The Project Gutenberg EBook of Les Matres sonneurs, by George Sand

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Title: Les Matres sonneurs

Author: George Sand

Release Date: January 2, 2007 [EBook #20254]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MATRES SONNEURS ***




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                         GEORGE SAND

                    LES MATRES SONNEURS

                            PARIS
                     LIBRAIRIE NOUVELLE
      BOULEVARD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORE
Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--A. Delcambre, 15, rue Breda.
         La traduction et la reproduction sont rserves
                             1857

       *       *       *       *       *




                   MONSIEUR EUGNE LAMBERT.


Mon cher enfant, puisque tu aimes  m'entendre raconter ce que
racontaient les paysans  la veille, dans ma jeunesse, quand j'avais le
temps de les couter, je vais tcher de me rappeler l'histoire d'Etienne
Depardieu et d'en recoudre les fragments pars dans ma mmoire. Elle me
fut dite par lui-mme, en plusieurs soires de _breyage_; c'est ainsi,
tu le sais, qu'on appelle les heures assez avances de la nuit o l'on
broie le chanvre, et o chacun alors apportait sa chronique. Il y a dj
longtemps que le pre Depardieu dort du sommeil des justes, et il tait
assez vieux quand il me fit le rcit des naves aventures de sa
jeunesse. C'est pourquoi je le ferai parler lui-mme, en imitant sa
manire autant qu'il me sera possible. Tu ne me reprocheras pas d'y
mettre de l'obstination, toi qui sais, par exprience de tes oreilles,
que les penses et les motions d'un paysan ne peuvent tre traduites
dans notre style, sans s'y dnaturer entirement et sans y prendre un
air d'affectation choquante. Tu sais aussi, par exprience de ton
esprit, que les paysans devinent ou comprennent beaucoup plus qu'on ne
les en croit capables, et tu as t souvent frapp de leurs aperus
soudains qui, mme dans les choses d'art, ressemblaient  des
rvlations. Si je fusse venue te dire, dans ma langue et dans la
tienne, certaines choses que tu as entendues et comprises dans la leur,
tu les aurais trouves si invraisemblables de leur part, que tu m'aurais
accuse d'y mettre du mien  mon insu, et de leur prter des rflexions
et des sentiments qu'ils ne pouvaient avoir. En effet, il suffit
d'introduire, dans l'expression de leurs ides, un mot qui ne soit pas
de leur vocabulaire, pour qu'on se sente port  rvoquer en doute
l'ide mme mise par eux; mais, si on les coute parler, on reconnat
que s'ils n'ont pas, comme nous, un choix de mots appropris  toutes
les nuances de la pense, ils en ont encore assez pour formuler ce
qu'ils pensent et dcrire ce qui frappe leurs sens. Ce n'est donc pas,
comme on me l'a reproch, pour le plaisir puril de chercher une forme
inusite en littrature, encore moins pour ressusciter d'anciens tours
de langage et des expressions vieillies que tout le monde entend et
connat de reste, que je vais m'astreindre au petit travail de conserver
au rcit d'Etienne Depardieu la couleur qui lui est propre. C'est parce
qu'il m'est impossible de le faire parler comme nous, sans dnaturer les
oprations auxquelles se livrait son esprit, en s'expliquant sur des
points qui ne lui taient pas familiers, mais o il portait videmment
un grand dsir de comprendre et d'tre compris.

Si, malgr l'attention et la conscience que j'y mettrai, tu trouves
encore quelquefois que mon narrateur voit trop clair ou trop trouble
dans les sujets qu'il aborde, ne t'en prends qu' l'impuissance de ma
traduction. Force de choisir dans les termes usits de chez nous, ceux
qui peuvent tre entendus de tout le monde, je me prive volontairement
des plus originaux et des plus expressifs; mais, au moins, j'essayerai
de n'en point introduire qui eussent t inconnus au paysan que je fais
parler, lequel, bien suprieur  ceux d'aujourd'hui, ne se piquait pas
d'employer des mots inintelligibles pour ses auditeurs et pour
lui-mme.

Je te ddie ce roman, non pour te donner une marque d'amiti maternelle,
dont tu n'as pas besoin pour te sentir de ma famille, mais pour te
laisser, aprs moi, un point de repre dans tes souvenirs de ce Berry
qui est presque devenu ton pays d'adoption. Tu te rappelleras qu'
l'poque o je l'crivais, tu disais:  propos, je suis venu ici, il y
a bientt dix ans, pour y passer un mois. Il faut pourtant que je songe
 m'en aller. Et comme je n'en voyais pas la raison, tu m'as reprsent
que tu tais peintre, que tu avais travaill dix ans chez nous pour
rendre ce que tu voyais et sentais dans la nature, et qu'il te devenait
ncessaire d'aller chercher  Paris le contrle de la pense et de
l'exprience des autres. Je t'ai laiss partir, mais  la condition que
lu reviendrais passer ici tous les ts. Ds  prsent, n'oublie pas
cela non plus. Je t'envoie ce roman comme un son lointain de nos
cornemuses, pour te rappeler que les feuilles poussent, que les
rossignols sont arrivs, et que la grande fte printanire de la nature
va commencer aux champs.

                         GEORGE SAND.

Nohant, le 17 avril 1853.

       *       *       *       *       *




                      LES MATRES SONNEURS




Premire veille.


Je ne suis point n d'hier, disait, en 1828, le pre tienne. Je suis
venu en ce monde, autant que je peux croire, l'anne 54 ou 55 du sicle
pass. Mais, n'ayant pas grande souvenance de mes premiers ans, je ne
vous parlerai de moi qu' partir du temps de ma premire communion, qui
eut lieu en 70,  la paroisse de Saint-Chartier, pour lors desservie par
monsieur l'abb Montprou, lequel est aujourd'hui bien sourd et bien
cass.

Ce n'est pas que notre paroisse de Nohant ft supprime dans ce
temps-l; mais notre cur tant mort, il y eut, pour un bout de temps,
runion des deux glises sous la conduite du prtre de Saint-Chartier,
et nous allions tous les jours  son catchisme, moi, ma petite cousine,
un gars appel Joseph, qui demeurait en la mme maison que mon oncle, et
une douzaine d'autres enfants de chez nous.

Je dis mon oncle pour abrger, car il tait mon grand-oncle, frre de ma
grand'mre, et avait nom Brulet, d'o sa petite-fille, tant seule
hritire de son lignage, tait appele Brulette, sans qu'on ft jamais
mention de son nom de baptme, qui tait Catherine.

Et pour vous dire tout de suite les choses comme elles taient, je me
sentais dj d'aimer Brulette plus que je n'y tais oblig comme cousin,
et j'tais jaloux de ce que Joseph demeurait avec elle dans un petit
logis distant d'une porte de fusil des dernires maisons du bourg, et
du mien d'un quart de lieue de pays: de manire qu'il la voyait  toute
heure, et qu'avant le temps qui nous rassembla au catchisme, je ne la
voyais pas tous les jours.

Voici comment le grand-pre  Brulette et la mre  Joseph demeuraient
sous mme chaume. La maison appartenait au vieux, et il en avait lou la
plus petite moiti  cette femme veuve qui n'avait pas d'autre enfant.
Elle s'appelait Marie Picot, et tait encore mariable, car elle n'avait
pas dpass de grand'chose la trentaine, et se ressouvenait bien, dans
son visage et dans sa taille, d'avoir t une trs-jolie femme. On la
traitait encore, par-ci, par-l, de la belle Mariton, ce qui ne lui
dplaisait point, car elle et souhait se rtablir en mnage; mais
n'ayant rien que son oeil vif et son parler clair, elle s'estimait
heureuse de ne pas payer gros pour sa locature, et d'avoir pour
propritaire et pour voisin un vieux homme juste et secourable, qui ne
la tourmentait gure et l'assistait souvent.

Le pre Brulet et la veuve Picot, dite Mariton, vivaient ainsi en bonne
estime l'un de l'autre depuis une douzaine d'annes, c'est--dire depuis
le jour o, la mre  Brulette tant morte en la mettant au monde, cette
Mariton avait soign et lev l'enfant avec autant d'amour et d'gard
que le sien propre.

Joseph, qui avait trois ans de plus que Brulette, s'tait vu bercer dans
la mme crche, et la pouponne avait t le premier fardeau qu'on et
confi  ses petits bras. Plus tard, le pre Brulet, voyant sa voisine
gne d'avoir ces deux enfants dj forts  surveiller, avait pris chez
lui le garon, si bien que la petite dormait auprs de la veuve et le
petit auprs du vieux.

Tous quatre, d'ailleurs, mangeaient ensemble, la Mariton apprtant les
repas, gardant la maison et rhabillant les nippes, tandis que le vieux,
qui tait encore solide au travail, allait en journe, et fournissait
au plus gros de la dpense.

Ce n'est pas qu'il ft bien riche et que le vivre ft bien consquent;
mais cette veuve aimable et de bon coeur lui faisait honnte compagnie,
et Brulette la regardait si bien comme sa mre, que mon oncle s'tait
accoutum  la regarder comme sa fille ou tout au moins comme sa bru.

Il n'y avait rien au monde de si gentil et de si mignon que la petite
fille ainsi leve par Mariton. Comme cette femme aimait la propret et
se tenait toujours aussi brave que son moyen le lui permettait, elle
avait, de bonne heure, accoutum Brulette  se tenir de mme, et, 
l'ge o les enfants se tranent et se roulent volontiers comme de
petits animaux, celle-ci tait si sage, si ragotante et si coquette
dans toute son habitude, que chacun la voulait embrasser: mais dj elle
se montrait chiche de ses caresses et ne se familiarisait qu' bonnes
enseignes.

Quand elle eut douze ans, c'tait dj comme une petite femme, par
moments; et, si elle s'oubliait  gaminer au catchisme, emporte par la
force de son jeune ge, elle se reprenait vitement, comme pousse au
respect d'elle-mme encore plus que de la religion.

Je ne sais pas si nous aurions pu dire pourquoi, mais tous tant que nous
tions de gars assez diversieux au catchisme, nous sentions la
diffrence qu'il y avait entre elle et les autres fillettes.

Parmi nous, il faut bien vous confesser qu'il y en avait d'un peu
grands: mmement, Joseph avait quinze ans et j'en avais seize, ce qui
tait une honte pour nous deux, au dire de monsieur le cur et de nos
parents. Ce retard provenait de ce que Joseph tait trop paresseux pour
se mettre l'instruction dans la tte, et moi trop bandit pour y donner
attention; si bien que, depuis trois ans, nous tions renvoys de
classe, et, sans l'abb Montprou, qui se montra moins exigeant que
notre vieux cur, je crois que nous y serions encore.

Et puis, il est juste de confesser aussi que les garonnets sont
toujours plus jeunes en esprit que les fillettes: aussi, dans toute
bande d'apprentis chrtiens, on a vu de tout temps la diffrence des
deux espces, les mles tant tous grands et forts dj, et les femelles
toutes petites et commenant  peine  porter coiffe.

Au reste, nous arrivions l aussi savants les uns comme les autres, ne
sachant point lire, crire encore moins, et ne pouvant retenir que de la
manire dont les petits des oiseaux apprennent  chanter, sans connatre
ni plain-chant, ni latin, et  fine force d'couter de leurs oreilles.
Tout de mme, monsieur le cur connaissait bien, dans le troupeau, ceux
qui avaient l'entendement plus subtil, et qui mieux retenaient sa
parole. De ces cervelles fines, la plus fine tait la petite Brulette,
emmi les filles, et des plus paisses, la plus paisse paraissait celle
de Joseph, emmi les garons.

Encore qu'il ne raisonnt pas plus sottement qu'un autre, il tait si
peu capable d'couter et de se payer des choses qu'il n'entendait gure,
il marquait si peu de got pour les enseignements, que je m'en tonnais,
moi qui y mordais assez franchement quand je venais  bout de tenir mon
corps tranquille et de rasseoir mes esprits grouillants.

Brulette l'en grondait quelquefois, mais n'en tirait rien que des larmes
de dpit:--Je n'en suis pas plus mcrant qu'un autre, disait-il, et je
ne songe point  offenser Dieu; mais les mots ne se mettent point en
ordre dans ma souvenance; je n'y peux rien.

--Si fait, disait la petite, qui, dj, avait avec lui le ton et l'usage
du commandement: si tu voulais bien! Tu peux ce que tu veux; mais tu
laisses courir ton ide sur toute autre chose, et monsieur l'abb a bien
raison de t'appeler Joseph le distrait.

--Qu'il m'appelle comme il voudra, rpondait Joseph, c'est un mot que je
n'entends point.

Mais nous l'entendions bien, nous autres, et l'expliquions en notre
langage d'enfants, en l'appelant _Joset l'bervig_[1], d'o le nom lui
resta,  son grand dplaisir.

[Note 1: Littralement _l'tonn_, celui qui carquille les yeux.]

Joseph tait un enfant triste, d'une chtive corporence et d'un
caractre tourn en dedans. Il ne quittait jamais Brulette et lui tait
fort soumis: elle le disait, nonobstant, ttu comme un mouton et le
rprimandait  chaque moment. Mais encore qu'elle ne me ft pas grand
reproche de ma fainantise, j'aurais souhait qu'elle s'occupt de moi
aussi souvent que de lui.

Malgr cette jalousie qu'il me donnait, j'avais pour lui plus d'gards
que pour mes autres camarades, parce qu'il tait des plus faibles et moi
des plus forts. D'ailleurs, si je ne l'avais soutenu, Brulette m'en
aurait beaucoup blm; et quand je lui disais qu'elle l'aimait plus que
moi qui tais son parent:

--Ce n'est point  cause de lui, disait-elle, c'est  cause de sa mre
que j'aime plus que vous deux. S'il prenait du mal, je n'oserais point
rentrer  la maison; et comme il ne pense jamais  ce qu'il fait, elle
m'a tant encharge de penser pour deux, que je tche de n'y point
manquer.

J'entends souvent dire aux bourgeois: J'ai fait mes tudes avec un tel;
c'est mon camarade de collge. Nous autres paysans, qui n'allions pas
mme  l'cole dans mon jeune temps, nous disons: J'ai t au catchisme
avec un tel, c'est mon camarade de communion. C'est de l que commencent
les grandes amitis de jeunesse, et quelquefois aussi des hations qui
durent toute la vie. Aux champs, au travail, dans les ftes, on se voit,
on se parle, on se prend, on se quitte; mais, au catchisme, qui dure un
an et souvent deux, faut se supporter ou s'entr'aider cinq ou six heures
par jour. Nous partions en bande, le matin,  travers les prs et les
ptureaux, par les traquettes, par les chaliers, par les tranes, et
nous revenions, le soir, par o il plaisait  Dieu; car nous profitions
de la libert pour courir de tous cts comme des oiseaux foltres. Ceux
qui se plaisaient ensemble ne se quittaient gure, ceux qui n'taient
point gentils allaient seuls ou s'entendaient ensemble pour faire des
malices et des peurs aux autres.

Joseph avait sa manire, qui n'tait ni terrible ni sournoise, mais qui
n'tait pas non plus bien aimable. Je ne me souviens point de l'avoir
jamais vu bien rjoui, ni bien peur, ni bien content, ni bien fch
d'aucune chose qui nous arrivait. Dans les batailles, il ne se mettait
point de ct et recevait les coups sans savoir les rendre, mais sans
faire aucune plainte. On et dit qu'il ne les sentait pas.

Quand on s'arrtait pour quelque amusette, il s'en allait seoir ou
coucher  trois ou quatre pas des autres, et ne disant mot, rpondant
hors de propos, il avait l'air d'couter ou de regarder quelque chose
que les autres ne saisissaient point: c'est pourquoi il passait pour
tre de ceux qui _voient le vent_. Brulette, qui connaissait sa lubie et
qui ne voulait pas s'expliquer l-dessus, l'appelait quelquefois sans
qu'il lui rpondt. Alors elle se mettait  chanter, et c'tait la
manire certaine de le rveiller, comme quand on siffle pour drouter
ceux qui ronflent.

Vous dire pourquoi je me pris d'attache pour un camarade si peu jovial,
je ne saurais, car j'tais tout son contraire. Je ne me pouvais point
passer de compagnie et j'allais toujours coutant et observant les
autres, me plaisant  discourir et  questionner, m'ennuyant seul et
cherchant la gaiet et l'amiti. C'est peut-tre  cause de a que,
plaignant ce garon srieux et renferm, je m'accoutumais  imiter
Brulette, qui toujours le secouait et; par l, lui rendait plus d'office
qu'elle n'en recevait, et supportait son humeur plus qu'elle ne la
gouvernait. En paroles, elle tait bien la matresse avec lui, mais
comme il ne savait suivre aucun commandement, c'tait elle, et c'tait
moi par contre-coup, qui tions  sa suite et patientions avec lui.

Enfin, le jour de la premire communion arriva, et, en revenant de la
messe, j'avais fait si ferme propos de ne me point laisser aller  mes
vacarmes, que je suivis Brulette chez son grand-pre, comme le plus
raisonnable exemple qui me pt retenir.

Tandis qu'elle allait, par commandement de la Mariton, tirer le lait de
sa chvre, nous tions rests, Joseph et moi, dans la chambre o mon
vieux oncle causait avec sa voisine.

Nous tions occups  regarder les images de dvotion que le cur nous
avait donnes en souvenir du sacrement, ou, pour mieux dire, je les
regardais seul, car Joseph songeait d'autre chose, et les maniait sans
les voir. Or, on ne faisait plus attention  nous, et la Mariton disait
 son vieux voisin,  propos de notre premire communion:

--Voil une grande affaire gagne, et,  cette heure, je pourrai louer
mon gars. C'est ce qui me dcide  faire ce que je vous ai dit.

Et comme mon oncle secouait la tte tristement, elle reprit:

--coutez une chose, voisin. Mon Joset n'a point d'esprit. Oh a, tant
pis, je le sais bien; il tient de dfunt son pauvre cher homme de pre,
qui n'avait pas deux ides par chaque semaine, et qui n'en a pas moins
t un homme de bien et de conduite. Mais c'est tout de mme une
infirmit que d'avoir si peu de suite dans le raisonnement, et quand,
par malheur avec a, on tombe dans le mariage avec une tte folle, tout
va au plus mal en peu de temps. C'est pourquoi je m'avise,  mesure que
mon garon grandit par les jambes, que ce n'est point sa cervelle qui le
nourrira, et que, si je lui laissais quelques cus, je mourrais plus
tranquille. Vous savez le bien que fait une petite pargne. Dans nos
pauvres mnages, a sauve tout. Je n'ai jamais pu rien mettre de ct,
et il faut croire que je ne suis plus assez jeune pour plaire, puisque
je ne trouve point  me remarier. Eh bien, s'il en est ainsi, la volont
de Dieu se fasse! Je suis toujours assez jeune pour travailler, et
puisque m'y voil, apprenez, mon voisin, que l'aubergiste de
Saint-Chartier cherche une servante; il paye un bon gage, trente cus
par an! et il y a les profits, qui montent environ  la moiti. Avec a,
forte et rveille comme je me sens d'tre, en dix annes, j'aurai fait
fortune, je me serai donn de l'aise pour mes vieux jours, et j'en
pourrai laisser  mon pauvre enfant. Qu'est-ce que vous en dites?

Le pre Brulet pensa un peu et rpondit:

--Vous avez tort, ma voisine; vrai, vous avez tort!

La Mariton songea aussi un peu, et, comprenant bien l'ide du vieux:

--Sans doute, sans doute, dit-elle. Une femme, dans une auberge de
campagne, est expose au blme; et quand mme elle se comporte sagement,
on n'y croit point. Pas vrai, voil ce que vous dites? Eh bien, que
voulez-vous? a m'tera tout  fait la chance de me remarier; mais ce
qu'on souffre pour ses enfants, on ne le regrette point, et mmement on
se rjouit quasiment des peines.

--C'est qu'il y a pis que des peines, dit mon oncle, il y a des hontes,
et a retombe sur les enfants.

La Mariton soupira:

--Oui, dit-elle, on est journellement expose  des affronts dans ces
maisons-l; il faut toujours se garer, se dfendre... Si on se fche
trop et que a repousse la pratique, les matres ne sont point contents.

--Mmement, dit le vieux, il y en a qui cherchent des femmes de bonne
mine et de belle humeur comme vous pour achalander leur cave, et il ne
faut quelquefois qu'une servante bien hardie pour qu'un aubergiste fasse
de meilleures affaires que son voisin.

--Savoir! reprit la voisine. On peut tre gaie, accorte et preste 
servir le monde, sans se laisser offenser...

--On est toujours offense en mauvaises paroles, dit le pre Brulet, et
a doit coter gros  une honnte femme de s'habituer  ces manires-l.
Songez donc comme votre fils en sera mortifi, quand, par rencontre, il
entendra sur quel ton les rouliers et les colporteurs plaisanteront avec
sa mre!

--Par bonheur qu'il est si simple!... rpondit la Mariton en regardant
Joseph.

Je le regardai aussi, et m'tonnai qu'il n'entendt rien du discours que
sa mre ne tenait point  voix si basse que je n'eusse ramass le tout;
et j'en augurai qu'il coutait gros, comme nous disions dans ce
temps-l, pour signifier une personne dure de ses oreilles.

Il se leva bientt et s'en fut joindre Brulette en sa petite bergerie,
qui n'tait qu'un pauvre hangar en planches rembourres de paille, o
elle tenait un lot d'une douzaine de btes.

Il s'y jeta sur les bourres, et comme je l'avais suivi, par crainte
d'tre jug curieux si je restais sans lui  la maison, je vis qu'il
pleurait en dedans, encore que ses yeux n'eussent point de larmes.

--Est-ce que tu dors, Joset, lui dit Brulette, que te voil couch comme
une ouaille malade? Allons, donne-moi ces fagots o te voil tendu, que
je fasse manger la feuille  mes moutons.

Et ce faisant, elle se prit  chanter; mais tout doucettement, car il ne
convient gure de brailler un jour de premire communion.

Il me parut que son chant faisait sur Joseph l'effet accoutum de le
retirer de ses songes; il se leva et s'en fut, et Brulette me dit:

--Qu'est-ce qu'il a? je le trouve plus sot que d'accoutumance.

--Je crois bien, lui rpondis-je, qu'il a fini par entendre qu'il va
tre lou et quitter sa mre.

--Il s'y attendait bien, reprit Brulette. N'est-ce pas dans l'ordre,
qu'il entre en condition, sitt le sacrement reu? Si je n'avais le
bonheur d'tre seule enfant  mon grand-pre, il me faudrait bien aussi
quitter la maison et gagner ma vie chez les autres.

Brulette ne me parut pas avoir grand regret de se sparer de Joseph;
mais quand je lui eus dit que la Mariton allait se louer aussi et
demeurer loin d'elle, elle se prit  sangloter et, courant la trouver,
elle lui dit en lui jetant ses bras au cou:--Est-ce vrai, ma mignonne,
que vous me voulez quitter?

--Qui t'a dit cela? rpondit la Mariton: ce n'est point encore dcid.

--Si fait, s'cria Brulette, vous l'avez dit et me le voulez tenir
cach.

--Puisqu'il y a des gars curieux qui ne savent point retenir leur
langue, dit la voisine en me regardant, il faut donc que je te le
confesse. Oui, ma fille, il faut que tu t'y soumettes comme un enfant
courageux et raisonnable qui a donn aujourd'hui son me au bon Dieu.

--Comment, mon papa, dit Brulette  son grand-pre, vous tes consentant
de la laisser partir? qui est-ce qui aura donc soin de vous?

--Toi, ma fille, rpondit la Mariton. Te voil assez grande pour suivre
ton devoir. coute-moi, et vous aussi, mon voisin, car voil la chose
que je ne vous ai point dite...

Et, prenant la petite sur ses genoux, tandis que j'tais dans les jambes
de mon oncle (son air chagrin m'ayant attire  lui), la Mariton
continua  raisonner pour l'un et pour l'autre.

--Il y a longtemps, dit-elle, que, sans l'amiti que je vous devais,
j'aurais eu tout profit  vous payer pension pour mon Joseph, que vous
m'auriez gard, tandis que j'aurais amass, en surplus, quelque chose au
service des autres. Mais je me suis sentie engage  t'lever, jusqu'
ce jour, ma Brulette, parce que tu tais la plus jeune, et parce qu'une
fille a besoin plus longtemps d'une mre qu'un garon. Je n'aurais point
eu le coeur de te laisser avant le temps o tu te pouvais passer de moi.
Mais voil que le temps est venu, et si quelque chose te doit reconsoler
de me perdre, c'est que tu vas te sentir utile  ton grand-pre. Je t'ai
appris le mnagement d'une famille et tout ce qu'une bonne fille doit
savoir pour le service de ses parents et de sa maison. Tu t'y emploieras
pour l'amour de moi et pour faire honneur  l'instruction que je t'ai
donne. Ce sera ma consolation et ma fiert d'entendre dire  tout le
monde que ma Brulette soigne dvotieusement son grand-pre et gouverne
son avoir comme ferait une petite femme. Allons, prends courage et ne me
retire pas le peu qui m'en reste, car si tu as de la peine pour cette
dpartie, j'en ai encore plus que toi. Songe que je quitte aussi le pre
Brulet, qui tait pour moi le meilleur des amis, et mon pauvre Joset,
qui va trouver sa mre et votre maison bien  dire. Mais puisque c'est
par le commandement de mon devoir, tu ne m'en voudrais point dtourner.

Brulette pleura encore jusqu'au soir, et fut hors d'tat d'aider la
Mariton en quoi que ce soit; mais, quand elle la vit cacher ses larmes
tout en prparant le souper, elle se jeta encore,  son cou, lui jura
d'observer ses paroles, et se mit  travailler aussi d'un grand courage.

On m'envoya qurir Joseph qui oubliait, non pour la premire fois ni
pour la dernire, l'heure de rentrer et de faire comme les autres.

Je le trouvai en un coin, songeant tout seul et regardant la terre,
comme si ses yeux y eussent voulu prendre racine. Contre sa coutume, il
se laissa arracher quelques paroles o je vis plus de mcontentement que
de regret. Il ne s'tonnait point d'entrer en service, sachant bien
qu'il tait en ge et ne pouvait faire autrement; mais, sans marquer
qu'il et entendu les desseins de sa mre, il se plaignit de n'tre aim
de personne, et de n'tre estim capable d'aucun bon travail.

Je ne le pus faire expliquer davantage, et, durant la veille, o je fus
retenu pour faire mes prires avec Brulette et lui, il parut bouder,
tandis que Brulette redoublait de soins et de caresses pour tout son
monde.

Joseph fut lou au domaine de l'Aulnires, chez le pre Michel, en
office de bouaron.

La Mariton entra comme servante  l'auberge du _Boeuf couronn_, chez
Benot, de Saint-Chartier.

Brulette resta auprs de son grand-pre, et moi chez mes parents qui,
ayant un peu de bien, ne me trouvrent pas de trop pour les aider  le
cultiver.

Mon jour de premire communion m'avait beaucoup secou les esprits. J'y
avais fait de gros efforts pour me ranger  la raison qui convenait 
mon ge, et le temps du catchisme avec Brulette m'avait chang aussi.
Son ide se trouvait toujours mle, je ne sais: comment, avec celle que
je voulais donner au bon Dieu, et, tout en mrissant  la sagesse dans
ma conduite, je sentais ma tte s'en aller en des follets d'amour, qui
n'taient point encore de l'ge de ma cousine, et qui, mmement pour le
mien, devanaient un peu trop la bonne saison.

Dans ce temps-l, mon pre m'emmena  la foire d'Orval, du ct de
Saint-Amand, pour vendre une jument poulinire, et, pour la premire
fois de ma vie, je fus trois jours absent de la maison. Ma mre avait
observ que je n'avais pas tant de sommeil et d'apptit qu'il m'en
fallait pour soutenir mon crot, lequel tait plus htif qu'il n'est
d'habitude en nos pays, et mon pre pensait qu'un peu d'amusement me
serait bon. Mais je n'en pris pas tant,  voir du monde et des endroits
nouveaux, comme j'en aurais eu six mois auparavant. J'avais comme une
languition sotte qui me faisait regarder toutes les filles sans oser
leur dire un mot; et puis, je songeais  Brulette, que je m'imaginais
pouvoir pouser, par la seule raison que c'tait la seule qui ne me ft
point peur, et je ruminais le compte de ses annes et des miennes, ce
qui ne faisait pas marcher le temps plus vite que le bon Dieu ne l'avait
rgl  son horloge.

Comme je revenais en croupe derrire mon pre, sur une autre jument que
nous avions achete  la foire, nous fmes rencontre, en un chemin
creux, d'un homme entre les deux ges qui conduisait une petite
charrette, trs-charge de mobilier, laquelle, n'tant trane que d'un
ne, restait embourbe et ne pouvait faire un pas de plus. L'homme tait
en train d'allgir le poids, en posant sur le chemin une partie de son
chargement, ce que voyant mon pre:

--Descends, me dit-il, et secourons le prochain dans l'embarras.

L'homme nous remercia de notre offre, et comme parlant  sa charrette:

--Allons, petite, veille-toi, dit-il; j'aime autant que tu ne risques
point de verser.

Alors, je vis se lever, de dessus un matelas, une jolie fille qui me
parut avoir quinze ou seize ans,  premire vue, et qui demanda, en se
frottant les yeux, ce qu'il y avait de nouveau.

--Il y a que le chemin est mauvais, ma fille, dit le pre en la prenant
dans ses bras; viens, et ne te mets point les pieds dans l'eau; car vous
saurez, dit-il  mon pre, qu'elle est malade de fivre pour avoir
pouss trop vite en hauteur; voyez quelle grande vigne folle, pour une
enfant d'onze ans et demi!

--Vrai Dieu, dit mon pre, voil un beau brin de fille, et jolie comme
un jour, encore que la fivre l'ait blmie. Mais a passera, et avec un
peu de nourriture, a ne sera pas d'une mauvaise dfaite.

Mon pre, parlant ainsi, avait la tte encore remplie du langage des
maquignons en foire. Mais, voyant que la jeune fille avait laiss ses
sabots sur la charrette, et qu'il n'tait point ais de les y retrouver,
il m'appela, disant:

--Tiens, toi! tu es bien assez fort pour tenir cette petite un moment.

Et, la mettant dans mes bras, il attela notre jument  la place de l'ne
bourdi, et sortit la charrette de ce mauvais pas. Mais il y en avait un
second, que mon pre connaissait pour avoir suivi plusieurs fois le
chemin, et, me faisant appel de continuer, il marcha en avant avec
l'autre paysan qui tirait son ne par les oreilles.

Je portais donc cette grande fillette et la regardais avec tonnement,
car si elle avait la tte de plus que Brulette, on voyait bien,  sa
figure, qu'elle n'tait pas plus vieille.

Elle tait blanche et menue comme un flambeau de cire vierge, et ses
cheveux noirs, dbordant d'un petit bonnet en mode trangre, qui
s'tait drang dans son sommeil, me tombaient sur la poitrine et me
pendaient quasiment jusqu'aux genoux. Je n'avais jamais rien vu de si
bien achev que son visage ple, ses yeux bleu-clair, bords de soies
trs-paisses, son air doux et fatigu, et mmement un signe tout  fait
noir qu'elle avait au coin de la bouche et qui rendait sa beaut
trs-trange et difficile  oublier.

Elle semblait si jeune que mon coeur ne me disait rien  ct du sien,
et ce n'tait peut-tre pas tant son manque d'annes que la langueur de
sa maladie qui me la faisait paratre si enfant. Je ne lui parlais
point, et marchais toujours sans la trouver lourde, mais ayant du
plaisir  la regarder, comme on en sent devant toute chose belle, que ce
soit fille ou femme, fleur ou fruit.

Comme nous approchions de la seconde gne, o son pre et le mien
recommenaient, l'un  tirer son cheval, l'autre a pousser sa roue, la
fillette me parla en un langage qui me fit rire, vu que je n'en
comprenais pas un mot. Elle s'tonna de mon tonnement, et, me parlant
alors comme nous parlons:

--Ne vous ruinez pas le corps  me porter, dit-elle, je marcherai bien
sans sabots: j'y suis aussi habitue que les autres.

--Oui, mais vous tes malade, que je lui rpondis, et j'en porterais
bien quatre comme vous. Mais de quel pays tes-vous donc, que vous
parliez si drlement tout  l'heure?

--De quel pays! dit-elle. Je ne suis pas d'un pays. Je suis des bois,
voil tout. Et vous, de quel pays que vous tes donc?

--Oh! ma fine, si vous tes des bois, je suis des bls, que je lui
rpondis en riant.

J'allais cependant la questionner davantage quand son pre vint me la
reprendre.

--Allons, fit-il, aprs avoir donn une poigne de main  mon pre, en
vous remerciant, mes braves gens. Et toi, petite, embrasse donc ce bon
garon qui t'a porte comme une chsse.

La fillette ne se fit point prier; elle n'tait pas encore dans l'ge de
la honte, et, n'y entendant pas malice, elle n'y faisait point de
faons. Elle m'embrassa sur les deux joues, en me disant:

--Merci  vous, mon beau serviteur. Et, passant aux bras de son pre,
elle fut remise sur son matelas et parut presse de reprendre son somme,
sans aucun souci des cahots et des aventures du chemin.

--Encore adieu! nous dit son pre, qui me prit le genou pour me replacer
en croupe sur la jument. Un beau garon! fit-il  mon pre, en me
regardant, et aussi avanc dans l'ge que vous dites qu'il a, que ma
petite dans le sien.

--Il se sent bien aussi un peu d'en tre malade, rpondit mon pre;
mais, le bon Dieu aidant, le travail gurira tout. Excusez-nous si nous
prenons les devants, nous allons loin et voulons arriver chez nous
devant la nuit.

L-dessus, mon pre talonna notre monture, qui prit le trot, et moi, me
retournant, je vis que l'homme  la charrette coupait sur la droite et
s'en allait  l'encontre de nous.

Je pensai bientt  autre chose, mais Brulette m'tant revenue dans la
tte, je songeai aux francs baisers que m'avait donns cette petite
fille trangre, et me demandai pourquoi Brulette rpondait par des
tapes  ceux que je lui voulais prendre; et, comme la route tait longue
et que je m'tais lev avant jour, je m'endormais derrire mon pre,
mlant, je ne sais comment, les figures de ces deux fillettes dans ma
tte embrouille de fatigue.

Mon pre me pinait pour me rveiller, car il me sentait lui peser sur
les paules et craignait de me voir tomber. Je lui demandai qui taient
ces gens que nous avions rencontrs.

--Qui? fit-il, en se moquant de mes esprits alourdis; nous avons
rencontr plus de cinq cents mondes depuis ce matin.

--Cet ne et cette charrette?

--Ah bon! dit-il. Ma foi, je n'en sais rien, je n'ai pas song  m'en
enqurir. a doit tre des Marchois ou des Champenois, car a a un
accent tranger; mais j'tais si occup de voir si cette jument a un bon
coup de collier, que je ne me suis point intress  autre chose. De
vrai, elle tire bien et n'est point rtive  la peine; je crois qu'elle
fera un bon service et que dcidment je ne l'ai point surpaye.

Depuis ce temps-l (le voyage m'avait sans doute t bon), je pris le
dessus et commenai  avoir got au travail; mon pre m'ayant donn le
soin de la jument, et puis celui du jardin, enfin celui du pr, je
trouvai, petit  petit, de l'agrment  bcher, planter et rcolter.

Mon pre tait veuf depuis longtemps et se montrait dsireux de me
mettre en jouissance de l'hritage que ma mre m'avait laiss. Il
m'intressait donc  tous nos petits profits et ne souhaitait rien tant
que de me voir devenir bon cultivateur.

Il ne fut pas longtemps sans reconnatre que je mordais  belles dents
dans ce pain-l, car si la jeunesse a besoin d'un grand courage pour se
priver de plaisir au profit des autres, il ne lui en faut gure pour se
ranger  ses propres intrts, surtout quand ils sont mis en commun
avec une bonne famille, bien honnte dans les partages et bien d'accord
dans le travail.

Je restai bien un peu curieux de causette et d'amusement le dimanche;
mais on ne me le reprochait point  la maison, parce que j'tais bon
ouvrier tout  fait le long de la semaine; et,  ce mtier-l, je pris
belle sant et belle humeur, avec un peu plus de raison dans la tte que
je n'en avais annonc au commencement. J'oubliai les fumes d'amour, car
rien ne rend si tranquille comme de suer sous la pioche, du lever au
coucher du soleil; et quand vient la nuit, ceux qui ont eu affaire  la
terre grasse et lourde de chez nous, qui est la plus rude matresse
qu'il y ait, ne s'amusent pas tant  penser qu' dormir pour recommencer
le lendemain.

C'est de cette manire que j'attrapai tout doucement l'ge o il m'tait
permis de songer, non plus aux petites filles, mais aux grandes; et, de
mme qu'aux premiers veils de mon got, je retrouvai encore ma cousine
Brulette plante dans mon inclination avant toutes les autres.

Reste seule avec son grand-pre, Brulette avait fait de son mieux pour
devancer les annes par sa raison et son courage. Mais il y a des
enfants qui naissent avec le don ou le destin d'tre toujours gts.

Le logement de la Mariton avait t lou  la mre Lamouche, de
Vieilleville, qui n'tait point  son aise et qui se dpcha de servir
les Brulet comme si elle et t  leurs gages, esprant par l tre
coute quand elle remontrerait ne pouvoir payer les dix cus de sa
locature. C'est ce qui arriva, et Brulette, se voyant aide, devance et
flatte en toutes choses par cette voisine, prit le temps et l'aise de
pousser en esprit et en beaut, sans se trop fouler l'me ni le corps.




Deuxime veille.


La petite Brulette tait donc devenue la belle Brulette, dont il tait
dj grandement parl dans le pays, pour ce que, de mmoire d'homme, on
n'avait vu plus jolie fille, des yeux plus beaux, une plus fine taille,
des cheveux d'un or plus doux avec une joue plus rose; la main comme un
satin, et le pied mignon comme celui d'une demoiselle.

Tout a vous dit assez que ma cousine ne travaillait pas beaucoup, ne
sortait gure par les mauvais temps, avait soin de s'ombrager du soleil,
ne lavait gure de lessives et ne faisait point oeuvre de ses quatre
membres pour la fatigue.

Vous croiriez peut-tre qu'elle tait paresseuse? Point. Elle faisait
toutes choses dont elle ne se pouvait dispenser, tout  fait vite et
tout  fait bien. Elle avait trop de raisonnement pour laisser perdre le
bon ordre et la propret dans son logis et pour ne point prvenir et
soigner son grand-pre comme elle le devait. D'ailleurs, elle aimait
trop la braverie pour n'avoir pas toujours quelque ouvrage dans les
mains: mais d'ouvrage fatigant, elle n'en avait jamais ou parler.
L'occasion n'y tait point, et on ne saurait dire qu'il y et de sa
faute.

Il y a des familles o la peine vient toute seule avertir la jeunesse
qu'il n'est pas tant question de s'amuser en ce bas monde, que de gagner
son pain en compagnie de ses proches. Mais, dans le petit logis au pre
Brulet, il n'y avait que peu  faire pour joindre les deux bouts. Le
vieux n'avait encore que la septantaine, et, bon ouvrier, trs-adroit
pour travailler la pierre (ce qui, vous le savez, est une grande science
dans nos pays), fidle  l'ouvrage et vivement requis d'un chacun, il
gagnait joliment sa vie, et, grce  ce qu'il tait veuf et sans autre
charge que sa petite-fille, il pouvait faire un peu d'pargne pour le
cas o il serait arrt par quelque maladie ou accident. Son bonheur
voulut qu'il se maintnt en bonne sant, en sorte que, sans connatre la
richesse, il ne connaissait point la gne.

Mon pre disait pourtant que notre cousine Brulette aimait trop la
_bienaiset_, voulant faire entendre par l qu'elle aurait peut-tre 
en rabattre quand viendrait l'heure de s'tablir. Il convenait avec moi
qu'elle tait aussi aimable et gentille en son parler qu'en sa personne;
mais il ne m'encourageait point du tout  faire brigue de mariage
autour d'elle. Il la trouvait trop pauvre pour tre si demoiselle, et
rptait souvent qu'il fallait, en mnage, ou une fille trs-riche, ou
une fille trs-courageuse. J'aimerais autant l'une que l'autre 
premire vue, disait-il, et peut-tre qu' la seconde vue, je me
dciderais pour le courage encore plus que pour l'argent. Mais Brulette
n'a pas assez de l'un ni de l'autre pour tenter un homme sage.

Je voyais bien que mon pre avait raison; mais les beaux yeux et les
douces paroles de ma cousine avaient encore plus raison que lui avec moi
et avec tous les autres jeunes gens qui la recherchaient: car vous
pensez bien que je n'tais pas le seul, et que, ds l'ge de quinze ans,
elle se vit entoure de marjolets de ma sorte, qu'elle savait retenir et
gouverner comme son esprit l'y avait porte de bonne heure. On peut dire
qu'elle tait ne fire et connaissait son prix, avant que les
compliments lui en eussent donn la mesure. Aussi aimait-elle la louange
et la soumission de tout le monde. Elle ne souffrait point qu'on ft
hardi avec elle, mais elle souffrait bien qu'on y ft craintif, et
j'tais, comme bien d'autres, attach  elle par une forte envie de lui
plaire, en mme temps que dpit de m'y trouver en trop grande
compagnie.

Nous tions deux, pourtant, qui avions permission de lui parler d'un peu
plus prs, de lui donner du _toi_, et de la suivre jusqu'en sa maison
quand elle revenait avec nous de la messe ou de la danse. C'tait Joseph
Picot et moi; mais nous n'en tions pas plus avancs pour a, et
peut-tre que, sans nous le dire, nous nous en prenions l'un  l'autre.

Joseph tait toujours  la mtairie de l'Aulnires,  une demi-lieue de
chez Brulet et moiti demi-lieue de chez moi.

Il avait pass laboureur, et sans tre beau garon, il pouvait le
paratre aux yeux qui ne rpugnent point aux figures tristes. Il avait
la mine jaune et maigre, et ses cheveux bruns, qui lui tombaient  plat
sur le front et au long des joues, le rendaient encore plus chtif dans
son apparence. Il n'tait cependant ni mal fait, ni malgracieux de son
corps, et je trouvais, dans sa mchoire schement coude, quelque chose
que j'ai toujours observ tre contraire  la faiblesse. On le jugeait
malade parce qu'il se mouvait lentement et n'avait aucune gaiet de
jeunesse; mais, le voyant trs-souvent, je savais qu'il tait ainsi de
sa nature et ne souffrait d'aucun mal.

C'tait pourtant un ouvrier trs-mdiocre  la terre, pas trs-soigneux
aux bestiaux, et d'un caractre qui n'avait rien d'aimable.

Son gage tait le plus bas qu'on puisse payer dans un domaine  un valet
de charrue, et encore s'tonnait-on que son matre le voult bien garder
si longtemps, car il ne savait rien faire prosprer aux champs ni 
l'table. Mmement, quand on l'en reprenait, il avait un air de dpit si
farouche qu'on ne savait que penser. Mais le pre Michel assurait qu'il
n'avait jamais fait aucune mauvaise rponse, et il aimait mieux ceux qui
se soumettent sans rien dire, mme en faisant la grimace, que ceux qui
flattent et qui trompent en caressant.

Sa grande fidlit et le mpris qu'en toutes choses il marquait pour les
actions injustes, le faisaient donc estimer de son matre, lequel disait
encore de lui que c'tait grand dommage de voir un garon si honnte et
si sage, avoir les bras si mols et le coeur si indiffrent  son
ouvrage. Mais tel qu'il tait, il le gardait par habitude, et aussi par
considration pour le pre Brulet qui tait un de ses amis trs-ancien.

Dans ce que je viens de vous dire de lui, vous ne voyez point qu'il dt
plaire aux filles. Aussi ne le regardaient-elles que pour s'tonner
seulement de ne jamais rencontrer ses yeux, qui taient grands et clairs
comme ceux d'une chouette et semblaient ne lui servir de rien.

Et cependant, j'tais toujours jaloux de lui, parce que Brulette lui
marquait toujours une attention qu'elle n'avait pour personne et qu'elle
m'obligeait d'avoir aussi. Elle ne le taboulait plus et marquait de
vouloir accepter son humeur telle que Dieu l'avait tourne, sans se
fcher ni s'inquiter de rien. Ainsi, elle lui passait de manquer de
galanterie, et mmement de politesse, elle qui en exigeait tant de la
part des autres. Il pouvait faire mille sottises, comme de s'asseoir sur
la chaise qu'elle quittait et de la laisser en chercher une autre; de ne
point lui ramasser ses pelotes de laine ou de fil quand elles venaient 
choir; de lui couper la parole, ou de casser quelque pelette ou
ustensile  son usage: et jamais elle ne lui disait un mot d'impatience,
tandis qu'elle me grondait et me plaisantait s'il m'arrivait d'en faire
seulement le quart.

Et puis, elle prenait soin de lui comme s'il et t son frre. Elle
avait toujours un morceau de viande en rserve, quand il venait la voir,
et, soit qu'il et faim ou non, le lui faisait manger, disant qu'il
avait besoin de se nourrir le sang et de se renforcer l'estomac. Elle
avait l'oeil  ses hardes ni plus ni moins que la Mariton, et mmement
s'enchargeait de les renouveler, disant que la mre n'avait point le
temps de coudre et de tailler. Et enfin, elle menait souvent pturer ses
btes du ct o il travaillait, et causait avec lui, encore qu'il
caust bien peu et bien mal quand il s'y essayait.

Et en outre, elle ne souffrait point qu'on ft mpris ou moquerie de son
air triste ou de sa figure bervige. Elle rpondait  toutes les
critiques qu'on en voulait faire, en disant qu'il n'avait pas une bonne
sant, qu'il n'tait pas plus sot que les autres, que s'il ne parlait
mie, il n'en pensait pas moins; enfin qu'il valait mieux se taire que de
parler pour ne rien dire.

J'avais quelquefois bonne envie de la contrecarrer, mais elle m'arrtait
vite, en disant:

--Il faut, Tiennet, que tu aies bien mauvais coeur d'abandonner ce
pauvre gars  la rise des autres, au lieu de le dfendre quand on lui
fait de la peine. Je t'aurais cru meilleur parent pour moi.

Alors, je faisais sa volont et dfendais Joseph, ne voyant cependant
pas quelle maladie ou quelle affliction il pouvait avoir,  moins que la
dfiance et la paresse ne fussent infirmits de nature, comme possible
tait, encore qu'il me part au pouvoir de l'homme de s'en gurir.

De son ct, Joseph, sans me marquer d'aversion, me regardait aussi
froidement que le reste du monde, et ne me tmoignait point tenir compte
de l'assistance qu'il recevait de moi en toute rencontre; et, soit qu'il
ft pris de Brulette comme les autres, soit qu'il ne le ft que de
lui-mme, souriait d'une trange manire et prenait quasiment un air de
mpris pour moi quand elle me donnait la plus petite marque d'amiti.

Un jour qu'il avait pouss la chose jusqu' lever les paules, je
rsolus d'en avoir explication avec lui, aussi doucement que possible,
pour ne point fcher ma cousine, mais assez franchement pour lui faire
sentir qu'tant souffert par moi auprs d'elle avec tant de patience, il
devait m'y souffrir avec le mme gard; mais, comme il y avait d'autres
amoureux de Brulette autour de nous, je remis mon dessein  la premire
occasion o je le trouverais seul, et,  cette fin, j'allai, au
lendemain, le joindre en un champ o il travaillait.

Je fus tonn de l'y trouver justement en compagnie de Brulette, qui
tait assise sur les racines d'un gros arbre, au revers du foss o il
tait cens couper de l'pine pour faire des bouchures. Mais il ne
coupait rien du tout, et, pour tout travail, chapusait quelque chose
qu'il mit vitement dans sa poche ds qu'il me vit, fermant son couteau
et s'accotant de causer, comme si j'eusse t son matre le prenant en
faute, ou comme s'il tait en train de dire  ma cousine de choses bien
secrtes o je le venais dranger.

J'en fus si troubl et fch que j'allais me retirer sans rien dire,
quand Brulette m'arrta, et, se remettant  filer, car elle aussi avait
mis de ct son ouvrage en causant avec lui, me dit de m'asseoir auprs
d'elle.

Il me parut que c'tait une avance pour endormir mon dpit et je m'y
refusai, disant que le temps n'engageait gure  s'arrter dans les
fosss. De vrai, il faisait, sinon froid, du moins trs-humide; le dgel
rendait les eaux troubles et les herbes fangeuses. Il y avait encore de
la neige dans les sillons, et le vent tait dsagrable. Il fallait, 
mon sens, que Brulette trouvt Joseph bien intressant pour mener ses
ouailles dehors ce jour-l, elle qui les faisait si souvent et si
volontiers garder par sa voisine.

--Joset, dit Brulette, voil notre ami Tiennet qui boude, parce qu'il
voit que nous avons un secret tous les deux. Ne veux-tu point que je lui
en fasse part? Son conseil n'y gterait rien, et il te dirait ce qu'il
pense de ton ide.

--Lui? dit Joseph, qui recommena  lever les paules comme il avait
fait la veille.

--Est-ce que le dos te dmange quand tu me vois? lui dis-je un peu
malic. Je le pourrais bien gratter d'une manire qui t'en gurirait
une bonne fois.

Il me regarda en dessous, comme prt  mordre; mais Brulette lui toucha
doucement l'paule du bout de sa quenouille, et, l'appelant ainsi 
elle, lui parla dans l'oreille:

--Non, non, rpondit-il, sans prendre la peine de me cacher sa rponse.
Tiennet n'est bon  rien pour me conseiller; il n'y connat pas plus que
ta chvre; et si tu lui dis la moindre chose, je ne te dirai plus rien.
L-dessus, il ramassa sa tranche et sa serpe et s'en alla travailler
plus loin.

--Allons, dit Brulette en se levant pour rassembler ses ouailles, le
voil encore mcontent; mais va, Tiennet, a n'est rien de srieux, je
connais sa fantaisie, il n'y a rien  y faire, et le mieux, c'est de ne
pas le tourmenter. C'est un garon qui a une petite follet dans la tte
depuis qu'il est au monde. Il ne sait ni ne peut s'en expliquer, et le
mieux est de le laisser tranquille; car si on l'assassine de questions,
il se prend  pleurer et on lui fait de la peine pour rien.

--M'est avis pourtant, cousine, dis-je  Brulette, que tu sais bien le
confesser.

--J'ai eu tort, rpondit-elle. Je pensais qu'il avait une plus grosse
peine. Celle qu'il a te ferait rire si je pouvais te la raconter; mais
puisqu'il ne veut la dire qu' moi, n'y pensons plus.

--Si c'est peu de chose, lui dis-je encore, tu n'en prendras, peut-tre
plus tant de souci.

--Tu trouves donc que j'en prends trop? dit-elle. Est-ce que je ne dois
pas a  la femme qui l'a mis au monde et qui m'a leve avec plus de
soins et de caresses que son propre enfant?

--Voil une bonne raison, Brulette. Si c'est la Mariton que tu aimes
dans son fils,  la bonne heure; mais, alors, je souhaiterais d'avoir la
Mariton pour ma mre: a me vaudrait encore mieux que d'tre ton cousin.

--Laisse donc dire des sottises comme a  mes autres galants, rpondit
Brulette en rougissant un peu; car aucun compliment ne l'avait jamais
fche, encore qu'elle se donnt l'air d'en rire.

Et, comme nous sortions du champ, vis--vis de ma maison, elle y entra
avec moi pour dire bonjour  ma soeur.

Mais ma soeur tait sortie et,  cause de ses moutons qui taient sur le
chemin, Brulette ne la voulut pas attendre. Pour la retenir un peu,
j'inventai de lui retirer ses sabots pour en ter les galoches de neige
et les embraiser; et, la tenant ainsi par les pattes, puisqu'elle fut
oblige de s'asseoir en m'attendant, j'essayai de lui dire, mieux que je
n'avais encore os le faire, l'ennui que l'amour d'elle m'avait amass
sur le coeur.

Mais voyez le diable! jamais je ne pus trouver le fin mot de ce
discours-l. J'aurais bien lch le second et le troisime, mais le
premier ne put sortir. J'en avais la sueur au front. La fillette aurait
bien pu m'aider, si elle l'et voulu, car elle connaissait l'air de ma
chanson; d'autres le lui avaient dj serin; mais, avec elle, il
fallait de la patience et du mnagement, et encore que je ne fusse point
tout  fait nouveau dans les discours de galanterie, ce que j'en avais
chang avec d'autres moins difficiles que Brulette,  seules fins de
m'enhardir, ne m'avait rien enseign de bon  dire  une jeunesse de
grand prix comme tait ma cousine.

Tout ce que je sus faire fut de revenir sur la critique de son favori
Joset. Elle en rit d'abord, et peu  peu, voyant que j'en voulais faire
un blme srieux, elle prit un air plus srieux encore.--Laissons ce
pauvre malheureux tranquille, dit-elle: il est assez  plaindre.

--Mais en quoi, et pourquoi? Est-il poitrinaire ou enrag, que tu crains
qu'on y touche?

--Il est pis que a, rpondit Brulette, il est goste.

goste tait un mot de monsieur le cur, que Brulette avait retenu et
qui n'tait point usit chez nous de mon temps. Comme Brulette avait une
grande mmoire, elle disait comme cela quelquefois des paroles que
j'aurais pu retenir aussi, mais que je ne retenais point, et parlant,
n'entendais point.

J'eus la mauvaise honte de ne pas oser lui en demander l'explication et
d'avoir l'air de m'en payer. Je m'imaginai d'ailleurs que c'tait une
maladie mortelle que Joseph avait, et qu'une si grande disgrce
condamnait toutes mes injustices. Je demandai pardon  Brulette de
l'avoir tourmente, ajoutant:

--Si j'avais su plus tt ce que tu me dis, je n'aurais eu ni fiel ni
rancune contre ce pauvre garon.

--Comment ne t'en es-tu jamais aperu? reprit-elle. Ne vois-tu pas comme
il se laisse prvenir et obliger, sans avoir jamais l'ide d'en faire un
remercment; comme le moindre oubli l'offense, comme la moindre
plaisanterie le choque, comme il boude et souffre  toute chose qui ne
serait point remarque d'un autre, et comme il faut toujours mettre du
sien dans l'amiti qu'on a pour lui, sans qu'il comprenne que ce n'est
point son d, mais le rendu qu'on fait  Dieu, pour l'amour du prochain?

--C'est donc l'effet de sa maladie? dis-je, un peu intrigu des
explications de Brulette.

--N'est-ce point la pire qu'on puisse avoir dans le coeur?
rpondit-elle.

--Et sa mre sait-elle qu'il a comme a dans le coeur une maladie sans
remde?

--Elle s'en doute bien, mais tu comprends que je ne lui en parle point,
de crainte de l'affliger.

--Et n'a-t-on point tent quelque chose pour sa gurison?

--J'y ai fait et j'y ferai encore mon possible, rpondit elle,
continuant un propos o l'on ne s'entendait pas du tout; mais je crois
que mes mnagements augmentent son mal.

--Il est bien vrai, ajoutai-je, aprs avoir rflchi, que ce garon a
toujours eu, dans son air, quelque chose de singulier. Ma grand'mre,
qui est morte, et tu sais qu'elle se piquait de connaissances sur
l'avenir, disait qu'il avait le malheur crit sur la figure, et qu'il
tait condamn  vivre dans les peines, ou  mourir dans la fleur de ses
ans,  cause d'une ligne qu'il avait dans le front; et, depuis ce
temps-l, je te confesse que quand Joset se chagrine, je crois voir
cette ligne de disgrce, encore que je ne sache point o ma grand'mre
la voyait. Alors, j'ai comme peur de lui, ou plutt de son destin, et je
me sens port  lui pargner tout reproche et tout malaise, comme 
quelqu'un qui n'a pas longtemps  jouir de la vie.

--Bah! rpondit Brulette en riant, voil les rveries de ma grand'tante;
je me les rappelle bien. Ne t'a-t-elle point dit aussi que les yeux
clairs, comme sont ceux de Joseph, voient les esprits et toutes choses
caches? Mais moi, je n'en crois rien, non plus qu'au danger de mort
pour lui. On vit longtemps avec l'esprit fait comme il l'a; on se
soulage en tourmentant les autres, et on peut bien les enterrer tous, en
les menaant  toute heure de se laisser mourir.

Je n'y comprenais plus rien, et j'allais questionner encore, quand
Brulette me redemanda ses chaussures o elle fourra lestement ses pieds,
bien que les sabots fussent si petits que je n'avais pas pu y fourrer ma
main. Alors, rappelant son chien et retroussant sa jupe, elle me laissa
tout soucieux et tout bahi de ce qu'elle m'avait cont, et aussi peu
avanc avec elle que le premier jour.

Le dimanche ensuivant, comme elle partait pour la messe de
Saint-Chartier, o elle allait plus volontiers qu' celle de notre
paroisse,  cause que l'on dansait sur la place entre la messe et les
vpres, je lui demandai de l'accompagner.

--Non, me dit-elle, j'y vas avec mon grand-pre, et il n'aime pas  me
voir suivie sur les chemins par un tas de galants.

--Je ne suis point un tas de galants, lui dis-je, je suis ton cousin,
et jamais mon oncle ne m'a t de son chemin.

--Eh bien, reprit-elle, te-toi du mien, pour aujourd'hui seulement; mon
pre et moi nous voulons causer avec Joset, qui est l dans la maison et
qui doit nous suivre  la messe.

--C'est donc qu'il vient vous demander en mariage, et que vous tes bien
aise de l'couter?

--Est-ce que tu es fou, Tiennet? Aprs ce que je t'ai dit de Joset?

--Tu m'as dit qu'il avait une maladie qui le ferait vivre plus longtemps
qu'un autre, et je ne vois pas en quoi a peut me tranquilliser.

--Te tranquilliser de quoi? fit Brulette tonne. Quelle maladie? O
as-tu gar tes esprits? Allons, je crois que tous les hommes sont fous!

Et, prenant le bras de son grand-pre qui venait  elle avec Joseph,
elle partit lgre comme un duvet et gaie comme une fauvette, tandis que
mon brave homme d'oncle, qui ne voyait rien au-dessus d'elle, souriait
aux passants et avait l'air de leur dire: Ce n'est pas vous qui avez
une fille pareille  montrer!

Je les suivis de loin pour voir si Joseph se familiariserait avec elle
en chemin, s'il lui prendrait le bras, si le vieux les laisserait aller
ensemble. Il n'en fut rien. Joseph marcha tout le temps  la gauche de
mon oncle, tandis que Brulette marchait  droite, et ils avaient l'air
de causer srieusement.

 la sortie de la messe, je demandai  Brulette de danser avec moi.--Oh!
tu t'y prends bien tard, me dit-elle, j'ai promis au moins quinze
bourres, et il faudra que tu reviennes vers l'heure de vpres.

Ce n'tait pas Joseph qui, dans cette affaire-l, pouvait me donner du
dpit, car il ne dansait jamais, et, pour m'ter celui de voir Brulette
entoure de ses autres amoureux, je suivis Joseph  l'auberge du _Boeuf
couronn_, o il allait voir sa mre et o je voulais tuer le temps avec
quelques amis.

J'tais un peu frquentier du cabaret, comme je vous ai dit: non  cause
de la bouteille, qui ne m'a jamais mis hors de sens, mais pour l'amour
de la compagnie, de la causette et de la chanson. J'y trouvai plusieurs
garons et filles de connaissance avec lesquels je m'attablai, tandis
que Joseph s'assit dans un coin, ne buvant goutte, ne disant mot, et se
tenant l pour contenter sa mre, qui, tout en allant et venant, tait
bien aise de le voir et de lui dire un mot par-ci, par-l. Je ne sais
point si Joseph et pens  l'aider dans la peine qu'elle avait  servir
tant de monde; mais Benot n'et point souffert qu'un garon si distrait
tournt et virt dans ses cuelles et dans ses bouteilles.

Vous n'tes pas sans avoir entendu parler de dfunt Benot. C'tait un
gros homme de haute mine, un peu rude en paroles, mais bon vivant et
beau diseur dans l'occasion. Il tait assez juste pour faire de la
Mariton l'estime qu'il devait, car c'tait,  vrai dire, la reine des
servantes, et jamais sa maison n'avait t mieux achalande que depuis
qu'elle y rgnait.

La chose que le pre Brulet avait annonce  cette femme n'tait
cependant point arrive. Le danger de son tat l'avait gurie de la
coquetterie, et elle faisait respecter sa personne aussi bien que la
proprit de son bourgeois. Pour le vrai, c'tait, avant tout, pour son
fils qu'elle avait rang son ide  un travail et  une prudence plus
svres que son naturel ne s'y portait de lui-mme. C'tait une si bonne
mre en cela, qu'au lieu de perdre de l'estime, elle s'en tait attire
davantage depuis qu'elle tait servante de cabaret; et c'est l une
chose qui ne se voit point souvent dans nos campagnes, ni ailleurs, que
j'aie ou dire.

En voyant Joseph plus blme et plus soucieux encore que d'habitude, je
ne sais comment ce que ma grand'mre m'avait dit de lui, joint  la
maladie, singulire dans mon ide, que lui imputait Brulette, me frappa
l'esprit et me toucha le coeur. Sans doute il me gardait rancune de
quelque parole dure qui m'tait chappe. Je souhaitai la lui faire
oublier, et, le forant  venir s'asseoir  notre table, je m'imaginai
de le griser un peu par surprise, pensant, comme tous ceux de mon ge,
qu'une petite fume de vin blanc dans les esprits est souveraine pour
dissiper la tristesse.

Joseph, qui tait peu attentionn aux actions d'autour de lui, laissa
remplir son verre et pousser son coude si souvent, que tout autre en
aurait senti l'effet. Pour ceux qui l'incitaient  boire, et qui
payrent d'exemple sans rflexion, il y en eut bien vite trop; et, pour
moi, qui voulais garder mes jambes pour la danse, je m'arrtai d'abord
que je sentis qu'il y en avait assez. Joseph tomba dans une grande
contemplation, appuya ses deux coudes sur la table et ne parut pas plus
lourd ni plus lger qu'auparavant.

On ne faisait plus attention  lui; chacun riait ou jacassait pour son
compte, et l'on se mit  chanter, comme on chante quand on a bu, chacun
dans son ton et dans sa mesure, une table disant son refrain  ct
d'une autre table qui dit le sien, et tout a ensemble, faisant un
sabbat de fous  casser la tte, le tout pour se porter  rire et 
crier d'autant plus qu'on ne s'entend pas.

Joseph resta l sans broncher, nous regardant, d'un air tonn, un bon
bout de temps. Puis il se leva et partit sans rien dire.

Je pensai qu'il tait peut-tre malade, et je le suivis. Mais il
marchait droit et vite, comme un homme que le vin n'a point entam, et
il s'en alla si loin, si loin, en remontant la cte au-dessus de la
ville de Saint-Chartier, que je le perdis de vue et revins sur mes pas
afin de ne point manquer ma bourre avec Brulette.

Elle dansait si joliment, ma Brulette, que tout un chacun la mangeait
des yeux. Elle tait folle de la danse, de la toilette et des
compliments; mais elle n'encourageait personne  lui conter du srieux,
et quand les vpres furent sonnes, elle s'en alla, sage et fire, 
l'glise, o elle priait bien un peu, mais o elle n'oubliait gure que
tous les regards taient braqus sur elle.

Moi, je songeai que je n'avais point pay ma dpense au _Boeuf
couronn_, et j'y retournai pour compter avec la Mariton, laquelle en
prit occasion de me demander par o son garon avait pass.

--Vous l'avez fait boire, dit-elle, et ce n'est point sa coutume. Vous
devriez bien au moins ne pas le laisser courir seul. Un malheur vient si
vite!




Troisime veille.


Je remontai la cte et pris le chemin que j'avais vu prendre  Joseph.
Je m'enquis de lui le long de la route et n'en eus point nouvelles,
sinon qu'on l'avait bien vu passer, mais non revenir. a me mena
jusqu'au droit de la fort, o j'allai questionner le forestier, dont la
maison, qui est une pice fort ancienne, surmonte un grand morceau de
brande couch en pente. C'est un endroit bien triste, malgr qu'on y
voie de loin, et o il ne pousse,  la lisire des taillis de chne, que
de la fougre et des ajoncs.

Le garde forestier tait, dans ce temps-l, Jarvois, mon parrain, natif
de Verneuil. Sitt qu'il me vit, comme je n'allais pas souvent me
promener si loin, il me fit tant de fte et d'amiti qu'il n'y et pas
moyen de s'en aller.

--Ton camarade Joseph est venu cans, il y a tantt une heure, me
dit-il, pour nous demander si les charbonniers taient dans la fort;
sans doute que son matre lui aura command de s'en enqurir. Il n'tait
ni drang en paroles, ni mal port sur ses jambes, et il a mont
jusqu'au gros chne. Tu n'as donc point  t'en inquiter, et puisque te
voil, il faut boire une bouteille avec moi et attendre que ma femme
revienne de querir ses vaches, car elle serait fche si tu partais sans
l'avoir vue.

N'ayant plus sujet de me tourmenter, je restai chez mon parrain jusque
vers le coucher du soleil. C'tait environ la mi-fvrier, et, voyant
venir la nuit, je fis mes adieux et pris le chemin d'en sus, afin de
gagner Verneuil et de m'en retourner tout droit chez nous par la route
aux Anglais, sans repasser par Saint-Chartier o je n'avais plus que
faire.

Mon parrain m'expliqua un peu mon chemin, car je n'avais travers la
fort qu'une ou deux fois en ma vie. Vous savez que, dans le pays
d'ici, nous ne courons gure au loin, surtout ceux de nous qui se
donnent au travail de la terre, et qui vivent autour des habitations
comme des poussins alentour de la mue.

Aussi, malgr que l'on m'avait bien averti, je donnai trop sur ma
gauche, et, au lieu de rencontrer la grande alle de chnes, je me
trouvai dans les bouleaux,  une bonne demi-lieue du point que j'aurais
d gagner.

La nuit tait tout  fait tombe et je n'y voyais plus goutte, car, en
ce temps, la fort de Saint-Chartier tait encore une belle fort,
rapport non  son tendue, qui n'a jamais t de consquence, mais 
l'ge des arbres, qui ne laissaient gure passer la clart entre le ciel
et la terre.

Ce qu'elle y gagnait en verdeur et fiert, elle vous le faisait payer du
reste. Ce n'tait que ronces et fretats, chemins dfoncs et ravines
d'une bourbe noire et lgre, o l'on ne tirait pas trop la semelle,
mais o l'on s'enfonait jusqu'aux genoux quand on s'cartait un peu du
trac. Si bien que, perdu sous la futaie, dchir et embourb dans les
claircies, je commenais  maugrer contre la mauvaise heure et le
mauvais endroit.

Aprs avoir pataug assez longtemps pour en avoir chaud, malgr que la
soire ft bien frache, je me trouvai dans des fougres sches, si
hautes, que j'en avais jusqu'au menton, et en levant les yeux devant
moi, je vis, dans le gris de la nuit, comme une grosse masse noire au
milieu de la lande.

Je connus que ce devait tre le chne, et que j'tais arriv au fin bout
de la fort. Je n'avais jamais vu l'arbre, mais j'en avais ou parler,
pour ce qu'il tait renomm un des plus anciens du pays, et, par le dire
des autres, je savais comment il tait fait. Vous n'tes point sans
l'avoir vu. C'est un chne bourru, tt de jeunesse par quelque
accident, et qui a pouss en paisseur; son feuillage, tout dessch par
l'hiver, tenait encore dru, et il paraissait monter dans le ciel comme
une roche.

J'allais tirer de ce ct-l, pensant que j'y trouverais la sente qui
coupait le bois en droite ligne, lorsque j'entendis le son d'une
musique, qui tait approchant celui d'une cornemuse, mais qui menait si
grand bruit, qu'on et dit d'un tonnerre.

Ne me demandez point comment une chose qui aurait d me rassurer en me
marquant le voisinage d'une personne humaine, m'peura comme un petit
enfant. Il faut bien vous dire que, malgr mes dix-neuf ans et une bonne
paire de poings que j'avais alors, du moment que je m'tais vu gar
dans le bois, je m'tais senti mal tranquille. Ce n'est pas pour
quelques loups qui descendent, de temps on temps, des grands-bois de
Saint-Aoust dans cette fort-l, que j'aurais manqu de coeur, ni pour
la rencontre de quelque chrtien malintentionn. J'tais enfroidi de
cette sorte de crainte qu'on ne peut pas s'expliquer  soi-mme, parce
qu'on ne sait pas trop o en est la cause. La nuit, la brume d'hiver, un
tas de bruits qu'on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de
la plaine, un tas de folles histoires qu'on a entendu raconter, et qui
vous reviennent dans la tte, enfin, l'ide qu'on est esseul loin de
son endroit; il y a de quoi vous troubler l'esprit quand on est jeune,
voire quand on ne l'est plus.

Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu
frquent, me parut endiable. Elle chantait trop fort pour tre
naturelle, et surtout elle chantait un air si triste et si singulier,
que a ne ressemblait  aucun air connu sur la terre chrtienne. Je
doublai le pas, mais je m'arrtai, tonn d'un autre bruit. Tandis que
la musique braillait d'un ct, une clochette sonnait de l'autre, et ces
deux rsonnances venaient sur moi, comme pour m'empcher d'avancer ou de
reculer.

Je me jetai de ct en me baissant dans les fougres; mais, au mouvement
qui s'ensuivit, quelque chose fit feu des quatre pieds tout auprs de
moi, et je vis un grand animal noir, que je ne pus envisager, bondir,
prendre sa course et disparatre.

Tout aussitt, de tous les points de la fougeraie, sautrent, coururent,
trpignrent une quantit d'animaux pareils, qui me parurent gagner
tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s'entendaient
alors comme proches l'une de l'autre. Il y avait peut-tre bien deux
cents de ces btes, mais j'en vis au moins trente mille, car la peur me
galopait rude, et je commenais  avoir des tincelles et des taches
blanches dans la vue, comme la frayeur en donne  ceux qui ne s'en
dfendent point.

Je ne sais par quelles jambes je fus port auprs du chne; je ne
sentais plus les miennes. Je me trouvai l, tout tonn d'avoir fait ce
bout de chemin comme un tourbillon de vent, et, quand je repris mon
souffle, je n'entendis plus rien, au loin ni auprs; je ne vis plus
rien, ni sous l'arbre, ni sur la fougeraie; et je ne fus pas bien sr de
n'avoir point rv un sabbat de musique folle et de mauvaises btes.

Je commenais  me ravoir et  regarder en quel lieu j'tais; La
branchure du chne couvre une grande place herbue, et il y faisait si
noir que je ne voyais point mes pieds; si bien que je me heurtai contre
une grosse racine et tombai les mains en avant, sur le corps d'un homme
qui tait allong l comme mort ou endormi. Je ne sais point ce que la
peur me fit dire ou crier, mais ma voix fut reconnue, et tout aussitt
celle de Joset me rpondit:--C'est donc toi, Tiennet? Et qu'est-ce que
tu viens faire ici  pareille heure?

--Et toi-mme, qu'y fais-tu, mon vieux? lui dis-je, bien content et bien
consol de le trouver l. Je t'ai cherch tout le tantt; ta mre a t
en peine de toi, et je te croyais retourn vers elle depuis longtemps.

--J'avais affaire par ici, rpondit-il, et, avant de m'en aller, je me
reposais l, voil tout.

--Tu n'as donc pas peur de te trouver comme a, de nuit, dans un endroit
si laid et si triste?

--Peur de quoi, et pourquoi, Tiennet? je ne t'entends point!

J'eus honte de lui confesser combien j'avais t sot. Cependant, je me
risquai  lui demander s'il n'avait pas vu du monde et des btes dans la
clairire.

--Oui, oui, rpondit-il; j'ai vu beaucoup de btes, et du monde aussi,
mais tout a n'est pas bien mchant, et nous pouvons nous en aller tous
deux sans que mal nous en arrive.

Je m'imaginai,  sa voix, qu'il se gaussait un peu de ma frayeur, et je
quittai le chne avec lui; mais quand nous fmes hors de son ombrage, il
me sembla que Joset n'avait ni sa taille ni sa figure des autres fois.
Il me paraissait plus grand, portant plus haut la tte, marchant d'un
pas plus vif, et parlant avec plus de hardiesse. a ne me rassura point,
car toutes sortes de folies me traversrent la remembrance. Ce n'tait,
point seulement par ma grand'mre que je m'tais laiss conter que les
gens qui ont la figure blanche, l'oeil vert, l'humeur triste et la
parole difficile  comprendre, sont ports  s'accointer avec les
mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal fams pour
la hantise des sorciers et _des autres_.

Je n'osai respirer tant que nous fmes dans la fougeraie, je m'attendais
toujours  voir repasser ce qui m'tait apparu en songe de l'me ou en
vrit des sens. Tout resta tranquille, et il n'y eut d'autre bruit que
celui des branches sches qui se cassaient  notre passage, ou d'un
restant de glace qui craquait sous nos pieds.

Joseph, marchant le premier, ne prit point la grande alle, mais coupa 
travers le fourr. On et dit d'un livre au fait de tous les recoins,
et il me mena si vite au gu de l'Igneraie, sans traverser le bourg des
potiers, que je me crus arriv par enchantement. L, il me quitta sans
avoir desserr les dents, sinon pour me dire qu'il voulait se faire voir
 sa mre, puisqu'elle tait en peine de lui, et il reprit le chemin de
Saint-Chartier, tandis que je tranchais droit sur ma demeurance par les
grands communaux.

Je ne me sentis pas plutt dans le pays que je connaissais, que mon
angoisse me quitta et que j'eus grande honte de ne pas l'avoir
surmonte. Sans doute, Joseph m'aurait parl des choses que je dsirais
savoir, si je l'eusse questionn; car, pour la premire fois, il avait
quitt son air endormi, et je lui avais, surpris, pour un moment, comme
un rire dans la voix et comme une intention d'assistance dans la
conduite.

Pourtant, aprs que j'eus dormi sur l'aventure, mes sens tant bien
calms, je m'assurai de n'avoir point rv ce qui s'tait pass dans la
fougeraie, et je trouvais, dans la quitise de Joseph, quelque chose de
louche. Les btes que j'avais vues l, en si grosse quantit, n'taient
point d'une prsence ordinaire. Dans nos pays on n'a, par troupeaux, que
des ouailles, et ma vision tait d'animaux d'une autre couleur et d'une
autre mesure. Ce n'tait ni chevaux, ni boeufs, ni moutons, ni chvres;
et on ne souffrait, d'ailleurs, aucun btail patre dans la fort.

 l'heure o je vous parle, je trouve que j'tais bien sot. Pourtant, il
y a bien de l'inconnu dans les affaires de ce monde o l'homme met le
nez;  meilleure enseigne, dans celles dont le bon Dieu s'est rserv le
secret.

Tant il y a que je n'osai point questionner Joseph, car si l'on peut
tre curieux des bonnes ides, on ne doit point l'tre des mauvaises, et
mmement, on rpugne toujours  se fourrer dans les affaires o l'on
peut trouver plus qu'on ne cherche.




Quatrime veille


Une chose me donna encore plus  penser par la suite des jours. C'est
que l'on s'aperut  l'Aulnires que Joset dcouchait de temps en temps.

On l'en plaisantait, s'imaginant qu'il avait une amourette: mais on et
beau le suivre et l'observer, jamais on ne le vit s'approcher d'un lieu
habit, ni rencontrer une personne vivante. Il s'en allait  travers
champs et gagnait le large, si vite et si malignement, qu'il n'y avait
aucun moyen de surprendre son secret. Il revenait au petit jour et se
trouvait  son ouvrage comme les autres, et, au lieu de paratre las, il
paraissait plus lger et plus content qu' son habitude.

Cela fut observ par trois fois dans le courant de l'hiver, qui eut
pourtant grande rigueur et longue dure cette anne-l. Il n'y et neige
ou bise capable d'empcher Joset de courir de nuit, quand l'heure tait
venue pour sa fantaisie. On s'imagina aussi qu'il tait de ceux qui
marchent ou travaillent dans le sommeil; mais, de tout cela, il n'tait
rien, comme vous verrez.

Mmement, la nuit de Nol, comme Vret le sabotier s'en allait faire
rveillon chez ses parents  l'Ourouer, il vit sous l'orme Rteau, non
pas le gant qu'on dit s'y promener souvent avec son rteau sur
l'paule, mais un grand homme noir qui n'avait pas bonne mine et qui
marmottait tout bas quelque chose avec un autre homme moins grand et
d'une figure un peu plus chrtienne. Vret n'eut pas absolument peur et
passa assez prs d'eux pour pouvoir couter ce qu'ils se disaient. Mais
ds que les deux autres l'eurent vu, ils se sparrent; l'homme noir
dvalla on ne sait o, et son camarade, s'approchant de Vret, lui dit
d'une voix qui lui parut tout trangle:

--O vas-tu donc comme a, Denis Vret?

Le sabotier commena de s'tonner, et, sachant qu'on ne doit point
rpondre aux choses de la nuit, surtout  ct des mauvais arbres, il
passa son chemin en dtournant la tte; mais il fut suivi de celui qu'il
jugeait tre un esprit, et qui marchait derrire lui, mettant son pas
dans le sien.

Quand ils furent en haut de la plaine, le poursuivant tourna  main
gauche, disant:

--Bonsoir, Denis Vret!

Et ce ne fut que l que Vret reconnut Joseph et se moqua de lui-mme,
mais toutefois sans pouvoir s'imaginer pour quel motif et en quelle
socit il s'tait trouv  l'orme, entre une et deux heures du matin.

Quand cette dernire chose vint  ma connaissance, j'en eus du regret et
me fis reproche de n'avoir point dtourn Joseph du mauvais chemin qu'il
paraissait vouloir prendre. Mais j'avais laiss passer tant de temps
l-dessus, que je n'osai y revenir. J'en parlai  Brulette, qui ne fit
que s'en moquer, d'o je commenai  croire qu'ils avaient une amour
cache et que j'avais t pris pour dupe, ainsi que les gens qui
voulaient y voir de la magie et n'y voyaient que du feu.

J'en fus plus afflig que courrouc; Joseph si toqu et si mou 
l'ouvrage, me paraissait pour Brulette une triste compagnie et un pauvre
soutien. Je pouvais bien lui dire que, sans parler de moi, elle aurait
pu faire un meilleur tri; mais je ne m'en sentais point le courage,
craignant de la fcher et de perdre son amiti, qui me paraissait encore
douce, mme sans le restant de ses bonnes grces.

Un soir, revenant  mon logis, je trouvai Joseph assis au bord de la
fontaine qu'on appelle la font de Fond. Ma maison, connue alors sous le
nom de la croix de Par-Dieu, parce qu'elle se trouvait btie auprs d'un
carroir de chemins dont on a retranch depuis la moiti, donnait sur
cette grande pelouse fine que vous avez vue vendre et dpecer, comme
bien communal et terre vague, il n'y a pas longtemps. C'est grand
dommage pour le petit monde qui y nourrissait ses btes et qui n'a pu y
rien acheter. C'tait chemin et pturage bien large, bien vert, et
arros,  l'aventure, des belles eaux de la source, qui n'taient point
rgles et s'en allaient de ci et de l sur un herbage court, tondu 
toute heure par les troupeaux et rjouissant  voir par son tendue.

Je me contentais de dire bonsoir  Joseph, quand il se leva et se mit 
marcher  mon ct, cherchant  avoir conversation avec moi, et
paraissant si agit que j'en fus inquiet.--Qu'est-ce que tu as donc? lui
dis-je enfin, voyant qu'il parlait tout de travers et se tourmentait le
corps de soupirs et de contorsions comme s'il et pass dans une
fourmilire.

--Tu me demandes a? dit-il avec impatience. a ne te fait donc rien? Tu
es donc sourd?

--Qui? quoi? qu'est-ce que c'est? m'criai-je, pensant qu'il avait
quelque vision, et ne me souciant pas d'en avoir ma part.

Puis j'coutai, et saisis tout au loin le son d'une musette qui me parut
n'avoir rien que de naturel.

--Eh bien, lui dis-je, c'est quelque cornemuseux qui revient d'une noce
du ct de la Berthenoux? En quoi est-ce que a te gne?

Joseph rpondit d'un air assur:--C'est la musette  Carnat, mais ce
n'est point lui qui en joue... C'est quelqu'un qui est encore plus
maladroit que lui!

--Maladroit? Tu trouves Carnat maladroit sur la musette?

--Maladroit de ses mains, non pas! mais maladroit de son ide, Tiennet!
Oh, le pauvre homme! Il n'est pas digne d'avoir le moyen d'une musette!
Et celui qui s'en essaye,  cette heure, mriterait que le bon Dieu lui
retire son vent de la poitrine.

--Voil des choses bien tranges que tu me dis, et je ne sais point o
tu les prends. Comment peux-tu connatre que cette musette-l est celle
 Carnat? Il me semble,  moi, que musette pour musette, a braille
toujours de la mme mode. J'entends bien que celle qui sonne l-bas
n'est pas souffle comme il faut, et que l'air est estropi un si peu;
mais a ne me gne point, car je n'en saurais pas faire autant. Est-ce
que tu crois que tu ferais mieux?

--Je ne sais pas! mais, pour sr, il y en a qui font mieux que ce
cornemuseux-l, et mieux que Carnat, son matre. Il y en a qui sont dans
la vrit de la chose.

--O les as-tu trouvs? O sont-ils, ces gens dont tu parles?

--Je ne sais pas; mais il y a quelque part une vrit, c'est le tout de
la rencontrer, puisqu'on n'a pas le temps et le moyen de la chercher.

--C'est donc, Joset, que tu aurais ton ide tourne  la musiquerie?
Voil qui m'tonnerait bien. Je t'ai toujours connu muet comme une
tanche, ne retenant et ne ruminant aucune chanson; car, quand tu
t'essayais sur le chalumeau de paille, comme font beaucoup de ptours,
tu changeais tous les airs que tu avais entendus, de telle manire qu'on
ne les reconnaissait plus. De ce ct-l, on te jugeait encore plus
innocent que tous les enfants innocents qui s'imaginent de cornemuser
sur les pipeaux; or, si tu dis que Carnat ne te contente pas, lui qui
fait danser si bien en mesure et qui mne ses doigts si subtilement, tu
me donnes encore plus  penser que tu n'as pas l'oreille bonne.

--Oui, oui, rpondit Joseph, tu as raison de me reprendre, car je dis
des sottises, et je parle de ce que je ne sais pas. Or donc, bonne nuit,
Tiennet; oublie ce que je t'ai dit, car a n'est pas ce que j'aurais
voulu dire; mais j'y penserai, pour tcher de te le dire mieux une autre
fois.

Et il s'en alla vitement, comme regrettant d'avoir parl; mais Brulette,
qui sortait de chez nous avec ma soeur, l'arrta, le ramena vers moi, et
nous dit:--Il est temps que ces histoires-l finissent. Voil ma cousine
qui s'en est tant laiss dire, qu'elle tient Joset pour un loup-garou,
et il faut s'expliquer,  la fin!

--Qu'il soit donc fait selon ton vouloir, rpondit Joseph, car je suis
fatigu de passer pour sorcier, et j'aime encore mieux passer pour
imbcile.

--Non, tu n'es ni imbcile ni fou, reprit Brulette, mais tu es bien
obstin, mon pauvre Joset! Sache donc, Tiennet, que ce gars-l n'a rien
de mauvais dans la tte, sinon une fantaisie de musique qui n'est pas si
draisonnable que dangereuse.

--Alors, rpondis-je, je comprends ce qu'il me disait tout  l'heure;
mais o diable a-t-il pris pareille ide?

--Un petit moment! reprit Brulette; ne le fchons pas injustement; ne te
dpche pas de dire qu'il est incapable de musiquer; car tu penses
peut-tre, comme sa mre et comme mon grand-pre, qu'il a l'esprit
bouch  cela, comme autrefois au catchisme. Moi, je dirai que c'est
toi, et mon grand-pre, et la bonne Mariton qui n'y connaissez rien.
Joseph ne peut chanter, non qu'il soit court d'haleine, mais parce qu'il
ne fait point de son gosier ce qu'il veut; et comme il ne se contente
point lui-mme, il aime mieux ne jamais faire usage de sa voix, qui lui
est rtive. Alors, bien naturellement, il souhaite de musiquer sur un
instrument qui ait une voix en place de la sienne, et qui chante tout ce
qui vient dans son ide. C'est pour avoir toujours manqu de cette voix
d'emprunt, que notre gars a toujours t triste, ou songeur, ou comme
ravi en lui-mme.

--C'est tout justement comme elle te le dit! m'observa Joseph, qui
paraissait soulag d'entendre cette belle jeunesse le dbarrasser de ses
penses en les rendant comprhensibles pour moi. Mais ce qu'elle ne te
dit point, c'est qu'elle a une voix en ma place, et une voix si douce,
si claire, et qui dit si justement les choses entendues, que je prenais
dj, tant petit enfant, mon plus grand plaisir  l'couter.

--Mais, poursuivit Brulette, nous avions bien quelquefois maille 
partir ensemble  ce sujet-l; J'aimais  imiter toutes les petites
filles de campagne, qui ont pour coutume, en gardant leurs btes, de
crier leurs chansons  pleine tte, pour se faire entendre au loin; et
comme en criant comme a, j'outrepassais ma force, je gtais tout, et je
faisais mal aux oreilles de Joset. Et puis, quand je me suis range 
chanter raisonnablement, il s'est trouv que j'avais si bonne mmoire
pour retenir toutes choses chantables, celles qui contentent notre gars
comme celles qui l'encolrent, que plus d'une fois je l'ai vu me brler
compagnie tout d'un coup et s'en aller sans rien me dire, encore qu'il
m'et prie de chanter. Pour ce qui est de a, il n'est pas toujours
bien honnte ni gracieux; mais comme c'est lui, j'en ris au lieu de m'en
fcher. Je sais bien qu'il y reviendra, car il n'a pas la souvenance
certaine, et quand il a entendu quelque chansonnette qu'il ne juge point
trop laide, il accourt me la demander, et il est bien sr de la trouver
dans ma tte.

J'observai  Brulette que Joseph n'ayant pas de souvenance, ne me
paraissait point n pour cornemuser.

--Oh dame! c'est l qu'il faut encore retourner ton jugement de l'envers
 l'endroit, rpondit-elle. Vois-tu, mon pauvre Tiennet, ni toi ni moi
ne connaissons la _vrit de la chose_, comme dit ce gars-l. Mais, 
force de vivre avec ses songeries, j'ai fini par comprendre ce qu'il ne
sait pas ou n'ose pas dire. La vrit de la chose, c'est que Joset
prtend inventer lui-mme sa musique, et qu'il l'invente, de vrai. Il a
russi  se faire une flte d'un roseau, et il chante l-dessus, je ne
sais comment, car il n'a jamais voulu se laisser our de moi, ni de
personne de chez nous. Quand il veut flter, il s'en va le dimanche, et
mmement la nuit, dans des endroits non frquents o il flte  sa
guise; et quand je lui demande de flter pour moi, il me rpond qu'il ne
sait pas encore ce qu'il veut savoir, et qu'il m'en rgalera quand a en
vaudra la peine. Voil pourquoi, depuis qu'il a invent ce flteriot, il
s'absente tous les dimanches, et quelquefois sur la semaine, pendant la
nuit, quand sa musique le tient trop fort.

Tu vois, Tiennet, que toutes ces affaires-l sont bien innocentes; mais
c'est  prsent qu'il faut nous expliquer tous les trois, mes amis; car
voil Joset qui se met dans la volont d'employer son premier gage
(ayant jusqu' cette heure tout donn en garde  sa mre)  faire achat
d'une musette, et comme il dit qu'il est mince ouvrier, et que son coeur
voudrait retirer la Mariton de ses fatigues, il prtendrait se faire
cornemuseux de son tat, parce que, de vrai, on y gagne gros.

--L'ide serait bonne, dit ma soeur, qui nous coutait, si, pour de
vrai, Joseph avait le talent; mais, avant d'acheter la musette, m'est
avis qu'il faudrait s'assurer de la manire de s'en servir.

--a, c'est affaire de temps et de patience, dit Brulette; mais l n'est
point l'empchement. Est-ce que vous ne savez pas que voil, depuis un
tour de temps, le garon  Carnat qui s'essaye aussi  cornemuser, 
seules fins de garder au pays la place de son pre?

--Oui, oui, rpondis-je, et je vois ce, qui en rsulte. Carnat est
vieux, et on aurait pu avoir sa succession; mais son fils, qui la veut,
la gardera, parce qu'il est riche et bien appuy dans le pays; tandis
que toi, Joset, tu n'as encore ni argent pour acheter ta musette, ni
matre pour t'enseigner, ni amis de ta musique pour te soutenir.

--C'est la vrit, rpondit Joset tristement. Je n'ai encore que mon
ide, mon roseau et _elle_!

Ce disant, il dsignait Brulette, qui lui prit la main bien amiteusement
en lui rpondant:--Joset, je crois bien  ce qui est dans ta tte, mais
je ne peux pas tre assure de ce qui en sortira. Vouloir et pouvoir
sont deux; songer et flter diffrent grandement. Je sais que tu as dans
les oreilles, ou dans la cervelle, ou dans le coeur, une vraie musique
du bon Dieu, parce que j'ai vu a dans tes yeux quand j'tais petite, et
que, plus d'une fois, me prenant sur tes genoux, tu me disais d'un air
charm:--coute, ne fais pas de bruit, et tche de te souvenir. Alors,
moi, j'coutais bien fidlement, et je n'entendais que le vent qui
causait dans les feuillages, ou l'eau qui grelottait au long des
cailloux; mais toi, tu entendais autre chose, et tu en tais si assur,
que je l'tais par contre.

Eh bien! mon garon, conserve dans ton secret ces jolies musiques qui te
sont bonnes et douces; mais n'essaye point de faire le mntrier, car il
arrivera ceci ou cela: ou tu ne pourras jamais faire dire  ta musette
ce que l'eau et le vent te racontent dans l'oreille; ou bien, si tu
deviens musiqueux fin, les autres petits musiqueux du pays te
chercheront noise et t'empcheront de pratiquer. Ils te voudront mal et
te causeront des peines, comme ils ont coutume de faire, pour empcher
qu'on n'ait part  leurs profits et  leur renom. Ils y mettent de
l'intrt et de la gloriole aussi. Ils sont ici et aux alentours une
douzaine, qui ne s'accordent gure entre eux, mais qui s'entendent et se
soutiennent pour ne point laisser pousser de nouvelles graines sur leurs
terres. Ta mre, qui entend causer les cornemuseux le dimanche, car ils
sont tous gens trs-asschs de soif et coutumiers de boire bien avant
dans la nuit aprs les danses, est trs-chagrine de te voir penser 
entrer dans une pareille corporation. Ils sont rudes et mchants, et
toujours des premiers exposs dans les querelles et batteries.
L'habitude d'tre en fte et chmage les rend ivrognes et dpensiers.
Enfin, c'est du monde qui ne te ressemble point, et o tu te gterais,
selon elle. Selon moi, c'est du monde jaloux et port  la vengeance,
qui t'craserait l'esprit et peut-tre le corps. Par ainsi, Joset, je te
prie de reculer au moins ton dessein et d'ajourner ton envie, et
mmement d'y renoncer tout  fait, si a n'est pas trop demander  ton
amiti pour moi, pour ta mre et pour Tiennet.

Comme je soutenais les raisons de Brulette, qui me paraissaient bonnes,
Joset fut bien dsol; mais il reprit courage et nous dit:

--Mes amis, je vous suis oblig de vos conseils, qui sont dans
l'intention de mes vrais intrts, je le sais; mais je vous prie de me
donner encore libert d'esprit pour un bout de temps. Quand j'en serai
venu o je crois arriver, je vous prierai de m'entendre flter ou
cornemuser, s'il plat  Dieu que je puisse acheter une musette. Alors,
si vous jugez que je suis bon  quelque chose, ma musique vaudra la
peine que je m'en serve, et que je soutienne la guerre pour l'amour
d'elle. Sinon, je continuerai  piocher la terre, et  me divertir le
dimanche avec mon fltage, sans en tirer profit ni faire ombrage 
personne. Promettez-moi a, et je patienterai.

Nous lui en fmes promesse pour le tranquilliser, car il paraissait plus
choqu de nos craintes que touch de notre intrt. Je le regardais dans
la nuit, qui tait toute seme d'toiles, et le voyais d'autant mieux
que la belle eau de la fontaine tait devant nous comme un miroir qui
nous renvoyait  la figure la blancheur du ciel. J'observai ses yeux,
qui avaient la couleur de l'eau mme et qui paraissaient toujours
regarder des choses que les autres ne voyaient point.

Un mois environ aprs ce jour-l, Joseph me vint trouver  la
maison.--Le temps est arriv, me dit-il avec un regard net et une parole
sre, o je veux que les deux seules personnes en qui j'ai confiance
connaissent mon flter. Je veux donc que Brulette vienne ici demain
soir, parce que nous y serons tranquilles, tous, les trois. Je sais que
tes parents partent le matin pour aller en plerinage, rapport  la
fivre de ton frre cadet; tu seras donc seul dans la maison, qui est si
bien loigne dans la campagne que nous ne risquons pas d'tre entendus.
J'ai averti Brulette, elle est consentante  sortir du bourg  la nuit;
je l'attendrai dans le petit chemin, et nous viendrons ici te trouver
sans que personne s'en avise. Brulette compte sur toi pour ne jamais
parler de a, et son grand-pre, qui veut tout ce qu'elle souhaite, y
est consentant aussi, moyennant ta parole, que j'ai donne d'avance.

 l'heure dite, j'tais devant ma porte, ayant pouss toutes les
huisseries pour que les passants (s'il en passait) me crussent couch ou
absent, et j'attendais l'arrive de Brulette et de Joseph. On tait
alors au printemps, et, comme il avait tonn dans le jour, le ciel tait
encore charg de nuages trs-pais. Il faisait de bons coups de vent
tide qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai.
J'coutais les rossignols qui se rpondaient dans la campagne aussi loin
que l'oue pouvait s'tendre, et je me disais que Joseph aurait
grand'peine  flter aussi finement. Je regardais au loin toutes les
petites clarts des maisons s'teindre une  une dans le bourg; et
environ dix minutes aprs que la dernire ft souffle, je vis arriver,
tout droit devant moi, le jeune couple que j'attendais. Ils avaient
march si doucement sur les herbes nouvelles, et si bien ctoy les
grands buissons du chemin, que je ne les avais vus ni entendus
approcher. Je les fis entrer chez nous, o j'avais allum la lampe, et
quand je les vis tous deux, elle toujours si coquettement coiffe et si
quitement fire, lui toujours si froid et si pensif, je me reprsentai
mal deux amoureux enflamms de tendresse.

Pendant que je causais un peu avec Brulette pour lui faire les honneurs
de ma demeurance, qui tait assez gentille et dont j'aurais souhait
qu'elle prt envie, Joseph, sans me rien dire, s'tais mis en devoir
d'accommoder sa flte. Il trouva que le temps humide l'avait enrhume,
et jeta une poigne de chnevottes dans l'tre pour l'y rchauffer.
Quand les chnevottes s'enflammrent, elles envoyrent une grande clart
 son visage pench vers le foyer, et je lui trouvai un air si trange
que j'en fis tout bas l'observation  Brulette.

--Vous aurez beau penser lui dis-je, qu'il ne se cache le jour et ne
court la nuit que pour flter tout son sol, je sais, moi, qu'il y a en
lui et autour de lui quelque secret qu'il ne nous dit pas.

--Bah! fit-elle en riant, parce que Vret le sabotier s'imagine de
l'avoir vu avec un grand homme noir  l'orme Rteau?

--Possible qu'il ait rv a, rpondis-je; mais moi, je sais bien ce que
j'ai vu et entendu  la fort.

--Qu'est-ce que tu as vu, Tiennet? dit tout d'un coup Joset, qui ne
perdait rien de notre discours, encore que nous eussions parl bien bas.
Qu'est-ce que tu as entendu? Tu as vu celui qui est mon ami, et que je
ne peux te montrer: mais ce que tu as entendu, tu vas l'entendre encore,
si la chose te plat.

L-dessus, il souffla dans sa flte, l'oeil tout en feu, et la figure
comme embrase par une fivre.

Ce qu'il flta ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y et
connu quelque chose; tant qu' moi, je n'y connus rien, sinon qu'il me
parut bien que c'tait le mme air que j'avais ou cornemuser dans la
fougeraie. Mais j'avais eu si belle peur dans ce moment-l, que je ne
m'tais point embarrass d'couter le tout; et, soit que la musique en
ft longue, soit que Joseph y mt du sien, il ne dcota de flter d'un
gros quart d'heure, menant ses doigts bien finement, ne dsoufflant mie,
et tirant si grande sonnerie de son mchant roseau, que, dans des
moments, on et dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d'autres fois,
il faisait si doux qu'on entendait le grelet au dedans de la maison et
le rossignol au dehors; et quand Joset faisait doux, je confesse que j'y
prenais plaisir, bien que le tout ensemble ft si mal ressemblant  ce
que nous avons coutume d'entendre que a me reprsentait un sabbat de
fous.

--Oh! oh! que je lui dis quand il eut fini, voil bien la musique
enrage! O diantre prends-tu tout a?  quoi que a peut servir, et
qu'est-ce que tu veux signifier par l?

Il ne me fit point rponse, et sembla mme qu'il ne m'entendait point.
Il regardait Brulette qui s'tait appuye contre une chaise et qui avait
la figure tourne du ct du mur.

Comme elle ne disait mot, Joset fut pris d'une flambe de colre, soit
contre elle, soit contre lui-mme, et je le vis faire comme s'il
voulait briser sa flte entre ses mains; mais, au moment mme, la belle
fille regarda de son ct, et je fus bien tonn de voir qu'elle avait
des grosses larmes au long des joues.

Alors Joseph courut auprs d'elle, et, lui prenant vivement les
mains:--Explique-toi, ma mignonne, dit-il, et fais-moi connatre si
c'est de compassion pour moi que tu pleures, ou si c'est de
contentement?

--Je ne sache point, rpondit-elle, que le contentement d'une chose
comme a puisse faire pleurer. Ne me demande donc point si c'est que
j'ai de l'aise ou du mal; ce que je sais, c'est que je ne m'en puis
empcher, voil tout.

--Mais  quoi est-ce que tu as pens, pendant ma flterie? dit Joseph en
la fixant beaucoup.

-- tant de choses, que je ne saurais point t'en rendre compte, rpliqua
Brulette.

--Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de
l'impatience et du commandement.

--Je n'ai pens  rien, dit Brulette; mais j'ai eu mille ressouvenances
du temps pass. Il ne me semblait point te voir flter, encore que je
t'ousse bien clairement; mais tu me paraissais comme dans l'ge o nous
demeurions ensemble, et je me sentais comme porte avec toi par un grand
vent qui nous promenait tantt sur les bls mrs, tantt sur des herbes
folles, tantt sur les eaux courantes; et je voyais des prs, des bois,
des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d'oiseaux
qui passaient dans les nues. J'ai vu aussi, dans ma songerie, ta mre
et mon grand-pre assis devant le feu, et causant de choses que je
n'entendais point, tandis que je te voyais  genoux dans un coin, disant
ta prire, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J'ai
vu encore la terre couverte de neige, et des saulnes remplies
d'alouettes, et puis des nuits remplies d'toiles filantes, et nous les
regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos btes
faisaient le petit bruit de tondre l'herbe; enfin, j'ai vu tant de rves
que c'est dj embrouill dans ma tte; et si a m'a donn l'envie de
pleurer, ce n'est point par chagrin, mais par une secousse de mes
esprits que je ne veux point t'expliquer du tout.

--C'est bien! dit Joset. Ce que j'ai song, ce que j'ai vu en fltant,
tu l'as vu aussi! Merci, Brulette! Par toi, je sais que je ne suis point
fou et qu'il y a une vrit dans ce qu'on entend comme dans ce qu'on
voit. Oui, oui! fit-il encore en se promenant dans la chambre  grandes
enjambes et en levant sa flte au-dessus de sa tte; a parle, ce
mchant bout de roseau; a dit ce qu'on pense; a montre comme avec les
yeux; a raconte comme avec les mots; a aime comme avec le coeur; a
vit, a existe! Et  prsent, Joset le fou, Joset l'innocent, Joset
l'bervig, tu peux bien retomber dans ton imbcillit; tu es aussi
fort, aussi savant, aussi heureux qu'un autre!

Disant cela, il s'assit, sans plus faire attention  aucune chose autour
de lui.




Cinquime veille.


Nous le dvisagions, Brulette et moi, car il n'tait plus le Joset que
nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui
me rappelait les histoires qu'on fait chez nous sur les
sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus
mauvaises btes, et mener,  nuite, des bandes de loups par les
chemins, comme d'autres mneraient des ouailles aux champs. Joset
n'tait point dans une figure naturelle  ce moment-l, devant moi. De
chtif et plot, il paraissait grandi et amend, comme je l'avais vu
dans la fort. Il avait de la mine; ses yeux taient dans sa tte comme
deux rayons d'toile, et quelqu'un qui l'aurait jug le plus beau garon
du monde ne se serait point tromp sur le moment.

Il me paraissait aussi que Brulette en tait charme et ensorcele,
puisqu'elle avait vu tant d'affaires dans cette flterie o je n'avais
vu que du feu, et j'eus beau vouloir lui reprsenter que Joset ne ferait
jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m'couta point, et
le pria de recommencer.

Il s'y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au
premier, mais qui n'tait pourtant pas le mme; d'o je vis que ses
ides ne diffraient pas les unes des autres pour le moment, et qu'il ne
voulait en rien se ranger  la mode du pays. En voyant comme Brulette
coutait et paraissait goter la chose, je fis un effort de ma tte pour
la goter aussi, et il me parut que je m'accoutumais si bien  cette
nouvelle sorte de musique, que j'en tais mouv aussi au dedans de moi;
car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette
dansant toute seule au clair d'une belle lune, sous des buissons de
blanche pine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prte 
s'envoler. Mais voil que, tout d'un coup, il se fit, non loin de l,
comme une sonnerie de clochette, pareille  celle que j'avais oue sur
la fougeraie, et la flterie de Joset s'arrta comme coupe net au beau
mitant.

Je me rveillai alors de ma fantaisie, et m'assurai que la clochette
n'tait point un rve; que Joseph s'tait interrompu de flter, qu'il se
tenait debout, d'un air tout estomaqu, et que Brulette le regardait,
non moins tonne que moi.

Alors toute ma peur me revint.--Joset, que je lui dis sur un ton de
reproche, il y en a plus que tu n'en confesses! Ce n'est pas tout seul
que tu as appris ce que tu sais, et voil dehors un compagnon qui te
rpond malgr toi. Or , donne-lui cong vitement, car je ne serais pas
content de l'avoir en ma maison; je t'y ai invit, et non point du tout
lui, ni aucun de sa squelle. Qu'il s'en aille, ou je vas lui chanter
une antienne qui le fchera bien.

Et disant cela, je pris  la chemine un vieux fusil  mon pre, que je
savais charg de trois balles bnites, car la grand'bte a toujours eu
coutume de s'battre aux alentours de la font de Fond, et encore que je
ne l'eusse jamais vue, j'tais toujours prt  la recevoir, sachant que
mes parents la redoutaient grandement, et en avaient t maintes fois
molests.

Joset se prit  rire au lieu de me rpondre, et appelant son chien,
s'en alla ouvrir la porte. Mon chien,  moi, avait suivi mes parents au
plerinage; si bien que je ne pouvais pas m'assurer si c'tait du vrai
monde ou du mauvais qui clochetait au dehors; car vous savez que les
animaux et particulirement les chiens ont grande connaissance l-dessus
et jappent d'une faon qui le fait assavoir aux humains.

Il est bien vrai que Parpluche, le chien  Joset, au lieu de
s'enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu'il sauta dehors
bien gaiement quand il la vit ouverte; mais cette bte pouvait tre
charme aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.

Joset sortit, et le vent, qui tait redevenu fort, repoussa sitt la
porte entre lui et nous. Brulette, qui s'tait leve aussi, fit mine de
la rouvrir pour voir ce que c'tait; mais je l'en empchai vitement, lui
remontrant qu'il y avait l-dessous quelque mauvais secret, si bien
qu'elle commena aussi d'tre peure et de regretter d'tre venue l.

--N'ayez crainte, Brulette, que je lui dis; je crois aux mchants
esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu' ceux qui les
recherchent, et tout ce qu'ils peuvent sur les vrais chrtiens, c'est de
leur donner frayeur; mais cette frayeur-l, on peut et on doit la
combattre. Tenez, dites une prire; moi, je garderai la porte, et je
vous assure que rien de nuisible n'entrera cans.

--Mais ce pauvre gars, rpondit Brulette, s'il s'est mis dans un mauvais
chemin, ne faudrait-il pas tcher de l'en retirer?

Je lui fis signe d'avoir  se taire, et, plant derrire la porte, avec
mon fusil tout arm, j'coutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait
fort, et la clochette ne s'entendait plus que par moments et en
paraissant s'loigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moiti
riant, moiti tremblant, car c'tait une fille sans grand souci, qui
volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n'aurait point
souhait d'en faire la connaissance.

Tout  coup j'entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait,
disant:--Oui, oui! sitt la Saint-Jean qui vient! Merci  vous et au
bon Dieu! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.

Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte
un petit, j'avisai dehors, o je reconnus, au moyen de la clart qui
sortait de la maison, Joset  ct d'un homme bien vilain  voir, car il
tait noir de la tte aux pieds, mmement sa figure et ses mains, et il
avait, derrire lui, deux grands chiens noirs comme lui, qui
batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il rpondit avec une voix si
forte que Brulette l'entendit et en trembla: _Adieu, petit, et 
revoir. Ici, Clairin!_

Il n'eut pas plutt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que
je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hrissonn, qui
avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette
reluisante comme de l'or. _Va rappeler ton monde!_ reprit le grand
homme noir. Le petit cheval s'en fut galopant, suivi des deux chiens, et
le matre, donnant une poigne de main  Joseph, s'en fut aussi. Joset
rentra et referma la porte, me disant d'un air moqueur:

--Qu'est-ce que tu fais donc l, Tiennet?

--Et toi, Joset, qu'est-ce que tu tiens l? que je rpondis, voyant
qu'il avait sous le bras un paquet emmaillott d'une toile noire.

--a? dit-il. C'est le bon Dieu qui me l'envoie  l'heure dite! Viens,
mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau prsent du bon
Dieu!

--Le bon Dieu n'a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises
pratiques.

--Tais-toi donc, fit Brulette; laissons-le s'expliquer.

Mais elle n'avait pas fini de dire ces trois mots, qu'il se fit, sur le
grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui et dit  vingt pas de
la maison, qui n'en tait spare que par son jardin et sa chnevire,
un sabbat enrag, comme si deux cents btes folles galopaient  la fois.
Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de
l'homme noir criait:--Tt! tt! ci, ci!  moi, Clairin, encore, encore!
Il m'en faut encore trois!  toi, Louveteau,  toi, Satan!... vite,
vite, en route!

Pour le coup, Brulette eut si belle, peur, qu'elle se recula de Joseph
et vint se mettre  ct de moi, ce qui me bailla grand courage; et
reprenant mon fusil:--Je n'entends pas, dis-je  Joseph, que ton monde
vienne se rjouir  nuite autour d'ici. Voil Brulette qui en a assez,
et qui souhaiterait bien d'tre rendue chez elle. Or a, finis ton
charme, ou je vas donner la chasse  ton sabbat.

Joset m'arrta comme je sortais.--Reste l, me dit-il, et ne te mle pas
de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret
plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j'apporte; tu sauras
ensuite ce qui en est.

Comme le vacarme s'en allait se perdant, je consentis  regarder,
d'autant que Brulette tait affole de savoir ce qu'tait ce paquet, et
Joseph le dfaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si
belle, que c'tait, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'en
avais jamais vue.

Elle avait double bourdon, l'un desquels, ajust de bout en bout, tait
long de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument, qui tait de
cerisier noir, crevait les yeux par la quantit d'enjolivures de plomb,
luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les
jointures. Le sac  vent tait d'une belle peau, chausse d'une taie
d'indienne raye bleu et blanc; et tout le travail tait agenc d'une
mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour
enfler le tout et envoyer un son pareil  un tonnerre.

--Le sort en est donc jet? dit Brulette, que Joseph n'coutait gure,
tant il trouvait d'aise  dmonter et  remonter toutes les pices de sa
musette; tu vas donc te faire cornemuseux, Joset, sans gard pour les
empchements qui s'y rencontrent, et pour le souci que ta mre en prend?

--Je serai cornemuseux, dit-il, quand je saurai cornemuser. D'ici-l, il
poussera du bl sur la terre et il tombera des feuilles dans les bois.
Ne nous inquitons point de ce qui sera, enfants! mais sachez ce qui
est, et ne m'accusez plus de faire march avec le diable.

Celui qui vient de m'apporter cela n'est ni sorcier, ni dmon. C'est un
homme un peu rude  l'occasion, son mtier l'y oblige, et comme il s'en
va passer la nuit pas loin d'ici, je te conseille et te prie, mon ami
Tiennet, de n'aller point du ct o il est. Excuse-moi de ne te point
dire comme il se nomme et quel est son mtier; et mmement, promets-moi
de ne pas dire que tu l'as vu et qu'il a pass par ici. a pourrait lui
amener des ennuis, ainsi qu' nous autres. Sache seulement que cet
homme-l est de bon conseil et de bon jugement. C'est lui que tu as
entendu dans la fougeraie de la fort de Saint-Chartier, jouant d'une
musette pareille  celle-ci; car, encore qu'il ne soit pas cornemuseux
de son tat, il en sait long et m'a fait entendre des airs qui sont plus
beaux que tous les ntres. C'est lui qui, voyant que, pour n'avoir pas
l'argent suffisant, j'tais empch d'acheter pareil instrument, s'est
content d'une petite avance, et m'a fait celle du reste, me promettant
de me rapporter l'instrument vers le temps o nous voici, et consentant
 attendre ma commodit pour m'acquitter. Car cette chose-l cote huit
bonnes pistoles, voyez-vous, et c'est quasiment une anne de ma peine.
Or, je n'avais que le tiers de la somme, et il m'a dit: Si tu te fies 
moi, donne, et je me fierai  toi pareillement. Voil comme la chose
s'est faite; je ne le connaissais mie, et nous n'avions pas de tmoins,
il m'et tromp s'il et voulu; et si j'eusse pris conseil de vous pour
cela, convenez que vous m'en eussiez dtourn. Vous voyez pourtant que
c'est un homme bien fidle, car il m'avait dit: Je passerai du ct de
ton endroit  la Nol qui vient, et je te ferai rponse.  la Nol, je
l'ai attendu  l'orme Rteau, et il a pass, et il m'a dit: La chose
n'est point termine, on y travaille; entre le premier et le dixime
jour de mai, je passerai encore, et je te l'apporterai. Et voil que
nous sommes le huit de mai. Il a pass, et, comme il se dtournait un
peu de son chemin pour aller me chercher au bourg, tant ici prs, il a
entendu l'air que je fltais et qu'il sait bien n'tre connu que de moi
au pays d'ici; tandis que moi, j'ai bien entendu et reconnu son
_clairin_. C'est comme cela que, sans que le diable y ait eu part, nous
nous sommes donn le bonsoir, en nous promettant de nous revoir  la
Saint-Jean.

--S'il en est ainsi, rpondis-je, pourquoi ne lui as-tu point dit
d'entrer chez nous, o il se serait repos et rafrachi d'un bon coup de
vin? Je lui aurais fait bonne fte pour t'avoir si honntement tenu
parole.

--Oh! pour ce qui est de a, dit Joseph, c'est un homme qui ne se
comporte pas toujours comme les autres. Il a ses coutumes, ses ides et
ses raisons. Ne m'en demande pas plus que je ne peux t'en dire.

--C'est donc qu'il se cache des honntes gens? fit Brulette. a me
parat pire que d'tre sorcier. C'est quelqu'un qui a fait du mal,
puisqu'il ne roule que de nuit, et que tu ne peux point le nommer  tes
amis.

--Je vous dirai a demain, rpondit Joseph en souriant de nos craintes.
Pour ce soir, pensez comme vous voudrez, je ne vous dirai rien de plus.
Allons, Brulette, voil que le coucou marque minuit. Je vas te
reconduire, et je mettrai chez toi ma cornemuse en garde et en cache;
car ce n'est point dans tout le pays d'alentour que je peux m'y essayer,
et le temps de me faire connatre n'est point encore venu.

Brulette me fit son adieu bien gentiment, en mettant sa main dans la
mienne. Mais quand je vis qu'elle mettait tout son bras sous celui de
Joseph, pour s'en aller, la jalousie me galopant encore une fois, je les
laissai partir par le chemin, et, coupant droit par le ct de la
chnevire, je traversai le petit pr et me postai sous la haie pour les
voir passer ensemble. Le temps s'tait clairci un peu, et, comme il
avait tomb de l'eau, je vis Brulette quitter le bras de Joseph pour
relever sa robe plus commodment, en lui disant:--Tiens, a n'est pas
ais de marcher deux de front. Passe devant moi.

 la place de Joset, j'eusse offert de la porter dans le mauvais chemin,
ou, si je n'eusse point os la prendre dans mes bras,  tout le moins
j'aurais rest derrire elle pour regarder tout mon sol sa jolie jambe.
Mais Joset n'en fit rien; il ne s'embarrassait d'aucune chose au monde
que de sa musette, et, en le voyant la plier avec soin et la regarder
avec amour, je connus bien qu'il n'avait point d'autre amoureuse pour le
moment.

Je rentrai chez moi plus tranquille de toutes faons, et me mis au lit,
un peu fatigu de mon corps et de mon esprit.

Mais je n'y fus pas un quart d'heure sans tre veill par monsieur
Parpluche, qui, s'tant amus avec les chiens de l'homme tranger,
revenait chercher son matre, et qui grattait  ma porte. Je me levai
pour le faire entrer, et m'avisai alors d'un bruit dans mon avoine,
laquelle poussait verte et drue derrire la maison, et qui me semblait
tondue  belles dents et laboure  quatre pieds par quelque bte  qui
je n'avais point vendu mon grain en herbe.

J'y courus, arm du premier bton qui me tomba sous la main et en
sifflant Parpluche, qui ne m'obit point et s'en fut chercher son
matre, aprs avoir flair dans la maison.

Entrant donc dans mon petit champ, j'y vis quelque chose qui se roulait
sur le dos, les pattes en l'air, crasant  droite et  gauche, se
relevant, sautant, broutant, et prenant du tout bien  son aise. Je fus
un moment sans oser courir dessus, ne connaissant pas quelle bte
c'tait. Je n'en distinguais bien que les oreilles, qui taient trop
longues pour appartenir  un cheval; mais le corps tait trop noir et
trop gros pour tre celui d'un ne. Je m'en approchai doucement; la bte
ne paraissait ni mchante, ni farouche, et je connus alors que c'tait
un mulet, encore que je n'en eusse pas vu souvent, car on n'en lve
point dans nos pays, et les muletiers n'y passent gure. Je m'apprtais
 le prendre et le tenais dj aux crins, quand, levant de
l'arrire-train et lchant une douzaine de ruades dont je n'eus que le
temps de me garer, il sauta comme un livre par-dessus le foss et
s'ensauva si vite, qu'en un moment je l'eus perdu de vue.

Ne me souciant point d'avoir mon avoine gte par le retour de cette
bte, je renonai  dormir avant d'en avoir le coeur net. Je rentrai 
la maison pour prendre ma veste et mes souliers, et, fermant bien les
portes, je descendis par les prs vers le ct o j'avais vu courir la
mule. J'avais bien une doutance que a faisait partie de la bande 
l'homme noir, ami de Joseph; justement, Joseph m'avait conseill de n'y
rien voir; mais depuis que j'avais touch une bte vivante, je ne me
sentais plus aucune crainte. On n'aime pas les fantmes; mais quand on
est sr d'avoir affaire  du solide, c'est autre chose, et du moment que
l'homme noir tait un homme, si fort ft-il et si barbouill lui plt-il
de se montrer, je ne m'en embarrassais non plus que d'une belette.

Vous n'tes pas sans avoir ou dire que j'tais un des plus forts du
pays dans mon jeune temps, puisque, tel que me voil, je ne crains
encore personne.

Avec a, j'tais vif comme un gardon, et je savais qu'en un danger
au-dessus du pouvoir d'un seul, il aurait fallu tre un oiseau ail pour
m'attraper  la course. M'tant donc prcautionn d'une corde, et arm
de mon fusil,  moi, qui n'avait point de balles bnites, mais qui
portait plus juste que celui de mon pre, je me mis  la recherche.

Je n'avais pas fait deux cents pas, que je vis trois autres btes
pareilles, dans la marsche  mon beau-frre, lesquelles s'y
comportaient aussi malhonntement que possible. Comme la premire, elles
se laissrent bien approcher, mais, tout aussitt, prirent leur course
et se sauvrent dans un autre hritage qui dpendait du domaine de
l'Aulnires, et o s'battait une troupe d'autres mules, toutes bien en
point, rveilles comme souris et gambillant  la lune levante en vraie
chasse  baudet, qui est, comme vous savez, la danse des bourriques du
diable, quand les follets et les fades galopent dessus  travers les
nues.

Il n'y avait pourtant point l de magie, mais bien une grande fraude de
pture et un ravage abominable. La rcolte n'tait pas mienne, et
j'aurais pu me dire que cela ne me regardait point; mais je me sentais
colr d'avoir couru pour rien aprs ces mchantes btes, et on ne peut
voir saccager du beau froment du bon Dieu sans y avoir regret.

Je m'avanai donc dans cette grande pice de bl sans voir me
chrtienne, mais voyant bien foisonner les mulets, et songeant d'en
attraper quelqu'un qui pt me servir de tmoignage, quand je viendrais
 porter plainte du mal commis sur ma terre.

J'en avisai un qui me paraissait plus raisonnable que les autres, et
quand je fus auprs, je vis que ce n'tait point le mme gibier, mais
bien le petit cheval maigre qui avait une clochette au cou, laquelle
clochette, comme j'ai su plus tard, s'appelle clairin, en pays
bourbonnais, et donne le nom au cheval qui la porte. Ne sachant rien des
usances du monde o je me trouvais, ce fut par grand hasard que je pris
le bon moyen, qui fut de m'emparer du clairin et de l'emmener, sauf 
accrocher un mulet ou deux ensuite, si je pouvais y aboutir.

La petite bte, qui paraissait mignonne et bien prive, se laissa
caresser et emmener sans souci de rien; mais, ds qu'elle se mit 
marcher, son clairin se mettant  sonner, grande fut ma surprise de voir
accourir toutes les mules, parses emmi les bls, lesquelles volrent
aprs moi comme les abeilles aprs leur reine. Par l je vis qu'elles
taient dresses  suivre le clairin, et qu'elles en connaissaient la
sonnerie comme bons moines connaissent la cloche de matines.




Sixime veille.


Je ne me demandai pas longtemps ce que j'allais faire de cette bande
malfaisante. Je tirai droit sur le domaine de l'Aulnires, pensant, avec
raison, qu'il me serait ais d'ouvrir la barrire de la cour, d'y faire
entrer tout mon monde, aprs quoi, j'veillerais les mtayers, lesquels,
avertis du dommage, agiraient comme bon leur semblerait.

J'approchais du domaine, lorsque, par aventure, il me parut voir, sur le
chemin, un homme qui accourait derrire moi. J'armai mon fusil, songeant
que si c'tait le matre des mulets, j'aurais maille  partir avec lui.

Mais c'tait Joseph, qui revenait de conduire Brulette au bourg, et qui
retournait  l'Aulnires.

--Que fais-tu l, Tiennet? me dit-il, en me rejoignant au plus vite
qu'il put courir; ne t'avais-je point averti de ne pas sortir de chez
toi? Tu te mets-l en danger de mort: lche ce cheval et ne te soucie de
ces btes. Ce qu'on ne peut empcher, il vaut mieux le souffrir que
chercher un pire mal.

--Merci, mon camarade, que je lui rpondis: tu as des amis bien
aimables, qui viennent faire pturer leur cavalerie dans mon bien, et je
ne soufflerai mot? C'est bon, c'est bon! passe ton chemin si tu as peur;
moi, j'irai jusqu'au bout, et me ferai raison par justice ou par force.

Comme je disais cela, m'tant arrt avec les btes pour lui rpondre,
nous entendmes japper au loin, et Joset, prenant vivement la corde qui
me servait  mener le cheval, me dit:--Alerte, Tiennet! voil les chiens
du muletier! si tu ne veux tre dvor, lche le clairin; aussi bien, le
voil qui reconnat la voix de ses gardiens et tu n'en aurais pas bon
march maintenant.

Il disait vrai; le clairin avait dress les oreilles en avant pour
couter, puis, les couchant en arrire, ce qui est une grande marque de
dpit, il se mit  hennir,  se cabrer,  ruer, ce qui mit toutes les
mules en danse autour de nous, si bien que nous n'emes que le temps de
nous en retirer, laissant partir le tout, bride avale, du ct des
chiens.

Je n'tais gure content de cder, et comme les chiens, aprs avoir
rassembl leur troupeau enrag, faisaient mine de venir sur nous pour
nous demander nos comptes, je fis celle d'abattre d'un coup de fusil le
premier des deux qui me porterait la parole.

Mais Joset alla au-devant de lui et s'en fit reconnatre.--Ah! Satan,
lui dit-il, vous tes en faute. Vous vous tes amus  courir quelque
livre dans les bls, au lieu de garder vos btes, et quand votre matre
se rveillera, vous serez corrig si vous n'tes pas  votre poste, avec
Louveteau et le clairin.

Le chien Satan, connaissant qu'on lui faisait reproche de sa conduite,
obit  Joset, qui l'appela vers une grande friche, o les mules
pouvaient pturer sans faire de dommage, et o Joseph me dit qu'il
resterait  les garder jusqu'au retour de leur matre.

--C'est gal, Joset, lui dis-je, a ne se passera pas si tranquillement
que tu crois, et si tu ne veux me dire o est cach le matre de ces
mulets, je resterai l  l'attendre aussi, pour lui dire son fait, et
demander rparation du tort qu'il m'a caus.

--Je vois bien, reprit Joseph, que tu ne sais pas la vie des muletiers,
puisque tu crois si commode d'en avoir raison; et, de vrai, c'est, je
crois, la premire fois qu'il en passe par ici. Ce n'est point leur
chemin, puisque, d'ordinaire, ils descendent des bois du Bourbonnais par
ceux de Meillant et de l'pinasse, pour passer dans ceux de Cheurre.
C'est par aventure que je me suis trouv en rencontrer dans la fort de
Saint-Chartier, o ils faisaient halte, pour gagner Saint-Aot, et du
nombre tait celui-ci, qui s'appelle Huriel, et qui est demand, 
prsent, aux forges d'Ardentes, pour porter du charbon et du minerai. Il
a bien voulu se dtemcer d'une couple d'heures pour m'obliger. Il s'en
suit qu'ayant quitt ses compagnons et les pays de brandes, qui se
trouvent sur le chemin frquent de ceux de son tat, et o les mules
peuvent pturer sans nuire  personne, il a peut-tre cru pouvoir se
donner mme licence dans nos pays de grain; et encore qu'il ait grand
tort, il serait mal commode de lui faire entendre qu'il n'y a pas droit.

--Et si, faudra-t-il bien qu'il l'entende de moi, rpondis-je, car je
sais maintenant de quoi il retourne. Oh! oh! des muletiers! on sait ce
que c'est, et tu me donnes souvenance de ce que j'en ai ou raconter 
mon parrain Gervais, le forestier. Ce sont gens sauvages, mchants et
mal appris, qui vous tuent un homme dans un bois, avec aussi peu de
conscience qu'un lapin; qui se prtendent le droit de ne nourrir leurs
btes qu'aux dpens du paysan, et qui, si on le trouve malsant, et
qu'ils ne soient pas les plus forts pour rsister, reviennent plus tard
ou envoient leurs compagnons faire prir vos boeufs par malfice, brler
vos btiments, ou pis encore; car ils se soutiennent comme larrons en
foire.

--Puisque tu as ou parler de ces choses, dit Joseph, tu vois que nous
aurions tort, pour un petit dommage, d'en attirer un plus grand aux
mtayers mes matres, et  ta famille. Je suis loin de trouver bon ce
qui s'est pass, et quand matre Huriel m'a dit qu'il allait faire
pturer par ici, et faire sa couche  la belle toile, comme ils font
en tout temps et en tout lieu, je lui avais enseign cette chaume, et
recommand de ne pas laisser promener ses mulets dans les terres
ensemences. Il me l'avait promis, car il n'est pas mchant; mais il a
les sens bien vifs et ne reculerait pas devant une bande de monde qui
lui tomberait sur le corps. Sans doute, il pourrait bien demeurer sur la
place; mais je te demande, Tiennet, si un dommage de dix ou douze
boisseaux de grain (je mets tout au pis), mrite mort d'homme et tout ce
qui s'ensuit pour ceux qui auraient fait ce mauvais coup. Retourne donc
 ton bien, vire les mauvaises btes, mais ne cherche querelle 
personne; si on te questionne demain, dis que tu n'as rien vu, car de
tmoigner en justice contre un muletier, c'est quasiment aussi mauvais
que de tmoigner contre un seigneur.

Joseph avait raison; je m'y rendis, et repris le chemin de chez nous;
mais je n'en tais pas plus content pour a, car de reculer devant la
crainte d'un dfi, c'est sagesse pour les vieux et dpit pour les
jeunes.

J'approchais de ma maison, bien dcid  ne me point coucher, quand il
me parut y voir de la clart. Je redoublai des jambes, et, trouvant
grande ouverte la porte que j'avais laisse ferme au loquetoir,
j'avanai sans froidir, et vis un homme dans ma chemine, allumant sa
pipe  une flambe qu'il s'tait faite. Il se retourna pour me regarder,
aussi tranquillement que si j'entrais chez lui, et je reconnus l'homme
encharbonn que Joseph nommait Huriel.

Alors la colre me revint, et, fermant la porte derrire moi:--C'est
bien! que je fis en m'avanant sur lui; je suis content que vous veniez
dans la gueule du loup. Nous allons nous dire deux mots,  cette heure.

--Trois, si vous voulez, fit-il en s'asseyant sur ses talons et en
tirant le feu de sa pipe, dont le tabac tait humide et ne prenait pas.
Et il ajouta, comme en se moquant:--Il n'y a pas seulement chez vous une
mauvaise pincette pour prendre la braise!

--Non, que je rpondis; mais il y a une bonne trique pour rabattre vos
coutures.

--Pourquoi donc a, s'il vous plat? fit-il encore sans perdre une
miette de son assurance. Vous tes fch que j'entre chez vous sans
permission? Pourquoi n'y tiez-vous point? J'ai frapp  la porte, j'ai
demand du feu, a ne se refuse jamais. Qui ne rpond consent, j'ai
pouss le loquet. Pourquoi n'avez-vous point de serrure, si vous
craignez les voleurs? J'ai regard vers les lits, j'ai trouv maison
vide; j'ai allum ma pipe, et me voil. Qu'est-ce que vous avez  dire?

En parlant comme je vous dis, il prit son fusil dans sa main comme pour
en examiner la batterie, mais c'tait bien pour me dire:--Si vous tes
arm, je le suis pareillement, et nous serons  deux de jeu.

J'eus l'ide de le coucher en joue pour le tenir en respect; mais, 
mesure que je regardais sa figure noircie, je lui trouvais un air si
ouvert et un oeil veill si bon enfant, que je sentais moins de colre
que de fiert; C'tait un jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus,
grand et fort, et qui, ras et lav, pouvait tre joli garon. Je posai
mon fusil au long du mur, et, m'approchant de lui sans crainte:

--Causons, lui dis-je en m'asseyant  son ct.

-- vos souhaits, fit-il, posant pareillement son arme.

--C'est vous qu'on nomme Huriel?

--Et vous Etienne Depardieu?

--D'o savez-vous mon nom?

--D'o vous savez le mien: de notre petit ami Joseph Picot.

--C'est donc  vous les mulets que je viens de prendre?

--Que vous venez de prendre? fit-il en se levant,  moiti,
d'tonnement. Puis, se mettant  rire:--Vous plaisantez! On ne prend pas
mes mulets comme a.

--Si fait, lui rpondis-je, on les prend en emmenant le clairin.

--Ah! vous connaissez la manire? dit-il d'un air de dfiance; mais les
chiens?

--On ne craint pas les chiens quand on a un bon fusil dans la main.

--Auriez-vous tu mes chiens? fit-il encore en se levant tout  fait. Et
sa figure flamba de colre, d'o je vis que s'il tait d'humeur joviale,
il pouvait aussi tre terrible  son moment.

--J'aurais pu tuer vos chiens, rpondis-je; j'aurais pu emmener vos
btes en fourrire dans une mtairie o vous auriez trouv une dizaine
de bon gars pour parlementer. Je ne l'ai pas fait, parce que Joseph m'a
remontr que vous tiez seul, et que, pour un dommage, c'tait lche de
mettre un homme seul dans le cas de se faire tuer. J'ai cout cette
raison-l; mais nous voil un contre un. Vos btes ont gt mon champ et
celui de ma soeur; de plus, vous venez d'entrer chez moi en mon absence,
ce qui est malhonnte et insolent. Vous allez me faire excuse de votre
comportement, me proposer indemnit pour le dommage de mon grain, ou
bien...

--Ou bien quoi? dit-il en ricanant.

--Ou bien nous allons plaider selon les droits et coutumes du Berry, qui
sont, je pense, les mmes que ceux du Bourbonnais, quand on prend les
poings pour avocats.

--C'est--dire au droit du plus fort? fit-il en retroussant ses manches.
a me va mieux que d'aller devant les procureurs, et si vous tes seul,
si vous n'agissez pas en tratre...

--Venez dehors, lui dis-je, vous verrez que je suis seul. Vous avez tort
de me faire injure; car, en entrant ici, je vous tenais au bout de mon
fusil. Mais les armes sont faites pour tuer les loups et les chiens
enrags. Je n'ai pas voulu vous traiter comme une bte, et, bien qu'
prsent vous soyez en mesure de me fusiller aussi, je trouve qu'entre
hommes c'est lche de s'envoyer des balles, la force ayant t donne
aux humains pour s'en servir. Vous ne me paraissez pas plus manchot que
moi, et si vous avez du coeur...

--Mon garon, fit-il en me tirant auprs du feu pour me regarder, vous
avez peut-tre tort: vous tes plus jeune que moi, et, encore que vous
paraissiez sec et solide, je ne rpondrais pas de votre peau. J'aimerais
mieux que vous me parliez gentiment pour me rclamer votre d, et vous
en remettre  ma justice.

--En voil assez, lui dis-je en lui faisant tomber son chapeau dans les
cendres pour le fcher; c'est le mieux cogn de nous deux qui sera le
plus gentil tout  l'heure.

Il ramassa son chapeau tranquillement, le mit sur la table et
dit:--Quelles sont vos coutumes dans le pays d'ici?

--Entre jeunes gens, rpondis-je, il n'y a ni malice ni tratrise. On se
_toure_  bras-le-corps, on tape o l'on peut, sauf la figure. Celui qui
prend un bton ou une pierre est rput coquin et assassin.

--C'est comme chez nous, fit-il. Marchons donc, j'ai intention de vous
mnager; mais si j'y vas plus fort que je ne veux, rendez-vous, car il y
a un moment, vous le savez, o on ne peut pas bien rpondre de soi.

Quand nous fmes dehors,  mme l'herbe drue, nous mmes habit bas pour
ne nous point gter inutilement, et commenmes  nous tourer, en nous
serrant les flancs et en nous enlevant l'un l'autre. J'avais avantage
sur lui, pour ce qu'il tait plus grand de toute la tte et que son
grand abattage me donnait meilleure prise. D'ailleurs, il n'tait pas
chauff, et, croyant avoir trop vite raison de moi, il ne donnait pas
sa force; si bien que je le dracinai  la troisime sue, et l'tendis
sous moi: mais l il reprit son avoir, et devant que j'eusse le temps de
frapper, il se roula comme un serpent et m'enlaa si serr que j'en
perdais mon soupir.

Pourtant je trouvai moyen de me relever avant lui, et de lui revenir
sus. Quand il vit qu'il avait affaire  franche partie et attrapait du
bon dans l'estomac et sur les paules, il m'en porta aussi de rudes, et
je dois dire que son poing pesait comme un marteau de forge. Mais j'y
serais mort plutt que d'en rien sentir, et chaque fois qu'il me criait:
_Rends-toi!_ le courage et le moyen me revenaient pour le payer en mme
argent.

Si bien, qu'un bon quart d'heure durant, la lutte sembla gale. Enfin,
je sentis que je m'puisais, tandis qu'il ne faisait que de s'y mettre;
car s'il n'avait pas les ressorts meilleurs que moi, il avait pour lui
l'ge et le temprament. Et, de fine force, je me trouvai dessous et
bien battu, sans me pouvoir dgager. Nonobstant, je ne voulus crier
merci, et quand il vit que je m'y ferais tuer, il se comporta en homme
gnreux.--En voil assez, fit-il en me lchant le gosier; tu as la tte
plus dure que les os, je vois a; et je te les casserais avant de la
faire cder. C'est bien! Puisque tu es un homme, soyons amis. Je te fais
excuse d'tre entr en ta maison; et  cette heure, voyons les ravages
que t'ont fait mes mules. Me voil prt  te payer aussi franchement que
je t'ai battu. Aprs quoi, tu me donneras un verre de vin, afin que nous
nous quittions bons camarades.

Le march conclu, et quand j'eus empoch trois bons cus qu'il me donna
pour moi et mon beau-frre, j'allai tirer du vin et nous nous mmes 
table. Trois pichets de deux pintes y passrent, le temps de dire les
grces, car nous tions bien altrs au jeu que nous avions jou, et
matre Huriel avait un coffre qui en tenait tant qu'on voulait. Il me
parut bon compagnon, beau causeur et aimable  vivre au possible; et
moi, ne voulant pas rester en arrire de paroles et d'actions, je
remplissais son verre  chaque minute et lui faisais des jurements
d'amiti  casser les vitres.

Il ne paraissait point se sentir de la bataille; si fait bien m'en
ressentais-je; mais, ne voulant pas le montrer, je lui fis offre d'une
chanson, et j'en tirai une, avec un peu d'effort, de mon gosier, encore
chaud de la pressure de ses mains. Il n'en fit que rire.--Camarade, me
dit-il, ni toi ni les tiens ne savez ce que c'est que chanter. Vos airs
sont fades et votre souffle court, comme vos ides et vos plaisirs.
Vous tes une race de colimaons, humant toujours mme vent, et suant
mme corce; car vous pensez que le monde finit  ces collines bleues
qui cerclent votre ciel, et qui sont les forts de mon pays. Moi, je te
dis, Tiennet, que c'est l que le monde commence, et que tu marcherais
de ton meilleur pas, bien des jours et des nuits, avant de sortir de
ces grands bois auprs desquels les vtres sont des carrs de pois
rames. Et quand tu en aurais gagn le bout, tu trouverais des montagnes,
et encore des bois tels que tu n'en as jamais vus, car ce sont de grands
et beaux sapins d'Auvergne inconnus dans vos plaines grasses. Mais 
quoi bon te parler de ces endroits que tu ne verras jamais? Le
Berrichon, je le sais, est une pierre qui roule d'un sillon sur l'autre,
revenant toujours sur celui de droite quand la charrue l'a pouss pour
une saison sur celui de gauche. Il respire un air lourd, il aime ses
aises, il n'a point de curiosit; il chrit son argent, et ne le dpense
point; mais il ne sait pas l'augmenter, et n'a ni invention ni courage.
Je ne dis pas a pour toi, Tiennet; tu sais te battre, mais c'est pour
dfendre ton bien, et tu ne saurais pas en acqurir par industrie, comme
nous autres, esprits voyageurs, qui vivons partout comme chez nous, et
prenons par ruse ou par force ce qu'on ne nous donne pas de bon gr.

--Oui, j'en suis d'accord, rpondis-je; mais ne faites-vous pas l un
mtier de brigands? Voyons, ami Huriel, ne vaut-il pas mieux tre moins
riche et n'avoir rien  se reprocher? car enfin, quand, sur vos vieux
jours, vous jouirez de votre fortune mal acquise, aurez-vous la
conscience bien nette?

--Mal acquise! Voyons ami Tiennet, dit-il en riant, vous qui avez, je
suppose, comme tous les petits propritaires de ce pays, une vingtaine
de moutons, deux ou trois chvres, et peut-tre une pauvre bourrique 
nourrir sur le communal, quand, par inadvertance, vous les laissez peler
les arbres et manger le bl vert du voisin, courez-vous en offrir
rparation? Ne les ramenez-vous, pas au plus vite sans rien dire, quand
vous voyez paratre les gardes? Et s'ils vous font procdure, ne
pestez-vous contre eux et contre la loi? Et si vous pouviez, sans
danger, les tenir dans quelque bon coin, n'est-ce pas sur leurs paules
que vous payeriez l'amende  beaux coups de trique? Tenez! c'est par
couardise ou par force que vous respectez la rgle, et c'est parce que
nous y chappons que vous nous blmez, par jalousie des franchises que
nous savons prendre!

--Je ne peux pas goter votre morale trangre, Huriel; mais nous voil
bien loin de la musique. Pourquoi raillez-vous ma chanson? Est-ce que
vous prtendez en savoir de meilleures?

--Je ne prtends rien, Tiennet; mais je te dis que la chanson, la
libert, les beaux pays sauvages, la vivacit des esprits, et, si tu
veux aussi, l'art de faire fortune sans devenir bte, tout a se tient
comme les doigts de la main; je te dis que crier, n'est pas chanter, et
que vous avez beau beugler comme des sourds dans vos champs et dans vos
cabarets, a ne fait pas de la musique. La musique est chez nous, elle
n'est pas chez vous. Ton ami Joset l'a bien senti, lui qui a les sens
plus lgers que toi; car, pour toi, mon petit Tiennet, je vois bien que
je perdrais mon temps  t'en vouloir montrer la diffrence. Tu es un
franc Berrichon, comme un moineau franc est un moineau franc, et ce que
tu es  cette heure, tu le seras dans cinquante ans d'ici; ton crin aura
blanchi, mais ta cervelle n'aura pas pris un jour.

--Pourquoi me juges-tu si sot? repris-je un peu mortifi.

--Sot? Pas du tout, dit-il. Franc de ton coeur et fin de ton intrt, tu
l'es et le seras; mais vivant de ton corps et lger de ton me, tu ne
saurais jamais l'tre.

Voici pourquoi, Tiennet, dit-il encore en me montrant les meubles qui
taient dans la maison. Voil de bons gros lits ventrus, o vous dormez
dans la plume jusque par-dessus les yeux. Vous tes gens de bche et de
pioche, et faiseurs de grandes tches qui se voient au soleil; mais il
vous faut ensuite la couette de fin duvet pour vous reposer. Nous
autres, gens des forts, nous serions malades s'il fallait nous
ensevelir vivants dans des draps et des couvertures. Une hutte de
branchage, un lit de fougre, voil notre mobilier, et mme ceux de nous
qui voyagent sans cesse et qui ne se soucient pas de payer dans les
auberges, ne supportent pas le toit d'une maison sur leurs ttes; au
coeur des hivers, ils dorment  la franche toile sur la btine de
leurs mulets, et la neige leur sert de linge blanc.--Voil des
dressoirs, des tables, des chaises, de la belle vaisselle, des tasses de
grs, du bon vin, une crmaillre, des pots  soupe, que sais-je? Il
vous faut tout cela pour tre contents; vous mettez  chaque repas une
bonne heure pour vous lester; vous mchonnez comme des boeufs qui
ruminent: aussi, quand il vous faut remettre sur vos jambes et retourner
 l'ouvrage, vous avez un crve-coeur qui revient tous les jours deux ou
trois fois. Vous tes lourds et pas plus gaillards d'esprits que vos
btes de trait. Le dimanche, accouds sur des tables, mangeant plus que
votre faim et buvant plus que votre soif, croyant vous divertir et vous
rconforter en vous indigrant, soupirant pour des filles qui s'ennuient
avec vous sans savoir pourquoi; dansant vos bourres tranantes dans des
chambres ou dans des granges o l'on touffe, vous faites, d'un jour de
liesse et de repos, une pesanteur de plus sur vos estomacs et sur vos
esprits; et la semaine entire vous en parat plus triste, plus longue
et plus dure. Oui, Tiennet, voil la vie que vous menez. Pour trop
chrir vos aises, vous vous faites trop de besoins, et pour trop bien
vivre, vous ne vivez pas.

--Et comment donc vivez-vous, vous autres muletiers? lui dis-je, un peu
branl de sa critique. Voyons, je ne parle pas de ton pays bourbonnais,
que je ne connais point, mais de toi, muletier, que je vois l devant
moi, buvant rude, mettant les coudes sur la table, n'tant pas fch de
trouver quelque part du feu pour ta pipe et un chrtien pour causer?
Es-tu donc fait autrement que les autres hommes? Et quand tu auras men
cette dure vie que tu vantes, une vingtaine d'annes, l'argent que tu
auras mnag  te priver de tout, ne le dpenseras-tu pas  te procurer
une femme, une maison, une table, un bon lit, du bon vin et du repos?

--Voil bien des questions  la fois, Tiennet, rpondit mon hte. Pour
un Berrichon, a n'est pas mal raisonn. Je vas tcher d'y rpondre. Tu
me vois boire et causer, parce que j'aime le vin et que je suis un
homme. La table et la socit me plaisent mme beaucoup plus qu' toi,
par la raison que je n'en ai pas besoin et n'en fais pas mon habitude.
Toujours sur pied, mangeant sur le pouce, buvant aux fontaines que je
rencontre, et dormant sous la feuille du premier chne venu, quand, par
hasard, je trouve bonne table et bon vin  discrtion, c'est fte pour
moi, ce n'est plus ncessit. Vivant souvent seul des semaines entires,
la socit d'un ami m'est tout un dimanche, et dans une heure de
causette, je lui en dis plus que dans une journe de cabaret. Je jouis
donc de tout, plus-que vous autres, parce que je ne fais abus de rien.
Si une gentille fillette ou une femme dtermine me vient trouver dans
mon hallier; c'est pour me dire qu'elle m'aime ou qu'elle me veut. Elle
sait bien que je n'ai pas le temps d'aller me planter auprs d'elle
comme un nigaud pour attendre son heure, et j'avoue qu'en fait d'amour,
j'aime ce qui se trouve, plutt que ce qu'il faut chercher et attendre.
Quant  l'avenir, Tiennet, je ne sais pas si j'aurai jamais une maison
et une famille: si cela m'arrive, j'en serai plus reconnaissant que toi
au bon Dieu, et j'en connatrai mieux la douceur; mais je jure que ma
mnagre ne sera point une de vos grosses rougeaudes, et-elle vingt
mille cus en dot. L'homme amoureux de libert et de bonheur vrai ne se
marie pas pour de l'argent. Je n'aimerai jamais qu'une fille blanche et
mince comme nos jeunes bouleaux, une de ces mignonnes alertes comme il
en pousse sous nos ombrages et qui chantent mieux que vos rossignols.

--Une fille comme Brulette, pensai-je. Par bonheur, elle n'est point
ici, car elle qui mprise tous ceux qu'elle connat, se pourrait bien
coiffer de ce barbouill, ne ft-ce que par caprice.

Le muletier continua.

--Adonc, Tiennet, je ne te blme point de suivre le chemin qui est
devant toi; mais le mien va plus loin et me plat davantage. Je suis
content de te connatre, et si tu as jamais besoin de moi, tu peux me
requrir. Je ne te demande pas la pareille; je sais qu'un habitant des
plaines, quand il s'agit de faire une douzaine de lieues pour aller
trouver un parent ou un ami, se confesse  son cur et dresse son
testament. Pour nous autres, ce n'est pas de mme; nous volons comme les
hirondelles, et on nous rencontre quasiment partout.  revoir, une
poigne de main, et si tu t'ennuies jamais de ta vie de paysan, appelle
le corbeau noir du Bourbonnais  ton aide; il se souviendra qu'il a
cornemus un air sur ton dos sans fcherie, et qu'il t'a cd par estime
de ton bon courage.




Septime veille.


L-dessus, Huriel alla rejoindre Joseph, et moi mon lit, en dpit de la
critique du muletier; car si j'avais, jusque-l, cach par amour-propre
et oubli par curiosit le mal que je me sentais dans les os, je n'en
tais pas moins vann des pieds  la tte. Il parat que matre Huriel
reprit sa marche bien allgrement sans se ressentir de rien; pour moi,
je fus forc de rester couch environ une semaine, car je crachais le
sang et je me sentais l'estomac tout dcroch. Joseph me vint visiter et
s'tonna de me voir ainsi; mais, par mauvaise honte, je ne lui voulus
point raconter mon aventure, voyant que matre Huriel, en lui parlant de
moi, ne lui avait pas mentionn de quelle manire nous nous tions
expliqus.

Il y eut grand tonnement au pays pour le dommage des bls de
l'Aulnires, et la piste des mulets sur nos chemins fut une chose
imaginante.

En remettant  mon beau-frre l'argent que j'avais si durement gagn
pour lui, je lui racontai le tout, mais sous le secret; et comme c'tait
un bon gars bien prudent, il n'en fut rien bruit.

Cependant Joseph avait cach sa musette au logis de Brulette, et n'en
pouvait faire usage, pour ce que, d'une part, la rentre des foins ne
lui en laissa pas le temps, et que, de l'autre, Brulette craignant la
malice de Carnat, fit de son mieux pour qu'il renont  son ide.

Joseph feignit de se soumettre; mais il nous parut bientt qu'il
maniganait un nouveau plan, et qu'il songeait de se louer dans une
autre paroisse o il esprait d'avoir ses coudes franches.

Aux approches de la Saint-Jean d't, il ne s'en cacha plus et avertit
son matre de se procurer un autre laboureur; mais il ne fut jamais
possible de lui faire dire o il voulait aller; et, comme il avait
coutume de dire: _Je ne sais pas_,  tout ce qu'il voulait taire, nous
crmes que vritablement il s'en allait  la loue comme les autres, sans
avoir rien d'arrt dans son vouloir.

Comme la foire aux chrtiens est grand'fte  la ville, Brulette y alla
pour danser, et moi aussi. Nous pensions y trouver Joseph et savoir, 
la fin de la journe, pour quel matre et pour quel endroit il se serait
dcid; mais il ne parut ni au matin ni au soir sur la place. Personne
ne le vit dans la ville. Il avait laiss sa musette, mais emport, la
veille, ceux de ses effets qu'il dposait d'ordinaire au logis du pre
Brulet.

Comme nous revenions le soir, Brulette et moi, avec tout son cortge
d'amoureux et d'autres jeunesses de notre paroisse, elle me prit le
bras, et, marchant avec moi sur le bas-ct herbu de la route,  part
des autres, elle me dit:

--Sais-tu, Tiennet, que me voil en peine de notre Joset? Sa mre, que
j'ai vue tantt  la ville, est en grand chagrin et ne se peut imaginer
o il aura pass. Il y a longtemps dj qu'il lui a donn  entendre
l'intention qu'il avait de s'en aller un peu plus loin; mais de savoir
o, il n'y a pas eu moyen, et aujourd'hui cette pauvre femme se dsole.

--Et vous, Brulette, lui dis-je, m'est avis que vous n'tes point du
tout gaie, et que vous n'avez point dans du mme coeur qu'aux autres
ftes?

--J'en conviens, rpondit-elle. J'ai de l'amiti pour ce pauvre gars
lunatique. D'abord, c'est par devoir,  cause de sa mre; et puis, par
accoutumance; et enfin, c'est pour estime de son fltage.

--Est-il possible que le fltage te fasse tant d'effet?

--L'effet n'en a rien de blmable, cousin. Qu'est-ce que tu y trouves 
reprendre?

--Rien; mais...

--Allons, explique-toi donc, fit-elle en riant, car il y a longtemps que
tu me chantes je ne sais quelle antienne l-dessus, et je voudrais
pouvoir te dire _amen_ pour qu'il n'en soit plus question.

--Eh bien, Brulette, lui dis-je, ne parlons plus de Joseph et parlons de
nous deux: ne veux-tu point comprendre que j'ai un grand amour pour toi,
et ne me veux-tu point dire si tu y rpondras un jour ou l'autre?

--Oh! oh! parles-tu bien srieusement, cette fois?

--Cette fois comme les autres. a a toujours t trs srieux de ma
part, mmement quand la honte me faisait tourner la chose en badinage.

--Alors, dit Brulette en doublant le pas avec moi, pour n'tre point
coute de ceux-qui nous suivaient, dis-moi comment et pourquoi tu
m'aimes: je te rpondrai aprs.

Je vis qu'elle voulait des louanges et de jolies paroles, et je n'tais
pas des plus adroits  ce jeu-l. J'y fis de mon mieux et lui dis que
depuis que j'tais venu au monde, je n'avais eu qu'elle dans mon ide,
comme tant la plus aimable et la plus belle des filles; mmement qu'
l'ge o elle n'avait que douze ans, elle m'avait dj ensorcel.

Je ne lui apprenais rien de nouveau, et elle confessa s'en tre
trs-bien aperue au catchisme. Mais, me raillant:

--Explique-moi donc, me dit-elle, pourquoi tu n'en es point mort de
chagrin, puisque je te rembarrais si bien? et comment tu as fait pour
devenir un gars si fort et si bien portant, encore que l'amour te ft,
comme tu prtends, scher sur pied?

--Ce n'est point l s'expliquer srieusement comme tu me le promettais,
lui rpondis-je.

--Si fait, rpliqua-t-elle, c'est srieux, car je n'aurai jamais de
prfrence que pour celui qui pourra me jurer de n'avoir regard, aim
convoit que moi dans toute sa vie.

--Oh a, c'est bien, Brulette! m'criai-je, et, en ce cas, je ne crains
personne, sans exception de ton Joset, qui, j'en conviens, n'a jamais
regard aucune fille, mais dont les yeux ne voient rien, pas mme toi,
puisqu'il te quitte.

--Laissons Joset, c'est convenu, reprit Brulette un peu vivement, et,
puisque tu te vantes de voir si clair, confesse que, malgr ton got
pour moi, tu as reluqu dj plus d'une fille. , ne mens pas, je hais
le mensonge. Qu'est-ce que tu contais si joyeusement, l'an pass,  la
Sylvaine? Et, il n'y a pas plus d'un mois ou deux,  la grand'Bonnine,
que tu fis danser, sous mon nez, deux dimanches de suite? Crois-tu que
je sois aveugle, et que l'on m'en donne  garder?

Je fus un peu mortifi d'abord, et puis, encourag par l'ide qu'il y
avait un brin de jalousie chez Brulette, je lui rpondis bien
franchement:

--Ce que je contais  ces filles-l, ma cousine, n'est pas assez joli
pour que je le rpte  une personne que je respecte. Un garon peut
faire des sottises pour se dsennuyer, et le regret qu'il en a ensuite
prouve d'autant mieux que son coeur et son esprit n'taient point de la
partie.

Brulette devint rouge; mais elle reprit aussitt:

--Alors, Tiennet, tu me peux jurer que mon humeur et ma figure n'ont
jamais t rabaisses dans ton estime par la figure et la gentillesse
d'aucune autre fille, et cela, depuis que tu es au monde?

--J'en ferais serment, lui dis-je.

--Fais-le donc: mais donne ton attention et ta religion  ce que tu vas
dire. Jure-moi par ton pre et ta mre, par le bon Dieu et par ta
conscience, qu'aucune ne t'a jamais sembl aussi belle que moi.

J'allais jurer, quand, je ne sais comment, un souvenir me fit trembler
la langue. Je fus bien simple, peut-tre, d'y faire attention, car a
n'en et pas valu la peine pour un esprit plus dgourdi que le mien;
mais il ne me fut point possible de mentir, au moment o l'image me
revint si claire devant les yeux. Et pourtant, je l'avais oublie
jusqu' cette heure, et je n'y eusse peut-tre jamais repens, sans les
questions et commandements de Brulette.

--Tu n'y vas point vite, dit-elle; mais j'aime mieux a: je t'estimerai
pour une vrit et te mpriserais pour un mensonge.

--Eh bien! Brulette, rpondis-je, puisque tu veux que je sois juste,
sois-le aussi. Dans toute ma vie, j'ai vu deux filles, deux enfants,
l'on peut dire,  l'une desquelles j'aurais barguign  donner la
prfrence, si l'on m'et dit dans ce temps-l, o je n'tais qu'un
enfant moi-mme: Voil les deux mignonnes qui t'couteront dans la
suite des temps; choisis celle que tu voudrais avoir pour femme.
J'aurais sans doute dit: C'est ma cousine, parce que je te connaissais
aimable, et que, de l'autre, je ne savais rien de rien, l'ayant vue en
tout dix minutes. Et cependant, par rflexion, il est possible que
j'eusse senti quelque regret, non parce qu'elle tait plus parfaite que
toi en beaut, je ne crois point la chose possible; mais parce qu'elle
me donna un baiser gros et bon sur chaque joue, lequel je n'avais et
n'ai encore jamais reu de toi. D'o j'aurais pu conclure qu'elle tait
fille  donner un jour son coeur bien franchement, tandis que la
discrtion du tien me tenait ds lors, et m'a toujours tenu depuis, en
peine et en crainte.

--O donc est cette fille  prsent? demanda Brulette, qui me parut
saisie de ce que je disais; et comment est-ce qu'on la nomme?

Elle fut bien tonne d'apprendre que je ne savais ni son nom ni son
pays, et que dans ma souvenance, je ne la pouvais dsigner qu'en
l'appelant la _fille des bois_. Je lui racontai simplement la petite
aventure de la charrette embourbe, et elle en prit occasion de me faire
plus de questions que je n'en pouvais contenter; car il y avait dj de
la confusion dans mes remembrances, et je ne faisais point tant d'tat
d'une si chtive affaire que Brulette en voulait supposer. Sa tte
travaillait pour comprendre chaque mot qu'elle m'arrachait, et on et
dit qu'elle se questionnait elle-mme, avec un peu de dpit, pour savoir
si elle tait assez jolie pour avoir tant d'exigences, et si le moyen de
plaire aux garons tait la franchise ou le dguisement.

Peut-tre qu'elle fut tente un petit moment de me faire oublier, par
des coquetteries, cette petite revenante que j'avais dans la tte, et
qui, plus que de raison, lui portait ombrage; mais aprs deux ou trois
mots de badinage, elle rpondit  mes reproches:--Non, Tiennet, je ne
te ferai pas un tort d'avoir eu des yeux pour une jolie fille, quand la
chose est innocente et naturelle comme tu me la racontes; mais cette
btise-l, dont nous venons d'amuser nos esprits, a tourn le mien, je
ne sais comment,  des rflexions srieuses sur toi et sur moi. Je suis
coquette, mon bon cousin; je sens cette fivre-l jusque dans la racine
de mes cheveux; je ne sais point si j'en gurirai; mais, telle que me
voil, je ne songe  l'amour et au mariage que comme  la fin de toute
aise et de toute fte. J'ai dix-huit ans, et c'est dj l'ge de
rflchir: eh bien, la rflexion ne me vient encore que comme un coup de
poing dans l'estomac; tandis que toi, ds l'ge de quinze ou seize ans,
tu t'es dj questionn sur la manire d'tre heureux en mnage. Et
l-dessus, ton coeur simple t'a fait une rponse juste: c'est qu'il te
fallait une bonne amie simple et juste comme toi-mme, et sans malice,
fiert ni folie. Or je te tromperais vilainement si je te disais que je
suis ton fait. Que ce soit caprice ou dfiance, je ne me sens porte
pour aucun de ceux que je peux choisir, et je ne voudrais pas rpondre
de changer bientt. Plus je vas, plus ma libert et ma gaiet me
plaisent. Sois donc mon ami, mon camarade et mon parent; je t'aimerai
comme j'aime Joseph, et mieux encore si tu es plus fidle  mon amiti;
mais ne songe plus  m'pouser. Je sais que tes parents y seraient
contraires, et moi-mme je le serais malgr moi, et avec le regret de te
mcontenter. Voyons, voil qu'on nous observe et qu'on court aprs nous
pour dranger le discours trop long que nous faisons ensemble. Veux-tu
ne me point bouder, prendre ton parti, et me rester frre? Si tu dis
oui, nous ferons la _jaune_ de Saint-Jean en arrivant au bourg, et nous
ouvrirons gaiement la danse tous les deux.

--Allons, Brulette! lui dis-je en soupirant, c'est comme tu voudras; je
ferai mon possible pour ne plus t'aimer que comme tu me le commandes,
et, dans tous les cas, je te resterai bon parent et bon ami, comme c'est
mon devoir.

Elle me prit la main, et s'amusant  faire galoper ses amoureux, elle
courut avec moi jusque sur la place du bourg, o dj les vieux de
l'endroit avaient dress les fagots et la paille de la jaune. Brulette
fut requise, comme tant arrive la premire, d'y mettre le feu, et
bientt la flamme s'leva jusqu'au-dessus du porche de l'glise.

Mais nous n'avions point de musique pour danser, lorsque le garon 
Carnat, qui s'appelait Franois, arriva avec sa musette et ne se fit
point prier pour nous venir en aide, car lui aussi en tenait sa bonne
part pour Brulette, comme les autres.

On se mit donc  baller bien joyeusement; mais, au bout de peu de
minutes, chacun s'cria que cette musique coupait les jambes. Franois
Carnat y tait encore trop novice, et il avait beau faire de son mieux,
on ne pouvait pas se mettre en train. Il s'en laissa plaisanter, et
continua, bien content d'avoir occasion de s'exercer, car c'tait, je le
crois, la premire fois qu'il faisait danser le monde.

a ne faisait l'affaire de personne, et quand on vit que cette danse, au
lieu d'adoucir les jambes dj lasses, ne faisait que les achever, on
parla de se dire bonsoir, ou d'aller finir la journe entre hommes au
cabaret. Brulette et les autres fillettes se rcrirent, nous traitant
de beuveraches et de malplaisants garons; et cela fit un dbat, au
milieu duquel un grand beau sujet se montra tout d'un coup, avant qu'on
et pu voir d'o il sortait.

--Oui-d, enfants! cria-t-il d'une voix si forte qu'elle couvrit tout
notre vacarme et se fit couter d'un chacun: vous voulez danser encore?
qu' cela ne tienne! Voil un cornemuseux de rencontre qui vous en
baillera tant que vous en voudrez, et qui, mmement, ne vous prendra
rien pour sa peine. Donnez-moi a, dit-il  Franois Carnat, et
m'coutez: a vous pourra servir, car, encore que je ne fasse point mon
tat de musiquer, j'en sais un peu plus long que vous.

Et, sans attendre le consentement de Franois, il enfla sa musette et se
mit  en jouer, aux cris de joie des filles et au grand remercment des
garons.

J'avais, ds les premiers mots, reconnu la voix et l'accent bourbonnais
du muletier; mais je ne pouvais en croire mes yeux, tant je le voyais
chang  son profit.

Au lieu de son sarrau encharbonn, de ses vieilles gutres de cuir, de
son chapeau caboss et de sa figure noire, il avait un habillement neuf,
tout en fin droguet blanc jasp de bleu, du beau linge, un chapeau de
paille enruban de trente-six couleurs, la barbe faite, la face bien
lave et rose comme une pche: enfin, c'tait le plus bel homme que
j'aie vu de ma vie: grand comme un chne, bien pris de tout son corps,
la jambe sche et nerveuse, les dents comme un chapelet de graines
d'ivoire, les yeux comme deux lames de couteau, et l'air avenant d'un
bon seigneur. Il reluquait toutes nos filles, souriant aux belles, riant
jusqu'aux oreilles devant celles qui n'avaient pas bonne grce, mais se
montrant joyeux et bon compre  tout le monde, encourageant et animant
la danse de l'oeil, du pied et de la voix; car il ne soufflait que peu
dans la musette, tant il tait habile  gouverner son vent, et disait,
entre chaque bouffe, mille drleries et sornettes qui mettaient tous
les esprits en joie et folie.

Et de plus, au lieu de compter les reprises et carrements comme font les
mntriers de profession, qui s'arrtent tout juste, quand ils ont gagn
leurs deux sous par chaque couple, il se mit  cornemuser d'affile un
bon quart d'heure durant, changeant ses airs on ne sait comment, car il
passait de l'un  l'autre sans qu'on en vt la couture; et c'tait les
plus belles bourres du monde, toutes inconnues chez nous, mais si
enlevantes et d'un mouvement si dansable, qu'il nous semblait voler en
l'air plutt que gigotter sur le gazon.

Je crois qu'il aurait cornemus et que nous aurions dans toute la nuit
sans nous lasser, ni lui ni nous autres, s'il n'et t drang par le
pre Carnat, lequel du cabaret de la Biaude, entendant si bien mener sa
musette, tait arriv, bien tonn et bien fier du savoir de son garon.
Mais quand il vit l'instrument dans les mains d'un tranger, et Franois
qui prenait sa part de la danse sans songer  mal, la colre le gagna,
et, poussant le muletier par surprise, il le fit sauter, de la pierre o
il tait juch, tout au beau milieu de la danse.

Matre Huriel fut un peu tonn de l'aventure, et, se retournant, il vit
Carnat tout dpit, qui lui faisait semonce de lui rendre son
instrument.

Vous n'avez point connu Carnat le cornemuseux; c'tait dj un homme
d'ge en ce temps-l, mais encore solide, et malicieux comme un vieux
diable.

Le muletier commena de lui montrer les poings; mais, retenu par ses
cheveux blancs, il lui rendit doucement la musette, en lui
rpondant:--Vous auriez pu m'avertir avec plus d'honntet, mon vieux;
mais s'il vous fche que je prenne votre place, je vous la rends de bon
coeur; d'autant que je serai content de danser  mon tour, si la
jeunesse d'ici veut souffrir un tranger en sa compagnie.

--Oui, oui! dansez! vous l'avez bien gagn! cria le monde de la
paroisse, qui s'tait tout rassembl autour de sa belle musique, et qui
dj s'tait affol de lui, les vieux comme les jeunes.

--Or donc, dit-il en prenant la main de Brulette, qu'il avait regarde
plus que toutes les autres, je demande, pour mon payement, de danser
avec cette jolie blonde, quand mme elle serait dj engage.

--Elle est engage avec moi, Huriel, dis-je au muletier; mais comme nous
sommes amis, je te cde mon droit pour cette bourre.

--Merci! rpondit-il, en me donnant une poigne de main; et il ajouta
dans mon oreille:--Je ne voulais point avoir l'air de te connatre; si
tu n'y vois pas d'inconvnient pour toi,  la bonne heure!

--Ne dites pas que vous tes muletier, repris-je, et tout ira bien.

Tandis qu'un chacun me questionnait sur l'tranger, une autre question
s'levait sur la pierre des mntriers: le pre Carnat ne voulait ni
jouer, ni faire jouer son garon. Mmement, il lui faisait grand
reproche de s'tre laiss supplanter par un homme inconnu, et plus on
voulait arranger la chose en lui disant que cet tranger ne prenait pas
d'argent, plus il se fchait rouge. Il en vint  ne se plus connatre
quand le pre Maurice Viaud lui dit qu'il tait un jaloux, et que cet
tranger en remontrerait  tous ceux de son tat dans le pays.

Alors, il vint au milieu de nous, et, s'adressant  Huriel, lui demanda
s'il avait patente pour cornemuser, ce qui fit rire tout le monde, et le
muletier encore plus. Enfin, somm de rpondre  ce vieux enrag, Huriel
lui dit:--Je ne sais pas les coutumes de votre pays, mon vieux; mais
j'ai assez voyag pour connatre la loi, et je sais que nulle part en
France les artistes ne payent patente.

--Les artistes? fit Carnat, tonn d'un mot que, pas plus que nous, il
n'avait jamais ou employer. Qu'est-ce que vous entendez par l? Est-ce
une sottise que vous me voulez dire?

--Non point! reprit Huriel; je dirai les musiqueux, si vous voulez, et
je vous dclare que je suis libre de musiquer sans payer aucun droit au
roi de France.

--Bien, bien, je sais a, rpondit Carnat; mais ce que vous ne savez
pas, vous, c'est qu'au pays d'ici, les musiqueux payent un droit au
corps des mntriers pour avoir licence d'exercer, et ils en reoivent
lettres patentes, s'ils en sont agrs aprs les preuves.

--Oui-da! Je connais cela, rpondit Huriel, et sais trs-bien quelle
monnaie il faut empocher ou dbourser dans vos preuves. Je ne vous
conseillerais pas de m'y essayer; mais, heureusement pour vous, je
n'exerce pas votre tat et ne prtends rien chez vous; je joue gratis o
il me plat, et cela, nul ne m'en peut empcher, par la raison que je
suis reu matre sonneur, tandis que vous ne l'tes peut-tre point,
vous qui parlez si haut.

Carnat s'apaisa un peu  cette parole, et ils se dirent tout bas
quelques mots que personne n'entendit, par lesquels ils se firent
connatre l'un  l'autre qu'ils taient de la mme corporation, sinon de
la mme compagnie. Les deux Carnat, n'ayant plus rien  objecter, vu que
tout le monde rendait tmoignage pour Huriel qu'il avait jou sans se
faire payer, se retirrent tout grommelants, et en disant des
malhonntets que personne ne voulut relever, afin d'en finir.

Ds qu'ils furent partis, on appela la Marie Guillard, qui tait une
petite jeunesse trs-subtile de sa langue, et on la fit chanter, pour
que l'tranger pt avoir son plaisir de la danse.

Il ne dansait pas de la mme manire que nous autres, encore qu'il
s'accordt trs-bien  nos carrements et  notre mesure; mais il avait
meilleure faon et donnait du jeu  tout son corps si librement, qu'il
paraissait encore plus beau et plus grand que de coutume. Brulette y fit
attention, car, au moment qu'il l'embrassa, comme c'est la manire de
chez nous au commencement de chaque bourre, elle devint toute rouge et
confuse, contrairement  son habitude, qui tait tranquille et
indiffrente  ce baiser-l.

J'en augurai qu'elle m'avait un peu surfait son mpris pour l'amour;
mais je n'en tmoignai rien, et j'avoue qu'en dpit de tout, je me
coiffais pour mon compte des grands talents et des belles faons du
muletier.

La danse finie, il vint  moi, tenant Brulette par le bras et me disant:

--C'est  ton tour, mon camarade, et je ne peux pas te faire plus grand
remercment que de te rendre cette jolie danseuse. C'est une vraie
beaut de mon pays, et,  cause d'elle, je fais rparation  la race
berrichonne; mais pourquoi finir sitt la fte? Est-ce qu'il n'y a pas,
dans votre bourg, une autre musette que celle de ce vieux chagrin?

--Si fait, dit vivement Brulette  qui l'envie de danser encore fit
chapper le secret qu'elle et voulu garder; mais, tout aussitt, elle
se reprit en rougissant, et ajouta. Du moins, il y a des pipeaux et des
porchers qui en savent jouer tant bien que mal.

--Fi! des pipeaux! dit le muletier; si on vient  rire, on les avale, et
a fait tousser. J'ai la bouche trop grande; pour ces instruments-l, et
c'est pourtant moi qui veux vous faire danser, gentille Brulette; car
c'est votre nom, je l'ai entendu, dit-il encore en s'loignant un peu
avec elle et moi; et je sais qu'il y a chez vous une musette belle et
bonne, venant du Bourbonnais, et appartenant  un certain Joseph Picot,
votre ami d'enfance, votre camarade de premire communion.

--Oh! oh! d'o savez-vous cela? dit Brulette bien confondue. Vous
connaissez donc notre Joseph? Et peut-tre pourriez-vous nous dire o il
a pass?

--En tes-vous en peine? dit Huriel en l'observant.

--Si fort en peine que je vous remercierais, d'un grand coeur, de m'en
donner nouvelles.

--Eh bien, je vous en donnerai, mignonne; mais pas avant que vous m'ayez
remis sa musette, que je suis charg de lui porter au pays o il est
maintenant.

--Quoi? dit Brulette, il est donc dj bien loign?

--Assez pour ne pas avoir envie de revenir.

--Vrai, il ne reviendra pas? Il s'en va pour tout  fait? Voil qui
m'te l'envie de rire et de danser.

--Oh! ma belle enfant, fit Huriel, vous tes donc la fiance de ce petit
Joseph? Il ne m'avait pas dit cela!

--Je ne suis la fiance de personne, rpondit Brulette en se redressant.

--Et pourtant, reprit le muletier, voil un gage qu'on m'a dit de vous
montrer, dans le cas o vous douteriez que je suis charg d'emporter la
musette.

--O donc? quel gage? fis-je a mon tour.

--Regardez  mon oreille, dit le muletier, en relevant une poigne de
ses cheveux noirs tout crpus, et en nous montrant un tout petit coeur
en argent, pass par son anneau  une grande boucle en or fin qui lui
traversait l'oreille  la manire des bourgeois de ce temps-l.

Je crois bien que ces oreilles perces commencrent  donner dans la vue
de Brulette, car elle lui dit:--Vous n'tes pas ce que vous paraissez,
et je vois bien que vous n'tes pas un homme  vouloir tromper de
pauvres gens. D'ailleurs, c'est bien  moi, le gage que vous portez l;
ou plutt c'est  Joset, car c'est un cadeau que sa mre m'a fait le
jour de notre premire communion, et que je lui ai donn en souvenance
de moi, le lendemain, quand il a quitt la maison pour entrer dans un
service. Or donc, Tiennet, me dit-elle, va-t'en  mon logis, chercher la
musette, et l'apporte l, sous le porche de l'glise o il fait noir,
sans qu'on voie o tu l'as prise, car le pre Carnat est un homme
mchant qui ferait des peines  mon grand-pre s'il savait que nous nous
sommes prts  une pareille chose.




Septime veille.


Je fis ce qui m'tait command, laissant,  contre-coeur, Brulette seule
avec le muletier, dans un endroit de la place dj bien embruni par la
nuit tombante. Quand je revins, portant la musette plie et dmonte
sous ma blouse, je les retrouvai au mme coin, devisant avec beaucoup
d'action, et Brulette me dit:--Tiennet, je te prends  tmoin que je ne
suis point consentante  donner  cet homme-l le gage qu'il a pendu 
son oreille. Il prtend ne me le point rendre, parce que, de fait, c'est
proprit pour Joset; mais il dit que Joset ne le lui reprendra pas, et
encore que ce soit une petite chose qui n'a pas la consquence de dix
sous vaillant, il ne me plat pas d'en faire don  un tranger. Je
n'avais pas plus de douze ans quand je l'ai baill  Joset, et il
faudrait tre fin pour y entendre malice; mais puisqu'on veut qu'il y en
ait, ce m'est une raison de plus pour le refuser  un autre.

Il me sembla que Brulette se donnait trop de mal pour enseigner au
muletier qu'elle n'tait point l'amoureuse de Joset, et que, pour sa
part, le muletier tait content de lui trouver le coeur libre
d'engagements. En tout cas, il ne se gna gure pour continuer  la
courtiser devant moi.

--Mignonne, lui dit-il, vous avez tort de vous dfier. Je ne veux faire
montre de vos dons  personne, encore qu'il y et de quoi tre glorieux
s'ils taient miens; mais je reconnais ici, devant Tiennet, que vous ne
m'encouragez point  vous aimer. Dire que cela m'en empchera, je n'en
rponds pas; mais,  tout le moins, vous tes force de souffrir que je
me souvienne de vous, et que j'estime ce gage de dix sous vaillant  mon
oreille, plus qu'aucune autre chose que j'aie jamais convoite. Joseph
est mon ami, et je sais qu'il vous aime; mais l'amiti de ce garon-l
est si tranquille, qu'il ne songera pas seulement  me redemander son
gage. Or donc, si nous nous revoyons dans un an, ou dans dix, vous le
retrouverez l,  moins que l'oreille n'y soit plus.

Et disant ainsi, il prit et embrassa la main de Brulette, et se mit en
devoir de rajuster et d'enfler la cornemuse.

--Que faites-vous l? lui dit-elle. Quant  moi, je vous l'ai dit,
puisque Joset quitte sa mre et ses amis pour longtemps, j'ai de la
peine et ne veux plus me divertir; et tant qu' vous, vous vous mettez
en danger d'une bataille, si d'autres cornemuseux du pays viennent 
passer.

--Bah! bah! rpondit Huriel, c'est ce qu'on verra; ne vous inquitez pas
de moi; et quant  vous, Brulette, vous danserez, ou je croirai que vous
tes amoureuse d'un ingrat qui vous quitte.

Soit que Brulette et trop de fiert pour laisser prendre cette ide-l,
soit que le diable de la danse fut plus fort qu'elle, sitt que la
musette, dresse et enfle, commena de sonner, elle n'y put tenir et se
laissa emmener par moi  la bourre.

Vous ne sauriez croire, mes amis, quels cris de contentement et
d'merveillance il y eut sur la place, au bruit tonnant de cette musette
bourbonnaise et au retour du muletier, que l'on croyait dj parti. On
ne dansait plus que d'un pied et on allait finir, quand il reparut sur
la pierre des mntriers. Aussitt ce devint comme une rage, on ne s'y
mit plus  quatre ni  huit, mais bien  seize ou  trente-deux, se
tenant par les mains, sautant, criant et riant, que le bon Dieu n'aurait
pu y placer un mot.

Et bientt aprs, les vieux, les jeunes, les petits enfants qui ne
savaient pas encore mener leurs jambes, comme les grands-pres qui ne
tenaient quasi plus sur les leurs, les vieilles qui se trmoussaient 
l'ancienne mode, les gars maladroits qui n'avaient jamais pu mordre  la
mesure, tout se mit en branle, et, pour un peu, la cloche de la paroisse
s'y serait mise aussi d'elle-mme. Jugez donc une musique, la plus
belle qu'on et oue au pays, et qui ne cotait rien! mme elle
paraissait aide du diable, puisque le cornemuseux ne demandait jamais
grce, et faisait reinter tout le monde sans se lasser.--J'en veux
avoir le dernier! s'criait-il,  chaque fois qu'on lui conseillait de
se reposer; je prtends que la paroisse entire y crve et que nous
soyons encore tous ici au lever du soleil, moi debout et vaillant, vous
autres me demandant merci!--Et lui de cornemuser, et nous tous de
trpigner comme des fous.

La mre Biaude, voyant qu'il y avait l de l'ouvrage et du profit, avait
fait apporter des bancs, des tables, du boire et du manger, et comme, de
ce dernier article, elle n'tait pas assez fournie pour tant de ventres
creuss par la danse, un chacun se mit en devoir de livrer aux amis et
parents qu'il avait l tout ce que son logis contenait de victuailles
pour la semaine. Qui apportait un fromage, qui un sac de noix, qui un
quartier de chvre, ou un cochon de lait, lesquels furent rtis ou
grills  la cantine vitement dresse. C'tait comme une noce o les
voisins se seraient invits les uns les autres. Les enfants ne se
couchrent point, on n'eut pas le temps d'y songer, et ils dormirent en
tas de moutons sur le bois de travail toujours emmagasin sur le commun,
au bruit enrag de la danse et de la musette qui ne s'arrtait que le
temps d'entonner au cornemuseux une chopine du meilleur vin.

Et tant plus il buvait, tant plus il tait gaillard et cornemusait en
manire admirable. Enfin, l'apptit venant aux plus solides, Huriel fut
forc de finir, faute de danseurs  contenter; et, ayant gagn sa
gageure de nous enterrer tous, il consentit  souper. Chacun l'invitait
et se disputait l'honneur et le plaisir de le rgaler; mais voyant que
Brulette venait  ma table, il accepta mon offre et s'assit  ct
d'elle, tout bouillant d'esprit et de belle humeur. Il y mangea vite et
bien; mais, au lieu d'tre appesanti par la digestion, il fut le premier
 lever son verre pour chanter, et malgr qu'il et bouff six heures
durant comme un orage, il avait la voix aussi frache et aussi juste que
si de rien n'tait. On essaya de lui tenir tte, mais les plus renomms
chanteurs y renoncrent bientt pour le plaisir de l'couter, car rien
ne valait auprs de ses chansons, tant pour les airs que pour les
paroles, et on avait mme grand'peine  lui donner le refrain; car il
n'y avait rien dans son sac qui ne ft tout neuf pour nos oreilles et
d'une qualit qui dpassait tout notre savoir.

On quitta toutes les tables pour l'entendre, et, au moment que le jour
levant commena de percer  travers la feuille, il y avait autour de
nous une foule plus charme et plus attentionne qu'au plus beau prche.

Alors il se leva, monta sur son banc et prsenta son verre vide au
premier rayon du soleil qui passait au-dessus de sa tte, en disant,
d'un air qui nous fit trembler tous, sans qu'on st ni pourquoi ni
comment:--Amis, voil le flambeau du bon Dieu! teignez vos petites
chandelles, et saluez ce qu'il y a de plus clair et de plus beau dans le
monde!

--Et  prsent, dit-il en se rasseyant et en posant son verre retourn
sur la table, assez caus, assez chant pour une nuit. Que faites-vous
l, sacristain? Allez sonner l'Anglus, et qu'on voie ceux qui se
signeront chrtiennement!  cela on connatra celui qui s'est diverti
honntement, de celui qui s'est abruti comme un sot. Aprs que nous
aurons tous rendu gloire  Dieu, je vous quitterai, mes enfants, vous
remerciant de m'avoir fait si bonne fte et marqu tant de fiance. Je
vous devais une petite rparation pour un dommage que j'ai caus, sans
le vouloir,  quelques-uns d'entre vous, il n'y a pas longtemps. Devinez
si vous pouvez; moi, je ne suis pas ici  confesse; mais je pense avoir
fait de mon mieux pour vous divertir, et le plaisir valant mieux que le
profit, selon moi, je me crois quitte envers tous.

Et comme on voulait le faire expliquer:--Silence, cria-t-il, voil
l'Anglus qui cloche!

Et il se mit  genoux, ce qui entrana tout le monde  en faire autant,
et mme avec un recueillement singulier, car cet homme-l semblait avoir
puissance sur les esprits.

Quand on eut fini la prire, on le chercha; il avait disparu, et si
bien, qu'il y et des gens qui se frottrent les yeux, pensant qu'ils
avaient rv cette nuit de liesse et de folie.




Huitime veille.


Brulette tait toute tremblante, et quand je lui demandai ce qu'elle
avait et ce qu'elle pensait, elle me rpondit en portant  sa joue le
revers de sa main:--Cet homme-l est aimable, Tiennet; mais il est bien
hardi.

Comme j'tais allum un peu plus que de coutume, je me trouvai assez
courageux pour lui dire:--Si la bouche d'un tranger vous a offens la
peau, celle d'un ami peut enlever la tache. Mais elle me repoussa en
rpondant:--Il est parti, et il y a sagesse  oublier ceux qui s'en
vont.

--Mmement le pauvre Joset?

--Oh! celui-l, c'est diffrent, dit-elle.

--Pourquoi diffrent? Vous ne rpondez point? Ah! Brulette, vous en
tenez pour...

--Pour qui? dit-elle vivement. Comment s'appelle-t-il? Dis donc, puisque
tu le connais?

--C'est, lui rpondis-je en riant, l'homme noir pour qui Joset s'est
donn au diable, et qui vous a fait peur, un soir de ce printemps que
vous tiez en ma maison.

--Non, non, tu te moques! Dis-moi son nom, son tat, son pays?

--Non pas, Brulette! Tu dis qu'il faut oublier les absents, et j'aime
autant ne pas te faire changer d'avis.

Le monde de la paroisse s'tonna bien de voir le cornemuseux parti comme
par miracle, sans qu'on et song  s'informer de lui. Quelques-uns
l'avaient bien questionn; mais  l'un il avait dit tre Marchois et
s'appeler d'une faon,  l'autre il avait dit autrement, et nul ne
savait la vrit. Je leur jetai encore un nom diffrent pour les
drouter, non pas qu'Huriel le gteux de bls et rien  craindre de
personne, aprs qu'Huriel le cornemuseux avait si bien mont la tte 
tout le monde, mais pour me divertir, et aussi pour faire enrager
Brulette. Puis, quand on me demanda d'o je le connaissais, je rpondis,
en me moquant, que je ne le connaissais pas; qu'il lui avait pris
fantaisie, en arrivant, de m'accoster comme un ami, et que j'avais
rpondu de mme par manire de plaisanter.

Cependant, Brulette m'ayant questionn  fond, force me fut de lui dire
ce que j'en savais, et encore que ce ne ft pas grand'chose, elle
regretta de l'entendre, car elle avait, comme beaucoup de gens du pays,
un grand prjug contre les trangers, et contre les muletiers
principalement.

Je pensai que cette rpugnance lui ferait vitement oublier Huriel, et si
elle y songea, elle ne le montra gure, car elle continua la joyeuse vie
qui lui plaisait, sans marquer de prfrence  personne, disant que,
voulant tre femme aussi fidle qu'elle tait fille insoucieuse, elle
avait le droit de prendre son temps et d'tudier son monde; et tant qu'
moi, me rptant souvent qu'elle ne voulait que mon amiti fidle et
tranquille, sans ide de mariage.

Mon naturel ne me portant point  la tristesse, je n'en fis point de
maladie. Je me sentais bien un peu comme Brulette  l'endroit de la
libert. J'usais de la mienne comme un garon, et je prenais le plaisir
o je le trouvais, sans la chane. Mais, ma fougue passe, je revenais
toujours auprs de ma belle cousine, comme en une compagnie douce,
honnte et rjouissante, dont je me serais trop priv en essayant de
bouder contre moi-mme. Elle avait plus d'esprit que toutes les filles
et femmes de l'endroit. Et puis, son logis tait agrable, toujours
propre et bien gouvern, ne sentant point la gne, et se remplissant,
dans les veilles d'hiver comme dans tous les autres chmages de
l'anne, de la plus gentille jeunesse de la paroisse. Les filles
suivaient volontiers la compagnie de cette belle, parce qu'il y pleuvait
des garons  choisir, et que, de temps en temps, elles y accrochaient
un mari pour leur compte. Mmement Brulette se servait de l'estime qu'on
faisait de son esprit juste et de ses jolies paroles, pour dcider les
jeunes gens  donner leur attention  des filles qui les convoitaient,
et elle s'y montrait gnreuse comme font les riches qui savent bien ne
devoir jamais manquer.

Le grand-pre Brulet aimait cette jeune compagnie et la rjouissait par
ses vieilles chansons et par beaucoup de belles histoires qu'il savait.
Par des fois, la Mariton venait aussi pour un moment,  seules fins
d'avoir  parler de son garon, et c'tait une femme de grande causette,
encore trs-frache et donnant aux jeunes filles la vraie manire de se
bien habiller, car elle tait lgante pour complaire  son matre
Benot, lequel voulait que, par sa bonne mine et sa braverie, elle fit
belle enseigne  sa maison.

Il n'tait mme point rare qu'au passage, les vielleux du pays, voyant
l de la jeunesse rassemble, ne se missent en besogne de faire danser
devant la porte, si bien que la Brulette, en son petit logis, sans autre
avoir de consquence que sa gentillesse et sa belle grce, devint comme
une reine, que les filles laides et dlaisses critiquaient tout bas,
mais que les autres trouvaient plus de profit que de dpit  reconnatre
et  frquenter.

Il y avait approchant une anne qu'on se divertissait ainsi, sans avoir
reu d'autres nouvelles de Joseph que deux lettres par lesquelles il
faisait connatre  sa mre qu'il tait en bonne sant et gagnait bien
sa vie dans le Bourbonnais. Il n'y disait, point l'endroit de sa
demeurance, et les deux lettres portaient la marque de deux endroits
diffrents. Mmement la seconde n'tait gure commode  comprendre,
encore que notre nouveau cur ft trs-adroit  lire les critures; mais
il paraissait que Joseph s'tait fait enseigner l'instruction, et
s'tait essay, pour la premire fois,  crire de lui-mme. Enfin, vint
une troisime lettre, adresse  Brulette, et monsieur le cur la lut
bien couramment et la trouva clairement tourne. Celle-l disait que
Joseph tait un peu malade et s'en remettait  la main d'un ami pour
donner de ses nouvelles. Ce n'tait qu'une fivre de printemps, et l'on
ne s'en devait point tourmenter. On y disait encore qu'il tait avec des
amis, lesquels, faisant coutume de voyager, se mettaient en route pour
le pays de Chambrat, d'o ils criraient encore, si son tat venait 
s'empirer malgr les grands soins qu'ils lui donnaient.

--Mon Dieu! dit Brulette, quand le cur lui eut fait entendre ce qu'il y
avait sur ce papier, j'ai grand'peur qu'il ne se soit fait muletier
aussi, et je n'oserais dire  sa mre ni sa maladie ni l'tat qu'il a
pris. La pauvre me a bien assez de peines comme a.

Et puis, regardant la lettre, elle demanda ce que disait la signature.
Monsieur le cur, qui n'y avait pas fait grande attention, mit ses
lunettes et se prit  rire, disant qu'il n'avait jamais vu chose
pareille, et qu'il avait beau s'y reprendre, il n'y voyait, en guise de
nom, que la reprsentation d'un bout d'oreille avec un anneau et une
manire de coeur pass dedans.--C'est, dit-il; quelque signe de
compagnonnage. Toute confrrie a ses emblmes, et personne n'y connat
goutte. Mais Brulette comprit fort bien, se troubla un peu, emporta la
lettre et l'examina souvent, je peux croire, d'un oeil moins indiffrent
qu'elle ne le prtendait: car il lui poussa en tte l'ide de savoir
lire, et bien secrtement elle s'y mit, avec l'aide d'une ancienne fille
de chambre de noble, qui tait retire mercire en notre bourg, et qui
venait souvent babiller en une maison si bien achalande de monde, comme
tait celle de ma cousine.

Il ne fallut pas grand temps  une tte si fute pour en savoir long,
et, un beau jour, je fus bien tonn de voir qu'elle crivait des
chansons et des prires qui paraissaient moules finement. Je ne pus
m'empcher de lui demander si c'tait pour correspondre avec Joseph ou
avec le beau muletier qu'elle s'apprenait des malices au-dessus de son
tat.

--Il s'agit bien de ce faraud aux oreilles perces! fit-elle en riant.
Me crois-tu fille si peu rflchie que d'envoyer des lettres  un garon
tranger? Mais si Joseph nous revient savant, il aura bien fait de se
sortir de sa btise, et, tant qu' moi, je ne suis point fche non plus
d'tre un peu moins sotte que je n'tais.

--Brulette, Brulette, lui dis-je, vous mettez votre ide hors de votre
pays et de vos amis! a vous portera malheur, prenez-y garde! Je ne
suis pas plus tranquille pour Joseph l-bas que pour vous ici.

--Tu peux tre tranquille sur mon compte, Tiennet; j'ai la tte froide,
malgr qu'on en dise. Tant qu' notre pauvre gars, j'en suis bien en
peine; car nous voil, depuis six mois bientt, sans nouvelles de lui,
et ce beau muletier, qui avait si bien promis d'en donner, n'y a plus
song. La Mariton se dsole de l'oubli de Joset, car elle n'a point su
sa maladie, et peut-tre qu'il est mort sans que personne s'en doute.

Je lui remontrai que, dans ce cas-l, nous en aurions reu
avertissement, et que le manque de nouvelles signifiait toujours bonnes
nouvelles.

--Tu diras ce que tu voudras, rpondit-elle; j'ai rv, il y a deux
nuits, que je voyais arriver ici le muletier, nous rapportant sa musette
et nous annonant qu'il avait pri. Depuis ce rve, je suis attriste
dans mon coeur et me fais reproche d'avoir laiss passer tant de temps
sans songer  mon pauvre ami de jeunesse, et sans m'essayer  lui
crire; mais o lui aurais-je envoy ma lettre, puisque je ne sais pas
seulement o il est?

Disant cela, Brulette, qui tait auprs de la fentre et regardait par
hasard au dehors, poussa un cri et devint toute blanche de peur. Je
regardai aussi et vis Huriel tout encharbonn et noirci dans sa figure
et ses habillements, comme je l'avais vu la premire fois. Il venait
vers nous, et les enfants se sauvaient de son passage en criant: Le
diable! le diable! tandis que les chiens jappaient aprs lui.

Saisi de ce que m'avait racont Brulette, et voulant lui pargner
d'apprendre trop vite une mauvaise nouvelle, je courus au-devant du
muletier, et ma premire parole fut pour lui dire au hasard et dans un
grand trouble:--Est-ce donc qu'il est mort?

--Qui? Joseph? rpondit-il; non, Dieu merci! Mais vous savez donc qu'il
est encore malade?

--Est-il en danger?

--Oui et non. Mais c'est devant Brulette que je te veux parler de lui.
Est-ce l sa maison? Conduis-moi auprs d'elle.

--Oui, oui, viens! lui dis-je; et, courant en avant, je dis  ma cousine
de se tranquilliser et que les nouvelles n'taient point si mauvaises
qu'elle s'y attendait.

Elle appela vitement son grand-pre qui chapusait dans la chambre
voisine, et se mit en devoir de recevoir honntement le muletier; mais,
le voyant si diffrent de l'ide qu'elle en avait garde, si mal
connaissable dans sa couleur et son habillement, elle perdit contenance
et en dtourna ses yeux avec tristesse et confusion.

Huriel s'en aperut bien, car il se prit  sourire, et, relevant ses
rudes cheveux noirs, comme par hasard, mais de manire  montrer que le
gage de Brulette tait toujours  son oreille:--C'est bien moi, dit-il
et non point un autre. Je viens exprs de mon pays pour vous parler d'un
ami qui, grce  Dieu, n'est ni mort ni mourant, mais dont cependant il
faut que je vous entretienne un peu  loisir. Avez-vous celui de
m'couter?

--Fort bien oui, dit le pre Brulet. Asseyez-vous, mon homme; on va vous
servir.

--Il ne me faut rien, dit Huriel, prenant une chaise. J'attendrai
l'heure de votre repas. Mais, avant tout, je me dois faire connatre des
personnes  qui je parle.

--Parlez, dit mon oncle, on vous entendra.




Neuvime veille.


Alors le muletier:--Je m'appelle Jean Huriel, muletier de mon tat, fils
de Sbastien Huriel, qui est dit Bastien le grand bcheux, matre
sonneur trs-renomm, et ouvrier trs-estim dans les bois du
Bourbonnais. Voil mes noms et qualits, dont je peux faire preuve et
honneur. Je sais que pour gagner plus de confiance, j'aurais d me
prsenter  vous comme j'ai le moyen de paratre; mais ceux de mon tat
ont une coutume...

--Votre coutume, dit le pre Brulet, qui lui portait grande attention,
je la connais, mon garon. Elle est bonne ou mauvaise, selon que vous
tes bons ou mauvais vous-mmes. Je n'ai pas vcu jusqu' prsent sans
savoir ce que c'est que les muletiers, et comme j'ai roul autrefois
hors du pays, je sais vos usages et comportements. On dit vos confrres
sujets  beaucoup de mfaits; on en a vu enlever des filles, battre des
chrtiens, voire les faire prir dans de mchantes disputes, et leur
enlever leur argent.

--Je pense, dit Huriel en riant, qu'on a beaucoup surpass le mal en le
racontant. Les choses dont vous parlez sont si anciennes qu'on n'en
pourrait retrouver les auteurs, et la peur qu'on en a eu dans vos pays
les a augmentes, si bien que, pendant longues annes, les muletiers
n'ont os sortir des forts qu'en grandes bandes et avec grand danger.
La preuve qu'ils se sont bien amends et qu'on n'a plus  les craindre,
c'est qu'ils ne craignent plus rien eux-mmes, et que me voil seul au
milieu de vous.

--Oui, dit le pre Brulet, qui n'tait point ais  persuader, mais vous
avez le noir sur la figure, pas moins! Vous avez jur  votre confrrie
de suivre son commandement, qui est de passer dguis en cette mode dans
les pays o vous tes encore suspects, afin que si l'un de vous y fait
quelque mal, on ne puisse pas dire, en voyant les autres plus tard:
C'est lui ou ce n'est pas lui. Enfin, vous tes tous responsables les
uns pour les autres. a a son bon ct, qui est de vous faire amis bien
fidles, chacun  la dvotion de tous; mais a laisse une grande
doutance pour le restant de votre religion, et je ne vous cache pas que
si un muletier, tant bon garon et avanc d'argent ft-il, venait me
demander mon alliance, je lui offrirais bien de bon coeur mon vin et ma
soupe, mais je ne le semonderais point d'pouser ma fille.

--Aussi, dit le muletier, l'oeil allum et regardant hardiment Brulette
qui faisait semblant de penser  autre chose, n'ai-je point eu l'ide de
me prsenter dans un pareil dessein; vous n'avez pas besoin de me
refuser, pre Brulet, car vous ne savez pas si je suis mari ou garon,
je ne vous en ai rien dit.

Brulette baissa les yeux tout a fait, sans laisser voir si elle tait
contente ou fche du compliment: Puis elle reprit son courage, et dit
au muletier:--Il ne s'agit point de cela, mais de Joset, dont vous
deviez nous donner nouvelles, et dont la sant m'angoisse beaucoup le
coeur. Voil mon grand-pre qui a lev ce garon et qui lui porte de
l'intrt: ne sauriez-vous nous parler de lui avant toutes choses?

Huriel regarda trs-fixement Brulette, parut surmonter un moment de
chagrin et se raffermir en lui-mme pour parler; puis il dit:

--Joseph est malade, assez malade pour que je me sois dcid  venir
dire  celle qui en est l'auteur: Voulez-vous le gurir, et cela est-il
en votre pouvoir?.

--Qu'est-ce que vous chantez l? dit mon oncle ouvrant l'oreille, qu'il
commenait  avoir un peu dure. En quoi ma fille peut-elle gurir cet
enfant dont nous parlons?

--Si j'ai parl de moi avant de parler de lui, rpondit Huriel, c'est
que j'avais  en dire des choses dlicates et que vous n'auriez point
souffertes du premier venu.  prsent, si vous me jugez honnte homme,
permettez-moi d'exposer tout ce que je pense et tout ce que je sais.

--Expliquez-vous sans crainte, dit vivement Brulette; je ne m'embarrasse
d'aucune ide qu'on puisse avoir de moi.

--Je n'ai de vous qu'une bonne ide, belle Brulette, rpartit le
muletier: ce n'est pas votre faute si Joseph vous aime; et si vous le
lui rendez dans le secret de votre coeur, personne n'a le droit de vous
en blmer. On peut envier Joseph dans ce cas-l, mais non point le
trahir, ni vous faire de la peine. Sachez donc comment vont les choses
entre lui et moi depuis le jour o nous avons fait amiti ensemble, et
o je lui ai persuad de venir apprendre, en mon pays, la musique dont
il se montrait si affol.

--Je ne sais pas si vous lui avez rendu l un bien beau service, observa
mon oncle; m'est avis qu'il aurait pu l'apprendre ici tout aussi bien,
et sans chagriner ni inquiter son monde.

--Il m'a dit, reprit Huriel, et je l'ai bien vu depuis, qu'il ne serait
pas souffert par les autres sonneurs. D'ailleurs, je lui devais la
vrit, puisqu'il me donnait sa confiance quasiment  la premire vue.
La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle
se plat mieux dans nos bruyres, je ne saurais vous-dire pourquoi; mais
c'est dans nos bois et dans nos ravines qu'elle s'entretient et se
renouvelle comme les fleurs de chaque printemps; c'est l qu'elle
s'invente et fait foisonner des ides pour les pays qui en manquent;
c'est de l que vous viennent les meilleures choses que vous entendez
dire  vos _sonneux_; mais comme ils sont paresseux ou avares, et que
vous vous contentez toujours du mme rgal, ils viennent chez nous une
fois en leur vie, et se nourrissent l-dessus tout le restant.  cette
heure mme, ils font des lves qui rabchent nos vieux airs en les
corrompant, et qui se croient dispenss de venir consulter nos anciens.
Donc un jeune homme bien intentionn comme toi, disais-je  votre Joset,
qui s'en irait boire  la source, s'en reviendrait si frais et gras
nourri que personne ne pourrait se soutenir contre lui.

C'est pourquoi Joset fit accord de partir  la Saint-Jean ensuivante,
et de s'en aller en Bourbonnais, ou il trouverait,  la fois, de
l'ouvrage pour vivre dans nos bois et des leons du meilleur matre. Car
il faut vous dire que les plus fameux inventeurs sont dans le haut
Bourbonnais, vers les bois de pins, du ct o la Sioule descend emmi
les monts-dmes, et que mon pre, natif du bourg nomm Huriel, d'o il a
pris son nom, a pass sa vie dans les meilleurs endroits et se tient
toujours en bonne haleine et provision de belle science. C'est un homme
qui n'aime pas  travailler deux ans de suite au mme pays, et plus il
avance en ge, plus il est vif et changeant. Il tait en la fort de
Tronay l'an dernier; il a t ensuite en celle de l'pinasse, et il
est,  cette heure, en celle de l'Alleu, o Joset, toujours fendant,
bchant et cornemusant avec lui, l'a suivi fidlement, l'aimant comme
s'il tait son fils et se louant d'en tre pareillement aim.

Il s'y est trouv aussi heureux que peut l'tre un amant spar de sa
matresse; mais la vie n'est pas si douce et si commode chez nous que
dans vos pays, et malgr que mon pre, conseill par son exprience, le
voulait retenir, Joseph, press de russir, a un peu trop us de son
souffle dans nos instruments, qui sont, comme vous avez pu voir, d'autre
taille que les vtres, et qui fatiguent l'estomac, tant qu'on n'a pas
trouv la vraie manire de les enfler: si bien que les fivres l'ont
pris et qu'il a commenc de cracher du sang. Mon pre connaissant le
mal, et sachant le gouverner, lui a retir sa musette et lui a
recommand le repos; mais si son corps y a gagn d'une faon, il s'y est
empir de l'autre. Il s'est arrt de tousser et de cracher du sang,
mais il est tomb dans un ennui et dans une faiblesse qui ont donn
frayeur pour sa vie; si bien qu'il y a huit jours, revenant d'un de mes
voyages, j'ai trouv Joset si ple que je ne le reconnaissais point, et
si lche sur ses jambes qu'il ne se pouvait porter.

Questionn par moi, il m'a dit bien tristement et versant des larmes:
Je vois bien, mon Huriel, que je vas mourir au fond de ses bois, loin
de mon pays, de ma mre, de mes amis, et sans avoir t aim de celle 
qui j'aurais tant voulu montrer mon savoir. L'ennui me mange la tte et
l'impatience me sche le coeur. J'aurais mieux souhait que ton pre me
laisst m'achever en cornemusant. Je me serais teint en envoyant de
loin  celle que j'aime toutes les douceurs que ma bouche n'a jamais su
lui dire, et en rvant que j'tais  son ct. Sans doute le pre
Bastien a eu bonne intention, car je sentais bien que je m'y tuais par
trop d'ardeur. Mais qu'est-ce que je gagne  mourir moins vite? Il n'en
faut pas moins que je renonce  la vie, puisque, d'une part, me voil
sans pain et  votre charge, faute de pouvoir bcher; et que, de
l'autre, je me vois trop chtif de ma poitrine pour cornemuser. Ainsi,
c'est fait de moi. Je ne serai jamais rien, et je m'en vas, sans avoir
tant seulement le plaisir de me remmorer un jour d'amour et de
bonheur.

Ne pleurez pas, Brulette, continua le muletier en lui prenant la main
dont elle s'essuyait le visage; tout n'est pas encore perdu. coutez-moi
jusqu' la fin.

Voyant l'angoisse de ce pauvre enfant, je m'en allai querir un bon
mdecin, lequel, l'ayant examin, nous dit qu'il avait plus d'ennui que
de maladie, et qu'il rpondait de le bien gurir, s'il pouvait se
retenir de sonner et se dispenser de bcher encore un mois durant.

Quant au dernier point, c'tait bien commode; mon pre n'est pas
malheureux, ni moi non plus, Dieu merci, et nous n'avons pas grand
mrite  prendre soin d'un ami empch dans son travail; mais l'ennui de
ne point musiquer et d'tre l, loin de son monde, priv de voir sa
Brulette, sans profit pour son avancement, a fait mentir le mdecin. Un
mois s'est quasiment pass, et Joset n'est pas mieux. Il ne voulait pas
vous le faire assavoir, mais je l'y ai dcid; et mmement, je le
voulais amener ici avec moi. Je l'avais bien arrang sur un de mes
mulets et vous le reconduisais dj, lorsqu'au bout de deux lieues, il
est tomb en faiblesse, et j'ai t oblig de le reporter  mon pre,
lequel m'a dit: Va-t'en au pays de ce garon et ramne ici sa mre ou
sa fiance. Il n'est malade que de chagrin, et, en voyant l'une ou
l'autre, il reprendra courage et sant pour achever ici son
apprentissage ou pour s'en retourner chez lui.

Cela dit devant Joset l'a beaucoup secou: Ma mre, criait-il comme un
enfant; ma pauvre mre, qu'elle vienne au plus tt! Mais bien vite il
se reprenait: Non, non! je ne veux pas qu'elle me voie mourir; son
chagrin m'achverait trop malheureusement!--Et Brulette? lui disais-je
tout bas.--Oh! Brulette ne viendrait pas, faisait-il; Brulette est
bonne; mais il n'est point possible, qu'elle n'ait pas fait choix d'un
amoureux qui la retiendrait de me venir consoler.

Alors, j'ai fait jurer  Joset qu'il prendrait au moins patience
jusqu' mon retour, et je suis venu. Pre Brulet, dcidez de ce qu'il
faut faire, et vous, Brulette, consultez votre coeur.

--Matre Huriel, dit Brulette en se levant, j'irai, encore que je ne
sois point la fiance de Joseph, comme vous le dites, et que rien ne
m'oblige envers lui, sinon que sa mre m'a nourrie de son lait et porte
en ses bras. Mais pourquoi pensez-vous que ce jeune homme est pris de
moi, puisque, aussi vrai que voil mon grand-pre, il ne m'en a jamais
dit le premier mot?

--Il m'avait donc bien dit la vrit? s'cria Huriel, comme charm de ce
qu'il entendait; mais, se raccoisant aussitt: Il n'en est pas moins
vrai, dit-il, qu'il en peut mourir, d'autant plus que l'espoir ne le
soutient pas, et je dois ici plaider sa cause et dire ses sentiments.

--En tes-vous charg? dit Brulette avec fiert, et aussi avec un peu de
dpit contre le muletier.

--Il faut que je m'en charge, command ou non, rpliqua Huriel. J'en
veux avoir le coeur net...  cause de lui qui m'a confi sa peine et
demand mon secours. Voil donc comme il me parlait: J'ai voulu me
donner  la musique, autant par amour de la chose que par amour de ma
mie Brulette. Elle me considre comme son frre, elle a toujours eu pour
moi de grands soins et une bonne piti; mais elle n'en a pas moins fait
attention  tout le monde, hormis  moi; et je ne l'en peux blmer.
Cette jeunesse aime la braverie et tout ce qui rend glorieux. C'est son
droit d'tre coquette et avantageuse. J'en ai le coeur fch, mais c'est
la faute du peu que je vaux si elle donne ses amitis  de plus
vaillants que moi. Tel que me voil, ne sachant ni piocher rude, ni
parler doux, ni danser, ni plaisanter, ni mme chanter, me sentant
honteux de moi et de mon sort, je mrite bien qu'elle me regarde comme
le dernier de ceux qui pourraient prtendre  elle. Eh bien, voyez-vous,
cette peine me fera mourir si elle dure, et j'y veux trouver un remde.
Je sens en dedans de moi quelque chose qui me dit que je peux musiquer
mieux que tous ceux qui s'en mlent dans notre endroit; si j'y aboutais,
je ne serais plus un rien du tout. Je deviendrais plus que les autres,
et comme cette fille a du got et de l'accent pour chanter, elle
comprendrait, par elle-mme, ce que je vaux, outre que sa fiert serait
flatte de l'estime qu'on ferait de moi.

--Vous parlez, dit Brulette en souriant, comme si je l'entendais
lui-mme, encore qu'il ne m'ait jamais dit cela  propos de moi. Son
amour-propre a toujours t en souffrance, et je vois que c'est aussi
par l'amour-propre qu'il croirait pouvoir me persuader; mais puisque une
telle maladie le met en danger de mourir, je ferai, pour lui remonter le
courage, tout ce qui dpendra de la sorte d'amiti que j'ai pour lui.
J'irai le voir avec la Mariton, si toutefois c'est le conseil et la
volont de mon grand-pre.

--Avec la Mariton, dit le pre Brulet, a ne me parat pas possible,
pour des raisons que je sais et que tu sauras bientt, ma fille. Qu'il
te suffise, quant  prsent, que je te dise qu'elle est empche de
quitter son matre,  cause d'embarras qu'il a dans ses affaires.
D'ailleurs, si la maladie de Joseph peut se dissiper, il est inutile de
tourmenter et de dranger cette femme. J'irai donc avec toi, parce que
j'ai la confiance, comme tu as toujours gouvern Joseph pour le mieux,
que tu auras encore crdit sur son esprit pour le ramener au courage et
 la raison. Je sais ce que tu penses de lui, et c'est ce que j'en pense
aussi: d'ailleurs, si nous le trouvions dans un tat dsespr, nous
ferions vitement crire pour que sa mre vienne lui fermer les yeux.

--Si vous voulez me souffrir en votre compagnie pour le voyage, dit
Huriel, je vous conduirai bien au juste, d'un soleil  l'autre, au pays
o se trouve Joseph, et mmement en une seule journe si vous ne
craignez pas trop les mauvais chemins.

--Nous causerons de a  table, rpondit mon oncle; et quant  votre
compagnie, je la souhaite et la rclame, car vous avez trs-bien parl,
et je ne suis pas sans savoir  quelle famille d'honntes gens vous
appartenez.

--Connaissez-vous donc mon pre? dit Huriel. En nous entendant nommer
Brulette, il nous a dit,  Joseph et  moi, que son pre avait eu un ami
de jeunesse qui s'appelait Brulet.

--C'tait moi, dit mon oncle. J'ai bch longtemps, il y a une trentaine
d'annes, dans le pays de Saint-Amand avec votre grand-pre, et j'ai
connu votre pre tout jeune, travaillant avec nous et sonnant dj par
merveille. C'tait un garon bien aimable, qui ne doit pas tre encore
trop chagrin par l'ge. Quand vous vous tes fait connatre tout 
l'heure, je n'ai pas voulu vous couper la parole, et si je vous ai un
peu tanc sur les coutumes de votre tat, c'tait  seules fins de vous
prouver. Or donc, asseyez-vous, et n'pargnez rien de ce qui est ici 
votre service.

Pendant le souper, Huriel se montra aussi raisonnable dans ses discours
et aussi gentil dans son srieux, que nous l'avions trouv divertissant
et agrable dans la nuit de la Saint-Jean. Brulette l'coutait beaucoup
et paraissait s'accoutumer  sa figure de charbonnier; mais quand on
parla du chemin  faire et de la manire de voyager, elle s'inquita
pour son grand-pre de la fatigue et du drangement; et comme Huriel ne
pouvait pas rpondre que la chose ne ft bien pnible pour un homme
d'ge, je m'offris  accompagner Brulette  la place de mon oncle.

--Voil la meilleure des ides, dit Huriel. Si nous ne sommes que nous
trois, nous prendrons la traverse, et, partant demain matin, arriverons
demain soir. J'ai une soeur, trs-sage et trs-bonne, qui recevra
Brulette en sa propre cabiole, car je ne vous cache pas que l o nous
sommes, vous ne trouverez ni maisons, ni couche selon vos habitudes.

--Il est vrai, reprit mon oncle, que je suis bien vieux pour dormir sur
la fougre, et malgr que je ne sois pas bien complaisant  mon corps,
si je venais  tomber malade l-bas, je vous serais d'un grand embarras,
mes chers enfants. Or donc, si Tiennet y va, je le connais assez pour
lui confier sa cousine. Je compte qu'il ne la quittera d'une semelle
dans toute rencontre o il y aurait danger pour une jeunesse, et je
compte sur vous aussi, Huriel, pour ne l'exposer  aucun accident en
route.

Je fus bien content de cette rsolution et me fis un plaisir de conduire
Brulette, de mme qu'un honneur de la dfendre au besoin. Nous nous
dpartmes  la nuit, et avant la leve du jour, nous nous retrouvmes 
la porte du mme logis; Brulette dj prte et tenant son petit paquet,
Huriel conduisant son clairin et trois mules, sur l'une desquelles il y
avait une btine trs-douce et trs-propre o il assit Brulette; puis il
enfourcha le cheval, et moi l'autre mule, un peu tonn de me voir
l-dessus. La troisime, charge de grandes bannes neuves, suivait
d'elle-mme, et Satan fermait la marche. Personne n'tait encore lev
dans le village, et c'tait mon regret, car j'aurais souhaiter donner un
peu de jalousie  tant de galants de Brulette, qui m'avaient fait
enrager maintes fois; mais Huriel paraissait press de quitter le pays
sans tre examin de prs et critiqu, aux oreilles de Brulette, pour sa
figure noire.

Nous n'allmes pas loin sans qu'il me ft sentir qu'il ne me laisserait
pas gouverner toutes choses  mon gr. Nous tions au bois de Maritet
sur le midi, et avions fait quasi la moiti du voyage. Il y avait par l
un petit endroit qu'on appelle _la Ronde_, o j'aurais t content
d'entrer et de nous payer un bon djeuner; mais Huriel se moqua de mon
got pour le couvert, et, se voyant soutenu par Brulette, qui tait
dispose  prendre tout en gaiet, il nous fit descendre un petit ravin
o coule une mince rivire qui a nom _la Portefeuille_, parce que, de ce
temps-l, du moins, elle tait toute couverte des grandes nappes du
plateau blanc[2], et aussi ombrage du feuillage de la fort, laquelle
descendait, de chaque ct, jusqu' ses rives. Il lcha les btes dans
les joncs, nous choisit une belle place toute rafrachie d'herbes
sauvages, ouvrit les paniers, dboucha le baril, et nous servit un aussi
bon goter que nous l'eussions pu faire chez nous, bien proprement, et
avec tant d'gards pour Brulette qu'elle ne se put empcher d'en marquer
son plaisir.

[Note 2: _Nymphea_ ou nnufar.]

Et comme elle vit qu'avant de toucher au pain pour le couper, et  la
serviette blanche qui roulait les provisions, il se lavait avec grand
soin les mains dans la rivire, jusqu'au-dessus des coudes, elle lui dit
en riant et avec son petit air de commandement gracieux:--Pendant que
vous y tes, vous pourriez bien aussi vous laver la figure, afin qu'on
voie si c'est bien vous le beau cornemuseux de la Saint-Jean.

--Non, mignonne, rpondit-il. Il faut vous habituer  l'envers de la
monnaie. Je ne prtends rien sur votre coeur qu'un peu d'amiti et
d'estime, malgr que je sois un paen de muletier; je n'ai donc pas
besoin de vous plaire par mon visage, et ce n'est pas pour vous que je
le blanchirai.

Elle fut mortifie, mais ne resta point court:

--On ne doit point faire peur  ses amis, dit-elle, et tel que vous
voil, vous risquez que la frayeur m'te l'apptit.

--En ce cas-l, j'irai donc manger  l'cart, pour ne vous point
coeurer.

Il le fit comme il le disait, s'assit sur une petite roche qui avanait
dans l'eau, en arrire de l'endroit o nous tions assis, et se mit 
manger seul, tandis que je profitais du plaisir de servir Brulette.

Elle en rit d'abord, croyant l'avoir fch et y prenant gr comme toutes
les coquettes; mais quand elle se lassa du jeu et le voulut ramener,
elle eut beau l'exciter en paroles, il tint bon, et, chaque fois qu'elle
tournait la tte devers lui, il lui tournait le dos en se cachant d'elle
et en lui rpondant, bien  propos, mille badineries, sans montrer aucun
dpit, ce qui, pour elle, tait peut-tre bien le pire de la chose.

De sorte qu'elle en eut regret, et,  un mot un peu vif qu'il lcha sur
les bgueules, et qu'elle crut dit  son intention, deux larmes lui
tombrent des yeux, encore qu'elle et bien voulu les retenir en ma
prsence. Huriel ne les vit point, et je n'eus garde de paratre les
avoir vues.

Quand nous fmes assez repus pour une fois, Huriel me dit de serrer le
restant de nos vivres, et ajouta:--Si vous tes las, mes enfants, vous
pouvez faire un somme ici, car nos btes ont besoin qu'on laisse passer
la grande chaleur du jour. C'est l'heure o la mouche est enrage, et,
dans ces taillis, elles se peuvent frotter et secouer  leur guise. Je
compte, Tiennet, que tu feras bonne garde  notre princesse. Moi, je vas
monter un peu dans la fort pour voir comment s'y gouverne l'oeuvre du
bon Dieu.

Et d'un pas lger, ne sentant pas plus le chaud que si nous tions au
mois d'avril, encore que ce ft en plein juillet, il grimpa la cte et
se perdit sous les grands arbres.




Dixime veille.


Brulette fit de son mieux pour me cacher son ennui de le voir partir,
mais, ne se sentant point le coeur  la causette, elle fit mine de
s'endormir sur le sable fin de la rive, la tte appuye sur les paniers
qu'on avait retirs au mulet pour le soulager, et le visage garanti des
mouches par son mouchoir blanc. Je ne sais si elle dormit; je lui parlai
deux ou trois fois sans avoir rponse, et comme elle m'avait laiss
mettre ma figure sur le bout de son tablier, je me tins coi aussi, mais
sans dormir d'abord, car je me sentais bien encore un peu agit par son
voisinage.

Enfin la fatigue me gagna et je perdis ma connaissance pour un bout de
temps. Quand elle me revint, j'entendis causer, et connus,  la voix,
que le muletier tait revenu et s'entretenait avec Brulette. Je ne
voulus point dranger le tablier afin de pouvoir les entendre parler
librement, mais je le tenais bien serr dans mes mains, et la fillette
n'aurait pas pu s'loigner d'un pas, encore qu'elle l'et voulu.

--Mais enfin, j'ai le droit, disait Huriel, de vous demander quelle
conduite vous avez rsolu de tenir avec ce pauvre enfant. Je suis son
ami plus qu'il ne m'est permis d'tre le vtre, et je me reprocherais de
vous avoir amene auprs de lui, si votre ide tait de le tromper.

--Qui vous parle de le tromper? rpondit Brulette. Pourquoi
critiquez-vous mon intention sans la connatre?

--Je ne la critique pas, Brulette; je vous questionne en homme qui aime
beaucoup Joseph, et qui vous porte assez d'estime pour croire que vous
irez franchement avec lui.

--Cela ne regarde que moi, matre Huriel; vous n'tes pas juge de mes
sentiments, et je n'en dois confidence  personne. Je ne vous demande
pas, moi, si vous tes franc et fidle envers votre femme!

--Ma femme? fit Huriel, comme tonn.

--Eh oui, reprit Brulette, n'tes-vous point mari?

--Vous ai-je dit cela?

--Je croyais que vous l'aviez dit chez nous hier soir, quand mon
grand-pre, s'imaginant que vous veniez me parler mariage, s'est dpch
de vous refuser.

--Je n'ai rien dit du tout, Brulette, si ce n'est que je ne demandais
pas le mariage. Avant d'avoir la personne, il faut avoir le coeur, et je
n'ai pas droit au vtre.

--Je vois au moins, dit Brulette, que vous tes plus raisonnable et
moins hardi avec moi que l'an pass.

--Oh! reprit Huriel, si je vous ai dit,  la fte de votre village, des
paroles un peu vives, c'est qu'elles me sont venues comme a en vous
voyant; mais le temps a pass l-dessus, et vous devriez avoir oubli
l'offense.

--Qui vous dit que je m'en souvienne? Est-ce que je vous en fais
reproche?

--Vous me la reprochez en vous-mme, ou tout au moins vous en gardez
souvenance, puisque vous ne me voulez point parler clairement au sujet
de Joseph.

--J'ai cru, dit Brulette, dont la voix marquait un peu d'impatience, que
je m'tais explique l-dessus bien clairement hier au soir; mais quel
accord voulez-vous donc faire entre ces deux choses-l? Plus je vous
aurai oubli, moins je dois tre presse de vous confesser mes
sentiments pour n'importe qui.

--Tenez, mignonne, dit le muletier, qui ne paraissait donner dans aucune
des petites rserves de Brulette, vous avez trs-bien parl sur le pass
hier au soir; mais vous n'avez gure appuy sur l'avenir, et je ne sais
pas encore ce que vous comptez dire de bon  Joseph pour le raccommoder
avec la vie. Pourquoi refusez-vous de me le faire savoir franchement?

--Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous le demande? Si vous tes
mari, ou seulement engag de parole, vous ne devez point tant regarder
 travers le coeur des filles.

--Brulette, vous voulez absolument me faire dire que je suis libre de
vous faire la cour. Et vous, vous ne me direz rien de votre position? Je
ne dois pas savoir si vous devez un jour favoriser Joseph, ou si vous
n'avez pas donn parole  quelque autre, ne ft-ce qu' ce grand
garon-l qui dort sur votre tablier?

--Vous tes trop curieux! dit Brulette en se levant et en se htant de
me retirer le tablier que je fus bien forc de lcher, en faisant celui
qui s'veille.

--Partons, dit Huriel, que la mauvaise humeur de Brulette ne paraissait
point entamer et qui montrait toujours le rire sur ses dents blanches et
dans ses grands yeux, les seuls endroits de sa figure qui ne fussent
point en deuil.

Nous reprmes le chemin du Bourbonnais. Le soleil s'tait cach sous une
grosse nue qui montait, et il commenait  tonner dans les bas du ciel.

--Cet orage-l n'est rien, dit le muletier; il s'en va sur notre gauche.
Si nous n'en rencontrons pas un autre en tirant sur les affluents de la
Joyeuse, nous arriverons sans peine; mais le temps est si lourd qu'il
faut s'apprter  tout.

Il dplia alors son manteau, qui tait li derrire lui avec une belle
capiche de femme, toute neuve, dont Brulette s'merveilla.--Vous ne
direz pas, fit-elle en rougissant, que vous n'tes pas mari?  moins
que ce ne soit un cadeau de noces que vous avez achet en chemin?

--C'est possible, dit Huriel du mme air; mais s'il vient  pleuvoir,
vous l'trennerez et ne le trouverez pas de trop, car votre cape est
lgre.

Comme il l'avait prdit, le temps s'claircit d'un ct et s'embrouilla
de l'autre, et, comme nous traversions une brande plate, entre
Saint-Saturnin et Sidiailles, il s'malia tout d'un coup et nous battit
d'un grand vent. Le pays devenait sauvage, et la tristesse me prit
malgr moi. Brulette aussi trouva l'endroit bien aride, et observa qu'il
n'y avait pas un seul arbre pour s'abriter. Huriel se moqua de
nous.--Voil bien les gens des pays de bl! dit-il; aussitt qu'ils
foulent la bruyre, ils se croient perdus.

Comme il nous conduisait en droite ligne, connaissant, comme son oeil,
toutes les sentes et coursires par o un mulet pouvait passer pour
abrger le chemin, il nous fit laisser Sidiailles sur la gauche et
descendre tout droit aux bords de la petite rivire de Joyeuse, un
pauvre rio qui n'avait pas la mine d'tre bien mchant, et que pourtant
il se montra press de passer. Quand ce fut fait, la pluie commena de
tomber, et il fallait, ou nous mouiller, ou nous arrter en un moulin
qu'on appelle le moulin des Paulmes. Brulette voulait passer outre, et
c'tait aussi le conseil du muletier, qui pensait ne pas devoir attendre
que les chemins fussent gts; mais j'observai que la fille m'tant
confie, je ne devais point l'exposer  attraper du mal, et Huriel se
rendit cette fois  mon vouloir.

Nous fmes arrts l deux grandes heures, et quand il fut possible de
se risquer dehors, le soleil s'en allait grand train. La Joyeuse avait
si bien enfl que c'tait une vraie rivire dont le guage n'et pas t
commode; heureusement, nous l'avions derrire nous; mais les chemins
taient devenus abominables et nous avions encore une petite rivire 
traverser avant de nous trouver en Bourbonnais.

Tant que le jour dura, nous pmes avancer; mais la nuit vint si noire,
que Brulette eut peur sans oser le dire. Huriel, qui s'en aperut  son
silence, descendit de cheval, et, chassant devant lui cette bte qui
connaissait le chemin aussi bien que lui-mme, il prit la bride du mulet
qui portait ma cousine et le conduisit bien adroitement pendant plus
d'une lieue, le soutenant pour qu'il ne broncht, et se mettant dans
l'eau ou dans les sables jusqu'aux genoux, sans souci de rien pour son
compte, et riant chaque fois que Brulette le plaignait, ou le priait de
ne pas se tuer pour elle. L, elle s'avisa bien qu'il tait ami plus
fidle et plus secourable qu'un simple galant, et qu'il savait aider
beaucoup sans se faire valoir.

Le pays me paraissait de plus en plus vilain. C'tait toutes petites
ctes vertes coupasses de ruisseaux bords de beaucoup d'herbes et de
fleurs qui sentaient bon, mais ne pouvaient en rien amender le fourrage.
Les arbres taient beaux, et le muletier prtendait ce pays plus riche
et plus joli que le ntre,  cause de ses pturages et de ses fruits;
mais je n'y voyais pas de grandes moissons, et j'eusse souhait tre
chez nous, surtout voyant que je ne servais de rien  Brulette et que
j'avais assez  faire pour mon compte de me tirer des viviers et des
trous du chemin.

Enfin le temps s'claircit, la lune se montra, et nous nous trouvmes
dans le bois de la Roche, au confluent de l'Arnon et d'une autre rivire
dont j'ai oubli le nom.

--Restez sur la hauteur, nous dit Huriel; vous pouvez mme y mettre pied
 terre pour vous dgourdir les jambes. C'est sablonneux et la pluie n'a
gure perc les chnes. Moi, je vas voir si nous pouvons passer le gu.

Il descendit jusqu' la rivire, et remontant bientt:--Tous les fonds
sont noys, nous dit-il, et il nous faudrait peut-tre remonter jusqu'
Saint-Pallais pour passer en Bourbonnais. Si nous ne nous tions pas
arrts au moulin de la Joyeuse, nous aurions devanc le dbordement, et
nous serions rendus  cette heure; mais ce qui est fait est fait; voyons
ce qui nous reste  faire. L'eau tend  s'couler. En restant ici, nous
pouvons passer dans quatre ou cinq heures, et nous arriverons  notre
destination au petit jour, sans fatigue et sans danger; car entre les
deux bras de l'Arnon, nous avons pays de plaine sche: au lieu que si
nous remontons jusqu' Saint-Pallais de Bourbonnais, nous risquons de
barboter toute la nuit pour ne pas arriver plus tt.

--Eh bien, dit Brulette, restons ici. L'endroit est sec et le temps
clair; et encore que nous soyons en un bois un peu sauvage, je n'aurai
point peur avec vous deux.

--Voil enfin une brave voyageuse! dit Huriel. Or , soupons, puisque
nous n'avons rien de mieux  faire. Tiennet, attache le clairin, car
nous avons beaucoup d'autres bois avoisinant celui-ci, et je ne
rpondrais pas de la tratrise de quelque loup. Dshabille les mules,
elles ne s'loigneront pas de la clochette; et vous, mignonne, aidez-moi
 faire le feu, car l'air est encore humide, et je suis d'avis que vous
ne preniez pas de rhume en mangeant bien  votre aise.

Je me sentais le coeur trs-dcourag et attrist sans pouvoir me dire
pourquoi; soit que j'eusse honte de n'tre bon  rien dans un pareil
voyage auprs de Brulette, soit que le muletier et raison de me
plaisanter, j'tais dj comme si j'avais eu le mal du pays.

--De quoi te plains-tu? me disait cependant Huriel, qui paraissait
toujours plus gai,  mesure que nous tions plus en dtresse: n'es-tu
pas l comme un moine en son rfectoire? Ces rochers ne sont-ils pas
disposs comme pour nous servir de chemine, de dressoirs et de siges?
Ne voil-t-il pas ton troisime repas aujourd'hui? Cette claire lune
d'argent n'claire-t-elle pas mieux que ta vieille lampe d'tain? Nos
vivres, bien couverts dans mes bannes, ont-ils souffert de la pluie? Ce
grand foyer ne sche-t-il pas l'air autour de nous? Ces branches et ces
herbes mouilles n'ont elles pas meilleure senteur que vos provisions de
fromage et de beurre rance? Est-ce qu'on ne respire pas autrement sous
ces grandes votures de branches? Regarde-les, claires par la flamme
de notre campement! Ne dirait-on pas des centaines de grands bras
maigres qui s'entre-croisent pour nous abriter? Si, de temps en temps,
un petit vent nous secoue la feuille humide sur la tte, n'en vois-tu
pas pleuvoir des diamants qui nous couronnent? Qu'est-ce que tu trouves
de si triste dans l'ide que nous sommes seuls dans un lieu inconnu pour
toi? Ne rassemble-t-il pas ce qu'il y a de plus consolant dans la vie?
Dieu d'abord, qui est partout, et ensuite une fille charmante et deux
bons amis prts  s'entr'aider?

Et puis, croyez-vous que l'homme soit fait pour nicher toute l'anne?
M'est avis, au contraire, que son destin est de courir, et qu'il serait
cent fois plus fort, plus gai, plus sain d'esprit et de corps, s'il
n'avait pas tant cherch ses aises, qui l'ont rendu mol, craintif et
sujet aux maladies. Plus vous fuyez le froid et le chaud, plus ils vous
blessent quand ils vous attrapent. Vous verrez mon pre, qui, comme moi,
n'a peut-tre pas dormi dans un lit dix fois en sa vie, s'il a des
courbatures et des rhumatismes, encore qu'il travaille en bras de
chemise en plein hiver!

Et puis enfin, n'est-ce pas rjouissant de se sentir plus solide que le
vent et les tonnerres du ciel? Quand L'orage gronde, n'est-ce pas la
plus belle des musiques? Et les courants d'eau qui s'engouffrent dans
les ravines et qui s'en vont sautant d'une racine sur l'autre, emportant
les cailloux et laissant leur cume aux tiges des fougres, ne
chantent-ils pas aussi des chansons folles qui portent aux jolis rves,
quand on s'endort dans les lots qu'en une nuit ils dcoupent autour de
vous? Les btes s'attristent du mauvais temps, j'en conviens; les
oiseaux se taisent, les renards se terrent; mon chien lui-mme cherche
un abri sous le ventre de mon cheval; mais ce qui distingue l'homme des
animaux, c'est de conserver son coeur tranquille et allgre au milieu
des batailles de l'air et du caprice des nues. Lui seul, qui sait se
prserver, par son raisonnement, de la peur et du danger, a le pouvoir
et l'instinct de sentir ce qu'il y a de beau dans ce vacarme.

Brulette coutait le muletier avec un grand saisissement. Elle suivait
ses yeux et tous ses gestes, et gotait chaque chose qu'il disait, sans
s'expliquer  elle-mme comment des paroles et des ides si nouvelles
lui montaient la tte et lui chauffaient le coeur. Je m'en sentais bien
un peu touch aussi, encore que j'y fisse plus de rsistance: car Huriel
avait une mine si aimable et si rsolue sous son barbouillage, qu'on en
tait gagn malgr soi, comme lorsqu'on se voit surpass au mail par un
si beau joueur qu'on lui rend hommage tout en perdant son enjeu.

Nous n'tions pas presss de finir notre souper, car, de vrai, nous
tions trs-bien schs, et quand notre feu ne fut plus qu'un tas de
cendres chaudes, le temps tait devenu si doux et si clair que nous nous
trouvions trs-dispos et tout  fait soutenus en courage et bien-tre
par les joyeux propos et beaux devis du muletier. De temps en temps, il
se taisait pour couter la rivire qui grondait toujours assez fort, et
comme les eaux, tombes dans les hauts, s'panchaient vers son lit en
mille petits ruisseaux encore grouillants, il n'y avait point
d'apparence que nous pussions nous remettre en marche avant la tombe de
la nuit. Huriel ayant t encore s'en assurer, revint nous donner le
conseil de dormir. Il fit un lit  Brulette avec les btines des
animaux, et l'enveloppa bien de tout ce qu'il avait de vtements de
rechange, toujours bien gaiement et sans lui conter davantage fleurette,
mais en lui marquant l'intrt et la douceur qu'il aurait eus pour un
petit enfant.

Puis, il s'tendit, sans manteau ni coussins, sur la terre sche aux
alentours du foyer, m'invitant  faire de mme, et bientt dormit comme
un loir, ou peu s'en faut.

J'tais bien tranquille, mais je ne dormais point, car je ne pouvais
goter cette faon de dortoir, lorsque j'entendis au loin une sonnette,
comme si le clairin se ft dtach et cart dans la fort. Je me
soulevai et le vis bien tranquille au lieu o nous l'avions mis. C'tait
donc un autre clairin qui nous annonait l'approche ou le voisinage
d'autres muletiers.

Tout aussitt je vis Huriel se soulever aussi, couter, se lever tout 
fait et venir  moi:--J'ai le sommeil dur, me dit-il, et quand je n'ai
que mes mules  garder, je peux m'oublier quelquefois: mais comme j'ai
ici la garde d'une princesse fort prcieuse, c'est autre chose, et je
n'ai dormi que d'un oeil. Ainsi as-tu fait, Tiennet, et c'est bien.
Parlons bas, et ne bougeons, car j'aime autant ne pas faire rencontre de
mes confrres; mais comme j'ai bien choisi la place o nous sommes, il y
a peu d'apparence qu'on nous y dcouvre.

Il n'avait pas fini de parler, qu'une figure noire glissa entre les
arbres et passa si prs de Brulette que, pour un peu, elle l'et heurte
sans la voir. C'tait un muletier qui, aussitt, fit un grand cri en
manire de sifflement, auquel d'autres cris pareils furent rpondus de
plusieurs endroits, et, en moins d'un instant, une demi-douzaine de ces
diables, tous plus affreux  voir les uns que les autres, furent autour
de nous. Nous avions t trahis par le chien d'Huriel, qui, sentant des
amis et des connaissances dans les chiens des muletiers, avait t 
leur rencontre et servi de guide  leurs matres pour trouver notre
gte.

Huriel avait beau s'en cacher, il marquait de l'inquitude, et malgr
que j'eusse averti doucement Brulette de ne bouger point, et que je me
fusse mis devant elle pour la cacher, il paraissait impossible,
entours comme nous l'tions, de la sauver bien longtemps de leurs yeux.

J'avais une ide confuse du danger, et le devinais plus que je ne le
voyais, car Huriel n'avait pas eu le temps de m'expliquer le plus ou
moins de chrtient des gens avec qui nous nous trouvions. Ils
s'entretenaient avec lui dans le patois quasi auvergnat du haut
Bourbonnais, que notre ami parlait aussi bien qu'eux, encore qu'il ft
n dans le bas pays. Je n'y comprenais qu'un mot de temps en temps, et
voyais bien qu'ils le traitaient de bonne amiti et lui demandaient ce
qu'il faisait l et qui j'tais. Je le voyais dsireux de les loigner,
et mme il me dit, pour tre entendu d'eux, qui comprenaient aussi
langage de chrtien:--Allons, mon camarade, nous allons souhaiter le
bonjour  ces amis et reprendre notre chemin.

Mais, au lieu de nous laisser  nos apprts de dpart, ils trouvrent la
place bonne pour se rchauffer et se reposer, et se mirent en devoir de
dshabiller leurs mulets pour les laisser patre jusqu'au jour.--Je vas
crier au loup pour les loigner un moment, me dit tout bas Huriel. Ne
bouge de l, ni _elle_ non plus, je reviens. Toi, habille nos montures
et nous partirons vite; car de rester ici, c'est le pire que nous
puissions faire.

Il fit comme il disait, et les muletiers coururent du ct o il criait.
Par malheur, je manquai de patience et m'imaginai devoir profiter de
cette confusion pour me sauver avec Brulette. Il m'tait possible de la
faire lever sans qu'on et les yeux sur elle, jusque-l les manteaux qui
la couvraient l'ayant fait prendre pour un amas de hardes et
d'quipages. Elle m'observa bien qu'Huriel nous avait dit de l'attendre;
mais je me sentais pris de colre, de peur et de jalousie. Tout ce que
j'avais ou dire de la communaut des muletiers me revenait en l'esprit;
j'avais des soupons sur Huriel lui-mme, si bien que je perdis la tte,
et, voyant un fourr trs-voisin, je pris ma cousine rsolument par la
main et l'y entranai  la course.

Mais la lune tait si claire, et les muletiers si prs, que nous fmes
vus et qu'il s'leva un cri: Oh! Oh! une femme! Et tous ces coquins
se mettant  notre poursuite, je vis qu'il n'y avait plus d'autre moyen
que de s'y faire tuer. Alors, faisant tte comme un sanglier, et, levant
mon bton, j'allais dcharger sur la mchoire du plus approch de moi un
coup qui ne l'aurait peut-tre pas mis en paradis, sans Huriel, qui me
retint le bras, en se montrant  mon ct bien lestement.

Alors, il leur parla avec beaucoup d'action et de rsolution, et il
s'ensuivit comme une dispute, o Brulette ni moi ne comprenions un mot
et qui ne paraissait gure rassurante, car Huriel, cout par moments,
ne l'tait plus dans d'autres, et, deux ou trois fois, l'un de ces
mcrants, qui paraissait le plus anim, mit sa griffe de diable sur le
bras de Brulette, comme pour l'emmener; et, sans moi, qui lui enfonais
mes ongles dans sa peau de bouc, pour le faire lcher prise, il l'aurait
arrache de mes bras avec l'aide des autres; car ils taient huit dans
ce moment-l, tous arms de bons pieux et paraissant coutumiers des
querelles et des injustices.

Huriel, qui gardait mieux son sang-froid, et qui se plaait toujours
entre nous et l'ennemi, me retint de porter le premier coup, lequel,
comme je le compris ensuite, nous et perdus. Il se contenta de parler,
tantt sur un ton de remontrance, tantt sur un air de menace, et finit,
en se retournant vers moi, par me dire en ma langue.--N'est ce pas,
tienne, que voil ta soeur, une honnte fille, laquelle m'est accorde,
et vient en Bourbonnais pour faire connaissance avec ma famille? Ces
gens-ci, qui sont mes confrres, et bons enfants vis--vis le droit et
la justice, ne me cherchent noise que par doutance de la vrit. Ils
s'imaginent que nous tions ici en causette avec la premire venue, et
prtendent nous garder en leur compagnie. Mais je leur dis et je jure
Dieu qu'avant de faire affront, mme d'une parole,  cette jeunesse, il
leur faudra nous tuer ici tous les deux, et avoir notre sang sur leurs
ttes et sur leurs mes devant le ciel et devant les hommes.

--Eh bien, quand mme? rpondit en mme langage franais un de ces
forcens, celui qui venait toujours sur moi et que je grillais d'tendre
par terre d'un coup de poing dans l'estomac. Si vous vous y faites tuer,
tant pis pour vous! Il ne manque pas de fosses par ici, pour enterrer
deux imbciles: et qu'on vienne les chercher ensuite! Nous serons loin,
et les arbres ni les pierres n'ont de langue pour raconter ce qu'ils ont
vu!

Par bonheur, celui-l tait le seul coquin de la bande. Il fut blm des
autres, et mmement un grand rouge, qui paraissait se faire couter, le
prit par un bras et le poussa loin de nous, en lui disant, dans son
charabiat, des reproches et des jurements  faire trembler toute la
fort.

Et, de ce moment, le plus gros danger fut pass, l'ide du sang vers
ayant soulev,  propos, la conscience de ces hommes sauvages. Ils
tournrent la chose en riant, et plaisantrent Huriel, qui leur rpondit
de mme, faisant contre fortune bon coeur. Mais ils ne paraissaient
point encore rsolus  nous laisser partir. Ils souhaitaient voir le
visage de Brulette, qui se tenait cache sous sa cape et qui, contre sa
coutume, et bien souhait se faire passer pour vieille et laide.

Mais, tout d'un coup, elle changea d'ide en devinant que les mauvaises
paroles dites  Huriel et  moi en baragouin d'Auvergne, s'adressaient 
elle en questions assez vilaines; emporte de colre et de fiert, elle
se dgagea de mon bras, et jetant sa cape de dessus sa tte:--Hommes
sans coeur, leur dit-elle d'un ton offens et rempli de courage, j'ai le
bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que
vous avez intention de me faire insulte dans vos penses. Eh bien,
regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d'une femme qui mrite
respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain
comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus
entendre.

L'action de Brulette, encore que hardie, fit comme un miracle. Le grand
rouge haussa les paules, sifflota un petit moment, tandis que les
autres se consultaient, un peu interloqus; puis, tout d'un coup, il
tourna le dos, disant d'une voix forte:--Assez caus, en route! Vous
m'avez lu chef de bande, j'appliquerai punition  qui tourmentera
davantage Jean Huriel, bon compagnon et bien vu de toute la confrrie.

Ils s'loignrent, et Huriel, sans faire rflexion ni dire un mot,
rhabilla les mulets quatre  quatre, nous fit monter dessus, et, passant
devant, non sans se retourner  chaque pas, nous mena bon train au bord
de la rivire. Elle tait encore bien grosse et bien grondeuse; mais il
ne barguigna point pour y entrer, et quand il fut au mitant:--Venez,
cria-t-il, n'ayez peur! Et, comme j'hsitais un peu  faire mouiller
Brulette, car elle y avait dj les pieds, il revint vers nous comme en
colre, et frappa la mule pour la faire avancer au plus creux, jurant,
et disant qu'il valait mieux tre morte qu'insulte.

--C'est bien ce que je pense! lui rpondit Brulette sur le mme ton; et,
frappant aussi, elle se jeta hardiment dans le courant qui cumait
jusqu'au-dessus du poitrail de la mule.




Onzime veille.


Il y eut un moment o la bte parut perdre pied, mais Brulette tait, en
ce moment-l, entre nous deux, et montrait beaucoup de courage. Quand
nous fmes sur l'autre rive, Huriel, fouaillant toujours nos montures,
nous fit prendre le galop, et ce ne fut qu'en plaine,  la vue du ciel
et  la porte des habitations, qu'il nous laissa souffler.

-- prsent, dit-il en marchant entre moi et Brulette, je vous dois des
reproches  tous deux. Je ne suis pas un enfant pour vous mettre dans un
danger et vous y laisser. Pourquoi vous tes-vous sauvs de l'endroit o
je vous avais recommand de m'attendre?

--C'est vous qui nous faites reproche? dit Brulette un peu anime;
j'aurais cru que ce dt tre le contraire.

--Commencez donc! dit Huriel devenu pensif. Je parlerai aprs. De quoi
me blmez-vous?

--Je vous blme, rpondit-elle, de n'avoir pas eu la prvoyance de la
mauvaise rencontre que nous devions faire; je vous blme surtout d'avoir
su donner fiance  mon pre et  moi, pour me faire sortir de ma maison
et de mon pays, o je suis aime et respecte, et pour m'amener dans des
bois sauvages, o vous ne pouvez qu' grand'peine me sauver des offenses
de vos amis. Je ne sais pas quelles paroles grossires ils ont voulu me
dire; mais j'ai bien entendu que vous tiez forc de rpondre de moi
comme d'une honnte fille. C'est donc qu'on en doit douter en me
trouvant en votre compagnie? Ah! le malheureux voyage! Voici la premire
fois de ma vie que je me vois insulte, et je ne croyais point que cela
me dt arriver jamais!

L-dessus, de dpit et de chagrin, le coeur lui enfla et elle se prit 
pleurer de grosses larmes. Huriel ne rpondit pas d'abord: il avait une
grande tristesse. Enfin, il prit courage et lui dit:

--Il est vrai, Brulette, que vous avez t mconnue. Vous en serez
venge, je vous en rponds! Mais comme je n'ai pu en donner punition sur
l'heure, sans vous exposer davantage, ce que je souffre au dedans de
moi, de colre rentre, je ne peux pas vous le dire, vous ne le
comprendriez jamais!

Et les larmes qu'il retenait lui couprent la parole.

--Je n'ai pas besoin d'tre venge, reprit Brulette, et je vous prie de
n'y plus songer; je tcherai d'oublier de mon ct.

--Mais vous n'en maudirez pas moins le jour o vous vous tes confie 
moi? dit-il en serrant le poing comme si, pour un peu, il et voulu s'en
assommer lui-mme.

--Allons, allons, leur dis-je  mon tour, il ne se faut point quereller,
 prsent que le mal et le danger sont passs. Je reconnais qu'il y a eu
de ma faute. Huriel emmenait les muletiers d'un ct et nous et fait
sauver de l'autre. C'est moi qui ai jet Brulette dans la gueule du loup
en croyant la sauver plus vite.

--Le danger n'y tait d'aucune faon sans cela, dit Huriel.
Certainement, parmi les muletiers, comme parmi tous les hommes qui
vivent d'une manire sauvage, il y a des coquins. Il y en avait un dans
cette bande-l; mais vous avez vu qu'il a t blm. Il est vrai aussi
que beaucoup d'autres parmi nous sont mal appris et plaisantent mal 
propos; mais je ne sais point ce que vous entendez par notre communaut.
Si nous sommes associs d'argent et de plaisirs comme de pertes et de
dangers, nous respectons les femmes les uns des autres comme tous les
autres chrtiens, et vous avez bien vu que l'honntet tait
pareillement respecte pour elle-mme, puisqu'il vous a suffi de dire un
mot de fiert pour ranger ces hommes-l au devoir.

--Et pourtant, dit Brulette encore fche, vous tiez bien press de
nous faire partir, et il a fallu se sauver vitement, au risque de se
noyer dans la rivire. Vous voyez bien que vous n'tes pas matre de ces
mauvais esprits, et que vous aviez grand'peur de les voir revenir  leur
mchante ide.

--Tout cela, parce qu'on vous avait vue fuir avec Tiennet, reprit le
muletier. On a cru que vous tiez l en faute. Sans votre peur et votre
dfiance, vous n'auriez mme pas t vue de mes compagnons; mais vous
avez eu mauvaise ide de moi tous les deux, confessez-le?

--Je n'avais pas mauvaise ide de vous, dit Brulette.

--Et moi, si fait, dans ce moment-l, rpondis-je. Je m'en confesse, ne
voulant pas mentir.

--a vaut toujours mieux, reprit Huriel, et j'espre que tu en
reviendras sur mon compte.

--C'est fait, lui dis-je. J'ai vu comme tu tais dcid, et matre de ta
colre en mme temps, et je reconnais qu'il vaut mieux savoir bien
parler en commenant, que de finir par l; les coups viennent toujours
assez tt. Sans toi, je serais mort  cette heure, et toi aussi, pour me
soutenir, ce qui et t un grand mal pour Brulette. Or donc, nous en
voil dehors, grce  toi, et je pense que nous devrions en tre
meilleurs amis tous les trois.

-- la bonne heure! rpondit Huriel en me serrant la main. Voil le bon
ct du Berrichon: c'est son grand sens et son tranquille raisonnement.
tes-vous donc Bourbonnaise, Brulette, que vous voil si vive et si
ttue?

Brulette consentit  mettre sa main dans la sienne, mais elle demeura
soucieuse; et comme je pensais qu'elle avait froid, pour s'tre beaucoup
mouille dans la rivire, nous la fmes entrer dans une maison pour
changer et se ravigoter d'un doigt de vin chaud. Le jour tait venu, et
les gens du pays paraissaient de bonne aide et de bon coeur.

Quand nous reprmes notre voyage, le soleil tait dj chaud, et le
pays, un peu lev entre deux rivires, rjouissait la vue par son
tendue, qui me rappelait nos plaines. Le dpit de Brulette tait pass,
car, en causant avec elle auprs du feu de ces Bourbonnais, je lui avais
remontr qu'une honnte fille n'est point salie par des propos
d'ivrognes, et que nulle femme ne serait nette si ces propos-l
comptaient pour quelque chose. Le muletier nous avait quitts un moment,
et quand il revint pour mettre Brulette en selle, elle ne se put tenir
de crier d'tonnement. Il s'tait lav, ras et habill proprement, non
pas si brave qu'elle l'avait vu une fois, mais aussi gentil de sa mine
et assez bien couvert pour lui faire honneur.

Cependant, elle n'en fit ni compliment ni badinerie, et seulement le
regardait beaucoup, comme pour refaire connaissance avec lui, quand il
n'avait pas les yeux sur elle. Elle paraissait chagrine de lui avoir
t un peu rche, mais ne savait plus comment revenir l-dessus, car il
parlait d'autres sujets, nous donnant explication du pays Bourbonnais,
o, depuis le passage de la rivire, nous tions entrs, me faisant
connatre les cultures et usances, et raisonnant en homme qui n'est sot
sur aucune chose.

Au bout de deux heures, sans autre fatigue ni encombre, toujours
montant, nous tions arrivs  Mesples, qui est paroisse voisine de la
fort o nous devions trouver Joseph. Nous ne fmes que traverser
l'endroit, o Huriel fut beaucoup accost de gens qui paraissaient lui
porter bonne estime, et de jeunesses qui le suivaient de l'oeil et
s'tonnaient de la compagnie qu'il menait avec lui.

Nous n'tions cependant pas encore arrivs. C'tait au fin fond du
bois, ou, pour mieux dire, au plus haut, que nous devions gagner; car le
bois de l'Alleu, qui se joint avec celui de Chambrat, remplit un
plateau d'o descendent les sources de cinq ou six petites rivires ou
ruisseaux, et formait alors un pays sauvage, entour de landes dsertes,
ou peu s'en faut, d'o la vue s'tendait trs au loin de tous les cts;
et de tous ces cts-l, c'taient autres forts ou bruyres sans fin.

Nous n'tions cependant encore que dans le bas Bourbonnais, qui touche
au plus haut du Berry, et il me fut dit par Huriel que le pays allait
toujours grimpant jusqu' l'Auvergne. Les bois taient beaux, tout en
futaies de chnes blancs, qui sont la plus belle espce. Les ruisseaux,
dont ces bois taient coups et ravins en mille endroits, formaient des
places plus humides, o poussaient des vergnes, des saules et des
trembles, tous arbres grands et forts, dont n'approchent point ceux de
notre pays. J'y vis aussi, pour la premire fois, un arbre blanc de sa
tige et superbe de son feuillage, qui ne pousse point chez nous, et qui
s'appelle le htre. Je crois bien que c'est le roi des arbres aprs le
chne, et s'il est moins beau, on peut dire quasiment qu'il est plus
joli. Ils taient encore assez rares dans cette fort, et Huriel me dit
qu'ils n'taient foisonnants que dans le mitant du pays Bourbonnais.

Je regardais toutes choses avec grand tonnement, m'attendant toujours 
voir plus de rarets qu'il n'y en avait, et ne revenant pas de trouver
que les arbres n'avaient pas la tte en bas et les racines en l'air,
tant on s'inquite de ce qui est loign et de ce qu'on n'a jamais vu.
Quant  Brulette, soit qu'elle et du got naturel pour les endroits
sauvages, soit qu'elle voult consoler Huriel des reproches qui
l'avaient afflig, elle admirait tout plus que de raison et faisait
honneur et rvrence aux moindres fleurettes du sentier.

Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer me qui vive,
quand Huriel nous dit en nous montrant une claircie et un grand
abatis:--Nous voil aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre
ville et le chteau de mon pre.

Il disait cela en riant, et pourtant nous cherchions encore des yeux
quelque chose comme un bourg et des maisons, quand il ajouta, en nous
montrant des huttes de terre et de feuillage qui ressemblaient plus 
des terriers d'animaux qu' des demeures d'humains:--Voil nos palais
d't, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en avant pour
avertir Joseph.

Il partit au galop, regarda  l'entre de toutes ces cabioles et revint
nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux:--Il n'y a
personne, c'est bon signe; Joseph va bien; il aura accompagn mon pre
au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est
la premire ici devant vous; j'irai voir o est notre malade.

--Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!

--Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort; vous tes sur le domaine
des bcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers, des suppts du
diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et
l o rgne mon pre, vous n'avez rien  craindre.

--Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que
je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli? Depuis
un moment, l'ide m'en est venue, et j'en ai le sang fig.

Huriel devint ple, comme si la mme ide le gagnait; mais il n'y voulut
pas donner attention.--Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il;
descendez, laissez l vos montures qui ne passeraient pas dans le
fourr, et venez avec moi.

Il prit une petite sente qui menait  une autre coupe; mais l encore,
nous ne vmes ni Joseph ni autre personne.

--Vous pensez que ces bois sont dserts, nous dit Huriel, et cependant
je vois, aux coupes fraches, que les bcheux y ont travaill tout le
matin; mais c'est l'heure o ils font un petit somme, et ils pourraient
bien tre couchs dans les bruyres sans que nous les vissions,  moins
de marcher dessus. Mais coutez! voil qui me rjouit le coeur! c'est
mon pre qui cornemuse, je reconnais sa manire, et c'est signe que
Joset ne va pas plus mal, car l'air n'est point triste, et je sais que
mon pre le serait si un malheur tait arriv.

Nous le suivmes, et c'tait vritablement une si belle musique, que
Brulette, encore que presse d'arriver, ne se pouvait tenir de s'arrter
par moments, comme charme.

Et sans tre aussi port qu'elle  comprendre une pareille chose, je me
sentais secou aussi dans mes cinq sens de nature.  mesure que
j'avanais, je croyais voir autrement, entendre autrement, respirer et
marcher d'une manire qui m'tait nouvelle. Les arbres me paraissaient
plus beaux, aussi la terre et le ciel, et j'avais plein le coeur un
contentement dont je n'aurais su dire la cause.

Et voil qu'enfin, sur des roches, au long desquelles marmonnait un
gentil ruisselet tout rempli de fleurs, nous vmes Joset debout, d'un
air triste, auprs d'un homme assis qui cornemusait pour le plaisir de
ce pauvre malade. Le chien Parpluche tait  ct d'eux et paraissait
couter aussi, comme et fait une personne doue de connaissance.

Comme on ne faisait pas encore attention  nous, Brulette nous retint
d'avancer, voulant bien regarder Joseph et prendre connaissance de son
tat par son air, avant de lui parler.

Joseph tait blanc comme un linge et sec comme un bois mort,  quoi nous
connmes bien que le muletier ne nous avait point menti; mais ce qui
nous reconsola un peu fut de voir qu'il avait grandi quasiment de toute
la tte, ce que les gens qui le voyaient tous les jours pouvaient bien
n'avoir pas remarqu, et nous expliquait,  nous autres, sa maladie par
la fatigue de son crot. Et malgr qu'il avait les joues creuses et la
bouche ple, il tait devenu tout  fait joli homme, ayant, malgr sa
langueur, les yeux clairs et mme vifs comme de l'eau courante, des
cheveux fins, qui se sparaient, sur sa figure blme, en manire de bon
Jsus, et toute une semblance d'ange du ciel, qui le diffrenciait d'un
paysan autant qu'une fleur d'amandier se diffrencie d'une amande dans
sa carcotte.

Mmement ses mains taient blanches comme celles d'une femme, pour ce
que, depuis un temps, il n'avait point travaill, et l'habillement
bourbonnais, qu'il avait pris coutume de porter, le faisait ressortir
plus dgag et mieux construit, qu'autrefois ses blaudes de toile de
chanvre et ses gros sabots.

Mais quand nous emes donn notre premire attention  notre ami Joseph,
force nous fut de regarder aussi le pre d'Huriel, un homme comme j'en
ai peu vu de pareils, croyez-moi, et qui, sans avoir tudi, avait une
grande connaissance et un esprit qui n'et point gt un plus riche et
mieux connu. Il tait grand et fort homme, de belle prestance comme
Huriel, mais plus gros et large d'paules; sa tte tait pesante et
emmanche de court comme celle d'un taureau. Sa figure n'tait point
jolie du tout, pour ce qu'il avait le nez plat, la bouche paisse et les
yeux ronds; mais a n'en faisait pas moins une mine qu'on aimait 
regarder, et qui, tant plus on la regardait, tant plus vous saisissait
par un air de force, de commandement et de bont. Ses gros yeux noirs
brillaient comme deux clairs dans sa tte, et sa grande bouche, quand
elle riait, vous aurait fait revenir de la plus mauvaise mort.

Il avait, en ce moment-l, la tte couverte d'un mouchoir bleu, nou par
derrire, et ne portait gure autre vtement que son haut de chausse et
sa chemise, avec un grand tablier de cuir, dont ses mains, uses au
travail, ne diffraient point pour la couleur et la duret. Mmement ses
doigts crass ou entaills par maints accidents o ils ne s'taient
point pargns, semblaient des racines de buis toutes contournes de
gros noeuds, et l'on et dit qu'ils ne pouvaient plus faire service que
de marteaux  casser la pierre. Et nonobstant, il les menait aussi
subtilement sur le hautbois de sa musette que si ce fussent lgers
fuseaux ou menues pattes d'oisillons.

 ct de lui taient couches les carcasses de grands chnes
frachement abattus et dpecs, emmi lesquels on voyait les instruments
de son travail, sa cogne brillante comme un rasoir, son sciton pliant
comme un jonc, et sa bouteille de terre, dont le vin entretenait ses
forces.

 un moment, Joset, qui l'coutait sans souffler, tant il y trouvait
d'aise et de soulagement, vit son chien Parpluche venir vers nous pour
nous caresser; il leva les yeux et nous vit arrts  dix pas de lui.
De blme, il devint rouge comme le feu, mais ne bougea, car il crut
d'abord que c'tait la vision des personnes auxquelles la musique le
faisait songer.

Brulette courut vers lui, les bras tendus: alors il fit entendre un cri
et tomba, comme suffoqu, sur ses deux genoux, ce qui me fit grand'peur,
car je n'avais point ide d'une amour si trange, et je pensais que le
saisissement lui donnait le coup de la mort.

Mais il en revint au plus vite, et se mit  remercier Brulette, et moi,
ainsi qu'Huriel, dans des mots si amitieux et qui lui venaient si
aisment, qu'on pouvait bien dire que ce n'tait plus le mme Joset qui,
si longtemps, avait rpondu _Je ne sais pas_,  toute chose qu'on lui
pt dire.

Le pre Bastien, ou plutt le grand bcheux, car on l'appelait toujours
comme a dans son pays, posa sa musette et, du temps que Brulette et
Joset se parlaient, secoua ma main comme s'il m'et connu de naissance.

--Voil ton ami Tiennet? dit-il  son garon. Eh bien, sa figure me
revient et sa corporence aussi; car je gage que j'aurais peine  le
tourer, et j'ai toujours vu que les hommes les plus forts taient les
plus doux. Je l'ai vu dans toi, mon Huriel, et dans moi-mme qui me suis
toujours senti en bonne disposition d'aimer mon prochain plutt que de
l'craser. Or donc, Tiennet, sois le bienvenu dans nos forts sauvages:
tu n'y trouveras point du beau pain de pur froment et des salades de
toutes sortes comme dans ton jardin; mais nous tcherons de te rgaler
de bonne causerie et de franche amiti. Je vois que tu as accompagn la
belle fille de Nohant, qui est comme la soeur et la petite mre  notre
Joset. C'est bien fait  vous, car le courage lui manquait pour gurir;
mais,  prsent, je n'en serai plus en peine, et ce mdecin-l me parat
bon.

Il disait ainsi, en regardant Joset, qui s'tait assis sur ses talons
aux pieds de Brulette et lui tenait la main en l'examinant de tous ses
yeux, et la questionnant sur sa mre, sur le pre Brulet, sur les
voisins, les voisines et toute la paroisse.

Brulette, voyant que le grand bcheux parlait d'elle, vint  lui, et
lui fit excuse de ne l'avoir point salu en premier; mais lui, sans plus
de faon, la prit par le corps et l'leva sur la roche comme pour la
voir d'entier, ainsi qu'une bonne sainte ou toute autre chose prcieuse;
et, la reposant  terre, il l'embrassa au front, disant  Joset qui
rougissait autant que Brulette:--Tu me disais bien! c'est joli de tout
en tout, et voil, je pense, une pice sans tache ni dfaut. L'me et le
corps sont de la meilleure qualit qu'il y ait: a se voit  travers les
yeux. Et dis-moi donc, Huriel, je ne peux pas savoir, moi qui suis
aveugl sur mes enfants, si elle est plus jolie que ta soeur; mais il me
semble qu'elle ne l'est pas moins, et que si elles taient  moi toutes
les deux, je ne saurais de laquelle me dire le plus fier. Voyons,
Brulette, n'ayez point honte d'tre belle, et n'en soyez pas vaine non
plus. L'ouvrier qui faonne si bien les cratures de ce monde ne vous a
pas consulte, et vous n'tes pour rien dans son ouvrage; mais ce qu'il
fait pour nous, on peut le gter par folie ou sottise, et je vois, 
votre air, que, loin de l, vous respectez ses dons en vous-mme. Oui,
oui, vous tes une belle jeunesse, saine de coeur et droite d'esprit; je
vous connais assez, puisque vous voil ici, venant rconforter ce pauvre
enfant qui vous appelait comme la terre appelle la pluie. Bien d'autres
n'eussent pas fait comme vous, et, pour cela, je vous estime. Aussi, je
vous demande vos amitis pour moi, qui vous serai ici un pre, et pour
mes deux enfants, qui vous seront frre et soeur.

Brulette, qui avait eu gros sur le coeur le mauvais emportement envers
elle des muletiers dans le bois de la Roche, fut si sensible  l'estime
et aux compliments du grand bcheux, qu'elle en eut des larmes prtes 
couler, et que, se jetant  son cou, elle ne sut lui rpondre qu'en le
baisant comme si ce ft son propre pre.

--Voil la meilleure rponse, dit-il, et j'en suis content. Or , mes
enfants, l'heure du repos est passe pour moi, et je dois reprendre ma
tche. Si vous avez faim, voil mon bissac et mes petites provisions.
Huriel s'en ira tout  l'heure avertir sa soeur pour qu'elle vienne vous
faire compagnie; et vous autres, mes Berrichons, vous deviserez avec
Joseph, car vous en avez long  lui dire, j'imagine; mais vous ne vous
carterez point, sans lui, de mon _han_ et du bruit de ma cogne, car
vous ne connaissez point la fort et pourriez vous y garer.

L-dessus, il se mit  dbiter ses arbres, aprs avoir pendu sa musette
 un de ceux qui taient encore debout. Huriel mangea un morceau avec
nous, et questionn sur sa soeur par Brulette:--Ma soeur Thrence, nous
dit-il, est une bonne et gentille enfant d'environ votre ge. Je ne
dirai pas, comme mon pre, qu'elle peut soutenir la comparaison avec
vous, mais, telle qu'elle est, elle se laisse regarder, et son humeur
n'est pas des plus sottes. Elle a coutume de suivre mon pre dans toutes
ses stations, afin qu'il n'y manque de rien, car la vie d'un bcheux,
comme celle d'un muletier, est bien dure et bien triste quand il n'a pas
de compagnie pour son coeur.

--Et o donc est-elle en ce moment-ci? demanda Brulette: ne
pourrions-nous l'aller trouver?

--Elle est je ne sais pas o, rpondit Huriel, et je m'tonne qu'elle ne
nous ait point entendus venir, car elle n'a pas coutume de s'loigner
des loges. L'as-tu vue aujourd'hui, Joseph?

--Oui, dit-il, mais pas depuis le matin. Elle tait un peu abattue et se
plaignait du mal de tte.

--Elle n'est pourtant pas sujette  se plaindre de quelque chose! reprit
Huriel. Or donc, excusez-moi, Brulette; je m'en vas vous la chercher au
plus vite.




Douzime veille.


Quand Huriel nous eut quitts, nous fmes promenade et conversation avec
Joseph; mais, pensant qu'il tait content de m'avoir vu, et le serait
encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble,
sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le pre Bastien
pour m'occuper  le voir travailler.

C'tait une chose plus rjouissante que vous ne sauriez croire, car, de
ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dpch d'une si rude et si
gaillarde faon. Je pense bien qu'il et pu faire, sans se gner,
l'oeuvre de quatre des plus forts chrtiens en sa journe, et cela,
toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et
sifflant quand il tait seul. Il tait d'un sang si chaud et si
grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de
n'avoir rien  faire pour mon compte. Il m'apprit que, gnralement, les
fendeux et bcheux taient habitants voisins des bois o ils
travaillaient, et que, quand leurs demeures en taient tout proche, ils
y venaient  la journe. D'autres, demeurant un peu plus loin, y
venaient  la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour
y retourner  la nuit le samedi ensuivant. Quant  ceux qui descendaient
comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs
cabanes taient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnes
que celle des bcheux  la semaine.

Il en tait  peu prs de mme des charbonniers, et par l on entend non
pas ceux qui achtent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le
fabriquent sur place, au compte des propritaires des bois et forts. Il
y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de mme qu'il y
avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais,
gnralement, ce dernier mtier consistait  faire seulement des
transports.

Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et
va  se perdre. Les forts sont mieux perces, et il n'y a plus tant de
ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, o le service
des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui
consomment encore du charbon de bois est bien mandr, et on ne voit que
peu de ces ouvriers-l dans nos pays. Il y en a cependant encore qui
vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et
bcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et o les
bois couvraient encore au moins la moiti de nos provinces, tous ces
tats taient grandement recherchs et avantageux. Si bien qu'en une
fort, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population
de ces diffrents ordres, tant de l'endroit mme que des endroits
loigns, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confrries, et,
autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis--vis des
autres.

Le pre Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-mme, que tous
les hommes adonns au travail des bois s'habituaient si bien  cette vie
changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il
leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu' lui, il aimait les bois
comme s'il et t loup ou renard, encore qu'il ft le meilleur chrtien
et le plus divertissant compagnon qui se pt trouver.

Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma
prfrence pour mon pays.--Tous les pays sont beaux, disait-il, du
moment qu'ils sont ntres, et il est bon que chacun fasse estime
particulire de celui qui le nourrit. C'est une grce du bon Dieu sans
laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laisss  l'abandon.
J'ai ou dire  des gens qui ont voyag au loin, qu'il y avait des
terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute
l'anne, et d'autres o le feu sortait des montagnes et ravageait tout.
Et cependant, toujours on btissait de belles maisons sur ces montagnes
endiables, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces.
On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y lve
des enfants tout comme chez nous. Ne mprisons donc la famille et le
logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau
aime son nid dans la feuille, et la fourmi vous rirait au nez, si vous
vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logs qu'elle en
leurs palais.

La journe s'avana sans que je visse revenir Huriel avec sa soeur
Thrence. Le pre Bastien s'en tonnait un peu, mais ne s'en inquitait
point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne
se tenaient pas loin de l; mais, les voyant causer toujours et ne point
donner attention  mon approche, je m'en allai seul de mon ct, ne
sachant trop comment avaler le temps. J'tais, avant toutes choses, moi
aussi, le vrai ami de cette chre fille. Dix fois par jour, je m'en
sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guri, et, le plus
souvent, je n'y prtendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais
jamais t bien jaloux de Joseph, avant le moment o le muletier nous
avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce
moment-l, chose trange! je ne l'tais plus du tout. Plus Brulette
marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnatre qu'elle
s'y portait par devoir d'amiti seulement. Et cela me chagrinait au lieu
de me rjouir. N'ayant point d'esprance pour moi, je souhaitais au
moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait
tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un
mritait sa prfrence, c'tait ce jeune gars qui l'avait toujours
aime, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune
autre.

Je m'tonnais mme que ce ne ft pas l l'ide cache de Brulette,
surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, tait devenu
gentil, savant et parleur agrable. Certainement il devait son
changement  la compagnie du grand bcheux et de son fils, mais il y
avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gr. Pourtant
Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en
voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle
n'avait encore fait  personne autre. Voil l'ide qui m'angoissait 
chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet
tranger, deux grosses peines m'attendaient: la premire, c'est que
notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle
Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa
vue, ni sa causerie.

J'en tais l de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant
avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle
tait grande, mince, large d'paules et dgage, comme son frre, dans
tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours  l'ombre
des bois, elle tait plutt ple que blanche; mais cette sorte de
blancheur-l charmait les yeux, en mme temps qu'elle les tonnait, et
tous les traits de sa figure taient sans dfaut. Je fus bien un peu
choqu de son petit chapeau de paille retrouss en arrire comme la
queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si
merveilleux de noirceur et quantit, qu'on s'accoutumait bientt  le
regarder. Ce que je remarquai ds le premier moment, c'est qu'elle
n'tait pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait
point  se rendre plus jolie qu'elle ne l'tait, et son apparence tait
d'un caractre plus dcid, plus chaud dans la volont, et plus froid
dans les manires.

Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coup, ils ne me
voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrtrent prs de moi  la
fourche d'une sente, ils se parlrent comme gens qui sont seuls.

--Je n'irai point, disait la belle Thrence d'une voix affermie. Je vas
aux cabanes tout prparer pour leur souper et leur couche; c'est tout
ce que je veux faire pour le moment.

--Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur?
disait Huriel qui paraissait surpris.

--Je n'ai point de mauvaise humeur, rpondit la jeune fille; et
d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas force de la montrer.

--Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prvenir cette
jeunesse qui doit commencer  s'ennuyer de la compagnie des hommes, et
qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.

--Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thrence,  moins qu'elle n'ait
un mauvais coeur: mais je ne suis point charge de l'amuser; je la
servirai et l'assisterai, voil tout ce qui est de mon devoir.

--Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?

--Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas  lui rendre compte de moi.

L-dessus la fille du bcheux s'enfona dans la sente, et Huriel resta
un moment songeur, comme un homme qui cherche  deviner quelque chose.

Il passa son chemin, mais moi, je restai l o j'tais, plant comme une
pierre. Il s'tait fait en moi comme un rve surprenant  la premire
vue de Thrence; je m'tais dit: Voil une figure qui m'est connue; 
qui est-ce qu'elle ressemble donc?

Et puis,  mesure que je l'avais regarde, tandis qu'elle parlait,
j'avais trouv qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette
embourbe qui m'avait fait rvasser tout un soir et qui pouvait bien
tre cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon got, avait
dtourn de moi son ide. Enfin, lorsqu'elle passa tout prs de moi en
s'en allant, encore que son air de dpit ft bien contraire  la figure
douce et tranquille dont j'avais gard souvenance, j'observai le signe
noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par l que c'tait
bien la fille des bois que j'avais porte  mon cou, et qui m'avait
embrass d'aussi bon coeur en ce temps-l qu'elle paraissait mal
dispose maintenant  me recevoir.

Je demeurai longtemps dans les rflexions qui me venaient sur une
pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bcheux, qui sonnait
une manire de fanfare, me fit observer que le soleil tait tout
justement couch.

Je n'eus point de peine  retrouver le chemin des loges, car c'est comme
cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.

Celle des Huriel tait la plus grande et la mieux construite, formant
deux chambres, dont une pour Thrence. Au-devant rgnait une faon de
hangar, tuile en verts balais, qui servait  l'abriter beaucoup du vent
et de la pluie; des planches de sciage, poses sur des souches,
formaient une table dresse  l'occasion.

Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage,
avec quelques viandes sales, une fois le jour. Ce n'tait point avarice
ni misre, mais habitude de simplicit, ces gens des bois trouvant
inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les
femmes  cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.

Cependant, comptant sur l'arrive de la mre  Joseph, ou sur celle du
pre Brulet, Thrence avait souhait leur donner leurs aises, et, ds la
veille, s'tait approvisionne  Mesples. Elle venait d'allumer le feu
sur la clairire et avait convi ses voisines  l'aider. C'taient deux
femmes de bcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus
dans la fort, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire
suivre aux bois, de leurs familles.

Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine
d'hommes, qui commenaient  se rassembler sur un tas de fagots pour
souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard
et de leur pain de seigle; mais le grand bcheux, allant  eux, devant
que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec
son air de brave homme:--Mes frres, j'ai aujourd'hui compagnie
d'trangers que je ne veux point faire ptir de nos coutumes; mais il ne
sera pas dit qu'on mangera le rti et boira le vin de Sancerre  la loge
du grand bcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux
vous mettre en bonne connaissance avec mes htes, et ceux de vous qui me
refuseront me feront de la peine.

Personne ne refusa, et nous nous trouvmes rassembls une vingtaine, je
ne peux pas dire autour de la table, puisque ce monde-l ne tient point
 ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un
couch de son long sur des copeaux, l'autre juch sur un arbre tordu, et
tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptme,  un troupeau
de sangliers qu' une compagnie de chrtiens.

Cependant la belle Thrence, allant et venant, ne paraissait pas encore
vouloir nous donner attention, lorsque son pre, qui l'avait appele
sans qu'elle et fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et,
l'amenant malgr elle, nous la prsenta.--Pardonnez-lui, mes amis, nous
dit-il; c'est une enfant sauvage, ne et leve au fond des bois. Elle a
honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de
l'encourager, car elle gagne  tre connue.

L-dessus, Brulette, qui n'tait embarrasse ni mal dispose, ouvrit ses
deux bras et les jeta au cou de Thrence, laquelle, n'osant se dfendre,
mais ne sachant se livrer, resta ferme  la voir venir, et releva
seulement sa tte et son regard jusqu'alors fich en terre. En cette
position, se voyant de prs l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et
quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures,
l'une desquelles avance le front pour foltrer, tandis que l'autre,
dfiante et dj malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter
tratreusement.

Mais Thrence parut tout  coup gagne par le regard doux de Brulette,
et, retirant sa figure, elle la laissa tomber sur l'paule de cette
belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.

--Ma foi, dit le pre Bastien en raillant et caressant sa fille, voil
ce qui s'appelle tre farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des
fillettes pt aller jusqu'aux larmes. Mais, comprenez quelque chose aux
enfants, si vous pouvez! Allons, Brulette, vous me paraissez plus
raisonnable; suivez-la, et ne la lchez qu'elle ne vous ait parl: il
n'y a que le premier mot qui cote.

-- la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et, au premier mot de
commandement qu'elle me voudra dire, je lui obirai si bien, qu'elle me
pardonnera de lui avoir fait peur.

Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le grand bcheux me
dit:--Voyez un peu ce que c'est que les femmes! La moins coquette (et ma
Thrence est de celles-l) ne se peut trouver en face d'une rivale en
beaut, sans tre, ou chauffe de dpit, ou glace de peur. Les plus
belles toiles font bon mnage cte  cte dans le ciel; mais, de deux
filles de la mre ve, il y en a toujours une au moins qui est gne par
la comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.

--Je pense, mon pre, dit Huriel, que vous ne rendez point justice 
Thrence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il
ajouta en baissant la voix:--Je crois que je sais ce qui la chagrine,
mais le mieux sera de n'y pas faire attention.

On apporta de la viande grille, des champignons jaunes trs-beaux, dont
je ne pus me dcider  goter, encore que je visse tout ce monde en
manger sans crainte; des oeufs fricasss avec diverses sortes d'herbes
fortes, des galetons de bl noir, et des fromages de Chambrat, renomms
en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une
manire bien diffrente de la ntre. Au lieu de prendre leur temps et de
ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre  quatre comme gens
affams, ce qui, chez nous, n'et point paru convenable, et ils
n'attendirent point d'tre repus pour chanter et danser au beau milieu
du festin.

Ces gens, d'un sang moins rassis que le ntre, semblaient ne pouvoir
tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur ft offre
de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot
dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se
coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et
gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette.
C'tait comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en tais
tourdi et ne me sentais pas festiner.

Malgr que le vin ft bon et que le grand bcheux ne l'pargnt point,
personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun tant  sa tche et ne
voulant point se mettre  bas pour le travail du lendemain. Aussi la
fte dura peu; et, bien qu'au milieu elle part vouloir tre folle, elle
finit de bonne heure et tranquillement. Le bcheux reut grands
compliments pour ses honntets, et l'on voyait bien qu'il avait
commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son
moyen, mais aussi par son bon coeur et sa bonne tte.

On nous fit beaucoup d'avances d'amiti et d'offres de service, et je
dois reconnatre que ces gens taient plus ouverts et plus prvenants
que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un aprs
l'autre, auprs de Brulette, les lui prsentant par leurs noms, et leur
enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa soeur, d'o elle
reut tant de rvrences et de politesses, qu'elle n'avait jamais t si
bien fte dans notre village.

Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bcheux m'offrit de partager
sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la ntre, mais elle tait
plus petite et nous aurions pu y tre gns. Je suivis donc mon hte,
d'autant plus volontiers que j'tais encharg de veiller de prs sur
Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait
aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thrence,
et le muletier, fidle  ses habitudes, s'tait dj couch dehors en
travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en et pu
approcher.

En jetant un coup d'oeil sur la chambrette o les deux filles se
retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles
trs-propres; Huriel, grce  ses mulets, pouvait transporter facilement
et sans dpense, d'un lieu  l'autre, le petit mnage de sa soeur; mais
celui de son pre ne devait pas lui donner grand embarras, car il se
composait d'un tas de fougres sches avec une couverture. Encore le
grand bcheux trouvait-il que c'tait de trop et que, pour bien faire,
il et d coucher  l'toile comme son fils.

J'tais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme
jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne
l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrire la cloison de
planches qui nous sparait.

Quand je me levai, le bcheux et son garon taient debout et se
consultaient ensemble.

--Nous parlions de toi, me dit le pre, et comme il faut que nous
allions au travail, je dsire que l'affaire dont nous causons soit
dcide. Brulette,  qui j'ai remontr que Joseph avait besoin de sa
compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volont de lui en
donner le plus possible, s'est engage pour la huitaine tout au moins;
mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a pris de t'y dcider.
C'est ce que nous ferons, j'espre, en te disant que nous en serons
contents, que tu ne nous pses point, et que nous te prions d'agir avec
nous comme nous ferions avec toi, si besoin tait.

Cela dit d'un air de vrit et d'amiti me commandait de m'engager; et,
de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des trangers, encore
qu'une huitaine me part bien longue, j'tais oblig de me ranger  son
vouloir et  l'intrt de Joseph.

--Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la
chambre de Thrence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si
bonne rception; mais si je reste, c'est  la condition qu'on ne fera
point ici de dpense pour nous, et que nous serons libres tous les deux
de vivre  nos frais comme nous l'entendrons.

--Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous
tre  charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux
renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une
chose, c'est que mon pre gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne
connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger
nos amis et de leur faire honneur.

Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses cus,
comme pour dire: Je suis un bon parti. Cependant il agit tout aussitt
comme un homme qui se met de ct, car il nous annona qu'il allait nous
quitter.

Sur ce mot-l, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle
surmonta aussitt pour lui demander, sans trop paratre s'en soucier, o
il allait et pour combien de temps.

--Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai
assez prs de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi;
Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la
Croze chercher mes btes et mes quipages, et, en repassant, je vous
dirai adieu.

L-dessus il partit, et le grand bcheux, enjoignant  sa fille d'avoir
grand soin et grand gard pour nous, s'en alla, de son ct,  son
ouvrage.

Nous voil donc rests, Brulette et moi, en compagnie de la belle
Thrence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle
et t  nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fte,
et rpondait par oui et par non  tout ce que nous inventions de lui
dire. Si bien que cette indiffrence rebuta Brulette, qui me dit, dans
un moment o nous tions seuls:--Il me semble, Tiennet, que nous
dplaisons beaucoup  cette fille; elle m'a fait place dans son lit,
cette nuit, comme une personne qui serait force d'y recevoir un
hrisson. Elle s'est jete dans la ruelle, le nez contre la cloison, et
sauf qu'elle m'a demand si je voulais plus ou moins de couverture, elle
ne m'a pas voulu dire un mot. J'tais si lasse que j'aurais volontiers
dormi tout de suite, et mme, voyant qu'elle en faisait semblant pour se
dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je
n'ai pu fermer l'oeil, car j'entendais qu'elle s'touffait de pleurer.
Si tu veux m'en croire, nous ne la gnerons pas plus longtemps, nous
chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la fort,
et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai
vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage
son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en
contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y tre
reu avec des larmes. Quant  nos repas, je compte que, ds aujourd'hui,
tu iras  Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre
cuisine.

--C'est trs-bien, Brulette, lui rpondis-je, et je ferai tout ce que
vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquitez pas
de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors
sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon coeur,
sans craindre de fondre  la rose. Cependant, coutez-moi: si nous
quittons comme a la loge et la table du grand bcheux, il nous croira
fchs, et comme il nous a trop bien traits pour avoir  se reprocher
quelque chose, il verra aisment que c'est sa fille qui nous rebute. Il
l'en grondera peut-tre, et voyons si la chose sera mrite. Vous dites
que cette jeunesse a t trs-honnte, voire soumise envers vous. Or
donc, si elle a quelque peine cache, avons-nous le droit de blmer sa
tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de
rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son
galant, si elle en a un, et, quant  nous, faire socit avec Joset,
pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en
nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans
l'ide que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre  part?

--Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec
cette grande rechigneuse et la verrai venir.




Treizime veille.


La belle Thrence ayant tout prpar pour notre djeuner, et voyant
monter le soleil, demanda  Brulette si elle avait song  rveiller
Joseph. C'est l'heure, lui dit-elle, et il est fch quand je le laisse
dormir trop tard, parce que la nuit d'aprs il a peine  se reprendre.

--Si c'est vous qui avez coutume de l'appeler, ma mignonne, rpondit
Brulette, faites-le donc: je ne connais point son habitude.

--Non, non, reprit Thrence d'un ton sec: c'est votre affaire de le
soigner  prsent, puisque vous tes venue pour a. Je peux,  cette
heure, m'en reposer et vous en laisser la charge.

--Pauvre Joset! ne put s'empcher de dire notre Brulette. Je vois qu'il
est d'un grand embarras pour vous et qu'il ferait mieux de s'en revenir
avec nous dans son pays!

Thrence tourna le dos sans rpondre, et je dis  Brulette:--Allons tous
deux l'appeler. Je gage qu'il sera content d'entendre ta voix la
premire.

La loge de Joset touchait quasiment celle du grand bcheux. Sitt qu'il
entendit la voix de Brulette, il vint tout courant regarder  travers la
porte et lui dit:--Ah! je craignais de rver, Brulette! c'est donc bien
vrai que tu es l?

Quand il fut assis sur les souches entre nous deux, il nous dit que,
pour la premire fois depuis longtemps, il avait dormi tout d'une
lampe, et cela tait connaissable  son visage, qui valait dj dix
sous de plus que celui de la veille. Thrence lui apporta, dans une
cuelle, un bouillon de poule, et il voulait le donner  Brulette, qui
s'en dfendit d'autant mieux que les yeux noirs de la fille des bois
semblaient remplis de colre,  cause de l'offre qui lui en tait faite.

Brulette, qui tait trop fine pour vouloir donner prise  son dpit,
refusa, disant qu'elle n'aimait point le bouillon et que ce serait grand
dommage d'en avoir laiss le mal  l'infirmire pour n'en retirer ni le
profit ni le plaisir; et mme, elle ajouta avec douceur:--Je vois, mon
gars, que tu es soign comme un gros bourgeois, et que ces braves gens
n'pargnent rien pour te rconforter le corps.

--Oui, dit Joset, prenant la main de Thrence et la joignant, dans les
siennes,  celle de Brulette; j'ai caus de la dpense  mon matre (il
appelait toujours comme a le grand bcheux  cause qu'il lui enseignait
 musiquer) et de la fatigue  cette pauvre soeur que vous voyez l.
Sache, Brulette, qu'aprs toi, j'ai trouv un ange sur la terre. Comme
tu m'as assist l'esprit et consol le coeur quand j'tais un enfant
bervig et quasi propre  rien, elle a soign mon pauvre corps en
dtresse quand je suis tomb ici en misre de fivre. Les secours
qu'elle m'a donns, jamais je ne pourrai l'en remercier comme je le
dois; mais je peux dire une chose: c'est qu'il n'y en a pas une
troisime comme vous deux, et qu'au jour des rcompenses, le bon Dieu
gardera au ciel ses deux plus belles couronnes pour Catherine Brulet, la
rose du Berry, et pour Thrence Huriel, la blanche pine des bois.

Il sembla que ce doux parler de Joseph mt du baume dans le sang de
Thrence, car elle ne refusa plus de s'asseoir pour manger avec nous, et
Joseph tait entre ces deux belles filles, tandis que moi, profitant du
sans-gne que j'avais vu dans la manire du pays, je me drangeais tout
en mangeant, pour tre tantt prs de l'une et tantt prs de l'autre.

Je faisais de mon mieux pour contenter la fille des bois par mes
prvenances, et je tenais  honneur de lui montrer que les Berrichons ne
sont pas des ours. Elle rpondait trs-doucement  mes honntets; mais
il ne me fut point possible de la faire sourire ni lever les yeux sur
moi en me rpondant. Elle me paraissait avoir l'humeur bizarre, prompte
au dpit, et remplie de dfiance. Et cependant, quand elle tait
tranquille, elle avait quelque chose de si bon dans l'air et dans la
voix, qu'on ne pouvait prendre d'elle une mauvaise ide; mais ni dans
ses bons moments, ni dans les autres, je n'osai lui demander si elle se
ressouvenait que je l'eusse porte en mes bras et qu'elle m'en et pay
d'une accolade. Je m'tais bien assur que c'tait elle, car son pre, 
qui j'en avais dj parl, n'avait point oubli la chose et prtendait
avoir comme rconnu ma figure sans savoir pourquoi.

Tout en djeunant, Brulette, comme elle m'en ft part ensuite,
commenait  avoir une autre doutance de la vrit. C'est pourquoi elle
se mit en tte d'observer et de feindre pour en savoir plus long.

--Or a, dit-elle, vais-je rester tout ce jour les bras croiss? Sans
tre une grosse ouvrire, je n'ai pas coutume de dire mon chapelet d'un
repas  l'autre, et je vous prie, Thrence, de me montrer quelque
ouvrage o je puisse vous aider. Si vous souhaitez courir, je garderai
la loge et y ferai ce que vous me commanderez; mais si vous restez, je
resterai aussi,  condition que vous m'occuperez pour votre service.

--Je n'ai besoin d'aucune aide, rpondit Thrence, et vous, vous n'avez
besoin d'aucun ouvrage pour vous dsennuyer.

--Pourquoi donc cela, ma mignonne?

--Parce que vous tes avec votre ami, et, comme je pourrais tre de trop
dans toutes les choses que vous avez  vous dire, je sortirai si vous
souhaitez rester, je resterai si vous souhaitez sortir.

--Cela ne ferait ni le compte de Joset ni le mien, dit Brulette avec un
peu de malice. Je n'ai point de secrets  lui dire, et tout ce que nous
avions  nous raconter, nous y avons donn la journe d'hier.  cette
heure, le contentement que nous avons d'tre ensemble ne peut que
s'augmenter de votre compagnie, et nous vous la demandons,  moins que
vous n'en ayez une meilleure  nous prfrer.

Thrence resta indcise, et la manire dont elle regarda Joseph fit voir
 Brulette que sa fiert souffrait de la crainte d'tre importune. Sur
quoi, Brulette dit  Joseph:--Aide-moi donc  la retenir! Est-ce que tu
n'en seras pas content? Ne disais-tu pas, tout  l'heure, que nous
tions tes deux anges gardiens? Et ne veux-tu pas qu'ils travaillent
ensemble  ton salut?

--Tu as raison, Brulette, dit Joseph. Entre vos deux bons coeurs, je
dois gurir plus vite, et si vous vous mettez deux  vouloir bien
m'aimer, il me semble que chacune de vous m'en aimera davantage, comme
quand on se met  la tche avec un bon compagnon, qui vous donne de sa
force pour redoubler la vtre.

--Est-ce donc moi, dit Thrence, qui serai le bon compagnon dont votre
payse a besoin? Allons, soit! Je vas prendre mon ouvrage, et je
travaillerai ici.

Elle alla qurir du linge taill en chemise, et se mit  le coudre.
Brulette voulut l'aider, et, comme elle s'y refusait:--Alors, dit-elle 
Joseph, donne-moi tes hardes  raccommoder; elles doivent avoir besoin
de moi, car il y a longtemps que je ne m'en suis pas mle.

Thrence la laissa examiner le trousseau de Joseph; mais il ne s'y
trouva pas un seul point  faire, ni seulement un bouton  coudre, tant
on y avait bien veill; et Brulette parla d'acheter du linge  Mesples
le lendemain, pour lui faire des chemises neuves. Mais il se trouva que
celles que Thrence cousait en ce moment taient destines  Joseph, et
qu'elle voulait les finir seule, comme elle les avait commences.

Les soupons venant de plus en plus  Brulette, elle fit semblance
d'insister l-dessus, et Joseph mme fut oblig d'y dire son mot, 
savoir que Brulette s'ennuyait  ne rien faire. Alors Thrence jeta son
ouvrage avec colre, disant  Brulette:--Finissez-les donc toute seule;
je ne m'en mle plus! Et elle s'en alla bouder en la maison.

--Joset, dit alors Brulette, cette fille-la n'est ni capricieuse ni
folle, comme je me le suis imagin; elle est amoureuse de toi!

Joseph eut un si grand saisissement, que Brulette vit bien qu'elle avait
parl trop vite. Elle ne s'imaginait point encore combien un homme
malade dans son corps, par suite du mal de son esprit, est faible et
craintif devant la rflexion.

--Que me dis-tu l! s'cria-t-il, et quel nouveau malheur serait donc
tomb sur moi?

--Pourquoi serait-ce donc un malheur?

--Tu me le demandes, Brulette? Est-ce que tu crois qu'il dpendrait de
moi de lui rendre ses sentiments?

--Eh bien, dit Brulette, tchant de l'apaiser, elle s'en gurirait!

--Je ne sais pas si on gurit de l'amour, rpondit Joseph; mais moi, si
j'avais fait, par ignorance et par manque de prcaution, le malheur de
la fille au grand bcheux, de la soeur d'Huriel, de la vierge des bois,
qui a tant pri pour moi et veill  ma vie, je serais si coupable, que
je ne pourrais me le pardonner.

--L'ide ne t'est donc jamais venue que son amiti pouvait se changer en
amour?

--Non, Brulette, jamais!

--C'est singulier, Joset!

--Pourquoi a? N'tais-je point accoutum, ds mon enfance,  tre
plaint pour ma btise et secouru dans ma faiblesse? Est-ce que l'amiti
que tu m'as toujours marque, Brulette, m'a jamais rendu vaniteux au
point de croire... Ici Joseph devint rouge comme le feu, et ne put dire
un mot de plus.

--Tu as raison, lui rpondit Brulette, qui tait prudente et avise
autant que Thrence tait prompte et sensible. On peut beaucoup se
tromper sur les sentiments qu'on donne ou qu'on reoit. J'ai eu une
folle ide sur cette fille, et puisque tu ne la partages point, c'est
qu'elle n'est point fonde. Thrence doit tre, comme je le suis encore,
ignorante de ce qu'on appelle la vraie amour, en attendant que le bon
Dieu lui commande de vivre pour celui qu'il lui aura choisi.

--N'importe, dit Joseph, je veux et je dois quitter ce pays.

--Nous sommes venus pour te ramener, lui dis-je, aussitt que tu t'en
sentiras la force.

Contre mon attente, il rejeta vivement cette ide.--Non, non, dit-il, je
n'ai qu'une force, c'est ma volont d'tre grand musicien, pour retirer
ma mre avec moi et vivre honor et recherch dans mon pays. Si je
quitte celui-ci, j'irai dans le haut Bourbonnais jusqu' ce que je sois
reu matre sonneur.

Nous n'osmes point lui dire qu'il ne nous semblait pas devoir jouir
jamais de bons poumons.

Brulette lui parla d'autre chose, et moi, trs-occup de la dcouverte
qu'elle venait de me faire faire sur Thrence, port, je ne sais
pourquoi,  m'inquiter d'elle, que je venais de voir sortir de sa loge
et s'enfoncer dans le bois, je me mis  marcher du ct qu'elle avait
pris, allant comme  l'aventure, mais curieux et mme envieux de la
rencontrer.

Je ne fus pas longtemps sans entendre des soupirs touffs qui me firent
connatre o elle s'tait retire. Ne me sentant plus honteux avec elle,
du moment que je ne pouvais rien prtendre dans son chagrin, je
m'approchai et lui parlai rsolument:

--Belle Thrence, lui dis-je, voyant qu'elle ne pleurait point et
seulement tremblait et suffoquait comme d'une colre rentre, je pense
que nous sommes cause, ma cousine et moi, de l'ennui que vous avez. Nos
figures vous choquent, et surtout celle de Brulette, car je n'estime pas
la mienne mriter tant d'attention. Nous parlions de vous ce matin, et
justement je l'ai empche de s'en aller de votre loge, o elle pensait
bien vous tre  charge. Or parlez-moi franchement, et nous nous
retirerons ailleurs; car si vous avez mauvaise opinion de nous, nous
n'en sommes pas moins bien intentionns pour vous et craintifs de vous
occasionner du dplaisir.

La fire Thrence parut comme outre de ma franchise, et, se levant de
l'endroit o je m'tais assis auprs d'elle:--Votre cousine veut s'en
aller? dit-elle d'un air de menace,-elle veut me faire honte? Non! elle
ne le fera point!... ou bien...

--Ou bien quoi? lui dis-je, dtermin de la confesser.

--Ou bien je quitterai les bois, et mon pre, et ma famille, et je m'en
irai mourir seule en quelque dsert!

Elle parlait comme dans la fivre, avec l'oeil si sombre et la figure
si ple, qu'elle me fit peur.--Thrence, lui dis-je en lui prenant
trs-honntement la main et en la forant  se rasseoir, ou vous tes
ne injuste, ou vous avez des raisons pour har Brulette. Eh bien,
dites-les-moi, en bonne chrtienne, car il est possible que je la
blanchisse du mal dont vous l'accusez.

--Non, vous ne la blanchirez pas, car je la connais! s'cria Thrence,
qui ne se pouvait surmonter davantage. Ne vous imaginez pas que je ne
sache rien d'elle! Je m'en suis assez tourment l'esprit, j'ai assez
questionn Joseph et mon frre pour juger,  sa conduite, qu'elle est un
coeur ingrat et un esprit trompeur. C'est une coquette, voil ce qu'elle
est, votre Berrichonne, et toute personne franche a le droit de la
dtester.

--Voil un reproche bien dur, rpondis-je sans me troubler. Sur quoi
vous fondez-vous?

--Et ne sait-elle point, s'cria Thrence, qu'il y a ici trois garons
qui l'aiment et dont elle se joue? Joseph qui en meurt, mon frre qui
s'en dfend, et vous qui tchez d'en gurir? Prtendez-vous me faire
accroire qu'elle n'en sait rien et qu'elle a une prfrence pour l'un
des trois? Non! elle n'en a pour personne; elle ne plaint pas Joseph,
elle n'estime pas mon frre, elle ne vous aime pas. Vos tourments
l'amusent, et, comme elle a, en son village, une cinquantaine d'autres
galants, elle prtend vivre pour tous et pour aucun. Eh bien, peu
m'importe quant  vous, Tiennet, puisque je ne vous connais point. Mais
quant  mon frre, qui est si souvent loign de nous par son tat, et
qui nous quitte dans un moment o il pourrait rester... et quant 
Joseph qui en est malade et quasi hbt... Ah! tenez, votre Brulette
est bien coupable envers tous deux, et devrait rougir de ne pouvoir dire
une bonne parole ni  l'un ni  l'autre.

En ce moment, Brulette, qui nous coutait, se montra, et, mal habitue 
tre traite de la sorte, mais contente cependant d'entendre expliquer
la conduite d'Huriel, elle s'assit auprs de Thrence et lui prit la
main d'un air srieux, o il y avait de la compassion et du reproche en
mme temps. Thrence en fut un peu apaise et lui dit d'une manire
plus douce:

--Pardonnez-moi, Brulette, si je vous ai fait de la peine; mais,
vritablement, je ne me le reprocherai point, si je vous amne  de
meilleurs sentiments. Voyons, convenez que votre conduite a t fausse
et votre coeur dur. Je ne sais pas si c'est la coutume en vos pays de se
faire dsirer avec l'intention de se refuser; mais moi, pauvre fille
sauvage, je trouve le mensonge criminel et ne comprends rien  ces
manges-l. Or donc, ouvrez les yeux sur le mal que vous faites. Je ne
vous dirai pas que mon frre y succombera: c'est un homme trop fort et
trop courageux, il est aim de trop de filles qui vous valent bien, pour
ne pas en prendre son parti: mais ayez piti du pauvre Joset, Brulette!
Vous ne le connaissez point, encore que vous ayez t leve avec lui;
vous l'avez jug imbcile, et c'est au contraire un grand esprit. Vous
le croyez froid et indiffrent, tandis qu'il est rong d'une tristesse
qui prouve le contraire: mais son corps est trop faible et ne saura
tenir contre le chagrin, si vous l'abusez. Donnez-lui votre coeur comme
il le mrite, c'est moi qui vous en prie et qui vous maudirai si vous le
faites mourir!

--Est-ce que vous pensez ce que vous me dites l, ma pauvre Thrence?
rpondit Brulette en la regardant  travers les yeux. Si vous voulez
savoir le fond de mon ide, je crois que vous aimez Joseph et que je
vous donne, malgr moi, une forte jalousie qui vous porte  me chercher
des torts. Eh bien, regardez-y mieux, mon enfant, je ne veux point
rendre ce garon amoureux de moi, je n'y ai jamais song, et je regrette
qu'il le soit. Je suis mme toute porte  vous aider  l'en gurir, et
si j'avais su ce que vous me faites voir, je ne serais point venue ici,
encore que votre frre m'et dit la chose tre ncessaire.

--Brulette, dit Thrence, vous me croyez bien peu fire, si vous jugez
que j'aime Joseph comme vous l'entendez, et que je descends jusqu' la
jalousie pour vos agrments. La manire dont je l'aime, je n'ai pas
sujet de m'en cacher ni d'en avoir honte devant personne. S'il en tait
ainsi, j'aurais,  tout le moins, assez d'orgueil pour ne pas laisser
croire que je vous le dispute. Mais mon amiti pour lui est si franche
et si honnte que je me porterai courageusement  le dfendre contre vos
piges. Ainsi, aimez-le franchement comme moi, et, au lieu de vous en
vouloir, je vous aimerai et vous estimerai; je reconnatrai vos droits,
qui sont plus anciens que les miens, et je vous aiderai  l'emmener dans
son pays,  la condition qu'il y sera votre seul ami et votre mari.
Autrement, attendez-vous  trouver en moi une ennemie qui vous donnera
ouvertement condamnation. Il ne sera pas dit que j'aurai aim cet enfant
et soign ce malade, pour qu'une belle coquette de village le vienne
tuer sous mes yeux.

--C'est bien, dit Brulette qui avait repris toute sa fiert; je vois de
plus en plus que vous tes amoureuse et jalouse, et j'en suis plus
tranquille pour m'en aller et le laisser  vos soins. Que votre attache
soit honnte et franche, je n'en doute pas; je n'ai pas, comme vous, des
raisons pour tre colre et injuste. Pourtant, je m'tonne de ce que
vous voulez me faire rester et me paratre amie. C'est l o finit votre
sincrit, et je vous dclare que j'en veux savoir la raison, sans quoi
je ne m'y prterai point.

--La raison, vous la dites vous-mme, rpondit Thrence, quand vous vous
servez de vilains mots pour m'humilier. Vous venez de prononcer que
j'tais amoureuse et jalouse: si c'est comme cela que vous expliquez la
force et la bont de mon sentiment pour Joseph, vous ne manquerez point
de le lui faire croire aussi, et ce jeune homme, qui me doit le respect
et la reconnaissance, se croira le droit de me mpriser et de se moquer
de moi en lui-mme.

--Vous avez raison, Thrence, dit Brulette, qui avait le coeur et
l'esprit trop justes pour ne pas estimer la fiert de la fille des bois.
Je dois vous aider  garder votre secret, et je le ferai. Je ne vous dis
pas que je vous aiderai de tout mon pouvoir auprs de Joseph; votre
hauteur s'en offenserait, et je comprends que vous ne vouliez pas
recevoir son amiti de moi comme une grce; mais je vous prie d'tre
juste, de rflchir, et mme de me donner un conseil que, plus douce et
plus humble que vous, je vous demande pour la gouverne de ma conscience.

--Dites donc, je vous coute, rpondit Thrence, apaise par la
soumission et la raison de Brulette.

--Sachez, avant tout, dit celle-ci, que je n'ai jamais eu d'amour pour
Joseph, et, si cela pouvait vous gurir, je vous en dirais la cause.

--Dites-la, je la veux savoir! s'cria Thrence.

--Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je
voudrais tre aime. J'ai connu Joseph ds ses premiers ans; il n'a
jamais t aimable avant de venir ici, et il vivait si retir en
lui-mme que je le jugeais goste.  prsent, je veux croire qu'il ne
l'tait pas d'une mauvaise faon; mais, d'aprs l'entretien que nous
avons eu hier ensemble, je suis toujours assure que j'aurais, en son
coeur, une rivale dont je serais vilement crase, et cette matresse
qu'il prfrera  sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thrence,
c'est la musique.

--J'ai quelquefois song  ce que vous dites l, rpondit Thrence,
aprs avoir rflchi un peu, et en montrant bien, par son air soulag,
qu'elle aimait mieux avoir  se battre contre la musique, dans le coeur
de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est
trs-souvent dans l'tat o j'ai vu quelquefois mon pre, c'est--dire
que le plaisir de musiquer est si grand pour eux, que rien ne compte
auprs de celui-l; mais mon pre n'en est pas moins si aimant et si
aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.

--Eh bien, Thrence, dit Brulette, esprons qu'il rendra Joseph tout
pareil  lui et par consquent digne de vous.

--De moi? pourquoi de moi plus que de vous? Dieu m'est tmoin que je ne
m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me
tourmente bien peu, allez, Brulette, et je ne comprends gure qu'on se
souvienne de soi-mme dans l'amiti qu'on a pour une personne.

--Alors, dit Brulette, vous tes comme une manire de sainte, ma chre
Thrence, et je sens que je ne vous vaux point; car je me compte
toujours pour quelque chose, et mme pour beaucoup, quand je me permets
de rver le bonheur dans l'amour. Peut-tre n'aimez-vous point Joseph
comme je me l'imaginais; mais quoi qu'il en soit, je vous prie de me
dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout
sre qu'en lui tant l'esprance, je lui porterais le coup de la mort:
autrement, vous ne me verriez pas si tranquille; mais il est malade,
c'est bien vrai, et je lui dois du mnagement. Voil o mon amiti pour
lui est grande et sincre, et o je ne suis pas si coquette que vous
pensez; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, o
serait mon avantage et mon divertissement de venir relancer en ces bois
le plus humble et le moins recherch de tous? Il me semblait, au
contraire, que je mritais mieux de votre estime, puisqu' l'occasion,
je savais lcher sans regret ma joyeuse compagnie, pour venir porter
assistance  un pauvre camarade qui se rclamait de mon souvenir.

Thrence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de
Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par
des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.

Elles en taient l quand Huriel, suivi de ses mules, devanc par ses
chiens, et mont sur son petit cheval, parut au bout de l'alle o nous
tions.

Le muletier venait nous faire ses adieux; mais rien, dans son air, ne
marquait le chagrin d'un homme qui se veut gurir, par la fuite, d'un
amour nuisible. Il paraissait, au contraire, dispos et content, et
Brulette pensa que Thrence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que
pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise,  son premier dpit.

Elle essaya mme de lui faire dire le vrai motif de son dpart, et,
comme il prtendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thrence, de son
cte, disant le contraire et s'efforant  le retenir, Brulette, un peu
pique du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la
compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien
changer  son dessein; ce qui finit par offenser Brulette et la porta 
lui dire:

--Puisque je ne vous verrai peut-tre plus jamais, ne pensez-vous pas,
matre Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous
appartient pas, et qui vous pend toujours  l'oreille?

--Oui-d, rpondit-il, je crois qu'il m'appartient comme mon oreille
appartient  ma tte, puisque c'est ma soeur qui me l'a donn.

--Votre soeur n'a pu vous donner ce qui est  Joseph ou  moi.

--Ma soeur a fait sa premire communion tout comme vous, Brulette, et
quand j'ai rendu votre joyau  Joset, elle m'a donn le sien.
Demandez-lui si ce n'est point la vrit.

Thrence rougit beaucoup, et Huriel riait en sa barbe. Brulette crut
comprendre que le plus tromp des trois tait Joseph, qui portait, comme
une relique,  son cou, le petit coeur d'argent de Thrence, tandis que
le muletier portait toujours celui qui lui avait t confi d'abord.
Elle ne se voulut point prter  cette fraude, et s'adressant 
Thrence:--Ma mignonne, lui dit-elle, je crois que le gage que garde
Joset lui portera bonheur, et m'est avis qu'il le doit conserver; mais
puisque celui-ci est  vous, je vous requiers le redemander  votre
frre, afin de m'en faire un don, qui me sera trs-prcieux venant de
vous.

--Je vous ferai n'importe quel autre don vous souhaiterez de moi,
rpondit Thrence, et ce sera de grand coeur; mais celui-ci ne
m'appartient plus. Ce qui est donn est donn, et je ne pense pas
qu'Huriel me le veuille restituer.

--Je ferai, dit vivement Huriel, ce que Brulette voudra. Voyons, le
commandez-vous?

--Oui, dit Brulette, qui ne pouvait plus reculer, encore qu'elle
regrettt son ide en voyant l'air fch du muletier. Il ouvrit aussitt
son anneau d'oreille et en retira le gage qu'il remit  Brulette,
disant:--Soit fait comme il vous plat. Je serais consol de perdre le
gage de ma soeur, si je pensais que vous ne le donnerez, ni ne
l'changerez.

--La preuve que je ne le ferai point, dit Brulette en l'attachant au
collier de Thrence, c'est que je le lui donne en garde. Et quant 
vous, dont voici l'oreille dcharge de ce poids, vous n'avez plus
besoin d'aucun signe pour vous faire reconnatre quand vous reviendrez
en mon pays.

--C'est bien honnte de votre part, rpondit le muletier; mais comme
j'ai fait mon devoir envers Joseph, et que vous savez,  prsent, ce que
vous aviez besoin de savoir pour le rendre heureux, je n'ai plus  me
mler de ses affaires. Je pense que vous l'emmnerez et que je n'aurai
plus jamais occasion de retourner en votre pays. Adieu donc, belle
Brulette, je vous augure tous les biens que vous mritez, et vous laisse
en ma famille, qui, mieux que moi, vous servira ici et vous reconduira
chez vous quand vous le souhaiterez.

L-dessus, il s'en alla chantant:

    Un mulet, deux mulets, trois mulets
    Sur la montagne, voyez-les;
    Au diable c'est la bande.

Mais il me parut que sa voix n'tait point aussi assure qu'elle
s'efforait de le paratre; et Brulette, qui se sentait mal  l'aise,
voulant chapper  l'attention de Thrence, revint avec elle et moi
auprs de Joseph.




Quatorzime veille.


Je ne vous ferai point le rcit de chaque jour que nous passmes en la
fort. Ils furent d'abord peu diffrents les uns des autres. Joseph
allait de mieux en mieux, et Thrence voulait qu'on le maintnt dans ses
esprances, s'associant toutefois  la rsolution que Brulette avait
prise de ne point l'encourager  expliquer ses sentiments. La chose
n'tait gure malaise  obtenir, car Joseph s'tait jur  lui-mme de
ne rien dire avant le moment o il se croirait digne d'attention, et il
et fallu que Brulette ft provocante avec lui, pour lui arracher un mot
d'amourette.

Pour surplus de prcaution, elle s'arrangea de manire  n'tre jamais
seule avec lui. Elle retint si bien Thrence  son ct, que Thrence en
vint bientt  comprendre qu'on ne la trompait point et qu'on souhaitait
mme lui laisser gouverner la sant et l'esprit du malade en toutes
choses.

Ces trois jeunes gens ne s'ennuyaient pas ensemble. Thrence cousait
toujours pour Joseph, et Brulette, m'ayant fait acheter un mouchoir de
mousseline blanche, se mit  le festonner et  le broder, pour en faire
offre  Thrence; car elle y tait adroite, et c'tait merveille de voir
une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle
les faisait. Elle affichait mme devant Joseph de n'aimer plus la
couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour
lui, et de le forcer  remercier Thrence, qui s'y employait si bien;
mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s'est laiss dranger
l'esprit par une femelle! Joseph ne regardait quasiment point les doigts
de Thrence, uss  son service; il avait toujours les yeux sur les
mains douces de Brulette, et on et dit qu' la voir tirer son aiguille,
il comptait chaque point comme un moment de son bonheur.

Je m'tonnais comment l'amour pouvait ainsi remplir son esprit et
occuper tout son temps, sans qu'il songet seulement  faire quelque
ouvrage de ses mains. Quant  moi, j'eus beau essayer de peler de
l'osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des
tresses pour les chapeaux, je ne fus point l deux fois vingt-quatre
heures sans avoir un si gros ennui, que j'en tais malade. Le dimanche
est un beau jour, parce qu'il vous repose de six jours de fatigue; mais
sept dimanches par semaine, c'est trop pour un homme habitu  faire
service de ses membres. Je ne m'en serais point aperu, si l'une de ces
belles et voulu faire attention  moi; mmement, la blanche Thrence,
avec ses grands yeux, un peu enfoncs, et son signe noir auprs de la
bouche, m'aurait bien lap sur la tte, si elle l'et souhait; mais
elle n'tait point d'une humeur  se laisser dtourner de son ide. Elle
causait peu, riait encore moins, et si l'on essayait le moindre
badinage, elle vous regardait d'un air si tonn qu'elle vous tait la
hardiesse de lui en donner explication.

Si bien qu'aprs avoir pass deux jours  fafioter avec ces trois
personnes tranquilles, autour des loges, ou  m'asseoir avec elle de
place en place dans la fort, m'tant bien assur que Brulette tait
aussi en sret en ce pays que dans le ntre, je commenai  chercher de
l'occupation, et j'offris au grand bcheux de l'aider  sa tche. Il m'y
reut bien, et je commenais  me divertir en sa compagnie; mais quand
je lui eus dit que je ne voulais point tre pay et que je bchais 
seules fins de me dsennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par
son bon coeur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commena de me
montrer qu'il n'y avait point d'homme plus malpatient que lui, en fait
d'ouvrage. Comme je n'tais point l dans mon mtier et ne savais pas
bien me servir des outils, je le fchais par la moindre maladresse, et
je vis bien qu'il se faisait tant de violence pour ne me point traiter
d'imbcile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tte et
que la sueur lui en dcoulait du front.

Ne voulant point avoir des mots avec un homme si bon et si agrable en
toutes autres choses, je m'employai avec les scieurs de long, et je m'en
acquittai  leur contentement; mais l, je connus bien que l'ouvrage est
triste et lourd quand ce n'est qu'un exercice de notre corps et qu'il ne
s'y joint pas l'ide d'un profit pour soi-mme ou pour les siens.

Brulette me dit le quatrime jour:--Tiennet, je vois que tu as de
l'ennui, et je ne te cache pas que j'en ai aussi ma bonne part; mais
c'est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque rjouissance. Je
sais que les gens de la fort se runissent dans un bel endroit, o le
grand bcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et
quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de
coutume, et faire honneur  notre pays chez ces trangers.

Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous tions sur
un bel herbage avec tous les ouvriers de la fort et plusieurs filles et
femmes des environs, que Thrence avait invites pour la danse. Le grand
bcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais,
tait grandement fte, sans se dpartir de son air srieux. Joset, tout
enivr des grces de Brulette, qui n'avait point oubli d'apporter de
chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne
mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me dmenais  rgaler
tout le monde de mes rafrachissements, et comme je tenais  bien faire
les choses, je n'y avais rien pargn. Il m'en cota bien trois bons
cus de ma poche, mais je n'y ai jamais eu regret, tant on se montra
sensible  mes honntets.

 l'heure de la vespre, tout allait au mieux, et chacun disait que, de
mmoire d'homme, les gens des bois ne s'taient si bien divertis entre
eux. Il y vint mme un frre quteur, qui tait de passage, et qui, sous
prtexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et
buvait aussi rude que bcheux ou fendeux qu'il y et; ce qui beaucoup me
divertissait, encore que ce ft  mes dpens; car c'tait la premire
fois que je voyais boire un carme, et j'avais toujours ou dire que,
pour lever le coude, c'taient les premiers hommes de la chrtient.

J'tais en train de lui remplir sa tasse, m'bahissant de ne le pouvoir
soler de boire, quand il se fit dans la danse un grand drangement et
un grand vacarme. Je sortis de la rame que je m'tais btie et o je
recevais le monde altr, pour regarder ce que c'tait, et vis une bande
de trois cents, et peut-tre quatre cents mulets qui suivaient un
clairin, lequel s'tait mis en tte de traverser l'assemble, et qui,
repouss d'un chacun  beaux coups de pied et de trique, s'en allait,
peur, sautant de droite et de gauche; en sorte que les mulets, qui
sont animaux ttus et trs-durs de leurs os, accoutums de trancher o
le clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les danseurs,
s'embarrassant peu qu'on leur battt en grange sur les reins,
bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en
un champ de chardons.

Ces btes n'allaient pas assez vite, charges qu'elles taient, pour
qu'on n'et point le temps de s'en grer. Il n'y eut donc personne de
foul ni de bless; seulement, beaucoup de garons, qui taient
chauffs  la danse, impatients d'tre interrompus dans leur plaisir,
tapaient et juraient fort, au point que la chose tait divertissante 
voir, et que le grand bcheux s'arrta de sonner pour se tenir le ventre
 force de rire.

Mais, connaissant l'air de musique qui rassemble les mules, et que je
connaissais aussi pour l'avoir ou en la fort de Saint-Chartier, le
pre Bastien sonna en la propre manire qu'il fallait, et, tout
aussitt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte o
il tait mont, il se mit  rire de plus belle, d'avoir, au lieu d'une
brave compagnie endimanche, une troupe de btes noires  faire danser.

Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s'tait retire 
ct de moi et de Joseph, paraissait angoisse et ne riait que du bout
des dents.--Qu'as-tu? lui dis-je; c'est peut-tre notre ami Huriel qui
repasse par ici et qui va venir danser avec toi.

--Non, non, rpondit-elle; Thrence, qui connat bien les mules de son
frre, dit qu'il n'y en a pas une seule  lui dans cette bande; et
d'ailleurs, ce n'est point l son cheval, ni ses chiens. Or j'ai peur de
tous les muletiers, hormis Huriel, et j'ai envie que nous nous retirions
d'ici.

Et comme elle disait cela, nous vmes une vingtaine de muletiers, qui
dbouchaient du bois environnant et venaient pour carter leurs btes et
regarder la danse.

Je rassurai Brulette; car, en plein jour et  la vue de tant de monde,
je ne craignais point d'embche, et me sentais bon pour la dfendre.
Seulement, je lui dis de ne point s'carter de moi, et retournai  ma
rame dont je voyais les muletiers s'approcher avec peu de faons.

Et comme ils criaient:  boire!  boire! comme gens qui se croient au
cabaret, je leur fis observer honntement que je ne vendais point le
vin, et que s'ils le voulaient honntement requrir, je serais content
de leur donner le coup de vespres.

--C'est donc une noce? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors
 son poil rouge, pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise
rencontre au bois de la Roche.

--Noce ou non, lui dis-je, c'est moi qui rgale, et c'est de bon coeur
envers qui me plat; mais...

Il ne me laissa pas achever et rpondit:--Nous n'avons pas droit ici, et
vous y tes matre; merci pour vos bonnes intentions, mais vous ne nous
connaissez point, et devez garder votre vin pour vos amis.

Il dit quelques mots aux autres dans son patois et les emmena  l'cart,
o ils s'assirent par terre et firent leur souper trs-sagement, tandis
que le grand bcheux alla leur parler, et marqua beaucoup d'gards 
leur chef, le grand rouge, qui s'appelait, Archignat, et passait pour un
homme juste autant que peut l'tre un muletier.

Comme, au reste, ces gens taient aussi considrs que d'autres par ceux
de la fort, nous nous gardmes, Brulette et moi, de dire  personne
qu'ils nous rpugnaient, et elle retourna  la danse sans plus de
crainte; car, sauf le chef, nous n'avions reconnu parmi eux aucun de
ceux qui avaient manqu de nous faire un si mauvais parti durant notre
voyage; et, en fin de compte, ce chef nous avait sauvs du mchant
vouloir de ses compagnons.

Plusieurs de ceux qui taient l savaient cornemuser, non pas comme le
grand bcheux, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et qui eut fait
sauter les pierres et batifoler les chnes de la fort, s'il l'et
souhait, mais beaucoup mieux que Carnat et son garon; si bien que la
musette changea de mains, et arriva en celles du muletier-chef que je
vous ai nomm Archignat, tandis que le grand bcheux, qui avait le coeur
et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille,
dont,  bon droit, il tait aussi fier que, chez nous, le pre Brulet de
la sienne.

Mais comme il criait  Brulette de venir lui faire vis--vis, un vilain
diable, sortant je ne sais d'o, se prsenta et la voulut prendre par
la main. Encore qu'il comment de faire nuit, Brulette le reconnut tout
d'abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menac le plus, et
mme propos d'assassiner ses deux dfenseurs et de les enterrer sous
quelque arbre qui n'en dirait mot.

La peur et l'aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre
moi, qui, ayant puis mes provisions, me rendais  la danse avec elle.

--Cette fille m'a promis la danse, dis-je au muletier qui s'y enttait.
Laissez-nous, et cherchez-en une autre.

--C'est bien, dit-il; mais quand elle aura ball cette bourre avec
vous, ce sera mon tour.

--Non, dit Brulette vivement. J'aimerais mieux ne baller de ma vie.

--C'est ce que nous verrons, fit-il; et il nous suivit  la danse, o il
se tint derrire nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et
lchant,  chaque fois que Brulette repassait devant lui, des paroles
que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.

--Attends que j'aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage; je te
baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.

Mais, quand la bourre fut finie, j'eus beau le chercher, il s'tait si
bien cach que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme
il tait lche, cessa de le craindre et dansa avec d'autres, qui, tous,
bien joliment, lui faisaient hommage; mais, en un moment o je n'avais
plus les yeux sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d'une bande
d'autres fillettes, l'attira de force au milieu du bal, et, profitant de
la nuit, qui empchait de voir la rsistance de Brulette, il la voulut
embrasser. En ce moment, j'accourais, ne voyant pas bien, et m'imaginant
d'entendre Brulette m'appeler; mais, je n'eus point le temps de lui
faire justice moi-mme, car, devant que cette laide figure encharbonne
et touch la sienne, l'homme reut au chgnon du cou une si jolie
empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d'un rat pris
au pilon.

Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement
aux bras de son dfenseur, et bien tonne fut de se trouver dans ceux
d'Huriel.

Je voulus profiter de ce que notre ami tait embarrass de ses mains
pour empoigner,  mon tour, le mchant coquin, et je lui aurais pay
tout ce que je lui devais, si le monde ne se ft mis entre nous. Et
comme cet homme nous accgnait de sottises, nous traitant de lches,
pour nous tre mis deux contre lui, la musique s'arrta: on se rassembla
sur le lieu de la querelle, et le grand bcheux vint avec le grand
Archignat, l'un dfendant aux muletiers, l'autre aux bcheux et fendeux,
de prendre parti avant que l'affaire ft claircie.

Malzac, c'tait le nom de notre ennemi (et il avait une langue aussi
mauvaise que celle d'un aspic), porta sa plainte le premier, prtendit
qu'il avait honntement invit la Berrichonne, qu'en l'embrassant il
n'avait fait qu'user du droit et de la coutume de la bourre, et que
deux galants de cette fille,  savoir Huriel et moi, l'avions pris en
tratre et mauvaisement frapp.

--Le fait est faux, rpondis-je, et c'est  mon grand regret que je n'ai
point rou de coups celui qui vous parle; mais la vrit est que je suis
arriv trop tard pour le prendre soit en franchise, soit en trahison, et
qu'on m'a retenu la main au moment que j'allais cogner. Je vous dis la
chose comme elle est; mais lchez-moi, et je ne le ferai point mentir!

--Et quant  moi, dit Huriel, je l'ai pris au collet comme on prend un
livre, mais sans le frapper, et ce n'est pas ma faute si ses habits
n'ont pas garanti sa peau; mais je lui dois une meilleure leon et ne
suis venu ici, ce soir, que pour en trouver l'occasion. Or donc, je
demande  matre Archignat, mon chef, ainsi qu' matre Bastien, mon
pre, d'tre entendu sur l'heure ou aprs la fte, et de me faire
justice si mon droit est reconnu bon.

L-dessus arriva le frre capucin, qui voulut prcher la paix
chrtienne; mais il avait trop ft le vin bourbonnais pour mener bien
subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.

--Silence! cria le grand bcheux d'une voix qui et couvert le tonnerre
du ciel. cartez-vous tous, et laissez-nous rgler nos affaires; vous
pouvez couter, mais non point prendre voix  ce chapitre. Ici, tous les
muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici moi et les anciens de la fort,
servant de parrains et juges  ce garon du Berry. Parle, Tiennet, et
porte ta plainte. Quelles raisons avais-tu d'en vouloir  ce muletier?
Si c'est pour avoir tent d'embrasser ta payse,  la danse, je sais que
c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. a ne suffirait donc
pas pour avoir eu mme l'intention de frapper un homme. Dis-nous le
sujet de ton dpit contre lui; c'est par l qu'il faut commencer.

Je ne me fis point prier pour parler, et, malgr que l'assemble des
muletiers et des anciens me caust un peu de trouble, je sus assez bien
drouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de
la Roche, et invoquer le tmoignage du chef Archignat lui-mme,  qui je
rendis justice, peut-tre un peu meilleure qu'il ne la mritait; mais je
voyais bien que je ne devais point jeter de blme sur lui, pour me
l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont
pas plus sots que d'autres, ni plus aiss  mettre dans leur tort.

Tous les assistants qui, dj, faisaient bonne estime de Brulette et de
moi, rprouvrent la conduite de Malzac; mais le grand bcheux rclama
encore le silence, et s'adressant  matre Archignat, lui demanda s'il y
avait du faux dans mon rapport.

Ce grand compre rouge tait un homme fin et prudent. Il avait la figure
aussi blanche qu'un linge, et, quelque dpit qu'on lui pt causer, il ne
paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le
corps. Ses yeux vairons taient assez doux et n'annonaient point la
fausset; mais sa bouche, qui tait  moiti cache sous sa barbe de
renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon
fonds de malice. Il n'aimait point Huriel, mais il faisait tout comme,
et il passait pour se conduire en homme juste. Au fond, c'tait le plus
grand pillard qu'il y et, et sa conscience mettait les intrts de sa
confrrie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef  cause de la
froideur de son sang, qui lui permettait d'oprer par la ruse, et par l
d'viter  sa bande les querelles, voire les procdures, o il passait
pour tre aussi clerc qu'un procureur.

Il ne rpondit rien  la question du grand bcheux, et on n'et su dire
si c'tait btise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit veill,
tant plus il se donnait l'air d'un homme endormi, qui rvasse en
lui-mme et n'entend point ce qu'on lui demande.

Il se contenta de faire un signe  Huriel, comme pour lui demander si le
tmoignage qu'il allait faire serait conforme au sien; mais Huriel qui,
sans tre sournois, tait aussi bien avis que lui, rpondit:--Matre,
vous avez t invoqu comme tmoin par ce garon. S'il vous plat de lui
donner raison, je n'ai pas  vous confirmer dans la vrit de vos
paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma
confrrie me dfendent de vous porter un dmenti. Personne, ici, n'a
rien  voir dans nos affaires, et si Malzac a t blmable, je sais
d'avance que vous l'aurez blm. Mais il s'agit pour moi d'une autre
affaire. Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au
bois de la Roche, et dont je ne suis point appel  dire le motif,
Malzac m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menac
personnellement. Je ne sais si vous y avez fait attention, mais je le
dclare par serment; et comme je m'en trouve offens et dshonor, je
rclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.

Archignat consulta tout bas les autres muletiers, et il parat que tous
approuvrent Huriel, car ils se formrent en rond, et le chef dit un
seul mot: Allez! Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en prsence.

Je voulais m'y opposer, disant que c'tait  moi de venger ma cousine,
et que la plainte que j'avais porte tait d'une plus grande consquence
que celle d'Huriel; mais Archignat me repoussa, en disant:--Si Huriel
est battu, tu te prsenteras aprs lui; mais si c'est Malzac qui a le
dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu
faire.

--Que les femmes se retirent! cria le grand bcheux; elles sont de trop
ici.

Et en disant cela, il tait ple; mais il ne reculait point devant le
danger que son fils pouvait courir.

--Qu'elles se retirent si elles veulent, dit Thrence, qui tait aussi
ple, mais aussi ferme que lui; moi, je dois tre l pour mon frre,
s'il y a du sang  arrter.

Brulette, plus morte que vive, suppliait Huriel et moi de ne pas donner
suite  la querelle; mais il tait trop tard pour l'couter. Je la
confiai  Joseph, qui l'emmena  distance, et, posant ma veste, je me
tins prt  venger Huriel, s'il avait le dessous.

Je ne savais point quel serait le combat et je regardai bien, pour
n'tre pas pris au dpourvu quand mon tour viendrait. On avait allum
deux torchres de rsine et mesur, avec des pas, la place dont les deux
combattants ne devaient point sortir. On leur donna  chacun un bton de
courza[3] noueux et court, et le grand bcheux assista matre Archignat
dans toutes ces prparations, avec une tranquillit qu'il n'avait gure
dans le coeur et qui faisait de la peine  voir.

[Note 3: Houx]

Malzac, petit et maigre, n'tait pas aussi fort qu'Huriel, mais il tait
plus vif de ses mouvements et connaissait mieux la bataille; car Huriel,
encore qu'adroit au bton, tait d'un naturel si bon, qu'il avait eu
bien peu souvent l'occasion de s'en servir.

Voil ce qu'il me fut dit pendant qu'ils commenaient  se tter, et
j'avoue que le coeur me battait fort, autant de crainte pour Huriel que
de colre contre son ennemi.

Pendant deux ou trois minutes, qui me parurent des heures d'horloge,
aucun coup ne porta, tant bien par de part et d'autre; enfin, on
commena  entendre que le bois ne frappait plus toujours le bois, et le
bruit sourd que faisaient ces btons sur les corps qu'ils rencontraient
me donnait, chaque fois, comme une sueur froide. Dans notre pays, on ne
se bat jamais comme cela, dans les rgles, avec d'autres armes que les
poignets, et je confesse que je n'avais pas l'esprit endurci  l'ide
des ttes fendues et des mchoires brises. Jamais temps ne m'a paru
plus long et souffrance pire que dans cette occasion-l. Avoir Malzac si
adroit, je tremblais de peur pour moi aussi peut-tre; mais, en mme
temps, j'avais tant de rage de ne pouvoir m'en mler, que, si on ne
m'et retenu, je me serais jet au milieu.

La chose me faisait dgot, malice et piti, et pourtant, j'ouvrais la
bouche et les yeux pour n'en rien perdre, car le vent secouait les
torches, et, par moments, on ne voyait quasi plus rien qu'un moulinet
blanchtre autour des batailleurs; mais, voil que l'un des deux fit
entendre un soupir comme celui d'un arbre cass en deux par un coup de
vent, et roula dans la poussire.

Lequel tait-ce? Je ne voyais plus, j'avais des orblutes dans les yeux;
mais j'entendis la voix de Thrence qui disait:--Dieu soit bni, mon
frre a gagn!

Je recommenai  voir clair. Huriel tait debout et attendait, en franc
compagnon, que l'autre se relevt, sans pourtant l'approcher, dans la
crainte d'une trahison dont il le savait bien capable.

Mais Malzac ne se releva point, et Archignat, faisant dfense  personne
de bouger, l'appela par trois fois. Il n'en eut point de rponse et
s'avana jusqu' lui, disant:--Malzac, c'est moi, ne touchez point!

Malzac ne parut pas en avoir grande envie, car il ne se mut non plus
qu'une pierre; et le chef, se penchant sur lui, le toucha le regarda,
et, appelant, par leurs noms, deux muletiers, leur dit:--C'est partie
perdue pour lui; faites ce qui est  faire.

Aussitt ils le prirent par les pieds et la tte, et s'en allrent,
toujours courant, suivis des autres muletiers, qui s'enfoncrent dans la
fort, dfendant  tout ce qui n'tait pas de leur bande de s'enqurir
du rsultat de l'affaire. Matre Archignat les suivit le dernier, aprs
avoir parl dans l'oreille du grand bcheux, qui lui rpondit seulement:

--a suffit, adieu!

Thrence s'tait attache  son frre et lui essuyait la sueur de la
figure avec son mouchoir, lui demandant s'il tait bless, et le
voulant retenir pour l'examiner; mais il lui parla aussi dans l'oreille,
et au premier mot, elle lui rpondit:

--Oui, oui... adieu!

Alors Huriel prit le bras de matre Archignat, et tous deux disparurent
aussitt dans l'ombre, car, du pied, en se sauvant, ils renversrent les
torches, et je me sentis comme, quand, d'un mauvais rve tout plein de
bruits et de clarts, on s'veille dans le silence et l'paisseur de la
nuit.




Quinzime veille.


Cependant ma vue s'claircit peu  peu, et mes pieds, que la souleur
tenait comme chevills en terre, me permirent de suivre le grand bcheux
qui m'entranait du ct des loges. Je fus alors bien tonn de voir que
nous tions seuls avec sa fille, Joseph, Brulette et les trois ou quatre
anciens qui avaient assist au combat. Tout le reste du monde s'tait
ensauv sitt qu'on avait vu prendre les btons, afin de n'avoir point 
tmoigner en justice si l'affaire tournait mal. Les gens des bois ne se
trahissent point les uns les autres, et pour n'avoir point  tre
appels et tourments par les hommes de loi, ils s'arrangent pour ne
rien savoir et n'avoir rien  dire. Le grand bcheux parla aux anciens
dans leur langage, et je les vis retourner sur le lieu du combat, sans
pouvoir m'imaginer ce qu'ils y voulaient faire; je suivis Joseph et les
femmes, et nous revnmes aux loges sans nous dire un mot les uns aux
autres.

Quant  moi, j'avais t si secou en moi-mme, que je ne me sentais
point en train de causer. Quand nous fmes rentrs en la loge, nous
tions tous si blmes que nous nous fmes quasiment peur. Le grand
bcheux, qui nous avait rejoint, s'assit, l'air pensif et les yeux
fichs en terre. Brulette, qui avait fait un grand effort pour ne
questionner personne, fondit en larmes dans un coin; Joseph, comme
accabl de fatigue et de souci, s'tendit de son long sur le lit de
fougre. Thrence seule allait et venait pour prparer la couche; mais
elle avait les dents serres, et quand elle faisait effort pour parler,
il semblait qu'elle ft devenue bgue.

Mais, au bout de quelques moments donns  la rflexion ou 
l'inquitude, le grand bcheux se leva, et nous regardant tous:--Eh
bien, mes enfants, nous dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Une leon a
t donne, en toute justice,  un mauvais homme, connu dans tous ses
passages pour quelque mchante action, et qui avait abandonn sa femme,
laquelle en est morte de misre et de chagrin. Il y a longtemps que ce
Malzac dshonorait le corps des muletiers, et s'il ft mort, personne ne
l'et pleur. Faut-il que nous soyons tristes et tourments pour
quelques bons coups que mon fils Huriel lui a ports en franche
bataille? Pourquoi pleurez-vous, Brulette? Avez-vous le coeur si doux
que vous plaigniez le vaincu? et ne jugez-vous point que mon fils a bien
fait de venger votre honneur et le sien? Il m'avait tout racont, et je
savais que, par prudence pour vous, il n'avait pas voulu punir sur
l'heure le mfait de son confrre. Il aurait mme souhait que Tiennet
n'en parlt point et n'y ft pour rien. Mais moi, qui ne voulais point
de manquement  la vrit, j'ai laiss parler Tiennet comme il a cru
devoir faire. Je suis content qu'il n'ait pas pu s'exposer dans une
bataille trs-dangereuse pour celui qui n'en connat point les feintes.
Je suis content aussi que la bonne chance ait t pour mon fils; car,
entre un homme juste et un mauvais chrtien, j'aurais pris parti dans
mon coeur pour le juste, encore qu'il n'et point t le sang de mon
sang et la chair de ma chair. Par ainsi, remercions Dieu, qui a bien
jug, et lui demandons d'tre toujours pour nous, en ceci et en toutes
choses.

Et le grand bcheux se mit  genoux, et fit avec nous la prire du soir,
dont chacun se sentit rconfort et tranquillis; puis, on se spara de
bonne amiti pour prendre du repos.

Je ne fus pas longtemps sans entendre que le grand bcheux, dont je
partageais toujours la chambrette, dormait dur, malgr un peu d'angoisse
dans ses rvasseries. Mais, dans la loge des filles, j'entendais
toujours pleurer Brulette, qui en tait malade et ne se pouvait
remettre; et comme elle parlait avec Thrence, j'approchai mon oreille
tout prs de la cloison, non point par curiosit, mais par souci de sa
peine.

--Allons, allons, rentrez vos pleurs et vous endormez, disait Thrence
d'un ton dcid. Les larmes ne servent de rien, et, je vous l'ai dit, il
faut que j'y aille; si vous rveillez mon pre, qui ne le sait point
bless, il voudra y aller, et a peut le compromettre dans une mauvaise
affaire, au lieu que moi, je n'y risque rien.

--Vous me faites peur, Thrence; comment irez-vous toute seule trouver
ces muletiers? Tenez, ils m'effrayent toujours beaucoup, et pourtant j'y
veux aller avec vous. Je le dois, puisque c'est moi qui suis la cause de
la bataille. Nous appellerons Tiennet...

--Non pas! non pas! ni vous, ni lui! Les muletiers ne regretteront pas
Malzac s'il en meurt; bien au contraire: mais s'il avait t mis  mal
par quelqu'un qui ne ft pas de leur corps, et surtout par un tranger,
 l'heure qu'il est votre ami Tiennet serait en mauvaise passe.
Laissez-le donc dormir; c'est assez qu'il ait voulu s'en mler, pour
qu'il fasse bien,  prsent, de se tenir tranquille. Quant  vous,
Brulette, sachez bien que vous y seriez mal reue, puisque vous n'avez
pas, comme moi, un intrt de famille qui vous y attire, et o personne,
chez eux, ne s'avisera de me contrecarrer. Ils me connaissent tous, et
ne craignent pas que je sois de trop dans leurs secrets.

--Mais, croyez-vous donc les trouver encore dans la fort? Votre pre
n'a-t-il pas dit qu'ils s'en allaient dans le haut pays et ne
passeraient pas la nuit dans les environs?

--Il faut toujours qu'ils y restent le temps de panser les blesss; mais
si je ne les trouvais plus, je serais tranquille; car ce serait la
preuve que mon frre n'a que peu de mal, et qu'il aurait pu se mettre en
route avec eux tout de suite.

--Est-ce que vous l'avez vue, cette blessure? dites, ma chre Thrence,
ne me cachez rien!

--Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reu aucun
mauvais coup et ne pensait point  lui-mme: mais, regardez, Brulette,
et ne vous criez pas; voil le mouchoir dont je lui ai essuy la figure
et que je croyais mouill de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il
tait tout tremp de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir
mon saisissement devant mon pre, qui tait bien assez soucieux, et
devant Joseph, qui est bien assez malade.

Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le
mouchoir, et t suffoque; puis, Thrence lui dit:

--Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je
rencontrerai.

--Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien cach.

--Non, mon enfant, rpondit Thrence; si les gens de justice avaient
l'veil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et
mmement fouiller les personnes. Ils sont devenus trs-tracassiers
depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer  nos coutumes,
qui se perdent bien assez d'elles-mmes sans qu'ils y mettent la main.

--Hlas! dit Brulette, ne serait-il pas  souhaiter que la coutume de
batailles aussi dangereuses ft te de votre pays?

--Oui, mais cela dpend de bien des choses auxquelles les juges du roi
ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice,
et ils ne la rendent gure qu' ceux qui ont le moyen de la payer. En
est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien
que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang
trs-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans
s'exposer  en chercher un pire. Ici, ce n'est point de mme. L'homme
qui vit dans les forts, s'il ne se dfendait point des mchants comme
des loups et des autres mauvaises bles, ne pourrait point exister.
Est-ce que, par hasard, vous blmeriez mon frre d'avoir demand justice
devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait t forc
d'endurer devant vous? Il y a peut-tre bien eu un peu de votre faute,
dans la rancune qu'il en avait garde; songez  cela, Brulette, avant
de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqu tant de chagrin et de dpit
pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-tre oublies pour
sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin 
pardonner; mais vous vous teniez pour offense, il vous avait promis
rparation, il vous l'a baille bonne. Ce n'est pas un reproche que je
vous fais, ni  lui non plus; j'aurais peut-tre t aussi chatouilleuse
que vous, et, quant  lui, il a fait son devoir.

--Non, non, dit Brulette se remettant  pleurer, il ne me devait point
de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer
ma fiert. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur
d'une manire ou de l'autre, votre pre et vous, qui avez t si bons
pour moi, ne pourrez non plus me faire grce.

--Ne vous tourmentez pas de cela, rpondit Thrence. Arrive ce que Dieu
voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais 
prsent, Brulette, et je sais que vous mritez l'estime. Allons, essuyez
vos larmes, et tchez de vous reposer. J'espre que je n'aurai pas de
mauvaises nouvelles  vous rapporter, et je suis sre que mon frre sera
consol et guri  moiti, si vous me permettez de lui dire le chagrin
que vous cause son mal.

--Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu' votre amiti,
et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une
soeur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thrence, je me
reproche de vous avoir demand votre gage de premire communion, et s'il
lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui
rendre, puisque vous l'avez  votre collier.

-- la bonne heure, Brulette, dit Thrence, et pour cette parole, je
vous embrasse. Dormez en paix, je pars!

--Je ne dormirai pas, rpondit Brulette, je prierai Dieu de vous
assister jusqu' ce que je vous voie de retour.

J'entendis Thrence sortir doucement de sa loge, et j'en fis autant, une
minute aprs. Je ne pouvais point m'accommoder la conscience de l'ide
que cette belle jeunesse allait ainsi s'exposer toute seule aux dangers
de la nuit, et que, par crainte pour moi-mme, je ne ferais pas ce qui
tait en moi pour lui porter assistance. Les gens qu'elle allait trouver
ne me paraissaient pas si commodes et si bons chrtiens qu'elle le
disait, et d'ailleurs, ils n'taient peut-tre pas les seuls  battre
les bois  cette heure. Notre danse avait attir des gredots, et l'on
sait que tous ceux qui demandent la charit ne la font pas aux autres
quand l'occasion du mal leur est belle. Et puis, je ne sais pas pourquoi
la figure rouge et luisante du frre carme, qui avait si bien ft mon
vin, me revenait en mmoire. Il m'avait sembl ne pas baisser souvent
les yeux quand il passait auprs des filles, et je ne savais point ce
qu'il tait devenu dans la bagarre.

Mais comme Thrence avait tmoign  Brulette ne vouloir point de ma
compagnie pour aller trouver les muletiers, souhaitant ne pas lui
dplaire, je me dterminai de la suivre  porte de l'oue, sans me
montrer  elle, si elle n'avait pas occasion de crier  l'aide.  cette
fin, je lui laissai donc prendre environ une minute d'avance, mais pas
davantage, encore que j'eusse aim  tranquilliser Brulette en lui
disant mon dessein; j'aurais craint de me retarder et de perdre la piste
de la belle des bois.

Je la vis traverser la clairire et entrer dans le taillis qui
descendait vers le lit d'un ruisseau, non loin des loges. J'y entrai
aprs elle, par le mme sentier, et, comme il s'y trouvait beaucoup de
crochets, je la perdis bien vite de vue; mais j'entendais le petit bruit
de son pas, qui, de temps en temps, cassait une branche morte par terre,
ou faisait rouler un petit caillou.

Il me sembla qu'elle marchait vite, et j'en fis autant pour ne me point
trop laisser dpasser. Deux ou trois fois, je me crus si prs d'elle,
que je me dtardai un peu pour ne pas me faire voir. J'arrivai ainsi 
l'une des routes traces dans le bois; mais l'ombrage de la futaie y
rgnait si dru, que j'eus beau regarder  ma droite et  ma gauche, je
pus rien voir qui me ft connatre quel ct elle avait pris.

J'coutai, l'oreille penche vers la terre, et j'entendis, dans la sente
qui continuait de l'autre ct du chemin, le mme bruit de branches qui
m'avait dj servi. Je me htai d'aller par l, jusqu' un autre chemin
qui me conduisit au ruisseau, et l, je commenai  croire que je
n'tais plus sur la trace de Thrence, car le ruisseau tait large et
vaseux, et quand je l'eus pass, en y enfonant beaucoup, je ne trouvai
plus aucune trace fraye. Il n'y a rien qui trompe comme les sentiers
des bois: en des endroits, les arbres se trouvent plants de manire
qu'on croit avoir trouv une alle; ou bien les animaux, en allant boire
 quelque mare, ont battu un passage; mais tout  coup, on se trouve
pris dans des ronces si mchantes, ou enfonc dans un terrain, si
mouvant, que rien ne sert de s'y obstiner. On n'y entrerait que pour s'y
garer de plus en plus.

Cependant, je m'y enttai, parce que j'entendais toujours du bruit
devant moi, et mme ce bruit devint si certain que je me mis de courir,
me dchirant aux pines et m'enfonant au plus pais: mais une manire
de grognement sauvage que j'entendis me fit connatre que ce que je
poursuivais tait un sanglier, qui commenait  s'ennuyer de moi et 
m'avertir qu'il en avait assez.

N'ayant qu'un bton pour dfense, et ne connaissant d'ailleurs point la
manire d'avoir raison d'une pareille bte, je quittai la partie, et
revins sur mes pas, un peu inquiet que ce sanglier ne s'imagint, par
honntet, de me vouloir faire la conduite.

Par bonheur, il n'y songea point, et je remontai jusqu'au premier
chemin, d'o,  tout hasard, je tirai du ct qui conduisait  l'entre
du bois de Chambrat, o nous avions fait la fte.

Encore que drout, je ne voulus point renoncer  mon ide, car Thrence
pouvait aussi bien que moi faire rencontre d'une bte sauvage, et je ne
pense point qu'elle st des paroles pour s'en faire couter.

Je connaissais dj assez la fort pour ne m'y point perdre longtemps,
et je gagnai l'endroit de la danse. Il me fallut quelques moments pour
m'assurer que c'tait bien la mme clairire, car j'avais compt y
retrouver ma rame que je n'avais pas pris le temps d'enlever, non plus
que les ustensiles dont je l'avais garnie, et j'en trouvai la place
aussi nette que si elle n'y eut jamais t.

Cependant, en y regardant bien, je reconnus l'endroit o j'avais enfonc
les pieux, et celui o les pieds des danseurs avaient brl le gazon.

Je voulus me remettre en route vers le ct par o les muletiers avaient
emmen Huriel et emport Malzac; mais j'eus beau chercher  m'en
souvenir, j'avais t si empch de mes esprits dans ce moment-l, que
je ne pus m'en faire une ide. Force me fut d'aller  l'aventure, et je
marchai ainsi toute la nuit, bien las, comme vous pouvez croire,
m'arrtant souvent pour couter, et n'entendant que les chevches qui
criaient dans les arbres, ou quelque pauvre livre qui avait plus peur
de moi que moi de lui.

Encore que le bois de Chambrat ne ft, dans ce temps-l, qu'un seul
bois avec celui de l'Alleu, je ne le connaissais pas, n'y ayant t
qu'une fois depuis que j'tais en ce pays. Je ne fus pas longtemps sans
m'y trouver perdu, chose qui ne me tourmenta gure, car je savais que ni
l'un ni l'autre de ces bois n'tait d'une consquence  me mener jusqu'
Rome. D'ailleurs, le grand bcheux m'avait dj appris  m'orienter, non
par les toiles, qui ne se voient pas toujours en une fort, mais par la
direction des matresses branches, lesquelles, en nos pays du mitant,
sont souvent battues du vent de galerne et s'tendent plus volontiers
vers le levant du jour.

La nuit tait trs-claire, et si douce, que, si je n'eusse t galop de
quelque souci d'esprit et fatigu de mon corps, j'aurais pris aise  la
promenade. Il ne faisait point clair de lune; mais les toiles
brillaient dans le ciel, qui n'tait embrouill d'aucune nue; et
mmement, sous la feuille, je voyais trs-bien  me conduire. Je
m'tais fort amend en courage depuis le temps o j'avais peur en la
petite fort de Saint-Chartier; car, tout au rebours, je me sentais
aussi tranquille que dans nos traines, et voyant fuir les animaux  mon
approche, je ne m'en souciais plus du tout. Je commenais aussi 
reconnatre que ces endrois couverts, ces ruisseaux grouillants dans les
ravines, ces herbages fins, ces chemins de sable, et tous ces arbres
d'un beau crot et d'une grande fiert pouvaient faire aimer ce pays 
ceux qui en taient. Il y avait de grandes fleurs dont je ne sais point
le nom, qui sont comme gueules blanches picotes de jaune, et dont
l'odeur est si vive et si bonne, que, par moments, je me serais cru en
un jardin[4].

[Note 4: Probablement la mlisse.]

En marchant toujours vers le couchant, je gagnai les brandes et suivis
longtemps la lisire, coutant et regardant partout; mais je ne
rencontrai signe de monde en aucun lieu, et m'en revins sur la pique du
jour, sans avoir trouv ni Thrence ni personne  qui parler.

Comme j'en avais assez et ne conservais plus espoir de m'utiliser, je
rentrai sous bois, et, coupant tout  travers, je vis enfin, dans un
endroit trs-sauvage, sous un gros chne, quelque chose qui me parut
tre quelqu'un. Le petit jour grisonnait jusque sur les buissons, et je
m'avanai sans bruit jusqu' porte de reconnatre le froc du frre
carme. Ce pauvre homme, que j'avais souponn dans mon esprit, tait
bien sagement et dvotement agenouill, et faisait ses prires sans
paratre penser  mal.

Je m'approchai en toussant pour l'avertir et ne le point effrayer; mais
ce n'tait pas de besoin, car ce moine tait un compre, ne craignant
que Dieu, et pas du tout le diable ni les hommes.

Il leva la tte, me regarda sans tonnement, puis renfonant sa figure
sous son capuchon, se remit  marmonner tout bas ses ormus, et je ne
voyais que le bout de sa barbe qui dansait  chaque parole, comme celle
d'une chvre qui croque du sel.

Quand il me parut avoir fini, je lui souhaitai bonnes matines, esprant
avoir de lui quelque nouvelle; mais il me fit signe de me taire, se
leva, ramassa sa besace, regarda bien la place o il s'tait agenouill,
et avec son pied quasi nu, releva l'herbe et nivela le sable qu'il avait
fouls; puis, il m'emmena  une petite distance et me dit  voix
couverte:

--Puisque vous savez ce qui en est, je ne suis pas fch de vous parler
avant que je reprenne ma tourne.

Le voyant en humeur de causer, je me gardai de le questionner, ce qui
l'et rendu peut-tre plus mfiant; mais, au moment qu'il ouvrait la
bouche, Huriel se montra devant nous et parut si surpris et mme
contrari de me voir l, que j'en fus embarrass de mon ct, comme si
j'tais pris en faute.

Il faut dire aussi qu'Huriel m'eut peut-tre effray si je l'eusse
rencontr seul  seul dans la brume du matin. Il tait plus barbouill
de noir que je ne l'avais encore vu, et un mouchoir, serr sur sa tte,
cachait si bien ses cheveux et son front, qu'on ne voyait gure de sa
figure que ses grands yeux, qui paraissaient creuss et qui avaient
perdu leur feu ordinaire. Il avait l'air d'tre son propre esprit plutt
que son propre corps, tant il glissait doucement sur les bruyres, comme
s'il et craint d'veiller mme les grelets et les moucherons cachs
dans l'herbe.

Le moine prit le premier la parole, non pas comme un homme qui en
accoste un autre, mais comme celui qui reprend un entretien aprs un peu
de drangement:--Puisque le voil, dit-il en me montrant, il est utile
de lui faire des recommandations srieuses, et j'tais en train de lui
dire.

--Puisque vous lui avez tout dit... reprit Huriel en lui coupant la
parole d'un air de reproche.

 mon tour, je coupai la parole  Huriel pour lui apprendre que je ne
savais encore rien, et qu'il tait libre de me cacher ce qu'il avait sur
le bout de la langue.

--C'est bien  toi, rpondit Huriel, de ne pas chercher  en savoir plus
long qu'il ne faut; mais si c'est ainsi, frre Nicolas, que vous gardez
un secret de cette consquence, je regrette de m'tre fi  vous.

--Ne craignez rien, dit le carme. Je croyais ce jeune homme aussi
compromis que vous!

--Il ne l'est pas du tout, dit Huriel, Dieu merci! C'est assez de moi!

--Tant mieux pour lui s'il n'a pch que par intention, reprit le moine.
Il est votre ami, et vous n'avez rien  en craindre; mais quant  moi,
je serais bien aise qu'il ne dt  personne que j'ai pass la nuit dans
ces bois.

--Qu'est-ce que a peut vous faire? dit Huriel; un muletier a t bless
par accident; vous lui avez donn des soins, et, grce  vous, il sera
vite guri: qui peut vous blmer de cette charit?

--Oui, oui, dit le moine: gardez bien la fiole et usez-en deux fois par
jour. Lavez bien la plaie  l'eau courante, aussi souvent que faire se
pourra; ne laissez point les cheveux s'y coller, et tenez-la  couvert
de la poussire: c'est tout ce qu'il faut. Si vous veniez  prendre la
fivre, faites-vous faire une bonne saigne par le premier frater que
vous rencontrerez.

--Merci! dit Huriel. J'ai assez perdu de sang comme cela, et ne crois
point qu'on en ait jamais trop. Grces vous soient rendues, mon frre,
pour vos bons secours, dont je n'avais pas grand besoin, mais dont je ne
vous sais pas moins de gr; et,  prsent, recevez nos adieux, car voil
qu'il fait jour, et votre prire vous a retenu ici un peu trop.

--Sans doute, reprit le moine; mais me laisserez-vous partir sans me
faire un bout de confession? J'ai soign votre peau, c'tait le plus
press; mais votre conscience est-elle en meilleur tat, et pensez-vous
n'avoir pas besoin de l'absolution, qui est pour l'me ce que le baume
est pour le corps?

--J'en aurais grand besoin, mon pre, dit Huriel; mais vous auriez tort
de me la donner; je n'en suis pas digne avant d'avoir fait pnitence: et
quant  ma confession, vous n'en avez que faire pour me prcher, vous
qui m'avez vu pcher mortellement. Priez Dieu, pour moi, voil ce que je
vous demande, et faites dire beaucoup de messes pour... les gens qui se
laissent trop emporter  la colre.

J'avais cru d'abord que le muletier plaisantait; mais je connus que non,
 la manire triste dont il parla, et  l'argent qu'il remit au carme en
finissant son discours.

--Comptez que vous en aurez selon votre gnrosit, dit le carme en
serrant l'argent dans son aumnire; et il ajouta d'un air qui ne
sentait point le cagot: Matre Huriel, nous sommes tous pcheurs, et
il n'y a qu'un juge qui soit juste. Lui seul, qui n'a jamais fait le
mal, est en droit de condamner ou d'absoudre les fautes des hommes.
Recommandez-vous  lui, et comptez que tout ce qui est  votre dcharge,
il vous en fera profiter dans sa misricorde. Quant aux juges de la
terre, bien sot et bien lche serait celui qui voudrait vous envoyer
devant eux, qui sont faibles ou endurcis comme des cratures fragiles.
Repentez-vous, vous aurez raison, mais ne vous trahissez pas, et quand
vous sentirez la grce vous appeler au tribunal de pnitence, n'ayez
affaire qu' un bon prtre, voire  un pauvre carme dchauss comme le
frre Nicolas.

Et vous, mon enfant, dit encore le bonhomme, qui se sentait en got de
prcher et qui voulut me donner aussi son coup de goupillon, apprenez 
modrer vos apptits et  surmonter vos passions. vitez les occasions
de pcher; fuyez les querelles et les rixes sanglantes...

--C'est bon, c'est bon, frre Nicolas, dit Huriel en l'interrompant.
Vous prchez un converti, et vous n'avez pas de pnitence  commander 
celui dont les mains sont restes pures. Adieu. Partez, je vous dis, il
est temps.

Le moine s'en alla en nous donnant la main, d'un grand air de franchise
et de bont. Quand il fut loin, Huriel, me prenant le bras, me ramena
vers l'arbre o j'avais vu le carme en prires:

--Tiennet, me dit-il, je n'ai aucune mfiance de toi, et, si j'ai fait
semblant de rappeler ce bon frre au silence, c'est pour le rendre
prudent. Au reste, il n'y a gure de danger de son ct: il est le
propre oncle de notre chef Archignat, et c'est, en outre, un homme sr,
toujours en bonnes relations avec les muletiers, qui l'aident souvent 
transporter les denres de sa collecte d'un lieu  l'autre; mais si je
suis tranquille sur lui et sur toi, ce n'est pas une raison pour que je
te dise ce que tu n'as pas besoin de savoir,  moins que tu ne le
souhaites pour ne pas douter de mon amiti.

--Tu en feras ce que tu voudras, lui rpondis-je. S'il est utile pour
toi que je sache les consquences de ta batterie avec Malzac,
dis-les-moi, quand mme j'aurais regret  les entendre; sinon, j'aime
autant ne pas trop savoir ce qu'il est devenu.

--Ce qu'il est devenu! rpta Huriel, dont la voix sembla touffe par
un grand malaise; et il m'arrta aux premires branches que le chne
tendait vers nous, comme s'il et craint de marcher sur un terrain o
je ne voyais pourtant nulle trace de ce que je commenais  deviner.
Puis il ajouta, en jetant devant lui un regard obscurci de tristesse, et
parlant de ce qu'il voulait taire, comme si quelque chose le poussait 
se trahir:--Tiennet, te souviens-tu des paroles glaantes que cet homme
nous a dites au bois de la Roche? Il ne manque pas de fosses dans les
bois pour enterrer les fous, et ni les pierres, ni les arbres n'ont de
langue pour raconter ce qu'ils ont vu!

--Oui, rpondis-je, sentant une sueur froide me passer par tout le
corps; il parat que les mauvaises paroles tentent le mauvais sort, et
qu'elles portent malheur  ceux qui les disent.




Seizime veille.


Huriel se signa en soupirant; je fis comme lui, et, nous dtournant de
ce mauvais arbre, nous passmes notre chemin.

J'aurais voulu lui dire, comme le carme, quelque bonne parole pour le
tranquilliser, car je voyais bien qu'il avait l'esprit en peine; mais,
outre que je n'tais pas assez savant pour le prche, je me sentais
coupable aussi  ma manire. Je me disais, par exemple, que si je
n'eusse point racont tout haut l'histoire du bois de la Roche, Huriel
ne se serait peut-tre pas si bien souvenu du serment qu'il avait fait 
Brulette de la venger, et que si je ne me fusse point port le premier
son dfenseur devant les muletiers et les anciens de la fort, Huriel ne
se serait pas tant press d'en avoir l'honneur avant moi vis--vis
d'elle.

Tourment de ces ides, je ne pus m'empcher de les dire  Huriel et de
m'accuser devant lui, comme Brulette s'tait accuse devant Thrence.

--Mon cher ami Tiennet, me rpondit le muletier, tu es un bon coeur et
un brave garon. Je ne veux point que tu gardes du trouble en ta
conscience, pour une chose que Dieu, au jour du jugement, n'attribuera
ni  toi ni peut-tre  moi. Le frre Nicolas a raison, il est le seul
juge qui puisse rendre bonne justice, parce qu'il sait les choses comme
elles sont. Il n'a pas besoin d'appeler des tmoins et de faire enqute
de la vrit. Il lit dans le fin fond des coeurs, et il sait bien que le
mien n'avait jur ni complot mort d'homme, au moment o j'ai pris un
bton pour corriger ce malheureux. Ces armes-l sont mauvaises; mais
elles sont les seules que nos coutumes nous permettent en pareil cas, et
ce n'est pas moi qui en ai invent l'usage. Certes, mieux vaudrait la
seule force des bras et le seul office des poings, comme nous y avons eu
recours une nuit, dans ton pr,  propos de mon mulet et de ton avoine;
mais sache qu'un muletier doit tre aussi brave et aussi jaloux de son
renom d'honneur que les plus grands messieurs portant l'pe. Si j'avais
aval l'injure de Malzac sans en chercher rparation, j'aurais mrit
d'tre chass de ma confrrie. Il est bien vrai que je n'ai pas cherch
cela de sang-froid, comme on doit le faire. J'avais rencontr, hier
matin, ce Malzac seul  seul, dans ce mme bois de la Roche, o je
travaillais tranquillement, sans plus songer  lui. Il m'avait encore
molest de ses sottes paroles, prtendant que Brulette n'tait qu'une
ramasseuse de bois mort; ce qui, chez les forestiers, s'entend d'un
fantme qui court la nuit, et dont la croyance sert souvent aux filles
de mauvaise conduite pour n'tre point reconnues, grce  la peur que
les bonnes gens ont de cet esprit follet. Aussi, dans l'ide des
muletiers, qui ne sont point crdules, un pareil mot est une grande
injure.

Pourtant, je fus aussi endurant que possible; mais,  la fin, pouss 
bout, je lui fis des menaces pour m'en dbarrasser. Il me rpondit alors
que j'tais un lche, capable d'abuser de ma force en un endroit cart,
mais que je n'oserais pas le dfier au bton, en franche bataille,
devant tmoins; que chacun savait bien que je n'avais jamais eu occasion
de marquer ma hardiesse, et que l o il y avait compagnie, j'tais
toujours du got de tout le monde, afin de n'avoir point  me mesurer en
partie gale.

L-dessus, il me quitta, disant qu'il y avait danse au bois de
Chambrat, que c'tait Brulette qui rgalait, et qu'elle en avait le
moyen, attendu qu'elle tait matresse d'un gros bourgeois en son pays;
et que, pour sa part, il irait l se divertir et courtiser la demoiselle
 ma barbe, si j'avais le coeur de m'en venir assurer.

Tu sais, Tiennet, que j'avais intention de ne plus revoir Brulette, et
cela pour des raisons que je te dirai peut-tre plus tard.

--Je les sais, rpondis-je, car je vois que tu as vu ta soeur cette
nuit, et voil,  ton oreille, un gage qui dpasse ton mouchoir et qui
me prouve ce dont j'avais dj une forte doutance.

--Si tu sais que j'aime Brulette et que je tiens  son gage, reprit
Huriel, tu en sais autant que moi; mais tu ne peux en savoir davantage,
car je ne suis sr que de son amiti, et quant au reste... Mais il ne
s'agit pas de a, et je te veux raconter comment le malheur m'a ramen
ici. Je ne voulais ni tre vu de Brulette, ni lui parler, parce que
j'avais remarqu le tourment qui serrait le coeur de Joseph  mon
endroit; mais je savais que Joseph n'avait pas ses forces pour la
dfendre, et que Malzac tait assez sournois pour s'chapper aussi de
toi.

Je suis donc venu ici au commencement de la fte, et je me suis tenu
cach aux alentours de la danse, me promettant de partir sans me faire
voir, si Malzac n'y venait point. Tu sais le reste jusqu'au moment o
nous avons pris le bton. Dans ce moment-l, j'tais en colre, je le
confesse; mais pouvait-il en tre autrement,  moins de valoir autant
qu'un saint du paradis? Cependant, je ne voulais que donner une
correction  mon ennemi, et ne pas laisser dire plus longtemps, surtout
dans un moment o Brulette tait au pays, qu' force d'tre doux et
patient, j'tais un livre. Tu as vu que mon pre, qui est las de
pareils propos, ne m'a pas empch de prouver que je suis un homme; mais
il faut que je sois dou d'une mauvaise chance, puisque  mon premier
combat, et quasi de mon premier coup... Ah! Tiennet! on a beau avoir t
forc, et sentir en soi-mme qu'on est doux et humain, on ne se console
pas aisment, j'en ai peur, d'avoir eu la main si mauvaise! Un homme est
un homme, si mal appris et mal embouch qu'il soit: celui-l tait peu
de chose de bon, mais il aurait eu le temps de s'amender, et voil que
je l'ai envoy rendre ses comptes avant qu'il les et mis en ordre.
Aussi Tiennet, tu me vois, je t'assure, bien dgot de l'tat de
muletier, et je reconnais,  prsent, avec Brulette, qu'il est malais 
un homme juste et craignant Dieu de s'y maintenir en estime avec sa
conscience et l'opinion des autres. Je suis oblig d'y passer encore un
temps,  cause des engagements que j'ai pris; mais tu peux compter que
le plus tt possible, je m'en retirerai et prendrai quelque autre mtier
plus tranquille.

--C'est l, dis-je  Huriel, ce que je dois rapporter  Brulette, est-ce
pas?

--Non, rpondit Huriel, avec une grande assurance;  moins que Joseph ne
soit si bien guri de son amour et de sa maladie qu'il puisse renoncer 
elle. J'aime Joseph autant que vous l'aimez, mes bons enfants; et
d'ailleurs, il m'a fait ses confidences, il m'a pris pour son conseil et
son soutien; je ne le veux pas tromper, ni contrecarrer.

--Mais Brulette ne veut pas de lui pour amant et mari, et peut-tre
vaudrait-il mieux qu'il le st le plus tt possible. Je me chargerais
bien de le raisonner, si les autres n'osaient, et il y a chez vous une
personne qui pourrait rendre Joseph heureux, tandis qu'il ne le sera
point par Brulette. Il aura beau attendre, plus il se flattera, plus le
coup lui paratra dur  porter: au lieu que, s'il ouvrait les yeux sur
la vritable attache qu'il peut trouver ailleurs...

--Laissons cela, rpondit Huriel en fronant un peu le sourcil, ce qui
lui fit faire la grimace d'un homme qui souffre d'un grand trou  la
tte, comme il l'avait justement tout frais sous son mouchoir rouge:
toutes choses sont en la main de Dieu; et, dans notre famille, personne
n'est press de faire son bonheur aux dpens de celui des autres. Il
faut, quant  moi, que je parte, car je rpondrais trop mal aux gens qui
me demanderaient o a pass Malzac, et pourquoi on ne le voit plus au
pays. coute seulement encore un mot sur Brulette et sur Joseph. Il est
bien inutile de leur dire le malheur que j'ai fait. Except les
muletiers, il n'y a que mon pre, ma soeur, le moine et toi qui sachiez
que quand l'homme est tomb, c'tait pour ne plus se relever. Je n'ai eu
que le temps de dire  Thrence tout bas: Il est mort; il faut que je
quitte le pays. Matre Archignat en a dit autant  mon pre; mais les
autres bcheux n'en savaient rien et ne souhaitaient point le savoir. Le
moine lui-mme n'y aurait vu que du feu, s'il ne nous et suivis pour
porter secours aux blesss, et les muletiers taient tents de le
renvoyer sans lui rien dire; mais le chef a rpondu de lui, et moi,
quand j'aurais d y risquer mon cou, je ne voulais pas que cet homme ft
enterr comme un chien, sans prires chrtiennes.

 prsent, c'est  la garde de Dieu. Tu comprends donc, de reste, qu'un
homme menac, comme je suis, d'une mauvaise affaire, ne peut pas, de
longtemps, songer  courtiser une fille aussi recherche et aussi
prcieuse que Brulette. Seulement, tu peux bien, pour l'amour de moi, ne
pas lui dire o j'en suis. Je veux bien qu'elle m'oublie, mais non
qu'elle me hasse ou me craigne.

--Elle n'en aurait pas le droit, rpondis-je, puisque c'est pour l'amour
d'elle...

--Ah! dit Huriel en soupirant et en passant sa main sur ses yeux, voil
un amour qui me cote cher!

--Allons, allons, lui dis-je, du courage! Elle ne saura rien, tu peux
compter sur ma parole; et tout ce que je pourrai faire pour qu'
l'occasion elle reconnaisse ton mrite, je le ferai bien fidlement.

--Doucement, doucement, Tiennet, reprit Huriel; je ne te demande pas de
te mettre de ct pour moi comme je m'y suis mis pour Joseph. Tu ne me
connais pas autant, tu ne me dois pas la mme amiti, et je sais ce que
c'est que de pousser un autre en la place qu'on voudrait occuper. Tu en
tiens aussi pour Brulette, et il faudra que, sur trois prtendants que
nous sommes, deux soient justes et raisonnables quand le troisime sera
prfr. Encore ne savons-nous point si nous ne serons pas pills par un
quatrime. Mais, quoi qu'il en advienne, j'espre que nous resterons
amis et frres tous les trois.

--Il faut me retirer de l'ordre des prtendants, rpondis-je en souriant
sans dpit. J'ai toujours t le moins emport, et,  prsent, je suis
aussi tranquille que si je n'y avais jamais song. Je sais le secret du
coeur de cette belle; je trouve qu'elle a fait le bon choix, et j'en
suis content. Adieu donc, mon Huriel, que le bon Dieu t'assiste et que
l'esprance t'aide  oublier cette mauvaise nuit!

Nous nous donnmes l'accolade du dpart, et je m'enquis du lieu o il se
rendait.

--Je m'en vas, dit-il, jusqu'aux montagnes du Forez. Fais-moi crire au
bourg d'Huriel, qui est mon lieu de naissance et o nous avons des
parents tablis. Ils me feront passer tes lettres.

--Mais pourras-tu voyager si loin avec cette plaie  la tte? N'est-elle
point dangereuse?

--Non, non, dit-il, ce n'est rien, et j'aurais souhait que l'_autre_
et la tte aussi dure que moi!

Quand je me trouvai seul, je m'tonnai de tout ce qui tait advenu en la
fort sans que j'en eusse ou ou surpris la moindre chose. D'autant plus
que, repassant, au grand jour, sur la place de la danse, je vis que,
depuis le minuit, on tait revenu faucher l'herbe et piocher la terre
pour enlever toute trace du malheur qui y tait arriv. Ainsi, d'une
part, on tait venu, par deux fois, raccommoder les choses en cet
endroit; de l'autre, Thrence avait communiqu avec son frre, et, au
milieu de tout cela, on avait pu faire un enterrement, sans que, malgr
la nuit claire et le silence des bois, en les suivant dans toute leur
longueur et en prtant grande attention, j'eusse t averti par la
moindre apparence et le moindre souffle. Cela me donna bien  penser
sur la diffrence des habitudes et partant des caractres, entre les
gens forestiers et les laboureurs des pays dcouverts. Dans les plaines,
le bien et le mal se voient trop pour qu'on n'apprenne pas, de bonne
heure,  se soumettre aux lois et  se conduire suivant la prudence.
Dans les forts, on sent qu'on peut chapper aux regards des hommes, et
on ne s'en rapporte qu'au jugement de Dieu ou du diable, selon qu'on est
bien ou mal intentionn.

Quand je regagnai les loges, le soleil tait lev; le grand bcheux
tait parti pour son ouvrage, Joseph dormait encore, Thrence et
Brulette causaient ensemble sous le hangar. Elles me demandrent
pourquoi je m'tais lev si matin, et je vis que Thrence tait inquite
de ce que j'avais pu voir et apprendre. Je fis comme si je ne savais
rien, et comme si je n'avais pas quitt le bois de l'Alleu.

Joseph vint bientt nous rejoindre, et j'observai qu'il avait beaucoup
meilleure mine qu' notre arrive.

--Je n'ai pourtant gure dormi, rpondit-il, je me suis senti agit
jusqu' l'approche du jour; mais je crois que c'est parce que la fivre,
qui m'a tant accabl, m'a enfin quitt depuis hier soir, car je me sens
plus fort et plus dispos que je ne l'ai t depuis longtemps.

Thrence, qui se connaissait  la fivre, lui questionna le pouls, et la
figure de cette belle, qui tait bien fatigue et abattue, s'claircit
tout d'un coup.

--Allons! dit-elle, le bon Dieu nous envoie au moins ce bonheur, que
voil un malade en bon chemin pour gurir. La fivre est partie et les
forces du sang reviennent dj.

--S'il faut que je vous dise ce que j'ai senti, reprit Joseph, ne dites
pas que c'est une songerie; mais voici la chose. D'abord, apprenez-moi
si Huriel est parti sans blessure, et si l'autre n'en a pas plus qu'il
ne faut. Avez-vous reu des nouvelles du bois de Chambrat?

--Oui, oui, rpliqua vivement Thrence. Tous deux sont partis pour le
haut pays. Dites ce que vous alliez dire.

--Je ne sais pas trop si vous le comprendrez, vous deux, reprit Joseph,
s'adressant aux jeunes filles, mais voil Tiennet qui l'entendra bien.
En voyant hier notre Huriel se battre si rsolment, les jambes m'ont
manqu, et, me sentant plus faible qu'une femme, j'aurais, pour un rien,
perdu ma connaissance; mais, en mme temps que mon corps s'en allait
dfaillant, mon coeur devenait chaud et mes yeux ne lchaient point de
regarder le combat. Quand Huriel a abattu son homme et qu'il est rest
debout, il m'a pass un vertige, et, si je ne me fusse retenu, j'aurais
cri victoire, et mmement chant comme un fou ou comme un homme pris de
vin. J'aurais couru l'embrasser si j'avais pu; mais tout s'est dissip,
et, en revenant ici, j'tais bris dans tous mes os, comme si j'eusse
port et reu les coups.

--N'y pensez plus, dit Thrence, ce sont de vilaines choses  voir et se
remmorer. Je gage que vous en avez mal rv ce matin?

--Je n'en ai rv ni bien ni mal, dit Joseph; j'y ai song, et me suis
senti peu  peu tout rveill dans mes ides, et tout raccommod dans
mon corps, comme si l'heure tait venue pour moi d'emporter mon lit et
de marcher,  la manire de ce paralytique dont il est parl aux
vangiles. Je voyais Huriel devant moi, tout brillant de lumire, et me
reprochant ma maladie comme une lchet de mon esprit. Il avait l'air de
me dire: Je suis un homme, et tu n'es qu'un enfant; tu trembles la
fivre pendant que mon sang est en feu. Tu n'es bon  rien, et moi je
suis bon  tout pour les autres et pour moi-mme! Allons, allons, coute
cette musique... Et j'entendais des airs qui grondaient comme l'orage,
et qui m'enlevaient sur mon lit, comme le vent enlve les feuilles
tombes. Tenez, Brulette, je crois que j'ai fini d'tre lche et malade,
et que je pourrais,  prsent, aller au pays, embrasser ma mre et faire
mon paquet pour partir, car je veux voyager, apprendre, et me faire ce
que je dois tre.

--Vous voulez voyager? dit Thrence, qui s'tait allume de contentement
comme un soleil, et qui redevint blanche et brouille comme la lune
d'automne. Vous esprez trouver un meilleur matre que mon pre, et de
meilleurs amis que les gens d'ici? Allez voir vos parents, vous ferez
bien, si vous en avez la force; mais,  moins que vous n'ayez envie de
mourir au loin...

Le chagrin ou le mcontentement lui couprent la parole. Joseph, qui
l'observait, changea tout de suite de mine et de langage.

--Ne faites pas attention  ce que je rvais ce matin, Thrence, lui
dit-il; jamais je ne trouverai meilleur matre ni meilleurs amis. Vous
m'avez dit de vous raconter mes songes; je vous les raconte, voil tout.
Quand je serai guri, je vous demanderai conseil  vous trois, ainsi
qu' votre pre. Jusque-l, ne pensons point  ce qui peut me passer par
la tte, et rjouissons-nous, du temps que nous sommes ensemble.

Thrence s'apaisa; mais Brulette et moi, qui connaissions bien comme
Joseph tait dcid et entt sous son air doux; nous, qui nous
souvenions de la manire dont il nous avait quitts, sans rien
contredire et sans se laisser rien persuader, nous pensmes que son
parti tait pris, et que personne n'y pourrait rien changer.

Pendant les deux jours qui s'ensuivirent, je recommenai de m'ennuyer,
et Brulette pareillement, malgr qu'elle se dgaget beaucoup pour
achever la broderie dont elle voulait faire don  Thrence, et qu'elle
allt voir le grand bcheux souvent, tant pour laisser Joseph aux soins
de la fille des bois, que pour parler d'Huriel avec son pre et consoler
ce brave homme de la tristesse et de la crainte o l'avait mis la
bataille. Le grand bcheux, touch de l'amiti qu'elle lui marquait, eut
la confiance de lui dire toute la vrit sur Malzac, et loin que
Brulette en voult mal  Huriel, comme celui-ci l'avait redout, elle ne
s'en attacha que mieux  lui, par l'intrt qu'elle lui portait et la
reconnaissance qu'elle lui devait.

Le sixime jour, on parla de se sparer, car le terme approchait, et il
fallait s'occuper du dpart. Joseph reprenait  vue d'oeil; il
travaillait un peu et faisait de tout son mieux pour vitement prouver
et ramener ses forces. Il tait dcid  nous reconduire et  passer un
ou deux jours au pays, disant qu'il reviendrait au bois de l'Alleu tout
de suite, ce qui ne nous paraissait pas bien certain, non plus qu'
Thrence, qui commenait  s'inquiter de sa sant quasi autant qu'elle
s'tait inquite de sa maladie. Je ne sais si ce fut elle qui persuada
au grand bcheux de nous reconduire jusqu' mi-chemin, ou si l'ide lui
en vint de lui-mme, mais il nous en fit l'offre, qui fut bien vite
accepte de Brulette, et ne plut qu' moiti  Joseph, encore qu'il n'en
ft rien voir.

Ce bout de voyage ne pouvait que donner au grand bcheux une diversion 
son chagrin, et, en s'y prparant, la veille du dpart, il reprit une
bonne partie de sa belle humeur. Les muletiers avaient quitt le pays
sans encombre, et il n'y tait point question de Malzac, qui n'avait ni
parents ni amis pour le rclamer. Il pouvait donc bien se passer un an
ou deux avant que la justice se tourmentt de ce qu'il tait devenu, et
encore, tait-elle bien capable de ne s'en enqurir jamais; car, dans ce
temps-l, il n'y avait pas grand'police en France, et un homme de peu
pouvait disparatre sans qu'on y prt garde.

De plus, la famille du grand bcheux devait quitter l'endroit  la fin
de la saison, et comme ni le pre ni le fils ne se tenaient plus de six
mois au mme lieu, il et fallu tre habile pour savoir o les rclamer.

Pour toutes ces raisons, le grand bcheux, qui ne craignait que le
premier contre-coup de l'vnement, voyant que le secret ne s'bruitait
point, reprit confiance et nous rendit le courage.

Le matin du huitime jour, il nous fit tous monter dans une petite
charrette basse qu'il avait emprunte, ainsi qu'un cheval,  un sien ami
de la fort, et, prenant les rnes, nous conduisit par le plus long,
mais par le plus sr chemin, jusqu' Sainte-Sevre, o nous devions
prendre cong de lui et de sa fille.

Brulette regrettait, en elle-mme, de passer par un pays nouveau, o
elle ne revoyait aucun des endroits o elle avait chemin en la
compagnie d'Huriel. Pour moi, j'tais content de voyager et de voir
Saint-Pallais en Bourbonnais, et Prveranges, qui sont petits bourgs
sur grandes hauteurs; puis, Saint-Prejet et Prassay, qui sont autres
bourgs, en descendant le courant de l'Indre; et, comme nous suivions,
quasi depuis sa source, cette rivire qui passe chez nous, je ne me
trouvais plus si trange et ne me sentais plus en un pays perdu.

Je me reconnus tout  fait  Sainte-Sevre, qui n'est plus qu' six
lieues de chez nous, et o j'tais dj venu une fois. L, du temps que
mes compagnons de route parlaient d'adieux, je fus m'enqurir d'une
voiture  louer pour continuer notre voyage; mais je ne pus en trouver
une que pour le lendemain, aussi matin que je le souhaiterais.

Quand j'en revins dire la nouvelle, Joseph prit de l'humeur.--Quoi donc
faire d'une charrette? dit-il; ne pouvons-nous, de notre pied, nous en
aller chez nous  la fracheur et arriver sur la tarde du soir?
Brulette a fait souvent plus de chemin pour aller danser  quelque
assemble, et je me sens tout capable d'en faire autant qu'elle.

Thrence observa qu'une si longue course lui ferait revenir la fivre,
et il s'y obstina d'autant plus; mais Brulette, qui voyait bien le
chagrin de Thrence, coupa court en disant qu'elle se sentait lasse,
qu'elle serait aise de passer la nuit  l'auberge et de s'en aller
ensuite en voiture.

--Eh bien, dit le grand bcheux, nous ferons de mme. Nous laisserons
reposer notre cheval toute la nuit, et nous nous dpartirons de vous
autres au jour de demain. Et, si vous m'en croyez, au lieu de nous
restaurer en cette auberge pleine de mouches, nous emporterons notre
dner sous quelque feuillade, ou au bord de l'eau, et y passerons la
soire  deviser jusqu' l'heure de dormir.

Ainsi fut fait. Je retins deux chambres, l'une pour les filles, l'autre
pour les hommes, et voulant rgaler une bonne fois le pre Bastien  mon
ide, m'tant aperu qu' l'occasion il tait beau mangeur, je fis
remplir une grande corbeille de ce qu'il y avait de mieux en pts, pain
blanc, vin et brandevin, et l'emportai au dehors de la ville. Il est
heureux que la mode de boire le caf et la bire ne rgnt pas encore,
car je n'y aurais pas regard et y eusse laiss le restant de ma poche.

Sainte-Sevre est un bel endroit coup en ravins bien arross, et
rjouissant  la vue. Nous fmes choix d'un tertre lev, o l'air tait
si vif que, du repas, il ne resta ni une crote, ni une verre de
boisson.

Aprs quoi, le grand bcheux se sentant tout gaillard, prit sa musette,
qui ne le quittait jamais, et dit  Joseph:

--Mon enfant, on ne sait qui vit ou qui meurt; nous nous quittons, selon
toi, pour deux ou trois jours; selon moi, tu as l'ide d'une plus longue
dpartie; mais peut-tre que, selon Dieu, nous ne devons point nous
revoir. Voil ce qu'il faut toujours se dire quand, au croisement d'un
chemin, chacun tire de son ct. J'espre que tu t'en vas content de moi
et de mes enfants, comme je suis content de toi et de tes amis qui sont
l; mais je n'oublie point que le principal a t de t'enseigner la
musique, et j'ai regret aux deux mois de maladie qui t'ont forc de
t'arrter. Je ne prtends pas que j'aurais pu faire de toi un grand
savant, je sais qu'il y en a dans les villes, messieurs et dames, qui
sonnent sur des instruments que nous ne connaissons pas, et qui lisent
des airs crits comme on lit la parole crite dans les livres. Sauf le
plain-chant, que j'ai appris dans ma jeunesse, je ne connais pas
beaucoup cette musique-l et t'en ai montr tout ce que je savais,
c'est--dire les clefs, les notes et la mesure. Quand tu auras envie
d'en connatre plus long, tu iras dans les grandes villes, o les
violoneurs t'apprendront le menuet et la contredanse; mais je ne sais
pas si a te servira,  moins que tu ne veuilles quitter ton pays et ta
condition de paysan.

--Dieu m'en garde! rpondit Joseph en regardant Brulette.

--Or donc, reprit le grand bcheux, tu trouveras ailleurs l'instruction
qu'il te faut pour sonner la musette ou la vielle. Si tu veux revenir 
moi, je t'y aiderai; si tu crois trouver du nouveau dans le pays d'en
sus, il faut y aller. Tout ce que j'aurais souhait, c'est de te mener
tout doucement, jusqu'au temps o ton souffle saura se donner sans
effort, et o tes doigts ne se tromperont plus; car pour l'ide, a ne
se donne point, et tu as la tienne, que je sais tre de bonne qualit.
Je ne t'ai pas pargn la provision que j'ai dans la tte, et ce que tu
auras retenu, tu t'en serviras s'il te plat; mais, comme ton vouloir
est de composer, tu ne peux mieux faire que de voyager un jour ou
l'autre, pour tirer la comparaison de ton fonds avec celui d'autrui. Il
te faut donc monter jusqu' l'Auvergne et au Forez, afin de voir, de
l'autre ct de nos vallons, comme le monde est grand et beau, et comme
le coeur s'largit quand, du haut d'une vraie montagne, on regarde
rouler des eaux vives qui couvrent la voix des hommes et font verdir des
arbres qui ne dverdissent jamais. Ne descends pourtant gure dans les
plaines des autres pays. Tu y retrouverais ce que tu aurais laiss dans
les tiennes; car voici le moment de te donner un enseignement que tu ne
dois pas oublier. coute-le donc bien fidlement.




Dix-septime veille.


Le grand bcheux, s'tant assur que Joseph lui donnait bonne attention,
poursuivit ainsi son discours:

--La musique  deux modes que les savants, comme j'ai ou dire,
appellent majeur et mineur, et que j'appelle, moi, mode clair et mode
trouble; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris; ou
encore, mode de la force ou de ta joie, et mode de la tristesse ou de la
songerie. Tu peux chercher jusqu' demain, tu ne trouveras pas la fin
des oppositions qu'il y a entre ces deux modes, non plus que tu n'en
trouveras un troisime; car tout, sur la terre, est ombre ou lumire,
repos ou action. Or, coute bien toujours, Joseph! La plaine chante en
majeur et la montagne en mineur. Si tu tais rest en ton pays, tu
aurais toujours eu des ides dans le mode clair et tranquille, et, en y
retournant, tu verras le parti qu'un esprit comme le tien peut tirer de
ce mode; car l'un n'est ni plus ni moins que l'autre.

Mais, comme tu te sentais musicien complet, tu tais tourment de ne
pas entendre sonner le mineur  ton oreille. Vos mntriers et vos
chanteuses l'ont par acquit, parce que le chant est comme l'air qui
souffle partout et transporte le germe des plantes d'un horizon 
l'autre. Mais, de ce que la nature ne les a pas faits songeurs et
passionns, les gens de ton pays se servent mal du ton triste et le
corrompent en y touchant. Voil pourquoi il t'a sembl que vos
cornemuses jouaient faux.

Donc, si tu veux connatre le mineur, va le chercher dans les endroits
tristes et sauvages, et sache qu'il faut quelquefois verser plus d'une
larme avant de se bien servir d'un mode qui a t donn  l'homme pour
se plaindre de ses peines, ou tout au moins pour soupirer ses amours.

Joseph comprenait si bien le grand bcheux, qu'il le pria de jouer le
dernier air qu'il avait invent, pour nous donner chantillon de ce mode
gris et triste qu'il appelait le mineur.

--Oui-d, mon garon, dit le vieux, tu l'as donc guett, l'air que je
m'essaye d'emmancher sur des paroles depuis une huitaine? Je pensais
bien l'avoir chant pour moi seul; mais puisque tu tais aux coutes, le
voil tel que je compte le laisser.

Et, dmanchant sa musette, il en spara le hautbois, dont il joua
trs-doux un air qui, sans tre chagrinant, donnait  l'esprit souvenir
ou attente de toutes sortes de choses,  l'ide de chacun qui
l'coutait.

Joseph ne se sentait pas d'aise pour la beaut de l'air, et Brulette,
qui l'entendit sans bouger, parut s'veiller d'un songe, quand il fut
fini.

--Et les paroles, dit Thrence, sont-elles tristes aussi, mon pre?

--Les paroles, rpondit-il, sont comme l'air, un peu embrouillantes et
portant rflexion. C'est l'histoire du tintoin de trois galants autour
d'une fille.

Et il chanta une chanson, aujourd'hui rpandue en notre pays, mais dont
on a drang beaucoup les paroles. La voil telle que le grand bcheux
la disait:

    Trois fendeux y avait,
    Au printemps, sur l'herbette;
    (J'entends le rossignolet),
    Trois fendeux y avait.
    Parlant  la fillette.

    Le plus jeune disait,
    (Celui qui tient la rose);
    (J'entends le rossignolet),
    Le plus jeune disait:
    J'aime bien, mais je n'ose.

    Le plus vieux s'criait:
    (Celui qui tient la fende),
    (J'entends le rossignolet),
    Le plus vieux s'criait:
    Quand j'aime je commande.

    Le troisime chantait,
    Portant la fleur d'amande,
    (J'entends le rossignolet),
    Le troisime chantait:
    Moi, j'aime et je demande.

    --Mon ami ne serez,
    Vous qui portez la rose
    (J'entends le rossignolet);
    Mon ami ne serez,
    Si vous n'osez, je n'ose.

    Mon matre ne serez,
    Vous qui tenez la fende,
    (J'entends le rossignolet),
    Mon matre ne serez,
    Amour ne se commande.

    Mon amant vous serez,
    Vous qui portez l'amande,
    (J'entends le rossignolet),
    mon amant vous serez,
    On donne  qui demande.

Je gotai beaucoup plus l'air ajust avec les paroles, que je n'avais
fait la premire fois, et j'en fus si content, que je le demandai encore
sur la musette; mais le grand bcheux, qui ne tirait pas vanit de ses
oeuvres, dit que a n'en valait pas la peine, et nous joua d'autres
airs, tantt sur un mode, tantt sur l'autre, et mmement en les
employant tous deux dans un mme chant, enseignant  Joseph la manire
de passer,  propos, du majeur dans le mineur, et pareillement du second
dans le premier.

Si bien que les toiles jetaient leur feu depuis longtemps, et que nous
ne sentions pas l'envie de nous retirer; mmement les gens de la ville
et des environs s'assemblrent au bas du ravin pour couter, au grand
contentement de leurs oreilles. Et plusieurs disaient: C'est un sonneur
du Bourbonnais, et, qui plus est, un matre sonneur. Cela se connat 
la science, et pas un de chez nous n'y pourrait jouter.

Tout en reprenant le chemin de l'auberge, le pre Bastien continua de
dmontrer Joseph, et celui-ci, qui ne s'en lassait point, resta un peu
en arrire de nous  l'couter et  le questionner. Je marchais donc
devant avec Thrence, qui, toujours trs-serviable et courageuse,
m'aidait  remporter les paniers. Brulette, entre les deux couples,
allait seule, rvant  je ne sais quoi, comme elle en prenait le got
depuis quelques jours, et Thrence se retournait souvent comme pour la
regarder, mais, dans le vrai, pour voir si Joseph nous suivait.

--Regardez-le donc bien, Thrence, lui dis-je en un moment o elle en
paraissait toute angoisse; car votre pre l'a dit: Quand on se quitte
pour un jour, c'est peut-tre pour toute la vie.

--Oui, rpondit-elle; mais aussi quand on croit se quitter pour toute la
vie, il peut se faire que a ne soit que pour un jour.

--Vous me rappelez, repris-je, qu'en vous voyant, une fois, vous envoler
comme une songerie de ma tte, je pensais bien ne vous retrouver jamais.

--Je sais ce que vous voulez dire, fit-elle. Mon pre m'en a rafrachi
la souvenance, hier, en me parlant de vous: car mon pre vous aime
beaucoup, Tiennet, et fait de vous une estime trs-grande.

--J'en suis content et honor, Thrence; mais je ne sais gure en quoi
je la mrite, car je n'ai rien de ce qui annonce un homme tant si peu
diffrent des autres.

--Mon pre ne se trompe pas dans ses jugements, et ce qu'il pense de
vous, je le crois; mais pourquoi, Tiennet, cela vous fait-il soupirer?

--Ai-je donc soupir, Thrence? C'est malgr moi.

--Sans doute, c'est malgr vous; mais ce n'est point une raison pour me
cacher vos sentiments. Vous aimez Brulette, et vous craignez...

--J'aime beaucoup Brulette, c'est vrai; mais sans soupirs d'amour, et
sans regret ni souci de ce qu'elle pense  l'heure qu'il est. Je n'ai
point d'amour dans le coeur, puisque a ne me servirait de rien.

--Ah! vous tes bien heureux, Tiennet, s'cria-t-elle, de gouverner
comme a votre ide par la raison!

--Je vaudrais mieux, Thrence, si, comme vous, je la gouvernais par le
coeur. Oui, oui, je vous devine et vous connais, allez! car je vous
regarde et je trouve bien le fin mot de votre conduite. Je vois, depuis
huit jours, comme vous savez vous mettre  l'cart pour la gurison de
Joseph, et comme vous le soignez secrtement, sans qu'il y voie paratre
le bout de vos mains. Vous le voulez heureux, et vous n'avez point menti
en nous disant,  Brulette et  moi, que pourvu qu'on ft du bien  ce
qu'on aime, on n'avait pas besoin d'y trouver son profit. C'est bien
comme a que vous tes, et malgr que la jalousie vous tourne
quelquefois un peu le sang, vous en revenez tout de suite, et si
saintement, que c'est merveille de voir la force et la bont que vous
avez! Convenez donc que si l'un de nous doit faire estime de l'autre,
c'est moi de vous, et non pas vous de moi. Je suis un garon assez
raisonnable, voil tout, et vous tes une fille d'un grand coeur et
d'une rude gouverne d'elle-mme.

--Merci pour le bien que vous pensez de moi, rpondit Thrence; mais
peut-tre que je n'y ai pas tant de mrite que vous croyez, mon brave
garon. Vous voulez me voir amoureuse de Joseph; cela n'est point! Aussi
vrai que Dieu est mon juge, je n'ai jamais pens  tre sa femme, et
l'attache que j'ai pour lui serait plutt celle d'une soeur ou d'une
mre.

--Oh! pour cela, je ne suis pas bien sr que vous ne vous trompiez pas
sur vous-mme, Thrence! votre naturel est emport!

--C'est pour a, justement, que je ne me trompe point. J'aime vivement
et quasiment follement mon pre et mon frre. Si j'avais des enfants, je
les dfendrais comme une louve et les couverais comme une poule; mais ce
qu'on appelle l'amour, ce que, par exemple, mon frre sent pour
Brulette, l'envie de plaire, et un je ne sais quoi qui fait qu'on
s'ennuie seul et qu'on ne peut penser sans souffrance  ce qu'on aime...
je ne le sens point et ne m'en embarrasse point l'esprit. Que Joseph
nous quitte pour toujours s'il doit s'en trouver bien, j'en remercie
Dieu, et ne me dsolerai que s'il doit s'en trouver mal.

La manire dont Thrence pensait me donnait bien  penser aussi. Je n'y
comprenais plus grand'chose, tant elle me paraissait au-dessus de tout
le monde et de moi-mme. Je marchai encore un bout de chemin auprs
d'elle sans lui rien dire, et ne sachant gure o s'en allait mon
esprit; car il me prenait pour elle des bouffes d'amiti, comme si
j'allais l'embrasser d'un grand coeur et sans songer  mal. Puis, tout
d'un coup, je la voyais si jeune et si belle, qu'il me venait comme de
la honte et de la crainte. Quand nous fmes arrivs  l'auberge, je lui
demandai, je ne sais  propos de quelle ide qui me vint, ce qu'au juste
son pre lui avait dit de moi.

--Il a dit, rpondit-elle, que vous tiez l'homme du plus grand bon sens
qu'il et jamais connu.

--Autant vaut dire une bonne bte, pas vrai? repris-je en riant, un peu
mortifi.

--Non, pas, rpliqua Thrence; voil les propres paroles de mon pre:
Celui qui voit le plus clair dans les choses de ce monde est celui qui
agit avec le plus de justice... Or donc, le grand bon sens fait la
grande bont, et je ne crois point que mon pre se trompe.

--En ce cas, Thrence, m'criai-je un peu secou dans le fond du coeur,
ayez un peu d'amiti pour moi.

--J'en ai beaucoup, rpondit-elle en me serrant la main que je lui
tendais; mais cela fut dit d'un air de franc camarade qui rabattait
toute fume, et je dormis l-dessus sans plus d'imagination qu'il n'en
fallait avoir.

Le lendemain, quand vint l'heure des adieux, Brulette pleura en
embrassant le grand bcheux, et lui fit promettre qu'il viendrait nous
voir chez nous avec Thrence. Et puis, ces deux belles filles se firent
si grandes caresses et assurances d'amiti, qu'elles ne se pouvaient
quitter. Joseph prsenta ses remercments  son matre pour tout le bien
et le profit qu'il en avait reu, et quand ce fut au tour de Thrence,
il essaya de lui rendre les mmes grces; mais elle le regarda d'un air
de franchise qui le troubla, et, se serrant la main, ils ne dirent gure
mieux que:  revoir, portez-vous bien.

Ne me sentant pas trop honteux, je demandai  Thrence licence de
l'embrasser, pensant en donner le bon exemple  Joseph; mais il n'en
profita point et monta vitement sur la voiture pour couper court aux
accolades. Il tait comme mcontent de lui et des autres. Brulette se
plaa tout au fond de la charrette, et tant qu'elle put voir nos amis du
Bourbonnais, elle les suivit des yeux, tandis que Thrence, debout sur
la porte, paraissait songer plutt que se dsoler.

Nous fmes assez tristement quasi tout le reste du chemin. Joseph ne
disait mot. Il et peut-tre souhait que Brulette s'occupt un peu de
lui; mais  mesure que Joseph avait repris ses forces, Brulette avait
repris sa libert de penser  celui qui mieux lui plaisait; et,
reportant bonne part de ses amitis sur le pre et la soeur d'Huriel,
elle songeait  eux et en causait avec moi pour les louer et les
regretter. Et, comme si elle et laiss tous ses esprits derrire elle,
elle regrettait aussi le pays que nous venions de quitter.--C'est chose
trange, me disait-elle, comme je trouve,  mesure que nous approchons
de chez nous, que les arbres sont petits, les herbes jaunes, les eaux
endormies. Avant d'avoir jamais quitt nos plaines, je m'imaginais ne
pas pouvoir me supporter trois jours dans des bois; et,  cette heure,
il me semble que j'y passerais ma vie aussi bien que Thrence, si
j'avais mon vieux pre avec moi.

--Je ne peux pas en dire autant, cousine, lui rpondis-je. Pourtant,
s'il le fallait, je pense que je n'en mourrais point; mais que les
arbres soient tant grands, les herbes tant vertes et les eaux tant vives
qu'elles voudront, j'aime mieux une ortie en mon pays qu'un chne en
pays d'trangers. Le coeur me saute de joie  chaque pierre et  chaque
buisson que je reconnais, comme si j'tais absent depuis deux ou trois
ans, et quand je vas apercevoir le clocher de notre paroisse, je lui
veux, pour sr, bailler un bon coup de chapeau.

--Et toi, Joset? dit Brulette, qui prit enfin garde  l'air ennuy de
notre camarade. Toi qui es absent depuis plus d'une anne, n'es-tu pas
content d'approcher de ton endroit?

--Excuse-moi, Brulette, rpondit Joseph; je ne sais pas de quoi vous
parlez. J'avais dans la tte de me souvenir de la chanson du grand
bcheux, et il y a, au milieu, une petite revirade que je ne peux pas
rattraper.

--Bah! dit Brulette, c'est quand la chanson dit: _J'entends le
rossignolet._

Et, le disant, elle le chanta tout au juste, ce dont Joseph, comme
rveill, sauta de joie sur la charrette en frappant ses mains.

--Ah! Brulette, dit-il, que tu es donc heureuse de te souvenir comme a!
Encore, encore _J'entends le rossignolet!_

--J'aime mieux dire toute la chanson, fit-elle, et elle nous la chanta
tout entire sans en omettre un mot; ce qui mit Joseph en si grande
joie, qu'il lui serra les mains en lui disant avec un courage dont je ne
l'aurais pas cru capable, qu'il n'y avait qu'un musicien pour tre digne
de son amiti.

--Le fait est, dit Brulette, qui songeait  Huriel, que si j'avais un
bon ami, je le souhaiterais beau sonneur et beau chanteur.

--Il est rare d'tre l'un et l'autre, reprit Joseph. La sonnerie casse
la voix, et sauf le grand bcheux...

--Et son fils! dit Brulette, parlant  l'tourdie.

Je lui poussai le coude, et elle voulut parler d'autre chose; mais
Joseph, qui n'tait pas sans tre mordu de jalousie, revint sur la
chanson.

--Je crois, dit-il, que quand le pre Bastien l'a mise en paroles, il a
song  trois garons de notre connaissance; car je me souviens d'une
causerie que nous avons eue avec lui  souper, le jour de votre arrive
dans les bois.

--Je ne m'en souviens pas, dit Brulette en rougissant.

--Si fait moi, reprit Joseph. On parlait de l'amour des filles, et
Huriel disait que cela ne se gagnait point  croix ou pile. Tiennet
assurait, en riant, que la douceur et la soumission ne servaient de
rien, et que, pour tre aim, il fallait plutt se faire craindre que
d'tre trop bon. Huriel reprit pour contredire Tiennet, et moi j'coutai
sans parler. Ne serait-ce pas moi, _celui qui porte la rose? le plus
jeune des trois? Il aime, mais il n'ose?_ Dites donc le dernier couplet,
Brulette, puisque vous le savez si bien! N'y a-t-il pas: _On donne  qui
demande?_

--Puisque tu le sais aussi bien que moi, dit Brulette un peu pique,
retiens-le pour le chanter  la premire bonne amie que tu auras. S'il
plat au grand bcheux de mettre en chansons les discours qu'il entend,
ce n'est pas  moi d'en tirer la consquence. Je n'y entends encore rien
pour ma part. Mais j'ai les fourmis dans les pieds, et, pendant que le
cheval monte la cte, je veux me dgourdir un peu.

Et, sans attendre que j'eusse repris les rnes pour arrter le cheval,
elle sauta sur le chemin et se mit  marcher en avant, aussi lgre
qu'une bergeronnette.

J'allais descendre aussi; Joseph me retint par le bras, et, toujours
suivant son ide:--N'est-ce pas, dit-il, qu'on mprise galement ceux
qui marquent trop leur vouloir, et ceux qui ne le marquent pas du tout?

--Si c'est pour moi que tu dis a...

--Je ne dis a pour personne. Je reprends la causerie que nous avions
l-bas et qui s'est tourne en chanson contre tes paroles et contre mon
silence. Il parat que c'est Huriel qui a gagn le procs auprs de la
fillette.

--Quelle fillette? dis-je, impatient; car Joseph n'avait point mis sa
confiance en moi jusqu' cette heure, et je ne lui savais point de gr
de me la donner par dpit.

--Quelle fillette? reprit-il d'un air de moquerie chagrine; celle de la
chanson!

--Eh bien, quel procs Huriel a-t-il gagn? Cette fillette-l demeure
donc bien loin, puisque le pauvre garon est parti pour le Forez?

Joseph resta un moment  songer; puis il reprit:--Il n'en est pas moins
vrai qu'il avait raison, quand il disait qu'entre le commandement et le
silence, il y avait la prire. a revient toujours un peu  ton premier
dire, qui tait que, pour tre cout, il ne faut point trop aimer.
Celui qui aime trop est craintif; il ne se peut arracher une parole du
ventre, et on le juge sot parce qu'il est transi de dsir et de honte.

--Sans doute, rpondis-je. J'ai pass par l en mainte occasion; mais il
m'est quelquefois arriv de si mal parler, que j'aurais mieux fait de me
taire: j'aurais pu me flatter plus longtemps.

Le pauvre Joseph se mordit la langue et ne parla plus. J'eus regret de
l'avoir fch, et, cependant, je ne me pouvais dfendre de trouver sa
jalousie bien mal plante sur le terrain d'Huriel, tant  ma
connaissance que ce garon l'avait servi de son mieux  son propre
dtriment, et je pris, de ce moment, la jalousie en si mauvaise estime,
que, depuis, je n'en ai plus jamais senti la piqre, et ne l'aurais
sentie, je crois, qu' bonnes enseignes.

J'allais cependant lui parler plus doucement, quand nous vmes que
Brulette, qui marchait toujours devant, s'tait arrte au bord du
chemin pour parler avec un moine qui me semblait gros et court comme
celui dont nous avions fait connaissance au bois de Chambrat. Je
fouaillai le cheval, et je m'assurai que c'tait bien le mme frre
Nicolas. Il avait demand  Brulette s'il tait loin de notre bourg, et,
comme il s'en fallait encore d'une petite lieue et qu'il se disait bien
fatigu, elle lui avait fait offre de monter sur notre voiture pour
gagner l'endroit.

Nous lui fmes place, ainsi qu' un grand corbillon couvert qu'il
portait, et qu'il posa, avec prcaution, sur ses genoux. Aucun de nous
ne songea  lui demander ce que c'tait, except moi peut-tre, qui suis
d'un naturel un peu curieux; mais j'aurais craint de manquer 
l'honntet que je lui devais, car les frres quteurs ramassaient dans
leurs courses toutes sortes de choses qu'ils se faisaient donner par la
dvotion des marchands et qu'ils revendaient ensuite au profit de leur
couvent. Tout leur tait bon pour ce commerce, mmement des affiquets de
femme, qu'on tait quelquefois bien tonn de voir dans leurs mains, et
dont quelques-uns n'osaient pas trafiquer ouvertement.

Je repris le trot, et bientt nous avismes le clocher, et puis les
vieux ormeaux de la place, et puis toutes les maisons grandes et petites
du bourg, qui ne me firent pas autant de plaisir que je m'en tais
promis, la rencontre de frre Nicolas m'ayant remis en mmoire des
choses tristes et qui me donnaient un restant d'inquitude. Je vis
cependant qu'il tait sur ses gardes aussi bien que moi, car il ne me
dit pas un mot devant Brulette et Joseph, qui pt faire croire que nous
nous tions vus ailleurs qu' la fte, et que lui ou moi en savions plus
long que bien d'autres sur ce qui s'y tait pass.

C'tait un homme agrable et d'humeur joviale qui m'aurait pourtant
diverti dans un autre moment; mais j'tais press d'arriver et de me
trouver seul avec lui, pour lui demander s'il avait eu, de son ct,
quelque nouvelle de l'aventure.  l'entre du bourg, Joseph sauta 
terre, et, quelque chose que Brulette pt lui dire pour le faire venir
se reposer chez son pre, il prit le chemin de Saint-Chartier, disant
qu'il viendrait saluer le pre Brulet quand il aurait vu et embrass sa
mre.

Il me sembla que le carme l'y poussait comme  son premier devoir, mais
avec l'envie de le faire partir. Et puis, au lieu d'accepter l'offre que
je lui fis de venir souper et coucher en mon logis, il me dit qu'il
s'arrterait seulement une heure en celui du pre Brulet,  qui il avait
affaire.

--Vous serez le bienvenu, lui dit Brulette; mais connaissez-vous donc
mon grand-pre? Je ne vous ai encore jamais vu chez nous?

--Je ne connais ni votre endroit, ni votre famille, rpondit le moine;
mais je suis pourtant charg d'une commission que je ne peux dire que
chez vous.

Je revins  mon ide qu'il avait, dans son panier, des dentelles ou des
rubans  vendre, et qu'ayant ou dire, aux environs, que Brulette tait
la plus pimpante de l'endroit, outre qu'il l'avait vue trs-requinque 
la fte de Chambrat, il souhaitait lui montrer sa marchandise, sans
s'exposer  la critique, qui, dans ce temps-l, n'pargnait gure ni
bons ni mauvais moines.

Je pensai que c'tait aussi l'ide de Brulette, car, lorsqu'elle
descendit la premire devant sa porte, elle tendit les deux mains pour
prendre la corbeille, lui disant:--Ne craignez rien, je me doute de ce
que c'est. Mais le carme refusa de s'en sparer, disant, de son ct,
que c'tait de valeur et craignait la casse.

--Je vois, mon frre, lui dis-je tout bas, en le retenant un peu, que
vous voil bien affair. Je ne vous veux point dranger; c'est pourquoi
je vous prie de me dire vite s'il y a du nouveau pour l'affaire de
l-bas.

--Rien que je sache, me dit-il en parlant de mme point de nouvelles,
bonnes nouvelles. Et, me secouant la main avec amiti, il entra en la
maison de Brulette, o dj elle tait pendue au cou de son grand-pre.

Je pensais que ce vieux, qui d'ordinaire tait fort honnte, me devait
quelque bon accueil et beau remercment pour le grand soin que j'avais
eu d'elle; mais, au lieu de me retenir un moment, comme s'il et t
encore plus press de l'arrive du carme que de la ntre, il le prit par
la main et le conduisit au fond de la maison, en me disant qu'il me
priait de l'excuser s'il avait besoin d'tre seul avec sa fille pour des
affaires de consquence.




Dix-huitime veille.


Je ne suis pas beaucoup choquable, et cependant je me trouvai choqu
d'tre si mal reu, et m'en fus chez nous remiser ma carriole et
m'informer de ma famille. Et puis, la journe tant trop avance pour se
mettre au travail, je dvallai par le bourg pour voir si chaque chose
tait en sa place, et n'y trouvai aucun changement, sinon qu'un des
arbres couchs sur le communal, devant la porte du sabotier, avait t
dbit en sabots, et que le pre Godard avait branch son peuplier et
mis de la tuile neuve sur son courtil.

J'avais cru que mon voyage dans le Bourbonnais aurait fait plus de
bruit, et je m'attendais  tant de questions que j'aurais fort  faire
d'y rpondre; mais le monde de chez nous est trs-indiffrent, et, pour
la premire fois, je m'avisai qu'il tait mme endormi  toutes choses,
car je fus oblig d'apprendre  plusieurs que j'arrivais de loin. Ils ne
savaient seulement point que je me fusse absent.

Vers le soir, comme je retournais  mon logis, je rencontrai le carme
qui s'en allait  la Chtre, et qui me dit, de la part du pre Brulet,
qu'il me voulait avoir  souper.

Qui fut bien tonn, en entrant chez Brulette? ce fut moi, d'y trouver
le grand-pre, assis d'un ct et la belle de l'autre, regardant sur la
table, entre eux deux, la corbeille du moine, ouverte, et remplie d'un
gros gars d'environ un an, assis sur un coussin et s'essayant  manger
des guignes noires, dont il s'embarbouillait tout le museau!

Brulette me sembla d'abord trs-pensive et mme triste; mais quand elle
vit mon tonnement, elle ne se put retenir de rire; aprs quoi elle
s'essuya les yeux et me parut avoir vers quelques larmes, plutt de
chagrin ou de dpit, que de gaiet.

--Allons, dit-elle enfin, ferme la porte et nous coute. Voil mon pre
qui veut te mettre au fait du beau cadeau que le moine nous a apport.

--Vous saurez, mon neveu, dit le pre Brulet, qui jamais ne riait
d'aucune chose plaisante, non plus qu'il ne se troublait d'aucun souci,
que voil un enfant orphelin dont nous nous sommes arrangs avec le
carme, pour prendre soin, moyennant pension. Nous ne connaissons  cet
enfant ni pre, ni mre, ni pays, ni rien. Il s'appelle Charlot, voil
tout ce que nous en savons. La pension est bonne, et le carme nous a
donn la prfrence, pour ce qu'il avait rencontr ma fille en
Bourbonnais; et, comme il lui avait t dit d'o elle tait, et que
c'tait une personne bien comme il faut, n'ayant pas grand bien, mais
n'tant charge d'aucune misre et pouvant disposer de son temps, il a
pens  lui faire plaisir et  lui rendre service en lui donnant la
garde et le profit de ce marmot.

Encore que la chose ft assez tonnante, je ne m'en tonnai pas dans le
premier moment, et demandai seulement si ce carme tait anciennement
connu du pre Brulet, pour qu'il et fiance en ses paroles, au sujet de
la pension.

--Je ne l'avais jamais vu, dit-il; mais je sais qu'il est venu plusieurs
fois dans les environs, et qu'il est connu de gens dont je suis sr, et
qui m'avaient dj annonc de sa part, il y a deux ou trois jours,
l'affaire dont il me voulait parler. D'ailleurs, une anne de la pension
est paye par avance, et quand l'argent manquera, il sera temps de s'en
tourmenter.

-- la bonne heure, mon oncle; vous savez ce que vous avez  faire; mais
je ne me serais pas attendu  voir ma cousine, qui aime tant sa
libert, s'embarrasser d'un marmot qui ne lui est de rien, et qui, sans
vous offenser par consquent, n'est pas bien gentil dans son apparence.

--Voil ce qui me fche, dit Brulette, et ce que j'tais en train de
dire  mon pre quand tu es entr cans.--Et elle ajouta, en frottant le
bec du petit avec son mouchoir:--J'ai beau l'essuyer, il n'en a pas la
bouche mieux fendue, et j'aurais pourtant souhait faire mon
apprentissage avec un enfant agrable  caresser. Celui-ci parat de
mauvaise humeur et ne rpond  aucune rise. Il ne regarde que la
mangeaille.

--Bah! dit le pre Brulet, il n'est pas plus vilain qu'un autre enfant
de son ge, et quant  devenir mignon, c'est ton affaire. Il est fatigu
d'avoir voyag et ne sait point o il en est, ni ce qu'on lui veut.

Le pre Brulet tant sorti pour aller chercher son couteau, qu'il avait
laiss chez la voisine, je commenai  m'tonner davantage en me
trouvant seul avec Brulette. Elle paraissait contrarie par moments, et
mme peine pour tout de bon.

--Ce qui me tourmente, dit-elle, c'est que je ne sais point soigner un
enfant. Je ne voudrais pas laisser souffrir une pauvre crature qui ne
se peut aider en rien; mais je m'y trouve si maladroite, que j'ai regret
d'avoir t jusqu' cette heure, peu porte  m'occuper de ce petit
monde-l.

--En effet, lui dis-je; tu ne me parais point ne  ce mtier, et je ne
comprends pas que ton grand-pre, lequel je n'ai jamais connu intress,
te donne une pareille charge pour quelques cus de plus au bout de
l'anne.

--Tu parles comme un riche, reprit-elle. Songe que je n'ai rien en dot,
et que la peur de la misre est ce qui m'a toujours dtourne du
mariage.

--Voil une mauvaise raison, Brulette; car tu as t et tu seras encore
recherche par de plus riches que toi, qui t'aiment pour tes beaux yeux
et ton joli ramage.

--Mes beaux yeux passeront, et mon joli ramage ne me servira de rien
quand la beaut s'en ira. Je ne veux pas qu'on me reproche, au bout de
quelques annes, d'avoir dpens ma dot d'agrments et de n'en avoir
pas apport une plus solide dans le mnage.

--C'est donc que tu penses pour de bon  te marier, depuis que nous
sommes revenus du Bourbonnais? Voici la premire fois que je t'entends
faire des projets d'pargne.

--Je n'y pense pas plus que je n'y pensais, rpondit-elle d'un ton moins
assur qu' l'ordinaire; mais je n'ai jamais dit que je voulusse rester
fille.

--Si fait, si fait, tu penses  t'tablir, lui dis-je en riant. Tu n'as
pas besoin de t'en cacher avec moi, je ne te demande plus rien, et ce
que tu fais en te chargeant de ce petit malheureux riche que voil,
lequel a des cus et point de mre, me marque bien que tu veux faire ton
meuriot[5]. Sans cela, ton grand-pre, que tu as toujours gouvern comme
s'il tait ton petit-fils, ne t'aurait pas forc la main pour prendre un
pareil gars en sevrage.

[Note 5: Provision de fruits qu'on fait mrir aprs la cueillette.]

Brulette prit alors l'enfant pour l'ter de dessus la table et mettre le
couvert, et, en le portant sur le lit de son grand-pre, elle le regarda
d'un air fort triste.

--Pauvre Charlot! dit-elle, je ferai bien pour toi mon possible, car tu
es  plaindre d'tre venu au monde, et m'est avis qu'on ne t'y avait
point souhait.

Mais sa gaiet fut vite revenue, et mmement elle eut de grandes rises
 souper, en faisant manger Charlot, qui avait l'apptit d'un petit loup
et rpondait  toutes ses prvenances en lui voulant griffer la figure.

Sur les huit heures du soir, Joseph entra et fut bien accueilli du pre
Brulet; mais j'observai que Brulette, qui venait de remettre Charlot sur
le lit, tira vitement la courtine comme pour le cacher, et parut
tourmente tout le temps que Joseph demeura. J'observai aussi qu'il ne
lui fut pas dit un mot de cette singulire trouvaille, ni par le vieux
ni par Brulette, et je pensai devoir m'en taire pareillement pour leur
complaire.

Joseph tait chagrin et rpondait le moins possible aux questions de
mon oncle. Brulette lui demanda s'il avait trouv sa mre en bonne
sant, et si elle avait t bien surprise et bien contente de le voir.
Et, comme il disait oui tout court  chaque chose, elle lui demanda
encore s'il ne s'tait pas trop fatigu en allant  Saint-Chartier, de
son pied, et en revenant le soir mme.

--Je ne voulais point passer la journe, dit-il, sans rendre mes devoirs
 votre grand-pre, et,  prsent, je me sens fatigu pour de vrai et
m'en irai passer la nuit chez Tiennet, si je ne le drange point.

Je lui rpondis qu'il me ferait plaisir, et l'emmenai  la maison, o,
quand nous fmes couchs, il me dit:

--Tiennet, me voil autant sur mon dpart comme sur mon arrive. Je ne
suis venu au pays que pour quitter le bois de l'Alleu, qui m'tait
tourn en dplaisance.

--Et c'est le tort que tu as, Joseph; tu tais l chez des amis qui
remplaaient ceux que tu avais quitts...

--- Enfin, c'est mon ide, dit-il un peu schement; mais, prenant un ton
plus doux, il ajouta:--Tiennet! Tiennet! il y a des choses qu'on peut
dire, et il y en a aussi qu'on doit taire. Tu m'as fait du mal
aujourd'hui, en me donnant  entendre que je ne serais peut-tre jamais
agr de Brulette.

--Joseph, je ne t'ai rien dit de pareil, par la raison que je ne sais
point si tu songes  ce que tu dis l.

--Tu le sais, reprit-il, et mon tort est de n'en avoir jamais ouvert mon
coeur avec toi. Mais que veux-tu? je ne suis point de ceux qui se
confessent aisment, et les choses qui me tracassent le plus sont celles
dont je m'explique le moins volontiers. C'est mon malheur, et je crois
que je n'ai point d'autre maladie qu'une ide toujours tendue aux mmes
fins, et toujours rentre au moment qu'elle me vient sur les lvres.
coute-moi donc, pendant que je peux causer, car Dieu sait pour combien
de temps je vas redevenir muet. J'aime, et je vois que je ne suis point
aim. Il y a si longues annes qu'il en est ainsi (car j'aimais dj
Brulette alors qu'elle tait une enfant), que je suis accoutum  ma
peine. Je ne me suis jamais flatt de lui plaire, et j'ai vcu avec la
croyance qu'elle ne ferait jamais attention  moi.  prsent, j'ai vu
par sa venue en Bourbonnais que j'tais quelque chose pour elle, et
c'est ce qui m'a rendu la force et la volont de ne point mourir. Mais
je sais trs-bien qu'elle a vu l-bas quelqu'un qui lui conviendrait
mieux que moi.

--Je n'en sais rien, rpondis-je; mais si cela tait, ce quelqu'un-l ne
t'aurait pas donn sujet de plainte ou de reproche.

--C'est vrai, reprit Joseph, mon dpit est injuste; d'autant plus
qu'Huriel, connaissant Brulette pour une honnte fille, et n'tant pas
en position de se marier avec elle, tant qu'il sera de la confrrie des
muletiers, a, de lui-mme, fait ce qu'il devait faire en s'loignant
d'elle pour longtemps. Je peux donc avoir esprance de me revenir
prsenter  Brulette, un peu plus mritant que je ne le suis.  cette
heure, je ne me puis souffrir ici, car je sens que je n'y apporte rien
de plus que par le pass. Il a quelque chose dans l'air et dans les
paroles de chacun qui me dit:

Tu es malade, tu es maigre, tu es laid, tu es faible, et tu ne sais
rien de bon ni de neuf pour nous intresser  toi! Oui, Tiennet, ce que
je te dis est certain: ma mre a eu comme peur de ma figure en me voyant
paratre, et elle a vers tant de larmes en m'embrassant, que la peine y
tait pour plus que la joie. Ce soir encore, Brulette a eu l'air
embarrass en me voyant chez elle, et son grand-pre, tout brave homme
et bon ami qu'il est pour moi, a paru inquiet si j'allongerais ou non sa
veille. Ne dis pas que je me suis imagin tout cela. Comme tous ceux
qui parlent peu, je vois beaucoup. Mon temps n'est donc pas venu: il
faut que je parte, et le plus tt sera le mieux.

--Je crois, lui dis-je, qu'il faudrait au moins prendre quelques
journes pour te reposer; car m'est avis que tu veux t'loigner beaucoup
d'ici, et je ne trouve pas de bonne amiti, que tu nous mettes sur ton
compte dans des inquitudes que tu nous pourrais pargner.

--Sois tranquille, Tiennet, rpondit-il. J'ai la force qu'il faut, et ne
serai plus malade. Je sais une chose,  prsent, c'est que les corps
chtifs,  qui Dieu n'a pas donn grands ressorts, sont pourvus d'un
vouloir qui les mne mieux que la grosse sant des autres. Je n'ai rien
invent quand je vous ai dit l-bas que j'avais t comme renouvel en
voyant Huriel se battre si hardiment; et que, tout veill, dans la
nuit, j'avais ou sa voix me dire: Sus! sus! je suis un homme, et tant
que tu n'en seras pas un, tu ne compteras pour rien. Je me veux donc
dpartir de ma pauvre nature, et revenir ici aussi bon  voir et
meilleur  entendre que tous les galants de Brulette.

--Mais, lui dis-je encore, si elle fait son choix avant ton retour? La
voil qui prend dix-neuf ans, et pour une fille courtise comme elle
l'est, il est temps qu'elle se dcide.

--Elle ne se dcidera que pour Huriel ou pour moi, rpondit Joseph d'une
voix assure. Il n'y a que lui ou moi qui soyons faits pour lui donner
de l'amour. Excuse-moi, Tiennet, je sais, ou, tout au moins, je crois
que tu y as song...

--Oui, rpondis-je, mais je n'y songe plus.

--Et bien tu fais, dit Joseph, car tu n'aurais point t heureux avec
elle. Elle a des gots et des ides qui ne sont pas du terrain o elle a
fleuri, et il faut qu'un autre vent la secoue. Celui qui souffle ici
n'est pas assez subtil et ne pourrait que la desscher. Elle le sent
bien, malgr qu'elle ne le sache point dire, et je te rponds que si
Huriel ne me trahit point, je la retrouverai libre dans un an et mme
dans deux.

L-dessus, Joseph, comme puis de s'tre abandonn si longtemps, laissa
retomber sa tte sur l'oreiller et s'endormit. Il y avait bien une heure
que je me dbattais pour ne pas lui en donner exemple, car j'tais las
tout mon sol; mais quand,  la leve du jour, j'appelai Joseph, rien ne
me rpondit. Je le cherchai; il tait parti sans rveiller personne.

Brulette alla, dans le jour, voir la Mariton, disant que c'tait pour
lui apprendre doucement la chose et savoir ce qui s'tait pass entre
elle et son fils. Elle ne voulut point de ma compagnie pour cette
visite, et me dit, au retour, qu'elle n'avait pu beaucoup la faire
expliquer, parce que son matre Benot tait malade et mme en danger
pour un coup de sang. J'augurai que cette femme, oblige de soigner son
bourgeois, n'avait pas pu, la veille, s'occuper de son garon autant
qu'elle l'aurait souhait, et que Joseph en avait pris de la jalousie,
comme son naturel annonait de s'y porter en toutes choses.

--Cela est vrai, me dit Brulette;  mesure que Joset s'est dniais par
l'ambition, il est devenu exigeant, et je crois que je l'aimais mieux
simple et soumis comme il tait d'abord.

Et comme je racontai  Brulette tout ce qu'il m'avait dit la veille,
avant de s'endormir:--S'il a un si beau vouloir, dit-elle, nous ne
ferions que le contrarier en nous tourmentant de lui plus qu'il ne
souhaite. Qu'il s'en aille donc  la garde de Dieu! Si j'tais une
coquette mauvaise comme tu me l'as quelquefois reproch dans le temps,
je serais fire d'tre la cause que ce garon en cherche si long pour
lever son esprit et son sort; mais cela n'est point, et je regrette
plutt qu'il n'agisse pas seulement en vue de sa mre et de lui-mme.

--Mais n'a-t-il pas raison pourtant, quand il dit que tu ne pourras
choisir qu'entre Huriel et lui?

--J'ai du temps pour penser  cela, dit-elle en riant des lvres sans
que sa figure en ft gaye, puisque voil les deux seuls galants que
Joseph me permette, s'enfuyant de moi de toutes leurs jambes.

Pendant une semaine, l'arrive de l'enfant que le moine avait apport
chez Brulette fit la nouvelle du bourg et le tourment des curieux. Il en
fut bti tant d'histoires que, pour un peu, Charlot aurait t le fils
d'un prince, et chacun voulait emprunter de l'argent ou vendre des biens
au pre Brulet, estimant que la pension qui avait pu dcider sa fille 
un mtier si contraire  ses gots devait tre le revenu d'une province,
 tout le moins. On s'tonna vite de voir que le vieux et la fillette ne
changeaient rien  leur pauvre vie, ne quittaient point leur petit logis
et n'y ajoutaient qu'un berceau pour coucher l'enfant, et une cuelle
pour lui faire sa soupe. Il en fallut donc rabattre; mais des commres,
qui n'en voulaient point avoir sitt le dmenti, commencrent 
critiquer mon oncle sur son avarice, et mme  le blmer, prtendant
qu'on ne faisait pas, pour le soin de cet enfant, tout ce qui tait d
en rapport d'un si gros profit.

La jalousie des uns et le mcontentement des autres lui firent donc des
ennemis qu'il n'avait jamais eus, dont bien il s'tonna; car il tait
homme simple et d'une si bonne religion, qu'il n'avait pas seulement
prvu qu'une telle chose ferait tant parler. Mais Brulette n'en fit que
rire, et lui persuada de n'y point donner attention.

Cependant les jours et les semaines se suivirent, sans qu'il nous vnt
aucune nouvelle de Joseph, d'Huriel, du grand bcheux ni de Thrence.
Brulette envoya des lettres  Thrence, moi  Huriel, et il ne nous fut
fait aucune rponse. Brulette s'en affligea et en prit mme du dpit; si
bien qu'elle me dit vouloir ne plus songer  des trangers, qui
n'avaient pas seulement mmoire d'elle et ne lui retournaient pas
l'amiti qu'elle leur avait avance.

Elle recommena donc  se faire belle et  se montrer aux danses, car
les galants se tourmentaient de son air triste et du mal de tte dont
elle se plaignait souvent depuis son voyage en Bourbonnais. Ce voyage
mme avait bien t un peu critiqu, et on avait dit qu'elle avait par
l une amour cache, soit pour Joseph, soit pour un autre. On souhaitait
qu'elle se montrt encore plus aimable que de coutume, pour lui
pardonner de s'tre absente sans consulter personne.

Brulette tait trop fire pour s'en tirer par des clineries; mais le
got qu'elle avait pour le plaisir l'emportant de ce ct-l, elle
essaya de confier la garde de Charlot  sa voisine, la mre Lamouche, et
de se donner, comme par le pass, de l'tourdissement.

Or, un soir que je revenais avec elle du plerinage de Vaudevant, qui
est une grande fte, nous oumes Charlot brailler, du plus loin que nous
pouvions accourir vers la maison.--Ce maudit gars, me dit Brulette, ne
dcote pas d'tre en malice, et je ne sais qui serait capable de le
gouverner.

--Es-tu sre, lui dis-je, que la Lamouche en prend le soin qu'elle t'a
promis?

--Sans doute, sans doute. Elle n'a que a  faire, et je l'en rcompense
de manire  la contenter.

Mais Charlot braillait toujours, et la maison nous paraissait ferme
comme si tout le monde en ft sorti.

Brulette se mit de courir et eut beau cogner  la porte de la voisine,
personne ne rpondit, sinon Charlot qui criait encore plus fort, soit de
peur, soit d'ennui ou de rage.

Je fus oblig de monter sur le chaume de la maison et de descendre en la
chambre par la trappe du fenil. J'ouvris vitement la porte  Brulette,
et nous vmes Charlot tout seul, se roulant dans les cendres, o, par
bonheur, il ne se trouvait plus de feu, et violet comme une bette 
force de hurler.

--Oui-d! dit Brulette, est-ce ainsi qu'on garde ce pauvre petit
malheureux? Allons! qui prend enfant prend matre. J'aurais d le
savoir, et ne me point charger de celui-ci ou renoncer  tout
divertissement.

Elle emporta Charlot en son logis, moiti apitoye, moiti impatiente,
et, l'ayant lav, repu et reconsol de son mieux, elle le mit dormir et
s'assit bien soucieuse, la tte dans ses mains. J'essayai de lui
remontrer qu'il n'tait pas malais, en faisant le sacrifice de l'argent
qu'elle empochait, de confier ce petit  quelque femme bien douce et
bien soigneuse.

--Non, fit-elle. Il faudra toujours le surveiller, puisque j'ai rpondu
de lui, et tu vois ce que c'est que la surveillance. Pour un jour qu'on
croit pouvoir y manquer, c'est justement ce jour-l qu'il aurait fallu
n'y manquer point. D'ailleurs, cela ne se peut, ajouta-t-elle en
pleurant. Ce serait mal, et je me le reprocherais toute ma vie.

--Tu aurais tort, si l'enfant doit y gagner. Il n'est point heureux chez
toi; il pourrait l'tre ailleurs.

--Comment! il n'est point heureux? J'espre que si, sauf les jours o je
m'absente. Eh bien, je ne m'absenterai plus.

--Je te dis qu'il n'est gure mieux les autres jours.

--Comment! comment! dit encore Brulette, frappant ses mains avec dpit,
o prends-tu cela? M'as-tu jamais vue le maltraiter ou seulement le
menacer? Puis-je l'empcher d'tre d'un naturel mal plaisant et
rechigneux? Il serait  moi que je n'en saurais faire davantage.

--Oh! je sais que tu ne lui fais aucun mal et ne le laisses souffrir de
rien, parce que tu es douce chrtienne; mais enfin, tu ne saurais
l'aimer, cela ne dpend pas de toi, et, sans le savoir, il le sent si
bien qu'il n'est port  aimer et  caresser personne. Les animaux ont
bien la connaissance du bon vouloir ou de la rpugnance qu'ils nous
occasionnent? Pourquoi les petits humains ne l'auraient-ils pas?




Dix-neuvime veille.


Brulette rougit, bouda, pleura encore et ne rpondit point; mais le
lendemain, je la trouvai menant ses btes aux champs et ayant avec elle,
contre son habitude, le gros Charlot sur ses bras. Elle s'assit au lieu
du pturage, et l'enfant se roulant sur sa robe, elle me dit:

--Tiennet, tu avais raison hier. Tes reproches m'ont donn  penser, et
mon parti en est pris. Je ne promets pas d'aimer beaucoup ce Charlot,
mais au moins d'agir tout comme, et peut-tre que Dieu m'en rcompensera
un jour en me donnant des enfants plus mignons que celui-l.

--Eh! ma mie, lui rpondis-je, je ne sais o tu prends ce que tu dis et
ce que tu penses. Je ne t'ai fait aucun reproche, et je n'en ai  te
faire que sur l'enttement o te voil d'lever toi-mme ce vilain gars.
Voyons, veux-tu que je fasse crire  ce carme, ou que je l'aille
trouver, pour qu'il lui cherche une autre famille? Je sais o est son
couvent, et j'aime mieux encore faire un voyage que de te voir condamne
 de pareilles galres.

--Non, non, Tiennet, dit Brulette, il ne faut pas seulement penser 
changer ce qui est convenu. Mon pre a promis pour moi, et j'ai d
l'approuver. Si je pouvais le dire... mais je ne le peux pas. Sache
seulement une chose, c'est que l'argent n'est pour rien dans le march,
et que, ni mon pre ni moi, ne voudrions accepter un denier en payement
du devoir qui nous est command.

--Voil que tu m'tonnes de plus en plus.  qui donc cet enfant? c'est
donc  des personnes de votre parent? de la mienne, par consquent?

--a se peut, dit-elle. Nous avons de la famille au loin d'ici. Mais
prends que je ne te dis rien, car je ne le peux ni ne le dois. Seulement
laisse croire que ce marmot nous est tranger et que nous en sommes
pays. Autrement les mauvaises langues accuseraient peut-tre des
personnes qui ne le mritent point.

--Diantre! lui dis-je, tu me mets le marteau dans la tte! J'ai beau
chercher...

--Justement, il ne faut pas chercher. Je te le dfends; quand mme, je
suis sre que tu ne trouverais rien.

-- la bonne heure; mais alors, tu vas donc te mettre en sevrage de
divertissements comme ce gars est en sevrage de nourrice? Le diable soit
de la parole de ton grand-pre!

--Mon grand-pre a bien agi, et si je l'avais contredit, j'aurais t
une sans coeur. Aussi, je te rpte que je ne veux point m'y mettre 
moiti, quand j'y devrais prir d'ennui...

Brulette avait une tte. De ce jour-l, il se fit en elle un changement
tel, qu'on ne la reconnaissait point. Elle ne quittait plus la maison
que pour faire pturer ses ouailles et sa chvre, toujours en compagnie
de Charlot; et, quand elle l'avait couch le soir, elle prenait son
ouvrage et veillait au dedans. Elle n'alla plus  aucune danse et
n'acheta plus de belles nippes, n'ayant plus occasion de s'en attifer.

 ce dur mtier-l, elle devint srieuse et mme triste, car elle se vit
bientt dlaisse. Il n'est si jolie fille qui, pour avoir de
l'entourage, ne soit force d'tre aimable, et Brulette, ne montrant
plus aucun souci de plaire, fut juge maussade pour avoir trop donn de
son esprit par le pass.

 mon sens, elle n'avait chang qu'en mieux, car n'ayant jamais fait la
coquette, mais seulement la princesse avec moi, elle me paraissait plus
douce en son parler, plus sense et plus intressante en sa conduite;
mais il n'en fut pas jug ainsi. Elle avait laiss prendre assez
d'esprance  tous ses galants pour que chacun se trouvt offens de son
abandon, comme s'il et eu des droits; et, encore que sa coquetterie et
t trs-innocente, elle en fut punie comme d'un dommage qu'elle aurait
fait supporter aux autres; ce qui prouve,  mon ide, que les hommes ont
autant, sinon plus de vanit que les femmes, et ne trouvent pas qu'on en
fasse jamais assez pour contenter ou mnager l'estime qu'ils ont
d'eux-mmes.

Ce qu'il y a de sr,  tout le moins, c'est qu'il y a bien du monde
injuste, mmement parmi ces jeunes gens qui paraissent si bons enfants
et serviteurs si rjouis, tant qu'ils sont amoureux. Plusieurs de
ceux-l tournrent  l'aigre, et j'eus, plus d'une fois, des mots avec
eux pour dfendre ma cousine du blme qu'on lui donnait. Ils se
trouvrent malheureusement soutenus par les commres et les intresss
qui jalousaient la prtendue fortune du pre Brulet; si bien que
Brulette, informe de ces malices, fut oblige de dfendre sa porte 
des curieux mal intentionns, ou  de lches amis qui, par faiblesse,
rptaient ce qu'ils avaient ou dire aux autres.

Ce fut de cette manire qu'en moins d'une anne, la reine du bourg, la
rose de Nohant, fut abme des mchants et abandonne des sots. On fit
d'elle des diffamations si noires, que je tremblais qu'elle n'en et
connaissance, et que, moi-mme, j'en tais par des fois tourment, et
embarrass d'y rpondre.

La plus forte des menteries, mais  laquelle le pre Brulet aurait bien
d s'attendre, c'est que Charlot n'tait ni un pauvre champi abandonn,
ni un fils de prince lev en secret, mais bien l'enfant de Brulette.
J'avais beau remontrer que cette jeunesse ayant toujours vcu
ouvertement sous les yeux du monde, et n'ayant jamais favoris personne
en particulier, ne pouvait pas avoir commis une faute si difficile 
cacher. On me rpondait par l'exemple d'une telle et d'une telle, qui
avaient bien gaillardement dissimul leur tat jusqu'au dernier jour, et
avaient reparu, quasi le lendemain, aussi tranquilles et rveilles que
si de rien n'tait, et mme avaient russi  cacher les consquences,
jusque aprs s'tre maries avec les auteurs ou les dupes de leur faute.
Cela tait malheureusement arriv plus d'une fois chez nous. Dans nos
petits bourgs de campagne, o les maisons sont toutes parsemes emmi les
jardins, et spares les unes des autres par des chnevires, des
luzernires, voire des champs assez tendus, il n'est pas ais de voir
et d'entendre  toute heure de nuit les uns chez les autres, et, de tout
temps, il s'est pass bien des choses dont le bon Dieu seul a fait le
jugement.

Une des plus enrages langues tait celle de la mre Lamouche, depuis
que Brulette l'avait surprise dans son tort et lui avait retir la garde
de l'enfant. Elle avait t si longtemps la servante volontaire et le
chien couchant de Brulette, qu'elle ne s'arrangeait plus de ne rien
gagner avec elle, et, pour s'en revancher, elle inventait tout ce qu'on
souhaitait lui faire dire. Elle racontait donc,  qui voulait
l'entendre, que Brulette s'tait oublie dans son honneur avec _ce
chtif gars Joset_, et qu'elle en avait eu tant de honte qu'elle lui
avait command de partir. Joset s'y tait soumis moyennant la promesse
qu'elle ne se marierait avec aucun autre, et il avait t chercher
fortune au loin,  seules fins de l'pouser. L'enfant avait t, disait
encore Lamouche, emport dans le Bourbonnais par des messagers tout
barbouills de noir qu'on disait muletiers, et avec lesquels Joseph
s'tait mnag des accointances dans le temps, sous couleur d'acheter
une cornemuse; mais il n'y avait jamais eu d'autre cornemuse en jeu que
ce braillard de Charlot. Enfin, un an environ aprs sa dlivrance,
Brulette avait t voir son amant et son petit, en ma compagnie et en
celle d'un muletier aussi laid que le diable. C'est l que nous avions
fait la connaissance du frre quteur, lequel s'tait prt  rapporter
le petit avec nous, en consquence de quoi nous avions, de concert,
fabriqu l'histoire d'un champi de riche, ce qui tait d'autant plus
faux que ce champi-l n'avait pas fait entrer un sou de plus au logis de
mon oncle.

Lorsque la Lamouche et invent cette explication, o, comme vous voyez,
le mensonge se trouvait emml avec la vrit, son dire prvalut sur
tous les autres, et la visite, si courte et quasiment cache, que Joseph
tait venu faire avec nous au pays acheva de persuader le monde.

Alors on en fit de grandes rises, et Brulette fut qualifie de
_Josette_, en manire de sobriquet.

Malgr mon dpit contre toutes ces mchancets, Brulette prenait si peu
de soin de s'en dfendre et marquait, par ses soins pour l'enfant, tant
de mpris du qu'en dira-t-on, que je commenais  m'y embrouiller
moi-mme. Qu'est-ce qu'il y avait d'absolument impossible, aprs tout, 
ce que j'eusse t pris pour dupe? Dans un temps, l'amiti de Brulette
pour Joseph m'avait donn de la jalousie. Quelque sage et retenue que
soit une fille, quelque honteux que soit un garon, l'amour et
l'ignorance en ont surpris bien d'autres, et il y a des couples si
jeunes qu'ils ne connaissent le mal qu'aprs y tre tombs. Pour avoir
t sotte une fois, Brulette aurait pu n'en tre pas moins, par la
suite, une fille de tte, capable de bien cacher son malheur, trop fire
pour s'en confesser, et assez juste, nonobstant, pour ne vouloir tromper
personne. tait-ce par son commandement que Joseph voulait se rendre
digne d'tre un beau mari et un bon pre de famille? C'tait d'un
vouloir sage et patient. M'tais-je tromp en supposant qu'elle avait du
got pour Huriel? J'en tais bien capable, et quand mme ce got lui
serait venu malgr elle, comme elle n'y avait gure cd, elle n'avait
pas grand tort envers Joseph. Enfin, tait-ce par devoir de conscience
ou par dure d'amiti qu'elle avait march au secours de ce pauvre
malade? C'tait son droit dans les deux cas. Finalement, si elle tait
mre, elle tait bonne mre, encore que son naturel n'y ft peut-tre
pas port. Toutes les femmes peuvent avoir des enfants, toutes les
femmes ne sont pas curieuses d'enfants pour cela, et Brulette n'en
avait que plus de mrite  revenir au sien, en dpit de son got pour la
compagnie et des doutes qu'elle laissait prendre sur la vrit.

Tout bien considr, je ne voyais, en tout ce que je pouvais supposer de
pire, rien qui me ft rabattre de mon amiti pour ma cousine. Seulement,
je l'avais vue si diversieuse l-dessus dans ses paroles, que je me
trouvais gn dans ma confiance. Elle savait trop bien user de ruse,
s'il tait vrai qu'elle aimt Joseph; et si elle ne l'aimait point, elle
avait donn trop d'aise et d'oubli  ses esprits pour une personne
rsolue  faire son devoir.

Si elle n'avait pas t si maltraite, je me serais ralenti de la
frquenter, tant ces doutes m'avaient t de mon assurance avec elle;
mais je me commandai, tout au contraire, de l'aller voir journellement
et de ne pas lui marquer la moindre mfiance de ses paroles. Cependant
j'tais toujours tonn de la peine qu'elle avait  se ranger  son
devoir de mre. Malgr le poids de chagrin que je lui sentais sur le
coeur, il lui venait,  tout moment, des retours de cette belle jeunesse
toujours fleurissante en toute sa personne. Si elle n'talait plus ni
soie ni dentelle, elle n'en avait pas moins toujours ses cheveux lisses,
son bas blanc bien tir, et ses pieds mignons grillaient de sauter quand
elle voyait une belle place verte ou entendait un son de musette.
Quelquefois, dans la maison, quand une bourre bourbonnaise lui revenait
en mmoire, elle mettait Charlot sur les genoux du grand-pre, et me
faisait danser avec elle, en chantant, riant et se carrant comme si
toute la paroisse et t encore l pour la regarder; mais, au bout
d'un moment, Charlot criait et voulait aller au lit, ou tre port, ou
manger sans faim et boire sans soif. Elle le reprenait avec des larmes
dans les yeux, comme un chien  qui on remet son collier, et, en
soupirant, le berait ou lui chantait une routine, ou le faisait se
pourlicher de quelque galette.

Voyant comme elle regrettait son beau temps, je tchai de lui offrir ma
soeur pour garder son petit, tandis qu'elle irait aux danses de
Saint-Chartier. Il faut vous dire qu'en ce temps-l, il y avait, au
vieux chteau dont vous ne voyez plus que la carcasse, une demoiselle
vieille, qui tait de belle humeur et donnait bal  tout le pays
environnant. Bourgeois ou nobles, paysans ou artisans, y allait qui
voulait; les salles du chteau tant si grandes qu'elles ne pouvaient
jamais tre trop remplies. Et l'on y voyait aller messieurs et dames
monts sur leurs chevaux ou bourriques en plein hiver, par des chemins
abominables, en bas de soie, boucles d'argent et tignasses poudres 
blanc comme l'taient souvent de neige les arbres du chemin. On s'y
amusait tant, que rien n'arrtait la compagnie riche et pauvre, qui s'y
voyait bien rgale de midi  six heures du soir.

La demoiselle dame de Saint-Chartier, qui avait remarqu Brulette dans
les danses sur la place, l'anne d'auparavant, et qui tait curieuse
d'amener de jolies filles  ses bals de jour, la fit demander, et, par
mon conseil, elle s'y rendit une fois. Je crus bien faire, car je
m'imaginais qu'elle se laissait, trop rabaisser, en ne voulant pas tenir
tte aux mchants esprits. Elle avait toujours si bon air et un langage
si  propos, qu'il ne me paraissait point possible qu'on n'en revnt pas
sur son compte, en la voyant si belle et si bien tenue.

Son entre  mon bras fit d'abord chuchoter, sans qu'on ost davantage.
Je la fis danser le premier, et, comme elle avait une grce dont
personne ne se pouvait dfendre, d'autres vinrent l'inviter, qui
peut-tre furent tents de lui dire quelque joyeuset, mais n'osrent
point s'y risquer. Tout allait en douceur, quand des bourgeois
arrivrent dans la salle o nous tions; car les paysans avaient leur
bal  part, et ne se confondaient avec les riches que sur la fin, quand
les dames, ennuyes d'tre quittes de leurs danseurs, se dcidaient 
se mlanger avec les filles de campagne, lesquelles attiraient mieux
gens de toutes sortes par leur franc ramage et leur frache sant.

Brulette fut d'abord guigne comme la plus fine pice de l'talage, et
les bas de soie lui firent tant de fte que les bas de laine n'en
pouvaient plus gure approcher; et, par esprit de contradiction, aprs
l'avoir bien dchire pendant six mois, redevinrent tous jaloux en une
heure, c'est--dire plus amoureux qu'auparavant; si bien que ce fut
comme une rage  qui l'inviterait, et on se serait quasi battu pour lui
donner le baiser de l'entre en danse.

Les dames et demoiselles en bisqurent, et les femmes de chez nous
firent reproche  leurs paroissiens de ne savoir pas mieux garder leur
rancune; mais ce fut comme si elles chantaient _complies_, tant le
regard d'une belle a plus de baume que la langue d'une laide n'a de
venin.

--Eh bien, Brulette, lui dis-je en la ramenant chez nous, n'avais-je pas
raison de te secouer un peu de tes ennuis? Tu vois que la partie n'est
jamais perdue, quand on sait la jouer franchement.

--Je t'en remercie, cousin, me dit-elle. Tu es le meilleur de mes amis,
et mmement, je pense, le seul fidle et sr que j'aie jamais eu. Je
suis contente d'avoir eu raison de mes ennemis, et,  prsent, ne
m'ennuierai plus  la maison.

--Diantre! tu vas vite! Hier, c'tait tout bouderie; aujourd'hui, c'est
tout liesse! Tu vas donc reprendre ton rang de reine du bourg?

--Non, dit-elle; tu ne m'entends pas. Voici la dernire fte o j'irai,
tant que j'aurai Charlot; car, si tu veux que je te le dise, je ne me
suis pas diverti une miette. J'ai fait bon visage pour te contenter, et
je suis aise,  prsent, d'avoir soutenu l'preuve; mais, tout le temps
que j'ai t l, je n'ai pens qu' mon pauvre gars. Je le voyais
toujours pleurant et rechignant, quelque amiti qu'on pt lui faire chez
toi, et il est si maladroit  se faire comprendre, qu'il se sera ennuy
en ennuyant les autres.

Ces paroles de Brulette me retournrent le sang. J'avais oubli Charlot
en la voyant rire et danser. L'amour dont elle ne se cachait plus pour
lui me remit en tte tout ce qui me semblait ses mensonges passs; et je
crus aussi pouvoir la regarder comme une affineuse sans pareille, qui se
lassait de se contraindre.

--Tu l'aimes donc de tes entrailles? lui dis-je, sans trop songer aux
paroles que j'employais.

--Avec mes entrailles? dit-elle tonne. Eh bien, peut-tre qu'on aime
comme cela tous les enfants, quand on rflchit  ce qu'on leur doit. Je
n'ai jamais fait semblant, comme bien des jeunesses que j'ai vues
griller pour le mariage, d'avoir l'instinct d'une bonne poule couveuse.
J'avais peut-tre la tte un peu trop vente pour mriter d'entrer en
famille de bonne heure. Il y en a qui ne peuvent gagner leurs seize ans
sans en perdre le dormir. Moi, je gagnerai la vingtaine sans trouver que
je suis en retard. Si c'est un tort, il n'y a pas de ma faute. Je suis
comme Dieu m'a faite et j'ai march comme il m'a pousse.  dire vrai,
un petit enfant est un rude matre, injuste comme un mari qui serait
fol, obstin comme une bte affame. J'aime le raisonnement et la
justice, et me serais plue en une compagnie douce et sage. J'aime aussi
la propret, et tu m'as souvent raill de ce qu'un grain de poussire
sur le dressoir me tourmentait, et de ce qu'une mouche dans mon verre
m'tait la soif. Un petit enfant va toujours cherchant la malpropret,
quoi qu'on fasse pour l'en dgoter. Et puis, j'aime  penser,  songer,
 me ressouvenir; et le petit enfant veut qu'on ne songe qu' lui, et
s'ennuie ds que vous ne le regardez plus. Mais tout cela ne fait rien,
Tiennet, quand le bon Dieu s'en mle. Il a invent une espce de miracle
qui se fait dans nos entendements quand il le faut, et,  prsent, je
sais une chose  laquelle je ne croyais pas, devant qu'elle m'advnt:
c'est que n'importe quel enfant, ft-il laid et mchant, peut bien tre
mordu par une louve ou pitin par une chvre, mais jamais par une
femme, et qu'il viendra  la gouverner,  moins qu'elle ne soit faite
d'un autre bois que les autres.

Comme elle disait cela, nous entrions chez moi, o Charlot jouait avec
les enfants de ma soeur.--Oh! ma foi, vous faites bien d'arriver, dit ma
soeur  Brulette; vous avez l le gars le plus farouche qu'il y ait sur
terre. Il bat les miens, les mord, les enjure, et il faut avec lui
quarante charretes de patience, et de compassion.

Brulette s'approcha, en riant, de Charlot qui jamais ne lui faisait
aucune fte, et, le regardant jouer  sa manire; lui dit, comme s'il
et pu l'entendre: J'en tais bien sre, que tu ne te ferais point
aimer chez ces braves gens qui te supportent. Il n'y a donc que moi, mon
pauvre chat-huant, qui sois accoutume  ton bec et  tes griffes!

Quoique Charlot n'et gure en ce temps-l que dix-huit mois, il et
l'air de comprendre ce que lui disait Brulette; car il se leva, aprs
l'avoir regarde un moment d'un air pensif, puis, sautant aprs elle, se
mit  lui manger les mains de baisers, comme s'il et voulu la dvorer.

--Oh! oh! dit ma soeur, il a tout de mme ses bons moments,  ce qu'il
parat!

--Ma fine, dit Brulette, j'en suis aussi confondue que vous, car voil
le premier que je lui vois. Et, embrassant Charlot sur ses gros yeux
ronds, elle se prit  pleurer de joie et de tendresse.

Je ne sais pourquoi je fus secou de ce mouvement-l comme si c'tait
chose merveilleuse. Et, au fait, si ce gars n'tait point  elle,
Brulette, en ce moment-l, changeait bien devant mes yeux. Cette fille
si accrte, qu'elle n'et point voulu traiter le roi de cousin, six
mois auparavant, et que, le matin mme, toute la jeunesse de l'endroit,
bourgeois et paysans, aurait encore servie  genoux, avait mis tant de
piti et de chrtient dans son coeur qu'elle se trouvait rcompense de
toutes ses peines par les premires caresses d'un malplaisant petit
bavoux, sans gentillesse et quasi sans connaissance.

J'en eus une larme dans l'oeil, en songeant  ce que lui cotaient ces
caresses-l, et, prenant Charlot sur mon paule, je le reportai avec
elle  son logis.

J'eus vingt fois sur le bout de la langue de lui demander la vrit;
car, si elle tait fautive de Charlot, j'tais tout prt  lui en
remettre le pch, et si, au contraire, elle prenait le fardeau du pch
d'une autre, j'avais envie de lui baiser le bout des pieds, comme  la
plus douce et patiente gagneuse de paradis.

Mais je n'osais lui faire de questions, et quand je disais mes doutes 
ma soeur, laquelle n'a jamais t sotte, elle ne rpondait:--Si tu
n'oses point lui en parler, c'est que tu la sens innocente au fond de
ton esprit. Et d'ailleurs, disait-elle encore, une si belle fille aurait
fabriqu un plus beau garon. Il ne lui ressemble non plus qu'une pomme
de terre  une rose.




Vingtime veille.


L'hiver passa et le printemps vint, sans que Brulette voult retourner 
aucun divertissement. Elle n'y sentait mme plus de regret, ayant
compris qu'il ne tiendrait qu' elle de se rendre encore matresse des
coeurs, mais disant que tant d'amitis d'hommes et de femmes l'avaient
trahie, qu'elle n'en estimait plus le nombre et se tiendrait dornavant
 la qualit. La pauvre enfant ne savait pas encore tout le mal qu'on
lui avait fait. Tous l'avaient dcrie; aucun n'avait eu le courage de
l'insulter. Quand on la regardait, on trouvait l'honntet crite sur sa
figure; quand elle avait le dos tourn, on se vengeait, par des paroles,
de l'estime dont on n'avait pu se dfendre, et on lui jappait de loin
aux jambes, comme font les chiens couards qui n'osent sauter  la
figure.

Le pre Brulet se faisait vieux, devenait un peu sourd, et pensait plus
souvent en lui-mme, comme font les personnes d'ge, qu'il ne
s'attentionnait aux paroles du monde. Le pre et la fille n'avaient donc
pas tout le chagrin qu'on et souhait leur faire, et mon pre,  moi,
ainsi que le restant de la famille, qui taient chrtiennement sages, me
donnaient le conseil et l'exemple de ne point leur en tourmenter
l'esprit, disant que la vrit se ferait jour et qu'un temps viendrait
o les mauvaises langues seraient punies.

Le temps, qui est aussi un grand balayeur, commenait  emporter de
lui-mme cette mchante poussire. Brulette et mpris d'en tirer
vengeance et n'en voulut jamais avoir d'autre que de recevoir
trs-froidement les avances qui lui furent faites pour revenir en ses
bonnes grces. Il se trouva, comme il arrive toujours, qu'elle eut des
amis parmi ceux qu'elle n'avait pas eu pour galants, et ces amis, sans
intrt et sans dpit, la dfendirent au moment qu'elle n'y comptait
pas. Je ne parle pas de la Mariton, qui lui tait comme une mre, et
qui, dans son cabaret, faillit, plus d'une fois, jeter les pots  la
tte des buveurs, quand ils se permettaient de chanter la _Josette_,
mais de personnes qu'on ne pouvait accuser d'aller  l'aveugle et qui
firent honte aux affronteurs.

Brulette s'tait donc range, avec peine d'abord, mais peu  peu avec
contentement,  une vie plus tranquille que par le pass. Elle tait
frquente de personnes plus raisonnables et venait souvent  la maison
avec son Charlot qui, l'hiver pass, perdit les rougeurs de sa mine
chauffe et prit une humeur plus avenante. L'enfant n'tait pas tant
laid que bourru, et quand la douceur et l'amiti de Brulette l'eurent, 
fine force, apprivois, on s'aperut que ses gros yeux noirs ne
manquaient pas d'esprit, et que, quand sa grande bouche voulait bien
rire, elle tait plus drle que vilaine. Il avait pass par une gourme
dont Brulette, autrefois si dgote, l'avait pans et soign si
bravement, qu'il tait devenu l'enfant le plus sain, le plus ragotant
et le plus proprement tenu qu'il y et dans le bourg. Il avait bien
toujours la mchoire trop large et le nez trop court pour tre joli,
mais comme la sant est le principal chez un marmot, on ne se pouvait
dfendre de s'crier sur sa grosseur, sa force et son air dcid.

Mais ce qui rendait Brulette encore plus fire de son oeuvre, c'est que
Charlot devenait tous les jours plus mignon de ses paroles et plus franc
de son coeur. Quand elle l'avait pris en garde, les premiers mots qu'il
st dire taient des jurons  faire reculer un rgiment; mais elle lui
avait fait oublier tout cela et lui avait appris de jolies prires et un
tas d'amusettes et de disettes gentilles qu'il arrangeait  sa mode et
qui rjouissaient tout le monde. Il n'tait pas n clin et ne caressait
pas volontiers le premier venu, mais il avait pour sa mignonne, comme il
appelait Brulette, une attache si violente, que quand il avait fait
quelque sottise, comme de couper son tablier pour se faire des cravates,
ou de mettre son sabot dans le pot  la soupe, il venait au-devant des
reproches et lui serrait le cou si fort pour l'embrasser qu'elle n'avait
pas le courage de lui faire la morale.

Au mois de mai, nous fmes invits  la noce d'une cousine qui se
mariait au Chassin et qui envoya, ds la veille, une charrette pour nous
amener, faisant dire  Brulette que si elle ne venait avec Charlot, elle
lui enchagrinerait son jour de mariage.

Le Chassin est un joli endroit sur la rivire du Gourdon,  environ deux
lieues de chez nous. Le pays rappelle un si peu le Bourbonnais; et
Brulette, qui tait petite mangeuse, quitta le bruit de la noce et s'en
alla promener au dehors pour dsennuyer Charlot.--Mmement, me dit-elle,
je voudrais le conduire en quelque ombrage tranquille, car c'est l'heure
o il fait son somme, et le bruit de la noce l'en empche. S'il y
manque, il sera mal  son aise et greugnoux jusqu'au soir.

Comme il faisait grand chaud, je lui fis offre de la conduire dans un
petit bois anciennement cultiv en garenne, qui joute le chteau ruin,
et qui, bien clos encore d'pines et de fosss, est un endroit bien
abrit et retir.--Allons-y, dit-elle. Le petit dormira sur moi, et tu
retourneras te divertir.

Quand nous y fmes, je la priai de me laisser avec elle.

--Je ne suis plus si curieux de noces que j'tais, lui dis-je, et je
m'amuserai autant, sinon mieux,  causer avec toi. On s'ennuie quand on
n'est pas dans son endroit et qu'on n'a rien  faire, et tu t'ennuierais
l; ou bien tu y serais peut-tre accoste de quelque monde qui, ne te
connaissant point, te donnerait une autre sorte d'ennui.

-- la bonne heure, rpondit-elle; mais je vois bien, mon pauvre cousin,
que je te suis toujours un embarras; et cependant, tu t'y donnes de si
grand'patience et de si bon coeur que je ne sais point m'en dshabituer.
Il faudra pourtant bien que a vienne, car te voil dans l'ge de
t'tablir, et la femme que tu auras me verra peut-tre d'un mauvais
oeil, comme font tant d'autres, et ne voudra point croire que je mrite
ton amiti et la sienne.

--C'est trop tt pour t'en tourmenter, lui dis-je en arrangeant le gros
Charlot sur ma blouse que j'tendis sur le gazon, tandis qu'elle
s'asseyait  ct de lui pour lui virer les mouches: je ne songe point
au mariage, et s'il m'arrive de m'engager dans ce chemin-l, je te jure
que ma femme fera bon mnage avec toi, ou que je ferai mauvais mnage
avec elle. Il faudrait qu'elle et le coeur plant de travers pour ne
point reconnatre que j'ai pour toi la plus honnte de toutes les
amitis, et pour ne pas comprendre que, t'ayant suivie dans tes joies et
dans tes peines, je me suis accoutum  ta compagnie comme si toi et moi
ne faisions qu'un. Mais toi, cousine, ne songes-tu pas au mariage et
as-tu donc fait la croix sur ce chapitre-l?

--Oh! quant  moi, Tiennet, je crois que oui, n'en dplaise  la volont
du bon Dieu! me voil bientt fille majeure, et je crois qu' attendre
l'envie du mariage, je l'ai laisse passer sans y prendre garde.

--C'est plutt maintenant qu'elle commence peut-tre, ma mignonne. Le
got du divertissement te quitte, l'amour des enfants t'est venu, et je
te vois t'accommoder de la vie tranquille du mnage; mais il n'en est
pas moins vrai que tu es toujours dans ton printemps, comme voil la
terre en fleurs. Tu sais que je ne t'en conte plus; ainsi tu peux me
croire quand je te dis que tu n'as jamais t si jolie, encore que tu
sois devenue un peu ple, comme tait la belle Thrence des bois.
Mmement, tu as pris un petit air triste comme le sien, qui se marie
assez bien avec tes coiffes unies et tes robes grises. Enfin, je crois
que ton dedans a chang et que tu vas devenir dvote, si tu n'es
amoureuse.

--Ne me parle pas de cela, mon cher ami, s'cria Brulette. J'aurais pu
me tourner vers l'amour ou vers le ciel, il y a un an. Je me sentais,
comme tu dis, change en dedans; mais me voil attache aux peines de ce
monde, sans y trouver ni la douceur de l'amour, ni la force de la
religion. Il me semble que je suis lie  un joug et que je pousse en
avant, de ma tte, sans savoir quelle charrue je trane derrire moi. Tu
vois que je n'en suis pas plus triste et que je n'en veux pas mourir;
mais je confesse que j'ai regret  quelque chose dans ma vie, non point
 ce qui a t, mais  ce qui aurait pu tre.

--Voyons, Brulette, lui dis-je en m'asseyant auprs d'elle et lui
prenant la main, c'est peut-tre l'heure de la confiance. Tu peux, 
prsent, me dire tout sans crainte de ma jalousie ou de mon chagrin. Je
me suis guri de souhaiter autre chose que ce que tu peux me bailler.
Baille-la-moi, cette chose qui m'est bien due, baille-moi la confidence
de tes peines.

Brulette devint rouge, fit un effort pour parler, mais ne put dire un
mot. On aurait cru que je la forais de se confesser  elle-mme et
qu'elle s'en tait si bien dfendue qu'elle n'en savait plus le moyen.

Elle leva ses beaux yeux sur le pays que nous avions devant nous, car
nous nous tions placs au bout du bois, sur un herbage en terrasse qui
surmontait un joli vallon tout bossel en tertres couverts de cultures.

Au-dessous de nos pieds coulait la petite rivire, et, de l'autre ct,
le terrain se relevait tout droit sous une belle futaie de chnes peu
tendue, mais si foisonnante en grands arbres qu'on et dit d'un coin de
la fort de l'Alleu. Je vis dans les yeux de Brulette  quoi elle
pensait, et, lui reprenant sa main, qu'elle m'avait retire pour se
prendre le coeur, comme une personne qui souffre de ce ct-l:--Est-ce
Huriel ou Joseph? lui dis-je d'un ton o je ne mettais ni moquerie ni
malice.

--Ce n'est pas Joseph! rpondit-elle vivement.

--Alors, c'est Huriel; mais es-tu libre de suivre ton inclination?

--Comment aurais-je de l'inclination, rpondit-elle en rougissant
toujours plus, pour quelqu'un qui n'a sans doute jamais song  moi?

--a n'est pas une raison!

--Si fait, je te dis.

--Eh non, je te jure. J'en ai bien eu pour toi!

--Mais tu t'en es corrig.

--Et toi, tu, te corriges  grand'peine; ce qui veut dire que tu en es
encore malade. Mais Joseph?

--Eh bien, quoi, Joseph?

--Tu ne t'es donc jamais engage  lui?

--Tu le sais bien!

--Mais... Charlot?

--Eh bien, quoi, Charlot?'

Comme mes yeux taient tombs sur l'enfant, les siens s'y tournrent
aussi, et puis revinrent sur moi, si tonns, si clairs d'innocence, que
je fus honteux de mon doute comme d'une injure que je lui aurais
dite.--Ce n'est rien, rpliquai-je vitement. Je disais _Et Charlot_,
parce que je m'imaginais le voir s'veiller.

Dans ce moment-l, une sonnerie de musette se fit entendre de l'autre
ct de l'eau, dans les chnes, et Brulette en fut secoue comme une
feuille par un coup de vent.

--Oui-d, lui dis-je, la danse va s'engager chez la marie, et je pense
qu'on envoie la musique pour te chercher.

--Non! non! dit Brulette, qui tait devenue ple. Ce n'est ni un air, ni
une musette du pays. Tiennet, Tiennet... ou je suis folle... ou celui
qui joue l-bas...

--Le vois-tu? lui dis-je, avanant sur la terrasse et regardant de tous
mes yeux; serait-ce le pre Bastien?

--Je ne vois personne, dit-elle en me suivant; mais ce n'est pas le
grand bcheux... Ce n'est pas non plus Joseph... C'est...

--Huriel peut-tre! a me parat moins sr que la rivire qui nous en
spare; mais allons-y tout de mme; nous trouverons un gu, et s'il est
par l, il faudra bien que nous l'attrapions au passage, ce beau
muletier, et sachions ce qu'il pense.

--Non, Tiennet, je ne veux point quitter ni dranger Charlot.

--Au diable Charlot! Alors, attends-moi l; j'y vas tout seul.

--Non, non, non! Tiennet! s'cria Brulette en me retenant  deux mains;
l'endroit est dangereux pour descendre.

--Quand je m'y devrais casser le cou, je te veux sortir de la peine o
tu-es! m'criai-je.

--Quelle peine? fit-elle en me retenant toujours et en se ravisant de
son premier trouble, par un effort de sa fiert. Qu'est-ce que a me
fait, que ce soit Huriel ou tout autre qui passe dans ce bois? Crois-tu
que je veuille faire courir aprs quelqu'un qui, me sachant l,
passerait peut-tre encore plus loin.

--Si c'est l ce que vous pensez, fit-une douce voix derrire nous, il
faudra donc que nous nous en allions?

Nous nous tions retourns au premier mot: la belle Thrence tait
devant nos yeux.

-- sa vue, Brulette, qui avait tant murmur de son oubli, perdit tout
son courage, et tomba dans ses bras en versant un grand flot de pleurs.

--Eh bien, eh bien, dit Thrence en l'embrassant avec la force d'une
vraie fille de fendeux qu'elle tait, m'avez vous crue oublieuse de nos
amitis? Pourquoi jugez-vous mal des gens qui n'ont point pass un jour
sans songer  vous?

--Dites-lui vitement si votre frre est l, Thrence, m'criai-je,
car... Brulette, se retournant, mit sa main sur ma bouche, et je me
repris en riant pour dire: Car j'ai grand'soif de le revoir.

--Mon frre est l, dit Thrence; mais il ne vous sait point si prs...
Tenez, le voil qui s'loigne, car sa musique ne s'entend quasiment
plus.

Elle regarda Brulette, qui redevenait ple, et ajouta en riant:--Il est
trop loin pour que je puisse l'appeler, mais il ne tardera pas de
tourner par ici et de venir au vieux chteau. Alors, si vous ne le
mprisez pas trop, Brulette, et si vous ne m'en empchez pas, je lui
ferai une petite surprise,  quoi il ne s'attend gure; car il ne
croyait vous saluer que ce soir. Nous devions aller vous faire visite 
votre bourg, et c'est un bonheur que je vous aie trouve ici pour nous
sauver d'un retard dans notre rencontre. Rentrons sous ce bois, car s'il
vous apercevait d'o il est, il serait capable de se noyer en passant la
rivire, dont il ne connat point encore les gus.

Nous retournmes nous asseoir autour de Charlot, que Thrence regarda,
demandant, de son grand air simple et franc, s'il tait  moi.-- moins
que je ne fusse mari depuis longtemps, lui rpondis-je, ce qui n'est
pas...

--Il est vrai, reprit-elle en le regardant mieux, c'est dj un petit
bonhomme; mais vous auriez pu tre mari quand vous tes venu chez nous.
Puis, elle avoua, en riant, qu'elle se faisait peu d'ide de la
croissance des marmots, n'en voyant gure pousser dans les bois o elle
vivait toujours, et o les humains ont peu coutume d'amener et d'lever
leurs familles.--Vous me retrouvez aussi sauvage que vous m'avez
laisse, reprit-elle, mais cependant moins quinteuse, et j'espre que ma
douce Berrichonne n'aura plus  se plaindre de ma mchante humeur.

--En effet, dit Brulette, vous me paraissez plus gaie, mieux portante,
et si fort embellie qu'on a les yeux blouis de vous regarder.

C'tait l une remarque qui m'avait brl la vue ds le premier moment.
Thrence avait fait une provision de sant, de fracheur et de clart
dans la figure qui la changeait en une autre femme. Si elle avait encore
l'oeil un peu enfonc sous le front, son sourcil noir ne se tordait plus
pour en cacher le feu, et s'il y avait toujours de la fiert dans son
rire, il y avait aussi de la belle gaiet qui, par moments, faisait
reluire ses dents brillantes comme des perles de rose dans une fleur.
Ses joues n'tonnaient plus par leur blancheur de fivre, le soleil de
mai l'ayant un peu mordue en voyage; mais il y avait pouss des roses;
et je ne sais pas quoi de jeune, de fort, de vaillant dans toute sa mine
me fit sauter le coeur  une ide qui me vint, je ne sais comment, en
regardant si le signe noir comme un velours, qu'elle avait au coin de la
bouche, tait toujours bien  la mme place.

--Mes amis, nous dit-elle en essuyant ses beaux cheveux, crpels
naturellement, que la chaleur avait colls  son front, puisque nous
avons un moment pour nous parler avant que mon frre soit ici, je vous
veux, sans grimace et sans honte, rgaler de mon histoire; car  cette
histoire-l tient celle de plusieurs autres. Seulement, dis-moi,
Brulette, si ce Tiennet, dont tu faisais autrefois grande estime, est,
comme il me parat, toujours le mme, et si je peux reprendre la
causette avec toi comme le jour o nous l'avons laisse, il y aura un an
 la moisson qui vient?

--Oui, ma chre Thrence, tu le peux, rpondit ma cousine, contente d'en
tre tutoye pour la premire fois.

--Eh bien, Tiennet, dit Thrence avec une vaillantise de bonne foi sans
pareille, et qui la faisait bien diffrer de la retenue et craintive
Brulette, je ne vous apprendrai rien en vous disant que l'an pass,
avant votre visite chez nous, je m'tais attache  un pauvre garon
triste et souffrant de son corps, comme une mre s'attache  son enfant.
Je ne le savais pas encore pris d'une autre, et lui, voyant mon amiti,
dont je ne me cachais point, n'avait pas le courage de me dire que j'en
serais mal paye. Pourquoi Joseph, car je peux bien le nommer, et vous
voyez, mes amis, que a ne me fait point changer de couleur, pourquoi
Joseph,  qui j'avais tant demand, dans ses dfaillances de maladie, de
me dire la cause de ses peines, m'avait-il jur n'en avoir point d'autre
que le regret de sa mre et de son pays? Il me jugeait donc lche et me
faisait injure, car s'il se ft ouvert  moi, c'est moi qui aurais t
chercher Brulette, sans sourciller, et sans tomber dans le tort de
prendre une mauvaise opinion d'elle, comme cela m'est arriv, dont je me
confesse et lui demande pardon.

--Tu l'as dj fait, Thrence, et il n'y a rien  pardonner quand
l'amiti y est dj.

--Oui, mon enfant, reprit Thrence, mais le tort que tu oublies, je n'en
ai pas moins gard souvenance, et, pour tout au monde, j'aurais voulu le
rparer auprs de Joseph en lui conservant mes soins, mon amiti, ma
bonne humeur aprs ton dpart. Songez, mes amis, que je n'avais jamais
menti, moi, et que, ds mon plus jeune ge, mon pre, qui s'y connat,
m'avait surnomme Thrence la sincre. Quand, sur les bords de votre
Indre, la dernire fois que je vous vis,  moiti chemin de chez vous,
je parlai seule  seul un moment avec Joseph, le priant de revenir chez
nous et lui promettant que rien ne serait chang dans mon intrt pour
son repos et sa sant, pourquoi a-t-il refus, dans son coeur, de me
croire? Et pourquoi, me promettant, des lvres, de revenir, mensonge
dont je ne fus point dupe, se retira-t-il de moi pour toujours en me
mprisant, comme une fille sans souci et sans honte qui le tourmenterait
de quelque lche follet d'amour?

--Eh quoi, dis-je, est-ce que Joseph, qui n'a pass que vingt-quatre
heures avec nous, n'est pas retourn auprs de vous autres, pour,  tout
le moins, vous dire ses desseins et faire ses adieux? Depuis qu'il nous
a quitts, nous n'avons point eu de nouvelles de lui.

--Si vous n'en avez point eu nouvelles, reprit Thrence, je vas vous en
dire. Joseph est retourn en nos bois sans nous voir, sans nous parler.
Il est venu nuitamment comme un voleur qui a honte du soleil. Il est
entr en sa loge pour prendre sa cornemuse et ses effets, et il est
parti sans saluer le seuil de la cabane de mon pre, sans seulement
dtourner la tte de notre ct. Je l'ai vu, je ne dormais pas. J'ai
suivi de l'oeil toutes ses actions, et quand il a t enfonc dans le
bois, je me suis sentie aussi tranquille qu'une morte. Mon pre m'a
rchauffe au soleil du bon Dieu et de son grand coeur. M'emmenant avec
lui dans la lande, il m'a parl tout un jour, ensuite toute une nuit,
jusqu' ce qu'il m'ait vue prier et dormir. Vous connaissez un peu mon
pre, mes chers amis, mais vous ne pouvez pas savoir comme il aime ses
enfants, comme il les console, comme il sait trouver tout ce qu'il faut
leur dire pour les rendre semblables a lui, qui est un ange du ciel
cach sous l'corce d'un vieux chne.

Mon pre m'a gurie; sans lui, j'aurais mpris Joseph;  prsent, je
ne l'aime plus, voil tout!

Et, finissant ainsi, Thrence essuya encore son beau front, mouill de
sueur, reprit son haleine, embrassa Brulette, et me tendit, en riant,
une grande main blanche et bien faite, dont elle secoua la mienne avec
la franchise qu'un garon et pu y mettre.




Vingt et unime veille.


Je vis que Brulette tait porte  blmer Joseph trs-svrement et je
pensai devoir le dfendre un peu.--Je suis loin d'approuver ce que sa
conduite montre d'ingratitude envers vous, dis-je  Thrence; mais,
puisque vous en tes assez revenue pour voir selon la justice, convenez
qu'au fond de son ide, il y avait un respect pour vous et une crainte
de vous tromper. Tout le monde n'est pas vous, ma belle fille des bois,
et je pense mme que peu de gens ont le coeur assez pur et le courage
assez franc pour aller droit au but et dire, comme cela, les choses
telles qu'elles sont. Et puis, vous avez une somme de force et de vertu
dont Joseph, et bien d'autres en sa place, ne se sentiraient peut-tre
point capables.

--Je ne vous entends point, dit Thrence.

--Si fait moi, dit Brulette. Joseph craignait sans doute de se laisser
jeter un charme par votre beaut, et de vous aimer pour cela, sans
pouvoir vous donner tout son coeur, comme vous le mritez.

--Oh! dit Thrence, toute rougissante d'orgueil fch, c'est juste de
cela que je me plains! Joseph a craint de m'entraner dans quelque
faute, dites le mot. Il n'a pas compt sur ma raison et sur mon honneur.
Eh bien, son estime m'et console, au lieu que son doute est une chose
humiliante. N'importe, Brulette, je lui pardonne tout, parce que je n'en
souffre plus et me sens au-dessus de lui; mais rien n'tera du fond de
mon coeur que Joseph a t ingrat envers moi et qu'il a vu petitement
son devoir. Je vous dirais: N'en parlons plus, si je n'tais oblige de
vous raconter le reste; mais il le faut, autrement vous ne sauriez quoi
penser de la conduite de mon frre.

--Ah! Thrence, dit Brulette, il me tarde bien d'apprendre de vous s'il
n'y a pas eu de suites  un malheur qui nous tourmentait tous l-bas!

--Mon frre, dit Thrence, n'a pas fait ce qu'on s'imaginait. Au lieu de
s'en aller cacher son malheureux secret dans les pays loigns, il est
revenu sur ses pas au bout de huit jours. Il a t chercher le carme 
son couvent, qui est du ct de Montluon, o il savait qu'il le
trouverait revenu de sa tourne.

Frre Nicolas, qu'il lui a dit, je ne peux pas vivre avec un mensonge
si lourd sur le coeur. Vous m'avez dit de m'en confesser  Dieu, mais il
y a sur la terre une justice qui, pour n'tre pas toujours bien rendue,
n'en est pas moins une loi venue du ciel. Il faut donc que je me
confesse aussi aux hommes, et que j'endure la peine et le blme que j'ai
pu mriter.

--Un moment, mon fils, a rpondu le moine; les hommes ont invent la
peine de mort, que Dieu rprouve, et ils vous tueront peut-tre
volontairement pour avoir tu par mgarde.

--a n'est pas possible, a dit mon frre. Je n'ai pas voulu tuer, et je
le prouverai.

--Vous le prouverez par tmoins, a dit le moine; alors vous
compromettrez vos compagnons, votre chef, qui est mon neveu et qui n'est
pas plus assassin que vous dans son intention: vous les exposerez  tre
tourments et vous vous verrez entran  trahir les jurements que vous
avez faits  votre confrrie. Tenez, restez  mon couvent et
attendez-moi. Je me charge d'arranger tout, pourvu que vous ne me
demandiez pas trop comment.

L dessus le carme a t trouver son abb, lequel l'a renvoy devant
son vque, celui que, dans les campagnes, nous appelons le grand
prtre, comme dans les temps anciens, et qui est vque de Montluon. Le
grand prtre, qui a le pouvoir d'tre cout des plus grands juges, a
dit et fait des choses que nous ne savons point; puis il a mand mon
frre devant lui et lui a dit: Mon fils, confessez-vous  moi comme 
Dieu. Et Huriel ayant dit toute la vrit de bout en bout, l'vque lui
a dit encore: Faites-en pnitence, mon fils, et repentez-vous. Votre
affaire est arrange devant les hommes; vous n'en serez jamais
inquit; mais vous devez apaiser le mcontentement de Dieu, et pour
cela, je vous engage  quitter la compagnie et la confrrie des
muletiers, qui sont gens sans religion et dont les pratiques secrtes
sont contraires aux lois du ciel et de la terre. Et mon frre lui ayant
humblement remontr qu'il s'y trouvait pourtant d'honntes gens: C'est
tant pis, a dit le grand prtre. Si les honntes gens qui s'y trouvent
refusaient les serments qui s'y font, le mal sortirait de cette
socit-l, et ce serait une corporation d'ouvriers aussi estimable que
toute autre.

Mon frre a rflchi aux paroles du grand prtre, et aurait souhait
rformer les mauvaises coutumes de ses confrres, ce qui lui paraissait
plus utile que de les abandonner. Il a donc t les trouver et leur a
fort bien parl,  ce qu'on m'a dit; mais, aprs l'avoir cout
trs-doucement, ils lui ont rpondu ne pouvoir et ne vouloir rien
changer dans leurs usances. Sur quoi, il leur a pay le ddit convenu, a
vendu tous ses mulets, et n'a gard que son clairin pour notre service.
Par ainsi, Brulette, ce n'est pas un muletier que vous allez voir, mais
un bon et solide fendeux de bois qui travaille avec son pre.

--Et qui a d avoir un peu de peine  s'y habituer, peut-tre? dit
Brulette, cachant mal le plaisir qu'elle gotait dans toutes ces
nouvelles.

--S'il a senti quelque peine  changer de travail, rpondit Thrence, il
s'en est consol en se souvenant que vous aviez peur des muletiers, et
que dans vos pays, on les avait en abomination. Mais puisque j'ai
content votre impatience de savoir comment mon frre tait sorti de ses
peines, il faut que vous m'entendiez vous reparler de Joseph, pour vous
en apprendre une chose qui vous fchera peut-tre, belle Brulette, et
vous tonnera encore plus.

Comme Thrence disait cela avec un peu de malice et de gaiet, Brulette
ne s'en inquita point, et la pria de s'expliquer.

--Sachez donc, dit Thrence, que nous avons pass ces trois derniers
mois en la fort de Montaigu, o nous avons rencontr Joseph bien
portant, mais toujours srieux et comme recueilli en lui-mme; et, si
vous voulez connatre o il est, je vous dirai que nous l'avons laiss
par l avec mon pre, qui l'aide  se faire recevoir matre sonneur; car
vous savez, ou ne savez pas, que cela aussi est une confrrie, et qu'il
y faut des pratiques dont on ne dit pas le secret. Joseph a t
embarrass d'abord en nous voyant. Il se sentait honteux pour me parler,
et nous et peut-tre vits, si mon pre, aprs lui avoir reproch son
manque de fiance et d'amiti, ne l'et retenu, sachant bien qu'il lui
tait encore ncessaire. En s'assurant que j'tais tranquille et sans
mauvaise ressouvenance, Joseph s'est enhardi  nous redemander notre
amiti, et mmement a tch de s'excuser de sa conduite; mais mon pre,
qui ne lui voulait point laisser mettre le doigt sur la blessure, a
tourn la chose en plaisanterie, et lui a fait travailler le bois et la
musique,  seules fins de le mener vitement au bout de sa tche.

Or, comme il ne nous parlait point de vous autres, je m'en suis tonne,
et l'ai questionn beaucoup sans en pouvoir tirer un mot. Ni mon frre
ni moi n'avions de vos nouvelles, qui ne nous sont venues que la semaine
dernire, quand nous avons pass par notre pays d'Huriel. Nous tions
donc tourments  votre sujet, et mon pre ayant dit un peu vivement 
Joseph que s'il avait des lettres de son pays, il devait au moins nous
dire qui vit ou qui meurt, Joseph lui a rpondu: Tout le monde va bien
et moi aussi. Et il disait cela d'une voix qui sonnait bien creux.

Mon pre, qui n'y va point par quatre chemins, lui a command de parler;
mais lui, d'un ton raide: Je vous dis, mon matre, que tous nos amis de
l-bas sont contents, et que si vous me voulez accorder votre fille en
mariage, je serai aussi content que les autres.

Nous avons pens d'abord qu'il devenait fou, et ne lui avons rpondu
qu'en riant, encore que son air nous donnt de l'inquitude; mais il y
revint srieusement deux jours aprs et me demanda  moi-mme si j'avais
de l'amiti pour lui. Je n'eus point d'autre vengeance  faire d'une
offre si tardive que de lui rpondre: Oui, Joseph, j'ai de l'amiti
pour vous, comme Brulette en a.

Il serra la bouche, baissa la tte et n'y revint pas.

Mais mon frre l'ayant pris dans un autre moment, en a eu cette rponse:
Huriel, je ne pense plus  Brulette, et te prie de ne m'en jamais
parler.

Il n'y a pas eu moyen d'en tirer davantage, sinon qu'il voulait,
aussitt qu'il serait reu matre sonneur, aller pratiquer un bout de
temps en son pays, pour montrer  sa mre qu'il tait en tat de la
soutenir; aprs quoi, il irait se fixer avec elle dans la Marche, ou
dans le Bourbonnais si je voulais tre sa femme.

Alors il y a eu entre mon pre, mon frre et moi de grandes
explications. Tous deux me voulaient faire confesser que j'y
consentirais peut-tre; mais Joseph y revenait trop tard pour moi, et
j'avais fait trop de rflexions  son sujet. J'ai refus tranquillement,
ne sentant plus rien pour lui, et sentant bien aussi qu'il n'avait
jamais rien eu pour moi. Je suis fille trop fire pour vouloir tre un
remde contre le dpit. J'ai pens que vous lui aviez crit pour lui
ter l'esprance...

--Non, dit Brulette, je ne l'ai point fait, et c'est tout bonnement
grce  Dieu qu'il m'a oublie. C'est peut-tre qu'il vous connat
mieux, ma Thrence, et que...

--Non, non, dit rsolument la fille des bois: si ce n'est par dpit
contre votre indiffrence, c'est alors par dpit contre ma gurison. Il
ne ferait donc cas de moi que parce que je n'en fais plus assez de lui!
Si c'est l son amour, ce ne serait pas le mien, Brulette! Tout ou rien;
_oui_ pour la vie en toute franchise, ou _non_ pour la vie en toute
libert!

Mais voil cet enfant qui s'veille, et je vous veux emmener  ma
demeurance du moment, qui est ce vieux chteau du Chassin.

--Ne nous direz-vous, au moins, fit Brulette, bien intrigue de tout ce
qu'elle apprenait, comment et pourquoi vous tes dans le pays d'ici?

--Vous tes trop presse de savoir, rpondit Thrence; soyez-le donc un
peu plus de voir!

Et la prenant par le cou avec son beau bras nu, tout brun du soleil,
elle l'emmena sans lui donner le temps de ramasser Charlot, qu'elle prit
comme un chebrilion sous son autre bras, encore qu'il ft dj lourd
comme un petit boeuf.

Le fief du Chassin a t un chteau, j'ai ou dire, avec justice et
droits seigneuriaux; mais, dans ce temps-l, il n'en restait dj plus
que le porche qui est une pice de consquence, lourdement btie, et si
paisse qu'il y a des chambres logeables dans les cts. Il me
paratrait mme que la btisse que je vous nomme un porche, et dont
l'usage n'est gure facile  expliquer  prsent (de la manire qu'il
est construit), tait une vote servant d'entre  d'autres btiments;
car, de ceux qui restent autour du prau et qui ne sont que mauvaises
tables et granges dlabres, je ne sais quelle dfense on aurait pu
tirer, ni quelles aises on et pu s'y donner. Il y avait encore
cependant,  l'heure que je vous raconte, trois ou quatre chambres
dgarnies qui paraissaient anciennes; mais si jamais gros seigneurs s'y
sont logs pour leur plaisir, il ne leur en fallait gure.

C'est pourtant dans cette masure que le bonheur attendait quelques-uns
de ceux dont je vous dis l'histoire, et comme s'il y avait un je ne sais
quoi de cach dans l'homme, qui le rgale par avance des biens qui lui
sont promis, Brulette et moi ne trouvmes rien de laid ni de triste en
cet endroit. Le prau herbu, entour de deux cts par les ruines, des
deux autres par le petit bois dont nous sortions; la grande haie o dj
je m'tais tonn de voir des arbustes connus seulement dans les jardins
des riches, ce qui marquait que le lieu avait eu des soins et des
agrments; le gros portail trapu, tout-encombr de dcombres, o l'on
voyait pourtant des bancs de pierre, comme si au temps jadis quelque
guetteur avait eu charge de garder cette baraque rpute prcieuse; des
ronces si longues qu'elles couraient d'un bout  l'autre de ce chtif
enclos: tout cela, encore que semblable  une prison ferme d'oubli et
de dlaissement plus qu'autrefois de guerre et de mfiance, nous parut
cependant aimable comme le soleil de printemps qui en perait les
barrires et en schait l'humidit. Peut-tre aussi que la vue de notre
vieille connaissance, le clairin d'Huriel, qui paissait l en libert,
nous fut un avant-got de la prsence d'un vrai ami. Je compte qu'il
nous reconnut, car il vint se faire caresser, et Brulette ne se put
tenir de baiser la lune blanche qu'il avait au front.

--Voil mon chteau, dit Thrence en nous menant  une chambre o dj
taient installs son lit et ses petits meubles, et vous voyez,  ct,
celle de mon frre et de mon pre.

--Il va donc venir, le grand bcheux? m'criai-je en sautant d'aise; 
la bonne heure! car je ne connais pas de chrtien plus  mon got.

--Et raison vous avez, fit Thrence en me tapant sur l'oreille d'un air
d'amiti. Il vous aime aussi. Eh bien, vous le verrez, si vous voulez
revenir la semaine prochaine, et mme... Mais c'est trop tt vous parler
de cela. Voil le patron qui arrive.

Brulette rougit encore, pensant que ce ft Huriel que Thrence appelait
ainsi; mais ce n'tait qu'un bourgeois tranger, lequel avait achet la
coupe de la fort du Chassin.

Je dis fort parce que, sans doute, il y en avait une autrefois, qui
continuait la petite et belle futaie de chnes que nous avions avise de
l'autre ct de l'eau. Puisque le nom s'en est conserv, il faut croire
qu'il n'y a pas t donn pour rien. Par la conversation que cet
acheteur de bois eut avec Thrence, nous fmes bien vite au fait. Il
tait du Bourbonnais et connaissait, de longue date, le grand bcheux et
sa famille pour gens de bon travail et de parole certaine. tant en
qute, par son tat, de beaux arbres pour la marine du roi, il avait
dcouvert cette coupe vierge, chose rare en nos pays, et avait confi
l'entreprise de l'abatage et du dbitage au pre Bastien,  quoi
celui-ci s'tait dcid d'autant mieux que son fils et sa fille, sachant
l'endroit voisin du ntre, avaient fait grand'fte  l'ide de venir
passer tout l't et peut-tre partie de l'hiver auprs de nous.

Le grand bcheux avait donc le choix et la gouverne de ses ouvriers par
un contrat  forfait avec le fournisseur des chantiers de l'tat; et
pour faciliter son exploitation, ce fournisseur avait fait consentir le
propritaire de la fort  lui cder gratis l'usance du vieux chteau,
o lui, bourgeois, se serait senti bien mal log, mais o une famille de
bcheux se trouverait mieux, dans la saison avance, que sous ses
cabanes de pieux et de bruyres.

Huriel et sa soeur taient arrivs depuis le matin seulement; l'une
avait commenc de s'installer, tandis que l'autre avait t faire
connaissance avec le bois, le terrain et les gens du pays.

Nous entendmes que l'acheteur rappelait  Thrence, qui paraissait
s'entendre aussi bien qu'homme que ce fut aux affaires du bchage, une
condition de son accord avec le pre Bastien. C'tait qu'il
n'emploierait que des ouvriers bourbonneux pour le dbitage des tiges,
vu qu'eux seuls en savaient le mnagement, et non point ceux du pays,
qui lui gteraient ses plus belles pices. C'est bien, lui rpondit la
fille des bois; mais pour le fagotage, nous prendrons qui nous voudrons.
Nous ne sommes point d'avis de retirer tout ouvrage aux gens d'ici, qui
nous molesteraient et nous prendraient en hation. Ils y sont dj assez
ports envers tout ce qui n'est pas de leur paroisse.

--Or donc, Brulette, nous dit-elle quand fut parti le patron, qui avait
tabli son quartier  Sarzay, m'est avis que si rien ne te retient dans
ton village, tu pourrais bien faire faire  ton grand-pre un joli
emploi de son t. Tu m'as dit qu'il tait encore bon ouvrier, et il
aurait affaire  un bon chef, qui est mon pre et qui lui en laisserait
prendre  son aise. Vous vous logeriez ici sans rien dpenser, nous
ferions mnage ensemble...

Et comme Brulette mourait d'envie de dire oui, et n'osait point se
trahir encore, Thrence ajouta:--Si tu barguignes, je croirai que tu as
le coeur engag dans ton endroit, et que mon frre arrive trop tard.

--Trop tard? fit une voix bien sonnante qui venait de la petite fentre
grillage de lierre: que le bon Dieu fasse mentir cette parole-l!

Et Huriel, beau et frais comme un homme joli qu'il tait quand le
charbon ne lui faisait plus de tort, entra vitement et enleva Brulette
dans ses bras pour lui baiser fortement les joues, car il n'tait pas
faonnier et ne connaissait point la retenue un peu glaante des gens de
chez nous. Il paraissait si content, criait si haut et riait si fort
qu'il n'y avait pas moyen pour elle de s'en fcher. Il me bigea aussi
comme du pain, et sautait par la chambre comme si la joie et l'amiti
lui eussent fait l'effet du vin nouveau.

Mais, tout d'un coup, ayant observ Charlot, il s'arrta, regarda d'un
autre ct, s'effora pour dire deux ou trois mots qui n'avaient point
rapport  lui, s'assit sur le lit de sa soeur et devint si ple que je
crus qu'il s'en allait en pmoison.

--Qu'est-ce qu'il a donc? cria Thrence tonne; et, lui touchant la
tte, elle dit:--Ah! mon Dieu, ta sueur se glace sur toi! Tu te sens
donc malade?

--Non, non, fit Huriel en se relevant et se secouant. C'est la joie, le
saisissement... ce n'est rien!

 ce moment-l, la mre de la marie vint nous demander pourquoi nous
avions quitt la noce, et si Brulette ou l'enfant n'taient point
malades. Voyant que nous avions t retenus par une compagnie trangre,
elle invita trs-honntement Huriel et Thrence  venir se divertir avec
nous, au repas et  la danse. Cette femme, qui tait ma tante, tant
soeur de mon pre et du dfunt pre  Brulette, me paraissait tre dans
le secret de la naissance de Charlot, car il n'avait t fait aucune
question sur lui, et on en avait eu grand soin en son logis. Mmement,
elle avait dit  son monde que c'tait un petit parent, et les gens du
Chassin n'en avaient pris aucun soupon.

Comme Huriel, qui tait encore troubl dans ses esprits, remerciait ma
tante sans se dcider  rien, Thrence le rveilla en lui disant que
Brulette tait oblige de reparatre  la noce et que s'il ne l'y
suivait, il perdrait l'occasion de l'amener  ce qu'ils souhaitaient
tous les deux. Mais Huriel tait devenu inquiet et comme hsitant,
lorsque Brulette lui dit:--Est-ce que vous ne me voulez point faire
danser aujourd'hui?

--Vrai, Brulette? lui dit-il en la regardant bien aux yeux:
souhaitez-vous m'avoir pour danseur?

--Oui, car je me souviens que vous dansez au mieux.

--Est-ce l toute la raison de votre souhait?

Brulette fut embarrasse, trouvant que ce garon tait bien press de la
faire expliquer, et n'osant cependant pas revenir  ses petits airs
dgags d'autrefois, tant elle craignait de le voir se dpiter ou se
dcourager encore. Mais Thrence essaya de la retirer de sa peine en
faisant reproche  Huriel d'en trop demander pour le premier jour.

--Tu as raison, soeur, rpondit-il. Et pourtant je ne puis me comporter
autrement. coutez, Brulette, et pardonnez-moi. Il faut que vous me
promettiez de n'avoir pas d'autre danseur que moi  cette fte, ou je
n'irai point.

--Eh bien, voil un drle de garon! dit ma tante qui tait une petite
femme gaie et prenant tout pour le mieux. Je vois bien, ma Brulette, que
c'est un galant pour toi, et m'est avis qu'il n'en tient pas  moiti;
mais apprenez, mon enfant, dit-elle a Huriel, que ce n'est pas la
coutume de notre pays de tant montrer ce qu'on pense, et qu'on ne danse
ici plusieurs fois de suite qu'avec une fille dont on a, en promesse, le
coeur et la main.

--C'est ici comme chez nous, ma bonne mre, rpondit Huriel, et
cependant il faut qu'avec ou sans promesse de son coeur, Brulette que
voil me fasse promesse de sa main pour toute la danse.

--Si cela lui convient, je ne l'empche pas, reprit ma tante. Elle est
raisonnable, et sait trs-bien se conduire; mais j'ai devoir de
l'avertir qu'il en sera beaucoup parl.

--Frre, dit Thrence, je crois que tu deviens fou. Est-ce comme cela
qu'il faut tre avec cette Brulette que tu connais si retenue, et qui ne
t'a pas encore donn les droits que tu rclames?

--Oh! que je sois fou, qu'elle soit retenue, tout cela se peut, dit
Huriel; mais il faut que ma folie ait raison et que sa retenue ait tort
aujourd'hui, tout de suite. Je ne lui demande rien autre chose que de me
souffrir auprs d'elle jusqu' la fin de cette noce. Si elle ne veut
plus entendre parler de moi aprs, elle en sera matresse.

--C'est bien, dit ma tante; mais le tort que vous lui aurez fait, si
vous vous retirez d'elle, qui le rparera?

--Elle sait, dit Huriel, que je ne me retirerai pas.

--Si tu le sais, dit ma tante  Brulette, voyons, explique-toi; car
voil une affaire  quoi je ne comprends rien. T'es-tu donc accorde
avec ce garon dans le Bourbonnais?

--Non, rpondit Huriel, sans laisser  Brulette le temps de parler. Je
ne lui ai rien demand, jamais! Ce que je lui demande  cette heure,
c'est  elle,  elle toute seule et sans consulter personne, de savoir
si elle me le peut octroyer.

Brulette, tremblante comme une feuille, s'tait tourne vers le mur et
cachait sa figure dans ses mains. Si elle tait contente de voir Huriel
si rsolu auprs d'elle, elle tait fche aussi de le voir prendre si
peu d'gard pour son naturel craintif et incertain. Elle n'tait pas
btie comme Thrence, pour dire comme cela un beau oui tout de suite et
devant tout le monde; si bien que, ne sachant comment en sortir, elle
s'en prit  ses yeux et pleura.




Vingt-deuxime veille.


--Vous tes un vritable imbriaque, mon ami, dit ma tante  Huriel, en
lui donnant une tape pour le retirer de Brulette, dont il s'tait
approch tout mu; et, prenant les mains de sa nice, elle la consola en
la priant doucement de lui dire tout ce que cela pouvait signifier.

--Si ton grand-pre tait l, lui dit-elle, c'est lui qui m'expliquerait
de quoi il retourne entre toi et ce garon tranger, et il faudrait s'en
rapporter  son jugement; mais, puisque je te sers ici de pre et de
mre, c'est  moi que tu dois confiance. Souhaites-tu que je te
dbarrasse des poursuites qu'on te fait, et qu'au lien d'inviter ce
badin ou ce brutal, car je ne sais de quel nom l'appeler, je le prie de
nous laisser tranquilles?

--Eh bien, s'cria Huriel, ce que je rclame c'est qu'elle dise sa
volont,  quoi je me rangerai sans dpit, et en lui conservant mon
estime et mon amiti. Si elle me croit badin ou brutal, qu'elle me
consigne. Parlez, Brulette; je serai toujours votre ami et votre
serviteur: vous le savez bien.

--Soyez ce que vous voudrez, dit enfin Brulette en se levant et en lui
tendant la main; vous m'avez dfendue dans une occasion si dangereuse,
et vous avez souffert pour moi de tels soucis, que je ne peux ni ne veux
vous refuser une aussi petite chose que de danser avec vous tant qu'il
vous plaira.

--Songez  ce que vous dit votre tante, rpliqua Huriel on lui tenant la
main. Il en sera parl, et s'il n'en rsulte rien de bon entre nous
deux, ce qui, de votre part, est encore possible; tout arrangement ou
projet que vous auriez pour un autre mariage en sera gt ou retard.

--Eh bien, le mal n'en serait pas si grand, rpondit Brulette, que celui
o, sans rflexion ni crainte, vous vous tes jet pour moi. Ma tante,
excusez-moi, ajouta-t-elle, si je ne peux pas vous expliquer cela tout
de suite; mais croyez que votre nice vous aime, vous respecte, et
n'aura jamais rien  se reprocher devant vous.

--J'en suis bien assure, dit la bonne tante en l'embrassant; mais que
rpondrons-nous aux questions qui nous seront faites?

--Rien, ma tante, dit rsolument Brulette, rien du tout! Je suis paye
pour ne me point embarrasser des questions, et vous savez que j'en ai
l'habitude.

Alors Huriel baisa, par cinq ou six fois, la main de Brulette, en lui
disant:

--Merci, la mignonne de mon coeur; je ne vous ferai pas repentir de ce
que vous m'accordez l.

--Venez-vous, grand obstin? lui dit ma tante. Je ne peux pas me
dtarder plus longtemps, et si je n'emmne vitement Brulette, la marie
est capable de quitter son monde pour la venir rclamer ici.

--Allez, allez, Brulette, fit Thrence, et laissez-moi cet enfant; je
vous rponds d'en avoir soin.

--Ne venez-vous donc point, ma belle Bourbonnaise? dit ma tante, qui ne
se pouvait lasser de regarder Thrence comme une merveille. Je compte
bien sur vous aussi.

--J'irai plus tard, ma brave femme, dit Thrence. Pour le moment, je
veux donner  mon frre des habits convenables pour vous faire honneur;
car nous voil encore tous les deux dans nos effets de voyage.

La tante emmena Brulette, qui voulait emmener Charlot; mais Thrence
insista pour le garder, voulant que son frre et le loisir d'tre avec
sa mie sans le trouble et l'embarras de ce petit enfant. Cela n'tait
point du got de Charlot, qui, voyant emmener sa mignonne, commena de
brailler et de se dbattre dans les bras de la Bourbonnaise; mais elle,
le regardant d'un air srieux et volontaire, lui dit:--Tu vas te taire,
mon garon; il le faut, c'est comme a.

Charlot, qui ne s'tait jamais vu commander, fut si tonn d'un ton
pareil qu'il accota tout de suite; mais, comme je voyais Brulette
angoisse de le laisser dans les mains d'une fille qui, de sa vie,
n'avait touch un marmot, je lui promis de le ramener moi-mme ds qu'il
serait besoin, et la poussai  suivre notre petite tante, qui commenait
 s'impatienter.

Huriel, pouss, de son ct, par sa soeur, entra dans sa chambre pour se
raser et faire sa toilette; et moi, restant seul avec Thrence, je
l'aidai  dfaire ses coffres et  dplier les habits, tandis que
Charlot, tout mat, la regardait d'un air bahi. Quand j'eus port 
Huriel les effets dont Thrence me chargeait les bras, je revins pour
lui demander si elle n'allait pas aussi s'habiller, et lui offrir de
promener l'enfant pendant ce temps-l.

--Quant  moi, rpondit-elle en mettant ses affiquets sur son lit,
j'irai si Brulette s'en tourmente; mais, si elle peut m'oublier un peu,
je vous confesse que j'aimerais mieux rester tranquille. Dans tous les
cas, je serai prte en un moment, et n'ai besoin de personne pour me
conduire. Je suis habitue  chercher et  prparer les logements en
voyage, comme un vrai sergent en campagne, et ne suis embarrasse de
rien, en quelque lieu que je me trouve.

--Vous n'aimez donc pas la danse, lui dis-je, puisque ce n'est pas la
honte des nouvelles connaissances qui vous fait prfrer de rester seule
au logis?

--Non, je n'aime pas la danse, rpondit-elle, ni le bruit, ni la table,
ni surtout le temps perdu qui laisse venir l'ennui.

--Mais on n'aime pas toujours la danse pour la danse. Vous avez donc
crainte ou rpugnance des propos que les garons font avec les jeunes
filles?

--Je n'ai rpugnance ni crainte, dit-elle simplement. Cela ne m'amuse
pas, voil tout. Je n'ai pas l'esprit de Brulette. Je ne sais rpondre 
propos, ni plaisanter, ni pousser personne  la causerie. Je suis sotte
et rvasseuse, enfin je m'imagine d'tre aussi mal place en une
compagnie que le serait un loup ou un renard que l'on inviterait 
danser.

--Vous n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bte chafouine, et vous
dansez d'une aussi belle grce que les branches des saules quand un air
doux les caresse.

Je lui en aurais dit davantage, mais Huriel sortit de sa chambre, beau
comme un soleil, et plus press de s'en aller que moi, qui me serais
bien convenu en la compagnie de sa soeur. Elle le retint un peu pour lui
arranger sa cravate et lui nouer ses jarretires de dessus, ne le
trouvant jamais assez bien pour tre digne de danser toute une noce avec
Brulette; et ce faisant:--Nous expliqueras-tu, lui dit-elle, pourquoi tu
t'es montr si jaloux de ne la laisser se divertir qu'avec toi? Ne
crains-tu pas de la choquer par un si prompt commandement?

--Tiennet! dit Huriel, s'arrtant tout d'un coup de s'arranger, et
prenant Charlot qu'il mit sur la table pour le regarder tout son sol, 
qui est cet enfant-l?

Thrence, tonne, demanda d'abord  lui, pourquoi il faisait cette,
question-l, et ensuite  moi, pourquoi je n'y rpondais point.

Nous nous regardions tous les trois dans les yeux, comme trois essottis,
et j'aurais donn gros pour pouvoir rpondre, car je voyais bien qu'une
pierre menaait de nous tomber sur la tte. Enfin, je pris courage en me
souvenant de ce que j'avais senti, ce jour-l mme, d'honntet et de
vrit dans les yeux de ma cousine,  une pareille question que je lui
avais faite; et allant tout de suite de l'avant, je rpondis 
Huriel:--Mon camarade, si tu viens en notre village, beaucoup de gens te
diront que Charlot est l'enfant de Brulette...

Il ne me laissa pas continuer, et, prenant le petit, il le toucha et le
retourna comme un chasseur qui examine un gibier de rencontre. Craignant
quelque ide de colre, je voulus lui retirer l'enfant, mais il le
retint en me disant:

--Ne crains rien pour un pauvre innocent; je ne suis pas un mauvais
coeur, et si je lui trouvais de la ressemblance avec _elle_, peut-tre
qu'en dtestant mon sort, je ne pourrais pas m'empcher d'embrasser
cette ressemblance; mais il n'y en a point, et j'ai beau me questionner
le sang, cet enfant, dans mes bras, ne me donne ni chaud ni froid.

--Tiennet, Tiennet, rpondez-lui! s'cria Thrence sortant comme d'un
rve; rpondez-moi aussi, car je ne sais point ce que cela veut dire, et
je deviens folle d'y songer. Il n'y a point de tache dans notre famille,
et si mon pre le croyait...

Huriel lui coupa la parole.--Attends, ma soeur, dit-il. Un mot de trop
serait bien vite dit, et c'est  Tiennet de nous rpondre. Une fois,
deux fois, Tiennet, toi qui es un honnte homme, dis-moi  qui est cet
enfant-l.

--Je te jure Dieu que je ne le sais pas, lui rpondis-je.

--S'il tait  elle, tu le saurais?

--Il ne me semble point qu'elle et pu me le cacher.

--T'a-t-elle jamais cach quelque autre chose?

--Jamais.

--Connat-elle les parents de cet enfant?

--Oui, mais elle ne veut pas seulement qu'on la questionne l-dessus.

--Nie-t-elle que l'enfant soit  elle?

--Personne n'a jamais os le lui demander!

--Pas mme toi?

Je racontai en trois mots ce que je savais, ce que je croyais, et je
finis en disant:--Rien ne peut me servir de preuve pour ou contre
Brulette; mais, j'ai beau faire, je ne peux pas la souponner.

--Eh bien, ni moi non plus! dit Huriel. Et, donnant un baiser  Charlot,
il le remit par terre.

--Ni moi non plus, dit Thrence; mais pourquoi cette ide est-elle venue
 d'autres, et comment l'est-elle venue  toi, mon frre, en regardant
cet enfant? Je n'avais pas seulement song  demander s'il tait neveu
ou cousin de Brulette. Je me disais qu'il tait apparemment de sa
famille, et il me suffisait de le voir sur ses bras pour que je voulusse
le prendre sur les miens.

--Il faut donc que je t'explique cela, dit Huriel, encore que les mots
me brlent la bouche. Eh bien oui, j'aime mieux le dire! Ce sera,
l'unique fois, car mon parti est pris, quoi qu'il y ait, quoi qu'il
arrive! Sache, Thrence, qu'il y a trois jours, quand nous avons quitt
Joseph  Montaigu... tu sais comme je partais le coeur libre et content!
Joseph tait guri, Joseph renonait  Brulette, Joseph te demandait en
mariage, et Brulette n'tait pas marie! il le disait. Il la regardait
comme libre aussi, et,  toutes mes questions, il rpondait: Comme tu
voudras, je n'en suis plus amoureux; tu peux l'aimer sans que je m'en
inquite.

Eh bien, soeur, au moment o nous le quittions, il me retint par le
bras et me dit, pendant que tu montais sur la charrette: Est-ce donc
vrai? est-ce dcid, Huriel, que tu vas au pays de chez nous? Et ton
ide est-elle de faire la cour  celle que j'ai tant aime?

--Oui, lui dis-je, puisque tu veux le savoir. C'est mon ide, et tu
n'as plus le droit de revenir sur la tienne, ou je croirais que tu as
voulu te jouer de moi en me demandant ma soeur.

--Cela n'est pas, a rpondu Joseph; mais je crois que je te trahirais,
 cette heure, si je te laissais partir sans te dire une triste chose.
Dieu m'est tmoin que de telles paroles ne me seraient jamais sorties de
la bouche contre une personne dont le pre m'a lev, si tu n'tais pas
l tout prt  faire une faute. Mais, comme ton pre m'a lev aussi,
donnant l'instruction  mon esprit, comme l'autre avait donn le soin et
la nourriture  mon corps, je crois que je suis oblig  la vrit.
Sache donc, Huriel, qu'au temps o je quittais Brulette par amour,
Brulette avait dj eu,  mon insu, de l'amour pour un autre, et qu'il y
en a une preuve aujourd'hui bien vivante, qu'elle ne prend mme pas le
soin de cacher.  prsent, fais comme tu voudras, je n'y veux plus
penser.

L-dessus, Joseph a tourn le dos et s'est enfui dans le bois.

Il avait l'air si agit, et moi, je sentais tant d'amour et de foi dans
mon coeur, que j'ai accus ce malheureux jeune homme d'un mouvement de
folie et de mauvaise rage. Tu te souviens, ma soeur, que tu m'as trouv
chang et que tu m'as cru malade pendant que nous allions au bourg
d'Huriel. Quand nous avons t l, tu as trouv chez nos parents deux
lettres de Brulette, et moi trois lettres de Tiennet, toutes dj
anciennes, et qu'on avait manqu  nous envoyer, malgr qu'on nous l'et
si bien promis. Ces lettres-l taient si simples, si bonnes, et
marquaient tant de vrit dans l'amiti, que j'ai dit: Marchons! et
les paroles de Joseph ont pass de mon esprit comme un mauvais rve.
J'en avais honte pour lui; je ne voulais pas m'en souvenir. Et quand,
tout  l'heure, j'ai vu l, Brulette, avec son air si doux, et sa
modestie qui me charmait tant par le pass, je jure Dieu que j'avais
oubli tout, aussi bien oubli que la chose qui n'a jamais t. La vue
de cet enfant m'a tu! Et voil pourquoi j'ai voulu savoir si Brulette
tait libre de m'aimer. Elle l'est, puisqu'elle m'a promis de s'exposer
pour moi  la critique et au dlaissement des autres. Eh bien,
puisqu'elle ne dpend de personne, si elle a eu un malheur dans sa
vie... que je le croie un peu ou pas du tout... qu'elle le confesse ou
s'en justifie... c'est tout un: je l'aime!

--Tu aimerais une fille dshonore? s'cria Thrence. Non, non! pense 
ton pre,  ta soeur! Ne va pas  cette noce avant que nous sachions la
vrit. Je n'accuse pas Brulette, je ne crois pas  Joseph. Je suis sre
que Brulette est sans tache, mais encore faut-il qu'elle le dise, et
elle fera mieux, elle le prouvera. Allez la chercher, Tiennet. Il faut
qu'elle s'explique tout de suite, avant que mon frre fasse un de ces
pas qu'un honnte homme ne peut plus faire en arrire.

--Tu n'iras pas, Tiennet, dit Huriel, je te le dfends. Si, comme je le
crois, Brulette est aussi innocente que ma soeur Thrence, il ne lui
sera pas fait l'injure d'une question avant que je lui aie fait, moi,
l'honneur de ma parole.

--Penses-y, mon frre... dit encore Thrence.

--Ma soeur, rpondit Huriel, tu oublies une chose: c'est que, si
Brulette a fait une faute, moi, j'ai fait un crime, et que, si l'amour
l'a entrane  mettre un enfant dans le monde, moi, l'amour m'a
entran  mettre un homme dans la terre!

Et comme Thrence insistait:--Assez, assez! lui dit-il en l'embrassant
et en la repoussant. J'ai beaucoup  me faire pardonner avant de juger
les autres: j'ai tu un homme! Disant cela, il s'enfuit sans vouloir
m'attendre, et je le vis courir vers la maison de la marie, qui fumait
de cuisine et grouillait de vacarme emmi toutes celles du village.

--Ah! dit Thrence en le suivant des yeux, mon pauvre frre n'a pas
oubli son malheur! et peut-tre qu'il ne s'en consolera jamais!

--Il s'en consolera, Thrence, lui dis-je, quand il se verra aim de
celle qu'il aime, et je vous rponds qu'il l'est dj et depuis
longtemps.

--Je le crois bien aussi, Tiennet; mais si cette fille n'tait pas digne
de lui!

--Voyons, ma belle Thrence, tes-vous donc si svre que vous feriez
pch mortel d'un malheur arriv  une enfant; et, qui sait?...
peut-tre par surprise ou par force?

--Ce n'est pas tant le malheur ou la faute que je blmerais, que les
mensonges de la bouche ou de la conduite qui en auraient t la
consquence. Si, du premier jour, votre cousine avait dit  mon frre:
Ne me recherchez pas, j'ai t trompe ou violente, j'aurais compris
que mon frre n'en tnt compte et pardonnt tout  la franche
confession; mais se laisser tant courtiser et admirer sans rien dire...
Voyons, Tiennet, ne savez-vous vraiment rien? Ne pouvez-vous,  tout le
moins, deviner ou supposer quelque chose qui me tranquillise? J'aime
tant Brulette, que je ne me sens point le courage de la condamner. Et
pourtant que me dira mon pre, s'il pense que j'aurais d tout faire
pour retenir Huriel dans un pareil danger?

--Thrence, je ne peux rien vous dire, sinon que, moins que jamais, je
doute de Brulette; car, si vous voulez savoir quelle tait la seule
personne que je pusse souponner de l'avoir abuse, et sur qui les
accusations du monde eussent un peu d'apparence de raison, je vous dirai
que c'tait Joseph, lequel m'en parat aussi blanc que neige, d'aprs ce
que votre frre vient de nous en apprendre. Or, il n'y avait au monde, 
ma connaissance, qu'un autre garon, je ne dis pas capable, mais en
position, par son amiti avec Brulette, de se laisser dtourner de son
honneur par une mauvaise tentation. Ce garon-l, c'est moi. Eh bien, le
croyez-vous, Thrence? Regardez-moi dans les yeux avant de me rpondre.
Personne ne me l'a jamais imput, que je sache, mais je pourrais en tre
le paen tout de mme, et vous ne me connaissez point assez pour tre
sre de mon honntet et de ma parole. Voil pourquoi je vous dis,
regardez  ma figure si le mensonge et la lchet s'y peuvent loger 
leur aise?

Thrence fit ce que je lui disais et me regarda sans montrer d'embarras,
puis elle me dit:

--Non, Tiennet vous, n'tes pas dans le cas de mentir comme a; et si
vous tes tranquille sur Brulette, je sens que je dois l'tre aussi.
Allons, mon garon, allez-vous-en  la fte: je n'ai plus besoin de vous
ici.

--Si fait, lui dis-je. Cet enfant va vous embarrasser. Il n'est pas bien
commode avec les personnes qu'il ne connat point, et je voudrais ou
l'emmener ou vous aider  le garder.

--Il n'est pas commode? dit Thrence en le prenant sur ses genoux. Bah!
qu'est-ce qu'il y a donc de si malais  gouverner une marmaille comme
a? Je n'y ai jamais essay, mais il ne me parat pas qu'il y faille
tant de malice. Voyons, mon gros gars, que te faut-il? Veux-tu point
manger?

--Non, dit Charlot, qui boudait sans oser le montrer.

--Oui-d, c'est comme il te plaira! Je ne le force point; mais quand tu
souhaiteras ta soupe, tu pourras la demander; je veux bien te servir, et
mmement t'amuser, si tu t'ennuies. Dis, veux-tu t'amuser avec moi?

--Non, dit Charlot en fronant sa figure bien firement.

--Or donc, amuse-toi tout seul, dit tranquillement Thrence en le
mettant  terre. Moi, je vas aller voir le beau petit cheval noir qui
mange dans la cour.

Elle fit mine d'y aller, Charlot pleura. Thrence fit semblant de ne pas
l'entendre, jusqu' ce qu'il vnt  elle.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit-elle, comme tonne; dpche-toi de
le dire, ou je m'en vas; je n'ai pas le temps d'attendre.

--Je veux voir le beau petit cheval noir, dit Charlot en sanglotant.

--En ce cas, viens, mais sans pleurer, car il se sauve quand il entend
crier les enfants.

Charlot rentra son dpit et alla caresser et admirer le clairin.

--Veux-tu monter dessus? dit Thrence..

--Non, j'ai peur

--Je te tiendrai.

--Non, j'ai peur.

--Eh bien, n'y monte pas.

Au bout d'un moment, il y voulut monter.

--Non, dit Thrence, tu aurais peur.

--Non.

--Si fait, je te dis.

--Eh non! dit Charlot.

Elle le mit sur le cheval, qu'elle fit marcher en tenant l'enfant bien
adroitement, et, quand je les eus regards un bon moment, je fus bien
assur que les caprices de Charlot ne pouvaient pas tenir contre une
volont aussi tranquille que celle de Thrence. Elle s'y prenait tout
aussi bien, ds le premier jour, pour gouverner un marmot naturellement
difficile, que Brulette y tait arrive par une anne de patience et de
fatigue, et l'on voyait que le bon Dieu l'avait faite pour tre bonne
mre sans apprentissage. Elle en devinait les finesses et les forces, et
s'y prtait sans se tourmenter, s'tonner ni s'impatienter de rien.

Charlot, qui se croyait le matre avec tout le monde, fut tonn de voir
qu'il ne l'tait, avec elle, que de bouder contre lui-mme, et qu'elle
s'en embarrassait si peu, que c'tait peine perdue. Aussi, au bout d'une
demi-heure devint-il tout  fait gentil, demandant de lui-mme ce qu'il
souhaitait, et se dpchant d'accepter ce qui lui tait offert. Thrence
le fit manger, et j'admirai comme, de son propre jugement, elle sut
mesurer ce qu'il lui fallait, sans trop ni trop peu, et comme elle sut
ensuite l'occuper  ct d'elle, tout en s'occupant elle-mme, causant
avec lui comme avec une personne raisonnable, et lui donnant tant de
confiance, sans avoir l'air de le questionner, qu'il lui eut bientt
dfil tout son chapelet de disettes, dont il avait l'habitude de se
faire prier quand on s'en montrait trop curieux. Et mmement, il se
trouvait si content avec elle et si fier de savoir causer, qu'il
s'impatientait contre les mots qu'il ne connaissait point, et rendait
son ide par des mots de son invention, qui n'taient du tout sots ni
vilains.

--Qu'est-ce que vous faites donc l, Tiennet? me dit-elle tout d'un
coup, comme pour me faire entendre que je restais trop longtemps.

Et, comme j'avais dj invent cinquante petites histoires pour ne pas
m'en aller, je me trouvai  court, et ne sus rien lui dire, sinon que
j'tais occup  la regarder.

--Est-ce que a vous amuse? fit-elle.

--Je ne sais pas, lui rpondis-je. Autant vaut demander au bl s'il est
content de se sentir pousser au soleil.

--Oh! oh! il parat que vous tes devenu malin pour tourner les
compliments! mais pensez donc que c'est peine perdue avec moi, qui n'y
comprends rien et n'y sais rien rpondre.

--Je n'y connais rien non plus, Thrence. Tout ce que je veux dire,
c'est qu' mon ide, il n'y a rien de si beau et de si sain  voir
qu'une jeune fille prenant son plaisir dans la causette d'un petit
enfant.

--Est-ce que a n'est pas naturel? dit Thrence. Il me semble,  moi,
que je rentre dans la vrit des choses du bon Dieu, en regardant et en
coutant ce marmot. Je sens bien que je ne vis pas,  l'ordinaire, comme
une femme doit aimer  vivre; mais je n'ai pas choisi mon sort, et
l'tat voyageur et abandonn que je mne est dans mon devoir, puisque
j'y suis le soutien et le bonheur de mon pre. Aussi, je ne m'en plains
pas et ne souhaite pas une vie qui ne serait pas la sienne; seulement,
je comprends bien le plaisir des autres; celui que Brulette a dans la
socit de son Charlot, qu'il soit  elle ou au bon Dieu, me serait
trs-doux aussi. Je n'ai pas eu souvent l'occasion d'un si gentil
divertissement, et je peux bien le prendre o je le trouve. Vrai, c'est
une jolie compagnie que ce petit bonhomme, et je ne savais pas que a
pouvait avoir tant d'esprit et de connaissance.

--Et pourtant, mignonne, ce Charlot n'est aimable que par les grands
soins de Brulette, et il lui a fallu s'amender beaucoup pour l'tre
autant que celui que Dieu a fait gentil de son naturel.

--Vous m'tonnez grandement, dit Thrence. S'il y a des enfants plus
gentils que celui-l, on est trop heureux de pouvoir vivre avec eux.
Mais en voil assez, Tiennet. Allez-vous-en, ou l'on viendra vous
chercher et on voudra aussi m'emmener, ce qui me contrarierait, je vous
le confesse, car je suis un peu lasse et je me trouve si bien d'tre l
tranquille avec ce petit, qu'on ne me rendrait pas service en me
drangeant sitt.

Il fallut bien obir, et je m'en allai le coeur tout rempli et tout
rvolutionn des ides qui me venaient au sujet de cette fille.




Vingt-troisime veille.


Ce n'tait pas seulement la beaut surprenante de Thrence qui
m'occupait l'esprit, mais un je ne sais quoi qui me la faisait paratre
au-dessus de toutes les autres. Je m'tonnais d'aimer tant Brulette, qui
lui ressemblait si peu, et j'allais me demandant si l'une des deux tait
trop franche ou l'autre trop fine. Dans mon jugement, Brulette tait
plus aimable, ayant toujours quelque chose de gentil  dire  ses amis,
et sachant les retenir autour d'elle par toutes sortes de petits
commandements dont les garons se sentent flatts, parce qu'ils aiment 
se croire ncessaires. Tout au rebours, Thrence vous marquait
franchement n'avoir aucun besoin de vous, et semblait mme tonne ou
ennuye que l'on ft attention  elle. Toutes deux sentaient leur prix
cependant; mais tandis que Brulette se donnait la peine de vous le faire
sentir aussi, l'autre avait l'air de ne vouloir qu'une estime pareille 
celle qu'elle pourrait vous rendre. Et je ne sais comment ce grain de
fiert, plus cach, me paraissait une amorce qui donnait la tentation en
mme temps que la peur.

Je trouvai la danse enraye tout au mieux, et Brulette voltigeant comme
un papillon aux mains et aux bras d'Huriel. Il y avait tant de feu sur
leurs visages, elle paraissait si ivre au dedans et lui au dehors,
qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien autour d'eux. La musique les
enlevait, mais je crois bien que leurs pieds ne se sentaient point
toucher la terre, et que leurs esprits dansaient dans le paradis. Comme,
parmi ceux qui mnent la bourre, il y en a peu qui n'aient point une
amour ou une grosse fantaisie en la tte, on ne faisait pas seulement
attention  eux, et il y avait tant de vin, de bruit, de poussire, de
chansons et de joyeuses paroles dans l'air chaud de la noce, que le soir
arriva sans que l'assistance prt grand souci du contentement
particulier d'un chacun.

Brulette ne se drangea que pour me demander nouvelles de Charlot et
pourquoi Thrence ne venait point; mais elle se tranquillisa aisment
sur mes rponses, et Huriel ne lui donna pas le temps d'en couter bien
long sur la conduite de son gars.

Je ne me sentais point en got de danser, car il se faisait que je ne
trouvais l aucune fille jolie, encore qu'il y en et; mais pas une ne
ressemblait  Thrence, et Thrence ne me sortait point de la tte. Je
me mis en un coin pour regarder son frre, afin d'avoir quelque nouvelle
 lui en donner quand elle me questionnerait. Huriel avait si bien
oubli son tourment, qu'il tait tout bonheur et toute jeunesse. Il se
trouvait bien assorti avec Brulette, en ce qu'il aimait le plaisir et le
bruit autant qu'elle, quand il s'y mettait, et il avait le dessus sur
tous les autres garons, en ce qu'il ne se lassait jamais  la danse.
Chacun sait qu'en tout pays, les femmes enterrent les hommes  la
bourre et tiennent encore sans dbrider quand nous sommes crevs de
soif et de chaud. Huriel n'tait curieux de boire ni de manger, et on
aurait dit qu'il avait jur de rassasier Brulette de son meilleur
divertissement; mais, au fond, je voyais bien qu'il y prenait son propre
plaisir, et qu'il aurait fait le tour de la terre sur un pied, pourvu
que cette lgre danseuse ft  son bras.

 la fin, plusieurs garons, ennuys d'tre refuss par Brulette,
observrent qu'il y avait un tranger bien favoris d'elle, et on
commena d'en causer autour des tables. Il faut vous dire que Brulette,
qui ne s'tait pas attendue  se tant divertir, et qui avait un peu de
mpris dornavant pour tous les galants des environs,  cause du
mauvais comportement de leurs langues, ne s'tait point mise dans de
grands atours. Elle avait plutt l'air d'une petite nonne que de la
reine de chez nous; et, comme il y avait l de grandes toilettes de
gala, elle n'avait pas fait les beaux effets du temps pass. Cependant,
quand elle se fut anime  la danse, force fut de se rappeler que nulle
ne pouvait lui tre compare, et ceux qui ne la connaissaient point
ayant questionn ceux qui la connaissaient, il en fut dit du mal et du
bien autour de moi.

J'y prtai l'oreille, voulant en avoir le coeur net, et ne donnai point
 connatre qu'elle tait ma parente. Alors j'entendis revenir
l'histoire du moine et de l'enfant, de Joseph et du Bourbonnais, et il
fut dit que ce n'tait peut-tre pas Joseph l'auteur du pch, mais bien
ce grand garon si empress auprs d'elle et paraissant si sr de son
fait qu'il ne souffrait personne autre s'en approcher.

--Eh bien, dit l'un, si c'est lui et qu'il vienne  rparation, mieux
vaut tard que jamais.

--Ma foi, dit un autre, elle n'avait pas mal choisi. C'est un gars
superbe et qui parat trs-bon enfant.

--Aprs tout, dit un troisime, a fera un beau couple, et quand le
prtre y aura pass, a sera aussi bon qu'un autre mnage.

Par l, je vis bien qu'une femme n'est jamais perdue tant qu'elle a une
bonne protection, mais qu'il en faut une franche et finale, car cent ne
valent rien, et tant plus s'en mlent, tant plus la rabaissent et lui
font tort.

Dans ce moment-l, ma tante prit Huriel  part, et, l'amenant auprs de
moi, lui dit:

--Je vous veux faire trinquer une verre de mon vin  ma sant, car vous
me rjouissez l'me de si bien danser, et de mettre si bien en train le
monde de ma noce.

Huriel avait regret de quitter Brulette pour un moment; mais la
matresse du logis tait fort dcide, et il n'y avait pas moyen de lui
refuser une politesse.

Ils s'assirent donc  un bout de table, qui se trouvait vide, une
chandelle pose entre eux, et se voyant face  face. Ma tante
Marghitonne tait, comme je vous l'ai dit, une toute petite femme qui
avait oubli d'tre sotte. Elle portait la plus drle de figure qu'on
pt voir, trs-blanche et trs-frache, encore qu'elle et la
cinquantaine et mis au monde quatorze enfants. Je n'ai jamais vu un si
long nez, avec de si petits yeux, enfoncs de chaque ct comme par une
vrille, mais si vifs et si malins qu'on ne les pouvait regarder sans
avoir envie de rire et de bavarder.

Je vis pourtant qu'Huriel tait sur ses gardes, et qu'il se mfiait du
vin qu'elle lui versait. Il trouvait dans son air quelque chose de
moqueur et de curieux, et, sans savoir trop pourquoi, il se mettait en
dfense. Ma tante, qui, depuis le matin, n'avait pas repos une minute
de remuer et de causer, avait grand'soif pour de bon, et n'eut point
aval trois petits coups, que le bout pointu de son grand nez devint
rouge comme une senelle, et que sa grande bouche, o il y avait des
dents blanches et serres pour trois personnes plutt que pour une, se
mit  rire jusqu'aux oreilles. Pourtant, elle n'tait pas drange dans
son jugement, car jamais femme ne porta mieux la gaiet sans outrance et
la malice sans mchancet.

--Ah a, mon garon, lui dit-elle, aprs beaucoup de propos en l'air,
qui ne lui avaient servi qu' faire passer la premire soif, vous voil,
pour tout de bon, accord avec ma Brulette? Il n'y a point  reculer,
car ce que vous souhaitiez est arriv: tout le monde en cause, et si
vous pouviez entendre, comme moi, ce qui se dit de tous les cts, vous
verriez qu'on vous met sur le dos le futur aussi bien que le pass de ma
jolie nice.

Je vis que cette parole enfonait un couteau dans le coeur d'Huriel et
le faisait tomber des toiles dans les pines; mais il y ft bonne
contenance et rpondit en riant:

--Je souhaiterais, ma bonne dame, avoir eu le pass, car tout en elle
n'a pu tre que beau et bon; mais si j'ai le futur seulement, je me
tiendrai pour bien partag du bon Dieu.

--Et sage vous serez, riposta ma tante, riant toujours, et le regardant
de prs avec ses petits yeux verts qui ne voyaient pas de loin, de
telle faon qu'on et dit qu'elle lui voulait percer le front avec son
nez effil. Quand on aime, on aime tout, et on ne se rebute de rien.

--C'est ma volont, dit Huriel d'un ton sec qui ne dmonta point ma
tante.

--Et c'est d'autant mieux de votre part, que la pauvre Brulette a plus
d'ordre que de bien. Vous savez sans doute que toute sa dot tiendrait
bien dans votre verre, et si, n'y a-t-il point de louis d'or dans son
compte.

--Eh bien, tant mieux, dit Huriel; le compte en sera fait vitement, et
je n'aime point  perdre mes heures dans les additions.

--D'ailleurs; fit ma tante, un enfant tout lev est un embarras de
moins dans un mnage, surtout si le pre fait son devoir, comme il le
fera, je vous en rponds!

Le pauvre Huriel eut chaud et froid; mais, pensant que ce ft une
preuve, il la soutint et dit:

--Le pre fera son devoir, moi aussi, j'en rponds! car il n'y aura pas
d'autre pre que moi pour tous les enfants ns ou  natre.

--Oh! quant  a, reprit-elle, vous n'en serez pas le matre, je vous en
donne ma parole!

--J'espre que si, dit-il en serrant son verre, comme s'il l'et voulu
craser dans ses doigts. Quiconque abandonne son bien n'a plus  y
repcher, et je suis un gardien assez fidle pour ne point souffrir les
maraudeurs.

Ma tante allongea sa petite main sche et la passa sur le front
d'Huriel. Elle y sentit la sueur, encore qu'il ft trs-ple; et,
changeant tout  coup sa mine de malin diable en une figure bonne et
franche comme l'tait le fond de son coeur:

--Mon garon, lui dit-elle, mettez vos coudes sur la table et venez ici
tout auprs de ma bouche. Je vous veux donner un bon baiser sur la joue.

Huriel, tonn de son air attendri, se prta  sa fantaisie. Elle releva
les cheveux pais de sa tempe et avisa le gage de Brulette, qu'il
portait toujours, et que sans doute elle connaissait. Alors, approchant
sa grande bouche, comme si elle l'et voulu mordre; elle lui glissa
quatre ou cinq paroles dans le tuyau de l'oue, mais si bas, si bas, que
je n'en pus rien attraper. Puis elle ajouta tout haut, en lui pinant le
bout de l'oreille:

--Allons! voil une oreille trs-fidle, mais convenez qu'elle en-est
bien rcompense?

Huriel ne fit qu'un saut par-dessus la table, renversant les verres et
la chandelle que je n'eus que le temps de rattraper. Il se trouvait dj
assis auprs de ma petite tante et l'embrassait aussi fort que si elle
et t la mre qui l'avait mis au monde. Il paraissait comme fou,
criait et chantait, buvait et trinquait, et ma petite tante, riant comme
une petite crcelle, lui disait en choquant son verre:

-- la sant du pre de votre enfant!

C'est ce qui prouve, dit-elle aussitt en se retournant vers moi, que
les plus malins sont quelquefois ceux qu'on croit les plus sots, de mme
que les plus sots se trouvent tre ceux qui se croient bien malins. Tu
peux le dire aussi, toi, mon Tiennet, qui as le coeur droit et la
parent fidle, et je sais que tu t'es conduit avec ta cousine comme si
tu lui eusses t frre. Tu mrites, d'en tre rcompens, et je compte
que le bon Dieu ne te fera pas banqueroute. Un jour ou l'autre il te
donnera aussi ton parfait contentement.

L-dessus elle s'en alla, et Huriel, me serrant dans ses bras:

--Ta tante a raison, me dit-il; c'est la meilleure des femmes. Tu n'es
pas dans le secret, mais a ne fait rien. Tu n'en es que meilleur ami:
aussi... donne-moi ta parole, Tiennet, que tu viendras travailler ici
tout l't avec nous, car j'ai mon ide sur toi, et, si Dieu m'assiste,
tu m'en remercieras bel et bien.

--Si je t'entends, lui dis-je, tu viens de boire ton vin bien pur, et ma
tante en a retir le brin de paille qui t'aurait fait tousser; mais ton
ide sur moi me parat plus difficile  contenter.

--Ami Tiennet, le bonheur se gagne, et si tu n'as pas une ide contraire
 la mienne...

--J'ai peur de l'avoir trop pareille; mais a ne suffit pas.

--Sans doute; mais qui ne risque rien n'a rien. Es-tu si Berrichon que
tu ne veuilles tenter le sort?

--Tu me donnes trop bon exemple pour que j'y fasse le couard,
rpondis-je; mais crois-tu donc...

Brulette vint nous interrompre, et nous vmes  son air qu'elle ne se
doutait toujours de rien.

--Asseyez-vous l, dit Huriel en l'attirant sur ses genoux, comme cela
se fait chez nous sans qu'on y voie du mal; et dites-moi, ma chre
mignonne, si vous n'avez point envie de danser avec quelque autre que
moi? Vous m'avez donn et tenu parole; c'est tout ce que je souhaitais
pour m'ter un chagrin que j'avais sur le coeur; mais si vous pensez
qu'on en parlera d'une manire qui vous fcherait, me voil soumis 
votre plaisir, et ne danserai plus qu' votre commandement.

--Est-ce donc, matre Huriel, rpondit Brulette, que vous tes las de ma
compagnie, et que vous souhaitez faire connaissance avec les autres
jeunesses de la noce?

--Oh! si vous le prenez comme a, s'cria Huriel tout perdu de joie, 
la bonne heure! Je ne sais pas seulement s'il y a ici d'autres jeunesses
que vous et ne veux pas le savoir.

Alors, il lui prsenta son verre, la priant d'y toucher avec ses lvres,
et but ensuite de grand coeur. Puis il cassa le verre pour que nul autre
ne s'en pt servir, et emmena danser sa fiance, tandis que je me pris 
rflchir sur la chose qu'il m'avait donne  entendre et dont je me
sentais tout je ne sais comment.

Je ne m'tais pourtant pas encore tt de ce ct-l, et il ne m'avait
jamais sembl que je fusse de nature assez ardente pour m'prendre,  la
lgre, d'une fille aussi srieuse que Thrence. Je m'tais sauv du
dpit de ne point plaire  Brulette, par mon humeur gaie et complaisante
 la distraction; mais je ne pouvais pas penser  Thrence sans une
sorte de tremblement dans la moelle de mes os, comme si l'on m'et
invit  voyager en pleine mer, moi qui n'avais jamais mis le pied sur
un bateau de rivage.

Est-ce que, par hasard, pensais-je, j'en serais tomb amoureux
aujourd'hui, sans le savoir? Il faut le croire, puisque voil Huriel
qui m'y pousse, et dont l'oeil aura saisi la vrit sur ma figure; mais
je n'en suis pas certain, parce que je me sens comme touff depuis
tantt, et il me semblait que l'amour devait prendre plus gaiement que
a.

Tout en devisant avec moi mme, je me trouvai, je ne saurais dire
comment, arriv au vieux chteau. Ce vieux tas de pierres dormait  la
lune, aussi muet que ceux qui l'ont bti; seulement une petite clart,
sortant de la chambre que Thrence y occupait sur le prau, annonait
que les morts n'en taient plus les seuls gardiens. Je m'avanai bien
doucement, et, regardant  travers le feuillage de la petite croise,
qui n'avait ni vitrage ni boisure, je vis la belle fille des bois disant
sa prire,  genoux, auprs de son lit, o Charlot tait couch et
dormait  pleins yeux.

Je vivrais bien cent ans que je n'oublierais point la figure qu'elle
avait dans ce moment-l. C'tait comme une image de sainte, aussi
tranquille que celles que l'on taille en pierre pour les glises. Je
venais de voir Brulette, aussi brillante qu'un soleil d't, dans la
joie de son amour et le vol de sa danse; Thrence tait l, seule et
contente, aussi blanche que la lune dans la nuit claire du printemps. On
entendait au loin la musique des noceux; mais cela ne disait rien 
l'oreille de la fille des bois, et je pense qu'elle coutait le
rossignol qui lui chantait un plus beau cantique dans le buisson voisin.

Je ne sais point ce qui se fit en moi; mais voil que, tout d'un coup,
je pensai  Dieu, ide qui ne me venait peut-tre pas assez souvent,
dans ce temps de jeunesse et d'oubliance o j'tais, mais qui me plia
les deux genoux, comme par un secret commandement, et me remplit les
yeux de larmes qui tombrent en pluie, comme si un gros nuage venait de
se crever dans ma tte.

Ne me demandez point quelle prire je fis aux bons anges du ciel. Je ne
m'entendais pas moi-mme. Je n'eusse pas encore os demander  Dieu de
me donner Thrence; mais je crois bien que je le requis de me rendre
mieux mritant pour un si grand honneur.

Quand je me relevai de terre, je vis que Thrence avait fini son
oraison et qu'elle s'apprtait  dormir. Elle avait t sa coiffe, et
j'appris qu'elle avait des cheveux noirs qui lui tombaient en grosses
tresses jusqu'aux pieds; mais devant qu'elle et t la premire pingle
de son habillement, vous me croirez si vous voulez, je m'tais dj
sauv, comme si j'eusse craint d'tre en dlit de sacrilge. Je n'tais
pourtant pas plus sot qu'un autre, et je n'avais point coutume de bouder
le diable; mais Thrence me tenait le coeur en respect comme si elle et
t cousine de la sainte Vierge.

Comme je sortais du vieux chteau, un homme, que je ne voyais pas dans
l'ombre du portail, me surprit en me portant la parole:

--H, l'ami, disait-il, apprenez-moi si c'est l, comme je pense,
l'ancien chteau du Chassin?

--Le grand bcheux! m'criai-je, le reconnaissant  la voix. Et je
l'embrassai d'un si grand coeur qu'il en fut tonn, car il n'avait pas
autant souvenir de moi comme j'avais de lui.

Mais sitt qu'il m'eut remis, il me fit grandes amitis et me dit:

--Apprends-moi vitement, mon garon, si tu as vu mes enfants, ou si tu
les sais arrivs en cet endroit.

--Ils y sont depuis ce matin, rpondis-je, ainsi que moi et ma cousine
Brulette. Votre fille Thrence est l, bien tranquille, tandis que ma
cousine est, ici prs,  la noce d'une autre cousine, avec votre cher
bon fils Huriel.

--Dieu merci! dit le grand bcheux, je n'arrive pas trop tard, et Joseph
est,  cette heure, sur la route de Nohant, o il croit bien les trouver
ensemble.

--Joseph? il est donc venu comme vous? On ne vous attendait tous deux
que dans cinq ou six jours, et Huriel nous disait...

--Tu vas savoir comment tournent les choses de ce monde, dit le pre
Bastien en me tirant un peu sur le chemin, afin de n'tre entendu que de
moi. De toutes les choses qui vont au gr du vent, la cervelle des
amoureux est la plus lgre. Huriel t'a-t-il racont tout ce qui regarde
Joseph?

--Oui, de tous points, que je crois.

--Joseph, en voyant partir Huriel et Thrence pour le pays d'ici, lui
parla dans l'oreille; sais-tu ce qu'il lui a dit?

--Oui, je le sais, pre Bastien; mais...

--Tais-toi, car, moi aussi, je le sais. Voyant mon fils changer de
couleur, et Joseph se sauver dans le bois d'un air tout singulier,
j'allai aprs lui et lui commandai de me dire quel secret il venait de
raconter  Huriel. Mon matre, dit Joseph, je ne sais pas si j'ai bien
ou mal fait; j'ai cru y tre oblig, et voil ce que c'est; je vous le
dois pareillement. L-dessus, il me raconta avoir reu une lettre de
son pays, o on lui apprenait que Brulette levait un enfant qui ne
pouvait tre que le sien; et, me disant cela avec beaucoup de souffrance
et de dpit, il me conseilla fortement de courir aprs Huriel pour
l'empcheur d'aller faire une grande sottise, ou boire une grosse honte.

Quand je l'eus questionn sur l'ge de l'enfant, et qu'il m'eut fait
lire la lettre qu'il avait toujours sur lui, comme s'il et voulu porter
ce remde sur la blessure de son amour, je ne me sentis pas du tout
persuad qu'on ne se ft point moqu de lui, d'autant que le garon
Carnat, qui lui crivait cette chose, en rponse  une avance de Joseph
pour se faire honntement agrer sonneur de musette en son pays,
paraissait y avoir mis de la malice pour empcher son retour. Puis, me
rappelant la dcence et la modestie de la petite Brulette, je me
persuadai de plus en plus qu'on lui faisait injure, et ne pus m'empcher
de railler et de blmer Joseph pour avoir cru si lgrement  une
affaire si vilaine.

J'aurais sans doute mieux fait, mon bon Tiennet, de le laisser, mprise
ou non, dans la croyance que Brulette tait indigne de son attachement;
mais que veux-tu? l'esprit de justice conduisait ma langue et
m'empchait de songer aux consquences. J'tais si mcontent de voir
diffamer une pauvre honnte fille, que je parlais comme je m'y sentais
pouss. Cela fit sur Joseph plus d'effet que je n'aurais cru. Il tourna
vitement du tout au tout, et, versant des larmes comme un enfant, il se
laissa choir  terre, dchirant ses habits et s'arrachant les cheveux,
avec tant de chagrin et de colre contre lui-mme, que j'eus grand'peine
 l'apaiser. Par bonheur que sa sant est devenue pareille  la tienne,
car, un an plus tt, ce dsespoir, qui le secouait si fort, l'aurait
tu.

Je passai le restant du jour et toute la veille seul  seul avec lui 
tcher de lui remettre l'esprit. Ce n'tait point facile pour moi. D'une
part, je sais que mon fils, depuis le premier jour o il a vu Brulette,
s'est pris pour elle d'une amour trs-obstine, et qu'il n'a t
raccommod avec la vie que le jour o Joseph ne s'est plus mis en
travers de son esprance. De l'autre part, j'ai pour Joseph une grande
amiti aussi, et je sais que Brulette est dans son ide depuis qu'il est
au monde. Il me fallait sacrifier l'un des deux, et je me demandais si
je ne serais pas un goste de pre en me prononant pour la
satisfaction de mon fils au dtriment de mon lve.

Tiennet, tu ne connais plus Joseph, et peut-tre ne l'as-tu jamais bien
connu. Ma fille Thrence a pu t'en parler un peu svrement. Elle ne le
juge pas de la mme manire que moi. Elle le croit goste, dur et
ingrat. Il y a du vrai l dedans; mais ce qui l'excuse devant mes yeux
ne peut l'excuser devant les yeux d'une jeunesse comme elle. Les femmes,
mon petit Tiennet, ne nous demandent que de les aimer. Elles ne prennent
que dans leur coeur la subsistance de leur vie. Dieu les a faites comme
a, et nous en sommes heureux quand nous sommes dignes de le comprendre.

--Il me semble, observai-je au grand bcheux, que je le comprends 
cette heure, et que les femmes ont grandement raison de ne vouloir de
nous que notre coeur, car c'est la meilleure chose que nous ayons.

--Sans doute, sans doute, mon fils! reprit ce grand brave homme. J'ai
toujours pens ainsi. J'ai aim la mre de mes enfants plus que
l'argent, plus que le talent, plus que le plaisir et la gaudriole, plus
que tout au monde. Je vois bien que mon fils Huriel est de mon acabit,
puisqu'il a chang, sans regret, d'tat et de gots pour se rendre
capable de prtendre  Brulette. Et je crois que tu penses de mme,
puisque tu le dis si franchement. Mais enfin le talent est quelque
chose que Dieu estime aussi, puisqu'il ne le donne pas  tout le monde,
et on doit du respect et du secours  ceux qu'il a marqus comme les
ouailles de son choix.

--Croyez-vous donc que votre fils Huriel n'ait pas autant d'esprit et
plus de talent dans la sonnerie que notre Joset?

--Mon fils Huriel a de l'esprit et du talent. Il a t reu matre
sonneur  dix-huit ans, et encore qu'il n'en fasse pas le mtier, il en
a la connaissance et la facilit; mais il y a une grande diffrence, ami
Tiennet, entre ceux qui retiennent et ceux qui inventent: il y a ceux
qui, avec des doigts lgers et une mmoire juste, disent agrablement ce
qu'on leur a enseign; mais il y a ceux qui ne se contentent d'aucune
leon et vont devant eux, cherchant des ides et faisant,  tous les
musiciens  venir, le cadeau de leurs trouvailles. Or je te dis que
Joseph est de ceux-l, et qu'il y a mme en lui deux natures bien
remarquables: la nature de la plaine, o il est n, et qui lui donne des
ides tranquilles, fortes et douces, et la nature de nos bois et de nos
collines, qui s'est ouverte  son entendement et qui lui a donn des
ides tendres, vives et sensibles. Il sera donc, pour ceux qui auront
des oreilles pour entendre, autre chose qu'un sonneur mntrier de
campagne. Il sera un vrai matre sonneur des anciens temps, un de ceux
que les plus forts coutent avec attention et qui commandent des
changements  la coutume.

--Vous croyez donc, pre Bastien, qu'il deviendra un second grand
bcheux de votre ordre?

--Ah! mon pauvre Tiennet, rpondit le vieux sonneur en soupirant, tu ne
sais de quoi tu parles, et j'aurais peut-tre de la peine  te le faire
comprendre!

--Essayez toujours, lui dis-je, vous tes bon  couter, et il n'est pas
bon que je reste toujours simple comme je suis.




Vingt-quatrime veille


--Sache donc, reprit le grand bcheux, oubliant son rcit aussi bien que
moi (car il aimait  causer quand il se voyait entendu volontiers), que
j'aurais t quelque chose, si je m'tais donn tout entier et sans
partage  la musique. Je l'aurais pu si je m'tais fait mntrier, comme
c'tait l'ide de ma jeunesse. Ce n'est pas qu'on gagne du talent 
brailler trois jours et trois nuits durant  une noce, comme le
malheureux que j'entends, d'ici, estropier notre branle montagnard. On
s'y fatigue et on s'y rouille, quand on n'a en vue que l'argent 
gagner; mais il y a manire pour un artiste de vivre de son corps sans
se tuer l'me dans ce mtier-l. Comme la moindre fte rapporte deux ou
trois pistoles, on peut en prendre  son aise, se soutenir frugalement
et voyager pour son plaisir et son instruction.

C'est ce que Joseph veut faire, et ce que je lui ai toujours conseill.
Mais voici ce qui m'arriva,  moi. Je devins amoureux, et la mre de mes
chers enfants ne voulut point entendre  tre la femme d'un mntrier
sans feu ni lieu, toujours dehors, passant les nuits en vacarme, les
jours en sommeil, et finissant la vie en dbauche; car, par malheur, il
est rare que l'on s'en puisse prserver toujours dans un pareil tat.
Elle me retint donc au travail des bois, et tout fut dit. Je n'ai jamais
regrett mon talent tant qu'elle a vcu. Pour moi, je te l'ai dit,
l'amour tait la plus belle des musiques.

Rest veuf de bonne heure et charg de deux jeunes enfants, je me suis
donn tout  eux; mais mon savoir s'y est bien rouill, et mes doigts
sont devenus crochus,  manier toujours la serpe et la cogne. Aussi, je
te confesse, Tiennet, que si mes deux enfants taient tablis
heureusement et selon leur coeur, je quitterais cette tche pesante de
lever le fer et de fendre le bois, et m'en irais content et rajeuni,
vivre  ma guise et chercher la causerie des anges jusqu' ce que la
vieillesse me rament engourdi et rassasi au foyer de ma famille.

Et puis, je me lasse de couper des arbres. Sais-tu, Tiennet, que je les
aime, ces beaux vieux compagnons de ma vie, qui m'ont racont tant de
choses dans les bruits de leurs feuillages et les craquements de leurs
branches! Et moi, plus malsain que le feu du ciel, je les en ai
remercis en leur plantant la hache dans le coeur et en les couchant 
mes pieds, comme autant de cadavres mis en pices! Ne ris pas de moi, je
n'ai jamais vu tomber un vieux chne, ou seulement un jeune saule, sans
trembler de piti ou de crainte, comme un assassin des oeuvres du bon
Dieu. Il me tarde de me promener sous des ombrages qui ne me
repousseront plus comme un ingrat, et qui me diront enfin des secrets
dont je n'tais pas digne.

Le grand bcheux, qui s'tait passionn  parler, resta pensif un
moment, et moi aussi, tonn de ne point le trouver aussi fou que tout
autre m'et sembl en sa place, soit qu'il st me rendre ses ides, soit
que j'eusse moi-mme la tte monte d'une certaine faon.

--Tu penses sans doute, reprit-il, que nous voil bien loin de Joseph;
mais tu te trompes; nous y sommes d'autant mieux, et,  prsent, tu
comprendras pourquoi je me suis dcid, aprs un peu d'hsitation, 
brusquer les peines de ce pauvre enfant. Je me suis dit, et j'ai vu, 
la tournure que prenait son chagrin, qu'il ne pourrait jamais rendre une
femme heureuse, et que, partant, il ne serait jamais heureux lui-mme
avec une femme,  moins qu'elle ne ft remplie d'orgueil  cause de lui.
Car Joseph, il faut bien le reconnatre, n'a pas tant besoin d'amiti
que d'encouragement ou de louange. Ce qui l'a rendu si pris de
Brulette, c'est que, de bonne heure, elle l'a cout et excit  la
musique; ce qui l'a empch d'aimer ma fille (car son retour vers elle
n'a t que du dpit), c'est que ma fille lui demandait plus
d'attachement que de savoir, et le traitait comme un fils plutt que
comme un homme de grand talent.

J'ose dire,  prsent, que j'ai lu dans le coeur de ce garon et que
toute son ide tait d'blouir, un jour, Brulette; et comme Brulette
tait tenue pour la reine de beaut et de fiert de son endroit, il
aurait, grce  elle, tt de la royaut tout son sol; mais Brulette,
fane par une faute, ou tout au moins rabaisse dans l'apparence,
Brulette, moque et critique, n'tait plus son rve; Et moi, qui
connaissais aussi le coeur de mon fils Huriel, je savais qu'il ne
condamnerait pas Brulette sans examen, et que si elle n'avait rien fait
de condamnable, il l'aimerait et la soutiendrait d'autant mieux qu'elle
serait plus mconnue.

Voil donc ce qui m'a dcid, en fin de compte,  combattre l'amour de
Joseph, et lui conseiller de ne plus songer au mariage. Et mmement,
j'ai tch de lui faire entendre ce dont j'tais quasiment certain,
c'est que Brulette lui prfrait mon fils.

Il a paru se rendre  mes raisons, mais c'tait, je pense, pour s'en
dbarrasser; car, au petit jour, hier matin, j'ai vu qu'il faisait ses
dispositions pour s'en aller. Encore qu'il se crt plus fin que moi et
comptt pouvoir dloger par surprise, je me suis accroche  lui,
jusqu' ce que perdant patience, il m'ait laiss voir le fond du sac.
J'ai connu alors que son dpit tait gros, et qu'il tait dcid 
courir aprs Huriel pour lui disputer Brulette, si Brulette lui en
paraissait valoir la peine. Et comme il n'tait pas, pour cela, assur
du dernier point, je pensai devoir le blmer, voire me moquer d'un amour
comme le sien, qui n'tait que jalousie sans estime, et comme qui dirait
gourmandise sans apptit.

Il a confess que j'y voyais clair; mais il est parti quand mme, et, 
cela, tu reconnais son obstination. Au moment de recevoir la matrise de
son art, et quand le rendez-vous tait pris pour un concours du ct
d'Ausances, il a tout quitt, sauf  tre retard encore longtemps,
disant qu'il se ferait recevoir de gr ou de force, en son pays. Le
voyant si bien dcid que, pour un peu, il se serait emport contre moi,
j'ai pris le parti de venir avec lui, craignant quelque chose de mauvais
dans son premier mouvement, ou quelque nouveau malheur dans celui
d'Huriel. Nous nous sommes dpartis l'un de l'autre, seulement  une
demi-lieue en sus, au bourg de Sarzay; et tandis qu'il prenait le chemin
de Nohant, j'ai pris celui qui m'a amen ici, esprant bien y trouver
encore Huriel et pouvoir raisonner avec lui; et me disant, d'ailleurs,
que mes jambes me porteraient bien encore jusqu' Nohant, ce soir, si
besoin tait.

--Par bonheur, vous pourrez vous reposer tranquillement cette nuit,
dis-je au grand bcheux; nous aviserons demain; mais tes-vous donc
tourment pour tout de bon de la rencontre de ces deux galants? Joseph
n'a jamais t querelleux  ma connaissance, et je l'ai toujours vu se
taire quand on lui montrait les dents.

--Oui, oui, rpondit le pre Bastien, tu as vu cela dans le temps qu'il
n'tait qu'un enfant maladif et dfiant de sa force; mais il n'y a pire
eau que celle qui dort, et il n'est pas toujours sain d'en remuer le
fond.

--Ne voulez-vous point entrer dans votre nouvelle demeurance et voir
votre fille?

--Tu m'as dit qu'elle tait l bien tranquille; je n'en suis donc point
en peine, et me sens plus press de savoir la vrit sur Brulette; car,
enfin, encore que mon coeur l'ait dfendue, mon raisonnement me dit
qu'il faut qu'il y ait eu, en sa conduite, quelque petite chose qui
prte au blme, et j'en dois tre juge avant que d'aller plus loin.

J'allais lui raconter ce qui s'tait pass une heure auparavant, sous
mes yeux, entre Huriel et ma tante, quand Huriel lui-mme arriva vers
nous, dpch par Brulette, qui craignait la gne occasionne  Thrence
pour le dormir de Charlot. Le pre et le fils eurent alors une
explication o Huriel, priant son pre de ne point lui faire dire un
secret o il avait engag sa parole, et dont Brulette mme ne le savait
pas instruit, lui jura, sur son baptme, que Brulette tait digne en
tout d'tre bnie par lui.

--Venez la voir, mon cher pre, ajouta-t-il; cela vous est bien commode,
car, en ce moment, on danse dehors, et vous n'avez pas besoin d'tre
invit pour vous trouver l.  la manire dont elle vous embrassera,
vous verrez bien que jamais fille plus aimable et plus mignonne ne fut
plus saine de sa conscience.

--Je n'en doute plus, mon fils, et j'irai seulement pour te contenter,
ainsi que pour le plaisir de la voir; mais demeurons encore un peu, car
je te veux parler de Joseph.

Je pensai devoir les laisser s'en expliquer ensemble, et aller avertir
ma tante de l'arrive du grand bcheux, sachant bien qu'elle lui ferait
bon accueil et ne le laisserait point dehors. Mais je ne trouvai au
logis que Brulette toute seule. Toute la noce, avec la musique en tte,
avait t porter la rtie aux nouveaux maris, lesquels s'taient
retirs en une maison voisine, car il tait environ les onze heures du
soir. C'est une ancienne coutume, que je n'ai jamais trouve bien
honnte, d'aller ainsi troubler, par une visite et des chansons de
joyeuset, la premire honte d'une jeune marie; et, encore que les
autres jeunes filles s'y fussent rendues avec ou sans malice, Brulette
avait eu la dcence de ne bouger du coin du feu, o je la vis assise,
comme surveillant un reste de cuisine, mais prenant un peu de repos dont
elle avait besoin. Et, comme elle me paraissait assoupie, je ne la
voulus point dranger, ni lui ter la bonne surprise du rveil que lui
ferait le grand bcheux.

Bien las moi-mme, je m'assis contre une table, o j'allongeai les deux
bras et la tte dessus, comme on se met quand on veut se refaire d'une
ou deux minutes de sommeil; mais je pensai  Thrence et ne dormis
point. Seulement j'eus, pour un moment bien court, les ides
embrouilles, lorsque,  un petit bruit, j'ouvris les yeux sans lever la
tte, et je vis qu'un homme tait entr et s'approchait de la chemine.

Encore qu'on et emport toutes les chandelles pour la visite aux
nouveaux maris, le feu de fagots, qui flambait, envoyait assez de
clart dans la chambre pour me laisser reconnatre bien vite celui qui
tait l. C'tait Joseph, lequel, sans doute, avait rencontr sur le
chemin de Nohant quelques noceux qui, lui apprenant o nous tions,
l'avait port  revenir sur ses pas. Il tait tout poudreux de son
voyage et portait son paquet au bout d'un bton, qu'il jeta en un coin,
et resta plant, comme une pierre leve,  regarder Brulette endormie,
sans faire attention  moi.

Depuis un an que je ne l'avais vu, il s'tait fait en lui autant de
changement que dans Thrence. La sant lui tant venue plus belle qu'il
ne l'avait jamais eue, on pouvait dire qu'il tait joli homme et que sa
figure carre et son corps sec marquaient plus de muscles que de
maigreur. Il tait jaune de figure, autant comme port  la bile que
comme recuit par le hle, et ce teint obscur allait bien avec ses grands
yeux clairs et ses longs cheveux plats. C'tait bien toujours la mme
physionomie triste et songeuse; mais il s'y tait ml quelque chose de
dcid et de hardi qui montrait enfin le rude vouloir si longtemps cach
au dedans.

Je ne bougeai, voulant savoir de quelle faon il aborderait Brulette et
ce qu'on pouvait augurer de sa prochaine rencontre avec Huriel. Sans
doute il tudiait la figure de Brulette et y cherchait la vrit, et
peut-tre que sous ses yeux, clos par un lger somme, il reconnut la
paix du coeur; car la fillette tait bien jolie, vue comme cela au feu
de l'tre. Elle avait encore le teint anim de plaisir, la bouche
souriante de contentement, et les fines soies de ses yeux abaisss
envoyaient sur ses joues une ombre trs-douce, qui semblait cligner en
dessous, comme ces regards fripons que les jeunes filles dtournent pour
mieux voir. Mais elle dormait pour tout de bon, et, rvant sans doute
d'Huriel, ne songeait pas plus  amorcer Joseph qu' le repousser.

Je vis qu'il la trouvait si belle que son dpit ne tenait plus qu' un
fil, car il se baissa vers elle, et, avec une rsolution dont je ne
l'aurais jamais cru dou, il approcha sa bouche tout prs de la sienne
et l'et touche, si, par je ne sais quelle bisque qui me vint, je
n'eusse touss fortement pour arrter le baiser au passage.

Brulette s'veilla en sursaut; je fis comme si pareille chose
m'arrivait, et Joseph se trouva un peu sot entre nous deux qui lui
demandions ses portements, sans qu'il y et apparence de confusion dans
Brulette ni de malice dans moi.




Vingt-cinquime veille.


Joseph se remit trs-vite, et, reprenant son courage, comme s'il n'en
et point voulu garder le dmenti:--Je suis aise de vous trouver cans,
dit-il  Brulette, et, aprs un an coul sans nous voir, ne voulez-vous
plus embrasser votre ancien ami? Il s'approcha encore; mais elle se
recula, tonne de son air singulier, et lui rpondit:--Non, Joset, je
n'ai point coutume d'embrasser aucun garon, quelque ami ancien qu'il me
soit et quelque plaisir que j'aie  le saluer.

--Vous tes devenue bien farouche! reprit-il d'un air de moquerie et de
colre.

--Je ne sache pas, Joset, dit-elle, avoir jamais t farouche hors de
propos avec vous. Vous ne m'avez point mise dans le cas de l'tre; et
comme vous ne m'avez jamais demand de me familiariser avec vous, je
n'ai pas eu la peine de me dfendre de vos embrassades. Qu'est-ce qu'il
y a donc de chang entre nous, pour que vous me rclamiez ce qui n'est
jamais entr dans nos amitis?

--Voil bien des paroles et des grimaces pour un baiser! dit Joseph, se
montant peu  peu. Si je ne vous ai jamais rclam ce dont vous tiez si
peu avare avec les autres, c'est que j'tais un enfant trs-sot.
J'aurais cru que vous me recevriez mieux,  prsent que je ne suis plus
si niais et si craintif.

--Qu'est-ce qu'il a donc? me dit Brulette tonne et mmement effraye,
en se rapprochant de moi. Est-ce lui, ou quelqu'un qui lui ressemble?
J'ai cru reconnatre notre Joset; mais,  prsent, ce n'est plus ni sa
parole, ni sa figure, ni son amiti.

--En quoi vous ai-je manqu, Brulette? reprit Joseph, un peu dmont et
dj repentant, au souvenir du pass. Est-ce parce que j'ai le courage
qui me manquait pour vous dire que vous tes, pour moi, la plus belle du
monde, et que j'ai toujours souhait vos bonnes grces? Il n'y a point
l d'offense, et je n'en suis peut-tre pas plus indigne que bien
d'autres soufferts autour de vous?

Disant cela avec un retour de dpit, il me regarda en face, et je vis
qu'il souhaitait chercher querelle au premier qui s'y voudrait prter.
Je ne demandais pas mieux que d'essuyer son premier feu.--Joseph, lui
dis-je, Brulette a raison de te trouver chang. Il n'y a rien l
d'tonnant. On sait comment on se quitte et non comment on se
retrouvera. Ne sois donc pas surpris si tu trouves en moi aussi un petit
changement. J'ai toujours t doux et patient, te soutenant en toute
rencontre et te consolant dans les ennuis; mais si tu es devenu plus
injuste que par le pass, je suis devenu plus chatouilleux, et je trouve
mauvais que tu dises devant moi  ma cousine qu'elle est prodigue de
baisers et qu'elle souffre trop de gens autour d'elle.

Joseph me regarda d'un oeil mprisant, et prit vritablement un air de
diable emmalic pour me rire  la figure. Et puis il dit, en croisant
ses bras, et me toisant comme s'il et voulu prendre ma mesure:

--Ah vraiment, Tiennet? C'est donc toi? Eh bien, je m'en tais toujours
dout,  l'amiti que tu me marquais pour m'endormir.

--Qu'est-ce que vous entendez par l, Joset? dit Brulette offense, et
pensant qu'il et perdu l'esprit. O avez-vous pris le droit de me
blmer, et comment vous passe-t-il par la tte de chercher  voir
quelque chose de mal ou de ridicule entre mon cousin et moi? tes-vous
donc pris de vin ou de fivre, que vous oubliez le respect que vous me
devez, et l'attachement que je croyais mriter de vous?

Joseph fut battu de l'oiseau, et prenant la main de Brulette dans la
sienne, il lui dit avec des yeux remplis de larmes:

--J'ai tort, Brulette; oui, j'ai t un peu secou par la fatigue et par
l'impatience d'arriver; mais je n'ai pour vous que de l'empressement, et
vous ne devez pas le prendre en mauvaise part. Je sais trs-bien que vos
manires sont retenues et que vous voulez soumission de tout le monde.
C'est le droit de votre beaut, qui n'a fait que gagner au lieu de se
perdre; mais convenez que vous aimez toujours le plaisir, et qu' la
danse on s'embrasse beaucoup. C'est la coutume, et je la trouverai bonne
quand j'en pourrai profiter  mon tour. Il faut que cela soit, car je
sais danser,  prsent, tout comme un autre, et, pour la premire fois
de ma vie, je vas danser avec vous. J'entends revenir les musettes.
Venez, et vous verrez que je ne bouderai plus contre le plaisir d'tre
au nombre de vos serviteurs.

--Joset, rpondit Brulette, que ce discours ne contenta qu' demi, vous
vous trompez si vous pensez que j'ai encore des serviteurs. J'ai pu tre
coquette, c'tait mon got, et je n'ai pas de compte  rendre de moi;
mais j'avais aussi le droit et le got de changer. Je ne danse donc plus
avec tout le monde, et, ce soir, je ne danserai pas davantage.

--J'aurais cru, dit Joseph piqu, que je n'tais pas tout le monde pour
l'ancienne camarade avec qui j'ai communi et vcu sous le mme toit!

La musique et les noceux, qui arrivaient  grand bruit, lui couprent la
parole, et Huriel entrant, tout anim, sans faire la moindre attention 
Joseph, prit Brulette dans ses bras, l'enleva comme une paille et la
conduisit  son pre qui tait dehors, et qui l'embrassa bien
joyeusement, au grand crve-coeur de Joseph qui la suivait, et qui,
serrant les poings, la voyait faire  ce vieux les amitis d'une fille 
son pre.

Me coulant alors  l'oreille du grand bcheux, je lui fis observer que
Joseph tait l, et, le prvenant de sa mauvaise humeur, je lui dis
qu'il serait  propos qu'il emment Huriel, tandis que je dciderais
bien aisment Brulette  se retirer aussi. Par ce moyen, Joseph, qui
n'tait pas de la noce et que ma tante ne retiendrait point, serait bien
oblig d'aller coucher  Nohant ou dans quelque autre maison du Chassin.
Le grand bcheux fut de mon avis; et faisant semblant de ne point voir
Joseph, qui se tenait  l'cart, il se consulta avec Huriel, tandis que
Brulette s'en alla voir dans quel endroit de la maison elle pourrait
passer la nuit.

Mais ma tante, qui s'tait vante de nous hberger, n'avait pas compt
qu'elle prendrait fantaisie de se coucher avant les trois ou quatre
heures du matin. Les garons ne se couchent mme point du tout la
premire nuit des noces, et font de leur mieux pour que la danse ne
prisse point trois jours et trois nuits durant. Si l'un d'eux se sent
trop fatigu, il s'en va au foin faire un somme. Quant aux filles et
femmes, elles se retirent toutes en une mme chambre; mais ce ne sont
gure que les vieilles et les laides qui lchent ainsi la compagnie.

Aussi, quand Brulette monta en la chambre o elle comptait trouver place
auprs de quelque parente, elle tomba dans toute une ronflerie qui ne
lui donna pas seulement un coin grand comme la main, et celles qu'elle
rveilla lui dirent de revenir au jour, quand elles iraient reprendre le
service de la table. Elle redescendit pour nous dire son embarras, car
elle s'y tait prise trop tard pour s'arranger avec les voisines, il n'y
avait pas seulement une chaise en une chambre ferme, o elle pt passer
la nuit.

--Alors, dit le grand bcheux, il faut vous en aller dormir avec
Thrence. Mon garon et moi passerons le temps ici et personne n'y
pourra trouver  redire.

J'avisai que, pour ter tout prtexte  la jalousie de Joseph, il tait
ais  Brulette de s'chapper avec moi sans rien dire, et le grand
bcheux allant  lui et l'occupant par ses questions, j'emmenai ma
cousine au vieux chteau, en sortant par le jardin de ma tante.

Quand je revins, je trouvai le grand bcheux, Joseph et Huriel attabls
ensemble. Ils m'appelrent, et je me mis  souper avec eux, me prtant 
manger, boire, causer et chanter pour viter l'clat du dpit qui aurait
pu s'amasser dans les discours dont Brulette aurait t le sujet.
Joseph, nous voyant ligus pour le forcer  faire bonne contenance, se
possda trs-bien d'abord, et montra mme de la gaiet; mais, malgr
lui, il mordit bientt en caressant, et on sentait qu' tout propos
joyeux il avait un aiguillon au bout de la langue, ce qui l'empchait
d'y aller franchement.

Le grand bcheux et souhait endormir son fiel par un peu de vin, et
je crois que Joseph s'y serait prt de bon coeur pour s'oublier
lui-mme; mais jamais le vin n'avait eu de prise sur lui, et, moins que
jamais, il en ressentit le bon secours. Il but quatre fois comme nous
autres, qui n'avions pas de raisons pour vouloir enterrer nos
entendements, et il n'en eut que les ides plus claires et la parole
plus nette.

Enfin,  une mchancet un peu trop forte qui lui vint, sur la finesse
des femmes et la tratrise des amis, Huriel, frappant du poing sur la
table et prenant dans ses mains le bras de son pre, qui depuis
longtemps le poussait du coude pour le rappeler  la patience:

--Non, mon pre, dit-il, pardonnez-moi, mais je n'en puis endurer
davantage, et il vaut mieux s'expliquer ouvertement quand on y est. Que
ce soit demain, ou dans une semaine, ou dans une anne, je sais que
Joseph aura la dent aussi pointue qu' cette heure, et si j'ai l'oreille
ferme jusque-l, il faudra bien toujours qu'elle finisse par s'ouvrir
aux reproches et aux injustices. Voyons, Joseph, il y a une bonne heure
que je comprends, et tu as dpens beaucoup d'esprit de trop. Parle
chrtien, j'coute. Dis ce que tu as sur le coeur, le pourquoi et le
comment. Je te rpondrai de mme.

--Allons, soit! expliquez-vous, dit le grand bcheux, en renversant son
verre et prenant son parti comme il savait le faire  l'occasion: on ne
boira plus, si ce n'est pour trinquer de franche amiti, car il ne faut
pas mler le venin du diable au vin du bon Dieu.

--Vous m'tonnez beaucoup tous les deux, dit Joseph, qui devint jaune
jusque dans le blanc de l'oeil, et qui cependant continua de rire
mauvaisement.  qui diantre en avez-vous, et pourquoi vous grattez-vous
quand nulle mouche ne vous pique? Je n'ai rien contre personne;
seulement je suis en humeur de me moquer de tout, et je ne pense pas que
vous m'en puissiez ter l'envie.

--Peut-tre! dit Huriel, dpit  son tour.

--Essayez-y donc! reprit Joseph toujours ricanant.

--Assez! dit le grand bcheux, frappant sur la table avec sa grosse
main noueuse. Taisez-vous l'un et l'autre, et puisqu'il n'y a pas de
franchise chez toi, Joseph, j'en aurai pour deux. Tu as mconnu dans ton
coeur la femme que tu voulais aimer; c'est un tort que le bon Dieu peut
te pardonner, car il ne dpend pas toujours d'un homme d'tre confiant
ou mfiant dans ses amitis; mais c'est,  tout le moins, un malheur qui
ne se rpare gure. Tu es tomb dans ce malheur, il faut t'y accoutumer
et t'y soumettre.

--Pourquoi donc a, mon matre? dit Joseph, se redressant comme un chat
sauvage. Qu'est-ce qui s'est charg de dire mon tort  celle qui n'en
avait pas eu connaissance et qui n'a rien eu  en souffrir?

--Personne! rpondit Huriel. Je ne suis pas un lche.

--Alors, qui s'en chargera? reprit Joseph.

--Toi-mme, dit le grand bcheux.

--Et qui m'y obligera?

--La conscience de ton propre amour pour elle. Un doute ne va jamais
seul, et si tu es guri du premier, il t'en viendra un second qui te
sortira des lvres aux premiers mots que tu lui voudras dire.

--M'est avis, Joseph, dis-je  mon tour, que c'est dj fait, et que tu
as offens, ce soir, la personne que tu veux disputer.

--C'est possible, rpondit-il firement; mais cela ne regarde qu'elle et
moi. Si je veux qu'elle en revienne, qui vous dit qu'elle n'en reviendra
pas? Je me rappelle une chanson de mon matre dont la musique est belle
et les paroles vraies:

On donne  qui demande.

Eh bien, marchez, Huriel! Demandez en paroles, moi je demanderai en
musique, et nous verrons si on est trop engag avec vous pour ne pas se
retourner de mon ct. Voyons, allez-y franchement, vous qui me
reprochez d'y aller de travers! Nous voil  deux de jeu, nous n'avons
pas besoin de nous dguiser. Une belle maison n'a pas qu'une porte, et
nous frapperons chacun  la ntre.

--Je le veux bien, rpondit Huriel; mais vous ferez attention  une
chose, c'est que je ne veux plus de reproches, ni srieux, ni moqueurs.
Si j'oublie ceux que j'aurais  vous faire, ma douceur n'ira pas jusqu'
souffrir ceux que je ne mrite pas.

--Je veux savoir ce que vous me reprochez! fit Joseph,  qui le trouble
de sa bile tait la souvenance.

--Je vous dfends de le demander, et je vous commande de vous en aviser
vous-mme, rpondit le grand bcheux. Quand vous changeriez quelque
mauvais coup avec mon fils, vous n'en seriez pas plus blanc pour cela,
et vous n'auriez pas sujet d'tre bien fier, si je vous retirais le
pardon que, sans rien dire, mon coeur vous a accord!

--Mon matre, s'cria Joseph, trs-chauff d'motion, si vous avez cru
avoir quelque pardon  me faire, je vous en remercie; mais, dans mon
ide, je ne vous ai pas fait d'offense. Je n'ai jamais song  vous
tromper, et si votre fille avait voulu dire oui, je n'aurais pas recul
devant mon offre; c'est une fille sans pareille pour la raison et la
droiture; je l'aurais aime, mal ou bien, mais sincrement et sans
trahison. Elle m'et peut-tre sauv de bien des torts et de bien des
peines! mais elle ne m'en a pas trouv digne. Or donc, je suis libre, 
cette heure, de rechercher qui me plat, et je trouve que celui qui
avait ma confiance et me promettait son secours s'est bien dpch de
profiter d'un moment de dpit pour me vouloir supplanter.

--Ce moment de dpit a dur un mois, Joseph, rpondit Huriel, soyez donc
juste! Un mois, pendant lequel vous avez, par trois fois, demand ma
soeur. Je devais donc penser que vous en faisiez une drision, et, pour
vous justifier d'une pareille insulte auprs de moi, il faut que vous me
blanchissiez de tout blme. J'ai cru  votre parole, voil tout mon
tort: ne me donnez point  croire que c'en soit un dont je me doive
repentir.

Joseph garda le silence; puis, se levant:--Oui, vous avez raison dans le
raisonnement, dit-il. Vous y tes tous deux plus forts que moi, et j'ai
parl et agi comme un homme qui ne sait pas bien ce qu'il veut; mais
vous tes plus fous que moi si vous ne savez pas que, sans tre fou, on
peut vouloir deux choses contraires. Laissez-moi pour ce que je suis, et
je vous laisserai pour ce que vous voudrez tre. Si vous tes un coeur
franc, Huriel, je le connatrai bientt, et, si vous gagnez la partie de
bon jeu, je vous rendrai justice et me retirerai sans rancune.

-- quoi connatrez-vous mon coeur franc, si vous n'avez pas encore t
capable de le juger et de m'en tenir compte?

-- ce que vous direz de moi  Brulette, rpondit Joseph. Il vous est
commode de l'indisposer contre moi, et je ne peux pas vous rendre la
pareille.

--Attends! dis-je  Joseph. N'accuse personne injustement. Thrence a
dj dit  Brulette que tu l'avais demande en mariage il n'y a pas
quinze jours.

--Mais il n'a pas t dit et il ne sera pas dit autre chose, ajouta
Huriel. Joseph, nous sommes meilleurs que tu ne crois. Nous ne voulons
pas t'ter l'amiti de Brulette.

Cette parole toucha Joseph, et il avana la main comme pour prendre
celle d'Huriel; mais son bon mouvement demeura en route, et il s'en
alla, sans dire un mot de plus  personne.

--C'est un coeur bien dur! s'cria Huriel, qui tait trop bon pour ne
pas souffrir de ces airs d'ingratitude.

--Non! c'est un coeur malheureux, lui rpondit son pre.

Frapp de cette parole, je suivis Joseph pour le gronder ou le consoler,
car il me semblait qu'il emportait la mort dans ses yeux. J'tais aussi
mal content de lui qu'Huriel, mais l'habitude que j'avais eue de le
plaindre et de le soutenir, m'emportait vers lui quand mme.

Il marchait si vite sur le chemin de Nohant, que je l'eus bientt perdu
de vue; mais il s'arrta au bord du Lajon, qui est un petit tang sur
une brande dserte. L'endroit est triste et n'a, pour tout ombrage, que
quelques mauvais arbres mal nourris en terre maigre; mais le marcage
foisonne de plantes sauvages, et, comme c'tait le moment de la pousse
du plateau blanc et de mille sortes d'herbages de marais, il y sentait
bon comme en une chapelle fleurie.

Joseph s'tait jet dans les roseaux, et, ne se sachant pas suivi, se
croyant seul et cach, il gmissait et grondait en mme temps, comme un
loup bless. Je l'appelai, seulement pour l'avertir, car je pensais bien
qu'il ne me voudrait pas rpondre, et j'allai droit  lui.

--a n'est pas tout a, lui dis-je, il faut s'couter, et les pleurs ne
sont pas des raisons.

--Je ne pleure pas, Tiennet, me rpondit-il d'une voix assure. Je ne
suis ni si faible ni si heureux que de me pouvoir soulager de cette
manire-l. C'est tout au plus si, dans les pires moments, il me vient
une pauvre larme hors des yeux, et celle qui cherche  en sortir, 
cette heure, n'est pas de l'eau, mais du feu, que je crois, car elle me
brle comme un charbon ardent; mais ne m'en demande pas la cause; je ne
sais pas la dire ou ne veux pas la chercher. Le temps de la confiance
est pass. Je suis dans ma force et ne crois plus  l'aide des autres.
C'tait de la piti; je n'en ai plus besoin, et ne veux plus compter que
sur moi-mme. Merci de tes bonnes intentions. Adieu. Laisse-moi.

--Mais o vas-tu passer la nuit?

--Je vas voir ma mre.

--Il est bien tard, et il y a loin d'ici  Saint-Chartier.

--N'importe! dit-il en se levant. Je ne saurais rester en place. Nous
nous reverrons demain, Tiennet.

--Oui, chez nous, car c'est demain que nous y retournons.

--a m'est gal, dit-il encore. O elle sera, je saurai bien la
retrouver, votre Brulette, et elle n'a peut-tre pas encore dit son
dernier mot!

Il s'en alla d'un air trs-rsolu, et, voyant que sa fiert le
soutenait, je renonai  le tranquilliser. Je comptai que la fatigue, le
plaisir de voir sa mre et une ou deux journes de rflexion le
ramneraient  la raison. Je projetai donc de conseiller  Brulette de
rester au Chassin jusqu'au surlendemain, et, revenant vers ce village,
je trouvai, dans le coin d'un pr que je traversais pour m'abrger le
retour, le grand bcheux et son fils qui faisaient, comme ils disaient,
leur couverture: ce qui signifiait qu'ils s'arrangeaient pour dormir
dans l'herbe, ne voulant pas dranger les deux fillettes au vieux
chteau, et se faisant un plaisir de reposer  la franche toile en
cette douce saison de printemps.

Leur ide me sembla bonne, et le gazon frais meilleur que le foin
chauff, en quelque grenier, par une trentaine de camarades. Je
m'tendis donc  leurs cts, et, regardant les petits nuages blancs
dans le ciel clair, respirant l'aubpine, et songeant  Thrence, je
m'endormis du meilleur somme que j'eusse jamais fait.

J'ai toujours t franc dormeur et m'en suis rarement tir de moi-mme
dans ma jeunesse. Mes deux camarades de lit, ayant beaucoup march pour
venir au Chassin, laissrent aussi lever le soleil, et s'veillrent en
riant de se voir devancer par lui, ce qui ne leur arrivait pas souvent.
Ils s'gayrent encore davantage en regardant comme je m'y prenais pour
ne pas tomber dans la ruelle, en ouvrant les yeux sans savoir o
j'tais.

--Or , dit Huriel, debout, mon garon, car nous voil en retard.
Sais-tu une chose? c'est que nous sommes aujourd'hui au dernier jour de
mai, et que c'est chez nous la coutume d'attacher le bouquet  la porte
de sa bonne amie, quand on ne s'est pas trouv  mme de le faire au
premier jour du mois. Il n'y a point de risque qu'on nous ait prvenus,
puisque, d'une part, on ne sait point o sont loges ma soeur et ta
cousine, et que, de l'autre, on ne pratique pas chez vous ce bouquet du
_revenez-y_. Mais nos belles sont peut-tre dj veilles, et si elles
sortent de leur chambre avant que le mai soit plant  l'huisserie,
elles nous traiteront de paresseux.

--Comme cousin, rpondis-je en riant, je te permets bien de planter ton
mai, et comme frre, ta permission serait bonne pour le mien; mais voil
le pre qui n'entend peut-tre pas de la mme oreille?

--Si fait! dit le grand bcheux. Huriel m'a dit quelque chose de cela.
Essayer n'est pas difficile; russir, c'est autre chose! Si tu sais t'y
prendre, nous verrons bien, mon enfant. Cela te regarde!

Encourag par son air d'amiti, je courus au buisson voisin et coupai,
bien gaiement, tout un jeune cerisier sauvage en fleur, tandis
qu'Huriel, qui s'tait  l'avance pourvu d'un de ces beaux rubans tissus
de soie et d'or qu'on vend dans son pays, et que les femmes mettent sous
leurs coiffes de dentelle, mlait de l'pine blanche avec de l'pine
rose et les nouait en un bouquet digne d'une reine.

Nous ne fmes que trois enjambes du pr au chteau, et le silence qui y
tait nous assura que nos belles dormaient encore, sans doute pour avoir
caus ensemble une bonne partie de la nuit; mais notre tonnement fut
grand lorsque, entrant dans le prau, nous vmes un superbe mai tout
chamarr de rubans blanc et argent, pendu  la porte que nous pensions
trenner.

--Oui-d! dit Huriel, se mettant en devoir d'arracher cette offrande
suspecte, et regardant de travers son chien qui avait pass la nuit dans
le prau. Comment donc avez-vous gard la maison, matre _Satan_?
Avez-vous fait dj des connaissances dans le pays, que vous n'avez pas
mang les jambes de ce planteur de mai?

--Un moment, dit le grand bcheux, arrtant son fils qui voulait ter le
bouquet: il n'y a, par ici, qu'une connaissance que _Satan_ soit capable
de respecter et qui sache la coutume du _revenez-y_, pour l'avoir vue
pratiquer chez nous. Or, tu as promis,  celui-l justement, de ne le
point contrecarrer. Contente-toi donc de plaire sans le faire prendre en
dplaisance, et respecte son offrande, comme sans doute il et respect
la tienne.

--Oui, mon pre, dit Huriel, si j'tais sr que ce ft lui; mais qui
nous dit que ce ne soit pas quelque autre? et pour Thrence peut-tre?

Je lui observai que personne ne connaissait Thrence et ne l'avait
peut-tre encore vue, et, en regardant les fleurs de nnufar blanc qui
taient l lies en gerbes et frachement arraches, je me rappelai que
ces plantes n'taient pas communes dans l'endroit et ne poussaient gure
que dans les marais du Lajon, o j'avais vu Joseph s'arrter. Sans
doute, au lieu de s'en aller  Saint-Chartier, il tait revenu sur ses
pas, et il avait mme fallu qu'il entrt bien avant dans l'eau et dans
le sable mouvant, qui y est dangereux, pour en retirer une si belle
provision.

--Allons, dit Huriel en soupirant, c'est donc que la bataille commence
entre nous! Et il attacha son mai d'un air soucieux que je trouvai bien
modeste de sa part, car il me semblait pouvoir tre sr de son fait et
ne craindre personne. J'aurais bien voulu tre aussi assur de ma chance
auprs de sa soeur, et, en plantant mon bouquet, le coeur me battait
comme si je l'eusse sentie derrire la porte, toute prte  me le jeter
 la figure.

Aussi devins-je ple quand cette porte s'ouvrit; mais ce fut Brulette
qui parut la premire, donna le baiser du matin au grand bcheux, une
poigne de main  moi, et montra une mine tout enrougie d'aise  Huriel,
 qui elle n'osa cependant rien dire.

--Oh oh! mon pre, dit Thrence, arrivant aussi et embrassant bien fort
le grand bcheux, vous avez donc fait le jeune homme toute la nuit?
Allons, entrez, que je vous fasse djeuner. Mais, auparavant,
laissez-moi regarder ces bouquets. Trois, Brulette? oh! comme vous y
allez, mignonne! Est-ce que cette procession-l va durer tout le matin?

--Deux seulement pour Brulette, rpondit Huriel; le troisime est pour
toi, ma soeur. Et il lui montra mon cerisier, si charg de fleurs, qu'il
avait dj fait une pluie blanche sur le seuil de la porte.

--Pour moi? dit Thrence tonne. C'est donc toi, frre, qui as craint
de me rendre jalouse de Brulette?

--Un frre n'est pas si galant que a, dit le grand bcheux. N'as-tu
donc aucune doutance d'un amoureux craintif et discret, qui serre les
dents au lieu de se dclarer?

Thrence regarda autour d'elle, comme si elle cherchait quelque autre
que moi, et, quand elle arrta ses yeux noirs sur ma figure dconfite et
sotte, je crus qu'elle allait rire, ce qui m'et perc le coeur. Mais
elle n'en fit rien, et rougit mme un si peu. Puis, me tendant la main
bien franchement:--Merci, Tiennet fit-elle. Vous avez voulu me marquer
votre souvenir, et je l'accepte, sans plus m'en faire accroire qu'il ne
faut pour un bouquet.

--Eh bien, dit le grand bcheux, si tu l'acceptes, ma fille, il t'en
faut, suivant l'usage, attacher un brin sur ta coiffe!

--Mais non, rpondit Thrence; cela pourrait fcher quelque fille du
pays, et je ne veux point que ce bon Tiennet ait  se repentir pour
m'avoir fait une honntet.

--Oh! a ne fchera personne, m'criai-je; et si a ne vous fche point
vous-mme, a me contentera grandement.

--Soit! dit-elle, en cassant une petite branche de mes fleurs qu'elle
s'attacha d'une pingle sur la tte. Nous ne sommes ici qu'au Chassin,
Tiennet; si nous tions en votre endroit, j'y ferais plus de faons,
crainte de vous brouiller avec quelque payse.

--Brouillez-moi avec toutes, Thrence, je ne demande pas mieux!

--Pour cela? dit-elle, ce serait aller trop vite. Quand on dpouille son
prochain, il faut le ddommager, et je ne vous connais pas assez,
Tiennet, pour dire que nous y gagnerions tous les deux. Puis, dtournant
ce propos avec l'oubli d'elle-mme qu'elle faisait si naturellement:

--C'est  ton tour, mignonne, dit-elle  Brulette; quel remercment
vas-tu faire de ces deux mais, et dans lequel choisiras-tu ton fleuron?

--Dans aucun, si je ne sais d'o ils me viennent; rpondit ma prudente
cousine. Parlez donc, Huriel, et m'empchez de faire une mprise.

--Je ne peux rien dire, dit Huriel, sinon que voil le mien.

--Alors, je le prends tout entier, fit-elle en le dtachant; et quant 
ce bouquet de rivire, m'est avis qu'il se dplat bien, pendu  ma
porte. Il se trouvera mieux dans le foss.

Parlant ainsi, elle orna sa coiffe et son corsage des fleurs d'Huriel,
et aprs avoir serr le restant dans sa chambre, elle se disposait 
jeter l'autre dans le reste d'ancien foss qui sparait le prau du
petit parc; mais comme elle y portait la main, Huriel s'tant refus 
faire une telle insulte  son rival, un son de musette sortit du bois
dont le taillis serrait la petite cour en face de nous, et quelqu'un,
qui par consquent se trouvait cach assez prs pour entendre et voir
toutes choses, joua l'air des _Trois Fendeux_, du pre Bastien.

Il le joua d'abord tel que nous le connaissions, et ensuite un peu
diffremment; d'une faon plus douce et plus triste, et enfin le changea
du tout au tout, variant les modes et y mlant du sien, qui n'tait pas
pire, et qui mme semblait soupirer et prier d'une manire si tendre
qu'on ne se pouvait tenir d'en tre touch de compassion. Ensuite, il le
prit sur un ton plus fort et plus vif, comme si c'tait une chanson de
reproche et de commandement, et Brulette qui s'tait avance et arrte
au bord du foss, prte  y jeter le mai, mais ne s'y pouvant dcider,
recula comme effraye de la colre qui tait marque dans cette musique.
Alors Joseph, cartant les broussailles avec ses pieds et ses paules,
parut sur le revers du foss, l'oeil en feu, sonnant toujours, et
semblant, par son jeu et sa mine, menacer Brulette d'un grand dsespoir
si elle ne renonait point  l'affront qu'elle avait eu dessein de lui
faire.




Vingt-sixime veille.


--Brave musique et grand sonneur! s'cria le grand bcheux, battant des
mains quand ce fut fini. Voil du bon et du beau, Joseph, et on se peut
consoler de tout quand on tient comme a le dragon par les cornes. Viens
ici qu'on te complimente!

--On ne se console pas d'une insulte, mon matre, rpondit Joseph, et il
y aura, pour toute la vie, un foss plein d'pines entre Brulette et
moi, si elle jette dans celui-ci les fleurs de mon offrande.

-- Dieu ne plaise, rpondit--Brulette, que je paye si mal une si belle
aubade! Viens ici, Joset; il n'y aura jamais d'pines entre nous, que
celles que tu y planteras toi-mme.

Joseph, brisant, comme un sanglier, les ronces drues comme un filet qui
le retenaient sur la berge du foss, et voltigeant sur la vase qui en
verdissait le fond, sauta dans le prau, et, prenant le bouquet dans les
mains de Brulette, il en arracha des fleurs qu'il lui voulut placer sur
la tte,  ct de l'pine blanche et rose d'Huriel. Il agissait ainsi
d'un air d'orgueil, et comme un homme qui a gagn le droit d'imposer sa
volont; mais Brulette l'arrtant, lui dit:

--Un moment, Joseph; j'ai mon ide, et c'est  toi de t'y soumettre. Tu
dois tre bientt reu matre sonneur, et puisque le bon Dieu m'a rendue
si sensible  la musique, c'est que je m'y entends un peu sans avoir
rien appris. J'ai donc fantaisie de faire ici un concours et d'y
rcompenser celui qui s'y comportera le mieux. Donne ta musette  Huriel
et qu'il fasse sa preuve, comme tu viens de faire la tienne.

--Oui, oui, j'y consens tout  fait, s'cria Joseph, dont la figure
brilla de dfi.  ton tour, Huriel, et fais parler cette peau de bouc
comme le gosier d'un rossignol, si tu peux!

--Ce ne sont pas l nos conditions, Joseph, rpondit Huriel. Tu as dit
que tu me laisserais la parole et j'ai parl! Je le laisse la musique,
o je reconnais que tu es au-dessus de moi. Reprends donc la musette et
parle encore en ton langage; personne ici ne se lassera de t'entendre.

--Puisque tu te confesses vaincu, reprit Joseph, je ne jouerai plus que
par commandement de Brulette.

--Joue, lui dit-elle; et, tandis qu'il sonnait encore merveilleusement,
elle tressa une guirlande des fleurs de nnufar blanc avec les rubans
argents qui liaient la gerbe. La chanterie de Joseph tant acheve,
elle vint  lui et enroula cette guirlande autour du bourdon de sa
cornemuse, en lui parlant ainsi:

--Joset, le beau sonneur, je te reois matre en sonnerie et t'en donne
le prix. Que ce gage te porte bonheur et gloire, et qu'il te marque
l'estime que je fais de tes grands talents.

--Oui, oui, c'est bien! dit Joseph. Merci, ma Brulette. Achve donc de
me rendre fier et content, en gardant pour toi une de ces fleurs que tu
me donnes. Cueille sur moi la plus belle et la mets vitement sur ton
coeur, si tu ne la veux mettre sur ton front.

Brulette sourit en rougissant, et, belle comme un ange, regarda Huriel,
qui plissait et se jugeait perdu.

--Joseph, rpondit-elle, je t'ai donn l une belle matrise, celle de
la musique! Il t'en faut contenter et ne point demander la matrise
d'amour, qui ne se gagne point par force ni par science, mais par la
volont du bon Dieu.

La figure d'Huriel s'claircit, et celle de Joseph s'embrasa.

--Brulette, s'cria-t-il, il faudra que la volont du bon Dieu soit la
mienne!

--Oh! doucement, dit-elle; lui seul est le matre, et voil un de ses
petits anges qui ne doit point entendre de paroles contraires  la
religion.

Elle disait cela, recevant dans ses bras Charlot, bondissant aprs elle
comme un agneau vers sa mre. Thrence, qui tait rentre en la chambre
pendant la sonnerie de Joseph, venait de le lever, et, sans prendre le
temps de se laisser habiller, il accourait, quasi nu, embrasser sa
mignonne, avec un air de matre et de jaloux qui se moquait bien des
prtentions des amoureux.

Joseph, qui avait oubli tous ses soupons et qui se croyait abus par
la lettre du fils Carnat, se recula du passage de Charlot, comme si ce
ft un serpent; et quand il le vit changer avec Brulette des caresses
si vives, l'appelant mre mignonne et maman au petit Charlot, il lui
passa un vertige devant les yeux comme s'il allait tomber en pmoison;
mais, tout aussitt, transport de colre, il s'lana sur l'enfant, et,
l'attirant  lui trs-brutalement:

--Voil donc enfin la vrit qui se montre! dit-il d'une voix suffoque;
voil le jeu qu'on fait de moi, et la matrise d'amour qui m'a devanc!

Brulette, effraye de la colre de Joseph et des cris de Charlot, voulut
le lui reprendre; mais, ne se connaissant plus, il le tirait  lui,
riant d'une manire farouche, et disant qu'il le voulait regarder tout
son sol pour en trouver la ressemblance; et, dans ce dbat, il serrait
l'enfant sans y songer et l'touffait, au dsespoir de Brulette, qui,
n'osant pas ajouter, par sa dfense, au risque qu'il y courait, se jeta
vers Huriel en lui disant:

--Mon enfant! mon enfant! il me tue mon pauvre enfant!

Huriel n'y alla pas deux fois. Il empoigna Joseph par la nuque et le
serra si vite et si fort, que ses bras raidis se desserrant, je pus
recevoir Charlot dans les miens et le rapporter quasi pm  Brulette.

Joseph faillit pmer aussi, autant de l'accs de rage qui lui tait
venu, que de la manire dont Huriel l'avait empoign. Il s'en serait
suivi une bataille, et le grand bcheux se jetait dj au milieu, si
Joseph et compris ce qui s'tait pass; mais il ne se rendait compte de
rien, sinon que Brulette tait mre et qu'il avait t tromp par elle
et par nous.

--Vous ne vous en cachez donc plus? lui dit-il avec des mots entrecoups
d'un reste d'touffement.

--Qu'est-ce que vous prtendez donc me dire? rpliqua Brulette, qui
tait tout en larmes, assise sur le gazon, et adoucissant avec ses mains
les meurtrissures que Charlot avait reues aux bras. Vous tes un fou
trs-mchant, voil tout ce que je sais. Ne vous approchez plus de moi,
et n'ayez jamais le malheur de brutaliser cet enfant, si vous ne voulez
que Dieu vous maudisse!

--Un seul mot, Brulette; dit Joseph, si vous tes sa mre, confessez-le.
Vous aurez ma piti et mon pardon; je vous soutiendrai mme, au besoin;
mais si vous ne pouvez le nier que par un mensonge... vous aurez mon
mpris et mon oubli!

--Sa mre? moi, sa mre? s'cria Brulette en se relevant comme pour
repousser Charlot. Vous croyez que je suis sa mre? dit-elle encore, en
reprenant contre son coeur le pauvre enfant, cause de tant de soucis.
Alors elle regarda d'un air gar autour d'elle, et, cherchant Huriel
des yeux: Est-il possible, s'cria-t-elle, que l'on pense de moi une
pareille chose?

--La preuve qu'on ne le pense pas, rpondit Huriel en s'approchant
d'elle et en caressant Charlot, c'est qu'on aime l'enfant que vous
aimez.

--Dites mieux, mon frre, s'cria vivement Thrence, dites ce que vous
me disiez hier: Qu'il soit  elle ou non, il sera mien si elle veut
tre mienne.

Brulette jeta ses deux bras au cou d'Huriel, et s'y tenant attache
comme une vigne  un chne:

--Soyez donc mon matre, dit-elle, car je n'en ai jamais eu et n'en
aurai jamais d'autre que vous.

Joseph regardait cet accord soudain dont il tait la cause, avec une
douleur et un regret si grands, qu'il faisait peine  voir. Le cri de
vrit de Brulette l'avait saisi, et il croyait avoir rv l'offense
qu'il venait de lui faire. Il sentit que tout tait fini entre eux, et,
sans dire une parole, il ramassa sa musette et s'enfuit.

Le grand bcheux courut aprs lui et le ramena, disant:

--Non, non, ce n'est pas comme cela qu'il faut se quitter, aprs une
amiti d'enfance. Abaisse ton orgueil, Joseph, et demande pardon  cette
honnte fille. C'est ma fille,  cette heure, l'accord en est fait, et
j'en suis fier; mais il faut qu'elle reste ta soeur. On pardonne  un
frre ce qu'on ne peut pardonner  un amant.

--Qu'elle me pardonne si elle veut et si elle peut! dit Joseph; mais si
je suis coupable, je ne peux recevoir l'absolution que de moi-mme.
Hassez-moi, Brulette, cela me vaudra peut-tre mieux. Je vois bien que
j'ai fait ce qu'il fallait pour me perdre dans votre esprit. Il n'y a
pas  en revenir; mais si je vous fais piti, ne me le dites pas. Je ne
vous demande plus rien.

--Cela ne serait pas arriv, rpondit Brulette, si vous aviez fait votre
devoir, qui tait d'aller embrasser votre mre. Allez-y, Joseph, et
surtout ne lui dites pas de quoi vous m'avez accuse: vous la feriez
mourir de chagrin.

--Ma chre fille, reprit encore le grand bcheux, retenant toujours
Joseph, j'ai ide qu'il ne faut gronder les enfants que quand ils sont
dans un tat tranquille. Autrement, ils entendent de travers ce qu'on
leur dit, et ne profitent point des reproches. Pour moi, Joseph a des
moments de follet, et s'il n'en fait pas amende honorable aussi
aisment qu'un autre, c'est peut-tre qu'il sent beaucoup son tort et
souffre plus de son propre blme que de celui d'autrui. Donnez-lui
l'exemple de la raison et de la bont. Il n'est pas malais de pardonner
quand on est heureux, et vous devez vous sentir contente d'tre aime
comme vous l'tes ici. Davantage ne serait pas possible, car je sais de
vous,  prsent, des choses qui me font vous tenir en si haute estime,
que voil des mains qui tordraient le cou  quiconque vous insulterait
dlibrment; mais il n'en est point ainsi de l'insulte de Joseph. Elle
est partie de la fivre et non de la rflexion, et la honte l'a suivie
de si prs que son coeur vous en fait,  cette heure, parfaite
rparation. Allons, Joseph, un mot de ta signature  la fin de mon
discours; je ne t'en demande pas plus, et Brulette s'en contentera,
n'est-ce pas, ma fille?

--Vous ne le connaissez gure si vous croyez qu'il le dira, mon pre,
rpondit Brulette; mais je ne l'exige pas, parce que, avant tout, je
vous veux contenter. Par ainsi, Joseph, je te pardonne, encore que tu
n'y tiennes point. Reste djeuner avec nous, et parlons d'autre chose;
ce qui a t dit est oubli.

Joseph ne dit mot, mais il ta son chapeau et posa son bton, comme
dcid  rester. Les deux jeunes filles rentrrent en la maison pour
apprter le repas, et Huriel, qui avait grand soin de son cheval, se mit
 l'triller et  le panser. Je m'occupai de Charlot que Brulette
m'avait confi; et le grand bcheux, voulant distraire Joseph, lui parla
musique et loua beaucoup l'arrangement qu'il avait donn  sa chanson.

--Ne me parlez plus de cette chanson-l, lui dit Joseph. Elle ne me
rappellerait que des peines, et je la veux oublier.

--Eh bien, dit le grand bcheux, joue-moi quelque autre chose de ton
invention, et l, tout de suite, comme l'ide t'en viendra.

Joseph s'loigna avec lui dans le parc, et nous l'entendmes sonner des
airs si tristes et si plaintifs, qu'il semblait d'une me prosterne
dans le repentir et la contrition.

--L'entends-tu? dis-je  Brulette. Voil sa manire de se confesser,
sans doute, et si le chagrin est une rparation, il te la donne de son
mieux.

--Je ne crois pas  un bien tendre coeur sous une si rude fiert,
rpondit Brulette; je suis,  prsent, comme Thrence: un peu de
tendresse m'attire plus qu'un beau savoir; mais j'ai pardonn, et si ma
piti n'est pas aussi grande que Joseph la rclame en son langage, c'est
parce que je lui connais une consolation dont mon oubli ne le privera
point: c'est l'estime que les autres et lui-mme feront de ses talents.
Si Joseph n'y tenait pas plus qu' l'amiti, il n'aurait pas la langue
muette et l'oeil sec devant les reproches de l'amiti. On ne sait bien
demander que ce dont on a grand besoin.

--Eh bien, dit le grand bcheux, revenant seul du parc, l'avez-vous
cout, mes enfants? Il a dit tout ce qu'il pouvait et voulait dire, et,
content de m'avoir tir les larmes des yeux avec ses inventions, il s'en
va plus tranquille.

--Vous ne l'avez pas pu garder  djeuner, pas moins! dit Thrence en
souriant.

--Non, rpondit le pre. Il a trop bien sonn pour n'tre pas consol
aux trois quarts, et il a mieux aim partir l-dessus, que sur quelque
sottise qu'il aurait pu dire  table.




Vingt-septime veille.


Quand nous fmes au repas, nous nous sentions tous soulags de
l'apprhension de la veille, par rapport  la fcherie d'Huriel et de
Joseph, et, comme Thrence montrait bien, soit en sa prsence, soit en
son absence, qu'elle n'avait pour lui aucun ressentiment, bon ou mauvais
du pass, je me trouvais, ainsi qu'Huriel et le grand bcheux, en ides
riantes et tranquilles. Charlot, se voyant choy et caress de tout le
monde, commenait  oublier l'_homme_ qui l'avait peur et meurtri. De
temps en temps, il se retournait encore au moindre bruit, et Thrence le
consolait en riant et en lui disant qu'il tait parti et ne reviendrait
plus. Nous tions l comme une seule famille, et, tout en servant
Thrence avec un grand respect, je me disais que j'aurais le vouloir
moins imprieux et plus patient avec mes amours que Joseph avec les
siennes.

Brulette seule demeurait soucieuse et accable, comme si elle et reu
dans le coeur un mauvais coup. Huriel s'en inquitait; le grand bcheux,
qui connaissait bien l'me humaine dans tous ses plis, et qui tait si
bon que sa figure et sa parole mettaient du miel dans toutes les
amertumes, lui prit ses petites mains, et attirant sa jolie tte sur son
coeur, lui dit,  la fin du repas:

--- Brulette, nous avons une prire  t'adresser, et si tu as l'air
triste et inquite, voil mon fils et moi qui n'oserons. Ne veux-tu
point nous donner un sourire d'encouragement?

--Parlez, mon pre, et commandez-moi? rpondit Brulette.

--Eh bien, ma fille, il faut que tu sois consentante de nous prsenter
ds demain  ton grand-pre,  seules fins qu'il agre mon Huriel pour
son petit-fils.

--C'est trop tt, mon pre, rpondit Brulette, rpandant encore quelques
larmes; ou pour mieux dire, c'est trop tard. Car si vous m'aviez
command cela, il y a une heure, avant que Joseph lcht de certaines
paroles devant moi, j'eusse t consentante de bon coeur.  prsent,
j'aurais honte, je vous le confesse, d'accepter si librement la foi d'un
honnte homme, quand je vois que je ne passe point pour une honnte
fille. Je savais bien qu'on m'avait reproch une humeur lgre et des
gots de coquetterie. Votre fils lui-mme m'avait doucement tance
l-dessus, l'an dernier. Thrence m'en blmait, tout en me donnant son
amiti. Aussi, voyant qu'Huriel avait tant de courage pour me quitter
sans me demander rien, j'avais fait de grandes rflexions. Le bon Dieu
m'y avait aide en m'envoyant la charge de ce petit enfant, qui ne me
plaisait pas d'abord et que j'aurais peut-tre refus, si,  mon devoir,
ne se ft mle l'ide que, par un peu de souffrance et de vertu, je
serais plus digne d'tre aime, que par mon babillage et mes toilettes.
Je pensais donc d'avoir rpar mes annes d'insouciance, et d'avoir mis
sous mes pieds le trop grand amour de ma petite personne. Je me voyais
bien critique et dlaisse chez nous; je m'en consolais en me disant:
S'il revient, lui, il verra bien que je ne mrite pas d'tre blme
pour tre devenue raisonnable et srieuse. Mais voil que j'apprends
bien autre chose, autant par la conduite de Joseph que par la parole de
Thrence. Ce n'tait pas seulement Joseph qui me croyait gare depuis
longtemps, c'tait Huriel aussi, puisqu'il avait l'amour assez fort et
le coeur assez grand pour dire hier  sa soeur: Fautive ou non fautive,
je l'aime et la prends comme elle est. Ah! Huriel, je vous en remercie!
mais je ne veux pas que vous m'pousiez avant de me connatre. Je
souffrirais trop de vous voir critiqu comme vous allez l'tre, sans
doute,  cause de moi. Je vous respecte trop pour laisser dire que vous
endossez la paternit d'un champi. Allons! convenez qu'il faut que j'aie
t bien lgre dans mes allures d'autrefois, pour donner prise  une
pareille accusation! Eh bien, je veux que vous me jugiez par ma conduite
de tous les jours, et que vous sachiez que je ne suis pas seulement
belle danseuse  la noce, mais bonne gardienne de mon devoir  la
maison. Nous viendrons demeurer ici, comme vous le souhaitez; et, dans
un an, si je ne suis pas matresse de vous prouver que je n'ai pas 
rougir de mes soins pour Charlot, du moins je vous aurai donn, par
toutes mes actions, la preuve que je suis raisonnable dans mes esprits
autant que saine dans ma conscience.

Huriel arracha Brulette des bras de son pre, embrassa dvotement les
larmes qui coulaient de ses beaux yeux, et la replaant o il l'avait
prise:

--Bnissez-la donc bien, mon pre, dit-il, car vous voyez si je vous ai
menti en vous disant qu'elle en tait digne. Elle, a trs-bien parl,
cette chre langue dore, et il n'y a rien  lui rpondre, sinon que
nous n'avons pas besoin d'un an ni mme d'un jour d'preuve, et que nous
irons, ds ce soir, la demander  son grand-pre; car de passer encore
une nuit dans l'attente de ce consentement, je ne m'en sens pas le
courage,  prsent que je n'ai plus que cela  obtenir pour me sentir le
roi du monde.

--Voil donc, dit le pre Bastien  Brulette, ce que tu as gagn 
chercher du rpit? Au lieu de le demander demain, nous te demanderons
aujourd'hui. Allons, mon enfant, il t'y faut soumettre, et c'est le
chtiment de ta mauvaise conduite dans le temps pass.

Le contentement s'panouit enfin sur le visage de Brulette, et le mal
que lui avait fait Joseph fut oubli. Cependant, quand nous quittmes la
table, il lui en vint encore un retintement. Charlot entendant Huriel
appeler le grand bcheux _mon pre_, l'appela de mme, et en fut
d'autant mieux caress; mais Brulette s'en affligea encore un brin.

--Ne faudrait-il pas, dit-elle, se donner enfin la peine d'inventer une
parent  ce pauvre enfant? car chaque fois,  prsent, qu'il
m'appellera sa mre, il me semblera qu'il fait souffrir ceux qui
m'aiment.

On allait encore la rassurer sur ce point, lorsque Thrence dit:

--Parlez plus bas, nous sommes couts. Et, tournant tous, comme elle,
nos yeux du ct du portail, nous vmes le bout d'un bton appuy 
terre et la renflure d'une besace pleine, qui dpassaient le mur et
marquaient bien qu'un mendiant tait l, attendant qu'on ft attention 
lui, et pouvant entendre des choses qui ne le regardaient point.

Je m'avanai vers lui et reconnus le carme Nicolas, qui, tout aussitt
s'approchant, nous confessa, sans embarras, qu'il nous coutait depuis
un quart d'heure et y avait mme pris beaucoup de plaisir.

--Il me semblait bien connatre la voix d'Huriel, dit-il; mais, en
faisant ma tourne, je m'attendais si peu  le trouver cans, mes chers
amis, que je n'en aurais pas t certain, sans diverses choses qui se
sont dites ici, et o Brulette sait bien que je ne suis pas de trop.

--Nous le savons aussi, dit Huriel.

--Vous? fit le moine. Oui, cela doit tre!

--Et cela est, parce que la tante m'a tout confi hier soir, dit Huriel
 Brulette. Vous voyez, mignonne, que je n'ai pas tant de mrite  vous
croire.

--Oui, dit Brulette bien soulage, mais hier matin!... Eh bien, puisque
vous voil instruit de mes affaires, ajouta-t-elle en parlant au moine,
que me conseillez-vous, frre Nicolas? Vous qui avez t employ dans
celles de Charlot, ne trouverez-vous pas quelque histoire  rpandre
pour couvrir le secret de ses parents et rparer le dommage fait  mon
honneur?

--Une histoire? dit le carme. Moi, conseiller et aider le mensonge? Je
ne suis point de ceux qui se peuvent damner pour l'amour des jeunes
filles, ma mie! Il ne m'en reviendrait rien. Il faudra donc que je vous
aide autrement, et j'y ai dj travaill plus que vous ne pensez. Ayez
patience, et tout s'arrangera aussi bien qu'une autre affaire, o matre
Huriel sait bien que je n'ai pas t mauvais ami.

--Je sais que je vous dois le repos et la sret de ma vie, rpondit
Huriel. Aussi, qu'on dise des moines ce qu'on voudra: j'en sais au moins
un, pour qui je me ferais couper en quatre. Asseyez-vous donc, mon
frre, et passez avec nous la journe. Ce qui est  nous est  vous, et
la maison o nous sommes est aussi la vtre.

Thrence et le grand bcheux allaient faire aussi leurs honntets au
bon frre, quand ma tante Marghitonne arriva et ne nous voulut plus
souffrir ailleurs qu'avec elle. On allait faire la crmonie du chou,
qui est la grande farce ancienne du lendemain des noces, et dj la
promenade commenait et venait de notre ct. On buvait, chantait et
dansait  chaque repos. Il n'y avait plus moyen pour Thrence de se
tenir  l'cart, et elle accepta mon bras pour aller au-devant du
cortge, tandis qu'Huriel y menait Brulette. Ma tante se chargea du
petit, et le grand bcheux, entranant le carme, le dcida aisment  se
divertir en bonne compagnie.

Le gars qui jouait le personnage du jardinier, ou, comme on dit encore
chez nous, du paen, sur la civire, tait orn d'une manire qui
tonnait bien le monde. Il avait ramass, auprs du petit parc, une
belle guirlande de nnufars lie de rubans d'argent, et s'en tait fait
une ceinture sur sa bosse de filasse. Il ne nous fallut pas grand temps
pour la reconnatre. Joseph l'avait perdue ou jete en se retirant de
nous. Les rubans faisaient envie aux filles de la noce, qui dlibrrent
de ne les point laisser gter, et, se jetant toutes sur le paen, encore
qu'en se dfendant il en embrasst plus d'une avec son museau barbouill
de lie, elles l'en dpouillrent et se firent le partage de cette riche
livre de mariage. Ainsi les rubans dpecs de Joseph brillrent tout le
jour sur la coiffe des plus fraches fillettes de l'endroit et firent
encore un meilleur usage qu'il ne pensait en les laissant sur le chemin.

La comdie donne de porte en porte dans le village, fut aussi folle que
de coutume, et se termina par un grand repas et des danses jusqu' la
nuit. Aprs quoi, prenant cong, Brulette et moi, accompagns du grand
bcheux, de Thrence et d'Huriel, nous partmes pour Nohant, avec le
moine en tte, qui conduisait le clairin par la bride, et sur le
clairin, le gros Charlot, un peu gris de tout ce qu'il avait vu, riant
comme un fou, et s'essayant  chanter comme il avait entendu faire tout
le jour:

Encore que la jeunesse d'aujourd'hui soit bien dgnre, vous avez tant
de fois vu des fillettes de quinze ans faire cinq lieues le matin et
autant le soir sur leurs jambes, pour une journe de danse par la plus
forte chaleur, que vous ne penserez point que nous arrivmes chez nous
rendus de fatigue. Tout au contraire, nous avions encore dans  quatre,
plus d'une fois, le long du chemin, le grand bcheux sonnant de la
musette, Charlot dormant sur le cheval, et le carme nous traitant de
fous, nous grondant, et ne se pouvant retenir de rire et de frapper des
mains pour nous exciter.

Enfin nous tions  la porte de Brulette sur les dix heures du soir, et
le pre Brulet dormait en son lit, quand la joyeuse compagnie entra dans
la chambre. Comme il tait pas mal sourd et dormait dur, Brulette coucha
le petit, nous servit un bout de collation, et se consulta avec nous sur
le rveil qu'on lui ferait, avant qu'il et fini son premier somme.

 la fin il se retourna de notre ct, vit la lumire, reconnut sa fille
et moi, s'tonna des autres, et, s'asseyant sur son lit, d'un air aussi
srieux qu'un juge, couta le discours que lui fit un peu haut et en peu
de paroles, mais bien honntement, le grand bcheux. Le carme, en qui le
pre Brulet avait toute confiance, y ajouta l'loge de la famille
Huriel, et Huriel dclara son inclination et tous ses bons sentiments
pour le prsent et l'avenir.

Le pre Brulet couta le tout sans dire un mot, et j'avais crainte qu'il
n'y et rien compris; mais encore qu'il part rver, il avait son
entendement libre et rpondit en homme sage, qu'il reconnaissait
trs-bien dans le grand bcheux le fils d'un ancien ami; qu'il faisait
grand tat de toute la famille; qu'il estimait le frre Nicolas digne de
foi, et que, par-dessus tout, il se fiait  l'esprit et au fin jugement
de sa petite-fille. Selon lui, elle n'avait pas tant retard son choix
et refus de si beaux partis, pour finir par une sottise, et puisqu'elle
souhaitait pouser Huriel, Huriel devait tre un bon mari.

Il parlait d'une manire avise, et pourtant sa mmoire lui faisait
dfaut sur un point qui lui revint au moment o nous nous retirions;
c'est qu'Huriel tait un muletier:

--Et c'est l, dit-il, le seul point qui me fche... Ma petite-fille
s'ennuiera donc seule  la maison les trois quarts de l'anne?

On le consola bien en lui apprenant qu'Huriel avait quitt son tat pour
se mettre au fendage, et il agra l'ide d'aller travailler au Chassin
pendant la bonne saison.

Nous nous dpartmes donc tous contents les uns des autres, Thrence
resta avec Brulette, et j'emmenai les autres  mon logis.

Nous apprmes, le lendemain soir, par le carme, qui s'tait promen tout
le jour, que Joseph, lequel n'avait point paru au bourg de Nohant, tait
all passer une heure avec sa mre, aprs quoi il s'tait mis en route
pour courir les environs, disant que son ide tait de rassembler les
sonneurs du pays en un concours o il demanderait la matrise et le
droit pour pratiquer. La Mariton tait bien en peine de cette rsolution
l, pensant que les Carnat et toute la bande des mntriers du pays, qui
tait dj plus nombreuse que de besoin, s'y montreraient contraires et
lui causeraient du trouble et du tort. Mais Joseph ne l'avait point
coute, disant toujours qu'il la voulait retirer de servitude et
emmener au loin avec lui, encore qu'elle n'y part point dispose comme
il l'et souhait.

Le surlendemain, tous nos apprts tant faits, et les premiers bans
d'Huriel et de Brulette dj publis au prne de notre paroisse, nous
retournmes tous au Chassin. C'tait comme le dpart pour un plerinage
au bout du monde. Comme il nous fallait emporter du mobilier, et que
Brulette voulait que son grand-pre ne manqut de rien, nous avions lou
une charrette, et tout le village ouvrait de grands yeux,  nous voir
emporter de sa maison jusqu'aux paniers. Elle n'oublia ni ses chvres ni
ses poules, que Thrence se rjouissait d'avoir  soigner, elle qui ne
connaissait pas le gouvernement des btes et qui disait vouloir
l'apprendre pendant que l'occasion s'en trouvait.

Cela me fournit celle de m'offrir en plaisanterie  sa gouverne, comme
la plus soumise et fidle bte de tout le troupeau. Elle ne s'en fcha
pas, mais ne m'encouragea point  passer du badinage au srieux.
Seulement, il me sembla bien qu'elle n'tait pas mcontente de me voir
quitter si gaiement pays et famille pour la suivre, et que, si elle ne
m'attirait pas, elle ne me repoussait pas non plus.

Au moment o le vieux Brulet et les femmes, avec Charlot, montaient sur
la voiture, Brulette tant fire de s'en aller avec un si bel amoureux,
 la barbe de tous les amoureux qui l'avaient mconnue, le carme vint
comme pour nous dire adieu, et ajouta pour les oreilles des curieux:--Au
fait, je vas de votre ct, et ferai un bout de chemin avec vous.

Il monta auprs du pre Brulet, et au bout d'une lieue, dans un chemin
couvert, il fit arrter. Huriel conduisait son clairin, qui tait aussi
bon au tirage qu'au transport, et nous marchions un peu en avant, le
grand bcheux et moi. Voyant la voiture retarde, nous retournmes,
pensant que ce ft quelque accident, et vmes Brulette tout en pleurs,
embrassant Charlot, qui s'attachait  elle en faisant de grands cris,
parce que le carme le voulait emporter. Huriel intercdait pour qu'on
s'y prt autrement, car il tait si pein du chagrin de Brulette, que,
pour un peu, il aurait pleur aussi.

--Qu'y a-t-il donc? dit le grand bcheux, et pourquoi, ma fille,
voulez-vous vous dpartir de ce pauvre enfant? Est-ce donc la suite de
votre ide de l'autre jour?

--Non, mon pre, rpondit Brulette. Ce sont ses vritables parents qui
le rclament, et c'est pour son bien. Le pauvre petit ne comprend pas
cela, et moi, encore que je le comprenne, le coeur me manque. Mais comme
il y a des raisons pour que la chose se fasse sans retard, donnez-moi
du courage, au lieu de m'en ter.

Et, tout en parlant de courage, elle n'en avait point contre les pleurs
et les caresses de Charlot, car elle tait arrive  l'aimer d'une
grande tendresse, et il fallut que Thrence s'en mlt. La fille des
bois avait dans son air et dans ses moindres discours une assurance de
bont qui et persuad les pierres, et que l'enfant sentait, encore
qu'il ne st comment. Elle russit  lui faire entendre de s'apaiser, et
qu'on ne le quittait que pour bien peu, de sorte que frre Nicolas put
l'emporter sans violence, et qu'on se mit en route au son d'une manire
de rondine qu'il lui chantait pour l'baubir, et qui ressemblait  un
psaume d'glise plus qu' une chanson; mais Chariot s'en paya, et quand
leurs voix se perdirent, celle du carme couvrait les dernires plaintes
du pauvre mignon.

--Allons, Brulette, en route, dit le grand bcheux. Nous vous aimerons
tant, que nous vous consolerons.

Huriel monta sur le brancard, afin d'tre prs d'elle, et, tout le long
du chemin, l'entretint si doucement, qu'elle lui dit,  l'arrive:

--Ne me croyez pas inconsolable, mon vrai ami! J'ai eu le coeur faible
un moment; mais je sais bien o reporter l'amiti que j'avais pour cet
enfant, et o je retrouverai la joie qu'il me donnait.

Il ne nous fallut pas grand temps pour nous installer au vieux chteau,
et mmement y pendre la crmaillre. Il y avait plusieurs chambres
habitables, encore qu'elles n'eussent pas de mine et qu'on les et crues
prtes  nous choir sur la tte; mais il y avait si longtemps que le
vent en secouait les ruines sans les renverser, qu'elles pouvaient bien
encore durer autant que nous.

La tante Marghitonne, enchante de notre voisinage, nous fournit tout ce
qui et pu manquer aux petites aises dont nous tions coutumiers, et que
la famille d'Huriel se laissa persuader de partager avec nous, malgr le
peu d'habitude qu'elle en avait et le peu de cas qu'elle en faisait.
Les ouvriers bourbonnais que le grand bcheux avait embauchs
arrivrent, et il en embaucha d'autres dans l'endroit mme. Si bien que
nous tions l comme une colonie, campe partie dans le bourg, partie
dans les ruines, travaillant tous de bon coeur sous la conduite d'un
homme juste qui savait ce que c'est que la peine  mnager et le courage
 rcompenser, et nous runissant tous les soirs pour manger ensemble
sur le prau, couter et raconter des histoires, chanter et foltrer 
la frache, et faisant bal, le dimanche, avec toute la jeunesse du pays,
qui nous savait tant de gr de la musique bourbonnaise, qu'on nous
apportait de petits prsents de tous les cts, et nous considrait on
ne peut plus.

Le travail tait rude,  cause de la pente de la futaie qui se trouvait
quasiment  pic sur la rivire, et l'abatage offrait de grands dangers.
J'avais fait, au bois de l'Alleu, l'exprience du caractre vif du grand
bcheux. Comme il n'avait que des ouvriers de choix pour sa partie, et
que les dpeceurs taient  leurs pices, il n'avait pas sujet de
s'impatienter; mais j'avais l'ambition de devenir un fendeux du premier
ordre pour lui complaire, et je craignais que mon apprentissage ne me
ft encore traiter de maladroit et d'imprudent, ce qui m'et bien
mortifi devant Thrence. Aussi priai-je Huriel de m'en faire  part la
dmonstration et de me laisser le bien observer dans la pratique. Il s'y
prta de son mieux, et j'y portai un si bon vouloir, qu'en peu de jours
j'tonnai le matre par mon habilet. Il m'en fit compliment, et
mmement me demanda devant sa fille pourquoi je me donnais si
vaillamment  un tat qui ne m'tait point de ncessit en mon
endroit.--C'est, lui rpondis-je, que je ne serais pas fch d'tre bon
 gagner ma vie en tout pays. On ne sait point ce qui peut arriver, et
si j'aimais une femme qui me voult emmener au fond des bois, je l'y
suivrais, et l'y soutiendrais aussi bien qu'un autre.

Et, pour marquer  Thrence que je n'tais pas si clin qu'elle le
pensait peut-tre, je m'exerais  coucher sur la dure,  vivre
sobrement, et  devenir un forestier aussi solide que ceux qui
l'entouraient. Je ne m'en trouvais pas plus mal portant, et mme je
sentais bien mon esprit y devenir plus lger et mes ides plus claires.
Beaucoup de choses que je n'entendais point sans de grandes explications
au commencement, se dbrouillaient peu  peu d'elles-mmes devant mes
yeux, et elle ne riait plus de mes questions lourdaudes. Elle causait
avec moi sans ennui et marquait de la confiance dans mes jugements.

Pourtant une bonne quinzaine se passa devant que j'eusse un peu
d'esprance, et comme je me plaignais  Huriel de n'oser point dire un
mot  une fille qui me paraissait trop au-dessus de moi pour me vouloir
jamais regarder, il me rpliqua:

--Sois tranquille, Tiennet, ma soeur a le coeur le plus juste qui
existe, et si, comme toutes les jeunes filles, elle a ses moments de
fantaisie, il n'y a point d'imagination en elle qui ne cde  l'amour
d'une belle vrit et d'une franche rparation.

Les discours d'Huriel, qui taient aussi ceux de son pre avec moi, me
baillrent grand courage, et Thrence reconnut en moi un si bon
serviteur, j'tais si attentionn  ce qu'elle n'et peine, fatigue ou
impatience d'aucune chose dpendant de mon pouvoir; j'tais si soigneux
de ne regarder aucune autre fille, et d'ailleurs j'en avais si peu
d'envie; enfin, je me comportais avec un respect si honnte et qui lui
marquait si bien l'tat que je faisais de son mrite, qu'elle y ouvrit
les yeux, et je la vis plusieurs fois me regarder courir au-devant de
ses souhaits, avec un air de rflexion trs-doux, et m'en payer par des
remercments qui me rendaient fier. Elle n'tait pas habitue, comme
Brulette,  se voir prvenir, et n'et pas su, comme elle, y inviter
gentiment. Elle paraissait mme toujours tonne qu'on y songet; mais
quand cela arrivait, elle en marquait une grande obligation, et je ne me
sentais pas d'aise quand elle me disait, de son air srieux, et sans
fausse retenue:

--Vraiment, Tiennet, vous avez trop bon coeur. Ou bien:--Tiennet, vous
prenez pour moi tant de peine, que je voudrais avoir  en prendre pour
vous dans l'occasion.

Un jour qu'elle me parlait en cette manire, devant les autres bcheux,
l'un d'eux, qui tait un beau garon bourbonnais, observa,  moiti
voix, qu'elle me gratifiait d'un grand intrt.

--Certainement, Lonard, lui rpondit Thrence en le regardant d'un air
assur. Je lui porte l'intrt que je dois  sa complaisance pour moi et
 son amiti pour les miens.

--Est-ce que vous croyez, reprit Lonard, qu'on n'agirait pas aussi bien
que lui, si on croyait tre pay de mme?

--Je serais juste avec tout le monde, rpliqua-t-elle, si j'avais le
got ou le besoin des complaisances de tout le monde; mais cela n'est
point, et, de l'humeur dont je suis, l'amiti d'une seule personne me
contente.

J'tais assis sur le gazon, auprs d'elle, tandis qu'elle parlait ainsi,
et je pris sa main dans la mienne, sans oser plus que de l'y retenir un
petit moment. Elle me la retira, mais non sans me l'appuyer, en passant,
sur l'paule, en signe de confiance et de parent d'me.

Pourtant les choses duraient ainsi, et je commenais  souffrir
grandement de ma retenue avec elle, d'autant que les amours d'Huriel et
de Brulette taient si tendres et si heureuses, que cela troublait le
coeur et l'esprit. Leur beau jour approchait, et je ne voyais pas venir
le mien.




Vingt-huitime veille.


Un dimanche, c'tait celui du dernier ban de Brulette, le grand bcheux
et son fils qui, ds le matin, m'avaient paru se consulter secrtement,
s'en allrent ensemble, disant qu'une affaire regardant le mariage les
appelait  Nohant. Brulette, qui savait bien o en taient les
prparatifs de sa noce, s'tonna qu'ils y fissent tant de diligence
inutile, ou qu'on ne la mt point de la partie. Elle fut mme tente de
bouder Huriel, qui annonait d'tre absent pour vingt-quatre heures;
mais il ne cda point et sut la tranquilliser, lui laissant penser qu'il
ne la quittait que pour s'occuper d'elle, et lui mnager quelque belle
surprise.

Cependant, Thrence, que mes yeux ne quittaient gure, me paraissait
faire effort pour cacher son inquitude, et, ds que son pre et Huriel
furent partis, elle m'emmena dans le petit parc, o elle me parla ainsi:

--Tiennet, je suis tourmente, et ne sais quel remde y trouver. coutez
ce qui se passe, et dites-moi ce que nous pourrions faire pour empcher
des malheurs. La nuit dernire, ne dormant point, j'ai entendu mon frre
et mon pre faire accord de s'en aller au secours de Joseph, et, dans
leur entretien, voil ce que j'ai compris: Joseph, encore que trs-mal
accueilli par tous les mntriers du canton, auxquels il s'est prsent
pour rclamer le concours, s'est obstin  vouloir recevoir d'eux la
matrise, chose qu'en somme ils ne lui peuvent refuser ouvertement, sans
avoir mis ses talents  l'preuve.

Il s'est trouv que le fils Carnat devait tre reu en la place de son
pre, qui se retire du mtier, par la corporation, aujourd'hui mme, si
bien que Joseph vient l, troubler une chose qui ne devait pas tre
conteste, et qui tait promise et assure d'avance.

Or nos bcheux, en se promenant dans les cabarets des environs, ont
entendu et surpris les mauvais desseins de la bande des sonneurs de
votre pays, lesquels sont rsolus d'vincer Joseph, s'ils le peuvent, en
faisant fi de sa science. S'il n'y risquait que le dpit d'endurer une
injustice et une contrarit, ce ne serait point assez pour m'inquiter
comme vous voyez; mais mon pre et mon frre, qui sont matres sonneurs
et qui ont voix  tout chapitre de musique, n'importe en quel pays ils
se trouvent, ont cru de leur devoir d'aller rclamer leur place au
concours,  seules fins d'y soutenir Joseph. Et puis, au bout de tout
cela, il y a encore quelque chose que je ne sais point, parce que les
sonneurs ont un secret de confrrie dont mon frre et mon pre ne
parlaient entre eux qu' mots couverts et dans des paroles o je n'ai
pu rien entendre. De toutes manires, soit dans leur prtention au
jugement du concours, soit dans quelque autre crmonie o l'on dit que
les preuves sont dures, il y a du danger pour eux, car ils ont pris,
sous leurs sarraux, les petits btons de courza qui sont une arme dont
vous avez vu la morsure; et mmement ils ont affil leurs serpes et les
ont caches aussi sur eux, se disant l'un  l'autre, vers le matin:

--Le diable soit de ce garon, qui n'a de bonheur pour lui ni pour les
autres! Il le faut pourtant secourir, car il va se jeter dans la gueule
du loup, sans souci de sa peau ni de celle de ses amis.

Et mon frre se plaignait, disant qu' la veille de se marier, il ne
serait pas content de fendre encore une tte ou de ne point rapporter la
sienne entire.  quoi mon pre rpondait qu'il n'y fallait point porter
de mauvais pronostics, mais aller devant soi, o l'humanit commandait
de secourir son prochain.

Comme ils avaient cit notre ami Lonard parmi ceux qui avaient
recueilli les mauvais bruits, j'ai questionn ce Lonard un moment  la
hte, et il m'a dit que Joseph et consquemment ceux qui le voudraient
soutenir taient depuis une huitaine l'objet de grandes menaces, et que
vos sonneurs n'avaient pas seulement parl de lui refuser la matrise 
ce concours, mais encore de lui ter l'envie et le pouvoir de s'y
prsenter une autre fois. Je sais, pour l'avoir ou dire chez nous,
tant petite,  l'poque o mon frre fut reu matre sonneur, qu'il s'y
fallait comporter bravement et passer par je ne sais quels essais de la
force et du courage. Mais chez nous, les sonneurs menant une vie errante
et ne faisant pas tous mtier de mntriers, ne se gnent point les uns
les autres et ne perscutent gure les aspirants. Il parat, aux
prcautions de mon pre et au dire de Lonard, qu'ici, c'est autre
chose, et qu'il s'y fait quelquefois des batailles d'o ne reviennent
point tous ceux qui s'y rendent. Assistez-moi, Tiennet, car je me sens
morte de peur et de tristesse. Je n'ose point donner l'veil  nos
bcheux, car si mon pre pensait que j'ai surpris et trahi quelque
secret de la confrrie, il me retirerait l'estime et la confiance. Il
est accoutum  me voir aussi courageuse qu'une femme peut l'tre dans
les dangers; mais, depuis la malheureuse affaire de Malzac, je vous
confesse que je n'ai plus de courage du tout, et que je suis tente
d'aller me jeter au milieu de la bataille, tant j'en crains les suites
pour ceux que j'aime.

--Et c'est l, ma brave fille, ce que vous appelez manquer de courage?
rpondis-je  Thrence. Allons, restez tranquille et laissez-moi faire.
Le diable sera bien malin si je ne dcouvre et surprends de moi-mme, et
sans qu'on vous souponne, le secret des sonneurs; et, que votre pre
m'en blme, qu'il me chasse d'auprs de lui et me retire tout le bonheur
que j'ai song de gagner... a ne fait rien, Thrence! pourvu que je
vous le ramne ou que je vous le renvoie sain et sauf, ainsi qu'Huriel,
je serai assez pay, ne duss-je point vous revoir. Adieu, contenez vos
angoisses, ne dites rien  Brulette, elle y perdrait la tte. Je saurai
vitement ce qu'il faut faire. N'ayez point l'air de rien savoir. Je
prends tout sur mon dos.

Thrence se jeta  mon cou et m'embrassa sur les deux joues avec toute
l'innocence d'une bonne fille; et, rempli de courage et de confiance, je
me mis  l'oeuvre.

Je commenai par aller chercher Lonard, que je savais tre un bon gars,
trs fort et hardi, et grandement attach au pre Bastien. Encore qu'il
ft un peu jaloux de moi au sujet de Thrence, il entra dans mon plan,
et je le consultai sur ce qu'il pouvait savoir du nombre des sonneurs
appels au concours et du lieu o nous pourrions les aller surveiller.
Il ne me put rien dire du premier point. Quant au second, il m'apprit
que le concours ne se faisait point secrtement et qu'on le disait fix
pour l'heure d'aprs vpres,  Saint-Chartier, dans le cabaret de
Benot. La dlibration qui devait s'ensuivre tait la seule chose o
les sonneurs se retiraient entre eux; mais c'tait toujours dans la
maison mme, et leur jugement tait rendu en public.

Je pensai alors qu'une demi-douzaine de garons bien rsolus suffiraient
 rtablir la paix, si, comme Thrence le pensait, il survenait des
querelles, et que la justice tant de notre ct, nous trouverions bien,
au pays, des bons enfants qui nous donneraient un coup de main. Je fis
donc le choix de mes compagnons avec Lonard, et nous en trouvmes
quatre bien consentants  nous suivre, ce qui, avec nous deux, faisait
le nombre souhait. Ils n'hsitrent que sur une chose, la crainte de
dplaire  leur matre en lui portant secours malgr lui; mais je leur
jurai que le grand bcheux ne saurait jamais leurs bonnes intentions
s'ils le souhaitaient; que nous serions amens comme par le hasard, et
enfin que, si quelqu'un en devait tre blm, ils pourraient tout
rejeter sur moi, qui les aurais attirs l pour boire, sans les prvenir
de rien.

Nous tant ainsi accords, j'allai dire  Thrence que nous tions en
mesure contre n'importe quel danger, et, nous munissant chacun d'une
bonne trique, nous arrivmes Saint-Chartier  l'heure dite.

Le cabaret  Benot tait si rempli, qu'on ne s'y pouvait retourner et
que force nous fut d'accepter une table en dehors. En somme, je ne fus
pas fch d'y installer ma rserve, et, leur recommandant bien de ne se
point ivrer, je me coulai dans la maison o je comptai seize cornemuseux
de profession, sans parler d'Huriel et de son pre, qui taient attabls
au coin le plus obscur de la salle, le chapeau sur les yeux, et d'autant
moins aiss  reconnatre que peu de ceux qui se trouvaient l les
avaient aperus ou rencontrs dans le pays. Je fis comme si je ne les
voyais point, et, parlant haut  leur porte, je m'enquis  Benot de
cette bande de sonneurs runis  son auberge, comme d'une chose dont je
n'avais pas seulement ou parler et dont je ne connaissais point le
motif.

--Comment, me dit le patron, qui relevait de sa maladie et qui tait
beaucoup blmi et mandr, ne sais-tu point que Joseph, ton ancien ami,
le garon de ma mnagre, va passer au concours avec le fils Carnat? Je
ne te cache pas que c'est une sottise, me dit-il tout bas. La mre s'en
dsole et craint les mauvaises raisons qui s'changent dans ces sortes
de conseils. Mmement, elle en est si trouble qu'elle en perd la tte
et qu'on se plaint d'tre mal servi cans, pour la premire fois.

--Vous puis-je aider en quelque chose? lui dis-je, souhaitant d'avoir
une raison pour rester en dedans, et tourner autour des tables.

--Ma foi, mon garon, rpondit-il, si tu y as bonne volont, tu me
rendras service, car je ne te cache pas que je suis encore faible, et ne
peux pas me baisser pour tirer le vin, sans avoir le vertige; mais j'ai
confiance en toi: voil la clef du cellier. Charge-toi de remplir et
d'apporter les pichets. J'espre que la Mariton et ses aides de cuisine
suffiront au restant du service.

Je ne me le fis point dire deux fois; j'allai avertir mes compagnons de
l'emploi que je prenais pour le bien de la chose, et je fis la besogne
de sommelier, qui me permit de tout voir et de tout entendre.

Joseph et Carnat le jeune taient chacun au bout d'une grande table,
rgalant toute la sonnerie, chacun par moiti. Il y rgnait plus de
bruit que de plaisir. On criait et chantait, pour se dispenser de
causer, car on tait sur la dfensive du part et d'autre, et on y
sentait les intrts et les jalousies en moi.

J'observai bientt que tous les sonneurs n'taient pas, comme je l'avais
craint, du parti des Carnat contre Joseph; car, si bien que se tienne
une confrrie, il y a toujours quelque vieille pique qui y met le
dsaccord; mais je vis aussi, peu  peu, qu'il n'y avait l rien de
rassurant pour Joseph, parce que ceux qui ne voulaient point de son
concurrent ne voulaient pas de lui davantage, et souhaitaient voir
mandrer le nombre des mntriers par la retraite du vieux Carnat. Il me
parut mme que c'tait le grand nombre qui pensait ainsi, et j'augurai
que les deux aspirants seraient vincs.

Aprs qu'on eut festin environ deux heures, le concours fut ouvert. Le
silence ne fut point requis, car la cornemuse, en une chambre, n'est
point un instrument qui s'embarrasse des autres bruits, et les chanteurs
ne s'y obstinent pas longtemps. Il vint une foule de monde aux
alentours de la maison. Mes cinq camarades grimprent du dehors sur la
croise ouverte; je ne me plaai pas loin d'eux. Huriel et son pre ne
bougrent de leur coin. Carnat, dsign par le sort pour commencer,
monta sur l'arche au pain, et, encourag par son pre, qui ne se pouvait
retenir de lui marquer la mesure avec ses sabots, commena de sonner une
demi-heure durant sur l'ancienne musette du pays,  petit bourdon.

Il en sonna fort mal, tant fort mu, et je vis que cela faisait plaisir
 la plus grande partie des sonneurs. Ils gardrent le silence, comme
ils avaient coutume de faire pour se donner l'air important; mais les
autres assistants le gardrent aussi, ce qui fcha bien le pauvre
garon, car il avait espr un peu d'encouragement, et son pre commena
de ruminer en grand dpit, laissant voir la vengeance et la mchancet
de son naturel.

Quand ce vint  Joseph, il s'arracha d'auprs de sa mre, qui, tout le
temps, l'avait suppli, en lui parlant bas, de ne se point mettre sur
les rangs. Il monta sur l'arche, tenant avec beaucoup d'aisance sa
grande cornemuse bourbonnaise qui blouit tous les yeux par ses
ornements d'argent, ses miroirs et la longueur de ses bourdons. Joseph
avait l'air fier et regardait comme en piti ceux qui l'allaient
couter. On remarquait la bonne mine qui lui tait venue, et les
jeunesses du lieu se demandaient si c'tait l Joset l'bervig, qu'on
avait jug si simple et qu'on avait vu si malingret. Toutefois il avait
un air de hauteur qui ne plaisait point, et, ds qu'il eut rempli la
salle du bruit de son instrument, il y eut quasi plus de peur que de
plaisir dans la curiosit qu'il causait aux fillettes.

Mais comme il ne manquait pas l de monde qui s'y connaissait, et
surtout les chantres de la paroisse, et puis les chanvreurs qui sont
grands experts en ides de chansons, et mmement des femmes ges qui
taient bonnes gardiennes des meilleures choses du temps pass, Joseph
fut vitement got, tant pour la manire de faire sonner son instrument
sans y prendre aucune fatigue, et de donner le son juste, que pour le
got qu'il montrait en jouant des airs nouveaux d'une beaut sans
pareille. Et, comme il lui fut fait observation, par les Carnat, que sa
musette, mieux sonnante, lui donnait de l'avantage, il la dmancha et
n'en garda que le hautbois, dont il se servit si bien qu'on put encore
mieux goter l'excellence de ses airs. Enfin, il prit la musette de
Carnat et la mena si habilement qu'il en tira encore des sons agrables,
et qu'on et dit d'un autre instrument que celui qu'on avait entendu
d'abord.

Les juges ne firent rien connatre de leur opinion, mais les autres
assistants, trpignant de joie et faisant grande acclamation, dcidrent
que rien de si beau n'avait t ou au pays de chez nous, et la mre
Bline de la Breuille, qui avait quatre-vingt-sept ans et n'tait encore
sourde ni bgue, s'avanant  la table des sonneurs, et frappant de sa
bquille au milieu d'eux, leur dit en son franc parler que le grand ge
autorisait:

--Vous aurez beau faire la moue et branler la tte, a n'est aucun de
vous qui pourrait jouter avec ce gars; on parlera de lui dans deux cents
ans d'ici, et tous vos noms seront oublis avant que vos carcasses
soient pourries dans la terre.

Puis elle sortit, disant (et tout le monde avec elle) que si les
sonneurs rejetaient Joseph de leur corporation, c'tait la pire
injustice qui se pt commettre et la plus vilaine jalousie qui se pt
avouer.

C'tait le moment de dlibrer, et les sonneurs montrent en une chambre
haute, dont j'allai leur ouvrir la porte  seules fins d'essayer de
surprendre quelque chose en les coutant causer sur l'escalier. Les
derniers qui se prsentrent  cette porte pour entrer furent le grand
bcheux et Huriel; mais alors, le pre Carnat, qui reconnaissait le fils
pour l'avoir vu chez nous  la _jaune_ de Saint-Jean, leur demanda ce
qu'ils souhaitaient, et de quel droit ils se prsentaient au conseil.

--Du droit que nous donne la matrise, rpondit le pre Bastien, et si
vous en doutez, faites-nous les questions d'usage, o prouvez-nous en
quelle musique vous voulez.

On les fit entrer et on referma la porte. J'essayai bien d'entendre,
mais on parlait  voix basse, et je ne pus m'assurer d'autre chose,
sinon qu'on reconnaissait le droit des deux trangers, et qu'on
dlibrait sur le concours, sans bruit et sans dispute.

 travers la fente de l'huis, je vis qu'on se formait en rassemblements
de quatre ou cinq, et qu'on changeait des raisons tout bas avant
d'aller aux voix; mais quand ce fut le moment de voter, un des sonneurs
vint voir s'il n'y avait personne aux coutes, et force me fut de me
cacher et de descendre aussitt, crainte d'tre surpris en une faute ou
j'aurais eu de la honte sans excuse; car rien ne pouvait plus me donner
 penser que mes amis eussent besoin de mon aide en une runion si
tranquille.

Je retrouvai en bas mes jeunes gens et beaucoup d'autres de ma
connaissance, qui s'taient attabls, faisant fte et compliment 
Joseph. Le fils Carnat tait seul et triste en un coin, oubli et
humili au possible. Le carme tait l aussi, sous la chemine,
s'enqurant auprs de la Mariton et de Benot de ce qui se passait en
leur logis. Quand il fut au fait, il approcha de la plus grande table o
chacun voulait trinquer avec Joseph et le questionner sur le pays o il
avait appris ses talents.

--Ami Joseph, dit le frre Nicolas, nous sommes de connaissance, et je
vous veux complimenter aussi sur l'applaudissement que vous venez
d'avoir,  bon droit, cans. Mais permettez-moi de vous remontrer qu'il
est gnreux autant que sage de consoler les vaincus, et qu' votre
place, je ferais avance d'amiti au fils Carnat, que je vois l, bien
triste et bien seul.

Le carme parla ainsi d'une faon  n'tre entendu que de Joseph et de
quelques autres qui l'avoisinaient, et je pensai qu'il le faisait autant
par conseil de son bon coeur que par incitation de la mre  Joseph, qui
et souhait voir revenir les Carnat de leur aversion pour lui.

La manire dont le carme en appelait  la gnrosit de Joseph flatta ce
garon dans son amour-propre.

--Vous avez raison, pre Nicolas, fit-il; et, d'une voix leve:

--Allons, Franois, dit-il au fils Carnat, pourquoi bouder les amis? Tu
n'as pas si bien jou que tu es en tat de le faire, j'en suis certain;
mais tu auras ta revanche une autre fois; et, d'ailleurs, le jugement
n'en est pas encore port. Ainsi, au lieu de nous tourner le dos, viens
boire avec nous, et tenons-nous aussi tranquilles que deux boeufs
attels au mme charroi.

Chacun approuva Joseph, et Carnat, craignant de paratre trop jaloux,
accepta son offre et vint s'asseoir non loin de lui. C'tait bien
jusque-l; mais Joseph ne se put dfendre de marquer combien il estimait
mieux son savoir que celui des autres, et, dans les honntets qu'il fit
 son concurrent, il prit des airs de protection qui le blessrent
d'autant plus.

--Tu parles comme si tu tenais la matrise, dit Carnat, qui tait ple
et hautain, et tu ne tiens rien encore. Ce n'est pas toujours au plus
subtil de ses doigts et au plus adroit de ses inventions que ceux qui
s'y connaissent donnent la meilleure part. C'est quelquefois  celui qui
est le mieux connu et le mieux estim au pays, et qui, par l, promet un
bon camarade aux autres mntriers.

--Oh! je m'y attends bien, rpliqua Joseph. J'ai t longtemps absent,
et, encore que je me pique de mriter autant d'estime qu'un autre, par
ma conduite, je sais de reste qu'on se rejettera sur la mauvaise raison
que je suis peu connu. Eh bien, a m'est gal, Franois! Je ne
m'attendais point  trouver ici une assemble de vrais musiciens,
capables de me juger, et assez amis du beau savoir pour prfrer mon
talent  leurs intrts et  leurs accointances. Tout ce que je
souhaitais, c'tait de me faire entendre et juger devant ma mre et mes
amis, par les oreilles saines et les gens raisonnables.  prsent, je me
moque bien de vos beugleurs de musette criarde! Je crois, Dieu me
pardonne, que je serais plus fier de leur refus que de leur agrment.

Le carme observa doucement  Joseph qu'il ne parlait pas d'une manire
sage.--Il ne faut point rcuser les juges qu'on a demands librement,
lui dit-il, et l'orgueil gte toujours le plus beau mrite..

--Laissez-lui son orgueil, reprit Carnat. Je ne suis point jaloux de
celui qu'il peut montrer. Il lui faut bien un peu de talent pour se
consoler de ses autres disgrces, car c'est de lui qu'on peut dire: Beau
joueur, bien jou.

--Qu'est-ce que vous entendez par l? dit Joseph en posant son verre et
le regardant entre les yeux.

--Je n'ai pas besoin de le dire, rpondit l'autre. Tout le monde ici
l'entend de reste.

--Mais je ne l'entends point, moi; et comme c'est  moi que vous parlez,
je vous citerai comme lche si vous craignez de vous expliquer.

--Oh! je peux bien te dire en face, reprit Carnat, une chose qui n'est
point faite pour t'offenser; car il n'y a peut-tre pas plus de ta faute
 tre malheureux en amour, qu'il n'y en a eu de la mienne  tre
malheureux, ce soir, en musique.

--Allons, allons! dit un des jeunes gens qui se trouvaient l, laissons
la _Josette_ tranquille. Elle a trouv un pouseux, a ne regarde plus
personne.

--Et m'est avis, ajouta un autre, que ce n'est point Joseph qui est jou
dans cette histoire-l, mais bien celui qui va endosser son ouvrage.

--De qui parlez-vous? s'cria Joseph, comme pris de vertige. Qui
appelez-vous _Josette_? et quel mchant badinage prtendez-vous me
faire?

--Taisez-vous! s'cria la Mariton, rouge et tremblante de colre et de
chagrin, comme elle tait toujours quand on accusait Brulette. Je
voudrais que toutes vos mchantes langues fussent arraches et cloues 
la porte de l'glise!

--Parlons plus bas, dit un des jeunes gens; vous savez bien que la
Mariton n'entend pas qu'on mdise de la bonne amie  son Joset. Les
belles se soutiennent entre elles, et celle-ci n'est pas encore trop
mre pour perdre sa voix au chapitre.

Joseph s'vertuait  comprendre de quoi on l'accusait ou le raillait.

--Explique-moi donc a, me disait-il en me tiraillant le bras. Ne me
laisse pas sans dfense ou sans rponse.

J'allais m'en mler, encore que je me fusse interdit d'entrer dans
aucune dispute o ne seraient point le grand bcheux et son fils,
lorsque Franois Carnat me coupa la parole:

--Eh mon Dieu! fit-il  Joseph en ricanant, Tiennet ne t'en dira pas
plus que je t'en ai crit.

--C'est donc de cela que vous parlez? dit Joseph. Eh bien, je jure que
vous tes un menteur, et que vous avez crit et sign un faux
tmoignage. Jamais...

--Bon, bon, reprit Carnat. Tu as pu faire ton profit de ma lettre, et
si, comme l'on croit, tu tais l'auteur de l'enfant, tu n'as pas t
trop sot d'en repasser la proprit  un ami. C'est un ami bien fidle,
puisqu'il est l-haut occup  te soutenir dans le conseil. Mais si,
comme je le pense, moi, tu es venu pour rclamer ton droit, et qu'on te
l'ait refus, ainsi qu'il rsulterait d'une scne bien drle qui a t
vue de loin et qui a eu lieu au chteau du Chassin...

--Quelle scne? dit le carme. Il faut vous expliquer, jeune homme, car
j'en tais peut-tre le tmoin, et je veux savoir de quelle manire vous
racontez les choses.

--Comme vous voudrez, rpondit Carnat. Je la dirai comme je l'ai vue de
mes yeux, sans entendre les discours qui s'y faisaient, mais vous en
donnerez l'explication comme vous pourrez. Vous saurez donc, vous
autres, que, le dernier jour du mois pass, Joseph, s'tant lev de bon
matin pour porter un mai  la porte de Brulette, et y ayant vu un gros
gars d'environ deux ans qui ne peut tre que le sien, le voulut rclamer
sans doute, puisqu'il le prit pour l'emporter et qu'il s'ensuivit une
dispute, o son ami le bcheux bourbonnais, le mme qui est l-haut avec
son pre, et qui pouse la Brulette dimanche qui vient, lui porta de
bons coups, et puis embrassa la mre et l'enfant; aprs quoi Joset
l'bervig fut mis en douceur  la porte et n'y est point retourn du
depuis. Or, voil la plus belle histoire que j'aie jamais vue.
Arrangez-la comme vous voudrez. C'est toujours un enfant qui se voit
disput par deux pres, et une fille qui, au lieu de se donner au
premier enjleur, le chasse  coups de pied comme indigne ou incapable
d'lever l'enfant de ses oeuvres.

Au lieu de rpondre, comme il s'en tait vant,  cette accusation, le
pre Nicolas tait retourn vers la chemine, et parlait bas, mais
vivement, avec Benot. Joseph tait si saisi de voir interprter de la
sorte une aventure dont, aprs tout, il ne pouvait dire le fin mot,
qu'il cherchait autour de lui quelqu'un pour l'y aider, et la Mariton
tant sortie de la chambre comme une folle, il ne restait que moi pour
rembarrer Carnat. Son discours avait occasionn de l'tonnement, et
personne ne songeait  dfendre Brulette, contre laquelle il y avait
toujours un gros dpit. J'essayai de prendre son parti; mais Carnat
m'interrompit aux premiers mots.

--Oh! tant qu' toi, le cousin, fit-il, personne ne t'accuse; tu peux y
tre de bonne foi, encore qu'on sache que tu t'es entremis pour attraper
le monde en apportant au pays l'enfant dj lev dans le Bourbonnais.
Mais tu es si simple, que tu n'y as peut-tre vu que du feu. Le diable
me punisse, ajoute-t-il en s'adressant  l'assistance, si ce garon-l
n'est pas sot comme un panier. Il est capable d'avoir servi de parrain 
l'enfant, croyant faire le baptme d'une cloche. Il aura t dans le
Bourbonnais pour voir son filleul, et on lui aura prouv qu'il avait
pouss dans le coeur d'un chou. Il l'aura apport chez lui dans une
besace, pensant mettre, le soir, un chebril  la broche. Enfin, il est
si valet et si bon cousin  la fille, que si elle lui avait voulu faire
entendre que le gros Charlot lui ressemble, il s'en serait trouv
content.




Vingt-neuvime veille.


J'avais beau rpondre et protester en me fchant, on tait plus en train
de rire que de m'couter, et a t de tout temps une grande amusette
pour les garons conduits, de mdire d'une pauvre fille. On se dpche
de l'abmer, sauf  en revenir plus tard, si l'on voit qu'elle ne le
mritait point.

Mais, au milieu du bruit des mauvaises paroles, on entendit une voix
forte, que la maladie avait un peu diminue, mais qui tait encore
capable de couvrir toutes celles d'un cabaret en rumeur. C'tait le
matre du logis, habitu de longue date  gouverner les orages du vin et
les vacarmes de la bombance.

--Tenez vos langues, dit-il, et m'coutez, ou, duss-je fermer la maison
pour toujours, je vous ferai sortir  l'instant mme. Tchez de vous
taire sur le compte d'une fille de bien, que vous ne dcriez que pour
l'avoir trouve trop sage. Et, quant aux vritables parents de l'enfant
qui a donn lieu  tant d'histoires, dites-leur donc enfin, bien en
face, le blme que vous leur destinez, car les voil devant vous. Oui!
dit-il en attirant contre lui la Mariton qui pleurait, tenant Charlot
dans ses bras, voil la mre de mon hritier, et voil mon fils reconnu
par mon mariage avec cette brave femme. Si vous m'en demandez la date
bien au juste, je vous rpondrai que Vous ayez  vous mler de vos
affaires; mais pourtant,  celui qui aurait de bonnes raisons pour me
questionner, je pourrais montrer des actes qui prouvent que j'ai
toujours reconnu l'enfant pour mien, et qu'avant sa naissance, sa mre
tait dj ma lgitime pouse, encore que la chose ft tenue cache.

Il se fit un grand silence d'tonnement, et Joseph, qui s'tait lev aux
premiers mots, resta debout comme chang en pierre. Le moine, qui vit du
doute, de la honte et de la colre dans ses yeux, jugea  propos de
donner quelques explications de plus. Il nous apprit que Benot avait
t empch de rendre son mariage public par l'opposition d'un parent 
succession qui lui avait prt des fonds pour son commerce, et qui
aurait pu le ruiner en lui en demandant la restitution. Et comme la
Mariton craignait d'tre attaque dans sa renomme, surtout  cause de
son fils Joseph, elle avait cach la naissance de Charlot et l'avait mis
en nourrice  Sainte-Sevre; mais, au bout d'un an, elle l'avait trouv
si mal duqu, qu'elle avait pri Brulette de s'en charger, comptant que
nulle autre n'en aurait autant de soin. Elle n'avait point prvu que
cela ferait du tort  cette jeunesse, et quand elle l'avait su, elle
avait voulu reprendre l'enfant; mais la maladie de Benot avait fait
empchement, et Brulette, d'ailleurs, s'y tait si bien attache,
qu'elle n'avait point voulu s'en sparer.

--Oui, oui, dit vivement la Mariton, la pauvre me qu'elle est! elle m'a
montr son courage dans l'amiti. Vous avez assez de peine comme cela,
me disait-elle, s'il faut que vous perdiez votre mari, et que peut-tre
votre mariage soit attaqu ensuite par sa famille. Il est trop malade
pour que vous puissiez souhaiter qu'il se mette dans les grands embarras
qui rsulteraient,  prsent, de la dclaration de votre mariage. Ayez
patience, et ne le tuez point par des soucis d'affaires. Tout
s'arrangera  vos souhaits, si Dieu vous fait la grce qu'il en
revienne.

--Et si j'en suis revenu, ajouta Benot, c'est par les soins de cette
digne femme, qui est ma femme, et par la bont d'me de la jeune fille
en question, qui s'est expose patiemment au blme et  l'insulte,
plutt que de me pousser  ma ruine en trahissant nos secrets. Mais
voil encore un fidle ami, ajouta-t-il en montrant le carme, un homme
de tte, d'action et de franche parole, qui a t mon camarade d'cole,
dans le temps que j'tais lev  Montluon. C'est lui qui a t trouver
mon vieux diable d'oncle, et qui  la fin, pas plus tard que ce matin,
l'a fait consentir  mon mariage avec ma bonne mnagre. Et quand il a
eu lch la promesse qu'il me laisserait ses fonds et son hritage, on
lui a avou que le prtre y avait dj pass, et on lui a prsent le
gros Charlot, qu'il a trouv beau garon et bien ressemblant  l'auteur
de ses jours.

Ce contentement de Benot fit revenir la gaiet, et chacun fut frapp de
cette ressemblance dont, pourtant, on ne s'tait point avis jusque-l,
moi pas plus que les autres.

--Par ainsi, Joseph, dit encore l'aubergiste, tu peux et dois aimer et
respecter ta mre, comme je l'aime et la respecte. Je fais serment ici
que c'est la plus courageuse et la plus secourable chrtienne qu'il y
ait auprs d'un malade, et que je n'ai jamais eu une heure d'hsitation
dans ma volont de dclarer tt ou tard ce que je dclare aujourd'hui.
Nous voil assez bien dans nos affaires, Dieu merci, et comme j'ai jur
 elle et  Dieu que je remplacerais le pre que tu as perdu, si tu veux
demeurer avec nous, je t'associerai  mon commerce et te ferai faire de
bons profits. Tu n'as donc pas besoin de te jeter dans le cornemusage,
puisque ta mre y voit des inconvnients pour toi et des inquitudes
pour elle. Ton ide tait de lui assurer un sort. a ne regarde plus que
moi, et mmement je m'offre  assurer le tien. Nous couteras-tu,  la
fin, et renonceras-tu  ta damne musique? Ne veux-tu point demeurer en
ton pays, vivre en famille, et rougirais-tu d'avoir un aubergiste
honnte homme pour ton beau-pre?

--Vous tes mon beau-pre, cela est certain, rpondit Joseph sans
marquer ni joie ni tristesse, mais se tenant assez froidement sur la
dfensive; vous tes honnte homme, je le sais, et riche je le vois: si
ma mre se trouve heureuse avec vous...

--Oui, oui, Joseph! la plus heureuse du monde, aujourd'hui surtout!
s'cria la Mariton en l'embrassant, car j'espre que tu ne me quitteras
plus.

--Vous vous trompez, ma mre, rpondit Joseph. Vous n'avez plus besoin
de moi, et vous tes contente. Tout est bien. Vous tiez le seul devoir
qui me rappelt au pays, il ne m'y restait plus que vous  aimer,
puisque Brulette, il est bon pour elle que tout le monde l'entende aussi
de ma bouche, n'a jamais eu pour moi que les sentiments d'une soeur. 
prsent me voil libre de suivre ma destine, qui n'est pas bien
aimable, mais qui m'est trop bien marque pour que je ne la prfre
point  tout l'argent du commerce et  toutes les aises de la famille.
Adieu donc, ma mre! Que Dieu rcompense ceux qui vous donneront le
bonheur; moi, je n'ai plus besoin de rien, ni d'tat en ce pays, ni de
brevet de matrise octroy par des ignorants mal intentionns pour moi.
J'ai mon ide et ma musette qui me suivront partout, et tout gagne-pain
me sera bon, puisque je sais qu'en tous lieux je me ferai connatre sans
autre peine que celle de me faire entendre.

Comme il disait cela, la porte de l'escalier s'ouvrit et toute
l'assemble des sonneurs rentra en silence. Le pre Carnat rclama
l'attention de la compagnie, et, d'un air joyeux et dcid qui tonna
bien tout le monde, il dit:

--Franois Carnat, mon fils, aprs examen de vos talents et discussion
de vos droits, vous avez t dclar trop novice pour recevoir la
matrise. On vous engage donc  tudier encore un bout de temps sans
vous dgoter,  seules fins de vous reprsenter plus tard au concours
qui vous sera peut-tre plus favorable. Et vous, Joseph Picot, du bourg
de Nohant, le conseil des matres sonneurs du pays vous fait assavoir
que, par vos talents sans pareils, vous tes reu matre sonneur de
premire classe, sans exception d'une seule voix.

--Allons! rpondit Joseph, qui resta comme indiffrent  cette belle
victoire et  l'approbation qui y fut donne par tous les assistants,
puisque la chose a tourn ainsi, je l'accepte, encore que, n'y comptant
point, je n'y tinsse gure.

La hauteur de Joseph ne fut approuve de personne, et le pre Carnat se
dpcha de dire, d'un air o je trouvai beaucoup de malice dguise:--Il
paratrait, Joseph, que vous souhaitez vous en tenir  l'honneur et au
titre, et que votre intention n'est pas de prendre rang parmi les
mntriers du pays?

--Je n'en sais rien encore, rpondit Joseph, par bravade assurment, et
pour ne pas contenter trop vite ses juges: j'y donnerai rflexion.

--Je crois, dit le jeune Carnat  son pre, que toutes ses rflexions
sont faites, et qu'il n'aura pas le courage d'aller plus avant.

--Le courage? dit vivement Joseph: et quel courage faut-il, s'il vous
plat?

Alors le doyen des sonneurs, qui tait le vieux Paillou, de Verneuil,
dit  Joseph:

--Vous n'tes pas sans savoir, jeune homme, qu'il ne s'agit pas
seulement de sonner d'un instrument pour tre reu en notre compagnie,
mais qu'il y a un catchisme de musique qu'il faut connatre et sur
lequel vous serez questionn, si toutefois vous vous sentez
l'instruction et la hardiesse pour y rpondre. Il y a encore des
engagements  prendre. Si vous n'y rpugnez point, il faut vous dcider
avant une heure et que la chose soit termine demain matin.

--Je vous entends, dit Joseph; il y a les secrets du mtier, les
conditions et les preuves. Ce sont de grandes sottises, autant que je
peux croire, et la musique n'y entre pour rien, car je vous dfierais
bien de rpondre, sur ce point,  aucune question que je pourrais vous
faire. Par ainsi, celles que vous me prtendez adresser ne rouleront pas
sur un sujet auquel vous tes aussi tranger que les grenouilles d'un
tang, et ne seront que sornettes de vieilles femmes.

--Si vous le prenez ainsi, dit Renet, le sonneur de Mers, nous voulons
bien vous laisser croire que vous tes un grand savant et que nous
sommes des nes. Soit! Gardez vos secrets, nous garderons les ntres.
Nous ne sommes point presss de les dire  qui en fait mpris. Mais
alors, souvenez-vous d'une chose: voil votre brevet de matre sonneur,
qui vous est dlivr par nous, et o rien ne manque, de l'avis de ces
sonneurs bourbonnais, vos amis, qui l'ont rdig et sign avec nous
tous. Vous tes libre d'aller exercer vos talents o ils feront besoin
et o vous pourrez; mais il vous est dfendu d'y essayer dans l'tendue
des paroisses que nous exploitons et qui sont au nombre de cent
cinquante, selon la distribution qui en a t faite entre nous, et dont
la liste vous sera donne. Et si vous y contrevenez, nous sommes obligs
de vous avertir que vous n'y serez souffert de gr ni de force, et que
la chose sera toute  vos risques et prils.

Ici la Mariton prit la parole.

--Vous n'avez pas besoin de lui faire des menaces, dit-elle, et pouvez
le laisser  son humeur, qui est de cornemuser sans y chercher de
profit. Il n'a pas besoin de a, Dieu merci, et n'a pas, d'ailleurs, la
poitrine assez forte pour faire tat de mntrier. Allons, Joseph,
remercie-les de l'honneur qu'ils te donnent et ne les chagrine point
dans leurs intrts. Que ce soit une convention vitement rgle, et
voil mon homme qui en fera les frais, avec un bon quartaut de vin
d'Issoudun ou de Sancerre, au choix de la compagnie.

-- la bonne heure, rpondit le vieux Carnat. Nous voulons bien que la
chose en reste l. Ce sera le mieux pour votre garon, car il ne faut
tre ni sot ni poltron pour se frotter aux preuves, et m'est avis que
le pauvre enfant n'est point taill pour y passer.

--C'est ce que nous verrons! dit Joseph, se laissant prendre au pige,
malgr les avertissements que lui donnait tout bas le grand bcheux. Je
rclame les preuves, et comme vous n'avez pas le droit de me les
refuser, aprs m'avoir dlivr le brevet, je prtends tre mntrier si
bon me semble, ou, tout au moins, vous prouver que je n'en serai empch
par aucun de vous.

--Accord! dit le doyen, laissant voir, ainsi que Carnat et plusieurs
autres, la mchante joie qu'ils y prenaient. Nous allons nous prparer 
la fte de votre rception, l'ami Joseph; mais songez qu'il n'y a point
 en revenir,  prsent, et que vous serez tenu pour une poule mouille
et pour un vantard si vous changez d'avis.

--Marchez, marchez! dit Joseph. Je vous attends de pied ferme.

--C'est nous, lui dit Carnat prs de l'oreille, qui vous attendrons au
coup de minuit.

--O? dit encore Joseph avec beaucoup d'assurance.

-- la porte du cimetire, rpondit tout bas le doyen; et, sans vouloir
accepter le vin de Benot ni entendre les raisons de sa femme, ils s'en
allrent tous ensemble, promettant malheur  qui les suivrait ou les
espionnerait dans leurs mystres.

Le grand bcheux et Huriel les suivirent sans dire un mot de plus 
Joseph, d'o je vis que, s'ils taient contraires au mal qui lui tait
souhait par les autres sonneurs, ils n'en regardaient pas moins comme
un devoir srieux de ne lui donner aucun avertissement et de ne trahir
en rien le secret de la corporation.

Malgr les menaces qui avaient t faites, je ne me gnai point pour les
suivre,  distance, sans autre prcaution que celle de m'en aller par le
mme chemin, les mains dans les poches et sifflant, comme qui n'aurait
eu aucun souci de leurs affaires. Je savais bien qu'ils ne me
laisseraient point assez approcher pour entendre leurs manigances; mais
je voulais voir de quel ct ils prtendaient s'embusquer, afin de
chercher le moyen d'en approcher plus tard sans tre observ.

Dans cette ide, j'avais fait signe  Lonard de garder les autres au
cabaret, jusqu' ce que je revinsse les avertir; mais ma poursuite ne
fut pas longue. L'auberge tait dans la rue qui descend  la rivire et
qui est aujourd'hui route postale sur Issoudun. Dans ce temps-l,
c'tait un petit casse-cou troit et mal pav, bord de vieilles maisons
 pignons pointus et a croisillons de pierre. La dernire de ces maisons
a t dmolie l'an pass. De la rivire, qui arrosait le mur en
contre-bas de l'auberge du _Boeuf couronn_, on montait, raide comme
pique,  la place, qui tait, comme aujourd'hui, cette longue chausse
raboteuse plante d'arbres, borde  gauche par des maisons fort
anciennes,  droite par le grand foss, alors rempli d'eau, et la grande
muraille alors bien entire du chteau. Au bout, l'glise finit la
place, et deux ruelles descendent l'une  la cure, l'autre le long du
cimetire. C'est par celle-l que tournrent les cornemuseux. Ils
avaient environ une bonne porte de fusil en avance sur moi,
c'est--dire le temps de suivre la ruelle qui longe le cimetire, et de
dboucher dans la campagne, par la poterne de la tour des Anglais, 
moins qu'ils ne fissent choix de s'arrter en ce lieu, ce qui n'tait
gure commode, car le sentier, serr  droite par le foss du chteau,
et de l'autre ct par le talus du cimetire, ne pouvait laisser passer
qu'une personne  la fois.

Quand je jugeai qu'ils devaient avoir gagn la poterne, je tournai
l'angle du chteau par une arcade qui, dans ce temps-l, donnait passage
aux pitons sous une galerie servant aux seigneurs pour se rendre 
l'glise paroissiale.

Je me trouvai seul dans cette ruelle, o, pass soleil couch, aucun
chrtien ne se risquait jamais, tant pour ce qu'elle ctoyait le
cimetire, que parce que le flanc nord du chteau tait mal renomm. On
parlait de je ne sais combien de personnes noyes dans le foss du temps
de la guerre des Anglais, et mmement on jurait d'y avoir entendu
siffler la cocadrille dans les temps d'pidmie.

Vous savez que la cocadrille est une manire de lzard qui parat tantt
rduit pas plus gros que le petit doigt, tantt gonfl, par le corps, 
la taille d'un boeuf et long de cinq  six aunes. Cette bte, que je
n'ai jamais vue, et dont je ne vous garantis point l'existence, est
rpute vomir un venin qui empoisonne l'air et amne la peste.

Encore que je n'y crusse pas beaucoup, je ne m'amusai point dans ce
passage, o le grand mur du chteau et les gros arbres du cimetire ne
laissaient gure percer la clart du ciel. Je marchai vite, sans trop
regarder  droite ni  gauche, et sortis par la poterne des Anglais,
dont il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre.

Mais l, malgr que la nuit ft belle et la lune leve, je ne vis, ni
auprs ni au loin, trace des dix-huit personnes que je suivais. Je
questionnai tous les alentours, j'avisai jusque dans la maison du pre
Bgneux, qui tait la seule habitation o ils auraient pu entrer. On y
dormait bien tranquillement, et, soit dans les sentiers, soit dans le
dcouvert, il n'y avait ni bruit, ni trace, ni aucune apparence de
personne vivante.

J'augurai donc que la sonnerie mcrante tait entre dans le cimetire
pour y faire quelque mauvaise conjuration, et, sans en avoir nulle
envie, mais rsolu  tout risquer pour les parents de Thrence, je
repassai la poterne et rentrai dans la maudite rouelle aux Anglais,
marchant doux, me serrant au talus dont je rasais quasiment les tombes,
et ouvrant mes oreilles au moindre bruit que je pourrais surprendre.

J'entendis bien la chouette pleurer dans les donjons, et les couleuvres
siffler dans l'eau noire du foss; mais ce fut tout. Les morts dormaient
dans la terre aussi tranquilles que des vivants dans leurs lits. Je pris
courage, pour grimper le talus et donner un coup d'oeil dans le champ du
repos. J'y vis tout en ordre, et de mes sonneurs, pas plus de nouvelles
que s'ils n'y fussent jamais passs.

Je fis le tour du chteau. Il tait bien ferm, et comme il tait
environ les dix heures, matres et serviteurs y dormaient comme des
pierres.

Alors je retournai au _Boeuf couronn_, ne pouvant m'imaginer ce
qu'taient devenus les sonneurs, mais voulant faire cacher mes camarades
dans la ruelle aux Anglais, puisque, de l, nous verrions bien ce qui
arriverait  Joseph,  l'heure du rendez-vous donn  la porte du
cimetire.

Je les trouvai sur le pont, dlibrant de s'en retourner chez eux, et
disant qu'ils ne voyaient plus aucun danger pour les Huriel, puisqu'ils
s'taient si bien entendus avec les autres dans le conseil de matrise.
Pour ce qui regardait Joseph tout seul, ils ne s'en souciaient point et
voulurent me dtourner d'y prendre part. Je leur remontrai qu' mon sens
c'tait dans les preuves qui allaient se faire que le danger commenait
pour tous les trois, puisque la mauvaise intention des sonneurs avait
t bien visible, et que les Huriel allaient y secourir Joseph, selon
leurs prvisions de la matine.

--tes-vous donc dj dgots de l'entreprise? leur dis-je. Est-ce
parce que nous ne sommes que huit contre seize? et ne vous sentez-vous
point chacun du coeur pour deux?

--Comment comptez-vous? me dit Lonard. Croyez-vous que le grand bcheux
et son fils se mettent avec nous contre leurs confrres?

--Je comptais mal, lui rpondis-je, car nous sommes neuf. Joseph ne se
laissera point manger la laine sur le dos, si on lui chauffe trop les
oreilles, et puisque les deux Huriel ont pris des armes, il me parat
bien certain que c'est pour le dfendre, s'ils ne peuvent se faire
couter.

--Il ne s'agit pas de a, reprit Lonard; nous ne serions que nous six,
et ils seraient vingt contre nous, que nous irions encore sans les
compter; mais il y a autre chose qui nous plat moins que la bataille.
On vient d'en causer au cabaret, chacun a racont son histoire; le moine
a blm ces pratiques-l comme impies et abominables; la Mariton a pris
une peur qui a gagn tous les assistants, et, encore que Joseph ait ri
de tout cela, nous ne pouvons pas tre certains qu'il n'y ait quelque
chose de vrai au fond. On a parl d'aspirants clous dans une bire, de
brasiers o on les faisait choir, et de croix de fer rouge qu'on leur
faisait embrasser. Ces choses-l, me paraissent trop fortes  croire;
mais si j'tais sr que ce ft tout, je saurais bien donner une bonne
correction aux gens assez mauvais pour y contraindre un pauvre prochain.
Malheureusement...

--Allons, allons, lui dis-je, je vois que vous vous tes laiss peurer.
Qu'est-ce qu'il y a encore? Dites le tout, afin qu'on s'en moque ou
qu'on s'en gare.

--Il y a, dit un des garons, voyant que Lonard avait honte de tout
confesser, que nous n'avons jamais vu la personne du diable, et qu'aucun
de nous ne souhaite faire sa connaissance.

--Oh! oh! leur dis-je, voyant que tous taient soulags par cet aveu et
allaient dire comme lui, c'est donc du propre Lucifer qu'il retourne?
Eh bien,  la bonne heure! Je suis trop bon chrtien pour le redouter;
je donne mon me  Dieu, et je vous rponds de prendre aux crins,  moi
tout seul, l'ennemi du genre humain, aussi rsolument que je prendrais
un bouc  la barbe. Il y a assez longtemps qu'il porte dommage  ceux
qui le craignent: m'est avis qu'un bon gars qui l'cornerait lui terait
la moiti de sa malice, et a serait toujours autant de gagn.

--Ma foi, dit Lonard, honteux de sa crainte, si tu le prends comme a,
je n'y reculerai pas, et si tu lui casses les cornes, je veux,  tout le
moins, tenter de lui arracher la queue. On dit qu'elle est bonne, et
nous verrons bien si elle est d'or ou de chanvre.

Il n'y a si bon remde contre la peur que la plaisanterie, et je ne
vous cache pas qu'en mettant la chose sur ce ton-l, je n'tais point du
tout curieux de me mesurer avec _Georgeon_, comme chez nous on
l'appelle. Je ne me sentais peut-tre pas plus rassur que les autres;
mais, pour Thrence, je me serais jet en la propre gueule du diable. Je
l'avais promis; le bon Dieu lui-mme ne m'et point dtourn de mon
dessein.

Mais c'est mal parler. Le bon Dieu, tout au contraire, me donnait force
et confiance, et, tant plus je me sentis angoiss dans cette nuit-l,
tant plus je pensai  lui, et requis son aide.

Quand les autres camarades nous virent dcids, Lonard et moi, ils nous
suivirent. Pour rendre la chose plus sre, je retournai au cabaret,
comptant y trouver d'autres amis qui, sans savoir de quoi il s'agissait,
nous suivraient comme en partie de plaisir, et nous soutiendraient 
l'occasion; mais l'heure tait avance, et il n'y avait plus au _Boeuf
couronn_ que Benot qui soupait avec le carme, la Mariton qui faisait
des prires, et Joseph qui s'tait jet sur un lit et dormait, je dois
le dire, avec une tranquillit qui nous fit honte de nos hsitations.

--Je n'ai qu'une esprance, nous dit la Mariton en se relevant de sa
prire, c'est qu'il laissera passer l'heure et ne se rveillera que
demain matin.

--Voil les femmes! rpondit Benot en riant; elles croient qu'il fait
bon vivre au prix de la honte. Mais moi, j'ai donn  son garon parole
de le rveiller avant minuit, et je n'y manquerai point.

--Ah! vous ne l'aimez pas! s'cria la mre. Nous verrons si vous
pousserez notre Charlot dans le danger, quand son tour viendra.

--Vous ne savez ce que vous dites, ma femme, rpondit l'aubergiste.
Allez dormir avec mon garon; moi, je vous rponds de ne pas trop
laisser dormir le vtre. Je ne veux point qu'il me reproche de l'avoir
dshonor.

--Et d'ailleurs, dit le carme, quel danger voulez-vous, donc voir dans
les sottises qu'ils vont faire? Je vous dis que vous rvez, ma bonne
femme. Le diable ne mange personne; Dieu ne le souffrirait point, et
vous n'avez pas si mal lev votre fils, que vous craigniez qu'il se
veuille damner pour la musique? Je vous rpte que les vilaines
pratiques des sonneurs ne sont, aprs tout, que de l'eau claire, des
badinages impies, dont les gens d'esprit savent fort bien se dfendre,
et il suffira  Joseph de se moquer des dmons dont on lui va parler
pour les mettre tous en fuite. Il ne faut pas d'autre exorcisme, et je
vous rponds que je ne voudrais pas perdre une goutte d'eau bnite avec
le diable qu'on lui montrera cette nuit.

Les paroles du carme mirent le coeur au ventre de mes camarades.

--Si c'est une farce, me dirent-ils, nous tomberons dessus et battrons
en grange sur le mauvais esprit; mais ne ferons-nous point part  Benot
de notre dessein? Il nous aiderait peut-tre?

-- vous dire vrai, rpondis-je, je n'en sais rien. Il passe pour un
trs brave homme; mais on ne tient jamais le fin mot des mnages,
surtout quand il y a des enfants d'un premier lit. Les beaux-pres ne
les voient pas toujours d'un bon oeil, et Joseph n'a pas t bien
aimable, ce soir, avec le sien. Partons sans rien dire, ce sera le
mieux, et l'heure n'est pas loin o il faut que nous soyons prts.

Prenant alors le chemin de l'glise, sans bruit et passant un  un, nous
allmes nous poster dans la rouette aux Anglais. La lune tait si basse,
que nous pouvions, en nous couchant le long du talus, n'tre pas vus,
quand mme on et pass tout prs de nous. Mes camarades, tant
trangers au pays, n'avaient point pour cet endroit les rpugnances que
j'avais senties d'abord, et je pus les y laisser pour m'avancer et me
cacher dans le cimetire; assez prs de la porte pour voir ce qui
entrerait, et assez prs d'eux aussi: pour les prvenir au besoin.




Trentime veille.


J'attendis assez longtemps, d'autant plus que les heures ne paraissent
jamais courtes dans la triste compagnie des trpasss. Enfin minuit
sonna  l'glise, et je vis la tte d'un homme dpasser en dehors le
petit mur du cimetire, tout auprs de la porte. Un bon quart d'heure se
trana encore sans que je visse ou entendisse autre chose que cet homme,
ennuy d'attendre, qui se mit  siffler un air bourbonnais,  quoi je
reconnus que c'tait Joseph, qui trompait sans doute l'esprance de ses
ennemis en ne ressentant aucune frayeur du voisinage des morts.

Enfin, un autre homme, qui tait coll contre la porte, en dedans, et
que je n'avais pu voir  cause d'un gros buis qui me le masquait, passa
vivement sa tte par-dessus le petit mur comme pour surprendre Joseph,
qui ne bougea point et qui lui dit en riant:--Eh bien, pre Carnat, vous
tes en retard, et, pour un peu, je me serais endormi  vous attendre.
M'ouvrirez-vous la porte, ou dois-je entrer dans le _jardin aux orties_,
par la brche?

--Non, dit le vieux Carnat. Cela fcherait le cur, et il ne faut point
braver ouvertement les gens d'glise. Je vais  toi.

Il enjamba par-dessus le mur, et dit  Joseph qu'il se fallait laisser
couvrir la tte et les bras d'un sac trs-pais, et marcher sans
rsistance.

--Faites, dit Joseph, d'un ton de moquerie et quasi de mpris.

Je les suivis de l'oeil par-dessus le muret et les vis rentrer dans la
rouette aux Anglais. Je coupai droit jusqu'au talus o taient cachs
mes jeunes gens; mais je n'en trouvai plus que quatre. Le plus jeune
avait dguerpi tout doucement sans rien dire, et je n'tais pas sans
crainte que les autres n'en fissent autant, car ils avaient trouv le
temps long, et ils me dirent avoir entendu, en ce lieu, des bruits
singuliers qui leur semblaient venir de dessous terre.

Nous vmes bientt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par
Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittrent le sentier  une
vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du foss, et
nous pensmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi tions-nous dj sur
nos jambes, et prts  empcher cette tratrise, lorsque nous vmes que
tous deux entraient dans l'eau, qui n'tait point creuse en cet endroit,
et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du chteau,
qui baignait dans le foss. Ils y entrrent, et ceci m'expliqua par o
les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchs.

Il s'agissait de faire comme eux, et a ne me paraissait gure malais;
mais j'eus bien de la peine  y dcider mes compagnons. Ils avaient ou
dire que les souterrains du chteau s'tendaient sous la campagne
jusqu' Dols, qui est  environ neuf lieues, et qu'une personne qui
n'en connatrait pas les dtours ne s'y pourrait jamais retrouver.

Je fus oblig de leur dire que je les connaissais trs-bien, encore que
je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n'eusse aucune ide si
c'tait des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns
le prtendaient.

Je marchais le premier, sans voir seulement o je posais mes pieds,
ttant les murs qui faisaient un passage trs-troit et o il ne fallait
gure lever la tte pour rencontrer la vote.

Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit,
au-dessous de nous, un vacarme comme si c'tait quarante tonnerres
roulant dans les cavernes du diable. Cela tait si singulier et si
pouvantable, que je m'arrtai pour tcher d'y comprendre quelque chose,
et puis j'avanai vitement, ne voulant pas me laisser refroidir par
l'imagination de quelque diablerie, et disant  mes camarades de me
suivre; mais le bruit tait trop fort pour qu'ils m'entendissent parler,
et moi, pensant qu'ils taient sur mes talons, j'avanai encore plus,
jusqu' ce que, n'entendant plus rien, et me retournant pour leur
demander s'ils taient l, je n'en reus aucune rponse.

Comme je ne voulais point parler haut, je fis quatre ou cinq pas en
retour de ceux que j'avais faits en avant. J'allongeai les mains,
j'appelai avec prcaution; adieu la compagnie, ils m'avaient laiss tout
seul.

Je pensai que n'tant pas bien loin de l'entre, je les rattraperais
dedans ou dehors; je marchai donc plus vite et avec plus d'assurance, et
repassai l'arcade par o j'tais entr, pour regarder et chercher tout
le long de la rouette aux Anglais; mais il tait arriv de mes camarades
comme des sonneurs, il semblait que la terre les et dvors.

J'eus comme un moment de malefivre en songeant qu'il me fallait tout
abandonner, ou rentrer dans ces maudites cavernes et m'y trouver tout
seul aux prises avec les embches et les frayeurs qui y attendaient
Joseph. Mais je me demandai si, dans le cas o il ne s'agirait que de
lui, je me retirerais tranquillement de son danger. Mon me de chrtien
m'ayant rpondu que non, je demandai  mon coeur si l'amour de Thrence
n'tait pas aussi solide en lui que l'amour du prochain dans ma
conscience, et la rponse que j'en reus me fit repasser l'arcade noire
et vaseuse bien rsolment et courir dans le souterrain, non pas aussi
gai, mais aussi prompt que si c'et t  ma propre noce.

Comme je ttais toujours en marchant, je trouvai, sur ma droite,
l'entrance d'une autre galerie que je n'avais point sentie la premire
fois en ttant sur ma gauche, et je me dis que mes camarades, en se
retirant, avaient d la rencontrer et s'y engager, croyant aller  la
sortie. Je m'y engageai pareillement, car rien ne me disait que mon
premier chemin ft celui qui me rapprochait des sonneurs.

Je n'y retrouvai point mes camarades, mais quant aux sonneurs, je n'eus
pas fait vingt-cinq pas que j'entendis leur vacarme de beaucoup plus
prs que je n'avais fait la premire fois, et bientt une clart trouble
me fit voir que je dbouchais dans un grand caveau rond qui avait trois
ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer.

Je m'tonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit vot o ne
se trouvait aucun luminaire, et, me baissant, je reconnus que cette
lueur venait du dessous et perait le sol o je marchais. J'observai
aussi que ce sol se renflait en vote sous mes pieds, et, craignant
qu'il ne ft point solide, je ne m'aventurai point au mitant, mais,
suivant le mur, je m'avisai de plusieurs crevasses o, en me couchant
par terre, je collai ma vue bien commodment et vis tout ce qui se
passait dans un autre caveau rond, plac juste au-dessous de celui o
j'tais.

C'tait, comme j'ai su aprs, un ancien cachot, attenant  celui de la
grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente
ans, dans les salles hautes du chteau. Je m'en doutai bien,  voir les
dbris d'ossements qu'on y avait dresss en manire d'pouvantail, avec
des cierges de rsine plants dans des crnes au fond de l'enceinte.
Joseph tait l tout seul, les yeux dbands, les bras croiss, aussi
tranquille que je l'tais peu, et paraissant couter avec mpris le
tintamarre des dix-huit musettes qui braillaient toutes ensemble,
prolongeant la mme note en manire de rugissement. Cette musique
d'enrags venait de quelque cave voisine, o les sonneurs se tenaient
cachs, et o, sans doute, ils savaient qu'un cho singulier trentuplait
la rsonnance; moi, qui n'en savais rien et qui ne m'en avisai que par
rflexion, je pensai d'abord qu'il y avait l tous les cornemuseux du
Berry, de l'Auvergne et du Bourbonnais rassembls.

Quand ils se furent sols de faire ronfler leurs instruments, ils se
mirent  pousser des cris et des miaulements qui, rpts par ces chos,
paraissaient tre ceux d'une grande foule mle d'animaux furieux de
toute espce; mais  tout cela, Joseph, qui tait vritablement un homme
comme j'en ai peu vu dans les paysans de chez nous, se contentait, de
lever les paules et de biller, comme ennuy d'un jeu d'imbciles.

Son courage passait en moi, et je commenais  vouloir rire de la
comdie, quand un petit bruit me ft tourner la tte, et je vis, juste
derrire moi,  l'entre de la galerie par o j'tais venu, une figure
qui me glaa les sens.

C'tait comme un seigneur des temps passs, portant une cuirasse de fer,
une pique bien affile et des habits de cuir d'une mode qu'on ne voit
plus. Mais le plus affreux de sa personne tait sa figure, qui offrait
la vritable ressemblance d'une tte de mort.

Je me remis un peu, me disant que c'tait un dguisement pris par un de
la bande pour prouver Joseph; mais, en y pensant mieux, je vis que le
danger tait pour moi, puisque dans ce cas, me trouvant aux coutes, il
allait me faire un mauvais parti.

Mais, encore qu'il pt me voir comme je le voyais, il ne bougea point et
resta plant  la manire d'un fantme, moiti dans l'ombre, moiti dans
la clart qui venait d'en bas; et comme cette clart allait et venait
selon qu'on l'agitait, il y avait des moments o, ne le distinguant
plus, je croyais l'avoir eu seulement dans ma tte; mais tout d'un coup,
il reparaissait clairement, sauf ses jambes qui restaient toujours dans
l'obscur, derrire une espce de marche, de telle sorte que je
m'imaginais le voir flotter comme une figure de nuages.

Je ne sais combien de minutes je passai  me tourmenter de cette vision,
ne pensant plus du tout  pier Joseph, et craignant de devenir fou pour
avoir tent plus qu'il n'tait en moi d'affronter. Je me souvenais
d'avoir vu, dans les salles du chteau, une vieille peinture qu'on
disait tre le portrait d'un ancien guerrier bien mal commode, que le
seigneur du lieu, lequel tait son propre frre, avait fait jeter en
l'oubliette. Le revtissement de fer et de cuir que j'avais l devant
moi, sur une figure de mort dessche, tait si ressemblant  celui de
l'image peinte, que l'ide me venait bien naturellement d'une me en
colre et en peine, qui venait pier la profanation de son spulcre, et
qui, peut-tre bien, en marquerait son dplaisir d'une manire ou de
l'autre.

Ce qui me rendit mon calcul assez raisonnable, c'est que cette me ne me
disait rien et ne s'occupait point de moi, connaissant peut-tre que je
n'tais point l  mauvaises intentions contre sa pauvre carcasse.

Un bruit diffrent des autres arracha pourtant mes yeux du charme qui
les retenait. Je regardai dans le caveau o tait Joseph, et j'y vis une
autre chose bien laide et bien trange.

Joseph tait toujours debout et assur, en face d'un tre abominable,
tout habill de peau de chien, portant des cornes dans une tte
chevelue, avec une figure rouge, des griffes, une queue, et faisant
toutes les sauteries et grimaces d'un possd. C'tait fort vilain 
voir, et cependant je n'en fus pas longtemps la dupe, car il avait beau
changer sa voix, il me semblait reconnatre celle de Dor-Fratin, le
cornemuseux de Pouligny, un des hommes les plus forts et les plus
batailleurs de nos alentours.

--Tu as beau rpondre, disait-il  Joseph, que tu te ris de moi et que
tu n'as aucune peur de l'enfer, je suis le roi des musiqueux et, sans ma
permission, tu n'exerceras point que tu ne m'aies vendu ton me.

Joseph lui rpondit:--Qu'est-ce qu'un diable aussi sot que vous ferait
de l'me d'un musicien? Il ne s'en pourrait point servir.

--Fais attention  tes paroles, dit l'autre. Ne sais-tu point qu'il faut
ici se donner au diable, ou tre plus fort que lui?

--Oui, oui, rpliqua Joseph. Je sais la sentence: il faut tuer le
diable, ou que le diable vous tue.

Sur ce mot-l, je vis Huriel et son pre sortir d'une vote de ct et
s'approcher du diable comme pour, lui parler; mais ils furent retenus
par les autres sonneurs qui se montrrent autour de lui; et Carnat le
pre, s'adressant  Joseph:

--On voit, lui dit-il, que tu ne redoutes pas les sortilges et on t'en
tiendra quitte, si tu te veux conformer  l'usage, qui est de battre le
diable, en marque de refus que tu fais chrtiennement de te soumettre 
lui.

--Si le diable veut tre bien trill, rpliqua Joseph, donnez-m'en la
permission vitement, et il verra si sa peau est plus dure que la mienne.
Quelles sont les armes?

--Aucune autre que les poings, rpondit Carnat.

--C'est en franc jeu, j'espre? dit le grand bcheux. Joseph ne prit pas
le temps de s'en assurer, et encolr du jeu qu'on faisait de lui, il
sauta sur le diable, lui arracha sa coiffure et le prit au corps si
rsolument qu'il le jeta par terre et tomba dessus.

Mais il se releva aussitt, et il me sembla qu'il poussait un cri de
surprise et de souffrance; mais toutes les musettes se mirent  jouer,
sauf celles d'Huriel et de son pre, lesquels faisaient semblant, et
regardaient le combat d'un air de doute et d'inquitude.

Cependant Joseph roulait le diable et paraissait le plus fort; mais je
trouvais en lui une rage qui ne me paraissait point naturelle et qui me
faisait craindre que, par trop de violence, il ne se mt dans son tort.
Les sonneurs semblaient l'y aider, car, au lieu de secourir leur
camarade, trois fois renvers, ils tournaient autour de la lutte,
sonnant toujours et frappant des pieds pour l'exciter  tenir bon.

Tout d'un coup, le grand bcheux spara les combattants en allongeant un
coup de bton sur les pattes du diable, et menaant de faire mieux la
seconde fois, si on ne l'coutait parler. Huriel accourut  son ct, le
bton lev aussi, et tous les autres s'arrtant de tourner et de sonner,
il se fit un repos et un silence.

Je vis alors que Joseph, vaincu par la douleur, essuyait ses mains
dchires et sa figure couverte de sang, et que si Huriel ne l'et
retenu dans ses bras, il serait tomb sans connaissance, tandis que
Dor-Fratin jetait son attirail, soufflait de chaud, et n'essuyait en
ricanant que la sueur d'un peu de fatigue.

--Qu'est-ce  dire? s'cria Carnat, venant d'un air de menace contre le
grand bcheux. tes-vous un faux frre? De quel droit mettez-vous
empchement aux preuves?

--J'y mets empchement  mes risques et  votre honte, rpliqua le grand
bcheux. Je ne suis pas un faux frre, et vous tes de mchants matres,
aussi tratres que dnaturs. Je m'en doutais bien, que vous nous
trompiez, pour faire souffrir et peut-tre blesser dangereusement ce
jeune homme! Vous le hassez, parce que vous sentez qu'il vous serait
prfr, et que l o il se ferait entendre, on ne voudrait plus vous
couter. Vous n'avez pas os lui refuser la matrise, parce que tout le
monde vous l'et reproch comme une injustice trop criante; mais, pour
le dgoter de pratiquer dans les paroisses dont vous avez fait
usurpation, vous lui rendez les preuves si dures et si dangereuses
qu'aucun de vous ne les aurait supportes si longtemps.

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, rpondit le vieux doyen,
Pailloux de Verneuil, et les reproches que vous nous faites ici en
prsence d'un aspirant sont d'une insolence sans pareille. Nous ne
savons pas comment on pratique la rception dans vos pays, mais ici,
nous sommes dans nos coutumes et ne souffrirons pas qu'on les blme.

--Je les blmerai, moi, dit Huriel, qui tanchait toujours le sang de
Joseph avec son mouchoir, et, l'ayant assis sur son genou, l'aidait 
revenir. Ne pouvant et ne voulant vous faire connatre hors d'ici, 
cause du serment qui me fait votre confrre, je vous dirai, au moins, en
face, que vous tes des bourreaux. Dans nos pays, on se bat avec le
diable par pur amusement et en ayant soin de ne se faire aucun mal. Ici,
vous choisissez le plus fort d'entre vous et vous lui laissez des armes
caches dont il cherche  crever les yeux et percer les veines. Voyez!
ce jeune homme est abm, et, dans la colre o l'avait mis votre
mchancet, il s'y serait fait tuer, si nous ne l'eussions arrt.
Qu'en auriez-vous fait alors? Vous l'eussiez donc jet en cette caverne
d'oubli, o ont pri tant d'autres pauvres malheureux dont les ossements
devraient se redresser pour vous reprocher d'tre aussi mchants que vos
anciens seigneurs?

Cette parole d'Huriel me rappela l'apparition que j'avais oublie, et je
me retournai pour voir si son invocation l'attirerait  lui. Je ne la
vis plus, et pensai  trouver le chemin du caveau d'en bas, o, d'un
moment  l'autre, je sentais bien devoir tre utile  mes amis.

Je trouvai tout de suite l'escalier et le descendis, jusqu' l'entre,
ou je ne songeai mme pas  me tenir cach, tant il y avait l de
dispute et de confusion, qui ne permettaient pas de faire attention 
moi.

Le grand bcheux avait ramass la casaque de peau de bte, et montrait
comme quoi elle tait garnie de pointes, comme une carde  triller les
boeufs, et les mitaines que ce faux diable portait encore avaient,  la
paume des mains, de bons clous bien assujettis, la pointe en dehors. Les
autres taient furieux de se voir blmer devant Joseph.--Voil bien du
bruit pour des gratignures, disait Carnat. N'est-il point dans l'ordre
que le diable ait des ongles! et cet innocent, qui l'a attaqu sans
prudence, ne savait-il point qu'on ne joue pas avec lui sans s'y faire
chaffrer un peu le museau? Allons, allons, ne le plaignez point tant,
ce n'est rien; et puisqu'il en a assez, qu'il se retire et confesse
qu'il n'est point de force  se divertir avec nous; partant, qu'il ne
saurait tre de notre compagnie en aucune manire.

--J'en serai! dit Joseph, qui, en s'arrachant des bras d'Huriel, montra
qu'il avait la poitrine ensanglante et sa chemise dchire. J'en serai
malgr vous! J'entends que la bataille recommence, et il faudra que l'un
de nous reste ici.

--Et moi, je m'y oppose, dit le grand bcheux, et j'ordonne que ce jeune
homme soit dclar vainqueur, ou bien je jure d'amener dans ce pays une
bande de sonneurs, qui feront connatre la manire de se comporter, et
y rtabliront la justice.

--Vous? dit Fratin, en tirant une manire d'pieu de la ceinture. Vous
pourrez le faire, mais non pas sans porter de nos marques,  seules fins
qu'on puisse donner foi  vos rapports.

Le grand bcheux et Huriel se mirent en dfense. Joseph se jeta sur
Fratin pour lui arracher son pieu, et je ne fis qu'un saut pour les
joindre; mais, devant qu'on et pu changer des coups, la figure qui
m'avait tant troubl se montra sur le seuil de l'oubliette; tendit sa
pique et s'avana d'un pas qui suffit pour donner la frayeur aux
malintentionns. Et, comme on s'arrtait, morfondu de crainte et
d'tonnement, on entendit une voix plaintive, qui rcitait la prose des
morts dans le fond de l'oubliette.

C'en fut assez pour dmonter la confrrie, et l'un des sonneurs s'tant
cri: Les morts! les morts qui se lvent! tous prirent la fuite,
ple-mle, criant et se poussant, par toutes les issues, sauf celle de
l'oubliette, o apparaissait une autre figure couverte d'un suaire,
toujours psalmodiant de la manire la plus lamentable qui se puisse
imaginer. Si bien qu'en une minute, nous nous trouvmes sans ennemis, le
guerrier ayant jet son casque et son masque, et nous montrant la figure
rjouie de Benot, tandis que le carme, droulant son suaire, se tenait
les ctes  force de rire.

--Que le bon Dieu me pardonne la mascarade! disait-il; mais je l'ai
faite  bonne intention, et il me semble que ces coquins mritaient
qu'on leur donnt une bonne leon, pour leur apprendre  se moquer du
diable, dont ils ont plus de peur que ceux  qui ils le font voir.

--J'en tais bien sr, moi, disait Benot, qu'en voyant notre comdie,
ils trembleraient au beau milieu de la leur.

Mais alors, avisant le sang et les blessures de Joseph, il s'inquita de
lui et lui montra tant d'intrt, que cela, joint au secours qu'il lui
apportait, me prouva son amiti pour lui et son bon coeur, dont j'avais
dout.

Tandis que nous nous assurions que Joseph n'avait pas de mal trop
profond, le carme nous racontait comme quoi le sommelier du chteau lui
avait dit avoir coutume de permettre aux sonneurs et autres joyeuses
confrries de faire leurs crmonies dans les souterrains. Ceux o nous
tions se trouvaient assez distants des btiments habits par la
demoiselle dame de Saint-Chartier, pour qu'elle n'entendt pas le bruit,
et, dans tous les cas, elle n'et fait qu'en rire, car on n'imaginait
point qu'il s'y pt mler de la mchancet; mais Benot, qui se doutait
de quelque mauvais dessein, avait demand au mme sommelier un
dguisement et les clefs des souterrains, et c'est ainsi qu'il se
trouvait l si  point pour carter le danger.

--Eh bien, lui dit le grand bcheux, merci pour votre assistance; mais
je regrette que l'ide vous en soit venue, car ces gens sont capables de
m'accuser de l'avoir rclame, et, par l, d'avoir trahi les secrets de
mon mtier. Si vous m'en croyez, nous partirons sans bruit, et leur
laisserons croire qu'ils ont vu des fantmes.

--D'autant plus, dit Benot, que leur rancune pourrait me retirer leur
consommation, qui n'est pas peu de chose. Pourvu qu'ils n'aient point
reconnu Tiennet? Et comment diable,  propos, Tiennet se trouve-t-il l?

--Ne l'avez-vous pas amen? dit Huriel.

--Vraiment non, rpondis-je. Je suis venu pour mon compte,  cause de
toutes les histoires qu'on faisait sur vos diableries. J'tais curieux
de les voir; mais je vous jure qu'ils avaient l'esprit trop gar et la
vue trop trouble pour me reconnatre.

Nous allions partir, quand des bruits de voix colres et des tumultes
sourds, comme ceux d'une querelle, se firent entendre.

--Oui-d! dit le carme, qu'y a-t-il encore? Je crois qu'ils reviennent
et que nous n'en avons pas uni avec eux. Et vile! reprenons nos
dguisements!

--Laissez faire, dit Benot, prtant l'oreille; je vois ce que c'est.
J'ai rencontr, en venant ici par les caves du chteau, quatre ou cinq
gaillards dont un m'est connu. C'est Lonard, votre ouvrier bourbonnais,
pre Bastien. Ces jeunes gens venaient aussi par curiosit sans doute;
mais ils s'taient gars dans les caveaux et n'taient pas bien
rassurs. Je leur ai donn ma lanterne en leur disant de m'attendre. Ils
auront t rencontrs par les sonneurs en droute, et ils s'amusent 
leur donner la chasse.

--La chasse pourrait bien tre pour eux, dit Huriel, s'ils ne sont pas
en nombre. Allons-y voir!

Nous nous y disposions, quand les pas et le bruit se rapprochant, nous
vmes rentrer Carnat, Dor-Fratin et une bande de huit autres qui,
ayant, en effet, chang quelques bonnes tapes avec mes camarades,
taient revenus de leur poltronnerie et comprenaient qu'ils avaient
affaire  de bons vivants. Ils se retournrent contre nous, accablant
les Huriel de reproches pour les avoir trahis et fait tomber dans une
embche. Le grand bcheux s'en dfendit, et le carme voulut mettre la
paix en prenant tout sur son compte et en leur reprochant leurs torts;
mais ils se sentaient en force, parce qu' tout moment il en arrivait
d'autres pour les soutenir, et quand ils se virent  peu prs au
complet, ils levrent le ton et commencrent  passer des insultes aux
menaces et des menaces aux coups. Sentant qu'il n'y avait pas moyen
d'viter la rencontre, d'autant plus qu'ils avaient bu beaucoup
d'eau-de-vie pendant les preuves et ne se connaissaient plus gure,
nous nous mmes en dfense, serrs les uns contre les autres, et faisant
face  l'ennemi de tous cts, comme se tiennent les boeufs quand une
bande de loups les attaque au pturage. Le carme y ayant perdu sa morale
et son latin, y perdit aussi sa patience, car, s'emparant du bourdon
d'une musette tombe dans la bagarre, il s'en servit aussi bien qu'homme
peut faire pour dfendre sa peau.

Par malheur, Joseph tait affaibli de la perte de son sang, et Huriel,
qui avait toujours dans le coeur la mort de Malzac, craignait plus de
faire du mal que d'en recevoir. Tout occup de protger son pre, qui y
allait comme un lion, il se mettait en grand danger. Benot s'escrimait
trs-bien pour un homme qui sort de maladie; mais, en somme, nous
n'tions que six contre quinze ou seize, et, comme le sang commenait 
se montrer, la rage venait, et je vis qu'on ouvrait les couteaux. Je
n'eus que le temps de me jeter devant le grand bcheux qui, rpugnant
encore  tirer l'arme tranchante, tait l'objet de la plus grosse
rancune. Je reus un coup dans le bras, que je ne sentis quasiment
point, mais qui me gna pourtant bien pour continuer, et je voyais la
partie perdue, quand, par bonheur, mes quatre camarades, se dcidant 
venir au bruit, nous apportrent un renfort suffisant, et mirent en
fuite, pour la seconde fois, et pour la dernire, nos ennemis puiss,
pris par derrire, et ne sachant point si ce serait le tout.

Je vis que la victoire nous restait, qu'aucun de mes amis n'avait grand
mal, et m'apercevant tout d'un coup que j'en avais trop reu pour un
homme tout seul, je tombai comme un sac, et ne connus ni ne sentis plus
aucune chose de ce monde.




Trente et unime veille.


Quand je me rveillai, je me vis couch dans un mme lit avec Joseph; et
il me fallut un peu de peine pour rclamer mes esprits. Enfin, je connus
que j'tais en la propre chambre de Benot, que le lit tait bon, les
draps bien blancs, et que j'avais au bras la ligature d'une saigne. Le
soleil brillait sur les courtines jaunes, et, sauf une grande faiblesse,
je ne sentais aucun mal. Je me tournai vers Joseph, qui avait bien des
marques, mais aucune dont il dt rester dvisag, et qui me dit en
m'embrassant:--Eh bien, mon Tiennet, nous voil comme autrefois, quand,
au retour du catchisme, nous nous reposions dans un foss, aprs nous
tre battus avec les gars de Verneuil? Comme dans ce temps-l, tu m'as
dfendu  ton dommage, et, comme dans ce temps-l, je ne sais point t'en
remercier comme tu le mrites; mais en tout temps, tu as devin
peut-tre que mon coeur n'est pas si chiche que ma langue.--Je l'ai
toujours pens, mon camarade, lui rpondis-je en l'embrassant aussi, et
si je t'ai encore une fois secouru, j'en suis content. Cependant, il
n'en faut pas prendre trop pour toi. J'avais une autre ide... Je
m'arrtai, ne voulant point cder  la faiblesse de mes esprits, qui
m'aurait, pour un peu, laiss chapper le nom de Thrence; mais une main
blanche tira doucement la courtine, et je vis devant moi la propre image
de Thrence qui se penchait vers moi, tandis que la Mariton, passant
dans la ruelle, caressait et questionnait son fils.

Thrence se pencha sur moi, comme je vous dis, et moi, tout saisi,
croyant rver, je me soulevais pour la remercier de sa visite et lui
dire que je n'tais point en danger, quand, sot comme un malade et
rougissant comme, une fille, je reus d'elle le plus beau baiser qui ait
jamais fait revenir un mort.

--Qu'est-ce que vous faites, Thrence? m'criai-je en lui empoignant les
mains que j'aurais quasi manges; voulez-vous donc me rendre fou?

--Je veux vous remercier et aimer toute ma vie, rpondit-elle, car vous
m'avez tenu parole; vous m'avez renvoy mon pre et mon frre sains et
saufs, ds ce matin, et je sais tout ce que vous avez fait, tout ce qui
vous est arriv pour l'amour d'eux et de moi. Aussi me voil pour ne
plus vous quitter tant que vous serez malade.

-- la bonne heure, Thrence, lui dis-je en soupirant: c'est plus que je
ne mrite. Fasse donc le bon Dieu que je ne gurisse point, car je ne
sais ce que je deviendrais aprs.

--Aprs? dit le grand bcheux, qui venait d'entrer avec Huriel et
Brulette. Voyons, ma fille, que ferons-nous de lui aprs?

--Aprs? dit Thrence, rougissant en plein pour la premire fois.

--Allons! allons! Thrence la sincre, reprit le grand bcheux, parlez
comme il convient  la fille qui n'a jamais menti.

--Eh bien, mon pre, dit Thrence, _aprs_, je ne le quitterai pas
davantage.

--tez-vous de l! m'criai-je, fermez les rideaux, je me veux habiller,
lever, et puis sauter, chanter et danser; je ne suis point malade, j'ai
le paradis dans l'me... Mais, disant cela, je retombai en faiblesse, et
ne vis plus que dans une manire de rve, Thrence, qui me soutenait
dans ses bras et me donnait des soins.

Le soir, je me sentis mieux; Joseph tait dj sur pied, et j'aurais pu
y tre aussi, mais on ne le souffrit point, et force me fut de passer la
veille au lit, tandis que mes amis causaient dans la chambre, et que ma
Thrence, assise  mon chevet, m'coutait doucement et me laissait lui
rpandre en paroles tout le baume dont j'avais le coeur rempli.

Le carme causait avec Benot, tous deux arrosant la conversation de
quelques pichets de vin blanc, qu'ils avalaient en guise de tisane
rafrachissante. Huriel causait avec Brulette en un coin; Joseph avec sa
mre et le grand bcheux.

Or Huriel disait  Brulette:

--Je t'avais bien dit, le premier jour que je te vis, en te montrant ton
gage  mon anneau d'oreille: Il y restera toujours,  moins que
l'oreille n'y soit plus. Eh bien, l'oreille, quoique fendue dans la
bataille, y est encore, et l'anneau, quoique bris, le voil, avec le
gage un peu bossel. L'oreille gurira, l'anneau sera ressoud, et tout
reprendra sa place, par la grce de Dieu.

La Mariton disait au grand bcheux:

--Eh bien, qu'est-ce qui va rsulter de cette bataille,  prsent? Ils
sont capables de m'assassiner mon pauvre enfant, s'il essaye de
cornemuser dans le pays?

--Non, rpondait le grand bcheux; tout s'est pass pour le mieux, car
ils ont reu une bonne leon, et il s'y est trouv assez de tmoins
trangers  la confrrie pour qu'ils n'osent plus rien tenter contre
Joseph et contre nous. Ils sont capables de faire le mal quand cela se
passe entre eux, et qu'ils ont, par force ou par amiti, arrach  un
aspirant le serment de se taire. Joseph n'a rien jur; il se taira parce
qu'il est gnreux, Tiennet aussi, de mme que mes jeunes bcheux par
mon conseil et mon commandement. Mais vos sonneurs savent bien que s'ils
touchaient,  prsent,  un cheveu de nos ttes, les langues seraient
dlies et l'affaire irait en justice.

Et le carme disait  Benot:

--Je ne saurais point rire avec vous de l'aventure, depuis que j'y ai eu
un accs de colre dont il me faudra faire confession et pnitence. Je
leur pardonne bien les coups qu'ils ont essay de me porter, mais non
ceux qu'ils m'ont forc de leur appliquer. Ah! le pre prieur de mon
couvent a bien raison de me tancer quelquefois, et de me dire qu'il faut
combattre en moi non-seulement le vieil homme, mais encore le vieux
paysan, c'est--dire celui qui aime le vin et la bataille. Le vin,
continua le carme en soupirant et en remplissant son verre jusqu'aux
bords, j'en suis corrig, Dieu merci! mais je me suis aperu cette nuit
que j'avais encore le sang querelleur et qu'une tape me rendait furieux.

--N'tiez-vous point l en tat et en droit de lgitime dfense? dit
Benot. Allons donc! vous avez parl aussi bien que vous deviez, et
n'avez lev le bras que quand vous y avez t forc.

--Sans doute, sans doute, rpondit le carme; mais mon malin diable de
pre prieur me fera des questions. Il me tirera les vers du nez, et je
serai forc de lui confesser qu'au lieu d'y aller avec rserve et 
regret, je me suis laiss emporter au plaisir de taper comme un sourd,
oubliant que j'avais le froc au dos, et m'imaginant tre au temps o,
gardant les vaches avec vous, dans les prairies du Bourbonnais, j'allais
cherchant querelle aux autres ptours pour la seule vanit mondaine de
montrer que j'tais le plus fort et le plus ttu.

Joseph ne disait rien, et sans doute il souffrait de voir deux couples
heureux qu'il n'avait plus le droit de bouder, ayant reu d'Huriel et de
moi si bonne assistance.

Le grand bcheux, qui avait pour lui, en plus, un faible de musicien,
l'entretenait dans ses ides de gloire. Il faisait donc de grand efforts
pour voir sans jalousie le contentement des autres, et nous tions
forcs de reconnatre qu'il y avait, dans ce garon si fier et si froid,
une force d'esprit peu commune pour se vaincre.

Il resta cach, ainsi que moi, dans la maison de sa mre, jusqu' ce que
les marques de la bataille fussent effaces; car le secret de l'affaire
fut gard par mes camarades, avec menaces aux sonneurs toutefois, de la
part de Lonard, qui se conduisit trs-sagement et trs-hardiment avec
eux, de tout rvler aux juges du canton, s'ils ne se rangeaient  la
paix, une fois pour toutes.

Quand ils furent tous debout, car il y en avait eu plus d'un de bien
endommag, et notamment le pre Carnat,  qui il parat que j'avais
dmanch le poignet, les paroles furent changes et les accords
conclus. Il fut dcid que Joseph aurait plusieurs paroisses, et il se
les fit adjuger, encore qu'il et l'intention de n'en point jouir.

Je fus un peu plus malade que je ne croyais, non tant  cause de ma
blessure, qui n'tait pas bien grande, ni des coups dont on m'avait
assomm le corps, que de la saigne trop forte que le carme m'avait
faite  bonne intention. Huriel et Brulette eurent l'amiti bien
charmante de vouloir retarder leur mariage,  seules fins d'attendre le
mien; et un mois aprs, les deux noces se firent ensemble, mmement les
trois, car Benot voulut rendre le sien public et en clbrer la fte
avec la ntre. Ce brave homme, heureux d'avoir un hritier si bien lev
par Brulette, essaya de lui faire accepter un don de consquence; mais
elle le refusa obstinment, et se jetant aux bras de la Mariton:

--Ne vous souvient-il donc plus, s'cria-t-elle, que cette femme-l m'a
servi de mre pendant une douzaine d'annes, et croyez-vous que je
puisse accepter de l'argent quand je ne suis pas encore quitte envers
elle?

--Oui, dit la Mariton; mais ton ducation a t tout honneur et tout
plaisir pour moi, tandis que celle de mon Charlot t'a caus des affronts
et des peines.

--Ma chre amie, rpondit Brulette, ceci est la chose qui remet un peu
d'galit dans nos comptes. J'aurais souhait pouvoir faire le bonheur
de votre Joset en retour de vos bonts pour moi; mais cela n'a pas
dpendu de mon pauvre coeur, et ds lors, pour vous compenser de la
peine que je lui causais, je devais bien m'exposer  souffrir pour
l'amour de votre autre enfant.

--Voil une fille!... s'cria Benot, essuyant ses gros yeux ronds qui
n'taient point sujets aux larmes. Oui, oui, voil une fille!... Et il
n'en pouvait dire davantage.

Pour se venger des refus de Brulette, il voulut faire les frais de sa
noce, et celle de la mienne par-dessus le march. Et comme il n'y
pargna rien et y invita au moins deux cents personnes, il y fut pour
une grosse somme, de laquelle il ne marqua jamais aucun regret.

Le carme nous avait fait trop bonne promesse pour y manquer, d'autant
plus que son pre prieur l'ayant mis  l'eau pendant un mois pour sa
pnitence, le jour de nos noces fut celui o l'interdit tait lev de
son gosier. Il n'en abusa point, et se comporta d'une manire si
aimable, que nous fmes tous avec lui la mme amiti qu'il y avait entre
lui, Huriel et Benot.

Joseph alla bien courageusement jusqu'au jour des noces. Le matin, il
fut ple et comme accabl de rflexions; mais, en sortant de l'glise,
il prit la musette des mains de mon beau-pre et joua une marche de
noces qu'il avait compose, la nuit mme,  notre intention. C'tait une
si belle chose de musique, et il y fut donn tant d'acclamation, que son
chagrin se dissipa, qu'il sonna triomphalement ses plus beaux airs de
danse et se perdit dans son dlice tout le temps que dura la fte.

Il nous suivit ensuite au Chassin, et l, le grand bcheux, ayant rgl
toutes nos affaires:--Mes enfants, vous voil heureux et riches pour des
gens de campagne; je vous laisse l'affaire de cette futaie, qui est une
belle affaire, et tout ce que je possde d'ailleurs est  vous. Vous
allez passer ici quasiment le reste de l'anne, et vous dciderez,
pendant ce temps-l, de vos plans de campagnes pour l'avenir. Vous tes
de pays diffrents et vous avez des gots et des habitudes divers.
Essayez-vous  la vie que chacun de vous doit procurer  sa femme pour
la rendre heureuse de tous points et ne lui pas faire regretter des
unions si bien commences. Je reviendrai dans un an. Tchez que j'aie
deux beaux petits enfants  caresser. Vous me direz alors ce que vous
aurez rgl. Prenez votre temps, telle chose parat bonne aujourd'hui
qui parat pire ou meilleure le lendemain.

--Et o donc allez-vous, mon pre? dit Thrence en l'entourant de ses
bras avec frayeur.

--Je vas musiquer un peu par les chemins avec Joseph, rpondit-il, car
il a besoin de cela, et moi, il y a trente ans que j'en jene.

Ni larmes ni prires ne le purent retenir, et nous leur fmes la
conduite jusqu' moiti chemin de Sainte-Sevre. L, tandis que nous
embrassions le grand bcheux avec beaucoup de chagrin, Joseph nous
dit:--Ne vous dsolez point. C'est  moi, je le sais, qu'il sacrifie la
vue de votre bonheur, car il a pour moi aussi le coeur d'un pre, et il
sait que je suis le plus  plaindre de ses enfants; mais peut-tre
n'aurai-je pas longtemps besoin de lui, et j'ai dans l'ide que vous le
reverrez plus tt qu'il ne le croit lui-mme.

L-dessus, pliant les genoux devant ma femme et devant celle d'Huriel:

--Mes chres soeurs, dit-il, je vous ai offenses l'une et l'autre, et
j'en ai t assez puni par mes penses. Ne me voulez-vous point
pardonner, afin que je me pardonne et m'en aille plus tranquille?

Toutes deux l'embrassrent de grande affection, et il vint ensuite 
nous, nous disant, avec une surprenante abondance de coeur, les
meilleures et les plus douces paroles qu'il et dites de sa vie, nous
priant aussi de lui pardonner ses fautes et de garder mmoire de lui.

Nous montmes sur une hauteur pour les voir le plus longtemps possible.
Le grand bcheux sonnait gnreusement dans sa musette, et, de temps en
temps, se retournait pour agiter son bonnet et nous envoyer des baisers
avec la main.

Joseph ne se retourna point. Il marchait en silence et la tte baisse,
comme bris ou recueilli. Je ne pus m'empcher de dire  Huriel que je
lui avais trouv sur la figure, au moment du dpart, ce je ne sais quoi
que j'y avais remarqu souvent dans sa premire jeunesse, et qui est,
chez nous, rput la physionomie d'un homme frapp d'un mauvais destin.

Les larmes de la famille se schrent peu  peu dans le bonheur et
l'esprance. Ma belle chre femme y fit plus d'effort que les autres;
car, n'ayant jamais quitt son pre, elle semblait perdre avec lui la
moiti de son me, et je vis bien que, malgr son courage, son amiti
pour moi, et le bonheur que lui donna bientt l'espoir d'tre mre, il
lui manquait toujours quelque chose aprs quoi elle soupirait en secret.

Aussi, je songeais sans cesse  arranger ma vie de manire  nous runir
avec le grand bcheux, duss-je vendre mon bien, quitter ma famille, et
suivre ma femme o il lui plairait d'aller.

Il en tait de mme de Brulette, qui se sentait rsolue  ne consulter
que les gots de son mari, surtout quand son grand-pre, aprs une
courte maladie, se fut teint bien tranquillement comme il avait vcu,
au milieu de nos soins et des caresses de sa chre enfant.

--Tiennet, me disait-elle souvent, il faudra, je le vois, que le Berry
soit vaincu en nous par le Bourbonnais. Huriel aime trop cette vie de
force et de changement d'air, pour que nos plaines dormantes lui
plaisent. Il me donne trop de bonheur pour que je lui souffre quelque
regret cach. Je n'ai plus de famille chez nous; tous mes amis, hormis
toi, m'y ont fait des peines, je ne vis plus que dans Huriel. O il sera
bien, c'est la que je me sentirai le mieux.

L'hiver nous trouva encore au bois du Chassin. Nous avions bien gt ce
bel endroit dont la futaie de chnes tait le plus grand ornement. La
neige couvrait les cadavres de ces beaux arbres dpouills par nous et
jets tous, la tte en avant, dans la rivire, qui les retenait, encore
plus froids et plus morts, dans la glace. Nous gotions, Huriel et moi,
auprs d'un feu de copeaux que nos femmes venaient d'allumer pour y
rchauffer nos soupes, et nous les regardions avec bonheur, car toutes
deux taient en train de tenir la promesse qu'elles avaient faite au
grand bcheux de lui donner de la survivance.

Tout d'un coup elles s'crirent, et Thrence, oubliant qu'elle n'tait
plus aussi lgre qu'au printemps, s'lana quasi au travers du feu pour
embrasser un homme que nous cachait la fume paisse des feuilles
humides. C'tait son brave homme de pre, qui bientt n'eut plus assez
de bras et de bouche pour rpondre  toutes nos caresses. Aprs la
premire joie, nous lui demandmes nouvelles de Joseph et vmes sa
figure s'obscurcir et ses yeux se remplir de larmes.

--Il vous l'avait annonc, rpondit-il, que vous me reverriez plus tt
que je ne pensais! Il sentait comme un avertissement de son sort, et
Dieu, qui amollissait l'corce de son coeur en ce moment-l, lui
conseillait sans doute de rflchir sur lui-mme.

Nous n'osions plus faire de questions. Le grand bcheux s'assit, ouvrit
sa besace et en tira les morceaux d'une musette brise.

--Voil tout ce que je vous rapporte de ce malheureux enfant, dit-il. Il
n'a pu chapper  son toile. Je pensais avoir adouci son orgueil, mais,
pour tout ce qui tenait de la musique, il devenait chaque jour plus
hautain et plus farouche. C'est ma faute, peut-tre! Je voulais le
consoler des peines d'amour en lui montrant son bonheur dans son talent.
Il a got au moins les douceurs de la louange; mais  mesure qu'il s'en
nourrissait, la soif lui en venait plus acre. Nous tions loin: nous
avions pouss jusque dans les montagnes du Morvan, o il y a beaucoup de
sonneurs encore plus jaloux que ceux d'ici, mais non pas tant pour
leurs intrts que pour leur amour-propre. Joseph a manqu de prudence,
il les a offenss en paroles, dans un repas qu'ils lui avaient offert
trs-honntement et  bonnes intentions d'abord. Par malheur, je ne l'y
avais point suivi, me trouvant un peu malade, et n'ayant pas sujet de me
mfier de la bonne intelligence qu'il y avait entre eux au dpart.

Il passa la nuit dehors, comme il faisait souvent; et comme j'avais
remarqu qu'il tait parfois un peu jaloux de l'applaudissement qu'on
donnait  mes vieilles chansons, je ne le voulais point gner. Au matin,
je sortis, encore un peu tremblant de fivre, et j'appris, dans le
bourg, qu'on avait ramass une musette brise au bord d'un foss. Je
courus pour la voir et la reconnus bien vite. Je me rendis  l'endroit
o elle avait t trouve, et, cassant la glace du foss, j'y dcouvris
son malheureux corps tout gel. Il ne portail aucune marque de violence,
et les autres sonneurs ont jur qu'ils l'avaient quitt, sans dispute et
sans ivresse,  une lieue de l. J'ai en vain recherch les auteurs de
sa mort. C'est un endroit sauvage o les gens de justice craignent le
paysan, et o le paysan ne craint que le diable. Il m'a fallu partir en
me contentant de leurs tristes et sots propos. Ils croient fermement en
ce pays, ce que l'on croit un peu dans celui-ci,  savoir: qu'on ne peut
devenir musicien sans vendre son me  l'enfer, et qu'un jour ou
l'autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise
sur le dos, ce qui l'gare, le rend fou et le pousse  se dtruire.
C'est comme cela qu'ils expliquent les vengeances que les sonneurs
tirent les uns des autres, et ceux-ci n'y contredisent gure, ce qui
leur est moyen de se faire redouter et d'chapper aux consquences.
Aussi les tient-on en si mauvaise estime et en si grande crainte, que je
n'ai pu faire entendre mes plaintes, et que, pour un peu, si je fusse
rest dans l'endroit, l'on m'et accus d'avoir moi-mme appel le
diable pour me dbarrasser de mon compagnon.

--Hlas! dit Brulette en pleurant, mon pauvre Joset! mon pauvre
camarade! Et qu'est-ce que nous allons dire  sa mre, mon bon Dieu?

--Nous lui dirons, rpliqua tristement le grand bcheux, de ne point
laisser Charlot s'namourer de la musique. C'est une trop rude matresse
pour des gens comme nous autres. Nous n'avons point la tte assez forte
pour ne point prendre le vertige sur les hauteurs o elle nous mne!

--Oh! mon pre, s'cria Thrence, si vous pouviez l'abandonner, Dieu
sait dans quels malheurs elle vous jettera aussi!

--Sois tranquille, ma chrie, rpondit le grand bcheux. M'en voil
revenu! Je veux vivre en famille, lever ces petits enfants-l, que je
vois dj en rve danser sur mes genoux. O est-ce que nous nous fixons,
mes chers enfants?

--O vous voudrez, s'cria Thrence.

--Et o voudront nos maris, s'cria Brulette.

--O voudra ma femme, m'criai-je aussi.

--O vous voudrez tous, dit Huriel  son tour.

--Eh bien, dit le grand bcheux, comme je sais vos humeurs et vos
moyens, et que je vous rapporte encore un peu d'argent, j'ai calcul, en
route, qu'il tait ais de contenter tout le monde. Quand on veut que la
pche mrisse, il ne faut point arracher le noyau. Le noyau, c'est la
terre que possde Tiennet. Nous allons l'arrondir et y btir une bonne
maison pour nous tous. Je serai content de faire pousser le bl, de ne
plus abattre les beaux ombrages du bon Dieu, et de composer mes petites
chansons  l'ancienne mode, le soir, sur ma porte, au milieu des miens,
sans aller boire le vin des autres et sans faire de jaloux. Huriel aime
 courir le pays, sa femme est,  prsent, de la mme humeur. Ils
prendront des entreprises comme celle de cette futaie, o je vois que
vous avez bien travaill, et iront passer la belle saison dans les bois.
Si leur famille trop jeune les embarrasse quelquefois, Thrence est de
force et de coeur  gouverner double niche, et on se retrouvera  la
fin de chaque automne avec double plaisir, jusqu'au jour o mon fils,
aprs m'avoir ferm les yeux depuis longtemps, sentira le besoin du
repos de toute l'anne, comme je le sens  cette heure.

Tout ce que disait l mon beau-pre arriva comme il le conseillait et
l'augurait. Le bon Dieu bnit notre obissance; et, comme la vie est un
ragot mlang de tristesse et de contentement, la pauvre Mariton vint
souvent pleurer chez nous, et le bon carme y vint souvent rire.

                           FIN.

       *       *       *       *       *


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FRANCIS WEY

LE BOUQUET DE CERISES, 1 vol. de 360 pages...................... 1 fr.

MOLIRE (OEUVRES COMPLTES)

Nouvelle dition par PHILARTE CHASLES, 5 vol..........  le vol. 1 fr.

LOUZON LE DUC

L'EMPEREUR ALEXANDRE II, avec portrait, 1 vol................... 1 fr.

STERNE

OEUVRES POSTHUMES, avec portrait de Sterne, 1 vol............... 1 fr.

NESTOR ROQUEPLAN

REGAIN: LA VIE PARISIENNE, 1 vol................................ 1 fr.

THOPHILE GAUTIER

SALMIS DE NOUVELLES, 1 vol...................................... 1 fr.

PIERRE BERNARD

LA BOURSE ET LA VIE, 1 vol...................................... 1 fr.

CRTINEAU-JOLY

SCNES D'ITALIE ET DE VENDE, 1 vol............................. 1 fr.

DE LONLAY

Le Grand Monde russe, 1 vol..................................... 1 fr.

PAULIN LIMAYRAC

LA COMDIE EN ESPAGNE, 1 vol.................................... 1 fr.


          TROIS FRANCS LE VOLUME

_Format grand in-octavo, de 400  500 pages, papier vlin, impression de
luxe._

VICTOR COUSIN (DE L'ACADMIE FRANAISE)

PREMIERS ESSAIS DE PHILOSOPHIE, 1 vol........................... 3 fr.

PHILOSOPHIE SENSUALISTE, 1 vol.................................. 3 fr.

PHILOSOPHIE COSSAISE, 1 vol.................................... 3 fr.

ALFRED DE VIGNY (DE L'ACADMIE FRANAISE)

STELLO, 1 vol................................................... 3 fr.

GRANDEUR ET SERVITUDE MILITAIRES, 1 vol.:....................... 3 fr.

POSIES, avec portrait de l'auteur, 1 vol. (_sous presse_)...... 3 fr.

THATRE, 1 vol............................. 3 fr.

CINQ-MARS, avec autographes de Richelieu et de Cinq-Mars, 1 vol. 3 fr.

MILE DE GIRARDIN

L'IMPT, 1 vol. de 500 pages..................... 3 fr.

MAXIME DU CAMP

LES BEAUX-ARTS A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, 1 vol. de 450 pag.... 3 fr.


          DEUX FRANCS LE VOLUME


_Format grand in-12, de 100  500 pages, imprim avec caractres neufs
sur beau papier satin._


VICTOR COUSIN (DE L'ACADMIE FRANAISE)

PREMIERS ESSAIS DE PHILOSOPHIE, 1 vol........................... 2 fr.

PHILOSOPHIE SENSUALISTE, 1 vol.................................. 2 fr.

PHILOSOPHIE COSSAISE, 4 vol.................................... 2 fr.


MILE DE GIRARDIN

LA LIBERT DANS LE MARIAGE, 1 vol............................... 2 fr.


L'ABB THOBALD MITRAUD

DE LA NATURE DES SOCITS HUMAINES, 1 vol....................... 2 fr.


CHARLES EMMANUEL

ASTRONOMIE NOUVELLE, OU ERREURS DES ASTRONOMES,
  2^e dition, 1 v.............................................. 2 fr.


EDMOND TEXIER

LA GRCE ET SES INSURECTIONS, avec carte, 1 vol................. 2 fr.


YVAN et CALLRY

L'INSURRECTION EN CHINE, avec portrait et carte, 1 vol.......... 2 fr.


LAURENCE OLIPHANT

VOYAGE PITTORESQUE D'UN ANGLAIS EN RUSSIE ET SUR LE LITTORAL
  DE LA MER NOIRE ET DE LA MER D'AZOF, 1 vol.................... 2 fr.


MAXIME DU CAMP

LE NIL (gypte et Nubie), avec carte, 1 vol..................... 2 fr.


PARMENTIER

DESCRIPTION TOPOGRAPHIQUE DE LA GUERRE TURCO-RUSSE, 1 vol....... 2 fr.


DOUARD DELESSERT

SIX SEMAINES DANS L'ILE DE SARDAIGNE, avec deux dessins, 1 vol. 2 fr.


ROGER DE BEAUVOIR

COLOMBES ET COULEUVRES, posies nouvelles, 1 vol................ 2 fr.


Mme LOUISE COLLET

CE QU'ON RVE EN AIMANT, posies nouvelles, 1 vol............... 2 fr.


ELIACIN GREEVES

POEMES FAMILIERS, 1 vol......................................... 2 fr.

DOCTRINE SAINT-SIMONIENNE, 1 vol................................ 2 fr.

MMOIRES DE BILBOQUET, 3 vol............................ le vol. 2 fr.


          50 CENTIMES LE VOLUME


_Format grand in-32, papier vlin, impression de luxe._

Ouvrages publis


MILE DE GIRARDIN

MILE, 1 vol.................................................... 50 c.


FRDRIC SOULI

LE LION AMOUREUX, 1 vol......................................... 50 c.


NESTOR ROQUEPLAN

LES COULISSES DE L'OPRA, 1 v................................... 50 c.


ALEXANDRE DUMAS

MARIE DORVAL, 1 vol............................................. 50 c.


ALEXANDRE DUMAS FILS

UN CAS DE RUPTURE, 1 vol........................................ 50 c.


GUSTAVE CLAUDIN

PALSAMBLEU, 1 vol............................................... 50 c.


LON PAILLET

VOLEURS ET VOLS, 1 vol......................................... 50 c.


MICHELET

POLOGNE ET RUSSIE, 1 vol........................................ 50 c.


MARQUIS DE VARENNES

PRIS AU PIGE, 1 vol............................................ 50 c.


H. DE VILIEMESSANT

LES CANCANS, 1 vol.............................................. 50 c.


EDMOND TEXIER

UNE HISTOIRE D'HIER, 1 vol...................................... 50 c.


HENRY DE LA MADELNE

GERMAIN, 1 vol.................................................. 50 c.

MLLE DE FONTANGES, 1 vol........................................ 50 c.


MRY

LES AMANTS DU VSUVE, 1 vol..................................... 50 c.


Mme LOUISE COLLET

QUATRE POEMES COURONNS PAR L'ACADMIE, 1 vol................... 50 c.


LE VICOMTE DE MARENNES

MANUEL DE L'HOMME ET DE LA FEMME COMME IL FAUT, 1 v............. 50 c.


PETIT-SENN

BLUETTES ET BOUTADES, 1 vol..................................... 50 c.


H. DE BALZAC

TRAIT DE LA VIE LGANTE, 1 vol.....................,.......... 50 c.

CODE DES GENS HONNTES, 1 v..................................... 50 c.


DOUARD DELESSERT

UNE NUIT DANS LA CIT DE LONDRES, 1 vol......................... 50 c.

Ouvrages  publier


MAURICE SAND

DEUX JOURS DANS LE MONDE DES PAPILLONS, 1 vol................... 50 c.


PAULIN LIMAYRAC

LES SURPRISES DE LA VIE, 1 vol.................................. 50 c.


MRY

HOMMES ET BTES. 1 vol.......................................... 50 c.


Mlle TOURANGIN

L'OPRA MAUDIT, 1 vol........................................... 50 c.


OUVRAGES  PRIX DIVERS


A. DE LAMARTINE

LECTURES POUR TOUS, 1 vol. in-18................................ 2 50


MILE DE GIRARDIN

SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT, 1 vol. in-8o.................. 2 50

L'EXPROPRIATION ABOLIE PAR LA DETTE FONCIRE CONSOLIDE,
  1 v. in-8o.................................................... 2 

UNIT DE RENTE ET UNIT D'INTRT, 1 vol. in-8o................. 2 

LES CINQUANTE-DEUX, runis en 11 vol. in-18..................... 6 

L'ORNIRE DES RVOLUTIONS, 1 vol. in-8o......................... 1 


GOLDENBERG, ancien reprsentant  l'Assemble lgislative.

DE L'AVENIR DE NOTRE SOCIT, 1 vol. in-8o...................... 1 


LE PRINCE PE LA MOSKOWA

LE SIGE DE VALENCIENNES, 1 vol. in-18, avec carte.............. 1 


AURLIEN SCHOLL

LES ESPRITS MALADES, 1 vol. in-18............................... 1 50


J. CRTINEAU-JOLY

LE PAPE CLMENT XVI, seconde et dernire lettre au pre Theiner,
  1 vol. in-8o ................................................. 3 


LE Dr FLIX ROUBAUD

LA DANSE DES TABLES, phnomnes physiologiques dmontrs, avec
  gravure explicative, 2e dition, 1 vol. in-18................ 1 


F. DESSERTEAUX

LA JRUSALEM DLIVRE, du Tasse, traduite en vers, octave par octave,
  1 vol. in-18.................................................. 1 

LE CAPITAINE MAYNE REID

LES CHASSEURS DE CHEVELURES, in-4o, avec illustration........... 1 


A. PEYRAT

UN NOUVEAU DOGME, histoire de l'immacule Conception,
  1 v. in-18.................................................... 1 


A. MORIN

COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX TABLES, 1 vol. in-18................. 1 50


LE MAJOR WARNER

SCHAMYL, le Prophte du Caucase, 1 vol. in-18...................  50


UN ASTROLOGUE

LA COMTE ET LE CROISSANT, prsages et prophties sur la guerre
  d'Orient, 1 vol. in-32........................................  50

       *       *       *       *       *

          NOUVELLE BIBLIOTHQUE THATRALE

Choix de Pices nouvelles, format in-12


GEORGE SAND

MAITRE FAVILLA, drame en trois actes............................ 1 50

LUCIE, comdie en un acte et en prose........................... 1 

COMME IL VOUS PLAIRA, comdie en trois actes et en prose,
  tire de Shakspeare........................................... 1 50

FRANOISE, comdie en quatre actes et en prose.................. 2 


MADAME MILE DE GIRARDIN

L'ECOLE DES JOURNALISTES, comdie en 5 actes et en prose........ 1 

JUDITH, tragdie en trois actes................................. 1 


L. LURINE ET R. DESLANDES

L'AMANT AUX BOUQUETS, comdie en un acte........................  50

LES FEMMES PEINTES PAR ELLES-MMES, comdie en un acte..........  50

LE CAMP DES RVOLTES, fantaisie en un acte.....................  50


MADAME ROGER DE BEAUVOIR

LE COIN DU FEU, comdie en un acte..............................  50


A. MONNIER ET ED. MARTIN

MADAME D'ORMESSAN, S'IL VOUS PLAIT? comdie en un acte,
  mle de couplets.............................................  50


JULES LECOMTE

LE COLLIER, comdie en un acte..................................  50


CLAIRVILLE, LUBIZE ET SIRAUDIN

LA BOURSE AU VILLAGE, vaudeville 50 en un
  acte..........................................................  50


H. MONNIER ET J. RENOULT

PEINTRES ET BOURGEOIS, comdie en trois actes et en vers........ 1 50


ADRIEN DECOURCELLE

LES AMOURS FORCS, pice en trois actes......................... 1 


MRY

MAITRE WOLFRAM, opra-comique en un acte musique de M. Reyer...  50


LON GUILLARD

LE MARIAGE A L'AROUEBUSE, comdie en un acte.................... 1 


LON GUILLARD ET ACHILLE BZIER

LA STATUETTE D'UN GRAND HOMME, comdie en un acte............... 1 


L. GUILLARD ET A. DESVIGNES

LE MDECIN DE L'AME, drame en cinq actes........................ 1 


L. BEAUVALET ET A. DE JALLAIS

LE GUETTEUR DE NUIT, Oprette-bouffe en un acte musique
  de M. Paul Blaquires.........................................  50


MICHEL DELAPORTE

TOINETTE ET SON CARABINIER, croquis musical en un acte,
  musique de M. Jules Brmont...................................  50


A. DECOURCELLE H. DELACRETELLE

FAIS CE QUE DOIS, drame en trois actes, en vers................. 1 


DECOURCELLE ET LAMBERT THIBOUST

UN TYRAN DOMESTIQUE, vaudeville en un acte......................  50


HECTOR CRMIEUX

LE FINANCIER ET LE SAVETIER, oprette-bouffe en un acte,
  musique de M. Jacques Offenbach...............................  50


ARNOULD FREMY

LA RCLAME, comdie en cinq actes et en prose................... 1 fr.

       *       *       *       *       *


          HISTOIRE DU CONGRS DE PARIS

PAR M. DOUARD GOURDON

Charg des affaires trangres  la division de la presse (ministre de
l'intrieur)


UN VOLUME GRAND IN-8, DE 600 PAGES, IMPRIM AVEC LUXE

Prix: 5 francs

Ce volume comprend:

PREMIERE PARTIE.--Le Trait de Paris et les protocoles des sances;--Un
historique de la question;--Un prcis des ngociations diplomatiques
jusqu' l'acceptation de l'ultimatum transmis  la Russie par
l'Autriche;--Un rcit des oprations militaires jusqu' l'entre des
armes allies dans Sbastopol;--Et un tableau de la situation au moment
o les plnipotentiaires se sont runis  Paris.

Cette premire partie, faite sur les documents officiels, renferme des
dtails du plus grand intrt sur la conduite des ngociations et sur
les faits qui ont prcd l'entre de M. le comte Walewski au ministre
des affaires trangres.

SECONDE PARTIE.--La biographie de tous les plnipotentiaires;--Des
particularits curieuses et indites sur leurs travaux, leur sjour 
Paris, leur prsentation aux Tuileries et les ftes qui leur ont t
offertes;--Un historique des dlibrations du Congrs et des
alternatives diverses, jusqu'ici compltement ignores, auxquelles ces
dlibrations ont donn lieu;--Et des dtails tout  fait nouveaux sur
la mmorable sance du 30 mars et sur celles qui ont suivi, jusqu'
l'change des ratifications.

Ce livre restera comme l'histoire vraie et, pour ainsi dire, officielle
du Congrs de Paris.

       *       *       *       *       *


          QUATRE ANS DE RGNE--OU EN SOMMES-NOUS?

PAR LE Dr L. VRON

_Dput au Corps lgislatif._

UN VOLUME GRAND IN-8, IMPRIM AVEC LUXE.--PRIX: 5 FRANCS

Table des matires contenues dans cet ouvrage:

CHAPITRE PREMIER.--Quatre ans de rgne.

CHAPITRE II.--Statistique sociale et politique de MM. les snateurs.

CHAPITRE III.--Le Snat.--Ses pouvoirs d'aprs la Constitution de
1852.--Ses discussions.--Ses travaux.--Opinion de M. Thiers.

CHAPITRE IV.--Statistique sociale et politique de MM. les dputs au
Corps lgislatif.

CHAPITRE V.--Le Corps lgislatif.--Ses travaux.--Projets de lois
amends, amliors ou radicalement remanis par les commissions du Corps
lgislatif.--Projets de lois vots sans amendement.--Projets de lois
retirs par le gouvernement, sur l'opposition des bureaux ou des
commissions du Corps lgislatif.--Les discussions.--Les orateurs.--Les
procs-verbaux de M. Denis Lagarde.--La salle des confrences.

CHAPITRE VI.--Le Conseil d'tat--M. le prsident Baroche.--M. le
vice-prsident de Parieu.--MM. les prsidents de sections.--MM. les
conseillers d'tat.--Travaux du Conseil.--L'Empereur au Conseil d'tat.

CHAPITRE VII.--L'Institut.--O en sommes-nous avec l'Institut?

CHAPITRE VIII.--Des journaux et des livres.--De la lgislation qui rgit
aujourd'hui la presse.--Le mutisme des journaux.--De la libert pour les
livres.--Du colportage.--Projet de bibliothques communales.

CHAPITRE IX.--Le ministre de la maison de l'Empereur et le ministre
d'tat.--M. Achille Fould.

CHAPITRE X.--O en sommes-nous?

POST-SCRIPTUM--Du dcret du 10 novembre 1856 sur les crdits
supplmentaires et les revirements.--Circulaire de M. le ministre de
l'intrieur, du 20 novembre, aux prfets.--Nouveaux renseignements sur
la _compensation_, sur la _surtaxe_ et la _sous-taxe_ au pain, pendant
l'anne 1856, dans le dpartement de la Seine.






End of the Project Gutenberg EBook of Les Matres sonneurs, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MATRES SONNEURS ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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