The Project Gutenberg EBook of Deux et deux font cinq, by Alphonse Allais

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Title: Deux et deux font cinq
       oeuvres anthumes

Author: Alphonse Allais

Release Date: November 11, 2007 [EBook #23444]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ET DEUX FONT CINQ ***




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                            ALPHONSE ALLAIS

                           (OEUVRES ANTHUMES)

                              Deux et deux
                               font cinq

                              (2 + 2 = 5)


                                 PARIS
                        PAUL OLLENDORFF, DITEUR
                  28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

                                  1895
                         Tous droits rservs.




LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
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Richelieu, 28 bis, Paris._




_ ALFRED CAPUS_




POLYTYPIE


Je le connus dans une vague brasserie du quartier Latin.

Il s'installa prs de la table o je me trouvais, et commanda six tasses
de caf.

--Tiens, pensai-je, voil un monsieur qui attend cinq personnes.

Errone dduction, car ce fut lui seul qui dgusta les six _moka_, l'un
aprs l'autre, bien entendu, car aurait-il pu les boire tous ensemble,
ou mme simultanment?

S'apercevant de ma lgre stupeur, il se tourna vers moi, et d'une voix
nonchalante, qui laissait traner les mots comme des savates, il me dit:

--Moi... je suis un type dans le genre de Balzac... je bois normment
de caf.

Un tel dbut n'tait point fait pour me dplaire. Je me rapprochai.

Il demanda _de quoi crire_.

Les premires phrases qu'il crivit, il en froissa le papier et le
djeta sous la table.

Ainsi fut de pas mal de suivantes. Les brouillons de lettres jonchaient
le sol.

De la mme voix nonchalante, il me dit:

--Moi... je suis un type dans le genre de Flaubert... je suis
excessivement difficile pour mon style.

Et nous nous connmes davantage.

Comme une confidence en vaut une autre, je lui avouai que j'tais n 
Honfleur. Une moue lui vint:

--Moi... je suis un type dans le genre de Charlemagne... je n'aime pas
beaucoup les Normands.

Le malentendu s'claircit, et je sus d'o il tait:

--Moi... je suis un type dans le genre de Puvis de Chavannes... je suis
n  Lyon.

Son pre, un boucher des Brotteaux, avait tenu  ce qu'il dbutt dans
la partie:

--Moi... je suis un type dans le genre de Shakespeare... j'ai t garon
boucher.

De la bonne amie qu'il dtenait, voici comment j'appris le nom:

--Moi... je suis un type dans le genre de Napolon Ier... ma femme
s'appelle Josphine.

La susdite le trompa avec un Anglais. Il n'en ressentit qu'une drisoire
angoisse.

--Moi... je suis un type dans le genre de Molire... je suis cocu.

Josphine et lui, d'ailleurs, n'taient point faits pour s'entendre.
Josphine avait la folie des jeunes hommes  peau trs blanche. Et il
ajoutait:

--Moi... je suis un type dans le genre de Taupin...

(Le reste de la phrase se perdit dans la rafale.)

Nous rsolmes, un jour, de djeuner ensemble... Rendez-vous  midi
prcis, j'arrivai  midi et une minute.

Il tira froidement sa montre:

--Moi... je suis un type dans le genre de Louis XIV... j'ai failli
attendre.

De la srieuse ophthalmie qu'il avait eue, il se voyait presque guri,
et s'en flicitait de la sorte, variant sa formule, un peu:

--Moi... je ne voudrais pas tre un type dans le genre d'Homre ou de
Milton.

Et puis, tout  fait teint en son coeur le souvenir de Josphine, il en
aima une autre.

Laquelle ne voulut rien savoir.

Alors, il la tua.

Et ce fut l'arrestation.

Press de questions par le juge d'instruction, il se contenta de
rpondre:

--Moi... je suis un type dans le genre d'Avinain... je n'avoue jamais.

Et ce fut la cour d'assises.

L, il voulut bien parler.

--Moi... je suis un type dans le genre d'Antony... Elle me rsistait, je
l'ai assassine!...

Le jury n'admit aucune circonstance attnuante. La mort!

Mal conseill, Flix Faure ne sut point le gracier.

Pauvre gars! Je le vois encore, Pierrot blme, les mains lies sur le
dos, les pattes entraves, sa malheureuse chemise  grands coups de
ciseaux chancre.

Au tout petit jour, les portes de la Roquette s'ouvrirent.

Il m'aperut dans l'assistance, se tourna vers moi, et d'une voix
nonchalante qui laissait traner les mots comme des savates, il me dit:

--Moi... je suis un type dans le genre de Jsus-Christ... je meurs 
trente-trois ans.




ET DAUDET?


--Et Daudet? me demanda le capitaine Flambeur.

--Daudet? m'interloquai-je. Quel Daudet?

--Eh bien! Daudet, parbleu, l'auteur, Alphonse Daudet!

-- propos de quoi me parlez-vous de Daudet?

--Pour savoir s'il est un peu _recal_.

--Recal?... Daudet?...

Alors, subitement, une flambe de ressouvenance m'claira.

--Ah! oui, Daudet!... Eh bien! oui, il est, tout  fait _recal_
maintenant!

--Tant mieux! Tant mieux! Pauvre gars!

Pour la clart de ce rcit, comme dit Georges Ohnet, il nous faut
revenir de quelques annes en arrire.

Le pre Flambeur, un vieux capitaine au long cours de mon pays, le
meilleur homme de la terre, extrmement rigolo (ce qui ne gte rien),
dbarqua un jour  Paris, pour voir l'Exposition de 1889.

(Le but de ce voyage m'vite la peine de vous indiquer la date.)

Tout de suite, il arriva au _Chat Noir_ o je tenais mes grandes et
petites assises et me promut son cicerone.

J'acceptai avec joie, le pre Flambeur tant un joyeux et dpensier
drille, moi pas trs riche,  l'poque (et pas davantage, d'ailleurs,
maintenant)[1].

Ce vieux loup de mer avait une manie trange: connatre des grands
hommes.

Je lui en servis autant qu'il voulut.

 vrai dire, ce n'taient point des grands hommes absolument
authentiques, mais les camarades se prtaient de bonne grce  cette
innocente supercherie, qui n'tait point sans leur rapporter des
choucroutes garnies et des bocks bien tirs.

--Mon cher Zola, permettez-moi de vous prsenter un de mes bons amis, le
capitaine Flambeur.

--Enchant, monsieur.

Ou bien:

--Tiens, Bourget! Comment a va?... M. Paul Bourget... Le capitaine
Flambeur.

--Trs honor, monsieur.

mile Zola, autant que je puis me le rappeler, tait reprsent par mon
ami Georges Moynet, avec lequel il a une vague analogie.

Quant  Bourget, son ple sosie se trouvait tre une manire de peintre
hollandais dont j'ai oubli le nom et qui n'a pas dgris pendant les
deux ou trois ans qu'il passa  Paris.

Et le reste  l'avenant.

Le malheur, c'est que le capitaine Flambeur avait meilleure mmoire que
moi et me mettait parfois dans un cruel embarras.

--Tiens, s'criait-il tout haut, voil Pasteur qui entre!... H!
Pasteur, un vermout avec nous, hein!

Rgulirement, Pasteur acceptait le vermout,  condition que ce ft une
absinthe.

Pardon, Zola! Pardon, Bourget! Pardon, Pasteur! Et pardon tous les
autres, littrateurs, potes, peintres, savants, membres de l'Institut
ou pas!

Un jour, au tout petit matin...

(tions-nous dj levs, ou si nous n'tions pas encore couchs? Cruelle
nigme!)

Un jour, au tout petit matin, nous passions place Clichy, sur laquelle
se dresse la statue du gnral Moncey (et non pas Monselet, comme
prononce  tort ma femme de mnage).

Le pidestal de cette statue est garni d'un banc circulaire en granit,
sur lequel des vagabonds s'talent volontiers pour reposer leurs pauvres
membres las.

Un ncessiteux dormait l, accabl de fatigue.

Son chapeau avait roul  terre, un ancien chapeau chic, de chez
Barjeau, mais devenu tout un pome de poussire de crasse.

Et, au fond du chapeau, luisaient encore, un peu teintes, deux
initiales: A. D.

--Tenez, capitaine Flambeur, regardez bien ce bonhomme-l. Je vous dirai
tout  l'heure qui c'est.

--Qui est-ce?

--Alphonse Daudet.

--Alphonse Daudet!... Celui qui a fait _Tartarin de Tarascon_?

--Lui-mme!

--C'est vrai, pourtant. Voil son chapeau avec ses initiales... Ah! le
pauvre bougre!... Mais il ne gagne donc pas d'argent?

--Si, il gagne beaucoup d'argent, mais, malheureusement, c'est un homme
qui _boit_!

--C'est gal, c'est bien triste de voir un homme de cette valeur-l dans
cette pure!

--Ah! oui, bien triste! Mais, pour moi, un homme qui _boit_ n'est pas un
homme intressant.

--Je ne vous dis pas, mais... si on le rveillait pour lui payer 
djeuner?

--Gardez-vous-en bien! Daudet est malheureux, mais trs fier.

Alors, trs discrtement, le bon papa Flambeur tira une pice de cent
sous de son porte-monnaie et l'insra dans la poche de l'auteur des
_Kamtchatka_.

J'avais oubli cette histoire: il a fallu, pour me la rappeler, que le
capitaine Flambeur me demandt, l'autre jour:

--Et Daudet?




ANTIBUREAUCRATIE


Ma jument baie cerise tait atteinte de coqueluche, et mon alezan hors
de service  la suite de chagrins d'amour. Quant  mes robustes
percherons, impossible de compter sur eux, totalement abrutis qu'ils
sont par la lecture  haute voix, devant eux, de la chronique d'un
penseur bien personnel et profond.

D'autre part, je me trouvais dnu des deux francs ncessaires  la
mobilisation d'un fiacre!

Alors, quoi?

Aller  pied, dites-vous?

J'aurais bien voulu vous y voir.

C'tait loin, o j'allais, trs loin, dans un endroit situ  une porte
de fusil environ et deux encblures du tonnerre de Dieu! je rsolus donc
de prendre l'omnibus.

Je grimpai sur l'impriale et versai quinze centimes s-mains du
conducteur.

Voil donc une situation claire et nettement tablie:

Je suis sur l'impriale, j'ai vers les quinze centimes de ma place. Je
puis donc passer, la tte haute, devant l'Administration de la Compagnie
des Omnibus. Bon.

Tout  coup, le temps changea et des gouttes d'eau se mirent  choir.

Or, j'avais mis, la veill', mon parapluie en gage.

(J'ai lid l'_e_ de _veille_ pour que la phrase constitut un
alexandrin joli et coquet.)

Je descendis dans l'intrieur du vhicule et remis s-mains du
conducteur un supplment, ou plutt, pour employer le mot propre, un
complment de quinze centimes.

Voici donc une nouvelle situation claire et nettement tablie:

Je suis dans l'intrieur d'un omnibus, j'ai vers les trente centimes de
ma place, je puis donc... (Voir la suite plus haut.)

L'omnibus s'arrta: on tait devant un bureau.

Une tte de brute avine apparut, et cette tte clama sans urbanit:

--Voyageur descendu de l'impriale?

C'est  moi, s'il vous plat, que ce discours s'adressait.

Devant cette tte de brute, cette voix raille et ce ton goujateux, je
rsolus soudain de garder un silence de spulcre.

--Voyageur descendu de l'impriale? rogomma de nouveau le bas
fonctionnaire.

Mme mutisme.

Alors la discourtoisie du contrleur s'exhala en propos blasphmatoires,
o le saint nom de Notre-Seigneur se trouvait fcheusement ml.

Ce sacrilge n'eut point le don de m'mouvoir.

--Mais, sacr mille tonnerres de bon D... de nom de D...! Il y a ici un
voyageur descendu de l'impriale! Ous qu'il est?

--C'est monsieur, intervint le conducteur en me dsignant.

--C'est vous qui tes descendu de l'impriale?

--Hein? me dcidai-je  faire.

--C'est vous qui tes descendu de l'impriale?

--Qu'est-ce que a peut bien vous f...  vous?

--Comment, qu'est-ce que a peut bien me f...?

--Oui, que je sois descendu de l'impriale ou de la lune.

--C'est pour le contrle.

--Le contrle? Quel contrle? Est-ce que je suis charg de faire le
contrle de votre sale guimbarde?

Nouveaux blasphmes vhments du contrleur.

--Pardon! m'criai-je, de combien est la place que j'occupe en ce
moment?

--De trente centimes.

--Conducteur, combien vous ai-je vers?

--Trente centimes.

--Eh bien! alors, je ne vous dois rien, ni un sou, ni une explication.
Si votre Compagnie tient tant que a au contrle, elle n'a qu' mettre
un contrleur  l'impriale, un contrleur  l'intrieur et un
contrleur sur les marches. Mais, sous aucun prtexte, je n'entends tre
ml  cette ridicule et odieuse bureaucratie.

--Enfin, voulez-vous, oui ou non, dire si c'est vous qui tes descendu
de l'impriale?

--M...!

Je dois dclarer que tout le monde dans l'omnibus me donnait tort, cohue
lche et servile d'Europens, indignes de la libert.

Seule, une petite jeune fille, qui tenait _le Journal_  la main,
semblait plonge dans une joie profonde par toute cette scne. (Si ces
lignes viennent  lui tomber sous les yeux, un petit mot d'elle me fera
plaisir.)

--Et puis, repris-je d'un air furibard, voil cinq minutes que vous me
faites perdre; je me plaindrai au Conseil municipal. Je suis l'ami
intime de M. Pierre Baudin.

Est-ce cette menace? Est-ce le dsir lgitime de mettre fin  cette
pnible histoire? Ne sais, mais l'omnibus se dcida  partir.

Mes covoyageurs me contemplaient avec des regards de basse-cour en
courroux.

Ce fut surtout le lendemain que je m'amusai beaucoup. Passant devant le
bureau d'omnibus o s'tait perptr ce conflit, j'interpellai la brute
avine:

--J'ai beaucoup rflchi depuis hier. J'aime mieux tout avouer.

--Hein?

--Le voyageur descendu de l'impriale, eh bien! c'tait moi!




CORRESPONDANCE ET CORRESPONDANCES


Ma foi, tant pis! On dira ce qu'on voudra, je l'imprime toute vive cette
petite lettre, srement pas crite par M. Jose-Maria de Heredia, mais si
rigolo!

Et puis c'est toujours a de moins  faire, n'est-ce pas?

    Cher monsieur Alphonse Allais,

Vous permettez, dites, que nous vous appelions _cher monsieur Alphonse
Allais_, bien que nous n'ayons pas l'avantage de vous connatre; mais
nous vous gobons toutes beaucoup  l'atelier et a excuse notre
familiarit.

Chaque matin, quand on ouvre _le Journal_, tout de suite on regarde
s'il y a une _Vie drle_, et quand il y en a une, ce n'est qu'un cri:

--Quelle histoire  dormir debout va-t-il encore nous raconter
aujourd'hui, cet imbcile-l?

Rassurez-vous, le mot _imbcile_ est pris ici en bonne part, un peu
comme les petites mamans qui appellent leur bb _horreur_.

Votre histoire d'omnibus, surtout, nous a beaucoup gondoles (_sic_),
car nous les connaissons, les omnibus, et surtout le personnel des
omnibus, qui se venge btement sur les voyageurs et les pauvres petites
voyageuses des tracasseries et de l'exploitation des grosses lgumes
capitalistes[2].

Depuis le jour o votre article sur les omnibus a paru, nous n'avons
plus qu'une ide: c'est d'affoler les contrleurs, et nous y arrivons
souvent.

Tmoin, hier:

Nous avions pass la soire  la fte de Montmartre. Des jeunes gens
trs gentils, mais que nous avons tout de mme plaqus brusquement, nous
avaient offert un saladier chez un troquet du boulevard Rochechouart.

(Peut-tre ne savez-vous pas ce que c'est qu'un saladier[3]. On vous
expliquera a une autre fois.) Et a nous avait mises en gaiet.

Mais l'heure est l'heure, n'est-ce pas? et comme on n'a pas de landaus
bouton d'or, nous grimpmes sur le tramway _Place de l'toile-La
Villette_, en demandant une correspondance.

(En attendant qu'un riche Bolivien nous offre un petit htel rue
Fortuny, nous demeurons chez nos parents, boulevard de Charonne.)

Sur le trajet, mon amie Lucienne ne disait rien. videmment, elle
ruminait quelque chose, mais je me demandais quoi.

Je fus bientt fixe.

Nous descendmes  La Villette, et je me disposais  me diriger vers le
bureau de _La Villette-Place du Trne_, quand Lucienne m'arrta.

Avec un culot d'enfer, elle s'avana vers le contrleur et lui demanda,
en montrant nos deux correspondances:

--Qu'est-ce que c'est que ces petits cartons-l?

--Mais, mademoiselle, ce sont des correspondances.

--Trs bien!... Et ces correspondances nous donnent le droit de monter,
sans rien payer, sur un omnibus qui correspond avec celui que nous
quittons?

--Parfaitement!

--Mais, dites-moi! Ma correspondance n'est valable qu' la condition
qu'on ne quitte pas le bureau auquel on est descendu?

--Parfaitement!

--Parfaitement, vous-mme! Nous n'allons pas quitter le bureau pour ne
pas perdre notre correspondance. Nous allons attendre ici le tramway de
la Place du Trne.

--Mais il ne passe pas ici, mademoiselle. Il faut que vous alliez le
prendre au bureau l-bas.

--Non, non, nous ne voulons pas quitter le bureau o nous sommes
descendues. Notre correspondance ne vaudrait plus rien. Et puis, nous
n'avons pas pris le tramway pour faire le trajet  pied.

(Il faut vous dire, au cas o vous l'ignoreriez, que le bureau de La
Villette-Place du Trne est situ  plus de 100 mtres de celui de
l'toile-La Villette auquel il correspond soi-disant.)

Je vous fais grce du reste du dialogue. Le malheureux contrleur
devenait fou furieux devant l'aplomb et la logique de Lucienne. Moi,
j'tais malade de rire.

 la fin, comme il fallait bien rentrer, nous prmes notre tramway,
aprs cette terrible menace:

--Nous reviendrons demain avec un huissier, et si la voiture ne vient
pas nous prendre ici mme, nous la ferons marcher, votre sale Compagnie.

Je ne sais pas si notre petite histoire va vous intresser, mais, dans
tous les cas, nous avons joliment rigol, nous.

Tchez d'arranger a, vous ferez plaisir  des petites jeunes filles de
la rue de la Paix, qui font des chapeaux pour les belles dames et qui
vous aiment bien sans vous connatre.

Et puis, si vous tiez chic et qu'il n'y ait pas derrire vous une
terrible madame Alphonse Allais, vous nous feriez signe et vous
viendriez un de ces jours nous chercher pour djeuner, en bons
camarades, dans un petit endroit de la rue Saint-Honor que nous
connaissons et o on n'est pas trop mal.

N'ayez crainte, on ne vous cramponnera pas, car il faut que nous soyons
rentres  une heure.

N. B.--On n'est pas laides.

 bientt?

    LUCIENNE ET MOI.

Eh bien! c'est entendu, Lucienne et vous! Dites-moi le jour et
l'endroit. On djeunera dans le fameux petit endroit, _en bons
camarades_, comme vous dites, car mon coeur, mon pauvre coeur, est
devenu la proprit exclusive et dfinitive d'une jeune princesse toute
d'ambre clair, laquelle n'aimerait pas beaucoup, je crois, que je la
trompasse dj.




LE MYSTRE DE LA SAINTE-TRINIT DEVANT LA JEUNESSE CONTEMPORAINE


Il y a deux ou trois jours, pas plus, j'ai rencontr mon jeune ami
Pierre, dont j'eus l'heur de faire la connaissance  Nice, cet hiver.

Aux Champs-Elyses, mon jeune ami Pierre accompagnait, sans
enthousiasme, le baby, sa soeur, qui jonchait, inerte, la copieuse
poitrine de sa percheronne nounou.

tendu sur deux chaises tangentes, Pierre affectait des attitudes plutt
asiatiques et ne semblait point s'amuser autrement.

Il m'aperut, se dcliqua, tel le ressort A. Boudin (_voyez ce ressort_)
et vint vers moi, l'oeil plein d'une rare dsinvolture et, toute large
ouverte, sa main loyale:

--Tiens, te v'l, toi!... j'suis pas fch de te voir. Faudra venir nous
dire bonjour... Tu sais que nous sommes revenus de Nice?

--Je m'en doute un peu,  ta seule rencontre.

--C'est vrai!... je suis bte... Viens nous dire bonjour... Maman te
gobe beaucoup... Elle dit que rien que de voir ta bobine, a la fait
rigoler.

--Je remercierai Madame ta mre de la bonne opinion...

--Fais pas a!... Tu seras bien avanc quand tu m'auras fait engueuler
comme un pied!

--Et puis, je lui dirai aussi que tu te sers de la dtestable expression
_engueuler_, laquelle est l'apanage exclusif de gens de basse culture
mondaine.

--Oh! la la! ousqu'est mon _monok_!... Et puis, tu sais, j' m'en fiche,
tu peux lui dire tout ce que tu voudras,  maman. Quand elle est un peu
fche, je n'ai qu' lui passer mes bras autour du cou, je l'appelle
_p'tite mre chrie_... je l'embrasse sur les yeux... Et elle ne me dit
plus rien.

--Tu as de la chance d'avoir une mre comme a.

--Eh ben! il ne manquerait plus que a... C'est vrai, tout de mme, j'ai
pas trop  me plaindre... Elle est trs chouette, maman!

--Dis donc, mon vieux Pierre!...

--Mon vieux Alphonse!...

--Surtout, ne va pas t'offusquer de ce que je te dirai.

--Marche toujours!

--Il me semble que tu ne me tutoyais pas  Nice?

--Ah! oui... tu ne sais pas?

--Non, je ne sais pas.

--Eh ben! mon vieux, maintenant je tutoie tout le monde!

--Tout le monde?

--Tout le monde!... Tiens, le pape arriverait, l, tout de suite, le
pape lui-mme, en bicyclette, et me demanderait de lui indiquer le
boulevard Malesherbes, je lui dirais: Prends la rue Royale, monte tout
droit, et puis, au bout,  gauche, tu trouveras le boulevard
Malesherbes. Et, s'il n'tait pas content, le Saint-Pre, a serait le
mme prix!

-- la suite de quelle volution ce parti pris t'est-il venu?

--Une nuit que je ne pouvais pas dormir... J'avais pris du caf chez des
gens qu'on avait dn... Maman s'tait pas aperu... Et moi, avec tout
a, j'pouvais pas m'endormir... Alors, je pensais  des tas de trucs...
Tout d'un coup, je me suis dit que c'tait idiot d'employer le pluriel
quand on n'avait affaire qu' un seul type... Tu comprends?

-- merveille.

--Vois-tu, comme c'est bte, quand on n'a qu'un bonhomme ou qu'une bonne
femme devant soi, de lui dire: _Comment allez-vous?_ Comme s'ils taient
trente-quatre mille. Alors, je me suis jur, dans ce cas-l, de lui
dire, au bonhomme, ou  la bonne femme: _Comment vas-tu?_ Ceux que a
pate, je leur dis: Vous vous croyez donc des tas?

--Bravo, mon vieux Pierre, tu te rapproches de la nature, et de la
raison.

--Et puis, tu sais, on m'en fait pas dmordre!... Ainsi, l'autre jour,
en plein catchisme, j'ai tutoy le _ratichon_.

--Le...?

--Le _ratichon_... le cur, quoi! Si t'avais vu sa bobine!...

--Tu vas donc au catchisme?

--Oh! m'en parler pas! C'est assez rasoir!... Je comprends pas que des
parents, qui se vantent d'tre des gens srieux, peuvent abrutir des
pauv'gosses comme nous  toutes ces... Tiens, j'allais encore employer
un mot de basse culture mondaine, comme tu dis.

--Ne te gne pas avec moi.

--Ce matin, c'tait le mystre de la Sainte-Trinit. Te souviens-tu du
mystre de la Sainte-Trinit?

--Brumeusement.

--C'est crevant!... Le Pre, le Saint-Esprit, le Fils!... Le Pre a
engendr le Saint-Esprit en se contemplant lui-mme... Toi, qui
commences  tre un vieux type, tu comprends pas grand'chose  a, dj?
Alors, quoi, nous, les mmes!... Et aprs, le Pre a contempl le
Saint-Esprit, et ils ont engendr le Fils!... C'est dommage, dis donc,
qu'on n'ait pas organis des trains de plaisir pour assister  a,
hein?... Ils sont trois et ils ne sont qu'un... Ils ne sont qu'un et ils
sont trois!... Arrange a... Moi, encore, je ne suis pas trop bte, j'en
prends et j'en laisse; mais, autour de moi, au catchisme, il y a un tas
de petites gourdes qui en deviennent _gaga_. Tiens, veux-tu que je te
dise?... Seulement, tu le rpteras pas  p'tite mre, qui coupe un peu
dans ces godants-l?

--Tu parles dans l'oreille d'un spulcre.

--Eh ben! le mystre de la Sainte-Trinit...

--Dis.

--a manque de femmes!




LA VAPEUR


Il n'y a qu' moi que ces veines arrivent.

J'ai rencontr, hier, Valentine, dans des conditions exceptionnellement
avantageuses qu'on va pouvoir apprcier plus bas.

Valentine est une jeune personne de Montmartre qui se destine au
thtre.

Son physique est attrayant, ses manires sont accortes, son intelligence
ptille, mais son impudicit est notoire dans tout le neuvime
arrondissement et une partie du dix-huitime (sans prjudice,
d'ailleurs, pour quelques autres quartiers de Paris).

--Que fais-tu par l? m'informai-je aprs l'avoir baise sur le front.

--Devine?

--Je ne suis pas somnambule.

--Je sors de chez l'oncle.

(C'est ainsi que la jeune Valentine dsigne familirement le vigoureux
cnobite de la rue de Douai.)

--Tu es reste longtemps chez cet esthte?

--Dans les une heure, une heure et demie.

--Mtin!

--Ah! dame! il n'a plus vingt ans, le pauvr' bonhomme!

--Et il t'a fait rpter _le Songe_ d'_Athalie_?

--Non, a n'est plus _le Songe_ qui marche maintenant, c'est _les
Imprcations de Camille_... Une ide  lui.

Et Valentine prit, en disant ces paroles, un air extraordinairement
malin, dont je ne sus point percer le sens. Je feignis de comprendre.

Et elle ajouta:

--Ce qui m'embte le plus, c'est que je lui ai dit que je rentrais chez
moi, rue Rochechouart. Alors, il m'a prie de remettre au _Petit
Journal_ sa chronique de demain.

--Montre.

--Ah! non, par exemple! Tu lui ferais encore des blagues, et il
m'attraperait, lors de mes dbuts,  la Comdie-Franaise.

--Poseuse, va!

Toutefois,  la suite d'habiles manoeuvres, cinq minutes aprs ce
dialogue, je dtenais le manuscrit de M. Francisque Sarcey et j'en
copiais le passage suivant, qu'on a pu lire, le mme jour, et dans mon
journal, et dans le _Petit Journal_.

M. Marinoni manifesta un vif mcontentement, mais j'ai autre chose 
faire dans la vie que de me proccuper des allgresses ou des dboires
de M. Marinoni.

Et puis si M. Marinoni n'est pas content, il sait o me trouver.


LA VAPEUR

                   *       *       *       *       *

Ah! c'est bien vrai, mes amis, il n'y a encore que les voyages pour
apprendre quelque chose! Si on restait chez soi, tous les jours, du
matin au soir, je vous demande un petit peu ce qu'on saurait de la vie.

On n'en saurait rien du tout. Voil ce qu'on en saurait.

Ainsi, voil la vapeur. Tout le monde parle de la vapeur: la vapeur
par-ci, la vapeur par-l.

Mais qui de nous sait exactement ce que c'est que la vapeur?

J'en excepte, bien entendu, les personnes qui s'occupent spcialement
de cette question, ingnieurs, mcaniciens, etc.

Moi, il y a huit jours, j'tais comme tout le monde: je parlais de la
vapeur, mais j'aurais t pendu s'il m'avait fallu dire en quoi
consistait ce phnomne.

La semaine dernire, je suis all, au Havre, assister  la rouverture
du Grand-Thtre.

Ah! mes amis, vous n'avez pas ide de ce que je suis populaire au
Havre.

C'est que le Havre est une ville de bon sens qui ne se laisse pas
emballer par les ides nouvelles, ou soi-disant nouvelles.

Au Havre, c'est moi qui vous le dis, le symbole ne ferait pas un sou.

Ibsen et Wagner sont apprcis  leur juste place, et on leur prfre
une bonne reprsentation du _Verre d'eau_ ou de la _Favorite_.

Mais, me voil parti sur le thtre, alors que je m'tais propos
d'aborder dans cette causerie la question de la vapeur.

Quelques Havrais, dont un fort aimable, ma foi, M. Jules Heuzey, m'ont
men voir un transatlantique.

Les transatlantiques sont ces normes btiments qui font le trajet,
chaque semaine, entre le Havre et New-York. C'est mme de l que leur
vient leur nom de transatlantiques (des mots latins: _trans_, au del,
et _atlanticum_, atlantique).

J'ai pris un vif plaisir  visiter _la Touraine_, le plus bel
chantillon de la Compagnie.

 Paris, on ne saurait s'imaginer tout le confortable et tout le luxe
que l'on peut entasser dans ces _maisons flottantes_. (Le mot est de M.
Jules Heuzey et il est fort juste.)

                   *       *       *       *       *

Mais c'est surtout la machine, ou plutt les machines, dont je fus
merveill.

Quelle puissance, mes chers amis, et quelle rgularit!

Comment ne point admirer ces monstres de force qui se laissent mener
avec la docilit du mouton et l'exactitude du chronomtre?

Nous tions guids dans ces merveilleux labyrinthes par le
chef-mcanicien lui-mme, M. Franois (Franois est seulement son
prnom, mais son nom est un nom alsacien extrmement difficile 
retenir). M. Franois nous expliqua avec une bonne grce, une lucidit
d'esprit et un rare bonheur d'expressions, ce que c'est que la vapeur.

Avez-vous vu bouillir de l'eau?

Il s'en chappe une sorte de bue qui se dissipe dans l'air. Eh bien!
cette bue-l, c'est la vapeur.

Rpandue dans l'air libre, elle n'a aucune force.

Mais si vous la contraignez  passer dans un espace restreint, oh!
alors, elle acquiert une excessive puissance d'extension, et elle met
tout en oeuvre pour s'chapper de ce milieu confin.

C'est cette proprit que les ingnieurs utilisent pour faire marcher
leurs machines.

Et,  ce propos, une remarque assez intressante.

Les Anglais dnomment leurs mcaniciens _engineers_, mot qui,  la
prononciation, ressemble  notre mot _ingnieur_.

_Ingnieur_ drive videmment du mot latin _ingenium_, qui signifie
_gnie_. C'est d'autant plus vrai que le _gnie_ est le mot qui sert 
dsigner la profession des ingnieurs.

_Engineer_ vient de _engine_, machine, la traduction de notre mot
_engin_.

Il serait assez piquant de dterminer le degr de cousinage
linguistique entre _ingnieur_ et _engineer_.

Jules Lematre a peut-tre son ide l-dessus.

Mais me voil loin de la vapeur.

J'y reviens.

Les machines  vapeur consistent en de l'eau qu'on fait chauffer dans
de gros tubes sur un bon feu de charbon de terre.

La bue de cette eau est amene dans une sorte de cylindre o se meut
un piston.

Elle pousse ce piston jusqu'au bout du cylindre.

Alors,  ce moment, grce  un mcanisme extrmement ingnieux, la
vapeur passe de l'autre ct du piston qu'elle repousse  l'autre bout
du cylindre.

Et ainsi de suite.

Il rsulte de ce va-et-vient du piston un mouvement alternatif qu'on
transforme, par d'habiles stratagmes, en mouvements rotatoires de roues
ou d'hlices.

Tout cela est trs simple, comme vous voyez, mais il fallait le
trouver.

L'ternelle histoire de la brouette qui fut invante par Descartes
(_sic_).

                   *       *       *       *       *

    FRANCISQUE SARCEY.

L'_espace restreint_, comme dit notre oncle, dont je dispose, me force 
n'insrer point l'loquente  la fois et bonhomme proraison de cette
chronique.

Je le regrette surtout pour vous, pauvres lecteurs!




L'ACIDE CARBONIQUE


C'tait un vendredi soir, le dernier jour que je passais en Amrique,
peu d'heures avant de m'embarquer, car la _Touraine_ partait dans la
nuit,  trois heures.

 une table voisine de celle o je dnais, dnaient aussi deux dames, ou
plutt, comme je l'appris par la suite, deux jeunes filles, dont une
vieille.

Ou mme, pour tre plus prcis, une miss et une demoiselle.

La miss tait Amricaine, jeune et trs gentille. La demoiselle tait
Franaise, entre deux ges, et plutt vilaine.

La miss avait, entre autres charmes, deux grands yeux noirs trs  la
rigolade. La demoiselle s'agrmentait de deux drles de petits yeux tout
ronds, de vritables yeux d'outarde (Bornibus).

Toutes deux parlaient franais, la demoiselle trs correctement
(parbleu! c'est une institutrice); la miss avec un accent et des
tournures de phrases d'un comique ahurissant.

Je prtai l'oreille...

(Je prte assez volontiers l'oreille, fcheuse habitude, car, un de ces
jours, on ne me la rendra pas, et je serai bien avanc!)

 joie! Ces deux dames parlaient de la _Touraine_ en termes qui ne
laissaient aucun doute... J'allais les avoir comme compagnes de route.

Toute une semaine  voir, plusieurs fois par jour, les grands yeux noirs
trs  la rigolade de la petite miss!

Tout de suite, j'esprai qu'on enverrait la vieille outarde au lit, de
bonne heure, alors que, trs tard, la petite miss et moi nous dirions
des btises dans les coins.

Cependant, se poursuivait la conversation des deux dames.

L'outarde tait d'avis qu'on allt tout de suite aprs dner au paquebot
et qu'on se coucht bien tranquillement.

Miss Minnie (car enfin, voil deux heures que je vous parle de cette
jeune fille sans vous la prsenter), miss Minnie disait d'un air rsolu:

--Oh! pas tout de suite, coucher! Allons faire _une petite tour_ avant
embarquer!

--On ne dit pas _une petite tour_, mais on dit _un petit tour_.

--Pourtant on dit _la tour_ Eiffel.

--Ce n'est pas la mme chose. Dans le sens de monument, _tour_ est du
fminin; dans le sens de promenade, ce mot est masculin.

Les questions de philologie m'ont toujours passionn, et je crois
dtenir, en cette partie, quelques records.

--Pardon, mademoiselle, intervins-je, la rgle que vous venez de
formuler n'est pas sans exception. _Tour_, dans le sens du voyage, n'est
pas toujours masculin.

Les yeux ronds de l'outarde s'arrondirent encore, interloqus.

--Il est masculin pour tous les pays, sauf le Cantal, le Puy-de-Dme et
la Haute-Loire.

Du coup, ces dames eurent un lger frisson de terreur. J'tais, sans nul
doute, un fou, peut-tre furieux, si on le contrariait.

--Parfaitement! insistai-je. Ainsi, l'on dit _le_ tour de France, _le_
tour du monde, mais on dit _la_ tour d'Auvergne.

Ma compatriote s'effondra de stupeur, mais j'eus la joie de voir que
Minnie, en bonne petite humouriste yankee, s'esclaffait trs haut de mon
_funny joke_.

Alors, nous voil devenus des camarades.

On fit _un petit tour_ dans quelques _roof-concerts_, on but des
consommations exorbitantes et, finalement, on s'choua, prs du port,
dans une espce de caf franais, o une clientle assez mle tirait
une tombola au profit d'un _artiste_.

Minnie gagna douze bouteilles de champagne, qu'elle n'hsita pas  faire
aussitt diriger sur sa cabine.

Pas plutt  bord, elle tint  constater la valeur de son breuvage. Vous
me croirez si vous voulez, il tait exquis et de grande marque.

(Rien ne m'tera de l'ide qu'il ne ft le fruit d'un larcin.)

Comme toutes les Amricaines, Minnie adore le champagne, mais pas tant
que son institutrice.

La vieille outarde se chargea,  elle seule, de faire un sort aux trois
quarts de la bouteille.

Minnie tait indigne. Elle me prit  l'cart.

--Est-ce qu'elle va boire toute ma champagne, cette vieux chameau!
Tchez  lui faire une bonne blague pour qu'elle est dgote de cette
liquide.

--Si je russis, miss, que me donnerez-vous?

--Je vous embrasserai.

--Quand?

--Le soir, sur le pont, quand le monde sont en alls coucher.

--Et vous m'embrasserez... bien?

--Le mieux que je _pouverai_!

--Mazette! esprai-je.

Ds le lendemain matin, devant l'institutrice, j'amenai la conversation
sur le champagne.

--C'est bon, c'est mme trs bon; mais il y a certains tempraments
auxquels l'usage du champagne peut tre nuisible et mme mortel.

--Ah! vraiment? fit la vieille fille.

--Mais oui. Ainsi, vous, mademoiselle, vous devriez vous mfier du
champagne. a vous jouera un mauvais tour, un jour ou l'autre.

--Allons donc!

--Vous verrez... C'est de a qu'est morte madame Beecher-Stowe.

J'avais mon plan. Une vieille plaisanterie, faite jadis  Chincholle au
cours d'un voyage prsidentiel, me revenait en mmoire.

Le docteur Marion, dont je n'hsite pas  mler le nom  cette
plaisanterie du plus mauvais got, me fournit une petite quantit
d'acide tartrique et de bicarbonate de soude.

 sec, ces deux corps ne ragissent point l'un sur l'autre. Dissous, ils
se dcomposent: l'acide tartrique se jette sur la soude avec une
brutalit sans exemple, chassant ce pauvre bougre d'acide carbonique qui
se retire avec une vive effervescence,  l'instar de ces maris tromps
qui claquent les portes pour faire voir qu'ils ne sont pas contents.

C'est ce mcontentement bien naturel de l'acide carbonique que les
fabricants d'eau de seltz utilisent pour produire leurs eaux gazeuses.

O plaai-je ces deux poudres?

Ici, il me faudrait employer l'ingnieux stratagme auquel eut recours
nagure George Auriol pour viter les mots shocking.

Malheureusement, je n'ai pas, comme ce jeune matre, un joli bout de
crayon attach  ma lyre. La seule ressource me reste donc de la
priphrase.

Je plaai mes produits chimiques au fond d'un vase d'ordre tout intime 
l'usage coutumier de la vieille outarde, et j'attendis.

Le lendemain, je m'amusai beaucoup au rcit du docteur.

Ds le matin, elle l'avait fait mander, et, folle de terreur, lui avait
racont son trange indisposition.

--a moussait! a moussait! Et a faisait _pschi, pschi, pschi, pschi_.

--N'auriez-vous pas bu des boissons gazeuses, hier? demanda-t-il.

--Si, du champagne.

--C'est bien cela. Vous ne pouvez pas digrer l'acide carbonique. Ne
buvez plus ni champagne, ni soda, ni rien de gazeux.

Minnie trouva la farce  son got. Elle me rcompensa en m'embrassant le
mieux qu'elle put. Et quand les Amricaines vous embrassent du mieux
qu'elles peuvent, je vous prie de croire qu'on ne s'embte pas.

Et encore j'emploie le mot _embrasser_ pour rester dans la limite des
strictes convenances.




THE PERFECT DRINK


Bien que l'heure ne ft pas,  vrai dire, encore trs avance, une soif
norme treignait les gorges du Captain Cap et de moi (triste
consquence, sans doute, des dbauches de la veille.)

D'un commun accord, nous emes vite dfourch notre tandem, cependant
que notre regard explorait l'horizon.

Prcisment, un grand caf trs chic, ou d'aspect tel, se prsenta.

Malgr l'apparence fcheusement heuropenne (l'_h_ est aspir) de
l'endroit, tout de mme nous voulmes bien boire l.

--Envoyez-moi le stewart! commanda Cap.

-- votre disposition, monsieur! s'inclina le grant.

--Donnez-nous deux grands verres.

--Voil, monsieur.

--Je vous dis _deux grands verres_, et non point _deux ds  coudre_.
Donnez-nous deux grands verres.

--Voil, monsieur.

--Enfin!... Du sucre, maintenant.

--Voil, monsieur.

--Non, pas de ces burlesques morceaux de sucre... Du sucre en grain.

--Voil, monsieur.

--Pas, non plus, de ce sucre de la Havane qui empoisonne le tabac.

--Mais, monsieur...

--J'exige du sucre en grain des Barbades. C'est le seul qui convienne au
breuvage que je vais accomplir.

--Nous n'en avons pas d'autre que celui-l.

--Triste! Profondment triste! Enfin...

Et Cap jeta au fond de nos verres quelques cuilleres de sucre qu'il
arrosa d'un peu d'eau.

--Et maintenant, deux citrons!

--Voil, monsieur.

Cap jeta un regard de profond mpris sur les citrons apports.

--Deux autres citrons!

--Voil, monsieur.

Ici, Cap entra dans une relle fureur:

--Je vous demande deux _autres_ citrons!... Entendez-vous? Deux _autres_
citrons! Deux _autres_! Non point _two more_, mais bien _two other_! Des
citrons _autres_! Vous me f...-l des limons de Sicile! alors que je
rve uniquement de citrons provenant de l'le de Rhodes... Avez-vous des
citrons provenant de l'le de Rhodes?

--Pas pour le moment.

--Ah! c'est gai! Enfin...

Et Cap exprima dans nos verres le jus des limons de Sicile.

--Du gin, maintenant! Quel gin avez-vous?

--Du _Anchor gin_ et du _Old Tom gin_.

--Du vrai _Anchor_?

--Du vrai.

--Du vrai _Old Tom_?

--Du vrai.

--Et du _Young Charley gin_? Est-ce que vous en avez?

--Je ne connais pas...

--Alors, vous ne connaissez rien. Enfin...

Et Cap,  chacun, nous versa une copieuse (ah! que copieuse!) rasade de
_Old Tom gin_.

--Remuons! ajouta-t-il.

 l'aide d'une longue cuiller, nous agitmes ce dbut de mlange.

--De la glace, maintenant!

--Voil, monsieur.

--De la glace, a!

--Mais parfaitement, monsieur!

--D'o vient cette glace?

--De l'usine d'Auteuil, monsieur!

--L'usine d'Auteuil? Elle est peut-tre admirablement outille pour
fournir de l'eau bouillante  la population parisienne, mais elle n'a
jamais su le premier mot du frigorifisme. Vous pouvez aller lui dire de
ma part...

--Mais, monsieur!

--D'ailleurs, je ne connais qu'une glace vraiment digne de ce nom: celle
qu'on ramasse l'hiver dans la Barbotte!

--Ah!

--Oui, la Barbotte! La Barbotte est une petite rivire qui se jette dans
le Richelieu, lequel Richelieu se jette dans le Saint-Laurent... Et
savez-vous le nom de la petite ville qui se trouve au confluent du
Richelieu et du Saint-Laurent?

--Ma foi, monsieur...

--Ah! vous n'tes pas cals en gographie, vous autres Europens! La
petite ville qui se trouve au confluent du Richelieu et du Saint-Laurent
s'appelle Sorel... Et surtout, n'allez pas confondre Sorel en Canada
avec la trs jolie et trs sduisante Ccile Sorel ou avec Albert Sorel,
l'minent et trs aimable nouvel acadmicien! Jurez-moi de ne pas
confondre!

--Volontiers, monsieur!

--Alors, donnez-moi votre sale glace de l'usine d'Auteuil.

--Voil, monsieur!

Et Cap mit en nos breuvages quelques factices ice-bergs.

--Vous n'avez plus, dsormais, qu' nous apporter deux bouteilles de
soda... Quel soda dtenez-vous, ici?

--Mais... le meilleur! Du _schweppes_!

--Ah! Seigneur! loignez de moi ce calice! Du _schweppes_!...
Certainement, le _schweppes_ n'est pas une marque drisoire de soda,
mais auprs de celui que fabrique mon vieux _old fellow_ Moonman de
Fall-River, le _schweppes-soda_ n'est qu'un fangeux, saumtre et
miasmatique breuvage!... Enfin... Donnez-nous tout de mme du
_schweppes_!

--... Dit mon pre, hugoltrai-je.

C'tait fait! Nous n'avions plus qu' lamper notre _drink_, largement,
comme font les hommes libres, forts, rythmiques et qui ont la dalle en
pente...

... Quand le grant eut l' jamais regrettable ide de nous apporter des
chalumeaux.

La combativit de Cap n'en demandait pas davantage.

--a, des pailles! fit-il avec explosion.

--Mais, monsieur...

--Non, a, a n'est pas des pailles! C'est de la paille, et de la paille
prime, sortant de dessous--saura-t-on jamais?--quelles innommables
vaches! Je n'ai point accoutum  boire en des tables. En allons-nous,
mon ami, en allons-nous!

Cap jeta sur le marbre de la table une suffisante pice de cent sous, et
nous partmes vers le prochain mastroquet, o nous nous dlectmes  la
joie d'une chopine de vin blanc, un peu de gomme et un demi-siphon!




CONTE DE NOL


Ce matin-l, il n'y eut qu'un cri dans tout le Paradis:

--Le bon Dieu est mal lun aujourd'hui. Malheur  celui qui
contrarierait ses desseins!

L'impression gnrale tait juste: le Crateur n'tait pas  prendre
avec des pincettes.

 l'archange qui vint se mettre  sa disposition pour le service de la
journe, Il rpondit schement:

--Zut! fichez-moi la paix!

Puis, Il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche,
s'affaissa--plutt qu'il ne s'assit--sur Son trne d'or, frappa la nue
d'un pied rageur et s'cria:

--Ah! j'en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel
Nol, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la
chemine. Cette anne, ils auront... la peau!

Il fallait que le Pre ternel ft fort en colre pour employer cette
triviale expression, Lui d'ordinaire si bien lev.

--Envoyez-moi le bonhomme Nol, tout de suite! ajouta-t-Il.

Et comme personne ne bougeait:

--Eh bien! vous autres, ajouta Dieu, qu'est-ce que vous attendez? Vous,
Paddy, vieux poivrot, allez me qurir le bonhomme Nol!

(Celui que le Tout-Puissant appelle familirement _Paddy_ n'est autre
que saint Patrick, le patron des Irlandais.)

Et l'on entendit  la cantonade:

--Allo! Santa Claus! Come along, old chappie!

Le bon Dieu redoubla de fureur:

--Ce pochard de Paddy se croit encore  Dublin, sans doute! Il ne doit
cependant pas ignorer que j'ai interdit l'usage de la langue anglaise
dans tout le sjour des Bienheureux!

Le bonhomme Nol se prsenta:

--Ah! te voil, toi!

--Mais oui, Seigneur!

--Eh bien! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du
ciel...

--Cette nuit, Seigneur? Mais Notre-Seigneur n'y pense pas!... C'est
cette nuit... Nol!

--Prcisment! prcisment! fit Dieu en imitant,  s'y mprendre,
l'accent de Raoul Ponchon.

--Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions!...

--Le royaume des Cieux est assez riche pour n'tre point  la merci mme
de ses plus vieux clients. Et puis... pour ce que a nous rapporte!

--Le fait est!

--Ces gens-l n'ont mme pas la reconnaissance du polichinelle... Je
fais un pari qu'il y aura plus de monde, cette nuit, au _Chat Noir_ qu'
Notre-Dame-de-Lorette. Veux-tu parier?

--Mon Dieu, vous ne m'en voudrez pas, mais parier avec vous, la Source
de tous les Tuyaux, serait faire mtier de dupe.

--Tu as raison, sourit le Seigneur.

--Alors, c'est srieux? insista le bonhomme Nol.

--Tout ce qu'il y a de plus srieux. Tu feras porter tes provisions de
joujoux aux enfants des Limbes. En voil qui sont autrement intressants
que les fils des Hommes. Pauvres gosses!

Un visible mcontentement se peignait sur la physionomie des anges, des
saints et autres habitants du cleste sjour.

Dieu s'en aperut.

--Ah! on se permet de ronchonner! Eh bien! mon petit pre Nol, je vais
corser mon programme! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non
seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu
leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d'avance au spectacle
de tous ces imbciles contemplant demain matin leurs tres veufs de
chaussures.

--Mais... les pauvres?... Les pauvres aussi? Il me faudra enlever les
pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres?

--Ah! ne pleurniche pas, toi! _Les pauvres petits pauvres!_ Ah! ils sont
chouettes, les pauvres petits pauvres! Voulez-vous savoir mon avis sur
les victimes de l'Humanit Terrestre? Eh bien! ils me dgotent encore
plus que les riches!... Quoi! voil des milliers et des milliers de
robustes proltaires qui, depuis des sicles, se laissent exploiter
docilement par une minorit de fripouilles fodales, capitalistes ou
pioupioutesques! Et c'est  moi qu'ils s'en prennent de leurs dtresses!
Je vais vous le dire franchement: Si j'avais t le petit Henry, ce
n'est pas au caf Terminus que j'aurais jet ma bombe, mais chez un
mastroquet du faubourg Antoine!

Dans un coin, saint Louis et sainte lisabeth de Hongrie se regardaient,
atterrs de ces propos:

--Et penser, remarqua saint Louis, qu'il n'y a pas deux mille ans, Il
disait: _Obissez aux Rois de la terre!_ O allons-nous, grand Dieu! o
allons-nous? Le voil qui tourne  l'anarchie!

Le Grand Architecte de l'Univers avait parl d'un ton si sec que le
bonhomme Nol se le tint pour dit.

Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les chemines du globe et
recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.

Vous pensez bien qu'il ne songea mme pas  remonter au ciel cette
vertigineuse collection. Il la cda, pour une petite somme destine 
grossir le denier de Saint-Pierre,  des messieurs fort aimables, et
voil comment a pu s'ouvrir, hier,  des prix qui dfient toute
concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison:

    AU BONHOMME NOL

    _Spcialit de chaussures d'occasion en tous genres pour bbs,
    garonnets et fillettes._

Nous engageons vivement nos lecteurs  visiter ces vastes magasins, dont
les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lvy, ont su faire une des
attractions de Paris.




DBUT DE M. FOC DANS LA PRESSE QUOTIDIENNE


Je reois d'un jeune homme qui signe Foc et qui--si mes pronostics
sont exacts--doit tre l'un des patrons de la clbre maison Lou, Foc et
Cie, une sorte de petit conte fort instructif et pas plus bte que les
histoires  dormir debout qui relvent de ma coutumire industrie.

Alors, moi malin, que fais-je? Je publie le petit conte du jeune Foc et,
pendant ce temps-l, je vais fumer une cigarette sur le balcon.

La parole est  vous, jeune homme:


UN REMDE ANODIN


I

Hercule Cassoulade, voyez-vous, c'tait un mle. Il avait deux mtres
dix environ, du sommet du crne  la plante des pieds, et ses tripes
taient les plus vastes du monde. Il disait en parlant du Pont-Neuf:

--Il est gentil, mais il a l'air bien dlicat.

D'une gaiet charmante, avec cela, et si bon enfant que la vue seule
d'un malade suffisait  le faire rire.

Or, un jour, chose incroyable, cet homme de bronze prit froid et se mit
 tousser, cependant qu'on entendait doucement retentir dans ses larges
narines poilues les motifs principaux des _Murmures de la Fort_, de
Wagner, arrangs pour coryza seul.

Comme une femme, comme un veau, comme un simple mortel, Cassoulade tait
enrhum!


II

Il montra quelque impatience, cria:

--a commence  m'embter; je suis bon type, mais je n'aime pas qu'on se
foute de moi!

Mme, ayant publi ce manifeste, il gifla sans exception tous ceux qui
avaient l'air de rigoler, se prit aux cheveux avec son chapeau et,
rapide, s'en alla par les grouillantes rues.

Examinant les portes, farouche, le gant marchait... Enfin, vers le
soir, il put lire au-dessous d'une sonnette ces mots gravs dans le plus
rare porphyre:

    _Docteur mdecin 3 h.  6 h._

Aprs avoir lacr des paillassons, enfonc des portes, trangl de
vagues huissiers, il pntra comme un obus dans le cabinet d'un prince
de la science.


III

Le prince tait un vieux petit monsieur ple et grle et de qui les
traits arborrent  l'entre tumultueuse d'Hercule l'expression polie
mais rserve de l'antilope des Cordillres quand les hasards de la
promenade la mettent subitement en prsence de la panthre noire du
Bengale.

Il tenta mme de s'enfuir; mais Cassoulade le rattrapa d'une main et, de
l'autre, tint le crachoir,  peu prs dans le sens que voici:

--Je suis un mle; il me faut un remde srieux, un remde comme pour
cinq chevaux! D'ailleurs, c'est bien simple: si vos mdicaments ne me
font pas d'effet, je vous casse la gueule.

 cet ultimatum trs net, Cassoulade crut devoir ajouter la suivante
proclamation:

--Je suis bon type, mais je ne veux pas qu'on se foute de moi!

Le docteur, aprs avoir auscult son terrible client, fit entendre ces
humbles mots:

--Allez  Arcachon et baladez-vous sous les sapins. La senteur
balsamique des sapins est tout ce qu'il y a de meilleur pour l'affection
dont vous souffrez.

Il dit, et faisant un bond, se barricada dans sa chambre, sans rclamer
ses honoraires.


IV

--Aller  Arcachon, rflchit Hercule, quand il fut dehors, a me
cotera trs cher, et puis il me faudra changer de caf, ce qui est
toujours malsain... Mais, j'y pense, s'cria-t-il plaisamment en imitant
le rire bte d'Archimde, il y a des sapins  Paris--pourquoi ne pas en
profiter?

Et il s'en fut sur la place du Thtre-Franais, sapinire redoutable,
bois sacr tout le jour retentissant de cris d'crass et d'un horrible
mlange de songe d'Athalie et d'imprcations de _Camille_.

Tranquillement, loin de tout refuge, il se coucha sur la chausse, et
pendant une heure, d'innombrables fiacres se livrrent sur son ventre au
noble jeu des Montagnes russes.

--Mais je ne me sens pas mieux! cria bientt Cassoulade, que la colre
commenait  gagner; les sapins ne me font rien du tout, c'est un remde
de fillette!

Prophte, il dit encore:

--a finira mal pour le docteur: je suis bon type, mais je n'aime pas
qu'on se foute de moi!

Et il se retournait, afin de gifler, sans exception, toutes les
personnes qui auraient pu avoir l'air de rigoler, quand l'omnibus des
Batignolles survint et l'aplatit de telle sorte qu'il n'y eut plus qu'
runir dans une bire les morceaux pars du colosse, et  mettre le tout
dans la terre glaise,  Mnilmontant (_bis_).

                   *       *       *       *       *


V

... Hercule Cassoulade patienta quelques jours, mais quand il vit que,
dcidment, l'odeur rsineuse du sapin ne gurissait pas son rhume, il
se fcha, assez srieusement.

--Mais je ne me sens pas mieux, hurla-t-il, le sapin ne me fait rien du
tout, c'est un remde de...

L'indignation l'touffait. Il brisa le cercueil, brisa la pierre et se
rendit chez son mdecin.

Ce qui se passa dans cette interview, nul ne pourra jamais le dire.

Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'on ne trouva plus
dsormais aucunes traces de l'illustre savant, ni dans ses bottines, ni,
chose plus extraordinaire encore, dans le Botin!

Hercule Cassoulade vcut jusqu' l'ge de cent trente ans. Parfois, dans
un cercle de voisins respectueux, il aimait  conter l'anecdote:

--Parfaitement... il m'avait ordonn un remde de fillette,  moi! un
mle! un homme de bronze!... C'tait une cure de je ne sais plus quoi...
de pin... de sapin... Enfin, un remde de gosse. a n'a rien fait.

Avec l'accent froid et terrible du Destin, il ajoutait:

--Le charlatan me l'a pay. Je suis bon type, mais je n'aime pas qu'on
se foute de moi!

Et d'un regard svre, il fixait tous ses auditeurs, y compris les
femmes et les enfants, prt  gifler, sans exception, tous ceux qui
eussent pu, par hasard, avoir l'air de rigoler.

    FOC.

Et voil!

Merci, petit Foc, vous tes bien gentil, et votre histoire est trs
drle.

Je vous en laisse toute la gloire, mais vous me permettrez bien que j'en
touche le montant, froidement.

Et puis, envoyez-moi votre nom et votre adresse. Vous me ferez plaisir
(_sans blague_).




PHILOLOGIE


Mon jeune et intelligent directeur me remet, ou plutt me fait remettre
par un de ses grooms--car nous sommes en froid depuis quelque temps
(histoire de femmes)--la lettre suivante que je publie presque
intgralement, non pas tant pour l'intrt qu'elle comporte que pour la
petite peine qu'elle m'vite d'imaginer et d'crire une vague futilit
analogue ou autre.

Tout ce qui touche  la langue franaise, d'ailleurs, ne me saurait
demeurer indiffrent. Mes lecteurs, mes bons petits lecteurs chris, le
savent bien, car pas un jour ne se passe sans que je sois consult sur
quelque philologique embarras, ou invit  consacrer de ma haute
sanction telle nouvelle formule.

D'autres se montreraient orgueilleux d'une semblable renomme; moi, je
n'en suis pas plus fier!

Une lettre trs gentille, entre autres, reue dernirement, me disait en
substance:

Un syndicat d'idoltres de votre incomparable talent et de votre
parfaite tenue dans la vie me charge de vous aviser qu'il a
dfinitivement adopt, comme courtoise formule pistolaire, le
_inoxydablement_ que vous venez de lancer avec votre indiscutable
autorit.

Mais croyez-vous point, cher Monsieur, que l'orthographe en serait pas
mieux ainsi: _inoccidablement_, tmoignant que les sentiments qu'on
nourrit pour son correspondant sont altrables par rien du tout, mme le
trpas?

Nous sommes d'accord, Syndicat d'idoltres, nous sommes d'accord.

Et puis, voici la lettre annonce plus haut:

    _ Monsieur Fernand Xau, Directeur du journal _le Journal_, 106,
    rue de Richelieu._

    Monsieur,

Depuis plus de deux ans que, chaque matin, je lis le _Journal_,
j'admire... etc., etc.

_(Ici quelques mots aimables pour plusieurs collaborateurs non dnus,
en effet, de talent.)_

... Mais ce que je prise par-dessus tout, ce sont les chroniques si
fines, si ingnieuses, si larges, si substantielles de ce remarquable
vieillard (_sic_) qui signe Alphonse Allais.

Je n'ai pas l'honneur de le connatre, je n'ai mme jamais vu sa
photographie, mais le respect que j'prouve pour son noble caractre et
pour la faon si docte, si magistrale, si dfinitive avec laquelle il
dnoue le noeud gordien des plus grosses difficults de la langue
franaise, m'ont amen  lui demander, par votre intermdiaire, son avis
sur une question qui nous passionne, quelques amis et moi.

M. Allais a su conqurir, dans les milieux universitaires, une vive
autorit pour la lueur qu'il jeta jadis sur le genre du mot _tac_,
masculin ou fminin selon le cas (_l'attaque du moulin, le tic-tac du
moulin, la tactique Dumoulin_).

Il s'agit aujourd'hui des diffrentes orthographes du mot _sang_, qui
ondoient suivant la qualit, la couleur, la temprature, etc., etc.

Quand, par exemple, vous parlez, dans le _Journal_, de ce jeune esthte
que vous appelez, je crois, Sarcisque Francey ou Sancisque Frarcey (ou
un nom dans ce genre-l), vous dites: Ce petit jeune homme dtient le
record du bon _sens_.

Mais ds qu'il est question du chasseur Mirman, vous crivez: Le
dput de Reims se fait beaucoup de mauvais _sang_.

Donc, _s, e, n, s,_ quand c'est bon; _s, a, n, g,_ quand c'est mauvais.

De mme, l'orthographe de ce mot varie avec la couleur:

Quoique le sang soit habituellement rouge, vous crivez _faire
semblant_ _s, e, m,_ et _sambleu!_ _s, a, m_.

Expliquez cela, s. v. p.!

Ce n'est pas tout:

Pourquoi crivez-vous: _M. Barthou perdit son sang-froid_ _s, a, n,
g,_ et _Don Quichotte perdit son Sancho_ _s, a, n_?

Je m'arrte, monsieur le directeur, car,  insister dans cette voie, on
se ferait tourner les sangs.

Peut-tre M. Alphonse Allais trouvera-t-il que je n'ai pas le sens
commun?

Dans cette esprance, veuillez, monsieur le directeur, etc., etc.

Votre bien dvou,

    JEAN DES ROGNURES.

La question est, en effet, trangement complexe; je la transmets  mon
conseil d'tudes (section des lettres).

Et je me rappelle l'amusante boutade de mon pauvre vieil ami Hippolyte
Briollet:

_On dit Francfort-_sur-le-Mein_ _et_ avoir le coeur _sur la main_.
Comment voulez-vous que les trangers s'y reconnaissent?_

Moi aussi, je me demande comment les trangers peuvent s'y reconnatre.




FRAGMENT DE LETTRE DE M. FRANC-NOHAIN TENDANT  DMONTRER QU'ON NE
S'EMBTE PAS PLUS EN PROVINCE QU' PARIS


Beaucoup de Parisiens, et pas mal de Parisiennes, prouvent une vive
tendance  s'imaginer que le bout du monde consiste en Neuilly l'hiver
et en Trouville l't.

Il y a l un gros malentendu contre lequel tous les bons esprits
devraient s'appliquer  ragir.

Les dpartements franais,  gens de Paris, existent ailleurs que dans
les gographies. Ils sont peupls d'habitants en tout semblables  vous,
d'habitants qui participent  la vie de la France et qui contribuent,
par leurs efforts, par leurs arts, par leur fortune,  la prosprit et
 la grandeur de notre cher pays.

Mais je n'insiste pas. a me ficherait en colre, comme dit Sarcey, et,
malade comme je suis, la moindre motion peut me tuer.

Je prfre dcouper, dans une lettre que je viens de recevoir, le
passage suivant. Lisez-le attentivement, Mesdames et Messieurs, et vous
vous rendrez bien compte que Paris ne dtient pas le record des suprmes
rigolades:

                   *       *       *       *       *

Je parierais, mon cher Allais, que vous, si Parisien, vous ne
connaissez pas un petit jeu ravissant qui passionne, depuis cet hiver,
notre socit lgante de Saint-Jean-d'Angly. C'est la jolie madame
Marouillet qui nous l'a appris, cette madame Marouillet dont je vous
parlai tant de fois, la femme du docteur Marouillet, le distingu
prsident de l'_Acadmie morale et technique d'Aunis et Saintonge_.

Vous savez qu'il y a th chez les Marouillet tous les vendredis: une
habitude de Paris qui s'est merveilleusement implante dans notre
province; nous sommes l un petit clan de fonctionnaires qui ne
demandons qu' nous amuser, et qui y russissons parfaitement, je vous
assure, depuis que les Marouillet ont donn l'lan; tout blas que vous
tes, je doute fort que vous ne prissiez plaisir  une partie de bte
hombre avec mademoiselle Charras, que nous appelons, par analogie, la
Superbe, et avec madame Legrice-Morand; et si vous entendiez cette
dernire chanter: _Salut! petite maison verte!_ la nouvelle romance du
commandant Thomeret, vous comprendriez vite le peu de regrets que nous
prouvons pour vos divettes.

Mais ce qui vous ravirait plus encore, ou je vous connais mal, c'est le
petit jeu de madame Marouillet.

Tout le monde s'assied en cercle, coude  coude; chacun tient l'index
droit lev; la main gauche est  demi-ferme, le bout du pouce
effleurant l'extrmit du mdium, de faon  former comme un petit
puits, l'orifice en l'air. Celui qui dirige le jeu commande: _Chacun son
trou!_ ou _Trou commun!_ ou _Trou du voisin!_ et aussitt chaque joueur
abat l'index au milieu du cercle quand on a command trou commun, ou
l'insinue dans le petit puits que le voisin forme de sa main gauche, ou
dans son propre petit puits. Vous ne sauriez imaginer rien de plus
distrayant, pour peu qu'on mette de l'entrain et de la vivacit dans les
commandements; et je vous garantis que quand c'est madame Marouillet qui
commande, ou encore le petit d'Angoulins, pour pouvoir les suivre, et,
au milieu de l'entre-croisement des mains, ne pas s'embrouiller dans les
diffrents trous, il faut une attention et une dextrit pas banales.

D'ailleurs, quand on se trompe, c'est peut-tre encore plus amusant,
car alors ce sont des contestations sans fin et drles au possible:

--Trou commun, monsieur Burisson; vous faites trou du voisin, un
gage!--Pas du tout, chacun son trou!--Non, trou commun!--Trou du
voisin!--Troun de l'air! ajoute toujours M. Burisson, qui a le gnie de
l'-propos et du calembour. Ce M. Burisson est impayable; entre nous, je
le souponne souvent de se tromper exprs et d'tre lgrement
_fumiste_, comme vous dites sur le boulevard; ce qui est certain, c'est
qu'il nous fera mourir.

                   *       *       *       *       *

Trou commun, mon cher Allais, et mille choses autour.

    FRANC-NOHAIN.

_Franc-Nohain_ n'est pas le vrai nom du signataire de cette lettre.

Trsorier gnral dans un des plus fertiles dpartements de notre chre
France sud-occidentale, ce sympathique fonctionnaire se double d'un
pote amorphe d'une rare envergure.

Son petit volume, qui vient de paratre: _Inattentions et sollicitudes_,
est dans toutes les mains.




UN EXCELLENT HOMME DISTRAIT


Dans l'htel, fort confortable d'ailleurs, o je vis depuis plus d'un
mois, s'panouit--si j'en excepte une rare pince de braves gens trs
gentils--toute une pote de muffs ineffables et de bourgeois sans
bornes.

Oh! ces ttes! Oh! ces conversations! Leur idal d'art se satisfait aux
tableaux du fcal Bonnat et de Bouguereau, spcialiste en baudruches
rostres.

Leur soif de justice sociale s'tanche aux ides (!) de Deschanel ou de
Leroy-Beaulieu, si tant est qu'ils connaissent seulement de nom ces
veules sociologues comiques  force d'inconscience.

Et dvots, avec a! Dvots d'un cagotisme  faire vomir Huysmans!

Ah! les salauds! Et la veine qu'ils ont qu'_on_ ne soit pas mchant!

--Vous me croirez si vous voulez, disait ce matin une abominable vieille
chipie  son voisin de table, mais  Paris, dans les quartiers ouvriers,
il n'est pas rare de trouver des cailles d'hutres dans les tas
d'ordures (_sic_)!

Et le voisin de table, un hobereau fatigu par toutes sortes de
dbauches occultes, se refusait  accepter une telle monstruosit:

--Des hutres! rlait-il. Des hutres! Et ces gens-l se plaignent!

Pauvre petite douzaine de portugaises  douze sous, pensiez-vous jamais
indigner tant le monde orlaniste, clrical et bien pensant de la cte
d'azur!

Une rare pince de braves gens trs gentils, ai-je dit en commenant.

Heureusement!

Et, parmi eux, un mnage, un vieux mnage compos, comme cela arrive
souvent, dans les vieux mnages, d'une vieille dame et d'un vieux
monsieur.

La vieille dame, toute de bonne grce et de malice spirituelle; le vieux
monsieur, comme flottant sans trve en quelque nuage de candeur effare.

La dame ressemble  toutes les vieilles grand'mres.

Le monsieur rappelle le portrait de Darwin, de ce grand Darwin dont un
cur de notre htel disait, l'autre jour:

--C'est encore comme cet ignoble _Darvin_, etc.

Et rien de touchant comme la continuelle attention dont lady Darwin (car
c'est ainsi que nous la baptismes) entoure son vieux naturaliste.

Lui, le bonhomme, il est toujours _sorti_, et, quand on l'interpelle
directement, il met un petit temps  descendre de sa chimre. Hein?...
quoi?... qu'est-ce qu'il y a?...

Selon les circonstances, il s'effare des normes les plus admises, pour,
la minute d'aprs, demeurer tout quiet devant le moins prvu des
cataclysmes.

Dernirement, sa femme, au moment du djeuner, lui mit dans son verre un
bouquet de violettes. Le bonhomme, sans se dconcerter pour si peu,
jugea seulement que _a n'tait pas bien commode pour boire_.

Comme sa femme insistait sur le symbole:

--Tu ne me demandes pas  cause de quoi ces fleurs?

-- cause de quoi?

--Eh bien!... notre trentime anniversaire!

--Quel anniversaire?

--De notre mariage, parbleu!

--Ah! vraiment! Ah! vraiment! C'est trs curieux.

Et, devant nos sourires sympathiques, la dame nous mit au courant de la
nature de son mari.

Le meilleur homme de la cration, mais aussi le plus distrait.

--Imaginez-vous, conta-t-elle en souriant, que le jour de notre mariage,
il fit rpter six fois  M. le maire la question classique:
_Consentez-vous  prendre pour pouse, etc.?_  la fin, il s'cria: Oh!
je vous demande pardon, monsieur le maire, je pensais  autre chose!

Au cours de la nuit de noces, il pria sa femme d'allumer la bougie.

--Pourquoi? demandait la jeune femme.

--Je ne peux pas me souvenir de votre physionomie.

 part a, d'une exquise bont, d'une tendresse folle. Une me ptrie de
concorde et d'harmonie.

La vieille dame concluait en riant:

--C'est  ce point, que je n'ai jamais essay de faire des oeufs
brouills  la maison!

--?????

--D'un mot, il les aurait rconcilis.




CONTRLE DE L'TAT


L'accueil que me rservait le Captain Cap fut totalement dnu, comment
dirai-je? d'expansion. (Attribuez ce fait  un rcent malentendu.)

Mais l'me de Cap est une grande me, et Cap, sur ma mine dconfite, sur
mon visible chagrin, ne crut pas devoir maintenir la basse temprature
de son accueil.

Au contraire mme, et soudain, je le vis bondir sur la plate-forme de la
cordialit.

--Qu'est-ce que vous prenez, Allais?

--Je me disposais  vous le demander, Captain.

--Moi, un verre d'eau rougie.

--Et moi, de l'eau sucre avec de la fleur d'oranger.

--Ne prenez pas trop de fleur d'oranger; elle est trs forte dans cette
maison... Mfiez-vous!

Et Cap, au bout d'un court silence:

--Vous souvient-il, mon cher Alphonse, d'une conversation que nous emes
nagure, relativement  des oeufs?

--Parfaitement!... Des oeufs de harengs saurs, n'est-ce pas, que Casimir
Prier s'amusait  faire couver par des autruches empailles?

--Non, pas ceux-l. Je veux parler des oeufs de poules.

--Des oeufs de poules?

--Oui, des oeufs de poules. Vous ouvrez d'normes prunelles...
Ignorez-vous donc que la poule soit ovipare?

--Non, Cap. Tout jeune, je fus initi  ce dtail.

--Vous souvenez-vous pas qu'un jour j'admirais devant vous... (admirer
au sens latin du mot: _mirari_, _s'tonner_) j'admirais que les
marchands d'oeufs fussent assez idiots pour ne pas vendre trs cher, et
tout de suite, leurs oeufs frais, au lieu d'attendre--ainsi qu'ils
font--que ces mmes oeufs aient perdu de leur fracheur en mme temps et
de leur valeur?

--Je me souviens, Cap.

--C'est heureux... Savez-vous, avec ce systme-l, ce qui est arriv 
un de mes amis?

--Je brle de l'apprendre.

--Mon ami entre, hier soir, chez un fruitier. Il demande un oeuf trs
frais, _tout ce qu'il y a de plus frais_, pour gober avant de se
coucher.

--Excellente coutume.

--Mon ami rentre chez lui... D'un coup sec de son couteau, il brise la
coquille de l'oeuf, et de cette coquille surgit brusquement un petit
poussin. Furieux d'tre drang  pareille heure, le jeune gallinac
saute aux yeux de mon ami et les lui crve tous les deux.

--Voil un vnement bien particulier!

--Particulire ou pas, une telle aventure ne devrait jamais se produire
dans un gouvernement issu du suffrage universel.

--Mais quel remde?...

--Il est trouv! Un de mes amis...

--Celui qui a eu les yeux crevs?

--Non, un autre... un aviculteur turc des environs de Valence, dont
voici la carte: _Baldek-Hatzar, au Vlau (Drme)_, a rsolu la question.
Oh! mon Dieu, c'est bien simple!

--Parlez sans crainte, Cap.

--Voici: le gouvernement s'arrogera le monopole des oeufs comme il a
dj celui du tabac et des allumettes. Chaque poule exerant son
industrie sur le territoire de la Rpublique franaise sera munie,  son
orifice postrieur, d'un appareil enregistreur, compteur et dateur. Cet
appareil, trs simple, en somme, se compose d'un mouvement d'horlogerie
donnant les dates et les heures, d'un rouleau encreur et d'un timbre
dateur. Le tout pse 68 gr. et 99 centig.

--Merveilleux, Cap, merveilleux!

--Alors, plus de duperie, plus de fraude, plus de poussins
inattendus!... Des expriences ont t faites qui russirent  souhait.
Mon ami, le Turc Baldek-Hatzar, a crit au ministre de l'agriculture et
au ministre des finances. Ces messieurs n'ont pas encore daign
rpondre. Ah! elle est chouette, votre Europe!

-- qui le dites-vous?...

Et Cap commanda deux tasses de tilleul, que nous sablmes gaiement avant
de nous sparer.




UN HONNTE HOMME DANS TOUTE LA FORCE DU MOT


Je vais raconter les faits simplement; la moralit s'en dgagera
d'elle-mme.

C'tait pas plus tard qu'hier (je ne suis pas, moi comme mon vieil ami
Odon G. de M. dont les plus rcentes anecdotes remontent  la fin du
treizime sicle).

C'tait pas plus tard qu'hier.

J'avais pass toute la journe au polygone de Fontainebleau o
j'assistais aux expriences du nouveau canon de sige en osier, beaucoup
plus lger que celui employ jusqu' prsent en bronze ou en acier et
tout aussi _profitable_, comme dirait mon vieux camarade le gnral
Poilu de Sainte-Bellone.

(Ajoutons incidemment que j'ai rencontr dans les rues de Fontainebleau
mon jeune ami Max Lebaudy, trs gentil en tringlot et prenant gaiement
son parti de sa nouvelle position. Il voulait me retenir  dner, mais
impossible, pralablement engag que j'tais au mess de MM. les
canonniers de l'cole. Ce sera pour une autre fois.)

Aprs avoir absorb, en gaie compagnie, quelques verres de l'excellente
bire des barons de Tucher, j'envahis le train qui, partant  10 h. 5 de
Fontainebleau, devait me dposer  Paris  11 h. 24.

(Je prcise, pour faire plaisir  M. Dopffer.)

Dans le compartiment o m'amena le destin se trouvaient, dj installs,
un monsieur et un petit garon.

Le monsieur n'avait rien d'extraordinaire, le petit garon non plus (un
tic de famille, probablement).

Malgr ma haute situation dans la presse quotidienne, je consentis tout
de mme  engager la conversation avec ces tres dnus d'intrt.

Le monsieur, et aussi le petit garon son fils, arrivaient de Valence
d'o ils taient partis  cinq heures du matin, et c'est bien long,
disait le monsieur de Valence, toute une journe passe en chemin de
fer.

--Pourquoi, dis-je, n'avez-vous pas pris l'express, puisque vous voyagez
en premire?

--Ah! voil!

Je dus me contenter de cette sommaire explication. D'ailleurs, la chose
m'tait bien quivalente.

Le monsieur me demanda ce qu'on disait  Paris des nouveaux scandales.

Je fis ce que je fais toujours en pareil cas (c'est idiot, mais rien ne
me rjouit tant!).

Je lui fournis une quantit norme de tuyaux, la plupart contraires  la
stricte vrit et mme  la simple raison, d'autres rigoureusement
exacts, d'autres enfin lgrement panachs.

Je lui appris l'arrestation imminente de MM. Thodore de Wyzewa et
Anatole France, trs compromis dans cette regrettable affaire de bidons
qui cause un rel chagrin aux vrais amis de la Presse.

Le _great event_ de la saison, c'tait la rouverture du thtre du
Chat-Noir. La petite salle de la rue Victor-Mass, ajoutai-je dans un
style de couririste thtral, ne dsemplit pas, et c'est justice, car
on y trouve accoupls la rigolade norme et le frisson du Grand Art (si
tu n'es pas content, mon vieux Gentilhomme-Cabaretier!)

L'homme de Valence (la belle Valence!) m'coutait ravi, mais un peu
proccup de je ne savais quoi.

 chaque instant, il croyait devoir consulter sa montre.

 onze heures cinq juste, il se leva et, comme accomplissant l'opration
la plus coutumire du monde, il tira la sonnette d'alarme.

Je le rpte, _il tira la sonnette d'alarme_.

Je me fis ce raisonnement:

--Cet homme est devenu soudain fou, il va se livrer aux plus
dangereuses excentricits; mais comme il est trs aimable, il tient 
m'viter la peine de tirer moi-mme la sonnette d'alarme.

Cependant, ralentissait sa marche le train et se montrait  la portire
la tte effare du conducteur.

--Quoi! quoi! Qu'y a-t-il?

--Oh! rpondit en souriant le monsieur de Valence, tranquillisez-vous,
mon ami! Il ne se passe rien de nature  altrer la scurit des
voyageurs. Il ne s'agit, en ce moment, que des intrts de la Compagnie.

--Les intrts...

--Les intrts de la Compagnie, parfaitement! Ce petit garon qui est
avec moi, mon fils en un mot, est n le 7 dcembre 1887,  onze heures
cinq du soir. Il vient donc d'entrer  cette minute dans sa septime
anne. Or, il est mont dans le train avec un ticket de demi-place; il
doit donc  votre administration la petite diffrence qui rsulte de cet
tat de choses. Veuillez me donner acte de ma dclaration et m'indiquer
le lger supplment  verser en vos mains.

                   *       *       *       *       *

J'ai tenu  signaler au public cet acte de probit qui nous consolera de
bien des dfaillances actuelles.

Combien d'entre vous, lecteurs et lectrices, vous trouvant dans cette
situation, n'auriez rien dit et ne vous croiriez point coupables!

Le sens moral fiche le camp  grands pas, dcidment.




DES GENS POLIS


Un des phnomnes sociaux qui me consternent le plus par les temps
troubls que nous traversons, c'est la disparition de ces belles
manires qui firent longtemps  la France une rputation mrite.

Hlas! en fait de talons rouges, il ne reste plus que ceux des garons
d'abattoir! (a, j'ai la prtention que ce soit un mot, et un joli.)

Aussi fus-je dlicieusement surpris, hier, me trouvant au Havre et
lisant la chronique des tribunaux du _Petit Havre_, de dcouvrir une
cause o les prvenus donnrent  la magistrature et  la gendarmerie de
notre pays l'exemple rare de la tenue parfaite et du mot choisi.

Ceux de mes lecteurs qui sont bien levs (et ils le sont tous) seront
enchants de constater que la tradition des bonnes manires n'est pas
tout  fait dfunte en France.

Je ne change pas un mot au compte rendu si difiant du _Petit Havre_:


TRIBUNAL CORRECTIONNEL DU HAVRE
_Prsidence de M. Delalande, juge._
_Audience du 2 janvier 1895._

POLITESSE FRANAISE

Nous avons la prtention d'tre le peuple le plus courtois de la terre,
et, certes, nous ne l'avons pas usurpe, tant donn qu'on retrouve la
politesse jusque dans la bouche des locataires de madame Juliette
Pineau.

On aurait tort de supposer qu'il y a de notre part, dans cette
dclaration, une ombre de mpris pour l'excellente madame Pineau; mais
celle-ci est directrice d'un humble garni, et ce n'est point de sa faute
si, de temps  autre, quelques-uns de ses pensionnaires passent de leurs
chambres  celle de la correctionnelle.

C'est, aujourd'hui, le cas de Jeanne Lefustec, ge de dix-sept ans, et
d'Alphonse Landon, son camarade de chambre, qu'elle affectionne bien
tendrement, qu'elle dfend avant elle-mme avec beaucoup d'nergie.

Que leur reproche-t-on?

1 D'avoir, ensemble et de concert,--pour parler le langage
juridique,--soustrait un oreiller  leur logeuse;

2 De ne possder, ni l'un ni l'autre, aucun moyen avouable
d'existence;

3 Jeanne, seule, d'avoir retourn les poches d'un marin, avec lequel
elle avait tromp son cher Alphonse.

Monde bien vulgaire, direz-vous. D'accord; mais ce qui l'a relev aux
yeux de tous, c'est cette politesse exquise dont nous vous parlions tout
 l'heure.

--Me permettez-vous, monsieur le prsident, dclare mademoiselle
Jeanne, de vous tablir la parfaite innocence de monsieur mon amant dans
l'affaire du vol? Il tait parti chez madame sa mre pour lui prsenter
ses voeux de nouvelle anne, tandis que je causais, au coin du quai,
avec un monsieur de la douane, qui faisait le quart.

--Je ne sais pas au juste, messieurs, rplique le prvenu, si c'est
monsieur le douanier qui faisait le quart; mais je puis vous assurer que
mademoiselle ma matresse et moi sommes innocents. Notre chambre fermait
trs mal, et un inconnu aura chip l'oreiller pendant que nous tions
absents.

Faute de preuves contraires, les inculps gagnent cette premire
manche.

Mademoiselle Jeanne se dfend, avec non moins de correction, d'avoir
plum un matelot.

--Je vous avoue, dit-elle, qu'il m'est arriv de trahir la foi jure.
J'ai un faible pour ces messieurs de la flotte; mais, loin de les
dpouiller, je me fais un cas de conscience de ne pas mme les corcher.
D'ailleurs, si un membre de la marine franaise m'accuse,
montrez-le-moi.

--Vous savez bien qu'il est en mer?...

--Alors, n'en parlons plus, monsieur le prsident...

De fait, on n'en parle plus.

Malheureusement pour ce couple plein d'urbanit, il reste  dire un mot
de son tat social.

Le propre de cet tat est de ne pas exister. Des renseignements trs
prcis prouvent que mademoiselle Jeanne tient un commerce de faveurs
pour lequel on ne dlivre aucune patente, et que son excellent ami avait
une large part dans les bnfices.

Aussi est-ce bien en vain, cette fois, qu'ils se congratulent:

--Monsieur mon amant exerce la profession de journalier.

--Mademoiselle ma matresse vivait des ressources de mon travail.

Discours inutiles: tous deux vont vivre aux frais de l'tat pendant un
mois.

Ils prennent, du reste, la chose de la meilleure grce du monde et
saluent le tribunal; puis, s'inclinant devant le gendarme qui se dispose
 les emmener, lui disent en souriant:

--Aprs vous, monsieur le gendarme!

Mais Pandore de rpondre sur un ton qui n'admet pas de rplique:

--Je n'en ferai rien!

    P. L.

Si je n'avais l'horreur des plaisanteries faciles, j'ajouterais que la
demoiselle Jeanne Lefustec est trop au lit pour tre honnte. Mais je
n'en ferai rien, considrant qu'on ne doit jamais insulter une femme qui
tombe, mme avec une fleur.




LE CAPTAIN CAP DEVANT L'TAT CIVIL D'UN ORANG-OUTANG


En arrivant  Nice, le Captain Cap et moi, deux affiches murales se
disputrent la gloire d'attirer notre attention.

_(La phrase que je viens d'crire est d'une syntaxe plutt discutable.
On ne dirait vraiment pas que j'ai fait mes humanits.)_

Celle de ces deux affiches qui me charma, moi, en voici la teneur:

    X..., PDICURE
    TELLE RUE, TEL NUMRO
    LE SEUL PDICURE SRIEUX DE NICE

Jamais, comme en ce moment, je ne sentis l'horreur de toute absence, sur
mes abatis, de cors, durillons, oeils de perdrix et autres stratagmes.

Avoir sous la main un artiste qui, non content d'tre srieux, tient en
mme temps  tre le _seul_ srieux d'une importante bourgade comme
Nice, et ne trouver point matire  l'utiliser! regrettable, ah! que!...

Cap me proposa bien un truc qu'il tenait d'une vieille coutume en usage
chez les femmes de saura-t-on jamais quel archipel polynsien,
lesquelles femmes font consister tout leur charme  dtenir le plus
grand nombre possible de durillons sur les parties du corps les moins
indiques pour cette fin.

Je ne crus point devoir accepter, pour ce que ce jeu n'en valait point
la chandelle, et nous passmes  un autre genre de sport.

Celle des affiches murales que prfra Cap, annonait  Urbi, Orbi and
Co, que tout individu, titulaire d'une petite somme variant entre
vingt-cinq centimes et un franc, pouvait s'offrir le spectacle d'un
orang-outang, autrement dit, messieurs et dames, le vritable homme des
bois, le seul (tel mon pdicure du dbut) ayant paru en France depuis
les laps les plus reculs.

Une gravure compltait ce texte, une gravure figurant le buste du
quadrumane, et autour de cette gravure, ainsi qu'une inscription de
mdaille, s'talaient ces mots, circulairement:

    _Je m'appelle Auguste: 10,000 francs  qui prouvera le contraire!_

Dix mille francs  qui prouvera le contraire!

Le contraire de quoi? Que le monstre en question ft un vritable
orang-outang, un authentique homme des bois, ou simplement qu'il
s'appelt, de son vrai nom, Auguste?

Pour l'me limpide de Cap, nul doute ne savait exister.

Il s'agissait de dmontrer que ce singe ridicule ne s'appelait pas
Auguste, de toucher les 500 louis et d'aller faire sauter la banque 
Monte-Carlo!

Ah! mon Dieu, a n'tait pas bien compliqu!

Et Cap ne cessait de me rpter:

--Je ne sais pas, mais quelque chose me dit que cet orang ne s'appelle
pas Auguste.

--Dam!

--Pourquoi _dam_? Ce sale gorille n'a pas une tte  s'appeler Auguste,

--Dam!

--Allais, si vous rptez encore une seule fois ce mot _dam_, je vous
f... un coup d'aviron sur la g...!

Tout ce qu'on voudra sur la g..., hormis un aviron! Telle est ma devise.

Je n'insistai point et nous parlmes d'autre chose.

Le soir mme, Cap filait sur Antibes, regagnant son yacht, _le Roi des
Madrpores_, et je demeurai une grande quinzaine sans le revoir.

Un matin, je fus rveill par de grands clats de voix dans mon
antichambre: le clairon triomphal du Captain branlait mes parois.

--Ah! ah! proclamait Cap, je les ai, les preuves, je les tiens!

--Les preuves de quoi? m'tirai-je en ma couche.

--Je savais bien que ce sale chimpanz ne s'appelait pas Auguste!

--Ah!

--Je viens de recevoir une dpche de Borno, sa ville natale. Non
seulement il ne s'appelle pas Auguste, mais encore il s'appelle Charles!

--Diable, c'est grave!... Et dites-moi, mon cher Cap, pensez-vous alors
que Charles, l'orang de Nice, soit parent de Charles Laurent, de Paris?

--Dans votre conduite, mon cher Alphonse, le ridicule le dispute 
l'odieux... J'ai reu de notre consul  Borno toutes les pices
tablissant, incontestablement, que le grand singe du Pont-Vieux
s'appelle Charles. Vite, levez-vous et allons chez un avou.  nous les
10,000 francs!

Mon notaire de Nice, M. Pineau, qui passe  juste titre pour l'un des
plus minents jurisconsultes des Alpes-Maritimes, nous donna l'adresse
d'un excellent avou, et notre papier-timbr fut rdig en moins de
temps qu'il n'en faut pour l'crire.

Mais, hlas! la petite fte foraine du Pont-Vieux tait termine.

Le faux Auguste, sa baraque, son barnum, tout dmnag  San-Remo, sur
la terre d'Italie; et l'on n'ignore point que la loi italienne est
formelle  cet gard: interdiction absolue de rechercher l'tat civil de
tout singe haut de 70 centimtres et plus.




VRITABLE RVOLUTION DANS LA MOUSQUETERIE FRANAISE


 Nice, cet hiver, j'ai fait connaissance d'un ingnieux et tmraire
lieutenant de chasseurs alpins qui s'appelait lie Codal.

J'eus mme l'occasion de parler de lui nagure au sujet de sa gniale
bicyclette de montagne (dis-moi, lecteur, dis-moi, t'en souviens-tu?).

En se quittant, on s'tait jur de s'crire; c'est lui qui a tenu
parole.

    Camp de Chlons, 19 avril.

    Mon cher Allais,

Hlas! oui, mon pauvre vieux, cette lettre est date du _Camp de
Chlons_! Un port de mer dont tu ne peux pas te faire une ide, mme
approchante. Comme c'est loin, Nice et Monte-Carlo, et Beaulieu! (Te
rappelles-tu notre djeuner  Beaulieu et la fureur de la dame quand, le
soir, tu lui racontas qu'on avait djeun vis--vis de la Grande Bleue?
Elle la cherchait au Casino, cette Grande Bleue, pour lui crper le
chignon!)

 parler srieusement, je te dirai que je suis dtach jusqu'au 15
juillet  l'cole de tir, ce qui ne comporte rien de spcialement
rcratif.

Loin des plaisirs mondains et frivoles, je me retrempe  l'tude des
questions techniques susceptibles de rendre service  la France.

Je ne me suis pas endormi sur les lauriers de ma bicyclette de
montagne--j'ai travaill le fusil et j'ai la prtention d'tre arriv 
ce qu'on appelle _quelque chose_.

Un article publi au commencement de ce mois dans les journaux, parlait
louangeusement d'une nouvelle balle vide de calibre cinq millimtres.

Si la rduction du calibre produit des rsultats si merveilleux,
pourquoi ne pas arriver carrment au calibre de un millimtre?

Un millimtre! vous rcriez-vous. Une aiguille, alors?

Parfaitement, une aiguille!

Et comme toute aiguille qui se respecte a un chas[4] et que tout chas
est fait pour tre enfil, j'enfile dans le chas de mon aiguille un
solide fil de 3 kilomtres de long, de telle sorte que mon aiguille
traversant 15 ou 20 hommes, ces 15 ou 20 hommes se trouvent enfils du
mme coup.

Le chas de mon aiguille--j'oubliais ce dtail--est plac au milieu
(c'est le cas, d'ailleurs, de beaucoup de chas), de faon qu'aprs avoir
travers son dernier homme, l'aiguille se place d'elle-mme en travers.

Remarquez que le tireur conserve toujours le bon bout du fil.

Et alors, en quelques secondes, les compagnies, les bataillons, les
rgiments ennemis se trouvent enfils, ficels, empaquets, tout prts 
tre envoys vers des lieux de dportation.

Le voil bien, le fusil  aiguille, le voil bien!

                   *       *       *       *       *

(_Suivent quelques dtails personnels non destins  la publicit et des
formules de courtoise sympathie qui n'apprendraient rien au lecteur._)

                   *       *       *       *       *

    LIE CODAL.

Et dire que les Comits n'auront qu'un cri pour repousser l'ide,
pourtant si simple et si dfinitive, de mon ami le lieutenant lie
Codal!

Et savez-vous pourquoi?

Tout simplement parce que le lieutenant lie Codal n'est pas de
l'artillerie.

Il est dfendu, parat-il,  un chasseur alpin d'avoir du gnie.

Voil o nous en sommes aprs vingt-cinq ans de Rpublique!




TROIS RECORDS


 l'heure qu'il est, dans la vie, n'importe lequel, mais dtenir un
record: tout est l.

Il n'existe pas une me vraiment digne de ce nom qui ne soit hante par
cette moderne convoitise.

J'ai renonc  compter les lettres quotidiennes o d'aimables
correspondants me prient de faire part aux masses de tel ou tel record
qu'ils ont la prtention de dtenir.

Dans l'impossibilit de publier toute cette correspondance, j'ai procd
par voie de tirage au sort et les records que je vais avoir l'honneur,
messieurs et mesdames, de vous prsenter, sont:

1 Le record du _gnon_;

2 Le record du temps pour la descente de l'escalier de six tages;

Et 3 le record de la serviabilit,

M. M. C..., mon aimable correspondant pour le record du _gnon_,
s'exprime ainsi:

Pour un cycliste, savoir se tenir sur sa machine est d'une bien petite
importance; mais savoir en tomber en possde une plus grande. Les gens
intelligents le comprendront sans peine.

... Grce  un entranement consciencieux et journalier, j'ai obtenu
les rsultats suivants, sur piste:

Pour la minute, 18 chutes 3/8; pour l'heure, 1,097 chutes; 69 pour le
mtre et 7,830 pour le kilomtre.

... Mon procd: j'ai commenc par me garnir le corps de coussins
forms de vieux pneumatiques, dont j'ai graduellement diminu
l'paisseur. Peu  peu, je les regonflai en remplaant l'air par des
billes de bicyclettes.

Aujourd'hui, je suis trs en forme, et je suis tomb, hier, sur une
pile de bouteilles que j'ai littralement broyes sans me causer la
moindre gratignure... Ma machine: une simple roue de voiture  bras,
avec guidon  contre-poids pour acclrer la chute. Axe fixe. Jamais
d'huile. 

Suivent quelques dtails qui pourraient fatiguer le lecteur peu habitu
aux spculations techniques.

Mon aimable correspondant se met  la disposition de n'importe quel
quiconque pour tel match relatif au _gnon_ que cet individu lui
proposerait.

Le record du temps pour la descente de l'escalier de six tages serait
dtenu, si les faits sont exacts, par un autre aimable correspondant qui
signe Gigomar. (Un pseudonyme, peut-tre, qui cache une de nos
personnalits les plus en vue.)

Laissons la parole  l'aimable correspondant n 2:

... Par got autant que par hygine, mon cher matre, je fais du
pdestrianisme  outrance. Le Juif-Errant, dont vous faites votre Dieu,
n'est, auprs de moi, qu'un grave cul-de-plomb.

Pas de sport srieux, n'est-ce pas? sans entraneurs. Or, mes minces
ressources m'interdisent de rmunrer de tels tiers.

Aussi, qu'ai-je imagin? Ne cherchez pas. J'ai imagin de prendre comme
entraneur le premier venu, le dernier venu, n'importe qui, vous, le
gnral Brugre, l'abb Lemire, Carolus Duran, je m'en fiche.

J'embote le pas de l'tre choisi, et je m'en vais.

L'tre choisi s'aperoit tout de suite du mange. Il acclre son
allure. Moi la mienne. Et nous voil partis, menant un train du diable.

Des fois, je tombe sur un individu mal indiqu pour cette solidarit.
Des cannes se brisent sur ma physionomie, de lourdes mains
s'appesantissent sur mon facis. Plus souvent qu' mon tour, je rentre
chez moi titulaire d'un visage qui n'est plus qu'une bouillie
sanguinolente.

Qu'importe?

Mais me voil bien loin de mon record... J'y reviens.

Hier, l'ide me vint de prendre, au lieu d'un entraneur, une
entraneuse.

Justement, une jolie petite blonde!

Et allez donc!

Malheureusement, je m'emballai dans le _rush_ final, j'enfilai les six
tages derrire ma petite blonde en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'crire, et je tombai sur le mari de la petite blonde.

Ou plutt, ce fut le mari de la petite blonde qui tomba sur moi.

Par un hasard providentiel, je consultai ma montre  ce moment prcis:
il tait 5 h. 17 m. 34 s.

Quand j'arrivai au bas de l'escalier, la curiosit me poussa  me
rendre compte de la nouvelle heure qu'il pouvait bien tre. Voici
exactement: 5 h. 17 m. 41 s.

Une simple soustraction m'avisa que j'avais dvor les six tages de la
petite blonde en sept secondes, soit un peu plus d'une seconde par
tage.

Suivent quelques considrations oiseuses de mon aimable correspondant.

Le troisime record chappe au domaine sportif pour tomber dans
l'apanage psychique.

--Tiens, Cap, la bonne mine que vous avez!

--Ah! voil. J'ai totalement renonc aux _american drinks_.

--Captain Cap, vous ne parlez pas srieusement.

--Mon vieux camarade, l'alcool, savez-vous comment je l'appelle?

--En appelant le garon.

--Non. Je l'appelle du _coffin varnish_, du vernis  cercueil, comme
vous dites, vous autres Europens.

--Vous me dterminez du froid dans le dos, Cap.

--Maintenant, je ne bois plus qu'une dlicieuse bire de Nuremberg que
les barons de Tucher fabriquent spcialement pour moi.

En prononant le nom des barons de Tucher, Cap semblait accumuler sur
son chapeau de glob-trotter tous les panaches des fodalits mortes.

--Et ce breuvage, continua le captain, possde, sans prjudice pour ses
autres qualits, la vertu de me rendre un tre bon, sensible, dlicat et
tout de mansutude... Ainsi, hier, savez-vous ce que j'ai fait?

--Dites-le-moi, et je le saurai.

--Dans les jardins du Trocadro, j'ai rencontr un verre de terre
amoureux d'une toile; je l'ai grimp tout en haut de la Tour Eiffel et
je l'ai confortablement install sur la hampe du drapeau pour

    Le rapprocher un peu de l'objet de sa flamme.

--Tous mes compliments, Cap; vous tes un homme de tant de coeur!

--Ce n'est pas moi qu'il faut fliciter, mais bien ces bons barons.

--Alors, Cap, clamons perdus: _Vivent les barons de Tucher!_




LA VENGEANCE DE MAGNUM
(PANTOMIMETTE POUR LE NOUVEAU CIRQUE)


PERSONNAGES

MAGNUM, _jeune chien tout petit, tout petit, mais excessivement roublard
et teigne_.

BLACK, _gros terre-neuve entre deux ges, pas trs malin, mais excellent
bougre_.

ROSE SWEET, _acaritre et sche vieille lady, propritaire d'un petit
cottage  louer_ (to let).


I.--Dans un moment d'oubli, le jeune chien Magnum souille la porte du
cottage de Rose Sweet.

II.--Cette dernire, qui prcisment revient du march, chtie le petit
coupable d'une main osseuse et excessive.

III.--Magnum s'loigne la chair meurtrie et l'amour-propre en feu. Son
tat d'me consiste  se dire: Quelle mauvaise blague pourrais-je bien
faire  ce vieux chameau-l?

IV.--Soudain, il frappe son petit crne de sa petite patte et pousse un
joyeux petit aboi qui correspond assez exactement  l'_eurka_ des
anciens Grecs.

V.--Et puis, le voil parti  toute vole dans une direction qu'il sait!

VI.--Bientt, il revient accompagn de Black, un gros terre-neuve blanc
de ses amis.

VII--En route, Magnum explique, non sans peine,  Black, son rle dans
cette entreprise.

VIII.--Docilement, Black se place prs de la porte du cottage, tenant
haut sa bonne tte de bon chien-chien.

IX.--Le petit Magnum, la joie prventive aux prunelles, saute sur le
corps de Black, puis, de l, sur sa tte.

X.--Ainsi parvenu  la hauteur convenable, il appuie le bout de sa
mignonne patte sur le bouton lectrique de la porte du cottage.

XI.--Driling, driling, driling, driling, driling, driling...

XII.--Les derniers _driling_ vibrent encore qu'un changement  vue s'est
opr avec la rapidit de l'clair lanc d'une main sre.

XIII.--Magnum saute  terre et va se coucher sur le trottoir,  trois ou
quatre brasses en amont du cottage.

XIV.--Mme jeu pour Black. Seulement, lui, c'est en aval.

XV.--Cependant, Rose Sweet, en espoir de possibles locataires, accourt
vite, essuyant  son tablier ses mains souilles de pelures de pommes de
terre, et toute  l'infructueuse tentative d'arborer sur sa morose et
naturellement agressive face l'exquis sourire du bon _wellcome_.

XVI.--Personne  la porte du cottage! Personne dans l'avenue! 
l'horizon, pas l'ombre d'un naughty _little boy_! Alors quoi?

XVII.--D'tres vivants, seulement ces deux chiens qui se chauffent au
soleil. Pas eux qui ont sonn, bien sr! Pas ce gros terre-neuve, pas ce
minuscule roquet, non plus! Alors quoi?

XVIII.--Rose Sweet referme la porte de son cottage et rentre chez elle,
attribuant son drangement  quelque phnomne de berlue auditive.

XIX.--Pas plutt Rose Sweet rentre, les deux chiens recommencent le
petit stratagme indiqu dans les numros VIII, IX, X, XI, XII, XIII et
XIV.

XX.--Rose Sweet renouvelle le mange soigneusement dcrit dans les
numros XV, XVI et XVII.

XXI.--Mais l'hypothse du phnomne berlue auditive ne lui suffit plus.

XXII.--Des _phantasms_, peut-tre! Effroi indescriptible de l'hassable
mgre!

XXIII.--Oui, c'est bien cela, des _phantasms_! Des mes d'anciens
locataires tourments par elle, la viennent tourmenter  son tour.

XXIV, XXV, etc., etc., N.--Ce petit jeu continue, jusqu' ce que le
spectateur donne des marques videntes de lassitude.

N + 1.--Compltement affole, Rose Sweet se pend, dans son jardin,  la
branche d'un poirier de Bon-Chrtien.

N + 2.--Et cette Rose Sweet tait une si hargneuse vieille lady, et si
dsobligeante qu'il n'y a personne  son enterrement...

N + 3.--... Sauf Magnum et Black, qui rigolent comme des baleines de
ppin, par une pluie d'orage.




LE PETIT LOUP ET LE GROS CANARD

IDYLLE


Voil environ quinze jours--comme le temps passe, tout de mme! qui
est-ce qui dirait qu'il y a dj quinze jours?--j'eus l'occasion de
passer une nuit  l'htel Terminus de Marseille.

Je serais dsol que les excellents tenanciers de cette maison
perussent,  travers les paroles que je vais dire, la moindre attitude
agressive ou simplement querelleuse; mais je dois dclarer qu'en ce
Terminus les appartements sont spars les uns des autres par une
substance qui trouverait beaucoup mieux son emploi dans la confection
d'un parfait tlphone que dans celle d'une raisonnable cloison. J'ai
vu, dans ma longue carrire d'ingnieur acousticien, bien des matires
excellentes conductrices du son, mais jamais je n'en rencontrerai une
seule comparable, mme de loin,  celle dont sont ptris les murs de
l'htel Terminus  Marseille.

Des fois, c'est gnant.

Des fois, c'est rigolo.

Cette fois, ce fut rigolo.

Ce fut rigolo, parce que la chambre voisine de la ntre tait occupe
par un loup et par un canard.

Ne frottez pas vos yeux, vous avez bien entendu: la chambre voisine de
la ntre tait occupe par un loup et par un canard.

Un loup et un canard dans une chambre d'htel! Pourquoi pas? Tout
arrive, mme  Marseille.

En dpit des pronostics et des quasi-certitudes que n'eussent pas manqu
de tirer les esprits clairvoyants, le loup ne dvora point le canard, si
ce n'est de caresses.

--De caresses! vous rcriez-vous. Des caresses entre canard et loup!

--Des caresses, parfaitement!

Le loup aimait le canard, et le canard aimait le loup.

Monstrueux! dites-vous. Pourquoi cela?

Avez-vous donc jamais vu, dans les foires, le produit incestueux de la
carpe et du lapin?

Et puis, quelque chose contribuait  rendre moins anti-nature les
tendresses entre le carnassier et le volatile: leur dimension
rciproque.

Le loup tait un loup de petite taille et le canard un canard de forte
stature.

Ou du moins, je me plus  les considrer ainsi d'aprs leur
conversation.

Le loup appelait le canard: _Mon gros canard_, cependant que le canard
interpellait le loup: _Mon petit loup_.

Tout compte fait--et surtout pour faire cesser toute plaisanterie qui a
trop longtemps dur--nos voisins n'taient, zoologiquement parlant, ni
un loup, ni un canard.

Ils taient videmment des amoureux et sans doute des no-conjoints.

Bientt, je m'endormis au roucoulement de cette pseudo-mnagerie
disparate, et au petit jour, je fus veill par des _mon petit loup_ et
des _mon gros canard_ sans fin.

--Ils doivent tre gentils, ces petits-l! pensai-je.

Et des jours s'coulrent.

... Samedi dernier, nous nous trouvions  Nice, dans un restaurant:

 une table tout prs de la ntre vinrent s'asseoir un monsieur et une
dame qui ne suscitrent point, tout d'abord, notre intrt.

Mais quand nous entendmes:

--Encore un peu de langouste, mon petit loup?

--Volontiers, mon gros canard!

Vous concevez d'ici notre joie!

Avoir sous la main un petit loup et un gros canard qu'on avait
considrs jusqu'alors comme l'apanage exclusif de la chimre! Pouvoir
les contempler, les frler peut-tre!

Et nous contemplmes!

Un penseur doubl d'un crivain a exprim un jour cette subtile ide que
la ralit ne vaudra jamais le rve.

Comme il avait raison, ce penseur doubl d'un crivain!

Ah! il tait chouette, le gros canard!

Ah! elle tait chouette, le petit loup!

Son nez, au gros canard, tait la proie d'un turbulent eczma. Ses deux
douzaines de cheveux demeurs fidles se tournaient, se contournaient et
se recontournaient sur son crne pour donner,  une porte de fusil,
l'illusion d'un systme pileux follement dvelopp.

Quant au petit loup, elle donnait plutt l'illusion d'une femelle de
kanguroo dont on aurait craint, tout le temps, que les gros yeux
tombassent dans la mayonnaise de sa langouste.

Et ce qu'ils disaient!

Le gros canard parlait de l'anne vritablement rigoureuse, et que a
ferait de la misre, et que la misre est mauvaise conseillre aux
pauvres gens, et qu'_on n'avait pourtant pas besoin de a, en France!_

Et le petit loup concluait:

--Il faudra, cette anne, que les riches soient assez raisonnables pour
faire un peu la charit!

Le gros canard sembla touch jusqu'aux larmes des sentiments si
pitoyables de son petit loup chri, dont les yeux persistrent  me
donner des inquitudes par leur tendance  choir dans les assiettes.




UNE DES BEAUTS DE L'ADMINISTRATION FRANAISE


Un de mes bons amis de Rouen, garon d'infiniment de coeur et de
beaucoup de talent, M. Raoul Oger, pour ne citer que ses initiales, a
conu depuis longtemps,  l'gard des ponts et chausses, une haine que
la cogne du pardon ne saura jamais abattre.

Rien ne m'tera de l'ide qu'il n'y ait sous cette implacabilit quelque
inavoue histoire de femme. Mais n'insistons pas: nous pourrions
dsobliger du mme coup mon ami Oger et un ingnieur peut-tre
honorable.

Bornons-nous  enregistrer, du haut de notre tribune, l'histoire que me
confie le jeune littrateur rouennais.

J'aurais volontiers reproduit littralement sa lettre (ce qui et
merveilleusement convenu  mon genre d'activit); mais, par malheur,
Oger a cru devoir mler  son rcit le nom d'une des plus honorables
familles d'Elbeuf. Et je n'tonnerai personne en proclamant mon culte
pour les familles d'Elbeuf, mme les plus dvoyes.

Or, donc, Raoul Oger se promenait rcemment sur la route nationale n 25
(il prcise), du Havre  Lille, quand il rencontra, un peu aprs
Montivilliers, un bonhomme assis sur le bord de la route, devant un tas
de cailloux.

Ce bonhomme tait coiff d'un chapeau cercl d'une bande d'toffe noire
sur laquelle, en lettres d'or, se dtachait ce mot: _Cantonnier_.

Et cette inscription n'tait point mensongre: le bonhomme en question
constituait, en effet, cet humble rouage de l'administration des ponts
et chausses qu'on appelle _cantonnier_.

Et ce cantonnier excutait un travail bizarre.

Il faisait passer dans un anneau circulaire en fer chacun des cailloux
qui composaient le tas devant lequel il tait assis.

Selon: 1 que le caillou passait dans l'anneau trop facilement; 2 qu'il
ne passait pas du tout; 3 qu'il passait  peu prs juste, le cantonnier
le mettait en un tas diffrent.

Et ces trois tas pouvaient se dfinir ainsi:

Le tas des petits cailloux,

Le tas des moyens cailloux,

Le tas des gros cailloux.

Fortement intrigu par cette slection, Oger, qui aime bien  se rendre
compte, engagea la conversation avec l'humble rouage administratif:

--Une belle journe aujourd'hui, hein, cantonnier?

--Oui... On en a vu de pires, mais on en a vu de plus belles.

Cette cordialit encouragea Oger.

--Quelle drle de besogne vous faites l!... C'est bien utile?

--Oh! utile, a, je m'en f...! Quand je fais a, je ne fais pas autre
chose... C'est le principal!

--videmment.

--Moi, je fais ce que ces messieurs me disent de faire, et je me f... du
reste!

--Et vous avez bien raison! Mais qui a... ces messieurs?

--Eh ben! ces messieurs des _pontchausses_, parbleu!

--Et pourquoi ce triage?

--Ah! voil. Mon anneau--car c'est un anneau que vous voyez l--a six
centimtres de diamtre. Il me sert  enlever de mon tas les trop petits
cailloux et les trop gros... Les trop petits, c'est du _dchet_, on les
f... de ct... Les trop gros, on les f... de ct aussi, pour les
recasser. On ne garde que ceux qui ont de six  huit centimtres.

--Et ceux-l, qu'en fait-on?

--On les f... sur la route, ceux-l.

--Pour quoi faire?

--Pour la farcir, donc!

--Et quand ils sont sur la route?

--Quand ils sont sur la route, on amne un norme rouleau qui pse je ne
sais combien de mille kilos, et on le fait passer dessus. Et a crase
mes cailloux comme des miettes!

Devant cette dclaration inattendue, mon ami Oger demeura, parat-il,
sans voix.

Au bout de quelques minutes, il recouvrait l'usage de cet organe pour
s'crier:

--Mais alors, vos ingnieurs sont btes comme des bgonias!

--Oui, monsieur, comme des bgonias! Et aussi laids que des bgonias! Et
aussi prtentieux!

Trier soigneusement des cailloux, les sparer des trop petits et des
trop gros, pour, finalement, les rduire en miettes, non, tout a
n'tait pas fait pour rconcilier Oger avec cette administration des
ponts et chausses que l'Europe ne nous envie que bien relativement.

Et pendant que mon ami Raoul Oger tenait dans ses mains son crne prt 
clater, le cantonnier, froidement et avec une conscience digne de
l'antique, persistait  faire passer ses cailloux dans son anneau de six
centimtres.




LA VRAIE MATRESSE LGITIME


Sur un clat de rire approbateur de son mari (ou de son amant?
j'ignorais encore), la jeune femme reprit, avec une assurance non dnue
de culot, le rcit de leur aventure:

--D'abord, moi, quand j'tais jeune fille, il y a une phrase qui
revenait souvent dans la conversation des personnes graves et qui
m'intriguait beaucoup. Les personnes graves rptaient  mi-voix et avec
des petits airs pudiques et idiots: On ne doit jamais se conduire avec
sa femme comme on se conduit avec sa matresse. Dans mon vif dsir de
m'instruire, je m'informais: Comment se conduit-on avec sa femme?
Comment se conduit-on avec sa matresse? Et il fallait voir la tte
ahurie des bonnes femmes! Au fond, je crois qu'elles n'avaient, sur ce
sujet, que des notions trs superficielles. Alors, elles me faisaient
des rponses flasques et mucilagineuses: Eh bien! mon enfant, voici:
les messieurs tiennent, devant leurs matresses, des propos qu'ils ne
doivent pas tenir devant leur femme... Les messieurs vont avec leurs
matresses dans des endroits o ils ne doivent pas amener leur femme,
etc., etc... J'avais beaucoup de peine  me payer de ces raisons, et un
jour je faillis flanquer une attaque d'apoplexie  une grosse dame
pudibonde, en lui demandant froidement: Est-ce que les messieurs
embrassent leurs matresses d'une certaine faon qu'ils ne doivent pas
employer avec leur femme?  part moi, je me disais confidentiellement:
Toi, ma petite amie, quand tu seras marie, tu prieras ton mari de te
traiter en femme lgitime d'abord, et puis ensuite en matresse, me
rservant, bien entendu, de choisir le mode de traitement qui
conviendrait le mieux  mon temprament.

--Vous parliez, approuvai-je chaudement, en femme libre et dbarrasse
de tout prjug mondain.

--Oh! vous savez, les prjugs mondains! tant toute petite, je
m'asseyais dj dessus.

--Mais continuez, je vous prie, madame, le rcit de ce qui vous advint
par la suite.

--Malgr ma dtestable rputation dans le monde, je me mariai tout de
mme et j'pousai Fernand, ce mauvais sujet-l. N'est-ce pas, Fernand,
que tu es un mauvais sujet?

--Dtestable, mon petit rat, et combien rprhensible! Quand je rentre
en moi-mme, je prends des bottes d'goutier.

--Et moi, trois paisseurs de scaphandre.

Quelques baisers s'changrent alors, pour dmontrer que ce dgot
(videmment jou) de leur _moi_ n'tait pas mutuel. Et la jeune femme
poursuivit:

--Vous vous imaginez peut-tre qu'une fois marie, le _monde_ allait
nous ficher la paix avec les diffrents procds qu'on emploie  l'gard
des matresses et des lgitimes? Ah ben, ouiche! Au contraire, cela ne
fit que redoubler. On aurait jur que mes parents et ceux de Fernand
s'taient donn le mot pour nous raser de leurs jrmiades bourgeoises.
 les entendre, on ne pouvait s'embrasser un peu qu'aprs avoir pouss
le verrou de sret. Heureusement que Fernand et moi, nous ne sommes pas
des types  nous laisser racler les ctelettes longtemps et impunment.

--Racler les ctelettes?

--Oui, raser... quoi! Nous nous rebiffmes avec une sombre nergie et
une peu commune trivialit d'expressions. Un jour, dans un grand dner,
chez les parents de Fernand, je me lve au dessert et je vais embrasser
mon petit mari. Tte de ma belle-mre! Alors, moi, devant tout le monde:
Vous avez donc peur que la police ne vienne fermer votre bote! Il
faut vous dire que le pre de Fernand est prsident du tribunal civil de
B... Et tout le temps comme a! Mais le pire, et ce qui nous a tout 
fait fchs avec nos familles respectives, c'est la blague que nous
fmes, l't dernier,  nos deux vnrables familles... Quand j'y pense,
j'en suis encore malade!

--Je ne demande qu' gagner votre maladie?

--Oh! vous allez voir, a n'est pas bien mchant...  raconter... Mais
quand on a vu la tte des gens!... Nous avions lou  Hennequeville un
dlicieux petit pavillon normand, couvert de chaume.

--_Chaume, sweet, chaume!_

--Trs drle, _chaume, sweet, chaume!_ Un pavillon normand que Fernand
eut l'ide baroque de baptiser _Bombay Cottage_.

Mes parents vinrent passer une quinzaine chez nous, et les parents de
Fernand une autre quinzaine. Ils taient enchants de notre
installation: _Bombay Cottage_ par ci, _Bombay Cottage_ par l! Or, ce
ne fut qu' la fin de la saison qu'ils s'aperurent du dplorable et
charmant calembour, appellation de notre _home_: _Bombay Cottage... bon
bcotage!_ Ces pauvres gens, du coup, se crurent dshonors, rompirent
dfinitivement, et nous couprent les vivres ou, tout au moins, ce
qu'ils purent nous en couper. Alors, que fmes-nous, Fernand et moi?...
a, si vous le devinez, vous serez un rude malin!

--Je ne suis pas un rude malin.

--Eh bien, purement et simplement, Fernand et moi, nous demandmes le
divorce et nous l'obtnmes! De sorte que nous ne sommes plus mari et
femme, mais amant et matresse... Alors, personne n'a plus rien  nous
dire. Nous rigolons comme des vieilles baleines, et pas plus tard que la
semaine dernire, nous nous sommes fait fiche  la porte de trois htels
de Cannes. Oh! oh!

--Et comptez-vous quelquefois vous remarier?

--Oh! pas avant qu'on soit devenu des vieux types ridicules!... Pas, mon
petit Fernand?

Et Fernand, secouant la cendre de sa pipe, acquiesa.




OH! OH!


Un de mes jeunes lecteurs du Tarn--trs gentil garon, si j'en crois la
graphologie--me soumet une ide des plus ingnieuses, patriarcalement
simple, mais encore fallait-il la trouver. L'ternelle histoire de
Christophe Colomb!

Je vais rsumer, avec ma matrise habituelle, la lettre de mon brave ami
du Tarn:

Le flamboiement inaccoutum de Mars--uniquement d, d'ailleurs,  la
gnrale adoption du bec Auer[5] par les habitants de cette plante--a
remis sur le tapis de l'actualit la toujours intressante question des
communications interastrales.

Si vritablement des mondes anims grouillent au sein des astres
environnants, comment leur faire signe que la terre, notre petite terre
chrie, est peuple d'tres intelligents (je parle de mes lecteurs),
fort capables d'entrer en communication avec eux?

Mon pauvre ami Charles Cros avait t trs proccup de cette question
et il publia un petit mmoire fort curieux en lequel il proposait un
systme de signaux lumineux, commenant sur un rythme trs simple pour
arriver  des rythmes plus compliqus, mais trs susceptibles d'tre
perus et compris par des bonshommes crbralement analogues  nous.

Tout cela est fort joli; mais pour faire d'utiles signaux  des gens,
encore faut-il que ces gens vous contemplent.

Si M. Bill-Sharp ou le Captain Cap passent sur l'autre trottoir du
boulevard et que vous dsiriez changer avec eux quelques propos
piquants, vous attirerez leur attention; comment?

Avec un beau geste? Oui, s'ils vous regardent; mais, sinon?

En les appelant?

Voil ce que je voulais vous faire dire!... En les appelant.

Si les Martiens ou les Slnites nous tournent le dos en ce moment, il
faut crier trs fort pour qu'ils se retournent.

Vous voyez d'ici le projet.

Mobiliser, pendant une heure, toute l'espce humaine, tous les animaux,
toutes les cloches, tous les pistolets, fusils, canons, toutes les
assembles dlibrantes, tous les orchestres, depuis celui de Lamoureux
jusqu' la Musique Municipale de Honfleur et la fanfare de la reine de
Madagascar, etc., etc., etc., tous les pianos mme!

 la mme heure (au mme _instant_ plutt, car l'heure est relative),
tout ce monde, btes et gens, se mettrait  gueuler comme des sourds,
les cloches du monde entier entreraient en branle, les pistolets,
fusils, canons tonneraient, etc., etc.

Mme les plus menus bruits (_Vive Casimir-Perier!_ par exemple) ne
seraient point ngligs.

Ce joli petit chambard durerait une heure durant.

Aprs quoi, chacun n'aurait pas vol d'aller se coucher sur les deux
oreilles, si par hasard elles se trouvaient encore  leur place.

On n'aurait plus qu' attendre.

Mars tant spar de la Terre par une distance de... lieues, le son
parcourant... mtres  la seconde, les Martiens entendraient donc notre
concert au au bout de... heures... minutes... secondes.

(Ombre de l'amiral Mouchez, si vous tes contente de la statue que vous
dresse au Havre mon ami Dubois, remplissez ces blancs!)

Si, au bout du double de ce temps, on n'entendait aucune clameur
astrale, c'est que les Martiens sont sourds, tels des pots, ou qu'ils se
fichent de nous comme de leur premier bock (de bire de Mars).

Et alors ce serait  vous dcourager de l'astronomie.

Oh! oh!




DRESSAGE


Dimanche dernier, aux courses d'Auteuil, je fis la rencontre du Captain
Cap et je ressentis, de cette circonstance, une joie d'autant plus vive
que je croyais, pour le moment, notre sympathique navigateur en rade de
Bilbao.

La journe de dimanche dernier n'est pas tellement effondre dans les
abmes de l'Histoire qu'on ne puisse se rappeler l'abominable temps qui
svissait alors.

--Mouill pour mouill, conclut Cap aprs les salutations d'usage,
j'aimerais mieux me mouiller au sein de l'_Australian Wine Store_ de
l'avenue d'Eylau. Est-ce point votre avis?

--J'abonde dans votre sens, Captain.

--Alors, filons!

Et nous filmes.

--Qu'est-ce qu'il faut servir  ces messieurs? demanda la gracieuse
petite patronne.

--Ah! voil, fit Cap. Que pourrait-on bien boire?

--Pour moi, fis-je, il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la
ville, en sorte que je vais m'envoyer un bon petit _corpse reviver_.

--C'est une ide! Moi aussi, je vais m'envoyer un bon petit _corpse
reviver_. Prparez-nous, madame, deux bons petits _corpse revivers_, je
vous prie.

 ce moment, pntra dans le bar un homme que Cap connaissait et qu'il
me prsenta.

Son nom, je ne l'entendis pas bien; mais sa fonction, vivrais-je aussi
longtemps que toute une pote de patriarches, je ne l'oublierai jamais.

L'ami de Cap s'intitulait modestement: _chef de musique  bord du
GOUBET_!

Notez que le _Goubet_ est un bateau sous-marin qui doit jauger dans les
10 tonneaux. Vous voyez d'ici l'embarquement de la fanfare!

Cet trange fonctionnaire se mit  nous conter des histoires plus
tranges encore.

Il avait pass tout l't, affirmait-il,  dresser des moules.

--La moule ne mrite aucunement son vieux renom de stupidit. Seulement,
voil, il faut la prendre par la douceur, car c'est un mollusque
essentiellement timide. Avec de la mansutude et de la musique, on en
fait ce qu'on veut.

--Allons donc!

--Parole d'honneur! Moi qui vous parle (et le Captain Cap vous dira si
je suis un blagueur), je suis arriv, jouant des airs espagnols sur la
guitare,  me faire accompagner par des moules jouant des castagnettes.

--Voil ce que j'appelle un joli rsultat!

--Entendons-nous!... Je ne dis pas positivement que les moules jouaient
des castagnettes; mais par un petit choc rpt de leurs deux valves,
elles imitaient les castagnettes, et trs en mesure, je vous prie de le
croire. Et rien n'tait plus drle, messieurs, que de voir tout un
rocher de moules aussi parfaitement rythmiques!

--Je vous concde que cela ne devait pas constituer un spectacle banal.

Pendant tout le rcit du chef de musique du _Goubet_, Cap n'avait rien
profr, mais son petit air inquiet ne prsageait rien de bon.

Il clata:

--En voil-t-y pas une affaire, de dresser des moules! C'est un jeu
d'enfant!... Moi, j'ai vu dix fois plus fort que a!

Le chef de musique du _Goubet_ ne put rprimer un lger sursaut:

--Dix fois plus fort que a? Dix fois?

--Mille fois! J'ai vu en Californie un bonhomme qui avait dress des
oiseaux  se poser sur des fils tlgraphiques selon la note qu'ils
reprsentaient.

--Quelques explications supplmentaires ne seraient pas inutiles.

--Voici: mon bonhomme choisissait une ligne tlgraphique compose de
cinq fils, lesquels fils reprsentaient les portes d'une partition.
Chacun de ses oiseaux tait dress de faon  reprsenter un _ut_, un
_r_, un _mi_, etc. Pour ce qui est des _temps_, les oiseaux blancs
reprsentaient les _blanches_, les oiseaux noirs les _noires_, les
petits oiseaux les _croches_, et les encore plus petits oiseaux les
_doubles croches_. Mon homme n'allait pas plus loin.

--C'tait dj pas mal!

--Il procdait ainsi: accompagn d'immenses paniers recelant ses
volatiles, il arrivait  l'endroit du spectacle. Aprs avoir ouvert un
petit panier spcial, il indiquait le ton dans lequel s'excuterait le
morceau. Une couleuvre sortait du petit panier spcial, s'enroulait
autour du poteau tlgraphique et grimpait jusqu'aux fils entre lesquels
elle s'enroulait de faon  figurer une clef de _fa_ ou une clef de
_sol_. Puis l'homme commenait  jouer son morceau sur un trombone 
coulisse en osier.

--Pardon, Cap, de vous interrompre. Un trombone  coulisse?...

--En osier. Vous n'ignorez pas que les paysans californiens sont trs
experts en l'art de fabriquer des trombones  coulisse avec des brins
d'osier?

--Je n'ai fait que traverser la Californie sans avoir le loisir de
m'attarder au moindre dtail ethnographique.

--Alors,  chaque note mise par l'instrument, un oiseau s'envolait et
venait se placer  la place convenable. Quand tout ce petit monde tait
plac, le concert commenait, chaque volatile mettant sa note  son
tour.

La petite patronne de l'_Australian Wine Store_ semblait au comble de la
joie d'entendre une si mirifique imagination, et comme nous manifestions
une vague mfiance, elle se chargea de venir au secours de Cap avec ces
mots qu'elle pronona gravement:

--Tout ce que vient de dire le Captain est tout  fait vrai. Moi, je les
ai vus, ces oiseaux mlomanes. C'tait, n'est-ce pas, Cap? sur la ligne
tlgraphique qui va de _Tahdblagtown_  _Loofock-Place_.




LE CLOU DE L'EXPOSITION DE 1900
(PROJET CAP)


--Dites-moi, Captain, tes-vous au courant des diffrents projets
dposs en vue de l'Exposition de 1900?

--Je les connais depuis longtemps. Tous font preuve d'une imagination
assez misrable, sauf, pourtant, celui de mon ami Otto, qui consiste en
une immense escarpolette balanant des familles entires du Trocadro 
l'cole militaire. a, a n'est pas banal!

--En effet!... Et vous, Captain, prendrez-vous pas part  ce pacifique
tournoi?

--J'y compte bien... Pour le moment, j'ai deux entreprises, une petite
et une grande.

--La petite, d'abord?

--Oh! rien. Un nouveau pneu  musique.

--Tiens, tiens!

--Oui, une srie, de petits accordons que j'introduis dans l'intrieur
du pneu, et qui font une musique fort divertissante, ma foi.

--Mais ce sera toujours le mme air?

--Pas du tout! Au moyen d'un mcanisme ingnieux et grce  un simple
dclic, le veloceman pourra changer d'air  son gr.

--Mes flicitations, Captain, pour cette  la fois simple et charmante
ide. Voil des pneux[6] qui seront plus gais que les _pneux Mony_, une
bien dtestable marque, principalement la nuit, sur route, par les temps
humides.

D'habitude, le Captain Cap se refuse  goter les plaisanteries qui
rsident seulement en un jeu de mots. Cette fois, il ne broncha pas et
mme il ajouta:

--Tenez, un bon et solide pneu, c'est le pneu gordien. On n'en vient 
bout qu' coups de sabre.

Aprs avoir souri, comme il convenait, de chacun notre plaisanterie,
nous revnmes  des sujets plus austres.

--Et votre grande ide, Cap?

--Ah voil!

Je dus insister.

--Ma grande ide, oui, vous avez raison, c'est une grande ide, car
c'est la solution de la navigation arienne, tout btement!

--Un ballon dirigeable?

--Pauvre enfant!

--Un arostat avec force motrice tournant des ailes?

--Idiot!

--Soyez poli, Captain!

--Idiot, vous dis-je!... Avez-vous jamais vu des nues de sauterelles?

--Jamais!

--Eh bien, mon appareil, c'est une nue de sauterelles, dix millions de
sauterelles que j'enferme dans un immense sac de gaze (de la gaze verte,
bien entendu, pour ne pas fatiguer la vue de mes sauterelles).

--Bonne prcaution!

--Ce sac de gaze est maintenu par une gigantesque armature en bambou, 
laquelle Comiot est en train de travailler.

--Excellent constructeur, ce Comiot!

--Et non seulement il y a des sauterelles dans mon sac, mais aussi des
puces, parce que les puces ont la singulire proprit d'aviver
fortement l'activit des sauterelles. Le saviez-vous?

--J'ignorais ce dtail.

--Chaque sauterelle reprsente environ, et sans se fatiguer, un excdent
de force ascensionnelle de 1 gramme. Dix millions de sauterelles
reprsentent donc une force utilisable de dix mille kilos. Hein?

--patant!... Mais une simple objection, Captain?

--Allez-y.

--Comment dirigez-vous tout ce petit monde-l, quand vous voulez aller
au Nord et que les sauterelles se sentent un got prononc plutt pour
le Sud?

--Rien de plus simple! Les sauterelles ont l'horreur du sulfure de
carbone. Alors, au moyen d'un vaporisateur _ad hoc_, j'empoisonne
l'atmosphre de la direction adverse  celle que je souhaite. Veux-je me
diriger vers l'Est? je pulvrise cette puanteur sur le ct Ouest du
sac, et si vous les voyiez se tirer des ailes!...

--Et quand vous voulez vous arrter?

--Des courroies,  ma volont, compriment la gaze et paralysent
graduellement les efforts de mes insectes.

--Tous mes compliments, Captain; votre ide est gniale.

--Ah! voil, c'est que je ne suis pas sorti de Polytechnique, moi!




COMMENTAIRES INACRIMONIEUX SUR UNE INSTRUCTION DU GNRAL POILLOE DE
SAINTE-BELLONE


Si l'heure sonne,  jamais bnie, de la revanche; si, quelque jour, ceux
de France volent vers l'Est  l'espoir de reconqurir les chres soeurs
perdues (N'y pensons jamais, parlons-en toujours! a dit Gambetta!);
si... (pour la suite, voir les oeuvres de Droulde, premire manire).

Si donc--pour me rsumer--on dclare un jour la guerre  une grande
nation voisine, qu'il me parat superflu de dsigner plus clairement,
certes--oh! que certes!--je ferai mon devoir de patrouillotte, mais je
demanderai  le faire au sein du douzime corps d'arme, command par
mon vieux camarade le gnral Poilloe de Saint-Mars, un vaillant
guerrier, qui joint  sa loyale pe un joli bout de plume.

Un de mes lecteurs m'adresse un journal de Limoges o s'tale une
merveilleuse instruction de ce gnral en chef sur le tir.

Rien ne saurait m'tonner du gnral de Saint-Mars. Est-ce pas lui qui
l'anne dernire commenait une circulaire par cette phrase prestigieuse
et non dnue d'imprvu:

_Certes, en temps de guerre, le pied du fantassin aurait une importance
capitale, etc..._ (sic).

Mais revenons  l'instruction du mme sur le tir, car elle est fertile
en perles de tous orients.

Le dbut n'en est pas vilain:

_Le cycle de l'instruction du tir va se fermer; c'est le moment
d'examiner ce qui a t fait en 1894, afin de profiter en 1895 de notre
exprience de l'anne coule._

Le fait est qu'on ne saurait choisir un moment plus propice.

Sautons quelques lignes  pieds joints et arrivons  une phrase d'une
mansutude plutt relative, mais d'images trangement fortes:

_Le tissu des trajectoires couvrira le champ de bataille d'une nappe de
fer et de plomb qui pourra devenir infranchissable en pays dcouvert,
mais qui restera toujours dchire et troue par les accidents du sol
naturel et du sol remu par l'outil._

a, c'est embtant, de songer que des gens  l'abri pourront peut-tre
ne pas tre tus tous, tous, tous! C'est embtant, rellement embtant!

Il n'y a pas que les fantassins qui seront embts de ne pas tuer tout
le monde. Les cavaliers et les artilleurs aussi rencontreront des
occasions de dboire:

_Le cavalier et l'artilleur dominent les plaines, mais ne sont qu'au
second rang _( honte!  dsespoir!)_ dans les rgions mouvementes
_(sic)_ o le premier perd sa vitesse, le second ses vues, sa puissance
destructive au loin et o tous les deux deviennent alors inaptes 
bnficier _(bnficier!)_ du terrain._

Le couplet qui suit flatte assez mon esthtique de contribuable:

_... Vous aurez alors assur la scurit de la patrie sur une base
inbranlable, en dpensant seulement vos trsors d'intelligence et de
bonne volont, ce qui sera plus conomique pour la France et moins banal
que les demandes de crdits._

Un truc, ensuite, pour diminuer le poids des corps:

_Votre fusil est excellent et d'une puissance terrible. Si vous le
trouvez un peu lourd, allgez-le en le faisant manier constamment et
dans tous les exercices par son dtenteur._

Archimde n'aurait pas _eurk_ a.

Si l'instruction du gnral de Saint-Mars est rigoureusement suivie, les
recrues ne s'embteront pas, cet hiver, au tir rduit. Voyez plutt:

_Mettez tous vos soins  embellir et  perfectionner vos stands de tir
rduit et toute votre ingniosit  en faire un exercice attrayant pour
les soldats._

Un bar servi par des dames, entre autres, et un lapin qu'on gagnerait
chaque fois qu'on met dans le mille!

Plus pittoresque encore:

_Ce n'est pas seulement les tireurs acadmiques debout,  genoux,
couchs, qu'il s'agit de former, non; ce qu'il nous faut, c'est le
TIREUR PANTHRE, courant, rampant, bondissant et cependant restant
toujours matre-expert de cette trajectoire qui, dans ses mains habiles,
est comme une lance de toutes les dimensions jusqu' 3,000 mtres, dont
il dirige  son gr les coups irrsistibles._

Le _Tireur Panthre_, hein! Quel numro, mon vieux Charles D..., pour
les Folies-Bergre!

Passons encore et arrivons au couplet final, digne des autres:

_En rsum, je demande  l'infanterie du 12e corps d'arme de concentrer
tous ses efforts et tous ses moyens pour donner son maximum d'effet au
fusil, ce sceptre de la reine des batailles, et dans ce but, je fais
appel  toutes les initiatives et  toutes les bonnes volonts._

Le _fusil, ce sceptre de la reine des batailles_! Voil un mot de la fin
comme je voudrais en avoir tout le temps!




ESSAI SUR MON AMI GEORGE AURIOL


Je suis all, hier, visiter l'Exposition des Femmes peintres et
sculpteurs.

_(Ouverte du 19 fvrier au 18 mars, de 10 h.  5 h., Palais des
Champs-lyses, pavillon Nord-Est, porte n 5.)_

Et je me suis rappel, souriant, une petite aventure qui nous y advint,
 George Auriol et  moi, voil deux ou trois ans.

Ceux de nos abonns (ou acheteurs au numro) de l'tranger qui
voudraient se faire une ide exacte de M. George Auriol (je ne parle
pas, bien entendu, des Parisiens et de beaucoup de provinciaux pour qui
la physionomie du jeune et minent japonisant est devenue, en quelque
sorte, classique), n'ont qu' se reprsenter M. le comte de
Douville-Maillefeu, ou plutt ce qu'il tait, M. le comte de
Douville-Maillefeu, il y a trente-cinq ans.

La ressemblance ne s'arrte pas  une simple analogie physique: un
observateur digne de ce nom pourrait constater, chez ces deux hommes, le
mme enjouement, une quivalente exasprabilit.

Pas plus de rancune chez l'un que chez l'autre: le dos tourn, ils n'y
pensent plus.

Lecteur lointain, si jamais tu rencontres Auriol, n'oppose aucun barrage
au torrent de ses assertions, si chimriques qu'elles te semblent; tu
serais trait, sur l'heure,  toi seul, de _tas de m...!_ ou de _espce
de t...!_ grossirets purement dcoratives, ne signifiant aucunement
que tu vis de libralits fminines ou que tu entretiens avec les gens
de ton propre sexe des relations coupables.

Laisse passer l'orage et, bientt, Auriol te reconnatra, de la
meilleure grce du monde, un gentleman tout  fait incapable de la plus
mince turpitude.

Pour ce qui est de l'enjouement, Auriol rendrait des milliards de points
 des cages entires de ouistitis en goguette.

Pas fier pour un sou, Auriol n'admet l'existence d'aucune barrire
sociale, mondaine ou autre, et vous l'tonnez prodigieusement avec vos
_a ne se fait pas_, quand il aborde un gros monsieur riche
(compltement inconnu de lui et fumant un gros cigare) avec ces mots:

--Vous n'auriez pas son frre?

Neuf fois sur dix, d'ailleurs, le gros monsieur riche, un peu
interloqu, tire de sa poche un pur havane, l'offre  Auriol qui
l'allume en disant, connaisseur: fameux!

Le passe-temps favori de George Auriol, dans la rue, consiste, lorsqu'il
passe devant des piceries,  plonger sa main dans des sacs contenant
des lentilles ou tel autre lgume sec.

C'est, ds lors, une srie sans trve de petits bombardements sur le
chapeau des passants ou la glace des magasins.

Quand, par malheur, une boutique de verrerie (cristaux et porcelaines)
se trouve sur l'itinraire de George Auriol,  un moment o George
Auriol dtient encore un fort contingent de lentilles, George Auriol
n'hsite pas: d'un seul coup, d'un seul, comme dit Coppe, George Auriol
projette violemment toute sa provision sur la partie la mieux garnie du
magasin.

Si vous n'avez pas, personnellement, pass par ce joyeux tumulte,
impossible de vous faire la moindre ide du fracas total rsultant des
chocs de chaque haricot avec chaque cristal. Extrmement impressionnant!

Vous voyez donc qu'on peut passer des matines entires, et mme des
aprs-midi, avec George Auriol, sans s'embter une seconde.

En sa compagnie, les aventures se succdent, ne ressemblant pas aux
prcdentes et ne faisant nullement prvoir les suivantes.

C'est ainsi qu'un jour, nous fmes abords, Auriol et moi, par deux
jeunes filles pas jolies, peut-tre mme pas gentilles, mais drles!
Deux drles de jeunes filles, quoi!

Elles vinrent droit  nous et, sur un ton de gai reproche:

--Vous savez, messieurs, que vous avez t trs btes, l'autre jour! Ce
que papa nous a enleves, quand on a t rentr  la maison!

D'abord, nous pensmes que les jeunes filles nous _prenaient pour un
autre_ et nous ripostmes par des rponses vagues et peu
compromettantes. L'une d'elles nous demanda:

--On vous reverra un de ces jours?

--Oh! certainement!

--Surtout pas de blagues, si papa est l!

Et les drles de fillettes nous quittrent sur un vigoureux
_shake-hand_.

Certainement, nous les avions vues quelque part, mais o?

Quelques jours plus tard, le mystre se dissipa.

Aprs djeuner, Auriol avait eu une ide...

--Si nous allions revoir l'Exposition des Femmes peintres et sculpteurs.

--Comme tu voudras.

Et nous voil partis, Auriol et moi.

Tous les deux, nous aimons beaucoup cette exposition, moins pour
l'exposition elle-mme (bien qu'il s'y rencontre des oeuvres de relle
valeur, les aquarelles de madame Ccile Chennevire, entre autres) que
pour le public qu'on y coudoie.

Des grosses dames trs comiques, avec, bravement, au point culminant de
leur mamelle gauche, le ruban violet d'officier d'acadmie.

Aussi d'autres dames moins _fortes_ et moins palmes, mais, tout de
mme, dignes d'intrt.

Et puis surtout, un flot de drles de jeunes filles, souvent jolies,
parfois trangement perverses en leur candeur joue, toujours amusantes
 voir passer,  entendre papoter.

Ds notre premire visite, Auriol s'tait mis au ton de l'endroit.

Il consultait le livret et s'criait, en imitant les petites mines des
dames prsentes:

--Ah! voici l'aquarelle de Valentine! Tiens, l'ventail de Jane!...
Mais, ma chre, cette petite Lucie est trs en progrs!... Pas mal du
tout, ses chrysanthmes!

Or, un jour qu'il s'tait cri:

--Dlicieux, ces pastels de Josiane! Dlicieux!

Le papa de Josiane tait l, tout prs, avec Josiane elle-mme, et le
papa de Josiane avait demand  sa fille comment ce monsieur la
connaissait assez intimement pour l'appeler par son petit nom.

Pour comble de malheur, tout  ct des pastels de Josiane, s'accrochait
une petite nature morte de Germaine, et Auriol, avec l'inconscience du
jeune ge, avait pouss cette exclamation:

--Bravo, ma petite Germaine, trs russi, ton veau froid! Rellement, on
dirait du veau!

Tu l'as devin, subtil lecteur, les jeunes filles rencontres, les
drles de jeunes filles, c'tait Josiane, c'tait Germaine.

Qu'ajouterai-je?

Nous revmes ces pittoresques personnes plusieurs fois, et,--vous me
croirez si vous voulez,--elles ne devinrent jamais nos matresses.




UNE INDUSTRIE INTRESSANTE


D'un seul coup, Cap lampa le large verre de _manitoba_ qu'on venait de
lui servir, et me dit:

--Alors, a vous embte tant que a, la pnible incertitude o vous
pataugez!

--Quelle pnible incertitude, dites-moi, Captain?

--De savoir au juste o vont les vieilles lunes?

--Moi!... Je vous assure bien, Cap, que les vieilles lunes sont
parfaitement libres d'aller o bon leur semble, et que jamais je n'irai
les y qurir!

Comme si son oreille et t de granit, Cap persista:

--Et aussi les neiges d'antan, mon pauvre ami! L'angoisse vous treint
de leurs destines!

--Ainsi que le poisson d'une pomme, je me soucie des neiges d'antan...
Ah! certes, Cap, je suis tortur par une hantise, mais d'un ordre plus
humain, celle-l, et j'en meurs!

Je croyais que Cap allait s'intresser  ma peine et m'interroger. Ah!
que non point!

--Et aussi les vieux confetti, n'est-ce pas? continua-t-il, immuable.

Cette fois, je changeai mes batteries d'paule, et, pour dconcerter son
parti pris, je feignis de m'intresser prodigieusement au sort des vieux
confetti.

--Ah! les vieux confetti! m'criai-je, les yeux blancs. O vont les
vieux confetti?

Cap tenait son homme.

--Je vais vous le dire, moi, o vont les vieux confetti.

Et pour donner un peu de coeur au ventre de Cap, je priai le garon de
nous remettre deux excellents _manitoba_.

--Les vieux confetti? Il n'y a pas de vieux confetti, ou plutt, il n'y
en aura plus.

--Allons donc! Et comment ce phnomne?

-- cause de la _Nouvelle Socit centrale de lavage des confetti
parisiens_, dont je prside le conseil d'administration.

--Vous m'en direz tant!

--Rien de plus curieux que le fonctionnement de cette industrie. Je sors
de l'usine et j'en suis merveill.

--Des dtails, je vous prie, Cap!

--Voici, en trois mots: Le lendemain du mardi-gras et autres jours fous,
des employs  nous, munis d'un matriel _ad hoc_ ramassent tous les
confetti gisant sur le sol parisien et les rapportent au sige social,
237, rue Mazagran.

--Bon.

--On les soumet  une opration pralable qui s'appelle le _triage_, et
qui consiste  sparer les confetti secs des confetti mouills. Les
premiers passent au ventilateur, qui les dbarrasse de la poussire
ambiante: c'est le _dpoussirage_.

--Je l'aurais pari!

--Ceux-l, il n'y a plus qu' leur faire subir le _dfroissage_,
opration qui consiste...

-- les dfroisser.

--Prcisment! au moyen d'un petit fer  repasser lev  une certaine
temprature... Restent les confetti mouills. On les mne, au moyen de
larges trmies picyclodales, dans de vastes tuves o ils se
desschent.

--C'est ce que vous appelez le _desschage_, hein?

--Prcisment!... Une fois desschs, les confetti sont violemment
projets dans une bote dont la forme rappelle un peu celle d'un
paralllipipde. Cette bote est munie d'une petite fente imperceptible
de laquelle s'chappe,--un  un,--chacun des petits disques de papier. 
la sortie, le confetti est saisi par une minuscule pince  articulation
et soumis  l'action d'une mignonne brosse lectrique et vibratile.
C'est ce que nous appelons...

--Le _brossage_.

--Prcisment!... Une autre slection s'impose. Parmi les confetti ainsi
brosss, il s'en trouve quelques-uns maculs de matires grasses,
phnomne provenant de leur contact avec les ordures mnagres. Ces
derniers sont soigneusement spars des autres.

--C'est ce que vous appelez le _sparage_.

--Prcisment!... Les confetti gras sont tremps dans une solution de
carbonate de potasse qui saponifie les matires grasses et les rend
solubles. Il ne reste plus qu' les laver  grande eau pour les
dbarrasser de toute raction alcaline. Nous obtenons ce rsultat au
moyen du...

--_Lavage  grande eau._

--Prcisment!... Alors, on les remet  l'tuve, on les repasse au fer
chaud...

--Et voil!

--Vous croyez que c'est tout?

--Dame!

--Eh bien! vous vous trompez. L'opration est  peine commence.

Une nuance d'effroi se peignit dans mes yeux. Le moment sonnait,
d'ailleurs, de quelque solide _cock-tail_.

--Vous n'ignorez pas, reprit Cap, combien il est pnible de recevoir des
confetti dans la bouche ou dans l'oeil?

--Croyez-moi, j'ai pass par l.

--Dsormais, ce martyre sera des plus salutaires. Les confetti, au moyen
d'une imbibition dans des liquides de composition variable, acquirent
des densits diffrentes. Les plus lourds se dirigent vers la bouche,
les plus lgers dans l'oeil (ce calcul fut, entre parenthses, d'une
dtermination assez dlicate).

--Nulle peine  le croire.

--Les confetti destins  la bouche sont imprgns de principes
balsamiques infiniment favorables au bon fonctionnement des voies
respiratoires.

--Laissez-moi parier que les confetti destins aux yeux sont chargs
d'lments tout pleins de sollicitude pour les organes de la vue.

--Ah! on ne peut rien vous cacher,  vous!

-- la vtre, mon cher Cap!

--Dieu vous garde, mon vieil Allais.




LARMES


Un homme, jeune encore, qui cache sous le prestigieux pseudonyme de
_Balthazar_ une des personnalits les plus en vue des hautes tudes
franaises, veut bien m'adresser, en m'en faisant hommage, un trs
substantiel et trs lgant travail qu'il vient de terminer sur ce
sujet: _les Larmes_.

Publier cet opuscule entier serait sortir du lger cadre de mes
badinages. Je me contenterai donc de le rsumer, en tchant de lui
conserver sa rare saveur et sa hautaine originalit.

M. Balthazar,--conservons-lui ce nom, puisque cela semble lui faire
plaisir,--eut un professeur de philosophie dont la devise favorite
tait: _L'essentiel est de se poser beaucoup de questions._ Et il s'en
posait, le digne homme, parat-il, des myriades! Seulement, il ne se
proccupait jamais d'en rsoudre une seule.

C'est ainsi qu'un jour il dit  ses lves:

--L'un de vous, en avalant les siennes, s'est-il parfois demand
_pourquoi les larmes sont sales?_

Et sur cette cordiale parole, la classe se trouvant termine, le digne
professeur prit cong de ses lves.

Le jeune Balthazar se piqua au jeu et fit le serment de venir  bout de
cette thse, cott que cott.

Il plucha des bibliothques entires, la _Physiologie psychologique_ de
Wundt, les _Leons d'Hydraulique_ de Puiseux, les exquises _Perles et
larmes_ du pote norvgien Bjoernsen, et constata que le problme n'y
tait point abord, mme de loin.

Des esprits superficiels rpondraient: Eh! parbleu! les larmes sont
sales parce qu'elles contiennent une forte proportion de chlorures
alcalins.

Nous le savons aussi bien que vous, esprits superficiels! Mais la
question ne gt pas l. Nous nous demandons pourquoi la Providence
intima aux larmes d'avoir le got sal plutt que tout autre got.

M. Balthazar employa la mthode indirecte et se dit:

--Les larmes devaient avoir un got ou ne pas en avoir.

Dmontrons d'abord qu'elles devaient avoir un got, et ensuite que tout
autre got que le got sal aurait prsent des inconvnients dans
lesquels le ridicule l'aurait disput  l'odieux.

1 _Les larmes doivent avoir un got._-- n'en pas douter.
S'imagine-t-on, par exemple, une mre versant des larmes insipides sur
le cadavre de son enfant?

Non, mille fois non, n'est-ce pas? Eh bien, alors? (C. Q. F. D.)

2 _Les larmes ne sauraient avoir un autre got que le got sal._--Vous
reprsentez-vous, entre autres, des larmes _acides_? Les quelques
personnes de la socit dont une matresse grincheuse aurait asperg le
visage de vitriol, d'acide azotique ou mme chlorhydrique connaissent
les inconvnients rsultant du contact trop direct de ces substances
avec les tissus si dlicats de l'appareil ophtalmique.

Les larmes ne sauraient tre _amres_. Nos grands classiques ont tir un
immense parti des _larmes amres_. Or, cette amertume est, ici, purement
mtaphorique. Si nos pleurs taient _vritablement_ amers, il n'y aurait
plus de mtaphore et nos romanciers auraient ainsi une image de moins 
leur arc. Qui sait mme si notre grand Ohnet ne doit pas ses meilleures
pages et les plus poignantes  ces trouvailles qu'un long usage n'a pu
dfrachir? La Providence, raisonnablement, pouvait-elle consentir  en
priver la langue franaise?

Les larmes ne sauraient tre _sucres_. Car les enfants se pleureraient
tout le temps dans la bouche. Au lieu de donner un sou au petit mile
pour s'acheter du sucre d'orge, on lui ficherait une claque, et ce
serait une conomie. Oui, mais o serait la sanction paternelle?

M. Balthazar poursuit son travail dans cet esprit d'une impitoyable
logique. Il dmontre premptoirement que les larmes ne sauraient avoir
le got de fromage, ni de groseille, ni de haricot de mouton, ni de
tabac  priser, etc., etc...

Sa conclusion est certainement une des plus belles pages qu'on ait
crites en franais depuis ces vingt dernires annes.




LES VGTAUX BALADEURS


Il me faut encore revenir une fois sur cette trange question des
plantes qui marchent, question magistralement souleve par notre ami
Octave Mirbeau et brillamment poursuivie par celui qui crit ces lignes.

Les chroniques que j'ai consacres  ce phnomne et  la xylose de la
_gueule-de-loup_ m'ont valu un monstrueux courrier.

C'est  qui me signalera, dans cet ordre d'ides, des observations plus
ou moins bizarres.

Impossible,  moins de transformer ce volume en un massif in-folio, de
parler de chacune de ces communications.

Mais, dans le tas, deux ptres m'ont paru dignes d'une srieuse
publicit.

La premire mane d'un savant autrichien, le docteur Margulier (_Vien
IV, Technikerstrass, 5_), qui veut bien apporter sa contribution  ce
chapitre de botanique.

Je ne connaissais pas, dit en substance le docteur Margulier, le
_cucumis fugax_ signal par M. Mirbeau et par vous, mais le fait n'a
rien qui puisse me surprendre, moi qui ai vu, dans les Indes, des forts
entires se dplacer  raison de trois ou quatre cents pieds par jour.

Les forts en question sont composes de l'espce d'arbre appel
_pandanus furcatus_, remarquable par la rapidit extraordinaire du
dveloppement de ses tiges.

Cet arbre se dplace au moyen de ses racines ariennes.

Quand le sol o se trouve le _pandanus furcatus_ est puis, l'arbre
laisse dprir son tronc, aprs avoir jet des racines ariennes dont
une,  son tour, sert  la plante comme nouveau tronc.

Par ce procd qui se rpte  plusieurs reprises, l'arbre est en tat
de marcher  son gr, dans une direction quelconque.

Les Hindous racontent mme que ces arbres commencent  marcher dans le
cas o l'on a abattu quelques-uns d'eux, comme si, pousss par
l'instinct de conservation, ils voulaient chapper au danger.

Le fait que me signale le docteur Margulier ne relve pas, comme on
pourrait le croire, du domaine de la fantaisie.

Le professeur Baillon, de la Facult de Mdecine, avec lequel je
djeunais ce matin, m'en a affirm la parfaite ralit.

Autre communication, pour laquelle le professeur Baillon n'a pas cru
devoir se porter garant.

Mon correspondant a fait ses expriences  Londres, qu'il habite en ce
moment, 15, Onslow Place S. W., dans un petit parc attenant  sa maison
d'habitation.

Il a arros ses plantes avec des liquides de composition animale, soit
du sang des btes, soit de l'eau dans laquelle on a fait bouillir des
matires zoques. (Et dans ce dernier cas, on a une occasion
vritablement prcieuse d'employer le mot _bouillon de culture_).

Un _drosera_ (plante carnivore, comme chacun sait) fut arros avec du
sang d'antilope. Aprs huit jours de ce traitement, le _drosera_ filait
un beau soir avec la rapidit du zbre lanc d'une main sre.

Une autre plante, arrose avec de la soupe  la tortue (_turtle soup_),
se mit  se promener dans le jardin, mais plus lentement, comme de
juste.

Quant au court-bouillon, dans lequel on avait fait cuire des crevisses,
rien ne fut plus comique, dit mon correspondant--et je n'ai aucune peine
 le croire--que de contempler les arbustes soumis  cet arrosage se
mettre  marcher  reculons.

Mon correspondant ajoute d'ailleurs qu'il met la dernire main  un
livre o sont consignes, tout au long, ces curieuses observations.

Cet ouvrage paratra prochainement chez Charpentier et Fasquelle et sera
intitul: _les Horticoles_.




L'AUTO-BALLON


Ce pauvre Captain Cap commenait  me raser trangement, avec ses
arostats, ses machines volantes, planantes et autres, qui m'indiffrent
galement.

J'allais prendre cong sur un quelconque motif, quand un gentleman
d'aspect robuste, et qui avait sembl prendre un vif intrt aux grandes
ides de Cap, se leva, s'approcha, nous tendant le plus correctement du
globe sa carte, une trs chic carte de chez Stern, sur laquelle on
pouvait lire ces mots:

    SIR A. KASHTEY
    _Winnipeg._

Nous aimons beaucoup le Canada, Cap et moi, et la rencontre d'un
Canadien, mme d'un Canadien anglais, nous transporte toujours de joie.

Aussi accueillmes-nous le nouveau venu d'une mine accorte.

Quand nous emes chang les prliminaires de la courtoisie courante:

--C'est que, continua sir A. Kashtey, l'arostation, a me connat un
peu!... J'en ai fait jadis dans des conditions peut-tre uniques au
monde!

Je vis Cap lever d'imperceptibles paules... _Conditions uniques au
monde!..._ Tmraire tranger, va!

Sans se laisser dmonter, Kashtey ajouta:

--Le particulier de mon ascension, c'est que le ballon c'tait moi-mme.

Du coup, Cap fut visiblement gn. Sa mmoire, consulte  la hte, ne
recelait nul analogue souvenir, et son imagination, pourtant si fertile,
nulle ide ingnieuse.

Sir A. Kashtey, aprs avoir eu la politesse de faire remplir nos verres,
dit encore:

--Il y a une dizaine d'annes de cela... Je commandais le brick _King of
Feet_, charg d'acide sulfurique,  destination d'Hochelaga. Une nuit, 
l'embouchure du Saint-Laurent, nous fmes coups en deux, net, par un
grand steamer de la _Dark-Blue Moon Line_ et nous coulmes  pic, corps
et biens.

--Triste!

--Assez triste, en effet! Moi j'tais chauss de mes grosses bottes de
mer en peau de loup-phoque, impermables si vous voulez, mais peu
indiques pour battre le record des grands nageurs. Je fus nanmoins
assez heureux pour flotter quelques instants sur une ple pave.  la
fin, engourdi par le froid, je fis comme mon bateau et comme mes petits
camarades: je coulai. Mais... coutez moi bien, je n'avais pas perdu une
goutte de mon sang-froid, et mon programme tait tout trac dans ma
tte.

--Vous tes vraiment un homme de sang-froid, vous!

--J'en avais normment dans cette circonstance: la chose se passait fin
dcembre.

--Trs drle, sir!

--Du talon de ma botte, je dtachai de la coque de mon brick un bout de
fer qu'aprs avoir miett dans mes mains d'athlte, j'avalai d'un coup.
Dou,  cette poque, d'une vigueur peu commune, j'empoignai une des
touries naufrages d'acide sulfurique et j'en avalai quelques gorges.

--Tout a, au fond de la mer?

--Oui, monsieur, tout a au fond de la mer! On ne choisit pas toujours
son laboratoire... Ce qui se passa, vous le devinez, n'est-ce pas?

--Nous le devinons; mais expliquez-le tout de mme, pour ceux de nos
lecteurs qui ne connaissent M. Berthelot que de nom.

--Vous avez raison!... Chaque fois qu'on met en contact du fer, de l'eau
et un acide, il se dgage de l'hydrogne... Je n'eus qu' clore
hermtiquement mes orifices naturels, et en particulier ma bouche; au
bout de quelques secondes, gonfl du prcieux gaz, je regagnais la
surface des flots. Mais voil!... Comme dans la complainte de la famille
Fenayrou, j'avais mal calcul la pousse des gaz. Ne me contentant pas
de flotter, je m'levai dans les airs, balanc par une assez forte brise
Est qui me poussa en amont de la rivire. Ce sport, nouveau pour moi,
d'abord me ravit, puis bientt me monotona. Au petit jour, j'entr'ouvris
lgrement un coin des lvres, comme un monsieur qui sourit. Un peu
d'hydrogne s'vada; me rapprochant peu  peu de mon poids normal,
bientt, je mis pied  terre, en un joli petit pays qui s'appelle
Tadousac et qui est situ  l'embouchure du Saguenay. Connaissez-vous
Tadousac?

--Si je connais Tadousac! Et la jolie petite vieille glise! (la
premire que les Franais construisirent au Canada). Et les jeunes
filles de Tadousac qui vendent des photographies dans la vieille petite
glise au profit de la construction d'une nouvelle basilique!

(Et mme, si ces lignes viennent  tomber sous les yeux des jeunes
filles de Tadousac, qu'elles sachent bien que messieurs P. F., E. D., B.
de C., A. A. ont gard d'elles un souvenir imprescriptible.)

Sitt ferme ma parenthse, le gentleman de Winnipeg termina son rcit
avec une aisance presque injurieuse pour ce pauvre Cap:

--Ds que j'eus mis pied  terre, j'exhalai le petit restant d'hydrogne
qui me restait dans le coffre, et je gagnai la saumonnerie de Tadousac
en chantant  pleine voix cette vieille romance franaise que j'aime
tant:

      _Laissez les roses aux rosiers
    Laissez les lphants au lord-maire._




UNE PINCE D'AVENTURES RCENTES


Est-ce que--l, franchement!--a ne vous ennuierait pas trop que je vous
conte mon aprs-midi de dimanche dernier?

Au contraire! vous rcriez-vous gentiment.

Je ne vois, dans votre charmante protestation, qu'une aimable
courtoisie; je semble la tenir pour argent comptant... et je marche.

Le matin, j'avais reu un mot d'une pralable petite bonne amie  moi,
dsormais en province, pisodiquement  Paris, et pour laquelle je
conservais je ne sais quelle tendresse inaltrable. (_Inaltrable_ est
excessif, on le verra tout  l'heure.)[7].

Force de partir lundi au lieu de mardi, si tu veux nous voir, viens
dimanche aprs-midi, foire au pain d'pices. Y serai avec ma soeur. Bien
le divin tonnerre si on ne se rencontre pas!

trange rendez-vous, manquai-je pas d'observer; mais je suis fait  ces
faons, toujours d'imprvu.

Je djeunai chez Lon Gandillot.

(Tous les dimanches que je suis  Paris, je prends mon repas du dimanche
matin chez le jeune et dj clbre auteur dramatique.)

Je sortis de chez cet homme de thtre sur le coup de deux heures.

Rue des Martyrs, pas un sapin!

Faubourg Montmartre, pas un sapin!

Aux boulevards, pas un sapin!

Ah! c'tait gai!

Et l'Heure, qui n'a pas besoin de voiture pour marcher, elle, s'avanait
 grands pas.

Quand je dis _pas un sapin_, entendons-nous. Il en passait des tas, mais
tous lotis de leurs voyageurs. Alors, c'est comme s'il n'en et point
pass?

Soudain...

Un peu avant la Porte-Saint-Denis, stoppa un fiacre dcouvert qui se
dgorgea de son client.

Le jaguar le plus dtermin de la jungle ne se ft point approch en
moins de temps (qu'il n'en faut pour l'crire) que je ne le fis.

Trop tard, hlas!

Une vieille petite bonne femme, pleine de respectabilit et sur la robe
de soie de laquelle s'allongeait une chane d'or du bon vieux temps,
indiquait dj sa destination au cocher.

J'entendis qu'elle allait boulevard de Charonne.

Justement, ma direction!

--Pardon, madame, fis-je, la face emmielle de mon plus lche sourire,
est-ce que...

Et je lui expliquai la situation.

--Mais, comment donc! acquiesa l'exquise crature.

Je m'installai.

La petite vieille tait loquace.

Elle allait voir sa fille et son gendre, rcemment installs dans une
des meilleures maisons du boulevard de Charonne, maison dans laquelle
ils avaient fichtre bien fait trente mille francs de frais.

Nous tions arrivs.

Je voulus payer, ainsi qu'il sied au paladin franais.

Mais la petite vieille s'y refusa avec une obstination comique et des
raisonnements que je ne m'expliquais point.

Ma foi, n'est-ce pas?...

Et elle entra dans la maison de sa fille et de son gendre.

Une grande stupeur m'envahit, ds lors.

Cette maison, c'tait une maison,--quels termes emploierais-je, grand
Dieu!--c'tait une maison de _rapid flirt_, comme on dit  Francisco.

Je n'en dirai point le numro, parce que ce serait de cette publicit
gratuite dont l'abus dterminerait la mort des quotidiens; mais je puis
vous affirmer que c'tait un rude numro. J'en ai encore plein les yeux!

Cinq minutes et je me trouvais place du Trne.

Bientt, je rencontrai ma jeune amie, qui descendait, toute rose, des
Montagnes-Russes.

Nous n'avions pas chemin plus d'un hectomtre qu'elle me dclarait que
_si j'tais venu l pour la raser avec mes observations idiotes, je
pouvais parfaitement retourner  l'endroit d'o je venais. Et puis,
voil!_

Ce  quoi je rpondis, sans plus tarder, qu'_elle avait toujours t et
qu'elle ne serait jamais qu'une petite grue; que, d'ailleurs, j'avais
depuis longtemps copieusement soup de sa fiole. Et puis, voil!_

Et nous nous quittmes sur un froid coup de chapeau de moi, accueilli
par un formidable haussement d'paules de sa part.

Pas plus de voitures pour s'en aller que je n'en avais trouv pour
venir.

Au reste, un peu nerv et ne sachant que faire de ma vespre, je
n'tais pas fch de marcher un peu.

Je dgringolai  pied le boulevard Voltaire, le joyeux et bien parisien
boulevard Voltaire.

Arriv place de la Rpublique, j'aperus un de ces grands omnibus qui
vous mnent de certains points dtermins  la gare Saint-Lazare, ou de
la gare Saint-Lazare  ces mmes points dtermins.

Jamais je ne m'tais servi de ce mode de locomotion.

Il y avait donc l une occasion unique de dbuter dans la carrire,
puisque je devais dner le soir  Maisons-Laffitte.

Je m'installai sur l'impriale.

Mais voil-t-il pas... Tais-toi, ma rancune.

Voil-t-il pas que, boulevard des Italiens, j'aperus des gens que
j'avais intrt  rencontrer.

J'mis la peu farouche prtention de descendre.

--Pardon, fit le conducteur, vous n'avez pas le droit de descendre avant
la gare Saint-Lazare.

--Je n'ai pas le droit de descendre? Je n'ai pas le droit de descendre
o je veux?

--Non, monsieur.

--Eh bien! nous allons voir a!

J'allais employer la violence quand je fus sduit par l'tranget de la
situation.

Un citoyen franais, libre, innocent, ayant pay sa place, n'aurait pas
le droit de descendre d'une voiture _publique_,  tel moment qu'il lui
plairait!

--Non, monsieur.

Tous les voyageurs me donnaient tort et semblaient prendre en piti ma
dplorable ignorance.

Un vieux monsieur, officier de la Lgion d'honneur, me demanda:

--Vous tes tranger, sans doute?

--Mon Dieu, monsieur, je suis tranger sans l'tre, tant n dans le
Calvados de parents franais.

Le vieux monsieur mit une infinie bienveillance  m'expliquer le
monopole de la Compagnie des Omnibus et une foule de patati et de
patata, le tout dans une langue et avec des ides d'esclave qui accepte
le monopole du mme dos que les ngres de la Jamaque acceptent les
coups de matraque.

Comme, aprs tout, je m'en fichais, je pris mon parti de l'aventure,
dcid  m'amuser de la fiole de ce vieillard dcor mais servile.

--Moi, monsieur, m'criai-je, je suis un homme libre, et je ne me laisse
pas pater par l'oeil des barbares!

Il ne comprenait pas bien.

Je repris:

--Alors, vous, monsieur, vous tes de ceux qui sanctionnent le monopole
par la voie de la squestration ambulante?... Car, je suis squestr!
Ambulatoirement, j'en conviens, mais enfin, je suis squestr!

Je ne sais ce qui se passa dans la tte de mon bonhomme,  ce moment. Il
se leva, fit signe au conducteur de me laisser descendre, ajoutant:

--Je prends a sur moi.

C'tait peut-tre une grosse lgume.




UNE VRAIE POIRE


Tout  coup, ce gros petit bonhomme joufflu qui n'avait pas desserr les
lvres depuis une heure qu'il tait devant moi, poursuivit ainsi,  voix
haute, son _histoire_ commence, sans doute, intrieurement:

--Vous comprenez bien que a ne pouvait pas durer comme a plus
longtemps!

Et comme il me regardait, je crus qu'il tait de la plus lmentaire
courtoisie de sembler m'intresser:

--a ne pouvait pas durer plus longtemps comme a? m'enquis-je non sans
sollicitude.

--Non, mille fois non! Et  ma place vous en eussiez fait tout autant.

--Je ne sais pas trop! fis-je par esprit de taquinerie et aussi pour
pousser mon interlocuteur  de plus prcises confidences.

--Vous auriez agi, riposta le gros petit bonhomme joufflu, comme vous
auriez cru devoir agir, et moi j'ai agi comme j'ai cru devoir agir... Et
la preuve que j'eus raison d'agir ainsi, c'est que je m'en trouve
admirablement, de cette dtermination, aussi bien au point de vue
physique qu'au point de vue moral... Tenez, je suis,  l'heure qu'il
est, un gros petit bonhomme joufflu, n'est-ce pas?... Eh bien! l'anne
dernire,  la mme poque, j'tais un mince petit bonhomme sec.

--Et au moral, donnez aussi une comparaison.

--Mon me, l'anne dernire, ma pauvre me, n'tait pas  prendre avec
des pincettes... Aujourd'hui, on en mangerait sur la tte d'un teigneux.

--Alors, vous avez bien fait d'agir ainsi.

--Je suis heureux d'avoir l'approbation d'un homme d'esprit comme vous.

(Devant cette petite dclaration flatteuse, mais si juste, je crus un
instant que le petit gros homme joufflu tait au courant de ma
personnalit. Lgre erreur, vite reconnue.)

J'avais fini par m'intresser aux vnements passs sous silence par mon
voisin. Tel le lecteur tant passionn par un feuilleton de rencontre
qu'il en recherche le dbut sans tarder.

Mon bonhomme ne se fit pas autrement tirer l'oreille et tomba bientt
dans mon habile panneau (Pleyel).

--Ds mon arrive  Paris, dit-il, lest d'un joli petit patrimoine
assez rondelet, je fus tout de suite remarquable par le grand nombre de
mes amis et de mes matresses... Avez-vous jamais vu une pellete de
neige fondre sous le soleil de messidor?

--Je n'oserais l'affirmer.

--C'est fcheux, car vous auriez ainsi une ide de la rapidit avec
laquelle se volatilisrent mes ors et mes argents au double feu de
l'amour et de l'amiti. Un beau jour, mon notaire, qui est un rput
farceur, m'crivit que j'avais encore, au sein de sa caisse, une belle
pice de 72 francs et quelque chose; le tout  ma disposition...
Voyez-vous ma tte d'ici?

--Comme si j'y tais!

--Eh bien! vous vous trompez du tout au tout, car, en post-scriptum, mon
joyeux tabellion m'annonait que ma vieille horreur de tante Blanche
venait de claquer m'instituant son seul hritier, pour embter les
autres. Joie de mes amis! Dlire de mes matresses! Cette joie, ce
dlire me parurent provenir de mobiles louches. tait-ce bien pour moi
que ces gens se rjouissaient? Serait-ce pas uniquement pour eux? Un
lger examen me confirma dans la probabilit numro deux. Et c'est alors
que je pris la virile attitude dont il a t question plus haut.

--Ah! nous y voil!

--Je fis mon compte. J'avais vingt-sept amis et dix-huit matresses,
tous, en apparence, plus charmants, plus dvous, plus dsintresss les
uns que les autres. Ds que j'entrais quelque part: Tiens! voil mile!
Viens que je t'embrasse, mon petit Mimile! Bonjour, mile! Et c'taient
des poignes de main, et des bcots, comme s'il en pleuvait! Je m'amusai
 tablir le prix de revient de ces marques d'affection: une poigne de
main me revenait, l'une dans l'autre,  2 fr. 75; un bcot,  11 fr. 30.
a n'a l'air de rien; mais  la fin de l'anne, avec ce train de maison,
on n'a mme plus de quoi donner 3 francs  son facteur... Enrayons!
fis-je d'une voix forte. Et  partir de ce moment, tous les jours que
Dieu fit (et il en fait, le bougre! comme dit Narcisse Lebeau), je
_saquai_ tantt un ami, tantt une matresse.

--Et allez donc!

--Oh! je n'agissais pas  l'aveuglette. Je m'tais mis en tte de ne
conserver de cette tourbe qu'un ami et qu'une amie, le meilleur et la
meilleure; j'employai le procd dit _slection par limination_. Vous
saisissez?

--Comme un huissier.

--Chaque jour, c'tait le plus fripouille de mes camarades ou la plus
rosse de mes bonnes amies que j'excutais froidement... Si bien qu'au
bout de quarante-trois jours je n'avais plus  mon actif qu'un bonhomme
et qu'une bonne femme, mais, ces deux-l, la crme des crmes! Un garon
fidle, incapable d'une trahison, m'adorant, et toujours prt  se fiche
 l'eau pour moi! Une fille exquise, folle de moi, ignorante des
questions d'argent: en un mot, m'aimant pour moi-mme!

--Deux perles, quoi!

--Deux perles du plus pur Orient! Alors, je les pris avec moi, et nous
vivons, tous les trois, dans ma petite proprit, comme de vritables
coqs en pltre.

--Mais au moins, votre ami s'entend-il bien avec votre petite camarade?

--Dans la perfection!... Encore pas plus tard qu'hier, je les ai trouvs
couchs ensemble.




UN PEU DE MCANIQUE


Ah! on ne s'embte pas  l'Acadmie des sciences!

Je vous donne en mille  quoi ces bougres-l passent leur temps, au lieu
de travailler!

D'ailleurs, lisez vous-mmes.

J'aime autant a, parce que vous me traiteriez encore de blagueur.

L'extrait suivant est soigneusement dcoup dans le _Journal Officiel_
du 25 octobre, et je n'y change pas un tratre mot:


ACADMIE DES SCIENCES

_Prsidence de M. Marey, vice-prsident_

Sance du 22 Octobre.

M. Marey place sous les yeux de l'Acadmie une srie d'images
chronophotographiques (soixante  la minute) reprsentant les diverses
positions que prend un chat lorsque, plac sur le dos, on le laisse
tomber d'une hauteur de 1 m. 50 sur le sol. Le chat se retourne pendant
la chute et retombe sur ses quatre pattes. Comment s'effectue cette
rotation? Au point de vue mcanique, quand un corps inerte tombe et
qu'aucune force extrieure n'agit, il est impossible qu'il change
d'orientation en route. Et cependant, le chat retombe sur ses pattes. Il
est vrai que ce n'est pas un corps inerte. Cependant, M. Marey soumet le
cas  ses confrres de la section de mcanique.

M. le commandant Guyon explique la rotation du chat par un changement
du moment d'inertie d au dplacement des membres pendant la chute.

M. Bertrand dit: C'est peut-tre cela, parce que l'animal n'est pas un
corps inerte, mais c'est  revoir.

M Marcel Deprez: Il y a impossibilit mcanique  ce mouvement
spontan; un corps qui tombe ne peut se retourner en chemin sans une
force adjuvante. Peut-tre l'intestin du chat en se dplaant joue-t-il
un rle.

MM. Loewy, Maurice Lvy, Bertrand, sont d'avis que c'est le chat
lui-mme qui prend un point d'appui sur la main qui le lche dans
l'espace et imprime  son corps un mouvement de rotation. Il y a en jeu
une force initiale.

M. Marey: On n'en aperoit pas trace sur les figures. Au premier temps
de la chute, les positions du chat n'indiquent aucun commencement de
rotation.

M. Marcel Deprez en revient au dplacement des intestins qui cre une
variation du moment d'inertie. Est-ce que vous savez ce qui se passe
dans l'intrieur de l'animal? dit-il  M. Marey.

On rit, et il est entendu que le problme vaut la peine d'tre lucid.
Pour se mettre en garde contre une impulsion primitive du chat contre la
main de l'oprateur, on prie M. Marey de recommencer l'tude
chronophotographique en supprimant l'intermdiaire des mains. On
attachera le chat  une ficelle que l'on coupera. Et l'on verra bien
s'il retombe sur ses pattes.

                   *       *       *       *       *

Eh bien! et la Socit protectrice des animaux!

Je n'assistais pas  cette sance, et je le regrette, car ce devait tre
follement cocasse de contempler tous ces vieux types se demandant
gravement comment les chats font pour retomber sur leurs pattes, quand
on les laisse choir de 1 m. 50.

Puisque nous nous occupons de mcanique, je me permettrai de soumettre 
M. Marey et autres savants une question qui relve de leur comptence.

Nos lecteurs--surtout ceux qui se trouvaient dans le train--doivent se
souvenir de l'effroyable catastrophe d'Appilly.

On apprit, non sans stupeur, que l'accident tait d  une conomie
peut-tre excessive de personnel.

Un seul, en effet, et unique pauvre bonhomme devait accomplir le total
fourbi de la station.

Un seul!

Beaucoup de personnes, et vous les premiers, aviez pens que le record
de l'conomie tait dtenu par la Compagnie du Nord.

Eh bien, pas du tout!

Il y a une gare du rseau de l'Ouest o on n'occupe mme pas un homme,
mais trois quarts d'homme.

Trois quarts d'homme! Vous avez bien lu.

Et n'allez pas croire  une blague plus ou moins drle de votre
serviteur. Je tiens  la disposition des incrdules (surtout si elles
sont trs gentilles) la pice comptable qui m'a rvl cette vive
parcimonie.

Le fait se passe  la gare de Touffreville-Criel.

La feuille qu'un de mes lecteurs m'a envoye avec une lettre trop
aimable, est intitule:

    TAT DE SITUATION DU PERSONNEL
    (_Journe du 25 octobre  9 h. au 25 octobre  9 h._)

Et dans une des colonnes, on lit:

    MANUTENTION ET MANOEUVRES

    _Nombre d'hommes occups_    _3/4_
    _Dpense totale_            _2 83_

2 83 pour 3/4 d'homme, cela fait, si je sais encore compter, pour un
homme tout entier, 3 fr. 50, somme probablement trop norme pour la
caisse de la Compagnie de l'Ouest.

Quand l'Acadmie des sciences en aura fini avec la palpitante question
du chat qui tombe (oh! n'insultez jamais un chat qui tombe!), je lui
serai vivement reconnaissant d'tudier ce problme:

Quand travaillent les 3/4 d'un homme, que fait l'autre 1/4 pendant ce
temps-l?

Et aprs de telles rvlations, vous verrez qu'il se trouvera encore des
gens pour dfendre les monopoles!




PAUVRE GARON!
OU LA VIE PAS DRLE


--Y a qu' moi que a arrive, ces machines-l!

Mon respect bien connu pour la vrit m'oblige  confirmer l'exactitude
du dire de mon ami.

Vritablement, il n'y a qu' lui que a arrive, ces machines-l!

Des catastrophes? Non, pas des catastrophes; mais un bombardement sans
cesse ni trve de petites mistoufles comiques, pittoresques et
jusqu'alors invues.

Il a fini par en prendre son parti, le pauvre msaventurier, et lui-mme
nous conte ses plus rcentes histoires avec un bon sourire ahuri, mais
rsign.

--Y a qu' moi que a arrive, ces machines-l! conclut-il sagement.

a m'est toujours une bonne fortune de le rencontrer, certain que ma
soif de nouveau trouvera son compte--un peu cruel, peut-tre--au rcit
d'infortunes indites.

--Quoi de nouveau, mon vieux? fais-je hypocritement. Toujours content?

--Content?... Tu te moques de moi, dis? Content!... Enfin, _je me fais
une raison!_ Et toi?

--Parfaitement heureux, merci, plus heureux mme que je mrite.

--a ne se mrite pas, le bonheur... malheureusement!... Car a
commencerait bien  tre mon tour.

--Encore embt?

--Bien sr!... Imagine-toi que j'ai couch au poste, lundi dernier.

--Couch au poste, toi! le plus tranquille des hommes!

--Parfaitement! Moi, le plus tranquille des hommes!... j'ai couch au
poste!

--Et pour quelle cause?

--Pour cause de solographie.

--Pour cause de solographie, toi! Le plus sobre des hommes!

--Parfaitement! Moi, le plus sobre des hommes! Couch au poste!... Pour
cause de solographie!

--Mais, enfin...

--Oh! a n'est pas bien compliqu, va!... Lundi dernier, je rencontre
rue Royale, vers six heures, Cap (Martin), le cousin du Captain. Il me
fait entrer  l'_Irish Bar_, et commande un _gin-soda_. Moi, qui ai la
profonde horreur de toutes ces saloperies anglo-saxonnes, je demande un
simple vermout-cassis... Une heure aprs, j'tais couch, ivre-mort au
poste de l'Opra.

--Ivre-mort? Avec un vermout-cassis?

--Parfaitement!... Y a qu' moi que a arrive, ces machines-l! Voici ce
qui s'tait pass: Tu sais que chez Reynolds, on sert le gin dans de
grandes carafes qu'on pose devant le client... Moi, prenant a pour de
l'eau, j'ai gorg mon vermout de ce spiritueux.

--Tu ne t'es pas aperu en buvant?

--Si... Je me disais: Voil un vermout-cassis qui a un drle de got!...
a doit tre un vermout-cassis amricain!... Tu vois a d'ici!... En
sortant, je me suis mis  sauter sur les bancs du boulevard,  embrasser
les bonnes femmes dans les kiosques  journaux, et  raconter aux
sergots que j'avais connu Flix Faure  la tte d'une maison mal fame
de Chtellerault! Tu devines bien qu' ce train je n'ai pas moisi 
l'air libre!

--Mon pauvre vieux!

--Y a qu' moi que a arrive, ces machines-l!... Et la semaine
dernire, donc!

--Quoi encore?

--Je me commande un complet chez un petit tailleur qu'on m'avait
recommand... Un complet  carreaux patant! J'trenne mon costume par
une pluie torrentielle, sans parapluie, bien entendu (y a qu' moi que
a arrive, ces machines-l!). Bon! je vais me scher  la Bibliothque
nationale, prs d'un pole. Voil-t-il pas que mon complet, en schant,
se rtrcit, se rtrcit, au point que je semblait m'tre vtu avec le
costume vol d'un petit garon d'une douzaine d'annes!

--a, a peut arriver  tout le monde.

--Oui, mais ce qui ne peut arriver qu' moi, c'est le raisonnement que
m'a tenu le tailleur quand je suis all lui faire des reproches. Comme
cet industriel le prenait de haut, assurant que les _waterproofs_
n'taient pas sa spcialit et que, moi, je lui disais simplement et
souriant: Pardon, monsieur, votre marchandise a perdu, sous l'averse,
environ vingt pour cent de sa superficie, il serait de toute justice que
vous tinssiez compte de cet incontestable dchet, il me rpondit, avec
un toupet d'enfer: Pardon, monsieur, si ma marchandise, au lieu de
rtrcir, s'tait allonge et largie, seriez-vous venu de votre plein
gr m'apporter une somme proportionnelle et supplmentaire? Qu'est-ce
que tu veux objecter  a?

--Rien, mon pauvre ami.

--Je te le disais bien, mon vieux, y a qu' moi que a arrive, ces
machines-l!

--Et du ct du coeur, au moins, es-tu plus heureux?

--Ah! oui, parlons-en, il est chouette, mon coeur!... Jeudi dernier, je
vais dner dans la famille Crauck, et je tombe perdument amoureux
d'Odile, l'ane des jeunes filles...

--Je la connais, la petite Crauck (Odile), charmante!

--perdument amoureux! Le lendemain, je la rencontre dans une soire, et
je lui annonce ma visite pour le lendemain. Elle semble un peu tonne
et me demande la cause de cette dmarche... Tu sais comme on est bte
quand on est trs amoureux?

--Je sais.

--Alors, je lui dis: Mademoiselle, c'est que j'ai laiss quelque chose
chez vous.--Quoi donc? demande-t-elle.--Mon coeur!... a n'tait pas,
videmment, trs spirituel, mais quand on est sincre...

--Et que t'a-t-elle rpondu?

--Jamais tu ne t'en douterais, et si froidement: Monsieur, a-t-elle
dit, je n'ai pas trouv l'objet dont vous parlez, mais ce soir, en
rentrant, je dirai  la bonne de regarder... _Il est peut-tre dans les
balayures!_

--Mon pauvre garon!

--Y a qu' moi que a arrive, ces machines-l!




HOMMAGE  UN GNRAL FRANAIS


Je viens de recevoir le _Temps_, un numro du _Temps_, vieux pour vous,
 Parisiens altrs d'actualit, mais frais encore pour le relgu que
je suis en une sorte de Thbade lointaine et mridionale.

Vais-je lire le _Temps_?

Ma foi, non! Pourquoi lirais-je le _Temps_?

Et je jette sur les massives colonnes de cet organe crpusculaire un
regard distrait.

Mais soudain mon oeil s'allume et voil qu'une vive liesse embrasse mon
vieux coeur.

C'est que j'ai aperu le nom prestigieux de notre brave gnral Poilloe
de Saint-Mars, commandant en chef le 12e corps,  Limoges.

Il s'agit cette fois d'une circulaire de ce guerrier pittoresque sur les
droits et les devoirs des gardes d'curie.

Je commence par dclarer, trs srieusement et sans permettre  personne
d'en douter, que j'adore le gnral Poilloe de Saint-Mars. Il est un
des rares gnraux franais qui mlent profondment aux choses du
service un tout paternel souci d'humanit.

On peut dire de lui que c'est un littrateur rigolo, mais on ne saura
jamais prtendre qu'il ne soit pas un brave homme.

Et puis, _littrateur rigolo_, pourquoi?

Allons, mettons qu'il soit un pote bien personnel, et nous serons dans
le vrai.

Est-ce pas d'un pote exquis, ce mot: LA GURITE, CET CRIN DE LA
SENTINELLE!

Sa sollicitude pour ses troupes amne, parfois, des pisodes
rjouissants, tmoin cette histoire que me contait, rcemment, un
officier du 12e corps.

L'anne dernire, le gnral Poilloe, entre mille autres circulaires,
en consacrait une aux droits et aux devoirs des _plantons aux cuisines_.

Les plantons devaient s'occuper de ceci et de cela; mais, par contre,
ils avaient droit  ceci et  cela. Principalement, le cuisinier en pied
devait remettre au planton,  chaque repas, une large tartine de moelle.

Or, il arriva qu'un planton prouvait pour la moelle une aversion
insurmontable. Mais, fort de la circulaire du gnral en chef, le
cuisinier fora l'infortun  ingurgiter l'horrible corps gras.

Voyez-vous d'ici la scne raconte par Courteline?

Cette fois, comme je l'ai dit, il s'agit des gardes d'curie.

Je ne puis publier intgralement cette page magistrale, mais je vais en
dtacher les deux phrases types, celle du brave homme et celle du pote
pittoresque.

Celle du brave homme:

_Les curies doivent tre amnages pour le plus grand bien-tre des
chevaux, mais avant tout, il faut organiser dans ces curies
l'installation confortable des soldats chargs de les surveiller et dont
l'existence est plus prcieuse que celle de tous les animaux runis._

Bravo, mon gnral, et trs chic!

Combien diffrent ce langage de celui que tint (_historique_) un colonel
de chasseurs, lors des dernires manoeuvres:

Un mdecin du rgiment avait obtenu une permission de quarante-huit
heures. Fort de cet exemple, un vtrinaire demanda audit colonel la
mme faveur qu'on lui refusa avec un entrain non dissimul.

Et sur l'insistance du vtrinaire:

--Pardon, riposta le colonel, un mdecin, a, on peut toujours s'en
passer; tandis qu'un vtrinaire!...

Pour clore cette srie d'exercices, lisons, relisons, mditons et
apprenons par coeur cette phrase, dans la mme circulaire du gnral
Poilloe, qui fera tressaillir d'aise en sa tombe notre vieux Buffon:

_Les chevaux sont intelligents et observateurs. Quand ils voient leurs
gardes d'curie dguenills et grelottants, ils savent que les coups
vont pleuvoir sur leur dos et que leurs pauvres couvertures vont leur
tre drobes par ceux-l mmes qui ont mission de les soigner. Ils sont
craintifs, ne se reposent pas, dprissent et maudissent avec raison le
numro de leur rgiment._

Ah! si l'esprit militaire disparat, mme de l'me des chevaux!

Pauvre France!




L'ANTIFILTRE DU CAPTAIN CAP
OU UN NOUVEAU MOYEN DE TRAITER LES MICROBES COMME ILS LE MRITENT


--Y aurait-il indiscrtion, mon cher Cap,  vous demander en quoi
consiste le paquet que vous tenez sous le bras?

--Nullement, cher ami, nullement.

Et avec une complaisance digne des temps chevaleresques, Cap dballa son
petit paquet et m'en prsenta le contenu, un objet cylindrique, compos
de cristal et de nickel, reclant quelques dtails assez tnbreux.

--Que pensez-vous que ce soit? interrogea Cap.

--a, c'est un filtre dans le genre du filtre Pasteur.

--Bravo! s'cria Cap! vous avez devin! vous avez parfaitement devin, 
part ce lger dtail, toutefois, qu'au lieu d'tre un filtre, cet objet
est un antifiltre.

Une vive stupeur muette se peignit sur ma face, et c'est  grand'peine
que je pus articuler:

--Un antifiltre, Cap! Un antifiltre!

--Oui, rpondit froidement le Captain, un antifiltre.

--Qu's aco?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Grce  cet appareil, vous pouvez
immdiatement muer l'onde la plus pure en un liquide jauntre et satur
de microbes. Vous voyez d'ici les avantages de mon ustensile?

--Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien.

--Enfant que vous tes! Vous croyez  l'antiseptie?

--Dame!

--Et  l'aseptie?

--Dame aussi!

--Pauvre niais! Vous tes de la force du major Heitner, lequel ne
considre potable que l'eau d'abord transforme en glace, puis
longuement bouillie dans une marmite autoclave, cela dans l'espoir que
tous les microbes disponibles seront morts d'un chaud et froid.

--D'un froid et chaud, vous voulez plutt dire, Captain?

--Tiens, c'est vrai, je n'y avais point song. Ce major Heitner est
encore plus inconsquent que je ne croyais.

Et pour chasser la mauvaise impression de l'inconsquence excessive du
major, nous pntrmes, Cap et moi, dans un de ces petits _american
bars_, qui sont le plus bel ornement de la baie de Villefranche.

Cap reprit:

--La guerre stupide que l'homme fait aux microbes va, d'ici peu de
temps, coter cher  l'humanit.

--Dieu nous garde, Cap!

--On tue les microbes, c'est vrai, mais on ne les tue pas tous! Et
comment appelez-vous ceux qui rsistent?

--Je ne les appelle pas, Cap; ils viennent bien tout seuls.

--Ah! vous ne les appelez pas? Eh bien, moi, je les appelle de _rudes
lapins_! Ceux-l sortent de leurs preuves plus vigoureux qu'avant et
terriblement tremps pour la lutte. Dans la bataille pour la vie, les
individus qui ne succombent pas gagnent un entranement et une vigueur
qu'ils transmettent  leur espce. Gare  nous, bientt!

-- genoux, Cap, et prions!

--Laissons la prire aux enfants et aux femmes. Nous autres, hommes,
colletons-nous avec la vrit. Voici ma thorie relative aux microbes:
au lieu de combattre ces petits tres, endormons-les dans l'oisivet et
le bien-tre. Offrons-leur des milieux de culture favorables et
charmants. Que notre corps devienne la Capoue de ces Annibaux
microscopiques.

--Trs drle a, Cap, les _Annibaux microscopiques_!

--Alors, qu'arrivera-t-il? Les microbes s'habitueront  cette fausse
scurit. Ils pulluleront  l'envi; mais plus ils seront nombreux moins
ils seront dangereux. Bientt, ils tomberont en pleine dgnrescence...

--Et Max Nordau fera un livre sur eux. Ce sera trs rigolo.

--Hein! Que dites-vous de ma thorie?

--patante, Cap! Paix  tous les microbes de bonne volont! Et, pour
commencer la mise en pratique de votre ide, les microbes aiment-ils
l'_irish whiskey cock tail_?

--Ils l'adorent, Alphonse, n'en doutez point!

--Alors, garon, deux _irish whishey cock tails_! Et prparez-nous-les,
_carefully_, vous savez?

--Et _largefully_, ajouta le Captain Cap avec son bon sourire.

Si, vraiment, les microbes adorent les boissons amricaines, ce fut une
bonne journe pour eux.




PATRIOTISME CONOMIQUE

_Lettre  Paul Droulde_


    Mon cher Paul,

Vous permettez, n'est-ce pas, que je vous appelle _Mon cher Paul_, bien
que je n'aie jamais eu l'honneur de vous tre prsent, pas plus que
vous n'etes l'avantage de faire ma connaissance?

Je vous ai rencontr plusieurs fois, drap d'esprance (laissez-moi
potiser ainsi votre longue redingote verte). Les pans de cette
redingote claquaient au vent, tel un drapeau, et vous me pltes.

Et puis, qu'importent les prsentations? Entre certaines natures, on se
comprend tout de suite; on essuie une larme furtive, on rprime un geste
d'esprance et on s'appelle _Mon cher Paul_.

Comme vous, mon cher Paul, je n'ai rien oubli. Comme vous, je ronge le
frein de l'espoir.

J'ai les yeux constamment tourns vers l'Est, au point que cela est trs
ennuyeux quand je dne en ville.

Si la matresse de la maison n'a pas eu la bonne ide de me donner une
place expose  l'Est, je me sens extrmement gn.

Passe encore si la place est au Nord ou au Midi; j'en suis quitte pour
diriger mes yeux  droite ou  gauche.

Mais quand on me place en plein Ouest, me voil contraint de regarder
derrire moi, comme si mes voisins me dgotaient!

Ah! c'est une virile attitude que d'avoir les yeux tourns vers l'Est,
mais c'est bien gnant, des fois!

Enfin, et pour que vous n'ayez aucun doute  mon gard, j'ajouterai que,
selon la prescription du grand Patriote, je n'EN parle jamais, mais j'Y
pense toujours.

Cela pos, entrons dans le vif de la question.

Vous devez bien comprendre, mon cher Paul, qu'avec le caractre
ci-dessus dcrit, j'ai la plus vive impatience de voir Franais et
Allemands se tuer, s'triper, s'gueuler comme il sied  la dignit
nationale de deux grands peuples voisins.

Il n'y a qu'une chose qui m'embte dans la guerre, c'est sa chert
vraiment incroyable.

On n'a pas ide des milliards dpenss depuis vingt-cinq ans,  nourrir,
 armer,  quiper les militaires,  construire des casernes,  blinder
des forts,  brler des poudres avec ou sans fume.

Tenez, moi qui vous parle, j'ai vu dernirement,  Toulon, un canon de
marine dont chaque coup reprsente la modique somme de 1,800 fr.
(_dix-huit cents francs_). Il faut que le peuple franais soit un mich
bougrement srieux pour se payer de pareils coups.

Vous l'avouerai-je, mon cher Paul, ces dpenses me dchirent le coeur!

Pauvre France, j'aimerais tant la voir riche et victorieuse  la fois!

Et l'ide m'est venue d'utiliser la science moderne pour faire la guerre
dans des conditions plus conomiques.

Pourquoi employer la poudre sans fume, qui cote un prix fou, quand on
a le microbe pour rien?

Intelligent comme je vous sais, vous avez dj compris.

On licencierait l'arme, on ferait des casinos dans les casernes, on
vendrait les canons  la ferraille. On liquiderait, quoi!

Au lieu de tout cet attirail coteux et tumultueux, on installerait
discrtement de petits laboratoires o l'on cultiverait les microbes les
plus virulents, les plus pathognes, dans des milieux appropris.

 nous les bacilles virgule,  nous les microbes point d'exclamation,
sans oublier les spirilles de la fivre rcurrente!

Et allez donc!... Le jour o l'Allemagne nous embtera, au lieu de lui
dclarer la guerre, on lui dclarera le cholra, ou la variole, ou
toutes ces maladies  la fois.

Le ministre de la guerre sera remplac, bien entendu, par le ministre
des maladies infectieuses.

Comme ce sera simple! Des gens srs se rpandront sur tous les points de
la nation abhorre et distribueront, aux meilleurs endroits, le contenu
de leurs tubes.

Ce procd, mon cher Paul, a l'avantage de s'adresser  toutes les
classes de la socit,  tous les ges,  tous les sexes.

L'ancienne guerre tait une bonne chose, mais un peu spciale,
malheureusement: car on n'avait l'occasion que de tuer des hommes de
vingt  quarante-cinq ans.

Les gens  qui cela suffit sont de bien tranges patriotes.

Moi, je hais les Allemands; mais je les hais tous, tous, tous!

Je hais la petite Bavaroise de huit mois et demi, le centenaire
Pomranien, la vieille dame de Francfort-sur-le-Mein et le galopin de
Koenigsberg.

Avec mon systme, tous y passeront. Quel rve!

Voyez-vous enfin les chres soeurs reconquises?

Peut-tre que, grce  mes microbes, les chres soeurs seront dnudes
de leurs habitants?

Qu'importe! Le rsultat important sera obtenu: On n'EN parlera jamais et
on n'Y pensera plus!

Enchant, mon cher Paul, d'avoir fait votre connaissance, et bien du
mieux chez vous.




PROPOSITION INGNIEUSE


Que le correspondant dont je publie ici la lettre ne s'y trompe pas une
minute! Je sais parfaitement quelle personnalit cache sa modeste
signature.

Mais aussi, qu'il se rassure! je ne la dvoilerai point, cette
personnalit.

Dtenteur d'une haute situation dans l'tat (on peut dire, sans crainte
d'tre tax d'exagration, qu'il est chef de service), mon correspondant
ne relve pas, comme on dit, du domaine de la petite bire.

Sa lettre est l'aimable dlassement d'un esprit d'lite et digne, en
tous points, du poste important qu'on lui a confi.

Le sort que je fais  sa fantaisie pourra peut-tre le dterminer --si
la conversation vient  tomber l-dessus--m'offrir un bureau de tabac ou
deux.

Ce que j'en dis, c'est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne
rpondant jamais aux lettres que je reois, les timbres-poste
m'indiffrent.

    Monsieur le rdacteur,

Vous tes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps.
Vos articles sont des lumires.

C'est ce qui m'incite  vous soumettre une ide qui m'est venue et dont
je souhaiterais que vous vous fissiez l'ardent zlateur.

N'tes-vous pas frapp comme moi--oui, n'est-ce pas?--du profond
discrdit dans lequel est tombe la croix de commandeur de la Lgion
d'honneur?

Ce discrdit, je voudrais le voir disparatre.

Comment? En attachant  cette haute distinction une faveur qui la
rendrait plus dsirable.

Je voudrais qu'une loi intervnt aux termes de laquelle tout haut
dignitaire de la Lgion d'honneur ne pourrait plus jamais tre cocu.

Entendons-nous, les femmes de ces dignitaires pourraient continuer de
brancher l'os frontal de leur poux; _mais cela ne compterait pas_.

Qui pourrait faire obstacle  ma proposition? Assurment pas les femmes
de ces derniers. Elles recouvreraient ainsi plus de libert pour donner
cours aux lans de leur coeur et faire un plus grand nombre d'heureux.
Quant aux maris, puisque la loi les dclarerait indemnes, ils auraient
la double satisfaction de faire plaisir  leurs femmes, et de trouver
l, avec un surcrot d'honneur, un surcrot de profits.

Car d'o leur viendrait, je vous prie, le scrupule qui arrte encore un
petit nombre d'entre eux  tirer des charmes de leurs pouses de
nouvelles ressources, toujours les bienvenues dans tous les mnages,
quels qu'ils soient?

Comme la question conomique prime tout aujourd'hui, j'ai tenu 
prendre l'avis des deux reprsentants les plus autoriss des coles
actuellement aux prises.

M. Leroy-Beaulieu craint qu'une pareille loi ne nous attire encore des
reprsailles de l'tranger.

M. Domergue,  qui j'ai confi les craintes de son minent adversaire,
m'a rpondu textuellement:

Les reprsailles de l'tranger? Je m'en f...! Mais, comme dans tout
pays civilis il faut, pour la bonne tenue des statistiques, qu'il y ait
une moyenne de cocus dtermine, assez imposante pour que nous ne soyons
pas dans une situation infrieure vis--vis des autres nations, je vous
conseillerais de complter votre proposition en disant que, pour
parfaire les manquants, le titre de cocu serait attribu d'office  tous
les membres de l'Acadmie des sciences morales et politiques, et, si
cela ne suffit pas,  tous les membres de la Socit d'conomie
politique.

Comme j'ai infiniment plus de confiance dans le porte-parole de M.
Mline que dans le reprsentant des vieilles doctrines conomiques,
j'incline  croire que M. Leroy-Beaulieu est hant de craintes
draisonnablement chimriques.

Ce qui me courbe  cette conclusion, c'est que toutes les hautes
personnalits politiques et sociales consultes par moi approuvent
chaudement ma proposition. Le moindre avantage qu'elles y trouvent,
c'est d'augmenter les joies du foyer et le bien-tre national, ce  quoi
tous les bons esprits doivent tendre et s'employer.

Mais voil! Tant vaut l'homme qui lance une ide, tant vaut cette ide;
et, dans toute la presse, je ne vois que vous de capable de donner  la
mienne assez de relief et d'autorit pour l'imposer  l'attention d'un
Parlement qui a tant de votes inutiles  se faire pardonner.

Veuillez agrer, Monsieur et cher Matre, l'expression de mes
sentiments les plus cordialement formuls.

    FLIX.

Et voil!

Merci, mon vieux Flix, et  la revoyure!

(Plaisanterie d'un ordre plutt intime, tant donn le rang social de
mon correspondant.)




SIX HISTOIRES DANS LE MME CORNET
OU TOUJOURS LE SOURIRE SUR LES LVRES


Moeurs amricaines.

Dans le parc de _Rouse's point_. Le soir, assez tard. On entend au loin
les accords entranants de _Washington Post_.

(_Washington Post_ est une _new dance_ qui fera fureur  Paris cet
hiver, vous pouvez m'en croire. Pour s'en procurer la musique avec les
instructions, s'adresser  mon vieux camarade Whaley Royce, 158, Yonge
street, Toronto. Les personnes qui voudraient viter les frais de poste
toujours coteux, peuvent aller se procurer elles-mmes ce morceau. En
ce cas, ne pas quitter Toronto sans jeter un coup d'oeil sur les chutes
d'eau du Niagara, un assez curieux phnomne naturel situ non loin de
l.)

Fermons la parenthse.

--Et vous, miss, vous ne dansez pas, ce soir?

--Non, pas ce soir.

--Pourquoi cela, miss?

--Parce que j'ai des chaussettes et pas de pantalon.

--Quelle blague!

--Voyez plutt, rpondit-elle en souriant.

                   *       *       *       *       *

Toulouse-Lautrec, le jeune peintre bien connu, a prt un pantalon  M.
Pascalis, le monarchiste clbre, momentanment gn.

Bien que le sol ft totalement anhydre et Phoebus aveuglant, Pascalis a
relev le bas du pantalon.

--Pourquoi? fis-je.

--Pour qu'on ne s'aperoive pas qu'il est trop court, rpondit-il en
souriant.

                   *       *       *       *       *

Sa femme est gentille comme tout et, pourtant, il la trompe avec une
grande bringue d'Anglaise, miss Aline, pas jolie pour un sou, mais dont
le nom seul indique assez l'irrductible tendance  la luxure et  la
sensualit.

(Miss Aline pourrait arborer la devise de sa vieille homonyme romaine,
_Lassata non satiata_, en supprimant, toutefois, _lassata_, car, au
contraire, _a_ la repose, elle.)

Il a pu dcoucher, l'autre jour (_l'autre nuit_ serait plus exact, mais
le temps me manque pour rectifier).

Sous le fallacieux prtexte qu'il est vlocipdiste territorial, il a
prtendu devoir assister  une manoeuvre de nuit du ct de Vaujours,
blague infecte dans laquelle sa pauvre petite femme a coup comme dans
du beurre.

Inutile de rvler en quoi consistrent ces manoeuvres de nuit dont la
rue Bernouilli fut le thtre. (Elle en a vu bien d'autres, la rue
Bernouilli.)

Et, au retour, la petite femme:

--a s'est bien pass?

--On ne peut mieux.

--Ton pneu ne s'est pas dgonfl?

--Si, huit fois! rpondit-il en souriant.

                   *       *       *       *       *

Lune de miel.

--Dis-moi, ma chrie,  quel moment t'es-tu aperue, pour la premire
fois, que tu m'aimais?

--C'est quand je me suis sentie toute chagrine chaque fois qu'on te
traitait d'idiot devant moi, rpondit-elle en souriant.

                   *       *       *       *       *

Autre lune de miel.

Lui, ardent et tendre.

Elle, bbte.

ELLE.--Alors, c'est bien vrai? Son petit Jujules aime bien sa petite
Nini?

LUI.--Mais oui, je t'aime bien!

--Beaucoup, beaucoup?

--Beaucoup, beaucoup!

--Encore plus beaucoup que a?

--Encore plus beaucoup que a!

--Alors, comme quoi qu'il l'aime, sa petite Nini?

--Comme un carme! rpondit-il en souriant.

                   *       *       *       *       *

Parisienne  bord.

Aprs un flirt assez court, elle a consenti  le venir voir en sa
cabine.

--Tiens, vous ne tirez pas le rideau sur votre hublot?

-- quoi bon! Ce hublot donne sur la mer immense. Nous sommes  pas mal
de milles de la plus prochaine terre. Dieu seul nous voit et ce ne
serait pas un pauvre petit rideau qui arrterait le regard du
Tout-Puissant.

Aprs cette tirade, il enlaa la jeune personne.

Mais elle:

--Non, je vous en prie, tirez le rideau.

--Pourquoi?

--Quelquefois qu'il passerait des canotiers! rpondit-elle en souriant.




LE FERRAGE DES CHEVAUX DANS LES PAMPAS D'AUSTRALIE

(_Si tant est qu'il soit des Pampas en Australie_)


--Et vous, Cap, qu'est-ce que vous pensez de tout a?

--Tout a... quoi?

--Tout a, tout a...

--Ah oui, tout a! Eh bien, je ne pense qu'une chose, une seule!

--Laquelle?

--Oh! rien.

Le dialogue dura longtemps sur ce ton. Moi, je me sentais un peu
dprim, cependant que le d'habitude vaillant Captain Cap tait
totalement aboli.

Cap billa, s'tira comme un grand chat fatigu, et je devinai tout de
suite ce qu'il allait me proposer: l'invitable _corpse reviver_ en
quelque bar saxon du voisinage. Je rpondis par ces deux monosyllabes
froidement mises:

--Non, Cap!

Cap aurait reu sur la tte tout le Mont-Valrien, lanc d'une main
sre, qu'il ne se serait pas plus formellement croul.

--Comment, bgaya-t-il, avez-vous dit?

--J'ai dit: _Non, Cap_.

--Alors, je ne comprends plus.

--C'est pourtant bien simple, Cap. Dsormais, la dbauche, sous quelque
forme qu'elle se prsente, me cause une indicible horreur. J'ai trouv
mon chemin de Damas. Plus d'excs!  nous, la norme! Vivons  mme la
nature! Or, la nature ne comporte ni breuvages ferments, ni spiritueux.
Si on n'avait pas invent l'alcool, mon bien cher Captain, on n'aurait
pas t contraint d'imaginer la douche.

Ce pauvre Cap m'affligeait positivement. Ces propos le dconcertaient
tant, mis par moi!

De dsespoir, il crut  une plaisanterie.

--Non, Cap, vraiment! insistai-je de pied ferme.

Pauvre Cap!

Je perus qu'il prouva la sensation _froide et noire_ que lui chappait
un camarade.

Rassurez-vous, Cap! Si vous vade le camarade, l'ami vous demeure et
pour jamais, car, _moi_, j'ai su voir derrire la soi-disant
inextricable barrire de votre extriorisation le coeur d'or pur qui
frissonne en vous.

Et, timidement, Cap reprit:

--Vous n'avez rien  faire cet aprs-midi?

--Rien, jusqu' six heures.

--Qu'est-ce que vous diriez qu'on aille faire un tour jusqu'au
tourne-bride de la Celle-Saint-Cloud?

--Pourquoi non?

Cap et moi, nous avons tout un pass dans ce tourne-bride.

Que de fois le petit vin tout clair et tout lger qu'on y dgustait
trancha drlement et gaiement sur les redoutables _American drinks_ de
la veille!

Comme c'est loin, tout a! et  jamais parti! Et tant mieux!

Il rgnait tout le froid sec dsirable pour une excursion dans les
environs Ouest de Paris.

Notre petit tricycle  ptrole de la maison X... (_case  louer_)
roulait crnement sur la route.

Nous avions  peine franchi les fortifications qu'au cours de je ne sais
quelle causerie, le Captain Cap crut devoir comparer son gosier  une
rpe,  une rpe digne de ce nom.

J'eus piti.

Le caboulot o nous stoppmes s'avoisinait d'une ferrante marchalerie.

Des odeurs de corne brle nous venaient aux narines, et nos tympans
s'affligeaient des trop proches et trop vacarmeuses enclumes.

Il y avait trop longtemps que Cap n'avait pitin l'Europe. Je le
laissai dire:

--Il faut vraiment venir dans ce sale pays pour voir ferrer les chevaux
aussi ridiculement.

--Vous connaissez d'autres moyens, vous, Cap?

--D'autres moyens?... Mille autres moyens, plus expditifs, plus
pratiques et plus lgants.

--Entre autres?

--Entre autres, celui-ci, couramment employ dans les prairies du centre
d'Australie, quand il s'agit de ferrer des chevaux sauvages, des chevaux
tellement sauvages qu'il est impossible de les approcher.

--Vous avez vu ferrer des chevaux  distance?

--Mais, mon pauvre ami, c'est l un jeu d'enfant.

--Je ne suis pas curieux, mais...

--Rien de moins compliqu pourtant. Les marchaux-ferrants de ce pays se
servent d'un petit canon  tir rapide (assez semblable au canon Canet
dont on devrait bien armer plus vite notre flotte, entre parenthses).
Au lieu d'un obus, ces armes sont charges de fers  cheval garnis de
leurs clous. Avec un peu d'entranement, quelque application, un coup
d'oeil sr, c'est simple comme bonjour. Vous attendez que le cheval
galope dans votre axe et vous montre les talons, si j'ose m'exprimer
ainsi...  ce moment, pan, pan, pan, pan! vous tirez vos quatre coups,
si j'ose encore m'exprimer ainsi, et voil votre _mustang_ ferr. Alors,
il est tellement pat, ce pauvre animal, qu'il se laisse approcher
aussi facilement que le ferait un gigot de mouton aux haricots.

                   *       *       *       *       *

Pauvre Cap! Dire que je ne le verrai plus qu' des intervalles
sculaires!




 MONSIEUR OUSQUMONT-HYATT,  GAND


Votre lettre, cher monsieur, m'a touch aux larmes, dirais-je, si je ne
craignais de me faire railler par mes sceptiques lecteurs et mes
gausseuses lectrices.

Et puis, je mentirais en parlant de mes larmes. Votre lettre m'a fait
plaisir, bien plaisir, et c'est encore trs gentil.

Vous avez la bont de vous informer de mes travaux, de mes amours, de
mes espoirs.

_Les Confessions d'un enfant du cycle_ vont-elles bientt paratre?
demandez-vous.

Et ma fameuse _Lgende des cycles_,  quand sa mise en vente? Entre
parenthses, j'ai ajout  cette publication le sous-titre suivant,  la
porte des plus humbles mninges: _ou le Vlo  travers les ges_.

Car le vlo, cher monsieur, n'est pas d'invention aussi rcente que vous
semblez le croire.

Des morceaux de silex me tombrent sous la main dernirement qui sont
les fragments de vlocipdes prhistoriques.

Sans remonter si haut, le _tandem_, ce fameux _tandem_ dont vous faites
votre Dieu, tait une machine courante (_courante_ est le mot) 
l'poque de la vieille Rome.

Une des marques les plus apprcies alors tait le _Quousque tandem_
dont se servait,  l'exclusion de tout autre, l'quipe des frres
Catilina.

Quand Cicron (voyez la premire _Catilinaire_) avait parl du _Quousque
tandem aux Catilina_, il avait tout dit.

Et il ajoutait, ce Marcus Tullius, _abutere patientia nostra_, ce qui
signifiait: Est-ce que l'quipe des frres Catilina ne nous fichera pas
bientt la paix avec leur dangereux _Quousque tandem_?

Allusion transparente au _recordium_ Roma-Tusculum tabli, la veille,
par les frres Catilina, _recordium_ fertile en accidents de toute
sorte: crasement d'un _puer_ en train d'abiger _muscas_, le cheval
effray d'un vieux _magister equitum_, frachement dbarqu des guerres
puniques, etc., etc.

(De ces frres Catilina, l'histoire a conserv le nom d'un seul, Lucien,
que les courtisanes appelaient familirement _Lulu_.)

Cicron, d'ailleurs, se couvrit de ridicule dans cette affaire. Il y
mla des noms qui n'avaient rien  y voir. _ Tempora!  Mores!_

Le marquis de Mors--est-il ncessaire de l'ajouter?--ne connaissait
mme pas Catilina de vue.

Le plus comique, c'est que Cicron invectivait ainsi le _Quousque
tandem_ des frres Catilina... en hmicycle, lequel, ainsi que l'indique
son nom, tait une sorte de vlocipde compos de la moiti d'une roue.
(Comme a devait tre commode de rouler l-dessus!)

Je travaille galement  la reconstitution du clbre _Pdsocus
Akilleus_, d'Homre, et je compte bien dmontrer que si cet _Akilleus_
tait,  ce point, _pdsocus_, c'est qu'il avait une bonne bcane entre
les jambes.

De l, je remonterai aux ailes, dont la mythologie grecque affublait les
pieds de Mercure.

Ce sera un jeu d'enfant pour moi d'tablir que ces ailes sont la
reprsentation symbolique de la _pdale_.

Rude tche, monsieur, que de dissiper ces brumes!

J'y travaille sans relche, ne m'interrompant que pour prier.

Au revoir, cher Ousqumont-Hyatt, et bon apptit.

Si vous avez l'heur de rencontrer, par les rues de Gand, notre excellent
Maurice Maeterlinck, dcrochez-lui, de ma part, mille marques d'estime
et de cordialit.




LES ARBRES QUI ONT PEUR DES MOUTONS


Du ponant, du couchant, du septentrion, du midi, du znith et du nadir
m'adviennent mille sanglants reproches pour le lche abandon que j'ai
commis envers la question si poignante de ces plerins passionns que
sont les vgtaux.

Certes, quand Mirbeau crivit l'histoire de son _Concombre fugitif_, il
n'esprait point faire couler tant d'encre, susciter d'incomptables
correspondances, inquiter tant d'mes frtillantes.

Et de toutes parts me pleuvent des communications touchant la
sensibilit, l'ambulativit des plantes et la part rellement psychique
qu'elles prennent  la vie.

Dans le lot des aimables lecteurs (et aussi lectrices) qui s'intressent
 la question, se trouvent d'agrables fantaisistes, d'effrns
convaincus et d'autres plus difficiles  classer.

Un lieutenant d'infanterie qui signe Guy de Surlaligne (trs
probablement un pseudonyme) m'affirme que dans les environs de sa
garnison,  Tulle, pousse une espce de violette,  laquelle on peut,
sans sourciller, attribuer le record de la modestie.

Vous cueillez, assure ce militaire, un bouquet de violettes, vous le
posez sur une feuille de papier blanc, et vous vous reculez en fixant
indiscrtement les pauvres fleurettes.

Aussitt, et de lui-mme, le bouquet s'enroule dans le papier blanc,
comme ferait un mort dans son linceul, et aussi rapidement (car on sait
que les morts vont vite).

Si vous avez laiss quelques pingles  la porte du bouquet, ces menus
ustensiles se trouvent immdiatement attirs et fichs dans le papier,
comme pomps par la force vive de l'incoercible pudeur.

Quelle leon pour les jeunes filles amricaines qui se trouvaient cet
t  Burlington!

 la Facult de droit de Paris, immeuble qui ne passe certainement pas
pour le refuge des rigolades fin de sicle, fut, le mois dernier,
aborde la question des forts baladeuses.

M. Ducrocq, le trs aimable professeur de droit administratif, profra
ces paroles textuelles:

 cette poque, messieurs (vers 1872, 1873), les forts nationales se
sont promenes de ministre en ministre, de l'Agriculture aux Finances,
des Finances  l'Agriculture, etc., etc.

Hein, mon vieux Shakespeare, les voil bien les forts qui marchent, les
voil bien!

Sans nous arrter  la lgitime stupeur du flneur rencontrant la fort
de Compigne dans la rue de Rivoli, passons  une troisime
communication qui ne fut pas sans me bouleverser:

Il y a des arbres, m'crit M. le vicomte de Maleyssie, notamment les
bouleaux et les chnes, qui prouvent un trac abominable quand passe,
non loin d'eux, un troupeau de moutons. Et cette frayeur se traduit par
un retrait immdiat de la sve dans l'arbre, au point qu'il n'est plus
possible de dtacher l'corce de l'aubier.

Un peu, ce me semble, comme lorsque nous prouvons un sentiment de
constriction  la gorge.

Et,  l'appui de son dire, M. le vicomte de Maleyssie m'adressa des
documents, dont quelques-uns assez prcieux; entre autres, le numro
d'avril 1833 du _Cultivateur_.

 la page 210 de ce vieil organe, je trouve le rcit suivant d  la
plume du grand-pre mme de M. de Maleyssie:

Des ouvriers taient employs  corcer des chnes sur l'un des
penchants d'un coteau situ entre deux valles, dans la proprit que
j'habite. Le temps tait trs favorable  ce genre de travail; aussi
avanait-il assez vite, lorsque peu  peu il devint moins ais. L'corce
ne se souleva plus qu'avec peine, et bientt il fut impossible de
l'enlever autrement que par petits morceaux.

Les ouvriers, n'ayant aperu aucune variation dans l'tat de
l'atmosphre, attriburent unanimement ce phnomne au voisinage de
quelque troupeau de moutons.

En effet, j'avais donn l'ordre au berger d'amener le sien sur le
revers du coteau o travaillaient les ouvriers.

Cela bien constat, je fis retirer les moutons, et  mesure qu'ils
s'loignaient, le pelage des arbres devenait plus ais. Nanmoins, la
sve, pendant toute la journe, ne reprit pas sa circulation avec la
mme activit qu'auparavant.

Cette exprience, rpte deux annes de suite, a produit le mme
effet.

Les _Annales de la Socit d'Horticulture de Paris_ (tome XII, page
322), s'occupent galement de cet trange phnomne et citent un cas
analogue constat dans les ppinires royales de Versailles en 1817.

L'auteur de la communication conclut ainsi:

Quoique je sois trs port  chercher une explication, bonne ou
mauvaise,  tous les phnomnes de la vgtation, je ne suis jamais
arriv  expliquer celui-l. C'est sans doute le plus dlicat de tous
ceux que nous offrent les vgtaux. M. de Candolle n'en a rien dit dans
sa _Physiologie gnrale_.

Vous pensez bien que si M. de Candolle n'a rien trouv  dire sur cette
question, ce n'est pas un pauvre petit gas comme moi qui clairera les
masses botanisantes.

Seulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse norme qu'un
simple mouton peut infliger 

    Celui de qui la tte au ciel tait voisine
    Et dont les pieds touchaient  l'empire des morts,

il rirait bien, le souple et charmant roseau.




PHNOMNE NATUREL DES PLUS CURIEUX


Les commentaires que j'ai publis, nagure, relatifs  une saisissante
chronique de Mirbeau, o il tait question d'un vieux jardinier qui
jouait du piston pour embter son hibiscus et de concombres qui
s'enfuyaient ds qu'on les appelait, m'ont valu mille communications
diverses et des plus intressantes, manant d'horticulteurs et grands
propritaires fonciers.

Le cas d'un arbuste musicophobe et celui d'un potiron vadrouilleur sont
loin, parat-il, d'tre des cas isols.

Impossible, malheureusement, de citer tous ceux que me communiquent mes
aimables correspondants.

Je n'en veux retenir qu'un seul dont je fus tmoin.

J'avais reu, la semaine dernire, un mot de M. Edmond Deschaumes,
m'invitant  me rendre compte, par moi-mme, d'un fait insignal
jusqu'alors par les botanistes.

_C'est surtout le lundi matin que mon exprience russit le mieux,
_ajoutait Deschaumes_; viens donc ds dimanche, dans l'aprs-midi, tu
pourras ainsi assister  l'volution complte du phnomne._

Je n'eus garde de manquer  cette piquante invitation.

Edmond Deschaumes est un de mes plus vieux camarades du Quartier Latin.
Il fonda mme en ces parages une revue littraire o j'abritai mes
jeunes essais. Tout a ne nous rajeunit pas, mon vieux Deschaumes!

Sans tre _palatiale_, comme disent les Amricains, la rsidence, 
Marly-le-Roi, de M. Deschaumes est vaste, bien are et lotie de tout
l'appareil du confort moderne.

Pour l'instant, nous n'avons  nous occuper que du jardin.

Ds mon arrive, Deschaumes me mena devant un magnifique _antirrhinum_
ou _muflier_ couvert de fleurs.

La fleur de l'_antirrhinum_ se nomme vulgairement _gueule de loup_,
chacun sait a.

Or, Deschaumes se mit  arroser son _antirrhinum_ avec des mlanges
d'absinthe, de bitter, de vermouth, etc.

Aprs quoi, ce fut avec des bouteilles de vin, et mme des litres.

Puis ensuite, aprs notre dner, du cognac, de la chartreuse, etc.

Enfin, et jusqu' assez tard dans la nuit, avec des canettes de bire.

Aprs quoi, nous allmes vers nos couches goter un repos que nous
n'avions point drob.

Le lendemain, ds l'aube (chef-lieu Troyes), tous nous tions runis
devant l'_antirrhinum_.

Et nous constations,  miracle! que les gueules de loup taient devenues
des gueules de bois.

 telle enseigne que M. Jules Bois lui-mme s'y serait tromp.




 BORD DE LA TOURAINE (BLOCK-NOTES)


_Samedi, 9 juin._--Le pilote qui a sorti la _Touraine_ du port du Havre
s'appelle Ravaut. C'est un grand et fort gaillard comme ses tumultueux
homonymes de Paris. Un moment, j'ai eu peur qu' leur image, il ne
chercht  nous faire une bonne blague, en nous collant, par exemple,
sur le banc d'Amphard.

(Les frres Ravaut--je donne ce dtail pour les gens de Winnipeg--sont
des drilles dont le sport favori est d'ahurir la clientle paisible des
tablissements publics ou autres.)

Par bonheur, il n'en fut rien.

Nous sommes sortis triomphalement des jetes du Havre, trs garnies de
gens agitant les mouchoirs d'adieu.  toute vitesse, nous avons gagn le
large. Derrire nous, les ctes se sont enfonces dans l'horizon.

Cette nuit, nous allons apercevoir les feux du Cap Lizard et d'Aurigny.
Et puis, bonsoir la terre! On n'en verra plus que dans huit jours,
l-bas, en Amrique.

... Nous dnons  la table du docteur, lequel me parait tre un joyeux
thrapeute prenant la vie par le bon bout. Excellente ide de nous avoir
placs, mes amis et moi,  la table de ce gai praticien flottant.

    Longitude: 12 58'.
    Latitude: 49 39'.

_Dimanche, 10 juin._--Mon _home, sweet home_, consiste en la cabine 72,
sise  l'avant et  tribord. Je l'occupe sans compagnon--chouette!--et
sans compagne--hlas!--avec un bon petit hublot pour moi tout seul.

 propos de hublot, il y a,  la table voisine de la ntre, un amour de
toute petite fille qui n'arrive pas  se faire une raison de ce qu'une
table  manger aussi fastueuse prenne jour par de si exigus ouvertures.
Au djeuner, elle s'est crie d'un gros air chagrin tout  fait
comique:

--_Dis donc, maman, comme i sont pti, les fentes, ici!_

Cette petite fille s'appelle, d'ailleurs, Marguerite.

... On a eu du gros temps, aujourd'hui. Beaucoup de dames ne sont point
sorties de leurs cabines. D'autres, sur le pont, jonchent leur fauteuil
long, telles des loques.

On n'a pas eu beaucoup le temps de faire connaissance. a ne va pas
tarder, je pense, et tant mieux, car quelques trs jolies jeunes filles
amricaines n'apparaissent point comme d'une grande faroucherie.

Marche du navire, 419 milles.

    Longitude: 24 14'.
    Latitude: 48 56'.

_Lundi, 11 juin._--J'ai gagn la poule sur la marche du navire. Voici
comment on procde: On est dix gentlemen qui mettent chacun un louis et
qui s'affublent, chacun, par voie de tirage au sort, d'un numro
diffrent, de 0  9. Celui qui a le numro qui correspond au chiffre des
units du nombre de milles parcourus dans les vingt-quatre heures a
gagn la poule. Un exemple pour les esprits obtus: J'avais le numro 3,
et le navire a fait 443 milles. C'est donc moi qui ai gagn les dix
louis. Inutile d'ajouter que cette somme s'est rapidement volatilise
dans la fume d'un succulent petit extra-dry qu'ils ont  bord.

... On a encore pas mal roul et langu aujourd'hui. La majorit des
dames demeure  l'tat loquodal.

... Un vieux monsieur trs bien me demande ce que je vais faire en
Amrique. Comme, en somme, je n'ai pas l'ombre d'une parole raisonnable
 dire, je lui rponds, d'un air dtach, que je vais me livrer  la
culture en grand du topinambour dans le Haut-Labrador. Le vieux monsieur
me rpond qu'avec du travail et de la conduite, on arrive  tout, dans
n'importe quelle partie.

    Longitude: 35 16'.
    Latitude: 47 29.

_Mardi, 12 juin._--Du beau temps, ce matin. Plus de roulis ni de
tangage, mais de la gte  tribord, normment, au moins vingt degrs
(j'entends par ces mots que le plan du pont faisait avec l'horizon un
angle d'au moins vingt degrs). Trs commode, la gte  tribord.
Prcisment, il y avait des asperges  l'huile et au vinaigre.
L'inclinaison des tables nous vita la peine de caler notre assiette
pour que notre sauce se rfugit dans un coin (si tant est qu'il soit un
coin aux circulaires assiettes).

Quand je serai dcid  faire construire mon petit cottage, je prierai
Henri Guillaume, mon architecte ordinaire, de donner  ma salle  manger
vingt degrs de gte  tribord, rapport aux sauces.

Marche du navire: 455 milles.

C'est l'ami Berthier qui a gagn la poule.

    Longitude: 45 44'.
    Latitude: 44 41'.

_Mercredi, 13 juin._--Ce Berthier, dont je parlais hier, est le plus
distrait garon du globe. Depuis notre dpart du Havre, nous ne cessons
de lui faire le mme genre de plaisanteries, dans lesquelles il coupe
sempiternellement:

--Berthier, on te demande au tlphone!

Ou bien:

--Berthier, le chasseur de Perroncel a remis une lettre pour toi  la
caisse!

Sursautant de son rve, l'infortun Berthier cherche  s'orienter dans
la direction du tlphone ou de la caisse.

... Le vieux monsieur trs bien  qui j'ai cont mon histoire de culture
de topinambours dans le Haut-Labrador, commence  devenir trs rasant.
Il s'intresse prodigieusement trop  mes faux projets et ne rate pas
une occasion de me procurer des tuyaux sur ma future industrie. J'tais,
ce soir, sur le pont, en grande conversation avec la toute charmante
Miss Maud Victoria P..., quand il est venu me qurir en grande hte pour
me prsenter  un passager, dont la seconde femme a un gendre qui va se
remarier avec une jeune veuve du Labrador, et trs susceptible, par
consquent (le passager), de me donner des renseignements de la plus
haute importance sur l'agriculture en ces parages.

C'est bien fait pour moi. a m'apprendra  faire des blagues!

Marche du navire: 472 milles. C'est M. Deering qui a gagn la poule.

    Longitude: 36 10'.
    Latitude: 42 23'.

_Jeudi, 14 juin._--C'est gnralement le jeudi que je choisis pour,
selon le cas, l'loge ou le blme  distribuer aux officiers des
btiments sur lesquels je vogue.

Aujourd'hui, de l'loge seulement:

 notre commandant, l'excellent capitaine Santelli, un marin consomm,
doubl d'un homme du monde, trs pris de toutes les choses d'art et
d'esprit.

Au capitaine en second Masclet, un rude loup de mer, fertile en
anecdotes dont quelques-unes n'hsiteraient pas  se faire adopter par
le Captain Cap lui-mme.

Au commissaire, M. Treyvoux, l'urbanit et la courtoisie personnifies.

Au docteur Marion (deux fois nomm),  la table duquel les natures les
plus moroses ne sauraient s'embter une seule seconde.

Un conseil: si vous allez en Amrique par la _Touraine_, sans femmes,
tchez d'tre  la table du docteur Marion: je dis _sans femmes_, parce
qu'avec ce bougre-l...

Marche du navire: 487 milles. C'est Paul Fabre, le fils du trs
sympathique commissaire gnral du Canada  Paris, qui a gagn la poule.

    Longitude: 66 50'.
    Latitude: 40 57'.

_Vendredi, 15 juin._--Je suis dtenteur d'une montre en acier oxyd qui,
depuis le jour de son acquisition par moi, a mis une touchante
obstination (complexion naturelle, atavisme, tendance acquise? sais-je?)
 retarder de cinquante minutes par jour.

Or, ce retard correspond prcisment  notre changement journalier de
longitude, en sorte que mon chronomtre (que j'ai fichtre bien pay
vingt-cinq francs), parti du Havre avec l'heure du Havre, va arriver 
New-York avec l'heure de New-York.

Trs fier de ce phnomne, j'en ai fait part au plus grand nombre,
expliquant la chose  ma manire.

Des doutes se sont levs dans l'entourage, relativement  la vracit
de ce fait. On m'accusait de rgler ma montre moi-mme. J'ai d, pour
dmontrer ma parfaite bonne foi, remettre l'objet s-mains de M. Mac
Lane, qui n'est pas un blagueur, lui, ayant reprsent les tats Unis en
France. La montre fut squestre durant vingt-quatre heures et sortit
triomphale de l'preuve.

Miss Olga Smith (la plus belle passagre, de mme que M. Dyer est le
plus joli homme du bord) m'a demand:

--Alors, quand vous reviendrez en Europe, cette montre retardera de
cinquante minutes par jour?

--Comme de juste, ai-je rpondu froidement.

Et tout le monde m'a demand l'adresse du fabricant.

... On ne voit pas encore les ctes, mais nous avons nanmoins pris
contact avec la libre Amrique.

Vers six heures, ce soir, une jolie petite golette nous a accosts,
dposant  notre bord un bon vieux pilote, porteur d'une de ces bonnes
vieilles physionomies, comme on n'en rencontre que sur les timbres-poste
des United-States.

J'ai demand au capitaine Masclet:

--Est-ce que vous ne pourriez pas vous passer de pilote?

Masclet a clat de rire,  cette ide qu'un pilote pouvait servir 
quelque chose, et il m'a racont qu' l'un de leurs derniers voyages, le
pilote s'tait tellement saoul avec les passagers, qu'il se croyait
dans le golfe de Guine.

Marche du navire: 502 milles. C'est M. Ernest Debive, l'artilleur bien
connu, qui a gagn la poule.

    En rade de New-York.

_Samedi, 16 juin._--La brume de ce matin s'est dissipe. Nous apercevons
les ctes. De grands voiliers nous croisent  chaque instant. Dans deux
heures, nous serons amarrs au wharf.

On aperoit, sur le pont de la _Touraine_, quantit de gens qu'on
n'avait pas aperus pendant la traverse.

D'tranges pirogues nous ont-elles apport, cette nuit, ces mystrieux
voyageurs, ou bien, plus simple explication, ces pauvres gens
seraient-ils rests dans leur cabine pendant ces sept jours?

... Un vieux Canadien, fort brave homme d'ailleurs, se vantait l'autre
jour de n'avoir jamais de sa vie prononc un seul mot d'anglais. Il a
une faon de nationaliser les invitables expressions albionesque qui
m'amuse beaucoup.

Il vient de me donner ce conseil:

--Puisque vous ne faites que passer  New-York, ne donnez pas vos
bagages  visiter  la douane. Faites-les envoyer _en bonde_.

_En bonde_, traduction libre du _in bond_ anglais (en transit).

... Nous dbarquons.

Ce soir, nous roulons dans les pires dbauches  New-York, et, demain
matin, en route pour Montral.




GOSSERIES


Eh! non, je ne m'tais pas tromp! C'tait bien mon jeune ami Pierre et
sa maman qui remontaient l'avenue de Wagram.

Pierre avait pass son bras dans le bras de sa mre, et il semblait,
plutt que son fils, tre le petit amoureux de sa petite maman.

Il racontait srement une histoire trs cocasse, car je les voyais rire
tous deux, tels de menus dments.

Je les rejoignis, et mon jeune ami Pierre voulut bien me mettre au
courant.

--Tu sais bien, la femme de chambre  maman! Elle s'appelle Laure.

--J'ignorais ce dtail.

--Il y a bien d'autres choses que tu ignores, mais a ne fait rien: elle
s'appelle Laure tout de mme... Alors, comme on dit toujours: _l'or est
une chimre_, ce matin, je l'ai appele _Chimre_: Oh! _Chimre_,
apportez-moi mes bottines jaunes! Ce qu'elle est entre dans une rogne,
mon vieux!

--Eh bien! mais... je ne trouve pas a trs drle.

--Attends donc un peu. Le plus rigolo dans tout a, c'est qu'elle croit
que _chimre_ c'est un vilain mot, tu comprends?... Rougis pas, maman?
Alors, elle m'a menac de le dire  papa, si je recommence... Tu penses
si je vais me gner.

--Et ton papa, que te dira-t-il?

--Papa? il ne me dira rien, pardine! Qu'est-ce que tu veux qu'il me dise
pour appeler la femme de chambre _chimre_?

--Il ne te dit jamais rien, ton pre?

--Oh! si, des fois... Ainsi, l'autre jour, il m'a appel polichinelle,
idiot, crtin, imbcile.

--Et toi, que dis-tu pendant ce temps-l?

--Moi? je ne dis rien... j'attends qu'il ait fini... Un jour qu'il me
traitait de polichinelle, j'ai hauss les paules; il m'a fichu une
gifle, mon vieux, que la peau en fumait encore deux heures aprs!

--Mon pauvre ami!

--Oui, mais je sais bien ce que je ferai. Tiens, je donnerais bien dix
sous pour tre dj un grand type, pour tre en _philo_, par exemple.

--Et que feras-tu, quand tu seras en _philo_?

--Ce que je ferai? Eh ben! voil ce que je ferai: un jour que papa me
traitera de polichinelle, etc., je ne dirai rien, je n'aurai l'air de
rien, seulement... (_Pierre se tord._)

--Seulement?

--Seulement, je lui enverrai mes tmoins.

--Tu enverras des tmoins  ton pre?

--Parfaitement! j'irai trouver deux copains de ma classe, deux copains
srieux... Tu sais, en _philo_, il y a des types qui ont de la barbe.
Alors, ils s'amneront chez papa, en redingote, et ils lui diront
gravement... (_Pierre se retord._)

--Ils lui diront?

--Ils lui diront: Monsieur, nous venons de la part de monsieur votre
fils vous demander rtractation des injures _que vous lui avez
profres_, ou une rparation par les armes.

--Eh bien!  la bonne heure. Tu n'y vas pas de main morte, toi!

--Crois-tu qu'il en fera une bobine, papa?

--Je vois a d'ici.

--Il sera plutt un peu pat, hein?

--Plutt.

Nous changemes encore quelques menus propos et je pris cong de mon
jeune ami Pierre et de sa petite maman.

Quelques pas plus loin, je me retournai et je les vis tous les deux
pms de joie  la seule ide de cette excellente plaisanterie qui aura
lieu dans sept ou huit ans.




L'OISEUSE CORRESPONDANCE


Du flot montant de ma quotidienne correspondance, j'cume les suivantes
communications tendant  dmontrer que le record de la candeur est plus
imbattable qu'on ne saurait croire.

J'ai adopt, pour la reproduction des susdites, la manire monomorphe,
afin d'pargner quelque fatigue au lecteur surmen. (Depuis longtemps,
j'ai remarqu que la semaine de Pques surmne le lecteur plus qu'il ne
convient.)

Premire lettre:

    Cher monsieur,

Permettrez-vous  un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous
fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

Voici:

Il s'agit d'un jeune commis isralite, nomm Caen, qui entre dans la
maison Duseigneur (_confections en tous genres_).

Il fait l'affaire du patron qui l'associe, et de la fille du patron
qu'il pouse.

Aussitt, il devient gros comme le bras M. Caen-Duseigneur.

Dieu bnit leur union, et une petite fille arrive qu'on dnomme Rachel.

Et, alors, cette petite fille s'appelle Rachel Caen-Duseigneur.

Vous le voyez, cher monsieur, ce thme est un peu mince, mais avec
votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de
ces petits chefs-d'oeuvre dont vous tes coutumier.

Agrez, etc.

    L'AUMNIER DE LA TOUR EIFFEL.


Deuxime lettre:

    Cher monsieur,

Permettrez-vous  deux de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous
fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

Voici:

Il s'agit de deux messieurs qui voyagent sur le rapide de Paris au
Havre: un petit monsieur malingre et menu, un gros individu robuste et
corpulent.

Pour tuer le temps, le gros individu robuste et corpulent pose des
devinettes au petit monsieur malingre et menu.

Malgr mille efforts, ce dernier n'arrive pas, et finalement:

--Voyons, fait-il timidement, _mettez-moi sur la voie_.

Le gros individu ne fait ni une, ni deux, et, prenant au pied de la
lettre la proposition du petit monsieur, il le jette par la portire,
sur les rails, brutalement.

Vous le voyez, cher monsieur, ce thme est un peu mince, mais avec
votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de
ces petits chefs-d'oeuvre dont vous tes coutumier.

Agrez, etc.

    SINON EVERO ET BEN TROVATO.


Troisime lettre:

    Cher monsieur,

Permettrez-vous  un de vos nombreux lecteurs et admirateurs de vous
fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

Voici:

Il s'agit de jeunes gens qui arrivent au caf.

Ils commandent deux verres de chartreuse.

--De la jaune ou de la verte? demande le garon.

--De la violette! rpond froidement l'un des jeunes gens.

--De la violette! s'effare le garon. Mais il n'y a pas de chartreuse
violette!

--Eh bien! et la _chartreuse de Parme_, donc?

Le garon arbore une tte qui montre combien embryonnaire son
stendhalisme!

Vous le voyez, cher monsieur, ce thme est un peu mince, mais avec
votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de
ces petits chefs-d'oeuvre dont vous tes coutumier.

Agrez, etc.

    UN LECTEUR QUI TROUVE NORMMENT DE CHIC  GOT.


Quatrime lettre:

    Cher monsieur,

Permettez-vous  une de vos nombreuses lectrices et admiratrices de
vous fournir un sujet pour l'un de vos prochains articles?

Voici:

Il s'agit d'un jeune homme dont les trois seuls vrais frissons dans la
vie consistent:

1 En une invtre passion pour sa bonne amie qu'on appelle Tonton;

2 En un culte fervent pour l'oeuvre de M. Taine dont il possde, au
meilleur de sa bibliothque, tous les ouvrages;

3 En un attachement presque maternel pour un jeune thon qu'il lve
dans un aquarium avec des soins touchants.

Or, un jour, ce jeune homme est forc de s'absenter pendant quelques
semaines pour (_... trop long_).

Quand il revient, un de ses amis l'attend  la gare, avec des yeux de
funrailles.

--Mon pauvre vieux, dit cet homme triste, tu vas trouver ta maison bien
vide...

--Pourquoi donc?

--Gustave a profit de ton absence pour s'introduire chez toi et
t'enlever Tonton, ton Taine et ton thon.

Vous le voyez, cher monsieur, le thme est un peu mince, mais avec
votre esprit et votre fantaisie, vous ne pouvez manquer d'en faire un de
ces petits chefs-d'oeuvre dont vous tes coutumier.

Agrez, etc.

    UNE GARDEUSE DE HANNETONS.


Je passe sous silence, entre autres correspondances, une lettre roulant
entirement sur les localits de la banlieue de Paris, et dans laquelle
on se demande, non sans angoisses, ce que les _bougies valent_.
D'ailleurs, ajoute mon correspondant, est-on bien fix sur la question
de savoir si _Levallois paierait_... Charmant, n'est-ce pas?

Dans un autre ordre d'ides, j'ai galement reu une lettre de M. Pierre
Louys, un jeune littrateur de beaucoup de talent, qui veut bien
m'informer du brevet qu'il vient de prendre pour se garantir la
proprit de sa nouvelle invention, le _Tabac sans fume_.

La chose vaut la peine qu'on en reparle.

J'y reviendrai, comme dit Sarcey, dans une de mes prochaines causeries.




L'INTERVIEW FALLACIEUSE


Le roi Humbert fait son malin, depuis quelques jours, parce qu'il fut
interview par notre camarade Calmette.

Il faut pourtant bien qu'il se dise qu'il n'est pas le seul  avoir t
interview par Calmette ou par un autre, par un autre surtout.

Moi, c'est par un autre que j'ai t interview, pas plus tard qu'hier
soir, sur le coup de cinq heures et demie ou six heures,  la terrasse
du Caf Julien, o je dgustais un de ces bons petits apritifs qui vous
coupent l'apptit comme avec un rasoir.

Le jeune homme (c'tait un jeune homme) s'approcha de moi, le chapeau
(un chapeau haut de forme)  la main et de la politesse plein les yeux
(des yeux gris bleu).

Les prsentations faites, je le priai de s'asseoir, m'enquis de ce qu'il
_prenait_, commandai ledit breuvage au garon (un excellent garon que
nous appelons Montauban, parce qu'il est de Dunkerque) et nous causmes.

Aprs avoir abord diffrents sujets dont la sche nomenclature
indiffrerait le lecteur:

--Je crois me souvenir, cher matre, dit le jeune homme, que M. Antoine,
le directeur du Thtre-Libre, avait annonc, dans les spectacles 
jouer cet hiver, une pice de vous en collaboration avec M. Raoul
Ponchon et intitule _la Table_.

--Le fait est parfaitement exact, mais la pice ne pourra passer qu'au
cours de la saison prochaine.

--Pas finie, probablement?

--Si, elle est finie, mais avant de la livrer, nous avons besoin de nous
mettre d'accord.

--Avec M. Antoine, peut-tre?

--Oh! non, nous sommes du dernier bien avec M. Antoine. Nous avons
besoin de nous mettre d'accord, M. Raoul Ponchon et moi.

--Question de droits d'auteurs?

--Non pas! Nous sommes parfaitement d'accord, M. Raoul Ponchon et moi,
sur cette question. M. Raoul Ponchon entend toucher la totalit des
droits, et c'est aussi ma prtention de toucher tout. Vous voyez que,
sur ce point, nous ne diffrons pas sensiblement.

--Mais alors?

--Voici: notre pice comporte deux personnages, Victor et Gustave. Nous
nous partagemes la besogne: M. Raoul Ponchon crirait le rle de Victor
et moi le rle de Gustave. Malheureusement, nous ne songemes point,
avant de nous mettre  l'ouvrage,  nous entendre sur le choix du sujet,
de sorte que notre pice, telle qu'elle est, prsente de rares qualits
d'incohrence qui semblent la dsigner au thtre national de la
Ville-Evrard.

--Oh! comme c'est curieux, ce que vous racontez l!

--Attendez, ce n'est pas tout. M. Raoul Ponchon s'tait dit: M.
Alphonse Allais a l'habitude d'crire en prose, je vais donc crire le
rle de Victor en prose. Moi, de mon ct, je n'avais pas manqu de me
faire cette rflexion: M. Raoul Ponchon parle la langue des dieux aussi
bien que si c'tait la sienne propre (_as well as if it is his own_); il
ne manquera de la faire parler  son hros, faisons de mme. Et je mis
dans la bouche de Gustave mes plus lapidaires alexandrins. Il se trouva
donc que nous nous tions tromps tous les deux. D'o mille remaniements
 oprer, portant sur le fonds de notre oeuvre et aussi sur sa forme.

Le petit reporter crut comprendre que notre entrevue avait assez
longtemps dur. Il tira de sa poche une pice de 2 francs, dont il
frappa,  coups saccads, le marbre de la table, dans le but vident
d'appeler, sur lui, l'attention du garon et de lui verser le montant de
son vermout.

Je le conjurai de n'en rien faire.

--C'est ma tourne, ajoutai-je en souriant finement.




MAUVAIS VERNIS


--Comment, vous saluez ce type-l? me demanda le personnage srieux qui
m'accompagnait.

--Mais parfaitement! Je salue ce type-l, qui est un de nos bons amis.

--Eh bien! vous n'avez pas la trouille!

(La _trouille_ sera l'objet, sur l'instigation d'un de nos lecteurs,
d'une prochaine causerie.)

--La trouille! Pourquoi aurais-je la trouille? Ce type-l, comme vous le
traitez un peu ddaigneusement, est mon camarade Henry Bryois, que je
connus au quartier Latin, o nous faisons partie de la vacarmeuse
jeunesse des coles, voil une belle pice de quinze ans.

--Ce type-l, je vais vous dire qui c'est.

Et aprs un lger silence, assez analogue au recul de l'acrobate pour
mieux sauter, le personnage srieux ajouta:

--Ce type-l, c'est un individu pay par l'Angleterre pour jeter un
mauvais vernis sur les hautes sphres diplomatiques franaises!

--Allons donc! m'atterrai-je.

--C'est comme je vous le dis.

Et je demeurai l, fou d'pouvante et muet d'horreur.

Au jour d'aujourd'hui, comme dit ma femme de mnage, l'homme ne doit
s'effrayer de rien, mme des pires dlations... Mais Bryois, mon vieux
Bryois,  la solde de l'Angleterre! Proh pudor lui-mme s'en serait
voil la face!

... C'est avec Bryois que, jadis, nous organismes, rue Cujas, une
grande reprsentation au bnfice des rimes pauvres du pote X...

Encore avec Bryois, nous fondmes la _Socit protectrice des minraux_,
en vue d'assurer une petite situation aux cailloux, lesquels, ainsi que
chacun sait, sont malheureux comme les pierres.

Toujours avec Bryois, nous menmes  bien le fameux concours de
circonstances qui se tint, bien entendu, dans le champ des Conjectures,
et avec, on s'en souvient, quel clat!

Renier un tel pass pour un peu d'or anglais! Shame!

Et durant ma stupeur, le personnage srieux semblait se gargariser
encore des derniers glouglous de sa rvlation.

--Alors vraiment, me cramponnai-je, Bryois est pay par l'Angleterre...

--... Pour jeter un mauvais vernis...

--... Sur les hautes sphres...

--... Diplomatiques.

--... Franaises... Ah, la crapule!

Sur mon geste pourtant de vague dngation, le personnage srieux
insista:

--Demain, trouvez-vous,  neuf heures, au _Horse-Shoe_, prs de la gare
du Nord, et vous serez fix sur la complexion de votre ami.

Je n'eus garde de manquer un tel rendez vous.

Muni d'une fausse barbe et d'un manteau couleur muraille,  l'heure et 
l'endroit indiqus, je dgustais un soigneux _John Collins_.

Un couple pntra.

Je reconnus tout de suite les tranges personnages dont il me fut donn
l'occasion de causer nagure:

Miss Jane Dark et Henry Katt.

Puis, peu aprs, l'incrimin Bryois.

Tous les trois, ils eurent une conversation de fantmes en un grand parc
solitaire et glac.

Et Bryois sortit.

Nous le suivmes.

Il se dirigea vers l'enclos bien parisien o gt la douane de la gare du
Nord.

Familirement et comme d'habitude, il tendit un petit papier, une menue
somme convenue d'avance; alors, un employ lui dlivra une bonbonne
jaugeant deux ou trois gallons et dont l'tiquette portait ces mots:
_English Bad Varnish_ (mauvais vernis anglais).

Deux heures aprs, nous tions quai d'Orsay, au ministre des affaires
trangres.

 la suite de Bryois (qui ne s'en doutait gure), nous gravissions des
degrs sans nombre et nous arrivions jusqu'en un vaste hall, situ sous
les combles, entirement garni d'assez gros ballons  tendances
ambassadrices.

--Les voil bien, nos hautes sphres diplomatiques! ricana le personnage
srieux.

Cependant Bryois, se croyant seul, aspergeait, grce  une sorte de
vaporisateur, le contenu de sa dame-jeanne sur les ballons tricolores.

Quand nous redescendmes, mon ancien camarade du quartier Latin tait
attabl  je ne sais quelle terrasse de marchand de vins, sur le quai,
en compagnie de Jane Dark et de Henry Katt qui le gorgeaient d'or.

Je ne crus point devoir saluer ces gens.




LA QUESTION DES OURS BLANCS DEVANT LE CAPTAIN CAP


Il faudrait le crayon de Callot, doubl de la plume de Pierre Mal, pour
donner une faible ide de l'motion qui nous treignit tous deux, le
Captain Cap et moi, en nous retrouvant, aprs ces trois longs mois de
sparation.

Nos mains s'abattirent l'une dans l'autre, mutuel tau, et demeurrent
enserres longtemps. Nous avions peine  contenir nos larmes.

Cap rompit le silence, et sa premire phrase fut pour me plaindre de
revenir en cette bureaucrateuse et mphitique Europe, surtout dans cette
burlesque France o, selon la forte parole du Captain, _il est interdit
d'tre soi-mme_.

Cap parlait, parlait autant pour cacher sa trs relle motion que pour
exprimer, en verbes dfinitifs, ses lgitimes revendications.

C'est ainsi que nous arrivmes tout doucement devant l'_Australian Wine
Store_, de l'avenue d'Eylau; l, o il y a une petite patronne qui
ressemble  un gros et frais baby anglais.

Notre motion devait avoir laiss des traces visibles sur notre
physionomie, car le garon du bar nous prpara, sans qu'il ft besoin de
lui en intimer l'ordre, deux _Corpse revivers_, breuvage qui s'indiqua
de lui-mme en ces circonstances.

Un gentleman se trouvait dj install au bar devant une copieuse rasade
d'_irish wiskey_, arros d'un tout petit peu d'eau. (L'_irish wiskey_
avec trop d'eau n'a presque plus de got.)

Cap connaissait ce gentleman: il me le prsenta:

--Monsieur le baron Labitte de Montripier.

J'adore les diffrentes relations de Cap. Presque toujours, avec elles,
j'prouve une sensation de pittoresque, rarement trouve ailleurs.

Je dois  Cap la connaissance du chef de musique du _Goubet_, de
l'aumnier de la Tour Eiffel, d'un fabricant de trombones  coulisse en
osier, etc.

Le baron Labitte de Montripier est digne  tous points de vue de figurer
dans une collection aussi flatteuse.

Le baron vient, parat-il, de prendre un brevet sur lequel il compte
difier une fortune princire.

Grce  des procds tenus secrets jusqu' prsent, le baron a russi 
enlever au caoutchouc cette lasticit qui le fait impropre  tant
d'usages. Au besoin, il le rend fragile comme du verre. O l'industrie
moderne s'arrtera-t-elle, mon Dieu? O s'arrtera-t-elle?

Quand nous emes puis la question du caoutchouc cassant, la
conversation roula sur le tapis de l'hygine.

Le baron contempla notre _corpse reviver_ et fit cette rflexion, qui
projeta Cap dans une soudaine et sombre ire:

--Vous savez, Captain, c'est trs mauvais pour l'estomac, de boire tant
de glace que a.

--Mauvais pour l'estomac, la glace? Mais vous tes ivre-mort, baron, ou
dnu de tout sens moral, pour avancer une telle absurdit, aussi
blasphmatoire qu'irrationnelle!

--Mais...

--Mais... rien du tout! Connaissez vous dans la nature un animal aussi
vigoureux et aussi bien portant que l'ours blanc des rgions polaires?

--???

--Non, n'est-ce pas, vous n'en connaissez pas? Eh bien, croyez-vous que
l'ours blanc s'abreuve trois fois par jour de th bouillant?... Du th
bouillant sur les banquises? Mais vous tes fou, mon cher baron!

--Pardon, Captain, je n'ai jamais dit...

--Et vous avez bien fait, car vous seriez la rise de tous les gens de
bon sens. Les ours blancs des rgions polaires ne boivent que de l'eau
frappe et il s'en trouvent admirablement, puisque leur robustesse est
passe  l'tat de lgende. Ne dit-on point: _Fort comme un ours blanc?_

--videmment.

--Et, puisque nous en sommes sur cette question des ours blancs,
voulez-vous me permettre, mon cher Allais, et vous aussi, mon cher
Labitte de Montripier, de vous rvler un fait d'autant moins connu des
naturalistes que je n'en ai encore fait part  personne?

--C'est une bonne fortune pour nous, Captain, et un honneur.

--Savez-vous pourquoi les ours blancs sont blancs?

--Dam!

--Les ours blancs sont blancs parce que ce sont de vieux ours.

--Mais, pourtant, les jeunes?

--Il n'y a pas de jeunes ours blancs! Tous les ours blancs sont de vieux
ours, comme les hommes qui ont les cheveux blancs sont de vieux hommes.

--tes-vous bien sr, Captain?

--Je l'ai expriment moi-mme. L'ours, en gnral, est un plantigrade
extrmement avis et fort entendu pour tout ce qui concerne l'hygine et
la sant. Ds qu'un ours quelconque, brun, noir, gris, se sent veillir,
ds qu'il aperoit dans sa fourrure les premiers poils blancs, oh!
alors, il ne fait ni une, ni deux: il file dans la direction du Nord,
sachant parfaitement qu'il n'y a qu'un procd pour allonger ses jours,
c'est l'eau frappe. Vous entendez bien, Montripier, l'eau frappe!

--C'est trs curieux ce que vous nous contez l, Captain!

--Et cela est si vrai, qu'on ne rencontre jamais de vieux ours, ou des
squelettes d'ours dans aucun pays du monde. Vous tes-vous parfois
promen dans les Pyrnes?

--Assez souvent.

--Eh bien! la main sur la conscience, avez-vous jamais rencontr un
vieux ours ou un cadavre d'ours sur votre chemin?

--Jamais.

--Ah! vous voyez bien. Tous les ours viennent vieillir et mourir
doucement dans les rgions arctiques.

--De sorte qu'on aurait droit d'appeler ce pays l'_arctique_ de la mort.

--Montripier, vous tes trs bte!... On pourrait lever une objection 
ma thorie de l'ours blanc: c'est la forme de ces animaux, diffrente de
celle des autres ours.

--Ah! oui.

--Cette objection n'en est pas une. L'ours blanc ne prend cette forme
allonge que grce  son rgime exclusivement ichtyophagique.

 ce moment, Cap affecta une attitude si triomphale, que nous tnmes
pour parole d'vangile cette dernire assertion, d'une logique pourtant
peu aveuglante.

Et nous reprmes un autre _corpse reviver_, avec normment de glace
dedans, pour nous assurer une vieillesse vigoureuse.




NOUVEAU SYSTME DE PDAGOGIE PAR VOIE SIMULTANMENT OPTIQUE ET
PHONTIQUE


Le record de la paresse ingnieuse (pour champions gs de moins de sept
ans) peut se vanter d'tre dtenu par mon jeune et nouvel ami Alfred,
plus connu sous le nom de Freddy, et mme, simplement, de Fred.

Voyez plutt cette performance:

MOI.--Pourquoi, mon petit Fred, te coupes-tu les ongles avant de te
laver les mains?

FRED.--Parce que... je vais te dire... toutes ces petites rognures que
j'enlve... eh bien...

MOI.--Eh bien?

FRED.--Eh bien... c'est autant de moins  nettoyer!

Fred apporte un gal parti pris de non-effort aux choses de l'ducation.

Bien qu'il commence dj  tre un grand garon, il ne _connaissait_ pas
encore ses lettres, voil quinze jours.

Sa soeur ane, qui s'est charge de ce dbut d'ducation, dissimulait
mal ses dboires et son imminente dsesprance.

La pauvre jeune fille avait puis tous les moyens pdagogiques connus
jusqu' ce jour. En vain!

Sa dernire tentative consistait en un alphabet merveilleusement
illustr dans lequel chaque lettre concidait avec une image.

La lettre L, par exemple, tait au coin d'une petite vignette
reprsentant un lapin.

Cet aimable systme n'a pu prvaloir contre l'incoercible indolence du
jeune Fred.

--Quelle est cette lettre?

--Q.

--Pourquoi Q?

--Parce que c'est un _cur_ dans l'image.

--Non, ce n'est pas un cur; c'est un prtre, et la lettre est un P.

--Ah! zut, alors! Un cur, un prtre... Comment qu'tu veux que je m'y
reconnaisse?

--D'ailleurs, alors mme que l'image reprsenterait un cur, la lettre
serait un C, et non pas un Q.

--Pourquoi a?

--Parce que le mot _cur_ commence par un C.

--Ah ben, zut! Si le mot _cur_ commence par un C, qu'est-ce qui
commencera par un Q alors?... Tiens, veux-tu que je te dise?... Si tu
continues  m'embter avec ces histoires-l, je sens que je vais
attraper la scarlatine!

--Mets-y encore un peu de patience, mon chri. Quelle est cette lettre?

--Un B.

--Pourquoi un B, puisque l'image reprsente un _vlocipde_? C'est un V.

--C'est grand'mre qu'appelle a un _vlocipde_. Moi, j'appelle a une
_bicyclette_.

Devant l'impuissance notoire de l'album ducateur, et gniale par
ncessit, la soeur de Fred imagina de composer, elle-mme, un autre
album o, selon l'esthtique de Fred, l'oreille jout un rle quivalent
 celui de l'oeil, o, par exemple, le mot _cur_ rpondt  la lettre
_Q_.

La photographie, comme dans la plupart des industries modernes, vint
apporter son prcieux appoint  cette entreprise.

Et bientt, on put assister  ce triomphe:

--Quelle est cette lettre, Fred?

Fred contemple la photo, reconnat sa petite amie Emma, et rpond sans
hsiter:

--C'est un M!

--Trs bien, Fred! Et celle-l?

Fred reconnat sa petite amie Ernestine et rpond, tout joyeux:

--C'est un R!

Car l'album est surtout compos d'instantans de petites filles du pays,
pour lesquelles le jeune Fred nourrit dj une jolie passion d'amateur.

L'album ne s'est pas fait tout seul, bien entendu.

Pour certaines lettres, il y a eu du tirage.

Et, mme, on a d monter le coup  ce pauvre Fred, par exemple pour l'F,
pour l'N.

Pour l'F, on lui a dsign une petite fille inconnue comme la propre
fille de M. Eiffel, le touriste bien connu. Il apprit ainsi du mme coup
l'F et l'L.

Pour l'N, on a abus du nom de M. Hennessy, et ainsi de suite.

La notion de l'X a t inculque  Fred, grce au portrait d'une petite
fille voile. Ce fut l'occasion d'ouvrir la jeune me de notre hros au
frisson de l'inconnu.

Et comme le comique se mle toujours aux drames les plus lugubres, le W
fut rvl  Fred par la photographie de la petite fille de la dame qui
tient les _Water-Closet_.




PROPOSITION D'UN MALIN POLONAIS


M. Maurice Curnonsky, un jeune fantaisiste qui commence  se faire une
place au soleil de la Littrature Souriante et qui publie de trs
vraiment russies chroniques dans le _Chat-Noir_ (un journal dont je fus
le directeur, au temps o ma situation dans le monde m'autorisait encore
 tremper dans la confection des petits canards; comme c'est loin, tout
a!), m'adresse une lettre dont l'intgrale publication me parat
impose par la plus lmentaire humanit.

Seulement, voulez-vous faire un pari avec moi?

Je gage que l'ide--si simple, pourtant, et si pratique du jeune
Curnonsky--sera en pleine application chez les Anglais et les
Amricains, cependant que nous autres, fourneaux de Franais, en serons
encore  ricaner btement.

Parlez, mon petit Maurice, et soyez poli:

    Mon cher Matre,

Tous ceux qui portent des chemises, et s'honorent d'tre vos humbles
admirateurs, s'accordent  reconnatre qu'un de vos plus grands titres
de gloire aux yeux d'une postrit enthousiaste sera d'avoir continu la
tradition de ces immortels gnies auxquels rien d'humain ne reste
tranger.

Comme celle de Victor Hugo, votre me

    Mise au centre de tout comme un cho sonore,

a vibr au diapason de tous les sentiments gnreux, et Pascal et salu
en vous un de ceux _qui cherchent en gmissant_.

Je suis donc sr que vous serez heureux et fier de me prter le
concours de votre immense tribune pour rvler  la France, la solution
d'un des grands problmes qui intressent l'humanit: je veux parler de
_la suppression des temptes_.

Quelque temps aprs Renan, vous tes n _au bord d'une mer sombre,
hrisse de rochers, toujours battue par les orages_, et vous avez pu
constater la fcheuse influence des temptes sur la mortalit des
navigateurs. Vous savez combien de marins, combien de capitaines, qui
sont partis joyeux pour des courses lointaines, dans le morne horizon se
sont vanouis, et vous n'hsiteriez pas  offrir une absinthe-grenadine
au monsieur qui viendrait vous dire: J'ai trouv le moyen d'en faire
une bien bonne  tous les ocans, en les forant  se tenir
tranquilles.

Eh bien! mon cher Matre, vous pouvez sans crainte commander un
cocktail pour le Captain Cap et une absinthe-grenadine pour moi: car
j'ai trouv le moyen de supprimer les temptes ou plutt, comme on dit
dans le grand monde, je suis tout simplement

    Celui qui met un frein  la fureur des flots.

L'ide de ce frein, aussi pratique qu'imprvu, m'est venue l'autre jour
en coutant notre illustre ami le docteur Pelet discuter, avec son
habituelle autorit, la question de l'apaisement des temptes par le
_filage de l'huile_. Le savant praticien, qu'aucun Boucher n'attendait
ce jour-l, expliquait  deux jeunes demi-vierges qu'il suffit de
rpandre quelques litres d'huile sur la mer, autour d'un btiment en
dtresse, pour voir les plus fortes lames se changer en petites vagues
inoffensives qui enveloppent de caresses trs douces les flancs du
navire nagure dsempar...

L'ide avait germ en moi, et j'en vins  me demander s'il ne serait
pas possible, non seulement d'_apaiser_ les temptes, mais de les
_prvenir_ en rpandant dans tous les ocans assez d'huile pour
recouvrir la surface des flots de la trs mince couche olagineuse qui
suffit  les rendre inoffensifs... Et, aprs trois jours de rflexions,
je viens vous poser cette question, dont il me semble, comme dirait M.
Brunetire, que la poser c'est la rsoudre.

Puisqu'il est reconnu et prouv par l'exprience que les temptes, ces
coliques de la mer, ne rsistent pas  l'application du plus mince
cataplasme  base d'huile, pourquoi ne pas les traiter _par la mthode
prventive_, et assurer pour jamais le calme aux ocans, grce  une
trs simple application de la pisciculture... _en les peuplant de
sardines  l'huile_???

Je vous laisse, mon cher Matre, le soin de dvelopper cette ide
gniale, mais fconde, et, certain que vous serez touch pur le ton
(marin) de ma requte, je vous prie de me croire,

_Increvablement_,

    Votre fidle MAURICE CURNONSKY.

Pourquoi, mon cher Curnonsky, dvelopperais-je votre ide, puisque vous
vous en tes si magistralement charg?

Et puis, l'heure est l'heure. Il est moins le quart et j'avais promis
d'tre rue Lauriston  la demie.




UN BIEN BRAVE HOMME


C'tait un homme bon, mais _bon_ dans toute l'nergie du terme.

Je dirais presque qu'il tait bon comme la lune, si la mansutude de ce
ple satellite ne se panachait d'une candeur--pour ne dire plus,--bien
en passe de devenir lgendaire.

Il tait aussi bon que la lune, mais plus intelligent.

Chose trange, les somptueuses catastrophes le remuaient moins
profondment que les petites misres courantes.

Le rapide de Nice aurait rencontr l'express du Havre, au grand
crabouillement de tous ces messieurs et dames, que notre ami se ft
moins mu qu'au spectacle champs-lysens de chvres tranant, en leur
minuscule voiture, une pote de trop lourds gosses.

En ce dernier cas, et avec un air de rien, il poussait, de sa canne ou
de son parapluie, le petit attelage, soulageant ainsi les maigres biques
de quelques kilogrammtres.

 Yves Gudon, l'infatigable aptre des voitures automobiles, qui lui
disait:

--Vous devez tre content! Avec la nouvelle locomotion, les canassons
pourront se reposer!

--Oui, rpondit-il, mais tout cet infortun ptrole qu'il faudra brler!
Et tout ce malheureux coke!

Un individu qui chrit  ce point les chvres des Champs-Elyses et la
gazoline ne peut demeurer indiffrent, vous le devinez sans peine, au
sort des pcheurs  la ligne.

Il n'osait plus passer sur les quais, tellement la contemplation de ces
pauvres tres l'affligeait au plus creux du coeur.

Au fond, il en voulait beaucoup aux poissons de ne pas mettre plus
d'entrain  mordre  la ligne des pcheurs parisiens.

Il aimait mieux les pcheurs que les poissons, voil tout.

Un beau jour, n'y pouvant tenir, il alla trouver le Captain Cap.

--Captain, j'ai un gros service  vous demander?

--C'est dj fait, rpondit Cap avec sa bonne grce coutumire.

--Prtez-moi un scaphandre?

--Mousse, clama Cap de sa voix de commandement, apporte un scaphandre 
monsieur.

(Le Captain Cap, qui fut longtemps prsident du conseil d'administration
de la _Socit mtropolitaine des scaphandriers du Cantal_, dtient
encore un grand nombre de scaphandres, provenant sans doute de
dtournements.)

Et depuis ce moment, chaque matin, notre ami se rend aux Halles,
acquiert une forte provision de poissons de toutes sortes, qu'il insre
en un vaste bac, lest de pierres.

Il revt son scaphandre, et le voil parti, passant sa journe 
accrocher des carpes, des tanches, des brochets aux hameons des
pcheurs tonns et ravis.

Parfois,  l'ide du plaisir qu'il cause l-haut, des larmes de bonheur
lui viennent aux yeux. Il s'essuie avec son mouchoir, sans rflchir
qu'on n'a pas besoin d'essuyer ses yeux quand on est au fond de l'eau.

L'autre jour, il connut le dsappointement de ne trouver aux Halles
aucune sorte de poisson ni d'eau douce, ni d'eau de mer.

Il en fut rduit  accrocher aux lignes de ses amis des sardines 
l'huile et des harengs saurs, et dtermina ainsi une pche qui plongea
tous les ichthyographes du quai de la Mgisserie dans une vive stupeur.




UNE SALE BLAGUE


Ce que je vais vous conter l, mes bons petits lecteurs chris, n'est
peut-tre pas d'une cocasserie excessive.

Qu'importe, si c'est une bonne action, et c'en est une!

Vous permettrez bien  l'tincelant humoriste que je suis de se taire un
jour pour donner la parole  l'honnte homme dont il a la prtention de
me doubler.

Ma nature frivole, et parfois factieuse, m'a conduit  commettre un
dsastre irrparable peut-tre.

Fasse le ciel que l'immense publicit donne  ce rcit en amortisse les
dplorables effets!

C'tait hier.

J'avais pris,  la gare Saint-Lazare, un train qui devait me descendre 
Maisons-Laffitte.

Notre compartiment s'emplit  vue d'oeil. On allait partir, quand,  la
dernire minute, monta une petite femme blonde assez frache et d'allure
comiquement cavalire.

Son regard tournant, tel le feu du phare de la Hve, inspecta les
personnes et finit par s'arrter sur moi.

Elle me sourit d'un petit air aimable, comme une vieille connaissance
qu'on est enchant de rencontrer.

Moi, ma foi, je lui adressai mon plus gracieux sourire et la saluai
poliment.

Mais j'avais beau chercher au plus creux de ma mmoire, je ne la
reconnaissais pas du tout, mais, l, pas du tout.

Et puis, par-dessus les genoux d'un gros monsieur, elle me tendit sa
potele petite main:

--Comment a va? s'informa-t-elle.

J'tais perplexe.

Ma mmoire me trahissait-elle, ou bien si c'tait une bonne femme qui me
prenait pour un autre?

 tout hasard, je lui repondis que j'allais pas trop mal.

--Et vous-mme? ajoutai-je.

--Assez bien... Vous avez un peu maigri.

--Peines de coeur, beaucoup. Ma matresse, tout le temps, dans les bras
d'un autre.

--Et le papa?

--Pas plus mal, merci.

--Et la maman?

--Pas plus mal, non plus, merci.

--Et vos petites nices, a doit tre des grandes filles, maintenant?

L, je fus fix! c'est la bonne femme qui se trompait.

J'ai deux petits neveux, trs gentils, Andr et Jacques; mais encore pas
l'ombre d'une nice.

Une fois avre l'erreur de la dame, je fus tout  fait  mon aise et je
rpondis avec un incroyable sang-froid:

--Mes petites nices vont trs bien. L'amputation a trs bien russi.

--L'amputation!... Quelle amputation?

--Comment, vous ne savez pas? On a coup la jambe gauche  l'ane, et
le bras droit  la petite.

--Oh! les pauvres mignonnes! Et comment cela est-il arriv?

-- la suite d'un coup de grisou survenu dans leur pension, une pension
bien mal surveille, entre parenthses.

 mon tour, et avec une habilet diabolique, je m'enquis de la sant des
siens.

Toute sa famille y passa: une tante catarrheuse, un pre paralytique,
une belle-soeur poussive, etc.

--Et vous allez sans doute  Evreux? poursuivit-elle.

--Oh! non, madame; je n'ai jamais refichu les pieds  Evreux depuis _mon
affaire_.

Le ton de relle affliction sur lequel je prononai _mon affaire_ lui
jeta un froid, mais un froid fortement ml de curiosit.

--Vous avez eu... _une affaire_?

--Comment, madame, vous ne savez pas?

--Mais non.

--Les journaux de Paris en ont pourtant assez parl!

Une pause.

--Eh bien! madame, je puis vous le dire,  vous qui tes une personne
discrte... J'ai t condamn  six mois de prison pour dtournement de
mineure, proxntisme, escroquerie, chantage, recel et gabegie.

                   *       *       *       *       *

--Maisons-Laffitte! cria l'employ de la gare.

Avant de dbarquer, je tendis gracieusement ma main  la grosse dame et
d'un petit air dgag:

--Entre nous, n'est-ce pas?

Je n'avais pas mis le pied sur la terre ferme que j'tais dsespr de
ma lugubre plaisanterie.

 l'heure qu'il est, tout Evreux sait qu'un de ses fils a failli 
l'honneur.

Peut-tre, des familles pleurent, des fiances sanglotent, des pres se
sont pendus dans leur grenier.

J'en adjure les directeurs des feuilles locales! Qu'ils fassent tirer (
mon compte) 10,000 (dix mille) numros supplmentaires de leur journal
relatant cette confession, et qu'ils les fassent rpandre  profusion
dans les grandes et petites artres d'Evreux.

Que le jeune Ebrocien, si lgrement compromis, puisse rentrer, par la
grande porte, dans l'estime de ses concitoyens.

Et alors, seulement, je pourrai dormir tranquille.




ARTISTES


Ce soir-l, je rentrai tard (ou tt, si vous aimez mieux, car dj
pointait l'aurore).

Je m'apprtais  excuter la lgre opration de serrurerie qui permet 
chacun de pntrer chez soi, quand, de l'escalier, me descendirent des
voix:

--C'est trs embtant!... Il est  peine quatre heures: il nous faudra
attendre deux heures avant qu'un serrurier ne soit ouvert.

--Pourquoi perds-tu la clef, aussi, espce de serin?

Accabl sous le reproche, l'espce de serin ne rpondit point.

Les interlocuteurs descendaient et je les aperus: deux jeunes gens sur
la face desquels s'tendait un voile de lassitude inexprimable et dont
les cheveux un peu longs figuraient une broussaille pas trs bien tenue.

Je suis l'obligeance mme:

--Messieurs, m'inclinai-je, je vois ce dont il s'agit. Voulez-vous me
permettre de vous offrir l'hospitalit jusqu' la venue du grand jour?

Consentirent les jeunes gens.

Je les introduisis dans mon petit salon rose et vert pomme, orgueil de
mon logis, et m'enquis s'ils souhaitaient se dsaltrer.

Ils voulaient bien.

Je dbouchai une bouteille de cette excellente bire de Nuremberg que
les barons de Tucher se font une allgresse de m'offrir, et nous
causmes.

Les jeunes hommes--je l'aurais gag--se trouvaient tre des artistes: un
pote, un peintre.

Voici les termes du pote:

--Je suis du groupe _no-agoniaque_, dont la sparation avec l'_cole
rleuse_ fit tant de tapage l'hiver dernier.

--Mes souvenirs ne sont pas prcis  cet gard, rpondis-je
courtoisement. Vous tes nombreux, dans le groupe _no-agoniaque_?

--Moi d'abord, puis un petit jeune homme de Bruges. Et encore le petit
jeune homme de Bruges dcrit maintenant une arabesque d'volution qui le
disside de moi, sensiblement.

--Alors, vous ne vous battrez pas dans votre groupe. Et,
dites-moi--excusez ma crasse ignorance--quelles sont les doctrines du
groupe _no-agoniaque_ dissident de l'_cole rleuse_?

--Voici: il n'y a pas  se le dissimuler, notre pauvre dix-neuvime
sicle tire  sa fin. Il rle, il agonise. Sa littrature doit donc
consister en un rle, un rauque rle  peine perceptible.

--Alors, vos vers?

--Sont de rauques rles  peine perceptibles.

--C'est parfait! Vous publiez o?

--Nulle part! Ma littrature se cabre  tre traduite typographiquement
par le brutal blanc et noir. Je ne publierai ma posie qu'au jour o
existera une revue compose, au moyen de caractres culs, sur du
papier mauve clair, avec de l'encre hliotrope ple.

--Diable! vous risquez d'attendre encore quelque temps!

--Toutes les heures viennent!

Une objection me vint que je ne sus point garder pour moi.

--Mais si la littrature d'une fin de sicle doit tre gteuse,
agoniaque et rlante, alors, dans cinq ans, en 1901, vous devrez, dans
les revues littraires et les livres, pousser des vagissements
inarticuls?

Pour toute rponse, le _no-agoniaque_ dboucha une deuxime bouteille
de mon excellente bire de Nuremberg.

Ce fut au tour du peintre:

--Moi, je fais de la peinture _furtivo-momentiste_.

--De la peinture?...

--_Furtivo-momentiste_... j'voque sur la toile la furtive impression du
moment qui passe.

--a doit tre intressant, cette machine-l.

--Pas le moins du monde! Le moment qui passe passe si vite, qu'il est
tout de suite tomb dans le gouffre du pass.

--Peignez l'avenir, alors.

--Pas plus intressant! L'avenir est spar du prsent par rien du tout,
puisque le mot que je vais dire est dj dit.

--Comme l'a chant ce vieux Boileau, notre matre  tous:

    Le moment o je parle est dj loin de nous.

Cet alexandrin de Boileau jeta comme un froid, duquel profita une
troisime bouteille de mon excellente bire de Nuremberg pour se faire
dboucher par le _furtivo-momentiste_.

Cependant, la grande ville s'veillait. On entendait s'ouvrir, claquant
fort, la devanture des fruitiers, et dj les actifs serruriers
s'apprtaient  leur tche du jour.

Le _no-agoniaque_ en ramena bientt un, et sur la gracieuse invitation
de ces messieurs, je pntrai dans leur domicile, non sans m'tre loti
de trois autres bouteilles de mon excellente bire de Nuremberg. (Il est
des matins o l'homme le plus sobre asscherait des citernes.)

Dans le logis de ces messieurs, le confortable tait remplac par une
poussire copieuse et probablement invtre.

Des hardes, d'un ton plutt pisseux, gisaient sur les meubles les moins
faits pour les recueillir.

Sur une table, tranait tout ce qu'il faut pour ne pas crire.

Dans un autre coin, se trouvait assembl l'attirail ncessaire pour ne
pas peindre; de vieilles toiles informment bauches, des palettes dont
la scheresse semblait dater de la Renaissance, des brosses qu'on aurait
jur sorties de chez Dusser, des tubes d'o s'taient vads, sans
espoir de retour, les riches cobalts et les lumineux cadmiums...

--C'est l votre atelier? fis-je au peintre.

--Mon atelier? Quel atelier?

--Eh bien, l o vous travaillez, parbleu!

--L o je travaille, moi? Mais est-ce que je travaille, moi? Est-ce
qu'un sincre _furtivo-momentiste_ peut travailler?... Dans le temps,
oui, j'ai travaill... Le matin, je me mettais  peindre une bonne
femme... j'allais djeuner... je revenais... Eh bien, a n'y tait
plus... En une heure, devenu vieux jeu, ridicule, prim! Alors, j'ai
renonc  peindre.

Et pour marquer son inexprimable lassitude, le _furtivo-momentiste_
dboucha la cinquime bouteille de mon excellente bire de Nuremberg.
(J'ai oubli de faire mention de la quatrime: je serai reconnaissant au
lecteur de me pardonner ce petit oubli.)

Sur la chemine de ces messieurs s'talait la photographie d'un jeune
homme chevelu portant cette ddicace: _ Loys Job' Har._

--Loys Job' Har, c'est moi, fit le pote.

--Tous mes compliments! C'est un fort joli nom. Vous tes d'origine
chaldenne, sans doute?

--Pas du tout... La vrit m'oblige  vous avouer que mon vrai nom est
Louis Jobard. J'ai cru pouvoir prendre sur moi de l'esthtiser
lgrement.

--Vos aeux ont d tressaillir en leur spulcre.

--Qu'ils tressaillent  leur aise! Quand ils auront bien tressailli, ils
ne tressailleront plus.

 mon tour, je me nommai.

Une trs visible moue vint aux lvres de Job' Har.

--Votre nom ne m'est point ignor; mais je n'ai rien lu de vous...
Cependant, dans les crmeries o nous passions, j'ai parfois entendu des
gens de basse culture intellectuelle qui s'jouissaient de vos facties.

Je n'eus l'air de rien, mais je me sentis abominablement vex.

Et sur les six bouteilles de mon excellente bire de Nuremberg, j'en
regrettai quatre, sincrement.




SIMPLE CROQUIS D'APRS NATURE


Je viens du Havre par le train qui arrive  11 h. 5.

J'ai donn, par dpche, un rendez-vous  un de mes amis au caf
Terminus. Nous devons djeuner ensemble et je l'attends.

Il n'arrive pas vite. Peut-tre s'imagine-t-il, cet idiot, que je n'ai
d'autre mission en la vie que l'attendre.

--Garon, de quoi crire! command-je pour tuer le temps.

Je vais crire.

Je vais crire quoi? N'importe quoi?

a n'a aucune importance que j'crive une chose ou une autre, puisque
c'est uniquement pour tuer le temps.

(Comme si, pauvre niais que je suis, ce n'tait pas le temps qui nous
tuait.)

Alors, je vais crire ce qui vient de se passer  la table voisine de
celle que j'occupe.

Trois personnes, dbarquant sans doute d'un train de banlieue
quelconque, sont entres: une dame, un monsieur, une petite fille.

La dame: une trentaine d'annes, plutt jolie, mais l'air un peu grue et
surtout trs dinde.

Le monsieur: dans les mmes ges, trs chic, une physionomie  n'avoir
pas invent la mlinite, mais d'aspect trs brave homme.

La gosse: en grand deuil, tout un petit pome. Pas plus de cinq ou six
ans. On ne sait pas si elle est jolie. Elle semble tre dj une petite
femme qui connat la vie et qui _en a vu bien d'autres_. Sa bouche se
pince en un arc morose et las. Dans ses grands yeux secs trs
intelligents passent des lueurs de rvolte. Une pauvre petite srement
pas heureuse!

Le monsieur et la dame ont demand chacun un porto.

--Et moi? dit la gosse. Alors, je vais sucer mon pouce?

--Tu veux boire? dit la maman.

--Tiens, c'te blague! Pourquoi que je boirais pas? Tu bois bien, toi.

Le monsieur intervient.

--Que dsirez-vous boire, ma petite fille?

--Moi, je veux boire un verre de _gronfignan_.

--Un verre de?...

--Du _gronfignan_... Tu sais bien, maman, du _gronfignan_ comme il y a
chez grand'mre.

--Ah! du frontignan!

--Oui, du _gronfignan_, avec deux biscuits.

--Des biscuits, petite gourmande?

--Mais oui, pardi, des biscuits! Je suis pas gourmande parce que je
demande des biscuits. J'ai faim, v'l tout! Avec a, des fois, que t'as
pas faim, toi! Et tout le monde aussi, des fois, a faim. D'abord, chaque
fois que je vais en chemin de fer, moi, j'ai faim.

Le _gronfignan_ et les biscuits sont apports.

--Fais donc attention, Blanche, tu manges comme un petit cochon!

--Comment, je mange comme un petit cochon!

--Bien sr, tu mets du vin sur ta robe.

--Alors, les petits cochons, a met du vin sur sa robe?

Et les yeux de la petite semblent hausser les paules.

La mre s'impatiente visiblement.

--Et puis, quand tu auras fini d'essuyer la table avec tes manches.

--Avec quoi donc que tu veux que je l'essuie, la table? Avec mon chapeau
 plumes qu'est dans ton armoire?

--Oh! cette petite fille est d'un mal lev! Si tu continues, je te
mettrai dans une maison de correction!

--Pas dans celle o qu'on t'a mise, toi, hein! Parce que a ne t'a pas
beaucoup profit, c'te correction-l,  toi.

Le monsieur ne peut s'empcher de beaucoup rire.

--Ne riez pas, je vous prie, mon cher, dit la dame vexe... Ah! ces
enfants! Plus on est gentil avec eux, plus ils sont ingrats.

La petite fille devient dure.

--Gentils avec eux, tu dis?... T'as la prtention d'tre gentille avec
moi, toi? Alors, pourquoi tu m'as laisse  la pension pendant Nol et
pendant le jour de l'An?

--Parce que j'avais autre chose  faire.

--Autre chose  faire? Je sais bien, moi, ce que t'avais  faire...
T'avais  faire de boulotter des dindes truffes avec des types!

--Avec des... quoi?

Car toute l'indignation de la mre est dclanche par le mot: _types_.

--Avec des quoi?

Et la petite regarde sa mre bien dans les yeux et rpte:

--Avec des types, je dis!

V'lan! Une gifle!

L'enfant n'a pas bronch, seulement sa petite bouche s'est pince plus
fort, et ses grands yeux sont devenus troubles de mauvaises penses et
de haine.

Le pauvre monsieur n'ose pas intervenir, mais il est trs videmment
pein de cette scne.

Aprs un silence:

--Tout de mme, dit la petite, en jetant  sa mre un regard de dfi, tu
ne faisais pas tant la maline avec moi, du temps de mon autre papa, de
mon vrai!

Le monsieur se lve et, s'excusant brivement, sort.

Bientt il revient avec une grande bote, probablement acquise au bazar
de la rue d'Amsterdam.

--Tenez, ma petite fille, voil pour vous!

--Pour moi!

--Mais, oui, pour vous! Regardez, c'est une cuisine avec _tout ce qu'il
faut_.

La petite ouvre la bote et se ptrifie d'admiration.

Et puis, tout d'un coup, sa figure de rvolte se dtend. De grosses
larmes emplissent ses yeux.

 ce moment, elle devient follement jolie.

Elle tombe dans les bras du monsieur, l'embrasse et sanglote, rageant de
ne pas trouver des mots assez clins pour lui dire toute sa
reconnaissance:

--Merci, monsieur! Merci, mon cher bon monsieur! Merci, mon cher bon
petit monsieur chri!

Et, Dieu me pardonne, le _cher bon petit monsieur chri_ a aussi des
larmes dans les yeux.

Mais la mre, trouvant cette histoire extraordinairement ridicule,
frappe la table avec la pomme d'or de son parapluie pour que le garon
vienne, qu'on paye et qu'on file.

C'est gal, il y a des femmes qui sont rudement chameau!




MALDONNE


--Quant  moi, ajoutai-je, il y a bien longtemps, bien longtemps que je
n'ai pass le premier de l'An  Paris.

--Vous regrettez de vous y trouver, cette anne?

Un regard--mais quel regard!--fut ma rponse.

--O tiez-vous l'anne dernire?

-- Cannes.

--Et l'autre anne dernire!

--L'autre anne dernire!... j'tais  Anvers.

-- Anvers!... Que faisiez-vous donc  Anvers?

--Ah! voil! je ne saurais pas vous narrer cette histoire  la fois
comique follement et sinistrement ridicule... D'ailleurs,  proprement
parler, ce n'est pas  Anvers que j'ai pass le premier de l'An, mais 
Bruxelles. Seulement, j'tais parti de Paris  destination d'Anvers; je
vous raconterai a un de ces jours.

Ne faisons point poser davantage ma sympathique interlocutrice et
disons-lui tout de suite ma pnible msaventure.

C'tait le 30 dcembre 1892.

Il pouvait tre dix heures.

Je procdais aux premiers dtails de ma toilette, quand un coup de
sonnette dchira l'air de mon vestibule.

Ma femme de chambre tait profondment endormie.

Mon groom, compltement ivre, ronflait dans les bras de la cuisinire,
trs prise de boisson elle-mme.

Quant  mon cocher et mon valet de pied, j'avais perdu l'habitude de
leur commander quoi que ce ft, tant ils recevaient grossirement la
plus ple de mes suppliques.

Je me dcidai donc  ouvrir ma porte de mes propres mains.

Le sonneur tait un monsieur dont le rle pisodique en cette histoire
est trop mince pour que je m'tale longuement sur la description de son
aspect physique et de sa valeur morale.

Du reste, je l'ai si peu aperu, que si j'crivais seulement quatre mots
sur lui, ce seraient autant de mensonges.

--Monsieur Alphonse A...? fit-il.

--C'est moi, monsieur.

--Eh bien! voil, je suis charg par Madame Charlotte de vous remettre
une lettre...

--Madame Charlotte? m'inquitai-je.

--Oui, monsieur, Madame Charlotte, une ancienne petite amie  vous, de
laquelle ma femme et moi sommes les voisins. Cette dame, ignorant votre
adresse actuelle, m'a pri de vous retrouver cote que cote et de vous
remettre cette missive.

Je pris la lettre, remerciai le monsieur et fermai ma porte.

Charlotte! tait-ce possible que Charlotte penst encore  moi! Oh!
cette Charlotte, comme je l'avais aime! Et--ne faisons pas notre
malin--comme je l'aimais encore!

(Pas un de mot vrai dans cette passion, uniquement mise l pour
dramatiser le rcit.)

Charlotte! Ce ne fut pas sans un gros battement de coeur que je reconnus
son criture, une anglaise terriblement cursive, virile, presque
illisible, mais si distingue!

_Mon chri, disait-elle, mon toujours chri, mon jamais oubli, je
m'embte tellement dans ce sale cochon de pays que la plus mince
diversion, ft-ce une visite de toi, me ferait plaisir. Viens donc
enterrer cette niaise anne 93 avec moi. Nous boirons  la sant de nos
souvenirs; j'ai comme un pressentiment qu'on ne s'embtera pas._

_Celle qui n'arrtera jamais d'tre Ta_

    CHARLOTTE.
    158, rue de Pontoise, Anvers.

--Anvers! me rcriai-je. Qu'est-ce qu'elle peut bien fiche  Anvers,
cette pauvre Charlotte?  la suite de quelles tnbreuses aventures
s'est-elle exile dans les Flandres?

Oui, mais faut-il qu'elle m'adore tout de mme, pour n'hsiter point 
me faire excuter cette longue route, dans sa joie de me revoir!

Le lendemain,  midi quarante, je m'installais dans un excellent
_boulotting-car_ du train de Bruxelles.

 sept heures trente-neuf, je dbarquais  Anvers, salu par l'unanime
rugissement des fauves du Zoologique, sans doute aviss de ma venue par
l'indiscrtion d'un garon.

--Cocher, 158, rue de Pontoise!

Aprs un court silence, le cocher me pria de ritrer mon ordre:

--158, rue de Pontoise.

Une mimique expressive m'avertit de l'ignorance o croupissait
l'automdon anversois relativement  la rue de Pontoise. Et mme il
ajouta:

--a existe pas!

Ses collgues, consults, branlrent le chef d'un air qui ne me laissa
aucun doute.

Un garde-ville (c'est leur faon de baptiser l-bas les gens de police),
m'assura que la rue de Pontoise n'existait pas  Anvers, ou que, si elle
existait, elle n'avait jamais port ce nom-l, et alors, c'est comme si,
pour moi, elle n'existait pas, savez-vous!

Moi, je m'enttais! Pourquoi la rue de Pontoise n'existerait-elle pas 
Anvers? Nous avons bien,  Paris, la place d'Anvers et la rue de
Bruxelles.

Il fallut bientt me rendre  la cruelle ralit, et je rintgrai le
train de Bruxelles, mtropole o je comptais,  ce moment, plus d'amis
qu' Anvers. (Mes relations anversoises se sont, depuis lors,
singulirement accrues.)

Pas plutt dbarqu  Bruxelles, voil que je tombe sur les frres
Lynen, les braves et charmants qui m'emmnent chez l'un d'eux, o nous
dnmes et soupmes en tant bonne et cordiale compagnie, jusqu'au petit
jour. Cette nuit demeure un de mes bons souvenirs.

Oui, mais Charlotte!

Charlotte, je la revis quelques mois plus tard, au vernissage du
Champ-de-Mars.

Une Charlotte mprisante, hautaine, mauvaise et pas contente.

--Vous auriez pu m'crire, au moins, mon cher.

--Mais pourquoi crire, puisque je suis venu?

--Vous tes venu, vous?

--Bien sr, je suis venu, et personne ne connaissait la rue de Pontoise.

--Personne ne connaissait la rue de Pontoise?

--Personne! J'ai demand  tous les cochers d'Anvers...

-- tous les cochers... d'o?

-- tous les cochers d'Anvers.

Je n'avais pas fini de prononcer ces mots, que j'prouvai une relle
frayeur.

Charlotte s'appuya contre une statue de Meunier et devint la proie d'un
spasme.

Et ce ne fut que bien longtemps par la suite qu'elle put articuler:

--Alors, espce de grand serin, tu es all  Anvers, en Belgique?

--Dame!

--Et moi qui t'attendais  Auvers,  Auvers-sur-Oise,  une heure de
Paris!

Elle ajouta, narquoise:

--Tu as eu tort de ne pas venir, tu sais!... Tu ne te serais pas embt
une minute!

Si jamais je remplace mon vieux camarade Leygues  l'Instruction
publique, j'insisterai pour que, dans les maisons d'ducation de jeunes
filles, on leur apprenne  faire ds _u_ qui ne ressemblent pas  des
_n_.




CONTRE NATURE
OU LA MSAVENTURE DU DOCTEUR P...


--Bonjour, vieux!

--Bonjour, docteur!

Et comme nous tions presss, nous ne nous arrtmes point mme au plus
furtif shake-hand et nous poursuivmes notre route, le docteur vers la
Bastille, moi dans la direction de la Madeleine.

Le monsieur avec qui j'tais avait manifest un rel dgot  l'aspect
du docteur et je sentais qu'il mijotait en lui une terrible rvlation.

--Vous connaissez cet individu? fit-il au bout d'une minute de silence,
longue comme un sicle ou deux.

--Qui a? Le docteur P...? je crois bien, que je le connais!

--Eh bien! mon cher ami, je ne vous en fais pas mon compliment!

--Pourquoi donc?

--Parce que cet individu est un rude salaud!

--Ah bah!

--Un rude salaud et, j'ajouterai, un cynique comme on n'en rencontre pas
souvent!

Certes, le docteur P... n'est pas parfait. Il se bat pour la vie un peu
avec les armes qui lui tombent sous la main (tout le monde n'hrite pas
d'un arsenal tout fait), mais entre a et tre un rude salaud et un
dgotant cynique, il s'interpose quelques nuances.

D'abord, il est  peu prs docteur comme vous et moi. Il n'a mme avec
la plus lmentaire thrapeutique que des rapports extrmement
lointains.

On l'appelle _docteur_, comme on en appelle d'autres _commandant_, parce
que certaines allures imposent certains titres, sans qu'on puisse jamais
prciser pourquoi.

L'amusant de la situation, c'est que P... s'imagine parfois tre un
vritable morticole, et qu'il n'est pas rare de le surprendre gravement
occup  donner au pauvre monde des consultations gratuites, mais ne
reposant sur aucun travail scientifique rellement srieux.

Le docteur P... (conservons-lui ce titre qui ne fait de tort  personne)
supple  l'absence de quelques grandes vertus par mille petites
qualits qui les remplacent trs suffisamment, ma foi.

Un des grands reproches que je formulerais  son gard, si je m'en
reconnaissais le droit, c'est de se livrer au culte d'une foule de
jeunes femmes successives, rapidement successives.

                   *       *       *       *       *

J'en tais l de mes rflexions sur le docteur P..., quand le monsieur
qui l'avait trait de _rude salaud_ crut devoir insister:

--Oh! oui, un rude salaud! Savez-vous ce qu'il a fait, l'autre soir, en
pleine brasserie, devant une trentaine de personnes?

--Oh! mon Dieu! vous me faites peur!

--Cet individu s'est lev, a serr la main de ses amis, s'excusant de
les quitter si tt, mais il avait, disait-il, rendez-vous chez lui avec
un jeune garon boucher...

--Quelle blague!

--Pas du tout, mon cher, c'est trs srieux. Il donnait mme des
dtails: _un jeune garon boucher qui n'tait pas dans une musette!_ Et
en disant ces mots, le docteur faisait le geste d'envoyer des baisers
imaginaires, comme pour exprimer un idal chappant  toute description.
Voil ce que c'est que votre docteur P...

Ai-je besoin de disculper mon vieux docteur?

Cette accusation reposait sur les bases d'argile du simple malentendu,

D'un simple coup d'ventail, je renversai le fragile difice.

Le docteur P..., qui frquente beaucoup les artistes, a pris l'habitude
de dsigner les dames en gnral et particulirement ses matresses en
les affublant du nom du peintre qui les aurait reprsentes le plus
volontiers.

Sa bonne amie a-t-elle une mine candide avec de grands yeux bleus, c'est
un petit Greuze.

Sa bonne amie a-t-elle, etc., etc., c'est autre chose.

(Cette nomenclature m'entranerait un peu loin.)

Bref, chaque jour, on entend le docteur P...:

--J'ai fait connaissance, hier, d'un petit Fragonard patant!

Ou bien:

--Je vais dner ce soir avec un petit Forain tout ce qu'il y a de plus
rigolo!

Ou bien:

--Vous ne m'avez pas vu ces jours-ci, parce que je suis en train de
filer le parfait amour avec un petit Boticelli de derrire les fagots!

 nous qui le connaissons, ces dclarations ne nous tonnent plus.

Mais du monsieur qui entendit, un soir, en pleine brasserie, cette
phrase cynique:

--Excusez-moi de vous lcher si tt, mais j'ai rendez-vous chez moi avec
un petit Boucher qui n'est pas dans une musette!

La stupeur est parfaitement lgitime.

Et le monde est si rosse,  Paris, et si prt  propager les plus
invraisemblables calomnies, que le docteur P...,  l'heure qu'il est,
passe, aux yeux de bien des gens, pour un sale monsieur auquel on ne
donne pas la main, et qui n'y couperait pas, en Angleterre.




UNE DRLE DE LETTRE


    Cannes. Dcembre 1893.

Un jeune garon de mes amis, M. Gabriel de Lautrec, m'envoie une lettre
de conception tourmente et de forme--dirai-je?--incohrente.

L'ide m'est venue, un instant, de ne la publier point. Mais, au seul
horizon de la remplacer par une vague littrature de mon cru, le sang ne
m'a fait qu'un tour, un seul, et encore!

Il fait du soleil sur la promenade de la Croisette, comme s'il en
pleuvait. La tourne Saint-Omer est dans nos murs, dans le but vident
de jouer ce soir _le Sous-prfet de Chteau-Gandillot_, par notre
sympathique camarade, le jeune et dj clbre auteur dramatique Ernest
Buzard. Je ne voudrais pas manquer la _petite pice_ qui sert de lever
de rideau. Alors, quoi? je n'ai qu' me dpcher.

La seule ressource me demeure donc d'insrer dans nos colonnes la
missive de ce Gabriel de Lautrec, qui ne sera jamais, dcidment,
srieux:

    Mon cher Allais,

Je couvre mes yeux de ma main, un instant; je rejette en arrire, d'un
mouvement convulsif, mes cheveux o mes doigts amaigris mettent un
dsordre voulu; je ranime la flamme jaune des bougies dans les
chandeliers d'bne, en cuir de Russie, qui sont le plus bel ornement de
mon intrieur; j'envoie un sourire voluptueux et morne  l'image de la
seule aime, et, aprs avoir dispos sur mes genoux, symtriquement, les
plis du suaire  larmes d'argent qui me sert de robe de chambre, je vous
cris--c'est  cette circonstance bien personnelle que la lettre qui va
suivre emprunte son intrt (avec l'intention formelle de ne jamais le
lui rembourser).

Si j'ai tard  vous rpondre, c'est que j'ai fait ces jours derniers
un petit voyage,--en chemin de fer.

En chemin de fer! direz-vous--mon cher ami! Oh oui! je suis bien revenu
de mes ides arrires. Les chemins de fer ont leur avantage; il faut
faire quelques concessions  son sicle. La vie est faite de
concessions-- perptuit.

Lorsque votre lettre m'est parvenue, je relisais les preuves de mon
volume sur _l'Adaptation des Caves glacires  la conservation des
hypothques pendant les chaleurs de l't_; j'ai suspendu aussitt tout
travail, ai-je besoin de le dire? et tout en regrettant de la recevoir
si tard, je l'ai lue attentivement.

Votre ide de la montre-revolver est trs sduisante,  premire vue.
Elle est, en outre, pratique, ce qui ne gte rien. Le mcanisme, tel que
vous me le dcrivez, avec trois dessins  l'appui (les dessins, entre
parenthses, sont assez mal faits), cette double dtente de la montre et
du revolver, ingnieusement relie par l'ancre d'chappement, tout cela
est merveilleusement trouv.

Tout le jour, vous portez votre montre dans la poche de votre gilet.
Vous la regardez, vous savez l'heure, c'est trs commode.

Le soir venu, quelqu'un vous attaque, sous le prtexte fallacieux de
demander l'heure, prcisment. Vous exhibez votre montre, vous tirez dix
ou douze coups, et voil des enfants orphelins (ou du moins
dangereusement bless, le pre).

Et cependant,  voir l'objet, c'est une simple montre, comme vous et
moi.

C'est merveilleux, voil tout.

Je sais bien qu'il y a un inconvnient.

Toutes les fois que l'on tire un coup de revolver, la montre s'arrte.

Je trouve cela trs naturel.

Il serait difficile qu'il en ft autrement.

Vous avouez, d'ailleurs, cet inconvnient au lieu d'en chercher le
remde, et combien vous avez raison!

Car un inconvnient auquel on remdie n'en est plus un.

Est-il ncessaire, d'ailleurs, d'y remdier?

Pour ma part, je vois l, tout au contraire, un grand avantage.

Je pense que si l'on pouvait faire adopter votre modle de
montre-revolver par les assassins, au moyen d'une remise de la force de
plusieurs chevaux, ce serait d'une srieuse utilit pour les
constatations judiciaires.

On serait immdiatement fix, rien qu'en regardant l'instrument du
crime, sur l'heure prcise de la mort.

L'expression usuelle: l'_Heure de la Mort_ cesserait ds lors d'tre
une vaine mtaphore, pour devenir une palpable ralit.

Or, je vous le demande: toutes les fois qu'on a l'occasion de raliser
une mtaphore, doit-on hsiter un seul instant?

... Au moment de terminer ma lettre, un remords vient me visiter. Je
lui offre un sige et des cigares, courtoisement.

Ce que je vous ai dit, en commenant, au sujet des chemins de fer, vous
a peut-tre fait croire que j'tais un partisan rsolu de ce nouveau
moyen de transport: il n'en est rien.

Les dsagrments qu'il prsente sont nombreux.

Pourquoi, par exemple, placer les gares, toujours, et exactement, sur
la ligne du chemin de fer?

Le train s'arrte, vous descendez; il y a cent contre un  parier que
vous trouverez une gare devant vous.

Et le pittoresque, et l'imprvu, qu'en fait-on?

Au point de vue du dcor, ne vaudrait il pas mieux dissminer les
gares, loin du railway, dans la campagne, au hasard du paysage? On les
apercevrait de loin en passant, sur une montagne,  l'extrmit d'une
valle--le dcor y gagnerait, et le voyage offrirait bien plus
d'agrment.

Sur ce, mon cher Allais, je vous quitte. Je vais allumer ma pipe  la
pompe, comme disait l'autre, et la fumer  votre sant.

    GABRIEL DE LAUTREC.

Notez bien que je n'ai jamais parl  Gabriel de la moindre ide de
montre-revolver.

Ou bien, alors, tais-je gris, telle la feue Pologne,  moins que ce ft
lui qui et bu plus que de raison?

Mais, cette jolie conception de semer les gares par le travers des
horizons!

Vous croyez bonnement que les grandes Compagnies s'y arrteront une
minute!

Alors, je le vois bien, vous tes comme les autres: vous ne connaissez
pas les grandes Compagnies.




FRAGMENT D'ENTRETIEN ENTRE MON JEUNE AMI PIERRE ET MOI SUR LA PLAGE DE
CABOURG


--Alors, comme a, te v'l revenu?

--Mais oui.

--T'as bien rigol en route? Les peaux-rouges t'ont pas scalp? Fais
voir.

--Contemple. (_Je me dcouvre._)

--Non, t'as encore tes douilles.  Washington, as-tu rencontr le petit
O'Kelly?

--D'abord, je ne suis pas all  Washington, et puis, je ne connais pas
le petit O'Kelly.

--C'est un gosse amricain que j'ai jou avec, cet hiver,  Cannes.

--Et toi, mon vieux Pierre, que fais-tu de bon? Travailles-tu un peu?

--Travailler pendant les vacances! Eh ben, mon vieux, t'as pas la
trouille! surtout c't' anne qu'il va me mettre au lyce.

--Qui a, _il_?

--Papa, donc.

--Tu me sembles bien irrvrencieux pour l'auteur prsum de ton
existence.

--Tu trouves? Pourquoi donc que je serais rvrencieux avec un bonhomme
 qui que j'ai jamais rien fait et qui me boucle dans un bahut comme si
j'tais une sale fripouille? Aussi, pour les devoirs de vacances qu'il
m'a donns  faire, il peut s'taper.

--Mais quand il s'apercevra que tu n'as rien fait...

--Il s'apercevra de rien. Maman et moi, nous lui montons le coup. Tous
les samedis, il s'amne:--Pierre est convenable? qu'il fait.--Mais oui,
que maman rpond.--Il fait bien ses devoirs!--Mais oui.--Il sait bien
ses leons!--Mais oui, mon ami.

--Elle a du toupet, ta maman!

--a, tu peux le dire! Un vrai culot! On le dirait pas, hein, avec son
petit air! Quand elle fiche des blagues comme a  papa, j'ai envie de
l'embrasser comme du pain... On dit que c'est vilain, le mensonge; mais
y a des fois o que c'est p'us chouette que la vrit, pas?

--Je suis tout  fait de ton avis, et Ibsen aussi, dans le _Canard
sauvage_.

--a doit tre rigolo, c'te pice-l. Est-ce que le canard dit des
blagues ou la vrit?

--Ce serait trop long  t'expliquer... Et, alors, tu t'amuses bien?

--J'arrte pas; et puis, tu sais, je fais de la bicyclette, maintenant.

--Tous mes compliments.

--Oui, mme hier, j'ai fichu par terre un cur sur le sable: j'avais
pourtant bien corn, mais il n'avait pas entendu.

--Qu'a-t-il dit, le digne ecclsiastique?

--Le digne ecclsiastique? Il n'a rien dit. Tout de suite, je suis
descendu et j'y ai aid  secouer le sable qu'y avait sur sa soutane. Je
pouvais pas m'empcher de rigoler, surtout quand il m'a demand quelle
machine que j'avais: C'est une Clment, m'sieu le cur, que j'ai dit.
Alors, il m'a rpondu: Votre Clment me fut inclmente. Au fond,
c'tait idiot, mais comme je l'avais fichu par terre, j'ai fait mine de
trouver son mot trs rigolo.

--Et, en dehors du renversement des prtres,  quel sport t'adonnes-tu?

--Un peu de tout, tu sais. Sur une plage, on trouve toujours 
s'occuper. Mais o j'ai t vraiment pat, c'est ce matin.

--Conte-moi ta stupeur.

--Y a, depuis quelques jours, ici, une petite fille qui est tout ce
qu'on peut rver de plus poilant. Jolie, mon vieux! Avec des grands
yeux clairs, et puis une toute petite bouche, et puis une peau, mon
vieux! une peau d'un blanc patant. Et puis des cheveux pas tout  fait
rouges, mais presque, et fins, fins, fins. Quand le soleil tape
l-dessus, elle a l'air d'avoir une perruque en or. Et puis, avec a,
habille comme les mmes angliches dans les albums de Kate Greenaway. Je
la trouve si jolie, que j'ai toujours envie de l'apporter  maman pour
qu'elle la mette sur son tagre.

--Et alors?

--Alors, ce matin, elle tait sur la plage trs occupe  creuser un
grand trou dans le sable. Tout d'un coup, v'l qu'elle s'aperoit que je
m'tais arrt pour la regarder. V'l ses yeux bleus qui deviennent
noirs de colre, sa peau blanche qui devient toute rouge, et puis elle
s'crie avec sa drle de petite voix: _Qu'est-ce que t'as  me regarder
comme a, espce de sale cocu!_

--Eh bien! elle est dgourdie, ta petite Greenaway! Que lui as-tu
rpondu?

--Ma foi, mon vieux, j'ai t tellement baba, que j'ai trouv rien  lui
rpondre. Les bras m'en tombaient du corps.

--Penses-tu qu'elle comprenait toute la gravit de ses propos?

--Ah ouatt! Elle est trop mme pour a.

--Et toi?

--Moi, si je sais ce que c'est que d'tre cocu? Ah ben! ce serait
malheureux,  mon ge, si je savais pas a. Un cocu, c'est un type
qu'est mari et que sa femme lui fait des blagues avec d'autres types.

--Prcisment.

--C'est gal, je me suis dit: Ma p'tite rouquine, c'est jamais moi qui
t'pouserai quand tu seras en ge. Parce que, vois-tu, mon vieux, quand
on parle de a si jeune, il est probable qu'on le fera pour de vrai,
plus tard.

--Tu es philosophe, Pierre.

--Faut bien, dans la vie.




THRAPEUTIQUE DCORATIVE ET PEINTURE SANITAIRE


J'ai racont, dans le temps,--le souvenir n'en est-il pas encore tout
frissonnant au coeur de tous?--l'histoire de mon ami, ce peintre qui ne
voulait pas boire du vin rouge en mangeant des oeufs brouills, parce
que _a lui faisait un sale ton dans l'estomac_.

Le mme, mettant  la poste une grosse lettre suffisamment et
polychromiquement affranchie, ajoutait un superflu timbre de quinze
centimes _pour faire un rappel de bleu_.

Le brave garon!

Je l'ai revu l'autre jour, j'ai dn avec lui en compagnie d'une jolie
petite bonne amie qu'il dtient depuis quelques jours, une drle de
mignonne et menue femmelette qui l'adore.

J'ai pu constater qu'il est toujours dvor par la folie du ton.

Et j'ai appris une histoire qui m'a amus, telle une baleine.

Sa petite bonne amie,  la suite d'un chaud et froid, contracta nagure
un fort rhume.

(Pourquoi le chaud et froid est-il si pernicieux, alors que le froid et
chaud ne cause mme pas  l'organisme des dgts insignifiants?
Loufoquerie de la nature!)

--a ne sera rien que a, dit le Dr Pelet (leur mdecin).
Badigeonnez-vous avec de la teinture d'iode. Tenez-vous bien au chaud.
Prenez quelques pastilles X... (_case  louer_), et puis voil!

Ce soir-l, mon ami et sa jeune compagne rentrrent de bonne heure
(minuit et demi), non sans avoir fait l'emplette d'une bouteille de
teinture d'iode.

--Avec un pinceau? demanda le pharmacien.

 la seule pense d'acheter un pinceau chez un pharmacien, le peintre et
son amie moururent de rire.

La dlicieuse enfant se mit au lit et--ple martyre--offrit sa jeune
gorge aux affres du badigeonnage.

--Ah , c'est patant! s'cria l'artiste.

--Quoi donc! s'informa la victime.

--Tu n'as pas ide ce que a fait joli, cet iode brun sur ta peau rose!
C'est patant! Ce qu'on ferait une jolie toffe avec ces deux
tons-l!... a ne te fait rien qu'au lieu d'un badigeonnage amorphe, je
reprsente un chrysanthme?

--Mais, comment donc!

--L... voil!... La tige, maintenant.

--Oh! la, la! tu me chatouilles!

--C'est que j'emploie le petit bout du pinceau... C'est patant!...
Tiens, lve-toi et va te voir dans la glace.

La pauvre petite concubine se leva sans enthousiasme, mais heureuse tout
de mme de faire plaisir  son ami.

--Oh! oui, c'est patant!

--Tiens, je vais encore t'en faire un. Ne bouge pas, ne bouge donc pas!

--Mais tu me chatouilles, mon pauvre chri!

--Il faut savoir souffrir pour l'art.

Et le voil parti, perdant toute notion de l'actuel,  dcorer la
petite, comme Grme fait de ses statues.

Autour de ses bras et de ses jambes, il fit grimper des liserons, des
clmatites, des volubilis.

... Je donnerais volontiers plus de dtails, mais voil qu'il est cinq
heures et j'ai promis d'tre  six heures justes  un rendez-vous que je
ne manquerais pas pour un boulet de canon.

Abrgeons.

La jeune badigeonne passa ce qu'on appelle une mauvaise nuit.

Pas une partie de son corps qui ne ft la proie d'une intolrable
cuisson!

--Je ne peux pas dormir! gmissait-elle.

Et mon ami lui rpondit:

--Oui, c'est bte ce que j'ai fait l!... Demain, au lieu de
chrysanthmes, je te peindrai des pavots!

                   *       *       *       *       *

Quelques jours plus tard je le rencontrai.

Charg d'une brasse de fleurs acquises au march Saint-Pierre, il
remontait chez lui, tout en haut de la rue Lepic.

--Et a va toujours bien? dis-je.

--Tout  fait bien. Et toi?

--Triomphalement!

--C'est vrai. Tu as une mine superbe, avec un air de ne pas t'embter
autrement dans la vie.

--Pas lieu de m'embter en ce moment. Si a pouvait durer!... Et ta
petite compagne?

--Tout  fait mieux.

--Tu ne te livres plus  la peinture  l'iode sur son jeune corps?

--Oh! oui, c'est vrai!... Je ne pensais plus qu'elle t'avait racont
cette histoire... Eh bien! mon vieux, c'est patant, ce que c'est
devenu! La teinture d'iode s'est vapore, mais les endroits o j'avais
peint les fleurs sont rests d'un rose vif et chaud qui s'enlve si
joliment sur le rose ple de sa peau! Tu n'as pas ide, mon garon, de
ce que c'est exquis! Et d'un dlicat! Et d'un distingu! Si Jansen
voyait a...

--Quel Jansen?

--Le tapissier de la rue Royale, qui vend de si jolis meubles anglais.
Si Jansen voyait a, il en deviendrait fou et me commanderait, sur
l'heure, une toffe dans ces deux tons-l pour chambre de jeune fille...
Tiens, viens la voir!

--Mais... sa pudeur? fis-je avec le doux sourire du sceptique endurci.

--Sa pudeur?

Et mon ami pronona ce mot _pudeur_ sur un ton correspondant exactement
 mes ides.

(Je n'insiste pas, dans la crainte de dsobliger quelques bourgeois du
Marais,  l'estime desquels j'ai la faiblesse de tenir.)

Son atelier se compose d'un ancien immense grenier, clair par un
vitrage grand comme le Champ de Mars, et dans le coin duquel (grenier)
s'amnage la chambre du jeune peintre et de sa petite amie.

--Comme a sent le goudron, ici! reniflai-je en entrant.

--Oh! ne fais pas attention! C'est Alice qui se sert pour sa toilette de
l'eau de chez Boboeuf, trs dlicieuse mais qui sent un peu le goudron.

--Ah!

--Oui!

Un grand ennui venait de se peindre sur la figure de mon ami.
videmment, il regrettait de m'avoir amen. Mais pourquoi ce regret?

--Comment, bondis-je soudain, c'est de toi ce tableau?

Et je dsignais une toile en train sur un chevalet.

--Mais oui, c'est de moi.

--De toi! cette peinture qui se passe dans la cave d'un ngre! De toi,
que je connus affol de lumire et de clart! De toi, cette chose
innomablement brune! De toi,  qui le seul mot _bitume_ levait le coeur!

--Oui, mon pauvre ami, de moi! Un jour, peut-tre, tu sauras et alors tu
me serreras la main trs fort et tu auras grand'peine  retenir tes
larmes!... Mais assez caus de ce triste sujet, et viens voir l'adorable
corps illustr de la jeune Alice.

                   *       *       *       *       *

(Passage supprim par la Censure.)

                   *       *       *       *       *

--Mais, nom d'un chien! m'impatientai-je, me diras-tu d'o cette
volution brusque et en pis de ta manire?

--Soit!... Alors, jure-moi de n'en rien dire  me qui vive!

--Mon oue est un spulcre o tout s'engouffre et meurt!

--Tiens, un joli vers... Eh bien! voici: Tu as remarqu, en entrant,
comme a sentait le goudron?

--Dlicieusement!... Et ce parfum m'voque toute une enfance flneuse,
trane sur les quais de mon vieux Honfleur natal et  jamais chri.

--Eh bien! c'est ma peinture qui sent a!

--Ta peinture!... Tu fais de la peinture au goudron?

--Parfaitement! Le _manager_... Comment prononces-tu a en anglais?

--Le _mndjeuhr_.

--C'est bien a... Le... _machin_ d'un htel de Menton, o il ne vient
que des Anglais tuberculeux, m'a command douze panneaux dcoratifs, 
condition qu'ils seraient peints  base de goudron, rapport aux
manations bienfaisantes de ce produit... Une ide  lui!

--Et tu as accept cet odieux compromis!

--Les temps sont durs, tu sais.

-- qui le dis-tu!

--Cette petite Alice, sans tre coteuse, a ses exigences. Ce matin
encore, elle m'a demand 12 fr. 50 pour des bottines.

--Bigre!

--Oh! a n'est rien, a! Mais reconnais toi-mme que le goudron n'est
pas beaucoup fait pour claircir une palette.




LES BEAUX-ARTS DEVANT M. FRANCISQUE SARCEY


Je venais de sortir de mon domicile et je flnais, le bas de mon
pantalon relev et l'esprit ailleurs.

 la hauteur de la rue Fromentin, je fis rencontre d'un homme qui, trs
poliment,  mon aspect, leva son chapeau.

Cet homme, disons-le tout de suite pour ne pas terniser un rcit dnu
d'intrt, n'tait autre qu'un nomm Benot, le propre valet de chambre
de M. Francisque Sarcey, l'esthte bien connu.

Avez-vous remarqu, astucieux lecteurs, et vous, lectrices qui la
connaissez dans les coins, comme les mchantes ides vous arrivent avec
la rapidit de l'clair lanc d'une main sre, alors que les bonnes
semblent chevaucher des tortues, pour ne point dire des crevisses?

L'ide que me suggra la rencontre de Benot m'advint aussi vite que le
coup de foudre professionnel le mieux entran.

Le miel aux lvres, je serrai la main du valet et m'informai de la sant
de _tout le monde_.

--Et o allez-vous comme a? continuai-je.

--Je vais au _Petit Journal_, porter l'article de Monsieur.

--Tiens! Comme a se trouve! Moi aussi, je vais au _Petit Journal_.
Remettez-moi la chronique de M. Sarcey. Cela vous vitera une course.

L'homme obtempra.

Et cette chronique du cnobite de la rue de Douai, croyez-vous bonnement
que je l'ai porte  la maison Marinoni? Oh! que non pas!

J'ai voulu vous faire une bonne surprise,  clientle de mon journal,
et, au risque d'tre tran devant la justice de mon pays, je livre 
vos mditations la littrature prestigieuse de notre oncle  tous:


LA SCULPTURE

On ne le dirait pas  me voir, cependant j'adore les Arts. Car j'estime
qu'il en faut dans une socit bien organise; pas trop, bien entendu,
mais il en faut.

Chez moi, j'ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des
statuettes. C'est gentil, a meuble.

Cette anne, comme de juste, je n'ai pas manqu d'aller visiter le
Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Elyses.

Eh bien! je ne regrette pas mon voyage; j'ai appris bien des choses que
j'ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.

Car ce n'est pas le tout d'avoir des chroniques a faire, il faut encore
trouver des sujets sur quoi les crire. Le public ne se rend pas compte
de ce que c'est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par
semaine. Essayez, un jour, pour voir; vous m'en direz des nouvelles.

Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce
qui m'merveille le moins.

Comme me le disait trs justement un jeune peintre: La sculpture,
c'est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n'ont 
se proccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres.

On ne se doute pas comme c'est facile, la sculpture. Vous-mme,
moi-mme, nous en ferions demain, si nous voulions.

Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procdent les
sculpteurs pour faire une statue? Non, n'est-ce pas? Vous tes comme
j'tais hier; mais on m'a expliqu et je vais vous indiquer le procd.

Supposons qu'il s'agisse d'une femme nue  reproduire.

Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un _modle_ comme ils
disent, dont les traits et la forme du corps rpondent au sujet qu'il
s'est propos.

La femme se dshabille compltement et se met dans la posture indique
par l'artiste. C'est ce qu'on appelle la _pose_.

De son ct, le sculpteur, sans s'occuper de toutes les btises que
vous pourriez supposer avec une femme nue, se met  l'ouvrage.

Il y a, prs de lui, un norme bloc de terre glaise, et il tche de
donner  ce bloc la forme exacte de la femme qu'il a sous les yeux.

Il en enlve par-ci, il en rajoute par-l. Bref, il tripatouille sa
terre glaise, jusqu' rsultat satisfaisant.

Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par
exemple, ou un mollet trop maigre, il s'approche du modle et mesure la
partie en question avec un mtre flexible en toffe, semblable  ceux
dont se servent les tailleurs, et divis en centimtres et en
millimtres. S'il a fait la cuisse trop grosse, il enlve de la terre.
S'il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voil!

Comme vous voyez, ce n'est pas un mtier bien difficile.

Si je n'avais pas tant  faire, je me mettrais  la sculpture. Je me
sens une vocation toute spciale pour la reproduction des nymphes
couches.

Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux quand je veux
voir quelque chose, je suis forc de mettre le nez dessus. Et, dame,
quand on a le nez dessus, et qu'il s'agit d'une nymphe, la sculpture
n'avance pas beaucoup, pendant ce temps-l!

Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert  fabriquer des
moules, dans lesquels on verse du pltre dlay avec de l'eau. En
schant, le pltre durcit, et une fois dgag du moule, il ressemble
compltement  la statue de terre glaise. C'est extrmement curieux!

Quelques sculpteurs m'ont affirm qu'on fait cuire la terre glaise.
Provisoirement, je me mfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de
farceurs dans ces gens-l.

L'un d'eux m'a mme chant, pour prouver son dire, une fantaisie de feu
Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet:

    Proclamons les princip's de l'Art!
      Que personn' ne bouge!
    La terr' glais', c'est comm' le homard,
      Quand c'est cuit, c'est rouge.

En dehors de la terre glaise et du pltre, les matires les plus
employes par les sculpteurs sont le marbre et le bronze.

Le bronze est plus fonc, c'est vrai, mais il est plus solide. Pour les
dmnagements, c'est une chose  considrer.

La place me manque pour parler, comme il conviendrait, de la peinture
et des autres arts reprsents dans les diffrents Salons.

Ce sera, si vous voulez bien, le sujet de ma prochaine causerie.

    FRANCISQUE SARCEY.

Mes lecteurs me sauront gr, je l'espre, de leur avoir fourni une
lecture aussi substantielle et aussi dlicate en mme temps.

Quelle leon pour les Geffroy, les Mirbeau, les Arsne Alexandre et
d'autres dont ma plume se cabre  crire les noms!

                   *       *       *       *       *

Je vous avouerai que je n'tais pas sans quelque inquitude au sujet du
procd plus que douteux dont je m'tais servi pour extorquer  M.
Sarcey sa chronique sur la sculpture.

Je me trompais: notre oncle  tous fut le premier  rire de mon
indlicatesse. Quand il tait jeune, dit-il, il en faisait bien
d'autres!

Le robuste vieillard ajouta:

--Avec tout a, vos lecteurs ont eu mon opinion sur la _sculpture_, mais
ils ignorent ce que je pense de la _peinture_. Croyez-vous que cela leur
ferait plaisir d'tre fixs sur ce point?

--Pouvez-vous, matre, me poser une telle question?

Le cnobite de la rue de Douai sourit, visiblement flatt. Il essuya ses
lunettes d'un petit air malicieux et me remit les feuillets suivants:


LA PEINTURE

Mon dernier article sur la sculpture m'a valu un nombre considrable de
lettres, quelques-unes pour me traiter de vieux fourneau, mais la
plupart pour me fliciter et me remercier des renseignements que je
donne sur cet art si vraiment franais.

Beaucoup de mes lecteurs ignoraient le premier mot de la sculpture, et
l'auraient peut-tre ignor jusqu' leur trpas, si je n'tais pas venu
leur rvler ces secrets si intressants.

Ah! c'est une de nos joies,  nous autres, chroniqueurs en vogue, de
jeter la lumire dans les masses, comme le semeur jette le grain!

Pour ma part, c'est effrayant ce que j'ai appris de choses aux gens, ce
que j'ai ouvert d'horizons aux mes bornes, ce que j'ai fait faire de
progrs  la bourgeoisie franaise.

Car, et je m'en fais gloire, c'est dans la bourgeoisie, de prfrence
dans la bourgeoisie aise, que je recrute ma clientle.

Bien entendu, j'ai des lecteurs dans d'autres milieux: dans le
professorat, dans la gendarmerie, par exemple, mais la plus grande
partie appartient  la bourgeoisie aise.

Qu'est-ce que je disais, donc? Ah! oui, je disais que mon article sur
la sculpture m'avait valu une avalanche de lettres: beaucoup me
demandent de faire pour la peinture ce que j'ai fait pour la sculpture.

Je me rends aux sollicitations de mes aimables correspondants, d'autant
plus volontiers que telle tait mon intention premire.

Je vous expliquais, dans ma dernire chronique, que la sculpture est un
art facile et  la porte du premier imbcile venu: vous-mme, moi-mme.

La peinture, c'est une autre paire de manches!

Songez donc: il faut que l'artiste vous donne, avec cette chose plate
qu'est un tableau, l'illusion, d'objets plus ou moins prs, plus ou
moins loin.

L'illusion du lointain se donne grce  la _perspective_.

Vous n'tes pas sans avoir remarqu qu'un objet parat plus petit s'il
est loin, que s'il est prs; et plus il est loin, plus il est petit.
Cette illusion d'optique est due  ce qu'on appelle la _perspective_.

Quand vous vous placez  l'entre d'une rue droite et longue, pour peu
que vous soyez observateur, vous remarquerez que les lignes, parallles
dans la ralit, semblent se rejoindre au bout de la rue. Eh bien! c'est
encore de la _perspective_.

La _perspective_ est une science trs dlicate qu'il n'est pas permis 
un peintre d'ignorer, alors que le sculpteur n'a mme pas  s'en
proccuper.

Quand un peintre a un tableau  faire, paysage, portrait, scne
historique ou mythologique, etc., etc., il commence par se procurer une
toile _ad hoc_, c'est--dire une toile tendue trs fortement sur un
chssis en bois.

Avant de placer les couleurs sur la toile, il dtermine la place
qu'elles devront occuper, grce  des contours qu'il marque avec du
_fusain_ (lequel n'est autre qu'un petit morceau de bois carbonis).

C'est cette opration qu'on appelle le _dessin_.

Quand le sujet est dessin, il ne reste plus qu' le peindre.

Le peintre prend alors sa palette et ses pinceaux. (Ces messieurs ne
disent pas des _pinceaux_, ils disent des _brosses_: je n'ai jamais su
pourquoi. Fantaisie d'artiste, sans doute.)

La palette est une planchette de bois arrondie et munie,  son
extrmit, d'un trou pour passer le pouce. On y place, les unes  ct
des autres, les diffrentes couleurs: bleu, jaune, brun, etc., etc.

Il ne faut pas croire que toutes les nuances soient reprsentes sur
cette palette. Ce serait impossible; car s'il n'y a que sept couleurs,
il existe des milliers de nuances intermdiaires.

Ces nuances, l'artiste les obtient par un mlange habile d'une couleur
avec une autre, et l n'est pas son moindre mrite.

Une supposition, par exemple, qu'un peintre veuille reprsenter un
paysage  la fin de l't, au moment o les feuilles commencent 
jaunir.

Il n'emploiera pas, bien entendu, le vert qui lui aurait servi au fort
de la saison. Il y ajoutera du jaune, la quantit raisonnable, ni trop
ni trop peu.

Le mtier de peintre exige beaucoup d'tudes pralables et, surtout,
normment de patience.

Comme rapport, il a beaucoup perdu et ne vaut pas ce qu'il valait il y
a dix ou quinze ans. La concurrence sans doute, ou un revirement dans le
got du public.

Les deux grandes expositions de peinture sont le Salon des
Champs-Elyses et celui du Champ de Mars.

Celui des Champs-Elyses est trs suprieur  l'autre, et, pour s'en
convaincre, il n'y a qu' consulter le chiffre des recettes.

Car, quoi qu'en dise l'ami Baur, en matire de beaux-arts, comme pour
le thtre, la recette, voil le _criterium_.

Vous ne me ferez jamais croire qu'une pice qui fait trois ou quatre
mille francs ne soit vingt fois suprieure  celle qui fait cinq ou six
cents francs.

a tombe sous le bon sens.

    FRANCISQUE SARCEY.

Au nom de tous mes lecteurs, merci, robuste vieillard de la rue de
Douai; et puis, pas adieu, au revoir!




 MONSIEUR ROUDIL OFFICIER DE PAIX DES VOITURES


Certes, je hais la dlation... (Je n'ai mme pas approuv le mouvement
d'indignation, pourtant bien justifi, de madame Aubert, quand--dans
_Pension de Famille_, la follement amusante pice de notre vieux
Donnay--cette personne annonce  M. Assand qu'il est cocu comme un
prince.) Certes, dis-je, je hais la dlation; mais je ne puis m'empcher
de signaler  votre rude justice l'indigne conduite d'un de vos
justiciables, le cocher qui mne le fiacre 6969.

C'tait pas plus tard qu'hier soir. Il pouvait tre dans les dix heures,
dix heures et demie.

Je sortais d'un thtre o je m'tais terriblement ras, bien rsolu 
ne plus y remettre les pieds avant deux ou trois ans.

Sans plus tarder, nous nous rencontrmes, pif  pif, une jeune femme et
moi.

Moi, vous savez qui je suis. La jeune femme, vous l'ignorez (quoiqu'avec
les femmes on n'ait jamais que des quasi-certitudes  cet gard). Aussi,
permettez-moi de vous l'indiquer  grands traits.

Je la connus alors que, toute jeunette, elle jouait des petits rles aux
Bouffes-Parisiens, direction Ugalde.

 diffrentes reprises, elle consentit  m'accorder ses suprmes
faveurs. Brave petite!

Et d'une inconscience si exquise! Laissez-moi  ce propos, mon cher
Roudil, vous raconter un dtail qui me revient en mmoire et qui n'a
d'ailleurs aucun rapport, mme lointain, avec ma rclamation; mais la
table n'est pas loue, n'est-ce pas?

Un soir, elle me dit sur un petit ton d'indignation:

--Il y a vraiment des gens qui ne doutent de rien.

--Des gens qui se sont fait un front qui ne sait plus rougir!

--Parfaitement!

--Des gens qui ont bu toute honte!

--Parfaitement!... Imagine-toi que j'ai reu, avant-hier, une lettre
d'un bonhomme qui demeure dans l'avenue du Bois-de-Boulogne et qui me
disait que, si je voulais aller le voir, il y avait 25 louis  ma
disposition.

--Et qu'as-tu rpondu  ce goujat?

--Ma foi!... j'y suis alle... Tu sais... 25 louis!... Revenons, mon
cher Roudil,  nos moutons. (Le mot _moutons_ n'est pas pris ici dans le
sens que votre administration lui attribue d'ordinaire.)

La jeune femme en question--et cela continue  n'avoir aucun rapport 
ma rclamation--quitta bientt la carrire thtrale pour pouser un
vieux gentilhomme breton, le baron Kelkun de Kelkeparr, dont le manoir
est sis non loin d'Audierne.

Arrivons au fait et passons rapidement sur les effusions.

--Prenons une voiture ferme, mon chri.

--Pourquoi cela, puisque ton mari n'est pas  Paris?

--Oui, mais toutes les rues de Paris sont pleines de gens d'Audierne
(_sic_).

Comme, ce soir-l, le temps tait  la pluie, il ne passait sur le
boulevard que des voitures dcouvertes.

Enfin, en voil une ferme.

--Cocher!

--Voil!

-- l'heure!... Place du Trne... Inutile de galoper, on n'est pas
press.

Vous avez devin, n'est-ce pas, vieux dtective, que je n'avais rien 
accomplir place du Trne, mais que je sligeais ladite destination pour
ce qu'elle me procurait cette voie de discrtion spulcrale-- l'heure
qu'il tait--le boulevard Voltaire?

Et nous voil partis.

Gustave Flaubert, avec sa grande autorit et son immense talent, n'osa
point insister sur ce qui se passa dans le fiacre de _Madame Bovary_.

Moi, je suis un type dans le genre de Flaubert, et vous n'en saurez
point davantage.

Mais ce que vous ne devez pas ignorer, monsieur Roudil, c'est ce qui
advint quand, revenus de la place du Trne et la jeune femme en alle,
je rglai mon fiacre devant la caserne du Prince-Eugne, qu'on appelle
maintenant caserne du Chteau-d'Eau, parce qu'elle se trouve place de la
Rpublique.

Je remis ma pice de cinq francs au cocher.

Ce dernier la contempla  la lueur de sa lanterne, s'assurant qu'elle
n'tait point de provenance moldovalaque ou qu'elle n'arrivait pas de
ces rpubliques hispano-amricaines mal cotes, en ce moment, sur le
march des pices de cent sous en argent.

Ayant constat que mon dollar tait un honnte Louis-Philippe, il le mit
dans sa poche, disant goguenard:

--a fait le compte.

--Comment, a fait le compte!

--Bien sr que a fait le compte!

--Comment cela?

--Eh ben oui!... quarante sous de sapin...

--Et puis?

--Et trois francs de chambre.

Alors, enveloppant sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet, il
piqua des deux et disparut  l'horizon.

Vous savez, mon cher Roudil, ce qui vous reste  faire.




NOTES SUR LA CTE D'AZUR


... Au restaurant de la gare, o je dne avant de prendre le train,  la
table tout prs de moi se trouve un petit mnage d'amoureux, frachement
conjoint, sans doute, extrmement rjouissant.

Surtout la petite femme, qui est drle!

--Oh! regarde donc ce brave homme! La bonne tte qu'il a! Parle-lui, il
doit tre rigolo.

Le brave homme ainsi dsign jouit effectivement d'une bonne tte. La
face cramoisie avec, tout blancs, ses cheveux et ses favoris. Une tomate
sur laquelle il aurait neig, comme disait je ne sais plus qui  propos
de je ne sais plus quel autre. Sur sa tte, une casquette qui porte ce
mot: _Interprte_.

Docile, le jeune homme obit  sa petite compagne:

--H, monsieur!

--Monsieur?

--Vous tes interprte?

--Oui, monsieur.

--Est-ce que vous parlez franais?

--Oui, monsieur.

--Ah! c'est bien regrettable, parce que, moi aussi, je parle franais,
de sorte que vous ne pourriez me rendre aucun service. C'est bien
regrettable!

--Qu'est-ce que vous voulez, monsieur, ce sera pour une autre fois.

--Mais, que cela ne vous empche pas de prendre un verre avec nous;
voulez-vous?

--Avec plaisir, monsieur.

La petite femme semble heureuse comme tout de trinquer avec le vieil
interprte rouge et blanc.

                   *       *       *       *       *

... Le compartiment o je pntre est occup par trois messieurs, qui
m'accueillent avec une vidente discourtoisie. _Complet_, s'crient-ils,
me dsignant les places vacantes encombres par des couvertures et
autres menus objets.

Ces messieurs sont des Anglais inhospitaliers.

Dlicatement, je prends les couvertures et autres menus objets de la
place du coin, je les reporte  ct et m'installe le plus
confortablement du monde.

Le train part.

Me voil tout  la joie de m'en aller loin de ce boueux et brumeux
Paris, vers le bon soleil, o je vais soigner ma petite neurasthnie et
dorloter ma blme dgnrescence.

Je n'ai pas grandi d'une ligne dans la sympathie de mes Anglais. Ces
messieurs ne se gnent vraiment pas assez. Dcidment, ce ne sont pas de
vritables gentlemen.

Et puis, je m'endors du pur sommeil de la brute avine.

Quand je m'veille, il fait petit jour, je jette un coup d'oeil sur mes
compagnons de route.

 dlire! Ces trois muffs sont des poitrinaires, tuberculeux au dernier
degr!

Ds lors, ma liesse ne connat plus de bornes.

 la hauteur d'Avignon, un radieux soleil inonde notre car, et j'prouve
un plaisir extrme  contempler la mine blafarde de mes insulaires
pignoufs, leurs pommettes rouges, leurs yeux creux, leurs ongles qui
s'incurvent et leurs oreilles qui se dcollent.

D'Avignon  Marseille, mon voyage n'est qu'un Eden ambulant.

a leur apprendra  tre polis.

                   *       *       *       *       *

... Cet accs de sauvagerie anglophobeuse (pisodique, d'ailleurs) est
de la bien petite bire auprs du mot que j'ai entendu ce matin 
Menton.

Le capitaine Kermeur, de Saint-Malo, dont le bateau est au radoub 
Marseille, a profit de ses deux ou trois jours libres pour faire un
tour  Menton.

--Quel sale cochon de pays, hein! fait Kermeur.

--Vous trouvez? Moi, je ne suis pas de votre avis.

--Eh bien, moi, je suis du mien, d'avis. S'il me fallait vivre dans cet
ignoble patelin de _mocos_, j'aimerais mieux me f...  l'eau, tout de
suite!

--Vous tes svre, Kermeur!

--Mais, enfin, vous n'allez pourtant pas comparer ce pays  la Bretagne?

--Je ne compare jamais, Kermeur. Chaque contre a son genre de beaut,
voil tout!

--Ah! vous n'tes pas dur, vous!

--Mais, dites-moi, Kermeur... Si ce pays vous dgote  ce point, que
venez-vous donc y faire, alors que rien ne vous force  y venir?

--Ce que je viens y faire?

 ce moment, la physionomie de Kermeur revt une expression double de
joie excessive et de frocit peu commune:

--_Je viens voir crever des Anglais!_

Et, en disant ces mots, Kermeur a le rictus bien connu du tigre qui
rigole comme une baleine...

                   *       *       *       *       *

... Toulon, vingt-trois minutes d'arrt.

Une jeune femme, trs gentille, ma foi! qui n'a pas entendu, me demande:

--Pardon, monsieur, c'est bien Toulon, ici?

Au lieu de lui rpondre simplement: Oui, madame, je ne puis rsister 
la tentation de faire un calembour idiot:

--Je ne sais pas exactement, madame, c'est Toulon... ou tout l'autre.

La dame hausse imperceptiblement les paules, descend du wagon, se
dirige vers la bibliothque, et achte le _Parapluie de l'escouade_, un
des livres les plus amusants qu'on ait publis depuis ces dernires
vingt annes.

                   *       *       *       *       *

...  Cannes, dans les alles de la Libert, une petite fte foraine
assez gaie.

Lu, sur l'une des baraques, cette annonce qui m'a beaucoup rjoui:

    ATTRACTION FRANCO-RUSSE
    RAT GANT
    _Le plus colossal du Globe captur
    dans les gouts de la Caroline du Sud._

... Dans cette mme cit de Cannes,  l'htel o je suis (_Htel des
Colonies, compltement restaur et agrandi, lumire lectrique, etc.,
etc._) se trouvent des criteaux portant cette indication:

    _Bains et voitures dans l'tablissement._

On n'a pas ide de ce que c'est commode!

Vous prenez votre bain au bout du corridor et, pour peu que vous soyez
fatigu, vous regagnez votre chambre en landau.

Ce matin, je promenais au bon soleil, sur la promenade de la Croisette,
ma carcasse endolorie, quand j'aperus, venant  moi, une jeune fille
hongroise fort jolie, gentiment intellectuelle et d'un flirt ravigoteur.

Je l'appelle Hieratica Pittoresco parce que son vritable nom ressemble
un peu  ces syllabes et que, dans le commencement, je ne m'en souvenais
jamais (de son nom).

Hieratica me tendit sa petite main finement gante, comme dans les
romans de Georges Ohnet. (Avez-vous remarqu, dans les romans de Georges
Ohnet, que les jeunes femmes tendent toujours aux messieurs leur petite
main finement gante?)

Puis elle me dit, avec un beau sourire clair comme le temps:

--Tiens, a a l'air d'aller mieux, vous, ce matin, votre neurasthnie.

--Des tres tels que moi, Hieratica, peuvent-ils jamais aller mieux?
Mettons _moins pis_ et n'en parlons plus.

--Si, si, je m'y connais, moi! Vous dtenez le record de la dsesprance
pas tant que ces jours passs. Reu un tendre mot de l'exclusive chrie,
peut-tre?

--Pas un mot, Hieratica, pas un geste.

--Alors, quoi?... J'ai pourtant vu, tout  l'heure, danser dans votre
oeil une petite lueur--comment dirais-je bien?...--rigouillarde.

--Vous devenez, Hieratica, commune!

--Depuis que je vous hante, cher seigneur.

--Eh bien! Hieratica Pittoresco, je vais tout vous dire. Si l'heure qui
sonne me voit moins dprim, c'est que je viens de lire le _Figaro_.

--a n'est pas un traitement bien cher!

--Oui, mais il y a _Figaro_ et _Figaro_. Le _Figaro_ dont je parle
reclait en ses flancs un article de Saint-Genest.

Et, vritablement, cet article de Saint-Genest est bien la chose la plus
irrsistiblement comique que j'aie lue depuis longtemps.

                   *       *       *       *       *

... Il m'arrive quelquefois de djeuner ou de dner  table d'hte, et
alors je ne m'embte pas une minute. Je ne puis pas croire autrement: on
les a faits exprs pour moi, ces fantastiques bourgeois.

Dans quels insondables puits, dans quels terrifiants abmes vont-ils
pcher tout ce qu'ils disent?  stupeur!

Actuellement, les deux grands sujets de conversation sont: la
temprature. (_Il fait bon au soleil, mais le fond de l'air est froid._)
Et les anarchistes. (_Ces gens-l, je les triperais avec plaisir
jusqu'au dernier!_)

En dehors du thermomtre et de la dynamite, j'ai not quelques bouts de
conversation:

--Les fleurs sont bigrement chres, en ce moment.

--C'est toujours comme a au moment des _ftes_.

--J'ai pourtant trouv un petit panier  3 francs.

--3 francs! Eh bien, vous ne vous ruinez pas, vous!

--Non, mais je dois dire qu'elles ne sont pas bien jolies. Bah! les gens
croiront qu'elles se sont abmes en route... Et puis, dans un cadeau,
qu'est-ce qu'on regarde? l'intention, n'est-ce pas?

Un autre de ces messieurs s'extasiait d'avoir t servi, dans un magasin
o il achetait des bretelles, par une jeune Cannoise blonde comme les
bls.

--Il y a des blonds partout, observe son voisin.

--Je ne dis pas, mais a parat tonnant de trouver une personne blonde
dans ce pays o tous les habitants sont noirs _comme de vritables
indignes_.

Ensuite s'engage une discussion sur la coloration dermique des
Mridionaux. Est-ce le soleil qui les brunit ainsi, ou bien s'ils ont a
_dans le sang_?

--Une supposition que vous transportiez un mnage de ngres dans le
_pays des Albinos_, croyez-vous par exemple qu'ils feront des enfants
blancs comme neige?

--Permettez, permettez...

Malgr mon norme entranement au flegme, ma seule ressource pour ne pas
clater de rire consiste  fixer perdument les _Natures mortes_ de la
salle  manger, plus mortes qu'elles ne croient, les pauvres, et qui ont
l'air de se passer dans une cave.

... J'aime mieux les conversations d'un gosse que je rencontre
quelquefois avec sa jeune mre:

--Dis donc, maman, je viens de rencontrer madame Lambert.

--Ah!

--Oui, tu sais, elle a un nouveau bb.

--De quel ge?

--Je ne sais pas trop, moi; mais il a l'air tout neuf. Et puis un autre
jour:

--Dis donc, maman, qu'est-ce que c'est que a, des _Niards_?

--Ce sont les gens de Nice qu'on dsigne quelquefois comme a.

--Alors, les gens de Cannes, on devrait les appeler des _Canards_... Ce
serait bien plus rigolo, pas, m'man?

                   *       *       *       *       *

... Envahi la principaut de Monaco, grimp  la roulette de
Monte-Carlo, gagn des monceaux d'or.

Pas quitt Monte-Carlo sans prsenter nos bonnes amitis au brave M.
Steck, l'habile chef d'orchestre et organisateur de beaux concerts.

M. Steck nous reoit le plus gracieusement du monde et nous offre une
rasade de cet excellent rhum qui porte son nom. (Trs rconfortant.
Spcialement recommand aux touristes puiss, avec pas mal de pommes de
terre autour.)

... Chouette! _Le Petit Marseillais_ avec une chronique de Sarcey!

La premire phrase me plonge en des dlices extrmes:

_Si j'avais un voeu  former pour mes lecteurs, au dbut de cette anne,
ce serait de garder l'intgrit de leur bon sens, du vieux bon sens
franais, et de ne pas se laisser envahir par les fantaisies des ides
nouvelles._

Allons, me voil heureux! On ne m'a pas chang mon vieux Sarcey.

                   *       *       *       *       *

... Ce matin, la petite Hieratica Pittoresco a su m'arracher un ple
sourire:

--Alors, vous tes revenu de tout?

--De tout, Hieratica.

--Vous avez banni de votre me tout idal?

--De mon me tout idal.

--Vous ne vous intressez plus  rien, ni aux tres, ni aux choses, ni
aux ides?

--Je m'intresse  _peau de balle_!

--Qu'est-ce que c'est que a, _peau de balle_?

--C'est un mot appartenant nagure au rpertoire de l'arme et
signifiant le nant. Ce terme passa bientt dans le domaine civil, o il
fit une rapide fortune.

--Et a s'crit comment?

--Comme a se prononce.

--Mais encore?

--Savez-vous crire _peau_... de la peau?

--Oui.

--Savez-vous crire _balle_... une balle?

--Oui.

--Alors, vous savez crire _peau de balle_.

--Et j'en suis ravie... Si vous venez  claquer et qu'on me charge de
votre pitaphe, dites-moi un peu ce que j'crirai.

--Dites vous-mme.

--Je mettrai:

    Il aimait... peau de ball', c'est ce qui l'a tu

Est-ce pas l la formule qui vous sirait?

--Comme un gant.

Petite Hieratica! Est-ce que je l'aimerais?

                   *       *       *       *       *

... Nous rencontrons souvent une dame d'une certaine maturit, mais qui
a d tre pas mal quand nous tions sous l'Empire.

Elle est toujours flanque d'un joli petit jeune homme, l'air artiste.
Et comme elle semble l'aimer, son jeune ami!

--Qui est cette dame? demandons-nous.

--Une ancienne chanteuse d'opra, Polonaise je crois, qui pousa un
millionnaire et le perdit peu de temps aprs. Il lui reste un semblant
de voix. Elle chante encore quelquefois, et le petit l'accompagne...

--En _dos_ mineur, insinua le dlicat pote Alfred Mortier.

(_Dos_--je donne cette explication pour quelques abonns de
l'tranger--est l'abrviation de _dos vert_, qui est lui-mme le
synonyme d'un terme servant  dsigner un poisson bien connu pour son
proxntisme, ou tout au moins ses dtestables complaisances.)

                   *       *       *       *       *

...  Nice, il y a un Mont-de-Pit sur les murs duquel est peinte, en
grosses lettres, cette inscription:

    MONT-DE-PIT DE NICE

On a bien fait de prciser ainsi: quelquefois, des gens auraient pu
croire que c'tait le Mont-de-Pit de Dunkerque.

(Qu'on n'aille pas conclure de cette remarque sur le clou niois que
j'aie coutume d'y frquenter. Oh! que le nenni! Je connais ce monument
comme vous pourriez le connatre, chre madame, car il est plac dans
l'endroit le plus apparent de la cit.)

                   *       *       *       *       *

... Mon ami, le Captain Cap, actuellement fix  Antibes avec son
yacht, continue sa campagne microbophile.

--masculons l'ennemi, dit-il.

Un pauvre monsieur tuberculeux avalait devant nous des troupeaux entiers
de capsules de crosote.

Cap l'interpelle.

--Quel effet croyez-vous, monsieur, que a leur fait, aux bacilles,
votre crosote?

--Dame, a doit un peu les embter.

--Les embter! Ah ouitche? On voit que vous ne connaissez pas les
microbes... a leur fait, tout simplement, hausser les paules.

Le pauvre monsieur tuberculeux est tu du coup. Il lve au ciel ses
yeux, tout  la tche de se figurer nettement l'image d'un Syndicat de
microbes haussant les paules.

                   *       *       *       *       *

... Le mme Cap a un mot exquis, je trouve, pour exprimer qu'on est,
assez longtemps, rest dans le mme bar, dans le mme caf, et que
l'heure a sonn de se diriger vers d'autres tavernes.

Il dit:

--Changeons de mouillage.

Ce terme, emprunt au vocabulaire maritime, s'applique divinement au cas
terrien qui nous occupe.

                   *       *       *       *       *

... Je ne puis m'empcher de sourire en _repensant_ au mot de cet
imbcile de Paul Robert, la veille de mon dpart:

--Alors; tu t'en vas dans le Midi?

--Mais oui, mon vieux.

--Comptes-tu y faire de la photographie?

--De la photographie!... Quelle drle d'ide! Pourquoi de la
photographie?

--Parce que, je te vais dire, c'est trs difficile  russir un clich,
l-bas.

--Pourquoi cela?

--Parce que _le Midi bouge!_...

Allusion  un chant de guerre que composa Paul Arne en 70,  l'usage
des mobiles de Sisteron:

        Une, deux!
        Le Midi bouge,
        Tout est rouge.
        Une, deux!
    Nous nous f... bien d'eux.

... C'est ce mme Paul Robert qui eut, avec le tnor Jean Prier, ce
bout de dialogue:

--Quelle orchide?

--Une eurythmie.

Ce qui signifie:

--Quelle heure qu'il est?

--Une heure et demie.

Ces messieurs dtiennent-ils point le record de l'-peu-prs?

Comme c'est loin, tout a!

                   *       *       *       *       *

... Le _New-York Herald_, qui possde un gros _office_  Nice, affiche
plusieurs fois par jour, au coin du quai Massna et de la place, un
immense tableau avec les dernires dpches de partout.

Ce matin, la premire dpche inscrite tait la suivante:

_New-York.--A bill will be presented to Congress for protection of
public and to prevent importation of diseases._

Nous passions, moi (je me cite le premier, parce que la personne qui
vient ensuite est une excellente fille qui ne se formalisera pas de si
peu), moi, dis-je, et la matresse d'un de mes amis, une petite bonne
femme, trs gentille, mais qui n'a invent aucun explosif.

--Qu'est-ce que a veut dire?

--Comment, vous ne comprenez pas?

--Je ne sais pas l'amricain, moi!

--Si vous voulez, je vous l'apprendrai, ds que vous aurez une minute.

--En attendant, expliquez-moi:

a veut dire: _Une loi va tre prsente au Congrs pour la protection
du public et pour interdire l'importation des dcs._

--L'importation des dcs?

--Bien sr, l'importation des dcs! a vous tonne, a?

--Dame! un peu... Je ne vois pas bien...

--a n'est pourtant pas trs compliqu. La douane de New-York, si la loi
est vote, empchera les dcs de pntrer. Comme a, personne ne
claquera plus en Amrique.

--a, par exemple, c'est patant! Et pourquoi qu'on n'en fait pas autant
en France?

--Ah! voil. Tant que nous aurons ce gouvernement-l, on ne pourra
esprer aucune rforme. Imagine toi, ma pauvre petite, qu'il y a trois
ans, monsieur Conrad de Witt, dput de Pont-l'vque, a propos un
droit d'entre de 3 francs par tonne sur les ouragans... La Chambre l'a
repouss.

--Tu crois que faudrait pas mieux un bon empereur, tout de mme?

-- qui le dis-tu!

                   *       *       *       *       *

...  une devanture de libraire, j'ai aperu _Rouge et Noir_, de
Stendhal.

L'envie m'a pris de relire cet admirable livre et je l'ai achet. Comme
le libraire avait une bonne tte, je lui ai demand:

--Vous n'auriez pas, du mme auteur, _Pair et Impair_ ou bien _Manque et
Passe_?

Et le commerant, avec un aplomb infernal, m'a rpondu:

--Pas pour le moment, monsieur, mais si vous le dsirez, je peux vous le
faire venir.

Il en a une sant, celui-l! comme dit le sympathique directeur d'un
grand journal littraire de Paris.

                   *       *       *       *       *

... Anglomanie.

--Vous voyez ce monsieur,  cette table, avec ses deux filles?

--Je vois surtout tes deux jeunes filles.

--Eh bien! c'est un Amricain qui est  la tte d'une dizaine de
millions de dollars.  quatorze ans, ce bonhomme-l...

--N'achevez pas...  quatorze ans, il conduisait des trains de bois sur
l'Hudson. Tous les Amricains qui sont arrivs  quelque chose ont
dbut par conduire des trains de bois sur l'Hudson. Continuez.

--Rien d'tonnant, d'ailleurs,  ce que cet homme ait si
merveilleusement russi. Il avait au plus haut degr cette qualit...
Malheureusement, nous n'avons pas en franais de mot pour bien exprimer
cette qualit si amricaine.

--Comment dit-on en anglais?

--On dit... _activity_.

                   *       *       *       *       *

... Djeun au mess de MM. les officiers du bataillon de chasseurs
alpins. Fait la connaissance du lieutenant lie Codal, un charmant
garon qui va faire parler de lui avec sa nouvelle invention de la
_bicyclette de montagne_.

Jusqu' prsent, les bicyclettes n'avaient gure rendu de services que
sur les routes horizontales ou, tout au moins, de faible pente.

Mais pour ce qui est de l'alpinisme, il n'y avait rien de fait, comme
dit Jules Simon.

L'ide n'est venue  personne, pas mme au redoutable alpiniste tienne
Grosclaude, d'ascensionner le Mont-Blanc  l'aide d'un vlocipde.

Le lieutenant lie Codal vient de combler cette lacune.

Sa _bicyclette de montagne_ ressemble,  premire vue,  n'importe
quelle bicyclette. Disons mme qu'elle lui est sensiblement identique.

Elle n'en diffre que par un dispositif des plus subtils et dont l'ide
fait grand honneur  son inventeur.

 l'extrmit de chaque roue--l'extrmit d'une roue! a vous pate, a,
hein?--est fix une manire de piton auquel peut s'accrocher une forte
courroie de cuir.

Vient-il  s'agir de grimper un pic inaccessible, le touriste installe
la courroie de cuir, se la passe autour du corps en bandoulire (de
l'italien _in bandoliera_ qui veut dire _en sautoir_).

L'ascension n'est plus, ds lors, pour un gaillard un peu rsolu, qu'un
jeu d'enfant.

La bicyclette en aluminium est, pour ce sport infiniment prfrable 
celle en platine croui (densit, 23 et quelque chose).

                   *       *       *       *       *

... Mme fin de sicle:

--Viens, Pierre, nous allons faire un tour.

--O qu' nous allons, m'man?

--Sur la promenade des Anglais.

--Ah! zut! j'en ai soup, moi, de la _balade aux Angliches_!

                   *       *       *       *       *

... trange! trange!

J'ai demand, ce matin,  un sergent de ville de Nice:

--Pardon, mon lieutenant[8], pour aller au Pont-Vieux, s'il vous plat?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple, monsieur. Prenez le boulevard du
Pont-Neuf que voici, et allez tout droit, vous arriverez au Pont-Vieux.

Prendre le boulevard du Pont-Neuf pour aller au Pont-Vieux, c'est la
premire fois que m'arrivait pareille aventure.

--Mais, me dis-je, peut-tre que pour aller au Pont-Neuf il faut prendre
le boulevard du Pont Vieux.

a ne rata pas:

--Pardon, mon lieutenant, fis-je  un autre sergot, pour aller au
Pont-Neuf, s'il vous plat?

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple, monsieur. Prenez le boulevard du
Pont-Vieux que voici, et allez tout droit, vous arriverez au Pont-Neuf.

                   *       *       *       *       *

... Puisque je parle de ces deux ponts, laissez-moi vous signaler
l'unique au monde spectacle du Paillon, par un coup de soleil.

Des femmes sans nombre et myriachromes y lavent du linge et le font
scher.

Le Paillon est, d'ailleurs, une des rares rivires de France dont la
principale occupation soit de scher du linge.

                   *       *       *       *       *

... Lu, dans un journal local, cette annonce troublante:

    SAN-REMO
    _Htel X..._
    _Grce  une disposition ingnieuse, tous les
    appartements de l'htel X... sont exposs au Midi._

Je ne connais pas la _disposition ingnieuse_ en question, mais je puis
affirmer, de chic, que celui qui l'a imagine n'est pas un type
ordinaire.

                   *       *       *       *       *

... Chacun procde au culte de la patrie comme il l'entend.

J'ai vu, tout  l'heure, un Amricain qui,  la lecture d'une dpche du
_Gordon Bennett Herald_, relatant la pluie  New-York, a, tout de suite,
relev le bas de son pantalon, bien que le sol,  Nice, ft parfaitement
sec, et radieux le soleil.

                   *       *       *       *       *

... L'excellent Jacques Isnardon, qui dtient, en ce moment, le record
du succs au Casino Municipal, possde une nice, un amour de petite
nice d'une demi-douzaine d'annes, laquelle, ne et leve  Marseille,
a un _assent_ des plus comiques dans cette petite bouche.

Je la rencontre sur le trottoir  la porte d'un magasin.

Aprs lui avoir fait une grimace pour la faire rire--quand elle rit, a
lui met aux joues deux jolies petites fossettes--je lui demande:

--Que fais-tu ici, toute seule, jeune milie?

La jeune milie me rpond par un gazouillis qui ne me semble avoir rien
de commun avec le langage humain.

Je ritre ma question. milie ritre sa tyrolienne.

 la fin, je russis  noter les sons qu'elle met:

--_Ja tann tann tann t nine._

Heureusement, sa tante, sa gracieuse tante sort du magasin et
m'explique.

milie me disait tout simplement:

--J'attends tante Antonine.

Je ne m'en serais jamais dout.

Tiens, a me fait penser que je djeune, demain, chez Isnardon.

                   *       *       *       *       *

... Le docteur australien nous en a racont une bien bonne, ce matin, au
djeuner.

On parlait de la grande discussion qui passionne, en ce moment, certains
milieux:

Est-il indispensable que les mdecins sachent le latin pour vous
prescrire un gramme d'antipyrine ou pour vous couper la jambe?

--Cette discussion, dit le docteur, me rappelle le plus extraordinaire
pharmacien que j'aie vu de ma vie. En voil un qui n'avait pas fait son
ducation  Oxford ni  Cambridge, ni mme  Cantorbery, comme Max
Lebaudy! Il ignorait le latin, le grec et n'tait pas bien reluisant sur
l'orthographe anglaise... Ceci se passait dans une petite ville
d'Australie de fondation rcente. Notre homme... s'tait tabli
_apothicary_, comme il se serait tabli marchand de copeaux, tout
simplement parce qu'il n'y avait pas d'_apothicary_ dans le pays. Ses
affaires prosprrent assez bien, d'ailleurs. Au cours d'un voyage qu'il
fit  Melbourne, le potard improvis remarqua une magnifique pharmacie
sur la devanture de laquelle tait peinte cette devise latine: _Mens
sana in corpore sano_, qui le frappa fort.  son retour, il n'eut rien
de plus press que d'orner sa boutique de cette merveilleuse sentence
qu'il largit  sa manire, et bientt les habitants de Moontown purent
lire,  leur grand baubissement, cette phrase en lettres d'or:

    MENS AND WOMENS
    SANA IN CORPORE SANO

(_Mens and womens_, en dpit d'une lgre faute d'orthographe, bien
excusable aux antipodes, signifie _hommes et femmes_.)

                   *       *       *       *       *

... Le mme docteur, qui me fait l'effet d'tre un joli pince-sans-rire,
disait, en parlant de cet htel de San-Remo dont les appartements, grce
 une disposition ingnieuse, sont tous exposs au Midi:

--Moi, j'ai vu plus fort que a.

Vous pensez si on tendit l'oreille.

--Oui, j'ai vu plus fort que a. C'est une jeune fille russe,  Menton,
qui avait le poumon droit attaqu. Dans ses promenades, elle
s'arrangeait de faon  avoir toujours le ct droit au soleil.

--Pardon, docteur, interrompt un vieux monsieur, a ne devait pas
toujours tre bien commode.

--Pourquoi cela, pas bien commode? Est-ce qu'on ne peut pas toujours
s'arranger pour avoir le soleil  sa droite ou  sa gauche?

--Je ne vous dis pas, mais... Enfin, une supposition: votre jeune fille
russe sort de l'htel. Bon! Elle va se promener dans une direction qui
lui permet d'avoir le soleil  sa droite. Mais quand elle rentre 
l'htel?...

--Elle rentre par un autre chemin, pardi.

--Ah! c'est juste.

Le plus comique, c'est que le vieux monsieur est parfaitement persuad
de l'exactitude du raisonnement, et mme il a l'air de se dire:

--Faut-il que je sois bte pour ne pas avoir song  cela!

                   *       *       *       *       *

... Je crois que l'existence deviendrait plus aisment coulable et qu'on
pourrait parfois, comme disent les Anglais, _take a smile with life_, si
on s'attachait  lire toutes les choses exquises crites sur les
murailles des cits ou la paroi externe des magasins.

En dbarquant  la gare d'Antibes, l'oeil merveill du voyageur peut
immdiatement contempler un avis au public, compos de lettres de 1
mtre de hauteur, ainsi conu:

    _Il est interdit de dposer
    le long des remparts
    aucuns matriaux autres que des dcombres
    en bon tat._

Pour une voirie soigneuse, la voirie d'Antibes est une voirie soigneuse.

Et cette enseigne, cueillie sur la boutique d'un petit picier de
Villefranche:

    _Denres coloniales
    anglaises et du pays._

                   *       *       *       *       *

... Dialogue de table d'hte.

--Et... vous comptez passer tout l'hiver  Nice?

--Oh non, je ne crois pas. D'ailleurs, cela ne dpend pas de moi.

--Vous avez des _affaires_  Paris?

--Oh! non, pas d'_affaires_  Paris.

--Je dis _ Paris_... ou ailleurs, bien entendu.

--Ni  Paris, ni ailleurs.

--Eh bien! alors, cela dpend de vous.

--Non, cela ne dpend pas de moi. Je resterai  Nice, jusqu' ce que
j'ai rattrap les 80 kilos que je pesais cet t... Encore trois livres
et demie et a y sera.

                   *       *       *       *       *

... Haute philosophie de mon jeune ami Pierre.

--Pierre, as-tu fini tes devoirs?

--Je les ai seulement pas commencs.

--Veux-tu bien les faire tout de suite, petit malheureux!

--Dis donc, m'man, crois-tu que a soit bien utile?

--Bien utile... quoi?

--De faire mes devoirs, parbleu?

--Quelle question ridicule! Allons, dpche-toi!

--Parce que, je vais te dire, m'man, plus que je vieillis, plus que je
trouve inutile de se fiche tant de coton!

--Tant de...?

--Tant de coton! tant de peine, quoi!... Ainsi, tous ces bonshommes
patants, qu'on voit dans les versions latines, qui faisaient des
bouquins, qui gagnaient des batailles et tout le tremblement,  quoi que
a leur sert d'avoir fait tout ce turbin-l, maintenant qu'il y a trois
mille ans qu'ils sont claqus?

--En voil un raisonnement!

--Bien sr que c'est un raisonnement! T'es ben gentille, ma pauvre
p'tite mre, seulement... voil, tu ne comprends pas ces machines-l.

--Merci, Pierre.

--Et moi, quand il y aura trois mille ans que je serai claqu...

--Veux-tu te taire! malheureux enfant!

--Tiens, te voil encore! Est-ce que tu t'imagines, par exemple, que je
serai vivant dans trois mille ans? Et toi aussi? Et papa aussi? Et Bb
aussi? Ah ben zut! alors, nous serions rien gaga!... Alors, quand il y
aura trois mille ans que je serai claqu,  quoi que a me servira de
m'tre ras  faire des devoirs?... Tiens, veux-tu que je te dise? Si on
tait raisonnable, on passerait sa vie rien qu' la rigolade.

                   *       *       *       *       *

...  Toulon.

Des gendarmes entourent un wagon dcor de cette inscription: _ministre
de l'intrieur_.

En descendent de jeunes messieurs, dnus de distinction et pas trs
luxueusement vtus.

Je demande  un vieillard solennel et propret qui a l'air de se trouver
tout  fait chez lui dans cette gare:

--Des forats, sans doute, monsieur?

--Pas prcisment, me rpond le vieillard solennel et propret, des
relgus, tout simplement... Ces voyageurs sont de jeunes hommes que la
police cueillit, une belle nuit, en des bouges de la priphrie
parisienne et qui ne purent justifier d'autres moyens d'existence que
l'argent  eux vers par leur concubine, argent provenant de la
prostitution. Le gouvernement, en vertu d'une loi vote voil tantt
trois ou quatre ans, procure  ces messieurs toutes facilits pour aller
exercer leur coupable industrie par des latitudes diamtralement
opposes  la ntre.

--Alors, ce wagon est, comme qui dirait, un _alphonse-car_.

--Pas si fort, monsieur! Les mnes d'Alphonse Karr reposent tout prs
d'ici,  Saint-Raphal, et pourraient vous entendre.

--Les morts n'entendent pas, vieillard solennel et propret!

                   *       *       *       *       *

...  la Rserve:

--Et aprs le poisson, qu'est-ce que ces messieurs prendront?

--Moi, rpond Narcisse Lebeau, je prendrai un beefteak sur le gril sans
beurre.

--Sans beurre?

--Oui, sans beurre... et sans reproche!

                   *       *       *       *       *

... Aux courses.

--Tiens, voil Montaleuil!... Qu'est-ce qu'il a donc de vert  la
boutonnire?

--Le Mrite agricole, parbleu!

--Le Mrite agricole  Montaleuil! Ah! celle-l est bonne!

--Mais pas du tout! dit Pierre Nicot. Au point de vue champtre,
Montaleuil est loin d'tre le premier venu. C'est lui l'inventeur du
procd qui consiste  nourrir les lapins qu'on pose avec les carottes
qu'on tire.

                   *       *       *       *       *

... Devant le magasin d'un coiffeur  prtentions britanniques.

Dialogue entre une jeune niaise et celui qui crit ces lignes:

LA JEUNE NIAISE: Qu'est-ce que a veut dire _Hair dresser_?

CELUI QUI CRIT CES LIGNES: _Hair_, a veut dire _cheveux_.

L. J. N.: Et _dresser_?

C. Q. E. C. L.: _Dresser_, parbleu, a veut dire _dresseur_.

L. J. N.: Et alors?

C. Q. E. C. L.: Alors, le _hair dresser_, c'est un individu qui vous
fait tellement mal en vous rasant que les cheveux vous en dressent sur
la tte.

L. J. N.: Ah?

C. Q. E. C. L.: Oui.

                   *       *       *       *       *

... Le record de la distraction est certainement dtenu par un monsieur
qui prend ses repas dans une pension o je vais quelquefois.

Hier matin, j'arrive trs en retard. Presque tout le monde finissait de
djeuner.

Je prends des sardines et, en songeant  autre chose, je les passe au
susdit monsieur qui grignotait un dessert quelconque.

Le pauvre homme saisit la bote et, docilement, se sert une sardine
qu'il mange d'un air de candeur inexprimable.

Tous les gens autour de nous ont ri comme des bossus. Le monsieur s'est
aperu de son tourderie et c'est grand dommage, car je me serais amus
 le faire _redjeuner_ totalement.

                   *       *       *       *       *

... Fragment de conversation entre mon jeune ami Pierre et sa maman:

--T'es-tu bien promen, Pierre?

--Oh! oui, m'man! j'ai assez rigol!... Et puis, tu sais pas ce que j'ai
vu? Devine.

--Mais je ne peux pas deviner.

--Quelque chose d'patant: une _nounou ngre_!

--Que vois-tu de si extraordinaire en cela?

--Tu trouves pas a patant, toi? Eh ben! zut, t'es pas dure!... Tu sais
pas l'effet que a me fait  moi, une nounou ngre?

--Dis un peu.

--Eh ben! l'effet que a me fait, c'est que le gosse doit tter du caf
au lait!

                   *       *       *       *       *

... Maintenant que le gentleman en question vogue entre le Havre et
New-York, je peux bien conter l'histoire.

Le gentleman en question est rdacteur important dans un _Chicago
Tribune_ quelconque.

On m'a prsent  lui comme tant Maurice Barrs. Joie dbordante du
Yankee.

J'ai subi une _interview_ des plus corses.

 la grande satisfaction de mes camarades, j'ai bourr mon homme de
documents infiniment contestables et d'ides personnelles, semblant
provenir de Ville-Evrard, au sujet de rvolution littraire et
artistique de notre belle France.

Ce journaliste amricain fut tellement ravi d'avoir fait la connaissance
de Barrs qu'il nous invita tous, le soir mme, au Helder, o nous avons
fait un dner, mes petites chries, je ne vous dis que a!

Je ne sais pas encore comment Barrs prendra la chose quand il recevra
le journal d'Amrique.

                   *       *       *       *       *

... Il faudrait le pinceau de Goya pour dpeindre le ravissement o me
plongea la lisance des feuilles d'aujourd'hui.

L'abondance des matires nous force,  notre grand regret,  courter
les citations.

Au choix:

D'abord, dans l'_clair_, une chronique de Gerville-Rache qui dbute
par cette phrase dfinitive et lapidaire:

_Il y a quatre aspects dans Victor Schoelcher._

Quatre, seulement?

tes-vous bien sr, Gerville, de n'en avoir pas oubli un petit?

Dans le _Petit Niois_, une circulaire du gnral Poilloe de
Saint-Mars, commandant du 12e corps, dans laquelle je relve une
observation frappe au coin du bon sens:

_Le pied du soldat est un organe d'une trs grande importance_ (sic).

Votre remarque, mon gnral, est trs juste.

C'est mme grce  cette considration que les conseils de revision
hsitent rarement  rformer un cul-de-jatte.

Ah! je ne lis pas souvent les journaux, mais quand je les lis, je ne
m'embte pas!

                   *       *       *       *       *

... Quai des Phocens,  ct du _New-Garden Bar_, il y a un grand
marchand de liquides et de produits de toutes sortes, lequel se nomme
Berlandina.

Le Captain Cap me donna une excellente ide, c'tait d'aller proposer 
cet industriel de lui composer une chanson-rclame dont le refrain
serait:

    Berlandina, Berlandinette! (_bis_)

M. Berlandina demanda  rflchir.

Sur notre assurance que cette chanson lui serait fournie  titre
gracieux, il accepta immdiatement.

Seulement... dame! n'est-ce pas?... on ne peut pas faire une chanson...
comme a... _de chic_... Il faudrait quelques chantillons... pour nous
donner des ides.

Et le soir, quand nous rentrons chez nous, Cap et moi, nous trouvons une
admirable slection des _best spirits of the world._

Cap juge que M. Berlandina a bien fait les choses et que nous sommes,
d'ailleurs, des garons d'infiniment de ressources.

                   *       *       *       *       *

... Rencontr  Beaulieu deux matelots amricains du _Chicago_, le
croiseur qui est en rade de Villefranche.

Ces deux Yankees, ivres comme toute une escadre polonaise, se font des
confidences probablement consternes, car ils pleurent, tels deux
lugubres veaux.

--Qu'ont-ils bien pu boire, ces malheureux, pour tre si tristes?

Et Maurice Leblanc, duquel j'aurais attendu une toute autre rponse,
suppose:

--Peut tre bien des _chopines Aur_.

(Car, dtail peu connu, M. Aur ne s'est pas content d'inventer le bec
qui porte son nom. Il imagina, en outre, les affligeantes chopines qui
dsolent notre poque.)

                   *       *       *       *       *

... Toulon!

Depuis la joyeuse fte (il y a six semaines) de la _Batterie des hommes
sans peur_, je m'tais bien promis de le revoir ce Toulon gai, tout
pimpant avec ses mathurins au grand joli col bleu, au regard clair et
brave. Je me suis tenu parole.

Arriv le soir. On donnait _Sigurd_ au Grand-Thtre.

J'adore sacrifier au Grand Art, en gnral, et au pre Reyer, en
particulier.

Je me suis donc envoy les deux premiers actes de _Sigurd_.
Interprtation minemment discutable.

Je signalerai, entre autres, les choristes-dames, qui gagneraient
normment,--les pauvres femmes!-- avoir vingt-cinq ou trente ans de
moins.

Les choristes-hommes ne perdraient pas, non plus, grand'chose  avoir
l'air un peu moins paquet.

Pour ce qui est des deux sexes runis, je ne verrais nul inconvnient 
ce qu'ils chantassent juste et en mesure, ou mme qu'ils ne chantassent
pas du tout.

                   *       *       *       *       *

... Au contrle de ce thtre de Toulon, on distribue, en guise de
contremarques, des cartes  jouer, marques d'un quelconque signe
cabalistique.

Au premier entr'acte, je fus loti d'un neuf de pique.

Au second, m'chut en partage la dame de coeur.

Si, au lieu de jouer _Sigurd_, c'et t au baccara, j'abattais, et,
j'ose le dire, c'tait bien mon tour.

                   *       *       *       *       *

... Rentr  Paris.

Zut!

Ah! elle est chouette, la Ville-Lumire!

Si je retournais l-bas!




FIN




NOTES


  [1] Depuis que ces lignes furent crites pour la premire fois, un
    riche mariage a sensiblement amlior ma situation.

  [2] Bravo, petites modistes, et vive la Rvolution sociale!

  [3] Ces jeunes filles me connaissent mal.

  [4] Beaucoup de personnes, dvores par le Dmon de l'Analogie, disent
    le _chat_ d'une aiguille. Ces personnes ont tort: on doit crire le
    _chas_.

    Bescherelle, que je viens de consulter pour illuminer ma religion,
    ajoute une notice rtrospective et suggestive minemment:

    _Se disait autrefois de la fente entre deux poutres. On dit
    maintenant TRAVE._

    _Trave_... j'aurai beaucoup de peine  me faire  ce mot-l.

  [5] Cette dernire invention a singulirement rhabilit M. Auer du
    consternant systme de chopine qui porte son nom et qui vous procure
    une tant lugubre ivresse.

  [6] J'cris _pneux_ et non _pneus_ ainsi que le font la plupart des
    bcanographes. Les mots en _eu_ prennent un _x_ au pluriel. Je ne
    vois pas pourquoi on ferait une exception pour _pneu_.

  [7] Comme c'est loin, tout a!

  [8] J'appelle toujours les sergents de ville de province _mon
    lieutenant_. a ne me cote rien et a leur fait tant plaisir!




TABLE DES MATIRES


    Polytipie
    Et Daudet?
    Antibureaucratie
    Correspondance et correspondances
    Le mystre de la Sainte-Trinit devant la jeunesse contemporaine
    La vapeur
    L'acide carbonique
    The perfect drink
    Conte de Nol
    Dbut de M. Foc dans la presse quotidienne
    Philologie
    Fragment de lettre de M. Franc-Nohain
    Un excellent homme distrait
    Contrle de l'tat
    Un honnte homme dans toute la force du mot
    Des gens polis
    Le Captain Cap devant l'tat-civil d'un orang-outang
    Vritable rvolution dans la mousqueterie franaise
    Trois records
    La vengeance de Magnum
    Le petit loup et le gros canard
    Une des beauts de l'administration franaise
    La vraie matresse lgitime
    Oh! oh!
    Dressage
    Le clou de l'Exposition de 1900
    Commentaires inacrimonieux
    Essai sur mon ami George Auriol
    Une industrie intressante
    Larmes
    Les vgtaux baladeurs
    L'auto-ballon
    Une pince d'aventures rcentes
    Une vraie poire
    Un peu de mcanique
    Pauvre garon ou la vie pas drle
    Hommage  un gnral franais
    L'antifiltre du Captain Cap
    Patriotisme conomique (lettre  Paul Droulde)
    Proposition ingnieuse
    Six histoires dans le mme cornet
    Le ferrage des chevaux dans les pampas d'Australie
     Monsieur Ousqumont-Hyatt,  Gand
    Les arbres qui ont peur des moutons
    Phnomne naturel des plus curieux
     bord de la _Touraine_
    Gosseries
    L'oiseuse correspondance
    L'interview fallacieuse
    Mauvais vernis
    La question des ours blancs devant le Captain Cap
    Nouveau systme de pdagogie
    Proposition d'un malin Polonais
    Un bien brave homme
    Une sale blague
    Artistes
    Simple croquis d'aprs nature
    Maldonne
    Contre nature, ou la msaventure du docteur P...
    Une drle de lettre
    Fragment d'entretien
    Thrapeutique dcorative et peinture sanitaire
    Les beaux-arts devant M. Francisque Sarcey
     Monsieur Roudil, officier de paix des voitures
    Notes sur la Cte d'Azur



MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.





End of Project Gutenberg's Deux et deux font cinq, by Alphonse Allais

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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
