The Project Gutenberg EBook of Le temple de Gnide, by 
Charles-Louis de Secondat, Baron Montesquieu

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Title: Le temple de Gnide

Author: Charles-Louis de Secondat, Baron Montesquieu

Commentator: Charles Nodier

Release Date: January 12, 2008 [EBook #24260]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TEMPLE DE GNIDE ***




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LE TEMPLE DE GNIDE.

[Marque d'imprimeur]

PARIS.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD, RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N. 8.

M DCCC XXIV.




_Imprim  cent quarante exemplaires._

    _Pinard._





_L'IMPRIMEUR AU LECTEUR._


_On sera sans doute tonn de l'ide que j'ai eue d'imprimer LE TEMPLE
DE GNIDE sur une grande dimension, et, comme le disait un homme
d'esprit, de mettre les Grces en in-folio; mais voulant, dans une
dition qui est presque mon dbut typographique dans la capitale, runir
tout le luxe de la Fonderie et de l'Imprimerie  celui de la Gravure en
relief des ornemens, j'ai d choisir un ouvrage qui fournt le motif de
plusieurs vignettes. J'ai donc voulu essayer de produire avec le bois
les effets de la taille-douce. Cette tentative qui, je le crois, n'a t
faite par aucun Imprimeur moderne, prsentait une grande difficult;
c'tait d'imprimer, en mme temps que le caractre, des vignettes d'une
dimension aussi tendue, et d'obtenir des rsultats satisfaisans._

_Chaque Chant est orn d'une gravure sur bois excute par M. Thompson,
clbre graveur anglais, qui s'est en quelque sorte naturalis en
France. M. Lafitte, dessinateur du cabinet du Roi, et M. Devria, son
lve, connus tous les deux par un grand nombre de compositions
agrables, ont t chargs des dessins._

_Les vignettes, commences depuis plusieurs annes et pendant que
j'tais  Bordeaux, peuvent donner une ide du talent de M. Thompson, et
du degr de perfection que ce genre de gravure peut obtenir entre ses
mains._

_Je n'ai rien pargn pour les caractres qui ont t employs dans cet
ouvrage. M. Lombardat, auquel la gravure en a t confie, les a refaits
plusieurs fois, d'aprs les dessins que je lui ai remis, et les
observations que je lui faisais sur chaque lettre. Il a port dans ce
travail un zle et une constance dont je ne puis assez faire l'loge. Le
caractre italique de cet Avertissement a reu des formes nouvelles. Les
amateurs de la typographie jugeront si elles sont prfrables aux
anciennes. Toutes les lettres des titres ont t graves par moi._

_On remarquera que l'INVOCATION AUX MUSES est compose avec un caractre
diffrent, mais de mme dimension. Ce caractre se distingue par
quelques lettres d'un dessin nouveau introduites depuis quelques annes
dans l'imprimerie. Ce volume est donc en quelque sorte un SPECIMEN de
quelques types de ma fonderie et de mon imprimerie, en mme temps qu'il
est un monument lev  la mmoire de l'immortel auteur de L'ESPRIT DES
LOIS, par un de ses compatriotes._

_Le papier est sorti des fabriques de MM. Mongolfier, d'Annonai, qui
depuis long-temps sont en possession de fournir les papiers les plus
beaux et les plus convenables  la typographie._

_Cette dition est prcde DE PRLIMINAIRES sur LE TEMPLE DE GNIDE, qui
ne se trouvent dans aucune de celles qui ont t imprimes jusqu' ce
jour. Ils ont t rdigs par M. Charles Nodier, si avantageusement
connu dans les lettres, et dont le talent aimable semble avoir t cr
pour traiter ce sujet._




PRLIMINAIRES SUR LE TEMPLE DE GNIDE.


On n'essaiera pas d'apprcier ici le prodigieux talent de MONTESQUIEU.
Les anciens avaient reprsent un satyre qui mesurait avec un thyrse
Polyphme endormi, et il faut en effet quelque chose du cynisme d'un
satyre pour entreprendre de mesurer les gants.

Qui pourrait calculer la hauteur de cet immense gnie qui s'est lev
dans _l'Esprit des Lois_ au niveau d'Aristote et de Cicron, qui a
laiss loin de lui Tacite et Machiavel dans le sublime tableau _de la
Grandeur et de la Dcadence des Romains_, qui a t aussi fin et plus
profond que Lucien dans les _Lettres Persanes_, aussi vrai que
Plutarque, et aussi loquent que Rousseau dans le _Dialogue d'Eucrate et
de Sylla_, et qui serait encore, avec LE TEMPLE DE GNIDE _tout seul_, un
des esprits les plus brillans du sicle de l'esprit?

 considrer le style du TEMPLE DE GNIDE comme une simple tude, cet
ouvrage sera toujours une des choses les plus acheves qui soient
sorties de la main des hommes. Quelle dlicatesse dans les ides! quelle
lgance dans le tour! quel heureux choix dans les expressions! quelle
heureuse varit dans les images! quel nombre, quelle cadence, quelle
pompe, quelle harmonie! Qu'on s'imagine, et l'on n'imaginera rien de
trop, les plus belles pages de l'Anthologie traduites avec le got de
Fnlon et l'esprit de Voltaire!

Il tait bien difficile d'tre si doux sans fadeur, d'tre si poli sans
froideur, si soign sans affterie, si brillant sans affectation. La
muse de MONTESQUIEU a l'ingnieuse coquetterie de la bergre de Boileau.
Sa parure clipse les rubis et les diamans, et cependant ce ne sont que
des fleurs.

La premire impression que fasse prouver la lecture du TEMPLE DE GNIDE
 ceux qui ne connaissent de MONTESQUIEU que ses ouvrages svres, c'est
l'tonnement. L'aigle de Jupiter se nourrit de la mme ambroisie que les
colombes de Vnus, mais on le croirait tranger aux mystres de leur
desse.

Ce n'est cependant pas aux seules conceptions d'une philosophie sublime
que Platon doit le surnom de divin. La Grce idoltrait aussi ses fables
charmantes, ses spirituelles allgories, ses rveries dlicieuses. Il
eut un gnie familier comme son matre, et toutes les traditions
attestent que ce gnie tait l'Amour.

Le culte de la beaut est bien loin d'tre incompatible avec celui de la
sagesse. Chez les peuples qui nous ont transmis les lumires de la
philosophie, les Muses et les Grces taient souvent adores sur le mme
autel.

Toutes les ides aimables doivent dcouler facilement des organisations
puissantes. La grce de l'esprit tire son origine de la force et de
l'immensit morale, comme la grce personnifie tire la sienne des flots
de la mer.

Il n'y a d'ailleurs pas autant de distance qu'on se l'imagine entre la
vaste pense du lgislateur des nations et les tendres affections d'une
me aimante. Depuis Orphe jusqu' Pythagore, tous les philosophes
taient des potes. C'taient les divinits des bois et des ruisseaux
qui enseignaient les sages. Avant de donner des lois aux Romains, Numa
ne se plaisait que dans la conversation des Nymphes, et une me qui ne
comprendrait pas l'amour, serait peut-tre indigne d'embrasser les
intrts du monde.

Mais il ne faut pas une mdiocre tendue de facults pour associer ce
qu'il y a de plus solennel dans les mditations du gnie, et ce qu'il y
a de plus gracieux dans les sentimens du coeur. Il n'appartient qu'
Hercule de dposer quand il le veut sa massue pour jouer avec des
fuseaux.

Le commencement de la Prface du TEMPLE DE GNIDE contient un de ces
mensonges littraires qui sont devenus si communs. MONTESQUIEU l'aurait
fait adopter aisment par la critique, s'il avait mis plus d'intrt 
la persuader. LE TEMPLE DE GNIDE, publi en France comme un ouvrage
original, aurait pu, aux yeux des juges les plus habiles, passer pour un
plagiat. C'est une excursion d'Anacron dans la prose, ou de Xnophon
dans le roman.

On a souvent us du mme stratagme, et le public ne s'y est jamais
tromp. _Il n'est pas donn  tout le monde d'aller  Corinthe_, et d'en
rapporter des manuscrits grecs comme LE TEMPLE DE GNIDE.

Cette Prface finit par une de ces ironies charmantes qui ne vont bien
qu'au gnie. La marotte de la Folie n'est qu'une marotte dans les mains
de Rabelais; mais quand MONTESQUIEU la saisit, c'est presque un sceptre.

Un homme trs spirituel disait  une dame qui s'embarrassait dans
l'loge de _l'Esprit des Lois_: Sauvez-vous par le TEMPLE DE GNIDE!...
Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce livre, c'est cette tendresse
inexprimable de sentiment que MONTESQUIEU a porte jusque dans la
galanterie franaise de son poque, antipode effrayant du sentiment. On
ne pouvait crire ainsi sans aimer. Que n'ose-t-on dire de MONTESQUIEU
ce qu'il dit lui-mme d'Ariste. Je n'ai rien oubli de ce qu'il a dit,
car je suis inspir par le mme dieu qui le faisait parler!

Apelle avait consacr  Neptune un tableau qu'il suspendit  ses
rivages; le tableau de MONTESQUIEU aurait bien mrit d'tre attach aux
rivages de Gnide, si Vnus y avait encore eu des autels.

    CH. NODIER.




PRFACE DU TRADUCTEUR.


Un ambassadeur de France  la Porte Ottomane, connu par son got pour
les lettres, ayant achet plusieurs manuscrits grecs, il les porta en
France. Quelques uns de ces manuscrits m'tant tombs entre les mains,
j'y ai trouv l'ouvrage dont je donne ici la traduction.

Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu' nous, soit qu'ils aient pri dans
la ruine des bibliothques, ou par la ngligence des familles qui les
possdaient.

Nous recouvrons de temps en temps quelques pices de ces trsors. On a
trouv des ouvrages jusque dans les tombeaux de leurs auteurs; et, ce
qui est  peu prs la mme chose, on a trouv celui-ci parmi les livres
d'un vque grec.

On ne sait ni le nom de l'auteur, ni le temps auquel il a vcu. Tout ce
qu'on en peut dire, c'est qu'il n'est pas antrieur  Sapho, puisqu'il
en parle dans son ouvrage.

Quant  ma traduction, elle est fidle. J'ai cru que les beauts qui
n'taient point dans mon auteur n'taient point des beauts; et j'ai
souvent quitt l'expression la moins vive, pour prendre celle qui
rendait mieux sa pense.

J'ai t encourag  cette traduction par le succs qu'a eu celle du
Tasse. Celui qui l'a faite ne trouvera pas mauvais que je coure la mme
carrire que lui. Il s'y est distingu d'une manire  ne rien craindre
de ceux mme  qui il a donn le plus d'mulation.

Ce petit roman est une espce de tableau, o l'on a peint avec choix les
objets les plus agrables. Le public y a trouv des ides riantes, une
certaine magnificence dans les descriptions, et de la navet dans les
sentimens.

Il y a trouv un caractre original, qui a fait demander aux critiques
quel en tait le modle; ce qui devient un grand loge lorsque l'ouvrage
n'est pas mprisable d'ailleurs.

Quelques savans n'y ont point reconnu ce qu'ils appellent l'art; il
n'est point, disent-ils, selon les rgles. Mais si l'ouvrage a plu, vous
verrez que le coeur ne leur a pas dit toutes les rgles.

Un homme qui se mle de traduire ne souffre point patiemment que l'on
n'estime pas son auteur autant qu'il le fait; et j'avoue que ces
messieurs m'ont mis dans une furieuse colre. Mais je les prie de
laisser les jeunes gens juger d'un livre qui, en quelque langue qu'il
ait t crit, a certainement t fait pour eux. Je les prie de ne point
les troubler dans leurs dcisions. Il n'y a que des ttes bien frises
et bien poudres qui connaissent tout le mrite du TEMPLE DE GNIDE.

 l'gard du beau sexe,  qui je dois le peu de momens heureux que je
puis compter dans ma vie, je souhaite de tout mon coeur que cet ouvrage
puisse lui plaire. Je l'adore encore; et, s'il n'est plus l'objet de mes
occupations, il l'est de mes regrets.

Que si les gens graves dsiraient de moi quelque ouvrage moins frivole,
je suis en tat de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille 
un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous savons sur
la mtaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands
auteurs ont oubli dans les volumes qu'ils ont donns sur ces
sciences-l.




INVOCATION AUX MUSES.



  Quand MONTESQUIEU composa la pice suivante, il avait l'intention de
  la placer en tte du second volume de _l'Esprit des Lois_, mais depuis
  il changea d'avis. Et en effet, le style de cette Invocation, le ton
  qui y rgne, semblent convenir davantage  la conception gracieuse du
  TEMPLE DE GNIDE qu'aux ides svres de la lgislation.

  Je pense donc qu'on ne me saura pas mauvais gr d'avoir plac ici
  cette Invocation aux Muses.

      NOTE DE L'DITEUR.





    .......................... Narrate, Puell
    Pierides; prosit mihi vox dixisse Puellas.

        JUV. _sat._ IV, _v. 35_.


Vierges du mont Pirie, entendez-vous le nom que je vous donne?
Inspirez-moi. Je cours une longue carrire; je suis accabl de tristesse
et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je
sentais autrefois, et qui fuit loin de moi. Vous n'tes jamais si
divines que quand vous menez  la sagesse et  la vrit par le plaisir.

Mais, si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez
le travail mme: faites qu'on soit instruit, et que je n'enseigne pas;
que je rflchisse, et que je paraisse sentir; et lorsque j'annoncerai
des choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savais rien, et que
vous m'avez tout dit.

Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles
ne montent point dans les airs pour retomber: elles coulent dans la
prairie; elles font vos dlices, parce qu'elles font les dlices des
bergers.

Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards, tout le
monde lira mon ouvrage, et ce qui ne saurait tre un amusement sera un
plaisir.

Divines Muses, je sens que vous m'inspirez, non pas ce qu'on chante 
Temp sur les chalumeaux, ou ce qu'on rpte  Dlos sur la lyre; vous
voulez que je parle  la raison: elle est le plus parfait, le plus noble
et le plus exquis de nos sens.




LE TEMPLE DE GNIDE.


[Illustration]

PREMIER CHANT.


Vnus prfre le sjour de Gnide  celui de Paphos et d'Amathonte. Elle
ne descend point de l'Olympe sans venir parmi les Gnidiens. Elle a
tellement accoutum ce peuple heureux  sa vue, qu'il ne sent plus cette
horreur sacre qu'inspire la prsence des dieux. Quelquefois elle se
couvre d'un nuage, et on la reconnat  l'odeur divine qui sort de ses
cheveux parfums d'ambroisie.

La ville est au milieu d'une contre sur laquelle les dieux ont vers
leurs bienfaits  pleines mains: on y jouit d'un printemps ternel; la
terre, heureusement fertile, y prvient tous les souhaits; les troupeaux
y paissent sans nombre, les vents semblent n'y rgner que pour rpandre
partout l'esprit des fleurs: les oiseaux y chantent sans cesse; vous
diriez que les bois sont harmonieux: les ruisseaux murmurent dans les
plaines: une chaleur douce fait tout clore; l'air ne s'y respire
qu'avec la volupt.

Auprs de la ville est le palais de Vnus. Vulcain lui-mme en a bti
les fondemens; il travailla pour son infidle quand il voulut lui faire
oublier le cruel affront qu'il lui fit devant les dieux.

Il me serait impossible de donner une ide des charmes de ce palais: il
n'y a que les Grces qui puissent dcrire les choses qu'elles ont
faites. L'or, l'azur, les rubis, les diamans y brillent de toutes
parts... Mais j'en peins les richesses, et non pas les beauts.

Les jardins en sont enchants: Flore et Pomone en ont pris soin; leurs
nymphes les cultivent. Les fruits y renaissent sous la main qui les
cueille; les fleurs succdent aux fruits. Quand Vnus s'y promne
entoure de ses Gnidiennes, vous diriez que, dans leurs jeux foltres,
elles vont dtruire ces jardins dlicieux; mais, par une vertu secrte,
tout se rpare en un instant.

Vnus aime  voir les danses naves des filles de Gnide. Ses nymphes se
confondent avec elles. La desse prend part  leurs jeux; elle se
dpouille de sa majest; assise au milieu d'elles, elle voit rgner dans
leur coeur la joie et l'innocence.

On dcouvre de loin une grande prairie, toute pare de l'mail des
fleurs. Le berger vient les cueillir avec sa bergre; mais celle qu'elle
a trouve est toujours la plus belle, et il croit que Flore l'a faite
exprs.

Le fleuve Cphe arrose cette prairie et y fait mille dtours. Il arrte
les bergres fugitives: il faut qu'elles donnent le tendre baiser
qu'elles avaient promis.

Lorsque les nymphes approchent de ses bords, il s'arrte; et ses flots
qui fuyaient trouvent des flots qui ne fuient plus. Mais lorsqu'une
d'elles se baigne il est plus amoureux encore, ses eaux tournent autour
d'elle; quelquefois il se soulve pour l'embrasser mieux; il l'enlve,
il fuit, il l'entrane. Ses compagnes timides commencent  pleurer: mais
il la soutient sur ses flots; et, charm d'un fardeau si cher, il la
promne sur sa plaine liquide. Enfin, dsespr de la quitter, il la
porte lentement sur le rivage, et console ses compagnes.

 ct de la prairie est un bois de myrtes dont les routes font mille
dtours. Les amans y viennent se conter leurs peines: l'Amour, qui les
amuse, les conduit par des routes toujours plus secrtes.

Non loin de l est un bois antique et sacr o le jour n'entre qu'
peine: des chnes, qui semblent immortels, portent au ciel une tte qui
se drobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse: vous diriez que
c'tait la demeure des dieux lorsque les hommes n'taient pas encore
sortis de la terre.

Quand on a trouv la lumire du jour, on monte une petite colline sur
laquelle est le temple de Vnus: l'univers n'a rien de plus saint ni de
plus sacr que ce lieu.

Ce fut dans ce temple que Vnus vit pour la premire fois Adonis: le
poison coula au coeur de la desse. Quoi! dit-elle, j'aimerais un
mortel! Hlas! je sens que je l'adore. Qu'on ne m'adresse plus de voeux;
il n'y a plus  Gnide d'autre dieu qu'Adonis.

Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les Amours, lorsque, pique d'un dfi
tmraire, elle les consulta. Elle tait en doute si elle s'exposerait
nue aux regards du berger troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses
cheveux; ses nymphes la parfumrent; elle monta sur son char tran par
des cygnes, et arriva dans la Phrygie. Le berger balanait entre Junon
et Pallas; il la vit, et ses regards errrent et moururent: la pomme
d'or tomba aux pieds de la desse; il voulut parler, et son dsordre
dcida.

Ce fut dans ce temple que la jeune Psych vint avec sa mre, lorsque
l'Amour, qui volait autour des lambris dors, fut surpris lui-mme par
un de ses regards. Il sentit tous les maux qu'il fait souffrir. C'est
ainsi, dit-il, que je blesse! Je ne puis soutenir mon arc ni mes
flches. Il tomba sur le sein de Psych. Ah! dit-il, je commence 
sentir que je suis le dieu des plaisirs.

Lorsqu'on entre dans ce temple, on sent dans le coeur un charme secret
qu'il est impossible d'exprimer: l'me est saisie de ces ravissemens que
les dieux ne sentent eux-mmes que lorsqu'ils sont dans la demeure
cleste. Tout ce que la nature a de riant est joint  tout ce que l'art
a pu imaginer de plus noble et de plus digne des dieux.

Une main, sans doute immortelle, l'a partout orn de peintures qui
semblent respirer. On y voit la naissance de Vnus, le ravissement des
dieux qui la virent, son embarras de se voir toute nue, et cette pudeur
qui est la premire des grces.

On y voit les amours de Mars et de la desse. Le peintre a reprsent le
dieu sur son char, fier et mme terrible: la Renomme vole autour de
lui; la Peur et la Mort marchent devant ses coursiers couverts d'cume;
il entre dans la mle, et une poussire paisse commence  le drober.
D'un autre ct, on le voit couch languissamment sur un lit de roses;
il sourit  Vnus: vous ne le reconnaissez qu' quelques traits divins
qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les
deux amans: leurs yeux semblent se confondre: ils soupirent; et,
attentifs l'un  l'autre, ils ne regardent pas les Amours qui se jouent
autour d'eux.

Dans un appartement spar, le peintre a reprsent les noces de Vnus
et de Vulcain. Toute la cour cleste y est assemble. Le dieu parat
moins sombre, mais aussi pensif qu' l'ordinaire. La desse regarde d'un
air froid la joie commune: elle lui donne ngligemment une main qui
semble se drober; elle retire de dessus lui des regards qui portent 
peine, et se tourne du ct des Grces.

Dans un autre tableau, on voit Junon qui fait la crmonie du mariage.
Vnus prend la coupe pour jurer  Vulcain une fidlit ternelle: les
dieux sourient, et Vulcain l'coute avec plaisir.

De l'autre ct, on voit le dieu impatient qui entrane sa divine
pouse; elle fait tant de rsistance, que l'on croirait que c'est la
fille de Crs que Pluton va ravir, si l'oeil qui voit Vnus pouvait
jamais se tromper.

Plus loin de l, on le voit qui l'enlve pour l'emporter sur le lit
nuptial. Les dieux suivent en foule. La desse se dbat et veut chapper
des bras qui la tiennent. Sa robe fuit ses genoux; la toile vole; mais
Vulcain rpare ce beau dsordre, plus attentif  la cacher, qu'ardent 
la ravir.

Enfin, on le voit qui vient de la poser sur le lit que l'Hymen a
prpar: il l'enferme dans les rideaux, et il croit l'y tenir pour
jamais. La troupe importune se retire; il est charm de la voir
s'loigner. Les desses jouent entre elles; mais les dieux paraissent
tristes; et la tristesse de Mars a quelque chose d'aussi sombre que la
noire jalousie.

Charme de la magnificence de son temple, la desse elle-mme y a voulu
tablir son culte: elle en a rgl les crmonies, institu les ftes,
et elle y est en mme temps la divinit et la prtresse.

Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutt une
profanation qu'une religion. Elle a des temples o toutes les filles de
la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits
de leur dvotion. Elle en a o chaque femme marie va, une fois en sa
vie, se donner  celui qui la choisit, et jette dans le sanctuaire
l'argent qu'elle a reu. Il y en a d'autres o les courtisanes de tous
les pays, plus honores que les matrones, vont porter leurs offrandes.
Il y en a enfin o les hommes se font eunuques, et s'habillent en
femmes, pour servir dans le sanctuaire, consacrant  la desse, et le
sexe qu'ils n'ont plus, et celui qu'ils ne peuvent pas avoir.

Mais elle a voulu que le peuple de Gnide et un culte plus pur, et lui
rendt des honneurs plus dignes d'elle. L, les sacrifices sont des
soupirs, et les offrandes un coeur tendre. Chaque amant adresse ses
voeux  sa matresse, et Vnus les reoit pour elle.

Partout o se trouve la beaut, on l'adore comme Vnus mme; car la
beaut est aussi divine qu'elle.

Les coeurs amoureux viennent dans le temple; ils vont embrasser les
autels de la Fidlit et de la Constance.

Ceux qui sont accabls des rigueurs d'une cruelle y viennent soupirer:
ils sentent diminuer leurs tourmens, ils trouvent dans leur coeur la
flatteuse esprance.

La desse, qui a promis de faire le bonheur des vrais amans, le mesure
toujours  leurs peines.

La jalousie est une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire. On
adore en secret les caprices de sa matresse, comme on adore les dcrets
des dieux, qui deviennent plus justes lorsqu'on ose s'en plaindre.

On met au rang des faveurs divines, le feu, les transports de l'amour,
et la fureur mme: car, moins on est matre de son coeur, plus il est 
la desse.

Ceux qui n'ont point donn leur coeur sont des profanes qui ne peuvent
pas entrer dans le temple: ils adressent de loin leurs voeux  la
desse, et lui demandent de les dlivrer de cette libert, qui n'est
qu'une impuissance de former des dsirs.

La desse inspire aux filles de la modestie: cette qualit charmante
donne un nouveau prix  tous les trsors qu'elle cache.

Mais jamais, dans ces lieux fortuns, elles n'ont rougi d'une passion
sincre, d'un sentiment naf, d'un aveu tendre.

Le coeur fixe toujours lui-mme le moment auquel il doit se rendre; mais
c'est une profanation de se rendre sans aimer.

L'Amour est attentif  la flicit des Gnidiens: il choisit les traits
dont il les blesse. Lorsqu'il voit une amante afflige, accable des
rigueurs d'un amant, il prend une flche trempe dans les eaux du fleuve
d'oubli. Quand il voit deux amans qui commencent  s'aimer, il tire sans
cesse sur eux de nouveaux traits. Quand il en voit dont l'amour
s'affaiblit, il le fait soudain renatre ou mourir: car il pargne
toujours les derniers jours d'une passion languissante: on ne passe
point par les dgots avant de cesser d'aimer; mais de plus grandes
douceurs font oublier les moindres.

L'Amour a t de son carquois les traits cruels dont il blessa Phdre et
Ariane, qui, mls d'amour et de haine, servent  montrer sa puissance,
comme la foudre sert  faire connatre l'empire de Jupiter.

 mesure que le dieu donne le plaisir d'aimer, Vnus y joint le bonheur
de plaire.

Les filles entrent chaque jour dans le sanctuaire pour faire leur prire
 Vnus. Elles y expriment des sentimens nafs comme le coeur qui les
fait natre. Reine d'Amathonte, disait une d'elles, ma flamme pour
Thyrsis est teinte: je ne te demande pas de me rendre mon amour; fais
seulement qu'Ixiphile m'aime.

Une autre disait tout bas: Puissante desse, donne-moi la force de
cacher quelque temps mon amour  mon berger, pour augmenter le prix de
l'aveu que je veux lui en faire.

Desse de Cythre, disait une autre, je cherche la solitude; les jeux de
mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-tre. Ah! si j'aime
quelqu'un, ce ne peut tre que Daphnis.

Dans les jours de fte, les filles et les jeunes garons viennent
rciter des hymnes en l'honneur de Vnus: souvent ils chantent sa
gloire, en chantant leurs amours.

Un jeune Gnidien, qui tenait par la main sa matresse, chantait ainsi:
Amour, lorsque tu vis Psych, tu te blessas sans doute des mmes traits
dont tu viens de blesser mon coeur: ton bonheur n'tait pas diffrent du
mien; car tu sentais mes feux, et moi j'ai senti tes plaisirs.

J'ai vu tout ce que je dcris. J'ai t  Gnide: j'y ai vu Thmire, et
je l'ai aime; je l'ai vue encore, et je l'ai aime davantage. Je
resterai toute ma vie  Gnide avec elle, et je serai le plus heureux des
mortels.

Nous irons dans le temple, et jamais il n'y sera entr un amant si
fidle: nous irons dans le palais de Vnus, et je croirai que c'est le
palais de Thmire; j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs
que je mettrai sur son sein: peut-tre que je pourrai la conduire dans
le bocage o tant de routes vont se confondre; et, quand elle sera
gare... L'Amour, qui m'inspire, me dfend de rvler ses mystres.




[Illustration]

SECOND CHANT.


Il y a  Gnide un antre sacr que les nymphes habitent, o la desse
rend ses oracles. La terre ne mugit point sous les pieds; les cheveux ne
se dressent point sur la tte; il n'y a point de prtresses, comme 
Delphes, o Apollon agite la Pythie: mais Vnus elle-mme coute les
mortels, sans se jouer de leurs esprances ni de leurs craintes.

Une coquette de l'le de Crte tait venue  Gnide: elle marchait
entoure de tous les jeunes Gnidiens; elle souriait  l'un, parlait 
l'oreille  l'autre, soutenait son bras sur un troisime, criait  deux
autres de la suivre. Elle tait belle et pare avec art; le son de sa
voix tait imposteur comme ses yeux.  ciel! que d'alarmes ne
causa-t-elle point aux vraies amantes! Elle se prsenta  l'oracle,
aussi fire que les desses; mais soudain nous entendmes une voix qui
sortait du sanctuaire: Perfide, comment oses-tu porter tes artifices
jusque dans les lieux o je rgne avec la candeur? Je vais te punir
d'une manire cruelle; je t'terai tes charmes, mais je te laisserai le
coeur comme il est. Tu appelleras tous les hommes que tu verras; ils te
fuiront comme une ombre plaintive, et tu mourras accable de refus et de
mpris.

Une courtisane de Nocrtis vint ensuite, toute brillante des dpouilles
de ses amans. Va, dit la desse, tu te trompes, si tu crois faire la
gloire de mon empire: ta beaut fait voir qu'il y a des plaisirs, mais
elle ne les donne pas. Ton coeur est comme le fer; et quand tu verrais
mon fils mme, tu ne saurais l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux
hommes lches qui les demandent, et qui s'en dgotent; va leur montrer
tes charmes, que l'on voit soudain, et que l'on perd pour toujours. Tu
n'es propre qu' faire mpriser ma puissance.

Quelque temps aprs, vint un homme riche, qui levait les tributs du roi
de Lydie. Tu me demandes, dit la desse, une chose que je ne saurais
faire, quoique je sois la desse de l'amour. Tu achtes des beauts pour
les aimer; mais tu ne les aimes pas, parce que tu les achtes. Tes
trsors ne te seront point inutiles; ils serviront  te dgoter de tout
ce qu'il y a de plus charmant dans la nature.

Un jeune homme de Doride, nomm Ariste, se prsenta ensuite. Il avait
vu  Gnide la charmante Camille; il en tait perdument amoureux: il
sentait tout l'excs de son amour, et il venait demander  Vnus qu'il
pt l'aimer davantage.

Je connais ton coeur, lui dit la desse: tu sais aimer. J'ai trouv
Camille digne de toi: j'aurais pu la donner au plus grand roi du monde;
mais les rois la mritent moins que les bergers.

Je parus ensuite avec Thmire. La desse me dit: Il n'y a point dans mon
empire de mortel qui me soit plus soumis que toi. Mais que veux-tu que
je fasse? Je ne saurais te rendre plus amoureux, ni Thmire plus
charmante. Ah! lui dis-je, grande desse, j'ai mille grces  vous
demander: faites que Thmire ne pense qu' moi, qu'elle ne voie que moi,
qu'elle se rveille en songeant  moi; qu'elle craigne de me perdre
quand je suis prsent, qu'elle m'espre dans mon absence; que, toujours
charme de me voir, elle regrette encore tous les momens qu'elle a
passs sans moi.




[Illustration]

TROISIME CHANT.


Il y a  Gnide des jeux sacrs qui se renouvellent tous les ans: les
femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beaut. L, les
bergres sont confondues avec les filles des rois; car la beaut seule y
porte les marques de l'empire. Vnus y prside elle-mme: elle dcide
sans balancer, elle sait bien quelle est la mortelle heureuse qu'elle a
le plus favorise.

Hlne remporta ce prix plusieurs fois: elle triompha lorsque Thse
l'eut ravie; elle triompha lorsqu'elle eut t enleve par le fils de
Priam; elle triompha enfin, lorsque les dieux l'eurent rendue  Mnlas,
aprs dix ans d'esprance. Ainsi ce prince, au jugement de Vnus mme,
se vit aussi heureux poux que Thse et Paris avaient t heureux
amans.

Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tombaient  grosses
boucles sur les paules. Il en vint dix de Salamine, qui n'avaient
encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de l'le
de Lesbos, et elles se disaient l'une  l'autre: Je me sens tout mue;
il n'y a rien de si charmant que vous: si Vnus vous voit des mmes yeux
que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beauts de
l'univers.

Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchait de la blancheur de
leur teint et de la rgularit de leurs traits: tout faisait voir ou
promettait un beau corps; et les dieux qui les formrent n'auraient rien
fait de plus digne d'eux, s'ils n'avaient plus cherch  leur donner des
perfections que des grces.

Il vint cent femmes de l'le de Chypre. Nous avons, disaient-elles,
pass notre jeunesse dans le temple de Vnus: nous lui avons consacr
notre virginit et notre pudeur mme. Nous ne rougissons point de nos
charmes; nos manires, quelquefois hardies et toujours libres, doivent
nous donner de l'avantage sur une pudeur qui s'alarme sans cesse.

Je vis les filles de la superbe Lacdmone. Leur robe tait ouverte par
les cts, depuis la ceinture, de la manire la plus immodeste; et
cependant elles faisaient les prudes, et soutenaient qu'elles ne
violaient la pudeur que par amour pour la patrie.

Mer fameuse par tant de naufrages, vous savez conserver des dpts
prcieux. Vous vous calmtes, lorsque le navire Argo porta la toison
d'or sur votre plaine liquide; et lorsque cinquante beauts sont parties
de Colchos et se sont confies  vous, vous vous tes courbe sous
elles.

Je vis aussi Oriane, semblable aux desses. Toutes les beauts de Lydie
entouraient leur reine. Elle avait envoy devant elle cent jeunes filles
qui avaient prsent  Vnus une offrande de deux cents talens. Candaule
tait venu lui-mme, plus distingu par son amour que par la pourpre
royale: il passait les jours et les nuits  dvorer de ses regards les
charmes d'Oriane: ses yeux erraient sur son beau corps, et ses yeux ne
se lassaient jamais. Hlas! disait-il, je suis heureux; mais c'est une
chose qui n'est sue que de Vnus et de moi: mon bonheur serait plus
grand s'il donnait de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornemens;
faites tomber cette toile importune; montrez-vous  l'univers; laissez
le prix de la beaut, et demandez des autels.

Auprs de l taient vingt Babyloniennes: elles avaient des robes de
pourpre brodes d'or; elles croyaient que leur luxe augmentait leur
prix. Il y en avait qui portaient, pour preuve de leur beaut, les
richesses qu'elle leur avait fait acqurir.

Plus loin, je vis cent femmes d'gypte qui avaient les yeux et les
cheveux noirs. Leurs maris taient auprs d'elles, et ils disaient: Les
lois nous soumettent  vous en l'honneur d'Isis; mais votre beaut a sur
nous un empire plus fort que celui des lois: nous vous obissons avec le
mme plaisir que l'on obit aux dieux; nous sommes les plus heureux
esclaves de l'univers.

Le devoir vous rpond de notre fidlit: mais il n'y a que l'amour qui
puisse nous promettre la vtre.

Soyez moins sensibles  la gloire que vous acquerrez  Gnide, qu'aux
hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprs d'un mari
tranquille, qui, pendant que vous vous occupez des affaires du dehors,
doit attendre, dans le sein de votre famille, le coeur que vous lui
rapportez.

Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoie ses vaisseaux au
bout de l'univers: les ornemens fatiguaient leur tte superbe; toutes
les parties du monde semblaient avoir contribu  leur parure.

Dix beauts vinrent des lieux o commence le jour: elles taient filles
de l'Aurore; et, pour la voir, elles se levaient tous les jours avant
elle. Elles se plaignaient du Soleil, qui faisait disparatre leur mre;
elles se plaignaient de leur mre, qui ne se montrait  elles que comme
au reste des mortels.

Je vis, sous une tente, une reine d'un peuple des Indes. Elle tait
entoure de ses filles, qui dj faisaient esprer les charmes de leur
mre: des eunuques la servaient, et leurs yeux regardaient la terre;
car, depuis qu'ils avaient respir l'air de Gnide, ils avaient senti
redoubler leur affreuse mlancolie.

Les femmes de Cadix, qui sont aux extrmits de la terre, disputrent
aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers o une belle ne
reoive des hommages; mais il n'y a que les plus grands hommages qui
puissent apaiser l'ambition d'une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite. Belles sans ornemens, elles
avaient des grces au lieu de perles et de rubis. On ne voyait sur leur
tte que les prsens de Flore; mais ils y taient plus dignes des
embrassemens de Zphyre. Leur robe n'avait d'autre mrite que celui de
marquer une taille charmante, et d'avoir t file de leurs propres
mains.

Parmi toutes ces beauts, on ne vit point la jeune Camille. Elle avait
dit: Je ne veux point disputer le prix de la beaut; il me suffit que
mon cher Ariste me trouve belle.

Diane rendait ces jeux clbres par sa prsence. Elle n'y venait point
disputer le prix; car les desses ne se comparent point aux mortelles.
Je la vis seule: elle tait belle comme Vnus; je la vis auprs de
Vnus: elle n'tait plus que Diane.

Il n'y eut jamais un si grand spectacle: les peuples taient spars des
peuples; les yeux erraient de pays en pays, depuis le couchant jusqu'
l'aurore: il semblait que Gnide ft tout l'univers.

Les dieux ont partag la beaut entre les nations, comme la nature l'a
partage entre les desses. L, on voyait la beaut fire de Pallas;
ici, la grandeur et la majest de Junon; plus loin, la simplicit de
Diane, la dlicatesse de Thtis, le charme des Grces, et quelquefois le
sourire de Vnus.

Il semblait que chaque peuple et une manire particulire d'exprimer sa
pudeur, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux: les unes
dcouvraient la gorge et cachaient leurs paules: les autres montraient
les paules et couvraient la gorge: celles qui vous drobaient le pied
vous payaient par d'autres charmes: et l on rougissait de ce qu'ici on
appelait biensance.

Les dieux sont si charms de Thmire qu'ils ne la regardent jamais sans
sourire de leur ouvrage. De toutes les desses, il n'y a que Vnus qui
la voie avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de
jalousie.

Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans
l'herbe, on distingua Thmire de tant de belles. Elles n'eurent pas le
temps d'tre ses rivales: elles furent vaincues avant de la craindre.
Ds qu'elle parut, Vnus ne regarda qu'elle. Elle appela les Grces.
Allez la couronner, leur dit-elle: de toutes les beauts que je vois,
c'est la seule qui vous ressemble.




[Illustration]

QUATRIME CHANT.


Pendant que Thmire tait occupe avec ses compagnes au culte de la
desse, j'entrai dans un bois solitaire: j'y trouvai le tendre Ariste.
Nous nous tions vus le jour que nous allmes consulter l'oracle; c'en
fut assez pour nous engager  nous entretenir: car Vnus met dans le
coeur, en la prsence d'un habitant de Gnide, le charme secret que
trouvent deux amis, lorsque, aprs une longue absence, ils sentent dans
leurs bras le doux objet de leurs inquitudes.

Ravis l'un de l'autre, nous sentmes que notre coeur se donnait; il
semblait que la tendre Amiti tait descendue du ciel pour se placer au
milieu de nous. Nous nous racontmes mille choses de notre vie. Voici 
peu prs ce que je lui dis:

Je suis n  Sybaris, o mon pre Antiloque tait prtre de Vnus. On ne
met point, dans cette ville, de diffrence entre les volupts et les
besoins; on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil
tranquille; on donne des prix, aux dpens du public,  ceux qui peuvent
dcouvrir des volupts nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des
bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mmoire des magistrats
qui les ont gouverns.

On y abuse de la fertilit du terroir, qui y produit une abondance
ternelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'
encourager le luxe et la mollesse.

Les hommes sont si effmins, leur parure est si semblable  celle des
femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant
d'art, ils emploient tant de temps  se corriger  leur miroir, qu'il
semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre: chaque jour voit finir les
dsirs et les esprances de chaque jour: on ne sait ce que c'est que
d'aimer et d'tre aim; on n'est occup que de ce qu'on appelle si
faussement jouir.

Les faveurs n'y ont que leur ralit propre; et toutes ces circonstances
qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand
prix, ces engagemens qui paraissent toujours plus grands, ces petites
choses qui valent tant, tout ce qui prpare un heureux moment, tant de
conqutes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernire, tout
cela est inconnu  Sybaris.

Encore si elles avaient la moindre modestie, cette faible image de la
vertu pourrait plaire; mais non: les yeux sont accoutums  tout voir,
et les oreilles  tout entendre.

Bien loin que la multiplicit des plaisirs donne aux Sybarites plus de
dlicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un
sentiment.

Ils passent leur vie dans une joie purement extrieure: ils quittent un
plaisir qui leur dplat pour un plaisir qui leur dplaira encore: tout
ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dgot.

Leur me, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de
dlicatesse que pour les peines: un citoyen fut fatigu, toute une nuit,
d'une rose qui s'tait replie dans son lit.

La mollesse a tellement affaibli leurs corps, qu'ils ne sauraient remuer
les moindres fardeaux; ils peuvent  peine se soutenir sur leurs pieds;
les voitures les plus douces les font vanouir; lorsqu'ils sont dans les
festins, l'estomac leur manque  tous les instans.

Ils passent leur vie sur des siges renverss, sur lesquels ils sont
obligs de se reposer tout le jour, sans s'tre fatigus: ils sont
briss quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs
concitoyens, lches devant les trangers, ils sont des esclaves tout
prts pour le premier matre.

Ds que je sus penser, j'eus du dgot pour la malheureuse Sybaris.
J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non,
disais-je, je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonn: tous
ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, et
moi pour la quitter.

J'allai pour la dernire fois au temple, et, m'approchant des autels o
mon pre avait tant de fois sacrifi: Grande desse, dis-je  haute
voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton culte: en quelque lieu de
la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera
plus pur que celui qu'on t'offre  Sybaris.

Je partis, et j'arrivai en Crte. Cette le est toute pleine des
monumens de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain, ouvrage
de Ddale, pour tromper ou pour satisfaire les garemens de Pasipha; le
labyrinthe, dont l'Amour seul sut luder l'artifice; le tombeau de
Phdre, qui tonna le Soleil, comme avait fait sa mre; et le temple
d'Ariane qui, dsole dans les dserts, abandonne par un ingrat, ne se
repentait pas encore de l'avoir suivi.

On y voit le palais d'Idomne, dont le retour ne fut pas plus heureux
que celui des autres capitaines grecs: car ceux qui chapprent au
danger d'un lment colre, trouvrent leur maison plus funeste encore:
Vnus irrite leur fit embrasser des pouses perfides, et ils moururent
de la main qu'ils croyaient la plus chre.

Je quittai cette le si odieuse  une desse qui devait faire quelque
jour la flicit de ma vie.

Je me rembarquai, et la tempte me jeta  Lesbos. C'est encore une le
peu chrie de Vnus: elle a t la pudeur du visage des femmes, la
faiblesse de leur corps, et la timidit de leur me. Grande Vnus,
laisse brler les femmes de Lesbos d'un feu lgitime; pargne  la
nature humaine tant d'horreurs.

Mitylne est la capitale de Lesbos; c'est la patrie de la tendre Sapho.
Immortelle comme les Muses, cette fille infortune brle d'un feu
qu'elle ne peut teindre. Odieuse  elle-mme, trouvant ses ennuis dans
ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Comment,
dit-elle, une flamme si vaine peut-elle tre si cruelle? Amour, tu es
cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit trouver une le plus profane
encore; c'tait celle de Lemnos. Vnus n'y a point de temple: jamais les
Lemniens ne lui adressrent de voeux. Nous rejetons, disent-ils, un
culte qui amollit les coeurs. La desse les en a souvent punis: mais,
sans expier leur crime, ils en portent la peine, toujours plus impies 
mesure qu'ils sont plus affligs.

Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chrie des dieux;
les vents me portrent  Dlos. Je restai quelques mois dans cette le
sacre. Mais, soit que les dieux nous prviennent quelquefois sur ce qui
nous arrive, soit que notre me retienne de la divinit, dont elle est
mane, quelque faible connaissance de l'avenir, je sentis que mon
destin, que mon bonheur mme, m'appelaient dans un autre pays.

Une nuit que j'tais dans cet tat tranquille o l'me, plus 
elle-mme, semble tre dlivre de la chane qui la tient assujettie, il
m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'tait une mortelle ou une desse.
Un charme secret tait rpandu sur toute sa personne: elle n'tait point
belle comme Vnus, mais elle tait ravissante comme elle: tous ses
traits n'taient point rguliers, mais ils enchantaient tous ensemble:
vous n'y trouviez point ce qu'on admire, mais ce qui pique: ses cheveux
tombaient ngligemment sur ses paules, mais cette ngligence tait
heureuse: sa taille tait charmante; elle avait cet air que la nature
donne seule et dont elle cache le secret aux peintres mmes. Elle vit
mon tonnement; elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-elle
d'une voix qui pntrait le coeur, la seconde des Grces: Vnus, qui
m'envoie, veut te rendre heureux; mais il faut que tu ailles l'adorer
dans son temple de Gnide. Elle fuit, mes bras la suivirent: mon songe
s'envola avec elle; et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus
voir, ml du plaisir de l'avoir vue.

Je quittai donc l'le de Dlos: j'arrivai  Gnide. Je puis dire que
d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce
que je sentis. Je n'aimais pas encore, mais je cherchais  aimer: mon
coeur s'chauffait comme dans la prsence de quelque beaut divine.
J'avanai, et je vis de loin des jeunes filles qui jouaient dans la
prairie: je fus d'abord entran vers elles. Insens que je suis,
disais-je, j'ai, sans aimer, tous les garemens de l'amour: mon coeur
vole dj vers des objets inconnus, et ces objets lui donnent de
l'inquitude. J'approchai; je vis la charmante Thmire. Sans doute que
nous tions faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle; et je crois
que je serais mort de douleur, si elle n'avait tourn sur moi quelques
regards. Grande Vnus, m'criai-je, puisque vous devez me rendre
heureux, faites que ce soit avec cette bergre: je renonce  toutes les
autres beauts; elle seule peut remplir vos promesses et tous les voeux
que je ferai jamais.




[Illustration]

CINQUIME CHANT.


Je parlais encore au jeune Ariste de mes tendres amours; ils lui firent
soupirer les siens: je soulageai son coeur en le priant de me les
raconter. Voici ce qu'il me dit: je n'oublierai rien; car je suis
inspir par le mme dieu qui le faisait parler.

Dans tout ce rcit, vous ne trouverez rien que de trs simple: mes
aventures ne sont que les sentimens d'un coeur tendre, que mes plaisirs,
que mes peines; et, comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il
fait aussi toute l'histoire de ma vie.

Camille est fille d'un des principaux habitans de Gnide. Elle est belle;
elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les coeurs: les
femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grces de Camille;
les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la
voir encore.

Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste, des yeux vifs
et tout prts  tre tendres, des traits faits exprs l'un pour l'autre,
des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des coeurs.

Camille ne cherche point  se parer; mais elle est mieux pare que les
autres femmes.

Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle
se prte galement au srieux et  l'enjouement. Si vous voulez, elle
pensera sensment; si vous voulez, elle badinera comme les Grces.

Plus on a d'esprit, plus on en trouve  Camille. Elle a quelque chose de
si naf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du coeur. Tout ce
qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicit; vous
trouvez toujours une bergre nave. Des grces si lgres, si fines, si
dlicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.

Avec tout cela, Camille m'aime: elle est ravie quand elle me voit; elle
est fche quand je la quitte; et, comme si je pouvais vivre sans elle,
elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime,
elle me croit: je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est
ravie, comme si elle ne le savait pas. Quand je lui dis qu'elle fait la
flicit de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne.
Enfin elle m'aime tant, qu'elle me ferait presque croire que je suis
digne de son amour.

Il y avait un mois que je voyais Camille sans oser lui dire que je
l'aimais, et sans oser presque me le dire  moi-mme: plus je la
trouvais aimable, moins j'esprais d'tre celui qui la rendrait
sensible. Camille, tes charmes me touchaient; mais ils me disaient que
je ne te mritais pas.

Je cherchais partout  t'oublier; je voulais effacer de mon coeur ton
adorable image. Que je suis heureux! je n'ai pu y russir; cette image y
est reste, et elle y vivra toujours.

Je dis  Camille: J'aimais le bruit du monde, et je cherche la solitude;
j'avais des vues d'ambition, et je ne dsire plus que ta prsence; je
voulais errer sous des climats reculs, et mon coeur n'est plus citoyen
que des lieux o tu respires: tout ce qui n'est point toi s'est vanoui
de devant mes yeux.

Quand Camille m'a parl de sa tendresse, elle a encore quelque chose 
me dire; elle croit avoir oubli ce qu'elle m'a jur mille fois. Je suis
si charm de l'entendre, que je feins quelquefois de ne la pas croire,
pour qu'elle touche encore mon coeur: bientt rgne entre nous ce doux
silence qui est le plus tendre langage des amans.

Quand j'ai t absent de Camille, je veux lui rendre compte de ce que
j'ai pu voir ou entendre. De quoi m'entretiens-tu? me dit-elle:
parle-moi de nos amours; ou, si tu n'as rien pens, si tu n'as rien  me
dire, cruel, laisse-moi parler.

Quelquefois elle me dit en m'embrassant: Tu es triste. Il est vrai, lui
dis-je; mais la tristesse des amans est dlicieuse; je sens couler mes
larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m'aimes; je n'ai point de sujet
de me plaindre, et je me plains: ne me retire point de la langueur o je
suis; laisse-moi soupirer en mme temps mes peines et mes plaisirs.

Dans les transports de l'amour, mon me est trop agite; elle est
entrane vers son bonheur sans en jouir: au lieu qu' prsent je gote
ma tristesse mme. N'essuie point mes larmes: qu'importe que je pleure,
puisque je suis heureux?

Quelquefois Camille me dit: Aime-moi. Oui, je t'aime. Mais comment
m'aimes-tu? Hlas! lui dis-je, je t'aime comme je t'aimais: car je ne
puis comparer l'amour que j'ai pour toi qu' celui que j'ai eu pour
toi-mme.

J'entends louer Camille par tous ceux qui la connaissent: ces louanges
me touchent comme si elles m'taient personnelles, et j'en suis plus
flatt qu'elle-mme.

Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit, que je
suis enchant de ses moindres paroles; mais j'aimerais encore mieux
qu'elle ne dt rien.

Quand elle fait des amitis  quelqu'un, je voudrais tre celui  qui
elle fait des amitis, quand tout  coup je fais rflexion que je ne
serais point aim d'elle.

Prends garde, Camille, aux impostures des amans. Ils te diront qu'ils
t'aiment: et ils diront vrai; ils te diront qu'ils t'aiment autant que
moi: mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.

Quand je l'aperois de loin, mon esprit s'gare: elle approche, et mon
coeur s'agite: j'arrive auprs d'elle, et il semble que mon me veut me
quitter, que cette me est  Camille, et qu'elle va l'animer.

Quelquefois je veux lui drober une faveur; elle me la refuse, et dans
un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice:
combattue par sa pudeur et son amour, elle voudrait me tout refuser,
elle voudrait pouvoir me tout accorder.

Elle me dit: Ne vous suffit-il pas que je vous aime? Que pouvez-vous
dsirer aprs mon coeur? Je dsire, lui dis-je, que tu fasses pour moi
une faute que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.

Camille, si je cesse un jour de t'aimer, puisse la Parque se tromper, et
prendre ce jour pour le dernier de mes jours! Puisse-t-elle effacer le
reste d'une vie que je trouverais dplorable, quand je me souviendrais
des plaisirs que j'ai eus en aimant!

Ariste soupira et se tut; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de
Camille que pour penser  elle.




[Illustration]

SIXIME CHANT.


Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous garmes; et, aprs
avoir err long-temps, nous entrmes dans une grande prairie. Nous fmes
conduits, par un chemin de fleurs, au pied d'un rocher affreux. Nous
vmes un antre obscur; nous y entrmes, croyant que c'tait la demeure
de quelque mortel.  dieux! qui aurait pens que ce lieu et t si
funeste?  peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frmit, mes
cheveux se dressrent sur la tte. Une main invisible m'entranait dans
ce fatal sjour:  mesure que mon coeur s'agitait, il cherchait 
s'agiter encore. Ami, m'criai-je, entrons plus avant, dussions-nous
voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu o jamais le soleil
n'entra, et que les vents n'agitrent jamais. J'y vis la Jalousie. Son
aspect tait plus sombre que terrible: la Pleur, la Tristesse, le
Silence, l'entouraient, et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle
souffla sur nous, elle nous mit la main sur le coeur, elle nous frappa
sur la tte; et nous ne vmes, nous n'imaginmes plus que des monstres.
Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une
desse plus puissante que moi. Nous vmes une affreuse divinit,  la
lueur des langues enflammes des serpens qui sifflaient sur sa tte;
c'tait la Fureur. Elle dtacha un de ses serpens, et le jeta sur moi:
je voulus le prendre; dj, sans que je l'eusse senti, il s'tait gliss
dans mon coeur. Je restai un moment comme stupide; mais, ds que le
poison se fut rpandu dans mes veines, je crus tre au milieu des
enfers: mon me fut embrase, et, dans sa violence, tout mon corps la
contenait  peine: j'tais si agit, qu'il me semblait que je tournais
sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnmes  nos transports; nous
fmes cent fois le tour de cet antre pouvantable: nous allions de la
Jalousie  la Fureur, et de la Fureur  la Jalousie: nous criions,
Thmire! nous criions, Camille! Si Thmire ou Camille tait venue, nous
l'aurions dchire de nos propres mains.

Enfin nous trouvmes la lumire du jour; elle nous parut importune, et
nous regrettmes presque l'antre affreux que nous avions quitt. Nous
tombmes de lassitude; et ce repos mme nous parut insupportable. Nos
yeux nous refusrent des larmes, et notre coeur ne put plus former de
soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille: le sommeil commenait  verser sur
moi ses doux pavots.  dieux! ce sommeil mme devint cruel. J'y voyais
des images plus terribles pour moi que les ples ombres: je me
rveillais  chaque instant sur une infidlit de Thmire; je la
voyais... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginais seulement
pendant la veille, je le trouvais rel dans les horreurs de cet affreux
sommeil.

Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie galement les tnbres
et la lumire! Thmire, la cruelle Thmire m'agite comme les furies. Qui
l'et cru, que mon bonheur serait de l'oublier pour jamais!

Un accs de fureur me reprit: Ami, m'criai-je, lve-toi. Allons
exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie: poursuivons
ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non: je vois de loin
un temple; c'est peut-tre celui de l'Amour: allons le dtruire, allons
briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courmes,
et il semblait que l'ardeur de commettre un crime nous donnt des forces
nouvelles: nous traversmes les bois, les prs, les gurets; nous ne
fmes pas arrts un instant: une colline s'levait en vain, nous y
montmes; nous entrmes dans le temple: il tait consacr  Bacchus. Que
la puissance des dieux est grande! Notre fureur fut aussitt calme.
Nous nous regardmes, et nous vmes avec surprise le dsordre o nous
tions.

Grand Dieu! m'criai-je, je te rends moins grces d'avoir apais ma
fureur, que de m'avoir pargn un grand crime. Et, m'approchant de la
prtresse: Nous sommes aims du dieu que vous servez; il vient de calmer
les transports dont nous tions agits:  peine sommes-nous entrs dans
ce lieu, que nous avons senti sa faveur prsente; nous voulons lui faire
un sacrifice. Daignez l'offrir pour nous, divine prtresse. J'allai
chercher une victime, et je l'apportai  ses pieds.

Pendant que la prtresse se prparait  donner le coup mortel, Ariste
pronona ces paroles: Divin Bacchus, tu aimes  voir la joie sur le
visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi, et tu ne veux
tre ador que par les mortels les plus heureux.

Quelquefois tu gares doucement notre raison; mais, quand quelque
divinit cruelle nous l'a te, il n'y a que toi qui puisses nous la
rendre.

La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage; mais tu lui tes
l'empire qu'elle prend sur nos coeurs, et tu la fais rentrer dans sa
demeure affreuse.

Aprs que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de
nous; et je racontai  la prtresse comment nous avions t tourments
dans la demeure de la Jalousie. Et tout  coup nous entendmes un grand
bruit, et un mlange confus de voix et d'instrumens de musique. Nous
sortmes du temple, et nous vmes arriver une troupe de Bacchantes qui
frappaient la terre de leurs thyrses, criant  haute voix: Evoh! Le
vieux Silne suivait, mont sur son ne: sa tte semblait chercher la
terre; et, sitt qu'on abandonnait son corps, il se balanait comme par
mesure. La troupe avait le visage barbouill de lie. Pan paraissait
ensuite avec sa flte, et les Satyres entouraient leur roi. La joie
rgnait avec le dsordre; une folie aimable mlait ensemble les jeux,
les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus: il tait
sur son char tran par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de
l'univers, portant partout la joie et la victoire.

 ses cts tait la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore
de l'infidlit de Thse, lorsque le dieu prit votre couronne et la
plaa dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cess de
pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'tiez
qu'une mortelle. Il vous dit: Aimez-moi. Thse fuit; ne vous souvenez
plus de son amour; oubliez jusqu' sa perfidie. Je vous rends immortelle
pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane: elle
entra dans le temple. Aimable dieu, s'cria-t-elle, restons dans ces
lieux, et soupirons-y nos amours. Faisons jouir ce doux climat d'une
joie ternelle. C'est auprs de ces lieux que la reine des coeurs a pos
son empire: que le dieu de la joie rgne auprs d'elle, et augmente le
bonheur de ces peuples dj si fortuns.

Pour moi, grand dieu, je sens dj que je t'aime davantage. Quoi! tu
pourrais quelque jour me paratre encore plus aimable! Il n'y a que les
immortels qui puissent aimer  l'excs, et aimer toujours davantage; il
n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'esprent, et qui sont plus
borns quand ils dsirent que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes ternelles amours. Dans le ciel, on n'est occup que de
sa gloire; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champtres que
l'on sait aimer. Et pendant que cette troupe se livrera  une joie
insense, ma joie, mes soupirs, et mes larmes mme, te rediront sans
cesse mes amours.

Le dieu sourit  Ariane; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara
de nos coeurs: nous sentmes une motion divine. Saisis des garemens de
Silne et des transports des Bacchantes, nous prmes un thyrse, et nous
nous mlmes dans les danses et dans les concerts.




[Illustration]

SEPTIME CHANT.


Nous quittmes les lieux consacrs  Bacchus; mais bientt nous crmes
sentir que nos maux n'avaient t que suspendus. Il est vrai que nous
n'avions point cette fureur qui nous avait agits; mais la sombre
tristesse avait saisi notre me, et nous tions dvors de soupons et
d'inquitudes.

Il nous semblait que les cruelles desses ne nous avaient agits que
pour nous faire pressentir des malheurs auxquels nous tions destins.

Quelquefois nous regrettions le temple de Bacchus; bientt nous tions
entrans vers celui de Gnide: nous voulions voir Thmire et Camille,
ces objets puissans de notre amour et de notre jalousie.

Mais nous n'avions aucune de ces douceurs que l'on a coutume de sentir
lorsque, sur le point de revoir ce qu'on aime, l'me est dj ravie, et
semble goter d'avance tout le bonheur qu'elle se promet.

Peut-tre, dit Ariste, que je trouverai le berger Lycas avec Camille;
que sais-je s'il ne lui parle pas dans ce moment?  dieux! l'infidle
prend plaisir  l'entendre!

On disait l'autre jour, repris-je, que Thyrsis, qui a tant aim Thmire,
devait arriver  Gnide; il l'a aime, sans doute qu'il l'aime encore: il
faudra que je dispute un coeur que je croyais tout  moi.

L'autre jour Lycas chantait ma Camille: que j'tais insens! j'tais
ravi de l'entendre louer.

Je me souviens que Thyrsis porta  ma Thmire des fleurs nouvelles:
malheureux que je suis! elle les a mises sur son sein! C'est un prsent
de Thyrsis, disait-elle. Ah! j'aurais d les arracher, et les fouler 
mes pieds.

Il n'y a pas long-temps que j'allais avec Camille faire  Vnus un
sacrifice de deux tourterelles; elles m'chapprent, et s'envolrent
dans les airs.

J'avais crit sur des arbres mon nom avec celui de Thmire, j'avais
crit mes amours: je les lisais et relisais sans cesse; un matin je les
trouvai effacs.

Camille, ne dsespre point un malheureux qui t'aime: l'amour qu'on
irrite peut avoir tous les effets de la haine.

Le premier Gnidien qui regardera ma Thmire, je le poursuivrai jusque
dans le temple, et je le punirai, ft-il aux pieds de Vnus.

Cependant nous arrivmes prs de l'antre sacr o la desse rend ses
oracles. Le peuple tait comme les flots de la mer agite: ceux-ci
venaient d'entendre, les autres allaient chercher leur rponse.

Nous entrmes dans la foule; je perdis l'heureux Ariste. Dj il avait
embrass sa Camille; et moi je cherchais encore ma Thmire.

Je la trouvai enfin. Je sentis ma jalousie redoubler  sa vue, je sentis
renatre mes premires fureurs. Mais elle me regarda, et je devins
tranquille. C'est ainsi que les dieux renvoient les Furies, lorsqu'elles
sortent des enfers.

 dieux! me dit-elle, que tu m'as cot de larmes! Trois fois le soleil
a parcouru sa carrire; je craignais de t'avoir perdu pour jamais: cette
parole me fait trembler. J'ai t consulter l'oracle. Je n'ai point
demand si tu m'aimais; hlas! je ne voulais que savoir si tu vivais
encore. Vnus vient de me rpondre que tu m'aimes toujours.

Excuse, lui dis-je, un infortun qui t'aurait hae, si son me en tait
capable. Les dieux, dans les mains desquels je suis, peuvent me faire
perdre la raison: ces dieux, Thmire, ne peuvent pas m'ter mon amour.

La cruelle Jalousie m'a agit, comme dans le Tartare on tourmente les
ombres criminelles. J'en tire cet avantage, que je sens mieux le bonheur
qu'il y a d'tre aim de toi, aprs l'affreuse situation o m'a mis la
crainte de te perdre.

Viens donc avec moi, viens dans ce bois solitaire: il faut qu' force
d'aimer j'expie les crimes que j'ai faits. C'est un grand crime,
Thmire, de te croire infidle.

Jamais les bois de l'lyse, que les dieux ont faits exprs pour la
tranquillit des ombres qu'ils chrissent; jamais les forts de Dodone,
qui parlent aux humains de leur flicit future; ni les jardins des
Hesprides, dont les arbres se courbent sous le poids de l'or qui
compose leurs fruits, ne furent plus charmans que ce bocage enchant par
la prsence de Thmire.

Je me souviens qu'un Satyre, qui suivait une Nymphe qui fuyait tout
plore, nous vit, et s'arrta. Heureux amans! s'cria-t-il, vos yeux
savent s'entendre et se rpondre; vos soupirs sont pays par des
soupirs! Mais moi, je passe ma vie sur les traces d'une bergre
farouche; malheureux pendant que je la poursuis, plus malheureux encore
lorsque je l'ai atteinte.

Une jeune Nymphe, seule dans ce bois, nous aperut et soupira. Non,
dit-elle, ce n'est que pour augmenter mes tourmens, que le cruel Amour
me fait voir un amant si tendre.

Nous trouvmes Apollon assis auprs d'une fontaine. Il avait suivi
Diane, qu'un daim timide avait mene dans ces bois. Je le reconnus  ses
blonds cheveux, et  la troupe immortelle qui tait autour de lui. Il
accordait sa lyre; elle attire les rochers, les arbres la suivent, les
lions restent immobiles. Mais nous entrmes plus avant dans les forts,
appels en vain par cette divine harmonie.

O croyez-vous que je trouvai l'Amour? Je le trouvai sur les lvres de
Thmire; je le trouvai ensuite sur son sein; il s'tait sauv  ses
pieds: je l'y trouvai encore; il se cacha sous ses genoux: je le suivis,
et je l'aurais toujours suivi, si Thmire toute en pleurs, Thmire
irrite ne m'et arrt. Il tait  sa dernire retraite: elle est si
charmante, qu'il ne saurait la quitter. C'est ainsi qu'une tendre
fauvette, que la crainte et l'amour retiennent sur ses petits, reste
immobile sous la main avide qui s'approche, et ne peut consentir  les
abandonner.

Malheureux que je suis! Thmire couta mes plaintes, elle n'en fut point
attendrie: elle entendit mes prires, elle devint plus svre. Enfin je
fus tmraire: elle s'indigna; je tremblai: elle me parut fche; je
pleurai: elle me rebuta; je tombai, et je sentis que mes soupirs
allaient tre mes derniers soupirs, si Thmire n'avait mis la main sur
mon coeur, et n'y et rappel la vie.

Non, dit-elle, je ne suis pas si cruelle que toi; car je n'ai jamais
voulu te faire mourir, et tu veux m'entraner dans la nuit du tombeau.
Ouvre ces yeux mourans, si tu ne veux que les miens se ferment pour
jamais.

Elle m'embrassa: je reus ma grce, hlas! sans esprance de devenir
coupable.




CPHISE ET L'AMOUR.



  _Comme cette Pice m'a paru tre du mme auteur, j'ai cru devoir la
  traduire et la mettre ici._





Un jour que j'errais dans les bois d'Idalie avec la jeune Cphise, je
trouvai l'Amour qui dormait couch sur des fleurs, et couvert par
quelques branches de myrte qui cdaient doucement aux haleines des
Zphyrs. Les Jeux et les Ris, qui le suivent toujours, taient alls
foltrer loin de lui: il tait seul. J'avais l'Amour en mon pouvoir; son
arc et son carquois taient  ses cts; et, si j'avais voulu, j'aurais
vol les armes de l'Amour. Cphise prit l'arc du plus grand des dieux:
elle y mit un trait sans que je m'en aperusse, et le lana contre moi.
Je lui dis en souriant: Prends-en un second; fais-moi une autre
blessure; celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait;
il lui tomba sur le pied, et elle cria doucement: c'tait le trait le
plus pesant qui ft dans le carquois de l'Amour. Elle le reprit, le fit
voler; il me frappa, je me baissai. Ah! Cphise, tu veux donc me faire
mourir? Elle s'approcha de l'Amour. Il dort profondment, dit-elle; il
s'est fatigu  lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs pour lui
lier les pieds et les mains. Ah! je n'y puis consentir; car il nous a
toujours favoriss. Je vais donc, dit-elle, prendre ses armes, et lui
tirer une flche de toute ma force. Mais il se rveillera, lui dis-je.
Eh bien! qu'il se rveille: que pourra-t-il faire que nous blesser
davantage? Non, non, laissons-le dormir; nous resterons auprs de lui,
et nous en serons plus enflamms.

Cphise prit alors des feuilles de myrtes et de roses. Je veux,
dit-elle, en couvrir l'Amour. Les Jeux et les Ris le chercheront, et ne
pourront plus le trouver. Elle les jeta sur lui, et elle riait de voir
le petit dieu presque enseveli. Mais  quoi m'amus-je? dit-elle. Il
faut lui couper les ailes, afin qu'il n'y ait plus sur la terre d'hommes
volages; car ce dieu va de coeur en coeur, et porte partout
l'inconstance. Elle prit ses ciseaux, s'assit; et, tenant d'une main le
bout des ailes dores de l'Amour, je sentis mon coeur frapp de crainte.
Arrte, Cphise! Elle ne m'entendit pas. Elle coupa le sommet des ailes
de l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'enfuit.

Lorsqu'il se fut rveill, il voulut voler; et il sentit un poids qu'il
ne connaissait pas. Il vit sur les fleurs le bout de ses ailes; il se
mit  pleurer. Jupiter, qui l'aperut du haut de l'Olympe, lui envoya un
nuage qui le porta dans le palais de Gnide, et le posa sur le sein de
Vnus. Ma mre, dit-il, je battais de mes ailes sur votre sein; on me
les a coupes: que vais-je devenir? Mon fils, dit la belle Cypris, ne
pleurez point; restez sur mon sein, ne bougez pas; la chaleur va les
faire renatre. Ne voyez-vous pas qu'elles sont plus grandes?
Embrassez-moi: elles croissent: vous les aurez bientt comme vous les
aviez; j'en vois dj le sommet qui se dore: dans un moment... C'est
assez; volez, volez, mon fils. Oui, dit-il, je vais me hasarder. Il
s'envola; il se reposa auprs de Vnus, et revint d'abord sur son sein.
Il reprit l'essor; il alla se reposer un peu plus loin, et revint encore
sur le sein de Vnus. Il l'embrassa: elle lui sourit; il l'embrassa
encore, et badina avec elle; et enfin il s'leva dans les airs, d'o il
rgne sur toute la nature.

L'Amour, pour se venger de Cphise, l'a rendue la plus volage de toutes
les belles; il la fait brler chaque jour d'une nouvelle flamme. Elle
m'a aim; elle a aim Daphnis, et elle aime aujourd'hui Clon. Cruel
Amour, c'est moi que vous punissez! Je veux bien porter la peine de son
crime; mais n'auriez-vous point d'autres tourmens  me faire souffrir?




FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Le temple de Gnide, by 
Charles-Louis de Secondat, Baron Montesquieu

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TEMPLE DE GNIDE ***

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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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