The Project Gutenberg EBook of Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire

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Title: Les trois Don Juan

Author: Guillaume Apollinaire

Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971]

Language: French

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_L'Histoire Romanesque_

GUILLAUME APOLLINAIRE

LES TROIS DON JUAN

PARIS
BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXIV

Les Trois Don Juan

[Illustration: PLANCHE I

(Photo J. Lacoste, Madrid).

F. Goya.--LA MAYA NUE]

L'HISTOIRE ROMANESQUE

GUILLAUME APOLLINAIRE

Les Trois Don Juan

Don Juan Tenorio d'Espagne
Don Juan de Maraa des Flandres
Don Juan d'Angleterre

Ouvrage orn de douze illustrations hors texte

D'aprs GOYA, BOUCHER, A. COLIN, L. SAUV, J. HARREWYN,
DE NOVELLI, E. DEVRIA, EUGNE DELACROIX.

PARIS
BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXIV




I

DON JUAN TENORIO OU LE DON JUAN D'ESPAGNE




CHAPITRE I

LES PRDICTIONS DE L'ASTROLOGUE

La famille de Don Juan.--Maternit douloureuse.--Le baptme.--Chez
l'astrologue.--Alchimie et magie.--Les rves de la comtesse.--Le
langage des astres.--Jacobi assomm.--La revanche du hibou.--Les
prtentions de Don Jorge.


Don Juan Tenorio tait le fils de Don Diego Pons Tenorio, quinzime
seigneur de Cabezan en Asturie, onzime seigneur de Peral y Cobos en
Vieille-Castille, sixime seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie.
C'est dire qu'il descendait d'une antique et noble ligne.

Don Diego tait un personnage considrable. Il possdait, outre ses
seigneuries, gagnes par ses anctres  la pointe de l'pe, un
palais  Sville o il sjournait une partie de l'anne. Il y grait
l'Intendance des dmes et des btiments pour l'ordre religieux
militaire dont il tait commandeur. La totalit de ses revenus tait
estime  dix-huit mille ducats d'or.

Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se sentit prise des
douleurs de l'enfantement, il y eut un grand moi dans le chteau.
Elle passa tristement les mois de sa grossesse. Il semblait qu'une
maladie terrible et mystrieuse se ft abattue sur elle. Souvent on la
voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'pouvante. Parfois, l'oeil
fixe, la poitrine haletante, elle paraissait subir la fascination de
quelque fantme visible  elle seule. En vain passait-elle la plus
grande partie de ses nuits enferme dans son oratoire. On l'entendait
murmurer de longues prires, entrecoupes de sanglots convulsifs.
Des rves d'pouvante troublaient ses nuits, et maintes fois elle
s'veilla en sursaut, poussant des cris touffs. Ni les soins
affectueux de son mari, ni les encouragements du chapelain ne
pouvaient lui rendre le calme.

 l'annonce de la dlivrance, attendue par la comtesse avec une si
singulire apprhension, on fit venir de Sville un des plus illustres
mdecins du temps.

C'tait un juif baptis du nom d'Alonzo Levita. Il avait tudi dans
toutes les Universits d'Europe.

Il interrogea la malade, examina les symptmes et rassura tout le
monde. Quelques heures aprs, en effet, Doa Clara accouchait d'un
beau garon.

       *       *       *       *       *

Ce fut une chvre qui servit de nourrice  Don Juan, une chvre
sauvage de la haute sierra.

Il fut baptis en grande crmonie dans la cathdrale de Grenade, en
prsence des rois catholiques et de leur cour. Il eut pour marraine
Doa Francesca Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain Don Juan
de Ganels, dont il prit le nom selon l'usage.

La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter un astrologue
fameux qui lui avait t recommand par Don Alonzo Levita. Les soucis
qui l'avaient hante ds les premiers jours de la conception de
l'enfant ne s'taient pas dissips en effet.

Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frre de son mari, au cours
d'un voyage  Sville, et lui fit part de son dsir de se rendre en sa
compagnie chez l'homme des sciences occultes.

Il me semble naturel en effet, Doa Clara, lui dit Jorge, que vous
consultiez un professionnel de la Kabbale sur l'avenir de votre
fils... Mais il faut prendre garde que ces kabbalistes sont souvent de
simples coquins, fort capables d'attenter  la bourse et mme  la vie
des honntes gens. Je vous accompagnerai...

--Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue venait  me
prdire quelque chose de fcheux...

--Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un drle de cette
espce s'avise de faire de la peine  ma jolie belle-soeur.

Aprs l'oraison du soir, Don Jorge et Doa Clara, guids par matre
Alonzo Levita, se rendaient donc chez l'astrologue qui demeurait dans
une rue dserte,  l'une des extrmits de la ville.

       *       *       *       *       *

Matre Max Jacobi avait t prvenu par son compre de l'honorable et
lucrative visite qu'il allait recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il
au premier coup de marteau.

Une vieille  tte de sorcire montra  travers les barreaux de fer
sa lampe fumeuse. Son oeil chassieux dvisageait avec mfiance les
visiteurs.

Ouvrez, Barbara, dit le mdecin. Votre matre nous attend.

La vieille obit, en silence.

Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivrent  une porte que
Levita ouvrit sans plus de crmonies, et ils se trouvrent dans le
laboratoire de l'astrologue qui tait en mme temps un alchimiste.

C'tait une grande pice  haute vote cintre qu'clairait une lampe
suspendue  un crampon de fer. Des ombres irrgulires se jouaient
sur les murs noircis de fume. Il y avait peu de meubles mais beaucoup
d'objets et ustensiles de science: fourneaux, soufflets, cornues,
fioles, alambics, sphres, compas, querres, sabliers, mtaux,
pierres, plantes dessches, animaux empaills, squelettes, ossements,
une tte de mort  mchoire dmesure entre autres, mille autres
bric--brac accrochs, pendus, poss sur des planches, entasss ou
pars sur le sol. Perch sur une carcasse mobile, au fond d'un
angle obscur, un hibou se balanait en roulant dans l'ombre ses yeux
lumineux et sinistres.

La comtesse frissonna; Don Jorge leva les paules avec une grimace.
Quant  Levita, il souriait.

Dans le coin le plus loign se trouvait une table singulirement
encombre. Une petite lampe mobile projetait une lumire assez vive
sur ce ple-mle. Dans un grand livre ouvert, pos sur un vieux
pupitre, lisait l'astrologue. Sa tte chauve, o brillait le reflet de
la lampe, reposait immobile entre ses deux mains. Il tait tellement
absorb qu'il n'entendit pas les visiteurs entrer.

Jorge, se penchant sur le livre, aperut un grimoire indchiffrable
qui lui donna une opinion mdiocre de l'orthodoxie du matre. Mais
comme il ne s'en souciait pas autrement, il lui frappa sur l'paule:

H! l'ami, voici que vous rend visite une dame de condition
suffisamment leve pour que vous preniez la peine de vous lever.
Debout donc!

Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage simple et cru.

Matre Max Jacobi se leva en effet, salua gravement la comtesse et
attendit. Son aspect n'allait pas sans en imposer: son front tait
vaste, ses yeux longs brillaient d'un regard intrieur, un regard de
savant accoutum  transformer en abstractions imprvues les images
fournies  la mditation par la contemplation de la nature; sa
tte prsentait les modifications nergiques dues  des habitudes
asctiques.

Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.

--L'avenir de mon plus jeune fils.

--Quelle partie de la science dsirez-vous consulter, la chiromancie,
la sciomancie, la nomancie, la ncromancie, l'oniromancie?

--Parlez chrtien, interrompit brusquement Don Jorge. Madame n'entend
pas l'hbreu!

--Je vous demande, madame, s'il vous plat d'interroger les signes de
la main, les nombres ou les morts?...

--Pas les morts! s'cria la comtesse avec effroi.

--Les songes, continuait Jacobi, les astres...

--Oui, les songes et les astres.

--Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu,
cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure
 un maravdis par tte. Les songes me plaisent mdiocrement, puisque
toutes les vieilles commres s'en mlent... Je me fais cependant une
raison  leur endroit. Mais ce qui me convient tout  fait, ce sont
les toiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles
considrables. Parlez donc, matre astrologue, mais faites-moi le
plaisir de ne prdire  ma belle-soeur que choses agrables... Nous
aurions autrement  en dcoudre ensemble. Je suis matre des hommes
d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en
votre compte.

--Monseigneur, rpliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprte des
arrts du ciel et ne dois point en subir les responsabilits.

--Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser
parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me
pourrait-il dire la vrit s'il n'tait pas libre de ses paroles?

--N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit.  bon entendeur, salut!

       *       *       *       *       *

J'ai souvent rv, dit la comtesse  la demande de l'astrologue, que,
pendant mon sommeil, un serpent se rfugiait dans mon sein pour s'y
rchauffer. perdue d'horreur et de crainte par le contact de ses
cailles glaces, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il tait
si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je
n'avais plus le courage de m'en dfaire. Alors il se mettait  siffler
langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le coeur
attendri et troubl...

--Ensuite?

--La premire fois, le rve se termina l... Un autre jour, je vis les
fleurs de mon jardin s'agiter en mme temps, couvertes de sang, et le
serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les
fleurs chantaient, et elles disaient: Justice! justice! Il nous tue.
Mais le serpent enroul prs de moi reprenait: Ne les crois pas. Ce
sont elles qui m'ont bless avec leurs pines. Ce sang que tu vois est
le mien. Sauve-moi. Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je
me mis  pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormmes tous les
deux.

Une autre fois, c'taient des colombes blanches qui voletaient autour
de moi en poussant des cris dsesprs. Le serpent se jouait autour
de mon cou et caressait mes cheveux. Il a dvor nos petits, disaient
les colombes, venge-nous... Mais le serpent murmura  mon oreille:
Elles se trompent... L'aigle a mang leurs petits, et moi j'ai tu
l'aigle. Se penchant sur mon paule, il me montra un grand oiseau de
proie qui se dbattait  terre dans les convulsions de l'agonie. Puis
il redressa la tte en sifflant d'une manire terrible. Les colombes
s'enfuirent en criant: Malheur  toi! malheur  toi!

La dernire nuit enfin, je me sentis pique au coeur. Ingrat,
m'criais-je, assassin de ta bienfaitrice! Et j'arrachai le serpent
de mon sein. Tomb  terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit
avec tant de douceur que j'en fus navre: Plains-moi si je t'ai tue,
c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir
sans toi. Il se mtamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai change
en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'tait change en aigle.
L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil o nous
fmes consums ensemble.

Je n'ai plus rv depuis.

       *       *       *       *       *

--Vos rves ont une signification claire, dit matre Jacobi. Ce
serpent, c'est votre fils.

--Hum, hum, gronda Jorge.

--Ce serpent, disais-je, reprsente votre fils. Ces fleurs sont
l'emblme de la joie, les colombes de l'affection, l'aigle du courage,
le soleil de la gloire. C'est la loi des contrastes qui rgle la
divination de l'onirocritique, et les songes disent le contraire de
ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que vous aurez
un fils dont la tendresse fera votre bonheur et la vaillance votre
gloire.

--Les bonnes paroles, matre, s'cria la comtesse toute joyeuse.
Comptez sur ma reconnaissance.

--L'explication est convenable, daigna approuver Jorge.

       *       *       *       *       *

--Matre, reprit la comtesse, je vous prie maintenant de consulter les
astres. Puisse leur rponse tre aussi favorable que l'a t celle des
songes!

--Il me faudrait l'tat du ciel au moment de la naissance.

--Je l'ai dress trs exactement, dit Levita, tirant un papier de sa
poche.

L'astrologue examina le dessin tout en murmurant des formules
cabalistiques.

Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius au plus haut. Hum!
hum! Le coeur. Jupiter en conjonction avec le Taureau. Aldebaran,
toile de la Bohme. Vnus absente. C'est bien, trs bien... Traons
le carr magique.

L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrs l'un dans l'autre et
partagea l'intervalle en douze triangles gaux.

Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda Don Jorge, qui
paraissait s'intresser fort  l'opration.

--Les douze maisons du soleil.

--Et qu'est-ce qu'il y fait?

--Il les visite tour  tour. Dans chacune est une phase de la vie
humaine... Maisons de la sant, des richesses, des hritages, des
biens patrimoniaux, des legs et donations..., maisons des chagrins et
des maladies, du mariage et des noces, maisons de l'effroi et de la
mort, de la religion et des voyages, des charges et dignits, des
amis, des emprisonnements et de la mort violente...

L'astrologue se tut. Dans le silence gnral, il avait ouvert un
livre rempli de signes astronomiques et tourna plusieurs feuillets,
comparant ensemble les observations du mdecin, le carr magique
et les formules consacres. Enfin, aprs de longues mditations, il
reprit:

--Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La conjonction de Jupiter
avec le Taureau annonce beaucoup de souhaits qui se raliseront,
grands voyages et abondantes richesses. Votre fils sera lgant dans
ses vtements et honor dans sa vie. Mais qu'il y prenne garde! Orion
influe sur son bras gauche et commence  se renverser, preuve que son
coeur sera souvent menac. Il ne s'agit, au reste, que d'un danger
moral. Le Soleil n'ayant point visit la douzime maison, votre fils
ne doit point mourir de mort violente, cependant... ce point prsente
une particularit inconnue dans les annales de l'astrologie.

--Oh! mon Dieu! fit la comtesse.

--En tout cas, il ne sera pas dpourvu d'argent, s'en tant procur
par legs, donations et autres moyens encore.

--Qu'est-ce  dire? fit Don Jorge.

--Oh! avouables, tout  fait avouables en notre temps.

--Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.

--Si la fortune, la sant, la puissance et la clbrit peuvent faire
son bonheur.

--Aura-t-il une nombreuse postrit? demanda enfin la comtesse.

--Je ne saurais le dire, Vnus, qui prside  la fcondit, tant
cache sous l'horizon. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre
famille finira comme elle a commenc.

--Et que signifie? firent  la fois la comtesse et Don Jorge.

-- qui fait-on remonter son origine?

--Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio sont seuls
descendants directs,  Madarra-le-Btard.

--Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue pench sur ses dessins
et grimoires, que votre famille finira par... par... d'innombrables
btards!

--Misrable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait Don Jorge furieux.

Et laissant au mdecin le soin de ranimer la comtesse vanouie,
il prit celui de la venger. Avec une large rgle, jadis d'usage
mathmatique, il entreprit de btonner l'infortun Jacobi, qui criait
en se dbattant:

Misricorde! Au secours!  l'assassin!

--Je t'avais prvenu, drle!

--Levita! Levita! Vieux camarade!

Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. Nul doute qu' montrer
son courage comme combattant il ne prfrt intervenir plus tard comme
mdecin.

       *       *       *       *       *

Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en vint frapper le
squelette ballant au sommet duquel se tenait perch le hibou.

Celui-ci, effray, secoua ses ailes. Une poussire lourde s'en
dgagea, obscurcissant l'atmosphre. Peut-tre l'animal n'avait-il pas
boug depuis plusieurs annes. L'oiseau nocturne volait, comme fou,
 travers la chambre, montant, descendant, heurtant les squelettes,
dispersant les paperasses, mlant ses ululements funbres au concert
des voix humaines. Il faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait
des hurlements semblables  ceux des chiens qui aboient  la mort.

Enfin le hibou, fatigu, s'arrta pour prendre contact avec un objet
solide. Mais lequel, grands dieux! Ainsi que l'arche sainte se
posant, aprs le dluge, au sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa
solidement au crne de l'exaspr Don Jorge.

Celui-ci s'enfuit pouvant, les bras en l'air, renversant tout sur
son passage. Les objets fragiles se brisaient: Patatras! Catacri!
Gressecrec! La comtesse se prcipita sur sa trace. Ce ne fut que sur
le seuil que, de son pe tire, Don Jorge russit  faire lcher
prise  l'antique volatile qu'offusquait, du reste, la lumire du
jour.

Quelle caverne, criait-il. La peste soit  Levita! Le diable emporte
Jacobi! Quant  ce hibou!...

       *       *       *       *       *

La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle sa belle-soeur.

Les moines sont des fanatiques, les mdecins des nes, les
astrologues des menteurs... Faire du chagrin  ma charmante, charmante
belle-soeur. Je ne le souffrirai pas...

Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, passait son
bras pais autour de la taille gracile de Doa Clara.

Mais celle-ci tournait dj dans la serrure la petite clef d'or de la
porte secrte par laquelle elle s'tait chappe.

Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, poursuivait Don
Jorge...

--Un baiser! beau-frre, vous n'tes qu'un vieux polisson. Tenez,
voici pour secouer la poussire du hibou!

Et, poussant la porte, elle frappa d'un lger coup d'ventail le nez
enlumin du soudard.

[Illustration: PLANCHE II

_F. Goya._--CHEZ LE SORCIER]




CHAPITRE II

LA PREMIRE MATRESSE DE DON JUAN

Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
prparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La petite Monique.--Le
baiser.--L'altercation.--La bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto
bless.--Rivalit de femmes.--Premire nuit d'amour.--Mort de Niceto.


 dix-sept ans, Don Juan tait dans la fleur de la beaut.

Dcidment, dit un matin Don Jorge  son neveu, tu ne peux pas en
rester l. Tu as eu la plus brillante ducation des Espagnes, des
matres de toutes les langues, vivantes ou mortes, de mathmatiques,
de littrature et mme de posie et de musique, bref, tu es endoctrin
dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta moustache commence 
pousser, tu montes  cheval comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs,
tu manies la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la rapire
mieux que moi, tu es beau garon, du reste, et point sot. Il est
indcent que tu n'aies pas une matresse.

--Une matresse! Une matresse! rptait Juan effar.

--Tu es novice, mais non moine! De mon ct, j'ai la prtention de
n'tre point pdant. Si la famille me dshrita, ce n'est point sans
quelques bons motifs. Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons
parents et bons amis. Je te dois les lumires de mon exprience.

Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre sur un bon pied.
Un homme bien n se reconnat  deux qualits: la galanterie et la
bravoure.

Si nous avions quelque belle guerre, je t'amnerais avec moi et
t'engagerais  monter le premier sur la brche. Mais, hlas! il ne se
livre plus de grande bataille. Ce bon temps est pass! Mon capitaine
est mort, et il a emport la gloire dans son tombeau.

A un gentilhomme de la qualit, il n'est donc plus permis que de
chercher querelle personnelle, et pour cela rien ne vaut les intrigues
de l'amour.

       *       *       *       *       *

Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir mme conduire
son neveu, tait un excellent homme, aimant la joie pour lui et
les autres. Riche de son patrimoine, il possdait en outre une des
meilleures commanderies d'Alcantara. Il dpensait convenablement sa
fortune, mangeant le revenu sans trop entamer l'avenir, magnifique
avec une certaine sagesse. Il donnait les meilleurs repas de Sville,
chre dlicate, vins choisis, service splendide, et en prenait sa
bonne part.

C'tait un fin mangeur et un buveur de premier ordre. Il avait une
vraie nature de taureau, calme, lente, puissante, terrible dans sa
colre.

Don Niceto Iglesias, l'autre convive, tait un garon fort
chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait pour le tapage un got
singulier. Parfait gentilhomme du reste, fort lgant de sa personne
et brlant son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient autant
que les hommes le craignaient.

Je le crois, dit Jorge  Juan, d'accord avec la Pandora, une des
courtisanes que tu verras ce soir.

Pandora est un nom mythologique que sa beaut lui a fait donner en
Italie o elle fut se former. Une fille superbe  voir, mais rien de
plus. Elle n'a pas l'ombre de coeur, mais ce n'est pas son mtier d'en
avoir. Il n'y a pas  esprer lui plaire. L'amour est avec elle une
affaire d'argent.

Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait du reste pas
convenable d'aller sur ses brises. Si elle te plat, tu prendras
date. Mais tu ferais bien, en ce cas, de me consulter sur les
arrangements. Hlas! mon cher neveu, j'ai l'exprience!

Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, je n'ai pas besoin
de te dire qu'elles sont occupes. L'une, Soledad, appartient 
Don Rinalte; quant  l'autre, c'est ma matresse. J'ai pass la
soixantaine, mais le jarret est bon et l'oeil vif. Tu les dois
respecter galement, puisque Don Rinalte est ton hte et que je suis
ton oncle.

Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins  mon gard. J'ai trop
d'exprience pour donner dans la jalousie et je t'aime trop pour le
chagriner  l'occasion d'une femme.

Je doute du reste que la Magdalena te convienne. C'est une fort jolie
personne, mais un peu niaise, pour ne pas dire bte. Sa gaucherie, qui
m'amuse, t'ennuierait probablement.

Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon got, mais trop jeune
pour toi. Une personne un peu mre serait mieux approprie  ta
fringante jeunesse.

Rien ne forme les jeunes gens comme la socit des courtisanes. Elles
ne hantent, du moins  ma connaissance, que des gens comme il faut,
titrs, riches, chevaliers et, parmi le clerg, jamais moins que des
chanoines. Prs d'elles un bourgeois perdrait ses cus et un moine son
latin. coute, regarde et profite donc. Prends un costume avantageux;
ces dames sont reines de la mode. Si, elles te dcouvrent joli, les
autres te trouveront charmant.

Le rendez-vous est  huit heures. Je vais, de ce pas, chez un
thologien de l'ordre, avec lequel j'ai  traiter d'affaires. Je
reviendrai te prendre au coucher du soleil. Sois prt.

       *       *       *       *       *

bloui, enivr, constern de ces paroles, Juan passa le reste de
la journe dans une agitation violente. Une vraie fte! Une orgie,
peut-tre! Tout cela lui semblait merveilleux et terrible.

Il revtit un pourpoint bleu de ciel, brod de soie blanche, manches
de dessous et chausses de soie blanche aussi.

Jorge loua la simplicit de ce costume qui faisait ressortir
l'clatante beaut du jeune homme.

Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre l'pe que t'a donne
ton parrain: c'est une arme de parade ou guerre et non de promenade.
J'ai ce qu'il te faut, une rapire  riche garde, dont le fourreau, en
velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement  ton habit.

Essaie-la toi-mme. Tu verras qu'elle est bonne, bien monte et
bien trempe. Tout le poids est dans la garde; la lame est lgre et
simple. Elle vient, la marque du petit chien en fait foi, de Romero,
le meilleur armurier de Tolde.

J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir et n'ai jamais eu
qu' m'en louer. Je l'ai, en maintes rencontres, prte  des amis qui
ont toujours tu ou bless leur homme. C'est ce que je puis appeler
une pe heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la donne.

Juan ceignit la rapire, remercia son oncle et partit avec lui.

       *       *       *       *       *

Le coeur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. Celui-ci vint 
la rencontre de ses htes ds qu'ils furent annoncs.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, gros et grand, l'allure
d'un seigneur et d'un bon vivant.

Dans le salon se trouvaient dj les autres convives.

La vue des femmes mit un blouissement dans l'me de Juan. Il les
admirait toutes trois sans les distinguer encore.

Ds l'abord, elles ne se firent point faute de le regarder. Jamais
elles n'avaient vu de jeune homme aussi accompli. Les femmes galantes
savent juger du premier coup d'oeil la beaut masculine.

Juan se trouvait quelque peu embarrass de cet examen. Il craignait
plutt d'tre un objet de ridicule que d'admiration.

Mais les autres hommes ne s'y tromprent pas. Les deux anciens
changrent un sourire, tandis que le plus jeune pinait les lvres.

Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquime anne, avait l'oeil vif,
les dents blanches, les cheveux noirs, les traits rguliers et fins,
la taille svelte, toute la grce andalouse enfin.

Une main habile avait, de plus, parfait l'lgance de son magnifique
costume, satin et velours, or et broderies. Un soin mticuleux avait
prsid  sa toilette capillaire.

Il passait pour le plus joli garon de Sville. Il le savait et tenait
 cette rputation.

 l'instant, il se sentit dpossd. La supriorit de son nouveau
concurrent tait trop manifeste et ne permettait pas le doute. Le
jugement des trois courtisanes n'tait-il point du reste sans appel?

Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don Juan et, pour un fat
comme pour une coquette, la jalousie c'est la haine. Mais c'tait un
homme bien lev, qui connaissait son monde. Et puis n'tait-il pas
plus habile de prendre son parti d'une dfaite invitable?

Il se rsolut donc  traiter en ami ce rival inconnu et dans le fond
du coeur dtest.

Juan s'effora de rpondre dignement aux prvenances du jeune
cavalier, mais il eut beau faire pour tre cordial, il ne fut que
poli. L'instinct lui faisait pressentir un ennemi sous ces dehors
bienveillants, comme un serpent sous des fleurs.

       *       *       *       *       *

Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, et le matre
d'htel, suivi des laquais porte-flambeaux, annona que le souper
tait servi.

Les femmes se dbarrassrent de leurs mantilles. Les paules
splendides de l'une, plus frles mais non moins blanches des autres,
apparurent  nu. C'tait l'usage des courtisanes de se dcolleter
assez bas. Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait
voir leurs seins fermes et marbrs de dlicates veines bleues. Par
derrire, la ligne du corsage s'inflchissait en arc jusqu' la
taille. Les robes taient si lgres! Elles ignoraient le corset.
Ce spectacle ne fut pas sans mettre quelque moi dans l'me encore
inexperte du jeune Juan.

Aprs s'tre lev comme tout le monde, il ne sut plus que faire et
resta embarrass comme un nigaud au milieu du salon. Don Niceto offrit
son bras  Soledad, qui tait considre comme la matresse de maison.

La Pandora attendait debout. C'tait une magnifique crature, grande,
admirablement faite, blanche et ple comme le marbre, avec de grands
yeux noirs et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe de
satin noir, une basquine jaune, une chane d'or au cou et, dans la
chevelure, une rose d'un rouge clatant. Les deux amies taient vtues
avec un luxe gal. Elles avaient adopt une mode singulire, qui
consistait  se couvrir la tte de perruques aux diverses couleurs
de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la Murcie, cette autre
Catalane, s'taient ainsi donn des chevelures d'or aux reflets
d'aubergine et d'orange.

Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient  elle, la Pandora alla
rsolument au jeune homme et lui donna le bras en souriant.

Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau bras nu qui
venait de se poser sur le sien.

Voil un fort beau couple en vrit! s'exclama Don Rinalte.

Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une petite moue
ddaigneuse.

       *       *       *       *       *

Juan, hasard ou non, se trouva plac  droite de la Pandora, qui avait
 sa gauche Don Niceto.

On trouvait l runi tout ce qui fait la beaut, l'excellence et le
charme d'un repas.

La salle tait dcore avec got et follement illumine. Il y avait
des fleurs  profusion; la nappe tait jonche de feuilles de roses.
La table resplendissait des luxes europens les plus raffins: toiles
damasses de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de Florence.
Chaque dtail avait son prix et rvlait quel expert dilettante tait
Don Rinalte.

Les mets recherchs, les vins dors, la beaut demi nue des femmes,
l'odeur mle des parfums et de la chair, une conversation anime,
tout parlait aux sens, invitait  l'abandon et au plaisir.

Cependant le souper commena tranquillement. Les gens qui savent vivre
graduent les jouissances.

Les femmes, d'ailleurs, tmoignaient encore d'une certaine rserve.
Juan se demandait mme s'il ne s'agissait point l de vritables dames
du monde gares.

L'influence de la bonne chre se fit sentir peu  peu. Esprits et
regards s'animrent. Les voix s'levrent, le ton devint plus vif.
L'oncle risqua quelques propos sals qui reurent des convives le
meilleur accueil.

Juan buvait comme tout le monde, et sa timidit s'vanouissait dans
les fumes du vin. Les lumires lui semblaient plus brillantes, les
hommes plus spirituels et les femmes plus jolies s'il est possible. Il
voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait du courage.
Il osa parler et parla bien. Il eut de l'esprit, et les hommes
eux-mmes furent obligs de l'applaudir.

Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.

--Adorable! appuya Niceto.

Jorge se frottait les mains, enchant de voir russir son lve.

Pandora jetait  Juan des regards de flamme. Cependant il se contenait
et n'osait encore lui rendre ses avances.

       *       *       *       *       *

Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles excutrent une
traditionnelle sguedille avec cette furia, cette conviction qui
appartient  leur race. L'offre et le dsir, le refus et l'abandon,
la plus lascive volupt enfin, voil ce qu'elles aimaient, les seins
offerts, la croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande de
Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se dvtit et dansa
nue. Ce ne fut pas sans quelques manires de la mre maquerelle que
deux ou trois ducats d'or amenrent cependant  composition.

Le petit corps brun se balana  son tour tandis que les convives
claquaient des mains en cadence. Cette fillette vierge mimait, avec
une perversit  damner tous les hommes, le rythme de la possession.
Le mouvement allait en s'accentuant, selon ce que prescrit la
tradition africaine. Elle tomba enfin, pme, morte de s'tre donne 
tous, crispe d'un spasme presque douloureux. Et les convives prirent
les fleurs qui jonchaient la table et les jetrent sur son joli corps
tendu, ses seins mignons  peine clos, son petit ventre dor, ses
cuisses nerveuses et muscles.

       *       *       *       *       *

Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait laiss tomber entre
ses seins la fleur rouge qui ornait ses cheveux. Niceto s'empressait
dj, mais la fille hautaine se dtourna:

--Prenez ma rose, dit-elle  Juan.

Celui-ci, fort mch par le gnreux xrs et le spectacle auquel il
venait d'assister, ne se le fit pas dire deux fois. Il plongea sa main
dans l'opulent corsage de la courtisane et en retira la fleur qu'il
baisa passionnment.

Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya ses lvres.

Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que les autres.

Mais se voir ravir sa matresse en mme temps que sa royaut, se
sentir frapp coup sur coup dans son amour-propre et dans son amour,
c'tait trop! En dpit de ses efforts, il commenait  ne pouvoir plus
se matriser.

Rinalte s'en aperut et, en hte averti, s'effora de trouver un
drivatif.

Je crois que le moment de s'embrasser est venu, dit-il.

Et se penchant sur sa matresse, il la baisa sur la joue.

Fais passer, dit-il.

Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le baiser.

Niceto, vaguement consol, s'inclina sur Pandora qui se laissa faire
assez docilement. Elle se vengea de son mieux en appliquant un beau
baiser sur le cou de l'imberbe Juan.

Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il le devait,
 Magdalena qui dj tendait la joue, jugea plus agrable de le
restituer et posa ses lvres au coin de la bouche impriale de la
Pandora.

Rinalte, diplomate, poussa un grand clat de rire. Jorge se mit 
trpigner de joie. L'attendrissement atteignait chez le vieux guerrier
aux dernires limites. Il et volontiers pleur.

Niceto avait tressailli avec un rire jaune.

       *       *       *       *       *

Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.

Et moi? dit-elle d'un ton piteux.

Ce fut une hilarit gnrale. Elle redoubla quand on vit que la pauvre
fille s'en attristait au lieu de s'en amuser.

C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.

--Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais rparer mes torts.

--Je ne veux pas, s'cria la Pandora d'un ton farouche, en le
retenant par le cou.

Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena clatait en sanglots.

Jorge et Rinalte riaient de plus belle.

Mais Niceto tait  bout de patience:

De quoi te mles-tu? demanda-t-il  Pandora d'une voix tremblante.

--Et vous-mme, rpliqua-t-elle avec hauteur, de quoi vous mlez-vous?
Vous n'avez aucun droit sur moi. Je ne suis pas votre matresse!

--Ma matresse, non. On n'achte pas une matresse, on n'achte que
des esclaves.

--Moi, votre esclave!

--Oui, puisque tu portes ma chane, dit-il avec un rire amer en lui
montrant la chane d'or qu'elle avait au cou.

--Eh bien! Je me dlivre!

Elle arracha la chane en la brisant et la jeta devant Niceto.
Celui-ci la ramassa pour la jeter  la tte de la Pandora.

Mais Juan avait vu le geste et il tendit vivement le bras pour
amortir le coup.

Lever la main sur une femme! dit-il.

--Ce n'est pas une femme, rpondit Niceto hors de lui, c'est une
prostitue!

--Lchet sur lchet!

Il n'avait pas achev ces mots que dj Niceto lui avait lanc la
chane au visage. Juan se prcipita d'un bond sur son adversaire et le
renversa sur la table. Au choc, assiettes et bouteilles dgringolrent
sur le parquet.

Niceto tenta de rsister, mais en vain. Alors on le vit qui portait la
main sur un couteau.

Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de la main l'arme
effile.

--Non, s'cria Jorge, des pes! Vive Dieu! Des pes! Nous ne sommes
pas des muletiers. Lche-le, Juan.

       *       *       *       *       *

Niceto relev, tout le monde sortit d'un commun accord.

Les pes sont dans l'antichambre, dit Jorge. Pour vous battre, vous
serez mieux dans le jardin qu'ici.

Pandora, ple comme la mort, tremblait de tous ses membres. Les deux
autres femmes pleuraient et criaient. Leurs robes s'taient dgrafes,
leurs basquines dchires, qui sait comment! Demi nues, l'oeil
brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux manches des
hommes.

Paix l! Paix l! dit Jorge de sa grosse voix de commandement. Restez
dans votre coin ou je me fcherai, petites!

Elles obirent et se grouprent sur le divan de la salle  manger dont
Rinalte en sortant ferma la porte  clef.

Chacun des deux hommes avait pris son pe.

Ne te trompes-tu pas, dit Jorge  son neveu. Est-ce bien celle dont
je le fis cadeau?

Et ce disant il lui passait au cou une petite mdaille suspendue  une
chane d'argent.

Niceto tait dj descendu. Juan s'empressa de marcher sur ses traces.
Jorge, qui l'accompagnait, fut arrt par la voix de Rinalte.

Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une de ces torches. Je
tiendrai l'autre. Il convient que ces enfants y voient clair. Ils ne
seront pas drangs. Les femmes sont sous clef, et j'ai congdi les
domestiques.

       *       *       *       *       *

Votre neveu est-il habile  tirer l'pe?

--Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, vous ne l'ignorez pas,
un bretteur de quelque renomme. Des dix coups de taille, il n'en est
pas un qu'il n'excute  la perfection, soit en droit-fil, soit en
faux-fil.  personne je ne vis faire aussi lgamment la main droite
oblique ascendant. Quant au coup de pointe dans l'oeil, je n'en dis
rien: vous jugerez par vous-mme.

--La lutte sera belle, car Niceto est fort.

--Il trouvera  qui parler!  propos, vous tes le parrain de Niceto.
Je seconde mon neveu, comme il est juste.

Dans la cour, les deux tmoins se placrent en face l'un de l'autre,
croisant la ligne occupe par les combattants. Puis ils les mirent en
place.

Vous pouvez aller! seigneurs, dit Rinalte.

Contrairement  ce que les deux tmoins avaient prvu, il n'y eut
pas de lutte. Les deux adversaires fondirent imptueusement l'un sur
l'autre, le fer tendu. Il y eut un coup fourr mais avec des rsultats
bien diffrents: l'pe de Niceto glissa sur la poitrine de Juan,
l'pe de Juan atteignit Niceto en plein ventre.

Celui-ci, l'arme lche, tomba en arrire, la figure crispe. Une tache
rouge suinta peu  peu  travers son pourpoint blanc...

Juan s'tait arrt, pouvant. Mais Jorge respirait plus
paisiblement.

Vous tes grivement bless? demanda Rinalte  son client.

--Non, rpondit Niceto par fiert. J'aurai ma revanche.

--Quand vous voudrez, reprit Don Juan, auquel cette nouvelle menace
avait rendu son assurance.

Cependant l'cuyer de Rinalte tait accouru et, avec son matre, il
transporta Niceto dans son lit.

       *       *       *       *       *

Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle  son neveu. Voil tes
preuves faites et bien faites. Mais une autre fois n'y mets pas tant
d'ardeur. C'est dangereux. Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends
pas que l'pe... Mais voyons donc...

Il saisit la mdaille qu'il avait donne  Juan et l'examina
attentivement. Elle tait profondment sillonne d'un bord sur
l'autre.

La mdaille t'a sauv la vie! C'est une mdaille de Saint-Jorge, mon
patron, que le pape Alexandre VI a bnie lui-mme. Elle met  l'abri
du fer et du feu. Sans elle, comment me serais-je tir de tant de
mauvaises rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle t'attend.

--Quoi, mon oncle, aprs ce qui s'est pass?

--Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle te doit la
rcompense!

       *       *       *       *       *

Au moment d'entrer dans la salle  manger, Juan s'arrta, croyant
entendre le bruit d'une altercation.

C'taient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.

Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper tu lui as fait
de l'oeil en dessous.

--Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas le droit de regarder
ce jeune homme?

--Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis Don Rinalte.

--Je m'en moque. Je ne chmerais pas d'amoureux  Sville. Te crois-tu
seule capable de plaire aux hommes? Parce que tu as eu des cardinaux!
Moi aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!

-- savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour toi! Tu n'es pas
 la hauteur, ma petite. Du reste, je suis Svillane et porte un
poignard  ma jarretire. Comme je n'en ai pas besoin pour dfendre ma
vertu, je m'en servirai pour dfendre mon amour. Oui, mon amour, car
je l'aime, entends-tu. Je le veux!

Don Juan entra dans la salle,  demi gris par les propos qu'il venait
d'entendre. Il promena son regard sur les deux cratures, dont la
chair s'offrait ainsi  lui. Il tait le matre. Il pouvait choisir.

Mais Pandora avait saisi son bras.

Viens, mon bien-aim, dit-elle. Viens que je te serre dans mes bras.
Tu t'es vaillamment battu. Je t'ai vu. J'tais l,  la fentre,
penche sur le jardin, et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tu,
je l'aurais poignard!

Elle le baisa longuement sur les lvres.

       *       *       *       *       *

Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don Jorge. Rinalte passera la
nuit auprs de Niceto et vous souhaite le bonsoir.

--Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, dit la Pandora d'un
ton ironique. Mais nous irons la reconduire...

Soledad tait vaincue. On la reconduisit, en effet,  son logis, sans
qu'elle ost plus rien tenter contre son audacieuse rivale.

De l, on se rendit  la maison de Pandora. Elle frappa d'une main
impatiente, et sa camriste vint lui ouvrir. Alors, Juan quitta son
bras et la salua respectueusement.

Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.

--Ah , reprit-elle en le regardant d'un air moqueur, comptes-tu
m'pouser dans six mois?

Jorge partit d'un clat de rire.

La Magdalena poussa Juan dans l'alle et lui souhaita  son tour une
bonne nuit.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure chez Don Rinalte pour
prendre des nouvelles du bless.

Ah! ce fut un fameux coup d'pe, dit celui-ci. Les mdecins n'ont pu
arrter le sang. Niceto est mort cette nuit. Venir  bout dans la mme
soire du plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane de
Sville!  dix-sept ans! Votre neveu ira loin!




CHAPITRE III

DON JUAN  LA COUR DE NAPLES

En exil.--Une duchesse viole.--L'arrive du Roi.--Intervention de Don
Jorge.--L'oncle et le neveu.--La fuite.--La duchesse au secret.--Les
conseils d'un valet de chambre.--Stupfaction et fuite du duc Octavio.


Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupt et
tous ses raffinements. Ces leons ne furent pas perdues. Il comprit
de suite que l'amour se devait conqurir par tous les moyens, bons
ou mauvais. Il tait beau, il tait jeune, il tait fort. Les femmes
seraient  lui.

Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient t
connues peu  peu; d'autres duels, d'autres enlvements rendirent
bientt la situation de Juan intenable  Sville, et sa famille dcida
de l'envoyer dans le royaume de Naples, o son oncle Jorge avait
t depuis peu nomm chef de la mission militaire espagnole charge
d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la
guerre.

Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux
exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mrite d'tre
conte.

       *       *       *       *       *

La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beaut, devait
pouser le duc Octavio, mais Juan en tait perdument amoureux. Dans
ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincrit.

Il n'avait abouti  rien. Il avait de plus acquis la conviction que
le duc faisait  Isabelle la cour la moins platonique, dsirant sans
doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure
officielle de l'hymne n'et sonn.

 la suite d'une fte donne au palais royal, la duchesse s'tait
assoupie dans un petit boudoir retir. Juan, qui la guettait, se
glissa dans la salle mi-obscure. Il teignit la dernire chandelle et
s'assit prs de la belle qui sommeillait d'un lger sommeil, agrment
sans doute de rves d'amour.

C'est Octavio, ton amant, qui t'veille, dit-il, contrefaisant la
voix du duc et la prenant par la taille.

--Octavio! cher Octavio! soupira la dormeuse.

Sans autre discours, Juan mit ses lvres sur les siennes. Ses mains
chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne rsista bientt plus.

       *       *       *       *       *

Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus srement, dit-elle, quand
ils se furent relevs.

--Oui, mon adore. Ah! quand viendra le jour des pousailles?

--Je veux aller chercher une lumire.

--Pourquoi?

--Pour voir encore mon trs cher amour.

--J'teindrai la lumire.

--Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?

--Qui je suis? Un homme sans nom.

--Au secours!... Vous n'tes pas le duc?

--Non.

--Au secours! Au secours!

--Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.

--Ne me retiens pas, misrable! Hol! valets, au secours!

       *       *       *       *       *

Le roi, qui aimait, en bon matre de maison,  faire un petit tour
dans ses appartements avant que de faire ses dvotions nocturnes et se
mettre au lit, accourut  ces cris de dtresse. Peu mondain, du reste,
il n'avait jamais remarqu la physionomie de Don Juan.

--Que signifient ces appels dsesprs? fit-il majestueusement.

--Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis!

--Qui tes-vous? reprenait d'un ton svre le monarque.

--Qui? Un homme et une femme, rpondit Juan.

Le roi, dont la devise tait en politique aussi bien que dans le
priv: Pas d'histoires! jugea qu'il fallait tre prudent. Il fit
semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire:

Hol! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!

       *       *       *       *       *

Don Jorge, qui venait lui-mme de changer la garde du palais--un bon
militaire ne doit point ngliger le dtail--accourut  cet instant 
la porte.

Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers.
Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrtement. Je crois  une
mauvaise affaire. Je ne serai rassur que quand je les saurai en votre
pouvoir!

       *       *       *       *       *

Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.

--Qui osera? rpondit Juan toujours demi cach sous son manteau.

--Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il rsiste.

--Je suis prt  mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade
d'Espagne!

Don Jorge  cet instant commena de se mfier. Il avait cru
reconnatre la voix.

loignez-vous, dit-il  ses gardes... Retirez-vous tous dans la
chambre voisine avec cette femme.

       *       *       *       *       *

C'est donc toi, malheureux, dit-il  son neveu qu'il venait enfin
de reconnatre. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se
passe-t-il?

--Il se passe ceci que j'ai tromp et possd la duchesse Isabelle.

--Et comment?

--J'ai d feindre d'tre le duc Octavio.

--De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et
de basse-cour? La duchesse! coute. Tu vas sauter par ce balcon.

--Votre bont me donne des ailes.

--Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs.

--En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu!

--Et mon prestige? Moi, avoir laiss chapper un prisonnier, moi chef
de la mission militaire extraordinaire?

Mais Don Juan avait dj escalad d'un pied agile le balcon et saut
au dehors.

       *       *       *       *       *

Mes ordres sont-ils excuts? dit le roi qui revenait.

--J'ai excut, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite
justice. L'homme...

--Est mort?

--Non, il a chapp  la fureur des pes.

--Et par quel moyen?

--Voici.  peine aviez-vous donn vos ordres que, sans chercher 
s'excuser, le fer  la main, il roula son manteau autour de son bras
et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au
balcon d'o, en dsespr il se jeta dans le jardin. Mes soldats le
retrouvrent  terre, baign de sang, agonisant. Ils s'apprtaient
 l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en
demeurai interdit, il s'chappa...

--C'est du joli! Et la femme?

--La femme dont vous apprendrez le nom avec tonnement, la duchesse
Isabelle, retire dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio
lui-mme qui l'a fait tomber dans ce pige et dshonore.

--Je ne comprends pas trs bien.

--Moi non plus. Je me contente de rpter.

--Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'me de l'homme,
pourquoi t'a-t-on plac dans la femme, qui est l'inconstance mme?

       *       *       *       *       *

Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi.

Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majest? dit-elle
timidement.

Le roi donna ordre  la troupe de se retirer.

En effet, rpondit-il... Quelle mauvaise toile vous inspira, madame,
de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...?

--Pardon, Seigneur!

--Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme
tait donc le duc Octavio?

--Seigneur!

--Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio!
enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le
duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole!

--Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il
le veut, le duc Octavio me disculpera!

       *       *       *       *       *

Le duc Octavio s'veillait  ce moment. Le jour avait point en effet
tandis que se droulaient ces redoutables vnements.

Son valet Ripio fut tout tonn de le trouver debout de si bonne
heure.

--Eh quoi? plus de repos, seigneur?

--Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon me,
rpondit le duc. C'est un enfant qui ne se plat pas dans un lit
moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine.
Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un
enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'te la tranquillit. Comme
elle vit dans mon me, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et
prsent, le chteau de l'honneur!

--Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.

--Que dis-tu, matre fou?

--Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous
m'couter?

--Va, poursuis.

--Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?

--En doutes-tu?

--Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?

--Moi? Oui.

--Eh bien! ne serais-je pas un fou fieff si je m'affligeais tant
aim d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux
d'une gale ardeur, dites-moi qui vous empche de vous marier sans
attendre plus...

       *       *       *       *       *

Sur ces entrefaites, un domestique entra.

Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur
extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied  terre dans le
vestibule! Il demande d'un ton courrouc et hautain  parler  Votre
Grce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison.

--De prison! Dis-lui d'entrer.

Don Jorge pntra accompagn de soldats.

Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit
avoir la conscience nette.

--Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre
Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute
ma vie. Pour quelle cause tes-vous venu?

--Parce que le Roi m'a envoy ici.

--Et quelle bonne toile a voulu que le Roi songet  moi? Vous
n'ignorez pas que, le cas chant, je lui donnerais ma vie.

--Hlas! Hlas!

--Marquis, je n'ai nulle inquitude. Parlez.

--Le Roi m'a envoy pour vous arrter...

--Et de quoi donc suis-je coupable?...

--Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe,
coutez la msaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoy. 
l'heure o les noirs gants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient
ple-mle devant le crpuscule, je traitais de certaines affaires en
compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous
entendmes une voix de femme qui criait au secours.  ce bruit, le roi
lui-mme s'lana, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme
gigantesque...

--Un homme gigantesque! gigantesque!

--Le Roi ordonna qu'on se saist d'eux. Je tentai de dsarmer l'homme.
Mais je crois que le dmon avait pris cette forme humaine, car devenu
soudain vapeur, il s'chappa par le balcon  travers les ormes.

--Et la duchesse?

--La duchesse, arrte, dclara que c'tait le duc Octavio qui l'avait
ainsi abuse en lui promettant de l'pouser...

--Que dites-vous?

--Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens...

--Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me
trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai!

--Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les
poissons vivent dans les eaux, que la loyaut habite dans un vritable
ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vrit.

--Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'tonne, car la
femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est
avr.

--Le Roi ne voit d'autre solution,  ce que j'ai cru comprendre, que
de vous faire pouser solennellement et sans tarder la duchesse.

--Certes, j'avais jadis  cette fille promis le mariage, mais
aujourd'hui... Par la Madone!

--Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre
dpart soit prompt!

--Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui mme.

--La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!

Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison
tout en maugrant:

Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes:
des girouettes!

       *       *       *       *       *

Aprs de nombreuses pripties parmi lesquelles un naufrage, Juan
revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgr tout un remords,
le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue
entre ses bras...  dfaut d'autre mmoire, il avait celle de la
volupt... Cependant, jet au rivage par la tempte, il se consola en
sduisant la fille des pauvres pcheurs qui l'avaient recueilli.

[Illustration: PLANCHE III

(Photo J. Lacoste, Madrid).

_F. Goya_.--LES MAYAS AU BALCON]





CHAPITRE IV

LA MORT DU COMMANDEUR

Petite revue du demi-monde.--Ins d'Ulloa.--Discours de
l'abbesse.--Visite de la dugne.--La lettre d'amour de Don Juan.--Don
Juan au couvent.--L'enlvement.--Don Gonzalo d'Ulloa.--Propos
aigres-doux.--Le rveil de Doa Ins.--La sduction de Don
Juan.--Arrive inopine de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort du
commandeur.


De retour  Sville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la
compagnie duquel il avait jadis men la joyeuse vie:

Vous ici, Don Juan!

--Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien  faire chez les mangeurs
de pastas! Et quoi de nouveau  Sville?

--Tout y est bien chang.

--Les femmes?

--Chose juge.

--La Pandora?

--Se retire des affaires aprs fortune faite.

--Magdalena?

-- l'hpital.

--Soledad?

--Au tombeau.

--Charmant sjour. Et Constance?

--Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle
vieille, et elle entend belle.

--Et Todora?

--Au printemps dernier, elle chappa  une indisposition galante, et
devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation.

--Julia, celle du Candilejo?

--Elle se dfend avec son fard.

--Se vend-elle toujours comme poisson frais?

--Elle se donne pour poisson sal.

--Le quartier de Cantarranas est toujours bien habit?

--Surtout par les grenouilles.

--Et les deux soeurs de nos amours vivent-elles toujours?

--Ainsi que la guenon de leur mre Clestine qui leur enseigne les
bons principes.

--La vieille de Belzbuth! Comment va l'ane?

--Elle a un petit saint pour qui elle jene.

--Et l'autre?

--L'autre fait flche de tout bois.

--Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Ins? douce Ins?

       *       *       *       *       *

La voix de Juan tremblait lgrement en prononant ces mots. Doa Ins
d'Ulloa tait une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors
qu'ils jouaient ensemble, il la considrait dj comme son bien, sa
proprit.  la majorit de Don Juan, il avait t question de lui
faire pouser cette riche et charmante hritire. Mais le projet avait
t cart par l'opposition du pre, Don Gonzalo, auquel la rputation
de Don Juan semblait du plus mauvais aloi.

Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'tait point souci de ce
mariage. Il rencontrait toujours Doa Ins dans le monde. Il se disait
qu'elle serait un jour  lui comme les autres femmes. Il l'aurait,
sinon vierge, du moins marie.

Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment
s'exasprer trangement pour la pure jeune fille auprs de laquelle
il avait grandi et dont il se trouvait maintenant spar. L'absence
rvle l'amour, dit-on.

       *       *       *       *       *

Ins, rpondit Mota aprs une hsitation. Ins, on ne sait pourquoi,
est entre au couvent.

--Au couvent?

--Et elle doit demain prononcer ses voeux!

Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui.

Dieu n'a pas encore le dernier mot, murmura-t-il...

       *       *       *       *       *

La mre abbesse tait inquite de ses nouvelles religieuses. Aussi
laissait-elle  celle qui ne serait bientt plus Doa Ins d'Ulloa
quelques privauts de nature  lui adoucir la transition de la
vie mondaine  la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille
elle-mme, la date de ses voeux avait t avance. Mais avait-elle
ainsi trouv le repos?

Quels souvenirs, lui disait la mre abbesse, auriez-vous encore des
traces et plaisirs du monde! Derrire ces saintes murailles, vous
ne connatrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce
verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus  tendre vos ailes dans
l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers
du zphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de
terre o notre chtive personne est renferme, dans le coin de ciel
qui apparat  travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit o
vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Ins, la vie
d'innocence qui vous est rserve.

Mais pourquoi baissez-vous la tte, pourquoi ne me rpondez-vous pas?
Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui
vous a leve. Cette bonne fille vous consolera peut-tre... N'oubliez
pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en
arrire... Demain seront prononcs vos voeux.

--Que Dieu vous accompagne, ma mre.

--Adieu, ma fille.

La mre abbesse partie, Ins se laissa aller  quelques rflexions
mlancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant
un vrai tourment, un tremblement la prenait  l'ide qu'elle
prononcerait demain les voeux qui devaient la lier pour jamais...

Cependant la gouvernante Brigitte venait de pntrer auprs d'elle
par autorisation spciale. De suite la dugne poussa la porte derrire
elle.

L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Ins.

--C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous...

--Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastre?

--Bah! C'est plus sr de cette faon. On peut parler sans mystre et
sans embarras. Avez-vous regard le livre que je vous fis parvenir en
cachette il y a tantt deux heures?

--Je l'avais oubli!

--Je vous suis bien oblige de cet oubli.

--La mre abbesse me vint rendre visite.

--La vieille impertinente!

--Mais le livre est-il donc si intressant?

--S'il est intressant? Sache que je l'ai laiss bien troubl, le
malheureux.

--Et qui donc?

--Lui, Don Juan...

--Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me
l'envoie.

--Sans doute.

--Oh! je ne dois pas le prendre.

--Pauvre garon! Mais c'est le dsesprer, c'est le tuer!

--Que dis-tu?

--Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin
qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.

--Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.

--Vous ferez bien.

Ins prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son
petit lit.

Qu'il est joli! dit-elle.

--Qui veut plaire y met tous ses soins.

--Et regardez les belles prires.

Tandis que Ins feuilletait avec admiration le beau livre  fermoir
d'or, une lettre s'en chappa et tomba  terre.

--Un petit papier, fit Brigitte.

--Une lettre!

--Pour vous offrir le cadeau.

--Quoi! le papier serait de lui.

--Que vous tes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est
naturel que la lettre soit de lui.

--Ah! Jsus!

--Qu'avez-vous?

--Rien, Brigitte, ce n'est rien.

--Mais si, vous changez de couleur...

La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'me
de sa jeune matresse, sa chre matresse qu'elle avait vue, elle
aussi, avec peine entrer au couvent.

La main me brle, reprit Doa Ins, qui a touch ce papier.

--Dieu me protge! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez.

--Malheur  moi!

--Mais qu'avez-vous donc?

--Je ne sais... J'entrevois mille fantmes inconnus qui traversent mon
esprit et le torturent.

--En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble  Don Juan?

--Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que
j'avais oubli, presque oubli, est toujours devant moi. Ah! quelle
fascination il a depuis l'enfance exerce sur mes sens... Voici 
nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes penses.

--Je suis tente de croire que vous ressentez de l'amour.

--De l'amour! Est-ce cela de l'amour?

--Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons  la lettre. Qui
vous arrte?

--Je la regarde, mais n'ose la lire: _Ins de mon me..._ Vierge
sainte, quel dbut!

--Allons, allons, continuez. C'est de la posie.

--_Lumire o vient puiser le soleil... Ravissante colombe prive de
la libert, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne
les dtournez pas avec colre sans aller jusqu'au bout..._

--Quelle dlicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de
dfrence?

--Brigitte, je ne sais ce que j'prouve...

--Continuez, continuez la lecture...

--_Nos pres, vous le savez, avaient jadis dcid d'unir nos deux
destines... Ravie d'un si riant espoir, mon me, Ins, avait toujours
aspir  vous. L'tincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon
coeur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans
cesse en moi..._

--C'est vident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait esprer
votre amour...

--_L'absence a exaspr encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui
suspendu entre la tombe et mon Ins._

--Comprenez-vous, Ins? Si vous aviez repouss ce livre d'heures, il
vous et fallu  l'instant prparer son suaire.

--Je me meurs.

--Poursuivez.

--_Ins, me de mon me, attrait unique de ma vie, perle cache parmi
les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid,
Ins, si  travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour
lui tu soupires, avide de libert, souviens-toi qu'aux pieds de ces
mmes murs o tu es prisonnire Don Juan, prt  te sauver, tend vers
toi les bras..._

Sur ces derniers mots, Ins se sentit prte  s'vanouir. Mais
Brigitte tenait  ce que la missive ft lue tout entire, et elle dut
continuer:

_Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y
surprendra. Pour toi seule il vit, chre me. Que tu l'appelles, il
volera  tes pieds._

--Il viendrait! Il viendrait!  votre signe...

--Il viendrait!

--Oh! oui! Mais finissez.

--_Adieu! lumire de mes yeux... Mdite avec calme, je t'en prie,
tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton clotre, qui doit tre ton
tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les prils._

Ins demeura un instant silencieuse:

Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin,
oppresse. On dirait qu'une lumire nouvelle se montre  moi...

--Don Juan vous attend.

--Don Juan! Nos deux destines sont-elles donc  ce point unies?

--Silence, j'entends un pas...

Les deux femmes coutaient. Il tait neuf heures du soir, et l'ombre
s'tait faite autour des hauts murs du couvent.

--Qui peut venir ici? dit Ins avec effroi.

--Lui seul!

--Qui?

--Lui!

--Don Juan!

       *       *       *       *       *

La porte s'tait ouverte, en effet, et Don Juan tait entr. Il se
prcipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Ins.

Ma chre Ins, Ins de mon coeur, rptait-il.

--Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantme?...

Mais trop faible pour tant d'motions, elle s'vanouit et laissa
tomber la lettre  terre.

Je vais prendre Doa Ins dans mes bras, dit Juan  ta gouvernante,
et gagner au plus tt le clotre solitaire, puis la porte.

--Je suis  vos ordres, reprit la dugne. Tout ce que vous ferez pour
la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur.

--Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'pe dans ma main libre...

--Ah! vous tes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrte... Je
m'attache  vos pas.

       *       *       *       *       *

Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrive de Don
Juan. Elle se rendit  la chambrette d'Ins et fut stupfaite de n'y
plus trouver personne.

Ces gouvernantes! fit-elle inquite. Jamais je ne les laisserai
pntrer auprs de mes saintes enfants.

--Ma mre, ma mre, dit la soeur tourire, qui entrait prcipitamment,
il y a  la porte un noble vieillard qui dsire vous parler.

--Un homme! Dans le couvent!  cette heure! C'est inutile.

--Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le
privilge d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il.

--A-t-il dit son nom?

--Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.

--Don Gonzalo! Qu'il entre!

       *       *       *       *       *

La visite du pre concidait avec la disparition de la fille. Que
signifiait tout ceci?

Don Gonzalo tait un grand vieillard aux traits un peu rudes, au
regard froid,  la mine svre.

Mre abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous dranger  pareille
heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intresse peut-tre notre
honneur...

--Jsus!

--coutez.

--Parlez donc.

--J'avais conserv jusqu'ici un trsor plus prcieux que tout l'or du
monde. Ce trsor est mon Ins.

--Prcisment...

--Or, j'ai appris  l'instant que sa dugne vient d'tre vue en ville
parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la
terre son pareil pour l'audace et la perversit. Jadis, on songea 
le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes,
j'ai refus... Que cet homme songe  se venger, c'est dans sa nature.
Il est, parat-il, revenu de Naples. Je dois tre sur mes gardes, car
il suffirait  ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprvoyance
pour ternir mon honneur... Il a sduit cette dugne par ses discours
et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent...
Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme.
Qu'Ins demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les
voeux qui la feront disparatre du monde!

--Vous tes pre, et vos inquitudes se comprennent, commandeur, mais
remarquez que vous m'offensez!

--Vous ignorez qui est don Juan!

--Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doa Ins est en
sret tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo.

--Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette dugne et
excusez mes ides mondaines.

--On se conformera  vos exigences.

Sur ce la mre abbesse appelle la tourire.

Soeur tourire, lui dit-elle, allez donc qurir Doa Ins et sa
dugne. Elles ont quitt la chambre.

La tourire sortit.

Elles ont quitt la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquitude.

--Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.

 cet instant, Don Gonzalo aperut la lettre qui tranait  terre. Il
la prit et l'examina:

Maldiction! s'cria-il soudain... Mes inquitudes me le criaient!
Lisez, ma mre: _Ins de mon me_. Sign _Don Juan_. Voici la preuve
crite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui
l'a enleve!

La tourire accourait  ce moment.

Madame! madame! Je n'ai pas retrouv Doa Ins. Mais tout  l'heure
un homme a escalad avec une chelle le mur du jardin.

--C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur  moi!

--O allez-vous, commandeur?

--Sotte!  la poursuite de mon honneur que vous avez laiss voler!

       *       *       *       *       *

Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Ins
dans sa maison de campagne, aux proches environs de Sville, dans
un paysage enchanteur. C'est l que la jeune fille reprit ses sens.
Brigitte tait auprs d'elle.

O suis-je? dit-elle.

--Dans la maison de Don Juan.

--La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis
noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici.

--Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauve de la mort du
clotre...

--Oui, mais il m'a empoisonn le coeur.

--Vous l'aimez donc?

--Je ne sais; mais, par piti, fuyons, fuyons au plus vite cet homme
au seul nom duquel je sens se drober mon coeur...

--Vous l'aimez?

--Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que
cette passion me dshonore. Si mon faible coeur m'entrane vers Don
Juan, mon honneur et mon devoir m'loignent de lui. Partons donc d'ici
avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais  mes
cts. Partons. Mon pre, Don Gonzalo, me recevra.

--Mais Juan s'est rendu auprs de Don Gonzalo pour lui demander son
pardon et sa parole.

--Est-ce vrai?

--Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir.
N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.

       *       *       *       *       *

C'tait lui en effet. Il sauta lgrement du frle bateau et, en un
instant, fut auprs d'Ins. Minuit venait de sonner. Le silence tait
tomb sur la campagne et sur le fleuve...

O est Don Gonzalo? lui dit Ins.

-- cette heure, rpondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le
joindre, mais l'ai rassur par un message.

--Que lui avez-vous dit?

--Que vous tiez en sret sous ma garde, respirant les saines brises
de la campagne...

Don Juan prit la main d'Ins.

Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la
sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que
sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un clat
plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs
champtres, ces eaux calmes et limpides, ces forts qui chantent
doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?

coute mes paroles, Ins. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux
coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouill
devant toi. Oui, vois, ce coeur inconstant est devenu  jamais ton
esclave.

--Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Ins... par piti,
taisez-vous... En vous coutant, il me semble que la folie trouble mon
cerveau et que mon pauvre coeur  moi brle. Oh! dites-moi seulement
que vous ne m'avez pas donn  boire un philtre infernal...

--Je t'ai donn la sincrit de mon me.

--Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus rsister. Oh! je sens
que je vais  vous comme ce fleuve va  la mer. Piti! piti! Don
Juan! Arrache-moi le coeur ou aime-moi parce que je t'adore!

--Mon coeur, cette parole change mon tre au point de me laisser
esprer que l'den s'ouvrira pour moi. Non, Doa Ins, ce n'est pas
Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi
me gagner  lui... Bannis toute inquitude,  tes pieds je me sens
capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera
devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu' me
tuer.

--Don Juan de mon coeur!

--Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je
vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre
quelques instants.

       *       *       *       *       *

[Illustration: PLANCHE IV

_Eug. Devria._--ENLVEMENT DE DONA INS]

Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son matre
qui descendait au grand salon d'entre, mal clair aux chandelles.

Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.

--Qu'y a-t-il?

--Le commandeur arrive avec des gens arms.

--Laisse-le entrer, lui seulement...

--Mais, seigneur...

--Obis-moi...

Mais dj Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de
pntrer dans la salle.

O est-il ce tratre? criait-il, agitant son pe.

Don Juan s'avana:

Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens  la
porte!

Le commandeur, tonn de ce calme, fit signe  sa troupe de demeurer
au dehors. Alors Don Juan s'avana et poliment mit un genou  terre
devant Don Gonzalo.

Me voici  tes pieds.

--Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan?

--Retiens ta langue, vieillard, et coute-moi un instant.

--Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a crit
sur ce papier? Aller surprendre, infme, l'extrme candeur de celle
qui ne pouvait souponner le poison contenu dans ces lignes! Verser
tratreusement dans son me chaste le fiel qui dborde de ton me sans
foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'clatante puret de mon blason
comme s'il tait une guenille ddaigne d'un marchand. Est-ce
l, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce l cette audace
proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards
et les jeunes filles tu en fais talage, et pourquoi? vive Dieu! pour
venir ensuite lcher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques  la
fois de courage et d'honneur.

--Commandeur!

--Misrable! Tu as vol ma fille Ins dans son couvent, et je viens,
moi, prendre ta vie ou mon bien.

--Jamais mon front ne s'est inclin devant aucun homme; jamais je n'ai
suppli ni pre ni roi, et je reste  tes pieds dans la position o tu
me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.

--Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.

--Par Dieu! coute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je
redeviendrai ce que j'ai toujours t et ce qu' cette heure je ne
voudrais plus tre.

--Vive Dieu!

--Commandeur, j'idoltre Doa Ins. Je suis convaincu que le ciel me
l'a rserve pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est
pas sa beaut que j'aime ni sa grce que j'adore, mais, Don Gonzalo,
j'adore la vertu personnifie en Doa Ins. Ce que ni juges ni vques
n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a
obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il rgnre mon
tre. Elle peut transformer en un ange celui qui tait un dmon.
Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan
Tenorio, agenouill devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je
vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voil ce
qui doit tre. Indique-moi le temps de ma rclusion. Je me soumets 
toutes les preuves que tu exigeras de mon audace et de ma fiert. Je
les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience
jugera que j'ai su la mriter, je lui donnerai un bon mari, et elle me
donnera le paradis.

--Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant
les honteuses preuves de ton infme effronterie. Don Juan, tu es un
lche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne
tentes pour te tirer d'affaire.

--Don Gonzalo!

--J'ai honte de te voir ainsi  mes pieds. Ce que tu voulais gagner
par la force, tu cherches  l'obtenir par la prire.

--Tout se rgle ainsi du mme coup.

--Jamais, jamais. Toi, son poux! Je te connais depuis trop longtemps.
Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile
posture ne m'empchera pas de te traverser la poitrine.

--Rflchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-tre
jusqu' l'espoir de mon salut.

--Que m'importe ton salut!

--Commandeur, tu me perds!

--Ma fille? O est ma fille?

--Remarque que j'ai tent par tous les moyens de te donner
satisfaction. Les armes  la ceinture j'ai tolr tes outrages; 
genoux, je t'ai propos la paix.

Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son pe en avant.

Ma fille! ma fille! te dis-je, lche qui m'as frapp par derrire...

--Ah! ce supplice a trop dur, reprit Don Juan avec un rire qui sonna
trangement. L'enfer triomphe!

Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.

A moi, mes gens! cria-t-il.

Juan avait saisi son pistolet.

Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si
mon me va  nouveau se plonger dans le vice, tu rpondras pour moi
quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.

Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses
soldats.




CHAPITRE V

DONA ELVIRE

Mort d'Ins.--Dbordements de Don Juan.--Sa profession de
foi.--Arrive de Doa Elvire.--Sanglants reproches.--Piteuses
explications.--Vive querelle de famille.


C'est par miracle que Don Juan, aprs cette terrible aventure, chappa
 la justice. Mais il reut plusieurs coups d'pe des soldats, en
sorte qu'il put plaider la lgitime dfense. Doa Ins s'enfuit
au couvent; mais quelques jours aprs sa rentre, elle commena
de dprir et mourut ronge par le terrible mal intrieur qui la
dvorait. Les uns prtendent que l'affreuse mort de son pre fut
cause du trpas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient
mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la
conduisit au tombeau.

Don Juan,  la vrit, ne fut pas le mme ds ce jour. Il semblait
qu'il voult exercer une sorte de vengeance contre cette humanit
fminine que cependant il avait dj tant fait souffrir. Le sens de
l'amour qu'il avait possd si fort, si beau, parut mouss en lui.
Jadis, il avait t sincre dans ses sductions; ce ne fut plus
dsormais pour lui que jeu et comdie. C'est ainsi qu'il contracta
plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses
pouses, la rupture prononce  Rome avec l'appui des cardinaux
qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple
abandon. Fianc avec Doa Elvire, il la sduisit quelques jours avant
la date du mariage, puis partit dans une campagne retire, abandonnant
l la noce.

Le cynisme de Don Juan tait tel que son fidle valet, Ciutti, matre
s canailleries, en prit lui-mme dgot et se permit  diverses
reprises d'en faire reproche  son matre.

       *       *       *       *       *

Quoi, lui rpondait Don Juan, tu veux qu'on se lie  demeurer au
premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on
n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer
d'un faux honneur d'tre fidle, de s'ensevelir pour toujours dans une
passion et d'tre mort ds sa jeunesse  toutes les autres beauts qui
nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour
des tres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et
l'avantage d'tre rencontre la premire ne doit point drober aux
autres les justes prtentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
moi, la beaut me ravit partout o je la trouve, et je cde facilement
 cette douce violence qui nous entrane. J'ai beau tre engag,
l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon me  faire
injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mrite de
toutes et rends  chacune les hommages et les tributs o la nature
nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur  tout
ce que je vois d'aimable, et ds qu'un beau visage me le demande,
si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
naissantes, aprs tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
plaisir de l'amour est dans le changement. On gote une douceur
extrme  sduire par cent hommages le coeur d'une jeune beaut; 
voir de jour en jour les petits progrs qu'on y fait;  combattre par
des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a
peine  rendre les armes;  forcer pied  pied toutes les petites
rsistances qu'elle nous oppose;  vaincre les scrupules dont elle
se fait un honneur et  la mener doucement o nous avons envie de la
faire venir. Mais lorsqu'on en est matre une fois, il n'y a plus
rien  souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous
endormons dans la tranquillit d'un tel amour si quelque objet nouveau
ne vient rveiller nos dsirs et prsenter  nos coeurs les charmes
attrayants d'une conqute  faire. Enfin il n'est rien de si doux que
de triompher de la rsistance d'une belle personne, et j'ai sur
ce sujet l'ambition des conqurants qui volent perptuellement
de victoire en victoire et ne peuvent se rsoudre  borner leurs
souhaits. Il n'est rien qui puisse arrter l'imptuosit de mes
dsirs; je me sens un coeur  aimer toute la terre et, comme
Alexandre, je souhaiterais qu'il y et d'autres mondes pour y pouvoir
tendre mes conqutes amoureuses.

--Hlas! seigneur, tant que vous ne vous en prtes qu'aux
hommes!... mais cette fille que vous avez os disputer  Dieu! Et ne
craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tu d'un coup de
pistolet?

--J'ai eu ma grce en cette affaire.

       *       *       *       *       *

Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'tait une charmante
fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conqute 
dfaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa dconvenue
fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperut la fiance qu'il
avait abandonne, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits
de laquelle se lisait une infinie dsolation. Il eut un geste
d'impatience.

Me ferez-vous la grce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me
reconnatre, et puis-je au moins esprer que vous daigniez tourner le
visage de ce ct?

--Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous
attendais pas ici.

--Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous tes surpris,
 la vrit, mais tout autrement que je ne l'esprais, et la manire
dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de
croire. J'admire la simplicit et la faiblesse de mon coeur  douter
d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes
soupons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix
qui vous rendait criminel  mes yeux et j'coutais avec plaisir mille
chimres ridicules qui vous peignaient innocent  mon coeur; mais
enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a
reue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je
serais bien aise pourtant d'our de votre bouche les raisons de votre
dpart... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
saurez vous justifier.

--Madame, voil Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.

Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.

Moi, seigneur, glissa-t-il  son matre  l'oreille, je n'en sais
rien, s'il vous plat.

--Eh bien! Ciutti, parlez, faisait  haute voix Don Juan qui n'avait
pas l'air d'entendre...

--Parlez, Ciutti, reprit Doa Elvire, il n'importe de quelle bouche
j'entende ces raisons.

--Allons, parle, maraud...

Press de questions et voyant que, de toutes faons, l'affaire
tournerait mal pour lui, Ciutti se dcida  prendre une mine
innocente:

Madame, dit-il, les conqurants, Alexandre et autres mondes sont
causes de notre dpart. Voil, monsieur, tout ce que je puis dire.

--Vous plat-il, Don Juan, rpondit Doa Elvire, d'claircir ces beaux
mystres...

--Madame, fit, assez penaud, le coupable,  vous dire la vrit...

--Ah! que vous savez mal vous dfendre pour un homme de cour et qui
doit tre accoutum  ces sortes de choses! J'ai piti de voir votre
confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie?
Que ne me jurez-vous que vous tes toujours dans les mmes sentiments
pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans gale, et
que rien n'est capable de vous dtacher de moi que la mort? Que ne me
dites-vous que des affaires de la dernire importance vous ont oblig
 partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgr vous, vous
demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu' m'en retourner d'o
je viens, assure que vous suivrez mes pas le plus tt qu'il vous
sera possible; qu'il est certain que vous brlez de me rejoindre, et
qu'loign de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est
spar de son me? Voil comme il faut vous dfendre, et non pas tre
interdit comme vous tes.

--Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler
et que je porte un coeur sincre. Je ne vous dirai point que je suis
toujours dans les mmes sentiments pour vous et que je brle de vous
rejoindre, puisqu'enfin il est assur que je ne suis parti que pour
vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
davantage je puisse vivre sans pch. Il est mal d'avoir, avant la
date, consomm un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une
telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier.
Notre union, madame, et t malheureuse et maudite. Oui, le repentir
m'a pris, et je crains le courroux cleste...

--Ah! sclrat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et,
pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et
qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu' me dsesprer; mais
sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le mme Ciel dont
tu te joues me saura venger de la perfidie...

--Que penses-tu du Ciel, Ciutti?

--Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, rpondit
le valet qui tremblait en mme temps du blasphme qu'il tait oblig
de profrer.

--Il suffit, reprit Doa Elvire, qui avait retrouv sa fiert par tant
d'impudence; je ne veux pas en our davantage et m'accuse mme d'en
avoir trop entendu. C'est une lchet que de se faire trop expliquer
sa honte, et sur un tel sujet un noble coeur, au premier mot, doit
prendre son parti. N'attends pas que j'clate ici en reproches et en
injures: non, non, je n'ai point un courroux  s'exhaler en paroles
vaines, et toute sa chaleur se rserve pour sa vengeance. Je te le dis
encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et
si le Ciel n'a rien que tu puisses apprhender, apprhende du moins la
colre d'une femme offense.

       *       *       *       *       *

Don Juan eut en effet maille  partir avec les frres et cousins de
Doa Elvire qui s'taient ligus contre lui. Mais il sauva inopinment
l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et
put ainsi gagner quelque temps.




CHAPITRE VI

LA STATUE DU COMMANDEUR

Visite au cimetire.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les toasts.--La statue de pierre.--Don
Juan aux enfers.


Cependant le chtiment approchait. Don Juan tait de tous considr
comme un flau, mais grce  son courage,  sa ruse,  sa haute
naissance, personne ne pouvait l'abattre. Il s'tait habitu 
l'impunit, et plus rien ne l'et fait reculer.

La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetire de Sville, o
repose tout ce qui porta un nom en Castille. Et sur chaque tombe, au
grand scandale de Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des
fautes oublies d'une autre. La vue d'un magnifique mausole qu'il
n'avait pas remarqu encore le surprit:

Quel est, dit-il  Ciutti, l'difice que j'aperois entre ces cubes?

--Vous ne le savez pas?

--Non, vraiment.

--Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don Gonzalo d'Ulloa faisait
faire lorsque vous le tutes.

--Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant de bien de cet ouvrage
et de la statue du commandeur que j'ai envie de l'aller voir.

--Monsieur, n'allez point l.

--Pourquoi?

--Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tu.

--Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire la civilit,
et qu'il doit recevoir de bonne grce s'il est galant homme. Allons,
entrons dedans.

Et Don Juan, sans hsiter, poussa la petite grille et entra dans le
tombeau, suivi de Ciutti fort mu.

Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. Les belles
statues! Le beau marbre! Les beaux piliers! Ah! que cela est beau!
Qu'en dites-vous, monsieur?

--Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce
que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est content, durant
sa vie, d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique
quand il n'en a plus que faire.

--Voici la statue du commandeur.

--Parbleu! le voil bien avec son habit d'empereur romain!

--Ma foi, monsieur, voil qui est bien fait. Il semble qu'il est en
vie et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me
feraient peur si j'tais tout seul; je pense qu'il ne prend pas
plaisir de nous voir.

--Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.
Tu sais que j'offre, ce soir,  souper  quelques-unes des plus jolies
filles de Sville. Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'tre mon
convive.

--C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

--Demande-lui, te dis-je.

--Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller parler  une statue.

--Fais ce que je te dis.

--Quelle bizarrerie!

Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rle stupide que lui
attribuait son matre. Les caprices de Don Juan avaient  l'ordinaire
le mrite d'une certaine logique, si extravagants fussent-ils.

Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, mon matre Don Juan
vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec
lui...

Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il recula avec
vivacit et, chancelant, tomba dans les bras de son matre.

Maraud! fit Juan, tu viens de m'craser le pied! Qu'as-tu donc,
parle?

Ciutti ne pouvait rpondre. Il se contenta de baisser  maintes
reprises la tte.

La statue, articula-t-il enfin pniblement.

--Eh! que veux-tu dire, tratre?

--Je vous dis que la statue...

--Je t'assomme si tu ne parles.

--La statue m'a fait signe.

--La peste du coquin!

--Elle m'a fait signe de la tte, vous dis-je; il n'est rien de plus
vrai. Allez-vous-en lui parler vous-mme pour voir...

Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant il s'avana donc 
son tour:

Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher du doigt ta
poltronnerie. Attention... Le Seigneur commandeur voudrait-il me faire
la grce de souper avec moi?

Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la statue baisser
lentement ta tte en signe de consentement.

Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagn la grille?

--Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton qu'il s'efforait de
garder indiffrent. On n'y voit pas clair dans cette tombe. Mais sors
donc!

       *       *       *       *       *

Tandis que les prparatifs du grand festin auquel il avait convi la
fleur de la ville se faisaient htivement dans l'appartement de Don
Juan, son valet Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo
dsirait avec lui quelques minutes d'entretien.

Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prtexte... Nous l'avons
avis d'abord de votre absence, mais il s'est obstin, et voici trois
quarts d'heure qu'il se tient assis dans l'antichambre.

--Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort mauvaise politique
de se cacher de ses cranciers. Il est habile de les payer de quelque
chose... J'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un
double.

       *       *       *       *       *

M. Domingo, introduit, s'avana prcautionneusement avec mille
courbettes. C'tait un vieil homme d'affaires  la mine chafouine,
le roi des usuriers de Sville, o maints isralites vivent cependant
grassement des prts qu'ils consentent  une jeunesse qui n'a jamais
su compter.

Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. Que je suis ravi
de vous voir! Et que je veux du mal  mes gens de ne vous pas faire
entrer d'abord. J'avais donn ordre qu'on ne me ft parler  personne.
Des prparatifs pour une crmonie de haute importance m'absorbent,
mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous tes en droit de ne
trouver jamais de porte ferme chez moi.

--Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je vous suis fort oblig.

--Parbleu! coquins, fit Don Juan tourn vers Ciutti et consorts, je
vous apprendrai  laisser M. Domingo dans une antichambre et vous
ferai connatre les gens.

--Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo confondu.

--Comment! Dire que je ne suis pas l  M. Domingo, au meilleur de mes
amis!

--Monsieur, je suis votre serviteur. J'tais venu...

--Allons, vite un sige pour M. Domingo.

--Monsieur, je suis bien comme cela.

--Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

--Cela n'est point ncessaire.

--tez ce pliant et apportez un fauteuil.

--Monsieur, vous vous moquez et...

--Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on
mette de diffrence entre nous deux.

--Monsieur...

--Allons, asseyez-vous.

--Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot  vous dire.
J'tais...

--Mettez-vous l, vous dis-je...

--Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...

--Non, je ne vous coute point si vous n'tes assis.

--Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...

--Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez bien!

--Oui, monsieur, pour vous rendre service; je suis venu...

--Vous avez un fonds de sant admirable, des lvres fraches, un teint
vermeil et des yeux vifs.

--Je voudrais bien...

--Comment se porte Mme Domingo, votre pouse?

--Fort bien, monsieur, Dieu merci.

--C'est une brave femme.

--Elle est votre servante, monsieur. Je venais...

--Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?

--Le mieux du monde.

--La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon coeur...

--C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, je vous...

--Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?

--Toujours le mme, monsieur. Je...

--Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours aussi fort et
mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?

--Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions en chvir.

--Ne vous tonnez point si je m'informe des nouvelles de toute la
famille, car j'y prends beaucoup d'intrt.

--Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligs. Je...

M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.

Juan pensa qu'il tait temps d'en venir aux grands moyens. Il se leva
et lui tapa vigoureusement d'une main sur l'paule, prenant la sienne
de l'autre.

Touchez donc l, monsieur Domingo. tes-vous bien de mes amis?

--Monsieur, je suis votre serviteur.

--Parbleu! Je suis  vous de tout mon coeur.

--Vous m'honorez trop. Je...

--Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

--Monsieur, vous avez trop de bont pour moi.

--Et cela sans intrt, je vous prie de le croire.

--Je n'ai point mrit cette grce assurment. Mais, monsieur...

--Or , monsieur Domingo, sans faon, voulez-vous souper avec moi?

--Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout  l'heure. Je...

Don Juan se leva brusquement et se tournant vers ses valets:

Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, et que quatre ou
cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

M. Domingo vit qu'il tait temps de partir, de gr ou de force.

Monsieur, il n'est pas ncessaire et je m'en irais bien tout seul,
mais...

Ciutti cependant se prcipitait et rapidement faisait disparatre les
siges.

Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous escorte, je m'intresse
trop  votre personne. Je suis votre serviteur et de plus votre
dbiteur...

--Ah! monsieur, rpondit M. Domingo esprant enfin que la question
allait venir sur le vritable terrain.

--C'est une chose que je ne cache pas, rptait Don Juan, relevant
firement la tte.

--Si donc... commena M. Domingo prt  toutes les transactions.

--Voulez-vous que je vous reconduise? coupa Don Juan.

--Ah! monsieur, vous vous moquez...

Cependant Don Juan se prcipitait sur M. Domingo et le prenait des
deux bras  l'touffer.

Embrassez-moi donc, s'il vous plat. Je vous prie, encore une fois,
d'tre persuad que je suis tout  vous, et qu'il n'y a rien au monde
que je ne fisse pour votre service.

Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, sans trop savoir
comment, se trouva dans le corridor.

       *       *       *       *       *

Ciutti tait merveill. S'il demeurait au service de Juan, qui
oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il prouvait  l'gard
de son matre une admiration qui allait jusqu'au culte. Il tait n
valet, jamais il n'et pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se
ft peu satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait
 demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait mme plus de
l'viter.

La rception de M. Domingo lui parut d'un style impeccable,
merveilleux. Ah! qu'il tait juste que l'argent afflut dans les
poches de Juan et n'en sortt que pour son agrment! Certes, il
n'tait pas fait pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit
bien voir.

Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur un homme qui
vous aime bien.

--Il est vrai. Il me fait tant de civilits et de compliments que je
ne saurais lui demander de l'argent.

--Je vous assure que toute sa maison prirait pour vous, et je
voudrais qu'il vous arrivt quelque chose, que quelqu'un s'avist de
vous donner des coups de bton: vous verriez de quelle manire...

--Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire un petit mot de
mon argent.

--Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous payera le mieux du monde.

--Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose en voire particulier.

--Fi! ne parlez pas de cela...

--Comment! Je...

--Ne sais-je pas bien que je vous dois?

--Oui, mais...

--Allons, monsieur Domingo, je vais vous clairer.

--Mais mon argent?

Ciutti saisit M. Domingo par le bras.

Vous moquez-vous?

--Je veux, protestait l'infortun marchand.

--H! H! rptait Ciutti couvrant sa voix et le poussant vers la
porte. Bagatelle! vous dis-je.

--Mais...

--Fi...

--Je...

--Fi! vous dis-je...

Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.

       *       *       *       *       *

Le souper organis par Juan fut follement gai. Il y avait l
quelques-uns de ses compagnons de la premire heure: Don Garcia, Mota
et des jeunes gens qui considraient comme un grand honneur d'tre
admis  la table fameuse de Tenorio.

Les femmes taient belles. Il y en avait,  la vrit, de tous les
mondes. C'tait le plaisir de Don Juan d'abaisser celles de ses
matresses qui appartenaient ou avaient appartenu au monde  la
socit des courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent
salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, une potesse et
quelques fillettes  peine nubiles destines peut-tre  perdre leur
virginit  la fin de l'orgie.

Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, les heures
passaient. Les filles se laissaient aller peu  peu entre les mains
des hommes, et plus d'un corsage avait t dgraf. Bientt les
discours seraient superflus...

Ce cher Juan, dit Mota, je porte  sa sant. Les annes ne le
vieillissent pas...

--Les annes! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou trente de cette
espce, et nous songerons  nous amender.

--Il est heureux que les Castillanes nous donnent de temps  autre de
belles fillettes, car o trouverais-tu ta pture, Juan?...

L'orgueil tait entr dans le coeur de Tenorio. Il se leva, un peu
gris.

Quelques femmes ont bien voulu m'accorder leurs faveurs, en
effet, fit-il, depuis le jour o, en la compagnie de mon oncle Don
Jorge--Dieu ait son me--je soupais aussi  ct de la belle Pandora.
Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour dans les quartiers
discrets. Il n'est point, mesdames, de fin plus lgante pour une
courtisane, cette honorable corporation  laquelle vous pouvez toutes
vous vanter d'appartenir. Mais tandis que je considre votre beaut,
vos blanches paules, vos seins dors et bien d'autres choses, je
pense  celles qui ne sont pas ici, qui ne viendront plus en ma
maison. Au souvenir de nos amours passes, cet amontillado! Magdalena,
Soledad, Concepcion, Merceds et la Carmencita, Doa Teresa, la
duchesse Isabelle, Irne la Pcheuse, Doa Maria, Doa Juana, Doa...

Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait une interminable
numration. Tu en oublies parmi celles qui portrent un nom.

--J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge de France  la
mmoire de Doa Ins d'Ulloa!

Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, ayant bu son verre,
le jeta  l'autre bout de la salle.

Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent glac et pass
sur les ttes chauffes des convives. Et soudain,  la porte, on
entendit frapper trois coups.

Les alguazils, peut-tre, fit Don Garcia, tandis que les dames
refermaient leurs corsages et reprenaient place sur leurs chaises
respectives.

Juan tait devenu ple.

Ouvre, dit-il  Ciutti...

Ciutti ouvrit la grande porte  deux battants. Et sur le seuil,
dtache de l'ombre, apparut la statue blanche du commandeur Gonzalo
d'Ulloa.

Don Juan, tu m'as invit  ton souper. Me voici.

Les hommes, mme les plus braves, tremblaient. Les femmes s'taient
pour la plupart vanouies. Seules avaient encore des yeux hagards
celles qui croyaient  une excellente mystification organise par leur
hte. Mais elles virent de suite, au visage dcompos de Juan, qu'il
s'agissait bien l d'un phnomne hors programme.

Le Tenorio matrisa ses sentiments.

Je n'ai pas oubli mon invitation, dit-il. Allons, vite, Norendo,
une chaise et un couvert pour Son Excellence le Commandeur Don Juan
d'Ulloa...

Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, les femmes aux
angles de la salle, tandis que, gravement, la statue de pierre prenait
place sur la chaise que Ciutti avait avance.

Juan cependant leva son verre.

Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, mesdemoiselles,
retrouvez votre plus gracieux sourire en l'honneur de notre hte le
Commandeur...

--Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, reprit la statue
de sa voix sans accent, de serrer d'abord la main  ses invits... Ta
main!

Juan hsita, puis tendit la main au commandeur qui la prit d'un
mouvement saccad... Alors il se fit un grand bruit. Ulloa avait lev
le poing et frapp d'un coup formidable sur la table. Tout s'croula,
les bougies s'teignirent, victuailles et vins dgringolrent. Il se
dgageait en mme temps une forte odeur de soufre qui fit tousser ces
dames  qui mieux mieux. Quand on les retrouva dans ce dsordre, seins
gratigns, jambes nues en l'air parmi les bouteilles casses, grce
 une chandelle que Ciutti avait pu allumer, on s'aperut que Don Juan
avait disparu.

O est don Juan? dirent-ils tous.

--En enfer! rpondit une voix spulcrale.

Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur pe, et chacun
d'eux accompagnant une des femmes, ils filrent sans demander leur
reste.

En enfer! en enfer! grommelait le lamentable Ciutti, cela devait
arriver. Je l'avais prvu. Mais qui me rglera mes trois annes de
gages?




II

DON JUAN DE MARANA

ou

LE DON JUAN DES FLANDRES




CHAPITRE I

 L'UNIVERSIT DE SALAMANQUE

La famille de Maraa.--Les mes du Purgatoire.-- l'Universit de
Salamanque.--Don Garcia Navarro.-- l'glise.--Fausta et Teresa de
Ojedo.--Premire srnade.


Don Juan de Maraa tait le fils de l'un des seigneurs les plus
importants de Sville, Don Carlos de Maraa. Ce gentilhomme s'tait
illustr dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage
des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles,
dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient dj
blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde.

Juan fut un enfant mal lev. Son pre le voulait guerrier, sa mre
dvot. La comtesse de Maraa lui serinait des prires du matin au
soir, le pre lui contait les prodigieuses aventures que ses aeux
et lui-mme avaient courues pendant les rvoltes des Mores. C'tait
auquel de ses deux parents le gterait le mieux pour qu'il daignt
suivre son enseignement.

       *       *       *       *       *

La comtesse lui expliquait par le dtail un grand tableau qu'elle
possdait et qui reprsentait les divers supplices rservs aux
fidles condamns  faire un stage au Purgatoire. On y voyait
notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant
qu'un brasier ardent lui brlait les membres un  un. Un tel chtiment
lui avait t rserv parce que, dans sa vie terrestre, il avait
nglig la leon de catchisme, fait des singeries  la procession ou
tromp son confesseur.

Le comte lui numrait les exploits des diverses armes qu'il
conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec
celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-l transperc un chef
de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan  l'Universit de
Salamanque, son pre lui confia une pe  poigne d'argent, portant
graves les armes de la famille.

Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraa. Prends cette pure
pe... Puisse-t-elle n'tre jamais souille que du sang de l'infidle
ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que
tes anctres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'et
fait son office...

[Illustration: PLANCHE V

_Boucher._--DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR  SOUPER]

       *       *       *       *       *

L'Universit de Salamanque n'tait pas seulement clbre dans les
Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs taient savants,
ses lves zls. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de
manifester une exubrance sans souci de la tranquillit des bourgeois.
Rixes, enlvements, c'tait le quotidien tracas de la police. Les
plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des tudiants nobles
auxquels la morgue d'un nom permettait de dfier les lois. Cependant
nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent  sa disposition. Les pres
de famille estimaient qu' vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout
se procurer sans monnaie trbuchante.

       *       *       *       *       *

Don Juan arrivait  l'Universit empli de saines rsolutions. Aussi,
ds le premier cours, il s'effora de trouver une bonne place auprs
du professeur. Prcisment, sur un des premiers bancs, un vide
paraissait avoir t rserv. Juan s'y assit sans plus de faons.
Mais un tudiant dont la triste mine et le vtement en loques disaient
suffisamment la pauvret lui dit:

Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous
tes nouveau venu  l'Universit. Cette place est celle o s'assied 
l'ordinaire Don Garcia Navarro.

--La place est au premier occupant, rpondit Juan.

Et, sans s'mouvoir, il se mit en demeure de suivre la confrence.

Don Garcia Navarro est tout  fait chatouilleux, poursuivait
l'tudiant misrable, sur le point de l'honneur. Il estime cette
place la meilleure du cours et considre par le fait qu'elle doit lui
revenir. Oh! mfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs,
dit-on, sont dj tombs sous son pe...

Don Juan n'tait pas sans quelque inquitude. Certes, une querelle
n'tait pas pour l'effrayer. Mais dbuter ainsi  l'Universit, 'et
t mcontenter sa sainte mre et, sans doute, aussi le comte Carlos
qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur.

       *       *       *       *       *

Mais un chuchotement se fit parmi les tudiants qui avaient observ,
les uns avec curiosit, les autres avec angoisse, la petite scne.
C'tait Don Garcia Navarro lui-mme qui pntrait dans la salle.

Ce Garcia tait un jeune homme  la forte carrure d'paules, au
visage marqu dj, l'oeil fier, la lvre ddaigneuse. Il portait un
pourpoint sombre tout rp et un manteau perc de nombreux trous. Sur
cet accoutrement dfrachi pendait une longue chane d'or.

Juan ne fut pas trop tonn d'apercevoir en cette tenue un si rput
seigneur. Il savait que c'tait la mode parmi les tudiants de
paratre insoucieux du costume. Seule comptait l'arme grave au
pommeau de l'pe. La jeunesse colire voulait ainsi s'opposer  la
jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables,
plumets friss et bottes reluisantes.

       *       *       *       *       *

Mais,  la stupfaction gnrale, Don Garcia, apercevant  sa place
Don Juan, le salua avec une grande politesse:

Maraa, lui dit-il, vous tes un nouveau parmi nous. Mais nos pres
furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le
seront pas moins.

--Seigneur Garcia Navarro, rpondit sans se dmonter Juan, il me sera
doux de profiter  l'Universit et mme en ville des conseils d'un
tudiant aussi savant et expriment que vous. J'ignorais que nos
pres eussent t ainsi lis, mais vous m'en voyez, en vrit, heureux
et flatt.

--Certes, reprit Garcia, je vous ferai connatre Salamanque, et dans
tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'couter la
parole de ce pdant... Allons, fit-il  l'tudiant qui avait tout 
l'heure prvenu Juan, dmnage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton
espce puisse tenir compagnie  un Maraa ou  un Navarro?...

Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithtre
sans se le faire dire deux fois.

       *       *       *       *       *

Les mchantes langues, Juan, dit Garcia  son nouvel ami au sortir du
cours, vous raconteront que je fus en mon enfance vou au Diable. Mon
pre, las d'implorer saint Michel pour ma gurison, eut, un beau jour,
recours  celui que l'Archange foule aux pieds... Je guris ainsi
d'une maladie dsespre... Tout cela n'est que sotte lgende. Je suis
un homme libre, indpendant des puissances infernales tout autant que
clestes.

Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille
et faisait claquer son pe sur ses perons.

Juan fut cependant tonn que l'tudiant lui propost d'entrer dans
l'glise San-Pedro, o se tenait,  cet instant, le dernier office du
soir. Il le suivit et, agenouill, fit sa prire.

Il l'avait termine depuis longtemps que Garcia semblait toujours
absorb dans ses mditations. N'osant pas le dranger de ses pieuses
oraisons, il fit de l'oeil le tour des quelques vieux messieurs et des
dvotes qui composaient le plus clair du public. Cependant,  peu
de distance, agenouilles sur le tapis, il remarqua trois femmes qui
mritaient attention. Celle du milieu tait videmment une dugne,
mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la
mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes
chevelures, de gracieuses beauts enfin.

Il demeura  regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du
coude.

Vous tes un novice, fit-il. Dtournez l'oeil. Vous pensez bien que
ce ne sont point les litanies du vnrable padre qui me retiennent
ici. Je les surveille aussi...

--Et qui sont-elles? risqua Juan.

--Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doa Fausta,
l'ane, est ma princesse. Tchez, si le coeur vous en dit, d'tre
amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le sige de
conserve. Ah! voici qu'elles se lvent enfin. On est donc bien
dvot dans la famille de Ojedo? Htons-nous. Peut-tre le vent
soulvera-t-il leurs lgres basquines, tandis qu'elles monteront
en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs
jambes...

       *       *       *       *       *

tait-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit
immdiatement amoureux de Doa Teresa.

Mes affaires avec l'ane vont assez bien, lui dit Garcia, tandis
qu'ils s'loignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel
du monde.

--Votre billet?

--Eh! oui, mon billet... Ne le vtes-vous point?

--Quand?

--Quand ma main dgante tendait  ses jolis doigts l'eau bnite. Il
n'est de tel  Sville que l'glise pour faire connaissance. Le prtre
fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions
passagres.

--Par exemple!

--Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous
sans tarder un assaut contre la famille Ojedo.

       *       *       *       *       *

Le soir ils furent dner  une table o se runissaient un certain
nombre d'tudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet
ross, de vin, et trs peu des tudes que ces messieurs poursuivaient
 Salamanque.

Tout ceci pour vous tonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces
gamins ne saurait proprement tenir une pe. Oh! que la vtre est
belle!

--C'est une pe des Maraa. Elle n'a jamais tremp que dans le sang
de l'infidle...

--Peut-tre  Salamanque connatra-t-elle d'autres aventures, fit
Garcia avec une certaine ironie.

C'tait l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes.
Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et
soupirants, amants et matresses y venaient changer, sous la
surveillance malhabile de leur famille ou de leur moiti conjugale,
des oeillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumes
montaient de la rivire; c'tait un soir de printemps merveilleusement
doux.

       *       *       *       *       *

Cependant la nuit tait tombe.

C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fentre de nos
belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu' me suivre. Je
connais les dtours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent
 nous joindre!

En passant prs du porche d'une glise, Garcia siffla, et son petit
page parut tenant une guitare  la main.

Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici
votre gibier. Soyez prudent pour un dbut. Il n'est d'important en
amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.

Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagn de sa
guitare, chantait en sourdine une vieille mlope campagnarde qu'il
avait lgrement transforme pour la circonstance.

    En dansant, l-bas au village
    Fausta m'a promis un baiser.
    Tu l'as promis, fille volage,
    Ah! ne va pas te raviser.

    Quand vint le moment de la danse,
    Comment ai-je fait pour oser?
    Je la pris sans plus de prudence
    Et lui demandai le baiser.

    Ins honteuse me regarde,
    Tout tremblant d'amour et d'effroi,
    Et me dit: Prends-le, mais prends garde,
    Dsormais je compte sur toi.

    J'ai dit: Tu peux, je te le jure,
    Compter sur de longues amours,
     ce prix-l, n'es-tu pas sre,
    Fausta, de me garder toujours?

    Prte du moins, si tu ne donnes,
    Je te paierai les intrts,
    J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!
    Pour un que tu m'avancerais!

Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fentres se
soulevrent lgrement. On coutait. Alors Garcia posa sa guitare
et, debout sur la borne, entama une conversation  voix basse avec la
Fausta.

       *       *       *       *       *

Don Juan regardait l'autre fentre, rendu plus timide encore aprs les
recommandations de son ami. Il avait toujours aim, ds l'enfance,
les femmes. Il se sentait en tranquillit, en paix d'me, en communion
d'ides auprs de ce sexe. Mais quand la question est pose sur le
terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au
fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes,
naturellement, devaient venir  lui. Les cours assidues et pnibles ne
seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-l qui eut
l'honneur de plaire  Don Juan!

Jsus! Mon mouchoir est tomb.

Et, en effet, la frle batiste de Doa Teresa venait de choir.
Maladresse? Calcul? Juan se prcipita pour le ramasser et sur la
pointe de son pe le tendit  la jeune fille.

Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperu ce
soir sous le porche de l'glise San-Pedro?

Dcidment tout se passait comme il convient.

Hlas! rpondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir 
l'glise San-Pedro, et ds cet instant j'ai perdu le repos...

--Et comment?

--Parce que je vous ai vue!

       *       *       *       *       *

Une conversation si bien entame ne s'arrta pas l. Jusqu' l'heure
du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirrent 
leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'tait
dcouvert une merveilleuse et naturelle habilet sur ce sujet. Ah!
que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions
oiseuses,  ct d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la
nuit, le coeur gris de ses propres paroles, plein de son premier
amour...




CHAPITRE II

FAUSTA ET TERESA

Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un mort.--L'pe des
Maraa.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous en ville.--Le souper
des tudiants.--Deux jolies matresses.--Leons de volupt.--Premire
fatigue.--Le signe de beaut.--change de femmes?--Le pari
perdu.--L'amontillado.--La tentative de viol.--Mort de Fausta.--Fuite
de Don Juan.--En Flandre!


Chaque soir, la srnade recommenait. La position des deux compres
s'amliorait. Bientt ils furent autoriss  poser un baiser sur les
jolies mains effiles, baiser gagn au prix d'une pnible escalade.
Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion
 une chelle de corde qui permettrait de circuler plus aisment,
ou mme  de fausses clefs qui donneraient l'accs des appartements
tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des
amis.

       *       *       *       *       *

Par une nuit trs sombre, tandis que les galants entretiens se
poursuivaient, sept  huit hommes en manteaux, portant pour la plupart
des instruments de musique, se montrrent  l'extrmit de la rue.

Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une srnade, s'cria
Teresa. Par le ciel, loignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous
chercher querelle.

Mais Don Garcia n'coutait gure ces paroles de prudence.

Hol! cria-t-il, qui s'avise de venir nous dranger ici? Passez votre
chemin, messieurs; la place est prise!

--Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'tudiants.
Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles!

--C'est  l'pe, si vous le voulez bien, que nous viderons la
question.

Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son
bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans
hsiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient
avaient de mme tir l'pe. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient
 toutes jambes, craignant que leurs prcieux instruments ne fussent
briss dans la bagarre.

Juan, avec toute l'imptuosit de son ge et de son sang, s'tait jet
en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci
tait un escrimeur habile, et peu  peu il repoussait Juan vers la
muraille. Fort heureusement l'tudiant se rappela une certaine botte
que lui avait enseigne le seigneur Uberti, son matre d'armes. Il se
laissa aller  terre sur la main gauche et, de la droite, lance en
avant avec plus de force, plongea son pe au dfaut des ctes de
Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa aprs avoir
pntr d'une bonne moiti dans le corps.

Quand ils virent leur matre  terre et srieusement touch, les deux
spadassins tournrent les talons. On entendait en effet dans la rue
voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hte.

Sauvons-nous, dit Garcia  Juan... Adieu, mes belles!

       *       *       *       *       *

Ce fut  travers les ruelles de Sville, une bonne demi-heure, une
acharne poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et dtours.
Au moment o ils allaient tre saisis, ils rencontrrent une bande
nombreuse d'tudiants qui se promenaient en chantant. Ds qu'ils
virent leurs camarades poursuivis, ils s'armrent de pierres, de
btons, et rsolument entreprirent de barrer la route au guet. Les
alguazils, essouffls, ne jugrent pas  propos d'engager la bataille,
et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia.

Mais qu'avez-vous fait de votre pe? dit celui-ci soudain  son
compagnon.

--Mon pe! Par le diable, la lame s'tait brise en deux. Je l'aurai
laiss tomber.

--Et vos armes sont graves sur le pommeau! C'tait bien la peine! Don
Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur...

--Quoi qu'il en soit, dormons, rpondit Don Juan, je suis rompu.

Et il s'tendit sur le matelas de cuir,  ct du lit de Garcia, o il
passait maintenant la plupart de ses nuits.

Mais il dormit mal. Il vit en rve s'agiter devant ses yeux une lame
brise, et cette lame tait teinte de sang, et sur l'acier se jouait
l'cusson des Maraa. Ce n'tait pas dans le corps d'un infidle
qu'tait entre jusqu' la garde la bonne pe que son pre, le vieux
Carlos, lui avait confie!

Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en
furent brusquement tirs par un coup frapp  la porte.

Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les
alguazils. Cette fois, il n'y a plus  rsister. Recevons du moins ces
messieurs dignement.

 la hte ils firent un brin de toilette, tonns que l'on ne
cognt pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et,  leur grande
stupfaction, ils aperurent sur le seuil deux femmes soigneusement
voiles.

       *       *       *       *       *

Elles entrrent et se dcouvrirent le visage. C'taient Doa Teresa et
Doa Fausta.

Ils baisrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se
rpandait en excuses sur le peu de luxe rpandu dans son logis.

Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes,
lui et moi, insparables, et  ce combat nocturne...

--Nous avons admir votre bravoure, firent les deux soeurs.

-- ce combat, dis-je, il a laiss tomber son pe sur laquelle est
grav l'cusson des Maraa. Nul doute que le guet ne l'ait dcouverte.
Je suis tonn que le procureur ne se soit pas encore inquit de nous
faire jeter en prison.

--L'pe de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber
et nous nous sommes empresses de la ramasser, tandis que le guet
s'tait lanc  votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous
sommes venues ici ce matin toutes deux...

Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le
prtexte de fter ce bonheur imprvu, embrassait sans autre forme au
visage Doa Fausta qui se dfendait  peine...

Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donn, en un coin
cart de la ville, rendez-vous  leurs amoureux. Il ne s'agissait
plus, aprs la bagarre o Cristoval avait trouv la mort, de venir
bayer  la lune sous les fentres de la maison du seigneur de Ojedo.

       *       *       *       *       *

Le soir, quelques tudiants offrirent un banquet aux deux amis pour
fter convenablement le trpas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il
tait fort redout des tudiants, et sa disparition tait une vraie
bndiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement
gard le silence sur le drame. Les tudiants savaient entre eux tenir
troitement une parole.

Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous souponne en rien?
De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser  moi. J'tais
tout dsign, parat-il, pour un semblable exploit! Mais il a chang
d'opinion parce que maints tmoins sont venus affirmer que j'avais
pass la soire avec vous. Vous avez, mon cher, une rputation de
sagesse bien tablie!

Don Juan voulut sans doute donner tort  l'opinion du corregidor,
car ce soir-l, pour la premire fois de sa vie, il se grisa
abominablement.

       *       *       *       *       *

La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et
quelques jours aprs sa soeur Teresa devenait la matresse de Juan.

C'tait une jolie crature au buste petit et troit,  la taille
ploye, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et
la jeune fille tait vierge quand elle se donna  lui. Les premiers
temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il tait en
adoration, en extase devant le joli corps de sa matresse; il et
pass des heures, des semaines, des mois sans relche auprs d'elle.
Ensemble ces deux enfants apprirent la volupt.

Elle l'avait d'abord domin, mais il la domina bientt. Les femmes
taient faites pour se courber devant Don Juan.

Du jour o elles se dclaraient esclaves, elles taient perdues du
reste.

Don Garcia, qui n'avait point attach d'importance  la conqute de la
Fausta, dmontra  Juan que la constance tait une vertu chimrique.
Il lui fit mme honte d'une passion qui l'empchait de mener comme par
le pass la libre vie d'tudiant.

       *       *       *       *       *

Un matin, Juan reut un billet de la Teresa qui lui exprimait son
regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente
venait d'arriver  Salamanque, et on avait d lui donner la chambre
de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mre. Impossible de
s'chapper par les fentres!

Don Juan prouva une sorte de satisfaction  la lecture de ce billet.
En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui,  se
dfaire un soir de sa matresse, ils pourraient passer ensemble une
bonne nuit de garon, au cabaret et ailleurs!

Mais au moment o il sortait, une femme voile lui remit un autre
billet de Teresa. Elle avait arrang l'affaire de la chambre, et ils
pourraient se retrouver le soir.

Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il prouvait une sorte
d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'effora mme pas de
le dissimuler.

       *       *       *       *       *

Doa Teresa avait sous le sein gauche un signe de beaut. Ce fut
une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant
qu'elle ne lui appartnt. En ces temps, il comparait le signe tantt
 une violette, tantt  une anmone, tantt  la fleur de l'alfale.
Tandis que sa petite matresse se dvtait et avant qu'elle se
rhabillt, Juan ne manquait point d'embrasser  maintes reprises
amoureusement le signe.

C'est une singulire tache noire que vous avez l, lui disait-il
maintenant... Parbleu! Cela ressemble  une couenne de lard... Le
Diable emporte ce ngre!

Puis il s'enquit d'un mdecin pour le faire disparatre.  quoi Teresa
rpondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, except lui,
qui et vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels
signes portaient bonheur...

Je crois plutt que c'est un signe de rprobation, reprit Juan avec
un rire qui lui fit peur  lui-mme.

       *       *       *       *       *

J'ai bien envie, dit un matin Garcia  Juan, d'envoyer ma princesse 
tous les diables!

--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...

--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je
trop contemples? Cette fille-l n'a pas de couleur. Auprs de sa
soeur, elle semble fade... C'est vous qui tes bien heureux.

--La petite est assez gentille, mais si enfant!

--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.

--Avec la gaule?

--Peut-tre... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me cder votre
Teresa? Je vous donne la Fausta en change.

--Si ces dames y veulent consentir!

--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous tes pour croire qu'une
femme puisse hsiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour!
Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que
pour rgler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et
me,  votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le
droit d'en disposer!

       *       *       *       *       *

Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se
donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa  la fentre de la
Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et
pntra dans chambre en silence. L, il se dcouvrit le visage.

Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il
malade?

--Il n'a pu venir...

--Ma soeur sera contente de vous voir.

--Je ne dsire pas la voir.

--Votre air est singulier, ce soir...

Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut
rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant
en croire ses yeux... Ses lvres tremblaient, une pleur mortelle
couvrait son visage:

Garcia n'a pas crit cela, dit-elle d'un effort dsespr.

--Vous reconnaissez son criture. Il ne savait pas quel trsor il
possdait, et moi j'ai accept... parce que je vous adore, Fausta!

Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mpris, puis, avec des
larmes, relut encore la lettre.

C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia
va venir... C'est une plaisanterie.

--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.

--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand sclrat que Don Garcia!

--L'amour excuse tout. Allons, trve de discours, tu as lu la lettre,
ma belle!

Il s'avana sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui
saisit le bras et la dsarma. Puis il l'embrassa  pleine bouche,
l'entranant vers le petit lit de repos. Elle se dbattait, n'osant
crier... Elle rsistait des dents, des ongles, se cramponnant aux
meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un
genou sur son ventre, commena  la dshabiller... Ses yeux taient
injects de sang, l'amontillado lui tait remont au cerveau.

Elle comprit qu'elle allait tre vaincue. Alors elle n'hsita plus.
Elle se mit  crier de toute la force de ses poumons, luttant contre
la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et
toute la maison s'veilla.

Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur  son tour, elle
se cramponnait  son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il chappt.

La porte s'ouvrit. Un homme arm d'une arquebuse parut sur le seuil.
Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu.
Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que
se desserrait l'treinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le
parquet. La balle venait de lui fracasser l'pine dorsale; son pre
l'avait tue au lieu de Don Juan!

L'pe  la main, celui-ci cherchait maintenant  se frayer un
passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de
Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se dfendre, mais
l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba
transperc devant lui.

       *       *       *       *       *

Il put ainsi gagner la rue sans tre poursuivi. Les domestiques
et Doa Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur,
s'empressaient auprs des victimes. Il fit bientt irruption dans
la chambre de Garcia, toujours occup  vider des bouteilles
d'amontillado. Lui s'tait dgris. Il se laissa tomber dans un
fauteuil, les yeux hagards, et des rles douloureux sortaient de sa
poitrine.

Avec des mots entrecoups, il raconta ce qui s'tait pass.

Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer
un pre est grave... Rester  Salamanque, ce serait folie. Votre
rputation,  l'heure actuelle,  l'Universit vaut la mienne,
c'est--dire pas grand'chose... Mme l'affaire touffe, notre cas est
mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous
sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne
maison. Partons au massacre des hrtiques: rien n'est plus propre 
racheter nos peccadilles.

--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer
en Flandre!




CHAPITRE III

 LA GUERRE EN FLANDRE

Le dguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La
fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine
Gomare.--Brillants dbuts guerriers.--Dbauches de
garnison.--Sductions et coups d'pe.--La guerre recommence.--Mort du
capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.


Ce fut  la faveur d'un dguisement que les deux amis purent quitter
l'Espagne sans encombre.

Ils avaient quitt leurs costumes d'tudiants et revtu des vestes
de cuir ornes de broderies, telles qu'en portaient la plupart des
militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en
route.

Ils purent sortir de la ville  pied, sans tre reconnus, marchrent
toute la nuit et la matine du lendemain. Dans une petite ville,
ils s'arrtrent et achetrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner
Saragosse plus aisment. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de
Juan Carrasco.

Ils accomplirent leurs dvotions  la Vierge del Pilar. Garcia avait
hte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger
ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une
petite marchande de souliers, une crature dlicieuse au teint rose
et aux yeux brillants. Il prtendait que cet inlgant mtier n'tait
point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec
lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut nergique. Il dclara
que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui,
de son ct et abandonnerait l'autre  son sort.

       *       *       *       *       *

 Barcelone, les deux amis s'embarqurent pour Civita-Vecchia.
Rassurs sur le sol de l'Italie, ils se laissrent aller l'un et
l'autre  dpenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la
plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce
balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme 
leurs pas. En Italie, la beaut est l'exception. La femme vit libre au
soleil, plus facile en apparence que dans l'autre pninsule, mais en
fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent
donc mettre, sans enthousiasme, la main  la bourse. Ils achetrent
 sa mre une dlicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur
telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, et paru caf au
lait  ct. Ils la dressrent fraternellement  leur procurer le
plaisir alternativement  l'un et  l'autre. La petite s'y fit sans
trop de difficults. Elle ne connaissait pas encore grand'chose 
l'amour.

Mais un beau jour elle sentit natre en elle un sentiment nouveau.
Il semblait que Juan l'et hypnotise. Elle s'attachait  ses pas,
dlaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites
auxquels elle avait si aisment particip jusque-l.

Garcia en fut vex et reprocha  son ami d'avoir exerc sur la
fillette une sduction qui n'tait point dans leurs conventions. Juan
s'en dfendit. Il imposa par la menace la socit de son ami  sa
petite amoureuse, puis la jeta  la porte.

En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque
vide, ils dcidrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.

       *       *       *       *       *

Arrivs  Bruxelles, ils s'enrlrent l'un et l'autre dans la
compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.

C'tait un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis
chacun de ses grades  la bataille. Il considrait la guerre comme un
mtier qui devait lui rapporter, sinon des bnfices moraux, au moins
quelques avantages d'ordre matriel et amoureux. Le capitaine Gomare
tait la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans
pillage et sans viol n'avait aucune raison d'tre. Si les gens
de mtier n'ont point cette rcompense, leur mtier est de pure
imbcillit. La grandeur du mtier militaire, comme on voit, lui
chappait compltement. Il est juste de dire que le gouvernement
espagnol oubliait assez souvent de rgler la solde de ses rguliers et
de ses mercenaires.

Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des
armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la
question de discipline.

Charm de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de
les utiliser selon leurs gots, c'est--dire qu' chaque escarmouche
il leur rserva les missions les plus difficiles, les postes les plus
dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils chapprent
comme en se jouant  la mort, quittes pour de petites blessures. Les
gnraux les eurent bientt remarqus, et le mme jour ils obtinrent
tous deux l'enseigne.

       *       *       *       *       *

Ds ce moment, ils reprirent leurs vritables noms, ce qui accrut
encore la considration que leurs exploits leur avaient value.

Avec leur identit, le got de l'ancienne vie les reprit. Ils
recommencrent  boire et  jouer,  courir les nobles femmes, les
petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des
villes o ils tenaient garnison. La besogne leur tait facilite, car,
ds que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les
femmes, avec des soupirs, s'apprtaient  capituler.

L'affaire Ojedo avait t, semble-t-il, touffe. videmment la
Teresita n'avait pas eu intrt  rvler pour quels motifs un homme
avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et
puis, n'aimait-elle pas Don Juan?

Les deux jeunes gens avaient donc reu le pardon de leurs parents,
ce qui les touchait,  la vrit, mdiocrement, mais aussi quelques
lettres de crdit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.

Ils perdaient bientt le sens d'une certaine galanterie de bonne
compagnie. Ds qu'ils apercevaient une jolie femme, ils dcidaient
qu'elle serait  eux. Tous les moyens leur taient bons pour
l'obtenir. Promesses de mariage, serments ternels ne les rebutaient
point. Que si les pres, les maris ou les frres s'avisaient de
protester, ils avaient pour leur rpondre des coeurs endurcis et des
pes bien trempes. Ils se firent bientt dans toutes les Flandres,
et surtout Don Juan, une redoutable rputation.

       *       *       *       *       *

L'hiver s'tait pass ainsi. Avec le printemps recommena la guerre.

Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine
Gomare reut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan,
qui l'avait vu tomber, courut  lui pour le relever. Mais le brave
capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:

Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit.
Serais-je mieux couch une demi-lieue plus loin? Je vois les
Hollandais qui arrivent en nombre... N'loigne pas du service un
seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir
l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il  ses
soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquitez pas de
moi.

Don Garcia, qui survint  cet instant, lui demanda si par hasard il
n'aurait point quelque suprme volont qui dt tre excute aprs sa
mort.

Je n'y avais pas pens, rpondit le capitaine Gomare, qui pour la
premire fois de sa vie peut-tre parut s'abmer en de profondes
rflexions...

La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si
prochaine... Je ne serais pas fch de recevoir la visite de quelque
homme d'glise... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien
dur  un homme de ma sorte, qui a vcu comme un mcrant, de mourir
sans confession...

--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui prsentant
son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les
grands voyages...

Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua
mme pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui
l'entouraient en parurent fort scandaliss.

Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:

Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon
hritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je
possde. Il vaut mieux que cet argent soit  vous qu'aux mains des
excommunis. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez
dire quelques messes pour le repos de mon me.

--Votre volont sera excute, capitaine.

Cette dernire parole parut rendre confiance  Gomare. Il expira
tranquillement.

       *       *       *       *       *

Cependant les balles commenaient  siffler plus drues. Les Hollandais
approchaient. Les soldats revinrent  leur rang aprs un dernier salut
au capitaine Gomare. Bientt on dut battre en retraite. La route tait
dfonce, la troupe fatigue. Cependant les Hollandais ne russirent
point  prendre un seul drapeau ni  faire un seul prisonnier.

Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes,
parlrent des vnements de la journe, critiquant la dcision des
grands chefs. Puis on en vint  faire le bilan des morts et des
blesss.

Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan.
J'avais fait mes premires armes sous lui. C'tait un officier sans
peur, un camarade sr, un pre pour le soldat.

--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi
tenait-il tant, pour mourir,  la prsence d'une robe noire? L'homme
n'est pas le mme auprs d'une table couverte de bouteilles et 
l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'tre brave
en paroles qu'en actions...  propos, Don Juan, puisque vous tes son
hritier, quelle somme avez-vous trouve dans la bourse qu'il vous
donna?

Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle
contenait une soixantaine de pices d'or. Nous voici donc en fonds,
dit Garcia, habitu  considrer la bourse de son ami comme la sienne.
Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au
lieu de pleurnicher sur les trpasss de la journe?

       *       *       *       *       *

La proposition fut agre  l'unanimit. On apporta quelques tambours
sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.

[Illustration: PLANCHE VI

_De Novelli._--LA STATUE DU COMMANDEUR]

Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de
la bourse dix pices d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin
de son mouchoir et mit dans sa poche.

Que diable en comptez-vous faire? lui lana Garcia. Un soldat faire
des conomies! Et  la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!

--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer
de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.

--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vrit,
envie d'acheter pour ces dix cus les patentres du premier cur que
nous rencontrerons?

--Je l'ai promis au capitaine mourant.

--En vrit, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!

Le jeu commena. La chance, qui semblait au dbut se montrer favorable
 Juan, tourna bientt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit
encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes
en main. Une heure ne s'tait pas coule que tout son argent, et
celui de Juan, et les cinquante cus du capitaine Gomare taient
passs entre les mains de leurs camarades.

Don Juan dclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, chauff,
dclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait
perdu.

Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers cus
que vous avez si bien serrs. Je suis sr qu'ils vous porteront
bonheur.

--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.

--Il s'agit bien de messes  prsent! Le capitaine, de son vivant, et
plutt pill une glise que de laisser passer une carte sans ponter!

--Eh bien, voici cinq cus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un
seul coup.

--Pas de faiblesses!

Et Don Garcia mit les cinq cus sur le roi. Il gagna.

--Paroli! s'cria-t-il.

Mais cette fois il perdit.

--Allons, les cinq derniers, fit-il, plissant de rage.

Don Juan, vex lui aussi, risqua quelques dernires objections, mais
pour la forme. Il tendit quatre cus  Garcia.

--La femme de coeur!

Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.

Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.

Vous tes un chanard, vous, dit-il  Juan. Misez  votre main le
dernier cu.

Don Juan avait bien oubli les messes et son serment. Il posa son
dernier cu sur l'as et le perdit aussitt.

Que Satan emporte l'me du capitaine Garcia, s'cria-t-il. Ses cus
taient ensorcels!

Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer
encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pice ni dans leurs
poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crdit 
des gens exposs  disparatre du jour au lendemain, force leur
fut d'abandonner la partie. Ils se consolrent en la compagnie des
buveurs. Tous leurs souvenirs et l'me du capitaine furent bientt
noys dans le vin.




CHAPITRE IV

LA MORT DE DON GARCIA

Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le sige de Berg-op-Zoom.--Le
capitaine Saqui-Guitra.--Mort trange de Don Garcia.--Les dbauches de
Don Juan.


Cependant, les renforts attendus par l'arme espagnole venaient
d'arriver. Les gnraux dcidrent de reprendre sans plus tarder la
marche en avant et une vigoureuse offensive.

Les troupes traversrent les lieux o elles s'taient battues quelques
jours plus tt. Beaucoup de cadavres gisaient encore  et l dans les
fosss et  travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur
nausabonde.

Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain
entendre une exclamation. Il venait de reconnatre, dans un foss, la
lamentable dpouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec
surprise que la figure du mort, si calme quelques instants aprs qu'il
et rendu le dernier soupir, tait maintenant crispe.

Il lui semblait mme que ce cadavre en dcomposition, de ses
orbites creux, le regardait d'un air menaant. Alors, les dernires
recommandations du capitaine et la manire dont il les avait excutes
lui revinrent  l'esprit. Il tenta, en vain pour la premire fois, de
chasser ce remords de son esprit.

Il fit cependant arrter quelques soldats et, malgr les sarcasmes de
Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui
se trouvait par l rcita sur la dpouille du capitaine quelques
dernires prires. Les soldats, habitus  de tels spectacles,
reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperut un vieil
arquebusier qui, ayant longtemps fouill dans sa poche, y dcouvrit
enfin un pauvre cu qu'il donna au capucin en lui disant:

Voil pour dire une messe au capitaine Gomare.

Ce jour-l, Don Juan se montra au feu d'un courage intrpide. Il
s'exposa cent fois  la mort, sans aucun mnagement. On est brave
quand on n'a plus rien  perdre, murmura un des partenaires de la
partie de pharaon!

       *       *       *       *       *

Quelque temps aprs la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue
fut incorpore dans la compagnie o servaient Don Garcia et Don
Juan. C'tait un garon singulier,  l'air sournois et mystrieux.
Irrprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni mme
parler avec ses camarades.

 la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientt connu
sous ce seul nom dans la compagnie, mme de ses chefs. Modesto passait
son temps  fourbir son arquebuse ou  regarder voler les mouches.

La campagne se termina par le sige de Berg-op-Zoom qui fut un des
plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait
pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulirement. Il
s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrta pas avant la
centime.

       *       *       *       *       *

Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service 
la tranche, alors fort rapproche de la grande muraille. Un tel
poste tait dangereux entre tous, car les sorties des assigs
taient frquentes, leur feu bien nourri et bien dirig. Le capitaine
Saqui-Guitra lui-mme n'avait russi  rien dans cette partie des
ouvrages.

Ce ne furent, aux premires heures de la nuit, que continuelles
alertes. Enfin assigs et assigeants parurent cder  la fatigue.
On cessa le feu des deux cts, et un morne silence descendit sur la
plaine.  peine entendait-on de temps  autre quelque dcharge d'une
sentinelle isole.

Il tait quatre heures du matin, l'heure o les soldats les mieux
aguerris ont peine  lutter contre la dfaillance physique et morale.
Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se
rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.

Je sens, en vrit, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout 
coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un
enfant hollandais arm d'un pot  bire aurait raison de moi. Je ne me
reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes
nerfs!

--Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard.

--Non, si j'tais dvot, je crois bien que je prendrais le bizarre
tat o je me trouve pour un avertissement du ciel...

Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car
Don Garcia Navarro ne se souciait point  l'ordinaire des puissances
clestes, sinon pour s'en moquer.

Le jeune homme vit quel tonnement avait caus sa dclaration et,
cdant  la vanit, il reprit bientt:

Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou
du diable!  la garde montante, nous aurions un petit compte  rgler
ensemble!

--Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et
les autres, il est bien permis de les craindre.

--Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.

--Et votre me? rpondit Saqui-Guitra.

--Si j'tais sr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prtres. Or
l'invention de mon me leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas
tonnant qu'ils en soient l'auteur, de mme que les ptissiers ont
invent les tartes  la crme pour les vendre.

--Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton
svre. De tels propos ne se tiennent pas  la tranche.

--Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins
scandalis que vous. Lui croit surtout aux mes du purgatoire.

--Je ne pose point  l'esprit fort, rpondit Juan, et j'admire sans
cesse votre belle dsinvolture  l'gard des puissances clestes et
autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damns me donne parfois
le petit frisson.

--En tout cas, le diable n'est gure puissant, car il nous aurait dj
emports, mon matre. Ce garon-l, messieurs, auquel je fis faire ses
premiers pas, a dj mis plus de gentilshommes en bire et de femmes 
mal que tout le rgiment de...

Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une
arquebuse, et Don Garcia, bless, tomba en arrire.

Je suis touch, fit-il.

D'o tait partie la dtonation?... Du rempart hollandais sans
doute... Cependant certains aperurent distinctement, du ct du camp,
un homme qui prenait la fuite et se perdit bientt dans l'obscurit.

       *       *       *       *       *

La blessure de Don Garcia tait mortelle. Le coup avait d tre tir
de trs prs et tait charg de plusieurs balles,  ce que virent les
chirurgiens.

La fermet du libertin ne se dmentit pas un seul instant au lit de
mort. Il envoya promener sans gards tous ceux qui lui parlrent de
sacrements.

Aprs ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que
c'est l un chtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien
naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!

Par exemple, si le coup a t tir de ce ct, comme le bruit en
court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera
quelque jaloux auquel j'aurai pris sa matresse...

Des matresses, Juan, j'en ai deux  Anvers, trois  Bruxelles et
quelques autres encore dans diverses localits... Faute de mieux, je
vous les lgue.

Prenez encore mon pe et surtout n'oubliez pas la botte secrte que
je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se
runissent en une glorieuse orgie aprs mon enterrement!

Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une
noble et religieuse ligne espagnole. De l'autre monde, il ne montra
aucun souci. Il expira, un sourire de dfi sur les lvres.

La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que
Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade tait-il tomb
dans quelque fosse. D'autres pensrent que c'tait lui l'assassin
de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui
l'avaient pouss  ce crime.

       *       *       *       *       *

Don Juan fut fort mu de la mort de son frre d'armes. Il l'aimait,
peut-tre comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il
l'aimait.

Nanmoins il changea quelque temps de vie, impressionn par le ct
mystrieux de ce trpas. C'est alors qu'on le mit en garnison 
Cambrai, o bientt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme
par le pass, il se remit  jouer,  boire,  courtiser les femmes et
 molester les maris.

Il tait dans tout l'clat de sa beaut. Ses manires fminines se
mlaient heureusement  la rudesse des hommes de guerre. Toute sa
personne respirait la virilit, et cependant il y avait quelque chose
de si tendre, de si doux, de si rveur dans son regard! Les femmes
taient folles de lui. Elles voulaient toutes goter de son amour,
et, quand elles en avaient got, les autres hommes leur paraissaient
fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui.

Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui
la brche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou
l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes...




CHAPITRE V

pisode rapport par le mystrieux licenci Alonso Fernandez de
Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel pisode il
donna le titre du _Riche dsespr_.


Dans une ville du duch de Brabant, en Flandre, nomme Louvain,
vivait un jeune cavalier, g d'environ vingt-cinq ans, appel M. de
Chappelin, et qui tudiait  l'Universit les droits civil et canon.
La mort de son pre et de sa mre l'avait laiss de bonne heure matre
absolu d'une des fortunes les plus considrables de la ville, et il
en usait avec toute la fougue de la jeunesse, ngligeant l'tude et se
livrant  corps perdu  toute espce de dsordres.

Il arriva qu'un dimanche de carme il tait entr dans l'glise des
Pres de Saint-Dominique pour entendre prcher un orateur minent.
Ce discours, auquel il n'avait prt qu'une attention distraite, fit
nanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le
toucha, et il sortit de l'glise tellement chang qu'il forma soudain
la rsolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il
remit donc sa maison et ses biens  un parent qu'il chargea de les
administrer pendant une absence  laquelle, disait-il, il tait
oblig; puis il se rendit au couvent des Dominicains, o il prit tout
aussitt l'habit de novice.

Dix mois se passrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de
ferveur, mais un malheureux hasard ramena  Louvain deux de ses amis
qui avaient t les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que
Chappelin s'tait fait dominicain, et cette rsolution leur parut si
trange, ils en furent si vivement affligs qu'ils projetrent de se
rendre au couvent et de chercher  ramener leur ami au monde et 
ses tudes. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la
consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne,
et ils n'pargnrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin
tait faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine tait
loin d'tre teint de son coeur; il cda donc sans peine au discours
de ses amis et s'en alla tout aussitt demander au prieur de lui faire
rendre ses habits sculiers, prtextant des affaires importantes,
des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout
l'impossibilit de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la
vie monastique. Grand fut l'tonnement du prieur, qui fit d'inutiles
efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester
quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prires et de
celles de tous ses religieux pour rsister  ce qu'il considrait
comme une embche du dmon; Chappelin persista et quitta le couvent le
soir mme.

Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses
habitudes passes, et il n'y eut bientt dans la ville festin ou
runion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il
retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche,
 laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle tait au couvent
et avant que lui-mme n'entrt chez les Dominicains. Il la demanda
en mariage, et comme l'union tait des mieux assorties, elle fut
promptement conclue.

En runissant  sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin tait
extrmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort
d'un oncle qui tait gouverneur d'une ville situe vers les frontires
de la Flandre et nomme Cambrai. Notre cavalier obtint mme de Son
Altesse le vice-roi, et grce aux bons services de son oncle, de lui
succder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, o
l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, o sa femme
continuait d'habiter.

       *       *       *       *       *

Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernire ville et
qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un
militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraa et qui voyageait.
Il l'aborda, lui demanda o il allait, et celui-ci rpondit qu'il se
rendait  Lige, o des amis l'avaient invit  passer quelques jours.
Il ajouta que, depuis la fin du sige de Berg-op-Zoom, il tait en
garnison dans le chteau de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire
connatre, lui adressa sur l'tat de la forteresse quelques questions
auxquelles l'Espagnol rpondit avec intelligence et sagacit.

En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda  son compagnon
de route s'il avait l'intention de s'arrter  Louvain et lui offrit
de venir loger chez lui.

Votre Grce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection 
la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve
en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre
en route aprs s'tre repose, par une bonne nuit, des fatigues du
chemin.

Le jeune officier rpondit qu'il tait trs reconnaissant de cette
offre, et que ce serait manquer  la courtoisie que professait sa
nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait
donc cette nuit  Louvain, bien qu'il et pu encore profiter du reste
de la journe pour approcher un peu plus du but de son voyage.

       *       *       *       *       *

Ils arrivrent bientt  la porte de la demeure de Chappelin, qui
conduisit aussitt le jeune Espagnol  l'appartement de sa femme.
Celui-ci se prsenta avec une extrme courtoisie, mais ses yeux
n'eurent peut-tre pas toute la rserve dsirable, et ses regards
eurent peine  se dtacher de son htesse, dont la beaut le frappa
vivement. C'tait, en effet, d'aprs tous les tmoignages que l'on en
a, la plus belle crature de toute la province de Flandre. On servit
un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette
merveilleuse beaut, dont la toilette tait fort lgante et dont les
paules taient quelque peu dcouvertes, selon la coutume flamande,
mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.

Le souper termin et la table desservie, Chappelin fit apporter un
clavicorde et, se plaant devant l'instrument, il excuta un gracieux
prlude,  la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus
agrables, de jolies romances dont lui-mme tait l'auteur.

La soire se passa de la sorte, grce  la musique et  une
conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin dploya, aux
yeux merveills du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit
clair et subtil. Enfin, sur l'ordre du matre, vint un page qui
retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau,
conduisit Don Juan de Maraa dans une pice voisine de celle de la
jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de
Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du
jour, prit cong de ses htes avec tous les tmoignages ordinaires de
reconnaissance, et l'ordre fut donn au majordome de faire disposer,
ds le matin, un djeuner abondant et quelques provisions de route,
afin que le jeune homme pt, avant son dpart, prendre les forces
ncessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait 
parcourir. En mme temps que lui, M. de Chappelin, qui avait 
s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus
loigne o il devait passer la nuit.

       *       *       *       *       *

Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la mme
chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait
avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre
et s'en irait chercher gte ailleurs, en compagnie des autres
domestiques de la maison.

Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination tait toute remplie
de l'image de sa belle htesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle
avait t subite, s'irritait encore par diverses circonstances
fatales: d'abord le voisinage de la chambre o reposait la jeune
femme, puis l'loignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude
o il tait lui-mme, par suite d'une attention contraire aux ordres
du matre.

       *       *       *       *       *

Ces circonstances firent natre dans son esprit un projet diabolique,
projet offensant pour la majest divine, indigne de la loyaut
espagnole et en mme temps de la noble hospitalit du seigneur
flamand.

Il se rsolut donc  quitter son lit et  pntrer sans bruit dans
la chambre de la dame, prsumant qu'autant pour ne pas scandaliser la
maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait
le silence. Il alla mme jusqu' supposer que, touche des regards
qu'il lui avait adresss pendant toute la soire, elle le recevrait
avec plaisir, et qu'il lui devait dj, sans doute, l'loignement de
son mari.

Il considra, nanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui pril de la
vie, que, la dame appelant  son aide, le mari accourrait, qu'il y
aurait lutte, scandale et sang vers; mais son ardente passion lui
suggra une solution pour chaque difficult. Il se leva donc vers
le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il
pntra dans la chambre o il s'arrta quelques instants immobile et
sans prendre de rsolution.

De l, il retourna dans la pice o il avait couch, prit son pe,
la dgaina, et revint pas  pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il
tendit la main, la toucha et la rveilla. Celle-ci pensa que c'tait
son mari:

C'est vous, seigneur, dit-elle, d'o vient que vous revenez si tt?

Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place
du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux apptits, il se
leva, ramassa son pe et rentra sans bruit dans sa chambre.

Mais le repentir suit de prs la faute, le remords n'est pas loin du
pch, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte
de ce qu'il avait fait et commena  craindre que le mari, venant  se
lever avant lui, ne dcouvrt quelque chose dans les questions de sa
femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite trange
de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstin qu'il avait
gard, de sa retraite prcipite, s'tait endormie en se proposant de
lui en faire le matin un amoureux reproche.

Aux premires lueurs du jour, Don Juan de Maraa, que la honte avait
empch de fermer les yeux, se leva  la hte. Il chargea les premiers
serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprs de leur matre, il
ne pouvait accepter le djeuner qu'on lui avait prpar; et quelques
instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le
charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait,  deux
lieues de Louvain, une htellerie o il comptait prendre un peu de
repos. L-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit cong des serviteurs
et sortit de la ville.

       *       *       *       *       *

Peu d'instants aprs, le noble et malheureux Chappelin, rveill par
le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa
femme,  qui il demanda comment elle avait pass la nuit, ajoutant que
les affaires dont il avait eu  s'occuper ne lui avaient laiss que
fort peu de repos.

En vrit, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit
air boudeur, vous savez dissimuler trs agrablement, et votre langue,
qui tait si obstinment muette cette nuit, me semble bien agite ce
matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle,
et ne me revenez pour le moins de toute la journe; vous me devez bien
cette pnitence pour apaiser la juste colre que j'ai conue contre
vous.

Chappelin se mit  rire, l'embrassa malgr elle et lui demanda quel
tait le sujet de cette grande colre.

Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous
m'avez faite cette nuit, pouss par je ne sais quelle subite passion,
et pendant laquelle vous n'avez pas daign me dire un seul mot?

Il serait difficile de peindre l'tonnement de Chappelin en recevant
cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait d rester seul
dans la chambre qu'on lui avait donne, par la faute du serviteur qui
devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mre de tous
les crimes, l'avait amen  commettre la grave offense de laquelle
il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des
soupons  sa femme.

N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrme que j'prouve pour
vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'prouvais 
troubler votre repos.

Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un
prtexte pour prendre cong de sa femme et sortit de sa chambre. Il
prit  part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval.
Pendant ce temps il s'habilla  la hte et choisit parmi ses armes une
riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'tait pas
encore prt et, en attendant qu'on le lui ament, il se promenait avec
agitation devant l'curie.

Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu
l'hospitalit que je t'ai accorde! Attends-moi, tratre et adultre,
et je te jure que ton indigne conduite te cotera cher. Fuis, infme,
et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde
o je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!

Lorsque son cheval fut prt, Chappelin se mit en selle avec la
rapidit de l'clair, dfendit  ses domestiques de l'accompagner,
puis il saisit sa demi-pique, peronna son cheval et le lana au galop
sur le chemin qu'il supposait avoir t pris par l'Espagnol.

Au bout d'une heure, il l'aperut qui traversait un site entirement
dsert.

Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage
pour n'tre pas reconnu  l'avance et, ds qu'il eut atteint le
tratre, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de
se reconnatre ni de songer  la dfense, il lui plongea entre les
paules la pointe acre de son javelot, qui le blessa si fort que
Chappelin crut l'avoir tu, quoiqu'il n'en ft rien, et le mari
outrag reprit le chemin de sa demeure.

       *       *       *       *       *

Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avanait sans que son
mari ft de retour, s'informa de ce qu'il tait devenu. Le palefrenier
lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait t occup 
seller un cheval, il avait entendu son matre, qui se promenait devant
la porte de l'curie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant
tratre, infme et adultre, l'accusant d'avoir abus de l'innocence
de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu' ce qu'il l'et atteint
et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout
et tomba sans connaissance.

Au bout de quelques instants, elle revint  elle et se mit  verser
des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari,
redoutant de paratre devant lui souille  jamais par un crime dont
elle porterait dsormais la peine quoique innocente, elle descendit
dans la cour et, aprs l'avoir parcourue quelques instants avec
garement, elle se prcipita la tte la premire dans un puits
profond, sans qu'aucun de ceux qui taient prsents et pu la retenir.
 ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux,
auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enqurant de ce qui
s'tait pass, les autres cherchant, mais en vain,  secourir la
pauvre femme qui, dans sa chute, s'tait brise en mille morceaux.

       *       *       *       *       *

Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.

Lorsqu'il aperut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en
larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et
demanda ce qui s'tait pass. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en
se dchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, aprs
s'tre plainte de l'infme conduite de l'Espagnol, s'tait prcipite
dans ce puits, o elle gisait toute brise.  cette affreuse nouvelle
le pauvre homme resta quelques instants frapp de stupeur et hors
d'tat de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu 
lui, il se prcipita  genoux auprs du puits en versant des larmes et
en s'arrachant les cheveux et la barbe.

Hlas! s'cria-t-il, femme de mon me, pourquoi t'es-tu spare de
moi? Pourquoi, mon sraphin, m'as-tu abandonn? Pourquoi te punir
toi-mme de la ruse infme dont tu as t victime? Cet indigne
Espagnol tait seul coupable. Hlas! comment vivrai-je maintenant sans
te voir? Que ferais-je? O irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois
que trop ce que je vais devenir!

Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son pe.

 ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles
taient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant
qu'il n'arrivt un nouveau malheur, s'approchrent de lui pour
lui donner des consolations. Il paraissait leur prter attention,
lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperut son enfant dans les bras
de sa nourrice, laquelle pleurait amrement; alors, courant aprs
elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa 
plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui
brisa la tte et le corps.

Meure, s'cria-t-il, l'enfant d'un pre aussi misrable, d'une mre
aussi infortune, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.

Puis il se remit  appeler sa femme.

Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aime, s'cria-t-il, je ne veux ni
ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu' tre o tu es;
l'enfer mme, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; me de
ma vie, attends-moi, me voici.

Alors, et sans que personne pt le retenir, il se jeta dans le puits,
et son corps bris alla tomber auprs de celui de sa femme.

       *       *       *       *       *

Ce terrible vnement porta au comble l'motion des assistants; l'on
n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et
la maison, comme la rue, furent bientt remplies de curieux frapps
de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux
corps, et, avec l'agrment de l'vque, les fit transporter dans un
bois voisin de la ville, o ils furent brls, et leurs cendres furent
jetes dans un ruisseau qui passait prs de l.

Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le
firent soigner  Bruxelles, o ils allaient; il fut bientt sur pied,
et le souvenir de la femme du Riche Dsespr de Louvain lui causait
tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint
bientt.




CHAPITRE VI

LES NUITS DE SVILLE

Retour en Espagne.--Ftes et orgies.--La liste des matresses.--Doa
Teresa au couvent.--Nouvelle sduction.


Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son pre venait de mourir.
Sa mre ne lui avait survcu que de quelques jours. La vie de Don Juan
tait telle que cette double nouvelle le toucha  peine. Il vivait
dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des ralits de la vie,
mme les plus douloureuses.

Les hommes d'affaires lui conseillrent de retourner en Espagne afin
de dbrouiller son hritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de
biens considrables.

L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait tre oublie des habitants
de Sville comme elle l'tait de lui-mme. D'ailleurs, Don Juan
avait envie de s'exercer sur un thtre plus digne de sa qualit. Les
aventures de camp et de garnison lui semblaient banales  la longue.
Les belles Svillanes l'attendaient, prtes  se rendre  discrtion.

       *       *       *       *       *

Il rentra donc en Espagne. Il passa  Madrid comme un brillant
mtore et, ds son arrive  Sville, blouit tout le monde par sa
magnificence.

En possession de son hritage, il entreprit une vie de rjouissances
telle que nul n'en avait jamais men dans les Espagnes. Il donnait des
ftes o les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours,
nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il rgnait sur une foule de
libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient
perptuellement. Il n'tait de mode qui n'et t consacre par Don
Juan.

Il dbaucha quelques annes l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un
amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit gnralement. Il donna
des festins o les plus jolies filles de Sville ne craignaient pas
de se montrer nues, festins dignes de la dcadence romaine. Il semait
l'or  pleines mains. Il avait par l'excs touff le scandale.

       *       *       *       *       *

Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa
convalescence, il s'amusa  dresser une liste de toutes les femmes
qu'il avait sduites et de tous les maris qu'il avait tromps. Ce ne
fut pas sans peine qu'il put tablir cet aimable catalogue. Enfin, il
constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la
socit, toutes les professions taient reprsentes sur la liste.

En Italie, il avait possd la matresse d'un pape. Le nom de ce
pontife figurait en tte, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de
bouts de cigares dont la femme tait l'une des plus jolies cigarires
de Sville.

Il manque cependant un nom  ta liste, lui fit remarquer son ami
Torribio.

--Et lequel?

--Dieu!

--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de
m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard  combler cette lacune.
D'ici un mois je t'invite  souper avec une nonne!

       *       *       *       *       *

Don Juan se mit donc  frquenter les chapelles des couvents et, peu
de temps aprs, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'annes
dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une
admirable beaut.

L'ai-je dj vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit,
elle est bien l'pouse de Dieu. Si jamais je l'ai frquente, elle
n'hsitera pas  revenir  moi!

Cette fille infortune tait, en effet, la Teresa, fille du comte de
Ojedo que Don Juan avait jadis sduite. Il la reconnut bientt. Il se
fit reconnatre d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plong
dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassin.

Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son
amour. Il n'avait jamais aim qu'elle, et de retour  Sville il
s'tait dcid  remuer terre et mme ciel pour la retrouver! Il reut
la lettre suivante:

_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point
oublie? J'tais bien malheureuse, mais je commenais  m'habituer
 mon sort. Je vais tre maintenant cent fois plus malheureuse. Je
devrais vous har... Vous avez vers le sang de mon pre... Mais,
hlas! je ne puis ni vous har ni vous oublier. Ayez piti de moi.
Ne revenez plus dans cette glise; vous me faites trop de mal. Adieu,
adieu, je suis morte au monde._

    TERESA.

Elle est  moi, se dit Juan. Et il se contenta de lui faire parvenir
le mot suivant:

_Samedi soir, aprs l'office, je t'attendrai avec une chelle de corde
 la porte du jardin du couvent._

Il reut la rponse suivante:

_Je viendrai._

[Illustration: PLANCHE VII

(Photo J. Lacoste, Madrid).

_F. Goya._--LA STATUE DU COMMANDEUR]




CHAPITRE VII

LA CONVERSION DE DON JUAN

Au chteau de Maraa.--Le vieux tableau.--Un singulier
office.--L'apparition.--L'enterrement.--vanoui.--La conversion.--Mort
de Teresa.--Le dernier duel.--La pnitence.


Les deux ou trois jours qu'il avait  attendre, Don Juan les passa au
chteau de Maraa. C'tait l qu'il avait grandi. Depuis son retour 
Sville, perdu dans les ftes, il n'avait jamais prouv le besoin de
revenir dans l'austre chteau de ses pres.

Il y arriva  la nuit tombante et aprs un bon souper se mit au lit.
Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se
souleva pour teindre sa chandelle.

... Mais soudain ses yeux rencontrrent le tableau des _Supplices
du Purgatoire_ que sa mre lui expliquait en son enfance. Il revit
l'homme dont le feu brlait les membres et dont un serpent dvorait
les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...

Il souffla la lumire, mais toute la nuit des songes le tourmentrent.
Les mes du purgatoire, allonges, macies, continuaient de se tordre
devant lui.

Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matine  rder dans
le vieux chteau dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un
souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la premire fois
peut-tre,  la mort de ses vieux parents...

       *       *       *       *       *

Le samedi soir, Juan, de retour  Sville, se rendit au couvent.
La nuit tait tombe; en passant devant la chapelle, il aperut
des lumires. L'office dure encore  cette heure, se dit-il. C'est
bizarre. Et il entra pour passer le temps.

Dans l'glise, un spectacle singulier l'attendait. Une procession
faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pnitents
en capuchon se rangeaient autour d'une bire couverte de velours noir
et porte par plusieurs figures habilles  la mode antique, la barbe
blanche et l'pe au ct. Le convoi avanait lentement et gravement.
On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'glise. On et
dit que chaque figure glissait plutt qu'elle ne marchait. Les plis
longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles
que les vtements de marbre des statues.

Don Juan, tonn, se dit que la crmonie revtait dans ces couvents
un caractre particulirement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique
les nonnes fussent toujours,  ce qu'il lui semblait, derrire leurs
grillages. Auparavant il se permit d'arrter par la manche un des
pnitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel tait
le personnage qu'on enterrait.

Le pnitent leva la tte. Sa figure tait ple, hve et dcharne
comme celle d'un homme trs malade. Il rpondit d'une voix lointaine
et blanche:

C'est le comte Juan de Maraa!

Les cheveux se dressrent sur la tte de Juan. Il crut avoir mal
entendu, mais se dcida  demeurer  l'office.

Un _De Profundis_, d'une tristesse spulcrale, s'leva bientt. Don
Juan avisa un second pnitent qui passait prs de lui:

Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.

--Juan de Maraa! rpondit une voix non moins effrayante que la
premire.

Don Juan crut qu'il allait dfaillir. Mais il se ressaisit encore et,
comme un prtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle tait
froide comme du marbre.

Au nom du ciel! mon pre, pour qui priez-vous?

--Nous prions pour le comte Juan de Maraa...

--Et qui tes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prtre
glaait de plus en plus de crainte.

--Nous sommes des mes du purgatoire. Nous payons la dette que nous
avons contracte envers sa mre, dont les prires ont jadis adouci nos
peines... Mais la dette sera bientt acquitte, et cette messe est la
dernire!

 ce moment, d'autres voix s'levrent dans la salle d'un angle
obscur:

Les dernires prires sont dites, clamaient-elles, les temps sont
venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraa est-il  nous?

Don Juan tourna la tte et, dans l'ombre, il aperut des hommes, ples
et sanglants, qui s'avanaient vers la bire en rptant avec une joie
qui faisait grimacer leurs bouches dcharnes:

Il est  nous! Il est enfin  nous!.

Il eut  peine le temps de les reconnatre: c'taient Garcia Navarro
et le capitaine Gomare; et il tomba vanoui.

       *       *       *       *       *

Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperut, inanim, un homme
tendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut
Don Juan.

Il aura t btonn par quelque mari! disaient les soldats qui
connaissaient sa rputation, comme tout habitant de Sville.

Don Juan, transport  son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu
de blasphmer comme  son ordinaire, il demanda qu'on ft venir sans
tarder un prtre, afin qu'il se confesst...

La surprise fut gnrale. La plupart des ecclsiastiques, croyant 
une mystification, refusrent leurs services.

Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures
enferm avec lui. Aprs quoi il dclara  tous qu'il allait se retirer
dans un couvent pour y faire pnitence.

Il partagea sa fortune entre les pauvres, en rservant des sommes
suffisantes pour faire btir un hpital et pour fonder des messes pour
les mes du purgatoire; aprs quoi, en effet, il prit la robe de
bure. Il se fit de suite remarquer par son zle  la pnitence et ses
mortifications.

       *       *       *       *       *

Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal
convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie  la plus vive
agitation. Le lendemain, elle recevait, porte par le dominicain,
une lettre de Don Juan, o il lui expliquait son intention de se
consacrer,  son exemple,  la vie monastique.

Teresa,  la lecture de cette lettre, devint ple et rouge tour 
tour. Ds qu'elle l'eut termine, elle fut prise d'une crise terrible,
que ni la mre suprieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.

Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappel enfin  lui,
disaient-ils.

Mais Teresa se tordait en proie au dsespoir.

Il ne m'a jamais aime! rptait-elle, il ne m'a jamais aime!

Une fivre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et
de la religion lui furent-ils prodigus. Elle repoussa ddaigneusement
les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa
dernire parole fut:

Il ne m'a jamais aime!

       *       *       *       *       *

Teresa ne fut pas la dernire victime de Don Juan. Un jour que
le frre Ambroise--c'tait en religion le nom du comte de
Maraa--travaillait au jardin  creuser sa propre tombe, sous les
rayons d'un soleil brlant, il vit s'approcher de lui un tranger
revtu d'un grand manteau.

Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me
trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie,
au sige de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai
tu votre camarade Garcia.

--Dieu, en son infinie misricorde, aura eu piti de lui, fit le
moine.

--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre.
Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que
vous avez tu, de Doa Fausta que vous avez tue, de Doa Teresa que
vous avez tue... comte de Maraa.

--Je ne suis plus le comte de Maraa.

--Qui que vous soyez, votre heure a sonn.

--Si telle est la volont de Dieu, je prirai. Mon frre, je
m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous
avez numrs que j'ai revtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la
plus rude pnitence, mais ne me maudissez pas.

--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon
nom. Don Juan, voici deux pes, nous allons combattre.

--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.

--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!

--Je ne combattrai pas!

--Don Juan, tu n'es qu'un lche...

--Je suis un lche, reprit lentement le moine, dont le visage avait
blmi.

--Et les lches, voici comment on les traite!

Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la
joue de dom Ambroise.

Celui-ci avait soudain jet son capuchon en arrire, relev ses
manches et saisi une pe:

Dfends-toi, Pedro de Ojedo! cria-t-il.

Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques
instants, Pedro fut tendu  terre, la poitrine perce de part en
part.

       *       *       *       *       *

Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui
avait fait prir le dernier membre de l'infortune famille de
Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait
enregistres. La moindre de ses pnitences, c'est que, chaque matin
notamment, il devait se prsenter au frre cuisinier qui le gratifiait
d'un vigoureux soufflet.

Il mourut, dit-on, en odeur de saintet. Don Juan de Maraa repose
aujourd'hui dans le choeur de l'glise de la Charit,  Sville, et
sur la pierre a t grave, selon son dsir formel, l'inscription
suivante:

    CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!




III

DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON




CHAPITRE I

JULIA

La famille de Don Juan: Don Jos, Doa Ins.--Un turbulent
marmot.--Mort inopine de Don Jos.--ducation morale de Juan.--Sa
prcocit.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-ml.--Son
vieux mari.--Amours d'Ins et d'Alfonso.--Julia auprs de Don Juan:
premires caresses.--Vaines rsistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans
le berceau fleuri.--Dangers du crpuscule.--Initiation de Don
Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrive du mari.--La ruse de
Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le
cabinet noir.--Les deux poux.--Les souliers rvlateurs.--Fuite de
Don Juan.--Combat  l'pe et au poing.--Dans la nuit svillane.--Le
scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia.


Don Juan tait n  Sville, cit agrable, clbre par ses oranges et
ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule
peut lui tre compare. Ses parents habitaient sur les bords du noble
fleuve qui a nom Guadalquivir.

Son pre tait Don Jos, vritable hidalgo, sans une goutte de sang
isralite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus
gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier
accompli.

Sa mre possdait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences
qui ont un nom dans la chrtient, elle les possdait; ses vertus
n'avaient d'gal que son esprit.

Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope,
et si un acteur venait  oublier son rle, elle pouvait lui servir de
souffleur. Une mmoire incomparable ornait le cerveau de Doa Ins.

Les mathmatiques taient sa science prfre; la magnanimit, sa
vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours
srieux elle portait l'obscurit jusqu'au sublime. Enfin elle tait
en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se
vtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et
d'autres toffes qu'il serait trop long d'numrer.

Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait
de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-l quelques
romans franais... En gnral sa parole s'environnait de mystre,
comme si le mystre et d l'ennoblir.

Elle avait encore quelque got pour l'anglais et l'hbreu et trouvait
de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines
citations des textes sacrs. Elle tait un cours acadmique vivant;
dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homlie; elle
tait pour elle-mme sur tous cas un directeur expert.

C'tait enfin une arithmtique ambulante et la morale personnifie.
Elle laissait aux autres femmes les dfauts de son sexe; elle n'en
avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous?

Elle tait tellement suprieure  toutes les tentations de l'esprit
malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste.

Ses moindres mouvements taient aussi rguliers que ceux d'une
pendule.

Elle tait, somme toute, parfaite, mais, hlas! la perfection est
insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur
premier baiser qu' la perte du paradis de paix, d'innocence et de
flicit ( quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la
journe?). Pour ce motif, Don Jos allait cueillant des fruits divers
sans la permission de sa moiti.

C'tait un mortel d'un caractre insouciant, sans got pour les
sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa
femme.  ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps.
Et celui qui ft intervenu et risqu de recevoir  l'improviste, dans
l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures mnagres sur la tte.

C'tait un petit fris, franc vaurien depuis sa venue au monde,
vritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent
marmot. C'tait le seul point sur lequel ils fussent d'accord.
N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer  l'cole ou de le fouetter
d'importance  la maison, afin de lui apprendre  vivre?

       *       *       *       *       *

Don Jos et Doa Ins, qui gardaient le souci des convenances, se
souhaitaient la mort plutt que le divorce. Cependant il vint un jour
o le feu cessa de couver.

Ins tenta sans succs de faire passer son digne poux pour fou, puis
elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa
correspondance. Leurs parents cherchrent  les rconcilier, mais,
ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire.
Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais  peine
avaient-ils t pays de quelques frais prliminaires que Don Jos
vint  mourir.

Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaide. Sa maison
fut vendue, ses valets renvoys, un juif prit une de ses matresses,
un prtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie  la haine la
plus violente.

Il tait mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique hritier d'un
procs, de plusieurs fermes et terres. Ins devint sa tutrice.

Elle dcida que Don Juan devait tre une merveille, digne en tout de
sa trs noble race (son pre tait de Castille et sa mre d'Aragon),
et pour qu'il se montrt un chevalier accompli dans le cas o le roi
aurait encore  guerroyer, il apprit l'art de monter  cheval,
celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une
forteresse... ou un couvent.

La plus stricte morale prsida  son ducation. Aucune branche dans
les arts ou les sciences ne lui fut drobe. Il tait profondment
vers dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de
prfrence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on
ne faisait pas communment usage. Mais on ne lui laissait pas lire
une page d'un livre licencieux ou qui traitt de la reproduction des
espces: on et craint de le rendre vicieux.

Ses tudes classiques donnaient quelque inquitude  cause des
indcentes amours des dieux et des desses, lesquels ne mirent jamais
de corsets ni de pantalons. Juan tudiait les meilleures ditions
expurges par des hommes instruits qui judicieusement avaient plac
hors de la vue des coliers les passages empreints de libertinage.

Le jeune Juan croissait aussi en grces et en vertus; charmant  six
ans, il promettait de montrer  onze les plus beaux traits que pt
avoir un adolescent. Il semblait tre sur le chemin du paradis, car il
passait la moiti de son temps  l'glise, l'autre avec ses matres,
son confesseur et sa mre.

 l'ge de seize ans il tait grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il
paraissait actif, mais non pas smillant comme un page. Tout le monde
le prenait pour un homme. Mais Ins ne pouvait s'empcher de voir dans
sa prcocit quelque chose d'atroce.

       *       *       *       *       *

Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distingues par leur
modestie et leur dvotion, se trouvait Doa Julia. De dire qu'elle
tait jolie, cela n'offrait qu'une trs faible ide d'une foule de
charmes qui lui taient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel
 l'ocan, la ceinture  Vnus et l'arc  Cupidon.

Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang
n'tait pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espce de crime.
Quand tomba la fire Grenade et que Boabdil gmissait d'tre forc
de fuir, quelques-uns des anctres de Julia passrent en Afrique,
d'autres restrent en Espagne, et son archigrand'mre prfra ce
dernier parti.

Alors elle pousa un hidalgo qui, par cette union, altra le noble
sang qu'il transmit  ses enfants. Cette paenne conjonction eut pour
effet de renouveler une vie use et d'embellir les traits de ceux
dont elle fltrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes
sortit tout  coup une gnration pleine de charmes et de fracheur.
Les fils cessrent d'tre rabougris, les filles plates. Cependant la
rumeur publique assure que la grand'mre de Doa Julia dut  l'amour
plutt qu' l'hymne les hritiers de son mari.

Cette race alla toujours en embellissant jusqu' ce qu'elle se
concentrt en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle
tait marie, chaste, charmante et ge de vingt-trois ans.

Ses yeux taient grands et noirs. On devinait sous ses paupires un
sentiment qui n'tait pas le dsir, mais peut-tre le serait-il devenu
si son me, en se peignant dans ce regard, ne l'et rendu le sige de
la chastet.

Ses cheveux lustrs taient rassembls sur un front brillant de gnie,
de douceur et de beaut; l'arc de ses sourcils semblait model sur
celui d'Iris; ses joues, colores par les rayons de la jeunesse,
avaient parfois un clat transparent, comme si dans ses veines et
circul un fluide lumineux.

Elle tait marie  un homme de cinquante ans: de tels maris, il y en
a  foison. Au lieu d'un semblable il serait mieux d'en avoir deux de
vingt-cinq, surtout dans les contres plus rapproches du soleil. Il
est bien dplorable, en effet, dans ces rgions que la chair soit si
fragile en dpit des jenes et des prires.

Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges peuvent avec
quit fixer l'amende de l'adultre.

Alfonso tait un homme encore de bonne mine, et sans tre chri de
Julia il n'en tait pas non plus dtest. Ils vivaient ensemble comme
le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs dfauts et
n'tant exactement ni un ni deux. Cependant Alfonso tait jaloux, mais
il se gardait de le laisser paratre: la jalousie tremble toujours
qu'on la reconnaisse.

Julia tait l'amie intime de Doa Ins, on ne sait trop pourquoi.
Aucuns prtendent, sans doute par mchancet, qu'Ins, avant le
mariage de Don Alfonso, avait oubli avec lui quelque chose de sa
vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance dont le temps
avait bien purifi les sentiments, elle tmoignait la mme affection 
l'pouse d'Alfonso.

       *       *       *       *       *

Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le caressait
doucement. C'tait chose naturelle quand elle avait vingt ans et lui
treize, mais quand elle en eut vingt-trois et lui seize, il s'opra
dans leurs relations un certain changement.

La jeune dame restait  quelque distance, et le jeune homme tait
devenu timide. Leurs regards demeuraient baisss et lourds d'embarras.
Sans doute Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour
Juan il n'en avait pas plus ide que de l'Ocan ceux qui ne l'ont
jamais vu.

Il y avait cependant encore quelque chose de tendre dans la froideur
de Julia; quand sa jolie main tremblante s'loignait de celle de Juan,
elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et lger, si lger
que l'esprit hsitait  y croire. Il n'est cependant pas de magicien
qui ait pu oprer, avec sa baguette magique, un changement comparable
 celui que cet imperceptible toucher produisait sur le coeur de Juan.

C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurits, elle finit par se
trahir. La froideur, la colre, le ddain et la haine sont des masques
dont elle se couvre bien souvent, mais trop tard...

Ils en vinrent bientt aux soupirs, aux oeillades plus dlicieuses
parce qu'elles taient drobes. Leurs joues brlantes se coloraient.
 l'arrive on prouvait de l'motion, au dpart de l'inquitude.
Prludes charmants de la possession!

Pauvre Julia! Elle sentit que son coeur s'en allait. Elle rsolut de
faire la plus noble rsistance pour son bien et celui de son poux,
pour son honneur, sa gloire, la religion et la vertu. En consquence,
elle fit voeu ternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant elle
rendit une visite  sa mre. Ses regards se portrent vivement sur
la porte quand elle s'ouvrit. Grce  la Vierge, c'tait quelqu'un
d'autre qui entrait. Elle en prouva cependant de la tristesse... On
ouvrit encore la porte; sans doute tait-ce lui, mais non...

Il lui parut ds lors plus convenable, pour une femme vertueuse, de
lutter face  la tentation: la fuite tait un expdient honteux et
inutile. Et puis, se disait-elle, il existe un amour platonique,
parfait, tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut unir
un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser une main, mme une
lvre...

Quant  Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de ce qu'il
prouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment pt, avec un peu de
patience, se prciser et s'exprimer.

Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accabl, il quittait
sa demeure pour la solitude des bois. Tourment d'une flamme qu'il
n'apercevait pas, il recherchait les noires solitudes. Mais il n'est
qu'une solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans son harem.

Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
t crs; il songeait aux tremblements de terre et  la guerre, au
nombre de milles que pouvait former la circonfrence de la lune;
aux ballons; aux obstacles nombreux qui s'opposent  la connaissance
exacte des cieux, et, aprs tout cela, il en revenait aux yeux de Doa
Julia.

Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa montre, il
s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup gagn, et que, lui, il
avait perdu son dner.

Il revenait parfois  ses livres, mais comme le vent fait trembler
les pages, l'imagination agitait son me au milieu de ses lectures
mystiques. Que lui manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres
rveries, les chants des potes ne pouvaient lui offrir ce dont il
avait rellement besoin: un sein pour reposer sa tte, un coeur qui
battt d'amour contre le sien, et d'autres caresses encore...

Ins n'tait point sans deviner le trouble de son fils et quelle
en tait la cause. Mais elle fermait les yeux... Pour quel motif?
peut-tre voulait-elle ainsi couronner son ducation, ou bien ouvrir
les yeux de Don Alfonso dans le cas o il aurait eu de la vertu de sa
femme une opinion exagre.

       *       *       *       *       *

Un jour d't, vers six heures et demie, Julia s'assit dans un joli
berceau digne des houris du ciel profane de Mahomet. Elle n'tait pas
seule. Juan se trouvait auprs d'elle.

Qu'elle tait belle quand il la regardait! L'motion avait color ses
joues. O Amour, quelle est donc la mystrieuse perfection de ton
art? Il donne aux faibles la force, et il foule aux pieds le fort.
Le prcipice ouvert sous les pas de Julia tait immense, mais la
confiance que lui donnait sa vertu l'tait galement.

Elle songeait  ses propres forces,  la jeunesse de Juan, au ridicule
de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et
alors aux cinquante ans de Don Alfonso. Cette dernire ide n'tait
pas,  la vrit, propre  lui donner du coeur.

Cependant l'une de ses mains s'tait appuye languissamment sur celle
de Don Juan, mais par erreur... Elle ne croyait toucher que la sienne
propre.

Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main de Don Juan qui
jouait dans les tresses de ses cheveux... La main qui tenait encore
celle de Juan confirma en mme temps d'une pression douce, mais
sensible, la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire:
Retenez-moi, si vous voulez.

Les jeunes lvres de Juan remercirent la main par un reconnaissant
baiser, mais aussitt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air
du dsespoir comme s'il et commis un crime. Que l'amour est timide
une premire fois! Julia cherchait  parler, mais elle n'y russit
point, tant sa langue tait affaiblie.

Il y a du danger, au printemps, dans le silence de cette heure... La
lumire argente qui inonde les arbres et cette tour les couvre d'une
beaut, d'un charme si profond qu'elle pntre aussi notre coeur et le
jette dans une tendre langueur qui n'est pas le repos.

Julia tait assise prs de Juan,  demi embrasse, et cartant 
demi ses bras amoureux qui tremblaient comme le sein sur lequel ils
reposaient. Elle pensait qu'il tait certes facile de se dbarrasser
la taille, mais combien cette position avait de charmes!...

La voix de Julia s'teignit et se perdit en soupirs, jusqu'au moment
o tous les discours devinrent inutiles... Alors ses beaux yeux se
noyrent de larmes. Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut
aimer et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses dsirs;
elle rsistait encore un peu, elle se repentait beaucoup... Jamais,
jamais, rptait-elle... Et elle consentit  tout...

       *       *       *       *       *

Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il tait minuit. Doa
Julia dans son lit dormait profondment. Soudain s'leva un bruit
capable de rveiller les morts. La porte tait ferme, mais une voix
et des doigts donnrent la premire alarme. On entendit: Madame!
Madame! Madame!

--Chut!

--Au nom de Dieu, Madame. Voici mon matre, avec la moiti de la ville
 sa suite... Ce n'est pas ma faute, je faisais bonne garde... Ils
montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il
pourrait peut-tre s'chapper. La fentre n'est certainement pas si
haute!

Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, des amis et des
valets en grand nombre. La plupart, depuis longtemps maris, taient
ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui avait voulu
outrager  la drobe le front d'un poux. Une pareille conduite tait
contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, toutes suivraient bientt
son exemple.

De quel genre taient les soupons de Don Alfonso? Pour un cavalier de
son rang il y avait quelque grossiret  lever ainsi une arme autour
du lit nuptial et  prendre des laquais pour attester l'affront qu'il
craignait le plus de recevoir.

La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, se mit en mme
temps  crier, biller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia,
qui tait au fait de tout, elle se htait de rejeter la couverture du
lit en monceau pour donner  penser qu'elle-mme venait d'en sortir.
Pourquoi donc se donnait-elle tant de peine  prouver que sa matresse
n'avait pas couch seule?

La dame et sa suivante taient sans doute deux pauvres petites femmes
tremblantes qui, par crainte des farfadets et plus encore des hommes,
avaient cru pouvoir mieux rsister  deux. Elles s'taient donc
innocemment couches cte  cte, attendant que les heures d'absence
fussent coules et que l'infme mari et reparu disant: Ma chre
amie, c'est moi qui le premier ai pens  m'en aller!

Julia retrouva enfin la parole et s'cria: Au nom du ciel, Don
Alfonso, que prtendez-vous faire? tes-vous devenu fou? Dieu! que ne
suis-je morte avant d'tre sacrifie  un monstre pareil! Quelle est,
dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le
spleen? Pouvez-vous me souponner d'une conduite dont l'ide seule me
ferait mourir? Cherchez donc dans cette chambre.

--C'est bien mon intention, rpondit Alfonso.

Il chercha, ils cherchrent, tout fut retourn, cabinets, garde-robes,
armoires, embrasures de fentres. Ils trouvrent beaucoup de linge et
de dentelle, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes,
des ncessaires et autres articles  l'usage des jolies femmes,
propres  conserver la beaut. Ils percrent de leurs pes les
rideaux et les tapisseries, ils arrachrent les volets, ils brisrent
les tables.

Ils cherchrent sous le lit et y trouvrent--peu importe!--ce n'tait
pas ce qu'ils dsiraient. Ils ouvrirent les fentres pour dcouvrir si
la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre tait
muette. Alors ils se regardrent les uns les autres. Nui d'entre eux,
 la vrit, par un trange oubli, ne songea  examiner l'intrieur du
lit.

La voix de Doa Julia ne demeurait pas inactive pendant cette
perquisition.

O Don Alfonso, qui n'tes dsormais plus mon poux, pouvez-vous bien
agir ainsi  votre ge? Car vous avez atteint la soixantaine. Oh!
cinquante ou soixante, c'est  peu prs la mme chose. Est-il sage,
est-il convenable de compromettre ainsi sans motifs l'honneur d'une
femme? Ingrat, parjure, barbare Don Alfonso!

Est-ce pour cela que j'ai ddaign les prrogatives de mon sexe, que
j'ai pris un confesseur si vieux que nulle autre que moi n'et pu le
supporter? Mon innocence l'a plus d'une fois tellement tonn qu'il
doutait que je fusse marie!

Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix d'un _cortejo_
parmi les jeunes gens de Sville? pour cela que je n'allais presque
nulle part, si ce n'est aux combats de taureaux,  la messe, au
spectacle, en soire et au bal? pour cela que j'ai conduit mes
adorateurs jusqu' en tre incivile?

J'ai eu  mes pieds des hommes illustres de tous les pays, le
musicien italien Cazzone, des Russes, des Anglais, deux vques et ce
pair d'Irlande qui, l'an dernier, s'est tu pour l'amour de moi, en
faisant un excs de boisson.

Est-ce ainsi que l'on traite une pouse fidle? Je vous sais gr, en
vrit, de ne point me battre, c'est une grande modration de votre
part! Oh! le vaillant homme! Avec vos pes nues et vos carabines
armes, vous faites une jolie figure!

C'tait donc l le motif de ce soudain dpart, sous prtexte
d'affaires urgentes, en compagnie de votre procureur, ce fieff gredin
que je vois l dconcert, tout honteux de la sottise qu'il a faite!

S'il est venu pour dresser procs-verbal, au nom du ciel, qu'il
procde! Vous avez l une plume et de l'encre  votre disposition! Que
tout soit relat avec prcision. Je suis enchante de vous voir bien
gagner vos honoraires. Cependant je vous serais oblige de faire
sortir vos espions: ma femme de chambre n'est pas habille.

--Oh! s'cria Antonia en sanglotant, je serais capable de leur
arracher les yeux!

--Continuez encore vos recherches, reprit Julia. Mais j'ai besoin de
dormir. Vous m'obligeriez de ne pas faire tant de bruit, jusqu' ce
que vous ayez dcouvert l'antre mystrieux o se cache mon amant, ce
trsor. Quand vous l'aurez dcouvert, que j'aie, du moins, le plaisir
de le voir!

Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire quel est ce personnage?
Est-il de haut lignage? J'espre qu'il est jeune et beau... Puisque
vous vous tes avis de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura pas t
pour rien, je l'espre.

Peut-tre n'a-t-il pas soixante ans;  cet ge il serait trop vieux
pour valoir la peine qu'on le tut et pour veiller la jalousie
d'un poux si jeune... Antonia, donne-moi un verre d'eau, j'ai
vritablement honte d'avoir rpandu ces larmes. Elles sont indignes de
la fille de mon pre. Ma mre ne prvoyait pas, en me donnant le jour,
que je tomberais au pouvoir d'un monstre!

Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute plus rien. Le peu que
j'ai dit pourra montrer qu'un coeur ingnu sait souffrir en silence
des torts qu'il lui rpugne de dvoiler. Je vous livre  votre
conscience. Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez inflig
ce traitement. Dieu veuille que vous n'en ressentiez pas alors le plus
amer chagrin. Antonia! O est mon mouchoir?

Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs flamboient 
travers les larmes comme les clairs  travers la pluie. Ses longs
cheveux pais ombragent comme d'un voile la pleur de ses joues. Leurs
boucles noires ne peuvent cacher ses blouissantes paules. Ses lvres
charmantes demeurent entr'ouvertes, et son coeur bat plus haut que ne
respire sa poitrine demi nue.

Le seor Don Alfonso tait,  la vrit, confus. Nul des mirmidons
ne s'amusait. Seul le procureur semblait se distraire du spectacle.
Fidle jusqu' la mort, pourvu qu'il y eut discussion, peu lui
importait la cause. La dcision du dbat appartiendrait toujours aux
tribunaux!

Alfonso se prparait  balbutier quelque excuse. Mais la prudente
Antonia l'interrompit.

Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si vous ne voulez faire
mourir madame.

Alfonso murmura: Le diable l'emporte! puis il fit, sans trop savoir
pourquoi, ce qu'on lui demandait.

Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se retira le dernier,
avec rpugnance, grandement tonn et contrari de cet imprvu
_hiatus_ dans les _faits_ de la cause, faits qui, tout  l'heure
encore, avaient une si quivoque apparence. Pendant qu'il ruminait le
cas, on boucla brusquement la porte  sa face lgale.

O honte! O crime! O douleur! O race fminine!  peine eut-on tir le
verrou que le jeune Juan sortit du lit  demi suffoqu.

Fluet et facile  pelotonner, on l'avait cach dans le grand lit,
entre Julia et sa servante. Non, il n'et pas t  plaindre, quand
mme ce joli couple l'et touff.

Il est crit dans la chronique des Hbreux que les mdecins, laissant
l pilules et potions, avaient ordonn au vieux roi David, dont le
sang coulait avec trop de lenteur, l'application d'une jeune fille
nue par manire de vsicatoire. L'on prtend que ce remde lui russit
compltement. Sans doute fut-il administr d'une faon diffrente, car
David lui dut la vie, mais Juan faillit en mourir.

Que faire? Antonia se mettait l'imagination  la torture. Alfonso
n'allait-il pas revenir ds qu'il aurait congdi ces imbciles? Et le
jour allait bientt paratre!

Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, imprimait ses lvres
ples encore sur les joues de Juan.

Ses lvres,  lui, allrent au-devant des siennes, ses mains
s'occupaient de rechercher les tresses de ses longs cheveux pais.
Mme  ce moment critique, les deux amants ne pouvaient matriser leur
amour, ils oubliaient tout le dsespoir et le danger.

Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec colre. Il faut que
je dpose ce joli monsieur dans le cabinet. Veuillez, je vous en prie,
garder vos folies pour une nuit plus opportune.

Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu' batifoler! Vous
perdrez la vie, moi, ma place, ma matresse, tout!

Encore si c'tait un vigoureux cavalier de vingt-cinq ans! Mais pour
ce visage de demoiselle! Vraiment, madame, votre choix m'tonne!

Allons, monsieur, allons, entrez l. Bien, le voil sous clef. Pourvu
que nous ayons jusqu' demain pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez
pas dormir au moins!

L'arrive de Don Alfonso, qui, cette fois, tait seul, interrompit la
harangue de l'honnte camriste. Ayant jet sur les deux poux un long
regard oblique, elle moucha la chandelle, salua et sortit.

Aprs quelques minutes de silence, Alfonso entreprit de bizarres
excuses sur ce qui venait d'arriver. Mais il laissa entendre qu'il
avait eu d'amples raisons pour agir ainsi.

Julia et eu un moyen immdiat de lui clore le bec, c'et t  son
tour de lui reprocher ses matresses et notamment Ins dont la liaison
avec lui n'tait pas un mystre.

Elle ne le fit pas, peut-tre pour ne point offenser l'oreille de Don
Juan qui avait fort  coeur la rputation de sa mre, peut-tre aussi
pour ne pas reporter sur ce mme Don Juan les ides d'Alfonso.

Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire de ce genre,
elles ont un tact qui leur permet de se maintenir sans cesse  quelque
distance de la question: ces charmantes cratures mentent avec tant de
grce! le mensonge leur sied  ravir!

Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur rpondre est  peu
prs inutile, car leur loquence est trop prodigue de paroles. Quand
enfin elles sont hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux,
laissent chapper une larme ou deux. Et la paix est faite et ensuite,
et ensuite, et ensuite... on s'assied... et on soupe...

Alfonso implora en fin de compte son pardon qui lui fut  moiti
refus et  moiti accord. On y mit des conditions qu'il trouva trs
dures, on repoussa certaines petites requtes qu'il prsentait...
Tourment et poursuivi par d'inutiles repentirs, il tait l comme
Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de ne plus rien lui refuser
quand tout  coup ses yeux s'arrtrent sur une paire de souliers.

Une paire de souliers! Ceux-ci taient,  n'en pas douter, de taille
masculine. Les voir, s'en emparer fut l'affaire d'un instant:

Ah! bont divine! Je sens claquer mes dents! mon sang se glacer!

Et Alfonso entra  nouveau dans un violent accs de fureur.

Il sortit pour aller chercher son pe, et sur-le-champ Julia courut
au cabinet:

Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de rplique! La porte est
ouverte! Vous pourrez vous chapper par le corridor que vous avez
travers si souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu!
Dpchez-vous... J'entends la marche prcipite d'Alfonso. Il ne fait
point encore jour. Il n'y a personne dans la rue.

En un moment Juan gagna la porte de la chambre et bientt celle du
jardin. Mais il se heurta  Alfonso en robe de chambre qui menaait de
le tuer. Alors, d'un coup de poing, il l'tendit  terre.

Ce ft une lutte terrible. La lumire s'teignit. Antonia criait:
Au viol! et Julia: Au feu! Mais pas un domestique ne bougea pour
prendre part  la mle. Alfonso, trill  souhait, jurait ses grands
dieux qu'il serait veng cette nuit mme. Juan, le sang bouillonnant,
blasphmait une octave plus haut.

L'pe d'Alfonso tait tombe  terre avant qu'il pt en faire usage,
et ils continurent  lutter corps  corps. Si Juan et vu l'pe,
c'en tait fait des jours d'Alfonso.

Le sang commena  couler: heureusement que c'tait par le nez. Enfin,
Juan russit  se dgager par un coup adroitement port, mais il y
perdit son unique vtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, comme
Joseph. L s'arrte la comparaison entre les deux personnages.

Enfin on apporta de la lumire. Laquais et servantes survinrent, et un
trange spectacle s'offrit  leur vue: Antonia livre  une attaque
de nerfs; Julia vanouie; Alfonso appuy contre la porte et pouvant 
peine respirer; des dbris de vtements pars sur le parquet, du sang,
des traces de pas d'hommes...

[Illustration: PLANCHE VIII

_Moreau le Jeune._--LE FESTIN DE PIERRE]

Juan avait gagn la porte extrieure du jardin, tourn la clef dans la
serrure et referm du dehors, sans se soucier de ceux qui taient en
dedans.

Compltement nu, il trouva son chemin et rentra chez lui sous la seule
protection d'une nuit assez obscure.

       *       *       *       *       *

Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande en divorce.

Doa Ins, pour donner le change sur l'clat le plus violent qui,
depuis des sicles, eut fait l'entretien de l'Espagne, fit voeu de
brler en l'honneur de la Vierge plusieurs livres de bougies, puis,
sur l'avis de quelques vieilles matrones, elle envoya son fils
s'embarquer  Cadix. Elle voulait qu'afin de rformer sa morale
antrieure et de s'en crer une nouvelle il voyaget par terre et par
mer dans tous les pays d'Europe, surtout en France et en Italie.

Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, mais on jugea mieux
de ses sentiments par la lettre qu'elle crivit  Don Juan:

On m'annonce que c'est une chose rsolue. Vous partez. Ce parti est
sage et convenable. Il ne m'en est pas moins pnible. Dsormais je
n'ai plus de droits sur votre jeune coeur: c'est le mien qui est la
victime... Je vous cris  la hte, et la tache qui est sur ce papier
ne vient point de ce que vous pourriez croire. Mes yeux sont brlants
et endoloris, mais ils n'ont point de larmes.

Je vous ai aim et je vous aime encore...  cet amour, j'ai tout
sacrifi, ma fortune, mon rang, le ciel, l'estime du monde et la
mienne. Et cependant je ne regrette point ce que ce rve m'a cot,
tant son souvenir m'est cher.

Je n'ai rien  vous reprocher, rien  vous demander.

Dans la vie de l'homme, l'amour est un pisode; pour la femme, c'est
toute l'existence. La cour, les camps, l'glise, les voyages, le
commerce occupent l'activit de l'homme; l'pe, la robe, le gain, la
gloire lui offrent en change, pour remplir son coeur, l'orgueil,
la renomme, l'ambition. Il en est peu dont l'affection rsiste  de
telles diversions. Nous n'en avons qu'une: aimer de nouveau et nous
perdre encore.

Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. Vous en aimerez
beaucoup; beaucoup vous aimeront. Sur terre tout est fini pour moi.
Il ne me reste plus qu' enfermer au fond de mon coeur ma honte et ma
profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, _aimez-moi_...

Mot inutile! Je le laisse cependant...

Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon sang se prcipite encore
l o ma pense est fixe, comme roulent les vagues dans le sens que
le vent leur imprime... J'ai un coeur de femme, je ne peux oublier.

Je n'ai plus rien  dire et ne peux me rsoudre  quitter la plume...
Je n'ose poser mon cachet sur ce papier... Et pourtant je le pourrais
sans inconvnient. Mon malheur ne saurait s'accrotre. Je ne vivrais
dj plus si l'on mourait de douleur. La mort ddaigne de frapper
l'infortune qui s'offre  ses coups... Il me faut survivre  ce
dernier adieu... Il me faut supporter la vie pour vous aimer et prier
pour vous!

Elle crivit ce billet avec une jolie petite plume de corbeau toute
neuve sur du papier dor sur tranches. Sa frle main blanche tremblait
quand elle approcha la cire de la lumire, et pourtant il ne lui
chappa pas une larme. Le cachet portait un hliotrope sur une
cornaline blanche avec la devise _Elle vous suit partout._ La cire
tait superfine et d'un beau vermillon.

Telle fut la premire aventure prilleuse de Don Juan.





CHAPITRE II

LE NAUFRAGE

Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mlancolie de Don Juan.--Le mal
de mer.--La tempte.--Le grog.--Tristesse du licenci Pedrillo.--Dans
les canots.--Le navire sombre.--La chaloupe s'loigne.--La faim.--Le
tirage au sort.--Pedrillo mis  mort et mang.--Le chtiment.--Le
dnuement.--La terre!--Vers le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
Juan atteint le rivage et s'vanouit.


Juan avait donc t envoy  Cadix. C'tait, avant que le Prou et
appris  se rvolter, l'entrept du commerce colonial. Et puis on y
trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le coeur
se gonfle  les regarder marcher. C'est quelque chose de divin,
d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe
nouvellement dompt? le camlopard? la gazelle? non ce n'est pas
cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits
pieds, et le tour de leurs jambes!

Elles rejettent leurs voiles en arrire, et un regard irrsistible,
qui vous rend ple de bonheur, vous brle jusqu'au fond du coeur.
Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de
dire ses prires.

C'est  voyager sur mer que Don Juan avait t destin: comme si un
vaisseau espagnol tait une arche de No qui lui devait offrir asile
contre la perversit de la terre, et d'o il prendrait son vol un jour
ainsi que la colombe de promission!

Don Juan, ses malles faites, reut un sermon et de l'argent. Son
voyage devait durer quatre printemps.

Ainsi Doa Ins esprait que son fils s'amenderait; elle, lui remit
une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de
crdit.

       *       *       *       *       *

Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer
passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu  l'Espagne.
Les premires sparations sont toujours pnibles. Lors mme que
l'on quitte les lieux et les gens les plus dplaisants, on ne peut
s'empcher de tourner les yeux vers son clocher.

Mais il laissait derrire lui plus d'un objet chri: une mre, une
matresse et point d'pouse. Ainsi il pleurait comme les Hbreux
captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de
Sion. Et en mme temps il rflchissait et prenait la rsolution de se
corriger.

Adieu, Espagne, un long adieu! s'cria-t-il. Peut-tre ne te
reverrai-je plus, peut-tre suis-je destin  prir comme l'exil, par
la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne
l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mre! et puisque tout est fini entre
nous, adieu aussi, ma chre Julia!

Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entire.

Que si jamais je t'oublie, je jure...--mais non, cela est impossible,
cela ne saurait tre--cet ocan azur se convertira en air, la terre
elle-mme en mer avant que ton image ne disparaisse de mon coeur, 
ma charmante! avant que ma pense ne s'loigne de la tienne. Ah! quand
l'me est malade, rien ne la peut gurir...

Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premires
atteintes du mal de mer.

Que plutt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah!
que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux
compars  ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi  descendre, portez-moi
un verre de liqueur. Coquins, vous dpcherez-vous? O Julia, ma Julia
bien-aime, entends mes supplications.

Ici le vomissement lui coupa la parole.

L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il
rpugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un ternuement
vienne interrompre ses soupirs.

L'amour de Don Juan tait parfait, mais comment, au milieu des
mugissements des vagues, et-il rsist  l'tat d'un estomac qui en
tait  son premier voyage en mer?

       *       *       *       *       *

Le navire faisait voile sur Livourne. C'tait l que la famille
de Moncada s'tait fixe avant la naissance de Don Juan. Les deux
familles taient allies, et il avait pour les Moncada une lettre
d'introduction.

Sa suite se composait de trois domestiques et d'un prcepteur, le
licenci Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce
moment, tendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de
tous ses voeux.

La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commena 
carguer les voiles...

 une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jet en
travers de la lame qui le frappa sur l'arrire et lui fit une brche
effrayante. L'tambot sauta, et le gouvernail fut arrach. On se
prcipita aux pompes.

Le navire se maintint toute la nuit grce au puissant dbit des
pompes. La journe du lendemain fut relativement calme, mais vers
le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le
navire sur le flanc.

On dut couper le grand mt et le mt de misaine, puis l'artimon et le
beaupr. Ainsi allg, le vieux vaisseau se redressa avec violence.

       *       *       *       *       *

Quant aux passagers, ils estimaient fort dsagrable de perdre
probablement la vie et de voir leurs habitudes dranges. Les
meilleurs marins eux-mmes, croyant leur dernier jour venu, avaient
des vellits d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas
faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.

Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son ge, courut  la
chambre aux liqueurs et se plaa devant la porte, un pistolet dans
chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant
de couler  fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de
s'abandonner dfinitivement  l'ivresse.

Donnez-nous encore du grog! disaient-ils.  quoi Juan rpondait: Si
la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!
Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer  un trpas
anticip. Il n'y eut pas jusqu' l'infortun Pedrillo, son prcepteur,
qui ne vit rejeter la requte qu'il prsentait d'un peu de rhum.

Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce pril pass, il ne
quitterait plus ses occupations acadmiques pour suivre les pas de Don
Juan comme un autre Sancho Pana.

       *       *       *       *       *

Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent
s'tait un peu calm en effet. On entreprit de rtablir un mat de
fortune.

La longue-vue ne rvlait ni voiles ni rivage, rien que la mer
mugissante.

Le temps redevint menaant. Tous les travaux durent tre abandonns.
Le navire, inutile dbris, flottait  nouveau  la merci des vagues.

Alors le charpentier dclara au capitaine qu'il ne pouvait plus
rien faire. C'tait un homme g qui avait parcouru plus d'une mer
orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'tait pas de crainte, mais
parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.

       *       *       *       *       *

Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se
remirent en prires et promirent des cierges  leurs saints. D'autres
se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vtirent de leurs
plus beaux habits comme pour un jour de fte; ceux-l maudissaient le
jour o ils avaient reu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda
l'absolution  Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.

       *       *       *       *       *

Alors, aprs examen, on dcida de mettre les embarcations  la mer. Un
canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.

Les hommes, mme quand ils doivent mourir, rpugnent  l'inanition. On
s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que
la mer avait avaris, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.

Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne
devait prter qu' rire, si tant est que le rire soit possible en si
tragique circonstance,  moins que ce ne soit cette gaiet horrible et
insense, mi-hystrique, mi-pileptique, des gens qui ont trop bu.

 huit heures et demie du soir, on jeta  la mer espars, bout-dehors,
cages  poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les
vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel tait clair
de quelques rares toiles. Les embarcations s'loignrent, encombres
de chargements; alors le navire porta  bbord, fit un mouvement
brusque et plongea la tte la premire.

Les braves en silence, les timides avec des cris, s'lancrent
au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la
vague elle-mme fut aspire par le navire. Ainsi l'homme qui lutte
avec son ennemi cherche  l'trangler avant de mourir.

Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le
brisement des vagues inexorables.

       *       *       *       *       *

Ceux qui purent s'loigner du navire taient neuf dans le cutter et
trente dans la chaloupe.

Tous les autres, de l'quipage et des passagers, avaient pri: deux
cents mes avaient pris cong de leurs corps.

Juan prit place dans la chaloupe et russit  y faire entrer
Pedrillo. Un de ses valets, Battista, tait mort pour avoir bu trop
d'eau-de-vie. Quant  Pedro, tant ivre galement, il fit un faux
pas, tomba  l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son
pagneul, un brave animal qu'il tenait de son pre.

Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.

Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut
avec ses neuf passagers.

Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au
lendemain matin se lever un soleil rouge et enflamm, pronostic
certain de la continuation de la tempte. Ils se partagrent avec
parcimonie les rations de biscuit et d'eau.

Un dsir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de
ces malheureux. Et ils rsistaient comme des rocs aux assauts de la
tempte.

       *       *       *       *       *

Sur le troisime jour, un calme survint qui renouvela d'abord
leurs forces et fut un dlassement  leurs membres fatigus. Ils
s'endormirent, bercs comme des tortues par le rythme de l'ocan. Mais
quand ils se rveillrent ils ressentirent une subite dfaillance et
se mirent  dvorer d'un seul coup les provisions que jusque-l ils
avaient prudemment mnages.

       *       *       *       *       *

Le quatrime jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils
faire avec leur unique aviron?

Le cinquime jour, l'ocan tait bleu, serein et doux. Cependant la
rage de la faim se fit sentir; malgr les supplications de Don Juan,
son pagneul fut tu et distribu par rations.

Le sixime jour on vcut de sa peau. Juan, qui avait refus de toucher
 la chair d'un animal domestique ayant appartenu  son pre, cdant
maintenant  la faim de vautour qui s'tait empare de lui, accepta
avec remords, comme une minente faveur, l'une des pattes de devant de
son pagneul et la partagea avec Pedrillo.

       *       *       *       *       *

Au septime jour, le soleil brlant enflammait et dvorait leur peau.
Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient
d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient
les uns sur les autres des regards farouches. Tout tait puis: eau,
vin, vivres. Et dj vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups
des dsirs de cannibales.

L'un d'eux parla enfin  l'oreille de son voisin, qui parla 
l'oreille d'un autre, et bientt la proposition eut fait le tour. Un
sourd murmure de fureur et de dsespoir s'leva. Dans la pense de son
voisin, chacun avait reconnu la sienne.

On se partagea ce jour-l quelques casquettes de cuir et le peu de
souliers qui restaient encore. Et alors ces misrables regardaient
autour d'eux avec un muet dsespoir. Nul n'tait dispos  s'offrir en
sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on
prit de force  Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.

Le sort tomba sur l'infortun prcepteur Pedrillo.

       *       *       *       *       *

Il demanda pour unique grce qu'on le saignt jusqu' la mort, ce
qui fut fait, le chirurgien ayant gard ses instruments. Il expira si
tranquillement qu'il et t difficile de dterminer le moment o
il avait cess de vivre. Il mourut, comme il tait n, dans la foi
catholique.

Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau,
mais, ayant soif, il commena par boire une gorge de sang qui coulait
de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribue,
l'autre jete  la mer. Les intestins et la cervelle servirent de
rgal  deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se
partagrent les restes.

Tous se restaurrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du
nombre. Il avait dj refus de goter  son pagneul. Ses compagnons
ne devaient pas s'attendre  ce que, dans cette extrmit, il manget
avec eux son pasteur et matre.

Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne
peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montr le plus de voracit
tombrent dans un dlire furieux. Ils blasphmaient! et on les vit
cumer et se rouler  terre en proie  d'tranges convulsions, boire
l'eau de la mer, se dchirer, grincer des dents, hurler, et puis
soudain mourir avec un rire d'hyne.

       *       *       *       *       *

Cette punition du ciel rduisit le nombre des passagers... Combien ils
taient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres
mditaient une dissection nouvelle.

Ils jetrent les yeux sur le contrematre, comme tant le plus gras;
mais outre l'extrme rpugnance que ce personnage prouvait pour une
mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en
exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que
lui avaient fait les dames de Cadix...

On se montrait mnager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns
n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouche. Don
Juan s'en abstint compltement et se contenta de mcher du plomb et un
morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent
cesser de manger de la chair humaine.

La mme nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de
toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lvres dessches, crevasses
et saignantes aspirrent cette onde comme si c'et t du nectar. Non,
ils n'avaient jamais connu auparavant la volupt de boire!

       *       *       *       *       *

Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estim par tous de bon
augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipde, vola longtemps autour
de la chaloupe.

La nuit suivante, le vent recommena  souffler, mais sans violence;
les toiles brillrent; la chaloupe put faire route, mais les
naufrags taient tous dans un tel puisement qu'ils ne savaient gure
o ils taient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la
terre, les autres disaient: Non!  chaque instant, les brouillards
trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants,
ceux-l des coups de canon; il y eut un moment o tout le monde
partagea cette dernire illusion.

Quand l'aurore parut, la brise avait cess. Celui qui tait de quart
s'cria en jurant que si ce n'tait pas la terre qui s'levait avec
les rayons du soleil, il consentait  ne la revoir de sa vie; sur quoi
les autres se frottrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie
et navigurent dans sa direction. C'tait en effet, le rivage que peu
 peu on aperut distinct, escarp, bien rel!

Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore,
jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient...
Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis
longtemps. On leur secoua les mains et la tte afin de les rveiller,
mais on s'aperut qu'ils taient morts.

       *       *       *       *       *

Ils ne savaient quelle tait cette cte escarpe et rocheuse. Ils se
perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'tait le mont Etna;
ceux-l, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres
les.

Cependant le courant continuait  pousser leur barque, semblable 
celle de Caron, vers le rivage. Ils n'taient plus que quatre vivants
et trois morts. Ceux-l n'avaient pas russi, tant ils taient
faibles,  jeter ceux-ci par-dessus bord.

Glacs la nuit, brls le jour, rongs par la faim, dvors par la
soif, ils avaient succomb un  un, les rchapps du naufrage. Ce
qui avait surtout ht leur mort, c'tait l'espce de suicide qu'ils
avaient commis en buvant de l'eau sale pour chasser Pedrillo de leurs
intestins!

Le rivage semblait dsert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues
l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur dsir de toucher la
terre tait un dlire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants,
ils continurent  porter droit au rivage. Un rcif les en sparait.
Le bouillonnement de l'eau annonait sa prsence. Ils lancrent
cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut
submerge...

       *       *       *       *       *

Malgr sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui tait
un habile nageur, parvint  se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit
courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse
de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager...
Juan fut le seul qui, grce  l'aviron, put atteindre le rivage... Il
s'arracha d'un suprme effort aux flots et roula  demi mort sur la
grve...

Hors d'haleine, il enfona ses ongles dans le sable de peur que la mer
mugissante ne revnt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un
vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour
de lui et il s'vanouit... Il tomba lourdement sur le ct, tenant
encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil
 un lis fltri, il gisait l, aussi beau  voir, avec ses formes
sveltes et ses traits ples, que ne le fut jamais crature forme de
l'argile...




CHAPITRE III

HAYDE

Retour  la vie: premire vision.--Hayde et sa suivante.--Dans la
grotte.--Hayde et son pre.--Sommeil profond de Juan et troubl
d'Hayde.--Premier entretien, premier repas.--Les visites  la
grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Dpart du vieux
pirate.--Premire nuit d'amour sur la grve.--Exploits du pirate.--Le
retour impromptu.--La fte au logis.--Danses et orgies.--Le repas
d'Hayde et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et pote.--Les
rves d'Hayde.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du
pirate.--Maladie et mort d'Hayde.


Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermrent et
s'ouvrirent de nouveau... Il croyait tre encore dans la chaloupe
et sortir d'un sommeil lger. Alors le dsespoir le reprit, et il
regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment
lui revint, ses faibles yeux errrent lentement autour de lui et
s'arrtrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.

Elle tait penche sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de
la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu  peu le doux
frottement de sa main chaude et jeune ramenait  la vie ses esprits
glacs...

Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa
d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tte
languissante, et elle appuya ce front mourant et ple sur sa joue
colore d'un pur incarnat... Et elle piait avec inquitude chaque
mouvement convulsif qui arrachait un soupir  la poitrine oppresse du
naufrag, en mme temps qu' la sienne.

       *       *       *       *       *

Aide de sa suivante, jeune aussi, bien que son ane, l'aimable fille
le transporta avec prcaution dans la grotte voisine. Alors elles
allumrent du feu et,  la lueur de la flamme, la jeune fille se
dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.

Son front tait orn de pices d'or qui brillaient sur sa chevelure
brune dont les flots retombaient en tresses derrire elle presque
jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction
qui annonait une femme de qualit.

Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient
tout son visage. Son front tait blanc et petit; sa lvre suprieure
et pu servir de modle  un statuaire.

Sa robe tait d'un fin tissu et de couleurs varies; l'or et les
pierreries taient entremls  profusion dans sa chevelure; sa
ceinture tincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus
d'une pierre prcieuse brillait sur sa petite main; elle portait de
petites chaussures souples et pas de bas.

Le costume de l'autre femme tait  peu prs semblable, mais d'toffes
plus grossires.

       *       *       *       *       *

Cette jeune fille tait l'enfant unique d'un vieillard qui vivait
sur les flots. Il avait t pcheur dans sa jeunesse, mais il avait
rattach  ses excursions maritimes quelques autres spculations
d'une nature peut-tre moins honorable: un peu de contrebande et la
piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les
siennes un million de piastres environ.

Il allait de temps  autre  la pche des vaisseaux marchands gars;
il confisquait la cargaison et l'quipage. Le march aux esclaves lui
valait aussi d'honntes bnfices.

Il tait Grec, et dans son le, l'une des plus petites et sauvages
des Cyclades, il avait, du produit de ses mfaits, construit une
trs belle maison o il vivait fort  son aise. Dieu sait combien
de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait vers:
c'tait, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en tait
pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures
dans le got barbaresque.

Il n'avait que cette fille, appele Hayde, la plus riche hritire
des Iles orientales. Elle tait si belle que sa dot n'tait rien
auprs de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans
sa beaut de femme.

       *       *       *       *       *

Ce jour-l mme elle se promenait le long de la grve, au pied des
rochers, quand elle avait trouv Don Juan insensible, pas tout  fait
mort, mais presque. Il tait nu et, comme de raison, cette vue
la blessa. Cependant elle se crut oblige de donner un abri  cet
tranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.

Le conduire chez son pre, ce n'et pas t prcisment le moyen de le
sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le
vendre comme esclave ds qu'il et t rtabli.

Avec les dbris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu
sans peine.

Hayde et sa suivante s'taient dpouilles de quelques-uns de leurs
vtements pour faire un lit au naufrag afin qu'il ft plus  l'aise
quand il s'veillerait, car il s'tait  nouveau profondment endormi.
Puis elles partirent, se promettant de revenir  la pointe du jour
avec un plat d'oeufs, du caf, du pain et du poisson.

       *       *       *       *       *

Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rves.

Hayde tait rentre chez elle, enjoignant le silence le plus absolu 
sa suivante Zo. Elle dormit, elle, d'un sommeil agit; elle ne cessa
de se retourner sur sa couche, rvant de naufrages et de charmants
cadavres tendus sur la grve.

       *       *       *       *       *

Elle veilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura.
Les vieux esclaves de son pre, rveills  leur tour, jurrent en
diverses langues, armnien, turc ou grec, ne sachant que penser de
cette lubie.

La vierge insulaire, plus ple et plus frache que l'aurore qui la
baisait de ses lvres humides, descendit au rocher.

Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le
couvrit de nouveau, car l'air du matin tait vif, puis se pencha sur
lui, silencieuse; ses lvres muettes buvaient la respiration  peine
perceptible de Juan.

Pendant ce temps, Zo tirait les provisions du panier et faisait cuire
le repas.

Elle prpara les oeufs, les fruits, le caf, le pain, le poisson, le
miel et le vin de Scio. Mais Hayde ne voulut pas qu'elle veillt le
naufrag, et les deux femmes attendirent...

       *       *       *       *       *

Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni,
mais c'tait encore un fort joli garon.

Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage
ne lui ft apparu  nouveau. Il n'avait jamais t indiffrent aux
traits fminins: mme dans ses prires, il dtournait les yeux des
saints renfrogns pour les reporter sur la tendre image de la Vierge
Marie.

La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de
l'Ionie, lui dit qu'il tait faible et ne devait pas parler, mais
manger.

Juan ne pouvait comprendre un seul mot  ce langage, mais il avait de
l'oreille, et la voix de la jeune fille tait le gazouillement d'un
oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus
simple et plus belle.

Le fumet de la cuisine de Zo, qui parvenait  son odorat, contribuait
galement,  la vrit,  le rappeler  la vie. Il prouva un grand
besoin de manger, surtout un beefsteak.

Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commena de
dvorer comme un affam qu'il tait. Zo dut calmer son ardeur, car
elle savait qu'il est trs dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa
faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour
le moment, suffisamment restaur.

Ensuite, comme il tait  peu prs nu, sauf une guenille, elles le
vtirent des vtements qu'elles avaient apports. Cela lui fit un
costume mi-turc, mi-grec.

Hayde avait essay de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne
comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan
faisait plus attention  ses regards qu' ses paroles.

Qu'il est doux d'apprendre une langue trangre des lvres et des yeux
d'une femme aime!

       *       *       *       *       *

Chaque jour,  l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait 
dormir, Hayde se rendait  la grotte. Elle l'veillait en caressant
les boucles de ses cheveux, en exhalant sa frache haleine sur sa joue
et sa bouche.

Juan devenait peu  peu convalescent. Quand il s'veillait, il
trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un djeuner et les plus
beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme.

L'un et l'autre taient si jeunes que le bain n'avait rien qui les ft
rougir. Hayde voyait en Don Juan l'tre dont elle avait rv chaque
nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui
donnerait  elle le bonheur.

Il tait son bien, son trsor, fils de l'Ocan, un prcieux dbris que
lui avaient jet les vagues, son premier et dernier amour.

       *       *       *       *       *

Une lune ainsi s'coula, et la belle Hayde visitait chaque jour son
jeune ami. Enfin son pre reprit la mer pour aller  la rencontre de
certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains  destination de
Scio.

Ce fut pour elle le signal de la libert, car elle n'avait plus sa
mre. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle
se promenait sur la cte. C'tait une falaise battue de brisants:
en haut des rocs escarps, en bas une plage sablonneuse dont l'accs
tait dfendu par des cueils. Jamais ne cessait le mugissement des
vagues menaantes, except ces longs jours d't o la surface de
l'ocan est unie comme celle d'un lac.

Zo bornait son service auprs de sa matresse  apporter l'eau
chaude,  tresser les longs cheveux d'Hayde et  lui demander de
temps  autre ses robes de rebut.

       *       *       *       *       *

C'tait l'heure o le soir rpand sa fracheur, le disque du soleil
s'affaissant derrire la colline. D'un ct, la montagne, de l'autre,
la mer apaise et sans fin, au-dessus de leur tte le firmament au
milieu duquel brillait une toile solitaire.

Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils
sautaient par-dessus les cailloux, crasant les coquillages. Ils
pntrrent dans les profondeurs du roc creuses par la tempte et
l'orage. L, ils s'assirent et, les bras enlacs, s'abandonnrent aux
charmes du crpuscule  la teinte pourpre.

Ils regardrent le ciel, semblable  un autre ocan couleur de rose.
Le large disque de la lune se levait dj sur la mer. Ils coutrent
le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperurent des
flammes brlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un  l'autre;
alors leurs lvres s'approchrent et s'unirent par un baiser...

Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beaut et d'amour, un
baiser qui branle le coeur.

Ils se sentirent invinciblement attirs l'un vers l'autre, comme si
leurs mes et leurs lvres se fussent appeles... Une fois runies,
elles adhrrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs
taient les fleurs d'o provenait le miel.

La mer silencieuse, l'clat affaibli du crpuscule, le silence de la
grve et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage
l'un de l'autre, comme s'il n'y et jamais eu sous le ciel d'autre vie
que la leur, et que leur vie ne pt jamais mourir.

Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupes. La nuit
ne leur faisait pas peur; ils taient en tout l'un  l'autre.

Hayde n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau  son
jeune ami; l'ide du mensonge lui tait inconnue.

Elle aimait, et elle tait aime... Elle adorait, elle tait adore...
Leurs mes passionnes, absorbes l'une dans l'autre, eussent expir
dans celle ivresse si des mes pouvaient mourir... Elle sentit son
coeur battre sur celui de son bien-aim, et elle comprit que dsormais
il ne pouvait plus battre isolment.

Ils taient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'tait
l'heure o le coeur est toujours plein, o il pousse  des actes que
l'ternit ne peut effacer...

Depuis Adam et ve, jamais couple plus beau n'avait enfreint la
damnation ternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de
l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait!

Ils se regardrent, et leurs yeux brillaient  la clart de la lune.
Le bras de Juan est toujours enlac  la taille d'Hayde, et le sien
presse la tte de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens...
Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoup... On les
prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout  l'amour,
tout  la nature...

       *       *       *       *       *

... Quand furent passs ces moments d'ivresse brlante et profonde,
Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Hayde. Mais elle ne
dormait pas... Sa tendre et nergique treinte continuait  soutenir
sa tte appuye sur les trsors de son sein... Par intervalles, elle
tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le ple
visage qu'elle rchauffait sur son coeur, son coeur dbordant de joie
de tout ce qu'elle avait accord, de tout ce qu'elle accordait encore.

Quel bonheur possde celui qui voit dormir l'tre qu'il aime!

Hayde, seule avec la nuit, l'ocan et son amour, contemplait sans fin
le sommeil de son amant. Ces toiles innombrables qui scintillaient
maintenant au ciel n'clairaient nulle part une flicit comparable 
la sienne.

Elle tait l'enfant de la passion, ne sous ce ciel qui rend brlants
les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'tait faite
que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'tait
rien pour elle. L battait son coeur... Elle n'avait rien d'autre 
souhaiter,  esprer ni  craindre.

C'en est donc fait. Juan et Hayde ont engag leur coeur sur ce rivage
solitaire; les toiles ont vers leur lumire sur tant de beaut;
l'ocan fut leur tmoin, la caverne leur couche nuptiale... La
solitude a t leur prtre. Et voil qu'ils sont poux, et qu'ils sont
heureux...

       *       *       *       *       *

Redoublant d'imprudence  chaque visite nouvelle, Hayde oubliait que
l'le appartenait  son pre, le pirate.

Ce bon vieux gentilhomme avait t retenu par les vents et les vagues,
ainsi que par quelques captures importantes... Une tempte avait
tempr sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait
enchan ses captifs, les avait diviss en lots et numrots comme des
chapitres d'un livre. Chacun valait de dix  cent dollars par tte.

Il disposa des uns  la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les
Minotes; il en vendit d'autres  ses correspondants de Tunis,
 l'exception d'un homme qui, tant vieux et ne trouvant point
d'acqureur, fut jet  la mer. Quelques-uns des plus riches furent
mis  la cale pour tre changs plus tard contre une ranon.

Il disposa de la mme manire des marchandises; il s'en dfit dans
certains marchs du Levant. Toutefois il rserva un grand nombre
d'objets de got fminin: toffes de France, dentelles, des pinces,
une thire, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous
articles vols pour sa fille par le meilleur des pres.

Il rserva aussi un singe, un mtin de Hollande, une guenon, deux
perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait
appartenu  un Anglais. Il fit enfermer toute cette mnagerie dans une
cage d'osier.

[Illustration: PLANCHE IX

_Horace Vernet._--DON JUAN FOUDROY]

       *       *       *       *       *

Ayant besoin de rparer son navire, il revint enfin dans son le et
dbarqua dans le havre, situ au ct oppos de la grve aux cueils.

Il gravit la colline et apercevant la fume de son toit se sentit
joyeux. Lambro, c'tait son nom, aimait fort son enfant.

Comme il approchait, il distingua  travers les feuillages
qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes
tincelantes et des vtements aux couleurs varies.

tonn de ces indices d'oisivet, il entendit encore les sons d'un
violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des clats
de rire.

Sur la pelouse, il aperut alors ses domestiques dansant ainsi que des
derviches qui tournent sur un pivot.

Plus loin, c'taient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus
grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient
par la main, et leurs longs cheveux chtains flottaient sur leur cou
d'albtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence...

Ici des groupes joyeux commenaient  dner; on voyait des pilafs et
des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et
des sorbets rafrachis dans des vases poreux...

Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vnrables d'un
vieux bouc blanc.

Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait
des histoires merveilleuses.

Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on
ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de
dpenses hebdomadaires.

Nanmoins il vita d'entrer en fureur, il s'avana et frappa sur
l'paule du premier convive qui lui tomba sur la main--avec un certain
sourire qui n'annonait,  la vrit, rien de bon--et lui demanda ce
que voulaient dire ces rjouissances.

Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tte, le lui
prsenta par-dessus l'paule.

On s'altre  parler, fit-il, je n'ai pas de temps  perdre.

Un second ajouta:

On dit que notre vieux matre est mort. Adressez-vous  notre
matresse, qui est hritire.

Notre matresse, reprit un troisime, vous voulez dire notre matre,
pas l'ancien, le nouveau!

       *       *       *       *       *

Ces coquins, tant nouveau venus, ne savaient pas  qui ils parlaient.
Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant,
il demanda  l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les
qualits de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait
fait passer Hayde  l'tat d'pouse.

J'ignore, dit le drle, qui il est et d'o il vient, et ne me
soucie gure de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rti,
merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous 
mon voisin... C'est un bavard mrite.

Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avana vers la maison par
un chemin drob. Nul ne faisait attention  lui. Il entra inaperu
par une porte secrte.

       *       *       *       *       *

Don Juan et Hayde taient  table dans toute leur beaut et leur
splendeur; devant eux un meuble incrust d'ivoire, splendidement
servi, et, autour de la salle, se tenaient ranges de belles esclaves.
La vaisselle tait d'or et d'argent, incruste de pierreries. La
partie la moins prcieuse du service se composait de nacre, de perles
et de corail.

Le dner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de
toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et
des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait
en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprim 
travers l'corce.

Des fruits et des gteaux de dattes terminrent le repas, puis fut
servie la fve de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine.
Dans le caf on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle
et du safran.

Hayde et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi,
bord de bleu ple; les coussins du sofa taient de velours carlate
rehauss au centre d'un soleil d'or.

Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine talaient partout leur
splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le
carreau; des gazelles et des chats, des nains et des ngres et encore
d'autres cratures qui gagnaient leur vie en qualit de ministres et
de favoris gisaient  et l, aussi nombreux qu' la foire.

Hayde portait deux jelicks. Sous sa chemise lgre nuance d'azur, de
rose et de blanc, son sein se soulevait comme une lgre vague...
La gaze blanche raye qui formait sa ceinture flottait autour d'elle
comme un nuage diaphane autour de la lune.

Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras
charmants; le mtal en tait si fin que la main l'largissait sans
effort et qu'il s'adaptait de lui-mme au bras qui lui servait de
moule. Il adhrait  ces contours ravissants comme s'il et craint de
s'en sparer, et jamais on ne vit mtal plus pur ceindre une peau plus
blanche.

Une semblable ceinture d'or, fixe autour de son cou-de-pied,
annonait sa dignit de souveraine du territoire. Douze anneaux
brillaient  ses doigts. Des pierreries toilaient sa chevelure. La
soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville
du monde.

Les vagues de ses longs cheveux chtains ondoyaient jusqu' ses
talons.

Hayde crait autour d'elle une atmosphre de vie. L'air tait plus
lger, clair par ses yeux suaves et purs. En sa prsence, on sentait
pouvoir s'agenouiller sans idoltrie.

Juan portait un chle noir et or, un turban roul en plis gracieux
ceignait sa tte; une aigrette d'meraude entremle des cheveux
d'Hayde surmontait un croissant mobile qui jetait une lumire
resplendissante.

Leur cour les divertissait: c'taient des nains, des eunuques noirs,
des jeunes danseuses demi-nues et un certain pote. Ce dernier, pay
pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque clbrit. Camlon
fieff, il tait, en compagnie, un drle assez agrable.

       *       *       *       *       *

Quand tout ce monde eut t congdi, Hayde et Juan se retrouvrent
seuls en la douce socit de leurs coeurs.

tre seuls, pour eux, c'tait un autre den. Ils ne s'ennuyaient que
lorsqu'ils n'taient point ensemble. Chacun d'eux tait le miroir de
l'autre.

Ils taient encore enfants, et enfants ils auraient toujours t. Ils
n'taient pas faits pour remplir un rle agit sur l'ennuyeuse scne
du monde rel, mais comme deux tres ns du mme ruisseau, la nymphe
et son bien-aim, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les
eaux et parmi les fleurs, sans connatre jamais le poids des heures
humaines...

Plusieurs lunes s'taient succd et avaient retrouv ces mmes amants
dont elles avaient clair les premires joies. Cet cueil de l'amour,
la possession, tait pour eux un charme qui ajoutait chaque jour 
leur tendresse... Aimer tait leur nature et leur destine.

Ce soir-l, pendant qu'ils considraient le crpuscule, un tremblement
leur vint et traversa la flicit de leur coeur... Un secret
pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et
prophtiques d'Hayde semblrent se dilater et suivre le dpart du
soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite
leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Hayde comme pour
l'interroger sur le destin...

Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...

Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas  cet
instant? Ils taient ns pour vivre ensemble au fond des bois; ils
n'taient pas faits pour habiter ces solitudes peuples qu'on nomme la
socit, habitacles de la haine, du vice et des soucis.

Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Hayde et Juan
reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir
Don Juan, un frmissement parcourait tous ses membres; parfois les
douces lvres d'Hayde murmuraient, comme un ruisseau, une musique
sans paroles, et ses traits charmants taient agits par ses rves,
comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.

Elle rvait qu'elle tait seule sur le rivage de la mer, enchane 
un rocher; elle ne pouvait se dtacher de ce lieu, et le mouvement des
flots augmentait, et les vagues s'levaient autour d'elle, terribles,
menaantes et dpassaient sa lvre suprieure, si bien qu'elle ne
pouvait plus respirer. Bientt elles mugirent, cumantes, au-dessus de
sa tte. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle
ne pouvait pas mourir.

Et puis elle fut dlivre de ce supplice. Et alors elle marcha sur
la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait 
chaque pas... Devant elle roulait, envelopp d'un linceul, quelque
chose qu'elle se sentait force de poursuivre malgr son effroi,
quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle
cherchait  le prendre et  l'treindre, mais cela lui chappait
toujours...

La scne changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois
taient tapisses de stalactites, vaste salle taille par les sicles
que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa
chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues
en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient
soudain...

Et  ses pieds, froid, inanim, ple comme l'cume qui couvrait son
front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de
son coeur teint...

Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'vanouir et
faire place  d'autres qui lui rappelaient ceux de son pre... Peu 
peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'tait
bien son regard perant... Hayde s'veilla, tressaillit et vit...
Puissance du ciel! Son pre tait l qui les fixait, elle et son
amant!

       *       *       *       *       *

Au cri douloureux d'Hayde, Juan s'tait lanc et la reut dans ses
bras. Puis il saisit son sabre suspendu  la muraille pour exercer
 l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce dsordre.
Alors Lambro, qui jusque-l avait gard le silence, sourit avec mpris
et dit:

Je n'ai qu'un mot  prononcer pour que paraissent mille cimeterres
prts  frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton pe
impuissante.

Hayde s'lana dans ses bras.

Juan, c'est Lambro, c'est mon pre! Flchis le genou avec moi. Il
nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon pre bien-aim! Dans
cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord
de ton vtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais pargne ce
jeune homme!

Le vieillard demeura calme et altier.

Jeune homme, ton pe? dit-il encore une fois  Don Juan.

--Jamais! Tant que ce bras sera libre!

Le visage du vieillard plit, mais non de crainte et, tirant un
pistolet de sa ceinture, il reprit:

Que ton sang retombe sur sa tte!

Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si
elle tait en bon tat--il en avait depuis peu fait usage--et se mit
tranquillement  armer son pistolet.

Enfin il ajusta.

Mais Hayde se jeta au-devant de son amant, et non moins rsolue que
son pre:

Que la mort descende sur moi! s'cria-t-elle. La faute est  moi
seule. La mer l'avait port sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait
pas. Je lui ai engag ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je
connais votre caractre inflexible; connaissez celui de votre fille!

Ils se regardrent, et dans leur regard brillait la mme expression.
Vrai lion, vraie lionne, ils taient l'un et l'autre capables de se
venger.

Le pre, aprs une hsitation, remit le pistolet  sa ceinture. Puis
il resta immobile, les yeux fixs sur sa fille, comme s'il et voulu
lire au fond de son me:

Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de
cet tranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et
s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon
devoir... Par la manire dont tu as rempli le tien, le prsent est
garant du pass... Qu'il dpose son arme, ou, par la tte de mon pre,
la sienne va rouler devant toi comme une boule!

En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu.
Un autre sifflet lui rpondit et, au mme instant, s'lancrent en
dsordre une vingtaine d'hommes.

Arrtez ou tuez ce Franc! leur cria-t-il.

En mme temps, par un mouvement brusque, il carta sa fille et,
pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposrent entre elle et Don
Juan.

La bande des pirates s'lana sur sa proie, mais le premier tomba
l'paule droite  demi spare du tronc. Le second eut le visage fendu
en deux, mais le troisime, vieux sabreur plein de sang-froid, para
les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'oeil
il tendit Don Juan  ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux
blessures profondes, l'une au bras, l'autre  la tte.

Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement.
Le vieux Lambro donna ordre qu'il ft conduit au rivage, o deux
navires devaient mettre  la voile  neuf heures.

On le jeta dans une chaloupe, puis on le dposa  bord de l'une des
deux galiotes, sous une mchante coutille.

       *       *       *       *       *

Hayde n'tait pas de ces femmes qui pleurent, se dsolent,
s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les
entourent. Sa mre tait une Maure de Fez, cet den du dsert: elle
avait eu pour douaire la beaut et l'amour, et la passion dormait
dans ses grands yeux noirs comme un lion auprs d'une source. Sa fille
tait forme d'un rayon plus doux, mais exalte par le dsespoir, elle
sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide.

Sa dernire vision tait celle de Juan couvert de blessures et cras
par ses ennemis... Elle poussa un gmissement convulsif, aprs quoi
ses mouvements cessrent, et elle tomba dans les bras de son pre.

Une veine s'tait rompue dans sa poitrine; ses lvres charmantes
s'taient teintes de sang; sa tte se penchait comme un lis surcharg
de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baigns de pleurs,
transportrent leur matresse sur sa couche. Elles essayrent toute
leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent
inutiles: on et dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la
dtruire.

Elle resta des jours entiers dans le mme tat. Elle tait froide,
et son coeur ne battait pas, mais ses lvres avaient conserv leur
vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cess de reflter son
me.

L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le
marbre taill par un habile ciseau: la _Vnus ternelle_, le _Laocoon_
ou l'_Agonie du Gladiateur_.

Elle s'veilla  la fin. On et dit le rveil d'une morte, car la
vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue prouve
malgr elle. Les objets frappaient sa vue sans rveiller aucun
souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur
son coeur!

Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait
quitt la tombe.

Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux penses
d'autrefois s'animrent d'une effrayante expression.

Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et
accorda son instrument. Aux premires vibrations irrgulires et
aigus, elle fixa un instant sur lui ses yeux tincelants, puis
se retourna vers la muraille comme pour carter des souvenirs trop
douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commenc
un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie
n'et tout touff.

Aussitt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors
le musicien changea de sujet et chanta l'amour.  ce nom redoutable,
tous ses souvenirs s'veillrent soudain. Le rve se fixa de ce
qu'elle avait t, et elle comprit en mme temps ce qu'elle tait
devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent
en un torrent de larmes.

La pense tait revenue trop tt, et elle agita son cerveau jusqu'au
dlire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais t malade, et elle
regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on
ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put
lui faire reconnatre la figure de son pre.

Elle refusait la nourriture et le vtement; tous les moyens employs
 cet gard avaient t inutiles. Ni le temps, ni le changement de
lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le
sommeil  ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la facult
de dormir.

... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un
gmissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit
l'me. Ceux qui veillaient prs d'elle ne s'en aperurent que quand
l'ombre qui couvrait dj son gracieux visage se fut tendue sur
ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brill d'une telle
splendeur et puis s'teindre!




CHAPITRE IV

LA SULTANE GULBEYAZ

Esclave.--Rcit du bouffon.--Enchan  la jolie Romagnole.--La vente
au march des esclaves.--Rencontre de Johnson.--L'achat.--Au palais
du sultan.--Juan habill en femme.--Au srail.--La sultane
amoureuse.--Vaines avances.--Arrive du Sultan.--Gulbeyaz se retire.


Bless, enchan, claquemur, il s'coula plusieurs jours avant que
Don Juan pt se rappeler le pass. Quand la mmoire lui revint, il se
vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six noeuds  l'heure,
et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il et prouv
du plaisir  les considrer.

On avait permis  Don Juan de sortir de son troite prison, mais il
comprit qu'il tait esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste
azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est  peine s'il
put articuler quelques questions. Les rponses qu'on lui fit ne lui
procurrent pas de renseignements sur sa situation passe ou prsente.

Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivit, des Italiens.
C'tait une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y
jouer l'opra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient t, non
pas attaqus par un pirate, mais vendus par leur imprsario  un prix
exorbitant.

       *       *       *       *       *

Notre machiavlique imprsario, raconta le bouffon de la troupe qui
avait conserv toute sa bonne humeur, fit  la hauteur de je ne
sais quel promontoire des signaux  un brick inconnu. _Corpo di Caio
Mario!_ Nous fmes sans autre forme de procs transfrs  son bord.
Il est vrai que si le Sultan a du got pour le chant nous aurons
bientt rtabli nos affaires.

La _prima donna_, bien que prmaturment enlaidie par une vie
dissipe et sujette au rhume quand la salle est clairseme, a encore
quelques bonnes notes; la femme du tnor, dpourvue de voix, prsente
un aspect agrable. Le dernier carnaval, elle fit  Bologne un certain
bruit: n'enleva-t-elle pas le comte Csar Cigogna  une vieille
princesse romaine?

Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes 
son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut
aussi son succs au carnaval, mais elle a tout mang des cinq cents
_zecchini_ qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-l,
partout o les hommes ont de l'me et du corps, elle est sre de faire
son chemin: quelle danseuse!

Quant aux figurantes, elles ressemblent  toutes celles de la clique:
par-ci par-l une jolie personne dont la vue peut sduire; le reste
est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine
sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide
comme une pique!

Pour les hommes, le _musico_ n'est qu'une vieille casserole fle.
Possdant une qualification spciale, il pourra montrer sa face
au srail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande
confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisime sexe
que fait le Pape chaque anne, on aurait de la peine  trouver trois
gosiers parfaits.

La voix du tnor est gte par une affectation dplorable et quant
 la basse c'est une brute qui ne fait que beugler.  l'entendre vous
diriez un ne qui s'exerce au rcitatif.

Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-mme. Quoique jeune, je
distingue, monsieur, que vous avez voyag. Avez-vous entendu parler de
Raucocanti? C'est moi-mme. Peut-tre un jour m'entendrez-vous.

J'oubliais le baryton. C'est un joli garon, mais gonfl
d'amour-propre.  peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les
rles d'amoureux, au lieu de coeur, il montre ses dents.

L'loquent rcit de Raucocanti fut interrompu  cet instant par les
pirates qui,  heure fixe, venaient inviter les captifs  rentrer au
cabanon.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de
prcaution, ils seraient enchans deux par deux, homme  homme, femme
 femme, en attendant la vente au march de Constantinople.

On avait d'abord hsit  considrer le soprano comme du sexe masculin
ou fminin, mais aprs dlibration il avait t rang du ct des
dames. Chaque sexe se trouvait ainsi tre reprsent en nombre impair.
Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par
la fatalit, se trouva tre Don Juan, et sa compagne une bacchante au
visage frais et brillant.

Elle avait des yeux de charbon  travers lesquels on lisait un grand
dsir de plaire.

Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan
indiffrent. Il la considrait d'un oeil terne et mort.

Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son
corps charmant qui frlaient sans cesse le sien, puisqu'ils taient
troitement enchans, ne pouvaient seulement faire battre son pouls
plus vite.

L'preuve tait difficile, mais Don Juan en sortit victorieux.

       *       *       *       *       *

Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du srail. Sa cargaison
fut dbarque et amene au march. Des Gorgiens, des Russes, des
Circassiens s'y trouvaient dj.

Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu' quinze cents dollars
d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginit garantie.
Sa vente dsappointa plus d'un des enchrisseurs  onze et douze cents
dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'tait pour le compte du
sultan.

Un lot de douze ngresses de Nubie fut vendu  un prix qu'elles
n'auraient certes point obtenu sur un march des Indes occidentales.

Quant  notre troupe, elle fut achete au dtail, les uns par des
pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-l,
rengats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient t
groupes ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une
matresse, celle-l une quatrime pouse, cette autre une victime...,
etc...

       *       *       *       *       *

Juan tait jeune et plein d'espoir et de sant, comme on l'est  son
ge. De temps  autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang
qui avait coul de ses blessures l'avait un peu dprim. Et
puis perdre une grande fortune, une matresse et une position si
confortable pour tre mis en vente parmi les Turcs!

Au total, son attitude tait nanmoins calme. La splendeur de son
vtement, dont il avait conserv quelques restes, attirait les regards
sur lui. On devinait  sa mine qu'il tait au-dessus du vulgaire. Et
puis, malgr sa pleur, Don Juan tait si beau!

Parmi tous les hommes  vendre se trouvait non loin de lui un
personnage robuste et bien taill, avec des yeux d'un gris fonc o se
peignait la rsolution.

Une charpe tache de sang soutenait l'un de ses bras.

Mon enfant, dit-il  Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres
diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme
il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De
quelle nation tes-vous donc? je vous prie.

--Je suis Espagnol.

--Je pensais en effet que vous ne pouviez tre Grec. Ces chiens
serviles n'ont pas tant de fiert dans le regard. La fortune nous a
jou un vilain tour, mais c'est sa manire d'en user avec les hommes
pour les prouver. Tenez, moi, faisant dernirement le sige d'une
ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai t pris.

--Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais
une jeune fille...

Il s'arrta, et son regard tait rempli de tristesse.

Je me doutais, reprit l'tranger, qu'il y avait une femme dans votre
affaire. Ce sont l des choses qui demandent une larme. J'ai pleur
le jour o ma premire femme est morte; j'en ai fait autant quand ma
seconde a pris la fuite; ma troisime...

--Votre troisime! Vous pouvez  peine avoir trente ans, et vous avez
dj trois femmes.

--Je n'en ai que deux vivantes...

--Et votre troisime? que fit-elle? vous a-t-elle quitt aussi,
monsieur?

--Non, c'est moi qui l'ai quitte...

--Vous prenez froidement les choses.

--Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les
miens ont disparu. Le temps dcolore peu  peu les illusions... En
attendant, je ne serais pas fch que quelqu'un nous achett.

En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisime sexe
s'avana et parut examiner les captifs, leurs ges et leurs mrites
avec un soin minutieux.

Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils
dbattirent les prix, contestrent, jurrent comme s'il se ft agi
d'un ne ou d'un veau.

Enfin ils tirrent leurs bourses en rechignant, comptrent les sequins
et paras, puis le marchand donna son reu et s'en fut dner.

       *       *       *       *       *

L'acqureur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers
une barque dore. La traverse fut brve. Ils s'arrtrent bientt
dans une petite anse, au pied d'un mur ombrag de hauts cyprs.

Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancrent  travers un
taillis flanqu de chaque ct de grands arbres, puis des bosquets
d'orangers et de jasmins.

Assommer ce vieux noir et puis dcamper serait vite fait, dit soudain
Juan  son compagnon.

--Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanire nous rfugier?

Un vaste difice  ce moment s'offrit  leur vue. Cela leur donna du
rconfort. Ils avaient faim, ils sentaient dj un agrable fumet de
sauce, de rtis, de pilafs.

Au nom du ciel, reprit l'tranger, tchons d'avoir  manger
maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!

Leur guide frappa  la porte. Ils se trouvrent dans une salle vaste
et magnifique o se dployait toute la pompe d'un luxe asiatique.
Ils la traversrent, puis une suite d'appartements silencieux o ne
rsonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois
cependant une porte s'ouvrait, et une tte de femme jetait un coup
d'oeil furtif et curieux.

Enfin ils arrivrent dans une partie retire du palais o l'cho
se rveillait comme d'un long sommeil. L'oeil tait merveill de
l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets
inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas taient si prcieux que c'tait
vraiment un pch que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare
que l'on et souhait pouvoir glisser dessus comme un poisson dor.

       *       *       *       *       *

Le noir, peu tonn de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves,
ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vtements propres 
habiller un musulman du plus haut parage.

Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout  fait
assez troit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il
complta cet attirail de dandy turc par un chle de cachemire, des
pantoufles jaunes et un joli poignard.

En mme temps Baba, c'tait le nom du noir, leur faisait ressortir
les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils
suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement;
il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amlioreraient beaucoup leur
condition s'ils consentaient  se faire circoncire.

Monsieur, rpondit poliment l'tranger, aussitt que j'aurai eu
l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature
 tre accepte...

Mais Juan paraissait fort vex qu'une pareille invite lui et t
faite:

Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me
faire circoncire la tte!

Baba regarda Juan et lui dit:

Ayez la bont de vous habiller.

En mme temps il lui montrait un dlicieux costume fminin, costume
qu'une princesse et peut-tre t charme de revtir, mais Juan, qui
ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout
de son pied de chrtien.

Mon vieux monsieur, rpondit-il au ngre, je ne suis pas une dame.

--J'ignore ce que vous tes et ne me soucie pas de le savoir, reprit
Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez
d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait
de ne vous en laisser aucun!

Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur
de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une
fine chemise aussi blanche que du lait. Il trbucha dans son jupon,
mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une
robe.

Sur l'invitation de Baba il avait peign sa tte et l'avait parfume
d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremles de bijoux selon
la mode. Sa toilette fut complte par quelques coups de ciseaux, du
fard et des frisures.

       *       *       *       *       *

Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se prsentrent.

Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez
accompagner ces messieurs  table, et vous, la digne nonne chrtienne,
vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plat.
Croyez-vous tre dans la tanire d'un lion? Vous tes dans un palais
o le vrai sage peut prendre un avant-got du paradis du Prophte.

--Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientt rompu le
charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais.
J'espre, dans l'intrt de vos gens, que ce dguisement ne donnera
lieu  aucune mprise.

--Adieu, dit  Juan son compagnon. Nous voici transforms, moi en
musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien
ngre. Conservez votre honneur intact, bien qu've elle-mme ait
succomb.

--Soyez tranquille, le Sultan lui-mme ne m'enlvera pas,  moins que
Sa Hautesse ne promette de m'pouser. Bon apptit!

Ainsi ils se sparrent, et chacun sortit par une porte diffrente.
Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu' ce qu'ils fussent
en face d'un portail gigantesque qui levait de loin, dans l'ombre, sa
masse hardie et colossale. L'air tait embaum de parfums dlicieux.
On et dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout tait vaste,
calme, odorant et divin.

       *       *       *       *       *

Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba
crut pouvoir donner encore  Juan quelques lgers avis:

Si vous pouviez modifier un peu cette dmarche mle et majestueuse,
vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous lgrement. Enfin tchez de
prendre un air un peu modeste. Les yeux des _muets_ sont ici comme
des aiguilles et peuvent pntrer  travers ces jupons. Le Bosphore
profond n'est pas loin; que si votre dguisement venait  tre
dcouvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de
l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau
et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort
couramment par ici...

Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pice plus
magnifique encore que la dernire. C'tait une confusion d'or et de
pierreries.

       *       *       *       *       *

Dans ce salon imprial,  quelque distance,  demi couche sous un
dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrta
et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan  en faire autant.

Le crmonial accompli, elle se leva, de l'air de Vnus sortant des
flots. Son regard clipsait l'clat de toutes les pierreries. Elle
fit signe de son bras nu  Baba d'approcher et s'entretint quelques
instants avec lui, montrant Juan.

C'tait une femme altire et magnifique qui pouvait tre dans sa
vingt-sixime anne.

Elle adressa quelques mots  ses suivantes, qui formaient un choeur de
dix  douze jeunes filles, toutes vtues de la mme manire que Juan.

Les charmantes nymphes firent leur rvrence et s'loignrent.

Alors Baba fit signe  Juan d'approcher et lui ordonna pour la
deuxime fois de se mettre  genoux et de baiser le pied de la dame.
 cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et dclara qu'il tait
fch, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du
pape!

Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa mme
aller  de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'tait pas
homme  s'humilier.

Voyant qu'il tait inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la
main de ta dame.

Quoique de mauvaise grce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et
jamais cependant sa lvre ne s'tait pose sur des doigts _mieux ns_
ou plus beaux.

La dame, ayant longuement considr Juan de la tte aux pieds,
intima  Baba l'ordre de se retirer, ordre que le ngre excuta  la
perfection. Il tait homme habitu  battre en retraite,  comprendre
 demi-mot. Il souffla  Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire
et prit cong d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une
bonne action.

       *       *       *       *       *

Ds qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la
physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une motion
trange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands
yeux se peignit un mlange de volupt et d'orgueil.

Sa taille avait une merveilleuse lgance souple, ses traits la
douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter ve... Son
sourire tait hautain; une volont despotique perait jusque dans ses
petits pieds; on et dit qu'ils avaient la conscience de son rang
et qu'ils ne marchaient que sur des ttes prosternes. Enfin, pour
complter son air imposant, un poignard brillait  sa ceinture... Tout
annonait en elle l'pouse du Sultan.

En se rendant au march elle avait aperu Juan. C'tait le dernier
de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donn ordre de l'acheter, et
Baba avait t charg de le lui conduire avec toutes les prcautions.

Chrtien, sais-tu aimer? dit-elle d'un ton condescendant  l'esclave
devenu sa proprit.

Juan, l'me pleine encore d'Hayde et de son le, sentit le sang
gnreux qui colorait son visage refluer  son coeur. Ces paroles le
percrent jusqu'au fond de l'me. Il ne rpondit mot, mais fondit en
larmes.

Gulbeyaz, la sultane, en fut choque, gne... Elle et bien voulu le
consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de
Juan se ft dissipe...

Alors, d'un air tout  fait imprial, elle posa sa main sur la sienne,
et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour
qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva
nanmoins, et aprs un moment de chaste hsitation se jeta dans ses
bras et y demeura immobile.

L'preuve tait prilleuse, et Juan le sentit. Mais il tait cuirass
par la douleur, la colre et l'orgueil. Il dgagea doucement les
beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et
languissante,  son ct. Puis il se leva et s'cria:

L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir
les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer.
Juge  quel point j'ai aim, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lche
dguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir...
Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent
autour d'un trne, en vain que les genoux flchissent, en vain que les
yeux veillent, que les membres obissent, nos coeurs demeurent  nous
seuls.

La fureur de Gulbeyaz  cette rponse ne dura qu'une minute, et cela
fut heureux. Un moment de plus l'et tue. Sa colre fut comme un coup
d'oeil jet sur l'enfer.

Sa premire pense avait t de couper la tte  Juan; la seconde,
de se borner  couper court  sa connaissance; la troisime, de lui
demander o il avait t lev; la quatrime, de l'amener  repentance
par la raillerie; la cinquime, d'appeler ses femmes et de se mettre
au lit; la sixime, de se poignarder; la septime, de condamner Baba
 la bastonnade... Mais sa dernire ressource fut de se rasseoir et de
pleurer, cela va sans dire.

Juan fut mu. Il avait dj pris son parti d'tre empal ou coup par
morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jet aux lions ou donn
en amorce aux poissons. Il se demanda,  la vue de ces larmes, comment
il avait pu tre si cruel et se mit  bgayer quelques excuses.

Mais au moment o un languissant sourire le prvenait qu'il avait
obtenu sa grce, le vieux Baba fit une brusque irruption.

pouse du soleil et de la lune, commena-t-il, impratrice de la
terre, vous dont un froncement de sourcils drange l'harmonie des
sphres et dont un sourire fait danser de joie toutes les plantes,
votre esclave vous apporte un message qui mrite peut-tre votre
sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon,
vous annoncer qu'il va venir ici.

--Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plt au Ciel que le
Soleil n'et pas brill aujourd'hui! Prvenez donc mes femmes qu'elles
viennent sans tarder former la voie lacte. Allez, ma vieille comte,
avertissez les toiles. Et toi, chrtien, mle-toi  elles comme tu
pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mpris passs...

Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:

Le Sultan arrive!

       *       *       *       *       *

Le cortge tait imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en
file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse.
Sa Majest avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite 
l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz tant la plus rcente des quatre
pouses de l'empereur tait, comme il est juste, la favorite.

Sa Hautesse tait un homme d'un port grave, coiff jusqu'au nez et
barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trne, il
avait depuis peu succd  son frre trangl.

Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Ds que les
filles taient grandes, on les confinait dans un palais o elles
vivaient comme des nonnes jusqu' ce qu'un pacha ft investi de
quelque fonction lointaine; alors celle dont c'tait le tour tait
marie sur-le-champ, quelquefois  l'ge de six ans.

Ses fils taient retenus en prison jusqu' ce qu'ils fussent en ge de
remplir un lacet ou un trne. Le destin savait lequel des deux! Dans
l'intervalle, on leur donnait une ducation de prince.

       *       *       *       *       *

Sa Majest salua sa quatrime pouse avec tout le crmonial de son
rang. Celle-ci claircit ses yeux brillants et adoucit son regard
comme il convient  une pouse qui vient de jouer un tour  son mari.

Sa Hautesse, arrtant son regard sur les jeunes filles, aperut Don
Juan dguis au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni
mcontentement.

Je vois que vous avez achet une esclave nouvelle, dit-il  Gulbeyaz.
C'est grand dommage qu'une simple chrtienne soit si jolie.

Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge rcemment
achete, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un
chuchotement gnral, mais l'tiquette ne permettait pas de ricaner.

[Illustration: PLANCHE X

(Photo Braun et Cie).

_Eugne Delacroix._--LE NAUFRAGE DE DON JUAN]




CHAPITRE V

DANS LE FOND DU SRAIL

Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, Katinkah et
Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans le lit de Dondon.--Le
sommeil des vierges.--Un cri dans la nuit.--L'trange rve de
Dondon.--Brves amours.--Le rveil de Gulbeyaz.--Juan et Dondon
condamns  mort.--La fuite.


Gulbeyaz et son matre s'en taient alls reposer. Ah! que la nuit est
longue aux pouses coupables qui brlent pour un jeune bachelier! Sur
leur couche douloureuse, elles appellent la clart de l'aube gristre,
tremblant que leur trop lgitime compagnon de lit ne s'veille.

Don Juan, sous son dguisement de femme, s'tait, avec le long cortge
des demoiselles, inclin devant le regard imprial. Elles reprirent
le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses o ces dames
reposaient leurs membres dlicats, soupirant aprs l'amour comme
l'oiseau prisonnier aprs les campagnes de l'air.

Don Juan ne pouvait s'empcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-l
un coup d'oeil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur
taille simple. Nanmoins, il se montrait docile  la matrone, la
mre des vierges, qui surveillait leurs volutions. Cette vnrable
personne tait prpose  distribuer les punitions.

       *       *       *       *       *

Ds qu'elles furent arrives dans leurs appartements, toutes les
jeunes filles se mirent  danser,  babiller,  rire et  foltrer.

Elles examinrent la nouvelle arrive, ses formes, ses cheveux, son
air, enfin toute sa personne. Quelques-unes taient d'avis que sa
robe ne lui allait pas bien. On s'tonnait qu'elle ne portt point
de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop
masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le ft tout 
fait.

Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie
involontaire, une bizarre attirance.

Parmi les mieux disposes  cette amiti sentimentale, il y en avait
trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon.

Lolah tait brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah tait une
Gorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de
beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les et dits
faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain
embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle tait d'une beaut 
faire tourner la tte.

Dondon semblait une Vnus endormie, quoique propre  tuer le sommeil
de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles.
Cependant ses seins, sa croupe potele taient parfaitement
proportionns.

Comment vous nommez-vous? dit Lolah  la nouvelle venue.

--Juana.

--Fort bien, c'est un joli nom.

--D'o venez-vous? dit Kalinkah.

--D'Espagne.

--O est l'Espagne? fit tendrement Dondon.

--Ne montrez donc pas votre ignorance gorgienne, reprit Lolah.
L'Espagne est une le, prs du Maroc, entre l'gypte et Tanger.

Dondon ne dit rien, mais elle s'assit prs de Juana et, jouant avec
son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement.

       *       *       *       *       *

La mre des vierges s'approcha sur ces entrefaites:

Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chre enfant, je ne
sais trop que faire de vous, dit-elle  la nouvelle odalisque. Tous
les lits sont occups. Si vous voulez, vous partagerez le mien.

Ici Lolah intervint:

Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana
avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra
moins de place que vous.

Mais ici Katinkah l'interrompit et dclara qu'elle avait aussi de la
compassion et un lit.

D'ailleurs, ajouta-t-elle, je dteste coucher seule.

La matrone frona les sourcils.

Et pourquoi donc?

--Je crains les revenants, rpondit Katinkah, il me semble voir des
fantmes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rves affreux: je
ne vois que gubres, giaours, gins et goules...

--Entre vous et vos rves, rpliqua la matrone, je craindrais que
Juana n'et pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez
 dormir seule pour raisons  moi connues; vous de mme, Katinkah,
jusqu' nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille
tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas
la nuit  remuer et  babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?

Dondon ne dit rien, car ses qualits taient de l'espce la plus
silencieuse.

Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah
sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au
dortoir, laissant ses deux compagnes  leur dpit.

       *       *       *       *       *

Dondon donna  Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup  donner
des baisers. Entre femmes cela n'engage  rien.

Puis elle se dshabilla, ce qui fut bientt fait, car elle tait vtue
sans art, comme une enfant de la nature. Un  un tombrent tous ses
lgers vtements.

Ce ne fut pas sans avoir offert son aide  Juana, qui refusa par
un excs de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette
politesse, car elle se piqua avec ces maudites pingles inventes sans
doute pour les pchs des hommes et qui font d'une femme une sorte de
porc-pic.

       *       *       *       *       *

Un silence profond rgnait dans le dortoir; les lampes places 
distance l'une de l'autre jetaient une lumire incertaine. Le sommeil
planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beauts.

L'une, avec sa chevelure chtain noue ngligemment et son beau front
doucement inclin, sommeillait, la respiration calme, et ses lvres
entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.

Une autre, au milieu d'un rve brlant et dlicieux, appuyait sur un
bras d'albtre sa joue vivement colore. Les boucles luxuriantes de
sa belle chevelure taient paisses sur son front. Elle souriait  son
rve, dcouvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli,
ses jambes blanches et pleines... On et dit que ses charmes divins
profitaient de l'heure discrte de la nuit pour se montrer timidement
 la lumire.

Une troisime semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au
soulvement de sa poitrine qu'elle rvait d'un rivage ador, d'une
patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux,
comme des gouttes de rose brillent sur les rameaux d'un cyprs.

Une quatrime, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil
profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme
sculpte sur une tombe.

       *       *       *       *       *

Soudain,  l'heure o la lumire des lampes commenait  devenir
bleutre et vacillante,  l'heure o les fantmes se jouent dans la
salle, Dondon poussa un cri.

Un cri si aigu qu'il veilla tout le dortoir en sursaut... De tous les
points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'taient ni l'une
ni l'autre accoururent en foule... Inquites, elles se poussaient
toutes tremblantes...

Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras
graciles, leurs fines jambes. Elles s'informrent avidement de
l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort mue et agite, les
joues rouges, le regard dilat.

Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une
chose salutaire, Juana dormait profondment. Jamais poux ne ronfla
d'aussi bon coeur auprs de celle qui lui est unie par les liens
sacrs du mariage. Les clameurs mme ne russirent point  la tirer de
cet tat fortun. Il fallut l'veiller, et elle ouvrit de grands yeux
et billa d'un air modeste et surpris.

Dondon eut beaucoup de peine  s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un
profond sommeil, elle avait rv qu'elle se promenait dans une fort
obscure. Cette fort tait pleine de fruits agrables, d'arbres 
vastes racines et  vgtation vigoureuse.

Au milieu croissait une pomme d'or d'une norme grosseur... mais  une
hauteur trop grande pour qu'on pt la cueillir... Elle la contemplait
d'un oeil avide, puis se mit  jeter des pierres pour faire tomber ce
fruit qui continuait mchamment  adhrer  son rameau... Mais il se
balanait toujours  ses yeux,  une hauteur dsesprante.

Tout  coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-mme
 ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le
ramasser et d'y mordre  pleines dents... Mais au moment o ses jeunes
lvres s'apprtaient  presser le fruit d'or de son rve, il en sortit
une abeille qui s'lana sur elle et la pera de son dard jusqu'au
fond du coeur... Alors elle s'tait veille en sursaut et avait
pouss un grand cri.

Elle fit ce rcit avec une certaine confusion et un grand embarras...
Les demoiselles, qui avaient redout quelque grand malheur,
commencrent  gronder Dondon d'avoir pour si peu troubl leur
sommeil. La matrone, courrouce d'avoir quitt son lit chaud,
rprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant
qu'elle tait bien fche d'avoir cri.

J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un
taureau; mais, pour un rve o il n'est question que d'une pomme et
d'une abeille, interrompre notre sommeil  toutes, certes, il y a de
quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose
qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que
pense de cette vision hystrique le mdecin de Sa Hautesse.

Et cette pauvre Juana par-dessus le march! La premire nuit qu'elle
passe parmi nous, voir ainsi son repos troubl par une telle clameur!
J'avais pens qu'avec vous, Dondon, elle aurait pass une nuit
paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que
son lit soit plus troit que le vtre.

 cette proposition, les yeux de Lolah brillrent, mais la pauvre
Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grce qu'on lui pardonnt
sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprs d'elle;  l'avenir,
elle garderait ses rves pour elle seule!

C'tait bien sot  elle, elle en convenait, d'avoir ainsi cri,
c'tait une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses
compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se
sentait abattue, elle priait qu'on voult bien la laisser... Dans
quelques heures, elle aurait surmont cette faiblesse, elle serait
compltement rtablie...

Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort
bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le
moins du monde dispose  quitter le lit,  s'loigner d'une amie qui
n'avait d'autre tort que d'avoir rv une fois mal  propos.

Quand Juana eut parl ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage
dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la
couleur d'un bouton de rose...

       *       *       *       *       *

Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, ple,
le coeur dvor d'inquitude. Elle mit son manteau, ses pierreries,
ses voiles. Son lit tait magnifique, plus doux que celui du plus
effmin Sybarite. Sa peau sensible n'et pu supporter le pli d'une
feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque
plus rien pour elle. Elle ne se soucia mme pas de donner un coup
d'oeil au miroir.

En mme temps s'tait lev son illustre poux, sublime possesseur de
trente royaumes et d'une femme dont il tait abhorr. Il n'en prenait
pas  l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une
jolie femme, comme un autre un ventail. C'est pourquoi il avait une
abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan.
Cependant il s'tait pris des beauts de son pouse.

Aprs les ablutions ordinaires, les prires et autres volutions
pieuses, il but six tasses de caf pour le moins, puis se retira pour
savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'taient rcemment
multiplies sous le rgne de Catherine, cette femme proclame 
l'unisson la plus grande des souveraines et des catins.

       *       *       *       *       *

Gulbeyaz soupira de son dpart, puis se retira dans son boudoir, lieu
propice au djeuner et  l'amour. La nacre de perles, le porphyre et
le marbre dcoraient  l'envi ce somptueux sjour. Des vitraux peints
coloraient de diverses nuances les rayons du jour.

C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce
qu'il tait advenu de Don Juan, o et comment il avait pass la nuit.

Baba rpondit pniblement  ce long catchisme. Il se grattait
l'oreille, signe d'un embarras certain.

Gulbeyaz n'tait pas un modle de patience. Quand elle vit Baba
hsiter dans ses rponses, elle l'embarrassa par des questions plus
presses. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus dcousues;
alors son visage commena  s'enflammer, ses yeux  tinceler, et les
veines d'azur de son front superbe se gonflrent de courroux.

Baba expliqua comment la mre des vierges avait pris soin de tout et
ne cacha point dans quel lit Juana avait couch. Il vita simplement
de parler du rve de Dondon.

Mais c'est en vain qu'il laissa discrtement ce fait derrire la
toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendre, ses oreilles
bourdonnrent, elle se sentit entrer en une petite agonie.

 la longue, elle se ressaisit:

Esclave, dit-elle  Baba, amne les deux esclaves.

Le ngre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa matresse
de lui prciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une
erreur.

La Gorgienne et son amant! rpondit l'impriale pouse. Et que le
bateau soit prt du ct de la porte secrte du srail! Tu sais le
reste.

Elle parut prononcer ces dernires paroles avec effort, en dpit de
son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut
pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de
rvoquer l'ordre qu'il venait d'entendre.

Entendu, c'est obi, dit-il; nanmoins, sultane, daignez songer aux
consquences. Tant de prcipitation peut avoir des suites funestes,
mme aux dpens de Votre Majest. Je ne veux point parler ici de
votre position critique, de votre ruine au cas d'une dcouverte
prmature...

Mais de vos propres sentiments. Lors mme que ce secret resterait
enfoui sous ces flots qui gardent dj un certain nombre de coeurs
palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous
gurirez pas, excusez la libert, en lui tant la vie...

--Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misrable! Va-t'en!
s'cria-t-elle les yeux enflamms de colre. Va-t'en et excute mes
ordres!

Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait  la
tte des autres, mais beaucoup plus  la sienne propre.

Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais
surtout les sultanes et leur manire d'agir, leur obstination, leur
orgueil, leur indcision, leur manie de changer d'opinion, leur
immoralit, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bnir sa
neutralit.

Puis il fit prvenir le jeune couple de se parer sans dlai, de se
peigner avec le plus grand soin et de se prparer  paratre devant
l'impratrice qui dsirait leur prouver sa sollicitude.

Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obir...

       *       *       *       *       *

Comment ils russirent  viter le courroux de Gulbeyaz et, par une
barque,  quitter le srail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa
matresse d'une nuit, sultane de deuxime classe, l'histoire n'en a
point conserv les dtails.




CHAPITRE VI

LELAH

Don Juan dans l'arme de Souvarow.--L'accueil du grand
gnral.--L'assaut d'Ismalia.--Don Juan sauve la petite Lelah.--Le
pillage, le viol.--Rcompense de Don Juan.


Le sige tait mis devant Ismalia. Mais les Russes, en dpit de leur
courage, n'avaient pas russi  s'emparer de la forteresse turque.
Enfin Souvarow, cet homme de gnie qui avait l'air d'un bouffon, fut
envoy pour prendre le commandement de l'arme. De suite tout changea,
et la rsistance turque faiblit.

La veille du grand assaut, quelques Cosaques rdant  la tombe de
la nuit rencontrrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez
correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenrent, lui et ses
camarades, au quartier gnral. Leurs costumes taient musulmans, mais
il tait facile de voir que ce n'tait l que dguisement.

Souvarow, qui donnait des leons aux recrues, en manches de chemise,
sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-mme:

D'o venez-vous?

--De Constantinople. Nous sommes des captifs chapps.

--Qui tes-vous?

--Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres
sont des femmes; le troisime n'est ni homme ni femme...

Le gnral jeta sur la troupe un coup d'oeil rapide:

J'ai dj entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il
est absurde d'avoir amen ici ces trois personnes, mais qu'importe!
N'tiez-vous pas dans le rgiment de Nicolaew?

--Prcisment.

--Vous avez servi  Widdin?

--Oui.

--Vous conduisiez l'attaque?

--C'est vrai.

--Qu'tes-vous devenu depuis?

--Je le sais  peine...

--Vous tiez le premier sur la brche?

--Du moins, n'ai-je pas t lent  suivre ceux qui pouvaient y tre.

--Ensuite?

[Illustration: PLANCHE XI

_A. Colin._--DON JUAN et HAYDE]

--Une balle m'tendit  terre, et l'ennemi me fit prisonnier.

--Vous serez veng, car la ville que nous assigeons est deux fois
aussi forte que celle o vous avez t bless. O voulez-vous servir?

--O vous voudrez.

--Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vtements dchirs, de
quoi est-il capable?

--Ma foi, gnral, s'il russit en guerre comme en amour, c'est lui
qui devrait monter le premier  l'assaut.

--Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis
 divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut
Ismalia...

--Et quels seront nos postes?

--Vous rentrerez dans votre ancien rgiment. Le jeune tranger restera
auprs de moi: c'est un beau garon. On peut envoyer les femmes aux
bagages ou  l'ambulance.

Ici, les deux dames levrent la tte et se prirent  pleurer.

Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?

--N'en dplaise  Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et
non les ntres. Ces deux dames turques favorisrent notre fuite. Nous
dsirons qu'elles soient traites avec tous les gards.

Ainsi fut-il fait. Les dames, aprs des larmes et soupirs, se
retirrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient
s'armer pour brler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, quand fut donn le grand assaut, Juan et Johnson
combattirent de leur mieux. Ils avanaient, marchant sur les cadavres,
taillant d'estoc et de taille, suant et s'chauffant, gagnant parfois
un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux
comme une pluie.

Bien que ce ft son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il
monta vaillamment  l'escalade des murailles.

La ville fut force. Le combat dans les rues se prolongea longtemps.
Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles
de crimes.

Sur un bastion o gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir
sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacres... Belle
comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se
baissait et cherchait  cacher son petit sein palpitant au milieu de
ces corps endormis dans leur sanglant repos.

Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Compar 
ces hommes, l'animal le plus sauvage des dserts de Sibrie a des
sentiments purs et polis, l'ours est civilis, le loup plein de
douceur...

Leurs sabres tincelaient au-dessus de sa petite tte dont les blonds
cheveux se hrissaient d'pouvante. Quand Juan aperut ce douloureux
spectacle, il n'hsita pas  tomber sur le dos des Cosaques.

Il taillada la hanche de l'un, fendit l'paule de l'autre, les mit
en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres o elle
s'tait cache et qui, un moment plus tard, ft devenu sa tombe.

Et elle tait aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage,
mais ce n'tait qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux,
elle regardait Don Juan avec une surprise effare.

Leurs regards se rencontrrent et se dilatrent. Dans celui de Juan
brillaient le plaisir, la douleur, l'esprance, la crainte... Les yeux
de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.

Sur ces entrefaites passa Johnson:

Venez, dit-il  Juan, et nous nous couvrirons de gloire. L, au
bastion de pierre, entour de ses dernires batteries, le vieux
pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons
l'enlever...

--Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis
l'abandonner...

--Juan, vous n'avez pas de temps  perdre. C'est une bien jolie
enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir
entre votre rputation et votre sensibilit, votre gloire et votre
compassion...

Juan restait inbranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux
qui lui parurent les moins propres  l'assaut final et au pillage
et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne rcompense le
lendemain. Juan consentit  l'accompagner.

Juan et Johnson se portrent en avant et russirent  avoir raison du
vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les
uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumes.

Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il
y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginit...
Cependant, la fume de l'incendie et de la poudre tait paisse... La
prcipitation fit natre quelques quiproquos... Dans le dsordre, six
vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par
les grenadiers.

En gnral, la continence fut cependant assez grande. Il y eut mme
du dsappointement parmi certaines prudes sur le dclin qui s'taient,
d'ores et dj, rsignes  supporter cette croix. On entendit des
commres demander d'un ton aigre-doux si _le viol n'allait pas
bientt commencer_.

Bref, Souvarow put crire sur son premier message: Gloire  Dieu et 
l'Impratrice. Ismalia est  nous.

On applaudit fort Juan de son courage et de son humanit. On le
flicita d'avoir sauv la petite musulmane. Pour sa rcompense,
Souvarow le chargea de porter  l'Impratrice le triomphal bulletin
qu'il venait de rdiger.

L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle tait dsormais sans
foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient pri sur
le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit voeu de la
protger et tint sa promesse.




CHAPITRE VII

CATHERINE DE RUSSIE

Le voyage.--Don Juan reu  la Cour.--Catherine amoureuse.--clatante
situation de Don Juan.--Il pense  sa famille.--ptre
maternelle.--Maladie de Don Juan.--Son dpart en mission.--Catherine
se console.--L'amour de Lelah.-- travers l'Europe.--Dbarquement 
Douvres.


Juan voyageait dans un _kibitka_, maudite voiture sans ressorts qui,
sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact.  chaque cahot,
il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrache  la
mort, souhaitant qu'elle ne souffrt pas trop.

Ainsi il parvint  Saint-Ptersbourg et, de suite, fut reu  la Cour
par l'Impratrice Catherine.

L'pe au ct, le chapeau  la main, beau des avantages qu'il tenait
de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du rgiment, Don Juan
entra, et sa vue fit sensation. Il tait svelte et fluet, pudibond
et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus
encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du
sraphin, il y avait un homme.

Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotrent, et le
favori rgnant frona le sourcil.

Quant  Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur
le panache duquel planait la victoire, et quand, flchissant le genou,
il lui prsenta la dpche, occupe  le regarder, elle oublia d'en
rompre le sceau.

Enfin, revenant  son rle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les
regards piaient avec inquitude les mouvements du visage. Enfin, un
royal sourire annona le beau temps pour le reste du jour.

Une ville prise! Trente mille hommes tus! Grande fut sa joie. Sa soif
d'ambition tait tanche pour quelque temps.

Divers pensers se jourent sur son front, puis elle laissa tomber un
regard bienveillant sur le beau jeune homme  genoux devant elle, et
tout le monde fut dans l'attente.

Un peu corpulente, elle tait cependant encore une beaut, beaut
frache et apptissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux
regard et exigeait le payement  vue et intgral des crances de
Cupidon sans permettre la plus petite rduction.

       *       *       *       *       *

Sa Majest baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite
ils s'prirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grce, Dieu sait
quoi encore. Lui se sentit touch d'une passion qui ressemblait, 
la vrit, plutt  l'amour-propre. Le fait d'avoir t distingu lui
donna de lui-mme une haute opinion.

Il tait, du reste, dans ce premier printemps de la vie o toutes les
femmes ont presque le mme ge. Et la puissante Impratrice de Russie
se conduisait en pareil cas comme une simple grisette.

Il y eut dans la Cour un chuchotement gnral. Des larmes de jalousie
parurent dans les yeux attrists de tous les assistants. Et les
ambassadeurs s'informrent de ce jeune homme qui promettait d'tre
grand d'ici quelques heures.

Cependant on se pressait autour de lui, et on le flicitait. Les robes
de soie de maintes gentes dames l'effleurrent mme. Juan s'inclina.
Il parlait peu, mais toujours  propos, et les grces de ses manires
flottaient autour de lui comme les plis d'une bannire.

Puis avec _elle_, derrire _elle_, ainsi que l'tiquette l'exigeait,
Juan se retira.

       *       *       *       *       *

Il devint peu  peu un Russe trs polic. La faveur de l'Impratrice
tait agrable et, bien que la tche ft un peu rude, un jeune homme
tel que Don Juan s'en tirait avec honneur.

Il vivait dans un tourbillon de prodigalits, de tumulte, de
splendeur, de pompe chatoyante, courtis des uns et des autres.

Il crivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il
tait en voie de succs, lui rpondirent le mme jour. Plusieurs
se prparrent  migrer et, tout en dgustant des sorbets, on les
entendit dclarer qu'avec l'addition d'une lgre pelisse le climat de
Madrid et celui de Moscou taient absolument les mmes.

Sa mre, Doa Inez, lui crivit une lettre pleine de recommandations
prcautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le
culte grec, qui devait paratre singulier  des yeux catholiques; mais
en mme temps lui disait d'touffer toute manifestation _extrieure_
de rpugnance, cela pouvant tre mal vu  l'tranger. Elle l'informait
qu'il avait un petit frre, n d'un second lit. Elle louait encore et
surtout l'amour _maternel_ de l'Impratrice.

       *       *       *       *       *

Cependant, l'aimable Juan prouvait parfois ce qu'prouvent d'autres
plantes appeles _sensitives_, que trouble le toucher. Peut-tre,
sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat o la Nva
n'attendt pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-tre ses
devoirs lui pesaient-ils. Peut-tre, dans les bras de la royaut,
soupirait-il aprs la beaut.

Il tomba malade. L'impratrice prit alarme, les mdecins prescrivirent
des mdications compliques.

Certains chuchotrent que Juan avait t empoisonn par Potemkine.

Juan se rtablit cependant, mais les hommes de science dclarrent
qu'il devait faire un voyage.

Le climat tait trop froid pour que cet enfant du Midi pt y fleurir,
disaient-ils. Catherine, d'abord, gota peu l'ide de perdre son
mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle rsolut de l'envoyer en
mission.

       *       *       *       *       *

Il y avait alors, au sujet d'un trait, des ngociations engages
entre les cabinets anglais et russe. C'tait  propos de la navigation
de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif.

Juan fut charg de propositions confidentielles. Il quitta la Russie
combl de prsents et d'honneurs.

Catherine se consola du dpart de Juan. Les soupirants  sa couche
taient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire
un choix.

Dans son excellente calche, Don Juan emporta un bouledogue, un
bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de
soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les
oiseaux, et cependant il n'tait ni vieux ni vierge.

 ct de Juan tait assise la petite Lelah qu'il avait arrache au
sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismalia.

Pauvre enfant! elle tait aussi belle que docile. Don Juan l'aimait,
et il en tait aim comme n'aima jamais frre, pre, soeur ou fille.
Il n'tait pas tout  fait assez vieux pour prouver le sentiment
paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse
fraternelle ne pouvait pas non plus mouvoir son coeur, car il n'avait
jamais eu de soeur.

Encore moins tait-ce un amour sensuel. Il n'tait pas de ces vieux
dbauchs qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang
engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le
platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.

La petite Turque refusait obstinment de se convertir. Elle ne
montrait aucun got pour la confession et persistait  croire que
Mahomet tait prophte.

Ils traversrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils
s'arrtrent  Berlin,  Dresde,  Cologne, cette ville qui prsente
les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair
ait jamais connu.

Dans un port de Hollande, ils s'embarqurent. Le bateau faisait le
service de Douvres. Les htels de cette ville sont hors de prix. Juan
ne put obtenir aucune rduction sur le mmoire fabuleux qu'on lui
prsenta dans cette premire cit de la grande Angleterre.




CHAPITRE VIII

ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE

Attaqu par des brigands.--Grande vie mondaine anglaise.--Lelah
confie  Lady Pinchbeck.--L'amour chez les Anglaises.--Adeline.--Le
chteau, de _Nonnan Abbey_.--La srie des invits.--Chasse,
cartes, billard.--Succs de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
Fitz-Fulke.--Inquitudes d'Adeline.--Conseils de mariage.--Aurora.


Ils se trouvaient donc en Angleterre.

Aprs une halte  Canterbury, ils arrivrent en vue de Londres:
norme amas de briques, de fume, de navires, masse hideuse et sombre
s'tendant  perte de vue.

Ici, se disait Juan, qui suivait  pied sa voiture, la libert a
choisi son sjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les
inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite 
chaque nouveau _meeting_,  chaque lection nouvelle.

Ici sont des pouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que
ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime  gaspiller
l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont
inviolables; nul ne tend des embches au voyageur; toutes les routes
sont sres; ici...

Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagn d'un menaant:
_La bourse ou la vie!_

Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en
embuscade. Ils l'avaient aperu marchant  pas lents  quelque
distance de sa voiture et, en garons aviss, ils avaient profit de
l'heure opportune...

Juan, quoiqu'il ne connt de l'anglais que le mot sacramentel
_Goddam!_ comprit le geste de ces gens. Sans hsiter il tira un
pistolet de dessous sa veste et le dchargea dans le ventre de l'un
des assaillants qui tomba comme un boeuf, beuglant:

O Jack! ce gredin de Franais m'a fait mon affaire!

Sur quoi Jack et son monde dcamprent au plus vite. Sans doute, se
disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les trangers de
cette manire. Il songeait nanmoins  relever l'homme qu'il avait
bless.

Que l'on me donne un simple verre de _gin_, disait celui-ci, et qu'on
me laisse mourir en paix.

Il expirait en effet. Il trouva encore la force de dtacher le
mouchoir qui entourait son cou et dit:

Donnez cela  Sarah...

[Illustration: PLANCHE XII

_A. Colin._--DON JUAN DGUIS EN FILLE]

       *       *       *       *       *

Juan,  Londres, s'installa dans un confortable htel. Le bruit de ses
aventures tranges, de ses combats et de ses amours avait prcd son
arrive. On savait que ce jeune tranger, distingu, beau et accompli,
avait tourn la tte d'une souveraine.

Auprs des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite  la
mode.

Don Juan fut prsent; son costume et sa bonne mine excitrent
l'admiration gnrale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont
Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau.  dire
vrai, il l'avait bien gagn.

En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames maries
se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirrent sa mise, les
pieuses mres demandrent quel tait son revenu et s'il avait des
frres.

Juan consacrait ses matines aux affaires; ses aprs-midi se passaient
en visites, en collations,  flner,  boxer. Le soir, la toilette, le
dner et les rceptions.

       *       *       *       *       *

Quant  Lelah, avec ses yeux orientaux, son caractre asiatique et
taciturne, elle devint une sorte de mystre _fashionable_.

On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grces, belle comme son
pays natal, serait beaucoup plus convenablement leve sous les yeux
de pairesses ayant pass le temps des folies.

Seize douairires, dix sages femelles clibataires, deux ou trois
pouses dolentes, spares de leurs maris sans qu'un seul fruit part
leurs rameaux desschs, demandrent  former la jeune Turque et  la
produire. C'est l le mot consacr pour exprimer la premire rougeur
d'une vierge  un raout o elle vient taler ses perfections.

Lors donc qu'il vit tant de dames vnrables solliciter l'honneur
d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consult la _Socit
pour la suppression du vice_, il fit choix de Lady Pinchbeck.

Elle tait vieille, mais avait t fort jolie. Elle tait vertueuse et
l'avait toujours t--du moins je le crois. Le fantme de la mdisance
avait en tout cas cess de rder autour d'elle. Elle n'tait plus
cite que pour son amabilit et son esprit...

       *       *       *       *       *

De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes
jolies. Une belle Anglaise cache la moiti de ses attraits. Elle
aime mieux se glisser paisiblement dans votre coeur que de le prendre
d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est
dans la place, elle la garde.

Elle n'a point la dmarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse
qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grce des
Franaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard.
Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'prendre
d'une grande passion, c'est une chose fort srieuse. Neuf fois sur
dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire
saigner le coeur d'une rivale; mais la dixime fois ce sera un
ouragan.

       *       *       *       *       *

Lady Adeline Amundeville tait de haut lignage, riche par le testament
de son pre, belle mme dans cette le o les beauts abondent. Dans
le tourbillonnement du monde, elle tait la reine abeille... Ses
charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes
les femmes.

Elle tait chaste jusqu' dsesprer l'envie, et marie  un homme
qu'elle aimait fort. C'tait un Anglais froid comme tous ceux de sa
nation, fort apprci au Conseil, nergique  l'occasion, fier de
lui-mme et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre
eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans
sa hauteur.

Une sympathie s'tablit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour
sa gravit le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyag et
aimaient parler chevaux.

Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se
rendre dans une magnifique rsidence, une Babel gothique, vieille de
plusieurs sicles...

Le chteau _Nonnan Abbey_ tait encadr dans un vallon couronn de
grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent,
profond. L'onde en tait renouvele par une rivire dont les flots
calmes traversaient sa nappe paisible... La fort descendait en pente
jusqu' ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante.

Un dbris glorieux de l'ancienne abbaye s'levait un peu  l'cart:
c'tait une vote grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de
la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques dbris de statues.
Il faut dire que les moines avaient jadis t expulss violemment par
les anctres du lord.

 l'heure de minuit, quand se lve le vent, on entend gmir,  travers
les ruines, un son trange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui
traverse l'arceau colossal, s'levant, s'abaissant, mourant tour 
tour. Les uns pensent que c'est l'cho lointain de la cataracte de la
rivire, apport par la brise nocturne; d'autres croient qu'un tre
inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix
magique.

L'intrieur du chteau se perdait en longues salles, en longues
galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux
assez bien conservs, brillaient des barons bards de fer, des comtes
pars de soie et portant l'ordre de la Jarretire... On y remarquait
aussi maintes ladies Mary  longue chevelure blonde, des comtesses en
robe de cour et quelques autres beauts drapes de manire plus
libre. On y voyait aussi des juges, des vques, des procureurs, des
gnraux...

       *       *       *       *       *

L'automne arriva et avec lui les htes attendus. Les bls sont coups,
le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il
y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte,
lady Affaire, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme
du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on et
prise pour un blanc agneau.

Vint aussi Desparoles, spadassin lgal qui n'accepte pour champ de
bataille que le barreau et le snat; le jeune pote Ecorche-Oreilles,
dont l'toile commenait  poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir
John Boirude, puissant buveur.

Visitrent encore le chteau: le duc des Grands-Airs et les six
misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre
honorables misters dont l'honneur tait plus devant le nom qu'aprs;
le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les ds
subissaient eux-mmes le charme; le rvrend Rodomart Prcision qui
hassait le pcheur plus que le pch.

C'tait un chiquier de bonne compagnie. Un chantillon de chaque
classe est prfrable  un insipide tte--tte entre gens du mme
milieu.

       *       *       *       *       *

Les jeunes gens se levaient le matin pour aller  la chasse,  l'afft
ou  cheval; les vieillards parcouraient la bibliothque, flnaient
dans les jardins; les jolies femmes se promenaient  pied ou  cheval;
laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes
et chapeaux.

Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis.
Elles rdigeaient de longues correspondances. Les missives fminines
sont pleines de mystres.

Il y avait aussi des billards et des cartes.

Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la
danse.

Tout, dans la runion, tait bienveillant et aristocratique; tout
tait lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taille dans le
marbre attique. Ainsi, jusqu' minuit, se passait chaque soir la vie.

Adeline tait vraiment la reine. Il y avait dans ses manires cette
politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des
sentiments de la nature, ne dpasse jamais la ligne quinoxiale...

Mais tait-elle en tout indiffrente? Selon l'insipide comparaison, le
volcan frang de neige couve dans son sein une lave brlante...

       *       *       *       *       *

Juan-- cet gard il ressemblait aux saints--tait  tous sans
distinction. Dou d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais
dfaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette
fatuit de certains hommes-femelles. Il vitait galement de tomber
endormi aprs le dner.

Smillant et lger, toujours sur le qui-vive, il prenait une
part brillante  la conversation, approuvant le plus souvent ce
qu'avanaient les dames. Il savait couter.

Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans
prtention thtrale, non en matre de ballet, mais en homme comme il
faut. Ses pas taient chastes et classiques.

       *       *       *       *       *

La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commena  lui
faire quelques agaceries.

C'tait une belle blonde dans la maturit, sduisante, distingue, et
qui, pendant plusieurs hivers, avait dj brill dans le grand monde.
Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait
un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jet le grappin sur
Lord Augustus Fitz-Plantagenet.

Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit
ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolrer ces
petites licences: ce sont privilges de la corporation fminine. Dans
le cercle, on chuchotait, on dcochait des traits malins. Personne,
du reste, ne pronona le nom du duc. On aurait pu croire, cependant,
qu'il dt tre pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que,
toujours absent, il passait pour s'inquiter fort peu de ce que
faisait sa femme.

La duchesse Adeline commena  regarder comme un peu libre la conduite
de son invite... Elle se sentait doucement mue de piti pour la
jeunesse et la probable inexprience de Don Juan. Il n'tait  la
vrit plus jeune qu'elle que de six semaines.

 seize ans, Adeline avait t produite dans le monde; prsente,
exalte, elle mit le trouble dans le coeur des hommes;  dix-sept,
elle enchanta le monde comme une nouvelle Vnus sortant de son ocan;
 dix-huit, elle avait consenti  crer cet autre Adam appel le plus
heureux des hommes.

Trois hivers elle avait rayonn, brillante, admire, adore, mais en
mme temps si sage qu'elle avait mis en dfaut la mdisance la plus
subtile: dans ce marbre modle on ne pouvait dcouvrir la plus petite
tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouv un moment pour
faire un hritier et une fausse couche.

       *       *       *       *       *

Dans l'intention charitable d'viter un clat, Lady Adeline, ds
qu'elle vit que, selon les probabilits, Don Juan ne rsisterait pas,
rsolut de prendre elle-mme des mesures. Que deviendrait le pauvre
enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grce Lady de Fitz-Fulke
passait pour intrigante et quelque peu mchante dans la sphre
amoureuse. C'tait un de ces jolis et prcieux flaux qui poursuivent
sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'anne,
crent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le
torturent et ne veulent sous aucun prtexte le laisser partir.

C'tait une femme  tourner la tte d'un jeune homme,  faire de lui
un Werther en fin de compte. Comment ds lors s'tonner qu'une me
plus pure redoutt pour un ami une liaison de cette sorte?

Dans l'effusion de son coeur, qui se croyait tranger  tout artifice,
Lady Adeline prit son mari  part et l'engagea  donner des conseils 
Juan. Lord Henry se prit  sourire de la simplicit de sa femme et de
son ardeur  dtourner le jeune homme des piges de la sirne. Il se
prit  sourire et lui fit une rponse d'homme d'tat.

Il dclara d'abord qu'il ne se mlait jamais des affaires des autres,
 l'exception de celles du Roi; ensuite que, dans ces matires,
il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons;
troisimement que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au
menton et ne devait pas tre men en lisire, et en dfinitive que
d'un conseil ne rsultait pas souvent quelque chose de bon.

En consquence, il conseilla  sa femme de laisser les parties 
elles-mmes. Et, pris par son travail de conseiller priv, il embrassa
tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune pouse,
mais une soeur ge...

       *       *       *       *       *

Le coeur d'Adeline,  la vrit, tait vacant, bien que ce ft une
magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait;
mais cet amour lui cotait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient
dans la vie cte  cte, mais ils ne se heurtaient mme pas... Son
coeur tait vacant, mais elle ne le savait pas.

Elle se mit  rflchir au moyen de sauver l'me de Juan. Et en fin de
compte elle lui conseilla de se marier.

Juan rpondit, avec toute la dfrence convenable, qu'il se sentait,
en effet, un certain got pour l'hymne, mais que, pour le moment, il
se prsentait quelques difficults relativement  ses prfrences ou
 celles de la personne  laquelle ses voeux pourraient s'adresser;
qu'en un mot il pouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes
n'taient dj maries.

Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage
Miss Lecture, Miss Fle, Miss Lemle et les deux belles hritires
Couche-d'Or. C'taient l des partis on ne peut plus sortables. Il y
avait aussi Miss de l'tang, vritable crme d'galit d'me, quoique
poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le coeur visait  un
crachat ou  un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune toile qui
brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, crature
adorable,  peine forme et modele: rose dont les feuilles les plus
suaves ne s'taient pas ployes encore.

Aurora tait la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il
arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oublie. Cette
omission excita l'tonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton
moiti riant, moiti srieux. Adeline, avec un singulier, un imprieux
ddain, lui rpondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le
frapper dans cette enfant affecte, silencieuse et froide...

Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode
acide.




CHAPITRE IX

LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE

Le festin.--Juan exerce sa sduction.--L'apparition du moine.--L'moi
de Juan.--Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson
d'Adeline.--Dner lectoral.--Juan dans sa chambre.--Rapparition du
moine.--Le rveil de lord Byron.--L'amour n'est qu'illusion.


Un soir eut lieu un grand dner, un mirifique combat avec la
vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes
offensives. Il y eut une excellente _soupe  la bonne femme_, un
turbot, un _dindon  la Prigueux_, un filet de porc, des _volailles 
la Cond_, des tranches de saumon, des sauces gnevoises, un quartier
de venaison, un jambon glac de Westphalie, mille autre choses 
l'_allemande_,  l'_espagnole_... des vins qui eussent derechef donn
la mort au jeune Ammon et du champagne  la mousse ptillante, blanche
comme les perles fondues de Cloptre.

On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la
mastication. Don Juan se trouvait plac par un singulier hasard entre
Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du coeur,
c'tait une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement
la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pense.
Aurora gardait cette indiffrence qui pique  bon droit un preux
chevalier.

Aux propos de Don Juan, Aurora ne rpondait que par des paroles
insignifiantes...  peine dtournait-elle les yeux. tait-ce orgueil,
modestie, proccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline
semblait dire  Juan: Je vous avais prvenu!

Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il
savait tour  tour tre grave ou gai, libre ou rserv; il avait l'art
d'obliger les gens  se livrer sans leur laisser voir o il voulait
en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora tait plus
brillant, et peu  peu elle se laissait aller...

       *       *       *       *       *

Le souper, les chants, les danses termins, les convives s'taient
retirs un  un. La dernire robe transparente avait disparu, comme
ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne
brillait dans le salon que les bougies mourantes...

Juan, dans sa chambre, se sentit agit, embarrass, inquiet.  la
fentre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les
flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son
charme mystrieux...

Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avana dans la longue et sombre
galerie garnie de vieux tableaux... Mais  la lueur d'une clart
douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de spulcral, de
lamentable, d'effrayant.

Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient  cette
heure revivre, et le ple sourire des beauts dfuntes, charme des
anciens jours, s'animait par instants...

Juan rvait peut-tre  ses matresses. Nul bruit, hormis l'cho de
ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique
manoir. Tout  coup, il entendit distinctement auprs de lui un
bruit...

Ce n'tait pas une souris, mais,  surprise! un moine affubl d'un
capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantt se montrant  la
clart de la lune, tantt perdu dans les tnbres. Il avanait d'un
pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit lger de ses
vtements; il marchait lentement ou plutt glissait comme une ombre...

Et en passant prs de Don Juan, sans s'arrter, il lui jeta un regard
tincelant.

Juan resta ptrifi. Il avait bien entendu parler d'un fantme qui
hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris
cela pour simple superstition.

Avait-il bien vu? N'tait-ce qu'une vapeur?

Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de
l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre sjour... Sans pouvoir
ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux merveills. Ses
cheveux s'enlaaient autour de ses tempes comme un noeud de serpent.
Il voulut bien demander au rvrend personnage ce qu'il dsirait, mais
sa langue lui refusa la parole...

Au troisime voyage le fantme disparut.

Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le dterminer, mais
ce lui parut un sicle. Il attendait toujours, les yeux fixs sur
l'endroit o le fantme avait la premire fois apparu. Peu  peu
il recouvra un certain usage de ses facults... Il rentra dans sa
chambre, priv encore de la moiti de ses forces.

Tout y tait comme il l'avait laiss; la lampe continuait  briller,
et sa flamme n'tait pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui
refusrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans
difficult. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi.

Cela tait bien de ce monde. Nanmoins la main de Juan tremblait. Il
ferma sa porte et, sans trop se presser, se dshabilla et se mit au
lit. L, mollement appuy sur son oreiller, il repassa en son esprit
ce qu'il avait vu... Mais peu  peu le sommeil le gagna, et il
s'endormit.

       *       *       *       *       *

Il s'veilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de
l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il
s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin
de toilette: ses cheveux tombaient ngligemment sur son front, ses
vtements n'avaient pas leur pli accoutum, et peu s'en fallait que
le noeud gordien de sa cravate ne ft trop de ct de l'paisseur d'un
cheveu.

Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de th.
Chacun s'aperut de son tat de distraction, Adeline la premire, mais
il lui fut impossible d'en deviner la cause.

Elle le regarda, remarqua sa pleur et plit elle-mme, puis elle
baissa les yeux. Lord Henry prtendait que ses _muffins_ taient mal
beurrs. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant
fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait
galement Juan avec une sorte de surprise calme.

La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il tait malade.

Oui, oui, non, non, peut-tre..., rpondit-il...

Le mdecin de la famille exprima le dsir de lui tter le pouls, mais
Juan dclara qu'il se portait trs bien.

On dirait, dit soudain Lord Henry  Juan, que votre sommeil a t
rcemment troubl par le moine noir.

--Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforait de faire
indiffrent.

--Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre
qui hante ce chteau?

--Jamais, en vrit.

--La renomme raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus
tard. Soit qu'avec le temps le fantme soit devenu moins hardi, soit
que nos aeux eussent de meilleurs yeux que les ntres, il est certain
que les visites du moine se font rares... La dernire fois, ce fut...

--Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait dj qu'un
rapport existait entre le trouble de Juan et la lgende, si vous
voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet.
L'histoire a t trop souvent conte et n'a pas gagn beaucoup en
vieillissant.

--Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mmes, pendant
notre lune de miel, nous avons vu...

--N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous
mettre votre histoire en musique.

       *       *       *       *       *

Alors, avec la grce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la
harpe dont les cordes vibrrent harmonieusement sous ses doigts et,
d'un ton plaintif, se mit  jouer l'air:

    _Il tait un moine gris..._

Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est
 moiti pote, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le
reste de la socit.

Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, aprs quelques
secondes d'hsitation, la belle Adeline se mit  chanter ainsi:

    Dieu vous garde du Moine noir!
    Parfois, marmottant sa prire,
    Quand la nuit descend sur la terre
    Il rde autour de ce manoir.
    Depuis que Lord Amundeville
    Chassa les moines de ces tours
    Un moine refusa toujours
    De quitter cet antique asile.

    La torche et le fer  la main,
    Les soldats des biens de l'glise
    Rclament la prompte remise
    Par l'ordre de leur souverain:
    Un moine  demeurer s'obstine.
    Son aspect n'est pas d'un mortel;
    Sous le porche auprs de l'autel
    Ce n'est que la nuit qu'il chemine.

    Plein d'un bon ou mauvais vouloir
    (Lequel? Rponde un plus habile!)
    Nuit et jour des Amundeville
    Le Moine habite le Manoir.
    Leur premire nuit conjugale
    Prs de leur lit le voit errer;
    Il revient, est-ce pour pleurer?
    Le jour o leur souffle s'exhale.

    Et lorsqu'il nat un hritier,
    Il se plaint de son infortune,
    Aux ples rayons de la lune,
    Et parcourt l'difice entier.
    D'un capuchon couleur d'bne
    Toujours ses traits restent couverts;
    Mais son regard brille au travers,
    Et c'est celui d'une me en peine.

    Dieu vous garde du Moine noir!
    C'est l'hritier du monastre;
    Il est encor puissant sur terre
    Malgr le laque pouvoir.
    Le jour, Amundeville est matre;
    La nuit, le moine est sans rival;
    Son droit subsiste, et nul vassal
    N'est tent de le mconnatre.

    Quand il se promne  grands pas,
    Couvert de son vtement sombre,
    Si vous laissez passer son ombre
    Elle ne vous parlera pas.
    Qu'il nous soit propice au contraire,
    Dieu soit en aide au Moine noir!
    Qu'il prie ou non pour nous, ce soir
    Offrons pour lui notre prire.

La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de silence, puis
l'auditoire se confondit en admiration et remerciements.

Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan  lui-mme. Il se
permit mme, sur le chapitre, de lancer maintes saillies.

La journe se passa aux habituelles occupations. Mais au dner,
donn  quelques lecteurs influents, il semblait  nouveau distrait,
tranger  ce qui se passait. Il oubliait de manger, puis se servit de
turbot avec une notoire indiscrtion.

       *       *       *       *       *

Les yeux d'Aurora taient fixs sur les siens, et il y avait sur les
traits de la jeune fille comme un sourire. Mais dans ce sourire il n'y
avait rien qui veillt ni l'esprance, ni l'amour... C'tait un
calme sourire de contemplation, empreint d'une certaine expression de
surprise et de piti...

Juan rougit de dpit, ce qui tait peu spirituel. Aurora dtourna les
yeux, palissant lgrement...

Adeline surveillait tout, avec l'affabilit d'une matresse de maison
dont le mari doit bientt affronter les lections. Un instant Juan se
demanda s'il y avait en elle quelque chose de _rel_, mais non, elle
jouait un rle.

La belle Fitz-Fulke semblait fort  son aise. Ses yeux riants
saisissaient d'un regard les ridicules. C'tait sa charitable
occupation.

Cependant le repas s'coula. Le caf fut servi, puis on annona les
voitures. Les invits de la soire disparurent un  un aprs force
rvrences  la matresse de maison.

Aprs leur dpart on se rpandit en saillies sur leur compte. Seul Don
Juan demeurait silencieux. Mais il tait heureux de voir qu'Aurora,
par toute son attitude, approuvait son silence... La jeune fille avait
rnov en lui des sentiments perdus ou mousss...

       *       *       *       *       *

Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans son appartement,
autant pour s'y livrer  la tristesse que pour dormir. Au lieu de
pavots, les saules se balanaient sur sa couche. Il se mit  rver...

La nuit ressemblait  celle de la veille. Il s'tait dshabill,
n'ayant gard que sa robe de chambre. Redoutant la visite du
spectre, il s'assit, l'me embarrasse, dans l'attente de nouvelles
apparitions.

Il prta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:

Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances
clestes! c'est... bah! le chat! Le diable emporte son pas furtif,
semblable  la dmarche lgre d'un esprit ou  celle d'une miss
amoureuse s'avanant sur la pointe des pieds  son premier rendez-vous
et...

Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois c'est bien le moine
noir avec sa marche rgulire...

Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis que tous dorment
profondment, alors que les tnbres toiles entourent le monde comme
une ceinture parseme de pierreries, voil que la prsence du moine
vient encore glacer le sang dans ses veines.

Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement d'un doigt humide
sur un verre, puis un lger rsonnement, comme une onde fouette par
le vent la nuit...

Ses yeux taient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille aussi. De plus
en plus s'approchait le bruit redoutable... La porte s'ouvrit.

Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme la porte de l'enfer.
_Lasciate ogni speranza, voi che entrate!_ Elle s'ouvrit dans toute
sa largeur, non rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes,
puis elle revint sur elle-mme, sans toutefois se refermer...
Elle demeura entrouverte, laissant passage  de grandes ombres que
faisaient jouer les flambeaux de Juan, et parmi ces ombres se tenait
debout le moine noir dans son lugubre capuchon.

Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'ide lui vint qu'il
pourrait bien s'tre tromp... Il domina peu  peu son tremblement...
Une me et un corps runis ne peuvent-ils tenir tte  une me sans
corps?

Alors son effroi se changea en colre, et sa colre prit un caractre
redoutable. Il se leva et s'avana; l'ombre battit en retraite.
Juan la suivit. Son sang, tout  l'heure glac, s'tait chauff. Il
s'tait rsolu  percer ce mystre par une vigoureuse lutte de quarte
et de tierce. Le fantme recula jusqu' l'antique muraille o il se
tint debout, immobile comme un marbre.

Il tendit un bras. Puissances ternelles! Dans son trouble, il ne
toucha ni me ni corps, mais bien le mur, sur lequel les rayons de la
lune tombaient  flots d'argent... Il frmit encore...

L'ombre tait toujours l... Ses yeux bleus tincelaient, et avec
une singulire vivacit pour des yeux d'ombre... La tombe lui avait
galement laiss sa respiration qui tait remarquablement douce... On
pouvait juger  une boucle gare de ses cheveux que le moine avait
t blond...

La lune se fit voir soudain  travers le linceul de lierre dont la
fentre tait tapisse, et Juan distingua qu'entre deux lvres de
corail brillaient deux rangs de perles... De plus en plus intrigu, il
tendit l'autre bras.

Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un sein bien vivant et
qui battait  coups redoubls... En mme temps il apercevait nettement
l'me la plus charmante qui se ft jamais fourre sous capuchon de
moine, un menton  fossette, une gorge d'ivoire, bref une crature
de chair et de sang... Froc et capuchon s'cartrent soudain
et laissrent voir, dans le luxe de toute sa voluptueuse et peu
terrifiante personne, le fantme de Sa foltre Grce la duchesse de
Fitz-Fulke...

Don Juan, rassrn, saisit  bras-le-corps le joli fantme. Sous le
grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke tait nue. Don Juan aimait
lady Amundeville, Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait mme la
petite Lelah. Mais il sentit le dsir se glisser en son me et en son
corps. On ne passe pas impunment plusieurs semaines de chastet en un
grand chteau.

Mais comme il allait l'entraner vers sa couche, il se fit un grand
bruit. Une lueur blouissante entra dans la vieille chambre, tandis
que les murs tremblaient jusque dans leurs fondements. Un gouffre,
non, une oubliette du pass parut s'ouvrir, et soudain le moine
disparut...

       *       *       *       *       *

La sueur au front, Byron s'veilla de son long rve. Il tait toujours
dans la misrable chambrette de cette auberge de Thrace o il avait
d chercher asile la veille, perdu dans sa course  cheval, un orage
grondant, dont les clats se rpercutaient mille fois sur les collines
de Tchataldja.

Une servante parut qui portait un dlicieux moka. C'tait une personne
d'un ge assez mr. Mais ses charmes pouvaient encore prsenter
quelque attrait  un voyageur bien fatigu.

Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.

Tant de conqutes de princesses et de duchesses, cette nuit, pour
aboutir  la servante! dit-il. Ma foi, tant pis! L'amour n'est
qu'illusion, Don Juan et fait de mme  ma place.




TABLE DES MATIRES

DON JUAN TENORIO


CHAPITRE PREMIER

_Les prdictions de l'Astrologue._

La famille de Don Juan.--Maternit douloureuse.--Le
baptme.--Chez l'astrologue.--Alchimie et
magie.--Les rves de la comtesse.--Le langage des
astres.--Jacobi assomm.--La revanche du hibou.--Les
prtentions de Don Jorge                                         3


CHAPITRE II

_La premire matresse de Don Juan._

Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
prparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La
petite Monique.--Le baiser.--L'altercation.--La
bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto bless.--Rivalit
de femmes.--Premire nuit d'amour.--Mort
de Niceto                                                        17


CHAPITRE III

_Don Juan  la cour de Naples._

En exil.--Une duchesse viole.--L'arrive du Roi.--Intervention
de Don Jorge.--L'oncle et le neveu.--La
fuite.--La duchesse au secret.--Les conseils d'un
valet de chambre.--Stupfaction et fuite du duc Octavio.         37


CHAPITRE IV

_La mort du commandeur._

Petite revue du demi-monde.--Ins d'Ulloa.--Discours
de l'abbesse.--Visite de la dugne.--La lettre
d'amour de Don Juan.--Don Juan au couvent.--L'enlvement.--Don
Gonzalo d'Ulloa.--Propos aigres-doux.--Le
rveil de Doa Ins.--La sduction de Don Juan.--Arrive
inopine de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort
du commandeur.                                                   49


CHAPITRE V

_Doa Elvire._

Mort d'Ins.--Dbordements de Don Juan.--Sa profession
de foi.--Arrive de Doa Elvire.--Sanglants
reproches.--Piteuses explications.--Vive querelle de
famille.                                                         69


CHAPITRE VI

_La statue du commandeur._

Visite au cimetire.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les
toasts.--La statue de pierre.--Don Juan aux
enfers.                                                          77

       *       *       *       *       *

DON JUAN DE MARANA


CHAPITRE PREMIER

_ l'universit de Salamanque._

La famille de Maraa.--Les mes du Purgatoire.--l'Universit
de Salamanque.--Don Garcia Navarro.
-- l'glise.--Fausta et Teresa de Ojedo.--Premire
srnade.                                                        95


CHAPITRE II

_Fausta et Teresa._

Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un
mort.--L'pe des Maraa.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous
en ville.--Le souper des tudiants.--Deux
jolies matresses.--Leons de volupt.--Premire
fatigue.--Le signe de beaut.--change de
femmes.--Le pari perdu.--L'amontillado.--La tentative
de viol.--Mort de Fausta.--Fuite de Don Juan.--En
Flandre!                                                         107


CHAPITRE III

_ la guerre en Flandre._

Le dguisement.--La petite marchande de souliers
de Saragosse.--La fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le
capitaine Gomare.--Brillants dbuts guerriers.--Dbauches
de garnison.--Sductions et coups
d'pe.--La guerre recommence.--Mort du capitaine
Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.        121


CHAPITRE IV

_La mort de Don Garcia._

Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le sige de
Berg-op-Zoom.--Le capitaine Saqui-Guitra.--Mort
trange de Don Garcia.--Les dbauches de Don
Juan.                                                            133


CHAPITRE V

pisode rapport par le mystrieux licenci Alonso
Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas,
et auquel pisode il donna le titre du _Riche
dsespr_.                                                      141


CHAPITRE VI

_Les nuits de Sville._

Retour en Espagne.--Ftes et orgies.--La liste
des matresses.--Doa Teresa au couvent.--Nouvelle
sduction.                                                       155


CHAPITRE VII

_La conversion de Don Juan._

Au chteau de Maraa.--Le vieux tableau.--Un
singulier office.--L'apparition.--L'enterrement.--vanoui.--La
conversion.--Mort de Teresa.--Le
dernier duel.--La pnitence.                                     161

       *       *       *       *       *

DON JUAN D'ANGLETERRE

CHAPITRE PREMIER

_Julia._

La famille de Don Juan: Don Jos, Doa Ins.--Un
turbulent marmot.--Mort inopine de Don Jos.--ducation
morale de Juan.--Sa prcocit.--Son adolescence.--Julia,
la belle sang-ml.--Son vieux mari.--Amours
d'Ins et d'Alfonso.--Julia auprs de Don
Juan: premires caresses.--Vaines rsistances.--Tristesse
de Don Juan.--Dans le berceau fleuri.--Dangers
du crpuscule.--Initiation de Don Juan.--Dans le lit
de Julia.--L'arrive du mari.--La ruse de Julia.--Confession
d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans
le cabinet noir.--Les deux poux.--Les souliers
rvlateurs.--Fuite de Don Juan.--Combat  l'pe
et au poing.--Dans la nuit svillane.--Le scandale.--Don
Juan s'embarque.--La lettre de Julia.                            171


CHAPITRE II

_Le naufrage._

Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mlancolie
de Don Juan.--Le mal de mer.--La tempte.--Le
grog.--Tristesse du licenci Pedrillo.--Dans les canots.--Le
navire sombre.--La chaloupe s'loigne.--La
faim.--Le tirage au sort.--Pedrillo mis  mort et
mang.--Le chtiment.--Le dnuement.--La terre!--Vers
le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
Juan atteint le rivage et s'vanouit.                            197


CHAPITRE III

_Hayde._

Retour  la vie: premire vision.--Hayde et sa suivante.--Dans
la grotte.--Hayde et son pre.--Sommeil
profond de Juan et troubl d'Hayde.--premier
entretien, premier repas.--Les visites  la grotte.--Le
bain.--Promenades sentimentales.--Dpart du
vieux pirate.--Premire nuit d'amour sur la grve.--Exploits
du pirate.--Le retour impromptu.--La
fte au logis.--Danses et orgies.--Le repas d'Hayde et
de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et pote.--Les
rves d'Hayde.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance
du pirate.--Maladie et mort d'Hayde.                            214


CHAPITRE IV

_La sultane Gulbeyaz._

Esclave.--Rcit du bouffon.--Enchan  la jolie
Romagnole.--La vente au march des esclaves.--Rencontre
de Johnson.--L'achat.--Au palais du sultan.--Juan
habill en femme.--Au srail.--La
sultane amoureuse.--Vaines avances.--Arrive du
Sultan.--Gulbeyaz se retire.                                     239


CHAPITRE V

_Dans le fond du srail._

Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah,
Katinkah et Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans
le lit de Dondon.--Un cri dans la nuit.--L'trange
rve de Dondon.--Brves amours.--Le rveil de Gulbeyaz.
--Juan et Dondon condamns  mort.--La fuite.                    257


CHAPITRE VI

_Lelah._

Don Juan dans l'arme de Souvarow.--L'accueil du
grand gnral.--L'assaut d'Ismalia.--Don Juan sauve
la petite Lelah.--Le pillage, le viol.--Rcompense de
Don Juan.                                                        271


CHAPITRE VII

_Catherine de Russie._

Le voyage.--Don Juan reu  la Cour.--Catherine
amoureuse.--clatante situation de Don Juan.--Il
pense  sa famille.--ptre maternelle.--Maladie de
Don Juan.--Son dpart en mission.--Catherine se console.--L'amour
de Lelah.-- travers l'Europe.--Dbarquement
 Douvres.                                                       279


CHAPITRE VIII

_Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke._

Attaqu par des brigands.--Grande vie mondaine
anglaise.--Lelah confie  Lady Pinchbeck.--L'amour
chez les Anglaises.--Adeline.--Le chteau de _Nonnan
Abbey_.--La srie des invits.--Chasse, cartes, billard.
--Succs de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
Fitz-Fulke.--Inquitudes d'Adeline.--Conseils de
mariage.--Aurora.                                                287


CHAPITRE IX

_Le moine noir d'Amundeville._

Le festin.--Juan exerce sa sduction.--L'apparition
du moine.--L'moi de Juan.--Aurora. la duchesse de
Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson d'Adeline.--Dner
lectoral.--Juan dans sa chambre.--Rapparition du
moine.--Le rveil de lord Byron.--L'amour n'est
qu'illusion.                                                     301

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(XVIIIe sicle)                                              7 50

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_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
(XVe sicle)                                                 7 50

_L'oeuvre libertine de l'Abb de Voisenon_                   7 50

_L'oeuvre libertine de Crbillon le fils_                    7 50

_Le Livre d'amour des Anciens_                               7 50

_Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfum      7 50

_L'oeuvre libertine des Conteurs russes_                     7 50

_L'oeuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut)        7 50

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_Le Zoppino._ Texte italien et traduction franaise          6 

_La Belle Alsacienne_ (1801)                                 6 fr.

_Lettres amoureuses d'un Frre  son lve_ (1878)           6 

_Pomes luxurieux du divin Artin_ (Tariffa delle Puttane
di Venegia)                                                  6 

_Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle_                     6 

_La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy                   6 

_Zolo et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade         6 

_De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et
traduction franaise                                         6 

_Le Canap couleur de feu_, par Fougeret de Montbron         6 

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Chroniques Libertines

Recueil des indiscrtions les plus suggestives des
chroniqueurs, des pamphltaires, des libellistes, des
chansonniers,  travers les sicles.

       *       *       *       *       *

_Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_,
par H. Fleischmann                                           6 fr.

_La vie libertine de Mlle Clairon, dite Frtillon_         6 

_Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez               6 

_Mmoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
(Affaire du Collier)                                         6 

_Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann             6 

_Chronique scandaleuse et Chronique artine au XVIIIe
sicle_                                                      6 


Souscription aux six volumes parus de la Ire srie,
  brochs, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.


La France Galante

       *       *       *       *       *

_Mignons et courtisanes au XVIe sicle_, par Jean
Hervez                                                    15 fr.

_La Polygamie sacre au XVIe sicle_                      15 

_Madame de Polignac et la Cour galante de
Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann                     12 

       *       *       *       *       *


Chroniques du XVIIIe Sicle

PAR JEAN HERVEZ

       *       *       *       *       *

D'aprs les Mmoires du temps, les Rapports de police,
les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.

       *       *       *       *       *

  I. _La Rgence galante_                          15 fr.

 II. _Les Matresses de Louis XV_                  15  

III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_      15 

 IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons
galantes de Paris_                                 15 

  V. _Les Galanteries  la Cour de Louis XVI_      15 

 VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_           15 

       *       *       *       *       *

Souscription  la Srie complte:

Les 6 volumes sur papier simili hollande           72 fr.
    --        sur papier japon                     200 "

Le Catalogue illustr est envoy franco sur demande


_DU MME AUTEUR_

L'HISTOIRE ROMANESQUE

LA ROME DES BORGIA      5 fr.

LA FIN DE BABYLONE      5 fr.






End of Project Gutenberg's Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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