The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'histoire gnrale des voyages
(Tome second), by Jean Franois de La Harpe

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Title: Abrg de l'histoire gnrale des voyages (Tome second)

Author: Jean Franois de La Harpe

Release Date: March 6, 2008 [EBook #24768]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES ***




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                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                       TOME DEUXIME.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRG DE

L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




PREMIRE PARTIE.

AFRIQUE.




LIVRE TROISIME.

VOYAGES AU SNGAL ET SUR LES CTES D'AFRIQUE JUSQU' SIERRA-LEONE.




CHAPITRE PREMIER.

Voyages de Cadamosto sur la rivire du Sngal et dans les pays voisins.
Azanaghis. Tegazza. Cte d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.


Aprs avoir parcouru les principales les places dans l'Ocan
atlantique vis--vis le continent africain, et dont les Europens se
sont empars  la mme poque o ils commencrent  reconnatre la cte
occidentale de cette partie du monde, nous allons, en retournant un peu
sur nos pas, suivre avec les voyageurs cette mme cte, depuis le dsert
de Sahara jusqu' Sierra-Leone, o commence la Guine proprement dite.

Avant de passer par le dtroit de Gibraltar dans l'Ocan qui baigne la
cte occidentale d'Afrique, on trouve, sur les bords de la Mditerrane,
les contres connues autrefois des anciens, et qui forment ce que les
modernes ont appel Barbarie; Alger et son domaine, qui est l'ancienne
Numidie; Tunis, qu'on croit tre Carthage; Tripoli, la grande Syrte,
Barca, tout ce qui composait les possessions romaines jusqu'au mont
Atlas. Au-del du dtroit est le royaume de Fez, l'empire de Maroc,
autrefois la Mauritanie Tingitane; Dara, Tafilet, pays gouverns jadis
par Syphax et par Bocchus, mais sous la dpendance ou la protection des
Romains, qui avaient pouss leurs conqutes jusqu'au dsert.

 l'orient, les Romains possdaient encore l'gypte et la Nubie, et
connaissaient quelques ports de la mer Arabique. La grande rgion qu'ils
appelaient thiopie, et que nous nommons Abyssinie, ne leur tait connue
que de nom. Elle ne l'est gure davantage aux modernes, qui pourtant en
ont frquent quelques ports, comme Adel, Zeyla, Souakem, etc., mais
n'ont que peu pntr dans l'intrieur des terres.  l'gard de la cte
orientale d'Afrique, que nous avons vu dcouvrir par les Portugais
aprs qu'ils eurent doubl le cap des Tourmentes, et qui contient les
royaumes de Mosambique, de Quiloa, de Monbassa, de Mlinde, tout ce
qu'on appelle le Zangubar et la cte d'Ajan, les commerans de Tyr et
de Phnicie y descendaient par la voie beaucoup plus courte de la mer
Rouge, dans des temps dont il nous reste bien peu de traces. Nous avons
vu que, par la mme voie, les Arabes ou Maures de la Mecque, ceux de
Barbarie, et plus rcemment les Turcs, y venaient commercer quand les
Portugais y arrivrent. Mais, quand ces mmes Portugais, quand les
Anglais et les Franais abordrent en Guine, ils n'y trouvrent que des
Ngres et des serpens. L commence donc pour nous la description d'une
nouvelle terre dcouverte par les modernes pour le malheur de ses
habitans, qui depuis n'ont pas cess d'tre vendus aux nations de
l'Europe pour exploiter les possessions du Nouveau-Monde et des les de
la mer des Indes.

Avant de parler de la Guine proprement dite, nous nous arrterons
d'abord sur les pays voisins de la rivire de Sngal, en remontant dans
l'intrieur des terres et dans les contres situes entre cette rivire
et celle de Gambie.

Un Vnitien nomm _Cadamosto_, qui tait au service de l'infant de
Portugal don Henri, et que nous avons cit  l'article des les du cap
Vert et des Canaries, voyagea aussi sur les bords du Sngal et de la
Gambie, et nous a laiss quelques dtails sur ces contres. La relation
de ses voyages, la plus ancienne des navigations modernes publies par
ceux qui les ont faites, est un vritable modle; elle ne perdrait rien
 tre compare  celle des plus habiles navigateurs de nos jours. Il y
rgne un ordre admirable; les dtails en sont attachans, les
descriptions claires et prcises. On reconnat partout l'observateur
clair. Parmi les choses qu'il a entendu dire, il s'en trouve,  la
vrit, qu'il est difficile de croire; on en verra quelques-unes de ce
genre dans l'extrait de sa relation qu'on va lire. Cadamosto a la bonne
foi de convenir lui-mme de l'invraisemblance de ces sortes de rcits;
mais ils taient conformes au got de son sicle, et sa relation et
sembl dnue d'intrt s'il les et omis.

Cadamosto observe d'abord qu'au sud du dtroit de Gibraltar, la cte,
qui est celle de Barbarie, n'est pas habite jusqu'au cap Cantin, d'o
l'on trouve, jusqu'au cap Blanc, une rgion sablonneuse et dserte, qui
est spare de la Barbarie par des montagnes du ct du nord, et que ses
habitans nomment Sahara. Du ct du sud, elle touche au pays des Ngres,
et, dans sa largeur, elle n'a pas moins de cinquante ou soixante
journes. Ce dsert s'tend jusqu' l'Ocan. Il est couvert de sable
blanc, si aride et si uni, que, le pays tant d'ailleurs fort bas, il
n'a l'apparence que d'une plaine jusqu'au cap Blanc, qui tire aussi son
nom de la blancheur de son sable, o l'on n'aperoit aucune sorte
d'arbre ou de plante. Cependant rien n'est si beau que ce cap. Sa forme
est triangulaire, et les trois pointes qu'il prsente sont  la distance
d'un mille l'une de l'autre.

Cadamosto parle ensuite des Azanaghis, peuples maures qui habitent,
cette partie du dsert la plus voisine du Sngal, et qu'on appelle
_Zanagha_, sans doute  cause du voisinage de ce fleuve, ainsi nomm par
les naturels du pays, et dont nous avons fait Sngal. La partie de
l'Afrique que nous considrerons dans ce chapitre et dans les deux
suivans est entre le 8e et le 18e degrs de latitude nord.

Derrire le cap Blanc, dans l'intrieur des terres, on trouve  six
journes du rivage une ville nomme _Ouaden_, qui n'a pas de murs, mais
qui est frquente par les Arabes et les caravanes de Tombouctou et des
autres rgions plus loignes de la cte. Leurs alimens sont des dattes
et de l'orge. Ils boivent le lait de leurs chameaux. Le pays est si sec,
qu'ils y ont peu de vaches et de chvres. Ils sont mahomtans, et fort
ennemis du nom chrtien. N'ayant point d'habitations fixes, ils sont
sans cesse errans dans les dserts, et leurs courses s'tendent jusque
dans cette partie de la Barbarie qui est voisine de la Mditerrane. Ils
voyagent toujours en grand nombre, avec un train considrable de
chameaux, sur lesquels ils transportent du cuivre, de l'argent et
d'autres richesses, de la Barbarie et du pays des Ngres  Tombouctou,
pour en rapporter de l'or et de la malaguette, qui est une espce de
poivre. Leur couleur est fort basane. Les deux sexes ont pour unique
vtement une sorte de robe blanche borde de rouge. Les hommes portent
le turban  la manire des Maures, et vont toujours nu-pieds. Leurs
dserts sont remplis de lions, de panthres, de lopards et d'autruches,
dont l'auteur vante les oeufs, aprs en avoir mang plusieurs fois.

Les Portugais tablis dans le golfe d'Arguin commeraient avec les
Arabes qui venaient sur la cte. Pour l'or et les Ngres qu'ils tiraient
d'eux, ils leur fournissaient diffrentes sortes de marchandises, telles
que des draps de laine et d'autres toffes, des tapis, de l'argent et
des alkazlis[1]. Le prince fit btir un chteau dans l'le d'Arguin
pour la sret du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles
de Portugal. Les ngocians arabes menaient au pays des Ngres quantit
de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau
cheval leur valait souvent jusqu' douze ou quinze Ngres. Il ne faut
pas que nous soyons tonns de cette disproportion, puisque parmi nous
un bon cheval cote cent pistoles, et un bon soldat vingt cus. Les
Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent
et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et
de l'or. Ces esclaves taient amens  Ouaden, d'o ils passaient aux
montagnes de Barca, et de l en Sicile. D'autres taient conduits 
Tunis et sur toute la cte de Barbarie; le reste venait dans l'le
d'Arguin, et chaque anne il en passait sept ou huit cents en Portugal.

              [Note 1: Espce de vtement.]

Avant l'tablissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au
nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armes dans
le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la
cte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles
vendaient en Portugal. C'est ce que les Europens appellent le droit des
gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussrent ainsi leurs courses
au long des ctes jusqu' la rivire de Sngal, qui est fort grande, et
qui spare le dsert de la premire contre des Ngres de la cte[2].

              [Note 2: Nous nous servons de cette expression pour
              distinguer les Ngres de Guine, les seuls dont nous nous
              occupions dans le cours de cet ouvrage, des Ngres qui
              habitent des contres intrieures appeles par les
              gographes _Nigritie_, qui tirent leur nom du grand fleuve
              Niger.]

Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la cte au-del du cap
Blanc. Ils sont voisins des dserts, et peu loigns des Arabes
d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux.
Comme ils sont plus prs du pays des Ngres que d'Ouaden, ils y ont
tourn leur commerce, qui se borne  tirer d'eux du millet et d'autres
secours pour la commodit de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne
connat pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais
en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que
des Ngres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient peu; mais
l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur, mme pour
l'avarice.

Cadamosto attribue une coutume fort singulire  la nation des
Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tte une sorte de mouchoir
qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage
est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils
se croient obligs de les cacher aussi srieusement que d'autres parties
auxquelles on attache la mme ide dans des pays moins barbares; aussi
ne se dcouvrent-ils la bouche que pour manger.

Ils ne reconnaissent aucun matre; mais les plus riches sont distingus
par quelques tmoignages de respect. En gnral, ils sont tous fort
pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur
taille est mdiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs
et flottans sur leurs paules. Tous les jours ils les humectent avec de
la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort dsagrable, ils
regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres
chrtiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre
pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient
vu des vaisseaux, spectacle inconnu  leurs anctres, ils les avaient
pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de
quelques pays loigns. Ensuite les voyant  l'ancre et sans voiles,
ils avaient conclu que c'taient des poissons. D'autres, observant que
ces machines changeaient de place, et qu'aprs avoir pass un jour ou
deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant  cinquante
milles, et toujours en mouvement au long de la cte, s'imaginaient que
c'taient des esprits vagabonds, et redoutaient beaucoup leur approche.
En supposant que ce fussent des cratures humaines, ils ne pouvaient
concevoir qu'elles fissent plus de chemin dans une nuit qu'ils n'taient
capables d'en faire dans trois jours; et ce raisonnement les confirma
dans l'opinion que c'taient des esprits. Plusieurs esclaves de leur
nation que Cadamosto avait vus  la cour du prince Henri, et tous les
Portugais qui taient entrs les premiers dans cette mer, rendaient
l-dessus le mme tmoignage.

Environ, six journes dans les terres au-del d'Ouaden, on trouve une
autre ville nomme Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'o l'on tire
tous les ans une grande quantit de sel de roche, qui se transporte sur
le dos des chameaux  Tombouctou, et de l dans le royaume de Melli. Les
Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute
leur marchandise, et reviennent chargs d'or.

Le royaume de Melli est situ dans un climat fort chaud, et fournit si
peu d'alimens pour les btes, que, de cent chameaux qui font le voyage
avec les caravanes, il n'en revient pas ordinairement plus de
vingt-cinq. Aussi cette grande rgion n'a-t-elle aucun quadrupde. Les
Arabes mmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excs de la
chaleur. On compte quarante journes  cheval de Tegazza  Tombouctou,
et trente de Tombouctou  Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est
situ dans la Nigritie touche au grand dsert de Sahara, ou peut-tre
mme en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli
encore moins. Cadamosto ayant demand aux Maures quel usage les
marchands de Melli font du sel, ils rpondirent qu'il s'en consommait
d'abord une petite quantit dans le pays, et que ce secours tait si
ncessaire  ces peuples situs prs de la ligne, que, sans un tel
prservatif contre la putridit qui nat de la chaleur, leur sang se
corromprait bientt. Ils emploient peu d'art  le prparer. Chaque jour
ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et,
l'avalant avec avidit, ils croient lui tre redevables de leur sant et
de leurs forces. Le reste du sel est port  Melli en grosses pices,
deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. L, les habitans
du pays le brisent en d'autres pices, dont le poids ne surpasse pas les
forces d'un homme. On assemble quantit de gens robustes qui les
chargent sur leur tte, et qui portent  la main une longue fourche sur
laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigus. Dans cet tat, ils se
rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le
nom.

Lorsqu'ils sont arrivs au bord de l'eau, les matres du sel font
dcharger la marchandise et placent chaque morceau sur une mme ligne,
en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire  la
distance d'une demi-journe. Alors d'autres Ngres, avec lesquels ceux
de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point tre vus, et qu'on
suppose habitans de quelques les, s'approchent du rivage dans de
grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque
morceau, et se retirent avec autant de discrtion qu'ils sont venus. Les
marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considrent si l'or
qu'on leur a laiss leur parat un prix suffisant; s'ils en sont
satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme
trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les
autres, revenant  leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument
le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir:
usage ancien qu'aucune infidlit ne leur donne jamais occasion de
changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce rcit, il
assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et
de quantit d'autres personnes dont il vante le tmoignage.

Il demanda aux mmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un
souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de
dcouvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui
racontrent que, peu d'annes auparavant, ce prince, ayant rsolu
d'enlever quelques-uns de ces ngocians invisibles, avait fait assembler
son conseil, dans lequel on avait rsolu qu' la premire caravane,
quelques Ngres de Melli creuseraient des puits au long de la rivire,
prs de l'endroit o l'on plaait le sel, et que, s'y cachant jusqu'
l'arrive des trangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour faire
quelques prisonniers. Ce projet avait t excut; on en avait pris
quatre, et tous les autres s'taient chapps par la fuite. Comme un
seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait renvoy
trois, en les assurant que le quatrime ne serait pas plus maltrait;
mais l'entreprise n'en eut pas plus de succs: le prisonnier refusa de
parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il garda le
silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de
nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet vnement avait
fait croire aux Ngres de Melli que ces ngocians trangers taient
muets. Les plus senss pensrent avec raison que le prisonnier, dans
l'indignation de se voir trahi, avait pris la rsolution de se taire
jusqu' la mort. Ceux qui l'avaient enlev rapportrent  leur empereur
qu'il tait fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un
demi-pied; que sa lvre infrieure tait plus paisse que le poing, et
pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle tait fort rouge, et qu'il
en tombait mme quelques gouttes de sang; mais que sa lvre suprieure
tait de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses dents et
ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait quelques dents
d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux taient noirs et fort
ouverts; enfin que toute sa figure tait terrible.

Cet accident fit perdre la pense de renouveler la mme entreprise,
d'autant plus que les trangers, irrits apparemment de l'insulte qu'ils
avaient reue, laissrent passer trois ans sans reparatre au bord de
l'eau. On tait persuad  Melli que leurs grosses lvres s'taient
corrompues par l'excs de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus
long-temps la privation du sel, qui est leur unique remde, ils avaient
t forcs de recommencer leur commerce. La ncessit du sel en tait
tablie mieux que jamais dans l'opinion des Ngres de Melli. Ces faits,
attests avec les mmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont
pas faciles  vrifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi rciproque et
si constante dans le commerce des nations ngres prouve qu'il n'y a
point de meilleur lien que l'intrt. Les uns avaient besoin de sel, et
les autres voulaient de l'or.

L'or qu'on apporte  Melli se divise en trois parts: une qu'on envoie
par la caravane de Melli  Kokhia, sur la route du grand Caire et de la
Syrie; les deux autres  Tombouctou, d'o elles partent sparment,
l'une pour Tret, et de l pour Tunis en Barbarie; l'autre pour Ouaden,
d'o elle se rpand jusqu'aux villes d'Oran et d'One, le long du dtroit
de Gibraltar, et jusqu' Fez, Maroc, Arzila, Azafi et Messa, dans
l'intrieur des terres. C'est dans ces dernires places que les Italiens
et les autres nations chrtiennes viennent recevoir cet or pour leurs
marchandises. Enfin le plus grand avantage que les Portugais aient tir
du pays des Azanaghis, c'est qu'ils trouvrent le moyen d'attirer sur
les ctes du golfe d'Arguin quelque partie de l'or qu'on envoie chaque
anne  Ouaden, et de se les procurer par leurs changes avec les
Ngres.

Dans les rgions des Maures basans, il ne se fabrique point de monnaie.
On n'y en connat pas mme l'usage, non plus que parmi les Ngres. Mais
tout le commerce se fait par des changes d'une chose pour une autre,
quelquefois de deux pour une. Cependant les Azanaghis et les Arabes ont,
dans quelques-unes de leurs villes antrieures, de petites coquilles qui
leur tiennent lieu de monnaie courante. Les Vnitiens en apportaient du
Levant, et recevaient de l'or pour une matire si vile. Les Ngres ont
pour l'or un poids qu'ils appellent _mrical_, et qui revient  la
valeur d'un ducat. Les femmes des dserts de Sahara portent des robes de
coton qui leur viennent du pays des Ngres, et quelques-unes des espces
de frocs qu'on appelle _alkhazeli_; mais elles n'ont pas l'usage des
chemises. Les plus riches se parent de petites plaques d'or. Elles font
consister leur beaut dans la grosseur et la longueur de leurs
mamelles. Dans cette ide,  peine ont-elles atteint l'ge de seize ou
dix-sept ans, qu'elles se les serrent avec des cordes, pour les faire
descendre quelquefois jusqu' leurs genoux. Opposez  cette coutume
celle des femmes d'Europe, qui mettent des corps de baleine pour faire
remonter leur gorge, et ces contrarits drangeront un peu les ides du
beau absolu. Les hommes montent  cheval, et font leur gloire de cet
exercice. Cependant l'aridit de leur pays ne leur permet pas de nourrir
un grand nombre de ces animaux, ni de les conserver long-temps. La
chaleur est excessive dans cette immense tendue de sables, et l'on y
trouve fort peu d'eau. Il n'y pleut que dans trois mois de l'anne, ceux
d'aot, de septembre et d'octobre. Cadamosto fut inform qu'il y parat
quelquefois de grandes troupes de sauterelles jaunes et rouges, de la
longueur du doigt. Elles vont en si grand nombre, qu'elles forment dans
l'air une nue capable d'obscurcir le soleil, et de douze ou quinze
milles d'tendue. Ces incommodes visites n'arrivent que tous les trois
ou quatre ans; mais il ne faut pas esprer de vivre dans les lieux o
l'arme des sauterelles s'arrte, tant elle cause de dsordre et
d'infection. L'auteur en vit une multitude innombrable en passant sur
les ctes.

Aprs avoir doubl le cap Blanc, la caravelle portugaise qui portait
Cadamosto, continua sa course jusqu' la rivire de Zanagha ou de
Sngal. Cinq ans avant le voyage de Cadamosto, cette grande rivire
avait t dcouverte par trois caravelles du prince Henri, comme on l'a
vu dans le rcit des premiers tablissemens; et depuis ce temps-l il ne
s'tait point pass d'anne o le Portugal n'y et envoy quelques
vaisseaux.

La rivire de Sngal a plus d'un mille de largeur  son embouchure, et
l'entre en est fort profonde. Cependant des sables amoncels par
l'action du cours des eaux, oppose  celle de la mer lorsqu'elle monte,
obligent les vaisseaux d'observer le cours de la mare pour entrer dans
le fleuve; on y remonte l'espace de soixante-dix milles, suivant le
tmoignage que l'auteur en reut d'un grand nombre de Portugais qui y
taient entrs dans leurs caravelles. Depuis le cap Blanc, qui en est 
trois cent quatre-vingts milles, la cte se nomme _Anterota_, et borde
le pays des Azanaghis ou des Maures basans. Cette cte est
continuellement sablonneuse jusqu' vingt milles de la rivire.

Cadamosto fut extrmement surpris de trouver la diffrence des habitans
si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivire, ils sont
extrmement noirs, grands, bien faits et robustes; le pays est couvert
de verdure et rempli d'arbres fruitiers. De l'autre ct, les hommes
sont basans, maigres, de petite taille, et le pays sec et strile.

Les peuples d'Anterota sont galement pauvres et froces. Ils n'ont pas
de villes fermes, ni d'autres habitations que de misrables villages,
dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le ciment ne
leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage. Le chef
n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour gagner sa
faveur, lui font prsent de chevaux et d'autres btes, telles que des
vaches et des chvres. Ils y joignent diffrentes sortes de lgumes et
de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que de vols et
de brigandages. Il enlve, pour l'esclavage, les peuples des pays
voisins. Il ne fait pas plus de grce  ses propres sujets. Une partie
de ces esclaves est employe  la culture des terres qui lui
appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands
arabes, qui les prennent en change pour des chevaux, soit aux vaisseaux
chrtiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Ngre peut
prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a
jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant
leur naissance et le rang de leurs pres. Il les entretient dans
certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les
servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont
assignes. Elles ont aussi des vaches et des chvres, avec des esclaves
pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune
provision, et c'est d'elles qu'il tire sa subsistance pour lui-mme et
pour tout son cortge. Tous les jours, au lever du soleil, chaque femme
de l'habitation o il arrive prpare trois ou quatre couverts de
diffrentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et d'autres
alimens du got des Ngres, qu'elle fait porter par ses esclaves au
logement du chef; de sorte qu'en s'veillant il trouve quarante ou
cinquante mets qu'il se fait servir suivant son apptit. Le reste est
distribu entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en fort grand
nombre, la plupart sont toujours affams. Il se promne ainsi d'une
habitation  l'autre pour visiter successivement toutes ses femmes: ce
qui lui procure ordinairement une nombreuse postrit. Mais, lorsqu'une
femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les seigneurs
suivent le mme usage.

Ces Ngres font profession de la religion mahomtane, mais avec moins de
lumires et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs
ont toujours prs d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les
exercices de leur culte; et c'est une maxime tablie parmi les grands de
la nation, qu'ils doivent paratre plus soumis aux lois divines que le
peuple. Cette opinion, qui est assez gnralement celle des grands de
toutes les nations, est-elle fonde sur la reconnaissance ou sur la
politique?

Les Ngres du Sngal sont toujours nus, except vers le milieu du
corps, qu'ils se couvrent de peaux de chvres,  peu prs dans la forme
de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent des
chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de chaque
pice n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu trouver
l'art de faire leurs pices plus larges. Ils sont obligs d'en coudre
cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus d'tendue.
Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les manches en sont
fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du bras. Les
femmes sont absolument nues depuis la tte jusqu' la ceinture, le bas
est couvert d'une jupe de coton qui leur descend jusqu'au milieu des
jambes. Les deux sexes ont la tte et les pieds nus; mais ils ont les
cheveux fort bien tresss, ou nous avec assez d'art, quoiqu'ils les
aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les femmes  filer et 
laver les habits.

Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle
de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve
insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver
quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propret extrme pour leurs
personnes; mais leur salet, au contraire, est excessive dans leurs
alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossiret
tonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et
l'habilet mme ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils
sont accoutums. Ils sont si grands parleurs, que leur langue n'est
jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prts  tromper. Cependant
la charit est entre eux une vertu si commune, que les plus pauvres
donnent  dner,  souper, et le logement aux trangers, sans exiger
aucune marque de reconnaissance.

Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs
voisins. Leurs armes sont une espce de bouclier qui est compos de la
peau d'une bte qu'ils nomment _danta_[3], et qui est fort difficile 
percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextrit
admirable, arme de fer dentel, ce qui rend les blessures extrmement
dangereuses; une espce de cimeterre courb en arc, qui leur vient de la
Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs
lumires ne vont pas jusqu' le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi
une sorte de javeline qui ressemble  nos demi-lances. Avec si peu
d'armes, leurs guerres sont extrmement sanglantes, parce qu'ils portent
peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emports, pleins de mpris pour
la mort, qu'ils prfrent  la fuite. Ils n'ont point de cavalerie,
parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la
navigation; et, jusqu' l'arrive des Portugais, ils n'avaient jamais vu
de vaisseaux sur leurs ctes. Ceux qui habitent les bords de la rivire
ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment _zapolies_
et _almadies_, composes d'une pice de bois creux, dont la plus grande
peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent pour la pche,
ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la rivire. Ces
Ngres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont en gnral
tous les peuples sauvages.

              [Note 3: C'est l'hippopotame.]

Aprs avoir pass la rivire de Sngal, Cadamosto continua de faire
voile le long de la cte, jusqu'au pays de _Boudomel_, qui est plus loin
d'environ huit cents milles. Toute cette tendue est une terre basse
sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince ngre qui rgnait
sur cette cte.

L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont galement ports au
libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque
secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il tait persuad que les
chrtiens avaient l-dessus plus de lumires que les Ngres. Un
petit-matre franais lui aurait rpondu que le vrai moyen tait de n'en
aimer aucune.

Boudomel tait toujours accompagn d'environ deux cents Ngres; mais ce
cortge n'tant retenu prs de lui par aucune loi, les uns se retirent,
d'autres viennent; et par la correspondance qui rgne entre eux, les
places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse 
l'habitation du prince quantit de personnes des habitations voisines. 
l'entre de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit
successivement dans six autres cours avant d'arriver  son appartement.
Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodit de ceux que
leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortge du prince est
distribu dans ces cours suivant les emplois et les rangs. Mais, quoique
les cours intrieures soient pour les plus distingus, il y a peu de
Ngres qui approchent familirement de la personne du prince. Les
Azanaghis et les chrtiens sont presque les seuls qui aient l'entre
libre dans son appartement, et qui aient la libert de lui parler. Il
affecte beaucoup de grandeur et de majest. On ne le voit chaque jour,
au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il parat pendant quelques
momens dans la dernire cour, sans s'loigner beaucoup de la porte de
son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du
premier ordre. Il donne nanmoins des audiences  ses sujets: mais c'est
dans ces occasions qu'on reconnat l'orgueil des princes d'Afrique. De
quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grces,
ils sont obligs de se dpouiller de leurs habits,  l'exception de ce
qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la
dernire cour, ils se jettent  genoux en baissant le front jusqu'
terre, et des deux mains ils se couvrent la tte et les paules de
sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si
humiliante crmonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans
cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le
prince commence  paratre, ils s'avancent vers lui sans quitter le
sable et sans lever la tte. Ils lui expliquent leur demande, tandis
que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les pas
regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes.  la
fin de leurs discours, il tourne la tte vers eux, et, les honorant d'un
simple coup d'oeil, il leur fait sa rponse en deux mots. Cadamosto, qui
fut tmoin plusieurs fois de cette scne, s'imagine que Dieu n'aurait
pas plus de respects  prtendre, s'il daignait se montrer  la race
humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades ngres craser
ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misrables que lui, ceux
qui, chez les nations polices, sont levs par leur rang au-dessus des
autres hommes, doivent sentir aisment que l'orgueil n'est pas la mesure
de la vraie grandeur.

La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le
conduisit dans sa mosque  l'heure de la prire. Les Azanaghis ou les
Arabes, qui taient ses prtres, avaient reu ordre de s'y assembler. En
entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Ngres,
Boudomel s'arrta d'abord, et tint quelque temps les yeux levs au ciel.
Ensuite, ayant fait quelques pas, il pronona doucement quelques
paroles, aprs quoi, il s'tendit tout de son long sur la terre, qu'il
baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortge se prosternrent et
baisrent la terre  son exemple. Il se leva, mais ce fut pour
recommencer dix ou douze fois les mmes actes de religion; ce qui prit
plus d'une demi-heure.

Aussitt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant
ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque ide de
la religion des chrtiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui rpondre en
prsence de ses prtres que la religion de Mahomet tait fausse, et que
celle de Rome tait la seule vritable. Ce discours fit rire les Arabes
et Boudomel. Cependant, aprs un moment de rflexion, ce prince dit 
Cadamosto qu'il croyait la religion des Europens fort bonne, parce
qu'il n'y avait que Dieu qui pt leur avoir donn tant de richesses et
d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et
qu'il tait mme persuad que les Ngres taient plus srs de leur salut
que les chrtiens, parce que Dieu tait un matre juste; que, donnant
aux chrtiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il
rservt de grandes rcompenses aux Ngres qui manquaient de tout dans
celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait
attendre d'un despote ngre tel qu'on vient de le peindre.

La chaleur est si excessive dans les rgions des Ngres, qu'il n'y crot
ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir  leur
nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis
leurs terres  l'preuve en y jetant diverses semences qu'ils reoivent
des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempr et de
frquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent neuf mois
sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est--dire depuis le mois
d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet, des fves
et des noisettes de diverses couleurs. Leur fve est large, plate, et
d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils plantent au mois
de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme c'est le temps
des pluies, les rivires s'enflent, et donnent  la terre une certaine
fcondit. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson ne prend
ainsi que trois mois; mais les Ngres entendent peu l'conomie, et sont
d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur travail.
Ils ne plantent que ce qu'ils jugent ncessaire pour le cours de
l'anne, sans penser jamais  faire des provisions qu'ils puissent
vendre. Leur mthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six
dans un champ, et de la remuer avec leurs pes, qui leur tiennent lieu
de hoyaux et de bches. Ils ne l'ouvrent pas  plus de quatre pouces de
profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilit pour rendre
avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de ngligence.

Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la
dernire d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui
n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la mme espce.
Cette liqueur, qu'ils appellent _mighol_, en sort toute l'anne. Il
n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au tronc, et d'y
suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui coule fort
lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne remplit pas
plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon got; et si l'on n'y
mle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les premiers
jours elle est aussi agrable que nos meilleurs vins; mais elle perd cet
agrment de jour en jour, jusqu' devenir aigre: cependant elle est plus
saine le troisime ou le quatrime jour que le premier, parce qu'en
perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en
faisait usage et la trouvait prfrable au vin d'Italie. Le mighol n'est
pas en si grande abondance que tout le monde en ait  discrtion; mais
comme les arbres qui le produisent sont rpandus dans les campagnes et
les forts, chacun se procure une certaine quantit de liqueur par son
travail, et les mieux partags sont toujours les seigneurs qui emploient
plus de gens  la recueillir.

Les Ngres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de
ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le
secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent tre encore meilleurs, si
l'on prenait soin de les cultiver. En gnral, le pays est rempli
d'excellens pturages et d'une infinit de beaux arbres qui ne sont pas
connus en Europe. On y trouve aussi quantit d'tangs ou de petits lacs
d'eau douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux ntres,
surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Ngres nomment
_kalkatrici_.

Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que
l'auteur ait pu dcouvrir d'o ils la tirent, et de quoi elle est
compose: elle a trois qualits remarquables; son odeur, qui ressemble 
celle de la violette; son got, qui approche de celui de l'olive; et sa
couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.

On trouve dans le pays diffrentes sortes d'animaux, mais surtout une
prodigieuse quantit de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux.
Les plus grands, qui ont jusqu' deux toises de longueur, n'ont pas
d'ailes, comme on a pris plaisir  le publier; mais ils sont si gros,
qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chvre d'un seul morceau.

Le pays de Sngal n'a pas d'autres animaux privs que des boeufs, des
vaches et des chvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne
s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu,
suivant la diffrence des pays,  toutes les ncessits du genre humain.
Elle a fourni de la laine aux Europens, qui ne pourraient s'en passer
dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les
Ngres, qui n'ont pas besoin d'habits pais dans leurs chaudes contres,
ne peuvent lever des moutons; mais le ciel y supple en leur donnant du
coton, qui convient mieux  leur pays. Leurs boeufs et leurs vaches
sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer  la
chaleur. C'est une raret parmi eux qu'une vache rousse; elles sont
toutes noires ou blanches, ou tachetes de ces deux couleurs. Les
animaux de proie, tels que les lions, les panthres, les lopards et les
loups, sont en grand nombre. Des lphans sauvages y marchent en
troupes, comme les sangliers dans l'tat de Venise; mais ils ne peuvent
jamais tre apprivoiss comme dans les autres pays. Cet animal tant
fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur
extraordinaire. On en peut juger par les dents ou dfenses qu'on en
apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espce  la mchoire
infrieure, comme le sanglier, avec la seule diffrence que celles du
sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'lphant la
tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les rcits communs, avant son
voyage, que les lphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils
dormaient debout; il dclare que c'est une trange fausset, et qu'il
les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et
se lever comme les autres animaux. On n'aperoit jamais leurs grandes
dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils
ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqus; mais si quelqu'un
les irrite, ils se dfendent avec leur trompe, que la nature leur a
donne  la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils
l'tendent et la resserrent  leur gr; s'ils saisissent un homme avec
cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin qu'on jette
une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir chapper
par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus jeunes sont
ordinairement les plus dangereux. La porte des femelles n'est que d'un
petit  la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres et de fruits,
qu'ils attirent jusqu' leur bouche avec le secours de leur trompe.
L'auteur, pendant tout le sjour qu'il fit chez les Ngres, ne dcouvrit
pas d'autres quadrupdes que ceux qu'on vient de nommer; mais il vit un
grand nombre d'oiseaux, et surtout quantit de perroquets, que les
Ngres hassent beaucoup, parce qu'ils dtruisent leur millet et leurs
lgumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse  construire leurs nids; ils
ramassent quantit de joncs et de petits rameaux d'arbres dont ils
forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher  l'extrmit des plus
faibles branches; de sorte qu'y tant suspendu, il est agrablement
balanc par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de la longueur d'un
pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir de passage
lorsqu'ils veulent se garantir des serpens,  qui la pesanteur ne permet
pas de les attaquer dans cette retraite.

Les femmes des Ngres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur
jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir  la danse et au chant. Le
temps de ce divertissement est la nuit,  la lueur de la lune.

Rien ne causait tant d'admiration  ces barbares que les arquebuses et
l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un
coup de canon devant quelques Ngres qui taient monts  bord, leur
effroi se fit connatre malgr eux par de violentes agitations, et parut
crotre encore lorsqu'il leur eut dclar que d'un seul coup de cette
furieuse machine il pouvait ter la vie en un instant  cent Maures.
Aprs tre un peu revenus de leur frayeur, ils dclarrent  leur tour
qu'une chose si pernicieuse ne pouvait tre que l'ouvrage du diable.
Leur tonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une
cornemuse. Les diffrentes parties de cet instrument leur firent croire,
d'abord que c'tait un animal qui chantait sur diffrens tons.
Cadamosto, riant de leur simplicit, les assura que c'tait une simple
machine, et la mit entre leurs mains sans tre enfle. Ils reconnurent
que c'tait effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurrent
persuads que des sons si doux et si varis ne pouvaient venir que du
pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de
semblable. Tout leur paraissait galement admirable, jusqu'aux moindres
instrumens du vaisseau. Ils rptaient sans cesse que les Europens
devaient tre des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays,
et peu infrieurs au diable mme; que les voyageurs de terre trouvaient
de la difficult  tracer le chemin d'une place  l'autre; au lieu
qu'avec leurs vaisseaux, ceux-l ne manquaient pas leur route sur mer, 
quelque distance qu'ils fussent de la terre.

Les Ngres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une
chose inutile. L'auteur, ayant achet d'eux quelques ruches, leur apprit
la manire d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils
croyaient qu'on pt faire du reste. Ils rpondirent qu'ils ne le
croyaient bon  rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire
de la bougie, qu'il alluma en leur prsence. Les blancs,
s'crirent-ils, n'ignorent rien.

Un si long sjour ayant donn l'occasion  l'auteur de connatre la plus
grande partie du pays, il rsolut, aprs avoir achet quelques esclaves,
de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles dcouvertes et tenter la
fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-del
du Sngal il y avait une autre rivire nomme Gambra (Gambie), d'o
l'on avait dj rapport quantit d'or, et qu'on ne pouvait faire ce
voyage sans acqurir d'immenses richesses. Une si belle esprance lui
fit regagner sa caravelle et mettre aussitt  la voile.

Un jour au matin, il dcouvrit deux btimens dont il s'approcha: l'un
appartenait  Antonio Uso Dimarco, gentilhomme gnois, et l'autre 
quelques Portugais qui taient au service du prince Henri. Ils
s'avanaient de concert vers les ctes d'Afrique, dans le dessein de
passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant de nouvelles
dcouvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans cesser de voir
la terre, et ds le jour suivant ils dcouvrirent le cap.

Aprs avoir doubl le cap Vert, ils continurent leur course, en
conservant toujours la vue de la terre. Ce ct du cap forme un
golfe. La cte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure
s'entretient sans cesse, c'est--dire que, des feuilles nouvelles
succdant sans intervalles  celles qui tombent, on ne s'aperoit
jamais, comme en Europe, que les arbres se fltrissent. Ils sont si prs
de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arross. La perspective
est si belle, qu'aprs avoir navigu  l'est et  l'ouest, l'auteur
dclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arros de
plusieurs petites rivires dont on ne peut tirer aucun avantage, parce
qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.

Enfin ils arrivrent  l'embouchure d'une fort grande rivire. Dans sa
moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et
rien ne paraissait s'y opposer  la navigation. Ils y entrrent avec
confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'tait la rivire de
Gambie.

[Illustration:  la proue de chaque almadie, un ngre couvert d'un
bouclier rond, observait les objets et les vnemens.]

Les caravelles s'y engagrent l'une  la suite de l'autre. Mais  peine
eurent-elles remont l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se
virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'o
elles venaient. Elles revirrent de bord, et s'avancrent vers les
Ngres, aprs avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui pouvait
servir  les dfendre contre les flches empoisonnes. Le combat
paraissait invitable. Les almadies se trouvaient dj sous la proue du
vaisseau de Cadamosto, qui tait le plus avanc; et, se divisant en deux
lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles taient au nombre de
quinze, qui portaient environ cent cinquante Ngres, tous bien faits et
de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la
tte une sorte de chapeau blanc, relev d'un ct avec une plume qui
leur donnait l'air guerrier.  la proue de chaque almadie, un Ngre,
couvert d'un bouclier rond qui semblait tre de cuir, observait les
objets et les vnemens. Dans la situation o ces barbares taient aux
deux cts du vaisseau, ils cessrent de ramer; et, tenant leurs rames
leves, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurrent
ainsi tranquilles jusqu' l'arrive des deux autres btimens, qui
s'taient hts de retourner  la vue du pril. Lorsqu'ils les virent
fort proches, ils abandonnrent leurs rames; et, sans autre prparation,
ils se mirent  lancer leurs flches. Les trois caravelles ne firent
aucun mouvement; mais elles tirrent quatre coups de canon qui rendirent
les Ngres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs  leurs pieds; et,
jetant les yeux de tous les cts avec les dernires marques de frayeur,
ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant,
s'tant rassurs lorsqu'ils eurent cess de l'entendre, ils reprirent
courage, et recommencrent  tirer avec beaucoup de furie. Ils n'taient
plus qu' la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur envoyrent
quelques coups d'arquebuse, dont le premier pera un Ngre au milieu de
la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les autres; mais
elle ne les empcha point de continuer leur attaque. On leur tua
beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois vaisseaux.
Ils se retirrent enfin.

Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire
connatre aux habitans du pays qu'on ne pensait point  leur nuire. Les
interprtes s'approchrent d'une amaldie, salurent les Ngres dans leur
langue, et leur demandrent pourquoi ils avaient attaqu des trangers
qui ne dsiraient que leur amiti, comme ils s'taient procur celle des
Ngres du Sngal. Les Ngres rpondirent qu'ils avaient entendu parler
des blancs et de leur arrive au Sngal; qu'il fallait tre bien
mchant pour former avec eux quelque amiti, puisqu'on n'ignorait pas
que leur nourriture tait la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des
Ngres que pour les dvorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir
aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les
tuer, et qu'ils feraient prsent de leurs dpouilles  leur prince, qui
faisait son sjour  trois journes de la mer; que leur pays se nommait
_Gambra_. Si nous avons souponn plusieurs peuples ngres d'tre
anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion de nous.

Les commandans des trois caravelles n'en rsolurent pas moins de
remonter la rivire l'espace de cent milles, dans l'esprance de trouver
des peuples mieux disposs. Mais ils trouvrent de la rsistance dans
leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe,
dclarrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les
autres chefs, se dfiant de leur autorit, prirent le parti de mettre le
lendemain  la voile pour retourner au cap Vert.

Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de
Gambra, qu'il avait rsolu de mieux reconnatre. Accompagn de ce mme
Gnois qui l'avait suivi, il remonta la rivire, et mit dans sa chaloupe
quelques interprtes qui parvinrent enfin  inspirer quelque confiance
aux Ngres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage
des interprtes, montrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marqurent
beaucoup de surprise en voyant l'intrieur de la caravelle, avec toutes
ses voiles et tous ses agrs. Ils ne parurent pas moins tonns de la
couleur et de l'habillement des trangers.

On leur fit beaucoup de civilits, et l'on y joignit quelques petits
prsens dont ils parurent extrmement satisfaits. Cadamosto leur demanda
le nom de leur prince; ils rpondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli;
que sa rsidence tait vers le sud-est  neuf ou dix journes de
distance; qu'il tait tributaire du roi de Melli, le plus grand prince
des Ngres; mais que, des deux cts de la rivire, il y avait quantit
d'autres seigneurs dont la demeure tait moins loigne; que, si
Cadamosto souhaitait d'en tre connu, ils lui en feraient voir un qui se
nommait _Batti-Mansa_. Cette offre fut si bien reue, que, redoublant
les caresses, on garda les deux Ngres dans la caravelle, en continuant
de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva prs du lieu o
Batti-Mansa faisait sa rsidence; et, suivant le calcul de l'auteur, on
ne pouvait tre  moins de quarante milles de l'embouchure.

Cadamosto dputa au prince, avec les deux Ngres, un de ses interprtes
qu'il chargea de quelques prsens. Aussitt que les messagers eurent
expliqu leur commission  Batti-Mansa, il envoya quelques Ngres  la
caravelle. On fit avec eux un trait d'amiti, et divers changes pour
de l'or et des esclaves; mais la quantit d'or n'approchait pas des
esprances qu'on avait conues sur le rcit des peuples du Sngal, qui,
tant fort pauvres, avaient une haute ide des richesses de leurs
voisins. D'ailleurs les Ngres de la Gambie n'estimaient pas moins leur
or que les Portugais. Cependant ils marqurent tant de got pour les
bagatelles de l'Europe, que les changes furent assez avantageux.
Pendant onze jours que les caravelles demeurrent  l'ancre, il y vint
des deux cts de la rivire un grand nombre de ces barbares, les uns
attirs par la curiosit, d'autres pour vendre leurs marchandises, entre
lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux d'or. Ils
apportrent du coton cru et travaill. La plupart des pices taient
blanches, quelques-unes rayes de bleu, de rouge et de blanc. Ils
avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du mme nom, de gros
singes et de petits, qu'ils donnaient  fort bon march, c'est--dire
pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne revenait pas
 plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au poids, mais 
la quantit.

Les caravelles taient continuellement remplies d'une multitude de
Ngres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils
arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et
femmes, avec autant de confiance que si l'on s'tait connu depuis
long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la
navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames
appuyes sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une
demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la
grandeur d'une assiette, qui est attache  l'extrmit. Ils s'en
servent fort adroitement au long des ctes et dans leurs rivires; mais
la crainte d'tre pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne
leur permet gure de se hasarder trop loin dans la mer.

Cadamosto, s'tant aperu que la fivre commenait  se mettre parmi
ses gens, fit consentir les autres chefs  regagner l'embouchure du
fleuve. Les soins qu'il avait donns au commerce ne l'avaient point
empch de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait
remarqu que la religion des Ngres de la Gambie consiste en diverses
sortes d'idoltrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrs 
toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques
mahomtans qui n'ont pas nanmoins d'habitations fixes, et qui portent
leur commerce dans d'autres contres, sans que les gens du pays
connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de
diffrence, pour les alimens, entre les Ngres de la Gambie et ceux du
Sngal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a
vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur
habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est
cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sngal, o le coton est plus
rare. Les femmes sont vtues comme les hommes; mais elles prennent
plaisir dans leur jeunesse  se faire sur les bras, sur le cou et sur l
poitrine, diffrentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La
chaleur du climat est extrme, et ne fait qu'augmenter  mesure qu'on
avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la
rivire qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantit d'arbres
qui couvrent ses bords y tient l'air renferm. Il en vit un d'une
grosseur prodigieuse, prs d'une source d'eau trs-frache o les
matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le mesurer,
il lui trouva dix-sept coudes de tour. L'arbre tait creux; mais son
feuillage n'en tait pas moins vert, et ses branches rpandaient une
ombre immense. Il s'en trouve nanmoins de plus grands encore; d'o l'on
peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il arros par un grand
nombre de ruisseaux.

Il est rempli d'lphans, mais les Ngres n'ont encore pu trouver l'art
de les apprivoiser. Pendant que les caravelles taient  l'ancre dans le
fleuve, trois lphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur
le bord de l'eau. On y envoya aussitt la chaloupe avec quelques gens
arms; mais,  leur approche, les lphans rentrrent dans l'paisseur
du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa,
seigneur ngre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tu dans
les bois, aprs une chasse de deux jours. Les Ngres n'ont pour armes
dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnes. La mthode
est de se placer derrire les arbres, et quelquefois au sommet. Ils
passent d'un arbre  l'autre en poursuivant l'lphant, qui, de la
grosseur dont il est, reoit plusieurs blessures avant de pouvoir se
tourner et faire quelque rsistance. Il n'y a pas d'homme qui ost
l'attaquer en pleine campagne, ni qui pt esprer de lui chapper par la
fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais
de mal, s'il n'est offens. Les dents de celui que l'auteur avait vu
mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui marquait assez
qu'il tait fort jeune en comparaison de ceux qui ont les dents longues
de dix ou douze paumes. Jeune comme il tait, il avait autant de chair
que cinq ou six boeufs ensemble. Le seigneur ngre fit prsent 
Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste  ses chasseurs.
Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rtir et bouillir
quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son pays
qu'il avait fait son dner de la chair d'un animal qu'on n'y avait
jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un got dsagrable; ce qui
ne l'empcha point d'en faire saler une partie, dont il fit prsent au
prince Henri  son retour. Il observe que l'lphant a le pied rond
comme les chevaux, mais sans sabot, et qu' la place il a reu de la
nature une peau noire, dure et fort paisse, avec cinq gros durillons
sur le devant, qui ont la forme d'autant de ttes de clous. Le pied du
jeune lphant avait une paume de diamtre. Gnoumi-Mansa fit prsent 
Cadamosto d'un autre pied d'lphant qui avait trois paumes et un pouce
de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et
l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps aprs  la duchesse
de Bourgogne, comme une curiosit des plus rares.

La rivire de Gambie et toutes les eaux de la mme cte ont un grand
nombre de ces serpens qui se nomment _kalkatrici_, et d'autres animaux
qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantit de chevaux marins
ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup  la vache
marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais les
jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tte large comme celle du
cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du
sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet
animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche  la
manire des quadrupdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrtien n'en avait
vu avant lui, except peut-tre dans le Nil. Il vit aussi des
chauves-souris, longues de trois paumes, et quantit d'autres oiseaux
fort diffrens des ntres, mais presque tous fort bons  manger.

En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent
peu de jours  descendre la rivire. Elles emportaient assez de
richesses pour inspirer le dsir de s'avancer plus loin au long des
ctes; et personne ne marqua d'loignement pour cette entreprise.

Ils remontrent jusqu' l'embouchure de la rivire nomme par les
Portugais Rio-Grande: mais les Ngres du pays n'entendirent pas le
langage de leurs interprtes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en
convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second
voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.




CHAPITRE II.

Voyages d'Andr Brue. Rufisque. Ngres Srres. Ngres de Cayor. Ngres
du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Ngres de Mandingue. Presqu'le et
royaume de Casson. Canton de Djredja. Cachao. Bissao. Bissagos.
Cazgut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du dsert. Bambouk. Job
Ben Salomon: dtails sur son pays.


Brue tait directeur-gnral de la compagnie franaise d'Afrique, vers
la fin du dix-septime sicle et au commencement du dix-huitime: ses
voyages, qui ont t frquens, eurent tous pour objet le bien du
commerce et l'intrt de sa patrie. C'tait un bon citoyen et un homme
clair. C'est d'aprs ses mmoires que le pre Labat a compos son
_Afrique occidentale_. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce
qui nous semblera propre  faire connatre le pays et les moeurs. Les
rvolutions des compagnies commerantes et les dmls des nations
rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'
une histoire du commerce.

Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque
jusqu'au Fort-Louis sur le Sngal. Rufisque est situe sur la cte, 
trois lieues de l'le de Gore. Cette le, voisine du cap Vert, l'le
d'Arguin, prs du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud,
le fort Saint-Louis  l'embouchure de la rivire de Sngal, et celui
de Saint-Joseph sur le bord de cette mme rivire  trois cents lieues
de son embouchure, prs des cataractes de Felou, taient comme l'on
sait, les principales possessions des Franais en Afrique.

Rufisque n'est qu'une corruption de _Rio-Fresco_, rivire frache, nom
que les Portugais donnrent  cet endroit, arros par un petit ruisseau
qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fracheur. C'est
une dpendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de
Cayor, qui se nomme le damel, entretient  Rufisque des officiers et un
alcadi (mot arabe qui signifie _le juge_, que les Espagnols ont emprunt
des Maures, et, dont ils ont fait _alcade_). L'emploi de cet alcadi est
de percevoir les droits du port et les revenus du damel.

La chaleur est insupportable  Rufisque pendant le jour, surtout  midi,
dans le cours mme du mois de dcembre. Du ct de la mer, le calme est
ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et
les bois arrtent aussi les mouvemens de l'air du ct des terres: aussi
les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de
la cte, dans la basse mare; car la rverbration du sable y corche le
visage et brle jusqu' la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet
endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantit des
petits poissons pourris que les Ngres y jettent, et qui rpandent une
mortelle infection. On les y met exprs pour les laisser tourner en
pourriture, parce que les Ngres ne les mangent que dans cet tat. Ils
prtendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse qu'ils
estiment beaucoup.

Chaque vaisseau franais donne aux officiers du damel une certaine
quantit de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau.
Les Ngres qu'ils emploient ordinairement  leur fournir ces provisions,
et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien
pays de leur travail par quelques bouteilles de _sangara_,
c'est--dire, d'eau-de-vie.

De Rufisque, Brue s'avana dans un pays sablonneux, qui ne paraissait
pas nanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac
d'eau saumtre, form par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas
d'tre fort douce, et sur le bord duquel il s'arrta pour faire
rafrachir son cortge. Ce lac, suivant le tmoignage des habitans, se
dcharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au
sud. Il est rempli de poisson, qui est pch par une sorte de faucon,
avec autant d'adresse que par les Ngres. Brue tua un de ces animaux
dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de
la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac
s'appelle _Srres_, du nom de quelques tribus des Ngres qui habitent
les lieux voisins, et qui forment un peuple trs-remarquable.

Ces Srres, qui se trouvent principalement rpandus autour du cap
Vert, sont une nation libre et indpendante, qui n'a jamais reconnu de
souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs
petites rpubliques, o ils n'ont pas d'autres lois que celles de la
nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prtend que la
plupart, n'ayant aucune ide d'un tre suprme, croient que l'me prit
avec le corps; ils sont entirement nus. Ils n'ont aucune correspondance
de commerce avec les autres Ngres. S'ils reoivent une injure, ils ne
l'oublient jamais. Leur haine se transmet  leur postrit, et tt ou
tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages
et de barbares. C'est outrager un Ngre que de lui donner le nom de
_Srre_. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le
titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnte, douce,
gnreuse et trs-charitable pour les trangers. Elle ignore l'usage des
liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans
des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations.
Aprs y avoir plac le corps dans une espce de lit, ils bouchent
l'entre de la hutte avec de la terre dtrempe, dont ils continuent de
faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'
l'paisseur d'un pied. L'difice se termine en pointe, de sorte que ces
lieux de spulture paraissent comme un second village, et que les tombes
des morts sont en beaucoup plus grand nombre que les maisons des
vivans. Comme les Srres n'ont point assez d'industrie pour faire des
inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent de
mettre au sommet un arc et quelques flches sur ceux des hommes, et un
mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque
l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et
l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz,
du mas ou du millet.

Il n'y a pas de Ngres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que
les Srres. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien
mieux fonds  regarder les autres Ngres comme des insenss, qui aiment
mieux vivre dans la misre et souffrir la faim que de s'accoutumer au
travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est diffrent de
celui des Iolofs, et parat mme leur tre tout--fait propre. Ils ont
pour boisson le vin de palmier.

Les Srres reurent le gnral franais avec beaucoup d'humanit, et
lui prsentrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres
alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excs de la
chaleur le fora de s'arrter aprs avoir fait trois lieues; n'en ayant
pu faire que sept dans le courant de la journe, il arriva le soir dans
un village des Iolofs, qui tait la rsidence d'un des plus grands
marabouts, ou prtres du pays. Ce saint ngre s'tait attendu 
recevoir la visite et les prsens du gnral franais; mais il vit ses
esprances trompes. L'alcadi de Rufisque, et une femme multre qui
avait suivi Brue avec quelques Franais que la seule curiosit
conduisait, se mirent  genoux devant le marabout, et lui baisrent les
pieds; aprs quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha
dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tte, il
lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les
oreilles, en prononant, pendant cette opration, quelques prires
arabes. Il reut leurs prsens, et leur promit un heureux voyage. La
signora fut raille de sa superstition  son retour, et de s'tre laiss
oindre de la salive du vieux marabout.

Le jour suivant, comme la marche tait fort lente, Brue se donnait le
plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il dcouvrit les
traces de quelques lphans, et bientt il en aperut dix-huit ou vingt,
les uns couchs comme un troupeau de vaches, d'autres occups  baisser
des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La
caravane n'en tait pas  la porte du pistolet. Cependant, comme il ne
paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du gnral leur
tirrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus
sensibles qu' la piqre des mouches, apparemment parce que les balles
ne les touchrent que par-derrire ou aux cts, dans les endroits o
leur peau est impntrable.

Ils arrivrent le lendemain  Makaya, une des rsidences du damel, qui
s'y tait rendu pour recevoir les Franais. Devant la porte du palais
ils trouvrent une garde de quarante ou cinquante Ngres, avec un grand
nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent  chanter les louanges
du gnral aussitt qu'ils le virent  porte de les entendre. Les
grands-officiers se prsentrent pour le recevoir et l'introduire 
l'audience du roi. Il ne fut pas ais  Brue, qui tait d'une taille
puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor;
le guichet tait si bas, qu'il tait oblig de se courber beaucoup.
L'enclos contenait quantit de btimens, entre lesquels il y avait un
kalde ou une salle d'audience ouverte de tous cts. Le damel y tait
assis sur un petit lit dont la compagnie franaise lui avait fait
prsent; il se leva lorsque Brue fut entr, et lui prsentant la main,
il l'embrassa, avec beaucoup de remercmens de s'tre dtourn si loin
de sa route pour le voir. Le gnral lui fit son compliment, et lui
offrit les prsens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie.
L'ordre fut donn pour le traiter aux dpens de la cour, et pour
renvoyer  Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait lous. Il
fut conduit ensuite  l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait
quatre lgitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines taient
au nombre de douze, malgr les remontrances des marabouts. Un jour
qu'ils lui reprochaient cette intemprance, il leur rpondit que la loi
tait faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois taient
au-dessus. Cette rponse d'un petit prince barbare, et la rponse de
Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandrent un roi, prouvent quelle ide
on s'est faite, en tout temps, de la royaut, mme dans les pays o il
semblait qu'on et moins  en abuser.

Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au
gnral, il se crut oblig de leur faire quelques prsens. C'tait le
roi qui se chargeait lui-mme de ces dtails lorsqu'il avait la raison
libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'tre un
moment sans en boire; il tait ivre aussi long-temps qu'il avait de
cette liqueur. Quatre jours se passrent avant que le gnral pt le
trouver en tat de l'entendre, et ses deux barils taient dj presque
puiss.

Enfin Brue partit avec toutes les commodits que le prince lui avait
fait esprer pour son voyage, et aprs avoir pris les arrangemens les
plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargs, et l'on
partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une
partie du chemin.

On arriva le soir dans un village o les gens du roi prirent un boeuf au
milieu du premier troupeau qui se prsenta; ils enlevrent de mme une
vache et un veau: la chair en tait excellente; mais les matres de ces
animaux firent leurs plaintes au gnral, qui leur donna, pour les
consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, aprs s'tre
mis en marche de grand matin, on s'arrta vers midi pour faire reposer
l'quipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de vaches, dont le
lait fut d'autant plus agrable, qu'on n'avait apport de Macaya que de
l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le village d'un
parent du roi, qui, tant averti de l'approche du gnral, vint
au-devant de lui avec un cortge de vingt cavaliers fort bien monts. Il
montait lui-mme un cheval barbe de haute taille qui lui avait cot
vingt esclaves. La journe suivante fut fort longue, mais au travers
d'un beau pays dont la plus grande partie tait cultive; on y voyait
des plaines entires couvertes de tabac. Le seul usage que les Ngres
fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mcher, ni le
prendre en poudre.

On arriva le soir  Bieurt,  l'embouchure de la rivire de Sngal,
prs du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas
laiss de recueillir quelques observations sur les tats du damel.

Quoique les Ngres de Cayor, paens et mahomtans, aient l'usage de la
polygamie, il ne leur est pas permis d'pouser deux soeurs. Le damel, se
croyant dispens de cette loi, avait deux soeurs entre ses femmes. Les
marabouts et les mahomtans zls en murmuraient, mais secrtement,
parce que ce prince n'tait pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses
plaisirs. Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais il
dclara naturellement  Brue qu'il n'esprait pas d'y tre reu, parce
qu'il avait t fort mchant, et qu'il ne se sentait, disait-il, aucune
disposition  devenir meilleur. Effectivement, il s'tait rendu coupable
de mille actions cruelles; il avait dpouill, banni ou tu ceux qui
avaient eu le malheur de lui dplaire. Comme il possdait deux royaumes,
celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que tous les
monarques d'Europe; et, faisant quantit de questions  Brue sur le roi
de France, il demandait comment il tait vtu, combien il avait de
femmes, quelles taient ses forces de terre et de mer, le nombre de ses
gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs de sa cour
taient aussi bien vtus que les seigneurs ngres; et, lorsque Brue
s'efforait de lui donner une ide de la grandeur du roi de France, ce
qui lui paraissait le plus incroyable, c'tait qu'un si grand roi n'et
qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire lorsqu'elle tait
enceinte ou malade. Le gnral rpondit qu'il attendait qu'elle se
portt mieux. Bon! lui dit le monarque ngre, il a trop d'esprit pour
tre capable de tant de patience.

Un jour il fit prsent au gnral d'une femme qui paraissait d'une
condition suprieure  l'esclavage. En effet, elle avait t l'pouse
d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la souponnant
d'infidlit, aurait pu se faire justice de ses propres mains; mais,
comme elle tait d'une famille distingue, il avait pris le parti de
porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant juge coupable, l'avait
condamne  l'esclavage, et l'avait donne  Brue. Les parens de cette
malheureuse femme vinrent solliciter les Franais en sa faveur, et
supplirent le gnral d'accepter en change une esclave beaucoup plus
jeune, dont il aurait par consquent plus de profit  tirer. Il y
consentit, et l'autre fut conduite aussitt par sa famille hors des
tats du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des
grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi,
aprs leur correction, elles sont sres de ne jamais trouver en lui
qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux
maris dont il reoit les plaintes.

Le port de Rufisque ne recevant gure que des barques et des chaloupes,
le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le gnral
d'en faire venir un prs de cette ville. Brue lui rpondit qu'il tait
fch de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un
btiment tel qu'il le dsirait; mais qu'il en ferait venir un de dix
pices de canon, qui servirait  lui donner quelque ide de ceux qui en
portent jusqu' cent pices. Il fit amener effectivement une corvette
appareille dans toute sa pompe, avec les pavillons dploys. Le damel
et tous ses courtisans se rendirent sur le rivage pour jouir de ce
spectacle. On fit faire quantit de mouvemens  ce petit vaisseau, et
les Franais s'taient attendus que le roi monterait  bord; mais, soit
qu'il craignt la mer, ou qu'ayant  se reprocher ses extorsions et ses
violences, il apprhendt qu'ils ne le retinssent prisonnier, il n'osa
se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasi sa curiosit, il
demanda au gnral de combien les grands vaisseaux surpassaient celui
qu'il avait vu. Sans rpondre directement  cette question, Brue lui
conseilla d'envoyer de ses officiers pour tre plus sr de ce qu'il
voulait savoir, par le tmoignage de ses propres gens. L'ordre fut donn
 quelques Ngres d'aller prendre les mesures. Ils revinrent tout
chargs des cordes qu'ils avaient employes, et qu'ils tendirent devant
le damel. Quel canot! s'cria-t-il, et que la science des blancs est
prodigieuse!

Pour donner de l'amusement au gnral, ce prince fit un jour en sa
prsence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du
condi, son lieutenant gnral. Ce corps d'arme montait  cinq cents
hommes arms de sabres, d'arcs et de flches, et couverts de cottes de
mailles, qui consistaient en deux morceaux d'toffe de la forme d'une
dalmatique. Le fond tait de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs,
parsem de caractres arabes, que les marabouts croient galement
propres  jeter l'effroi parmi leurs ennemis et  garantir ceux qui les
portent de toutes sortes de blessures,  la rserve nanmoins de celles
des armes  feu, parce que l'invention, leur a-t-on dit, est postrieure
au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les Ngres ont une
multitude d'amulettes, qu'ils appellent _grisgris_, et celui qui en est
le plus charg doit tre le plus brave, parce qu'il a moins de prils 
redouter.

Le condi s'tant mis  la tte de sa troupe, la disposa sur quatre
rangs, et fit avertir le roi qu'il tait prt  le recevoir. Ce prince
tait dans le magasin que la compagnie avait fait btir  Rufisque.
Quoiqu'il ne ft pas fort loign de cette petite arme, il monta 
cheval, et, prenant sa lance, il fit les mmes mouvemens que s'il et
t prs de combattre. Brue fut oblig de prendre aussi un cheval pour
l'accompagner. Ils s'avancrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, 
la vue de son matre, ta son turban; et, se jetant  genoux, se couvrit
trois fois la tte de poussire; mais le roi, qui n'tait plus qu' dix
pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le
condi, aprs les avoir reus dans la mme situation, se couvrit la tte,
et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa premire posture,
en attendant de nouveaux ordres qu'il reut encore, et qui ne
produisirent que des mouvemens fort irrguliers.

Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'
Bieurt. Ils sont extrmement gros, et leur morsure est fort dangereuse.
Les grisgris passent dans l'esprit des Ngres pour un charme
tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent
qu'il y a une espce de sympathie entre les serpens et les Ngres. On
voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, o ils dvorent
les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Ngre soit
mordu, il applique aussitt le feu  la partie brle, ou la couvre de
poudre  tirer, qu'il brle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe
le venin, lorsque le remde est assez promptement employ; mais s'il
vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Srres n'est
pas si familire avec les serpens que les autres Ngres, parce que,
n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu' ses
prcautions pour s'en garantir. Elle leur dclare une guerre ouverte
avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en
prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve
excellente.

Plusieurs de ces serpens ont jusqu' vingt-cinq pieds de long sur un
pied et demi de diamtre; mais les Ngres prtendent que les plus grands
sont moins  craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'paisseur et
quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilit 
viter les premiers, parce qu'ils peuvent tre aperus de plus loin, et
qu'ils n'ont pas tant d'agilit que les petits. Il y en a de verts
qu'on a peine  distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachets, ou
semblent briller de diffrentes couleurs. On prtend qu'il s'en trouve
de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands ennemis
des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans le pays.
Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune rgion du monde; mais il
n'y a pas de lieu non plus o leur repos soit moins troubl; car la
pointe des flches ne fait pas plus d'impression sur eux que la morsure
des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrmement fermes et
serres. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en
pices pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le
moindre mal.

Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes,
suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour
porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne
peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture
pour recevoir la lumire, et que le feu qu'on y entretient
continuellement rpand une paisse fume, il n'y a au monde que des
Ngres qui puissent les habiter, surtout  cause de la chaleur, qui
vient galement de la vote et d'un fond de sable brl qui en fait le
plancher. Leurs lits sont composs de petits pieux placs  deux doigts
l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins,
d'autres pieux un peu plus gros servent  soutenir tout l'difice. Les
Ngres de quelque distinction mettent une natte sur ces chlits.

Brue prouva  son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuad,
comme tous les rois ngres, du besoin qu'avaient les Europens de
commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'
mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait  ses
sujets de leur fournir des vivres et de faire des changes avec eux. Il
faisait sans cesse de nouvelles demandes  la compagnie, qui taient ou
rejetes ou ludes. Des brouilleries passagres occasionnaient des
rconciliations ou de nouveaux traits toujours accompagns, suivant
l'usage, de prsens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence
des marchands anglais que Brue voulait carter rendit le damel encore
plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu' faire arrter Brue en
trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la libert, et
peut-tre pour lui sauver la vie, car le damel menaait de lui couper la
tte. Brue s'en vengea en loignant de la cte tous les vaisseaux qui
voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore
faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance,
lorsqu'il fut rappel dans sa patrie.

Dans un autre voyage sur le fleuve Sngal, Brue visita le pays des
Foulas et leur empereur, qui se nomme _Siratik_, nom que quelques
voyageurs donnent aussi  ses tats. Le fleuve Sngal, en remontant
depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le royaume de
Galam, au del desquelles on n'a pas remont, arrose dans son cours
tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et de
Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pntrer jusqu' Galam, en
suivant toujours la navigation du fleuve.

Brue reut dans son voyage un exprs du siratik pour lui apprendre
l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutt de recevoir le
paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de
Bourty,  l'extrmit orientale de l'le au Morfil, qui est spare de
l'le de Bilbas par un bras du Sngal. L'le de Bilbas est longue
d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir
ressemble beaucoup  celui de l'le au Morfil. Son principal commerce
consiste aussi dans la multitude des dents d'lphans, qui s'achtent
sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se
donnent  quarante sous pice; les moutons et les chvres pour trois
sous, et les autres alimens  proportion; mais si les Ngres font un
prsent, ils s'apprtent  recevoir le double. Par exemple, s'ils vous
donnent un boeuf, ils s'attendent  recevoir cinq ou six aunes d'toffe;
au lieu que, si vous l'achetiez au march, il ne vous coterait que
vingt ou trente sous.

En arrivant au port de Ghiorel, situ vis--vis l'le de Bilbas, centre
du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de canon pour
annoncer son arrive.  peine eut-il mouill l'ancre, qu'il reut la
visite du seigneur du village, nomm Farba-Ghiorel[4]. Ce Ngre, qui
tait oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup d'affection
pour les Franais, fut reu d'eux avec beaucoup de civilit. Il promit
au gnral de dpcher sur-le-champ un exprs au roi son neveu. Ds le
mme soir, Boucar Sir, un des fils du siratik, qui avait ses terres
entre Ghiorel et Goumel, rsidence de son pre, se rendit  bord, et
rpondit au gnral de l'amiti que ce roi avait conue pour lui sur la
seule rputation de son mrite. Ce compliment fut accompagn d'un
prsent de deux boeufs gras et d'une petite bote d'or du poids d'une
once. Le gnral fit aussi ses prsens au prince, et le salua de
plusieurs coups de canon  son dpart. Ensuite, ayant fait descendre ses
facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant
d'avidit pour ses marchandises, que ses barques furent bientt charges
des productions du pays.

              [Note 4: Les Ngres matres des villages joignent le nom
              de leur seigneurie  celui de leur famille, ou  leur nom
              propre.]

Le siratik n'eut pas plus tt appris l'arrive des Franais, qu'il fit
complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est--dire par le
grand-matre de sa maison. Cet officier tait un vieillard vnrable, de
fort belle taille, avec la barbe et les cheveux gris, ce qui marque,
parmi les Ngres, une vieillesse fort avance; mais il n'en paraissait
pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom tait Baba Mil.
Aprs les premiers complimens, il reut le paiement des droits et les
prsens annuels; c'taient des toffes noires et blanches de coton,
quelques pices de drap et de serge carlate, du corail, de l'ambre
jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de
l'eau-de-vie, des pices, de la vaisselle, et quelques pices de monnaie
d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap carlate  la
manire de Brandebourg, et deux botes pour renfermer la plus prcieuse
partie du prsent. Le bouquenet reut aussi les droits qui revenaient
aux femmes du prince, et qui montaient  la moiti des premiers, sans
oublier ce qui lui revenait  lui-mme. Le kamalingo, ou le lieutenant
gnral du roi, qui est ordinairement l'hritier prsomptif de la
couronne, vint recevoir  son tour le prsent ou le droit annuel qui lui
devait tre pay. Tous ces prsens pouvaient monter  la valeur de
quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au gnral,
de la part du roi, trois grands boeufs; et l'ayant invit  se rendre 
la cour, il fit paratre les officiers qui taient nomms pour le
conduire. On avait dj prpar un grand nombre de chevaux pour les gens
de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.

Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se mit en
marche pour la cour du siratik. Son cortge tait compos de six de ses
facteurs, deux interprtes, deux trompettes, deux hautbois, et quelques
domestiques, avec douze laptots, ou Ngres libres, bien arms. Il
traversa un pays fort uni et bien cultiv, plein de villages et de
petits bois. En approchant de Boucar, il dcouvrit de vastes prairies,
dont les parties basses se sentaient dj de l'inondation qui commenait
 gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec tait si couvert de
toutes sortes de bestiaux, que les guides du gnral avaient peine  lui
faire trouver un passage: le convoi ne put arriver  Boucar qu'
l'entre de la nuit.

Le prince Sir,  qui le village appartenait, vint au-devant des
Franais  la tte de trente chevaux: aussitt qu'il eut aperu le
gnral, il s'avana au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il
et voulu la lancer; Brue l'aborda de la mme manire, c'est--dire avec
le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent prs l'un de l'autre, ils
mirent pied  terre et s'embrassrent; ensuite, tant remonts  cheval,
ils entrrent dans le village, et le prince conduisit son hte dans une
maison qu'il avait fait prparer pour lui, dans le mme enclos que celui
de ses femmes. Aprs l'avoir introduit dans son appartement, il le
laissa seul; mais au mme moment le gnral fut conduit  l'audience de
la princesse: elle lui parut d'une taille mdiocre, mais trs-bien
faite, jeune et fort agrable; ses traits taient rguliers, ses yeux
vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrmement blanches;
son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminu les agrmens de sa
figure, si elle n'et pris soin de la relever avec un peu de rouge.

Elle reut Brue fort civilement, et le remercia de ses prsens avec
beaucoup de grce. Il fit successivement sa visite  deux ou trois
autres femmes du prince, aprs quoi, retournant auprs de lui, il y
passa le temps jusqu' l'heure du souper; il fut reconduit alors dans
son appartement, o il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet,
des fruits et du lait en abondance, qui lui taient envoys par les
femmes du prince. Quoiqu'il se ft fait prparer  souper par un
cuisinier de sa nation, la civilit lui fit goter de tous les mets
africains. Aprs qu'il eut soup, le prince vint, s'assit sans
crmonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin
et d'eau-de-vie, et se mit  fumer avec lui jusqu' ce qu'on ft venu
l'avertir que tout tait prt pour le folgar ou le bal. L'assemble
tait compose de toute la jeunesse du village, qui danse et chante
tandis que les plus gs sont assis sur des nattes autour de celle o se
fait le folgar: ils s'y entretiennent agrablement; et cette
conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle
_kalder_: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on
remarque, disent les voyageurs, l'tendue surprenante de leur mmoire,
et combien ils feraient de progrs dans les sciences, si leurs talens
naturels taient cultivs par l'tude. Je croirais volontiers que cette
admiration des voyageurs tait un prjug qui en remplaait un autre.
Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Ngres des animaux stupides,
et, tout surpris de voir qu'on peut tre noir et avoir de
l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop
mpris: ces Ngres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais
l'infriorit naturelle de cette race d'hommes parat dmontre par une
longue exprience et par les plus srs tmoignages.

Le village de Boucar est situ sur une petite minence, au centre d'une
grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent  toutes
celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos
glacires de France; les fentres en sont fort petites, apparemment pour
se garantir des moucherons, qui sont extrmement incommodes dans tous
les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invit se tint au milieu du
village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie
violente qui fora tout le monde de se mettre  couvert.

Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la sant du
gnral; cette politesse fut suivie du djeuner. Le prince, ayant envoy
du couscous et du lait, parut aussitt lui-mme, et se mit  table avec
Brue; ensuite ils partirent ensemble, escorts d'environ quarante
chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui s'tait
rassemble de tous les lieux voisins pour voir les Europens et pour
entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir  sa
rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentrent
au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des
hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme
ressemblait  celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un
large ceinturon de drap carlate, d'o pendait un cimeterre dont la
poigne tait garnie d'or. Son chapeau et son habit taient revtus de
grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le gnral le
reut avec une dcharge de sa mousqueterie. Ils continurent leur
marche, et traversrent le village de Goumel pour se rendre au palais du
roi, qui en est loign d'une demi-lieue.

La demeure de ce prince est compose d'un grand nombre de cabanes, qui
sont environnes d'un enclos de roseaux verts entrelacs, dfendu par
une haie vive d'pines noires si serre, que le passage en est
impossible aux btes sauvages. Le roi, inform de l'approche du gnral,
envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte
qu'en arrivant au palais, son train tait d'environ trois cents chevaux.
Tout ce cortge descendit  la premire porte, except le gnral, le
prince Sir et le kamalingo, qui entrrent  cheval, et qui ne mirent
pied  terre qu' deux pas de la salle d'audience.

Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses
femmes et de ses filles, qui taient  terre sur des nattes. Ce prince
se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tte dcouverte, lui donna
plusieurs fois la main, et le fit asseoir  ses cts. On appela un
interprte; alors Brue dclara qu'il tait venu pour renouveler
l'alliance qui subsistait depuis un temps immmorial entre le siratik et
la compagnie franaise; il protesta que dans toutes sortes d'occasions
la compagnie tait prte  l'aider de toutes ses forces. Il insista sur
les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce;
et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de
respect et de zle. Pendant que l'interprte expliquait ce discours,
Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage;
il prit plusieurs fois la main du gnral pour la presser contre sa
poitrine. Ses femmes et ses courtisans rptaient avec la mme joie: Les
Franais sont une bonne nation: ils sont nos amis.

Le siratik rpondit d'un ton fort civil qu'il rendait grce au gnral
d'tre venu de si loin pour le voir; qu'il avait une vritable affection
pour la compagnie, et pour sa personne en particulier; qu'il voulait
oublier quelques sujets de plainte qu'il avait reus des agens de la
compagnie; que, dans la confiance qu'il prenait  son caractre, il lui
accordait la libert d'tablir des comptoirs dans toute l'tendue de ses
tats, et de btir des forts pour leur sret. Enfin il conclut en
assurant les Franais de sa faveur et de sa protection. Il combla le
gnral de caresses; il lui fit l'honneur de le faire fumer dans sa
propre pipe; enfin il le reconduisit lui-mme jusqu' la porte de la
salle.

Deux officiers, qui taient  l'attendre, le menrent ensuite 
l'audience des reines et des princesses, filles du roi. Il fit  toutes
ces dames des prsens moins considrables par le prix que par leur
nouveaut. Une des reines ayant observ que pendant l'audience du
siratik il avait regard avec beaucoup d'attention une jeune princesse
de dix-sept ans, qui tait sa fille, s'imagina qu'il avait pris de
l'amour pour elle, et proposa au roi de la lui donner en mariage. Ce
prince y consentit aussitt, et fit offrir au gnral les premiers
postes de son royaume avec un grand nombre d'esclaves. Brue s'excusa sur
ce qu'tant mari, sa religion ne lui permettait d'avoir qu'une femme:
cette rponse fit natre quantit de rflexions et de discours entr les
dames ngres sur le bonheur des femmes de l'Europe. Elles demandrent 
Brue comment il pouvait vivre si long-temps sans la sienne, et ce qu'il
pensait de sa fidlit dans une si longue absence.

Le lendemain le siratik se rendit  la salle. d'audience pour y
administrer la justice  ses sujets, Brue, curieux d'assister  ce
nouveau spectacle, obtint d'tre plac dans un lieu d'o il pouvait tout
voir sans tre aperu. Il trouva le siratik environn de dix vieillards,
qui coutaient les parties sparment, et qui lui rapportaient ce qu'ils
avaient entendu. Aprs quoi ce prince, sur l'avis des mmes conseillers,
prononait la dcision. Elle tait excute sur-le-champ. Brue n'aperut
point d'avocat ni de procureur; chacun plaidait sa propre cause. Dans
les causes civiles, il revient au roi un tiers des dommages. Il y a peu
de crimes capitaux parmi les Ngres. Le meurtre et la trahison sont les
seuls qui soient punis de mort. La punition ordinaire est le
bannissement, c'est--dire que le roi vend les coupables  la compagnie,
et dispose de leurs effets  son gr. Un dbiteur insolvable est vendu
avec toute sa famille jusqu' la pleine satisfaction du crancier, et le
roi tire son tiers dans cette vente.

Quoique ce canton ne ft pas le plus fertile du pays, la culture y
faisait rgner l'abondance. Les habitans sont beaucoup plus industrieux
que le commun des Ngres. Ils font un commerce considrable avec les
Maures du dsert.

L'or qui se trouve dans le pays des Foulas leur vient de Galam; car il
ne parat pas qu'il y ait des mines dans les tats du siratik: mais ils
ont l'ivoire en abondance. Le pays au sud de la rivire est rempli
d'lphans, comme le ct du nord l'est de panthres, de lions, et
d'autres animaux froces. Ces peuples ont aussi quantit d'esclaves,
autant de leur propre contre que des rgions voisines. Quoiqu'ils les
emploient  cultiver leurs terres, la ncessit les force quelquefois de
les vendre.

Le pays des Foulas, depuis le lac de Cayor jusqu'au village de
Dembakan, c'est--dire, de l'ouest  l'est, a prs de cent
quatre-vingt-seize lieues. On ignore l'tymologie de leur nom. La
plupart sont d'une couleur fort basane; mais on n'en voit pas qui
soient d'un beau noir, tel que celui des Iolofs au sud de la rivire. On
prtend que leurs alliances avec les Maures ont imbu leur esprit d'une
teinture de mahomtisme, et leur peau de cette couleur imparfaite. Ils
ne sont pas non plus si hauts ni si robustes que les Iolofs. Leur taille
est mdiocre, quoique fort bien prise et fort aise. Avec un air assez
dlicat, ils ne laissent pas d'tre propres au travail.

Ils aiment la chasse, et l'exercent avec beaucoup d'habilet. Leur pays
est rempli de toutes sortes d'animaux, depuis l'lphant jusqu'au lapin.
Outre le sabre et la zagaie, ils se servent fort adroitement de l'arc et
des flches. Ceux qui ont appris des Franais l'usage des armes  feu
s'en servent aussi avec une adresse surprenante. Ils ont l'esprit plus
vif que les Iolofs et les manires plus civiles. Ils sont passionns
pour les merceries de l'Europe, et cette raison les rend fort caressans
 l'gard de tous les marchands.

Ils aiment la musique, et les personnes du premier rang se font honneur
de savoir toucher de quelque instrument, tandis que les princes et les
seigneurs iolofs regardent cet exercice comme un opprobre. Ils en ont de
plusieurs sortes, et leur symphonie n'est pas sans agrment. Leur
inclination pour la danse leur est commune avec tous les Ngres. Aprs
des jours entiers d'un travail ou d'une chasse pnible, trois ou quatre
heures de danse servent  les rafrachir.

Leur habillement ressemble beaucoup  celui des Iolofs; mais ils sont
plus curieux dans le choix de leurs toffes. Leurs voisins donnent la
prfrence au rouge; le jaune est leur couleur favorite. Les femmes ne
sont pas de haute taille; mais elles sont bien faites, belles, et d'une
complexion dlicate.

Brue traversa une seconde fois les tats du siratik pour aller jusqu'au
royaume de Galam.

Il partit du fort Saint-Louis avec deux barques, une grande chaloupe et
quelques canots chargs de marchandises les plus propres au commerce, et
d'une provision de vivres pour trois mois. Les gens de son cortge
taient choisis. Quoiqu'il lui manqut quelques marchandises
particulires, stipules dans les articles du trait pour le paiement
des droits, et que les princes ngres soient scrupuleusement attachs 
ces conventions, il se flatta que la rputation qu'il s'tait tablie
par sa conduite leur ferait agrer tout ce qu'il voudrait offrir.

Sa petite flotte alla mouiller dans l'le du Rocher, o le gnral
franais avait tabli un comptoir l'anne d'auparavant. Mais, trouvant
que les Maures y taient venus, et qu'ils avaient emport toute la
charpente du magasin, il prit le parti d'abandonner un poste si
dangereux pour transporter le comptoir  Oualaldei, situ quinze lieues
plus bas.

Entre ces deux postes, le pays est coup par de grands fonds, o les
lions et les lphans se rassemblent en grand nombre. Les lphans sont
si peu farouches, qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes, et
qu'ils ne leur font aucun mal, s'ils ne sont attaqus les premiers. Ces
fonds, ou terres basses, produisent des pines d'une prodigieuse
hauteur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeur fort
agrable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, l'corce de ces pines
tant de diffrentes couleurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou
verte, et la couleur du bois tant presque la mme que celle de
l'corce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir une parfaite
ressemblance. Elles formeraient le plus bel ombrage du monde, s'il tait
possible d'en jouir sans tre cruellement tourment par les chenilles
rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous
les endroits de la peau o elles tombent. Le seul remde est de laver
les parties infectes avec de l'eau frache, qui dissipe tout  la fois
l'enflure et la douleur. Le bois des pines est si dur et si serr, que
l'auteur le prit pour une espce d'bne.

Brue arriva  Ghiorel. Le siratik le pria de lui prter quelques laptots
pour l'accompagner  la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de
grands ravages dans le pays. Brue lui en accorda quatre. S'tant joint
aux chasseurs du roi, ils trouvrent ce furieux animal, qui se dfendit
avec tout le courage qu'il a reu de la nature. Il tua deux Ngres, en
blessa dangereusement un troisime, qu'il aurait achev, si, du coup le
plus heureux, un des laptots du gnral ne l'et tu sur-le-champ. Il
fut port au palais comme en triomphe, et le roi fit prsent de sa peau
au gnral. C'tait un des plus grands lions qu'on et jamais vus dans
le pays. Ce combat en rappelle un autre rapport par Jannequin, et qui
prouve avec quelle intrpidit les Ngres attaquent ces animaux
formidables, si bien arms par la nature.

Le chef d'une des tribus du dsert, voulant faire connatre son courage
et son adresse aux Franais, les fit monter sur quelques arbres, prs
d'un bois trs-frquente des btes farouches. Il montait un excellent
cheval, et ses armes n'taient que trois javelines, que les Ngres
appellent _zagaies_, avec un coutelas  la mauresque. Il entra dans la
fort, o, rencontrant bientt un lion, il lui fit une blessure. Le fier
animal accourut vers son ennemi, qui feignit de fuir pour l'attirer
dans l'endroit o il avait plac les Franais. Alors le kamalingo,
tournant tout d'un coup, l'attendit d'un air ferme, et lui lana une
seconde javeline qui lui pera le corps. Il descendit aussitt; et,
prenant un pieu, il alla au-devant du lion, qui venait  lui la gueule
ouverte, avec un furieux rugissement; il lui enfona son pieu dans la
gueule mme. Ensuite, sautant sur lui le sabre  la main, il lui coupa
la gorge. Aprs sa victoire, qui ne lui cota qu'une lgre blessure 
la cuisse, il prit quelques poils du lion, et les attacha comme un
trophe  son turban. Jannequin confesse que ces Ngres du dsert
l'emportent tellement sur les Europens pour la force et le courage,
qu'un de ces barbares renversait aisment d'une seule main le plus
robuste des Franais; de sorte que, s'il tait question d'en venir aux
coups dans un combat d'homme  homme, il ne doute pas que l'avantage ne
demeurt toujours aux Ngres. Le courage est d'habitude comme toutes les
qualits de l'me. Les Ngres sont familiariss, en quelque sorte, avec
ces animaux froces dont leur pays est peupl, et dont l'aspect
pouvanterait peut-tre nos plus braves guerriers, accoutums  braver
d'autres dangers. Les Ngres ont su dompter ces monstres terribles, et
n'ont pas su chapper  leurs tyrans, qui ont subjugu leur imagination
aprs les avoir enchans par la force d'un art meurtrier. Notre plus
grand avantage sur eux est l'ide qu'ils ont de notre supriorit, et
l'habitude o ils sont de craindre et de servir les Europens.

Brue partit de Ghiorel, et continua de remonter le Sngal jusqu'au
village de Dembakan, prs des frontires du royaume de Galam; mais il
eut, dans cet intervalle, un spectacle fort trange. Tout d'un coup le
soleil fut clips par un nuage pais pendant l'espace d'un quart
d'heure. Les Franais reconnurent bientt que c'tait une lgion de
sauterelles. En passant au-dessus de la barque, elles la couvrirent
d'excrmens. Quelques-uns de ces animaux, tant tombs dans le mme
temps, parurent entirement verts, plus longs et plus pais que le petit
doigt, avec deux dents effiles et trs-propres  la destruction. Cette
terrible arme fut plus de deux heures  traverser la rivire. Brue
n'apprit pas qu'elle et caus beaucoup de mal dans le pays. Il supposa
qu'un vent de sud-est, qui s'leva aussitt et qui devint fort violent,
la poussa vers le dsert, au nord du Sngal, o elle prit apparemment
faute de subsistance.

Les rives du Sngal, depuis Dembakan jusqu' Tuabo, sont couvertes de
ronces fort piquantes; elles ont la forme de l'if, et le nombre en est
si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher le long de la rivire
pour tirer les barques contre le courant. En arrivant  Tuabo, Brue
trouva une nouvelle espce de singes, d'un rouge si vif, qu'on l'aurait
pris pour une peinture de l'art: ils sont fort gros et moins adroits
que les autres singes. Les Ngres les nomment _patas_, et paraissent
persuads que c'est une sorte d'hommes sauvages qui refusent de parler,
dans la crainte d'tre forcs au travail et vendus pour l'esclavage.
Rien n'est si divertissant. Ils descendaient du haut des arbres jusqu'
l'extrmit des branches pour admirer les barques  leur passage. Ils
les considraient quelque temps; et, paraissant s'entretenir de ce
qu'ils avaient vu, ils abandonnaient la place  ceux qui arrivaient
aprs eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu' jeter des branches
sches aux Franais, qui leur rpondirent  coups de fusil. Il en tomba
quelques-uns; d'autres demeurrent blesss, et tout le reste tomba dans
une trange consternation. Une partie se mit  pousser des cris affreux;
une autre  ramasser des pierres pour les jeter  leurs ennemis;
quelques-uns se vidrent le ventre dans leurs mains, et s'efforcrent
d'envoyer ce prsent aux spectateurs; mais, s'apercevant  la fin que le
combat tait ingal, ils prirent le parti de se retirer.

Un marabout, que le gnral avait rencontr  Tuabo, et qui avait
consenti  l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de
diffrentes nations du pays, lui apprit qu'il tait arriv depuis peu
une grande rvolution dans le royaume de Galam par la dposition de
Tonka Mouka, dernier roi de cette contre, et par l'lvation de Tonka
Boukari sur le trne. Brue feignit de ne pas croire ce rcit, et se
crut oblig, pour l'intrt de la compagnie, de payer les droits aux
deux concurrens.

Cependant il trouva la confirmation de cette nouvelle en arrivant 
Ghiam. Mais il fut beaucoup plus frapp de la visite d'un homme qui se
faisait nommer le roi des abeilles. En effet, elles le suivaient comme
les moutons suivent leur berger. Il en avait le corps si couvert,
surtout la tte, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui
faisaient aucun mal, ni  ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se
spara des Franais, elles le suivirent comme leur gnral; car, outre
celles qui fourmillaient sur son corps, il en avait des millions  sa
suite[5]. Ghiam fut un lieu de merveille pour la caravane franaise. On
leur fit voir sur les mmes arbres que les patas frquentaient, un grand
nombre de serpens de l'espce des vipres. Le chirurgien du gnral en
tua un; et l'ayant mesur, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre
pouces de diamtre. Les Ngres s'imaginent que les serpens de la race de
celui qu'on a tu ne manquent pas de venger sa mort sur quelque parent
du meurtrier. Mais ce qui est remarquable, c'est que les singes vivent
en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivire
abonde,  Ghiam, en crocodiles beaucoup plus gros et plus dangereux que
ceux qui se trouvent  l'embouchure. Les laptots du gnral en prirent
un de vingt-cinq pieds de long,  la grande joie des habitans, qui se
figurrent que c'tait le pre de tous les autres, et que sa mort
jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.

              [Note 5: Nous avons vu, il y a quelques annes, un homme
              qui avait le mme secret, et qui en ft l'exprience
              devant l'acadmie des sciences de Paris.]

Brue visita Dramanet, ville fort peuple, sur la rive sud du Sngal;
elle n'a pas moins de quatre mille habitans, la plupart mahomtans, les
plus justes et les plus habiles ngocians qu'on connaisse entre les
Ngres. Leur commerce s'tend jusqu' Tombouctou, qui, suivant leur
calcul, est cinq cents lieues plus loin dans les terres. Ils en
apportent de l'or et des esclaves bambarras, qui tirent ce nom du pays
de Bambarra-kana, d'o ils sont amens. C'est une grande rgion situe
entre Tombouctou et Casson, fort peuple, quoique strile, et peu connue
d'ailleurs des gographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic
d'or avec les Franais du Sngal; mais ils en portent la plus grande
partie aux Anglais de la rivire de Gambie.

Pendant que Brue envoyait reconnatre la rivire de Falm, qui se jette
dans celle de Sngal, il prit la rsolution de visiter les cataractes
de Felou. Ces cataractes sont formes par un rocher qui coupe
entirement la rivire, et d'o elle tombe, avec un bruit pouvantable,
de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui prparent
cette chute d'eau commencent  une demi-lieue du village de Felou, et
rendent le pays presque inaccessible. Le courant mme de la rivire
au-dessus de la cataracte est interrompu par quantit de rocs qui le
rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Ngres, qui ne
sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue laissa ses
barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le reste du
chemin  pied jusqu'aux cataractes, o se termine le royaume de Galam.

Au nord et au nord-ouest, il est born par le dsert de Sahara, o les
Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dpendance du
siratik;  l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.

Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux
seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu
parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun
des habitans porte le nom de Saracolez, tir sans doute du lieu mme de
leur habitation, parce qu'en langue du pays, _colez_ signifie rivire.
Ils sont inquiets et turbulens, capables de dtrner leurs rois sur les
moindres prtextes; paresseux d'ailleurs, et si peu ports  s'loigner
de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont gure au del de
Djaga, cinq journes au dessus du rocher de Felou, ou au del de
Bambouk, grande contre au sud, qui mrite des observations
particulires dans un article spar. Ils amnent des esclaves de
Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.

La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais
elle s'est tablie dans le pays de Galam, o elle est devenue fort
nombreuse, avec assez d'union pour former une espce de rpublique, qui
n'a pas plus de considration pour le roi qu'elle ne juge  propos. Tout
le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'tendent
dans les royaumes voisins; et, n'tant pas moins ardens pour la religion
de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'tre tout  la fois
marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts,
que les Franais ont chang en celui de marabouts, c'est--dire
religieux et prdicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Ngres,
il y a peu de reproches  faire  leur nation: elle est douce, civile,
amie des trangers, fidle  ses promesses, laborieuse, industrieuse,
capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant
tout leur savoir consiste  lire, et  crire l'arabe. On a peine 
juger si c'est par inclination qu'ils aiment les trangers, ou pour les
profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.

Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont
reu aussi les Mandingues, et les ont mme incorpors avec eux, jusqu'
ne former qu'une mme nation, o la religion, les moeurs et les usages
des Mandingues ont si absolument prvalu, qu'il n'y reste aucune trace
des anciens Malincops.

Mais, outre le pays de Djaga, d'o sont venus les Mandingues de royaume
de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contre, ou un royaume
qui porte leur nom. Cette rgion, nomme Mandinga, est extrmement
peuple, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fcondit, et
qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels.
La quantit d'habitans s'est quelquefois trouve si excessive, qu'il
s'en est form des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout
dans le pays o le commerce est en honneur; telle est l'origine des
Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.

Des cataractes de Felou jusqu' celles de Govina, la distance est
d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivire se trouve comme
presse entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de
largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que
l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre
qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont
aucun ne parat navigable. Au del de ces dtroits, on trouve une belle
le sans nom, vis--vis le village de Lantou, qui est sur le ct droit
de la rivire. La situation de cette le serait fort commode pour un
tablissement et pour un magasin de marchandises, d'o le commerce
pourrait s'tendre sur les deux bords de la rivire, et plus liant
jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.

Brue avait conu l'importance de cette dcouverte pour l'intrt de la
compagnie, et s'tait propos de la faire lui-mme avec celle de tout le
pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappel, il
engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs  tenter une si
belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de
Dramanet, qui avait reu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de
quelques Ngres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'tant avancs
jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittrent leurs chaloupes.
Les bords du Sngal leur parurent d'une beaut admirable, mais mieux
peupls sur la droite, c'est--dire au sud que du ct du nord. Ils
furent bien reus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis
par leurs prsens. Aprs avoir suivi  pied le bas de la montagne, ils
arrivrent  Lantou; ils visitrent l'le dont on a parl, et s'tant
procur quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils
poussrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina,  quarante
lieues de Lantou.

La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme
la rivire y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit
horrible, une brume paisse qui, des diffrens points d'o elle peut
tre observe, rflchit diffrens arcs-en-ciel. Les aventuriers
franais, encourags par le succs de leur route, cherchrent de quel
ct de la rivire ils pouvaient esprer de franchir plus facilement les
montagnes qui font la cataracte; mais les Ngres qui leur servaient de
guides refusrent constamment de les accompagner plus loin, sous
prtexte qu'ils taient en guerre avec ces peuples du pays suprieur, et
qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se virent dans la
ncessit de retourner au fort Saint-Louis sans avoir excut leur
dessein.

Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivire fort difficile,
elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les
habitans ne manquent ni de boeufs ni de chevaux pour le transport des
marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si
ces rgions taient une fois bien connues, et l'ouverture assure par de
bons tablissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le
royaume de Tombouctou et les pays du mme ct.

 l'est et au nord-est de Galam, on trouve le royaume de Casson, qui
commence  la moiti du chemin entre les rochers de Felou et de Govina.
Le souverain s'appelle Segadoua. Il fait sa rsidence ordinaire dans une
grande le, ou plutt une pninsule, forme par deux rivires au nord du
Sngal, qui, aprs un cours de plus de soixante lieues, vont se perdre
dans un grand lac du mme nom que ce royaume. La plus mridionale de ces
deux rivires qui forment la presqu'le de Casson se nomme la rivire
Noire, de la couleur sombre de ses eaux, et ne prend pas sa source 
plus d'une demi-lieue de celle du Sngal; mais,  moins d'une lieue de
son origine, elle devient si forte, qu'elle cesse d'tre guable.
L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivire Blanche, parce que la
terre blanchtre et glaiseuse o elle passe lui fait prendre cette
couleur, fort diffrente de celle du Sngal, d'o elle sort 
demi-lieue au plus de la source de la rivire Noire.

La pninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a
gure que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et
bien cultiv. Elle est si peuple, et son commerce a tant d'tendue,
qu'elle doit tre fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui
n'est pas moins respect de ses voisins que de ses sujets. Galam et la
plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prtend que les
habitans de Casson taient Foulas dans leur origine, et que leur roi
possdait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays
qui forment aujourd'hui les tats du siratik. Peut-tre faut-il
rapporter  cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On
assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en trs-grand
nombre, et si riches, que le mtal parat presque sur la surface; de
sorte que, si, dlayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec
un peu de prcaution, ce qui reste au fond est le mtal pur. C'est ce
qu'on appelle l'or de lavage.

Comme on n'a pas pntr plus loin  l'est que les cataractes de Govina,
toutes les lumires qu'on a sur les richesses du royaume de Casson
viennent des marchands ngres du pays, qui ont une grande passion pour
les voyages, et plus d'habilet dans les affaires que tous les autres
peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'tend plusieurs
journes au del de Govina, et qu'il est born  l'est par un autre
royaume qui touche  celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si
long-temps.

Il est certain que le royaume de Tombouctou produit beaucoup d'or; mais
on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres
rgions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est
dj riche en elle-mme, celui d'tre le centre du commerce pour toutes
les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les
ncessits de la vie: le mas, le riz, et toutes sortes de grains y
croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les
fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espces;
enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du
climat le rend absolument ncessaire, il y est aussi cher que rare. On
l'y reoit des marchands mandingues, qui l'achtent des Europens et des
Maures. L'auteur regrette qu'un si beau pays soit si peu connu. On
pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues  prendre avec eux
quelque agent franais; mais il faudrait choisir pour cette entreprise
un homme de savoir et d'exprience, capable de dresser une carte du
pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des routes. Il
serait mme,  souhaiter qu'il ft vers dans la physique, la botanique
et la chirurgie; qu'il st les langues arabe et mandingue; qu'il ft
excit  courir les dangers d'une si grande entreprise par des
esprances proportionnes aux difficults du travail. On obtiendrait
bientt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de
Tombouctou, mais encore de toutes les rgions intrieures de l'Afrique,
dont on n'a publi jusque aujourd'hui que des relations puriles et
fabuleuses. Ces rflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence
que les Mandingues, qu'il reprsente comme des ngocians habiles,
consentent  se donner des concurrens?

Aprs avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sngal,
Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre  Cachao,
pays situ sur la rivire de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo,
au sud de la Gambie, au del du cap Roxo ou Rouge, par le IIe degr de
latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, prs de Bintam,
celui de Djredja, o les Portugais taient tablis, et dont la
fertilit le surprit. Rien n'y paraissait en friche. Les cantons bas
taient diviss par de petits canaux et sems de riz. Au long de chaque
canal, l'art des habitans avait lev des bordures de terre pour arrter
l'eau. Les lieux levs produisaient du millet, du mas et des pois de
diffrentes espces, particulirement une espce noire, qui s'appelle
_pois ngre_, et qui fait d'excellente soupe. Les melons d'eau de ce
canton sont d'une beaut parfaite. Il s'en trouve qui psent jusqu'
soixante livres. Leur graine est couleur d'carlate, et le jus en est
extrmement doux et rafrachissant. Le boeuf du pays est excellent; mais
le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille et toutes les
ncessits de la vie y sont en abondance.

Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de
longue ailes armes de pointes, qui leur servent  s'attacher aux
arbres, o elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espces
de gros pelotons. Les Ngres en mangent la chair aprs les avoir
corches, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont
la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles
connus  qui la nature ait donn du lait pour la nourriture de ses
petits.

Brue, ayant remarqu en chemin des pyramides de terre dans plusieurs
endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui
lui servait de guide l'assura que c'tait la retraite des fourmis, et
l'en convainquit aussitt en ouvrant un de ces terriers, dont le dehors
tait uni et ciment comme s'il et t l'ouvrage d'un maon. Ces
fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort agiles.
Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de leur
hauteur, d'o elles descendent sous terre par une sorte d'escalier
circulaire. Brue fit jeter prs d'un de ces terriers une poigne de riz,
quoiqu'il ne part aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en
sortit une lgion, qui transportrent ce trsor dans leur magasin, sans
en laisser le moindre reste, et qui rentrrent dans leur asile
lorsqu'elles n'en trouvrent plus. Ces espces de ruches sont si fortes,
qu'il n'est pas facile de les ouvrir.

Sur la rivire de Paska, Brue admira l'adresse d'un Ngre qui tenait son
arc et ses flches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un
canot; s'il apercevait un poisson, il tait sr de le percer, et
sur-le-champ il retirait la flche avec sa proie. Entre les arbres qui
bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri rpte les
deux syllabes _ha_, _ha_, aussi distinctement que la voix humaine.

En quittant cet agrable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un
pays qui n'est habit que par des Feloups indpendans qui se sont
tablis entre la rivire de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont t
subjugus par le roi de Djredja et les Portugais sont assez civiliss;
mais les autres, qui habitent les bords de la rivire de Casamansa,
forment une nation sauvage qui ne mnage pas les trangers. Ils ont peu
de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec leurs voisins,
contre lesquels ils ont perptuellement la guerre. Les Ngres des autres
nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le pays des Feloups,
s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs europens, qui n'y passent
pas sans se mettre en tat de ne craindre aucune insulte.

Cachao est une ville et une colonie portugaise situe sur la rive sud du
Rio San-Domingo,  vingt lieues de son embouchure. C'est le principal
tablissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les
habitans, qui sont distingus par le nom de Ngres Papels, leur portent
une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien nglig pour se fortifier du
ct de la terre. Ils y ont un rempart bien palissad, avec une bonne
artillerie.

Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et
dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un tage.
Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de
latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple
toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rose. Le climat
est sujet  des roses fort abondantes, surtout prs d'une si grande
rivire et dans un canton si marcageux. Il y a dans la ville une glise
paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse est desservie par un
cur et deux prtres d'une ignorance gale  leur pauvret. En 1700, le
couvent des capucins n'en contenait que deux, qui taient entretenus par
le roi de Portugal. Ils sont soumis  l'vque de San-Iago.

L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle
attend toujours avec impatience; car elle est si mal paye, que la
plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.

La rivire a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle
est assez profonde pour recevoir des btimens de la premire grandeur,
si les dangers de la barre ne les arrtaient  l'embouchure. Les deux
rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les
plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par
leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une
seule pice capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter
vingt-cinq ou trente hommes. La mare remonte trente lieues au-dessus de
Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle _le
pot-de-chambre_ de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la
Normandie.

On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger.
L'auteur parle ici d'une espce de gens qu'il appelle des aventuriers
nocturnes, et qui est fort remarquable. Ils portent sur leurs habits un
petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une cuirasse ou une
cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture que de quelques
doigts, est plein de trous, auxquels sont attachs deux ou trois paires
de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras gauche est charg
d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue pe dont le fourreau
s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour pargner la peine
et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans dessein form, et
seulement pour se rjouir, ils sont couverts, par-dessus toute cette
parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux mollets. Mais s'ils se
proposent quelque aventure, c'est--dire, un duel  la portugaise, ils
ajoutent  leurs armes une courte carabine charge de vingt ou trente
petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un bton fourchu pour
la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si trange parure,
ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est attache des
deux cts  l'oreille. En arrivant au lieu de l'excution, le brave
commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le bras
gauche, prend son pe de la main droite, et dans cette posture attend
l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point  se dfendre. Aussitt
qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde  lui. Il lui
serait fort difficile de le manquer; car cette espce d'arme  feu
carte tellement les balles, qu'elle en couvrirait la plus grande porte.
Si l'infortun qui reoit le coup n'est pas tout--fait mort, le
meurtrier s'approche en l'exhortant de dire _Jsus Maria_, et l'achve 
terre de quelques coups d'pe ou de poignard. Il arrive quelquefois que
ces perfides assassins trouvent la partie gale, et qu'ils sont arrts
par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se tirent d'embarras en
protestant qu'ils se sont tromps, et qu'une autre fois ils sauront
mieux distinguer leur ennemi.

Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander
 voir leurs femmes, ou mme de s'informer de leur sant. Ce serait
assez pour s'exposer  quelque duel de la nature de ceux qu'on vient
d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.

 quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les les de Bissao
et celle des Bissagos, o les Portugais ont aussi un tablissement. Brue
visita ces les. Elles sont soumises  un empereur. La principale, qui
donne son nom  toutes les autres, a quarante lieues de circonfrence.

Le terroir est si riche et si fcond, qu' la grandeur du riz et du
mas, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le mas
des deux espces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est
blanc, et se rduit aisment en farine, que les habitans mlent avec du
beurre ou de la graisse pour en faire une pte qu'ils nomment _fond_.
Le mas ne leur sert pas, comme au Sngal,  faire du pain ou du
couscous. Ils le mangent grill. Cependant les plus curieux en forment
quelquefois des gteaux nomms _batangos_, de l'paisseur d'un doigt, et
les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane en Amrique.

Les habitans de Bissao sont nomms Papels. Cette nation occupe une
partie des les et des ctes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle
est mal dispose pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunt un grand
nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour
habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de
corail. Les filles sont entirement nues. Si leur naissance est
distingue, elles ont le corps rgulirement marqu de fleurs et
d'autres figures: ce qui fait paratre leur peau comme une espce de
satin travaill. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, taient
couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail
et un petit tablier de coton.

Les Ngres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus
habiles rameurs de toute la cte. Ils emploient au lieu de rames de
petites pelles de bois qu'ils nomment _pagaies_, et le mouvement qu'ils
font pour s'en servir est si rgulier, qu'il produit une sorte
d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, comme ils ont
des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas peu servi 
les cultiver. Ils sont idoltres; mais leurs ides de religion sont si
confuses, qu'il n'est pas ais de les dmler. Leur principale idole est
une petite figure qu'ils appellent _china_, dont ils ne peuvent
expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se fait une divinit
suivant son caprice. Ils regardent certains arbres consacrs, sinon
comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque dieu. Ils leur
sacrifient des chiens, des coqs, et des boeufs, qu'ils engraissent et
qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire servir de
victimes. Aprs les avoir gorgs, ils arrosent de leur sang les
branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pices, dont
l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en
reste  la divinit que les cornes.

Il ne parat pas que l'le de Bissao ait jamais t trouble par des
guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur
soumission  leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs
voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troubls, par des
incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les
Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort
braves qui se battent avec la dernire furie. Les traits de paix
n'tant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de
correspondance entre eux, dans les intervalles mme du repos. Loin de
leur offrir leur mdiation, les Europens trouvent leur intrt  les
voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre des
esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne
durent pas plus de cinq ou six jours.

L'empereur de Bissao jouit d'une autorit trs-despotique. Il a trouv
une voie fort trange pour s'enrichir aux dpens de ses sujets sans
qu'il lui en cote jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Ngre
lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitt possession, et
le propritaire se trouve dans la ncessit de la racheter ou d'en btir
une autre.  la vrit, le moyen de se venger est facile, en jouant le
mme tour  celui de qui on l'a reu; mais l'empereur n'y peut rien
perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce
pouvoir arbitraire s'tend sur tous ceux qui habitent dans l'le. Un
jour, l'empereur de Bissao avait confi  la garde des Portugais un
esclave qui se pendit. C'tait lui naturellement qui devait supporter
cette perte; mais il ordonna que le cadavre ft laiss dans le mme lieu
jusqu' ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le
dsagrment de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre
le parti d'obir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait
vendus s'chapprent de leurs chanes, et furent repris par ses soldats.
L'quit semblait demander qu'ils fussent restitus  leur matre; mais
l'empereur dclara qu'ils taient  lui, puisqu'ils taient remis en
libert, et les revendit sans scrupule  d'autres marchands.

 la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimes le plus
tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamns  perdre
la vie, et reoivent la spulture prs de leur matre pour le servir
dans un autre monde. L'usage tait mme autrefois d'enterrer des
esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prtend que cette
coutume commenait  s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave
enterr avec lui, et celui qui rgnait paraissait dispos  dtruire une
loi si barbare.

Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert 
rassembler la milice des Ngres. Il porte dans cette le le nom de
_bonbalon_. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui
est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois
lger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prtend que
le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de
ces instrumens au long des ctes et dans l'intrieur de l'le, avec une
garde pour chacun; et lorsque le sien a donn le signal, les autres
rptent autant de fois les mmes coups et sur les mmes tons; de sorte
que ses volonts sont connues en un moment par la manire de les
communiquer. Si quelqu'un refuse d'obir, il est vendu pour l'esclavage.
Ce chtiment politique tient tout le monde dans la soumission; et
l'empereur, pour qui la dsobissance est utile, se plaint quelquefois
de trouver ses sujets trop ardens  le servir.

Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivire de Cachao et le cap
Tumbaly, vis--vis la cte des Balantes, se trouvent les les de
Cazgut.

Les Ngres de ces les sont grands et robustes, quoique leurs alimens
ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de
palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur mas aux
Europens que de les rserver pour leur usage. Ils sont idoltres, et
d'une cruaut extrme pour leurs ennemis. Ils coupent la tte  ceux
qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour
l'corcher, et, faisant scher la peau du crne avec la chevelure, ils
en ornent leurs maisons comme d'un trophe. Au moindre sujet de chagrin,
ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mmes. Ils se
pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier prcipice. Leurs
hros prennent la voie du poignard. Ils sont passionns pour
l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se
disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur cote pour
se procurer cette chre liqueur: alors le plus faible devient la proie
du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois de la nature,
le pre vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la force
ou par l'adresse, ils traitent de mme leurs pres et leurs mres.

 Cazgut, Brue reut un singulier hommage: il traitait un seigneur
ngre sur son bord, lorsqu'il vit paratre un canot charg de cinq
insulaires, dont l'un tant mont  bord, s'arrta sur le tillac en
tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit  genoux
devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et,
s'tant lev, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite,
s'tant mis  genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les
pieds du gnral. Il alla faire la mme crmonie au pied du mt et de
la pompe; aprs quoi, retournant vers le gnral, il lui prsenta son
coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison
de cette conduite. Il rpondit que les habitans de son pays regardaient
les blancs comme les dieux de la mer; que le mt tait une divinit qui
faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe tait un miracle,
puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la proprit naturelle tait de
descendre.

Les habitans de Cazgut, surtout ceux qui sont distingus par le rang ou
les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les
fait paratre tout--fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour
de la ceinture qu'une espce de frange paisse, compose de roseaux, qui
leur tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en ont une
autre qui leur couvre les paules, et qui descend jusqu' la ceinture.
Quelques-unes en ajoutent une troisime sur la tte, qui pend jusqu'aux
paules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y joignent des
bracelets de cuivre et d'tain aux bras et aux jambes. En gnral, les
deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez rguliers, et
la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez plat ni les
lvres trop grosses. L'esprit et la vivacit ne leur manquent pas; mais
ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience, surtout hors de leur
patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand nombre  bord. Un
capitaine, aprs en avoir achet plusieurs, avait pris toutes sortes de
prcautions pour les tenir sous le joug, en les enchanant deux  deux
par le pied, et mettant des menottes aux plus vigoureux. Ils n'en
trouvrent pas moins le moyen d'arracher l'toupe du vaisseau, et l'eau
pntra si vite, qu'il aurait coul  fond, si le capitaine n'et
rencontr fort heureusement une vieille voile qui servit  boucher le
trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est si connu en
Amrique, qu'on ne les y achte qu'avec de grandes prcautions. Ils ne
travaillent qu' force de coups. Ils se drobent souvent par la fuite,
et quelquefois ils se dtruisent eux-mmes. Remarquons ici que
l'historien anglais et son traducteur traitent de vice et d'indolence
obstine ce courage qui prfre la mort  la servitude, tant l'habitude
des prjugs renverse les ides naturelles!

Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut
l'autorit d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.

 cent cinquante lieues de son embouchure, la rivire de Casamansa
forme, en tournant, un coude qui donne le nom de _Cabo_  un grand
royaume voisin. Il tait gouvern, au commencement de notre sicle, par
un roi ngre, nomm Briam-Mansare, qui vivait avec plus de faste que
tous les autres princes de la mme cte. Sa cour tait nombreuse. Il se
faisait servir dans de la vaisselle d'or, dont il avait jusqu' quatre
mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien
arms, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission et les
forait de lui payer un tribut. La police tait si bien tablie dans ses
tats, que les ngocians auraient pu laisser sans crainte leurs
marchandises sur le grand chemin.  force de lois et par la rigueur de
l'excution, il avait corrig dans ses sujets le penchant au vol, qui
est un vice naturel aux Ngres. Jamais les esclaves n'taient enchans.
Lorsqu'ils avaient reu la marque du marchand, il ne fallait plus
craindre de les perdre par la fuite, tant la garde tait exacte sur les
frontires, et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince
faisait chaque anne, avec les Portugais, un commerce de six cents
esclaves, changs contre diffrentes espces de marchandises, telles
que des armes  feu, des sabres courbs, avec de belles poignes, des
selles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles; de la
fenouillette de l'le de Rh, de l'eau de cannelle, du rossolis, etc.
Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc, il le faisait dfrayer
ds l'entre de ses tats, et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un
tranger, sous peine d'tre vendus pour l'esclavage. Il tait toujours
prt  donner audience:  la vrit, on tait oblig, pour l'obtenir, de
lui faire un petit prsent de la valeur de trois esclaves; mais il
rendait toujours plus qu'il n'avait reu. Ces civilits continuaient
jusqu' ce que l'tranger et dispos de ses marchandises. Alors si,
dans son audience de cong, il demandait au roi un prsent pour sa
femme, ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs
d'or. Il mourut en 1705, galement regrett de ses peuples et des
trangers.

On remarque avec tonnement dans la rivire de San-Domingo que les
caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si
terribles, ne nuisent  personne. Il est certain, dit l'auteur, que les
enfans en font leur jouet, jusqu' leur monter sur le dos, et les battre
mme, sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur
vient peut-tre du soin que les habitans prennent de les nourrir et de
les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique, ils se
jettent indiffremment sur les hommes et sur les animaux. Cependant il
se trouve des Ngres assez hardis pour les attaquer  coups de poignard.
Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours un amusement
qui lui avait long-temps russi; mais il reut enfin tant de blessures
dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il aurait perdu
la vie entre les dents du monstre.

Les hippopotames sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivires,
comme dans celles de Sngal et de Gambie; mais ils ne causent nulle
part tant de dsordres qu'entre celles de Casamansa et de Sierra-Leone.
Les plantations de riz et de mas que les Ngres ont dans leurs cantons
marcageux sont exposes  des ravages continuels, si la garde ne s'y
fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aiss 
chasser que les lphans. Au moindre bruit, ils regagnent la rivire, o
ils plongent d'abord la tte, et, se relevant ensuite sur la surface,
ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si forts,
qu'ils peuvent tre entendus d'une lieue.

Les flamans sont en grand nombre sur la rivire de Gves ou Geba, dans
le pays des Biafaras, autre tablissement des Portugais, prs de
Rio-Grande. Nous avons dj parl de ces oiseaux. Les habitans de Gves
portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas
qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent tranquilles au milieu
de leur habitation, sans tre incommods de leurs cris, qui se font
entendre nanmoins d'un quart de lieue. Les Franais, en ayant tu
quelques-uns dans cet asile, furent forcs de les cacher sous l'herbe,
de peur qu'il ne prt envie aux Ngres de venger sur eux la mort d'une
bte si rvre.

Dans plusieurs endroits de la cte, surtout aux environs de Gves, on
trouve une sorte d'oiseaux de rivage que l'on nomme _spatules_, parce
que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de
chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamans. Cet
oiseau, qui est de la grosseur de la cigogne, et qui a de mme les
jambes fort longues, se trouve aussi en Europe dans les pays marcageux,
tels que la Hollande.

En remontant le Rio-Grande, quatre-vingts lieues au-dessus de son
embouchure, on arrive dans le pays des Analoux, Ngres qui sont
trs-passionns pour le commerce. Leurs richesses sont l'ivoire, le riz,
le mas et les esclaves.

 seize lieues au del du Rio-Grande, vers le sud, en allant vers
Sierra-Leone, on trouve la rivire de Nougnez, sur les bords de laquelle
on fait un grand commerce d'ivoire.

Le pays aux environs de la rivire de Nougnez produit un sel que les
Portugais estiment beaucoup, et qu'ils regardent comme un contre-poison.
Ils ont l'obligation aux lphans de leur en avoir dcouvert la vertu.
Les Ngres qui vont  la chasse de ces animaux leur tirent des flches
empoisonnes; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent l'endroit o la
flche a touch, et vident le corps de ses boyaux pour en manger la
chair. Des chasseurs, qui avaient bless un lphant, furent surpris de
le voir marcher et se nourrir sans aucun ressentiment de sa blessure.
Ils cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher
de la rivire et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait
avidement. Ils trouvrent, aprs son dpart, que c'tait un sel blanc
qui avait le got de l'alun. Un autre lphant, qu'ils blessrent
encore, s'tant guri de la mme manire, les Portugais, qui sont dans
une dfiance continuelle du poison, firent diverses expriences de ce
sel, et le reconnurent pour un des plus puissans antidotes qui aient
jamais t dcouverts. Que le poison soit intrieur ou extrieur, une
dragme de sel de Nougnez, dlaye dans de l'eau chaude, est un remde
spcifique.

Brue, dans un voyage  Cayor, fit une dcouverte d'un autre genre, qui
doit surtout intresser les femmes, que dans tous les pays le soin de
leur beaut occupe plus ou moins. Il vit une Ngresse qui avait les
dents d'une blancheur surprenante. Brue lui demanda quelle tait sa
mthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les
frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques morceaux. Ce
bois se nomme _ghlle_. Il crot sur le bord de l'eau, et ressemble
beaucoup  notre osier; mais il est d'un got fort amer.

Brue, en remontant toujours le canal qui joint le lac de Cayor  la
rivire de Sngal, dbarqua dans un village des Foulas nomm Kda, o
il fut tmoin d'une crmonie funbre qui l'amusa beaucoup.

Un des principaux habitans du village mourut subitement, et sa femme
n'eut pas plus tt mis la tte  sa porte pour donner avis de sa perte
par un cri, qu'il s'leva un tumulte surprenant dans toute l'habitation.
On n'entendit de toutes parts que des gmissemens. Les femmes
accoururent en foule, et, sans savoir de quoi il tait question,
commencrent  s'arracher les cheveux, comme si chacune et perdu sa
famille. Ensuite, lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se
prcipitrent vers sa maison avec des hurlemens qui n'auraient pas
permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures, les marabouts
arrivrent, lavrent le corps, le revtirent de ses meilleurs habits,
elle portrent sur son lit avec ses armes  son ct. Alors ses parens
entrrent l'un aprs l'autre, le prirent par la main, lui firent
plusieurs questions ridicules, et lui offrirent leurs services; mais ne
pouvant recevoir aucune rponse, ils se retirrent comme ils taient
entrs, en disant gravement, _il est mort_. Pendant cette crmonie, ses
femmes et ses enfans turent ses boeufs, et vendirent ses marchandises
et ses esclaves pour de l'eau-de-vie, parce que l'usage, dans ces
occasions, est de faire un folgar, c'est--dire, de donner une fte
aprs l'enterrement.

Le convoi fut prcd des guiriots avec leurs tambours. Tous les
habitans suivaient en silence, chargs de leurs armes. Ensuite venait le
corps, environn de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler, et
port par deux hommes. Les femmes fermaient la marche en criant et se
dchirant le visage comme des furieuses. Lorsque le mort est enterr
dans sa propre maison, privilge qui n'appartient qu'au prince et aux
seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu
destin pour la spulture, le principal marabout s'approche du corps, et
lui dit quelques mots  l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent
un drap de coton qui le cache  la vue des assistans.

Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitt
de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses arms au sommet d'un
pieu, qu'ils placent  la tte du tombeau avec deux pots, l'un rempli de
couscous, l'autre d'eau. Aprs ces formalits, ceux qui soutiennent le
drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent
leurs lamentations jusqu' ce que le principal marabout donne ordre aux
guiriots de battre la marche du retour. Au mme moment le deuil cesse,
et l'on ne pense qu' se rjouir, comme si personne n'avait fait aucune
perte. Dans quelques endroits, on creuse un foss autour du tombeau, et
l'on plante sur le bord une haie d'pines. Sans cette prcaution, il
arrive souvent que le corps est dterr par les btes farouches. Dans
d'autres lieux, la crmonie funbre dure sept ou huit jours. Si c'est
un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Ngres du mme ge courent le
sabre  la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et font retentir
le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.

Le voyage de Brue  Engherbel, sur la rive nord du Sngal, dans le pays
qu'on nomme les tats du Brak, contient des dtails curieux sur le
commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du dsert en payant des
droits au brak.

Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrive
de Schamchi, chef des Maures. Le gnral lui fit quelques prsens, et,
sachant qu'il tait venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le
jour o l'ouverture du march devait se faire au dsert.

Le dsert est une plaine vaste et strile, au nord du Sngal, borne au
loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui
n'ont pas beaucoup d'paisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis
long-temps le commerce des gommes. Le gnral, pour se garantir de
l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il leva
au long de la rivire d'un foss large de six pieds et d'autant de
profondeur, dfendu par une haie d'pines. Il fortifia soigneusement la
porte, et mit pour la garder deux laptots bien arms, avec un interprte
pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient s'y prsenter.

Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces prparations, et qui n'en
ignoraient pas les motifs, approuvrent les prcautions du gnral,
comme la meilleure voie pour prvenir les dsordres pendant la foire.

Le premier d'avril, Schamchi, ayant reu avis de l'approche des
caravanes, vint avertir Brue qu'il tait temps de rgler le prix.

Les Europens sont obligs de pourvoir  l'entretien des Maures qui
apportent des gommes. Cet engagement les expose  quantit de fausses
dpenses, parce que, sous prtexte de commerce il arrive une multitude
de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux
dpens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue
rgla tellement cet article, qu'il n'tait oblig de nourrir que ceux
qui auraient apport des marchandises, et dans la proportion mme de ce
qu'ils auraient apport. Cette nourriture fut fixe  deux livres de
boeuf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de
portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nomms pour la
distribution reurent l'ordre de la finir aussitt que les marchandises
seraient dlivres. On parvint ainsi  purger la foire des voleurs et
des gens oisifs.

On commena, le 14 d'avril,  mesurer les gommes. Cette opration se fit
sans dsordre, parce qu'on ne reut les marchands que l'un aprs
l'autre. Le gnral y assista exactement, et fit veiller avec le mme
soin  tout ce qu'il ne pouvait clairer par sa prsence. Aussitt que
le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles
caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures tranes par
des boeufs, et gardes par les propritaires des gommes et par leurs
domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont
pour habits que des peaux de chvres autour des reins, et des sandales
de cuir de boeuf. Leurs arme sont de longues piques, des arcs et des
flches, avec un long couteau attach  leur ceinture.

Il n'est pas besoin de sentinelles pour dcouvrir l'approche de ces
caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent
bientt. Leurs foulons, c'est--dire, les sacs dans lesquels ils
apportent les gommes, sont des peaux de boeuf sans couture. Les Maures
n'ont point d'autres commodits pour renfermer leurs marchandises, ni
mme pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de
soins pour empcher qu'ils n'entrassent plusieurs  la fois dans
l'enclos, c'tait un spectacle amusant que de voir leurs efforts et
leurs contorsions pour entrer l'un avant l'autre; car les Maures sont
une nation fort bruyante.

Un Maure nomm Barikada fit prsent au gnral d'un aigle apprivois, de
la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le
distingut des aigles ordinaires. Sa familiarit avec les hommes allait
jusqu' se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il
prit l'habitude de suivre le gnral comme un chien; mais il fut tu
malheureusement par la chute d'un baril qui l'crasa sur le tillac.
Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultive dans
ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mle et femelle, si
prives, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la libert de
voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche,
pour le dner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observ
les jours de fte et les jenes de l'glise, et n'ayant pas manqu de
faire rciter soir et matin les prires  bord, tous les Maures le
prirent pour un marabout franais.

Le dsert est infect par une sorte de milans que les Ngres appellent
_ekoufs_. Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les
alimens des matelots jusque dans les plats.

Brue, qui ne se mnageait pas dans l'exercice de ses fonctions, gagna
une colique violente pour avoir dormi  l'air aprs s'tre extrmement
fatigu. Ses chirurgiens avaient employ vainement toute leur habilet 
le soulager, lorsqu'un Maure, qui tait venu lui rendre visite, lui
conseilla, comme un remde ordinaire  sa nation, de faire dissoudre de
la gomme dans du lait, et d'avaler cette potion fort chaude: il suivit
ce conseil, et fut guri sur-le-champ.

La gomme s'appelle gomme du Sngal, ou gomme arabique, parce qu'avant
que les Franais eussent des comptoirs au Sngal, elle ne venait que de
l'Arabie; mais, depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le
prix en est tellement diminu, qu'on n'en apporte plus d'Arabie:
cependant il en vient encore du Levant; on prtend mme qu'elle est
meilleure que celle du Sngal, par la seule raison qu'elle est plus
chre; car au fond elles sont toutes deux de la mme bont. Cette gomme
est pectorale, anodine et rafrachissante; elle est excellente pour le
rhume, surtout lorsqu'elle est mle avec le sucre d'orge, suivant
l'usage de Blois, o l'on en fabrique beaucoup. C'est un spcifique
contre la dysenterie et les hmorrhagies les plus obstines. On lui
attribue quantit d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le
tmoignage de Brue, c'est qu'un grand nombre de Ngres qui la
recueillent, et les Maures qui l'apportent au march, n'ont pas d'autre
nourriture; qu'ils n'y sont pas rduits par ncessit, faute d'autres
alimens, mais que leur got les y porte, et qu'ils la trouvent
dlicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le
mlange d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la sant.
Enfin, par sa simplicit et ses autres vertus, ils la regardent comme
une dite excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut lui
donner, avec une teinture, l'odeur et le got qu'on dsire. Il parat
trange, ajoute Brue, que ceux qui l'apportent de plus de trois cents
milles dans l'intrieur des terres n'aient aucune provision de reste
lorsqu'ils arrivent au march; mais il est bien plus surprenant qu'ils
n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait t leur unique
subsistance dans une si longue route. Cependant c'est un fait qui ne
peut tre contest, et sur lequel on a le tmoignage de tous ceux qui
ont pass quelque temps au Sngal. Brue, qui avait got souvent de la
gomme, la trouvait agrable. Les pices les plus fraches, c'est--dire
celles qui ont t recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un
abricot mr. Le dedans est tendre, et ressemble assez  l'abricot par le
got.

On fait un grand usage de la gomme du Sngal dans plusieurs
manufactures, particulirement dans celles de laine et de soie. Les
teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habilet dans le choix
de cette gomme consiste  prendre la plus sche, la plus nette et la
plus transparente, car la grosseur et la forme des pains n'y mettent
aucune diffrence.

L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie, est une sorte d'acacia
assez petit et toujours vert, charg de branches et de pointes, avec de
longues feuilles, mais troites et rudes. Il porte une petite fleur en
forme de vase, dans laquelle il y a des filets de la mme couleur, qui
environnent le pistil et un ovaire renfermant la semence; le fruit est
d'abord vert; mais, en mrissant, il prend une couleur de feuille morte.
La semence ou la petite graine dont il est rempli est dure et
blanchtre. On trouve entre le Sngal et le fort d'Arguin, trois forts
o il y a quantit de ces arbres; la premire se nomme Sahel, la seconde
et la plus grande, El-Hiebar, et la troisime, Alfatak; elles sont  peu
prs  la mme distance, c'est--dire  trente lieues du dsert, qui est
aussi  trente lieues du fort Saint-Louis; et toutes trois elles sont
entre elles  dix lieues l'une de l'autre. De Sahel au comptoir de
Portendic on compte soixante lieues, et quatre-vingts jusqu' la baie
d'Arguin.

La rcolte de la gomme se fait deux fois chaque anne; mais la plus
considrable est celle du mois de dcembre, o l'on prtend qu'elle est
plus nette et plus sche: celle de mars est plus gluante, avec moins de
transparence. La raison en est sensible; c'est qu'au mois de dcembre,
elle se recueille aprs les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'une
sve que la chaleur du soleil vient paissir et perfectionner, sans lui
donner trop de duret. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la
chaleur devenant excessive, et schant l'corce de l'arbre, oblige d'y
faire des incisions pour en tirer cette sve; car, la gomme n'tant
qu'un suc propre qui transsude par les pores de l'corce, on est forc,
lorsqu'elle ne sort pas d'elle-mme, de blesser l'arbre pour l'en tirer.

Ce commerce des gommes tait, du temps de Brue, entre les mains de trois
tribus, ou hordes indpendantes des Maures du dsert. Les chefs de ces
tribus taient marabouts, nom gnrique des prtres mahomtans, qui
prchaient la religion du prophte dans toute la zone torride, qui ont
partout un grand crdit, et sont partout de grands hypocrites. Ces
Maures du dsert mritent d'tre considrs avec quelque attention. Ils
ont beaucoup de rapport avec cette fameuse nation des Arabes qui a jou
si long-temps un si grand rle dans le monde, et qui, sons la domination
des Turcs, n'est plus aujourd'hui qu'un peuple d'esclaves ou un ramas de
brigands.

Ces Maures des environs d'Arguin et du Sngal conservent inviolablement
les usages de leurs anctres. Si l'on excepte un petit nombre, qui ont
leurs cabanes sous les murs du fort de Portendic et vers le Sngal, ils
campent tous en pleine campagne, prs ou loin de la mer ou de la
rivire, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et
leurs cabanes ont toutes la forme d'un cne. Les premires sont
composes d'une toile grossire de poil de chvre et de chameau, si bien
tissue que, malgr la violence et la longueur des pluies, il est fort
rare que l'eau les pntre. Ces toiles ou ces toffes sont l'ouvrage de
leurs femmes, qui filent le poil et la laine, et qui apprennent de bonne
heure  les mettre en oeuvre; elles n'en sont pas moins charges de tous
les travaux domestiques, jusqu' celui de panser les chevaux, de faire
la provision d'eau et de bois, de faire le pain et de prparer les
alimens. Malgr ces assujettissemens o leurs maris les rduisent, ils
les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles manquent 
quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison, et les pres,
les frres ou les autres parens d'une femme coupable la punissent
bientt de l'opprobre qu'elle jette sur la famille; d'ailleurs les maris
se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vtues, et ne leur
refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le commerce
ou par le travail est employ  cet usage; aussi ne faut-il gure
esprer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages: ils le
gardent pour en faire des bracelets et des pendans d'oreilles  leurs
femmes, ou pour garnir la poigne de leurs couteaux et de leurs sabres.
On voit que l'esprit de galanterie et de magnificence, anciennement
renomm chez les Arabes, se retrouve jusque dans les hordes vagabondes
des dserts d'Afrique.

Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur
couvre le visage et les mains. Les Europens ne sont pas encore assez
familiers avec leur nation pour obtenir la libert de les voir 
dcouvert; mais les hommes et les enfans ont gnralement la taille et
la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort hauts, ils ont
les traits rguliers: leur couleur fonce vient de la chaleur du soleil
 laquelle ils sont continuellement exposs. Si la beaut du teint
manque aussi  leurs femmes, elle est avantageusement compense par la
prudence, la modestie et la fidlit dans les engagemens du mariage;
elles ne connaissent pas la galanterie, apparemment, dit Brue, parce
qu'elles n'en trouvent pas l'occasion. Non-seulement elles ne sortent
jamais seules, mais l'usage des hommes est de dtourner le visage
lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se rendent mme le bon office de
veiller mutuellement sur les femmes et les filles l'un de l'autre, et
nul autre que le mari n'a la libert d'entrer dans la tente des femmes.
Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir qu'une seule tente
recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires  la porte plutt
que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce privilge n'est
accord qu' leurs chevaux, on plutt  leurs jumens, qu'ils prfrent
beaucoup aux mles de cette espce, parce que, outre l'avantage d'en
tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de profit, ils les
trouvent plus douces, plus vives et de plus longue dure que les mles;
elles couchent dans leurs tentes ple-mle avec leurs femmes et leurs
enfans. Ils les laissent courir librement avec leurs poulains, ou du
moins ils ne les attachent jamais par le cou, et leur seul lien est aux
pieds; elles s'tendent par terre, o elles servent d'oreiller aux
enfans, sans leur faire le moindre mal; elles prennent plaisir  se voir
baiser, caresser; elles distinguent ceux qui les traitent le mieux; et
lorsqu'elles sont en libert, elles s'en approchent et les suivent.
Leurs matres gardent fort soigneusement leur gnalogie, et ne les
vendent pas sans faire valoir les bonnes qualits de leurs pres, dont
ils produisent un tat exact qui en rehausse beaucoup le prix. Elles ne
sont pas remarquables par leur grandeur ni par leur embonpoint, mais,
dans une taille mdiocre, elles sont bien proportionnes. L'usage des
Maures n'est pas de les ferrer. Ils les nourrissent pendant la nuit avec
du grand millet et de l'herbe un peu sche. Au printemps, ils les
mettent au vert, et les laissent un mois sans les monter.

Un _adouard_ est un nombre de tentes et de cabanes o les Maures
habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les
rangent ordinairement en cercle, l'une fort prs de l'autre, en laissant
au centre une place o leurs bestiaux et leurs animaux domestiques
passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle tablie pour garantir
l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des btes
farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui est
augmente par l'aboiement des chiens, et tout le village pense aussitt
 se dfendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent d'autant
plus aisment que les Maures, ayant peu de meubles et d'ustensiles
domestiques, chargent en un instant tout leur quipage sur leurs boeufs
et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des paniers, sur le dos
de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans agrmens: ils se
procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles commodits, et de
nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de chameau; elles sont
soutenues par des pieux, auxquels ils ne les attachent qu'avec des
courroies de cuir. Dans le temps de la scheresse, ils approchent leurs
camps des bords du Sngal pour y trouver de l'herbe et la fracheur de
l'eau. Dans la saison des pluies, ils se retirent vers les ctes de la
mer, o le vent les dlivre de l'importunit des moucherons. C'est  la
fin de cette dernire saison qu'ils font leurs plantations de millet et
de mas.

Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de
farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque
le froment et l'orge peuvent crotre dans le pays; mais les changemens
continuels de leur demeure leur tent le got de l'agriculture. Ils se
servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du
froment, ils l'enferment, aprs l'avoir fait scher, dans des puits
fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. L'ouverture
de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le passage d'un
homme; mais ils s'largissent par degrs,  proportion de leur
profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme _matamors_. Le
fond et les cts sont garnis de paille. Les Maures y mettent leur bl
jusqu' l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de planches et de paille
et par-dessus, ils forment une couche de terre, sur laquelle ils sment
ou plantent quelque autre grain. Le bl se conserve long-temps dans ces
greniers souterrains.

Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer
entre deux pierres pour le rduire en farine. Leur pain se cuit sous la
cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir
doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est  demi cuit, ils
le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet tat,
il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillres, ils se
servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils
jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main
droite, parce que l'autre est rserve pour des exercices qui ont moins
de propret: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes
sont coupes en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour
viter la peine de se servir de couteaux  table. Si l'on prpare des
poules ou quelque autre pice de volaille au riz, on les coupe en
quartiers, aprs quoi il n'est plus besoin de couteau pour les dpecer
autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il prsente  son
voisin; et celui-ci, tirant de son ct tandis que l'autre tire du sien,
le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant, assis 
terre et les jambes croises, autour d'un cercle de cuir rouge ou d'une
natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des plats de
bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement leur pain
et leur viande, et jamais ils ne boivent qu' la fin du repas,
lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point
avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le
matin et vers l'entre de la nuit. Les repas sont courts et se font avec
un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les
personnes de distinction, lorsqu'on commence  fumer,  boire du caf ou
du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun
peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts mme ne se
refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrtement et
sans scandale.

Les Maures de ces contres n'ont pas de mdecine: la sant, qui est un
bien commun dans leur nation, les dlivre de cette servitude. S'ils sont
sujets  quelques maladies, c'est  la dysenterie et  la pleursie;
mais ils s'en gurissent eux-mmes avec le secours des simples. Barbot
assure nettement qu'ils ne sont sujets  aucune maladie, et que l'air de
Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme  la source de la
sant et de la vie.

Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en
gnral, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se
trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le
cours des toiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matire.
L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de
facilit pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort
vive, et la mmoire excellente; mais leur histoire est mle de tant de
fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habilet
principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui
appartient  leurs intrts: ils sont adroits et trompeurs; sans got
pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la posie.
L'instrument qui les anime le plus ressemble  nos guitares. Ils
composent des vers qui ne paraissent pas mprisables  ceux qui
connaissent le gnie des langues orientales, dont la leur est descendue.

Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une
force extraordinaires; ils ne sont pas incommods d'un poids de douze
cents livres. On les accoutume  se mettre  genoux pour recevoir leurs
charges; mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargs, ils se lvent
d'eux-mmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur fardeau.
Il y a peu d'animaux aussi faciles  nourrir. Le chameau se contente de
branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est capable de
demeurer charg pendant trente ou quarante jours, et d'en passer huit ou
dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est le mas et
l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses matres lui
donnent la libert de chercher  vivre dans les plaines, o il trouve
toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est frache, on ne lui donne de
l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en trouve
l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec le
pied pour la rendre bourbeuse.

Le chameau a le cou fort long,  proportion de sa tte, qui est fort
petite. Il a sur le dos une bosse assez paisse, et sous le ventre une
substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les
jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes
longues et fermes, et le pied fourchu comme le boeuf. La nature l'a
rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu
incommode pour la dpense. Il vit long-temps. Son naturel le porte  la
vengeance; et s'il est maltrait sans raison par ses guides, il saisit
la premire occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups
de pieds, qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la musique et le
chant. La manire de lui faire hter sa marche, est de siffler ou de
jouer de quelque instrument. On assure que les femelles portent une
anne presque entire, et qu'elles ne s'accouplent qu'une fois en trois
ans. Aussitt qu'un jeune chameau vient au monde, les Maures lui lient
les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un drap, sur les coins
duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils l'accoutument ainsi 
recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des chameaux est un des
principaux alimens des Maures. On mange leur chair lorsqu'ils deviennent
vieux ou peu propres au service; et l'on assure que, malgr sa duret,
elle est saine et nourrissante. Les Maures donnent  cette espce de
chameau le nom de _djimls_.

Ils en ont une autre espce qu'ils nomment _bchets_, mais qui est rare
en Afrique, et qui ne se trouve gure hors de l'Asie. Elle est plus
faible que la premire, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.

La troisime espce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la
seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en rcompense,
elle est extrmement lgre  la course, sans compter qu'elle rsiste
fort long-temps  la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup
d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se
ceindre la tte et les reins pour le supporter.

Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties du corps
des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, tant
sche et sublime au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue fort
connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vnitiens.

L'autruche est le principal oiseau du mme pays. Il est si commun, qu'on
en voit souvent de grandes troupes dans les dserts qui sont  l'est du
cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de
la rivire de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit
pieds de hauteur, en les prenant de la tte aux pieds; mais leur corps a
peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et
qu'ils aient le derrire large et plat. Il semble qu'ils ne soient
composs que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reoivent
de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tte fort petite et
couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidit.
Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les
paupires suprieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a
la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et
fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutt d'un poil
fort doux et comme argent. Ses ailes sont trop petites et trop faibles
pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident 
courir avec une vitesse surprenante, surtout avec la faveur du vent;
elles lui servent de voiles, et rien n'gale alors sa lgret; au lieu
que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et leur
course est moins rapide.

Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs oeufs
plusieurs fois l'anne, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou
seize  la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent
l'office de mres: elles les placent au soleil, o la chaleur les fait
clore, et les petits n'ont pas plus tt vu le jour, qu'ils cherchent
leur nourriture. Les oeufs sont fort gros; il s'en trouve qui psent
jusqu' quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes.
On assure qu'ils sont de bon got et fort nourrissans. L'caille en est
blanche, unie et fort dure, quoique d'une paisseur mdiocre. On en fait
des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et
les Persans les suspendent  la vote de leurs mosques.

Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont
une marchandise recherche, mais encore pour sa chair, qui, toute rude
qu'elle est, passe chez eux pour un mets dlicat. Comme ils ont peu
d'adresse  tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes  feu, et qu'ils
n'ont pas de chiens forms  la course, ils chassent les autruches 
cheval, en prenant soin de les pousser toujours  contre-vent.
Lorsqu'ils s'aperoivent qu'elles commencent  se fatiguer, ils fondent
dessus au grand galop, et les achvent  coups de flches et de zagaies.

L'autruche est d'une voracit singulire. Elle dvore tout ce qu'elle
rencontre; herbe, bl, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer.
Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu
d'altration. D'une infinit de vertus que les chimistes attribuent 
cet oiseau, on n'en connat pas une assez avre pour mriter un loge
srieux. Son principal mrite consiste dans ses plumes: elles sont en
usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les
crmonies funbres, et surtout pour les habillemens de thtre. En
Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On
n'estime que celles qui sont arraches  l'oiseau tandis qu'il est
vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer
indiffremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficult de les
distinguer, les facteurs n'ont qu'une rgle, c'est de presser le tuyau,
qui doit rendre une liqueur rouge semblable  du sang, lorsque les
plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont lgres, sches,
et fort sujettes aux vers.

Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nomm Compagnon,
pntra jusque dans le royaume de Bambouk, clbre par ses mines, d'o
les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient l'or
qu'ils apportaient au Sngal et sur les bords de la Gambie.

Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite
ligne, jusqu' celui de Saint-Pierre sur la rivire de Falm. Il en fit
un second, en suivant le bord oriental de cette rivire, depuis Onnca
jusqu' Nay. Dans le troisime, il traversa le pays, depuis Babaiocolam
sur le Sngal, jusqu' Nettet et Tombaaoura, lieux qui sont au centre
de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace
d'un an et demi qu'il mit  voyager dans ce royaume, il le visita de
tant de cts diffrens, qu'il parat n'avoir laiss aucun endroit 
parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se
prsentrent dans sa route, avec l'exactitude dont son gnie le rendait
capable, autant pour satisfaire sa curiosit que pour rpondre aux
esprances de la compagnie qui l'employait.

La sagesse de sa conduite et ses prsens lui gagnrent aisment l'estime
du farim ou chef de Canoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit
moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le
but tait de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'
Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrmement surpris de
voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet
tranger, et les Ngres l'auraient fort mal reu s'il n'avait eu pour
guide le fils du farim de Canoura. Tout tait  craindre de la part
d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionns proposrent de lui
ter la vie. D'autres, plus modrs, voulurent qu'il ft renvoy, sans
lui laisser le temps d'observer le pays.

Cependant le farim de la ville, sollicit par le fils de son ami, et
peut-tre gagn par les prsens de Compagnon, trouva le moyen de
persuader  ses sujets que leurs alarmes taient mal fondes. Il les
assura que ce blanc tait un honnte homme, qui venait leur proposer un
commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes
marchandises  meilleur march que les ngocians maures ou ngres
auxquels ils permettaient l'entre de leur pays. Ces raisons, soutenues
de quelques prsens qui furent rpandus  propos entre les principaux
habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La
dfiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour
admirer les armes et l'habillement de l'tranger. On lui trouva du sens
et de bonnes qualits. Comme il s'accommodait  leurs maximes, il
s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientt autant
d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de perscuteurs. On lui
rptait de toutes parts: Nous remercions le ciel de vous avoir conduit
ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.

Compagnon aurait remerci la fortune, s'il n'avait pas eu d'autres
obstacles  surmonter; mais il devait s'attendre aux mmes difficults
dans chaque ville qu'il avait  traverser.  la vrit, il n'oublia pas
de se faire accompagner, dans toute la suite de ses voyages, par
quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort attachs  ses
intrts. Cependant les jalousies et les dangers renaissaient  chaque
pas. Il fut oblig de rpondre  mille questions ennuyeuses, d'essuyer
des observations fort gnantes; et, sans l'amorce de ses prsens, il
aurait dsespr plus d'une fois de pouvoir pntrer plus loin. Dans ce
pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sr moyen de donner de
la force et du poids aux argumens. Il trouva nanmoins plusieurs villes
o les prsens joints aux raisons furent trop faibles pour dissiper la
crainte et la dfiance. Si les habitans paraissaient disposs  mnager
sa vie, ils n'en refusaient pas moins de le laisser toucher  la terre
de leurs mines. En vain leur offrit-il de l'acheter au prix qu'ils y
voudraient mettre, en les assurant par lui-mme et par des guides qu'il
n'avait pas d'autre motif que sa curiosit, et que son dessein tait
d'en faire des _cassots_ ou des ttes de pipes. Aprs avoir cout ses
raisons, ils lui dclarrent que jamais il ne leur ferait croire qu'un
homme pt voyager si loin pour un motif si lger. Ils lui soutenaient
qu'il tait venu dans quelque mauvaise intention, celle peut-tre de
voler leur or ou de conqurir leur pays aprs l'avoir reconnu; et la
conclusion ordinaire tait de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer,
pour ter aux blancs la pense de suivre son exemple.

La fermet de Compagnon servait souvent  le tirer des plus dangereux
embarras. tant  Tarako, il envoya un de ses guides  Silabali pour lui
apporter du _ghingan_ ou de la terre dore, et pour inviter le peuple 
lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libralement. Son
messager fut mal reu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut
chass brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait
tre fou pour ouvrir l'entre de ses terres  un blanc dont l'unique
intention tait de voler le pays aprs y avoir fait ses observations.
Cette rponse fut rendue  Compagnon en prsence du farim; mais, sans se
dconcerter, il rpliqua que le farim de Silabali devait tre lui-mme
un fou, pour s'effrayer de l'arrive d'un blanc dans son pays, et pour
refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il
n'en pouvait jamais employer. Aprs ce discours, il paya le Ngre avec
autant de libralit que s'il et russi dans sa commission.

Cette humeur gnreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays,
qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Ngre offrit 
Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme
la politique du facteur franais le portait toujours  cacher ses vues,
il reut cette offre avec beaucoup d'indiffrence, en se contentant de
rpondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait pas difficult
de lui vendre de la terre et des cassots.

Il parvint enfin  s'en voir apporter plus qu'il n'en dsirait. Les
farims, et le peuple mme, prirent par degrs tant de considration pour
lui, qu'ils lui rendirent des prsens pour les siens, et qu' la fin ils
lui accordrent la libert de choisir lui-mme la terre qui lui plaisait
le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il dsirait. Brue, qui
continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces
cassots  la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le
vaisseau _la Victoire_, qui partit du Sngal le 28 juillet 1716.

La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il
n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met
la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui
laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains.
Compagnon fit lui-mme l'exprience de cette mthode; mais il remarqua
que les Ngres, s'arrtant ainsi  l'extrmit des rameaux d'une mine,
ne parviennent jamais aux principales veines.  la vrit, ces rameaux
mmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun
mlange de marcassite ni d'autres substances minrales; il n'a pas
besoin d'tre fondu, et tel qu'il sort de la mine il peut tre mis en
oeuvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus beaucoup de
travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de diffrentes couleurs,
mle de veines de sable ou de gravier; de sorte que dix hommes feraient
plus dans ce pays que cent dans les plus riches mines du Prou et du
Brsil.

Les Ngres de Bambouk n'ont aucune notion des diffrences de la terre,
ni la moindre rgle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui
n'en produit pas. Ils savent en gnral que leur pays en contient
beaucoup, et qu' proportion que le sol est plus sec et plus strile il
produit plus d'or. Ils grattent la terre indiffremment dans toutes
sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine
quantit de mtal, ils continuent de travailler dans le mme endroit
jusqu' ce qu'ils le voient diminuer ou disparatre entirement. Alors
ils tournent leur travail d'un autre ct. Ils sont persuads que l'or
est un tre malin qui se plat  tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui
est trs-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change
souvent de domicile. Aussi, quand, aprs avoir remu quelques poignes
de terre, ils ne trouvent rien qui rponde  leurs esprances, ils se
disent l'un  l'autre sans aucune plainte, Il est parti: ensuite ils
vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.

Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient
satisfaits du produit, ils s'y arrtent, et creusent quelquefois
jusqu' six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne vont pas plus
loin; non qu'ils craignent que le mtal vienne  manquer, car ils
dclarent au contraire que plus ils pntrent, plus ils le trouvent en
abondance; mais parce qu'ils ignorent la manire de faire des chelles,
et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la terre et pour
empcher qu'elle ne s'croule. Ils ont seulement l'usage de tailler des
degrs pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace, et n'empche
pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies, qui est
ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin d'eau pour
sparer l'or. Lorsqu'ils s'aperoivent que la terre menace ruine, ils
quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre qu'ils
abandonnent de mme aprs l'avoir conduit  la mme profondeur. On
conoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une
petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent
mme qu'imparfaitement celui qu'ils ont tir; car ils ne s'arrtent
qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en
sort avec l'eau et la terre une infinit de particules qui feraient
bientt la fortune d'un Europen.

Cependant les habitans de cette riche contre n'ont pas la libert
d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur
plat. Ce choix dpend de l'autorit de leurs farims ou des chefs de
leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines occasions,
soit en faveur du public, soit pour leur intrt particulier, que la
mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se rendent
au lieu marqu et commencent le travail. Les uns creusent la terre,
d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et d'autres
lavent le minerai. Le farim et les principaux Ngres gardent l'or qui
est nettoy, et prennent garde que les ouvriers n'en dtournent quelque
partie. Aprs le travail, il est partag, c'est--dire que le farim
commence par se mettre en possession de son lot, qui est ordinairement
la moiti,  laquelle il joint, par un ancien droit, tous les grains qui
surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi long-temps qu'il
le juge  propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a la hardiesse de
toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause que l'or n'est
point apport rgulirement dans les mmes saisons; car, si les Ngres
avaient toujours la libert de travailler, leur paresse cderait au
besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le travail serait
aussi continuel que la ncessit du commerce. Leur pays est si sec,
qu'il ne produit aucune des ncessits de la vie. Les Mandingues, les
Ngres de la Guine, et d'autres marchands tirent avantage de leurs
besoins pour leur faire attendre les moindres secours, dans la vue de
les leur faire payer plus cher. Mais si les Europens s'tablissaient
une fois parmi eux, on les dlivrerait de la tyrannie de ces trangers,
et la connaissance qu'on leur donnerait des marchandises de l'Europe
servirait galement  leur en faire consommer davantage et  nous
procurer de l'or avec plus d'abondance.

Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs
frontires toutes les commodits dont ils ont besoin, parce qu'ils ont
aussi peu de disposition  sortir de leur pays qu' recevoir les
trangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des
Saracolez pour se rendre aux tablissemens de France sur le bord du
Sngal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, mchans et de mauvaise
foi, ne manqueraient pas, au mpris de tous les traits, de piller des
passans qu'ils verraient chargs d'or. Ainsi les Franais se
trouveraient engags dans des guerres continuelles pour soutenir leur
commerce. L'auteur conclut que l'intrt de la compagnie franaise est
d'tablir des comptoirs bien fortifis dans un pays dont elle a tant de
richesses  se promettre.

La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de
Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko,  trente lieues de
la rivire de Falm,  l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situ
prs de Kanoura, sur la mme rivire. Elle est d'une abondance
surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays,  quinze ou
vingt lieues, soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les marquer
toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est certain
que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en richesses.

Ces mines sont environnes de montagnes hautes, nues et striles. Les
habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodits que celles qu'ils se
procurent avec leur or, sont obligs d'y travailler avec plus
d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon  leur
industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de
dix pieds de profondeur; ce qui doit paratre merveilleux pour ces
peuples qui n'ont ni chelle, ni machines. Ils avouent tous qu' la
profondeur o ils s'arrtent, l'or se trouve en plus grande abondance
qu' la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mle de gravier,
ou de quelque substance plus dure, l'exprience leur a fait comprendre
qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les
fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conoit
pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage?
Ajoutons qu'ils n'ont jamais t capables de pntrer jusqu'aux
principales veines.

Toutes ces terres sont argileuses et de diffrentes couleurs, comme
blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les
Ngres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des
cassots ou ttes de pipes. On voit briller de tous cts dans la terre
dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de diverses
grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent cette
terre _ghingan_, c'est--dire, terre d'or, ou dore. Quoiqu'elle ait t
lave lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait encore
beaucoup d'or.

Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contre de Bambouk, on
trouve, dans quantit d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde
comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de
plomb, de fer et d'tain. On y a trouv d'excellentes pierres d'aimant,
dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais
l'ardeur ne doit pas tre bien vive pour des biens d'une valeur
mdiocre, dans un pays o l'on nous reprsente l'or si commun.

 l'gard du fer, ce n'est pas seulement dans les contres de Bambouk,
de Galam, de Keign et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une
excellente qualit; il s'en trouve dans tous les autres pays en
descendant le Sngal, surtout  Ghiorel et  Donghel, dans les tats de
Siratik, o il est si commun, que les Ngres en font des pots et des
marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en
achtent-ils pas des Franais,  moins qu'il ne soit travaill.

Le royaume de Galam produit quantit de cristal de roche, des pierres
transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en bois de
couleur, d'un grand nombre d'espces, dont quelques-unes donneraient
beaucoup d'clat  la teinture de l'Europe.

La compagnie de France s'est fait apporter du mme pays des essais de
salptre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce
serait pargner  l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes
orientales, d'o l'on en tire beaucoup.

Brue avait form diffrentes vues pour l'tablissement des Franais dans
le royaume de Bambouk. Il les rduisit  un seul systme, qu'il soumit
au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'pargnt rien
pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la
permission de btir des forts dans leur pays. Il proposait d'en
construire deux sur la rivire de Falm, et d'en faire un troisime qui
ft mobile, c'est--dire, de bois, pour le transporter de mine en mine,
suivant les raisons qu'on aurait de prfrer l'une  l'autre. Le
directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens
ncessaires  l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une
retraite toujours sre, dont la crainte des armes  feu aurait loign
les Ngres de Bambouk. Mais ce projet entranant des lenteurs qui ne
convenaient point  l'impatience de sa nation, il en forma un second,
qu'il prsenta  la compagnie le 25 septembre 1723. Il y tablissait que
douze cents hommes taient une arme suffisante pour la conqute du
royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes pendant
quatre ans ne reviendrait qu' deux millions de livres. Il comptait que
quatre mille marcs d'or,  cinq cents livres le marc, rembourseraient
toute la dpense, et que les mines fourniraient annuellement plus de
mille marcs. Mais on ne s'est point aperu jusqu' prsent que ce
systme ait t got.

On ne peut se dispenser de donner ici quelque ide de l'tendue et de la
situation d'un royaume dont on a tant vant les richesses. Du ct du
nord, le royaume de Bambouk s'tend dans une partie des rgions de Galam
et de Casson.  l'ouest, il a la rivire de Falm et les royaumes de
Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays 
l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on
sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guine
intrieure, o les voyageurs europens n'ont pas port bien loin leurs
dcouvertes.

Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est
gouvern par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-tre
avait-il autrefois des souverains; mais  prsent les habitans n'ont
pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nomms _farims_,
vers la rivire de Falm, avec l'addition du lieu dont ils sont les
matres, comme farim Torako, farim Ferbarana. Dans l'intrieur du pays,
ces chefs s'appellent _elemanni_, ou portent d'autres noms. Quoique
leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils
ont la mme autorit, et leurs sujets vivent dans la mme soumission,
aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette
aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il serait
dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre chtiment qui
menacerait les usurpateurs serait une honteuse dposition ou le pillage
de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait combattu le
despotisme, dont partout ailleurs il a t l'instrument.

Tous ces farims ou ces chefs sont indpendans l'un de l'autre; mais leur
devoir les oblige de se runir pour la dfense du pays, lorsqu'il est
attaqu dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent
Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la
multitude des villages qui sont  l'est de la rivire de Falm. Le
Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivires qui se
rendent dans celle de Falm ou du Sngal sont aussi bordes
d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules
richesses. Quelques auteurs mal instruits ont reprsent ce pays comme
une contre si aride, que les Ngres ne pouvaient y trouver des pailles
assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au contraire, est
partout arrose de rivires et de ruisseaux dont les dbordemens annuels
arrosent les terres, les engraissent et fournissent assez d'humidit
pour que les benteniers, les calebassiers, les tamariniers, les plus
beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y conservent leur verdure
toute l'anne. On en trouve d'une grosseur prodigieuse: quelques-uns
portent des fruits que les Ngres trouvent fort bons, parce qu'ils y
sont accoutums, mais dont les blancs font peu de cas,  cause de leur
acidit. Le miel y est trs-commun et trs-bon. Les Ngres n'en mangent
jamais; ils l'emploient  composer une boisson qu'ils nomment _bedou_,
et qu'ils aiment beaucoup.

On y trouve un nombre infini de cabris, peu de moutons, mais beaucoup de
vaches. Le pays est couvert d'excellens pturages; c'est une herbe
trs-fine que les boeufs mangent avec avidit.

Il y crot une espce de pois nomme _guerte_, qui ressemblent
parfaitement  nos pistaches; ils ont le got de la noisette, surtout
lorsqu'on a soin de les scher au four pour leur faire jeter leur huile.
Ce lgume crot en terre au bout de sa racine; car  peine la fleur
a-t-elle paru pendant deux jours, qu'elle se recourbe vers la terre et
s'y insinue, pour que le germe y grossisse et achve de se dvelopper
hors de l'action de la lumire. Les Ngres font une grande consommation
de ces pistaches; ils les mlent avec leur millet, et l'estiment
d'autant plus qu'elle sert admirablement leur paresse naturelle; car il
suffit d'ensemencer un terrain une fois pour recueillir trois rcoltes
pendant trois annes conscutives, sans tre oblig d'y faire le moindre
travail. Ces pistaches se cultivent prsentement en Amrique et dans les
parties mridionales de l'Europe. On les nomme pistaches de terre ou
arachide (_arachis hypoga_). Du collet de la racine sortent des
feuilles semblables  celles du trfle.

On trouve au Bambouk une espce de singes blancs, d'une blancheur
beaucoup plus brillante que les lapins blancs de l'Europe; ils ont les
yeux rouges: on les apprivoise aisment dans leur jeunesse; mais,
lorsqu'ils avancent en ge, ils deviennent aussi mchans que les singes
des autres pays. Jusqu' prsent il n'a pas encore t possible d'en
apporter un vivant au fort Saint-Louis. Outre la dlicatesse de leur
constitution, ils paraissent chagrins lorsqu'ils sortent de leur pays,
et leur tristesse va jusqu' leur faire refuser toute sorte de
nourriture.

Le renard blanc est un autre animal particulier au pays de Bambouk, et
qui n'est pas moins ennemi de la volaille que celui de l'Europe; sa
couleur est un blanc argent. Les Ngres en mangent la chair, et vendent
la peau aux comptoirs franais.

Les pigeons de Bambouk sont tout--fait verts, ce qui les fait prendre
souvent pour des perroquets. On trouve dans le mme pays et dans les
rgions voisines un animal extraordinaire nomm _ghiamala_. Il se retire
particulirement  l'est de Bambouk, dans les cantons de Gadda et de
Diaka. Ceux qui l'ont vu prtendent qu'il est plus haut de la moiti que
l'lphant, mais qu'il n'approche pas de sa grosseur. On le crot de
l'espce des chameaux, avec lesquels il a beaucoup de ressemblance par
la tte et le cou. Il a d'ailleurs deux bosses sur le dos comme le
dromadaire; ses jambes sont d'une longueur extraordinaire, ce qui sert
encore  le faire paratre plus haut; il se nourrit, comme le chameau,
de ronces et de bruyres, aussi n'est-il jamais fort gras; mais les
Ngres n'en mangent pas moins la chair lorsqu'ils peuvent le prendre.
Cet animal pourrait devenir propre  porter les plus lourds fardeaux, si
les Ngres taient capables de l'apprivoiser. Aucun Europen ne l'a vu.
On ne le connat donc que par les rapports des Ngres, qui mlent
toujours des fables  tout ce qu'ils racontent. Suivant eux, le ghiamala
est extrmement froce. La nature l'a pourvu de sept petites cornes fort
droites, qui, dans leur pleine grandeur, sont longues chacune d'environ
deux pieds. Il a la corne du pied noire et semblable  celle du boeuf;
sa marche est prompte et se soutient long-temps. C'est probablement la
girafe mal dcrite.

Quoique le merle blanc passe pour une chimre, il s'en trouve nanmoins
de cette couleur dans le pays de Bambouk et de Galam; on y en voit aussi
de tachets. Le monocros, ou calao, n'y est pas rare; sa grandeur est
celle d'un coq ordinaire, et son plumage vari, surtout aux ailes; son
bec est long, trs-gros, arqu en faux; la partie suprieure surmonte
d'une prominence qui crot avec l'ge, et prend la forme d'un double
bec ou d'un casque. Ce bec monstrueux n'est ni fort  proportion de sa
grosseur, ni utile  raison de sa structure. Il n'a pas de prise; sa
pointe ne peut servir que mollement; sa substance est si tendre, qu'elle
se fle  la tranche par le plus lger frottement; heureusement ces
cassures accidentelles se raccommodent tous les ans. La corne du bec
repousse d'elle-mme  chaque mue de l'oiseau, et cette pousse
continuelle rend toujours aux becs leur premire forme et leurs
dentelures naturelles. Ces oiseaux se tiennent ordinairement en grandes
bandes; ils vivent d'insectes, de reptiles, de rats, de souris; mais,
avant de manger ces animaux, ils les aplatissent, les amollissent dans
leur bec, et les avalent entiers; ils recherchent aussi les charognes,
et s'en nourrissent comme les vautours: cependant ils donnent la
prfrence aux intestins; ils marchent peu et fort mal; ils se tiennent
ordinairement sur les grands arbres.

L'abel-mosch, nomm autrement la graine de musc ou l'ambrette (_hibiscus
abelmoschus_), croit en abondance et sans culture dans le pays de
Galam. Les Ngres n'en font aucun usage. Leurs femmes mme, qui aiment
beaucoup les odeurs et qui sont passionnes pour les clous de girofle,
dont elles portent des paquets autour du cou, ngligent cette graine,
pour la seule raison, peut-tre, qu'elle est fort commune; car,
lorsqu'elle est cueillie avec soin, elle rend une odeur de musc fort
agrable. Il est vrai que cette odeur, se dissipe; mais elle peut tre
renouvele avec de la graine frache.

Lorsque l'ambrette se trouve dans un riche terroir, et qu'elle rencontre
un arbre auquel elle puisse s'attacher, elle s'lve jusqu' six ou sept
pieds de hauteur; sans ce secours, elle rampe sur la terre, et ne
s'lve  la fin que d'environ deux pieds. Cette plante est velue dans
plusieurs de ses parties; ses feuilles sont denteles; et quoique
l'chancrure ne soit pas fort profonde, elle forme des angles si aigus,
qu'on les croirait capables de piquer. Leur couleur est un vert brillant
au-dessus, et plus ple au-dessous. Ses fleurs, semblables  celles de
l'arbrisseau connu sous le nom d'_althea_ des jardiniers ou de mauve en
arbre, sont d'un jaune d'or fort brillant, avec le fond pourpre. Il leur
succde des capsules pyramidales,  cinq angles, d'abord d'un vert ple,
ensuite brun et presque noir dans sa maturit. Ce fruit contient quatre
petites semences grises, plates d'un ct, et d'une odeur d'ambre qui
est fort agrable. On accuse nos parfumeurs de s'en servir pour
falsifier leur musc.

Entre les curiosits du pays de Bambouk, Brue reut de marchands
mandingues plusieurs calebasses remplies d'une certaine graisse qui,
sans tre aussi blanche que celle du mouton, avait la mme consistance.
On la nomme _bataule_ dans le pays; les Ngres qui sont plus bas sur la
rivire, lui donnent le nom de _Bambouk toulou_, ou beurre de Bambouk,
parce qu'elle leur vient de cette contre: c'est un admirable prsent de
la nature. Cependant on assure que la meilleure vient de Ghiaora, sur
les bords du Sngal, trois cents lieues  l'est de Galam. L'arbre qui
produit le fruit d'o l'on tire cette graisse est d'une grosseur
mdiocre; les feuilles sont petites, rudes et en fort grand nombre; si
on les presse entre les doigts, elles rendent un jus huileux; les
incisions qu'on fait au tronc de l'arbre en tirent la mme liqueur, mais
en moindre quantit. On n'en connat pas d'autre proprit, parce que
les Maures et les Ngres s'attachent plus au commerce de leur beurre
qu' l'tude de l'arbre qui le produit. Cependant on sait d'eux que le
fruit en est rond, de la grosseur d'une noix, et couvert d'une coque,
avec une petite peau sche et brillante; il est d'un blanc rougetre, et
ferme comme le gland, huileux et d'une odeur aromatique; son noyau est
de la grosseur d'une muscade, et fort dur; mais l'amande qu'il contient
a le got d'une noisette. Les Ngres sont passionns pour ce fruit:
aprs en avoir spar une partie, qui tient de la nature du suif, ils
pilent le reste et le mettent dans l'eau chaude: il s'en forme une
graisse qui surnage; c'est ce qui leur tient lieu de beurre ou de lard
avec leurs lgumes, et quelquefois sans aucun mlange. Les blancs qui en
mangent sur le pain ou dans les sauces ne le trouvent pas diffrent du
lard,  la rserve d'une petite cret qui n'est pas dsagrable. Brue
parat persuad que l'usage de cette graisse est fort sain; les Ngres
l'emploient d'ailleurs avec succs pour la gurison des rhumatismes, des
sciatiques, des douleurs de nerfs et des autres maladies de cette
nature; ils la prfrent beaucoup  l'huile de palmier: leur mthode est
d'en frotter devant le feu les parties attaques, pour y faire pntrer
la graisse autant qu'il est possible, de les couvrir ensuite avec du
papier gris le plus doux, et de les tenir chaudement sous quelque drap
fort pais.

Nous joindrons  ce chapitre un fragment historique qu'on ne lira pas
sans quelque intrt; ce sont les aventures d'un prince ngre que le
hasard fit tomber dans l'esclavage, et dont l'histoire crite en anglais
par Bluet, qui avait t un de ses intimes amis en Amrique et en
Angleterre, est confirme par des tmoignages irrcusables. Il
s'appelait Eyoub Ibn Souleyman; ou Job ben Salomon. Son pre tait  la
fois prince et alfa, ou grand-prtre de Bounda, suivant l'usage
d'Afrique, qui runit souvent ces deux qualits. Bounda est une
dpendance du royaume de Foula, situ entre la rivire de Falm et la
Gambie. Job n'eut pas plus tt atteint sa quinzime anne, qu'il assista
son pre en qualit d'iman ou de sous-prtre. Il se maria dans le mme
temps  la fille de l'alfa de Tombaoura, qui n'avait alors que onze ans.
 treize, elle lui donna un fils qui fut nomm Abdalla, et deux autres
ensuite, qui reurent le nom d'Ibrahim et de Sambo. Deux ans avant sa
captivit, il prit une seconde femme, fille de l'alfa de Tomga, de qui
il eut une fille nomme Fatime. Ses deux femmes et ses quatre enfans
taient en vie lorsqu'il partit de Bounda.

[Illustration: _Plusieurs de ces brigands se jetrent sur lui et le
chargrent de liens._]

Au mois de fvrier 1730, le pre de Job, ayant appris qu'il tait arriv
un vaisseau anglais dans la Gambie, y envoya son fils accompagn de deux
domestiques, pour vendre quelques esclaves et se fournir de diverses
marchandises de l'Europe; mais il lui recommanda de ne pas passer la
rivire, parce que les habitans de l'autre rive sont Mandingues, ennemis
du royaume de Foula. Job ne s'tant point accord avec le capitaine
Pike, commandant du vaisseau anglais, renvoya ses deux domestiques 
Bounda pour rendre compte de ses affaires  son pre, et pour lui
dclarer que sa curiosit le portait  voyager plus loin. Dans cette
vue, il fit march avec un ngociant qui entendait la langue des
Mandingues, pour lui servit d'interprte et de guide. Ayant travers la
rivire de Gambie, il vendit ses Ngres pour quelques vaches. Un jour
que la chaleur l'obligea de se rafrachir, il suspendit ses armes  un
arbre; elles consistaient dans un sabre  poigne d'or, un poignard du
mme mtal, et un riche carquois rempli de flches, dont le fils du roi,
avec qui il avait t lev, lui avait fait prsent. Son malheur voulut
qu'une troupe de Mandingues accoutums au pillage passt dans le mme
lieu et le vt dsarm; sept ou huit de ces brigands se jetrent sur lui
et le chargrent de liens, sans faire plus de grce  son interprte.
Ils commencrent par lui raser la tte et le menton; ce qui fut regard
par Job comme le dernier outrage, quoiqu'ils pensassent moins 
l'insulter qu' le faire passer pour un esclave pris  la guerre.

Le 27 de fvrier ils le vendirent avec son interprte au capitaine Pike,
et le 1er de mars ils les livrrent  bord. Pike, apprenant de Job qu'il
tait le mme qui avait trait de commerce avec lui quelques jours
auparavant, et qu'il n'tait esclave que par un coup du sort, lui permit
de se racheter lui et son compagnon. Job envoya aussitt chez un ami de
son pre, qui demeurait prs du comptoir anglais de Djr, en le faisant
prier de donner avis de son infortune  Bounda. Mais, la distance tant
de quinze journes, et le capitaine press de mettre  la voile, le
malheureux Job fut conduit au Maryland, dans la ville d'Annapolis, et
livr  Michel Denton, facteur de Hunt, riche ngociant de Londres. Il
apprit ensuite, par quelques vaisseaux venus de la Gambie, que son pre
avait envoy pour sa ranon plusieurs esclaves qui n'taient arrivs
qu'aprs le dpart du vaisseau, et que Sambo, roi de Foula, avait
dclar la guerre aux Mandingues dans la seule vue de le venger.

Denton vendit Job  un marchand nomm Tolsey, dans un canton qui
appartient au Maryland. Tolsey l'employa d'abord au travail du tabac;
mais, s'apercevant bientt qu'il n'tait pas propre  la fatigue, il
rendit sa situation plus douce en le chargeant du soin de ses bestiaux.
Job, assez libre dans cet emploi, se retirait assez souvent au fond d'un
bois pour y faire ses prires. Il y fut aperu par un jeune blanc, qui
se fit un plaisir de l'interrompre, et souvent de l'outrager, en lui
jetant de la boue au visage. Un traitement si cruel, joint  l'ignorance
de la langue du pays, qui ne lui permettait pas de porter ses plaintes 
personne, le jeta dans un tel dsespoir, que, n'imaginant rien de plus
terrible que ce qu'il prouvait, il prit la rsolution de s'chapper. Il
traversa le bois au hasard jusqu'au comt de Kent, sur la baie Delaware,
qui passe aujourd'hui pour une partie de la Pensylvanie, quoiqu'elle
appartienne en effet au Maryland. L, se prsentant sans passe-port, et
ne pouvant expliquer sa situation, il fut arrt au mois de juin 1731,
en vertu de la loi contre les Ngres fugitifs qui est en vigueur dans
toutes les colonies de l'Amrique. Bluet, alors tabli dans cette
contre, et plusieurs autres marchands anglais, eurent la curiosit de
le voir dans sa prison. Sur divers signes qu'ils lui firent, il crivit
deux ou trois lignes en arabe; et, les ayant lues, il pronona les mots
_Allah_ et _Mahomet_, qui furent aisment distingus par les habitans.
Cette marque de sa religion, jointe au refus d'un verre de vin qui lui
fut prsent, fit assez connatre qu'il tait mahomtan; mais on n'en
devinait pas mieux qui il tait, et comment il se trouvait dans le
canton. Sa physionomie d'ailleurs, et ses manires composes ne
permettaient pas de le regarder comme un homme du commun.

Il se trouva parmi les Ngres du pays un vieux Iolof, qui entendit enfin
son langage, et qui, l'ayant entretenu, expliqua aux Anglais le nom de
son matre et les raisons de sa fuite. Ils crivirent dans le lieu d'o
il tait parti. Tolsey vint le prendre lui-mme et le traita fort
civilement. Il le conduisit dans son habitation, o il prit soin de lui
donner un endroit commode pour ses exercices de religion, et d'adoucir
plus que jamais son esclavage. Job profita de la bont de son matre
pour crire  son pre. Sa lettre fut remise  Denton, qui devait en
charger le capitaine Pike, au premier voyage qu'il ferait en Afrique;
mais alors Pike tant parti pour l'Angleterre, Denton envoya la lettre
 M. Hunt. Pike avait mis  la voile pour l'Afrique, lorsqu'elle fut
rendue  Londres; de sorte que Hunt fut oblig d'attendre une autre
occasion. Dans l'intervalle, le clbre Oglethorpe, ayant vu la lettre,
qui tait en arabe, et qu'il prit soin de faire traduire dans
l'universit d'Oxford, fut touch d'une si vive compassion, qu'il
engagea Hunt, par une somme dont il lui fit son billet,  faire amener
Job en Angleterre. Hunt crivit aussitt  son facteur d'Annapolis, qui
racheta Job de Tolsey, et le fit partir sur _le William_, command par
le capitaine Wright. Bluet, auteur de son histoire, fit le voyage sur le
mme vaisseau.

Pendant quelques semaines que Job fut en mer, il acheva d'apprendre
assez d'anglais pour se faire entendre et pour expliquer une partie de
ses ides. Sa conduite et ses manires lui gagnrent l'estime et
l'amiti de tout l'quipage. En arrivant  Londres, au mois d'avril
1733, il n'y trouva pas le gnreux Oglethorpe, qui tait parti pour la
Gorgie; mais Hunt lui fournit un logement  Lime-House. Bluet, qui alla
passer quelque temps  la campagne, l'ayant visit  son retour, lui
trouva le visage fort abattu. Quelques personnes avaient demand 
l'acheter; et la crainte que sa ranon ne ft mise  trop haut prix, ou
que de nouveaux matres ne le fissent partir pour quelque pays loign,
le jetait dans une vive inquitude. Bluet obtint de Hunt de le prendre
dans sa maison de Cheshunt, au comt d'Hertfort, en promettant de ne pas
disposer de lui sans le consentement de son matre: Job reut beaucoup
de caresses de tous les honntes gens du pays, qui parurent charms de
son entretien, et fort touchs de ses infortunes. On lui fit quantit de
prsens, et plusieurs personnes proposrent de lever une somme par
souscription pour payer le prix de sa libert.

Le jour qui prcda son retour  Londres, il reut une lettre qui
portait son adresse, et qui, tant venue sous une enveloppe au chevalier
Bybia-Lake, avait t remise  la compagnie d'Afrique. L'auteur n'ajoute
pas de qui elle tait, quoiqu'il paraisse assez qu'elle venait de M.
Oglethorpe; en consquence, les directeurs de la compagnie ordonnrent 
M. Hunt de leur fournir le mmoire de toute la dpense qu'il avait faite
pour Job. Elle montait  cinquante-neuf livres sterling, qui lui furent
payes par la compagnie. Cependant Job n'tait pas dlivr de ses
craintes. Il se figura qu'il aurait  payer une grande ranon lorsqu'il
serait retourn dans son pays. La souscription n'tait pas encore
commence. Bluet ayant renouvel cette proposition, un homme de mrite
entreprit de la faire russir en souscrivant le premier. Son exemple fut
suivi avec empressement. Enfin la somme tant remplie, Job obtint sa
libert, et la compagnie d'Afrique se chargea de son logement et de son
entretien jusqu' son dpart.

Il vcut quelque temps dans une situation tranquille, occup  visiter
ses amis et ses bienfaiteurs. Le chevalier Hans Sloane, qui tait de ce
nombre, l'employait souvent  traduire des manuscrits arabes et des
inscriptions de mdailles. Un jour qu'il tait chez lui, il marqua une
vive curiosit de voir la famille royale. Le chevalier lui promit de le
satisfaire, lorsqu'il serait vtu assez proprement pour paratre  la
cour. Aussitt les amis de Job lui firent faire un riche habit de soie
dans la forme de son pays. Il fut prsent dans cet tat au roi,  la
reine, aux deux princes et aux princesses. La reine lui fit prsent
d'une belle montre d'or; et le mme jour il eut l'honneur de dner avec
le duc de Montague et d'autres seigneurs, qui se runirent ensuite pour
lui faire prsent d'une somme honnte. Le duc de Montague le mena
souvent  sa maison de campagne, et, lui montrant les instrumens qui
servent  l'agriculture et au jardinage, il chargea ses gens de lui en
apprendre l'usage. Lorsque Job se vit prs de son dpart, le mme
seigneur fit faire pour lui un grand nombre de ces instrumens, qui
furent mis dans des caisses et ports sur son vaisseau. Il reut divers
autres prsens de plusieurs personnes de qualit jusqu' la valeur de
cinq cents livres sterling. Enfin, aprs avoir pass quatorze mois 
Londres, il s'embarqua, au mois de juillet 1734, sur un vaisseau de la
compagnie qui partait pour la rivire de Gambie.

Job aborda au fort anglais le 8 d'aot. Il tait recommand
particulirement par les directeurs de la compagnie au gouverneur et aux
facteurs du pays. Ils le traitrent avec autant de respect que de
civilit. L'esprance de trouver quelqu'un de ses compatriotes au
comptoir de Djr, qui n'est qu' sept journes de Bounda, le fit partir
le 23 sur le sloop _la Renomme_, avec Moore, qui allait prendre la
direction de ce comptoir. Le 26 au soir, ils arrivrent  Damasensa.
Job, se trouvant assis sous un arbre avec les Anglais, vit passer sept
ou huit Ngres de la nation de ceux qui l'avaient fait esclave  trente
milles du mme lieu. Quoiqu'il ft d'un caractre modr, il eut de la
peine  se contenir; et son premier mouvement le portait  les tuer d'un
sabre et de deux pistolets dont il tait arm. Moore lui fit perdre
cette pense en lui reprsentant l'imprudence et le danger de son
dessein. Ils firent approcher les Ngres pour leur adresser diverses
questions, et leur demander particulirement ce qu'tait devenu le roi
leur matre, qui avait jet Job dans l'esclavage.

Ils rpondirent que ce prince avait perdu la vie d'un coup de pistolet
qu'il portait ordinairement pendu au cou, et qui, tant parti par
hasard, l'avait tu sur-le-champ. Il y avait beaucoup d'apparence que ce
pistolet venait du capitaine Pike, et faisait partie des marchandises
que le roi avait reues pour le prix de Job. Aussi Job fut-il si
transport de joie, que, tombant  genoux, il remercia Mahomet d'avoir
dtruit son ennemi par les armes mmes qui avaient t le prix de son
crime; et se tournant vers Moore: Vous voyez, lui dit-il, que le ciel
n'a point approuv que cet homme m'et fait esclave, et qu'il a fait
servir  sa punition les mmes armes pour lesquelles j'ai t vendu.
Cependant je dois lui pardonner, ajouta-t-il, parce que, si je n'avais
pas t vendu, je ne saurais pas la langue anglaise, je n'aurais pas
mille choses utiles et prcieuses que je possde; je n'aurais pas vu un
pays tel que l'Angleterre, et des hommes aussi gnreux que j'en ai
trouv dans cette contre. Il n'y a gure d'Europen cultiv dont la
reconnaissance s'exprimt plus loquemment.

Le sloop tant arriv le premier de septembre  Djr, Job dpcha le 14
un exprs  Bounda pour donner avis de son retour  ses parens. Ce
messager tait un Foula, qui se trouva de la connaissance de Job, et qui
marqua une joie extrme de le revoir. C'tait presque le seul Africain
qu'on et jamais vu revenir de l'esclavage. Job fit prier son pre de ne
pas venir au-devant de lui, parce que le voyage tait trop long, et que,
suivant l'ordre de la nature, c'taient les jeunes gens, disait-il, qui
devaient aller au-devant des vieux. Il envoya quelques prsens  ses
femmes, et le Foula fut charg de lui amener le plus jeune de ses fils,
pour lequel il avait une affection particulire.

Dans l'intervalle, Job ne cessa point de louer beaucoup les Anglais
parmi les Ngres de sa nation. Il fit revenir les Africains de l'opinion
o ils avaient toujours t que les esclaves taient mangs ou tus,
parce qu'on n'en voyait pas revenir un seul.

Quatre mois se passrent avant qu'il pt recevoir les moindres
informations de Bounda. Son impatience le fit retourner  Djr le 29
janvier 1735. Le 14 du mois suivant, il vit arriver enfin le Foula avec
des lettres; mais elles ne lui apportaient que de fcheuses nouvelles.
Son pre tait mort, avec la consolation nanmoins d'avoir appris en
expirant le retour de son fils et le traitement qu'il avait reu en
Angleterre. Une des femmes de Job s'tait remarie en son absence; et le
second mari avait pris la fuite en apprenant l'arrive du premier.
Depuis trois ou quatre ans la guerre avait fait tant de ravage dans le
pays de Bounda, qu'il n'y restait plus de bestiaux.

Avec le messager il tait arriv un des anciens amis de Job, qui fut
charm de le revoir, mais qui parut fort touch de la mort de son pre
et des malheurs de sa patrie. Il protesta qu'il pardonnait  sa femme,
et mme  l'homme qui l'avait pouse. Ils avaient raison, disait-il,
de me croire mort, puisque j'tais pass dans un pays d'o jamais aucun
Foula n'est revenu. Ses entretiens avec son ami durrent trois ou quatre
jours, sans autre interruption que celle des repas et du sommeil.

Lorsque Moore quitta l'Afrique, il laissa Job  Djr avec le gouverneur
Hull, prts  partir tous deux pour Yanimarriou, d'o ils devaient se
rendre  la fort des Gommiers, qui est proche de Bounda. Job le chargea
de plusieurs lettres pour le duc de Montague, la compagnie d'Afrique,
Oglethorpe, et ses principaux bienfaiteurs. Elles taient remplies des
plus vives marques de sa reconnaissance et de son affection pour la
nation anglaise.

Ses qualits naturelles taient excellentes. Il avait le jugement
solide, la mmoire facile, et beaucoup de nettet dans les ides; il
raisonnait avec beaucoup de modration et d'impartialit. Tous ses
discours portaient le caractre du bon sens, de la bonne foi, et d'un
amour ardent pour la vrit.

Sa pntration se fit remarquer dans une infinit d'occasions. Il
concevait sans peine le mcanisme des instrumens. Aprs lui avoir fait
voir une pendule et une charrue, on lui en montra les pices spares,
qu'il rejoignit lui-mme sans le secours de personne.

Sa mmoire tait si extraordinaire, qu'ayant appris l'Alcoran par coeur
 quinze ans, il en fit trois copies de sa main en Angleterre, sans
autre modle que celui qu'il portait dans sa tte, et sans se servir
mme de la premire copie pour faire les deux autres. Il souriait
lorsqu'il entendait parler d'oubli, comme d'une faiblesse dont il
n'avait pas l'ide. Cette mmoire paratra moins surprenante, si l'on
fait rflexion qu'ayant ncessairement peu d'ides acquises, celles qui
se plaaient dans sa tte s'y gravaient avec plus de facilit et moins
de confusion. C'est par cette raison que dans la premire jeunesse on
apprend et l'on retient plus aisment: l'organe est neuf, et l'esprit a
moins de distractions. C'est quand les traces d'une infinit d'objets
divers se sont multiplies dans le cerveau que leur nombre et leur
varit commencent  nuire  leur ordre, qu'elles se confondent et
s'effacent en mme temps que l'organe perd de son nergie, comme la
planche du graveur ne rend plus que des traits vagues et confus
lorsqu'on en a trop renouvel les empreintes.

Il avait cette sorte de compassion gnrale qui rend le coeur sensible 
tout. Dans la conversation, il entendait la plaisanterie. Ses
inclinations douces et religieuses n'excluaient pas le courage. Il
racontait que, passant un jour dans le pays des Arabes avec quatre de
ses domestiques, il avait t attaqu par quinze de ces vagabonds, qui
sont une sorte de bandits ou de voleurs. Il se mit en dfense, et,
plaant un de ses gens pour observer l'ennemi, il se disposa firement
au combat avec les trois autres. Il perdit un homme dans l'action, et
lui-mme fut bless au bras d'un coup d'pe; mais ayant tu le
capitaine arabe et deux de ces brigands, il fora le reste de prendre la
fuite. Un autre jour, ayant trouv une des vaches de son pre  moiti
dvore, il rsolut de prendre le monstre dont elle avait t la proie.
Il se plaa sur un arbre prs de la vache, et vers le soir il vit
paratre deux lions qui s'avancrent  pas lents et jetant leurs regards
autour d'eux avec un air de dfiance. L'un s'tant approch, Job le
pera d'une flche empoisonne qui le fit tomber sur la place. Le second
qui vint ensuite fut aussi bless; mais il eut la force de s'loigner en
rugissant, et le lendemain il fut trouv mort  cinq cents pas du mme
lieu.

Il avait de l'aversion pour les peintures; on eut beaucoup de peine  le
faire consentir qu'on tirt son portrait. Lorsque la tte fut acheve,
on lui demanda dans quels habits il voulait paratre; et sur le choix
qu'il fit de l'habillement de son pays, on lui dit qu'on ne pouvait le
satisfaire sans avoir vu les habits dont il parlait, ou du moins sans en
avoir entendu la description. Pourquoi donc, rpliqua Job, vos peintres
veulent-ils reprsenter Dieu qu'ils n'ont jamais vu?

Sa religion tait le mahomtisme; mais il rejetait les notions d'un
paradis sensuel et d'autres traditions qui sont reues parmi les Turcs.
Le fond de ses principes tait l'unit de Dieu, dont il ne prononait
jamais le nom sans quelque tmoignage particulier de respect. Les ides
qu'il avait de cet tre-Suprme et d'un tat futur parurent fort justes
aux Anglais; mais il tait si ferme dans la persuasion de l'unit
divine, qu'il fut impossible de le faire raisonner paisiblement sur la
Trinit. On lui avait donn un nouveau Testament dans sa langue. Il le
lut; et, s'expliquant avec respect sur ce livre, il commena  dclarer
que, l'ayant examin fort soigneusement, il n'y avait pas trouv un mot
d'o l'on pt conclure qu'il y et trois dieux.

Il ne mangeait la chair d'aucun animal, s'il ne l'avait tu de ses
propres mains. Cependant il ne faisait pas difficult de manger du
poisson; mais il ne voulait jamais toucher  la chair de porc.

Pour un homme qui avait reu son ducation en Afrique, les Anglais
jugrent que son savoir n'tait pas mprisable. Il leur rendit compte
des livres de son pays. Leur nombre ne surpasse pas trente. Ils sont
crits en arabe, et la religion seule en fait la matire. Job savait
fort bien la partie historique de la Bible. Il parlait respectueusement
des vertueux personnages qui sont nomms dans l'criture sainte, surtout
de Jsus-Christ, qu'il regardait comme un prophte digne d'une plus
longue vie, et qui aurait fait beaucoup de bien dans le monde, s'il
n'et pri malheureusement par la mchancet des Juifs. Mahomet,
disait-il, fut envoy aprs lui pour confirmer et perfectionner sa
doctrine. Enfin Job se comparait souvent  Joseph, fils du patriarche
Jacob; et lorsqu'il eut appris que, pour le venger, Sambo, roi de Foula,
avait dclar la guerre aux Mandingues, il protesta qu'il aurait
souhait pouvoir l'empcher, parce que ce n'taient pas les Mandingues,
mais Dieu qui l'avait envoy dans une terre trangre.

Son historien joint ici quelques dtails sur le pays de ce prince.

Les esclaves du pays de Bounda, et la plus vile partie du peuple, y sont
employs  cultiver la terre,  prparer le bl, le pain et les autres
alimens. L'agriculture est pour eux un exercice fort pnible, parce
qu'ils n'ont pas d'instrumens propres  labourer la terre, ni mme 
couper les grains dans leur maturit. Ils sont obligs, pour faire leur
moisson, d'arracher le bl avec les racines; et pour le rduire en
farine, ils le broient entre deux pierres avec les mains. Leur travail
n'est pas moins pnible pour transporter et pour btir; car tout
s'excute  force de bras.

Les personnes de distinction qui se piquent de lecture et d'tude n'ont
pas d'autres lumires pendant la nuit que celle de leur feu. Cependant
c'est le temps de l'obscurit qu'ils emploient  cet exercice, parce
que, dans les principes du pays, le jour est pour l'usage de ce qu'on
sait, et la nuit pour s'instruire. Une partie des habitans s'occupe de
la chasse, surtout de celle des lphans, et fait un commerce d'ivoire
assez considrable. Job racontait qu'un de ses gens, accoutum  la
chasse, avait vu un lphant surprendre un lion, le porter prs d'un
bois, fendre un arbre, mettre la tte de son ennemi entre les deux
parties du tronc, et le laisser dans cet tat pour y prir. Quoique ce
rcit paraisse fabuleux, il est rendu plus vraisemblable par un autre
exemple dont Job avait t tmoin lui-mme. Un jour qu'il tait  la
chasse, il vit un lphant transporter un lion dans un endroit
marcageux, et lui tenir la tte enfonce dans la boue pour l'touffer.
En supposant la vrit de ces deux faits, il faut conclure que le lion
et l'lphant se portent une haine mortelle.

Le poison dans lequel les Ngres trempent leurs flches est le suc d'un
certain arbre dont les qualits sont si malignes, qu'en peu de temps le
sang se trouve infect par la moindre blessure, et l'animal le plus
vigoureux devient stupide et perd le sentiment; ce qui n'empche pas les
habitans de manger la chair des animaux qu'ils tuent avec leurs flches.
Aussitt qu'ils les voient tomber, ils s'approchent et leur coupent la
gorge: cette opration fait sortir apparemment le poison avec le sang.
Les hommes qui sont blesss des mmes flches se gurissent avec une
herbe dont la vertu est infaillible, lorsqu'elle est immdiatement
applique sur la blessure. L'auteur prend ici l'occasion d'assurer,
comme le fruit particulier de son exprience et de ses lumires, 1 que,
dans tous les pays qui produisent des btes froces, il ne s'en trouve
pas qui attaquent volontairement l'homme, si elles trouvent le moyen de
s'chapper par la fuite; 2 qu'il n'y a pas de poison violent, de
quelque espce qu'on le suppose, qui n'ait son antidote; et que
gnralement la nature a plac l'antidote prs du poison. Cette dernire
assertion parat plus fonde que l'autre; je crois qu'il sera toujours
fort peu sr de rencontrer un lion ou un tigre quand il aura faim. Le
loup, naturellement timide, attaque l'homme quand il n'a trouv ni proie
ni nourriture; et les singes, quand ils se sentent les plus forts, se
jettent sur le voyageur par un instinct de frocit.

Les mariages, dans le pays de Job, se font avec peu de formalits.
Lorsqu'un pre est rsolu de marier son fils, il fait ses propositions
au pre de la fille; elles consistent dans l'offre d'une certaine somme
que le pre du mari doit donner  la femme pour lui servir de douaire.
Si cette offre est accepte, les deux pres et le jeune homme se rendent
chez le prtre, dclarent leur convention, et le mariage passe aussitt
pour tre conclu; il ne reste qu'une difficult, qui consiste  tirer
l'pouse de la maison paternelle. Tous ses cousins s'assemblent devant
la porte pour en disputer l'entre, mais le mari trouve le moyen de se
les concilier par des prsens. Il fait paratre alors un de ses parens,
bien mont, avec la commission de lui amener sa femme  cheval; mais 
peine est-elle en croupe, que les femmes commencent leurs lamentations
et s'efforcent de l'arrter. Cependant les droits du mari l'emportent;
il reoit celle qui doit tre la compagne de sa vie. Il fait clater sa
joie par les festins qu'il donne  ses amis. Les rjouissances durent
plusieurs jours; sa femme est la seule qui n'y est point appele: elle
n'est vue de personne, pas mme de son mari, aux yeux duquel la loi veut
que pendant trois ans elle paraisse toujours voile. Ainsi Job, qui n'en
avait pass que deux avec la sienne lorsqu'il tomba dans l'esclavage, et
qui avait eu d'elle une fille, ne l'avait point encore vue sans voile.
Pour viter les jalousies et les querelles, les maris font un partage
gal du temps entre leurs femmes; et leur exactitude  l'observer va si
loin, que pendant qu'une femme est en couches ils passent seuls dans
leur appartement toutes les nuits qui lui appartiennent. Ils ont le
droit de renvoyer celles qui leur dplaisent, mais en leur laissant la
somme qu'elles ont reue pour dot. Une femme est libre de se remarier
aprs ce divorce, et n'en trouve pas moins l'occasion; au lieu que, si
c'est elle qui abandonne son mari, non-seulement elle perd sa dot, mais
elle tombe dans un mpris qui lui te l'esprance de faire un second
mariage.

Outre la circoncision, qui est en usage pour tous les enfans mles, il y
a une sorte de baptme pour les deux sexes. Au septime jour de la
naissance, le pre, dans une assemble de parens et d'amis, donne un nom
 l'enfant, et le prtre l'crit sur un petit morceau de bois poli. On
tue ensuite pour le festin une vache ou une brebis, suivant les
richesses de la famille; on la mange sur-le-champ, et le reste est
distribu aux pauvres. Aprs quoi, le prtre lave l'enfant dans une eau
pure, transcrit son nom sur un morceau de papier qu'il roule
soigneusement, et le lui attache autour du cou pour y demeurer jusqu'
ce qu'il tombe de lui-mme.




CHAPITRE III.

Moeurs et usages des Iolofs, des Foulas et des Mandingues. Langage.
Religion.


Nous avons souvent parl de ces peuples dans la relation des voyages sur
les ctes o ils sont rpandus. Nous voulons rassembler ici les
observations les plus importantes des voyageurs sur les trois nations
les mieux connues de cette latitude. Les Iolofs habitent le long de
l'Ocan, entre le fleuve de Sngal et la Gambie. Les Foulas sont situs
au nord, au sud et  l'est du Sngal. Les Mandingues occupent les deux
bords de la Gambie, et se mlent partout aux deux autres nations.

Une des principales qualits qui se font remarquer dans les Iolofs, et
qui parat leur tre commune avec tous les Ngres de la cte, c'est,
comme on l'a dj dit, le penchant au vol; mais ils ont une adresse 
voler qui leur est particulire.

Ce n'est pas sur les mains d'un voleur qu'il faut avoir les yeux
ouverts, c'est sur ses pieds. Comme la plupart des Ngres marchent pieds
nus, ils acquirent autant d'adresse dans cette partie que nous en avons
aux mains. Ils ramassent une pingle  terre. S'ils voient un morceau de
fer, un couteau, des ciseaux, et toute autre chose, ils s'en approchent;
ils tournent le dos  la proie qu'ils ont en vue; ils vous regardent en
tenant les mains ouvertes. Pendant ce temps ils saisissent l'instrument
avec le gros orteil; et, pliant le genou, ils lvent le pied
par-derrire jusqu' leurs pagnes, qui servent  cacher le vol; et, le
prenant avec la main, ils achvent de le mettre en sret.

Ils n'ont pas plus de probit  l'gard de leurs compatriotes de
l'intrieur des terres, qu'ils appellent _montagnards_. Lorsqu'ils les
voient arriver pour le commerce, sous prtexte de servir  transporter
leurs marchandises ou de leur rendre l'office d'interprtes, ils leur
drobent une partie de ce qu'ils ont apport.

Leur avidit barbare va bien plus loin, car il s'en trouve qui vendent
leurs enfans, leurs parens et leurs voisins. Pour cette perfidie on
s'adresse  ceux qui ne peuvent se faire entendre des Franais. Ils les
conduisent au comptoir pour y porter quelque chose, et, feignant que ce
sont des esclaves achets, ils les vendent, sans que ces malheureuses
victimes puissent s'en dfier, jusqu'au moment qu'on les enferme ou
qu'on les charge de chanes. Un vieux Ngre, ayant rsolu de vendre son
fils, le conduisit au comptoir. Mais ce fils, qui se dfia de ce
dessein, se hta de tirer un facteur  l'cart et de vendre lui-mme son
pre. Lorsque ce vieillard se vit environn de marchands prts 
l'enchaner, il s'cria qu'il tait le pre de celui qui l'avait vendu.
Le fils protesta le contraire, et le march demeura conclu; mais
celui-ci, retournant en triomphe, rencontra le chef du canton qui le
dpouilla de ses richesses mal acquises, et vint le vendre au mme
march. Tous ces crimes sont la suite d'un plus grand, celui de les
acheter.

Quantit de petits Ngres des deux sexes sont enlevs tous les jours par
leurs voisins, lorsqu'ils s'cartent dans les bois, sur les chemins, ou
dans les plantations, pour chasser les oiseaux qui viennent manger le
millet et les autres grains. Dans le temps de la famine, un grand nombre
de Ngres se vendent eux-mmes pour s'assurer du moins la vie.

Leur pauvret est extrme. Ils ont pour tout bien quelques bestiaux. Les
plus riches n'en ont pas plus de quarante ou cinquante, avec deux ou
trois chevaux, et le mme nombre d'esclaves. Il est trs-rare qu'on leur
trouve de l'or pour la valeur d'onze on douze pistoles.

Dans quelques pays des Ngres, la couronne est hrditaire; dans
d'autres, elle est lective.  la mort d'un prince hrditaire, c'est
son frre, et non son fils, qui lui succde; mais, aprs la mort du
frre, le fils est appel au trne, et le laisse de mme  son frre.
Dans quelques pays hrditaires, c'est au premier neveu par les soeurs
que tombe la succession, parce que la propagation du sang royal ne leur
parat certaine que par cette voie, tant ils comptent peu sur la
fidlit des femmes.

Dans les royaumes lectifs, trois ou quatre des plus grands personnages
de la nation s'assemblent aprs la mort du roi pour lui choisir un
successeur, et se rservent le pouvoir de le dposer ou de le bannir
lorsqu'il manque  ses obligations. Cet usage devient la source d'une
infinit de guerres civiles, parce qu'un roi dpos entreprend
ordinairement de se rtablir malgr les constitutions.

Il n'y a point dans l'univers d'autorit plus absolue et plus respecte
que celle de ces monarques ngres. Elle ne se soutient que par la
rigueur. Les punitions pour les moindres dfauts de respect ou
d'obissance sont, la mort, la confiscation des biens, et l'esclavage de
toute la famille des coupables. Le peuple est moins  plaindre que les
grands, parce que, dans ces occasions, il n'a que l'esclavage 
redouter. Barbot raconte que, sous les plus lgers prtextes, sans gard
pour le rang ni pour la profession, un roi fait vendre  son gr ses
sujets. L'alcade de Rufisque vendit aux Franais de Gore, par l'ordre
exprs du damel, un marabout qui avait manqu  quelque devoir du pays.
Ce malheureux prtre fut plus de deux mois sur le vaisseau sans vouloir
prononcer une parole. Comme la volont des princes est une loi
souveraine, ils imposent des taxes arbitraires qui rduisent tous leurs
sujets  la dernire pauvret.

Dans le royaume de Barsalli ou Boursalum, il n'y a que le roi et sa
famille qui aient le droit de coucher sous des espces d'toffes qui
servent de dfense contre les mouches et les mosquites. L'infraction de
cette loi est punie de l'esclavage. Un Iolof qui aurait la hardiesse de
s'asseoir sans ordre sur la mme natte que la famille royale, est sujet
au mme chtiment. L'orgueil et la tyrannie sigent donc sur des nattes
comme sur la pourpre! Mais, malgr tant de hauteur, les princes iolofs
sont des mendians si peu capables de honte, que, s'ils aperoivent 
l'tranger qui les visite quelque chose qui leur plaise, comme un
manteau, des bas, des souliers, une pe, un chapeau, etc., ils
demandent successivement qu'on leur permette d'en faire l'essai, et se
mettent par degrs en possession de toute la parure.

Les preuves du fer chaud et de l'eau bouillante, ces anciens monumens
de notre barbarie, se retrouvent dans la jurisprudence des Ngres; et la
corruption, qui dshonore si souvent la ntre, ne leur est pas
trangre.

Deux petits rois, oncle et neveu, tous deux tributaires du damel, tant
en contestation pour les droits de leur souverainet, rsolurent de
remettre, la dcision de leur diffrent au sort des armes ou  la
sentence du damel; et ce prince leur ayant fait dfendre les voies
violentes, ils furent obligs de venir  celles de l'autorit. Le jour
marqu pour leurs explications, ils se rendirent dans une grande place,
qui est vis--vis du palais royal, tous deux accompagns d'un nombreux
cortge, qui formait deux bataillons arms de dards, de flches, de
zagaies et de couteaux  la mauresque. Ils se postrent l'un vis--vis
de l'autre,  trente pas de distance. Le damel parut bientt  la tte
de six cents hommes. Il montait un fort beau cheval de Barbarie, et alla
se placer au milieu des deux rivaux. Quoiqu'ils parlassent tous la mme
langue, ils employrent des interprtes pour s'expliquer. Le neveu, qui
tait fils du dernier roi, finit sa harangue en reprsentant que les
domaines contests devaient lui appartenir de plein droit, puisque le
ciel les avait donns  son pre, et qu'il attendait par consquent de
l'quit du damel la confirmation d'un titre qui ne pouvait lui tre
disput sans injustice. Aprs l'avoir cout fort attentivement, le
damel lui rpondit d'un air majestueux: Ce que le ciel vous a donn,
je vous le donne  son exemple. Une rponse si positive dissipa
aussitt le parti oppos. Les guiriots, avec leurs instrumens et leurs
tambours, clbrrent les louanges du vainqueur. Ils lui rptrent
mille fois que le damel lui avait rendu justice, qu'il tait plus beau,
plus riche, plus puissant et plus courageux que son rival. Mais, tandis
qu'il n'tait occup que de son bonheur, il fut surpris de s'en voir
dpouill le jour suivant. Le damel, corrompu par des prsens, rvoqua
la sentence qu'il avait porte, et rtablit l'oncle  la place du neveu.
Ce revers de fortune fit changer d'objet aux chants des guiriots. Toutes
leurs louanges furent pour celui qu'ils avaient dcri par leurs
satires[6].

              [Note 6: On a vu un exemple d'une bassesse  peu prs
              semblable dans un guiriot franais. Il adressa une ode 
              un ministre qui venait d'en faire renvoyer un autre, ode
              dans laquelle le ministre disgraci tait fort maltrait;
              celui-ci revint, et le guiriot lui ddia  son tour une
              autre ode. Toutes les deux eurent la mme rcompense, le
              mpris.]

Les rois ngres entreprennent la guerre sur les moindres prtextes; mais
les batailles ne sont que des escarmouches. Dans tout le royaume du
damel  peine se trouverait-il assez de chevaux pour former deux cents
hommes de cavalerie. Ce prince n'a pas besoin de provisions de bouche
quand il est en campagne: toutes les femmes lui fournissent des vivres
sur son passage.

Les armes de la cavalerie sont la zagaie, sorte de javeline fort
longue, et trois ou quatre dards de la forme des flches, avec cette
diffrence que la tte en est plus grosse, et qu'tant dentele, elle
dchire la blessure lorsqu'on la retire aprs le coup. Tous les
cavaliers sont si chargs de grisgris, qu'ils ne peuvent faire quatre
pas, s'ils sont dmonts; ils lancent assez loin leurs zagaies. Avec ces
armes, ils ont un cimeterre et un couteau  la mauresque, long d'une
coude sur deux doigts de largeur. Quoique chargs de tant d'instrumens,
ils ont les bras et les mains libres, de sorte qu'ils peuvent charger
avec beaucoup de vigueur.

L'infanterie est arme d'un cimeterre, d'une javeline et d'un carquois
rempli de cinquante ou soixante flches empoisonnes, dont les blessures
causent infailliblement la mort, pour peu que les remdes soient
diffrs. Les dents de ces flches ne causent pas des effets moins
dangereux, puisque, ne pouvant tre retires, il faut qu'elles
traversent la partie dans laquelle elles sont entres. L'arc est compos
d'un roseau fort dur qui ressemble au bambou; la corde est d'une autre
sorte de bois, et est jointe  l'arc avec beaucoup d'art. Les Ngres, en
gnral, se servent de leurs arcs avec tant d'adresse, que de cinquante
pas ils sont srs de frapper un cu. Ils marchent sans ordre et sans
discipline au milieu mme du pays qu'ils attaquent. Leurs guiriots les
excitent au combat par le son de leurs instrumens.

Lorsqu'ils sont  la porte de leurs armes, l'infanterie fait une
dcharge de ses flches, et la cavalerie lance ses dards; on en vient
ensuite  la zagaie. Ils pargnent nanmoins leurs ennemis, dans
l'esprance de faire un plus grand nombre d'esclaves; c'est le sort de
tous les prisonniers, sans distinction d'ge ni de rang. Malgr les
mnagemens qu'ils observent dans la mle, comme ils combattent nus et
qu'ils sont fort adroits, leurs guerres sont toujours fort sanglantes.
D'ailleurs ils aiment mieux perdre la vie que de s'exposer au moindre
reproche de lchet, et ce motif les anime autant que la crainte de
l'esclavage.

Si le premier choc ne dcide pas de la victoire, ils renouvellent
souvent le combat pendant plusieurs jours. Enfin, lorsqu'ils commencent
 se lasser de verser du sang, ils envoient de chaque ct les marabouts
pour ngocier la paix; et, s'ils conviennent des articles, ils jurent
sur l'Alcoran et par Mahomet d'tre fidles  les observer. Il n'y a
jamais de composition pour les prisonniers. Ceux qui ont le malheur
d'tre pris demeurent les esclaves de celui qui les a touchs le
premier.

Si l'on veut avoir une ide de ces misrables brigands que les
historiens appellent _rois_, il n'y a qu' voir dans Le Maire et dans
Moore le portrait qu'ils tracent des princes qui de leur temps rgnaient
en Afrique.

Le roi, qui porte le titre de _brack_, et qui gouverne la contre que
nous nommons Oualo, est si pauvre, dit Le Maire, qu'il manque souvent
de millet pour se nourrir. Il aime les chevaux jusqu' se priver de la
nourriture pour fournir  leur entretien, comme matre Jacques dans
_l'Avare_; il leur donne le grain dont il devrait se nourrir, et se
contente ordinairement d'une pipe de tabac et de quelques verres
d'eau-de-vie. La ncessit le force souvent de faire des incursions dans
les cantons les plus faibles de son voisinage, o il enlve les bestiaux
et des esclaves qu'il vend aux Franais pour de l'eau-de-vie. Lorsqu'il
voit baisser sa provision de cette liqueur, il enferme le reste dans une
petite cantine, dont il donne la clef  quelqu'un de ses favoris, avec
ordre de la porter  vingt ou trente lieues de sa demeure, pour se
mettre lui-mme dans la ncessit de s'en priver. S'il exerce sa
tyrannie sur ses voisins, il garde encore moins de mnagement pour ses
propres sujets. Son usage est d'aller de ville en ville avec toute sa
cour, qui est compose d'environ deux cents Ngres, la plupart infects
de tous les vices des blancs, et de demeurer dans chaque lieu jusqu' ce
qu'il en ait mang toute les provisions. Ceux qui ont la hardiesse de
s'en plaindre sont vendus pour l'esclavage.

Ceux des Iolofs qui bordent immdiatement la Gambie habitent les
royaumes de Barsalli et du bas Yani. Le roi de Barsalli gouverne avec
une autorit absolue, et sa famille est si respecte, que tous ses
peuples se prosternent la face en terre lorsqu'ils paraissent devant
quelque personne de son sang. Cependant il vit dans l'galit avec sa
milice. Chaque soldat a la mme part au butin de la guerre, et le roi ne
prend que ce qui est ncessaire  ses besoins. Cette loi, qu'il s'est
impose, ne lui permet gure de quitter les armes; car aussitt qu'il a
consomm les fruits d'une guerre, il est oblig, pour satisfaire son
acidit et celle de ses gens, de chercher quelque nouvelle proie.

En 1732, c'est--dire dans le temps que Moore tait en Afrique, le roi
de Barsalli tait un prince d'une humeur si emporte, qu'au moindre
ressentiment il ne faisait pas difficult de tirer sur celui dont il se
croyait offens. Moore n'ajoute pas si c'tait un coup de flche ou
d'arme  feu; mais cette fureur tait d'autant plus dangereuse, que le
roi tirait fort adroitement; quelquefois, lorsqu'il se rendait sur une
chaloupe de la compagnie,  Cahone, qui tait une de ses propres villes,
il se faisait un amusement de tirer sur tous les canots qui passaient,
et dans la journe il tuait toujours un homme ou deux. Quoiqu'il et un
grand nombre de femmes, il n'en menait jamais plus de deux avec lui. Il
avait plusieurs frres; mais il tait rare qu'il leur parlt ou mme
qu'il les ret dans sa compagnie. S'ils obtenaient cet honneur, ils
n'taient pas dispenss de la loi commune qui oblige tous les Ngres 
se jeter de la poussire sur le front lorsqu'ils approchent de leur roi:
cependant ils sont les hritiers de la couronne aprs lui; mais dans le
royaume de Barsalli, elle est ordinairement dispute par les enfans du
roi mort, et c'est au plus fort qu'elle demeure.

On peut prendre une grande ide de leur adresse  dompter et  manger
les chevaux, si l'on en juge par ce que raconte Moore d'un des princes
de Barsalli qu'il nomme Haman Sica. Il montait un cheval blanc de lait
d'une grande beaut, avec la crinire longue et une des plus belles
queues du monde. Les triers de Haman taient courts, de la largeur et
de la longueur de ses pieds; de sorte qu'il pouvait se lever facilement
et s'y soutenir en courant  toute bride, tirer un fusil, lancer son
dard ou sa zagaie avec autant de libert qu' pied. Il portait toujours
 la main une lance de douze pieds de long, qu'il tenait droite et
appuye par le bas sur son trier entre ses orteils; mais, lorsqu'il
exerait son cheval, en lui faisant faire des courbettes, il la secouait
au-dessus de sa tte, comme s'il et t prt  combattre. Je l'ai vu
plusieurs fois, dit Moore, mont sur ce beau cheval, auquel il faisait
faire des exercices surprenans; il le faisait quelquefois avancer
quarante ou cinquante pas sur les deux pieds de derrire, sans toucher
la terre avec ceux de devant; quelquefois, lui faisant courber les
jambes, il le faisait passer ventre  terre sous les portes des
Mandingues, qui n'ont pas plus de quatre pieds de hauteur.

On a dj vu que les Foulas du Siratik occupent un pays fort tendu,
sous le gouvernement d'un roi qui leur est propre; mais ceux qui
habitent les deux bords de la Gambie vivent dans la dpendance des
Mandingues, parmi lesquels ils ont form des tablissemens par
intervalles. Il y a beaucoup d'apparence que c'est la famine ou la
guerre qui les a chasss de leur pays. Les voyageurs disent beaucoup
plus de bien de ces Foulas de la Gambie que de tous les autres Ngres du
mme pays.

Quoiqu'ils aient quelques habitations fixes, la plupart mnent une vie
errante, avec leurs bestiaux, qu'ils conduisent dans les cantons bas ou
levs, suivant qu'ils y sont forcs par les pluies. Lorsqu'ils
rencontrent quelque bon pturage, ils s'y tablissent avec la permission
du roi, et y restent tant qu'il y a de l'herbe. La vie des hommes est
fort pnible. Outre le travail de leur profession, ils ont sans cesse 
se dfendre contre les btes froces sur la terre, et contre les
crocodiles sur le bord des rivires. La nuit ils rassemblent leurs
bestiaux au centre de leurs tentes et de leurs cabanes; ils allument
quantit de feux, et font la garde autour du troupeau. Jobson, ayant eu
occasion de traiter souvent avec eux pour des vaches et des chvres,
faisait avertir le chef d'un de ces troupeaux, qui se prsentait couvert
de mouches dans toutes les parties du corps, surtout aux mains et au
visage. Quoiqu'elles fussent de la mme espce que celles qui
tourmentent les chevaux en Europe, il en tait si peu incommod, qu'il
ne prenait pas la peine de lever la main pour les chasser, tandis que
Jobson, piqu jusqu'au sang, tait forc de s'en dfendre avec une
branche d'arbre.

Ces peuples ressemblent beaucoup aux Arabes, dont la langue s'apprend
dans leurs coles, et en gnral ils sont plus verss dans cette langue
que les Europens dans la langue latine; ils la parlent presque tous,
quoiqu'ils aient leur propre langue qui se nomme le foula.

Ils ont des chefs qui les gouvernent avec douceur; ils vivent en socit
et btissent des villes, sans tre assujettis au prince dans les terres
duquel ils s'tablissent. S'ils reoivent quelque mauvais traitement de
lui ou de sa nation, ils dtruisent leur ville pour aller s'tablir dans
quelque autre lieu. La forme de leur gouvernement se soutient sans
peine, parce qu'ils sont d'un caractre doux et paisible. Ils ont des
notions si parfaites de justice et de bonne foi, que celui qui les
blesse est regard avec horreur de toute la nation, et ne trouve
personne qui prenne parti pour lui contre le chef. Comme on n'a pas de
passion dans ce pays pour la proprit des terres, et que les Foulas
d'ailleurs se mlent peu de l'agriculture, les rois leur accordent
volontiers la libert de s'tablir dans leurs tats. Ils ne cultivent
que les environs de leurs villes ou de leurs camps, pour en tirer leurs
vritables ncessits: c'est du tabac, du coton, du mas, du riz, du
millet et d'autres sortes de grains.

L'industrie et la frugalit des Foulas leur fait recueillir plus de bl
et de coton qu'ils n'en consomment; ils les vendent  bon march. Ils
sont trs-hospitaliers, mais entre eux. Qu'un Foula tombe dans
l'esclavage, tous les autres se runissent pour racheter sa libert. Ils
ne laissent jamais un homme de leur nation dans le besoin; ils prennent
soin des vieillards, des aveugles et des boiteux. Leurs armes sont la
lance, la zagaie, l'arc et les flches, des coutelas fort courts qu'ils
appellent _fongs_, et mme le fusil, dans l'occasion. Ils se servent de
tous ces instrumens avec beaucoup d'adresse. On les voit chercher
ordinairement  s'tablir prs de quelque ville des Mandingues; ils sont
encore attachs au paganisme, et ne se font pas faute de boire de
l'eau-de-vie ou d'autres liqueurs.

Leur industrie est si reconnue pour lever et nourrir des bestiaux, que
les Mandingues leur abandonnent le soin de leurs troupeaux.

Ils ont pourtant leurs superstitions comme les autres Ngres. S'ils
apprennent qu'on ait fait bouillir le lait de leurs vaches, ils
s'obstinent  n'en plus vendre, du moins  celui qui l'aurait achet
pour en faire cet usage, parce qu'ils attribuent  l'action du feu une
vertu loigne qui peut faire mourir leurs bestiaux.

Les Mandingues seraient souvent exposs  mourir de faim, sans le
secours des Foulas. Ils tirent d'eux, par des changes, une partie de
leurs provisions. On ne connat pas non plus d'autre peuple que les
Foulas qui ait l'art de faire du beurre sur la rivire de Gambie. Ils
le rendent pour diverses sortes de marchandises, mais surtout pour du
sel.

Leur habillement n'est pas moins particulier  leur nation que leur
commerce. Ils n'emploient pas d'autres toffes que celles de leurs
propres manufactures: elles sont de coton blanc, et leurs femmes ont
soin de les entretenir avec beaucoup de propret. Il n'y en a pas moins
dans l'intrieur de leurs cabanes, o l'odorat n'a rien  souffrir, non
plus que les yeux. On reconnat aussi de la rgularit dans l'ordre de
ces petits difices; il y a toujours de l'un  l'autre assez de distance
pour les garantir de la communication du feu. Les rues sont fort bien
ouvertes, et les passages libres; ce qui ne se trouve gure dans les
villes des Mandingues. La plupart des habitations des Foulas sont bties
sur le mme modle.

La plus nombreuse de toutes les nations qui habitent les bords de la
Gambie, et toute l'tendue mme de cette cte, porte le nom de
Mandingues. Ils sont vifs et enjous, passionns pour la danse, et
pourtant querelleurs. Cette nation, distribue dans toutes les parties
du pays, vient de l'intrieur des terres et du pays de Mandinga. Ils
sont les plus zls mahomtans d'entre tous les Ngres. Ils ne
connaissent pas l'usage du vin ni de l'eau-de-vie. Ils sont aussi les
plus instruits de toutes ces rgions de l'Afrique. Le principal commerce
du pays est entre leurs mains.

Dans l'conomie du mnage, le soin du riz est abandonn aux femmes.
Aprs en avoir mis  part ce qui leur parat suffisant pour la
subsistance de la famille, elles ont droit de vendre le reste et d'en
garder le prix, sans que les maris aient celui de s'en mler. Le mme
usage est tabli pour la volaille, dont elles lvent une grande
quantit.

On voit des Mandingues qui mettent leur gloire  nourrir un grand nombre
d'esclaves. Ils leur rendent la vie si douce, qu'on a peine quelquefois
 les distinguer de leurs matres; surtout les femmes, qui sont ornes
de colliers d'ambre, de corail et d'argent, comme si l'unique soin de
leur esclavage tait de se parer. La plupart de ces esclaves sont ns
dans les familles.

Tous les royaumes de la Gambie ont quantit de seigneurs particuliers,
qui sont comme les rois des villes o ils font leur demeure. Leur
principal droit est d'avoir en proprit tous les palmiers et les
_siboas_ qui croissent dans le pays; de sorte que, sans leur permission,
personne n'ose en tirer le vin ni couper la moindre branche. Ils
accordent cette libert  quelques habitans, en se rservant dans la
semaine deux jours de leur travail. Les blancs mme sont obligs
d'obtenir d'eux une permission formelle pour couper des feuilles de
siboa et de l'herbe lorsqu'ils ont  couvrir quelque maison.

On compte les richesses des Mandingues par le nombre de leurs esclaves.
Pour en fournir aux Europens, leur mthode est d'envoyer une troupe de
gardes autour de quelque village, avec ordre d'enlever le nombre des
habitans dont ils ont besoin. On lie les mains derrire le dos  ces
misrables victimes pour les conduire droit aux vaisseaux; et lorsqu'ils
y ont reu la marque du btiment, ils disparaissent pour jamais. On
transporte ordinairement les enfans dans des sacs, et l'on met un
billon aux hommes et aux femmes, de peur qu'en traversant les villages,
ils n'y rpandent l'alarme par leurs cris. Ce n'est pas dans les lieux
voisins des comptoirs qu'on exerce ces violences; l'intrt des princes
n'est pas de les ruiner; mais les villes intrieures du pays sont
traites sans mnagement. Il arrive quelquefois que les prisonniers
s'chappent des mains de leurs gardes, et que, rassemblant les habitans
par leurs cris, ils poursuivent ensemble les ministres du roi. S'ils
peuvent les arrter, leur vengeance est de les conduire  la ville
royale. Le roi ne manque jamais de dsavouer leur commission; mais, pour
ne rien perdre de ses esprances, et sous prtexte de justice, il vend
sur-le-champ les coupables pour l'esclavage; et si les habitans arrts
paraissent devant le roi pour rendre tmoignage contre leurs ravisseurs,
ils sont aussi vendus, comme si le malheur qu'ils ont souffert devenait
un droit sur leur libert.

On rapporte un usage singulier du royaume de Baol. Lorsqu'il est
question de dlibrer sur quelque affaire importante, le roi fait
assembler son conseil dans la plus paisse fort qui soit prs de sa
rsidence. L, on creuse dans la terre un grand trou, sur les bords
duquel tous les conseillers prennent sance, et, la tte baisse vers le
fond, ils coutent ce que le roi leur propose. Les sentimens se
recueillent, et les rsolutions se prennent dans la mme situation.
Lorsque le conseil est fini, on rebouche soigneusement le trou de la
mme terre qu'on en a tire, pour signifier que tous les discours qu'on
y a tenus y demeurent ensevelis. La moindre indiscrtion est punie du
dernier supplice; ce qui probablement contribue, plus que la crmonie
du foss,  rendre les secrets impntrables.

L'habillement populaire, dans cette partie de l'Afrique dont nous
parlons, consiste dans un pagne qui couvre la ceinture. C'est  peu prs
l'habillement de toutes les nations ngres, avec quelques variations.
Les plus riches y joignent une espce de chemise de coton fort courte,
et dont les manches sont trs-larges.

Leur bonnet, quand ils en ont, ressemble au capuchon d'un jacobin. Le
peuple marche pieds nus, mais les personnes de qualit ont des sandales
de cuir, de la forme de nos semelles de souliers, attaches au gros
orteil avec une courroie. Quoique leurs cheveux soient courts, ils les
ornent assez agrablement de grisgris, de brins d'argent, de cuivre, de
corail, etc. Ils ont aux oreilles des pendans d'tain, d'argent et de
cuivre. Ceux qui descendent d'une race servile n'ont pas la libert de
porter leurs cheveux.

Les femmes et les filles sont nues de la ceinture jusqu' la tte, 
moins que le froid ne les oblige de se couvrir. Le reste du corps est
couvert d'un pagne, qui est de toile ou d'toffe, de la grandeur de nos
serviettes d'Europe, et qui leur descend jusqu'aux mollets. Elles se
parent la tte de corail et d'autres bagatelles clatantes, et leurs
cheveux sont rangs avec assez d'art pour fournir une espce de coiffure
d'un demi-pied de hauteur. Les plus hautes passent pour les plus belles.
Ainsi nos modes de Paris sont aujourd'hui celles d'Afrique. Jusqu'
l'ge de onze ou douze ans, les garons et les filles sont entirement
nus.

Les Ngres ne boivent ordinairement que de l'eau, quoiqu'ils usent
quelquefois de vin de palmier, et d'une sorte de bire qu'ils appellent
_boullo_, compose des grains du pays. Mais ils ont une passion si
ardente pour les liqueurs fortes des Europens, qu'ils vendent jusqu'
leurs habits pour en acheter. L'exemple des hommes n'empche pas que les
femmes ne soient plus rserves, et ne les autorise pas mme  toucher
l'eau-de-vie de leurs lvres,  l'exception de quelque favorites des
princes que leur situation met au-dessus de l'usage.

Ils n'ont pas proprement de pain; ils mangent leurs grains cuits au
lait et  l'eau. Le plus grand usage qu'ils fassent du mais est
lorsqu'il est vert; ils le font rtir sur les charbons dans les pis, et
l'avalent comme des pois verts. Leur riz, ils l'emploient ordinairement
 faire du pilau, suivant l'usage des Turcs; enfin ils n'avaient ni
l'usage du pain ni celui de la ptisserie; mais, en se familiarisant
avec les Europens, leurs femmes ont appris d'eux l'art d'en faire, et
le pratiquent aujourd'hui avec succs.

On trouve beaucoup de variations dans les voyageurs sur la forme du
mariage des Ngres; mais il faut l'attribuer moins  l'incertitude des
tmoignages qu' l'inconstance des usages mmes, qui ne sont pas tablis
avec assez d'uniformit pour ne pas recevoir quantit de changemens et
d'altrations. Jobson nous apprend que tout Ngre est en droit de
contracter avec une fille qui est en ge d'tre marie, mais que ce
n'est jamais sans la participation, et mme sans le consentement des
parens, entre les mains desquels il doit dposer la dot dont on est
convenu. Le roi, ou le principal seigneur du canton, tire aussi quelques
droits pour la ratification du trait. Alors le mari, accompagn de
quelques amis de son ge, s'approche le soir, au clair de la lune, de la
maison de sa femme, et cherche le moyen de l'enlever; il y russit
toujours, malgr sa rsistance et ses cris, qui n'ont rien de srieux.
Elle demeure quelque temps enferme dans sa maison; et, plusieurs mois
aprs, elle ne sort jamais sans un voile, qui doit lui couvrir toute la
tte,  l'exception d'un oeil. Sa dot est rserve pour le cas o elle
survivrait  son mari, parce que l'usage oblige les veuves qui se
remarient d'acheter un homme, comme elles ont t achetes pour leur
premier mariage.

Quand la jeune femme est conduite  son mari, il lui offre la main pour
la recevoir dans sa maison; mais il lui ordonne immdiatement d'aller
chercher de l'eau, du bois et les autres ncessits du mnage. Elle
obit respectueusement. Le mari se met  souper; elle ne soupe qu'aprs
lui; et, demeurant en silence, elle attend son ordre pour l'aller
trouver au lit. C'est un usage constant chez les Ngres que les femmes
ne mangent jamais avec eux. On retrouve partout l'esclavage des femmes,
qui a t gnral dans le monde jusqu'au temps de la perfection des
socits, et qui l'est encore dans tout l'Orient.

La dot consiste souvent en quelques veaux, qui doivent tre donns au
pre, et qui ne surpassent jamais le nombre de cinq. Le mari et la femme
se mettent sur-le-champ au lit; si la femme est garantie vierge, on
couvre le lit d'un drap de coton blanc, et les marques sanglantes de la
virginit sont exposes aux yeux de l'assemble; ensuite on porte le
drap en procession dans toute la ville, au son des instrumens, qui font
retentir les louanges de la jeune femme et ses plaisirs. Mais si la
virginit ne se dclare pas par des preuves, le pre est oblig, sur la
demande du mari, de reprendre sa fille et de rendre les veaux. Cette
disgrce est rare, parce qu'on prend soin d'examiner la fille avant le
mariage, et qu'elle n'est demande qu'aprs une parfaite conviction:
d'ailleurs le malheur d'une fille n'est jamais irrparable; si elle ne
peut demeurer femme de celui qui l'avait pouse, elle devient la
concubine d'un autre; et le pre est toujours sr de trouver des
marchands qui la recherchent.

Barbot observe qu'en Afrique, comme en Europe, les gots sont partags
sur ce qui rend une femme aimable. Les uns veulent des vierges d'autres
comptent pour rien cette qualit.

Tous les voyageurs conviennent qu'un Ngre peut prendre autant de femmes
qu'il est capable d'en nourrir, mais qu'il n'y en a qu'une qui jouisse
des privilges du mariage, et qui ne s'loigne jamais du mari. Du temps
de Jobson, les Anglais donnaient  ces vritables pouses le nom de
_handwifes_, c'est--dire, _femmes de la main_, parce qu'ils les
trouvaient sans cesse  ct de leurs maris. Elles sont dispenses de
plusieurs travaux pnibles qui sont le partage des autres; cependant
elles ne mangent ni avec leurs maris, ni en leur prsence. Jobson parle
avec tonnement de la bonne intelligence qui rgne entre toutes ces
femmes; elles se retirent le soir dans leurs cabanes, elles y attendent
l'ordre de leur mari commun, et le matin elles vont le saluer  genoux,
en mettant la main sur sa cuisse. L'pouse lgitime, c'est--dire, celle
qui a t pouse la premire, a l'autorit sur toutes les autres, 
moins qu'elle ne soit sans enfans.

Dans le cas d'adultre, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage
tranger, sans esprance d'tre jamais rachets. Cette punition est
celle des plus grands crimes; car les supplices capitaux sont rares
parmi les Ngres. On prend soin que ces esclaves soient vendus aux
Portugais, parce qu'on est sr alors qu'ils seront transports au del
des mers.

Malgr la rigueur de ces lois, la plupart des Ngres se trouvent honors
que les blancs de quelque distinction daignent coucher avec leurs
femmes, leurs soeurs et leurs filles. Ils les offrent souvent aux
principaux officiers des comptoirs. Le Maire, Jannequin, et d'autres
voyageurs rendent l-dessus le mme tmoignage. Barbot ajoute seulement
que c'est l'intrt qui les rend si lches, et qu'il n'y a rien de sacr
qui les arrte lorsqu'ils esprent quelque profit.

Le Maire raconte que leurs femmes ont beaucoup d'inclination pour la
galanterie, qu'elles sont passionnes pour les caresses des blancs.
Cependant elles ont le coeurs mercenaire, et toutes leurs faveurs
doivent tre payes. Mais Barbot assure qu'elles se contentent d'un
prix fort lger. Elles ont, dit-il, la taille belle, les yeux vifs, la
couleur d'un noir fort brillant, et l'air extrmement lascif. Cette
passion, qu'elles dguisent peu pour le commerce des blancs, trouble
souvent la tranquillit des mariages.

Les travaux pnibles du mnage sont le partage des femmes. Non-seulement
elles prparent les alimens et les liqueurs, mais elles sont charges de
la culture des grains et du tabac, de broyer le millet, de filer et de
scher le coton, de fabriquer des toffes, de fournir la maison d'eau et
de bois, de prendre soin des bestiaux, enfin de tout ce qui appartient 
l'autre sexe dans des rgions mieux polices. Tandis que les hommes
passent le temps dans une conversation oisive, ce sont leurs femmes qui
veillent  les garantir des mouches, et qui leurs servent la pipe et le
tabac.

Entre les Ngres mahomtans il y a des degrs de parent qui tent la
libert de se marier. Un homme ne peut pouser deux soeurs. Le damel,
qui avait viol cette loi, reut en secret la censure et les reproches
des marabouts.

La facilit des femmes  se dlivrer de leur fruit dans l'accouchement
paratrait incroyable, si elle n'tait atteste par tous les voyageurs.
Elles ne jettent pas un cri; elles ne poussent pas mme un soupir. Aprs
le travail, elles se lavent long-temps; l'enfant est lav avec le mme
soin. On l'enveloppe dans une pagne, sans aucun lange qui le serre,
dans l'opinion que cette contrainte n'est propre qu' le rendre tortu ou
difforme. Ds le douzime ou le quinzime jour de sa naissance, la mre
commence  le porter sur son dos, et ne le quitte jamais, de quelque
travail qu'elle soit occupe. On voit ordinairement sortir les femmes le
jour mme ou le lendemain de leur dlivrance. Chaque jour au matin
l'enfant est lav dans l'eau froide et frott d'huile de palmier.
Jusqu'au temps o la mre commence  le porter sur le dos, on le laisse
ramper nu sur la terre, sans autre attention que celle de le nourrir.

Quelques auteurs attribuent leurs nez plats et la forme de leur ventre 
cette manire de les porter, qui les expose  heurter le nez contre le
dos de leur mre, lorsqu'elle se lve ou qu'elle se baisse, et qui leur
fait avancer le ventre pour reculer la tte. Moore reconnat qu'ils ne
naissent point avec le nez plat et les grosses lvres; au contraire, il
assure qu' l'exception de la couleur, leurs ides de beaut sont les
mmes qu'en France, c'est--dire, qu'ils aiment de grands yeux, une
petite bouche, de belles lvres, et un nez bien proportionn. On voit
des Ngresses aussi bien faites et d'une taille aussi fine que les plus
belles femmes de l'Europe. Elles ont la peau extrmement douce, et
communment plus d'esprit que les hommes.

Leur tendresse est excessive pour leurs enfans. Elles ne leur pargnent
aucun soin jusqu' ce qu'ils soient en tat de marcher seuls. Alors,
sans relcher rien de leur attention pour les nourrir et les lever,
elles paraissent s'embarrasser peu de leur instruction. Ils se
fortifient en croissant; et leur constitution devient si vigoureuse,
qu'ils ne connaissent gure d'autre maladie que la petite vrole. Mais,
comme ils sont levs dans une oisivet continuelle, ils deviennent si
paresseux, que, s'ils n'taient pas presss par la ncessit, ils ne
prendraient pas la peine de cultiver leurs terres. Aussi leur travail ne
surpasse-t-il gure leurs besoins. Si leur pays n'tait extrmement
fertile, ils seraient exposs tous les ans  la famine, et forcs de se
vendre  ceux qui leur offriraient des alimens. Ils ont de l'aversion
pour toutes sortes d'exercices, except la danse, dont ils ne se lassent
jamais.

Les jeunes filles affectent beaucoup de modestie et de rserve, surtout
lorsqu'elles sont en compagnie. Mais prenez-les  part, vous les,
trouvez fort obligeantes et disposes  ne rien refuser pour quelques
grains de corail, ou pour un mouchoir de soie. Celles qui se croient de
race portugaise, et qui prtendent aussi  la qualit de chrtiennes,
sont plus rserves que les Mandingues, quoiqu'elles ne se fassent pas
scrupule de vivre sans la crmonie du mariage avec un blanc qui est
capable de les entretenir. Une femme, aprs avoir mis au monde un
enfant, demeure prive pendant trois ans du commerce de son mari, du
moins si son fruit vit aussi long-temps. Elle le svre alors, et reprend
ses droits au lit conjugal. L'opinion commune est que le lait des femmes
s'altre par le commerce des hommes, et que les enfans en contractent de
grandes maladies. Cependant Jobson doute que de vingt femmes il y en ait
une qui soit capable d'une si longue privation. Il en a vu souponner un
grand nombre de manquer  la fidlit de leur tat, par la seule raison
que l'enfant qu'elles allaitaient ne jouissait pas d'une bonne sant.

Aussitt qu'un Ngre a rendu le dernier soupir, sa famille donne avis de
sa mort au voisinage par des cris aigus et des lamentations qui attirent
beaucoup de monde autour de sa cabane. Les cris des assistans se
joignent  ceux de la famille. Mais pour les funrailles chaque canton a
ses propres usages.

En gnral, ils y apportent tous beaucoup de formalits et de crmonie.
Un marabout lave le corps du dfunt, et le couvre des meilleurs habits
qu'il ait ports pendant sa vie. Les parens et les voisins viennent
faire successivement leurs lamentations, et proposer au mort plusieurs
questions ridicules. L'un lui demande s'il n'tait pas content de vivre
avec eux et quel tort on lui a jamais fait; s'il n'tait pas assez
riche, s'il n'avait pas d'assez belles femmes, etc. Ne recevant point de
rponse, ils se retirent l'un aprs l'autre, aprs la mme crmonie.
D'un autre ct, les guiriots chantent les louanges du mort.

L'usage gnral est de faire un folgar pour toute l'assemble. On tue
quelques veaux; on vend des esclaves pour acheter de l'eau-de-vie. Aprs
la fte, on te le toit de la cabane o le mort doit tre enterr; c'est
celle qui lui servait de demeure; on renouvelle les cris et les
plaintes. Quatre personnes soutenant une pice d'toffe carre qui cache
le corps  la vue des assistans, le marabout lui prononce quelques mots
dans l'oreille; aprs quoi il est couvert de terre, et l'on replace le
toit, ou le dme de la maison, auquel on attache un morceau d'toffe de
la couleur que les parens aiment le plus. Nous avons dj vu que le
folgar tait le bal des Ngres. Ainsi ces peuples pleurent leurs morts
en donnant le bal et en buvant l'eau-de-vie. C'est qu'ils aiment
l'eau-de-vie et la danse, et que chez les peuples barbares vous verrez
toujours les usages conformes aux penchans.

 la mort d'un roi ou d'un grand, on fixe un temps pour les cris; c'est
ordinairement un mois ou quinze jours aprs le dcs. Ces cris ne sont
pas plus une preuve de la douleur des peuples que les oraisons funbres
parmi nous ne sont une preuve du mrite des grands.

Tous les habitans de cette partie de l'Afrique sont passionns pour la
musique et la danse. Ils ont invent plusieurs sortes d'instrumens qui
rpondent  ceux de l'Europe, mais qui sont fort loigns de la mme
perfection. Ils ont des trompettes, des tambours, des fltes et des
flageolets.

Leurs tambours sont des troncs d'arbres creuss, et couverts, du ct de
l'ouverture, d'une peau de chvre ou de brebis assez bien tendue.
Quelquefois ils ne se servent que de leurs doigts pour battre; mais plus
souvent ils emploient deux btons  tte ronde et de grosseur ingale,
et d'un bois fort dur et fort pesant, tel que le courbaril ou l'bne.
La longueur et le diamtre des tambours sont aussi diffrens, pour
mettre de la varit dans les tons. On en voit de cinq pieds de long, et
de vingt ou trente pouces de diamtre; mais en gnral le son en est
mort, et moins propre  rjouir les oreilles ou  rveiller le courage
qu' causer de la tristesse et de la langueur. Cependant c'est le seul
instrument favori, et comme l'me de toutes les ftes.

Dans la plupart des villes, les Ngres ont un grand instrument qui a
quelque ressemblance avec leur tambour, et qu'ils nomment _tong-tong_.
On ne le fait entendre qu' l'approche de l'ennemi, ou dans les
occasions extraordinaires, pour rpandre l'alarme dans les habitations
voisines. Le bruit du tong-tong se communique jusqu' six ou sept
milles.

Les fltes et les flageolets des Ngres ne sont que des roseaux percs;
ils s'en servent comme les sauvages de l'Amrique, c'est--dire fort
mal, et toujours sur les mmes tons: ils n'en tireraient pas d'autres
de nos fltes d'Europe.

Mais leur principal instrument est celui qu'ils nomment _balafo_, et que
Jobson nomme _ballard_. Il est lev d'un pied au-dessus de la terre et
creux par-dessous. Du ct suprieur, il a sept petites clefs de bois
ranges comme celles d'un orgue, auxquelles sont attachs autant de
cordes et de fils d'archal de la grosseur d'un tuyau de plume et de la
longueur d'un pied, qui fait toute la largeur de l'instrument.  l'autre
extrmit sont deux gourdes suspendues comme deux bouteilles, qui
reoivent et redoublent le son. Le musicien est assis par terre
vis--vis le milieu du balafo, et frappe les clefs avec deux btons d'un
pied de longueur, au bout desquels est attache une balle ronde,
couverte d'toffe, pour empcher que le son n'ait trop d'clat. Au long
des bras, il a quelques anneaux de fer, d'o pendent quantit d'autres
anneaux qui en soutiennent de plus petits, et d'autres pices du mme
mtal. Le mouvement que cette chane reoit de l'exercice du bras,
produit une espce de son musical qui se joint  celui de l'instrument,
et qui forme un retentissement commun dans les gourdes. Le bruit en doit
tre fort grand, puisque Jobson l'entendait quelquefois d'un bon mille
d'Angleterre.

Le balafo, suivant cette description, doit tre le mme instrument que
Le Maire fait consister dans une range de cordes de diffrentes
grandeurs, tendues, dit-il, comme celles de l'pinette. Il jugea
qu'entre des mains capables de le toucher, il serait fort harmonieux.
Moore raconte qu'ayant t reu  Nakkaouay, sur la Gambie, au son d'un
balafo, il lui trouva dans l'loignement beaucoup de ressemblance avec
l'orgue; mais la description qu'il en donne parat un peu diffrente. Il
tait compos, dit-il, d'environ vingt tuyaux d'un bois fort dur et fort
poli, dont la longueur et la grosseur allaient en diminuant. Ils taient
joints ensemble avec de petites courroies d'un cuir fort mince,
cordonnes autour de plusieurs petites verges de bois. Sous les tuyaux
taient attaches douze ou quinze calebasses de grosseur ingale, qui
produisaient le mme effet que le ventre d'un clavecin. Les Ngres,
ajoute Moore, frappent sur cet instrument avec deux baguettes, couvertes
d'une peau fort mince de l'arbre qui se nomme _siboa_, ou d'un cuir
lger, pour adoucir le son.

Ceux qui font profession de jouer du balafo sont des Ngres d'un
caractre singulier, et qui paraissent galement faits pour la posie et
pour la musique. On les comparerait volontiers aux anciens Bardes des
les Britanniques. Tous les voyageurs Franais qui ont dcrit le pays
des Iolofs et des Foulas les ont nomms _guiriots_. Jobson leur donne le
nom de _djeddis_, qu'il rend en anglais par _fiddlers_ ou mntriers.
Peut-tre celui de _guiriot_ est-il en usage parmi les Iolofs, et celui
de _djeddis_ parmi les Mandingues.

Barbot dit que, dans la langue des Ngres du Sngal, _guiriot_ signifie
bouffon, et que le caractre de ceux qui sont distingus par ce nom
rpond assez  cette ide. Les rois et les seigneurs du pays en ont
toujours prs d'eux un certain nombre pour leur propre amusement et pour
celui des trangers qui paraissent  leur cour. Jobson observe que tous
les princes et les Ngres de quelque distinction sur la Gambie ne
rendaient jamais de visite aux Anglais sans tre accompagns de leur
djeddis ou de leur musique. Il les compare aux joueurs de harpe gallois.
Leur usage est de s'asseoir  terre comme eux, un peu loigns de la
compagnie. Ils accompagnent leurs instrumens de diverses chansons, dont
le sujet ordinaire est l'antiquit, la noblesse et les exploits de leur
prince. Ils en composent aussi sur les vnemens; et l'espoir des
moindres prsens leur faisait faire souvent des impromptus  l'honneur
des Anglais.

Les guiriots ont seuls le glorieux privilge de porter l'_olamba_,
tambour royal, d'une grandeur extraordinaire dans toutes ses dimensions,
et marchent  la guerre devant le roi avec cet instrument, comme
autrefois Tyrte devant les Spartiates. Dans tous les temps on a employ
la louange  exciter la valeur.

Les Ngres sont si sensibles aux louanges des guiriots, qu'ils les
paient fort libralement. Barbot leur a vu pousser la reconnaissance
jusqu' se dpouiller de leurs habits pour les donner  ces flatteurs;
mais un guiriot qui n'obtiendrait rien de ceux qu'il a lous ne
manquerait pas de changer ses louanges en satires, et d'aller publier
dans les villages tout ce qu'il peut inventer d'ignominieux pour ceux
qui ont tromp ses esprances; ce qui passe pour le dernier affront
parmi les Ngres. On regarde comme un honneur extraordinaire d'tre lou
par le guiriot du roi. C'est le pote laurat du pays. On ne croit pas
le rcompenser trop en lui donnant deux ou trois veaux, et quelquefois
la moiti de ce qu'on possde. Il parat que chez les Ngres on doit
ambitionner beaucoup l'tat de guiriot.

Les chansons et les discours ordinaires des guiriots consistent 
rpter cent fois: Il est grand homme, il est grand seigneur, il est
riche, il est puissant, il est gnreux, il a donn du _sangara_, nom
qu'ils donnent  l'eau-de-vie; et d'autres lieux communs de la mme
nature, avec des grimaces et des cris insupportables. Entre plusieurs
expressions de cette sorte, qu'un musicien ngre adressait  quelques
Franais, il leur dit qu'ils taient les esclaves de la tte du roi; et
ce compliment fut regard dans le pays comme un trait merveilleux. Quand
la vanit est grossire, le got n'est pas fort dlicat; et ces
guiriots, sans tre bien fins, ont pu s'apercevoir que, pour la plupart
des hommes, il valait mieux rpter la louange que la varier.

Les guiriots acquirent ainsi des richesses, qui les distinguent
beaucoup du commun des Ngres. Leurs femmes sont souvent mieux pares en
verroteries de toutes sortes que les reines et les princesses; mais la
plupart poussent  l'excs le drglement des moeurs. Ce qu'il y a de
plus tonnant, c'est qu'avec tant de passion pour la musique et tant de
libralit  la payer, les Ngres mprisent les guiriots jusqu' leur
refuser les honneurs communs de la spulture. Au lieu de les enterrer,
ils mettent leurs corps dans le trou de quelque arbre creux, o ils ne
sont pas long-temps  pourrir. Ils donnent pour raison de cette conduite
que les guiriots vivent dans un commerce familier avec le diable, que
les Ngres nomment _Horey_. Il est assez singulier que l'on retrouve
chez les barbares du Sngal la mme inconsquence qui porte quelques
nations de l'Europe  fltrir les talens du thtre qui font le charme
des socits cultives, et  croire quelque chose de diabolique  ceux
qui ont l'art d'amuser les autres. Au reste, il parat que tous les
peuples de cette partie de l'Afrique sont dans les mmes principes sur
la profession des guiriots; car ils se croiraient dshonors d'avoir
touch quelque instrument.

La danse n'est pas moins chre aux Ngres que la musique. Dans quelque
lieu que le balafo se fasse entendre, on est sr de trouver un grand
concours de peuple qui s'assemble pour danser nuit et jour, jusqu' ce
que le musicien soit puis de fatigue. Les femmes ne se lassent point
de cet exercice: elles ont les pieds lgers et les genoux fort souples;
elles penchent la tte d'un air gracieux: leurs mouvemens sont vifs et
leurs attitudes agrables. Elles dansent ordinairement seules, et les
assistans leur applaudissent en battant les mains par intervalles, comme
pour soutenir la mesure. Les hommes dansent l'pe  la main, en la
secouant et la faisant briller en l'air, avec d'autres galanteries dans
le got de leur nation.

Mais, sans le secours du balafo, les femmes qui ont l'humeur
gnralement vive et gaie prennent plaisir  danser le soir, surtout aux
changemens de lune: elles dansent en rond en battant les mains, et
chantent tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans sortir de leur
premire place,  l'exception de celles qui sont au milieu du cercle.
Les plus jeunes, qui se saisissent ordinairement de cette place,
tiennent, en dansant, une main sur la tte et l'autre sur le ct, et
jettent le corps en avant en battant du pied contre terre: leurs
postures sont fort lascives, surtout lorsqu'un jeune homme danse avec
elles. Dans ces bals frquens, une calebasse ou un chaudron leur sert
d'instrument de musique, car elles aiment beaucoup le bruit.

La lutte est un autre de leurs exercices. Les combattans s'approchent et
s'efforcent de se renverser l'un l'autre avec des gestes et des postures
fort ridicules. Dans ces occasions, il y en a toujours un qui fait
l'office de guiriot, et qui bat un tambour ou un chaudron pour animer
les athltes, tandis que les autres applaudissent  l'adresse et au
courage.

Les exercices utiles des Ngres sont la pche et la chasse. La plupart
de ceux qui habitent les bords des rivires font leur unique occupation
de la pche, et forment leurs enfans  la mme profession. Ils ont des
pirogues ou de petites barques composes d'un tronc d'arbre qu'ils ont
l'art de creuser, et dont les plus grandes contiennent dix ou douze
hommes. Leur longueur est ordinairement de trente pieds, sur deux pieds
et demi de largeur: elles vont  rames et  voiles. Il n'est pas rare
qu'un coup de vent les renverse; mais les Ngres sont si bons nageurs,
qu'ils s'en alarment peu. Ils redressent aussitt leur pirogue avec
leurs paules; sans paratre plus embarrasss que s'il n'tait rien
arriv. Une flche n'est pas plus prompte que ces petites barques. Il
n'y a pas de chaloupe de l'Europe qui puisse aller aussi vite.

Lorsque les Ngres vont  la pche, ils sont ordinairement deux dans une
pirogue, et ne craignent pas de s'carter jusqu' six milles en mer: ils
n'emploient gure que la ligne. Mais, pour le gros poisson, ils se
servent d'un dard de fer au bout d'un bton de la longueur d'une
demi-pique; et, le tenant attach avec une corde, ils n'ont pas de peine
 le retirer aprs l'avoir lanc.

Ils font scher le petit poisson entier, et mettent le grand en pices;
mais, comme ils ne le salent jamais, il se corrompt ordinairement avant
d'tre sec: c'est alors qu'ils le trouvent meilleur et plus dlicat. Les
pcheurs vendent ce poisson dans l'intrieur des terres, et pourraient
en tirer un profit considrable, s'ils avaient moins de paresse  le
transporter. Mais, les habitans et les pcheurs redoutant galement le
travail, il demeure quelquefois sur le rivage jusqu' ce qu'il soit
entirement corrompu.

Le nombre des pcheurs est fort grand  Rufisque, et dans d'autres lieux
sur les ctes voisines du Sngal. Ils se mettent ordinairement trois
dans une almadie ou une pirogue avec deux petits mts, qui ont chacun
deux voiles; et si le temps n'est pas orageux, ils se hasardent
quelquefois quatre ou cinq lieues, en mer. L'heure de leur dpart est
toujours le matin avec le vent de terre. S'ils ont fini leur pche, ils
reviennent  midi avec le vent, de mer. Lorsque le vent leur manque, ils
se servent d'une sorte de pelle pointue, avec laquelle ils rament si
vite, que la meilleure pinasse aurait peine  les suivre.

Avec la ligne, ils ont des filets de leur propre invention, composs,
comme leurs lignes, d'un fil de coton. D'autres pchent pendant la nuit,
en tenant d'une main une longue pice d'un bois combustible qui leur
donne assez de clart; et de l'autre un dard, dont ils ne manquent
gure le poisson, lorsqu'il s'approche de la lumire. S'ils en trouvent
de fort gros, ils les attachent avec une ligne  l'arrire de leur
pirogue, elles amnent ainsi jusqu'au rivage.

Les Ngres de la Gambie, du Sngal et du cap Vert, sont excellens
tireurs, quoique la plupart n'aient pas d'autres armes que leurs dards
et leurs flches, qui leur servent  tuer des cerfs, des livres, des
pintades, des perdrix et d'autres sortes d'animaux. Ceux qui habitent
plus loin dans les terres ont beaucoup moins d'habilet pour cet
exercice, et n'y prennent pas tant de plaisir. Un facteur franais de
l'le Saint-Louis au Sngal eut un jour la curiosit d'aller avec eux 
la chasse de l'lphant. Ils en trouvrent un qui fut perc de plus de
deux cents coups de balles ou de flches. Il ne laissa pas de
s'chapper, mais le jour suivant, il fut trouv mort  cent pas du mme
lieu o il avait t tir. Les Ngres du Sngal se joignent pour la
chasse au nombre de soixante, arms chacun de six petites flches et
d'une grande. Lorsqu'ils ont dcouvert la trace d'un lphant, ils
s'arrtent pour l'attendre; et le bruit qu'il fait en brisant les
branches le fait bientt reconnatre. Alors ils se mettent  le suivre,
en lui dcochant continuellement leurs flches, jusqu' ce que la perte
de son sang leur fasse juger qu'il est fort affaibli. Ils s'en
aperoivent aussi  la faiblesse de ses efforts contre les obstacles
qu'il trouve  sa fuite. Quelquefois l'animal s'chappe malgr toutes
ses blessures; mais c'est ordinairement pour mourir quelques jours aprs
dans le lieu o ses forces l'abandonnent. C'est  ces accidens qu'il
faut attribuer la rencontre qu'on fait souvent, dans les forts, de
plusieurs dents d'lphant. La chair est dvore par d'autres btes; les
os tombent en pourriture, et les dents sont les dernires parties qui
rsistent. Cependant comme elles ne peuvent tre long-temps exposes aux
injures de l'air sans s'altrer beaucoup, elles perdent quelque chose de
leur prix.

Aprs l'ide qu'on a d prendre de l'indolence naturelle des Ngres, on
ne s'attendra pas  leur trouver beaucoup d'ardeur et d'habilet pour
les arts. Ils n'ont pas d'autres ouvriers que ceux qui sont absolument
ncessaires au soutien de la vie, tels que des forgerons, des
tisserands, des potiers de terre. Le mtier de forgeron, qu'ils
appellent _ferraro_, est le principal, parce qu'il est le plus
indispensable. Ils ont chez eux des mines de fer; mais elles sont
loignes des ctes; de sorte que ceux qui habitent prs de la mer
achtent gnralement ce mtal des Europens.

Les forgerons n'ont pas d'ateliers qui mritent le nom de boutiques ni
de forges; ils portent avec eux leurs ustensiles, et se mettent sous le
premier arbre pour y travailler. Ils n'ont pas d'autres instrumens
qu'une petite enclume, une peau de bouc qui leur sert de soufflet,
quelques marteaux, une paire de tenailles et deux ou trois limes. Leur
indolence parat jusqu'au milieu du travail; car ils sont assis, ils
fument, ils s'entretiennent avec le premier venu. Comme leur enclume n'a
que le pied en terre ou dans le sable, sans aucun soutien pour la fixer,
quelques coups la renversent, et le temps se perd  la redresser;
ordinairement ils sont trois au travail d'une mme forge. L'unique
occupation de l'un est de souffler continuellement. Leurs soufflets sont
composs d'une peau de bouc coupe en deux, ou de deux peaux jointes
ensemble, avec un passage  l'extrmit pour le tuyau. Ils n'emploient
le plus souvent que du bois faute de charbon. Le Ngre dont l'emploi est
de souffler se tient assis derrire les soufflets, et les presse
alternativement des coudes et des genoux. Les deux autres sont assis de
leur ct avec l'enclume au milieu d'eux, et frappent aussi ngligemment
sur le mtal que s'ils apprhendaient de le blesser. Ils ne laissent pas
de forger d'assez jolis ouvrages en or et en argent. Ils font des
couteaux, des haches, des crocs, des pelles, des scies, des poignes de
sabres, de petites plaques pour l'ornement de leurs fourreaux et de
leurs tuis, et quantit d'autres petits ouvrages de fer auxquels ils
donnent une aussi bonne trempe que les Europens. Ainsi l'on ne peut
douter qu'ils ne pussent acqurir plus d'habilet, s'ils avaient moins
de paresse avec un peu plus d'instruction. Ils forgent encore l'espce
de pelle ou de bche avec laquelle ils cultivent la terre. Le fer de
l'Europe leur sert  fabriquer de courtes pes, et les ttes de leurs
zagaies et de leurs dards. Ils en forment aussi la pointe barbelue de
leurs flches empoisonnes. L'ouvrage est assez propre dans la plupart
de ces armes; mais la plus grande utilit qu'ils tirent du fer est pour
l'agriculture. Ils en composent une sorte de pelle avec laquelle ils
grattent la terre plutt qu'ils ne l'ouvrent. Jobson employa un de ces
forgerons ngres pour briser une barre de fer en plusieurs parties de
longueur convenable pour le commerce. Le Ngre apporta toute sa boutique
sur la rive: elle consistait dans une paire de soufflets et une petite
enclume, qu'il enfona dans la terre sous un arbre fort touffu. Il fit
un trou pour y placer ses soufflets, en faisant passer les tuyaux dans
un autre trou voisin qui tait destin  contenir le charbon. Un petit
Ngre ne cessait de souffler. Le fer fut coup suivant les ordres de
Jobson; mais il avertit qu'il ne faut pas perdre le forgeron de vue, si
l'on ne veut pas qu'il drobe une partie de la matire.

Aprs le forgeron, leur principal artisan est le _sepatero_, qui failles
grisgris, c'est--dire de petites botes ou de petits tuis o les
Ngres renferment certains caractres crits sur du papier par les
marabouts. Ces tuis sont de cuir en diffrentes formes, et passeraient
dans tous les pays du monde pour un ouvrage curieux. Les mmes ouvriers
font des selles et des brides. Celles-ci, suivant le mme auteur, sont
aussi bien tailles que les brides d'Angleterre; d'o l'on doit conclure
qu'ils ont l'art de prparer le cuir: mais ils ne l'exercent que sur les
peaux de boucs et de daims, qu'ils savent teindre aussi de diffrentes
couleurs. Ils n'ont jamais pu parvenir  prparer les grandes peaux. Les
plus ingnieux et les plus entendus s'imaginent, en maniant le drap
d'Angleterre, qu'il est compos de leur cuir, mais qu'on se garde
soigneusement de le travailler en leur prsence, de peur qu'ils
n'apprennent les secrets de l'Europe. Ils disent la mme chose du papier
et de quantit d'autres marchandises qu'ils croient faites de leurs
dents d'lphant. Moore assure qu'outre les selles, les brides et les
tuis pour les grisgris, ils font des fourreaux d'pes, des sandales,
des boucliers, des carquois avec beaucoup de propret; que leurs selles
sont couvertes de beau maroquin rouge relev de plaques d'argent,
qu'elles ont des triers fort courts, et qu'elles sont sans croupire.

Le troisime mtier, suivant Jobson, consiste  prparer la terre pour
faire les murs des difices, et des vases de diffrentes sortes 
l'usage de la cuisine. Pour tous les autres besoins, ils emploient des
calebasses, except nanmoins pour leurs pipes, qui sont aussi de terre
et d'une forme assez agrable. Ils y apportent d'autant plus de soin,
que c'est un instrument d'usage continuel, sans lequel on ne voit gure
paratre aucun Ngre de l'un ou de l'autre sexe. La partie de terre, qui
est la tte, peut contenir une demi-once de tabac. La longueur du col
est de deux doigts: On y insre un roseau qui a quelquefois plus d'une
aune de long, et qui est le canal de la fume.

Jobson ne donne que ces trois mtiers aux Ngres; mais Labat y joint les
tisserans, et les regarde comme les premiers artisans du pays. Il met
dans cette profession les femmes et les filles, qui filent le coton, qui
le travaillent avec beaucoup d'adresse, qui le teignent en bleu ou en
noir, ou qui lui laissent sa blancheur naturelle. Leur art se borne 
ces trois couleurs. Elles ne peuvent donner  leurs pices plus de cinq
ou six pouces de largeur. La longueur est depuis deux aunes jusqu'
quatre; mais elles savent les coudre ensemble pour les rendre aussi
longues et aussi larges qu'on le dsire.

Moore ne s'accorde pas ici tout--fait avec Labat. Les Iolofs, suivant
ce voyageur anglais, font les plus belles toffes du pays. Leurs pices
sont gnralement longues de vingt-sept aunes, et n'ont jamais plus de
neuf pouces de largeur. Ils les coupent de la longueur qui convient 
leurs besoins, et, pour les largir, ils savent les coudre ensemble avec
beaucoup de propret. Les femmes n'emploient que la main pour nettoyer
le coton qui sort de sa cosse. Elles le filent avec le rouet et la
quenouille. Leur manire de le travailler est si simple, qu'elles ne
connaissent pas d'autre instrument que la navette. Elles font des
garnitures entires, c'est--dire tout ce qui est ncessaire 
l'habillement d'un homme ou d'une femme; par exemple, une pice
d'environ trois aunes de long sur une aune et demie de largeur pour
couvrir les paules et le corps, et une autre pice  peu prs de la
mme grandeur, qui sert depuis la ceinture jusqu'en bas. Ainsi deux
pices forment tout l'habillement d'un Ngre, et peuvent servir
galement aux hommes et aux femmes, parce que la diffrence ne consiste
que dans la manire de les porter. Moore vit deux de ces pices si bien
travailles et d'une si belle teinture, qu'elles furent values trente
livres sterling. Les couleurs sont le bleu et le jaune: pour la
premire, les Iolofs emploient l'indigo, et pour l'autre, diffrentes
corces d'arbres. Moore ne leur a jamais vu de couleur rouge.

 l'gard des objets usuels qui n'entrent pas dans le commerce, Jobson
dit que les Ngres n'ont pas d'autres ouvriers que leurs propres mains.
Les nattes sont entre eux d'un usage gnral. Elles sont l'ouvrage des
femmes. C'est sur leurs nattes que les Ngres passent la moiti de leur
vie, qu'ils boivent, qu'ils mangent, qu'ils se reposent et qu'ils
dorment. Au march de Mansegar, Jobson remarque qu'au lieu d'argent,
dont les Ngres sont mal pourvus, c'taient des nattes qui passaient
pour la monnaie courante. Ainsi, pour s'informer du prix d'une chose, on
demandait combien elle valait de nattes. Le Maire raconte que les Ngres
tiennent des marchs, mais que les objets qu'ils y talent sont de
trs-petite valeur, et qu'ils viennent quelquefois de six  sept lieues
pour apporter un peu de coton, quelques lgumes, tels que des pois et de
la vesce, des plats de bois et des nattes. Un jour il vit une femme qui
tait venue de six lieues avec une seule barre de fer d'un demi pied de
long.

La plupart de leurs villes sont rondes dans leur forme, et leurs maisons
sont composes d'une sorte de terre rougetre qui s'endurcit beaucoup
par l'usage. Le pays est rempli de cette terre, qui ferait d'excellentes
briques, si elle tait bien travaille. On voit des cabanes entirement
bties de roseaux, comme toutes les autres en sont couvertes. Leur forme
est gnralement ronde, parce qu'ils la croient plus capable de rsister
aux orages et aux pluies. Toutes les villes ou villages sont environns
d'une ou deux haies de roseaux, de la hauteur de six pieds, pour servir
de rempart contre les btes froces: ce qui n'empche pas que les
habitans ne soient quelquefois obligs d'allumer des feux et de battre
leurs tambours en poussant de grands cris pour chasser des ennemis si
dangereux: rponse premptoire  celui qui prtendait tout  l'heure que
les btes n'attaquaient point l'homme.

Les Mandingues ont l'usage de btir leurs maisons l'une contre l'autre,
ce qui devient l'occasion d'une infinit d'incendies. Si vous leur
demandez pourquoi ils n'y mettent pas plus de distance, ils rpondent
que c'tait la mthode de leurs anctres, qui taient plus sages qu'eux.
Il n'y a point de rponse plus commune, en fait d'administration, que
cette rponse des Mandingues.

Les huttes des Ngres se nomment _kombets_. Un kombet est distribu en
plusieurs parties, dont l'une sert de cuisine, l'autre de salle 
manger, une autre de chambre de lit, avec des ouvertures pour la
communication. Les maisons des seigneurs, suivant Le Maire, ont
quelquefois quarante ou cinquante de ces pavillons. Celle des rois n'en
a pas moins de cent, mais couverts de paille comme les plus pauvres. Le
commun des Ngres en a deux ou trois. L'enclos des personnes de qualit
est une palissade ou d'pines ou de roseaux, soutenue de distance en
distance par des piliers. Leurs kombets communiquent de l'un  l'autre
par des routes qui s'entrelacent en forme de labyrinthe. Dans
l'intrieur de l'enclos il se trouve ordinairement de fort beaux arbres,
mais sans ordre et disperss comme au hasard,  moins que la maison,
comme celles de plusieurs princes, n'ait t btie exprs dans le
voisinage de quelques petits bois, dont une partie se trouve renferme
dans l'enclos.

Le palais du damel, ou du roi de Cayor, est distingu par sa
magnificence. Avant la premire porte de l'enclos, on trouve une grande
et belle place pour exercer ses chevaux, quoiqu'il n'en ait pas plus de
dix ou douze. Au long de l'enclos, les seigneurs ont des huttes, qui
composent comme l'avant-garde de celle du roi. Une longue alle de
baobabs conduit de la premire place au palais. Des deux cts de cette
avenue sont les logemens des officiers et des principaux domestiques du
roi, entours chacun d'une palissade, ce qui forme beaucoup de dtours
avant qu'on arrive  son appartement; mais le respect seul empche les
sujets d'en approcher. Toutes ses femmes ont aussi des kombets
particuliers, o elles ont cinq ou six esclaves pour les servir. Il voit
celle chez qui son caprice le porte, sans autre rgle que celle de ses
dsirs. Les autres n'en tmoignent jamais de jalousie; cependant il y en
a toujours une qui est traite en favorite; et lorsqu'il en est fatigu,
il l'envoie dans quelque village, en lui assignant les fonds ncessaires
pour son entretien. Sa place est aussitt occupe. De trente femmes que
ce prince entretient, il en avait envoy successivement la moiti dans
ces demeures trangres.

Rien n'est si pauvre que l'ameublement des Ngres. C'est un coffre pour
renfermer leurs habits, une natte leve sur quelques pieux pour leur
servir de lit, une ou deux jattes qui contiennent de l'eau, quelques
calebasses, deux ou trois mortiers de bois pour broyer le mas et le
riz, un panier pour l'y renfermer, et quelques plats de bois pour servir
le couscous aux heures du repas. Les Ngres de distinction ne sont
jamais sans une estrade ou une sorte de banc lev de deux ou trois
pieds, et couvert de belles nattes, sur lesquelles ils sont assis
pendant le jour. Les palais des rois et des princes sont un peu mieux
meubls, parce qu'il y en a peu qui n'emploient  cet usage une partie
des marchandises qu'ils achtent des Europens.

Jobson rapporte que l'agriculture est l'office de tous les Ngres, sans
exception de rang et de condition. Les rois et les chefs des villes en
sont seuls exempts. Ils se mettent l'un  la suite de l'autre pour
former les sillons; de sorte que chacun levant  peu prs la mme
quantit de terre, le travail n'est pnible pour personne. Ces sillons
sont faits avec autant d'ordre et de propret qu'en Europe. Ils y
jettent la semence et les remplissent aussitt de la mme terre; leur
industrie ne s'tend pas plus loin,  l'exception du riz, qu'ils sment
d'abord dans de petites pices de terres basses et marcageuses, et
qu'ils prennent la peine de transplanter: aussi crot-il en abondance.

Ils observent des saisons pour semer leurs grains, surtout pour planter
le tabac, dont chaque famille cultive sa provision autour de ses
cabanes. Ils n'apportent pas moins de soin  la culture du coton, et la
plupart des villages en ont des champs entiers.

Comme ils n'ont pas de pluie depuis le mois de septembre jusqu' la fin
de mai, la terre est si dure dans cet intervalle, qu'ils ne peuvent la
cultiver. Les pluies commencent vers la fin de mai, et continuent dans
le mois de juin avec une grande violence, un tonnerre et des clairs
pouvantables; et la terre ne pouvant manquer d'tre assez amollie,
c'est la saison du labourage. Le plus mauvais temps, c'est--dire
l'extrme violence des eaux, se fait ordinairement sentir depuis le
milieu de juin jusqu' la fin de septembre; c'est alors que les rivires
s'lvent de trente pieds perpendiculaires; mais jusqu' la fin
d'octobre les pluies et les eaux diminuent par degrs comme elles ont
commenc.

Pour semer le millet, le Ngres mettent un genou  terre, font de petits
trous comme on en fait en Europe pour planter des pois, y jettent trois
ou quatre grains, et bouchent chaque trou de la mme terre. D'autres
ouvrent des sillons en ligne droite, y jettent leur millet et les
couvrent de mme; mais la premire de ces deux mthodes est la plus
commune, parce que plus le grain est enfonc dans la terre, plus il est
en sret contre les oiseaux, dont le nombre est incroyable.

Le temps o les Ngres sment est pour eux une saison de ftes pendant
laquelle ils se traitent les uns les autres. Leurs terres sont si
fertiles, que la moisson du millet se fait ds le mois de septembre; et
c'est encore l'occasion d'une infinit de rjouissances.

Les rois tant matres absolus de toutes les terres, chaque famille est
oblige de s'adresser  eux ou  leurs alcades pour se faire assigner la
portion dont elle doit tirer sa subsistance. Les Ngres sont si
paresseux, qu'ils ne cultivent point assez de terre pour leur usage, et
que, leur moisson ne suffisant pas  leurs besoins, ils vivent d'une
racine noire qu'ils font scher jusqu' ce qu'elle ait perdu son got
naturel, et des pistaches de terre. Si leur moisson manque, ils ne
peuvent viter la plus affreuse famine, et les Europens en ont vu
souvent des exemples.

Ils se laissrent sduire une fois par les promesses d'un de leurs
marabouts, de la tribu des Arabes, qui, sous le voile de la religion,
s'tait rendu matre d'un grand pays entre les tats du siratik et les
Srres. Cet imposteur trouva le moyen de leur persuader qu'il tait
inspir du ciel pour les venger de la tyrannie de leurs princes. Il leur
promit des forces miraculeuses pour les soutenir dans leur rvolte; et,
ce qui fit sur eux encore plus d'impression, il leur garantit que leurs
terres produiraient chaque anne une moisson abondante, sans qu'ils
prissent la peine de les cultiver. La paresse des Ngres ne rsista
point  des offres si flatteuses. Ils se rangrent sous les tendards du
marabout; et les sujets du damel, qui furent les plus ardens, parvinrent
 dtrner leur souverain. Ils attendirent pendant deux ans les
miraculeuses moissons du marabout; mais la famine devint si terrible,
que, faute d'alimens, ils furent contraints de se manger les uns les
autres, ou de se livrer volontairement  l'esclavage pour viter la
mort. Une si triste exprience leur ayant fait ouvrir les yeux sur leur
folie, ils chassrent l'usurpateur, et remirent le damel en possession
de sa couronne.

Nous avons dj parl de leurs armes: ils y ont moins de confiance qu'
leurs grisgris, avec lesquels, malgr l'exprience journalire, ils
s'obstinent  se croire invulnrables et suprieurs  leurs ennemis. Les
Europens sont les seuls qu'ils dsesprent de vaincre, parce qu'ils ont
prouv qu'aucun grisgris n'est  l'preuve des armes  feu, auxquels
ils donnent le nom imitatif de _pouffs_.

On n'est point encore parvenu  se faire de justes ides du langage des
Ngres. Les principales langues sont celles des Iolofs, des Foulas et
des Mandingues. La langue la plus commune sur la Gambie est le
mandingue; avec cette clef, on peut voyager sans embarras depuis
l'embouchure de la rivire jusqu'au pays des Dionkos, ou des marchands
auxquels on donne ce nom, parce qu'on achte d'eux un trs-grand nombre
d'esclaves; ce pays est  six semaines de route de Jamesfort, principal
comptoir des Anglais sur la Gambie.

Outre la langue commune, les Mandingues ont un jargon mystrieux
entirement ignor des femmes, et dont les hommes ne font usage qu'
l'occasion du _moumbo dioumbo_, dont nous parlerons plus bas. Le crole
portugais, qui est une corruption de la langue portugaise, est devenu le
langage ordinaire du commerce entre les Europens de la Gambie et les
Ngres. Peut-tre ne serait-il pas entendu  Lisbonne; mais les Anglais
l'apprennent plus facilement que la langue des Ngres, et leurs
interprtes n'en emploient pas d'autres. Les Foulas et plupart des
mahomtans qui habitent la rivire parlent fort bien l'arabe, quoiqu'ils
soient Mandingues. Chaque royaume ou chaque nation a d'ailleurs sa
langue particulire.

Les compilateurs, des voyages ont plac ici des tables d'un certain
nombre de mots des langues ngres. Il semble qu'une esquisse de ces
jargons barbares, dans lesquels on ne peut pas mme reconnatre les
premiers rapports que le langage humain a d prsenter entre les objets
et les sons, ne doive pas tre fort intressante pour nous; cependant la
curiosit s'tend sur tous les dtails de ces peuplades lointaines,
bauches imparfaites de la nature, et qui donnent aux nations polices
le plaisir de sentir toute leur supriorit. Le lecteur retrouvera donc
ici les mmes tables que dans l'_Histoire gnrale des Voyages_.


TABLE PREMIRE.

VOCABULAIRE IOLOF ET FOULA.

  _Franais._            _Iolof._            _Foula._

  Aiguille,              Poursa,             Messelal.
  Ananas,                Ananas,             Annanas.
  S'arrter,             Gukiffi,           Deradan.
  S'asseoir,             Songoane,           Ghiod.
  Aveugle,               Bomena,             Gomdo.
  Autruche,                                  Nedau.
  Se baigner,            Mongro-sangou.
  Un bal,                Folgar.
  La barbe,              Sekiem,             Onhare.
  Barre de fer,          Barra-win,          Barra.
  Barril,                Pippa.
  Beaucoup,              Barena,             Huri.
  Bl _ou_ mas,         Dougoub,            Makkari.
  Une bote,             Ovachande.
  Un veau _ou_
    un boeuf,            Nague.
  Boire,                 Mangrinam,          Hiarde.
  Bois,                  Matte,              Leggal.
  Boiteux,               Sogha,              Bossara.
  Borgne,                Patte.
  La bouche,             Gueminin,           Hendouko.
  Les boyaux,            Vuete,              Chabiburde.
  Une branche,           Kala,               Baberou.
  Branle,                Tidoap,             Lesso.
  Les bras,              Smallou,            Ghiomg.
  Une brebis,                                Sedre.
  Un canon,              Bamborta,           Fetel.
  Un canot,                                  Lana.
  Capitaine,             Capitane,           Loamdo.
  Carquois,              Smakalla.
  Chair,                 Yap,                Tehan.
  Chanter,               Ovayel,             Yemdi.
  Un chat,               Guenape,            Oulonde.
  Un chaudron,           Kranghiare,         Barma.
  Une chemise,           Bougtovap,          Dolanke.
  Un cheval,             Farfs,              Pouskiou.
  Cheveux,               Kogavar,            Soukenko.
  Chvre,                Bay,                Behova.
  Un chien,              Kraf,               Rahovanden.
  Chier,                 Mangredouli,        Boude.
  Le ciel,               Assaman,            Hialla.
  Une clef,              Donovachande,       Bidho.
  Un clou,               Dinguetite,         Pauomgal.
  Un cochon de lait,     Droai,              Babaladi.
  Un coffre,             Ovachande,          Breteval.
  Une corde,             Bouma,              Boghol.
  Le coude,              Smainoton,          Somdon.
  Couper,                Doghol,             Tay.
  Un couteau,            Pakha,              Pake.
  Cracher,               Toffii,             Toude.
  Cravate,               Sma,                Leffol.
  Crocodile,             Guasik,             Norova.
  Les cuisses,           Loupe,              Benhall.
  Cuivre,                Prum,               Hiackaovale.
  Danser,                Faike,              Hemde.
  Demain,                Aileg akaghiam,     Soubako.
  Demeure,               Gangone,            Ghiodorde.
  Les dents,             Sonobenatia,        Nhierre.
  Dents d'lphans,      Gnie negnay,       Nhierre-ghiova.
  Le derrire,           Tate _ou_ Ghir,     Rotec.
  Le diable,             Guinnay,            Guine.
  Dieu,                  Ihalla,             Allah.
  Les doigts,            Smaharam,           Sedohenda.
  Dormir,                                    Danadi.
  Eau,                   Mdoch,              Diam.
  De l'eau-de-vie,       Sangara,            Sangara.
  corcher,              Maugre fesse,       Houtonde.
  crire,                Binde,              Ovindove.
  Un lphant,           Gnie,              Ghiova.
  Enfans des princes,    Domeguabe,         Byla hamde.
  Une pe,              Gnassi,             Kaffe.
  Un esclave,            Gnamen,             Mokkioudou.
  ternuer,              Maugre-tesseli,     Hisseloude.
  tui de couteau,       Gangone,            Ghiodorde.
  Feu,                   Safara,             Ghia hingol.
  Une femme,             Dighen,             Debo.
  Le sve des femmes,    Facere _ou_ Fere,   Kotto.
  Une femme de
    mauvaise vie,        Ghelarbi,           Sakke.
  Une femme grosse,      Dighen gohir,       Deboredo.
  La fivre,             Guernama.
  Fil  coudre,          Ovin,               Gnarabi.
  Une fille,             Ndaougdighen,       Soukka.
  Une flche,            Sinaklonghar.
  Un fourreau,           Finan harguaisi,    Ovana.
  Un fripon,                                 Abonde.
  Un fusil,              Sochhorby,          Loussoul fetel.
  Un garon,             Ovassi,             Soukagorko.
  Les genoux,            Smahoum,            Holbondon.
  Glouton,                                   Haderors.
  Gomme,                                     La konde.
  Le gosier,             Smanpourreh,        Dandy.
  Goudron,               Sandol.
  Graisse _ou_ Suif,     Dirgunek,           Helere.
  Grand,                 Maguma,             Mahardo.
  Gratter,               Hock-halma,         Nanhyadi.
  Habit,                 Bouboutouvap,       Dolangue.
  Hameons,              Delika,             Ovande.
  Haut-de-chausses,      Touap,              Tonhouka.
  Herbes,                Miagh.
  Un homme,              Goourgue,           Goskomaodo.
  La jambe,              Lmappaice,          Kovassongal.
  Jeter,                 Sanner,             Verlady.
  Les joues,             Bekigg,             Kobe.
  Le jour,               Lelegh,             Soubakka.
  La langue,             Lamaing,            D'heingall.
  Se laver les mains,    Raghen,             Lahonyongo.
  Les lvres,            Smatovin,           Fondo.
  Ligne  pcher,        Smabou,             Delingha ovande.
  Un lit,                Cuntodou,           Lessen.
  Un livre,              Smater gumara jank, Torade allah.
  Livre  crire,        Smakiel gumorebind, Deffeterre.
  La lune,               Vhackir,           Leour.
  La main,               Leho,               Yongo.
  Une maison,            Smanrig,            Souddo.
  Une matresse,         Soumak hiore,       Medodano.
  Mas, sorte de bl,    Dougoub,            Makkarg.
  Malade,                Raguena,            Ognia hui.
  Les mamelles,          Ouhanie,            Enhdo.
  Marc du millet,                            Changle.
  Marcher,               Docholl,            Medo hyassa.
  Un matelas,            Entedou,            Lesso.
  La mer,                Smandai,            Gueck.
  Mentir,                Namna,              Hadarime.
  Mordre,                Matt,               N'hadde.
  La mort,               Dehaina,            Mahyse.
  Se moucher,            Niendoou,           Ngito.
  Un mousquet,           Fairal,             Fetel.
  Moi et mien,                               Sman.
  Le nez,                Smackbockan,        Hener.
  Non,                   Dhaair,             Ala.
  La nuit,               Goudina,            Guiema.
  Un oeuf,               Nen,                Ouchirnde.
  Un oiseau,             Arral,              Niolli.
  Les ongles,            Huai,               Chegguen.
  Oranges,                                   Kanghe.
  Les oreilles,          Smanoppe,           Noppy.
  Les orteils,           Smahuajetanks,      Pedly.
  Du pain,               Bourou,             Bourou.
  Papier,                Kahait,             Harkal.
  Parler,                Ovache,             Hall.
  Un pavillon,           Raya,               Arhair billam.
  La peau,               Smagdayr,           Goure.
  Pcheur,               Moll,               Kiruballs.
  Toiles peintes,        Calicos,            Calicos.
  Perroquet,             Inkay,              Saleron.
  Petit,                 Nercina,            Chonkayel.
  Les pieds,             Simatank,           Kossede.
  Une pierre,            Doyg,               Hayre.
  Un pigeon,             Petreik.
  Pincer,                Domp,               Mouchionde.
  Une pipe,              Smanan,             Hy-ardougal.
  Pisser,                Berouch,            Kaing-huye.
  Pleurer,               Dgoise,             Ouhedde.
  Plomb,                 Bettaigh,           Chaye.
  Plume,                 Dongue,             Donguo.
  La pluie,              Taon,               Tobbo.
  Poisson,               Guenn,              Lingno.
  Un pot,                Kingu,              Sahando.
  Une poule,             Gnaar,              Guertpgal.
  Un rat,                Guenak,             Donbron.
  Reine,                 Gnache,             Guefoulbe.
  Rire,                  Raihal,             Ghialde.
  Rouge,                 Laghovek,           Bode ghioune.
  Le roi,                Bur,                Lahamd.
  Le sang,               Galtovap.
  Du sel,                Sokmate,            Lambdan.
  Serment,               Smabok hanabi,      Soldehama _ou_
                                               Kotelyacmo.
  Serpent,               Gnaun,              Body _ou_ Gorory.
  Siffler,               Ananileste,         Honde.
  Un singe,              Golok,              Ovandou.
  Soleil,                Ghiante Sinkan,     Nahangue.
  Souliers,              Dole,               Pade.
  Les sourcils,                              Hiamhianke.
  Sucre,                 Lhom,               Lhiombry.
  Tabac,                 Tmagha,             Taba.
  Une table,             Gangona,            Gango.
  Tasse de coco,         Tassa,              Horde.
  La terre,              Soffi,              Letudi.
  La tte,               Smabab,             Horde.
  Toiles,                Endimon,            Chomchou.
  Le tonnerre,           Denadeno,           Dherry.
  Tortu,                                     Loko.
  Tousser,               Sokka,              Loghiomde.
  Trembler,              Denalock,           Chinhoude.
  Troquer _ou_
    changer,            Nanvequi,           Sohade.
  Trompette,             Bouffra.
  Tuer,                  Rui,                Ouarde.
  Un vaisseau,           Manguma,            Randi.
  Les veines,            Sa ditte,           Dadok.
  Le vent,               Gallaon,            Hendon.
  Le ventre,             Smahir,             Rhdo.
  Vin de France,         Msangotovabb,       Chenk.
  Vin de palmier,        Msangojeloffi,      Chengue.
  Une voile,             Ouir,               Ougderelhana.
  Les yeux,              Smabut,             Hytere.


NOMBRES.

  Un,                    Ben,                Goto.
  Deux,                  Gniare,             Didy.
  Trois,                 Gniet,              Taty.
  Quatre,                Gnianet,            Naye.
  Cinq,                  Gurom,              Guio.
  Six,                   Gurom-ben,          Guiego.
  Sept,                  Gurom-Gniare,       Guiedidy.
  Huit,                  Gurom-gniet,        Guietaty.
  Neuf,                  Gurom-gnianet,      Guienaye.
  Dix,                   Fouk,               Sappo.
  Onze,                  Fouk-ak-ben,        Sappo-e-go.
  Douze,                 Fouk-ak-gniare,     Sappo-e-didy.
  Treize,                Fouk-ak-gniet,      Sappo-e-taty.
  Quatorze,              Fouk-ak-gnianet,    Sappo-e-naye.
  Quinze,                Fouk-ak-gurom,      Sappo-e-guio.
  Seize,                 Fouk-ak-gurom-ben,  Sappo-guiego.
  Dix-sept,              Fouk-ak-gurom-gniare,  Sappo-guiedidy.
  Dix-huit,              Fouk-ak-gurom-gniet,   Sappo-guietaty.
  Dix-neuf,              Fouk-ak-gurom-gnianet, Sappo-gui-e-naye.
  Vingt,                 Nitte,              Sappo.
  Vingt-et-un,           Nitt-ak-ben,        Sappo-e-go.
  Trente,                Frononir,           Noggas.
  Quarante,              Gnianet-fouk,       Tchiapald taty.
  Cinquante,             Gurom-fouk,        }
  Soixante,              Gurom ben-ak-fouk, }
  Soixante-dix,          Gurom-gniare-fouk, } _Le Foula s'est_
  Quatre-vingts,         Gurom-gniet-fouk,  } _perdu._
  Quatre-vingt-dix,      Gurom-gnia-fouk,  }
  Cent,                  Temir,              Tmdr.
  Cent un,               Temir-ak-ben,       Tmdr-go.
  Deux cent,             Gniare-temir,       Tmdr-didy.
  Trois cent,            Gniet-temir,        Tmdr-taty.
  Mille,                 Gun,               Tmdr-sappo.
  Mille vingt,           Gun-ak-nitte,      Tmdr-sappo.


PHRASES FAMILIRES.

  _Franais._            _Iolof._            _Foula._

  Bonjour, monsieur,     Diarakio-samba,     Coss samba.
  Comment vous
    portez-vous?         Dia mesa,           Ada heghiam.
  Fort bien, monsieur,   Diam dal,          Samba mido.
  Venez,                 Cal,               Arga.
  Venez manger,          Cal lek.
  Ne venez pas,          Bouldik,            Da rothan.
  Allez-vous-en,         Dock hodem,         Hia.
  Montez,                Quia qua ou,        Arga.
  Descendez,             Dmal-ki-souf,      Hialesse.
  Je veux,               Doina man,          Bido hidy.
  Je ne veux pas,        Baino man,          My hida.
  Donnez-moi 
    boire,               Maman nan,         Loca hiarde.
  Apportez-moi           Iassi ma ommgharg,  Addou nambalou.
    vite une brebis,
  Je vous remercie,      Diorekio,           Medo hietoma.
  Allons nous promener,  Ca dokhan,         Harque Guehin
                                               hilojade.
  J'y vais,              Man gh dok,        Mede Lebo.
  Il fait grand vent,    Galigou barna,     Hendou hevy.
  Il pleut,              Vta ou.
  Il tonne,              Denadeno,           Dhirry.
  Il fait chaud,         Gniak na,          Ouarn hiend.
  Il fait froid,         Lioul na,           Ghiangol.
  Je vous vois,          Guesnala,           Medo hyma.
  Taisez-vous,           Noppil,             De you.
  Fort matin,            Leleg,              Soubake allau.
  Bonsoir, monsieur,     Diaragonal samba.   Fon angiam samba.
  Je voudrais coucher    Bougu nadikil     Medo leleby.
    avec une               kil ak bn
    fille,                 dighen,
  Je m'endors,           Nlao.
  Je ne m'en souviens
    pas,                 Fatou ma,           Myfa hiacke.
  Mettez-le dans         Guinguela           Ovarguihielle
    les fers,              maguiou,            cassedo.


TABLE SECONDE.

VOCABULAIRE MANDINGUE.

L'astrisque* marque les mots qui se trouvent dans la premire table.

    _Franais._                     _Mandingue._

    Acheter,                           Sann.
    Aigre,                             Akonemota.
    Allez,                             Ta.
    Ambre,                             Lambre.
    Amiti,                            Barnalem.
    L'anne _ou_ une pluie,            Sanju killin.
    Un arc,                            Kulla.
    Argent,                            Kodey.
    Une armoire,                       Konneo.
    Asseyez-vous,                      Secdouma.
    Une balle,                         Kiddo kassi.
    Un baril,                          Ankoret.*
    Beau,                              Neemau.
    Du beurre,                         Tooloo.
    Bien,                              Kandi.
    Blanc,                             Qui.
    Un homme blanc,                    Tobauho.
    Du bl,                            Neo.
    Boire,                             Ami.
    Bon,                               Abetti.
    La bouche,                         Dau.*
    Une brebis,                        Kornell.
    Calebasse,                         Merrug.
    Camlon,                          Minnir.
    Canard,                            Bru.
    Un canon,                          Kiddo.*
    Poudre  canon,                    Kiddo mungo.
    Un canot,                          Kalloun.*
    Ceci,                              Ning.
    Cela,                              Olim.
    Une chaise,                        Serong.*
    Chaleur,                           Kandeca.
    Une chambre,                       Bung.
    Un chameau,                        Komaniung.
    Une chandelle,                     Kaudet.
    Un chanteur,                       Jelliki.
    Un chat,                           Neankom.*
    Chaud,                             Kandeka.
    Un cheval,                         Souho.
    Un cheval marin,                   Mally.
    Une chvre,                        Ha.*
    Un chien,                          Oulve.
    Un grand chien,                    Oulve dau.*
    Cire,                              Lekonnio.
    Un coq,                            Deontong _ou_ Soufeki.
    Collier,                           Ronnun.
    Une colline,                       Koanko.
    Comment vous portez-vous?          Animbatta montainia?
    Un couteau,                        Moroo.*
    Un coutelas, une pe,             Fong.*
    Du cristal,                        Christall.
    Un crocodile,                      Bumbo.*
    Une cuillre,                      Kulear.
    Cuivre,                            Tasso.
    Un daim,                           Tonkong.
    Que demandez-vous?                 Laffeta munnum?
    Dent,                              Ning.*
    Dent d'lphant,                   Samma ning.
    Le diable,                         Bua.
    Dieu,                              Alla.*
    Doux,                              Timeata.
    Un drap,                           Fauno.
    Du drap rouge,                     Murfe.
    La jambe droite,                   Sing bau.
    La main droite,                    Bulla bau.
    Dur,                               A Koleata.
    Eau,                               Je ou si.*
    Un lphant,                       Samma.
    Enfer,                             Jehonama.
    Entendre,                          Amoi.
    Un esclave,                        Jong.*
    L'est,                             Tillo vooleta.
    L'tain,                           Tasroqui.
    toile,                            Lolo.
    tranger,                          Leuntung.
    Un facteur,                        Mercador.
    Faux,                              Funniala.
    Une femme,                         Mouza.*
    Une femme de mauvaise vie,         Jelli mouza.*
    Une femme marie,                  Mouza.
    Fentre,                           Jenell.
    Flche,                            Beuna.*
    Un fou,                            Toorala.
    Une fourchette,                    Garfa.
    Frre,                             Barrin kea.
    Froid,                             Ninny.
    Fume,                             Sizi.
    La jambe gauche,                   Sing nding.
    La main gauche,                    Bulla nding.
    Grand,                             Bau.
    Un grand chien,                    Mouve bau.*
    Grand'mre,                        Mooza bau.
    Grand-pre,                        Keal bau.
    Guerre,                            Killi.
    Un hibou, _c'est le mme
      nom que diable_,                 Bucca.
    Un homme,                          Kea.*
    Une hutre,                        Oystre.
    La jambe,                          Sing.*
    Je ne sais,                        Malo.
    Je sais,                           Alo.
    Je veux donner,                    Msadi.
    Une le,                           Joio.
    Une jument,                        Souho mouza.
    Jurement,                          Tikiniani ma ma mau.
    Du lait,                           Nanuo.
    Levez-vous,                        Oully.
    Un lion,                           Jatta.
    Un lit,                            La rong.*
    Un loup,                           Sillo.
    La lune,                           Korro.*
    La main,                           Bulla.
    Une maison,                        Fu.*
    Malade,                            Munkandi.
    Un marchand,                       Jonko.
    Mchant,                           Munbetty.
    Une mdecine,                      Borru.
    La mer,                            Bato bau.*
    Mre,                              Mouza.
    Miel,                              Li.
    Mort,                              Sata.
    Moi,                               Mta.
    Noir,                              Fin.
    Noix,                              Tiah.
    Un oeuf,                           Sousey killy.*
    Un oiseau,                         Sousi.
    L'ouest,                           Tillo bonita.
    Pain,                              Mongo.*
    Papier,                            Koyto.*
    Paresseux,                         Narita.
    Pre,                              Fau.
    Pesant,                            Kuleata.
    Petit,                             Nding.
    Une pintade,                       Commi.
    Une pipe,                          Da.
    De la pluie,                       Sanju.
    Un cheval marin,                   Mally.
    Poisson,                           Heo.*
    Une porte,                         Dau.
    Poudre  canon,                    Kiddo mundo.
    Une poule,                         Sousi mouza.
    Un pouce,                          Kranki.
    Prendre,                           Amoota.
    Puant,                             Akoneata.
    Que demandez-vous?                 Laffetta munnum?
    Rien du tout,                      Feng o feng.
    Rivire,                           Bato.
    Un roc,                            Barry.
    Rouge,                             Ouillima.*
    Du drap rouge,                     Murfe.
    Roi,                               Mansa.*
    Sable,                             Kenne-kenne.
    Sale,                              Nota.
    Un sanglier,                       Seo.
    Sec,                               Mindo.
    Sel,                               Ki.*
    Sentir,                            Mamaung.
    Serpent,                           Sau.*
    Vin de Siboa,                      Bandji.
    Un singe,                          Kanic.
    Jouir,                             Barrin mouza.
    Le soleil,                         Tillo.*
    Un sorcier,                        Baa.*
    Sucre,                             Tobauboli.*
    Une table,                         Meso.*
    Un taureau,                        Nisi k.
    La terre,                          Banko.*
    La tte,                           Kung.*
    Timide,                            Yanimi.
    Tonnerre,                          Korram alla.*
    Toucher,                           Ametta.
    Tourbillon de vent,                Sau.
    Une vache,                         Neesa Moossa.
    Un vaisseau,                       Tobaubo kaloun.
    De la vaisselle,                   Prata.
    Un valet,                          Buttlau.
    Un veau,                           Neefa-nding.
    Vendre,                            Saun.
    Venez,                             Na.*
    Venez ici,                         Nana re.
    Vent,                              Funnio.
    Je veux donner,                    Msadi.
    Ville,                             Konda.
    Vin de palmier,                    Tangi.*
    Voleur,                            Suncar.
    Vous,                              Itta.
    Vrai,                              Atoniala.
    Un ivrogne,                        Serrata.


NOMBRES.

    Un,                                Killing.
    Deux,                              Foulla.
    Trois,                             Sabba.
    Quatre,                            Nani.
    Cinq,                              Loulou.
    Six,                               Oro.
    Sept,                              Oronglo.
    Huit,                              Sye.
    Neuf,                              Konnunti.
    Dix,                               Tong.
    Onze,                              Tong-ning-killing.
    Douze,                             Tong-ning-foulla.
    Treize,                            Tong-ning-sabba.
    Quatorze,                          Tong-ning-nani.
    Quinze,                            Tong-ning-loulou.
    Seize,                             Tong-ning-oro.
    Dix-sept,                          Tong-ning-oronglo.
    Dix-huit,                          Tong-ning-sye.

    Dix-neuf,                          Tong-ning-konnunti.
    Vingt,                             Noau.
    Trente,                            Noau-ning-tong.
    Quarante,                          Noau-foulla.
    Cinquante,                         Noau-foulla-ning-tong.
    Soixante,                          Noau-sabba.
    Soixante-dix,                      Noau-sabba-ning-tong.
    Quatre-vingts,                     Noau-nani.
    Quatre-vingt-dix,                  Noau-nani-ning-tong.
    Cent,                              Kemmy.
    Mille,                             Ouoully.

Les Ngres qui habitent les deux bords du Sngal, et qui s'tendent
dans les terres  l'est et au sud, sont mahomtans, convertis par les
Maures. Ceux du royaume de Mandinga, dont le zle est plus ardent, sont
depuis long-temps les missionnaires de cette religion. Tous les autres
Ngres, du moins ceux avec qui les Europens ont des relations de
commerce, depuis la Gambie jusqu'en Guine, sont idoltres, 
l'exception des Srres et de quelques autres qui n'ont aucune apparence
de religion.

On en voit beaucoup qui ne veulent pas souffrir qu'on tue les lzards
autour de leurs maisons. Ils sont persuads que ce sont les mes de leur
pre, de leur mre et de leurs proches parens, qui viennent faire le
folgar, c'est--dire se rjouir avec eux. On voit que l'opinion de la
mtempsycose leur est familire.

Le mahomtisme tabli parmi les Ngres est imparfait, autant par
l'ignorance de ceux qui l'enseignent que par le libertinage des
proslytes. Il consiste dans la croyance de l'unit de Dieu, et dans
deux ou trois pratiques crmoniales, telles que le ramadan ou le
carme, le bayram ou pques, et la circoncision.

Jobson observe que les habitans naturels de la Gambie adorent un seul
Dieu sous le nom d'Allah, qu'ils n'ont point de peintures ni d'images 
la ressemblance de la Divinit; qu'ils reconnaissent la mission de
Mahomet, sans qu'ils invoquent jamais son nom; qu'ils comptent les
annes par les pluies, et qu'ils ont des noms particuliers pour chaque
jour de la semaine; qu'ils donnent le nom de sabbat au vendredi, mais
qu'ils l'observent si peu rgulirement, que leur commerce et leurs
occupations ordinaires n'en reoivent pas d'interruption.

Ils ont quelques traditions confuses de la personne de Jsus-Christ. Ils
parlent de lui comme d'un prophte qui s'est rendu clbre par un grand
nombre de miracles; mais ce qu'ils racontent de sa saintet et de sa
puissance est un tissu de fables sans vraisemblance et sans ordre. Ils
lui donnent le nom d'Issa: ils nomment sa mre Maria. La saintet, la
bont, la justice, sont des qualits qu'ils lui attribuent dans le plus
haut degr; mais il leur parat impossible qu'il soit le fils de Dieu,
parce que Dieu, disent-ils, ne peut tre vu par les hommes. La doctrine
de l'incarnation leur parat scandaleuse. Elle suppose, dans leurs
ides, que Dieu soit capable d'une liaison charnelle avec les femmes.
Une prophtie, qui subsiste depuis long-temps dans leur nation, leur
annonait qu'ils seraient subjugus par un peuple blanc.

Les Ngres croient aussi  la prdestination, et mettent toutes leurs
infortunes sur le compte de la Providence. Qu'un Ngre en assassine un
autre, ils croient que c'est Dieu qui est l'auteur du meurtre. Cependant
ils se saisissent du meurtrier et le vendent pour l'esclavage.

 l'gard de leur dvotion et de la forme de leur culte, Le Maire
observe que le commun du peuple n'a pas de pratiques rgles qui
puissent porter le nom de culte religieux; mais les personnes de
distinction affectent plus de zle, et ne sont jamais sans un marabout,
qui a beaucoup d'ascendant sur leur esprit et leur conduite.

On sait que les mahomtans d'Asie font le salam ou la prire cinq fois
le jour et la nuit. Le vendredi, qui est le jour de leur sabbat, ils la
font sept fois; mais ceux des Ngres qui sont bons mahomtans se
contentent de prier trois fois le jour, c'est--dire, le matin,  midi
et le soir. Chaque village a son marabout ou prtre, qui les rassemble
pour ce devoir. Le lieu de leurs assembles est un champ qui leur sert
de mosque. L, aprs les ablutions ordonnes par l'Alcoran, ils se
rangent en plusieurs lignes derrire le prtre, dont ils imitent les
mouvemens et les gestes. Ils ont le visage tourn vers l'orient; mais,
lorsqu'ils sont fatigus de leur posture, ils s'accroupissent  la
manire des femmes, en tournant le visage  l'ouest.

Le marabout tend ses bras, rpte plusieurs mots d'une voix si lente et
si haute, que toute l'assemble peut les rpter aprs lui; il se met 
genoux, baise la terre, recommence trois fois cette crmonie, et ne
fait rien qui ne soit imit par tous les assistans. Ensuite il se met 
genoux pour la quatrime fois, et fait quelque temps sa prire en
silence: il se relve, et traant du doigt, autour de lui, un cercle
dans lequel il imprime plusieurs caractres, il les baise
respectueusement; aprs quoi, la tte appuye sur les deux mains, et les
yeux fixs contre terre, il passe quelques momens dans une profonde
mditation. Enfin il prend du sable et de la poussire, se la jette sur
la tte et sur le visage, commence  prier d'une voix haute, en touchant
la terre du doigt et le levant au front; et pendant toutes ces
formalits, il rpte plusieurs fois ces mots, _salam-aleck_;
c'est--dire, je vous salue. Il se lve: toute l'assemble suit son
exemple, et chacun se retire. La modestie, le respect et l'attention
qu'ils apportent  cet exercice causent une juste admiration  nos
voyageurs. La prire dure une grande demi-heure, et se renouvelle trois
fois le jour. Il n'y a point d'affaire ni de compagnie qui leur en fasse
oublier le temps. S'ils ne peuvent assister  l'assemble, ils se
retirent  l'cart pour observer les mmes pratiques; et lorsqu'ils
manquent d'eau pour leur ablution, ils emploient de la terre. Brue, qui
fut plusieurs fois tmoin de leurs crmonies, eut la curiosit de
demander aux marabouts quel tait le sens de leurs postures et de leurs
prires. Ils lui rpondirent qu'ils adoraient Dieu en se prosternant
devant lui; que cette humiliation tait un aveu de leur nant aux yeux
du premier tre, qu'ils le priaient de pardonner leurs fautes et de leur
accorder les commodits dont ils avaient besoin, telles qu'une femme,
des enfans, une moisson abondante, la victoire sur leurs ennemis, une
bonne pche, la sant, et l'exemption de toutes sortes de dangers.

Aussitt qu'ils voient paratre la premire lune de l'quinoxe
d'automne, ils la saluent en crachant dans leurs mains et en les
tendant vers le ciel. Ensuite ils les tournent plusieurs fois autour de
leur tte, et rptent  deux ou trois reprises la mme crmonie. En
gnral, les mahomtans rendent beaucoup de respect  la nouvelle lune,
la saluent aussitt qu'ils la voient paratre, ouvrent leur bourse, et
demandent au ciel que leurs richesses puissent augmenter avec les
quartiers de la lune.

La ramadan ou le carme des mahomtans ngres est observ avec beaucoup
de rigueur. Ils ne mangent et ne boivent qu'aprs le coucher du soleil.
Les dvots n'avaleraient pas mme leur salive, et se couvrent la bouche
d'un morceau d'toffe, de peur qu'il n'y entre une mouche. Malgr la
passion qu'ils ont pour le tabac, ils ne touchent point  leur pipe.
Mais, lorsque la nuit arrive, ils se ddommagent de l'abstinence du
jour. Les grands et les riches passent ensuite tout le jour  dormir.

Lorsque le mois du ramadan approche de sa fin, ils proclament le
Tabasket, c'est--dire, la plus grande fte des mahomtans ngres, comme
des Turcs et des Persans, qui lui donnent le nom de _Bayram_. Brue, qui
en avait t tmoin, nous a laiss la description de cette fte, qui est
proprement leur carnaval.

Un peu avant le coucher du soleil, on vit paratre six marabouts, ou
prtres mahomtans, revtus de tuniques blanches, qui ressemblent  nos
surplis. Elles leur descendent jusqu'au milieu des jambes, et le bas est
bord de laine rouge. Ils marchaient en rang, avec une longue zagaie 
la main, prcds de cinq grands boeufs, qui taient couverts d'un beau
drap de coton et couronns de feuilles, chacun conduit par deux Ngres,
comme on conduit dans les rues de Paris ce qu'on appelle _le boeuf
gras_. Les ftes populaires ont partout des rapports d'un bout du monde
 l'autre. Les chefs des cinq villages dont la ville de Boucar est
compose suivaient les prtres sur une seule ligne, pars de leurs plus
riches habits, armes de zagaies, de sabres, de poignards et de
boucliers. Ils taient suivis eux-mmes de tous les habitans, leurs
sujets, cinq sur chaque rang. Lorsque la procession fut arrive au bord
de la rivire, les boeufs furent attachs  des poteaux, et le plus
ancien marabout cria trois fois  haute voix, _salam-aleck_, qui est
l'exhortation  la prire. Ensuite, mettant bas sa zagaie, il tendit le
bras vers l'est. Les autres prtres suivirent son exemple, et
commencrent la prire de concert. Ils se levrent et reprirent leurs
armes. Alors l'ancien marabout donna ordre aux Ngres d'amener les
boeufs et de les renverser par terre, ce qui fut excut  l'instant.
Ils les attachrent  terre par les cornes, et, leur tournant la tte 
l'est, ils leur couprent la gorge avec beaucoup de prcaution, pour
empcher que ces animaux ne les regardassent tandis que leur sang
coulait, parce que c'est pour eux un fort mauvais prsage. Ils prennent
soin, pour se garantir de leurs regards, de leur jeter du sable dans les
yeux. Aussitt que le sacrifice est achev, et les victimes corches,
ils les coupent en pices, et chaque village emporte celles de son
boeuf. Aprs cette crmonie, le folgar commence. Le folgar fait place
au festin, et les rjouissances durent trois jours.

La circoncision est une pratique rigoureusement observe parmi les
mahomtans ngres. Elle se fait aux mles vers l'ge de quatorze ou
quinze ans, pour leur donner le temps de se fortifier contre
l'opration, et d'tre bien instruits dans la profession de leur foi. On
attend aussi pour cette sanglante crmonie qu'il y ait un grand nombre
de jeunes gens rassembls, ou que le fils de quelque roi et d'autres
grands aient atteint l'ge de la circoncision. Alors on avertit que tous
les sujets du mme roi, ses allis et ses voisins, peuvent amener leurs
enfans; car l'clat de la fte rpond au nombre des acteurs, et les
chefs d'une nation, souhaitent toujours que l'assemble soit nombreuse,
parce que, dans ces occasions, les jeunes gens forment des liaisons et
des amitis qui durent autant que leur vie.

Quoiqu'il n'y ait pas de temps rgl pour la crmonie, on observe de ne
jamais choisir la saison des grandes chaleurs, ni celle des pluies, ni
le ramadan, qui ne sont pas des temps propres  la joie. On a soin aussi
de prendre le dcours de la lune, dans l'ide que l'opration est alors
moins douloureuse, et la plaie plus facile  gurir.

Brue nous donne une description exacte de la crmonie. Il y avait
assist dans l'le de Jean Barre, prs du fort Saint-Louis, et les plus
petits dtails n'avaient point chapp  ses observations.

Le lieu de la scne tait un champ fort agrable, environn de beaux
arbres,  trois cents pas du village de Jean Barre, riche Ngre, qui
servait d'interprte  la compagnie franaise, et dont le fils tait le
principal des jeunes gens qui devaient tre circoncis. On choisit
toujours un endroit loign des habitations,  cause des femmes, qui
sont absolument exclues de l'assemble. Lorsque Brue se fut assis avec
les gens de sa suite sur un banc qui avait t prpar pour lui, la
procession commena dans l'ordre suivant: les guiriots ou musiciens
faisaient l'avant-garde en battant une marche lente et grave, sans y
joindre leur chant. Ils taient suivis de tous les marabouts des
villages voisins qui marchaient deux  deux en robe de coton blanc, et
leur zagaie  la main. Aprs les marabouts, on vit venir,  quelque
distance, tous les jeunes gens qui devaient tre circoncis. Ils taient
vtus de longues pagnes de coton, croises par-devant, mais sans
haut-de-chausses. Ils marchaient sur une seule ligne, c'est--dire l'un
aprs l'autre, accompagns chacun de deux parens ou de deux amis, pour
servir de tmoins  leur profession de foi, ou pour les encourager 
souffrir constamment l'opration. Yamsek, Ngre de distinction, qui
devait tre l'excuteur, suivait immdiatement avec Jean Barre, chef de
la fte. Cette marche tait ferme par un corps de deux mille Ngres
bien arms. Au milieu du champ, fort prs du lieu o les Franais
taient assis, on avait plac une planche sur une petite lvation. Les
prtres et les chefs des villages se rangrent sur deux lignes, de
chaque ct de la planche; et tous les candidats, avec leurs parrains,
demeurrent au centre, dans le mme ordre que celui de leur marche. Le
reste des Ngres formait un cercle autour des prtres et des victimes.

Aussitt que l'ordre et le silence furent bien tablis, le principal
marabout fit le salam ou la prire. Tous les assistans rptaient ses
paroles d'une voix claire et intelligible, avec autant de respect que
d'attention. Aprs cet exercice, Guiopo, fils de Jean Barre, fut annonc
par ses deux parrains, qui le firent monter sur la planche, en le
soutenant des deux cts. Yamsek fit heureusement l'opration. Guiopo
descendit immdiatement aprs, suivi de ses deux parrains, et branlant
sa zagaie d'un air riant. Il se retira derrire les marabouts, pour
laisser saigner sa plaie, pendant que les autres jeunes gens allrent se
prsenter successivement  l'excuteur.

Lorsque la blessure a jet assez de sang, on la lave plusieurs fois le
jour avec de l'eau frache, jusqu' ce qu'elle se ferme d'elle-mme, ce
qui ne demande ordinairement que dix ou douze jours. Pendant
l'opration, le candidat doit tenir le pouce droit lev, et prononcer
la formule de foi mahomtane. Les plus fermes la prononcent d'une voix
haute; ils affectent mme de la gaiet aprs la crmonie; mais il est
ais de juger  leur marche qu'ils souffrent une vive douleur. La
plupart ne peuvent se retirer sans tre soutenus par les parrains.

Quoique la circoncision ne soit pas ordonne pour les femmes, les
docteurs mandingues les admettent  la participation de ce privilge. Ce
sont leurs propres femmes qui font l'office de prtresses; mais cet
usage n'est pas universel parmi les Ngres.

Moore explique la crmonie de la circoncision en fort peu de mots; mais
il ajoute une circonstance singulire, et qui peut donner une ide de la
politique du sacerdoce ngre. Un peu avant la saison des pluies, dit-il,
on circoncit un grand nombre de jeunes gens de l'ge de douze ou de
quatorze ans. Aprs l'opration, ils portent un habit diffrent de
l'usage ordinaire, et chaque royaume a le sien. Depuis la circoncision
jusqu'au temps des pluies, les jeunes circoncis ont la libert de
commettre toutes sortes d'excs sans tre soumis au chtiment de la
justice. Lorsque les pluies commencent, ils sont obligs de rentrer dans
l'ordre et de reprendre l'habit commun de leur nation. Cette licence
accorde aux circoncis semble faite pour perptuer l'usage de la
circoncision et en balancer le dsagrment.

Les mandingues croient que la cause des clipses de la lune est
l'interposition d'une panthre qui met sa pate entre la lune et la
terre. Dans ces occasions, ils ne cessent pas de chanter et de danser en
l'honneur de leur prophte Mahomet; mais il ne parat pas que leurs
mouvemens soient l'effet de la crainte.

En gnral, ils sont extrmement livrs  la superstition. Lorsqu'ils
ont un voyage  faire, ils gorgent un poulet, et les observations
qu'ils font sur les entrailles leur servent de rgle pour avancer ou
diffrer leur dpart. Ils n'ont pas moins d'gard pour certains jours
de la semaine qu'ils regardent comme malheureux; rien ne serait capable
de les leur faire choisir pour une entreprise d'importance. Voil les
superstitions des fameux Romains qui se retrouvent chez les hordes
noires. Ces poulets sacrs, qui nous font rire chez les Ngres, ces
prsages, ces jours malheureux, sont pourtant fort imposans dans vingt
endroits de l'histoire romaine, grce au gnie des Tite Live et des
Salluste, tant l'loquence produit d'illusion! tant le nom de Rome et
l'antiquit commandent  notre imagination! Car, dans le fait, l'apptit
des poulets, qui dcidait, chez les Romains, du jour d'une bataille, est
tout aussi ridicule que la pate de la panthre qui clipse la lune.

Moore raconte que, pendant tout le temps qu'il passa dans leur pays, ils
taient persuads que les sorciers avaient rpandu des qualits malignes
dans l'air et dans les eaux, qu'il ne mourait personne qui ne ft tu
par ces ennemis publics,  l'exception d'un misrable qu'il vit
enterrer, et que tous les Ngres croyaient tu par Dieu mme, pour avoir
viol son serment ou son voeu. L'usage des voeux est fort commun dans
toutes ces nations. On leur voit porter autour du bras des manilles de
fer, pour marque de leur engagement et pour s'en rappeler la mmoire.
Celui qu'ils accusaient de parjure avait fait voeu de ne jamais vendre
un esclave dont on lui avait fait prsent, et portait une manille dans
la crainte de l'oublier; ruais ses besoins et ceux de sa famille l'ayant
emport sur son serment, sa mort, qui arriva quelques jours aprs, fut
regarde de tous les Ngres comme un effet signal de la vengeance du
ciel.

Entre une infinit d'autres superstitions, la plus commune et la plus
remarquable est celle des grisgris dont nous avons dj parl. Chaque
grisgris a sa vertu particulire; l'un contre le pril de se noyer,
l'autre contre la blessure des zagaies ou la morsure des serpens. Il y
en a qui doivent rendre invulnrable, aider les plongeurs et les
nageurs, procurer une pche abondante. D'autres loignent l'occasion de
tomber dans l'esclavage, procurent de belles femmes et beaucoup
d'enfans. Enfin les marabouts inventent des grisgris en faveur de tous
les dsirs et contre toutes les craintes. On sait d'ailleurs que, sur
l'article des grisgris, il n'y a gure de peuple sur la terre qui ait
droit de se moquer des Ngres.

Moore remarque qu'en allant  la guerre, le plus pauvre Ngre achte un
grisgris des marabouts pour se garantir de toutes sortes de blessures.
Si le charme manque de pouvoir, les marabouts en rejettent la faute sur
la mauvaise conduite des Ngres, que Mahomet n'a pas jugs dignes de sa
protection. Les prophtes des croisades se justifiaient de la mme
manire, ce qui est un moyen sr de n'avoir jamais tort. Les marabouts
se ressemblent en tous temps et en tous lieux. Moore assure qu'ils
s'enrichissent tous en peu de temps. Le Maire dit que les marabouts
ruinent les Ngres, en leur faisant payer jusqu' trois esclaves et
quatre ou cinq veaux pour un grisgris, suivant les qualits qu'ils lui
attribuent.

Les grisgris de la tte se portent en couronne. Ceux du cou se portent
en forme de colliers. Les paules et les bras n'en sont pas moins
garnis; de sorte que cette religieuse parure devient un vritable
fardeau. Les rois en sont plus chargs qu'aucun de leurs sujets. Moore
prtend que le poids en monte souvent jusqu' trente livres.

Au reste, ces grisgris pourraient en un sens rendre invulnrable, s'il
est vrai, comme le disent les voyageurs, que leur multitude et leur
grandeur forment une cuirasse que la zagaie aurait peine  pntrer. Les
grands en ont la tte et le corps tellement couverts, qu'tant presque
incapables de se remuer, ils ne peuvent monter  cheval qu'avec le
secours d'autrui. Le grisgris du dos et celui de l'estomac sont de la
grandeur d'un livre in-4{o} et d'un pouce d'paisseur. Une main de
papier est moins paisse, et l'on assure qu'il n'y a point d'pe qui
pt les percer.

Le Moumbo-Dioumbo est une idole mystrieuse des Ngres, invente par les
maris pour contenir leurs femmes dans la soumission. Elles ont tant de
simplicit et d'ignorance, qu'elles prennent cette machine pour un homme
farouche; c'est ainsi que parmi nous on fait peur aux enfans en leur
parlant du loup-garou. Elle est revtue d'une longue robe d'corce
d'arbre avec une toque de paille sur la tte. Sa hauteur est de huit ou
neuf pieds. Peu de Ngres ont l'art de lui faire pousser les sons qui
lui sont propres. On ne les entend jamais que pendant la nuit, et
l'obscurit aide beaucoup  l'imposture. Lorsque les hommes ont quelque
diffrent avec leurs femmes, on s'adresse au Moumbo-Dioumbo, qui dcide
ordinairement la difficult en faveur des maris.

Le Ngre qui agit sous la figure monstrueuse de Moumbo-Dioumbo jouit
d'une autorit absolue, et s'attire tant de respect, que personne ne
parat couvert en sa prsence. Lorsque les femmes le voient ou
l'entendent, elles prennent la fuite et se cachent soigneusement; mais
si les maris ont quelque liaison avec l'acteur, il fait porter ses
ordres aux femmes, et les force de reparatre. Alors il leur commande de
s'asseoir, et les fait chanter ou danser suivant son caprice. Si
quelques-unes refusent d'obir, il les envoie chercher par d'autres
Ngres qui excutent ses lois, et leur dsobissance est punie par le
fouet. Ceux qui sont initis dans le mystre du Moumbo-Dioumbo,
s'engagent, par un serment solennel,  ne le jamais rvler aux femmes,
ni mme aux autres Ngres qui ne sont pas de la socit. On n'y peut
tre reu avant l'ge de seize ans. Le peuple jure par cette idole, et
n'a pas de serment plus respect.

Vers l'an 1727, le roi de Diagra, ayant une femme curieuse, eut la
faiblesse de lui rvler le secret du Moumbo-Dioumbo; elle n'eut rien de
plus press que d'en informer toutes ses compagnes. Le bruit alla
jusqu'aux oreilles de quelques seigneurs ngres, qui n'taient pas bien
disposs pour le roi. Ils s'assemblrent pour dlibrer sur une affaire
de cette importance; et, ne doutant pas que leurs femmes ne devinssent
fort difficiles  gouverner, si la crainte du Moumbo-Dioumbo ne les
arrtait plus, ils prirent une rsolution trs-hardie, qui ne fut pas
excute avec moins d'audace. Ils se rendirent  la ville royale avec
l'idole: l, prenant l'air d'autorit qui est propre  la religion dans
tous les pays du monde, ils firent avertir le roi de venir parler 
l'idole. Ce faible prince n'ayant os refuser d'obir, Moumbo-Dioumbo
lui reprocha son crime, et lui donna ordre de faire paratre sa femme. 
peine eut-elle paru, que, par la sentence de Moumbo-Dioumbo, ils furent
poignards tous deux. Le Moumbo-Dioumbo est une terrible leon, si l'on
sait l'entendre.

Il y a peu de villes considrables qui n'aient une figure de
Moumbo-Dioumbo. Pendant le jour, elle demeure sur un poteau, dans
quelque lieu voisin de la ville, jusqu' l'entre de la nuit, qui est le
temps de ses oprations.

Il nous reste  parler des marabouts ou des prtres ngres. Ils
s'attachent sur plusieurs points  la loi du Lvitique, dont ils ont
quelque connaissance. Ils ont des villes et des terres particulires 
leur tribu, o ils n'admettent pas d'autres Ngres que leurs esclaves.
Leurs mariages ne se font qu'entre les hommes et les femmes de leur
rac, et tous leurs enfans sont levs pour la prtrise. Labat les
reprsente comme de scrupuleux observateurs de tous les prceptes de
l'Alcoran. Ils s'abstiennent de vin et de liqueurs spiritueuses. Ils
observent le ramadan avec beaucoup d'exactitude. Ils ont plus de douceur
et de politesse que le commun des Ngres. Ils aiment le commerce, et se
plaisent  voyager dans cette vue. Leur honntet et leur bonne foi sont
gnralement reconnues dans les affaires. La charit est une vertu
qu'ils ne violent jamais entre eux; et jamais ils ne souffrent qu'un
homme de leur tribu soit vendu pour l'esclavage, s'il n'a mrit ce
chtiment par quelque grand crime. Voil du moins ce que les historiens,
que nous suivons ici, appellent charit. On peut observer que, si les
marabouts ne l'excutent qu'envers leurs confrres, ils n'ont pas
souvent l'occasion de la pratiquer, puisque le commerce des grisgris,
tel qu'on l'a reprsent, doit les rendre les plus riches de tous les
Ngres; et qu'est-ce qu'une charit qui ne respecte et ne soulage le
malheur que dans celui qui a le mme habit et la mme doctrine que nous?
Cette charit, qui drobe tous les marabouts  l'esclavage et  la
misre, pourrait plutt s'appeler politique et esprit de corps. Ce n'est
pas l la charit de l'vangile; ce n'est pas celle de nos curs, qui
n'emploient les aumnes, qui sont les revenus de l'glise, qu' les
rpandre dans le sein des pauvres.

Entre plusieurs bonnes qualits des marabouts, Jobson loue beaucoup leur
temprance.  cette seule marque, dit-il, on les distingue aisment des
autres Ngres. Ils se rduisent  l'eau pure, sans excepter les cas de
maladie et de ncessit. Dans les voyages que l'auteur fit sur la
Gambie, un marabout qu'il avait pris avec lui, ayant voulu prter la
main aux gens de l'quipage pour traverser une basse, fut entran par
un courant qui mit sa vie dans un grand danger. Il disparut deux fois
dans l'eau, et les Anglais ne l'ayant remis  bord qu'avec beaucoup de
peine, il y demeura quelque temps sans connaissance. Dans cet tat, ceux
qui le secouraient ayant port  sa bouche un flacon d'eau-de-vie, il
ferma constamment les lvres  la seule odeur de cette liqueur; et,
lorsqu'il eut rappel ses sens, il demanda, avec un mlange de colre et
d'inquitude, s'il avait eu le malheur d'en avaler: on lui rpondit
qu'il s'y tait oppos avec trop d'obstination. J'aimerais mieux tre
mort, dit-il,  Jobson, que d'en avoir aval la moindre goutte.

Cet excs de scrupule s'tend jusqu' leurs enfans. Non-seulement ils ne
leur permettent pas de toucher au vin ni aux liqueurs fortes, mais ils
ne souffrent pas mme qu'on leur prsente du raisin, du sucre, ni
aucunes confitures.

Le mme auteur ajoute que le respect des rois et des grands pour les
marabouts ne le cde gure  celui du peuple. Si les personnes de la
plus haute distinction rencontrent un marabout en chemin, elles forment
un cercle autour de lui, et se mettent  genoux pour faire la prire et
recevoir sa bndiction; le mme usage se pratique dans la chambre du
roi lorsqu'il y entre un marabout. Labat dit que les Ngres en gnral,
mais surtout ceux du Sngal, ont tant de respect pour leurs prtres,
qu'ils croient que ceux qui les offensent meurent dans l'espace de trois
jours. Il est probable que les marabouts ne combattent pas cette
opinion.

Les marabouts apprennent  lire et  crire  leurs enfans, dans un
livre compos d'une petite planche de bois fort unie, o la leon est
crite avec une sorte d'encre noire et un roseau taill comme une plume;
leurs caractres ressemblent  ceux de la langue arabe; Jobson n'tant
pas capable de les lire, en apporta plusieurs exemples en Angleterre.
Cependant il observe que leur religion et leurs lois sont crites dans
une langue particulire, et fort diffrente de la langue vulgaire; que
les laques ngres, de quelque rang qu'ils soient, ne savent ni lire ni
crire, et qu'ils n'ont par consquent ni caractres ni livres. Le
grand livre de la loi est un manuscrit, dont les marabouts s'exercent 
faire des copies pour leur propre usage. Les rois mahomtans en
obtiennent  grand prix, et se font un honneur de les porter malgr la
pesanteur du fardeau. Jobson a vu plusieurs marabouts qui en taient
chargs aussi dans leurs voyages.

Quand les lves ont lu l'Alcoran, ils passent eux-mmes pour autant de
docteurs. Ils apprennent ensuite  crire en arabe, car la langue du
pays n'a pas de caractres. Les marabouts ne sont pas seulement prtres,
ils sont marchands, et font la plus grande partie du commerce du pays.

Ceux de Stiko firent leurs efforts pour ter au capitaine Jobson la
pense de remonter plus loin sur la Gambie. Ils lui reprsentrent les
difficults et les dangers de ce voyage avec d'autant plus
d'exagration, que, dans la vue de s'assurer tous les avantages de ce
commerce, ils s'taient procur avec beaucoup de peine et de dpense une
grande quantit d'nes pour le transport de leurs marchandises. Leur
mthode, en voyageant, est de suivre leurs nes  pied, et de marcher du
mme pas que ces animaux. Ils partent  la pointe du jour, qui, dans ces
climats, ne prcde gure le lever du soleil. Leur marche dure trois
heures, aprs lesquelles ils se reposent pendant la chaleur du jour. Ils
recommencent  marcher deux heures avant la nuit, et la crainte des
btes froces ne leur permet pas de se hasarder dans l'obscurit,
except pendant les clairs de lune, qui leur paraissent un temps fort
commode pour les voyageurs. Ils s'arrtent deux au trois jours prs des
grandes villes; et, dchargeant leurs marchandises, qu'ils talent sous
quelques arbres, ils font une espce de foire pour la ville voisine.
Dans ces occasions, ils n'ont pas d'autre logement que leurs paquets,
entre lesquels ils passent la nuit sur des nattes.




CHAPITRE IV.

Sierra-Leone.


La partie de l'Afrique que nous considrons se termine  la baie qui
porte le nom de _Sierra-Leone_, nom que les Portugais lui donnrent,
soit  cause des lions dont les montagnes voisines sont remplies, soit
plutt  cause du bruit des flots qui, en se brisant contre les rochers
de la cte, semblaient imiter le rugissement de ces animaux. Le pays est
born au nord par le cap de la Vega et par celui de Tagrim au sud. Ces
deux caps forment une baie spacieuse o la rivire de Sierra-Leone vient
se jeter.

Le roi du pays fait sa rsidence au fond de la baie: les Maures lui
donnent le nom de Bora. Les tats du Bora ou Bourr s'tendent
l'espace de quarante lieues dans les terres. Ses revenus consistent
dans un tribut d'toffes de coton, de dents d'lphans, d'un peu d'or,
et dans le pouvoir de vendre ses sujets pour l'esclavage. L'usage des
habitans est de s'arracher entirement les sourcils, quoiqu'ils laissent
crotre leur barbe, qui est naturellement courte, noire et frise. Leurs
cheveux sont ordinairement coups en croix et s'lvent sur la tte en
petites touffes carres: d'autres les portent dcoups en diffrentes
formes; mais les femmes ont gnralement la tte rase.

Ils ont de petites idoles; mais ils n'en reconnaissent pas moins le Dieu
du ciel. Lorsqu'un Anglais leur demandait l'usage de ces petites figures
de bois, ils levaient leurs mains au-dessus de leur tte, pour faire
entendre que le vritable objet de leurs adorations tait en haut.

Au sud de la baie,  quarante ou cinquante lieues dans les terres, on
trouve une nation d'anthropophages, qui inquitent souvent leurs
voisins.

Les fruits sont innombrables dans les bois de Sierra-Leone. Il se trouve
des forts entires de citronniers, surtout en-de du lieu de
l'aiguade, assez prs de la ville; on y voit aussi quelques orangers. La
boisson commune du pays est de l'eau. Cependant les hommes sont
passionns pour le vin de palmier qu'ils appellent _may_, et le
partagent rarement, avec les femmes. On trouve dans le pays beaucoup de
mancenilles, espce de pomme vnneuse, qui ressemble  la prune jaune,
et dont le jus est si malin, que la moindre goutte qui rejaillirait dans
l'oeil ferait perdre aussitt la vue. On y voit le beguil, fruit de la
grosseur d'une pomme ordinaire, mais dont la chair a la couleur, le
grain et le got de la fraise; l'arbre qui le porte ressemble 
l'arbousier. Les bois sont remplis de vignes sauvages, qui produisent un
raisin dont le got est amer. Les Ngres aiment beaucoup la datte et la
mangent rtie. Ils font des amas de cardamome, sorte de poivre qui leur
sert de remde dans plusieurs maladies, et d'assaisonnement pour leur
nourriture.

Les Ngres plantent des patates, et plus loin dans les terres, ils
cultivent du coton, nomm parmi eux _innoumma_, dont ils font d'assez
bon fil et des toffes larges d'un quart. Le kambe est un bois qui leur
sert  teindre en rouge leurs bourses et leurs nattes. Leur citronnier
ressemble au pommier sauvage; sa feuille est mince comme celle du saule;
il est rempli de pointes, et porte une prodigieuse quantit de fruits
qui commencent  mrir au mois d'aot, et qui demeurent sur l'arbre
jusqu'au mois d'octobre.

Le poivre de Guine crot naturellement dans les bois, mais il n'y est
pas fort abondant. Sa plante est petite, assez semblable  celle du
trone, et charge de petites feuilles fort minces. Son fruit ressemble
 l'pine-vinette; il est d'abord trs-vert; mais, en mrissant, il
devient rouge. Quoiqu'il ne se runisse point en grappe, il s'en trouve
de ct et d'autre deux ou trois ensemble autour de la tige. Le pn,
dont les Ngres de ce pays composent leur pain, est une plante fort
mince, qui ressemble  l'herbe ordinaire, et dont les petites tiges sont
couvertes d'une graine qui n'est renferme dans aucune espce
d'enveloppe.

Plus loin, dans l'intrieur des terres, il crot un fruit nomm _gola_
ou _kola_, dans une coque assez paisse; il est dur, rougetre, amer, 
peu prs de la grosseur d'une noix, et divis par divers angles. Les
Ngres font des provisions de ce fruit, et le mchent ml avec l'corce
d'un certain arbre. Leur manire de s'en servir n'aurait rien d'agrable
pour les Europens. Celui qui commence  le mcher le donne ensuite 
son voisin, qui le mche  son tour, et qui le donne au Ngre suivant.
Ainsi chacun le mche successivement, sans rien avaler de la substance.
Ils le croient excellent pour la conservation des dents et des gencives.
Les chevaux n'ont pas les dents plus fortes que la plupart des Ngres.
Ce fruit leur sert aussi de monnaie courante, et le pays n'en a pas
d'autre.

Le kola est fort estim des Ngres qui habitent les bords de la Gambie.
Il ressemble aux chtaignes de la plus grosse espce, mais sa coque est
moins dure. On en fait tant de cas parmi les Ngres que dix noix de
kola sont un prsent digne des plus grands rois. Aprs en avoir mch,
l'eau la plus commune prend le got du vin blanc, et parat mle de
sucre. Le tabac mme en tire une douceur singulire. On n'attribue
d'ailleurs aucune autre qualit au kola. Les personnes ges, qui ne
sont plus capables de le mcher, le font broyer pour leur usage; mais ce
n'est pas le peuple qui peut se procurer un ragot si dlicieux; car
cinquante noix suffisent pour acheter une femme.

Barbot dcrit l'arbre qui produit cette fameuse noix; il lui donne le
nom de _froglo_; il assure que la rgion de Sierra-Leone en est remplie;
qu'il est d'une hauteur mdiocre; que la circonfrence du tronc est de
cinq ou six pieds; que le fruit crot en pelotons de dix ou douze noix,
dont quatre ou cinq sont sous la mme coque, divises par une peau fort
mince; que le dehors de chaque noix est rouge, avec quelque mlange de
bleu; que, si elle est coupe, le dedans parat d'un violet fonc. Les
Ngres et les Portugais en demandent sans cesse, comme les Indiens ne
demandent que leurs noix d'arek et leur btel. Labat parle aussi de ce
fruit, et dit que la plus grande partie vient de l'intrieur des terres,
environ trois cents lieues de la cte; l'arbre qui le porte est le
_sterculia acuminata_.

La baie est remplie de poissons de toutes les espces, tels que le
mulet, la raie, la vieille, le brochet, le gardon, le cavallos, qui
ressemble au maquereau; la scie, le requin; une autre espce de squale,
qui ressemble au requin, except que sa tte se termine dans la forme
d'une pelle, et que l'on appelle marteau ou pantouflier; le cordonnier,
qui a des deux cts de la tte une espce de barbe ou de soie pendante,
et qui grogne comme un cochon, etc. Finch, voyageur anglais, prit dans
l'espace d'une heure six mille poissons de la forme de l'able. Les
hutres y sont trs-communes et s'y attachent aux branches des
mangliers.

La cte n'est pas moins abondante en toutes sortes d'oiseaux dont
l'espce n'est pas connue dans nos climats. Les Ngres parlrent  Finch
d'un animal fort trange, que son interprte nommait _carboucle_. On le
voit souvent, mais toujours pendant la nuit; sa tte jette un clat
surprenant, qui lui sert  trouver sa pture. L'opinion des habitans est
que cette lumire vient d'une pierre qu'il a dans les yeux ou sur le
front. S'il entend le moindre bruit, il couvre aussitt cette partie
brillante de quelque membrane qui en drobe l'clat. Finch ajoute qu'il
regarde ce rcit comme fabuleux.

Les parties septentrionales dpendent du roi de Boulom, comme celles du
sud sont soumises au roi de Bourr. Le royaume de Boulom est peu connu
des Franais et des Hollandais. L'affection des habitans s'est dclare
pour les Anglais et pour les Portugais, dont plusieurs y ont form des
tablissemens.

Les singes se rassemblent en troupes nombreuses, et dtruisent tous les
champs cultivs dont ils peuvent approcher. Leurs ravages inspirent pour
eux une haine implacable aux habitans.

La rivire, qui est connue sous le nom de Sierra-Leone, porte aussi ceux
de Mitomba et de Tagrim: elle vient de fort loin dans les terres; et,
vers son embouchure, elle n'a pas moins de trois lieues de largeur;
mais,  quatorze ou quinze lieues de la mer, elle se resserre  la
largeur d'une lieue.

Cette rivire, comme la plupart de celles de tous les pays trs-chauds,
est borde  son embouchure de mangliers ou paltuviers.

Quoique les jours d't soient fort chauds dans le pays plat et ouvert,
les vents du sud-ouest y apportent de la fracheur pendant l'aprs-midi;
mais la chaleur est insupportable dans les parties montagneuses. En
gnral, on peut dire que c'est une rgion fort malsaine pour les
Europens, tmoin tous les Anglais qui sont morts dans l'le de Bense.
La pluie et le tonnerre y rgnent continuellement pendant six mois, avec
une chaleur si maligne aux mois de juin et juillet, qu'on est oblig de
se tenir renferm dans ses huttes. L'air, corrompu par tant de mauvaises
influences, y produit en un instant des vers sur les alimens et sur les
habits: quelquefois les ouragans, nomms _tornados_, y jettent
l'pouvante. Souvent une paisse obscurit, qui ne se dissipe pas un
moment dans le jour, semble changer la face de la nature, et rend la vie
presque insupportable.

Cette rivire porte le nom de Mitomba jusqu' vingt-cinq ou trente
lieues de son embouchure, et n'est pas connue plus loin des Europens:
elle a, du ct du sud, une ville nomme las Magoas, o la permission de
rsider pour le commerce n'est accorde qu'aux Portugais. Les habitans
viennent seulement dans la baie pour y faire des changes avec les
Franais et les Anglais, lorsqu'ils voient entrer leurs btimens.

 l'entre de la rivire on voit plusieurs petites les. Les principales
sont celles de Togou, de Tasso et de Bense. Dans cette dernire, qui est
 neuf lieues de la rade, les Anglais ont lev un petit fort.

Les Portugais sont tablis dans divers endroits du pays; mais la
jalousie du commerce ne leur permet pas d'entretenir beaucoup de
correspondance avec les Anglais de l'le de Bense.

La baie de France, o l'on trouve la fontaine du mme nom, est loigne
d'environ six lieues du cap Tagrim, en remontant la rivire. On la
distingue aisment  la couleur brillante du sable qui se prsente sur
le rivage comme une voile tendue; aussi n'y voit-on pas de rocs qui en
rendent l'accs difficile aux barques et aux chaloupes. La fontaine est
 quelques pas de la mer; c'est la meilleure et la plus commode de toute
la cte. On y peut remplir cent tonneaux dans l'espace d'un jour: elle
vient du centre des montagnes de Timna, qui forment une chane d'environ
quinze lieues, mais dont les tigres, les lions et les crocodiles ne
permettent pas d'approcher. Les eaux fraches se prcipitent du sommet
des montagnes, et forment en tombant diverses cascades, avec un
trs-grand bruit. Ensuite, se runissant dans une espce d'tang, leur
abondance les fait dborder pour se rpandre sur un rivage sablonneux,
o elles se rassemblent encore dans un bassin qu'elles se forment au
pied des montagnes; de l elles recommencent  couler sur le sable, et
se perdent enfin dans la mer. Barbot reprsente ce lieu comme un des
plus beaux endroits de la contre. Le bassin qui reoit toutes ces eaux
est environn de grands arbres d'une verdure continuelle, qui forment un
ombrage dlicieux dans les plus grandes chaleurs. Les rochers mme qui
sont disperss aux environs contribuent  l'embellissement du lieu.
C'tait dans cette agrable retraite que Barbot prenait souvent plaisir
 faire ses repas.

Les singes nomms _barris_ sont d'une trs-grande taille; on les
accoutume dans leur jeunesse  marcher droit,  broyer les grains, 
puiser de l'eau dans des calebasses,  l'apporter sur leur tte, et 
tourner la broche pour rtir les viandes. Ces animaux se btissent des
cabanes dans les bois; ils aiment si passionnment les hutres, que,
dans les basses mares, ils s'approchent du rivage entre les rocs; et
lorsqu'ils voient les hutres ouvertes  la chaleur du soleil, ils
mettent dans l'caill une petite pierre qui l'empche de se fermer, et
l'avalent ainsi facilement. Quelquefois il arrive que la pierre glisse,
et que le singe se trouve pris comme dans une trappe: alors ils
n'chappent gure aux Ngres, qui les tuent et qui les mangent. Cette
chair et celle des lphans leur paraissent dlicieuses.

Les bois sont la retraite d'un nombre infini de perroquets, de pigeons
ramiers, et d'autres oiseaux; mais l'paisseur des arbres ne permet
gure qu'on les puisse tirer. La mer et les rivires fournissent les
mmes espces de poissons que celles du cap Vert.

Chaque village est pourvu d'une salle ou d'une maison publique, o
toutes les personnes maries envoient leurs filles, aprs un certain
ge, pour y apprendre  danser,  chanter, et d'autres exercices, sous
la conduite d'un vieillard des plus nobles du pays. Lorsqu'elles ont
pass un an dans cette cole, il les mne  la grande place de la ville
ou du village; elles y dansent, elles chantent, elles donnent aux yeux
des habitans des tmoignages de leurs progrs. S'il se trouve quelque
jeune homme  marier, c'est alors qu'il fait le choix de celle qu'il
aime le mieux, sans aucun gard pour la naissance ou la fortune. Un
amant n'a pas plus tt dclar ses intentions, qu'il passe pour mari, 
la seule condition qu'il soit en tat de faire quelques prsens aux
parens de la fille et  son vieux prcepteur.

La rivire de Sierra-Leone est frquente depuis long-temps par les
Europens. C'est  la fois un lieu de commerce et de rafrachissement
dans leurs navigations  la cte d'Or et au royaume de Juida. Les
marchandises qu'ils y achtent sont des dents d'lphans, des esclaves,
du bois de sandal, une petite quantit d'or, beaucoup de cire, quelques
perles, du cristal, de l'ambre gris, du poivre-long, etc. Les dents
d'lphans de Sierra-Leone passent pour les meilleures de toute
l'Afrique; elles sont d'une grosseur et d'une blancheur extraordinaires.
Barbot en a vu qui pesaient cent livres, et qui ne se vendaient que la
valeur de cent sous de France, en petites merceries fort mprisables.

Les peuples de Sierra-Leone ont quelques parties de gouvernement et de
religion qui leur sont propres. Les Capez et les Combas, les deux
principaux peuples de cette contre, ont chacun leur gouverneur ou leur
vice-roi, qui administre la justice suivant les lois.

Les avocats, qui portent le nom de _trons_, ont un habillement fort
singulier. Ils portent un masque sur le visage et des cliquettes aux
mains, des sonnettes aux jambes, et sur le corps une sorte de casaque
orne de diverses plumes d'oiseaux. Cet habit emblmatique pourrait
fournir des explications plaisantes que nous abandonnerons  la
fantaisie des lecteurs.

Les conseillers ou juges se nomment _saltatesquis_. Les crmonies qui
accompagnent leur lection ne sont pas moins ridicules que l'habit des
trons. Le sujet dsign s'assied dans une chaise de bois orne  la
manire du pays. Alors le gouverneur le frappe plusieurs fois au visage
de la fressure sanglante d'un bouc qu'on a tu pour cet usage; ensuite
il lui frotte tout le corps de la mme pice, et, lui couvrant la tte
d'un bonnet rouge, il prononce le mot de _saltatesquis_.

Le cap de Sierra-Leone se reconnat  un arbre qui surpasse tous les
autres en hauteur, et  la haute terre qui se prsente par-derrire.

Atkins, un des voyageurs qui ont crit sur le commerce de Sierra-Leone,
a trac un tableau de la vente des Ngres et des traitemens qu'prouvent
ces misrables victimes, qu'il faut rapporter ici, pour ne pas perdre
une occasion d'intresser l'humanit en faveur des opprims. Atkins eut
occasion de visiter les esclaves que vendait un vieux flibustier nomm
Loadstone.

Jusqu'au moment de la vente, les esclaves demeurent dans les chanes;
alors on les place dans des loges grilles, non-seulement pour la
commodit de l'air et pour leur sant, mais encore pour faciliter  ceux
qui les achtent le moyen de les mieux observer, Atkins remarqua que la
plupart avaient le visage fort abattu. Il en dcouvrit un d'une haute
taille, qui lui parut hardi, fier et vigoureux. Il semblait regarder ses
compagnons avec ddain, lorsqu'il les voyait prompts et faciles  se
laisser visiter. Il ne tournait pas les yeux sur les marchands; et si
son matre lui commandait de se lever ou d'tendre la jambe, il
n'obissait pas tout d'un coup ni sans regret. Loadstone, indign de
cette fiert, le maltraitait sans mnagement  grands coups de fouet,
qui faisaient de cruelles impressions sur un corps nu; il l'aurait tu,
s'il n'et fait attention que le dommage retomberait sur lui-mme. Le
Ngre supportait toutes ces insultes et ces cruauts avec une fermet
surprenante. Il ne lui chappait pas un cri. On lui voyait seulement
couler une larme ou deux le long des joues; encore s'efforait-il de les
cacher, comme s'il et rougi de sa faiblesse. Quelques marchands,  qui
ce spectacle donna la curiosit de le connatre, demandrent  Loadstone
d'o cet esclave lui tait venu. Il leur dit que c'tait un chef de
quelques villages qui s'taient opposs au commerce des Anglais sur la
rivire Nougnez; qu'il se nommait le capitaine Tomba, et qu'il avait tu
plusieurs Ngres de leurs amis, brl leurs cabanes, et donn des
marques d'une hardiesse extraordinaire; que ceux qu'il avait traits si
mal avaient aid les Anglais  le surprendre pendant la nuit, et
l'avaient amen prisonnier depuis un mois; mais qu'avant de tomber entre
leurs mains, il en avait tu deux de la sienne.

Atkins prtend que les alligators, dont la rivire de Sierra-Leone est
remplie, ressemblent entirement aux crocodiles du Nil, et sont en effet
de la mme espce. Leur forme diffre peu de celle du lzard; ils psent
jusqu' deux cents livres. L'caille qui les couvre est si dure, qu'elle
est  l'preuve de la balle, si le coup n'est tir de fort prs. Il ont
les gencives fort longues, armes de dents tranchantes; quatre nageoires
semblables  des mains, deux grandes et deux petites; la queue paisse
et d'une grosseur continue. Ils vivent si long-temps hors de l'eau,
qu'ils se vendent vivans dans les Indes orientales. Quoique le moindre
bruit les veille, ils s'effraient peu, et ne prennent pas tout d'un
coup la fuite. Les barques qui descendent la rivire en sont quelquefois
fort proches avant qu'on leur voie quitter les gtes qu'ils se font dans
la vase, o ils se chauffent au soleil. Lorsqu'ils flottent sur l'eau,
ils paraissent si tranquilles, qu'on les prendrait pour une pice de
bois, jusqu' ce que les petits poissons qui se rassemblent autour d'eux
semblent les exciter  fondre sur leur proie. Un matelot anglais, qui
avait la tte chauffe de liqueurs, entreprit de passer  gu
l'extrmit de la pointe de Tagrim, pour s'pargner la peine d'en faire
le tour dans son canot. Il fut saisi en chemin par un alligator; mais,
ne manquant point de courage, il pera l'animal d'un coup d'pe. Le
combat n'en fut pas moins vif, et recommena deux ou trois fois, jusqu'
l'arrive du canot d'o l'Anglais reut du secours. Mais il avait les
paules, les fesses et les cuisses cruellement dchires; et, quoique
ces blessures ne fussent pas mortelles, on ne doute pas que, si le
monstre avait t moins jeune, le matelot n'et pri.

Le pays de Sierra-Leone est si couvert de bois, qu'on ne saurait
pntrer vingt pas sur le rivage, except du ct de l rivire o les
btimens prennent leur eau. Cependant les Ngres ont des sentiers qui
les conduisent  leurs lougans ou plantations. Quoique les champs sems
de millet, de riz et de mas, ne soient pas  plus d'un mille ou deux de
leur ville, ils servent de promenade ordinaire aux btes froces. Atkins
aperut de tous cts leurs excrmens. Les Ngres mettent de la
diffrence entre les lougans et les lollas. Les premiers sont des champs
ouverts et fort bien cultivs; mais les lollas, quoique ouverts comme
les lougans, demeurent sans culture, et ne servent d'habitations qu'aux
fourmis.

Les hommes du pays sont bien faits et n'ont pas le nez tout--fait plat.
Les femmes ont la taille beaucoup moins belle que les hommes; mais elles
ont le ventre pendant et les mamelles si longues, qu'elles peuvent
allaiter un enfant derrire leurs paules. Les travaux pnibles dont
elles s'occupent continuellement les rendent extrmement robustes. Elles
cultivent la terre, elles font l'huile de palmier, les toffes de coton,
etc., etc. Lorsqu'elles ont fini cet ouvrage, leurs indolens maris les
occupent au soin de leur chevelure laineuse, dont ils sont extrmement
curieux, et leur font passer deux ou trois heures  cet exercice.

On voit souvent des villes entires qui se transportent d'un canton 
l'autre, soit par haine pour leurs voisins, soit pour se procurer plus
de commodits dans un autre lieu. Il ne leur faut pas beaucoup de temps
pour dfricher le terrain.

Les hommes et les femmes ne manquent pas chaque jour de s'oindre le
corps d'huile de palmier ou de civette; mais cette onction, qui n'est
pas sans quelque mlange, jette une odeur forte et dsagrable.

Sur les accusations de meurtre, d'adultre, et d'autres crimes odieux
dans la nation, les personnes suspectes sont forces de boire d'une eau
rouge qui est prpare par les juges, et qui s'appelle _l'eau de
purgation_. Si la vie de l'accus n'est pas rgulire, ou si on lui
connat quelque sujet de haine contre le mort, quoique l'vidence manque
 l'accusation, les juges rendent la liqueur assez forte ou la dose
assez abondante pour lui ter la vie. Mais s'il mrite de l'indulgence
par son caractre ou par l'obscurit des accusations, on lui fait
prendre un breuvage plus doux, pour le faire paratre innocent aux yeux
de la famille et des amis du mort. C'est une espce de question qu'on
rend plus ou moins cruelle, suivant l'opinion qu'on a de l'accus. La
ntre est galement barbare pour les innocens et pour les coupables.

Les btes farouches se font craindre jusqu'aux environs des villes et
des villages. Les maisons mme sont infectes d'une multitude de rats,
de serpens, de crapauds, de mousquites, de scorpions, de lzards, et
surtout d'une prodigieuse quantit de fourmis. On en distingue trois
sortes, les blanches, les noires et les rouges. Celles-ci s'lvent des
logemens de neuf pieds de hauteur, emploient deux ou trois ans  jeter
les fondemens de leur difice, et rduisent en poudre une armoire pleine
d'toffe, dans l'espace de quinze ou vingt jours.

Le terroir est trs-fertile: le riz, le millet, les pois, les fves, les
melons, les patates, les bananes et les figues y croissent en abondance
et se vendent presque pour rien. La rivire est remplie de poissons, et
les habitans en mangent beaucoup plus que de toute autre viande,
quoiqu'ils ne manquent d'aucune sorte d'animaux, et qu'on les achte 
leur march. La volaille ordinaire, les pintades, les oies, les canards,
les pigeons ne leur cotent que la peine de les prendre. Leurs champs
prsentent de vastes troupeaux de boeufs, de vaches, de chvres et de
moutons. Les montagnes sont remplies de cerfs, de sangliers, de daims et
de chevreuils. Ceux  qui le gibier manque n'en peuvent accuser que leur
paresse. La bont du pays et l'abondance du fruit y attirent une
quantit incroyable de singes.

Le pays ne parat pas propre  la production des mtaux. C'est le
partage des rgions sches et hautes telles que Bambouk. Ceux qui
travaillent  la dcouverte des mines prennent pour un heureux signe les
apparences les plus contraires  la fertilit, telles que les rocs, la
scheresse des terres, la couleur ple et morte des plantes et de
l'herbe. Il semble que la nature ne nous ait donn l'or qu' regret, et
comme un prsent funeste. Elle l'a relgu dans des lieux o elle-mme
parat n'avoir plus sa vertu productrice, ni sa richesse bienfaisante,
o elle est comme ensevelie dans ses dbris, et o, loin d'appeler
l'homme, tout le repousse et l'effraie, si quelque chose pouvait
effrayer l'avarice.




CHAPITRE V.

Histoire naturelle de la cte occidentale d'Afrique jusqu'
Sierra-Leone.


Cette histoire naturelle sera divise en cinq classes: les vgtaux, les
quadrupdes, les oiseaux et la volaille, les amphibies avec les insectes
et les reptiles, enfin les poissons. Ces cinq articles seront traits
successivement dans l'ordre o l'on vient de les nommer; mais il est 
propos de commencer par quelques remarques gnrales des voyageurs sur
le climat et les saisons, l'air, les maladies et le terroir de cette
division de l'Afrique. Au surplus, nous devons prvenir le lecteur qu'il
ne trouvera pas ici de description complte, telle qu'il pourrait la
dsirer chez les naturalistes. Nous donnerons plus ou moins de dtails,
selon que l'objet sera plus ou moins connu, plus ou moins intressant.
On se souviendra qu'un abrg n'est pas un dictionnaire.

Dans les parties de l'Afrique dont on traite ici l'histoire, l'anne
peut tre divise entre la saison sche et la saison humide. La premire
dure huit mois, c'est--dire, depuis le mois de septembre jusqu'au mois
de juin; la seconde depuis le mois de juin jusqu' celui d'octobre
exclusivement. C'est cette dernire saison qui fait l'hiver. Pendant
celle de la scheresse, les chaleurs sont excessives par la raret des
pluies;  peine tombe-t-il quelques roses dans tout cet espace.

Les pluies commencent fort doucement, et par quelques ondes passagres,
mais qui ne laissent pas d'tre accompagnes d'clairs et de tonnerre;
elles augmentent vers la fin de juin. La chute des eaux devient alors si
violente, avec des orages, des vents, un tonnerre et des feux si
terribles, qu'on croirait avoir  redouter la confusion des lmens.
C'est nanmoins dans cette saison que les habitans du pays sont obligs
de travailler  la terre. La plus grande imptuosit des pluies est
depuis le milieu de juillet jusqu'au milieu d'aot.

La premire et la dernire tempte sont gnralement les plus violentes.
Il s'lve d'abord un vent fort imptueux, qui dure environ une
demi-heure avant la chute de la pluie, de sorte qu'un vaisseau surpris
par cette agitation subite peut tre fort aisment renvers. Cependant
les apparences du ciel sont des avertissemens qui la font prvoir. Il se
charge quelque temps auparavant; il devient noir et triste.  mesure que
les nues s'avancent, il en sort des clairs qui sont capables de
rpandre l'effroi. Les clairs sont si terribles en Afrique et
s'entre-suivent de si prs, que pendant la nuit ils rendent la lumire
continuelle: le fracas du tonnerre n'est pas moins pouvantable, et va
jusqu' faire trembler la terre.

Pendant la pluie, l'air est ordinairement frais; mais  peine est-elle
finie, que le soleil se montre et fait sentir une extrme chaleur. On
est quelquefois port  prendre ce temps pour se dshabiller et pour
dormir; mais, avant qu'on soit sorti du sommeil, il arrive souvent un
nouveau tornado qui fait passer le froid jusque dans les os, et dont les
suites deviennent funestes. C'est ordinairement le sort des Europens,
lorsqu'ils ngligent les prcautions; car les naturels du pays sont 
l'preuve de ces rvolutions de l'air. Dans la saison des pluies, les
vents de mer soufflent peu; mais  leur place il vient au long de la
rivire des vents d'est qui sont d'une fracheur extrme, depuis le mois
de novembre jusqu'au mois de janvier, surtout pendant le jour.

Tous les crivains attribuent aux pluies les dbordemens du Sngal, de
la Gambie et des autres rivires de la mme cte. Le Maire prtend que
la cause des pluies est le retour du soleil, qui, s'loignant alors du
tropique du cancer, fait en France le solstice d't, et celui d'hiver
dans cette partie d'Afrique. Cet astre attire une grande masse de
vapeurs qui retombent ensuite en grosses pluies, cause rgulire des
inondations.

Ceux qui arrivent des climats froids doivent s'attendre  trouver en
Afrique quatre mois fort malsains et fort ennuyeux; mais ils sont
ddommags de cette affreuse saison par le retour d'un printemps de huit
mois, pendant lequel ils voient continuellement les arbres couverts de
fleurs et de fruits. L'air est alors d'une fracheur charmante;
cependant il conserve une qualit particulire qui ne doit pas tre fort
saine pour le corps, puisqu'elle est capable de rouiller une clef dans
la poche. Le temps des chaleurs excessives est ordinairement la fin de
mai, quinze jours ou trois semaines avant la saison des pluies.

Le soleil se fait voir perpendiculairement deux fois l'anne. Jamais la
longueur du jour ne surpasse treize heures, et jamais il n'y a moins de
onze heures, c'est--dire, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil;
car on connat peu les crpuscules en Afrique. La lumire n'y parat
qu'avec le soleil, et l'on se trouve dans les tnbres aussitt qu'il
disparat. Ceux qui ont quelques notions de la sphre comprendront
aisment que, dans le voisinage de l'quateur, le soleil, tant presque
perpendiculaire, doit laisser peu de place  ce qu'on nomme aurore et
crpuscule chez les peuples qui ont la sphre oblique.

En gnral l'air de ces ctes est malsain, surtout vers les rivires,
vers les terrains marcageux, et dans les cantons couverts de bois, sur
toute la cte, depuis le Sngal jusqu' la Gambie. La saison des pluies
est pernicieuse  tous les Europens; et celle des chaleurs, qui dure
depuis le mois de septembre jusqu'au mois de juin, ne leur est gure
moins funeste, s'ils n'opposent beaucoup de prcaution au danger.

Cette intemprie de l'air cause aux trangers qui n'y sont pas
accoutums plusieurs sortes de maladies; mais l'effet en est encore plus
fcheux lorsqu'ils mangent trop avidement les fruits du pays, et qu'ils
se livrent avec excs  l'usage du vin de palmier et des femmes. Les
maux auxquels ils doivent s'attendre sont la fivre, le
_cholra-morbus_, des ulcres aux jambes et de frquentes convulsions,
suivies infailliblement de la mort ou d'une paralysie. De toutes ces
maladies, la plus fatale est la fivre, qui emporte souvent en
vingt-quatre heures l'homme du meilleur temprament. Les vers sont une
autre incommodit cruelle de ces contres. Les Ngres surtout y sont
sujets. Moore rapporte l'exemple d'une jeune femme qui avait dans chaque
genou un ver long d'une aune. Avant que le ver part, elle souffrit de
violentes douleurs; et ses jambes enflrent beaucoup; mais, lorsque la
tumeur vint  s'ouvrir, et que le ver eut commenc  se faire voir, ses
souffrances diminurent. Le ver sortait chaque jour de la longueur de
cinq  six pouces.  mesure qu'il s'tendait, on le roulait doucement
autour d'un petit bton, avec la prcaution de le lier d'un fil pour
l'empcher de rentrer. S'il se rompt malheureusement dans l'opration,
la gangrne suit immdiatement. L'opinion des Ngres sur la cause de ces
vers est qu'ils viennent de l'paisseur de l'eau, qualit que la saison
des pluies fait prendre ncessairement  leur boisson. La mme maladie
est commune sur la cte de Guine proprement dite, dans les les des
Carabes, et dans plusieurs parties des Indes orientales.

On a observ sur toutes ces ctes que les nues qui apportent la pluie
viennent presque toujours du sud-est; elles sont attires par le soleil
dans sa marche vers le tropique du nord; elles se rsolvent en pluie
lorsqu'elles sont rarfies par sa chaleur. Son action tant encore
beaucoup plus forte  son retour, il les rompt avec violence, les
carte, et cause les tonnerres et les clairs redoutables qui semblent
menacer la nature de sa ruine, jusqu' ce que, les nues tant dissipes
par degrs, l'air reprend sa clart vers le temps o le soleil atteint 
l'quinoxe, c'est--dire  la fin de septembre.

La varit des arbres est extrme dans cette partie de l'Afrique. On y
trouve d'excellens bois de construction pour les vaisseaux et pour
d'autres usages, et des arbres d'une grosseur si extraordinaire, que
vingt hommes ensemble n'en pourraient embrasser le tronc. Barbot en
mesura un, prs de Gore, dont la circonfrence tait de soixante pieds.
Il tait  terre abattu par le nombre des annes, et le tronc en tait
creux: vingt hommes y auraient pu tenir debout. Cet arbre, nomm baobab
par les Iolofs, porte dans d'autres pays de l'Afrique le nom de _gou_.
Les Franais l'ont quelquefois appel calebassier, et son fruit
pain-de-singe.

Adanson, voyageur franais, a vu sur l'corce de quelques-uns de ces
arbres de cinq  six pieds de diamtre, des noms gravs profondment. Il
en renouvela deux, dont l'un datait du quinzime, et l'autre du seizime
sicle. Ces caractres avaient environ six pouces de longueur; mais ils
n'occupaient en largeur qu'une trs-petite partie de la circonfrence du
tronc, d'o il jugea qu'ils n'avaient pas t gravs dans la jeunesse de
ces arbres. Il lui sembla que ces inscriptions suffisaient pour
dterminer  peu prs  quel ge les baobabs peuvent arriver; car, si
l'on suppose que les noms dont il parle ont t gravs dans les
premires annes de ces arbres, et que ceux-ci aient grossi de six pieds
dans l'espace de deux sicles, on peut calculer combien il leur faudrait
de sicles pour parvenir  vingt-cinq pieds.

Aux branches de ces arbres monstrueux sont quelquefois suspendus des
nids qui n'tonnent pas moins par leur grandeur; il y en a qui ont au
moins trois pieds de longueur, et ressemblent  de grands paniers
ovales, ouverts par en bas, et tissus confusment de branches d'arbres
assez grosses. Ce sont ceux d'une espce d'aigle que les Ngres
appellent _ntann_.

La couleur de l'corce du baobab, dit M. Golberry, autre voyageur
franais, est d'un brun clair, piquete de petits points gris; mais La
couleur du tronc de l'arbre est plus fonce que celle des matresses
branches. Les feuilles sont longues de six  huit pouces sur trois
pouces de large, attaches par trois, cinq ou sept sur un ptiole
commun, comme les feuilles du marronnier d'Inde, auxquelles elles
ressemblent. L'aspect d'un baobab offre un dme immense d'une belle et
riche verdure. Ses fleurs sont blanches et trs grandes; elles ont,
quand elles sont panouies, quatre pouces de longueur sur prs de six
pouces de diamtre. Elles sont un exemple remarquable du sommeil des
plantes. Les Ngres ne cessent d'admirer cette facult de la fleur du
baobab de se replier sur elle-mme pendant la nuit, et de ne s'ouvrir
qu'aux premiers rayons du soleil levant. Ils disent que cette fleur
dort, et ils ne se lassent pas du plaisir de se rassembler avant le
lever du soleil autour des baobabs en fleur, d'pier leur rveil, et de
leur dire dans leur langue, au moment de leur panouissement et en les
saluant: Bonjour, belle dame.

C'est aussi au lever du soleil que les Ngres ont coutume de recueillir
les jeunes feuilles du baobab, qu'ils emploient  diffrens usages, mais
dont ils se servent surtout pour donner de la saveur et du got au
bouillon,  la vapeur duquel ils cuisent leur couscous, et qui sert
d'assaisonnement  ce mets. Ils font scher les feuilles  l'ombre, et
la rduisent en une poudre verte qu'ils appellent _lalo_. Cette poudre
se conserve parfaitement dans des sachets de toile de coton, pourvu
qu'elle soit tenue dans un lieu sec; ils l'emploient journellement, et
en mettent deux ou trois pinces dans leur couscous ou autres mets.

Son fruit, nomm _bou_ par les Ngres, a une forme oblongue; il se
termine en pointe  ses deux extrmits. Sa longueur est de dix pouces,
sur six de diamtre dans la partie la plus renfle qui est au milieu.
L'corce de ce fruit et dure et ligneuse, d'un brun trs-noir, marque
par des sillons, et couverte d'un duvet trs-fin, trs-court, et d'une
teinte verdtre. Quand le fruit est dans sa parfaite maturit, ce duvet
disparat et laisse  nu une coque noire et lisse, qui de loin ressemble
 un coco dpouill de sa premire enveloppe. On trouve dans l'intrieur
une substance blanche, spongieuse et pulpeuse, imbibe d'une eau
aigrelette et sucre trs-agrable au got. Chaque fruit contient
plusieurs centaines de graines. Les Ngres reconnaissent  la pulpe du
bou des vertus admirables. Lorsqu'elle est sche, ils la rduisent en
poudre, la dlaient dans du lait, ou mme dans de l'eau pure, et en font
usage, avec beaucoup de succs, contre les crachemens de sang, et contre
d'autres maladies. Ils disent que ceux d'entre eux qui ont la
possibilit de faire un usage habituel de la pulpe du bou et des
feuilles du gou, sont plus forts, plus robustes, plus braves et plus
courageux que les autres.

Ce fruit est un objet de commerce. Les Mandingues le portent dans la
partie orientale et mridionale de l'Afrique, tandis que les Maures ou
Arabes le font passer dans le pays de Maroc, d'o il se rpand ensuite
en gypte et dans toute la partie orientale de la Mditerrane. C'est
dans ce dernier pays qu'on en rduit la pulpe en une poudre qu'on
apporte du Levant dans l'Europe occidentale, et qu'on connat depuis
long-temps sous le nom trs-impropre de terre sigille de Lemnos.
Prosper Alpin est le premier qui ait reconnu que cette poudre, regarde
jusqu' lui comme une terre de l'Archipel, tait une substance purement
vgtale, et originaire de l'thiopie ou du centre de l'Afrique.

M. Golberry parle d'un baobab de cent quatre pieds de tour, ou de
trente-quatre pieds de diamtre. La hauteur de son tronc n'excdait pas
trente pieds.  cette lvation, ses branches principales s'tendaient
horizontalement  plus de cinquante pieds autour de l'arbre; leurs
extrmits flchissaient vers la terre. Le temps avait creus dans le
tronc une caverne haute de vingt-deux pieds, sur un diamtre de vingt
pieds. Les Ngres en avaient faonn l'intrieur et l'entre. Le sol
tait un sable de couleur orange, que l'on y avait apport. Suivant une
tradition, une idole avait autrefois orn ce temple d'un genre et d'une
structure admirables; mais les prtres mahomtans l'avaient dtruite.
Cette caverne servait de rendez-vous et de salle d'assemble aux
habitans des villages voisins.

Les racines du baobab s'tendent extraordinairement loin; elles se
prolongent horizontalement et presqu' fleur de terre,  la distance de
soixante pieds, et plus. Elles servent de soutien  une norme racine
pivotante. Cet tonnant vgtal appartient particulirement aux contres
occidentales de l'Afrique comprises entre le cap Blanc et le cap des
Palmes. Les botanistes l'ont nomm _Adansonia digitata_. Il est de la
famille des malvaces; le coeur du bois est tendre et lger, et abondant
en moelle; elle occupe une partie si considrable de l'intrieur, que,
quand une sorte de moisissure,  laquelle le centre est sujet, s'y
tablit, il s'y forme des cavernes telles que celle qui a t dcrite
plus haut. L'corce est fort paisse, fort lisse, et presque aussi dure
que le bois: l'un et l'autre ont presque la duret du fer.

M. Golberry mesura un des baobabs dont parle Adanson, trente-six ans
aprs ce clbre naturaliste, et ne le trouva accru que d'un pied et
quelques pouces de circonfrence, c'est--dire de sept  huit lignes de
diamtre.

Le plus utile et le plus commun de tous les arbres du pays, comme de
tout le reste de l'Afrique, est le palmier, dont on connat plusieurs
espces dans cette partie du monde, o les principales sont le dattier
et le cocotier, l'aouara, le siboa, et le rondier qui porte le vin. Nous
avons dj parl de ce dernier. Nous ajouterons ici quelques dtails sur
ce don prcieux, que la nature a fait aux Ngres.

Le vin de palmier est une liqueur qui distille du rondier par une
incision qu'on fait au sommet. Il a la couleur et la consistance des
vins d'Espagne. Il ptille comme le champagne. Il joint  la douceur
une sorte d'acidit qui le rend fort agrable. Il envoie des vapeurs 
la tte, et les trangers qui en boivent trop librement, sans en avoir
form l'habitude, en ressentent de fcheux effets. Il est trop purgatif,
lorsqu'il est fait nouvellement, quoique ce soit alors qu'il ait plus de
douceur et d'agrment; car, dans l'espace d'un jour ou deux, il fermente
et devient aussi fort que le vin du Rhin. Les habitans ne se l'pargnent
pas dans cette nouveaut, et ne trouvent pas qu'il leur soit fort
nuisible. Il n'est vritablement bon que pendant trente-six heures.
Ensuite il s'aigrit et s'altre par degrs jusqu' se changer en
vinaigre.  mesure qu'il vieillit, il devient plus capable de
communiquer des vapeurs  la tte. C'est un puissant diurtique; et
cette qualit explique fort bien pourquoi les Ngres ne sont pas sujets
 la gravelle ni  la pierre. Il fermente avec tant de violence, que, si
l'on ne fait beaucoup d'attention aux vases qui le contiennent, il les
agite et les brise. Le vin de palmier parat dlicieux  quantit
d'Europens lorsqu'il sort du tronc de l'arbre. Les Ngres y mlent
quelquefois de l'eau. Ils assurent que, si l'on en prend  l'excs, il
enflamme les parties naturelles.

Leur mthode pour le recevoir du tronc est, comme on l'a dj dit, de
suspendre leur gourde quelques doigts au-dessous de l'incision, pour y
faire couler la sve. Ils coupent une branche, et laissent la gourde
attache au chicot; mais il ne leur arrive gure d'en couper plus de
deux, dans la crainte d'affaiblir l'arbre. Lorsque la sve a coul
trente ou quarante jours par diffrentes incisions, ils couvrent de
terre grasse et les ouvertures du tronc et la place des branches
coupes, pour donner  l'arbre le temps de se rtablir.

Les Ngres n'emploient pas d'chelles pour grimper sur les palmiers,
soit qu'ils en veuillent cueillir le fruit ou tirer du vin. Ils se
servent d'une sorte de sangle d'osier, ou de gros fil de coton, ou de
feuilles sches de palmier, qui est assez grande dans sa rondeur pour
renfermer l'arbre et le Ngre qui veut y monter, en laissant entre
l'homme et l'arbre l'espace d'un pied et demi.  l'aide de cette
ceinture, contre laquelle un Ngre s'appuie le derrire en pressant
l'arbre des pieds et des genoux, il grimpe au sommet avec une agilit
surprenante. Il choisit l'endroit auquel il veut attacher sa gourde. Il
s'y arrte aussi tranquillement que s'il tait assis. On est effray de
les voir suspendus si haut avec un secours si faible. Moore, dit qu'ils
montent,  la vrit avec beaucoup de vitesse; mais que, lchant
quelquefois prise, ils tombent du haut de l'arbre, et se tuent
misrablement.

Le siboa est d'une hauteur extraordinaire. Ses feuilles servent aux
habitans pour couvrir leurs maisons. Ils tirent du tronc une sorte de
vin qui a beaucoup de rapport avec le vin de palmier, quoiqu'il ne soit
pas si doux. Dans sa jeunesse, le tronc est aussi plein de sve que
celui du palmier; mais le nombre des annes le rend dur et coriace.

L'aouara crot en abondance sur le Sngal. Il est droit, haut, et d'une
grosseur gale jusqu'au sommet. On en a vu de la hauteur de cent pieds.
Sa tte est environne d'une corce dure et ingale, d'o il sort
trente, quarante, et jusqu' soixante branches; elle sont toutes fort
droites, vertes, unies, sans noeuds et flexibles, d'une substance qui
tient le milieu entre le roseau dans sa parfaite maturit et le roseau
vert. Ces branches sont longues de trois ou quatre pieds, et creuses au
centre; elles se fendent comme l'osier en fils de toutes sorte de
grosseur, qui peuvent recevoir diffrentes sortes de teinture.  leur
extrmit, elles produisent une feuille d'un pied de long, qui, venant 
s'ouvrir, forme un ventail naturel d'environ deux pieds de largeur. On
emploie ces branches  divers usages. Les Ngres en font des cribles
pour leurs grains, mais surtout des paniers et des corbeilles qui
portent en Amrique le nom de paniers carabes, parce que c'est de ces
sauvages que les Franais en ont tir l'invention. Les feuilles de
l'aouara sont fort commodes, et pourraient tre d'une grande utilit, si
les Ngres avaient assez d'industrie pour les rendre molles et pliables.

L'arbre que son utilit doit faire placer aprs les prcdens, et qui
crot fort communment prs du Sngal, est le cotonnier. Il aime les
cantons levs, ce qui le met  couvert des inondations: peut-tre ne
devrait-il tre compt qu'au rang des arbrisseaux. Le coton n'en est pas
excellent, parce que les Ngres en ngligent la culture. En Amrique, on
a des machines qui portent le nom de moulins  coton, pour sparer le
coton de sa semence; mais les Ngres d'Afrique se servent de leurs
mains. C'est l'ouvrage de leurs femmes, qui le filent ensuite avec un
simple fuseau sans rouet.

L'indigo crot naturellement dans plusieurs cantons du pays, et les
Ngres en font usage pour teindre les pagnes ou leurs toffes de coton.
Ils leur donnent une couleur fort vive; mais l'art de teindre n'est pas
aussi cultiv parmi eux qu'en Amrique. Barbot dit que l'indigo crot en
Afrique sur un arbuste que les Portugais ont nomm _finto_, dont la
hauteur est d'environ trois pieds.

Les les du Sngal et les cantons voisins produisent quantit
d'excellent tabac. Cette plante pourrait tre fort avantageusement
perfectionne, si les Ngres avaient assez d'industrie pour la cultiver
et pour la travailler un peu aprs l'avoir recueillie. Moore observe que
sur la Gambie les Ngres plantent le tabac prs de leurs maisons; qu'ils
le sment aussitt qu'ils ont fait la moisson du grain; que celui qui
crot prs des rivires est trs-fort, et qu' peu de distance des mmes
lieux il est beaucoup plus faible.

Dans les pays du Sngal crot le sanara. Les terres humides sont celles
qui conviennent  cet arbre. Il est gnralement de la hauteur et de la
grosseur du poirier. Ses feuilles ressemblent  celles du laurier-rose.
Le bois en est dur, et d'autant plus propre  la construction des
vaisseaux et des barques, qu'il acquiert une nouvelle duret dans l'eau;
mais les Ngres ne souffrent pas volontiers qu'on abatte ces arbres,
parce que les abeilles aiment  s'y rfugier, et qu'ils en tirent
beaucoup de miel et de cire.

On trouve sur toutes les ctes occidentales de l'Afrique le calebassier
d'herbe, _cucurbita lagenaria_, que les Ngres estiment, avec raison,
parce qu'il leur fournit tous leurs vases. Cet arbre a communment trois
ou quatre pieds de circonfrence. Il y en a de diffrentes formes et de
diverses grandeurs. L'corce en est mince, et ne surpasse pas
l'paisseur d'un cu; mais elle est dure et coriace. Le bois est doux,
et se polit facilement. Cet arbre porte des fleurs et des fruits deux
fois l'anne, ou plutt il est constamment couvert de fruits et de
fleurs. Lorsque la calebasse est mre, on le reconnat  sa tige, qui se
fltrit et devient noire; alors on se hte de la cueillir pour prvenir
sa chute, qui ne manquerait pas de la briser. Les Ngres en font
diverses sortes d'ustensiles. Il se trouve des calebasses assez grandes
pour contenir vingt-quatre pintes. Leur manire de les prparer est de
les percer  l'extrmit, pour y faire entrer de l'eau chaude qui
amollit et dissout la chair intrieure. Ils la tirent ensuite avec un
petit bton, et, mlant du sable avec leur eau, ils continuent de rincer
et de nettoyer le dedans jusqu' ce que les moindres fibres en soient
sorties. Aprs cette opration, ils laissent scher la calebasse, qui
devient propre alors  contenir du vin et d'autres sortes de liqueurs,
sans leur communiquer aucun mauvais got. Pour couper une calebasse en
deux, et s'en faire des bassins ou des plats, ils la serrent par le
milieu avec une corde, immdiatement aprs l'avoir cueillie. La coque
est alors si molle, qu'elle se divise aisment.

Le tamarinier crot dans toutes les parties occidentales de l'Afrique.
Ceux qui se trouvent au sud du Sngal sont d'une hauteur
extraordinaire; mais communment cet arbre n'est pas plus haut que le
noyer, quoiqu'il soit beaucoup plus touffu. C'est la chair et la graine
spares de la peau extrieure de son fruit, et broyes en consistance,
qu'on transporte en Europe, et qui sont employes dans la mdecine. En
Afrique, les Ngres en font une liqueur avec de l'eau, du sucre et du
miel. Ils en composent aussi des confections qu'ils conservent pour
apaiser leur soif.

Le _kahouer_ est une espce de prunier qui ressemble beaucoup au
cerisier. L'_ape_, ou l'arbre aux singes, est assez grand. Il crot sur
le bord des rivires: c'est sur ses branches que le _koubolos_, ou
martin-pcheur, fait son nid. Le _bischalo_ est un bois dur et bon pour
la charpente. Il crot sur les rives de la Gambie. Son tronc est droit,
et son feuillage donne beaucoup d'ombre. C'est sous ces arbres que les
Ngres prennent le plaisir de la conversation et de la danse. Prs du
lac de Cayor il crot une multitude d'bniers qui donnent de l'bne de
la plus belle espce. On en trouve aussi  Dona et dans d'autres
cantons du Sngal.

Les environs de Fatatenda produisent le _pao de sangre_, d'o l'on tire
le sang-de-dragon. Les habitans l'appellent _komo_. Il a si peu de
hauteur et de grosseur, qu'on en trouve peu d'o l'on puisse tirer une
planche de quatorze ou quinze pouces de largeur. Il rend une odeur
agrable lorsqu'il est nouvellement coup. Son bois est dur, d'un beau
grain, et prend un fort beau poli. On en fait des critoires et des
ouvrages de marqueterie dont la vermine n'approche jamais. Les habitans
s'en servent pour composer leur balafo, instrument de musique dont on a
donn la description. Cet arbre aime un terroir sec, pierreux, et
surtout le sommet des montagnes.

Les bords de la Gambie et les cantons voisins produisent une abondance
extraordinaire de courbarils, arbre gros et touffu, qui sert en Amrique
 plusieurs usages, mais fort nglig par les Ngres. Chaque fruit a
trois on quatre noyaux de la grosseur et de la forme d'une amande
commune, durs et d'un rouge fonc, remplis d'une noix dont le got est
 peu prs le mme que celui de la noisette, mais un peu plus aigre. Les
enfans ngres les aiment passionnment, et les Europens leur trouvent
beaucoup de ressemblance avec le got du pain d'pice, auquel ils
ressemblent aussi par la couleur. De l'corce de l'arbre on fait des
tabatires, des botes  poudre, etc. Le tronc jette une gomme claire et
transparente qui ne se dissout point aisment, et qui jette au feu une
odeur aromatique peu diffrente de l'encens. Les Anglais nomme cet arbre
_locust tree_.

Le fromager ou _polou_ crot dans plusieurs cantons, particulirement
sur la rivire de Cachao et dans les les de Bissaoots, o les habitans
le plantent autour de leurs maisons. C'est un arbre fort haut et fort
gros. Quand ses feuilles tombent, on voit succder une cosse verte de la
forme et de la grosseur d'un oeuf de poule, mais un peu plus pointue par
les deux bouts. Elle contient un duvet ou une sorte de coton qui n'est
pas plus tt mre qu'elle crve avec quelque bruit; et le coton serait
emport aussitt par le moindre vent, s'il n'tait recueilli avec
beaucoup de soin. Il est couleur de perle, extrmement fin, doux et
luisant, plus court que le coton commun, mais ais  filer, et
trs-propre  faire de fort beaux bas.

Le savonnier est de la grosseur d'un noyer, et ressemble  l'arbre qui
porte le mme nom en Amrique; aussi est-il de la mme espce. Les
Ngres crasent le fruit entre deux pierres pour en tirer le noyau, et
font usage de la chair pour en laver leur linge. Elle mousse et nettoie
fort bien; mais elle use le linge beaucoup plus vite que le savon. Le
mischry n'a gure plus de vingt pieds de hauteur; son tronc est fort
gros. On estime d'autant plus les planches de ce bois, que les vers ne
s'y mettent jamais. Le mischry est fort commun sur les bords du
Rio-Grande.

Le figuier sauvage de l'Afrique est de vingt ou vingt-deux pieds de
hauteur: ses branches s'tendent au loin, et produisent beaucoup de
feuilles. On en voyait un  Albreda, sur la Gambie qui n'avait pas moins
de trente pieds de circonfrence. Le fruit en est insipide. Le bois de
cet arbre n'est pas propre  brler, ni mme  faire des planches, parce
qu'il est fort dur; mais, comme il est fort blanc et fort uni, on ne
laisse pas de l'employer pour les lambris. Par la mme raison, les
Ngres en font des plats, des cuelles, des assiettes et des cuillres;
d'autant plus que, lorsqu'on le travaille vert, il n'est pas sujet  se
fendre. Les habitans prennent plaisir  s'assembler sous son feuillage,
pour y tenir leurs caldes ou leurs assembles.

Toute la cte produit des orangers et des citronniers.  James-Fort, sur
la Gambie, les Anglais en recueillent soigneusement le fruit, et n'en
manquent jamais pour leur punch. Les orangers prosprent surtout dans
l'le de Bissao. Brue en vit un dans la cour du palais du roi, d'une si
prodigieuse grandeur, qu'il couvrait la cour toute entire. Les
citronniers des bords du Casa-Mansa portent un fruit d'une espce
singulire, rond, plein de jus, l'corce de l'paisseur du parchemin, et
communment sans aucune sorte de ppins.

Sur le bord des rivires, on trouve un arbuste qui a la feuille rude, et
qu'on ne peut toucher sans que toute la touffe des feuilles ne se retire
et ne se resserre par une espce de sympathie: il porte une sorte de
fleur jaune, semblable  nos roses de haies. Cet arbuste est nomm
sensitive par les Europens.

Le quamiay est un arbre grand et touffu, dont le bois est fort dur. Les
Ngres des environs du cap Vert en font des mortiers pour piler le riz
et le mas, parce qu'il n'est pas sujet  se fendre. L'corce est
employe dans la mdecine.

L'encens se trouve dans les pays au sud d'Arguin et au nord du Sngal;
ses branches, qui sont en grand nombre, sont menues et flexibles,
couvertes d'une peau mince et serre. Les feuilles sont longues et
troites; elles croissent en couple, et ne perdent jamais leur verdure.
La tige qui le soutient est rouge et forte. Elles sont molles et
paisses; si on les broie dans la main, elles rendent un suc huileux,
d'une odeur aromatique et d'un effet astringent.

Dans le pays du cap Vert, on voit communment un petit arbrisseau qui
porte un fruit semblable  l'abricot, de la grosseur de la noix et d'un
got fort agrable. Les Ngres l'appellent _mandananza_; il passe pour
malsain. Ses feuilles ressemblent  celles de l'if, et sont d'un vert
lger.

Barbot nomme quantit d'arbres qui se trouvent aux environs de
Sierra-Leone. Le _bissy_ est ordinairement haut de dix-huit ou vingt
pieds. Son corce est d'un rouge bruntre et sert  la teinture de la
laine. Les Ngres l'emploient aussi  faire des canots. Le _katy_ est un
grand arbre dont le bois est fort dur, et sert  faire des canots qui
sont  l'preuve des vers. Ses feuilles et son corce sont mdicinales.
Le _billagoh_, plus grand encore que le katy, communique aussi  ses
feuilles une vertu purgative. Le _bossy_ est un arbre doux au tact, qui
porte une prune longue et jaune, d'un got fort amer, mais trs-saine.
Les Ngres emploient l'corce  faire des cendres pour leurs lessives.
Le _bonde_ est un arbre gros et touffu, de sept ou huit brasses de tour.
L'corce en est pineuse et le bois fort doux. On s'en sert pour la
construction des canots; et de sa cendre, mle avec de l'huile de
palmier, on fait du savon. Le _mill_ est gros et coriace; c'est le bois
que les Ngres emploient pour leurs conjurations. Le _dombock_ produit
un fruit qui ressemble aux cormes, et dont les Ngres mangent beaucoup.
L'corce, trempe dans de l'eau, cause le vomissement. Le bois est rouge
et sert  la construction des pirogues. Le _kolack_ est un grand arbre
qui porte une espce de prune fort bonne  manger. L'corce en est
purgative. Le _duy_ est fort touffu. Son fruit ressemble  la pomme, et
plat beaucoup aux Ngres. Ils s'en servent en infusion comme d'un
cordial et d'un restaurant.

L'corce du _naukony_, lorsqu'elle est coupe, a le got du poivre. Le
_dongah_ est commun au long des ctes, et produit un fruit qui ressemble
 nos glands. Le _djaadjah_ se trouve en abondance dans tous les
endroits marcageux, aux bords des lacs et sur les rivires. Les
Hollandais lui ont donn le nom de _mangelaer_, et les Franais celui de
_manglier_ et de _paltuvier_. Il n'est pas moins commun dans les
cantons marcageux de l'Amrique; et l'on s'y fait un amusement de
monter sur les branches, qui s'tendent sur l'eau, pour y prendre les
hutres qui s'y attachent en grand nombre. Ces mmes branches se
courbent vers la terre ou vers l'eau, y prennent facilement racine, et
se mlent avec si peu d'ordre, qu'il devient impossible de distinguer le
vritable tronc. Un mme arbre s'tend ainsi fort loin sur les bords
d'une rivire ou sur le rivage de la mer. Tous les voyageurs conviennent
que c'est un passe-temps fort agrable de manger des hutres au lieu
mme o elles se prennent. Les branches infrieures servent  s'avancer
sur la surface de l'eau; celles du milieu offrent des siges pour s'y
reposer, et celles d'en haut donnent de l'ombre; ordinairement les
hutres tiennent si fort aux branches basses, que, sans une hache ou
quelque autre instrument de fer, il est impossible de les arracher.
Elles sont plates, grandes comme la main, et d'un got assez amer; mais
on les trouve bonnes dans le pays, parce qu'il n'y en a pas de
meilleures.

Nous avons dj parl du bananier; il abonde dans le pays qui est entre
Gore et le Sngal. On se sert des feuilles pour couvrir les maisons.

Lorsque le rejeton commence  sortir de la terre, il a l'apparence de
deux feuilles roules ensemble, qui, venant  s'ouvrir, donnent passage
 deux autres, et celle-ci aux suivantes, jusqu' ce que l'arbre ou la
plante ait atteint l'ge de neuf mois; alors elle pousse de son centre
une tige d'un pouce et demi de diamtre, et longue de trois ou quatre
pieds. Les bourgeons dont elle est charge sont remplacs par des fruits
qui s'inclinent vers la terre par leur propre poids. Il sont mrs quatre
mois aprs que les bourgeons ont commenc  se faire voir, et continuent
depuis trente jusqu' cinquante ou soixante bananes, suivant la bont de
la plante et du terroir; ces pelotons sont assez lourds. Comme ils
croissent en cercle autour de la tige, et que leur nombre est
ordinairement de cinq, les Ngres les appellent dans leur langue une
_pate de bananes_.

Chaque banane peut avoir un pouce et demi de diamtre sur dix ou douze
pouces de longueur. La chair ressemble parfaitement  du beurre. Le
got de la banane est un mlange de celui du coin et de la poire de
bon-chrtien: elle est saine et nourrissante.

Lorsque le fruit est cueilli, on coupe aussitt la plante, pour ne
laisser que la racine, qui, dans l'espace d'un mois, produit un nouvel
individu et de nouveaux fruits; de sorte que le bananier porte du fruit
chaque mois de l'anne. On trouve l'ananas en abondance prs du Sngal
et sur toute la cte, jusqu'au sud du Congo.

Les melons d'eau, que les Franais appellent pastques, sont fort
communs dans les mmes parties de l'Afrique. Nous en avons dj parl.
La chair est d'un rouge luisant, et le jus fort doux et fort
rafrachissant. On reconnat le temps de leur maturit en les touchant
avec une petite baguette, qui les fait retentir comme un arbre creux.

L'igname est une plante qui ressemble  la betterave, et qui demande un
terrain gras et profond. La racine en est grosse, rude, ingale et
pleine de petits cordons. Au dehors, sa couleur est un violet fonc. Le
dedans a la consistance d'une betterave, et, soit cuit ou cru, il est
d'un blanc sale tirant sur la couleur de chair. L'igname est fade avant
d'tre bouilli; mais le feu lui donne du got, le rend nourrissant et
facile  digrer; il peut servir de pain, si on le mange avec de la
chair.

Le manioc crot fort abondamment en Guine. Mais, comme c'est une
production particulire de l'Amrique, nous en remettrons la description
 l'endroit de notre abrg qui regarde cette partie du monde.

On distingue ici trois sortes de patates, les rouges, les blanches et
les jaunes: elles s'entretiennent par les rejetons. Les unes mrissent
dans l'espace de six semaines; d'autres, qui passent pour les
meilleures, ont besoin de quatre mois. Ce lgume est bon, sain et
nourrissant. La couleur de la chair est la mme que celle de la peau,
c'est--dire rouge, blanche ou jaune: le got est dlicieux.

Au commencement de la saison des pluies, le pourpier crot
naturellement; et, sur les bords de la Gambie, il est non-seulement fort
bon, mais tout--fait semblable au ntre. On trouve aussi une herbe
nomme calalou, qui ressemble  l'pinard, et qui sert aux mmes usages.
Le pays produit une varit infinie d'autres bonnes herbes; mais les
Ngres ont peu de got pour les salades, et s'tonnent de voir manger de
l'herbe aux Europens comme aux chevaux et aux vaches; ils n'ont pas
plus d'inclination ni de curiosit pour les fleurs.

Dans le pays des Foulas, le grand millet se sme  la fin d'octobre, et
se recueille aux mois de mars et d'avril. Dans le royaume d'Oualo, le
temps de semer est la fin de dcembre, et celui de la moisson est aux
mois de mai et de juin.

 l'gard du petit millet, ou mil, ou bl de Guine, on en distingue six
sortes. Il se sme partout aprs les premires pluies, c'est--dire au
mois de juin, pour tre cueilli aux mois de novembre et de dcembre. On
sme tous ces grains  la main, comme nous semons le froment et l'orge:
il crot  la hauteur de neuf ou dix pieds, sur un petit tuyau. Le grain
est au sommet, dans une assez grande touffe.

Les Ngres font leur moisson avec des instrumens de fer assez semblables
 nos serpes; et, aprs avoir laiss scher pendant un mois le millet
dans l'pi, ils le renferment dans des huttes bties pour cet usage dans
des lieux secs: il se conserve ainsi des annes entires. Ils le battent
dans un mortier avec un pilon, pour sparer les grains, puis le broient
dans autre mortier, et le passent dans un crible pour sparer le son.

Le couscous, qui est l'aliment le plus commun des Ngres, est une
composition de farine de millet. Aprs en avoir fait une pte, ils la
mettent sur le feu dans un pot de terre ou de bois, perc d'un grand
nombre de trous comme nos passoires; et l'arrosant d'eau bouillante, ils
la remuent continuellement pour l'empcher de s'paissir.  force de
mouvement, elle se divise en petites boules sches et dures, qui se
gardent long-temps, lorsqu'on prend soin de les garantir de l'humidit.
Pour en faire usage, on les arrose d'eau chaude, ce qui les fait enfler
comme le riz. Cette nourriture est saine, du moins s'il en faut juger
par les Ngres, qui sont ordinairement gras et pleins de sant. Le grand
et le petit mil sont connus des naturalistes sous le nom de houlque
sorgho et de houlque  pi.

Le sanglet est la simple farine du mas. C'est l'aliment le plus commun
des pauvres habitans. Le mas se plat dans les terrains frais, et mme
marcageux. Il se cultive comme le millet, et se vend en pis ou en
grains.

Le riz crot fort abondamment sur les bords et dans les les du Sngal,
sur la Gambie et dans les autres parties de la cte, surtout dans les
lieux qui sont sujets aux inondations des rivires. Le commerce du riz
est considrable sur les ctes voisines de Cachao, et au sud de Bissao.

On sme le riz dans les terres basses. Il crot de la hauteur du
froment. Du sommet de la tige il pousse d'autres petit tuyaux qui
soutiennent les pis. Sa multiplication est si extraordinaire, qu'un
boisseau en produit souvent jusqu' quatre-vingts. Cependant la paresse
des Ngres les met quelquefois dans le cas d'en manquer.

Il n'y a point de champs ni de bois qui ne soient orns d'une grande
varit de fleurs sauvages, tout--fait diffrentes de celles de
l'Europe, mais d'une beaut fort mdiocre. On en distingue une qui
ressemble, pour la figure,  la belle de nuit. Elle est du plus beau
cramoisi du monde; mais les Ngres n'ont aucun got pour les fleurs. Ils
ont une sorte de lis qu'ils appellent _bounning_, d'un got fort cre,
dont les Anglais se servent dans leurs sauces.

Cette vaste partie du continent de l'Afrique, qui est depuis le cap
Blanc jusqu' Sierra-Leone, contient des animaux de toutes les espces,
surtout une infinit de btes de proie, qui vivent en sret dans cette
retraite. Donnons le premier rang au lion, puisqu'il l'a toujours
obtenu.

Il semble que l'Afrique soit le pays naturel de cette noble crature,
non-seulement parce qu'il n'y a point de rgions connues o les lions
soient en si grand nombre, mais encore parce qu'ils y sont d'une taille
et d'une fiert terribles. Cependant on remarque que ceux du mont Atlas
n'approchent point de ceux du Sngal et de la Gambie pour la hardiesse
et la grosseur.

Quelques naturalistes ont observ que la face du lion a quelque
ressemblance avec le visage humain. Il a la tte grosse et charnue,
couverte de longues boucles d'un crin fort rude. Son front est carr et
comme sillonn par de profondes rides, surtout lorsqu'il est en fureur.
Ses yeux sont vifs et perans, ombrags d'pais sourcils qu'il fait
mouvoir d'une manire effrayante. Il a le nez long, large et ouvert, la
mchoire paisse et garnie de muscles, de tendons et de nerfs d'une
force singulire. Il a, de chaque ct, quatorze dents, quatre
incisives, quatre de l'oeil, et six molaires. Sa langue est fort grosse,
rude et couverte de plusieurs pointes aussi dures que de la corne,
longues de trois ou quatre lignes et tournes vers le gosier. Cette
trange superficie de sa langue rend ses lchemens si dangereux, qu'ils
corchent aussitt la peau; et pour peu qu'il sente le sang, il ne pense
plus qu' dvorer. Le domestique d'un Franais ayant souffert qu'un lion
priv, qui couchait dans la chambre de son matre, prt l'habitude de le
caresser et de le lcher, fut averti souvent du danger o il s'exposait.
Mais, se fiant  la douceur et  la familiarit de cet animal, il
ngligea les avertissemens. Son matre, rveill par quelque bruit, jeta
les yeux dans sa chambre, et ne fut pas peu effray de voir la tte de
son valet entre les griffes du lion, qui avait dj dvor le corps. Il
se leva aussitt, et, gagnant son cabinet, il appela au secours quelques
autres Franais, qui turent le monstre  coups de fusil.

Quoique le cou du lion soit d'une bonne longueur, il est d'une raideur
tonnante. Aristote s'est tromp lorsqu'il l'a cru compos d'un seul os;
il consiste en plusieurs vertbres mobiles, qui ne laissent pas d'tre
parfaitement jointes. Celui du mle est couvert d'une longue et rude
crinire, qui se dresse lorsqu'il est en furie. La femelle est sans
crinire, mais on la croit plus froce encore et plus terrible que le
mle.

Le lion a les jambes courtes, osseuses et fort souples. Sa marche est
lente et majestueuse, except lorsqu'il poursuit sa proie, car il court
alors avec une vitesse extraordinaire. Il a les pieds gros et larges.
Ceux de devant sont diviss en cinq griffes bien articules. Ceux de
derrire en quatre, toutes armes d'ongles forts et pointus. Sa queue
est longue, vigoureuse, couverte d'un poil rude et court jusqu'
l'extrmit, qui est frise et qui se termine en touffe.

On sait quelle est la fiert et la hardiesse de cet animal formidable.
Son intrpidit est telle, que, soit hommes ou btes, il ne parat
jamais effray du nombre de ses ennemis. S'il ne pense point 
l'attaque, il passe ddaigneusement, et continue sa marche avec lenteur.
Si la faim le presse, il se jette indiffremment sur tout ce qui se
prsente, et la rsistance ne fait qu'augmenter sa rage. Aussi est-il
fort dangereux de le blesser sans l'abattre. Quelque ingal que puisse
tre le combat, il ne tourne jamais le dos. S'il est forc de se
retirer, il recule lentement, jusqu' ce qu'il ait gagn quelque
retraite assure.

Un gentilhomme florentin avait une mule si vicieuse, que non-seulement
elle rendait peu de services, mais que, se rvoltant contre les valets
et les palefreniers, elle maltraitait des dents et des pieds tous ceux
qui s'approchaient. Son matre, aprs avoir employ inutilement toutes
sortes de moyens pour la dompter, rsolut de l'exposer aux btes froces
de la mnagerie du grand-duc. On lcha un lion dont le rugissement
aurait d'abord effray tout autre animal; mais la mule, sans paratre
alarme, se retira prudemment dans un coin de la cour, o elle ne
pouvait tre attaque que par derrire, c'est--dire du ct de sa
principale force: dans cette situation, elle attendit son ennemi,
l'observant du coin de l'oeil, et lui prsentant la croupire. Le lion,
qui parut sentir la difficult de l'attaque, employa toute son adresse
pour prendre ses avantages. Enfin la mule trouva le moment de lui lancer
une si furieuse ruade, qu'elle lui brisa neuf ou dix dents dont on vit
sauter les fragmens en l'air. Le roi des animaux s'aperut qu'il n'tait
plus en tat de combattre; il ne pensa qu' se retirer en arrire jusque
dans sa loge, en laissant la mule matresse du champ de bataille.

La proie ordinaire du lion est une multitude de petits animaux, except
lorsque tant press par la faim, il n'pargne rien. Il ne faut pas
croire ce que dit Paul Lucas, et Labat aprs lui, que les lions
respectent les femmes et prennent la fuite  leur vue. Paul Lucas
raconte que, prs de Tunis, il a vu les femmes du pays, sans autres
armes que des btons et des pierres, poursuivre des lions pour leur
faire quitter leur proie, et ces fiers animaux l'abandonner plutt que
de se dfendre: c'est une chimre. L'empire des femmes ne s'tend pas
sur les monstres.

Le lion supporte long-temps la soif. On prtend qu'il ne boit qu'une
fois en trois ou quatre jours, mais qu'il boit beaucoup lorsqu'il en
trouve l'occasion. C'est une erreur vulgaire que de le croire pouvant
du chant des coqs. On a vrifi au contraire qu'il fait peu d'attention
 la volaille; mais il n'est pas moins vrai qu'il redoute les serpens.
La ressource des Maures, lorsqu'ils sont poursuivis par un lion, est de
prendre leur turban, et de le remuer devant eux dans la forme d'un
serpent. Cette vue suffit pour obliger l'ennemi  prcipiter sa
retraite. Comme il arrive souvent aux mmes peuples de rencontrer des
lions dans leurs chasses, il est fort remarquable que leurs chevaux,
quoique clbres par leur vitesse, sont saisis d'une terreur si vive,
qu'ils deviennent immobiles, et que les chiens, non moins timides, se
tiennent rampans aux pieds de leur matre ou de son cheval. Le seul
expdient pour les Maures est de descendre et d'abandonner une proie
qu'ils ne peuvent dfendre; mais, si le ravisseur est trop prs, et
qu'on n'ait pas le temps d'allumer du feu, seul moyen de l'effrayer, il
ne reste qu' se coucher par terre dans un profond silence. Le lion,
lorsqu'il n'est pas tourment par la faim, passe gravement, comme s'il
tait satisfait du respect qu'on  pour sa prsence.

Le lion est d'une taille assez haute, souple et bien prise. Ceux
d'Afrique ne sont pas moins gros qu'un cheval barbe. Quoique la lionne
n'ait que deux mamelles, elle porte souvent quatre lionceaux, et
quelquefois davantage. On assure qu'ils naissent les yeux ouverts.
Lorsque les Maures en trouvent dans quelque antre, ils ne manquent
jamais de les porter aux Europens, qui s'empressent ordinairement de
les acheter. Si la lionne revient assez tt pour courir aprs les
ravisseurs, ils lui jettent un de ses petits; et tandis qu'elle le porte
 sa caverne, ils ne perdent pas un moment pour s'chapper avec les
autres.

Nos histoires, ainsi que celles des anciens, offrent quantit d'exemples
de la gnrosit et de la clmence du lion. Labat en rapporte deux qu'il
avait appris de plusieurs tmoins. Le pre Joseph Colombet, religieux
jacobin, tant dans l'esclavage  Mquinez, rsolut, avec un de ses
compagnons, de se mettre en libert par la fuite. Comme ils
connaissaient assez le pays, ils espraient de pouvoir se rendre 
Larache, place qui appartient aux Portugais sur cette cte. Ils
trouvrent le moyen de s'chapper, et, ne marchant que la nuit, ils se
reposaient pendant le jour dans les bois, o ils se couvraient de
feuilles de ronces pour se dfendre de l'ardeur du soleil. Aprs deux
jours de marche, ils arrivrent prs d'un tang, seule eau qu'ils
eussent rencontre depuis leur dpart; et le premier objet qui frappa
leur vue fut un lion qui tait fort prs d'eux, et qui paraissait garder
le bord de l'eau. Un moment de conseil sur un danger si pressant leur
fit prendre le parti de se mettre  genoux devant ce terrible voisin, et
d'une voix touchante ils lui firent le rcit de leur infortune. Le lion
parut touch de leur humiliation: il s'loigna volontairement  quelque
distance, et leur laissa la libert de boire. Le plus hardi ne balana
point  s'approcher de l'tang, o il remplit son flacon tandis que
l'autre continuait ses prires. Ils passrent ensuite  la vue du lion,
sans qu'il ft le moindre mouvement pour leur nuire; et, le jour
d'aprs, ils arrivrent heureusement  Larache.

La seconde aventure s'tait passe  Florence. Un lion du grand-duc,
tant sorti de la mnagerie, entra dans la ville, et y rpandit beaucoup
d'pouvante. Entre les fugitifs il se trouva une femme qui portait son
enfant dans ses bras, et qui, dans l'excs de sa crainte, le laissa
tomber; Le lion s'en saisit et paraissait prt  le dvorer, lorsque la
mre, transporte du plus tendre mouvement de la nature, retourna sur
ses pas au mpris du danger, se jeta aux pieds du lion, et lui demanda
son enfant. Il la regarda fixement: ses cris et ses pleurs semblrent le
toucher; enfin il mit l'enfant  terre, et se retira sans lui avoir fait
le moindre mal. Si ces deux histoires sont vraies, comme en effet elles
sont possibles, le malheur et le dsespoir ont donc une expression qui
se fait entendre des monstres les plus farouches! Mais ce qu'il y a sans
doute de plus admirable, c'est ce mouvement aveugle et sublime qui
prcipite la mre sur les pas de l'animal froce devant qui tout fuit,
cet oubli de toute raison bien au-dessus de la raison mme, et qui fait
recourir cette femme dsespre  la piti du monstre mme qui ne
respire que la mort et le carnage. C'est bien l l'instinct des grandes
douleurs, qui semblent toujours se persuader qu'on ne peut pas tre
inflexible.

Les Franais du fort Saint-Louis avaient une belle lionne qu'ils
gardaient enchane pour l'envoyer en France. Cet animal fut atteint
d'un mal  la mchoire, qu'on prtend aussi dangereux pour son espce
que l'hydropisie de poitrine pour la race humaine. N'tant plus capable
de manger, il fut bientt rduit  l'extrmit, et les gens du fort, qui
le crurent dsespr, lui trent sa chane et jetrent son corps dans
un champ voisin. Il tait dans cet tat, lorsque le sieur Compagnon,
auteur du _Voyage de Bambouk_, l'aperut  son retour de la chasse; ses
yeux taient ferms, sa gueule ouverte et dj remplie de fourmis.
Compagnon prit piti de ce pauvre animal, et, s'imaginant lui trouver
quelque reste de vie, il lui lava le gosier avec de l'eau, et lui fit
avaler un peu de lait. Un remde si simple eut des effets merveilleux.
La lionne fut rapporte au fort. On en prit tant de soin, qu'elle se
rtablit par degrs; mais, n'oubliant pas  qui elle tait redevable
d'un si grand service, elle conut tant d'affection pour son
bienfaiteur, qu'elle ne voulait rien prendre que de sa main; et
lorsqu'elle fut tout--fait gurie, elle le suivait dans l'le avec un
cordon au cou comme le chien le plus familier.

Tandis que le sieur Brue tait directeur de la compagnie franaise au
Sngal, on apporta dans l'le de Saint-Louis un troupeau entier de
chvres qu'on avait achet des Maures. Il y avait dans le fort un beau
lion qu'on y nourrissait soigneusement depuis plusieurs annes. La vue
de ce terrible animal inspira tant de frayeur aux chvres, qu'elles
prirent toutes la fuite,  la rserve d'une seule, qui, le regardant
avec audace, fit un pas en arrire, et s'avana vers lui les cornes
baisses. Cette attaqu fut rpte plusieurs fois. Le lion, pour viter
cet adversaire incommode, se mit comme un chien entre les jambes du
directeur. Mais il pouvait y avoir dans ce mouvement plus de piti que
de crainte; car comment une chvre pourrait-elle effrayer un lion?

On nomme quelques animaux qui ne craignent pas de mesurer leurs forces
avec lui, tels que le tigre et le sanglier. L'lphant, quoique
redoutable par sa grosseur, devient souvent sa proie. En 1695, dans un
marais rempli de roseaux, proche de Maroc, on trouva un lion et un
sanglier expirans des blessures qu'ils avaient reues l'un de l'autre
dans le mme lieu. Les roseaux taient abattus aux environs et teints
de leur sang.

L'attaque du lion parat toujours dlibre. Il ne s'avance pas
directement vers sa proie; mais, faisant un circuit, et rampant mme
pour s'approcher, il s'lance ensuite lorsqu'il est  porte de fondre
dessus d'un seul saut. Malgr cette frocit naturelle, les lions
s'apprivoisent facilement dans leur jeunesse. Il s'en trouve d'aussi
doux et d'aussi caressans que des chiens.

Les Maures emploient la peau des lions pour faire des couvertures de
lits. En Europe, on s'en sert pour les garnitures de selles et les
siges de carrosses.

Quelques voyageurs assurent que le lion est ordinairement accompagn
d'un autre animal qui va pour lui  la chasse, et qui lui rapporte sa
proie. Il est du genre du chien. On le nomme aussi chakal. Il est
trs-commun entre le cap Boador et Sierra-Leone, et en gnral dans
toute l'Afrique.

On rencontre ces animaux en grand nombre dans les dunes qui ferment et
bordent  l'orient le dsert qu'on parcourt, en voyageant par terre, du
Sngal  Gorie. Le chakal est plus petit que le loup; il en a la
frocit. Rus comme le renard, il a comme lui le museau effil et
pointu; et, en chassant, il aboie comme un chien. Les chakals ne
marchent qu'en troupes nombreuses pour attaquer les boeufs; et une
vingtaine se runissent pour chasser les gazelles ou les antilopes. Les
chakals mangent aussi les btes mortes. Leur poil est d'un roux sale.
Ils courent fort vite.

Un autre animal que l'on a quelquefois confondu avec le chakal, est
l'hyne. Il est d'une frocit qui ne le cde qu' celle de la panthre;
il dvore tout ce qui se prsente, hommes, animaux, surtout les vaches,
les chevaux et les moutons. Au fort d'Akra, sur la cte d'Or, il vient
pendant la nuit jusque sous les murs, y enlve des porcs, des brebis, et
il pntre quelquefois jusque dans l'table. Pour dtruire ces btes
carnassires, on a trouv le moyen de disposer plusieurs fusils bien
chargs, de manire qu'une corde qui soutient une pice de viande ne
peut tre branle sans faire partir trois ou quatre coups qui mettent
autant de balles dans la tte de l'animal. Ce pige manque rarement. En
1700, Bosman vit une hyne, qui avait t tue dans le mme lieu, et sa
grosseur tait celle d'un mouton; mais elle avait les jambes plus
longues et d'une paisseur proportionne. Son poil tait court et
marquet, sa tte grosse et plate, avec des dents dont la moindre tait
plus grosse que le doigt; ses griffes n'taient pas moins terribles; de
sorte que toute sa force parat consister dans ses griffes et ses dents.

Un de ces animaux tant entr pendant la nuit, prs d'Akra, dans la
cabane d'un Ngre, enleva une jeune fille qu'il chargea sur son dos, en
se servant d'une pte pour la tenir ferme dans cette situation, tandis
qu'il marchait lgrement sur les trois autres; mais les cris de sa
proie ayant veill quelques Ngres, elle fut dlivre par ceux qui se
htrent de la secourir. On ne lui trouva qu'une petite meurtrissure
dans l'endroit o l'hyne l'avait serre de sa pate.

Les tigres, ou plutt les panthres, sur cette cte d'Afrique, sont de
la taille d'un grand lvrier. On prtend qu'elles sont beaucoup plus
grandes dans l'Abyssinie. Leur peau forme un spectacle agrable pour la
varit de ses taches et de ses couleurs. Le poil en est doux et
luisant: elles ont la tte semblable  celle du chat, les yeux jaunes et
froces, le regard cruel et malin, les dents fort pointues, la langue
aussi rude qu'une pierre, et les muscles fort longs. Tous leurs
mouvemens sont vifs et agiles comme ceux du chat. Elles ont la queue
longue, couverte d'un poil fort court, les jambes bien proportionnes,
souples et fortes, et les pieds arms de griffes aigus. Elles sont
trs-voraces, et dans leur faim elles attaquent avec adresse les animaux
beaucoup plus gros qu'eux, tels que l'lphant et le taureau. Les Ngres
mangent sa chair et la trouvent bonne.

Brue, aprs avoir employ toutes sortes de moyens pour adoucir la
frocit d'une panthre, qu'il avait fait lever au fort Saint-Louis,
eut un jour la curiosit d'prouver comment un porc serait capable de se
dfendre contre cet animal. Il en prit un des plus forts, et la panthre
fut lche contre lui. Aprs une courte escarmouche, le porc se retira
dans un angle des murs du fort, o son ennemi fut long-temps sans
pouvoir prendre sur lui le moindre avantage; enfin, se trouvant serr de
plus prs, il se mit  pousser des cris si furieux, que tout le troupeau
de porcs qu'on avait pris soin d'loigner, accourut  ce bruit, sans que
rien ft capable de l'arrter; et tous ensemble ils fondirent si
brusquement sur la panthre, qu'elle n'eut pas d'autre ressource, pour
se mettre  couvert, que de sauter dans le foss du fort, o les porcs
n'osrent la suivre.

On a remarqu que les panthres d'Afrique n'attaquent jamais les blancs,
c'est--dire les Europens, quoiqu'elles dvorent fort avidement les
Ngres. Elles sont plus cruelles et plus voraces que les lionnes.
Lorsqu'elles sont presses par la faim, elles entrent dans les villages,
elles enlvent le premier animal qu'elles rencontrent,  la vue mme des
habitans, qu'elles dvorent quelquefois eux-mmes. Il est difficile de
se procurer des panthres vivantes, parce que les Ngres les tuent avec
des flches empoisonnes, et que dans les piges mmes o ils trouvent
quelquefois le moyen de les prendre, ils ne peuvent ou n'osent s'en
saisir qu'aprs les avoir tues  coups de flches. Une panthre
mortellement blesse ne laisse pas de fuir avec beaucoup de vitesse, et
n'expire ordinairement que dans sa fuite.

Il se trouve sur la cte d'Or des panthres aussi grosses que des
buffles. On en distingue de quatre ou cinq sortes, dont la diffrence
consiste dans leur grandeur et la disposition de leurs taches. Le
nombre de ces animaux est incroyable dans cette contre. Lorsqu'ils
trouvent assez de btes pour rassasier leur faim, ils n'attaquent point
les hommes, sans quoi le pays de la cte d'Or serait bientt sans
habitans. Avec cette trange frocit, on ne laisse pas de les
apprivoiser dans leur jeunesse, et l'on en voit d'aussi familiers que
les chiens et les chats de l'Europe. Bosman eu vit six de cette espce 
Elertina; mais il observe que tt ou tard ils reviennent  leur
frocit, et qu'il ne faut jamais s'y fier sans prcaution.

Le chat tigre ou serval tire son nom de ses taches noires et blanches,
qui lui donnent beaucoup de ressemblance avec le chat. Il est de la
forme des chats d'Europe, mais trois ou quatre fois plus gros, et
naturellement vorace. Il mange les rats, les souris, etc.; et si l'on
excepte la grosseur, il est fort peu diffrent de la panthre. M. le duc
de Choiseul en avait un enchan dans une de ses antichambres.

Le lopard est agile et cruel. Cependant il n'attaque jamais les hommes,
 moins qu'il ne se trouve dans quelque lieu si troit, qu'il craigne de
ne pouvoir s'chapper. Dans ces occasions, il se jette sur l'ennemi
qu'il redoute, il lui dchire le visage avec ses griffes, et continue de
lui arracher autant de chair qu'il en peut trouver, jusqu' ce qu'il le
voie mort et sans mouvement. Il porte aux chiens une haine mortelle, et
s'expose  tout pour dvorer ceux qu'il rencontre.

Les loups ressemblent entirement  ceux de France; mais ils sont un peu
plus gros et beaucoup plus cruels.

Il n'y a point de quadrupde connu qui puisse le disputer  l'lphant
pour la grosseur. On en trouve peu au nord du Sngal; mais les rgions
du sud en sont remplies. Sa tte est monstrueuse, ses oreilles longues,
larges et paisses; ses yeux, quoique fort grands, paraissent d'une
petitesse extrme dans cette masse d'norme grosseur. Son nez est si
pais et si long, qu'il touche  terre. On l'appelle _proboscide_ ou
_trompe_. Il est charnu, nerveux, creus en forme de tuyau, flexible, et
d'une force si singulire, qu'il lui sert  briser ou  draciner les
petits arbres,  rompre les branches des plus gros, et  se frayer le
passage dans les plus paisses forts. Il lui sert aussi  lever de
terre sur son dos les plus lourds fardeaux. C'est par ce canal qu'il
respire et qu'il reoit les odeurs. Le nez de l'lphant va toujours en
diminuant depuis la tte jusqu' l'extrmit, o il se termine par un
cartilage mobile, avec deux ouvertures qu'il ferme  son gr. Sans ce
prsent de la nature, il mourrait de faim; car il a le cou si pais et
si raide, qu'il lui est impossible de le courber assez pour patre comme
les autres animaux; aussi prit-il bientt lorsqu'il est priv de cet
utile instrument par quelque blessure. Sa bouche est place au-dessous
de sa trompe, dans la plus basse partie de sa tte, et semble jointe 
sa poitrine. Sa langue est d'une petitesse qui n'a point de proportion
avec la masse du corps. Il n'a dans les deux mchoires que quatre dents
pour broyer sa nourriture; mais la nature l'a fourni pour sa dfense de
deux autres dents qui sortent de la mchoire suprieure, et qui sont
longues de plusieurs pieds. Il se sert avec avantage de ces deux armes.
Ce sont les dents qui s'achtent et qui sont mieux connues sous le nom
d'_ivoire_ ou de _morfil_. Leur grosseur est proportionne  l'ge de
l'animal. La partie qui touche la mchoire est creuse; le reste est
solide et se termine en pointe. Comme les Europens paient ces dents
assez cher, c'est un motif qui arme continuellement les Ngres contre
l'lphant. Ils s'attroupent quelquefois pour cette chasse avec leurs
flches et leurs zagaies; mais leur mthode la plus commune est celle
des fosses qu'ils creusent dans les bois, et qui leur russissent
d'autant mieux qu'on ne peut gure se tromper  la trace des lphans.

La chair de ces animaux est un mets dlicieux pour les Ngres, surtout
lorsqu'elle commence  se corrompre. Un bon lphant en fournit presque
autant que quatre ou cinq boeufs. La mesure ordinaire de ceux d'Afrique
est de neuf ou dix pieds de long sur onze ou douze de hauteur. On en
distingue plusieurs sortes; mais cette diffrence vient moins de leur
forme que des lieux qu'ils habitent. Les lphans qui se retirent dans
les cantons dserts et montagneux sont plus farouches et plus adroits
que les autres: ceux qui vivent dans les plaines sont moins
intraitables, parce qu'ils sont accoutums  la vue des hommes. Ceux du
Sngal ne s'loignent gure des habitations et des terres cultives, et
seraient encore plus familiers, si les frquentes attaques des Ngres ne
les rendaient inquiets et dfians. Cependant il n'arrive gure qu'ils
insultent les hommes, s'ils ne sont insults les premiers.

Quoique la grosseur des lphans fasse juger qu'ils doivent tre pesans
dans leur marche et dans leur course, ils marchent et courent fort
lgrement. Leur pas ordinaire gale celui de l'homme le plus agile.
Leur course est beaucoup plus prompte; mais il est rare de voir un
lphant courir. Avec un ventre pendant, un dos courb, des jambes fort
paisses, et des pieds de douze ou quinze pouces de diamtre, ils ne
peuvent aimer le mouvement. Leurs pieds sont couverts d'une peau dure et
paisse, qui s'tend jusqu' l'extrmit de leurs ongles. L'lphant
d'Afrique est presque noir comme ceux de l'Asie. Sa peau est dure et
ride; avec quelques poils longs et raides, qui sont rpandus par
intervalle et sans aucune continuit; sa queue est longue et semblable 
celle du taureau, mais nue,  l'exception de quelques poils qui se
rassemblent  l'extrmit, et qui lui servent  se dlivrer des mouches.
Sa peau est en beaucoup d'endroits  l'preuve de la balle. On s'est
persuad faussement qu'il n'a point de jointures aux pieds, et qu'il lui
est impossible par consquent de se lever et de se coucher. Cette
erreur vulgaire est dtruite par le tmoignage de tous les voyageurs;
mais il a un dfaut moins connu, qui est de se tourner difficilement de
l droite  la gauche. Les Ngres, qui l'ont reconnu par des expriences
frquentes, en tirent beaucoup d'avantage pour l'attaquer en plein
champ.

Plusieurs naturalistes assurent que les femelles de ces animaux portent
leurs petits dix-huit mois, d'autres trente-six; mais rien n'est plus
incertain; et l'on ne peut esprer d'en tre aisment inform, parce que
les lphans privs ne produisent point. D'autres assurent aussi que les
lphans voient et marchent aussitt qu'ils sont ns, et que les
femelles les nourrissent de leur lait pendant sept  huit ans; simples
conjectures, qui n'ont aucune autorit pour fondement.

L'lphant a peu d'embarras pour sa nourriture; il se nourrit d'herbe
comme les taureaux et les vaches. Si l'herbe lui manque, il mange des
feuilles et des branches d'arbres, des roseaux, des joncs, toutes sortes
de fruits, de grains et de lgumes. Dans une faim pressante, il mange
quelquefois de la terre et des pierres; mais on a remarqu que cette
nourriture lui cause bientt la mort. D'ailleurs il souffre patiemment
la faim, et l'on assure qu'il peut passer huit ou dix jours sans aucun
aliment. Cependant il mange beaucoup lorsqu'il est dans l'abondance,
tmoin les dommages qu'il cause aux plantations des Ngres. Un seul de
ces animaux consomme dans un jour ce qui suffirait pour nourrir trente
hommes pendant une semaine, sans compter les ravages qu'il fait avec ses
pieds; aussi les Ngres n'pargnent-ils rien pour les loigner de leurs
champs: ils y font la garde pendant le jour; ils y allument des feux
pendant la nuit. Le tabac enivre quelquefois les lphans, et leur fait
faire des mouvemens fort comiques; quelquefois leur ivresse va jusqu'
tomber endormis. Les Ngres ne manquent point ces occasions de les tuer,
et se vengent sur leurs cadavres de tous les maux qu'ils en ont reus.
Les lphans boivent de l'eau; mais ils ne manquent jamais de la
troubler avec les pieds comme le chameau.

Ils ont quantit d'ennemis qui les exposent  des combats frquens, et
dont ils deviennent fort souvent la proie; ce sont les lions, les
panthres et les serpens, sans compter les Ngres. Le plus redoutable
est la panthre; elle saisit l'lphant par la trompe et la dchire en
pice.

Les lphans s'attroupent ordinairement au nombre de cinquante ou
soixante. On en rencontre souvent des troupeaux dans les bois; mais ils
ne nuisent  personne lorsqu'ils ne sont point attaqus.

Ils sont en si grand nombre au long de la Gambie, qu'on aperoit de tous
cts leurs traces. Les roseaux et les bruyres o ils aiment  se
retirer laissent voir ordinairement la moiti de leurs corps 
dcouvert. Les deux dents qui nous donnent l'ivoire sortent de la
mchoire d'en haut, quoique les peintres nous les reprsentent dans la
situation oppose. C'est avec ces puissantes armes que les lphans
arrachent les arbres; mais il arrive aussi quelquefois qu'elles se
brisent; de l vient qu'on trouve si souvent des fragmens d'ivoire
disperss dans les terres. On prtend qu'ils sont si lgers  la course,
qu'un lphant bless de trois coups de fusil, et qu'on trouva mort le
jour d'aprs dans les bois, ne laissa pas de surpasser la vitesse des
chevaux.

Il ne faut jamais attaquer l'lphant dans un lieu o il a la libert de
se tourner: sa trompe est terrible; et l'ennemi qu'il saisit dans sa
fureur ne peut viter d'tre cras. La femelle ne porte qu'un petit 
la fois, et le nourrit avec de l'herbe et des feuilles. Les lphans
entrent souvent dans les villages pendant la nuit; s'ils rencontrent
quelques Ngres, ils ne passent pas moins tranquillement; mais, quand le
hasard les fait heurter contre les cabanes, ils les renversent sans
peine.

Il est trs-difficile de les blesser mortellement,  moins qu'ils ne
soient frapps entre les yeux et les oreilles; encore la balle doit-elle
tre de fer; car la peau de l'lphant rsiste au plomb comme un mur, et
contre l'endroit mme que le fer perce, une balle de plomb tombe
entirement aplatie.

Les Ngres assurent que jamais l'lphant n'insulte les passans dans un
bois, mais que, s'il est tir et manqu, il devient furieux.

Au mois de dcembre 1700,  six heures du matin, un lphant s'approcha
de la Mina, sur la cte d'Or, marchant  pas mesurs au long du rivage,
sous le mont San-Iago. Quelques Ngres allrent au-devant de lui sans
armes pour le tromper par des apparences tranquilles. Il se laissa
environner sans dfiance, et continua de marcher au milieu d'eux. Un
officier hollandais, qui s'tait plac sur la pente du mont, le tira
d'assez prs, et le blessa au-dessus de l'oeil. Cette insulte ne fit pas
doubler le pas au fier animal. Il continua de marcher les oreilles
leves, en paraissant faire seulement quelques menaces aux Ngres, qui
continuaient de le suivre, mais entre les arbres qui bordaient la route.
Il s'avana jusqu'au jardin hollandais et s'y arrta. Le directeur
gnral, accompagn d'un grand nombre de facteurs et de domestiques, se
rendit au jardin, et le trouva au milieu des cocotiers, dont il avait
dj bris neuf ou dix avec la mme facilit qu'un homme aurait 
renverser un enfant. On lui tira aussitt plus de cent balles, qui le
firent saigner comme un boeuf qu'on aurait gorg. Cependant il demeura
sur ses jambes sans s'mouvoir. La confiance qu'on prit  cette
tranquillit cota cher au Ngre du directeur. S'tant imagin qu'il
pouvait badiner avec un animal si doux, il s'approcha de lui
par-derrire, et lui prit la queue; mais l'lphant punit sa hardiesse
d'un coup de trompe, et, l'attirant  lui, il le foula deux ou trois
fois sous ses pieds. Ensuite, comme s'il n'et point t satisfait de
cette vengeance, il lui fit dans le corps, avec ses dents, deux trous o
le poing d'un homme aurait pu passer. Aprs lui avoir t la vie, il
tourna la tte d'un autre ct, sans marquer d'attention pour le
cadavre; et deux autres Ngres s'tant avancs pour l'emporter, il les
laissa faire tranquillement.

Il passa plus d'une heure dans le jardin, jetant les yeux sur les
Hollandais qui taient  couvert sous des arbres  quinze ou seize pas
de lui. Enfin la crainte d'tre forcs dans cette retraite leur fit
prendre le parti de se retirer, heureux de n'tre pas poursuivis hors du
jardin par l'animal contre lequel ils n'auraient pu trouver la moindre
ressource. Ils avaient  se reprocher de n'avoir point apport d'autre
poudre et d'autres balles que la charge de leurs fusils; mais le hasard
conduisit l'lphant par une autre porte qu'il renversa dans son
passage, quoiqu'elle ft de deux rangs de briques. Il ne sortit pas
nanmoins par l'ouverture; mais, forant la haie du jardin, il gagna
lentement la rivire pour laver le sang dont il tait couvert, ou pour
se rafrachir. Ensuite retournant vers quelques arbres, il y brisa
plusieurs tuyaux d'un aquduc et quelques planches destines  la
construction d'une barque. Les Hollandais avaient eu le temps de se
rassembler avec des munitions; ils renouvelrent leur charge, et le
firent tomber  force de coups. Sa trompe, qui fut coupe aussitt,
tait si dure et si paisse, qu'il fallut plus de soixante-dix coups
pour la sparer du corps. Cette opration dut tre fort douloureuse pour
l'lphant; car, aprs avoir essuy tant de balles sans pousser un seul
cri, il se mit  rugir de toute sa force. On le laissa expirer sous un
arbre o il s'tait tran avec beaucoup de peine; ce qui confirme
l'opinion tablie parmi les Ngres, que les lphans,  l'approche de
leur mort, se retirent, s'ils le peuvent, sous un arbre ou dans un bois.

Aussitt qu'il fut mort, les Ngres tombrent en foule sur son cadavre,
et couprent autant de chair qu'ils en purent emporter. On trouva que,
d'un si grand nombre de coups, il en avait reu peu de mortels. Quantit
de balles taient restes entre la peau et les os. On cite pourtant
l'exemple d'un Anglais qui, tirant un lphant de son canot sur le bord
de la Gambie, le tua d'une seule balle de plomb; mais cet exemple rare
prouverait seulement qu'il y a dans l'lphant, comme dans presque tous
les animaux, tel endroit o la blessure est facilement mortelle. Dans
ceux que la nature a le mieux cuirasss, on peut trouver le dfaut des
armes.

L'lphant n'est pas moins admirable par sa docilit et son intelligence
que par sa grosseur; il vit l'espace de cent cinquante ans. Sa couleur
s'embellit en vieillissant.

On raconte plusieurs preuves de l'esprit des lphans; Buffon en a runi
plusieurs exemples dans son _Histoire naturelle_, que l'on peut
consulter.

Le buffle est un autre animal des mmes contres: il est plus gros que
le boeuf; son poil est noir, court et fort rude, mais si clair, qu'on
dcouvre aisment la peau. Elle est brune et poreuse. La tte du buffle
est petite  proportion du corps, maigre et pendante. Ses cornes sont
longues, noires, courbes, avec la pointe ordinairement tourne en
dedans; il est dangereux, surtout dans sa colre, et lorsqu'il est
irrit par quelque insulte. Comme sa course est fort prompte, s'il
atteint la personne qu'il poursuit, il la foule aux pieds, il l'crase
jusqu' ce qu'il ne lui trouve plus de respiration. Plusieurs Ngres ont
chapp  sa fureur en se contraignant long-temps pour retenir leur
haleine. Il a les yeux grands et le regard terrible, les jambes courtes,
le pied ferme; son mugissement est capable d'effrayer. Il mange peu et
travaille beaucoup. On s'en sert en Italie pour labourer la terre et
pour tirer les voitures. Son temprament est si chaud, qu'au milieu de
l'hiver il cherche l'eau et s'y plat beaucoup. Sa chair est coriace et
peu estime, ce qui n'empche pas qu'elle ne se vende dans les
boucheries de Rome.

Dans plusieurs parties du continent, surtout dans les bois et les
montagnes, on voit des vaches sauvages qui craignent beaucoup l'approche
de l'homme. Elles sont ordinairement de couleur brune, avec de petites
cornes noires et pointues; elles multiplient prodigieusement, et le
nombre en serait infini, si les Europens et les Ngres ne leur
faisaient sans cesse la guerre.

Jobson nous apprend qu'outre les buffles, on trouve une quantit de
sangliers sur la Gambie. Leur couleur est un bleu fonc. Ils sont arms
de larges dfenses, et fournis d'une longue queue touffue, qu'ils
tiennent presque toujours leve. Les habitans parlent beaucoup de leur
hardiesse et de leur frocit: ils les tuent pour prendre leur peau,
qu'ils apportent aux comptoirs anglais. Jobson en vit une de quatorze
pieds de longueur, brune et raye de blanc.

On trouve sur le Sngal et sur la Gambie de grands troupeaux de
gazelles ou d'antilopes. Cet animal est de la taille d'un petit
chevreuil; il a le poil court et de couleur fauve, les fesses et le
ventre blancs, la queue courte et noire; ses cornes sont noires,
aplaties sur les cts, recourbes en lyre;  un pouce de la pointe,
elles se dirigent brusquement en devant; ses jambes sont longues, fines
et nerveuses; celles de devant sont garnies de brosses; ses yeux sont
trs-grands, entours d'un cercle noir. Les gazelles sont farouches et
timides; le moindre bruit les met en fuite; leur, vitesse et leur
lgret sont sans gales. Leur chair est bonne  manger.

Les cerfs et les biches ne sont pas moins communs dans le mme pays. Ils
viennent en troupeaux fort nombreux des rgions qui sont au nord du
Sngal, pour chercher des pturages au sud de cette rivire. Les Ngres
leur font payer ce secours bien cher. Ils attendent que l'herbe commence
 scher, ce qui arrive au mois de mars ou d'avril; et, mettant le feu 
ces espces de forts, ils contraignent tous ces animaux, dont elles
sont remplies, de gagner le bord de la rivire pour se sauver  la nage.
L, d'autres Ngres les attendent en grand nombre, et ne manquent pas
d'en faire une sanglante boucherie. Ils font scher la chair aprs
l'avoir sale, et vendent les peaux aux Europens.

Quelques voyageurs ont prtendu que dans le voisinage du cap Vert on
trouve un animal que les habitans nomment _bomba_, et les Europens
_capiverd_. C'est une erreur; le _capiverd_ ou _cabiai_ est particulier
 l'Amrique mridionale.

Les singes de diffrentes espces sont innombrables dans les pays
arross par le Sngal et la Gambie, jusqu' Sierra-Leone. Ils
paraissent en troupes de trois ou quatre mille, rassembls chacun dans
leur espce. On prtend qu'ils forment des rpubliques o la
subordination est fort bien observe, et qu'ils voyagent en bon ordre
sous des chefs. Ce sont ordinairement les mles vigoureux, les individus
les plus robustes qui sont  la tte de la troupe. On ajoute que les
femelles portent leur petit sous le ventre, quand elle n'en ont qu'un;
mais que, si elles en ont deux, elles chargent le second sur le dos; et
que leur arrire-garde est toujours compose d'un certain nombre des
plus gros. Il est certain qu'ils sont d'une hardiesse extrme. Jobson,
voyageant sur la rivire, tait surpris de leur tmrit  se prsenter
sur les arbres,  secouer les branches, et  menacer les Anglais avec
des cris confus, comme s'ils eussent t fort offenss de les voir.
Pendant la nuit, on entendait quantit de voix qui semblaient parler
toutes ensemble, et qu'une voix plus forte, qui prenait le dessus,
rduisait ensuite au silence. Jobson remarqua aussi, dans quelques
endroits frquents par ces animaux, une sorte d'habitations composes
de branches entrelaces, qui pouvaient servir, du moins  les garantir
de l'ardeur du soleil. Les Ngres mangent fort avidement la chair des
singes. Quelques-uns de ces singes aiment beaucoup  mordre et 
dchirer. Aussi les Ngres du Sngal, qui voient les Franais
rechercher ces animaux, leur apportent des rats en cage, en les assurant
qu'ils sont plus mchans encore, et qu'ils mordent mieux que les singes.

On ne peut s'imaginer les ravages que ces pernicieux animaux causent
dans les champs des Ngres, lorsque le millet, le riz et les autres
grains sont dans leur maturit. Ils se joignent quarante ou cinquante
pour entrer dans un lougan. Un des plus vieux se place en sentinelle au
sommet de quelque arbre, tandis que les autres font la moisson; s'il
aperoit quelque Ngre, il se met  pousser des cris furieux. Toute la
troupe, avertie par ce signal, se retire avec son butin, en sautant de
branche en branche avec une merveilleuse agilit. Les femelles charges
de leurs petits n'en sont pas moins lgres, les jeunes s'apprivoisent
aisment. La plus sre mthode pour les prendre, est de les blesser au
visage, parce qu'y portant les mains dans le premier sentiment de la
douleur, ils lchent la branche qui les soutient, et tombent
ordinairement au pied de l'arbre. On s'engagerait dans un dtail infini,
si l'on voulait dcrire toutes les diffrentes espces de singes qui se
trouvent depuis Arguin jusqu' Sierra-Leone. Leurs bandes vivent
spares dans les cantons qu'elles se sont appropris. Ce sont en
gnral des guenons, des macaques, des babouins. On y trouve
principalement des patas, des blancs-nez, la diane, le mandrill, la
guenon  camail, le callitriche ou singe vert; enfin on y voit mme
l'orang-outang chimpanzee, ou barris, ou quojas morrou. Ces espces sont
la plupart mchantes, indociles, malpropres. Plusieurs auteurs assurent
que les plus grandes enlvent les petites Ngresses de huit  dix ans,
en jouissent, leur donnent tous leurs soins, et en sont jaloux.

Il se trouve des porcs-pics et des civettes sur la Gambie, et ces
espces d'animaux font une guerre cruelle  la volaille. Les civettes
sont en grand nombre entre le Sngal et le mont Atlas, aussi bien que
dans le royaume de Quodia, au-dessus de Sierra-Leone. La civette a le
museau pointu, de petits yeux, de petites oreilles, des moustaches comme
celles du chat, une peau marquete de blanc et noir, entremle de
quelques raies jaunes; une queue longue et touffue comme celle du
renard. Elle est farouche, vorace et cruelle. Ses morsures sont fort
dangereuses. On prend les civettes au pige et dans des trappes: on les
garde dans des cages de bois, et pour nourriture on leur donne de la
chair crue bien hache.

Le prix de cet animal consiste dans une matire paisse et huileuse qui
se ramasse dans une petite bourse au-dessous du ventre prs de la queue.
Cette bourse est profonde d'environ trois doigts, et large de deux et
demi; elle contient plusieurs glandes qui renferment la matire
odorifrante qu'on fait sortir en la pressant. Pour la tirer, on agite
l'animal avec un bton, jusqu' ce qu'il se retire dans un coin de la
cage. On lui saisit la queue, qu'on tire assez fort au travers des
barreaux. L'animal se raidit en pressant la cage de ses deux pieds de
derrire. On profite de cette posture pour lui passer au-dessous du
ventre un bton qui le rend immobile. Il est ais alors de faire entrer
une petite cuiller dans l'ouverture du sac, et, pressant un peu la
membrane, on en fait sortir le musc qu'il contient.

Cette opration ne se renouvelle pas tous les jours, parce que la
matire n'est pas assez abondante, surtout lorsque l'animal est
renferm. On y revient seulement une fois ou deux en trois jours, et
l'on en tire chaque fois une dragme et demie de musc, ou deux dragmes au
plus. Dans les premiers momens, il est d'un blanc gristre; mais il
prend bientt une couleur plus brune. L'odeur en est douce et agrable 
quelque distance, mais trop forte de prs, et capable mme de nuire  la
tte; aussi les parfumeurs sont-ils obligs de l'adoucir par des
mlanges.

La plus grande partie du musc vient de Hollande, et de l passe en
France et en Angleterre. On nourrit la civette d'oeufs et de lait, ce
qui rend le musc beaucoup plus blanc que celui d'Afrique et d'Asie, o
elle ne vit que de chair. Au Caire, comme en Hollande, ce sont les Juifs
qui se mlent particulirement de ce commerce.

Les livres et les lapins des mmes contres ressemblent entirement 
ceux d'Europe, et n'y sont pas moins en abondance.

Les Maures et les Ngres qui vivent entre le Sngal et la Gambie sont
fort bien pourvus de chevaux. On voit aux seigneurs du pays des barbes
d'une beaut extraordinaire et d'un grand prix. Les Maures entendent
parfaitement ce commerce. Au lieu d'avoine, ils nourrissent leurs
chevaux avec de l'herbe et du mas broy. S'ils veulent les engraisser,
ils rduisent le mas en farine, dans laquelle ils mlent du lait. Ils
les font boire rarement. Le grand dfaut de leurs chevaux est de n'avoir
pas de bouche.

Le Sngal et le pays de la Gambie produisent beaucoup d'nes. Toutes
sortes de bestiaux y sont dans la mme abondance. Les boeufs y sont
gros, robustes, gras et de trs-bon got; les vaches y sont petites,
mais charnues et fortes. Elles donnent beaucoup de lait; et dans
plusieurs cantons elles servent de monture.  Bissao, elles tiennent
lieu de chevaux, et leur pas est fort doux.

Les moutons sont aussi en trs-grand nombre. On en distingue deux
sortes, les uns couverts de laine, comme ceux de l'Europe, mais avec des
queues si grosses, si grasses et si pesantes, que les bergers sont
obligs de les soutenir sur une espce de petit chariot, pour aider
l'animal  marcher. Lorsqu'on les  dcharges de leur graisse
extrieure, elles passent pour un aliment fort dlicat. Les moutons de
la seconde sorte sont revtus de poil comme les chvres; ils sont plus
gros, plus forts et plus gras que les premiers. Quelques-uns ont jusqu'
six cornes de diffrentes formes. Leur chair est tendre et de bon got.

Les chiens sont ici fort laids, la plupart sans poil, avec des oreilles
de renard. Ils n'aboient jamais; leur cri est un vritable hurlement, et
les chiens trangers qu'on amne dans le pays prennent peu  peu la
mme voix. Les Ngres mangent leur chair, et la prfrent  celle de
tout autre animal; mais ils n'apportent aucun soin pour les faire
multiplier.

Le guana, qui est une espce de lzard, est fort commun sur le Sngal
et la Gambie. Il ressemble au crocodile; mais il est beaucoup plus
petit, et sa grandeur est rarement de plus d'une aune. Les Ngres le
mangent. Plusieurs Europens, qui en ont fait l'essai, le trouvent aussi
bon que le lapin. Barbot rapporte que non-seulement cet animal frquente
les combets ou huttes des Ngres, mais qu'il leur est fort incommode
pendant la nuit, et que, dans leur sommeil, il prend plaisir  leur
passer sur le visage. On prtend que sa morsure est dangereuse, non
qu'il ait une qualit venimeuse, mais parce que l'animal ne quitte
jamais prise jusqu' la mort, et qu'il n'est pas ais de le tuer par les
moyens ordinaires. Cependant l'exprience en a fait dcouvrir un qui est
facile et sans danger. Il suffit de lui enfoncer dans les narines un
tuyau de paille. On en voit sortir quelques gouttes de sang, et
l'animal, levant la mchoire d'en haut, expire aussitt. Ses pieds sont
arms de cinq griffes aigus, qui lui servent  grimper sur les arbres
avec une agilit surprenante. S'il est attaqu, il se dfend avec sa
queue. Quand sa chair est bien prpare, on ne la distinguerait pas de
celle d'un poulet, ni pour la couleur ni pour le got. Les Ngres le
surprennent lorsqu'il est endormi sur quelque branche d'arbre, et s'en
saisissent avec un lacet qu'ils attachent au bout d'une gaule.

On trouve des camlons dans les pays qui bordent le Sngal et la
Gambie: cet animal, qui est une espce de lzard, se nourrit de mouches
et d'insectes. Les anciens naturalistes le faisaient vivre de l'air. Il
darde une langue de sept  huit pouces, c'est--dire de la longueur de
son corps. Elle est couverte d'une matire glutineuse qui arrte tout ce
qui la touche. Lorsqu'il est endormi, il parat presque toujours d'un
jaune luisant. Il a les yeux trs-beaux, et placs de manire que de
l'un il peut regarder en haut, et de l'autre en bas. Les camlons
ordinaires ne sont pas plus gros que la grenouille; et sont gnralement
couleur de souris; mais il y en a de beaucoup plus gros.

De Bruyn, dans ses voyages au Levant, a donn la plus parfaite
description qu'on ait encore vue du camlon, avec une figure de la mme
exactitude. Il trouva l'occasion  Smyrne de se procurer quelques-uns de
ces animaux; et, voulant dcouvrir combien de temps ils peuvent vivre,
il en gardait soigneusement quatre dans une cage. Quelquefois il leur
laissait la libert de courir dans sa chambre et dans la grande salle de
la maison qu'il habitait. La fracheur du vent de mer semblait leur
donner plus de vivacit. Ils ouvraient la bouche pour recevoir l'air
frais. Jamais de Bruyn ne les vit boire ni manger,  la rserve de
quelques mouches, qu'ils semblaient avaler avec plaisir. Dans l'espace
d'une demi-heure, il voyait leur couleur changer trois ou quatre fois,
sans aucune cause extraordinaire  laquelle il pt attribuer cet effet.
Leur couleur habituelle est le gris, ou plutt un souris ple; mais les
changemens les plus frquens sont en un beau vert tachet de jaune.
Quelquefois le camlon est marqu de brun sur tout le corps et sur la
queue. D'autres fois, c'est de brun qu'il parat entirement couvert. Sa
peau est fort mince, et probablement transparente; mais c'est une erreur
de s'imaginer qu'il prenne toutes les couleurs qui se trouvent prs de
lui. Il y a des couleurs qu'il ne prend jamais, telles que le rouge.
Cependant de Bruyn confesse qu'il lui a vu quelquefois recevoir la
teinture des objets les plus proches. Il lui fut impossible de conserver
plus de cinq mois en vie ceux dont il voulait prouver la dure. La
plupart moururent ds le quatrime mois.

Si le camlon descend de quelque hauteur, il avance fort soigneusement
un pied aprs l'autre, en s'attachant de sa queue  tout ce qu'il
rencontre en chemin. Il se soutient de cette manire aussi long-temps
qu'il trouve quelque assistance; mais, lorsqu'elle lui manque, il tombe
aussitt  plat. Sa marche est fort lente.

Bosman trouva de la diffrence entre les camlons de Smyrne et ceux de
Guine. Dans le second de ces deux pays, ils vivent autant d'annes que
de mois dans le premier.  la vrit, ceux qui lui servirent  vrifier
cette exprience taient souvent mis dans le jardin sur un arbre, o ils
demeuraient quelque temps  l'air. On sait d'ailleurs qu'on en a apport
de vivans en Europe.

Le mme auteur ajoute, sur ses propres observations, que tous les
animaux ovipares, tels que le lzard, le camlon, le guana, les serpens
et les tortues, n'ont pas leurs oeufs couverts d'une caille, mais d'une
peau paisse et pliable.

Les insectes sont en fort grand nombre dans tous les cantons de
l'Afrique. Des armes de sauterelles infestent souvent l'intrieur des
terres, obscurcissent l'air dans leur passage, et dtruisent tout ce
qu'il y a de verdure dans les lieux o elles s'arrtent, sans laisser
une seule feuille aux arbres. Elles sont ordinairement de la grosseur du
doigt, mais plus longues, et leurs dents sont fort pointues. Leur peau
est rouge et jaune, quelquefois tout--fait verte. Les Maures et les
Ngres s'en nourrissent: mais cet aliment ne les ddommage pas de la
famine qu'elles apportent souvent dans les pays qu'elles ravagent.

On voit quantit de mouches d'une forme extraordinaire. Dans la saison
des pluies, il en nat des multitudes que les Ngres nomment _ghetle_.
Elle ont la tte grosse et large, sans aucune apparence de bouche. Les
Ngres les mangent, car les Ngres mangent tout.

Les pays qui bordent la Gambie sont infests d'une sorte de punaises qui
causent de grands ravages. On n'est pas moins incommod d'une
prodigieuse multitude de fourmis blanches, qui se rpandent par des
voies singulires. Elles s'ouvrent sous terre une route imperceptible et
vote avec beaucoup d'art, par laquelle des lgions entires se rendent
en fort peu de temps au lieu qui renferme leur proie. Il ne leur faut
que douze heures pour faire un conduit de cinq ou six toises de
longueur. Elles dvorent particulirement les draps et les toffes; mais
les tables et les coffres ne sont pas plus  l'preuve de leurs dents;
et ce qu'on aurait peine  croire, si on ne le vrifiait tous les jours,
elles trouvent le moyen de ronger l'intrieur du bois sans en altrer la
superficie: de sorte que l'oeil est tromp aux apparences. Le soleil est
leur ennemi. Non-seulement elles fuient sa lumire, mais elles meurent
lorsqu'elles y sont exposes trop long-temps. La nuit leur rend toute
leur force. Les Europens, pour conserver leurs meubles, sont obligs de
les lever sur des pidestaux, de les enduire de goudron, et de les
faire souvent changer de place.

Il y a dans les bois une grosse mouche verte dont l'aiguillon tire du
sang comme une lancette. Mais la plus grande peste du pays est une
espce de cousins, que les Portugais nomment _mousquites_, qui se
rpandent dans l'air  millions vers le coucher du soleil. Les Ngres
sont obligs d'entretenir constamment du feu dans leurs huttes, pour
chasser ces incommodes animaux par la fume.

Les bois sont remplis de terms, sorte de fourmis d'une grosseur
extraordinaire. Elles btissent leurs nids ou leurs ruches de terre
grasse en forme pyramidale, les lvent  la hauteur de six ou sept
pieds, et les rendent aussi fermes qu'un mur de pltre. Ces animaux sont
blancs; ils ont le mouvement fort vif: leur grosseur ordinaire est celle
d'un grain d'avoine, et leur longueur  proportion. La plupart de leurs
difices ont quatorze ou quinze pieds de circonfrence, avec une seule
entre, qui est  peu prs au tiers de sa hauteur. La route pour y
monter est tortueuse.  quelque distance, on les prend pour de petites
cabanes de Ngres. Sur le Sngal il se trouve de petites fourmis
rouges, d'une nature fort venimeuse.

Il n'y a point de pays, surtout vers la Gambie, qui ne soit peupl
d'abeilles. Aussi le commerce de la cire est-il considrable parmi les
Ngres. Ils nomment _komobasses_ les mouches qui produisent le miel. Ces
petits animaux habitent le creux des arbres et s'effraient peu de
l'approche des hommes.

Moore dit que les Mandingues, sur la Gambie, ont des ruches de paille
comme celles d'Angleterre; qu'ils y mettent un fond de planches, et
qu'ils les attachent aux branches des arbres. Lorsqu'ils veulent
recueillir ce qu'elles contiennent, ils touffent les abeilles, ils
prennent les rayons, les pressent pour en tirer le miel, dont ils font
une sorte de vin; font bouillir la cire, et la coulent pour en faire des
pains, qui psent ordinairement depuis vingt jusqu' cent vingt livres.
C'est le pays de Cachao qui en produit la plus grande quantit. Ces
Mandingues, touffant les abeilles dont ils recueillent la cire, sont
l'image des mauvais rois.

Les grenouilles de la Gambie sont beaucoup plus grosses que celles
d'Angleterre. Dans la saison des pluies, elles font, pendant la nuit, un
bruit qui, dans l'loignement, ressemble  celui d'une meute de chiens.
On trouve dans les mmes lieux des scorpions fort gros, dont la blessure
est mortelle, si le remde est diffr. En 1733, Moore vit  Brouko un
scorpion long de douze pouces.

Entre plusieurs espces de serpens, il y en a dont la morsure est sans
remde: ce ne sont pas les plus gros qui sont les plus dangereux. Dans
le royaume de Cayor, ils vivent si familirement parmi les Ngres, que,
sans nuire mme aux enfans, ils viennent  la chasse des rats et des
poulets jusque dans les rues. S'il arrive qu'un Ngre soit mordu, un peu
de poudre  tirer, brle aussitt sur la blessure, est un remde qui
russit toujours. On voit des serpens de quinze ou vingt pieds de
longueur, et d'un pied et demi de diamtre. Il y en a de si verts, qu'il
est impossible de les distinguer de l'herbe. D'autres sont tout--fait
noirs; ils passent pour les plus venimeux. On en trouve de marquets.
Les Ngres assurent qu'il y en a de rouges dont la blessure est
mortelle. La nation des Srres les mange avec quelques prcautions. Les
aigles en font aussi leur proie. Sur la rivire de Courbali, on voit des
serpens de trente pieds, qui avalent un boeuf entier. On les dcrira
plus bas. Les Ngres de la Gambie parlent de quelques serpens qui ont
une crte sur la tte, et qui chantent comme le coq; d'autres, suivant
eux, ont deux ttes qui sortent du mme cou; mais Moore, en dcrivant
ces animaux, confesse qu'il n'en parle que sur le tmoignage d'autrui.

Les chenilles du pays sont aussi grandes que la main, d'une figure
extrmement hideuse. On y voit deux sortes de vers, galement
incommodes. Les premiers se nomment chiques, et pntrent ou
s'engendrent dans les mains et dans la plante des pieds. S'ils y font
une fois des oeufs, il devient impossible de les extirper. Les autres
sont produits par le mauvais air, et se logent dans la chair, en divers
endroits du corps. Ils y acquirent souvent jusqu' cinq pieds de
longueur. Nous en avons dj parl.

L'air, quoique sujet  des chaleurs si excessives, et troubl par tant
de rvolutions, n'a pas moins d'habitans en Afrique que la terre et les
rivires. Il n'y a point de pays o les oiseaux soient en plus grand
nombre ni dans une plus grande varit. On a dj dcrit l'autruche, la
spatule, le flamant, le calao,  l'occasion des cantons o chacune de
ces espces se trouve plus particulirement. Il reste  parler de ceux
qui sont communs  toutes les parties de cette division, et qu'on n'a
fait que nommer sans aucune description.

Celui qui se prsente le premier est le plican, oiseau assez commun sur
les bords du Sngal et de la Gambie. C'est l'_onocrotalus_ des anciens.
Les Franais du Sngal lui ont donn le nom de _grand gosier_. Il a la
forme, la grosseur et le port d'une grosse oie, avec les jambes aussi
courtes. Ce qui le distingue le plus est un sac qu'il a sous le cou.
Lorsque ce sac est vide,  peine s'aperoit-il; mais, lorsque l'animal a
mang beaucoup de poissons, il s'enfle d'une manire surprenante, et
l'on aurait peine  croire la quantit d'alimens qu'il contient. La
mthode du plican est de commencer d'abord par la pche. Il remplit son
sac du poisson qu'il a pris; et, se retirant, il le mange  loisir.
Quelques voyageurs prtendent que ce sac, bien tendu, peut contenir un
seau d'eau. Le Maire lui donne le nom de _jabot_, et raconte que le
plican avale des poissons entiers de la grosseur d'une carpe moyenne.

On trouve de tous les cts des faucons aussi gros que nos gerfauts, qui
sont capables, suivant le rcit des Ngres, de tuer un daim en
s'attachant sur sa tte, et le battant de leurs ailes jusqu' ce que
les forces lui manquent. On voit aussi une sorte d'aigles btards, et
plusieurs espces de milans et de buzes. La peau d'une espce
particulire de buze jette une odeur de musc comme celle du crocodile.

Vers le Sngal, on donne le nom d'_autruche volante_  l'outarde. Cet
oiseau est de la taille d'un coq d'Inde; ses jambes et son cou
ressemblent  ceux de l'autruche. Sa tte est grosse et ronde, son bec
court, pais, fort. Il est couvert de plumes brunes et blanches; ses
ailes sont larges et fermes. Il a quelque peine  prendre l'essor; mais,
lorsqu'une fois il s'lve, il vole fort haut et fort long-temps.

Prs de Boucar, sur le Sngal, on voit l'oiseau royal qui se nomme en
anglais _comb bird_, ou le peign. Il est de la grosseur d'un coq
d'Inde; son plumage est gris, ray de noir et de blanc. Il a de fort
longues jambes; sa hauteur est de quatre pieds. Il se nourrit de
poissons. Il marche aussi gravement que les Espagnols, en levant
pompeusement sa tte, qui est couverte, au lieu de plumes, d'une sorte
de poil doux de la longueur de quatre ou cinq doigts. Cette chevelure
descend des deux ctes; la pointe en est frise; ce qui a fait donner le
nom de _peign_  l'animal: mais sa plus grande beaut est dans sa
queue, qui ressemble  celle d'un coq d'Inde. La partie suprieure est
d'un noir de jais fort brillant, et le bas aussi blanc que l'ivoire. On
en fait des ventails naturels.

On trouve deux sortes de perroquets, les uns petits, tout--fait verts;
les autres beaucoup plus gros, avec la tte grise, le ventre jaune, les
ailes vertes, et le dos ml de gris et de jaune: ceux-ci n'apprennent
jamais  parler; mais les petits ont l'organe clair et agrable, et
prononcent distinctement tout ce qu'on prend la peine de leur rpter.

On trouve au long de la rivire le hron nain, que les Franais nomment
_l'aigrette_.

La _nonette_ est un oiseau blanc et noir. Il a la tte revtue d'une
touffe de plumes qui a l'apparence d'un voile; sa taille est celle d'un
aigle; il se nourrit de poissons; il frquente les bois, et s'apprivoise
difficilement.

Les cormorans et les vautours sont semblables  ceux de l'Europe. Entre
ces derniers, il s'en trouve d'aussi gros que les aigles; ils dvorent
les enfans, lorsqu'ils peuvent les surprendre  l'cart.

Prs du dsert, au long du Sngal, on trouve un oiseau de proie de
l'espce du milan, auquel les Franais ont donn le nom d'_couffe_.
C'est une espce d'aigle btard, de la forme et de la hauteur d'un coq
ordinaire; sa couleur est brune, avec quelques plumes noires aux ailes
et  la queue; il a le vol rapide, les serres grosses et fortes, le bec
courb, l'oeil hagard et le cri fort aigu. Sa proie ordinaire est le
serpent, les rats et les oiseaux; mais tout convient  sa faim
dvorante: il n'est point pouvant des armes  feu. La chair cuite ou
crue le tente si vivement, qu'il enlve les morceaux aux matelots dans
le temps qu'ils les portent  la bouche.

La _demoiselle de Numidie_ est de la taille du coq d'Inde: son plumage
au dos et sur le ventre est d'un violet fonc, et variable comme le
tabis, suivant les diffrentes rflexions de la lumire; il parat
quelquefois d'un noir luisant, quelquefois d'un violet clair ou pourpre,
et comme dor. Froger dit que les plumes de la queue de cet oiseau sont
d'un violet ordinaire, et que sur la tte il a deux touffes, l'une sur
le devant, d'un beau noir, l'autre couleur aurore ou de flamme: ses
jambes et son bec sont assez longs, et sa marche est fort grave; il aime
la solitude et fait une guerre mortelle  la volaille. Sa chair est
nourrissante et de bon got. Cet oiseau, suivant la description que
l'acadmie royale des sciences de Paris en a donne sous le nom de
_demoiselle de Numidie_, est remarquable par sa dmarche et ses
mouvemens, qui semblent imits de ceux des femmes, et par la beaut de
son plumage. On l'a dsign improprement par le nom de paon d'Afrique ou
de Guine.

On a vu plusieurs de ces oiseaux dans le parc de Versailles, o l'on
admirait leur figure, leur contenance et leurs mouvemens. On prtendait
trouver dans leurs sauts beaucoup de ressemblance avec la danse
bohmienne. Il semble qu'ils s'applaudissent d'tre regards, et que le
nombre des spectateurs anime leurs chants et leurs danses.

Dans l'le de Bifche, prs de l'embouchure du Sngal, on trouve un
grand nombre d'oiseaux que les Franais appellent pique-boeufs, de la
grosseur d'un merle, noirs comme lui, avec un bec dur et pointu. Cet
oiseau s'attache sur le dos des bestiaux, dans les endroits o leur
queue ne peut le toucher, et de son bec il leur perce la peau pour sucer
leur sang. Si les bergers et les ptres ne veillent pas soigneusement 
le chasser, il est capable  la fin de tuer l'animal le plus vigoureux.

L'oiseau qui porte le nom de _quatre-ailes_ le tire moins du nombre de
ses ailes, puisqu'il n'en a que deux, que de la disposition de ses
plumes. Mais Jobson en vit un qui a rellement quatre ailes distinctes
et spares. Cet oiseau ne parat jamais plus d'une heure avant la nuit.
Ses deux premires ailes sont les plus grandes, les deux autres en sont
 quelque distance; de sorte que le corps se trouve plac entre les deux
paires.

Brue remarqua dans le mme pays un oiseau d'une espce extraordinaire.
Il est plus gros que le merle: son plumage est d'un bleu cleste fort
luisant; sa queue grosse et longue d'environ quinze pouces: il la
dploie quelquefois comme le paon. Un poids si peu proportionn  sa
grosseur rend son vol lent et difficile. Il a la tte bien faite et les
yeux fort vifs: son bec est entour d'un cercle jaune. Cet oiseau est
fort rare.

Prs de la rivire de Paska, au sud de la Gambie, on voit une sorte
d'oiseau  gros bec, qui ressemble beaucoup au merle. Sa chair est fort
bonne; son cri est remarquable par la rptition qu'il fait de la
syllabe _ha_, _ha_, avec une articulation si nette et si distincte,
qu'on prendrait sa voix pour celle d'un homme.

Le kourbalos ou martin-pcheur se nourrit de poisson. Il est de la
taille du moineau, et son plumage est fort vari; il a le bec aussi long
que le corps entier, fort et pointu, arm au dedans de petites dents qui
ont la forme d'une scie; il se balance dans l'air et sur la surface de
l'eau avec un mouvement si vif et si anim, que les yeux en sont
blouis. Les deux bords du Sngal en sont remplis, surtout vers l'le
au Morfil, o il s'en trouve des millions. Leurs nids sont en si grand
nombre sur les arbres, que les Ngres leur donnent le nom de villages.
Il y a quelque chose de fort curieux dans la mcanique de ces nids. Leur
figure est oblongue comme celle d'une poire; leur couleur est grise; ils
sont composs d'une terre dure, mle de plumes, de mousse et de paille,
si bien entrelacs, que la pluie n'y trouve aucun passage; ils sont si
forts, qu'tant agits par le vent, ils s'entre-heurtent sans se briser;
car ils sont suspendus par un long fil  l'extrmit des branches qui
donnent sur la rivire.  quelque distance, il n'y a personne qui ne les
prt pour le fruit de l'arbre. Ils n'ont qu'une petite ouverture, qui
est toujours tourne  l'est, et dont la disposition ne laisse point de
passage  la pluie. Les kourbalos sont en sret dans ces nids contre
les surprises des singes, leurs ennemis, qui n'osent se risquer sur des
branches si faibles et si mobiles, et contre les attaques des serpens.

Il y a sur la Gambie une sorte de chouettes que les Ngres croient
sorcires, et pour lesquelles ils ont tant d'aversion, que, s'il en
parat une dans le village, tous les habitans prennent l'alarme et lui
donnent la chasse.

Jobson parle du ouake, oiseau qu'on nomme ainsi parce qu'il exprime ce
bruit en volant. Il aime les champs sems de riz, mais c'est pour y
causer beaucoup de ravage. Il est gros, et d'un fort beau plumage. On
admire surtout la forme de sa tte, et la belle touffe qui lui sert de
couronne. En Angleterre, elle fait quelquefois la parure des plus grands
seigneurs. Il est de la taille du paon: son plumage a la douceur du
velours.

Le plus grand oiseau de ces contres, si l'on en croit Jobson, se nomme
la cigogne d'Afrique; mais il ne tire cet avantage que de son cou et de
ses jambes, qui le rendent plus grand qu'un homme: son corps a la
grosseur d'un agneau.

Les pintades, les perdrix et les cailles sont trs-nombreuses. Ces
dernires sont aussi grosses que les bcasses d'Europe. Jobson suppose
qu'elles sont de l'espce de celles qui tombrent dans le dsert pour
la nourriture des Isralites.

Enfin on voit une infinit de petits oiseaux dont la couleur est
charmante et le chant dlicieux; il en est un qui n'a, dit-on, pour
jambes, comme l'oiseau d'Arabie, que deux filets, par lesquels il
s'attache aux arbres, la tte pendante, et le corps sans mouvement: sa
couleur est si ple et si semblable  la feuille morte, qu'il est fort
difficile  distinguer dans le repos. On a fait le mme conte sur
l'oiseau de paradis.

Le marsouin d'Afrique est de la grosseur du requin; on vante la bont de
sa chair: on en fait du lard, mais d'assez mauvais got.

Les baleines sont d'une grandeur prodigieuse dans toutes leurs
dimensions; elles paraissent quelquefois plus grosses qu'un btiment de
vingt-six tonneaux: cependant on n'a point d'exemple qu'elles aient
jamais renvers un vaisseau, ni mme une barque ou une chaloupe; mais,
pour les nacelles des pcheurs, on n'y est point avec la mme sret.

Le souffleur ou cachalot a beaucoup de ressemblance avec la baleine,
mais il est beaucoup plus petit; s'il lance de l'eau comme la baleine,
c'est par un seul passage qui est au-dessus du museau, au lieu que la
baleine en a deux.

Les requins, que les Portugais nomment _tuberones_, paraissent
ordinairement dans les temps calmes. Ils nagent lentement  l'aide
d'une haute nageoire qu'ils ont sur la tte; leur principale force
consiste dans leur queue, avec laquelle ils frappent violemment; et dans
leurs scies tranchantes (car on ne peut donner d'autre nom  leurs
dents) qui coupent la jambe ou le bras d'un homme aussi nettement que la
meilleure hache. Ces terribles animaux sont toujours affams. Ils
avalent tout ce qui se prsente; de sorte qu'on leur a trouv souvent
des crochets et d'autres instrumens de fer dans les entrailles. Leur
chair est coriace et de mauvais got.

On regarde le requin comme le plus vorace de tous les animaux de mer.
Labat parat persuad que c'est un vritable chien de mer, qui ne
diffre de ceux des mers de l'Europe que par la grandeur. On en a vu sur
les ctes d'Afrique, o il est fort commun, et mme dans les rivires,
de la longueur de vingt-cinq pieds et de quatre pieds de diamtre,
couverts d'une peau forte et rude. Le requin a la tte longue, les yeux
grands, ronds, fort ouverts et d'un rouge enflamm; la gueule large,
arme de trois ranges de dents  chaque mchoire. Elles sont toutes si
courtes, si serres et si fermes, que rien ne peut leur rsister.
Heureusement cette affreuse gueule est presque loigne d'un pied de
l'extrmit du museau, de sorte que le monstre pousse d'abord sa proie
devant lui avant de la mordre. Il la poursuit avec tant d'avidit, qu'il
s'lance quelquefois jusque sur le sable. Sans la difficult qu'il a
pour avaler, il dpeuplerait l'Ocan. Avec quelque lgret qu'il se
tourne, il donne le temps aux autres poissons de s'chapper. Les Ngres
prennent ce moment pour le frapper. Ils plongent sous lui, et lui
ouvrent le ventre. Il est d'ailleurs assez facile  tromper, parce que
sa voracit lui fait saisir toutes sortes d'amorces. On le prend
ordinairement avec un crochet attach au bout d'une chane, auquel on
lie un morceau de lard ou d'autre viande.

Il est fort dangereux de se baigner dans les rivires qui portent des
requins. En 1731, une petite esclave de James-Fort, sur la Gambie, fut
emporte tandis qu'elle tait  se laver les pieds. Une barque remontant
la mme rivire en 1731, il y eut un requin assez affam pour s'en
approcher, malgr le bruit qui s'y faisait, et pour se saisir d'une rame
qu'il brisa d'un seul coup de dents.

Sur la cte de Juida, o la mer est toujours fort grosse, un canot fut
renvers en allant au rivage avec quelques marchandises. Un des matelots
fut saisi par un requin, et la violence des flots les jeta tous deux sur
le sable; mais le monstre, sans lcher un moment sa proie, attendit le
retour de la vague, et regagna la mer avec le matelot qu'il emporta.

Si quelqu'un a le malheur de tomber dans la mer, il faut dsesprer de
le revoir,  moins qu'alors il ne se trouve point de requin aux environs
du vaisseau ce qui est extrmement rare. Si l'on jette un cadavre dans
la mer, on voit avec horreur quatre ou cinq de ces affreux animaux qui
se lancent vers le fond pour saisir le corps, ou qui, le prenant dans sa
chute, le dchirent en un instant. Chaque morsure spare un bras ou une
jambe du tronc; tout est dvor, dit-on, en moins de temps qu'il ne faut
pour compter vingt. Si quelque requin arrive trop tard pour avoir part 
la proie, il semble prt  dvorer les autres; car ils s'attaquent entre
eux avec une violence incroyable; on leur voit lever la tte et la
moiti du corps hors de l'eau, et se porter des coups si terribles,
qu'ils font trembler la mer. Lorsqu'un requin est pris et tir  bord,
il n'y a point de matelot assez hardi pour s'en approcher. Outre ses
morsures, qui enlvent toujours quelque partie du corps, les coups de sa
queue sont si redoutables, qu'ils brisent la jambe, le bras ou tout
autre membre  ceux qui ne se htent pas de les viter.

Ce qui parat difficile  accorder avec tant de voracit, c'est ce que
les voyageurs disent du requin, qu'il est ordinairement environn d'une
multitude de petits poissons qui ont la gueule et la tte plate. Ils
s'attachent au corps du monstre; et lorsqu'il s'est saisi de quelque
proie, ils se rassemblent autour de lui pour en manger leur part, sans
qu'il fasse aucun mouvement pour les chasser.

On compte dans ce cortge du requin un petit poisson de la grandeur du
hareng, qui se nomme _le pilote_, et qui entre librement dans sa gueule,
en sort de mme, et s'attache  son dos sans que le monstre lui nuise
jamais.

La vache de mer, que les Espagnols appellent _manati_, et les Franais
lamentin, est ordinairement longue de seize ou dix-huit pieds sur quatre
ou cinq de diamtre. Le lamentin aime l'eau frache. Aussi ne
s'loigne-t-il gure des ctes. Comme il s'endort quelquefois la gueule
ouverte au-dessus de l'eau, les pcheurs ngres le surprennent dans
cette situation, et lui font perdre tant de sang, qu'il leur devient
ais de le tirer au rivage. La chair de ces animaux est si dlicate,
qu'elle est comparable au veau de rivire.

On trouve sur les ctes un poisson dont la mchoire d'en haut s'avance
de la longueur de quatre pieds avec des pointes aigus, ranges de
chaque ct  des distances gales. C'est la scie, l'ennemi dclar de
la baleine, qu'elle blesse quelquefois si dangereusement, que celle-ci
fuit jusqu'au rivage, o elle, expire aprs avoir perdu tout son sang.
On nomme aussi ce poisson _l'espadon_, _l'pe_, ou _l'empereur_.

Ce nom convient mieux  d'autres animaux marins dont la tte est arme
aussi d'un os fort long, mais uni et pointu, qui ressemble  la corne
fabuleuse de la licorne. Les gens de mer l'appellent _sponton_. Il est
capable de percer un btiment et d'y faire une voie d'eau; mais il y
brise quelquefois son os, qui sert de cheville pour boucher le trou.

Les _vieilles_, grande espce de morues, sont d'une singulire
abondance au long de cette cte occidentale, surtout prs du cap Blanc
et de la baie d'Arguin. Il s'en trouve qui psent jusqu' deux cents
livres. La chair en est blanche, tendre, grasse, ferme, et se dtache en
flocons. La peau est grise, paisse, grasse, couverte de petites
cailles. C'est un poisson fort vorace, et que son avidit fait prendre
aisment. Comme il a beaucoup de force, il fait des mouvemens prodigieux
pour s'chapper.

De tous les animaux qui nagent, il n'y en a point d'une espce plus
surprenante que la torpille (_numbfish_ en anglais), poisson qui a la
vertu d'engourdir, Kolbe, qui lui donne le nom de _crampe_, vrifia par
sa propre exprience ce qu'on lit dans plusieurs auteurs, qu'en touchant
la torpille avec le pied ou la main, ou seulement avec un bton, le
membre qui prend cette espce de communication avec l'animal s'engourdit
tellement, qu'il devient immobile, et qu'en mme temps on ressent
quelque douleur dans toutes les autres parties du corps. En un mot,
Kolbe prouva une espce de convulsion; mais, aprs une ou deux minutes,
l'engourdissement diminue par degrs.

Lorsque ce poisson est pris nouvellement, il agit plus souvent et d'une
manire plus sensible; mais, aprs avoir t quelques heures hors de
l'eau, sa vertu languit et diminue par degrs. Kmpfer croit avoir
remarqu qu'elle est plus violente dans la femelle que dans le mle. On
ne peut toucher la torpille femelle avec les mains sans ressentir un
horrible engourdissement dans le bras et jusqu'aux paules. On ne
saurait marcher dessus, mme avec des souliers, sans prouver la mme
sensibilit dans les jambes, aux genoux, et jusqu'aux cuisses. Ceux qui
la touchent des pieds sont saisis d'une palpitation de coeur encore plus
vive que ceux qui ne l'ont touche qu'avec la main.

Au reste, cet engourdissement ne ressemble point  celui qui se fait
quelquefois sentir dans un membre, lorsque, ayant t press long-temps,
la circulation du sang et des esprits s'y trouve contrainte. C'est une
vapeur subite, qui, passant au travers des pores, pntre en un moment
dans tout le corps, et agit sur l'me par une vritable douleur. Les
nerfs se contractent tellement, qu'on s'imagine que tous les os, surtout
ceux de la partie affecte, sont sortis de leurs jointures. Cet effet
est accompagn d'un tremblement de coeur et d'une convulsion gnrale,
pendant laquelle on ne se trouve plus aucune marque de sentiment. Enfin
l'impression est si violente, que toute la force de l'autorit et des
promesses n'engagerait pas un matelot  reprendre le poisson dans sa
main lorsqu'il en a ressenti l'effet. Cependant, Kmpfer rend tmoignage
qu'en faisant ces observations, il vit un Africain qui prenait la
torpille sans aucune marque de frayeur, et qui la toucha quelque temps
avec la mme tranquillit. Kmpfer, ayant remarqu un si singulier
secret, apprit que le moyen de prvenir l'engourdissement tait de
retenir soigneusement son haleine; il en fit aussitt l'exprience. Elle
lui russit, et tous ses amis  qui il ne manqua point de la
communiquer, la tentrent avec le mme succs; mais, lorsqu'ils
recommenaient  laisser sortir leur haleine, l'engourdissement
recommenait aussi  se faire sentir.

La tortue verte, ou de mer, est commune, pendant toute l'anne, aux les
et dans la baie d'Arguin. Elle n'est pas si grosse que celles des les
de l'Amrique; mais elle n'est pas moins bonne.

La tortue fait des oeufs sur le sable du rivage. Elle marque
soigneusement le lieu, et dix-sept jours aprs elle retourne pour les
couver. Elle a quatre pates, ou plutt quatre nageoires au-dessous du
ventre, qui lui tiennent lieu de jambes, mais courtes, avec une seule
jointure qui touche au corps. Ces pates ou ces nageoires, tant un peu
denteles  l'extrmit, forment une espce de griffes qui sont lies
par une forte membrane, et fort bien armes d'ongles pointus.
Quoiqu'elles aient beaucoup de force, elles n'en ont point assez pour
supporter le corps de l'animal, de sorte que son ventre touche toujours
 terre. Cependant la tortue marche assez vite lorsqu'elle est
poursuivie, et porte aisment deux hommes sur son dos.

Lorsque la tortue a fait sa ponte et couvert ses oeufs, elle laisse au
soleil  les faire clore, et les petits ne sont pas plus tt sortis de
l'caille, qu'il courent  la mer. Les Maures les prennent, soit avec
des filets, soit en les tournant sur le dos, lorsqu'ils peuvent les
surprendre sur le sable; car une tortue dans cette situation ne saurait
se retourner. Son huile fondue se garde fort bien, et n'est gure
infrieure  l'huile d'olive et au beurre, surtout lorsqu'elle est
nouvelle.

Sur la langue de terre nomme pointe de Barbarie,  l'embouchure du
Sngal, on trouve un grand nombre de petites crabes que les Franais
appellent _tourlouroux_; on les croit,  tort, d'une nature dangereuse.
C'est une fort petite espce de crabes de terre, qui ressemblent pour la
forme  nos crevisses de mer. Elles ont une facult surprenante; c'est
de pouvoir se dfaire de leurs jambes aussi facilement que si elles ne
tenaient au corps qu'avec de la glu: de sorte que, si vous en saisissez
une, vous tes surpris qu'elle vous reste dans la main, et que l'animal
ne laisse pas de courir fort vite avec le reste, et, dans la saison
suivante, il lui revient une autre jambe; mais ce qui est fort trange
dans cette espce de crabes, c'est qu'elles dvorent celles qui sont
estropies ainsi par quelque accident.

Le crocodile, qui est regard comme la plus grande espce de lzard, est
d'un brun fonc. Sa tte est plate et pointue, avec de petits yeux
ronds, sans aucune vivacit. Il a le gosier large et ouvert d'une
oreille  l'autre, avec deux, trois ou quatre ranges de dents, de
forme et de grandeur diffrentes, mais toutes pointues ou tranchantes.
Ses jambes sont courtes, et ses pieds arms de griffes crochues, longues
et pointues; ceux de devant en ont quatre, et ceux de derrire en ont
cinq: c'est avec cette arme terrible qu'il saisit et qu'il dchire sa
proie. Il est couvert d'une peau dure, paisse, charge d'cailles et
garnie de tous cts d'un grand nombre de pointes qu'on prendrait pour
autant de clous. Plusieurs parties de son corps, telles que la tte, le
dos et la queue, dans laquelle consiste sa principale force, sont d'une
duret impntrable  la balle. Cependant il est facile  blesser sous
le ventre et sous une partie du gosier: aussi n'expose-t-il gure ces
endroits faibles au danger. Sa queue est ordinairement aussi longue que
le reste de son corps: elle est capable de renverser un canot; mais,
hors de l'eau, il est moins dangereux que dedans.

Quoique le crocodile soit une lourde masse, il marche fort vite dans un
terrain uni, o il n'est pas oblig de tourner; car ce mouvement lui est
fort difficile. Il a l'pine du dos fort raide et compose de plusieurs
vertbres si serres l'une contre l'autre, qu'elle est immobile. Aussi
se laisse-t-il entraner par le fil de l'eau comme une pice de bois, en
cherchant des yeux les hommes et les animaux qui peuvent venir  sa
rencontre. Il a jusqu' vingt ou trente pieds de longueur.

Cet animal est terrible jusqu'aprs sa mort. On rapporte qu'un Ngre,
employ par les Franais pour en corcher un, le dmusela lorsqu'il fut
 la tte, dans la vue de conserver sa peau plus entire. Le crocodile
emporta un doigt au Ngre. Ceux qui racontent ce fait assurent pourtant
que le crocodile tait mort. Il faut donc supposer qu'un reste d'esprits
animaux donnait encore  la tte du monstre cette espce de mouvement
dont on a observ des effets dans des ttes d'hommes rcemment coupes.

Malgr la frocit du crocodile, les Ngres se hasardent quelquefois 
l'attaquer, lorsqu'ils peuvent le surprendre sur quelque basse o l'eau
n'a pas beaucoup de profondeur. Ils s'enveloppent le bras gauche d'un
morceau de cuir de boeuf, et, prenant leur zagaie de la main droite, ils
se jettent sur le monstre, le percent de plusieurs coups au gosier et
dans les yeux, et lui ouvrent enfin la gueule, qu'ils l'empchent de
fermer en la traversant de leurs zagaies. Comme il n'a point de langue,
l'eau qui entre aussitt n'est pas long-temps  le suffoquer. Un Ngre
du fort Saint-Louis faisait son exercice ordinaire d'attaquer tous les
crocodiles qu'il pouvait surprendre. Il avait ordinairement le bonheur
de les tuer et de les amener au rivage; mais souvent il sortait du
combat couvert de blessures. Un jour, sans l'assistance qu'il reut d'un
canot, il n'aurait pu viter tre dvor. Atkins fait le rcit d'une
lutte dont il fut tmoin  Sierra-Leone entre un matelot anglais et un
crocodile. Le secours des Ngres dlivra l'Anglais du danger; mais il
en sortit misrablement dchir.

Cependant il y a des pays o les crocodiles paraissent beaucoup moins
froces. Prs de Lebot, village vers l'embouchure de la rivire de
San-Domingo, ils sont si doux et si familiers, qu'ils badinent avec les
enfans et reoivent d'eux leur nourriture.

Tous les voyageurs rendent tmoignage que cet animal jette une forte
odeur de musc, et qu'il la communique aux eaux qu'il frquente.
Navarette assure qu'on lui trouve entre les deux pates de devant, contre
le ventre, deux petites bourses de musc pur. Collins prtend que c'est
sous les oues.

L'Afrique produit un autre animal amphibie; c'est l'hippopotame, nom
tir du grec; on le dsigne aussi par celui de cheval marin. Il s'en
trouve beaucoup dans les rivires de Sngal, de Gambie et de
Saint-Domingue. Le Nil et toutes les ctes depuis le cap Blanco jusqu'
la mer Rouge n'en sont pas moins remplis. Cet animal vit galement dans
l'eau et sur la terre. Dans sa pleine grosseur, il est plus gros d'un
tiers que le boeuf, auquel il ressemble d'ailleurs dans quelques
parties, comme dans d'autres il est semblable au cheval. Sa queue est
celle d'un cochon,  l'exception qu'elle est sans poil  l'extrmit. Il
se trouve des hippopotames qui psent douze ou quinze cents livres.

Outre les dents machelires, qui sont grosses et creuses vers le
milieu, il a quatre dfenses comme celles du sanglier, c'est--dire une
 chaque mchoire, longue de sept  huit pouces, et d'environ cinq
pouces de circonfrence  la racine. Celles d'en bas sont plus courbes
que celles de la mchoire suprieure; elles sont d'une substance plus
dure et plus blanche que l'ivoire. L'animal en fait sortir des
tincelles, lorsque, tant en furie, il les frappe l'une contre l'autre,
et les Ngres s'en servent comme d'un caillou pour allumer le feu.

On recherche beaucoup ces grandes dents pour en composer
d'artificielles, parce qu'avec plus de duret que l'ivoire, leur couleur
ne se ternit jamais.

Il faut que l'hippopotame ait beaucoup de force dans le cou et dans les
reins; car un voyageur raconte qu'une vague ayant jet et laiss  sec,
sur le dos d'un de ces animaux, une barque hollandaise charge de
quatorze tonneaux de vin, sans compter les gens de l'quipage, il
attendit patiemment le retour des flots qui vinrent le dlivrer de son
fardeau, et ne ft pas connatre par le moindre mouvement qu'il en ft
fatigu.

Lorsqu'il est insult dans l'eau, soit qu'il dorme au fond de la
rivire, ou qu'il se lve pour hennir, ou qu'il nage  la surface, il se
jette avec fureur sur ses ennemis, et quelquefois il emporte avec les
dents des planches de la meilleure barque. Mais ce qui est encore plus
dangereux, c'est que, la prenant par le bas, il la fait quelquefois
couler  fond. On en trouve quantit d'exemples dans les voyageurs.

En 1731, un facteur de la compagnie d'Angleterre, nomm Galand, et le
contre-matre d'un vaisseau anglais, furent malheureusement noys dans
la Gambie par un accident de cette nature. Sur la rivire du Sngal, un
de ces animaux, ayant t bless d'une balle, et ne pouvant gagner le
ct de la barque d'o le coup tait parti, la frappa d'un coup de pied
si furieux, qu'il brisa une planche d'un pouce et demi d'paisseur, ce
qui causa une voie d'eau qui faillit faire prir la barque. Celle de
Jobson fut frappe trois fois par les hippopotames dans ses diffrentes
navigations de la Gambie; un de ces animaux la pera d'un coup de dent
jusqu' faire une voie d'eau fort dangereuse. On ne put l'loigner
pendant la nuit que par la lumire d'une chandelle qu'on mit sur un
morceau de bois et qu'on abandonna au cours de l'eau. Le mme auteur
trouva les hippopotames encore plus froces, lorsque, ayant des petits,
ils les portent sur le dos en nageant. Il observe que l'hippopotame
s'accorde fort bien avec le crocodile, et qu'on les voit nager
tranquillement l'un  ct de l'autre.

Cet animal est plus souvent sur la terre que dans l'eau. Il lui arrive
souvent d'aller dormir entre les roseaux, dans les marais voisins de la
rivire. Il serait inutile d'employer des filets pour le prendre; d'un
coup de dent il briserait. toutes les cordes. Lorsque les pcheurs le
voient approcher de leurs filets, ils lui jettent quelque poisson dont
il se saisit, et la satisfaction qu'il ressent de cette petite proie le
fait tourner d'un autre ct. On en voit dans les rivires en troupes
nombreuses. Ils ne sont pas si communs dans le Sngal.




LIVRE QUATRIME.

VOYAGES SUR LA CTE DE GUINE. CONQUTES DE DAHOMAY.




CHAPITRE PREMIER.

Voyages de Villault, de Philips et de Loyer. Description du pays
d'Issini.


Avant d'entrer dans la description gnrale de la Guine, nous placerons
dans ce livre quelques voyages qui n'ont eu d'autre but que le commerce,
et nous y joindrons une digression sur les victoires du conqurant de
Juida et d'Ardra, nomm le roi de Dahomay.

Un des premiers voyageurs qui se prsentent dans cette partie de la
collection dont nous donnons l'abrg, est un Franais nomm Villault de
Bellefonds, contrleur d'un btiment de la compagnie franaise des Indes
en 1666. Nous en tirerons peu de chose, les pays qu'il a parcourus ayant
t beaucoup mieux observs.

Il parle avec admiration des environs du cap de Monte, le premier qu'on
rencontre aprs Sierra-Leone. En descendant sur la cte, on a la vue
d'une belle plaine, qui est borde de tous cts par des bois toujours
verts, dont les feuilles ressemblent beaucoup  celles du laurier. Du
ct du sud, la perspective est termine par la montagne du Cap, et du
ct du nord par une vaste fort, qui couvre de son ombre une petite le
 l'embouchure de la rivire. Du ct de l'est, l'oeil se perd dans la
vaste tendue des prairies et des plaines qui sont revtues d'une
verdure admirable, parfumes de l'odeur qui s'en exhale sans cesse, et
rafrachies par un grand nombre de petits ruisseaux qui descendent de
l'intrieur du pays. Le riz, le millet et le mas sont ici plus abondans
que dans aucune partie de la Guine.

Les Ngres de cette cte sont gnralement bien faits et robustes. Comme
ils portent tous le nom de quelque saint, Villault voulut tre inform
de l'origine de cet usage. Il apprit qu'au dpart de tous les vaisseaux
dont ils avaient reu quelque bienfait, ils avaient demand les noms des
officiers et de tous les gens de l'quipage, pour les faire porter 
leurs enfans par un sentiment de reconnaissance. Charm de ce rcit, il
donna deux couteaux au Ngre qui le lui avait fait, pour lui tmoigner
le plaisir qu'il avait prisa l'entendre. Ce pauvre Africain, surpris de
cette gnrosit, lui demanda son nom, et lui promit de le faire porter
au premier enfant mle qu'il aurait de sa femme, qui tait prs
d'accoucher.

L'autorit des Portugais sur les Ngres a tant de force, qu'ils les
conduisent  leur gr, sans qu'on les ait jamais vus se rvolter contre
eux, comme il leur est arriv tant de fois  l'gard des autres nations
de l'Europe. Enfin les Portugais sont si absolus dans cette grande
contre, qu'ils se font quelquefois servir  table par les enfans des
rois du pays. Un de ces Portugais se trouvant  Sierra-Leone pour le
commerce, dit  Villault qu'il faisait tous les ans un voyage au
Sngal, c'est--dire  deux cents lieues de son sjour ordinaire, et
que, si les commodits lui manquaient pour faire ce voyage par eau, il
se faisait porter par des Ngres, lui et toutes ses marchandises.

Le voyage du capitaine anglais Philips  l'le de San-Thom et au
royaume de Juida en Guine (royaume dont nous parlerons dans la suite de
ce recueil), n'a rien d'intressant ni d'instructif que ce qui regarde
la traite des Ngres. Ce commerce tait l'objet d'un voyage qu'il fit
sur le vaisseau _l'Annibal_, qu'il commandait pour des marchands
associs, et qu'accompagnait un autre navire command par le capitaine
Clay. On aura de quoi frmir plus d'une fois en lisant les rcits qu'il
fait de la meilleure foi du monde, et sans croire avoir le moindre
reproche  se faire.

Il essuya dans sa route un de ces _tornados_ qui sont fort communs sur
les ctes d'Afrique. Dans l'espace d'une demi-heure, l'aiguille fit le
tour entier du cadran, et le tonnerre, accompagn d'clairs terribles,
fit du ciel et de la terre une scne d'horreur et d'pouvante. Des
traces de soufre enflamm, qui paraissaient de tous cts dans l'air,
firent craindre  Philips que le feu ne prt au vaisseau; cependant il
s'accoutuma par degrs  ces affreux phnomnes; et, dans la suite, en
ayant prouv beaucoup d'autres, il se contenta, lorsqu'il tait menac
de l'orage, d'amener toutes ses voiles, et d'attendre patiemment que le
feu du ciel, les flots et les vents eussent exerc leur furie, ce qui
dure rarement plus d'une heure, et mme avec peu de danger, surtout prs
des ctes de Guine, o les tornados viennent gnralement du ct de la
terre. On les regarde comme un signe que la cte n'est pas loigne.

 l'arrive des deux vaisseaux sur la cte de Juida, le roi envoya au
comptoir anglais deux de ses cabochirs ou nobles, chargs d'un
compliment pour les facteurs. Philips et Clay, qui taient dj
dbarqus, firent rpondre au monarque qu'ils iraient le lendemain lui
rendre leurs devoirs. Cette rponse ne le satisfit pas. Il fit partir
sur-le-champ deux autres de ses grands pour les inviter  venir le mme
jour, et les avertir non-seulement qu'il les attendait, mais que tous
les capitaines qui les avaient prcds taient venus le voir ds le
premier jour. Sur quoi, dans la crainte de l'offenser, les deux
capitaines, accompagns de Pierson, chef du comptoir anglais et de leurs
gens, se mirent en chemin pour la ville royale.

Ils furent reus  la porte du palais par plusieurs cabochirs, qui les
salurent  la mode ordinaire des Ngres du pays, c'est--dire, en
faisant d'abord claquer leurs doigts, et leur serrant ensuite les mains
avec beaucoup d'amiti. Lorsqu'ils eurent travers la cour, les mmes
seigneurs se jetrent  genoux prs de l'appartement du roi, firent
encore claquer leurs doigts, touchrent la terre du front, et la
baisrent trois fois; crmonie d'usage lorsqu'ils s'approchent de leur
matre. S'tant levs, ils introduisirent les Anglais dans la chambre du
roi, qui tait remplie de nobles  genoux; ils s'y mirent comme tous les
autres, chacun dans son poste, et s'y tinrent constamment pendant toute
l'audience: c'est la situation dans laquelle ils paraissent toujours
devant le roi.

Sa majest ngre, qui tait cache derrire un rideau, ayant jet les
yeux sur les Anglais par une petite ouverture, leur fit signe
d'approcher. Ils s'avancrent vers le trne, qui tait une estrade
d'argile de la hauteur de deux pieds, environne de vieux rideaux sales
qui ne se tirent jamais, parce que le monarque n'accorde point  ses
cabochirs l'honneur de le voir au visage. Il avait prs de lui deux ou
trois petits Ngres, qui taient ses enfans. Il tenait  la bouche une
longue pipe de bois, dont la tte aurait pu contenir une once de tabac.
 son ct il avait une bouteille d'eau-de-vie, avec une petite tasse
d'argent assez malpropre. Sa tte tait couverte, ou plutt lie d'un
calicot fort grossier; et, pour habit, il portait une robe de damas
rouge. Sa garde-robe tait fort bien garnie de casaques et de manteaux
de drap d'or et d'argent, de brocart, de soie, et d'autres toffes 
fleurs, broches de grains de verre de diffrentes couleurs; prsens
qu'il se vantait d'avoir reus des capitaines blancs que le commerce
avait amens dans ses tats, et dont il prenait plaisir  faire admirer
le nombre et la varit. Mais, de toute sa vie, il n'avait port de
chemise, ni de bas, ni de souliers.

Les Anglais se dcouvrirent la tte pour le saluer. Il prit les deux
capitaines par la main, et leur dit d'un air obligeant qu'il avait eu
beaucoup d'impatience de les voir, qu'il aimait leur nation; qu'ils
taient ses frres, et qu'il leur rendrait tous les bons offices qui
dpendraient de lui. Ils le firent assurer, par l'interprte, de leur
reconnaissance personnelle, et de l'affection de la compagnie royale
d'Angleterre, qui, malgr les offres qu'elle recevait de plusieurs pays
o les esclaves taient en abondance, aimait mieux tourner son commerc
vers le royaume de Juida pour y faire apporter toutes les commodits
dont il avait besoin. Ils ajoutrent qu'avec de tels sentimens, ils se
flattaient que sa majest ne ferait pas traner en longueur leur
cargaison d'esclaves, principal objet de leur voyage, et qu'elle ne
souffrirait pas que ses cabochirs leur en imposassent sur le prix. Enfin
ils promirent qu' leur retour en Angleterre, ils rendraient compte 
leurs matres de ses faveurs et de ses bonts.

Il rpondit que la compagnie royale d'Afrique tait un _fort honnte
homme_, qu'il l'aimait sincrement, et qu'on traiterait de bonne foi
avec ses marchands. Cependant il tint mal sa parole, ou plutt, malgr
les tmoignages de respect qu'il recevait de ses cabochirs, il fit voir
par sa conduite qu'il n'osait rien faire qui leur dplt: contraste
assez ordinaire dans toute espce de despotisme, o l'on voit souvent
les esclaves faire trembler par leur frocit le matre qu'ils
corrompent par leur bassesse.

Dans cette premire audience il ne manqua rien  ses politesses. Aprs
avoir fait assembler les Anglais auprs de lui, il but  la sant de son
frre le roi d'Angleterre, de son _ami_ la compagnie royale d'Afrique,
et des deux capitaines. Ses liqueurs favorites taient l'eau-de-vie et
le _pitto_. Celle-ci est compose de bl d'Inde long-temps infus dans
l'eau. Elle tire sur le got d'une espce de bire que les Anglais
nomment _ale_. Il y en a de si forte, qu'elle se conserve trois mois, et
que deux bouteilles sont capables d'enivrer. On apporta bientt devant
le roi une petite table carre, sur laquelle un vieux drap tenait lieu
de nappe, garnie d'assiettes et de cuillers d'tain. Il n'y avait ni
couteaux ni fourchettes, parce que l'usage du pays est de dchirer les
viandes avec les doigts et les dents. On servit ensuite un grand bassin
d'tain, de la mme couleur, dit Philips, que le teint de sa majest,
rempli de poules tuves dans leur jus, avec un plat de patates
bouillies pour servir de pain. Les poules taient si cuites, qu'elles se
dpeaient d'elles-mmes. Toute l'argenterie royale se rduisait  la
petite tasse qui lui servait  boire de l'eau-de-vie. Le roi saluait
souvent les Anglais par des inclinations de tte, baisait sa propre
main, et poussait quelquefois de grands clats de rire. Lorsqu'ils
eurent cess de manger, il prit dans le bouillon quelques pices de
volaille qu'il donna  ses enfans. Le reste fut distribu entre ses
nobles, qui s'avancrent en rampant sur le ventre comme autant de
chiens. Leurs mains leur servirent de cuillers pour prendre la viande
dans le bouillon. Ils la mangeaient ensuite avec beaucoup d'avidit.

 peine Philips se trouva-t-il capable d'aller jusqu'au march des
esclaves sans tre soutenu, et la mauvaise odeur du lieu lui causait
quelquefois des vanouissemens dangereux. Cette halle tait un vieux
btiment o l'on faisait passer la nuit aux esclaves, qui taient dans
la ncessit d'y faire tous leurs excrmens. Trois ou quatre heures que
Philips tait oblig d'y passer tous les jours ruinrent tout--fait sa
sant.

Les esclaves du roi furent les premiers qu'on offrit en vente, et les
cabochirs exigrent qu'ils fussent achets avant qu'on en produisit
d'autres, sous prtexte qu'tant de la maison royale ils ne devaient
pas tre refuss, quoiqu'ils fussent non-seulement les plus difformes,
mais encore les plus chers; mais c'tait une des prrogatives du roi 
laquelle on tait forc de se soumettre. Les cabochirs amenaient
eux-mmes ceux qu'ils voulaient vendre, chacun selon son rang et sa
qualit: ils taient livrs aux observations des chirurgiens anglais,
qui examinaient soigneusement s'ils taient sains, et s'ils n'avaient
aucune imperfection dans leurs membres; ils leur faisaient tendre les
bras et les jambes; ils les faisaient sauter, tousser; ils les foraient
d'ouvrir la bouche et de montrer les dents pour juger de leur ge; car,
tant tous rass avant de paratre aux yeux des marchands, et bien
frotts d'huile de palmier, il n'tait pas ais de distinguer autrement
les vieillards de ceux qui taient dans le milieu de l'ge. La
principale attention tait  n'en point acheter de malades, de peur que
leur infection ne devint bientt contagieuse. La maladie qu'ils
appellent _pian_ (_yaws_ en anglais) est fort commune parmi ces
misrables; elle a presque les mmes symptmes que le mal vnrien: ce
qui oblige le chirurgien d'examiner les deux sexes avec la dernire
exactitude. On tient les hommes et les femmes spars par une cloison de
grosses barres de bois pour prvenir les querelles.

Aprs avoir fait le choix de ceux qu'on veut acheter, on convient du
prix et de la nature des marchandises; mais la prcaution que les
facteurs avaient eue de commencer par cet article, leur pargna les
difficults qui naissent ordinairement: ils donnrent aux propritaires
des billets signs de leur main, par lesquels ils s'engagrent 
dlivrer les marchandises en recevant les esclaves. L'change se fit le
jour d'aprs. Philips et Clay firent marquer cette misrable troupe avec
un fer chaud  la poitrine et sur les paules, chacun de la premire
lettre du nom de son btiment. La place de la marque est frotte
auparavant d'huile de palmier; trois ou quatre jours suffisent pour
fermer la plaie et pour faire paratre les chairs fort saines.

 mesure qu'on a pay pour cinquante ou soixante, on les fait conduire
au rivage. Un cabochir, sous le titre de capitaine d'esclaves, prend
soin de les embarquer et de les rendre srement  bord. S'il s'en
perdait quelqu'un dans l'embarquement, c'est le cabochir qui en rpond
aux facteurs, comme c'est le capitaine du lieu de dpt ou du march qui
est responsable de ceux qui s'chapperaient pendant la vente, et
jusqu'au moment qu'on leur fait quitter la ville. Dans le chemin,
jusqu' la mer, ils sont conduits par deux autres officiers que le roi
nomme lui-mme, et qui reoivent de chaque vaisseau, pour prix de leur
peine, la valeur d'un esclave en marchandises. Tous ces devoirs furent
remplis si fidlement, que de treize cents esclaves achets et conduits
dans un espace si court, il ne s'en perdit pas un.

Il y a aussi un capitaine de terre dont la commission est de garantir
les marchandises du pillage et du larcin. Aprs les avoir dbarques, on
est quelquefois forc de les laisser une nuit entire sur le rivage,
parce qu'il ne se prsente pas toujours assez de porteurs. Malgr les
soins et l'autorit du capitaine, il est difficile de mettre tout 
couvert. Il l'est encore plus d'obtenir la restitution de ce qu'on a
perdu.

Lorsque les esclaves sont arrivs au bord de la mer, les canots des
vaisseaux les conduisent  la chaloupe, qui les transporte  bord. On ne
tarde point  les mettre aux fers deux  deux, dans la crainte qu'ils ne
se soulvent ou qu'ils ne s'chappent  la nage. Ils ont tant de regret
 s'loigner de leur pays, qu'ils saisissent l'occasion de sauter dans
la mer, hors des canots, de la chaloupe ou du vaisseau, et qu'ils
demeurent au fond des flots jusqu' ce que l'eau les touffe. Le nom de
la Barbade leur cause plus d'effroi que celui de l'enfer. On en a vu
plusieurs dvors par les requins au moment qu'ils s'lanaient dans la
mer. Ces animaux sont si accoutums  profiter du malheur des Ngres,
qu'ils suivent quelquefois un vaisseau jusqu' l Barbade pour faire
leur proie des esclaves qui meurent en chemin, et dont on jette les
cadavres  la mer.

Les deux vaisseaux perdirent douze Ngres qui se noyrent
volontairement, et quelques autres qui se laissrent mourir par une
obstination dsespre  ne prendre aucune nourriture. Ils sont
persuads qu'en mourant ils retournent aussitt dans leur patrie. On
conseillait  Philips de faire couper  quelques-uns les bras et les
jambes pour effrayer les autres par l'exemple. D'autres capitaines
s'taient bien trouvs de cette rigueur; mais il ne put se rsoudre 
traiter avec tant de barbarie de misrables cratures qui taient comme
lui l'ouvrage de Dieu, et qui n'taient pas, dit-il, moins chres au
Crateur que les blancs. Il les avait pourtant fait marquer d'un fer
chaud, comme des criminels, et les amenait enchans. Croyait-il ce
traitement plus lgitime aux yeux du Crateur?

Philips, qui avait entendu vanter tant de fois les poisons des Ngres,
et l'art avec lequel ils en infectent leurs flches, eut la curiosit de
prendre l-dessus des informations. Mais, pour les rendre plus
certaines, il engagea un cabochir  le visiter dans le magasin. L, il
commena par lui faire avaler plusieurs verres de liqueurs fortes; et,
le voyant chauff par le plaisir de boire; il lui marqua une vive
affection et lui fit divers prsens: enfin il le pressa de lui apprendre
de bonne foi comment les Ngres empoisonnaient les blancs, quel tait
leur secret pour communiquer le poison jusqu' leurs armes, et s'ils
avaient quelque antidote dont l'effet ft aussi sr que celui du mal.
Tout l'claircissement qu'il put tirer, fut que les poisons en usage
dans le pays, venaient de fort loin et s'achetaient fort cher; que la
quantit ncessaire pour empoisonner un homme revenait  la valeur de
trois ou quatre esclaves; que la mthode ordinaire pour l'employer tait
de le mler dans l'eau ou dans quelque autre liqueur, qu'il fallait
faire avaler  l'ennemi dont on voulait se dfaire; qu'on se mettait la
dose du poison sous l'ongle du petit doigt, o elle pouvait tre
conserve long-temps, ne pntrant point la peau, et qu'adroitement on
trouvait le moyen de plonger le doigt dans la calebasse ou la tasse qui
contenait la liqueur; qu'au mme instant le poison ne manquait pas de se
dissoudre, et que son action tait si forte, lorsqu'il tait bien
prpar, qu'il n'y avait point d'antidote qui pt tre assez tt
employ. Le cabochir ajouta que les empoisonnemens n'taient pas si
communs dans le royaume de Juida que dans les autres pays ngres, non
que les haines y fussent moins vives, mais  cause de la chert du
poison. Philips avait pri le roi, ds sa premire audience, de ne pas
permettre que les Anglais fussent exposs au poison. Ce prince avait ri
de cette prire, et l'avait assur que ce barbare usage n'tait pas
connu dans ses tats. Cependant Philips observa qu'il refusait de boire
dans la mme tasse dont les Anglais et les cabochirs s'taient servis,
et que, si on lui prsentait une bouteille de liqueur, il voulait que
celui dont il l'avait reue en essayt le premier. Au contraire, les
cabochirs avalaient sans prcaution tout ce qui leur venait de la main
des Anglais.

Dans l'le de San-Thom, les Portugais sont des empoisonneurs si
habiles, que, si l'on s'en rapporte aux informations de Philips, en
coupant une pice de viande, le ct qu'ils veulent donner  leur ennemi
sera infect de poison sans que l'autre s'en ressente; c'est--dire que
le couteau n'est empoisonn que d'un ct. Cependant l'auteur fait
remarquer avec soin qu'il n'en parle que sur le tmoignage d'autrui, et
qu'en relchant dans l'le de San-Thom, ni lui ni ses gens n'en firent
aucune exprience.

 peu de distance de la ville royale de Juida, on trouve trente ou
quarante gros arbres qui forment la plus agrable promenade du pays.
L'paisseur des branches, ne laissant point de passage  la chaleur du
soleil, y fait rgner une fracheur continuelle. C'tait sous ces arbres
que Philips passait la plus grande partie du temps. On y tenait un
march. Entre plusieurs spectacles bizarres, il eut celui d'une table
publique, ou auberge ngre, qu'il a cru digne d'une description. Le
Ngre qui avait form cette entreprise avait plac au pied d'un des plus
gros arbres une grande pice de bois de trois ou quatre pieds
d'paisseur: c'tait la table; elle n'tait soutenue sur la terre que
par son propre poids. Les mets taient du boeuf et de la chair de chien
bouillis, mais envelopps dans une peau crue de vache. De l'autre ct,
on voyait, dans un grand plat de terre, du _kanki_, espce de pte molle
compose de poisson pourri et de farine de mas, pour servir de pain.
Lorsqu'un Ngre avait envie de manger, il venait se mettre  genoux
contre la table, sur laquelle il exposait huit ou neuf coquilles ou
cauris. Alors le cuisinier coupait fort adroitement de la viande pour le
prix. Il y joignait une pice de kanki avec un peu de sel. Si le Ngre
n'avait pas l'estomac assez rempli de cette portion, il donnait plus de
coquilles et recevait plus de viande. Philips vit tout  la fois, autour
de la table, neuf ou dix Ngres que le cuisinier servait avec beaucoup
de promptitude et d'adresse, et sans la moindre confusion. Ils allaient
boire ensuite  la rivire, car l'usage des Ngres est de ne boire
qu'aprs leur repas.

Philips parle d'un roi ngre qui s'tait fait accompagner de deux de ses
femmes: elles l'avaient suivi chez les Anglais; et suivant l'usage du
pays, o l'on n'a pas honte d'tre charg de vermine, elles lui
nettoyaient souvent la tte en public, et prenaient plaisir  manger ses
poux.

La mer est toujours si grosse le long de la cte, que les canots
n'allaient jamais du bord anglais au rivage sans qu'il y en et
quelqu'un de renvers. Mais l'habilet des rameurs ngres est
surprenante. D'ailleurs ils nagent et ils plongent avec tant d'adresse,
que leurs amis n'ont presque rien  risquer avec eux. Au contraire, ils
laissent prir impitoyablement ceux qu'ils ont quelque sujet de har.

Tous les capitaines achtent leurs canots sur la cte d'Or, et ne
manquent point de les fortifier avec de bonnes planches, pour les rendre
capables de rsister  la violence des flots. Ils sont composs d'un
tronc de cotonnier. Les plus grands n'ont pas plus de quatre pieds de
largeur; mais ils en ont vingt-huit ou trente de longueur, et
contiennent depuis deux jusqu' douze rameurs. Ceux qui conviennent le
plus  la cte de Juida sont  cinq ou six rames.

Philips portait en Europe une jeune panthre qui trouva le moyen de
sortir de sa cage, et saisissant une femme  la jambe, lui emporta le
mollet dans un instant. Un matelot anglais qui accourut aussitt, donna
quelques petits coups  la panthre qui la firent ramper comme un
pagneul; et, la prenant entre ses bras, il la porta sans rsistance
jusqu' sa cage.

On prouva  la fin du voyage combien il fallait peu se fier  l'espce
de docilit que cet animal avait montre. On avait coutume de jouer avec
lui  travers les barreaux de sa cage comme avec un chat, et avec aussi
peu de danger. Un jeune Anglais, qui tait accoutum  ce badinage, se
blessa un jour la main dans sa cage contre la pointe d'un clou qui fit
sortir quelques gouttes de sang. L'animal n'eut pas plus tt vu le
sang, qu'il sauta sur la main, et la dchira en un instant jusqu'au
poignet.

Il parat qu'on ne doit pas plus se fier  la familiarit des panthres
qu' celle des despotes.

L'quipage de Philips fut cruellement ravag par la maladie. Il en prend
occasion de s'tendre sur les dsagrmens du commerce des esclaves,
quand la contagion se met parmi eux. Quel embarras, dit-il,  leur
fournir rgulirement leur nourriture,  tenir leurs logemens dans une
propret continuelle! et quelle peine  supporter non-seulement la vue
de leur misre, mais encore leur puanteur qui est bien plus rvoltante
que celle des blancs! Le travail des mines, qu'on donne pour exemple de
ce qu'il y a de plus dur au monde, n'est pas comparable  la fatigue de
ceux qui se chargent de transporter des esclaves. Il faut renoncer au
repos pour leur conserver la sant et la vie; et si la mortalit s'y
met, il faut compter que le fruit du voyage est absolument perdu, et
qu'il ne reste que le cruel dsespoir d'avoir souffert inutilement des
peines incroyables. Il pouvait y joindre le remords d'un crime inutile.
Mais qui pourrait tre tent de plaindre les malheurs de l'avarice et de
la tyrannie?

Le pre Loyer, jacobin de l'Annonciation de Rennes en Bretagne, nomm
par le pape prfet des missions apostoliques pour la cte de la Guine,
partit en 1700 sur un vaisseau franais qui reportait en Afrique un
prtendu prince ngre, nomm Aniaba, dont l'histoire est assez
singulire.

Un roi d'Issini avait donn au pre Consalve, autre missionnaire, deux
petits Ngres pour les faire lever dans le christianisme. Consalve,
apparemment dans l'envie de se faire valoir, envie si naturelle  qui
vient de loin, fit passer ces deux Ngres, lorsqu'il fut de retour en
France, pour les fils du roi d'Issini. Ils se nommaient Aniaba et
Rianga. Rianga mourut. Aniaba fut baptis par le clbre Bossuet; il
reut en France l'ducation qu'on croyait convenable  un jeune prince.
Louis XIV fut son parrain. On lit dans un Mercure de France, imprim en
1701, que cet Aniaba reut l'Eucharistie des mains du cardinal de
Noailles, et offrit un tableau  la Vierge pour mettre tous ses tats
sous sa protection, avec un voeu solennel d'employer,  son retour en
Afrique, tous ses soins et ses efforts  la conversion de ses sujets. En
dbarquant sur la cte, il fut reconnu pour le fils d'un cabochir
d'Issini; il retourna  sa religion, et se moqua des Franais.

Le lecteur, dit le pre Loyer, sera surpris de trouver ici des royaumes
dont les monarques ne sont que des paysans; des villes qui ne sont
bties que de roseaux; des vaisseaux composes d'un tronc d'arbre; et
surtout un peuple qui vit sans soins, qui parle sans rgle, qui fait des
affaires sans le secours de l'criture, et qui marche sans habit; un
peuple dont une partie vit dans l'eau comme les poissons; un autre dans
des trous comme des vers, aussi nu et presque aussi stupide que ces
animaux. Mais le lecteur est assez avanc dans l'histoire d'Afrique
pour n'tre pas surpris de ces singularits sauvages que nous avons dj
vues partout.

Loyer nous a donn la description du petit canton d'Issini, qu'il
appelle royaume, et qui tire son nom de la rivire d'Issini, qui tombe
dans la mer par plusieurs embouchures, dans le voisinage de la cte de
l'Ivoire ou des Dents. Elle est navigable pour les grandes barques
l'espace de soixante lieues, jusqu' ce qu'on se trouve arrt par une
chane de rocs qui interrompt le cours de la rivire. Cette chute d'eau
est fort raide, et forme une cascade admirable dont le bruit se fait
entendre  plusieurs lieues. Des deux cts, les Ngres ont ouvert des
sentiers par lesquels ils tirent leurs canots; et les lanant ensuite
au-dessus de la cataracte, ils assurent qu'ils peuvent remonter la
rivire pendant trente jours, sans tre arrts par le moindre obstacle.
Si l'on doit s'en rapporter  leur tmoignage, et s'il est vrai, comme
ils le prtendent aussi, que le cours de la rivire est quelquefois
nord, ou nord-est, ou nord-ouest, elle peut venir du Niger.

Les bois qui couvrent les campagnes du royaume d'Issini servent de
retraite  des lgions innombrables d'animaux dont les Ngres mmes ne
connaissent pas tous les noms. Le principal est l'lphant. Les Ngres
lui font la guerre pour sa chair et ses dents. Ils font servir ses
oreilles  couvrir leurs tambours. Mais ils ne pensent point 
l'apprivoiser, quoiqu'ils puissent en tirer beaucoup d'utilit. Les bois
sont remplis de toutes sortes de btes fauves, qui seraient en beaucoup
plus grand nombre, si les lions, les panthres, les lopards et d'autres
btes de proie ne les dtruisaient. Celles-ci sont si redoutables, que
les habitans du pays sont forcs d'allumer des feux pendant la nuit pour
les loigner de leurs huttes. Quelque temps avant l'arrive du pre
Loyer, elles avaient dvor un Ngre en plein jour. Pendant le sjour
qu'il fit dans le pays, un tigre entra dans une maison d'Assoko, ville
capitale, et tua huit moutons qui appartenaient au roi Akasini. Les
Franais n'taient pas plus en sret dans leur fort; car, le 7 de mars
1702, une panthre leur enleva une chienne qu'ils employaient  la garde
de la place. Le 17,  la mme heure, un de ces furieux animaux sauta
par-dessus les palissades, quoiqu'elles eussent dix pieds de haut, tua
deux brebis, et un belier qui se dfendit long-temps avec ses cornes;
enfin, s'apercevant qu'on avait pris l'alarme au fort, il se retira;
mais, quelques heures aprs, il revint avec la mme audace par le
bastion du ct de la mer, attaqua la sentinelle, et ne prit la fuite
qu'en voyant accourir toute la garnison.

Les civettes sont communes dans le royaume d'Issini. Loyer en vit
plusieurs qui s'apprivoisaient parfaitement entre les mains des
Franais, et qui vivaient de rats et de souris. Elles ont le cri et les
autres proprits des chats. Les endroits qu'elles frquentent dans les
bois se reconnaissent  l'odeur de musc: car, en se frottant contre les
arbres, elles y laissent de petites parties de cette prcieuse drogue,
que les Ngres ramassent et qu'ils vendent aux Europens. On trouve
aussi dans les bois quantit de porcs-pics, dont la chair est d'un
excellent got; des assomanglies qui, ressemblant au chat par le corps,
ont la tte du rat, et la peau marquete comme le tigre. Les Ngres
racontent que cet animal est le mortel ennemi de la panthre.

Il y a peu de pays o les singes soient en plus grande abondance et avec
plus de varit dans leur grandeur et dans leur figure. On a dj parl
des plus gros que l'on nomme Barris. Au mois de janvier 1702, le matelot
du fort, qui tait en mme temps le chasseur de la garnison, blessa un
de ces gros singes et le prit. Le reste de la troupe, quoique effray
par le bruit d'une arme  feu, entreprit de venger le prisonnier,
non-seulement par ses cris, mais en jetant de la boue et des pierres en
si grand nombre, que le chasseur fut oblig de tirer plusieurs coups
pour les carter. Enfin il amena au fort le singe bless et li d'une
corde trs-forte. Pendant quinze jours il fut intraitable, mordant,
criant, et donnant des marques continuelles de rage. On ne manquait pas
de le chtier  coups de bton, et de lui diminuer chaque fois quelque
chose de sa nourriture. Cette conduite l'adoucit par degrs, jusqu' le
rendre capable de faire la rvrence, de baiser la main, et de rjouir
toute la garnison par ses souplesses et son badinage. Dans l'espace de
deux ou trois mois, il devint si familier, qu'on lui accorda la libert,
et jamais il ne marqua la moindre envie de quitter le fort. Battre et
nourrir, c'est ainsi qu'on fait des esclaves.

On admire beaucoup de petits oiseaux un peu plus gros que la linotte, et
blancs comme l'albtre, avec une queue rouge, tachete de noir. Leur
musique rend la promenade dlicieuse dans les bois. Les moineaux sont
plus rouges que ceux de l'Europe, et ne sont pas en moindre nombre. Les
poules que les habitans nomment _amoniken_, sont moins grosses que
celles de France; mais la chair en est plus tendre, plus blanche et de
meilleur got.

Les hutres et les moules sont d'une monstrueuse grosseur. Depuis le
mois de septembre jusqu'au mois de janvier, les tortues de mer viennent
pondre sur cette cte. On suit leurs traces sur le sable pour dcouvrir
leurs oeufs, dont le nombre, pour une seule tortue, monte  cent
cinquante, et quelquefois jusqu' deux cents. Ils sont ronds et de la
grosseur des oeufs de poule; mais au lieu d'caille ils ne sont couverts
que d'une pellicule fort douce. Le got n'en est point agrable;
cependant ils valent mieux que les oeufs des tortues de rivire, qui ne
sont pas moins communes dans le pays. On y trouve aussi des lamantins et
des camans.

Le nombre des rats et des souris est incroyable. Les sauterelles font un
bruit trange dans les campagnes, et mme au sommet des maisons. Cette
musique, jointe  celle des grillons, des moustiques, des cousins, qui
sont encore plus redoutables par leur aiguillon, ne laisse aucun repos
la nuit et le jour, surtout si l'on y ajoute la piqre des mille-pieds,
qui cause pendant vingt-quatre heures une inflammation trs-douloureuse.
On trouve aussi de tous cts des araignes velues et de la grosseur
d'un oeuf, et des scorpions volans, dont on assure que la piqre est
mortelle; enfin les mites, les teignes, les cloportes, les fourmis de
terre et les fourmis ailes sont des engeances pernicieuses qui
dtruisent les toffes, le linge, les livres, le papier, les
marchandises, et tout ce qu'elles rencontrent, malgr tous les soins
qu'on apporte  s'en garantir.

Les abeilles, qui sont en abondance dans le royaume d'Issini, donnent
d'excellente cire et du miel dlicieux. Le 9 avril 1702, un essaim de
ces petits animaux vint s'tablir au fort Franais, dans un baril vide
qui avait contenu de la poudre. Non-seulement ils le remplirent de miel
et de cire, mais ils produisirent d'autres essaims, qui auraient pu
multiplier  l'infini, s'ils eussent t mnags soigneusement.

Le royaume d'Issini, connu autrefois sous le nom d'Asbini, est habit
par deux sortes de Ngres, les Issinois et Vtres. Les habitans
naturels sont les Vtres, dont le nom signifie _pcheurs de la
rivire_. On raconte que les Ezieps, nation voisine du cap Apollonia,
qui tait gouvern par un prince nomm Fay, se trouvant fort mal, il y a
plus de cent ans, du voisinage des peuples d'Axim, abandonnrent leur
pays pour se retirer dans le canton d'Asbini, qui appartenait aux
Vtres. Ceux-ci prirent piti d'une malheureuse nation, lui accordrent
un asile avec des terres pour les cultiver, et ne mirent plus de
diffrence entre eux-mmes et ces nouveaux htes. Cette bonne
intelligence se soutint pendant plusieurs annes; mais les Ezieps, qui
taient d'un caractre turbulent, s'tant enrichis par leur commerce
avec les Europens, commencrent bientt  mpriser leurs bienfaiteurs.
Ils joignirent l'oppression au mpris, et la tyrannie fut porte si
loin, que les Vtres, se repentant de leurs anciennes bonts,
rsolurent de chasser ces ingrats; mais c'tait une entreprise
difficile. Ils ignoraient l'usage des armes  feu, et les redoutaient
beaucoup, tandis que les Ezieps en taient bien fournis, et n'taient
pas moins exercs  s'en servir; aussi furent-ils obliges d'attendre une
occasion de vengeance qui ne se prsenta qu'en 1670.

Une autre nation, nomme les Oschims, qui habitait la contre d'Issini,
dix lieues au del du cap Apollonia, prit querelle avec les peuples de
Ghiamo ou Ghiomray, habitans de ce cap. Les Issinois ou les Oschims,
aprs plusieurs batailles, dans lesquelles ils furent maltraits,
rsolurent d'abandonner leur pays pour chercher une autre retraite. Ils
jetrent les yeux sur le canton des Vtres, dont la bont s'tait fait
connatre pour les Ezieps dans les mmes circonstances, Znan, leur roi
ou leur chef, tait de la famille des Aumouans, qui tait celle des
anciens roi des Vtres. Une raison si forte leur fit esprer d'obtenir
ce qui avait t accord gratuitement aux Ezieps. C'tait le temps o
les Vtres, irrits contre leurs premiers htes, s'affligeaient d'tre
trop faibles pour faire clater leur ressentiment. Ils reurent les
Issinois  bras ouverts, leur accordrent des terres, et leur
communiqurent tous leurs projets de vengeance. Les intrts de ces deux
nations devenant les mmes, elles traitrent les Ezieps avec un ddain
qui produisit bientt une guerre ouverte. Comme les Issinois taient
pourvus d'armes  feu, il fut impossible aux Ezieps de rsister
long-temps  deux puissances runies. Aprs avoir t dfaits plusieurs
fois, ils se virent forcs de se retirer dans un lieu de la cte de
l'Ivoire, ou du pays de Koakoas, sur la rive ouest de la rivire de
Saint-Andr. Ils s'y sont tablis, quoiqu'ils y soient souvent exposs
aux incursions des Issinois, leurs mortels ennemis, qui ne reviennent
gure sans avoir emport quelque butin. Depuis cette rvolution, le pays
d'Asbini qu'occupaient les Ezieps, aprs l'avoir obtenu des Vtres, et
la rivire du mme nom, tant passs entre les mains des Issinois, ont
pris le nom d'_Issini_, de leurs nouveaux possesseurs; et l'ancien
territoire des Issinois, qu'on nomme encore le Grand-Issini, pour le
distinguer de l'autre, dont il n'est loign que de dix lieues, est
demeur sans habitans. On voit que ces peuplades ngres ont t souvent
refoules les unes sur les autres, et qu'un mme lieu a souvent chang
d'habitans comme autrefois notre Europe. Quiconque possde peu, change
aisment de demeure. Ce sont les richesses et la police qui fixent une
nation.

La pierre d'_aigris_, qui tient lieu de monnaie parmi les barbares, est
fort estime d'eux, quoiqu'elle n'ait ni lustre ni beaut. Les Kompas,
nation voisine, la brisent en petits morceaux qu'ils percent fort
adroitement, et qu'ils passent dans de petits brins d'herbe pour les
vendre aux Vtres. Chaque petit morceau est estim deux liards de
France. Il se trouve peu d'or sur cette cte.

Les Vtres se bornent  la pche de la rivire, parce qu'ils n'ont pas
la hardiesse de s'exposer aux flots de la mer sur une cte qui est
ordinairement fort orageuse. Ils se font des rservoirs o le poisson
entre de lui-mme, et dans lesquels il prend plaisir  demeurer. Ce sont
de grands enclos de roseaux, soutenus par des pieux dans les endroits o
la rivire a moins de profondeur. Ils n'y laissent qu'une ouverture,
qui sert de porte au poisson pour entrer. S'ils ont besoin de quelque
poisson extraordinaire, ils vont dans ces lieux avec de petits filets,
et choisissent ce qu'ils dsirent, comme nous le faisons en Europe dans
nos rservoirs.

Les Kompas bordent le pays des Vtres. C'est une nation gouverne en
forme de rpublique, ou plutt d'aristocratie, car ce sont les chefs des
villages qui discutent les intrts publics, et qui en dcident  la
pluralit des voix. Leur pays est compos d'agrables collines que les
habitans cultivent soigneusement, et qui produisent tous les grains
qu'on y sme, tandis que le terroir des ctes, qui n'est qu'un sable sec
et brl, demeure ternellement strile. Les Vtres et les Issinois ne
subsisteraient pas long-temps sans le secours des Kompas. Ils reoivent
d'eux leurs principales provisions, et leur rendent en change des armes
 feu, des pagnes et du sel, dont les Kompas sont absolument dpourvus.
C'est d'eux encore que les Issinois tirent l'or qu'ils emploient au
commerce. Les Kompas le retirent d'une autre nation qui habite plus loin
dans les terres. On peut observer que c'est toujours dans l'intrieur de
ces contres et loin de la mer que se trouve l'or que le commerce
apporte sur les ctes.

Ils ont grand soin d'entretenir leur noirceur en se frottant tous les
jours la peau d'huile de palmier, mle de poudre de charbon, ce qui la
rend brillante, douce et unie comme une glace de miroir. On ne leur
voit jamais un poil ni la moindre salet sur le corps.  mesure qu'ils
vieillissent, leur noirceur diminue, et leurs cheveux de coton
deviennent gris. Ils donnent quantit de formes diffrentes  cette
chevelure. Leurs peignes, qui sont de bois ou d'ivoire,  quatre dents,
y sont toujours attachs. L'huile de palmier mle de charbon, qui leur
sert  se noircir la peau, leur tient aussi lieu d'essence pour la tte.
Ils parent leurs cheveux de petits brins d'or et de jolies coquilles.
Ils n'ont pas d'autres rasoirs que leurs couteaux, mais ils savent les
rendre fort tranchans. Les uns ne se rasent que la moiti de la tte, et
couvrent l'autre moiti d'un petit bonnet retrouss sur l'oreille.
D'autres laissent crotre plusieurs touffes de cheveux, en diffrentes
formes, suivant leur propre caprice. Ils sont passionns pour leur
barbe: ils la peignent rgulirement, et la portent aussi longue que les
Turcs. Le got de la propret du corps est commun  toute la nation
d'Issini. Ils se lavent  tout moment les mains, le visage et la tte
entire. L'habitude qu'ils ont d'tre nus (ils sont trs-voisins de la
ligne), fait qu'ils n'y trouvent ni peine ni honte. Il n'y a que leurs
_brembis_ et leurs _bahoumets_, diffrentes espces de cabochirs, qui
soient tout--fait vtus.

Les Issinois ont cela de commun avec les anciens Spartiates, que le vol
n'est jamais puni parmi eux. Ils font gloire de raconter leurs exploits
dans ce genre. Le roi mme les y encourage. Si quelqu'un de ses sujets
a fait un vol considrable et craint d'tre dcouvert, il s'adresse au
roi, en lui offrant la moiti du butin, et l'impunit est certaine  ce
prix.

Ils sont si dfians dans le commerce, qu'il faut toujours leur montrer
l'argent ou les marchandises d'change avant qu'ils entrent dans aucun
trait. S'il est question de vous rendre quelque service, ils veulent
tre pays d'avance, et souvent ils disparaissent avec le salaire. Il
est rare qu'ils remplissent jusqu' la fin tous leurs engagemens, 
moins que les _daschis_ ou les prsens d'usage ne soient renouvels
plusieurs fois. Cependant, lorsqu'ils achtent quelque chose, on est
oblig de se fier  leur bonne foi pour la moiti du prix; ce qui expose
toujours les marchands de l'Europe  quelque perte. Ces friponneries
sont communes  toute la nation, depuis le roi jusqu'au plus vil
esclave.

Leur avarice va si loin, que, s'ils tuent un mouton, ils le regrettent
jusqu'aux larmes pendant huit jours, quoique cet excs de gnrosit ne
leur arrive gure que pour traiter quelque Europen de distinction, dont
ils reoivent dix fois la valeur de leur dpense. S'ils lvent de la
volaille, ce n'est que pour la vendre et pour en conserver le prix. Ils
se retranchent tout ce qui n'est point absolument ncessaire  la vie:
o l'avarice va-t-elle se placer!

Les femmes se plaisent  porter autour de la ceinture, quantit
d'instrumens de cuivre, d'tain, et surtout des clefs de fer, dont
elles se font une parure, quoique souvent elles n'aient pas dans leurs
cabanes une bote  fermer. Elles suspendent aussi  leur ceinture
plusieurs bourses de diffrentes grandeurs, remplies de bijoux, ou du
moins de bagatelles qui en ont l'apparence, pour se faire une rputation
de richesse, surtout aux yeux des Europens. Leurs jambes et leurs bras
sont moins orns que chargs de bracelets, de chanes et d'une infinit
de petits bijoux de cuivre, d'tain et d'ivoire. Le pre Loyer en vit
plusieurs qui portaient ainsi jusqu' dix livres en clincailleries; plus
fatigues, dit-il, sous le poids de leurs ornemens que les criminels de
l'Europe ne le sont sous celui de leurs chanes. La vanit fait donc
partout des victimes volontaires!

Le jour qu'elles mettent au monde un enfant, elles le portent  la
rivire, le lavent, se lavent elles-mmes, et retournent immdiatement 
leurs occupations ordinaires. Nous avons dj vu la mme chose dans
d'autres contres d'Afrique; d'o il faut ncessairement conclure que,
dans les pays trs-chauds, l'accouchement est trs-peu pnible.

La porte des maisons, ou des huttes, est un trou d'un pied et demi
carr, par lequel on ne passe qu'en rampant, avec assez de difficult;
elle est ferme d'un tissu de roseaux, attach intrieurement avec des
cordes, pour servir de dfense contre les panthres. Pendant la nuit, on
allume du feu au centre des huttes; et comme elles sont sans chemine,
il y rgne toujours une fume paisse. Les Ngres s'y couchent sur des
nattes ou des roseaux, les pieds contre le feu. Leurs femmes habitent
des cabanes spares, ou elles mangent et couchent  part, rarement du
moins avec leurs maris. Toutes ces huttes sont environnes d'une
palissade ou d'une haie de roseaux, qui forme une cour dont la porte se
ferm toutes les nuits. Cette cour et le fond des cabanes, qui n'est que
de sable, sont nettoyes dix fois le jour par leurs femmes et les
filles, dont l'emploi est d'entretenir l'ordre et la propret.

C'est une coutume immmoriale parmi les Issinois d'avoir pour chaque
village,  cent pas de l'habitation, une maison spare qu'ils appellent
_bournamon_, o les femmes et les filles se retirent pendant leurs
infirmits lunaires. On a soin de leur y porter des provisions, comme si
elles taient infectes de la peste. Elles n'osent dguiser leur
situation, parce qu'elles risqueraient beaucoup  tromper leurs maris.
Dans la crmonie du mariage, on les fait jurer par leur ftiche
d'avertir leur mari aussitt qu'elles s'aperoivent de leur tat, et de
se rendre sur-le-champ au bournamon.

De toutes les maladies auxquelles ils sont sujets, il n'y en a point de
plus pidmique que celle que nous nommons vnrienne; ils en sont tons
infects plus ou moins: on en voit quelques-uns tomber en pourriture
pour avoir nglig le mal dans son origine. Ce mal ne les empche pas
de mettre tout leur bonheur dans le commerce des femmes. Ils sont fort
affligs aussi par les maux d'yeux, qui vont souvent jusqu' leur faire
perdre entirement la vue, et qu'on attribue  la rflexion du soleil
sur des sabls d'une blancheur et d'une scheresse extrmes.

Pour les blessures, ils emploient une herbe dont le suc, mis sur la
plaie avec le marc, produit des cures si merveilleuses, qu'ils comptent
pour rien une blessure de cinq pouces de profondeur, o l'os mme est
endommag, et qu'ils sont srs de la gurir en trois semaines. Loyer en
vit des exemples si surprenans, qu'il se dispense de les rapporter,
parce qu'on les prendrait pour des fables.

Les Ngres sont fort soigneux, pendant leur vie, d'acheter et de
prparer tout ce qui doit servir  leur enterrement: c'est un beau drap
de coton ray pour les envelopper; un cercueil et des bijoux d'or ou
d'autres matires pour l'orner, dans l'opinion que l'accueil qu'on leur
fera dans l'autre monde rpondra aux ornemens de leur spulture. Un
Ngre qui voyagerait parmi nous serait fond  croire que nous avons la
mme opinion, en voyant l'mulation de faste et de vanit qui rgne dans
nos enterremens!

On a reprsent la religion de ces Ngres avec de fausses couleurs.
Villault, par exemple, s'est fort tromp en rapportant qu'il adorent
les ftiches comme leurs divinits. Ils dsavouent eux-mmes la doctrine
qu'il leur attribue. Suivant le pre Loyer, ils reconnaissent un Dieu
crateur de toutes choses, et particulirement des ftiches, qu'il
envoie sur la terre pour rendre service au genre humain. Cependant leurs
notions sur l'article des ftiches sont fort confuses. Les plus vieux
Ngres paraissent embarrasss lorsqu'on les interroge; ils ont appris
seulement par une ancienne tradition qu'ils sont redevables aux ftiches
de tous les biens de la vie, et que ces tres, aussi redoutables que
bienfaisans, ont aussi le pouvoir de leur causer toutes sortes de maux.
Nous traiterons dans la suite l'article des ftiches.

Chaque jour au matin, ils vont se laver  la rivire, et se jettent sur
la tte une poigne d'eau,  laquelle ils mlent quelquefois du sable
pour exprimer leur humilit; ils joignent les mains, les ouvrent
ensuite, et prononcent doucement le mot d'_Ecksavais_. Aprs quoi,
levant les yeux au ciel, ils font cette prire: _Anghioum, mam enaro,
mam ori, mam sckich e okkori, mam akana, mam brembi, mam angnan e
aounsan_; ce qui signifie: Mon Dieu, donnez-moi aujourd'hui du riz et
des ignames, donnez-moi de l'or et de l'aigris; donnez-moi des esclaves
et des richesses; donnez-moi la sant, et accordez-moi d'tre prompt et
actif. C'est  cette prire que se rduisent toutes leurs adorations.
Ils croient Dieu si bon, qu'il ne peut, disent-ils, leur faire du mal:
il a donn tout son pouvoir aux ftiches, et ne s'en est pas rserv.

On peut se reposer sans dfiance sur le serment des Ngres, lorsqu'ils
ont jur par leur ftiche, et surtout lorsqu'ils l'ont aval. Pour tirer
la vrit de leur bouche, il suffit de mler quelque chose dans de
l'eau, d'y tremper un morceau de pain, et de leur faire boire ce ftiche
en tmoignage de la vrit. Si ce qu'on leur demande est tel qu'ils le
disent, ils boiront sans crainte; s'ils parlent contre le tmoignage de
leur coeur, rien ne sera capable de les faire toucher  la liqueur,
parce qu'ils sont persuads que la mort est infaillible pour ceux qui
jurent faussement. Leur usage est de rper un peu de leur ftiche,
qu'ils mettent dans de l'eau ou qu'ils mlent avec quelque aliment. Un
Ngre qui s'engage par cette espce de lien trouve plus de crdit parmi
ses compatriotes qu'un chrtien n'en trouve parmi nous en offrant de
jurer sur les saints vangiles.

Les Ngres d'Issini n'ont point de temples ni de prtres, ni d'autres
lieux destins aux exercices de la religion, que les autels publics et
particuliers de leurs ftiches. Ils ne laissent pas d'avoir une sorte de
pontife, qu'ils nomment _osnon_, et dont l'lection appartient aux
brembis et aux bahoumets. Lorsque l'osnon meurt, le roi convoque
l'assemble de ses cabochirs, qui sont entretenus aux frais publics
pendant le cours de cette crmonie. Leur choix est libre, et tombe
ordinairement sur un homme de bonne rputation, mais vers surtout dans
l'art de composer des ftiches. Ils le revtent des marques de sa
dignit, qui consistent dans une multitude de ftiches joints ensemble
qui le couvrent depuis la tte jusqu'aux pieds. Dans cet quipage, ils
le conduisent en procession par toutes les rues, aprs avoir nanmoins
commenc par lui donner huit ou dix bandes d'or[7] leves sur le public.
Un Ngre le prcde dans cette marche solennelle, disant  haute voix
que tous les habitans doivent apporter quelque offrande au nouvel osnon,
s'ils veulent participer  ses prires. On expose  l'extrmit de
chaque village un plat d'tain pour recevoir les aumnes. L'osnon est le
seul prtre du pays. Son, emploi consiste  faire les grands ftiches
publics, et  donner ses conseils au roi, qui n'entreprend rien sans son
avis et son consentement; s'il tombe malade, on lui envoie communiquer
les dlibrations. Dans une scheresse excessive, ou dans les temps
d'orages et de pluies violentes, le peuple s'crie qu'il manque quelque
chose  l'osnon; et sur-le-champ on fait pour lui une qute,  laquelle
tout le monde contribue suivant ses moyens.

              [Note 7: Environ cent pistoles de France.]

La doctrine de la transmigration des mes est si bien tablie parmi les
Ngres d'Issini, que, n'esprant rien de rel et de permanent dans ce
monde ni dans l'autre, ils bornent tous leurs voeux  jouir, autant
qu'il leur est possible, des richesses et des plaisirs qui leur
conviennent. Leur parle-t-on de l'enfer et du ciel, ils clatent de
rire. Ils sont persuads que le monde est ternel, et que l'me doit
passer dans une autre rgion, qu'ils placent au centre de la terre, pour
y recevoir un nouveau corps dans le sein d'une femme; que les mes de
cette rgion passent de mme dans celle-ci; de sorte que, suivant leurs
principes, il se fait un change continuel d'habitans entre les deux
mondes. Ils placent le souverain bien de l'homme dans les richesses,
dans la puissance, et dans le plaisir d'tre servi et respect.

Le pouvoir an roi est absolu sur les pauvres et sur les esclaves; mais
les cabochirs, surtout ceux qui passent pour riches, et qui ont un grand
nombre d'esclaves, sont fort loigns de cette rigoureuse soumission.
Leur dpendance se borne  se rendre aux _palavres_, c'est--dire aux
conseils publics, et  secourir le roi de leurs forces, lorsqu'il est
question de la sret publique. Rien ne ressemble plus  notre ancien
gouvernement fodal.

La succession, dans le royaume d'Issini, tombe au plus proche parent du
roi,  l'exclusion de ses propres enfans. La loi ne lui permet pas mme
de leur laisser une partie de ses richesses; de sorte qu'ils n'ont pour
leur subsistance et leur tablissement que ce qu'ils ont acquis pendant
la vie de leur pre. Cependant il les aide pendant son rgne  amasser
quelque chose pour l'avenir. Il leur fait mme apprendre quelque art ou
quelque commerce qui puisse leur servir aprs sa mort. Les enfans du roi
ne laissent pas d'tre respects pendant qu'il est sur le trne. Ils ont
des gardes qui ne cessent pas de les accompagner; mais  la mort de leur
pre toute leur grandeur disparat, et s'ils ne s'attirent quelque
distinction par leur mrite et leurs bonnes qualits, ils ne sont pas
plus considrs que le commun des Ngres. Leur unique portion consiste
dans quelques esclaves. Tout le reste de l'hritage passe an nouveau
roi. Au reste, dans les contres ngres, o la royaut est hrditaire,
il est rare qu'elle le soit en ligne directe. Elle appartient le plus
souvent au frre du roi, ou au fils de sa soeur. La succession par les
femmes leur parat, non sans raison, plus sre et plus prouve que
toutes les autres.

Les nobles et les grands de contre sont distingus, comme on l'a vu,
par les titres de _brembis_ et de _bahoumets_, qui signifie dans leur
langue les riches et les commandans. Dans la langue du commerce, qu'on
appelle _lingua-fianca_, on les confond sous le nom de _cabochirs_ ou de
_capchres_, sans que l'origine et le sens de ce mot soient mieux
connus. C'est  ces grands qu'appartient le privilge du commerce,
c'est--dire le droit d'acheter ou de vendre  l'arrive des vaisseaux
de l'Europe. Tout autre Ngre qui serait surpris  trafiquer verrait ses
effets confisqus. De l vient que les cabochirs sont les seuls riches,
et que tout l'or du pays tombe entre leurs mains: leur nombre est
ordinairement de quarante ou cinquante, quoiqu'il ne soit pas fix. Le
reste des Issinois est si pauvre, que les plus aiss ont  peine un
misrable pagne pour se couvrir, et ne vivent qu'avec le secours des
cabochirs. Ils se louent  leur service pour se procurer de quoi nourrir
leurs enfans; et quelquefois ils sont obligs de se vendre pour le
soutien de leur vie. Cependant, lorsqu'il s'en trouve quelqu'un qui, 
force d'industrie et de travail, est parvenu  amasser un peu de bien,
et qui a pu cacher ses richesses avec assez de soin pour les conserver,
il emploie sous main ses amis  la cour, et parmi les cabochirs, pour
s'lever  la qualit de marchand ou de noble. Si sa demande est
approuve, le roi et les brembis indiquent un jour o l'on se rend au
bord de la mer pour cette crmonie. Le candidat commence par payer les
droits royaux, qui sont huit cus en poudre d'or. Ensuite le roi dclare
devant ses cabochirs qu'il reoit un Ngre de tel nom pour noble et pour
marchand; aprs quoi, se tournant vers la mer, il dfend aux flots de
nuire au nouveau cabochir, de renverser ses canots et de nuire  ses
marchandises. Il finit l'installation en versant dans la mer une
bouteille d'eau-de-vie pour gagner ses bonnes grces. Alors le nouveau
noble s'approche du roi, qui lui prend les mains, les serre, d'abord
l'une contre l'autre, les ouvre ensuite, et souffle dedans en prononant
doucement le mot _akschouc_, c'est--dire, _allez en paix_. Tous les
cabochirs rptent cette crmonie aprs le roi. Il ne reste pour
conclusion que de se rendre au festin, o le candidat a pris soin de
faire inviter tous les nobles; et lorsqu'ils en sont sortis, il est
regard de toute la nation comme marchand, comme noble, comme brembis et
cabochir, avec le droit de vendre et d'acheter des esclaves. S'il
accompagne le roi  la guerre, il a part aux dpouilles de l'ennemi.
Enfin il entre en possession de tous les privilges attachs  son
titre. Ainsi l'on achte la noblesse sur les ctes d'Afrique comme parmi
nous: il n'y a de diffrence que dans le prix et dans le titre, et
partout les privilges de cette noblesse tiennent plus ou moins 
l'oppression des faibles. Tout rappelle le proverbe italien, _tutto il
monda  fatto come la nostra famiglia_. Ce qui suit en est encore une
preuve.

Lorsqu'un crancier se lasse du dlai, et qu'il prend la rsolution de
se faire payer, il s'adresse au roi, qui, sur sa demande, fait avertir
le dbiteur. Un esclave charg de cet ordre se prsente le sceptre ou
plutt le bton royal  la main, et dclare au dbiteur qu'il est appel
par le roi. Si le cas est pressant, il l'oblige sur-le-champ de le
suivre. Alors le procs commence par un prsent de huit onces d'or, que
le crancier est oblig de faire au roi pour acheter de l'eau-de-vie. Il
doit dposer en mme temps un tiers au moins de la somme qu'il demande:
et ce tiers est distribu entre le roi et les courtisans, qui doivent
tre ses juges. Ensuite il jure, en avalant le ftiche, que telle somme
lui est due par celui qu'il a cit. On coute le dbiteur: si les juges
ne sont pas satisfaits de ses raisons, il est condamn  payer la dette
dans un certain temps, et forc de s'y engager par un serment solennel,
qu'il prononce en touchant la tte du roi. Le procs finit sans autre
formalit. S'il manque d'un seul jour  l'excution, il est oblig de
payer une bande au roi, ou deux bandes, s'il est riche, pour avoir viol
son serment. On lui donne ensuite une autre trve, mais avec de
nouvelles dpenses de la part du crancier. S'il manque  sa promesse
aprs l'avoir renouvele plusieurs fois, il court risque  la fin d'tre
dclar insolvable; aprs quoi il est vendu pour l'esclavage.

La sorcellerie, ou du moins le crime auquel les Issinois donnent ce nom,
est punie par l'eau, c'est--dire que le coupable est noy
solennellement avec diverses marques de l'excration publique. Ceux qui
rvlent les secrets du conseil sont dcapits sans crmonie et sans
esprance de grce. Les esclaves, ou les prisonniers de guerre qui
entreprennent de s'chapper, sont prsents au conseil du roi et des
brembis, qui examinent d'abord les circonstances du crime. S'il parat
bien prouv, le coupable est condamn  mort. Aprs lui avoir prononc
sa sentence, on lui lie les mains derrire le dos, et on lui met dans la
bouche un billon attach par les deux bouts avec une corde qui se lie
derrire la tte. Un esclave du roi, qui reoit pour son salaire huit
cus en poudre d'or, portant sur la tte un des ftiches du roi, court
dans toutes les rues de la ville comme un insens, en faisant pencher le
ftiche de ct et d'autre comme s'il voulait le faire tomber. Lorsqu'il
arrive  la place o l'on a dj conduit le criminel, il perce la foule
en demandant au ftiche sur qui doit tomber la fonction d'excuteur.
Ensuite le premier jeune homme qu'il touche de l'paule est celui qu'on
suppose nomm par le ftiche. Cependant il recommence  demander si
c'est assez d'un seul. Quelquefois le nombre des excuteurs nomms monte
ainsi jusqu' dix. Enfin l'esclave fugitif est plac prs du ftiche
auquel il doit tre sacrifi. On prend le soin de lui faire tendre le
cou au-dessus de l'idole. Celui qui se trouve nomm le premier pour
l'excution tire son poignard et lui perce la gorge, tandis que les
autres tiennent la victime, dont ils font couler le sang sur le ftiche.
L'excuteur accompagne cette action d'une prire qu'il prononce  haute
voix:  ftiche! nous t'offrons le sang de cet esclave. Aussitt qu'il
est mort on coupe son corps en pices, et l'on ouvre au pied du ftiche
un trou dans lequel toutes les parties sont enterres,  l'exception de
la mchoire, qu'on attache au ftiche mme. Les excuteurs sont censs
impurs pendant trois jours, et se btissent une cabane spare 
quelque distance du village; mais, dans cet intervalle, ils ont le droit
de courir comme des furieux et de prendre tout ce qui tombe entre leurs
mains: volailles, bestiaux, pain, huile, tout ce qu'ils peuvent toucher
leur appartient, parce que les autres le croient souill, et n'oseraient
plus s'en servir.  la fin des trois jours, ils dmolissent leur cabane,
dont ils rassemblent toutes les pices. Le premier excuteur prend un
pot sur sa tte, et conduit ses compagnons jusqu'au lieu o le criminel
a reu la mort. L, ils l'appellent trois fois par son nom. Le premier
excuteur brise son pot sur la terre. Les autres y laissent les pices
de la cabane. Tous ensemble prennent la fuite et retournent chez eux,
o, se revtant de leur meilleur pagne, ils vont rendre visite aux
brembis et aux bahoumets, qui leur donnent une certaine quantit de
poudre d'or. Il n'y a personne dans la nation qui refuse cet emploi,
quand il est nomm par le ftiche. Les fils mmes du roi ne feraient pas
difficult de l'accepter. Il rend les excuteurs infmes pendant trois
jours; mais il passe ensuite pour un sujet de gloire. Leur usage est
d'arracher une dent au criminel qui est mort par leurs mains; et plus
ils en peuvent montrer, plus ils donnent d'clat  leur rputation.

  Coutume, opinion, reines de notre sort,
  Vous rglez des humains et la vie et la mort!




FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


PREMIRE PARTIE.--AFRIQUE.


LIVRE III.

VOYAGES AU SNGAL ET SUR LES CTES D'AFRIQUE JUSQU' SIERRA-LEONE.

                                                             Pag.
  CHAPITRE PREMIER.--Voyages de Cadamosto sur la rivire du
  Sngal et dans les pays voisins. Azanaghis. Tegazza. Cte
  d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.                 1

  CHAP. II.--Voyages d'Andr Brue. Rufisque. Ngres Srres.
  Ngres de Cayor. Ngres du Siratik. Foulas. Royaume de
  Galam. Ngres de Mandingue. Presqu'le et royaume de Casson.
  Canton de Djredja. Cachao. Bissao. Bissagos. Cazgut. Roi
  de Cabo. Commerce de gommes. Maures du dsert. Bambouk. Job
  Ben Salomon: dtails sur son pays.                           42

  CHAP. III.--Moeurs et usages des Iolofs, des Foulas et des
  Mandingues. Langage. Religion.                              164

  CHAP. IV.--Sierra-Leone.                                    251

  CHAP. V.--Histoire naturelle de la cte occidentale
  d'Afrique jusqu' Sierra-Leone.                             269


LIVRE IV.

VOYAGES SUR LA CTE DE GUINE. CONQUTES DE DAHOMAY.

  CHAPITRE PREMIER.--Voyages de Villault, de Philips et de
  Loyer. Description du pays d'Issini.                        358


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'histoire gnrale des
voyages (Tome second), by Jean Franois de La Harpe

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