The Project Gutenberg EBook of Armand Durand, by Madame Leprohon

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Armand Durand
       La promesse accomplie

Author: Madame Leprohon

Translator: J. A. Genand

Release Date: October 26, 2007 [EBook #23202]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARMAND DURAND ***




Produced by Rnald Lvesque





                            ROMAN CANADIEN

                         PAR MADAME LEPROHON

                              AUTEUR DE

                   IDA BERESFORD, EVA HUNTINGDON
           CLARANCE FITZCLARENCE, FLORENCE FITZ HARDINGS,
             EVELEEN O'DONNELL, LE MANOIR DE VILLERAI,
                ANTOINETTE DE MIRECOURT, etc., etc.

         ________________________________________________

                            ARMAND DURAND

                                 OU

                        LA PROMESSE ACCOMPLIE

                      _Traduit de l'anglais par_

                            J. A. GENAND

                        ____________________


                               MONTRAL
                  IMPRIM PAR PLINGUET &amp; LAPLANTE
                          RUE ST. GABRIEL, 30
                                 ____

                                 1869




                             ARMAND DURAND

                                 ----

Au nombre des premiers colons franais qui s'taient tablis dans la
seigneurie de ***--nous l'appellerons Alonville--situe sur les bords
du Saint-Laurent se trouvait une famille du nom de Durand. La vaste et
riche ferme qui lui avait t transmise de pre en fils par succession
rgulire lui avait toujours permis de tenir convenablement sa position
comme premire famille du district. C'tait une race d'hommes robustes
et beaux, industrieux et conomes, mais d'une conomie qui n'atteignait
jamais les limites de la parcimonie.

Par sa grande et droite stature, par ses cheveux et ses yeux d'un noir
de jais, par son visage bronz et ses traits rguliers, Paul Durand
tait un excellent chantillon des reprsentants mles de cette famille.
Contrairement  la plupart des ses compatriotes qui d'ordinaire se
marient trs jeunes, du moins dans les districts ruraux, Paul tait
arriv  la trentaine avant de se dcider  prendre femme, non pas qu'il
ft indiffrent au bonheur conjugal, mais parce que son pre tant mort
avant que lui-mme et atteint l'ge de virilit, sa mre avait continu
 vivre avec lui sous le toit paternel, conduisant  la fois sa bourse
et son mnage d'une main judicieuse mais un peu arbitraire. Franoise sa
soeur unique, s'tait marie,  seize ans, avec un respectable marchand
de la campagne qui demeurait dans un village voisin et auquel elle avait
apport, non-seulement une jolie figure, mais encore une dot
confortable: de sorte que madame Durand pouvait, en toute libert,
veiller sur son fils et se consacrer entirement  lui.

C'tait une bien belle proprit que celle  l'administration de
laquelle prsidait cette excellente dame: nous ne pouvons rsister  la
tentation d'en faire la description. La maison, d'une maonnerie brute,
tait construite substantiellement quoiqu'avec une certaine
irrgularit; un grand orme en ombrageait la faade, et tout autour des
dpendances et des cltures d'une blancheur clatante. Rgulirement
tous les ans ces haies taient blanchies  la chaux, ce qui donnait un
nouvel air de propret  cette ferme si bien tenue et si bien monte. A
une extrmit de la btisse s'tendait le jardin, bizarre mlange de
lgumes et de fleurs, o de superbes roses flanquaient des couches
d'oignons, et o des carrs de betteraves et de carottes taient bordes
de penses, de marguerites et d'oeillets. Dans un coin, commodment
plac au milieu d'un vritable champ de fleurs de toutes couleurs et de
toutes sortes, s'levait une espce d'abri sous lequel taient ranges
avec une symtrie parfaite huit ou dix ruches. Mais  quoi bon une plus
longue description? Tous ceux qui ont voyag sur les rives de notre
noble Saint-Laurent et mme sur celles du pittoresque Richelieu ont d
voir un grand nombre de ces rsidences.

Apparemment Paul Durand craignait que les exigences si contraires d'une
femme et d'une mre dans un mme mnage ne pourraient se concilier dans
sa maison comme elles s'harmonisaient dans plusieurs autres, en raison
de la difficult que madame Durand la mre prouvait  cder une partie
de l'autorit que jusque-l elle avait t habitue  exercer en
souveraine. Ce ne fut donc qu'aprs l'poque fixe pour le deuil de
cette mre bien-aime qui tait morte entre ses bras, qu'il songea  se
trouver une compagne pour remplir le vide que la mort avait fait dans la
vieille ferme. Mais la grande difficult rsidait dans l'embarras du
choix, car les plus riches hritires comme les plus jolies filles de la
paroisse se montraient fort disposes  accueillir favorablement sa
demande. Cependant, aucune d'elles n'tait destine  tre choisie par
lui.

Le seigneur d'Alonville, M. de Courval, tait un homme riche dou d'un
bon coeur, et trs-hospitalier comme la plupart de ceux qui
appartiennent  cette catgorie sociale. Durand toutes les belles
saisons, son vaste Manoir tait rempli d'une srie d'amis des paroisses
voisines et surtout de Montral o rsidaient presque tous ses parents.

Parmi ces derniers il y avait une famille tout rcemment arrive de
France et qui accepta trs-volontiers la pressante invitation que lui
fit M. de Courval d'aller passer une partie de l't avec lui. Monsieur
et madame Lubois vinrent donc, amenant avec eux deux jeunes enfants,
gs respectivement de sept et neuf ans, ainsi que leur gouvernante.
Cette dernire, Genevive Audet, tait une jeune fille de frle
apparence, aux traits dlicats et aux manires timides, possdant une
ducation suffisante pour l'humble poste que'elle occupait, mais en
ralit n'ayant pas de grandes connaissances en dehors de cette sphre.
Elle tait un cousine loigne sans fortune de la famille avec laquelle
elle vivait, et ainsi que cela arrive souvent, ces liens de la parent
vis--vis d'elle. ON ignorait gnralement ce fait, pendant qu'elle-mme
n'y faisait pas souvent allusion; cela cependant l'empchait de chercher
 se faire une position meilleure en demandant de l'emploi dans d'autres
familles, parce que agir ainsi aurait t jeter du discrdit sur cette
parent qui tait pour elle un honneur si strile.

Paul Durand allait souvent chez M. de Courval, partie parce que, ayant
ensemble achet  un prix nominal une vaste tendue de terrains
marcageux qu'ils taient en train d'utiliser par l'asschement, ils
avaient en commun quelques intrts, et partie parce que ses visites
offraient une source de jouissances relles  M. de Courval qui tait en
thorie aussi bon agriculteur que Durand dans la pratique et qui prenait
un vritable plaisir  causer de moissons, d'asschements, de tout ce
qui concerne une ferme, avec quelqu'un dont les succs dans ces
spcialits taient une preuve frappante de la justesse de ses propres
opinions. Quand il venait au Manoir, s'il arrivait que le seigneur eut
alors des visiteurs, tous deux se rendaient dans la chambre qui servait
au double usage de bibliothque et de bureau, et l ils causaient 
l'aise en fumant l'excellent tabac de M. de Courval.

Celui-ci aurait volontiers prsent Paul  ses amis les plus distingus,
car il l'estimait et le respectait; mais Durand vitait naturellement
une socit o les conversations portaient sur des sujets de la ville
qui lui taient parfaitement trangers, et dont ceux qui y prenaient
part avaient quelque peine  cacher l'espce de mpris qu'ils
prouvaient  l'gard de sa position sociale.

Dans ses alles et venues il lui arrivait souvent de rencontrer
Genevive Audet avec ses petits lves et quelquefois il tait pein,
d'autres fois irrit en voyant l'espce de tyrannie que ces enfants
gts et rebelles paraissaient exercer sur leur infortune gouvernante.
Simple et droit en toutes choses, il communiqua un jour ses impressions
 ce sujet  M. de Courval, et sans remarquer l'clair de plaisir qui
rayonna tout--coup dans les yeux de ce monsieur, il se prit  couter
placidement l'loquent pangyrique qu'il lui fit des vertus de
mademoiselle Audet, en accompagnant ces loges de quelques touchantes
allusions aux preuves et aux peines qui de fait l'accablaient; puis, M.
de Courval l'invita  aller visiter avec lui ses magnifiques betteraves
 vaches. Soit hasard ou autrement, ils s'avancrent vers l'endroit o
Genevive, assise sous un rable dont les larges branches fournissaient
beaucoup d'ombre, engageait ses lves indociles  apprendre que le
Canada n'tait pas en Afrique, ainsi qu'ils persistaient  le dire. Quoi
de plus naturel qu'il prsentt son compagnon  la gouvernante? C'est ce
qu'il fit; et pendant que ces deux derniers changeaient ensemble
quelques paroles, il se mit  cajoler les enfants qui l'accablrent
aussitt de leurs babils enfantins.

Les manires de Genevive n'avaient que peu de cette vivacit qui
caractrise gnralement les Franaises, et la triste exprience dont sa
jeune existence tait remplie avait imprim  son langage un ton
rserv, presque froid. Cependant, Paul se sentit singulirement attir
vers elle. Elle tait si dlicate, elle avait l'air si faible, et en
ralit elle tait si dsole, si malheureuse, qu'il ne put s'empcher
de ressentir cette espce d'impulsion intrieure qui possde les hommes
de coeur en prsence de la faiblesse opprime et qui les pousse  la
protger et  la secourir.

L'entrevue avait dur plus longtemps qu'il avait cru, tant elle avait
t intressante; et ce ne fut pas la dernire, car deux jours aprs M.
de Courval le fit mander pour examiner un lgume monstre sous la forme
d'un norme navet, capable de remporter le prix, non seulement par sa
grosseur, mais encore pour sa difformit et son infriorit au double
point de vue du got et des qualits nutritives. Ils examinrent donc la
curiosit et firent sur son compte toutes sortes de commentaires; puis
en causant, ils se promenrent. M. de Courval ayant soin de diriger les
pas prcisment au mme endroit o se trouvait mademoiselle Audet, comme
la premire fois. Le bon seigneur se mit encore  amuser les enfants,
pendant que Durand qui, naturellement n'tait pas rest en arrire,
causait avec leur gouvernante. L'impression favorable que Genevive lui
avait faite dans la premire entrevue, for fortifie par celle-ci et
pleinement confirme par deux ou trois autres rencontres subsquentes.

Il n'y avait plus aucune ncessit pour M. de Courval d'envoyer chercher
Paul, car maintenant celui-ci avait toujours quelque message  apporter
au Manoir, ou quelque question  faire au seigneur. Il n'y avait pas,
non plus, d'obstacles sur sa route, car madame Lubois et son mari
taient retourns  Montral, laissant  Alonville les enfants et leur
gouvernante,  la demande bienveillante que leur en avait faite M. de
Courval dont la vieille intendante, respectable matrone qui occupait
dans sa maison un emploi suprieur  celui de domestique, tait l pour
satisfaire les convenances.

Un brlante aprs-midi que Paul s'acheminait vers le Manoir, pensant peu
au message ostensible dont il tait charg, mais beaucoup  Genevive
Audet, il aperut celle-ci assise avec ses lves sous de grands pins,
un peu en dehors du chemin qui conduisait directement  la maison; et il
se dirigea vers eux. Ses allures taient lentes, le vert et soyeux gazon
ne rendait aucun cho sous ses pas, de sort que la petit groupe qui
tait sous les arbres ne put souponner aucunement son approche. Il est
probable que, s'il en et t autrement, la scne dont il fut tmoin et
reu quelque modification en son dveloppant. La gouvernante, ple et
triste, tait assise sur un petit tabouret de jardin, tenant entre ses
mains un livre  demi-ferm. Son plus jeune lve tait  ct d'elle,
manifestant, par le rire et les regards, sa haute approbation de la
conduite rebelle de son an qui se tenait menaant devant la
gouvernante et informait celle-ci qu'il n'apprendrait plus rien d'elle,
parce que sa mre avait souvent dit qu'elle tait incapable de les
instruire, qu'elle ne savait comment diriger ou lever les enfants.

Avec une merveilleuse douceur la jeune fille rpondait que, lors mme
que madame Lubois aurait dit cela, il devait apprendre d'elle et lui
obir jusqu' ce que sa mre se ft procur une autre gouvernante, et
que le devoir la forait d'insister pour qu'il apprit ses leons dans
lesquelles il tait arrir.

--C'est votre faute! criait le petit rebelle. Maman dit que nous
n'apprendrons jamais rien tant que nous n'aurons pas de prcepteur et
qu'elle va nous en amener un demain; seulement, elle ne sait que faire
de vous. Personne ne vous mariera, car vous n'avez pas de dot.

Paul tait d'une tolrance excessive pour les espigleries des enfants.
Peu de prairies taient aussi envahies que les siennes par les petits
voleurs de fraises et peu de pruniers aussi impunment dpouills de
leurs fruits, et souvent ses voisins le prenaient  partie parce que sa
trop grande indulgence avait un effet dmoralisateur sur la jeunesse du
village; mais  toutes ces remontrances il rpondait qu'ils ne devaient
pas oublier qu'ils avaient t enfants, eux aussi. Cependant, cette
fois, il ferma ses mains avec violence pendant qu'une interjection qu'il
vaut mieux ne pas rpter ici s'chappa de ses lvres. Craignant de
perdre possession de lui-mme et sachant qu'une intervention de sa part
dans la prsente affaire serait trs prjudiciable  mademoiselle Audet
elle-mme, il tourna brusquement dans une paisse alle de sapins;
arriv au milieu, il se jeta tout de son long sur la pelouse, et prenant
son mouchoir, il s'en essuya le front. Il paraissait vivement agit;
mais Paul Durand ne se laissait jamais aller au soliloque, de sort
qu'aprs une demi-heure de rflexion profonde, il se leva et revint
lentement  l'endroit o il avait laiss Genevive.

Elle y tait encore, les yeux attentivement fixs vers la terre, et un
air plus fatigu, plus languissant encore que d'habitude rpandu sur ses
petits traits rguliers. Les voix perantes des enfants engags dans un
jeu turbulent retentissaient tout prs de l; mais elle ne paraissait
pas les entendre, non plus que Durand, car il l'aborda doucement. Il fut
oblig de rpter sa salutation d'une voix un peu plus haute; cette
fois, elle leva la tte.

--Je prsume, dit-il alors, que je ne dois pas demander  mademoiselle
Audet ce  quoi elle songeait? ses penses paraissaient tre bien loin
d'ici?

--Oui, elles taient en France.

--Oh! sans doute, c'est parce que mademoiselle Genevive y a beaucoup
d'amis qu'elle aime tendrement?

--Non, rpondit-elle avec douceur, je n'en ai plus maintenant.

Il n'y avait rien de sentimental ni d'affect dans le calme accent dont
elle faisait cette rponse, et Paul se mit  la considrer en silence.
Les rayons dors du soleil, perant  travers les branches des arbres,
illuminaient son visage ovale et dlicat, ses grands yeux empreints de
douceur, et quoique de sa vie il n'eut jamais lu de romans, il sentit le
charme magique de la scne et de la situation aussi vivement que s'il
eut parcouru une demi-douzaine de volumes par semaine.

Son examen fut long et minutieux, enveloppant chaque trait, chaque
dtail, mme les petits doigts effils qui retournaient machinalement
les feuilles du livre qu'elle tenait encore entre ses mains et sur
lequel ses yeux taient rests attachs; puis il se dit  lui-mme:

--Comment! une telle jeune fille incapable de se marier faute de dot!
Ah! madame Lubois, nous verrons bien.

Avec la courtoisie et l'aisance de manires que possde gnralement le
cultivateur Canadien, quelque pauvre et illettr qu'il soit, il s'assit
 ses cts sur le banc du jardin.

Et maintenant, si le lecteur a anticip ou redout une scne d'amour,
nous nous htons de l'assurer qu'il a eu tort, et nous nous contenterons
de dire que lorsque Paul Durand et Genevive revinrent lentement  la
maison, une demi-heure aprs, ils taient fiancs. La vive rougeur
rpandue sur le visage de la jeune fille et l'clat de ses yeux disaient
son bonheur et son motion; dans l'attitude de Paul, il y avait un
mlange de triomphe honnte tempr par une tendresse qui donnait les
augures les plus favorables pour leur bonheur futur.

C'taient cependant des amoureux trs-calmes trs-peu dmonstratifs, si
bien que lorsque M. de Courval les rejoignit soudainement, il ne lui
vint pas  l'ide le plu lger soupon de l'tat rel des choses;
remarquant seulement que Genevive paraissait plus joyeuse que
d'ordinaire, il invita instamment Durand  l'accompagner  la maison.
Celui-ci accepta l'invitation, et Genevive, devenue tout--coup
inquite au sujet de ses lves, retourna au berceau d'o partaient
leurs voix, leves en ce moment au diapason d'une vive dispute.

Assis dans l'tude de M. de Courval, Durand, sans employer de
circonlocutions, informa son hte, qui en fut enchant, de ce qui venait
d'avoir lieu, le priant en mme temps de remplir le devoir d'crire 
madame Lubois pour la mettre au courant de la situation.

--Veuillez lui demander, ajouta-t-il en terminant, de permettre que le
mariage ait lieu le plus tt possible, et surtout n'oubliez pas de lui
dire que je ne veux pas de dot.

M. de Courval fit ce qu'on lui demandait. Une froide rponse ne tarda
pas  arriver: madame Lubois se contentait de dire que Genevive tait
bien libre de faire comme bon lui semblait, mais que le _parti_ qu'elle
prenait n'tant pas remarquablement brillant il n'y avait pas lieu d'y
mettre une prcipitation immodre.

Les intresss, surtout Durand, furent d'un avis contraire, et deux
semaines aprs, de bonne heure le matin, l'heureux couple fut mari dans
l'glise du village. M. de Courval servait de pre  la marie, M.
Lubois s'tant convaincu qu'il lui tait impossible d'aller  Alonville
pour la circonstance. Le djeuner donn par l'excellent seigneur fut
somptueux, quoiqu'il n'y eut que peu de monde pour le partager; et au
moment du dpart, donnant une chaleureuse poigne de main  Durand:

--N'est-ce pas, lui dit-il, qu'aprs tout nous nous sommes bien passs
de nos nobles cousins!

Il est probable que c'tait la crainte de voir cette parent rclame
par les nouveaux maris qui avait dtermin l'injustifiable indiffrence
dont les Lubois avaient fait preuve. Nous n'irons pas, s'taient-ils
dit avec aigreur, nous exposer aux incursions de ces campagnards. M. de
Courval peut faire toutes les politesses qu'il lui plaira au fermier
Durand, parce qu'il demeure dans une campagne o la socit n'est pas
seulement limite, mais encore trs peu choisie; quant  nous, nous ne
pouvons pas songer  admettre dans notre salon aristocratique un paysan
aux bottes ferres et aux rustiques manires.

                                    ----



                                     II


Une assez vive jalousie avait clat  Alonville  cause de la manire
prompte et inattendue dont le meilleur _parti_ de la paroisse avait t
pour ainsi dire enlev par une trangre, et les langues des mres aussi
bien que celles des jeunes filles taient galement actives et sans
misricorde  dnoncer ce mariage.

--Qu'a-t-il vu dans cette crature au visage de poupe, sans vie et sans
gaiet, qui l'ait sduit  ce point? Qu'est-ce qui a pu l'induire 
prendre en mariage une trangre, quand il y avait dans son village tant
de jeunes et jolies filles qu'il connaissait depuis la plus tendre
enfance? Elle a de trs petits pieds et des mains trs-mignonnes, c'est
vrai; mais tout cela est-il bon  quelque chose? Ces mains peuvent-elles
boulanger, filer, traire ou faire quoi que ce soit d'utile? Ah! bien, la
rtribution ne manquera pas d'arriver, et Paul Durand pleurera sous le
sac et la cendre les jolies filles qu'il a laisses de ct pour ce
petit poupon!

Mais toutes ces rcriminations et ces prophties lugubres ne troublaient
en rien la srnit de ceux qui en taient l'objet. taient-elles sans
fondement? Hlas! pas tout--fait, comme on va le voir. La nouvelle
marie avait peu, sinon aucune connaissance sur la tenue d'un mnage, et
c'est ce qu'il y avait de plus malheureux, car la vieille femme qui
avait conduit assez habilement la maison de Durand depuis la mort de sa
mre avait brusquement demand son cong en apprenant les prochaines
pousailles.

Ce n'est pas que cette bonne dame et t particulirement froisse 
l'ide de voir une femme introduite dans l'tablissement; mais, suivant
elle, la faute la plus grave qu'avait commise Paul, c'tait d'avoir
mconnu les charmes d'une certaine nice  elle qui pouvait produire 
la fois une jolie figure et une dot confortable, et que la mre Niquette
avait dcid depuis plusieurs mois dj devoir tre une compagne
trs-convenable pour lui.

Ayant cet objet en vue, elle avait fait, du matin au soir, l'loge de
Sophie, de ses qualits intellectuelles et morales, s'attachant
particulirement  dmontrer son habilet  tenir un mnage,--et la
patience avec laquelle Durand coutait ces pangyriques qu'il
considrait comme des bavardages de commre, l'ayant malheureusement
confirme dans ses illusions que la belle Sophie elle-mme partageait,
elle s'tait sentie trop vivement froisse pour rester plus longtemps
dans cette maison aprs avoir vu ses rves aussi cruellement vanouis.
Les deux servantes inexprimentes engages au dernier moment pour la
remplacer, quoique vigoureuses et pleines de bonne volont, taient
tout--fait incomptentes,--de sorte que la nouvelle marie dut s'en
rapporter entirement  ses propre ressources. Ayant un vague
pressentiment des embarras qui allaient s'en suivre, Paul avait fait
tout son possible pour inviter madame Niquette  rester  son poste. Il
l'avait sollicite, supplie, lui offrant ce qui tait alors considr
comme des gages presque fabuleux; mais la vengeance a quelque chose de
doux pour certaines natures, et la vieille gouvernante ne pouvait pas se
priver de cette douceur.

Oubliant la bienveillance et la considration que son matre lui avait
toujours accordes, les cadeaux et les privilges qu'il lui avait
distribus d'une main trs-librale, elle s'tait persuade qu'on la
traitait avec la plus noire ingratitude et qu'elle figurait dans la
maison un personnage rellement sacrifi.

--Ah! s'tait-elle dit en le laissant par un bonjour, M. Durand auquel
celui-ci avait rpondu avec froideur, ah! mon beau mari, je vous verrai
bientt me supplier de revenir ici; mais je ne ferai pas cela avant que
vous et votre femme m'ayez longtemps et vivement sollicite, et quand
je reviendrai, je vous apprendrai  tous deux  respecter la mre
Niquette.

Mais la bonne vieille dame s'tait trompe: ni le matre ni sa femme
revinrent la troubler de nouvelles supplications. Bien qu'ayant demeur
longtemps chez Durand, elle n'avait pu encore pntrer entirement son
caractre.

Ainsi que nous l'avons dit en commenant, les femmes dans la famille
Durand avaient toujours t de remarquables mnagres, et pendant le
long rgne de la dernire qui avait port ce nom, la maison de Paul
avait t la mieux conduite, la plus proprement tenue de toutes celles
du village, tandis que les produits de sa laiterie taient galement
renomms pour leur quantit et qualit. Cet tat de chose satisfaisant
ne s'tait que peu ou point dtrior pendant l'administration de madame
Niquette qui--nous devons lui rendre cette justice--avait veill d'aussi
prs que sa matresse au confort de Paul et aux intrts de
l'tablissement. Hlas! sous le rgime nouveau, les choses taient trs
diffrentes, et il tait heureux pour le repos d'esprit de la dfunte
madame Durand qu'elle n'et pas connaissance de ce qui se passait sous
le soleil et surtout des dtails qui concernaient le mnage de son fils.

Celui-ci aimait la bonne table et y avait t toujours habitu;
maintenant la soupe tait souvent ou brle ou trop liquide, le pain sr
et chargeant, digne du mauvais beurre destin  tre mang avec lui; et
puis les crpes friables, les beignets et les dlicieuses confitures qui
avaient autrefois si bien orn sa table, n'taient plus qu'un souvenir
du pass. Cependant, avec toute la gnrosit d'un noble caractre, il
ne se plaignait ni ne murmurait mais se contentait de temps en temps de
faire en riant quelque remarque sur le sujet, vitant toutefois toute
allusion de ce genre lorsque sa femme paraissait ennuye ou embarrasse.
La pauvre Genevive faisait souvent des efforts surnaturels pour tcher
d'acqurir une petite parcelle des prcieuses connaissances dans
lesquelles elle faisait un dfaut aussi absolu; mais les rsultats en
taient toujours des checs dcourageants, et elle en vint graduellement
 la conclusion fatale qu'il lui tait tout--fait inutile d'essayer.
Pour comble de malheur, la soeur de Paul qui avait rcemment perdu son
mari, venait d'envoyer une lettre dans laquelle elle annonait que sa
sant, branle par les chagrins et la fatigue qu'elle avait prouvs
durant la maladie de son poux, avait besoin d'un changement d'air, et
elle terminait en se disant assure que son frre et sa nouvelle soeur
la recevraient avec bont pendant quelques semaines.

Oh! combien l'honnte Paul redouta cette visite! comme il s'mut en
songeant que les maladresse de sa pauvre petite femme seraient soumises
au regard perant de sa soeur, un modle de mnagre! Quant  Genevive,
elle compta les jours et les heures, comme le criminel suppute le temps
qui le spare de l'poque fixe pour l'excution de sa sentence. Son
incertitude ne fut pas de longue dure, car trois jours aprs sa lettre,
madame Chartrand arriva. Malgr son deuil tout rcent qu'elle sentait en
ralit trs-profondment, malgr sa sant quelque peu dlabre, cette
dernire fut alarme, presque terrifie, en voyant l'tat de chose qui
se faisait remarquer dans la maison de son frre. De vagues rumeurs sur
l'inhabilit de sa belle-soeur taient bien parvenues jusque' ses
oreilles, mais entirement occupe par son mari qui avait t confin
dans sa chambre pendant trois ou quatre mois avant sa mort, elle y avait
 peine prt attention. Elles es prsentrent alors devant elle dans
toute leur affreuse ralit, et peut-tre n'aurait-elle pu trouver de
plus grande distraction  son lgitime chagrin que le nouveau champ de
regrets qui s'ouvrit devant elle.

--Comment, se disait-elle intrieurement, comment puis-je trouver le
temps de pleurer Louis quand je vois sur la table de mon frre du pain
aussi mchant et du beurre immangeable? Comment puis-je m'absorber 
dplorer mon veuvage quand je vois ces misrables servantes de mon frre
s'amuser avec leurs cavaliers pendant que le dner brle sur le pole et
que la crme se perd dans la laiterie? Ah! c'est dsolant!

C'tait en effet bien distrayant, car madame Chartrand n'avait pas t
huit jours dans la maison, qu'elle avait oubli ses peines et son deuil,
dans l'tonnement profond o l'avait jete un examen plus attentif des
gaspillages et de la mauvaise administration du mnage. Elle n'eut pour
Genevive d'autre sentiment que celui d'une piti ddaigneuse, et un vif
regret que Paul et commis une aussi grave erreur dans le choix d'une
pouse. Cette femme robuste et active, habitue ds le berceau au
mnage, ne pouvait comprendre la langueur maladive et le dcouragement
auxquels sa dlicate et nerveuse belle-soeur tait si souvent en proie,
et plus d'une fois elle l'accusa intrieurement d'affectation.

Les choses ne pouvaient pas rester longtemps dans ce tat sans fournir 
quelqu'un l'occasion de se dcharger le coeur, et un dimanche aprs-midi
qu'elle avait sous un prtexte quelconque refus d'accompagner Genevive
aux vpres, madame Chartrand entra dans la chambre o Paul fumait sa
pipe dans une calme solitude. Celui-ci ne se mprit pas sur la
dtermination qui se lisait dans les yeux aussi bien que dans la
solennit des allures de sa soeur, et il se prpara  une scne; mais
comme un habile tacticien, il attendit l'attaque en silence.

--Paul, s'cria-t-elle brusquement, dposes l ta pipe et coutes-moi.
Je vaux avoir un entretien avec toi.

--Un entretien! et sur quel sujet? rpondit-il d'un ton bref.

--Sur quel sujet! dis-tu. Peut-il y en avoir d'autre que la manire
dplorable dont est conduit ton mnage?

--Je crois que c'est une affaire qui ne regarde que Genevive et moi,
rpondit-il schement en reprenant sa pipe qu'il avait momentanment
dpose sur la table.

--Ceci est une rponse digne tout au plus d'tre faite  un tranger,
mais ce n'est pas celle que tu devrais faire  ta soeur ane et unique
qui, en te parlant ainsi, n'est mue que par un affectueux intrt pour
toi. Accordes-moi un peu de patiente attention, je ne t'en demanderai
pas davantage. Laisse-moi te dire maintenant sans rserve tout ce que
j'ai sur le coeur, et puis si tu le dsires, je garderai ensuite le
silence.

Pensant qu'il y avait quelque vrit dans ce que sa soeur lui disait,
Durand inclina la tte, et elle reprit:

--Du temps de notre pauvre mre, bien que tu n'eusses pas plus de vaches
dans tes pturages qu'il y en a maintenant, et peut-tre moins puisque
tu as ajout trois belles gnisses  ton troupeau, il y avait toujours
rangs dans ta cave plusieurs quartauts de bon beurre bien fait,
attendant que les prix fussent satisfaisants pour tre transports au
march; toujours il y avait sur tes tablettes des ranges de fromages et
des paniers d'oeufs. Et aujourd'hui? il n'y a rien  vendre pour le
prsent et rien pour plus tard. Dans un coin de la laiterie malpropre un
quartaut d'une certaine substance rance que nous devons appeler beurre
parce qu'elle ne rpondrait  aucun autre nom, une douzaine d'oeufs
peut-tre sur une assiette fle, et un peu de crpe moisie: voil toute
ta richesse de laitage. L'tat des choses est-il meilleur dans la
basse-cour? Quand je songe aux nombreuses couves de grasses volailles,
de dindes et d'oies qui la peuplaient jadis, mon coeur souffre en n'y
voyant maintenant qu'une couple d'oisons et de dindes solitaires, ainsi
que les quelques chtifs bantams aussi sauvages que des bcasses qui
prennent leur nourriture o ils peuvent, car la plupart du temps on
oublie de leur en donner, bien que les restes de repas qui sont perdus
suffiraient amplement pour faire d'eux des volailles de prix... Qu'as-tu
 rpondre  tout cela, frre? Oui, je te le dis: tu es sur le grand
chemin de la ruine.

--Non, Franoise, il n'y a, quant  cela, aucun danger. Dieu est
trs-bon pour moi.--En disant cela, Paul ta son chapeau en signe de
respect.--Ma rcolte a t cette anne beaucoup plus considrable que
toutes celles que j'ai cueillies jusqu'ici, quoique bien souvent mes
greniers aient t remplis jusqu'au comble. Avec moi tout a prospr en
quantit et en qualit, et grce au ciel, nous ne nous apercevrons pas
des pertes qui peuvent se faire sentir dans la laiterie ou la
basse-cour.

--Eh! bien, Paul c'est trs-heureux que tu jouisses d'une aussi bonne
fortune, car tu en as grand besoin... Mais voyons maintenant pour ton
propre confort. Ta table--tu ne dois pas m'en vouloir si je te parle
aussi franchement, car tu m'as permis de te dire tout ce que j'ai sur le
coeur--ta table est j'en suis certaine, la plus mal fournie de toutes
celles de la paroisse.

--Mais, chre soeur, nous avons eu dernirement de trs-bons pts et
d'excellentes tartes, il me semble.

--Ah! frre, tu peux bien paratre embarrass et regarder le fourneau de
ta pipe en disant cela; quoique tu fasses, tu ne me donneras pas le
change. En deux ou trois occasions diffrentes, j'ai vu la petite fille
de la veuve Lapointe passer dans la cour portant ces tartines et ces
pts. En fait de cuisine, rien d'aussi apptissant ne peut plus tre
prpar ici,  moins que je relve mes manches et que je me mette
moi-mme  l'oeuvre.

Le pauvre Paul se trouva considrablement dconcert, car il tait all
secrtement trouver la veuve Lapointe et l'avait paye d'avance pour la
confection de ces friandises, esprant que l'oeil exerc de sa soeur
croirait qu'elles taient de facture domestique. Il se mit donc  fumer
plus fort et sans souffler mot, pendant que l'impitoyable madame
Chartrand continuait:

--Regardes le jardin: il ne peut tre compar qu' celui d'un fainant,
tant il est rempli de mauvaises herbes et de chardons, et cependant je
vois deux grandes paresseuses de servantes qui ne font que flner ici.
Notre mre n'avait qu'une domestique, et de son temps ce mme jardin
faisait l'admiration de toute la paroisse par son magnifique talage de
lgumes, de fruits et mme de fleurs. Je ne vois, non plus aucune trace
de toile ou de linge de mnage comme chaque femme d'un Durand avait
toujours t capable d'en faire pour son mari et ses enfants... Veux-tu
me dire ce que fait ou ce que peut faire Genevive?

Une vive rougeur s'tait graduellement rpandue sur le visage hl de
Durand; enfin, frappant la table d'un grand coup de poing:

--Franoise, s'cria-t-il, ceci est mon affaire et ne regarde que moi,
entends-tu? et n'tait la promesse que je t'ai faite de te laisser
parler, tu n'aurais assurment pu dire tout ce que tu viens de dbiter.

--Je le sais, rpliqua philosophiquement madame Chartrand; mais comme tu
m'as donn ta parole que tu m'couterais jusqu'au bout, je te la
rappelle. Ai-je dit des choses qui ne soient aussi vraies que l'vangile
mme? Ai-je calomni Genevive en quoi que ce soit?

--Si je suis satisfait de ma femme, qui est-ce qui a le droit de la
trouver en faute? demanda-t-il en haussant davantage la voix.

--Tu n'as pas besoin de te fcher contre moi, Paul. Je vois que tu
cherches dune querelle, mais je ne satisferai pas ton dsir. C'est
toujours comme cela avec vous autres, hommes: quand votre cause est
mauvaise, vous tchez invariablement de l'amliorer par des paroles
vives et beaucoup de tapage. Maintenant, je dirai tout ce que j'ai 
dire, quant mme tu ferais deux fois plus de bruit. Dieu sait qu'il n'y
a dans mon coeur aucun mauvais sentiment  l'gard de ta femme, et c'est
pour son bien ainsi que pour le tien que je parle aussi ouvertement.
Personne plus que moi ne s'est rjoui en apprenant ton mariage, parce que
je pensais que ce serait l ton bonheur.

--Ainsi en a-t-il t, Franoise, et je suis aussi heureux qu'un roi.
Aussi bien je n'ai pas l'intention de nous rendre malheureux, ma pauvre
petite femme et moi, en lui demandant de faire ce qui est au-dessus de
ses forces. Elle n'est pas faite pour les travaux durs et fatigants, pas
plus que le petit oiseau qui gazouille dans l'orme qu'il y a l devant
la maison. De plus, elle est jeune et elle apprendra.

Madame Chartrand pensa intrieurement qu'en effet des femmes aussi
jeunes et aussi dlicates que Genevive taient souvent devenues de
bonnes mnagres, mais elle garda cette rflexion pour elle-mme et
reprit:

--Je ne veux pas blmer ta femme pour son ignorance  conduire un
mnage, mais ne penses-tu as qu'elle ferait bien de commencer de suite 
l'apprendre? Il se pourrait que tes moissons ne seraient pas toujours
aussi bonnes que cette anne; les enfants, qui entranent de nouvelles
dpenses, peuvent venir, et la ruine dont tu te ris maintenant te
surprendre plus tard. coutes je vais te faire une proposition. Je suis
veuve, sans enfants, et parfaitement libre de suivre mes volonts. Dis
un mot et je viens demeurer ici. Je ne serai pas un fardeau, car tu sais
que j'ai par moi-mme des moyens suffisants. J'enseignerai  Genevive
la tenue du mnage si elle a la force ou le dsir de l'apprendre, et
dans tous les cas je prendrai sur moi toute la tche de conduire la
maison. Ton bien-tre, ta bourse et ton bonheur y gagneront. Maintenant,
rflchis bien avant de me donner une rponse quelconque.

Paul suivit ce conseil. Il croisa ses bras sur la table et y reposa sa
tte, afin de rflchir plus mrement. Sans doute la prosprit
matrielle de l'tablissement augmenterait notablement par les soins de
cette mnagre conome, mais comment Genevive prendrait-elle cela?
c'tait l l'important. Les tinettes de beurre, les meules de fromage
s'accumuleraient dans ses caves, la toile et le linge de mnage dans ses
garde-robes, et lorsqu'il reviendrait fatigu, puis, de ses travaux
des champs, il trouverait de bons et succulents repas l'attendant; oui,
tout cela lui serait trs-agrable, mais serait-ce la mme chose pour sa
femme qui passerait toutes les heures de son absence  viter la
constante surveillance que sa soeur exercerait sur chaque chose et sur
chaque personne autour d'elle? Comme elle serait peine, mortifie de se
voir continuellement expose  un frappant contraste avec l'habile et
nergique madame Chartrand, oblige de ressentir aussi amrement son
infriorit sur tout ce en quoi l'autre excellait. Non, il n'avait pas
le droit de compromettre le bonheur de sa femme en permettant
l'intrusion d'un tiers dans sa maison. D'un ton bien veillant mais
ferme, il rpondit donc:

--Merci, Franoise, pour ta bonne offre qui est, je le sais, l'impulsion
d'un coeur tendre et gnreux, mais il vaut mieux que nous restions
seuls, ma petite Genevive et moi. Nous aurons, je le prsume, des
embarras comme tous les gens maris; mais nous devons essayer de les
supporter avec patience. Si Genevive fait dfaut en quelques choses,
elle est au moins doue d'un doux et affectionn.

--C'est donc une affaire dcide, Paul?

--Oui. Tu n'es pas fche?

--Mais non: penses-tu donc que je n'ai pas plus de jugement que cela?
Mais il me faut partir ds demain, car je ne veux pas souffrir plus
longtemps les preuves auxquelles mon temprament ni ma patience sont
continuellement exposs dans cette maison. Entre l'indiffrence de
Genevive et la honteuse ngligence de sa servante paresseuse, je serais
mise en pices avant quinze jours, empche que je serais d'essayer 
mettre les choses en ordre. Quoi! elles m'ont dj presque fait perdre
de vue mon pauvre mari et le chagrin lgitime qu'en veuve bien apprise
je dois ressentir de sa mort. Je retourne maintenant dans ma chambre
pour y faire quelques prires, car j'ai manqu les vpres afin d'avoir
cet entretien avec toi.

Et elle sortit.

Paul se laissa aller  une profonde rverie d'o il fut bientt tir par
l'arrive de sa femme.

--Viens ici, lui dit-il en l'apercevant.

Et passant son bras autour d'elle, il continua:

--Ma soeur dsire venir demeurer avec nous; elle prendrait la direction
du mnage. Qu'en dis-tu?

Le ple visage de la jeune femme rougit lgrement et ses lvres
tremblrent; mais reprenant presqu'aussitt possession d'elle-mme, elle
rpondit doucement:

--C'est bien, Paul, si tu le dsires toi-mme.

--Non, ma petite femme, non! il n'en sera pas ainsi. Je ne permettrai 
personne de s'interposer entre toi et moi; nous nous tirerons d'affaire
seuls. J'ai dj dit  soeur Franoise ce qu'il en est, et la
responsabilit du refus ne retombe que sur moi.

Oh! comme les beaux yeux lustrs de Genevive surent bien le remercier,
pendant que ses mignons petits doigts, pressant doucement sa main, le
ramenaient par leur muet langage  l'affection qu'avaient pu lui faire
perdre les remontrances impitoyables de madame Chartrand.

Cette dernire fut fidle  sa dtermination, et le lendemain matin, au
moment mme o le soleil commenait  illuminer l'Orient de ses feux,
elle montait dans une lgante petite charrette  ressort dans laquelle
son frre la ramenait chez elle. Si Paul avait prouv quelque remords
de conscience d'avoir refus l'offre si pleine de bonne intention de sa
soeur, la vue du visage gras et dodu, des joues pleines et vermeilles de
celle-ci qu'il fit intrieurement contraster avec la frle enveloppe et
la dlicate figure de sa femme, le rconcilia bientt avec lui-mme.

Aprs le dpart de madame Chartrand, une des deux servantes incapables
fut renvoye, et on se procura une excellente mnagre qui pouvait faire
presque toute chose d'une manire aussi satisfaisante que la soeur de
Paul elle-mme. Mais hlas! elle avait un caractre terrible, et sans la
moindre provocation, elle s'abattait comme une tigresse sur l'innocent
agneau qu'elle avait pour matresse. Connaissant sa valeur cependant,
Genevive souffrait tout en silence; mais une aprs-midi que Marie
donnait libre carrire  sa mauvaise humeur en faisant des remarques
insolentes et demandait pourquoi certaines personnes ont t mises dans
le monde puisqu'elles ne pouvaient pas mme aider une pauvre servante
crase d'ouvrage, son matre, qu'elle croyait trs-occup dans la cour,
tait entr sans qu'elle s'en ft aperue, et aprs avoir cout un
instant ses diatribes, il la prit par le bras, et lui ordonna de faire
de suite son paquet et de partir.

Il s'en suivit naturellement une tempte. Genevive courut chercher un
refuge dans sa chambre o elle couta, avec une alarme nerveuse, le
bruit qui se faisait dans la cuisine, le fracas de la vaisselle, le
cliquetis des couteaux, les mouvements spasmodiques des chaises, des
bancs et des seaux qu'on renversait. Le vacarme finit par cesser, et le
mari et la femme se sentirent tous deux soulags quant la porte se
referma sur leur habile mais redoutable servante--Paul remerciant
pieusement mais d'une manire quelque peu obscure, la Providence de la
paix qui leur tait maintenant accorde, quant mme ils devraient
retomber dans le chaos o ils taient auparavant, voulant probablement
faire allusion  l'irrgularit gnrale et  la confusion d'o
l'activit de Marie avait retir sa maison.

                                 ----


                                  III


La socit continuait toujours son va-et-vient chez M. de Courval, car
les bois aux teintes claires et les pais nuages couleur d'ambre du mois
d'octobre, outre l'abondance de l'excellent gibier que l'on trouvait
dans les environs, rendaient la campagne aussi attrayante qu'elle
l'avait t pendant la belle saison.

Il passait frquemment devant la porte de Durand des messieurs arms de
fusils et suivis de lurs chiens, les uns  cheval, les autres  pied;
mais Genevive ne les voyait pas. M. de Courval avait souvent invit et
d'une manire pressante les nouveaux maris  venir visiter le Manoir,
mais comme Paul ne s'en souciait videmment pas tandis que des trangers
s'y trouveraient, Genevive demeurait tranquillement chez elle.

Une aprs-midi qu'elle tait debout devant la porte de sa maison et
qu'elle admirait dans le lointain les magnifiques coteaux embrass par
les rayons dors qu'offre une superbe journe de cette belle saison
qu'on appelle _t de la St. Martin_, M. de Courval passa  pied
accompagn de deux de ses amis. Ils paraissaient tous trois extnus de
fatigue, car ils marchaient depuis une heure fort matinale, et lorsque
Genevive, que M. de Courval avait aborde avec sa politesse ordinaire,
leur offrit d'entrer un instant pour se reposer,--chose qu'elle ne
pouvait manquer de faire sans violer les rgles de la plus commune
courtoisie, attendu que M. de Courval se plaignait de la fatigue,--ils
acceptrent avec joie son invitation. Il lui prsenta ses deux amis, le
premier un M. Caron, homme d'un ge mr, le second un jeune et charmant
officier de cavalerie, du nom de de Chevandier, qui venait d'arriver de
France pour passer quelque temps en Canada.

Ce dernier parut  la fois surpris et frapp de la beaut et des
manires gracieuses de leur htesse, qui tait occupe  placer devant
eux des verres et une cruche d'excellent cidre, qui, nous n'avons pas
besoin de le dire, n'tait pas de manufacture domestique.

Cependant, Genevive ne s'aperut pas de l'attention particulire dont
elle tait l'objet de la part du Capitaine de Chevandier, qui aurait t
extrmement afflig s'il eut su qu'elle n'avait seulement pas remarqu
l'abondance de ses cheveux lisss, sa belle moustache, ou la classique
rgularit de ses traits.

Sur ces entrefaites arriva Durand qui s'empressa de leur offrir
l'hospitalit, et il le fit avec une aisance et une politesse exquise.
Les prjugs aristocratiques de de Chevandier furent en quelque sorte
choqus par l'arrive sur la scne de cet hte roturier; mais ses airs
de grand seigneur produisirent aussi peu d'effet sur le mari que ses
regards d'admiration en avaient fait sur la femme. Quant nos trois amis
se furent reposs et rafrachis, ils prirent leur cong, et en revenant
notre Adonis militaire s'abandonna  d'amers regrets sur ce que cette
charmante petite crature avait pour destine de passer toute sa vie au
milieu des vaches, des volailles et autres choses semblables.

Aussitt qu'ils furent partis, Durand annona  sa femme qu'il pensait
aller  Montral pour y acheter des piceries et autres articles de
ncessit, ainsi que pour voir le marchant  qui il avait coutume de
vendre la plus grande partie des produits de sa ferme, et il lui demanda
si elle aimerait  l'accompagner.

--Quoique nous n'ayons cette anne ni beurre, ni volailles  vendre, je
puis, ma petite femme, te donner quelques piastres, que tu pourras
dpenser en rubans, dans les beaux magasins,--ajouta-t-il en souriant,
car il s'attendait  ce que Genevive accepterait son offre avec
empressement: attendu qu'un voyage  la ville, mme sans la perspective
d'avoir  y dpenser quelques dollars, tait alors considr par les
femmes d'Alonville comme un insigne privilge.

Elle rflchit un moment, hsita, puis,  la surprise et au
dsappointement de son mari, elle refusa, allguant pour raison qu'elle
ne savait pas comment elle agirait avec les Lubois. Elle pensait que si
elle allait  la ville sans leur faire une visite, pour remercier madame
Lubois du grossier bijou  l'ancienne mode qu'elle lui avait envoy
comme cadeau de noces, la famille la taxerait peut-tre d'ingratitude,
et que d'un autre ct, si elle se prsentait avec son mari  leur
rsidence, renomme par ses exclusions, on les considrerait peut-tre
comme de dsagrables visiteurs. Donc, pour sortir de ce dilemme, elle
avait rsolu de rester  la maison, d'autant plus que Paul ne devait
tre absent que quelques jours.

Le lendemain du dpart de son mari, Genevive, qui aimait beaucoup le
grand air, et qui ne pouvait imaginer de plus douces jouissances que
celle de s'asseoir pendant quelques heures sur un banc dans le jardin ou
 l'ombre du grand orme qui ombrageait si agrablement sa demeure, 
couter les ramages des oiseaux et des insectes, prtexta un ouvrage de
couture, et s'enfuit derrire le grand arbre dont le tronc la drobait
aux regards des passants et dont le feuillage la protgeait contre les
rayons du soleil.

Elle avait t leve dans une ville sombre et malpropre de France, (car
quoique l'on dise, l'on rencontre des villes sombres et malpropres dans
cette partie favorite du globe); il n'y avait donc rien de surprenant ue
la campagne ft pour elle un monde inexplor, aussi dlicieux que
nouveau. Comme elle jouissait de sa fracheur, de sa beaut, de ses
parfums! comme chaque nouvelle phase de cette vie faisait natre en elle
une admiration qu'elle n'osait exprimer hautement, de crainte de
paratre ridicule! Cette prdilection tait peut-tre la cause du peu de
progrs qu'elle faisait dans la science de la tenue d'un mnage, car
malgr qu'elle ft en personne dans sa cuisine, ou milieu des fritures,
des tuves ou des grillades ou  son lavage, ses penses se tournaient
avec passion vers l'air pur et frais du dehors, le bruissement des
branches au-dessus de sa tte; et elle pensait en elle-mme, non sans
soupirer, combien elle prfrerait un morceau de pain et une tasse de
lait au milieu d'un si dlicieux repos, aux somptueux banquets apprts
avec tous les soins et l'habilet de l'art culinaire.

N'ayant que peu de choses  faire dans son mnage, elle avait clbr le
premier jour de l'absence de Paul, en prenant son dner des mets que
nous venons de mentionner, chose qui convenait bien  ses servantes qui,
passionnes elles aussi pour fair la _dolce far niente_, taient bien
aises de se sauver de l'ouvrage en se servant des mmes mets pour leur
dner et en y ajoutant un morceau de viande froide. Puis elle prit une
paire de pantoufles qu'elle brodait pour en faire prsent  son mari,
assure qu'elle tait qu'il les trouverait aussi utiles que belles, et
s'installa dans son coin au pied du vieil orme.

Il faisait un temps dlicieux. Souvent elle s'arrtait dans son ouvrage
pour promener ses regards des belles collines pourpres qui se
trouvaient dans le lointain aux superbes couleurs des bois d'automne,
des nues mlanges d'or et d'azur qui se droulaient au-dessus de sa
tte aux lames rejaillissantes du beau et majestueux Saint-Laurent. Un
calme parfait rgnait dans la nature. Les oiseaux avaient dj pris leur
essor vers des climats qui leur offraient un autre t, et le silence
n'tait rompu que par le bruissement des feuilles qui tombaient de temps
 autre.

Tout--coup, cependant, le bruit d'un pas qui approchait lui fit lever
les yeux, et elle aperut prs d'elle le capitaine de Chevandier, la
casquette  la main, un sourire engageant sur les lvres. Ses manires
taient courtoises, sans affectation. Genevive couta, sans se
dranger, quelques observations qu'il fit sur la temprature, la
campagne et la chasse. Le temps s'coula d'une manire si agrable que
lorsqu'il partit, elle ne s'aperut pas qu'il y avait prs d'une heure
qu'ils taient en conversation.

Le lendemain, il faisait un temps aussi charmant que la veille, et aprs
avoir pris un lger repas, elle se hta de prendre son canevas et ses
laines, et se rendit au jardin, cette fois  l'ombre d'un pommier tout
tordu et recourb, car une espce d'instinct lui disait qu'elle s'y
trouverait moins sur le chemin de M. de Courval et de ses visiteurs
qu'au pied de l'orme.

Pendant qu'elle travaillait avec ardeur  son ouvrage, afin de terminer
son petit cadeau avant l'arrive de son mari, elle entendit une voix
claire et cultive lui demander: Comment se porte madame Durand?
Levant aussitt les yeux, elle aperut le capitaine de Chevandier qui la
regardait de par-dessus la petite porte du jardin.

Quoique Genevive ft loin d'tre satisfaite de cet incident, elle tait
trop bien-leve pour laisser percer la contrarit que lui inspirait
cette nouvelle visite; aussi lui rendit-elle poliment son salut, mais il
y avait tant de rserve dans ses manires, que de Chevandier ne savait
comme continuer: il chercha des inspirations autour de lui. Par bonheur,
il aperut une plate-bande de magnifiques dahlias aux couleurs varies
et nuances; alors feignant une grande admiration pour leur clatante
beaut, il demanda la permission de les examiner de plus prs et d'en
cueillir un. Elle acquiesa d'une manire indiffrente  ce qu'il
demandait. Tout en discourant avec l'air d'un connaisseur sur les riches
nuances et la beaut particulire des chantillons qu'il avait devant
lui, il essaya de faufiler un gracieux compliment  la charmante
matresse du jardin sur son bon got et sur les succs qui avaient
couronn ses efforts.

--Capitaine de Chevandier, lui dit-elle, vous me donnez plus de crdit
que je n'en mrite: vous devez prsenter vos louanges  la vieille
mnagre qui tenait la maison de mon mari avant son mariage.

De Chevandier se mordit les lvres, et il se flicita en lui-mme de ce
que ses spirituels et caustiques compagnons d'armes n'eussent pas t
tmoins de sa droute; mais se remettant aussitt, il reprit:

--N'importe, cela ne m'empchera pas de cueillir ces deux cramoisis-l,
avec la permission de madame.

Et il joignit l'action  la parole, puis, en parlant de fleurs, il tait
naturel que la conversation tombt sur la campagne, et par une
transition trs-juste, sur la France. Enfin il avait donc trouv un lien
entr'eux, et de Chevandier ne fut pas lent  le saisir. Quoique n 
Paris, il y avait peu d'endroits de son beau pays qu'il n'et pas
visits; il connaissait mme la petite ville malpropre o Genevive
tait ne; une fois, il y avait t retenu par le mauvais temps une
longue journe, pendant laquelle il avait tout le temps maugr contre
cette place qu'il considrait et qualifiait comme le point le plus
insupportable, le plus petit et le plus pauvres de la surface du globe.
Cependant, aujourd'hui, ses sentiments taient tout diffrents, et
l'admiration avec laquelle il parlait de sa modeste glise, de la
tranquillit de son petit cimetire, en faisait presque venir les larmes
aux yeux de Genevive.

--Ah! madame Durand, s'cria-t-il avec vivacit aprs un moment de
silence, combien vous devez vous trouver malheureuse, transplante de
votre cher pays sous ce climat tranger! Que sommes-nous ici, nous
enfants de la France, que de pauvres exils?

Malgr l'amour qu'elle professait pour le sol de ses pres, Genevive
n'tait pas prte  aller si lin, et levant ses yeux qui n'avaient pas
faibli devant le regard rempli d'admiration et de sentiment qui tait
fix sur elle, elle reprit:

--Malheureuse! dites-vous; vraiment, M. de Chevandier, vous vous
trompez: j'ai got, depuis quelques mois, plus de vrai et paisible
bonheur que je n'en ai connu pendant toute ma vie. La France m'est
chre, sans doute, comme souvenir; mais toutes les affections de mon
coeur et toutes les esprances dont je puisse me bercer sur cette terre
sont concentres ici, en Canada.

Soit qu'il ft incapable de se relever de ce nouveau coup, soit qu'il
juget par les manires de Genevive que son sjour chez elle avait t
assez prolong, il se leva, et aprs avoir prononc quelques mots sur le
mme ton de politesse et de respect dont il se serait servi avec une
dame de la plus haute socit, il se retira. Mais en fermant la porte
sur lui, il ne put s'empcher de se dire:

--Quel prude et gne petite crature, mais aussi quels yeux
incomparables, quels doigts effils! certainement que son imbcile de
mari doit s'attendre  ce qu'elle en fera de drles en fait de traire
les vaches et de fabriquer le beurre. Ah! je crains fort, mon cher
Durand, que tu t'aperoives un peu tard que tu t'es normment fourvoy
dans ton choix.

Il s'en revint lentement chez M. de Courval, portant sur ses traits,
d'ordinaire insouciants, les traces d'une profonde pense.

Le jour suivant de Chevandier fit sa toilette avec un soin tout
minutieux, et aprs s'tre muni de journaux et de revues qu'il avait
tout rcemment reus de France, il s'achemina,  la mme heure, vers la
rsidence de Durand: et il vit que Genevive ne se trouvait pas sous le
pommier, non plus que sous l'orme. Il devenait vident qu'elle ne
voulait plus avoir d'entrevue avec lui. Mais de Chevandier, qui n'tait
pas homme  se dcourager pour si peu, frappa rsolument  la porte avec
une badine qu'il portait, et il demanda  la servante aux allures
gauches et hbtes qui lui ouvrit si madame tait  la maison?

--Elle est quelque part dans le jardin, rpondit-elle schement.

Et persuade qu'elle s'tait acquitte de tout ce qu'elle avait  fair
dans la prsente conjoncture, elle poussa brusquement la porte, laquelle
se referma avec un tel fracas que notre visiteur en recula.

--Quels sauvages! se dit-il; mais je ne me rendrai pas: il faut que je
la cherche dans le jardin.

Si on avait demand au capitaine de Chevandier pourquoi il s'acharnait
ainsi  Genevive et quels taient ses desseins en lui portant de telles
attentions, il aurait rpondu sans hsiter qu'il ne lui voulait pas de
mal. Madame Durand tait une femme aussi jolie que charmante, et il
pensait qu'un commerce d'amiti sentimental et innocent avec elle
contribuerait puissamment  rendre son sjour au Manoir moins monotone
et plus agrable. Malgr tout cela, 'aurait t un malheur pour
Genevive si, confiante comme elle tait, elle l'eut sans arrire-pense
cout et encourag, car aucun principe religieux ne le guidait, la
seule influence qui et sur lui quelqu'empire tant le code d'honneur du
monde, et l'on sait combien ce code est quelques fois relch.

S'tonnant intrieurement, s'emportant mme de ce qu'elle lui avait
inspir un si vif intrt, il souleva le loquet de la petite porte et
s'aventura au milieu des citrouilles, des concombres et des melons qui y
croissaient ngligemment en abondance; il arriva  un petit berceau
rustique fait en planches, autour duquel on avait taill une vigne
sauvage qui formait une couverture d'une dlicieuse verdure. Genevive y
tait avec son ternelle broderie, ainsi que de Chevandier avait
stigmatis son travail. Il aurait prfr la trouver mlancolique et
rveuse: cependant il entra avec son air aimable ordinaire, en offrant
ses lettres de crance sous forme des livres et journaux qu'il avait
apports avec lui. Genevive ne pouvait faire autrement que de le
remercier de sa politesse; d'ailleurs elle prouvait un grand plaisir de
voir les noms et les gravures des lieux et des choses qui lui taient si
familires.

Pendant qu'elle examinait le frontispice illustr d'un de ces volumes,
il prit l'ouvrage qu'elle venait de dposer.

--A qui, lui demanda-t-il en souriant, destinez-vous ce monument
d'industrie et de patience fminine que je tiens  la main?

--C'est une paire de pantoufles pour mon mari, rpondit-elle.

Lorsque de Chevandier se reprsenta cet honnte Paul chauss de grosse
bottes de campagne enjambant  travers le fumier de sa cour, puis en
voyant cet assemblage de perles et de soie qu'on lui destinait, une
expression de piquante ironie passa sur ses traits: il plissa les lvres
et ajouta involontairement:

--M. Durand est un homme heureux et saura, comme de raison, apprcier ce
cadeau de fe. J'apprends tous les jours qu'il est un excellent fermier,
et qu'il s'y entend parfaitement en fait de tout ce qui concerne la
charrue, les gouts, les btes--cornes et autres horreurs du mme
genre.

Genevive regarda son interlocuteur: quoique novice en ces sortes de
persiflages, elle devina le mpris qu'il cachait sus les compliments 
moiti ironiques qu'il faisait de Paul, et tenant constamment ses yeux
fixs sur lui, elle reprit:

--Mon mari est non-seulement un excellent fermier, mais encore il est
honorable et intgre,  tel point, que la plus indiffrente des pouses
ne pourrait s'empcher de le respecter et de l'aimer.

Il y avait quelque chose de grand dans cette expression franche et
hardie de ses sentiments, surtout chez une personne aussi rserve et
aussi timide que Genevive Durand; et pendant que le coeur de Chevandier
lui en rendait secrtement hommage, il prouva en mme temps un
sentiment d'une irritation jalouse contre l'homme qui en tait l'objet.
Il comprit aussi qu'il devait s'abstenir de prononcer en prsence de la
jeune femme un seul mot qui pt tre interprt comme incivil envers
Paul; il s'empressa donc de rparer sa maladresse en faisant sur Durand
quelques remarques amicales et respectueuses avec ce tact et cette
dlicatesse dans lesquels il tait pass matre.

Genevive reprit son ouvrage, et pendant que ses doigts allaient avec
une agile habilit, de Chevandier parlait ou lisait  haute voix
quelques courts passages des journaux qu'il avait apports avec lui. Le
jour baissait, lorsque tout--coup la jeune femme se leva et le pria de
l'excuser, vu que peut-tre on pouvait avoir besoin de ses services  la
maison. Il l'accompagna jusqu' la porte.

Tandis qu'il lui disait quelques mots d'adieu, deux figures piaient en
cachette leurs mouvements: c'tait Manon, la fille qui avait reu le
capitaine de Chevandier d'une manire si caractristique, et Olivier
Dupuis, la plus mauvaise langue du village.

--Et vous me dites, reprit lentement ce dernier en secouant la tte
d'une faon qui tait de mauvais prsage, que ce charmant gentilhomme de
la ville vient ici tous les jours, et passe de longues heures avec
_Madame_ (en appuyant ddaigneusement sur le mot), et cela lorsque le
mari est absent! Bien, bien, Paul Durand, est-ce que tu ne pouvais pas
faire comme les autres, prendre pour ta femme une fille vive et alerte
de notre village, au lieu d'aller au loin choisir un pareil bijou? Ah!
nous verrons, nous verrons! Quand pensez-vous que Paul sera de retour?

--Demain, je crois.

--Eh! bien, bonjour Manon, et si jamais vous vous mariez ne marchez pas
sur les traces de votre matresse.

--Vous pouvez, pre Dupuis, garder votre conseil jusqu' ce qu'il vous
soit demand. Lorsque je serai marie, je ferai comme je voudrai.

Et ils se sparrent sur ce salut amical.

Le lendemain la pluie tomba toute la journe par torrents, et de
Chevandier fut oblig d'abandonner le projet qu'il avait form de
retourner chez sa charmante voisine, de peur qu'une visite par un pareil
temps le rendit ridicule. C'est pourquoi dans un accs de mauvaise
humeur il descendit au salon, et l il tua le temps  tourmenter les
livres de M. de Courval qui traitaient presque tous d'agriculture, et 
jurer, tempter et donner des coups de pieds  la demi-douzaine de
chiens qui gayait la demeure de son ami, vieux garon.

De son ct, Genevive se trouvait aussi heureuse qu'il lui tait
possible de l'tre. Grce  ses efforts runis  ceux des servantes, la
maison reluisait de propret, tandis que Manon, par une concidence
extraordinaire, avait fait d'excellents pts et avait russi une fois
en sa vie  sortir du four du pain qui ne ft pas brl en-dessus et cru
en-dedans.

Les merveilleuses pantoufles qui taient heureusement acheves pour
l'occasion taient orgueilleusement tendues sur le fauteuil de Paul,
qu'on avait eu soin de tirer dans son coin favori, prs de la fentre
remplie de bouquets. Puis Genevive entra dans sa chambre, et aprs
avoir jet un regard inquiet sur la pluie qui tombait  verse et 
laquelle son mari devait, en toute probabilit tre expos, elle se mit
en frais de se faire aussi gentille et charmante que possible. La tche
pour elle n'tait pas difficile: toujours jolie, elle l'tait doublement
en ce moment car le plaisir que lui faisait prouver l'esprance de
l'arrive prochaine de son mari aprs cette premire sparation
illuminait ses yeux et imprimait  ses joues un vif incarnat.

                                  ----


                                   IV


Pendant qu'elle attend ainsi, nous retournerons de quelques heures sur
nos pas,  la rencontre de Paul qui s'en revenait chez lui. Il allait
rapidement, cahot en tous sens, sans se soucier ni de la boue des
chemins ni de la pluie qui l'inondait si gnreusement mais tout entier
 l'heureuse perspective de se trouver bientt avec sa chre Genevive,
au souvenir des excellentes affaires qu'il avait faites  Montral et
dont il rapportait des preuves par de jolis prsents destins  sa
femme.

Tout--coup, il rencontra le bonhomme Olivier Dupuis qui cheminant 
pied, de son ct, le long de la route, sans paratre plus soucieux de
la pluie qu'il ne l'tait lui-mme. Il va sans dire que Paul arrta son
cheval, et offrit au voyageur une place  ses cts, proposition qui fut
accepte par ce dernier avec d'autant plus d'empressement qu'il avait
plus d'une raison pour le faire.

Une fois repartis, aprs quelques paroles changes entr'eux  propos du
temps, Paul dit assez vivement:

--Ah! pre Dupuis, a fait du bien et a raccourcit merveilleusement la
longueur de la route, que de savoir qu'au bout il y a une femme bonne et
fidle pour nous recevoir!

Olivier poussa un gros soupir, et secoua la tte en signe de doute.
Supposant que cette boutade pleine de tristesse tait de la part de
Dupuis une allusion secrte  son propre tat de veuvage, Paul, bien que
ce ft la premire fois qu'il le vit se chagriner  ce sujet, lui dit
avec bont:

--Courage Olivier, tous ont leurs preuves en ce monde, dans un temps ou
dans un autre; et vous avez une assez bonne sant, assez de joyeuse
humeur pour suppler  la solitude de votre foyer.

--Quant  cela, Paul Durand, rpondit aigrement Olivier, je me trouve
bien moins  plaindre sans femme que beaucoup d'autres qui en ont une.

Le ton, plus encore que les paroles, tait particulier, et Paul attacha
un regard scrutateur sur son compagnon.

--Oui, regardez moi bien; je voudrais seulement que vous puissiez lire
sur mon visage tout ce que j'ai sur le coeur. a m'viterait de dire des
choses qui ne me rapporteront pas grands remerciements, je suppose, si
je les fais connatre. Oh! Paul, Paul, pourquoi n'avez-vous pas fait
comme vos voisins et vos anctres ont fait avant vous: choisi une femme
parmi les habiles et honntes filles de votre paroisse, au lieu d'aller
plus loin pour russir si mal?

--Dcidment, voisin Dupuis, interrompit Paul qui commenait  se
fcher, vous avez pris ce matin, outre votre part de rhum, celle d'un
autre.

Cette dernire insinuation le toucha au vif, car le vieux Dupuis
excdait souvent les bornes de la temprance, bien que cela ne lui ft
pas arriv cette fois: aussi avec un malin clignement de ses petits yeux
russ, il rpliqua:

--Merci du compliment, mon bon ami; mais je n'ai pas rencontr
aujourd'hui de chrtien assez gnreux pour m'offrir sa part. Ce n'est
ni ci ni a, et nous n'avons pas besoin de nous battre parce que je
crois de mon devoir d'avertir un vieil ami et un voisin, par pure bont,
quant je vois sa femme s'amuser pendant son absence avec un des jeunes
messieurs bien habills et tout parfums qui sont en visite chez le
seigneur. Ah! vous pouvez bien devenir ple, car c'est vrai. Ils ont
pass trois heures entires dans le jardin tout seuls, hier. Manon les a
vus aussi, ce qui fait qu'elle peut vous dire la mme chose; et le jour
auparavant, la veuve Lapointe les a vus parler ensemble sous le pommier
dans le jardin. Elle dit qu'elle est reste  les examiner pendant prs
d'une heure; et le beau monsieur tait tout sourire et tout amabilit
pour madame.

Et il appuyait encore avec emphase sur ce titre.

Dupuis tait petit de taille, faible et avait les cheveux gris; aussi
Paul qui possdait une force herculenne, tait trop bon pour satisfaire
sa vengeance en usant d'une violence personnelle  son gard. Il fut
donc oblig de se contenter de l'empoigner par le haut de con collet
d'habit et le lcher, comme il et fait d'un petit chien importun, au
milieu de la boue du chemin; puis, laissant chapper sur le bonhomme une
vigoureuse pithte de _coquin_, il fouetta son cheval avec fureur, et
partit avec une vitesse  se rompre le cou le long de la route ingale.

Au bout de quelques minutes cependant, il permit au coursier de ralentir
le pas en lui abandonnant les guides sur le cou, et, laissant tomber sa
tte entre ses mains, il se prit  soupirer en murmurant:

--Oui, oui, il faut que cela soit vrai!

Cette pense seule tait une agonie indicible, mais n'enlevait rien 
l'apparence de vrit qu'il y prtait. Il se rappela alors l'admiration
et l'tonnement avec lesquels l'lgant militaire avait obstinment
suivi tous les mouvements de sa femme pendant la courte visite qu'il
avait faite chez lui avec M. de Courval. Il se souvint aussi avec un
sentiment ml de rage et de dsespoir qu'elle avait, sans aucun
prtexte  ses yeux du moins, refus de l'accompagner  la ville.

Durand tat de sa nature d'un temprament trs-jaloux; mais ce dfaut
avait sommeill jusque-l, faute de circonstances propres  le
dvelopper. En ce moment, il surgit tout d'un coup avec autant de
violence et d'nergie que s'il s'y ft toujours laiss emporter toute sa
vie.

Sa colre contre sa femme tait adoucie nanmoins de temps en temps par
le dchirement qu'il prouvait de la blessure faite  sa tendresse pour
elle; mais sa rage contre de Chevandier tait mortelle, et l'et-il
rencontr sur la route qu'il parcourait, on et eu  dplorer quelque
vnement fatal.

Comme il entrait dans sa cour dont la porte tait reste ouverte pour
son arrive, il sentit tout son tre se contracter  la pense qu'il
allait se trouver en prsence de sa femme. Il savait d'avance que tous
les reproches et toutes les accusations dont il pourrait l'accabler ne
lui apporteraient aucune satisfaction, et il se demandait s'il ne valait
pas mieux pour lui poursuivre son chemin jusqu'au Manoir, et l faire
venir de Chevandier, et, sans un mot de commentaire ou d'explication,
tomber sur lui et prendre une vengeance complte des torts qu'il lui
attribuait, tout en servant  M. de Courval s'il se mlait d'intervenir,
un petite dose du mme traitement; car aprs tout, il tait l'auteur
indirect de toutes ces misres, puisqu'il amenait avec lui dans des
maisons humbles et vertueuses des amis lgants et sans principes.

Pendant qu'il hsitait ainsi sur ce qu'il devait faire, la porte de la
maison s'ouvrit et Genevive accourut dans sa frache et pure beaut;
posant lgrement son pied mignon sur le marche-pied de la voiture, elle
approcha son visage rougissant pour lui donner un baiser. Naturellement
distante et peu expansive, rien que l'amour profond qu'elle portait 
son mari pouvait l'engager  sortir jusqu' ce point de sa rserve
habituelle; mais lui, dtournant la tte comme s'il n'et pas compris
son intention, il dit avec rudesse:

--Rentres  la maison  cause de la pluie.

Quelle angoisse dchirant avait travers son coeur pendant qu'il
articulait ces paroles!

Il avait tant d'amour pour sa femme, tant de confiance en elle, et elle
tait en apparence si engageante, si aimable, si gentille, qu'elle pt
tre en ralit! Sautant de son sige, il enleva l'attelage de dessus
son cheval, le conduisit  l'curie, et sans vouloir tre aid par un de
ses domestiques qui s'empressait autour de lui, il soigna l'animal et le
frotta lui-mme.

Sentant bien alors que l'explication si redoute entre lui et sa femme
ne pouvait tarder plus longtemps, il entra  la maison. La nappe tait
mise, le souper sur la table, et Genevive l'attendait debout. Mais
qu'il y avait loin de cette femme ple et tremblante  la joyeuse
crature qui avait bondi tout  l'heure si lgrement au-devant de lui
pour lui souhaiter la bienvenue! Rejetant impitoyablement les
pantoufles brodes qu'on lui avait apportes (au milieu de l'angoisse
que la pauvre Genevive prouvait sans pouvoir se rendre compte de ce
qui se passait, ce lger acte de son mari lui causa un dchirement de
coeur que le travail de son imagination lui rendait encore plus cruel)
il s'assit  table, mais ne voulut ni manger ni boire, except un grand
verre d'eau qu'il avala d'un trait. Puis il repoussa sa chaise.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait pour la vingtime fois
la tremblante jeune femme.

Et ses joues devenaient plus ples et ses lvres plus blanches, jusqu'
ce qu'enfin elle craignit de se trouver mal.

--C'est la pleur de la culpabilit! pensait Paul. Ah! l'indigne
hypocrite!

--Paul, qu'as-tu? Pourquoi me traiter ainsi?

--D'abord, rponds-moi  une question, femme! Quels visiteurs as-tu eus
ici pendant mon absence?

--Pas d'autres que le capitaine de Chevandier, rpondit-elle tout
interdite.

--Ah! c'est donc vrai? Et tu as l'audace de l'avouer!

Cette vhmence de la part de Paul n'avait certainement pas de raison
d'tre; car si elle lui avait cach la vrit, il et t encore plus
courrouc contre elle si cela et pu tre possible; mais la colre
a-t-elle jamais t logique ou consquente?

--Combien de fois est-il venu?

--Trois fois.

--C'est--dire tous les jours pendant mon absence, except aujourd'hui:
probablement que la crainte de me rencontrer  mon retour ou celle
d'exposer son lgante personne  la pluie l'aura retenu  la maison. O
femme indigne et infidle! Que puis-je penser, que pensai-je en effet
d'une pouse qui profite de l'absence de son mari pour passer chaque
jour des heures entires en compagnie d'un parfait tranger qui n'a de
titres  ses attentions que parce qu'il est jeune, beau et sans
principes?

--Oh! sur ma parole la plus sacre, Paul, je le jurerai sur l'vangile
si tu veux, je ne t'ai jamais offens, mon mari, ni en penses ni en
paroles. Sans aucune invitation de ma part, le capitaine de Chevandier
est venu ici, pouss seulement par un motif de politesse et de
courtoisie...

--Silence, tu entends! Penses-tu me donner le change sur tes mfaits
aussi aisment que cela? Ah! tu as prouv que tu n'tais qu'une femme
ingrate et infidle. Bien que tu nous aies rendus, nous et notre maison,
un sujet de raillerie dans le village, par ta misrable ignorance de
tout ce qu'une femme devrait connatre, je ne t'ai jamais dit un mot de
colre, ni ne t'ai regarde froidement pour tout cela. Mais tu as pass
le temps que d'autres femme emploient  des travaux utiles et honntes,
 couter les paroles mielleuses d'une canaille,  jouer avec l'honneur
de ton mari!

--Paul, tu es injuste et cruel.

--Silence! te dis-je. Ne sais-tu pas que demain toutes les misrables
commres  la merci desquelles tu t'es expose si faiblement, si
criminellement, nous auront livrs tous les deux au mpris du public.
Otes-toi de devant mes yeux!

Elle se leva, et, oppresse par le sentiment d'un mal mortel, elle se
trana hors de la chambre.

L'ennemi le plus acharn qu'aurait jamais en Paul Durand, et senti tous
ses dsirs de vengeance pleinement satisfaits s'il et pu jeter un coup
d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui
l'occupait, alors qu'il tait assis, noy dans la solitude de son
anantissement. Sa tte brlante s'inclinait jusque sur ses bras
croiss, sans qu'il prit garde  l'ombre du crpuscule qui se faisait
plus paisse, et sans se soucier de son jene de toute la journe qu'il
n'avait lgrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de
partager avec _elle_, chez lui, le doux repas du soir.

Peu  peu sa premire violence fit place  des penses moins amres et 
des sentiments plus humains. Eh! quoi si Genevive avait err seulement
par inexprience et faute de rflexion! elle n'tait coupable, aprs
tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans
les rechercher ni les encourager.

Oui, mais le mal n'en tait pas moindre, car il avait, dans sa colre,
prononc des paroles que peu de femmes pourraient aisment oublier ou
pardonner; il sentait s'lever au dedans de lui un certain esprit
d'opinitret bourrue qui l'empcherait de faire rien qui ressemblt 
des avances, quand mme il serait convaincu qu'il l'avait accuse
injustement.

Il prvoyait tout: l'loignement qui allait surgir comme une muraille
entr'eux, loignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et
ils avaient t si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur
parfait dans sa maison depuis qu'elle y tait entre! elle s'tait
enlace si troitement autour de tout son tre! Alors, dans la violence
de son dsespoir, il se mit  pousser des soupirs comme des sanglots.

Le bruit que fait un pas lger traversa sur le plancher; et levant les
yeux, il aperut Genevive auprs de lui. Elle dposa sur la table la
lumire qu'elle portait; mme dans le trouble de ce moment, il remarque
sa pleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la
souffrance morale avaient dj laisses autour de ses yeux si doux.
Tout--coup la conviction lui vint qu'elle tait innocente de toute
faute volontaire, et avec cette pense une crainte terrible traversa son
esprit, la crainte qu'elle ft venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il
l'avait insulte, outrage au-del des limites laisses au pardon.
C'taient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en
agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le dmon de l'orgueil
opinitre qui tait au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que mme,
dt son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait
partir.

D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:

--Paul, je suis peine, vraiment peine, de t'avoir fch de la sorte.
Si j'avais su que tu eusses dsapprouv les visites du capitaine de
Chevandier, j'aurais refus de les recevoir, au risque d'insulter sans
provocation un ami de M. de Courval. coutes-moi, maintenant, jurer
devant Dieu, aussi solennellement que si j'tais sur mon lit de
mort,--et elle s'agenouilla  ct de lui, levant avec respect ses yeux
purs et pleins d'affection, brillants de tout l'clat de la vrit,--je
jure que je suis innocente d'une seule pense ou d'une seule parole qui
ait pu t'offenser en quelque faon. Bien sr, tu me pardonneras de
t'avoir dplu sans le vouloir?

Transport  ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre
son coeur avec passion, ou plutt avec une nergie convulsive; et la
tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son me que jamais de
nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa
fidlit. Cet amour de femme, plus puissant que la colre, le
raisonnement ou l'orgueil, avait dtruit en un instant l'abme que la
passion et le soupon avaient creus entr'eux.

--Ma femme! ma bien chre femme! murmurait-il en mme temps que des
larmes que sa droite nature d'honnte homme ne rougissait plus de
laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tte soyeuse
appuye contre sa poitrine. Dieu soit bni, de ce que la paix soit
revenue! puisse cette premire querelle entre nous tre la dernire!

Ce fut la dernire en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de
colre, ni d'un ct ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur
vie commune.

Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui rpondit
que madame Durand tait trop occupe pour le recevoir. Quand il
renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au
moment o il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu
s'loigner en arrire de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir
une rponse plus favorable; mais elle tait toujours la mme, jointe 
la mortification d'apercevoir Genevive  l'une de se fentres, engage
dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.

Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.

Le lendemain il disait adieu  Alonville pour n'y plus jamais revenir.

Aprs cela, tout alla tranquillement dans le mnage de Durand. Mais bien
qu'une paix parfaite et une inaltrable affection mutuelle y rgnassent,
il n'y avait pas de changement perceptible dans l'conomie domestique de
la maison. Toutefois, l'honnte Paul tait profondment satisfait et
heureux; aprs tout, c'tait bien l le point principal. Le commrage
calomnieux rpandu par le vieux Dupuis s'teignit bientt, faute d'un
nouvel aliment. Et Genevive continua de jouir, avec le mme entrain, de
l'clat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de
temps en temps ses gots par un effort dsespr pour se mettre au soins
du mnage.

Bientt aprs arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de
madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagn d'un
billet dans lequel cette dame crivait que, prvoyant le cas o Paul
aurait besoin bientt de nouvelles chemises, elle prenait la libert de
lui en envoyer une douzaine toutes tailles sur un patron de celles
qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait
qu'un amusement pour sa belle-soeur.

Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tche; et quand Paul
laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui
l'aimable ide de sa gentille Genevive, assise  sa petite table, arme
d'un d dlicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de
toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hlas! le manque
d'habilet plutt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes
intentions de Genevive. Elle se trouble et se perdit au milieu des
goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et
courage, elle dposa sa couture sans espoir de russir jamais. Elle la
laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de
cette journe, pour arriver toujours au mme rsultat.

Pendant qu'elle tait assise, ses deux mains reposant ngligemment sur
ses genoux, tout entire  cette pense qu'elle changerait bien
volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de
mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle,
Paul rentra, accabl par la chaleur et la fatigue de son travail sous un
soleil brlant.

Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait
si peu de progrs depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il
venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui
perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue
jointe  la chaleur qui l'crasait et le repos dans lequel elle tait au
milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant,
ainsi entoure de ses aises combien elle se sentait abattue,
nonchalante, malheureuse!

--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec
bont.

Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit 
sangloter.

--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien.
Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!

Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme  lui avec tendresse, en
murmurant:

--Le ciel m'est tmoin, Genevive, que tu me rends le sjour de ma
maison agrable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas
te tracasser l'esprit  propos de semblables bagatelles. Ta douceur et
ta patience te rendent plus chre  ton mari que si tu tais la
meilleure cuisinire et la couturire la plus entendue de la paroisse!
Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture
chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charit
que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre
aussi gaie qu'une linotte.

Ils partirent bientt; et malgr que les commres s'merveillassent de
l'infatuation de Paul  l'gard de sa femme et du profond aveuglement
qui l'empchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait
et de sa parfaite inutilit dans la gouverne de sa maison, elle alla son
chemin, plus chrie et plus choye que jamais.

Un an ne s'tait pas coul depuis cette poque que la coupe du bonheur
de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.

Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant aprs un hritier
qui portera son nom honor depuis des sicles, aucun millionnaire
dsireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne
se rjouissent plus de la naissance d'un garon que l'humble paysan
Canadien, soit que lui aussi aime  voir son nom obscur mais honnte
conserv dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils
lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand
ge rendra ce secours presque indispensable.

Mais, hlas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette
terre, fut de courte dure; car la sant de Genevive, toujours frle et
dlicate, ne se remit jamais aprs la naissance de son enfant. Elle
devint plus faible de jour en jour; en dpit de l'affection et de la
tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dpit mme des
liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la
tenaient troitement attache  l'un et  l'autre, l'heure du dpart
arriva; et patiente, rsigne, elle exhala doucement la vie entre les
bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sr et si
doux depuis qu'elle avait connu leur protection.

Ah! Paul Durand, alors que vous tiez assis seul et le coeur bris dans
votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de
l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystrieux, et que,
regardant en arrire, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur
qu'elle apportait de temps  autre dans ses dmarches, et ces teintes
roses qui montaient  ses joues et s'en effaaient tour  tour sitt
qu'elle entreprenait un effort lger; vous deviniez le secret de ce
manque d'nergie dont l'avaient blme si souvent les langues des
fainants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous
ne lui aviez adress aucun reproche ni aucun mot de raillerie  ce
sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez pousse  des exercices et  des
efforts qui eussent dpass ses forces.

Peut-tre cette pense tait-elle la plus grande consolation de Durand,
aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, dou de toute
la dlicatesse des traits de sa mre, et partageant peut-tre, cela
tait  craindre sa faiblesse de constitution.

Maintenant, dans son isolement, Paul et dsir volontiers la compagnie
de sa soeur; mais cette dame trs-digne, fatigues de ses habits de
deuil, avait dj consenti  les changer contre des vtements de noces,
et elle devait pouser dans quelques mois un respectable notaire quelque
peu avanc en ge, mais ayant une bonne clientle et un caractre
pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand
soin de se rassurer avant de donner aucune rponse affirmative.

Ce n'tait pas tant parce qu'il craignait le gaspillage et le dsordre
dans l'administration de sa maison que Paul dsirait la prsence de sa
soeur: il tait parfaitement accoutum  ces deux choses l; mais
c'tait pour son enfant. Ce tendre petit nourrisson avait besoin de
soins plus judicieux que ceux dont pouvaient l'entourer la tendresse
capricieuse et la socit ignorante de domestiques.

Une fois convaincu qu'il n'y avait plus lieu d'esprer que madame
Chartrand viendrait vivre avec lui, il rsolut de se remarier.

Ah! quelle honte! s'criera peut-tre quelque lecteur. Comment
pouvait-il oublier si vite la jolie jeune femme qui s'tait repose,
comme dans un nid,  son foyer et sur son coeur?

Il ne l'oublia pas; et de longues annes aprs,  l'heure solennelle o
les dernires scnes de la vie se retiraient de devant ses yeux
obscurcis par l'ge, l'esprance de la retrouver dans un monde meilleur
absorbait encore tous ses regrets terrestres.

                                   ----


                                     V


Ce ne fut que par amour pour Genevive que Paul chercha une mre pour
son enfant, et cette pense seule  l'exclusion de toute autre, le guida
dans son second choix.

Sans se soucier de la jeunesse, de la beaut et de la richesse, il passa
en revue plusieurs filles aux yeux clairs, aux lvres roses, qui
auraient volontiers accept sa demande, et en choisit une qui n'avait
pas une grande beaut, mais qui tait aimable, vertueuse, et dj
considre dans la paroisse comme une vieille fille; en cela il avait la
ferme conviction qu'en autant que la chose serait possible, elle
remplacerait auprs de son fils qu'il idoltrait, la jeune mre que
celui-ci avait prmaturment perdue.

Le jour qu'il demanda Eulalie Messier en mariage, il lui expliqua
franchement les raisons pour lesquelles il se dcidait  changer son
tat, ajoutant qu'il l'estimait et la respectait, et qu'il ferait tous
ses efforts pour faire un bon mari; mail il ne lui dit pas un suel mot
d'amour. Eulalie fut parfaitement satisfaite, et trs reconnaissante
envers la Providence et envers Paul; car sans dot et sans attraits
personnels elle semblait irrmdiablement condamne  rester seule, ce
qui quivalait, selon elle,  une vie d'isolement et d'un labeur sans
fin.

Le second mariage de Paul eut lieu par une brlante journe de juillet,
mois aussi incommode par l'ardeur de la chaleur aux habitants de cette
terre _de neiges et de glaces_ que si nous demeurions sous les
tropiques.

Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description
que nous donne Dickens, dans son _Little Dorrit_, d'une journe de
chaleur passe  Marseilles; il reprsente les pavs comme brlants, les
murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les pitons
se morfondent pour trouver une toute petite lisire d'ombre afin de
sauver leur vie en chappant aux rayons touffants et enflamms du
soleil.

C'tait exactement une temprature de ce genre qui rgnait  Alonville
le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et
claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement
tout prs de l, et sur laquelle se refltaient comme dans un miroir les
charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la
plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages
qui bordaient la route et dont l'immobilit leur donnait l'air d'tre
peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauches ressemblaient
au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil
qui les surplombaient, et les champs taient tristes et dsols; les
plantes, penches moins par le poids de leurs pis que par l'impitoyable
chaleur, paraissaient demander piti, ainsi que les btes--cornes et
les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des cltures et des
btiments ou des quelques arbres parpills a et l sur la ferme. De
leur ct, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles
bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient  leur
faon, et leur chant monotone remplaait celui des oiseaux qui restaient
muets dans le feuillage fltri.

Bon nombre de voitures dont les chevaux taient attachs aux nombreux
poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque
paroisse, se trouvaient devant l'glise du petit et modeste village.

Bientt les propritaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et
aprs un vif change de plaisanteries et de folies qui les rendit
indiffrent, sinon insensibles,  l'touffante atmosphre, on se dirigea
vers la maison du mari, car il ne fallait pas penser  se divertir chez
l'pouse puisqu'elle tait pauvre.

Paul aurait de beaucoup prfr clbrer son second mariage sans clat,
comme le premier; mais ses amis s'levrent si nergiquement et avec
tant d'indignation contre un procd si contraire aux usages de la
socit, qu'il fut oblig de sacrifier ses gots aux leurs et de cder
aux exigences de la coutume.

Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la rsidence
de Durand avait t mise, de la cave  l'attique, dans un tat
tout--fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposs dans des
verres ou des pots, avaient t placs dans tous les endroits
disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays
tait remplie de vaisselle et de verres.

Ds que la joyeuse compagnie ft entre dans la maison, les femmes se
rendirent dans la chambre  coucher pour ter leurs grands chapeaux de
paille et dfriper leurs robes d'indienne,[1] et chacune,  tour de
rle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir,
lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une
manire si difforme et si dcourageante, que non-seulement cela
suffisait pour gurir la vanit cache qu'aurait pu possder celle qui
s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes
d'pouvante.

[Note 1: Nos lecteurs sont pris de se rappeler que ceci se passait dans
l'enfance de notre hros. Depuis lors, il faut convenir que les modes
ont fait dans nos campagnes de rapide progrs.]

On se passa gnreusement les pots de cidre et de bire, ainsi que du
sirop de vinaigre,--breuvage rafrachissant que chaque mnagre
canadienne sait faire  la perfection,--et peu d'instants aprs, au
milieu des observations sur la chaleur et les rcoltes, on se plaa 
l'entour de la table. Aprs que le cur du village  qui on avait donn
la place d'honneur et rcite le _benedicite_, on attaqua rsolument les
plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en tait vraiment
surcharge; c'taient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des
crpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des
assiettes surcharges de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours
sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables taient places
des bouteilles de rhum et de vin _Sherry_, ce dernier pour les dames.

Au bout de la table se trouvaient les maris. Paul paraissait calme et
tout--fait  son aise, mais rien ne pouvait galer le superbe aplomb de
la marie qui tait assise  sa nouvelle place, aussi tranquille que si
elle y eut t depuis les dix dernires annes. Ses cheveux, vraiment
luisants et abondants, taient simplement relevs en arrire de ses
tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le
rapport de la propret, de la dcence et du bon got, avait
ncessairement t choisie plutt pour la dure, et avec le mme ddain
pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure
une expression de franchise, d'honntet et de bonne humeur. Elle
coutait avec une impassible tranquillit, et sans rougir ou paratre
embarrasse, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son
compte. Enfin le bel-esprit de la bande, aprs avoir puis,  son
intention et sans succs, toutes les flches de son carquois, dclara 
son voisin qu'il aurait plus de plaisir  faire endver sa grand'mre.
L'hilarit et la gaiet gnrales ne furent aucunement interrompues par
sa dconfiture, et les conversations et les chansons continurent leur
train: l'apptit de chacun tait aussi aiguis que dans les jours les
plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la
confusion occasionne par le changement de siges, et tandis que les
hommes chargeaient leurs pipes  mme leurs _blagues_, Durand fit  sa
nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitt et le
suivit tranquillement  travers un troit passage qui aboutissait  un
escalier conduisant  la partie suprieure de la maison. Quoique le
plafond en ft bas, il y rgnait comme en bas une air de bien-tre. Un
bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse
toile d'une clatante blancheur. Penchant lgrement sa grosse main
brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un lger
tremblement dans la voix:

--Eulalie, mon enfant est sans mre, voulez-vous lui en tenir lieu,
voulez-vous?

La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure tait
trs-agrable, et quoique trs-jeune, la parfaite rgularit de ses
traits promettait pour plus tard de la beaut. Rveill par le toucher
de son pre, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombrags par de longs
cils, devinrent plus foncs, et les jeta avec tonnement sur cette
figure de femme trangre penche sur lui. Durand, un peu surpris et
peut-tre pein du silence qu'avait observ sa femme reprit:

--Vous ne m'avez pas rpondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une
mre pour mon petit garon?

Une lgre rougeur passa sur les joues de la marie, la premire rougeur
qu'on et aperue de la journe sur sa figure, quoique ce ft le jour de
ses noces. Elle s'agenouilla  ct du berceau, et embrassant tendrement
l'enfant:

--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grce de bien remplir mon devoir
envers lui!

Puis ses lvres furent agites pendant un instant, soit par une prire
ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards
disaient loquemment  Paul qu'elle tait rsolue de remplir sa
promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des
roses et des fossettes eussent remplac sur sa figure les marques des
soucis et de la fatigue.

Les nouveaux maris allrent rejoindre leurs invits, le pre portant
son garon qui, comme de raison, avait t pour l'occasion revtu de ses
plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec srnit ordinaire le
nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour.
Aprs que le petit Armand eut t admir et caress,--quelques dignes
dames touffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient  voix
basse le mot de _belle-mre_ qui est gnralement regard comme un
mauvais prsage--il fut remis  la fille qui en avait soin depuis la
mort de sa mre, et qui tait  la porte, se renfrognant chaque fois que
quelqu'un touchait  son nourrisson: car ce jour-l jour de joie pour
tout le monde, son humeur tait plus aigri qu' l'ordinaire, non pas
tant par les divertissements que par la circonstance particulire qui
leur avait donn naissance.

Ainsi se passait le temps. Le soleil brlait de plus en plus, et un des
invits disait en forme de reproche que la grande rivire ne leur
enverrait seulement pas une bouffe d'air pour dissiper les flocons de
fume qui sortaient de leurs pipes. Malgr cela, on continua  manger,
boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur tait
une espce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde tait enchant
cependant, et la gaiet gnrale ne se ralentit pas un seul instant.
Malgr que le Mdecin du village, jeune homme non mari, ft, avec son
frre, Notaire de Montral, encore garon, tous deux amusants et
agrables, au nombre des invits, plus d'une poitrine fminine se
souleva en soupirs par le regret que la nouvelle marie, bien que ses
traits n'eussent rien que de trs-simple et malgr le titre de vieille
fille dont on la qualifiait en arrire, et pu s'assurer le meilleur
parti d'Alonville.

Les noces durrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux
maris le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien
rassasi de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il
s'tablit dans le mnage de Durand une tranquillit parfaite.

Eulalie tait si singulirement taciturne et tellement  ses affaires,
qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier  Paul sa premire
femme: elle pouvait passer des heures entires avec son mari sans dire
un seul mot, ou sans l'encourager  parler. Mais en revanche, elle tait
une mnagre bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et
le jardin prospraient aussi bien que sous ceux de la digne mre de Paul
elle-mme.

Mais le coeur de l'homme est difficile  contenter. Que de fois Paul, au
milieu de la satisfaction, de la propret et de la prosprit qui
l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur bris par la douleur au
temps de bouleversement que l'amour et la socit de la femme bien-aime
qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!

Il reconnaissait cependant le vrai mrite, les rares et excellentes
qualits de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les
replis de son coeur, s'assura qu'il tait un des meilleurs et des plus
dvous maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de
son me, et quoique, naturellement, elle ne ft jamais voir ses
sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dvouement
dont une bonne mre est capable.

Le temps arriva o elle eut un second enfant  dorloter; mais
lorsqu'elle eut rendu Durand pre d'un gros et robuste garon, elle ne
fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de
plus que son frre Armand une parcelle de son affection et de ses soins
vigilants.

Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre
le mar et la femme, et il commenait  ressentir pour elle plus
d'intrt, un dsir plus inquiet pour sa sant et pour son bonheur qu'il
n'en avait prouv jusque-l, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau
et lui enleva sa seconde femme, juste au moment o il commenait  se
sentir sincrement attach  elle. Une fivre maligne qu'elle contracta
dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette
active et forte constitution pleine de sant et d'nergie, et le corps
de la deuxime femme fut dpos auprs de celui de la premire, deux
courtes annes aprs qu'elle l'et remplace comme pouse.

Le jour de l'enterrement, pendant que Paul tait assis avec ses habits
de deuil et qu'il pensait qu'il tait  prsent charg du fardeau de
deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il tait plus seul
que jamais, il prit en lui-mme la rsolution de ne plus se hasarder
dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivt, d'essayer  combattre
seul et sans compagne les combats de la vie.

Cependant, la destine lui tenait une compensation en rserve.

Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la
dette de la nature, tendrement soign jusqu'au dernier jour par sa
femme. La nouvelle veuve crivit laconiquement  son frre Paul, me
veux-tu?  quoi il rpliqua brivement Oui, sans dlai, et elle vint.

--Vois-tu, frre, lui dit-elle en arrivant, il tait crit que nous
vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes maris deux fois,
presque, parait-il, pour luder cette destine, mais cela devait tre.
Si tu es satisfait, je le suis!

Paul l'tait amplement, et il lui donna pleine autorit de conduire son
mnage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle,
surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garons de
son frre. Son union n'avait jamais t consacre par la maternit, et
sa bonne nature s'mouvait de compassion sur les deux enfants confis 
ses soins, comme s'ils avaient t les siens propres.

Ceux-ci diffraient autant par leurs manires et leurs penchants que par
leurs caractres physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et
sensitive beaut de sa mre te qu'il tait paisible et tranquille, Paul
possdait la mle vigueur de son pre et il tait en outre turbulent et
tourdi.

Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite galit, et si
parfois Paul se sentait mu  la forte ressemblance qui existait entre
son fils an et sa jeune et jolie mre, comme son coeur s'tait
autrefois pris pour sa premire femme adore, il ne laissa jamais
percer aucun sentiment de prfrence.

                                    ----


                                     VI


Paul Durand, toujours industrieux et prospre, tait devenu un homme
riche. Il possdait des fermes et des terres dans plus d'une localit,
et il lui paraissait ncessaire pour l'ducation de ses garons de les
envoyer au collge. Il n'tait pas avare, et pouvait-il faire mieux que
de dpenser pour eux les sommes considrables qui s'taient accumules
dans son coffre-fort malgr ses nombreuses dpenses?

Il mit donc les deux garons au collge; ils y entrrent remarquablement
bien vtus, eu gard aux gots simples du temps, mais aujourd'hui il est
probable que la jeunesse actuelle se rvolterait de ddain  la vue
d'habillements semblables.

Pour son ge, Armand tait grand et fluet; pour le sien, Paul tait
trs-dvelopp en grandeur et en force. Pendant quelques annes les deux
garons avaient t confis aux soins efficaces du matre d'cole du
village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir
dans le chemin pineux de l'instruction.

Ce fut dans le mois de septembre, aprs les vacances d't, et le jour
mme de l'ouverture des classes, qu'ils passrent le portail du vieux
Collge de Montral[2]. Durand Les accompagna, et aprs une courte
conversation avec le Directeur de l'institution, le pre et les fils se
trouvrent seuls dans le parloir.

[Note 2: Cet tablissement a t depuis lou au Gouvernement Imprial,
comme casernes, par les Messieurs du Sminaire.]

Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout
noirci par le temps jusqu'aux fentres  petits carreaux, veuves de
rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixs sur son pre qui, au
moment de se sparer, leur donnait des conseils et des encouragements.
Enfin, on se distribua les dernires poignes de main, et au moment o
Durand sortait du parloir le portier entrait: c'tait un individu
tout--fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au
regard renfrogn et curieux de cet homme, Paul rpondit par un regard de
dfi, et murmura  son frre:

--Je hais dj ce portier-l, autant que du poison!

Comme les classe n'taient pas formes, il n'y eut point de leons ce
jour-l ce qui permit aux nouveaux arrivants de faire connaissance avec
leur future demeure et leurs nouveaux camarades.

Paul employa bien son temps, car  la fin de cette premire journe il
avait dj battu trois de ses camarades, jur une ternelle amiti  un
autre, et invit un cinquime  aller passer les vacances chez son pre
 Alonville; de plus il avait vendu,  un prix exorbitant, deux couteaux
et un portefeuille de poche  de jeunes garons qui, grce  la
gnrosit avec laquelle leurs parents avaient rempli leur bourse,
taient en mesure de se passer le luxe de payer bien cher des articles
dont ils n'avaient nul besoin.

Armand, de son ct, n'avait encore fait aucune avance d'amiti, et 
cause de cela quelques-uns de ses compagnons l'avaient, avant la fin de
vingt-quatre heures, dcor du titre de _Demoiselle_ Armand. Il est
impossible de dire ce qui leur avait suggr de lui donner ce nom
appliqu avec l'intention d'en faire un grand mpris, ou de ses manires
seules, tranquilles et rserves, ou de la dlicate beaut de ses traits
et de son teint; dans tous les cas, cette qualification fut promptement
et universellement adopte, au grand dplaisir de Paul.

Quelques semaines plus tard, un jour de cong que les deux frres
taient assis ensemble dans une salle donnant sur la cour de rcration,
tout entoure d'une belle range de peupliers, leur attention fut
attire par la voix de deux coliers qui taient venus s'arrter un
instant prs de la fentre o ils se trouvaient sans se douter qu'il y
et quelqu'un.

--Oui, c'est un bon couteau, dit l'un, mais je l'ai pay un bon prix! je
l'ai achet d'un des Durand.

--Je suppose que tu l'as eu du bruyant tapageur aux gros os? dit
l'autre.

--Le plus jeune ne parat pas avoir en effet l'esprit du commerce.

--Je crois que le plus jeune est un vrai Jocrisse, un lche, capable de
se sauver devant une souris!

--Viens-t-en, nous ne connaissons pas encore son courage, nous ne
l'avons pas encore vu mis  l'preuve: mais il y a chez lui un air de
noblesse qu'on ne rencontre pas chez son gros rustaud de frre. As-tu
remarqu ses petites mains et ses petits pieds, ses traits rguliers, sa
belle taille mince et gracieuse?

En entendant ces paroles, Paul frona les sourcils, mais ne fit aucune
observation; seulement, il se pencha en avant pour voir ceux qui
parlaient ainsi: Armand en fit autant. C'taient, le premier un grand et
lgant garon de dix-sept ans du nom de Victor de Montenay, l'autre
appel Rodolphe Belfond, le propritaire du couteau, jeune homme 
figure basane,  stature compacte et carre, un peu plus jeune.

--Ne parles pas aussi lgrement, de Montenay! dit avec colre Belfond.
Que peut faire un garon avec une figure aussi jolie te des mains aussi
petites que celles d'une fille?

--Il vaut autant demander  quoi sert au beau cheval de course d'avoir
des jambes fines et gracieuses et des formes lgantes, plutt que la
lourde taille et les mouvements du cheval de trait?

--Je ne vois pas  quoi tu en veux venir, rpondit Belfond. Je suppose
qu' tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille dcente et tre
d'une certaine grosseur sans que tu le compares  un cheval de trait,
simplement parce que tu te trouves toi-mme dans la catgorie des fluets!

--Bien, mon cher Rodolphe, je suis  la fois fier et heureux de possder
cette dlicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance.
Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons
points de ma personne dans l'autre je n'hsiterais aucunement  choisir
ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou
l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut
changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrs en
des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?...
comme les miens!

--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un
faquin, ce qui ne vaut gure mieux. De quelle utilit te serait la
petitesse aristocratique de tes extrmits, comme les mdecins appellent
cela, pour te battre  coups de poings, pour ramer ou faire quelque
chose d'utile?

--a servirait du moins mon cher Rodolphe,  faire distinguer le
capitaine de l'quipage, l'officier du soldat!

--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'tendrais
raide  terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est
aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un
innocent de toi-mme en voulant rire  mes dpens.

--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont
personnelles, je te trouverai la tte vente  proportion de la
grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes
amis et avec toi-mme, nous allons faire une partie de _foot ball_.

--Ils nous ont taps tous les deux assez rudement! murmura Paul entre
ses dents en s'adressant  son frre. Toi un lche, moi un gros rustaud!
J'espre que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.

Il tait vident, par le ton avec lequel il pronona le mot un, qu'il
pensait  ne redresser que les torts qui lui taient personnels; mais
son frre, sans paratre remarquer cette mesquine rserve, lui dit
tranquillement:

--Nous ne devions pas nous attendre  autre chose. Ceux qui coutent
entendent rarement parler d'eux en bien.

--Tu es un fou plein de scrupules! rpondit brusquement l'autre. Je
crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si
bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le
frotter un peu!

La discussion entre les deux frres fut arrte par la bruyante arrive
d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son
frre continuait  tre d'une humeur bourrue, s'amusa  examiner une
pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident
en resta l.

Les classe rgulires commencrent enfin. Armand n'eut pas  se plaindre
de ses devoirs et de ses leons, car il s'acquitta de ses tches avec
une facilit et une exactitude telles que ses matres lui en firent les
plus grands loges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons
conurent de l'envie sur ses succs, et son naturel froid et rserv ne
lui attira gure d'amis. Son impopularit augmenta tous les jours, et
sans la moindre provocation de sa part, les pithtes de _Demoiselle_
Armand, de lche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garon tait d'une telle
sensibilit que sa position tait devenue intolrable, et il prit
plusieurs fois la rsolution d'crire  son pre pour lui demander et
mme le prier de le retirer du collge.

Une aprs-midi qu'il tait tranquillement  regarder jouer les autres,
plusieurs de ses bourreaux se rassemblrent autour de lui et se mirent 
le perscuter. L, un pira, d'un air moqueur, _Demoiselle_ Armand d'aller
prendre part  leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gtt
la beaut de ses mains blanches et douces, qui n'taient tout au plus
capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.

Ce trait d'esprit fut accueilli par les clats de rires et les
applaudissements de la troupe, et l'hilarit augmenta lorsqu'un
troisime ajouta qu'il tait tout tonn de ce que _mademoiselle_ Durand
sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller
et se _rousseler_ le teint. La respiration d'Armand devenait plus vive.
Il tait cras sous les impitoyables sarcasmes de ses perscuteurs,
tant taient grandes les souffrances qu'endurait cette me sensible et
leve qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent
ples comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se
dsesprer, il regarda tout autour de lui. Hlas! il ne put voir sur
leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun
ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune
compensation  ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une perscution
si peu mrite de sa part, l'enfant clata en sanglots. A la vue d'une
pareille motion si inattendue, quelques-uns s'arrtrent tandis que les
autres ne firent que redoubler leurs perscutions.

--Ah! _elle_ va se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.

--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.

A ce moment l'lgant du Montenay qui rdait par l avec Rodolphe
Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.

--Allons donc! qu'a donc _Mademoiselle_ Armand! demanda-t-il.

Armand releva tout--coup la vue comme un cerf aux abois, et son regard
tomba sur le dernier interlocuteur qui se trouvait devant lui. Croyant,
dans la confusion du moment, que Rodolphe tait depuis le commencement
parmi ses perscuteurs, et cdant  l'insatiable dsir de vengeance qui
depuis quelques instants bouillonnait dans sa poitrine, il s'lana avec
la force et la rage d'un tigre sur son ennemi et le terrassa: ils
tombrent tous les deux. Il roula dessus et dessous son antagoniste, et
sans s'occuper des coups qui tombaient sur lui dru comme grle, il ne
lcha pas prise un seul instant.

Lorsqu'on l'arracha de force de sur son adversaire, un pais brouillard
obscurcissait la vue de celui-ci, ses oreilles tintaient et
n'entendaient plus, et dans le dlire de la colre il n'avait de
conscience que pour la vengeance.

--Vraiment, Durand, tu es un vritable dmon! tu l'as presqu'trangl,
dit un de la bande pendant qu'il aidait Belfond  se relever.

Celui-ci offrait en effet un spectacle alarmant! il avait la face et les
lvres taches de sang livides de cette strangulation partielle.

Confus en quelque sorte de cette fureur dsespre, Armand porta
machinalement la main  sa figure et la retira tache de sang. Il se
dirigea sans dire un mot vers une cuve d'eau qui se trouvait sous la
gouttire d'une dalle et commena  faire disparatre de sa personne les
traces du combat.

--Eh! bien, mes amis, je crois qu'aprs ce qui vient d'arriver vous ne
serez plus tent de l'appeler _Mademoiselle_ Armand! dit de Montenay en
s'adressant au cercle des lves qui taient l tranquilles, tout
stupfaits de la rapidit lectrique et de la fureur avec lesquelles le
garon mince et dlicat qu'ils avaient si impitoyablement tourment
s'tait jet sur un gaillard qui le surpassait de beaucoup en grandeur
et en force.

Personne ne rpondit  son interpellation, puis s'adressant  Belfond:

--La meilleure chose que tu puisses faire maintenant, lui dit-il, c'est
de suivre l'exemple de ton ci-devant ennemi qui, en vrit, a prouv
qu'il est digne de toi; vas te donner un bon lavage, a te rafrachira en
mme temps que a te donnera meilleure mine.

Belfond se disposa avec bonne grce  suivre ce conseil et partit en
chancelant, mais en vitant la direction qu'Armand avait prise. Celui-ci
tait encore  ses ablutions, lorsqu'apercevant un ombrage dans les
rayons du soleil, il leva la vue et vit prs de lui de Montenay qui lui
dit:

--Sais-tu, Armand, que tu es hroque?

--Brutal, veux-tu dire?

--Par su tout: peut-tre que si c'et t ton grand frre qui et t 
ta place, j'aurais trouv quelque chose de brutal dans cette tnacit de
_bull-dog_ avec laquelle tu touffais ton ennemi; mais chez un garon de
ta charpente et de ta force, c'est du courage et du _pluck_ au suprme
degr. Donne-moi ta main!

Cependant, Armand avait toujours entretenu un profond sentiment
d'admiration enfantine pour le be et jeune aristocrate qui, toujours
habill avec un soin scrupuleux et lgant, quoique souvent insolent
dans ses manires, spirituel et piquant dans ses remarques, appartenait
 une classe de personnes avec laquelle, lui enfant de la campagne,
n'tait jamais venu en contact. Il l'avait toujours regard comme devant
tre, sous n'importe quelle circonstance, quelque chose d'au-dessus de
son intimit. Aussi, en l'apercevant  ses cts lui faisant des
louanges et lui offrant la main de l'amiti, il sentit son coeur battre
de palisir et d'orgueil. Il tendit toutefois sa main avec rserve, et
sans trahir le sentiment qu'il prouvait en disant:

--Mais je croyais que Rodolphe Belfond tait un de tes amis!

--Et il l'est en effet, dit de Montenay en s'asseyant sur le bord de la
cuve pendant qu'Armand s'essuyait la figure et les mains avec son
mouchoir. Oui c'est vrai, il est un de mes amis, il est mme de mes
petits parents, mais cela n'est pas une raison pour que je me batte pour
lui. Malgr qu'il passe la moiti de ses vacances chez moi, et moi
l'autre moiti chez lui, cela ne m'a pas empch d'tre content de le
voir rosser par un jeune homme comme toi. Il se vante tant de ses os et
de ses muscles, de sa force et de ses nerfs, qu'une leon comme celle
que tu viens de lui donner lui sera, je pense, salutaire.

Si Armand avait t plus vieux, avait eu plus d'exprience des intrigues
de la vie, il aurait peut-tre conu des soupons sur la sincrit de
l'amiti que Victor paraissait tendre  ses amis; mais bloui par une
excusable vanit, il couta son camarade en toute confiance, comme un
oracle.

--Ah! a, quel est ton nom? Armand! un nom qui s'accorde certainement
avec ton extrieur. Si tu avais eu la force, la taille, les bons points
d'un _boxeur_, je n'aurais prouv aucun intrt de te voir sortir de la
bataille d'une aussi belle manire; mais je dois le dire, j'tais
content de te voir avec ton visage effmin, donner une vole  ce
lourdaud que j'appelle mon ami, qui m'a battu moi-mme plus d'une fois.
Ne rougis pas et ne prends pas cet air de mcontentement lorsque je
parle de ta jolie figure, tu en seras bien fier lorsque tu connatras un
peu plus la vie: oui, aussi fier que je le suis de la mienne!

Et il se pencha pour se mirer dans l'eau de la cuve.

--Tous ces imbciles, continua-t-il, mon bon ami y compris, savent-ils
de quel poids est dans le monde la beaut, soit chez la femme, soit chez
l'homme, tant qu'elle dure?

Armand, qui trouvait que son jeune et philosophe ami devenait un peu
trop profond pour lui, s'empressa de rpliquer qu'il aimerait mieux
tre priv de cette beaut incertaine qui lui attirait les moqueries et
la perscution de ses camarades.

--Il n'est pas loign, matre Armand, le jour o tu penseras autrement,
o tu estimera le prestige qu'elle te gagnera bien plus que le respect
tonnant que tu as acquis aujourd'hui de tes condisciples de collge par
ton courage.

Tout en parlant de la sorte, notre jeune et prcoce orateur se pencha
encore plus sur l'eau et il regarda d'un air plus pensif la belle figure
classique que le miroir lui renvoyait. Sous le rapport des connaissances
Armand Durand tait bien en arrire de lui, car celui-ci avait lu des
romans et y avait puis des connaissances dont il pouvait fort bien se
passer.

Sortant tout--coup de sa proccupation, il lui demanda:

--Quel tour t'avait donc fait mon gros lourdaud d'ami pour que tu l'aies
Si subitement choisi, tandis que plusieurs de ces oursons te
tourmentaient depuis si longtemps? Comme tu parias tonn!

Lorsqu'Armand apprit que le furieux assaut qu'il avait commis sur
Belfond avait t comparativement sans provocation, il en conut un
extrme chagrin, et il se raffermit dans la conviction que la partie
qu'il avait joue tait tout autre chose que de l'hrosme. Cependant,
la pense que l'objet de sa secrte et enfantine admiration avait daign
l'honorer de son amiti, fit bientt disparatre cette peine.

Plus tard sans la journe, comme les coliers se mettaient en rangs
pour se rendre au rfectoire, il se trouva en contact avec son
adversaire du matin.

--Dis donc, Durand, lui souffla celui-ci avec fureur en lui montrant son
oeil poch et noirci, je pense que tu es bien fier de ton exploit, mais
il me faut ma revanche. a te plairait-il d'avoir une autre prise demain
matin dans la cour de rcration?

--Franchement, non! rpondit honntement Armand.

--Et pourquoi pas?

--Parce que tu es beaucoup plus gros et plus fort que moi, et que je me
ferais battre.

--Mais, dis-donc, Durand, tu l'as culbut ce matin comme une quille, tu
pourrais bien lui en faire encore autant, dit un autre qui avait le got
des gifles.

Armand secoua la tte.

--J'ai pu le faire une fois, dit-il, mais je ne serais plus capable de
le faire une seconde fois! D'ailleurs, Belfond, je suis fch d'avoir
saut sut toi comme je l'ai fait ce matin, sans provocation suffisante.
Je voulais attaquer un de ceux qui me maltraitaient depuis si longtemps.

--Durand, tu es aussi honnte que courageux. Donnons-nous la main!

Et pour la seconde fois ce jour-l, on offrit  Armand la main de
l'amiti.

Depuis ce moment une intimit aussi agrable pour Armand qu'utile pour
Victor s'tablit entre les deux camarades. Armand, dans la simple et
honnte admiration qu'il prouvait pour l'aristocratique hritier des de
Montenay et la gratitude qu'il ressentait de ce qu'il avait t lev au
rang de ses amis, croyait qu'il n'y avait pas de sacrifice trop grand 
offrir sur l'autel de l'amiti. Il se trouvait donc heureux lorsqu'il
pouvait pendant les rcration lui copier ses thmes et ses versions
latines, ou bien encore lui offrir la plus grande partie de sa part du
panier toujours bien rempli que son frre te lui recevait souvent de la
maison paternelle. De Montenay, non-seulement acceptait volontiers cet
hommage, mais il laissait voir une prfrence visible pour la compagnie
de celui qui le lui offrait, car, outre que sa vanit prouvait une
grande satisfaction de l'encens qui lui tait si navement offert, il
trouvait un certain charme  la conversation pleine de dlicatesse et
aux sentiments levs que possdait son jeune ami: raffinement d en
grande partie  l'innocence enfantine de son caractre, innocence si
marque qu'heureusement pour eux deux, de Montenay ne s'tait pas encore
souci de troubler.

Depuis lors, l'intimit entre Victor et Rodolphe avait
presqu'entirement cess; mais comme elle tait due autant  de
frquentes relations entre leurs familles qu' une prfrence mutuelle,
ils ne s'aperurent pas de son interruption.

Les jours se succdrent et se passrent ainsi d'une manire assez
agrable et sans offrir d'autres incidents que ceux des devoirs et des
amusements particuliers  la vie d'colier, jusqu' l'heureux temps des
vacances toujours si vivement attendu par les matres et les lves.

Par une belle matine du mois de juillet, les deux jeunes Durand
sautrent avec ravissement dans la charrette qui les avaient transports 
leur demeure. Avec quelle joie ils sortirent botes, sacs et paquets,
sans s'occuper des accidents et avaries avec quelle surabondante
affection ils embrassrent la tante Franoise et donnrent encore et
encore des poignes de main  leur pre qui, droit devant eux, les
regardait faire avec un lgitime sentiment d'orgueil qu'il essayait
inutilement de cacher! Et puis, quel dluge de questions sur les favoris
de la basse-cour, certains arbres fruitiers ou les carrs du jardin pour
lesquels ils avaient plus d'attrait parce qu'ils leur appartenaient, tout
cela entreml d'anecdotes sur leurs camarades, la vie d'colier et
leurs matres. Bref, il y avait bien des mois que les murs de la maison
n'avaient entendu un pareil caquetage, un semblable carillon d'clats de
rires et de couplets de chanson.

Comme de raison, leur retour  la maison fut clbr par une srie de
ftes: les fruits, la crme, les oeufs et le beurre frais, les gteaux et
les confitures taient pour eux un charmant contraste avec la nourriture
plus simple du collge. Jamais on ne vit d'enfants plus choys et fts,
de parent plus empresss  les choyer et fter que ne le furent Paul
Durand et sa soeur.

Par une aprs-midi d'touffante chaleur que les jouvenceaux taient sous
le berceau  se prparer des lignes pour une excursion de pche qui
avait t projete, et que madame Ratelle tait  raccommoder leurs
nombreux vtements, Durand vint les trouver. A la question quelles
nouvelles qu'on lui fit en souriant, il rpondit:

--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montral, dans
l'intention de revenir bientt avec sa famille.

La famille en question ne se composait pas d'une pouse et
d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit tait
garon,--mais d'une soeur qui tait veuve et de sa fille. A la mort de
son beau-frre, Jules de Beauvoir, survenue quelques annes auparavant,
et qui les avaient laisses dans des circonstances pleines d'embarras,
M. de Courval les avaient emmenes de Qubec pour conduire son mnage de
garon.

--Comment se porte M. de Courval? avait demand la tante Ratelle.

--Trs-bien, et il s'est inform avec bont de nos garons. Il dit qu'il
a l'intention de les faire mander bientt au Manoir, montrer
quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en
temps pendant leurs vacances.

Paul et Armand ne se montrrent pas trs-fiers de cette nouvelle. Ils
avaient dj assez de ressources pour s'amuser  leur got, et ils n'en
dsiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intresss qui
apprit la chose avec le plus de plaisir, car son dsir intime tait de
voir ses neveux se mler  une socit plus aristocratique que celle o
son sort l'avait jete elle-mme.

Quelque temps aprs arriva une lettre qui invitait les deux frres 
aller au Manoir, les informant en mme temps qu'ils y rencontreraient
quelques-uns de leurs camarades de collge.

Si Paul y pensa seulement, ce fut plutt de plaisir qu'autrement. Mais
Armand eut la chair de poule  la seule ide de se trouver au milieu
d'trangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante
Ratelle le fort d'accompagner son frre. Comme il mit un peu de
mauvaise volont  faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant
pour se rendre  la maison, ils arrivrent chez M. de Courval aprs
l'heure fixe, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le
domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invits taient 
se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientt de retour.
Profitant de ces quelques instants de rpit, Armand alla s'asseoir dans
un coin, tandis que Paul se mit  rder  loisir dans la chambre pour en
examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses
rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables
colifichets dont les noms et l'usage taient des nigmes pour eux et le
plus bel appartement de leur demeure, simple mais propre, avec son
plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit
de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin
blanc, ses chaises empailles et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout
ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques
petites statues de pltre aussi invraisemblables les unes que les
autres! Plus Armand regardait la richesse et l'lgance tales devant
lui, plus il sentait la grande distance qui devait le sparer de ceux 
qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.

Une porte, situe au bout de la chambre, s'ouvrit tout--coup et si
soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze
ou quinze ans  la taille dlicate et vtu avec lgance, entra. En
apercevant ces jeunes trangers elle ni fit paratre aucune surprise,
mais aprs les avoir examins  loisir, elle leur demanda s'ils
dsiraient voir M. de Courval?

Armand ne rpondit pas, mais Paul rpliqua brusquement:

--Je pense que oui, puisqu'il nous a invits  venir ici! Je m'appelle
Paul Durand, et je vous prsente mon frre Armand.

Les grands yeux de la jeune fille lancrent sur eux un regard sous
lequel Armand devint carlate, et cette fois, elle leur parla plus
doucement:

--Mon oncle va venir dans quelques instants, dit-elle, et il sera
enchant de vous voir.

Au moment o elle sortait, Paul grommela:

--Elle est assez jolie, mais je has les filles! elles ont si peu de
sens commue et sont si remplies d'affectation!

Armand soutint de son ct que du moins il n'y avait rien de dplaisant
dans l'chantillon du sexe que son frre venait de condamner d'une
manire si sommaire.

--Les voil! ajouta-t-il en entendant par la fentre ouverte le bruit
des rires et des voix qui se rapprochaient.

Ils entrrent. M. de Courval qui venait le premier leur prsenta la main
avec bienveillance.

--Vous allez, leur dit-il, rencontrer ici quelques-uns de vos amis; il y
en deux ou trois du mme collge que vous.

Lorsqu'Armand, en jetant un regard autour de lui, vit que tout le groupe
de jeunes gens qui entourait M. de Courval avait les yeux fixs sur lui
et son frre, il devint presque nerveux; mais ses esprits troubls se
rassurrent presqu'aussitt en apercevant Victor de Montenay au milieu
d'eux. Il s'avana vers lui d'un pas timide mais empress, et tendit la
main  son affectionn et tendre ami de collge; mais celui-ci, feignant
ne pas s'apercevoir de son mouvement, fit un petit salut et lui dit:

--Comment vas-tu Durand?

Puis il lui tourna le dos.

Il est impossible de dcrire ce qu'Armand prouva en ce moment. La honte
et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blesss le
torturrent tout  la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il
les regards de curiosit de tous ces trangers fixs sur lui.
Tout--coup une voix agrable et familire fit entendre ces mots:

--Comment vas-tu Armand? Je suis enchant de te voir.

Et Rodolphe Belfond saisit et secoua nergiquement cette main que de
Montenay avait ddaigne.

Cette franche amiti de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur
la premire leon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.

Quelques instants aprs que de Montenay et ddaigneusement tourn le
dos  son ami de collge, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait
abord les deux frres quelques minutes auparavant: c'tait Gertrude de
Beauvoir, la nice de M. de Courval. Armand la voyait pour la premire
fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots
d'amiti ou de flatterie,  quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que
belle, pour toute rponse se dtourna de lui avec ptulance et jeta par
la fentre une branche d'hliotrope qu'il lui avait donne quelques
instants auparavant.

La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en
rquisition pour divertir nos invits qui tous passrent agrablement la
veille,  l'exception peut-tre de notre hros. Paul lui-mme, ayant
rencontr un couple de gaillards de sa trempe qui hassaient la
conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses
semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que de
_foot-ball_, de promenades en chaloupe, de la pche, Paul, disons-nous,
s'tait passablement amus. Seul Armand, qui tait trop gn, trop
rserv et trop mal  son aise pour faire des avances, et souffrant
encore de la vive blessure que de Montenay avait inflige aux sentiments
dlicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.

Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'tait pas un hte bien attentif, et sa
soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, tait
reste languissamment tendue sur le canap la plus grande partie de la
soire, se montrait encore plus indiffrente que lui. Armand, se voyant
seul et nglig, s'esquiva du salon o il ne paraissait pas tre  as
place, et se rendit sur le balcon. La lune clairait dans tout l'clat
de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune
homme roulait dans sa tte des ides plus pnibles qu'agrables, quand
il fut dtourn de ses penses par un lger bruit de pas qui
s'avanaient; s'tant retourn, il aperut Gertrude de Beauvoir qui
tait  ses cts.

--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le
souper? Toutes les glaces et les fraises seront manges car vous avez
bon apptit, vous autres coliers.

--Je vous remercie, je n'ai pas faim! rpondit-il simplement.

--Alors vous tes peut-tre de mauvaise humeur? Maman dit que les
garons sont toujours ainsi.

--Mais non, mademoiselle de Beauvoir.

--Vous avez t toute la veille si triste, si solitaire! Est-ce parce que
Victor de Montenay a refus de vous donner la main?

Le souvenir de cette injure et la pense qu'elle l'avait remarque lui
firent monter le rouge au front.

--Oui, rpondit-il, j'en ai t trs pein, d'autant plus que de
Montenay et moi tions de trs-bons amis au collge.

--A votre place, je ne le regarderais et ne lui parlerais plus, fit
observer avec une certaine ptulance la jeune demoiselle. C'tait bien
grossier et bien mesquin de la part du cousin Victor d'en agir ainsi!

Singulirement soulag par cette sympathie inattendue, Armand sentit sa
gne disparatre peu--peu, et il se surprit bientt  raconter  la
jeune fille les dtails de ses preuves et de ses troubles d'colier,
jusqu' la fameuse lutte qui avait t l'origine de son amiti avec de
Montenay. Tandis qu'il s'accusait de l'accs de rage auquel il s'tait
livr en cette mmorable occasion, Gertrude l'interrompit par des
battements de main et en s'criant avec nergie:

--Bien, trs-bien! Vous auriez d traiter de la mme manire tous les
autres misrables! C'est un bonheur que je ne sois pas garon, car je
suis si susceptible, que je ne puis pas souffrir patiemment un regard ou
un mot grossier, de sorte que j'aurais toujours t en querelle avec mes
camarades d'cole. Je ne commence jamais, mais aussi je n'excuse jamais
une impertinence ou une injustice.

A ce moment de Montenay passait la porte qui donnait sur le balcon.

--Venez, dit-il mademoiselle la dserteuse, votre maman m'a envoy vous
chercher.

Et disant cela, il passa nonchalamment son bras  l'entour de la taille
de Gertrude en essayant de l'attirer vers la maison.

La vive jeune fille ressentit tellement l'impertinence d'une telle
libert que, se retournant, elle lui appliqua sur l'oreille un soufflet
retentissant et des mieux conditionns, tout en lui disant:

--Comment osez-vous cela, Victor de Montenay? Est-ce que je vous permets
jamais de prendre de telles liberts?

Si de Montenay avait eu l'intention d'tonner Armand en lui faisant voir
plus de familiarit avec la belle jeune fille du chteau qu'elle lui en
accordait rellement, il en fut certainement bien puni.

Il se retourna ple et la raga au coeur.

--Il me semble, dit-il vivement, qu'un cousin a droit  un si petit
privilge!

--Je ne conteste pas, monsieur la valeur du privilge, rpondit notre
jolie bruyante en frappant le plancher de son petit piet; mais la faute
que je trouve, c'est votre audace que votre qualit de cousin n'excuse
en aucune manire. Et en vrit, notre cousinage au quatrime ou
cinquime degr, est assez loign pour tre douteux. C'est une
distinction que je n'ambitionne nullement.

--C'est bien, mademoiselle de Beauvoir, je vous laisse, rpliqua-t-il
avec une ironique politesse.

Et tournant sur ses talons, il ajouta avec un rire moqueur:

--Peut-tre que vous dsireriez avoir une occasion pour donner  votre
nouvelle connaissance, M. Durand, le privilge que vous jugez  propos
de me refuser.

Depuis le commencement de son entrevue avec Armand, Gertrude n'avait pas
fait voir le moindre embarras, tandis que le jeune homme tait dans une
plus grande confusion que jamais; cette fois, une vive rougeur se
rpandit sur ses joues et son front, et pendant un instant il fut
impossible d'articuler une parole, tant tait grand son embarras.

--Armand Durand, lui dit la jeune fille en se retournant brusquement, si
je savais que vous seriez assez simple pour croire  l'impertinence que
de Montenay vient de dire, je vous donnerais le chtiment que je lui ai
inflig tout--l'heure; mais quels que soient les dfauts que vous
ayez, vous ne devez certainement pas avoir celui-l.

Armand tait trop confus pour rpondre; mais il n'y avait rien de
pnible dans son embarras. Il tait l par une belle et douce nuit
d't, respirant le riche parfum des fleurs, coutant sans oser la
regarder l'clatante mais fantasque jeune fille qui tait  ses cts.
Son me fut si vivement impressionn de cette scne, que le souvenir ne
s'en effaa jamais de sa mmoire: et plusieurs annes aprs malgr
qu'ils fussent spars, plus par les circonstances que par l'espace, il
se rappelait cet incident avec complaisance.

--Maintenant, ajouta-t-elle, venez; je vais vous prsenter  ma mre.
Vous ne devez pas partir sans cela, car ce serait impoli.

Comme Armand tirait en arrire en marmottant quelque semblant d'excuse,
elle ajouta:

--a ne sert de rien d'hsiter: venez tout de suite.

Et elle le prcda. Il la suivit  regret.

Madame de Beauvoir tait penche sur le sofa, des coussins  droite et
des coussins  gauche: elle parlait d'une manire indolente, presque
caressante,  de Montenay qui tait  demi agenouill sur un petit
tabouret  ct d'elle, dans une de ces gracieuses postures qui lui
semblaient le plus naturelles. Sans paratre remarquer la prsence de
celui-ci, Gertrude dit tranquillement:

--Maman, je dsire vous prsenter M. Armand Durand.

Madame de Beauvoir, pour accueillir notre malheureux candidat 
l'honneur de sa connaissance, lui fit la faveur d'un regard de surprise
et d'un lger salut, puis elle continua aussitt sa conversation avec de
Montenay. Armand se hta de se retirer, et madame de Beauvoir dit avec
calme:

--Gertrude, Victor m'a demand de se rconcilier avec toi. Il pense que
tu es un peu svre envers lui, et je le crois aussi! Trop svre envers
lui, un vieil ami, et trop familire avec de nouvelles connaissances,
pis que cela, avec d'obscures personnes de rien!

Gertrude regarda silencieusement sa mre, puis de Montenay: celui-ci les
yeux baisss, semblait chagrin de la censure prononce sur Gertrude;
mais elle dcouvrit un faible rayon de joie dans ses traits.

--Maman, rpliqua-t-elle alors froidement, pour ce qui est des obscures
personnes de rien, elles sont les invites de mon oncle, et en cette
qualit elles ont le droit d'tre traites avec politesse et courtoisie,
surtout quand elles savent se bien comporter, chose que semblent ne pas
savoir faire quelques-unes de nos connaissances les plus en faveur.

Madame de Beauvoir leva les yeux, comme pour supplier sa fille de se
taire.

--Jusqu' quand donc, lui dit-elle devrai-je t'implorer de modrer la
ptulance naturelle de ton caractre? c'est de si mauvais got, si
vulgaire, si peu digne de notre sexe! Que peut et que doit Victor penser
de toi?

--Je m'occupe fort peu de son opinion rpondit l'enfant avec ddain; il
ne peut toujours pas penser moins de moi que je pense de lui, et
j'ajouterai en dernier ressort, que si jamais il me provoque encore comme
il l'a fait ce soir, je lui donnerai deux soufflets au lieu d'un!

Madame de Beauvoir haussa les paules.

--Il faudra que vous ayez de la patience, mon cher de Montenay,
dit-elle au jeune homme, si vos intentions ne changent pas. Mais avec le
temps, une vigilance continuelle de ma part, sans parler de l'influence
toute-puissante de l'exemple d'une mre, il y a toute probabilit de lui
faire quitter ses singuliers travers. Du moins, elle est nave et
franche.

--Oui, madame, elle ne l'est que trop; mais n'importe! Belle,
spirituelle, gracieuse, c'est un trsor qui vaut la peine qu'on
l'attende, et j'attendrai!

--Je crains, de Montenay, que ce soit la rsolution d'un garon de
dix-huit ans! dit la dame en lui frappant l'paule avec son ventail.

--Nous verrons, madame de Beauvoir. Vous savez que j'ai un caractre
trs-rsolu, mme obstin, et une fois que j'ai attach mes affections
sur quelque chose, je ne l'abandonne pas facilement. Quant  la
ptulance avec laquelle elle me traite, elle ne m'incommode pas trop,
car je ddaignerais un trsor trop aisment gagn. Dans trois as
Gertrude aura dix-huit ans et moi je serai en ge.

--Oui, et matre d'une grande fortune indpendante! pensa madame de
Beauvoir: sous tous les rapports un excellent parti pour mon opinitre
enfant.

                                   ----


                                    VII


Les vacances taient finies; les jeunes gens, la tte remplie des
enivrants souvenirs de plaisirs, de fte et de libert, eurent  se
rsigner le mieux qu'ils purent  la monotone routine de la vie de
collge.

Armand qui, heureusement pour lui, avait commenc  aimer la science et
 trouver une vritable satisfaction dans la poursuite de ses tudes que
dans le principe il avait regardes avec dgot et apprhension, tait 
assortir patiemment ses livres, cahiers, encre et plumes, avant de les
placer dans son pupitre. Tout prs de lui, Paul faisait la mme chose,
mais avec un esprit bien diffrent.

Il arrachait violemment ses livres de sa bote, les lanait
impitoyablement sur le plancher, en les apostrophant les uns aprs les
autres comme autant d'ennemis personnels contre lesquels il aurait eu
beaucoup de haine.

--Ah! s...e grammaire latine, dit-il en empoignant avec rage un de ses
volumes. Combien de _pensums_, combien de maux de tte et combien
d'heures de torture vas-tu m'attirer cette anne?

Et le malencontreux livre fut lanc  plusieurs verges de l; dans son
vol il rencontra une bouteille d'encre d'un camarade, et l'accident qui
en rsulta provoqua un change de paroles assez lestes.

Quelques instants aprs, de Montenay s'approcha.

--Tiens, voil Armand! comment vas-tu, mon cher? N'est-ce pas une
horreur que d'tre enferms de nouveau dans ces sombres et affreux
cachots? Mais quoi! tu n'as pas l'air  moiti aussi embt que quelques
uns d'entre nous.

Armand ne fut pas sans tressaillir lorsque son ci-devant hros l'aborda:
la scne qui s'tait passe chez M. de Courval se prsenta  son esprit
avec tous ses affligeants souvenirs; mais il rpondit tranquillement
qu'il tait trs-content, quant  lui, de reprendre ses livres.

De Montenay, qui ne souponnait pas qu'il avait irrvocablement perdu
toute influence sur Armand et qui interprtait mal sa rserve, lui dit
en riant:

--Je t'en prie, ne cherches pas  faire le sage; viens plutt, comme un
bon garon, m'aider  trouver  emprunter une clef pour ouvrir mon
coffre. J'ai perdu la mienne et je me sens trop malheureux pour la
chercher.

Je suis bien fch de te refuser, de Montenay, mais je ne puis laisser
trainer mes livres. Il faut que je les serre avant que la cloche sonne.

Victor le regarda fixement et en silence. Comment son sectateur, son
adorateur, avait-il pu jeter de ct son allgeance et refusait-il
maintenant ses propositions? C'tait tout  la fois incroyable,
humiliant et mortifiant.

--Que diable as-tu donc? lui demanda-t-il avec colre. Tu te montes
grandement sur ta dignit aujourd'hui!

--Pas plus que tu te montais sur la tienne le dernier soir que nous nous
sommes rencontrs chez M. de Courval et tu tais trop raffin pour donner
la main  mon frre, dit Paul d'une manire un peu brusque.

En intervenant de la sorte, ce dernier n'obissait pas tant  une
sympathie quelconque pour Armand qu' sa mauvaise humeur du moment et 
l'aversion qu'il prouvait instinctivement pour de Montenay.

--Qui t'a parl, imbcile? dit celui-ci en lanant sur son nouvel
adversaire un regard de mpris.

Paul regarda d'un oeil de regret un gros dictionnaire qu'il venait de
jeter hors de sa porte, mais apercevant sous sa main un assez gros
volume, il le saisit promptement et le lana  la tte de son ennemi
qu'il ne fit qu'effleurer. De Montenay lui renvoya vivement sa politesse
avec une ardoise encadre que Paul eut la chance de parer avec son bras,
sans quoi il l'aurait reue sur le crne. Il se leva furieux et allait
fondre sur ce Montenay qui l'attendait de pied ferme, si un mdiateur ne
ft intervenu en ami: c'tait Rodolphe de Belfond.

--Arrtez, camarades, arrtez, cria-t-il en s'interposant entr'eux.
Parce que nous sommes tous clous de nouveau  nos pupitres, est-ce une
raison pour que nous nous arrachions les yeux? Tu as perdu ta clef,
Victor; voici mon trousseau, essaye-les.

Belfond s'assit  ct d'Armand.

--Tu viens, lui dit-il, de servir l'ami Victor comme il faut: il ne
mritait rien de mieux. Mais, comment as-tu pass tes vacances?

Ce fut l le commencement d'une conversation agrable qui se continua
jusqu' l'heure de l'tude, et Armand se spara de lui avec la
conviction que s'il avait perdu un ami il en avait trouv un autre.

Les progrs de notre hros furent trs-rapides, mais ils taient plus le
rsultat d'une grande intelligence que le fruit de l'application, car il
y avait dans son caractre une veine de rverie qui remplissait son
esprit d'autres penses que celles de ses devoirs et de ses leons. Il
conserva plus longtemps qu'il l'aurait avou  qui que ce soit le
souvenir de l'amer sentiment d'humiliation qui l'avait presque suffoqu
dans le salon de M. de Courval, lorsque de Montenay l'avait si
douloureusement mpris, et son chagrin tait augment par la pense que
l'amiti qui avait exist entre eux tait  jamais rompue. Dans ces
moments-l il s'chauffait et s'emportait contre les injustes
distinctions du monde, et il se promettait bien de se faire une position
aussi haute qu'il pourrait l'atteindre, dt-il pour cela lutter toute sa
vie.

Cette louable ambition s'enracina profondment dans son coeur et ne lui
donna plus aucun repos. Quelques fois aussi son esprit tait travers
par des visions de la fantasque mais gracieuse jeune fille, si
diffrente des autres femmes d'Alonville, qui tait du reste le seul
chantillon du beau sexe qu'il et vu, et quelqu'enfantins et innocents
que fussent ces souvenirs, d'une faon ou d'une autre ils augmentrent
son ambition. Deviendrait-il un homme laborieux ou un rveur? L'avenir
seul pouvait le dire; mais il y avait en lui les moyens et les
dispositions de devenir l'un ou l'autre. Heureusement que le dsir
d'exceller, encourag par la facilit avec laquelle il s'acquitta de ses
devoirs, dcida, pour le prsent du moins, la question de la manire la
plus favorable.

De son ct, Paul continua ses tourderies; toutes les fois qu'il
pouvait luder un devoir ou une leon, il s'imaginait tre le gagnant.
Il n'tait cependant pas un bent ni un lourdaud: car la subtilit
naturelle de son jugement, jointe  une vigilante attention de ses
matres, lui avait fait acqurir, pour ainsi dire malgr lui, une assez
bonne part d'instruction.

Nous ne pouvons pas nous tendre plus longuement sur les dernires
annes de collge d'Armand, car nous avons  raconter les chapitres
pleins d'incidents de sa jeunesse.

Au bout de deux annes, Belfond et de Montenay laissaient le collge,
ayant fait tout leur cours avec assez de succs. La froideur entre lui
et Armand n'avait pas cess d'exister, mais elle n'tait jamais all
jusqu' l'hostilit. Belfond avait toujours t excellent notre hros,
il en avait fait son confident: il lui racontait les plans et les
esprances sans nombre qu'il avait conus pour l'heureux temps o il
ferait ses adieux au collge pour s'en retourner chez son pre o, seul
garon parmi cinq enfants, il tait l'idole de la maison.

Aprs sa sortie et celle de de Montenay, Armand s'appliqua davantage, si
c'est possible,  ses tudes. Et lorsqu'eut lieu la distribution
solennelle des couronnes et des pris qui terminait en mme temps l'anne
scolaire te la fin de ses tudes, il remporta, au grand et heureux
tonnement de son pre et de sa tante Ratelle, les honneurs de la
journe.

Il y avait l aussi d'autres tmoins de son triomphe: sur un des
premiers bancs de devant, parmi l'lite de la socit de la ville, se
trouvaient Gertrude de Beauvoir et sa mre ayant d'un ct M. de Courval
et de Montenay de l'autre. Heureusement qu'Armand n'aperut ce groupe
qu'aprs avoir termin le magnifique discours d'adieux qu'il pronona
avec une loquence de paroles et de gestes qui lui valut, avec l'attrait
et la distinction de sa beaut personnelle, d'tourdissant et
frntiques applaudissements; car leur prsence l'aurait peut-tre
empch de se contenir. Ce n'est qu'aprs avoir repris son sige, qu'en
jetant la vue dans cette direction, il aperut pour la premire fois les
beaux yeux de Gertrude fixs sur lui.

Malgr les changements qui s'taient oprs dans les dernires annes et
qui avaient fait de la fantasque, volontaire et insouciante enfant de
quinze ans une lgante et noble jeune fille, il la reconnut au premier
coup d'oeil; et en lisant dans ses regards l'vidente admiration qu'elle
prouvait pour le discours qu'il venait de faire, il sentit son coeur
palpiter d'motion.

Le mme sentiment se refltait aussi sur la figure de M. de Courval.
Quant  madame de Beauvoir, superbe d'indiffrence, elle coutait d'un
air approbateur de Montenay qui, pench vers elle, un sourire moqueur
sur sa jolie figure, se plaisait videmment  lancer quelques
sarcastiques traits d'esprit.

--Quel splendide jeune homme! dit avec chaleur M. de Courval en se
tournant vers le petit groupe. Comme son pre et nous gens d'Alonville
devons nous enorgueillir de lui! Quelle loquence entranante, quels
gestes gracieux, et puis quels honneurs il a remports!

--_A cui buono?_ rpondit de Montenay avec un lger mouvement d'paules.
Il peut y avoir similitudes de mots entre racines grecques et latines,
et racines de jardins et des champs, mais il n'y a point d'autre
analogie entr-elles. Est-ce que la connaissance des classiques lui sera
d'un grand secours pour faire pousser un champ de trfle? est-ce que la
versification lui enseignera comment arrter les ravages des mouches 
bl?

--Je ne vois pas du tout pourquoi il retournerait aux racines et aux
champs, interrompit aigrement M. de Courval. Paul Durand a tous les
moyens et le jugement, je pense, de faire choisir une profession
librale  un jeune homme qui possde de si rares aptitudes: Mais il
faut que j'aille fliciter mon vieil ami sur les triomphes de son fils!
Viens-tu, ma soeur Julie?

--Vraiment, il faut que tu m'excuses. Je ne connais pas du tout ces
gens-l, et le temps est trop chaud pour faire de nouvelles
connaissances.

--Ou pour en renouveler d'autres qu'on est bien aise d'oublier, ajouta
de Montenay.

--Mon oncle, je serai heureuse de vous accompagner, parce que, non
seulement je connais ces gens-l, mais je les aime!

Ce disant, Gertrude secoua les falbalas de sa robe de mousseline et
passa prs de Montenay sans mme daigner le regarder.

Celui-ci frona les sourcils, lorsqu'il la vit s'avancer au milieu des
sourires et des saluts de ses amis vers le groupe d'heureux parents, au
milieu duquel se trouvait Armand. Un mot ou deux  lui; une amicale
poigne de main au pre; quelque babil confidentiel avec la tante
Franoise, tandis que M. de Courval flicitait Durand avec chaleur, et
invitait ses fils  venir le voir souvent, soit  la ville, soit  la
campagne,--car il possdait une belle et confortable rsidence 
Montral o il allait avec sa famille passer les longs mois d'hiver:--ce
fut l toute leur entrevue.

Mais c'en tait assez pour exciter la colre de Montenay.

--Elle est aussi capricieuse et entte que jamais! s'cria-t-il avec
rage. Chaque jour qui ajoute  ses charmes, augmente  un gal degr la
ptulance de son caractre et ses caprices sans fin!

--Comme toutes les jeunes filles qui sont jolies, elle connat sa valeur
personnelle! rpliqua madame de Beauvoir en faisant mine de bailler, car
ces passes d'armes entre de Montenay et sa fille taient si frquentes
que quelques fois elle en perdait patience.

--Je crains tellement cela, madame de Beauvoir, qu'elle ne sera jamais
capable de comprendre l'autorit d'un mari.

Madame de Beauvoir ouvrit les yeux de toute leur grandeur, et lui dit
avec compassion:

--Mais ne savez-vous pas, mon cher de Montenay, que dans le cercle o
nous sommes et les temps o nous vivons, les maris n'ont rellement plus
d'autorit. Ils peuvent peut-tre en avoir dans les dserts de
l'Afrique, la Polynsie et autres pays loigns et barbares, mais,
croyez-moi, il n'en ont pas ailleurs!

De Montenay grimaa un sourire.

--C'est tout de mme, dit-il une perspective peu amusante pour un
individu qui pense srieusement  se marier.

--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le
redoutez tant? Parfois j'ai vritablement peur que vous et ma
capricieuse fille ne soyez trs-heureux ensemble.

--Il est trop tard  prsent pour penser  cela, trop tard pour se
rtracter! murmura-t-il. Depuis bien des annes j'ai rsolu qu'elle
serait ma femme: j'ai repos mes esprances, mon coeur et mes dsirs sur
ce rve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien mme il devrait
me rendre malheureux!

Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle
ne se serait pas hasarde  se jouer d'un parti dont elle estimait la
valeur  un si haut degr. Elle avait tudie le caractre de Victor de
Montenay et en tait venue  la ferme conviction qu'en faisant voir un
peu d'indiffrence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en
montrant trop d'empressement.

Quelque temps aprs sa sortie du collge, de Montenay avait formellement
demand la main de Gertrude. Flatte par les attentions d'un cavalier
fort lgant recherch par la moiti des jeunes filles du mme ge
qu'elle, et influence par les conseils et les arguments de sa mre qui
apprciait tout particulirement la fortune du jeune homme, elle
penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prlude
d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait
toujours la capricieuse indpendance de son caractre, et son fianc son
arbitraire jalousie.

Un jour,  la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout--coup
un accs de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui
l'coutaient tout tonns, madame de Beauvoir et Victor, que
l'engagement tait rompu, et que dornavant elle se considrerait aussi
libre que s'il n'avait jamais exist.

En vain de Montenay, qui tait rellement attach  elle, implora son
pardon; en vain madame de Beauvoir, alarme du danger de perdre un si
bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura
inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mre
(madame de Beauvoir en avait toujours  sa disposition) que pour les
sollicitations de Victor, elle consentit  une espce d'engagement
conditionnel, par lequel il tait stipul qu si aucun d'eux ne changeait
d'ides avant la fin de l'anne, le mariage aurait lieu; mais en mme
temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme
le trouverait bon.

Aprs cet arrangement, les choses se passrent un peu moins orageusement
entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par consquent
elle fut moins irritable. Partout o l'on voyait Gertrude, on tait
certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On
regardait gnralement, dans le cercle o ils taient, leur mariage
comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire
comme un fait dcid, pensant que cette dmarche serait un moyen
trs-efficace de tenir  l'cart les autres prtendants.

                                    ----


                                    VIII


Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit install de nouveau dans
sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses
vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle dj occupe 
raccommoder leurs hardes dchires, tandis que lui-mme coutait les
discussions enjoues et animes qu'ils avaient ensemble.

Paul s'tait laiss entraner  une violente diatribe contre la vie de
collge, et faisait en termes nergiques l'loge de la carrire
agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.

--Ainsi donc, lui dot son pre tu es dtermin  ne plus retourner au
collge pour y terminer tes tudes,  moins d'y tre forc! Tu veux
embrasser de suite l'agriculture?

--Oui, pre: c'est la vie pleine de libert et d'agrment qui me
convient. Je ne veux pas me rendre tout--fait bte dans ces sombres
cachots qu'on appelle bureaux,  tudier les doctes professions,  me
barbouiller les doigts d'encre,  me fatiguer l'esprit pour crire des
thses et prendre des notes!

--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame
Ratelle. Aprs avoir cot tant d'argent  ton pre et t si longtemps
au collge, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la
science.

--Les livres! vocifra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je
ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonn, ou
qu'il m'arrive d'tre nomm commissaire d'coles ou marguillier.

Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui dplaisaient
pas, malgr les sommes considrables qu'il avait dpenses pour
l'ducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu
le secret dsir de voir l'un de ses fils lui succder dans la direction
de sa grande et belle terre dont la prosprit le rendait si fier: le
robuste Paul paraissait tre, par sa force t ses gots, celui des deux
qu'il lui fallait pour cette position.

--Dieu soit lou, interrompit encore madame Ratelle en faisant un
mouvement de tte, que mes neveux n'aient pas les mmes sentiments! Du
moins, Armand sait apprcier les avantages de l'ducation.

--Oh! Armand, rpliqua Paul avec ironie, c'est un gnie, ou, si vous
aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un
de cette espce dans une famille!

Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Franoise reprit
avec svrit:

--Oui, un de cette espce, c'est autant que la destine puisse favoriser
notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune
inclination de ce genre.

--Armand, de quel ct penchent tes ides? demanda le pre.

--Eh! bien, je pense d'abord  ce que Paul appelle un sombre cachot de
bureau. L je pourrai pousseter les pupitres et les tabourets, en
attendant que je devienne juge ou procureur-gnral.

--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec
gravit madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada
ont t des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance
qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persvrance
rencontrent souvent leur juste rcompense, mme dans ce monde mchant.
....Mais il faut, mes garons, que je voie  prparer pour votre souper
de bons biscuits que vous saurez apprcier, juge ou cultivateur.

Le mme automne, Armand fut install dans le bureau de Joseph Lahaise,
avocat minent de Montral, homme affable, doux et honnte. De son ct,
Paul, tout joyeux de se trouver enfin dlivr de son esclavage de
collge, se levait au point du jour et partageait avec son pre les
travaux de la ferme, y dployait une ardeur et y trouvait une jouissance
qui firent beaucoup de plaisir  celui-ci. Le fusil et la ligne ne
furent pas non plus ngligs, et quelques fois, lorsque Durand le voyait
revenir aprs une demi-journe passe en excursion de chasse ou de
pche, ou qu'il contemplait sa charpente athltique, sa robuste sant,
montrant tant de capacits pour les pres jouissances de la vie, il ne
pouvait s'empcher de penser en soupirant  son autre fils qui tait 
scher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il
se prenait presque  dsirer qu'Armand et fait un autre choix.

Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle
position.

L'tude du Droit, quoique sche et pleine d'aridit, ne lui dplaisait
pas trop; puis son pre indulgent, aimant  faire les choses
convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses
besoins, lesquels taient,  la vrit, raisonnables et modrs. Il
demeurait chez une respectable mais humble famille o il n'y avait pas
d'autres pensionnaires: les repas y taient excellents et abondants, le
linge sans rplique, et madame Martel, l'htesse, brillait par sa
politesse et ses manires.

La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frres d'une
manire plus agrable! Se pouvait-il qu'il y et des cueils sous des
eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?

Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour pousseter les ornements
de faence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les
graniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant
de profusion dans ses fentres  vitres petites et propres. Cependant,
Armand, revenant un jour  sa pension, quelques semaines aprs qu'il s'y
ft install, aperut, en se rendant  sa chambre, dans la salle
d'entre, une jeune fille occupe  coudre prs de la fentre.

Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tte, et tout ce qu'il
vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle tait gracieuse
de taille et extrmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel
la lui prsenta.

--Ma cousine Dlima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques
jours pour m'aider dans ma couture.

Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits taient dlicats,
elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une
figure d'une symtrie parfaite, qu'une lgante toilette faisait
ressortir davantage: cette toilette tait encore plus surprenante que sa
grande beaut, chez une personne de sa condition. Malgr tout cela
cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrter un instant et sans
montrer la moindre contrarit et le moindre regret, il monta  sa
petite chambre o il tint compagnie  Pothier et autres illustrations du
Droit.

Quelques semaines aprs, Dlima tait encore chez madame Martel,
toujours occupe  la couture, et aussi tranquille et rserve qu'il
tait possible de l'tre. Malgr sa grande beaut, son apparence
distingue et la timide douceur de ses manires, Armand ne lui consacra
qu'une bien petite part de ses penses, probablement parce que, ayant vu
Gertrude de Beauvoir la premire, celle-ci tait devenu pour lui, avec
sa grce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'aprs
lequel il jugeait les autres femmes.

Ce fut avec un sentiment ml de satisfaction et d'embarras qu'il reut
un jour une Il tait loin de souponner la discussion qui avait eu lieu
 son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrive
de cette invitation. Il se dcida  y aller, mais non sans lutter avec
sa modestie naturelle; une fois sa dcision prise, il ne perdit point de
temps et commanda  un marchant comptent tout ce dont il pouvait avoir
besoin pour une circonstance aussi importante.

Enfin cette soire qu'il dsirait et redoutait en mme temps arriva, et
notre hros, dont le coeur palpitait, entra pour la premire fois dans
une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumires, la musique, les
joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des
danseurs l'blouirent, mais il se remit bientt et rassembla son courage
pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coteuse
toilette, cette dame tait incline dans une posture gracieuse sur un
sofa, souriant  chacun avec une aimable affabilit, et se donnant trs
peu de trouble  part celui d'amuser ses invits. Elle reut le jeune
Durand d'une manire froide mais polie, ce qui tait probablement d 
une menace de Gertrude qui, en entendant sa mre dclarer qu'elle
recevrait le protg campagnard de M. de Courval de telle manire qu'il
n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annonc que pour rparer ces
mpris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veille 
_flirter_ avec lui.

Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation
elle serait certainement mise  excution, madame de Beauvoir,
avons-nous dit, avait reu assez poliment son invit; M. de Courval lui
avait adress quelques paroles aimables, et Gertrude qui tait entoure
d'un cercle d'admirateurs, l'avait salu d'une manire souriante et
affable.

Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans
un coin isol, prs d'une porte. En se mettant son aise dans cette
position, il prit en lui-mme la rsolution de ne point quitter ce part
de salut, except pour se sauver s'il tait serr de trop prs. Il tira
 lui une petite table dur laquelle se trouvaient empils des gravures
et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas o il
surviendrait quelque chose propre  le dconcerter.

--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'cria tout--coup prs de lui une
voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je
n'ai pu te trouver?

--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.

--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es
dcid  devenir ou juge ou homme d'tat, tu dois, comme de raison,
commencer par la premire marche qui conduit  ces deux positions. Bien,
tu russiras. Tu as de la tte et de la constance: deux qualits
essentielles dans la carrire que tu as embrasse comme dans beaucoup
d'autres.

--Et puis, toi, Belfond?

--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essay
le Droit: oh! c'tait intolrable! profession sche, poudreuse et
strile! Puis j'ai tent la mdecine; mais quoique je pusse soutenir les
horreurs des salles de dissection et voler des _sujets_, je ne pouvais
pas endurer l'odeur des remdes. Je n'ai pas essay la servitude du
notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes,
mais il y a du temps pour prendre une dcision. D'ailleurs, mon vieux
garon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernirement dclar
qu'il avait l'intention de me constituer formellement son hritier,  la
condition pour moi d'viter les professions librales, ce qui, selon lui,
est en quelque sorte drogatoire  la dignit d'un gentilhomme,
peut-tre qu' la fin je deviendrai un rien qui vaille.

--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de
moiti aussi riche qu'on le dit.

--C'est vrai! Cependant j'aimerais  essayer quelque temps la carrire
d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense
que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis
donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je
pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un
coin charmant o circule une brise rafrachissante!... Aie! mademoiselle
Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientt
vers nous. Comment la trouve-tu?

--Rellement je la connais bien peu, rpondit Armand en quelque sorte
dcontenanc par cette question  brle-pourpoint; mais elle est pleine
d'lgance et de fascination.

--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie,
c'est vrai; mais elle a aussi une volont terrible. J'ai cinq soeurs, et
je ne pense pas que depuis que j'ai l'ge de connaissance elles aient
montr  elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle
de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois diffrentes occasions.
Mais peut-tre que cela dpend plus de la manire dont son odieuse mre
l'a leve que d'elle-mme.

Pour rendre justice  la jeune fille qu'il venait de censurer, Belfond
aurait d mentionner que ses soeurs taient d'un temprament
phlegmatique avec une prdisposition  l'embonpoint, et d'une
constitution toute diffrente de celle de l'imptueuse Gertrude, que, de
plus, elles avaient l'avantage d'tre gouvernes par une mre aussi sage
que dvoue.

Mademoiselle de Beauvoir s'avana gracieusement vers les deux jeunes
gens, et aprs avoir salu par quelques paroles aimables Armand  qui
elle parlait pour la premire fois de la veille, elle leur reprocha en
plaisantant de perdre tant de paroles et de temps entre eux, tandis
qu'il y avait l des jeunes demoiselles  qui ils pourraient bien les
consacrer.

--Est-ce que vous dansez, M. Durand? demanda-t-elle ensuite  notre
hros.

Armand rpliqua qu'il ne dansait pas, et Belfond s'esquiva en disant que
comme lui dansait  sa manire, il allait se choisir une partenaire.

Mademoiselle de Beauvoir resta un peu plus longtemps  causer avec
Armand. Les premiers moments de gne et d'embarras disparus, il se
sentit plus  son aise qu'il l'aurait cru possible dix minutes
auparavant. Le fait est que si la jeune fille pouvait tre sarcastique
et arrogante au plus haut degr lorsqu'on la provoquait, il y avait
aussi chez elle une franchise et une simplicit naturelle qui
inspiraient la confiance ou lieu de l'loignement.

Madame de Beauvoir qui trouvait probablement que l'entrevue entre Armand
et sa fille tait trop prolonge, s'avana, au bout de quelque temps, et
demanda poliment:

--Pourquoi M. Durand ne rejoint-il pas les danseurs?

--Je ne sais pas danser, madame, rpondit Armand qui retomba aussitt
dans le mme tat de gne et de confusion d'o il venait justement de
sortir.

--Peut-tre que dans ce cas vous nous favoriseriez d'une chanson?

Notre hros protesta encore de son ignorance, remerciant intrieurement
le ciel d'tre capable, avec une conscience nette, d'en agir ainsi.

Dans ce cas, il faut que vous fassiez une partie de cartes: on demande
justement un joueur dans la chambre voisine.

Et elle l'entrana malgr lui, en se flicitant de les avoir si
diplomatiquement spars.

Armand se trouva bientt assis  une table de whist, ayant la soeur
ane de Belfond pour partenaire. Celle-ci passa bien volontiers
par-dessus ses nombreuses bvues; elle ne lui reprocha pas une seule
fois de ce qu'il coupait ses leves et de ce qu'il ignorait ses demandes.
Il lui en tait d'autant plus reconnaissant, que la dame aux yeux vifs
qui tait  sa droite piquait impitoyablement son pauvre
partenaire,--homme tranquille, entre les deux ges--chaque fois
qu'enfreignait le moindrement les plus petites rgles du jeu.

On fit de la musique et l'on chanta beaucoup: Gertrude et de Montenay
chantrent splendidement ensemble une couple de duos, et ils restrent
indiffrents aux applaudissements; puis on gta misrablement une couple
de morceaux choisis d'opra; on eut une bonne chanson de Belfond qui,
lorsqu'on l'invita  chanter, grommela, _sotto voce_: que c'est donc
ennuyeux! puis on servit un superbe rveillon. On ne fit pas de jeux,
par consquent on ne tira pas de gages, madame de Beauvoir se trouvant
trop  la mode pour tolrer quelque chose de ce genre-l. Bref, la
soire fut assez agrable pour chacun: et Armand put avoir une autre
entrevue longue et dlicieuse avec mademoiselle de Beauvoir, en sorte
qu'il revint de chez M. de Courval enchant de son dbut dans la vie du
grand monde. Les timides avances qu'il fut forc de faire 
quelques-unes des dames prsentes avaient t reues trs gracieusement
car quoiqu'il n'et point chant, ni dans, ni _flirt_, il s'tait
attir de tous cts, par son apparence et ses manires recherches, des
sourires et des regards tout--fait favorables.

                                   ----


                                    IX


Le lendemain de cette soire, Belfond vint le voir, et ils eurent
ensemble une heure de bonne causerie dans sa petite chambre meuble
uniquement et qui, malgr son tapis de catalogne, ses murs blanchis et
ses chaises empailles, tait trs-confortable. Il y avait sur sa petite
table une couple de nattes aux couleurs brillantes et ju joli
essuie-plume, videmment l'ouvrage de doigts fminins. Le visiteur les
prit dans ses mains.

--Ma soeur lise, dit-il m'a aussi donn de ces bagatelles-l. Comment
se fait-il que tu aies de ces choses? tu n'as pas de soeur, ni de
cousine?

--Assurment, ta grosse et grasse matresse de pension doit avoir
d'autre chose  faire que passer son temps  te prparer des surprises
romanesques sous la forme d'ornements d'aiguille! fit Belfond amus de
la surprise de son ami.

Ce n'est certainement pas elle. Ce doit tre plutt mademoiselle Dlima
Laurin, une de ses cousines qui demeure actuellement ici pour aider 
faire la couture de la maison.

--Oh! enfin nous y arrivons par un dtour! dit Belfond en riant. A
prsent je vais parier ce que tu voudras que celle qui a fait ces nattes
est jeune et jolie.

--Je crois qu'elle l'est, bien que je ne l'aie pas envisage et que je
ne lui aies pas parl dix fois depuis qu'elle est dans la maison, reprit
Armand d'un air qui faisait voir qu'il tait ennuy d'un sujet qui,
selon lui, tait assez peu intressant pour mriter mme qu'on en
plaisantt.

Belfond, qui avait du savoir-vivre, s'apercevant de la chose, changea de
conversation et parla de leur ancienne vie de collge, de politique et
de tout ce qui s'offrit  son esprit. Au bout de quelque temps, il
s'approcha de la fentre qui donnait sur le jardin, lequel paraissait
assez triste malgr le feuillage aux brillantes couleurs du mois
d'octobre. Tout--cou il s'cria d'un air tonn:

--Dis-moi, Armand, quelle est cette belle princesse, cet ange qui est l
dans l'alle? Je n'ai jamais vu une figure aussi belle!

--C'est mademoiselle Dlima, la cousine en question.

--En! bien, il faut que tu aies l'esprit obtus ou que tu sois un fin
matois! reprit Belfond en jetant sur son ami un regard pntrant. Quoi!
cette jeune fille est un beaut, et sa mine et sa toilette sont aussi
gracieuses que celles d'aucune des dames qui se trouvaient hier soir
chez M. de Courval, sans mme excepter Gertrude la non pareille.

--Pouah! dit Armand en clatant de rire. Tu es enclin aujourd'hui 
faire des dcouvertes, sur le mrite desquelles cependant il doit tre
permis de diffrer.

Belfond le regarda encore de plus prs, puis il dit:

--Si c'tait avec de Montenay que je parlerais, ou avec d'autres que je
connais, je soutiendrais sans hsiter que ton indiffrence n'est qu'une
feinte; mais je t'ai toujours connu tant de franchise, que je te crois
vritablement aveugle... Mais elle s'approche. Ciel! quelle beaut!
Comment cela se fait-il, Armand, que tu n'en sois pas devenu amoureux?
Pour moi, je le suis dj aux trois quarts!

--Alors, tu ne dois pas avoir peur que je sois ton rival, rpliqua-t-il
gaiement. Je n'ai pas l'intention de sacrifier pour tous les charmes de
mademoiselle Dlima une seule minute du temps qui appartient  ces
tablettes, ajouta-t-il en montrant une petite bibliothque remplie
principalement de livres de Droit... Mais est-ce que tu pars?

--Oui, il y a plus d'une heure que je suis ici. Viens faire un tour en
ville avec moi. Nous arriverons assez tt pour rejoindre la foule des
flneurs.

Armand fut bientt prt.

Comme nos deux jeunes gens en s'en allant passaient dans le petit
corridor, ils y rencontrrent la jolie Dlima qui revenait du jardin.
Durand la salua comme de coutume trs-poliment, et il allait sortir
lorsqu'elle l'arrta timidement, pour lui dire qu'il venait d'arriver de
la campagne un paquet et une lettre pour lui, et que s'il le dsirait,
elle les lui remettrait de suite.

--Oui, oui, Armand. Il n'y a pas de presse pour notre promenade. Examine
le paquet et la lettre: tu dois avoir hte de savoir comment ils sont
tous chez toi.

--Peut-tre que monsieur ferait mieux d'entrer ici et de s'asseoir un
moment, reprit la jeune fille.

Et en parlant ainsi, elle le conduisit dans le petit salon. Sur une
table  ct des graniums se trouvait une pile d'indiennes et de coton,
avec une petite natte inacheve, comme celles qui ornaient la chambre
d'Armand, circonstance qui ne laissait plus aucun doute quant 
l'origine de ces dernires. Sous prtexte d'examiner et de sentir les
plantes de la fentre. Belfond se leva, mais en ralit ce n'tait que
pour mieux voir Dlima pendant qu'elle remettait  son ami le paquet en
question et qu'elle lui prtait une paire de ciseaux pour couper la
ficelle qui l'attachait. Aprs avoir jet un rapide coup-d'oeil sur les
hardes qu'il contenait, Armand rompit le cachet de la lettre et la
parcourut.

--Bonnes nouvelles, ils sont tous bien, dit-il.

--Comment est Paul? demanda Belfond.

--Il ne peut tre mieux. Il dit qu'il me prend profondment en piti, et
que s'il tait  ma place il dserterait bien vite... Mais je suis
maintenant prt  sortir.

Dlima lui offrit de porter ces effets sans sa chambre.

--Je vous remercie! rpondit-il d'une manire polie mais indiffrente:
je verrai  cela moi-mme, lorsque je serai de retour.

Puis Belfond et lui sortirent.

--Je viens de faire une nouvelle dcouverte, remarqua Belfond sur tu ton
plus grave que cex dont il s'tait servis jusque-l.

--Vrai? Eh! bien, ami Rodolphe, tu es en veine ce matin. Aies donc la
bont de me la faire connatre cette dcouverte.

--La voici: quoique tu n'aies pas l'air de t'occuper de cette belle
petite fille, elle s'occupe beaucoup de toi, elle.

Armand fut surpris et en mme temps quelque peu dconcert; il ne put
s'empcher de rougir.

--Il n'y a rien de cela entre nous! rpliqua-t-il prcipitamment. Comme
je te l'ai dj dit, nous avons  peine chang ensemble une douzaine de
paroles.

--C'est fort possible, mais je n'en crois pas moins mon opinion exacte.
Au lieu de regarder les graniums, je l'examinais tout le temps, et je
mets ma main au feu qu'elle n'a pas comme toi le coeur de granit... Mais
je m'aperois que tu aimerais autant changer de sujet... Maintenant
allons sur la rue Notre-Dame.

Le mme soir, comme Armand tait  souper, pour la premire fois il
regarda Dlima avec intrt: c'tait la consquence naturelle des
louanges excessives que son ami avait chantes sur elle, ainsi que des
allusions qu'il avait faites  la prtendue prfrence qu'elle lui
montrait. Elle tait  sa place ordinaire, servant un plat tout chaud de
succulent ragot, car les Martels, de mme que beaucoup de familles
Canadiennes, faisaient usage de viandes trois fois par jour. Elle ne
leva pas les yeux sur lui; Madame Martel tait occupe de son ct, et
son mari tait  tailler du pain: Armand, qui ne se trouvait pas
observ, eut donc une occasion favorable d'tudier son visage.

Etait-elle rellement aussi belle que Belfond l'avait dit? Il regarda
minutieusement ses traits rguliers, fins et mignons, ses long cils
soyeux, sa figure ovale et dlicate, et il reconnut en lui-mme avec
surprise qu'il avait t aveugle, que rellement elle tait aussi belle.

Tout--coup elle leva les yeux sur lui te lui offrit du contenu du plat
qu'elle servait; mais voyant ses regards fixs sur elle, elle baissa les
siens, et une lgre rougeur se rpandit sur ses joues. Le souvenir de
la seconde dcouverte de Belfond, que cet embarras servait en quelque
sorte  corroborer, lui communiqua un sentiment de vanit naturelle ml
 l'intrt que sa beaut faisait natre en lui. Mais lorsque madame
Martel lui demanda si les nouvelles qu'il avait reues de chez lui
taient bonnes, ses penses se tournrent vers le cercle de sa famille
et lui firent pendant un instant oublier Dlima.

Rien d'extraordinaire ne survint  notre hros durant quelques semaines.
Il poursuivit ses tudes lgales avec le mme succs que ses tudes
classiques, se gagnant les bonnes opinions de M. Lahaise aussi
facilement qu'il avait gagn celles de ses professeurs au collge.
Quoiqu'il ment une vie tranquille et rgulire, cependant elle n'tait
pas solitaire et ennuyeuse. Souvent il recevait des invitations de
familles occupant un rang distingu dans la socit, et malgr sa
timidit, la prsence de femmes lgantes et accomplies taient pour lui
pleine d'attraits.

Rarement il allait chez M. de Courval, malgr les pressantes invitations
de celui-ci. Gertrude tait toujours douce et polie pour lui; mais malgr
son inexprience dans les manires des femmes, il ne pouvait se tromper
sur les sentiments hostiles de madame de Beauvoir  son gard, par la
froide rception qu'elle lui faisait.

Les quelques fois qu'il rencontra de Montenay, celui-ci ne lui fit pas
d'avances, et Armand le copia fidlement, car un petit salut froid tait
tout ce qui restait de la chaude amiti qui avait exist entr'eux.

Quand  Belfond, il venait souvent le voir, et quelques fois il se
faisait accompagner par un ami aussi gai que lui. Armand ne leur offrait
jamais d'autres rafrachissements que du tabac canadien,--car il faut
avouer que tous ces jeunes gens fumaient--et un verre de cidre ou de
bire, et quelques fois une assiette de pommes fameuses ou de beignes,
friandises que sa tante Ratelle lui envoyait rgulirement. Belfond, qui
tait accoutum  des tables servies avec luxe, trouvait dans ces ftes
improvises autant de jouissance qu'il en montrait dans ses jours
affams de collge.

Un soir qu'il avait emmen avec lui un jeune homme de ses amis, un
tudiant en Droit, et qu'ils taient tous trois  discuter, au milieu
des bouffes narcotiques, sur la politique du jour, condamnant la
tyrannie du gouvernement imprial et l'aveuglement de leurs propres
chefs, et qu'ils maniaient les affaires d'Europe avec une tonnante
clrit, sinon avec sagesse, on annona un visiteur pour M. Durand.

Paul entra dans la petite chambre.

Comme de raison, il y eut un change cordial de sympathie, un feu
roulant de questions et de rponses sur la maison paternelle, la
campagne, les chemins; puis on procura une pipe au nouveau venu, et on
recommena avec vigueur  fumer. Mais la conversation fut plus
languissante qu'avant. Paul tait d'une trempe bien infrieure  celle
de ses compagnons, et cette diffrence tait plus sensible, parce qu'il
s'tait donn beaucoup de peine,-- sa sortie du collge et en
s'tablissant  Alonville--pour acqurir les manires et le langage d'un
campagnard.

A mesure qu'il s'apert de cette diffrence, il devint morne et
taciturne; il coutait avec une espce de proccupation leurs saillies
piquantes, les rponses spirituelles de ses camarades, mais en mme
temps il regardait le contraste qu'il y avait entre leurs longues mains
blanches et les siennes brles par le soleil, entre leurs mouvements
gracieux et aiss, et les siens qui taient raides et guinds.

Enfin les visiteurs partirent et les deux frres se trouvrent seuls.

--Eh! bien, dit Paul tu n'es pas si  plaindre que je le pensais dans
les commencements. Diantre! tu es ici on ne peut mieux, et tout--fait
grand seigneur!

Armand, sans remarquer le rire moqueur avec lequel ces dernires paroles
furent prononces, rpondit:

--Tu oublies que je suis renferm la plus grande partie de la journe
dans ce que tu appelles un sombre cachot.

--Peut-tre que tu ne t'aperois gure qu ce soit un cachot! rpliqua
Paul. Quand on hait une place, il est facile de s'en tenir loign.

--Mais, Paul, c'est une chose que je ne fais pas! rpondit l'autre avec
ardeur. Je ne nglige pas plus mes tudes lgales que je n'ai nglig
celles du collge.

--Oh! tu n'as pas besoin de commencer,  prsent,  les vanter! Je suis
certain qu'on en a tous assez entendu parler: papa et la tante Franoise
m'en ont rendu malade. Mais, changement de propos, voici une lettre de
notre pre.

En l'ouvrant Armand y trouva une couple de billet de banque.

--Je souponne, dit-il, qu'elle contient quelque chose de mieux que de
simples conseils.

Pendant qu'il lisait la lettre, en appuyant surtout sur les paroles
d'affection qu'elle contenait, Paul tait tendu sur sa chaise, dans un
accs de mauvaise humeur, les sourcils froncs, et piant son frre. Il
compara, en silence, la coup grossire et hors de mode de son
habillement d'toffe du pays fabrique  la maison, et qu'il avait fait
confectionner avec tant d'orgueil par le tailleur du village, avec les
hardes unies mais bien faites qu'Armand portait; il compara aussi sa
chevelure luisante, bien peigne, bien brosse, avec la sienne propre qui
tait rude et bouriffe; il examina les petits objets de bon genre qui
se trouvaient sur la petite table et qui, tout en provoquant ses
moqueries, excitaient son dplaisir. Il est pnible de le dire, mais
l'esprit d'indigne jalousie qui s'tait depuis bien des annes concentr
dans la poitrine de Paul contre son frre an commenait  se mieux
accentuer et  se dvelopper sous le nouveau flot de rflexions et de
penses qui le gagnait avec une tonnante rapidit. Ce sentiment de
sombre envie avait t activ par la continuelle mention flatteuse qu'un
pre et une tante extrmement orgueilleux de ses talents faisaient de
lui, par les frquentes remises d'argent qui lui taient envoyes,
quoique sous ce rapport Paul n'avait aucune raison d'tre jaloux, car
Durand tait strictement impartial dans toutes les affaires d'argent;
enfin cette envie fut excite par la grande diffrence qu'il voyait pour
la premire fois, qui existait non-seulement entre lui et son monsieur
de frre, mais aussi les amis de ce frre.

Pendant qu'il repliait sa lettre et qu'il la mettait dans son
portefeuille de poche, Armand lui demanda:

--Paul,  quoi pense-tu?

--Je pense  l'aise avec lequel tu gagnes ton pain quotidien.

--Tu sais que toutes choses ont un commencement. Comme de raison, je ne
puis rien faire  prsent; mais lorsque j'aurai subi mon examen et que
je serai pour de bon entr en lice, les affaires changeront d'une
manire tonnante.

--Les paroles ne cotent pas cher! dit Paul d'une manire renfrogne.

--Les moqueries non plus, quoiqu'elles n'en soient pas plus agrables
pour cela! rpliqua l'autre qui commenait  se sentir aigri par la
persistante mauvaise humeur de son frre.

--Oh! tu dois passer par-dessus le franc parler, ou la rusticit, comme
je pense que tu dois appeler cela, d'un grossier cultivateur comme moi,
reprit ironiquement Paul. Je n'ai pas les avantages du vernis de la
ville.

--Que veux-tu dire, Paul? Fais connatre toute ta pense comme un homme;
le peux-tu?

--Eh! bien, voici: ici tu es habill et servi comme un grand seigneur,
rgalant l'aristocratie, recevant de l'argent je suppose quand il te
plat d'en demander, et qu'est-ce que tu fais pour tout cela? D'un autre
ct, moi, sans ces prtentions et ces dpenses, je me lve tous les
matins avant cinq heures; je marche toute la journe sur la ferme par
tous les temps et tous les chemins, toujours travaillant comme un
esclave sous les brlants rayons du soleil ou  la pluie glace.

--C'est toi qui l'as voulu; ainsi tu n'as pas besoin de chicaner
personne pour cela. Combien haut as-tu proclam  la sortie du collge,
que tu ne serais pas un rongeur de livres, ni un galrien enchan  un
pupitre moisi, mais que tu choisirais la vie libre et indpendante du
cultivateur? Notre pre t'aurait volontiers donn une profession, si tu
lui avais demand.

--Non, un de cette vocation dans une famille, c'est assez. Il faut qu'il
y en ait un qui cherche le pain et le beurre des autres ou il pourrait
arriver qu'ils connatraient la faim.

--Ah! a, mon frre Paul, rpondit Armand avec un rire de bonne humeur 
travers lequel cependant perait une ombre d'impatience, notre pre
Peut encore faire tout cela pendant bien des annes comme il l'a fait
jusqu'ici. Sois donc honnte comme tu l'tais du temps que nous tions
au collge, lorsque tu nous disais que tu prfrerais tre cultivateur
et marcher en grosses bottes  travers les champs et les fosss pleins
de boue, que d'tre un gouverneur dans son fauteuil d'tat.

--Fi! se contenta d'observer Paul en changeant de question; il n'est pas
juste de jeter  la face des gens, des choses qu'ils pourraient avoir
dites il y a bien des annes.

--Mais, Paul, il n'est pas encore trop tard pour revenir de ton premier
choix. Lorsque tu seras de retour  la maison, parles  papa. Je sais
que tu ne mettras pas de temps  l'emmener  tes dsirs, et avant deux
mois tu peux tre tabli tudiant en Droit ou en mdecine, ce que tu
prfreras le mieux et tu partageras ici avec moi cette chambre qui
parat avoir excit  un si haut degr ton admiration grognonne.

--Je ne vois pas qu'il y ait tant de presse en cette affaire! rpondit
schement Paul. D'ailleurs, le fait d'envoyer tous les mois deux remises
d'argent au lieu d'une obligerait peut-tre papa  faire une petite
tude de voies et moyens sur son numro un.

--Tiens, laissons ce sujet avant qu'il nous ait fait quereller. Je vais
aller demander  madame Martel si elle peut me procurer un oreiller et
une couverte pour cette nuit, et toi tu pourras coucher dans mon lit.

--Non, il faut que je retourne aux _Trois Rois_ o j'ai laiss mon
cheval. Par exemple si tu m'offres  souper, je ne le refuserai pas.

--Trs volontiers, car c'tait compris dans l'offre du lit.

Armand alla avertir l'htesse que son frre prendrait place  table pour
le souper, et sur son assurance qu'elle en tait contente, il revint
vers Paul qui, commenant  se sentir honteux de sa triste mauvaise
humeur, fit des efforts pour se montrer plus aimable.

Dlima Laurin se trouvait au souper, et Paul fut aussi frapp de sa
beaut que Belfond l'avait t. Il fut trs-poli,  sa faon: il offrit
de ceci, servit de cela, et aprs que les deux frres furent revenus
dans la chambre  coucher, il accabla Armand de questions pour savoir
qui elle tait, d'o elle venait si elle resterait longtemps? Il fit des
allusions et des plaisanteries sur ce que de tels attraits pouvaient
rconcilier un homme avec des cachots encore plus sombres que des
bureaux d'avocats, et reprocha  Armand le silence complet qu'il avait
gard sur l'existence d'une personne qui devait sans doute occuper ses
penses. Armand, qui ne gotait pas ces taquineries, finit par lui dire:

--Pour l'amour du ciel, Paul, choisis un sujet plus amusant et que
m'ennuie moins. Je voudrais bien que la petite Dlima ft retourne 
St. Laurent, car elle m'attire de toute part d'insupportables
plaisanteries et d'ennuyeuses questions!

Paul, persuad que cette dfense voulait dire justement le contraire de
ce qu'Armand prouvait,--vu surtout que celui-ci, dans le cours de la
conversation, avait laiss chapper deux ou trois fois quelques paroles
de souvenir de Gertrude de Beauvoir,--changea de conversation et trouva
un sujet plus du got de son compagnon, en racontant les changements qui
s'taient dernirement oprs  Alonville; en lui nommant ceux qui
composaient le choeur du village, ceux qui avaient t nomms
marguilliers, inspecteurs de chemins et autres emplois.

Il tait trs-tard, le soir, lorsque les deux frres se sparrent pour
la nuit. Paul, qui d'ordinaire dormait d'un sommeil profond, ne put ce
soir-l fermer les paupires que lorsque la nuit fut trs-avance. Il
s'agitait et se roulait sur son lit, se laissant aller tantt  des
sentiments de jalousie contre son frre, tantt  des demi-regrets de ce
que son temprament et ses gots particuliers ne lui eussent pas permis
de suivre la profession d'un monsieur.

--Bah! se dit-il en plongeant avec impatience sa tte sur l'oreiller, la
Providence n'a pas voulu faire de moi un petit-matre. Eh! bien, je
partirai au point du jour. Je dteste cette ville!

                                    ----


                                      X


Le lendemain matin, Paul Durand se mit en route pour la maison
paternelle, mais il s'arrta en passant  la porte de madame Martel pour
dire adieu  son frre. Le long du chemin il repassait dans son esprit
les rflexions inspires par tout ce qui avait eu lieu la veille.

Lorsqu'il fut arriv  la maison, on l'assigea de questions pour savoir
comment il avait trouv Armand, ce que celui-ci avait l'air et ce qu'il
faisait. Hlas! perversit de la nature humaine! il se donna beaucoup de
peine, quoique sas trop s'loigner des limites de la vrit, pour
reprsenter son frre et ce qui le concernait sous le jour le plus
dfavorable.

--Je l'ai trouv  fumer et  jaser avec une couple de beaux messieurs
ses amis, lesquels, d'aprs leur conversation, m'ont paru le visiter
souvent. Il tait habill  la dernire mode, paraissait extrmement
gai, et pas du tout comme quelqu'un qui a beaucoup tudi ou qui s'est
fatigu l'esprit  dchiffrer des problmes professionnels.

La pense que de mauvais compagnons pourraient entraner son fils
inexpriment dans les tentations et les dangers de la vie, rendit le
pre srieux; mais madame Ratelle tait trs-satisfaite qu'il prt rang
parmi les gentilshommes, qu'il s'habillt et part en consquence, car
aprs tout il en deviendrait un. On ne pouvait prvoir quel haute
position sociale il devait occuper un jour. Ainsi parlait-elle.

--Bah! dit Paul en ricanant, peut-tre pour passer sa vie  frquenter
le Palais-de-Justice, se reposant sur papa pour payer les gants de kid
qui couvrent ses belles mains blanches.

--Paul, mon fils, ne sois pas trop press de trouver  redire sur ton
frre an, dit Durand, il ne m'a encore donn aucune cause de dfiance
et d'inquitude.

--Non, au contraire, interrompit madame Ratelle en regardant son neveu
avec indignation: il a remport au collge les plus grands honneurs, il
a t publiquement louang par ses professeurs pour son application, ses
succs et sa bonne conduite. Se pourrait-il, Paul Durand que tu serais
jaloux de ton frre an?

--O misricorde! s'cria Paul, je me rends, je me rtracte, je demande
excuse, je veux tout ce que vous voudrez, tante Franoise, mais
donnez-nous la paix. Je vous en prie, mon pre, prtez-moi une pipe et
du tabac!

Madame Ratelle ne rplique pas  cette sarabande; mais il tait ais de
s'apercevoir, par la manire brusque et nerveuse dont ses broches 
tricoter se frappaient les unes conte les autres, que ses esprits
n'taient pas encore calms.

Pendant que ceci avait lieu  Alonville, Dlima Laurin passait
tranquillement son temps  faire son possible pour plaire  notre hros.
Celui-ci commenait enfin  dcouvrir et  apprcier un peu sa beaut et
ses grces, aprs que son attention y et t attir par les louanges et
l'tonnement de tous ses amis qui l'avaient vue. Elle tait envers ces
derniers toujours rserve, mme froide, et  ceux de ses admirateurs
qui lui adressaient des propos flatteurs ou de galants compliments, elle
ne rpondait jamais par un sourire ou un mot d'encouragement; mais il y
avait toujours pour Armand un regard timide ou une douce inflexion de
voix qui trahissait en elle tout l'intrt qu'elle lui portait. Petit 
petit, il s'tablit entr'eux une intime amiti, rsultat de leur
rsidence sous le mme toit.

L'hiver avec ses longues veilles tait arriv, et quelquefois Armand
les passait dans le petit salon de famille, soit  lire  haute voix,
soit  jouer une partie de dames avec Dlima qui tait trs-forte  ce
jeu. S'il avait eu un peu plus d'exprience de la vie ou s'il avait t
d'un caractre souponneux, il n'aurait pu faire autrement que de
s'apercevoir de la remarquable adresse que madame Martel mettait 
contribution pour faire progresser l'amiti qui paraissait s'tablir
entre lui et sa jeune et jolie cousine. Les soirs o les temptes de
neige svissaient au-dehors et qu'elle ne craignait pas d'tre drange
par les visites, elle priait instamment M. Armand d'abandonner un moment
sa chambre solitaire pour venir rejoindre leur cercle dont Dlima,
occupe de sa couture, formait toujours partie; puis, d'un air de
compassion, elle priait celle-ci de mettre de ct son ternel ouvrage,
et que peut-tre M. Armand serait assez bon pour jouer une partie de
dames avec elle. Trs-frquemment aussi madame Martel, sous prtexte
qu'elle avait  voir aux affaires de la maison, s'absentant pendant les
veilles; mais si cette femme intrigante les avait guetts de quelque
cachette, elle aurait t grandement difie de voir la tenue
irrprochable des jeunes gens pendant ses frquentes absences.

Durand tudia avec assez d'ardeur pendant l'hiver; cependant il allait
quelques-fois en soire, et ne se permettait pas d'autres dpenses que
de temps en temps celle d'une soupe aux hutres partage avec
quelques-uns de ses amis, tudiants comme lui. Il serait fort difficile
de dire le nombre de caraquettes qui disparaissaient pendant ces
innocentes bombances, et ce serait une tche ardue que d'en marquer le
chiffre sur le papier, car le grand total de l'addition paratrait
exagr.

Par une aprs-dne d'un froid vif, comme Armand, qui venait d'arriver
du bureau, tait  se dbarrasser de son paletot, il reut la visite
d'un ancien camarade de collge, pour lequel il n'avait jamais eu une
grande amiti, mais qui persistait, malgr cela,  le rechercher et  le
frquenter. Il venait l'inviter  un souper d'hutres.

--Mon adresse, ajouta-t-il en plaisantant, est dans une petite maison de
la rue Ste. Marie, en haut d'un escalier  trois rampes, la premire
porte qui s'ouvre sur le grenier.

Armand attendait justement son frre ce soir-l, car Paul lui avait
annonc sa venue par une lettre reue la veille. Mais comme il avait
beaucoup neig depuis quelque temps, il commenait  croire que le
crainte des mauvais chemins lui ferait retarder son voyage. Du moins,
c'tait ce que pensait Robert Lesprance, lorsqu'Armand lui avait dit
qu'il attendait la visite de son frre. Il avait donn cette excuse pour
refuser l'invitation, parce qu'il ne se souciait pas fort de se
rencontrer avec ceux qui se trouveraient l, probablement des gens un
peu trop lgers qui ne lui convenaient pas. Mais Lesprance le pria et
le sollicita avec tant d'instance, en insinuant adroitement que c'tait
parce que Durand tait accoutum  frquenter des riches et des
aristocrates, qu'enfin, pouss  bout, et avec rpugnance, il finit par
consentir.

Il tait trs-tard lorsque notre hros laissa la maison, car il avait
voulu attendre son frre et lui donner toutes les chances possibles. Et
partant il laissa les instructions prcises sur la maison o on le
trouverait si Paul arrivait.

La railleuse description que Lesprance avait faite de son logis
approchait beaucoup de la vrit, et en entrant Armand se heurta presque
la tte sur le haut de la porte. Le bruit qui frappa ses oreilles tait
assourdissant. Quoiqu'on ne ft encore qu'au dbut de la fte, la
rjouissance tait dj grande parmi les convives,  en juger par leurs
longs clats de rire, leurs couplets de chansons, leurs acclamations, et
de temps en temps par le bruit des grosses bottes qui excutaient sur le
plancher un pas de danse.

Lorsqu'Armand entra il y eut une suspension momentane  ce brouhaha, et
il en profita pour s'excuser de son retard. L'hte lui expliqua que pour
empcher ses invits de dvorer les hutres avant l'arrive de M.
Durand, il les avait mis au dfi de prendre du plaisir sans l'aide de
rafrachissements, solides ou liquides. D'aprs le rsultat qu'il en
avait obtenu, le lecteur peut concevoir quel degr aurait atteint la
gaiet si elle et t stimule par le souper que Lesprance, avec
l'aide d'un de ses amis, tait actuellement  leur prparer.

L'appartement dans lequel Armand se trouvait diffrait beaucoup du sien
si propre et si bien tenu: il tait petit et bas, le plafond et les
boiseries ternies par le temps et la fume. Il ne portait aucune trace
d'ornements; seulement on remarquait quelques images aux peintures
grossires de danseuses aux joues rouges, aux jupes cortes et amples, 
ct du portrait d'un boxeur en renom et de celui d'un fameux bouffon
franais. Dans un coin il y avait un grand coffre peintur, contenant la
garde-robe du matre de cans et servant en mme temps de bibliothque,
car on y voyait une pile de livres tout poudreux et  l'air vnrables;
dans un autre coin on apercevait un manche de ligne et une paire de
fleurets rouills, un miroir bris pendu  la cloison et si petit que
Lesprance disait souvent qu'il ne pouvait y voir ses traits qu'en
dtail, c'est--dire les uns aprs les autres. Une paire de raquettes
places en angle droit servait de persiennes  une fentre, tandis
qu'une trane sauvage bouchait en partie l'autre. La chambre tait
presqu'entirement occupe par une table grossire mais nette,
probablement emprunte pour la circonstance aux gens de l'tage
infrieur. Des bouteilles remplies avec quelque chose de plus fort que
la bire de Montral, flanquaient chaque bout de la table: quelques
essuie-mains de grosse toile, un huilier boiteux et deux seaux vides sur
le plancher pour recevoir les cailles d'hutres, compltaient
l'ameublement. Il ne faut pas oublier de mentionner la grande bizarrerie
dploye dans les vases pour boire: quelques verres communs, deux pots
de faence blancs et trois tasses  th, offraient, sinon de l'lgance,
du moins de la varit.

Tout--coup l'amphytrion, prenant une contenance grave:

--A prsent, messieurs, dit-il, une question importante: laves ou non
laves?

--Comme de raison, non laves! s'crirent plusieurs voix. Laissez-les
venir sur la table avec leur limon naturel.

--Tant mieux, car mon aimable htesse, auprs de qui Gorgon et Mduse
auraient t agrables et charmants, m'a inform tout--l'heure que
j'aurais  les laver moi-mme.

--H! l'ami Pierre, toi qui as toujours la bouche ouverte ou pour
chanter ou pour crier, et qui vas probablement en avaler le plus grand
nombre, viens m'aider  les apporter!

Qui fut dit fut fait. Nos deux jeunes gens parurent bientt, venant de
quelque coin cach du dehors, probablement du grenier, portant un
immense plateau bien pelin de succulentes caraquettes.

--Maintenant, amis,  l'attaque! cria Lesprance. Je n'ai que deux
armes lgitimes pour faire cette guerre, (et il brandissait au-dessus de
sa tte deux couteaux  hutres) une que e rserve pour moi comme
seigneur du chteau, et l'autre pour monsieur Durand comme le dernier
arriv  ce joyeux cercle d'lite. Il y a plusieurs couteaux de table,
un tire-bouchon et un couteau de poche; ainsi, messieurs, choisissez 
moins que quelques-uns d'entre vous soient venus tout arms.

Par exprience probablement et en prvision de pareille casualit, deux
des invits sortirent de leurs poches des couteaux  hutres, tandis que
d'autres avaient de forts et bons couteaux de poches presqu'aussi utiles
pour la circonstance, et l'on commena l'assaut.

Au bout de quelque temps la porte s'ouvrit et livra passage  un
chantillon peu favorable du beau sexe, lequel portait  la main un
grand pot plein d'eau bouillante.

--Ah! mille remercment, la mre! s'cria de bon coeur Lesprance. A
prsent, quiconque dsire du _punch_ peut en avoir; mais, ma chre
madame Hurteau, voyez donc si vous ne pourriez pas nous prter une
couple de verres au lieu de ces tasses? car quel que fort et chaud que
nous fassions ce breuvage, nous ne pourrons pas, quand bien mme nous
devrions en mourir, nous empcher de croire que tout le temps nous
buvons du th. Comme consquence, nous en buvons quelque fois trop.

--Cela vous arrive quant mme! dit-elle en souriant aigrement. Vous et
vos amis, lors de la dernire fte que vous avez faite ici, m'avez bris
deux verres que vous ne m'avez pas encore rembourss, quoique j'aie
l'intention de vous les faire payer lorsque nous rglerons le dernier
mois de pension.

--Oui, ma chre dame, je vous payerai, quant mme je devrais pour cela
prlever des fonds par une souscription publique, rpliqua-t-il aec une
imperturbable bonne humeur.

--Si madame veut bien attendre un instant, nous allons faire passer le
chapeau sance tenante, ajouta gravement un petit gaillard  la mine
veille qui sans autre outil qu'un couteau de table rouill, avait dj
accumul devant lui une pile respectable d'cailles.

--Alors, de cette manire tu n'y dpenseras rien, George Leroi,
rpondit-elle avec mpris. C'est toujours la plus mauvaise roue d'une
charrette qui crie le plus fort.

--Votre citation est ancienne et use! Essayez encore et montrez-nous
quelque chose de votre cr.

La brade madame Hurteau, ddaignant de rpondre plus longtemps se retira
en frappant la porte avec tant de violence que les danseuses des
gravures et les hutres dans leurs cailles en tremblrent.

Nous ne nous appesantirons pas plus sur cette scne. Pendant quelque
temps il y eut vraiment d'excellents chants, des chansons comiques, des
duos avec un chorus complet et efficace; mais  force de faire circuler
les verres fls et les pots, il vint un temps o les chanteurs
n'observrent plus aucune rgle de mesures et d'accords, et oo la
confusion des voix fut si curieuse que le rsultat devint trs
affligeant pour des oreilles quelque peu exerces. La gaiet devenait 
chaque instant plus turbulente et plus tumultueuse. Lorsque les hutres
furent manges on poussa les cailles dans un coin; une couple d'invits
s'lancrent au milieu de la place et se mirent  excuter une gigue en
sifflant leur propre accompagnement; un autre se hissa sur la table et
chanta d'une voix de Stentor un sentimental et pathtique vaudeville; et
pendant tout ce temps-l le bourdonnement des voix, le son des verres et
les clats de rire mettaient le comble au tapage. Au milieu de ce
vacarme, madame Hurteau ouvrit brusquement la porte, et s'cria d'un air
bourru:

--Vous le trouverez ici, mon jeune homme.

--Et Paul Durand fut introduit dans la chambre.

En entrant il pouvait  peine voir ou tre vu  travers les pais nuages
de fume de tabac qui remplissaient l'appartement, mais il sentit sa
main empoigne par Armand. Le chanteur descendit de son orchestre
improvis, et les danseurs, hors d'haleine, s'arrtrent.

On exprima  Paul de sincres regrets sur la disparition complte des
hutres, mais on lui offrit du contenu des bouteilles noires que
Lesprance appelait des gouttes de consolation, et on lui procura une
pipe bien bourre.

Armand, s'apercevant que le vacarme allait recommencer, demanda la
permission de se retirer avec son frre, parce qu'ils avaient beaucoup 
se dire. On lui accorda sa demande, et aprs de bruyants bonsoirs et
adieux, les deux frres descendirent les escaliers et prirent la route
de la maison Martel. Il faisait un brillant clair de lune, et la neige
criait agrablement sous leurs pieds.

--Tu m'as l'air d'tre entr dans une bande de bons vivants! dit
schement Paul.

--C'est la premire veille que je passe avec eux et je ne crois pas que
je sois press d'en essayer une autre, car je ne puis supporter une
gaiet aussi bruyante. J'en ai dj mal  la tte!

--Pouah! ce n'est pas tonnant! dit Paul en toussant, un antre aussi
misrable et aussi malpropre! Je serais curieux de savoir ce que dirait
la tante Franoise, avec ses penchants aristocratiques, si elle avait pu
jeter un coup-d'oeil sur ce qui se passe l ce soir? Il y a de la
diffrence entre ces gens et les jeunes et spirituels petits-matre avec
lesquels je t'ai trouv dernirement.

--Je dois avouer que ceux-ci sont plus de mon got; mais comment a
va-t-il chez nous?

--Papa n'est pas bien, il est retenu au lit par le rhumatisme et il se
chagrine un peu. La tante Franoise s'occupe  le soigner, et mois je
conduis les travaux de la terre. C'est une chance que je ne sois pas
attach,  l'heure qu'il est,  un bureau de la ville, car les affaires
n'iraient pas chez nous aussi bien qu'elles vont.

Armand tait bien de cette opinion.

Ils arrivrent bientt aux _Trois-Rois_ et s'tablirent prs du pole
bien min du meilleur salon de l'htel. Armand prit la lettre que Paul
lui remit et se mit  la parcourir. Elle tait plus courte que de
coutume, et elle lui disait d'un ton de tristesse inusite qu'on avait
l'espoir qu'Armand faisait tous ses efforts pour bien profiter du temps
et de l'argent qu'il cotait; elle faisait aussi mention des minents
services que Paul rendait  la maison, et remerciait la Providence de ce
qu'il y ft.

Armand attribua aux souffrances physiques de son pre ce qu'il y avait
d'extraordinaire et d'inaccoutum dans l'ptre qu'il lui avait crite:
et lui et son frre s'entretinrent plus srieusement et avec plus de
calme que de coutume des affaires de famille.

                                  ----


                                   XI


Selon son habitude, Paul ne fit qu'un court sjour  Montral, et le
lendemain, ayant termin ses achats pour le malade et la maison, il
laissa la ville. Armand aurait dsir l'accompagner pour voir son pre
malade, mais Paul s'y opposa vivement, sous prtexte qu s'il laissait
ainsi ses tudes, cela indisposerait et chagrinerait leur pre, chose
que sans son tat de souffrance actuel il fallait viter avec soin.

Quelque temps aprs cette visite, Armand crivit deux lettes  son
pre; pour toute rponse, il ne reut que quelques lignes, crites  la
hte, par lesquelles Paul l'informait que leur pre tait un peu mieux.
Plus tard il reut une lettre de Durand lui-mme, dans laquelle celui-ci
et la tante Franoise lui donnaient un grand nombre de solennels
avertissements relativement au danger des mauvaises compagnies, des avis
explicites sur la ncessit de profiter du temps, avec de simples
suggestions touchant les dpenses de son entretien  la ville; et  la
demande qu'il avait pose s'il ne ferait pas bien de courir  la campagne
pour quelques jours afin de le voir, on lui disait assez brivement de
rester l o il tait et de profiter de ses avantages actuels.

Armand fut profondment bless de ce traitement, car en ralit il ne
l'avait pas mrit. Ses lettres chez son pre devinrent plus froides,
plus courtes et plus rares, et cela expliqua les ptres de la famille
qui lui parvenaient en rponse. De temps  autre il recevait de Paul un
bulletin assez amical du reste, qui lui donnait des nouvelles de la
sant de leur pre et du changement de caractre que les douleurs
rhumatismales avaient opr en lui, que de doux et d'humeur gale
qu'tait son temprament il tait devenu irascible et impatient; puis il
terminait par quelques petits dtails sur la terre ou les animaux.

Notre hros prit la rsolution de ne pas s'arrter, si la chose lui
tait possible  ces tristes et douloureux changements. Il continua 
tudier,  sortir lorsqu'il tait invit et mme quelques fois, mais
trs-rarement, il prit part aux bruyantes parties de plaisir organises
par Lesprance et ses amis, car il ne pouvait pas toujours les refuser,
de crainte de les insulter. Lorsqu'il crivait  Paul et qu'il tait en
disette de sujets, il lui donnait tous ces dtails et il lui parlait
franchement, lui racontant mme une fois, que Lesprance lui avait
emprunt de l'argent et qu'il n'avait pas d'espoir qu'il le lui remit.
Les lettres de Paul l'encourageaient  faire ces confidences sans
restriction, car il lui disait souvent combien ses lettres amusantes
gayaient leurs longues et mornes veilles et combien lui, Paul, gotait
les descriptions exactes de la vie de la ville et de ses plaisirs.

Armand, cependant, parlait rarement de Dlima Laurin. Il avait conu
pour la jeune fille un intrt naissant, provoqu plus par la partialit
vidente qu'elle manifestait envers lui que par sa beaut, et cet
intrt le poussait  rester muet sur ce sujet dans ses lettres  Paul.
A dire vrai, il avait peu de chose  en crire: de temps  autre une
veille tranquille  jouer aux cartes ou aux dames; bien rarement un
tour de carriole avec elle et madame Martel; ou bien, les soirs de
grands froids, une longue conversation autour du grand pole double de
la salle: leur intimit n'allait pas au-del. Les frquentes absences de
madame Martel de la chambre,--lesquelles avaient l'air d'tre faites 
dessein,--ne lui firent jamais changer le ton de sa voix, soit pour
diversifier ou s'attirer un plus doux regard de la belle jeune fille. Il
n'aurait peut-tre pas t aussi indiffrent si une autre figure,
capricieuse, fire et charmante, ne s'tait pas prsente  son esprit,
l'endurcissant contre toute autre influence.

Le carnaval tait bien gai. Comme Durand allait mieux, du moins d'aprs
ce que Paul crivait, Armand jouissait sans remords des innocents
plaisirs que lui offrait la socit. Il rencontrait quelques fois
mademoiselle de Beauvoir aux plus recherches de ces soires, et parfois
il avait le rare privilge de danser avec elle, et elle se montrait
toujours pour lui gracieuse et aimable  l'extrme. Ce qu'il y avait de
singulier, c'est que chacune de ces rencontres avait l'effet de le
rendre des semaines entires tout--fait insensible aux charmes de
Dlima.

Pendant la dernire semaine des ftes il prouva une grande envie
d'aller voir son pre, quand bien mme on ne dsirerait pas sa prsence;
en consquence, le mardi gras, dernier jour du carnaval, il partit pour
Alonville. Il faisait nuit lorsqu'il arriva en vue de la maison
paternelle, et il regarda ardemment dans cette direction, s'attendant 
la trouver brillamment illumine, car depuis un temps immmorial on y
avait toujours chm par des ftes et des rjouissances la venue du
carme, cette saison de jenes et de pnitences. Mais une seule lumire
brillait faiblement  la fentre du salon. Non dcourag cependant, il
avana, croyant qu'il tait un peu de bonne heure pour allumer les
lumires,--procd que par conomie on recule autant que possible  la
campagne. Lorsqu'il fut arriv, il laissa son cheval en soin  un vieux
domestique de la maison tout joyeux et tonn de le voir, et sans autre
avertissement qu'un coup sec frapp  la porte, il entra dans le salon.
L'appartement tait loin d'tre arrang pour une fte. Madame Ratelle
tait occupe  coudre prs d'une petite table sur laquelle brlait une
chandelle, tandis que Paul Durand tait assis dans un grand fauteuil,
une jambe emmaillotes de flanelle et tendue sur un tabouret, la tte
appuye sur sa main. Il gardait un sombre silence.

La tante Franoise, en apercevant Armand, se leva prcipitamment et
courut l'embrasser avec affection, mais son pre qui tait d'ordinaire
calme et peu dmonstratif, l'tait encore plus en cette circonstance. De
fait, cette froideur de la part de son pre modra l'imptuosit avec
laquelle je jeune homme s'avanait vers lui, et il en fut si profondment
bless, que ses manires et sa conversation en reurent un malaise et
une gne que le pre remarqua de suite et qui, malgr lui, lui
dplurent. La conversation qui suivit fur languissante: on lui exprima
des craintes sarcastiques sur ce qu'il pourrait peut-tre trouver sa
promenade  la campagne trs-ennuyeuse, lui habitu  la joyeuse vie de
la ville, sur le doute ou il tait quant  l'utilit ou  la sagesse de
faire tudier des professions aux jeunes gens qui n'taient pas
persvrants de caractre.

--Mais pre, pourquoi dites-vous cela avec tant de solennit? demanda
vivement Armand. Sur quoi s'appuie-t-on pour m'accuser de manquer de
persvrance?

--Eh! bien, mon fils, cette ide-l m'est peut-tre venue  propos des
lettres que tu as envoyes depuis quelque temps  Paul et dont il nous
faisait rgulirement la lecture, rpondit-il schement.

--Mais, est-ce qu'elles contenaient quelque chose de dfendu, quelque
Chose de mal?

--Voici ce qui en est, mon fils. Tes lettres ne parlaient que joie,
ftes et rjouissances, pendant que tu oubliais ton vieux pre qui te
fournit l'argent pour te joindre  toutes ces parties de plaisir, ton
vieux pre tendu malade sur un lit, en proie aux douleurs les plus
atroces et au dcouragement.

Armand se leva  demi mais madame Ratelle qui interprtait bien son air
indign, intervint pr un signe de tte en lui montrant le membre
entortill et la fiole de remdes qui taient prs de lui.

--Paul, mon frre, il ne faut pas que tu sois trop svre envers notre
garon. Il est bien difficile pour un jeune homme de vivre dans une
ville comme un ermite.

--Mon pre, Paul m'a crit que vous tiez mieux; et il y a quelques
semaines, lorsque chagrin et inquiet sur votre sant chancelante, j'ai
exprim le dsir de venir vous voir, il m'vrivit schement que vous
dsiriez que je restasse o j'tais afin de ne point perdre mon temps.

--Je lui ai dit cela une fois, c'est par manque de bon coeur que Paul
t'a crit que j'tais mieux. Ah! quel estimable fils! il sera mon bton
de vieillesse! Que serais-je devenu, que seraient devenus la terre et
tous nous autres si lui aussi, s'tait mis  tudier le Droit ou la
mdecine! Mon fils est un franc travailleur; industrieux, il se lve de
bonne heure et se couche tard;  l'ouvrage depuis le matin jusqu'au
soir, il ne va jamais en parties de plaisir, ni en soupers d'hutres, et
il n'a jamais besoin de gants de kid blancs.

A mesure que son pre parlait sur ce ton, Armand rougissait de plus en
plus, et en dpit des regards suppliants de la tante Franoise, il tait
sur le point de rpliquer lorsque Paul entra. Cependant, malgr cette
diversion, les choses n'en allrent pas mieux. Les doux efforts de la
tante Franoise et l'excellent souper qu'elle prpara ne russirent pas
 amener dans le petit cercle plus de cordiale gaiet, ni  faire
disparatre l'irritabilit dont les manires de Durand taient
empreintes.

Aprs que l'on se ft spar pour la nuit et que les deux frres furent
assis ensemble dans la chambre  coucher de Paul, Armand lui dit
brusquement:

--Pourquoi as-tu montr mes lettres?

--Parce que je ne croyais pas qu'il y et de mal  le faire, parce que
je pensais qu'elles amuseraient notre pre au lieu de le contrarier. Si
je ne les lui avais pas montres, il aurait suppos qu'elles contenaient
quelque chose de terrible.

Il est si chang que je le reconnais  peine! dit Armand d'un air
sombre. Qu'est ce que tout cela veut donc dire?

--L'ge et le rhumatisme, rpondit laconiquement Paul. Il ne faut pas
que tu penses que je n'ai pas ma part de reproches: je voudrais que tu
l'entendrais lorsqu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, quand mme
ce n'est que le carreau du chassis de l'table qui est rest ouvert.

Tromp sur les sentiments de son frre, Armand sentit s'vanouir le
faible rayon de soupon qui avait travers son esprit.

--Pauvre Paul! s'cria-t-il, ce doit tre dur  supporter!

Minuit tait sonn depuis longtemps et le frre an ne dormait pas
encore, la respiration bruyante de Paul, habitu  se coucher et  se
lever de bonne heure, contribuant doublement  l'empcher de s'endormir.
Armand se rveilla et se leva plus tard que de coutume; lorsqu'il
descendit, il apprit qu'il y avait longtemps dj qu'on avait djeun et
que son frre tait parti depuis une heure pour ses travaux.

--Pourquoi Paul ne m'a-t-il pas rveill? demanda-t-il.

--Parce qu'il savait que tu n'tais pas habitu  cette misre, rpondit
son pre d'un ton moqueur qui irrita autant qu'il chagrina le jeune
homme.

La tante Ratelle lui servit bientt un excellent djeuner, mais
iln'avait pas faim: cependant, il resta  table quelques minutes,
pendant les quelles il rpondit  quelques questions brves que lui fit
son pre sur les progrs qu'il faisait dans ses tudes lgales, sur ses
esprances pour l'avenir; puis il se leva et s'approcha de la fentre.
Quoique l'on ft au milieu de mars, une furieuse tempte de neige
svissait au dehors, et en la contemplant il sentit une singulire
sympathie entre elle--qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus triste qu'un
paysage de campagne pendant une tempte de neige?--et la douloureuse
tristesse qui remplissait en ce moment son coeur. A la suite d'une
question froide de la part de son pre, suivie d'une rplique un peu
vive, laquelle  son tour lui attira une observation piquante, il prit
une rsolution. Oui il s'en retournerait de suite  la ville; oui, il
endurerait plus aisment l'air glacial de l'hiver que l'atmosphre de
durets qui avait si subitement envahie le toit paternel, autrefois
Si heureux. Lorsqu'il manifesta son intention de partir si vite et par
pareil temps, la tante Ratelle s'y opposa avec chaleur; mais Durand,
guid peut-tre par l'orgueil, y mit peu d'opposition. Cependant,
lorsqu'il lui souhaita le bonjour, il s'opra dans sa voix et ses
manires un adoucissement subit qui tenta presque Armand  mettre le
malaise de ct et  demander ce qui pouvait avoir refroidi l'amour
profond qui existait entr'eux et qui avait rendu leurs relations
heureuses; mais ile en fut empch par la crainte d'une rebuffade et de
s'entendre dire ce qu'il redoutait, que c'tait la dpense qu'il
occasionnait  son pre qui tait cause de la froideur et de
l'irritabilit paternelles.

De retour  la ville, notre hros se livra  la routine journalire de
sa vie avec autant de diligence qu'avant, mais avec une disposition
d'esprit moins joyeuse. Les lettres de chez son pre devinrent de plus
en plus rares et aussi peu satisfaisantes que jamais; de son ct, il
crivit bien rarement, et lorsqu'il le faisait, il adressait
ordinairement ses lettres  Paul.

Par une superbe aprs-dne qu'il paraissait plus triste que
d'ordinaire, madame Martel,  qui il faisait piti, vu que depuis
quelque temps il tait souvent retenu  la maison et au bureau, insista
auprs de lui pour qu'il allt se promener.

--Et puis, M. Durand, ajouta-t-elle, si vous aviez la bond de m'obliger
en emmenant ma pauvre Dlima avec vous. Elle aussi a besoin de prendre
l'air: elle est si industrieuse et travaillante, qu'elle ne pense jamais
 se reposer.

Sans laisser voir d'intrt ou de plaisir, Armand consentit, et la
vieille madame Martel partit souriante et joyeuse pour aller dire  sa
cousine de s'habiller. Dlima voltige bientt en bas des escaliers: elle
tait vraiment charmante dans sa simple mais gracieuse toilette, et
Armand lui ouvrit la porte en lui adressant quelques paroles de
politesse. Tout--coup, madame Martel accourut dans le passage, tout
essouffles d'tre descendue avec prcipitation, et pria Dlima d'aller
chez sa cousine Vzina pour emprunter le patron de sa coiffe neuve.

--C'est un peu loin, dit mademoiselle Laurin en hsitant.

--O demeure-t-elle? demanda Armand.

--Prs du Pied-du-Courant,  Hochelaga.

--Oh! c'est trs-loin, rpliqua-t-il; cette course va trop fatiguer
mademoiselle Laurin.

--Pas du tout, interrompit  la hte madame Martel. Dlima est une bonne
marcheuse: il n'y a pas de distance pour la fatiguer, et je voudrais
bien avoir ma coiffe neuve pour dimanche. Soyez assez bon pour
m'obliger, M. Durand.

--Bien, puisque vous insistez et que mademoiselle Dlima pense tre
capable d'entreprendre la route, je le veux bien.

Et sans en dire davantage, les deux jeunes gens partirent.

Leur promenade fut assez agrable, et ils arrivrent chez madame Vzina
aussi dispos qu' leur dpart. On prta de bon coeur la coiffe, puis on
leur fit l'hospitalit: il fallut absolument prendre une tasse de th.
On rsista avec fermet  la crainte qu'avant Dlima que cela les
retardt trop ains qu' le suggestion que fit Durand qu'un verre de lait
serait aussi bien reu et que cela leur permettrait de partir
immdiatement pour leur rsidence. Tout fut inutile. Les mrites de la
tasse de th furent renchris par de bons biscuits chauds et autres
friandises; mais il avait fallu un temps considrable pour les prparer,
en sorte que lorsque la fte fut termine et que Dlima se leva pour
mettre son chapeau, Armand, au lieu de donner une pense d'approbation 
l'excellent repas qui lui avait t servi, s'emport secrtement contre
l'heure avance et la stupidit de madame Martel en les envoyant  une
telle distance le soir.

Ils se mirent immdiatement en route pour la maison, et le crpuscule
fut bientt, heureusement, remplac par un superbe et beau clair de
lune. Dlima, rendue peut-tre nerveuse par l'heure comparativement
avance qu'il tait, trbucha une couple de fois: en sorte que son
compagnon se senti oblig par simple politesse de lui offrir l'appui de
son bras. Pendant qu'ils cheminaient seuls, leur ombrage se projetait
sur la rue: de temps en temps elle le regardait de ce timide regard qui
convient si bien  quelques femmes. Soudain on entendit le bruit d'une
voiture qui venait lentement dans leur direction.

Ceux qui l'occupaient, deux dames et un monsieur, examinrent avec
attention nos amis; ce fut avec un sentiment d'une inexprimable
mortification qu'Armand reconnut dans ces personnes madame de Beauvoir
et sa fille, avec Victor de Montenay. Pour rpondre  son salut profond,
deux de ces personnes firent une petite inclinaison de tte; mais
Gertrude avait le visage tourn de ct, et cependant la pleine lune
clairait assez pour s'apercevoir que ce visage paraissait froid et fier
comme s'il eut t de marbre.

Armand s'emporta contre le malencontreux concours de circonstances qui
l'avaient pouss dans cette position; il apostropha en lui-mme madame
Martel dans des termes moins que flatteurs et n'excepta pas la jolie
Dlima de cette condamnation. En vain le regardait elle d'une manire
plus engageante que jamais; en vain la douce lumire ajoutait-elle un
plus beau lustre  ses yeux splendides, une beaut d'ange  ses traits
dlicats: Armand ne voyait, n'avait de pense que pour ce visage froid
et implacable qui, pour la premire fois, lui avait jet un regard de
mpris.

--Quelles sont donc ces dames qui taient dans la voiture? demanda
timidement Dlima en rompant le long silence qui avait suivi.

--Madame et mademoiselle de Beauvoir, rpondit-il brivement, incapable
de dguiser dans sa vois une certaine irritation cache. Mais il faut
que nous marchions plus vite, mademoiselle Laurin, il est trs-tard.

Aprs cela peu de paroles s'changrent entre les deux jeunes gens.
Armand n'tait pas d'humeur  parler et Dlima, richement dote sous le
rapport de la beaut, ne l'tait pas beaucoup sous celui de l'esprit et
des connaissances. En arrivant  la maison notre hros, sans s'arrter 
rpondre au sourire de bienvenue de madame Martel, gagna sa chambre le
plus vite qu'il put.

--A-t-il _parl_? demanda-t-elle avec empressement et  voix basse  sa
cousine, pendant qu'elles taient encore dans le vestibule.

--Rien d'-propos, rpondit le jeune fille avec des larmes dans les
yeux.

--Ciel! comme il doit avoir le coeur de pierre! observa la bonne femme
en levant ses mains et ses yeux en l'air. Mais conserves ton courage,
ma Dlima; j'ai courtis six mois mon vieux et digne mari avant qu'il
condescendt  me faire l'amour, et cependant, vois comme il pense
toujours  moi, et quel heureux couple nous faisons! Mais as-tu faim, ma
petite! J'ai dans l'armoire d'excellente tte en fromage et une tranche
de galette au beurre.

--Oui, je vais prendre une bouche, car chez ma tante Vzina je n'ai pu
manger, vu que monsieur Durand avait toujours les yeux fixs sur moi.

--Bah! ces messieurs ne pensent pas que parce qu'une fille est jolie et
charmante, elle doive vivre comme une abeille, de miel et de fleurs.
Dieu merci! ma Dlima peut manger de la nourriture plus substantielle.
Viens d'abord  l'armoire, et puis au lit, car tu dois tre fatigue de
cette longue promenade qui n'a rapport aucun profit.

                                 ----


                                  XII


Quinze jours s'taient couls, et Armand n'avait pas reu de nouvelles
de chez son pre; mais la chose ne lui causa aucune inquitude, car ils
taient tous de si ngligents correspondants!

Depuis le malencontreux soir de sa promenade avec Dlima, il avait une
fois revu mademoiselle de Beauvoir qui en passant prs de lui, ne lui
avait fait qu'un trs-petit signe de tte au lieu du salut souriant et
amical dont elle avait coutume de le favoriser. Cette svrit
inaccoutume avait troubl le pauvre Armand: c'tait une injustice
relle. Hlas! il ne souponnait pas que de Montenay avait, quelque
temps auparavant, insinu  madame de Beauvoir des observations
dplaces au sujet de ses relations avec la jolie Dlima dont Rodolphe
Belfond, de son ct avait fait les plus grands loges. Madame de
Beauvoir qui n'tait pas particulire avait rpt ce petit cancan  sa
fille, laquelle en fut choque autant que chagrine. Ce qui contribua
puissamment  donner de la consistance  cette histoire, ce fut cette
rencontre d'Armand et sa charmante compagne, au clair de la lune,  une
heure aussi avance, dans un chemin peu frquent, et ce fut avec une
amertume dont elle ne put pas se rendre compte qu'elle prit la
rsolution de cesser toute espce d'amiti, voire mme de civilit avec
lui.

Un soir, Armand tait assis  son pupitre la tte penche sur un volume
ouvert devant lui. Il n'tudiait cependant aucun problme de loi, mais
il se demandait si jamais mademoiselle de Beauvoir voudrait encore lui
sourire et si cette froideur du moment m'tait que le rsultat d'un
caprice ou celui d'une dtermination arrte. Tout--coup il fut retir
de sa rverie par un coup frapp  sa porte. C'tait Belfond.

--Comment vas-tu! lui demanda-t-il en entrant.

--Dis donc, mon bon, continua-t-il aprs un moment de silence, qu'est-ce
que tu as? Voil deux fois que je viens te voir et chaque fois je t'ai
trouv avec le diable bleu. Es-tu en amour ou as-tu des dettes, lequel
des deux?

--Ni l'un ni l'autre, rpondit Armand avec un sourire forc. Ma vie est
trop tranquille pour que j'aie une chance  l'un ou  l'autre.

Je ne sais pas, reprit Belfond en secouant la tte d'un air de doute,
mais la belle petite qui est l dans la chambre voisine m'a dj 
moiti tourn la tte et je ne l'ai vue que quelques fois: qu'est-ce que
a doit tre pour toi qui demeure dans la mme maison qu'elle?

Notre hros fut bien content que les soupons de son ami ne se fussent
pas dirigs sur Gertrude. Aprs un moment de silence, Belfond reprit sur
un ton plus srieux qu'il n'avait eu depuis son arrive:

--La meilleure chose que tu puisses faire c'est de venir passer quelque
temps avec moi  Saint-tienne. Ma mre m'a crit cette semaine, me
suppliant d'aller la voir et insistant  ce que j'emmne des amis avec
moi. Je suis venu ici pour t'inviter, et je t'avertis d'avance que je ne
recevrai pas de refus!

--Tu es bien bon, Belfond, mais...

--Pas un mot de plus ou tu me confirmeras dans l'opinion que
mademoiselle Dlima a dj tant d'empire sur tes affections, que tu ne
peux seulement pas la quitter quelques jours. Je ne t'accorde que la
journe de demain pour te prparer: il faut que nous soyons en route
mercredi.

Armand qui se rappelait avec plaisir l'affabilit et les bonnes manires
des demoiselles Belfond, finit par consentir  l'accompagner. Il
prouvait le besoin de quelque changement pour le distraire et l'aider 
chasser un certain dcouragement, un abattement qui commenait 
s'emparer de lui et dont il ne se sentait pas la volont, encore moins
la force, de se dfendre. Sans doute ses parents pourraient tre
mcontents de le voir s'absenter de ses tudes, mais le sentiment
d'injustice qui le rongeait le rendait en ce moment indiffrent qu'on le
blmt ou l'approuvt.

Le mme soir, au moment de se mettre  table pour souper, il annona
nonchalamment qu'il avait l'intention de s'absenter pendant quelque
temps, et il fut en quelque sorte surpris, pour ne pas dire embarrass,
de voir Dlima se lever de table tout agite et sortir de l'appartement.

Madame Martel la suivit avec prcipitation. Aprs qu'Armand et le matre
de la maison eurent attendu quelques instants, passs  se regarder l'un
et l'autre, celui-ci dit philosophiquement:

--Nous ferons aussi bien de commencer, ou tout va refroidir. Vous allez
verser le th, M. Durand, et je mettrai le lait et le sucre.

Lorsque madame Martel revint, elle avait une figure et une contenance
trs graves: elle les trouva qui se servaient librement de _toasts_
chauds et de _roast-beef_ froid.

--Ah a ma femme, o est la petite? demanda M. Martel,--car c'est ainsi
qu'il appelait ordinairement Dlima.

--Elle est malade et attriste, soupira l'htesse en regardant
solennellement le plafond et son mari avec indignation.

Celui-ci tait  se servir un autre _toast_.

--Peut-tre, dit-il que le pt aux pommes que nous avons mang au dner
lui est rest sur l'estomac. Je l'ai trouv moi-mme un peu lourd.

--Si tu avais eu moins d'occupations avec ce pt, avec ton couteau et
ta fourchette, Andr Martel, tu te serais aperu qu'elle n'y a pas mme
touch, rpliqua la bonne femme en lanant un regard menaant  son
poux qui, ignorant avoir encouru sa colre, continua son repas de bon
apptit.

Peu de temps aprs, Armand se leva de table et exprima son chagrin sur
l'indisposition de mademoiselle Dlima.

--Oh! elle sera mieux ce soir, M. Durand, et je pense que si vous
arriviez assez tt pour avoir une heure de jasette, a la remettrait
tout--fait, dit son htesse.

--Je le ferais avec le plus grand plaisir si je n'avais  copier des
papiers, et il faut que j'crive chez nous pour leur dire o je vais.

Au moment o il sortait et que la porte se refermait sur lui, madame
Martel murmura d'une voix basse mais courrouce:

--M. Armand Durand, vous avez le coeur aussi dur qu'une pierre.

--Vraiment, ma femme, je pense que c'est au contraire un jeune homme
tranquille, doux et obligeant.

--Et moi, mon mari, je crois que tu es un gros bent de lourdaud; et 
prsent que nous avons dit chacun notre pense, passe-moi ce qui reste
de _toasts_.

Andr, qui savait que les accs de mauvaise humeur de sa femme ne
duraient pas longtemps, se rendit avec beaucoup de gentillesse  cette
injonction, et la bonne entente fut bientt rtablie.

Lorsque Dlima se mit  table le lendemain, elle tait ple et abattue,
mais notre hros avait trop de proccupations pour lui accorder la
sympathie que madame Martel trouvait sans doute qu'elle mritait. Il
prouvait une crainte vague d'avoir t en partie cause de
l'indisposition, de la mlancolie de la jeune fille, et cette crainte le
porta  viter d'aborder ce sujet; en sorte qu'il fut bien reconnaissant
 M. Martel de se tenir dans le passage  fumer sa pipe pendant qu'il
tait  la porte et souhaitait le bonjour  Dlima  qui li donna la
main, le matin de son dpart. Ce pauvre M. Martel se doutait aussi peu
de la reconnaissance d'Armand que de la colre concentre de sa femme
contre son manque de tact, laquelle fit explosion quelques moments aprs
dans la cuisine o il tait all la rejoindre. Armand n'aimait pas 
s'amuser de son monde. Il tait trop honorable pour encourager chez une
jeune fille un sentiment d'affection auquel il ne pourrait peut-tre
jamais rpondre, sentiment qui, quoiqu'il et quelques fois flatt son
amour propre, n'avait cependant jamais touch son coeur.

A Saint-tienne o demeurait la famille Belfond, on menait une vie
trs-gaie. On y employait le temps par une succession d'innocents
plaisirs: les pic-nics, les excursions par terre et par eau, les visites
entre les familles du voisinage se succdaient sans interruption. Armand
y tait toujours bien accueilli et comptait comme un des favoris,
d'abord parce qu'il tait aim de Belfond, l'orgueil et l'esprance de
la famille, et ensuite parce que madame Belfond, dont la pntration
d'esprit tait trs-subtile, avait devin la valeur morale de l'ami de
son garon et voulait encourager leur intimit par tous les moyens en
son pouvoir. Deux ou trois demoiselles taient aussi parmi les invits,
mais mademoiselle de Beauvoir brillait par son absence. Madame Belfond
lui avait crit elle-mme; mais Gertrude, prtextant un engagement
conclu avec son oncle, M. de Courval, pour passer quelque temps 
Alonville, s'tait excuse de ne pouvoir accepter pour le prsent
l'invitation dont cependant elle se prvaudrait plus tard.

Une aprs-dne, Armand arrta au bureau de poste pour s'informer s'il y
avait quelque lettre  son adresse, et on lui remit un petit billet. On
voyait que l'criture, quoique irrgulire et videmment dguise, tait
celle d'une femme. Il l'ouvrit avec l'esprance intime que ce ne ft
pas une nouvelle phase de l'abattement de Dlima, et il lut:

Armand Durand, comment pouvez-vous vous abandonner si entirement  une
impie gaiet, pendant que votre bon pre qui vous affectionne tant est
sur son lit de mort? Htez-vous de venir, ou vous arriverez trop tard!

Il n'y avait pas de signature, pas mme une initiale.

Cependant le jeune homme devint ple comme un mort au pressentiment
subit qu'il eut que l'auteur du billet disait la vrit, et il prit la
rsolution de partir  l'instant mme pour Alonville. Si c'tait un tour
qu'on lui jouait, une visite chez son pre ne lui donnerait pas de
fatigue, et si on lui disait la vrit!... mais cette supposition tait
si terrible, qu'il n'osait s'y arrter.

En arrivant  sa pension il informa brivement la famille qu'il avait
reu des nouvelles de chez son pre qui l'obligeaient  partir
immdiatement, et quelques heures aprs il tait en route.

Aprs deux d'un rapide voyage, il dbarqua  la maison paternelle,
malade d'inquitude et de crainte. La porte d'entre tait entrebille:
il s'empressa d'entrer. I; n'y avait personne dans le vestibule et dans
la salle, mais son coeur fut encore plus saisi en apercevant partout des
signes de dsordre qu'on n'avait pas l'habitude de voir dans cette
demeure si bien tenue. Une bougie qui avait t oublie, dgotait son
suif dans un effort courant d'air venant d'une fentre ouverte; un
tabouret de pied tait renvers prs d'une chaise sur laquelle il y
avait une tasse; des manteaux et des chles taient tendus de travers
sur la rampe de l'escalier. Sa secrte terreur augmentant toujours, il
monta avec hte l'escalier, et d'un bond il se trouva, haletant,  la
porte de la chambre  coucher de son pre.

Ses plus grandes craintes se trouvaient ralises.

Dans cette chambre  demi claire, entour d'amis et de voisins
plors, Paul Durand, ple et les yeux ferms, tait  l'agonie, les
sueurs de la mort sur le front et des taches bleues  l'entour de la
bouche.

Fou de douleur et de dsespoir, Armand, ne pouvant se contenir s'lana
vers le lit, et se jetant  genoux, il s'cria:

--Oh! mon Dieu! a ne se peut pas! mon pre, mon pre, vous ne mourrez
pas!

Durand ouvrit lentement ses yeux appesantis et regarda son fils dont les
traits taient aussi horriblement ples que ceux du mourant et portaient
l'empreinte d'une angoisse douloureuse.

Tout--coup, dans un nouvel accs de dsespoir, le jeune homme demanda 
haute vois:

--Pourquoi ne m'a-t-on pas fait venir prs de vous? pourquoi ne m'a-t-n
pas averti plus tt que vous tiez en danger?

En entendant ces paroles il passa sur la ple figure du mourant un
sourire aussi beau qu'un rayon de soleil.

--Enfant de ma Genevive! murmura-t-il d'une voix faible.

A cet appel, Armand pencha sa tte sur la poitrine de son pre, et
celui-ci s'effora de caresser sa belle chevelure.

--Mon Dieu, je vous remercie pour cette dernire faveur! balbutirent ses
lvres blmies.

Armand ne pouvait s'en rapporter  sa voix pour parler, et il s'en
suivit un court silence.

Tout--coup, la contenance tout--l'heure si calme du mourant montra des
symptmes d'une inexprimable dtresse; d'une voix casse,
presqu'inintelligible, il soupira:

--Le testament, le testament! Armand, mon fils, vois-y!

Le fils an jeta un regard pntrant sur Paul qui, ne pouvant en
soutenir l'clat baissa les yeux comme un coupable.

Ne soyez pas inquiet, cher pre, dit Armand d'une voix caressante: nous
arrangerons le tout pour le mieux.

Une expression de soulagement, puis de bonheur se rpandit sur le visage
de Durand, mais sa voix baissait sensiblement.

--Priez, priez! disait-il presqu'inintelligiblement.

Un des voisins prit un livre de dvotion et lut d'une voix entrecoupe
de sanglots la prire des agonisants.

Un instant aprs le mourant agita les lvres. Son fils an se pencha
tout prs de lui et put distinguer ce seul mot: Genevive!

Ce fut le dernier que Paul Durand pronona en ce monde: peu aprs son
me s'envolait.

Lorsqu'on eut avec respect et motion ferm les yeux de son pre et lu
d'autres prires, Armand se leva et sortit de la chambre, suivi de prs
par madame Ratelle.

--Embrasse-moi, mon pauvre et malheureux garon, lui dit-elle comme ils
entraient dans la jolie petite chambre  coucher qu'il avait toujours
partage avec Paul depuis leur enfance.

En l'attirant prs d'un sige:

--Assieds-toi l, continua-t-elle, et dis-moi pourquoi tu n'es pas venu
plus vite?

--Dites-moi plutt, interrompit-il avec un emportement qui n'tait pas
dans son caractre, dites-moi plutt pourquoi on ne m'a pas demand de
venir? pourquoi ce tratre de vil Paul ne m'a pas crit?

--Mais il t'a crit deux fois et moi une fois, mais nous n'avons reu
aucune rponse, est-ce que tu t'es absent de la ville dernirement?

--Oui, je suis all passer quelques jours chez madame Belfond 
Saint-Etienne, mais je vous ai crit un mot pour vous en prvenir et
j'ai laiss  ma pension des ordres prcis de m'envoyer les lettres qui
me seraient adresses  Montral.

--Alors il faut qu'il y ait eu quelque chose de travers, parce que nous
n'avons reu depuis trs-longtemps une seule lettre de toi.

--C'est une nigme qui doit tre dchiffre, reprit Armand d'une voix
svre. Je crains fort que quelque trahison ait t mis en jeu.

--Chut! ne dis pas cela! rplique madame Ratelle d'un ton suppliant;
Paul pourrait nous entendre; mais avant qu'il ne vienne j'ai quelque
chose  te communiquer, et c'est mieux que tu l'apprennes plutt de moi
que d'un autre.

--Dites, ma bonne tante Ratelle, je vous coute.

Mais la tante Ratelle qui sans doute, ne trouvait pas la tche facile,
sembla hsiter, puis faisant un effort sur elle-mme:

--Tu dois penser, dit-elle, que ton pauvre pre, aprs les deux lettres
que nous t'avions crite pour t'informer qu'il tait dangereusement
malade et chaque fois que nous avons craint que son rhumatisme lui
gagnt le coeur, tait bien pein et mcontent de ton absence prolonge
aussi bien que de ton silence. La nouvelle nous parvint d'une manire
indirecte que tu tais  Saint-Etienne  fter et  te divertir, et hier
matin, mon pauvre frre, irrit de l'ingratitude et de l'indiffrence
qu'il te supposait, envoya chercher le notaire, et... et... oh! mon
pauvre enfant...--ici elle pencha sa tte et fondit en larmes,--tu es
dshrit, sans le sou!

--Ainsi donc, mon frre Paul est seul hritier? dit Armand avec le plus
grand calme.

--Oui,  part mille louis qu'il m'a laisss et que je n'ai accepts
qu'avec l'intention de te les transporter, chose que je vais faire sans
dlai.

--Non, non, bonne tante: je n'en veux pas, parce qu'ils ne m'taient pas
destins. Mon arrive ici a t bien douloureuse, mais une chose me
console: mon pre est mort dans mes bras, en me bnissant et en pensant
 ma mre. Dieu merci! Elle n'a pas donn naissante au tratre qui m'a
fait perdre l'amour de mon pre. Descendez maintenant ma tante
Franoise, on peut avoir besoin de vous en bas, et je voudrais tre
seul pendant une demi-heure.

Certaine que sa prsence serait requise pour surveiller les derniers et
tristes prparatifs, elle serra en silence la main de son neveu et
descendit avec la rsolution d'occuper Paul en bas, afin d'empcher les
frres de se rencontrer avant que les sentiments surexcits d'Armand ne
fussent un peu calms.

Lorsque celui-ci se vit seul, il se leva vivement et commena  marcher
de long en large dans la chambre. Dans un de ses brusques mouvements il
fit tomber un vieux portefeuille en cuir qui se trouvait sur la table;
en se baissant pour le ramasser et son contenu qui, en tombant, s'tait
rpandu sur le plancher, il remarqua une lettre cachete  son adresse et
de l'criture bien connue de sa tante. Il l'ouvrit. Elle lui faisait un
pressant appel de venir de suite sans perdre une minute prs du lit de
mort de son pre, et elle ajoutait que celui-ci le demandait
constamment.

--Ah! Paul, mon bon frre! marmotta-t-il entre ses dents serres:
l'nigme a t bien vite dchiffre. Voil pourquoi les lettres ne me
sont point parvenues? Quel compte nous avons  rgler ensemble?

Il reprit sa promenade, tenant la lettre dans sa main, ses regards
tourns vers la porte, dsirant ardemment voir entrer son frre pour
donner cours  la colre qui le remplissait. Armand tait en ce moment
dans une disposition d'esprit trs-dangereuse.--Dans de pareilles
circonstances, des hommes bien moins exasprs que lui ont commis des
meurtres.--Il prvoyait vaguement que la colre aurait l'avantage sur
lui, que Paul tait prompt et violent et que rien ne pouvait faire
penser quel serait le rsultat d'une altercation avec lui. Cependant il
tait dtermin, si Paul entrait, d'avoir une explication avec lui ce
soir-l,  cette heure mme. Enfin, on tourna la poigne de la porte: le
coeur d'Armand tressaillit.

--Ah! le voil enfin, le tratre de la maison, se dit-il.

Non, ce n'tait point Paul, mais bien madame Ratelle.

Elle regarda ardemment son neveu dans l'esprance de trouver sur sa
figure des signes d'une plus grande tranquillit d'esprit; mais, au
contraire, l'excitation du jeune homme avait augment et ses yeux
taient encore plus clatants de colre.

--Est-ce que ceci est bien de nature  me rendre plus calme? rpondit-il
en lui prsentant la lettre qui tait tombe du portefeuille. Voici
l'ordre que vous m'avez envoy de venir en toute hte dire un dernier
adieu  mon pauvre pre! Paul mon frre n'a pas cru que ce ft
ncessaire de me l'envoyer comme il a fait des autres. Mais il me rendra
compte de tout cela, et bientt encore, car je l'attends d'une minute 
l'autre, et je prfrerais, ma tante Franoise, qu'il n'y eut pas de
tmoins  notre entrevue. En tout autre temps vous serez la bienvenue
dans cette chambre.

--Ce sera comme tu le dsires, mon cher Armand, mais avant il faut que
tu viennes avec moi voir ton cher pre qui est enseveli. Je suis venue
te chercher dans cette intention.

Ne crains pas d'y rencontrer Paul, car je l'ai envoy en commission.

Sans dire un mot Armand suivit sa tante  travers le passage, dans la
chambre toute tendue de draps blancs et claire de cierges o
reposaient les restes de Paul Durand. Il y rgnait une grande solennit,
mais rien du repoussant qu'offre ordinairement la mort, car le
cultivateur avait l'air de reposer d'un sommeil tranquille. Les traces
de souffrances avaient disparu de sa figure et ses traits rguliers
taient devenus calmes, doux et paisibles. La tante et le neveu
s'agenouillrent pieusement de chaque ct du lit, et au moment o
Armand relevait sa figure qui n'exprimait en ce moment qu'un profond
chagrin et les yeux remplis de larmes, madame Ratelle avana le bras
par-dessus le corps du dfunt, lui saisit la main et la plaant sur la
poitrine inerte du mort:

--Armand, mon enfant, dit-elle moi qui ai remplac du mieux que j'ai pu
la mre que tu as perdue si jeune, je te demande au nom de son saint
souvenir et au nom de l'amour que t'a port toute sa vie le gnreux
coeur sur lequel reposent actuellement ta main et la mienne, je te
demande de pardonner tous les torts que ton frre a envers toi?

--Vous me demandez trop, ma tante Ratelle.

Et Armand essayait enfin de retirer sa main des doigts serrs qui la
retenaient sur la dpouille sacre.

--Non, je ne demande pas trop: qu'est-ce que te riraient ces pauvres
lvres glaces si elles pouvaient parler? Armand, tu aimais ton pre
trs-tendrement, et malgr le petit refroidissement qui a exist entre
vous dans ces derniers temps, tu tais son fils favori.

--C'est parce que j'aimais mon pre que je veux me venger de celui, qui
par une srie de complots infmes et une trahison inique, m'a fait
perdre son affection.

--Mais,  qui ton pre s'est-il attach  ses derniers moments? Armand,
Armand, n'endurcis pas ton coeur contre mes prires et contre les
supplications muettes de ces lvres refroidies, de ce coeur qui ne bat
plus et qui ne peuvent te faire appel que par leur immobilit. De mme
que je t'adresse ma prire, Armand, de mme il t'aurait conjur, il
t'aurait implor d'abandonner une vengeance que fera peut-tre de toi un
Can.

--Eh! bien, je le promets!

--Le ciel te bnira pour ce mot, mon Armand! Je sais que tu regarderas
comme aussi sacre qu'un serment une promesse faite dans une prsence
aussi solennelle... Ah! voici Paul qui monte... Dieu merci! je n'ai plus
besoin de craindre son arrive comme il y a une demi-heure. Mon Armand,
soit fidle  ta parole.

--La porte s'ouvrit et donna passage  Paul. Celui-ci recula
involontairement en apercevant son frre; puis il avana d'un pas ou
deux, et lui dit d'un air embarrass:

--Armand, nous nous rencontrons dans un bien triste moment! Si tu tais
arriv une heure aprs, il aurait t trop tard!

--Oui, j'aurais t vol de la bndiction de mon pre comme de mon
hritage. Paul, tu me dois un compte terrible,--et il lui montrait la
lettre intercepte--mais  ct du lit de mort de mon pre j'ai promis
d'y renoncer.

Les joues basanes de Paul devinrent d'un gris cendre, et il marmotta
d'une voix inintelligible quelque chose sur ce qu'il avait
accidentellement oubli la lettre en question.

--Oui, de mme que les autres ont t oublies! rpondit Armand avec
amertume. Quoiqu'il en soit, j'ai promis de n'en rien faire: ainsi trve
de discussion. Le monde est vaste: dornavant tu iras ton chemin et moi
le mien; ce qu'il y a de ncessaire, d'essentiel, c'est que ces chemins
soient pour toujours loigns l'un de l'autre.

Le coeur goste de Paul commena  sentir des remords; ses joues
brunies rougirent.

--Armand, bgaya-t-il, il n'est pas ncessaire qu'il en soit ainsi. Mon
pre a laiss de grands moyens: je partagerai volontiers avec toi. Tu ne
me trouveras pas aussi intress et rapace que tu penses!

--Tu me connais peu, si tu t'imagines que je pourrais accepter l'aide ou
une faveur de toi; non, aprs ce qui est arriv il y aura toujours un
gouffre entre nous deux.

Sur ces entrefaites, madame Ratelle qui redoutait la tournure que
prenait la conversation intervint.

--Paul, dit-elle, il faut absolument que tu ailles te coucher  prsent.
Tu as veill prs de ton pauvre pre pendant les trois dernires nuits:
nous allons, Armand et moi, te remplacer ce soir. Hlas! notre veille
est maintenant sans esprance.

Paul, qui tait trs-mal  son aise en la prsence de son frre, accepta
l'offre avec empressement, et la tante et le neveu se trouvrent encore
seuls.

Aprs quelques prires et quelques moments employs  une mditation
respectueuse, madame Ratelle fit signe  son neveu de venir s'asseoir
prs d'elle, dans un coin retir de la chambre, et l,  voix basse,
elle lui raconta le court pisode du mnage de sa jeune mre. Elle
n'omit rien, pas mme son nergique dsapprobation de son manque de
savoir-faire; puis elle lui parla de la mre de Paul, de sa valeur
morale, des consciencieux et tendres soins dont elle avait entour le
jeune fils de son mari. Armand couta attentivement ces rminiscences du
pass; en jetant de temps en temps un regard sur ce lit mortuaire sur
lequel tait son pre; il se sentit de plus en plus convaincu que
l'intervention de madame Ratelle tait un effet de la Providence, et il
remercia Dieu d'avoir plutt cout ses prires que les conseils de la
vengeance.

Aussitt que les tristes jours qui prcdrent les funrailles et celui
encore plus triste de la dernire crmonie elle-mme furent passs,
Armand fit ses prparatifs pour retourner de suite  Montral. Son frre
et lui s'taient rarement rencontrs dans l'intervalle, et ils avaient
alors simplement chang de petits saluts. Chacun sentait que sa
prsence tait une contrainte douloureuse pour l'autre.

Ce soir-l, comme Armand venait de visiter la tombe de son pre, il vit
venir vers lui une lgante et dlicate figure dont l'apparition fit
battre violemment son coeur: c'tait Gertrude de Beauvoir, et, aussi
vite que la pense, il eut la conviction qu'elle tait l'auteur des
quelques lignes anonymes qui l'avaient si mystrieusement appel auprs
du lit de mort de son pre. Elle croyait probablement qu'il tait un fils
sans coeur et dnatur, se dtournant des plus saints appels de
l'affection pour n'couter que la voix du plaisir et de la dissipation.
Il ne pouvait se faire  l'ide de demeurer sous le poids de sa censure,
de ses reproches, de son mpris, lorsqu'il n'en mritait aucun; malgr
les palpitations tumultueuses de son coeur, il allait donc l'aborder et
se disculper. Elle paraissait si lgante, si noble, que son courage lui
manqua presque lorsqu'il l'approcha. Il fit un effort sur lui-mme et la
salua profondment. Elle rpondit  sa politesse par un petit salut de
connaissance, si froid, qu'il recula malgr lui. Cependant au dsespoir
et dsirant ardemment se rhabiliter dans son estime, il avana de
quelques pas.

--Bonsoir, mademoiselle de Beauvoir, lui dit-il.

Jamais de sa vie Armand n'avait prouv un sentiment de mortification
aussi aigu et aussi amer que dans ce moment. Comme il se reprochait sa
folie! Qu'avait il de commun avec cette lgante et capricieuse beaut
pour qu'il se ft si stupidement expos  son affront? Que lui importait
 elle qu'il ft digne de louange ou de blme, lui pauvre tudiant
inconnu qu'on souffrait dans le salon de son oncle? Lors mme qu'elle
lui aurait crit le billet anonyme qu'il avait reu  Saint-Etienne, ce
n'tait probablement que l'effet d'une fantaisie, d'un caprice de
femme.

Pour comble d'humiliation, il aperut tout--coup de Montenay qui
s'tait avanc  travers les champs et qui sautait lgrement la clture
prs de Gertrude. Dans le petit salut qu'il lui fit Armand vit sur sa
figure une expression d'ironie et de malice, provoque sans doute par le
fait qu'il avait t tmoin de la rebuffade que lui, Armand, avait reue;
mais calmant ses sentiments froisss et blesss, il rpondit 
l'insolent salut de Victor en n'en faisant nulle attention; puis il se
retourna, mais non sans qu'il et le temps de voir de Montenay ramasser
une fleur qui venait de tomber du bouquet que mademoiselle de Beauvoir
tenait  la main, l'appliquer galamment  ses lvres et la mettre  sa
boutonnire.

--Ah! comme de raison elle l'aime, par consquent elle me hait, se dit
notre hros. Que suis-je moi, fils de cultivateur Durand en comparaison
de l'hritier des Montenay! Insens que je suis! de quelle folie ais-je
donc t possd depuis quelque temps! j'en suis maintenant guri et
pour toujours!

Il revint  la maison abattu  l'extrme; il se retira dans la chambre
qu'il avait occupe depuis sa dernire arrive, et l il se laissa
tomber sur une chaise, dans un accablement  faire croire qu'il n'y
avait plus pour lui aucun attachement  la vie.

La tante Franoise entra et le supplia de descendre pour souper; mais il
refusa, en allguant un violent mal de tte. Puis elle parla des ses
projets, et il s'en suivit une assez longue discussion. Son indignation
ne connut point de bornes, lorsqu'elle apprit de lui qu'il se proposait
d'abandonner l'tude du Droit et d'essayer de se procurer un place de
commis. Il fut abasourdi des reproches qu'elle lui adressa, en le
qualifiant d'tre un ingrat  la mmoire de son pre et de sa mre, et
d'indiffrence  l'honneur de la famille. Armand lui fit remarquer que
maintenant, grce  la trahison de son frre, il n'avait pas d'autres
moyens que ceux qu'il pourrait se gagner par son travail; alors elle le
pressa avec chaleur d'accepter le legs qui lui avait t laiss 
elle-mme.

--Est-ce que je l'aurais accept, dit-elle, si je n'avais eu l'intention
de te le transporter? Non! je l'aurais rejet, irrite comme je l'tais
de l'injustice du testament de mon frre.

Aprs une longue et chaude discussion, il fut dcid qu'Armand
continuerait l'tude de sa profession, et que l'intrt de ce legs, bien
employ servirait  son entretien.

Madame Ratelle se rendit  la pressante sollicitation de Paul de
continuer de rester et de conduire la maison paternelle jusqu' ce qu'il
y ament, disait-elle une femme; que cet vnement arrivt dans une
semaine, cela ne l'occupait pas fort.

Ce fut avec un coeur bris de douleur qu'Armand laissa le lieu de son
enfance, dont Paul tait actuellement seul matre, certain qu'en toute
probabilit il n'en franchirait plus jamais le seuil. Le tourment qu'il
prouvait  la pense de la cruelle injustice et de la rvoltante
trahison dont il avait t l'objet, tait encore augment par le
souvenir du ddain avec lequel mademoiselle de Beauvoir l'avait fui et
l'avait priv par l de l'occasion de lui donner les explications qu'il
avait dsir lui communiquer. Oui, c'tait toutes les tristesses
ensemble, et il avait hte de reprendre ses arides tudes de la loi,
esprant qu'il pourrait y ensevelir toutes ses penses et ses souvenirs.

La vieille madame Martel le reut avec la plus grande cordialit; mais
mme dans le premier panchement de sympathie sur son malheur et de
flicitation de son retour, il y avait une mystrieuse allusion  une
cause toute spciale qui la faisait se rjouir doublement de son arrive.
En effet, aprs lui avoir petit  petit arrach la promesse d'en garder
le secret, elle lui fit la confidence que sa pauvre petite cousine se
mourait d'amour pour M. Armand; qu'elle se souciait fort peu des autres
messieurs,--ses amis  lui,--qui lui avaient si souvent adress des
compliments, non plus que des deux jeunes et riches cultivateurs de
Saint-Laurent qui avaient vainement essay de gagner ses affections. Non
tout son amour tait pour M. Armand seul.

Sans avoir trop de vanit, notre hros ne vit rien d'invraisemblable
dans la rvlation de madame Martel d'autant plus qu'il se souvenait
encore des remarques qu lui avait faites Rodolphe Belfond peu de temps
aprs l'arrive de Dlima, touchant la prfrence visible qu'elle
montrait pour lui. Cet aveu tait bien flatteur pour son amour propre,
que la hauteur de mademoiselle de Beauvoir avait si impitoyablement
bless, et trs consolant pour ses affections si rudement outrages par
les consquences de la fausset de Paul. Il y avait donc un coeur qui
battait pour lui! Un puissant sentiment de cette gratitude qui est
inhrent  l'amour, s'empara de lui  la pense que la jeune, frache et
belle Dlima se chagrinait, priait et ne vivait que pour lui. Ah! sa
douceur fminine ne la porterait jamais  outrager les sentiments mme
d'un ennemi comme l'avait fait cette beaut de haute naissance. Mais de
crainte que son silence ft mal interprt par celle  qui il parlait,
il prit la parole:

--Je ne puis vous dire, ma chre madame Martel, combien la rvlation
que vous venez de me faire me rend malheureux, d'autant plus que le
testament de mon pre m'a laiss dans le sou: je ne puis donc penser 
me marier avant bien des annes. Dites cela  mademoiselle Laurin et
elle comprendra de suite l'inutilit d'arrter ses penses sur moi qui
en suis si peu digne.

--M. Durand, rpliqua avec dignit la bonne femme, Dlima vous aime pour
vous et non pour votre fortune, et je suis certaine qu'elle sera plutt
porte  se rjouir d'une circonstance qui lui fournit l'occasion de
montrer son dsintressment. Ah! qu'elle a un riche caractre!

--Je crois tut cela, mais esprons que vous vous tes mprise sur ses
sentiments...

--Hlas! non, je ne me suis pas mprise, interrompit solennellement
madame Martel: j'ai trop de raisons de connatre l'exactitude de ce que
je dis. Mais, Dieu merci! vous tes de retour: cette nouvelle va faire
du bien  la pauvre petite.

Quelques heures aprs, le mme jour, Armand entra au salon, et il y vit
Dlima, devenue plus intressante encore par une certaine pleur
rpandue sur son joli visage. Elle tait assise sur le petit sofa, un
simulacre d'ouvrage  l'aiguille entre ses doigts mignons. Lorsqu'elle
Le vit entrer, elle devint rouge, et,  son grand dplaisir, il se sentit
rougir lui-mme.

L'entrevue fut trs-embarrassante pur les deux; ils faisaient de grands
efforts pour calmer leur gne commune. Mais Armand se remit bientt.
Comme la petite enchanteresse coutait tout ce qu'il lui disait! Comme
il y avait de tendre sympathie dans ses yeux langoureux et de piges
dans la timide admiration de ses regards modestement baisss! Dlima
faisait une charmante convalescente, et sa subtile influence aurait pu
subjuguer une tte plus ge que celle d'Armand. Toujours est-il qu'il
lutta vaillamment contre cette influence et contre les fines batteries
de madame Martel qui,  sa faon, tait un ennemi aussi redoutable que
Dlima elle-mme. Sans l'intervention de la vieille dame qui tait
rsolue  faire avancer rondement les affaires entre nos deux jeunes
gens, les choses n'auraient jamais t plus loin qu' l'amiti.

Un jour que cette bonne dame tait entre, sous un prtexte futile, dans
la chambre du jeune homme, et qu'elle lui faisait un nergique appel en
insistant sur le fait qu'il devrait avoir piti de sa cousine il
rpliqua assez brusquement:

--Mais ne vous ai-je pas dit, madame Martel, que je suis trs-pauvre?

--Ne dites pas cela, M. Durand; vous tes, au contraire, trs riche en
possdant un coeur comme celui de Dlima. coutez-moi: vous allez vous
marier avec la petite, et vous resterez avec nous. Nous n'avons pas
d'enfants, et nous aurons assez pout nous tous.

Impatient, Armand se leva en sursaut, mais il se calma presqu'aussitt
en se rappelant les tendres yeux en leurs qui l'avaient regard si
tristement le mme matin, lorsque Dlima lui avait appris qu'elle avait
l'intention de s'en retourner  Saint-Laurent, vu que sa sant, au lieu
de s'amliorer, ne faisait qu'empirer. Madame Martel continua par
intervalles sur le mme ton, et pendant ce temps-l Armand poursuivait
sa promenade de long en large dans la petite chambre; puis il entra
brusquement dans le salon o Dlima tait assise  regarder tristement
par la fentre. Comme de raison l'htesse ne le suivit pas l; au bot
d'une heure il tait encore  ct de Dlima. Lorsqu'ils sparrent ils
taient fiancs.

Il est vrai de dire qu'il lui avait avou avec hsitation qu'il
craignait de ne pas l'aimer comme elle mritait d'tre aime et comme il
tait capable d'aimer, mais elle lui rpondit avec une touchante douceur
que ce serait son aspiration et que tous ses efforts tendraient  se
faire aimer de lui. Oui, elle tait rellement ce que le coeur d'un
homme pouvait dsirer; cependant en prenant sur sa joue le baiser des
fianailles, au lieu du ravissement qui aurait du remplir cette heure,
il se sentit atteint d'une sourde douleur en pensant tout--coup 
Gertrude avec ses nobles grces, ses manires engageantes, malgr sa
froide et hautaine rserve.

Madame Martel prcipita les affaires avec une nergie qui effraya
franchement le pauvre Armand, lequel protesta inutilement contre cet
empressement.

Quelque temps aprs, par un sombre et triste matin,  six heures, Armand
Durand et Dlima Laurin furent maris. Il n'y eut pas de djeuner de
crmonie, ni de beaux cadeaux de noces, ni de runions d'amis et de
connaissances pour leur souhaiter bonheur et prosprit. Madame Martel,
qui craignait l'intervention de sa famille, avait extorqu d'Armand la
promesse de n'crire chez lui que lorsque l'vnement serait accompli; il
y avait consenti, d'autant plus volontiers qu'il savait bien quel
mcontentement occasionnerait la nouvelle de son mariage.

Lorsqu'ils revinrent de l'glise ils furent accueillis par un succulent
djeuner: madame Martel tait, comme de raison, toute souriante et
remplie de flicitations, et l'aimable marie elle-mme paraissait tout
 fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure
du mari une ombre lgre qu'il s'efforait en vain de cacher, mais
c'tait peut-tre l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La
question de savoir si la jeune femme qui tait  ses cts lui aiderait
 dissiper cette ombre ou  l'augmenter, tait du domaine des
impntrables et mystrieux secrets de l'avenir.

                                   ----


                                   XIII


On avait allum les bougies et tir les rideaux de bonne heure, ce
soir-l, dans l'lgant salon de Manoir d'Alonville, car la soire tait
humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de
Beauvoir tait assise, rveuse et pensive, dans le plus grand et le plus
moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de
broderie sur ses genoux; sur la table,  ct d'elle, se trouvaient des
laines et du canevas;  ses pieds des livres et des journaux: ce
dsordre dmontrait clairement qu'elle avait souvent chang
d'occupations ne trouvant d'intrt ou d'amusement  aucun. Elle fut
tire de sa rverie par l'entre de de Montenay qui, sans s'occuper de
la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par
s'habituer  ses manires capricieuses,--avait tran un autre fauteuil
prs du sien et s'y tait assis.

--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il aprs
avoir chang quelques phrases banales.

--Non.

--H! ce charmant, adroit et bon  rien d'Armand Durand s'est enfin
mari avec la jolie petite couturire qu'il amusait depuis si longtemps.

Victor jeta un regard inquisiteur et pntrant sur sa compagne, mais
mme pendant qu'il parlait elle s'tait penche pour relever un patron
de modes tomb  ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure
tait aussi impassible que celle d'une statue.

--La nouvelle ne parait pas vous intresser beaucoup, Gertrude?

--Pourquoi m'intresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne
la connais pas du tout.

--Alors prenons un sujet qui nous intresse plus. Chre amie, quand
notre mariage aura-t-il lieu?

--Je suis sre que je n'en ai pas d'ide, si ce n'est que a ne sera pas
de sitt!

Et elle ferma  demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.

--Mais ce n'est pas donner  ma demande une rponse juste ni gnreuse.

--C'est rellement la meilleure que j'aie  donner.

Il recula sa chaise avec impatience.

--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet
enfantillage, le temps est venu de ratifier  l'autel l'engagement que
nous avons contract. Songez  la longueur du temps que je vous ai
fidlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-l votre indiffrence et
vos caprices. Soyez juste enfin et rpondez-moi.

--Je crains, Victor, que cette rponse ne soit pas trs-agrable:
n'insistez donc pas  ce que je vous la donne.

--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus
longtemps de mois en mois, d'anne en anne. Je suis entr ce soir dans
cette chambre avec la dtermination de n'en point sortir sans avoir une
rponse explicite et dfinitive.

--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains
franchement que la diffrence qu'il y a dans nos gots et nos caractres
soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'tre heureux ensemble.

--Vous n'tes pas srieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour
prouver ma patience comme vous le faites si souvent.

--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'tais
justement  rflchir srieusement sur le sujet lorsque vous tes entr,
et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connatre ma rsolution.

De Montenay se leva en sursaut.

--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernire grande
explication que nous avons eue ensemble, il a t formellement dcid
que nous resterions libres, entirement dgags de nos engagements
antrieurs.

--Il en a t peut-tre ainsi en paroles, mais non en ralit.
Pensez-vous que je veuille tre partout raill et tourn en ridicule,
parce que j'aurai t rejet par vous?

--Si vous le prfrez, vous pouvez dire que vous m'avez dupe, et je ne
vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute,  moi, si vous avez suivi
mes pas avec tant de persistance, sans avoir reu de moi depuis bien des
mois aucune espce d'encouragement Ah! je prfrerais de beaucoup faire
rire de ma  prsent que d'tre prise plus tard en piti comme une femme
malheureuse.

--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lvres; ce
n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et a ne vous va
pas du tout.

--Certainement non, rpliqua-t-elle avec un clair de colre dans ses
yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester
paisiblement assise  couter quelqu'un me parler comme vous osez le
faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle
avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.

--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connatre
mutuellement nos dfauts  prsent, plutt que de les dcouvrir aprs
notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous tre
rciproquement tromps.

--C'est parce que, rpliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que
l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractres sont trop peu
disciplins pour cela.

--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des
personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.

--Je vous ai donn ma dernire rponse. J'en suis fche pour vous, mais
aucune supplication et rcrimination ne m'en feront donner d'autres.

--Si telle est rellement votre dtermination, vous tes une coquette
sans coeur et sans principe.

--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette
accusation. Ai-je jamais prtendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je
pas plutt, par ma persistante froideur prouv que je n'avais pas un tel
sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essay, quoique
toujours domine, de finir cet embrouillement qui m'a t impos lorsque
j'tais trop jeune pour prendre une dcision sur une question aussi
importante?

--C'est une absurdit, mademoiselle de Beauvoir, rpliqua de Montenay
piqu presque jusqu' la folie par ce franc aveu. Probablement que vous
tes prise d'amour pour un autre plus favoris que moi. Vraiment, je
vous avais souponn un prfrence pur ce preux chevalier Armand Durand,
quoique, apparemment, il n'ait pas partag le sentiment.

--Comment osez-vous vous oublier  ce point? demanda Gertrude les yeux
tincelants.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix
claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout--coup dans la
chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous tiez
dj mari et femme.

--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay
sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du
moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser
mademoiselle de Beauvoir.

--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que
vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait vritablement insipide
si elle n'tait assaisonne par quelque petite chicane.

Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle
s'tait assise en lanant un vif regard inquisiteur dans la direction
des belligrants.

--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit
Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne
remplira pas notre engagement, qu'elle rejette dfinitivement ma main.

Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les
coussins, mais elle rpliqua avec un grand calme extrieur:

--Et vous la croyez rellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui,
demain ce sera le vtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les
pleurs, se chagrinant de sa folie et dsirant voir arriver le matin pour
se rconcilier.

Gertrude releva firement la lvre en entendant ces mots, mais elle ne
rpondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit
avec humeur:

--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il
m'tait possible de souffrir: peu d'hommes en auraient endur autant.

Et il sortit brusquement de la chambre.

Madame de Beauvoir attendit qu'il ft descendu et et referm sur lui la
porte du dehors; puis, aprs avoir ferm la porte du salon, elle
s'approcha de sa fille.

--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?

--Oui, maman, c'est vrai.

--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas
un trs-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la
charit, qui est nourrie et habille par son oncle?

En entendant ces mots, les joues dlicates de Gertrude rougirent, car il
y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.

--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refus et je le refuserais
quand bien mme je serais une mendiante.

--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton
imagination?

--Ayez la bont de m'couter, maman: je confirme maintenant, et d'une
manire formelle, ce que je viens de dire  de Montenay: jamais, non
jamais, je ne serai sa femme!

--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien
que moi de quelle pauvret nous a retir la gnrosit de ton oncle. Tu
ne dois pas avoir oubli non plus la petite et chtive maison o nous
logions  Qubec aprs la mort de ton pre, lorsque nous remes la
lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouv cette vie de
privations si agrable que tu veuilles la reprendre?

--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a
de grands moyens.

--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui
pourraient raisonnablement s'attendre  leur part de ses richesses.
Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il
ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et
pour moi celle peut-tre de faire de jolies coiffes au lieu de les
porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie
et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le
proverbe les dlais sont dangereux est doublement vrai.

--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas!
dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si
vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que
j'avais conu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a t
remplac par une indiffrence qui s'est bientt change en une opinitre
aversion!

--Gertrude, jusqu' prsent j'ai essay de te faire entendre raison et
de te persuader; maintenant je vais commander. coutes, enfant, je
t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela
sous peine d'encourir ma disgrce la plus svre. Je suis certaine que
n'oseras pas me dfier!

--Maman, vous m'avez trop longtemps laiss faire ma volont pour me
brider si serre tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai
jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se
rtablisse entre nous.

--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable
accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manires de
convention. J'ai lev une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et
se doit  elle-mme, se moque de mes conseils et se rit de mon autorit
jusqu' la mpriser.

Un sentiment de remords s'leva tout--coup dans le coeur de Gertrude,
car elle vit que l'motion de sa mre tait sincre, et lui jetant les
bras autour du cou:

--Pardonnez-moi,  ma mre, lui dit-elle, je suis bien peine de vous
avoir ainsi chagrine!

--Alors, prouve-le-moi en m'obissant, rpondit froidement madame de
Beauvoir en dtachant les bras de sa fille enlacs autour de son cou et
en laissant la chambre.

--Que Dieu me soit en aide  moi aussi! sanglota l'imptueuse jeune
fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracasse, tourmente comme
cela de tous cots, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les
autres!

Gertrude de Beauvoir tait d'un noble et gnreux naturel, mais sous la
mauvaise direction et les conseils de sa mre mondaine, l'ivraie avait
germ et pouss en abondance dans son caractre imptueux, de sorte
qu'on tait aujourd'hui au temps de la rcolte qui ne pouvait donner
aucune satisfaction.

Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa
chambre, et aprs de longues heures, elle finit par s'endormir en
soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opinitre et
imprieuse que jamais.

                                  ----


                                   XIV


La partie agrable de l'automne canadien tait venue et disparue;
l'abondant feuillage aux couleurs varies tait tomb des arbres feuille
par feuille, ne laissant a et l, solitaire, qu'une tache brune
attache  quelques branches dpouilles de leur parure. Les tendres
rayons du soleil avaient fait place  la lumire grise et froide, et aux
vents pntrants du triste novembre, et beaucoup de pitons,
inconsolables  la vue des mers de boue liquide qui inondaient les rues
de la ville, soupiraient avec impatience de voir arriver un froid vif et
tomber une bonne _borde_ de neige, la seule compensation que pouvait
offrir la saison en retour des nombreux dsavantages dont elle tait si
prodigue.

Armand Durand tait, un jour de ce triste soleil de novembre, assis dans
sa petite chambre chez madame Martel. Il paraissait bien grave et bien
proccup notre jeune mari de quelques mois. Un long soupir s'chappa
de sa poitrine pendant qu'il dposa sa plume et appuya sa tte sur sa
main. Un instant aprs, il ouvrit le pupitre de bois auprs duquel il
tait assis, et en retira une lettre. Malgr qu'elle portt une date
bien antrieure et qu'elle part avoir t souvent palpe, il la lut
lentement.

Cette lettre venait de tante Ratelle, et avait t crite lorsque cette
bonne tante avait appris d'une source indirecte la nouvelle de son
mariage. Courte et froide, elle commenait par exprimer du chagrin de ce
que son neveu avait montr si peu de respect pour la mmoire de son pre
en se mariant presque immdiatement aprs sa mort, et cela, sans mme
dire un mot de son intention  aucun membre de sa famille; puis elle
dplorait le singulier et malencontreux choix qu'il avait fait. Ah!
c'tait le ct faible par lequel il avait bless sa tante Ratelle: lui
qui avait reu une ducation qui lui permt de chercher pour femme une
demoiselle, une fille d'intelligence et de haute naissance s'tre au
contraire, mari avec une couturire! c'tait affreux. Elle terminait en
intimant brivement que malgr qu'elle consentirait peut-tre  l'avenir
 le voir lui-mme, elle n'avait pas le moindre dsir de faire la
connaissance de sa femme.

Comme on doit le prsumer, la lecture de cet ptre n'tait pas de
nature  gayer les esprits du jeune homme ou  chasser une ligne de
souci qui commenait dj  se faire remarquer sur son jeune front.
Aprs avoir replac dans son pupitre la lettre qui avait t moins
qu'une agrable diversion aux sombres penses qui l'assaillaient, il
retomba dans sa rverie. Il en fut rveill par l'horloge qui sonnait
dans l'appartement voisin et qu'on entendait parfaitement  travers la
mince cloison; il reprit vivement sa plume afin de rparer le temps
perdu.

Au bout d'une demi-heure  peu prs, la porte s'ouvrit et sa jeune femme
entra. Elle tait vraiment belle, vtue avec un luxe inconnu dans cet
humble logis: une somptueuse robe de soie richement garnie, une montre
et une chane d'or, avec une couple de bagues clatantes dans ses doigts
effils, offraient un singulier contraste avec les toilettes plus unies
mais gracieuses qu nous lui avons vu porter lorsque nous avons fait sa
connaissance.

--Mon mari, lui dit-elle, je voudrais bien que tu sortirais avec moi
pour nous promener?

--Je crains de ne le pouvoir, ma chre. Il faut que toute cette criture
soit termine pour demain matin, car, quoique indulgent, M. Lahaise aime
qu'on soit ponctuel.

--C'est seulement une excuse que tu donnes l; la vraie raison c'est que
tu ne veux pas m'accompagner.

--Et pourquoi ne voudrais-je pas sortir avec une si jolie petite femme
que toi? demanda-t-il en souriant.

--Je suppose que c'est parce que tu as honte de moi, que tu as peur de
rencontrer quelques-uns de ces beaux messieurs et de ces belles damens
que tu avais coutume de visiter avant ton mariage.

Il prit sa main dans la sienne.

--Voyons, Dlima, lui dit-il, tu m'as dj parl deux ou trois fois de
cette faon, et tout en t'assurant de l'injustice et du peu de raison
d'une telle accusation, je t'ai dit qu'elle me faisait de la peine.

--Mais c'est la vrit, reprit-elle. Aucun d'eux ne fait le plus petit
cas de moi, quoique vraiment j'aie l'air, avec ma nouvelle robe de soie,
aussi dame qu'aucune d'elles: et aucun de nous depuis notre mariage ne
reoit d'invitation, quoique l'anne dernire tu tais invit de tous
cts.

Trop gnreux pour lui dire qu'elle tait effectivement la seule cause
de cette ngligence universelle, Armand ne rpondit pas et elle continua
sur le mme ton:

--Je croyais qu'en me mariant  un monsieur, je puis dire un homme de
profession, je serais considre et traite comme une dame!

--Mais, Dlima, tu oublies qu je suis pauvre, et que, dans la socit,
on a une petite opinion d'un jeune homme pauvre.

--Tu pourrais tre riche si tu voulais, car tu as des amis riches.

Notre hros recula vivement sa chaise; sa femme comprenant probablement
la signification de son brusque mouvement, reprit:

--Comme de raison, tu te fches tout de suite si ta pauvre femme ose
ouvrir la bouche sur d'autre sujets que ceux qui te plaisent.

Armand se mordit les lvres et reprit sa plume qu'il avait dpose un
instant.

--Ah! je vois que tu es fatigu de moi  prsent et que tu voudrais me
voir sortir de suite!

--Je crois vraiment que ce serait le plus prudent parti  prendre.
T'aperois-tu, ma chre que nous cheminons vers une querelle?

--C'est tout de ta faute, rpondit-elle, tu te fches aussitt que je
parle.

Pendant un instant les sourcils d'Armand se contractrent, mais en
s'apercevant de l'absurdit de l'accusation, il ne put s'empcher de
sourire.

--C'est bien, dit-il, si tu le veux absolument; mais puisque je suis un
ours, sors vivement de ma tanire en cas de danger. Je serai  ta
disposition aussitt que j'aurai termin mon ouvrage.

--Mais je veux que tu viennes tout de suite avec moi, persista-t-elle.

--Je te rpte que je ne le puis. Nous aurons  nous l'aprs-dne de
demain.

Et elle s'lana hors de la chambre en faisant la moue.

Armand resta quelques instants immobile.

--Avant notre mariage, se dit-il, elle tait si gentille, si douce, si
charmante!

Pauvre Armand! est-il le seul mari qui se soit ainsi tonn dans de
pareilles circonstances?

Cependant il reprit bientt ses papiers et continua son ouvrage jusqu'
ce qu'on l'appela pour souper. La table tait moins abondamment fournie
que du temps qu'il tait garon; la contenance de madame Martel n'tait
pas non plus aussi sereine et souriante, l'hte seul, n'avait pas
chang, et comme le jeune homme prenait son sige, il lui dit avec sa
mme politesse qu'autrefois:

--M. Armand, dsirez-vous un peu de cette fricasse. Elle est peut-tre
meilleure qu'elle n'en a l'air; dans tous les cas c'est tout ce que j'ai
 vous offrir.

--Et elle est aussi bonne que nous pouvons la faire pour nos moyens,
Andr, ajouta svrement sa femme. Par les temps qui courent nous ne
trouvons pas l'argent dans les rues.

--On ne le trouvait pas plus, femme, il y a quelques mois, lorsque nous
avions coutume d'avoir presque tous les soirs un poulet rti ou quelque
chose d'aussi bon. Mais, grce  la Providence, j'ai un bon apptit et
une bonne digestion, en sorte que je puis manger ce qu'il y a.

--C'est bien dommage que tu ne puisses ajouter que tu as aussi un peu
plus de bon sens? reprit avec sarcasme sa chre moiti.

--J'ai ce qui est aussi utile, une part raisonnable de bonne humeur,
rpliqua imperturbablement le digne M. Martel. Armand mon fils,
passez-moi le pain. Tu ne manges donc pas, petite: qu'est-ce qu'il y a!
Peut-tre que toi aussi tu ne trouves pas la fricasse de dont got.

--Ce n'est point cela, interrompit la mre Martel avec indignation. Non,
la pauvre enfant a t dsappointe.

--Ce n'est toujours pas en amour, observa-t-il en souriant, car elle
s'est assur, hardiment et fermement, notre ami Armand!

--Je dsirerais, cousin Martel, dit la jeune marie avec un clair dans
ses yeux, je dsirerais rellement que vous ne traneriez pas mon nom
dans de vulgaire plaisanteries.

--Tu es plus susceptible, jeune femme, ce soir que tu n'avais l'habitude
de l'tre au temps pass.

--Parce que sa patience a t rudement prouve ce soir, Andr. Etre
tout habille, et attendre deux ou trois heures pour faire une promenade
avec son mari, et ne pas tre capable de l'avoir!

--Est-ce tout? Eh! bien, elle trouvera sa promenade plus agrable
lorsqu'elle sera capable de la faire.

--Les jeunes maries n'ont pas l'habitude d'tre refuses pour de si
simples demandes mais c'est peut-tre la faon chez les messieurs.

Et elle pesa avec emphase sur ce dernier mot.

--Dlima a choisi un jeune homme pauvre, et il faut qu'elle en subisse
les consquences, dit Armand avec le plus grand calme. Au lieu de sortir
avec elle, j'avais  crire.

Pour l'argent que l'criture rapporte, elle aurait pu tre remise pour
quelques temps. Mais Armand, vous avez des amis qui sont riches et qui
pourraient et auraient la volont de vous aider, si seulement votre
orgueil vous permettait de vous adresser  eux.

Dans cette dernire phrase madame Martel avait touch l'impardonnable
tort qui se trouvait au fond de presque toute la perscution dont Armand
tait l'objet.

--Je vous ai dj dit, madame Martel, que je ne souffrirais aucune
intervention sur ce sujet.

--Les gens pauvres ne devraient pas tre aussi prcieux!

Et madame Martel regarda l'horloge comme si elle lui adressait cette
observation.

--Vous devriez vous rappeler, ajouta-t-elle, que vous avez  prsent une
jeune femme qui dpend de vous.

Ici Dlima fondit en larmes. Armand se leva prcipitamment de table et
sortit de la chambre.

--Je crois que si vous continuez sur ce ton, vous forcerez bientt
Le nouveau mari  se promener  son compte. Il trouvera c'est le seul
moyen de s'assurer un peu de paix.

--Andr Martel, tu es un imbcile!

--Peut-tre, puisque je t'ai marie; mais cessons, ma femme, cette
escarmouche, et donne-moi une autre tasse de th.

Aussitt qu'il l'et aval, il se leva sans crmonie et s'esquiva dans
la cuisine pour fumer une pipe.

Pendant ce temps-l Armand tait sorti pour aller faire une promenade
qu'il n'avait pas prmdite. La mauvaise fortune ne pouvait le
favoriser d'un temps plus triste: l'agrable clart du soleil de
l'aprs-midi s'tait bientt assombrie, et la neige tombait  gros
flocons accompagne d'un vent perant. Les rues taient dsertes; on n'y
voyait que ceux q'une absolue ncessit forait d'tre dehors. Il
marchait sans dessein arrt, n'ayant d'autre but que celui de passer une
heure  flner, afin de calmer l'irritation inaccoutume qui rgnait
dans sa poitrine. Il passa devant plus d'une maison brillamment
claire, dont les portes jusqu' dernirement lui avaient t ouvertes,
et il pensa amrement aux nombreux changements que son mariage lui avait
amens. Depuis cette poque pleine d'vnements, il n'avait en effet
reu aucune invitation de la part de ses anciens amis; sa jeune femme
n'avait t de son ct favorise d'aucune visite; il n'avait reu
aucune de ces visites sans crmonie faites le soir, except de
Lesprance et de quelques-uns de ses camarades dont il ne dsirait en
aucune manire la compagnie pour lui et encore moins pour Dlima.

Cet isolement qui se faisait autour de lui tait d en grande partie 
l'obscure position sociale de celle qu'il avait choisie pour femme, et
en partie  des insinuations malicieuses et calomniatrices mises en
circulation par de Montenay, puis par madame de Beauvoir et
subsquemment rpandues librement dans le public. Heureusement qu'il
ignorait ce dernier fait, car il avait assez de sujets d'amres penses.

Laissant la grande rue, il prit une des sombres ruelles qui conduisent
au pont et qui prsentait dans le moment un aspect solitaire et dsol.
La noire tendue des eaux, les quais sombres tout couverts de neige,
deux ou trois golettes charges d'hutres ou de bois, derniers
visiteurs du port, se dessinaient obscurment dans la faible lumire; a
et l un rverbre clairait faiblement  travers la neige qui tombait
en abondance. Il s'arrta et s'appuya longtemps sur un des poteaux de
ces lampes, absorb par des penses aussi tristes que la scne qui se
droulait autour de lui. Cdant, enfin,  un sentiment de malaise
physique, il dirigea ses pas vers sa demeure.

Quoique la veille ne ft pas encore bien avance quant il y arriva, il
trouva les lumires et le feu teints et la contre-porte ferme. Pour
exercer cette petite vengeance, madame Martel et Dlima s'taient
retires de bonne heure. Pendant qu'il frappait doucement  la porte, il
pensait en lui-mme combien il lui serait agrable si sa jeune femme
venait lui ouvrir avec un mot ou un sourire de douceur sur les lvres.
Comme alors il oublierait volontiers les dsagrments et les ennuis de ce
soir-l! Une lumire brilla tout  coup  l'intrieur, et l'on fit
partir le crochet de la porte; mais c'tait le digne M. Martel lui-mme.

--Pauvre Armand! vous devez avoir bien froid? Quoi? vous tes mouill
jusqu'aux os. Asseyez-vous et je vais faire du feu pour vous chauffer.
Vous n'avez pas besoin de dire non, parce que si je n'en fais pas vous
serez malade demain matin. Vous avez dj le frisson.

Le bonhomme eut d'abord la prcaution de fermer doucement la porte de
l'escalier conduisant  la partie suprieure de la maison; il ralluma le
feu dans le pole et mit le l'eau dans le canard. Aprs cela, il plaa
sur la table du pain et de la viande froide ains que des verres et une
bouteille.

--Armand, dit-il au jeune homme, vous n'avez pas soup ce soir; aussi
vous devez avoir une grande faim: un verre de quelque chose de chaud
vous empchera de prendre le rhume aprs votre ennuyeuse promenade. Ah!
mon cher ami, il ne faut pas vous laisser abattre par ces disputes
conjugales. Comme de raison elles sont trs-dsagrables dans le
commencement, mais une fois qu'on y est habitu on trouve qu'elles ne
signifient absolument rien. D'ailleurs, il y a toujours une
compensation: si une femme est frondeuse, elle est, selon toute
probabilit une habile mnagre; si elle est chiche, avare et mesquine,
il est certain qu'elle est mnagre et conome.

Le jeune Durand secoua la tte en signe de doute.

--Dans l'un comme dans l'autre cas, observa-t-il, je ne trouve pas que
la compensation soit suffisante.

--Peut-tre que je ne le trouve pas non plus, mais  quoi sert de se
plaindre contre la destine? Il est vrai que quelques hommes renversent
cette rgle et s'arrangent de faon  se donner tous les torts, mais il
faut qu'ils aient une volont de fer eu un robuste temprament qui leur
soit propre.

--Je dteste de me quereller avec les femmes! rpliqua brusquement
Armand.

--Moi aussi, et la consquence c'est que madame Martel rgne ici en
souveraine. Il est vrai que, de temps en temps, je lui dis ma faon de
penser, mais a ne lui fait ni chaud ni froid. A tout prendre c'est une
pouse active, soigneuse, qui tient la maison et le linge en bon ordre.
Quant  sa langue, je n'en fais pas plus de cas que du chant du serin qui
est au-dessus de votre tte. Essayez, mon ami Armand,  suivre mon
exemple, et vous n'en serez que plus heureux.

La perspective qu'on exposait ainsi aux yeux de notre hros tait moins
que rjouissante, et il s'tonnait en lui-mme de ce que les maris
dserteurs ne fussent pas plus nombreux. Cependant il tait jeune,
favoris d'une assez bonne constitution et d'un heureux apptit; il se
mit donc  faire honneur aux bonnes choses que Martel lui avait si
cordialement procures, et il s'aperut que du moins elles chassaient
ses sensations de malaise physique intense, quoiqu'elles ne pussent
allger la sourde douleur qu'il portait dans son coeur.

Pendant quelque temps, le calme se rpandit sur la demeure. Mais un jour
que madame Martel et Dlima taient sorties pour aller dans les
magasins, Andr vit de suite,  leur retour, sur le front menaant de sa
chre pouse, que la trve tirait  sa fin. Armand, qui avait t retenu
au bureau, n'arriva que tard. En voyant que sa jeune femme recevait
froidement son salut souriant, il s'assit et attendit la tempte qui
approchait, mais pas avec le mme calme philosophique que Martel.

--J'aimerais  avoir une nouvelle toilette, Armand, dit tout--coup la
jeune femme d'un ton ptulant.

--Mais tu en portes actuellement une qu te va  la perfection et te rend
charmante.

--Je ne te demande pas de compliments; c'est de l'argent que je veux.

--Hlas! je n'en ai pas  donner. Tu vois un des dsavantages d'tre
marie  un homme pauvre; mais en cas que je trouve une bourse ou que je
reoive un hritage quelconque, quelle espce de robe veux-tu?

--Une robe de soie violette avec une barre de satin. J'ai vu aujourd'hui
une dame qui en portait une.

--Oui, et une qui avait l'air raide, interrompit madame Martel. Si vous
l'aviez vue marcher avec son air hautain, comme si elle avait t une
reine, et jeter sur Dlima et, moi un regard comme si nous avions t
des quteuses, mais Dlima est bien plus jolie qu'elle.

--Quelle tait donc cette dame  l'air raide et portant une robe de soie
pourpre avec une barre de satin? demanda Armand en riant et en se
servant un morceau de pain rti.

--Une qui avait coutume de bien te connatre quoiqu'elle soit trop fire
pour connatre ta femme, mademoiselle de Beauvoir, dit Dlima en faisant
un petit mouvement de tte.

En entendant prononcer le nom qui avait t un charme pour lui dans son
enfance et mme au-del, il devient rouge, ce que remarqurent bien les
deux femmes.

--Ah! si vous tiez mari  la jeune demoiselle dont le nom vous fait
monter d'une manire si charmante le rouge au visage, vous ne lui
refuseriez pas une pauvre robe de soie, dit ironiquement madame Martel.

Si je n'avais pu lui en donner elle s'en serait pass, car elle n'a pas
besoin de ces secours extrieurs pour paratre grande dame.

En disant cela, Armand avait creus sous ses pieds une mine dont il
tait destin  expier l'effet par de nombreuses discordes domestiques
subsquentes. La consquence du moment fut d'amener de la part de Dlima
un grand sanglot, et de celle de madame Martel une nergique
dnonciation. Au milieu de cette confusion il se leva prcipitamment et
s'en alla dans sa chambre, son port de refuge ordinaire.

--Ce commerce-l va durer, en maladie comme en sant, jusqu' ce que la
mort nous spare, soupira-t-il avec un accent abattu; et elle n'a que
dix-sept ans et moi vingt-deux.

Longtemps il resta absorb dans le sombre labyrinthe des ides o il
tait plong, sans s'apercevoir qu'il tait dans l'obscurit et que
malgr la rigueur de cette nuit d'hiver il n'y avait pas de feu dans le
pole de sa chambre.

La porte s'ouvrit tout--coup et l'htesse, aprs n'avoir prononc que
ces deux mots: M. Belfond, dposa un chandelier sur la table et se
retira  la hte, fermant la porte avec une violence extraordinaire.

Pendant un moment, les deux amis, en proie  un mutuel embarras, se
regardrent l'un l'autre; puis Belfond, prenant sur lui, tendit sa mais
saisit celle d'Armand et la pressa vivement.

--Eh! bien mon vieux, s'cria-t-il, il est bien temps que je vienne te
souhaiter de la joie et du bonheur; depuis que tu es mari j'ai t
constamment absent de la ville, je suis seulement arriv d'hier. Mon
pauvre oncle Toussaint est, je l'espre dans un meilleur monde que
celui-ci, (ici Durand remarqua pour la premire fois que son ami tait
en grand deuil) et sa gnrosit pour moi mritait toutes les attentions
et l'affection dont j'tais capable. Je n'ai pas besoin de te demander
si tu es bien et heureux; les nouveaux maris devraient toujours l'tre.

Comme de raison, Armand rpondit dans l'affirmative, et il essaya de
paratre aussi heureux que l'on pouvait raisonnablement; mais sa figure
hagarde et pleine de soucis ne put chapper aux regards sagaces de son
ami, auquel une lueur de la vrit tait parvenue dans la courte
entrevue qu'il venait d'avoir avec la nouvelle marie. Il avait remarqu
que la gentille et modeste rserve qui la distinguait nagure et qu'il
avait tant admire lui-mme, avait fait place  une vulgaire ostentation
pour la toilette et  de ridicules manires empruntes qui le surprirent
et le dgotrent  la fois: il comprit ds lors la gravit de l'erreur
que son malheureux ami avait commise dans le choix d'une femme.

Au bout de quelque temps, s'apercevant que le nouveau mari paraissait
ne pas vouloir parler, il l'entretint gaiement de ses propres affaires.

--Tu dois savoir, lui dit-il, qu' l'exception des quelques semaines de
la maladie de mon pauvre oncle Toussaint, pendant lesquelles j'ai un peu
de repos, ma mre, mes soeurs et mes cousins ont t continuellement et
sont encore  m'importuner pour me faire faire ce que tu as fait si
spontanment, me marier. Mais ma destine s'y oppose: je vois une jeune
fille, h'y prends got, je me flicite sur la perspective qu'il y a
d'tre capable de rencontrer les dsirs de mes amis, car, bien entendu
je ne veux jamais me marier sans amour, et tiens! avant que l'objet de
mon adoration et moi soyons vus cinq ou six fois, ma flamme commence 
se refroidir, et au bout d'une douzaine d'entrevues elle est
compltement teinte. Je suis certain qu'il y a peu de jolies filles
dont je n'aie t passionnment amoureux pour quelque temps, et
cependant je crois que je prfrerais tre pendu demain matin que de me
marier avec l'une d'elles. Voyons, avise-moi sur ce que j'ai  faire.

Il s'tablit un silence de quelques instants pendant lequel Durand
cherchait videmment une rponse, lorsqu'on entendit distinctement 
travers la mince cloison la voix de madame Martel qui disait,
probablement en rponse  quelque suggestion de son mari:

--Du feu! en vrit non! nous ne pouvons pas nous permettre de telles
prodigalits. S'ils ont froid, qu'ils sortent et qu'ils viennent
s'asseoir ici. Je suppose que nous sommes pour eux une assez bonne
compagnie!

Cette tirade fut lance  voix trop haute pour que Belfond ne l'entendit
pas; aussi, regarda-t-il fixement Armand dont la figure exprimait assez
clairement la mortification et la peine qu'il en ressentait.

--Pauvre ami! murmura-t-il.

Cependant Rodolphe Belfond n'tait pas de ceux qui se laissent aller
longtemps  la tristesse: il prit la casquette d'Armand et la lui
mettant sur la tte:

--Allons, dit-il, faire un tour, et aprs cela nous irons chez Orr
manger une soupe aux hutres, ce qui nous permettra de nous raconter nos
mutuels chagrins.

Armand ne fit aucune opposition et se laissa entraner.

Comme les deux amis sortaient bras-dessus bras-dessous, madame Martel
s'en vint au devant d'eux et lur dit d'une voix aigre:

--M. Belfond, c'est donner de mauvais exemples  un mari que de
l'enlever ainsi  sa jeune femme.

--Alors, madame Martel, le moyen d'empcher cela c'est que la jeune
femme rende sa demeure si heureuse qu'il soit impossible de cajoler son
mari et de lui enlever.

Et aprs cette rplique  la vieille dame et un salut profond  la jeune
femme qui boudait prs de la fentre, il tira la porte sur eux.

--Je donnerais beaucoup, Armand, pour tre  ta place pendant un mois,
afin d'apprivoiser et dompter cette vieille mgre. Je crois que mes
haines seraient plus fortes et plus constantes que mes amours.

--Je ne puis souffrir de me quereller avec des femmes! rpondit Armand
d'un air ennuy.

--Je ne suis pas si dlicat que cela, moi, et je frotterais ce vieux
gendarmes avec autant de plaisir que 'en prouvais  faire une bataille
range au collge. Je t'assure que je ne ferais quartier ni  son ge ni
 son sexe.

Lorsque les deux amis furent confortablement assis en prsence des
hutres dans une chambre agrablement chauffe, Armand commena  ouvrir
un peu son coeur  son compagnon. Il repassa  la hte les incidents de
la mort de son pre, ayant soin de supprimer en grande partie la
trahison de Paul; et alors, qu'avec une grande rpugnance, il
mentionna les circonstances lies  son mariage.

Belfond vit de suite jusqu' quel point son ami avait t dup, mais il
ne fit aucun commentaire tandis qu'Armand lui contait qu'il continuait,
pour se conformer aux ardents dsirs de sa tante,  toucher l'intrt du
legs que son pre lui avait laiss  elle. Malheureusement, il avait une
fois mentionn  sa femme la proposition que lui avait faite madame
Ratelle de le mettre de suite en possession de tout le capital, et cette
circonstance tait une cause constante du renouvellement priodique des
querelles qui rpandaient l'amertume sur sa vie domestique. Madame
Martel et Dlima taient toutes deux continuellement  le presser, afin
qu'il fit des efforts pour induire madame Ratelle  renouveler son
offre. Mais Armand s'y tait toujours formellement oppos, car il savait
que dans les circonstances actuelles sa demande serait mal accueillie,
parce que, tout naturellement, la tante Franoise se refuserait  placer
la somme qu'elle avait destine pour l'aider  poursuivre ses tudes
lgales et le lancer dans le monde,  placer, disons-nous, cette somme 
la discrtion d'une jeune femme tourdie qui pourrait la dpenser en
rubans et en beaux meubles. Puis, quelque temps aprs son mariage, Paul
lui avait crit quelques lignes amicales le priant d'accepter comme
cadeau de noces une couple de cents louis. Armand avait renvoy cette
ptre  son auteur; mais par malheur, Dlima l'avait pralablement vue
sur son pupitre: autre motif de reproches irritants et de noirs
chagrins. Depuis cette dcouverte madame Martel et sa nice ne lui
avaient laiss aucun repos. Son sort aurait t bien plus heureux et ses
amies se seraient contentes de l'tat actuel des choses si l'argent et
t hors de son atteinte; mais elles ne pouvaient supporter l'ide qu'il
se refust obstinment  employer la prrogative si prcieuse de
possder huit cents piastres, sinon plus, seulement par un griffonnage de
plume comme elles disaient. Cette somme, fabuleuse pour elles,
reprsentait d'lgantes et superbes toilettes, de jolies parties de
plaisir, des meubles neufs pour leur petit salon et beaucoup d'autres
choses aussi attrayantes.

Lorsque Durand eut termin ses confidences, il s'en suivit une pause que
Belfond rompit enfin.

--Les femmes, dit-il sont incomprhensibles et intraitables. Vois cette
Gertrude de Beauvoir: aprs avoir retenu de Montenay  sa suite depuis
qu'il est sorti du collge, elle lui a donn l'autre jour un cong
inqualifiable.

--Pourquoi? demanda  voix basse Armand.

--Pour la plus importante de toutes les raisons d'une femme,
c'est--dire celle de n'en pas avoir du tout. Madame de Beauvoir se
lamentait l'autre jour  ma mre, dans les termes les plus pathtiques de
l'enttement et de l'obstination de sa fille, et dplorait la perte de
ce qu'elle appelle un si bon parti. Mais revenons  nos propres
affaires: laisse-moi, mon cher Armand, jouir aujourd'hui ou jamais du
privilge d'un ami, et dis-moi comment je puis t'tre utile. Tu sais que
mon pauvre oncle Toussaint m'a laiss d'amples moyens dont j'ai seul
l'entier contrle, et c'est avec joie que je mets  ta disposition ce
dont tu pourrais avoir besoin.

Armand secoua la tte.

--Je ne t'aurais pas, dit-il si ouvertement racont tous mes troubles si
mon orgueil m'avait permis d'accepter l'aide que tu m'offres si
gnreusement. Non, Rodolphe, mon sincre et bon ami; n'ais donc pas
l'air si chagrin, je te promets que si jamais je suis forc de recourir
 quelqu'un, c'est toi qui recevras ma supplique.

Il tait bien tard lorsqu'ils se levrent pour se sparer, et en
frappant lgrement  la porte de chez lui Armand se souvint avec
inquitude qu'il n'tait jamais rentr  une heure aussi avance. Comme
d'habitude, ce fut M. Martel qui lui ouvrit et le fit entrer; il
Lui demanda en hsitant s'il avait besoin de quelque chose pour remplacer
le souper que les langues de ses compagnes l'avaient forc d'abandonner.

Armand lui rpondit dans la ngative, ce qui parut le soulager
considrablement. Le bonhomme murmura quelque chose sur ce que les
femmes taient plus boudeuses encore que de coutume, et que madame
Martel s'tait permis la mesquine vengeance de mettre la bouteille sous
clef.

--Mais, ajouta-t-il, je vais en acheter une autre demain matin et je la
mettrai dans une bonne cachette, de sorte que nous la djouerons d'une
drle de faon.

Au moment o le jeune homme allait se retirer dans sa chambre en lui
souhaitant un amical bonsoir, le pre Martel lui mit la main sur l'paule
et lui dit d'un ton srieux:

--Un petit conseil que je ne cesserai de vous donner, mon cher Armand,
tant que vous ne l'aurez pas mis en pratique, est celui-ci: ne laissez
pas vos repas parce qu'on vous y gronde; mangez bien et de bon apptit,
puis battez la retraite aussi vite que vous le voudrez.

Ce conseil donn  point, car au djeuner, le lendemain matin, madame
Martel et Dlima taient trs-pointilleuses, et elles lancrent
plusieurs allusions provocantes sur la ngligence et l'indiffrence de
certains hommes sans coeur qui prfrent aller prendre un coup avec des
amis que d'tre dans la compagnie de leurs respectables femmes.

Au lieu de suivre le judicieux avis de son hte et de prendre un repas
complet, Armand n'absorba qu'une demie ration de th et de _toasts_ et
se sauva dans ce qu'il avait autrefois appel en riant, un sombre cachot
de bureau, mais qui tait  prsent pour lui un port de salut, un asile
de repos.

                                   ----


                                    XV


On ne peut pas convenir que notre hros tait aussi studieux et aussi
capable qu'avant son malencontreux mariage: il ne l'tait certainement
pas. Qui pourrait dire les rves brillants qu'il avait caresss pour
s'encourager lui-mme au travail? Tout cela s'tait chang en une simple
lutte pour le pain quotidien, sans une lueur d'esprance pour l'avenir,
sans un rayon de joie pour le prsent. Plus d'une fois M. Lahaise tait
inopinment entr dans le bureau et avait trouv son clerc plong dans
une sombre rverie, tandis que sur son pupitre des liasses de documents
qu'on y avait mises pour tre assorties ou copies taient encore
intactes. Cependant l'avocat avait entendu parler des dboires
domestiques d'Armand, et cela l'avait rendu indulgent  son gard,
sachant que les rares aptitudes du jeune homme lui permettraient de
suppler plus tard au temps qu'il perdait actuellement.

Le long et ennuyeux hiver, avec ses jours courts et ses longues
veilles, s'coula lentement et tristement pour Durand: pas une seule
fte sociale, pas une seule petite runion paisible au coin du feu pour
en gayer la monotonie. Dans le cercle domestique les choses allrent
de mal en pis au lieu de s'amliorer: la manie de gronder de madame
Martel et la maussade humeur de Dlima ne firent qu'augmenter en
proportion de l'invincible patience de leur victime qui, cependant, en
dpit de tout, tint fermement la rsolution qu'il avait prise de ne pas
demander d'argent  ses parents ou  ses amis.

Il est certain, toutefois, que l'on ne peut trop bander un arc, ni
remplir un vase outre mesure. Madame Martel tait destine  apprendre
cela  ses dpens.

Aprs un dner qu'Armand venait de prendre  la hte, comme il se
prparait  partir pour le bureau. Dlima l'informa d'un air boudeur
qu'elle avait un grand besoin d'argent. Il tira aussitt de sa poche sa
bourse maigrement remplie et la lui donna.

--Dlima, c'est tout ce que j'aurai d'ici au mois prochain, dit-il, mais
je le donne de bon coeur.

La jeune femme prit la bourse, l'ouvrit et en versa le peu qu'elle
contenait sur la table.

--Cela ne peut servir  rien! dit-elle ddaigneusement.

--Mais de quoi as-tu plus spcialement besoin dans le moment?

--D'abord un capot neuf pour toi: celui que tu portes actuellement est
affreusement us...

--Oh! est-ce tout? interrompit-il. Dieu merci, le mien me passera bien
l'hiver!

--Eh! bien, si ton capot peut faire pour l'hiver, ma vieille pelleterie
en feras pas: elle est tout--fait disgracieuse  ct de mon manteau
neuf.

--Oui, c'est vrai, intervint madame Martel. C'est encore plus laid pour
une nouvelle marie.

--J'en suis bien fch, mais je crains que tu sois oblige de la porter
tout cet hiver.

--Ah! a, non, elle ne le fera pas, M. Durand, interrompit la terrible
femme. Pourquoi avez-vous pris une pouse si vous ne pouvez pas
l'habiller dcemment?

--Vous oubliez, madame, que vous m'y avez forc malgr moi, rpliqua
Durand qui tait en ce moment dans une disposition d'esprit
trs-irrite.

--Oui, je puis tmoigner que c'est vrai, ajouta M. Martel _sotto
voce_... Absolument comme on a fait pour moi-mme!

Sa femme se tourna brusquement vers lui les yeux tincelants de colre,
mais il avait prudemment battu en retraite.

--Tout cela ne rpond pas  ma demande, reprit la jeune femme.

--J'y ai dj rpondu: je n'ai pas plus d'argent  te donner pour le
prsent.

--Mais vous en auriez beaucoup si votre orgueil vos permettait de vous
adresser  quelques-uns de vos parents qui sont si riches; plutt que de
faire cela, vous prfrez vivre de charit.

Les joues d'Armand devinrent carlates.

--Comment cela, madame Martel? dit-il; est-ce que je ne vous paie pas
rgulirement la somme que vous avez vous-mme fixe pour la pension de
ma femme et la mienne?

--Bah! une somme qui ne paie seulement pas la moiti des dpenses! C'est
pourquoi si vous n'crivez pas, j'crirai moi-mme et je dirai  votre
tante Franoise,  votre frre Paul et peut-tre aussi  la fire dame
de vos anciennes amours, mademoiselle de Beauvoir, oui je leur dirai
comme votre malheureuse femme est pauvre et misrable.

--Vous feriez mieux de vous en abstenir, madame Martel! rpliqua Armand
avec un regard inaccoutum qui aurait d avertir cette matrone ruse
qu'elle allait trop loin.

Elle n'en fit pas de cas, et s'approchant plus prs de lui et le
regardant d'un air de dfi, elle rpta:

--Mais je vais le faire. Je ne permettrai pas que moi ou les miens
connaissent le besoin lorsque le griffonnage d'une plume peut amener
l'abondance. Un pauvre gueux plein d'orgueil ne nous en imposera pas,
ou, si nous avons  nous conformer  ses volonts, du moins le monde le
saura.

Armand cdant tout--coup  un de ces accs de colre qui s'emparaient
de lui de temps en temps malgr la douceur de son caractre, se
retourna du ct de celle qui le poussait ainsi  bout, et, la
saisissant par l'paule, il la lana dans la porte ouverte avec une
force qui l'envoya culbuter parmi les pots de granium qui tombrent
avec elle ple-mle.

--Maintenant, Dlima, tu vas de suite empaqueter tes effets et te
prparer  laisser cette maison dans une heure.

--Mais elle ne s'en ira pas avec vous, monstre! cria madame Martel en se
relevant de parmi les dbris de pots casss, de plantes et de terre. Vous
la tueriez comme vous venez presque de me tuer.

--Tu m'entends, Dlima? dit notre hros avec un calme svre.

--Non, je n'irai pas avec toi, sanglota la jeune femme.

--Comme tu voudras, rpliqua-t-il avec indiffrence.

Et en laissant la chambre pour se rendre dans la sienne il ajouta:

--Je n'ai pas l'intention d'insister sur mes droits.

Il se mit aussitt en frais d'empaqueter ses effets, ce qui, pour lui,
tait une affaire bien simple: elle consistait  jeter dans des coffres
ses hardes, ses livres, ses brosses, dans l'ordre qu'ils lui tombaient
sous la main. Au bout d'une demi-heure il avait termin sa tche. Il se
rappela alors qu'au commencement de la dernire orageuse entrevue il
avait donn sa bourse  Dlima. Qu'allait-il faire? Heureusement qu'il
possdait quelques piastres qu'il avait mises de ct pour payer un
compte de livres de lois rcemment achets et sachant que le libraire
l'attendrait, il rsolut de s'en servir pour les besoins du moment.

Il regarda sa montre; trois quarts d'heure s'taient dj couls. Comme
il avait dit  sa femme qu'il attendrait une heure, il rsolut de ne
partir qu' l'expiration de ce temps. Si elle prfrait l'accompagner,
il serait satisfait; si elle se dcidait  rester, il ne dirait pas un
mot pour l'en dissuader. Il regarda encore sa montre: quatre, trois,
deux minutes; enfin l'heure tait coule. Il prenait donc son chapeau,
lorsque la porte s'ouvrit lentement et sa femme entra, la figure rouge
et les larmes aux yeux.

--Viens-tu avec moi, Dlima? lui dit-il.

--Oui!

--Alors habille-toi vitement, car nous n'avons pas de temps  perdre. Je
vais aller chercher une carriole.

--O irons nous? soupira-t-elle, compltement subjugue en s'affaissant
sur une chaise.

--Ne sois donc pas inquite. Nous pouvons aisment trouver une bonne
pension pour le prix que nous payons ici. J'ai en vue une maison
paisible et respectable; je vais de suite essayer d'y prendre des
arrangements et je reviendrai te chercher. Pendant ce temps-l tu
pourras faire ta malle.

En sortant il ne fit point madame Martel, mais il rencontra le bonhomme
qui avait reu instruction de guetter Armand et d'essayer si c'tait
possible, de l'amener  des sentiments plus doux.

--Quoi! qu'est-ce que ceci. Armand? Vraiment, vous ne pensez pas  nous
laisser?

--Oui! M. Martel, et je regrette sensiblement que ce soit dans d'aussi
dsagrables circonstances.

--Prenez, Armand, quelque temps pour vous dcider: ne partez pas
immdiatement.

--Rien au monde me ferait rester seulement une nuit de plus.

--Allons, allons! qu'est-ce que veulent dire, plus ou moins, quelques
mots un peu vifs? Ma femme est dj dsole de ce qui s'est pass et
consent  faire la paix si vous le voulez bien.

--Je n'ai pas d'objection  cette dernire proposition, car je suis
extrmement fch de la violence que j'ai dploye pendant la dispute;
mais ma rsolution est irrvocablement prise: nous partons.

--Et je n'en suis pas non plus surpris, dit Martel en passant
tratreusement  l'ennemi. Vous avez beaucoup souffert, et maintenant
que vous avez secou vos chanes, je ne m'tonne pas que vous n'ayez
plus le dsir de les reprendre. Vous avez terriblement pouvant la
bonne femme; mais comme heureusement, vous ne lui avez pas fait de mal,
je ne vous en veux pas. Elle dit qu'elle pensait que vous aviez le coeur
d'une souris, mais elle trouve maintenant que vous avez celui d'un lion.

--Je dcline le compliment si c'en est un qu'on me fait: je me sens
honteux d'avoir montr ces exploits de coeur de lion... Mais le temps
presse, il faut que je parte. Cependant avant de vous laisser, je dois
vous remercier, M. Martel, bien sincrement et de tout mon coeur, pour
toutes les bonts que vous m'avez tmoignes durant le temps que j'ai
pass sous votre toit.

Andr toussa.

--Que le bon Dieu vous bnisse, Armand rpondit-il avec une motion
visible dans la voix. Depuis le commencement jusqu' la fin, vous avez
agi comme un vrai gentilhomme J'espre que la petite Dlima se montrera
digne de vous!

En moins d'une heure Durand revint chercher sa femme qui, tout plore,
embarqua dans le _sleigh_ sans profrer une seule parole, car elle avait
dj fait ses adieux  la famille.

Arrivs  leur nouvelle rsidence, laquelle paraissait range et
confortable, Armand procda  prendre possession de leur petit mais
propre appartement en dpaquetant et en pendant ses hardes, en mettant
ses livres et ses papiers  leurs places respectives. Pendant ce
temps-l, Dlima tait assise sur un coffre, inconsolable, clatant de
temps en temps en de nouveaux sanglots.

Lorsqu'on sonna la cloche pour le th, elle refusa avec indignation de
prendre de ce rafrachissement, en sorte qu'Armand descendit seul. Le
repas tait certainement une amlioration sur ceux trs mesquins qu'on
lui avait servis dans ces derniers temps, et il fit l'agrable rflexion
que dornavant il pourrait les prendre en paix sans avoir  essuyer un
feu roulant de reproches et de rcriminations. Il n'y avait que quatre
autres pensionnaires: deux vieilles filles qui taient soeurs, unies
dans leur toilette et affectes dans leur parler, et un couple
tranquille d'un certain ge avec lequel, cependant, l'htesse babillarde
et souriante tenait une conversation assez vive. Lorsqu'Armand retourna
 sa chambre il la trouve en quelque sorte triste, le feu s'tait
teint. A force de pleurer Dlima s'tait endormie dans un fauteuil, et
comme les rayons de la bougie frappaient en plein sa ple figure sur
laquelle on voyait les traces des larmes, son coeur s'attendrit en dpit
des constantes provocations qu'il avait reues d'elle. Elle paraissait
si jeune, si fragile et maintenant elle dpendait entirement de lui!

Il fit du feu, chercha l'htesse pour lui demander si elle aurait la
bont de faire monter une tasse de th  madame Durand qui tait malade,
ce  quoi on consentit volontiers; puis il monta rveiller sa femme.
Aprs qu'on lui et apport la tasse de th, elle la refusa de nouveau
et recommena ses pleurs entremls d'accs de chagrin sur son triste
sort et sa malheureuse condition.

Aprs avoir essay infructueusement de la consoler, voyant qu'elle
redoublait ses lamentations, il lui dit d'un air grave:

--Puisque tu te trouves si misrable, je ne vois, Dlima, qu'un seul
parti  prendre; tu vas retourner chez madame Martel, car selon les
apparences, il n'y a que l que tu puisses tre heureuse. Je donnerai
tant que je pourrai pour ton entretien et j'augmenterai la somme
aussitt que j'en serai capable. Il est trop tard ce soir, mais tu
pourras partir demain matin.

--Je ne ferai rien de la sorte, interrompit vivement la jeune femme,
quoique je pense que tu en serais bien content: tu trouverais peut-tre
que c'est un bon dbarras.

Pique au vif par cette pense, elle se leva brusquement et commena 
arranger sa toilette en dsordre et  placer les quelques effets qu'elle
avait apports avec elle, madame Martel ui ayant promis que le reste
serait prt quand elle l'enverrait chercher.

Lorsqu'Armand revint du bureau, le lendemain, il fut agrablement surpris
de trouver sa chre moiti assise dans le salon avec sa couture et
causant avec une des pensionnaires. Il fut de plus trs-content
d'apprendre de sa bouche qu'elle se trouvait plus heureuse et mieux que
chez madame Martel.

Maintenant, si Armand et eu un caractre plus dtermin, s'il et t
capable de poursuivre par une certaine fermet dans ses manires et ses
rsolutions, la victoire domestique qu'il venait de remporter, tout
aurait pu aller passablement bien; mais malheureusement, tel ne fut pas
le cas. Madame Martel venait frquemment, quelque temps aprs,  leur
nouvelle rsidence; Dlima passait une grande partie du temps  lui
remettre ses visites, et Armand n'intervint nullement. Les consquences
morales de ces relations furent trs-perceptible dans le caractre de sa
jeune femme qui devint plus indpendant et plus exigeant. Elle
paraissait croire que le seul but de la vie tait de s'habiller avec le
plus de soin et avec autant d'extravagance que possible.

De son ct, Armand poursuivait avec persvrance ses obligations de
bureau, quoique parfois il ne pouvait se dfendre d'un sentiment de
triste dcouragement. Depuis qu'il avait reu la lettre de Paul lui
offrant de l'argent il n'avait pas eu d'autre relations avec lui. Au
jour de l'an il reut un petit billet de sa tante Ratelle, contenant un
prsent de cinquante louis. On ne lui parlait pas de sa femme dans cette
missive, et on ne lui exprimait aucun dsir de faire sa connaissaance.
Madame Ratelle avait, malheureusement, reu d'une bonne autorit une
connaissance exacte de son caractre et avait appris de cette manire
que l'acquisition qu'avait fait son infortun neveu en tait une
pitoyable, sans valeur et sans mrite.

Dlima cajola si bien son mari qu'elle obtint bientt les cinquante
louis, et au lieu de les employer, du moins en partie,  payer quelques
dettes que le jeune mnage avait contractes elle s'acheta une garniture
neuve de pelleterie et un costume dont l'lgance rivalisait avec les
toilettes de mademoiselle de Beauvoir elle-mme. Madame Martel ne fut
pas oublie dans cet ingal partage des trennes de la tante Ratelle:
elle eut pour sa part un joli manteau neuf.

Au bout de quelques mois la jeune femme qui, dans le principe, avait t
si enchante de la vie de pension, en fut entirement dgote. Les
pensionnaires taient si peu complaisants pour elle, la bourgeoise si
grossire et dsagrable qu'elle n'osait seulement pas lui demander un
verre d'eau entre les repas, elle-mme si fatigue de toujours manger,
s'asseoir et de vivre sous la constante surveillance d'trangers,
qu'elle en tait venue  la conclusion qu'elle aimerait mieux mourir de
faim dans un petit logement  elle,--ne fut-ce qu'un grenier--plutt que
de rester dans cette situation.

Comme de raison, madame Martel tait au fond de tout ce murmure et ce
mcontentement. Ce rus brandon de discorde trouvait que dans ses visites
 la jeune femme elle n'avait pas assez de libert et n'tait pas reue
comme elle l'aurait aim. Impossible de se passer le luxe d'une
dlicieuse tasse de th et d'une de ces longues veilles termines par
un souper chaud. En un mot, il valait autant que Dlima ft 
Saint-Laurent pour le profit et le plaisir que sa compagnie lui
rapportait. Aiguillonne par des conseils si intresss, la jeune madame
Durand se rendit bientt dsagrable et hassable aux autres
pensionnaires; son affectation et ses airs de supriorit servirent de
rise. Tous les soirs, lorsque notre hros arrivait du bureau, elle
avait un nouveau grief  conter une nouvelle histoire de duret et
d'oppression  lui communiquer; si bien qu'insensiblement, il finit par
redouter son arrive  la maison de pension autant qu'autrefois au
domicile madame Martel. De temps  autre elle changeait son histoire et
insistait sur le bonheur qu'ils goteraient dans un chez-soi, quelque
humble qu'il ft, sur l'conomie et l'habilet qu'elle dploierait dans
la direction de son mnage. Le tableau tait engageant, et Armand se
surprit souvent  se demander comment il pourrait le raliser si son
orgueil et son indpendance lui permettraient jamais de solliciter de la
tante Ratelle de l'aide pour mettre son projet ne pratique.

Le sort vint  son secours et arrangea l'affaire en lu mnageant une
rencontre avec sa tante Franoise qui tait venue  la ville pour la
premire fois depuis la mort de son frre Paul Durand. Armand ayant sa
jeune femme  son bras se rencontre face  face avec elle au moment o
elle sortait d'un de ces magasins sombres et bas, comme alors il en
existait encore quelques-uns  Montral. Le jeune homme qui se rappelait
toutes ses bonts pour lui, tait charm de la rencontre et il
dmontrait clairement par ses manires et ses paroles tout le plaisir
qu'il en prouvait. La froideur que madame Ratelle avait d'abord montre
se fondit bientt sous le charme enchanteur de son accueil affectionn
et sous les pressantes sollicitation du jeune couple de vouloir bien les
suivre et partager l'hospitalit de leur pension. Elle refusa en les
remerciant; mais les invita  aller prendre le dner avec elle 
l'htel paisible et respectable o elle tait descendue.

L'invitation fut de suite accepte, et tout se passa d'une manire
satisfaisante. Inutile d'ajouter que madame Ratelle vit avec infiniment
de dplaisir les coteuses fourrures et l'lgant manteau qui
accoutraient ls femme d'un pauvre tudiant en Droit, mais Dlima
paraissait si jeune,--pour atteindre ce but elle avait repris les
manires entranantes qui la caractrisaient avant son mariage--que la
tante Franoise sentit se dissiper promptement les prjugs qu'elle
avait conus contre elle. Avec une navet que la vieille dame sut
apprcier, la nice parla de l'ardent dsir qui n'animait d'avoir une
demeure  elle, n'oubliant pas en mme temps de faire valoir les rves
brillants qu'elle faisait sur la perfection avec laquelle elle tiendrait
leur mnage.

--Mais, observa schement la tante Ratelle en rpondant  cette
rapsodie, je ne puis pas me reprsenter une dame aussi richement habille
que vous l'tes se dbattant parmi les pots et les chaudrons, et
confectionnant les cornichons et les confitures. Vous seriez bien mieux
dans une salon!

--Ah! tante Franoise, reprit Dlima en adoptant de suite le titre avec
lequel Armand parlait  sa tante, je m'habille si richement parce que je
n'ai pas autre chose  faire. Combien ce serait diffrent si j'avais un
petit logement  moi: je pourrais alors m'occuper d'autres choses que de
parures et de toilettes.

Madame Ratelle n'ajouta rien, et lorsque les jeunes gens partirent elle
demanda  son neveu de revenir le soir afin d'avoir une conversation
avec lui.

Comme de raison, il se rendit volontiers  cette invitation, et la nuit
tait passablement avance lorsque se termina leur entrevue. Ils avaient
eu beaucoup  se dire, mais le jeune homme s'tait montr dans le cours
de cette longue conversation d'une tonnante discrtion au sujet de ses
embarras domestiques aussi bien que de toutes les machinations qu'on
avait mises en oeuvre pour le faire marier.

En lui donnant des nouvelles d'Alonville elle lui dit que Paul demeurait
toujours dans la maison paternelle, mais tait devenu extraordinairement
sombre et taciturne, et que sa prosprit en agriculture avait
considrablement diminu. Il ne paraissait pas penser au mariage,
quoique, s'il en et eu quelque disposition, il aurait pu choisir parmi
les plus jolies filles de la paroisse. Il n'avait jamais fait allusion 
Armand, non plus qu'aux vnements qui taient survenus  la mort de
leur pre, quoique cela lui donnt  penser,  elle, que son esprit en
tait plus absorb et que c'tait probablement pour cette raison qu'il
cherchait des consolations dans les stimulants, avec une frquence qui
la remplissait d'inquitude et d'apprhension.

Madame Ratelle lui parla ensuite de ses propres affaires et lui demanda
s'il dsirait aussi vivement que sa femme d'avoir un logement  eux. La
pense des plaintes ennuyeuses et les incessantes tirades que Dlima lui
faisait subir tous les soirs lui fit rpondre dans l'affirmative. La
tante Franoise accueillit videmment sa rponse avec faveur car en
elle-mme elle craignait que la vie indolente que menait la jeune marie
pourrait lui communiquer des ides d'oisivet et de dpenses qui la
rendraient plus tard incapable de prendre la conduite d'un mnage.

La conclusion de tout ceci fut qu'Armand serait immdiatement mis en
possession du legs que son pre avait laiss  sa tante. Une partie de
ce legs, sagement place, rapporterait un intrt raisonnable, tandis
qu'on en dduirait une comme suffisante pour monter une maison, quoique
sur la plus petite chelle possible.

--J'espre, mon neveu, que notre dcision a t trs-prudente, dit
gravement la tante Ratelle au moment o ils se sparrent. On pourrait
peut-tre dire qu'il aurait t plus sage de laisser les affaires telles
qu'elles taient, mais tu es  prsent un homme mari,  qui l'on peut
certainement confier la direction de ses propres affaires. Dans tous les
cas, deux qualits te son minemment ncessaires: l'conomie et la
fermet; aies soin que ni l'une ni l'autre ne te manquent.

                                 ----


                                  XVI


Ce fut pour Dlima un jour de triomphe que celui o, aprs avoir
parcouru avec son mari une partie de la ville  la recherche d'une
habitation ralist l'idal qu'elle avait rv, ils trouvrent pour un
prix modique, sur la rue St. Joseph, un cottage contenant le nombre
voulu d'armoires et de cabinets, et ayant par devant la petite vranda
que la jeune femme regardait comme indispensable. Aussi fut-elle
trs-joyeuse lorsque Armand, qui prouvait l'aversion ordinaire  son
sexe pur faire les emplettes, lui remit, avant de partir pour son
bureau, une bourse bien remplie et lui donna carte-blanche pour en
dpenser le contenu  son entire discrtion.

Naturellement, le premier soin de Dlima fut d'aller chercher madame
Martel. Cette terrible matrone fit le dsespoir des commis d'une
douzaine au moins de magasins en marchandant barguignant et changeant
d'ides plusieurs fois avent de conclure des marchs. Sa coopration
fut cependant d'une grande utilit  la jeune femme qui dbutait comme
mnagre, car sans l'intervention de sa compagne, Dlima guide par les
mmes gots qui l'avaient dirige dans l'achat de ses robes, aurait mis
les trois quarts de son capital sur un tapis coteux, embelle de roses
et de lilas, et sur des meubles de salon qui devaient bien faire avec
tapis, mais qui ne convenaient pas plus que ses robes  leur position.

Madame Martel lui ayant demand aigrement avec quoi, dans ce cas, elle
se proposait d'acheter un pole et des batteries de cuisine, elle
consentit  regret  se contenter d'articles moins dispendieux. Pendant
qu'elle examinait d'un air mcontent le droguet, la table et les chaises
unis mais confortables que sa tante avait choisis, celle-ci lui dit:

--C'est dans tous les cas, ma fille, une amlioration assez notable sur
les planchers nus et les chaises empailles que l'on voit dans les
meilleures chambre de la vieille ferme de Saint-Laurent.

La jeune femme qui, dans sa grandeur naissante, tait presque parvenue 
chasser ces rminiscences comme elle l'avait fait du souvenir du
grand-pre qui l'avait leve, rougit trs-fort  ces mots et rsolut de
fermer la bouche qu'elle ne rouvrit plus avant qu'elles fussent sorties
du magasin.

Plusieurs jours furent ainsi employs  faire des emplettes. Enfin les
effets arrivrent, les meubles furent placs et les jeunes maris
prirent possession de leur logis. Dlima triomphait, Armand tait content
parce qu'elle l'tait elle-mme, et madame Martel qui s'tait
obligeamment invite  souper, sous le prtexte de lancer la jeune
mnagre dans sa nouvelle carrire, tait pleine d'affabilit et se
disait majestueusement:

--Voil mon oeuvre!

Bientt cependant les difficults surgirent sur la route du mnage.
Chaque jour apportait des dcouvertes dsagrables. D'abord la cuisine
fourmillait de coquerelles et de barbeaux, et Dlima avait une telle peur
de ces petits insectes que ses cris retentissaient dans toute la maison
chaque fois qu'elle y descendait. La mthode la mieux rpandue pour
dbarrasser de ce flau fut adopte sur-le-champ, mais on n'en obtint
qu'un succs partiel.

Ensuite la chemine fumait quelques fois de la manire la plus
capricieuse lorsque le vent changeait de direction; Armand et sa femme
taient alors menacs d'avoir le mme sort que les habitants de Pompi,
car des masses d'paisse fume et de cendres les enveloppaient
lorsqu'ils s'asseyaient  leur coin du feu.

Un _rcollet_ (capuchon de chemine) avait  peine remdi en partie 
cet inconvnient qu'un autre sujet de grief survint. Le toit fit
malheureusement une voie d'eau dans une partie de la maison, et pour
comble d'infortune, l'humidit s'introduisit subtilement dans la
prcieuse armoire o Dlima avait mis sa belle robe de soie des
dimanches qui fut bariole et tachete comme un arabesque. Cette double
msaventure fut rpare par des amliorations  la couverture et par
l'achat d'une nouvelle robe.

Mais le sort n'avait pas fini ses perscutions. Les rats envahirent
bientt la cave, et la terreur qu'avaient inspir les coquerelles et les
barbeaux n'taient rien en comparaison de celle que crait la prsence
de ces nouveaux htes. Jamais Dlima ne s'aventurait seule dans ce
chteau-fort de l'ennemi, de sorte qu'Armand tait oblig de
l'accompagner dans les prgrinations qu'elle avait  y faire pour aller
chercher le matriel de leurs repas; cela lui causait tant d'ennui qu'il
et de beaucoup prfr vivre comme un anachorte, au rgime de pain et
de l'eau. On se procura un chat, mais ce petit animal limita ses
exploits  piller la paneterie et  briser une quantit incroyable de
faences, et on finit par reconnatre qu'il tait plus nuisible que les
rats eux-mmes.

Et pendant ce temps-l, se demandera-t-on, comment Dlima se tirait-elle
d'affaire dans la conduite du mnage? Son mari voyait-il la ralit
s'lever jusqu'au niveau des visions dores dont il s'tait berc?

Le fait est que, drout par les dcourageantes dcouvertes que chaque
jour apportait et distrait par les plans et les conjectures qu'il
formait pour faire face  ces embarras, Armand avait  peine remarqu
que les biscuits taient trop solides et pesant, les viandes brles ou
rarement cuites  point, et la soupe un indescriptible mlange de fluide
graisseux dans lequel nageaient les amas de lgumes  moiti crs.
Quand cependant le jeune mari risquait  ce sujet quelques observations,
ce qui lui arrivait d'ailleurs fort rarement, Dlima lui demandait,
indigne, comment il voulait qu'elle pt faire la cuisine comme il faut,
entoure comme elle l'tait d'horreurs de toutes sortes et aveugle,
stupfie par les chemines qui fumaient et par les toits percs?

La raison paraissait bonne, du moins Armand voulut bien l'accepter comme
telle; il proposa donc de remdier  cette situation en se procurant
l'aide d'une servante dont l'galit d'me rsisterait aux terreurs qui
exeraient une si puissante influence sur les nerfs de Dlima. Celle-ci
accepta avec empressement la proposition, et revtue encore une fois de
ses plus beaux atours, elle entreprit la tche importante et pleine de
dignit de donner des ordres  une servante.

Mais hlas! Lizette tait quelque peu susceptible, et une guerre anime
s'tablit bientt entre la matresse et la mnagre. Dlima, qui ignorait
totalement ce en quoi consiste la dignit, essayait de suppler, en se
faisant arrogante et en trouvant constamment  redire,  l'absence
complte chez elle de cette justice calme et de cette parfaite
possession de soi-mme si ncessaires  ceux dont la destine est de
commander.

Aussi, lorsqu'il arrivait le soir chez lui, l'infortun mari, au lieu
d'avoir  entendre le lger caquet fminin qui est en ces temps et lieu
une chose trs-agrable, ou de jouir de ce repos, de cette tranquillit
qui rendent souvent la maison chre au coeur, tait condamn d'ennuyeuse
rptitions sur les bvues de Lizette et les outrages incessants dont
elle avait abreuv sa matresse.

--Mais pourquoi donc ne lui donne-tu pas son cong et n'en prends-tu pas
une autre? rpondant alors Armand en se passant d'une manire dsespre
la main dans les cheveux.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de madame Durand. Elle savait Lizette
une excellente domestique, industrieuse, aimant le travail et honnte;
elle ne voulait que se donner le luxe de gronder.

Pendant ce temps-l les visites de madame Martel devenaient de plus en
plus nombreuses, et sa prsence dans le jeune mnage trs-frquente.
L'espce de honte qu'elle avait laiss voir lors de sa premire visite,
aprs la tempte que nous avons signale, disparut bientt et fut
remplace par des tirades sur l'incomptence et l'inutilit de Lizette,
le tout entreml de temps  autre par des avertissements au chef de la
maison.

Un jour que les deux dames discutaient ensemble les dfauts de la pauvre
servante. Lizette, qui avait  dessein laiss la porte de la cuisine
entr'ouverte afin de profiter de l'analyse que l'on faisait ainsi de son
caractre, entra dans la salle comme un ouragan et leur dclara qu'il
tait facile de voir qu'elles n'avaient pas t habitues  avoir des
domestiques; que elle, Lizette, qui avait vcu avec de vraies dames
avant de venir dans cette maison, pouvait leur dire qu'elle taient
toutes deux des parvenues, et que pour aucune considration elle ne
consentirait  passer une nuit de plus  leurs ordres.

L-dessus la jeune matresse, qui tait revenue du saisissement dans
lequel l'avait jete cette charge  fond de train, dclara froidement 
la soubrette excite que si elle mettait  excution la menace de partir
 si court avis, non-seulement elle perdrait son salaire du mois, mais
que de plus elle recevrait certificat qui l'empcherait de se faire
employer par qui que ce ft.

A cela Lizette rplique, avec un ton passablement indpendant, que
lorsqu'elle voudrait un certificat elle aurait soin de le demander 
l'une des grandes dames chez lesquelles elle avait demeur
antrieurement.

Ds le dbut de la scne, Armand s'tait prcipitamment retir dans une
autre chambre dont il avait ferm la porte; cela n'empcha pas cependant
que les voix des personnes engages dans la dispute arrivrent, jusqu'
lui claires et distinctes. Il ne fut donc pas surpris lorsque, peu
d'instants aprs, Lizette vint le trouver, et tout en lui dclarant
qu'elle ne voulait plus rester davantage chez lui, elle lui demanda ses
gages, aprs avoir librement relat ce qui s'tait pass. Comme il avait
eu personnellement connaissance de la provocation qui amenait cet tat
De choses, il paya sans rien dire ce qu'elle demandait. Peu aprs, comme
Il jetait un coup-d'oeil par la fentre, il aperut la servante qui
traversait la rue, son paquet  la main.

Presqu'au mme moment Dlima entra, haletante, dans la chambre, suivie
de prs par madame Martel.

--Assurment, Armand, tu ne lui as pas pay ce mois-ci?

--Sans doute. Pourquoi pas?

--Pourquoi pas?

--Pourquoi pas! n'as-tu pas entendu toutes les insolences qu'elle m'a
dites?... Oui! dis-tu, et tu demandes: pourquoi pas, Armand Durand, vous
n'avez pas le coeur d'un homme, car vous ne seriez pas rest lchement
ici pendant que l-bas votre femme tait insulte, et vous n'auriez pas
pay la misrable qui la vilipendait.

Ici madame Martel fit entendre un gros soupir.

--Mais vous tiez deux contre elle, rpondit Armand, et certainement
trs-capables pour votre adversaire.

--Ainsi donc, non content de l'encourager par ton silence et ton
abstention, de lui payer les gages qu'elle avait perdus, voici que tu
prends maintenant sa part? demanda la jeune femme avec colre.

Madame Martel fit encore entendre un soupir plus fort que le premier et
toussa brusquement, ce qui tait videmment un prliminaire  la part
active qu'elle se disposait de prendre dans le nouvel engagement qui
commenait. Armand se contenta de saisir ent toute hte son chapeau et
de sortir, murmurant entre ses dents que d'autres affaires le
rclamaient ailleurs.

Ces affaires auxquelles il avait vaguement fait allusion n'taient rien
autre chose qu'une promenade en attendant que l'heure ft arrive pour
lui de se rendre au bureau, o il s'installa bientt en se flicitant
intrieurement d'avoir  sa disposition un asile aussi sr et aussi
tranquille.

Cependant le moment d'en partir tait venu, et il se disposait 
ramasser quelques livres et papiers qu'il voulait apporter avec lui  la
maison lorsque,  sa grande surprise, il aperut sa tante Franoise qui
entrait dans le bureau.

Elle tait venue  la ville pour des affaires imprvues, et sachant
qu'elle trouverait,  cette heure, Armand  son bureau, elle tait venue
l'y trouver afin qu'il l'accompagnt  sa nouvelle demeure; car Dlima,
dans la premire explosion de gratitude occasionne chez elle par
l'action gnreuse de madame Ratelle qui les avait mis en mesure de
commencer leur mnage, avait insist avec force pour que cette bonne dame
se retirt chez eux chaque fois qu'elle viendrait  la ville.

Arrivs au confortable petit cottage de la rue St. Joseph, Armand ouvrit
la porte avec son passe-partout, l'esprit tourment par de fortes
apprhensions au sujet de la disposition d'esprit o il trouverait sa
femme aprs les vnements tumultueux de la journe.

A vrai dire, ses craintes n'avaient pas approch de la ralit. Les feux
taient teints, la maison vide et dserte: Dlima tant sortie avec
madame Martel, aprs s'tre concertes ensemble pour punir le mari en
allant passer la soire hors de la maison et en le laissant aux
ressources de l'habilit d'un pauvre clibataire. Tout tait dans le
mme tat qu'au commencement des hostilits, les meubles en dsordre, le
tapis couvert de miettes de pain, de bouts de fil, de papier, et par la
porte qui en tait reste  demi-ouverte on pouvait voir dans la cuisine
une table remplie d'assiettes sales, un foyer tout couvert de cendres et
un plancher sur lequel le balai n'avait laiss aucune trace de son
passage.

Le choc que ce spectacle infligea  la tante Franoise, qui aimait tant
l'ordre et la propret, ne peut se raconter. Mortifi et confondu,
Armand balbutia quelque chose sur ce que Dlima avait t oblige de
sortir avec sa cousine, madame Martel, et que leur servante tait partie
brusquement,--c'tait la premire fois que madame Ratelle apprenait
qu'ils avaient une domestique  leur service;--puis il pria sa tante de
s'asseoir pendant qu'il ferait du feu, la seule partie de l'conomie
domestique dont il et une ide un peu claire.

Elle y consentit en silence, et pendant que son regard se promenait de
la taille svelte de son neveu sur laquelle le feu naissant commenait 
jeter ses reflets,  l'affreuse confusion qui l'environnait, ses penses
se reportaient aux premires annes du mariage de son frre et  ses
propres rclamations contre le choix qu'il avait fait. En ce qui
concernait le confort domestique et la conduite du mnage, il y avait
une similitude trange entre le sort du pre et celui du fils; mais elle
reconnut avec douleur que l cessait la parit. Jamais la douce et
aimante Genevive n'aurait laiss son mari au milieu d'une confusion
comme celle qui rgnait en ce moment dans la maison, afin d'aller
ailleurs chercher des amusements pour elle-mme; si elle n'avait pas eu
le talent de tenir sa maison dans cet ordre exquis qui donne de
l'attrait mme  la chaumire la lus pauvre, du moins elle tait
toujours l pour l'accueillir  son retour avec des paroles de douceur,
avec un regard et un sourire d'amour. Madame Ratelle avait une fois
exprim hardiment  son frre sa dsapprobation entire du systme ou
plutt de l'absence de systme qui rgnait dans son mnage,--car bien
qu'il aimt passionnment sa femme, bien qu'il ft touch de l'entier
dvouement de celle-ci pour lui, il pouvait supporter d'entendre dire
des vrits amres sur son compte;--mais quelle forteresse Armand
avait-il, lui, pour se protger? En regardant son visage triste et
pensif qui portait les traces du malheur, en se rappelant tout ce dont
elle avait entendu parler, tout ce qu'elle avait vu, elle se rpondit 
elle-mme avec un serrement de coeur; aucune, aucune!

Non, elle n'augmenterait pas par un seul mot de critique ou de censure
le fardeau qui pesait dj si lourdement sur son pauvre neveu; et quand,
aprs avoir termin sa tche, il s'approcha d'elle et lui dit avec une
gaiet force:

--Au moins, tante Franoise, si nous n'avons pas un bon souper, nous
aurons dans tous les cas un bon feu.

Elle se leva rapidement et rpondit en riant:

--Mais, mon cher neveu, nous aurons les deux!

Et s'tant dbarrasse de ses vtements de sortie, elle prit un
essuie-main qui gisait sur une chaise tout prs de l, et tout en le
fixant autour d'elle afin de garantir sa robe et en rejetant en arrire
les attaches de mousseline de sa coiffe:

--Maintenant, dit-elle, tu vas voir comme la vieille tante n'a pas
oubli son ancienne besogne.

Nonobstant l'opposition qu'y mit son neveu, elle commena avec clrit
 rtablir en ordre le chaos qui rgnait dans la cuisine. Cela fut bien
vite fait, et quelque temps aprs un excellent souper compos de pain
rti, de jambon et d'oeufs,--car le garde-manger tait convenablement
pourvu--tait plac sur la table.

Durant le repas elle le questionna avec intrt sur les projets qu'il
avait pour l'avenir; elle se montra satisfaite de ce qu'il poursuivait
avec tant d'ardeur ses tudes lgales, mais elle parla peu, trs-peu, de
ce qui concernait ses affaires domestiques. Une fois seulement, aprs un
long silence, elle mit doucement sa main sur la sienne et dit tout bas
en le regardant fixement en face:

--Armand, mon fils, je crains que tu ne sois pas trs-heureux!

Il ne lui rpondit pas autrement qu'en lui pressant la main et en
dtournant lgrement la tte. Un nouveau silence s'tablit entr'eux et
dura jusqu' ce qu'un coup frapp  la porte les fit se lever. Armand
alla ouvrir, et se jeune femme entra, portant sur ses traits rguliers
un air demi revche, demi provocateur.

--Comment trouve-tu la vie de mnage d'un cieux garon? demanda-t-elle
avec aigreur. Tu avais tant de sympathie pour Lizette que...

--Tante Franoise est ici! interrompit-il avec gravit.

Honteuse et confuse, Dlima se retourna vivement et courut embrasser
madame Ratelle qui la laissa faire froidement sans lui rendre sa
caresse. Elle marmotta quelques excuses et le regret de n'avoir pas su
que sa tante devait venir, car elle serait rentre plus tt pour lui
donner le souper.

--Pourquoi, enfant, aurais-tu plus d'attentions et de prvenances pour
moi que tu n'en montres  ton mari? Les titres qu'il y a sont bien plus
grands que les miens.

La jolie bouche de la jeune femme fit la moue, son beau front se
contracta, et elle partit pour aller se dshabiller en secouant
lgrement la tte.

Dans les jours lointains du pass, alors qu'elle s'tait montre si
svre sur la manire dplorable dont Genevive conduisait son mnage, la
pauvre tante Franoise avait t loin de penser qu'un jour viendrait o
elle se rappellerait avec douleur ses sourires, son affection et les
qualits qui compensaient chez la premire femme de son frre l'absence
des capacits domestiques. Il lui tait inutile cependant de se
plaindre, et elle rsolut de n'exprimer par aucune parole le chagrin que
lui faisait prouver l'tat des choses actuel. Elle passa deux jours
avec les jeunes gens, car des affaires la forcrent de rester  la
ville, et pendant ces deux jours elle en vit assez des faits et gestes
de Dlima, de la flicit domestique d'Armand, pour souhaiter de n'y
tre jamais venue.

La sparation avec sa nouvelle nice fut un peu orageuse. Elle lui dit
d'un ton calme et svre combien elle lui trouvait de l'insuffisance
dans toutes les qualits qui distinguent une bonne pouse, et finit par
lui dclarer que dornavant ses faveurs et ses cadeaux dpendraient
entirement du degr d'amlioration que se ferait remarquer dans sa
conduite.

Comme la jeune femme s'chauffait et commenait  devenir impertinente,
la tante Ratelle se tut et laissa la maison.

Rodolphe Belfond venait de temps en temps voir son ancien ami de
collge; mais chaque fois la jeune femme, au lieu de laisser son mari
seul avec son ami et jouir ensemble d'un entretien amical, leur tenait
compagnie, et cela vtue avec lgance exagre; par ses conversations
insipides et par son affectation plus absurde encore, elle rendait
l'entrevue ennuyeuse pour tous deux. D'autres foais, quand elle tait
sous l'influence de la mauvaise humeur, elle s'efforait de rendre la
situation plus dsagrable encore en disputant trs fort la nouvelle
servante plus endurante que Lizette, en faisant du brout  tort et 
travers par la brusquerie avec laquelle elle brossait, poussetait et
nettoyait; on et dit quelle voulait donner l'impression  ses deux
victimes qu'elles gnaient dans la maison.

Heureusement que Belfond n'tait ni trs-timide ni trs-sensible; aussi,
restait-il impassible au milieu de la tempte et se contentait-il de
penser, en contemplant l'attitude irascible de Dlima, comme il
adoucirait vite et bien cette jolie petite diablesse s'il tait  la
place de son ami, de la faiblesse duquel il s'tonnait, mais qu'il
prenait en profonde commisration tout en la condamnant.

Cependant des inquitudes plus graves attendaient le jeune mnage.
L'argent donn par madame Ratelle avait t dpens avec une dplorable
imprvoyance, comme jamais cette bonne dame n'en avait vue.

La seule connaissance de quelque utilit que possdt Dlima tait celle
des ouvrages  l'aiguille, et elle y excellait; mais bien que les robes,
manteaux et tous les petits articles de fantaisie qu'elle aimait tant
fussent faits par elle, ainsi que le linge de son mari, ce seul dtail
d'conomie ne pouvait pas suppler  l'absence absolue de systme et de
bonne direction qui se faisait aussi vivement ressentir dans les autres
dpartements du mnage.

Lorsque la jeune femme demandait de l'argent, Armand lui en donnait
sance tenante sans s'informer de ce qu'elle en voulait faire, sachant
bien que s'il hasardait la moindre question  ce sujet il s'en suivrait
une altercation; mais quand ces constants assauts sur le capital eurent
terriblement diminu leur petite fortune et qu'il et commenc  parler
de la ncessit de pratiquer l'conomie, elle ne fit nulle attention 
ses remontrances, se disant  elle mme pour se rassurer que lorsque la
bourse serait vide ils pourraient s'adresser  tante Franoise. Quand ce
temps arrive et que Dlima, sans consulter son mari, et crit privment
 madame Ratelle une lettre qui lui faisait une peinture effrayante de
leur misre et qui, malgr l'tude et l'attention qu'elle y avait mise,
tait une merveille de mauvaise grammaire et d'affreuse orthographe,
elle ne tarda pas  recevoir une rponse courte, vive et dcisive.

Madame Ratelle se contentait de lui dire qu'elle leur avait donn dj
une somme qui administre avec soin, aurait d tre suffisante pour les
mettre  l'abri de la ncessit de demander de longtemps des secours,
que madame Durand devait apprendre  tre moins extravagante dans ses
toilettes et ses dpenses de mnage avant de s'attendre  une
Nouvelle aide de sa part. La lettre exprimait aussi la surprise que la
jeune madame Durand, qui avait t leve dans l'habitude de la plus
stricte conomie, trouvt maintenant si difficile de la pratiquer.

Dans la premire explosion de colre provoque par tant de franchise,
Dlima montra la lettre  son mari; mais elle tait loin de s'attendre 
l'amertume avec laquelle il lui reprocha d'avoir fait une telle demande
sans el consulter, et le manque d'orgueil et de dignit qui l'avait
conduite  demander des secours de cette manire.

Peu  peu cette partie de la somme qui devait, par son intrt leur
fournir un petit revenu annuel fut dpense, Armand en ayant consacr,
malgr la volont de sa femme, une part  payer des dettes
insignifiantes qu'il avait contractes durant les premiers mois de leur
mariage. Ainsi plac  deux pas de la pauvret, il jugea que le
retranchement tait imprieusement ncessaire; la servante fut renvoye,
les dpenses pour la toilette et la tale diminues, et Dlima, changeant
tour--coup d'un extrme  un autre, passa de la condition de poupe
extravagante  celle d'une femme trs-ngligente au dernier point.
Naturellement, le caractre participa aussi  ce changement et ce fut
pour le pire; aussi les regards de colre et les ennuyeuses
rcriminations sur sa misrable destine taient maintenant tout ce
qu'il y avait dans l'infortune demeure de notre hros.

L'trenne annuelle de cinquante louis envoye par madame Ratelle arriva
 temps pour les sauver du besoin immdiat; Armand, aprs des efforts
dsesprs, se procura un peu de copie qui ne lui rapporta qu'une
rmunration insuffisante du rude labeur qu'il s'imposait aprs les
heures de bureau. Plusieurs articles superflus de mnage, parmi lesquels
s'en trouvaient dont on aurait fort bien se dispenser de faire
l'acquisition furent vendus pour faire face aux exigences du moment, et
a chacun de ces sacrifices Dlima se lamentait comme si on et bless
une des fibres de son coeur.

Madame Martel qui tait devenue une commensale assidue du logis
joignait, naturellement, ses vigoureuses lamentations  celles de la
jeune femme, branlant la tte outre mesure et soupirant sur un ton
lamentable: oh! ma pauvre, pauvre Dlima! C'tait au point qu'Armand
pensait en devenir fou. Une fois que sa femme avait t particulirement
vive dans ses jrmiades et que madame Martel la secondait de son mieux,
le pauvre mari les rduisit l'une et l'autre au silence en se tournant
vers la visiteuse et en l'informant que ce qu'elle avait de mieux 
faire pour la tranquillit de tous tait de ramener Dlima avec elle et
de la garder jusqu' ce qu'il et une demeure plus riche  lui offrir.
Mais cette explosion tait un vnement rare et l'influence morale
qu'elle eut sur le moment passa bientt, laissant encore une fois les
adversaires du jeune homme matresses du champ de bataille.

Pendant qu'il supportait de son mieux les infortunes qui l'entouraient,
se laissant un jour aller au dcouragement et renouvelant le lendemain
les rsolutions qu'il avait prises de lutter vaillamment contre le sort
et de vaincre si c'tait possible, un messager arriva d'Alonville pour
lui dire de s'y rendre sans retard parce que madame Ratelle venait
d'tre frappe d'un coup de paralysie et qu'elle se mourait. Atterr et
profondment chagrin de cette affreuse nouvelle, il se prpara  partir
incontinent; de son ct, Dlima sut profiter du prtexte des mauvais
chemins et du temps dfavorable pour refuser de l'accompagner.

Il arriva  temps pour recevoir la dernire bndiction de la bonne
tante Franoise, pour cueillir de ses lvres expirantes quelques
conseils et des paroles de sympathie; un autre coup de l'ennemi
infatigable termina la scne. Aucune expression ne put rendre la
dsolation du pauvre Armand en face du cadavre inanim de sa tante.
Elle avait t le dernier tre qui l'et aim sur la terre, car sa
confiance dans l'affection de sa femme s'tait vanouie depuis
longtemps; son oreille aujourd'hui glace par la mort tait la seule 
laquelle il et pu confier ses peines et ses projets. L'avenir qui
s'ouvrait maintenant devant lui n'tait plus embelle par l'esprance de
rencontrer un coeur sincre qui pt l'aimer.

Quelques mots furent changs entre lui et Paul, ce dernier faisant
preuve d'embarras et de contrarit, pendant que lui-mme tait
proccup et indiffrent. Ce fut l toute leur entrevue.

Aprs les funrailles auxquelles les deux frres assistrent cte 
cte, le notaire du village remit  Armand une lettre que madame Ratelle
avait ordonn de lui donner lorsqu'elle serait morte, et il ajouta qu'il
tait prt  lui lire le testament de la dfunte.

Portant la date du matin qui avait prcd l'arrive d'Armand, la lettre
renfermait une criture tremblante, presqu'illisible, mais tmoignait
d'une tendre affection, de sympathie pour ses infortunes, et l'engageait
 puiser des consolations  la source o elle en avait trouv elle-mme
de si abondantes, l'espoir d'une vie future. Elle dclarait qu'
l'exception de quelque s legs charitables et d'un prsent  Paul, elle
faisait d'Armand son lgataire universel; mais prvoyant l'extravagance
de Dlima et sa propre imprudence dans les affaires d'argent,--ce qui
tait amplement prouv par la prodigalit avec laquelle avait t
dpense la forte somme qu'elle leur avait donne,--et craignant que,
si l'hritage tait mis  leur disposition sans conditions restrictives
il serait promptement dpens, les laissant encore une fois la proie de
la pauvret, elle manifestait le dsir qu'Armand ne ret que l'intrt
annuel de l'argent qui lui tait lgu pendant l'espace de sept ans,
aprs lequel il entrerait dans la jouissance complte de son hritage
sans tre entrav par aucune autre condition.

Lorsque de retour chez lui, notre hros et racont  sa femme les
dtails de la mort de madame Ratelle et les dispositions du testament,
Dlima eut peine  cacher son dsappointement.

--Seulement cent-vingt louis par anne pendant sept ans! rptait-elle
avec un certain mcontentement; juste un peu plus que la somme avec
laquelle nous mourions de faim. Nous avons le temps de mourir tous deux
avant l'expiration du terme convenu.

--Ce ne serais pas un vnement trs-regrettable! rpondit Armand avec
une profonde amertume: assurment, notre vie n'est pas si agrable que
nous puissions la regretter.

--Elle le serait si nous avions beaucoup d'argent, rpliqua la jeune
femme.

--Aucune somme d'argent ne pourrait apporter le bonheur dans notre
maison! pensa en lui-mme le pauvre Armand.

Mais il ne souffla mot.

                                   ----


                                   XVII


Encore quelques mois de luttes ennuyeuses, de combats contre la pauvret
et les troubles domestiques, puis un autre changement s'opra dans le
drame. Le brave et intelligent avocat Lahaise, dans le bureau duquel
Armand avait tudi, tomba malade, et aprs plusieurs variations du mieux
au pire, il paya sa dette  la nature. Notre hros fut trs profondment
affect par cette dernire preuve. Il lui semblait que tous ceux qui
l'avait aim ou lui avaient port quelqu'intrt lui taient enlevs
l'un aprs l'autre; mais il oubliait qu'ils taient d'un ge mr et que
dans l'ordre de la nature il tait de toute ventualit de s'attendre 
leur mort: il sentait seulement le vide immense que laissait dans sa vie
et ses esprances chacune de ces morts.

Aprs les funrailles de M. Lahaise il resta pendant plusieurs jours 
la maison, solitaire et inactif, donnant pour prtexte qu'il copiait des
documents de lis; mais, en ralit, il s'abandonnait de plus en plus au
dcouragement qui l'assaillait. Etait-ce l'apathie ou la maladie? Il ne
pouvait dire; mais une singulire aversion pour la profession qu'il avait
embrasse s'emparait de lui, et il pensait qu'il lui tait tout--fait
inutile de perdre son temps  se chercher un autre patron sous les
auspices duquel il pt continuer ses tudes lgales. Il se demandait 
lui-mme comment il pouvait se rsoudre  perdre un temps si prcieux 
acqurir une science qui, peut-tre, ne lui rapporterait jamais rien. En
supposant mme qu'il continut ses tudes et qu'il subt avec succs son
examen,--chose que devenait tout--fait douteuse dans tat
d'abattement et de dsespoir o il tait plong,--qui l'assurait que les
clients lui viendraient et qu'on lui donnerait des causes? En mettant
les choses au mieux, cela ne pouvait arriver avent plusieurs mois, et
pendant ce temps-l les dettes, les dsagrments et les difficults le
serraient de prs, et la hideuse pauvret tait l, comme un spectre
assise  son foyer.

Par une sombre matine d'orage, il s'tait lev la tte remplie de
toutes ces penses qui s'acharnaient  lui avec une inflexible tnacit.
Sans prter d'attention aux reproches que lui faisait Dlima au sujet de
sa paresse apparente, ni  ses fortes lamentations sur son sort, il
restait assis, la tte appuye sur ses mains, immobile comme une statue,
pendant de longues et ennuyeuses heures, sans concevoir ni plans ni
projets, mais se laissant aller  un morne dsespoir. Tout--coup une
main lgre s'appuya sur son paule et une voix amie--celle de
Belfond--rsonna  son oreille.

--Hol, Armand, disait-elle, tu viens de faire un somme! A deux reprises
je t'ai dit bonjour et je n'ai pas encore reu de rponse.

Armand leva les yeux avec un sourire forc, et il essayait videmment 
inventer une rponse lorsque la voix aige de Dlima se fit entendre.

--Il a vraiment choisi un vilain temps pour dormir en plein jour lorsque
c'est  peine si nous avons, dans la maison assez d'argent pour nous
procurer  dner. Si je n'tais pas l, il dpenserait la plus grande
partie de l'argent du mois  payer des dettes, comme si nous avions les
moyens!

--Hier matin j'ai vendu ma montre, et il n'est pas possible que le prix
que j'en ai obtenu ait tout pass pour les chtifs repas que nous avons
faits depuis ce temps-l, rpondit le jeune mari d'un air abattu.

Dlima ne put s'empcher de rougir. Elle n'attendait pas autant de
franchise de sa part, surtout devant un tranger; mais, comme depuis
longtemps elle avait rsolu de ne pas se laisser dominer, elle reprit:

--Mais a va passer avant que tu penses  m'avoir d'autre argent, et
alors, je suppose, il nous faudra crever de faim.

Armand, dont les yeux languissants taient ombrags par un air de
souffrance plus qu'ordinaire, se passa la main sur le front.

Belfond, qui retenait avec grande peine l'indignation excessive que lui
faisait prouver la mauvaise humeur de l'acaritre jeune femme,
s'interposa.

--Ma chre madame Durand, dit-il, vous voyez que votre mari n'est pas
bien: je vous en prie, laissez-le seul avec moi pendant quelque temps,
car j'ai quelque chose d'important  lui communiquer.

Elle sortit de l'appartement, ses magnifiques cheveux onds en dsordre.
Pendant qu'elle excutait cette retraite, Belfond, qui ne pouvait plus
se contenir, ne put s'empcher de dire:

--Peste de femme!

Armand le regarda avec un air de reproche tel que son ami se hta
d'ajouter:

--Pour l'amour de Dieu, Armand, pardonne-moi; mais de te voir ainsi
tracass et afflig, je ne sais vraiment plus ce que je dis ni ce que je
fais. Oh! mon ami, je sens que je pourrais pleurer comme une femme, au
spectacle que tu m'offres.

Et il pesa tendrement sa main sur celle de son compagnon, tandis que ses
yeux se remplissaient de larmes.

--Mais, diantre! dit-il brusquement en chassant  la hte ces marques de
sensibilit, je ne suis pas venu ici pour jouir de jrmiades, mais pour
voir si je ne pourrais pas t'tre de quelque service... Il ne faut pas
prendre feu si vite parce que je te dis cela! Je sais bien que si je
t'offrais de l'argent  titre de prt, tu me dirais, ainsi que tu n'as
cess de me le rpter, que si tu avais eu l'intention de l'accepter, tu
ne m'avais pas fait connatre si ouvertement tes besoins, quoique,  la
vrit,  ta place, je ne me retrancherais pas d'une manire aussi
absurde dans ma dignit. Cette autre chose que j'ai  te proposer,
quelque chose que tu peux accepter sans le moins du monde porter atteinte
 cette indpendance dont tu es si fier. J'ai crit  mon cousin Duchesne
qui demeure  Qubec et qui est un des meilleurs avocats de la capitale;
il te recevra volontiers de suite dans son bureau, et il te donnera tous
les avantages possibles, beaucoup plus que ne t'en offrait M. Lahaise.
Le fait est qu'ayant entendu parler avantageusement de ton caractre et
de tes capacits, il a hte de t'avoir avec lui.

Souponnant de quel source de bons offices  laquelle on pouvait
attribuer l'intrt que lui tmoignait M. Duchesne, Armand secoua la
tte.

--Belfond, dit-il, j'en ai fini avec les hsitations et les incertitudes,
et j'ai fermement rsolu d'abandonner la profession que j'avais choisie
dans des temps plus heureux.

--Non, non, tu ne feras pas cela Armand! tu n'agiras pas aussi
lchement. Ecoute-moi. Vends ton mnage, le produit de la vente paiera
non-seulement ton transport et celui de ta femme  Qubec, mais il te
restera encore de l'argent. Arrivs l, prends une chambre dans une
maison de pension respectable et tranquille, et puis entres de suite
dans le bureau du cousin Duchesne. Si tu es trop fier, trop opinitre
pour me faire le plaisir de m'emprunter ce que je sais que tu seras
bientt en tat de me remettre, il t'en restera assez pour commencer, et
 Qubec comme  Montral tu trouveras de l'ouvrage de copiste. Duchesne
m'a promis qu'il te tr procurerait beaucoup d'critures, et si la chose
devient ncessaire, tu prendras une couple d'coliers chez toi le soir.
En un mot, fais n'importe quoi plutt que de renoncer  la profession
dont tu as maintenant parcouru une longue tape de la route aride et
pineuse,  cette profession qui peut dfinitivement te conduire 
l'honneur et  la fortune.

--Mais, murmura Armand, le succs est si douteux et le temps d'preuve
si long! Je suis capable d'obtenir de suite quelque situation ou quelque
place de commis qui me rapportera un bon salaire.

--Et puis aprs? Dans cinq ans d'ici tu seras peut-tre encore commis,
avec le mme salaire: nanmoins, ce serait une heureuse ide si tu
n'tais pas entr dans une autre carrire. Ecoute, Armand: promets
d'essayer ce que je te propose?

--Te rappelle-tu, Rodolphe, cette poque de notre vie de collge, hlas!
dj si lointaine, qui fut tmoin du commencement de notre bonne amiti
et dont cependant le premier pas fut cette affreuse bataille o je
sautai sur toi comme un _bull-dog_? De mme qu'alors j'tais aux abois,
harass, dsespr, environn de troubles et d'ennemis, de mme je le
suis encore aujourd'hui.

--Mais tu oublies que tu as  tes cts un vritable ami qui
malheureusement pour toi, a le faible de toujours vouloir te donner des
conseils. Vois-tu, un grand avantage qui rsultera de ton dmnagement 
Qubec, ce sera de te dbarrasser de l'influence pernicieuse de cette
terrible mgre qui j'en suis convaincu, est le mauvais ange qui inspire
ta femme. Si, aprs avoir essay mon plan, tu continues encore  vouloir
changer de profession, j'essaierai alors de te procurer une bonne
situation: j'ai encore des amis et des cousins parmi les marchands de
Qubec.

Pendant longtemps Belfond raisonna et chercha  persuader son ami qui
balanait de plus en plus. Enfin, Armand consentie, et quand ils se
sparrent, l'empreinte du morne dsespoir avait disparu de son visage.

Lorsque notre hros annona  sa femme son intention de transporter
leurs pnates  Qubec, il s'en suivit une scne terrible. Dlima
pleura, clata, tempta, sans cependant recourir  l'vanouissement; de
son ct, madame Martel dclara carrment que le contre-coup d'une
sparation dans l'tat actuel de sa sant dlicate tuerait la jeune
femme, qu'il n'y avait qu'un insens ou un monstre qui pt penser 
arracher ainsi une crature si jeune et si frle d'au milieu de ses amis
qui lui taient si attachs, pour la traner parmi des trangers. A tout
cela Armand n'avait qu'une rponse, et cette rponse constituait
apparemment une place forte dont l'ennemi ne pouvait s'emparer.

--Si ma jeune femme trouve l'arrangement impraticable, elle est
parfaitement libre de rester avec ses amis, disait-il invariablement.

Cependant, cette proposition ne rencontrant les vues de personne, les
hostilits cessrent, et Dlima se contenta de parcourir toute la maison
en pleurant et en se lamentant. Son linge fut empaquet et l'encan eut
lieu. La vente eut un succs complet, et des bagatelles s'levrent 
des prix comparativement trs-forts, ou elles taient achetes par un
individu de modeste apparence, quoique trs-bien habill, qui se
trouvait dans la foule et que personne ne souponnait tre un agent de
Rodolphe Belfond.

Il faisait un de ces temps d'hiver sombres et tristes comme il y en a si
souvent en Canada; d'pais nuages gris qui couvraient le firmament
indiquaient une tempte de neige, bien qu'il en ft considrablement
tombe la nuit prcdente. Malgr cela cependant, notre hros partit
avec sa jeune femme pour la nouvelle ville o ils devaient tenter
fortune. Les apparences du temps taient si peu encourageantes, qu'il
aurait bien volontiers retard le dpart au lendemain; mais l'_habitant_
qui devait, moyennant un prix modique, les recevoir dans sa carriole, ne
pouvait attendre. Ils n'apportaient avec eux qu'un petit coffre
contenant des hardes, Belfond leur ayant promis de leur faire parvenir
le reste par une bonne occasion.

Au moment du dpart Dlima sanglotait amrement, et Armand roulait dans
sa tte des penses de tristesse et de mlancolique anticipation. Tous
deux ils taient tellement proccups qu'ils s'apercevaient  peine de
l'paisse neige qui tombait et des sombres nuages que roulaient
au-dessus de leur tte.

Ils arrtrent, pour dner,  une petite auberge de village o on leur
servit une assiette d'excellente soupe et une fricasse de mouton dont
Dlima, qui commenait  reprendre ses esprits, se rgalade bon apptit.
Aprs cela ils se remirent en route; mais la grande quantit de neige qui
tait tombe avait rempli les chemins, et leur vigoureux cheval canadien,
dont les jarrets paraissaient de fer, se dmenait violemment dans les
brouillards de poudrerie, secouant de temps en temps les petits glaons
qui s'taient attachs  ses yeux et  sa crinire. Nos voyageurs
commenaient  regarder avidement dans le lointain pour tcher
d'apercevoir le petit village et l'auberge o ils devaient passer la
nuit. Le vent tait froid et perant, mais Armand protgeait sa femme de
la bise piquante en l'enveloppant dans les nombreuses robes dont la
carriole tait garnie. Enfin on commena  apercevoir quelques lumires
 travers l'atmosphre charge de neige, et ce fut avec un sentiment
d'excessive satisfaction qu'ils arrivrent  l'auberge si dsire.

Ils y avaient t prcds par d'autres voyageurs, car on entendait le
son de vois  travers la porte entrebille du petit salon, un bruit
grsillant et une odeur apptissante venait du pole, et une couple de
cultivateurs taient  jaser, fumer et boire dans le bas-ct.

Dlima qui tait d'une humeur pitoyable s'assit sur la premire chaise
venue, mais l'aubergiste demanda aussitt  madame et  monsieur de
vouloir bien passer dans l'autre chambre. Ils ne se firent pas prier, et
en entrant ls se trouvrent inopinment en prsence de madame et
mademoiselle de Beauvoir.

Saisi d'tonnement, Armand fit un pas ou deux en arrire et ses joues
devinrent carlates; mais se remettant enfin, il salua poliment les deux
dames. Madame de Beauvoir rpondit par une inclinaison de tte superbe
quoique polie; mais Gertrude, videmment domine par le mme embarras
qui s'tait empar du jeune Durand, devint rouge aussi, puis elle salua
avec hsitation.

Dlima, qui avait eu occasion de voir quelques fois ces dames dans les
rues de Montral, les reconnut de suite. Elle remarqua l'embarras
mutuel, quoique passager, de son mari et de l'aristocratique jeune
fille, que malgr sa rare beaut  elle-mme et l'lgance parfaite de sa
propre toilette, elle reconnaissait lui tre si minemment suprieure.

Pique par ce contraste dfavorable, offense de la froideur des deux
nobles dames,--laquelle n'tait pas de nature  encourager  se faire
prsenter ou  lier connaissance--elle demanda  son mari d'un air de
dignit affecte, s'il ne pourrait pas avoir une des servantes pour
l'aider  se dshabiller.

--Elles sont trop occupes, rpondit-il; je t'en prie, laisse-moi
t'aider?

Dcide  montrer son importance et son pouvoir sur son mari, elle
reprit avec aigreur:

--Non, tu es trop maladroit. Vas voir si tu ne pourrais pas me procurer
une aide convenable.

Pouvait-il raisonnablement faire autrement que de se soumettre? Refuser
aurait t amener une scne. Il s'excuta donc et revint quelques
instants aprs.

--C'est comme je le craignais, dit-il: chacun est occup!

--C'est malheureux, s'cria-t-elle en continuant  poser d'une manire
ridicule. Dans quel misrable lieu avons-nous camp? Bien, aide-moi 
ter mon manteau.

Armand, profondment mortifi et accabl de honte, se rendit  son
dsir, avec la conviction intime que pendant tout ce temps le froid et
ironique regard de madame de Beauvoir tait fix sur eux. La jeune
fille soit par compassion pour notre hros, soit par l'impatience que
lui faisaient prouver les absurdes prtentions de sa femme, s'tait
assise, avec un livre, prs d'une bougie qui clairait faiblement sur la
table, et quoique son attention pt tre ailleurs que sur les pages de
ce livre nanmoins ses yeux y taient fixs.

La servante vint bientt mettre la table pour le souper, et la comdie
dans laquelle Dlima tait la principale figurante continue. Quoique les
deux dames, qui taient habitues  tous les luxes, ne trouvassent
aucunement  redire de vive voix sur les qualits du repas,--madame de
Beauvoir se contentant de frmir lorsqu'elle gota le th et inspecta
l'omelette au lard qu'elle laissa dans son assiette sans y
toucher,--cependant Dlima, qui prit assez librement les deux, se
rpandit en critiques de toutes sortes. Deux fois elle avait tent de
souffler  son mari: introduis-moi  elles; mais craignant qu'elle ft
entendue, il se mit en frais de la satisfaire ne s'efforant d'entamer
quelques mots de conversation avec madame de Beauvoir. Sur sa demande si
c'tait son intention de se remettre en route le lendemain matin malgr
le mauvais tat des chemins, la grande Dame rpondit brivement: oui, et
que n'et la difficult de voyager la nuit par des chemins aussi
affreux, elle ne serait pas reste si longtemps dans leur logis actuel.
Puis il s'informa si M. de Courval tait bien.

--Bien, je vous remercie! lui fut-il rpondu.

Et comme pour mettre fin  cette conversation, elle se leva de table.

--Viens, Gertrude, dit-elle en se retournant du ct de sa fille: il est
temps de nous retirer.

--Tu devrais tre fier de tes amies de la ville qui sont si polies!
murmura Dlima avec un sarcasme irrit au moment o les dames, aprs
avoir fait une lgre inclination de tte, laissaient la chambre.

Gertrude, qui sortait la dernire, entendit la remarque et elle jeta
involontairement les yeux sur elle, mais il y avait dans leur expression
plus de tristesse que de colre. Dlima s'en aperut, et ce fut une
excuse  l'accs de colre et de mortification auquel elle donna cours
Aussitt que la porte ft referme. Comment osaient-elles la traiter
avec tant d'insolent mpris? N'tait-elle pas autant qu'elles? Et comme
il fallait que son mari et manqu de coeur pour rester tranquillement 
la voir insulte. Ah! s'il et le caractre d'un homme, il n'aurait pas
souffert cela.

--Que m'aurait-il donc fallu faire? demanda-t-il enfin svrement: elles
ne voulaient pas faire ta connaissance, ni la mienne non plus.

Mais les remontrances ou les reproches taient galement inutiles
pendant que la poitrine de Dlima tait agite par une pareille tempte
d'irritation. Dans on opinion, sa dignit et son orgueil avaient t
outrags d'une manire honteuse.

Comprenant l'inutilit de rsister plus longtemps, Armand se dirigea, en
touffant un soupir, vers la fentre et y appuya son front brlant,
fixant un vague regard sur le givre qui de temps en temps venait en
frapper les carreaux. Il faisait intrieurement, la comparaison entre
cette jeune fille aux manires nobles et distingues et cette femme au
caractre troit et violent, quoique jolie, qui l'appelait son mari et
dont la voix pleine de colre rsonnait encore  son oreille. Il
frissonna, car il sentit qu'il commenait  comprendre comment certains
hommes commettent des suicides et l'enchanement d'ides qui conduit 
un acte de dsespoir aussi coupable. Oui, s'il n'avait t retenu pr la
salutaire pense d'une existence future, il se serait dbarrass de la
vie et de ses misres.

Finalement, Dlima puise par sa propre vhmence, s'arrta et, ouvrant
brusquement la porte, appela, pour se faire conduire  sa chambre, une
servante qui passait. Cette dernire y consentit, et Armand fut laiss
seul.

Il demeurait toujours prs de la sombre fentre, observant la tempte du
dehors, aussi triste que celle qui rgnait dans son coeur meurtri de
douleur. Sur l'entrefaite, le hennissement de chevaux, le tintement de
clochettes, le bruit de voix joyeuses rsonnant dans le silence de la
nuit, annoncrent de nouveaux arrivants  l'auberge. Puis on entendit le
pitinement de pieds des voyageurs qui secouaient la neige qui y tait
colle, et la commande d'un bon souper en mme que quelque chose de
chaud pour ranimer la circulation de leur sang.

Les voix paraissaient cultives et taient en quelque sorte familires 
Armand; aussi, au moment o il se demandait dans quelles circonstances
il les avait dj entendues, la porte s'ouvrit et livra passage  Robert
Lesprance et  l'un de ses amis. Tous deux furent ravis de plaisir en
apercevant Durand qui essaya vainement de tirer en arrire pour les
viter. Ils ne voulurent pas que leur rjouissance turbulente ft vue
d'un mauvais oeil; ils demandrent donc des pipes, de l'eau chaude, du
sucre et du rum, et ils le forcrent gaiement  la table o ils le firent
asseoir entre eux. Les verres furent promptement emplis de nouveau, car
les nouveaux arrivs taient de bons vivants et ils insistrent pour
qu'Armand en ft autant. Lesprance lui prpara lui-mme son verre qu'il
fit plus fort et plus sucr.

--A prsent, disait  Armand une voix intrieure, laisse-les; tu en as
pris assez, retournes avec ta femme!

Mais il ne put supporter l'ide d'tre expos encore une fois cette nuit
 son impitoyable langue; aussi prit-il la rsolution de rester l o il
se trouvait, mais de ne prendre que le seul verre que Lesprance le
forait si nergiquement et avec tant de persistance  accepter.
Cependant, lorsqu'il l'eut bu, un singulier sentiment de gaiet s'empara
de tout son tre, et il sentit qu'il avait  la porte de sa main un
calmant qui pouvait lui faire oublier, du moins pendant quelques heures,
ses chagrins et ses dsespoirs. Pourquoi n'en profiterait-il pas? Oui, 
l'avenir, il en tirerait tout l'avantage possible, et cela d'une manire
absolue et sans rserve. Dornavant rien ne le retiendrait, ni le
stigmate qui s'attache  la rputation d'un ivrogne, ni le dshonneur,
la pauvret et la ruine qui accompagnent la victime de l'intemprance.
De quel prix la vie tait-elle pour lui, pour qu'il prit tant de soin et
de souci  la conserver? Elle n'en avait aucun. Oui,  dessein et de
propos dlibr, il s'abandonnerait  la terrible tentation qui se
prsentait si inopinment.

Lesprance et son ami,  la fois surpris et enchants d'un consentement
si facilement obtenu d'un tre qui avait toujours t remarquable par le
contrle qu'il avait sur lui-mme, chantaient de joyeuses chansons,
racontaient de gaies histoires, tut en lui versant rasades sur rasades.
Enfin, ils eurent la satisfaction de le voir peu  peu glisser sur le
sopha, entirement enivr. Puis ils se flicitrent de leur ouvrage et
en firent des gorges-chaudes. Il avait toujours t si horriblement
prcieux et fait le fameux, il avait toujours t si rgulier et
irrprochable, que c'tait un triomphe complet de l'avoir fait tomber du
pidestal sur lequel il s'tait juch. Combien ils s'amuseraient 
conter l'histoire  quelques-uns de leurs camarades de Montral! A ce
beau tableau cependant il y avait une ombre. Armand ne s'tait pas
montr compagnon de verres trs-amusant et jovial: il n'avait pas
prononc un seul mot qui ne pt tre dit en tat de sobrit. Peut-tre
qu'une autre fois il serait plus agrable; du moins, ils lui en
donneraient la chance. Tout en parlant ainsi, ils mirent le dormeur dans
une position plus commode, placrent des coussins sous sa tte,
tendirent sur lui son paletot qui se trouvait sur une chaise prs de
lui, puis ils laissrent la chambre.

De bonne heure, le lendemain matin, Armand fut rveill par la servante
qui tait entre pour mettre la chambre en ordre, et, chose singulire,
 l'exception d'un lger mal de tte, il ne lui restait aucun symptme
dsagrable de sa bombance de la veille. Il passa dans la cuisine, se
baigna la tte et le visage dans de l'eau froide, et son mal de tte
disparut. Aprs s'tre liss la chevelure le mieux qu'il pt, il revint
dans la salle. L il comprit tout: les verres vides et d'autres traces de
la rcente bamboche, le sopha sur lequel il avait pass la nuit; oui, il
s'tait abandonn librement et entirement au tentateur! A prsent que
son pouls tait calm et son front rafrachi,  prsent que sa raison
avait repris son empire, tait-il fch et pein de ce qui tait arriv?
Hlas! une expression d'opinitret passa sur sa figure, et son coeur
rpondit: non! Il se rappela la sensation de rjouissance, de bien-tre
et d'oubli de sa misre que cette ivresse lui avait procure, et li
rsolut d'y avoir souvent recours. Il ne pouvait payer trop cher cette
bienheureuse interruption dans la monotonie de sa misrable vie dont il
tait excessivement fatigu.

Il tait assis, les yeux fixs sur le plancher, absorb dans ces
penses, lorsque la porte s'ouvrit doucement et se referma
presqu'aussitt. Il leva les yeux, et quel ne fut pas son tonnement en
apercevant Gertrude de Beauvoir debout devant prs de lui. Elle tait
extrmement ple et avait une main appuye sur la table comme pour s'y
soutenir.

--Armand Durand, dit-elle d'une voix basse et saccade, me serait-il
permis de vous parler avec toute la libert et la franchise d'une amie?

Le jeune homme, trop surpris et agit pour rpondre de vive voix, fit un
signe de tte affirmatif.

--Alors je vous demanderai, par la mmoire des parents qui vous ont si
tendrement aim, par la considration gnrale que vous vous tes
acquise jusqu'ici, par le souvenir de notre vieille amiti d'enfance, de
promettre solennellement que vous ne cderez plus jamais  la tentation
qui vous a si compltement domin hier soir?

La figure d'Armand devint cramoisie. Ah! elle connaissait donc sa
dgradation! Eh! bien, qu'est-ce que cela lui importait  elle, cette
belle et orgueilleuse jeune fille, si loigne de son cercle  lui et
aux siens?

Le mme signe de dtermination qui avait obscurci son front lorsque
Gertrude tait entre reparut encore.

--Mille merci, mademoiselle de Beauvoir, rpondit-il, du gnreux
intrt que vous tmoignez pour mon bien-tre, mais je n'aimerais pas 
m'engager de la manire que vous demandez. D'irrsistibles et fortes
tentations peuvent surgir, et j'aurai assez  faire en y cdant sans
avoir  augmenter le nombre de mes mfaits en violant une promesse que
je vous aurais faite.

--Ceci n'est pas une rponse et je ne l'accepterai pas comme telle. Pour
venir vous faire cet appel j'ai risqu d'encourir la colre de ma mre,
les insultes de votre femme, les moqueries de vos amis. Oui, vous
m'couterez!

--Mademoiselle de Beauvoir, je n'ose pas. Je puis volontiers vous offrir
mes rsolutions de faire mieux, mais je n'ose me hasarder plus loin que
cela. A prsent que j'ai got  la coupe de l'oubli et que je l'ai
trouve si bienfaisante, si salutaire, je ne pour promettre
solennellement d'y renoncer.

--Mais est-ce que vous allez changer la noble dignit d'honnte homme,
les talents dont Dieu vous a si abondamment dou, pour la vie dgradante
d'un ivrogne, la mort prmature et affligeante d'un ivrogne?

--La vie ne m'est pas si agrable pour que je m'y cramponne,
rpliqua-t-il avec amertume.

--Oh! je sais cela, Armand,--et elle joignit involontairement les mains,
tandis que ses yeux s'emplirent de larmes;--j'ai entendu tout ce qui
s'est pass: nous occupions, ma mre et moi, la chambre voisine, et
quoique nous ayons pu faire, nous avons entendu chaque mot  travers la
mince cloison. Qu'est-ce qu'il y a d'tonnant qu'aprs qu'elle vous et
laiss et qu'eux fussent arrivs, vous douloureusement prouv, tent
dans votre heure de faiblesse, ayez failli? A peine ai-je pu m'empcher
de me rendre prs de vous pour vous arracher le verre des mains, mais ma
mre tait avec moi et je n'ai pas os. Puis je les ai entendus se
glorifier de votre chute, former le projet de vous tenter encore 
l'avenir, et je me suis fait voeu, Armand Durand, qu'au point du jour je
vous chercherais et j'essayerais de vous sauver!

Armand tait si fortement mu qu'il ne pouvait articuler une seule
parole.

Aprs avoir inutilement attendu une rponse, elle continua rapidement,
d'une voix mue et tremblante:

--Vous n'tes pas le seul  qui le fardeau de la vie est lourd. Ah!
l'existence n'est pas, pour moi non plus, une feuille de rose; mais
nous ne devons pas chercher notre rcompense sur cette terre. Alors,
armez vous donc d'un gnreux courage, et au lieu de vous laisser
abattre sur le champ de bataille, combattez bravement jusqu' la fin.

Comme il continuait  garder le silence, et qu'elle craignait un refus
dfinitif, elle se hta d'ajouter:

--Je vous en prie, coutez-moi jusqu'au bout: vous ne prendrez as en
mauvaise part la dmarche que j'ai faite et vous ne l'interprterez pas
comme une action indigne d'une jeune fille bien-ne et qui se respecte;
mais si je suis vue ici, d'autres n'auront pas la mme pense.
Cependant, malgr cette crainte, je ne partirai pas avant que vous ne
m'ayez donn la promesse que je vous demande.

--Eh! bien, qu'il en soit comme vous le dsirez, amie au coeur noble et
gnreux, lui rpondit-il: oui, par tout ce que j'ai de plus sacr sur
la terre, je vous promets de ne plus jamais boire  cette coupe fatale.
Du moins, je ferai mes efforts pour me montrer et devenir digne du
sympathique intrt que vous avez daign prendre d'un tre aussi indigne
que moi.

Le visage de Gertrude se rassnra.

--Je sais, dit-elle avec une expression de bonheur, je sais que cette
promesse sera fidlement tenue. Maintenant, acceptez cette bague,--et
elle tira de son doigt un superbe rubis--portez-la, non comme souvenir
de celle qui vous la donne, mais en mmoire de la promesse solennelle
que vous avez faite au moment o elle vous fut prsente.

La bague, qui tait trop grande pour Gertrude, allait trs-bien au doigt
d'Armand.

--Elle sera porte aussi longtemps que ma promesse sera tenue,
c'est--dire jusqu' la mort! dit-il en la passant dans l'un de ses
doigts.

--Merci, M. Durand. Et maintenant adieu: nous partons ce matin, et je ne
vous reverrai probablement plus.

Ils se donnrent la main et se sparrent.

Lorsqu'il fut seul, Armand pencha respectueusement la tte et demanda 
Dieu la grce de garder inviolable sa promesse, et il le remercia en
mme temps de ce qu'il y et sur cette misrable terre des femmes comme
Gertrude de Beauvoir. L'amiti que lui avait tmoigne cette personne 
l'esprit noble et gnreux, le releva dans sa propre estime, lui fit
rappeler les hautes aspirations qu'il avait eues dans les commencements,
le remplit des rsolutions les plus ferventes pour tre  l'avenir
sincre et fidle  ses bons penchants.

Il tait debout prs de la fentre  rouler toutes ces penses dans sa
tte et  admirer le soleil qui jetait majestueusement ses rayons sur un
monde de crystaux de neige et de brillants diamants, lorsque sa femme
entra.

--Tu es vraiment un mari bien tendre et rempli d'attentions! dit-elle ne
l'apostrophant rudement.

Armand se contenta de lui faire signe que la chambre voisine tait
occupe, et elle baissa la voix sans toutefois changer l'esprit de ses
rcriminations.

--C'est une honte pour toi de m'avoir laisse seule toute une nuit dans
une maison trangre et dans un petit cabinet de chambre rempli de rats
et de souris affams qui m'ont tenu toute la longue nuit dans une
mortelle terreur.

--Vois-tu, Dlima, tu m'avais laiss si brusquement et tu m'en avais
tellement dit avant de partir, que je ne me souciais pas fore, en te
suivant, de m'm'exposer  en recevoir davantage.

--O, alors as-tu pass la nuit? je suppose  fumer et  boire?

--Tu n'as pas encore devin toute la vrit. Je l'ai passe l, couch
sur ce sopha, stupidement enivr. Si tu doutes de la vracit de mes
paroles, demande  Lesprance et  son ami qui ont t mes compagnons de
fte.

Dlima plit. Elle avait assez vu les maux et les horreurs de
l'ivrognerie (son pre ayant succomb  cette terrible passion) pour
frmir de terreur  la pense d'avoir un ivrogne pour compagnon de ses
jours. Le naturel raffin d'Armand, son horreur de tout ce qui tait
vice et dgradation l'avaient berce dans une rve de fausse scurit,
d'o elle s'veillait tout--coup avec terreur. Oui elle entrevoyait le
prcipice au bord duquel elle et son mari se trouvaient, et sa
conscience lui soufflait que sa langue de vipre et son humeur
tracassire taient les principales causes qui l'avaient fait succomber
 la tentation.

Malgr tout cela cependant, elle se retourna vers lui avec colre te lui
dit:

--Comment, as-tu le front de me dire une pareille chose? Tu devrais
avoir honte de toi. Ah! je prvoyais quel serait mon sort lorsque j'ai
consenti  laisser mes amis et mes parents. Je suppose que tu veux, par
ce moyen, me briser le coeur afin de te dbarrasser bientt de moi!

Et elle clata dans un paroxysme de pleurs.

Il la regarda, et involontairement il fit un nouveau contraste entre sa
brusquerie indigne du sexe faible, sa mchancet et son humeur
acaritre, et la jeune demoiselle qui, quelques minutes auparavant,
tait l; et, rapide comme l'clair, la pense lui traversa la tte que
l'une semblait tre son bon ange et l'autre son mauvais ange. Cependant
il repoussa immdiatement cette ide, et il se sentit soulag lorsque,
par un mouvement de curiosit, Dlima se rendit  la fentre, attire
par des sons de voix et le tintement de clochettes: c'taient, comme
elle avait suppos, madame de Beauvoir et sa fille qui entraient dans
leur _sleigh_ magnifiquement quip et tran par une paire de
splendides chevaux bruns.

Cette vie excita tellement son intrt qu'elle oublia son chagrin et sa
colre, et schant ses larmes, elle demanda  la servante qui venait
d'entrer pour prparer le repas du matin, si ces dames partaient sans
prendre le djeuner?

--Non, rpondit la femme de chambre; elles se sont fait servir dans leur
chambre un djeuner qu'elles ont gnreusement pay et auquel elles
n'ont presque pas touch. La plus vieille dame paraissait fatigue de
n'avoir pu dormir de la nuit, vu le tapage que l'on avait fait dans la
chambre voisine.

Armand tressaillit. La fille qui parlait ne souponnait pas que le
paisible monsieur qui tait devant elle avait t l'un de ceux qui
avaient troubl le repos de madame de Beauvoir; mais il n'en sentit pas
moins pour cela la honte, l'humiliation du moment, et il lui fallut un
regard sur le rubis qui brillait  son doigt pour se remettre.

Dlima, pour s'indemniser du dsappointement d'avoir perdu une seconde
rencontre avec les dames de Beauvoir, se donna des airs de grande dame
au djeuner, auquel assistaient Lesprance et son ami. Elle s'tait
d'abord promis de faire d'amers reproches aux deux joyeux lurons pour
la part qu'ils avaient prise dans les carts de son mari pendant la nuit
prcdente; mais se rappelant tout--coup la silencieuse et tranquille
dignit de Gertrude et la froide hauteur de sa mre, elle tcha d'imiter
l'une et l'autre, et dsappointa agrablement son mari qui se prparait 
avoir une scne quelconque; en mme temps elle en imposa aux deux autres
convives qui se demandaient intrieurement o la petite campagnarde
avait pu prendre ces manires de grande dame.

                                -----


                                XVIII


Le voyage  Qubec se fit sans autre incident.

Il tait tard, le soir, lorsqu'ils y arrivrent. Lesprance, qui
connaissait parfaitement la vieille cit de Champlain, les conduisit
dans une auberge  bon march dans la basse-ville o ils eurent le
loisir de rester en attendant qu'ils trouvassent une maison de pension.

Aprs que Dlima, puise par la fatigue de la route, se ft retire
pour la nuit, Lesprance aborda Armand.

--Maintenant, lui dit-il gaiement, viens avec nous; viens, nous allons
demander des pipes et des verres, et nous allons passer une bonne
nuit... Allons, mon bon, ne secoues pas la tte d'une faon aussi
ngative. Pense au temps agrable que nous avons eu hier  l'auberge de
_La feuille d'rable_, et tu n'en as pas t la miette plus mal le
lendemain matin!

--C'est la premire nuit que j'aie passe de cette manire, et je suis
fermement convaincu, Lesprance, que ce sera la dernire. Il est
tout--fait inutile d'insister, car aucune persuasion, aucune raillerie,
ne me feront changer de dtermination.

Malgr cela, le tentateur persistait encore: il ne voulait pas mener
Armand dans aucun excs, il dsirait simplement passer ensemble une
agrable et joyeuse veille. Mais entre Durand et celui qui cherchait 
achever sa perte s'levait, comme un bouclier et une sauvegarde, la noble
et calme figure de Gertrude.

Le lendemain notre hros trouva,  un prix assez modique, une maison de
pension qui avait l'air assez confortable, et il s'y installa sans dlai
avec sa femme. Il chercha ensuite M. Duchesne, et sur la prsentation
d'une lettre qui lui avait t remise par Belfond, il fut reu avec
beaucoup de politesse et install de suite dans le bureau qui ne
diffrait de celui qu'il avait occup  Montral qu'en ce que celui-ci
tait plus sombre et plus malpropre.

Il va sans dire que Dlima se fcha et grommela. Elle trouva que les
ctes taient trop escarpes et trop glissantes, les rues troites et
sales, les magasins petits et mesquins dans leur extrieur, quoiqu'on
st parfaitement bien y extorquer l'argent des gens. Comme la sant de
Dlima tait dlicate, le jeune mari couta ces plaintes bien qu'elles
fussent puriles, avec plus d'gard et de sympathie qu'il ne lui en
avait montrs dans ces derniers temps. Il s'empressa de consulter un
mdecin d'exprience qui, ayant trouv l'tat de sant trs-prcaire,
prescrivit une dite gnreuse, du bon vin et une promenade en voiture
tous les jours lorsque la malade serait incapable de marcher.

Soit par l'effet de l'entire sparation d'avec madame Martel,--ce
parfait brandon de discorde,--ou par l'effet des esprances d'une
maternit qui approchait, il s'opra un grand changement dans l'humeur
de Dlima: son caractre subit une douce influence. Il y eut bien encore
de puriles chagrins et des plaintes pour que le Docteur Meunier en
perdt quelques fois patience; mais le vieil esprit d'arrogance et
d'agression disparut. Sa dpendance d'Armand tait maintenant porte
jusque dans ses plus petits dtails. Ainsi, lorsqu'approchait l'heure de
son retour du bureau, elle s'asseyait prs de la fentre pour le voir
arriver, s'il tait en retard, ce qui arrivait quelques fois lorsqu'il
avait des commissions, elle lui faisait des reproches de sa ngligence
et de son indiffrence, prtendant qu'il ne venait tard que parce qu'il
trouvait ennuyeux le temps qu'il passait avec elle.

Pour quelqu'un qui aurait eu des dispositions moins gnreuses et moins
douces qu'Armand Durand, tout aurait t pnible et intolrable, mais il
trouva une excuse  ces tracas dans la sant maladive de sa femme dans
sa condition solitaire et isole. Ils n'avaient pas d'amis et de
connaissances  Qubec, et ils n'en firent pas. Armand connaissait
quelques avocats et des tudiants dont il avait rencontrs quelques-uns
 Montral, mais l'intimit n'alla pas plus loin qu'au salut ou
peut-tre  une poigne de main lorsqu'il les rencontrait dans la rue.
Heureusement pour Dlima que son htesse tait une douce et excellente
personne, mais les soins de son mnage, joints  l'occupation de ses
pensionnaires et de trois petits enfants, ne lui laissaient que peu de
loisir pour tenir la conversation avec sa nouvelle pensionnaire.

Le jour de l'an tait arriv: l'astre du jour brillait dans toute sa
splendeur, et quoique le froid ft vif, le ciel tait sans nuages et les
chemins superbes. Les rues taient remplies de chevaux de toutes
couleurs et de voitures de toutes descriptions, charges principalement
de messieurs, car en ce jour de fte toute spciale la partie fminine
de la population reste  la maison pour recevoir les visites.

Vtue d'une robe unie  couleur sombre,--car le got des toilettes et
des parures paraissait l'avoir laisse--Dlima, qui aait l'air
tr-s-tranquille et pensive, tait assise dans un fauteuil qu'elle avait
tran prs de la fentre pour voir les scnes du dehors.

Elle entendit dans les escaliers un pas press et lger, et Armand
entra.

--Voyez, madame Durand, dit-il gaiement, je vous ai apport vos
trennes.

Et en disant cela il ouvrit et lui passa dune petite boite en carton
dans laquelle, entoure de ouate, se trouvait une petite mais bien belle
pinglette.

Elle la prit et tandis qu'un lger sourire animait sa figure et qu'elle
faisait un effort de son ancienne coquetterie, elle l'attacha  sa
robe.

--Elle te vas trs-been, chre, mais l'anne prochaine il nous faudra
avoir quelque chose de plus coteux.

Ces paroles touchrent apparemment quelque fibre douloureuse ou
peut-tre quelque pressentiment funeste dans la poitrine de la jeune
femme, car elle clata en sanglots et lui dit:

--Armand, Armand, mon coeur me dit que je ne verrai plus un autre jour
de l'an!

Pein de ce dcouragement, Durand fit son possible pour la cajoler et la
faire rire; il lui prit la main et lui dit doucement:

--Dis-moi, chre femme, est-ce qu'il y aurait quelque chose que tu
dsirerais que je fisse pour toi?

--Je n'ai qu'un seul dsir au monde, mais comme je sais que tu ne me
l'accorderas jamais, je n'ai que faire d'en parler.

Une vague ide de la chose traversa l'esprit de notre hros et le fit
frissonner, mais il regarda la jeune et ple figure en pleurs qui tait
tourne vers lui d'un air suppliant, et il dit courageusement:

--Qu'est-ce que c'est?

--Je voudrais avoir la cousine Martel pour prendre soin de moi pendant
ma maladie.

L'esprit d'Armand saisit de suite toutes les tracasseries, les temptes
domestiques, l'intense affliction comprises dans cette simple phrase, et
il garda le silence.

Dlima continua:

--Tu sais que la vieille demoiselle Duprez qui occupait la petite
chambre voisine est partie pour aller passer l'hiver avec ses amis aux
Trois-Rivires, de sort que nous pourrions avoir cette chambre pour la
cousine Martel. Si elle tait demande, elle viendrait trs-volontiers,
et ce me serait une grande consolation de l'avoir avec moi, plutt que
d'tre toute la journe seule  m'ennuyer. Oh! je t'en prie, mon cher
Armand, accorde-moi cela!

Il n'tait pas dans la nature de Durand de refuser.

--Eh! bien, dit-il, je prsume que je ne dois pas rpondre par un non 
une demande faite le jour de l'an: ainsi tu lui criras lorsque tu le
voudras, et dis-lui que nous paierons toutes ses dpenses.

--Comme tu es bon, Armand! je pense bien qu'elle ne voudrait pas sans
cela. La premire fis que je suis venue de Saint-Laurent, il m'a fallu
lui payer de mon ouvrage les jolies toilettes qu'elle m'avait achetes.
Et maintenant, laisse-moi admirer encore ma jolie pinglette; il y a
longtemps que je ne me suis vue aussi gaie.

Quelles que fussent les secrtes penses d'Armand, il les garda pour
lui, et le jour de l'an se termina plus plaisamment pour le jeune mnage
qu'il n'avait commenc.

Madame Martel accepta avec un empressement facile  comprendre
l'invitation, et dans un espace de temps qui parut singulirement court 
Armand, elle arriva avec armes et bagages.

Loge et pensionne aux frais d'Armand, elle se sentit oblige de se
comporter d'une manire au moins tolrable, mais son ternelle prsence
dans la petite chambre qu'ils occupaient tait dj un cruel supplice.
Comme de raison, la malade consumait maintenant, et assez
mystrieusement, un double quantit de vin et de douceurs, sans pour
cela gagner plus d'embonpoint; mais Armand ne se plaignit pas de ces
surcrots de dpenses tant qu'il put les faire en s'efforant de
pratiquer la plus svre conomie sur les choses qui concernaient ses
gots particuliers et ses plaisirs personnels, et aussi en travaillant
le matin et le soir  l'criture que M. Duchesne, conformment  la
promesse qu'il avait faite  Belfond, lui procurait abondamment.

Une aprs-dne qu'il avait annonc  Dlima qu'en raison d'une demi
journe de cong accorde  son bureau, il reviendrait de bonne heure,
lorsqu'il rentra il fut agrablement surpris de la trouver seule.

--O est donc madame Martel? lui demanda-t-il.

--Je l'ai envoye me faire une couple de commissions qui la tiendront
occupe jusqu' la fin du jour. Le fait est, Armand, que j'en suis
fatigue.

--Ah! Bah! voil du nouveau! Je crains qu'aprs cela tu deviennes
fatigue de moi et que tu m'loignes  mon tour.

--Oh! non! il n'y a pas de danger que cela arrive. Depuis que j'ai vcu
ici seule avec toi et que je n'ai pas eu continuellement quelqu'un 
toujours parler mal de toi,  me mettre dans la tte toute espce de
malices et de mfaits, je me sens d'autres sentiments  ton gard.
Armand, je sens que je n'ai pas t une bonne pouse.

--C'est une absurdit ce que tu me dis l, ma chre Dlima, il ne faut
pas t'occuper de cela. Nous tournerons bientt une nouvelle et agrable
page du journal de notre vie.

--Tu la tourneras seul, mon mari, et je dsire franchement et de tout
mon coeur que ce soit une page heureuse! rpliqua-t-elle d'un ton calme
et plein de mlancolie.

--Pourquoi cela? Si tu parles d'une manire aussi draisonnable, je
commencerai rellement  regretter l'absence de la vieille cousine
Martel. Non, non, il a t dcid que tu mourrais la femme d'un juge, et
si tu veux considrer que je n'ai pas encore subi mon examen pour entrer
seulement dans le temple de Thmis, tu verras que tu as encore une
longue carrire  fournir.

Elle secoua la tte, mais ne fit aucun effort pour empcher son mari
d'amener la conversation sur un sujet moins lugubre.

Nos deux jeunes gens parurent trs-contraris de voir madame Martel
entrer dans leur chambre. Elle avait l'air tout intrigue. Aprs avoir
racont avec une prolixit extraordinaire les fatigues de son
expdition, les chutes qu'elle avait failli faire sur les trottoirs
glissants, les chevaux  l'pouvante qu'elle avait vits, les voleurs
sous la figure de ngociants pratiquant l'extorsion auxquels elle avait
chapp, elle montra ses emplettes, vantant avec complaisance son
habilit suprieure  acheter et les disputes qu'elle avait soutenues
avec les marchands. Lorsqu'elle eut puis ce fertile sujet, elle se mit
tout--coup dans la tte que l'appartement tait froid, et, ouvrant la
porte du pole avec grand fracas, elle y mit plusieurs morceaux de bois
tout en manifestant son tonnement de ce qu'Armand tait assis l bien
tranquillement et laissait ainsi refroidir la chambre.

--Mais, cousine Martel, il fait assez chaud et nous avons assez de feu,
riposta Armand. D'ailleurs le Dr. Meunier nous a principalement dfendu
de tenir la chambre trop chaude: il dit que cela affaiblit Dlima.

--Qu'importent les opinions du Dr. Meunier ou celles de quelqu'autre
jeune homme sans exprience? je pense que, comme garde-malade, je
devrais en savoir assez sur la manire de tenir la chambre d'une malade.

Nous devons dire ici que ds les premiers instants de l'arrive de
madame Martel, une vive hostilit s'tait leve entre cette digne
matrone et le mdecin de Dlima, et qu'elle mettait instinctivement
opposition  toutes les prescriptions et recommandations de la haute
autorit. Si le Dr. Meunier entrait gaiement dans la chambre et qu'aprs
avoir parl de la temprature il suggrait une promenade  pied ou en
voiture, selon le cas, la vieille maussade reprenait:

--Grand Dieu! sortir aujourd'hui! vrai, elle glerait  mort. Regardez
donc dehors: les glaons pendus au bout du nez des chevaux!

--S'ils lui font peur, elle peut s'abstenir de les regarder! rpondit-il
sans plus de crmonie.

Ou bien, d'autres fois, il lui arrivait de faire sa visite pendant
l'absence d'Armand, et il trouvait la chambre aussi chaude qu'un four;
alors il demandait  madame Martel, d'un ton un peu froiss, quel objet
elle avait en vue: si c'tait de faire de suite rtir la malade toute
vivante ou de l'affaiblir jusqu' la mort par cet atroce moyen de
calorique?

--L'affaiblir, Docteur! rpondait-elle avec indignation: un bon feu et
une bonne nourriture n'ont encore jamais affaibli personne.

--S'il vous plat, madame, je ne veux pas avoir dans cette chambre de
malade aucun des caprices de vieille femme: ils ont tu plus
d'infortuns que la maladie ne l'a jamais fait.

--Tu veux la tuer  ta manire! murmurait-elle  voix basse.

--En l'absence du Dr. Meunier elle dfiait encore plus systmatiquement
ses ordres. Les promenades en plein air taient toujours remises  un
temps lus favorable; le pole tait combl de bois et, plus que cela,
elle jetait de ct les toniques et les potions du mdecin, sous le
prtexte qu'une tasse de bouillon ou un verre de vin chaud ferait plus de
bien que ses dgotantes mdecines.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que madame Martel qui n'avait aucune
confiance dans les rparations du mdecin, en avait beaucoup dans ses
propres tisanes et elle en fournissait avec abondance  la malade.
Cependant, ceci n'tait connu que d'elle, car elle savait parfaitement
bien qu'Armand, quoique paisible sous d'autres rapports, n'aurait jamais
tolr une rvolte aussi audacieuse contre la Facult.

Quoique ne connaissant probablement pas seulement la moiti des exploits
de madame Martel, le Dr. Meunier avait ouvertement et dans les termes les
plus explicites exprim son opinion sur son compte, terminant une fois
ses remarques  notre hros en lui disant:

--Si elle tait garde-malade  gages, M. Durand, je la prendrais
certainement par les paules et je la jetterais dehors.

A la suite de ce conseil, Armand voulut savoir l'opinion de sa femme sur
la possibilit d'induire leur cousine  abrger sa visite pour le
prsent, sauf  en faire une plus longue plus tard; mais la simple
mention de ce projet jeta Dlima dans un accs de pleurs, pendant lequel
elle dclara avec vivacit qu'elle tait certaine que si madame Martel
la laissait maintenant elle ne la reverrait plus jamais.

Le sujet fut donc abandonn et les choses restrent dans le mme tat
jusque' ce que l'vnement attendu avec tant d'anxit ft arriv.

Les tristes pressentiments que la pauvre Dlima avait depuis les quelques
dernires semaines n'taient que trop fonds, et le soir du jour qui le
vit pre, Armand tait, ple et frapp de terreur comme quelqu'un qui
est sous l'empire d'un songe terrible, prs des restes inanims de sa
femme et de son enfant. Quelques mots d'adieu  son mari,  son enfant,
un tendre baiser sur son front encore mouill par les eaux du baptme et
sur lequel commenait  perler les sueurs de la mort, et l'me de la
jeune femme s'tait envole vers l'ternit, presqu'aussitt suivie par
celle du petit innocent.

Rarement des cierges avaient rpandu leur ple lumire sur d'aussi beaux
restes de la triste humanit que sur ceux de cette jeune mre et de son
enfant. La mort avait accentu les faibles traits de celui-ci san
toutefois les contracter, en sorte que ce petit visage dlicat avait une
ressemblance surprenante avec la douce figure classique auprs de
laquelle il reposait.

Dans le cours de la longue nuit que le nouveau veuf passa auprs de ce
lit paisible et silencieux,--il avait refus d'une manire brve et
presque svre toutes les offres qu'on lui avait faites de lui servir de
compagnon dans ces dernires et tristes veilles,--il s'assujettit  un
stricte et pre examen intrieur. Il sentit qu'il n'avait jamais aim
celle qu'il avait jur solennellement  l'autel d'aimer, mais il lui
tait rest fidle et il l'avait chrie en maladie comme en sant; il
avait peut-tre support plus patiemment ses dfauts et ses faiblesses
que si elle et occup les plus profonds replis de son coeur. Ah! sa
conscience tait plus calme  prsent qu'il avait souffert et tout
support avec patience au lieu de se venger, mme lorsqu'il aurait eu
des raisons de le faire. Il pouvait donc envisager tristement cette belle
figure, sans lire des reproches sur ses traits de marbre et sans se
torturer par de vains regrets de ne pouvoir expier un pass qui n'tait
plus  sa porte.

Du moment qu'Armand perdit sa femme, il s'opra un remarquable
changement chez madame Martel. Les manires demi familires, demi
agressives qui avaient caractris cette femme depuis qu'il tait entr
dans sa famille, avaient entirement disparu pour faire place  la
politesse qu'elle lui tmoignait lorsqu'il s'tait mis en pension chez
elle.

Lorsqu'elle et vu dposer la pauvre Dlima dans le paisible cimetire
Saint-Louis, elle fit, avec motion, ses adieux au jeune veuf, sentant
bien en elle-mme que de ce jour toutes relations entr'eux taient
rompues.

Elle ne se trompait pas.

                                   -----


                                    XIX


Lorsque les premiers jours de son deuil furent couls, notre hros
reprit ses tudes lgales et s'y livra coeur et me. L'tat solitaire
dans lequel il vivait contribua pour une bonne part  son avancement. M.
Duchesne ne fut pas longtemps sans acqurir la certitude que le jeune
homme qui lui avait t si chaleureusement recommand par son cousin
Belfond, tait de ceux qui sont destins  arriver de bonne heure au
pinacle du succs que tant d'autres n'atteignent jamais. En crivant 
Rodolphe, il lui avait donn sur Armand les rapports les plus flatteurs
et lui disait que rarement il avait vu de plus grands talents unis 
autant d'nergique fermet et  autant de probit dans le caractre.

Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre, qu'aprs avoir subi le
plus heureux et le plus brillant des examens, Durand reut de M.
Duchesne la proposition d'une part dans sa vaste pratique. L'offre fut
vite accepte avec reconnaissance, et Armand se trouva dans une position
particulirement bonne pour un homme de son ge, qui avait lutt pendant
quelque temps avec d'aussi grands dsavantages.

Cette chose si subtile qu'on appelle le temps s'coula, et de
bienveillants sourires furent encore prodigus au jeune, habile et
lgant avocat, et les invitations lui vinrent de tous cts; mais
jamais on ne le vit dans les gaies runions du monde  la mode.
Cependant, il vint un temps o il fut oblig, du moins une fois, de se
dpartir de son habitude: ce fut  l'occasion du mariage des son ami
Belfond.

Celui-ci, malgr ses frquentes et vigoureuses tirades contre le mariage
et le beau sexe, s'tait tout--coup dcid, aprs une connaissance de
trois semaines et une cour de huit jours, de conduire  l'autel une
fillette de seize ans, toute frache sortie de son costume bleu,--couleur
alors porte par les lves du Couvent de la Congrgation
Notre-Dame,--et qui, pour contrebalancer son extrme jeunesse, possdait
une jolie figure et des manires tout--fait gentilles et aimables. Le
commrage de Qubec avait dcid que la jeune personne qu'il avait
choisie tait Gertrude de Beauvoir, et Durand s'tait senti mcontent de
lui-mme par l'trange et sourde douleur ainsi que par le sentiment de
tristesse que cette nouvelle lui occasionna.

Un matin, Belfond entra dans ses confortables chambres. Armand essaya
inutilement de rendre cordial l'air de proccupation qu'il avait en
l'apercevant. Son ami l'informa, avec un air souriant mais un peu
embarrass, qu'il tait venu pour lui donner une chance de lui souhaiter
de la joie. Alors notre hros fit de son mieux contre fortune bon coeur,
accepta la proposition avec la meilleure grce du monde et il ajouta,
peut-tre d'un ton un peu mordant, que lui et sa fiance se
connaissaient depuis assez longtemps pour avoir rciproquement une ide
raisonnable de leurs gots et de leurs sympathies.

--Allons, s'cria Belfond, pas de persiflages, Armand! Si un autre que
toi m'et dit cela, au lieu de l'inviter  mes noces, je l'aurais
culbut d'un coup. La petite Louise et moi nous n'en serons que plus
heureux, aprs notre mariage, d'avoir pour occupation d'tudier les
qualits de l'un et de l'autre, car, tout naturellement, nous
essaierons de rester aveugles sur nos dfauts.

--Louise! dit Armand tout drout.

--Oui, Louise d'Aulnay; mais tu n'as pas besoin d'ouvrir de si grands
yeux tu ne la connais pas: elle n'est sortie du couvent que l't
dernier.

--Ah! reprit Armand se sentant soulag d'un poids immense, je pensais
que c'tait mademoiselle de Beauvoir.

--Non, il n'y a pas de danger! Je t'ai dit, il y a dj des annes,
qu'elle n'tait pas de mon got et que, probablement, je n'tais pas du
sien, et en vrit d'aucune autre; mais qu'importe? elle a refus des
partis  droite et  gauche, et quelques-uns meilleurs que ceux auxquels
elle aurait droit de s'attendre; mais une chose pour laquelle je la
respecterai et la rvrerai toujours, c'est parce qu'elle a directement
rejet ce suffisant freluquet de de Montenay. Je suppose que sa
vocation, comme ma petite Louise appellerait cela, est de rester vieille
fille. Peut-tre que la circonstance qu'elle vient ici pour servir de
fille d'honneur  Louise a donn naissance au bruit courant de mon
mariage avec elle. Les deux familles sont dans les meilleurs termes
d'amiti, se faisant souvent des visites et se rendant des politesses.
Mais quelle diffrence il y a entre les deux! Ah! Gertrude est trop
spirituelle et trop fire pour un pauvre diable comme moi. Elle te
conviendrait mieux.

Heureusement que, pendant qu'il parlait ainsi, Belfond tait occup
selon une vieille habitude  frapper du bout du pied le pied de la table
sculpte en patte de lion, en sorte qu'il ne s'aperut pas de la vive
rougeur que ces dernires paroles avaient fait monter  la figure de son
ami.

--Et maintenant, Armand, continua-t-il, aimerais-tu  tre garon
d'honneur?

--Pas du tout, mon cher ami, rpondit-il  la hte: tu sais l'aversion
que j'ai pour ces sortes de crmonies. Je dsire rester dans ma
coquille comme un limaon.

--C'est ce que je pensais; aussi, j'ai promis conditionnellement 
Arthur d'Aulnay, mon futur beau-frre, que si tu n'acceptais pas je le
choisirais. Il brle d'tre garon d'honneur, car il est profondment
frapp de mademoiselle de Beauvoir et, comme il n'a que dix-huit ans, tu
peux imaginer les chances qu'il court. Maintenant il faut que je parte,
car j'ai  choisir une garniture de perles pour ma perle incomparable;
mais avant de nous sparer, Armand, un mot d'avis pour toi. Comme tu
sais apprcier mon amiti, n'essaies jamais de me faire endver sur ce
que je ne connais Louise d'Aulnay que depuis peu de temps ou de donner 
entendre, comme l'a fait ce matin un camarade que je me propose de ne
plus regarder, que si j'avais retard une semaine j'aurais probablement
chang d'ide comme je l'ai fait si souvent. Allons, au revoir! ne
manques pas d'tre prt de bonne heure le matin de l'heureux jour.

Ce fut avec des sentiments bien divers qu'Armand endossa l'habit
irrprochable avec lequel il devait assister  cette fte nuptiale; puis
il tressaillit  l'ide de se rencontrer prochainement avec la seule
femme qui avait, il le savait maintenant, que qui tait encore son
unique amour, la femme dont le gnreux courage l'avait sauv lui-mme
de la ruine et qui lui avait tendu une main secourable lorsque tout le
monde,  une exception, l'avait abandonn.

Les d'Aulnay taient une des premires et des plus riches familles de
Qubec, en sorte que tout fut fait avec clat et splendeur. La fiance
paraissait comme un perce-neige et son aristocratique fille d'honneur
comme une magnifique fleur de lys, grande, blanche, superbe et noble.

Pendant la crmonie les yeux d'Armand la suivirent avec un singulier
renouvellement du culte de son enfance et avec l'ardente admiration
qu'elle lui avait inspire pendant leur premire entrevue  la fte
d't chez M. de Courval; mais  la fin de la crmonie, lorsque leurs
regards se rencontrrent et qu'ils changrent un petit salut, il pensa
tristement qu'elle n'tait pas maintenant plus prs de lui qu'elle ne
l'avait t au timide jeune homme de campagne.

Les convives se trouvrent bientt assis autour d'une table
somptueusement servie, et ce fut alors qu'il arriva  Armand un des
contre-temps dsagrables dont il avait t jusque-l protg par sa vie
retire. Depuis le mmorable matin que Gertrude, semblable  un ange de
lumire, lui tait apparue  la petite auberge et lui avait arrach
cette promesse qui avait t son salut, il s'y tait montr
scrupuleusement et religieusement fidle; mme lorsque madame Martel, en
lui annonant qu'il tait pre lui avait prsent un verre plein
jusqu'au bord, l'invitant  boire  la sant de la mre et de l'enfant,
il s'tait bravement expos  l'indignation de la bonne femme en
refusant avec fermet la coupe qu'elle lui offrait, ce qui lui faisait
faire, plus tard la remarque qu'elle s'attendait bien  la triste
catastrophe qui tait survenue peu de temps aprs une circonstance si
inoue.

On proposa une sant en l'honneur des jeunes maris et les verres furent
emplis de champagne. Machinalement notre hros leva le sien  la hauteur
de ses lvres, esprant par l chapper  la remarque et aux imputations
d'affectation qu'on ne manquerait pas de lui faire. En effet, il fut
dsappoint dans son attente car deux ou trois personnes, qui l'avaient
observ, lui en firent le reproche. La temprance totale tait peut-tre
plus rare dans ce temps-l qu'aujourd'hui, et il reut une avalanche de
railleuses dsapprobations, jointes  une certaine dose de ce que
Belfond appelait des _scies_.

--Est-ce que M. Durand, comme les chevaliers d'autrefois  la veille de
mettre leurs perons pour la premire fois, aurait fait voeu de
s'abstenir du jus de la vigne? demanda ironiquement de Montenay.

--Je suis li par une promesse! rpliqua notre hros avec froideur, tout
en observant la courtoisie.

--Bien, il me semble qu'une circonstance aussi heureuse que la prsente
devrait, comme un jubil, exempter de tous voeux onreux ou mal fond.
Qu'en pense la charmante fille d'honneur!

--Je pense qu'une promesse faite doit tre accomplie! rpondit-elle
d'une manire brve.

Sur ces entrefaites, une autre sant fut propose et accueillie, et on
laissa tranquilles Armand et son verre plein.

Aprs que les convives furent revenus au salon, il se trouvait debout
devant un beau tableau reprsentant une des belles dames de la cour de
France, et il pensait comme son front calme et fier, ses yeux brillants
ressemblaient  ceux de mademoiselle de Beauvoir, lorsqu'il entendit
tout--coup derrire lui le frlement d'une robe de soie; et se
retournant, il aperut mademoiselle de Beauvoir qui se rendait  l'autre
bout de l'appartement. Ils changrent quelques mots d'tonnement sur ce
qu'ils ne s'taient vus depuis trs longtemps, Armand fit allusion  la
vie retire qu'il avait mene depuis quelque temps, puis il s'tablit
une pause qui fut rompue par Gertrude.

--J'ai t bien contente ce matin, dit-elle, en voyant comme vous avez
fidlement tenu votre promesse.

--Est-ce que je pouvais faire autrement lorsque vous aviez daign me la
demander? Ah! j'espre que je la garderai ainsi que le prcieux talisman
que vous m'avez alors donn, comme je vous l'ai dj dit, jusqu' la
mort!

Et il porta  ses lvres le rubis dont elle lui avait fait cadeau.

--Songez, mademoiselle de Beauvoir, continua-t-il, songez de quoi vous
m'avez sauv,  tout ce que je vous dois, et dites-moi si vous devez
vous tonner de l'ardente et ternelle gratitude que je ressens pour
vous?

Ah! Armand, cette voix passionne, ce regard intense, cette motion et
ces manires trahissaient,  son insu, un sentiment plus vif que celui
de la reconnaissance.

Une rougeur soudaine monta  la figure de Gertrude, et elle baissa ses
yeux.

--M. Durand, dit-elle, vous attachez vritablement trop d'importance 
une bagatelle, et la fidlit que vous avez mise  observer votre
promesse me rcompense amplement de ce qu'il m'en a cot pour vous la
demander... Mais vous ne vous tes pas encore inform de votre vieil
ami, M. de Courval? ajouta-t-elle voulant donner le change  la
conversation qui commenait  devenir embarrassante. N'avez-vous pa su
qu'il a t trs malade?

--Je suis vraiment fch de l'apprendre, dit Armand en lui prsentant
une chaise que sa compagne accepta de suite, contente de prolonger cette
conversation qui avait revtu un caractre strictement gnral.

Elle apprit  Durand que M. de Courval avait eu plusieurs attaques de
rhumatisme aigu, que de fait il tait devenu un martyr de cette maladie,
et que, quoiqu'il ft mieux dans le moment, madame de Beauvoir avait t
oblige de rester  la maison pour le soigner; puis l'entretien roula
sur leur premire rencontre au Manoir d'Alonville lorsqu'ils n'taient
qu'enfants, et combien mme alors elle l'avait aid et encourag. Entre
ce lointain souvenir et leur rencontre, dans la petite auberge, qui
avait exerc une si heureuse influence sur la carrire subsquente du
jeune homme, la transition fut facile. Le sujet tait, selon toute
apparence, plein d'intrt pour les deux, et quel que ft le charme qui
l'animt, bien que son secret et sincre amour pour son amie ft sans
esprance et malgr l'indiffrence polie qu'elle lui avait toujours
manifeste, Durand se trouva, presque sans s'en apercevoir,  lui
dvoiler le secret de son coeur, secret qu'il avait si longtemps gard.
Pare de sa robe et de son voile de fille d'honneur, au milieu des
joyeuses causeries tudes rires bruyants des convives qui rsonnaient
dans ses oreilles, Gertrude de Beauvoir accepta les voeux de celui pour
qui sa prfrence datait presque d'aussi loin que la sienne pour elle.

On devine qu'en apprenant l'engagement que sa fille avait fait, madame
de Beauvoir la railla et que les pointes d'pigrammes ne lui firent pas
dfaut; mais, heureusement son opposition ne fut ni forte ni de longue
dure. Sans doute Durand n'tait pas un seigneur non plus qu'un riche et
indpendant citoyen comme de Montenay ou Belfond mais il tait l'associ
d'un vieil avocat bien connu; aprs quelque temps il deviendrait
possesseur de la fortune de madame Ratelle, et son frre Paul, qui
n'tait pas mari et qui, d'aprs le bruit courant, buvant beaucoup, se
ferait probablement bientt mourir et le constituerait son hritier.

--Eh! bien, oui, se dit-elle, j'y donne mon consentement, car il vaut
mieux que Gertrude se marie avec lui que de rester vieille fille, comme
je l'en ai souvent menace.

Quant  M. de Courval, il fut trs-satisfait de ce mariage et pendant
une svre attaque rhumatismale, il fit  la fiance prsent d'une dot
raisonnable et d'un riche trousseau.

Armand avait beaucoup de choses  dire  sa fiance, notamment la
rception du mystrieux billet qui l'avait appel auprs du lit de mort
de son pre, billet que Gertrude avoua avec confusion avoir crit
elle-mme; ensuite la trahison de son frre Paul, les machinations mises
en oeuvre par madame Martel, les vicissitudes et les agitations de son
malencontreux mariage, la mort paisible de sa femme et depuis lors sa
vie tranquille et monotone. Gertrude l'coutait avec sympathie, et plus
d'une fois, pendant qu'il poursuivait son rcit, il s'aperut que ses
yeux qu'il avait cru si orgueilleux, si indiffrents, s'assombrissaient
d'une tristesse qui donnait  penser.

--Dans tout ce que vous venez de me dire, Armand, il y a une seule chose
que je dsirerais qui ft autrement, une chose que je vous demanderai de
rtracter. Par considration pour moi, voulez-vous pardonner  votre
frre Paul, sans restriction et compltement?

Une ombre passa sur le front du jeune homme.

--Gertrude, dit-il enfin, je ne lui ai jamais caus de dommages et je
n'ai pas non plus l'intention de lui en faire pour tout le mal qu'il m'a
caus: certainement que ce doit tre assez.

--Non; les concessions que vous avez faites l'ont t en considration
de madame Ratelle: il vous faut maintenant faire quelque chose pour moi.
Ecoutez, Armand: que votre pardon, libre et sans condition soit mon
cadeau de noces; je l'estimerai et l'apprcierai infiniment plus que le
plus pur diamant et la plus rare des perles! Les souverains signalent
ordinairement l'inauguration de leur rgne par un acte d'amnistie;
signalons par une semblable preuve de clmence, le commencement de notre
bonheur qui, je l'espre, durera toujours.

Elle disait cela d'un ton badin, mais ses yeux taient singulirement
suppliants, et Armand sentit toute l'impossibilit qu'il y aurait pour
lui de ne jamais leur rien refuser.

--Comment, dit-il, puis-je ne pas accorder ce que vous me demandez? Oui,
mme mon orgueil vindicatif, la longue animosit que j'ai caresse,
quoique passivement, contre le frre qui m'a vol mon droit d'anesse et
l'amour de mon pre, doivent cder  votre influence. Ah! Gertrude, une
plus grande preuve de votre pouvoir sans bornes et de mon profond
dvouement en se pouvait donner!

La noce fut simple, et c'tait, suivant madame de Beauvoir, ce qu'il y
avait de mieux  faire,  cause des antcdents du prtendu. Gertrude,
dont tous les dsirs et les aspirations tendaient  la tanquillit et 
l'absence complte de tout clat, ddaigna avec magnanimit de ressentir
cette observation.

Paul, quoiqu'il et t poliment invit, envoya une excuse, allguant
qu'il tait malade. Sa conscience lui faisait probablement trop sentir sa
culpabilit envers son frre, pour qu'il dsirt se rencontrer avec lui
en une telle circonstance. Cependant, il envoya  la marie le plus
superbe garniture de joyaux qu'il put se procurer  prix d'argent et,
plus tard, il trouva le courage de faire une courte visite aux nouveaux
maris, vnement que toutefois, ne se renouvela pas souvent. Il ne fit
jamais entrer dans la maison paternelle d'Alonville une femme qui ft
La sienne, afin de chasser la misanthropie qui rgnait dans son
intrieur.

De Montenay ne se maria jamais. Il continua  frquenter les salles de
bal et  suivre les pas de chaque nouvelle dbutante pourvu qu'elle ft
jolie, jusqu' ce que ses cheveux souples et lustrs devinssent gris,
calamit  laquelle il porta remde au moyen de quelque inestimable
teinture, et jusqu' ce que ses dents blanches et rgulires dont il
tait si fier eussent t remplaces par un ratelier artificiel. Il mena
cette vie jusqu' ce que l'ge et les infirmits ne lui laissrent
d'autre alternative que celle de l'abandonner; il devint alors le plus
mchant et le plus tyrannique des vieux garons, faisant consister son
principal amusement  se moquer du mariage en gnral et du bonheur
domestique de ses amis et connaissances en particulier.

Cependant, sa vindicative loquence ne put jamais amener de nuages sur
le soleil qui dorait la demeure d'Armand et de sa femme. Sans doute, ils
furent quelques fois visits par le trouble et la maladie: c'est le sort
de tous les descendants d'Adam; mais ils trouvrent dans leur mutuelle
affection d'amples consolations  leurs chagrins passagers.

Une brillante destine attendait notre hros.

Il se distingua sur l'arne politique de son pays, dans laquelle il
entra peu de temps aprs son mariage, autant par son inflexible
intgrit que par ses rares talents. Durant le cours de sa carrire il
fut bien soutenu par la noble jeune femme qui partageait ses penses,
ses esprances, ses projets, comme elle partageait la destine de sa
vie, et dans les heures de sombre dcouragement auxquelles chappent
rarement les vrais enfants de leur pays, elle lui donnait des paroles
d'esprance, l'encourageait, l'animant au succs en lui disant:

--En avant!

Jamais il ne fut tent, par les honneurs et les moluments de sacrifier
un seul principe, un seul point de justice, et le plus prcieux hritage
qu'Armand Durand laissa  ses enfants,--hritage bien suprieur 
l'ample fortune et  la position sociale qu'il s'tait acquise,--fut le
souvenir de son sincre et honnte patriotisme, de sa parfaite
intgrit.

[Illustration: Finis.]











































End of the Project Gutenberg EBook of Armand Durand, by Madame Leprohon

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARMAND DURAND ***

***** This file should be named 23202-8.txt or 23202-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/3/2/0/23202/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
