The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes, v 3, by Alfred de Musset

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Title: Oeuvres compltes, v 3

Author: Alfred de Musset

Release Date: January 2, 2007 [EBook #20246]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES, V 3 ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

ALFRED DE MUSSET

DITION ORNE DE 28 GRAVURES

D'APRS LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAV PAR FLAMENG D'APRS L'ORIGINAL DE LANDELLE

ET ACCOMPAGNE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRRE


TOME TROISIME

       *       *       *       *       *

COMDIES

1

       *       *       *       *       *


PARIS
DITION CHARPENTIER
L. HBERT, LIBRAIRE
7, RUE PERRONET, 7

1888




AVANT-PROPOS


Goethe dit quelque part, dans son roman de _Wilhelm Meister_, qu'un
ouvrage d'imagination doit tre parfait, ou ne doit pas exister. Si
cette maxime svre tait suivie, combien peu d'ouvrages existeraient, 
commencer par _Wilhelm Meister_ lui-mme!

Cependant, en dpit de cet arrt qu'il avait prononc, le patriarche
allemand fut le premier  donner, dans les arts, l'exemple d'une
tolrance vraiment admirable. Non seulement il s'tudiait  inspirer 
ses amis un respect profond pour les oeuvres des grands hommes, mais
il voulait toujours qu'au lieu de se rebuter des dfauts d'une
production mdiocre, on chercht dans un livre, dans une gravure, dans
le plus faible et le plus ple essai, une tincelle de vie; plus d'une
fois des jeunes gens  tte chaude, hardis et tranchants, au moment o
ils levaient les paules de piti, ont entendu sortir des lvres du
vieux matre en cheveux gris ces paroles accompagnes d'un doux
sourire: Il y a quelque chose de bon dans les plus mauvaises choses.

Les gens qui connaissent l'Allemagne et qui ont approch, dans leurs
voyages, quelques-uns des membres de ce cercle esthtique de Weimar,
dont l'auteur de _Werther_ tait l'me, savent qu'il a laiss aprs lui
cette consolante et noble maxime.

Bien que, dans notre sicle, les livres ne soient gure que des objets
de distraction, de pures superfluits, o l'_agrable_, ce bouffon
surann, oublie innocemment son confrre l'_utile_, il me semble que si
je me trouvais charg, pour une production quelconque, du difficile
mtier de critique, au moment o je poserais le livre pour prendre la
plume, la figure vnrable de Goethe m'apparatrait avec sa dignit
homrique et son antique bonhomie. En effet, tout homme qui crit un
livre est m par trois raisons: premirement, l'amour-propre, autrement
dit, le dsir de la gloire; secondement, le besoin de s'occuper, et, en
troisime lieu, l'intrt pcuniaire. Selon l'ge et les circonstances,
ces trois mobiles varient et prennent dans l'esprit de l'auteur la
premire ou la dernire place; mais ils n'en subsistent pas moins.

Si le dsir de la gloire est le premier mobile d'un artiste, c'est un
noble dsir, qui ne trouve place que dans une noble organisation. Malgr
tous les ridicules qu'on peut trouver  la vanit, et malgr la sentence
du _Misanthrope_ de Molire, qui fait remarquer

          Comme, dans notre temps,
    Cette soif a gt de fort honntes gens;

malgr tout ce qu'on peut dire de fin et de caustique sur la ncessit
de rimer, et sur le qui diantre vous pousse  vous faire imprimer, il
n'en est pas moins vrai que l'homme, et surtout le jeune homme qui, se
sentant battre le coeur au nom de gloire, de publicit, d'immortalit,
etc., pris malgr lui par ce je ne sais quoi qui cherche la fume, et
pouss par une main invisible  rpandre sa pense hors de lui-mme; que
ce jeune homme, dis-je, qui, pour obir  son ambition, prend une plume
et s'enferme, au lieu de prendre son chapeau et de courir les rues, fait
par cela mme une preuve de noblesse, je dirai mme de probit, en
tentant d'arriver  l'estime des hommes et au dveloppement de ses
facults par un chemin solitaire et pre, au lieu de s'aller mettre,
comme une bte de somme,  la queue de ce troupeau servile qui encombre
les antichambres, les places publiques et jusqu'aux carrefours. Quelque
mpris, quelque disgrce qu'il puisse encourir, il n'en est pas moins
vrai que l'artiste pauvre et ignor vaut souvent mieux que les
conqurants du monde, et qu'il y a de plus nobles coeurs sous les
mansardes o l'on ne trouve que trois chaises, un lit, une table et une
grisette, que dans les gmonies dores et les abreuvoirs de l'ambition
domestique.

Si le besoin d'argent fait travailler pour vivre, il me semble que le
triste spectacle du talent aux prises avec la faim doit tirer des larmes
des yeux les plus secs.

Si enfin un artiste obit au mobile qu'on peut appeler le besoin naturel
du travail, peut-tre mrite-t-il plus que jamais l'indulgence: il
n'obit alors ni  l'ambition ni  la misre, mais il obit  son
coeur; on pourrait croire qu'il obit  Dieu. Qui peut savoir la
raison pour laquelle un homme qui n'a ni faux orgueil ni besoin d'argent
se dcide  crire? Voltaire a dit, je crois, qu'un livre tait une
lettre adresse aux amis inconnus que l'on a sur la terre. Quant  moi,
qui ai eu de tout temps une grande admiration pour Byron, j'avoue
qu'aucun pangyrique, aucune ode, aucun crit sur ce gnie
extraordinaire ne m'a autant touch qu'un certain mot que j'ai entendu
dire  notre meilleur sculpteur[A], un jour qu'on parlait de _Childe
Harold_ et de _Don Juan_. On discutait sur l'orgueil dmesur du pote,
sur ses manies d'affectation, sur ses prtentions au remords, au
dsenchantement; on blmait, on louait. Le sculpteur tait assis dans un
coin de la chambre, sur un coussin  terre, et tout en remuant dans ses
doigts sa cire rouge sur son ardoise, il coutait la conversation sans y
prendre part. Quand on eut tout dit sur Byron, il tourna la tte et
pronona tristement ces seuls mots: Pauvre homme! Je ne sais si je me
trompe, mais il me semble que cette simple parole de piti et de
sympathie pour le chantre de la douleur en disait  elle seule plus que
toutes les phrases d'une encyclopdie.

[A] David d'Angers.

Bien que j'aie mdit de la critique, je suis loin de lui contester ses
droits, qu'elle a raison de maintenir, et qu'elle a mme solidement
tablis. Tout le monde sent qu'il y aurait un parfait ridicule  venir
dire aux gens: Voil un livre que je vous offre; vous pouvez le lire et
non le juger. La seule chose qu'on puisse raisonnablement demander au
public, c'est de juger avec indulgence.

On m'a reproch, par exemple, d'imiter et de m'inspirer de certains
hommes et de certaines oeuvres. Je rponds franchement qu'au lieu de
me le reprocher on aurait d m'en louer[B]. Il n'en a pas t de tous
les temps comme il en est du ntre, o le plus obscur colier jette une
main de papier  la tte du lecteur, en ayant soin de l'avertir que
c'est tout simplement un chef-d'oeuvre. Autrefois il y avait des
matres dans les arts, et on ne pensait pas se faire tort, quand on
avait vingt-deux ans, en imitant et en tudiant les matres. Il y avait
alors, parmi les jeunes artistes, d'immenses et respectables familles,
et des milliers de mains travaillaient sans relche  suivre les
mouvements de la main d'un seul homme. Voler une pense, un mot, doit
tre regard comme un crime en littrature. En dpit de toutes les
subtilits du monde et _du bien qu'on prend o on le trouve_ un plagiat
n'en est pas moins un plagiat, comme un chat est un chat. Mais
s'inspirer d'un matre est une action non seulement permise, mais
louable, et je ne suis pas de ceux qui font un reproche  notre grand
peintre Ingres de penser  Raphal, comme Raphal pensait  la Vierge.
ter aux jeunes gens la permission de s'inspirer, c'est refuser au gnie
la plus belle feuille de sa couronne, l'enthousiasme; c'est ter  la
chanson du ptre des montagnes le plus doux charme de son refrain,
l'cho de la valle.

[B] Au moment o l'auteur crivait ces lignes, il avait dj publi les
_Contes d'Espagne et d'Italie_ et la premire partie du _Spectacle dans
un fauteuil_. Il rpond ici aux critiques qui l'accusaient d'avoir imit
dans ces deux ouvrages divers potes franais et trangers.

L'tranger qui visite le Campo-Santo  Pise s'est-il jamais arrt sans
respect devant ces fresques  demi effaces qui couvrent encore les
murailles? Ces fresques ne valent pas grand'chose; si on les donnait
pour un ouvrage contemporain, nous ne daignerions pas y prendre garde;
mais le voyageur les salue avec un profond respect, quand on lui dit que
Raphal est venu travailler et s'inspirer devant elles. N'y a-t-il pas
un orgueil mal plac  vouloir, dans ses premiers essais, voler de ses
propres ailes? N'y a-t-il pas une svrit injuste  blmer l'colier
qui respecte le matre? Non, non, en dpit de l'orgueil humain, des
flatteries et des craintes, les artistes ne cesseront jamais d'tre des
frres; jamais la voix des lus ne passera sur leurs harpes clestes
sans veiller les soupirs lointains de harpes inconnues; jamais ce ne
sera une faute de rpondre par un cri de sympathie au cri du gnie:
malheur aux jeunes gens qui n'ont jamais allum leur flambeau au soleil!
Bossuet le faisait, qui en valait bien d'autres.

Voil ce que j'avais  dire au public avant de lui donner ce livre, qui
est plutt une tude, ou, si vous voulez, une fantaisie, malgr tout ce
que ce dernier mot a de prtentieux. Qu'on ne me juge pas trop
svrement: j'essaye.

J'ai, du reste,  remercier la critique des encouragements qu'elle m'a
donns, et, quelque ridicule qui s'attache  un auteur qui salue ses
juges, c'est du fond du coeur que je le fais. Il m'a toujours sembl
qu'il y avait autant de noblesse  encourager un jeune homme, qu'il y a
quelquefois de lchet et de bassesse  touffer l'herbe qui pousse,
surtout quand les attaques partent de gens  qui la conscience de leur
talent devrait, du moins, inspirer quelque dignit et le mpris de la
jalousie[C].

[C] Cet avant-propos ne se trouve que dans la premire dition in-octavo
des comdies. L'auteur le retrancha des ditions suivantes,  cause du
dernier mot o l'on remarque un sentiment d'amertume qui ne se rencontre
plus dans aucun autre passage de ses ouvrages. En maintes occasions,
Alfred de Musset eut  se plaindre de l'envie; c'est l'unique fois de sa
vie qu'il en ait tmoign quelque chagrin; encore n'eut-il rien de plus
press que d'en effacer le souvenir. Mais, s'il a pardonn aux envieux,
ce n'est point une raison qui nous oblige  priver le public de cet
crit.




AU LECTEUR


 la suite de chaque pice de thtre on trouvera les additions et
changements excuts par l'auteur pour la reprsentation. Des chiffres
indiquent les renvois aux variantes. Les passages enferms entre
crochets [] sont ceux qu'on ne rcite pas  la scne. Le lecteur
connatra ainsi le texte primitif, que nous avons recherch avec soin,
et la version destine au thtre. Parmi les passages que l'auteur a cru
devoir supprimer, quelques-uns ont t dj rtablis par les artistes,
et pareille chose arrivera encore, sans aucun doute; mais si, avec le
temps, la seconde version subit de nouvelles modifications, ce ne sera
que pour se rapprocher de la premire, qui est dsormais invariable.

Dans une pice de thtre imprime, l'usage est de changer le numro de
la scne chaque fois qu'un personnage entre ou sort, et de rpter au
commencement de chaque scne les noms des personnages qui doivent y
figurer. L'auteur du _Spectacle dans un fauteuil_ s'est dispens de
suivre cette rgle, qui avait, selon lui, l'inconvnient de ralentir la
lecture et d'interrompre trop souvent le dialogue. Il a prfr ne
changer le numro de la scne que lorsqu'il y avait changement de lieu,
et n'a pas voulu que l'entre de chaque personnage ft annonce
d'avance. Cette mthode est celle de Shakespeare et de beaucoup
d'crivains trangers; quoiqu'elle ne soit point usite en France, nous
avons d nous conformer aux intentions de l'auteur.




LA

NUIT VNITIENNE

COMDIE EN UN ACTE

1830

    Perfide comme l'onde.
            SHAKESPEARE.




                                              ACTEURS
PERSONNAGES.                             QUI ONT CR LES RLES.

LE PRINCE D'EYSENACH.              MM. LOCKROY.
LE MARQUIS DELLA RONDA                 VIZENTINI.
RAZETTA                                DELAFOSSE.
LE SECRTAIRE INTIME GRIMM.            DELAISTRE.
LAURETTE.                         Mme BRANGER.
                                 ( MM. AUGUSTE.
DEUX JEUNES VNITIENS.
                                 (     TOURNON.

                                ( MMesLAIN.
DEUX JEUNES FEMMES.
                                (      SAULAY.

MADAME BALBI, suivante de Laurette, personnage muet.

_La scne est  Venise._




SCNE PREMIRE

_Une rue.--Au fond, un canal.--Il est nuit._

RAZETTA, _descendant d'une gondole_, LAURETTE,
_paraissant  un balcon_.


RAZETTA.

Partez-vous, Laurette? Est-il vrai que vous partiez?

LAURETTE.

Je n'ai pu faire autrement.

RAZETTA.

Vous quittez Venise!

LAURETTE.

Demain matin.

RAZETTA.

Ainsi cette funeste nouvelle qui courait la ville aujourd'hui n'est que
trop vraie: on vous vend au prince d'Eysenach. Quelle fte! votre
orgueilleux tuteur n'en mourra-t-il pas de joie? Lche et vil courtisan!

LAURETTE.

Je vous en supplie, Razetta, n'levez pas la voix; ma gouvernante est
dans la salle voisine; on m'attend, je ne puis que vous dire adieu.

RAZETTA.

Adieu pour toujours?

LAURETTE.

Pour toujours!

RAZETTA.

Je suis assez riche pour vous suivre en Allemagne.

LAURETTE.

Vous ne devez pas le faire. Ne nous opposons pas, mon ami,  la volont
du ciel.

RAZETTA.

La volont du ciel coutera celle de l'homme. Bien que j'aie perdu au
jeu la moiti de mon bien, je vous rpte que j'en ai assez pour vous
suivre, et que j'y suis dtermin.

LAURETTE.

Vous nous perdrez tous deux par cette action.

RAZETTA.

La gnrosit n'est plus de mode sur cette terre.

LAURETTE.

Je le vois; vous tes au dsespoir.

RAZETTA.

Oui; et l'on a agi prudemment en ne m'invitant pas  votre noce.

LAURETTE.

coutez, Razetta; vous savez que je vous ai beaucoup aim. Si mon tuteur
y avait consenti, je serais  vous depuis longtemps. Une fille ne dpend
pas d'elle ici-bas. Voyez dans quelles mains est ma destine; vous-mme
ne pouvez-vous pas me perdre par le moindre clat? Je me suis soumise 
mon sort. Je sais qu'il peut vous paratre brillant, heureux... Adieu!
adieu! je ne puis en dire davantage... Tenez! voici ma croix d'or que je
vous prie de garder.

RAZETTA.

Jette-la dans la mer; j'irai la rejoindre.

LAURETTE.

Mon Dieu! revenez  vous!

RAZETTA.

Pour qui, depuis tant de jours et tant de nuits, ai-je rd comme un
assassin autour de ces murailles? Pour qui ai-je tout quitt? Je ne
parle pas de mes devoirs, je les mprise; je ne parle pas de mon pays,
de ma famille, de mes amis; avec de l'or, on en trouve partout. Mais
l'hritage de mon pre, o est-il? J'ai perdu mes paulettes; il n'y a
donc que vous au monde  qui je tienne. Non, non, celui qui a mis sa vie
entire sur un coup de d ne doit pas si vite abandonner la chance.

LAURETTE.

Mais que voulez-vous de moi?

RAZETTA.

Je veux que vous veniez avec moi  Gnes.

LAURETTE.

Comment le pourrais-je? Ignorez-vous que celle  qui vous parlez ne
s'appartient plus? Hlas! Razetta, je suis princesse d'Eysenach.

RAZETTA.

Ah! ruse Vnitienne, ce mot n'a pu passer sur tes lvres sans leur
arracher un sourire.

LAURETTE.

Il faut que je me retire... Adieu, adieu, mon ami.

RAZETTA.

Tu me quittes?--Prends-y garde; je n'ai pas t jusqu' prsent de ceux
que la colre rend faibles. J'irai te demander  ton second pre l'pe
 la main.

LAURETTE.

Je l'avais prvu que cette nuit nous serait fatale. Ah! pourquoi ai-je
consenti  vous voir encore une fois!

RAZETTA.

Es-tu donc une Franaise? Le soleil du jour de ta naissance tait-il
donc si ple que le sang soit glac dans tes veines?... ou ne m'aimes-tu
pas? Quelques bndictions d'un prtre, quelques paroles d'un roi
ont-elles chang en un instant ce que deux mois de supplice,... ou mon
rival peut-tre...

LAURETTE.

Je ne l'ai pas vu.

RAZETTA.

Comment? Tu es cependant princesse d'Eysenach?

LAURETTE.

Vous ne connaissez pas l'usage de ces cours. Un envoy du prince, le
baron Grimm, son secrtaire intime, est arriv ce matin.

RAZETTA.

Je comprends. On a plac ta froide main dans la main du vassal insolent,
dcor des pouvoirs du matre; la royale procuration, sanctionne par
l'officieux chapelain de Son Excellence, a runi aux yeux du monde deux
tres inconnus l'un  l'autre. Je suis au fait de ces crmonies. Et
toi, ton coeur, ta tte, ta vie, marchands par entremetteurs, tout a
t vendu au plus offrant; une couronne de reine t'a faite esclave pour
jamais; et cependant ton fianc, enseveli dans les dlices d'une cour,
attend nonchalamment que sa nouvelle pouse...

LAURETTE.

Il arrive ce soir  Venise.

RAZETTA.

Ce soir? Ah vraiment! voil encore une imprudence de m'en avertir.

LAURETTE.

Non, Razetta; je ne puis croire que tu veuilles ma perte; je sais qui tu
es et quelle rputation tu t'es faite par des actions qui auraient d
m'loigner de toi. Comment j'en suis venue  t'aimer,  te permettre de
m'aimer moi-mme, c'est ce dont je ne suis pas capable de rendre compte.
Que de fois j'ai redout ton caractre violent, excit par une vie de
dsordres qui seule aurait d m'avertir de mon danger!--Mais ton coeur
est bon.

RAZETTA.

Tu te trompes; je ne suis pas un lche, et voil tout. Je ne fais pas le
mal pour le bien; mais, par le ciel! je sais rendre le mal pour le mal.
Quoique bien jeune, Laurette, j'ai trop connu ce qu'on est convenu
d'appeler la vie pour n'avoir pas trouv au fond de cette mer le mpris
de ce qu'on aperoit  sa surface. Sois bien convaincue que rien ne peut
m'arrter.

LAURETTE.

Que feras-tu?

RAZETTA.

Ce n'est pas, du moins, mon talent de spadassin qui doit t'effrayer ici.
J'ai affaire  un ennemi dont le sang n'est pas fait pour mon pe.

LAURETTE.

Eh bien donc?...

RAZETTA.

Que t'importe? c'est  moi de m'occuper de moi. Je vois des flambeaux
traverser la galerie; on t'attend.

LAURETTE.

Je ne quitterai pas ce balcon que tu ne m'aies promis de ne rien tenter
contre toi, ni contre...

RAZETTA.

Ni contre lui?

LAURETTE.

Contre cette Laurette que tu dis avoir aime, et dont tu veux la perte.
Ah! Razetta, ne m'accablez pas; votre colre me fait frmir. Je vous
supplie de me donner votre parole de ne rien tenter.

RAZETTA.

Je vous promets qu'il n'y aura pas de sang.

LAURETTE.

Que vous ne ferez rien; que vous attendrez,... que vous tcherez de
m'oublier, de...

RAZETTA.

Je fais un change; permettez-moi de vous suivre.

LAURETTE.

De me suivre,  mon Dieu!

RAZETTA.

 ce prix, je consens  tout.

LAURETTE.

On vient... Il faut que je me retire... Au nom du ciel... Me
jurez-vous?...

RAZETTA.

Ai-je aussi votre parole? alors vous avez la mienne.

LAURETTE.

Razetta, je m'en fie  votre coeur; l'amour d'une femme a pu y trouver
place, le respect de cette femme l'y trouvera. Adieu! adieu! Ne
voulez-vous donc point de cette croix?

RAZETTA.

Oh! ma vie!

      _Il reoit la croix; elle se retire._

RAZETTA, _seul_.

Ainsi je l'ai perdue.--Razetta, il fut un temps o cette gondole,
claire d'un falot de mille couleurs, ne portait sur cette mer
indolente que le plus insouciant de ses fils. Les plaisirs des jeunes
gens, la passion furieuse du jeu t'absorbaient; tu tais gai, libre,
heureux; on le disait, du moins; l'inconstance, cette soeur de la
folie, tait matresse de tes actions; quitter une femme te cotait
quelques larmes; en tre quitt te cotait un sourire. O en es-tu
arriv?

Mer profonde, heureusement il t'est facile d'teindre une tincelle.
Pauvre petite croix, qui avais sans doute t place dans une fte, ou
pour un jour de naissance, sur le sein tranquille d'un enfant; qu'un
vieux pre avait accompagne de sa bndiction; qui, au chevet d'un lit,
avais veill dans le silence des nuits sur l'innocence; sur qui,
peut-tre, une bouche adore se posa plus d'une fois pendant la prire
du soir; tu ne resteras pas longtemps entre mes mains.

La belle part de ta destine est accomplie; je t'emporte, et les
pcheurs de cette rive te trouveront rouille sur mon coeur.

Laurette! Laurette! Ah! je me sens plus lche qu'une femme. Mon
dsespoir me tue; il faut que je pleure.

      _On entend le son d'une symphonie sur l'eau. Une gondole charge
      de femmes et de musiciens passe._

UNE VOIX DE FEMME.

Gageons que c'est Razetta.

UNE AUTRE.

C'est lui, sous les fentres de la belle Laurette.

UN JEUNE HOMME.

Toujours  la mme place! H! hol! Razetta! le premier mauvais sujet de
la ville refusera-t-il une partie de fous? Je te somme de prendre un
rle dans notre mascarade, et de venir nous gayer.

RAZETTA.

Laissez-moi seul; je ne puis aller ce soir avec vous; je vous prie de
m'excuser.

UNE DES FEMMES.

Razetta, vous viendrez; nous serons de retour dans une heure. Qu'on ne
dise pas que nous ne pouvons rien sur vous, et que Laurette vous a fait
oublier vos amis.

RAZETTA.

C'est aujourd'hui la noce; ne le savez-vous pas? J'y suis pri, et ne
puis manquer de m'y rendre. Adieu, je vous souhaite beaucoup de plaisir:
prtez-moi seulement un masque.

LA VOIX DE FEMME.

Adieu, converti.

      _Elle lui jette un masque._

LE JEUNE HOMME.

Adieu, loup devenu berger. Si tu es encore l, nous te prendrons en
revenant.

      _Musique. La gondole s'loigne._

RAZETTA.

J'ai chang subitement de pense. Ce masque va m'tre utile. Comment
l'homme est-il assez insens pour quitter cette vie tant qu'il n'a pas
puis toutes ses chances de bonheur? Celui qui perd sa fortune au jeu
quitte-t-il le tapis tant qu'il lui reste une pice d'or? Une seule
pice peut lui rendre tout. Comme un minerai fertile, elle peut ouvrir
une large veine. Il en est de mme des esprances. Oui, je suis rsolu
d'aller jusqu'au bout.

D'ailleurs la mort est toujours l; n'est-elle pas partout sous les
pieds de l'homme, qui la rencontre  chaque pas dans cette vie? L'eau,
le feu, la terre, tout la lui offre sans cesse; il la voit partout ds
qu'il la cherche, il la porte  son ct.

Essayons donc. Qu'ai-je dans le coeur?

Une haine et un amour.--Une haine, c'est un meurtre.--Un amour, c'est un
rapt. Voici ce que le commun des hommes doit voir dans ma position.

Mais il me faut trouver quelque chose de nouveau ici, car d'abord j'ai
affaire  une couronne. Oui, tout moyen us d'ailleurs me rpugne.
Voyons, puisque je suis dtermin  risquer ma tte, je veux la mettre
au plus haut prix possible. Que ferai-je dire demain  Venise?
Dira-t-on: Razetta s'est noy de dsespoir pour Laurette, qui l'a
quitt? Ou: Razetta a tu le prince d'Eysenach, et enlev sa
matresse? Tout cela est commun. Il a t quitt par Laurette, et il
l'a oublie un quart d'heure aprs? Ceci vaudrait mieux; mais comment?
En aurai-je le courage?

Si l'on disait: Razetta, au moyen d'un dguisement, s'est d'abord
introduit chez son infidle; ensuite: Au moyen d'un billet qu'il lui a
fait remettre, et par lequel il l'avertissait qu' telle heure... Il me
faudrait ici... de l'opium... Non! point de ces poisons douteux ou
timides, qui donnent au hasard le sommeil ou la mort. Le fer est plus
sr. Mais une main si faible?... Qu'importe? Le courage est tout. La
fable qui courra la ville demain matin sera trange et nouvelle.

      _Des lumires traversent une seconde fois la maison._

Rjouis-toi, famille dteste; j'arrive; et celui qui ne craint rien
peut tre  craindre.

      _Il met son masque et entre._

UNE VOIX _dans la coulisse_.

O allez-vous?

RAZETTA, _de mme_.

Je suis engag  souper chez le marquis.


SCNE II

_Une salle donnant sur un jardin.--Plusieurs masques se promnent._

LE MARQUIS, LE SECRTAIRE.


LE MARQUIS.

Combien je me trouve honor, monsieur le secrtaire intime, en vous
voyant prendre quelque plaisir  cette fte qui est la plus mdiocre du
monde!

LE SECRTAIRE.

Tout est pour le mieux, et votre jardin est charmant. Il n'y a qu'en
Italie qu'on en trouve d'aussi dlicieux.

LE MARQUIS.

Oui, c'est un jardin anglais. Vous ne dsireriez pas de vous reposer ou
de prendre quelques rafrachissements?

LE SECRTAIRE.

Nullement.

LE MARQUIS.

Que dites-vous de mes musiciens?

LE SECRTAIRE.

Ils sont parfaits; il faut avouer que l-dessus, monsieur le marquis,
votre pays mrite bien sa rputation.

LE MARQUIS.

Oui, oui, ce sont des Allemands. Ils arrivrent hier de Leipsick, et
personne ne les a encore possds dans cette ville. Combien je serais
ravi si vous aviez trouv quelque intrt dans le divertissement du
ballet!

LE SECRTAIRE.

 merveille, et l'on danse trs bien  Venise.

LE MARQUIS.

Ce sont des Franais. Chaque bayadre me cote deux cents florins.
Pousseriez-vous jusqu' cette terrasse?

LE SECRTAIRE.

Je serai enchant de la voir.

LE MARQUIS.

Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance.  quelle heure pensez-vous
qu'arrive le prince notre matre? Car la nouvelle dignit qu'il m'a...

LE SECRTAIRE

Vers dix ou onze heures.

      _Ils s'loignent en causant.--Laurette entre; madame Balbi se lve
      et va  sa rencontre. Toutes deux demeurent appuyes sur une
      balustrade dans le fond de la scne, et paraissent s'entretenir.
      En ce moment, Razetta, masqu, s'avance vers l'avant-scne._

RAZETTA.

Il me semble que j'aperois Laurette. Oui, c'est elle qui vient
d'entrer. Mais comment parviendrai-je  lui parler sans tre
remarqu?--Depuis que j'ai mis le pied dans ces jardins, tous mes
projets se sont vanouis pour faire place  ma colre. Un seul dessein
m'est rest; mais il faut qu'il s'excute ou que je meure.

      _Il s'approche d'une table et crit quelques mots au crayon._

LE SECRTAIRE, _rentrant, au marquis_.

Ah! voil un des galants de votre bal qui crit un billet doux! Est-ce
l'usage  Venise?

LE MARQUIS.

C'est un usage auquel vous devez comprendre, monsieur, que les jeunes
filles restent trangres. Voudriez-vous faire une partie de cartes?

LE SECRTAIRE.

Volontiers; c'est un moyen de passer le temps fort agrablement.

LE MARQUIS.

Asseyons-nous donc, s'il vous plat. Monsieur le secrtaire intime, j'ai
l'honneur de vous saluer. Le prince, m'avez-vous dit, doit arriver 
dix ou onze heures. Ce sera donc dans un quart d'heure ou dans une heure
un quart, car il est prcisment neuf heures trois quarts. C'est  vous
de jouer.

LE SECRTAIRE.

Jouons-nous cinquante florins?

LE MARQUIS.

Avec plaisir. C'est un rcit bien intressant pour nous, monsieur, que
celui que vous avez bien voulu dj me laisser deviner et entrevoir, de
la manire dont Son Excellence tait devenue prise de la chre
princesse ma nice. J'ai l'honneur de vous demander du pique.

LE SECRTAIRE.

C'est, comme je vous disais, en voyant son portrait; cela ressemble un
peu  un conte de fe.

LE MARQUIS.

Sans doute! ah! ah!... dlicieux! sur un portrait!... Je n'en ai plus,
j'ai perdu... Vous disiez donc?...

LE SECRTAIRE.

Ce portrait, qui tait, il est vrai, d'une ressemblance frappante, et
par consquent d'une beaut parfaite...

LE MARQUIS.

Vous tes mille fois trop bon.

LE SECRTAIRE.

Voulez-vous votre revanche?

LE MARQUIS.

Avec plaisir. D'une beaut parfaite...

LE SECRTAIRE.

Resta longtemps sur la table o il a l'habitude d'crire. Le prince, 
vous dire le vrai..., (j'ai du rouge) est un vritable original.

LE MARQUIS.

Rellement?... C'est unique! je ne me sens pas de joie en pensant que
d'ici  une heure... Voici encore du rouge.

LE SECRTAIRE.

Il abhorrait les femmes, du moins il le disait. C'est le caractre le
plus fantasque! Il n'aime ni le jeu, ni la chasse, ni les arts. Vous
avez encore perdu.

LE MARQUIS.

Ah! ah! c'est du dernier plaisant!... Comment! il n'aime rien de tout
cela? Ah! ah! Vous avez parfaitement raison, j'ai perdu. C'est
dlicieux.

LE SECRTAIRE.

Il a beaucoup voyag, en Europe surtout. Jamais nous n'avons t
instruits de ses intentions que le matin mme du jour o il partait pour
une de ces excursions souvent fort longues. Qu'on mette les chevaux,
disait-il  son lever, nous irons  Paris.

LE MARQUIS.

J'ai entendu dire la mme chose de l'empereur Bonaparte. Singulier
rapprochement!

LE SECRTAIRE.

Son mariage fut aussi extraordinaire que ses voyages: il m'en donna
l'ordre comme s'il s'agissait de l'action la plus indiffrente de sa
vie; car c'est la paresse personnifie, que le prince. Quoi!
monseigneur, lui dis-je, sans l'avoir vue!--Raison de plus, me dit-il;
ce fut toute sa rponse. Je laissai en partant toute la cour bouleverse
et dans une rumeur pouvantable.

LE MARQUIS.

Cela se conoit... Eh! eh!--Du reste, monseigneur n'aurait pu se fournir
d'un procureur plus parfaitement convenable que vous-mme, monsieur le
secrtaire intime. J'espre que vous voudrez bien m'en croire persuad.
J'ai encore perdu.

LE SECRTAIRE.

Vous jouez d'un singulier malheur.

LE MARQUIS.

Oui, n'est-il pas vrai? Cela est fort remarquable. Un de mes amis, homme
d'un esprit enjou, me disait plaisamment avant-hier,  la table de jeu
d'un des principaux snateurs de cette ville, que je n'aurais qu'un
moyen de gagner, ce serait de parier contre moi.

LE SECRTAIRE.

Ah! ah! c'est juste!

LE MARQUIS.

Ce serait, lui rpondis-je, ce qu'on pourrait appeler un bonheur
malheureux. Eh! eh!

      _Il rit._

LE SECRTAIRE.

Absolument.

LE MARQUIS.

Ce sont deux mots qui, je crois, ne se trouvent pas souvent
rapprochs... Eh! eh!--Mais permettez-moi, de grce, une seule question:
Son Excellence aime-t-elle la musique?

LE SECRTAIRE.

Beaucoup. C'est son seul dlassement.

LE MARQUIS.

Combien je me trouve heureux d'avoir, depuis l'ge de onze ans, fait
apprendre  ma nice la harpe-lyre et le forte-piano! Seriez-vous, par
hasard, bien aise de l'entendre chanter?

LE SECRTAIRE.

Certainement.

LE MARQUIS, _ un valet_.

Veuillez avertir la princesse que je dsire lui parler.

      _ Laurette, qui entre._

Laure, je vous prie de nous faire entendre votre voix. Monsieur le
secrtaire intime veut bien vous engager  nous donner ce plaisir.

LAURETTE.

Volontiers, mon cher oncle; quel air prfrez-vous?

LE MARQUIS.

Di piacer, di piacer, di piacer. Ma nice ne s'est jamais fait prier.

LAURETTE.

Aidez-moi  ouvrir le piano.

RAZETTA, _toujours masqu, s'avance et ouvre le piano.  voix basse_.

Lisez ceci quand vous serez seule.

      _Elle reoit son billet._

LE SECRTAIRE.

La princesse plit.

LE MARQUIS.

Ma chre fille, qu'avez-vous donc?

LAURETTE.

Rien, rien, je suis remise.

LE MARQUIS, _bas au secrtaire_.

Vous concevez qu'une jeune fille...

      _Laurette frappe les premiers accords._

UN VALET, _entrant, bas au marquis_.

Son Excellence vient d'entrer dans le jardin.

LE MARQUIS.

Son Excell...! Allons  sa rencontre.

      _Il se lve._

LE SECRTAIRE.

Au contraire.--Permettez-moi de vous dire deux mots.

      _Pendant ce temps, Laurette joue la ritournelle pianissimo._

Vous voyez que le prince ne fait avertir que vous seul de son arrive.
Que le reste de vos convis s'loigne. Je connais les usages, et je sais
que dans toutes les cours il y a une prsentation; mais rien de ce qui
est fait pour tout le monde ne saurait plaire  notre jeune souverain.
Veuillez m'accompagner seul auprs du prince. La jeune marie restera,
s'il vous plat.

LE MARQUIS.

Eh quoi! seule ici?

LE SECRTAIRE.

J'agis d'aprs les ordres du prince.

LE MARQUIS.

Monsieur, je vais donner les miens en consquence; me conformer en tout
aux moindres volonts de Son Excellence est pour moi le premier, le plus
sacr des devoirs. Ne dois-je pas pourtant avertir ma nice?

LE SECRTAIRE.

Certainement.

LE MARQUIS.

Laurette!

      _Il lui parle  l'oreille. Un moment aprs, les masques se dispersent
      dans les jardins et laissent le thtre libre. Le marquis et le
      secrtaire sortent ensemble._

LAURETTE, _reste seule, tire le billet de Razetta de son sein, et lit_.

Les serments que j'ai pu te faire ne peuvent me retenir loin de toi.
Mon stylet est cach sous le pied de ton clavecin. Prends-le, et frappe
mon rival, si tu ne peux russir avant onze heures sonnantes 
t'chapper et  venir me retrouver au pied de ton balcon, o je
t'attends. Crois que, si tu me refuses, j'entendrai sonner l'heure, et
que ma mort est certaine.

                RAZETTA.

      _Elle regarde autour d'elle._

Seule ici!...

      _Elle va prendre le stylet._

Tout est perdu: car je le connais, il est capable de tout.  Dieu! il
me semble que j'entends monter  la terrasse. Est-ce dj le
prince?--Non, tout est tranquille.

 onze heures; si tu ne peux russir  t'chapper. Crois que, si tu me
refuses, ma mort est certaine!...

 Razetta, Razetta! insens, il m'en cote cher de t'avoir aim!

Fuirai-je?... La princesse d'Eysenach fuira-t-elle?... avec qui?... avec
un joueur dj presque ruin? avec un homme plus redoutable seul que
tous les malheurs... Si j'avertissais le prince?-- ciel! on vient.

Mais Razetta! il se tuera sans doute sous mes fentres...

Le prince ne peut tarder; je vois des pages avec des flambeaux traverser
l'orangerie. La nuit est obscure; le vent agite ces lumires;
coutons... Quelle singulire frayeur me saisit!... Quel est l'homme qui
va se prsenter  moi?... Inconnus l'un  l'autre,... que va-t-il me
dire?... Oserai-je lever les yeux sur lui?... Oh! je sens battre mon
coeur... L'heure va si vite! onze heures seront bientt arrives!...

UNE VOIX, _en dehors_.

Son Excellence veut-elle monter cet escalier?

LAURETTE.

C'est lui! il vient.

      _Elle coute._

Je ne me sens pas la force de me lever; cachons ce stylet.

      _Elle le met dans son sein._

Eysenach, c'est donc  la mort que tu marches?... Ah! la mienne aussi
est certaine...

      _Elle se penche  la fentre._

Razetta se promne lentement sur le rivage!... Il ne peut me manquer...
Allons!... Prenons cependant assez de force pour cacher ce que
j'prouve... Il le faut... Voici l'instant.

      _Se regardant._

Dieu, que je suis ple! mes cheveux en dsordre...

      _Le prince entre par le fond; il a  la main un portrait; il s'avance
      lentement, en considrant tantt l'original, tantt la copie._

LE PRINCE.

Parfait.

      _Laurette se retourne et demeure interdite._

Et cependant comme en tout l'art est constamment au-dessous de la
nature, surtout lorsqu'il cherche  l'embellir! La blancheur de cette
peau pourrait s'appeler de la pleur; ici je trouve que les roses
touffent les lis.--Ces yeux sont plus vifs,--ces cheveux plus
noirs.--Le plus parfait des tableaux n'est qu'une ombre: tout y est  la
surface; l'immobilit glace; l'me y manque totalement; c'est une beaut
qui ne passe pas l'piderme. D'ailleurs ce trait mme  gauche...

      _Laurette fait quelques pas. Le prince ne cesse pas de la regarder._

Il n'importe: je suis content de Grimm; je vois qu'il ne m'a pas tromp.

      _Il s'assoit._

Ce petit palais est trs gentil: on m'avait dit que cette pauvre fille
n'avait rien. Comment donc! mais c'est un lgant que mon oncle,
monsieur le... le...

      _ Laurette._

Votre oncle est marquis, je crois?

LAURETTE.

Oui,... monseigneur...

LE PRINCE.

Je me sens la tentation de quitter cette vieille prude d'Allemagne, et
de venir m'tablir ici. Ah! diable, je fais une rflexion, on est oblig
d'aller  pied.--Est-ce que toutes les femmes sont aussi jolies que vous
dans cette ville?

LAURETTE.

Monseigneur...

LE PRINCE.

Vous rougissez... De qui donc avez-vous peur? nous sommes seuls.

LAURETTE.

Oui,... mais...

LE PRINCE, _se levant_.

Est-ce que par hasard mon grand guind de secrtaire se serait mal
acquitt de sa reprsentation? Les compliments d'usage ont-ils t
faits? Aurait-il nglig quelque chose? En ce cas, excusez-moi: je
pensais que les quatre premiers actes de la comdie taient jous, et
que j'arrivais seulement pour le cinquime.

LAURETTE.

Mon tuteur...

LE PRINCE.

Vous tremblez?

      _Il lui prend la main._

Reposez-vous sur ce sofa. Je vous supplie de rpondre  ma question.

LAURETTE.

Votre Excellence me pardonnera: je ne chercherai pas  lui cacher que je
souffre... un peu;... elle voudra bien ne pas s'tonner...

LE PRINCE.

Voici du vinaigre excellent.

      _Il lui donne sa cassolette._

Vous tes bien jeune, madame; et moi aussi. Cependant, comme les romans
ne me sont pas dfendus, non plus que les comdies, les tragdies, les
nouvelles, les histoires et les mmoires, je puis vous apprendre ce
qu'ils m'ont appris. Dans tout morceau d'ensemble, il y a une
introduction, un thme, deux ou trois variations, un andante et un
presto.  l'introduction, vous voyez les musiciens encore mal se
rpondre, chercher  s'unir, se consulter, s'essayer, se mesurer; le
thme les met d'accord; tous se taisent ou murmurent faiblement, tandis
qu'une voix harmonieuse les domine; je ne crois pas ncessaire de faire
l'application de cette parabole. Les variations sont plus ou moins
longues, selon ce que la pense prouve: mollesse ou fatigue. Ici, sans
contredit, commence le chef-d'oeuvre; l'andante, les yeux humides de
pleurs, s'avance lentement, les mains s'unissent; c'est le romanesque,
les grands serments, les petites promesses, les attendrissements, la
mlancolie.--Peu  peu, tout s'arrange; l'amant ne doute plus du coeur
de sa matresse; la joie renat, le bonheur par consquent: la
bndiction apostolique et romaine doit trouver ici sa place; car, sans
cela, le presto survenant... Vous souriez?

LAURETTE.

Je souris d'une pense...

LE PRINCE.

Je la devine. Mon procureur a saut l'adagio.

LAURETTE.

Fauss, je crois.

LE PRINCE.

Ce sera  moi de rparer ses maladresses. Cependant ce n'tait pas mon
plan. Ce que vous me dites me fait rflchir.

LAURETTE.

Sur quoi?

LE PRINCE.

Sur une thorie du professeur Mayer,  Francfort-sur-l'Oder.

LAURETTE.

Ah!

LE PRINCE.

Oui, il s'est tromp, si vous tes ne  Venise.

LAURETTE.

Dans cette maison mme.

LE PRINCE.

Diable! pourtant il prtendait que ce que vos compatriotes estimaient le
moins... tait prcisment ce qui manque...

LAURETTE.

Au secrtaire intime?...

LE PRINCE.

Et de plus, qu'on juge d'un caractre sur un portrait. Vous pourriez, je
le vois, soutenir la controverse.

      _Il lui baise la main._

Vous tremblez encore.

LAURETTE.

Je ne sais,... je,... non...

LE PRINCE.

Heureusement que je suis entre la fentre et la pendule.

LAURETTE, _effraye_.

Que dit Votre Excellence?

LE PRINCE.

Que ces deux points partagent singulirement votre attention. Je crois
que vous avez peur de moi.

LAURETTE.

Pourquoi?... nullement,... je,... je ne puis vous dissimuler...

LE PRINCE.

Voici une main qui dit le contraire. Aimez-vous les bijoux?

      _Il lui met un bracelet._

LAURETTE.

Quels magnifiques diamants!

LE PRINCE.

Ce n'est plus la mode. Mais que vois-je? L'anneau a t oubli.

LAURETTE.

Le secrtaire...

LE PRINCE.

En voici un: j'ai toujours des joujoux de poupe dans mes poches.
Dcidment vous voulez savoir l'heure.

LAURETTE.

Non;... je cherche...

LE PRINCE.

J'avais entendu dire qu'un Franais tait quelquefois embarrass devant
une Italienne. Vous vous levez!

LAURETTE.

Je suis souffrante.

LE PRINCE.

Vous voulez vous mettre  la fentre?

LAURETTE, _ la fentre_.

Ah!

LE PRINCE.

De grce, qu'avez-vous? Serais-je rellement assez malheureux pour vous
inspirer de l'effroi?

      _Il la ramne au sofa._

En ce cas, je serais le plus malheureux des hommes; car je vous aime, et
ne pourrai vivre sans vous.

LAURETTE.

Encore une raillerie? Prince, celle-ci n'est pas charitable.

LE PRINCE.

De l'orgueil?--Veuillez m'couter.

Je me suis figur qu'une femme devait faire plus de cas de son me que
de son corps, contre l'usage gnral qui veut qu'elle permette qu'on
l'aime avant d'avouer qu'elle aime, et qu'elle abandonne ainsi le trsor
de son coeur avant de consentir  la plus lgre prise sur celui de sa
beaut. J'ai voulu, oui, voulu absolument tenter de renverser cette
marche uniforme; la nouveaut est ma rage. Ma fantaisie et ma paresse,
les seuls dieux dont j'aie jamais encens les autels, m'ont vainement
laiss parcourir le monde, poursuivi par ce bizarre dessein; rien ne
s'offrait  moi. Peut-tre je m'explique mal. J'ai eu la singulire ide
d'tre l'poux d'une femme avant d'tre son amant. J'ai voulu voir si
rellement il existait une me assez orgueilleuse pour demeurer ferme
lorsque les bras sont ouverts, et livrer la bouche  des baisers muets;
vous concevez que je ne craignais que de trouver cette force  la
froideur. Dans toutes les contres qu'aime le soleil, j'ai cherch les
traits les plus capables de rvler qu'une me ardente y tait enferme:
j'ai cherch la beaut dans tout son clat, cet amour qu'un regard fait
natre; j'ai dsir un visage assez beau pour me faire oublier qu'il
tait moins beau que l'tre invisible qui l'anime; insensible  tout,
j'ai rsist  tout,... except  une femme,-- vous, Laurette, qui
m'apprenez que je me suis un peu mpris dans mes ides orgueilleuses; 
vous, devant qui je ne voulais soulever le masque qui couvre ici-bas les
hommes qu'aprs tre devenu votre poux.--Vous me l'avez arrach, je
vous supplie de me pardonner, si j'ai pu vous offenser.

LAURETTE.

Prince, vos discours me confondent... Faut-il que je croie?...

LE PRINCE.

Il faut que la princesse d'Eysenach me pardonne; il faut qu'elle
permette  son poux de redevenir l'amant le plus soumis; il faut
qu'elle oublie toutes ses folies...

LAURETTE.

Et toute sa finesse?

LE PRINCE.

Elle plit devant la vtre. La beaut et l'esprit...

LAURETTE.

Ne sont rien. Voyez comme nous nous ressemblons peu.

LE PRINCE.

Si vous en faites si peu de cas, je vais revenir  mon rve.

LAURETTE.

Comment?

LE PRINCE.

En commenant par la premire.

LAURETTE.

Et en oubliant le second?

LE PRINCE.

Prenez garde  un homme qui demande un pardon; il peut avoir si aisment
la tentation d'en mriter deux!

LAURETTE.

Ceci est une thorie.

LE PRINCE.

Non pas.

      _Il l'embrasse._

Cependant, je vous vois encore agite. Gageons que, toute jeune que vous
tes, vous avez dj fait un calcul.

LAURETTE.

Lequel? il y en a tant  faire! et un jour comme celui-ci en voit tant!

LE PRINCE.

Je ne parle que de celui des qualits d'poux. Peut-tre ne trouvez-vous
rien en moi qui les annonce. Dites-moi, est-ce bien srieusement que
vous avez pu jamais rflchir  cet important et grave sujet? De quelle
pte dbonnaire, de quels faciles lments aviez-vous ptri d'avance cet
tre dont l'apparition change tant de douces nuits en insomnies?
Peut-tre sortez-vous du couvent?

LAURETTE.

Non.

LE PRINCE.

Il faut songer, chre princesse, que si votre gouvernante vous gnait,
si votre tuteur vous contrariait, si vous tiez surveille, tance
quelquefois, vous allez entrer demain (n'est-ce pas demain?) dans une
atmosphre de despotisme et de tyrannie; vous allez respirer l'air
dlicieux de la plus aristocratique bonbonnire; c'est de ma petite cour
que je parle, ou plutt de la vtre, car je suis le premier de vos
sujets. Une grave dugne vous suivra, c'est l'usage; mais je la payerai
pour qu'elle ne dise rien  votre mari. Aimez-vous les chevaux, la
chasse, les ftes, les spectacles, les drages, les amants, les petits
vers, les diamants, les soupers, le galop, les masques, les petits
chiens, les folies?--Tout pleuvra autour de vous. Enseveli au fond de la
plus recule des ailes de votre chteau, le prince ne saura et ne verra
que ce que vous voudrez. Avez-vous envie de lui pour une partie de
plaisir? un ordre expdi de la part de la reine avertira le roi de
prendre son habit de chasse, de bal ou d'enterrement. Voulez-vous tre
seule? Quand toutes les srnades de la terre retentiraient sous vos
fentres, le prince, au fond de son donjon gothique, n'entendra rien au
monde; une seule loi rgnera dans votre cour: la volont de la
souveraine. Ressembleriez-vous par hasard  l'une de ces femmes pour qui
l'ambition, les honneurs, le pouvoir, eurent tant de charmes? Cela
m'tonnerait, et mon vieux docteur aussi; mais n'importe. Les hochets
que je mettrais alors entre vos mains, pour amuser vos loisirs, seraient
d'autre nature: ils se composeraient d'abord de quelques-unes de ces
marionnettes qu'on nomme des ministres, des conseillers, des
secrtaires: pareil  des chteaux de cartes, tout l'difice politique
de leur sagesse dpendrait d'un souffle de votre bouche; autour de vous
s'agiterait en tous sens la foule de ces roseaux, que plie et relve le
vent des cours; vous serez un despote, si vous ne voulez tre une reine.
Ne faites pas surtout un rve sans le raliser; qu'un caprice, qu'un
faible dsir n'chappe pas  ceux qui vous entourent, et dont
l'existence entire est consacre  vous obir. Vous choisirez entre vos
fantaisies, ce sera tout votre travail, madame; et si le pays que je
vous dcris...

LAURETTE.

C'est le paradis des femmes.

LE PRINCE.

Vous en serez la desse.

LAURETTE.

Mais le rve sera-t-il ternel? Ne cassez-vous jamais le pot au lait?

LE PRINCE.

Jamais.

LAURETTE.

Ah! qui m'en assure?

LE PRINCE.

Un seul garant,--mon indicible, ma dlicieuse paresse. Voil bientt
vingt-cinq ans que j'essaye de vivre, Laurette. J'en suis las; mon
existence me fatigue; je rattache  la vtre ce fil qui s'allait briser;
vous vivrez pour moi, j'abdique: vous chargez-vous de cette tche? Je
vous remets le soin de mes jours, de mes penses, de mes actions; et
pour mon coeur...

LAURETTE.

Est-il compris dans le dpt?

LE PRINCE.

Il n'y sera que le jour o vous l'en aurez jug digne; jusque-l, j'ai
votre portrait.--Je l'aime, je lui dois tout; je lui ai tout promis,
pour tout vous tenir.--Autrefois mme je m'en serais content; mais j'ai
voulu le voir sourire,... rien de plus.

LAURETTE.

Ceci est encore une thorie.

LE PRINCE.

Un rve, comme tout au monde.

      _Il l'embrasse._

Qu'avez-vous donc l? c'est un bijou vnitien: si nous sommes en paix,
il est inutile: si nous sommes en guerre, je dsarme l'ennemi.

      _Il lui te son stylet._

Quant  ce petit papier parfum qui se cache sous cette gaze, le mari le
respectera. Mais la princesse d'Eysenach rougit.

LAURETTE.

Prince!

LE PRINCE.

tes-vous tonne de me voir sourire?--J'ai retenu un mot de Shakespeare
sur les femmes de cette ville.

LAURETTE.

Un mot?

LE PRINCE.

Perfide comme l'onde. Est-il dfendu d'aimer  avoir des rivaux?

LAURETTE.

Vous pensez?...

LE PRINCE.

 moins que ce ne soient des rivaux heureux, et celui-ci ne l'est pas.

LAURETTE.

Pourquoi?

LE PRINCE.

Parce qu'il crit.

LAURETTE.

C'est  mon tour de sourire, quoiqu'il y ait ici un grain de mpris.

LE PRINCE.

Mpris pour les femmes? Il n'y a que les sots qui le croient possible.

LAURETTE.

Qu'en aimez-vous donc?

LE PRINCE.

Tout, et surtout leurs dfauts.

LAURETTE.

Ainsi, le mot de Shakespeare...

LE PRINCE.

Je le voudrais pour rponse au billet.

LAURETTE.

Et que dirait-on?

LE PRINCE.

Ceci est une pense franaise, et ce n'est pas de vous que j'en
attendais.

LAURETTE.

Insultez-vous la France? Vous parliez de beaut et d'esprit. Le premier
des biens...

LE PRINCE.

C'est le coeur. L'esprit et la beaut n'en sont que les voiles.

LAURETTE.

Ah! qui sait ce que voit celui qui les soulve? C'est une audace!

LE PRINCE.

Il n'y en a plus aprs la noce... Vous tremblez encore?

LAURETTE.

J'ai cru entendre du bruit.

LE PRINCE.

Au fait, nous sommes presque dans un jardin; si vous ne teniez pas  ce
sofa...

LAURETTE.

Non...

      _Ils se lvent; le prince veut l'entraner._

LE PRINCE.

Est-ce de l'poux ou de l'amant que vous avez peur?

LAURETTE.

C'est de la nuit.

LE PRINCE.

Elle est perfide aussi, mais elle est discrte. Qu'oserez-vous lui
confier?... La rponse au billet?

LAURETTE.

Qu'en dirait-elle?

LE PRINCE.

Elle n'en laissera rien voir  l'poux.

      _Elle lui donne le billet; il le dchire._

Ne la craignez pas, Laurette. _Le secret_ d'une jeune fiance est fait
pour la nuit; elle seule renferme les deux grands secrets du bonheur: le
plaisir et l'oubli.

LAURETTE.

Mais le chagrin?

LE PRINCE.

C'est la rflexion; et il est si facile de la perdre!

LAURETTE.

Est-ce aussi un secret?

      _Ils s'loignent. Onze heures sonnent._


SCNE III

_La mme dcoration qu' la premire scne. On entend l'heure sonner dans
l'loignement._


RAZETTA.

Je ne puis me dfendre d'une certaine crainte. Serait-il possible que
Laurette m'et manqu de parole! Malheur  elle, s'il tait vrai! Non
pas que je doive porter la main sur elle,... mais mon rival!... Il me
semble que deux horloges ont dj sonn onze heures... Est-ce le temps
d'agir? Il faut que j'entre dans ces jardins.--J'aperois une grille
ferme.-- rage! me serait-il impossible de pntrer? Au risque de ma
vie, je suis dtermin  ne pas abandonner mon dessein.

L'heure est passe... Rien ne doit me retenir... Mais par o
entrer?--Appellerai-je? Tenterai-je de gravir cette muraille
leve?--Suis-je trahi? rellement trahi? Laurette... Si j'apercevais un
valet, peut-tre avec de l'or...--Je ne vois aucune lumire... Le repos
semble rgner dans cette maison.--Dsespoir! Ne pourrai-je mme jouer ma
vie? ne pourrai-je tenter mme le plus dsespr de tous les partis?

      _On entend une symphonie; une gondole charge de musiciens passe._

UNE VOIX DE FEMME.

Voil encore Razetta.

UNE AUTRE.

Je l'avais pari!

UN JEUNE HOMME.

Eh bien! la noce tait-elle jolie? As-tu fait valser la marie? Quand ta
garde sera-t-elle releve? Tu mets srement le mot d'ordre en musique?

RAZETTA.

Allez-vous-en  vos plaisirs, et laissez-moi.

UNE VOIX DE FEMME.

Non; cette fois j'ai gag que je t'emmnerais; allons, viens, mauvaise
tte, et ne trouble le plaisir de personne. Chacun son tour; c'tait
hier le tien, aujourd'hui tu es pass de mode; celui qui ne sait pas se
conformer  son sort est aussi fou qu'un vieillard qui fait le jeune
homme.

UNE AUTRE.

Venez, Razetta, nous sommes vos vritables amis, et nous ne dsesprons
pas de vous faire oublier la belle Laurette. Nous n'aurons pour cela
qu' vous rappeler ce que vous disiez vous-mme il y a quelques jours,
ce que vous nous avez appris.--Ne perdez pas ce nom glorieux que vous
portiez du premier mauvais sujet de la ville.

LE JEUNE HOMME.

De l'Italie! Viens, nous allons souper chez Camilla; tu y retrouveras ta
jeunesse tout entire, tes anciens amis, tes anciens dfauts, ta
gaiet.--Veux-tu tuer ton rival, ou te noyer? Laisse ces ides communes
au vulgaire des amants; souviens-toi de toi-mme, et ne donne pas le
mauvais exemple. Demain matin les femmes seront inabordables, si on
apprend cette nuit que Razetta s'est noy. Encore une fois, viens souper
avec nous.

RAZETTA.

C'est dit. Puissent toutes les folies des amants finir aussi joyeusement
que la mienne!

      _Il monte dans la barque, qui disparat au bruit des instruments._

FIN DE LA NUIT VNITIENNE.

       *       *       *       *       *

     Cette comdie, crite pour la scne, fut reprsente au thtre de
     l'Odon, le mercredi, 1er dcembre 1830, au milieu d'un tumulte
     qui couvrit incessamment la voix des acteurs. C'tait au plus fort
     de la guerre entre les classiques et les romantiques. L'auteur
     avait vingt ans. On ne connaissait encore de lui que les _Contes
     d'Espagne et d'Italie_. Le public de l'Odon, qui avait pris au
     srieux la fameuse ballade  la lune, condamna la _Nuit vnitienne_
     sans vouloir l'entendre. Alfred de Musset, bless d'un procd si
     injuste, conut contre le public des spectacles des prventions
     dont il ne revint qu'au bout de dix-sept ans.




ANDR DEL SARTO

DRAME EN TROIS ACTES

PUBLI EN 1833, REPRSENT EN 1849




PERSONNAGES.                            ACTEURS
                                        QUI ONT CR LES RLES.

ANDR.                                MM. GEFFROY.

CORDIANI,)                               ( MAILLART.
         )                               (
LIONEL,  )  peintres, lves d'Andr.    ( MAUBANT.
         )                               (
DAMIEN,  )                               ( FONTA.

GRMIO, concierge.                         CHRY.

MONTJOIE, gentilhomme franais.            ROBERT.

MATHURIN,  )                               MATHIEN.
           )  Domestiques.
[JEAN,]    )

PAOLO.                                     ALEXANDRE.

CSARIO, lve d'Andr.              Mmes FAVART.

LUCRETIA DEL FEDE, femme d'Andr.          RIMBLOT.

SPINETTE, suivante.                        MIRECOURT.

PEINTRES, VALETS, etc.

UN MDECIN.

_La scne est  Florence._

[Illustration: Andr del Sarto]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_La maison d'Andr.--Une cour, un jardin au fond._


GRMIO, _sortant de la maison du concierge_.

[1]Il me semble, en vrit, que j'entends marcher dans la cour:  quatre
heures du matin, c'est singulier. Hum! hum! que veut dire cela?

      _Il avance; un homme envelopp d'un manteau descend d'une fentre
      du rez-de-chausse._

GRMIO.

De la fentre de madame Lucrce? Arrte, qui que sois.

L'HOMME.

Laisse-moi passer, ou je te tue!

      _Il le frappe et s'enfuit dans le jardin._

GRMIO, _seul_.

Au meurtre! au voleur! Jean, au secours!

DAMIEN, _sortant en robe de chambre_.

Qu'est-ce? qu'as-tu  crier, Grmio?

GRMIO.

Il y a un voleur dans le jardin.

DAMIEN.

Vieux fou! tu te seras gris.

GRMIO.

De la fentre de madame Lucrce, de sa propre fentre, je l'ai vu
descendre. Ah! je suis bless! il m'a frapp au bras de son stylet.

DAMIEN.

Tu veux rire! ton manteau est  peine dchir. Quel conte viens-tu
faire, Grmio? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fentre de
Lucrce,  cette heure-ci? Sais-tu, sot que tu es, qu'il ne ferait pas
bon l'aller redire  son mari?

GRMIO.

Je l'ai vu comme je vous vois.

DAMIEN.

Tu as bu, Grmio; tu vois double.

GRMIO.

Double! je n'en ai vu qu'un.

DAMIEN.

Pourquoi rveilles-tu une maison entire avant le lever du soleil? et
une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets! T'a-t-on
pay pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon
meilleur ami? Tu cries au voleur, et tu prtends qu'on a saut par sa
fentre? Es-tu fou ou es-tu pay? Dis, rponds; que je t'entende.

GRMIO.

Mon Dieu! mon Seigneur Jsus! je l'ai vu; en vrit de Dieu, je l'ai vu.
Que vous ai-je fait? je l'ai vu.

DAMIEN.

coute, Grmio. Prends cette bourse, elle peut tre moins lourde que
celle qu'on t'a donne pour inventer cette histoire-l. Va-t'en boire 
ma sant. Tu sais que je suis l'ami de ton matre, n'est-ce pas? je ne
suis pas un voleur, moi; je ne suis pas de moiti dans le vol qu'on lui
ferait. Tu me connais depuis dix ans comme je connais Andr. Eh bien!
Grmio, pas un mot l-dessus. Bois  ma sant; pas un mot, entends-tu?
ou je te fais chasser de la maison. Va, Grmio, rentre chez toi, mon
vieux camarade. Que tout cela soit oubli.

GRMIO.

Je l'ai vu, mon Dieu! sur ma tte, sur celle de mon pre, je l'ai vu,
vu, bien vu.

      _Il rentre._

DAMIEN, _s'avanant seul vers le jardin et appelant_.

Cordiani! Cordiani!

      _Cordiani parat._

DAMIEN.

Insens! en es-tu venu l? Andr, ton ami, le mien, le bon, le pauvre
Andr!

CORDIANI.

Elle m'aime,  Damien, elle m'aime! Que vas-tu me dire? Je suis heureux.
Regarde-moi, elle m'aime. Je cours dans ce jardin depuis hier; je me
suis jet dans les herbes humides; j'ai frapp les statues et les
arbres, et j'ai couvert de baisers terribles les gazons qu'elle avait
fouls.

DAMIEN.

Et cet homme qui te surprend!  quoi penses-tu? Et Andr! Andr,
Cordiani!

CORDIANI.

Que sais-je? je puis tre coupable, tu peux avoir raison; nous en
parlerons demain, un jour, plus tard; laisse-moi tre heureux. [Je me
trompe peut-tre, elle ne m'aime peut-tre pas; un caprice, oui, un
caprice seulement, et rien de plus; mais laisse-moi tre heureux.

DAMIEN.

Rien de plus? et] tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq
annes? [et tu sors de cette chambre?] Tu peux tre coupable? et les
rideaux qui se sont referms sur toi sont encore agits autour d'elle?
et l'homme qui te voit sortir crie au meurtre?

CORDIANI.

Ah! mon ami, que cette femme est belle!

DAMIEN.

Insens! insens!

CORDIANI.

Si tu savais quelle rgion j'habite! comme le son de sa voix seulement
fait bouillonner en moi une vie nouvelle! [comme les larmes lui viennent
aux yeux au-devant de tout ce qui est beau, tendre et pur comme elle! 
mon Dieu! c'est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mon
me monter  toi comme un doux encens!] Damien, les potes se sont
tromps: est-ce l'esprit du mal qui est l'ange dchu? C'est celui de
l'amour, qui, aprs le grand oeuvre, ne voulut pas quitter la terre,
et, tandis que ses frres remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes
d'or en poudre aux pieds de la beaut qu'il avait cre.

DAMIEN.

Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lve; dans une heure,
quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc; il posera comme toi ses
mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il
cachera.[2]  quoi penses-tu?

CORDIANI.

Je pense au coin obscur d'une certaine taverne o je me suis assis tant
de fois, regrettant ma journe. Je pense  Florence qui s'veille, aux
promenades, aux passants qui se croisent, au monde o j'ai err vingt
ans comme un spectre sans spulture,  ces rues dsertes o je me
plongeais au sein des nuits, pouss par quelque dessein sinistre; je
pense  mes travaux,  mes jours de dcouragement; j'ouvre les bras, et
je vois passer les fantmes des femmes que j'ai possdes, mes plaisirs,
mes peines, mes esprances! Ah! mon ami, comme tout est foudroy, comme
tout ce qui fermentait en moi s'est runi en une seule pense: l'aimer!
C'est ainsi que mille insectes pars dans la poussire viennent se
runir dans un rayon de soleil.

DAMIEN.

Que veux-tu que je te dise, et de quoi servent les paroles aprs
l'action? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.

CORDIANI.

Qu'ai-je eu dans le coeur jusqu' prsent? Dieu merci, je n'ai pas
cherch la science; je n'ai voulu d'aucun tat, je n'ai jamais donn un
centre aux cercles gigantesques de la pense; je n'y ai laiss entrer
que l'amour des arts, qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas
le dieu. J'ai vcu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n'a
nourri que mon corps; mon me a gard sa faim cleste. [J'ai pos sur le
seuil de mon coeur le fouet dont Jsus-Christ flagella les vendeurs du
temple.] Dieu merci, je n'ai jamais aim; mon coeur n'tait  rien
jusqu' ce qu'il ft  elle.

DAMIEN.

Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon me? Je te vois heureux.
Ne m'es-tu pas aussi cher que lui?

CORDIANI.

Et maintenant qu'elle est  moi, maintenant qu'assis  ma table, je
laisse couler comme de douces larmes les vers insenss qui lui parlent
de mon amour, et que je crois sentir derrire moi son fantme charmant
s'incliner sur mon paule pour les lire; maintenant que j'ai un nom sur
les lvres,  mon ami! quel est l'homme ici-bas qui n'a pas vu
apparatre cent fois, mille fois, dans ses rves, un tre ador, fait
pour lui, devant vivre pour lui? Eh bien! quand un seul jour au monde on
devrait rencontrer cet tre, le serrer dans ses bras et mourir!

DAMIEN.

Tout ce que je puis te rpondre, Cordiani, c'est que ton bonheur
m'pouvante. Qu'Andr l'ignore, voil l'important!

CORDIANI.

Que veut dire cela? Crois-tu que je l'aie sduite? qu'elle ait rflchi
et que j'aie rflchi? Depuis un an que je la vois tous les jours, je
lui parle, et elle me rpond; je fais un geste, et elle me comprend.
Elle se met au clavecin, elle chante, et moi, les lvres entr'ouvertes,
je regarde une longue larme tomber en silence sur ses bras nus. Et de
quel droit ne serait-elle pas  moi?

DAMIEN.

De quel droit?

CORDIANI.

Silence! j'aime et je suis aim. Je ne veux rien analyser, rien savoir;
il n'y a d'heureux que les enfants qui cueillent un fruit et le portent
 leurs lvres sans penser  autre chose, sinon qu'ils l'aiment et
qu'il est  porte de leurs mains.

DAMIEN.[3]

[Ah! si tu tais l,  cette place o je suis, et si tu te jugeais
toi-mme! Que dira demain l'homme  l'enfant?]

CORDIANI.

Non! non! [Est-ce d'une orgie que je sors, pour que l'air du matin me
frappe au visage? L'ivresse de l'amour est-elle une dbauche, pour
s'vanouir avec la nuit?] Toi, que voil, Damien, depuis combien de
temps m'as-tu vu l'aimer? Qu'as-tu  dire  prsent, toi qui es rest
muet, toi qui as vu pendant une anne chaque battement de mon coeur,
chaque minute de ma vie se dtacher de moi pour s'unir  elle? Et je
suis coupable aujourd'hui? Alors pourquoi suis-je heureux? Et que me
diras-tu d'ailleurs que je ne me sois dit cent fois  moi-mme? Suis-je
un libertin sans coeur? suis-je un athe? Ai-je jamais parl avec
mpris de tous ces mots sacrs, qui, depuis que le monde existe, errent
vainement sur les lvres des hommes? Tous les reproches imaginables, je
me les suis adresss, et cependant je suis heureux. Le remords, la
vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spectres
terribles sont venus se prsenter au seuil de ma porte; aucun n'a pu
rester debout devant l'amour de Lucrce. Silence! on ouvre les portes;
viens avec moi dans mon atelier. L, dans une chambre ferme  tous les
yeux, j'ai taill dans le marbre le plus pur l'image adore de ma
matresse. Je veux te rpondre devant elle; viens, sortons; la cour
s'emplit de monde, et l'acadmie va s'ouvrir.

      _Ils sortent.--Les peintres traversent la cour en tous sens.--
        Lionel et Csario s'avancent._
LIONEL.

Le matre est-il lev?

CSARIO, _chantant_.

    Il se levait de bon matin,
      Pour se mettre  l'ouvrage;
        Tin taine, tin tin.
    Le bon gros pre Clestin,
    Il se levait de bon matin,
      Comme un coq de village[4].

LIONEL.

Que d'coliers autrefois dans cette acadmie! comme on se disputait pour
l'un, pour l'autre! quel vnement que l'apparition d'un nouveau
tableau! Sous Michel-Ange, les coles taient de vrais champs de
bataille; aujourd'hui elles se remplissent  peine, lentement, de jeunes
gens silencieux. On travaille pour vivre, et les arts deviennent des
mtiers.

CSARIO.

C'est ainsi que tout passe sous le soleil. Moi, Michel-Ange m'ennuyait;
je suis bien aise qu'il soit mort.

LIONEL.

Quel gnie que le sien!

CSARIO.

Eh bien! oui, c'est un homme de gnie; qu'il nous laisse tranquilles.
As-tu vu le tableau de Pontormo?

LIONEL.

Et j'y ai vu le sicle tout entier: un homme incertain entre mille
chemins divers, la caricature des grands matres; se noyant dans son
propre enthousiasme, capable de se retenir, pour s'en tirer, au manteau
gothique d'Albert Drer.

CSARIO.

Vive le gothique! Si les arts se meurent, l'antiquit ne rajeunira rien.
_Tra deri da!_ Il nous faut du nouveau.

ANDR DEL SARTO, _entrant et parlant  un valet_.

Dites  Grmio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi. Nous
allons  la ferme.

CSARIO, _continuant_.

Du nouveau  tout prix, du nouveau! Eh bien! matre, quoi de nouveau ce
matin?

ANDR.

Toujours gai, Csario? Tout est nouveau aujourd'hui, mon enfant; la
verdure, le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il
n'y a que l'homme qui se fasse plus vieux, tout se fait plus jeune
autour de lui chaque jour. Bonjour, Lionel; lev de si bonne heure, mon
vieil ami?

CSARIO.

Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puisque
la nature elle-mme en veut pour elle et en donne  tous.

LIONEL.

Songes-tu  qui tu parles?

ANDR.

Ah! ah! dj en train de discuter? La discussion, mes bons amis, est une
terre strile, croyez-moi; c'est elle qui tue tout. Moins de prfaces et
plus de livres. Vous tes peintres, mes enfants; que votre bouche soit
muette, et que votre main droite parle pour vous. coute-moi cependant,
Csario. La nature veut toujours tre nouvelle, c'est vrai; mais elle
reste toujours la mme. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle
changet la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu
ou en rouge? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend;  ct d'une fleur
fane nat une fleur toute semblable, et des milliers de familles se
reconnaissent sous la rose aux premiers rayons du soleil. Chaque matin,
l'ange de la vie et de la mort apporte  la mre commune une nouvelle
parure, mais toutes ses parures se ressemblent. Que les arts tchent de
faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'imitant. Que chaque
sicle voie de nouvelles moeurs, de nouveaux costumes, de nouvelles
penses; mais que le gnie soit invariable comme la beaut. Que de
jeunes mains, pleines de force et de vie, reoivent avec respect le
flambeau sacr des mains tremblantes des vieillards; qu'ils la protgent
du souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les sicles
futurs, comme elle a fait des sicles passs. Retiendras-tu cela,
Csario? Et maintenant, va travailler;  l'ouvrage!  l'ouvrage! la vie
est si courte!

      _Il le pousse dans l'atelier.-- Lionel._

Nous vieillissons, mon pauvre ami. La jeunesse ne veut plus gure de
nous. Je ne sais si c'est que le sicle est un nouveau-n, ou un
vieillard tomb en enfance.

LIONEL.

Mort de Dieu! il ne faut pas que vos nouveaux venus m'chauffent par
trop les oreilles! je finirai par garder mon pe pour travailler.

ANDR.

Te voil bien, avec les coups de rapire, brave Lionel! On ne tue
aujourd'hui que les moribonds; le temps des pes est pass en Italie.
Allons, allons, mon vieux, laisse dire les bavards, et tchons d'tre de
notre temps jusqu' ce qu'on nous enterre.

      _Damien entre._

Eh bien! mon cher Damien, Cordiani vient-il aujourd'hui?

DAMIEN.

Je ne crois pas qu'il vienne, il est malade.

ANDR.

Malade, lui! Je l'ai vu hier soir, il ne l'tait point. Srieusement
malade? Allons chez lui, Damien. Que peut-il avoir?

DAMIEN.

N'allez pas chez lui, il ne saurait vous recevoir. Il s'est enferm pour
la journe.

ANDR.

Oh! non pas pour moi. Allons, Damien.

DAMIEN.

Srieusement, il veut tre seul.

ANDR.

Seul! et malade! tu m'effrayes. Lui est-il arriv quelque chose? une
dispute? un duel? violent comme il est! Ah! mon Dieu! mais qu'est-ce
donc? il ne m'a rien fait dire; il est bless, n'est-ce pas?
Pardonnez-moi, mes amis;...

      _Aux peintres qui sont rests et qui l'attendent._

mais vous le savez, c'est mon ami d'enfance, c'est mon meilleur, mon
plus fidle compagnon.

DAMIEN.

Rassurez-vous; il ne lui est rien arriv. Une fivre lgre; demain,
vous le verrez bien portant.

ANDR.

Dieu le veuille! Dieu le veuille! Ah! que de prires j'ai adresses au
ciel pour la conservation d'une vie aussi chre! Vous le dirai-je,  mes
amis! dans ces temps de dcadence o la mort de Michel-Ange nous a
laisss, c'est en lui que j'ai mis mon espoir; c'est un coeur chaud,
et un bon coeur. La Providence ne laisse pas s'garer de telles
facults! Que de fois, assis derrire lui, tandis qu'il parcourait du
haut en bas son chelle, une palette  la main, j'ai senti se gonfler
ma poitrine, j'ai tendu les bras, prt  le serrer sur mon coeur, 
baiser ce front si jeune et si ouvert, d'o le gnie rayonnait de toutes
parts! Quelle facilit! quel enthousiasme! mais quel svre et cordial
amour de la vrit! Que de fois j'ai pens avec dlices qu'il tait plus
jeune que moi! Je regardais tristement mes pauvres ouvrages, et je
m'adressais en moi-mme aux sicles futurs: voil tout ce que j'ai pu
faire, leur disais-je, mais je vous lgue mon ami.

LIONEL.[5]

Matre, un homme est l qui vous appelle.

ANDR.

Qu'est-ce? qu'y a-t-il?

UN DOMESTIQUE.

Les chevaux sont sells; Grmio est prt, Monseigneur.

ANDR.

Allons, je vous dis adieu; je serai  l'atelier dans deux heures.

      _ Damien._

Mais il n'a rien? rien de grave, n'est-ce pas? Et nous le verrons
demain? Viens donc souper avec nous; et si tu vois Lucrce, dis-lui que
je vais  la ferme, et que je reviens.

      _Il sort._


SCNE II

_[Un petit bois. Andr dans l'loignement.]_


GRMIO _[, assis sur l'herbe]._

Hum! hum! je l'ai bien vu pourtant. Quel intrt pouvait-il avoir  me
dire le contraire? Il faut cependant qu'il en ait un, puisqu'il m'a
donn...

      _Il compte dans sa main._

quatre, cinq, six...; diable! il y a quelque chose l-dessous. Non,
certainement, pour un voleur, ce n'en tait pas un. J'avais bien eu une
autre ide: mais,... oh! mais c'est l qu'il faut s'arrter. Tais-toi,
me suis-je dit, Grmio; hol! mon vieux, point de ceci. Cela serait
drle  penser! penser n'est rien: qu'est-ce qu'on en voit? on pense ce
qu'on veut.

[/* _Il chante._ */

      Le berger dit au ruisseau:
      Tu vas bien vite au moulin.
    As-tu vu, as-tu vu la meunire
      Se mirer dans tes eaux?

ANDR, _revenant_.

Grmio, va remettre les brides  ces pauvres btes; il faut reprendre
notre voyage; le soleil commence  baisser, nous aurons moins chaud pour
revenir.]

      _Grmio sort._

ANDR _seul, s'asseyant_.

Point d'argent chez ce juif! des supplications sans fin, et point
d'argent! Que dirai-je quand les envoys du roi de France... Ah! Andr,
pauvre Andr, comment peux-tu prononcer ce mot-l? Des monceaux d'or
entre tes mains; la plus belle mission qu'un roi ait jamais confie  un
homme; cent chefs-d'oeuvre  rapporter, cent artistes pauvres et
souffrants  gurir,  enrichir! le rle d'un bon ange  jouer! les
bndictions de la patrie  recevoir, et, aprs tout cela, avoir peupl
un palais d'ouvrages magnifiques, et rallum le feu sacr des arts, prt
 s'teindre  Florence! Andr! comme tu te serais mis  genoux de bon
coeur au chevet de ton lit le jour o tu aurais rendu fidlement tes
comptes! Et c'est Franois Ier qui te les demande! lui, le chevalier
sans reproche, l'honnte homme, aussi bien que l'homme gnreux! lui, le
protecteur des arts! le pre d'un sicle aussi beau que l'antiquit! Il
s'est fi  toi, et tu l'as tromp! Tu l'as vol, Andr! car cela
s'appelle ainsi, ne t'abuse pas l-dessus. O est pass cet argent? Des
bijoux pour la femme, des ftes, des plaisirs plus tristes que l'ennui!

      _Il se lve._

Songes-tu  cela, Andr? tu es dshonor! Aujourd'hui te voil respect,
chri de tes lves, aim d'un ange.  Lucrce! Lucrce! Demain la fable
de Florence; car enfin il faut bien que tt ou tard ces comptes
terribles... Enfer! et ma femme elle-mme n'en sait rien! Ah! voil ce
que c'est que de manquer de caractre! Que faisait-elle de mal en me
demandant ce qui lui plaisait? Et moi je le lui donnais, parce qu'elle
le demandait, rien de plus: faiblesse maudite! pas une rflexion.  quoi
tient donc l'honneur? et Cordiani? pourquoi ne l'ai-je pas consult?
lui, mon meilleur, mon unique ami, que dira-t-il? L'honneur?... ne
suis-je pas un honnte homme? j'ai fait un vol cependant. Ah! s'il
s'agissait d'entrer la nuit chez un grand seigneur, de briser un
coffre-fort et de s'enfuir; cela est horrible  penser, impossible. Mais
quand l'argent est l, entre vos mains, qu'on n'a qu' y puiser, que la
pauvret vous talonne, non pas pour vous, mais pour Lucrce! mon seul
bien ici-bas, ma seule joie, un amour de dix ans! et quand on se dit
qu'aprs tout, avec un peu de travail, on pourra remplacer... Oui,
remplacer! le portique de l'Annonciade m'a valu un sac de bl!

GRMIO, _revenant_.

Voil qui est fait. Nous partirons quand vous voudrez.

ANDR.

Qu'as-tu donc, Grmio? je te regardais arranger ces brides; tu te sers
aujourd'hui de ta main gauche.

GRMIO.

De ma main?... Ah! ah! je sais ce que c'est. Plaise  Votre Excellence,
j'ai le bras droit un peu bless. Oh! pas grand'chose; mais je me fais
vieux, et dame! dans mon temps,... j'aurais dit...

ANDR.

Tu es bless, dis-tu? Qui t'a bless?

GRMIO.

Ah! voil le difficile. Qui? personne; et cependant je suis bless. Oh!
ce n'est pas  dire qu'on puisse se plaindre, en conscience...

ANDR.

Personne? toi-mme, apparemment!

GRMIO.

Non pas, non pas; o serait le fin sans cela? Personne, et moi moins que
tout autre.

ANDR.

Si tu veux rire, tu prends mal ton temps. Remontons  cheval et partons.

GRMIO.

Ainsi soit-il. Ce que j'en disais n'tait point pour vous fcher, encore
moins pour rire. Aussi bien riait-il fort peu ce matin, quand il me l'a
donn en courant.

ANDR.

Qui? que veut dire cela? qui te l'a donn? Tu as un air de mystre
singulier, Grmio.

GRMIO.

Ma foi, au fait, coutez. Vous tes mon matre; on aura beau dire, cela
doit se savoir; et qui le saurait, si ce n'est vous? Voil l'histoire:
j'avais entendu marcher ce matin dans la cour vers quatre heures; je me
suis lev; et j'ai vu descendre tout doucement de la fentre un homme en
manteau.

ANDR.

De quelle fentre?

GRMIO.

Un homme en manteau,  qui j'ai cri d'arrter; j'ai cru naturellement
que c'tait un voleur; et donc, au lieu de s'arrter, vous voyez  mon
bras; c'est son stylet qui m'a effleur.

ANDR.

De quelle fentre, Grmio?

GRMIO.

Ah! voil encore: dame! coutez, puisque j'ai commenc; c'tait de la
fentre de madame Lucrce.

ANDR.

De Lucrce?

GRMIO.

Oui, monsieur.

ANDR.

Cela est singulier.

GRMIO.

Bref, il s'est enfui dans le parc. J'ai bien appel et cri au voleur!
mais l-dessus voil le fin: M. Damien est arriv, qui m'a dit que je me
trompais, que lui le savait mieux que moi; enfin il m'a donn une bourse
pour me taire.

ANDR.

Damien?

GRMIO.

Oui, monsieur, la voil.  telle enseigne...

ANDR.

De la fentre de Lucrce? Damien l'avait donc vu, cet homme?

GRMIO.

Non, monsieur; il est sorti comme j'appelais.

ANDR.

Comment tait-il?

GRMIO.

Qui? M. Damien?

ANDR.

Non, l'autre.

GRMIO.

Oh! ma foi, je ne l'ai gure vu.

ANDR.

Grand, ou petit?

GRMIO.

Ni l'un ni l'autre. Et puis, le matin, ma foi!...

ANDR.

Cela est trange. Et Damien t'a dfendu d'en parler?

GRMIO.

Sous peine d'tre chass par vous.

ANDR.[6]

Par moi? coute, Grmio: [ce soir,  l'heure o je me retire,] tu te
mettras sous cette fentre; mais cach, tu entends? Prends ton pe, et
si par hasard quelqu'un essayait,... tu me comprends? Appelle  haute
voix, ne te laisse pas intimider, je serai l.

GRMIO.

Oui, monsieur.

ANDR.

J'en chargerais bien un autre que toi; mais vois-tu, Grmio, je crois
savoir ce que c'est: c'est de peu d'importance, vois-tu; une bagatelle,
quelque plaisanterie de jeune homme. As-tu vu la couleur du manteau?

GRMIO.

Noir, noir; oui, je crois, du moins.

ANDR.

J'en parlerai  Cordiani. Ainsi donc, c'est convenu; [ce soir vers onze
heures, minuit:] n'aie aucune peur; je te le dis, c'est une pure
plaisanterie. Tu as trs bien fait de me le dire, et je ne voudrais pas
qu'un autre que toi le st; c'est pour cela que je te charge...--Et tu
n'as pas vu son visage?

GRMIO.

Si; mais il s'est sauv si vite! et puis le coup de stylet...

[ANDR.

Il n'a pas parl?

GRMIO.

Quelques mots, quelques mots.]

ANDR.

Tu ne connais pas la voix?

GRMIO.

Peut-tre; je ne sais pas. Tout cela a t l'affaire d'un instant.

ANDR.

C'est incroyable! Allons, viens [; partons vite. Vers onze heures]. Il
faudra que j'en parle  Cordiani. Tu es sr de la fentre?

GRMIO.

Oh! trs sr.[7]

[ANDR.

Partons! Partons!]

      _Ils sortent._


SCNE III

LUCRCE, SPINETTE.


LUCRCE.

[As-tu entr'ouvert la porte, Spinette? as-tu pos la lampe dans
l'escalier?

SPINETTE.

J'ai fait tout ce que vous m'aviez ordonn.

LUCRCE.

Tu mettras sur cette chaise mes vtements de nuit, et tu me laisseras
seule, ma chre enfant.

SPINETTE.

Oui, madame.

LUCRCE, _ son prie-Dieu_.

Pourquoi m'as-tu charge du bonheur d'un autre,  mon Dieu! S'il ne
s'tait agi que du mien, je ne l'aurais pas dfendu, je ne t'aurais pas
disput ma vie. Pourquoi m'as-tu confi la sienne?

SPINETTE.

Ne cesserez-vous pas, ma chre matresse, de prier et de pleurer ainsi?
Vos yeux sont gonfls de larmes, et depuis deux jours vous n'avez pas
pris un moment de repos.

LUCRCE, _priant_.

L'ai-je accomplie, ta fatale mission? ai-je sauv son me en me perdant
pour lui? Si tes bras sanglants n'taient pas clous sur ce crucifix, 
Christ, me les ouvrirais-tu?

SPINETTE.

Je ne puis me retirer. Comment vous laisser seule dans l'tat o je vous
vois?

LUCRCE.

Le puniras-tu de ma faute?] Ce n'est pas lui qui est coupable; il n'a
prononc aucun serment sur la terre; il n'a pas trahi son pouse; il n'a
point de devoirs, point de famille; il n'a rien fait qu'aimer et qu'tre
aim.

[SPINETTE.

Onze heures vont sonner.

LUCRCE.

Ah! Spinette, ne m'abandonne pas! Mes larmes t'affligent, mon enfant? Il
faut pourtant bien qu'elles coulent.] Crois-tu qu'on perde sans souffrir
tout son repos et son bonheur? Toi qui lis dans mon coeur comme dans
le tien, toi pour qui ma vie est un livre ouvert dont tu connais toutes
les pages, crois-tu qu'on puisse voir s'envoler sans regret dix ans
d'innocence et de tranquillit?

SPINETTE.

Que je vous plains!

LUCRCE.

[Dtache ma robe; onze heures sonnent. De l'eau, que je m'essuie les
yeux;] il va venir, Spinette! Mes cheveux sont-ils en dsordre? ne
suis-je point ple? Insense que je suis d'avoir pleur! [Ma guitare!
place devant moi cette romance; elle est de lui.] Il vient, il vient, ma
chre! Suis-je belle, ce soir? lui plairai-je ainsi?

[UNE SERVANTE, _entrant_.

Monseigneur Andr vient de passer dans l'appartement; il demande si l'on
peut entrer chez vous.]

ANDR, _entrant_.

[8]Bonsoir, Lucrce, vous ne m'attendiez pas  cette heure, n'est-il pas
vrai? Que je ne vous importune pas, c'est tout ce que je dsire. De
grce, dites-moi, alliez-vous renvoyer vos femmes? j'attendrai, pour
vous voir, le moment du souper.

LUCRCE.

Non, pas encore, non, en vrit!

ANDR.

Les moments que nous passons ensemble sont si rares! et ils me sont si
chers! Vous seule au monde, Lucrce, me consolez de tous les chagrins
qui m'obsdent. Ah! si je vous perdais! Tout mon courage, toute ma
philosophie est dans vos yeux.

      [_Il s'approche de la fentre et soulve le rideau.-- part._

Grmio est en bas, je l'aperois.]

LUCRCE.

Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami? Vous tiez gai  dner,
il m'a sembl.

ANDR.

La gaiet est quelquefois triste, et la mlancolie a le sourire sur les
lvres.

LUCRCE.

Vous tes all  la ferme?  propos, il y a une lettre pour vous; les
envoys du roi de France doivent venir demain.

ANDR.

Demain? Ils viennent demain?

LUCRCE.

L'apprenez-vous comme une fcheuse nouvelle? Alors on pourrait vous dire
loign de Florence, malade; en tout cas, ils ne vous verraient pas.

ANDR.

Pourquoi? je les recevrai avec plaisir; ne suis-je pas prt  rendre mes
comptes? [Dites-moi, Lucrce, cette maison vous plat-elle? tes-vous
invite? L'hiver vous parat-il agrable cette anne? Que ferons-nous?
Vos nouvelles parures vont-elles bien?]

      _On entend un cri touff dans le jardin et des pas prcipits._

Que veut dire ce bruit? qu'y a-t-il?

      _Cordiani, dans le plus grand dsordre, entre dans la chambre._

Qu'as-tu, Cordiani? qui t'amne? Que signifie ce dsordre? que t'est-il
arriv? tu es ple comme la mort!

LUCRCE.

Ah! je suis morte!

ANDR.

Rponds-moi, qui t'amne  cette heure? As-tu une querelle? faut-il te
servir de second? [As-tu perdu au jeu? veux-tu ma bourse?]

      _Il lui prend la main._

Au nom du ciel, parle! tu es comme une statue.

CORDIANI.

Non,... non;... je venais te parler,... te dire,... en vrit, je
venais,... je ne sais...

ANDR.

Qu'as-tu donc fait de ton pe? Par le ciel, il se passe en toi quelque
chose d'trange. Veux-tu que nous allions dans ce salon? ne peux-tu
parler devant ces femmes?  quoi puis-je t'tre bon? rponds, il n'y a
rien que je ne fasse. Mon ami, mon cher ami, doutes-tu de moi?

CORDIANI.

Tu l'as devin, j'ai une querelle. Je ne puis parler ici. Je te
cherchais; je suis entr sans savoir pourquoi. On m'a dit que,... que tu
tais ici, et je venais... Je ne puis parler ici.

LIONEL, _entrant_.

Matre, Grmio est assassin!

ANDR.

Qui dit cela?

      _Plusieurs domestiques entrent dans la chambre._

UN DOMESTIQUE.

Matre, on vient de tuer Grmio; le meurtrier est dans la maison. On l'a
vu entrer par la poterne.

      _Cordiani se retire dans la foule._

ANDR.

Des armes! des armes! [prenez ces flambeaux,] parcourez toutes les
chambres; qu'on ferme la porte en dedans.

LIONEL.

Il ne peut tre loin. Le coup vient d'tre fait  l'instant mme.

ANDR.

Il est mort? mort? O donc est mon pe? Ah! en voil une  cette
muraille.

      _Il va prendre une pe. Regardant sa main._

Tiens! c'est singulier; ma main est pleine de sang. D'o me vient ce
sang?

LIONEL.

Viens avec nous, matre; je te rponds de le trouver.

ANDR.

D'o me vient ce sang? ma main en est couverte. Qui donc ai-je touch?
je n'ai pourtant touch que,... tout  l'heure... loignez-vous! sortez
d'ici!

LIONEL.

Qu'as-tu, matre? pourquoi nous loigner?

ANDR.

Sortez! sortez! laissez-moi seul. C'est bon; qu'on ne fasse aucune
recherche, aucune, cela est inutile; je le dfends. Sortez d'ici, tous!
tous! obissez quand je vous parle!

      _Tous se retirent en silence._

ANDR, _regardant sa main_.

Pleine de sang! je n'ai touch que la main de Cordiani!


FIN DE L'ACTE PREMIER.



ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE

_Le jardin.--Il est nuit.--Clair de lune._

CORDIANI, UN VALET.


CORDIANI.

Il veut me parler?

LE VALET.

Oui, monsieur, sans tmoin [; cet endroit est celui qu'il m'a dsign].

CORDIANI.

Dis-lui donc que je l'attends.

      _Le valet sort; Cordiani s'assoit sur une pierre._

DAMIEN, _dans la coulisse_.

Cordiani! o est Cordiani?

CORDIANI.

Eh bien! que me veux-tu?

DAMIEN.

Je quitte Andr, il ne sait rien, ou du moins rien qui te regarde. Il
connat parfaitement, dit-il, le motif de la mort de Grmio, et n'en
accuse personne, toi moins que tout autre.

CORDIANI.

Est-ce l ce que tu as  me dire?

DAMIEN.

Oui; c'est  toi de te rgler l-dessus.

CORDIANI.

En ce cas, laisse-moi seul.

      _Il va se rasseoir.--Lionel et Csario passent._

LIONEL.

Conoit-on rien  cela? Nous renvoyer, ne rien vouloir entendre, laisser
sans vengeance un coup pareil! Ce pauvre vieillard qui le sert depuis
son enfance, que j'ai vu le bercer sur ses genoux! Ah! mort Dieu! si
c'tait moi, il y aurait eu d'autre sang de vers que celui-l.

DAMIEN.

Ce n'est pourtant pas un homme comme Andr qu'on peut accuser de
lchet.

LIONEL.

Lchet ou faiblesse, qu'importe le nom? Quand j'tais jeune, cela ne se
passait pas ainsi. Il n'tait, certes, pas bien difficile de trouver
l'assassin; et, si l'on ne veut pas se compromettre soi-mme, par mon
patron! on a des amis.

CSARIO.

Quant  moi, je quitte la maison; je suis venu ce matin  l'acadmie
pour la dernire fois; y viendra qui voudra, je vais chez Pontormo.

LIONEL.

Mauvais coeur que tu es! pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas
changer de matre.

CSARIO.

Bah! je ne suis pas le seul; l'atelier est d'une tristesse! Julietta n'y
veut plus poser. Et comme on rit chez Pontormo! toute la journe on fait
des armes, on boit, on danse. Adieu, Lionel, au revoir.

DAMIEN.

Dans quel temps vivons-nous! [Ah! monsieur, notre pauvre ami est bien 
plaindre. Soupez-vous avec nous?

      _Ils sortent._

CORDIANI, _seul_.

N'est-ce pas Andr que j'aperois l-bas entre ces arbres? il cherche;
le voil qui approche. Hol, Andr! par ici!

ANDR, _entrant_.

Sommes-nous seuls?

CORDIANI.

Seuls.]

ANDR.

Vois-tu ce stylet, Cordiani? Si maintenant je t'tendais  terre d'un
revers de ma main, et si je t'enterrais au pied de cet arbre, l, dans
ce sable o voil ton ombre, le monde n'aurait rien  me dire; j'en ai
le droit, et ta vie m'appartient.

CORDIANI.

Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.

ANDR.

Crois-tu que ma main tremblerait? Pas plus que la tienne, il y a une
heure, sur la poitrine de mon vieux Grmio. Tu le vois, je le sais, tu
me l'as tu.  quoi t'attends-tu  prsent? Penses-tu que je sois un
lche, et que je ne sache pas tenir une pe? Es-tu prt  te battre?
n'est-ce pas l ton devoir et le mien?

CORDIANI.

Je ferai ce que tu voudras.

ANDR.

Assieds-toi, et coute. Je suis n pauvre. Le luxe qui m'environne vient
de mauvaise source: c'est un dpt dont j'ai abus. Seul, parmi tant de
peintres illustres, je survis jeune encore au sicle de Michel-Ange, et
je vois de jour en jour tout s'crouler autour de moi. Rome et Venise
sont encore florissantes. Notre patrie n'est plus rien. Je lutte en vain
contre les tnbres, le flambeau sacr s'teint dans ma main. Crois-tu
que ce soit peu de chose pour un homme qui a vcu de son art vingt ans,
que de le voir tomber? Mes ateliers sont dserts, ma rputation est
perdue. Je n'ai point d'enfants, point d'esprance qui me rattache  la
vie. Ma sant est faible, et le vent de la peste qui souffle de l'Orient
me fait trembler comme une feuille. Dis-moi, que me reste-t-il au monde?
Suppose qu'il m'arrive dans mes nuits d'insomnie de me poser un stylet
sur le coeur. Dis-moi, qui a pu me retenir jusqu' ce jour?

CORDIANI.

N'achve pas, Andr.

ANDR.

Je l'aimais d'un amour indfinissable. Pour elle, j'aurais lutt contre
une arme; j'aurais bch la terre et tran la charrue pour ajouter une
perle  ses cheveux. Ce vol que j'ai commis, ce dpt du roi de France
qu'on vient me redemander demain, et que je n'ai plus, c'est pour elle,
c'est pour lui donner une anne de richesse et de bonheur, pour la voir,
une fois dans ma vie, entoure de plaisirs et de ftes, que j'ai tout
dissip. La vie m'tait moins chre que l'honneur, et l'honneur que
l'amour de Lucrce; que dis-je? qu'un sourire de ses lvres, qu'un rayon
de joie dans ses yeux. Ce que tu vois l, Cordiani, cet tre souffrant
et misrable qui est devant toi, que tu as vu depuis dix ans errer dans
ces sombres portiques, ce n'est pas l Andr del Sarto; c'est un tre
insens, expos au mpris, aux soucis dvorants. Aux pieds de ma belle
Lucrce tait un autre Andr, jeune et heureux, insouciant comme le
vent, libre et joyeux comme un oiseau du ciel, l'ange d'Andr, l'me de
ce corps sans vie qui s'agite au milieu des hommes. Sais-tu maintenant
ce que tu as fait?

CORDIANI.

Oui, maintenant.

ANDR.

Celui-l, Cordiani, tu l'as tu; celui-l ira demain au cimetire avec
la dpouille du vieux Grmio; l'autre reste, et c'est lui qui te parle
ici.

CORDIANI, _pleurant_.

Andr! Andr!

ANDR.

Est-ce sur moi ou sur toi que tu pleures? J'ai une faveur  te demander.
Grce  Dieu, il n'y a point eu d'clat [cette nuit]. Grce  Dieu, j'ai
vu la foudre tomber sur mon difice de vingt ans, sans profrer une
plainte et sans pousser un cri. Si le dshonneur tait public, ou je
t'aurais tu, ou nous irions nous battre demain. Pour prix du bonheur,
le monde accorde la vengeance, et le droit de se servir de cela doit
tout

      _Jetant son stylet._

remplacer pour celui qui a tout perdu. Voil la justice des hommes;
encore n'est-il pas sr, si tu mourais de ma main, que ce ne ft pas toi
que l'on plaindrait.

CORDIANI.

Que veux-tu de moi?

ANDR.

Si tu as compris ma pense, tu sens que je n'ai vu ici ni un crime
odieux, ni une sainte amiti foule aux pieds; je n'y ai vu qu'un coup
de ciseau donn au seul lien qui m'unisse  la vie. Je ne veux pas
songer  la main dont il est venu. L'homme  qui je parle n'a pas de nom
pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon
repos. La blessure qu'il m'a faite peut-elle tre gurie? Une sparation
ternelle, un silence de mort (car il doit songer que sa mort a dpendu
de moi), de nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de
ressaisir la vie, peuvent-ils encore me russir? En un mot, qu'il parte,
qu'il soit ray pour moi du livre de vie; qu'une liaison coupable, et
qui n'a pu exister sans remords, soit rompue  jamais; que le souvenir
s'en efface lentement, dans un an, dans deux, peut-tre, et qu'alors
moi, Andr, je revienne, comme un laboureur ruin par le tonnerre,
rebtir ma cabane de chaume sur mon champ dvast.

CORDIANI.

 mon Dieu!

ANDR.

Je suis fait  la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai
suivi durant deux annes son ombre sur la terre. La poussire o elle
marche est habitue  la sueur de mon front. Arriv au terme de la
carrire, je recommencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de
la fragilit des femmes? Qui sait jusqu'o peut aller l'inconstance de
ce sable mouvant, et si vingt autres annes d'amour et de dvouement
sans bornes n'en pourront pas faire autant qu'un ennui de dbauche? [Car
c'est d'aujourd'hui que Lucrce est coupable, puisque c'est aujourd'hui,
pour la premire fois depuis que tu es  Florence, que j'ai trouv ta
porte ferme.

CORDIANI.

C'est vrai.

ANDR.]

Cela t'tonne, n'est-ce pas, que j'aie un tel courage? Cela tonnerait
aussi le monde, si le monde l'apprenait un jour. Je suis de son avis. Un
coup d'pe est plus tt donn. Mais [j'ai un grand malheur, moi: je ne
crois pas  l'autre vie; et je te donne ma parole que si je ne russis
pas,] le jour o j'aurai l'entire certitude que mon bonheur est 
jamais dtruit, je mourrai n'importe comment. Jusque-l, j'accomplirai
ma tche.

CORDIANI.

Quand dois-je partir?

ANDR.

Un cheval est  la grille. Je te donne une heure. Adieu.

CORDIANI.

Ta main, Andr, ta main!

ANDR, _revenant sur ses pas_.

Ma main?  qui ma main? T'ai-je dit une injure? T'ai-je appel faux ami,
tratre aux serments les plus sacrs? T'ai-je dit que toi qui me tues,
je t'aurais choisi pour me dfendre, si ce que tu as fait tout autre
l'avait fait? T'ai-je dit que cette nuit j'eusse perdu autre chose que
l'amour de Lucrce? T'ai-je parl de quelque autre chagrin? Tu le vois
bien, ce n'est pas  Cordiani que j'ai parl.  qui veux-tu donc que je
donne ma main?

CORDIANI.

Ta main, Andr! Un ternel adieu, mais un adieu!

ANDR.

Je ne le puis. Il y a du sang aprs la tienne.

      _Il sort._

CORDIANI, _seul_[, _frappe  la porte_].

Hol, Mathurin!

MATHURIN.

Plat-il, Excellence?

CORDIANI.

Prends mon manteau; rassemble tout ce que tu trouveras sur ma table et
dans mes armoires. Tu en feras un paquet  la hte, et tu le porteras 
la grille du jardin.

_Il s'assoit._

MATHURIN.

Vous partez, monsieur?

CORDIANI.

Fais ce que je te dis.

DAMIEN, _entrant_.

Andr, que je rencontre, m'apprend que tu pars, Cordiani. Combien je
m'applaudis d'une pareille dtermination! Est-ce pour quelque temps?

CORDIANI.

Je ne sais. [Tiens, Damien, rends-moi le service d'aider Mathurin 
choisir ce que je dois emporter.

MATHURIN, _sur le seuil de la porte_.

Oh! ce ne sera pas long.

DAMIEN.

Il suffit de prendre le plus pressant. On t'enverra le reste 
l'endroit o tu comptes t'arrter.  propos, o vas-tu?

CORDIANI.

Je ne sais.] Dpche-toi, Mathurin, dpche-toi.

MATHURIN.

Cela est fait dans l'instant.

      _Il emporte un paquet._

DAMIEN.

Maintenant, mon ami, adieu.

CORDIANI.

Adieu! adieu! Si tu vois ce soir...--Je veux dire,--si demain, ou un
autre jour...

DAMIEN.

Qui? que veux-tu?

CORDIANI.

Rien, rien. Adieu, Damien, au revoir.

DAMIEN.

Un bon voyage!

[Il l'embrasse et sort.]

MATHURIN.

Monsieur, tout est prt.

CORDIANI.

Merci, mon brave. Tiens, voil pour tes bons services durant mon sjour
dans cette maison.

MATHURIN.

Oh! Excellence!

CORDIANI, _toujours assis_.

Tout est prt, n'est-ce pas?

MATHURIN.

Oui, monsieur. Vous accompagnerai-je?

CORDIANI.

Certainement.--Mathurin!

MATHURIN.

Excellence!

CORDIANI.

Je ne puis partir, Mathurin.

MATHURIN.

Vous ne partez pas?

CORDIANI.

Non. C'est impossible, vois-tu.

[MATHURIN.

Avez-vous besoin d'autre chose?

CORDIANI.

Non, je n'ai besoin de rien.]

      _Un silence._

CORDIANI, _se levant_.

Ples statues, promenades chries, sombres alles, comment voulez-vous
que je parte? Ne sais-tu pas, toi, nuit profonde, que je ne puis partir?
 murs que j'ai franchis! terre que j'ai ensanglante![9]

      _Il retombe sur le banc._

[MATHURIN.

Au nom du ciel, hlas! il se meurt. Au secours! au secours!

CORDIANI, _se levant prcipitamment_.

N'appelle pas! viens avec moi.

MATHURIN.

Ce n'est pas l notre chemin.

CORDIANI.

Silence! viens avec moi, te dis-je! Tu es mort si tu n'obis pas.

      _Il l'entrane du ct de la maison._

MATHURIN.

O allez-vous, monsieur?]

CORDIANI.

Ne t'effraye pas; je suis en dlire. Cela n'est rien; coute; je ne veux
qu'une chose bien simple. N'est-ce pas  prsent l'heure du souper?
Maintenant ton matre est assis  sa table, entour de ses amis, et en
face de lui... En un mot, mon ami, je ne veux pas entrer; je veux
seulement poser mon front sur la fentre, les voir un moment. Une seule
minute, et nous partons.

      _Ils sortent._


SCNE II

[_Une chambre_.--] _Une table dresse._

ANDR, LUCRCE, _assise_.


ANDR.

Nos amis viennent bien tard. Vous tes ple, Lucrce. Cette scne vous a
effraye.

LUCRCE.

Lionel et Damien sont cependant ici. Je ne sais qui peut les retenir.

ANDR.

Vous ne portez plus de bagues? Les vtres vous dplaisent? Ah! je me
trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.

LUCRCE.

Cette scne, en vrit, m'a effraye. Je ne puis vous cacher que je suis
souffrante.

ANDR.

Montrez-moi cette bague, Lucrce; est-ce un cadeau? est-il permis de
l'admirer?

LUCRCE, _donnant la bague_.

C'est un cadeau de Marguerite, mon amie d'enfance.

ANDR.

C'est singulier, ce n'est pas son chiffre! pourquoi donc? C'est un bijou
charmant, mais bien fragile. Ah! mon Dieu, qu'allez-vous dire? je l'ai
bris en le prenant.

LUCRCE.

Il est bris? mon anneau bris?

ANDR.

Que je m'en veux de cette maladresse! Mais, en vrit, le mal est sans
ressource.

LUCRCE.

N'importe! rendez-le-moi tel qu'il est.

ANDR.

Qu'en voudriez-vous faire? L'orfvre le plus habile n'y pourrait trouver
remde.

_Il le jette  terre et l'crase._

LUCRCE.

Ne l'crasez pas! j'y tenais beaucoup.

ANDR.

Bon, Marguerite vient ici tous les jours. Vous lui direz que je l'ai
bris, et elle vous en donnera un autre. Avons-nous beaucoup de monde ce
soir? notre souper sera-t-il joyeux?

LUCRCE.

Je tenais beaucoup  cet anneau.

ANDR.

Et moi aussi j'ai perdu cette nuit un joyau prcieux; j'y tenais
beaucoup aussi... Vous ne rpondez pas  ma demande?

LUCRCE.

Mais nous aurons notre compagnie habituelle, je suppose: Lionel, Damien
et Cordiani.

ANDR.

Cordiani aussi!... Je suis dsol de la mort de Grmio.

LUCRCE.

C'tait votre pre nourricier.

ANDR.

Qu'importe? qu'importe? Tous les jours on perd un ami. N'est-ce pas
chose ordinaire que d'entendre dire: Celui-l est mort, celui-l est
ruin? On danse, on boit par l-dessus. Tout n'est qu'heur et malheur.

LUCRCE.

Voici nos convives, je pense.

      _Lionel et Damien entrent._

ANDR.

Allons, mes bons amis,  table! Avez-vous quelque souci, quelque peine
de coeur? il s'agit de tout oublier. Hlas! oui, vous en avez sans
doute: tout homme en a sous le soleil.

      _Ils s'assoient._

LUCRCE.

Pourquoi reste-t-il une place vide?

ANDR.

Cordiani est parti pour l'Allemagne.

LUCRCE.

Parti! Cordiani?

ANDR.

Oui, pour l'Allemagne. Que Dieu le conduise! Allons, mon vieux Lionel,
notre jeunesse est l-dedans.

      _Montrant les flacons._

LIONEL.

Parlez pour moi seul, matre. Puisse la vtre durer longtemps encore,
pour vos amis et pour le pays!

ANDR.

Jeune ou vieux, que veut dire ce mot? les cheveux blancs ne font pas la
vieillesse, et le coeur de l'homme n'a pas d'ge.

LUCRCE, _ voix basse_.

Est-ce vrai, Damien, qu'il est parti?

DAMIEN, _de mme_.

Trs vrai.

LIONEL.

Le ciel est  l'orage; il fait mauvais temps pour voyager.

ANDR.

Dcidment, mes bons amis, je quitte cette maison: la vie de Florence
plat moins de jour en jour  ma chre Lucrce, et quant  moi, je ne
l'ai jamais aime. Ds le mois prochain, je compte avoir sur les bords
de l'Arno une maison de campagne, un pampre vert et quelques pieds de
jardin. C'est l que je veux achever ma vie, comme je l'ai commence.
Mes lves ne m'y suivront pas. Qu'ai-je  leur apprendre qu'ils ne
puissent oublier? Moi-mme j'oublie chaque jour, et moins encore que je
ne le voudrais. J'ai besoin cependant de vivre du pass; qu'en
dites-vous, Lucrce?

LIONEL.

Renoncez-vous  vos esprances?

ANDR.

Ce sont elles, je crois, qui renoncent  moi.  mon vieil ami,
l'esprance est semblable  la fanfare guerrire: elle mne au combat et
divinise le danger. Tout est si beau, si facile, tant qu'elle retentit
au fond du coeur! mais le jour o sa voix expire, le soldat s'arrte
et brise son pe.

DAMIEN.

Qu'avez-vous, madame? vous paraissez souffrir.

LIONEL.

Mais, en effet, quelle pleur! nous devrions nous retirer.

LUCRCE.

Spinette! entre dans ma chambre, ma chre, et prends mon flacon sur ma
toilette. Tu me l'apporteras.

      _Spinette sort._

ANDR.

Qu'avez-vous donc, Lucrce?  ciel! seriez-vous rellement malade?

[DAMIEN.

Ouvrez cette fentre, le grand air vous fera du bien.]

      _Spinette rentre pouvante._

SPINETTE.

Monseigneur! monseigneur! un homme est l cach.

ANDR.

O?

SPINETTE.

L, dans l'appartement de ma matresse.

LIONEL.

Mort et furie! voil la suite de votre faiblesse, matre; c'est le
meurtrier de Grmio. Laissez-moi lui parler.

SPINETTE.

J'tais entre sans lumire. Il m'a saisi la main comme je passais entre
les deux portes.

ANDR.

Lionel, n'entre pas, c'est moi que cela regarde.

LIONEL.

Quand vous devriez me bannir de chez vous, pour cette fois je ne vous
quitte pas. Entrons, Damien.

      _Il entre._

ANDR, _courant  sa femme_.

Est-ce lui, malheureuse? est-ce lui?

LUCRCE.

 mon Dieu, prends piti de moi!

      _Elle s'vanouit._

DAMIEN.

Suivez Lionel, Andr, empchez-le de voir Cordiani.

ANDR.

Cordiani! Cordiani! Mon dshonneur est-il si public, si bien connu de
tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot  dire pour qu'on me
rponde par celui-ci: Cordiani! Cordiani!

      _Criant._

Sors donc, misrable, puisque voil Damien qui t'appelle!

      _Lionel rentre avec Cordiani._

ANDR, _ tout le monde_.

Je vous ai fait sortir tantt.  prsent je vous prie de rester.
Emportez cette femme, messieurs. Cet homme est l'assassin de Grmio.

      _On emporte Lucrce._

C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tu. Un cheval!... Dans
quelque tat qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez  sa
mre,... ce soir,  l'instant mme. Maintenant, Lionel, tu vas me servir
de tmoin. Cordiani prendra celui qu'il voudra; car tu vois ce qui se
passe, mon ami?[10]

LIONEL.

[Mes pes sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.]

ANDR, _ Cordiani_.

Ah! vous voulez que le dshonneur soit public! Il le sera, monsieur, il
le sera. Mais la rparation va l'tre de mme, et malheur  celui qui la
rend ncessaire!

      [_Ils sortent._]


SCNE III

[_Une plate-forme,  l'extrmit du jardin.--Un rverbre est allum._]


[MATHURIN, _seul, puis_ JEAN.

O peut tre all ce jeune homme? Il me dit de l'attendre, et voil
bientt une demi-heure qu'il m'a quitt. Comme il tremblait en
approchant de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!

JEAN, _passant_.

Eh bien! Mathurin, que fais-tu l  cette heure?

MATHURIN.

J'attends le seigneur Cordiani.

JEAN.

Tu ne viens pas  l'enterrement de ce pauvre Grmio? On va partir tout 
l'heure.

MATHURIN.

Vraiment! j'en suis fch; mais je ne puis quitter la place.

JEAN.

J'y vais, moi, de ce pas.

MATHURIN.

Jean, ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du ct de la maison? On
dirait que c'est notre matre et ses amis.

JEAN.

Oui, ma foi, ce sont eux. Que diable cherchent-ils? Ils viennent droit 
nous.

MATHURIN.

N'ont-ils pas leurs pes  la main?

JEAN.

Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble  une querelle.

MATHURIN.

Tenons-nous  l'cart, et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec
toi.

      _Ils se retirent.--Lionel et Cordiani entrent._

LIONEL.

Cette lumire vous suffira.] Placez-vous ici, monsieur; n'aurez-vous pas
de second?

CORDIANI.

Non, monsieur.

LIONEL.

Ce n'est pas l'usage, et je vous avoue que pour moi j'en suis fch. Du
temps de ma jeunesse, il n'y avait gure d'affaires de cette sorte sans
quatre pes tires.

CORDIANI.

Ceci n'est pas un duel, monsieur; Andr n'aura rien  parer, et le
combat ne sera pas long.

LIONEL.

Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin?

CORDIANI.

Je m'tonne qu'il n'arrive pas.

ANDR, _entrant_.

Me voil.

LIONEL.

tez vos manteaux; je vais marquer les lignes. Messieurs, c'est
jusqu'ici que vous pouvez rompre.

ANDR.

En garde!

DAMIEN, _entrant_.

Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais charg. Lucrce refuse mon
escorte: elle est partie seule,  pied, accompagne de sa suivante.

ANDR.

Dieu du ciel! quel orage se prpare!

      _Il tonne._

DAMIEN.

Lionel, je me prsente ici comme second de Cordiani. Andr ne verra dans
cette dmarche qu'un devoir qui m'est sacr; je ne tirerai l'pe que si
la ncessit m'y oblige.

CORDIANI.

Merci, Damien, merci.

LIONEL.

tes-vous prts?

ANDR.

Je le suis.

CORDIANI.

Je le suis.

      _Ils se battent. Cordiani est bless._

DAMIEN.

Cordiani est bless!

ANDR, _se jetant sur lui_.

Tu es bless, mon ami?

LIONEL, _le retenant_.

Retirez-vous, nous nous chargeons du reste.

CORDIANI.

Ma blessure est lgre. Je puis encore tenir mon pe.

LIONEL.

Non, monsieur; vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant; l'pe
a pntr. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.

CORDIANI.

Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien
faible. Vous me laisserez chez Manfredi.

ANDR, _bas  Lionel_.

La crois-tu mortelle?

LIONEL.

Je ne rponds de rien.

      _Ils sortent._

ANDR, _seul_.

Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. O veulent-ils
que j'aille?

      _Il fait quelques pas vers la maison._

Ah! cette maison dserte! Non, par le ciel, je n'y retournerai pas ce
soir! Si ces deux chambres-l doivent tre vides cette nuit, la mienne
le sera aussi. Il ne s'est pas dfendu. Je n'ai pas senti son pe. Il a
reu le coup, cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.

C'est singulier. Je me suis pourtant dj battu. Lucrce partie, seule,
par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher l-dedans?

      _Il va du ct des arbres._

Non, personne. Il va mourir. [Lucrce seule, avec une femme!] Eh bien!
quoi? je suis tromp par cette femme. Je me bats avec son amant. Je le
blesse. Me voil veng. Tout est dit. Qu'ai-je  faire  prsent?

Ah! cette maison dserte! cela est affreux. Quand je pense  ce qu'elle
tait hier au soir!  ce que j'avais,  ce que j'ai perdu! Qu'est-ce
donc pour moi que la vengeance? Quoi! voil tout? Et rester seul ainsi?
 qui cela rend-il la vie, de faire mourir un meurtrier? Quoi? rpondez?
Qu'avais-je affaire de chasser ma femme, d'gorger cet homme? Il n'y a
point d'offens, il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos
lois d'honneur! Cela me console bien que vous ayez invent cela pour
ceux qui se trouvent dans ma position; que vous l'ayez rgl comme une
crmonie! O sont mes vingt annes de bonheur, ma femme, mon ami, le
soleil de mes jours, le repos de mes nuits! Voil ce qui me reste.

      _Il regarde son pe._

Que me veux-tu, toi? On t'appelle l'amie des offenss. Il n'y a point
ici d'homme offens. Que la rose essuie ton sang!

_Il la jette._

Ah! cette affreuse maison! Mon Dieu! mon Dieu!

      _Il pleure  chaudes larmes.--L'enterrement passe._

ANDR.

Qui enterrez-vous l?

LES PORTEURS.

Nicolas Grmio.

ANDR.

Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi, tu m'abandonnes![11]


FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME


SCNE PREMIRE

[_Une rue.--Il est toujours nuit._]

LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI, _entrant_.


[CORDIANI.

Je ne puis marcher; le sang m'touffe. Arrtez-moi sur ce banc.

      _Ils le posent sur un banc._

LIONEL.

Que sentez-vous?

CORDIANI.

Je me meurs, je me meurs! Au nom du ciel, un verre d'eau!

DAMIEN.

Restez ici, Lionel. Un mdecin de ma connaissance demeure au bout de
cette rue. Je cours le chercher.

      _Il sort._

CORDIANI.

Il est trop tard, Damien.

LIONEL.

Prenez patience. Je vais frapper  cette maison.

      _Il frappe._

Peut-tre pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant
l'arrive du mdecin. Personne!

      _Il frappe de nouveau._

UNE VOIX, en dedans.

Qui est l?

LIONEL.

Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-mme. Au nom de l'hospitalit,
ouvrez!

LE PORTIER, _ouvrant_.

Que voulez-vous?

LIONEL.

Voil un gentilhomme bless  mort. Apportez-nous un verre d'eau et de
quoi panser la plaie.

      _Le portier sort._

CORDIANI.

Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver Andr. C'est lui qui est bless et
non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne gurira pas cette
nuit. Pauvre Andr! pauvre Andr!

LE PORTIER, _rentrant_.

Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir  votre aide!

LIONEL.

 qui appartient cette maison?

LE PORTIER.

 Monna Flora del Fede.

CORDIANI.

La mre de Lucrce!  Lionel, Lionel, sortons d'ici!

      _Il se soulve._

Je ne puis bouger; mes forces m'abandonnent.

LIONEL.

Sa fille Lucrce n'est-elle pas venue ce soir ici?

LE PORTIER.

Non, monsieur.

LIONEL.

Non? pas encore! cela est singulier!

LE PORTIER.

Pourquoi viendrait-elle  cette heure?

      _Lucrce et Spinette arrivent._

LUCRCE.

Frappe  la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.

SPINETTE.

Qui est l sur ce banc, couvert de sang et prt  mourir?

CORDIANI.

Ah! malheureux!

LUCRCE.

Tu demandes qui? C'est Cordiani!

      _Elle se jette sur le banc._

Est-ce toi? est-ce toi? Qui t'a amen ici? qui t'a abandonn sur cette
pierre? O est Andr, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne
l'as pas fait porter chez ma mre?

LE PORTIER.

Ma matresse n'est pas  Florence, madame.

LUCRCE.

O est-elle donc? N'y a-t-il pas un mdecin  Florence? Allons,
monsieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.

SPINETTE.

Songez  cela, madame.

LUCRCE.

Songer  quoi? es-tu folle? et que m'importe? Ne vois-tu pas qu'il est
mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.

      _Damien et un mdecin arrivent._

DAMIEN.

Par ici, monsieur. Dieu veuille qu'il soit temps encore!

LUCRCE, _au mdecin_.

Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes, Paolo. Ce n'est pas
mortel, n'est-ce pas?

DAMIEN.

Ne vaudrait-il pas mieux tcher de le transporter jusque chez Manfredi?

LUCRCE.

Qui est-ce, Manfredi? Me voil, moi, qui suis sa matresse. Voil ma
maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai? Eh bien donc!
qu'avez-vous  dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'Andr
del Sarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chasse par
mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici?
Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucrtia del Fede a trouv
Cordiani mourant  sa porte, et qu'elle l'a fait porter chez elle.
Entrez! entrez!

      _Ils entrent dans la maison emportant Cordiani._

LIONEL, _rest seul_.

Mon devoir est rempli; maintenant,  Andr! il doit tre bien triste, le
pauvre homme!

      _Andr entre pensif et se dirige vers la maison._

LIONEL.

Qui tes-vous?] o allez-vous?

      _Andr ne rpond pas._

[C'est, vous, Andr! Que venez-vous faire ici?

ANDR.

Je vais voir la mre de ma femme.

LIONEL.

Elle n'est pas  Florence.

ANDR.

Ah! O est donc Lucrce, en ce cas?

LIONEL.

Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est
absente[: retournez chez vous, mon ami].

ANDR.

Comment le savez-vous, et par quel hasard tes-vous l?

LIONEL.

Je revenais de chez Manfredi, o j'ai laiss Cordiani, et en passant,
j'ai voulu savoir...

ANDR.

Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?

LIONEL.

Non; ses amis esprent qu'on le sauvera.

[ANDR.

Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumires
qui vont et qui viennent.

      _Il va regarder  la fentre._

Ah!

LIONEL.

Que voyez-vous?

ANDR.

Suis-je fou, Lionel? J'ai cru voir passer dans la chambre basse
Cordiani, tout couvert de sang, appuy sur le bras de Lucrce!

LIONEL.

Vous avez vu Cordiani appuy sur le bras de Lucrce?

ANDR.

Tout couvert de son sang.

LIONEL.

Retournons chez vous, mon ami.

ANDR.

Silence! Il faut que je frappe  la porte.

LIONEL.

Pour quoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y
frapper moi-mme.

ANDR.

Je l'ai vu!] Laisse-moi.

LIONEL.

Qu'allez-vous faire, mon ami? tes-vous un homme? Si votre femme se
respecte assez peu pour recevoir chez sa mre l'auteur d'un crime que
vous avez puni, est-ce  vous d'oublier qu'il meurt de votre main, et de
troubler peut-tre ses derniers instants?

ANDR.

Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma
raison est gare. Je vois ce qui n'est pas. [Cette nuit tout entire,
j'ai couru dans ces rues dsertes au milieu de spectres affreux. Tiens,
vois, j'ai achet du poison.

LIONEL.

Prenez mon bras et sortons.

ANDR, _retournant  la fentre_.

Plus rien! Ils sont l, n'est-ce pas?]

LIONEL.

Au nom du ciel, soyez matre de vous. [Que voulez-vous faire? Il est
impossible que vous assistiez  un tel spectacle, et] toute violence en
cette occasion serait de la cruaut. Votre ennemi expire, que
voulez-vous de plus?

[ANDR.

Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis!
Qu'a-t-il donc fait? il l'a aime. Sortons, Lionel, je les tuerais tous
deux de ma main.

LIONEL.

Nous verrons demain ce qui vous reste  faire. Confiez-vous  moi; votre
honneur m'est aussi sacr que le mien, et mes cheveux gris vous en
rpondent.

ANDR.

Ce qui me reste  faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je
parle  Lucrce.

      _Il s'avance vers la porte._

LIONEL.

Andr, Andr, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte.
Avez-vous perdu toute espce de courage? La position o vous tes est
affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincrement que moi.
J'ai une femme aussi, j'ai des enfants; mais la fermet d'un homme ne
doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des
conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.

ANDR.

C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle
veille et pleure sur lui!  travers les ombres de la mort, il voit errer
autour de lui cette tte adore; elle lui sourit et l'encourage! Elle
lui prsente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie.
Ah! tout cela m'appartenait; c'tait ainsi que je voulais mourir. Viens,
partons, Lionel.

      _Il frappe  la porte._

Hol! Paolo! Paolo!

LIONEL.

Que faites-vous, malheureux?

ANDR.

Je n'entrerai pas.

      _Paolo parat._

Pose ta lumire sur ce banc;] il faut que j'crive  Lucrce.

LIONEL.

Et que voulez-vous lui dire?[12]

ANDR.

Tiens, tu lui remettras ce billet; [tu lui diras que j'attends sa
rponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens,
Lionel. Chez moi, entends-tu?

_Ils sortent_.]


SCNE II

_La maison d'Andr.--Il est jour._

[JEAN, MONTJOIE.


JEAN.

Je crois qu'on frappe  la grille.

      _Il ouvre._

Que demandez-vous, Excellence?

      _Entrent Montjoie et sa suite._

MONTJOIE.

Le peintre Andr del Sarto.

JEAN.

Il n'est pas au logis, monseigneur.

MONTJOIE.

Si sa porte est ferme, dis-lui que c'est l'envoy du roi de France qui
le fait demander.

JEAN.

Si Votre Excellence veut entrer dans l'acadmie, mon matre peut revenir
d'un instant  l'autre.

MONTJOIE.

Entrons, messieurs. Je ne suis pas fch de visiter les ateliers et de
voir ses lves.

JEAN.

Hlas! monseigneur, l'acadmie est dserte aujourd'hui. Mon matre a
reu trs peu d'coliers cette anne, et  compter de ce jour personne
ne vient plus ici.

MONTJOIE.

Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce que ton matre n'est
plus professeur  l'cole?

JEAN.

Le voil lui-mme, accompagn d'un de ses amis.

MONTJOIE.

Qui? cet homme qui dtourne la rue? Le vieux ou le jeune?

JEAN.

Le plus jeune des deux.

MONTJOIE.

Quel visage ple et abattu! quelle tristesse profonde sur tous ses
traits! et ces vtements en dsordre! Est-ce l le peintre Andr del
Sarto?

      _Andr et Lionel entrent._

LIONEL.

Seigneur, je vous salue. Qui tes-vous?

MONTJOIE.

C'est  Andr del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de
Montjoie, envoy du roi de France.

ANDR.

Du roi de France? J'ai vol votre matre, monsieur. L'argent qu'il m'a
confi est dissip, et je n'ai pas achet un seul tableau pour lui.

      _ un valet._

Paolo est-il venu?

MONTJOIE.

Parlez-vous srieusement?

LIONEL.

Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami Andr est aujourd'hui,... pour
certaines raisons,... une affaire malheureuse,... hors d'tat de vous
rpondre et d'avoir l'honneur de vous recevoir.

MONTJOIE.

S'il en est ainsi, nous reviendrons un autre jour.

ANDR.

Pourquoi? Je vous dis que je l'ai vol. Cela est trs srieux. Tu ne
sais pas que je l'ai vol, Lionel? Vous reviendriez cent fois que ce
serait de mme.

MONTJOIE.

Cela est incroyable.

ANDR.

Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme... Non, non! Je
veux dire seulement que j'ai us de l'argent du roi de France comme s'il
m'appartenait.

MONTJOIE.

Est-ce ainsi que vous excutez vos promesses? O sont les tableaux que
Franois Ier vous avait charg d'acheter pour lui?

ANDR.

Les miens sont l-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent
rien. J'ai eu du gnie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait  du
gnie; mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de
l'argent comptant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les tableaux que
tu trouveras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs.
Vous direz au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera
juger par ses tribunaux. Ah! le Corrge! voil un peintre! Il tait plus
pauvre que moi; mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un
quart d'heure trop tt. L'honntet! l'honntet! voil la grande
parole. Le coeur des femmes est un abme.

MONTJOIE, _ Lionel_.

Ses paroles annoncent le dlire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce l
l'homme qui vivait en prince  la cour de France? dont tout le monde
coutait les conseils comme un oracle en fait d'architecture et de
beaux-arts?

LIONEL.

Je ne puis vous dire le motif de l'tat o vous le voyez. Si vous en
tes touch, mnagez-le.

      _On apporte les deux tableaux._

ANDR.

Ah! les voil. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je
leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des
Raphals! Ah! Raphal! il est mort heureux, dans les bras de sa
matresse.

MONTJOIE, _regardant_.

C'est une magnifique peinture.

ANDR.

Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant!

      _Il arrte les porteurs._

Tu me regardes, toi, pauvre fille!

      _ la figure de la Charit que reprsente le tableau._

Tu veux me dire adieu! C'tait la Charit, messieurs. C'tait la plus
belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modle,
toi! Tu m'tais apparue en songe, par une triste nuit! ple comme te
voil, entoure de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-l
vient de glisser  terre, et regarde sa belle nourrice en cueillant
quelques fleurs des champs. Donnez cela  votre matre, messieurs. Mon
nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas venu me
demander?

UN VALET.

Non, monsieur.

ANDR.

Que fait-il donc? ma vie est dans ses mains.

LIONEL, _ Montjoie_.

Au nom du ciel! messieurs, retirez-vous. Je vous le mnerai demain, si
je puis. Vous le voyez vous-mmes, un malheur imprvu lui a troubl
l'esprit.

MONTJOIE.

Nous obissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.

      _Ils sortent._

ANDR.

J'tais n pour vivre tranquille, vois-tu! je ne sais point tre
malheureux. Qui peut retenir Paolo?]

LIONEL.

Et que demandez-vous donc dans cette fatale lettre, [dont vous attendez
si impatiemment la rponse?

ANDR.

Tu as raison; allons-y nous-mmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer de
vive voix.

LIONEL.

Ne vous loignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrouver
ici: ce ne serait que du temps perdu.

ANDR.

Elle ne rpondra pas.]  comble de misre! Je supplie, Lionel, lorsque
je devrais punir! Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un
autre homme. Je suis un homme sans caractre, vois-tu! j'tais n pour
vivre tranquille.

LIONEL.

Sa douleur me confond malgr moi.

ANDR.

 honte!  humiliation! elle ne rpondra pas. Comment en suis-je venu
l? Sais-tu ce que je lui demande? Ah! la lchet elle-mme en
rougirait, Lionel; je lui demande de revenir  moi.

LIONEL.

Est-ce possible?

ANDR.

Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un clat: eh bien! dis-moi, qu'y
ai-je gagn? Je me suis conduit comme tu l'as voulu: eh bien! je suis le
plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus
que jamais!

LIONEL.

Insens!

ANDR.

[Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'tre un lche. Mon
pre tait un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point
un gentilhomme; le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble
sang.

LIONEL.

Plus noble que tu ne crois.

ANDR.

Mon pre tait un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure? Le
peu de talent qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que
j'tais protg par une fe. Et moi, je regardais dans mes promenades
les bois et les ruisseaux, esprant toujours voir ma divine protectrice
sortir d'un antre mystrieux. C'est ainsi que la toute-puissante nature
m'attirait  elle. Je me fis peintre, et, lambeau par lambeau, le voile
des illusions tomba en poussire  mes pieds.

LIONEL.

Pauvre Andr!

ANDR.

Elle seule! oui, quand elle parut, je crus que mon rve se ralisait, et
que ma Galate s'animait sous mes mains. Insens! mon gnie mourut dans
mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrce
voudra le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.

LIONEL.

Envoie quelqu'un chez Monna Flora.

ANDR.

C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. coute.

      _ part._

Observe tout; tche de rder dans la maison; demande la rponse  ma
lettre; va, et sois revenu tout  l'heure... Mais pourquoi pas
nous-mmes, Lionel?]  solitude! solitude! que ferai-je de ces mains-l?

LIONEL.

Calmez-vous, de grce.

ANDR.

[Je la tenais embrasse durant les longues nuits d't sur mon balcon
gothique. Je voyais tomber en silence les toiles des mondes dtruits.
Qu'est-ce que la gloire? m'criais-je; qu'est-ce que l'ambition? Hlas!
l'homme tend  la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle.
Elle n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rose; mais cette goutte est
l'amour, c'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait verse sur
cette terre pour la consoler d'tre sortie de ses mains. Lionel, Lionel,
mon heure est venue!

LIONEL.

Prends courage.]

ANDR.

C'est singulier, je n'ai jamais prouv cela. Il m'a sembl qu'un coup
me frappait. Tout se dtache de moi. Il m'a sembl que Lucrce partait.

LIONEL.

Que Lucrce partait!

ANDR.

Oui, je suis sr que Lucrce part sans me rpondre.

LIONEL.

Comment cela?

ANDR.

J'en suis sr; je viens de la voir.

LIONEL.

De la voir! O? comment?

ANDR.

J'en suis sr; elle est partie.

LIONEL.

Cela est trange!

ANDR.

Tiens, voil Mathurin.[13]

[MATHURIN, _entrant_.

Mon matre est-il ici?

ANDR.

Oui, me voil.

MATHURIN.

J'ai tout appris.

ANDR.

Eh bien?

MATHURIN, _le tirant  part_.

Dois-je vous dire tout, matre?

ANDR.

Oui, oui.

MATHURIN.

J'ai rd autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonn.]

ANDR.

Eh bien?

[MATHURIN.

J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.

ANDR.

Parle donc!

MATHURIN.

Cordiani est guri; la blessure tait peu de chose. Au premier coup de
lancette il s'est trouv soulag.]

ANDR.

Et Lucrce!

MATHURIN.

Partie avec lui.

ANDR.

Qui, lui?

MATHURIN.

Cordiani.

ANDR.

[Tu es fou. Un homme que j'ai vu prt  rendre l'me, il y a,... c'est
cette nuit mme.

MATHURIN.

Il a voulu partir ds qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait
qu'un soldat en ferait autant  sa place, et qu'il fallait tre mort ou
vivant.

ANDR.

Cela est incroyable; o vont-ils?

MATHURIN.

Ils ont pris la route du Pimont.

ANDR.

Tous deux  cheval?

MATHURIN.

Oui, monsieur.

ANDR.

Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.

MATHURIN.

Cela est vrai, pourtant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avou.]

ANDR.

Lionel? entends-tu, Lionel? Ils partent ensemble [pour le Pimont.

LIONEL.

Que dis-tu, Andr?

ANDR.

Rien! rien! Qu'on me selle un cheval! allons, vite, il faut que je parte
 l'instant. Aussi bien j'y vais moi-mme. Par quelle porte sont-ils
sortis?

MATHURIN.

Du ct du fleuve.

ANDR.

Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.]

LIONEL.

O vas-tu?

ANDR.

Je ne sais, je ne sais. Ah! des armes! du sang!

LIONEL.

O vas-tu? rponds.

ANDR.

Quant au roi de France, je l'ai vol. J'irais demain les voir que ce
serait toujours la mme chose. Ainsi...

      _Il va sortir et rencontre Damien._

DAMIEN.

O vas-tu, Andr?

ANDR.

Ah! tu as raison. La terre se drobe.  Damien! Damien!

      _Il tombe vanoui._

LIONEL.

Cette nuit l'a tu. Il n'a pu supporter son malheur.

DAMIEN.

Laissez-moi lui mouiller les tempes.

      _Il trempe son mouchoir dans une fontaine._

Pauvre ami! comme une nuit l'a chang! Le voil qui rouvre les yeux.

ANDR.

Ils sont partis, Damien?

DAMIEN, _ part_.

Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?

ANDR.

Ne me mens pas! je ne les poursuivrai point. Mes forces m'ont abandonn.
Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai point.
Maintenant, vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler  cet
homme.

MATHURIN, _s'approchant d'Andr_.

Plat-il, matre?

ANDR.

Aussi bien ne suis-je pas dshonor? Qu'ai-je  faire en ce monde? 
lumire du ciel!  belle nature! Ils s'aiment, ils sont heureux. Comme
ils courent joyeux dans la plaine! Leurs chevaux s'animent, et le vent
qui passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont
point ceux qui partent ensemble.

DAMIEN.

Sa main est froide comme le marbre.

ANDR, _bas  Mathurin_.

coute-moi, Mathurin, coute-moi, et rappelle-toi mes paroles: tu vas
prendre un cheval; tu vas aller chez Monna Flora t'informer au juste de
la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne
me le fais pas rpter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les
rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras:
Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'Andr del Sarto peut pouser
Cordiani.

MATHURIN.

Faut-il dire cela, monseigneur?

ANDR.

Va, va, ne me fais pas rpter.

      _Mathurin sort._

LIONEL.

Qu'as-tu dit  cet homme?[14]

ANDR.

Ne l'arrte pas; il va chez la mre de ma femme. Maintenant, qu'on
m'apporte ma coupe pleine d'un vin gnreux.

LIONEL.

 peine peut-il se soulever.

ANDR.

Menez-moi jusqu' cette porte, mes amis.

      _Prenant la coupe._

C'tait celle des joyeux repas.

DAMIEN.

Que cherches-tu sur ta poitrine?

ANDR.

Rien! rien! je croyais l'avoir perdu.

      _Il boit._

 la mort des arts en Italie!

LIONEL.

Arrte! quel est ce flacon dont tu t'es vers quelques gouttes, et qui
s'chappe de ta main?

ANDR.

C'est un cordial puissant. Approche-le de tes lvres, et tu seras guri,
quel que soit le mal dont tu souffres.[15]

      _Il meurt._


SCNE III

_Bois et montagnes._

[LUCRCE ET CORDIANI, _sur une colline_.
_Les chevaux dans le fond._



CORDIANI.

Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.

LUCRCE.

Comme mon cheval s'est cabr en quittant la ville! En vrit, tous ces
pressentiments funestes sont singuliers.

CORDIANI.

Je ne veux avoir ni le temps de penser, ni le temps de souffrir. Je
porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons!
n'attendons pas la nuit.

LUCRCE.

Quel est ce cavalier qui accourt  toute bride? depuis longtemps je le
vois derrire nous.

CORDIANI.

Montons  cheval, Lucrce, et ne tournons pas la tte.

LUCRCE.

Il approche! il descend  moi.

CORDIANI.

Partons! lve-toi et ne l'coute pas.

      _Ils se dirigent vers leurs chevaux._

MATHURIN, _descendant de cheval_.

Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'Andr del Sarto peut pouser
Cordiani.]

FIN D'ANDR DEL SARTO.




ADDITIONS ET VARIANTES

EXCUTES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRSENTATION[D]


[D] Les mots en italique sont ceux qu'il a fallu ncessairement rpter
pour l'intelligence des variantes et leur liaison avec le texte
primitif.

1.--PAGE 51.

GRMIO, _seul, un trousseau de clefs  la main_.

Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de
coutume... Non: l'aurore commence  peine  paratre. Tout repose dans
cette maison; il n'est pas encore temps d'ouvrir les portes. tait-ce un
rve que je faisais? Il m'a sembl, en vrit, que j'entendais _marcher
dans la cour_, etc.

CORDIANI, _sur le balcon, s'adressant  [une personne qu'on ne voit
pas_.

Dans une heure! par la porte du jardin.

      _Descendant._

Dans une heure et  toujours!

GRMIO.

Qu'ai-je entendu? _arrte_... etc.

2.--PAGE 55.

CORDIANI.

Dans une heure, je n'y serai plus.

DAMIEN.

Que veux-tu dire?

CORDIANI.

Rien, rien, tu le sauras bientt.

DAMIEN.

Explique-toi; tu parles comme en dlire! que veux-tu faire? _ quoi
penses-tu?_

3.--PAGE 58.

DAMIEN.

Sophisme! sophisme d'un coeur qui s'aveugle.

4.--PAGE 59.

CSARIO, _chantant_.

DEUXIME COUPLET.

    Lorsque, pour chanter au lutrin,
      Nous manquions de courage,
    Le bon gros pre Clestin,
        Tintaine, tintin.
    Il buvait pour nous mettre en train,
      C'tait l son usage.

TROISIME COUPLET.

    Quand il mourra, le verre en main,
      Un jour, dans son grand ge,
    Le bon gros pre Clestin,
        Tintaine, tintin,
    Quand il mourra, le verre en main,
      Ce sera grand dommage.

LIONEL.

_Le matre est-il lev?_

CSARIO.

Comme le pape  l'glise, toujours le dernier qui arrive, et le premier
quand il y est.

LIONEL.

_Que d'coliers autrefois dans cette acadmie!_ etc.

5.--PAGE 64.

MATHURIN.

Monseigneur, un homme est l qui vous demande.--C'est un homme en longue
robe avec des cheveux gris; vous l'avez, dit-il, fait appeler hier.

ANDR.

J'y vais.

      _ Damien._

Mais il n'a rien de grave.

GRMIO, _entrant_.

Les chevaux sont prts, monseigneur.

ANDR.

Dans un instant; attends-moi, Grmio.

      _ Damien._

_Et nous le verrons demain,_ etc.

6.--PAGE 70.

ANDR.

Chass par moi!... Il s'est enfui, dis-tu, dans le jardin? tait-il seul
cet homme?

GRMIO.

Seul? Oui, dans le jardin, mais pas  la fentre.

ANDR.

Comment? Achve de t'expliquer.

GRMIO.

Mais, monseigneur...

ANDR.

Je te l'ordonne.

GRMIO.

Eh bien! monseigneur, quand l'homme est sorti, quelqu'un tait avec lui
sur le balcon et j'ai entendu quelques mots.

ANDR.

Qu'as-tu entendu?

GRMIO.

L'homme a fait un signe d'adieu, et il a dit: Dans une heure et 
toujours.

ANDR.

Dans une heure!

      _ part._

On savait ici que je devais aller  la ferme;--c'est donc de mon absence
qu'on voulait profiter.

      _Haut._

Tu n'en as pas entendu davantage?

GRMIO.

J'oubliais!... on a ajout: Venez par la porte du jardin, mais je ne
crois pas qu'on voult parler de celle-ci; c'est plutt l'autre, je
suppose, la petite porte qui donne sur le derrire de la maison.

ANDR.

_coute, Grmio_, va dire  Mathurin qu'il ramne les chevaux et que je
ne sortirai pas; aprs quoi, tu iras  cette petite porte, et tu y
resteras; _mais cach_..., etc., _je serai l_; qui que ce soit,
arrte-le.

GRMIO.

Qui que ce soit, monseigneur? Il pourrait arriver...

ANDR.

Qui que ce soit. J'irais bien moi-mme, mais il faut qu'on me croie
sorti, _et j'en chargerais bien un autre que toi, mais_, etc.

7.--PAGE 72.

GRMIO.

_Oh! trs sr._

ANDR.

Oui,  Cordiani. Dis que je suis sorti seul, n'oublie pas cela, va, mon
ami.--C'est bien trange.

      _Il sort._

GRMIO, _seul_.

Oui, c'est trange; et je savais bien que mon matre m'couterait. Cet
argent de M. Damien ne me semble ni clair ni bien gagn. Patience! Voici
madame Lucrce, je vais  mon poste.


SCNE III

GRMIO, LUCRCE, SPINETTE.


LUCRCE.

O est ton matre, Grmio?

GRMIO.

Je pense, madame, qu'il est  la ferme.

LUCRCE.

Ne devais-tu pas l'accompagner?

GRMIO.

Il m'a ordonn de rester ici.

LUCRCE.

Il est sorti seul?

GRMIO.

Oui, madame.

      _Il sort._

LUCRCE, _ Spinette_.

Ainsi je ne le verrai plus.

SPINETTE.

Est-ce bien possible, ma chre matresse? Vous m'avez confi votre
dessein; je vous vois prte  l'excuter, et malgr moi je ne puis y
croire.

LUCRCE.

Tout  l'heure tu y croiras.

SPINETTE.

Il ne m'appartient pas de vous en dissuader; je n'ai que le droit d'en
souffrir, et je suis aussi incapable d'oser vous blmer que de vous
trahir; mais y avez-vous bien rflchi?

LUCRCE.

Non, et c'est pourquoi je le ferai.

SPINETTE.

Quitter une maison, une famille,--briser, en un jour, tous les liens
d'une vie si belle et si heureuse!

LUCRCE.

Heureuse!

SPINETTE.

Vous l'tiez, madame.

LUCRCE.

Maintenant je ne le serai plus. Oui, Spinette, je vais, comme tu dis,
quitter une maison, une famille:--je vais perdre mon nom, mon rang, ma
fortune, et le premier des biens, l'honneur! je vais partir avec
Cordiani. Qui commet la faute en porte la peine! mais lui, qui pourrait
l'en punir? _Ce n'est pas lui qu'on peut accuser. Il n'a prononc aucun
serment sur la terre, il n'a pas trahi une pouse; il n'a rien fait
qu'aimer et qu'tre aim._

SPINETTE.

Vous cherchiez tout  l'heure monseigneur Andr.

LUCRCE.

Oui, je voulais le voir une dernire fois.

SPINETTE.

Plt au ciel que vous l'eussiez vu!

LUCRCE.

Que veux-tu dire? penses-tu que ma rsolution puisse tre branle?
Andr m'est cher; mais je ne sais ni tromper ni aimer  demi.

SPINETTE.

Que de larmes vont couler, madame!

LUCRCE.

Comptes-tu donc pour rien les miennes? _Crois-tu qu'on perde sans
souffrir_, etc.

SPINETTE.

_Que je vous plains!_

LUCRCE.

Silence! l'heure sonne! Il va venir, Spinette. Peut-tre m'attend-il
dj. Tu me suivras; tout est-il prpar?

SPINETTE.

O allez-vous?

LUCRCE.

O il voudra. _Mes cheveux sont-ils en dsordre?_ etc.

8.--PAGE 74.

ANDR.

Bonjour, Lucrce. _Vous ne m'attendiez pas_..., etc.

9.--PAGE 89.

CORDIANI.

_Terre que j'ai ensanglante!_

DAMIEN.

Au nom du ciel!...

CORDIANI.

Dis-moi, Damien, o puis-je aller, o puis-je marcher sans voir la mort
sur mon chemin? Te souviens-tu de ce que tu me disais? J'aimais, je ne
t'coutais pas. Maintenant, la mort est devant mon amour, elle est sous
mes pas; elle est dans mon coeur! Et ce portrait que je t'ai montr,
cette ombre adore d'une fatale beaut n'est plus pour moi que le masque
d'un spectre couvert des larmes d'un ami.

      _Il marche vers la maison._

DAMIEN.

O vas-tu?

CORDIANI.

La revoir encore une fois. _Ne t'effraye pas,_ etc.

10.--PAGE 96.

_Tu vois ce qui se passe, mon ami._

LIONEL.

Matre, il faut rgler cette affaire et choisir l'heure et le lieu du
combat.

ANDR.

L'heure?  l'instant. Le lieu? ici mme.

      _ Cordiani._

_Ah! vous voulez,_ etc.

11.--PAGE 102.

_Et toi aussi tu m'abandonnes!_

CSARIO[E].

Moi, matre, je ne vous abandonnerai pas.

ANDR.

C'est toi, mon enfant?

CSARIO.

Oui, matre. Je vous avais quitt; j'tais all chez Pontormo; j'y
cherchais la gaiet, et je l'y ai bien trouve en effet, mais je ne m'en
suis senti que plus triste.

ANDR.

C'est le malheur que tu trouveras ici.

CSARIO.

Il pse moins que l'ingratitude.

ANDR.

Merci, mon enfant. Va, entre dans cette maison, car pour moi, jamais!

      _Il remonte la scne._

LIONEL, _entrant_.

_O allez-vous_, Andr? etc.

[E] Le but de cette scne est de maintenir l'unit de lieu, de runir le
second acte au troisime, et de donner plus d'importance au rle de
Csario.

12.--PAGE 111.

_Que voulez-vous lui dire?_

ANDR.

Tiens, Csario, je t'en conjure, va trouver Lucrce; demande une rponse
 ma lettre, et sois revenu tout  l'heure... Mais pourquoi pas
nous-mmes, Lionel?

      _Csario sort._

LIONEL.

Mon ami!

ANDR.

Quoi! plus rien!

LIONEL.

_Eh! que demandez-vous donc dans cette fatale lettre?_

ANDR.

Ce que je demande? _ comble de misre!_... etc.

13.--PAGE 120.

ANDR.

_Tiens, voil_ Csario... Eh bien?

CSARIO.

Madame Lucrce a quitt Florence.

ANDR.

Et Cordiani?

CSARIO.

Je ne sais.

ANDR.

Vois-tu, Lionel? Ils sont partis ensemble.

      _Il remonte la scne._

LIONEL, _le retenant_.

_O vas-tu?_

14.--PAGE 125.

LIONEL.

_Qu'as-tu dit  cet homme?_

      _Bas  Damien._

Est-ce que vraiment Cordiani?...

DAMIEN.

Cordiani n'est plus.

15.--PAGE 125.

ANDR.

Vos mains, et adieu, chers amis! Oh! combien je l'aimais!

      _Il meurt._

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.


NOTE

Ce drame, crit et publi en 1833, fut reprsent pour la premire fois
au Thtre-Franais le 21 novembre 1849, avec peu de changements. On
avait pouss le soin de la mise en scne jusqu' faire excuter une
copie du tableau de la _Charit_ que possde la galerie du Louvre, et
l'on s'tait assur que cette copie produisait de loin l'effet
ncessaire  l'illusion du spectateur. Cependant le parterre, sachant
bien qu'il n'avait pas sous les yeux le tableau original, accueillit
avec un rire frivole l'exhibition de cette toile et ne prit pas au
srieux l'adieu potique adress par Andr del Sarto  son dernier
chef-d'oeuvre. La pice, d'ailleurs, fut coute froidement; elle
n'eut qu'un petit nombre de reprsentations. Le mme ouvrage, reprsent
au thtre de l'Odon le 21 octobre 1850, avec les changements que nous
venons d'indiquer, obtint un grand succs. Malgr l'heureux rsultat de
cette seconde preuve, la supriorit du premier texte nous semble
incontestable.

Au moyen des variantes, les lecteurs curieux pourront comparer les deux
versions. Dans la seconde, on remarquera que, ds l'exposition, Lucrce
et Cordiani ont pris la rsolution de s'enfuir ensemble. L'unit de lieu
est rigoureusement observe, et la pice, rduite  deux actes au lieu
de trois, marche vers son dnoment avec une rapidit que nous trouvons
exagre, vu les normes sacrifices que l'auteur s'est cru oblig de
faire. Aprs le duel entre Cordiani et Andr del Sarto, on ne voit plus
reparatre ni Lucrce ni Cordiani. La scne o ces deux personnages se
rencontraient devant la maison de la mre de Lucrce a t supprime.
Pour viter l'exhibition du tableau de la _Charit_, il fallut
retrancher la scne o les envoys de Franois Ier venaient demander
compte  Andr de l'argent du roi de France. Cette coupure est tout 
fait regrettable: aprs avoir montr Andr del Sarto dvor de remords,
et tremblant  l'ide de rendre ses comptes, c'tait une conception
minemment dramatique que de le faire voir exalt par le chagrin et
malheureux de l'infidlit de sa femme, au point de ne plus redouter la
honte et de s'accuser lui-mme du vol qu'il a commis.

Quant aux nombreux passages supprims dans le dialogue, ce sont des
changements qu'on ne doit pas considrer comme dfinitifs. Il est
vident, par exemple, que l'auteur a fait preuve de trop de complaisance
ou de modestie en consentant  effacer de la dernire scne le charmant
rcit des souvenirs d'enfance qui se prsentent  l'esprit d'Andr au
moment o il va mourir. Probablement, lorsque la pice reviendra au
thtre, ces _longueurs_, ces scnes rputes inutiles ou dangereuses,
finiront par tre restitues dans leur entier.

       *       *       *       *       *

Voici quelle tait la distribution des rles au thtre de l'Odon:

ANDR DEL SARTO.     MM. TISSERAND.
CORDIANI.                MARTEL.
DAMIEN.                  HARVILLE.
LIONEL.                  FLEURET.
GRMIO.                  ROGER.
MATHURIN.                TALIN.
CSARIO.          Mlles BILHAUD.
LUCRCE.                 SIONA-LVY.
SPINETTE.                JEANNE-ANAS.




LES

CAPRICES DE MARIANNE

COMDIE EN DEUX ACTES

PUBLIE EN 1833, REPRSENTE EN 1851.




                                   ACTEURS
PERSONNAGES.                       QUI ONT CR LES RLES.

CLAUDIO, juge.                     MM. PROVOST.
COELIO.                              DELAUNAY.
OCTAVE.                                BRINDEAU.
TIBIA, valet de Claudio.               GOT.
PIPPO, valet de Coelio.              MATHIEN.
MALVOLIO, intendant d'Hermia.          TRONCHET.
UN GARON D'AUBERGE.          BERTIN.
MARIANNE, femme de Claudio.      Mmes MADELEINE-BROHAN.
HERMIA, mre de Coelio.              MOREAU-SAINTI.
[CIUTA, vieille femme.]
DOMESTIQUES.

_La scne est  Naples._

[Illustration: LES CAPRICES DE MARIANNE

OCTAVE

Vous n'aimez point Claudio.

MARIANNE

Ni Celio: vous pouvez le lui dire.

_Acte I Scne 7_]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_Une rue devant la maison de Claudio._

[MARIANNE, _sortant de chez elle un livre de messe  la main_;
CIUTA, _l'abordant_.


CIUTA.

Ma belle dame, puis-je vous dire un mot?

MARIANNE.

Que me voulez-vous?

CIUTA.

Un jeune homme de cette ville est perdument amoureux de vous; depuis un
mois entier, il cherche vainement l'occasion de vous l'apprendre; son
nom est Coelio; il est d'une noble famille et d'une figure
distingue.

MARIANNE.

En voil assez. Dites  celui qui vous envoie qu'il perd son temps et sa
peine, et que, s'il a l'audace de me faire entendre une seconde fois un
pareil langage, j'en instruirai mon mari.]

      _Elle sort._

COELIO, _entrant_.[1]

Eh bien! Ciuta, qu'a-t-elle dit?

CIUTA.

Plus dvote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari,
dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.

COELIO.

Ah! malheureux que je suis, je n'ai plus qu' mourir. Ah! la plus
cruelle de toutes les femmes! Et que me conseilles-tu, Ciuta? quelle
ressource puis-je encore trouver?

CIUTA.

Je vous conseille d'abord de sortir d'ici, car voici son mari [qui la
suit.]

      _Ils sortent.--Entrent Claudio et Tibia._

CLAUDIO.

Es-tu mon fidle serviteur, mon valet de chambre dvou? Apprends que
j'ai  me venger d'un outrage.

TIBIA.

Vous, monsieur?

CLAUDIO.

Moi-mme, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous
les fentres de ma femme. Mais, patience! tout n'est pas fini.--coute
un peu de ce ct-ci: voil du monde qui pourrait nous entendre. Tu
m'iras chercher ce soir le spadassin que je t'ai dit.

TIBIA.

Pour quoi faire?

CLAUDIO.

Je crois que Marianne a des amants.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Oui; il y a autour de ma maison une odeur d'amants; personne ne passe
naturellement devant ma porte; il y pleut des guitares et des
entremetteuses.

TIBIA.

Est-ce que vous pouvez empcher qu'on donne des srnades  votre femme?

CLAUDIO.

Non; mais je puis poster un homme derrire la poterne, et me dbarrasser
du premier qui entrera.

TIBIA.

Fi! votre femme n'a pas d'amants.--C'est comme si vous disiez que j'ai
des matresses.

CLAUDIO.

Pourquoi n'en aurais-tu pas, Tibia? Tu es fort laid, mais tu as beaucoup
d'esprit.

TIBIA.

J'en conviens, j'en conviens.

CLAUDIO.

Regarde, Tibia, tu en conviens toi-mme; il n'en faut plus douter, et
mon dshonneur est public.

TIBIA.

Pourquoi public?

CLAUDIO.

Je te dis qu'il est public.

TIBIA.

Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu dans toute la
ville; elle ne voit personne; elle ne sort de chez elle que pour aller 
la messe.

CLAUDIO.

Laisse-moi faire.--Je ne me sens pas de colre, aprs tous les cadeaux
qu'elle a reus de moi.--Oui, Tibia, je machine en ce moment une
pouvantable trame, et me sens prt  mourir de douleur.

TIBIA.

Oh! que non.

CLAUDIO.

Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.

      _Ils sortent._

COELIO, _rentrant_.

Malheur  celui qui, au milieu de la jeunesse, s'abandonne  un amour
sans espoir! Malheur  celui qui se livre  une douce rverie, avant de
savoir o sa chimre le mne, et s'il peut tre pay de retour!
Mollement couch dans une barque, il s'loigne peu  peu de la rive; il
aperoit au loin des plaines enchantes, de vertes prairies et le mirage
lger de son Eldorado. Les vents l'entranent en silence, et quand la
ralit le rveille, il est aussi loin du but o il aspire que du rivage
qu'il a quitt; il ne peut plus ni poursuivre sa route ni revenir sur
ses pas.

      _On entend un bruit d'instruments._

Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperois?

      _Entre Octave._

OCTAVE.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mlancolie?

COELIO.

Octave!  fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues!--D'o te
vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

 Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'o
te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

[COELIO.

Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-mme.

OCTAVE.

Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-mme.

COELIO.

Plus que jamais de la belle Marianne.

OCTAVE.

Plus que jamais de vin de Chypre.]

COELIO.

J'allais chez toi [quand je t'ai rencontr].

OCTAVE.

Et moi aussi j'allais chez moi. Comment se porte ma maison? Il y a huit
jours que je ne l'ai vue.

COELIO.

J'ai un service  te demander.

OCTAVE.

Parle, Coelio, mon cher enfant. Veux-tu de l'argent? je n'en ai plus.
[Veux-tu des conseils? je suis ivre.] Veux-tu mon pe? voil une batte
d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi.

COELIO.

Combien de temps cela durera-t-il? Huit jours hors de chez toi! Tu te
tueras, Octave.

OCTAVE.

Jamais de ma propre main, mon ami, jamais; j'aimerais mieux mourir que
d'attenter  mes jours.

COELIO.

Et n'est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu mnes?

OCTAVE.

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au
poing, suspendu entre le ciel et la terre;  droite et  gauche, de
vieilles petites figures racornies, de maigres et ples fantmes, des
cranciers agiles, des parents et des courtisanes; toute une lgion de
monstres se suspendent  son manteau et le tiraillent de tous cts pour
lui faire perdre l'quilibre; des phrases redondantes, de grands mots
enchsss cavalcadent autour de lui; une nue de prdictions sinistres
l'aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course lgre de l'orient
 l'occident. S'il regarde en bas, la tte lui tourne; s'il regarde en
haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les
mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la
coupe joyeuse qu'il porte  la sienne. Voil ma vie, mon cher ami; c'est
ma fidle image que tu vois.

COELIO.

Que tu es heureux d'tre fou!

OCTAVE.

Que tu es fou de ne pas tre heureux! Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui
te manque?

COELIO.

Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir
o tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une
dette pour moi est un remords. L'amour, dont vous autres vous faites un
passe-temps, trouble ma vie entire.  mon ami, tu ignoreras toujours ce
que c'est qu'aimer comme moi! Mon cabinet d'tude est dsert; depuis un
mois j'erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme
j'prouve au lever de la lune,  conduire sous ces petits arbres, au
fond de cette place, mon choeur modeste de musiciens,  marquer
moi-mme la mesure,  les entendre chanter la beaut de Marianne! Jamais
elle n'a paru  sa fentre; jamais elle n'est venue appuyer son front
charmant sur sa jalousie.

OCTAVE.

Qui est cette Marianne? est-ce que c'est ma cousine?

COELIO.

C'est elle-mme, la femme du vieux Claudio.

OCTAVE.

Je ne l'ai jamais vue; mais  coup sr elle est ma cousine. Claudio est
fait exprs. Confie-moi tes intrts, Coelio.

COELIO.

Tous les moyens que j'ai tents pour lui faire connatre mon amour ont
t inutiles. Elle sort du couvent; elle aime son mari et respecte ses
devoirs. Sa porte est ferme  tous les jeunes gens de la ville, et
personne ne peut l'approcher.

OCTAVE.

Ouais! est-elle jolie?--Sot que je suis! tu l'aimes, cela n'importe
gure. Que pourrions-nous imaginer?

COELIO.

Faut-il te parler franchement? ne te riras-tu pas de moi?

OCTAVE.

Laisse-moi rire de toi, et parle franchement.

COELIO.

En ta qualit de parent, tu dois tre reu dans la maison.

OCTAVE.

Suis-je reu? je n'en sais rien. Admettons que je suis reu.  te dire
vrai, il y a une grande diffrence entre mon auguste famille et une
botte d'asperges. Nous ne formons pas un faisceau bien serr, et nous ne
tenons gure les uns aux autres que par crit. Cependant Marianne
connat mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur?

COELIO.

Vingt fois j'ai tent de l'aborder; vingt fois j'ai senti mes genoux
flchir en approchant d'elle. [J'ai t forc de lui envoyer la vieille
Ciuta.] Quand je la vois, ma gorge se serre et j'touffe, comme si mon
coeur se soulevait jusqu' mes lvres.

OCTAVE.

J'ai prouv cela. C'est ainsi qu'au fond des forts, lorsqu'une biche
avance  petits pas sur les feuilles sches, et que le chasseur entend
les bruyres glisser sur ses flancs inquiets, comme le frlement d'une
robe lgre, les battements de coeur le prennent malgr lui; il
soulve son arme en silence, sans faire un pas, sans respirer.

COELIO.

Pourquoi donc suis-je ainsi? [n'est-ce pas une vieille maxime parmi les
libertins, que toutes les femmes se ressemblent?] Pourquoi donc y a-t-il
si peu d'amours qui se ressemblent? En vrit, je ne saurais aimer
cette femme comme toi, Octave, tu l'aimerais, ou comme j'en aimerais une
autre. Qu'est-ce donc pourtant que tout cela? deux yeux bleus, deux
lvres vermeilles, une robe blanche et deux blanches mains. Pourquoi ce
qui te rendrait joyeux et empress, ce qui t'attirerait, toi, comme
l'aiguille aimante attire le fer, me rend-il triste et immobile? Qui
pourrait dire: ceci est gai ou triste? La ralit n'est qu'une ombre.
Appelle imagination ou folie ce qui la divinise.--Alors la folie est la
beaut elle-mme. Chaque homme marche envelopp d'un rseau transparent
qui le couvre de la tte aux pieds; il croit voir des bois et des
fleuves, des visages divins, et l'universelle nature se teint sous ses
regards des nuances infinies du tissu magique. Octave! Octave! viens 
mon secours.

OCTAVE.

J'aime ton amour, Coelio! il divague dans ta cervelle comme un flacon
syracusain. Donne-moi la main; je viens  ton secours; attends un peu.
L'air me frappe au visage, et les ides me reviennent. Je connais cette
Marianne; elle me dteste fort, sans m'avoir jamais vu. C'est une mince
poupe qui marmotte des _Ave_ sans fin.

COELIO.

Fais ce que tu voudras, mais ne me trompe pas, je t'en conjure; il est
ais de me tromper; je ne sais pas me dfier d'une action que je ne
voudrais pas faire moi-mme.

OCTAVE.

Si tu escaladais les murs?

COELIO.

Entre elle et moi est une muraille imaginaire que je n'ai pu escalader.

OCTAVE.

Si tu lui crivais?

COELIO.

Elle dchire mes lettres ou me les renvoie.

OCTAVE.

Si tu en aimais une autre? Viens avec moi chez Rosalinde.

COELIO.

Le souffle de ma vie est  Marianne; elle peut d'un mot de ses lvres
l'anantir ou l'embraser. Vivre pour une autre me serait plus difficile
que de mourir pour elle; [ou je russirai ou je me tuerai.] Silence! la
voici qui dtourne la rue.

OCTAVE.

Retire-toi, je vais l'aborder.

COELIO.

Y penses-tu? dans l'quipage o te voil! Essuie-toi le visage; tu as
l'air d'un fou.

OCTAVE.

Voil qui est fait. L'ivresse et moi, mon cher Coelio, nous nous
sommes trop chers l'un  l'autre pour nous jamais disputer; elle fait
mes volonts comme je fais les siennes. N'aie aucune crainte l-dessus;
c'est le fait d'un tudiant en vacance qui se grise un jour de grand
dner, de perdre la tte et de lutter avec le vin; moi, mon caractre
est d'tre ivre; ma faon de penser est de me laisser faire, et je
parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler  ta belle.

COELIO.

Je ne sais ce que j'prouve.--Non, ne lui parle pas.

OCTAVE.

Pourquoi?

COELIO.

Je ne puis dire pourquoi; il me semble que tu vas me tromper.

OCTAVE.

Touche l[2]. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera  toi, ou 
personne au monde, tant que j'y pourrai quelque chose.

      _Coelio sort.--Entre Marianne. Octave l'aborde._

OCTAVE.

Ne vous dtournez pas, princesse de beaut; laissez tomber vos regards
sur le plus indigne de vos serviteurs.

MARIANNE.

Qui tes-vous?

OCTAVE.

Mon nom est Octave; je suis cousin de votre mari.

MARIANNE.

Venez-vous pour le voir? entrez au logis, il va revenir.

OCTAVE.

Je ne viens pas pour le voir, et n'entrerai point au logis, de peur que
vous ne m'en chassiez tout  l'heure, quand je vous aurai dit ce qui
m'amne.

MARIANNE.

Dispensez-vous donc de le dire et de m'arrter plus longtemps.

OCTAVE.

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie de vous arrter pour
l'entendre. Cruelle Marianne! vos yeux ont caus bien du mal, et vos
paroles ne sont pas faites pour le gurir. Que vous avait fait Coelio?

MARIANNE.

De qui parlez-vous, et quel mal ai-je caus?

OCTAVE.

Un mal le plus cruel de tous, car c'est un mal sans esprance; le plus
terrible, car c'est un mal qui se chrit lui-mme et repousse la coupe
salutaire jusque dans la main de l'amiti; un mal qui fait plir les
lvres sous des poisons plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une
pluie de larmes le coeur le plus dur, comme la perle de Cloptre; un
mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient
soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d'une rose
fane, du refrain d'une chanson, et qui suce l'ternel aliment de ses
souffrances dans tout ce qui l'entoure, comme une abeille son miel dans
tous les buissons d'un jardin.

MARIANNE.

Me direz-vous le nom de ce mal?

OCTAVE.

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise; que les rves de
vos nuits, que ces orangers verts, cette frache cascade vous
l'apprennent; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le
trouverez sur vos lvres; son nom n'existe pas sans lui.

MARIANNE.

Est-il si dangereux  dire, si terrible dans sa contagion, qu'il effraye
une langue qui plaide en sa faveur?

OCTAVE.

Est-il si doux  entendre, cousine, que vous le demandiez? Vous l'avez
appris  Coelio.

MARIANNE.

C'est donc sans le vouloir; je ne connais ni l'un ni l'autre.

OCTAVE.

Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les spariez jamais,
voil le souhait de mon coeur.

MARIANNE.

En vrit?

OCTAVE.

Coelio est le meilleur de mes amis; si je voulais vous faire envie, je
vous dirais qu'il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne
mentirais pas; mais je ne veux que vous faire piti, et je vous dirai
qu'il est triste comme la mort, depuis le jour o il vous a vue.

MARIANNE.

Est-ce ma faute s'il est triste?

OCTAVE.

Est-ce sa faute si vous tes belle? Il ne pense qu' vous;  toute
heure, il rde autour de cette maison. N'avez-vous jamais entendu
chanter sous vos fentres? N'avez-vous jamais soulev,  minuit, cette
jalousie et ce rideau?

MARIANNE.

Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient  tout le
monde.

OCTAVE.

Tout le monde aussi peut vous aimer; mais personne ne peut vous le dire.
Quel ge avez-vous, Marianne?

MARIANNE.

Voil une jolie question! et si je n'avais que dix-neuf ans, que
voudriez-vous que j'en pense?

OCTAVE.

Vous avez donc encore cinq ou six ans pour tre aime, huit ou dix pour
aimer vous-mme, et le reste pour prier Dieu.

MARIANNE.

Vraiment? Eh bien! pour mettre le temps  profit, j'aime Claudio, votre
cousin et mon mari.

OCTAVE.

Mon cousin et votre mari ne feront jamais  eux deux qu'un pdant de
village; vous n'aimez point Claudio.

MARIANNE.

Ni Coelio; vous pouvez le lui dire.

OCTAVE.

Pourquoi?

[MARIANNE.

Pourquoi n'aimerais-je pas Claudio? C'est mon mari.

OCTAVE.

Pourquoi n'aimeriez-vous pas Coelio? C'est votre amant.]

MARIANNE.

Me direz-vous aussi pourquoi je vous coute? Adieu, seigneur Octave;
voil une plaisanterie qui a dur assez longtemps.

      _Elle sort._

OCTAVE.

Ma foi! ma foi! elle a de beaux yeux.[3]

      _Il sort._


SCNE II

_[La maison de Coelio.]_

HERMIA[4], PLUSIEURS DOMESTIQUES, MALVOLIO.


HERMIA.

[Disposez ces fleurs comme je vous l'ai ordonn;] a-t-on dit aux
musiciens de venir?

UN DOMESTIQUE.

Oui, madame; ils seront ici  l'heure du souper.

HERMIA.

[Ces jalousies fermes sont trop sombres; qu'on laisse entrer le jour
sans laisser entrer le soleil!--Plus de fleurs autour de ce lit! Le
souper est-il bon? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse
Pergoli?]  quelle heure est sorti mon fils?

MALVOLIO.

Pour tre sorti, il faudrait d'abord qu'il ft rentr. Il a pass la
nuit dehors.

HERMIA.

Vous ne savez ce que vous dites.--Il a soup hier avec moi et m'a
ramene ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d'tude le tableau que
j'ai achet ce matin?

MALVOLIO.

Du vivant de son pre, il n'en aurait pas t ainsi. [Ne dirait-on pas
que notre matresse a dix-huit ans, et qu'elle attend son Sigisb!]

HERMIA.

Mais du vivant de sa mre il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a charg
de veiller sur sa conduite? Songez-y: que Coelio ne rencontre pas sur
son passage un visage de mauvais augure; qu'il ne vous entende pas
grommeler entre vos dents, [comme un chien de basse-cour  qui l'on
dispute l'os qu'il veut ronger,] ou, par le ciel, pas un de vous ne
passera la nuit sous ce toit.

MALVOLIO.

Je ne grommelle rien; ma figure n'est pas un mauvais prsage: vous me
demandez  quelle heure est sorti mon matre, et je vous rponds qu'il
n'est pas rentr. Depuis qu'il a l'amour en tte, on ne le voit pas
quatre fois la semaine.

HERMIA.

Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussire? Pourquoi ces meubles
sont-ils en dsordre? Pourquoi faut-il que je mette ici la main  tout,
si je veux obtenir quelque chose? Il vous appartient bien de lever les
yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est  moiti
fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres!
Allez, et retenez votre langue.

      _Entre Coelio._

Eh bien! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd'hui?

      _Les domestiques se retirent._

COELIO.

Les vtres, ma mre.

      _[Il s'assoit.]_

HERMIA.

Eh quoi! les plaisirs communs, et non les peines communes? C'est un
partage injuste, Coelio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais
non pas de ceux qui vous rongent le coeur, et vous rendent insensible
 tout ce qui vous entoure.

COELIO.

Je n'ai pas de secret, et plt  Dieu, si j'en avais, qu'ils fussent de
nature  faire de moi une statue!

HERMIA.

Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits
chagrins se rattachaient  moi; d'un regard svre ou indulgent de ces
yeux que voil dpendait la tristesse ou la joie des vtres, et votre
petite tte blonde tenait par un fil bien dli au coeur de votre
mre. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu'une vieille soeur,
incapable peut-tre de soulager vos ennuis, mais non pas de les
partager.

COELIO.

Et vous aussi, vous avez t belle! Sous ces cheveux argents qui
ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous couvre,
l'oeil reconnat encore le port majestueux d'une reine [, et les
formes gracieuses d'une Diane chasseresse].  ma mre! vous avez inspir
l'amour! Sous vos fentres entr'ouvertes a murmur le son de la guitare;
sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces ftes, vous avez
promen une insouciante et superbe jeunesse; vous n'avez point aim; un
parent de mon pre est mort d'amour pour vous.

HERMIA.

Quel souvenir me rappelles-tu?

COELIO.

Ah! si votre coeur peut en supporter la tristesse, si ce n'est pas
vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mre,
faites-m'en connatre les dtails.

HERMIA.

Votre pre ne m'avait jamais vue alors. Il se chargea, comme alli de
ma famille, de faire agrer la demande du jeune Orsini, qui voulait
m'pouser. Il fut reu comme le mritait son rang par votre grand'pre,
et admis dans son intimit. Orsini tait un excellent parti, et
cependant je le refusai. Votre pre, en plaidant pour lui, avait tu
dans mon coeur le peu d'amour qu'il m'avait inspire pendant deux mois
d'assiduits constantes. Je n'avais pas souponn la force de sa passion
pour moi. Lorsqu'on lui apporta ma rponse, il tomba, priv de
connaissance, dans les bras de votre pre. Cependant une longue absence,
un voyage qu'il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune,
devaient avoir dissip ses chagrins. Votre pre changea de rle, et
demanda pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'aimais
d'un amour sincre, et l'estime qu'il avait inspire  mes parents ne me
permit pas d'hsiter. Le mariage fut dcid le jour mme, et l'glise
s'ouvrit pour nous quelques semaines aprs. Orsini revint  cette
poque. Il vint trouver votre pre, l'accabla de reproches, l'accusa
d'avoir trahi sa confiance et d'avoir caus le refus qu'il avait essuy.
Du reste, ajouta-t-il, si vous avez dsir ma perte, vous serez
satisfait. pouvant de ces paroles votre pre vint trouver le mien, et
lui demander son tmoignage pour dsabuser Orsini.--Hlas! il n'tait
plus temps; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme travers de
part en part de plusieurs coups d'pe.[5]


SCNE III

[_Le jardin de Claudio._]

CLAUDIO ET TIBIA, _entrant_.


CLAUDIO.

Tu as raison, et ma femme est un trsor de puret. Que te dirai-je de
plus? C'est une vertu solide.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Peut-elle empcher qu'on ne chante sous ses croises? Les signes
d'impatience qu'elle peut donner dans son intrieur sont les suites de
son caractre. As-tu remarqu que sa mre, lorsque j'ai touch cette
corde, a t tout d'un coup du mme avis que moi?

TIBIA.

Relativement  quoi?

CLAUDIO.

Relativement  ce qu'on chante sous ses croises.

TIBIA.

Chanter n'est pas un mal, je fredonne moi-mme  tout moment.

CLAUDIO.

Mais bien chanter est difficile.

TIBIA.

Difficile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas reu de voix de la
nature, ne l'avons jamais cultive; mais voyez comme ces acteurs de
thtre s'en tirent habilement.

CLAUDIO.

Ces gens-l passent leur vie sur les planches.

TIBIA.

Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an?

CLAUDIO.

 qui?  un juge de paix?

TIBIA.

Non,  un chanteur.

CLAUDIO.

Je n'en sais rien.--On donne  un juge de paix le tiers de ce que vaut
ma charge. Les conseillers de justice ont moiti.

TIBIA.

Si j'tais juge [en cour royale], et que ma femme et des amants, je les
condamnerais moi-mme.

CLAUDIO.

 combien d'annes de galre?

TIBIA.

 la peine de mort. Un arrt de mort est une chose superbe  lire 
haute voix.

CLAUDIO.

Ce n'est pas le juge qui le lit, c'est le greffier.

TIBIA.

Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.

CLAUDIO.

Non, c'est le prsident qui a une jolie femme; j'ai soup hier avec eux.

TIBIA.

Le greffier aussi; le spadassin qui va venir ce soir est l'amant de la
femme du greffier.

CLAUDIO.

Quel spadassin?

TIBIA.

Celui que vous avez demand.

CLAUDIO.

Il est inutile qu'il vienne aprs ce que je t'ai dit tout  l'heure.

TIBIA.

 quel sujet?

CLAUDIO.

Au sujet de ma femme.

TIBIA.

La voici qui vient elle-mme.

      _Entre Marianne._

MARIANNE.

Savez-vous ce qui m'arrive pendant que vous courez les champs? j'ai reu
la visite de votre cousin.

CLAUDIO.

Qui cela peut-il tre? Nommez-le par son nom.

MARIANNE.

Octave, qui m'a fait une dclaration d'amour de la part de son ami
Coelio. Qui est ce Coelio? Connaissez-vous cet homme? Trouvez bon
que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.

CLAUDIO.

Je le connais; c'est le fils d'Hermia, notre voisine. Qu'avez-vous
rpondu  cela?

MARIANNE.

Il ne s'agit pas de ce que j'ai rpondu. Comprenez-vous ce que je dis?
Donnez ordre  vos gens qu'ils ne laissent entrer ni cet homme ni son
ami. Je m'attends  quelque importunit de leur part; et je suis bien
aise de l'viter.

      _Elle sort._

CLAUDIO.

Que penses-tu de cette aventure, Tibia? Il y a quelque ruse l-dessous.

TIBIA.

Vous croyez, monsieur?

CLAUDIO.

Pourquoi n'a-t-elle pas voulu dire ce qu'elle a rpondu? La dclaration
est impertinente, il est vrai; mais la rponse mrite d'tre connue.
J'ai le soupon que ce Coelio est l'ordonnateur de toutes ces
guitares.

TIBIA.

Dfendre votre porte  ces deux hommes est un moyen excellent de les
loigner.

CLAUDIO.

Rapporte-t'en  moi.--Il faut que je fasse part de cette dcouverte  ma
belle-mre. [J'imagine que ma femme me trompe, et que toute cette fable
est une pure invention pour me faire prendre le change, et troubler
entirement mes ides.]

      _Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE

_Une rue._

OCTAVE ET CIUTA _entrent_.


OCTAVE.

Il y renonce, dites-vous?

CIUTA.

Hlas! pauvre jeune homme! il aime plus que jamais[, et sa mlancolie se
trompe elle-mme sur les dsirs qui la nourrissent]. Je croirais presque
qu'il se dfie de vous, de moi, de tout ce qui l'entoure.

OCTAVE.

Non, de par le ciel! je n'y renoncerai pas; je me sens moi-mme une
autre Marianne, et il y a du plaisir  tre entt. Ou Coelio
russira, ou j'y perdrai ma langue.

CIUTA.

Agirez-vous contre sa volont?

OCTAVE.

Oui, pour agir d'aprs la mienne, qui est sa soeur ane, et pour
envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je dteste, mprise et
abhorre depuis les pieds jusqu' la tte.

CIUTA.

Je lui porterai donc votre rponse, et, quant  moi, je cesse de m'en
mler.

OCTAVE.

Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon pour le compte
d'un autre, et qui a la veine contre lui; il noierait plutt son
meilleur ami que de cder, et la colre de perdre avec l'argent d'autrui
l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine.

      _Entre Coelio._

Comment, Coelio, tu abandonnes la partie!

COELIO.

Que veux-tu que je fasse?

OCTAVE.

Te dfies-tu de moi? Qu'as-tu? te voil ple comme la neige.--Que se
passe-t-il en toi?

COELIO.

Pardonne-moi, pardonne-moi! Fais ce que tu voudras; va trouver
Marianne.--Dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma
vie est dans ses yeux.[6]

      _Il sort._

OCTAVE.

Par le ciel, voil qui est trange!

[CIUTA.

Silence! vpres sonnent; la grille du jardin vient de s'ouvrir;]
Marianne sort.--Elle approche lentement.

      _Ciuta se retire.--Entre Marianne._

OCTAVE.

Belle Marianne, vous dormirez tranquillement.--Le coeur de Coelio
est  une autre, et ce n'est plus sous vos fentres qu'il donnera ses
srnades.

MARIANNE.

Quel dommage et quel grand malheur de n'avoir pu partager un amour comme
celui-l! Voyez comme le hasard me contrarie! Moi qui allais l'aimer.

OCTAVE.

En vrit!

MARIANNE.

Oui, sur mon me, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard [, je
lui appartenais]. Qui pourrait ne pas russir avec un ambassadeur tel
que vous? Il faut croire que sa passion pour moi tait quelque chose
comme du chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fallait un interprte, et
qu'elle ne pouvait s'expliquer toute seule.

OCTAVE.

Raillez, raillez! nous ne vous craignons plus.

MARIANNE.

Ou peut-tre que cet amour n'tait encore qu'un pauvre enfant  la
mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant  la lisire,
vous l'aurez laiss tomber la tte la premire en le promenant par la
ville.

OCTAVE.

La sage nourrice s'est contente de lui faire boire d'un certain lait
que la vtre vous a vers sans doute, et gnreusement; vous en avez
encore sur les lvres une goutte qui se mle  toutes vos paroles.

MARIANNE.

Comment s'appelle ce lait merveilleux?

OCTAVE.

L'indiffrence. Vous ne pouvez ni aimer ni har, et vous tes comme les
roses du Bengale, Marianne, sans pine et sans parfum.

MARIANNE.

Bien dit. Aviez-vous prpar d'avance cette comparaison? Si vous ne
brlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le moi, de grce, que
je les apprenne  ma perruche.

OCTAVE.

Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser? Une fleur sans parfum n'en
est pas moins belle; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu
a faites ainsi[; et le jour o, comme une Galate d'une nouvelle espce,
vous deviendrez de marbre au fond de quelque glise, ce sera une
charmante statue que vous ferez, et qui ne laissera pas que de trouver
quelque niche respectable dans un confessionnal.]

MARIANNE.

Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes?
Voyez un peu ce qui m'arrive: il est dcrt par le sort que Coelio
m'aime, ou qu'il croit m'aimer, lequel Coelio le dit  ses amis,
lesquels amis dcrtent  leur tour que, sous peine de mort, je serai sa
matresse. La jeunesse napolitaine daigne m'envoyer en votre personne un
digne reprsentant, charg de me faire savoir que j'aie  aimer ledit
seigneur Coelio d'ici  une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en
prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi? N'est-ce pas une femme bien
abjecte que celle qui obit  point nomm,  l'heure convenue,  une
pareille proposition? Ne va-t-on pas la dchirer  belles dents, la
montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d'une chanson  boire?
Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable?
Est-il une statue plus froide qu'elle? et l'homme qui lui parle, qui ose
l'arrter en place publique son livre de messe  la main, n'a-t-il pas
le droit de lui dire: Vous tes une rose du Bengale sans pine et sans
parfum?

OCTAVE.

Cousine, cousine, ne vous fchez pas.

MARIANNE.

N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honntet et la foi jure?
que l'ducation d'une fille, la fiert d'un coeur qui s'est figur
qu'il vaut quelque chose [, et qu'avant de jeter au vent la poussire
de sa fleur chrie, il faut que le calice en soit baign de larmes,
panoui par quelques rayons du soleil, entr'ouvert par une main
dlicate]? Tout cela n'est-il pas un rve, une bulle de savon qui, au
premier soupir d'un cavalier  la mode, doit s'vaporer dans les airs?

OCTAVE.

Vous vous mprenez sur mon compte et sur celui de Coelio.

MARIANNE.

Qu'est-ce aprs tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une coupe
fragile qui renferme une goutte de rose, qu'on porte  ses lvres et
qu'on jette par-dessus son paule. Une femme! c'est une partie de
plaisir! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une: Voil une
belle nuit qui passe? Et ne serait-ce pas un grand colier en de telles
matires, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait
tout bas: Voil peut-tre le bonheur d'une vie entire, et qui la
laisserait passer?

      _Elle sort._

OCTAVE, _seul_.

Tra, tra, poum, poum! tra deri la la! Quelle drle de petite femme! Hai!
hol!

      _Il frappe  une auberge._

Apportez-moi ici, sous cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.

LE GARON.

Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez-vous du lacryma-christi?

OCTAVE.

Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d'alentour le
seigneur Coelio, qui porte un manteau noir et des culottes plus noires
encore. Vous lui direz qu'un de ses amis est l qui boit tout seul du
lacryma-christi. Aprs quoi, vous irez  la grande place, et vous
m'apporterez une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est toujours 
sa fentre.

      _Le garon sort._

Je ne sais ce que j'ai dans la gorge; je suis triste comme une
procession.

      _Buvant._

Je ferai aussi bien de dner ici; voil le jour qui baisse. Drig! drig!
quel ennui que ces vpres! Est-ce que j'ai envie de dormir? je me sens
tout ptrifi.

      _Entrent Claudio et Tibia._

Cousin Claudio, vous tes un beau juge; o allez-vous si couramment?

CLAUDIO.

Qu'entendez-vous par l, seigneur Octave?

OCTAVE.

J'entends que vous tes un magistrat qui a de belles formes.

CLAUDIO.

De langage, ou de complexion?

OCTAVE.

De langage, de langage. Votre perruque est pleine d'loquence, et vos
jambes sont deux charmantes parenthses.

CLAUDIO.

Soit dit en passant, seigneur Octave, le marteau de ma porte m'a tout
l'air de vous avoir brl les doigts.

OCTAVE.

En quelle faon, juge plein de science?

CLAUDIO.

En y voulant frapper, cousin plein de finesse.

OCTAVE.

Ajoute hardiment plein de respect, juge, pour le marteau de ta porte;
mais tu peux le faire peindre  neuf, sans que je craigne de m'y salir
les doigts.

CLAUDIO.

En quelle faon, cousin plein de facties?

OCTAVE.

En n'y frappant jamais, juge plein de causticit.

CLAUDIO.

Cela vous est pourtant arriv, puisque ma femme a enjoint  ses gens de
vous fermer la porte au nez  la premire occasion.

OCTAVE.

Tes lunettes sont myopes, juge plein de grce; tu te trompes d'adresse
dans ton compliment.

CLAUDIO.

Mes lunettes sont excellentes, cousin plein de riposte: n'as-tu pas
fait  ma femme une dclaration amoureuse?

OCTAVE.

 quelle occasion, subtil magistrat?

CLAUDIO.

 l'occasion de ton ami Coelio, cousin; malheureusement j'ai tout
entendu.

OCTAVE.

Par quelle oreille, snateur incorruptible?

CLAUDIO.

Par celle de ma femme, qui m'a tout racont, godelureau chri.

OCTAVE.

Tout absolument, poux idoltr? Rien n'est rest dans cette charmante
oreille?

CLAUDIO.

Il y est rest sa rponse, charmant pilier de cabaret, que je suis
charg de te faire.

OCTAVE.

Je ne suis pas charg de l'entendre, cher procs-verbal.

CLAUDIO.

Ce sera donc ma porte en personne qui te la fera, aimable croupier de
roulette, si tu t'avises de la consulter.

OCTAVE.

C'est ce dont je ne me soucie gure, chre sentence de mort; je vivrai
heureux sans cela.

CLAUDIO.

Puisses-tu le faire en repos, cher cornet de passe-dix; je te souhaite
mille prosprits.

OCTAVE.

Rassure-toi sur ce sujet, cher verrou de prison! je dors tranquille
comme une audience.

      _Sortent Claudio et Tibia._

[OCTAVE, _seul_.

Il me semble que voil Coelio qui s'avance de ce ct. Coelio!
Coelio!  qui diable en a-t-il?

      _Entre Coelio._

Sais-tu, mon cher ami, le beau tour que nous joue ta princesse? elle a
tout dit  son mari.

COELIO.

Comment le sais-tu?

OCTAVE.

Par la meilleure de toutes les voies possibles. Je quitte  l'instant
Claudio. Marianne nous fera fermer la porte au nez, si nous nous avisons
de l'importuner davantage.

COELIO.

Tu l'as vue tout  l'heure; que t'avait-elle dit?

OCTAVE.

Rien qui pt me faire pressentir cette douce nouvelle; rien d'agrable
cependant. Tiens, Coelio, renonce  cette femme. Hol! un second
verre!

COELIO.

Pour qui?

OCTAVE.

Pour toi. Marianne est une bgueule; je ne sais trop ce qu'elle m'a dit
ce matin, je suis rest comme une brute sans pouvoir lui rpondre.
Allons! n'y pense plus, voil qui est convenu; et que le ciel m'crase
si je lui adresse jamais la parole! Du courage, Coelio, n'y pense
plus.

COELIO.

Adieu, mon cher ami.

OCTAVE.

O vas-tu?

COELIO.

J'ai affaire en ville ce soir.

OCTAVE.

Tu as l'air d'aller te noyer. Voyons, Coelio,  quoi penses-tu? Il y a
d'autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble, et moquons-nous de
cette Marianne-l.

COELIO.

Adieu, adieu, je ne puis m'arrter plus longtemps. Je te verrai demain,
mon ami.

      _Il sort._

OCTAVE.

Coelio! coute donc! nous te trouverons une Marianne bien gentille,
douce comme un agneau, et n'allant point  vpres surtout! Ah! les
maudites cloches! quand auront-elles fini de me mener en terre!]

LE GARON, _rentrant_.

Monsieur, la demoiselle rousse n'est point  sa fentre; elle ne peut se
rendre  votre invitation.

OCTAVE.

La peste soit de tout l'univers! Est-il donc dcid que je souperai seul
aujourd'hui? La nuit arrive en poste; que diable vais-je devenir? Bon!
bon! ceci me convient.

      _Il boit._

Je suis capable d'ensevelir ma tristesse dans ce vin, ou du moins ce vin
dans ma tristesse. Ah! ah! les vpres sont finies; voici Marianne qui
revient.

      _Entre Marianne._

MARIANNE.

Encore ici, seigneur Octave? et dj  table? C'est un peu triste de
s'enivrer tout seul.

OCTAVE.

Le monde entier m'abandonne; je tche d'y voir double, afin de me servir
 moi-mme de compagnie.

MARIANNE.

Comment! pas un de vos amis, pas une de vos matresses qui vous soulage
de ce fardeau terrible, la solitude?

OCTAVE.

Faut-il vous dire ma pense? J'avais envoy chercher une certaine
Rosalinde, qui me sert de matresse; elle soupe en ville comme une
personne de qualit.

MARIANNE.

C'est une fcheuse affaire sans doute, et votre coeur en doit
ressentir un vide effroyable.

OCTAVE.

Un vide que je ne saurais exprimer et que je communique en vain  cette
large coupe. Le carillon des vpres m'a fendu le crne pour toute
l'aprs-dne.

MARIANNE.

Dites-moi, cousin, est-ce du vin  quinze sous la bouteille que vous
buvez?

OCTAVE.

N'en riez pas; ce sont les larmes du Christ en personne.

MARIANNE.

Cela m'tonne que vous ne buviez pas du vin  quinze sous; buvez-en, je
vous en supplie.

OCTAVE.

Pourquoi en boirais-je, s'il vous plat?

MARIANNE.

Gotez-en; je suis sre qu'il n'y a aucune diffrence avec celui-l.

OCTAVE.

Il y en a une aussi grande qu'entre le soleil et une lanterne.

MARIANNE.

Non, vous dis-je, c'est la mme chose.

OCTAVE.

Dieu m'en prserve! Vous moquez-vous de moi?

MARIANNE.

Vous trouvez qu'il y a une grande diffrence!

OCTAVE.

Assurment.

MARIANNE.

Je croyais qu'il en tait du vin comme des femmes. [Une femme n'est-elle
pas aussi un vase prcieux, scell comme ce flacon de cristal? Ne
renferme-t-elle pas une ivresse grossire ou divine, selon sa force et
sa valeur? Et n'y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes
du Christ?] Quel misrable coeur est-ce donc que le vtre, pour que
vos lvres lui fassent la leon? Vous ne boiriez pas le vin que boit le
peuple; vous aimez les femmes qu'il aime; l'esprit gnreux et potique
de ce flacon dor, ces sucs merveilleux que la lave du Vsuve a cuvs
sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans
les bras d'une fille de joie; vous rougiriez de boire un vin grossier;
votre gorge se soulverait. Ah! vos lvres sont dlicates, mais votre
coeur s'enivre  bon march. Bonsoir, cousin; puisse Rosalinde rentrer
ce soir chez elle.

OCTAVE.

Deux mots, de grce, belle Marianne, et ma rponse sera courte. Combien
de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour  la bouteille que vous
voyez pour obtenir ses faveurs? Elle est, comme vous dites, toute pleine
d'un esprit cleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un
paysan ressemble  son seigneur. Cependant, regardez comme elle [se
laisse faire!--Elle n'a reu, j'imagine, aucune ducation, elle n'a
aucun principe; voyez comme elle] est bonne fille! Un mot a suffi pour
la faire sortir du couvent; toute poudreuse encore, elle s'en est
chappe pour me donner un quart d'heure d'oubli, et mourir. Sa couronne
virginale, empourpre de cire odorante, est aussitt tombe en
poussire, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout
entire sur mes lvres dans la chaleur de son premier baiser.

MARIANNE.

tes-vous sr qu'elle en vaut davantage? Et si vous tes un de ses vrais
amants, n'iriez-vous pas, si la recette en tait perdue, en chercher la
dernire goutte jusque dans la bouche du volcan?

OCTAVE.

Elle n'en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu'elle est bonne  boire et
qu'elle est faite pour tre bue. Dieu n'en a pas cach la source au
sommet d'un pic inabordable, au fond d'une caverne profonde; il l'a
suspendue en grappes dores au bord de nos chemins; [elle y fait le
mtier des courtisanes; elle y effleure la main du passant; elle y tale
aux rayons du soleil sa gorge rebondie,] et toute une cour d'abeilles et
de frelons murmure autour d'elle matin et soir. Le voyageur dvor de
soif peut se coucher sous ses rameaux verts; jamais elle ne l'a laiss
languir, jamais elle ne lui a refus les douces larmes dont son coeur
est plein. Ah! Marianne, c'est un don fatal que la beaut!--La sagesse
dont elle se vante est soeur de l'avarice, et il y a plus de
misricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruaut.
Bonsoir, cousine; puisse Coelio vous oublier!

      _Il entre dans l'auberge, Marianne dans sa maison._


SCNE II

_[Une autre rue.]_

COELIO, CIUTA.


[CIUTA.

Seigneur Coelio, dfiez-vous d'Octave. Ne vous a-t-il pas dit que la
belle Marianne lui avait ferm sa porte?

COELIO.

Assurment.--Pourquoi m'en dfierais-je?

CIUTA.

Tout  l'heure, en passant dans sa rue, je l'ai vu en conversation avec
elle sous une tonnelle couverte.

COELIO.

Qu'y a-t-il d'tonnant  cela? Il aura pi ses dmarches et saisi un
moment favorable pour lui parler de moi.

CIUTA.

J'entends qu'ils se parlaient amicalement et comme gens qui sont de bon
accord ensemble.

COELIO.

En es-tu sre, Ciuta? Alors je suis le plus heureux des hommes; il aura
plaid ma cause avec chaleur.

CIUTA.

Puisse le ciel vous favoriser!]

      [_Elle sort._]

COELIO.

Ah! que je fusse n dans le temps des tournois et des batailles! Qu'il
m'et t permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de
mon sang! Qu'on m'et donn un rival  combattre, une arme entire 
dfier! Que le sacrifice de ma vie et pu lui tre utile! Je sais agir,
mais je ne puis parler. Ma langue ne sert point mon coeur, et je
mourrai sans m'tre fait comprendre, comme un muet dans une prison.

      _[Il sort.]_


SCNE III

_[Chez Claudio.]_

CLAUDIO, MARIANNE.


CLAUDIO.

Pensez-vous que je sois un mannequin, et que je me promne sur la terre
pour servir d'pouvantail aux oiseaux?

MARIANNE.

D'o vous vient cette gracieuse ide?

CLAUDIO.

Pensez-vous qu'un juge criminel ignore la valeur des mots, et qu'on
puisse se jouer de sa crdulit comme de celle d'un danseur ambulant?

MARIANNE.

 qui en avez-vous ce soir?

CLAUDIO.

Pensez-vous que je n'ai pas entendu vos propres paroles: Si cet homme ou
son ami se prsente  ma porte, qu'on la lui fasse fermer? et
croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser librement
avec lui sous une tonnelle [, lorsque le soleil est couch]?

MARIANNE.

Vous m'avez vue sous une tonnelle?

CLAUDIO.

Oui, oui, de ces yeux que voil, sous la tonnelle d'un cabaret! La
tonnelle d'un cabaret n'est point un lieu de conversation pour la femme
d'un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte, quand on se
renvoie le d en plein air avec si peu de retenue.

MARIANNE.

Depuis quand m'est-il dfendu de causer avec un de vos parents?

CLAUDIO.

Quand un de mes parents est un de vos amants, il est fort bien fait de
s'en abstenir.

MARIANNE.

Octave, un de mes amants? Perdez-vous la tte? Il n'a de sa vie fait la
cour  personne.

CLAUDIO.

Son caractre est vicieux.--C'est un coureur de tabagies.

MARIANNE.

Raison de plus pour qu'il ne soit pas, comme vous dites fort
agrablement, _un de mes amants_.--Il me plat de parler  Octave sous
la tonnelle d'un cabaret.

CLAUDIO.

Ne me poussez pas  quelque fcheuse extrmit par vos extravagances, et
rflchissez  ce que vous faites.

MARIANNE.

 quelle extrmit voulez-vous que je vous pousse? Je suis curieuse de
savoir ce que vous feriez.

CLAUDIO.

Je vous dfendrais de le voir, et d'changer avec lui aucune parole,
soit dans ma maison, soit dans une maison tierce, soit en plein air.

MARIANNE.

Ah! ah! vraiment, voil qui est nouveau! Octave est mon parent tout
autant que le vtre; je prtends lui parler quand bon me semblera, en
plein air ou ailleurs, et dans cette maison, s'il lui plat d'y venir.

CLAUDIO.

Souvenez-vous de cette dernire phrase que vous venez de prononcer. Je
vous mnage un chtiment exemplaire, si vous allez contre ma volont.

MARIANNE.

Trouvez bon que j'aille d'aprs la mienne, et mnagez-moi ce qui vous
plat. Je m'en soucie comme de cela.

CLAUDIO.

Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l'inconvenance de
s'arrter sous une tonnelle, ou vous me rduirez  une violence qui
rpugne  mon habit.

      _Il sort._

MARIANNE, _seule_.

Hol! quelqu'un!

      _Un domestique entre._

Voyez-vous l-bas, dans cette rue, ce jeune homme assis devant une
table, sous cette tonnelle? Allez lui dire que j'ai  lui parler [, et
qu'il prenne la peine d'entrer dans ce jardin].

      _Le domestique sort._

Voil qui est nouveau! Pour qui me prend-on? Quel mal y a-t-il donc?
Comment suis-je donc faite aujourd'hui? Voil une robe affreuse.
Qu'est-ce que cela signifie?--Vous me rduirez  la violence! Quelle
violence? Je voudrais que ma mre ft l. Ah bah! elle est de son avis
ds qu'il dit un mot. J'ai une envie de battre quelqu'un!

      _Elle renverse les chaises._

Je suis bien sotte en vrit! [Voil Octave qui vient.--Je voudrais
qu'il le rencontrt.]--Ah! c'est donc l le commencement! On me l'avait
prdit.--Je le savais.--Je m'y attendais! Patience, patience. Il me
mnage un chtiment! Et lequel, par hasard? Je voudrais bien savoir ce
qu'il veut dire!

      _Entre Octave._

[Asseyez-vous,] Octave, j'ai  vous parler.

OCTAVE.

[O voulez-vous que je m'assoie? Toutes les chaises sont les quatre fers
en l'air.--] Que vient-il donc de se passer ici?

MARIANNE.

Rien du tout.

OCTAVE.

En vrit, cousine, vos yeux disent le contraire.

MARIANNE.

J'ai rflchi  ce que vous m'avez dit sur le compte de votre ami
Coelio. Dites-moi, pourquoi ne s'explique-t-il pas lui-mme?

OCTAVE.

Par une raison assez simple:--il vous a crit, et vous avez dchir ses
lettres; il vous a envoy quelqu'un, et vous lui avez ferm la bouche;
il vous a donn des concerts, vous l'avez laiss dans la rue. Ma foi, il
s'est donn au diable, et on s'y donnerait  moins.

MARIANNE.

Cela veut dire qu'il a song  vous?

OCTAVE.

Oui.

MARIANNE.

Eh bien! parlez-moi de lui.

OCTAVE.

Srieusement?

MARIANNE.

Oui, oui, srieusement. Me voil. J'coute.

OCTAVE.

Vous voulez rire?

MARIANNE.

Quel pitoyable avocat tes-vous donc? Parlez, que je veuille rire ou
non.

OCTAVE.

Que regardez-vous  droite et  gauche? En vrit, vous tes en colre.

MARIANNE.

Je veux prendre un amant, Octave,... sinon un amant, du moins un
cavalier. Que me conseillez-vous? Je m'en rapporte  votre
choix:--Coelio ou tout autre, peu m'importe;--ds demain,--ds ce
soir, celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fentres trouvera
ma porte entr'ouverte. Eh bien! vous ne parlez pas? Je vous dis que je
prends un amant. Tenez, voil mon charpe en gage:--qui vous voudrez, la
rapportera.

OCTAVE.

Marianne! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de
complaisance, puisque vous m'avez appel, puisque vous consentez 
m'entendre, au nom du ciel, restez la mme une minute encore;
permettez-moi de vous parler.

      _Il se jette  genoux._

MARIANNE.

Que voulez-vous me dire?

OCTAVE.

Si jamais homme au monde a t digne de vous comprendre, digne de vivre
et de mourir pour vous, cet homme est Coelio. Je n'ai jamais valu
grand'chose, et je me rends cette justice, que la passion dont je fais
l'loge trouve un misrable interprte. [Ah! si vous saviez sur quel
autel sacr vous tes adore comme un Dieu!] Vous, si belle, si jeune,
si pure encore[, livre  un vieillard qui n'a plus de sens, et qui n'a
jamais eu de coeur]! Si vous saviez quel trsor de bonheur, quelle
mine fconde repose en vous! en lui! dans cette frache aurore de
jeunesse, dans cette rose cleste de la vie, dans ce premier accord de
deux mes jumelles! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette
douce et triste mlancolie qui ne s'est jamais lasse de vos rigueurs,
et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que
puis-je vous dire? qu'inventerais-je pour donner  mes paroles la force
qui leur manque? Je ne sais pas le langage de l'amour. Regardez dans
votre me; c'est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a-t-il un
pouvoir capable de vous toucher? Vous qui savez supplier Dieu,
existe-t-il une prire qui puisse rendre ce dont mon coeur est plein?

MARIANNE.

Relevez-vous, Octave. En vrit, si quelqu'un entrait ici, ne
croirait-on pas,  vous entendre, que c'est pour vous que vous plaidez?

OCTAVE.

Marianne! Marianne! au nom du ciel, ne souriez pas! ne fermez pas votre
coeur au premier clair qui l'ait peut-tre travers! Ce caprice de
bont, ce moment prcieux va s'vanouir.--[Vous avez prononc le nom de
Coelio, vous avez pens  lui, dites-vous. Ah! si c'est une fantaisie,
ne me la gtez pas.--Le bonheur d'un homme en dpend.]

MARIANNE.

tes-vous sr qu'il ne me soit pas permis de sourire?

OCTAVE.

Oui, vous avez raison, je sais tout le tort que mon amiti peut faire.
Je sais qui je suis, je le sens; un pareil langage dans ma bouche a
l'air d'une raillerie. Vous doutez de la sincrit de mes paroles;
jamais peut-tre je n'ai senti avec plus d'amertume qu'en ce moment le
peu de confiance que je puis inspirer.

MARIANNE.

Pourquoi cela? vous voyez que j'coute. Coelio me dplat; je ne veux
pas de lui. Parlez-moi de quelque autre, de qui vous voudrez.
[Choisissez-moi dans vos amis un cavalier digne de moi; envoyez-le-moi,
Octave. Vous voyez que je m'en rapporte  vous.]

OCTAVE.

 femme trois fois femme! Coelio vous dplat,--mais le premier venu
vous plaira. L'homme qui vous aime [depuis un mois], qui s'attache 
vos pas, qui mourrait de bon coeur sur un mot de votre bouche,
celui-l vous dplat! il est jeune, beau, riche et digne en tout point
de vous; mais il vous dplat! et le premier venu vous plaira.

MARIANNE.

Faites ce que je vous dis, ou ne me revoyez pas.

      _Elle sort._

OCTAVE, _seul_.

Ton charpe est bien jolie, Marianne, et ton petit caprice de colre est
un charmant trait de paix.--Il ne me faudrait pas beaucoup d'orgueil
pour le comprendre: un peu de perfidie suffirait. Ce sera pourtant
Coelio qui en profitera.

      _[Il sort.]_


SCNE IV

_[Chez Coelio.]_

COELIO, UN DOMESTIQUE.


COELIO.

[Il est en bas, dites-vous? Qu'il monte. Pourquoi ne le faites-vous pas
monter sur-le-champ?]

      [_Entre Octave._]

Eh bien! mon ami, quelle nouvelle?

OCTAVE.

Attache ce chiffon  ton bras droit, Coelio; prends ta guitare et ton
pe.--Tu es l'amant de Marianne.

COELIO.

Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.

OCTAVE.

La nuit est belle;--la lune va paratre  l'horizon. Marianne est seule,
et sa porte est entr'ouverte. Tu es un heureux garon, Coelio.

COELIO.

Est-ce vrai?--est-ce vrai? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es sans piti.

OCTAVE.

Tu n'es pas encore parti? Je te dis que tout est convenu.[7] Une chanson
sous sa fentre; [cache-toi un peu le nez dans ton manteau, afin que les
espions du mari ne te reconnaissent pas. Sois sans crainte, afin qu'on
te craigne; et si elle rsiste, prouve-lui qu'il est un peu tard.]

COELIO.

Ah! mon Dieu, le coeur me manque.

OCTAVE.

Et  moi aussi, car je n'ai dn qu' moiti.--Pour rcompense de mes
peines, dis en sortant qu'on me monte  souper.

      _Il s'assoit._

[As-tu du tabac turc? Tu me trouveras probablement ici demain matin.]
Allons, mon ami, en route! tu m'embrasseras en revenant. En route! en
route! la nuit s'avance.

      _Coelio sort._

OCTAVE, _seul_.

[cris sur tes tablettes, Dieu juste, que cette nuit doit m'tre compte
dans ton paradis. Est-ce bien vrai que tu as un paradis?] En vrit,
cette femme tait belle, et sa petite colre lui allait bien. D'o
venait-elle? c'est ce que j'ignore. Qu'importe comment la bille d'ivoire
tombe sur le numro que nous avons appel? Souffler une matresse  son
ami, c'est une rouerie trop commune pour moi. Marianne, ou toute autre,
qu'est-ce que cela me fait? La vritable affaire est de souper; il est
clair que Coelio est  jeun. Comme tu m'aurais dtest, Marianne, si
je t'avais aime! comme tu m'aurais ferm ta porte! comme ton bltre de
mari t'aurait paru un Adonis, un Sylvain, en comparaison de moi! O est
donc la raison de tout cela? [pourquoi la fume de cette pipe va-t-elle
 droite plutt qu' gauche? Voil la raison de tout.--Fou! trois fois
fou  lier, celui qui calcule ses chances, qui met la raison de son
ct! La justice cleste tient une balance dans ses mains. La balance
est parfaitement juste, mais tous les poids sont creux. Dans l'un il y a
une pistole, dans l'autre un soupir amoureux, dans celui-l une
migraine, dans celui-ci il y a le temps qu'il fait, et toutes les
actions humaines s'en vont de haut en bas, selon ces poids capricieux.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur, voil une lettre  votre adresse; elle est si presse, que vos
gens l'ont apporte ici; on a recommand de vous la remettre, en
quelque lieu que vous fussiez ce soir.

OCTAVE.

Voyons un peu cela.

      _Il lit._

Ne venez pas ce soir. Mon mari a entour la maison d'assassins, et vous
tes perdu s'ils vous trouvent.

MARIANNE.

Malheureux que je suis! qu'ai-je fait? Mon manteau! mon chapeau! Dieu
veuille qu'il soit encore temps! Suivez-moi, vous et tous les
domestiques qui sont debout  cette heure. Il s'agit de la vie de votre
matre.]

      [_Il sort en courant._]


SCNE V

_[Le jardin de Claudio.]--Il est nuit._

CLAUDIO, DEUX SPADASSINS, TIBIA.


CLAUDIO.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui ds qu'il sera parvenu  ce
bosquet.

TIBIA.

Et s'il entre par l'autre ct?

CLAUDIO.

Alors, attendez-le au coin du mur.

UN SPADASSIN.

Oui, monsieur.

TIBIA.

Le voil qui arrive. Tenez, monsieur, voyez comme son ombre est grande!
c'est un homme d'une belle stature.

CLAUDIO.

Retirons-nous  l'cart, et frappons quand il en sera temps.

      _Entre Coelio._

COELIO, _frappant  la jalousie_.

Marianne! Marianne! tes-vous l?

MARIANNE, _paraissant  la fentre_.

Fuyez, Octave; vous n'avez donc pas reu ma lettre?

COELIO.

Seigneur mon Dieu! quel nom ai-je entendu?

MARIANNE.

La maison est entoure d'assassins; mon mari [vous a vu entrer ce soir;
il] a cout notre conversation, et votre mort est certaine, si vous
restez une minute encore.

COELIO.

Est-ce un rve? suis-je Coelio?

MARIANNE.

Octave, Octave! au nom du ciel, ne vous arrtez pas! Puisse-t-il tre
encore temps de vous chapper! Demain, trouvez-vous,  midi, dans un
confessionnal de l'glise, j'y serai.

      _La jalousie se referme._

COELIO.

 mort! puisque tu es l, viens donc  mon secours. Octave, tratre
Octave! puisse mon sang retomber sur toi! [Puisque tu savais quel sort
m'attendait ici, et que tu m'y as envoy  ta place, tu seras satisfait
dans ton dsir.  mort! je t'ouvre les bras; voici le terme de mes
maux.]

      _Il sort.--On entend des cris touffs et un bruit loign dans le
      jardin._

OCTAVE, _en dehors_.

Ouvrez, ou j'enfonce les portes!

CLAUDIO, _ouvrant, son pe sous le bras_.

Que voulez-vous?

OCTAVE.

O est Coelio?

CLAUDIO.

Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette maison.

OCTAVE.

Si tu l'as assassin, Claudio, prends garde  toi; je te tordrai le cou
de ces mains que voil.

CLAUDIO.

tes-vous fou ou somnambule?

[OCTAVE.

Ne l'es-tu pas toi-mme, pour te promener  cette heure, ton pe sous
le bras?]

CLAUDIO.

Cherchez dans ce jardin, si bon vous semble; je n'y ai vu entrer
personne; et si quelqu'un l'a voulu faire, il me semble que j'avais le
droit de ne pas lui ouvrir.

[OCTAVE, _ ses gens_.

Venez, et cherchez partout!]

CLAUDIO, _bas  Tibia_.

Tout est-il fini comme je l'ai ordonn?

TIBIA.

Oui, monsieur; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu'ils
voudront.

      _Tous sortent._


SCNE VI

_Un cimetire._

OCTAVE ET MARIANNE, _auprs d'un tombeau_.


OCTAVE.

Moi seul au monde je l'ai connu. Cette urne d'albtre, couverte de ce
long voile de deuil, est sa parfaite image. C'est ainsi qu'une douce
mlancolie voilait les perfections de cette me tendre et dlicate.
[Pour moi seul, cette vie silencieuse n'a point t un mystre. Les
longues soires que nous avons passes ensemble sont comme de fraches
oasis dans un dsert aride; elles ont vers sur mon coeur les seules
gouttes de rose qui y soient jamais tombes. Coelio tait la bonne
partie de moi-mme; elle est remonte au ciel avec lui. C'tait un homme
d'un autre temps; il connaissait les plaisirs, et leur prfrait la
solitude; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il
prfrait ses illusions  la ralit.] Elle et t heureuse, la femme
qui l'et aim.

MARIANNE.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait?

OCTAVE.

Je ne sais point aimer; Coelio seul le savait. [La cendre que renferme
cette tombe est tout ce que j'ai aim sur la terre, tout ce que
j'aimerai.] Lui seul savait verser dans une autre me toutes les sources
de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul tait capable d'un
dvouement sans bornes; lui seul et consacr sa vie entire  la femme
qu'il aimait, aussi facilement qu'il aurait brav la mort pour elle. Je
ne suis qu'un dbauch sans coeur; je n'estime point les femmes;
l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens, l'ivresse
passagre d'un songe. Je ne sais pas les secrets qu'il savait. Ma gaiet
est comme le masque d'un histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle [,
mes sens blass n'en veulent plus]. Je ne suis qu'un lche; sa mort
n'est point venge.

MARIANNE.

Comment aurait-elle pu l'tre,  moins de risquer votre vie? Claudio est
trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour
rien craindre de vous.

OCTAVE.

Coelio m'aurait veng si j'tais mort pour lui comme il est mort pour
moi. [Ce tombeau m'appartient;] c'est moi qu'ils ont tendu sous cette
froide pierre; c'est pour moi qu'ils avaient aiguis leurs pes; c'est
moi qu'ils ont tu. Adieu la gaiet de ma jeunesse; l'insouciante folie,
la vie libre et joyeuse au pied du Vsuve! Adieu les bruyants repas, les
causeries du soir, les srnades sous les balcons dors! Adieu Naples et
ses femmes, les mascarades  la lueur des torches, les longs soupers 
l'ombre des forts! Adieu l'amour et l'amiti! ma place est vide sur la
terre.

MARIANNE.

Mais non pas dans mon coeur, Octave. Pourquoi dis-tu: Adieu l'amour?

OCTAVE.

Je ne vous aime pas, Marianne; c'tait Coelio qui vous aimait!

FIN DES CAPRICES DE MARIANNE.




ADDITIONS ET VARIANTES

EXCUTES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRSENTATION


1.--PAGE 144.

COELIO.

_Eh bien!_ Pippo tu viens de voir Marianne[F]?

PIPPO.

Oui, monsieur.

COELIO.

_Que t'a-t-elle-dit?_ etc.

[F] Il n'est pas besoin de dire pourquoi, dans la version destine au
thtre, le personnage de Ciuta est remplac par celui de Pippo, valet
de Coelio.

2.--PAGE 154.

OCTAVE.

_Touche l_. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais tromp
personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.

3.--PAGE 158.

OCTAVE.

_Ma, foi! elle a de beaux yeux!_

      _Voyant entrer Claudio et Tibia._

Ah! voici Claudio. Ce n'est pas tout  fait la mme chose, et je ne me
soucie gure de continuer la conversation avec lui.

CLAUDIO, _ Tibia_.

Tu as raison.

OCTAVE, _ Claudio_.

Bonsoir, cousin.

CLAUDIO.

Bonsoir.

      _ Tibia._

Tu as raison.

OCTAVE.

Cousin, bonsoir.

      _Il sort en riant._

CLAUDIO.

Bonsoir, bonsoir.

      _ Tibia._

_Tu as raison, et ma femme est un trsor de puret._ (Suit la scne III,
jusqu' ces mots:) _Rapporte-t'en  moi.--Il faut que je fasse part de
cette dcouverte  ma belle-mre._

TIBIA.

Monsieur, la voici justement.

CLAUDIO.

Qui? ma belle-mre?

TIBIA.

Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d'elle tout  l'heure?

CLAUDIO.

Oui, comme tant la mre de Coelio; et c'est la vrit, Tibia.

TIBIA.

Eh bien! elle vient de ce ct, avec un, deux, trois laquais. C'est une
femme respectable.

CLAUDIO.

Oui, ses biens sont considrables.

TIBIA.

J'entends aussi qu'elle a de bonnes moeurs. Si vous l'abordiez,
monsieur?

CLAUDIO.

Y penses-tu? La mre d'un jeune homme que je serai peut-tre oblig de
faire poignarder ce soir mme? Sa propre mre, Tibia! Fi donc! Je ne
reconnais pas l ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au
logis.

      _Ils sortent._

4.--PAGE 158.

HERMIA, MALVOLIO, PLUSIEURS DOMESTIQUES, puis COELIO.

(Cette scne, transpose par l'auteur pour la reprsentation, s'enchane
avec celle entre Claudio et Tibia, et termine le premier acte.)

5.--PAGE 162.

HERMIA.

..._On trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme_ frapp _de
plusieurs coups d'pe_.

COELIO.

Il a fini ainsi?

HERMIA.

Oui, bien cruellement.

COELIO.

Non, ma mre, elle n'est point cruelle la mort qui vient en aide 
l'amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c'est qu'il
s'est cru tromp par son ami.

HERMIA.

Qu'avez-vous, Coelio? Vous dtournez la tte.

COELIO.

Et vous, ma mre, vous tes mue. Ah! ce rcit, je le vois, vous a trop
cot. J'ai eu le tort de vous le demander.

HERMIA.

Ne songez point  mes chagrins; ce ne sont que des souvenirs. Les vtres
me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont
longtemps  vivre dans votre jeune coeur. Je ne vous demande pas de me
les dire; mais je les vois; et puisque vous prenez part aux miens,
venez, tchons de nous dfendre. Il y a  la maison quelques bons amis;
allons essayer de nous distraire. Tchons de vivre, mon enfant, et de
regarder gaiement ensemble, moi le pass, vous l'avenir. Venez.

      _Coelio, plong dans la rverie, ne l'entend pas._

HERMIA, _plus haut_.

Coelio, donnez-moi la main.

      _Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

6.--PAGE 169.

_Et que ma vie est dans ses yeux._

OCTAVE.

Et que diantre as-tu  faire de la mort?  propos de quoi y penses-tu?

COELIO, _il tient un livre_.

Mon ami, je l'ai devant les yeux.

OCTAVE.

La mort?

COELIO.

Oui, l'amour et la mort.

OCTAVE.

Qu'est-ce  dire?

COELIO.

L'amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-l est la source
du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci
met un terme  toutes les douleurs,  tous les maux.

OCTAVE.

C'est un livre que tu as l?

COELIO.

Oui, et que tu n'as probablement pas lu.

OCTAVE.

Trs probablement. Quand on en lit un, il n'y a pas de raison pour ne
pas lire tous les autres.

COELIO, _lisant_.

Lorsque le coeur prouve sincrement un profond sentiment d'amour, il
prouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font dsirer de
mourir. Pourquoi? je ne sais pas[G].

[G]

    Quando novellamente
    Nasce nel cor profundo, etc.

            _Posies de Leopardi._



OCTAVE.

Ni moi non plus.

COELIO, _lisant_.

Peut-tre est-ce l'effet d'un premier amour, peut-tre que ce vaste
dsert o nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-tre
que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce
bonheur nouveau, unique, infini que son coeur lui reprsente.

OCTAVE.

Ah! ,  qui en as-tu?

COELIO, _lisant_.

Le paysan, l'artisan grossier, qui ne sait rien; la jeune fille timide,
qui frmit d'ordinaire  la seule pense de la mort, s'enhardit,
lorsqu'elle aime, jusqu' porter son regard sur un tombeau.--Octave! la
mort nous mne  Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir,
mon cher ami.

OCTAVE.

_O vas-tu?_

COELIO.

_J'ai affaire en ville ce soir._

OCTAVE.

_Tu as l'air d'aller te noyer._ Cette mort dont tu parles, est-ce que tu
en as peur, par hasard?

COELIO.

_Ah! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles!_
(Suit la tirade de la scne II entre Ciuta et Coelio.)

OCTAVE.

Voyons, Coelio, _ quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le
ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-l._

COELIO.

_Adieu, adieu. Je ne puis m'arrter plus longtemps, je te verrai demain,
mon ami._

      _Il sort._

OCTAVE, _seul_.

_Par le ciel! voil qui est trange!_ Ah! voici Marianne qui sort. Elle
va sans doute  vpres.--Elle _approche lentement.--Belle Marianne, vous
dormirez tranquillement,_ etc.

7.--PAGE 193.

OCTAVE.

_Une chanson sous la fentre_, un bon manteau bien long, un poignard
dans la poche, un masque sur le nez.--As-tu un masque?

COELIO.

Non.

OCTAVE.

Point de masque!--Amoureux, et en carnaval! Ce garon-l ne pense 
rien. Va donc t'quiper au plus vite.

COELIO.

_Ah! mon Dieu! le coeur me manque._

OCTAVE.

Courage, ami! en route! _Tu m'embrasseras en revenant. En route! en
route! la nuit s'avance._

      _Coelio sort._

Le coeur lui manque! dit-il. Et  moi aussi... _Pour rcompense de mes
peines_, je vais me donner  souper.

      _Appelant._

H! hol! Giovanni! Beppo!

      _Il entre dans le cabaret._

CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, _sur son balcon_.

DEUX SPADASSINS.

CLAUDIO.

_Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui ds qu'il sera parvenu  ce
bosquet._

MARIANNE, _ part_.

Que vois-je? mon mari et Tibia?

TIBIA.

_Et s'il entre par l'autre ct?_

CLAUDIO.

Comment, Tibia, par l'autre ct? Verrai-je ainsi chouer tout mon plan?

MARIANNE.

Que disent-ils?

TIBIA.

Cette place tant un carrefour, on peut y venir  droite et  gauche.

CLAUDIO.

Tu as raison, je n'y avais pas song.

TIBIA.

Que faire, monsieur, s'il arrive par la gauche?

CLAUDIO.

Alors, attendez-le au coin du mur.

MARIANNE.

 ciel! qu'ai-je entendu?

TIBIA.

Et s'il se prsente par la droite?

CLAUDIO.

Attendez un peu.--Vous ferez la mme chose.

MARIANNE.

Comment avertir Octave?

TIBIA.

_Le voil qui arrive_, etc...

COELIO, _masqu_, MARIANNE, _sur le balcon_.

MARIANNE.

_...Demain, trouvez-vous  midi_, derrire le jardin, _j'y serai_.

COELIO, _tant son masque et tirant son pe_.

_ mort! puisque tu es l, viens donc  mon secours. Octave, tratre
Octave! puisse mon sang retomber sur toi!_ Dans quel but, dans quel
intrt tu m'as envoy dans ce pige affreux, je ne puis le comprendre;
mais je le saurai, puisque j'y suis venu, et, ft-ce aux dpens de ma
vie, j'apprendrai le mot de cette horrible nigme.

      _Il entre dans le jardin; Tibia l'y suit et ferme la grille en
      dedans._

OCTAVE, _seul, sortant du cabaret_.

Ah! o vais-je aller  prsent? J'ai fait quelque chose pour le bonheur
d'autrui, qu'inventerai-je pour mon plaisir? Ma foi, voil une belle
nuit, et vraiment celle-ci _doit m'tre compte. En vrit, cette femme
tait belle_, etc... _O est donc la raison de tout cela?_ La raison de
tout, c'est la fortune! Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.
Coelio n'tait-il pas dsol ce matin? et maintenant...

      _On entend un bruit sourd et un cliquetis d'pes dans le jardin._

Qu'ai-je entendu? quel est ce bruit?

COELIO, _d'une voix touffe, dans le jardin_.

 moi!

OCTAVE.

Coelio! c'est la voix de Coelio!

      _Courant  la grille et la secouant._

Ouvrez, ou j'enfonce la grille!

CLAUDIO, _ouvrant la grille_.

_Que voulez-vous?_ etc.

      _Octave entre dans le jardin._

CLAUDIO.

Maintenant songeons  ma femme, et allons prvenir sa mre.

      _Il sort._

MARIANNE, _seule, sortant de la maison_.

Cela est certain; je ne me trompe pas: j'ai bien entendu. Derrire la
maison,  travers les arbres, j'ai vu des ombres, disperses  et l,
se joindre tout  coup et fondre sur lui. J'ai entendu le bruit des
pes, puis un cri touff, le plus sinistre, le dernier appel!--Pauvre
Octave! Tout brave qu'il est (car il est brave), ils l'ont surpris, ils
l'ont entran.--Est-il possible qu'une pareille faute soit paye si
cher? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de
cruaut! Et moi qui ai agi si lgrement, si follement, par pur
caprice!--Il faut que je voie, il faut que je sache...

      MARIANNE, OCTAVE, _l'pe  la main_.

MARIANNE.

Octave! est-ce vous?

OCTAVE.

C'est moi, Marianne. Coelio n'est plus!

MARIANNE.

Coelio, dites vous? Comment se peut-il?

OCTAVE.

Il n'est plus!

MARIANNE.

 ciel!

      _Elle marche vers le jardin._

OCTAVE.

Il n'est plus! N'allez pas par l.

MARIANNE.

O voulez-vous que j'aille? Je suis perdue! Il faut partir, Octave; il
faut fuir! Claudio srement n'est pas dans la maison?

OCTAVE.

Non; ils ont pris leurs prcautions, et m'ont laiss prudemment seul.

MARIANNE.

Je le connais, je suis perdue; et vous aussi peut-tre.--Partons! ils
vont revenir tout  l'heure.

OCTAVE.

Partez si vous voulez, je reste. S'ils doivent revenir, ils me
trouveront, et, quoi qu'il advienne, je les attendrai. Je veux veiller
prs de lui dans son dernier sommeil.

MARIANNE.

Mais moi, m'abandonnerez-vous? Savez-vous  quel danger vous vous
exposez, et jusqu'o peut aller leur vengeance?

OCTAVE.

Regardez l-bas, derrire ces arbres, cette petite place sombre, au coin
de la muraille: l est couch mon seul ami. Quant au reste, je ne m'en
soucie gure.

MARIANNE.

Pas mme de votre vie, ni de la mienne?

OCTAVE.

Pas mme de cela. Regardez l-bas. _Moi seul je l'ai connu._ Posez sur
sa tombe une urne d'albtre, couverte d'un long voile de deuil, ce sera
sa parfaite image. _C'est ainsi qu'une douce mlancolie_, etc.


FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.


     Cette comdie a t imagine, crite et imprime en moins de six
     semaines. Lorsque le drame d'_Andr del Sarto_ eut paru dans la
     _Revue des Deux Mondes_, le 1er avril 1833, l'auteur se remit
     aussitt  l'ouvrage, et les _Caprices de Marianne_ paraissaient
     dans le mme recueil, le 15 mai suivant. Cette pice fit ensuite
     partie du _Spectacle dans un fauteuil_, qui, dans la pense du
     pote, ne devait jamais arriver au thtre. Cependant elle lui fut
     demande, en 1851, par la Comdie-Franaise; c'est alors qu'il
     excuta les changements que nous venons d'indiquer. Parmi les
     additions se trouve une scne entre Octave et Coelio, dans
     laquelle l'auteur a introduit une citation des posies de Leopardi.
     Alfred de Musset avait une grande admiration pour ce jeune pote
     italien, enlev par une mort prmature, et auquel il avait dj
     adress une pice de vers intitule: _Aprs une lecture_. La
     comdie des _Caprices de Marianne_ fut reprsente pour la premire
     fois au Thtre-Franais, le 14 juin 1851. On la joue encore
     aujourd'hui, et le public semble prendre, chaque fois, plus de
     plaisir  l'entendre.




FANTASIO

COMDIE EN DEUX ACTES

1833




PERSONNAGES.

LE ROI DE BAVIRE.
LE PRINCE DE MANTOUE.
MARINONI, son aide de camp.
RUTTEN, secrtaire du roi.
FANTASIO,}
SPARK,   }  jeunes gens de la ville.
HARTMAN, }
FACIO,   }
OFFICIERS, PAGES, etc.
ELSBETH, fille du roi de Bavire.
LA GOUVERNANTE D'ELSBETH.

_La scne est  Munich._




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_ la cour._

LE ROI, _entour de ses courtisans_; RUTTEN.


LE ROI.

Mes amis, je vous ai annonc, il y a dj longtemps, les fianailles de
ma chre Elsbeth avec le prince de Mantoue. Je vous annonce aujourd'hui
l'arrive de ce prince; ce soir peut-tre, demain au plus tard, il sera
dans ce palais. Que ce soit un jour de fte pour tout le monde; que les
prisons s'ouvrent, et que le peuple passe la nuit dans les
divertissements. Rutten, o est ma fille?

      _Les courtisans se retirent._

RUTTEN.

Sire, elle est dans le parc avec sa gouvernante.

LE ROI.

Pourquoi ne l'ai-je pas encore vue aujourd'hui? Est-elle triste ou gaie
de ce mariage qui s'apprte?

RUTTEN.

Il m'a paru que le visage de la princesse tait voil de quelque
mlancolie. Quelle est la jeune fille qui ne rve pas la veille de ses
noces? La mort de Saint-Jean l'a contrarie.

LE ROI.

Y penses-tu? La mort de mon bouffon! d'un plaisant de cour bossu et
presque aveugle!

RUTTEN.

La princesse l'aimait.

LE ROI.

Dis-moi, Rutten, tu as vu le prince; quel homme est-ce? Hlas! je lui
donne ce que j'ai de plus prcieux au monde, et je ne le connais point.

RUTTEN.

Je suis demeur fort peu de temps  Mantoue.

LE ROI.

Parle franchement. Par quels yeux puis-je voir la vrit, si ce n'est
par les tiens?

RUTTEN.

En vrit, sire, je ne saurais rien dire sur le caractre et l'esprit du
noble prince.

LE ROI.

En est-il ainsi? Tu hsites, toi, courtisan! De combien d'loges l'air
de cette chambre serait dj rempli, de combien d'hyperboles et de
mtaphores flatteuses, si le prince qui sera demain mon gendre t'avait
paru digne de ce titre! Me serais-je tromp, mon ami? aurais-je fait en
lui un mauvais choix?

RUTTEN.

Sire, le prince passe pour le meilleur des rois.

LE ROI.

La politique est une fine toile d'araigne, dans laquelle se dbattent
bien des pauvres mouches mutiles; je ne sacrifierai le bonheur de ma
fille  aucun intrt.

      _Ils sortent._


SCNE II

_Une rue._

SPARK, HARTMAN ET FACIO, _buvant autour d'une table_.


HARTMAN.

Puisque c'est aujourd'hui le mariage de la princesse, buvons, fumons, et
tchons de faire du tapage.

FACIO.

Il serait bon de nous mler  tout ce peuple qui court les rues, et
d'teindre quelques lampions sur de bonnes ttes de bourgeois.

SPARK.

Allons donc! fumons tranquillement.

HARTMAN.

Je ne ferai rien tranquillement; duss-je me faire battant de cloche,
et me pendre dans le bourdon de l'glise, il faut que je carillonne un
jour de fte. O diable est donc Fantasio?

SPARK.

Attendons-le; ne faisons rien sans lui.

FACIO.

Bah! il nous retrouvera toujours. Il est  se griser dans quelque trou
de la rue Basse. Hol, oh! un dernier coup!

      _Il lve son verre._

UN OFFICIER, _entrant_.

Messieurs, je viens vous prier de vouloir bien aller plus loin, si vous
ne voulez point tre drangs dans votre gaiet.

HARTMAN.

Pourquoi, mon capitaine?

L'OFFICIER.

La princesse est dans ce moment sur la terrasse que vous voyez, et vous
comprenez aisment qu'il n'est pas convenable que vos cris arrivent
jusqu' elle.

      _Il sort._

FACIO.

Voil qui est intolrable!

SPARK.

Qu'est-ce que cela nous fait de rire ici ou ailleurs?

HARTMAN.

Qui est-ce qui nous dit qu'ailleurs il nous sera permis de rire? Vous
verrez qu'il sortira un drle en habit vert de tous les pavs de la
ville, pour nous prier d'aller rire dans la lune.

      _Entre Marinoni, couvert d'un manteau._

SPARK.

La princesse n'a jamais fait un acte de despotisme de sa vie. Que Dieu
la conserve! Si elle ne veut pas qu'on rie, c'est qu'elle est triste, ou
qu'elle chante; laissons-la en repos.

FACIO.

Humph! voil un manteau rabattu qui flaire quelque nouvelle. Le
gobe-mouche a envie de nous aborder.

MARINONI, _approchant_.

Je suis un tranger, messieurs;  quelle occasion cette fte?

SPARK.

La princesse Elsbeth se marie.

MARINONI.

Ah! ah! c'est une belle femme,  ce que je prsume.

HARTMAN.

Comme vous tes un bel homme, vous l'avez dit.

MARINONI.

Aime de son peuple, si j'ose le dire, car il me parat que tout est
illumin.

HARTMAN.

Tu ne te trompes pas, brave tranger; tous ces lampions allums que tu
vois, comme tu l'as remarqu sagement, ne sont pas autre chose qu'une
illumination.

MARINONI.

Je voulais demander par l si la princesse est la cause de ces signes de
joie.

HARTMAN.

L'unique cause, puissant rhteur. Nous aurions beau nous marier tous, il
n'y aurait aucune espce de joie dans cette ville ingrate.

MARINONI.

Heureuse la princesse qui sait se faire aimer de son peuple!

HARTMAN.

Des lampions allums ne font pas le bonheur d'un peuple, cher homme
primitif. Cela n'empche pas la susdite princesse d'tre fantasque comme
une bergeronnette.

MARINONI.

En vrit! vous avez dit fantasque?

HARTMAN.

Je l'ai dit, cher inconnu, je me suis servi de ce mot.

      _Marinoni salue et se retire._

FACIO.

 qui diantre en veut ce baragouineur d'Italien? Le voil qui nous
quitte pour aborder un autre groupe. Il sent l'espion d'une lieue.

HARTMAN.

Il ne sent rien du tout; il est bte  faire plaisir.

SPARK.

Voil Fantasio qui arrive.

HARTMAN.

Qu'a-t-il donc? il se dandine comme un conseiller de justice. Ou je me
trompe fort, ou quelque lubie mrit dans sa cervelle.

FACIO.

Eh bien! ami, que ferons-nous de cette belle soire?

FANTASIO, _entrant_.

Tout absolument, hors un roman nouveau.

FACIO.

Je disais qu'il faudrait nous lancer dans cette canaille, et nous
divertir un peu.

FANTASIO.

L'important serait d'avoir des nez de carton et des ptards.

HARTMAN.

Prendre la taille aux filles, tirer les bourgeois par la queue et casser
les lanternes. Allons, partons, voil qui est dit.

FANTASIO.

Il tait une fois un roi de Perse...

HARTMAN.

Viens donc, Fantasio.

FANTASIO.

Je n'en suis pas, je n'en suis pas.

HARTMAN.

Pourquoi?

FANTASIO.

Donnez-moi un verre de a.

      _Il boit._

HARTMAN.

Tu as le mois de mai sur les joues.

FANTASIO.

C'est vrai; et le mois de janvier dans le coeur. Ma tte est comme une
vieille chemine sans feu: il n'y a que du vent et des cendres. Ouf!

      _Il s'assoit._

Que cela m'ennuie que tout le monde s'amuse! Je voudrais que ce grand
ciel si lourd ft un immense bonnet de coton, pour envelopper jusqu'aux
oreilles cette sotte ville et ses sots habitants. Allons, voyons!
dites-moi, de grce, un calembour us, quelque chose de bien rebattu.

HARTMAN.

Pourquoi!

FANTASIO.

Pour que je rie. Je ne ris plus de ce qu'on invente; peut-tre que je
rirai de ce que je connais.

HARTMAN.

Tu me parais un tant soit peu misanthrope et enclin  la mlancolie.

FANTASIO.

Du tout; c'est que je viens de chez ma matresse.

FACIO.

Oui ou non, es-tu des ntres?

FANTASIO.

Je suis des vtres, si vous tes des miens; restons un peu ici  parler
de choses et d'autres, en regardant nos habits neufs.

FACIO.

Non, ma foi. Si tu es las d'tre debout, je suis las d'tre assis; il
faut que je m'vertue en plein air.

FANTASIO.

Je ne saurais m'vertuer. Je vais fumer sous ces marronniers, avec ce
brave Spark, qui va me tenir compagnie. N'est-ce pas, Spark?

SPARK.

Comme tu voudras.

HARTMAN.

En ce cas, adieu. Nous allons voir la fte.

      _Hartman et Facio sortent.--Fantasio s'assied avec Spark._

FANTASIO.

Comme ce soleil couchant est manqu! La nature est pitoyable ce soir.
Regarde-moi un peu cette valle l-bas, ces quatre ou cinq mchants
nuages qui grimpent sur cette montagne. Je faisais des paysages comme
celui-l, quand j'avais douze ans, sur la couverture de mes livres de
classe.

SPARK.

Quel bon tabac! quelle bonne bire!

FANTASIO.

Je dois bien t'ennuyer, Spark?

SPARK.

Non; pourquoi cela?

FANTASIO.

Toi, tu m'ennuies horriblement. Cela ne te fait rien de voir tous les
jours la mme figure? Que diable Hartman et Facio s'en vont-ils faire
dans cette fte?

SPARK.

Ce sont deux gaillards actifs, et qui ne sauraient rester en place.

FANTASIO.

Quelle admirable chose que les Mille et une Nuits!  Spark! mon cher
Spark, si tu pouvais me transporter en Chine! Si je pouvais seulement
sortir de ma peau pendant une heure ou deux! Si je pouvais tre ce
monsieur qui passe!

SPARK.

Cela me parat assez difficile.

FANTASIO.

Ce monsieur qui passe est charmant; regarde: quelle belle culotte de
soie! quelles belles fleurs rouges sur son gilet! Ses breloques de
montre battent sur sa panse, en opposition avec les basques de son
habit, qui voltigent sur ses mollets. Je suis sr que cet homme-l a
dans la tte un millier d'ides qui me sont absolument trangres; son
essence lui est particulire. Hlas! tout ce que les hommes se disent
entre eux se ressemble; les ides qu'ils changent sont presque toujours
les mmes dans toutes leurs conversations; mais, dans l'intrieur de
toutes ces machines, isoles, quels replis, quels compartiments secrets!
C'est tout un monde que chacun porte en lui! un monde ignor qui nat et
qui meurt en silence! Quelles solitudes que tous ces corps humains!

SPARK.

Bois donc, dsoeuvr, au lieu de te creuser la tte.

FANTASIO.

Il n'y a qu'une chose qui m'ait amus depuis trois jours: c'est que mes
cranciers ont obtenu un arrt contre moi, et que si je mets les pieds
dans ma maison, il va arriver quatre estafiers qui me prendront au
collet.

SPARK.

Voil qui est fort gai, en effet. O coucheras-tu ce soir?

FANTASIO.

Chez la premire venue. Te figures-tu que mes meubles se vendent demain
matin? Nous en achterons quelques-uns, n'est-ce pas?

SPARK.

Manques-tu d'argent, Henri? Veux-tu ma bourse?

FANTASIO.

Imbcile! si je n'avais pas d'argent, je n'aurais pas de dettes. J'ai
envie de prendre pour matresse une fille d'opra.

SPARK.

Cela t'ennuiera  prir.

FANTASIO.

Pas du tout; mon imagination se remplira de pirouettes et de souliers de
satin blanc; il y aura un gant  moi sur la banquette du balcon depuis
le premier janvier jusqu' la Saint-Silvestre, et je fredonnerai des
solos de clarinette dans mes rves, en attendant que je meure d'une
indigestion de fraises dans les bras de ma bien-aime. Remarques-tu une
chose, Spark? c'est que nous n'avons point d'tat? nous n'exerons
aucune profession.

SPARK.

C'est l ce qui t'attriste?

FANTASIO.

Il n'y a point de matre d'armes mlancolique.

SPARK.

Tu me fais l'effet d'tre revenu de tout.

FANTASIO.

Ah! pour tre revenu de tout, mon ami, il faut tre all dans bien des
endroits.

SPARK.

Eh bien donc?

FANTASIO.

Eh bien donc! o veux-tu que j'aille? Regarde cette vieille ville
enfume; il n'y a pas de places, de rues, de ruelles o je n'aie rd
trente fois; il n'y a pas de pavs o je n'aie tran ces talons uss,
pas de maisons o je ne sache quelle est la fille ou la vieille femme
dont la tte stupide se dessine ternellement  la fentre; je ne
saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d'hier; eh bien! mon cher
ami, cette ville n'est rien auprs de ma cervelle. Tous les recoins m'en
sont cent fois plus connus; toutes les rues, tous les trous de mon
imagination sont cent fois plus fatigus; je m'y suis promen en cent
fois plus de sens, dans cette cervelle dlabre, moi son seul habitant!
je m'y suis gris dans tous les cabarets; je m'y suis roul comme un roi
absolu dans un carrosse dor; j'y ai trott en bon bourgeois sur une
mule pacifique, et je n'ose seulement pas maintenant y entrer comme un
voleur, une lanterne sourde  la main.

SPARK.

Je ne comprends rien  ce travail perptuel sur toi-mme; moi, quand je
fume, par exemple, ma pense se fait fume de tabac; quand je bois, elle
se fait vin d'Espagne ou bire de Flandre; quand je baise la main de ma
matresse, elle entre par le bout de ses doigts effils pour se rpandre
dans tout son tre sur des courants lectriques; il me faut le parfum
d'une fleur pour me distraire, et de tout ce que renferme l'universelle
nature, le plus chtif objet suffit pour me changer en abeille et me
faire voltiger  et l avec un plaisir toujours nouveau.

FANTASIO.

Tranchons le mot, tu es capable de pcher  la ligne.

SPARK.

Si cela m'amuse, je suis capable de tout.

FANTASIO.

Mme de prendre la lune avec les dents?

SPARK.

Cela ne m'amuserait pas.

FANTASIO.

Ah! ah! qu'en sais-tu? Prendre la lune avec les dents n'est pas 
ddaigner. Allons jouer au trente et quarante.

SPARK.

Non, en vrit.

FANTASIO.

Pourquoi?

SPARK.

Parce que nous perdrions notre argent.

FANTASIO.

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu vas imaginer l! Tu ne sais quoi inventer
pour te torturer l'esprit. Tu vois donc tout en noir, misrable? Perdre
notre argent! tu n'as donc dans le coeur ni foi en Dieu ni esprance?
tu es donc un athe pouvantable, capable de me desscher le coeur et
de me dsabuser de tout, moi qui suis plein de sve et de jeunesse?

      _Il se met  danser._

SPARK.

En vrit, il y a de certains moments o je ne jurerais pas que tu n'es
pas fou.

FANTASIO, _dansant toujours_.

Qu'on me donne une cloche! une cloche de verre!

SPARK.

 propos de quoi une cloche?

FANTASIO.

Jean-Paul n'a-t-il pas dit qu'un homme absorb par une grande pense est
comme un plongeur sous sa cloche, au milieu du vaste Ocan? Je n'ai
point de cloche, Spark, point de cloche, et je danse comme Jsus-Christ
sur le vaste Ocan.

SPARK.

Fais-toi journaliste ou homme de lettres, Henri; c'est encore le plus
efficace moyen qui nous reste de dsopiler la misanthropie et d'amortir
l'imagination.

FANTASIO.

Oh! je voudrais me passionner pour un homard  la moutarde, pour une
grisette, pour une classe de minraux! Spark! essayons de btir une
maison  nous deux.

SPARK.

Pourquoi n'cris-tu pas tout ce que tu rves? cela ferait un joli
recueil.

FANTASIO.

Un sonnet vaut mieux qu'un long pome, et un verre de vin vaut mieux
qu'un sonnet.

      _Il boit._

SPARK.

Pourquoi ne voyages-tu pas? va en Italie.

FANTASIO.

J'y ai t.

SPARK.

Eh bien! est-ce que tu ne trouves pas ce pays-l beau?

FANTASIO.

Il y a une quantit de mouches grosses comme des hannetons qui vous
piquent toute la nuit.

SPARK.

Va en France.

FANTASIO.

Il n'y a pas de bon vin du Rhin  Paris.

SPARK.

Va en Angleterre.

FANTASIO.

J'y suis. Est-ce que les Anglais ont une patrie? j'aime autant les voir
ici que chez eux.

SPARK.

Va donc au diable, alors!

FANTASIO.

Oh! s'il y avait un diable dans le ciel! s'il y avait un enfer, comme je
me brlerais la cervelle pour aller voir tout a! Quelle misrable chose
que l'homme! ne pas pouvoir seulement sauter par sa fentre sans se
casser les jambes! tre oblig de jouer du violon dix ans pour devenir
un musicien passable! Apprendre pour tre peintre, pour tre
palefrenier! Apprendre pour faire une omelette! Tiens, Spark, il me
prend des envies de m'asseoir sur un parapet, de regarder couler la
rivire, et de me mettre  compter un, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, et ainsi de suite jusqu'au jour de ma mort.

SPARK.

Ce que tu dis l ferait rire bien des gens; moi, cela me fait frmir:
c'est l'histoire du sicle entier. L'ternit est une grande aire, d'o
tous les sicles, comme de jeunes aiglons, se sont envols tour  tour
pour traverser le ciel et disparatre; le ntre est arriv  son tour au
bord du nid; mais on lui a coup les ailes, et il attend la mort en
regardant l'espace dans lequel il ne peut s'lancer.

FANTASIO, _chantant_.

    Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton me,
    Car l'me est immortelle, et la vie est un jour.

Connais-tu une plus divine romance que celle-l, Spark? C'est une
romance portugaise. Elle ne m'est jamais venue  l'esprit sans me donner
envie d'aimer quelqu'un.

SPARK.

Qui, par exemple?

FANTASIO.

Qui? je n'en sais rien; quelque belle fille toute ronde comme les femmes
de Miris; quelque chose de doux comme le vent d'ouest, de ple comme
les rayons de la lune; quelque chose de pensif comme ces petites
servantes d'auberge des tableaux flamands qui donnent le coup d'trier 
un voyageur  larges bottes, droit comme un piquet sur un grand cheval
blanc. Quelle belle chose que le coup de l'trier! une jeune femme sur
le pas de sa porte, le feu allum qu'on aperoit au fond de la chambre,
le souper prpar, les enfants endormis; toute la tranquillit de la vie
paisible et contemplative dans un coin du tableau! et l l'homme encore
haletant, mais ferme sur sa selle, ayant fait vingt lieues, en ayant
trente  faire; une gorge d'eau-de-vie, et adieu. La nuit est profonde
l-bas, le temps menaant, la fort dangereuse; la bonne femme le suit
des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant  son feu,
cette sublime aumne du pauvre: Que Dieu le protge!

SPARK.

Si tu tais amoureux, Henri, tu serais le plus heureux des hommes.

FANTASIO.

L'amour n'existe plus, mon cher ami. La religion, sa nourrice, a les
mamelles pendantes comme une vieille bourse au fond de laquelle il y a
un gros sou. L'amour est une hostie qu'il faut briser en deux au pied
d'un autel et avaler ensemble dans un baiser; il n'y a plus d'autel, il
n'y a plus d'amour. Vive la nature! il y a encore du vin.

      _Il boit._

SPARK.

Tu vas te griser.

FANTASIO.

Je vais me griser, tu l'as dit.

SPARK.

Il est un peu tard pour cela.

FANTASIO.

Qu'appelles-tu tard? midi, est-ce tard? minuit, est-ce de bonne heure?
O prends-tu la journe? Restons l, Spark, je t'en prie. Buvons,
causons, analysons, draisonnons, faisons de la politique; imaginons des
combinaisons de gouvernement; attrapons tous les hannetons qui passent
autour de cette chandelle, et mettons-les dans nos poches. Sais-tu que
les canons  vapeur sont une belle chose en matire de philanthropie?

SPARK.

Comment l'entends-tu?

FANTASIO.

Il y avait une fois un roi qui tait trs sage, trs sage, trs heureux,
trs heureux...

SPARK.

Aprs?

FANTASIO.

La seule chose qui manquait  son bonheur, c'tait d'avoir des enfants.
Il fit faire des prires publiques dans toutes les mosques.

SPARK.

 quoi en veux-tu venir?

FANTASIO.

Je pense  mes chres Mille et une Nuits. C'est comme cela qu'elles
commencent toutes. Tiens, Spark, je suis gris. Il faut que je fasse
quelque chose. Tra la, tra la! Allons, levons-nous!

      _Un enterrement passe._

Oh! braves gens, qui enterrez-vous l? Ce n'est pas maintenant l'heure
d'enterrer proprement.

LES PORTEURS.

Nous enterrons Saint-Jean.

FANTASIO.

Saint-Jean est mort? le bouffon du roi est mort? Qui a pris sa place? le
ministre de la justice?

LES PORTEURS.

Sa place est vacante, vous pouvez la prendre si vous voulez.

      _Ils sortent._

SPARK.

Voil une insolence que tu t'es bien attire.  quoi penses-tu,
d'arrter ces gens?

FANTASIO.

Il n'y a rien l d'insolent. C'est un conseil d'ami que m'a donn cet
homme, et que je vais suivre  l'instant.

SPARK.

Tu vas te faire bouffon de la cour?

FANTASIO.

Cette nuit mme, si l'on veut de moi. Puisque je ne puis coucher chez
moi, je veux me donner la reprsentation de cette royale comdie qui se
jouera demain, et de la loge du roi lui-mme.

SPARK.

Comme tu es fin! On te reconnatra, et les laquais te mettront  la
porte; n'es-tu pas filleul de la feue reine!

FANTASIO.

Comme tu es bte! je me mettrai une bosse et une perruque rousse comme
la portait Saint-Jean, et personne ne me reconnatra, quand j'aurais
trois douzaines de parrains  mes trousses.

      _Il frappe  une boutique._

H! brave homme, ouvrez-moi, si vous n'tes pas sorti, vous, votre femme
et vos petits chiens!

UN TAILLEUR, _ouvrant la boutique_.

Que demande votre seigneurie?

FANTASIO.

N'tes-vous pas tailleur de la cour?

LE TAILLEUR.

Pour vous servir.

FANTASIO.

Est-ce vous qui habilliez Saint-Jean?

LE TAILLEUR.

Oui, monsieur.

FANTASIO.

Vous le connaissiez? Vous savez de quel ct tait sa bosse, comment il
frisait sa moustache, et quelle perruque il portait?

LE TAILLEUR.

H! h! monsieur veut rire.

FANTASIO.

Homme, je ne veux point rire; entre dans ton arrire-boutique; et si tu
ne veux pas tre empoisonn demain dans ton caf au lait, songe  tre
muet comme la tombe sur tout ce qui va se passer ici.

      _Il sort avec le tailleur; Spark le suit._


SCNE III

_Une auberge sur la route de Munich._

_Entrent_ LE PRINCE DE MANTOUE ET MARINONI.


LE PRINCE.

Eh bien, colonel?

MARINONI.

Altesse?

LE PRINCE.

Eh bien, Marinoni?

MARINONI.

Mlancolique, fantasque, d'une jolie folle, soumise  son pre, aimant
beaucoup les pois verts.

LE PRINCE.

cris cela; je ne comprends clairement que les critures moules en
btarde.

MARINONI, _crivant_.

Mlanco...

LE PRINCE.

cris  voix basse; je rve  un projet d'importance depuis mon dner.

MARINONI.

Voil, altesse, ce que vous demandez.

LE PRINCE.

C'est bien; je te nomme mon ami intime; je ne connais pas dans tout mon
royaume de plus belle criture que la tienne. Assieds-toi  quelque
distance. Vous pensez donc, mon ami, que le caractre de la princesse,
ma future pouse, vous est secrtement connu?

MARINONI.

Oui, altesse; j'ai parcouru les alentours du palais, et ces tablettes
renferment les principaux traits des conversations diffrentes dans
lesquelles je me suis immisc.

LE PRINCE, _se mirant_.

Il me semble que je suis poudr comme un homme de la dernire classe.

MARINONI.

L'habit est magnifique.

LE PRINCE.

Que dirais-tu, Marinoni, si tu voyais ton matre revtir un simple frac
olive?

MARINONI.

Son altesse se rit de ma crdulit.

LE PRINCE.

Non, colonel. Apprends que ton matre est le plus romanesque des hommes.

MARINONI.

Romanesque, altesse?

LE PRINCE.

Oui, mon ami (je t'ai accord ce titre); l'important projet que je
mdite est inou dans ma famille; je prtends arriver  la cour du roi
mon beau-pre dans l'habillement d'un simple aide de camp; ce n'est pas
assez d'avoir envoy un homme de ma maison recueillir les bruits publics
sur la future princesse de Mantoue (et cet homme, Marinoni, c'est
toi-mme), je veux encore observer par mes yeux.

MARINONI.

Est-il vrai, altesse?

LE PRINCE.

Ne reste pas ptrifi. Un homme tel que moi ne doit avoir pour ami
intime qu'un esprit vaste et entreprenant.

MARINONI.

Une seule chose me parat s'opposer au dessein de votre altesse.

LE PRINCE.

Laquelle?

MARINONI.

L'ide d'un tel travestissement ne pouvait appartenir qu'au prince
glorieux qui nous gouverne. Mais si mon gracieux souverain est confondu
parmi l'tat-major,  qui le roi de Bavire fera-t-il les honneurs d'un
festin splendide qui doit avoir lieu dans la grande galerie?

LE PRINCE.

Tu as raison; si je me dguise, il faut que quelqu'un prenne ma place.
Cela est impossible, Marinoni; je n'avais pas pens  cela.

MARINONI.

Pourquoi, impossible, altesse?

LE PRINCE.

Je puis bien abaisser la dignit princire jusqu'au grade de colonel;
mais comment peux-tu croire que je consentirais  lever jusqu' mon
rang un homme quelconque? Penses-tu d'ailleurs que mon futur beau-pre
me le pardonnerait?

MARINONI.

Le roi passe pour un homme de beaucoup de sens et d'esprit, avec une
humeur agrable.

LE PRINCE.

Ah! ce n'est pas sans peine que je renonce  mon projet. Pntrer dans
cette cour nouvelle sans faste et sans bruit, observer tout, approcher
de la princesse sous un faux nom, et peut-tre m'en faire aimer!--Oh! je
m'gare; cela est impossible. Marinoni, mon ami, essaye mon habit de
crmonie; je ne saurais y rsister.

MARINONI, _s'inclinant_.

Altesse!

LE PRINCE.

Penses-tu que les sicles futurs oublieront une pareille circonstance?

MARINONI.

Jamais, gracieux prince.

LE PRINCE.

Viens essayer mon habit.

      _Ils sortent._

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE

_Le jardin du roi de Bavire._

_Entrent_ ELSBETH ET SA GOUVERNANTE.


LA GOUVERNANTE.

Mes pauvres yeux en ont pleur, pleur un torrent du ciel.

ELSBETH.

Tu es si bonne! Moi aussi j'aimais Saint-Jean; il avait tant d'esprit!
Ce n'tait point un bouffon ordinaire.

LA GOUVERNANTE.

Dire que le pauvre homme est all l-haut la veille de vos fianailles!
Lui qui ne parlait que de vous  dner et  souper, tant que le jour
durait. Un garon si gai, si amusant, qu'il faisait aimer la laideur, et
que les yeux le cherchaient toujours en dpit d'eux-mmes!

ELSBETH.

Ne me parle pas de mon mariage; c'est encore l un plus grand malheur.

LA GOUVERNANTE.

Ne savez-vous pas que le prince de Mantoue arrive aujourd'hui? On dit
que c'est un Amadis.

ELSBETH.

Que dis-tu l, ma chre! Il est horrible et idiot, tout le monde le sait
dj ici.

LA GOUVERNANTE.

En vrit? on m'avait dit que c'tait un Amadis.

ELSBETH.

Je ne demandais pas un Amadis, ma chre; mais cela est cruel,
quelquefois, de n'tre qu'une fille de roi. Mon pre est le meilleur des
hommes; le mariage qu'il prpare assure la paix de son royaume; il
recevra en rcompense la bndiction d'un peuple; mais moi, hlas!
j'aurai la sienne, et rien de plus.

LA GOUVERNANTE.

Comme vous parlez tristement!

ELSBETH.

Si je refusais le prince, la guerre serait bientt recommence; quel
malheur que ces traits de paix se signent toujours avec des larmes! Je
voudrais tre une forte tte, et me rsigner  pouser le premier venu,
quand cela est ncessaire en politique. tre la mre d'un peuple, cela
console les grands coeurs, mais non les ttes faibles. Je ne suis
qu'une pauvre rveuse; peut-tre la faute en est-elle  tes romans, tu
en as toujours dans tes poches.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur! n'en dites rien.

ELSBETH.

J'ai peu connu la vie, et j'ai beaucoup rv.

LA GOUVERNANTE.

Si le prince de Mantoue est tel que vous le dites, Dieu ne laissera pas
cette affaire-l s'arranger, j'en suis sre.

ELSBETH.

Tu crois! Dieu laisse faire les hommes, ma pauvre amie, et il ne fait
gure plus de cas de nos plaintes que du blement d'un mouton.

LA GOUVERNANTE.

Je suis sre que si vous refusiez le prince, votre pre ne vous
forcerait pas.

ELSBETH.

Non certainement il ne me forcerait pas; et c'est pour cela que je me
sacrifie. Veux-tu que j'aille dire  mon pre d'oublier sa parole, et de
rayer d'un trait de plume son nom respectable sur un contrat qui fait
des milliers d'heureux? Qu'importe qu'il fasse une malheureuse? Je
laisse mon pre tre un bon roi.

LA GOUVERNANTE.

Hi! hi!

      _Elle pleure._

ELSBETH.

Ne pleure pas sur moi, ma bonne; tu me ferais peut-tre pleurer
moi-mme, et il ne faut pas qu'une royale fiance ait les yeux rouges.
Ne t'afflige pas de tout cela. Aprs tout, je serai une reine, c'est
peut-tre amusant; je prendrai peut-tre got  mes parures, que
sais-je?  mes carrosses,  ma nouvelle cour; heureusement qu'il y a
pour une princesse autre chose dans un mariage qu'un mari. Je trouverai
peut-tre le bonheur au fond de ma corbeille de noces.

LA GOUVERNANTE.

Vous tes un vrai agneau pascal.

ELSBETH.

Tiens, ma chre, commenons toujours par en rire, quitte  en pleurer
quand il en sera temps. On dit que le prince de Mantoue est la plus
ridicule chose du monde.

LA GOUVERNANTE.

Si Saint-Jean tait l!

ELSBETH.

Ah! Saint-Jean! Saint-Jean!

LA GOUVERNANTE.

Vous l'aimiez beaucoup, mon enfant.

ELSBETH.

Cela est singulier; son esprit m'attachait  lui avec des fils
imperceptibles qui semblaient venir de mon coeur; sa perptuelle
moquerie de mes ides romanesques me plaisait  l'excs, tandis que je
ne puis supporter qu'avec peine bien des gens qui abondent dans mon
sens; je ne sais ce qu'il y avait autour de lui, dans ses yeux, dans ses
gestes, dans la manire dont il prenait son tabac. C'tait un homme
bizarre; tandis qu'il me parlait, il me passait devant les yeux des
tableaux dlicieux; sa parole donnait la vie comme par enchantement aux
choses les plus tranges.

LA GOUVERNANTE.

C'tait un vrai Triboulet.

ELSBETH.

Je n'en sais rien; mais c'tait un diamant d'esprit.

LA GOUVERNANTE.

Voil des pages qui vont et viennent; je crois que le prince ne va pas
tarder  se montrer; il faudrait retourner au palais pour vous habiller.

ELSBETH.

Je t'en supplie, laisse-moi un quart d'heure encore; va prparer ce
qu'il me faut: hlas! ma chre, je n'ai plus longtemps  rver.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur! est-il possible que ce mariage se fasse, s'il vous dplat? Un
pre sacrifier sa fille! le roi serait un vritable Jepht, s'il le
faisait.

ELSBETH.

Ne dis pas de mal de mon pre; va, ma chre, prpare ce qu'il me faut.

      _La gouvernante sort._

ELSBETH, _seule_.

Il me semble qu'il y a quelqu'un derrire ces bosquets. Est-ce le
fantme de mon pauvre bouffon que j'aperois dans ces bluets, assis sur
la prairie? Rpondez-moi; qui tes-vous? que faites-vous l  cueillir
ces fleurs?

      _Elle s'avance vers un tertre._

FANTASIO, _assis, vtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_.

Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour  vos
beaux yeux.

ELSBETH.

Que signifie cet accoutrement? qui tes-vous pour venir parodier sous
cette large perruque un homme que j'ai aim? tes-vous colier en
bouffonneries?

FANTASIO.

Plaise  votre altesse srnissime, je suis le nouveau bouffon du roi;
le majordome m'a reu favorablement; je suis prsent au valet de
chambre; les marmitons me protgent depuis hier au soir, et je cueille
modestement des fleurs en attendant qu'il me vienne de l'esprit.

ELSBETH.

Cela me parat douteux, que vous cueilliez jamais cette fleur-l.

FANTASIO.

Pourquoi? l'esprit peut venir  un homme vieux, tout comme  une jeune
fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait
spirituel d'une grosse sottise! Beaucoup parler, voil l'important; le
plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s'il tire sept
cent quatre-vingts coups  la minute, tout aussi bien que le plus habile
homme qui n'en tire qu'un ou deux bien ajusts. Je ne demande qu' tre
nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai
mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.

ELSBETH.

En sorte que vous voil revtu des dpouilles de Saint-Jean? Vous avez
raison de parler de votre ombre; tant que vous aurez ce costume, elle
lui ressemblera toujours, je crois, plus que vous.

FANTASIO.

Je fais en ce moment une lgie qui dcidera de mon sort.

ELSBETH.

En quelle faon?

FANTASIO.

Elle prouvera clairement que je suis le premier homme du monde, ou bien
elle ne vaudra rien du tout. Je suis en train de bouleverser l'univers
pour le mettre en acrostiche; la lune, le soleil et les toiles se
battent pour entrer dans mes rimes, comme des coliers  la porte d'un
thtre de mlodrames.

ELSBETH.

Pauvre homme! quel mtier tu entreprends! faire de l'esprit  tant par
heure! N'as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux de labourer
la terre que ta propre cervelle?

FANTASIO.

Pauvre petite! quel mtier vous entreprenez! pouser un sot que vous
n'avez jamais vu!--N'avez-vous ni coeur ni tte, et ne feriez-vous pas
mieux de vendre vos robes que votre corps?

ELSBETH.

Voil qui est hardi, monsieur le nouveau venu!

FANTASIO.

Comment appelez-vous cette fleur-l, s'il vous plat?

ELSBETH.

Une tulipe. Que veux-tu prouver?

FANTASIO.

Une tulipe rouge, ou une tulipe bleue?

ELSBETH.

Bleue,  ce qu'il me semble.

FANTASIO.

Point du tout, c'est une tulipe rouge.

ELSBETH.

Veux-tu mettre un habit neuf  une vieille sentence? tu n'en as pas
besoin pour dire que des gots et des couleurs il n'en faut pas
disputer.

FANTASIO.

Je ne dispute pas; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge, et
cependant je conviens qu'elle est bleue.

ELSBETH.

Comment arranges-tu cela?

FANTASIO.

Comme votre contrat de mariage. Qui peut savoir sous le soleil s'il est
n bleu ou rouge? les tulipes elles-mmes n'en savent rien. Les
jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les
pommes deviennent des citrouilles, et que les chardons sortent de la
mchoire de l'ne pour s'inonder de sauce dans le plat d'argent d'un
vque. Cette tulipe que voil s'attendait bien  tre rouge; mais on
l'a marie; elle est tout tonne d'tre bleue: c'est ainsi que le monde
entier se mtamorphose sous les mains de l'homme; et la pauvre dame
nature doit se rire parfois au nez de bon coeur, quand elle mire dans
ses lacs et dans ses mers son ternelle mascarade. Croyez-vous que a
sentt la rose dans le paradis de Mose? a ne sentait que le foin vert.
La rose est fille de la civilisation; c'est une marquise comme vous et
moi.

ELSBETH.

La ple fleur de l'aubpine peut devenir une rose, et un chardon peut
devenir un artichaut; mais une fleur ne peut en devenir une autre: ainsi
qu'importe  la nature? on ne la change pas, on l'embellit ou on la tue.
La plus chtive violette mourrait plutt que de cder, si l'on voulait,
par des moyens artificiels, altrer sa forme d'une tamine.

FANTASIO.

C'est pourquoi je fais plus de cas d'une violette que d'une fille de
roi.

ELSBETH.

Il y a de certaines choses que les bouffons eux-mmes n'ont pas le droit
de railler; fais-y attention. Si tu as cout ma conversation avec ma
gouvernante, prends garde  tes oreilles.

FANTASIO.

Non pas  mes oreilles, mais  ma langue. Vous vous trompez de sens; il
y a une erreur de sens dans vos paroles.

ELSBETH.

Ne me fais pas de calembour, si tu veux gagner ton argent, et ne me
compare pas  des tulipes, si tu ne veux gagner autre chose.

FANTASIO.

Qui sait? un calembour console de bien des chagrins; et jouer avec les
mots est un moyen comme un autre de jouer avec les penses, les actions
et les tres. Tout est calembour ici-bas, et il est aussi difficile de
comprendre le regard d'un enfant de quatre ans que le galimatias de
trois drames modernes.

ELSBETH.

Tu me fais l'effet de regarder le monde  travers un prisme tant soit
peu changeant.

FANTASIO.

Chacun a ses lunettes; mais personne ne sait au juste de quelle couleur
en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis
heureux ou malheureux, bon ou mauvais, triste ou gai, bte ou spirituel?

ELSBETH.

Tu es laid, du moins; cela est certain.

FANTASIO.

Pas plus certain que votre beaut. Voil votre pre qui vient avec votre
futur mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l'pouserez?

      _Il sort._

ELSBETH.

Puisque je ne puis viter la rencontre du prince de Mantoue, je ferai
aussi bien d'aller au-devant de lui.

      _Entrent le roi, Marinoni sous le costume de prince, et le prince
      vtu en aide de camp._

LE ROI.

Prince, voici ma fille. Pardonnez-lui cette toilette de jardinire; vous
tes ici chez un bourgeois qui en gouverne d'autres, et notre tiquette
est aussi indulgente pour nous-mmes que pour eux.

MARINONI.

Permettez-moi de baiser cette main charmante, madame, si ce n'est pas
une trop grande faveur pour mes lvres.

LA PRINCESSE.

Votre altesse m'excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense,
d'une manire plus convenable  la prsentation de ce soir.

      _Elle sort._

LE PRINCE.

La princesse a raison; voil une divine pudeur.

LE ROI, _ Marinoni_.

Quel est donc cet aide de camp qui vous suit comme votre ombre? Il m'est
insupportable de l'entendre ajouter une remarque inepte  tout ce que
nous disons. Renvoyez-le, je vous en prie.

      _Marinoni parle bas au prince._

LE PRINCE, _de mme_.

C'est fort adroit de ta part de lui avoir persuad de m'loigner; je
vais tcher de joindre la princesse et de lui toucher quelques mots
dlicats sans faire semblant de rien.

      _Il sort._

LE ROI.

Cet aide de camp est un imbcile, mon ami; que pouvez-vous faire de cet
homme-l?

MARINONI.

Hum! hum! Poussons quelques pas plus avant, si Votre Majest le permet;
je crois apercevoir un kiosque tout  fait charmant dans ce bocage.

      _Ils sortent._


SCNE II

_Une autre partie du jardin._


LE PRINCE, _entrant_.

Mon dguisement me russit  merveille; j'observe, et je me fais aimer.
Jusqu'ici tout va au gr de mes souhaits; le pre me parat un grand
roi, quoique trop sans faon, et je m'tonnerais si je ne lui avais plu
tout d'abord. J'aperois la princesse qui rentre au palais; le hasard me
favorise singulirement.

      _Elsbeth entre; le prince l'aborde._

Altesse, permettez  un fidle serviteur de votre futur poux de vous
offrir les flicitations sincres que son coeur humble et dvou ne
peut contenir en vous voyant. Heureux les grands de la terre! ils
peuvent vous pouser, moi je ne le puis pas; cela m'est tout  fait
impossible; je suis d'une naissance obscure; je n'ai pour tout bien
qu'un nom redoutable  l'ennemi; un coeur pur et sans tache bat sous
ce modeste uniforme; je suis un pauvre soldat cribl de balles des pieds
 la tte; je n'ai pas un ducat; je suis solitaire et exil de ma terre
natale comme de ma patrie cleste, c'est--dire du paradis de mes rves;
je n'ai pas un coeur de femme  presser sur mon coeur; je suis
maudit et silencieux.

ELSBETH.

Que me voulez-vous, mon cher monsieur? tes-vous fou, ou demandez-vous
l'aumne?

LE PRINCE.

Qu'il serait difficile de trouver des paroles pour exprimer ce que
j'prouve! Je vous ai vue passer toute seule dans cette alle; j'ai cru
qu'il tait de mon devoir de me jeter  vos pieds, et de vous offrir ma
compagnie jusqu' la poterne.

ELSBETH.

Je vous suis oblige; rendez-moi le service de me laisser tranquille.

      _Elle sort._

LE PRINCE, _seul_.

Aurais-je eu tort de l'aborder? Il le fallait cependant, puisque j'ai le
projet de la sduire sous mon habit suppos. Oui, j'ai bien fait de
l'aborder. Cependant elle m'a rpondu d'une manire dsagrable. Je
n'aurais peut-tre pas d lui parler si vivement. Il le fallait pourtant
bien, puisque son mariage est presque assur, et que je suis cens
devoir supplanter Marinoni, qui me remplace. J'ai eu raison de lui
parler vivement. Mais la rponse est dsagrable. Aurait-elle un coeur
dur et faux? Il serait bon de sonder adroitement la chose.

      _Il sort._


SCNE III

_Une antichambre._


FANTASIO, _couch sur un tapis_.

Quel mtier dlicieux que celui de bouffon! J'tais gris, je crois, hier
soir, lorsque j'ai pris ce costume et que je me suis prsent au palais;
mais, en vrit, jamais la saine raison ne m'a rien inspir qui valt
cet acte de folie. J'arrive, et me voil reu, choy, enregistr, et ce
qu'il y a de mieux encore, oubli. Je vais et viens dans ce palais comme
si je l'avais habit toute ma vie. Tout  l'heure j'ai rencontr le roi;
il n'a pas mme eu la curiosit de me regarder; son bouffon tant mort,
on lui a dit: Sire, en voil un autre. C'est admirable! Dieu merci,
voil ma cervelle  l'aise, je puis faire toutes les balivernes
possibles sans qu'on me dise rien pour m'en empcher; je suis un des
animaux domestiques du roi de Bavire, et si je veux, tant que je
garderai ma bosse et ma perruque, on me laissera vivre jusqu' ma mort
entre un pagneul et une pintade. En attendant, mes cranciers peuvent
se casser le nez contre ma porte tout  leur aise. Je suis aussi bien en
sret ici sous cette perruque, que dans les Indes occidentales.

N'est-ce pas la princesse que j'aperois dans la chambre voisine, 
travers cette glace? Elle rajuste son voile de noces; deux longues
larmes coulent sur ses joues; en voil une qui se dtache comme une
perle et qui tombe sur sa poitrine. Pauvre petite! j'ai entendu ce matin
sa conversation avec sa gouvernante; en vrit, c'tait par hasard;
j'tais assis sur le gazon, sans autre dessein que celui de dormir.
Maintenant la voil qui pleure et qui ne se doute gure que je la vois
encore. Ah! si j'tais un colier de rhtorique, comme je rflchirais
profondment sur cette misre couronne, sur cette pauvre brebis  qui
on met un ruban rose au cou pour la mener  la boucherie! Cette petite
fille est sans doute romanesque; il lui est cruel d'pouser un homme
qu'elle ne connat pas. Cependant elle se sacrifie en silence. Que le
hasard est capricieux! il faut que je me grise, que je rencontre
l'enterrement de Saint-Jean, que je prenne son costume et sa place, que
je fasse enfin la plus grande folie de la terre, pour venir voir tomber,
 travers cette glace, les deux seules larmes que cette enfant versera
peut-tre sur son triste voile de fiance!

      _Il sort._


SCNE IV

_Une alle du jardin._

LE PRINCE, MARINONI.


LE PRINCE.

Tu n'es qu'un sot, colonel.

MARINONI.

Votre altesse se trompe sur mon compte de la manire la plus pnible.

LE PRINCE.

Tu es un matre butor. Ne pouvais-tu pas empcher cela? Je te confie le
plus grand projet qui se soit enfant depuis une suite d'annes
incalculable, et toi, mon meilleur ami, mon plus fidle serviteur, tu
entasses btises sur btises. Non, non, tu as beau dire, cela n'est
point pardonnable.

MARINONI.

Comment pouvais-je empcher votre altesse de s'attirer les dsagrments
qui sont la suite ncessaire du rle suppos qu'elle joue? Vous
m'ordonnez de prendre votre nom et de me comporter en vritable prince
de Mantoue. Puis-je empcher le roi de Bavire de faire un affront  mon
aide de camp? Vous aviez tort de vous mler de nos affaires.

LE PRINCE.

Je voudrais bien qu'un maraud comme toi se mlt de me donner des
ordres.

MARINONI.

Considrez, altesse, qu'il faut cependant que je sois le prince ou que
je sois l'aide de camp. C'est par votre ordre que j'agis.

LE PRINCE.

Me dire que je suis un impertinent en prsence de toute la cour, parce
que j'ai voulu baiser la main de la princesse! Je suis prt  lui
dclarer la guerre, et  retourner dans mes tats pour me mettre  la
tte de mes armes.

MARINONI.

Songez donc, altesse, que ce mauvais compliment s'adressait  l'aide de
camp et non au prince. Prtendez-vous qu'on vous respecte sous ce
dguisement?

LE PRINCE.

Il suffit. Rends-moi mon habit.

MARINONI, _tant l'habit_.

Si mon souverain l'exige, je suis prt  mourir pour lui.

LE PRINCE.

En vrit, je ne sais que rsoudre. D'un ct, je suis furieux de ce
qui m'arrive, et d'un autre, je suis dsol de renoncer  mon projet. La
princesse ne parat pas rpondre indiffremment aux mots  double
entente dont je ne cesse de la poursuivre. Dj je suis parvenu deux ou
trois fois  lui dire  l'oreille des choses incroyables. Viens,
rflchissons  tout cela.

MARINONI, _tenant l'habit_.

Que ferai-je, altesse?

LE PRINCE.

Remets-le, remets-le, et rentrons au palais.

      _Ils sortent._


SCNE V

LA PRINCESSE ELSBETH, LE ROI.


LE ROI.

Ma fille, il faut rpondre franchement  ce que je vous demande: Ce
mariage vous dplat-il?

ELSBETH.

C'est  vous, sire, de rpondre vous-mme. Il me plat, s'il vous plat;
il me dplat, s'il vous dplat.

LE ROI.

Le prince m'a paru tre un homme ordinaire, dont il est difficile de
rien dire. La sottise de son aide de camp lui fait seule tort dans mon
esprit; quant  lui, c'est peut-tre un bon prince, mais ce n'est pas un
homme lev. Il n'y a rien en lui qui me repousse ou qui m'attire. Que
puis-je te dire l-dessus? Le coeur des femmes a des secrets que je ne
puis connatre; elles se font des hros parfois si tranges, elles
saisissent si singulirement un ou deux cts d'un homme qu'on leur
prsente, qu'il est impossible de juger pour elles, tant qu'on n'est pas
guid par quelque point tout  fait sensible. Dis-moi donc clairement ce
que tu penses de ton fianc.

ELSBETH.

Je pense qu'il est prince de Mantoue, et que la guerre recommencera
demain entre lui et vous, si je ne l'pouse pas.

LE ROI.

Cela est certain, mon enfant.

ELSBETH.

Je pense donc que je l'pouserai, et que la guerre sera finie.

LE ROI.

Que les bndictions de mon peuple te rendent grces pour ton pre!  ma
fille chrie! je serai heureux de cette alliance; mais je ne voudrais
pas voir dans ces beaux yeux bleus cette tristesse qui dment leur
rsignation. Rflchis encore quelques jours.

      _Il sort.--Entre Fantasio._

ELSBETH.

Te voil, pauvre garon! comment te plais-tu ici?

FANTASIO.

Comme un oiseau en libert.

ELSBETH.

Tu aurais mieux rpondu, si tu avais dit comme un oiseau en cage. Ce
palais en est une assez belle; cependant c'en est une.

FANTASIO.

La dimension d'un palais ou d'une chambre ne fait pas l'homme plus ou
moins libre. Le corps se remue o il peut; l'imagination ouvre
quelquefois des ailes grandes comme le ciel dans un cachot grand comme
la main.

ELSBETH.

Ainsi donc, tu es un heureux fou?

FANTASIO.

Trs heureux. Je fais la conversation avec les petits chiens et les
marmitons. Il y a un roquet pas plus haut que cela dans la cuisine, qui
m'a dit des choses charmantes.

ELSBETH.

En quel langage?

FANTASIO.

Dans le style le plus pur. Il ne ferait pas une seule faute de grammaire
dans l'espace d'une anne.

ELSBETH.

Pourrais-je entendre quelques mots de ce style?

FANTASIO.

En vrit, je ne le voudrais pas; c'est une langue qui est particulire.
Il n'y a que les roquets qui la parlent; les arbres et les grains de bl
eux-mmes la savent aussi; mais les filles de roi ne la savent pas. 
quand votre noce?

ELSBETH.

Dans quelques jours tout sera fini.

FANTASIO.

C'est--dire tout sera commenc. Je compte vous offrir un prsent de ma
main.

ELSBETH.

Quel prsent? Je suis curieuse de cela.

FANTASIO.

Je compte vous offrir un joli petit serin empaill, qui chante comme un
rossignol.

ELSBETH.

Comment peut-il chanter, s'il est empaill?

FANTASIO.

Il chante parfaitement.

ELSBETH.

En vrit, tu te moques de moi avec un rare acharnement.

FANTASIO.

Point du tout. Mon serin a une petite serinette dans le ventre. On
pousse tout doucement un petit ressort sous la patte gauche, et il
chante tous les opras nouveaux, exactement comme mademoiselle Grisi.

ELSBETH.

C'est une invention de ton esprit, sans doute?

FANTASIO.

En aucune faon. C'est un serin de cour; il y a beaucoup de petites
filles trs bien leves qui n'ont pas d'autres procds que celui-l.
Elles ont un petit ressort sous le bras gauche, un joli petit ressort en
diamant fin, comme la montre d'un petit-matre. Le gouverneur ou la
gouvernante fait jouer le ressort, et vous voyez aussitt les lvres
s'ouvrir avec le sourire le plus gracieux; une charmante cascatelle de
paroles mielleuses sort avec le plus doux murmure, et toutes les
convenances sociales, pareilles  des nymphes lgres, se mettent
aussitt  dansoter sur la pointe du pied autour de la fontaine
merveilleuse. Le prtendu ouvre des yeux bahis; l'assistance chuchote
avec indulgence, et le pre, rempli d'un secret contentement, regarde
avec orgueil les boucles d'or de ses souliers.

ELSBETH.

Tu parais revenir volontiers sur de certains sujets. Dis-moi, bouffon,
que t'ont donc fait ces pauvres jeunes filles, pour que tu en fasses si
gament la satire? Le respect d'aucun devoir ne peut-il trouver grce
devant toi?

FANTASIO.

Je respecte fort la laideur; c'est pourquoi je me respecte moi-mme si
profondment.

ELSBETH.

Tu parais quelquefois en savoir plus que tu n'en dis. D'o viens-tu
donc, et qui es-tu, pour que, depuis un jour que tu es ici, tu saches
dj pntrer des mystres que les princes eux-mmes ne souponneront
jamais? Est-ce  moi que s'adressent tes folies, ou est-ce au hasard que
tu parles?

FANTASIO.

C'est au hasard, je parle beaucoup au hasard: c'est mon plus cher
confident.

ELSBETH.

Il semble en effet t'avoir appris ce que tu ne devrais pas connatre. Je
croirais volontiers que tu pies mes actions et mes paroles.

FANTASIO.

Dieu le sait. Que vous importe?

ELSBETH.

Plus que tu ne peux penser. Tantt dans cette chambre, pendant que je
mettais mon voile, j'ai entendu marcher tout  coup derrire la
tapisserie. Je me trompe fort si ce n'tait toi qui marchais.

FANTASIO.

Soyez sre que cela reste entre votre mouchoir et moi. Je ne suis pas
plus indiscret que je ne suis curieux. Quel plaisir pourraient me faire
vos chagrins? quel chagrin pourraient me faire vos plaisirs? Vous tes
ceci, et moi cela. Vous tes jeune, et moi je suis vieux; belle, et je
suis laid; riche, et je suis pauvre. Vous voyez bien qu'il n'y a aucun
rapport entre nous. Que vous importe que le hasard ait crois sur sa
grande route deux roues qui ne suivent pas la mme ornire, et qui ne
peuvent marquer sur la mme poussire? Est-ce ma faute s'il m'est
tomb, tandis que je dormais, une de vos larmes sur la joue?

ELSBETH.

Tu me parles sous la forme d'un homme que j'ai aim, voil pourquoi je
t'coute malgr moi. Mes yeux croient voir Saint-Jean; mais peut-tre
n'es-tu qu'un espion?

FANTASIO.

 quoi cela me servirait-il? Quand il serait vrai que votre mariage vous
coterait quelques larmes, et quand je l'aurais appris par hasard,
qu'est-ce que je gagnerais  l'aller raconter? On ne me donnerait pas
une pistole pour cela, et on ne vous mettrait pas au cabinet noir. Je
comprends trs bien qu'il doit tre assez ennuyeux d'pouser le prince
de Mantoue; mais, aprs tout, ce n'est pas moi qui en suis charg.
Demain ou aprs-demain vous serez partie pour Mantoue avec votre robe de
noce, et moi je serai encore sur ce tabouret avec mes vieilles chausses.
Pourquoi voulez-vous que je vous en veuille? Je n'ai pas de raison pour
dsirer votre mort; vous ne m'avez jamais prt d'argent.

ELSBETH.

Mais si le hasard t'a fait voir ce que je veux qu'on ignore, ne dois-je
pas te mettre  la porte, de peur de nouvel accident?

FANTASIO.

Avez-vous le dessein de me comparer  un confident de tragdie, et
craignez-vous que je ne suive votre ombre en dclamant! Ne me chassez
pas, je vous en prie. Je m'amuse beaucoup ici. Tenez, voil votre
gouvernante qui arrive avec des mystres plein ses poches. La preuve que
je ne l'couterai pas, c'est que je m'en vais  l'office manger une aile
de pluvier que le majordome a mise de ct pour sa femme.

      _Il sort._

LA GOUVERNANTE, _entrant_.

Savez-vous une chose terrible, ma chre Elsbeth?

ELSBETH.

Que veux-tu dire? tu es toute tremblante.

LA GOUVERNANTE.

Le prince n'est pas le prince, ni l'aide de camp non plus. C'est un vrai
conte de fes.

ELSBETH.

Quel imbroglio me fais-tu l?

LA GOUVERNANTE.

Chut! chut! C'est un des officiers du prince lui-mme qui vient de me le
dire. Le prince de Mantoue est un vritable Almaviva; il est dguis et
cach parmi les aides de camp; il a voulu sans doute chercher  vous
voir et  vous connatre d'une manire ferique. Il est dguis, le
digne seigneur, il est dguis comme Lindor; celui qu'on vous a prsent
comme votre futur poux n'est qu'un aide de camp nomm Marinoni.

ELSBETH.

Cela n'est pas possible!

LA GOUVERNANTE.

Cela est certain, certain mille fois. Le digne homme est dguis; il
est impossible de le reconnatre; c'est une chose extraordinaire.

ELSBETH.

Tu tiens cela, dis-tu, d'un officier?

LA GOUVERNANTE.

D'un officier du prince. Vous pouvez le lui demander  lui-mme.

ELSBETH.

Et il ne t'a pas montr parmi les aides de camp le vritable prince de
Mantoue?

LA GOUVERNANTE.

Figurez-vous qu'il en tremblait lui-mme, le pauvre homme, de ce qu'il
me disait. Il ne m'a confi son secret que parce qu'il dsire vous tre
agrable, et qu'il savait que je vous prviendrais. Quant  Marinoni,
cela est positif; mais, pour ce qui est du prince vritable, il ne me
l'a pas montr.

ELSBETH.

Cela me donnerait quelque chose  penser, si c'tait vrai. Viens,
amne-moi cet officier.

      _Entre un page._

LA GOUVERNANTE.

Qu'y a-t-il, Flamel? Tu parais hors d'haleine.

LE PAGE.

Ah! madame! c'est une chose  en mourir de rire. Je n'ose parler devant
votre altesse.

ELSBETH.

Parle; qu'y a-t-il encore de nouveau?

LE PAGE.

Au moment o le prince de Mantoue entrait  cheval dans la cour,  la
tte de son tat-major, sa perruque s'est enleve dans les airs, et a
disparu tout  coup.

ELSBETH.

Pourquoi cela? Quelle niaiserie.

LE PAGE.

Madame, je veux mourir si ce n'est pas la vrit. La perruque s'est
enleve en l'air au bout d'un hameon. Nous l'avons retrouve dans
l'office,  ct d'une bouteille casse; on ignore qui a fait cette
plaisanterie. Mais le duc n'en est pas moins furieux, et il a jur que
si l'auteur n'en est pas puni de mort, il dclarera la guerre au roi
votre pre, et mettra tout  feu et  sang.

ELSBETH.

Viens couter toute cette histoire, ma chre. Mon srieux commence 
m'abandonner.

      _Entre un autre page._

ELSBETH.

Eh bien! quelle nouvelle?

LE PAGE.

Madame, le bouffon du roi est en prison: c'est lui qui a enlev la
perruque du prince.

ELSBETH.

Le bouffon est en prison? et sur l'ordre du prince?

LE PAGE.

Oui, altesse.

ELSBETH.

Viens, chre mre, il faut que je te parle.

      _Elle sort avec sa gouvernante._


SCNE VI

LE PRINCE, MARINONI.


LE PRINCE.

Non, non, laisse-moi me dmasquer. Il est temps que j'clate. Cela ne se
passera pas ainsi. Feu et sang! une perruque royale au bout d'un
hameon! Sommes-nous chez les barbares, dans les dserts de la Sibrie?
Y a-t-il encore sous le soleil quelque chose de civilis et de
convenable? J'cume de colre, et les yeux me sortent de la tte.

MARINONI.

Vous perdez tout par cette violence.

LE PRINCE.

Et ce pre, ce roi de Bavire, ce monarque vant dans tous les almanachs
de l'anne passe! cet homme qui a un extrieur si dcent, qui s'exprime
en termes si mesurs, et qui se met  rire en voyant la perruque de son
gendre voler dans les airs! Car enfin, Marinoni, je conviens que c'est
ta perruque qui a t enleve; mais n'est-ce pas toujours celle du
prince de Mantoue, puisque c'est lui que l'on croit voir en toi? Quand
je pense que si c'et t moi, en chair et en os, ma perruque aurait
peut-tre... Ah! il y a une providence; lorsque Dieu m'a envoy tout
d'un coup l'ide de me travestir; lorsque cet clair a travers ma
pense: Il faut que je me travestisse, ce fatal vnement tait prvu
par le destin. C'est lui qui a sauv de l'affront le plus intolrable la
tte qui gouverne mes peuples. Mais, par le ciel! tout sera connu. C'est
trop longtemps trahir ma dignit. Puisque les majests divines et
humaines sont impitoyablement violes et lacres, puisqu'il n'y a plus
chez les hommes de notions du bien et du mal, puisque le roi de
plusieurs milliers d'hommes clate de rire comme un palefrenier  la vue
d'une perruque, Marinoni, rends-moi mon habit.

MARINONI, _tant son habit_.

Si mon souverain le commande, je suis prt  souffrir pour lui mille
tortures.

LE PRINCE.

Je connais ton dvouement. Viens, je vais dire au roi son fait en
propres termes.

MARINONI.

Vous refusez la main de la princesse? elle vous a cependant lorgn d'une
manire vidente pendant tout le dner.

LE PRINCE.

Tu crois? Je me perds dans un abme de perplexits. Viens toujours,
allons chez le roi.

MARINONI, _tenant l'habit_.

Que faut-il faire, altesse?

LE PRINCE.

Remets-le pour un instant. Tu me le rendras tout  l'heure; ils seront
bien plus ptrifis en m'entendant prendre le ton qui me convient, sous
ce frac de couleur fonce.

      _Ils sortent._


SCNE VII

_Une prison._


FANTASIO, _seul_.

Je ne sais s'il y a une providence, mais c'est amusant d'y croire. Voil
pourtant une pauvre petite princesse qui allait pouser  son corps
dfendant un animal immonde, un cuistre de province,  qui le hasard a
laiss tomber une couronne sur la tte, comme l'aigle d'Eschyle sa
tortue. Tout tait prpar; les chandelles allumes, le prtendu poudr,
la pauvre petite confesse. Elle avait essuy les deux charmantes larmes
que j'ai vues couler ce matin. Rien ne manquait que deux ou trois
capucinades pour que le malheur de sa vie ft en rgle. Il y avait dans
tout cela la fortune de deux royaumes, la tranquillit de deux peuples;
et il faut que j'imagine de me dguiser en bossu, pour venir me griser
derechef dans l'office de notre bon roi, et pour pcher au bout d'une
ficelle la perruque de son cher alli! En vrit, lorsque je suis gris,
je crois que j'ai quelque chose de surhumain. Voil le mariage manqu
et tout remis en question. Le prince de Mantoue a demand ma tte en
change de sa perruque. Le roi de Bavire a trouv la peine un peu
forte, et n'a consenti qu' la prison. Le prince de Mantoue, grce 
Dieu, est si bte, qu'il se ferait plutt couper en morceaux que d'en
dmordre; ainsi la princesse reste fille, du moins pour cette fois. S'il
n'y a pas l le sujet d'un pome pique en douze chants, je ne m'y
connais pas. Pope et Boileau ont fait des vers admirables sur des sujets
bien moins importants. Ah! si j'tais pote, comme je peindrais la scne
de cette perruque voltigeant dans les airs! Mais celui qui est capable
de faire de pareilles choses ddaigne de les crire. Ainsi la postrit
s'en passera.

      _Il s'endort.--Entrent Elsbeth et sa gouvernante, une lampe  la
      main._

ELSBETH.

Il dort; ferme la porte doucement.

LA GOUVERNANTE.

Voyez; cela n'est pas douteux. Il a t sa perruque postiche, sa
difformit a disparu en mme temps; le voil tel qu'il est, tel que ses
peuples le voient sur son char de triomphe; c'est le noble prince de
Mantoue.

ELSBETH.

Oui, c'est lui; voil ma curiosit satisfaite; je voulais voir son
visage, et rien de plus; laisse-moi me pencher sur lui.

      _Elle prend la lampe._

Psych, prends garde  ta goutte d'huile.

LA GOUVERNANTE.

Il est beau comme un vrai Jsus.

ELSBETH.

Pourquoi m'as-tu donn  lire tant de romans et de contes de fes?
Pourquoi as-tu sem dans ma pauvre pense tant de fleurs tranges et
mystrieuses?

LA GOUVERNANTE.

Comme vous voil mue sur la pointe de vos petits pieds!

ELSBETH.

Il s'veille; allons-nous-en.

FANTASIO, _s'veillant_.

Est-ce un rve? Je tiens le coin d'une robe blanche.

ELSBETH.

Lchez-moi! laissez-moi partir.

FANTASIO.

C'est vous, princesse! Si c'est la grce du bouffon du roi que vous
m'apportez si divinement, laissez-moi remettre ma bosse et ma perruque;
ce sera fait dans un instant.

LA GOUVERNANTE.

Ah! prince, qu'il vous sied mal de nous tromper ainsi! Ne reprenez pas
ce costume; nous savons tout.

FANTASIO.

Prince! o en voyez-vous un?

LA GOUVERNANTE.

 quoi sert-il de dissimuler?

FANTASIO.

Je ne dissimule pas le moins du monde; par quel hasard m'appelez-vous
prince?

LA GOUVERNANTE.

Je connais mes devoirs envers Votre Altesse.

FANTASIO.

Madame, je vous supplie de m'expliquer les paroles de cette honnte
dame. Y a-t-il rellement quelque mprise extravagante, ou suis-je
l'objet d'une raillerie?

ELSBETH.

Pourquoi le demander, lorsque c'est vous-mme qui raillez?

FANTASIO.

Suis-je donc un prince, par hasard? Concevrait-on quelque soupon sur
l'honneur de ma mre?

ELSBETH.

Qui tes-vous, si vous n'tes pas le prince de Mantoue?

FANTASIO.

Mon nom est Fantasio; je suis un bourgeois de Munich.

      _Il lui montre une lettre._

ELSBETH.

Un bourgeois de Munich? Et pourquoi tes-vous dguis? Que faites-vous
ici?

FANTASIO.

Madame, je vous supplie de me pardonner.

      _Il se jette  genoux._

ELSBETH.

Que veut dire cela? Relevez-vous, homme, et sortez d'ici! Je vous fais
grce d'une punition que vous mriteriez peut-tre. Qui vous a pouss 
cette action?

FANTASIO.

Je ne puis dire le motif qui m'a conduit ici.

ELSBETH.

Vous ne pouvez le dire? et cependant je veux le savoir.

FANTASIO.

Excusez-moi, je n'ose l'avouer.

LA GOUVERNANTE.

Sortons, Elsbeth; ne vous exposez pas  entendre des discours indignes
de vous. Cet homme est un voleur, ou un insolent qui va vous parler
d'amour.

ELSBETH.

Je veux savoir la raison qui vous a fait prendre ce costume.

FANTASIO.

Je vous supplie, pargnez-moi.

ELSBETH.

Non, non! parlez, ou je ferme cette porte sur vous pour dix ans.

FANTASIO.

Madame, je suis cribl de dettes; mes cranciers ont obtenu un arrt
contre moi;  l'heure o je vous parle, mes meubles sont vendus, et si
je n'tais dans cette prison, je serais dans une autre. On a d venir
m'arrter hier au soir; ne sachant o passer la nuit, ni comment me
soustraire aux poursuites des huissiers, j'ai imagin de prendre ce
costume et de venir me rfugier aux pieds du roi; si vous me rendez la
libert, on va me prendre au collet; mon oncle est un avare qui vit de
pommes de terre et de radis, et qui me laisse mourir de faim dans tous
les cabarets du royaume. Puisque vous voulez le savoir, je dois vingt
mille cus.

ELSBETH.

Tout cela est-il vrai?

FANTASIO.

Si je mens, je consens  les payer.

      _On entend un bruit de chevaux._

LA GOUVERNANTE.

Voil des chevaux qui passent; c'est le roi en personne. Si je pouvais
faire signe  un page!

      _Elle appelle par la fentre._

Hol! Flamel, o allez-vous donc?

LE PAGE, _en dehors_.

Le prince de Mantoue va partir.

LA GOUVERNANTE.

Le prince de Mantoue!

LE PAGE.

Oui, la guerre est dclare. Il y a eu entre lui et le roi une scne
pouvantable devant toute la cour, et le mariage de la princesse est
rompu.

ELSBETH.

Entendez-vous cela, monsieur Fantasio? vous avez fait manquer mon
mariage.

LA GOUVERNANTE.

Seigneur mon Dieu! le prince de Mantoue s'en va, et je ne l'aurai pas
vu!

ELSBETH.

Si la guerre est dclare, quel malheur!

FANTASIO.

Vous appelez cela un malheur, altesse? Aimeriez-vous mieux un mari qui
prend fait et cause pour sa perruque? Eh! madame, si la guerre est
dclare, nous saurons quoi faire de nos bras; les oisifs de nos
promenades mettront leurs uniformes; moi-mme je prendrai mon fusil de
chasse, s'il n'est pas encore vendu. Nous irons faire un tour d'Italie,
et si vous entrez jamais  Mantoue, ce sera comme une vritable reine,
sans qu'il y ait besoin pour cela d'autres cierges que nos pes.

ELSBETH.

Fantasio, veux-tu rester le bouffon de mon pre? Je te paye tes vingt
mille cus.

FANTASIO.

Je le voudrais de grand coeur; mais en vrit, si j'y tais forc, je
sauterais par la fentre pour me sauver un de ces jours.

ELSBETH.

Pourquoi? Tu vois que Saint-Jean est mort; il nous faut absolument un
bouffon.

FANTASIO.

J'aime ce mtier plus que tout autre; mais je ne puis faire aucun
mtier. Si vous trouvez que cela vaille vingt mille cus de vous avoir
dbarrasse du prince de Mantoue, donnez-les moi, et ne payez pas mes
dettes. Un gentilhomme sans dettes ne saurait o se prsenter. Il ne
m'est jamais venu  l'esprit de me trouver sans dettes.

ELSBETH.

Eh bien! je te les donne; mais prends la clef de mon jardin: le jour o
tu t'ennuieras d'tre poursuivi par tes cranciers, viens te cacher dans
les bluets o je t'ai trouv ce matin; aie soin de prendre ta perruque
et ton habit bariol; ne parais pas devant moi sans cette taille
contrefaite et ces grelots d'argent; car c'est ainsi que tu m'as plu: tu
redeviendras mon bouffon pour le temps qu'il te plaira de l'tre, et
puis tu iras  tes affaires. Maintenant tu peux t'en aller, la porte est
ouverte.

LA GOUVERNANTE.

Est-il possible que le prince de Mantoue soit parti sans que je l'aie
vu.

FIN DE FANTASIO.


     L'anne 1832 avait t attriste par deux flaux, la guerre civile
     et le cholra. Pendant l'hiver suivant, la jeunesse parisienne se
     jeta dans les plaisirs avec une ardeur extraordinaire, comme il
     arrive souvent  la suite des grandes calamits publiques. C'est au
     souvenir des folies du carnaval que _Fantasio_ a d le jour. Alfred
     de Musset crivit cette comdie vers la fin de 1833, peu de temps
     avant de partir pour l'Italie, dans un moment o il n'avait que des
     ides riantes, et mme toutes les raisons du monde de se croire le
     plus heureux des hommes.

     En 1851, lorsqu'il eut fait reprsenter les _Caprices de Marianne_,
     l'auteur eut quelque envie d'arranger aussi _Fantasio_ pour la
     scne. Il y voulait introduire un lment nouveau, en donnant 
     entendre au spectateur que l'esprit et la gaiet de Fantasio
     produisaient une douce impression sur le coeur de la princesse.
     Dans cette intention, il pensait  transporter la jolie tirade sur
     le tableau du _Coup de l'trier_ dans une des conversations entre
     Fantasio et Elsbeth. La scne de la prison devenait un troisime
     acte, o la princesse mettait un peu d'insistance et de coquetterie
      exiger de Fantasio la promesse qu'il reviendrait  la cour. On
     voyait ensuite arriver Spark, Hartman et Facio, rsolus  prendre
     part, comme volontaires,  la guerre contre le prince de Mantoue.
     Fantasio refusait de les accompagner, et, aprs leur dpart, il
     reprenait sa perruque et ses insignes de bouffon, pour aller se
     cacher dans le parterre o il avait rencontr la princesse.--Il est
     regrettable que l'auteur n'ait point donn suite  ce projet.




ON NE BADINE PAS

AVEC L'AMOUR

COMDIE EN TROIS ACTES

PUBLIE EN 1834, REPRSENTE EN 1861




PERSONNAGES.                   ACTEURS
                               QUI ONT CR LES RLES.

LE BARON.                                MM. Provost.
PERDICAN, son fils.                         DELAUNAY.
MATRE BLAZIUS, gouverneur de Perdican.     BARR.
MATRE BRIDAINE, cur.                      MONROSE.
CAMILLE, nice du baron.              Mlle FAVART.
DAME PLUCHE, sa gouvernante.                JOUASSAIN.
ROSETTE, soeur de lait de Camille.        EMMA FLEURY.
PAYSANS, VALETS.

[Illustration: ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR.

CAMILLE,  genoux.

Ah! Malheureuse, je ne puis plus prier.]




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

_Une place devant le chteau._


LE CHOEUR.

Doucement berc sur sa mule fringante, messer Blazius s'avance dans les
bluets fleuris, vtu de neuf, l'critoire au ct. Comme un poupon sur
l'oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux  demi
ferms, il marmotte un _Pater noster_ dans son triple menton. Salut,
matre Blazius; vous arrivez au temps de la vendange, pareil  une
amphore antique.

MATRE BLAZIUS.

Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d'importance m'apportent ici
premirement un verre de vin frais.

LE CHOEUR.

Voil notre plus grande cuelle; buvez, matre Blazius; le vin est bon;
vous parlerez aprs.

MATRE BLAZIUS.

Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur,
vient d'atteindre  sa majorit, et qu'il est reu docteur  Paris. Il
revient aujourd'hui mme au chteau, la bouche toute pleine de faons de
parler si belles et si fleuries, qu'on ne sait que lui rpondre les
trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d'or; il
ne voit pas un brin d'herbe  terre, qu'il ne vous dise comment cela
s'appelle en latin; et quand il fait du vent ou qu'il pleut, il vous dit
tout clairement pourquoi. [Vous ouvririez des yeux grands comme la porte
que voil, de le voir drouler un des parchemins qu'il a coloris
d'encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire 
personne.] Enfin c'est un diamant fin des pieds  la tte, et voil ce
que je viens annoncer  M. le baron. Vous sentez que cela me fait
quelque honneur,  moi, qui suis son gouverneur depuis l'ge de quatre
ans; ainsi donc, mes bons amis,[1] [apportez une chaise, que je descende
un peu de cette mule-ci sans me casser le cou; la bte est tant soit peu
rtive, et] je ne serais pas fch de boire encore une gorge avant
d'entrer.

LE CHOEUR.

Buvez, matre Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu natre le
petit Perdican, et il n'tait pas besoin, du moment qu'il arrive, de
nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l'enfant dans le coeur
de l'homme!

MATRE BLAZIUS.

Ma foi, l'cuelle est vide; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu; j'ai
prpar, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prtention
qui plairont  monseigneur[; je vais tirer la cloche].

      _Il sort._

LE CHOEUR.

Durement cahote sur son ne essouffl, dame Pluche gravit la colline;
son cuyer transi gourdine  tour de bras le pauvre animal, qui hoche la
tte, un chardon entre les dents. Ses longues jambes maigres trpignent
de colre, tandis que de ses mains osseuses elle gratigne son chapelet.
Bonjour donc, dame Pluche; vous arrivez comme la fivre, avec le vent
qui fait jaunir les bois.

DAME PLUCHE.

Un verre d'eau, canaille que vous tes! un verre d'eau et un peu de
vinaigre!

LE CHOEUR.

D'o venez-vous, Pluche, ma mie? Vos faux cheveux sont couverts de
poussire; voil un toupet de gt, et votre chaste robe est retrousse
jusqu' vos vnrables jarretires.

DAME PLUCHE.

Sachez, manants, que la belle Camille, la nice de votre matre, arrive
aujourd'hui au chteau. Elle a quitt le couvent sur l'ordre exprs de
monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se
doit, le bon bien qu'elle a de sa mre. Son ducation, Dieu merci, est
termine, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une
glorieuse fleur de sagesse et de dvotion. Jamais il n'y a rien eu de si
pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chre nonnain[;
que le Seigneur Dieu du ciel la conduise! Ainsi soit-il]! Rangez-vous,
canaille; il me semble que j'ai les jambes enfles.

LE CHOEUR.

Dfripez-vous, honnte Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez de
la pluie; nos bls sont secs comme vos tibias.

DAME PLUCHE.

Vous m'avez apport de l'eau dans une cuelle qui sent la cuisine;
[donnez-moi la main pour descendre;] vous tes des butors et des
mal-appris.[2]

      _Elle sort._

LE CHOEUR.

[Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse
appeler.] Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans
l'air d'aujourd'hui.

      [_Ils sortent._]


SCNE II

[_Le salon du baron._]

_Entrent_ LE BARON, MATRE BRIDAINE,
ET MATRE BLAZIUS.


LE BARON.

Matre Bridaine, vous tes mon ami; je vous prsente matre Blazius,
gouverneur de mon fils. Mon fils a eu hier matin,  midi huit minutes,
vingt et un ans compts; il est docteur  quatre boules blanches. Matre
Blazius, je vous prsente matre Bridaine, [cur de la paroisse;] c'est
mon ami.[3]

MATRE BLAZIUS, _saluant_.

 quatre boules blanches, seigneur: littrature, philosophie, droit
romain, droit canon.

LE BARON.

Allez  votre chambre, cher Blazius, mon fils ne va pas tarder 
paratre; faites un peu de toilette, et revenez au coup de la cloche.

      _Matre Blazius sort._

MATRE BRIDAINE.

Vous dirai-je ma pense, monseigneur? le gouverneur de votre fils sent
le vin  pleine bouche.

LE BARON.

Cela est impossible.

MATRE BRIDAINE.

J'en suis sr comme de ma vie; il m'a parl de fort prs tout  l'heure;
il sentait le vin  faire peur.

LE BARON.

Brisons l; je vous rpte que cela est impossible.

      _Entre dame Pluche._

Vous voil, bonne dame Pluche? Ma nice est sans doute avec vous?

DAME PLUCHE.

Elle me suit, monseigneur; je l'ai devance de quelques pas.

LE BARON.

Matre Bridaine, vous tes mon ami. Je vous prsente la dame Pluche,
gouvernante de ma nice. Ma nice est depuis hier,  sept heures de
nuit, parvenue  l'ge de dix-huit ans; elle sort du meilleur couvent de
France. Dame Pluche, je vous prsente matre Bridaine, [cur de la
paroisse;] c'est mon ami.

DAME PLUCHE, _saluant_.

Du meilleur couvent de France, seigneur, et je puis ajouter: la
meilleure chrtienne du couvent.

LE BARON.

Allez, dame Pluche, rparer le dsordre o vous voil; ma nice va
bientt venir, j'espre; soyez prte  l'heure du dner.

      _Dame Pluche sort._

MATRE BRIDAINE.

Cette vieille demoiselle parat tout  fait pleine d'onction.

LE BARON.

Pleine d'onction et de componction, matre Bridaine; sa vertu est
inattaquable.

MATRE BRIDAINE.

Mais le gouverneur sent le vin; j'en ai la certitude.

LE BARON.

Matre Bridaine, il y a des moments o je doute de votre amiti.
Prenez-vous  tche de me contredire? Pas un mot de plus l-dessus. J'ai
form le dessein de marier mon fils avec ma nice; c'est un couple
assorti: leur ducation me cote six mille cus.

MATRE BRIDAINE.

Il sera ncessaire d'obtenir des dispenses.

LE BARON.

Je les ai, Bridaine; elles sont sur ma table, dans mon cabinet.  mon
ami! apprenez maintenant que je suis plein de joie. Vous savez que j'ai
eu de tout temps la plus profonde horreur pour la solitude. Cependant la
place que j'occupe et la gravit de mon habit me forcent  rester dans
ce chteau pendant trois mois d'hiver et trois mois d't. Il est
impossible de faire le bonheur des hommes en gnral, et de ses vassaux
en particulier, sans donner parfois  son valet de chambre l'ordre
rigoureux de ne laisser entrer personne. Qu'il est austre et difficile
le recueillement de l'homme d'tat! et quel plaisir ne trouverai-je pas
 temprer, par la prsence de mes deux enfants runis, la sombre
tristesse  laquelle je dois ncessairement tre en proie depuis que le
roi m'a nomm receveur![4]

MATRE BRIDAINE.

Ce mariage se fera-t-il ici ou  Paris?

LE BARON.

Voil o je vous attendais, Bridaine; j'tais sr de cette question. Eh
bien! mon ami, que diriez-vous si ces mains que voil, oui, Bridaine,
vos propres mains, ne les regardez pas d'une manire aussi piteuse,
taient destines  bnir solennellement l'heureuse confirmation de mes
rves les plus chers? H?[5]

MATRE BRIDAINE.

Je me tais; la reconnaissance me ferme la bouche.

LE BARON.

Regardez par cette fentre; ne voyez-vous pas que mes gens se portent en
foule  la grille? Mes deux enfants arrivent en mme temps; voil la
combinaison la plus heureuse. J'ai dispos les choses de manire  tout
prvoir. Ma nice sera introduite par cette porte  gauche, et mon fils
par cette porte  droite. Qu'en dites-vous? Je me fais une fte de voir
comment ils s'aborderont, ce qu'ils se diront; six mille cus ne sont
pas une bagatelle, il ne faut pas s'y tromper. Ces enfants s'aimaient
d'ailleurs fort tendrement ds le berceau.--Bridaine, il me vient une
ide.

MATRE BRIDAINE.

Laquelle?

LE BARON.

Pendant le dner, sans avoir l'air d'y toucher,--vous comprenez, mon
ami,--tout en vidant quelques coupes joyeuses;--vous savez le latin,
Bridaine.

MATRE BRIDAINE.

_Ita oedepol_, parbleu, si je le sais!

LE BARON.

Je serais bien aise de vous voir entreprendre ce garon,--discrtement,
s'entend,--devant sa cousine; cela ne peut produire qu'un bon
effet;--faites-le parler un peu latin,--non pas prcisment pendant le
dner, cela deviendrait fastidieux, et quant  moi, je n'y comprends
rien;--mais au dessert,--entendez-vous?

MATRE BRIDAINE.

Si vous n'y comprenez rien, monseigneur, il est probable que votre nice
est dans le mme cas.

LE BARON.

Raison de plus; ne voulez-vous pas qu'une femme admire ce qu'elle
comprend? D'o sortez-vous, Bridaine? Voil un raisonnement qui fait
piti.

[MATRE BRIDAINE.

Je connais peu les femmes; mais il me semble qu'il est difficile qu'on
admire ce qu'on ne comprend pas.

LE BARON.

Je les connais, Bridaine, je connais ces tres charmants et
indfinissables. Soyez persuad qu'elles aiment  avoir de la poudre
dans les yeux, et que plus on leur en jette, plus elles les
carquillent, afin d'en gober davantage.]

      _Perdican entre d'un ct, Camille de l'autre._

Bonjour, mes enfants; bonjour, ma chre Camille, mon cher Perdican!
embrassez-moi, et embrassez-vous.

PERDICAN.

Bonjour, mon pre, ma soeur bien-aime! Quel bonheur! que je suis
heureux!

CAMILLE.

Mon pre et mon cousin, je vous salue.

PERDICAN.

Comme te voil grande, Camille! et belle comme le jour.

LE BARON.

Quand as-tu quitt Paris, Perdican?

PERDICAN.

Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voil mtamorphose en femme! Je
suis donc un homme, moi? Il me semble que c'est hier que je t'ai vue pas
plus haute que cela.

LE BARON.

Vous devez tre fatigus; la route est longue, et il fait chaud.

PERDICAN.

Oh! mon Dieu, non. Regardez donc, mon pre, comme Camille est jolie!

LE BARON.

Allons, Camille, embrasse ton cousin.

CAMILLE.

Excusez-moi.

LE BARON.

Un compliment vaut un baiser; embrasse-la, Perdican.

PERDICAN.

Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai  mon
tour: Excusez-moi; l'amour peut voler un baiser, mais non pas l'amiti.

CAMILLE.

L'amiti ni l'amour ne doivent recevoir que ce qu'ils peuvent rendre.

LE BARON, _ matre Bridaine_.

Voil un commencement de mauvais augure, h?

MATRE BRIDAINE, _au baron_.

Trop de pudeur est sans doute un dfaut; mais le mariage lve bien des
scrupules.

LE BARON, _ matre Bridaine_.

Je suis choqu,--bless.--Cette rponse m'a dplu.--_Excusez-moi!_
Avez-vous vu qu'elle a fait mine de se signer?--Venez ici, que je vous
parle.--Cela m'est pnible au dernier point. Ce moment, qui devait
m'tre si doux, est compltement gt.--Je suis vex, piqu.--Diable!
voil qui est fort mauvais.

MATRE BRIDAINE.

Dites-leur quelques mots; les voil qui se tournent le dos.

LE BARON.

Eh bien! mes enfants,  quoi pensez-vous donc? Que fais-tu l, Camille,
devant cette tapisserie?

CAMILLE, _regardant un tableau_.

Voil un beau portrait, mon oncle! N'est-ce pas une grand'tante  nous?

LE BARON.

Oui, mon enfant, c'est ta bisaeule,--ou du moins la soeur de ton
bisaeul,--car la chre dame n'a jamais concouru,--pour sa part, je
crois, autrement qu'en prires,-- l'accroissement de la
famille.--C'tait, ma foi, une sainte femme.

CAMILLE.

Oh! oui, une sainte! c'est ma grand'tante Isabelle. Comme ce costume
religieux lui va bien!

LE BARON.

Et toi, Perdican, que fais-tu l devant ce pot de fleurs?

PERDICAN.

Voil une fleur charmante, mon pre. C'est un hliotrope.

LE BARON.

Te moques-tu? elle est grosse comme une mouche.

PERDICAN.

Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.

MATRE BRIDAINE.

Sans doute! le docteur a raison. Demandez-lui  quel sexe,  quelle
classe elle appartient, de quels lments elle se forme, d'o lui
viennent sa sve et sa couleur; il vous ravira en extase en vous
dtaillant les phnomnes de ce brin d'herbe, depuis la racine jusqu'
la fleur.

PERDICAN.

Je n'en sais pas si long, mon rvrend. Je trouve qu'elle sent bon,
voil tout.


SCNE III

[_Devant le chteau._]

[_Entre_ LE CHOEUR.]

[Plusieurs choses me divertissent et excitent ma curiosit. Venez, mes
amis, et asseyons-nous sous ce noyer. Deux formidables dneurs sont en
ce moment en prsence au chteau, matre Bridaine et matre Blazius.
N'avez-vous pas fait une remarque? c'est que lorsque deux hommes  peu
prs pareils, galement gros, galement sots, ayant les mmes vices et
les mmes passions, viennent par hasard  se rencontrer, il faut
ncessairement qu'ils s'adorent ou qu'ils s'excrent. Par la raison que
les contraires s'attirent, qu'un homme grand et dessch aimera un homme
petit et rond, que les blonds recherchent les bruns, et rciproquement,
je prvois une lutte secrte entre le gouverneur et le cur. Tous deux
sont arms d'une gale impudence; tous deux ont pour ventre un tonneau;
non seulement ils sont gloutons, mais ils sont gourmets; tous deux se
disputeront,  dner, non seulement la quantit, mais la qualit. Si le
poisson est petit, comment faire? et dans tous les cas une langue de
carpe ne peut se partager, et une carpe ne peut avoir deux langues.
_Item_, tous deux sont bavards; mais  la rigueur ils peuvent parler
ensemble sans s'couter ni l'un ni l'autre. Dj matre Bridaine a voulu
adresser au jeune Perdican plusieurs questions pdantes, et le
gouverneur a fronc le sourcil. Il lui est dsagrable qu'un autre que
lui semble mettre son lve  l'preuve. _Item_, ils sont aussi
ignorants l'un que l'autre. _Item_, ils sont prtres tous deux; l'un se
targuera de sa cure, l'autre se rengorgera dans sa charge de gouverneur.
Matre Blazius confesse le fils, et matre Bridaine le pre. Dj je les
vois accouds sur la table, les joues enflammes, les yeux  fleur de
tte, secouer pleins de haine leurs triples mentons. Ils se regardent de
la tte aux pieds, ils prludent par de lgres escarmouches; bientt la
guerre se dclare; les cuistreries de toute espce se croisent et
s'changent, et, pour comble de malheur, entre les deux ivrognes s'agite
dame Pluche, qui les repousse l'un et l'autre de ses coudes affils.

Maintenant que voil le dner fini, on ouvre la grille du chteau. C'est
la compagnie qui sort; retirons-nous  l'cart.

      _Ils sortent.--Entrent le baron et dame Pluche._

LE BARON.

Vnrable Pluche, je suis pein.

DAME PLUCHE.

Est-il possible, monseigneur?

LE BARON.

Oui, Pluche, cela est possible. J'avais compt depuis
longtemps,--j'avais mme crit, not,--sur mes tablettes de poche,--que
ce jour devait tre le plus agrable de mes jours,--oui, bonne dame, le
plus agrable.--Vous n'ignorez pas que mon dessein tait de marier mon
fils avec ma nice;--cela tait rsolu,--convenu,--j'en avais parl 
Bridaine,--et je vois, je crois voir, que ces enfants se parlent
froidement; ils ne se sont pas dit un mot.

DAME PLUCHE.

Les voil qui viennent, monseigneur. Sont-ils prvenus de vos projets?

LE BARON.

Je leur en ai touch quelques mots en particulier. Je crois qu'il serait
bon, puisque les voil runis, de nous asseoir sous cet ombrage propice,
et de les laisser ensemble un instant.]

      [_Il se retire avec dame Pluche.--Entrent Camille et Perdican._]

PERDICAN.

Sais-tu que cela n'a rien de beau, Camille, de m'avoir refus un baiser?

CAMILLE.

Je suis comme cela; c'est ma manire.

PERDICAN.

Veux-tu mon bras pour faire un tour dans le village?

CAMILLE.

Non, je suis lasse.

PERDICAN.

Cela ne te ferait pas plaisir de revoir la prairie? Te souviens-tu de
nos parties sur le bateau? Viens, nous descendrons jusqu'aux moulins; je
tiendrai les rames, et toi le gouvernail.

CAMILLE.

Je n'en ai nulle envie.

PERDICAN.

Tu me fends l'me. Quoi! pas un souvenir, Camille? pas un battement de
coeur pour notre enfance, pour tout ce pauvre temps pass, si bon, si
doux, si plein de niaiseries dlicieuses? Tu ne veux pas venir voir le
sentier par o nous allions  la ferme?

CAMILLE.

Non, pas ce soir.

PERDICAN.

Pas ce soir! et quand donc? Toute notre vie est l.

CAMILLE.

Je ne suis pas assez jeune pour m'amuser de mes poupes, ni assez
vieille pour aimer le pass.

PERDICAN.

Comment dis-tu cela?

CAMILLE.

Je dis que les souvenirs d'enfance ne sont pas de mon got.

PERDICAN.

Cela t'ennuie?

CAMILLE.

Oui, cela m'ennuie.

PERDICAN.

Pauvre enfant! Je te plains sincrement.

      _Ils sortent chacun de leur ct._

LE BARON, _rentrant avec dame Pluche_.

Vous le voyez, et vous l'entendez, excellente Pluche; je m'attendais 
la plus suave harmonie, et il me semble assister  un concert o le
violon joue: _Mon coeur soupire_, pendant que la flte joue _Vive
Henri IV_. Songez  la discordance affreuse qu'une pareille combinaison
produirait. Voil pourtant ce qui se passe dans mon coeur.

DAME PLUCHE.

Je l'avoue; il m'est impossible de blmer Camille, et rien n'est de plus
mauvais ton,  mon sens, que les parties de bateau.

LE BARON.

Parlez-vous srieusement?

DAME PLUCHE.

Seigneur, une jeune fille qui se respecte ne se hasarde pas sur les
pices d'eau.

LE BARON.

Mais observez donc, dame Pluche, que son cousin doit l'pouser, et que
ds lors...

DAME PLUCHE.

Les convenances dfendent de tenir un gouvernail, et il est malsant de
quitter la terre ferme seule avec un jeune homme.

LE BARON.

Mais je rpte,... je vous dis...

DAME PLUCHE.

C'est l mon opinion.

LE BARON.

tes-vous folle? En vrit, vous me feriez dire... Il y a certaines
expressions que je ne veux pas,... qui me rpugnent... Vous me donnez
envie... En vrit, si je ne me retenais... Vous tes une pcore,
Pluche! je ne sais que penser de vous.[6]

      _Il sort._


SCNE IV

[_Une place._]

LE CHOEUR, PERDICAN.


PERDICAN.

Bonjour, mes amis. Me reconnaissez-vous?

LE CHOEUR.

Seigneur, vous ressemblez  un enfant que nous avons beaucoup aim.

PERDICAN.

N'est-ce pas vous qui m'avez port sur votre dos pour passer les
ruisseaux de vos prairies, vous qui m'avez fait danser sur vos genoux,
qui m'avez pris en croupe sur vos chevaux robustes, qui vous tes serrs
quelquefois autour de vos tables pour me faire une place au souper de la
ferme?

LE CHOEUR.

Nous nous en souvenons, seigneur. Vous tiez bien le plus mauvais
garnement et le meilleur garon de la terre.

PERDICAN.

Et pourquoi donc alors ne m'embrassez-vous pas, au lieu de me saluer
comme un tranger?

LE CHOEUR.

Que Dieu te bnisse, enfant de nos entrailles! Chacun de nous voudrait
te prendre dans ses bras, mais nous sommes vieux, monseigneur, et vous
tes un homme.

PERDICAN.

Oui, il y a dix ans que je ne vous ai vus, et en un jour tout change
sous le soleil. Je me suis lev de quelques pieds vers le ciel, et vous
vous tes courbs de quelques pouces vers le tombeau. Vos ttes ont
blanchi, vos pas sont devenus plus lents; vous ne pouvez plus soulever
de terre votre enfant d'autrefois. C'est donc  moi d'tre votre pre, 
vous qui avez t les miens.

LE CHOEUR.

Votre retour est un jour plus heureux que votre naissance. Il est plus
doux de retrouver ce qu'on aime que d'embrasser un nouveau-n.

PERDICAN.

Voil donc ma chre valle! mes noyers, mes sentiers verts, ma petite
fontaine! voil mes jours passs encore tout pleins de vie, voil le
monde mystrieux des rves de mon enfance!  patrie! patrie, mot
incomprhensible! l'homme n'est-il donc n que pour un coin de terre,
pour y btir son nid et pour y vivre un jour?

LE CHOEUR.

On nous a dit que vous tes un savant, monseigneur.

PERDICAN.

Oui, on me l'a dit aussi. Les sciences sont une belle chose, mes
enfants; ces arbres et ces prairies enseignent  haute voix la plus
belle de toutes, l'oubli de ce qu'on sait.

LE CHOEUR.

Il s'est fait plus d'un changement pendant votre absence. Il y a des
filles maries et des garons partis pour l'arme.

PERDICAN.

Vous me conterez tout cela. Je m'attends bien  du nouveau; mais en
vrit je n'en veux pas encore. Comme ce lavoir est petit! autrefois il
me paraissait immense; j'avais emport dans ma tte un ocan et des
forts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. Quelle est
donc cette jeune fille [qui chante  sa croise derrire ces arbres?]

LE CHOEUR.

C'est Rosette, la soeur de lait de votre cousine Camille.[7]

PERDICAN, _s'avanant_.

[Descends vite, Rosette, et viens ici.

ROSETTE, _entrant_.

Oui, monseigneur.

PERDICAN.

Tu me voyais de ta fentre, et tu ne venais pas,] mchante fille?
Donne-moi vite cette main-l, et ces joues-l, que je t'embrasse.

ROSETTE.

Oui, monseigneur.

PERDICAN.

Es-tu marie, petite? on m'a dit que tu l'tais.

ROSETTE.

Oh! non.

PERDICAN.

Pourquoi? Il n'y a pas dans le village de plus jolie fille que toi. Nous
te marierons, mon enfant.

LE CHOEUR.

Monseigneur, elle veut mourir fille.

PERDICAN.

Est-ce vrai, Rosette?

ROSETTE.

Oh! non.

PERDICAN.

Ta soeur Camille est arrive. L'as-tu vue?

ROSETTE.

Elle n'est pas encore venue par ici.

PERDICAN.

Va-t'en vite mettre ta robe neuve, et viens souper au chteau.[8]


SCNE V

[_Une salle._]

_Entrent_ LE BARON ET MATRE BLAZIUS.


MATRE BLAZIUS.

Seigneur, j'ai un mot  vous dire; le cur de la paroisse est un
ivrogne.

LE BARON.

Fi donc! cela ne se peut pas.

MATRE BLAZIUS.

J'en suis certain; il a bu  dner trois bouteilles de vin.

LE BARON.

Cela est exorbitant.

MATRE BLAZIUS.

Et en sortant de table il a march sur les plates-bandes.

LE BARON.

Sur les plates-bandes?--Je suis confondu.--Voil qui est trange!--Boire
trois bouteilles de vin  dner! marcher sur les plates-bandes! c'est
incomprhensible. Et pourquoi ne marchait-il pas dans l'alle?

MATRE BLAZIUS.

Parce qu'il allait de travers.

LE BARON, _ part_.

Je commence  croire que Bridaine avait raison ce matin. Ce Blazius sent
le vin d'une manire horrible.

MATRE BLAZIUS.

De plus il a mang beaucoup; sa parole tait embarrasse.

LE BARON.

Vraiment, je l'ai remarqu aussi.

MATRE BLAZIUS.

Il a lch quelques mots latins; c'taient autant de solcismes.
Seigneur, c'est un homme dprav.

LE BARON, _ part_.

[Pouah! ce Blazius a une odeur qui est intolrable.]

      _Haut_

--Apprenez, gouverneur, que j'ai bien autre chose en tte, et que je ne
me mle jamais de ce qu'on boit ni de ce qu'on mange. Je ne suis pas un
majordome.

MATRE BRIDAINE.

 Dieu ne plaise que je vous dplaise, monsieur le baron. Votre vin est
bon.

LE BARON.

Il y a de bon vin dans mes caves.

MATRE BRIDAINE, _entrant_.

Seigneur, votre fils est sur la place, suivi de tous les polissons du
village.

LE BARON.

Cela est impossible.

MATRE BRIDAINE.

Je l'ai vu de mes propres yeux. Il ramassait des cailloux pour faire des
ricochets.

LE BARON.

Des ricochets? ma tte s'gare; voil mes ides qui se bouleversent.
Vous me faites un rapport insens, Bridaine. Il est inou qu'un docteur
fasse des ricochets.

MATRE BRIDAINE.

Mettez-vous  la fentre, monseigneur, vous le verrez de vos propres
yeux.

LE BARON, _ part_.

 ciel! Blazius a raison; Bridaine va de travers.

MATRE BRIDAINE.

Regardez, monseigneur, le voil au bord du lavoir. Il tient sous le bras
une jeune paysanne.

LE BARON.

Une jeune paysanne? Mon fils vient-il ici pour dbaucher mes vassales?
Une paysanne sous le bras! et tous les gamins du village autour de lui!
Je me sens hors de moi.

MATRE BRIDAINE.

Cela crie vengeance.

LE BARON.

Tout est perdu!--perdu sans ressource!--Je suis perdu: Bridaine va de
travers, Blazius sent le vin  faire horreur, et mon fils sduit toutes
les filles du village en faisant des ricochets!

      _Il sort._

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME


SCNE PREMIRE.

[_Un jardin._]

[_Entrent_ MATRE BLAZIUS ET PERDICAN.]


[MATRE BLAZIUS.

Seigneur, votre pre est au dsespoir.

PERDICAN.

Pourquoi cela?

MATRE BLAZIUS.

Vous n'ignorez pas qu'il avait form le projet de vous unir  votre
cousine Camille?

PERDICAN.

Eh bien?--Je ne demande pas mieux.

MATRE BLAZIUS.

Cependant le baron croit remarquer que vos caractres ne s'accordent
pas.

PERDICAN.

Cela est malheureux; je ne puis refaire le mien.

MATRE BLAZIUS.

Rendrez-vous par l ce mariage impossible?]

PERDICAN.

Je vous rpte que je ne demande pas mieux que d'pouser Camille. Allez
trouver le baron et dites-lui cela.

MATRE BLAZIUS.

Seigneur, je me retire: voil votre cousine qui vient de ce ct.

      _Il sort.--Entre Camille._

PERDICAN.

Dj leve, cousine? J'en suis toujours pour ce que je t'ai dit hier; tu
es jolie comme un coeur.

CAMILLE.

Parlons srieusement,] Perdican; votre pre veut nous marier. Je ne sais
ce que vous en pensez; mais je crois bien faire en vous prvenant que
mon parti est pris l-dessus.

PERDICAN.

Tant pis pour moi si je vous dplais.

CAMILLE.

Pas plus qu'un autre, je ne veux pas me marier; il n'y a rien l dont
votre orgueil puisse souffrir.

PERDICAN.

L'orgueil n'est pas mon fait; je n'en estime ni les joies ni les peines.

CAMILLE.

Je suis venue ici pour recueillir le bien de ma mre; je retourne demain
au couvent.

PERDICAN.

Il y a de la franchise dans ta dmarche; touche l, et soyons bons amis.

CAMILLE.

Je n'aime pas les attouchements.

PERDICAN, _lui prenant la main_.

Donne-moi ta main, Camille, je t'en prie. Que crains-tu de moi? Tu ne
veux pas qu'on nous marie? eh bien! ne nous marions pas; est-ce une
raison pour nous har? ne sommes-nous pas le frre et la soeur?
Lorsque ta mre a ordonn ce mariage dans son testament, elle a voulu
que notre amiti ft ternelle, voila tout ce qu'elle a voulu. Pourquoi
nous marier? voil ta main et voil la mienne; et pour qu'elles restent
unies ainsi jusqu'au dernier soupir, [crois-tu qu'il nous faille un
prtre?] Nous n'avons besoin que de Dieu.

CAMILLE.

Je suis bien aise que mon refus vous soit indiffrent.

PERDICAN.

Il ne m'est point indiffrent, Camille. Ton amour m'et donn la vie,
mais ton amiti m'en consolera. Ne quitte pas le chteau demain; [hier,]
tu as refus de faire un tour de jardin, parce que tu voyais en moi un
mari dont tu ne voulais pas. Reste ici quelques jours, laisse-moi
esprer que notre vie passe n'est pas morte  jamais dans ton coeur.

CAMILLE.

Je suis oblige de partir.

PERDICAN.

Pourquoi?

CAMILLE.

C'est mon secret.

PERDICAN.

En aimes-tu un autre que moi?

CAMILLE.

Non; mais je veux partir.

PERDICAN.

Irrvocablement?

CAMILLE.

Oui, irrvocablement.

PERDICAN.

Eh bien! adieu. J'aurais voulu m'asseoir avec toi sous les marronniers
du petit bois, et causer de bonne amiti une heure ou deux. Mais si cela
te dplat, n'en parlons plus; adieu, mon enfant.

      _Il sort._

CAMILLE, _ dame Pluche qui entre_.

Dame Pluche, tout est-il prt? Partirons-nous demain? Mon tuteur a-t-il
fini ses comptes?

DAME PLUCHE.

Oui, chre colombe sans tache. Le baron m'a traite de pcore [hier
soir,] et je suis enchante de partir.

CAMILLE.

Tenez, voil un mot d'crit que vous porterez avant dner, de ma part, 
mon cousin Perdican.

DAME PLUCHE.

Seigneur mon Dieu! est-ce possible? Vous crivez un billet  un homme?

CAMILLE.

Ne dois-je pas tre sa femme? Je puis bien crire  mon fianc.

DAME PLUCHE.

Le seigneur Perdican sort d'ici. Que pouvez-vous lui crire? [Votre
fianc, misricorde! Serait-il vrai que vous oubliez Jsus?]

CAMILLE.

Faites ce que je vous dis, et disposez tout pour notre dpart.

      _Elles sortent._


SCNE II

[_La salle  manger.--On met le couvert._]

_Entre_ MATRE BRIDAINE.

Cela est certain, on lui donnera encore aujourd'hui la place d'honneur.
Cette chaise que j'ai occupe si longtemps  la droite du baron sera la
proie du gouverneur.  malheureux que je suis! un ne bt, un ivrogne
sans pudeur, me relgue au bas bout de la table! Le majordome lui
versera le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront 
moi, ils seront  moiti froids, et les meilleurs morceaux dj avals;
il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. [ sainte
glise catholique!] Qu'on lui ait donn cette place hier, cela se
concevait; il venait d'arriver; c'tait la premire fois, depuis nombre
d'annes, qu'il s'asseyait  cette table. Dieu! comme il dvorait! Non,
rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai
pas cet affront. Adieu, vnrable fauteuil o je me suis renvers tant
de fois gorg de mets succulents! Adieu, bouteilles cachetes; fumet
sans pareil de venaisons cuites  point! Adieu, table splendide, noble
salle  manger, [je ne dirai plus le bndicit! Je retourne  ma cure;]
on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j'aime
mieux, comme Csar, tre le premier au village que le second dans Rome.

      _Il sort._


SCNE III

_Un champ devant un petite maison._

_Entrent_ ROSETTE ET PERDICAN.


[PERDICAN.

Puisque ta mre n'y est pas, viens faire un tour de promenade.]

ROSETTE.

[9]Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me
donnez?

PERDICAN.

Quel mal y trouves-tu? Je t'embrasserais devant ta mre. N'es-tu pas la
soeur de Camille? ne suis-je pas ton frre comme je suis le sien?

ROSETTE.

Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers. Je n'ai gure
d'esprit, et je m'en aperois bien sitt que je veux dire quelque chose.
Les belles dames savent leur affaire, selon qu'on leur baise la [main
droite ou la main gauche; [leurs pres les embrassent sur le front,
leurs frres sur la joue, leurs amoureux sur les lvres;] moi, tout le
monde m'embrasse sur les deux joues, et cela me chagrine.

PERDICAN.

Que tu es jolie, mon enfant!

ROSETTE.

Il ne faut pas non plus vous fcher pour cela. Comme vous paraissez
triste ce matin! Votre mariage est donc manqu?

PERDICAN.

Les paysans de ton village se souviennent de m'avoir aim; les chiens de
la basse-cour et les arbres du bois s'en souviennent aussi; mais Camille
ne s'en souvient pas. Et toi, Rosette,  quand le mariage?

ROSETTE.

Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Parlons du temps qu'il fait, de ces
fleurs que voil, de vos chevaux et de mes bonnets.

PERDICAN.

De tout ce qui te plaira, de tout ce qui peut passer sur les lvres sans
leur ter ce sourire cleste que je respecte plus que ma vie.

      _Il l'embrasse._

ROSETTE.

Vous respectez mon sourire, mais vous ne respectez gure mes lvres, 
ce qu'il me semble. Regardez donc; voil une goutte de pluie qui me
tombe sur la main, et cependant le ciel est pur.

PERDICAN.

Pardonne-moi.

ROSETTE.

Que vous ai-je fait, pour que vous pleuriez?[10]

      _Ils sortent._


SCNE IV

[_Au chteau._]

_Entrent_ MATRE BLAZIUS ET LE BARON.


MATRE BLAZIUS.

Seigneur, j'ai une chose singulire  vous dire. Tout  l'heure, j'tais
par hasard dans l'office, je veux dire dans la galerie: qu'aurais-je t
faire dans l'office? J'tais donc dans la galerie. J'avais trouv par
accident une bouteille, je veux dire une carafe d'eau: comment aurais-je
trouv une bouteille dans la galerie? J'tais donc en train de boire un
coup de vin, je veux dire un verre d'eau, pour passer le temps, et je
regardais par la fentre, entre deux vases de fleurs qui me paraissaient
d'un got moderne, bien qu'ils soient imits de l'trusque.

LE BARON.

Quelle insupportable manire de parler vous avez adopte, Blazius! vos
discours sont inexplicables.

[MATRE BLAZIUS.

coutez-moi, seigneur, prtez-moi un moment d'attention. Je regardais
donc par la fentre. Ne vous impatientez pas, au nom du ciel! il y va de
l'honneur de la famille.

LE BARON.

De la famille! voil qui est incomprhensible. De l'honneur de la
famille, Blazius! Savez-vous que nous sommes trente-sept mles, et
presque autant de femmes, tant  Paris qu'en province?]

MATRE BLAZIUS.

Permettez-moi de continuer. Tandis que je buvais un coup de vin, je veux
dire un verre d'eau, pour hter la digestion tardive, imaginez que j'ai
vu passer sous la fentre dame Pluche hors d'haleine.

LE BARON.

Pourquoi hors d'haleine, Blazius? ceci est insolite.

MATRE BLAZIUS.

Et  ct d'elle, rouge de colre, votre nice Camille.

LE BARON.

Qui tait rouge de colre, ma nice ou dame Pluche?

MATRE BLAZIUS.

Votre nice, seigneur.

LE BARON.

Ma nice rouge de colre! Cela est inou! Et comment savez-vous que
c'tait de colre? Elle pouvait tre rouge pour mille raisons; elle
avait sans doute poursuivi quelques papillons dans mon parterre.

MATRE BLAZIUS.

Je ne puis rien affirmer l-dessus; cela se peut; mais elle s'criait
avec force: Allez-y! trouvez-le! faites ce qu'on vous dit! vous tes une
sotte! je le veux! Et elle frappait avec son ventail sur le coude de
dame Pluche, qui faisait un soubresaut dans la luzerne  chaque
exclamation.

LE BARON.

Dans la luzerne?... Et que rpondait la gouvernante aux extravagances de
ma nice? car cette conduite mrite d'tre qualifie ainsi.

MATRE BLAZIUS.

La gouvernante rpondait: Je ne veux pas y aller! [Je ne l'ai pas
trouv! Il fait la cour aux filles du village,  des gardeuses de
dindons.] Je suis trop vieille pour commencer  porter des messages
d'amour; grce  Dieu, j'ai vcu les mains pures jusqu'ici;--et tout en
parlant elle froissait dans ses mains un petit papier pli en quatre.

LE BARON.

Je n'y comprends rien; mes ides s'embrouillent tout  fait. Quelle
raison pouvait avoir dame Pluche pour froisser un papier pli en quatre
en faisant des soubresauts dans une luzerne? [Je ne puis ajouter foi 
de pareilles monstruosits.]

MATRE BLAZIUS.

Ne comprenez-vous pas clairement, seigneur, ce que cela signifiait?

LE BARON.

Non, en vrit, non, mon ami, je n'y comprends absolument rien. Tout
cela me parat une conduite dsordonne, il est vrai, mais sans motif
comme sans excuse.

MATRE BLAZIUS.

Cela veut dire que votre nice a une correspondance secrte.

LE BARON.

Que dites-vous? Songez-vous de qui vous parlez? Pesez vos paroles,
[monsieur l'abb.

MATRE BLAZIUS.

Je les pserais dans la balance cleste qui doit peser mon me au
jugement dernier, que je n'y trouverais pas un mot qui sente la fausse
monnaie.] Votre nice a une correspondance secrte.

LE BARON.

Mais songez donc, mon ami, que cela est impossible.

MATRE BLAZIUS.

Pourquoi aurait-elle charg sa gouvernante d'une lettre? Pourquoi
aurait-elle cri: _Trouvez-le!_ tandis que l'autre boudait et
rechignait?

LE BARON.

Et  qui tait adresse cette lettre?

MATRE BLAZIUS.

Voil prcisment le _hic_, monseigneur, _hic jacet lepus_.  qui tait
adresse cette lettre? [ un homme qui fait la cour  une gardeuse de
dindons. Or, un homme qui recherche en public une gardeuse de dindons
peut tre souponn violemment d'tre n pour les garder lui-mme.
Cependant il est impossible que votre nice, avec l'ducation qu'elle a
reue, soit prise d'un pareil homme; voil ce que je dis, et ce qui
fait que je n'y comprends rien non plus que vous, rvrence parler.]

LE BARON.

 ciel! ma nice m'a dclar ce matin mme qu'elle refusait son cousin
Perdican. [Aimerait-elle un gardeur de dindons?] Passons dans mon
cabinet; j'ai prouv depuis hier des secousses si violentes, que je ne
puis rassembler mes ides.

      _Ils sortent._


SCNE V

_Une fontaine dans un bois._

_Entre_ PERDICAN, _lisant un billet_.

Trouvez-vous  midi  la petite fontaine. Que veut dire cela? tant de
froideur, un refus si positif, si cruel, un orgueil si insensible, et un
rendez-vous par-dessus tout? Si c'est pour me parler d'affaires,
pourquoi choisir un pareil endroit! Est-ce une coquetterie? Ce matin, en
me promenant avec Rosette, j'ai entendu remuer dans les broussailles, et
il m'a sembl que c'tait un pas de biche. Y a-t-il ici quelque
intrigue?

      _Entre Camille._

CAMILLE.

Bonjour, cousin; j'ai cru m'apercevoir,  tort ou  raison, que vous me
quittiez tristement ce matin. Vous m'avez pris la main malgr moi, je
viens vous demander de me donner la vtre. Je vous ai refus un baiser,
le voil.

      _Elle l'embrasse._

Maintenant, vous m'avez dit que vous seriez bien aise de causer de bonne
amiti. Asseyez-vous l, et causons.

      _Elle s'assoit._

PERDICAN.

Avais-je fait un rve, ou en fais-je un autre en ce moment?

CAMILLE.

Vous avez trouv singulier de recevoir un billet de moi, n'est-ce pas?
Je suis d'humeur changeante; mais vous m'avez dit ce matin un mot trs
juste: Puisque nous nous quittons, quittons-nous bons amis. Vous ne
savez pas la raison pour laquelle je pars, et je viens vous la dire: je
vais prendre le voile.

PERDICAN.

Est-ce possible? Est-ce toi, Camille, que je vois dans cette fontaine,
assise sur les marguerites comme aux jours d'autrefois?

CAMILLE.

Oui, Perdican, c'est moi. Je viens revivre un quart d'heure de la vie
passe. Je vous ai paru brusque et hautaine; cela est tout simple, j'ai
renonc au monde. Cependant, avant de le quitter, je serais bien aise
d'avoir votre avis. Trouvez-vous que j'aie raison de me faire
religieuse?

PERDICAN.

Ne m'interrogez pas l-dessus, car je ne me ferai jamais moine.

CAMILLE.

Depuis prs de dix ans que nous avons vcu loigns l'un de l'autre,
vous avez commenc l'exprience de la vie. Je sais quel homme vous tes,
et vous devez avoir beaucoup appris en peu de temps avec un coeur et
un esprit comme les vtres. Dites-moi, avez-vous eu des matresses?[11]

PERDICAN.

Pourquoi cela?

CAMILLE.

Rpondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuit.

PERDICAN.

J'en ai eu.

CAMILLE.

Les avez-vous aimes?

PERDICAN.

De tout mon coeur.

CAMILLE.

O sont-elles maintenant? Le savez-vous?

PERDICAN.

Voil, en vrit, des questions singulires. Que voulez-vous que je vous
dise? Je ne suis ni leur mari ni leur frre; elles sont alles o bon
leur a sembl.

CAMILLE.

Il doit ncessairement y en avoir une que vous ayez prfre aux autres.
Combien de temps avez-vous aim celle que vous avez aime le mieux?

PERDICAN.

Tu es une drle de fille! Veux-tu te faire mon confesseur?[12]

CAMILLE.

C'est une grce que je vous demande, de me rpondre sincrement. [Vous
n'tes point un libertin, et] je crois que votre coeur a de la
probit. Vous avez d inspirer l'amour, car vous le mritez, [et vous
ne vous seriez pas livr  un caprice.] Rpondez-moi, je vous en prie.

PERDICAN.

Ma foi, je ne m'en souviens pas.

CAMILLE.

Connaissez-vous un homme qui n'ait aim qu'une femme?

PERDICAN.

Il y en a certainement.

CAMILLE.

Est-ce un de vos amis? Dites-moi son nom.

PERDICAN.

Je n'ai pas de nom  vous dire, mais je crois qu'il y a des hommes
capables de n'aimer qu'une fois.

CAMILLE.

Combien de fois un honnte homme peut-il aimer?

PERDICAN.

Veux-tu me faire rciter une litanie, ou rcites-tu toi-mme un
catchisme?

CAMILLE.

[Je voudrais m'instruire, et savoir si j'ai tort ou raison de me faire
religieuse. Si je vous pousais, ne devriez-vous pas rpondre avec
franchise  toutes mes questions, et me montrer votre coeur  nu? Je
vous estime beaucoup, et je vous crois, par votre ducation et par votre
nature, suprieur  beaucoup d'autres hommes.] Je suis fche que vous
ne vous souveniez plus de ce que je vous demande; [peut-tre en vous
connaissant mieux je m'enhardirais.]

PERDICAN.

O veux-tu en venir? parle; je rpondrai.

CAMILLE.

Rpondez donc  ma premire question. Ai-je raison de rester au couvent?

PERDICAN.

Non.

CAMILLE.

Je ferais donc mieux de vous pouser?

PERDICAN.

Oui.

CAMILLE.

[Si le cur de votre paroisse soufflait sur un verre d'eau, et vous
disait que c'est un verre de vin, le boiriez-vous comme tel?

PERDICAN.

Non.

CAMILLE.

Si le cur de votre paroisse soufflait sur vous, et me disait que vous
m'aimerez toute votre vie, aurais-je raison de le croire?

PERDICAN.

Oui et non.]

CAMILLE.

[13]Que me conseilleriez-vous de faire le jour o je verrais que vous ne
m'aimez plus?

[PERDICAN.

De prendre un amant.

CAMILLE.

Que ferai-je ensuite le jour o mon amant ne m'aimera plus?

PERDICAN.

Tu en prendras un autre.

CAMILLE.

Combien de temps cela durera-t-il?

PERDICAN.

Jusqu' ce que tes cheveux soient gris, et alors les miens seront
blancs.

CAMILLE.

Savez-vous ce que c'est que les clotres, Perdican? Vous tes-vous
jamais assis un jour entier sur le banc d'un monastre de femmes?

PERDICAN.

Oui, je m'y suis assis.]

CAMILLE.

J'ai pour amie une soeur qui n'a que trente ans, et qui a eu cinq cent
mille livres de revenu  l'ge de quinze ans. C'est la plus belle et la
plus noble crature qui ait march sur terre. Elle [tait pairesse du
parlement, et] avait pour mari un des hommes les plus distingus de
France. Aucune des nobles facults humaines n'tait reste sans culture
en elle, et, comme un arbrisseau d'une sve choisie, tous ses bourgeons
avaient donn des ramures. Jamais l'amour et le bonheur ne poseront leur
couronne fleurie sur un front plus beau. Son mari l'a trompe; elle a
aim un autre homme, et elle se meurt de dsespoir.

PERDICAN.

Cela est possible.

CAMILLE.

Nous habitons la mme cellule, et j'ai pass des nuits entires  parler
de ses malheurs; ils sont presque devenus les miens; cela est singulier,
n'est-ce pas? Je ne sais trop comment cela se fait. Quand elle me
parlait de son mariage, quand elle me peignait d'abord l'ivresse des
premiers jours, puis la tranquillit des autres, et comme enfin tout
s'tait envol; comme elle tait assise le soir au coin du feu, et lui
auprs de la fentre, sans se dire un seul mot; comme leur amour avait
langui, et comme tous les efforts pour se rapprocher n'aboutissaient
qu' des querelles; comme une figure trangre est venue peu  peu se
placer entre eux et se glisser dans leurs souffrances; c'tait moi que
je voyais agir tandis qu'elle parlait. Quand elle disait: L, j'ai t
heureuse, mon coeur bondissait; et quand elle ajoutait: L, j'ai
pleur, mes larmes coulaient. Mais figurez-vous quelque chose de plus
singulier encore; [j'avais fini par me crer une vie imaginaire; cela a
dur quatre ans; il est inutile de vous dire par combien de rflexions,
de retours sur moi-mme, tout cela est venu. Ce que je voulais vous
raconter comme une curiosit,] c'est que tous les rcits de Louise,
toutes les fictions de mes rves portaient votre ressemblance.

PERDICAN.

Ma ressemblance,  moi?

CAMILLE.

Oui, et cela est naturel: vous tiez le seul homme que j'eusse connu. En
vrit, je vous ai aim, Perdican.

PERDICAN.

Quel ge as-tu, Camille?

CAMILLE.

Dix-huit ans.

PERDICAN.

Continue, continue; j'coute.

CAMILLE.

Il y a deux cents femmes dans notre couvent; un petit nombre de ces
femmes ne connatra jamais la vie, et tout le reste attend la mort. Plus
d'une parmi elles sont sorties du monastre comme j'en sors aujourd'hui,
vierges et pleines d'esprances. Elles sont revenues peu de temps aprs,
vieilles et dsoles. [Tous les jours il en meurt dans nos dortoirs, et
tous les jours il en vient de nouvelles prendre la place des mortes sur
les matelas de crin. Les trangers qui nous visitent admirent le calme
et l'ordre de la maison; ils regardent attentivement la blancheur de nos
voiles; mais ils se demandent pourquoi nous les rabaissons sur nos yeux.
Que pensez-vous de ces femmes, Perdican? Ont-elles tort ou ont-elles
raison?

PERDICAN.

Je n'en sais rien.

CAMILLE.

Il s'en est trouv quelques-unes qui me conseillent de rester vierge. Je
suis bien aise de vous consulter. Croyez-vous que ces femmes-l auraient
mieux fait de prendre un amant et de me conseiller d'en faire autant?

PERDICAN.

Je n'en sais rien.

CAMILLE.

Vous aviez promis de me rpondre.

PERDICAN.

J'en suis dispens tout naturellement; je ne crois pas que ce soit toi
qui parles.

CAMILLE.

Cela se peut, il doit y avoir dans toutes mes ides des choses trs
ridicules. Il se peut bien qu'on m'ait fait la leon, et que je ne sois
qu'un perroquet mal appris. Il y a dans la galerie un petit tableau qui
reprsente un moine courb sur un missel;  travers les barreaux obscurs
de sa cellule glisse un faible rayon de soleil, et on aperoit une
locanda italienne, devant laquelle danse un chevrier. Lequel de ces deux
hommes estimez-vous davantage?

PERDICAN.

Ni l'un ni l'autre et tous les deux. Ce sont deux hommes de chair et
d'os; il y en a un qui lit et un autre qui danse; je n'y vois pas autre
chose. Tu as raison de te faire religieuse.

CAMILLE.

Vous me disiez non tout  l'heure.

PERDICAN.

Ai-je dit non? Cela est possible.

CAMILLE.

Ainsi vous me le conseillez?

PERDICAN.

Ainsi tu ne crois  rien?

CAMILLE.

Lve la tte, Perdican! quel est l'homme qui ne croit  rien?

PERDICAN, _se levant_.

En voil un; je ne crois pas  la vie immortelle.--] Ma soeur chrie,
les religieuses t'ont donn leur exprience; mais, crois-moi, ce n'est
pas la tienne; tu ne mourras pas sans aimer.

CAMILLE.

Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir; je veux aimer d'un amour
ternel, et faire des serments qui ne se violent pas. [Voil mon amant.

      _Elle montre son crucifix._

PERDICAN.

Cet amant-l n'exclut pas les autres.

CAMILLE.

Pour moi, du moins, il les exclura.] Ne souriez pas, Perdican! Il y a
dix ans que je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres
annes, si nous nous revoyons, nous en reparlerons. [J'ai voulu ne pas
rester dans votre souvenir comme une froide statue; car l'insensibilit
mne au point o j'en suis. coutez-moi;] retournez  la vie, et tant
que vous serez heureux, tant que vous aimerez comme on peut aimer sur la
terre, oubliez votre soeur Camille; mais s'il vous arrive jamais
d'tre oubli ou d'oublier vous-mme, si l'ange de l'esprance vous
abandonne, lorsque vous serez seul avec le vide dans le coeur, pensez
 moi qui prierai pour vous.

PERDICAN.

Tu es une orgueilleuse; prends garde  toi.

CAMILLE.

Pourquoi?

PERDICAN.

Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas  l'amour!

CAMILLE.

Y croyez-vous, vous qui parlez? vous voil courb prs de moi avec des
genoux qui se sont uss sur les tapis de vos matresses, et vous n'en
savez plus le nom. [Vous avez pleur des larmes de joie et des larmes de
dsespoir; mais vous saviez que l'eau des sources est plus constante que
vos larmes, et qu'elle serait toujours l pour laver vos paupires
gonfles. Vous faites votre mtier de jeune homme, et vous souriez quand
on vous parle de femmes dsoles; vous ne croyez pas qu'on puisse mourir
d'amour, vous qui vivez et qui avez aim. Qu'est-ce donc que le monde?
Il me semble que vous devez cordialement mpriser les femmes qui vous
prennent tel que vous tes, et qui chassent leur dernier amant pour vous
attirer dans leurs bras avec les baisers d'un autre sur les lvres.] Je
vous demandais tout  l'heure si vous aviez aim; vous m'avez rpondu
comme un voyageur  qui l'on demanderait s'il a t en Italie ou en
Allemagne, et qui dirait: Oui, j'y ai t; puis qui penserait  aller en
Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre
amour, pour qu'il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu' la mort?
Non, ce n'est pas mme une monnaie; car la plus mince pice d'or vaut
mieux que vous, et dans quelques mains qu'elle passe, elle garde son
effigie.

PERDICAN.

Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s'animent!

CAMILLE.

Oui, je suis belle, je le sais. Les complimenteurs ne m'apprendront
rien; la froide nonne qui coupera mes cheveux plira peut-tre de sa
mutilation; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chanes pour
courir les boudoirs; [il n'en manquera pas un seul sur ma tte lorsque
le fer y passera; je ne veux qu'un coup de ciseau, et quand le prtre
qui me bnira me mettra au doigt l'anneau d'or de mon poux cleste, la
mche de cheveux que je lui donnerai pourra lui servir de manteau.]

PERDICAN.

Tu es en colre, en vrit.

CAMILLE.

J'ai eu tort de parler; j'ai ma vie entire sur les lvres.  Perdican!
ne raillez pas, tout cela est triste  mourir.

PERDICAN.

Pauvre enfant, [je te laisse dire, et j'ai bien envie de rpondre un
mot.] Tu me parles d'une religieuse qui me parat avoir eu sur toi une
influence funeste; tu dis qu'elle a t trompe, qu'elle a tromp
elle-mme et qu'elle est dsespre. Es-tu sre que si son mari ou son
amant revenait lui tendre la main [ travers la grille du parloir,] elle
ne lui tendrait pas la sienne?

CAMILLE.

Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.

PERDICAN.

Es-tu sre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir
encore, elle rpondrait non?

CAMILLE.

Je le crois.

[PERDICAN.

Il y a deux cents femmes dans ton monastre, et la plupart ont au fond
du coeur des blessures profondes; elles te les ont fait toucher, et
elles ont color ta pense virginale des gouttes de leur sang. Elles ont
vcu, n'est-ce pas? et elles t'ont montr avec horreur la route de leur
vie; tu t'es signe devant leurs cicatrices, comme devant les plaies de
Jsus; elles t'ont fait une place dans leurs processions lugubres, et
tu te serres contre ces corps dcharns avec une crainte religieuse,
lorsque tu vois passer un homme. Es-tu sre que si l'homme qui passe
tait celui qui les a trompes, celui pour qui elles pleurent et elles
souffrent, celui qu'elles maudissent en priant Dieu, es-tu sre qu'en le
voyant elles ne briseraient pas leurs chanes pour courir  leurs
malheurs passs, et pour presser leurs poitrines sanglantes sur le
poignard qui les a meurtries?  mon enfant! sais-tu les rves de ces
femmes qui te disent de ne pas rver? Sais-tu quel nom elles murmurent
quand les sanglots qui sortent de leurs lvres font trembler l'hostie
qu'on leur prsente? Elles qui s'assoient prs de toi avec leurs ttes
branlantes pour verser dans ton oreille leur vieillesse fltrie, elles
qui sonnent dans les ruines de ta jeunesse le tocsin de leur dsespoir,
et font sentir  ton sang vermeil la fracheur de leurs tombes, sais-tu
qui elles sont?

CAMILLE.

Vous me faites peur; la colre vous prend aussi.]

PERDICAN.

Sais-tu ce que c'est que des nonnes, malheureuse fille? Elles qui te
reprsentent l'amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu'il y
a pis encore, le mensonge de l'amour divin? Savent-elles que c'est un
crime qu'elles font, de venir chuchoter  une vierge des paroles de
femme? Ah! comme elles t'ont fait la leon! Comme j'avais prvu tout
cela quand tu t'es arrte devant le portrait de notre vieille tante!
Tu voulais partir sans me serrer la main; tu ne voulais revoir ni ce
bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde toute en larmes;
tu reniais les jours de ton enfance, et le masque de pltre que les
nonnes t'ont plac sur les joues me refusait un baiser de frre; mais
ton coeur a battu; il a oubli sa leon, lui qui ne sait pas lire, et
tu es revenue t'asseoir sur l'herbe o nous voil. [Eh bien! Camille,
ces femmes ont bien parl; elles t'ont mise dans le vrai chemin; il
pourra m'en coter le bonheur de ma vie; mais dis-leur cela de ma part:
le ciel n'est pas pour elles.

CAMILLE.

Ni pour moi, n'est-ce pas?

PERDICAN.]

Adieu, Camille, retourne  ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces
rcits hideux qui t'ont empoisonne, rponds ce que je vais te dire:
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,
orgueilleux [ou lches, mprisables et sensuels]; toutes les femmes sont
perfides, artificieuses, vaniteuses [, curieuses et dpraves]; le monde
n'est qu'un gout sans fond [o les phoques les plus informes rampent et
se tordent sur des montagnes de fange]; mais il y a au monde une chose
sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces tres si imparfaits [et
si affreux]. On est souvent tromp en amour, souvent bless et souvent
malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on
se retourne pour regarder en arrire, et on se dit: J'ai souffert
souvent, je me suis tromp quelquefois, mais j'ai aim. C'est moi qui ai
vcu, et non pas un tre factice cr par mon orgueil et mon ennui.[14]

      _Il sort._

FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME


SCNE PREMIRE

[_Devant le chteau._]

[_Entrent_ LE BARON ET MATRE BLAZIUS.]


[LE BARON.

Indpendamment de votre ivrognerie, vous tes un bltre, matre
Blazius. Mes valets vous voient entrer furtivement dans l'office, et
quand vous tes convaincu d'avoir vol mes bouteilles de la manire la
plus pitoyable, vous croyez vous justifier en accusant ma nice d'une
correspondance secrte.

MATRE BLAZIUS.

Mais, monseigneur, veuillez vous rappeler...

LE BARON.

Sortez, monsieur l'abb, et ne reparaissez jamais devant moi; il est
draisonnable d'agir comme vous le faites, et ma gravit m'oblige  ne
vous pardonner de ma vie.

      _Il sort; matre Blazius le suit. Entre Perdican._

PERDICAN.

Je voudrais bien savoir si je suis amoureux. D'un ct, cette manire
d'interroger tant soit peu cavalire, pour une fille de dix-huit ans;
d'un autre, les ides que ces nonnes lui ont fourres dans la tte
auront de la peine  se corriger. De plus, elle doit partir aujourd'hui.
Diable! je l'aime, cela est sr. Aprs tout, qui sait? peut-tre elle
rptait une leon, et d'ailleurs il est clair qu'elle ne se soucie pas
de moi. D'une autre part, elle a beau tre jolie, cela n'empche pas
qu'elle n'ait des manires beaucoup trop dcides, et un ton trop
brusque. Je n'ai qu' n'y plus penser; il est clair que je ne l'aime
pas. Cela est certain qu'elle est jolie; mais pourquoi cette
conversation d'hier ne veut-elle pas me sortir de la tte? En vrit,
j'ai pass la nuit  radoter. O vais-je donc?--Ah! je vais au village.]

      _Il sort._


SCNE II

[_Un chemin._]


_Entre_ MATRE BRIDAINE.

Que font-ils maintenant? Hlas! voil midi.--Ils sont  table. Que
mangent-ils? que ne mangent-ils pas? J'ai vu la cuisinire traverser le
village avec un norme dindon. L'aide portait les truffes, avec un
panier de raisin.

      _Entre matre Blazius._

MATRE BLAZIUS.

 disgrce imprvue! me voil chass du chteau, par consquent de la
salle  manger. Je ne boirai plus le vin de l'office.

MATRE BRIDAINE.

Je ne verrai plus fumer les plats; je ne chaufferai plus au feu de la
noble chemine mon ventre copieux.

MATRE BLAZIUS.

Pourquoi une fatale curiosit m'a-t-elle pouss  couter le dialogue de
dame Pluche et de la nice? Pourquoi ai-je rapport au baron tout ce que
j'ai vu?

MATRE BRIDAINE.

Pourquoi un vain orgueil m'a-t-il loign de ce dner honorable, o
j'tais si bien accueilli? Que m'importait d'tre  droite ou  gauche?

MATRE BLAZIUS.

Hlas! j'tais gris, il faut en convenir, lorsque j'ai fait cette folie.

MATRE BRIDAINE.

Hlas! le vin m'avait mont  la tte quand j'ai commis cette
imprudence.

MATRE BLAZIUS.

Il me semble que voil le cur.

MATRE BRIDAINE.

C'est le gouverneur en personne.

MATRE BLAZIUS.

Oh! oh! monsieur le cur, que faites-vous l?

MATRE BRIDAINE.

Moi! je vais dner. N'y venez-vous pas?

MATRE BLAZIUS.

Pas aujourd'hui. Hlas! matre Bridaine, intercdez pour moi; le baron
m'a chass. J'ai accus faussement mademoiselle Camille d'avoir une
correspondance secrte, et cependant Dieu m'est tmoin que j'ai vu ou
que j'ai cru voir dame Pluche dans la luzerne. Je suis perdu, monsieur
le cur.

MATRE BRIDAINE.

Que m'apprenez-vous l?

MATRE BLAZIUS.

Hlas! hlas! la vrit. Je suis en disgrce complte pour avoir vol
une bouteille.

MATRE BRIDAINE.

Que parlez-vous, messire, de bouteilles voles  propos d'une luzerne et
d'une correspondance?

MATRE BLAZIUS.

Je vous supplie de plaider ma cause. Je suis honnte, seigneur Bridaine.
 digne seigneur Bridaine, je suis votre serviteur!

MATRE BRIDAINE, _ part_.

 fortune! est-ce un rve? Je serai donc assis sur toi,  chaise
bienheureuse!

MATRE BLAZIUS.

Je vous serai reconnaissant d'couter mon histoire, et de vouloir bien
m'excuser, brave seigneur, cher cur.

MATRE BRIDAINE.

Cela m'est impossible, monsieur; il est midi sonn, et je m'en vais
dner. Si le baron se plaint de vous, c'est votre affaire. Je
n'intercde point pour un ivrogne.

      _ part._

Vite, volons  la grille; et toi, mon ventre, arrondis-toi.

      _Il sort en courant._

MATRE BLAZIUS, _seul_.

Misrable Pluche, c'est toi qui payeras pour tous; oui, c'est toi qui es
la cause de ma ruine, femme dhonte, vile entremetteuse, c'est  toi
que je dois cette disgrce.  sainte universit de Paris! on me traite
d'ivrogne! Je suis perdu si je ne saisis une lettre, et si je ne prouve
au baron que sa nice a une correspondance. Je l'ai vue ce matin crire
 son bureau. Patience! voici du nouveau.

      _Passe dame Pluche portant une lettre._

Pluche, donnez-moi cette lettre.

DAME PLUCHE.

Que signifie cela? C'est une lettre de ma matresse que je vais mettre 
la poste au village.

MATRE BLAZIUS.

Donnez-la-moi, ou vous tes morte.

DAME PLUCHE.

Moi, morte! morte! [Marie, Jsus, vierge et martyr!]

MATRE BLAZIUS.

Oui, morte, Pluche; donnez-moi ce papier.

      _Ils se battent. Entre Perdican._

PERDICAN.

Qu'y a-t-il? Que faites-vous, Blazius? Pourquoi violenter cette femme?

DAME PLUCHE.

Rendez-moi la lettre. Il me l'a prise, seigneur, justice!

MATRE BLAZIUS.

[C'est une entremetteuse,] seigneur. Cette lettre est un billet doux.

DAME PLUCHE.

C'est une lettre de Camille, seigneur, de votre fiance.

MATRE BLAZIUS.

C'est un billet doux [ un gardeur de dindons].

DAME PLUCHE.

Tu en as menti, abb. Apprends cela de moi.

PERDICAN.

Donnez-moi cette lettre; je ne comprends rien  votre dispute; mais, en
qualit de fianc de Camille, je m'arroge le droit de la lire.

      _Il lit._

 la soeur Louise, au couvent de ***.

      [_ part._]

[Quelle maudite curiosit me saisit malgr moi! Mon coeur bat avec
force, et je ne sais ce que j'prouve.] --Retirez-vous, dame Pluche;
vous tes une digne femme et matre Blazius est un sot. Allez dner; je
me charge de remettre cette lettre  la poste.

      _Sortent matre Blazius et dame Pluche._

PERDICAN, _seul_.

[Que ce soit un crime d'ouvrir une lettre, je le sais trop bien pour le
faire. Que peut dire Camille  cette soeur? Suis-je donc amoureux?
Quel empire a donc pris sur moi cette singulire fille, pour que les
trois mots crits sur cette adresse me fassent trembler la main? Cela
est singulier; Blazius, en se dbattant avec la dame Pluche, a fait
sauter le cachet. Est-ce un crime de rompre le pli? Bon, je n'y
changerai rien.]

      _Il ouvre la lettre et lit._

Je pars aujourd'hui, ma chre, et tout est arriv comme je l'avais
prvu. C'est une terrible chose; mais ce pauvre jeune homme a le
poignard dans le coeur; il ne se consolera pas de m'avoir perdue.
Cependant j'ai fait tout au monde pour le dgoter de moi. Dieu me
pardonnera de l'avoir rduit au dsespoir par mon refus. Hlas! ma
chre, que pouvais-je y faire? Priez pour moi; nous nous reverrons
demain, et pour toujours. Toute  vous du meilleur de mon me.

                CAMILLE.

Est-il possible? Camille crit cela! C'est de moi qu'elle parle ainsi!
Moi au dsespoir de son refus! Eh! bon Dieu! si cela tait vrai, on le
verrait bien; quelle honte peut-il y avoir  aimer? Elle a fait tout au
monde pour me dgoter, dit-elle, et j'ai le poignard dans le coeur?
Quel intrt peut-elle avoir  inventer un roman pareil? [Cette pense
que j'avais cette nuit est-elle donc vraie?]  femmes! cette pauvre
Camille a peut-tre une grande pit! c'est de bon coeur qu'elle se
donne  Dieu, mais elle a rsolu et dcrt qu'elle me laisserait au
dsespoir. Cela tait convenu entre les bonnes amies avant de partir du
couvent. On a dcid que Camille allait revoir son cousin, qu'on le lui
voudrait faire pouser, qu'elle refuserait, et que le cousin serait
dsol. Cela est si intressant, une jeune fille qui fait  Dieu le
sacrifice du bonheur d'un cousin! Non, non, Camille, je ne t'aime pas,
je ne suis pas au dsespoir, je n'ai pas le poignard dans le coeur, et
je te le prouverai. Oui, tu sauras que j'en aime une autre avant de
partir d'ici. Hol! brave homme!

      _Entre un paysan._

Allez au chteau; dites  la cuisine qu'on envoie un valet porter 
mademoiselle Camille le billet que voici.

      _Il crit._

LE PAYSAN.

Oui, monseigneur.

      _Il sort._

PERDICAN.

Maintenant  l'autre. Ah! je suis au dsespoir! Hol! Rosette, Rosette!

      _Il frappe  une porte._

ROSETTE, _ouvrant_.

C'est vous, monseigneur! Entrez, ma mre y est.

PERDICAN.

Mets ton plus beau bonnet, Rosette, et viens avec moi.

ROSETTE.

O donc?

PERDICAN.

Je te le dirai; demande la permission  ta mre, mais dpche-toi.

ROSETTE.

Oui, monseigneur.

      _Elle entre dans la maison._

PERDICAN.

J'ai demand un nouveau rendez-vous  Camille, et je suis sr qu'elle y
viendra; mais, par le ciel, elle n'y trouvera pas ce qu'elle compte y
trouver. Je veux faire la cour  Rosette devant Camille elle-mme.


SCNE III

_Le petit bois._

_Entrent_ CAMILLE ET LE PAYSAN.


LE PAYSAN.

Mademoiselle, je vais au chteau porter une lettre pour vous; faut-il
que je vous la donne, ou que je la remette  la cuisine, comme me l'a
dit le seigneur Perdican?

CAMILLE.

Donne-la-moi.

LE PAYSAN.

Si vous aimez mieux que je la porte au chteau, ce n'est pas la peine de
m'attarder.

CAMILLE.

Je te dis de me la donner.

LE PAYSAN.

Ce qui vous plaira.

      _Il donne la lettre._

CAMILLE.

Tiens, voil pour ta peine.

LE PAYSAN.

Grand merci; je m'en vais, n'est-ce pas?

CAMILLE.

Si tu veux.

LE PAYSAN.

Je m'en vais, je m'en vais.

      _Il sort._

CAMILLE, _lisant_.

Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, prs de la
petite fontaine [o je l'ai fait venir hier]. Que peut-il avoir  me
dire? Voil justement la fontaine, et je suis toute porte. Dois-je
accorder ce second rendez-vous? Ah!

      _Elle se cache derrire un arbre._

Voil Perdican qui approche avec Rosette, ma soeur de lait. Je
suppose qu'il va la quitter; je suis bien aise de ne pas avoir l'air
d'arriver la premire.

      _Entrent Perdican et Rosette, qui s'assoient._

CAMILLE, _cache,  part_.

Que veut dire cela? Il la fait asseoir prs de lui? Me demande-t-il un
rendez-vous pour y venir causer avec une autre? Je suis curieuse de
savoir ce qu'il lui dit.

PERDICAN, _ haute voix, de manire que Camille l'entende_.

Je t'aime, Rosette! toi seule au monde tu n'as rien oubli de nos beaux
jours passs; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus; prends
ta part de ma vie nouvelle; donne-moi ton coeur, chre enfant; voil
le gage de notre amour.

      _Il lui pose sa chane sur le cou._

ROSETTE.

Vous me donnez votre chane d'or?

PERDICAN.

Regarde  prsent cette bague. Lve-toi et approchons-nous de cette
fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuys l'un sur
l'autre? Vois-tu tes beaux yeux prs des miens, ta main dans la mienne?
Regarde tout cela s'effacer.

      _Il jette sa bague dans l'eau._

Regarde comme notre image a disparu; la voil qui revient peu  peu;
l'eau qui s'tait trouble reprend son quilibre; elle tremble encore;
de grands cercles noirs courent  sa surface; patience, nous
reparaissons; dj je distingue de nouveau tes bras enlacs dans les
miens; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli
visage; regarde! c'tait une bague que m'avait donne Camille.

CAMILLE, _ part_.

Il a jet ma bague dans l'eau!

PERDICAN.

Sais-tu ce que c'est que l'amour, Rosette? coute! le vent se tait; la
pluie du matin roule en perles sur les feuilles sches que le soleil
ranime. Par la lumire du ciel, par le soleil que voil, je t'aime! Tu
veux bien de moi, n'est-ce pas? On n'a pas fltri ta jeunesse; on n'a
pas infiltr dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi? Tu ne
veux pas te faire religieuse; te voil jeune et belle dans les bras d'un
jeune homme.  Rosette, Rosette! sais-tu ce que c'est que l'amour?

ROSETTE.

Hlas! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.

PERDICAN.

Oui, comme tu pourras; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis
et toute paysanne que tu es, que ces ples statues [fabriques par les
nonnes], qui ont la tte  la place du coeur, et qui sortent des
clotres pour venir rpandre dans la vie l'atmosphre humide de leurs
cellules; tu ne sais rien; tu ne lirais pas dans un livre la prire que
ta mre t'apprend, comme elle l'a apprise de sa mre; tu ne comprends
mme pas le sens des paroles que tu rptes, quand tu t'agenouilles au
pied de ton lit; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce
qu'il faut  Dieu.

ROSETTE.

Comme vous me parlez, monseigneur!

PERDICAN.

Tu ne sais pas lire; mais tu sais ce que disent ces bois et ces
prairies, ces tides rivires, ces beaux champs couverts de moissons,
toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers
de frres, et moi pour l'un d'entre eux; lve-toi, tu seras ma femme,
[et nous prendrons racine ensemble dans la sve du monde
tout-puissant].[15]

      _Il sort avec Rosette._


SCNE IV

[_Entre_ LE CHOEUR.]

[Il se passe assurment quelque chose d'trange au chteau; Camille a
refus d'pouser Perdican; elle doit retourner aujourd'hui au couvent
dont elle est venue. Mais je crois que le seigneur son cousin s'est
consol avec Rosette. Hlas! la pauvre fille ne sait pas quel danger
elle court en coutant les discours d'un jeune et galant seigneur.

DAME PLUCHE, _entrant_.

Vite, vite, qu'on selle mon ne!

LE CHOEUR.

Passerez-vous comme un songe lger,  vnrable dame? Allez-vous si
promptement enfourcher derechef cette pauvre bte qui est si triste de
vous porter?

DAME PLUCHE.

Dieu merci, chre canaille, je ne mourrai pas ici.

LE CHOEUR.

Mourez au loin, Pluche, ma mie; mourez inconnue dans un caveau malsain.
Nous ferons des voeux pour votre respectable rsurrection.

DAME PLUCHE.

Voici ma matresse qui s'avance.]

      [_ Camille qui entre._]

Chre Camille, tout est prt pour notre dpart; le baron a rendu ses
comptes, et mon ne est bt.

CAMILLE.

Allez au diable, vous et votre ne! je ne partirai pas aujourd'hui.

      _Elle sort._

[LE CHOEUR.

Que veut dire ceci? Dame Pluche est ple de terreur; ses faux cheveux
tentent de se hrisser, sa poitrine siffle avec force et ses doigts
s'allongent en se crispant.]

DAME PLUCHE.

Seigneur Jsus! Camille a jur!

      _Elle sort._


SCNE V

[/f _Entrent_ LE BARON ET MATRE BRIDAINE.] f/


[MATRE BRIDAINE.

Seigneur, il faut que je vous parle en particulier. Votre fils fait la
cour  une fille du village.

LE BARON.

C'est absurde, mon ami.

MATRE BRIDAINE.

Je l'ai vu distinctement passer dans la bruyre en lui donnant le bras;
il se penchait  son oreille et lui promettait de l'pouser.

LE BARON.

Cela est monstrueux.

MATRE BRIDAINE.

Soyez-en convaincu; il lui a fait un prsent considrable, que la petite
a montr  sa mre.

LE BARON.

 ciel! considrable, Bridaine? En quoi considrable?

MATRE BRIDAINE.

Pour le poids et pour la consquence. C'est la chane d'or qu'il portait
 son bonnet.

LE BARON.

Passons dans mon cabinet; je ne sais  quoi m'en tenir.]

      [_Ils sortent._]


SCNE VI

[16]_La chambre de Camille._

_Entrent_ CAMILLE ET DAME PLUCHE.


CAMILLE.

Il a pris ma lettre, dites-vous?

DAME PLUCHE.

Oui, mon enfant; il s'est charg de la mettre  la poste.

CAMILLE.

Allez au salon, dame Pluche, et faites-moi le plaisir de dire  Perdican
que je l'attends ici.

      _Dame Pluche sort._

Il a lu ma lettre, cela est certain; sa scne du bois est une vengeance,
comme son amour pour Rosette. Il a voulu me prouver qu'il en aimait une
autre que moi, et jouer l'indiffrent malgr son dpit. Est-ce qu'il
m'aimerait, par hasard?

      _Elle lve la tapisserie._

Es-tu l, Rosette?

ROSETTE, _entrant_.

Oui, puis-je entrer?

CAMILLE.

coute-moi, mon enfant; le seigneur Perdican ne te fait-il pas la cour?

ROSETTE.

Hlas! oui.

CAMILLE.

Que penses-tu de ce qu'il t'a dit ce matin?

ROSETTE.

Ce matin? O donc?

CAMILLE.

Ne fais pas l'hypocrite.--Ce matin,  la fontaine, dans le petit bois.

ROSETTE.

Vous m'avez donc vue?

CAMILLE.

Pauvre innocente! Non, je ne t'ai pas vue. Il t'a fait de beaux
discours, n'est-ce pas? Gageons qu'il t'a promis de t'pouser.

ROSETTE.

Comment le savez-vous?

CAMILLE.

Qu'importe comment je le sais? Crois-tu  ses promesses, Rosette?

ROSETTE.

Comment n'y croirais-je pas? il me tromperait donc? Pour quoi faire?

CAMILLE.

Perdican ne t'pousera pas, mon enfant.

ROSETTE.

Hlas! je n'en sais rien.

CAMILLE.

Tu l'aimes, pauvre fille; il ne t'pousera pas, et la preuve, je vais te
la donner; rentre derrire ce rideau, tu n'auras qu' prter l'oreille
et  venir quand je t'appellerai.

      _Rosette sort._

CAMILLE, _seule_.

Moi qui croyais faire un acte de vengeance, ferais-je un acte
d'humanit? La pauvre fille a le coeur pris.

      _Entre Perdican_

Bonjour, cousin, asseyez-vous.

PERDICAN.

Quelle toilette, Camille!  qui en voulez-vous?

CAMILLE.

 vous, peut-tre; je suis fche de n'avoir pu me rendre au rendez-vous
que vous m'avez demand; vous aviez quelque chose  me dire?

PERDICAN, _ part_.

Voil, sur ma vie, un petit mensonge assez gros, pour un agneau sans
tache; je l'ai vue derrire un arbre couter la conversation.

      _Haut._

Je n'ai rien  vous dire qu'un adieu, Camille; je croyais que vous
partiez; cependant votre cheval est  l'curie, et vous n'avez pas l'air
d'tre en robe de voyage.

CAMILLE.

J'aime la discussion; je ne suis pas bien sre de ne pas avoir eu envie
de me quereller encore avec vous.

PERDICAN.

 quoi sert de se quereller, quand le raccommodement est impossible? Le
plaisir des disputes, c'est de faire la paix.

CAMILLE.

tes-vous convaincu que je ne veuille pas la faire?

PERDICAN.

Ne raillez pas; je ne suis pas de force  vous rpondre.

CAMILLE.

Je voudrais qu'on me ft la cour; je ne sais si c'est que j'ai une robe
neuve, mais j'ai envie de m'amuser. Vous m'avez propos d'aller au
village, allons-y, je veux bien; mettons-nous en bateau; j'ai envie
d'aller dner sur l'herbe, ou de faire une promenade dans la fort.
Fera-t-il clair de lune, ce soir? Cela est singulier, vous n'avez plus
au doigt la bague que je vous ai donne.

PERDICAN.

Je l'ai perdue.

CAMILLE.

C'est donc pour cela que je l'ai trouve; tenez, Perdican, la voil.

PERDICAN.

Est-ce possible? O l'avez-vous trouve?

CAMILLE.

Vous regardez si mes mains sont mouilles, n'est-ce pas? En vrit,
j'ai gt ma robe de couvent pour retirer ce petit hochet d'enfant de la
fontaine. Voil pourquoi j'en ai mis une autre, et, je vous dis, cela
m'a change; mettez donc cela  votre doigt.

PERDICAN.

Tu as retir cette bague de l'eau, Camille, au risque de te prcipiter?
Est-ce un songe? La voil; c'est toi qui me la mets au doigt! Ah!
Camille, pourquoi me le rends-tu, ce triste gage d'un bonheur qui n'est
plus? Parle, coquette et imprudente fille, pourquoi pars-tu? pourquoi
restes-tu? Pourquoi, d'une heure  l'autre, changes-tu d'apparence et de
couleur, comme la pierre de cette bague  chaque rayon du soleil?

CAMILLE.

Connaissez-vous le coeur des femmes, Perdican? tes-vous sr de leur
inconstance, et savez-vous si elles changent rellement de pense en
changeant quelquefois de langage? Il y en a qui disent que non. Sans
doute, il nous faut souvent jouer un rle, souvent mentir; vous voyez
que je suis franche; mais tes-vous sr que tout mente dans une femme,
lorsque sa langue ment? Avez-vous bien rflchi  la nature de cet tre
faible et violent,  la rigueur avec laquelle on le juge, aux principes
qu'on lui impose? Et qui sait si, force  tromper par le monde, la tte
de ce petit tre sans cervelle ne peut pas y prendre plaisir, et mentir
quelquefois par passe-temps, par folie, comme elle ment par ncessit?

PERDICAN.

Je n'entends rien  tout cela, et je ne mens jamais. Je t'aime, Camille,
voil tout ce que je sais.

CAMILLE.

Vous dites que vous m'aimez, et vous ne mentez jamais?

PERDICAN.

Jamais.

[CAMILLE.

En voil une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois.[17]

      [_Elle lve la tapisserie; Rosette parat dans le fond, vanouie sur
      une chaise._]

Que rpondrez-vous  cette enfant, Perdican, lorsqu'elle vous demandera
compte de vos paroles? Si vous ne mentez jamais, d'o vient donc qu'elle
s'est vanouie en vous entendant me dire que vous m'aimez? [Je vous
laisse avec elle; tchez de la faire revenir.]

      _Elle veut sortir._

PERDICAN.

Un instant, Camille, coutez-moi.

CAMILLE.

Que voulez-vous me dire? c'est  Rosette qu'il faut parler. Je ne vous
aime pas, moi; je n'ai pas t chercher par dpit cette malheureuse
enfant au fond de sa chaumire, pour en faire un appt, un jouet; je
n'ai pas rpt imprudemment devant elle des paroles brlantes adresses
 une autre; je n'ai pas feint de jeter au vent pour elle le souvenir
d'une amiti chrie; je ne lui ai pas mis ma chane au cou; je ne lui
ai pas dit que je l'pouserais.

PERDICAN.

coutez-moi, coutez-moi!

CAMILLE.

N'as-tu pas souri tout  l'heure quand je t'ai dit que je n'avais pu
aller  la fontaine? Eh bien! oui, j'y tais et j'ai tout entendu; mais,
Dieu m'en est tmoin, je ne voudrais pas y avoir parl comme toi. Que
feras-tu de cette fille-l, maintenant, quand elle viendra, avec tes
baisers ardents sur les lvres, te montrer en pleurant la blessure que
tu lui as faite? Tu as voulu te venger de moi, n'est-ce pas, et me punir
d'une lettre crite  mon couvent? tu as voulu me lancer  tout prix
quelque trait qui pt m'atteindre, et tu comptais pour rien que ta
flche empoisonne traverst cette enfant, pourvu qu'elle me frappt
derrire elle. Je m'tais vante de t'avoir inspir quelque amour, de te
laisser quelque regret. Cela t'a bless dans ton noble orgueil? Eh bien!
apprends-le de moi, tu m'aimes, entends-tu; mais tu pouseras cette
fille, ou tu n'es qu'un lche!

PERDICAN.

Oui, je l'pouserai.

CAMILLE.

Et tu feras bien.

PERDICAN.

Trs bien, et beaucoup mieux qu'en t'pousant toi-mme. Qu'y a-t-il,
Camille, qui t'chauffe si fort? [Cette enfant s'est vanouie; nous la
ferons bien revenir, il ne faut pour cela qu'un flacon de vinaigre;] tu
as voulu me prouver que j'avais menti une fois dans ma vie; cela est
possible, mais je te trouve hardie de dcider  quel instant. Viens,
aide-moi  secourir Rosette.[18]

      [_Ils sortent._]


SCNE VII

LE BARON ET CAMILLE.


LE BARON.

Si cela se fait, je deviendrai fou.

CAMILLE.

Employez votre autorit.

LE BARON.

Je deviendrai fou, et je refuserai mon consentement, voil qui est
certain.

CAMILLE.

Vous devriez lui parler et lui faire entendre raison.

LE BARON.

Cela me jettera dans le dsespoir pour tout le carnaval, et je ne
paratrai pas une fois  la cour. C'est un mariage disproportionn.
Jamais on n'a entendu parler d'pouser la soeur de lait de sa cousine;
cela passe toute espce de bornes.

CAMILLE.

Faites-le appeler, et dites-lui nettement que ce mariage vous dplat.
Croyez-moi, c'est une folie, et il ne rsistera pas.

LE BARON.

Je serai vtu de noir cet hiver, tenez-le pour assur.

CAMILLE.

Mais parlez-lui, au nom du ciel! C'est un coup de tte qu'il a fait;
peut-tre n'est-il dj plus temps; s'il en a parl, il le fera.

LE BARON.

Je vais m'enfermer pour m'abandonner  ma douleur. Dites-lui, s'il me
demande, que je suis enferm, et que je m'abandonne  ma douleur de le
voir pouser une fille sans nom.

      _Il sort._

CAMILLE.

Ne trouverai-je pas ici un homme de coeur? En vrit, quand on en
cherche, on est effray de sa solitude.

      _Entre Perdican._

Eh bien! cousin,  quand le mariage?

PERDICAN.

Le plus tt possible; j'ai dj parl au notaire, au cur, et  tous les
paysans.

CAMILLE.

Vous comptez donc rellement que vous pouserez Rosette?

PERDICAN.

Assurment.

CAMILLE.

Qu'en dira votre pre?

PERDICAN.

Tout ce qu'il voudra; il me plat d'pouser cette fille; c'est une ide
que je vous dois, et je m'y tiens. Faut-il vous rpter les lieux
communs les plus rebattus sur sa naissance et sur la mienne? Elle est
jeune et jolie, et elle m'aime; c'est plus qu'il n'en faut pour tre
trois fois heureux. Qu'elle ait de l'esprit ou qu'elle n'en ait pas,
j'aurais pu trouver pire. On criera, on raillera; je m'en lave les
mains.

CAMILLE.

Il n'y a rien l de risible; vous faites trs bien de l'pouser. Mais je
suis fche pour vous d'une chose: c'est qu'on dira que vous l'avez fait
par dpit.

PERDICAN.

Vous tes fche de cela? Oh! que non.

CAMILLE.

Si, j'en suis vraiment fche pour vous. Cela fait du tort  un jeune
homme, de ne pouvoir rsister  un moment de dpit.

PERDICAN.

Soyez-en donc fche; quant  moi, cela m'est bien gal.

CAMILLE.

Mais vous n'y pensez pas; c'est une fille de rien.

PERDICAN.

Elle sera donc de quelque chose, lorsqu'elle sera ma femme.

CAMILLE.

Elle vous ennuiera avant que le notaire ait mis son habit neuf et ses
souliers pour venir ici; le coeur vous lvera au repas de noces, et le
soir de la fte vous lui ferez couper les mains et les pieds, comme dans
tous les contes arabes, parce qu'elle sentira le ragot.

PERDICAN.

Vous verrez que non. Vous ne me connaissez pas; quand une femme est
douce et sensible, frache, bonne et belle, je suis capable de me
contenter de cela, oui, en vrit, jusqu' ne pas me soucier de savoir
si elle parle latin.

CAMILLE.

Il est  regretter qu'on ait dpens tant d'argent pour vous
l'apprendre; c'est trois mille cus de perdus.

PERDICAN.

Oui; on aurait mieux fait de les donner aux pauvres.

CAMILLE.

Ce sera vous qui vous en chargerez, du moins pour les pauvres d'esprit.

PERDICAN.

Et ils me donneront en change le royaume des cieux, car il est  eux.

CAMILLE.

Combien de temps durera cette plaisanterie?

PERDICAN.

Quelle plaisanterie?

CAMILLE.

Votre mariage avec Rosette.

PERDICAN.

Bien peu de temps; Dieu n'a pas fait de l'homme une oeuvre de dure:
trente ou quarante ans, tout au plus.

CAMILLE.

Je suis curieuse de danser  vos noces!

PERDICAN.

coutez-moi, Camille, voil un ton de persiflage qui est hors de propos.

CAMILLE.

Il me plat trop pour que je le quitte.

PERDICAN.

Je vous quitte donc vous-mme, car j'en ai tout  l'heure assez.

CAMILLE.

Allez-vous chez votre pouse?

PERDICAN.

Oui, j'y vais de ce pas.

CAMILLE.

Donnez-moi donc le bras; j'y vais aussi.

      _Entre Rosette._

PERDICAN.

Te voil, mon enfant! Viens, je veux te prsenter  mon pre.

ROSETTE, _se mettant  genoux_.

Monseigneur, je viens vous demander une grce. Tous les gens du village
 qui j'ai parl ce matin m'ont dit que vous aimiez votre cousine, et
que vous ne m'avez fait la cour que pour vous divertir tous deux; on se
moque de moi quand je passe, et je ne pourrai plus trouver de mari dans
le pays, aprs avoir servi de rise  tout le monde. Permettez-moi de
vous rendre le collier que vous m'avez donn, et de vivre en paix chez
ma mre.

CAMILLE.

Tu es une bonne fille, Rosette; garde ce collier; c'est moi qui te le
donne, et mon cousin prendra le mien  la place. Quant  un mari, n'en
sois pas embarrasse, je me charge de t'en trouver un.

PERDICAN.

Cela n'est pas difficile, en effet. Allons, Rosette, viens que je te
mne  mon pre.

CAMILLE.

Pourquoi? Cela est inutile.

PERDICAN.

Oui, vous avez raison, mon pre nous recevrait mal; il faut laisser
passer le premier moment de surprise qu'il a prouve. Viens avec moi,
nous retournerons sur la place. Je trouve plaisant qu'on dise que je ne
t'aime pas quand je t'pouse. Pardieu! nous les ferons bien taire.

      _Il sort avec Rosette._

CAMILLE.

Que se passe-t-il donc en moi? Il l'emmne d'un air bien tranquille.
Cela est singulier: il me semble que la tte me tourne. Est-ce qu'il
l'pouserait tout de bon? Hol! dame Pluche, dame Pluche! N'y a-t-il
donc personne ici?

      _Entre un valet._

Courez aprs le seigneur Perdican; dites-lui vite qu'il remonte ici,
j'ai  lui parler.

      _Le valet sort._

Mais qu'est-ce donc que tout cela? Je n'en puis plus, mes pieds refusent
de me soutenir.

      _Entre Perdican._

PERDICAN.

Vous m'avez demand, Camille?

CAMILLE.

Non,--non.

PERDICAN.

En vrit, vous voil ple; qu'avez-vous  me dire? Vous m'avez fait
rappeler pour me parler?

CAMILLE.

Non, non!-- Seigneur Dieu!

      [_Elle sort._]


SCNE VIII

_[Un oratoire.]_


[_Entre_] CAMILLE, _elle se jette au pied de l'autel_.

M'avez-vous abandonne,  mon Dieu? Vous le savez, lorsque je suis
venue, j'avais jur de vous tre fidle; quand j'ai refus de devenir
l'pouse d'un autre que vous, j'ai cru parler sincrement devant vous et
ma conscience; vous le savez, mon pre; ne voulez-vous donc plus de moi?
Oh! pourquoi faites-vous mentir la vrit elle-mme? Pourquoi suis-je si
faible? Ah! malheureuse, je ne puis plus prier!

      _Entre Perdican._

PERDICAN.

Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
entre cette fille et moi? [La voil ple et effraye, qui presse sur les
dalles insensibles son coeur et son visage.] Elle aurait pu m'aimer,
et nous tions ns l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos
lvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?

CAMILLE.

Qui m'a suivie? Qui parle sous cette vote? Est-ce toi, Perdican?

PERDICAN.

Insenss que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait,
Camille? Quelles vaines paroles, quelles misrables folies ont pass
comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper
l'autre? Hlas! cette vie est elle-mme un si pnible rve! pourquoi
encore y mler les ntres!  mon Dieu! le bonheur est une perle si rare
dans cet ocan d'ici-bas! Tu nous l'avais donn, pcheur cleste, tu
l'avais tir pour nous des profondeurs de l'abme, cet inestimable
joyau; et nous, comme des enfants gts que nous sommes, nous en avons
fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l'un vers l'autre avec
une pente si douce, il tait entour de buissons si fleuris, il se
perdait dans un si tranquille horizon! il a bien fallu que la vanit, le
bavardage et la colre vinssent jeter leurs rochers informes sur cette
route cleste, qui nous aurait conduits  toi dans un baiser! Il a bien
fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes! 
insenss! nous nous aimons.

      _Il la prend dans ses bras._

CAMILLE.

Oui, nous nous aimons, Perdican; laisse-moi le sentir sur ton coeur.
Ce Dieu qui nous regarde ne s'en offensera pas; il veut bien que je
t'aime; il y a quinze ans qu'il le sait.

PERDICAN.

Chre crature, tu es  moi!

      _Il l'embrasse; on entend un grand cri [derrire l'autel]._

CAMILLE.

C'est la voix de ma soeur de lait.

PERDICAN.

Comment est-elle ici? Je l'avais laisse dans l'escalier, lorsque tu
m'as fait rappeler. Il faut donc qu'elle m'ait suivi sans que je m'en
sois aperu.

CAMILLE.

Entrons dans cette galerie; c'est l qu'on a cri.

PERDICAN.

Je ne sais ce que j'prouve; il me semble que mes mains sont couvertes
de sang.

CAMILLE.

La pauvre enfant nous a sans doute pis; elle s'est encore vanouie;
viens, portons-lui secours; hlas! tout cela est cruel.

PERDICAN.

Non, en vrit, je n'entrerai pas; je sens un froid mortel qui me
paralyse. Vas-y, Camille, et tche de la ramener.

      _Camille sort._

Je vous en supplie, mon Dieu! ne faites pas de moi un meurtrier! Vous
voyez ce qui se passe; nous sommes deux enfants insenss, et nous avons
jou avec la vie et la mort; mais notre coeur est pur; ne tuez pas
Rosette, Dieu juste! Je lui trouverai un mari, je rparerai ma faute;
elle est jeune, elle sera heureuse; ne faites pas cela,  Dieu! vous
pouvez bnir encore quatre de vos enfants. Eh bien! Camille, qu'y
a-t-il?

      _Camille rentre._

CAMILLE.

Elle est morte. Adieu, Perdican!

FIN DE ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR.




ADDITIONS ET VARIANTES

EXCUTES

POUR LA REPRSENTATION.


1.--PAGE 282.

_Ainsi donc, mes bons amis_, qu'on mette ma mule  l'curie.

2.--PAGE 284.

_Vous tes des butors et des mal appris!_

BRIDAINE, _entrant_.

Voici M. le baron qui s'avance.

LE CHOEUR.

Mettons-nous respectueusement  l'cart. _Ou je me trompe fort_, etc.

3.--PAGE 285.

_Je vous prsente matre Bridaine_, tabellion du pays.

4.--PAGE 288.

_Depuis que le roi m'a nomm_ gouverneur de cette province.

5.--PAGE 288.

_...taient destines_  mettre par crit _l'heureuse confirmation_,
etc.

6.--PAGE 298.

_Je ne sais que penser de vous._

DAME PLUCHE, _ part_.

Une pcore! Est-ce  moi qu'on parle ainsi?

      _Elle sort._

7.--PAGE 301.

_...la soeur de lait de votre cousine Camille_.

PERDICAN.

Tu tais l, Rosette, et tu ne le disais pas, _mchante fille_, etc.

8.--PAGE 302.

_Elle n'est pas encore venue_ au village.

PERDICAN.

_Va-t'en vite mettre ta robe neuve_; tu viendras dner au chteau.

ROSETTE.

Oui, monseigneur.

      _Elle sort._

PERDICAN, CAMILLE.

CAMILLE, _entrant_.

Perdican, j'ai  vous parler de choses srieuses. _Votre pre veut nous
marier_, etc.

(Suit la scne Ire du IIe acte, jusqu' ces mots:)

_Faites ce que je vous dis._

DAME PLUCHE.

Jamais, mademoiselle!

CAMILLE.

Voici mon oncle, venez.

      _Elles sortent._


LE BARON ET BLAZIUS, _entrant_.

BLAZIUS.

Oui, seigneur, le tabellion est un ivrogne.

LE BARON.

_Fi donc! cela ne se peut pas_, etc.

(Suit la scne V, du Ier acte.)

LE BARON.

_Et mon fils sduit toutes les filles du village en faisant des
ricochets._

FIN DE L'ACTE PREMIER.

9.--PAGE 311.

ACTE DEUXIME.

_Paysage pittoresque.-- droite un gros arbre.--Un peu plus haut, une
fontaine avec un bassin.  gauche, un banc de gazon. Du mme ct, la
porte d'une ferme dont on ne voit pas la maison._


SCNE PREMIRE

ROSETTE, PERDICAN, _assis sur le banc_.


ROSETTE.]

_Croyez-vous que cela me fasse du bien, tous ces baisers que vous me
donnez?_ etc.

10.--PAGE 313.

ROSETTE.

_Que vous ai-je fait pour que vous pleuriez?_

      _Perdican s'loigne lentement; elle le regarde sortir._

Pauvre jeune homme! Est-il possible que Camille ne l'aime pas?

      _Voyant entrer le baron._

Ah! voici M. le baron; il a l'air aussi triste que son fils.

      _Elle sort._

LE BARON, BLAZIUS.

LE BARON, _poussant un soupir_.

Des ricochets!

BLAZIUS, _entrant par le fond_.

_Seigneur, j'ai une chose singulire  vous dire_, etc.

11.--PAGE 319.

_Avez-vous eu_ des amours?

PERDICAN.

_J'en ai eu._

CAMILLE.

Vous avez aim?

PERDICAN.

_De tout mon coeur._

CAMILLE.

Et les femmes que vous avez aimes, _o sont elles maintenant?_ etc.

12.--PAGE 320.

_Tu es une drle de fille_, et voil d'tranges questions.

13.--PAGE 322.

CAMILLE.

Eh bien! si nous tions maris, _que me conseilleriez-vous de faire le
jour o je verrais que vous ne m'aimez plus?_--Vous ne rpondez
pas.--coutez-moi: _J'ai pour amie une soeur_, etc.

14.--PAGE 333.

_...un tre factice cr par mon orgueil et mon ennui._

CAMILLE.

Je leur dirai ce que vous m'avez rpondu.

      _Elle sort._

PERDICAN.

Va, je te conseille de te faire religieuse.

      _Il sort._

BRIDAINE, _entrant seul par le fond_.

_Cela est certain, on lui donnera encore_, ce soir, _la place
d'honneur_.

(Suit tout le monologue,--scne II, jusqu' ces mots: _le second dans
Rome_.)

BLAZIUS, _sans voir Bridaine_.

_ disgrce imprvue!_ etc.

15.--PAGE 346.

_Tu seras ma femme._

ROSETTE.

Sa femme! est-ce possible?

      _Perdican et Rosette sortent en se donnant le bras. Camille les suit
      lentement jusqu'au milieu de la scne._

DAME PLUCHE, _entrant_.

_Chre Camille, tout est prt pour votre dpart_, etc... _Seigneur Dieu!
Camille a jur!_

FIN DE L'ACTE DEUXIME.

16.--PAGE 349.

ACTE TROISIME

_Un petit salon. Porte au fond avec une portire en tapisserie. 
gauche, un prie-Dieu._

SCNE PREMIRE

CAMILLE, DAME PLUCHE.


CAMILLE.

_Il a pris ma lettre, dites-vous_, etc.

17.--PAGE 354.

CAMILLE.

_En voil une qui dit pourtant que cela vous arrive quelquefois._

      _Elle soulve la tapisserie du fond; on voit Rosette s'enfuir en
      pleurant._

18.--PAGE 356.

PERDICAN.

_... je te trouve hardie de dcider dans quel instant._ Allons consoler
Rosette.

      _Il sort._

CAMILLE, _appelant_.

Mon oncle! mon oncle, venez donc. Votre fils veut pouser ma soeur de
lait.

LE BARON.

 ciel! qu'entends-je? une paysanne! _Si cela se fait, j'en deviendrai
fou_, etc.


FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

       *       *       *       *       *


     On pourrait croire que l'auteur, en crivant cette pice, avait
     fait la gageure d'en rendre la reprsentation impossible.
     Cependant, en 1861, lorsque M. douard Thierry, administrateur de
     la Comdie-Franaise, tmoigna le dsir de la faire reprsenter, on
     reconnut que la mise en scne n'offrirait pas mme autant de
     difficults que celle des _Caprices de Marianne_. En effet,  peine
     eut-on besoin d'ajouter quelques mots pour mnager des entres et
     des sorties de personnages, conformment aux usages du thtre, et
     le troisime acte se trouva tout arrang pour la scne sans avoir
     de changement  subir. La pice fut joue pour la premire fois le
     18 novembre 1861; elle produisit une vive impression sur le public.
     De soi-disant admirateurs d'Alfred de Musset, ayant peut-tre des
     raisons de souhaiter qu'une tude si profonde du coeur humain et
     une oeuvre si originale demeurt ternellement dans un livre, ont
     prtendu qu'elle y tait mieux  sa place que sur un thtre, et
     qu'on en avait dfigur les beauts. Il suffit, pour apprcier la
     bonne foi de ce reproche, de jeter un coup d'oeil sur les
     quelques lignes de variantes que nous venons de donner. Quoique ces
     lgers changements n'aient point t excuts par l'auteur
     lui-mme, nous ayons pens qu'ils ne seraient pas sans intrt pour
     le lecteur. Parmi les passages retranchs au thtre, on
     reconnatra facilement ceux dont la commission d'examen a exig le
     sacrifice.




BARBERINE

COMDIE EN TROIS ACTES

1835




PERSONNAGES.

BATRIX D'ARAGON, reine de Hongrie.
LE COMTE ULRIC, gentilhomme bohmien.
ASTOLPHE DE ROSEMBERG, jeune baron hongrois.
LE CHEVALIER ULADISLAS, chevalier de fortune.
POLACCO, marchand ambulant.
BARBERINE, femme d'Ulric.
KALKAIRI, jeune suivante turque.
COURTISANS, etc.

_La scne est en Hongrie._

[Illustration: BARBERINE

CARPENTIER DITEUR]




ACTE PREMIER

_Une route devant une htellerie.--Un chteau gothique au fond, dans les
montagnes._


SCNE PREMIRE

ROSEMBERG, L'HTELIER.


ROSEMBERG.

Comment! point de logis pour moi! point d'curie pour mes chevaux! une
grange! une misrable grange!

L'HTELIER.

J'en suis bien dsol, monsieur.

ROSEMBERG.

 qui parles-tu, par hasard?

L'HTELIER.

Excusez-moi, mon beau jeune seigneur. Si cela ne dpendait que de ma
volont, toute ma pauvre maison serait bien  votre service;--mais vous
n'ignorez pas que cette htellerie est sur la route d'Albe Royale,
l'auguste sjour de nos Rois, o, depuis un temps immmorial, on les
couronne et on les enterre.

ROSEMBERG.

Je le sais bien, puisque j'y vais!

L'HTELIER.

Bont du ciel! vous allez faire la guerre?

ROSEMBERG.

Adresse tes questions  mes palefreniers, et songe  me donner tout
d'abord la meilleure chambre de ton vilain taudis.

L'HTELIER.

H! monseigneur, c'est impossible! il y a au premier quatre barons
moraves, au second, une dame de la Transylvanie, et au troisime, dans
une petite chambre, un comte bohmien, monseigneur, avec sa femme qui
est bien jolie!

ROSEMBERG.

Mets-les  la porte.

L'HTELIER.

Ah! mon cher seigneur, vous ne voudriez pas tre la cause de la ruine
d'un pauvre homme. Depuis que nous sommes en guerre avec les Turcs, si
vous saviez le monde qui passe par ici!

ROSEMBERG.

Eh! que m'importe ces gens-l? dis-leur que je me nomme Astolphe de
Rosemberg.

L'HTELIER.

Cela se peut bien, monseigneur, mais ce n'est pas une raison...

ROSEMBERG.

Tu fais l'insolent, je suppose. Si je lve une fois ma cravache...

L'HTELIER.

Ce n'est pas l'action d'un gentilhomme de maltraiter les honntes gens.

ROSEMBERG, _le menaant_.

Ah! tu raisonnes?... je t'apprendrai...


SCNE II

LES MMES. _Quelques valets accourent._
LE CHEVALIER ULADISLAS _sort de l'htellerie_.


LE CHEVALIER, _sur le pas de la porte_.

Qu'est-ce, messieurs? Qu'y a-t-il donc?

L'HTELIER.

Je vous prends  tmoin, monsieur le chevalier. Ce jeune seigneur me
cherche querelle, parce que mon htellerie est pleine.

ROSEMBERG.

Je te cherche querelle, manant! Querelle...  un homme de ton espce?

L'HTELIER.

Un homme, monsieur, de quelque espce qu'il soit, a toujours une espce
de dos, et si on vient lui administrer une espce de coup de bton...

LE CHEVALIER, _s'avanant,  l'htelier_.

Ne te fche pas, ne t'effraye pas; je vais accommoder les choses.

      _ Rosemberg._

Seigneur, je vous salue. Vous allez  la cour du roi de Hongrie?

      _L'htelier et les valets se retirent._

ROSEMBERG.

Oui, chevalier, c'est mon dbut, et je suis fort press d'arriver.

LE CHEVALIER.

Et vous vous plaignez,  ce que je vois, de trouver la route encombre.

ROSEMBERG.

Mais oui, cela ne m'amuse pas.

LE CHEVALIER.

Il est vrai que cette petite affaire, que nous avons avec les mcrants,
nous attire  la cour un fort gros flot de monde. Il est peu de gens de
coeur qui ne veuillent s'en mler, et moi-mme j'y ai pris part. C'est
ce qui rend nos abords difficiles.

ROSEMBERG.

Oh! mon Dieu! je ne comptais pas rester longtemps dans cette masure.
C'est le ton de ce drle qui m'a irrit.

LE CHEVALIER.

S'il en est ainsi, seigneur...

ROSEMBERG.

Rosemberg.

LE CHEVALIER.

Seigneur Rosemberg, on me nomme le chevalier Uladislas. Il ne
m'appartient pas de faire mon propre loge, mais pour peu que vous soyez
instruit de ce qui se fait dans nos armes, mon nom doit vous tre
connu. Le vtre ne m'est pas nouveau, j'ai vu des Rosemberg  Baden.

      _Rosemberg salue._

Si donc vous n'tes ici qu'en passant...

ROSEMBERG.

Oui, seulement pour djeuner, et faire rafrachir les chevaux.

LE CHEVALIER.

J'tais  table, et je mangeais un excellent poisson du lac Balaton,
lorsque le bruit de votre voix est venu frapper mes oreilles. Si le
voisinage de mes hommes d'armes et la compagnie d'un vieux capitaine ne
sont pas choses qui vous pouvantent, je vous offre de grand coeur une
place  notre repas.

ROSEMBERG.

J'accepte votre offre avec empressement, et je le tiens  grand honneur.

LE CHEVALIER.

Veuillez donc entrer, je vous prie. Un bon plat cuit  point est comme
une jolie femme; cela n'attend pas.

ROSEMBERG.

Je le sais bien. Peste!  propos de jolie femme...

      _Ulric et Barberine entrent par une autre porte de l'auberge._

Il me semble qu'en voil une...

LE CHEVALIER.

Vous n'avez pas mauvais got, jeune homme.

ROSEMBERG.

 moins d'tre aveugle... La connaissez-vous?

LE CHEVALIER.

Si je la connais? assurment. C'est la femme d'un gentilhomme bohmien.
Venez, venez, je vous conterai cela.

      _Ils entrent dans la maison._


SCNE III

ULRIC, BARBERINE, _appuye sur son bras_.


BARBERINE.

Il faut donc vous quitter ici!

ULRIC.

Pour peu de temps; je reviendrai bientt.

BARBERINE.

Il faut donc vous laisser partir, et retourner dans ce vieux chteau, o
je suis si seule  vous attendre!

ULRIC.

Je vais voir votre oncle, ma chre. Pourquoi cette tristesse
aujourd'hui?

BARBERINE.

C'est  vous qu'il faut le demander. Vous reviendrez bientt,
dites-vous? S'il en est ainsi, je ne suis pas triste. Mais ne
l'tes-vous pas vous-mme?

ULRIC.

Quand le ciel est ainsi charg de pluie et de brouillard, je ne sais que
devenir.

BARBERINE.

Mon cher seigneur, je vous demande une grce.

ULRIC.

Quel hiver! quel hiver s'apprte! quels chemins! quel temps! la nature
se resserre en frissonnant, comme si tout ce qui vit allait mourir.

BARBERINE.

Je vous prie d'abord de m'couter, et en second lieu de me faire une
grce.

ULRIC.

Que veux-tu, mon me? pardonne-moi; je ne sais ce que j'ai aujourd'hui.

BARBERINE.

Ni moi non plus, je ne sais ce que tu as, et la grce que vous me ferez,
Ulric, c'est de le dire  votre femme.

ULRIC.

Eh! mon Dieu! non, je n'ai rien  te dire, aucun secret.

BARBERINE.

Je ne suis pas une Portia; je ne me ferai pas une piqre d'pingle pour
prouver que je suis courageuse. Mais tu n'es pas non plus un Brutus, et
tu n'as pas envie de tuer notre bon roi Mathias Corvin. coute, il n'y
aura pas pour cela de grandes paroles, ni de serments, ni mme besoin de
me mettre  genoux. Tu as du chagrin. Viens prs de moi; voici ma
main,--c'est le vrai chemin de mon coeur, et le tien y viendra si je
l'appelle.

ULRIC.

Comme tu me le demandes navement, je te rpondrai de mme. Ton pre
n'tait pas riche; le mien l'tait, mais il a dissip ses biens. Nous
voil tous deux, maris bien jeunes, et nous possdons de grands titres,
mais bien peu avec. Je me chagrine de n'avoir pas de quoi te rendre
heureuse et riche, comme Dieu t'a rendue bonne et belle. Notre revenu
est si mdiocre! et cependant je ne veux pas l'augmenter en laissant
ptir nos fermiers. Ils ne payeront jamais, de mon vivant, plus qu'ils
ne payaient  mon pre. Je pense  me mettre au service du Roi, et 
aller  la cour.

BARBERINE.

C'est en effet un bon parti  prendre. Le Roi n'a jamais mal reu un
gentilhomme de mrite; la fortune ne se fait point attendre de lui quand
on te ressemble.

ULRIC.

C'est vrai; mais si je pars, il faut que je te laisse ici; car pour
quitter cette maison o nous vivons  si grand'-peine, il faut tre sr
de pouvoir vivre ailleurs, et je ne puis me dcider  te laisser seule.

BARBERINE.

Pourquoi?

ULRIC.

Tu me demandes pourquoi? et que fais-tu donc maintenant? ne viens-tu pas
de m'arracher un secret que j'avais rsolu de cacher? et que t'a-t-il
fallu pour cela? un sourire.

BARBERINE.

Tu es jaloux?

ULRIC.

Non, mon amour, mais vous tes belle. Que feras-tu si je m'en vais? tous
les seigneurs des environs ne vont-ils pas rder par les chemins? et
moi, qui m'en irai si loin courir aprs une ombre, ne perdrai-je pas le
sommeil? Ah! Barberine, loin des yeux, loin du coeur.

BARBERINE.

coute; Dieu m'est tmoin que je me contenterais toute ma vie de ce
vieux chteau et du peu de terres que nous avons, s'il te plaisait d'y
vivre avec moi. Je me lve, je vais  l'office,  la basse-cour, je
prpare ton repas, je t'accompagne  l'glise, je te lis une page, je
couds une aiguille, et je m'endors contente sur ton coeur.

ULRIC.

Ange que tu es!

BARBERINE.

Je suis un ange, mais un ange femme; c'est--dire que si j'avais une
paire de chevaux, nous irions avec  la messe. Je ne serais pas fche
non plus que mon bonnet ft dor, que ma jupe ft moins courte, et que
cela ft enrager les voisins. Je t'assure que rien ne nous rend lgres,
nous autres, comme une douzaine d'aunes de velours qui nous tranent
derrire les pieds.

ULRIC.

Eh bien donc?

BARBERINE.

Eh bien donc! le roi Mathias ne peut manquer de te bien recevoir, ni toi
de faire fortune  sa cour. Je te conseille d'y aller. Si je ne peux pas
t'y suivre,--eh bien! comme je t'ai tendu tout  l'heure une main pour
te demander le secret de ton coeur, ainsi, Ulric, je te la tends
encore, et je te jure que je te serai fidle.

ULRIC.

Voici la mienne.

BARBERINE.

Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l'aime. Fais seller ton
cheval. Pars seul, et toutes les fois que tu douteras de ta femme, pense
que ta femme est assise  ta porte, qu'elle regarde la route, et qu'elle
ne doute pas de toi. Viens, mon ami, Ludwig nous attend.


SCNE IV

LE CHEVALIER, ROSEMBERG.


ROSEMBERG.

Je ne connais rien de plus agrable, aprs qu'on a bien djeun, que de
s'asseoir en plein air avec des personnes d'esprit, et de causer
librement des femmes sur un ton convenable.

LE CHEVALIER.

Vous tes recommand  la reine?

ROSEMBERG.

Oui, j'espre tre bien reu.

      _Ils s'assoient._

LE CHEVALIER.

Ne doutez pas du succs, et vous en aurez.--Pendant la dernire guerre
que nous fmes contre les Turcs, sous le Vavode de Transylvanie, je
rencontrai un soir, dans une fort profonde, une jeune fille gare.

ROSEMBERG.

Quel tait le nom de la fort?

LE CHEVALIER.

C'tait une certaine fort sur les bords de la mer Caspienne.

ROSEMBERG.

Je ne la connais pas, mme par les livres.

LE CHEVALIER.

Cette pauvre fille tait attaque par trois brigands couverts de fer
depuis les pieds jusqu' la tte, et monts sur des chevaux excellents.

ROSEMBERG.

 quel point vos paroles m'intressent! je suis tout oreilles.

LE CHEVALIER.

Je mis pied  terre, et, tirant mon pe, je leur ordonnai de
s'loigner. Permettez-moi de ne pas faire mon loge; vous comprenez que
je fus forc de les tuer tous les trois. Aprs un combat des plus
sanglants...

ROSEMBERG.

Retes-vous quelques blessures?

LE CHEVALIER.

L'un d'eux seulement faillit me percer de sa lance; mais, l'ayant
vite, je lui dchargeai sur la tte un coup d'pe si violent, qu'il
tomba roide mort. M'approchant aussitt de la jeune fille, je reconnus
en elle une princesse qu'il m'est impossible de vous nommer.

ROSEMBERG.

Je comprends vos raisons, et me garderai bien d'insister. La discrtion
est un principe pour tout homme qui sait son monde.

LE CHEVALIER.

De quelles faveurs elle m'honora, je ne vous le dirai pas davantage. Je
la reconduisis chez elle, et elle m'accorda un rendez-vous pour le
lendemain; mais le Roi son pre l'ayant promise en mariage au Pacha de
Caramanie, il tait fort difficile que nous pussions nous voir en
secret. Indpendamment de soixante eunuques qui veillaient jour et nuit
sur elle, on l'avait confie, depuis son enfance,  un gant nomm
Molock.

ROSEMBERG.

Garon! apportez-moi un verre de tokay.

LE CHEVALIER.

Vous concevez quelle entreprise! Pntrer dans un chteau inaccessible,
construit sur un rocher battu par les flots, et entour d'une pareille
garde! Voici, seigneur Rosemberg, ce que j'imaginai. Prtez-moi, je vous
prie, votre attention.

ROSEMBERG.

Sainte Vierge! le feu me monte  la tte!

LE CHEVALIER.

Je pris une barque et gagnai le large. L, m'tant prcipit dans les
flots au moyen d'un certain talisman que m'avait donn un sorcier
bohmien de mes amis, je fus rejet sur le rivage, semblable en tout 
un noy. C'tait  l'heure o le gant Molock faisait sa ronde autour
des remparts; il me trouva tendu sur le sable, et me transporta dans
son lit.

ROSEMBERG.

Je devine dj; c'est admirable.

LE CHEVALIER.

On me prodigua des secours. Quant  moi, les yeux  demi ferms, je
n'attendais que le moment o je serais seul avec le gant. Aussitt, me
jetant sur lui, je le saisis par la jambe droite, et le lanai dans la
mer.

ROSEMBERG.

Je frissonne... Le coeur me bat.

LE CHEVALIER.

J'avoue que je courus quelque danger; car, au bruit de sa chute, les
soixante eunuques accoururent, le sabre  la main; mais j'avais eu le
temps de me rejeter sur le lit, et paraissais profondment endormi. Loin
de concevoir aucun soupon, ils me laissrent dans la chambre avec une
des femmes de la princesse pour me veiller. Alors, tirant de mon sein
une fiole et un poignard, j'ordonnai  cette femme de me suivre, dans le
temps que les eunuques taient tous  souper: Prenez ce breuvage, lui
dis-je, et mlez-le adroitement dans leur vin, sinon je vous poignarde
tout  l'heure.--Elle m'obit sans oser dire un mot, et bientt les
eunuques s'tant assoupis par l'effet du breuvage, je demeurai matre du
chteau. Je m'en fus droit  l'appartement des femmes. Je les trouvai
prtes  se mettre au lit; mais, ne voulant leur faire aucun mal, je me
contentai de les enfermer dans leurs chambres, et d'en prendre sur moi
les clefs, qui taient au nombre de six-vingts. Alors toutes les
difficults tant leves, je me rendis chez la princesse.  peine au
seuil de sa porte, je mis un genou en terre: Reine de mon coeur, lui
dis-je avec le ton du plus profond respect... Mais, pardonnez, seigneur
Rosemberg, je suis forc de m'arrter. La modestie m'en fait un devoir.

ROSEMBERG.

Non, je le vois, rien ne peut vous rsister! Ah! qu'il me tarde d'tre 
la cour! Mais ces breuvages inconnus, ces mystrieux talismans, o les
trouverai-je, seigneur chevalier?

LE CHEVALIER.

Cela est difficile; cependant je vous ferai une confidence: tenez, si
vous avez de l'argent, c'est le meilleur talisman que vous puissiez
trouver.

ROSEMBERG.

Dieu merci! je n'en manque pas; mon pre est le plus riche seigneur du
pays. La veille de mon dpart, il m'a donn une bonne somme, et ma tante
Batrix, qui pleurait, m'a aussi gliss dans la main une jolie bourse
qu'elle a brode. Mes chevaux sont gras et bien nourris, mes valets bien
vtus, et je ne suis pas mal tourn.

LE CHEVALIER.

C'est  merveille, et il n'en faut pas davantage.

ROSEMBERG.

Le pire de l'affaire, c'est que je ne sais rien; non, je ne puis rien
retenir par coeur. Les mains me tremblent  propos de tout quand je
parle aux femmes.

LE CHEVALIER.

Videz donc votre verre. Pour russir dans le monde, seigneur Rosemberg,
retenez bien ces trois maximes: Voir, c'est savoir; vouloir, c'est
pouvoir; oser, c'est avoir.

ROSEMBERG.

Il faut que je prenne cela par crit. Les mots me paraissent hardis et
sonores. J'avoue pourtant que je ne les comprends pas bien.

LE CHEVALIER.

Si vous voulez d'abord plaire aux femmes, et c'est la premire chose 
faire, lorsqu'on veut faire quelque chose, observez avec elles le plus
profond respect. Traitez-les toutes (sans exception) ni plus ni moins
que des divinits. Vous pouvez, il est vrai, si cela vous plat, dire
hautement aux autres hommes que de ces mmes femmes vous n'en faites
aucun cas, mais seulement d'une manire gnrale, et sans jamais mdire
d'une seule plutt que du reste. Quand vous serez assis prs d'une
blonde ple, sur le coin d'un sofa, et que vous la verrez s'appuyer
mollement sur les coussins, tenez-vous  distance, jouez avec le coin de
son charpe, et dites-lui que vous avez un profond chagrin. Prs d'une
brune, si elle est vive et enjoue, prenez l'apparence d'un homme
rsolu, parlez-lui  l'oreille, et si le bout de votre moustache vient 
lui effleurer la joue, ce n'est pas un grand mal; mais,  toute femme,
rgle gnrale, dites qu'elle a dans le coeur une perle enchsse, et
que tous les maux ne sont rien si elle se laisse serrer le bout des
doigts. Que toutes vos faons prs d'elles ressemblent  ces valets
polis qui sont couverts de livres splendides; en un mot, distinguez
toujours scrupuleusement ces deux parts de la vie, la forme et le
fond:--voil la grande affaire. Ainsi vous remplirez la premire
maxime: Voir, c'est savoir,--et vous passerez pour expriment.

ROSEMBERG.

Continuez, de grce; je me sens tout autre, et je bnis en moi-mme le
hasard qui m'a fait vous rencontrer dans cette auberge.

LE CHEVALIER.

Quand une fois vous aurez bien prouv aux femmes que vous vous moquez
d'elles avec la plus grande politesse et un respect infini, attaquez les
hommes. Je n'entends pas par l qu'il faille vous en prendre  eux; tout
au contraire, n'ayez jamais l'air de vous occuper ni de ce qu'ils
disent, ni de ce qu'ils font. Soyez toujours poli, mais paraissez
indiffrent. Faites-vous rare, on vous aimera,--c'est un proverbe des
Turcs. Par l, vous gagnerez un grand avantage.  force de passer
partout en silence et d'un air dgag, on vous regardera quand vous
passerez. Que votre mise, votre entourage, annoncent un luxe effrn;
attirez constamment les yeux. Que cette ide ne vous vienne jamais de
paratre douter de vous, car aussitt tout le monde en doute.
Eussiez-vous avanc par hasard la plus grande sottise du monde, n'en
dmordez pas pour un diable, et faites-vous plutt assommer.

ROSEMBERG.

Assommer!

LE CHEVALIER.

Oui, sans aucun doute. Enfin, agissez-en ni plus ni moins que si le
soleil et les toiles vous appartenaient en bien propre, et que la fe
Morgane vous et tenu sur les fonts baptismaux. De cette faon, vous
remplirez la seconde maxime: Vouloir, c'est pouvoir,--et vous passerez
pour redoutable.

ROSEMBERG.

Que je vais m'amuser  la cour, et la belle chose que d'tre un grand
seigneur!

LE CHEVALIER.

Une fois agr des femmes et admir des hommes, seigneur Rosemberg,
pensez  vous. Si vous levez le bras, que votre premier coup d'pe
donne la mort, comme votre premier regard doit donner l'amour. La vie
est une pantomime terrible, et le geste n'a rien  faire ni avec la
pense, ni avec la parole. Si la parole vous a fait aimer, si la pense
vous a fait craindre, que le geste n'en sache rien. Soyez alors
vous-mme. Frappez comme la foudre! Que le monde disparaisse  vos yeux;
que l'tincelle de vie que vous avez reue de Dieu, s'isole, et devienne
un Dieu elle-mme; que votre volont soit comme l'oeil du lynx, comme
le museau de la fouine, comme la flche du guerrier. Oubliez, quand vous
agissez, qu'il y ait d'autres tres sur la terre que vous et celui  qui
vous avez affaire. Ainsi, aprs avoir coudoy avec grce la foule qui
vous environne, lorsque vous serez arriv au but et que vous aurez
russi, vous pourrez y rentrer avec la mme aisance et vous promettre de
nouveaux succs. C'est alors que vous recueillerez les fruits de la
troisime maxime: Oser, c'est avoir,--et que vous serez rellement
expriment, redoutable et puissant.

ROSEMBERG.

Ah! seigneur Dieu! si j'avais su cela plutt! Vous me faites penser  un
certain soir que j'tais assis dans la garenne avec ma tante Batrix. Je
sentais justement ce que vous dites l; il me semblait que le monde
disparaissait, et que nous tions seuls sous le ciel. Aussi je l'ai
prie de rentrer au chteau. Il faisait noir comme dans un four.

LE CHEVALIER.

Vous me paraissez bien jeune encore, et vous cherchez fortune de bonne
heure.

ROSEMBERG.

Il n'est jamais trop tt quand on se destine  la guerre. Je n'ai vu un
Turc de ma vie; il me semble qu'ils doivent ressembler  des btes
sauvages.

LE CHEVALIER.

Je suis fch que des affaires d'importance m'empchent d'aller  la
cour; j'aurais t curieux d'y voir vos dbuts. En attendant, si cela
vous convient, je puis vous faire un cadeau prcieux, qui vous aidera
singulirement.

      _Il tire un petit livre de sa poche._

ROSEMBERG.

Ce petit livre,... qu'est-ce donc?

LE CHEVALIER.

C'est un ouvrage merveilleux, un recueil  la fois concis et dtaill de
toutes les historiettes d'amour, ruses, combats et expdients propres 
former un jeune homme et  le pousser prs des dames.

ROSEMBERG.

Comment s'appelle ce livre prcieux?

LE CHEVALIER.

_La sauvegarde du sentiment._ C'est un trsor inestimable, et, parmi les
rcits qui y sont renferms, vous en trouverez bon nombre dont je suis
le hros. Je dois pourtant vous avouer que je n'en suis pas le
propritaire; il appartient  un de mes amis, et je ne saurais vous le
cder que vous n'en donniez dix sequins.

ROSEMBERG.

Dix sequins, ce n'est pas une affaire,

      _Il les lui donne._

surtout aprs l'excellent djeuner que vous m'avez offert si galamment.

LE CHEVALIER.

Bon! un poisson, rien qu'un poisson!

ROSEMBERG.

Mais il tait dlicieux! Pouvez-vous croire que j'oublie cette
rencontre? C'est le ciel qui m'a conduit sur cette route. Une auberge si
incommode! des draps humides et pas de rideaux! Je n'y serais pas rest
une heure si je ne vous avais trouv.

LE CHEVALIER.

Que voulez-vous? il faut s'habituer  tout.

ROSEMBERG.

Oh! certainement.--Ma tante Batrix serait bien inquite si elle me
savait dans une mauvaise auberge. Mais, nous autres, nous ne faisons pas
attention  toutes ces misres... Que Dieu vous protge, cher seigneur!
Mes chevaux sont prts, et je vous quitte.

LE CHEVALIER.

Au revoir, ne m'oubliez pas. Si vous avez jamais affaire au Vavode,
c'est mon proche parent, et je me souviendrai de vous.

ROSEMBERG.

Je vous suis tout dvou de mme.

      _Ils sortent._


FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIME

_ la cour; un jardin._


SCNE PREMIRE

LA REINE, ULRIC, PLUSIEURS COURTISANS.


LA REINE.

Soyez le bienvenu, comte Ulric. Le Roi notre poux est retenu en ce
moment loin de nous par une guerre bien longue et bien cruelle, qui a
cot  notre jeunesse une riche part de son noble sang. C'est un triste
plaisir que de la voir ainsi toujours prte  le rpandre encore, mais
cependant c'est un plaisir, et en mme temps une gloire pour nous. Les
rejetons des premires familles de Bohme et de Hongrie, en se
rassemblant autour du trne, nous ont rendu le coeur fier et
belliqueux. Quel que soit le sort d'un guerrier, qui oserait le
plaindre? Ce n'est pas nous qui sommes Reine, ni moi, Ulric, qui fus une
fille d'Aragon. J'ai beaucoup connu votre pre, et votre jeune visage me
parle du pass. Soyez donc ici comme le fils d'un souvenir qui m'est
cher. Nous parlerons de vous ce soir, avec le chancelier; ayez
patience, c'est moi qui vous recommande  lui. Le Roi vous recevra sous
cet auspice. Puisque nos clairons vous ont rveill dans votre chteau,
et que du fond de votre solitude vous tes venu trouver nos dangers,
nous ne vous laisserons pas repentir d'avoir t brave et fidle; en
voici pour gage notre royale main.

      _La reine sort. Ulric lui baise la main, puis se retire  l'cart._

UN COURTISAN.

Voil un homme mieux reu, pour la premire fois qu'il voit notre Reine,
que nous qui sommes ici depuis trente ans.

UN AUTRE.

Abordons-le, et sachons qui il est.

LE PREMIER.

Ne l'avez-vous pas entendu? C'est le comte Ulric, un gentilhomme
bohmien. Il cherche fortune comme un nouveau mari qui veut avoir de
quoi faire danser sa femme.

LE DEUXIME.

Dit-on que sa femme soit jolie?

LE PREMIER.

Charmante; c'est la perle de la Hongrie.

LE DEUXIME.

Quel est cet autre jeune homme qui court par l en sautillant?

LE PREMIER.

Je ne le connais pas. C'est encore quelque nouveau venu. La libralit
du Roi attire ici toutes ces mouches, qui cherchent un rayon de soleil.

      _Entre Rosemberg._

LE DEUXIME.

Celui-ci me parat fine mouche, une vraie gupe dans son corset
ray.--Seigneur, nous vous saluons. Qui vous amne dans ce jardin?

ROSEMBERG, _ part_.

On me questionne de tous cts, et je ne sais si je dois rpondre.
Toutes ces figures nouvelles, ces yeux carquills qui vous dvisagent,
cela m'tourdit  un point!

      _Haut._

O est la Reine, messieurs? Je suis Astolphe de Rosemberg, et je dsire
lui tre prsent.

PREMIER COURTISAN.

La Reine vient de sortir du palais. Si vous voulez lui parler, attendez
son passage. Elle reviendra dans une heure.

ROSEMBERG.

Diable! cela est fcheux.

      _Il s'assoit sur un banc._

DEUXIME COURTISAN.

Vous venez sans doute pour les ftes?

ROSEMBERG.

Est-ce qu'il y a des ftes? Quel bonheur!--Non, messieurs, je viens pour
prendre du service.

PREMIER COURTISAN.

Tout le monde en prend  cette heure.

ROSEMBERG.

Eh! oui, c'est ce qui parat. Beaucoup s'en mlent, mais peu savent s'en
tirer.

DEUXIME COURTISAN.

Vous en parlez avec svrit.

ROSEMBERG.

Combien de hobereaux ne voyons-nous pas, qui ne mritent pas seulement
qu'on en parle, et qui ne s'en donnent pas moins pour de grands
capitaines! On dirait,  les voir, qu'ils n'ont qu' monter  cheval
pour chasser le Turc par del le Caucase, et ils sortent de quelque trou
de la Bohme, comme des rats effarouchs.

ULRIC, _s'approchant_.

Seigneur, je suis le comte Ulric, gentilhomme bohmien, et je trouve un
peu de lgret dans vos paroles, qu'on peut pardonner  votre ge, mais
que je vous conseille d'en retrancher. tre tourdi est un aussi grand
dfaut que d'tre pauvre, permettez-moi de vous le dire, et que la leon
vous profite.

ROSEMBERG, _ part_.

C'est mon Bohmien de l'auberge.

      _Haut._

S'exprimer en termes gnraux n'est faire offense  personne. Pour ce
qui est d'une leon, j'en ai donn quelquefois, mais je n'en ai jamais
reu.

ULRIC.

Voil un langage hautain,--et d'o sortez-vous donc vous-mme, pour
avoir le droit de le prendre?

PREMIER COURTISAN.

Allons, seigneurs, que quelques paroles chappes sans dessein ne
deviennent pas un motif de querelle. Nous croyons devoir intervenir;
songez que vous tes chez la Reine. Ce seul mot vous en dit assez.

ULRIC.

C'est vrai, et je vous remercie de m'avoir averti  temps. Je me
croirais indigne du nom que je porte, si je ne me rendais  une si juste
remontrance.

ROSEMBERG.

Qu'il en soit ce que vous voudrez; je n'ai rien  dire  cela.

      _Les courtisans sortent. Ulric et Rosemberg restent assis chacun de
      son ct._

ROSEMBERG, _ part_.

Le chevalier Uladislas m'a recommand de ne jamais dmordre d'une chose
une fois dite. Depuis que je suis dans cette cour, les paroles de ce
digne homme ne me sortent pas de la tte. Je ne sais ce qui se passe en
moi, je me sens un coeur de lion. Ou je me trompe fort, ou je ferai
fortune.

ULRIC, _ part_.

Avec quelle bont la Reine m'a reu! et cependant j'prouve une
tristesse que rien ne peut vaincre. Que fait  prsent Barberine? Hlas!
hlas! l'ambition!--N'tais-je pas bien dans ce vieux chteau? pauvre,
sans doute, mais quoi?  folie!  rveurs que nous sommes!

ROSEMBERG, _ part_.

C'est surtout ce livre que j'ai achet qui me bouleverse la cervelle; si
je l'ouvre le soir en me couchant, je ne saurais dormir de toute la
nuit. Que de rcits tonnants, que de choses admirables! L'un taille en
pices une arme entire; l'autre saute, sans se blesser, du haut d'un
clocher dans la mer Caspienne, et dire que tout cela est vrai, que tout
cela est arriv! Il y en a une surtout qui m'blouit:

      _Il se lve et lit tout haut._

Lorsque le sultan Boabdil... Ah! voil quelqu'un qui m'coute; c'est
ce gentilhomme bohmien. Il faut que je fasse ma paix avec lui. Lorsque
je lui ai cherch querelle, je ne pensais plus qu'il a une jolie femme.

      _ Ulric._

Vous venez de Bohme, seigneur? Vous devez connatre mon oncle, le baron
d'Engelbreckt?

ULRIC.

Beaucoup, c'est un de mes voisins; nous allions ensemble  la chasse
l'hiver pass. Il est alli, de loin, il est vrai,  la famille de ma
femme.

ROSEMBERG.

Vous tes parent de mon oncle Engelbreckt? Permettez que nous fassions
connaissance. Y a-t-il longtemps que vous tes parti?

ULRIC.

Je ne suis ici que depuis un jour.

ROSEMBERG.

Vous paraissez le dire  regret. Auriez-vous quelque sujet de regarder
en arrire avec tristesse? Sans doute il est toujours fcheux de quitter
sa famille, surtout quand on est mari. Votre femme est jeune, puisque
vous l'tes, belle par consquent. Il y a de quoi s'inquiter.

ULRIC.

L'inquitude n'est pas mon souci. Ma femme est belle; mais le soleil
d'un jour de juillet n'est pas plus pur dans un ciel sans tache, que son
noble coeur dans son sein chri.

ROSEMBERG.

C'est beaucoup dire. Hors notre Seigneur Dieu, qui peut connatre le
coeur d'un autre? J'avoue qu' votre place je ne serais pas  mon
aise.

ULRIC.

Et pourquoi cela, s'il vous plat?

ROSEMBERG.

Parce que je douterais de ma femme,  moins qu'elle ne ft la vertu
mme.

ULRIC.

Je crois que la mienne est ainsi.

ROSEMBERG.

C'est donc un phnix que vous possdez. Est-ce de notre bon roi Mathias
que vous tenez ce privilge qui vous distingue entre tous les maris?

ULRIC.

Ce n'est pas le Roi qui m'a fait cette grce, mais Dieu, qui est un peu
plus qu'un roi.

ROSEMBERG.

Je ne doute point que vous n'ayez raison, mais vous savez ce que disent
les philosophes avec le pote latin: Quoi de plus lger qu'une plume? la
poussire;--de plus lger que la poussire? le vent;--de plus lger que
le vent? la femme;--de plus lger que la femme? rien.

ULRIC.

Je suis guerrier et non philosophe, et je ne me soucie point des potes.
Tout ce que je sais, c'est que, en effet, ma femme est jeune, droite et
de beau corsage, comme on dit chez nous; qu'il n'y a ouvrage de main ni
d'aiguille o elle ne s'entende mieux que personne; qu'on ne trouverait
dans tout le royaume ni un cuyer, ni un majordome qui sache mieux
servir et de meilleure grce qu'elle  la table d'un seigneur; ajoutez 
cela qu'elle sait trs bien et trs rsolment monter  cheval, porter
l'oiseau sur le poing  la chasse, et en mme temps tenir ses comptes
aussi bien rgls qu'un marchand. Voil comme elle est, seigneur
cavalier, et avec tout cela je ne douterais pas d'elle, quand je
resterais dix ans sans la voir.

ROSEMBERG.

Voil un merveilleux portrait.

      _Entre Polacco._

POLACCO.

Je baise vos mains, seigneurs, je vous salue. Sant est fille de
jeunesse. H! h! les bons visages de Dieu! Que Notre-Dame vous protge!

ROSEMBERG.

Qu'y a-t-il, l'ami?  qui en avez-vous?

POLACCO.

Je baise vos mains, seigneurs, et je vous offre mes services, mes petits
services pour l'amour de Dieu.

ULRIC.

tes-vous donc un mendiant? Je ne m'attendais pas  en rencontrer dans
ces alles.

POLACCO.

Un mendiant! Jsus! un mendiant! Je ne suis point un mendiant, je suis
un honnte homme; mon nom est Polacco; Polacco n'est pas un mendiant.
Par saint Mathieu! mendiant n'est point un mot qu'on puisse appliquer 
Polacco.

ULRIC.

Expliquez-vous, et ne vous offensez pas de ce que je vous demande qui
vous tes.

POLACCO.

H! h! point d'offense; il n'y en a pas. Nos jeunes garons vous le
diront. Qui ne connat pas Polacco?

ULRIC.

Moi, puisque j'arrive et que je ne connais personne.

POLACCO.

Bon, bon, vous y viendrez comme les autres; on est utile en son temps et
lieu, chacun dans sa petite sphre; il ne faut pas mpriser les gens.

ULRIC.

Quelle estime ou quel mpris puis-je avoir pour vous, si vous ne voulez
pas me dire qui vous tes?

POLACCO.

Chut! silence! la lune se lve; voil un coq qui a chant.

ULRIC.

Quelle mystrieuse folie promnes-tu dans ton bavardage? Tu parles comme
la fivre en personne.

POLACCO.

Un miroir, un petit miroir! Dieu est Dieu, et les saints sont bnis!
Voil un petit miroir  vendre.

ULRIC.

Jolie emplette! il est grand comme la main et cousu dans du cuir. C'est
un miroir de sorcire bohmienne; elles en portent de pareils sur la
poitrine.

ROSEMBERG.

Regardez-y; qu'y voyez-vous?

ULRIC.

Rien, en vrit, pas mme le bout de mon nez. C'est un miroir magique;
il est couvert d'une myriade de signes cabalistiques.

POLACCO.

Qui saura verra, qui saura verra.

ULRIC.

Ah! ah! je comprends qui tu es; oui, sur mon me, un honnte sorcier. Eh
bien! que voit-on dans ta glace?

POLACCO.

Qui verra saura, qui verra saura.

ULRIC.

Vraiment! je crois donc te comprendre encore. Si je ne me trompe, ce
miroir doit montrer les absents; j'en ai vu parfois qu'on donnait comme
tels. Plusieurs de mes amis en portent  l'arme.

ROSEMBERG.

Pardieu! seigneur Ulric, voil une offre qui vient  propos. Vous qui
parliez de votre femme, ce miroir est fait pour vous. Et dites-moi,
brave Polacco, y voit-on seulement les gens? N'y voit-on pas ce qu'ils
font en mme temps?

POLACCO.

Le blanc est blanc, le jaune est de l'or. L'or est au diable, le blanc
est  Dieu.

ROSEMBERG.

Voyez! cela n'a-t-il pas trait  la fidlit des femmes? Oui, gageons
que les objets paraissent blancs dans cette glace si la femme est
fidle, et jaunes si elle ne l'est pas. C'est ainsi que j'explique ces
paroles: L'or est au diable, le blanc est  Dieu.

ULRIC.

loignez-vous, mon bon ami; ni ce seigneur, ni moi, n'avons besoin de
vos services. Il est garon, et je ne suis pas superstitieux.

ROSEMBERG.

Non, sur ma vie! seigneur Ulric; puisque vous tes mon alli, je veux
faire cela pour vous. J'achte moi-mme ce miroir, et nous y regarderons
tout  l'heure si votre femme cause avec son voisin.

ULRIC.

loignez-vous, vieillard, je vous en prie.

ROSEMBERG.

Non! non! il ne partira pas que nous n'ayons fait cette preuve. Combien
vends-tu ton miroir, Polacco?

      _Ulric s'loigne un peu et se promne._

POLACCO.

H! h! chacun son heure, mon cher seigneur; tout vient  point, chacun
son heure.

ROSEMBERG.

Je te demande quel est ton prix?

POLACCO.

Qui refuse muse, qui muse refuse.

ROSEMBERG.

Je ne muse pas, je veux acheter ton miroir.

POLACCO.

H! h! qui perd le temps le temps le gagne, qui perd le temps...

ROSEMBERG.

Je te comprends. Tiens, voil ma bourse. Tu crains sans doute qu'on ne
te voie ici faire en public ton petit ngoce.

POLACCO, prenant la bourse.

Bien dit, bien dit, mon cher seigneur, les murs ont des yeux, les arbres
aussi. Que Dieu conserve la police! les gens de police sont d'honntes
gens!

ROSEMBERG, prenant le miroir.

Maintenant tu vas nous expliquer les effets magiques de cette petite
glace.

POLACCO.

Seigneur, en fixant vos yeux avec attention sur ce miroir, vous verrez
un lger brouillard qui se dissipe peu  peu. Si l'attention redouble,
une forme vague et incertaine commence bientt  en sortir; l'attention
redoublant encore, la forme devient claire; elle vous montre le portrait
de la personne absente  laquelle vous avez pens en prenant la glace.
Si cette personne est une femme et qu'elle vous soit fidle, la figure
est blanche et presque ple; elle vous sourit faiblement. Si la personne
est seulement tente, la figure se colore d'un jaune blond comme l'or
d'un pi mr; si elle est infidle, elle devient noire comme du charbon,
et aussitt une odeur infecte se fait sentir.

ROSEMBERG.

Une odeur infecte, dis-tu?

POLACCO.

Oui, comme lorsque l'on jette de l'eau sur des charbons allums.

ROSEMBERG.

C'est bon; maintenant prends ce qu'il te faut dans cette bourse, et
rends-moi le reste.

POLACCO.

Qui viendra saura, qui saura viendra.

ROSEMBERG.

Vends-tu si cher cette bagatelle?

POLACCO.

Qui viendra verra, qui verra viendra.

ROSEMBERG.

Que le diable t'emporte avec tes proverbes!

POLACCO.

Je baise les mains, les mains... Qui viendra verra.

      _Il sort._

ROSEMBERG.

Maintenant, seigneur Ulric, si vous le voulez bien, il nous est facile
de savoir qui a raison de vous ou de moi?

ULRIC.

Je vous ai dj rpondu; je ne puis souffrir ces jongleries.

ROSEMBERG.

Bon! vous avez entendu, comme moi, les explications de ce digne sorcier.
Que nous cote-t-il de tenter l'preuve? Jetez, de grce, les yeux sur
ce miroir.

ULRIC.

Regardez-y vous-mme, si bon vous semble.

ROSEMBERG.

Oui, en vrit,  votre dfaut j'y veux regarder et penser pour vous 
votre chre comtesse, ne ft-ce que pour voir apparatre, blanche ou
jaune, sa charmante image. Tenez, je l'aperois dj!

ULRIC.

Une fois pour toutes, seigneur cavalier, ne continuez pas sur ce ton.
C'est un conseil que je vous donne.


SCNE II

LES MMES, PLUSIEURS COURTISANS.


PREMIER COURTISAN, _ Ulric_.

Comte Ulric, la reine va rentrer tout  l'heure au palais. Elle nous a
ordonn de vous dire que votre prsence y sera ncessaire.

ULRIC.

Je vous rends mille grces, messieurs, et je suis tout aux ordres de Sa
Majest.

ROSEMBERG, regardant toujours le miroir.

Dites-moi, messieurs, ne sentez-vous pas quelque odeur singulire?

PREMIER COURTISAN.

Quelle espce d'odeur?

ROSEMBERG.

H! comme du charbon teint.

ULRIC, _ Rosemberg_.

Avez-vous donc jur de lasser ma patience?

ROSEMBERG.

Regardez vous-mme, comte Ulric; assurment ce n'est pas l du blanc.

ULRIC.

Enfant, tu insultes une femme que tu ne connais pas.

ROSEMBERG.

C'est que, peut-tre, j'en connais d'autres.

ULRIC.

Eh bien! puisque les miroirs te plaisent, regarde-toi dans celui-ci.

      _Il tire son pe._

ROSEMBERG.

Attendez, je ne suis pas en garde.

      _Il tire aussi son pe._


SCNE III

LES MMES, LA REINE, TOUS LES COURTISANS.


LA REINE.

Que veut dire ceci, jeunes gens? je croyais que ce n'tait pas pour
arroser les fleurs de mon parterre que se tiraient des pes hongroises.
Qui a donn lieu  cette dispute?

ULRIC.

Madame, excusez-moi. Il y a telle insulte que je ne puis supporter. Ce
n'est pas moi qui suis offens, c'est mon honneur.

LA REINE.

De quoi s'agit-il? Parlez.

ULRIC.

Madame, j'ai laiss au fond de mon chteau une femme belle comme la
vertu. Ce jeune homme, que je ne connais pas, et qui ne connat pas ma
femme, n'en a pas moins dirig contre elle des railleries dont il fait
gloire. Je proteste  vos pieds qu'aujourd'hui mme j'ai refus de tirer
l'pe, par respect pour la place o je suis.

LA REINE, _ Rosemberg_.

Vous paraissez bien jeune, mon enfant. Quel motif a pu vous porter 
mdire d'une femme qui vous est inconnue?

ROSEMBERG.

Madame, je n'ai pas mdit d'une femme. J'ai exprim mon opinion sur
toutes les femmes en gnral, et ce n'est pas ma faute si je ne puis la
changer.

LA REINE.

En vrit, je croyais que l'Exprience n'avait pas la barbe aussi
blonde.

ROSEMBERG.

Madame, il est juste et croyable que Votre Majest dfende la vertu des
femmes; mais je ne puis avoir pour cela les mmes raisons qu'elle.

LA REINE.

C'est une rponse tmraire. Chacun peut en effet avoir sur ce sujet
l'opinion qu'il veut; mais que vous en semble, messieurs? N'y a-t-il pas
une prsomptueuse et hautaine folie  prtendre juger toutes les femmes?
C'est une cause bien vaste  soutenir, et si j'y tais avocat, moi,
votre reine en cheveux gris, mon enfant, je pourrais mettre dans la
balance quelques paroles que vous ne savez pas. Qui vous a donc appris,
si jeune,  mpriser votre nourrice? Vous qui sortez apparemment de
l'cole, est-ce l ce que vous avez lu dans les yeux bleus des jeunes
filles qui puisaient de l'eau dans la fontaine de votre village?
Vraiment! le premier mot que vous avez pel sur les feuilles
tremblantes d'une lgende cleste, c'est le mpris? Vous l'avez  votre
ge? Je suis donc plus jeune que vous, car vous me faites battre le
coeur. Tenez, posez la main sur celui du comte Ulric; je ne connais
pas sa femme plus que vous, mais je suis femme, et je vois comment son
pe lui tremble encore dans la main. Je vous gage mon anneau nuptial
que sa femme lui est fidle comme la vierge l'est  Dieu!

ULRIC.

Reine, je prends la gageure, et j'y mets tout ce que je possde sur
terre, si ce jeune homme veut la tenir.

ROSEMBERG.

Je suis trois fois plus riche que vous.

LA REINE.

Comment t'appelles-tu?

ROSEMBERG.

Astolphe de Rosemberg.

LA REINE.

Tu es un Rosemberg, toi? Je connais ton pre, il m'a parl de toi. Va,
va, le comte Ulric ne gage plus rien contre toi; nous te renverrons 
l'cole.

ROSEMBERG.

Non, Majest. Il ne sera pas dit que j'aurai recul, si le comte tient
le pari.

LA REINE.

Et que paries-tu?

ROSEMBERG.

S'il veut me donner sa parole de chevalier qu'il n'crira [rien  sa
femme de ce qui s'est pass entre nous, je gage mon bien contre le sien,
ou du moins jusqu' concurrence gale, que je me rendrai ds demain au
chteau qu'il habite, et que ce coeur de diamant sur lequel il compte
si fort ne me rsistera pas longtemps.

ULRIC.

Je tiens, et il est trop tard pour vous ddire. Vous avez pari devant
la reine, et puisque sa prsence auguste m'a oblige de baisser l'pe,
c'est Elle que je prends pour tmoin du duel honorable que je vous
propose.

ROSEMBERG.

J'accepte, et rien ne m'en fera ddire; mais il me faut une lettre de
recommandation, afin de me procurer un plus libre accs.

ULRIC.

De tout mon coeur, tout ce que vous voudrez.

LA REINE.

Je me porte donc comme tmoin, et comme juge de la querelle. Le pari
sera inscrit par le chancelier de la justice du Roi, mon matre, et 
votre parole j'ajoute ici la mienne, qu'aucune puissance au monde ne
pourra me flchir quand le jour sera pass. Allez, messieurs, que Dieu
vous garde!


FIN DE L'ACTE DEUXIME.




ACTE TROISIME

_Une salle au chteau de Barberine.--Plusieurs vastes croises ouvertes
au fond, sur une cour intrieure.--Par une de ces croises on voit un
cabinet dans une tourelle gothique, dont la fentre est galement
ouverte._


SCNE PREMIRE

ROSEMBERG, KALKAIRI.


ROSEMBERG.

Tu disais donc, ma belle enfant, que tu te nommes Kalkairi?

KALKAIRI.

Mon pre l'a voulu.

ROSEMBERG.

Fort bien;--et ta matresse n'est pas visible?

KALKAIRI.

Elle s'habille, elle s'habille longtemps. Elle a dit de la prvenir.

ROSEMBERG.

Ne te hte pas, Kalkairi. Si je ne me trompe, ce nom-l est pour le
moins turc ou arabe.

KALKAIRI.

Kalkairi est ne  Trbizonde, mais elle n'est pas venue au monde pour
la pauvre place qu'elle occupe.

ROSEMBERG.

Es-tu mcontente de ton sort?--As-tu  te plaindre de ta matresse?

KALKAIRI.

Personne ne s'en plaint.

ROSEMBERG.

Parle-moi franchement.

KALKAIRI.

Qu'appelez-vous franchement?

ROSEMBERG.

Dire ce que l'on pense.

KALKAIRI.

Lorsque Kalkairi ne pense  rien, elle ne dit rien.

ROSEMBERG.

C'est  merveille.

      _ part._

Voil une petite sauvage qui n'a pas l'air trop rbarbatif.

      _Haut._

Ainsi donc, tu aimes ta matresse?

KALKAIRI.

Tout le monde l'aime.

ROSEMBERG.

On la dit trs belle.

KALKAIRI.

On a raison.

ROSEMBERG.

Elle est coquette, j'imagine, puisqu'elle fait de si longues toilettes?

KALKAIRI.

Non, elle est bonne.

ROSEMBERG.

Pourquoi donc alors te plaignais-tu d'tre dans ce chteau?

KALKAIRI.

Parce que la fille de ma mre devait avoir beaucoup de suivantes, au
lieu d'en tre une elle-mme.

ROSEMBERG.

J'entends,--quelques revers de fortune.

KALKAIRI.

Les pirates m'ont enleve.

ROSEMBERG.

Les pirates! conte-moi cela!

KALKAIRI.

Ce n'est pas un conte, cela fait pleurer. Kalkairi n'en parle jamais.

ROSEMBERG.

En vrit!

KALKAIRI.

Non, pas mme avec ma perruche, pas mme avec mon chien Mamouth, pas
mme avec le rosier qui est dans ma chambre.

ROSEMBERG.

Tu es discrte,  ce que je vois.

KALKAIRI.

Il le faut.

ROSEMBERG.

C'est mon sentiment. As-tu fait ici ton apprentissage?

KALKAIRI.

Non, je suis alle  Constantinople,  Smyrne et  Janina, chez le
pacha.

ROSEMBERG.

Ah! ah! toute jeune que tu es, tu dois avoir quelque usage du monde.

KALKAIRI.

J'ai toujours servi prs des femmes.

ROSEMBERG.

C'est bien suffisant pour apprendre.--Or a, belle Kalkairi, si ta
matresse me reoit bien, je compte passer ici quelque temps. Si j'avais
besoin de tes bons offices,--serais-tu d'humeur  m'obliger?

KALKAIRI.

Trs volontiers.

ROSEMBERG.

Bien rpondu. Tiens, en ta qualit de Turque, tu dois aimer la couleur
des sequins. Prends cette bourse, et va m'annoncer.

KALKAIRI.

Pourquoi me donnez-vous cela?

ROSEMBERG.

Pour faire connaissance. Va m'annoncer, ma chre enfant.

KALKAIRI.

Il n'tait pas besoin des sequins.


SCNE II

ROSEMBERG, _seul; puis_ BARBERINE, _dans la tourelle_.

Voil une trange soubrette!... Quelle singulire ide a ce comte Ulric
de faire garder sa femme par une espce d'icoglan femelle! Il faut
convenir que tout ce qui m'arrive a quelque chose de si bizarre que cela
semble presque surnaturel... Allons, en tout cas, j'ai bien commenc. La
suivante prend mes intrts; quant  la matresse,... voyons! quel moyen
emploierai-je ici? La ruse, la force, ou l'amour? La force, fi donc! Ce
ne serait ni d'un gentilhomme, ni d'un loyal parieur. Pour l'amour, cela
peut se tenter, mais c'est que cela est bien long, et je voudrais
vaincre comme Csar... Ah! j'aperois quelqu'un dans cette tourelle,
c'est la comtesse elle-mme, je la reconnais! Elle est  se coiffer,--je
crois mme qu'elle chante.


BARBERINE.

PREMIER COUPLET.

    Beau chevalier qui partez pour la guerre,
              Qu'allez-vous faire
              Si loin d'ici?
    Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
              Et que le monde
              N'est que souci?

ROSEMBERG.

Elle ne chante pas mal, mais il me semble que sa chanson exprime un
regret; oui, quelque chose comme un souvenir. Hum! lorsque j'ai tenu ce
pari, je crois que j'ai agi bien vite.--Il y a de certains moments o
l'on ne peut rpondre de soi; c'est comme un coup de vent qui
s'engouffre dans votre manteau. Peste! il ne faut pas que je m'y trompe;
il y va l pour moi de bon nombre d'cus! Voyons! emploierai-je la ruse?

BARBERINE.

SECOND COUPLET.

    Vous qui croyez qu'une amour dlaisse
              De la pense
              S'enfuit ainsi;
    Hlas! hlas! chercheur de renomme,
              Votre fume
              S'envole aussi.

ROSEMBERG.

Cette chanson dit toujours la mme chose, mais qu'est-ce que prouve une
chanson? Oui, plus j'y pense, plus la ruse me semble le vritable moyen
de succs. La ruse et l'amour feraient merveille ensemble. Mais il est
bien vrai que je ne sais trop comment ruser. Si je faisais comme cet
Uladislas lorsqu'il trompa le gant Molock? mais voil le dfaut de
toutes ces histoires-l, c'est qu'elles sont charmantes  couter, et
qu'on ne sait comment les mettre en pratique. Je lisais, hier, par
exemple, l'histoire d'un hros de roman qui, dans ma position, s'est
cach pendant toute une journe pour pntrer chez sa matresse. Est-ce
que je peux me cacher dans un coffre? Je sortirais de l couvert de
poussire, et mes habits seraient gts. Bah! je crois que j'ai pris le
bon parti. Oui, le meilleur de tous les stratagmes, c'est de donner de
l'argent  la servante; je veux blouir de mme les autres
domestiques... Ah! voici venir Barberine. Eh bien donc! tout est dcid;
j'emploierai  la fois la ruse et l'amour.


SCNE III

ROSEMBERG, BARBERINE, KALKAIRI.


KALKAIRI. _Elle reste au fond du thtre._

Voici la matresse.

BARBERINE.

Seigneur, vous tes le bienvenu. Vous arrivez, m'a-t-on dit, de la cour.
Comment se porte mon mari? Que fait-il? O est-il?  la guerre?...
Hlas! rpondez.

ROSEMBERG.

Il est  la guerre, madame; je le crois, du moins. Pour ce qu'il fait,
cela semble facile  dire; il suffit de vous regarder pour le supposer.
Qui peut vous avoir vue et vous oublier? Il pense  vous sans doute,
comtesse, et tout loign qu'il est de vous, son sort est plus digne
d'envie que de piti, si, de votre ct, vous pensez  lui. Voici une
lettre qu'il m'a confie.

BARBERINE, _lisant_.

C'est un jeune cavalier du plus grand mrite, et qui appartient  l'une
des plus nobles familles des deux royaumes. Recevez-le comme un ami...
Je ne vous en lis pas plus; nous ne sommes riches que de bonne volont,
mais nous vous recevrons le moins mal possible.

ROSEMBERG.

J'ai laiss quelque part par l mes chevaux et mes cuyers. Je ne
saurais voyager sans un cortge considrable, attendu ma naissance et ma
fortune; mais je ne veux pas vous embarrasser de ce train...

BARBERINE.

Pardonnez-moi, mon mari m'en voudrait si je n'insistais; nous leur
enverrons dire de venir ici.

ROSEMBERG.

Quel remercment puis-je faire pour un accueil si favorable? Cette
blanche main, du haut de ces tourelles, a daign faire signe qu'on
m'ouvrt la porte, et ces beaux yeux ne la contredisent pas.--Ils
m'ouvrent aussi, noble comtesse, la porte d'un coeur
hospitalier.--Permettez que j'aille moi-mme prvenir ma suite, et je
reviens auprs de vous.--J'ai quelques ordres  donner...

      _ part._

Du courage, et les poches pleines! Je veux prendre un peu l'air des
alentours.


SCNE IV

BARBERINE, KALKAIRI.


BARBERINE.

Que penses-tu de ce jeune homme, ma chre?

KALKAIRI.

Kalkairi ne l'aime point.

BARBERINE.

Il te dplat! Pourquoi cela?

      _Elle s'assoit._

Il me semble qu'il n'est pas mal tourn.

KALKAIRI.

Certainement.

BARBERINE.

Qu'est-ce donc qui te choque? Il ne s'exprime pas mal, un peu en
courtisan, mais c'est la faute de sa jeunesse, et il apporte de bonnes
nouvelles.

KALKAIRI.

Je ne crois pas.

BARBERINE.

Comment, tu ne crois pas? Voici la lettre de mon mari qui est toute
pleine de tendresse pour moi et d'amiti pour son ambassadeur.

      _Kalkairi secoue la tte._

Que t'a donc fait ce monsieur de Rosemberg?

KALKAIRI.

Il a donn de l'or  Kalkairi.

BARBERINE, _riant_.

C'est l ce qui t'a offense? Eh bien! il n'y a qu' le lui rendre.

KALKAIRI.

Je suis esclave.

BARBERINE.

Non pas ici.--Tu es ma compagne et mon amie.

KALKAIRI.

Si on rendait l'or, il se dfierait.

BARBERINE.

Que veux-tu dire? explique-toi. Tu le traites comme un conspirateur.

KALKAIRI.

Kalkairi n'avait rien fait pour lui. Elle n'avait pas ouvert la porte,
elle n'avait pas arrang une chambre, elle n'avait point prpar un
repas. Il a voulu tromper Kalkairi.

BARBERINE.

Mais Kalkairi prend bien vite la mouche. Est-ce qu'il a essay de te
faire la cour?

KALKAIRI.

Oh! non.

BARBERINE.

Eh bien! quoi de si surprenant? Il est nouveau venu dans ce chteau.
N'est-il pas assez naturel qu'il cherche  s'y gagner quelque
bienveillance? Il est riche, d'ailleurs,  ce qu'il parat, et assez
content qu'on le sache; c'est une petite faon de grand seigneur.

KALKAIRI.

Il ne connat pas le Comte Ulric.

BARBERINE.

Comment! il ne le connat pas?

KALKAIRI.

Non. Il a parl au portier L'Uscoque, et il lui a demand s'il aimait
son matre. Il m'a demand aussi si je vous aimais. Il ne nous connat
pas.

BARBERINE.

Que tu es folle! voil les belles preuves qui te donnent sur lui des
soupons! et quel grand crime penses-tu donc qu'il mdite?

KALKAIRI.

Quand j'ai t  Janina, un chrtien est venu qui aimait ma matresse;
il a donn aussi beaucoup d'or aux esclaves, et on l'a coup en
morceaux.

BARBERINE.

Misricorde! comme tu y vas! voyez-vous la petite lionne! et tu te
figures apparemment que ce jeune homme vient tenter ma conqute?
N'est-ce pas l le fond de ta pense?

      _Kalkairi fait signe que oui._

Eh bien! ma chre, sois sans inquitude. Tu peux laisser l tes frayeurs
et tes petits moyens par trop asiatiques. Je n'imagine point qu'un
inconnu vienne de prime abord me parler d'amour. Mais supposons qu'il en
soit ainsi, tu peux tre bien assure... Voici notre hte, tu nous
laisseras seuls.--Retirons-nous un peu  l'cart.

      _ part._

Il serait pourtant curieux qu'elle et raison.

      _Elles se retirent au fond du thtre._


SCNE V

LES MMES, ROSEMBERG.


ROSEMBERG, _se croyant seul_.

Je crois maintenant que mon plan est fait. Il y a dans le petit livre
d'Uladislas l'histoire d'un certain Jachimo qui fait une gageure toute
pareille  la mienne avec Leonatus Posthumus, gendre du roi de la
Grande-Bretagne. Ce Jachimo s'introduit secrtement dans l'appartement
de la belle Imogne, en son absence, et prend sur ses tablettes une
description exacte de la chambre. Ici telle porte, l telle fentre,
l'escalier est de telle faon... Il note les moindres dtails ni plus ni
moins qu'un gnral d'arme qui se dispose  entrer en campagne. Je veux
imiter ce Jachimo.

BARBERINE, _ part_.

Il a l'air de se consulter.

KALKAIRI, _de mme_.

N'en doutez pas; c'est peut-tre un espion turc.

ROSEMBERG.

Le portier L'Uscoque a pris mon argent. Je me glisserai furtivement
dans la chambre de Barberine, et l,... oui,... que ferai-je l, si je
viens  la rencontrer? Hum!... c'est dangereux et embarrassant.

KALKAIRI, _bas,  Barberine_.

Voyez-vous comme il rflchit?

ROSEMBERG.

Eh bien! je plaiderai ma cause, car Dieu me garde de l'offenser! ce
serait me dshonorer moi-mme.--Mais dans tous les romans, et mme dans
les ballades, les plus parfaits amants font-ils autre chose que
s'introduire ainsi, quand ils peuvent, chez la dame de leurs penses?
C'est toujours plus commode, on est moins drang.--Ah! voil la belle
comtesse!--Si j'essayais d'abord, par manire d'acquit, quelques propos
de galanterie? Sachons ce qu'elle dit sur ce chapitre, cela ne peut pas
nuire, car, au bout du compte, si je venais  ne pas lui dplaire, cela
me dispenserait de ruser,--et c'est cette ruse qui m'embarrasse!

      _Haut._

Excusez-moi, comtesse, d'tre demeur si longtemps loin de vous; mes
quipages sont considrables, et il faut mettre quelque ordre  cela.

BARBERINE.

Rien n'est plus juste, et je vous prie de vouloir bien vous considrer
comme parfaitement libre dans cette maison. Vous comprenez qu'un ami de
mon mari ne saurait tre un tranger pour nous.

      _ Kalkairi._

Va, Kalkairi, va, ma chre, et n'aie pas peur.

      _Kalkairi sort._

ROSEMBERG.

Vous me pntrez de reconnaissance.  vous dire vrai, en venant chez
vous, je ne craignais que d'tre importun, et je courrais grand risque
de le devenir si je laissais parler mon coeur.

BARBERINE, _ part_.

Parler son coeur! dj! quel langage!

      _Haut._

Soyez assur, seigneur Rosemberg, que vous ne me gnez pas du tout; car
cette libert que je vous offre m'est fort ncessaire  moi-mme, et je
vous la donne pour en user aussi.

ROSEMBERG.

Cela s'entend, je connais les convenances, et je sais quels devoirs
impose votre rang. Une chtelaine est reine chez elle, et vous l'tes
deux fois, madame, par la noblesse et par la beaut.

BARBERINE.

Ce n'est pas cela. C'est que dans ce moment-ci nous sommes en train de
faire la vendange.

ROSEMBERG.

Oui, vraiment, j'ai vu en passant sur ces collines quantit de paysans.
Cela ressemble  une fte, et vous recevez sans doute,  cette occasion,
les hommages de vos vassaux. Ils doivent tre heureux, puisqu'ils vous
appartiennent.

BARBERINE.

Oui, mais ils sont bien tourmentants;... il me faut aller aux champs
toute la journe pour faire rentrer le mas et les foins tardifs.

ROSEMBERG, _ part_.

Si elle me rpond sur ce ton, cela va tre bien peu potique.

BARBERINE, _de mme_.

S'il persiste dans ses compliments, cela pourra tre divertissant.

ROSEMBERG.

J'avoue, comtesse, qu'une chose m'tonne. Ce n'est pas de voir une noble
dame veiller au soin de ses domaines; mais j'aurais cru que c'tait de
plus loin.

BARBERINE.

Je conois cela. Vous tes de la cour, et les beauts d'Albe Royale ne
promnent pas dans l'herbe leurs souliers dors.

ROSEMBERG.

C'est vrai, madame, et ne trouvez-vous pas que cette vie toute de
plaisir, de ftes, d'enchantements et de magnificence, est une chose
vraiment admirable? Sans vouloir mdire des vertus champtres, la vraie
place d'une jolie femme n'est-elle pas l, dans cette sphre brillante?
Regardez votre miroir, comtesse. Une jolie femme n'est-elle pas le
chef-d'oeuvre de la cration, et toutes les richesses du monde ne
sont-elles pas faites pour l'entourer, pour l'embellir, s'il tait
possible?

BARBERINE.

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames ne voient ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied se pose  terre,
c'est sur un carreau de velours.

ROSEMBERG.

Oh! pas toujours. Ma tante Batrix va aussi comme vous dans les champs.

BARBERINE.

Ah! votre tante est bonne mnagre?

ROSEMBERG.

Oui, et bien avare, except pour moi, car elle me donnerait ses coiffes.

BARBERINE.

En vrit?

ROSEMBERG.

Oh! certainement; c'est d'elle que me viennent presque tous les bijoux
que je porte.

BARBERINE, _ part_.

Ce garon-l n'est pas bien mchant.

      _Haut._

J'aime fort les bonnes mnagres, vu que j'ai la prtention d'en tre
une moi-mme. Tenez, vous en voyez la preuve.

ROSEMBERG.

Qu'est-ce que cela? Dieu me pardonne, une quenouille et un fuseau!

BARBERINE.

Ce sont mes armes.

ROSEMBERG.

Est-ce possible? quoi! vous cultivez ce vieux mtier de nos grand'mres?
vous plongez vos belles mains dans cette filasse?

BARBERINE.

Je tche qu'elles se reposent le moins possible. Est-ce que votre tante
ne file pas?

ROSEMBERG.

Mais ma tante est vieille, madame; il n'y a que les vieilles femmes qui
filent.

BARBERINE.

Vraiment! en tes-vous bien sr? Je ne crois pas qu'il en doive tre
ainsi. Ne connaissez-vous pas cette ancienne maxime, que le travail est
une prire? Il y a longtemps qu'on a dit cela. Eh bien! si ces deux
choses se ressemblent, et elles peuvent se ressembler devant Dieu,
n'est-il pas juste que la tche la plus dure soit le partage des plus
jeunes? N'est-ce pas quand nos mains sont vives, alertes et pleines
d'activit qu'elles doivent tourner le fuseau? Et lorsque l'ge et la
fatigue les forcent un jour de s'arrter, n'est-ce pas alors qu'il est
temps de les joindre, en laissant faire le reste  la suprme bont?
Croyez-moi, seigneur Rosemberg, ne dites pas de mal de nos quenouilles;
non pas mme de nos aiguilles; je vous le rpte, ce sont nos armes. Il
est vrai que vous autres hommes, vous en portez de plus glorieuses,
mais celles-l ont aussi leur prix; voici ma lance et mon pe.

      _Elle montre la quenouille et le fuseau._

ROSEMBERG, _ part_.

Le sermon n'est pas mal tourn, mais me voil loin de mon pari. Tchons
encore d'y revenir.

      _Haut._

Il n'est pas possible, madame, d'tre contredit quand on dit si bien.
Mais vous permettrez, s'il vous plat, armes pour armes, que je prfre
les ntres.

BARBERINE.

Les combats vous plaisent,  ce que je vois?

ROSEMBERG.

Le demandez-vous  un gentilhomme? Hors la guerre et l'amour, qu'a-t-il
 faire au monde?

BARBERINE.

Vous avez commenc bien jeune. Expliquez-moi donc une chose. Je n'ai
jamais bien compris qu'un homme couvert de fer puisse diriger aisment
un cheval qui en est aussi tout caparaonn. Ce bruit de ferraille doit
tre assourdissant, et vous devez tre l comme dans une prison.

ROSEMBERG, _ part_.

Je crois qu'elle cherche  me drouter.

      _Haut._

Un bon cavalier ne craint rien, s'il porte la couleur de sa dame.

BARBERINE.

Vous tes brave,  ce qu'il parat. Aimez-vous beaucoup votre tante?

ROSEMBERG.

De tout mon coeur, d'amiti s'entend, car pour l'amour c'est autre
chose.

BARBERINE.

On n'a pas d'amour pour sa tante.

ROSEMBERG.

Je n'en saurais avoir pour qui que ce soit, hormis pour une seule
personne.

BARBERINE.

Votre coeur est pris?

ROSEMBERG.

Oui, madame, depuis peu de temps, mais pour toute ma vie.

BARBERINE.

C'est srement quelque jeune fille que vous avez dessein d'pouser?

ROSEMBERG.

Hlas! madame, c'est impossible. Elle est jeune et belle, il est vrai,
et elle a toutes les qualits qui peuvent faire le bonheur d'un poux,
mais ce bonheur ne m'est pas rserv; sa main appartient  un autre.

BARBERINE.

Cela est fcheux, il faut en gurir.

ROSEMBERG.

Ah! madame, il faut en mourir!

BARBERINE.

Bah!  votre ge!

ROSEMBERG.

Comment!  mon ge! tes-vous donc tant plus ge que moi?

BARBERINE.

Beaucoup plus. Je suis raisonnable.

ROSEMBERG.

Je l'tais aussi avant de l'avoir vue!--Ah! si vous saviez qui elle est!
Si j'osais prononcer son nom devant vous...

BARBERINE.

Est-ce que je la connais?

ROSEMBERG.

Oui, madame!--et puisque mon secret vient de m'chapper  demi, je vous
le confierais tout entier, si vous me promettiez de ne pas m'en punir.

BARBERINE.

Vous en punir?  quel propos? je n'y suis pour rien, j'imagine?

ROSEMBERG.

Pour plus que vous ne pensez, madame, et si j'osais...


SCNE VI

LES MMES, KALKAIRI.


ROSEMBERG, _ part_.

Peste soit de la petite Barbaresque! j'avais eu tant de peine  en
arriver l!

KALKAIRI.

Le portier L'Uscoque est venu pour dire qu'il y avait sur la route
beaucoup de chariots.

BARBERINE.

Qu'est-ce que c'est?

KALKAIRI.

Je puis le dire  vous seule.

BARBERINE.

Approche.

ROSEMBERG, _ part_.

Quel mystre! Encore des lgumes! Voil une chtelaine terriblement
bourgeoise.

KALKAIRI, _bas  sa matresse_.

Il n'y a point de chariots. Rosemberg a encore donn beaucoup d'or au
portier L'Uscoque.

BARBERINE, _bas_.

Pourquoi faire, et sous quel prtexte?

KALKAIRI, _de mme_.

Il a demand qu'on le fasse entrer secrtement chez la matresse.

BARBERINE, _bas_.

Chez moi, dis-tu? en es-tu sre?

KALKAIRI, _de mme_.

L'Uscoque ne voulait rien dire; mais Kalkairi l'a gris, et il lui a
tout racont.

BARBERINE, _regardant Rosemberg_.

Vraiment, cela est incroyable!

ROSEMBERG, _ part_.

Quel singulier regard jette-t-elle donc sur moi?

BARBERINE, _de mme_.

Est-ce possible? Ce jeune homme un peu fanfaron, il est vrai, mais, au
fond, d'humeur assez douce et qui semblait... Cela est bien trange!

KALKAIRI, _bas_.

L'Uscoque dit maintenant que si la matresse le veut, il se cachera
derrire la porte avec Ludwig le jardinier. Ils prendront chacun une
fourche, et quand l'autre arrivera...

BARBERINE, _riant_.

Non, je te remercie. Tu en reviens toujours  ta mthode expditive.

KALKAIRI.

Rosemberg a beaucoup de domestiques arms.

BARBERINE.

Oui, et nous sommes seules, ou presque seules, dans cette maison au fond
d'un petit dsert. Mais je te dirai une chose fort simple:--il y a un
gardien, ma chre, qui dfend mieux l'honneur d'une femme que tous les
remparts d'un srail et tous les muets d'un sultan, et ce gardien, c'est
elle-mme. Va, et cependant ne t'loigne pas.--coute! lorsque je te
ferai signe par cette fentre...

      _Elle lui parle  l'oreille._

KALKAIRI.

Ce sera fait.

      _Elle sort._


SCNE VII

BARBERINE, ROSEMBERG.


BARBERINE.

Eh bien! seigneur,  quoi songez-vous?

ROSEMBERG.

J'attendais de savoir si je dois me retirer.

BARBERINE.

N'tiez-vous pas en train de me faire une confidence? Cette petite fille
est venue mal  propos.

ROSEMBERG.

Oh! oui.

BARBERINE.

Eh bien! continuez.

ROSEMBERG.

Je n'en ai plus le courage, madame. Je ne sais comment j'avais pu
oser...

BARBERINE.

Et vous n'osez plus? Vous me disiez, je crois, que vous aviez de l'amour
pour une femme qui est marie  l'un de vos amis?

ROSEMBERG.

Un de mes amis! je n'ai pas dit cela.

BARBERINE.

Je croyais l'avoir entendu. Mais tes-vous sr que j'aie mal compris?

ROSEMBERG, _ part_.

Que veut-elle dire? Ce regard si terrible me semble  prsent
singulirement doux.

BARBERINE.

Eh bien! vous ne rpondez pas?

ROSEMBERG.

Ah! madame... Si vous avez pntr ma pense...

BARBERINE.

Est-ce une raison pour ne pas la dire?

ROSEMBERG.

Non, je le vois! vous m'avez devin. Ces beaux yeux ont lu dans mon
coeur, qui se trahissait malgr moi. Je ne saurais vous cacher plus
longtemps un sentiment plus fort que ma raison, plus puissant mme que
mon respect pour vous. Apprenez donc  la fois, comtesse, et ma
souffrance et ma folie. Depuis le premier jour o je vous ai vue, j'erre
autour de ce chteau, dans ces montagnes dsertes!... L'arme, la cour
ne sont plus rien pour moi; j'ai tout quitt ds que j'ai pu trouver un
prtexte pour approcher de vous, ne ft-ce qu'un instant. Je vous aime,
je vous adore! voil mon secret, madame; avais-je tort de vous supplier
de ne pas m'en punir?

      _Il met un genou en terre._

BARBERINE, _ part_.

Il ne ment pas mal pour son ge.

      _Haut._

Vous aviez, dites-vous, la crainte d'tre puni;--n'aviez-vous pas celle
de m'offenser?

ROSEMBERG, _se levant_.

En quoi l'amour peut-il tre une offense? Qui est-ce offenser que
d'aimer?

BARBERINE.

Dieu, qui le dfend!

ROSEMBERG.

Non, Barberine! Puisque Dieu a fait la beaut, comment peut-il dfendre
qu'on l'aime? C'est son image la plus parfaite.

BARBERINE.

Mais si la beaut est l'image de Dieu, la sainte foi jure  ses autels
n'est-elle pas un bien plus prcieux? S'est-il content de crer, et
n'a-t-il pas, sur son oeuvre cleste, tendu la main comme un pre,
pour dfendre et pour protger?

ROSEMBERG.

Non, quand je suis ainsi prs de vous, quand ma main tremble en touchant
la vtre, quand vos yeux s'abaissent sur moi avec ce regard qui me
transporte, non! Barberine, c'est impossible; non, Dieu ne dfend pas
d'aimer. Hlas! point de reproches, je ne...

BARBERINE.

Que vous me trouviez belle, et que vous me le disiez, cela ne me fche
pas beaucoup. Mais  quoi bon en dire davantage? le comte Ulric est
votre ami.

ROSEMBERG.

Qu'en sais-je? Que puis-je vous rpondre? De quoi puis-je me souvenir
prs de vous?

BARBERINE.

Quoi! si je consentais  vous couter, ni l'amiti, ni la crainte de
Dieu, ni la confiance d'un gentilhomme qui vous envoie auprs de moi,
rien n'est capable de vous faire hsiter?

ROSEMBERG.

Non, sur mon me, rien au monde. Vous tes si belle, Barberine! vos yeux
sont si doux, votre sourire est le bonheur lui-mme!

BARBERINE.

Je vous l'ai dit, tout cela ne me fche pas. Mais pourquoi prendre ainsi
ma main?  Dieu! il me semble que si j'tais homme, je mourrais plutt
que de parler d'amour  la femme de mon ami.

ROSEMBERG.

Et moi, je mourrais plutt que de cesser de vous parler d'amour.

BARBERINE.

Vraiment! sur votre honneur, cela est votre sentiment?

      _Elle fait un signe par la fentre._

ROSEMBERG.

Sur mon me, sur mon honneur!

BARBERINE.

Vous trahiriez de bon coeur un ami?

ROSEMBERG.

Oui, pour vous plaire, pour un regard de vous.

      _On entend sonner une cloche._

BARBERINE.

Voici la cloche qui m'avertit de descendre.

ROSEMBERG.

 ciel! vous me quittez ainsi?

BARBERINE.

Que vous dirai-je? voici Kalkairi.


SCNE VIII

LES MMES, KALKAIRI.


ROSEMBERG, _ part_.

Encore cette Croate, cette Transylvaine!

KALKAIRI.

Les fermiers disent qu'ils attendent.

BARBERINE.

J'y vais.

ROSEMBERG, _bas  Barberine_.

H! quoi! sans une parole...? sans un regard qui m'apprenne mon sort?

BARBERINE.

Je crois que vous tes un grand enchanteur, car il est impossible de
vous garder rancune. Mes fermiers vont se mettre  table; attendez-moi
ici un instant. Je me dlivre d'eux, et je reviens.--Allons, Kalkairi,
allons.

KALKAIRI.

Kalkairi ne veut pas dner.

ROSEMBERG, _ part_.

Elle veut rester, la petite thiopienne!

      _Haut._

Comment, mademoiselle, vous n'avez pas faim?

KALKAIRI.

Non, je ne veux pas. Ils vous ont plac une cloche tout au haut d'une
grosse tour, et quand cette machine sonne, il faut que Kalkairi mange.
Mais Kalkairi ne veut pas manger; Kalkairi n'a pas d'apptit.

BARBERINE, _riant_.

Viens, mon enfant, tu feras comme tu voudras, mais j'ai besoin de toi.

      _ part._

Je crois, en vrit, qu'elle serait capable de me surveiller aussi
moi-mme.


SCNE IX


ROSEMBERG, _seul_.

Elle va revenir! elle me dit de l'attendre pendant qu'elle va loigner
tout son monde! Peut-elle me faire mieux entendre que je ne lui ai pas
dplu? Que dis-je? n'est-ce pas m'avouer qu'elle m'aime? n'est-ce pas l
le plus piquant rendez-vous?... Parbleu! j'tais bien bon de me creuser
la tte et de dpenser mon argent pour imiter ce sot de Jachimo! C'est
bien la peine de s'aller cacher, lorsque, pour vaincre, on n'a qu'
paratre! Il est vrai que je ne m'attendais pas, en conscience,  me
faire couter si vite.  fortune! quelle bndiction! non, je ne m'y
attendais pas. Cette fire comtesse, ce riche enjeu! tout cela gagn en
si peu de temps! Qu'il avait raison, ce cher Uladislas! Je vais donc
l'entendre me parler d'amour! car ce sera son tour  prsent! elle!
Barberine!  beaut!  joie ineffable! Je ne saurais demeurer en repos;
il faut pourtant un peu de patience.

      _Il s'assoit._

En vrit, c'est une grande misre que cette fragilit des femmes.
Conquise si vite! est-ce que je l'aime? non, je ne l'aime pas. Fi donc!
trahir ainsi un mari si plein de droiture et de confiance! Cder au
premier regard amoureux d'un inconnu! que peut-on faire de cela? J'ai
autre chose en tte que de rester ici.--Qui maintenant me rsistera?
Dj je me vois arrivant  la cour, et traversant d'un pas nonchalant
les longues galeries. Les courtisans s'cartent en silence, les femmes
chuchotent; le riche enjeu est sur la table, et la reine a le sourire
sur les lvres. Quel coup de filet, Rosemberg! Ce que c'est pourtant que
la fortune! Quand je pense  ce qui m'arrive, il me semble rver. Non,
il n'y a rien de tel que l'audace.--Il me semble que j'entends du bruit.
Quelqu'un monte l'escalier; on s'approche, on monte  petits pas. Ah!
comme mon coeur palpite!

      _Les fentres se ferment, et on entend au dehors le bruit de
      plusieurs verrous._

Qu'est-ce que cela veut dire? Je suis enferm. On verrouille la porte en
dehors. Sans doute, c'est quelque prcaution de Barberine; elle a peur
que pendant le dner quelque domestique n'entre ici. Elle aura envoy sa
camriste fermer sur moi la porte, jusqu' ce qu'elle puisse s'chapper!
Si elle allait ne pas venir! s'il arrivait un obstacle imprvu! Bon,
elle me le ferait dire. Mais qui marche ainsi dans le corridor? On vient
ici... C'est Barberine, je reconnais son pas. Silence! il ne faut pas
ici nous donner l'air d'un colier. Je veux composer mon visage;...
celui  qui de pareilles choses arrivent n'en doit pas paratre tonn.

      _Un guichet s'ouvre dans la muraille._

BARBERINE, _en dehors, parlant par le guichet_.

Seigneur Rosemberg, comme vous n'tes venu ici que pour commettre un
vol, le plus odieux et le plus digne de chtiment, le vol de l'honneur
d'une femme, et comme il est juste que la pnitence soit proportionne
au crime, vous tes emprisonn comme un voleur. Il ne vous sera fait
aucun mal, et les gens de votre suite continueront  tre bien traits.
Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire
comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'est--dire de filer.
Vous avez l, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous
pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repas sera
scrupuleusement augment ou diminu, selon la quantit de fil que vous
filerez.

      _Elle forme le guichet._

ROSEMBERG.

Est-ce que je rve? Hol! Barberine! hol! Jean! hol! Albert! Qu'est-ce
que cela signifie? La porte est comme mure; on l'a ferme avec des
barres de fer;--les fentres sont grilles et le guichet n'est pas plus
grand que mon bonnet. Hol! quelqu'un! ouvrez, ouvrez, ouvrez! c'est
moi, Rosemberg, je suis enferm ici. Ouvrez! qui vient m'ouvrir? Y
a-t-il ici quelqu'un?... Je prie qu'on m'ouvre, s'il vous plat. H! le
gardien, tes-vous l? ouvrez-moi, monsieur, je vous prie. Je veux faire
signe par la croise. H! compagnon, venez m'ouvrir;--il ne m'entend
pas:--ouvrir, ouvrir, je suis enferm. Cette chambre est au premier
tage.--Mais qu'est-ce donc? on ne m'ouvrira pas!

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Seigneur, ces cris ne servent de rien. Il commence  se faire tard; si
vous voulez souper, il est temps de vous mettre  filer.

      _Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

H! bon! c'est une plaisanterie. L'espigle veut me piquer au jeu par ce
joyeux tour de malice. On m'ouvrira dans un quart d'heure; je suis bien
sot de m'inquiter. Oui, sans doute, ce n'est qu'un jeu; mais il me
semble qu'il est un peu fort, et tout cela pourrait me prter un
personnage ridicule. Hum! m'enfermer dans une tourelle! Traite-t-on
aussi lgrement un homme de mon rang?--Fou que je suis! Cela prouve
qu'elle m'aime! elle n'en agirait pas si familirement avec moi, si la
plus douce rcompense ne m'attendait. Voil qui est clair; on m'prouve
peut-tre, on observe ma contenance. Pour les dconcerter un peu, il
faut que je me mette  chanter gament.

      _Il chante._

    Quand le coq de bruyre
    Voit venir le chasseur,
    Hol! dans la clairire,
    Hol! landerira.

    Oh! le hardi compre!
    Franc chasseur, l'arme au poing,
    Hol! remplis ton verre,
    Hol! landerira.

KALKAIRI, _ouvrant le guichet_.

La matresse dit, puisque vous ne filez pas, que vous vous passerez
sans doute de souper, et elle croit que vous n'avez pas faim; ainsi je
vous souhaite une bonne nuit.

      _Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

Kalkairi! coute donc un peu! coute donc! ma petite, viens me tenir
compagnie!... Est-ce que je serais pris au pige? voil qui a l'air
srieux! Passer la nuit ici! sans souper! et justement j'ai une faim
horrible! Combien de temps va-t-on donc me laisser ici? Assurment cela
est srieux. Mort et massacre! feu! sang! tonnerre! excrable Barberine!
misrable! infme! bourreau! maldiction! Ah! malheureux que je suis! me
voil en prison. On va faire murer la porte; on me laissera mourir de
faim! c'est une vengeance du comte Ulric. Hlas! hlas! prenez piti de
moi!... Le comte Ulric veut ma mort, cela est certain! sa femme excute
ses ordres. Piti! piti! je suis mort! je suis perdu!... je ne verrai
plus jamais mon pre, ma pauvre tante Batrix! hlas! ah! Dieu! hlas!
c'en est fait de moi!... Barberine! madame la comtesse! ma chre
demoiselle Kalkairi!...  rage!  feu et flammes! oh! si j'en sors
jamais, ils priront tous de ma main; je les accuserai devant la Reine
elle-mme, comme bourreaux et empoisonneurs. Ah! Dieu! ah! ciel! prenez
piti de moi.

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Seigneur, avant de me coucher, je viens savoir si vous avez fil.

ROSEMBERG.

Non, je n'ai pas fil, je ne file point, je ne suis point une fileuse.
Ah! Barberine, vous me le payerez!

BARBERINE.

Seigneur, quand vous aurez fil, vous avertirez le soldat qui monte la
garde  votre porte.

ROSEMBERG.

Ne vous en allez point, comtesse.--Au nom du ciel! coutez-moi!

BARBERINE.

Filez, filez!

ROSEMBERG.

Non, par la mort! non, par le sang! je briserai cette quenouille. Non,
je mourrai plutt.

BARBERINE.

Adieu, seigneur!

ROSEMBERG.

Encore un mot! ne partez pas.

BARBERINE.

Que voulez-vous?

ROSEMBERG.

Mais,... mais,... comtesse,... en vrit,... je suis, je... je ne sais
pas filer. Comment voulez-vous que je file?

BARBERINE.

Apprenez.

      _Elle ferme le guichet._

ROSEMBERG.

Non, jamais je ne filerai, quand le ciel devrait m'craser! Quelle
cruaut raffine! voyez donc cette Barberine! elle tait en dshabill,
elle va se mettre au lit,  peine vtue, en cornette, et plus jolie cent
fois... Ah! la nuit vient; dans une heure d'ici il ne fera plus clair.

      _Il s'assoit._

Ainsi, c'est dcid, il n'en faut pas douter. Non seulement je suis en
prison, mais on veut m'avilir par le dernier des mtiers. Si je ne file,
ma mort est certaine. Ah! la faim me talonne cruellement. Voil six
heures que je n'ai mang; pas une miette de pain depuis ce matin 
djeuner! Misrable Uladislas! puisses-tu mourir de faim pour tes
conseils! O diantre suis-je venu me fourrer? Que me suis-je mis dans la
tte? J'avais bien affaire de ce comte Ulric et de sa bgueule de
comtesse! Le beau voyage que je fais! J'avais de l'argent, des chevaux,
tout tait pour le mieux; je me serais diverti  la cour. Peste soit de
l'entreprise! J'aurai perdu mon patrimoine, et j'aurai appris 
filer!... Le jour baisse de plus en plus, et la faim augmente en
proportion. Est-ce que je serais rduit  filer? Non, mille fois non!
J'aimerais mieux mourir de faim comme un gentilhomme. Diable!...
vraiment, si je ne file pas, il ne sera plus temps tout  l'heure.

      _Il se lve._

Comment est-ce donc fait, cette quenouille? Quelle machine diabolique
est-ce l? Je n'y comprends rien. Comment s'y prend-on? Je vais tout
briser. Que cela est entortill! Oh, Dieu! j'y pense, elle me regarde;
cela est sr, je ne filerai pas.

UNE VOIX, _au dehors_.

Qui vive!

      _Le couvre-feu sonne._

ROSEMBERG.

Le couvre-feu sonne! Barberine va se coucher. Les lumires commencent 
s'allumer. Les mulets passent sur la route, et les bestiaux rentrent des
champs. Oh, Dieu! passer la nuit ainsi! l, dans cette prison, sans feu!
sans lumire! sans souper! le froid! la faim! H! hol! compagnon, n'y
a-t-il pas un soldat de garde?

BARBERINE, _ouvrant le guichet_.

Eh bien?

ROSEMBERG.

Je file, comtesse, je file, faites-moi donner  souper.


SCNE X

ROSEMBERG, KALKAIRI.


KALKAIRI, _entrant avec deux plats_.

Voil le souper. Il y a des concombres et une salade de laitues.

ROSEMBERG.

Bien oblig! tu servais d'espion, te voil gelire  prsent! mchante
Arabe que tu es! Pourquoi as-tu pris mes sequins?

KALKAIRI, _mettant une bourse sur la table_.

Maintenant je puis vous les rendre.

ROSEMBERG.

H! je n'ai que faire d'argent en prison.

      _On entend le son des trompettes._

Qui arrive l? quel est ce bruit? j'entends un fracas de chevaux dans la
cour.

KALKAIRI.

C'est la Reine qui vient ici.

ROSEMBERG.

La Reine, dis-tu?

KALKAIRI.

Et le comte Ulric aussi.

ROSEMBERG.

Le comte Ulric! la Reine! ah! je suis perdu. Kalkairi, fais-moi sortir
d'ici.

KALKAIRI.

Non, il faut que vous y restiez.

ROSEMBERG.

Je te donnerai autant de sequins que tu voudras, mais, de grce,
laisse-moi sortir. Dis  la sentinelle de me laisser passer.

KALKAIRI.

Non.--Pourquoi tes-vous venu?

ROSEMBERG.

Ah! tu as bien raison. O est la comtesse? Je veux lui demander grce ou
plutt l'accuser; oui, l'accuser devant la Reine elle-mme, car on
n'enferme pas les gens de cette faon-l. O est ta matresse?

KALKAIRI.

Sur le pas de sa porte, pour recevoir la Reine.

ROSEMBERG.

Et que diantre la Reine vient-elle faire ici?

KALKAIRI.

Kalkairi avait crit.

ROSEMBERG.

 la Reine?

KALKAIRI.

Non, au comte Ulric.

ROSEMBERG.

Et  propos de quoi?

KALKAIRI.

Pour qu'on vienne ici.

ROSEMBERG.

Et qu'on me trouve dans cette caverne?

KALKAIRI.

Non.--Kalkairi, quand elle a crit, ne savait pas qu'on vous ferait
filer.

ROSEMBERG.

Ah! c'est donc la comtesse toute seule,  qui est venue cette gracieuse
ide?

KALKAIRI.

Oui, et la comtesse ne savait pas que Kalkairi avait crit, car la
comtesse a crit aussi.

ROSEMBERG.

Elle a crit aussi! c'est fort obligeant.

KALKAIRI.

Oui, pendant que vous criiez si fort. Elle allait voir, et puis elle
revenait. Mais Kalkairi avait crit longtemps auparavant. Kalkairi
avait crit ds que vous lui aviez parl.

ROSEMBERG.

Ainsi, toi d'abord, et puis la comtesse! Deux dnonciations pour une!
c'est  merveille; j'tais en bonnes mains. Ensorcel par deux dmons
femelles!

LA SENTINELLE, _sur le pas de la porte_.

Seigneur, vous tes libre. La Reine va venir.

ROSEMBERG.

C'est fort heureux. Adieu, Kalkairi! Dis  ta matresse, de ma part,
que je ne lui pardonnerai de ma vie, et, quant  toi, puissent toutes
tes salades...

KALKAIRI.

Vous avez bien tort, car ma matresse a dit qu'elle vous trouvait trs
gentil; oui, et que vous ne pouviez manquer de plaire  beaucoup de
dames  la cour, mais que pour cette maison, ce n'tait pas l'endroit.

ROSEMBERG.

En vrit! elle a dit cela? Eh bien! Kalkairi, je crois que je lui
pardonne. Et pour toi, si tu veux tre discrte...

KALKAIRI.

Oh! non.

ROSEMBERG.

Comment! tu te vantais ce matin...

KALKAIRI.

C'tait pour mieux savoir ce soir. Voici la Reine avec tout le monde.

ROSEMBERG.

Ah! je suis pris.


SCNE XI

LES PRCDENTS, LA REINE, ULRIC, BARBERINE,
COURTISANS, ETC.


LA REINE,  Barberine.

Oui, comtesse, nous avons voulu venir nous-mme vous rendre visite.

BARBERINE.

Notre pauvre maison, madame, n'est pas digne de vous recevoir.

LA REINE.

Je tiens  honneur d'y tre reue.

      _ Rosemberg._

Eh bien! Rosemberg, ton pari?

ROSEMBERG.

Il est perdu, madame, comme vous voyez.

KALKAIRI, _bas  Rosemberg_.

Oui, bien perdu.

LA REINE.

Es-tu content de ton voyage? Comment trouves-tu ce chteau? Tu
n'oublieras pas, je l'espre, l'hospitalit qu'on y reoit?

ROSEMBERG.

Je ne manquerai pas de m'en souvenir, madame, toutes les fois que je
ferai quelque sottise.

KALKAIRI, _bas  Rosemberg_.

Ce sera souvent.

LA REINE.

Il est fcheux que celle-ci te cote un peu cher.

BARBERINE.

Madame, si Votre Majest daigne m'accorder une grce, je lui demande de
consentir  ce que ce pari soit oubli.

ULRIC.

Je le demande aussi, madame. Si j'avais dout du coeur de ma femme, je
pourrais profiter de cette gageure, et me faire payer mon souci; mais,
en conscience, je n'ai rien gagn. Voici tout le prix que j'en veux
avoir.

      _Il donne  sa femme une poigne de main._

ROSEMBERG, _ part_.

Par mon patron, voil un digne homme.

KALKAIRI, _bas  Rosemberg_.

Vous tes guri, n'est-ce pas?

LA REINE.

Que cela vous plaise ainsi, je le veux bien. Mais notre parole royale
est engage, et nous ne saurions oublier que nous nous sommes porte
pour tmoin de la querelle. Ainsi, Rosemberg, tu payeras.

ROSEMBERG.

Madame, l'argent est tout prt.

KALKAIRI, _bas  Rosemberg_.

Que va dire votre tante Batrix?

LA REINE.

Mais vous comprenez, comte Ulric, que si notre justice ordonne que le
prix de votre gageure vous soit remis, notre pouvoir ne va pas si loin
que de vous contraindre  l'accepter.--Ainsi, Rosemberg, l-dessus, tu
feras ta cour  la comtesse.

ROSEMBERG.

De tout mon coeur, madame, et s'il se pouvait...

LA REINE.

Un instant! nous avons appris de la bouche mme de la comtesse le succs
de cette aventure; mais ces messieurs ne le connaissent pas, et il est
juste qu'ils en soient instruits, ayant assist, comme nous, aux dbuts
de cette entreprise. Voici deux lettres qui en parlent; Rosemberg, tu
vas nous les lire.

BARBERINE.

Ah! madame!

LA REINE.

tes-vous si gnreuse? Eh bien! je les lirai moi-mme. En voici une
d'abord, adresse au comte, et qui n'est pas longue, car elle ne
contient qu'un mot: Venez. Sign: Kalkairi. Qui a crit cela?

KALKAIRI.

C'est moi, madame.

LA REINE.

Tu as peu et bien dit, c'est un talent rare. Maintenant, messieurs,
voici l'autre.

      _Elle lit._

          Mon trs cher et honor mari,

Nous venons d'avoir au chteau la visite du jeune baron de Rosemberg,
qui s'est dit votre ami et envoy par vous. Bien qu'un secret de cette
nature soit ordinairement gard par une femme avec justice, je vous
dirai toutefois qu'il m'a parl d'amour. J'espre qu' ma prire et
recommandation vous n'en tirerez aucune vengeance, et que vous n'en
concevrez aucune haine contre lui. C'est un jeune homme de bonne
famille, et point mchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et
c'est ce que je vais lui apprendre. Si vous avez occasion de voir son
pre  la cour, dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans
notre grand'salle, au premier tage, o il a une quenouille avec un
fuseau, et il file, ou il va filer. Vous trouverez extraordinaire que
j'aie choisi pour lui cette occupation, mais, comme j'ai reconnu qu'avec
de bonnes qualits il ne manquait que de rflexion, j'ai pens que
c'tait pour le mieux de lui apprendre ce mtier qui lui permettra de
rflchir  son aise, en mme temps qu'il peut lui faire gagner sa vie.
Vous savez que notre grand'salle est close de verrous fort solides; je
lui ai dit de m'y attendre, et je l'ai enferm. Il y a au mur un guichet
fort commode, par lequel on lui passera sa nourriture, ce qui fait que
je ne doute pas qu'il ne sorte d'ici avec beaucoup d'avantage, et qu'en
outre, si dans le cours de sa vie quelque malheur venait  l'atteindre,
il ne se flicite d'avoir entre les mains un gagne-pain assur pour ses
jours.

Je vous salue, vous aime et vous embrasse.

                BARBERINE.

Si vous riez de cette lettre, seigneurs chevaliers, Dieu garde vos
femmes de malencontre! Il n'y a rien de si srieux que l'honneur. Comte
Ulric, jusqu' demain nous voulons rester votre htesse, et nous
entendons qu'on publie que nous avons fait le voyage exprs, suivie de
toute notre cour, afin qu'on sache que le toit sous lequel habite une
honnte femme est aussi saint lieu que l'glise, et que les rois
quittent leurs palais pour les maisons qui sont  Dieu.


FIN DE BARBERINE ET DU TOME III.


     Alfred de Musset n'a pas seulement retouch la _Quenouille de
     Barberine_ dans l'intention de l'arranger pour la scne, comme ses
     autres pices de thtre. Depuis longtemps, il avait jug
     ncessaire, en relisant cet ouvrage, d'y ajouter quelques
     dveloppements et d'y introduire un nouveau personnage, celui de
     Kalkairi. Quand il eut achev ce travail, il voulut que la seconde
     version ft substitue  la premire dans les ditions nouvelles de
     ses comdies. Il est certain que les dtails ajouts et la cration
     originale de la jeune suivante turque rendent cette version
     prfrable  l'ancienne. Par respect pour les volonts du pote,
     nous avons d lui donner la premire place, au lieu de la rejeter
     dans les variantes, o il et t difficile d'en apprcier le
     charme. On y retrouve, d'ailleurs, le texte primitif, puisque
     l'auteur ne l'a retouch que pour l'enrichir.




TABLE

DU TOME TROISIME

AVANT-PROPOS                                                              1

LA NUIT VNITIENNE                                                        9

ANDR DEL SARTO                                                          49

Additions et Variantes excutes par l'auteur pour la reprsentation    128

Note                                                                    139

LES CAPRICES DE MARIANNE                                                141

Additions et Variantes excutes par l'auteur pour la reprsentation    201

FANTASIO                                                                213

ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR                                           279

Additions et Variantes excutes pour la reprsentation                 367

BARBERINE                                                               375







End of Project Gutenberg's Oeuvres compltes, v 3, by Alfred de Musset

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