d'ailes, le bruit de gorge des pigeons qui s'endorment. Des souvenirs de
thtre me reviennent. Il me parat qu'une scne se prpare, et, comme
si nous repassions nos rles, nous nous taisons, et nous coutons en
nous la monte lente des choses  dire. Plus tard, Madame Vernet
m'affirmera qu'elle a lutt, qu'elle s'est dsesprment dfendue contre
moi, son honorabilit raidie ainsi qu'un bras tendu. Et moi aussi je
lutte. J'ai traditionnellement crit, dchir, recommenc et enfin brl
une lettre que je regrette comme si j'avais mis mon coeur en cendres.

Par quel mot effaroucher le silence?

Il vaudrait mieux ne point parler, et, par un rapprochement gradu de
nos corps, faciliter la pntration de nos penses. Demain, nous ne
serons plus seuls!

Parfois, grossirement tent, j'ai envie de poser ma main sur le front
de cette femme, de la serrer aux tempes avec violence et de lui dire:

Allons! pas tant de raisons, lve ta robe!

Mais la douceur de l'air, la phosphorescence des vagues, le
recueillement de la nuit m'apeurent. Je ne me sens pas en train pour
faire le malin, et je retiens ma gaudriole, comme un homme qui perd tout
 coup sa gat en longeant le mur d'un cimetire.

Ce serait plus commode s'il s'agissait de la demander en mariage. Je me
composerais une fois de plus un ami de circonstance auquel je donnerais
toutes les qualits et un ou deux dfauts. Elle me comprendrait. Nous
parlerions posment, en gens qui font une affaire pour un homme de
paille. Nous discuterions sans trouble. Elle dirait:

--Habite-t-il la province? Vous savez que s'il habite la province, je
n'en veux pas. Restons-en l.

Ou bien:

--Fume-t-il au moins? Un homme qui ne fume pas n'est pas un homme.

Ou bien encore:

--Est-il brun ou blond? Je prfre qu'il soit blond. C'est peut-tre
moins beau qu'un brun pour commencer, mais c'est meilleur teint, et a
dure jusqu' la fin.

Malicieusement elle dnigrerait en lui ce qu'elle apprcie en moi. Selon
que mon ami me serait un rival ou un repoussoir par contraste,
j'avancerais ses affaires ou les dferais. Nous nous amuserions,
srieux. Enfin, avec la gravit d'un haut fonctionnaire qui dit 
l'huissier: Faites entrer! Madame Vernet dnouerait la comdie
marivaudante:

--Prsentez cet ami!

Quel chec pour lui! quelle victoire pour moi, quand je trouverais
opportun d'apparatre, matois faune qui soulve des branches!

Mais il ne s'agit que de l'emprunter.

Le menton au creux de sa main, elle m'attend. Bien que je l'aime de tout
mon coeur, je trouve son attitude disgracieuse. Elle s'est ramasse en
grenouille de jeu de tonneau, et son buste, ses reins, informe masse
d'ombre, occupent trop de place. Sa tte se dtache de profil, plotte
de froid, silhouette  la craie sur un fond de charbon. Mon regard
glisse sur le front, tombe dans le noir de l'oeil, se relve  la pointe
du nez, ou passe entre les lvres ouvertes comme en un cran de mire. Me
dandinant, je lui mesure des reflets de lune, comme on dispose les
rideaux d'une chambre de malade.

Le silence nous importune plus qu'un bavard.



HENRI

Est-ce que vous dormez, chre Madame? Est-ce l'odeur du thym marin qui
vous entte, ou, sphynx de faence pour chemine, rvassez-vous?

MADAME VERNET

Quand serez-vous poli? Il est temps que mon mari revienne me dfendre.

HENRI

Contre moi ou contre vous?

MADAME VERNET

Contre l'ennui.

HENRI

Vous avez trop d'esprit. Je ferai ma malle cette nuit, et je partirai
demain.

MADAME VERNET

Bon! Qu'avez-vous besoin de faire le fantasque avec une vieille femme
comme moi?

HENRI

Je partirai demain.

MADAME VERNET

Dites ce qui vous prend.

HENRI

Tenez, Madame, vous n'tes plus jeune, mais convenez que vous n'tes pas
encore vieille, vieille. Vous vous dites: Ce garon n'est pas beau:
aucun danger. Il m'amuse, m'intresse et m'meut quand il dit des
vers. C'est une anthologie: on n'a qu' l'ouvrir. Nous allons faire
ensemble de l'amour spirituel. Il sera mon troubadour. Quand je le ferai
chanter, il me semblera qu'on me caresse l'oreille avec le dos d'un
chat. S'il veut me toucher, je crierai:  bas les pattes! pote! Dieu
merci, mes sens ne me tourmentent plus. Je trouve mme qu'on accorde
trop d'importance  la chose, oui,  la petite convulsion physique. Ce
qu'il faut remplir, c'est mon coeur. Heureuse femme, je m'installerai 
l'aise pour un long spectacle, et, les narines ouvertes, j'attendrai le
nuage d'encens. Je dirai: Allume les brle-parfums. L'heure est venue
de flairer quelque arme! Je me compromettrai un peu, et les bonnes
amies siffleront:

--Elle a son pote de poche, qu'elle garde pour elle, au chaud, dans
ses jupes.

Mais quand on est trs honnte, on peut s'offrir des douceurs et
rcompenser sa vertu. Est-ce que je trompe mon mari, oui ou non? Toute
la question est l. D'ailleurs, vous voulez rire,  mon ge?

Songiez-vous, Madame, que vous pouviez m'arracher le coeur comme ceci:



Je me baisse, et je saisis un pied de pomme de terre. Il rsiste. Je
suis oblig de m'y reprendre  deux fois. Puis il cde, et je me promne
de long en large sur la butte, le souffle fort, crasant des feuilles
dans mes doigts, et lanant de temps  autre, avec un clat de voix, une
pomme de terre  la mer.

Madame Vernet, interdite, ne bouge pas. Mes paroles, comme si je les
avais jetes au creux d'un puits profond, n'ont pas encore retenti en
elle. Enfin,  mon passage, elle me prend la main, me fait asseoir sur
le banc, et me dit, presque svre:

--Vous me faites beaucoup, beaucoup de peine.

Elle reprend:

--Voulez-vous que nous causions un peu? car, mon pauvre ami, vous
n'avez dit jusqu'ici que des sottises. Elles ne comptent pas. Croyez que
dj je les ai oublies, et rpondez-moi comme  une mre.

Mais je me relve, et, plein de colre, je crie:

--Bon sang de bon sang! vous n'tes pas ma mre, vous tes une femme
que je veux! l! tes-vous contente, et suis-je assez brutal?



MADAME VERNET

Les femmes ont d vous faire bien souffrir pour que vous les mprisiez
tant!

HENRI

Quelles femmes? Ah! c'est vrai! vous me prenez pour un viveur. La
tradition est l: le pote est un dresseur de femmes. Il ouvre les bras
en demi-cercle: une femme saute dedans. Il ploie le genou: une femme
s'assied dessus. Il se met sur le ventre: une femme docile se couche le
long de lui. Sur nos calepins sont inscrites des listes de noms. Qui
vous dtromperait? Je ne sais pas si mes confrres sont plus heureux que
moi, mais ma part a t insuffisante. Quand j'avais bu deux bocks et
mang une choucroute, je disais: Mtin! quelle noce!

Vrai, je ne mentais pas absolument, car je n'aime ni la saumure ni la
bire, et en risquant un mal de coeur je mritais de moi-mme et je
pouvais montrer la pleur de mon visage comme la dpouille d'un ennemi
vaincu. Quant aux femmes, qui m'ont fait tant souffrir, comme vous
dites, je les absous en public et solennellement.

Elles taient innocentes de mes peines, les pauvres! J'affirme qu'elles
n'y entendaient pas malice. Si j'ai pleur, tant pis pour moi: rien ne
m'y obligeait. M'entendez-vous reprocher aux femmes de mon pass les
tourments auxquels mon me fut soumise? N'est-ce pas moi, plutt, qui
leur dois des excuses? Plus d'une fois, dans mes nuits d'orgie, il
m'est arriv de me rveiller en sursaut. Quelque chose remuait sur le
lit. Je saisissais et je lanais au milieu de la chambre une masse
poilue qui se mettait  crier furieusement.

C'tait le petit chien de ma femme, car nous les appelons ma femme,
ces chres filles, pour jouer  la famille et nous donner l'air de
supporter des charges.

Elle me disait:

--Sois gentil, fais-lui une place!

Elle m'aimait moins que son chien. Je ne m'en sentais pas humili. Je me
collais contre le mur, et nous nous rendormions tous les trois. Ainsi
ma vie de coeur est vieille d'une dizaine de nuits  prix fixe, et ma
science de la femme se compose d'une courte tude sur son got excessif
pour les petits chiens. Je suis vierge ou peu s'en faut, et je dirais de
moi volontiers: C'est bon comme du neuf!

MADAME VERNET

Si vous tes sincre, je regretterai ternellement de vous avoir connu.

HENRI

Pourquoi? Votre vie tait insipide. Mettez-y le charme d'une torture.

MADAME VERNET

J'aime mon mari, Monsieur.

HENRI

Plaisantez-vous? Je parlais chien tout  l'heure. Vous aimez votre mari
comme un gros chien. Cela ne me gne pas. On n'est pas jaloux d'un gros
chien.

MADAME VERNET

Vos insolences, l'talage de vos sentiments vrais ou faux, votre manque
de tact, et l'habilet avec laquelle vous abusez de ma situation, me
font en effet comprendre que votre prsence ici sera impossible, et je
devrai renoncer  une bonne amiti que je croyais rciproque.

HENRI

Ta! ta! Si, le gilet vaguement ouvert, je vous disais: Madame, lisez
dans mon coeur: il ne s'y passe rien que de pur; ce que j'aime en vous,
c'est la grandeur de votre intelligence, l'lvation de vos rves et la
hauteur de vos penses, vous me prendriez pour un architecte; et, si
j'ajoutais: Oui, enfermez hermtiquement votre corps dans une bote en
fer, cachetez vos lvres, mettez votre chair sous cl; c'est de la
matire, et je ne veux de vous que l'esprit, vous me traiteriez de
bjaune, en murmurant: Je ne suis pourtant pas si djete! Et vous
auriez raison, car vous tes une admirable femme, et je veux tout ou
rien.

Inhabile  caresser une femme vtue, je tire machinalement une boucle de
ses cheveux. Elle fait un geste de la main, comme pour carter une
mouche.

MADAME VERNET

Oh! vous m'avez fait peur!

HENRI

Vous voyez bien!



Pourquoi ne se lve-t-elle pas? Attend-elle que je m'en aille le
premier? Je n'ai plus rien  dire, et je reste dans le doute pnible qui
suit les examens.



MADAME VERNET

Quel malheur! vous si bien dou!



Je devine qu'elle exagre. Elle me voit perdu si elle rsiste,
indiffrent  la gloire et laissant mourir mon beau talent en fleur dans
un verre vide. Si elle succombe, au contraire, quel ennui! Elle imagine
une vie de mensonges, des alertes, des taches de sang mme. Je ne peux
pourtant pas lui dire que l'amour le plus dru marche six mois  peine,
un an au plus, qu'on s'habitue  l'adultre, qu'on peut avoir, avec
l'envie de se venger, la peur des armes  feu, et qu'un malheur prvu
n'arrive jamais.

Tous les partis l'effraient par leur apparence d'immutabilit. Si je
m'en vais, il refera brumeux autour d'elle. Si je reste, elle devra
accepter toutes les consquences de mon voisinage.



MADAME VERNET

Pourquoi faut-il que vous m'ayez connue? Que faire?

HENRI

Que faire? Me voil joli. J'tais tranquille, je travaillais en paix, me
disant: Si j'ai quelque talent, le monde finira par s'en apercevoir!
D'abord vous ne m'avez pas troubl. Je pensais: Oui, sans flatterie,
c'est une femme suprieure. Qu'elle m'accorde une affection de camarade!
Je la consulterais sur mes projets, et plus tard, quand mon nom
sonnerait gentiment, comme une clochette neuve, je tournerais sans cesse
la tte vers elle pour lui demander conseil, et elle me dirait: Allez!
mais allez donc! avec un bon sourire.

MADAME VERNET

Mon pauvre enfant! croyez-en une femme qui a presque le double de votre
ge: votre coeur vous jouera de vilains tours!



Et, avec brusquerie, elle m'a embrass sur la joue, en soeur.

Mon motion me venait de mes paroles.

treignant les poignets de Madame Vernet:

--Aime-moi, Blanche, lui criai-je; je t'en supplie, aime-moi!

Elle se leva droite, cambre, et, seulement de la tte, me fit signe que
non. La blancheur de son cou tentait mes dents. Ses yeux troubls
s'avanaient sur moi comme des yeux morts photographis. Je lui
soufflais encore, mes doigts griffant ses paules:

--Aime-moi! dis, aime-moi!

Mais elle me parut une ennemie en garde, impntrable. L'attraction de
mon me ne dterminait pas la sienne. Dress sur la pointe des pieds, le
corps dtendu, pareil  un animal qu'on veut noyer et qui s'accroche au
rivage, et, la langue lappante, pousse des soupirs, je fis un vain
effort pour absorber cette femme, et je ne baisai que du vent.

Mes bras se dtachrent d'elle et retombrent comme un linge mouill.
Elle traversa la butte, sans se hter, et descendit l'escalier de
planches, qui rendit le gmissement d'un ivrogne couch qu'on drange.
Elle s'loigna, tonnamment grandie, souveraine de mon tre en suspens.
Elle disparut.




XXVI

JE RESTE


La scurit de mon parasitisme est compromise. J'ai dispers les plumes
de mon nid douillet. Il va falloir dguerpir. Mais je ne regrette pas
seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-tre, cet tat
d'esprit o je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la
parole, ces chatouillements  ma vanit, cette admiration crdule que je
savourais, la bouche en suoir. Je regrette les causeries sentimentales
o ma personnalit, comme un ventre plein, prenait des poses libres, o
je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du
corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations,
les signes d'assentiment, les vrai, on peut dire que vous en avez,
vous, du talent! Je regrette les prdictions qui mettaient l'avenir 
mes pieds, comme un tapis.

Je fais ma malle, je place, dplace mes trois paires de chaussettes. Un
caleon en mains que je ne me dcide pas  caser, je souris  mes
souvenirs. Je trane de temps en temps ma malle sur le plancher, afin
que Madame Vernet devine mon projet de dpart, et, au moyen d'un cri
d'angoisse, s'y oppose.

Je la ferme avec bruit, m'assieds sur le couvercle et regarde les filets
qui pendent aux murs, les lignes roules sur leurs cadres de bois, les
lampions qui servent  tous les quatorze-juillet, les drapeaux
chiffonns qu'on a jets dans un coin comme aprs une bataille pour
rire. C'est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma
butorderie. Je partirai, mais des lchets attendent ma rsolution au
passage. Madame Vernet ne m'a pas formellement donn cong. Je peux lui
tendre la main, sans avoir l'air de rien. Elle oublierait certaines
injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hsitait,
je lui dirais:

--Montrez que vous tes une femme d'esprit,

pour en obtenir une btise?

En suis-je  une humiliation prs? Quand une femme vous donne un
soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu' ce qu'elle
reconnaisse qu'elle voulait caresser.

Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrce, rouvrant ma malle
pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un
compartiment entier. Je prparais ma rponse  cette question:

--Qu'est-ce que vous avez remu toute la la nuit?

--J'ai fait ma malle!

Je laisserais tomber ce magique J'ai fait ma malle sans chercher 
produire un effet, sans tristesse d'apparat.

Pouvais-je prvoir que Madame Vernet trouverait un mot d'esprit et de
coeur, un mot fondant dont la saveur se rpandrait presque
matriellement en moi, et que je goterais comme un communiant?
Pouvais-je esprer qu'elle me dirait, innocente et subtile:

--Restez pour mon mari!




XXVII

JE RENDS DES SERVICES


Nous attendons  la gare Monsieur Vernet et la nice. Le petit train,
pareil  ceux qui tournent aux ftes des banlieues, siffle de joie, fier
d'effaroucher des poulains qu'il couperait comme vent. Des ttes se
montrent; un mouchoir s'agite.



MADAME VERNET

Regardez sa bonne figure.



J'aperois la bonne figure. Un boeuf est mont en seconde. Le petit
train s'avance avec des prcautions, des temps; mais on ne le prend pas
au srieux, et les quatre ou cinq voyageurs sont descendus, tirant
leurs paquets, qu'il remue encore. Il pousse des cris aigus comme un
matre d'cole qui ne parvient pas  dominer sa classe.

Pendant que la famille s'embrasse, je me tiens  l'cart, et je
demanderais  Monsieur Vernet sa couverture de voyage, pour me donner
l'air d'en tre aussi, moi, de la famille. Je trouve les effusions de
mauvais got, et je crierais:

--Je suis l; il y a quelqu'un qui vous regarde: contenez-vous.

Madame Vernet a une crise quand elle embrasse Mademoiselle Marguerite.
Elle dit:

--Oh! ma grande fille!

pleure, plit, se trouve mal. Monsieur Vernet la conduit au cabinet du
chef de gare, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle s'assied. Cela va mieux.

--C'est les nerfs! me dit monsieur Vernet qui lui tient la main. Il
lui passe sur les tempes un mouchoir grisaill, un mouchoir qui a fait
un long voyage.

Je rponds:

--Oui, c'est les nerfs: a ne sera rien.

Toute l'administration du chemin de fer est range autour de nous,
compatissante. Chacun pense, comme moi, que cela ne peut pas tre
grand'chose. Mademoiselle Marguerite, un sac de cuivre rouge sur le
ventre, dit par intervalles gaux:

--Comment vous portez-vous, ma tante?

L'effet qu'elle a produit sur sa tante l'a d'abord tonne, et une
grosse envie de pleurer contenue lui gonfle les lvres, bouffit les
joues: les yeux vont disparatre.

Madame Vernet reprend ses sens, un  un, y compris le sens du ridicule,
qui plus que les autres lui a fait dfaut. J'interroge Mademoiselle
Marguerite.

--C'est la premire fois que vous venez  la mer?



MARGUERITE

Oh! oui, Monsieur.



Elle se met  rire.



HENRI

tes-vous contente de voir la mer?

MARGUERITE

Oh! oui, Monsieur!



Elle se remet  rire.

Je me tourne vers Monsieur Vernet.



HENRI

Avez-vous fait un bon voyage?

MONSIEUR VERNET

Vous savez, du moment que le train ne draille pas, je fais toujours un
bon voyage.



Si on me rpond btement, c'est peut-tre parce que je questionne
btement.

Madame Vernet remise, nous partons.



MADAME VERNET

Est-ce sot de pleurer ainsi sans savoir pourquoi!

HENRI

Si on savait pourquoi, ce serait encore plus sot.



Elle prend le bras de Monsieur Vernet. Mademoiselle Marguerite marche 
ct d'eux, et moi, je suis derrire, comme quelqu'un de la maison qui
attend qu'on lui remette le bulletin des bagages. On part; je me donne
une contenance en expliquant la mer  Mademoiselle Marguerite.

Je dis:

--Voil un bateau; voil un marin.

Elle rpond:

--Oui, Monsieur, oui, Monsieur!

Et quand elle ne se surveille pas:

--Oui _Msieur_!

en riant toujours, sans malice.

Tous les trois montent aux chambres s'embrasser  l'aise et faire un peu
de toilette. Je me promne dans le jardin; je donne des indications  la
bonne, pour le dner, pour distribuer les places, et je tire un seau
d'eau. Je voudrais plier les serviettes, mettre les chaises, enfin
montrer que je ne suis pas tout  fait une bouche inutile. Je me sens si
isol, si peu invit, que je m'efforce de dire  la bonne des choses
familires qui me gagnent la considration et la sympathie de cette
brave femme. Je n'ai jamais t plus chez les autres que maintenant.




XXVIII

 TABLE!  TABLE!


MADAME VERNET

Comment la trouvez-vous?

HENRI

Oh! les jeunes filles!



Je hoche la tte et fais la moue, tristement. Madame Vernet est gaie, et
je ne lis dans ses yeux ni dfi ni promesse.



MADAME VERNET

N'est-ce pas qu'on est bien ici?

MONSIEUR VERNET

Je te crois!



Il a un complet de molleton bleu. La jeune fille regarde les assiettes.
Elles sont  fleurs et  lgendes; l'huilier est  fleurs; la suspension
est  fleurs. Les murs sont peints en bleu tendre. Sur la commode, on
voit trois globes de verre: celui du milieu recouvre la couronne de
marie de Madame Cruz. Les deux autres globes emprisonnent des fruits.
Sur la chemine on voit encore trois globes de verre. Celui du milieu
recouvre la Sainte-Vierge et le Petit Jsus. Jsus a perdu sa tte, mais
la Sainte-Vierge a sur la sienne une pomme d'or, et elle se tient raide,
de peur de la laisser tomber, comme si elle attendait la flche de
Guillaume-Tell. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Aux deux
bouts de la chemine, deux chiens indescriptibles sont assis sur leur
derrire de porcelaine. Dans des cadres dors pendent des mers, des
vaisseaux, des ports, des temptes. Devant moi, une glace reflte la
manire dont je mange. J'y mire mes gestes, mes bouches, la propret
de mes moustaches, et la distinction de ma main, quand je bois, le petit
doigt en l'air.



MONSIEUR VERNET

Trouvez-moi des oeufs comme ceux-l  Paris! Voil un poisson qui n'a
pas t conserv huit jours dans la glace!



Arriv depuis une heure, il se sent dj mieux. Il trouve la soupe bien
trempe, comme de l'acier. Il tape fortement sur sa large poitrine:

--L'air de la mer nourrit!

Avec beaucoup de viande autour, car nous mangeons magnifiquement. Nous
ne nous arrtons que pour compter la mangeaille avale.



MADAME VERNET

Comme un voyageur se retourne et regarde le chemin parcouru.



Elle affecte un got, jusque-l contrari, pour la nourriture simple.
Elle laisse le vin aux gens des villes et veut boire du cidre. Ses
lvres se resserrent, feuilles de sensitive. Sourit-elle?
grimace-t-elle? Elle aime le pain de mnage, dur, noirtre au moins, les
couteaux qui ne coupent pas, les verres sans pied. Elle souhaite des
chutes d'insectes dans les plats.



MONSIEUR VERNET

 la guerre comme  la guerre!



Tous, nous prouvons le besoin de mettre en harmonie nos impressions et
les choses qui nous entourent. Monsieur Vernet se lve, va  la fentre,
fait un grand geste de bras, puise de l'air, en boit  pleine gorge. Il
tait temps! Il touffait dans l'atmosphre vicie qui appauvrit le sang
des citadins.

Les poumons enfin gonfls, il se remet  manger.

Je suis encore vaguement triste; mais, aprs avoir fait quelques mots
d'esprit qui gaient la socit, je reprends conscience de moi-mme.



MONSIEUR VERNET

Vous avez joliment engraiss depuis que vous tes l. La mer vous a
refait le coffre. Seulement il faut manger.



Il me remplit mon assiette. En silence, nous luttons  coups de dents.
Madame Vernet rpte qu'elle adore le pain dur. Monsieur Vernet lui
passe toutes ses crotes. Mademoiselle Marguerite ajoute les siennes, et
j'offre timidement les miennes. Cela devient un jeu. Je me bourre de
mie, afin qu'elle ne manque pas de crote, et paierais d'une indigestion
le plaisir d'prouver la solidit de ses dents. Mais je suis vaincu par
Mademoiselle Marguerite: c'est elle qui mange le plus et fournit le plus
de crotes. Son nez respire pour sa bouche en travail et pousse un
bourdonnement continu.

Je l'entends, mais je la regarde comme si je voulais le voir. Parfois
elle essaie de rire. C'est un drame. Elle s'trangle. Les bouches
remontent, ses joues s'enflent, ses lvres s'ouvrent malgr ses efforts,
et il en sort, avec un pouffement, sur sa serviette dploye toute
grande, un jet de choses blanches semblables  la rpure de corne qu'on
met dans les boules de verre pleines d'eau pour imiter la neige.




XXIX

MADEMOISELLE MARGUERITE


Elle a le teint comme l'ont seules quelques jeunes filles trs
constipes, un teint qui prend au sang toute sa substance colorante,
d'une richesse inquitante, pas naturelle. C'est une jeune fille
ordinaire, jolie ou laide  ses heures, insipide comme un garon en
robe. Elle a fait trop de pieds de nez avec son nez un peu cras. Elle
regarde tout galement intresse, et on renfoncerait d'un coup de pouce
ses yeux qui ressortent. Elle montre sa langue pour s'amuser, et ds
qu'on l'en dfie, avec la pointe de cette langue, elle se lche le
menton.

Ah! ce n'est pas une demoiselle Mauperin! Quand elle court, la lourde
natte de ses cheveux lui bat les paules, ainsi qu'un harnais
d'emprunt.

Elle a dit  Madame Vernet:

--Comme il est triste, ce Monsieur! Est-ce qu'il fait toujours cette
tte-l?



MADAME VERNET

Ma chrie, c'est un pote, et les potes ne sont pas des petites filles.

En effet, je conserve l'attitude du pote auquel on en a mis dans
l'aile, bless  mort peut-tre.



MARGUERITE

Mais qu'est-ce qu'il fait ici, ce Monsieur, avec nous?



J'ai cru qu'elle allait demander:

--Est-ce que c'est un parti?



MADAME VERNET

Chut! il travaille, il rve, il pense. Il fait des vers. Ne le drange
pas.



Marguerite se retire songeuse, dsappointe, comme quelqu'un qui trouve
les cabinets occups. Elle va jouer seule dans le jardin.



MARGUERITE

Donne-moi l'trenne de ta barbe, mon oncle.



Elle lui saute au cou, l'attire, le courbe, l'entrane, en marchant 
genoux, ses forts mollets  l'air, et roule dans l'herbe.



MADAME VERNET

Je vous l'avais dit, c'est une enfant.

HENRI

Elle est heureuse! Qu'elle s'amuse! elle a le temps de souffrir.

MADAME VERNET

Pauvre ami!



Je rejoins Marguerite, pour m'amuser aussi, moi, puisque mes soupirs ne
servent qu' m'essouffler,  me donner un air de bjaune. Mais je n'ai
pas de chance: Marguerite cesse de jouer ds qu'elle m'aperoit. Je
pourrais aller faire mes vers plus loin. Monsieur Vernet remarque sa
gne et lui vient en aide. Ce qu'il dit peut se traduire ainsi:

--Ne crains rien: c'est un pote-mouton.

Je fais le gros dos, afin qu'il me caresse pour rassurer Marguerite.
Aussi embarrass qu'elle, j'ignore comment on s'y prend pour parler aux
jeunes filles qui ne sont plus tout  fait des poupes et qui ne sont
pas encore des femmes. Je ne sais dire que des phrases sentencieuses sur
la vie, ses lassitudes infinies, ses mornes dsespoirs, et le dsaccord
existant entre les faits et nos rves. Si je parlais d'une telle sorte 
Marguerite, elle se sauverait, ou ses yeux lui sortiraient
dfinitivement de la tte, comme le noyau d'un fruit qu'on presse.



HENRI

On est mieux ici qu'au couvent, hein, Mademoiselle?

MONSIEUR VERNET

Mademoiselle? Voulez-vous bien l'appeler Marguerite, tout court! Vous
n'allez pas faire, je pense, des crmonies avec une gamine de seize
ans.

HENRI

Encore faut-il que Mademoiselle me le permette.

MARGUERITE

Oh! moi, a m'est bien gal. Appelez-moi comme mon oncle, si vous
voulez.



Au mme moment elle lui fait une dmonstration. C'est chez elle besoin
d'exercice. Elle le prend par un bras et le force  tourner sur
lui-mme. Monsieur Vernet, dsquilibr, frappe du pied sur place, se
penche en arrire, perd son chapeau, sue tout de suite, crie:

--Veux-tu finir! Qu'est-ce que c'est?

Marguerite tourne, suivie de sa natte comme d'une queue, sa robe vannant
le sable de l'alle. Enfin elle s'arrte.

Monsieur Vernet ramasse son chapeau, et, la tte lourde, fait effort
pour s'immobiliser, retenir les choses qui continuent de tourner:

--Est-elle gentille! dit-il.

Sans rpondre, je porte  mes lvres mes cinq doigts runis en faisceau,
et je les dtache avec lenteur, ce qui signifie nettement:

--Un vrai beurre!




XXX

PROGRAMME


MONSIEUR VERNET

Nous avons deux mois  passer ensemble. Il s'agit de bien employer notre
temps.



Nous ne voulons pas perdre une minute. J'ai quelque facult d'invention,
et je suis l'impresario, l'homme du petit service de la maison. Je me
lve le premier, presque en mme temps que la bonne. Je lui suis
indispensable pour faire griller le pain, et je sonne moi-mme le
djeuner, en agitant un grelot aux portes des chambres. Ces dames
descendent en pantoufles, en peignoir, les cheveux bouriffs. Les
paupires de Monsieur Vernet sont encore gonfles de sommeil. Il y a de
l'eau dans ses coquilles. Je donne le programme:

1 Entre le premier et le second djeuner, bain;

2 Le soir, promenade ou pche.

Je montre sur une carte d'tat-major le trac des promenades, et j'ai
prpar les lignes, foui des vers.

--Mais, dis-je, troubl tout  coup, il me semble que, dans cette vie
active et si remplie, j'ai oubli de faire la part de mes travaux!



MADAME VERNET

Vous travaillerez  Paris.

MONSIEUR VERNET

Non, ne l'empchons pas de travailler. Je me le reprocherais toute ma
vie!



Comme il s'est fait lui-mme tout seul, il veut que j'arrive  la force
du poignet.

C'est convenu. Je m'enfermerai chaque matin deux heures dans ma
mansarde. Ma tche accomplie, je rejoindrai mes amis sur la plage.

--D'ailleurs, dis-je, vex qu'on m'ait pris au mot, il me reste ma
nuit.

Ces dames sont inquites. Est-ce que je passerais mes nuits  veiller,
au risque de m'user la sant? C'est possible. Je ne dis pas oui. Je ne
dis pas non.

On me trouve enjou. Je ne me rserve, par jour, que quelques regards
abattus et languissants  l'adresse de Madame Vernet. Je semble, au
milieu d'un rire, me rappeler que je suis en deuil. Je transporte les
pliants de ces dames du soleil  l'ombre, de l'ombre au soleil, selon
les heures. Quand elles se baignent, je garde leur flanelle sur le sable
et leur panier  ouvrage. Je les installe en voiture et leur donne la
main, le bras, le genou, ce qu'elles veulent. Elles disent:

Merci,

s'appuient  peine et rebondissent lgrement. Elles m'ventent de leur
robe, et mon nez bat des narines sur un rapide courant de parfums. Grce
 moi, elles franchissent des haies d'o les roses sauvages les
dfiaient. Nous laissons, loin derrire, Monsieur Vernet qui s'emptre,
arrache tout, grondeur.

Je me rcompense au moyen d'attouchements discrets, varis, pour ne pas
veiller la pudeur qui dort.

Je dcoupe  table, et il m'est permis d'affirmer que je prside. Je
paie cet honneur en gardant les mauvais morceaux pour moi. Une fois, il
ne me resta rien. Monsieur Vernet a pris dans son assiette la moiti de
sa part et l'a mise dans la mienne. Je l'ai mange sans dgot,
puisqu'on tait en famille. Mais je lui passe souvent mon gras, qu'il ne
se fait pas offrir deux fois. On sait que j'aime la crme, et,  chaque
dessert, la bonne, mystrieusement, pose devant moi une petite terrine,
dont j'enlve le couvercle en hsitant, en disant:

--Qu'est-ce que a peut bien tre que a? mon Dieu!

C'est de la crme!

Bien que la surprise se renouvelle, je n'en reviens jamais. Les figures
s'jouissent. Mais c'est trop de crme! Une fois de plus, on m'a pris
exagrment au mot. Sans me plaindre, j'avale ma terrine d'un trait, et
je lutte contre un commencement de mal de coeur.

La garde-robe de Monsieur Vernet devient la mienne. Si nous rentrons
mouills, on met  ma disposition des chaussettes, une chemise, un
caleon.

--Il est tout neuf. Allez-vous faire le difficile? Pour un jour, vous
n'en mourrez pas!

Je remercie; j'accepte un vieux paletot, au plus, en attendant que le
mien soit sec, mais je ne vais pas jusqu'au linge de dessous, pas encore
du moins.

On a en moi une telle confiance qu'on m'a pri de tenir la caisse.

Parfaitement!

D'abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a
dit  sa femme:

--Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mler de rien.

Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais
Monsieur Vernet ne se mle de rien. Il s'en garde.

Or les comptes un peu compliqus ennuient Madame Vernet. Elle s'y perd,
et me crie de venir  son secours. Quand nous rglons une dpense de
lait, de fruits  l'auberge, elle me passe son porte-monnaie, sans
faire semblant, au moment o mes mains se trouvent, par aventure,
croises derrire mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma
poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:

--Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque
chose?

Comme on dit au thtre, j'entre dans la peau du bonhomme qui rgale.
J'ouvre ce porte-monnaie d'autrui avec une telle aisance que, par
imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en mme temps. Il
m'arrive de le mettre dans ma poche jusqu'au prochain dbours. On ne
songe pas  me le rclamer. Je marchande, je fais des conomies, je
calcule comme un rgisseur ladre par intrt, et, pour ma peine, je
m'accorde le mrite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable
de la moindre petite volerie.




XXXI

ATOMES CROCHUS


Ai-je jamais t plus heureux que maintenant? Je me soude aux Vernet,
assez grillard pour Monsieur Vernet, qui aime les discours de
gaillardise, assez sentimental pour Madame Vernet, qui parle toujours de
son ge et ne le dit jamais, assez gamin pour faire coucou avec
Marguerite. Je me propose de mener  bonne fin la pleine conqute de ces
trois tres, de les rendre miens, d'en extraire ce qu'ils pourront me
donner de suc. Je tirerai d'eux une batitude temporaire. Par une
dernire pusillanimit d'esprit, je n'ose pas compter franchement ce que
me fourniront ces dames; mais je fixe l'apport prcis de Monsieur
Vernet: il sera le danger avec lequel on joue, sans gros risque.

Il n'est gure dfiant. Sa prsence me gne moins qu'un souvenir. Je le
craindrais davantage s'il tait mort.

Quelquefois je m'efforce, par amusement, de faire natre en moi contre
lui une jalousie factice. J'ai beau me le reprsenter dans le mme lit
que sa femme, il ne me fait pas l'effet de coucher avec elle. Dupe
encore d'un mirage, je ne vois pas Monsieur Vernet, mais le mari de mes
lectures. Je me l'imagine en bonnet de coton, la bouche ouverte. Il
s'endort tout de suite, et ne se rveille que pour sauter sur la
descente de lit. Lui et sa femme se trouvent cte  cte par hasard. Ils
ne se touchent pas. Il y a entre eux de la place pour un. Elle ne le
voit que de dos et peut laisser trembler ses deux seins  l'air, sans
pril.

Ainsi je m'arrange un mari commode, selon mes besoins.

Et ma jalousie ne veut pas venir.




XXXII

THORIES


Mon mari n'est pas faux de toutes pices, et, vraiment, Monsieur
Vernet prend de sa femme une part autre que la mienne, celle que je
dsire. Il pense qu'on doit respecter la mre des enfants qu'on a ou
qu'on pourrait avoir.



MONSIEUR VERNET

Physiquement parlant, doit-on traiter sa femme comme une matresse?

HENRI

Je ne suis pas mari.

MONSIEUR VERNET

Innocent! Ferez-vous  votre femme ce que vous faites  vos matresses?

HENRI

Dame! si elle veut!



Monsieur Vernet s'arrte, me regarde. Je suis srieux. Il reprend sa
promenade, et de temps en temps plante sa canne en terre, comme pour
jalonner ses paroles.



MONSIEUR VERNET

coutez-moi, mon ami. J'ai plus du double de votre ge; j'ai le droit et
mme le devoir de m'crier: Ne faites pas a; je vous en supplie, ne
faites pas a!

HENRI

a-quoi?

MONSIEUR VERNET

Vous m'entendez bien. Mari trop jeune, je n'ai jamais eu de matresse.
Mais je sais, et vous le savez mieux que moi, gredin, quelles liberts
on peut prendre avec une fille. Or, gardez-vous de croire que votre
femme est une fille, voil ce que je tenais  vous dire.

HENRI

Une femme est une femme.

MONSIEUR VERNET

Erreur! Avec le mariage la caresse devient une chose grave. Ah! certes,
personne, dans un fumoir, dans une runion d'esprits libres, dans un
_a-parte_ de sexe fort, ne gote plus que moi les confidences
graveleuses, o l'obscnit s'en donne  coeur joie. Je confesse qu'il
m'est agrable, comme  tous les honntes gens d'ailleurs, de me
dbarbouiller  mon heure avec un peu de fange. Je m'offre une petite
dbauche pour rire et n'en suis que plus rang aprs. Mais ne badinons
pas, s'il vous plat, avec le saint amour du mnage. Ma femme m'adore et
je l'aime; eh bien! je puis vous affirmer que, hors ce qu'il faut
savoir, elle ne sait rien de rien.

HENRI

Merci.

MONSIEUR VERNET

Tenez, il me vient  l'esprit une comparaison juste et potique que je
vous engage  mditer, non seulement comme crivain, mais encore comme
moraliste. La pudeur de la femme est un mur mitoyen. N'allez pas,
imprudent, le dgrader vous-mme, car il s'effritera,  la longue fera
brche, et les voisins entreront chez vous.

HENRI

Dlicieux.

MONSIEUR VERNET

Oh! pas d'illusions. Il faut compter avec la perversit instinctive de
la femme. Elle a des curiosits; elle pose de petites questions; elle
furette et met son joli nez partout. Plus d'une fois, Madame Vernet m'a
tt sur ce terrain; mais j'ai si bien fait la bte, qu'elle a fini par
n'y plus penser.

HENRI

Et vous, Monsieur Vernet, est-ce que vous avez aussi fini par n'y plus
penser?

MONSIEUR VERNET

Vous voudriez me faire avouer mes frasques.



Il les avoue et en invente. Il se noircit par fausse honte. Mais je ne
crois pas  ses vices, et je voudrais serrer la main de cet homme, qui
n'a sans doute jamais embrass sa femme sur le ventre.




XXXIII

LE NAVET


J'aime entendre Monsieur Vernet me parler de Madame Vernet. Il la fait
goter par avance, communique dans l'oreille des renseignements prcis,
posment, comme s'il voulait donner le temps de prendre des notes.
Toutefois, soucieux de la respecter mme absente, il se contente de la
dcolleter, lui dshabille le buste au plus, et n'insiste que sur ses
qualits morales.

--Elle vaut mieux que moi! dit-il sans envie.

Il ne lui tient jamais tte, et la cite comme un auteur clbre, en lui
rendant hommage. Sa manire de l'aimer m'attendrit, me rend scrupuleux.
Oh! Madame Vernet n'abuse pas. Peut-tre se sent-elle si suprieure que
cela lui est gal. Jamais elle n'oblige Monsieur Vernet  mesurer la
distance intellectuelle qui les spare, et plutt elle le fait valoir.



MADAME VERNET

Mon mari trouvait cette toile si belle que je lui ai dit: Achte-la,
va!--Tenez, voil un article de journal que mon mari dclare trs-bien.



Monsieur Vernet s'y trompe lui-mme.



HENRI

Vous aimez les tableaux?

MONSIEUR VERNET

J'en raffole.



Et il cause peinture de faon  faire pleurer un peintre, car ds qu'il
a dit: Est-ce rendu? hein! son sens critique s'arrte net, comme pris
dans une ornire, embourb.

C'est surtout devant moi que Monsieur et Madame Vernet se font petits,
en s'opposant l'un  l'autre. Ils rivalisent d'humilit. Mais Madame
Vernet est de premire force. Elle porte la culotte sous sa robe: on ne
voit rien. Le ciel ne lui a pas donn d'enfants, sans doute parce
qu'elle avait dj un mari. Elle le dorlote, lui change elle-mme son
tricot. De ma chambre,  travers le plancher, j'entends:



MONSIEUR VERNET

Blanche, fais moi mes ongles!



Elle montre en toute circonstance, mme quand il en est besoin, le
dvouement d'une religieuse garde-malade. Ce matin, j'ai d la consoler.
Elle pleurait, assise sur le banc de la butte.



HENRI

Qu'est-ce que vous avez, chre Madame?

MADAME VERNET

Rien.

HENRI

Je m'en vais.

MADAME VERNET

Oh! vous pouvez rester, car enfin, si je pleure, c'est  cause de vous.



Madame Vernet en larmes n'est plus jolie. Elle fait une vilaine grimace
enfantine et devrait apprendre  pleurer avec grce.



HENRI

De moi, Madame? Je n'y suis point.

MADAME VERNET

Oui. Hier soir,  table, au dessert, au moment o tout est permis, quand
on se jette des serviettes  la tte en faisant les fous, sans songer 
mal, il parat que je vous ai appel navet sculpt.

HENRI

Ah! ah! trs drle. Vous me faites rire, et pourtant je n'en ai pas
envie.

MADAME VERNET

Alors pourquoi riez-vous? Alors mon mari m'a gronde, alors je lui ai
dit que c'tait pour rire. Il m'a rpondu qu'on ne plaisantait pas avec
ces choses-l, que je vous avais fait de la peine, qu'il en tait sr,
qu'il l'avait bien vu.



Madame Vernet a le hoquet. Les mots sortent difficilement, un  un, et
elle multiplie les alors en petite fille nonnante.

J'hsite. La dlicatesse de Monsieur Vernet me touche, si les larmes de
Madame Vernet me chagrinent.



HENRI

Mais, chre Madame, c'est de la vraie douleur que vous prouvez.
Calmez-vous. Je ne me souviens pas de votre spirituel bon mot. Et puis,
tes-vous sre d'en tre l'auteur? Je l'avais dj entendu quelquefois.
C'est une expression consacre, bien que le mot marron soit
ordinairement employ.

MADAME VERNET

On ne se moque pas des gens comme vous le faites.

HENRI

Cette manire en vaut une autre. Je vous affirme que vous ne m'avez pas
froiss. Je prendrais mme votre saillie comme une flatterie si elle
n'avait t l'occasion d'un incident fcheux entre vous et Monsieur
Vernet. Sa svrit m'tonne; mais si quelque chose me peine, c'est de
vous voir dans un tel tat, en mon honneur. Je vous demande pardon.

MADAME VERNET

C'est moi qui vous demande pardon. a m'a chapp.

HENRI

Non, faites excuse, c'est moi, j'y tiens.

MADAME VERNET

Ah! mon mari a l'air bon. Il l'est, le plus souvent, presque toujours.
Mais, au fond, c'est un homme de fer, et quand il grossit sa voix, je
passerais par un trou de souris.

HENRI

Vous exagrez un peu.

MADAME VERNET

Je vous assure qu'il y a chez cet homme des sautes d'humeur telles qu'il
franchirait tout, d'un bond, en me broyant.

HENRI

Prenez garde, Madame, schez vos yeux, voil l'homme de fer qui monte.

MONSIEUR VERNET

Qu'est-ce que tu as?



Sa voix est grosse en vrit, mais bonne. Je me tiens sur la dfensive,
prt  empcher une rencontre.



HENRI

Franchement vous avez t dur pour elle. Votre feinte d'tonnement ne
trompe personne. Je sais tout. Le navet.

MONSIEUR VERNET

Quoi! Elle y pense encore? Ma Blanchette, tu n'es pas raisonnable.
Jugez-en, Monsieur Henri. Elle me dit, cette nuit, craintive, colle 
moi: J'ai eu la comparaison malheureuse; Monsieur Henri s'en
formalisera. Je rponds: Bast! Monsieur Henri n'est pas susceptible!
Elle reprend: Tout de mme, cela n'a pas d lui plaire.--Ah! fais-je,
c'est autre chose!

Elle continue, se tourmente, m'accable de ses Crois-tu?--Quelle est ton
ide?--Mets-toi  sa place! Elle m'ennuie, dit des btises, au lieu
d'en faire, jusqu' ce que je m'endorme. Voil tout. Vous lui en voulez?
Fouettons-nous le chat?

HENRI

Lui en vouloir? Mais, braves amis, vous chatouillez ma vanit juste au
creux, et mon tre se lve ainsi qu'une pte fermentante.



Nous nous demandons pardon tous les trois, l'un aprs l'autre, ensuite
en choeur. Madame Vernet a satisfait le besoin qu'elle avait de pleurer.
Nous nous tenons les mains, comme si nous voulions danser en rond, et le
plus ridicule des trois n'est pas celui que chacun pense.

MONSIEUR VERNET

Ma parole! je crois que la femme a la sensibilit des balances dont on
se sert pour peser l'or.



En ce qui le concerne, il dclare se moquer comme d'une guigne, de l'an
quarante ou de sa premire chemise, de la beaut des hommes. Il faut et
il suffit en effet qu'un homme soit intelligent. Or, Monsieur Henri
pourrait porter du mrite au march, etc., etc.

Monsieur Vernet aplatit, aplatit mon amour-propre, en maniant le
compliment comme une demoiselle en bois sur une aire de grange.



HENRI

Hlas! je sais que je suis laid!

MONSIEUR VERNET

C'est affaire de got. Moi, je vous trouve beau.

N'est-ce pas, Blanche, qu'il serait plutt beau?

HENRI

Vous croyez?



Je montre mon visage comme un habit de confection. On m'affirme qu'il ne
m'irait pas mieux s'il avait t fait sur mesure.



MADAME VERNET

Tenez, ces termes qui me viennent  l'instant rendront ma pense avec
exactitude: vous tes beau de laideur.



Je souris et perds pied dans ma mlancolie.

Aucune sonde n'en toucherait le fond.

Un mouchoir imbib d'eau frache teint les dernires piqres de rouge
aux paupires de Madame Vernet.



HENRI

Allons, faites la paix.



Je pousse Monsieur Vernet et lui donne de petites tapes dans le dos.

Sur la pointe du pied, en quilibre instable, il rsiste et ne comprend
pas.



HENRI

Mais allez donc! Seriez-vous implacable?



Du doigt, je lui dsigne un point sur la joue de Madame Vernet entre le
coin de la bouche et le lobe de l'oreille.



MONSIEUR VERNET

Comment! vous voulez?

HENRI

Mais oui. Quel homme ulcr vous faites! Il est l'heure de vous
dsenvenimer. Je crois que vous rougissez. Faut-il que je me retourne?



Monsieur Vernet se dcide, embrasse l'endroit indiqu, comme il est
prescrit.



HENRI

Bien!  l'autre joue maintenant!



Et Monsieur Vernet recommence.




XXXIV

LE BAISER


 chacun son tour. J'ai eu, moi aussi, mon baiser. Il m'est tomb au
moment o je l'attendais le moins. Les choses ont avanc sans ncessit.

Monsieur Vernet et Marguerite venaient de partir pour le bain. Selon nos
conventions, j'tais mont dans ma chambre pour travailler. Je
travaillais, comme toujours, en regardant par l'oeil-de-boeuf la danse
des flots de la mer. C'est ma petite pnitence de chaque matin. Je l'ai
demande moi-mme et la fais scrupuleusement, entire. Il y va de ma
rputation de piocheur, de ngre littraire. Mais si la petite troupe de
bateaux pcheurs de brmes ne dfilait pas devant moi, coquette et
voiles retrousses, si les trois-mts,  l'horizon, ne glissaient pas,
dans leur cume, pareils  de fortes dames imposantes qui montrent en
promenade la dentelle blanche de leur jupon, j'aurais vite une
indisposition d'ennui. Il n'est point trop de la grande mer pour me
tenir compagnie.

J'ai senti qu'on entrait. Il ne m'est pas venu l'ide de tourner la tte
du ct de la porte. Je n'ai eu que la peur de l'lve qu'on surprend 
ne rien faire. J'ai vite pris ma plume, feuillet un livre, crit un
mot, et, un pouce enfonc dans l'oreille jusqu' la garde, feint
l'application, le recueillement, l'indiffrence aux bruits. Le dos gros,
l'tre parcouru d'un frisson d'inquitude, j'apprhendais la chute de
quelque chose, une petite tape sur l'paule, la chiquenaude d'un
doigt-ressort.

Et je me suis dress,  la sensation, en un point du cou, d'une brusque
succion chaude, et j'ai vu Madame Vernet, ple, se reculer, les mains
jointes.

J'prouvais de l'embarras sans plaisir. Je ne savais plus ce qu'elle
voulait, et je ne trouvais rien  dire. Les mains appuyes sur le
rebord de la table, les jambes molles, je courbais la tte, comme pris
en faute.

--Vous devez me juger mal! me dit-elle d'une voix implorante,
touffe, qui s'loigne et va s'teindre.

J'eus l'esprit de rpondre:

--Non, pas du tout!

Elle s'tait tenue d'abord sur la dfensive. Mon attitude piteuse
l'affermit. Elle fit un pas en avant, posa le bout de ses doigts sur mon
bras, comme pour rveiller un somnambule qui dort debout et me dit:

--Vous m'en voulez, sans doute?

Je rpondis encore:

--Non, pas du tout!...

Elle paraissait indcise. Enfin, aprs un silence, les lvres pinces:

--Vous tes singulier! J'attendais un autre accueil.

Une lourde stupidit pesait sur moi. Il faut le dire, je n'avais jamais
srieusement cru que l'adultre de Madame Vernet se raliserait. J'y
pensais souvent, j'en caressais complaisamment les images; mais il avait
la sduction d'une beaut littraire.

Il devait passer, tandis que nous converserions. Et voil que je me
trouvais devant lui. Il tait l, matriel, en chair vivante et
palpable, m'pouvantant.

Il me disait:

--Il est temps! Il est temps d'empoigner cette femme, de la serrer sur
ton coeur, de la vider pour la rejeter ensuite. Il est temps de tromper
Monsieur Vernet. Peut-tre en mourra-t-il. Mais il est temps de
t'installer  sa place, de lui voler sa femme en mangeant sa soupe. Il
est temps d'tre misrable pour de bon, car c'est fini de rire.

En outre, prpare-toi  tout, car ce brave homme de mari peut, au lieu
de larmoyer, prendre un revolver et te casser la tte. Cela arrive.
Assez rvass. Vis! Fais vite!

Madame Vernet s'impatiente; elle me serre le bras fortement.

--C'est un supplice! Parlez donc. Vous me faites souffrir!

Je me dcide  rpondre, avec un sourire niais:

--C'est donc vrai! Tu m'aimes donc?

Mais elle, qui se serait donne si je l'avais enlace, brutal et muet,
trouve que je la soufflette trop tt en paroles.

--Ne me tutoyez pas! dit elle.

Elle fixe les planches de sapin de ma chambre comme si elle y suivait
encore la vibration de mon tutoiement.

Je ne sais plus ce qu'il faut faire ou dire. Je ne sais plus! Nos mains
s'treignent, cependant. Je lui offre ma chaise. Je lui offrirais aussi
bien du papier  lettre, de quoi crire.

Elle murmure:

--Nous sommes coupables!

 qui le dit-elle? Je veux faire de l'esprit:

--Ne le serons-nous jamais davantage?

Voil encore un mot qui lui dplat. Elle va me dire: Restons-en l,
et partir.

Mais, elle non plus, elle ne sait pas o nous en sommes. Elle lve sur
moi ses bons grands yeux qui se brouillent, et s'efforce de me regarder.

Je prfre cela. Qu'elle pleure! Pleurons tous les deux, elle assise 
ma table, moi tantt me promenant, tantt accoud dans l'ovale de
l'oeil-de-boeuf. Nous nous oublions l'un l'autre. Il y a peut-tre dans
cette chambre troite une jolie femme et un jeune homme qui la dsire,
mais il y a surtout deux tres qui sont effrays sans savoir pourquoi,
parce que le souhait de l'un s'est accompli trop vite, parce que les
nerfs de l'autre se sont briss dans une seule crise, parce qu'enfin
l'instant de bonheur est venu.



HENRI

Franchement, nous ne sommes pas gais, chre Madame. Calmez-vous donc!
vous allez vous faire du mal.

MADAME VERNET

M'aimez-vous, au moins?

HENRI

Si je l'aime! Elle me demande si je l'aime!...



J'lve et j'abaisse les bras, lentement. Puis je l'embrasse sur le
front, sur les yeux, comme en fonction. Je pourrais compter en mme
temps.

C'est ainsi. Je ne vois pas Madame Vernet; je vois la situation que nous
nous sommes faite, la vie qui se prpare aux vnements indevinables,
l'adultre qu'il faudra consommer.

Quand Madame Vernet,  un bruit de pas dans l'escalier, se sauve et
m'envoie un baiser de toute la largeur de sa main, je le lui renvoie
machinalement, comme si je jouais au volant avec une petite fille, sans
entrain, pour lui faire plaisir.




XXXV

PRISE D'HABITUDE


MONSIEUR VERNET

Que se manigance-t-il derrire ce front? Depuis deux jours vous me
faites une tte! Vous travaillez trop.



Son rire n'a rien d'infernal. Il s'intresse sincrement  ma sant! Ce
qui s'est pass entre Madame Vernet et moi ne l'a point chang.



HENRI

Ne faites pas attention. Je suis souvent en proie  des inquitudes. Je
ne sais pas prendre la vie pour ce qu'elle vaut. Je la dramatise.

Et pourtant, jamais adultre ne fut,--comment dire?--plus innocent que
celui de Madame Vernet. Notre crime restera longtemps bauche. Monsieur
Vernet ne s'absente pas seul; Marguerite appelle  chaque instant sa
tante, et dans cette maison de verre il faut ouater ses soupirs. Les
pcheurs Cruz nous donnent l'exemple: ils se meuvent comme des crabes
dans une caisse d'eau. De notre ct, nous avons saisi la manire
savamment silencieuse de dfaire nos souliers, de les poser par terre,
de remuer nos cuvettes, de tousser en serrant les lvres, et de nous
tendre sur nos lits sans les faire gmir.

Quand Madame Vernet peut monter dans ma chambre, nous nous parlons
enrous.

Comme elle m'avait donn une mche de ses cheveux, je lui ai dit que
cela m'avait fait bien plaisir, mais je n'en ai pas redemand.



MADAME VERNET

O l'avez-vous mise?



Je ne sais pas. Je veux serrer ma matresse contre moi, mais elle se
dgage et met un doigt sur sa bouche:

--Si on nous entendait!

En effet, je perds toute prudence. Madame Vernet me rationne. Elle fixe,
chaque matin,  son lever, ce qu'elle m'accordera dans la journe. Elle
ne veut pas encore que je la tutoie.

--C'est trop tt. Plus tard. Nous verrons.

D'un naturel temporiseur, elle marche sur de la glace craquante.



HENRI

Mais vous, au moins, tutoyez-moi. Cela me serait si doux!



Elle prend une demi-mesure. Le tu et le vous disparaissent autant
que possible de ses phrases. Je ne sais plus  qui elle s'adresse.

Quand je cherche ses lvres, elle me donne sa joue et prtend que c'est
la mme chose, que c'est aussi bon, et s'en va, me laissant interdit,
mes bras dploys. Ma bouche, vainement tendue, rentre en elle-mme.



MADAME VERNET

Ce sera gentil de nous aimer ainsi.

HENRI

Un peu long!



Elle est rajeunie, me parle trop de mon avenir, et me promets de n'tre
jamais un obstacle dans mon existence.



MADAME VERNET

Je ne vous aime pas au sens ordinaire du mot aimer.



Je n'entends rien  ces subtilits, et je me proccupe seulement, durant
ses courtes apparitions, de baiser au vol un bout d'oreille, une
paupire. Je saute pour agripper des cerises trop hautes.



MADAME VERNET

Je vois que vous ne me comprenez pas. Il est vrai que je vous aime, et
je vous l'ai montr en tourdie. Est-ce une raison pour me traiter ainsi
qu'une femme de rien?

HENRI

Vous voudriez jouer  la maman et me prendre sur vos genoux?
Impossible!

MADAME VERNET

Il me faudra donc cder. Je ne suis pas une coquette. Je me garderai de
vous faire souffrir. Vous verrez que nous nous en repentirons.

HENRI

Puisque vous vous rsignez, je vous accorde du rpit.

MADAME VERNET

Merci, et pour te donner une marque de mon affection, tu vois, je te
tutoie. Mais je ne le ferai que de temps en temps.

HENRI

Pourquoi pas toujours?

MADAME VERNET

Ces hommes, avec tout leur esprit, ne devinent rien. Oui, a me gne de
te dire tu continuellement.

HENRI

Mme quand personne ne nous coute?

MADAME VERNET

Oui. Il faut que je sois prpare, entrane, que les circonstances s'y
prtent, que mon attitude m'y force. Enfin il faut que a vienne tout
seul, dans la conversation. Autrement, c'est drle. Tu ne trouves pas?

HENRI

Non. Moi, je suis toujours entran. Je n'ai pas besoin de suivre un
rgime comme un boxeur anglais, un cheval de course.



Monsieur Vernet l'appelle.

--Travaille! me dit-elle en se sauvant.

Elle aussi veut que je travaille. Tous conspirent contre mon repos.
Marguerite s'en mle, et me demande parfois:

--a coule-t-il, Monsieur Henri?



HENRI

Oui, a coule, comme ci, comme a.

MARGUERITE

Vous avez de la chance. Au couvent, quand je fais une narration
franaise, jamais a ne coule.




XXXVI

CRIRE!


Non, a ne coule pas du tout!

Madame Vernet m'a dit:

--Savez-vous ce que je voudrais? Je voudrais vous voir faire une belle
oeuvre, un roman par exemple, qui me serait ddi et o vous mettriez un
peu de moi!

Elle m'a demand cela, timide, en regardant ses doigts. J'ai promis.
J'ai toujours promis, sans hsitation, aux gens qui m'ont paru le
dsirer, de leur ddier un roman de mon cr o je raconterais leurs
histoires. Je fais mme l'offre de mon propre mouvement. Quand je
couchais avec des filles, je ne manquais point de dcliner mon titre
d'homme de lettres avec ostentation.

--J'crirai sur toi un article dans un journal pour te faire de la
rclame!

Trs peu ont accept cet engagement comme prix d'une nuit d'amour.

Chaque matin, Madame Vernet vient chercher des nouvelles de son roman.
J'ai pris au lyce l'habitude de dormir, avec l'air de lire mon livre,
les coudes ciments sur la table, le menton au creux de mes mains.
Encore aujourd'hui, il me suffit de m'asseoir dans cette attitude pour
provoquer le sommeil. Madame Vernet s'y trompe. Elle attend que j'aie
fini de travailler, que je me rveille, retient son souffle et ses
gestes, en arrt sur mon inspiration, coite comme une perdrix surprise.

-- la bonne heure! dit-elle, si je me retourne, les yeux clignotants.

Elle veut voir. Je la repousse avec fermet.

--Non, quand ce sera fini!



MADAME VERNET

N'allez pas vous fatiguer, vous tuer pour moi.

HENRI

Cessez de vous alarmer.



Si je lui disais que je ne fais rien, elle en serait froisse et me
rpondrait:

--Je ne vous inspire donc pas?

Elle se croit aussi muse qu'une autre pour l'homme qu'elle aime.

Je frotte vivement mes mains:

--Mtin! a marche! Encore quelques pages comme celles-ci, et je
n'aurai qu' me prsenter au guichet de l'opinion publique pour toucher
la gloire!

Elle a confiance comme moi, me baise au front, presque saintement.



MADAME VERNET

Je te laisse, mon pote: continue!



Et elle s'en va se promener--sans m'emmener.

Que c'est embtant d'crire! Passe d'crire des vers! On peut n'en
crire qu'un  la fois. Ils se retrouvent, et  la fin du mois on joint
les deux bouts. Et puis, il y a la rime qui sert de crochet pour tirer,
hisse! hisse! jusqu' ce que le vers se rende, se dtache entier.

Passe mme d'crire une petite nouvelle! C'est court comme une visite
de jour de l'an. Bonjour, bonsoir,  des gens qu'on dteste ou qu'on
mprise. La nouvelle est la poigne de mains banale de l'homme de
lettres aux cratures de son esprit. Elle s'oublie comme une relation
d'omnibus.

Mais crire un roman! un roman complet, avec des personnages qui ne
meurent pas trop vite!

Mes jeunes confrres me l'ont dit:

--Tu russis les petites machines, mais ne t'attaque jamais  une
grosse affaire. Tu manques d'haleine, vois-tu.

J'en conviens, j'ai besoin de souffler  la troisime page, de prendre
l'air, de faire une saison de paresse; et quand je retourne  mes
bonshommes, j'ai peur, comme si j'allais traner des morts sur une route
qui monte, comme si je devais renouer avec une matresse devenue
grand'mre pendant mon absence.

Je me revois en classe aprs ma majorit. Mais j'ai mon oeil-de-boeuf 
ct de moi, sous la main. Des bateaux s'en vont, d'autres rentrent et
se dshabillent de leurs voiles. Le flot monte; les vieux rochers se
couvrent d'cume, pres de famille vnrables mais ivres qui
renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe.

La mer est lgrement moutonneuse. Un invisible menuisier,
infatigablement, lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux. N'y
tenant plus, je cours rejoindre mes amis qui se baignent.




XXXVII

LA PLAGE


Celle de Tallhou est toute petite. On marche pieds nus sur un sable fin
et doux comme un ventre de femme. On se baigne sans crmonies. Une
femme debout au creux d'un rocher, la main en garde-crottes sur ses
yeux, feint de regarder quelque chose au loin, un vapeur. On cherche.

Cependant elle se dshabille par escamotage: on la retrouve en costume
de bain.

Avec des gestes chasseurs de mouche, elle s'avance  la rencontre de la
mer. Elle pousse des cris, et s'exerce  sautiller en l'air, comme un
jouet mcanique,  se jeter sur la tte, les paules, les seins, des
pleines mains de sable mouill et de filandreux varech. La mer a beau
faire le chien couchant: ds qu'elle s'approche, la baigneuse s'enfuit,
plaintivement gloussante, vers son rocher.

C'est ainsi que se baignent presque toutes ces dames. Galamment, le
maire avait fait planter deux poteaux, tendre des cordes pour faciliter
leurs bats natatoires, disait-il. Elles eurent peur, non de l'eau,
mais de ces cordes, qui se tordaient comme des serpents dans leurs
jambes. En outre, elles prtendaient qu'on apprend mieux  nager sur le
bord. La mer, en colre, a roul les cordes, arrach les poteaux,
emport le tout.

Ces dames adorent les rondes entre elles, se tiennent par la main. Elles
tournent, fouettes d'claboussures, frntiques avec des rires de
sauvagesses qui vont faire un bon repas, manger le missionnaire garrott
et cuisant  petit feu.

De temps en temps un baigneur aimable les avertit.

--Doucement, Mesdames. Pas par l: vous vous trompez. La mer est de ce
ct.



UNE BAIGNEUSE

Tous les jours c'est la mme chose. Qu'il pleuve ou vente, je prends
mon bain. Le docteur me l'a recommand.

UNE AUTRE

Ne trouvez-vous pas que l'eau sale porte mieux que l'eau douce?

UNE AUTRE

Je l'avais dj remarqu: on se sent d'une lgret! Il ne faudrait pas
faire d'imprudence: une vague vous enlverait comme une plume.

UNE AUTRE

Commencez-vous un peu  nager?

UNE AUTRE

Oui, mais je n'aime pas me mettre sur le dos: il m'entre de l'eau dans
les oreilles.

UNE AUTRE

J'avoue que je ne fais pas encore bien aller les paules. Mon mari m'a
pourtant montr hier soir, sur un petit banc.

UNE AUTRE

On se baigne, n'est-ce pas, pour son plaisir. On ne tient pas  faire du
genre.



Un phtisique, sur un tabouret, regarde les baigneurs. Sa tte maigre,
douloureuse, supporte pniblement un immense chapeau de paille,  l'abri
lui-mme sous une ombrelle blanche  doublure verte. Il ne peut pas
tenir en place, veut sans cesse s'asseoir ailleurs, et il semble
toujours qu'il s'assied pour la dernire fois. Ses coudes, ses genoux
crvent l'toffe. Sa bouche grande cherche un peu de vie.

Soudain de l'une des cabines sort un vieux prtre en costume de bain
noir. Ces dames se le dsignent et chuchotent avec respect. Il porte une
cuvette en zinc et un mouchoir blanc. Il descend  la mer, en courant 
petits pas, trempe ses doigts dans l'eau et fait le signe de la croix.
Lamin par l'ge, il se ratatine pudiquement, le corps en demi-cercle,
si effac qu'il parat vouloir montrer son dos de tous les cts  la
fois.

Ces dames se sont tues, comme s'il allait officier. Il emplit sa
baignoire, la soulve, et verse l'eau froide sur son crne, les pieds
joints, le corps droit, dcoup en charbon sur le vert-bouteille de la
mer.

Il jette la cuvette, s'enveloppe la tte dans le mouchoir qu'il noue
sous le menton, s'avance au milieu des flots, se baisse pour enfoncer
plus vite, se retourne sur le dos, et se laisse emporter, les bras
tendus.

Rgulirement il plie les jambes, les genoux  fleur d'eau et les dtend
avec force. La lame le voile. On ne distingue plus que la tte
enveloppe dans le mouchoir blanc, et, quand une vague le soulve, il
ressemble  un christ d'bne hors de service qui s'en va  la drive,
couch sur un matelas et pris d'une rage de dents.




XXXVIII

POINTS DE VUE


Madame Vernet a fait choix d'un costume collant, rvlateur, couleur de
chair tendre, transparent. Les regards se posent sur elle en gupes.
Elle sent la piqre, mime l'effarouchement, la honte. L'toffe mouille
fait feuille de papier  cigarette. Elle la pince du bout des doigts, la
tapote, mais le tissu retombe et s'appuie. Elle est vtue de caresses.
Quel amant frntique,  l'treinte ubiquitaire, pourrait serrer ses
formes d'aussi prs? Madame Vernet imite la cane et s'assied par terre.

Nous sommes autour d'elle une range de messieurs intresss. Nous n'en
perdons pas un mplat. L'apparition d'un morceau de chair fait ciller
les paupires. Chaque mari se braque sur la femme du voisin et oublie la
sienne. On s'amuse.

Les dames aussi s'amusent. Quand un homme sort de l'eau, ruisselant, les
cheveux pleureurs, moul ou de pauvre acadmie, elles savent apprcier,
sourire, tousser. C'est entre les deux sexes un discret change
d'attitudes. Un peignoir s'ouvre au moment o les attentions sont fixes,
se ferme  la faon des burnous. Des gorges baillent, des reins roulent
et se croisent.

Nous jouons en outre au jeu de l'ensevelissement. Une baigneuse se
couche, et des mains actives travaillent  la recouvrir de sable. Les
principales lvations sont les pieds et les seins. Un frtillement, un
soupir, et tout s'croule. Il faut appeler  l'aide. La plage entire
s'y met et se partage l'ouvrage. Un monsieur prend une cuisse pour lui,
un autre se rserve le ventre. Deux associs unissent leurs efforts
autour des hanches. On fait la chane, comme dans les incendies. La
baigneuse lutte contre tous avec des clats de rire qui la secouent.
C'est doux, c'est chaud, c'est bon.

Elle crie:

--Pas dans le cou! pas dans les oreilles!

C'est fini, tout a disparu jusqu'au menton. On peut chercher. Il ne
reste pas  l'air un point gros comme la tte d'une pingle. Ces
messieurs n'ont plus rien  faire. Ils s'essuient le front et parlent de
leur apptit. Sous son dredon de sable, la baigneuse dclare qu'elle va
mourir, et, soufflant  peine, les yeux clos, languissante, elle allume
ses pommettes.

 qui le tour?



MONSIEUR VERNET

On ne fait de mal  personne. Regardez Monsieur et Madame Vilard qui
rentrent  leur cabine.



C'est un mnage renomm au loin pour sa bonne entente. Vieux maris
dj, ils s'aiment comme au premier jour. Ils se dshabillent ensemble
dans la cabine du prtre, qui est l'oncle de Monsieur Vilard, se
baignent ensemble, s'apprennent mutuellement  nager, se tiennent par la
main, se saluent, mlent leurs exclamations de joie et ne sortent de
l'eau qu'ensemble, en se donnant le bras. Amaigris par l'amour, ils
sucent tout le jour des pastilles de chocolat que parfois ils changent
de bouche  bouche, dans un baiser. Ils brlent, ils se consument,
indiffrents aux quolibets des hommes et aux avertissements des
docteurs. Tous les six mois le mari est oblig d'aller  l'hpital.



MONSIEUR VERNET

L'eau teint le feu. La mer ne peut pas les calmer. Au contraire, elle
les ravive. Vous allez voir.

HENRI

Qu'est-ce que je vais voir? Ils sont rentrs.

MONSIEUR VERNET

Vous allez voir! Vous allez voir!



Ses narines vibrent au fumet d'un bon plat. Les messieurs, oubliant la
baigneuse qui fait la morte dans son cercueil de sable, pient la cabine
et se consultent.

--Avez-vous vu?

--Non. Vous vous trompez, je crois.

Ils s'avancent de quelques pas, penchs.



HENRI

Qu'est-ce qui va se passer? On dirait que vous guettez un lapin.

MONSIEUR VERNET

Chut! voyez-vous qu'elle remue?

HENRI

Qu'est-ce qui remue?

MONSIEUR VERNET

La cabine. Tenez, la voyez-vous?

HENRI

Aprs? Toutes les cabines remuent quand il fait du vent, et quand il y a
quelqu'un dedans.

MONSIEUR VERNET

Mais la leur remue parce qu'ils se font a.

HENRI

Expliquez-vous.

MONSIEUR VERNET

Eh oui, ils se font a. Quelle explication voulez-vous? Vous ne
comprenez donc rien aujourd'hui? Ils se font a aprs leur bain, chaque
fois, sans manquer, sur les planches mmes, dans leur bote d'un mtre
cube.



Monsieur Vernet me fait des signes de la main, me prie de me taire, de
le laisser entier  ses observations.

--Prtez-moi donc votre lorgnette, vite, vite, dit quelqu'un.

C'est empoignant. Les dames regardent de ct. La baigneuse enterre se
met sur son coude, et, dans les flots, une autre baigneuse reste
immobile, droite, vainement heurte par la vague, naade inquite.

Mais le vieux prtre, retour du large, ramasse sa baignoire, et courant
 petits pas sur la grve, s'en va frapper  la porte de la cabine.

Grelottant, dgouttant, avec sa cuvette de zinc sous le bras, il
ressemble maintenant  une marchande de malfices qui vient de faire,
par une averse, ses provisions pour le prochain sabbat et attend qu'on
lui ouvre.




XXXIX

PAS DE GCHAGE


J'aime de plus en plus mes amis pour le bon motif. Je ne me hte pas
vers l'invitable fin, vers le moment o je serai l'amant obligatoire de
Madame Vernet, vers l'irrmdiable. Il est heureux que Monsieur Vernet
soit, comme on dit, constamment sur notre dos, et je voudrais lui garder
toujours une affection sans trouble, une estime sans rticences. Je suis
comme les autres. Il n'y a encore que les bons sentiments pour me
rconforter. Jamais une salet morale, mme russie et faisant honneur 
mon adresse de prparateur, ne m'a content pleinement. L'amiti de
Monsieur Vernet m'est chre, et le souvenir de la bont de son coeur
m'impressionnerait dans le mal. Aussi, tandis que les frayeurs de Madame
Vernet retardent notre chute, et parfois la rendent improbable,
j'apporte de mon ct  la ralisation de nos dsirs mes cailloux
d'achoppement.

Quand, dans ma chambre, nous nous excitons sans mesure, que les caresses
irritent notre impatience, et que cela va tourner au vilain, j'coute,
l'oreille tendue vers l'escalier, un bruit qui nous interrompe. Il
m'arrive de m'arrter trop tt, d'tre en avance sur le signal d'alarme.



MADAME VERNET

Voyons, n'est-ce pas gentil de nous aimer ainsi?



Comme je n'ai qu'une chaise, je la garde d'abord pour moi, et, frottant
mes genoux, j'invite Madame Vernet  venir s'asseoir dessus. Elle n'en
est pas encore l et refuse. Je lui cde la place, et nous feuilletons
mes calepins de vers. Elle a remarqu que j'tais susceptible, et les
apprcie tous en bloc, beaucoup.



HENRI

En voil qui ne sont pas mal. Je les ai faits en dix minutes,  trois
heures du matin, avant de me coucher. C'est la nuit que je travaille le
mieux. Il m'en vient quand je dors. Je me lve, j'allume ma bougie, je
mets mes vers sur un bout de papier, et je me recouche. Je me suis
relev jusqu' dix fois; ma descente de lit tait couverte d'allumettes.

Ceux-ci, je les ai composs sous un arbre, par une pluie battante. Mon
calepin tait tremp. Mon crayon se dlayait, comme quand on crit avec
une plume sur du papier buvard.

Ceux-l? je ne peux pas vous dire...

MADAME VERNET

Pourquoi? pourquoi?

HENRI

Je les ai tracs sur le dos d'une femme, oui, pendant qu'elle remettait
sa jarretire. C'tait un pari. J'ai gagn. Il y en a douze. Vous pouvez
compter. J'en ai fait de plus mauvais.

MADAME VERNET

Quel tait l'enjeu?

HENRI

Le pupitre!



O vais-je chercher les choses que je dis? Je raconte les origines de
chaque vers, ses succs dans le monde, la peine qu'il m'a cot, et, les
dsignant l'un aprs l'autre du bout de mon crayon bleu, je bonimente.
De ma main libre, je flatte la taille de Madame Vernet, sa joue. Elle me
repousse. Je reviens. Nous dvidons de la soie. Quand elle a dit:

--Ils sont jolis!

 ma crispation involontaire, elle ne manque pas de se reprendre et
ajoute:

--Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux!



MADAME VERNET

Je ne suis pas en peine de vous: vous irez loin.



Je branle la tte et fais l'incrdule.



MADAME VERNET

Si, si, vous irez loin. C'est moi qui vous le dis, et quelque chose qui
ne me trompe pas, j'en suis sre, me le dit  moi. Victor Hugo est mort:
vous remplacerez Victor Hugo.



Cette fois, je proteste:

--Ah non! permettez, n'exagrons rien!

Elle insiste, mutine: il me faut cder.

--Eh bien! oui, l, je remplacerai Victor Hugo. Entendu!

Elle est sincre, en ce moment, la chre femme! Mais si, dans quinze
jours, trois semaines, sa prdiction ne s'est pas ralise, elle en sera
tout tonne, commencera de trouver le temps long, et doutera dj de
moi.




XL

DIRECTEUR DE CONSCIENCE LITTRAIRE


J'efface un  un les pchs de son got.



MADAME VERNET

Vous devriez me composer une petite bibliothque qui me serait
personnelle.

HENRI

Volontiers.

MADAME VERNET

Qu'y mettrez-vous?

HENRI

_Madame Bovary_, d'abord. C'est l'histoire d'une dame qui est un peu
comme vous. Elle ne sait pas ce qu'elle veut et finit par en mourir.

MADAME VERNET

Pauvre femme! Est-ce bien crit, au moins?

HENRI

Assez bien, comme a, oui.

MADAME VERNET

Et il n'y a pas de choses trop fortes?

HENRI

Des choses trop fortes?

MADAME VERNET

Des salets, enfin, comme dans Zola.

HENRI

Non, je vous le garantis. C'est propre comme votre me, et d'un luisant!
Vous pourriez vous y mirer.

MADAME VERNET

De qui est-ce?

HENRI

De Flaubert, Madame. Flaubert Gustave.

MADAME VERNET

Je connais. Vous m'en aviez souvent parl. N'a-t-il pas fait un autre
livre qui a un titre drle, un titre qui m'a frappe: _La Tentation de
saint Antoine_? Ce doit tre raide, hein.

HENRI

Trs raide. Je ne vous le conseille pas: vous n'iriez pas jusqu'au bout.

MADAME VERNET

Et aprs, qu'y mettrez-vous?

HENRI

Un peu de Balzac?

MADAME VERNET

J'en ai lu. Les descriptions m'ont arrte. Est-ce qu'il y a des
descriptions dans tous ses livres?

HENRI

On en retrouve par ci, par l.

MADAME VERNET

Alors pas de Balzac, si cela ne vous fait rien.

HENRI

a m'est gal. Ce que j'en dis, c'est pour causer. D'ailleurs je suis de
votre avis. Les descriptions embrouillent; on perd le fil: c'est
agaant.

MADAME VERNET

Et aprs, qu'y mettrez-vous?

HENRI

C'est comme si nous jouions au corbillon. J'y mettrai un peu des
Goncourt, un tout petit peu, pour donner du got.

MADAME VERNET

Je les connais aussi ceux-l. Vous ne faites qu'en parler. Deux frres
qui s'aimaient bien, n'est-ce pas?

HENRI

Ils s'adoraient.

MADAME VERNET

C'est gentil, a. Lequel des deux est donc mort, dj?

HENRI

Le plus jeune.

MADAME VERNET

Lequel des deux crivait le mieux?

HENRI

Le plus jeune, naturellement, puisqu'il est mort.

MADAME VERNET

Qu'est-ce que vous me donnerez des Goncourt?

HENRI

_Rene Mauperin_. C'est encore l'histoire d'une jeune fille qui ne sait
pas ce qu'elle veut et qui en meurt.

MADAME VERNET

Pauvre fille! Ensuite.

HENRI

Ensuite _Germinie Lacerteux_: c'est l'histoire d'une servante.

MADAME VERNET

Oh! non! pas de bonne. Ces gens-l savent-ils aimer?

HENRI

Voulez-vous _Madame Gervaisais_? Cela se passe  Rome.

MADAME VERNET

J'aime beaucoup les livres de voyage.

HENRI

_Soeur Philomne_. Il s'agit d'une Soeur d'hpital.

MADAME VERNET

Est-ce qu'il y a des tableaux de la souffrance humaine? Oui? N'en
parlons plus. Je me trouverais mal  chaque instant. Qu'est-ce que nous
prendrons de Zola?

HENRI

Rien,  cause de votre odorat. Vous me demandez mon avis: je vous le
donne.

MADAME VERNET

Mais il faut du Zola dans une bibliothque de choix. Je suis une femme
marie. La dlicatesse a des bornes. Ne dirait-on pas que vous me prenez
pour une petite fille? Je vous assure qu'il m'est tomb, par hasard,
sous les yeux, quelques passages de _Germinal_ et de _la Terre_, ceux
qui ont fait le plus de bruit, et je ne les ai pas trouvs si choses.
Et puis, en souvenir des beauts de premier ordre, il ne faut pas se
montrer svre pour les taches. Allons, accordez-moi quelques volumes de
Zola.

HENRI

Vous les aurez tous, chre femme de mon coeur.

MADAME VERNET

Ensuite.

HENRI

Tenons-nous-en l pour l'instant. Nous continuerons demain la revue.
Nous remplirons encore quelques casiers avec ce qui reste d'crivains en
prose pour dames, et nous demanderons ensuite aux potes s'ils n'ont pas
en rserve quelques posies de derrire les fagots, pour faire la bonne
bouche.

MADAME VERNET

N'oubliez pas au moins qu'un rayon tout entier, capitonn de soie, est
destin  vos oeuvres futures, richement relies.

HENRI

En peau de chagrin d'amour, avec des fers spciaux, ceux que vous m'avez
mis au coeur. C'est la grce que je me souhaite. Allons djeuner!




XLI

GLISES


Gnralement, aprs djeuner, nous visitons une glise, toutes les
glises que le bon Dieu a fait faire dans les environs. Nous lisons
d'abord les inscriptions des croix. L'pitaphe d'un enfant nous excite 
dire: Pauvre petit!; celle d'un vieillard, qu'en somme il tait en
ge de mourir et qu'il n'a pas  se plaindre: la mort, en ce cas, est
plus dure pour ceux qui restent que pour ceux qui partent!

Nous avons une manire brusque de retirer le pied quand nous marchons
par mgarde sur une tombe, et, prudemment, nous cartons les hautes
herbes des sentiers. Une poule noire drange s'envole avec un cri
perant: nous frmissons.



MADAME VERNET

Ne croirait-on pas que c'est une me?

MONSIEUR VERNET

Elle ne montera pas haut dans le ciel: elle est trop noire.



C'est la premire plaisanterie d'une longue srie. Nous plaisantons
parce que nous avons vaguement peur. Nous entrons dans l'glise en
hsitant, comme on s'enfonce dans l'eau froide.



MONSIEUR VERNET

On a beau n'tre pas dvot: cela fait toujours quelque petite chose.



Marguerite a tremp sa main dans l'eau bnite jusqu'au poignet et nous
en offre. Incapable de refuser, j'essuie ma part avec mon mouchoir, et
Monsieur Vernet, moins esprit fort, laisse goutter la sienne au bout de
ses doigts. Le premier sacrilge seul cote. Cette insulte  l'eau
divine non suivie d'une punition immdiate nous encourage: nous pouvons
regarder l'glise en amateurs, et nous serions hommes  remettre nos
chapeaux si la fracheur ne nous semblait douce. L'glise est nue et
suintante, mais la chaire et son escalier sont d'un bois tellement vieux
que Monsieur Vernet parle hardiment de style Renaissance. Il monte en
ttant la rampe, ouvre la porte de la chaire, gratigne les moulures,
flaire les trous de mites, et n'oublie pas de crier:

--Mes chers frres!

--Oh! Victor! Oh! mon oncle, disent ensemble Madame Vernet et
Marguerite, qui prient  genoux. Je n'en pense pas moins. Monsieur
Vernet s'en tient l. L'clat de sa voix l'a effray. L'glise, personne
blesse, a gmi de toute la sonorit de ses votes, et Monsieur Vernet
descend, penaud, sa raillerie coupe en deux.

Il regarde respectueusement des vitraux, des crosses, des agneaux friss
aux pattes croises sous le menton. Ces dames achvent leur prire. Je
me promne de long en large, mon chapeau me battant les cuisses, et
j'admire le catholicisme non comme religion, mais comme posie. Je fais
retentir aussi mes talons sur les dalles pour produire des chos.

Nous sortons. Marguerite est dj  son poste, la main pleine d'eau
bnite. Mais nous n'en avons pas besoin, puisque nous sortons. Nous
cartons le buste avec un merci sec, et, sous le portail mme, lests
d'une impression pnible, nous nous couvrons par un geste de dfi. Notre
impertinence se redresse comme une herbe foule. Monsieur Vernet dit
leur fait aux curs.



MADAME VERNET

Il faut un peu de religion, mais pas trop. Je trouve ridicules les
dtails, les crmonies. Je crois en Dieu, voil tout, et au diable dans
une certaine mesure.



Marguerite cueille un coquelicot sur une tombe. Elle le mettrait  son
corsage, si quelqu'un voulait parier avec elle n'importe quoi. Elle en
arrache les feuilles carlates et les fait claquer entre le pouce et
l'index.

De mon ct, par ngligence ou bravade, je butte contre des mottes, je
marche au bord des alles et j'crase les pieds des morts.



MONSIEUR VERNET

On respire.



Il ferme la porte du cimetire.

Autour du clocher, les corbeaux tracent leurs cercles, poussent leurs
croassements, agacent le coq muet, comme pour le provoquer  donner de
la voix.



MONSIEUR VERNET

Quand ils ne sont pas dedans, ils sont dessus.



Il rit. Nous rions tous.




XLII

PROMENADES ET BEAUX SITES


Il n'est rien de trop simple pour la simplicit de nos gots. Nous nous
arrtons  chaque ferme afin de boire du lait. Marguerite seule, moins
naturelle que nous, ose avouer que le lait lui fait mal au coeur.

--Votre pain est-il noir, ma brave femme?

--Oh non, Monsieur, il est bien blanc, au contraire, aussi blanc que
celui du boulanger.

Nous poussons un Oh! de dsolation.

La brave femme ne nous comprend pas. Elle ne nous comprend jamais. Elle
nous offre des chaises, et il faut employer la force pour qu'elle nous
permette de nous asseoir sur un banc de bois boteux et poli comme un
front d'enfant, tant il a rp de culottes, qui le lui ont bien rendu.

La brave femme demeure bouche be, une chaise dans chaque main.

--Vous seriez pourtant mieux l-dessus, dit-elle: c'est de la paille
toute neuve.

Je me lve:

--coutez, je vous en supplie, laissez-nous votre banc. Sinon, nous
nous mettrons par terre,  la turque, ou en tailleurs. Nous ne sommes
pas venus ici pour trenner vos chaises: tenez-vous-le pour dit!

J'ajoute:

--Allons! donnez-nous votre pain blanc, puisque vous n'en avez pas de
noir, et apportez-nous du lait!

--C'est-il vrai que vous voulez du lait, mon petit monsieur?

--Mais, ma brave femme, vous n'y tes plus! Quand on entre dans une
ferme, c'est pour boire du lait. Les fermes, 'a t invent pour que
les gens qui sont  la promenade puissent y boire du lait, quand ils
sont las et qu'il fait chaud.

--Mais, mon petit monsieur, il n'en reste plus qu'une goutte pour
mettre dans notre soupe ce soir. Les vaches ne sont pas tires.

--Tirez-les. Nous attendrons en mangeant une omelette!

--Alors il faut que vous attendiez aussi que les poules aient pondu.
J'ons vendu tous nos oeufs au march, hier.

Je promne sur l'assistance un regard dcourag.

--Ce n'est pas la peine de venir  la campagne pour faire comme dans
les villes. Soit! Tordez-nous donc le cou  un lapin!

--Un lapin? mais, mon bon Monsieur, j'ons point de lapins. Qu'est-ce
que j'en ferions donc? Un lapin, a mange comme une vache; et qu que a
se vend? Rien du tout.

-- votre tour, dis-je  Madame Vernet, en me rasseyant.

Elle s'y prend mieux que moi, car, pour obtenir de la brave femme
quelque chose  manger, elle l'interroge sur ses travaux, ses habitudes,
son mode d'existence, et complimente sa bonne mine, sa corpulence.

--Que vous devez sans aucun doute  l'air pur des champs!

--Oh, ma chre petite dame (elle nous trouve tous petits), j'ai pas
seulement le temps d'aller le respirer!

--Vos enfants sont toujours dehors?

--Dame! Quoi que j'en ferais donc  la maison, dans mes jambes?

--Ils doivent tre vigoureux et beaux?

--Ils profitent: ce n'est pas parce que je suis leur mre, mais je vous
garantis que, le dimanche, pour aller  la messe, ils sont taps.

--Vous en attendez encore un sous peu? dit Monsieur Vernet en
regardant le tablier de la brave femme, tandis que Marguerite miette du
pain aux poules.

--Pardon! mon bon monsieur, pas pour le moment. Je suis reste enfle
comme a de mon dernier!

Et pis, dit-elle, quoi que a sert de se dgonfler  chaque fois pour
se regonfler  chaque fois? Je ne suis-t-y pas plus  mon aise en
restant toujours la mme?

Et elle se met  rire, agitant son ventre, secouant ses cottes blanches
de farine.

Monsieur Vernet longe les murs jaunis, inspecte l'intrieur d'une
armoire  lit, des casseroles, des bues, se propose d'en acheter une
pour sa chemine, s'arrte devant les assiettes  fleurs ranges
derrire des lattes de bois.

--Voulez-vous m'en vendre une, ma brave femme?

--Une assiette! pour quoi faire? Seigneur Dieu!

--Je la pendrai dans ma salle  manger, et, en la voyant, je penserai 
vous. Combien?

--Elles m'ont cot  moi cinq sous, l'une dans l'autre!

--En voil vingt! dit Monsieur Vernet.

La brave femme se demande pourquoi on lui paie un franc tout entier une
assiette achete un quart de franc et dans laquelle elle a mang.

--Mon bon monsieur, dit-elle, celle-l est casse: prenez-en une
autre!

Monsieur Vernet hausse les paules. Nous sortons, mais nous reviendrons.
Nous promettons toujours de revenir.

--Il n'y a pas d'embarras, dit la brave femme: revenez si vous voulez.

J'offre  Monsieur Vernet de porter l'objet d'art, l'assiette. Il fait
des faons. J'insiste.



MONSIEUR VERNET

Alors, chacun  son tour.

HENRI

Soit. Mais rappelez-moi le mien: je suis capable de l'oublier.



Bientt, en effet, je n'y pense plus.




XLIII

FLIRTAGE EN PLEIN AIR


Il y a moins de danger sur la route que dans ma chambre. Marguerite est
l. Monsieur Vernet nous surveille. Nous ne flirtons qu'avec des clins
d'yeux, des chuchotements, des pressions de bras ou des frlements de
hanches. Nous jouons  celui qui courra le plus fort! J'enlve
prestement Madame Vernet quand je l'attrape, et je sens son corps peser
sur moi. Elle court mal  cause de ses robes et de ses coudes, et plus
on est prs d'elle, moins elle court vite. Son ardeur dcrot comme la
distance qui nous spare.

Je l'assieds sur une borne, essouffle; j'attends qu'elle ait repris
vent et je lui tiens des propos qui sont pures bagatelles.



HENRI

Vous tes une levrette, une plume, une ombre, et sous votre doux poids
j'ai cru que j'allais mourir.

MADAME VERNET

Hol! que j'ai chaud! Vous me tuez.



Les frisons de sa nuque sont colls par la sueur. Elle trempe ses pieds
dans la fracheur de l'herbe. Elle fait des efforts de tte pour tirer
son cou du col, lve les bras, remue les poignets afin de permettre 
l'air d'entrer dans les manches, de se glisser jusqu'aux paules, de se
blottir aux aisselles.

Nous nous amusons comme des enfants sous l'oeil amical de Monsieur
Vernet. Je l'appellerais,  l'exemple de Marguerite, mon oncle, si je ne
craignais de rveiller en lui le sanglier qui dort. Madame Vernet me
prie de respecter au moins son mari, si je ne la respecte pas
elle-mme.

Je prends Monsieur Vernet  part. Son assiette sous le bras, il pluche
une baguette.



HENRI

Est-elle foltre, Madame Vernet!

MONSIEUR VERNET

Elle ne sera jamais plus jeune.

HENRI

Vous n'avez pas peur?

MONSIEUR VERNET

De qui? de quoi?

HENRI

Je ne sais pas, mais  votre place je ne serais pas trop, trop
tranquille.

MONSIEUR VERNET

Parce que?

HENRI

Parce que si Madame Vernet est jeune, je le suis plus qu'elle encore.

MONSIEUR VERNET

J'ai une absolue confiance en elle.

HENRI

Bien. Mais en moi?

MONSIEUR VERNET

En vous aussi.



Il me regarde fixement, l'air grave et bon. Ce simple mot, si simple, me
touche plus que je ne le voudrais. Je serre la main de Monsieur Vernet.



HENRI

Vous avez raison, mon cher Monsieur Vernet. Toutefois parlons d'une
manire gnrale, sans faire de personnalit. Si cela arrivait!

MONSIEUR VERNET

J'espre que, d'abord, ma femme vous cracherait au visage.



Il a dit cela d'une telle faon que je me dtourne, comme pour viter
rellement un peu de salive. Je souris jaune.



HENRI

Bien entendu, Monsieur Vernet, il ne peut pas tre question de moi.
Encore une fois, nous ne faisons que des hypothses, et, mettant les
choses au pis, nous supposons, et tous deux ensemble, comme deux amis de
collge ou de rgiment, nous dcouvrons par hasard que votre femme vous
trompe.

MONSIEUR VERNET

Alors, je vous fusillerais, dans le dos!



Ainsi, j'ai beau me mettre de son ct, Monsieur Vernet me renvoie
obstinment au camp ennemi. J'ai pouss trop loin dans son me la
perquisition. En l'interrogeant, j'ai peut-tre tout avou.

Mais non, je badinais, n'est-il pas vrai? et je ris au point que mes
dents claquent. C'est le frisson de la petite mort qui passe.

Nous sommes sur une belle route blanche, en plein jour, en plein soleil,
entre deux haies qui nous pntrent de leurs manations odorantes, et
mon coeur bat, pris de panique, comme par une nuit noire peuple de
cauchemars.

'a t court.

--Cet Henri, crie Monsieur Vernet  sa femme, a des ides d'un
biscornu!

Je ne le laisse pas achever, et, leurs mains  tous deux en paquet dans
les miennes:

--Mes chers amis! finisse plutt ma vie que notre bon accord!



MADAME VERNET

Qu'est-ce que vous avez?

HENRI

Rien que la joie de vous avoir connue. Rien que du bonheur plein moi.



Je suis heureux qu'un mendiant vienne au-devant de nous. Il a entendu
mon appel. D'ordinaire, nous ne donnons jamais au mendiant de tout le
monde. Ce n'est pas dans nos ides. Le rve de Madame Vernet, par
exemple, serait d'avoir un pauvre pour elle seule, qu'elle irait voir
dans sa mansarde, au-dessus de beaucoup d'tages, un pauvre dont elle
surveillerait la moralit, qui n'accepterait rien des autres, et que peu
 peu elle ferait riche.

--Allons, dis-je, pour une fois!

Et je tire de ma poche le porte-monnaie de Monsieur et Madame Vernet,
qui s'y trouve justement.

Nous rentrons  la maison, tranant nos pieds dans la poussire,
contents de la journe, avec une lassitude, une faim, une soif de
chiens.




XLIV

LA PARTIE D'AGRMENT


Nous sommes sur le bateau des Cruz imprgn, quoique lav ce matin 
grande eau, de la fade odeur des congres. Au fond du bateau,  l'endroit
o sont d'ordinaire les mannes de cordes, nous avons serr des paniers
de provisions. Monsieur Vernet nous a prvenus:

--C'est effrayant ce qu'on mange en pleine mer!

Le pre Cruz assis  la barre et un de ses hommes debout sur l'avant
nous regardent en dessous et se font des signes. Une gat turbulente
nous anime, et, comme dit Cruz, chacun lance,  son tour, une rognure de
chanson. Des marsouins tournent au loin leurs roues noires, et Cruz
leur crie: Cousin Jean! cousin Jean! obstinment, pour les faire venir
 bord.

Mon pre avait cinq cents moutons;
    J'en tais la bergre!

chante Monsieur Vernet d'une voix  effrayer les loups.

Je suis moins communicatif. Madame Vernet m'inquite. Elle a pli,
sourit hors de propos, tantt bille au vent, tantt, les lvres
pinces, semble retenir de force un secret. Adroitement, elle prpare
son public.

--Je sens que je vais peut-tre avoir le mal de mer! dit-elle.

 ces mots, elle se retourne et vomit.

--Soutenez-lui la tte, dis-je  Monsieur Vernet!

--Bah! dit-il, a lui fait du bien.

    La premier' fois j' les mne aux champs,
    Le loup m'en mangea quinze! lon laine, lon la!

Les pcheurs rient, sans oser rire, le menton dans leur tricot.

Marguerite s'approche de Madame Vernet, lui murmure quelques mots de
garde-malade, s'installe  ct d'elle, et leurs coeurs se soulvent
ensemble suivant un rythme lent.

    Un beau monsieur vint  passer,
    Me rendit la quinzaine! lon laine!

chante M. Vernet.

Je fais, couch sur le dos, la thorie du mal de mer, avec des phrases
paresseuses, rampantes sur ma langue, coupes de silences, de soupirs et
de sifflements qui soulagent:

Le mal entre par les yeux. Il faut regarder l'horizon. Quand on n'a pas
mang, on est moins facilement malade et on souffre plus. Quand on a
mang, le mal vient vite et s'en va de mme. Il arrive qu'on ne l'a pas
durant une longue traverse. Tel autre jour, c'est au port mme qu'on
l'a, par un temps calme.

--Vous ne l'aurez pas aujourd'hui, me dit le pcheur Cruz: vous avez
bonne mine!

Mais, tout de suite, je fais pendant  ces dames, la tte secoue sur le
bord du bateau, tandis que Monsieur Vernet enfle sa voix vengeresse:

    Quand nous tondrons nos blancs moutons!
    Vous en aurez la laine! lon laine, lon la!

Il plaisante, infernal, nous remercie de donner aux poissons,
d'conomiser chez le pharmacien. D'un bord  l'autre, entre deux
nauses, nous nous demandons de nos nouvelles, ces dames et moi.

--Ce n'est rien, cela va mieux: quand c'est fini!

--a recommence! dit Monsieur Vernet, qui interrompt nos condolances,
jouit de notre mal comme d'une haine satisfaite, et crie  tue-tte:

    C' n'est pas la laine que je veux!
    C'est votre coeur, ma belle! lon laine, lon la!

Il s'arrte, tousse, crache, dit: J'ai aval de travers!, et prend ses
dispositions  ct du pcheur Cruz, le buste hors du bateau, la figure
fouette d'embrun au choc des lames, prt  tomber, bon  noyer.

C'est la dbcle des estomacs. Le bateau bondit, se cabre. D'un coup de
barre, Cruz donne debout dans une vague qui retombe en pluie fine,
mordante, acidule et bnit notre agonie.

Le bateau conduit  leur dernire demeure des moribonds ramasss  et
l. Nous roulons de bbord  tribord nos ttes dcolores. Quand je
heurte Madame Vernet:

--Pauvre amie!, lui dis-je.

Elle me rpond:

--Pauvre ami!

Et nous repartons, chacun en qute d'un coin de terre ferme.

Le marin de Cruz, larguant une voile, meurtrit nos pieds; puis, sur
notre invitation, tous les deux se mettent  manger, et il nous semble
que c'est nous qu'on gave de nourriture,  coups de pilon dans la gorge,
sur notre coeur, qui se gonfle, touffe!

--Dites, Cruz, sommes-nous loin du port?

--Dame! Monsieur Vernet, j'avons vent debout, j'avons pas vent
arrire!

--Mon brave Cruz, n'allons-nous pas bientt rentrer?

--Oh! si j'tions attach au cul d'une vapeur, j'en aurions  peine
pour une heure, ou le quart moins d'une heure!

--Mon bon papa Cruz, serons-nous arrivs avant la nuit?

--Mais, ma chre petite dame, bien sr que oui, si j'avions pas le
courant contre nous!

Renversant nos ttes lourdes, de mtal, nous apercevons le phare et sa
lanterne incendie par le soleil couchant. Il est l, tout prs, le
phare! Il suffirait d'allonger le bras pour s'y cramponner. Mais la nuit
vient. Le soleil disparu, le phare allume sa lanterne, et entre nous et
lui la distance reste la mme. Nous renonons au port, et, nos maux un
peu calms, nous entrons dans une vie de songe. Une demi-nuit nous
enveloppe. Les lueurs du falot illuminent la voile, et le bateau
soulve, par gerbes, les fleurs de feu de la mer. On n'entend que le
bruit du flot, ce bruit d'un tapis qu'on secoue, et le mchement des
deux marins, qui mangent encore, accroupis sur les paniers de provisions
et les bouteilles. Les membres cotonneux, nous ne savons plus o nous
allons. Il nous serait gal de mourir.

--J'en ons encore pour une heure!, dit parfois le pcheur Cruz, et
longtemps, un sicle aprs, il ajoute:

--Oui, je crois que dans une heure, une heure et demie, le port ne sera
pas loin!

Qu'est-ce que cela nous fait? Qu'il nous laisse sommeiller, perdre
conscience!

J'ai un puits creus dans le corps, et je me tiens, de toute ma force,
immobile.

J'ai rencontr, dans l'ombre des couvertures, la main de Madame Vernet
et je la garde. Elle est toute petite, sans frmissement, comme morte.

Borde par borde, Cruz avance tout de mme. Sa voix lointaine nous
renseigne.

--Un peu de plus, je vous jetais sur les rochers.

Il cherche  mettre en place les feux du port, qui doivent nous regarder
comme des yeux de chat.

Il faudra un treuil pour nous dposer  terre. Quand le bateau se cogne
 la cale, c'est une grande surprise. Je veux aider Madame Vernet  se
relever, mais cette main que je tenais est celle de Marguerite.

Je m'en tonnerai plus tard. Nous prenons possession du sol comme des
conqurants ivres.

-- une autre fois!

--Oui,  une autre fois!

Car nous recommencerons. On a le droit de se distraire dans la vie.




XLV

IL FAUT EN FINIR,  LA FIN


Toute tangante encore, comme un mouton qui a un ver dans la tte, Madame
Vernet monte en peignoir  ma chambre.



HENRI

Avez-vous bien dormi?

MADAME VERNET

Monsieur Vernet n'a fait que gigoter, et je suis comme s'il m'avait
battue.

HENRI

Le mal de mer rconcilierait les chairs les plus ennemies.



Car nous nous disputons, amants vritables, pour bien nous prouver notre
amour. Une fois, j'ai tir la targette de la porte, et je n'ai ouvert
qu'aprs trois appels couls dans la serrure. Une autre fois, il m'a
fallu lui demander longtemps:

--Qu'avez-vous? qu'avez-vous?

Elle ne me rpondait pas, et regardait au loin par l'oeil-de-boeuf,
sorte de statue de la Bouderie en nglig du matin.

Nous nous devenons insupportables. Notre contrainte nous exaspre.
Madame Vernet a assez jou  la muse. J'ai suffisamment apprci
l'excellence de son me.

--D'abord, dis-je, moi je ne travaille plus!



MADAME VERNET

Suis-je une femme frivole, et pensez-vous que cette situation ne me soit
pas aussi pnible qu' vous? Je vous aime, je vous l'ai avou: je vous
le redis.

HENRI

Prouvez-le-moi. Ne vous ai-je pas accord un assez long sursis? Jusqu'
quand ferez-vous la fleur qui se referme quand on la touche? Est-ce
pour donner plus de prix  vos faveurs que vous les conomisez avec
ladrerie? Vieux jeu, a! Madame. La peur de perdre vous fait tricher.

MADAME VERNET

Ne commencez pas  mettre votre malice en calembours. Je vous ai dit: 
Paris, et je n'ai qu'une parole.

Elle a raison. Elle ne peut pas tomber l, en fille, sur une chaise. La
chute d'une femme comme elle exige des prparatifs, un cadre, plus de
scurit, la certitude que nous pourrons tranquillement rparer le
dsordre de notre toilette. Je m'entte pour la forme. Je lui montre une
feuille de papier blanc sur ma table.

HENRI

Elle est l depuis huit jours. Ma plume me parat lourde comme un
instrument de travail, et vous m'avez mis dans un tel tat d'nervement
que j'ai perdu le got des belles lectures.

MADAME VERNET

C'est ce qui me dsespre. Dieu m'est tmoin que je ferais  l'instant,
s'il le fallait, si c'tait une chose possible, le sacrifice de mon
triste honneur pour vous sauver. Je vous le dclare sans rougir, je me
livrerais sans hsiter, quand je vous vois ainsi dsoeuvr, arrt dans
votre oeuvre par ma faute, et je cherche, oui, je voudrais trouver
l'oreiller o pourront se poser nos deux ttes.



L'oreiller o pourront se poser nos deux ttes!



J'incline la mienne sur son paule.

--Vous m'aimez-donc?

--Pas comme tu crois!

Nous nous balanons, nous soutenant l'un l'autre, et, poursuivi, jusque
dans mes expansions, par je ne sais quel esprit de cabotinage, je
remarque dans un vieux morceau de miroir pendu  une planche l'effet de
notre accouplement.

J'ai la joue colle au cou puissant de Madame Vernet et le nez enfoui
dans l'ouverture de son peignoir.

--Je vous crois, dis-je, et j'attendrai avec confiance; mais au moins
donne-moi tes lvres.

--Tiens, tiens vite! dit-elle, aux coutes.

C'est une religieuse qui embrasse son cousin,  travers une grille, dans
un parloir.

Toujours prudente, elle a entr'ouvert la porte. Je ne me presse pas, et
je prends, j'aspire, ma poitrine dans la sienne, ce qu'elle m'abandonne
de souffle humide.

--C'est a, c'est a que tu veux?

--Tais-toi! lui dis-je, les dents serres.

Nos lvres se remlent dans un baiser qui n'en finit plus, douloureux 
force d'tre long, amer parce qu'aprs il n'y aura rien, un baiser qui
nous laisse trop le temps de penser  autre chose.

Enfin le pas de Monsieur Vernet nous drange: en hte nous nous
efforons  l'insignifiance.




XLVI

PROPOSITION


MONSIEUR VERNET

Bichette, as-tu fait la commission  Henri?

MADAME VERNET

Tiens, je n'y pensais plus.



Ils sont embarrasss et se passent la parole l'un  l'autre.

--Dis, toi!

--Dis plutt, toi!



MADAME VERNET

Mais nous allons tre indiscrets.

HENRI

Je vous arrterai  temps: allez toujours.

MADAME VERNET

Voil: Marguerite dsire prendre des leons de natation, et comme il n'y
a pas de moniteur ici, nous avons pens  vous.

HENRI

Pour lui en faire venir un.

MADAME VERNET

Pour le remplacer.

HENRI

Pour tre le professeur de nage de Mademoiselle Marguerite?

MADAME VERNET

Oui.

HENRI

Tiens!

MADAME VERNET

Vous voyez: cela vous ennuie.

HENRI

Pas du tout, mais je me demande si je serai  la hauteur de mes
fonctions: j'apporterai la bonne volont ncessaire.

MADAME VERNET

Elle n'abusera pas de vos instants.



Je me gratte le menton:

--Et, dis-je, flanquant chacun de mes mots d'un point d'interrogation,
vous ne trouvez pas que c'est un peu...?

Madame Vernet hoche la tte:

--Cela se fait: c'est reu!



MONSIEUR VERNET

Quel mal y a-t-il?



Ils me rassurent.



MADAME VERNET

Le monde n'est pas mchant  ce point.

MONSIEUR VERNET

Je me moque du monde.



Honteux de mes vilaines ides, de me montrer le plus immoral des trois,
je m'crie:

--Parfait: nous sommes chez nous. Que ceux qui ne sont pas
contents--aillent le dire  Rome! conclut Monsieur Vernet, qui
souvent me prend, preste, mes expressions  mme la bouche.



MADAME VERNET

Sera-t-elle heureuse, cette chre Marguerite! J'ai toujours regrett de
ne pas savoir nager. Si j'tais plus jeune vous auriez deux lves. Mais
il est trop tard, n'est-ce pas, Victor?

MONSIEUR VERNET

Ce n'est pas que tu sois vieille, mais je t'accorde que cet exercice
n'est plus de ton ge. Non que je le trouve inconvenant; mais
franchement, c'est moins l'affaire d'une femme marie que d'un homme
comme moi, par exemple, et, mon cher ami, quand vous aurez un petit
moment, une minute, aprs la leon de Marguerite... Oh! sur le dos
seulement. Le reste me connat.

HENRI

Entendu, cher Monsieur Vernet. Mes bras vous seront ouverts.

MADAME VERNET

Je vous regarderai, moi.

MONSIEUR VERNET

Cela vaudra mieux. Qu'en pensez-vous, Henri?

HENRI

En effet, quoique, aprs tout...

MONSIEUR VERNET

Je mprise autant que vous l'opinion des autres; mais il y a des bornes.

HENRI

Vous avez raison.



Dj, comme professeur, je vante ce que j'enseigne. Il est des
passerelles vermoulues. On peut tomber au milieu d'une rivire. Que
faire?



MONSIEUR VERNET

Si quelqu'un se noie sous nos yeux...

HENRI

Il faut le laisser se noyer, Monsieur Vernet. N'allons pas si vite.
Votre bon coeur vous emporte. Ne tentez jamais la mort.

MONSIEUR VERNET

C'est vrai. Quand commenons-nous?

HENRI

Demain, si vous voulez.

MONSIEUR VERNET

C'est dit. J'appelle Marguerite pour lui annoncer la bonne nouvelle. 
propos, est-il besoin de quelque appareil?

HENRI

Non, j'opre seul, sans outil, les manches simplement releves. Tout le
monde peut voir: rien dans les mains, rien dans les pieds. N'achetez
qu'une ceinture pour Marguerite, vous savez, une ceinture de
gymnastique, avec un anneau, une boucle o je puisse mettre mon doigt.




XLVII

LES IDES DE MADEMOISELLE MARGUERITE


Elle est singulire. Elle ne fait pas de mots. Elle n'a pas une thorie
 elle sur l'homme, l'amour et le mariage. Elle joue, et, si je pose, ne
s'en aperoit pas. Nous parlons de son couvent, des chres soeurs, de
ses amies, et nous nous adressons mutuellement des questions de
gographie et d'histoire. Il m'est impossible d'en obtenir une
confidence graveleuse, dont elle me chatouillerait le creux de l'oreille
comme avec une plume. Elle ne cache rien. Elle ignore. Je tche de
connatre sa pense de derrire les reins: elle n'en a pas. C'est
surprenant! Elle sort du couvent et n'est point corrompue jusqu'aux
moelles. Elle a lu sans les comprendre les inscriptions des cabinets;
elle a pass entre les mignarderies perverses des petites amies et les
sensuelles chatteries des soeurs, candide, toute frache. Voil qui me
droute.

Je m'acharne en confesseur.

--Qu'est-ce que vous faisiez au couvent?

Elle recommence avec volubilit:

--On se levait, on priait, on mangeait. On repriait, on faisait la
classe, on cousait, on jouait, on se couchait.

--C'est tout?

--Oui, tes-vous drle?

Je regarde au fond de ses yeux, pench au bord de leur eau claire.

--Qu'est-ce que vous avez  me fixer ainsi comme a? Vous voulez jouer
 celui qui fera baisser les yeux de l'autre?

Nous nous obstinons. J'en ai mal aux prunelles. Elle veut avoir le
dernier regard. J'ai affaire  une roue vicieuse, qui dj, peut-tre,
connat l'homme. Elle n'en a pas peur, et j'ai du bleu au bras autant
qu'une femme de lettres  ses mollets. Car nous luttons pour nous
reposer de nos causeries instructives.

Le combat s'engage par de petites tapes vite lances, aussitt rendues.
Les coups de poing suivent, enfin l'empoignement. Elle me donne de la
tte en plein estomac. Je mets la main sur mon coeur, j'aspire une
bouffe d'air, et je dis: Fameux!

Dans les entr'actes, nous faisons rouler nos biceps; puis on se reprend,
front contre front, les poignets tenaills, les jambes noues. Si je la
soulve comme un plomb, elle mord.

--Ah! dis-je en m'asseyant par terre, quand vous aurez un mari, a
tapera dur.

--J'en veux un fort! dit-elle.

--Fort et gros, un percheron: de quelle couleur? brun, naturellement!

--Non, plutt noir, avec de la barbe!

--Vous n'aimez pas les rouges?

--On dit qu'ils sentent mauvais!

--Merci!

--De rien. Encore une partie: voulez-vous?

--Encore une! dis-je rsign.

Et pareils  des bliers furieux qui cossent, nous nous chassons d'un
bout du jardin  l'autre, frappant du pied le sable qui crie, poussant
des clameurs, grinant des dents, sauvages.

Monsieur et Madame Vernet font des paris. Celle-ci intervient.



MADAME VERNET

Tu assommes Monsieur Henri!

HENRI

Laissez-la.

MADAME VERNET

Jouez donc, enfants que vous tes, jouez  perdre haleine.



 vigoureux coups de genoux, Marguerite me fait faire le tour du jardin.
Je me crois au cirque. Je baisse et redresse brusquement la tte, en
cheval savant, et je mets les deux pieds sur les plates-bandes.

Ensuite, il faut sauter  la corde, excuter des doubles, fournir du
vinaigre. Enfin Marguerite se rend. Elle se couche sur le ventre, dans
l'herbe, le souffle haletant et bat la mesure du bout de ses bottines, 
petits coups, de plus en plus espacs, jusqu' ce que le pied retombe
mollement pour ne plus se relever.

Sa lourde natte de cheveux s'immobilise comme un reptile qui digre et
s'endort.



MONSIEUR VERNET

Quelle gamine!

MADAME VERNET

O jeunesse!

HENRI

Quelle forte fille!

MONSIEUR VERNET

Et rieuse!

MADAME VERNET

Et pas mchante!

HENRI

Et bonne!

MONSIEUR VERNET

Et aimante!



Nous dfilons le chapelet aux perles blanches.



MONSIEUR VERNET

Toutefois, je ne la crois pas des plus intelligentes.

HENRI

Et ne trouvez-vous pas, vous, Madame Vernet, qui la peignez, qu'elle a
dans ses cheveux... une odeur?

MADAME VERNET

En outre elle est trop grasse. Hier soir je suis entre dans sa chambre:
la petite dormait, les poings ferms, la bouche en ballon. J'ai relev
le drap: elle a au ventre et aux cuisses des plis de chair qui font
peur.

HENRI

 son ge! quel malheur!

MADAME VERNET

Elle deviendra grosse.

MONSIEUR VERNET

norme!

HENRI

Difforme!



Nous dfilons le chapelet aux grains noirs.




XLVIII

PREMIRE SANCE


Aujourd'hui, premier tripotage de Mademoiselle Marguerite, jeune fille
de bonne famille, par Monsieur Henri, homme de lettres. Des deux, c'est
moi le moins hardi.



MADAME VERNET

Il faut que ce soit vous pour qu'on vous confie un tel lys.



Par quel bout vais-je la prendre?

La petite plage a son aspect accoutum.

Le phtisique sur son pliant se tourne mlancolique et ple vers le
soleil, et dj les Vilard se font des gracieusets dans l'eau. Au pied
des cabines, c'est un campement de messieurs qui se schent dans leurs
peignoirs, ou de dames qui travaillent, et aprs chaque point de
tapisserie regardent le ciel. Mais un mouvement d'attention se produit:
il va se passer quelque chose.



HENRI

tes-vous prte?

MARGUERITE

Voil! voil!



Sa ceinture de gymnastique lui serre les reins. Elle saute hors de sa
cabine en faisant piaffe, me donne un bout de doigt que je saisis au vol
comme un cuyer, et nous nous lanons vers la mer.

--Tiens! tiens!

Quel tonnement!

Nous aimantons les regards. Marguerite jette,  la sensation de l'eau
froide, quelques ruades qui font valoir sa jeune croupe, frappent en
plein dans la surprise de tous, emportent le morceau.

--Du calme! lui dis-je, s'il vous plat.

Mais elle me tire, m'entrane, m'clabousse. Je suffoque, car j'ai
l'habitude, au bain, de craindre l'eau comme le feu, de prendre mes
prcautions avec la vague, de me livrer  elle portion par portion. Je
m'y assieds ainsi que dans un fauteuil, en me relevant deux ou trois
fois comme si je l'essayais. Quand j'en ai au ventre, je m'arrte.
C'est le passage difficile. J'imite, de la bouche, le bruit d'un pot qui
bout. Il me semble qu'on me coupe en deux avec un fil  beurre glac, ou
que je change de chemise dans la rue, au mois de dcembre, les bras
levs, enfilant des manches de neige.

D'un coup Marguerite a chang ma mthode. Nous barbotons, et je me
cramponne  elle pour la soutenir.

--N'ayez pas peur! lui dis-je.

Elle n'a pas besoin d'tre rassure, et, battant l'air  tour de bras,
elle fait un tapage de phoque en rcration.

--Mademoiselle! permettez!

Docile enfin, elle me tourne le dos. Je passe un doigt sous la boucle de
sa ceinture, et je promne mon lve sur le flot, en lui donnant des
explications.

--Levez le menton. Creusez les reins. Les pieds ensemble! Doucement les
mains!

Elle fait ce qu'elle peut, se dpche, avale de l'eau sale, crache et
me dsquilibre  coups de talon dans les jambes.

Le phtisique a approch son pliant prs du bord. Je pense qu'on rit sur
la plage de moi surtout, de ma maladresse de professeur. J'ai envie de
laisser Marguerite couler au fond et de m'en aller nager au loin.
Vraiment, malgr mes explications et sa bonne volont, elle excute les
mouvements de travers. Je lui donne des claques sur ses mollets, ses
paules, sur tout ce qui ressort.

--Mademoiselle, ne vous mettez donc pas en chien de fusil!

Tantt elle se dresse et prend pied; tantt sa tte retombe, et je la
lui soutiens en creusant ma main sous son menton. Elle tourne dans la
ceinture trop large. a ne va pas du tout. Je voudrais tre  cent pieds
sous mer! J'ai contract un engagement qu'il me faudra tenir. Cette
nuit, sur mon lit, je prparerai mon cours, en faisant avancer et
reculer ma couverture de voyage, roule dans sa courroie.

--Mademoiselle, vous vous fatiguez. Assez pour cette fois. Allez
vous-en!

-- mon tour! me crie Monsieur Vernet, qui attendait assis sur les
galets.

--Ah! mais non! ah! mais non! Demain, un autre jour!

Je fais le sourd, m'tire, et je m'loigne du ct du large, coupant la
lame rageusement, avec un grand bruit dans les oreilles pareil  un
clat de rire.




XLIX

COURS COMPLET


La leon de Marguerite est le spectacle du matin. Les baigneurs ne
manquent pas d'y assister. Ils jugent des poses. Je ne suis point
mcontent: Marguerite progresse, et, il faudrait tre de mauvaise foi
pour le contester, je connais mieux mon affaire. Mes tudes dans ma
mansarde, mes exercices de cabinet donnent un excellent rsultat, et je
suis en possession de mes moyens. Afin de me consacrer entirement 
l'instruction de Marguerite, j'ai cart Monsieur Vernet, en le
soutenant mal, en lui faisant boire une gorge d'eau, en lui montrant,
par un tremblement factice de tout mon corps, qu'il tait de trop et
que, s'il s'obstinait, je mourrais  la peine.

Au contraire, j'ai dit  Marguerite:

--Je veux vous soigner et faire quelque chose de vous.

--Oh! dit-elle, apprenez-moi bien  nager!

Je n'prouve plus,  la manier, la gne du premier jour. Mes mains vont,
viennent librement. Moins de paroles! Des exemples.

Je ne dis pas:

--Faites marcher les jambes!

Mais, d'une main, la tenant fortement par la boucle, de l'autre je
prends un de ses pieds, je l'amne jusqu' la cuisse et le renvoie avec
vigueur. Je le lche lorsque le mouvement est excut d'une manire
satisfaisante, et je dirige l'autre jambe. Je surveille aussi avec une
attention continue le jeu des bras. J'ai remarqu qu'en l'aidant par le
menton, j'affectais douloureusement les muscles de son cou. Ce sera
dsormais sous la poitrine mme que je plaquerai solidement ma main.

--Appuyez-vous ferme! lui dis-je.

Et elle s'appuie, confiante, crase entre mes doigts ses seins
dlicats.

Aprs l'exercice sur le ventre, l'exercice sur le dos. C'est notre
succs. En quelques sances, nous sommes parvenus  nous tonner.

--Bombez la poitrine!

Je n'ai plus le ton rogue, la mine ennuye. Mes paroles se sont ouates.
On ne prend pas les jeunes filles avec du vinaigre. Une main sous ses
hanches, l'autre sous ses paules, je l'installe commodment sur la
vague.

--Vous me tenez, au moins?

--Je vous tiens. Bombez, bombez!

Et je ne la tiens plus. Elle flotte seule, lgrement prise d'effroi, et
me regarde avec de bons gros yeux doux qui implorent, le souffle mesur
selon mes ordres.

Je m'loigne un peu et je fais signe  Monsieur et Madame Vernet:

--Mon oeuvre!

Ils sourient:

--Voil du merveilleux!

Mais ce n'est pas tout. Je saisis avec prcautions dans mes mains les
pieds de Marguerite, et je les pousse, vitant les heurts, les crtes de
vague. Elle navigue comme un radeau, comme sur des roulettes et ferme
les yeux sous un rayon de soleil. Nous nous promenons ainsi le long du
rivage. Nous excitons l'admiration, l'envie, et je suis persuad
qu'autour de nous on se retient pour ne pas applaudir.

Ds que Marguerite s'oublie et se creuse:

--Bombez! ou je lche tout!

Elle se cambre d'pouvante, la tte enfonce, la ligne de flottaison aux
coins des yeux et des lvres, les seins et le ventre  fleur d'eau.

Si elle tait plus ple, si ses cheveux se dnouaient, si ses mains ne
flattaient pas la vague prs de sa hanche, comme le dos d'un animal
qu'on sait mchant, j'aurais l'air de ramener Virginie morte  ses
parents.

Moi, je ne pense pas  mal. Et elle?

Du bout des ongles, je fais guili, guili,  la plante de ses pieds.
Aussitt elle m'chappe, agite les bras, veut s'accrocher  quelque
chose, et disparat.

Quand je l'ai releve et qu'elle a rendu avec effort toute l'eau bue:

--Je ne veux pas que vous me fassiez des chatouilles, crie-t-elle.

--Chut! dis-je, taisez-vous!

Mais frmissante, comme une vierge de chapelle qui s'animerait tout 
coup sous la piqre d'une araigne, par son attitude elle redouble ma
confusion.




L

EN SOURDINE


--Hum!

C'est, sur la butte, Madame Vernet qui doute. Lasse, Marguerite est
alle se coucher. Je dis avec chaleur combien je suis fier de son
application et de son travail. Monsieur Vernet fait les dix pas, et
fume. Sa cigarette scintille dans l'ombre, claire ses moustaches, son
nez.



HENRI

Voil une rticence significative. Ce hum! m'en fait deviner long.
Trouveriez-vous mon enseignement mdiocre?

MADAME VERNET

Je ne dis pas cela.

MONSIEUR VERNET

Alors qu'est-ce que tu dis? Depuis quelques jours tu fais ta mystrieuse
tte de bois. Pourquoi?

MADAME VERNET

Ne suis-je pas un peu la mre de Marguerite, mon ami?

MONSIEUR VERNET

D'accord. Ensuite? Te dplat-il maintenant qu'Henri lui donne des
leons de nage? N'avions-nous pas rgl cette question d'une faon
dfinitive sous le double rapport de l'hygine et des convenances?

MADAME VERNET

Sans doute, et, bien que j'entende, moi, femme dont l'oreille est plus
fine que la vtre, des mots  double sens, malicieux, ce n'est pas cela
qui m'inquite, et je ferais volontiers fi des mdisances si Marguerite
ne prenait ces leons,--je puis, je voudrais me tromper, mes chers
amis,--avec un peu trop d'ardeur.

Nous ne rpliquons rien, intrigus. Madame Vernet continue. Elle a
produit son effet et laisse tomber sa phrase comme avec un
compte-paroles.

MADAME VERNET

Encore une fois, il est possible que je voie mal, que ma sollicitude
trouble ma clairvoyance; mais j'ai not dans ma chre nice un
changement, un je ne sais quoi de nouveau qui m'alarme, et j'ai voulu en
causer avec vous amicalement, avec toi, Victor, qui es un homme de bon
sens, avec Monsieur Henri, qui n'est pas un fat.

MONSIEUR VERNET

Bah! tu rves. Laissons cela!

HENRI

Parlons-en au contraire: c'est grave. Alors, vous croyez, chre
Madame?...

MADAME VERNET

Je n'en suis qu'aux faibles indices. Je ne veux rien affirmer. Je dsire
seulement que des prcautions soient prises s'il vous parat qu'il y a
pril. Raisonnons, cherchons ensemble.



Nous nous asseyons  ct d'elle, sur le banc, srieux. Madame Vernet
poursuit l'information, et sa voix tremble. Elle affecte une grande
libert d'esprit, tche de discuter sans prvention, et se montre 
propos optimiste.



MADAME VERNET

Je ne parle pas du plaisir qu'elle prouve  sa gymnastique de chaque
matin, c'est naturel. Mais quand nous allons  la pche aux crevettes,
n'est-elle pas toujours prs de Monsieur Henri? Elle le suit de rocher
en rocher, de mare en mare. C'est au point qu'elle promne son filet 
l'endroit mme o Monsieur Henri a dj fait passer le sien. Cependant
elle est sre de n'y trouver aucune crevette, puisque Monsieur Henri les
a toutes prises.

MONSIEUR VERNET

Possible.

HENRI

N'ai point observ a.

MADAME VERNET

Monsieur Henri, vous tes dans votre rle de jeune homme: on n'a rien 
vous dire. Mais quand nous cherchons des coquillages, c'est plus
frappant. Vous vous tranez cte  cte, genou  genou. Vos deux fronts
se touchent. Avez-vous assez de coquilles, elle n'en veut plus. Si vous
en ramassez, elle se remet  quatre pattes. Comment expliquez-vous cela?

MONSIEUR VERNET

Par sa navet.

HENRI

Moi aussi.

MADAME VERNET

Donnez-vous la peine de voir ce qui est aveuglant. Si vous dites des
vers, elle ouvre la bouche, fascine, le temps que a dure. Elle en est
laide, la pauvre petite. Ne s'est-elle pas permis de dclarer qu'elle
les aimait?  seize ans! Quand vous partez et que raisonnablement elle
ne peut pas vous suivre, sa figure se dcolore, comme si d'une passe
magntique vous lui aviez enlev son teint de fille rouge qui a un coup
de sang, qui a des habitudes d'ivrognerie. Je ris, tant c'est bte!

HENRI

Vous me confondez, bonnement.

MONSIEUR VERNET

C'est drle!

MADAME VERNET

J'achve. Rpondez-moi, sincres!  chaque instant, je suis oblige de
l'appeler, de courir aprs elle, pour compter le linge, m'aider au
mnage. Marguerite devient stupide. Un dtail encore! Hier,  djeuner,
je vous ai donn un coup de serviette sur la tte en vous disant:
Faites donc couper votre barbe! vous tes horrible  voir!--Je ne
trouve pas! a dit Marguerite sournoisement, le nez dans son assiette.
L'avez-vous entendue? Mes bras en sont tombs.

MONSIEUR VERNET

Un mot! Ou ce que tu nous racontes est faux, et tu chantes, ou c'est
vrai, et dans ce cas, qu'importe? Henri est un honnte homme.

MADAME VERNET

Il ne s'agit pas de Monsieur Henri. Il n'est pas en danger. Il a ce
qu'il faut pour se dfendre. Il ne m'a pas charg de le surveiller, et
il pourrait me faire sentir poliment mon indiscrtion. Je ne songe qu'
cette petite Marguerite, qui sans s'en douter, la pauvre! s'est
peut-tre je le crains! hlas! irrmdiablement compromise.



Monsieur Vernet s'panouit au clair de lune. Une ide lui est venue dont
il nous fait part:

--Si Marguerite est compromise, nous les marierons. Mon gaillard,
rpondez!

Je m'en garde, et me dandine gauchement.



MADAME VERNET

Victor, on ne peut pas parler gravement avec toi.



Elle s'appuie du coude au banc, boudeuse.



MONSIEUR VERNET

Pour l'ge et la taille, ils iront. Je les vois descendant les marches
de Saint-Augustin. Marguerite a de la fortune pour deux.

MADAME VERNET

Heureusement Monsieur Henri a de la fiert.



Elle vibre comme en communication avec une pile et se tourne de mon
ct, afin que je reoive l'loge en plein visage.



MONSIEUR VERNET

N'apporterait-il pas son talent, son avenir?

MADAME VERNET

Si tu crois qu'il faut  Monsieur Henri une femme de ce genre!

MONSIEUR VERNET

Elle en vaut une autre.

MADAME VERNET

Est-ce qu'elle le comprendrait? Comme corps, c'est un paquet; comme
intelligence, tranchons le mot, c'est une bche.

MONSIEUR VERNET

Je te trouve svre; mais il est certain que si tu la dprcies, tu en
dgoteras Henri.



Je me balance toujours en ricanant, et j'attends que quelqu'un de bonne
volont me souffle une rponse, dpit parce que je dois refuser le
gteau qu'on m'offre.

--Venez  mon secours! dis-je  Madame Vernet.

--Vritablement, dit-elle  Monsieur Vernet, vous me stupfiez par
votre lgret. Vous jetez votre nice dans les bras de Monsieur, et
j'en rougis pour vous. Je m'tonne que vous osiez employer ce procd
devant moi.



MONSIEUR VERNET

Ne te fche pas. On ne peut plus rire?



Madame Vernet, qui s'tait leve dans son indignation, se rassied, et,
les mains jointes:

--Pauvre petite Marguerite! dit-elle avec un commencement de sanglot.



MONSIEUR VERNET

Est-ce qu'elle va pleurer? Mais, Blanche, tu sais que je ne veux pas te
contrarier.



Il lui prend les mains. Elle les retire, se tord les bras et se renverse
en arrire.



MONSIEUR VERNET

Ce n'est rien: ne perdons pas la tte, ne perdons pas la tte!



Il la perd, car on dirait d'une femme qui se trouve mal qu'elle se
meurt.

Comme c'est ma premire crise, je me demande ce qu'il faut prouver.

--Voulez-vous que j'aille chercher de l'eau? dis-je.



MONSIEUR VERNET

Restez plutt. Empchez-la de se briser contre les murs. Je crois
qu'elle a un flacon dans son sac de voyage.



Il nous laisse.

Madame Vernet enfonce ses ongles dans son corsage pour le dlivrer,
mettre  l'air sa poitrine, que la dyspne enserre. J'carte ses bras,
qui se referment, et je l'appelle haut: Madame! Madame! et bas: Ma
chrie!

--Je vous en supplie, dit-elle, bien que vous soyez libre et que je
n'aie aucun droit sur vous, montrez-vous plus retenu, plus rserv, plus
froid avec Marguerite!



HENRI

Je voulais dtourner les soupons.

MADAME VERNET

Non, non. Vous allez trop loin.



Comme je me penche sur elle pour mieux entendre:

--Vous aurez votre rcompense!

Monsieur Vernet apporte le flacon.



MADAME VERNET

Inutile--pas besoin--rentrons!

MONSIEUR VERNET

Il faudra l'emporter.

MADAME VERNET

Je marcherai seule, la main sur ton paule, mon ami.



Elle essaie de se dresser et retombe de nouveau, sanglotant  petit
bruit.



MONSIEUR VERNET

Il faut absolument l'emporter: le moindre effort l'achverait.

HENRI

Je suis de votre avis.



Il la soulve par les paules. Je prends les pieds, et je ramne, par
pudeur, la robe jusqu'aux chevilles.



MONSIEUR VERNET

Doucement.

HENRI

Soyez tranquille.



En cane, presque assis, le premier, je descends l'escalier  reculons,
avec un temps d'arrt  chaque marche. Monsieur Vernet vient ensuite, et
de ses bras robustes supporte le prcieux fardeau. Nous n'allons pas
vite, mais nous maintenons le corps en pente, les pieds plus bas que la
tte. C'est l'essentiel. Madame Vernet pleure faiblement, continment.

MONSIEUR VERNET

Prenez garde.

HENRI

N'ayez pas de crainte.



Pour monter  la chambre, nous changeons de position.  son tour,
Monsieur Vernet marche  reculons. Il fait nuit, mais les tournants de
l'escalier nous sont connus. Enfin nous arrivons sur le palier. La lune
nous claire maintenant. Monsieur Vernet remplace une de ses mains par
un genou, ouvre la porte, et nous dposons Madame Vernet sur le lit.
Elle pleure toujours et se laisse faire.



HENRI

Faut-il allumer une bougie?

MONSIEUR VERNET

Pourquoi?



Il a raison: la lune entre par les deux fentres  flots lumineux, et
blanchit nos visages.



MONSIEUR VERNET

Aidez-moi.



Il dfait le corsage. Je dlace les bottines. Au corset, M. Vernet
s'embrouille et le coupe.



HENRI

Faites attention.

MONSIEUR VERNET

Il n'y a pas de danger.



Je glisse les bottines sous le lit.

--Couchons-la ainsi, dit Monsieur Vernet, pris d'une hsitation
soudaine.

Tandis qu'il soulve Madame Vernet, je tire la couverture.



MONSIEUR VERNET

Elle dort dj.



En effet, Madame Vernet a les yeux ferms, mais des larmes luisantes
filtrent au bord des paupires.



HENRI

Et vous, qu'allez-vous faire?

MONSIEUR VERNET

Je ne veux pas la dranger: je passerai la nuit dans ce fauteuil.



Harass, tout patraque au moral et au physique, il s'y laisse tomber.



HENRI

Voulez-vous que je veille avec vous?

MONSIEUR VERNET

 quoi bon? c'est fini. Allez-vous coucher.



Je jette un dernier coup d'oeil, et,  pas de loup, marchant sur les
rayons de lune comme sur la queue d'une robe de marie, je ferme les
rideaux des fentres, puis, dans l'ombre:

--Bonne nuit, Monsieur Vernet!



MONSIEUR VERNET

Bonne nuit, Henri, et merci.

HENRI

Oh! de rien.




LI

DERNIRE SANCE


J'ai promis d'tre froid. Je fais de grands efforts quand nous entrons
au bain. Je m'loigne de Marguerite, le corps en arc, pour lui donner la
main, et nos bras tendus forment pont. Ds qu'elle caracole de droite et
de gauche, je l'apaise d'une pression de doigts. Je connais mon lve
dans les coins. Avec quelques dfauts, c'est une belle fille, et,
compare  la sienne, mon acadmie est bien vulgaire. Elle pose ses
pieds nus sur les galets sans pousser de petits cris. Elle n'a pas le
cou-de-pied fort, mais la mobilit des doigts me divertit. Ils lui
obissent. Elle les ouvre, les ferme, lve celui-ci et tient les autres
baisss, prend un caillou au fond de l'eau et le rejette sur le rivage,
en un mot, les fait manoeuvrer comme des doigts de main. C'est trs
curieux.

Elle offre d'autres particularits. Mon toucher, dans ses promenades,
dcouvre des choses! Je m'instruis en palpant.

Comme le costume de Marguerite se divise en deux, ma main se glisse
entre la veste et le pantalon. Des vertbres ressortent dont je sens les
nodosits.

--Mais creusez donc les reins! lui dis-je.

Elle me rpond, la bouche pleine d'eau:

--Peux pas plus!

Je pse sur l'pine, vainement. Sa colonne vertbrale est ainsi. Avec un
plaisir qui se renouvelle, je constate, chaque matin, la prsence de ces
minences osseuses, dirait un anatomiste.

Je retourne Marguerite sur le dos. Autre surprise! De son ventre
s'chappent des espces de borborygmes voulus. Je veux dire que ces
grondements se produisent  mon commandement, pour mon plaisir.

--Comment faites-vous?

--Sais pas! dit-elle.

--Faites voir encore.

--Voil!

Et par un simple mouvement des hanches, elle dplace en elle comme une
masse d'eau roulante, dont les sonorits vibrent  mon oreille colle
sur l'eau, agrables, presque musicales.

--Mademoiselle, je rclame le jeu du coude.

Il consiste  ployer le bras, indiffremment, du ct de la saigne et
en sens inverse. La charnire est mobile en dedans et en dehors. Cette
dislocation m'impressionne, et je crie:

--Assez! assez!

comme les gens nerveux qui voient faire du trapze volant dans un
cirque.

La vague est mchante ce matin. Marguerite se serre contre moi. Le flot
l'affole comme si on lui donnait le fouet avec une serviette mouille.
Elle sursaute, et des mains s'accroche  mes paules. Il me faut la
renverser sur l'eau et l'y maintenir, pench sur elle, haletant, la
cuisse sous ses reins. La sparation du costume est abolie. C'est sa
chair que je sens adhrente  la mienne, et nos membres nus se
croisent.

Ce que fait ma main, je ne le sais plus!  l'approche d'une vague, je
porte Marguerite dans mes bras, et la vague nous roule.

Des gomons, des herbes jaunes, des dbris, des bavures de mer flottent
autour de nous. J'prouve une joie  compromettre une vierge! L'homme
quelconque qui la possdera plus tard, croyant tre le premier, ne
viendra qu'aprs moi. Il aura le reste, si peu, que s'il savait quelle a
t ma part, il ne voudrait plus de la sienne. J'treins une belle fille
lastique et tendre, et flambant, en sueur, je redoute une congestion
crbrale.

--Vous allez vous noyer! crie Madame Vernet, qui prend un bain de
sable. La plage s'meut. Mes yeux brouills, piqus de sel, la voient
confusment s'agiter. Il me semble en outre que nous sommes au milieu
d'un orage de vagues lectriques, phosphorescentes. Elles moutonnent,
s'entrechoquent, se brisent en claquant, et nous jettent dans les
oreilles, dans la gorge, leurs claboussures coeurantes. L'une d'elles,
l'cume en avant, chien furieux qui montre ses dents, fond sur nous.
C'est exasprant ce corps--corps. Les curieux ont form cercle et
attendent un naufrage. Monsieur et Madame Vilard se rchauffent sous un
mme peignoir et nous suivent d'un regard de langueur. Enfin titubant,
comme emptr d'ouate, j'entrane Marguerite, et nous nous sauvons 
notre cabine.

Contigus, nos deux compartiments communiquent par le haut. Grelottant de
fivre plus que de froid, les dents chantantes, je veux,  la force des
poignets, me hisser pour voir. Mais mon front dpasse  peine les
planches de sparation que Marguerite crie:

--Ne me regardez pas, vous savez, vous!

Encore! Quelle petite bte! Je saute sur le plancher, j'ouvre violemment
la porte, et avec un balai de varech, je rassemble soigneusement, en
tas, le gravier pars dans ma cabine, et je le pousse dehors, sans hte,
trs calme, tout  ce que je fais. J'espre donner le change.

Rhabills, nous nous couchons sur le sable. Le spectacle est termin.
C'est l'instant o les costumes tordus pleurent toutes les larmes de
leurs corps. Des mains jonglent, jouent aux osselets avec des pierres
polies. Les corps s'imprgnent de soleil et de paresse. Tout  l'heure,
le sang aux yeux, je voyais rouge. Ces gens dansaient frntiques, en
rut. Les voil au repos, et je gote une tranquillit profonde.

J'ai mes crises comme vous, Madame Vernet, mais j'en viens  bout. C'est
fini, ne vous fchez pas.

Ne vous fchez pas, Marguerite. La tentation a t forte. Je me suis cru
en partie fine, dans une baignoire. Mais vous avez de la chance: je suis
un brave garon.

Ne vous fchez pas non plus, Monsieur Vernet: je respecte tout ce qui
vous est cher. De quelque ct que j'aille, il y a danger. J'aime
beaucoup votre femme et votre nice, mais mon bras paralys refuse
d'atteindre au bonheur. Je fais un rve, et je me dis: Cette fois, ce
n'est pas un rve! et toujours c'en est un.

On dserte la plage; des clefs grincent dans les serrures rouilles; des
gens qui souffrent disent: J'ai faim! le bain creuse, et s'en vont 
pas lents, emportent leur apptit, objet fragile, et tremblent qu'il
n'chappe.

Nous revenons  la maison, par le petit mur qui endigue la plage; je
marche derrire mes amis et je porte les ombrelles. La chevelure de
Marguerite est rpandue sur ses paules, si paisse qu'elle ne cesse pas
d'tre mouille durant la saison. Il s'en dgage une odeur
indfinissable, un peu de flaque de rocher qui s'vapore au soleil, et
mme un peu de boue. Je soupse les tresses lgrement gluantes, et,
quand Madame Vernet se retourne, je mets ma main dans ma poche ou
derrire mon dos avec la rapidit d'un pick-pocket surpris et qu'on
offense.




LII

LE DEMI-VIOL


La btise est faite. En cinq minutes j'ai strilis les efforts patients
de plusieurs mois; ma place tait en ciment: Monsieur Vernet, de son
aveu, ne pouvait plus se passer de moi; j'ornais l'esprit de Madame
Vernet comme un jardin anglais, et son coeur tait plus rempli qu'un
colombier de roucoulements; Marguerite m'amusait: j'ai cass le joujou.
On va me gronder, clater, et je courberai bas ma tte.

Comment ai-je fait mon compte? Ma faute m'humilie comme une faute de
style; je me trouve imbcile, grossirement attrap.

C'est le jour des Rgates, la grande fte de Tallhou. Les mortiers ont
tonn. Les marins sortent de l'armoire d'extraordinaires chapeaux hauts
de forme, qu'ils portent aux premires communions, aux mariages, et
parfois le dimanche quand la pche de la semaine a t bonne. Les
vieilles femmes ont des journaux neufs pour se garantir du soleil. Les
mts agitent leurs drapeaux. On va lancer  la mer le canot de
sauvetage. Le brigadier de la douane mettra en joue le fusil
porte-amarre. Des courses auront lieu de nageurs, de voiliers, de
canards, en sac,  dos d'ne. Des gymnasiarques feront le soleil et des
tas de rsine galement espacs sur la jete, attendent que la nuit
vienne. Tallhou fait briller ses maisons blanchies par le sel de mer.

Nous avons invit  djeuner les pcheurs Cruz. La femme ne touche 
rien. Le mari mange sans s'arrter. Il a mis sa serviette par terre.

--Mais c'est pour vous!

--Jamais je m'en sers et je veux pas la salir!

--Tais-toi, grand niais! lui dit sa femme.

Elle a enfonc la corne de la sienne dans sa gorge, et, le bout des
doigts sur la table, elle se tient raide comme une chaise, le nez
remuant, les yeux en ttes d'pingle. Cruz taille au creux de son pain
de petits cubes de mie qu'il trempe dans sa sauce, et qu'il y tourne
longuement, entt au nettoyage de son assiette.

--Finis donc, mal duqu! lui dit sa femme. Elle sait que dans le
grand monde on ne vide pas son verre et qu'il faut laisser de la viande
aprs les os.

Quand on veut changer l'assiette de Cruz, il proteste, et la plaque sur
son estomac.

--Non, non. Elle est point sale. a vous donnerait de l'embernerie!

--Qu'est-ce que a te fait? lui dit sa femme: c'est pas toi qui les
laveras!

Elle donne la sienne sans regret et essuie avec son tablier celle qu'on
lui rend.

Cruz dpose une pince de sel sur la nappe, l'crase par habitude, bien
que ce soit du sel fin, et passe dessus, comme des langues, une  une,
ses feuilles de salade.

--Guettez, guettez le salaud! dit sa femme, qui tche de piquer un
morceau de beurre avec sa fourchette.

--Il faut que je vous en envoie une rognure, dit Cruz en se levant.

--Vas-tu t'asseoir, effront! crie sa femme.

Mais lui, qu'incline de droite et de gauche le poids de la nourriture et
du vin:

--Tu chanteras la tienne aprs!

Il commence d'une voix endormie, les yeux baisss, bat la mesure du
pied, du coude, avec son couteau, triste, triste, et s'arrte, dmt,
vent debout, perdu au milieu des mots, en plein air, mais ttu.

--Allons prparer les lanternes, dis-je  Marguerite.

On nous a chargs de ce soin. Au bout de l'escalier, je lui donne la
main, ainsi qu' une fiance. Elle entre dans ma mansarde. Elle n'y est
jamais venue, ouvre mes livres, s'assied  ma table et trouve qu'elle ne
pourrait pas crire droit avec un pareil porte-plume. Le mauvais cidre
me porte  la tte. Je vais accomplir, en inconscient, quelque chose de
malpropre et de banal. Je ne prononce pas une parole. Marguerite ne
recule pas. Sans l'effarement de ses yeux, le feu de ses joues, je la
croirais indiffrente. Elle me rend mes baisers par politesse peut-tre
ou par peur. Elle obit et subit. Elle m'embrasse, comme au bain elle
arrondissait les bras,  mon ordre. Ce n'est d'abord pour elle que la
continuation de mes attouchements. Je glissais ma main dans l'ouverture
de son costume, et voil que je la porte sur le lit, la couche, la
dvts. Elle ne sait pas; je vous dis qu'elle ne sait pas! Elle attend
et tremble un peu. Pourquoi ai-je commenc?

Quel est cet apptit de chair qui m'a pris soudain et qui s'en va avant
d'tre satisfait? Que de fois, quand j'errais, les pieds fatigus, sur
les trottoirs, indcis, le sang chaud, accroch  des filles comme  des
buissons, il m'est arriv d'en prendre une sans examen, par coup de
tte, et de le regretter aussitt! Je la suivais, parce que je n'osais
pas retourner en arrire, sous les regards de tous, et, mont, je serais
parti tout de suite, si elle avait voulu me rendre mon argent.

Pauvre Marguerite! nous sommes lugubres. Semblable  une bte sacrifie,
elle me regarde avec une expression d'tonnement navrante. Elle n'est
plus la forte fille des empoignements athltiques, des courses
dsordonnes. Elle est un tout petit enfant que je brutalise.

Au dbut, la douleur la fait crier:

--Que j'ai mal! que j'ai mal!

J'appuie deux doigts sur sa bouche. Je ne pensais pas qu'elle pt
souffrir rellement, et je me rappelais des viols de littrature dont
les victimes s'aperoivent  peine. Quelques-unes disent: Maman! et
c'est tout.

Le lit se trouve prs de la fentre. En levant la tte, je vois le
jardin. Monsieur et Madame Vernet sont accouds  la barrire et font
avec le maire des projets d'illuminations.

Marguerite pousse un cri si inattendu que je n'ai pas le temps de le
rabattre avec la main, comme on ferme sur un oiseau la porte d'une cage.

--Tu souffres donc?

Elle est ple  m'pouvanter. Oh! la rsistance de cette chair tendre!
J'ai honte de mon inexprience, comme un interne qui fait sa premire
opration sur un corps vivant, avec des outils qui ne coupent pas.

--Je n'en peux plus! crie Marguerite. Vous voulez donc me tuer?

Elle ne me repousse pas, mais se crispe, se tord.

C'est trop, je me rends aussi, moi, je me retire. Entendez-vous?
lchement, je me retire!

Les gros yeux doux de Marguerite me remercient. J'ai prs d'elle
l'embarras d'un domestique qui a laiss tomber un bibelot de saxe et
oublie de le ramasser.

La chre petite n'est pas brise.

--Souffres-tu encore?

--Oh non!

--Tu ne m'aimes donc pas?

--Oh si!

--Voudras-tu tre ma femme?

Il est un peu tard pour lui parler de mon amour, aprs, en lui
prparant un verre d'eau sucre.

On entend la voix de Monsieur Vernet:

--Et ces lampions!

Tandis que j'en arrange:

--Ce doit tre mal, ce que nous avons fait l! me dit Marguerite,
comme l'autre.

--Non, on ne fait rien de mal avec son mari. Seulement, ne le raconte 
personne!

-- personne, jamais, c'est jur!

--Essuie tes yeux, vite.

Car, tout de mme, nous pleurons. Je pleure avec elle, comme avec
l'autre. Mon coeur de pique-assiette s'emplit et se vide ainsi que les
gobelets des fontaines publiques.




LIII

ANIMAL TRISTE


Le bateau glisse sous l'impulsion rgulire de ma godille, loin du bruit
de la fte. Un pcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me
crie:

--Dpassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point
revenir!

Les boues blanches ou noires tirent sur leurs chanes qui grincent. Au
bout d'une balise, un cormoran endormi digre.

Qu'est-ce que j'aurais de mieux  faire?

Gagner le large? me perdre?

Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel
scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu' moi. Je suppose
que Monsieur Vernet dise:

--C'est un garon un peu press!

Madame Vernet dira:

--C'est un misrable!

Donne-t-on sa nice  un misrable qu'on aime peut-tre? Enfin je ne me
sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s'amoncellent
en mon esprit et j'apprhende l'orage. Je frle des rochers qui portent
des noms redoutables. Depuis l'ternit qu'ils sont l, chacune de leur
pointe a peut-tre trou un ventre de barque. Parfois un choc me
dsquilibre, jette ma godille  l'eau. Je mouille mon front, mes
tempes, et mon envie se passe de m'garer sur la mer. J'ai l'oeil sur
les balises, prt  virer de bord.

Des mouettes effarouches s'parpillent dans l'air comme des papiers.

Je fais des projets et m'arrte  celui dont la banalit me garantit la
russite. Mon bateau, plus lger, retourne au port. Je fouille du plat
de ma godille l'eau rsistante. Un peu tourdi par le balancement, je me
rcite des vers, et, n'ayant rien de bon  me dire, je demande  mes
potes prfrs de penser et de parler pour moi.

La vague s'amincit, le bateau oscille  peine. Mon coeur, un instant
soulev de dgot, retombe et se repose.




LIV

LE DPART


Montrant ma fausse dpche, j'ai dit  Madame Vernet:

--Peut-tre reviendrai-je dans deux ou trois jours. En tout cas, 
Paris!

Et  Marguerite:

--Attends-moi! silence!

Mes amis me reconduisent  la gare. Seul, Monsieur Vernet a gard sa
prsence d'esprit. Il s'occupe de ma malle et prodigue les
recommandations pour le trajet.

--Je prends les devants! dit-il.

Silencieusement, nous longeons le port. Parfois un soupir s'exhale. Je
regarde obliquement les choses que je quitte, les barques berces, les
boues flottantes, le ressac de la mer, les vieux marins assis autour du
bateau de sauvetage et dont les yeux continuellement secrtent la
chassie.  la gare, Monsieur Vernet me remet un billet de premire. Je
veux chercher dans ma poche.

--Laissez, je vous prie!

--Oh! Monsieur Vernet!

--Vous me remercierez en nous revenant le plus tt possible!

Il ajoute, comme je serre le billet entre les feuillets d'un calepin:

--Moi, je fixe toujours le mien  mon chapeau. Je n'en ai jamais perdu,
et c'est plus commode pour le contrleur. Ah! j'oubliais votre
bulletin!

Il va et vient  grands pas, donne des avis, interpelle, s'agite sans
parvenir  nous communiquer son entrain. Nous sommes arrivs trop tt,
et, comme chacun tient  garder ses penses pour soi, il nous faut lire
les affiches, les arrts, nous promener devant le petit jardin de la
gare, fleuri de rsda.

Enfin le mcanicien dit:

--Je vais chercher le cheval!

Le cheval vient joyeux, siffle bruyamment, fait sous lui, dans ses
roues, une fume blanche qui monte et l'enveloppe.

--Vous avez le temps! dit un employ.

Des paniers de congres se rangent encore dans le wagon de marchandises,
et de petites corbeilles d'osier, berceaux minuscules o des homards,
des brmes, des poissons dlicats dorment sur un lit de fenouil frais.

Une femme accourt et fait des signes. C'est toujours la mme chose donc?
Plus le chef de gare attend, plus les expditeurs se font attendre, et
le meilleur moment est le dernier.

Ils n'en finiront pas. Je voudrais un arrachement brusque. On me
tiraille avec des prcautions superflues et des reprises douloureuses
une pine enfonce profondment.

Je monte, pour prendre un coin, dans mon compartiment de premire,
enclos,  l'conomie, entre deux de secondes.

--Pressez pas! dit l'employ.

Ah! je m'attellerais au wagon!

--Marguerite voudrait embrasser son professeur, me dit Monsieur
Vernet.

--Je n'osais pas le demander! dis-je en descendant. Marguerite me
rend mon baiser sur les deux joues, en camarade, en fiance tranquille.

--Il faut que je vous embrasse aussi, Monsieur Vernet!

--Roublard! pour embrasser ma femme ensuite! Blanche, laisse-toi
faire!

--M'aimes? murmure-t-elle si bas que je devine le mot  peine distinct
de son haleine, et je souffle entre mes dents:

--Oui!

--Messieurs les voyageurs, en voiture! crie l'employ, qui donne toute
sa voix en notre honneur.

Par la portire, que Monsieur Vernet tient  fermer lui-mme, nous
changeons de longs regards. Marguerite est rose, Madame Vernet un peu
ple. Monsieur Vernet, avec une amabilit inlassable, me rpte que
j'arriverai  Paris  minuit et quart, et me blme de n'avoir pas
emport un petit pain.

Des souhaits pour le voyage, des serrements de mains et ces regards si
longs! si doux! puis un sifflement, un branlement, une agitation de
ttes et de mouchoirs: une immense tristesse!




LV

ADIEU!


Install, les jambes allonges, le coude dans l'embrasse, tandis qu'au
passage du train les pommiers courent, des poulains s'effarent, des
perdrix s'envolent, moi je me sauve!

Il tait temps. Le dsastre aurait clat. Entre deux excitants
galement imprenables, je perdais la tte.

Mes amis m'ont donn ce qu'ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons
maintenant  mettre dans des mmoires. Afin que Marguerite m'oublie, on
lui achtera un poney, propre  la selle. Le premier amour d'une jeune
fille se passe en exercice, et le dernier d'une femme mre en paroles.
Madame Vernet sera sage, et dira:

--Je remercie le hasard, qui me l'avait envoy et me le reprend. Notre
brve aventure se termine bien; une femme honnte n'en rougirait pas. Je
souffrais des nerfs, de la sensibilit: ils se calment... Je connais au
fond de moi un coin rafrachissant o je pourrai me retirer loin de mon
mari, quand j'aurai besoin d'tre seule. Il faut des souvenirs  une
femme qui vieillit. J'en ai fait ces temps-ci provision. J'ai t tente
de me mettre au caf, et je vois que je me contenterai d'un canard.

Ainsi songera Madame Vernet dans une bue de mlancolie. C'est Monsieur
Vernet qui me regrettera le plus,  cause de l'argent qu'il m'a prt.

Comme c'est bon d'avoir la conscience  peu prs nette! Car enfin
j'aurais pu mal agir, dchirer jusqu'au coeur ceux que je n'ai
qu'gratigns. J'entends alors Monsieur Vernet:

--Vous tes l'amant de ma femme et vous tes l'amant de ma nice!

Je sens sa lourde main sur mon paule.

Oh! je me forme petit  petit.

L'humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon
casse un des fils qui me retenaient l-bas; celui-ci me mettait en
communication avec l'amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-l avec
l'innocent veil de coeur de Marguerite, cet autre avec les bons repas,
la table, le lit hospitaliers.

Tous se brisent. Les bouts s'accrochent  mon me, et je pourrais la
secouer comme un tablier de couturire.

Mes chers amis, une dernire fois merci et adieu! Il ne me reste plus
qu' me coller au dos cette tiquette trouve dans le _Journal des
Goncourt_:

 cder un parasite qui a dj servi.



Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pres.--28107.



DU MME AUTEUR

Les Roses, posies................ (_puis_)

Crime de Village, nouvelles....... (_puis_)

Sourires pincs, 1 vol.............. 3 fr.

_En prparation_:

Oeuf de poule.

Le Fendeur de cheveux.

Poil de Carotte.





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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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DAMAGE.

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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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