The Project Gutenberg EBook of  travers l'hmisphre sud, ou Mon second
voyage autour du monde, by Ernest Michel

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Title:  travers l'hmisphre sud, ou Mon second voyage autour du monde
       Tome 2; quateur, Panama, Antilles, Mexique, les Sandwich,
       Nouvelle-Zlande, Tasmanie, Australie.

Author: Ernest Michel

Release Date: September 2, 2008 [EBook #26511]

Language: French

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ERNEST MICHEL


 TRAVERS L'HMISPHRE SUD

OU

MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE


II


quateur, Panama, Antilles, Mexique, les Sandwich,
Nouvelle-Zlande, Tasmanie, Australie


[Illustration]




  PARIS

  LIBRAIRIE VICTOR PALM

  (SOCIT GNRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE)
  _76, Rue des Saints-Pres, 76_

  BRUXELLES
  Socit Belge de Librairie
  Vandenbroeck, Directeur
  _8, Rue du Treurenberg, 8._

  GENVE
  Henri Trembley,
  Libraire-diteur
  _4, Rue Corraterie, 4._

  1888




 TRAVERS L'HMISPHRE SUD

OU

MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE

II




PRFACE


En ouvrant ce deuxime volume, le lecteur, dans une courte excursion 
la Rpublique de l'quateur, fera connaissance avec le pays qui a
produit Garcia Moreno, le prsident  la foi inbranlable,  l'nergie
indomptable.  travers l'isthme de Panama, il admirera les
gigantesques travaux du canal.

 la Jamaque, il sera frapp des rsultats immenses obtenus par le
gnie colonisateur des races anglo-saxonnes qui ont presque centupl
le chiffre de la population, tandis que Cuba et les Antilles
espagnoles, trop souvent dchires par les guerres civiles et
affaiblies par l'incurie du gouvernement, restent stationnaires au
point de vue du nombre et de l'industrie.

Aux tats-Unis, il trouvera partout le travail en honneur, et cette
nergie qui fait mettre en valeur par le concours des immigrants de
toutes les nations, les richesses minires, agricoles et pastorales de
cette immense contre.

Dans les Sandwich il verra comment les populations indignes de race
polynsienne savent se gouverner elles-mmes, et ne ddaignent pas les
conseils de la femme capable que ce peuple lve parfois  la dignit
de snateur.

Dans la Nouvelle-Zlande, en Tasmanie, en Australie, il admirera
l'nergie et le courage de ces jeunes colonies qui, en 50 ans, ont
couvert le pays de routes et de chemins de fer, de moissons et de
troupeaux. Il louera leur sens pratique et leur attachement  la loi
morale. Non seulement certains abus de nos grandes villes ne sont pas
tolrs, mais encore le travail du dimanche, le blasphme, les mauvais
propos sont svrement punis. Le bonheur de la famille et de la
communaut tant en raison de sa moralit, tout individu qui porte
atteinte  cette moralit est considr comme un ennemi public.

Le lecteur verra que la prise de possession du monde par nos rivaux
nous laisse quelque chose  faire pour qu'au sicle prochain, notre
race, qui occupe incontestablement aujourd'hui une large place dans la
petite Europe, ne soit pas efface  ct des Anglais, des Russes, des
Chinois, des Allemands dans la possession et le gouvernement des
autres parties du globe. Pour cela il verra bien vite que les hommes
tant la matire premire des peuples, il importe d'arrter au plus
tt notre strilit systmatique par de justes rformes dans les lois
successorales, dans l'instruction et dans l'ducation, faisant effort
pour nous affranchir de la routine sur bien des points, et nous
dbarrasser de nombreux prjugs.

Un moyen d'instruction des plus pratiques, comme nous l'avons indiqu
dans la prface du premier volume, est celui des voyages autour du
monde qu'il importe de populariser. Le jeune homme y prendra de bonne
heure l'esprit d'initiative, il saura dcouvrir comme nos voisins les
points o il est plus facile d'acqurir une fortune, et par
l'observation de ce qui se passe chez les autres peuples, il saura
s'approprier ce qui leur russit, vitant les dfauts et les vices qui
les affligent.

Nous prparerons ainsi une gnration plus nergique, et plus
pratique, capable alors de servir encore une fois d'instrument entre
les mains de la Providence pour ses desseins  travers le monde.

Dans le prochain volume nous verrons, par la comparaison de
l'Australie avec la Nouvelle-Caldonie, par celle de Maurice avec
l'le de la Runion, par la situation que nous avons perdue en gypte
et par celle que nous conservons encore en Palestine, comment il faut
se comporter pour le choix et le gouvernement des colonies afin
qu'elles prosprent, et la conduite  adopter vis--vis des autres
peuples pour les dominer par la force morale plutt que par celle des
armes.

Nous esprons montrer ainsi  la jeunesse franaise, comme dans un
tableau d'ensemble, ce qu'est le monde aujourd'hui, afin que, lorsque
demain elle sera appele  jouer son rle, elle sache viter les
cueils, toucher juste, tirer parti des hommes et des choses pour
elle, pour la civilisation et pour la patrie.




CHAPITRE PREMIER

Rpublique de l'quateur.

     Rpublique de l'quateur. -- Surface. -- Population. -- Histoire.
     -- Quito. -- Guayaquil. -- Le cacao. -- La rsine. -- L'ivoire
     vgtal. -- Le quinquina. -- Le tamarin. -- Le caoutchouc. -- La
     guerre civile. -- Le Guayaquil. -- Les crocodiles et le jeu de la
     pezta. -- Arrive  Panama.


La Rpublique de l'quateur, ainsi appele parce que Quito sa capitale
se trouve prcisment sous l'quateur, a une surface plus grande que
celle de la France, 646,000 kilomtres carrs; mais elle a moins d'un
million d'habitants. Aprs l'mancipation, elle se dtacha de la
Colombie, et depuis 1830, elle a dj chang neuf fois sa
constitution. Les rvolutions, comme dans presque toutes les
rpubliques de race espagnole, y sont  peu prs priodiques et
parfois sanglantes jusqu' la sauvagerie. Il arrive souvent que les
prsidents sont fusills ou assassins. En 1877, l'archevque mme de
Quito, Mgr Ignacio Checa, fut empoisonn le Vendredi saint en
clbrant l'office divin, et on sait que le prsident Garcia Moreno,
qui avait montr une grande nergie durant ses deux prsidences, et
qui avait achemin le pays vers le vritable progrs, fut assassin
sur la place de Quito,  1 heure de l'aprs-midi, le 6 aot 1875.

Le pays est divis en 11 provinces et gouvern par un prsident; des
lections pour une Chambre de dputs ont lieu de temps en temps.

[Illustration: quateur.--Le Chimborazo.]

Quito, la capitale, possde une population de 60,000 mes. Elle est
situe sur les plateaux de la Cordillre des Andes, non loin du volcan
le Chimborazo,  plus de 3,000 mtres d'altitude. On dit que les
malades de la poitrine qu'on y envoie au dbut de la maladie y
gurissent facilement; mais on ne peut y arriver que par 6 ou 8 jours
de cheval. Les bateaux  vapeur remontent la rivire Guayaquil
pendant 9  10 lieues, puis des 80 lieues qui restent, 30 peuvent tre
faites en voiture, et le reste  cheval. La diligence pour la partie
carrossable ne part qu'une fois par semaine. Le prix d'un cheval pour
Quito est d'environ 50 fr. pour tout le trajet.

[Illustration: quateur.--Quito.--Couvent de Saint-Franois.]

L'histoire de Quito remonte jusqu'au VIIIe sicle, lorsqu'il tomba au
pouvoir du roi Caran Scyri, chef d'une puissante tribu. Ses
descendants firent la conqute de divers autres royaumes limitrophes;
mais le dernier, Scyri XI, n'ayant qu'une fille appele Toa, la maria
 Duchicela, fils an de Condorazo, roi de Puruha, et les deux
royaumes n'en firent qu'un. La dynastie des Duchicela dura jusqu'en
1463 et tomba sous la domination de Huainacepac, roi des Incas, qui
dominait au Prou. On sait que le dernier roi de cette dynastie,
Hatahualpa, fait prisonnier par les Espagnols, fut tu par eux aprs
un jugement ridicule, dans lequel Pizarro et Almagro furent juges et
partie.

C'est le 28 aot 1883,  6 heures du matin, que le canon du navire
annonce notre arrive  Guayaquil. C'est la deuxime ville de la
rpublique et son port principal. Elle compte 30,000 habitants. Je
descends  terre et parcours les rues pour arriver  la place. Le
trac de la ville ressemble  celui des villes chiliennes: place
centrale d'une quadra; la cathdrale en bois occupe un des cts; 
l'extrieur on la prendrait pour un thtre. Les rues ont 10 mtres de
large et se coupent  angle droit; les maisons sont en bois avec
portiques aussi bien au rez-de-chausse qu'au premier tage, pour
prserver de la chaleur. Les Agostiniens ftent leur patron. Dans les
rues circulent des patrouilles de soldats habills de rouge, de gris,
de blanc ou dguenills.

[Illustration: Rpublique de l'quateur.--Guayaquil.--Collge des
Frres de la Doctrine Chrtienne.]

Les Soeurs de Charit soignent  l'hpital 700 malades, dont plusieurs
blesss dans la dernire bataille. Le Pre Lafay, lazariste, aprs
m'avoir fait visiter la ville, me conduit  la maison de la Mission.
Comme la plupart des habitations des environs de la ville, elle est en
bambou aplati et  doubles parois distances d'un mtre et demi. Cette
disposition permet  l'air de circuler, tamise la lumire et laisse
une fracheur relative  l'intrieur. Le Pre Clavery, visiteur pour
l'quateur, qui arrive de Quito, djeune avec nous, et nous pouvons
parler de la capitale, de l'intrieur du pays qu'il connat 
merveille, et mme de Nice, o il a t le premier suprieur du grand
sminaire.

Je vais ensuite faire visite  M. Malinowski, ingnieur polonais, qui
a travaill au chemin de fer transandin de la Oroya;  Mgr Verdier,
vque auxiliaire de Tati, qui s'en va  San-Francisco pour rejoindre
son diocse, puis aux Soeurs des Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie,
qui ont ici un pensionnat avec 100 lves.

Au retour, je vois les quais encombrs de sucre, de cacao, qu'on
chargera sur le navire. On sait que ce fruit est la matire premire
qui sert  former le chocolat. L'arbre qui le produit a besoin d'tre
plant  l'ombre; c'est pourquoi on aligne les plants sous des ranges
de platanes; lorsqu'il est assez grand pour se faire ombre  lui-mme
avec ses feuilles un peu plus grandes que celles du chtaignier, on
coupe les platanes. L'arbre atteint la taille de 5  6 mtres, et 
l'ge de 5 ans il produit sur le tronc des fruits ayant la forme de
concombres. On les cueille en les faisant tomber au moyen d'une lame
en forme de croissant, fixe au bout d'un bton. On ouvre le fruit, on
en extrait les graines en forme de fves rougetres, et on les fait
scher au soleil en les prservant de la pluie et de la rose. Aprs 8
ou 10 jours on les met en sacs pour l'exportation. Le cacaotier, une
fois plant, dure indfiniment; on fait la rcolte principale une fois
l'an; une seconde rcolte moins forte comprend les fruits qui
repoussent. Un arbre donne en moyenne 25 livres de cacao, et on le
vend ici actuellement 100 fr. les 46 kilogrammes.

J'aperois aussi une quantit de barriques d'une rsine jaune,
transparente, que les pharmaciens emploient sous le nom de poix de
Bourgogne, et le _tagna_ ou ivoire vgtal, sorte de petite noix de
coco qui sert  faire les boutons ou autres objets pour lesquels on
employait habituellement les dents d'lphant.

La canne  sucre est cultive ici, le caf vient bien et sa qualit
est excellente.

Le quinquina est aussi un bon produit du pays.

Les indignes vont  la recherche des grands arbres qui le donnent, et
lorsqu'ils les ont dcouverts par groupes plus ou moins considrables,
ils les marquent. Cela suffit  leur assurer le produit de l'corce
qu'ils viendront chercher en son temps: Le meilleur est celui des
racines et des branches tendres.

On rcolte aussi beaucoup de tamarin, espce de fruit ou fve
aigrelette enferm dans une gousse produite par de grands arbres. La
pharmacie l'emploie comme rafrachissant et astringent. On cultive
aussi l'ananas qui est distill.

Enfin, le caoutchouc donne un grand revenu. On calcule que chaque
arbre en produit en moyenne 25 livres. On saigne la plante pour en
recueillir le suc ou gomme lastique, et on peut la saigner, de
nouveau aprs un repos de 3 ans. Son prix est actuellement de 300 fr.
le quintal.

[Illustration: RPUBLIQUE DE L'QUATEUR.--HACIENDA DEL
MELAGRO.--PLANTATION D'ANANAS.]

Le soleil, qui se couche derrire les collines et les forts vierges
de Guayaquil, est d'un effet trs pittoresque. Un peu plus tard,
lorsque les quais et les magasins qui le bordent seront clairs au
gaz, l'effet sera aussi des plus agrables.

Voyez-vous,  ct de la ville, ces quatre collines qui se suivent? me
dit mon cicrone. C'est l qu'tait Ventimiglia, il y a trois
semaines, avec ses 4,000 soldats. Cet ambitieux, aprs avoir achev le
temps de sa prsidence, afin de se maintenir au pouvoir, avait fait un
coup d'tat; mais le pays a voulu s'en dbarrasser. Conservateurs et
radicaux runis ont form deux armes qui se sont avances jusqu'ici,
au nombre de 7,000 hommes. La position ennemie paraissait imprenable;
Ventimiglia avait fait couper sur les pentes de la colline les grands
arbres pineux de la fort, ce qui rendait l'accs trs difficile, et
ses soldats se tenaient au sommet derrire des remparts. Nanmoins,
une belle nuit, les coaliss montent  l'assaut en silence et
s'approchent  50 mtres. Au cri de: Qui vive? ils rpondent par une
formidable dcharge; les autres ripostent, mais finissent par lcher
pied, et Ventimiglia s'enfuit au Prou sur un navire. Maintenant, les
deux armes coalises ont sign un accord, en vertu duquel elles se
soumettront au gouvernement qui sortira des lections gnrales
prochaines. Avant de partir, Ventimiglia,  la tte de 500 soldats,
avait dfonc la banque nationale de l'quateur et emport 300,000
piastres. Moins hostile aux fous, voyant qu'ils recevaient des balles
dans leur tablissement, il autorisa leur transfert dans une autre
maison. Au nombre de plusieurs centaines, ils sortirent donc en
procession, portant chacun un objet de son choix et suivant les Soeurs
de Charit dans leur nouvelle habitation. Les fous ici sont donc plus
sages que les gouvernants. N'est-ce pas en effet une insigne folie de
passer le temps  tuer les hommes dans un pays qui a tant besoin de
bras! Esprons que le canal de Panama mettra cette riche contre 
porte de l'immigration europenne, et que bientt le restant de la
race espagnole pourra tre noy dans un ensemble d'trangers plus
sages qui imposeront au pays le sens chrtien pour qu'il jouisse de
ses bienfaits. Je dis le sens chrtien, car dans un pays ou presque
tout le clerg est corrompu, o le peuple s'amuse encore  voir
ventrer des chevaux par des taureaux et des coqs s'charper, il peut
y avoir de la religiosit, du culte extrieur, mais il n'y a pas
certainement de sens chrtien.

[Illustration: Rpublique de l'quateur.--Hacienda a Jaguachi, prs de
Guayaquil.]

Le 29 aot,  10 heures du matin, le navire se met en marche pour
descendre la rivire.--Descendre est plus difficile en ce moment que
remonter  cause de la mare, qui tablit le courant inverse. Les
bords du Guayaquil sont ravissants: les cocotiers, les bambous, les
manguiers forment une fort vierge impntrable. On voit bien par-ci
par-l quelques chalets qui indiquent l'levage du btail; mais la
presque totalit de ces magnifiques terrains n'est pas utilise. Le
long du rivage nous voyons quelques crocodiles qui se chauffent au
soleil dans la boue. Ils sont trs nombreux ici, et vivent
grassement des bancs de poissons qui remplissent la rivire. Ils
dposent leurs oeufs sur les bords et sous le sable pour que le soleil
les fasse clore. Heureusement, les galinassos en sont gourmands et en
dvorent un grand nombre. On tire ici le caman pour s'amuser, on
utilise sa graisse comme remde pour les foulures des chevaux; mais on
n'a pas encore appris  utiliser sa peau. Les Indiens sont habiles 
les tuer avec un coutelas. Lorsqu'ils aperoivent le crocodile, ils
prennent un chapeau de paille et entrent dans l'eau jusqu'au cou.
L'horrible bte s'avance pour engloutir la tte, mais l'Indien alors
plonge, et pendant que le caman mord le chapeau, lui, par-dessous,
lui ouvre le ventre. Cette manire de tuer le crocodile est nomme le
jeu de la pezta, parce que l'Indien l'excute  volont pour une
pezta (1 fr.). Quelquefois, il va le chercher dans l'eau; il sait
qu'au fond il n'attaque pas; il le touche sous le ventre, et pendant
qu'il se relve, il passe dessous une corde, et sortant de l'eau, il
le tire  terre, o il le tue  coups de rame ou de couteau.

Nous voici  Pna, petit village  une des extrmits de la grande le
de Pna. Nous entrons dans le canal de Jambeli, et bientt nous serons
de nouveau dans la pleine mer.

Le 30 aot,  8 heures du soir, le navire arrive devant Tumaco. Belle
rivire, superbe vgtation; il en repart  3 heures 1/2 du matin.

31 aot.--Grande bataille entre la baleine et le _thrasher_ qui,
quoique plus petit, semble vouloir vaincre. Nous voyons plusieurs
baleines et des multitudes de thons. Le 1er septembre,  9 heures du
soir, nous arrivons  Buenaventura et en repartons  minuit. Le navire
glisse sur des toiles phosphorescentes.

2 septembre.--Mgr Plantier, vque de Tati, dit la messe  bord dans
sa cabine.

3 septembre.--Navigation tranquille. Nous passons devant les les des
Perles, et ce soir nous serons  Panama.

[Illustration: Panama.--Travaux du Canal.]




CHAPITRE II

Panama.

     La ville de Panama. -- La Rpublique de la Colombie. --
     Situation. -- Surface. -- Population. -- Produits. -- La
     Compagnie universelle du canal interocanique. -- Le personnel.
     -- L'hpital. -- L'isthme. -- Le canal et ses dimensions. -- tat
     des travaux. -- Moyens d'excution. -- Le barrage du Chagre. --
     Le chemin de fer. -- La ville et le port de Colon. -- Rsultat du
     percement de l'isthme.


D'aprs l'itinraire distribu par la Pacific Steam Company, l'_Islay_
devait arriver  Panama le 2 septembre. Nous n'abordmes  ce port que
le 3,  5 heures du soir. Faute de fond, les navires s'arrtent 
l'le de Taboga, et nous transbordons sur un petit steamer qui, en
vingt-cinq minutes, nous dpose au mle de Panama. Ce n'est pas petite
affaire alors que de suivre le mouvement de ses bagages. Des noirs,
des bruns les prennent  tort et  travers, et on a de la peine  les
runir.

Vue de la mer, la ville de Panama prsente vin panorama magnifique.
Elle occupe un petit monticule, formant presqu'le. L s'accumulent
les maisons et se dtachent les clochers des nombreuses glises. Les
palmiers, les cocotiers, les bananiers abondent comme dans les plus
beaux pays de la zone torride.

 terre c'est autre chose; les maisons sont dlabres et plusieurs en
ruine: l'herbe pousse partout, dans la saison des pluies; des dpts
de fumier par-ci par-l n'augmentent pas la salubrit de l'air; on me
dit pourtant que la propret a fait de grands progrs, et qu'il n'y a
pas longtemps, tous les rsidus taient simplement jets  la rue et y
sjournaient. Une ville ainsi tenue engendrerait des miasmes et des
maladies sous toutes les latitudes.

En ce moment,  la suite des travaux du canal, Panama, qui ne comptait
dernirement que 8,000 mes, en a dj 15,000. Au _Grand Htel_ o je
descends, on a la bont de me donner une chambre formant coin, avec
une fentre sur chaque faade; je comptais ainsi jouir du courant
d'air, mais il y en a si peu ici, que les fentres n'ont mme pas de
vitres. Elles sont formes de simples planches massives dont le haut
est dcoup en persienne. J'avais la vue sur la mer et m'en
rjouissais comme devant m'amener une brise pure et saine, mais la
mare baissant, elle laisse  dcouvert des rochers sur quelques
centaines de mtres, et les fumiers qu'on y dpose m'envoient des
odeurs insupportables. S'il est vrai qu'on a fait dj tant de
progrs, il en reste  faire encore!

Le matin en me levant, je demande  prendre un bain. On m'envoie chez
le perruquier. Il n'y a, en effet, que les perruquiers qui donnent des
bains  Panama.

[Illustration: Panama.--La ville.]

L'isthme de Panama se trouve dans l'tat de Panama, un des 7 tats
confdrs de la Colombie. Cette rpublique, au centre de l'Amrique,
a une surface de 1,300,000 kilomtres carrs, et une population de
3,000,000 d'habitants. Elle confine au nord avec la mer des Antilles,
au sud avec la rpublique de l'quateur et le Brsil,  l'est avec le
Brsil et le Venzula, au nord-est la rpublique de Costa-Rica, et 
l'ouest le Pacifique. La capitale, Bogota, au centre du pays, est
situe  3,000 mtres d'altitude, et compte 120,000 habitants. On
l'atteint en remontant durant 8 jours le fleuve Maddalena, et en
chevauchant durant 3 autres jours. L'intrieur du pays, dans les
Andes, jouit d'un climat sain et tempr, mais les ctes sont
brlantes et malsaines.

Les revenus varient entre 3 ou 4 millions de piastres. L'exportation
atteint 35,000,000 de francs. Elle comprend l'or, l'argent, les
pierres prcieuses, le tabac; le quinquina, les bois de teinture, les
rsines, le caoutchouc, et les chapeaux dits de Panama. On exporte
aussi une grande quantit de bananes: 1,500  2,000 tonnes par mois
partent pour les tats-Unis de l'Amrique du Nord. Il y a aussi de
grandes plantations de cocotiers dont quelques-unes comptent jusqu'
80,000 plants, rapportant une moyenne de 5 francs par plante.

La mer abonde en coraux, en nacre, tortues et poissons de toute sorte.
Le bas des rivires est peupl de camans.  Panama, dans les forts
vierges, on rencontre beaucoup de singes, et le _paresseux_, espce de
petit ours qui se meut trs lentement mais qui ne lche pas ce qu'il
empoigne. On rencontre aussi le petit tigre, le serpent corail et
beaucoup de scorpions. Parmi les oiseaux, on voit le perroquet, le
cardinal, le canari, le merle, l'aigle, le condor et le paon.

Ma premire visite fut pour les bureaux de la Compagnie. Ils occupent,
sur la place, la grande maison qui tait l'ancien _Grand Htel_. Sur
la faade on lit: Compagnie universelle du canal interocanique. M. de
Lesseps a toujours travaill pour le monde entier.

M. Dumarteau, directeur des travaux, me reoit avec gards et me
prsente  M. le commandant Richier, agent gnral de la Compagnie,
qui a la bont de m'inviter  djeuner.

Le mois d'aot, qui est le plus mauvais de l'anne, a encore prouv
le personnel: sur 700 employs, 20 ont eu la fivre jaune et le plus
grand nombre les fivres paludennes. Au commencement de la saison des
pluies, on peut presque prvoir quels sont ceux qui succomberont. Ce
sont les buveurs et les noceurs. L'hpital contient de 2  300
malades; ce chiffre n'est pas excessif pour 8  10,000 ouvriers.

La mortalit atteint environ 5%. La Compagnie dploie une sollicitude
paternelle pour son personnel. Les employs dbutent  120 piastres
par mois (600 fr.) plus 12% pour frais de logement. Les ingnieurs de
section ont 417 piastres par mois. Aprs 2 ans, ils ont droit  un
cong de 5 mois pendant lequel le traitement est pay en entier.

[Illustration: Panama.--Maison des employs du canal.]

Dans les sections, sur la ligne, on a bti des maisons pour le
personnel. La Compagnie fait venir de France, le vin et l'eau de
Saint-Galmier, et les cde  son personnel  prix cotant.

 Panama, elle a form pour ses employs un cercle avec billards et
jeux divers. Les bureaux sont vastes, les fentres grandes et les
plafonds levs. Par intervalle, on les conduit en pique-nique aux
les des Perles ou ailleurs.

L'hpital, bti sur le versant d'une colline  2 kilomtres de Panama,
se compose d'un groupe de 12 maisons ou salles recevant sparment les
divers genres de maladie. Ces 12 salles contiennent chacune 24 lits.
Une maison est rserve aux employs: ceux-ci vont passer leur
convalescence  l'le de Taboga, o l'air est pur et le climat sain.
Les Soeurs de Charit, au nombre de 21, prennent soin des malades; le
docteur en chef, avec lequel j'ai beaucoup caus, rend hommage  leur
dvouement. La suprieure, qui m'a renseign sur tous les dtails du
service, m'a paru une matresse femme remplie de tact. Les malades
appartiennent  toutes les nations: Italiens, Amricains, Anglais,
Franais, Allemands, ngres, et sont tous galement bien traits. Les
ngres souffrent, comme partout, de plaies aux jambes; les blancs sont
facilement sujets  la fivre paludenne et  la dysenterie. Il y a eu
quelques cas de fivre jaune, mais  l'tat endmique. Chaque section
a aussi son mdecin, ce qui en porte le nombre  15.--500 ouvriers
taient en train d'entourer d'un superbe parc les btiments de
l'hpital. Prs de l sont les curies, diriges par M. Trippier: la
Compagnie possde, en ce moment 280 chevaux, mules et nes, pour les
divers services.

 la poste, je trouve de nombreuses lettres d'Europe; parents et amis
vont bien, Dieu soit bni! mais j'ai moins de satisfaction par les
renseignements des Compagnies de bateaux  vapeur. Celui qui va 
San-Francisco ne part que le 12 septembre. Que faire pendant 8 jours
sous le soleil de Panama? De plus, il arrive vers le 30 
San-Francisco, lorsque le steamer pour l'Australie est parti le 22, et
que le suivant ne part que le 20 octobre. Que faire donc durant 20
jours  San-Francisco?

Je me dcide  passer  Cuba, de l  Mexico et  la Nouvelle-Orlans,
pour gagner San-Francisco par terre.

5 septembre.--M. Demarteau, qui se rend  Colon, veut bien m'admettre
en sa compagnie, et le comte de Krouan, inspecteur, m'explique
minutieusement durant le trajet l'tat des travaux.

[Illustration: Panama.--Abattage de la fort vierge.--Section
2.--Culebra.]

Le trac a 47 milles anglais, environ 80 kilomtres, et suit en grande
partie la ligne du chemin de fer. Afin de ne pas tre gn pour le
transport du matriel, la Compagnie du canal a achet les 9/10 des
actions de ce chemin de fer. On sait que, pour ce petit parcours, les
voyageurs paient 25 dollars, ce qui a permis  la Compagnie primitive
de raliser d'importants bnfices. Mais comme ce chemin est  voie
unique; et qu'il; doit faire le service des voyageurs et des
marchandises entre les deux ocans, il est  craindre qu' un moment
donn il ne devienne insuffisant, surtout lorsque les travaux seront
entrs dans la grande priode d'excution.

Pour le moment, la priode de prparation touche  sa fin. La fort
vierge est coupe sur tout le parcours On abat les arbres et les
lianes. Aprs la saison des pluies ils schent et on y met le feu.
Presque partout on a pouss activement les voies ferres destines 
la dcharge des dblais. Dans une section, celle d'_Imperador_,
dirige par M. Jacquemain, on a dj creus le canal sur toute sa
largeur  la profondeur de 1 mtre Le canal sera large de 100 mtres
et profond de 8 mtres 1/2.

Le canal de Suez n'a que 7 mtres de profondeur, 100 mtres de large
seulement dans les gares, et 140 kilomtres de long. Par contre, le
canal de Panama, s'il est plus court, a des dblais plus durs et plus
importants. On calcule que le quart sera roche dure ou demi-dure, et
les talus varieront de 1 mtre jusqu' 100 mtres au point culminant.
Le terrain, en effet, sur la moiti de son parcours est ondul, et
quoique le trac fasse plusieurs courbes pour viter les collines, on
ne peut faire  moins que d'en couper quelques-unes.

Nous voyons par-ci par-l fonctionner les excavateurs; ils sont de
deux sortes: l'excavateur amricain  une seule pelle, qui fonctionne
comme les dragues marines. Le bout de la pelle est garni de trois
pointes qui s'enfoncent dans le sol. La pelle se remplit de 2 mtres
cubes de terre; leve en l'air, on laisse tomber la paroi infrieure
et la terre s'en va dans les wagons de dcharge. Un excavateur peut
ainsi enlever de 500  800 mtres cubes par jour. L'excavateur
franais est  godets sans fin, prenant la terre et la versant dans
les wagons de dcharge. Il remue  peu prs le mme nombre de mtres
cubes que l'excavateur amricain; l'un et l'autre cotent environ
40,000 fr. Il y en a vingt-cinq en fonction en ce moment, mais le
nombre en sera bientt plus que tripl. Nous voyons aussi de nombreux
ouvriers amener les wagons  main sur les petits rails mobiles: ce
systme rend bien des services.

Aux diverses stations, on a choisi un point lev pour y construire
les jolis chalets destins aux employs. L'un d'entre eux, qui est
dans notre wagon, emmne sa jeune pouse  la station qui lui est
assigne. Il faut bien que ces anges du foyer aient leur part de peine
et de courage dans ce grand travail qui honore notre pays. Les chefs
en sont heureux, car jeune homme mari, jeune homme rang; mais ils
redoutent les dames aux pantalons.

 ct des chalets destins aux employs, sont les cabanes de chaume 
forme pyramidale en usage dans le pays. Elles servent d'habitation aux
ouvriers. Prs de l, les cantines, tenues par des hommes de
confiance, leur fournissent le ncessaire  des prix raisonnables. Les
tcherons appartiennent  toutes les nations. Les ouvriers viennent en
majorit des Antilles et gagnent de 5  6 fr. par jour. Ils
travaillent presque tous  la tche. On calcule qu'il faudra dplacer
100,000,000 de mtres cubes pour le canal; la moyenne du dplacement
est de 5 fr. le mtre cube, ce qui fera un demi-milliard de francs.
Jusqu' ce jour, la Compagnie a mis pour 300,000,000 d'actions, sur
lesquels un tiers est dpens.

[Illustration: Panama.--Village indigne.]

La Compagnie a pass avec des entrepreneurs divers de nombreux
contrats pour l'excavation et le transport de millions de mtres cubes
de terre dans un espace d'un  deux ans. Si les prvisions se
ralisent, le canal sera achev en 1888. Plusieurs, surtout parmi les
Amricains, pensent qu'il faudra vingt ans et un milliard et demi pour
venir  bout de cette entreprise colossale. Quoi qu'il en soit, c'est
dj beaucoup qu'aujourd'hui on ne la dclare plus impossible et que
la question se rduise aux chiffres d'argent et de temps.

Le travail le plus colossal sera le barrage du Chagre qui aboutit
aujourd'hui au port de Colon. Cette rivire, lors des pluies
diluviennes, s'lve de 18  24 pieds en quelques heures, et comme
elle suit en partie le parcours du canal, il faut la dplacer et la
rejeter vers Panama. On compte le faire au moyen d'un barrage qui sera
le plus grand du monde et qu'on obtiendra par les millions de mtres
cubes de dblais du canal.

La Compagnie a occup gratuitement le terrain appartenant  l'tat,
mais elle a d acheter tout celui qui appartenait aux particuliers. La
moyenne des prix n'a pas dpass 112 fr. l'hectare; il s'est lev
jusqu' 500 fr. dans les parties plantes en bananes: on estime 
environ 5 fr. le pied de bananier. Sur la route, nous en voyons des
champs immenses avec des rgimes dpassant le poids de 50 kilogrammes.
On les coupe et on les expdie  New-York.

La Compagnie a en outre reu comme gratification 600,000 hectares de
terre qu'une commission d'arpenteurs va dlimiter. Sur ces terres
existent des mines d'or et de charbon.

 peine sortis de la rgion des collines, nous trouvons les marais,
qui bordent la ligne du chemin de fer des deux cts. Infailliblement,
ils doivent engendrer les fivres; on me dit que mme les hirondelles
en sont prises parfois et tombent, mais, l'accs pass, elles
reprennent leur vol.

Le canal sera un vaste drainage qui recevra les rigoles latrales.
Quand il sera achev, la sant fleurira dans le pays. On pourra alors
y cultiver la canne  sucre et toutes les plantes tropicales. Ceux qui
jouiront de ces bienfaits penseront aux pionniers qui les leur auront
procurs par le sacrifice de leur vie. Il en est ainsi pour tous les
pays nouveaux. Il faut que l'homme soit sem, pour que la civilisation
pousse dessus.

 la station de Buenavista, le trac du canal quitte la ligne du
chemin de fer et ne la retrouve qu' environ 30 kilomtres plus loin,
 la cit de Lesseps, prs Colon. L, des dragues creusent le port
intrieur et on comble un marais qui fournira plusieurs hectares de
terrain pour les quais et entrepts.

Aussitt que les nombreux excavateurs commands seront arrivs et
monts, la Compagnie pourra employer jusqu' 40,000 ouvriers, et 
mesure qu'on remplira les marais, et que le travail avancera, l'tat
sanitaire s'amliorera.

Colon, lui aussi, commence  prendre de grandes proportions par
l'affluence des ouvriers.

Il en sera du canal de Panama comme de celui de Suez. Les plus
intresss, qui ne voulaient pas y croire et faisaient leur possible
pour l'entraver, seront les premiers  en profiter, et un beau jour
les journaux de tous les pays annonceront l'inauguration du grand
canal interocanique.

Ce sera un grand jour et comme l'aurore de la rsurrection de
l'Amrique centrale. En effet, ces pays, actuellement presque
inabordables, seront alors accessibles  l'immigration europenne qui
viendra et absorbera le noyau batailleur et sauvage de l'actuelle
gnration espagnole, et ces vastes contres, qui se perdent
aujourd'hui en rvolutions priodiques, grandiront par l'application
au travail et la mise  profit des immenses ressources du sol.

Les deux canaux de M. de Lesseps sont une oeuvre providentielle de
progrs et de paix. Comme les chemins de fer, ils auront contribu
grandement  rapprocher les diverses branches de la famille humaine!

Aprs avoir laiss aux soins d'un agent de la Compagnie une caisse 
expdier  la Socit de Gographie de Lyon, je quitte M. Dumarteau et
ses collaborateurs, tous si prvenants pour le voyageur, et  6 heures
du soir, je monte sur le _Para_, navire de 3,800 tonnes de la
Royal-Mail, qui doit me porter  la Jamaque,  Porto-Rico et 
Saint-Thomas.

6 septembre.--Navigation par une mer houleuse. Des nues de poissons
volants accompagnent le navire.

7 septembre.--Navigation plus tranquille. Chaleur touffante, 40. Le
soir,  6 heures, nous arrivons devant Port-Royal,  l'entre de la
baie de Kingstown, capitale de la Jamaque. L'officier de sant vient
 bord et nous permet l'entre.




CHAPITRE III

Les Antilles.

     La Jamaque. -- Situation. -- Surface. -- Produits. --
     Temprature. -- Histoire. -- Population. -- Justice. --
     Contributions. -- Les coolies hindous. -- Irrigation. -- Chemins
     de fer. -- Importation. -- Exportation. -- Main-d'oeuvre. -- Les
     Building Societies. -- Les les annexes. -- La ville de
     Kingstown. -- Le march. -- Une cole professionnelle. -- Une
     plantation de cannes  sucre. -- Les campagnards. -- La garnison.


Port-Royal ne contient maintenant que peu de maisons entoures de
cocotiers. Elle tait la capitale de l'le avant 1692; mais le 7 juin
de cette anne, un terrible tremblement de terre secoua la ville, et
la mer souleve la submergea. Des milliers de personnes prirent
englouties dans les flots ou ensevelies dans les crevasses.
Quelques-unes, aprs avoir t prises dans les fissures de la terre
entr'ouverte, furent rejetes par des secousses postrieures et purent
vivre encore de longues annes. Port-Royal fut encore plusieurs fois
reconstruite et plusieurs fois dvore par les flammes.  la fin, ses
habitants se transportrent  Kingstown,  l'extrmit de la baie, et
en firent la capitale.

Cette baie est vaste et sre, mais peu profonde. On a creus des
canaux pour l'approche des navires, et un pilote est ncessaire. Nous
laissons  gauche les btiments servant de lazaret, passons devant un
fort, et accostons au mle  Kingstown. Partout la vgtation est
tropicale, les cocotiers lvent leurs plumets mme au-dessus du
phare.

L'le de la Jamaque est une des quatre grandes Antilles. Les trois
autres sont Cuba, Hati, Porto-Rico. Elle est situe entre le 17 43'
et 18 32' latitude nord et le 76 11' et 78 20' longitude ouest.
Elle est distante d'environ 5,000 milles de l'Angleterre, 100 milles
de Saint-Domingue, 90 milles de Cuba, 445 milles de Carthagne et 540
milles de Colon. Son nom est compos de mots indiens qui signifient
eau et bois, deux choses qui abondent dans l'le. La longueur de
_Jamaca_, comme l'appellent les Anglais, est de 144 milles; sa
largeur de 49; sa surface de 4,193 milles carrs, dont 646 seulement
en plaines. Elle est divise en trois comts. La temprature est de
35  40 au bord de la mer, mais elle descend jusqu' 15 ou 20 dans
les montagnes qui couvrent presque toute l'le. Celles-ci atteignent
au centre l'altitude de 7,360 pieds au pic des Montagnes Bleues. Dans
les plaines, on cultive la canne  sucre; sur les coteaux, le caf, et
vers les sommets, le quinquina, espce particulire qui vient ici en
forme d'arbuste.

L'le abonde en eaux minrales; les principales sources utilises pour
les bains sont: _Bath_, eaux sulfureuses, et _Milk-river spring_, eaux
thermales sales.

La Jamaque a t dcouverte le 3 mai 1494 par Christophe Colomb dans
son deuxime voyage. Son fils Diego Colomb la gouverna aprs lui, mais
par la suite, les Espagnols se montrrent cruels envers les Indiens au
point qu'en 60 ans ils firent prir 60,000 familles. L'le ne
possdait plus que 4  5,000 habitants lorsque l'amiral Penn, le 3 mai
1655, s'en rendit matre au nom de l'Angleterre. On encouragea les
plantations, on amena des ngres d'Afrique, et en 1673, un premier
envoi de sucre fut fait en Angleterre. Le recensement de cette anne
donne pour l'le 4,050 hommes, 2,006 femmes, 1,712 enfants, 9,504
noirs, en tout 17,272 mes.

En 1791, la population s'lve  291,400 mes, dont 250,000 esclaves.
En 1871, la population compte 506,154 mes, dont 13,101 blancs,
100,346 de couleur et 392,707 noirs. En 1881, la population atteint
580,804 mes, soit une augmentation de plus de 74,000 en dix ans.

Conformment aux traditions anglaises, l'le est divise en comts et
paroisses, et possde environ 2,000 lecteurs. Elle est administre
par un gouverneur nomm par la Reine et assist d'un Conseil. Les
dputs lus cooprent  la formation des lois. La justice est rendue
par des juges de paix, par les _petty sessions_ dans les districts,
avec droit d'appel  la Cour suprme.

Le terrain est frapp de contributions diverses selon le genre de
culture; ainsi on paie 3 pence par acre de terrain plant en cannes 
sucre, caf, genivre, arrowroot, bl, noisettes de terre, coton,
tabac, cacao et lgumes. On ne paie que la moiti de ce prix si le
terrain est sem d'herbe de Guine, qui est ici le meilleur foin. On
paie 3/4 de penny pour un acre de terrain cultiv en piment ou destin
au pturage; et 1/4 de penny pour un acre de terrain en bois. Le droit
varie de 1  11 schellings par tte de btail de trait; les chiens
paient 5 fr. Les droits d'importation sont 6 pence par gallon de
bire, 2 par livre de jambon, 4 par boisseau d'orge, 1 schelling par
200 livres de boeuf sch ou sal, 6 schellings par 100 livres de pain
ou de biscuit, 2 pence par livre de chandelle, 10 schellings par tte
de btail, 3 schellings 1/2 par 100 livres de poisson sch ou sal, 8
schellings par 196 livres de farine, 2 schellings par gallon de vin.

Pour faciliter la culture de la canne  sucre, le gouvernement de
l'le a eu recours aux coolies hindous. Il en existe maintenant une
quinzaine de mille en _Jamaca_. Tous les ans, un navire va les
chercher aux Indes orientales, et ramne ceux qui, aprs 10 ans de
sjour, demandent  tre rapatris. Le voyage et le retour sont aux
frais du gouvernement. L'engagement est pour 10 ans, le coolie doit en
passer 5  la campagne. Pour les 5 autres, il pourra travailler o il
voudra. Le propritaire qui accepte le coolie doit lui fournir la
nourriture, consistant en riz et poissons, et 1 schelling par jour.
Pour les femmes, la nourriture et 9 pence par jour. Deux fois le mois,
l'inspecteur passe dans chaque tablissement qui occupe des coolies,
pour voir comment ils se comportent et comment ils sont traits. S'ils
sont lgrement malades, ils sont soigns  la ferme; s'ils le sont
gravement, ils vont  l'hpital. Aprs 10 ans, s'ils consentent 
rester librement dans le pays, ils reoivent une prime de 10 livres
sterling. Ils sont plus intelligents que les noirs, et ceux qui se
comportent bien se crent de bonnes situations.

Il y a dj quelques petits tronons de chemins de fer dans l'le. Les
principales villes sont claires au gaz et fournies d'eau. On a mme
construit divers canaux d'irrigation, dont le principal, celui de
Riocobre, compte au moins 60 kilomtres. Le service des prisons a t
amlior, les prisonniers sont spars selon le degr de condamnation,
et moraliss par le travail.

En 1881, l'importation a t de 1,392,668 livres sterling, et
l'exportation de 1,178,594 livres sterling. Les articles principaux
d'exportation ont t: le sucre pour 336,901 l. stg., le rhum pour
174,406 l. stg., le caf pour 231,383 l. stg., le piment pour 87,843
l. stg., le bois de teinture pour 141,296 l. stg., les fruits pour
44,215 l. stg., le tabac pour 16,412 l. stg.

En 1881, taient cultives en canne  sucre 39,712 acres ou arpents;
en caf, 18,456 acres; en genivre, 100 acres; en tabac, 408 acres; en
cacao, 26 acres; en lgumes, 51,363 acres; en herbe de Guine, 120,443
acres; en pturages, 253,470 acres; en prs et pturages, 52,646
acres; en piment, 1,689 acres, soit un total de 538,313 acres de terre
en culture.

La main-d'oeuvre est, pour l'homme de peine, de 1 schelling 6 pence 
1 schelling 9 pence par jour. Les femmes se paient 1 schelling par
jour. Le charpentier gagne 2 schellings 9 pence, le serrurier de 3  4
schellings. Une charrette et mule cote 5 schellings par jour et 7
schellings avec 2 mules.

Le prix des objets de nourriture est de 3 pence la livre de pain, 2
pence 1/4 la livre de sucre, 6 pence la livre de boeuf, 9 pence la
livre de volaille, 8 pence la livre de porc.

Comme dans toutes les colonies anglaises, il y a ici un grand nombre
de _building societies_, qui ont pour but d'avancer l'argent
ncessaire  la construction ou achat de maisons, remboursable
mensuellement.

La _Jamaca permanent building Society_, qui est une des principales,
sur un prt de 100 livres sterling, prend pour intrt l. stg. 2-10-10
par mois durant 48 mois, ou bien l. stg. 2-6 durant 60 mois, ou l.
stg. 1-17-1 durant 72 mois, et ainsi graduellement jusqu' l. stg.
1-5-10 durant 120 mois.

Ces compagnies, tout en rendant un immense service aux habitants, qui
trouvent par elles moyen de se former leur _home_, rapportent encore
de beaux bnfices, et il serait dsirable de voir des socits
semblables se former dans nos villes de France.

En 1881, il y avait dans l'le 53,635 hommes maris, et 54,209 femmes
maries; les naissances se sont leves  21,340, soit 36 par 1,000 de
la population; les morts ont t de 15,125, soit 26 pour 1,000.

La Jamaque a comme annexes les petites les Camans et les rochers
Morant et Pedro. Le gouvernement, moyennant 50 l. stg. _par an_,
permet aux personnes qui en font la demande, d'y recueillir le guano,
les tortues et les oeufs d'oiseaux marins.

La ville de Kingstown compte 38,000 habitants, ses rues ont 8 mtres
de large et quelques-unes le double; les maisons sont en bois ou
brique avec couverture en lames de bois; 600 maisons ont disparu dans
le grand incendie du 11 dcembre dernier, on les reconstruit et on
fait les toitures en zinc.

Je descends  terre et parcours diverses rues: le gaz tait remplac
par le clair de lune; c'est une bonne conomie, car il cote ici plus
de 0 fr. 50 le mtre cube. La chaleur est suffocante, on voit partout
derrire les persiennes sous les verandah, les gens tendus cherchant
l'air respirable.

Les trottoirs sont couverts de portiques en bois.

Les Pres Jsuites desservent la mission.

Les Franciscaines du tiers ordre s'occupent d'instruction; elles ont
15 internes, 30 demi-pensionnaires et plus de 100 externes gratuites.
Le parc, au centre de la ville, est fort gracieux. On y voit les
statues des gouverneurs et autres hommes de mrite qui ont illustr le
pays.

C'est samedi jour de march, les halles sont fort animes. Plusieurs
rues reoivent le trop plein des vendeurs; ces bonnes gens portent au
march des mangos, des poires  beurre vgtal, des bananes, diverses
autres sortes de fruits tropicaux, des cannes, de la mlasse, des
racines, des piments, des ananas, des lgumes, etc. La viande a trs
bonne apparence.

Le Pre Ryan a la bont de me retenir  djeuner. Sa maison est vaste
et bien are, nanmoins le thermomtre, dans sa chambre, marque 37.
Les Pres ont le soin spirituel de 11,000 catholiques dans l'le, le
reste de la population appartient aux diverses sectes protestantes. Le
Pre Dupon est depuis 35 ans dans l'le, o il est connu, estim et
aim de tout le monde. Aprs une excursion  la campagne, au djeuner
on me sert les principaux fruits et lgumes du pays, le tout
assaisonn par du madre et le fameux rhum de la Jamaque. Le bon Pre
veut me faire connatre une institution de cration rcente; c'est une
maison d'instruction professionnelle qui vient d'tre confie  une
congrgation de religieuses indignes.  quelques milles dans la
campagne, une maisonnette dans un vaste jardin reoit 25 filles. Je
les trouve en prires, mais leur temps est surtout occup  apprendre
les divers mtiers rservs aux femmes. L'homme ne vit pas seulement
de pain; mais il lui faut pourtant le pain, et les saints, toujours
pratiques, se sont sans cesse proccups de fournir aux populations un
gagne-pain ncessaire. Saint Franois Rgis a introduit dans le Velay
l'industrie des dentelles qui fait vivre tant de gens de la campagne,
et dom Bosco fait de ses enfants des tailleurs, des menuisiers, des
serruriers, etc.

La suprieure de la nouvelle Congrgation nous fait parcourir le
jardin, o je vois le cafier, le cacaotier, le cocotier et tous les
fruits tropicaux  ct des lgumes europens. Puis le Pre me conduit
au tramway qui va hors la ville  plusieurs milles de distance. L o
il s'arrte, une voiture me prend et me conduit  6 milles  _Constant
Spring_, plantation de cannes que je dsirais visiter. Sur la route
les gens de la campagne forment une longue procession de va-et-vient.
Les uns sont sur des chars, les autres sur des mules ou sur des nes,
le plus grand nombre  pied. Les femmes sont en majorit et portent
sur la tte une corbeille ronde remplie de fruits qui leur rapportera
environ un schelling, de quoi acheter sel, morue, et autres provisions
qu'elles rapportent ensuite. Ces braves gens ont fait souvent 10, 15
et 20 milles, marchant parfois la nuit pour venir faire ces petits
changes. Ils sont de toutes les couleurs, du brun clair au noir
obscur; les vtements sont gnralement blancs ou de couleurs
voyantes, le temprament est gai, on rit et on jase.

M. Georges, propritaire de _Constant Spring_, a la bont de me faire
ouvrir l'usine qu'on rpare en ce moment. Les cylindres, les
chaudires, les clarificateurs sont semblables  ceux que j'ai dcrit
pour l'Infanta prs de Lima[1], mais tout est ici sur une beaucoup
plus petite chelle. En effet, M. Georges n'a que 220 acres plantes,
lui produisant 220 tonnes de cannes, desquelles il tire 8% de sucre
et 100 gallons de rhum (environ 400 litres) par tonne de canne. Il le
vend en Angleterre au prix de 2  3 schellings le gallon; le droit et
fret ne dpassent pas 7  8 pence par gallon.

         [Note 1: Voir _ travers l'Hmisphre sud_, 1er vol., Palm.]

Comme  l'Infanta, aprs la production du sucre, on lave l'usine et le
rsidu s'en va dans le distillateur qui reoit 1,000 gallons  la
fois, et donne 90 gallons de rhum, soit 9%.

M. Georges emploie de nombreux Hindous. Deux d'entre eux viennent de
se quereller devant nous. Ils s'apaisent bientt  la menace de se
voir dnoncer  l'inspecteur. Le terrain tant pauvre, M. Georges est
oblig d'engraisser ses cannes avec une prparation de guano qu'il
importe d'Angleterre au prix de 55 l. stg. la tonne. La canne dure 3
ans et donne une rcolte par an.

 mon retour, j'admire encore une fois la campagne verdoyante et
par-ci par-l quelques magnifiques villas de riches marchands. Je
salue M. Malabre, notre vice-consul, fais ma petite provision de rhum,
et  5 heures je suis  bord pour le dner.

Le navire a charg une collection de tortues qu'on porte en Angleterre
pour la soupe des gourmets. Presque toutes ont plus d'un mtre de
long: elles sont renverses sur le dos, et regardent avec des yeux
languissants qui inspirent la compassion. Un grand nombre de ngresses
viennent nous offrir des paniers et des ventails en feuilles de
palmiers. La couleur de leur peau est plus ou moins fonce: entre le
blanc pur et le noir pur, on compte trois degrs dsigns par des
noms diffrents: le _sambo_, le multre, le quarteron.

Le 9 septembre,  9 heures du matin, le navire lve l'ancre. Nous
parcourons en sens inverse la magnifique rade. Au loin sur la
montagne, on aperoit les blanches baraques du bataillon de soldats
europens que l'Angleterre entretient dans l'le; le bataillon de
soldats ngres command par des Europens est cantonn dans la ville.
Les baraques du bataillon europen sont  2,000 pieds sur le niveau de
la mer et jouissent d'un climat plus sain et plus frais: c'est
pratique.

L'le que j'ai vue si verte  cette saison des pluies est parfois bien
aride  la saison sche. Les pluies avaient lieu rgulirement en
octobre, mais depuis le dboisement, elles sont moins abondantes;
conserver les forts sera toujours une sage prcaution.

Toute la journe nous ctoyons l'le.




CHAPITRE IV

     Hati et San-Domingo. -- Port-au-Prince. -- Les Ngres. -- La
     rvolution. -- L'le Saint-Thomas et le groupe des Vierges. --
     Histoire. -- L'esclavage. -- La ville et le port. -- La
     Royal-Mail. -- Excursion dans l'le. -- Une plantation de cannes.
     -- Les ouragans. -- San-Juan de Porto-Rico. -- Navigation vers
     Cuba.


 la pointe du jour nous entrons dans l'immense golfe de Gonave au
bout duquel est Port-au-Prince, capitale de la rpublique d'Hati.
Cette le fut dcouverte le 6 dcembre 1492, par Christophe Colomb,
qui l'appela Hispaniola. En 1630, les Franais y formrent plusieurs
tablissements sur la cte nord, et en 1698, ils en formrent d'autres
 l'ouest et au sud. Les Espagnols en avaient occup la plus grande
partie  l'orient et l'appelaient San-Domingo. Au commencement de ce
sicle les noirs, qui formaient la grande majorit de la population,
se rvoltrent aussi bien contre les Franais que contre les Espagnols
et constiturent les rpubliques d'Hati et de San-Domingo. L'une et
l'autre sont presque continuellement en rvolution.

La rpublique d'Hati compte 24,000 kilomtres carrs et 550,000
habitants. La population a presque diminu de moiti depuis
l'indpendance. La capitale, Port-au-Prince, a 25,000 habitants; ses
maisons, tages sur un coteau dont la mer baigne le pied, sont
petites et couvertes en bois. On distingue le palais du gouvernement,
qu'habite M. Salomon, prsident actuel. Il parat que sa science
gouvernementale n'est pas  la hauteur de celle de son grand homonyme,
puisque, depuis 6 mois, il a rvolution chez lui. Plusieurs villes, et
entre autres Jacmel, sont aux mains des rebelles, qui vont en avant au
cri de _te-toi que je m'y mette_. Ils ont achet un navire pour
transporter leurs adhrents, et, faute d'argent, le gouvernement ne
peut en acheter un autre pour le leur opposer.

Vers 9 heures, le _Para_ jette l'ancre devant Port-au-Prince. Trois
navires de guerre stationnent devant cette capitale, probablement dans
l'intention de porter les noirs  rflexion. Ils appartiennent  la
France,  l'Angleterre,  l'Espagne. Il y a quelques commerants
trangers  Port-au-Prince, mais il n'y a pas de propritaires blancs.
Les noirs, jaloux, et craignant de voir renatre leur influence, ont
interdit  tous les trangers le pouvoir d'acheter des immeubles dans
l'le. Le docteur en chef vient  bord, coiff d'un chapeau forme
dcalitre  demi cras: il met ses lunettes et lit les papiers avec
un air d'importance. Plusieurs indignes nous entretiennent longuement
sur les tripots du gouvernement et sur les agissements des rebelles.
Le ngre fuit le travail; quelques fruits dans la fort lui suffisent;
le gouvernement ne sait plus o lever des impts.

La temprature est brlante, la vgtation magnifique.  11 heures, le
navire lve l'ancre et nous parcourons encore une fois le beau golfe
de Gonave.

Le lendemain, le reste de la journe, nous avons toujours  tribord
l'le d'Hati, ancienne partie espagnole, aujourd'hui rpublique de
San-Domingo. Elle a une surface de 53,000 kilomtres carrs et une
population  peine de 250,000 habitants. Le pays est en partie
montagneux. Une chane de montagnes appele Cibao la traverse; son pic
le plus lev atteint 2,274 mtres. L'exportation se rduit  un peu
de caf, de tabac et de bois de teinture; et pourtant cette le
extrmement fertile pourrait nourrir plusieurs millions d'habitants!
Ceux qui prtendent que le ngre a assez d'aptitude pour bien
gouverner ont ici un dmenti. Pour peu qu'on les laisse  eux-mmes
encore un sicle, ils se rduiront  quelques milliers d'habitants
vivant de fruits dans les bois.

La capitale, San-Domingo, compte 16,000 habitants; elle n'est pas en
rvolution aujourd'hui, elle le sera peut-tre demain.

Les rpubliques de San-Domingo et d'Hati professent la religion
catholique.

Le 12 septembre nous ctoyons l'le de Porto-Rico, et vers le soir
nous arrivons  Saint-Thomas.

Cette petite le, toute verdoyante en cette saison des pluies, est
dsole par la scheresse le reste de l'anne. Avec Sainte-Croix et
Saint-Jean, elle appartient au Danemark depuis environ deux sicles.
Ces trois les font partie du groupe des Vierges, dcouvert par
Christophe Colomb dans son deuxime voyage en 1493. Il les appela
ainsi en l'honneur des onze mille vierges martyrises avec sainte
Ursule. Colomb les trouva habites par les Carabes, tribus sauvages
qui faisaient des incursions dans les les voisines pour saisir les
paisibles Arrowauks et se nourrir de leur chair.

Les Espagnols, occups  d'autres possessions importantes, ngligrent
ces les, et les Anglais et les Hollandais s'y tablirent ds 1625. En
1650, Sainte-Croix passa aux mains des Franais qui la vendirent aux
chevaliers de Malte, puis elle repassa aux Franais qui
l'abandonnrent en 1695, et quelques annes plus tard la cdrent au
Danemark dj tabli  Saint-Thomas. Dans un dit sign par Iversen,
gouverneur de Saint-Thomas, dat du 8 aot 1672, je vois que tout
travail du dimanche tait puni d'une amende de 50 livres de tabac, et
la non-assistance aux offices d'une amende de 25 livres. Il rsulte de
l que le tabac tait le principal produit du pays. Pour se dfendre
contre les Espagnols, qui, de Porto-Rico, faisaient des incursions, le
mme dcret oblige, sous peine d'une amende de 100 livres de tabac,
chaque chef de famille  avoir une pe avec son fourreau, un fusil
avec 2 livres de poudre et des balles.  l'approche de l'ennemi, le
premier  l'apercevoir devra tirer trois coups de fusil si c'est de
jour, un coup durant la nuit, et prvenir les voisins pour que tous se
rendent au fort avec leurs armes.

[Illustration: Antilles Danoises.--le et ville de Saint-thomas.]

Le dimanche aprs-midi, au son du tambour, chacun doit se rendre en
armes  l'exercice militaire.

Des amendes on faisait trois portions: une pour le roi, l'autre pour
l'glise, la troisime pour celui qui souffrait le dommage.

Au gouverneur Iversen succda en 1679 Nicholas Esmit, lu par la
Compagnie danoise des Indes occidentales.  cette poque le dfaut de
bras se faisant sentir, Christian V acheta en Afrique, du roi
d'Aquambou, les deux forts de Frdricksbourg et de Christianbourg sur
la Cte-d'Or, et y envoya des navires acheter des esclaves pour
Saint-Thomas. Dans le but d'aider la Compagnie, le roi ordonna  tous
les propritaires de voitures de Copenhague d'avoir pour 500
rix-dollars d'actions ou de payer un revenu de 60 rix-dollars. On
importa beaucoup d'esclaves, et leur nombre s'leva jusqu' 30,000
pour les trois les.

Les agents de la Compagnie se rendirent souvent coupables de bien des
cruauts sur les ctes de Guine, mais un de ces agents, nomm
Schildrop, se fit si bien remarquer par sa bont et sa justice qu'on
venait de toute part  la cte pour le voir. Un vieux prince,
demeurant  plus de 300 milles, lui envoya mme sa fille avec beaucoup
d'or et de diamants pour le prier de lui donner un petit-fils.

Dans leur nouvelle patrie, ces pauvres esclaves n'taient pas toujours
fort bien traits, et souvent ils se soulevrent. Le dcret publi par
ordre du Conseil royal le 31 janvier 1733, dans les les danoises,
peut donner une ide de la situation. En voici la traduction:

1 L'esclave qui provoquera la fuite sera piqu trois fois avec un fer
rouge, puis pendu.

2 Chaque esclave qui fuira perdra une jambe, et si le matre lui
pardonne, il perdra une oreille et recevra 150 coups de lanire.

3 Chaque esclave qui, connaissant l'intention d'un autre esclave de
prendre la fuite, aura nglig d'en donner avis, sera brl au front
et recevra 100 coups de nerf.

4 Ceux qui donneront avis d'une fuite projete recevront 10 dollars
pour chaque esclave qui voulait fuir.

5 Un esclave qui fuit pour huit jours recevra 150 coups de nerf; s'il
est absent douze semaines, il perdra une jambe; si l'absence est de
six mois, il sera condamn  mort;  moins que le matre ne lui
pardonne, auquel cas il perdra une jambe.

6 Un esclave qui vole pour la valeur de 4 dollars sera piqu avec un
fer rouge, puis pendu. Si l'objet vol a une valeur moindre, il sera
marqu au fer chaud et recevra 150 coups de nerf.

7 Les esclaves qui recevront des objets vols ou qui protgeront la
fuite seront marqus au fer chaud et recevront 150 coups de nerf.

8 Un esclave qui lve la main pour frapper un blanc ou le menace sera
piqu avec un fer chaud, puis pendu, si le blanc le demande. En cas
contraire, il perdra la main droite.

9 Un seul blanc est suffisant pour tmoigner contre un esclave, et si
un esclave est souponn d'un crime, il peut tre mis  la torture.

10 Un esclave qui rencontre un blanc doit se tirer de ct jusqu' ce
qu'il soit pass; en cas contraire, il peut tre fouett.

11 Les esclaves ne pourront entrer en ville avec des couteaux ou des
btons, ni se battre entre eux sous peine de 50 coups de nerf.

12 La sorcellerie sera punie du fouet.

13 Un esclave qui aura essay d'empoisonner son matre sera piqu 3
fois avec un fer rouge et bris sur une roue.

14 Un ngre libre qui recevra un esclave ou un voleur perdra sa
libert ou sera banni.

15 Toute danse, ftes ou jeu sont dfendus  moins de permission du
matre ou de son agent.

16 Les esclaves ne pourront vendre aucune sorte de provisions sans la
permission de leurs surveillants.

17 Aucun esclave des campagnes ne pourra se trouver en ville le soir
aprs le son du tambour sous peine d'tre conduit au fort et fouett.

18 L'avocat du Roi reoit l'ordre de faire strictement observer ces
prescriptions.

Tant de cruauts soulevrent les rcriminations des missionnaires de
toutes les religions et des personnes de coeur en gnral. Vers 1792,
on avait dj dfendu l'importation officielle des esclaves. Elle
continuait nanmoins; mais en 1848,  la suite d'une insurrection, le
gouvernement donna la libert  tous les esclaves dans les les
danoises. Les librs, se refusrent au travail, mais petit  petit
ils l'ont repris et ils sont encore aujourd'hui la grande majorit des
habitants de l'le.

[Illustration: Antilles Danoises.--Saint-Thomas.--Grand Cimetire.]

Vue du port, la ville de Saint-Thomas prsente l'aspect le plus
pittoresque; elle semble escalader trois mamelons contigus l'un 
l'autre. Le port, form par la nature, est un des meilleurs et des
plus srs. Sa qualit de neutre et de port franc, sa situation 
l'entre de la mer des Antilles, en font le point d'arrt des steamers
de toutes les grandes compagnies qui viennent ici faire du charbon.
Les compagnies anglaises, franaises, espagnoles, allemandes y ont
leur entrept. Les les voisines avaient aussi l'habitude de venir
s'approvisionner  Saint-Thomas des marchandises europennes, ce qui
donnait une grande importance  son commerce, mais depuis que les
grands steamers desservent directement toutes ces les, ce commerce a
baiss. La ville compte 17,000 habitants. La population franaise est
reprsente par cinq ou six Franais d'Europe et quelques centaines de
noirs des Antilles franaises. Les Pres Rdemptoristes belges
desservent l'glise catholique et plusieurs coles; les catholiques
sont au nombre de 11,000.

Le _Para_ est parti hier pour l'Europe. J'ai transbord sur l'_den_,
de la mme Compagnie, qui va  Vera-Cruz en faisant escale 
Porto-Rico et  la Havane. La _Royal-Mail_ dans ces parages, pour
faire concurrence  la Transatlantique, Compagnie franaise, qui
satisfait les passagers par la table et le vin, annonce qu'elle
possde des cuisiniers franais et qu'elle fournit le vin sur le prix
du passage.

En effet, sur le _Para_, la cuisine et le vin taient passables, mais
sur l'_den_ je trouve dans mon verre des rsidus indiquant toute
sorte d'ingrdients. Le _Purser_ ou conome m'explique que c'est du
bois de Campche pour colorer les divers esprits et drogues qui
forment le vin. La Compagnie serait donc plus dans la vrit en
mettant dans ses prospectus qu'elle donne aux voyageurs non du vin,
mais une drogue qui l'imite. Elle ferait mme bien d'ajouter qu'aprs
examen d'un chimiste, les matires qui la composent ne nuisent que
modrment  la sant. Il est bon de savoir que si un passager voulait
apporter son vin, les rglements de la Compagnie le lui dfendent,
sous prtexte qu'elle fournit elle-mme les vins; mais ils sont fort
chers et on en ignore la composition. Quant  la cuisine, sur le
_Para_ elle tait demi-franaise, ici elle redevient anglaise; le
cuisinier est un ngre. Le _Don_, navire de la mme Compagnie, arrive
d'Europe, et avant de continuer sa route sur Colon, il transborde sur
trois autres navires les marchandises destines aux diverses les des
Antilles,  la Guyane et aux ctes de l'Amrique centrale et du Sud.
Ce n'est qu'aprs-demain que nous reprendrons, notre route. Mon temps
se passe en tudes et en promenades.

Hier j'ai voulu gravir  cheval les collines de l'le. Aprs une heure
de route j'tais au sommet, dominant un superbe panorama. Sur l'autre
versant, l'le offre aussi tout autour de magnifiques baies, en sorte
qu'on pourrait croire qu'elle a t dispose pour former un ensemble
de ports.

La vgtation est belle en ce moment. Je vois quelques fermes
cultivant la canne  sucre, l'igname, la patate, la banane, plusieurs
sortes de fruits tropicaux, et diverses qualits d'herbes fourragres.
Enfin j'arrive au point d'o la mission brsilienne, dirige par le
baron de Teff, a observ l'an dernier le passage de Vnus sur le
soleil.

L une terrible averse arrive, et comme je les sais frquentes et
courtes, je pousse mon cheval sous un fourr d'arbres; un Suisse qui
est avec moi fait de mme. Ce ne fut pas une averse, mais une
succession d'averses, et nous fmes bientt tremps jusqu'aux os.
Toutefois cette eau de pluie tait tide. Rentrs en ville nous
tournons  gauche, et galopons vers une usine  sucre encore en
construction. Elle est au centre d'une petite plaine d'alluvion
plante de cannes. Le mcanisme pour extraire le sucre et le rhum est
le mme que celui que j'ai dcrit pour la _Constant Spring_ prs
Kingstown, mais comme la plantation est ici plus petite, l'ensemble de
l'usine est aussi sur une moindre chelle.

16 septembre.-- bord le capitaine passe en revue son personnel: 12
officiers, 16 matelots, 14 chauffeurs, 18 domestiques, en tout 60
personnes bien endimanches. Il les envoie par groupes  l'office. 
l'exception des officiers, tous sont noirs, sans excepter la femme de
chambre.

Le lendemain le vent souffle et la pluie devient diluvienne; serait-ce
un prsage d'ouragan? C'est ordinairement vers l'quinoxe qu'ils se
dchanent sur ces les, arrachant les arbres et dmolissant les
villes. La premire le atteinte avertit les autres par tlgraphe, et
elles se prparent  recevoir la tempte en fermant hermtiquement
portes et fentres. Si elles rsistent au vent, la maison est sauve,
si l'une d'elles est enfonce, le vent s'engouffre et enlve la
maison. Malgr mon esprit curieux, je n'ai pas grande envie d'tre
tmoin de pareil spectacle; je me rappelle avec frayeur les deux
typhons qu'il y a deux ans, dans ce mme mois de septembre, j'ai vus
au Japon, o ils firent prir une centaine de navires. J'espre aussi
que je ne serai pas tmoin d'un de ces tremblements de terre qui ont
l'habitude de secouer ces les.

Dans une visite aux Pres Rdemptoristes, le frre me donne de belles
grappes de raisin qu'il dtache de la treille du petit jardin. Il
m'assure que ses vignes lui donnent une rcolte tous les quatre mois,
trois par an, mais les grappes sont en petite quantit. Je salue aussi
le vice-consul, et le soir  8 heures le navire lve l'ancre.

18 septembre.-- 7 heures du matin nous sommes  San-Juan de
Porto-Rico. Cette capitale, vue de la mer, prsente l'aspect le plus
pittoresque: des forts et des canons de tous cts; un pilote nous
conduit devant la magnifique baie remplie de vase; les Espagnols n'ont
jamais fait de curage. En face de la ville, de l'autre ct de la
baie, on voit des faubourgs, des maisons de campagne, le tout dans des
forts de cocotiers. Dans le port je remarque un vieux vapeur  roue,
navire de guerre espagnol.

L'le de Porto-Rico, une des grandes Antilles, a environ 12 lieues de
large, 30 de long, une surface de 9,500 kilomtres carrs et plus de
700,000 habitants. C'est la plus florissante des les espagnoles parce
qu'elle n'est pas dvaste par la guerre civile. Le commerce est
florissant; on exporte beaucoup de sucre, de caf, de bois de teinture
et des animaux.

San-Juan, la capitale, compte 35,000 habitants. Dans l'intrieur les
routes font dfaut. L'esclavage est aboli depuis 1873.

La pluie tombe serre; aucun passager ne se dcide  venir  terre et
j'y vais tout seul. Je parcours la ville en tous sens; elle a l'aspect
d'une ville espagnole et pas trop sale; les rues, assez troites, sont
en pente, et les grandes pluies les lavent; les maisons sont basses et
couvertes en terrasses sur lesquelles on prend le frais durant la
nuit. Elles servent aussi  ramasser l'eau de pluie emmagasine dans
les citernes. Il est curieux d'entendre ici les ngres et les multres
parler l'espagnol avec le mme accent que ceux de Saint-Thomas et de
la Jamaque en parlant l'anglais et ceux de la Guadeloupe et de la
Martinique en parlant le franais. Si on marchait les yeux ferms, on
pourrait, au simple accent dans ces trois langues, savoir si c'est un
ngre ou un multre qui parle.

Les officiers chargs de donner et de prendre la correspondance sont
bientt prts, et nous revenons au navire, qui reprend aussitt sa
course. Nous ctoyons l'le, marchant  l'ouest. Vers le soir une
pluie diluvienne nous inonde.

19 septembre.--Nous ctoyons l'le d'Hati; la chaleur vers le milieu
du jour est suffocante.

20 septembre.--Ds le matin nous apercevons l'le de Cuba.

21.--Nous ctoyons toujours Cuba, la mer est d'un calme parfait, les
orages qui se dversent sur l'le ont un peu rafrachi la temprature.
 bord une famille qui retourne  Mexico, son pays natal, ne fait pas
grand bruit; les quelques Anglais ne trouvent rien de mieux, pour
occuper le temps, que de nous proposer des paris sur la vitesse du
navire. Elle n'est pas grande, il est peu charg; une partie de
l'hlice est hors de l'eau, et nous filons moins de 10 noeuds.

Un jeune Espagnol, un Parisien, un Suisse et moi faisons, aprs chaque
repas, plusieurs parties de _bull_: il faut bien ce mouvement pour
digrer, sous ces latitudes, les viandes coriaces de la cuisine
anglaise. Le Parisien, qui gagnait 12,000 fr.  Bruxelles comme
ingnieur dans une fonderie de fer, va diriger des fonderies au
Mexique, o on le paye 30,000 par an, avec l'espoir de future
association.

Encore une nuit brlante dans la cabine sans air, puis demain matin
nous comptons arriver  la Havane.




CHAPITRE V

     L'le de Cuba. -- Situation. -- Configuration. -- Surface. --
     Histoire. -- Population. -- Produits. -- Climat. -- Importation.
     -- Exportation. -- La Havane. -- La ville. -- Les environs. -- La
     Corrida de Toros. -- La cathdrale. -- La fivre jaune. -- Les
     oeuvres charitables.


L'le de Cuba, appele la Reine des Antilles, est situe entre le 19
49 et le 23 13 latitude nord, et 67 52 et 87 40 longitude ouest
du mridien de Cadix. Sa longueur du cap San-Antonio  celui de Masi
est de 1,592 kilomtres, et sa plus grande largeur de 45 lieues,
depuis le cap de Lucrecia jusqu'au cap de Crux. Sa surface est de
119,000 kilomtres carrs, et sa population de 1,500,000 mes. Sur ce
chiffre, 917,000 sont blancs, 9,500 trangers, 22,300 Chinois, 25,300
colons, 275,000 de couleur et libres, et 202,000 de couleur et
esclaves.

Christophe Colomb arriva dans l'le en octobre 1492, et la prit pour
un continent. En 1511 son fils, Diego Colomb, gouverneur de
San-Domingo, envoya Diego Velasquez  sa conqute; celui-ci y trouva
le cacique Hatuey, rfugi de San-Domingo, qui fit brave rsistance;
mais  la fin il fut vaincu et condamn  mort.

Les 200,000 indignes, Indiens de moeurs douces, furent bientt
extermins, et les Espagnols se partagrent les terres; Velasquez
fonda les villes de Asuncion, Bayamo, Trinidad, Santo Espiritu, Santa
Maria, Santiago de Cuba, et la Habana.

En 1589, l'le fut rige en Capitania jeneral. Durant le XVe sicle,
elle eut beaucoup  souffrir des flibustiers ou boucaniers, pirates
anglais, franais, hollandais, qui dvastaient les diverses les des
Antilles. En 1762, elle fut prise par les Anglais qui la retinrent
neuf mois et la rtrocdrent contre la Floride.

Cuba,  l'entre du golfe du Mexique, entre l'Atlantique et la mer de
Caribe ou des Antilles, longue et troite, a la forme d'un arc. Elle
est traverse par une chane de montagnes appele Sierra del Cobre,
dont quelques pics atteignent jusqu' 8,000 pieds. De ces montagnes
descendent de nombreuses petites rivires dont la plus grande, le
Canto, est navigable jusqu' Bayamo.

Le climat est chaud et humide. Durant la saison des pluies, qui dure
de fin mai  fin octobre, le thermomtre varie de 24  28 Raumur.
Durant la saison sche, il varie entre 17 et 21 Raumur, soit 70 et
79 Farenheit. En 1867, le maximum a t de 35 Raumur.

Les nuits sont un peu plus fraches que le jour.

L'le de Cuba est l'endroit du monde o il tombe le plus d'eau.
L'anne maxima a eu 50 pouces 6 lignes castillanes; l'anne minima 32
pouces 7 lignes. La moyenne annuelle pour la Havane est de 1m 020. Le
18 juillet 1854, il en tomba en deux heures 71 millimtres; et dans la
journe de l'ouragan du 22 octobre 1867, il en tomba 103 millimtres.

La moyenne annuelle des personnes tues par la foudre est de neuf. Les
ouragans sont souvent terribles. Ils ont lieu entre la moiti d'aot
et fin novembre. Les tremblements de terre ne se font sentir
d'ordinaire que dans la partie mridionale.

Les maladies rgnantes sont celles du tube digestif, le ttanos, la
fivre jaune ou _vomito negro_ qui attaque surtout les trangers et
les habitants qui viennent de l'intrieur aux ctes. Il y a aussi de
nombreux cas de fivres intermittentes et de phtysie. On voit
pourtant, surtout parmi les gens de couleur, bien des cas de
longvit, ayant atteint 130, 140 et 150 ans.

Dans les rivires, on trouve des crocodiles qui ont jusqu' huit
mtres de long; la mer fournit d'normes tortues.

Les principales productions sont la canne  sucre et le tabac; on
rcolte aussi un peu de caf et de cacao, du mas, du riz, de
l'indigo, de l'igname, du caoutchouc, du coco, des bananes, du miel de
la cire, et les divers fruits des tropiques. On coupe plusieurs
qualits de bois de teinture et d'bnisterie.

En fait de minraux, l'le renferme du charbon, de l'aimant, de
l'argent, du kaolin, et des minerais divers; mais on n'exploite que le
cuivre et le fer. L'industrie est limite au sucre et aux cigares.
L'le est divise en six provinces, mais les habitants ont l'habitude
de la diviser en deux seules portions: la _vuelta abajo_ au sud de la
Havane, et la _vuelta arriba_, au nord.

Sous le rapport religieux, elle est divise en deux diocses: l'vch
de la Havane et l'archevch de Santiago de Cuba.

Militairement, l'le est toute sous le commandement du capitaine
gnral, et comprend sept districts ou sous-commandements.

Judiciairement, elle se divise en deux _audiencias_: celle de la
Havane et celle de Puerto-Principe. Elles ont chacune plusieurs
districts judiciaires confis  des _alcades majores_ ou juges de
premire instance qui ont pour dlgus les juges municipaux ou juges
de paix. Pour la marine, il y a un commandant gnral et cinq
districts.

L'instruction publique compte  la Havane une universit, et dans
toute l'le un millier d'tablissements scolaires.

Les chemins de fer en activit atteignent 1,660 kilomtres; les
tlgraphes 2,567 kilomtres. La Havane est bien desservie par le
tlphone.

Plusieurs lignes de bateaux  vapeur mettent l'le en communication
avec l'Europe et les tats-Unis. En 1877, le nombre des navires entrs
dans les divers ports de l'le a t de 1,669, comprenant 835,000
tonnes.

L'exportation en 1878 a atteint presque 71,000,000 de piastres (la
piastre espagnole est de 5 fr.). Les principaux articles d'exportation
sont le sucre, le tabac, le caf, le rhum, le cuivre, la cire, le
miel, le coton, les cuirs, l'huile de coco, les bois et les fruits.
L'importation comprend la farine, les vins, l'huile, les liqueurs, le
riz, le poisson sal, la viande sale, la quincaillerie, les machines,
les papiers, les peaux et les objets de luxe. Les pays qui commercent
le plus avec l'le sont dans l'ordre suivant: les tats-Unis,
l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, les tats hispano-amricains, la
France, la Russie, la Belgique, le Danemark et la Hollande.

[Illustration: Grandes Antilles.--le de Cuba.--Entre du port de la
Havane.]

C'est le 22 septembre, vers 3 heures du soir, que nous commenons 
apercevoir le phare de la Havane, capitale de Cuba. Bientt nous
voyons les forts du sud, et le navire s'arrte pour prendre le pilote.
L'entre du port est troite et boueuse; l'Espagnol ne sait pas plus
nettoyer les ports que les rues et les maisons. Le port est superbe,
vaste et parfaitement abrit: nous passons  ct d'un bassin flottant
contenant un grand steamer en rparation; nous devanons un aviso de
guerre, et allons mouiller non loin de cinq  six steamers des
compagnies amricaines et espagnoles. Le navire doit prendre du
charbon et s'embosse au mle; trois douaniers montent  bord pour
garder le navire, mais de nombreuses libations de Champagne les
mettent bientt en tat de repos pendant qu'ailleurs on travaille....

Je descends  terre et rends visite au gouverneur civil pour lequel
j'avais une lettre. Le concierge me dit: montez _arriba_; je monte et
m'adresse au Chinois qui me renvoie au portier. Mais le gouverneur m'a
vu et m'appelle. Il me fait bon accueil, m'offre un Alphonse XII,
cigare exquis envelopp dans du papier d'argent, et me dit:  la
_disposicion de Vousted_.--J'aimerais voir, lui dis-je, les curiosits
du pays, les monuments, les tablissements d'instruction et de
bienfaisance, une fabrique de cigares et une plantation de cannes 
sucre.

--Nous n'avons pas de monuments; notre universit est peu de chose,
les hpitaux sont loin; je vous procurerai une lettre pour visiter la
plantation de cannes la moins loigne, et vous l'enverrai  l'htel.

J'exprime ma reconnaissance  M. le Gouverneur; mais je n'ai pu le
remercier pour la lettre promise, car je l'attends encore.

Je fais quelques emplettes et parcours la ville. Elle comprend 300
habitants, et dans la partie vieille, ressemble aux villes espagnoles.
Les rues sont troites,  peine six  sept mtres; mais au del du
parc central, dans la ville neuve, elles sont plus larges. Le Prado
atteint mme une quarantaine de mtres et est plant d'arbres. Les
maisons sont gnralement basses: un rez-de-chausse et un tage;
quelques-unes atteignent trois et quatre tages. Elles sont toutes
couvertes en terrasses, sur la plupart desquelles on voit une roue 
vent qui sert  tirer l'eau de la citerne. Quelques-unes ont le
_patio_ traditionnel. La ville nouvelle s'tend assez loin dans la
campagne, par de beaux boulevards que parcourent les tramways. Des
portiques abritent les magasins contre les rayons brlants du soleil.
Par-ci par-l de jolis squares, des statues de marbre et quelques
fontaines; mais trop souvent aussi les urines et les ordures de toute
sorte qui embaument par trop l'atmosphre.

[Illustration: Grandes Antilles.--Vue gnrale de la Havane.]

La race espagnole semble encore ignorer la propret. Je descends 
l'_Htel central_. Cet tablissement nouveau a pour escalier un
casse-cou, mais il aura bientt un correctif: l'ascenseur. Les
chambrettes sont propres, la nourriture saine, les prix modrs, les
grants aimables. Pour respirer, je monte sur la terrasse, d'o je
domine la ville, et assez tard dans la nuit je vais chercher mon lit.
Il est perfectionn. Dans le but de laisser tout le corps bnficier
de l'air, on couche sur une toile mtallique lastique qui laboure les
chairs. Le salon runit quelques-uns des htes. Ils se dandinent sur
les fauteuils-balanoires, pendant qu'en suivant le couloir, on peut,
par les portes ouvertes, voir les autres tendus sur leurs lits.

Le lendemain je fus matinal. C'tait dimanche et je me rends  la
cathdrale; on peut compter les rares fidles; L'difice est  trois
votes, soutenues par des piliers massifs en tuf. On y voit quelques
jolis tableaux. Au matre-autel, du ct de l'vangile, au-dessous
d'un mdaillon en marbre reprsentant Christophe Colomb, on lit cette
inscription:

     O RESTOS E IMAGEN DEL GRAN COLON!
  MIL SIGLOS DURAD GUARDADOS EN LA URNA
    Y EN LA REMEMBRANZA DE NUESTRA NACION!

    _O restes et portrait du grand Colomb!
    Tu resteras mille sicles gard dans l'urne
       Et dans la mmoire de notre nation!_

Christophe Colomb, aprs avoir t mis dans les fers, en rcompense du
nouveau monde qu'il venait de donner au roi d'Espagne, mourut 
Valladolid, le 20 mai 1506. Ses restes mortels furent dposs dans le
monastre des Chartreux (Cartujos),  Sville, d'o on les transporta
 l'le de San-Domingo. En 1796,  cause des troubles qui
ensanglantaient cette le, on les transfra  la Havane, dans la
cathdrale.

Christophe Colomb crut avoir abord aux Indes, et mourut dans la
croyance que Cuba tait l'extrmit orientale de l'Asie. Ce ne fut
qu'en 1508 que Sbastien de Ocampo, aprs avoir fait le tour de Cuba,
constata qu'elle n'tait qu'une le.

Derrire la nef de gauche, on voit aussi dans la cathdrale une belle
statue de marbre d'un jeune vque mort  42 ans, aprs cinq mois
d'piscopat. Il arrivait d'Espagne et paya bientt son tribut  la
fivre jaune.  la sacristie un employ me montre les brillants
ornements qui forment le trsor de l'glise: ce sont des broderies en
or sur drap d'or, d'argent, de satin et de velours.

Il parat que les Havanais prennent frquemment des bains, s'il faut
en juger par les nombreuses affiches sur lesquelles on lit: Baos. En
tous cas, dans les heures chaudes, on voit par les portes et les
fentres ouvertes, les Havanaises se balancer dans leurs fauteuils,
appelant  tout instant la ngrita (petite esclave) pour leur donner
ou leur prendre l'ventail. On m'avait remis une lettre pour les
Soeurs du Sacr-Coeur. Elles demeurent au Cerro, dans le quartier de
Buenos aires (bon air). En me rendant chez elles j'ai l'occasion de
voir les environs de la ville. Ils sont parsems de petites villas et
on y rencontre parfois sous les grands arbres, les hommes de police
ou gendarmes  cheval, se reposant  l'ombre. Dans la ville, on voit
aussi aux coins des rues, des policemen en uniforme coutil bleu et
chapeau panama: ils sont arms du sabre et portent le revolver; je
leur prfre le petit bton des policemen anglais et amricains, car
il reprsente la force morale. En tout cas, tant  la ville qu' la
campagne, tout le monde travaille comme si ce n'tait pas dimanche;
les mules et les boeufs tirent les chars et tous les magasins sont
ouverts. Quand donc verrons-nous observer le Dcalogue dans les pays
catholiques?

Les Soeurs du Sacr-Coeur occupent un vaste btiment bien expos et
entour d'un parc. Elles sont au nombre de 42 et instruisent 125
pensionnaires et un grand nombre d'externes gratuites. La suprieure
est cubaine: elles viennent d'envoyer quelques Soeurs  Mexico pour
une fondation.

Au retour, j'entre dans l'glise de Monserrate et dans celle de la
Merced. Les fidles y sont un peu plus nombreux; les dames, la tte
garnie d'un lger voile, se tiennent sur des pliants que leur apporte
l'esclave. L'glise de la Merced, desservie par les Pres Lazaristes
espagnols, possde de belles fresques.

Des affiches annonaient une grande Corrida de toros au cirque de
Rgla de l'autre ct de la baie. Je dplore devant le Pre suprieur
qu'on ne respecte pas plus les animaux qu'on ne respecte le dimanche.
Le Pre trouve que cela n'est que peccadille  ct des bals qui
corrompent la jeunesse. Le soir, deux Suisses qui voyagent comme moi
sur l'_den_, me racontent qu'ils sont alls voir la _Corrida_; que
3,000 personnes s'taient entasses dans le cirque, aprs avoir pay 3
piastres par personne du ct de l'ombre et 1 piastre 1/2 du ct du
soleil; qu' chaque cheval ventr ce gracieux public applaudissait et
menaait un des toradors qui tait descendu de cheval parce que
celui-ci refusait de marcher; qu'un jeune homme ayant voulu ramasser
une banderole a reu un coup de corne du taureau et a t tu net,
etc., etc.

Les catholiques havanais, comme leurs parents, espagnols, trouvent
tout cela bagatelle, et ajoutent pieusement que les chairs des
taureaux ainsi tourments s'en vont aux hospices.  la Havane, on
avait mme dmoli le vieux cirque et on se promettait de ne plus le
reconstruire; mais d'honntes gens, qui souffrent de ne plus voir
couler le sang, se proposent d'en refaire un nouveau et tout le monde
ne trouve rien  redire du moment que les bnfices seront pour les
oeuvres pies! Quand comprendra-t-on qu'avec l'argent qui est le
produit du crime, on ne saurait faire des oeuvres agrables  Dieu! il
n'est bon tout au plus qu' acheter le champ du sang: Hacel-dama! Dans
les pays de race espagnole, on en est encore  ignorer que, exposer
sciemment la vie pour amuser les gens est un crime, et que tourmenter
les btes pour plaire aux badauds est contraire aux lois de la nature.
Si j'tais gouverneur en pays espagnol, je considrerais comme mon
premier devoir de convertir les cirques en coles lmentaires, et si
j'tais vque, j'ordonnerais  chaque cur de lire en chaire, tous
les jours, les versets de l'_Ecclsiastique_ et des _Proverbes_, qui
stigmatisent ceux qui se plaisent  tourmenter les animaux. Au reste,
personne n'ignore qu'une bulle de Sixte V frappe d'excommunication les
fauteurs de ces jeux sanglants.

Chemin faisant, j'entre dans une pharmacie dans le but de contrler
les renseignements divers que j'ai reus sur la fivre jaune. Elle a
t trs forte en aot et dans les deux premires semaines de
septembre. En ce moment elle est tombe  une moyenne de 12 cas par
jour, et les mdecins en gurissent un grand nombre.

Les Europens y sont plus sujets que les indignes.

En effet, dans les zones tempres, les poumons travaillent beaucoup
plus que le foie; et celui-ci agit davantage dans la zone torride. Le
nouveau dbarqu, par le dfaut d'quilibre dans ces deux fonctions, a
bientt la masse du sang corrompue. Les soldats espagnols ont aussi
l'habitude de manger du fruit, et la digestion tant ici moins active,
le corps se trouve engorg et le sang se corrompt; Ajoutez  cela
mille foyers d'infection, faute de propret. Les mdecins combattent
la fivre jaune par les diurtiques et les sudorifiques.

Aprs le djeuner je vais au collge de Belem, dirig par les Pres
Jsuites. Ils ont 200 internes et autant d'externes. Dans les
dortoirs, je vois les petites cellules habituelles avec plafond en
toile mtallique.

Je rends visite  M. Jos Solano y Granados, avocat, prsident du
Conseil des Confrences de Saint-Vincent de Paul.

Il y a  la Havane 7 Confrences comptant ensemble 120 membres et
visitant 160 familles pauvres. Les Confrences rpandent aussi un
almanach, dirigent une bibliothque et ont fond un orphelinat. M.
Solano m'y conduit, et j'y trouve 35 petits bons hommes de 10  12
ans, bien veills et bien proprets, occups aux tudes. Le dfaut de
bons chefs d'atelier fait qu'on n'a encore pu organiser les mtiers,
mais on espre y arriver. L'tablissement est proprement tenu. Une
inscription indique que la maison a t donne par un cur; le
directeur est un ingnieur distingu qui se dvoue  l'oeuvre sans
rmunration. Malgr cela l'oeuvre cote encore par an 5  6,000
piastres, qu'on obtient par souscriptions.

Je prie M. Solano de m'obtenir une carte d'entre  la plantation de
Toledo, situe  10 kilomtres, prs de Marianao, et qui appartient 
M. Duragnone.

Nous passons plusieurs heures  causer sur les choses du pays, et  11
heures je m'endors sur ma toile mtallique. Il avait t convenu avec
trois autres passagers de l'_den_: un ingnieur franais et deux
Suisses, que celui qui s'veillerait le premier vers 5 heures,
veillerait les autres, car il faut arriver  la gare pour le train de
6 heures.

Un des Suisses prend la lune pour le soleil et nous veille  4
heures. La lune en effet est ici extrmement brillante, et il faut
s'en garer, car elle engendre des ophtalmies. Nous passons notre heure
 nous prparer tout en riant, et jasant sans piti pour les passagers
qui dorment. Nous leur rendons ainsi la pareille, car ils en avaient
fait autant jusqu' 2 heures du matin.




CHAPITRE VI

     Excursion  Marianao. -- La plantation de cannes de Toledo. -- Un
     orage. -- 400 esclaves. -- Culture de la canne. -- Fonctionnement
     de l'usine. -- Dtails et prix. -- L'administration espagnole
     dans la colonie. -- Le papier-monnaie et la Banque espagnole. --
     Les autonomistes et les conservateurs. -- Avenir probable. --
     Production du sucre et du caf dans le monde entier. -- Le tabac
      la Havane. -- La fabrique de cigares de Villar-Villar. -- La
     fabrique de cigarettes de Diego Gonzales. -- Le march. -- La
     presse. -- Le dpart. -- Navigation dans le golfe du Mexique.


Les tramways marchent ds 5 heures. Nous prenons place dans une
voiture des blancs. Il y en a  meilleur march dans lesquelles
peuvent monter aussi les ngres.  6 heures nous tions dans le train,
en route pour Marianao. Dans notre vaste wagon  l'amricaine, 
chaque station un cylindre tourne et marque le nom de la station
prochaine. Nous parcourons la campagne seme de patates, d'igname et
de mas. On coupe ici le mas trois fois l'anne et la mme racine
repousse trois fois, donnant chaque fois un pi. Nous voyons aussi de
nombreux palmiers gants dont quelques-uns ont leur grand plumet et
d'autres l'ont perdu; on nous dit que c'est un ver rongeur qui les
dcapite ainsi. Par-ci par-l des Chinois labourent ou coupent les
cannes.  8 heures 1/2 nous arrivons  Marianao, mais le billet porte
d'autres noms: Concha au dpart et Sama  l'arrive. Ces changements
de nom droutent parfois le voyageur. M. Marchand, l'ingnieur
franais qui m'accompagne, me raconte qu' une gare d'Allemagne, ayant
demand un billet pour Aix-la-Chapelle, on lui donna un billet sur
lequel tait crit Aaken. Il le refusait en dclarant qu'il ne voulait
pas aller  Aaken, mais  Aix-la-Chapelle, et on eut de la peine  lui
faire comprendre que Aaken n'tait que la traduction allemande
d'Aix-la-Chapelle.

 Marianao une voiture nous conduit d'abord chez M. Duragnone. Il
occupe un fort beau chteau prs du village. L'heure matinale ne lui
permet pas de nous recevoir, mais il envoie un de ses domestiques 
cheval pour donner ordre au concierge de nous laisser passer. On nous
avait en effet parl d'un ngre portier qui, fidle  sa consigne,
tait aussi impitoyable que Cerbre.

Aprs une demi-heure de trot  travers une campagne verdoyante et par
un chemin mal entretenu, nous arrivons  la plantation. Le ngre ouvre
 deux battants et nous traversons les champs de cannes pour arriver 
la ferme. Nous entrons d'abord dans un vaste btiment enfermant une
cour de 60 mtres de ct. Il a un tage sur rez-de-chausse et
portiques tout autour.

La seule porte d'entre est surmonte d'une tourelle portant une
grosse cloche. C'est l'habitation des 400 esclaves qui travaillent 
la ferme. Au centre un hangar couvre les lavoirs et la cuisine. Prs
de l, un immense tas de fumier rpand une odeur infecte. J'interpelle
l'assistant; il me dit que ce sont les balayures des btiments et que
chaque deux dimanches les chars viennent les prendre.

Les esclaves sont aux champs; mais au premier tage 70 enfants de tout
ge grouillent au soleil. Les uns sont nus, les autres plus ou moins
vtus. Je remarque une petite fille attache par un pied  la
balustrade, exactement comme nos paysans attachent les poulets avec
une ficelle. Les plus petits sont dans des paniers ou sur des lits.
Une vieille ngresse soigne tout ce petit monde. On nous montre une
salle, future cole mixte de tous ces ngrillons et ngrillonnes.

Le rez-de-chausse est divis en plusieurs salles, ayant chacune 
droite et  gauche un plancher surlev qui sert de couche aux
esclaves; ils s'y casent et forment leurs unions selon leurs
sympathies. Ceux qui prconisent l'union libre n'ont qu' venir voir
ici  quoi elle rduit la famille, et  moins qu'ils n'aient perdu la
raison, ils reculeraient d'horreur. Sur les toits et dans la cour je
vois de nombreux _gallinasos_; c'est un vautour noir qui rend ici
d'immenses services en avalant les ordures.

L'esclavage a t rglement en 1868.  partir de cette poque, le
ventre a t dclar libre. Cette expression signifie que tout enfant
n d'une esclave est libre. Tout esclave arriv  l'ge de 60 ans
devient libre. En 1888, tous les esclaves seront librs. Dans
l'intervalle, si le matre ne paie pas  l'esclave le salaire convenu,
celui-ci peut s'adresser  l'autorit, qui lui donne la libert.

Un peu au-del de l'habitation, il y a l'infirmerie, occupe par 25
esclaves. Un infirmier et un _partorero_ (accoucheur) y sont en
permanence. Le docteur de Marianao y vient tous les jours.

Nous passons au compartiment des machines. Elles sortent en grande
partie de l'usine Cail de Paris, et sont de fortes dimensions. Comme 
l'Infanta prs Lima, le tablier sans fin amne les cannes sous les
cylindres; le jus, par la pression  vapeur, s'en va dans des
rservoirs au haut de l'usine. De l, il descend dans des cuves
diverses pour se purifier et se dlivrer de l'eau et autres lments
trangers; puis il passe dans 8 turbines qui font 800 tours  la
minute et sparent le sucre de la mlasse. Celle-ci s'en va dans un
immense rservoir au-dessous de l'usine et est vendue aux
distillateurs qui en extraient le rhum.

Le mcanicien est un Catalan fort aimable. Il nous fait remarquer une
nouvelle turbine que vient d'inventer un reprsentant des usines de
Fives-Lille, rsidant  Cuba. Elle consiste en une spirale se
dveloppant sur un cne de cuivre qui fait 1,500 tours  la minute: un
couvercle qui l'embote est perc de trous et fait 500 tours  la
minute; la pte sucre passe par le haut, parcourt la spirale,
rejetant la mlasse par les trous du couvercle, et le sucre purifi
sort par le bas. Le premier essai a donn de bons rsultats. Ce
systme pargne la ncessit de l'arrt des turbines pour les dgarnir
et les regarnir. L'usine n'emploie pas le noir animal; elle ne produit
que le sucre jaune expdi aux raffineries d'Europe ou d'Amrique.

La vapeur est produite par onze gnrateurs ou chaudires de 40 pieds
de long sur 5-1/2 de diamtre. L'usine travaille cinq mois de l'anne
et produit environ 30 tonnes de sucre par jour. On le met en pipes de
70 arobas chaque (l'aroba quivaut  25 livres, environ 12 kilog.).

On en remplit environ 4,000 par an.

L'usine produit une moyenne annuelle de 66,000 quintaux de sucre. Il
est vendu environ 5 fr. l'aroba sur les marchs de New-York.

En ce moment l'usine ne brille pas par l'ordre et la propret, mais
c'est l'poque o elle ne travaille pas.

Pour conomiser l'eau, la vapeur est condense et ramene de nouveau 
l'tat liquide.

Le contre-matre ou directeur, grand gaillard aux paules carres, 
la figure bronze, veut bien me donner, sur la plantation divers
renseignements. Elle embrasse 65 _caballerias_ de terre. Cette mesure
en usage dans le pays est un carr de 432 _varras_ de ct, soit
186,624 _varras_ carres. La _varra_ tant de 3 pieds espagnols, soit
0m 86, la _caballeria_ correspond  160,496 mtres carrs, soit un peu
plus de 16 hectares.

Le terrain de la plantation n'tant pas de premire qualit, ne donne
qu'environ 600 chars de cannes de 150 arobas chaque, par _caballeria_.
Cela fait 90,000 arobas ou 1,080,000 kilog. de cannes qui produisent
300 caisses de sucre de 16 arobas chaque, soit 4,800 arobas ou 57,600
kil.

De sorte que 1,080 tonnes de cannes donnent 57 tonnes 1/2, soit moins
de 6%.

En divisant ces chiffres par 16, on trouve qu'un hectare de terre
produit 67 tonnes de cannes et 3,600 kilog., soit un peu plus de 3
tonnes 1/2 de sucre.

Les bons terrains peuvent donner au maximum 700 chars de cannes de 150
arobas par _caballeria_. Le prix de la terre varie de 300  500
piastres or par _caballeria_. Les esclaves sont nourris et pays 6
piastres papier par mois, soit environ 10 sous par jour, puisque 2
piastres papier ne valent qu'une piastre or. La nourriture cote de 1
fr.  1 fr. 50 par esclave. Le matin  l'aube la cloche les appelle et
on leur donne du caf;  11 heures, du riz ou du _tajaco_, viande
sale qui vient de Montevideo, ou de la morue. Le soir, avant le
coucher, ils mangent du mas, des haricots noirs, ou quelque chose
d'analogue.

On peut voir par ces chiffres que la plantation de cannes dans l'le
de Cuba laisse au planteur de beaux bnfices. Toutefois, l'excs de
production et la concurrence de la betterave produisent en ce moment
une complte stagnation.

La canne une fois plante dure de sept  huit ans, selon les terrains.
On la coupe une fois l'an. La deuxime et la troisime rcoltes sont
les plus abondantes. La canne doit tre dbarrasse de toute herbe;
c'est pourquoi les esclaves la nettoient trois fois l'an par un lger
labour  la pioche.

Nous nous proposions d'aller dans les champs pour voir au travail 250
esclaves, lorsqu'un dluge arrive et nous force  rester dans l'usine.
Un quart d'heure aprs les pauvres esclaves arrivent compltement
tremps; les surveillants aussi sont absolument inonds, eux et leurs
chevaux.

Nous les suivons  l'habitation. Ils se rangent sous les portiques, en
ligne de bataille. Le directeur arrive, un rcipient de fer blanc  la
main, et le prsente aux lvres de chacun et de chacune  tour de
rle. Il a soin de le retirer promptement aprs la premire gorge. 
un signal donn, tout ce monde se disperse et s'en va dans les
chambres changer de linge. Je demande au directeur quel est le
liquide qu'il vient de distribuer d'une manire si singulire. Il met
sa main dans le seau de fer blanc et me prsente son doigt  sucer.
Naturellement je refuse, et mettant moi-mme un doigt dans le seau, je
le porte  la bouche, et je constate ainsi que le liquide est du rhum.

J'inspecte les chaudrons de la cuisine; un vieux ngre y plonge les
haricots noirs, les morues et les ignames dans un tat de propret 
peu prs gal  celui de nos paysans lorsqu'ils prparent la
nourriture aux vaches.

Le dimanche, les esclaves travaillent jusqu' 9 heures du matin.
Quelques-uns obtiennent ensuite la permission d'aller  la messe 
Marianao.

Nous saluons ces braves gens, remercions le directeur et le
mcanicien, et chemin faisant nous voyons sur le tronc de chaque
palmier gant dcim par les vers, un norme _gallinaso_, les ailes
dployes, qui se sche au soleil. On dirait autant de hampes
surmontes de l'aigle imprial.

 Marianao, je laisse une carte  M. Duragnone pour le remercier de
son obligeance, et nous reprenons le train qui doit nous ramener  la
Havane. Je me trouve  ct d'un crole trs distingu qui parle
parfaitement le franais. Je l'interroge sur les hommes et les choses
du pays, et d'abord sur l'origine de ces sales petits billets de
papier-monnaie qui  eux seuls suffiraient  propager la fivre jaune.
Il me dit que la banque espagnole, tablie  Cuba, au capital de
4,000,000 de piastres, avait t autorise  mettre des billets pour
une gale somme. Plus tard, ayant port son capital  8,000,000, elle
fut autorise  lever son mission de papier  16,000,000 de
piastres; mais  l'poque de l'insurrection, le gouvernement ayant
besoin d'argent, l'engagea  mettre pour son propre compte 40,000,000
de piastres, qui d'abord eurent cours au pair. Plus tard, voyant que
le gouvernement se refusait  les rembourser, ils commencrent 
baisser, et ils perdent en ce moment 110%. Dans ces dernires annes,
on a tabli un impt dont le produit est destin  l'amortissement de
ce papier-monnaie; mais le gouvernement, toujours  court d'argent, ne
cesse de l'employer ailleurs par des virements.

Aprs la Rvolution, l'Espagne a accord une certaine reprsentation
aux habitants de Cuba. Ils envoient aux Chambres,  Madrid, une
trentaine de dputs et une douzaine de snateurs. Le suffrage est
restreint. Il faut payer un impt de 25 piastres pour tre lecteur.
Toutefois, tout cela est rendu illusoire par le pouvoir accord au
capitaine gnral, de suspendre la constitution toutes les fois qu'il
en trouve la convenance. De plus, de nombreuses lois prexistantes 
la constitution n'ont pas t abroges, et le gouverneur les applique
lorsque cela lui convient, bien qu'elles dtruisent les garanties
constitutionnelles.

Le pays est divis en deux partis: les autonomistes et les
conservateurs. Le premier est surtout compos de croles qui rclament
l'autonomie et voudraient tre placs vis--vis de l'Espagne  peu
prs dans une situation analogue  celle du Canada  l'gard de
l'Angleterre. Les conservateurs sont surtout des Espagnols qui
prconisent l'assimilation et se perdent en distinctions subtiles
entre assimilation et identit. Au fond, ils amusent le public en
paroles, pour conserver le _statu quo_ qui leur permet de s'enrichir.

Les impts qui, avant la Rvolution, s'levaient  13,000,000 de
piastres, atteignent maintenant 35,000,000. Si le gouvernement n
remplit pas ses caisses, les employs qu'il envoie ici font de rapides
fortunes. Ils vont en jouir dans la mre patrie pour faire place 
d'autres. On cite tel directeur de douanes qui, aprs 2 ans d'emploi,
possdait 700,000 piastres. Dans le journal _La Democracia historica_
du 25 courant, je lis le fait d'un nomm Carlos Urretia, inspecteur de
police, qui avait autoris les filles d'une maison publique  voler
l'argent de ceux qui les visiteraient, leur promettant l'impunit 
condition de partager avec lui. Ce brave homme, pris en flagrant
dlit, a t condamn  deux ans de _presidio_. Avec une pareille
administration, un pays ne saurait prosprer. Mais le parti
conservateur se moque des rcriminations. Il a su former un corps de
volontaires de 70,000 hommes dont il a soin d'exclure les
autonomistes, et gare  qui lui rsistera.

Il y a quelque temps, un capitaine gnral intelligent et honnte
voulait donner une certaine satisfaction aux autonomistes. Il se vit
bientt cern par 14,000 volontaires qui envahirent son palais et
l'embarqurent pour le renvoyer en Espagne. S'ils n'ont pas toujours
t aussi violents, ils ont toujours russi  faire dplacer tout
capitaine gnral qui ne faisait pas assez bien leurs affaires. Si au
moins ces volontaires couraient sus aux bandes de brigands qui en ce
moment ravagent la campagne et ranonnent les propritaires! Durant la
Rvolution, les Cubains avaient voulu se donner aux tats-Unis; mais
ceux-ci, qui sortaient  peine de la grande lutte qui avait abouti 
l'abolition de l'esclavage, redoutaient l'entre dans l'Union d'un
pays  esclaves, et ils refusrent. Dans quatre ans, cette question
aura cess d'exister, et au premier embarras de l'Espagne, si les
Cubains renouvellent l'offre, elle pourrait bien tre accepte.

Combien mieux aime et t la mre patrie si, par une administration
sage et honnte, elle s'tait attache le coeur de ses sujets de
Cuba! Mais comment pourrait-elle donner au loin cette administration
sage et honnte, puisqu'elle en manque elle-mme dans son sein, et que
les plaies dont elle afflige les colonies sont celles mmes dont elle
souffre  son tour depuis si longtemps!

Pendant que nous causons, le train approche de la ville, et je demande
le prix des terrains  btir. Dans les faubourgs, ils se payent
environ 20 fr. le mtre carr, et dans le centre  peu prs 100 fr. le
mtre carr.

Mais revenons  la canne  sucre, qui forme la richesse de l'le.
Colomb, dans son second voyage, commena par porter des Canaries la
canne crole. En 1795, Francisco Arango introduisit celle de Tati.
Puis on porta celle de Java, et en 1826 la cristalline de la
Nouvelle-Orlans.

On calcule en ce moment, que tous les ans, dans le monde entier, on
produit et on consomme 5,335,000 tonnes de sucre, dont 1,465,000 sont
de sucre de betterave et 120,000 de mas et autres grains.

Des 3,750,000 tonnes de sucre de canne, l'le de Porto-Rico produit
150,000 tonnes, Cuba 630,000 tonnes, les Philippines 200,000 tonnes,
les Antilles franaises y compris la Runion 150,000 tonnes, les
Antilles anglaises y compris Maurice 200,000 tonnes, Java 200,000, le
Brsil 200,000, la Chine 50,000, la Louisiane 100,000, et le reste
divers autres pays.

Cuba produit aussi une quantit assez considrable de caf. On calcule
de la manire suivante la production du caf dans le monde entier: le
Brsil 176,000,000 de livres, Java 124, les les Clbes 1, l'Arabie
3, Sumatra 8, Ceylan 40, l'quateur 1/5 de million, les Philippines 3,
Vnzula 35, Nicaragua 2-1/2, Guatemala 120, les Antilles anglaises
8, les Antilles franaises et hollandaises 2, Cuba et Porto-Rico 30,
Malabar et Missouri 5 millions.

Aprs le sucre, le tabac forme le principal revenu de Cuba.  la
Havane, on rencontre  chaque pas des magasins remplis de ballots de
tabac du poids d'environ 100 livres. Le prix varie de 50  200
piastres le quintal. Le meilleur vient de la _Vuelta Abajo_ et sert 
faire les cigares exquis de la Havane; le plus grossier s'en va en
Allemagne. Le gouvernement franais entretient ici un agent pour
l'achat du tabac ncessaire  ses manufactures. Le consul est charg
des traites, et cela lui forme un _boni_ moyen d'environ 30,000 fr.
l'an ajout  son traitement, qui est de 40,000 fr.

Je ne veux pas quitter la Havane sans visiter une fabrique de cigares
et une de cigarettes. Chez Villar-Villar, Calle de la Industria, n
174, je trouve 200 ouvriers fabricant 62 sortes de cigares; les
_villares flor fina_ valent 500 piastres le 1,000, ce qui les met  2
fr. 50 pice; ils sont gros et longs de 18 centimtres. Les _Londres
de Corte_ valent 40 piastres le 1,000, les _Rothschild flor fina_
valent 125 piastres le 1,000, les _Victoria_ 110 piastres, les _Damas_
ou petits cigares pour dames 38 piastres, etc. Il faut ajouter  cela
le droit d'exportation qui est de 2 piastres le mille, et celui
d'importation qui est de 25 fr. le kilog. en France et de 15 fr. en
Allemagne, le port et le bnfice du dtaillant, etc. Les ouvriers
sont pays  raison de 24 piastres le 1,000. Ils font une moyenne de
100 cigares de luxe par jour et gagnent ainsi de 12  15 fr. Nous les
voyons  l'oeuvre; ce n'est pas peu de chose que de former un cigare
de luxe. Il faut choisir le tabac qu'on place  l'intrieur, et en
poser les couches avec attention; puis choisir encore mieux la feuille
qui les enveloppera. Cette feuille doit tre sans dfaut. Les jaunes
clair couvriront les cigares destins  l'Allemagne, les autres ceux
qui vont en France et en Angleterre. Le difficile c'est de bien former
la pointe. L'ouvrier colle avec une pte de farine le dernier morceau,
et lorsque c'est ncessaire, il perfectionne le bout avec ses lvres.
Le cigare est ensuite mesur, coup et pass  ceux qui oprent le
triage. Les ctes des feuilles sont jetes. Le tabac est employ 
l'tat naturel sans aucune sauce. C'est le mme tabac qui sert aux
divers cigares. Ce n'est que le poids, la faon et le luxe du
paquetage qui en changent le prix. Dans l'entrept, nous voyons
amoncels 3,000 ballots de la rcolte de 1883, contenant chacun 100
livres. Ils valent 200,000 piastres, soit 1,000,000 de francs. Tous
les jours, des _moricos_ baignent dans l'eau la quantit qui sera
travaille le jour mme. Le tabac ordinaire doit tre consomm dans
l'anne de la rcolte. Le meilleur se conserve 2 ans. Rduit en
cigares, il se conserve plus longtemps. Avant de nous quitter, M.
Villar pousse l'amabilit jusqu' nous remettre  chacun un _villar
flor fina_, son plus cher et meilleur cigare. Je ne suis pas
connaisseur, mais mes compagnons le trouvent dlicieux, seulement vu
sa grosseur et sa longueur (0m 18) il dure trop longtemps et accumule
au bout une trop forte quantit de nicotine.

 la fabrique des cigarettes de Diego Gonzales, Calle de la Reina, je
trouve 400 Chinois. Les uns ont la queue, les autres l'ont coupe,
quelques-uns portent la blouse nationale et de grosses lunettes.

Une machine  vapeur fait fonctionner les lames qui coupent le papier
et le tabac: le papier est de 3 sortes: jaune en paille de bl, bleu
en coton, et brun ou pectoral. Le tabac est coup court et fin. Les
Chinois le plient avec rapidit dans le papier et en replient le bout
avec une espce de d en fer blanc. Ils sont pays  raison de 4
piastres papier la _tarea_ de 6,100 cigarettes. Un homme peut faire en
moyenne 1/2 _tarea_ par jour. On a de la peine  surveiller ces
clestiaux pour les empcher de fumer l'opium et de parfumer ainsi
leur travail. Une salle spare est occupe par 50 femmes, elles font
les cigarettes aussi bien et aussi vite que les hommes, et reoivent
le mme salaire.

La caisse est toujours ouverte, chaque ouvrier peut  tout moment de
la journe y porter son travail et en recevoir le montant. On fait
tous les jours une moyenne de 180 _tareas_, soit plus de 1,000,000 de
cigarettes. Elles sont mises en paquets de 12 et vendues  raison de 2
fr. 50 ou une piastre papier les 27 paquets.

Selon mon habitude, je me rends au march principal. C'est un grand
corps de btiments  portiques extrieurs. Sous ces portiques sont
des magasins ou bazars surmonts de logements. La cour couverte est
occupe par les vendeurs de viande, de fruits et de lgumes. Cette
disposition est dfectueuse, parce que les magasins empchent la
circulation de l'air.

[Illustration: Grandes Antilles.--Cuba.--Plaza de Arme.--Statue de C.
Colomb.--Chapelle o fut dite la premire messe en Amrique.]

Avant de quitter la ville, nous venons encore une fois  la plaza de
Arme ou place centrale, voir la colonne surmonte d'une madone et
portant sur le pidestal un buste de Christophe Colomb. Elle s'lve
au-devant d'une chapelle dans laquelle en 1519 fut clbre la
premire messe dans l'le.

Enfin je dis adieu  la Havane et monte sur une nacelle qui me ramne
au steamer. L'odeur du port est nausabonde: il reoit tous les gouts
de la ville; c'est pourquoi ses abords sont toujours les premiers
visits par le _vomito negro_. La Suprieure du Sacr-Coeur me disait:
Nous n'avons plus perdu de soeurs de la fivre jaune depuis que nous
nous sommes loignes du port.

Nous passons encore  ct de beaux steamers qui vont  New-York; ils
ont un double tage de cabines ouvrant sur un promenoir extrieur.
Vers le commencement du mois, un d'eux, dans un cyclone, a eu le salon
enlev. Le dplacement de la cargaison avait couch le navire sur le
flanc et le gouvernail avait t emport. Le matre d'htel seul et un
domestique ont perdu la vie. Aprs deux jours la tempte s'tant
calme, le navire a pu tre remorqu et les passagers sauvs.

En quittant la terre, j'avais achet un journal: la _Democratia
Historica_. J'en cite un paragraphe pour donner le ton de la presse de
ce ct des mers:

Escribimos (harto lo sabemos) sobre un volcan de passiones: no
importa. Siempre necessitan las grandes audacias de la libertad el
fuego subterraneo de los pueblos, la sanguinaria rabia de los
despotas, los immortales delirios de la f republicana, factores
tremendos de la sociedad moderna, labor genesiaca y pica que forma
con sus convulsiones irascibles y sus imponentes calmas la corteza de
la libertad y el granito de la democracia.

Nous crivons (dj nous le savons), sur un volcan de passions; peu
importe. Les grandes audaces de la libert ncessitent toujours le feu
souterrain du peuple, la rage sanguinaire des despotes, les dlires
immortels de la foi rpublicaine, facteurs terribles de la socit
moderne, travail gnsiaque et pique qui avec ses convulsions
irascibles et ses calmes imposants forment l'corce de la libert et
le granit de la dmocratie.

Nous arrivons  l'_den_ une demi-heure en retard de l'heure du repas,
et j'ai de la peine  exiger de mon ngre qu'il me serve  dner. Le
soir, M. Solano et ses amis Palacios et Caballero ont l'amabilit de
venir passer la soire sur le navire. M. Solano est avocat et
m'apprend que, d'aprs les lois cubaines, le pre peut disposer par
testament de 1/5 de ses biens en faveur d'un parent ou d'un tranger,
et qu'au surplus il peut encore donner  titre de prciput  un de ses
enfants le 1/3 des autres 4/5.

La recherche de la paternit est permise, et si, de l'ensemble des
faits, le juge est convaincu de la culpabilit, il condamne le
sducteur  donner une dot  la mre et  reconnatre l'enfant, 
moins qu'il ne prfre rgulariser la position par le mariage.

Le lendemain,  8 heures, nous sortons du port et suivons les ctes de
l'le.

Le 26 septembre nous entrons dans le golfe du Mexique et naviguons au
sud-ouest.

Le 27, mme navigation, orages frquents. De nombreux petits oiseaux
se rfugient sur le navire et se laissent prendre avec facilit.
Dluge durant la nuit.

Le 28, vers le soir, nous arrivons  Vera-Cruz.




CHAPITRE VII

     La Rpublique mexicaine. -- Surface. -- Constitution. --
     Population. -- Les diverses branches ou familles indiennes. --
     Cause de leur dprissement. -- Revenus. -- Dpenses. -- Chemins
     de fer. -- Tlgraphe. -- Poste. -- Instruction publique. --
     Mines. -- L'isthme de Tchuantepec. -- Histoire. -- Fernando
     Cortez et la conqute. -- Fin de Montzuma, dernier empereur des
     Aztecas. -- Les sacrifices humains. -- Le vice-roi. -- Fin
     tragique de deux empereurs.


La Rpublique fdrative mexicaine comprend un territoire de 1,920,000
kilomtres carrs, presque 4 fois la surface de la France. Elle compte
27 tats; 5 vers le nord: Sonora, Chihuahua, Coahuila, Nueva-Leon et
Tamaulipas; 4 sur le golfe du Mexique: Vera-Cruz, Tabasco, Campche,
Yucatan; 7 sur le littoral du Pacifique: Sinaloa, Xalisco, Colima,
Michoacan, Guerrero, Oaxaca, Chiapas; 11 dans le centre: Durango,
Zacatecas, Aguascalientes, San Luis Potosi, Guanajuato, Queretaro,
Hidalgo, Mexico, Morelos, Puebla, Tlaxcala. Aux 27 tats il faut
ajouter le district fdral et le territoire de la Basse-Californie.

Ces tats sont indpendants et confdrs. Le pouvoir excutif est
confi  un prsident de la Rpublique lu pour quatre ans et entour
de six ministres responsables. Le pouvoir lgislatif est exerc par le
Congrs form de deux Chambres: le Snat et la Chambre des dputs.
Chaque tat lit deux snateurs pour quatre ans; ils se renouvellent
par moiti tous les 2 ans. Les dputs sont lus en raison de 1 pour
40,000 habitants et se renouvellent aussi par moiti tous les deux
ans. Toutes les lections se font par le suffrage universel.

La constitution de 1857, qui rgit le pays, commence ainsi:

En el nombre de Dios y con la autoritad del Pueblo mexicano; los
rapresentantes de los diferentes Estados, etc...

Puis vient l'numration des droits de l'homme, la dfinition et
distribution des pouvoirs, etc.

Le pouvoir judiciaire est confi  une Cour suprme compose de 11
membres lus pour six ans. Viennent ensuite les tribunaux de district
et de circuit. La noblesse est abolie, les Ordres religieux sont
proscrits, l'instruction est lacise; l'glise est spare de l'tat.

Les Mexicains ont copi servilement l'oeuvre de nos rvolutionnaires,
et, comme nous, ils ont donn jusqu' ce jour le triste spectacle de
continuelles rvolutions, tombant alternativement du despotisme
militaire dans l'anarchie.

[Illustration: Mexique--Indiens Apacas.]

D'aprs le cens de 1879, la population compte 9,873,670 habitants. Sur
ce chiffre, 48% sont du sexe masculin, et 52% du sexe fminin, 19%
sont Europens ou Espagnols amricains, 38% indignes ou Indiens, 43%
de race mle. Parmi les indignes Indiens, la branche

  ou famille mexicaine compte            1,626,511 membres.
  La famille Sonorense Opatu-Pima           84,000   --
  La branche Guaicura et Cochinii-Laimon     2,533   --
        --         Sri                        200   --
        --         Tarasca                 230,000   --
  La race ou famille Zoque Mixe             55,000   --
  La famille Totonaca                       90,000   --
        --  Mixteco-Zapoteca               578,000   --
        --  Matlalzinga o Pirinda            5,000   --
        --  Maya                           400,000   --
        --  Chontal                         31,000   --
        --  Huave                            3,800   --
        --  Apache                          10,000   --
        --  Othomi                         650,000   --
                                         ------------------
                      TOTAL              3,766,044 membres.

En 1810, ils taient 3,676,281. Ils sont rests presque, stationnaires
pendant que la race mle a tripl, et que l'europenne a augment de
69%.

Plusieurs Mexicains semblent voir la cause de la future disparition
des indignes dans leur indolence, dans leurs mauvais logements et
maigre nourriture; mais ceux qui emploient l'Indien savent que
lorsqu'il est encourag, il travaille plus que tout autre, et s'il est
mal nourri, c'est qu'il est mal rtribue; s'il est mal log, c'est que
les propritaires se soucient peu de le loger mieux. En un mot,
l'Indien, s'il n'est pas relgu comme aux tats-Unis dans ses
_Rservations_, c'est que le propritaire mexicain prfre l'utiliser
et en tirer tout ce qu'il peut, en lui donnant le moins possible.

Dans plusieurs tats et notamment dans la ville de Mexico, la
mortalit excde les naissances. Pour Mexico on attribue le fait 
l'infection de l'air cause par les gouts de la ville et les marais
des campagnes. Depuis longtemps on propose le drainage de la valle
pour assainir la capitale.

Le revenu, d'aprs les dernires statistiques que m'a fournies le
ministre de Formento (Travaux publics), a t:

      Pour le Gouvernement fdral, de      21,936,165 piastres.

      Pour les tats                         7,011,962    --
                                            --------------------
             Soit un total de               28,948,127 piastres.

      La piastre mexicaine vaut environ 4 fr. 50.

      La dpense a t de                   20,431,896 piastres.
        pour le Gouvernement fdral, et de  6,825,684    --
      pour les tats.
                                            --------------------
           Soit un total de                 27,257,580 piastres.

      Pour tous les tats, la valeur de la proprit urbaine
        est value                       169,684,376 piastres.

      La proprit rurale                 181,873,994    --
                                          ----------------------
          Ce qui fait un total de          351,568,530 piastres.

      Les chemins de fer en exploitation
               comptent                  1,055 kilomtres.

      Sont en construction actuellement  6,856    --
      Et sont concds ou  l'tude      4,906    --
                                        -----------------
          Soit un total prochain de     12,817 kilomtres.

La subvention de l'tat pour les diverses lignes varie de 6,000 
9,000 piastres par kilomtre.

Les lignes tlgraphiques atteignent presque 17,000 kilomtres et ont
expdi dans l'anne 800,800 dpches qui ont produit 400,000
piastres. La poste expdie 7,000,000 de lettres et plis et produit
600,000 piastres.

L'instruction publique comprend 2 lves par 100 habitants. Les
tats-Unis ont 17-1/2 lves par 100 habitants; l'Allemagne, le
Danemark, la Suisse en ont 15; la France, les Pays-Bas 13;
l'Angleterre et la Norwge 12; la Belgique 11; l'Autriche et l'Espagne
9; l'Irlande 8; la Hongrie 7; l'Italie 6; la Grce et la Rpublique
Argentine 5; l'Uruguay 3; le Portugal 2-1/2 et la Russie 2. Il n'y a
que le Brsil, la Turquie, l'quateur et le Vnzula qui en ont moins
de 2.

Les mines, depuis la dcouverte du Mexique, ont donn plus de 15
milliards de francs. Dans presque tous les tats on trouve l'argent,
l'or, le cuivre, le plomb, mais faute de capitaux et d'initiative,
l'exploitation se fait encore d'une manire imparfaite et primitive.

Les 14 Monnaies de la Rpublique depuis 1537 jusqu' 1880 ont frapp
pour 3 milliards de piastres d'argent et pour 118 millions de piastres
d'or.

On sait que les tats-Unis, n'ayant pu russir  se rendre matres du
canal de Panama, cherchent  le contrecarrer, tantt en faisant croire
qu'ils vont excuter le canal de Nicaragua, tantt en publiant qu'ils
vont construire un chemin de fer  l'isthme de Tehuantepec pour
transporter les vaisseaux d'un Ocan  l'autre. Le gouvernement
mexicain vient en effet de concder  un gnral amricain[2] la
construction de ce chemin de fer, mais il doute fort lui-mme que ce
projet se ralise jamais.

         [Note 2: Dans les deux Amriques, lorsqu'on dit Amricain
         tout court on dsigne toujours un sujet des tats-Unis de
         l'Amrique du Nord.]

Rappelons rapidement les faits principaux de l'histoire du Mexique. Il
a t conquis par l'Espagnol Fernando Cortez. Son pre lui faisait
apprendre le latin  l'Universit de Salamanca, mais le futur
guerrier, prfrant l'action  ce vieux langage, s'en alla  Naples
servir sous Fernando de Cordoba. En 1511 il accompagna Diego-Velasquez
 son expdition de Cuba. L il se fit leveur de btail et fut mis en
prison par le mme Diego-Velasquez, gouverneur, pour intrigues
d'amour. Il se sauva deux fois et finit par organiser pour son propre
compte une expdition au Mexique. Il partit de la Havane le 10 fvrier
1519 avec 508 soldats, 110 hommes d'quipage, 32 arbaltriers, 13
fusiliers, 209 Indiens et quelques Indiennes pour domestiques. Avec
cette arme il devait conqurir un empire de 16,000,000 d'habitants.
Le 12 mars, il arriva  Tabasco et en soumit les Caciques  la suite
de trois batailles. Ces Caciques lui firent prsent de 10 jeunes
filles dont une, nomme Malintzin, et baptise sous le nom de Marina,
devint son pouse et sa plus fidle coopratrice. Elle lui servit
d'interprte et fit avorter les diverses conspirations qui le
menacrent. Le Jeudi-saint, 21 avril 1519, Cortez dbarquait 
Vera-Cruz. Organisateur aussi bien que militaire, Cortez fit nommer un
_Ayutamiento_ et lgaliser son autorit. Les Indiens le reurent
amicalement et l'informrent qu'ils taient tributaires de Montzuma,
le grand Empereur qui rgnait  Mexico. Il mit toujours beaucoup de
soin  se renseigner sur les choses du pays  mesure qu'il avanait.
Ayant appris que Montzuma tait en msintelligence avec Ixtlixochitl,
un de ses frres auquel il avait cd une partie du royaume, il
profita aussitt de cette situation et s'allia avec Ixtlixochitl et se
dirigea sur Mexico. Montzuma le reut amicalement. Un personnage
mystrieux, blanc, barbu et vtu d'une soutane, qui avait prch aux
Mexicains une religion nouvelle et leur avait appris  mieux utiliser
la terre et  extraire les mtaux, leur avait prdit que des hommes
blancs et barbus comme lui viendraient  la suite du temps et se
rendraient matres de l'Empire. Cette tradition, qui se conservait
aussi au Prou, fut cause que Montzuma et les indignes se soumirent
facilement aux Espagnols. Toutefois Corts, comme Pizarro au Prou,
jugea bon de faire l'empereur prisonnier. Il laissa le commandement 
Pedro de Alvaredo pour aller combattre Panfilo de Navarez que le
gouverneur de Cuba avait envoy contre lui.

Au mois de mai, les Mexicains avaient l'habitude de clbrer une
grande fte, et demandrent  Alvaredo la permission de la faire selon
l'usage. Celui-ci consentit,  condition qu'ils seraient sans armes;
mais pendant qu'ils taient au temple dans la nuit, il les fit tous
tuer pour les voler. La population se souleva et chassa les Espagnols.
Ceux-ci, en se retirant, turent le malheureux Montzuma. Cortez
rorganisa avec les Indiens ses allis une arme de 250,000 hommes, et
revint  Mexico qu'il attaqua avec une flottille de bateaux. Cette
capitale tait alors au milieu d'une lagune comme Venise. Les
Mexicains firent une rsistance hroque, et Cortez n'en vint  bout
qu'en dmolissant les maisons pour remplir les canaux. Le 13 aot
1521, il tait matre de Mexico. Plus de 100,000 personnes prirent
dans la bataille.

Cortez trouva au Mexique, comme Pizarro au Prou, un peuple d'une
civilisation avance, ayant ses monuments, ses temples et ses arts: il
est regrettable que les archives et la plupart des monuments de ces
peuples aient t dtruits par les premiers missionnaires, comme
entachs de paganisme. Nous aurions certainement trouv le point de
jonction de cette race  la race gyptienne et phnicienne  laquelle
sa civilisation semble emprunte. Tout ce que nous savons, c'est que
diverses races s'taient superposes, et que plusieurs dynasties
s'taient succdes. La plus puissante de ces races, celle qui finit
par dominer les autres, fut celle des Aztecas. Les premiers habitants,
les Toltecas, avaient une religion simple et naturelle. Ils adoraient
un Dieu unique et crateur qu'ils appelaient Tloque Nahuaque, et lui
offraient des _copalli_, offrandes d'oiseaux et de fleurs. Les
Chichimecas vinrent ensuite, et peuple barbare, ils altrrent la
religion. Enfin les Aztecas, peuple guerrier, imposrent leur culte.
Leurs principales divinits taient Huitzilopochtli, dieu de la
guerre; Tlaloc, dieu de l'eau; Tezcatlipoca, dieu du ciel;
Quelzalcoatl, dieu de l'air; Miclantuectli, dieu de l'anne et des
herbes; Ceuteotl, dieu du mas; Tezcatzoncatl, dieu du pulche;
Cuatlicue, desse des fleurs. Ces dieux taient reprsents en statues
de pierre, et on les voit aujourd'hui dans le muse de Mexico.

Les temples consistaient en deux tourelles ou petites chapelles
situes au sommet d'une grande pyramide tronque, construite en adobe;
on y montait par un escalier central ou par un escalier en spirale. Le
temple principal de Mexico tait consacr au dieu de la guerre et au
dieu du ciel, et se trouvait sur l'emplacement qu'occupe actuellement
la cathdrale. Les prtres chargs du culte taient couverts d'un
manteau noir. Ils portaient d'horribles figures sur les vtements,
avaient les cheveux pars, les mains et le corps souills de sang. Les
offrandes  la divinit n'taient plus seulement l'encens, les fruits,
les fleurs, les animaux et les danses, mais surtout les sacrifices
humains. Ils avaient lieu en temps de scheresse ou d'ouragan, avant
de se mettre en guerre, au couronnement des rois, etc.

Les victimes taient les prisonniers de guerre. Arrivs au sommet de
la pyramide, on allongeait la victime sur une pierre, le prtre lui
ouvrait la poitrine avec un couteau de ixtli, lui arrachait le coeur
qu'il offrait  la divinit, et jetait le corps au bas de la pyramide.
Le peuple,  la vue du sang, commenait les danses, et chacun
continuait  danser jusqu' sa maison.

 la fte du dieu Tlaloc, on sacrifiait des petits enfants que des
mres pauvres vendaient aux prtres.  la desse des fleurs, en avril,
on n'offrait que des fleurs. Au dieu du ciel, en mai, on offrait des
plumes, des animaux et des jeunes filles qui se consacraient au
service du temple.  la fte du feu, tout le peuple se rendait  la
montagne. On sacrifiait une victime humaine, et on distribuait le feu
nouveau obtenu par le frottement de deux rameaux de bois.

En dehors de ces horribles sacrifices humains, imposs par la
religion, la population aztque avait des moeurs douces; les mres
aimaient leurs enfants, les pres leur enseignaient les rgles de
morale, le respect et l'obissance. Ils pleuraient longtemps leurs
morts, et taient trs hospitaliers. Ils cultivaient la terre et
exeraient divers mtiers. Les idiomes taient nombreux, mais le
nahuatl tait le plus rpandu.

Aprs la conqute, les vice-rois du Mexique ou Nouvelle Espagne
gouvernent le pays jusqu'en 1810. Quelques-uns furent bons et
capables, la plupart cruels ou insignifiants. L'histoire, durant cette
priode, est une suite de conspirations et d'intrigues. Les famines et
les pestes se succdent, les volcans font plusieurs ruptions, les
Indiens se soulvent de temps en temps. Mexico est inond  plusieurs
reprises.

En 1810, Miguel Hidalgo proclame l'indpendance du Mexique et abolit
l'esclavage, mais l'Espagne ne reconnat cette indpendance qu'en
1836. En 1822, Iturbide se fait proclamer empereur et est fusill deux
ans aprs. En 1864, Maximilien d'Autriche, amen par les troupes
franaises, lui succde sur le trne. Il est fusill en 1867, et
l'Indien Juarez reprend son sige de prsident de la rpublique.
Aujourd'hui ce sige est occup par le gnral Gonzales, et le gnral
Porfirio Diaz est sur les rangs pour la prochaine lection. On le dit
honnte et capable, et il est  esprer que, s'inspirant des ternels
principes du vrai et du bien, il pourra inaugurer les vritables
rformes, inspirer  la classe dirigeante ses devoirs de patronage,
relever le peuple de la misre, mettre en honneur l'amour du travail,
extirper les intrigues, la camorra, le pillage, fermer l're des
rvolutions, et ouvrir au pays une re de paix et de prosprit. Il
pourra ainsi dvelopper ses immenses ressources, et prendre rang 
ct des peuples prospres. Mais il est temps de reprendre mon journal
de voyage.

[Illustration: Mexique.--Vera-Cruz.--Vue de la rade.]




CHAPITRE VIII

     Dbarquement  Vera-Cruz. -- Construction du port. -- La ville.
     -- La fivre jaune. -- Dpart pour Mexico. -- Le chemin de fer.
     -- Orizaba. -- Maltratta. -- Le Citlaltepelt. -- Le pulche. --
     Mexico. -- Les htels. -- La ville. -- La cathdrale. -- Les
     toros. -- Les loteries. -- Le Paseo.


C'est le 28 septembre, dans l'aprs-midi, que l'_den_ arrive devant
Vera-Cruz. Plusieurs navires sont  l'ancre, mais ils ne peuvent
dbarquer leurs marchandises,  cause du mauvais tat de la mer.--Il
n'y a point de port  Vera-Cruz. Une Compagnie franaise en construit
un en ce moment. Il doit tre achev en 10 ans, et la Compagnie reoit
pour cela 10,000 dollars par semaine que lui paie le gouvernement de
la Rpublique mexicaine. La houle vient d'enlever rcemment une partie
des travaux. Vue de la mer, Vera-Cruz offre un bel aspect.  terre,
ses rues larges de 12 mtres et coupes  angle droit, ses maisons de
pierre couvertes en terrasse, ses places, ses glises, la vgtation
qui l'entoure, en feraient une ville superbe, si on pouvait y trouver
la propret. Mais, faute d'gouts, tous les rsidus des maisons s'en
vont dans les rues, qui deviennent ainsi, des gouts ouverts. Les
_gallinasos_ (vautours noirs) s'y promnent par centaines, disputant
aux chiens les balayures. La puanteur m'oblige  porter constamment
au nez un mouchoir imbib d'eau de Cologne. Une ville ainsi tenue doit
engendrer la peste sous toutes les latitudes. Il y a en effet encore
une trentaine de cas de fivre jaune par jour, dont 50% sont mortels.
Tant d'incurie n'empche pas les habitants d'adopter les dernires
dcouvertes; ils ont le tlphone et la lumire lectrique. Ils
seraient plus aviss s'ils avaient des gouts et des balayeurs. Je me
rends aux bureaux des diverses Compagnies, afin de connatre la date
des dparts des navires pour Galvestown ou pour la Nouvelle-Orlans.
Il n'y a point de dpart fixe; les lignes rgulires sont interrompues
durant l'pidmie. Tout navire qui arrive d'ici  la Nouvelle-Orlans
est tenu  10 jours de quarantaine dans le Mississipi. Je commence 
comprendre que je ne pourrai sortir du Mexique de ce ct et que je
serai oblig de gagner les tats-Unis par terre.

[Illustration: Mexique.--Sur la route d'Orizada.--Cascade.]

 l'htel, aprs un mesquin souper, on nous place quatre dans une mme
chambre. Les lits se composent simplement d'une toile tendue, sur
laquelle on s'allonge en se couvrant d'un drap. Les sons de la musique
nous appellent sur la place: c'est l'heure o la population vient
respirer l'air frais de la nuit. De belles Indiennes aux cheveux
longs, noirs et lisses, se promnent  ct des dames, et des
demoiselles. Les petites filles font au milieu du jardin des danses et
des rondes avec les garons de leur ge; insouciance des jeunes
annes! En rentrant, j'aperois des promeneurs d'un nouveau genre: ce
sont des crapauds qui se sentent chez eux dans ces rues immondes.
Heureusement que les quatre habitants de la mme chambre sont des
compagnons de voyage: on peut ainsi prendre gaiement son parti de la
situation. Nous fumons pour chasser les odeurs, nous nous aspergeons
d'eau de Cologne et prenons notre repos. Il ne sera pas long.  4
heures du matin, il faut se lever et se prparer pour aller au chemin
de fer. Le train part vers 5 heures.

Le trajet de l'htel  la gare est assez court, 10 minutes  peine;
mais la pluie est si torrentielle, que bientt nous sommes tremps
jusqu'aux os. Les employs refusent de me laisser prendre ma petite
valise, et je ne puis changer mes vtements. Il faut payer son billet
16 piastres, et bien des piastres encore pour supplment de bagages,
la franchise n'tant que pour 30 livres. Nos vtements scheront au
soleil aux fentres du wagon et sur la peau.

Enfin la locomotive siffle, et nous voil en route. Il y a 422
kilomtres de Vera-Cruz  Mexico; mais, cette capitale se trouvant 
2,283 mtres d'altitude, il faudra gravir bien des montagnes. Aux
abords de Vera-Cruz, nous voyons encore des dpts d'immondices de
toute sorte; puis viennent les champs, o paissent les boeufs et les
chevaux. La vgtation est tropicale.

Aprs avoir travers une vaste plaine, nous abordons les montagnes.
Nous marchons de surprise en surprise. Ici, la fort vierge; l, la
profondeur des ravins; plus loin, une cascade ferique: on est
enchant, ravi. Par-ci par-l, des villages,  cabanes de chaume,
perdus dans la fort. Nous voyons le cafier, la canne  sucre, le
mas, mais le tout assez nglig. On me fait remarquer la hacienda de
Potrero, qui a 24 kilomtres carrs et qui vient d'tre achete pour
30,000 piastres (la piastre mexicaine varie de 4 fr. 50  5 fr.). Elle
pourrait rendre des millions, si elle tait cultive avec
intelligence, et ne rapporte rien. Les quelques Indiens qui y sment
le mas qui les fait vivre paient au propritaire une redevance de 10
piastres par an. C'est prs de cette hacienda que j'ai vu un vol de
sauterelles parentes de celles d'gypte. Elles dvastent la terre et
ne paient aucune redevance. Les indignes les aiment peu: un de mes
compagnons en avait pris une pour l'examiner; un Mexicain l'arrache
brusquement de ses mains et la met sous ses pieds.

De temps en temps la locomotive fait entendre son sifflet bruyant:
c'est pour mettre en fuite le btail que le conducteur aperoit sur la
voie. Deux vaches pourtant demeurent immobiles, sans se douter du
danger; la locomotive les heurte et les jette au loin hors des rails.

Les hommes sont coiffs d'un grand chapeau de feutre ou de paille 
larges bords. Les femmes portent leur bb attach par une couverture
derrire le dos. Par un brusque mouvement, les mres les ramnent en
avant pour leur donner le sein, et les rejettent sur le dos de la mme
manire.

[Illustration: Mexique.--Environs d'Orizaba.--Huttes.]

Nous voici  Orizaba, ville la plus importante de l'tat de Vera-Cruz.
Elle compte 35,000 habitants. De nombreux clochers et coupoles
indiquent les glises. Quelques chemines rvlent la prsence de la
vapeur: on me dit que ce sont des fabriques de sucre et des filatures
de coton. Le train continue  s'lever par une pente de 4%, fait des
tours et des dtours, traverse des ruisseaux et des ravins. Aux
cocotiers succdent les pins et les chnes. Dans les gares, les femmes
ne nous vendent plus la banane et autres fruits tropicaux, mais la
poire, le raisin, la figue et les oranges.

Nous atteignons la plaine de Maltratta, bien cultive, trs habite.
De ce point, nous apercevons la voie se dveloppant vers des pics
inaccessibles, avec des ponts que l'on prendrait pour de lgres
passerelles. La pente atteint 6%, et une nouvelle machine est attele
 la premire.  mesure que le train s'lve dans la fort, la vue sur
la plaine devient de plus en plus ravissante. Pour mieux jouir du coup
d'oeil, je me tiens sur la plate-forme; bientt nous passons sur
divers ponts suspendus  1,000 et 2,000 pieds. Cet endroit est appel
_Infernillo_ (petit enfer). Je le recommande aux amateurs d'motions.

 Altalux,  1,900 mtres d'altitude, je remarque les capucines, les
daturas, les liserons, les roses et toutes les fleurs de nos jardins
de Nice. Enfin, arrivs au sommet,  Boca del Monte, voici la plus
grandiose des surprises:  notre droite, le Citlaltepelt lve 
19,000 pieds sa cime neigeuse. Ce volcan semble veiller comme un gant
 la garde de la valle de Mexico. La fracheur nous oblige  nous
couvrir.  la canne  sucre, au caf, on succd l'orge, l'avoine, le
mas. Un Alsacien, employ  la gare, est dans le pays depuis notre
expdition. Il me prend pour un ingnieur, et veut m'intresser  des
mines d'albtre et  des mines d'argent qu'il prtend avoir
dcouvertes. Nous entrons en effet dans le pays de l'argent. Bientt
nous rencontrons un embranchement qui va  Pachuca, o l'on exploite
de nombreuses mines d'or et d'argent. La plaine est couverte de
magnifiques alos, bien aligns, bien cultivs, d'o l'on extrait le
_pulche_, boisson du pays qui remplace le vin. Lorsque la plante est
mre, vers l'ge de 5  10 ans, on coupe le centre, et, durant 3  6
mois, le vide qui en rsulte se remplit tous les matins, par la sve
des feuilles, de 2  3 litres d'un liquide appel _agua miel_ ou eau
douce. Ce liquide est lgrement purgatif. Un homme le fait passer
dans des outres au moyen d'une espce de pompe o il fait le vide en
aspirant. On le met ensuite  fermenter durant 24 heures avec un peu
de _pulche_ vieux, et on l'expdie  Mexico, o il est vendu dans les
_pulcherias_ qui se trouvent  chaque coin de rue. Les Indiens
s'enivrent facilement avec cette boisson, et se laissent ensuite aller
 toute sorte d'excs et de crimes. Il y a des haciendas (fermes) de
pulche qui rapportent jusqu' 100 et 200,000 fr. par an. Le chemin de
fer fait une recette de plusieurs milliers de francs par jour,
seulement par le transport de cette boisson: J'ai voulu la goter:
elle n'a rien de sduisant. La couleur est celle du petit lait,
l'odeur est nausabonde, le got rvoltant. Pourtant, telle est la
force de l'habitude, que mme les riches du pays l'ont constamment
sur la table et la prfrent au vin.

[Illustration: Mexique.--Chemin de fer de Vera-Cruz 
Mexico.--Montagnes de Maltratta.--L'Infernillo.]

 Boca del Monte, 18 soldats quittent le train pour rentrer 
Vera-Cruz; 18 autres, venus de Mexico, prennent leur place: c'est
l'escorte journalire. Les trains portent souvent de l'argent, soit
qu'il provienne des droits de douane  Vera-Cruz, soit qu'il vienne
des mines et prenne le chemin de l'Europe.

Malgr les prcautions, le trsor n'a pas toujours pu tre prserv.
Parfois une entente entre les brigands et des employs du train a fait
dtacher au dpart le wagon contenant l'argent: il est ainsi rest sur
la voie, proie facile aux voleurs. Une autre fois, c'est un intrpide
qui avait clou un filet sous le wagon, et de l pendant la marche il
put couper les planches, pntrer dans le wagon et enlever les caisses
d'or.

Dans les gares, nous trouvons des gendarmes campagnards. Ils portent
un vtement gris, grand chapeau de feutre, carabine, sabre, revolver,
et aux reins une ceinture garnie de cartouches en forme d'ornements.
Leur selle est toujours arme du lazo traditionnel. On les prendrait
pour de redoutables brigands.

La plaine est couverte de fves, de mas et d'alos. Plusieurs
laissent pousser la tige de leur fleur, semblable  une immense
asperge.

On voit par-ci par-l les vastes constructions des _haciendas_, et les
petits ranchos en terre des cultivateurs. Ils ne pourraient tre plus
misrables. Enfin le train arrive  San-Juan de Teotihuacan. L
existe encore une de ces grandes pyramides en briques d'adobe, sur
lesquelles les Indiens levaient le petit temple o ils immolaient les
prisonniers de guerre. Nous passons aussi prs du sanctuaire de
Guadalupe, mais la nuit ne nous permet pas de l'apercevoir.  8
heures, nous entrons en gare de Mexico. La douane ne se contente pas
de la visite faite au dbarquement;  Vera-Cruz; elle visite encore
une fois sommairement les effets. Une voiture me conduit  l'htel
qu'on m'avait indiqu comme le meilleur. Les chambres sont vastes et
bien meubles, mais la propret laisse  dsirer. J'en visite un
autre, et y trouve de mauvaises odeurs; _idem_ dans un troisime et un
quatrime. Enfin,  11 heures du soir, je trouve une chambre propre 
l'htel Guardiola, remis  neuf.

Le 30 septembre, jour de dimanche, le travail est suspendu, les
magasins sont ferms; seuls, ceux des Franais sont ouverts. Tout le
monde est endimanch. Les Indiennes couvrent leur tte d'un chle et
en rejettent les bouts en arrire en guise de _manta_. Les _seores_
portent leur costume national: grand et lourd chapeau de feutre
conique  larges bords, garnis de glands et de galons d'or et
d'argent; veste en velours et boutons d'argent, pantalons ayant en
guise de passepoil une range de boutons d'argent. Les _seoras_
ornent leur tte d'un voile noir semblable au _pezote_ des dames
gnoises.

La raret de l'air  l'altitude de 2,300 mtres rend la respiration
difficile. Je monte avec peine les escaliers.

[Illustration: Mexique.--Chemin de fer de Vera-Cruz 
Mexico.--Maltratta.--Le Citlaltepelt.]

La cathdrale occupe l'emplacement de l'ancien grand temple indien.
Ses 3 nefs sont spares par des colonnes en style ionique. La coupole
est orne de fresques, le matre-autel consiste en une haute pyramide
surcharge d'ornements.

Le choeur, dans la nef du centre, cltur par des balustres en bronze
dor, prend une grande partie de l'glise. Cette disposition, fort
commode pour les officiants, l'est trs peu pour les fidles. Pas de
chaises: les dames portent un pliant, le peuple s'assied par terre.

La construction de cet difice a dur un sicle, et a cot 10,000,000
de francs. Attenante  la cathdrale est une autre glise, avec
laquelle elle communique. On y voit un tableau de la sainte Trinit,
dans lequel les figures des 3 personnes sont identiques. Ce tableau se
rencontre dans presque toutes les glises du Mexique. Cette seconde
glise est en style espagnol, surcharg de sculptures sur la faade et
 l'intrieur. Les deux glises sont remplies de fidles qui assistent
dvotement  la messe.

La cathdrale occupe un des cts de la place principale ou _plaza de
Arme_. De l'autre ct s'lve le palais du gouvernement. C'est l que
reoit le prsident de la Rpublique. Le Snat y tient ses sances, et
dans les dpendances il y a les ministres, le muse, la Monnaie et la
poste. Sur la place, joue la musique d'un rgiment. Ces bons Indiens
excutent fort bien les symphonies espagnoles et les marches
italiennes. En ville, les rues sont larges de 16 mtres environ et se
coupent  angle droit. Elles changent ordinairement de nom  chaque
_quadra_ ou bloc. La propret laisse  dsirer. Les maisons sont en
pierre ou en briques et  un ou deux tages avec _patio_, et
quelques-unes sont fort jolies.

La ville s'tend sur un espace assez grand, et compte environ 200,000
habitants.

Dans l'aprs-midi, je parcours l'_Alameda_. Cette promenade ombrage
se trouve dans toutes les villes de race espagnole. Sur tous les murs
on voit de grandes affiches invitant les habitants  la _corrida de
toros_. Aujourd'hui ce sont des amateurs, des tudiants en mdecine
qui tueront les _toros_, et les demoiselles de la ville couronneront
les vainqueurs. Comment s'tonner qu'une population habitue  de
pareils spectacles tombe dans la cruaut! Dans la rue, deux enfants,
un de 10 ans et un de 11 ans, s'taient pris de querelle et se
battaient avec frocit. Pensez-vous que la foule se soit soucie de
les sparer? Au contraire, elle prenait plaisir  les agacer, et n'a
t contente que lorsqu'elle les a vus couverts de sang. Le sang,
c'est son motion de prdilection. Il ne faut pas s'tonner non plus
si les querelles se vident souvent par des combats mortels. Le duel
est au poignard, et les deux combattants succombent presque toujours
au mme instant.

[Illustration: Mexique.--Pulchero absorbant l'agua-miel pour faire le
pulche.]

Une autre plaie des nations de race espagnole est la loterie. Loterie
d'tat, loteries particulires, par l'appt du gain, dpouillent le
pauvre peuple des quelques sous ncessaires  son existence. Rien
d'tonnant alors que la mortalit excde les naissances, et que les
16,000,000 d'Indiens qui peuplaient le pays avant la conqute soient
maintenant rduits  moins de 10,000,000.

Au _Paseo_, promenade publique, je remarque une belle statue questre
en bronze, et plus loin, la statue colossale de Christophe Colomb.
Elle est flanque de 4 moines assis aux angles du pidestal. La
musique militaire joue sous un kiosque ses plus belles marches. Sous
les alles d'eucalyptus dfilent les landaus et les calches, o
s'talent les riches toilettes des _seoras_ et des _seoritas_
mexicaines. Les cavaliers caracolent  leurs cts. Leurs selles
remontent sur le devant en un large pommeau, et en arrire forment un
petit dossier. Elles sont poses sur une peau de chvre, qui pend des
deux cts sur la croupe du cheval. Les rnes sont ornes d'argent; le
mors est en argent massif, ainsi que les triers. Ceux-ci sont garnis
d'un cuir qui couvre le soulier, l'abrite de la pluie, et, en cas de
chute, empche le pied d'tre pris. Les perons, en argent massif,
sont semblables  ceux des cavaliers du moyen ge. La promenade se
prolonge fort loin, jusqu'au Castillo de Chapultepec.  gauche s'lve
le volcan d'Ameca, actuellement teint. Je rentre en ville, et finis
ma journe par une visite au P. Mariscal, suprieur des Lazaristes.

[Illustration: Mexique.--Propritaires en costume national.]




CHAPITRE IX

     Excursion  Guadalupe. -- Les faubourgs. -- L'arme. -- Le
     sanctuaire. -- Les oeuvres charitables. -- L'administration
     ecclsiastique. -- Les banques. -- Le muse. -- La pierre du
     Soleil. -- La desse de la terre Coatlicue. -- Le dieu des morts
     Mictlanteuhtli. -- Les pierres  jeu de paume. -- Les chevaliers
     aigle et le messager du Soleil. -- Quetzalcoalt, ou le sage
     mystrieux. -- Les inscriptions. -- Les urnes funraires. -- Les
     vierges ou prtresses. -- Manire de marquer le temps. -- Le
     cycle ou xinhmopill. -- Chalchinhtlicue, desse de l'eau. --
     Tlaloc, dieu du tonnerre. -- La cramique. -- Les bijoux. --
     L'criture. -- Le Snat. -- Le Conservatoire.


Le lendemain,  la pointe du jour, je me dirige vers la _plaza de
Arme_,  la recherche du tramway pour _Guadalupe_. C'est de cette
place que partent les voitures pour toutes les directions. Il y en a
de 2 classes, qu'on distingue  la couleur: dans les unes, on paie un
ral (12 sous); dans les autres, la moiti de ce prix.

 mesure qu'on s'loigne du centre de la ville les rues sont moins
propres, et les maisons en adobe. Ce sont les quartiers du bas peuple.
Quelques rues ne sont pas paves. Les glises abondent et les
_pulcherias_ aussi. Les porteurs d'eau ont deux seaux au bout d'un
bton, comme  Venise; mais le plus souvent ils portent sur le dos et
sur la poitrine deux amphores en terre, suspendues  la tte au moyen
d'une large courroie de cuir. Les femmes portent sur l'paule ou sur
la tte ces amphores de forme romaine, rondes ou longues, qui ne
peuvent par elles-mmes tenir debout. Devant les casernes, je vois de
nombreuses femmes portant la nourriture aux soldats leurs maris. Il
n'y a pas de conscription au Mexique: le recrutement se fait dans la
rue. La police prend et enrle de force les sujets qui lui semblent
bons; et ces pauvres Indiens, maris ou non, se trouvent tout  coup
soldats sans y penser. Rien d'tonnant qu'en cas de guerre il faille
une arme pour garder de tels soldats. En campagne, les femmes
prcdent les troupes et prparent la nourriture de leurs maris.

Il en est autrement du corps des volontaires, qui s'quipent  leurs
frais. Le soldat reoit de 2  3 raux par jour; le colonel, 270
piastres par mois; le commandant, 125; le capitaine, 70; le
lieutenant, 60 piastres par mois.

[Illustration: Mexique.--Porteur d'eau.]

Au sortir de la ville, je vois un champ de courses, puis des terrains
marcageux. Par-ci par-l des animaux paissent tranquillement. Plus
loin, quelques champs de mas et d'orge. Enfin, aprs trois quarts
d'heure de route sous une alle de poivriers, le tramway arrive au
village de Guadalupe, que domine son sanctuaire renomm. La tradition
rapporte qu'en dcembre 1531, la sainte Vierge apparut quatre fois,
dans le Cerro (colline) de Tepeyac,  un Indien appel Juan Diego, et
laissa son image imprime sur son manteau. De nombreux miracles
attirrent bientt la foule des Indiens vers cette image. En 1533,
elle fut solennellement transporte  Guadalupe,  l'endroit qu'elle
occupe actuellement. Un temple somptueux lui a t lev.
L'extrieur de cet immense difice, avec ses cloches et sa coupole,
est par trop massif; mais l'intrieur, en style corinthien, est de
meilleur got. On y voit quelques beaux tableaux et beaucoup de laides
statues. Les ornements, blanc et or, sont d'un bel effet. L'image
miraculeuse, au matre-autel, est sur fond jaune rpandant des rayons
d'or. La sainte Vierge, de grandeur naturelle, debout sur une
demi-lune que supporte un ange, tient les mains jointes. Sa robe est
rouge, son manteau bleu est parsem d'toiles d'or. Elle porte sur la
tte une couronne d'or. Le regard est bienveillant; l'attitude, celle
de la prire. Dans l'glise, le choeur a la mme disposition que celui
de la cathdrale de Mexico, et occupe un grand espace. Les balustrades
qui le sparent du public sont en argent massif. Lors de la spoliation
de l'glise, le gouvernement voulut les enlever; mais les Indiens
menacrent de prendre les armes, car ils aiment leur cher sanctuaire.
Je les ai vus en effet, arrivant de toute part, priant avec dvotion
sur le pav de l'glise et s'en retournant en famille aprs leur
plerinage. Les nombreux _ex-voto_ suspendus aux murs du temple
indiquent qu'ici, comme ailleurs, la Mre des misricordes se plat,
par son intercession,  prserver des dangers et  rpandre le baume
de la consolation dans les coeurs prouvs. Ici ce sont des gens
sauvs d'un naufrage; l, d'autres chappent  un incendie; plusieurs,
dans des chutes dangereuses, n'prouvent aucun mal; un grand nombre
reviennent d'une maladie mortelle. Ces tableaux ne brillent pas par
le ct artistique, ils sont parfois assez grotesques; mais, dans leur
simplicit, ils disent bien la foi nave et la reconnaissance intime
de ceux qui les ont dposs.

Aprs mon plerinage, je me rends  un tablissement de bains
ferrugineux, situ prs du village. L'eau est pompe au moyen de l'air
chauff.

Rentr en ville, je rends visite  M. Jsus Urpiaga, qui me renseigne
sur les oeuvres charitables du pays. Il n'est pas rare, dans les
contres de race espagnole, de trouver chez les hommes le nom de
Jsus, comme on trouve chez les femmes celui d'Incarnacion, de
Concepcion, d'Annonciacion, d'Assompcion, etc. Il y a quatorze
Confrences de Saint-Vincent de Paul  Mexico, et une soixantaine dans
la rpublique. Elles comprennent ensemble un millier de membres
actifs, 500 honoraires, secourent un millier de familles pauvres,
visitent les prisons, catchisent les enfants, rhabilitent les unions
illicites, ensevelissent les cadavres, ouvrent des coles et
recueillent des orphelins. Ils pratiquent ainsi l'essence de la
religion, qui se rduit  ceci: Aimez-vous les uns les autres; faites
aux autres ce que vous voudriez que l'on ft pour vous. Les jeunes
gens ont leur cercle catholique, leur bibliothque, et une petite
imprimerie avec leur journal. Sous le rapport religieux, le Mexique
est divis en 20 diocses; mais le clerg est insuffisant. Les prtres
disent souvent quatre  cinq messes par jour. Le dimanche, les curs
s'en vont de village en village, et reoivent pour chaque messe une
aumne de cinq piastres.

[Illustration: Mexique.--Sanctuaire et faubourg de Guadalupe.]

Il y a quelques annes, les biens de l'glise, qui taient trs
importants, furent squestrs, et les Communauts chasses. N'ayant su
rsister aux dangers de la richesse, elles s'opposaient aux rformes
que rclamait le Saint-Sige.

Plus tard, les Soeurs de Charit aussi ont t renvoyes, en haine de
la France. Notre funeste expdition n'avait pas suscit les sympathies
du pays  notre gard. Mais les Soeurs de Charit ont emport les
regrets unanimes de la population. Elles faisaient ici ce qu'elles
font partout: les oeuvres charitables, avec simplicit et abngation.

Outre les retraites et exercices spirituels, assez frquents dans ce
pays, j'ai remarqu une dvotion fort longue, qui consiste en
exercices journaliers et prdications  l'glise durant 36 jours. Ces
exercices sont appels _el Desagravio_, et ne peuvent servir qu'aux
dsoeuvrs.

Dans l'aprs-midi, je fais ma visite aux banques. Jusqu'au jour o
l'on aura unifi les monnaies, le voyageur est oblig de changer ses
valeurs dans chaque pays. Il y a deux banques ici: une anglaise, la
_London Bank of Mexico and south America;_ l'autre, franaise, sous le
nom de _Banco mridional de Mexico_. Cette dernire, de cration
rcente, est sortie d'un trait pass entre le gouvernement mexicain
et la banque franco-gyptienne.

Le capital social est de 6,000,000 de piastres, avec facult de le
porter  20,000,000. La banque pourra commencer ses oprations avec
3,000,000 de piastres. Pour chaque million de piastres en caisse, elle
est autorise  mettre 3,000,000 de billets. La concession est pour
30 ans. La banque est oblige d'ouvrir au gouvernement un compte
courant, dont l'intrt ne pourra tre moindre de 4% ni suprieur  6%
l'an. Le gouvernement, pour toutes ses oprations de banque, s'oblige,
 conditions gales,  donner la prfrence  la banque nationale. Le
capital de la banque doit tre exempt de tout impt.

Elle prte et escompte avec un intrt d'environ 1% par mois.

Le _National Monte de Piedad_, qui prte sur gages au taux de 1% par
mois, est, lui aussi, autoris  mettre des billets et  faire des
oprations de banque.

Les journaux parlent d'un emprunt de 10,000,000 de piastres que le
gouvernement se propose d'mettre aux tats-Unis. L'intrt serait de
9%, et l'mission  80 fr., ce qui porterait l'intrt  13%. Un pays
qui ne peut emprunter qu' ce taux inspire peu de confiance, et
n'vite la ruine que par la banqueroute.

M. l'abb Hly veut bien me conduire au muse et se faire mon
cicrone. Il est prcepteur d'un jeune garon dans une famille
mexicaine. Il me prsente son lve, qui, selon lui, n'avance pas
assez rapidement dans les sciences; mais de la conversation que nous
avons ensemble, je relve qu'il sait parfaitement ce qu'on paie chaque
ouvrier dans ses diverses fermes, et les attributions de chacun: j'en
conclus que, s'il n'a pas assez l'esprit scientifique, il a
certainement l'esprit pratique.

[Illustration: Mexique.--Antiquits aztques.--Calendrier.]

Chemin faisant, M. l'abb Hly me fait remarquer un immense disque en
pierre, adoss  l'une des tours de la cathdrale. Son diamtre est de
3m 35. Il fut dcouvert le 17 dcembre 1790, en nivelant la place, et
sera prochainement transport au muse. Le baron de Humboldt calcule
son poids  24,400 kilogrammes. Comme,  plus de dix lieues  la
ronde, on ne trouve point du porphyre dont il est form, il faut
supposer que les Aztques ont eu des moyens mcaniques pour
transporter de si loin un aussi grand poids. Les opinions sont
divises  son sujet. On ne sait donner d'explication bien nette aux
nombreuses sculptures qui le couvrent. Les uns l'appellent un
calendrier aztque. Ils croient qu'il servait de cadran, et qu'il
marquait, pour les prtres, les jours de fte et de sacrifice.
D'autres observent, que les lments pour marquer le temps font
dfaut, et l'appellent _pierre du soleil_, croyant qu'il fut
simplement un monument votif en l'honneur du soleil.

La cour du muse est garnie de dattiers. Au rez-de-chausse, on fait
des rparations: une quantit d'objets prcieux sont entasss sans
ordre, attendant d'tre transports dans les nouvelles salles. Je
remarque une statue en pierre, de 2m 57, dcouverte en 1790 sur la
_plaza mayor_. La poitrine est celle d'une femme; son jupon est
compos de couleuvres; elle a autour du cou un collier de mains et de
bourses, qui renfermaient le copal qu'on offrait aux dieux.  la
ceinture pend un crne humain par devant, et un autre par derrire.
Selon les uns, cette statue reprsente la desse Teoyomiqui, qui
recueillait les mes des guerriers morts dans les batailles. On
supposait que ces guerriers allaient au ciel habiter la maison du
soleil, et qu'aprs quelques annes ils se transformaient en colibris.
D'autres pensent que cette statue reprsente la desse Terre ou
Coatlicue, et en donnent plusieurs raisons.

Un disque de basalte, de 1m 20 de diamtre, porte sculpte l'image de
Mictlanteuhtli, dieu des morts. Il porte des crnes humains. Les
Aztques appelaient mictlan l'endroit o se rendaient les dfunts qui
mouraient de mort naturelle. Mictlanteuhtli en tait le seigneur, et
sa femme s'appelait Mictecacihualt; ce qui correspond au Pluton et 
la Proserpine des Grecs et des Romains. Les Mexicains se figuraient
que cet endroit lugubre tait situ au centre de la terre, et
l'appelaient Tlaxico: ce qui signifie ombilic ou centre de la terre.
Aprs la conqute, les Espagnols firent de ce disque une meule de
moulin.

On remarque aussi 2 disques en pierre, de 90 et 81 centimtres de
diamtre, avec un trou au milieu. Ces pierres servaient au jeu de
paume. Les parties s'organisaient deux contre deux, ou trois contre
trois. Les joueurs nus ne portaient que le _maxtlatl_, large bande 
la ceinture. L'endroit o ils jouaient s'appelait Tlachco. La paume
tait en rsine lastique, et les joueurs ne pouvaient la toucher
qu'avec les muscles ou le coude; s'ils la touchaient avec la main, le
pied ou la jambe, ils perdaient un point. Le joueur qui jetait la
balle jusqu'au mur oppos gagnait un point; s'il parvenait  la faire
passer par le trou du disque en pierre qui se trouvait au milieu du
jeu, non seulement il gagnait la partie, mais il gagnait encore les
vtements de tous ceux qui taient prsents. Les rois jouaient aussi,
et se dfiaient, comme firent Montzuma II et Nazahualpilli. Plusieurs
localits taient tenues  un tribut annuel de pelotes, comme
Tochtepec et Otatitlan. Le nombre atteignait jusqu' 1,600: ce qui
prouve combien ce jeu tait rpandu.

Un cylindre en pierre, de 8m 28 de circonfrence et 0m 84 d'paisseur,
connu sous le nom de pierre du sacrifice, est le Cuanhxicalli de
Tizoc. Il porte au centre l'image du soleil, auquel il tait ddi.
Sur la surface convexe du cylindre, on voit cinq groupes de deux
personnes, reprsentant un mme guerrier vainqueur, qui soumet, en les
tenant par les cheveux, divers prisonniers reprsentant les peuples
vaincus. Ce guerrier est Tizoc, septime roi du Mexique, qui rgna de
1481  1486.

Au Mexique, un ordre de nobles, qui avaient pour patron le soleil,
s'appelaient les _chevaliers aigle_.

 certains jours de fte, ils sacrifiaient sur cette pierre une
victime humaine, qu'ils appelaient _le messager du Soleil_. Je traduis
du P. Durand[3] les dtails de ce sacrifice.

         [Note 3: _Historia de las Indias._]

Au son des instruments, ils amenaient un prisonnier de guerre,
entour de grands personnages. Il avait les jambes rayes de blanc, et
la moiti de la figure peinte en rouge. Ses cheveux taient orns de
plumes blanches. Il tenait d'une main un joli bton garni de plumes;
de l'autre, il portait une pierre au bout d'une corde, avec cinq
plumets de coton. Sur le ct, il tenait un panier dans lequel taient
des plumes d'aigle, des morceaux d'ocre, des morceaux de pltre, des
morceaux de sapin rsineux pour la lumire, des papiers, de la toile
cire. Toutes ces bagatelles, que portait le prisonnier, taient
ensuite dposes au pied de l'escalier du temple; et l,  voix haute
entendue de tout le peuple, on lui disait: Nous te prions d'aller
devant le Soleil notre Dieu, de le saluer de notre part, et de lui
dire que ses enfants les chevaliers ici prsents le supplient de se
souvenir d'eux. Qu'il daigne les combler de ses faveurs, qu'il reoive
ce petit prsent que nous lui envoyons. Tu lui donneras ce bton pour
qu'il marche, cette pierre avec sa corde pour qu'il se dfende, et
tout le reste qui est dans le panier. L'Indien, aprs avoir entendu
cette ambassade, rpondait qu'il l'agrait. Alors on le dliait, et il
commenait  gravir les escaliers de la pyramide, au sommet de
laquelle tait le temple. Il faisait une longue pause  chaque marche.
Arriv au sommet, il montait sur la pierre Cuanhxicalli, qui portait
graves au centre les armes du Soleil. L, tourn vers l'image du
Soleil qui tait dans le temple et de temps en temps vers le vrai
soleil, il rptait son ambassade. Lorsqu'il achevait, 4 ministres du
sacrifice montaient par 4 escaliers vers la pierre, lui enlevaient le
bton, la pierre au bout de la corde et le panier, et le prenaient par
les pieds et par les mains. Alors le sacrificateur principal, avec son
couteau, l'gorgeait, lui imposant d'aller avec son ambassade au
soleil vritable, dans l'autre vie. Le sang coulait dans le bassin sur
la pierre, et se rpandait sur les armes du Soleil.  peine le sang
avait-il cess de couler, qu'on lui ouvrait la poitrine, et on
arrachait le coeur, qu'on prsentait au soleil, tenant la main leve
jusqu' ce que le pauvre prisonnier ft devenu froid. Telle tait la
fin du malheureux messager du Soleil.

On voit aussi diverses autres statues et urnes. Une des pices les
plus curieuses est la couleuvre avec plumes. On croit qu'elle
reprsente Quetzalcoatl, le dieu de l'air, dont le nom se compose de
deux paroles mexicaines: _quetzalli_ (plume fine) et _coatl_
(couleuvre). Figurativement, _quetzalcoatl_ (couleuvre avec plumes
fines) s'applique  une personne recommandable par ses mrites. Selon
les uns, ce personnage mystrieux est la plante Vnus; selon les
autres, c'est cet homme blanc et barbu, vtu d'une soutane couverte de
croix. Nous avons dit que l'histoire toltque l'enregistre comme ayant
apparu chez eux, leur prchant une religion nouvelle, l'amour du
travail, le respect de la Divinit et la pratique de plusieurs autres
vertus. Il leur enseigna  travailler les mtaux et les pierres
prcieuses, leur montra les amliorations dans l'agriculture, et
corrigea leur calendrier, leur enseignant  mieux compter le temps. Il
leur prdit l'arrive d'hommes blancs et barbus comme lui, qui se
rendraient matres du royaume et dtruiraient le culte ancien pour le
remplacer par un semblable  celui qu'il leur prchait. Cet homme
extraordinaire fut difi; il eut  Tula un temple somptueux, et, dans
le Yucatan, on l'adora sous le nom de Kukulcan.  cause de ses
connaissances astronomiques, il fut identifi avec la plante Vnus,
et enfin il prit place dans l'Olympe azteca, comme dieu du vent.

Plusieurs ont cru voir saint Thomas dans ce Quetzalcoatl; mais, comme
il a apparu vers le Xe sicle, d'autres pensent que c'tait un
missionnaire islandais. En tout cas, sa prdiction, trs rpandue au
Mexique, contribua beaucoup, comme je l'ai dj dit,  faciliter la
conqute de ce pays aux envahisseurs espagnols. Ce fait prouve aussi
combien Dieu,  travers les sicles, a eu souci de tous les peuples,
en leur envoyant en temps opportun des sages ou des missionnaires,
pour maintenir vivant le flambeau de la vrit. Les Juifs, qui par
leur gnie commercial taient rpandus sur tous les points du globe,
portaient partout avec eux la vrit consigne dans leurs livres
sacrs. Au surplus, les Chinois eurent un Confucius; les Persans, un
Zoroastre; les Grecs, un Socrate; les Romains, un Cicron. Les
Amricains du Nord et du Sud eurent aussi leur sage mystrieux, que
mentionne l'histoire du Mexique et du Prou.

Parmi les nombreuses statues en pierre, on en voit quelques-unes qui
reprsentent des individus offrant des sacrifices, revtus de la peau
d'une victime humaine: preuve nouvelle de la vivacit de la tradition
concernant la chute de l'humanit, la ncessit d'une rparation et le
rachat par le sang d'une noble victime.

Nombreuses sont les sculptures de serpents. La plupart ont la figure
d'une femme: ce qui ajoute encore aux traditions concernant les
circonstances de la chute primitive. On voit aussi une croix en
basalte, de 0m 95 de haut et de 0m 80 de large. Les premiers
missionnaires qui pntrrent dans le pays affirment qu'ils y
trouvrent partout la croix en grande vnration. Parmi les nombreuses
inscriptions, une rappelle une grande famine qui eut lieu de 1452 
1434; une autre, l'achvement du grand temple du Soleil, en 1487. Ces
hiroglyphes indiquent que Tizoc en prpara les matriaux et
qu'Ahuitzolt en acheva la construction. Celui-ci,  l'occasion de sa
ddicace, sacrifia 60,000 prisonniers de guerre. Son nom reste encore
dans le pays comme synonyme de cruel et de mchant.

Les urnes funraires sont de plusieurs dimensions, selon qu'elles
devaient recevoir le corps entier, ou le crne, ou les cendres. Elles
portent presque toutes un hiroglyphe, qui indique la date de la mort
et le nom de la personne qu'elle renferme. Sur le couvercle on voit la
figure de Mictlanteuhtli, seigneur charg de recueillir les mes des
morts.

On peut remarquer les sculptures de quelques prtresses ou
religieuses. Elles faisaient des voeux temporaires ou perptuels, et
se vouaient au jene et  la pnitence. Elles demeuraient dans les
annexes du temple. Toute faute contre l'honntet tait punie de mort.
Lorsqu'elles se prsentaient pour tre admises, on leur coupait les
cheveux. Elles dormaient habilles, par modestie et pour tre prtes
au travail. Ce travail, adapt  leur sexe, avait lieu dans de grandes
salles. Elles gardaient le silence et tenaient les yeux baisss. Dans
certaines ftes, elles suspendaient le jene et mangeaient de la
viande. Elles assistaient aux danses religieuses.  cette occasion,
elles ornaient de plumes leurs pieds et leurs mains, et peignaient
leur visage avec du fard. En temps de pnitence, elles se piquaient
les oreilles, se peignaient la face avec le sang qui en sortait, et se
lavaient dans un tang spcial.

Une pice reprsente les quatre mouvements du soleil, ou les quatre
saisons. Les prtres mexicains, du haut de leurs pyramides,
observaient les astres, et spcialement le soleil. Ils indiquaient les
jours de fte et les heures du jour et de la nuit, et les annonaient
avec des instruments entendus  de grandes distances. Les quatre
saisons taient reprsentes par une croix forme avec des ailes de
moulin  vent.

Un cylindre en basalte, de 0m 41 de longueur et 0m 16 de diamtre,
reprsente le cycle mexicain. Les Aztques avaient divis le jour en
plusieurs parties correspondant  nos heures. Leurs semaines taient
de cinq jours. Chaque cinq jours ils faisaient une fte. Quatre
semaines formaient un mois de 20 jours, et 18 mois comprenaient 360
jours, auxquels ils en ajoutaient 5 pour former l'anne entire. Le
cycle ou sicle comprenait 52 ans. Le cylindre dont nous parlons
reprsente un faisceau de cannes lies par des cordes, et signifie un
cycle, dont le nom mexicain est _xinhmolpill_, ou runions d'annes.

La fte principale des Aztques tait celle qu'on faisait le premier
jour du sicle. Ils croyaient en effet qu' la fin du cycle, le monde
devait finir, et ils passaient la dernire nuit dans l'attente et la
crainte. Ils rompaient leurs meubles et leurs bijoux, qu'ils croyaient
dsormais inutiles. Ils formaient une immense procession, que les
prtres conduisaient au mont d'Ixtapalapa, prs de Mexico.  son
sommet, sur la poitrine d'un prisonnier de guerre qu'ils sacrifiaient,
ils frottaient l'une contre l'autre deux branches de bois sec pour
allumer le feu nouveau qu'ils envoyaient  tous les temples,  toutes
les maisons. On croyait ainsi que le monde allait durer un autre
sicle, et ils se livraient durant plusieurs jours  des rjouissances
publiques.

Parmi les nombreuses idoles et animaux mythologiques, on peut
remarquer une desse de l'eau, sculpture en pierre, haute de 1m 45 et
large de 0m 75. Les Mexicains l'appelaient Chalchinhtlicue, et
appelaient Tlaloc le dieu des clairs et du tonnerre. Dans certains
jours de fte, pour le rendre propice aux champs, on lui sacrifiait de
petits enfants sur les monts ou prs des lacs. Le dieu Chac-Mol est
reprsent dans la figure d'un grand sphinx, qui rappelle ceux de
l'gypte: preuve vidente, qu' une poque donne, il y a eu
communication entre ces populations et celles des bords du Nil.

 l'tage suprieur, on voit les portraits de tous les vice-rois
depuis la conqute; plusieurs objets ayant appartenu  don Miguel
Hidalgo y Castilla, auteur de l'indpendance mexicaine; l'tendard de
la conqute, que Cortez donna au capitaine gnral des Tlaxcatelcas,
dans sa deuxime expdition contre Mexico; les hros de l'indpendance
mexicaine; le portrait de Fernand Cortez; 176 pices en christophle,
ayant compos la vaisselle de l'empereur Maximilien; ses dcorations,
des armes indiennes, des armes ayant appartenu aux premiers Espagnols
conqurants, etc.

Dans la collection des idoles trouves dans les tombeaux du Yucatan,
on remarque une diffrence srieuse entre elles et celles des Aztecas:
ce qui prouverait une diffrence entre les deux civilisations.

[Illustration: Mexique.--Antiquits aztques.--Statue de Chac-Mol.]

Parmi les objets en terre cuite, plusieurs rappellent, par leur forme,
la cramique des Romains et des trusques. On voit des miroirs en
_obsidiana_, espce de verre; des bijoux d'or, d'argent et de cuivre,
d'un got parfait; des masques en bois, destins  servir aux dieux ou
aux dfunts; des empreintes pour imprimer l'toffe, semblables 
celles des Chinois; des pipes  fumer, indiquant chez ces peuples
l'usage du tabac; des ornements et amulettes en cristal de roche et
autres pierres dures; des instruments de musique en forme de tambour;
des armes en bois, en pierre, en os; des papiers en fibres d'alos, en
peaux, en tissus, sur lesquels divers hiroglyphes traitent
d'histoire, de gographie, de religion.

Les Mexicains ne connaissaient pas l'alphabet, et y supplaient par
des signes hiroglyphiques: pour indiquer une confrence, ils
plaaient divers personnages avec la bouche ouverte et des langues
tombant de la bouche: pour indiquer une direction, ils plaaient une
suite de pieds, etc. Ils faisaient aussi des plans ou mappes, et on
voit un dessin de la ville de Mexico au milieu de la lagune.

Le muse de Mexico est excessivement intressant: on peut y passer de
longues heures sans se fatiguer. Les dtails que je viens de donner
sont extraits du petit catalogue qu'on vend  la porte.

 ct du muse historique, il y a un assez joli muse d'histoire
naturelle.

Au Snat, la salle est simple: les fauteuils sont en bne et jonc.
Les snateurs s'y tiennent couverts et fument. Il y a deux tribunes:
gauche et droite.

La Chambre des dputs est dans un autre quartier de la ville. L'abb
Hly me fait visiter aussi le Conservatoire de musique, dirig par un
Franais, M. Roblet. Il est install dans l'ancienne universit des
pres jsuites. Le directeur a remis en honneur les belles sculptures
en pierre qu'on avait recouvertes de pltre.




CHAPITRE X

    tat pitoyable des logements du peuple. -- Moyens d'y remdier.
     -- Couper le mal  la racine vaut mieux que soigner les plaies.
     -- La ferme de Tacubaja. -- La foire. -- La fort de Chapultepec.
     -- Le ministre de fomento. -- L'Observatoire. -- Le ministre du
     Chili. -- Le ministre de France. -- La colonie franaise. -- Les
     Basques et les Barcelonnettes. -- La chambre de commerce. -- Les
     colonies de Chacaltepec et de Saint-Raphal, et les thories
     fouriristes.


Le 3 octobre, dans la matine, M. Emmanuel Amour, jeune Mexicain lev
 Londres, vient me prendre  l'htel pour me conduire chez quelques
familles pauvres. Ce n'est pas connatre un pays que de n'y voir que
les grands; il faut savoir aussi comment vit le peuple, et aller le
voir chez lui. Nous arrivons d'abord chez un brave homme qui tombe du
mal caduc. Deux chambres pour lui, sa femme et ses nombreux enfants;
les fentres donnent dans une cour, o la propret laisse  dsirer.
L'escalier est un casse-cou, et le malheureux locataire est au lit
pour l'avoir dgringol. Un tel logement se paie 10 piastres (50 fr.)
par mois.

Plus loin, nous entrons chez une pauvre veuve, qui vient d'envoyer 
l'cole ses nombreux enfants. Elle est aussi dans une cour et au
rez-de-chausse. Sa demeure se compose de deux chambres non paves;
les exhalaisons qui sortent de la bouche d'gout dans la cour la
rendent infecte. Elle paie 8 piastres (40 fr.) par mois.

Dans un autre quartier, nous pntrons dans une espce de cit
ouvrire. C'est une ruelle borde de deux constructions en adobe  un
seul rez-de-chausse, et divises en chambres ayant chacune une porte
et une fentre. Chaque chambre sert  une famille entire. Faute de
pav, on tend par terre une vieille natte. La famille que nous
visitons paie 6 piastres (30 fr.) par mois. Il est impossible que les
familles conservent la sant et la moralit dans ces conditions. Le
logement a une srieuse influence sur ces deux grandes choses. Les
peuples chez lesquels l'ouvrier a sa maison pourvue d'air et de
lumire, et assez vaste pour permettre la sparation des parents et
des enfants des deux sexes, ont une bien moins grande mortalit. Or
les hommes sont le premier et le plus essentiel capital d'un peuple.
Les gouvernements qui savent les faire vivre enrichissent le pays.

Quelle aberration de dpenser des millions pour aller,  grands frais,
chercher en Europe quelques milliers d'migrants, et de laisser mourir
les centaines de mille enfants qui naissent dans le pays! Ne serait-il
pas prfrable de favoriser l'lan vers les sentiments humanitaires de
la classe qui possde? Il faudrait aussi susciter des compagnies qui,
comme les _building societies_ de l'Amrique, construiraient pour les
familles du peuple des logements sains. Elles en deviendraient
propritaires aprs un certain nombre d'annes, moyennant une
redevance mensuelle reprsentant l'intrt et l'amortissement. Si les
municipalits donnaient pour cela les terrains disponibles, chaque
famille pourrait, au bout de 10 ans, possder sa maison indpendante,
compose de 4  5 pices, avec cour et jardin, eau et lumire.
L'intrt et l'amortissement ne dpasseraient pas la moiti du loyer
qu'elles paient maintenant: car les constructions en adobe ne sont pas
chres.

Bien entendu qu'il faudrait que les lois permissent au pre de laisser
au plus digne de ses enfants ce foyer pniblement acquis, pour qu'il y
conserve les traditions de la famille. Une liquidation force, qui, 
la mort du pre, obligerait les enfants  vendre la maison pour s'en
partager les deniers, dtruirait l'effet de la mesure.

M. Amour me conduit encore dans une _proveeduria_, cuisine conomique
o les familles pauvres visites par sa Confrence viennent chercher
la nourriture journalire.  ct de la cuisine, une cole gratuite,
dont la Confrence fait les frais, reoit les petits garons et les
petites filles de ces familles. La charit catholique est trs
ingnieuse  panser les plaies qu'elle rencontre. Combien de peine et
d'argent on s'pargnerait, si l'on tait aussi ingnieux  remonter
aux causes et  couper le mal  la racine! Ainsi, combien de malades
de moins  soigner et de malheureux  secourir, par le simple
assainissement des logements des familles du peuple!

M. Amour me prsente  sa famille, qui a pass un hiver  Nice et se
propose d'y revenir. Elle me fait bon accueil et me reoit  sa
table. Dans l'aprs-midi, il me conduit  quelques milles de distance,
 Tacubaia, visiter une ferme appartenant  l'un de ses parents. Elle
comprend une surface de 10 caballerias 1/2 (la caballeria quivaut
environ  16 hectares).

La maison a un seul rez-de-chausse. Elle est entoure d'un superbe
parc. Ses nombreuses pices peuvent loger grandement toute une
famille. La ferme nourrit 300 vaches, dont le lait se vend  Mexico
environ 30 centimes le litre. On sme aussi du bl, du mas, de
l'avoine, des haricots, et l'on fait du _pulche_.

On emploie la charrue de bois et la charrue amricaine. Je vois aussi
diverses machines  nettoyer le bl. Le bl ne donne que 8  10%;
mais, dans certaines valles, comme la valle San-Martino, prs
Puebla, il rapporte de 20  40%. Chaque plant d'alos, appel _maguei_
dans le pays, rapporte par jour, durant trois mois, 3 litres de
pulche, qu'on vend 1 ral le litre (60 centimes). La qualit fine
vient des jeunes plantes de 4  5 ans, que l'on appelle _maguei
manzo_. La deuxime qualit provient du _maguei tlacique_.
Vingt-quatre hommes suffisent  travailler cette ferme. On y fait
aussi des briques d'adobe et des briques cuites. Les familles des
travailleurs, ici comme partout, n'ont qu'une seule chambre. Les
hommes sont pays 3 raux par jour, un peu plus de 1 fr. 50. La terre
bien travaille rapporte environ 10% net, quelquefois le 20 et 25% du
capital.

M. Amour aurait voulu me faire visiter son hacienda, de San-Raphal,
 40 lieues de Mexico. On s'y rend en deux jours  cheval; mais le
temps me manque, et je dois me contenter de lui demander quelques
dtails. Cette hacienda comprend 18 lieues carres. Elle est en
_tierra caliente_ (zone chaude). On y cultive la canne  sucre, et le
produit est consomm dans le pays. Sur les 3,500 habitants qui vivent
de la ferme, une centaine de petits enfants meurent tous les ans de la
piqre de scorpions venimeux. Les chambres qui servent de logement aux
familles manquent de pav.

Il y a foire  Tacubaja, et de nombreuses roulettes et autres jeux
sont en activit. Au retour, nous entrons dans le parc de Chapultepec,
au pied du Castillo. Ce petit chteau fut le palais de Montzuma, le
dernier roi ou empereur des Mexicains. On voit l une superbe fort
d'_ahuehuete_, arbre de la famille des cyprs. Un d'eux a 5 mtres de
diamtre, et de 40  50 mtres de haut. Le baron de Humboldt estime
que ces arbres peuvent avoir 2,000 ans. Il est bien tard quand nous
rentrons; mais il me reste encore du temps pour faire dans la soire
une confrence  une runion de jeunes gens.

 mon retour  l'htel, j'entends les veilleurs pousser leurs sifflets
d'heure en heure. Cet usage est commun  toutes les villes du Mexique.
Les crcelles des Chinois et des Japonais sont ici remplaces par des
sifflets.

Un ami m'avait donn une carte pour M. Domingo Gana, ministre
plnipotentiaire du Chili auprs de la rpublique mexicaine. Il
m'accueille avec bont, et m'offre de me prsenter au ministre de
fomento: c'est le nom qu'on donne ici aux travaux publics. Le ministre
n'est pas  son bureau; mais son secrtaire me fournit plusieurs
renseignements, et m'envoie  l'htel six volumes de documents
officiels. Nous passons  l'Observatoire, o le directeur, M. Mariano
de la Barcena, nous fait visiter l'tablissement. Il me montre les
plans projets pour l'assainissement de la ville de Mexico. Il
s'agirait de drainer la valle au moyen d'un canal qui aboutirait dans
la valle voisine  travers un tunnel. La dpense prvue est de
10,000,000 de piastres (50,000,000 fr.). Ce travail dbarrasserait
Mexico de la fivre typhode et autres infections rsultant
actuellement du dfaut d'coulement des gouts. Le lac Tecxoco, en
effet, o ces gouts se dversent, n'est que d'un mtre et demi plus
bas que le sol de la ville. Il ne faut pas oublier que cette capitale,
comme Venise, avait t construite dans une lagune, pour se mettre 
l'abri des incursions ennemies. M. de la Barcena m'envoie aussi 
l'htel trois volumes des _Annales de l'Observatoire_ et une lettre
pour le gouverneur de Guanajuato. C'est dans cette ville que je dois
m'arrter, pour visiter les mines les plus importantes du pays. M.
Gana me prsente  sa famille et me retient  djeuner. Je retrouve l
cette bonne hospitalit que j'avais si bien apprcie au Chili.

[Illustration: Mexique.--Bois de Chapultepec.]

L'aprs-midi est employ aux visites d'adieux, et je passe la soire
chez M. Coutoly, notre ministre de France. Il m'apprend qu'il y a
environ 10,000 Franais au Mexique, dont 2,000 dans la capitale.
Malgr les tristes souvenirs de l'expdition impriale, la colonie est
sympathique au pays. Si nous savions profiter de cette sympathie entre
les races latines, nous pourrions monopoliser le commerce et
l'industrie de l'Amrique espagnole. Le plus grand nombre de colons
viennent des pays basques et barnais et de la valle de
Barcelonnette; ces derniers monopolisent dans presque tout le Mexique
le commerce d'toffes populaires. Quittant leurs troupeaux des
Basses-Alpes, ils arrivent ici fort jeunes. Ils sont employs par un
compatriote aux travaux les plus humbles, avec un salaire presque
insignifiant; mais, si le sujet est appliqu et fidle, il monte en
grade et finit par tre envoy dans une autre ville, pour fonder un
nouveau magasin en commandite.

Une des causes qui affaiblissent l'action de nos colonies 
l'tranger, c'est la dsunion. Les Franais sont malheureusement
diviss au dehors comme chez eux. M. Coutoly au Mexique a su crer
l'union. Il installe en ce moment une chambre de commerce
consultative, et tous les nationaux se groupent volontiers autour de
lui. Il en sera toujours ainsi, lorsqu'un agent intelligent voudra
s'occuper avec tact des intrts dont il est charg. M. Coutoly
s'intresse aussi au relvement des deux colonies franaises de
Chacaltepec et de Saint-Raphal, situes sur le fleuve Palma, dans
l'tat de Vera-Cruz. En 1830, quelques fouriristes, pour appliquer
leurs doctrines phalanstriennes, achetrent l un morceau de fort
vierge, et y amenrent quelques paysans bourguignons sduits par leurs
thories. Mais le fait prouva bientt leur fausset. Le chef de la
colonie devint un petit tyran, qu'il fallut chasser; et ce n'est que
lorsque ces bons paysans, rentrant dans les voies de la nature,
travaillrent librement pour eux et leur famille, qu'ils virent natre
la prosprit.

Ces faits ne devraient pas passer inaperus: ils feraient tomber le
bandeau des yeux  ces personnes de bonne foi qui se laissent
facilement sduire par des doctrines analogues  celles de Fourier.

Les mmes maux et les mmes utopies renaissent  travers les
gnrations: il est toujours utile aux enfants de s'clairer des
essais faits par leurs pres, afin d'viter les mmes cueils.

Dbarrasss des chefs phalanstriens, les colons rencontrrent bientt
d'autres ennemis: les maladies et les voisins. Un Mexicain de bonne
volont leur vendit  Saint-Raphal, de l'autre ct de la rivire,
des terrains plus sains, et l'on eut deux colonies. Des gens
malintentionns ne cessaient de contester leurs proprits. Un ancien
prfet alla mme jusqu' faire assassiner un colon, nomm Bourillon, 
la suite d'une contestation de limite. M. Coutoly comprit bientt que,
si ce crime restait impuni, c'tait la ruine de la colonie: il obtint,
non sans effort, que justice ft faite. L'assassin est au bagne, et
les colons sont pleins d'esprance, d'autant plus qu'ils comptent que
la rgie franaise pourra faire avec eux un trait pour l'achat de
leurs tabacs. Une difficult plus grave provient de la zone dans
laquelle se trouvent ces colonies. D'aprs une loi de l'tat, aucun
tranger ne peut acheter des terres  une distance moindre de 5 lieues
des ctes, et de 20 lieues de la frontire nord. Or nos colonies sont
dans la zone rserve. Une dcision des Chambres pourra rgulariser le
fait, en tant que colonies cres par l'tat. Notre ministre se
propose de visiter prochainement ses compatriotes, accompagn du
ministre de colonisation.

Puisqu'on dpense tant de millions  crer des colonies nouvelles,
c'est bien le moins que l'on fasse quelque chose pour faire prosprer
celles qui existent! M. Coutoly a t lev en Allemagne, et en a
rapport des ides pratiques. Il a eu l'excellente pense de demander
au gouvernement mexicain communication des travaux publics projets,
afin de les faire connatre en France. Comme premier rsultat, il a
obtenu pour une Compagnie franaise la concession des travaux du
chemin de fer de Vera-Cruz. Si tous nos agents diplomatiques en
faisaient autant auprs des gouvernements chez lesquels ils sont
accrdits, l'on verrait plus souvent les capitaux franais employs 
l'tranger au lieu de se perdre en spculations de Bourse. Il ne nous
manque ni l'intelligence ni l'nergie; et, si nous nous rpandons peu,
c'est que nous ignorons beaucoup. Que de jeunes gens trouveraient un
emploi utile et lucratif dans ces entreprises  l'tranger! Nous
aurions plus de travailleurs et moins de dclasss.




CHAPITRE XI

     Dpart de Mexico. -- Les lignes de chemins de fer. -- La culture.
     -- Queretaro et la fin tragique de Maximilien. -- Arrive 
     Guanajuato. -- Trois tudiants journalistes. -- Un journaliste
     franais et la Commune de Paris. -- La ville de Guanajuato. --
     Visite de la mine de la Cata. -- Dtails d'exploitation. --
     Situation de l'ouvrier. -- Rendement. -- La mine de Valenciana.
     -- La hacienda de mineria de Saint-Franois-Xavier. -- Dtails de
     fonctionnement. -- Une aventure  l'hpital. -- Les oeuvres de
     charit.


Le 5 octobre, M. Marchand m'accompagne  la gare. Le train part  6
heures du matin. Les quais sont encombrs de balles de coton et de
blocs de marbre. La locomotive siffle, et me voil en route. Les
wagons sont les mmes qu'aux tats-Unis, longs et larges; ils ont
water-closet et robinet d'eau. Mais on peut difficilement se promener,
 cause du balancement. Plusieurs en prouvent mme le mal de mer. La
plupart des lignes de chemins de fer ont t concdes  des
Compagnies amricaines. Le gouvernement mexicain leur paie une
subvention de 6,000 dollars, soit 30,000 fr., par kilomtre, et la
construction cote souvent moins; mais cette subvention est donne en
bons reus en paiement des droits de douane, et ces bons perdent en ce
moment 20%. Deux lignes se dirigent vers le nord: le chemin de fer
national  voie troite, qui doit rejoindre  Laredo (Texas) la ligne
des tats-Unis. Cette ligne vient d'tre ouverte jusqu' Saltillo;
mais les travaux sont en ce moment suspendus, faute de fonds. On
espre nanmoins que, dans un an ou deux, la ligne sera compltement
termine. Une autre ligne  voie large, appele chemin de fer central,
va tre ouverte jusqu' Aguas-Calientes, station thermale. De l elle
traverse la rgion minire de Zacatecas, et rejoint les lignes
amricaines  Paso del Norte, dans le Nouveau-Mexique. Cette ligne
sera ouverte en juin prochain, et l'on pourra ainsi de Mexico aller en
wagon aussi bien  New-York qu' San-Francisco. Plusieurs autres
lignes sont en construction entre les deux Ocans. La ligne de
Vera-Cruz doit rejoindre Manzanillo, sur le Pacifique. Une autre ligne
doit unir le port de Tampico, sur l'Atlantique,  celui de San-Blas,
sur le Pacifique. Le port de Guajama, dans le golfe de la Californie,
sera mis en communication avec Tucson, dans l'Arizona,  travers le
Sonora. Corpus-Christi, sur l'Atlantique, sera reli  Laredo.
Plusieurs autres lignes sont concdes ou  l'tude. Dans peu de
temps, un rseau complet permettra d'atteindre facilement tous les
points de la vaste Rpublique et d'en exploiter les richesses. Il est
probable que ces richesses seront mieux utilises par la race
anglo-saxonne de l'Amrique du Nord, plus active et plus
entreprenante. Les Mexicains le craignent. Un d'eux me disait: Les
Yankees sont riches: ils viendront et achteront nos terres, et peu 
peu nous dpossderont; d'autant plus qu'ils aimeront changer les
glaces et les chaleurs de New-York contre le climat de Mexico,
tempr et dlicieux aussi bien en t qu'en hiver. Ce Mexicain
disait vrai: les Yankees sont en train de faire ainsi la conqute
pacifique de l'immense pays de leurs voisins; mais elle est lgitime.
Dieu a donn  l'homme la terre pour qu'il la travaille et s'y
multiplie, non pour la monopoliser en quelques mains, qui, jouissant
au loin du fruit du travail de leurs paysans, laissent ceux-ci languir
dans la misre. L'nergie et l'intelligence ne manquent pas aux
Mexicains; elles sont assoupies ou diriges vers l'assaut du pouvoir.
Il est probable que l'mulation les rveillera et les poussera dans
une meilleure direction. Les Mexicains ont peu de sympathie pour la
race anglo-saxonne, froide et positive. Communicatifs et potiques,
ils se lient bien mieux avec les nations de race latine. Dans ces
dispositions, il serait facile d'arriver, par des concessions de terre
et de travaux publics,  des combinaisons qui permettraient aux
Franais, aux Italiens, aux Espagnols, de prendre part 
l'exploitation des richesses du pays, sans en laisser le monopole aux
Yankees. Mais il est temps de poursuivre ma route.

[Illustration: Mexique.--Environs de Cordoba.--Palmier Royal.]

Le train suit la valle de Mexico. Dans les marcages, je vois des
buffles, et dans les prairies, des vaches et des chevaux. De vastes
champs de mas sont clturs par des haies de _cactus gigantea_. On
les appelle ici _organos_, parce qu'ils ressemblent  des tuyaux
d'orgue. Je remarque aussi souvent d'normes poivriers, qui atteignent
ici les proportions d'arbres de haute futaie, et des champs de figues
de Barbarie, qu'on appelle _tuas_. Les indignes les vendent au
march, s'en nourrissent, et en font une pte concentre, qu'ils
appellent _queso_, ou fromage de tua. Les villages ont tous leur
glise  coupole. Les _rancherias_ sont de plus en plus misrables. Ce
sont de pauvres maisons ou cabanes composes de terre, de paille, de
pierres poses  sec, de vieilles traverses de chemin de fer, ou mme
d'un lambeau de toile. Les membres d'une famille y vivent ple-mle.
Partout des troupes de baudets charrient le foin, la paille, le bois
qui alimente le feu de la locomotive. Je vois mme de pauvres Indiens
faire concurrence aux baudets: ils s'en vont dans la fort, et
rapportent sur leurs paules un long fardeau de bois, du poids de 18
arobas, presque 100 kilog., pour lequel on leur donne 2 ou 3 raux.

 toutes les gares, toujours les mmes gendarmes ruraux, arms
jusqu'aux dents, et de nombreuses filles ou femmes qui vendent des
fruits, des gteaux, des confitures et autres plats du pays. Dans
certaines gares on vend aussi des paniers, botes et autres travaux en
paille, des petits ouvrages et des lazos en fils d'alos.

[Illustration: Mexique.--Indienne vendant des tamales et des tortillas
(plats indiens).]

Nous traversons un terrain montagneux, et passons dans une seconde
valle. Mon baromtre anrode descend de 2,300  1,800 mtres; mais,
par contre, le thermomtre, qui marquait 20 centigrades dans la
valle de Mexico, monte ici  25.  Ercoles, j'aperois une fabrique
de cotonnade. Plus loin, je vois de pauvres Indiens nus. Enfin la
terre devient plus cultive: nous approchons d'une ville. Les vergers
ont des pommiers et des poiriers,  ct des orangers et des
bananiers. Les paysans arrosent leurs lgumes et leur mas au moyen
d'un trbuchet. Cet instrument primitif consiste en un levier form
d'une longue perche, qui porte  un des bouts un seau et  l'autre
bout une grosse pierre pour faire contrepoids. Le seau est pouss par
un homme dans le puits, o il se remplit, et vers dans une caisse,
d'o l'eau s'chappe dans les rigoles.

Les coolies de l'Hindoustan, plus habiles, emploient les boeufs 
tirer du puits de grandes poches de cuir ramenant 100 litres d'eau; le
Yankee, plus industrieux, installe un moulin  vent, et conomise ses
bras, qui feront autre chose.

Parmi les lgumes, je remarque un gros haricot, dont la plante a des
feuilles semblables  celles du tabac: on l'appelle _haba_ dans le
pays. Le mas est sem deux fois l'an: durant les six mois de pluies,
d'avril  novembre, il pousse et mrit; on le resme et on l'arrose
durant les autres six mois, et on a ainsi deux rcoltes l'an. Enfin
voici Queretaro, avec ses nombreuses coupoles. Cette ville compte
60,000 habitants, et rappelle la mort tragique de l'empereur
Maximilien. C'est le 19 juin 1867 qu'il fut extrait du couvent o il
tait prisonnier, et conduit sur le _Cerro de las campanas_,  500
mtres de la ville. Il y fut fusill avec le gnral Miramon. Le train
passe prs de cet endroit lugubre et suit sa route. Il traverse une
plaine bien cultive, o je remarque l'olivier de Provence, et des
nues de grives qui dvorent le mas. Vers 5 heures nous arrivons 
Silao. Le baromtre anrode marque 1,600 mtres d'altitude, et le
thermomtre, 30. Je prends l'embranchement de Guanajuato, et, deux
heures aprs, je descends dans la capitale de l'tat de ce nom. Elle
est situe au centre du principal district minier du Mexique. L'htel
est petit et encombr: je ne puis obtenir qu'une chambre sans fentre;
mais je n'ai pas le choix: il n'y a point d'autre htel convenable. Un
torrent voisin reoit les rsidus de l'tablissement et des autres
maisons, et envoie des miasmes qui,  une moindre altitude,
engendreraient certainement des maladies contagieuses.

Je passe la soire avec trois jeunes tudiants qui sont venus ici
fonder un journal, et j'ai la chance de leur acheter le premier
exemplaire du premier numro. Nous causons sur l'importance de la
presse et sur la grande responsabilit des journalistes: ils prchent
le peuple, et peuvent l'clairer ou le fourvoyer. J'indique  ces
novices plusieurs publications o ils pourront puiser  bonne source,
et je les quitte bien disposs  s'instruire pour instruire les
autres. Ces jeunes gens ramnent  ma mmoire le souvenir d'un
journaliste parisien avec lequel j'avais fait route dans les Antilles.
Il brodait ses correspondances d'inventions multiples, affirmant ce
qu'il n'avait jamais vu et les maillant de doctrines qui m'tonnaient
chez un homme sens.  mes observations sur ce procd, il rpond
qu'il crit pour les badauds, et que peu lui importe la vrit, pourvu
que le journal se vende. Quant aux doctrines, il ne croit pas un mot
de ce qu'il crit; son journal est radical et s'adresse aux
imbciles. Mon tonnement fut encore plus grand et je ne pus
m'empcher de lui dire qu'il jouait avec le feu, et que les communards
qui avaient brl Paris n'taient coupables d'autres choses que
d'avoir pris au srieux de tels journalistes qui au fond taient les
vrais incendiaires. Peut-on traiter d'un coeur si lger des choses si
graves!

Le lendemain je me rends chez le gouverneur pour lui prsenter la
lettre que j'avais apporte de Mexico. Comme il n'est pas encore au
bureau, j'utilise mon temps  visiter la ville. Elle est enclave dans
des montagnes qui laissent peu de plaine. Les rues sont troites et
les maisons entasses. Les quartiers ouvriers s'tendent sur les
flancs escarps; 80,000 habitants sont runis dans un espace troit,
mais l'atmosphre est pure  1,600 mtres d'altitude. L'air est
rarfi et les distances s'effacent. Un objet plac  une lieue parat
rapproch  1 kilomtre. En fait de monuments on agrandit l'glise de
la Compaia. La coupole perce  jour est d'un superbe effet. La
faade, en style baroque, surcharge de sculptures, est semblable 
celles qu'on voit dans toute l'Amrique espagnole. Un grand thtre
est aussi en construction.

 10 heures M. Manoel Muos Ledo, gouverneur de l'tat de Guanajuato,
me reoit avec bienveillance. Apprenant que je dsire visiter les
mines, il me donne une lettre par laquelle il me recommande  Don
Pablo Orozco, un des premiers ingnieurs du pays. M. Orozco regrette
que ses occupations du samedi ne lui permettent pas de m'accompagner
en personne, mais il appelle un domestique; il lui enjoint de seller
ses deux meilleurs chevaux et de venir me prendre  l'htel.

Peu de temps aprs l'Indien ramne un superbe cheval richement
harnach. Les ornements de la selle et les triers sont en argent
massif, la selle porte le lazo traditionnel, le revolver, l'pe et la
cravache. Je monte en selle et le domestique me suit sur un autre
cheval  distance respectueuse. Cet Indien, fort poli, montre beaucoup
de tact. Sur un signe il approche, rpond  mes questions et retourne
 sa place. Nous traversons la ville, et grimpons sur les flancs
garnis de maisons de terre, misrables demeures des ouvriers,
quelques-uns sont tendus  terre, ivres morts. Nous longeons un
torrent et arrivons  la mine de la Cata, la plus riche en ce moment.
Telle mine qui est aujourd'hui la plus riche peut devenir demain la
plus pauvre par la perte ou le rtrcissement du filon. Nous trouvons
le directeur au bureau, et comme la paye du samedi ne lui permet pas
de m'accompagner, il me fait conduire par un employ. Nous arrivons 
la mine  travers de petits sentiers. La porte en est soigneusement
ferme. Au dehors, de nombreux ouvriers et ouvrires brisent les
pierres pour sparer la partie qui contient le mtal; nous pntrons 
l'intrieur  la lueur d'une torche compose d'une corde d'alos
dtrempe dans une substance rsineuse. Aprs une longue descente, les
marches sont remplaces par des chelles. Nous parcourons des
galeries, descendons dans des puits, passons dans des trous o j'ai
de la peine  me faufiler; nous arrivons ainsi  de nombreux chantiers
o les ouvriers,  l'aide de l'aiguille et du marteau, percent la
roche et tirent la mine. La chaleur est intolrable. Aprs une
explosion, les gaz qui se dgagent rendent la respiration difficile.
Aussi ces pauvres ouvriers,  cette vie de taupes, sont bientt
puiss. Leur sang s'appauvrit faute d'air et ils deviennent
anmiques. La chaleur les force  travailler presque nus. Les divers
chantiers sont confis  un chef mineur qui, moyennant 40  45
piastres, doit faire un mtre de galerie de 4 mtres de diamtre.
Celui-ci prend  sa solde d'autres mineurs, et ils gagnent de 4  5
fr. par jour. Le travail se continue la nuit par d'autres ouvriers
travaillant dans les mmes conditions. Les pierres sont portes  dos
d'homme sur des wagonnets,  certaines galeries d'o elles gagnent le
puits d'extraction. Les porteurs reoivent 1 ral (60 centimes) par 25
arobas de 25 livres et gagnent de 4  5 raux par jour. Les femmes qui
font le triage des pierres reoivent de 3  4 raux par jour. Pour les
mines, on emploie la poudre dans la roche sche et dure, et la
dynamite dans l'eau ou dans la roche poreuse. Une mine de dynamite
produit l'effet de 10 mines de poudre et cote environ 1 fr. 25. La
mine de poudre cote 45 centimes ou neuf centavos. Le minerai le plus
riche contient 94 marcos par charge de 14 arobas; le marco quivaut 
6 raux. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait une moyenne
de 2,000 charges par semaine, donnant un produit de 7  8,000
piastres. Le minerai contient 45 grains d'or pour chaque marc
d'argent. Les employs comptables, surveillants, contre-matres,
reoivent 20 piastres par semaine. La mine est en exploitation depuis
15 ans et atteint 400 mtres de profondeur. Trois puits d'extraction
servent  ramener l'eau, les pierres et le minerai  la surface. Dans
un, les poids sont monts par machine  vapeur. Les deux autres
fonctionnent au moyen de 5 mules qui tournent une roue enroulant sur
un cylindre la corde dont un bout monte pendant que l'autre descend.
Pas de caisse d'pargne, pas de socit de secours mutuels. En cas
d'accident, l'ouvrier est soign aux frais de l'administration. S'il
reste estropi, il reoit un secours une fois donn. S'il meurt, la
famille reoit une indemnit dont le minimum est de 15 piastres. Dans
une telle situation, l'ouvrier est heureux d'avoir la foi! J'ai vu,
par-ci par-l dans la mine, des statues et des autels prs desquels il
vient puiser la force de continuer son dur labeur. Au sortir de la
mine j'offre un pourboire  l'ouvrier qui m'a prcd avec la torche,
et  mon grand tonnement il le refuse. Le mme fait se reproduit dans
ma visite aux autres mines.  mon retour au bureau, le patron avait
fait mettre de ct pour me l'offrir, un choix de pierres et de
cristallisations les plus curieuses.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Puits d'extraction de la mine
Valenciana. (600 mtres de profondeur.)]

Nous reprenons nos chevaux et grimpons la montagne pour atteindre le
puits principal de la mine la _Valenciana_, une des plus anciennes.
Son exploitation remonte  1740. Le patron nous accompagne. Nous
traversons des montagnes de dbris extraits depuis plus de 100 ans,
qu'on trie  nouveau. Les moyens perfectionns actuellement en usage
permettent d'en extraire encore une certaine quantit de minerai. Le
puits a 600 mtres de profondeur. Trois machines  vapeur de 30
chevaux chaque font tourner 16 cylindres sur lesquels s'enroulent des
cbles d'acier qu'on change tous les deux ans. Comme il faut porter de
trs loin l'eau douce destine  la chaudire, la vapeur qui a servi
est recondense et convertie en eau. Celle qu'on extrait du puits est
trop sature de matires minrales. Pour la boisson des ouvriers, on
apporte aussi de loin des barils d'eau  dos de mulet. Ce sont des
mules qui charrient aux diverses _haciendas_ le minerai. On les voit
dfiler par centaines. Deux autres puits fonctionnent de la mme
manire. Ils ont 11 mtres de diamtre et un d'eux a 800 mtres de
profondeur. Chaque cble monte son fardeau 8 fois par heure. La mine
emploie un millier d'ouvriers et extrait par semaine 1,600 charges de
minerai donnant  peu prs 5,000 piastres. Le salaire est le mme que
dans l'autre mine. La paye se fait le samedi soir. Le repos du
dimanche est respect par tous les mineurs. Nous suivons divers
sentiers dans la montagne et arrivons  la mine de Nopal. L, comme
partout, les employs sont arms de leur revolver. Le propritaire me
donne un guide et nous suivons un tunnel, puis nous descendons des
milliers de marches et pntrons dans de nombreuses galeries qui se
ramifient en tous sens. Le puits d'extraction a 500 mtres de
profondeur. Le minerai, les pierres et l'eau sont extraits au moyen
d'un cylindre mu par la vapeur et deux cylindres mis en mouvement par
des mules.

La mine est pauvre en ce moment; le minerai extrait ne donne
qu'environ 2,000 piastres par semaine. On est  la recherche de
meilleurs filons. Le mtal riche est export, l'autre est envoy  la
Monnaie que l'tat possde  Guanajuato et frapp en piastres
mexicaines.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Molino de la Hacienda de
San-Juan.--Broyage des minerais d'or et d'argent.]

Quelques propritaires de mines ont leurs _haciendas_; d'autres
vendent leur minerai aux propritaires d'_haciendas de mineria_. On
appelle ainsi l'usine qui pulvrise le minerai pour en extraire le
mtal. Nous descendons la montagne et venons visiter la principale
_hacienda_ du pays: celle de San-Frances-Xavier. Comme la nuit
approche, on me donne un garde pour m'accompagner.  la _hacienda_, je
vois une centaine de mules pour mettre en mouvement les machines. Le
minerai, par quantit de 500 quintaux par jour, est jet dans des
moulins pour tre rduit en petits morceaux. De l il tombe dans une
salle au dessous qui contient 50 _arastras_, ou lourdes pierres mues
chacune par deux mules, sous lesquelles le minerai se pulvrise.
Mlang  l'eau, il forme une pte terreuse qui va dans un rservoir
et de l sur un schoir en briques ou en ciment. On peut alors essayer
le degr de richesse du minerai. Cette opration est faite par un
essayeur public contrl par celui de la _Hacienda_. Le prix qui sera
pay au propritaire de la mine est bas sur ce degr de richesse
tabli par l'essayeur. La salle qui contient les 50 _arastras_
s'appelle _galera_, parce qu'elle est tenue sous clef et que les
ouvriers ne peuvent en sortir qu' de certaines heures.

Aprs avoir sjourn sur le schoir un certain nombre de jours, la
pte devenue mallable est porte au _Lavadero_. L elle est mlange
avec le mercure, en espagnol _azoque_. Quatre meules tournent la pte
noye dans l'eau, qui emporte les matires trangres et laisse au
fond le mtal amalgam avec le mercure. Cet amalgame est port 
l'_azoqueria_, salle o l'on spare le mercure au moyen d'un philtre
en peau. Le mtal est ensuite pos dans le _candelero_, vase en fer
enferm dans une cloche de mme mtal entoure de charbons. La chaleur
vapore le mercure restant, et cette vapeur est concentre de nouveau
au moyen d'un courant d'eau. Le mtal pur reste ainsi dans le vase et
on le prend pour l'envoyer  la Monnaie. Dans cet tablissement de
l'tat, on spare l'or de l'argent et on frappe les piastres. Le cot
de l'opration est d'environ 3%. La quantit de mercure qui s'chappe
dans chaque opration est calcule  5%.  l'hacienda, les meilleurs
ouvriers sont pays 4 piastres par semaine; les autres gagnent 4  5
raux par jour. L'Hacienda de San-Xavier envoie  la Monnaie du mtal
pour environ 200,000 piastres par an.

Il est nuit close lorsque nous quittons l'tablissement. Nous suivons
des sentiers solitaires et pntrons de nouveau dans les quartiers
ouvriers.  l'approche des glises, nous entendons le chant des
litanies; ces braves gens, aprs avoir reu leur paye du samedi,
clturent la semaine par le salut.

 l'htel, je rencontre un jeune couple en voyage de noce. Ce sont des
juifs de New-York, et en vritable juif, l'poux cherche  me vendre
pour 40 piastres une _Histoire des tats-Unis_ qui en vaut 2.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Ateliers de la Hacienda de
San-Juan.--Pulvrisation des minerais d'or et d'argent.]

Le 7 octobre, jour de dimanche, les glises sont remplies de peuple,
qui, faute de chaises, se tient accroupi par terre.  l'lvation
plusieurs lvent les mains en l'air en signe de supplication. Quel
dommage qu'on laisse ensuite empoisonner ce bon peuple par le _vino
mescal_. Cet extrait d'alos distill  22 degrs, ajout au spectacle
des courses de _toros_, le rend froce. Les affiches de la _Corrida_
sont sur tous les murs. Au surplus des saltimbanques parcourent les
rues avec musique, portant des placards o sont dessines les scnes
du combat pour entraner les gens.

Ne pouvant visiter la Monnaie, je me rends  l'Hpital. Je n'y vois
pas l'ordre et la propret qu'entretiennent dans ces tablissements
les Soeurs de Charit. Pendant que je parcours les salles, quelques
jeunes gens m'abordent et m'interpellent ainsi: _Es vousted dottor?_
Comme je sais que les Espagnols appellent _dottor_, aussi bien les
avocats que les mdecins, je rponds: _si senres_. Ils me prient de
me laisser conduire  l'inspection de quelques cas graves et
difficiles pour connatre mon apprciation. Je vois alors que j'ai
affaire  des tudiants en mdecine; je n'ose reculer, et me dcide 
jouer mon rle jusqu' la fin. Le premier cas concerne un pauvre
ouvrier qui a t frapp par une mine de dynamite. Les deux yeux sont
crevs, la figure est horriblement noircie et dchire, le bras droit
amput; mais le malade respire librement. L'appareil respiratoire est
libre, dis-je  ces jeunes gens, tout espoir n'est pas perdu. Ce que
vous avez  craindre c'est la gangrne, il faut l'en prserver par
l'acide phnique.--C'est ce que nous faisons, rpondent les lves,
contents de voir que mon avis concide avec le leur. Ils me conduisent
dans une autre salle et me montrent un pauvre cordonnier qui a sur
l'paule une norme excroissance de chair. En y appliquant le doigt on
sent le battement gal  une forte palpitation. Un de mes fermiers
avait eu la mme maladie; trois docteurs voulurent l'oprer, mais il
mourut par suite de l'hmorrhagie. Je crus donc pouvoir dire  ces
bons tudiants: Gardez-vous de l'oprer; il pourra vivre ainsi encore
des mois et des annes. Ils rpliquent: Le professeur hsite en effet
beaucoup  tenter l'opration. Me voici donc sauv encore pour cette
fois. Le troisime cas concerne un pauvre ouvrier qu'on vient
d'amener; il a reu une balle dans le ventre; un morceau d'entrailles
est sur le lit, un autre morceau sort du trou bant; la balle reste 
l'intrieur: Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lier l'intestin,
le cas me parat dsespr, les aliments ne pouvant plus suivre leur
voie naturelle. Telle est leur opinion. Je respire enfin voyant qu'ils
n'ont plus d'autres cas  me montrer; je leur dis adieu et m'en vais
tout tonn de mon aventure, mais jurant qu'on ne m'y reprendra plus.

En fait d'autres oeuvres, j'apprends qu'une Confrence de charit fait
les frais de trois coles runissant 200 enfants; que les dames de
charit entretiennent aussi plusieurs coles de filles, qu'une loterie
fait les frais de l'tablissement des enfants trouvs, et que le cur
a organis une cole d'arts et mtiers. Le pays manque d'eau, soit
pour l'irrigation, soit pour les besoins des mines. Le gouverneur
m'avait parl d'un projet de barrage pour recueillir les eaux des
montagnes. On formerait ainsi un lac artificiel qui fournirait l'eau 
un prix rmunrateur. Il dsirait que ce projet ft signal aux
capitalistes trangers. Il me remet aussi le mmoire imprim
concernant l'tat libre et souverain de Guanajuato. Ce mmoire a t
lu par lui  l'ouverture du dixime Congrs de cet tat. J'y relve
que l'tat de Guanajuato a une population de 968,113 habitants, que le
revenu en 1881 a t de 597,146 piastres, et les dpenses de 590,709
piastres; que l'tat possde 433 coles primaires instruisant 17,211
enfants; mais que 176,411 restent sans instruction; que les coles
secondaires et suprieures cotent fort cher et donnent un petit
nombre de mdecins, d'avocats et d'ingnieurs. Chaque lve gradu a
cot  l'tat 7,199 piastres pour les avocats, 5,185 piastres pour
les ingnieurs, 7,094 piastres pour les mdecins; que la bienfaisance
administrative a t fort chre et insuffisante, et qu'il importe de
s'en dcharger sur la charit et l'initiative prive; que le registre
civil pour 1881 accuse 21,047 naissances, 3,932 mariages et 34,032
dcs.  ce propos, le gouverneur se rjouit de ce que la mortalit
n'excde plus que d'un tiers les naissances, pendant que, les annes
prcdentes, cet excdent atteignait la moiti et mme les deux tiers.
Parmi les maladies dominantes, je remarque la petite vrole. 
l'article _mineria_, je vois qu'en 1881, dans l'tat, 128 mines ont
t dnonces, et 114 enregistres; que le nombre des mines
actuellement en exploitation est de 52, et celui des _haciendas de
beneficio_ de 38. Les 602 hommes de troupes de ligne et les 430
cavaliers que l'tat quipe pour la sret publique ont cot 293,510
piastres.




CHAPITRE XII

     Dpart de Guanajuato. -- Silao. -- La presse. -- Lagos. -- Route
      Ojuelos et  San-Luiz de Potosi. -- San-Luiz. -- Le Gouverneur.
     -- L'cole de _artes y oficios_. -- Le dpart. -- La femme du
     postillon. -- Je suis seul voyageur. -- Le brigandage. -- Les
     villages de l'intrieur. -- Un perroquet tratre. -- Les
     mendiants. -- Une nuit  Chalca. -- Un Barcelonnette. -- Un
     ancien colonel _garibaldien_.


Dans l'aprs-midi, je quitte Guanajuato, et  la station de Silao je
trouve la musique municipale jouant  la gare pour gayer les
voyageurs.  5 heures le train de Mexico entre en gare, et je m'y
installe pour arriver le soir  Lagos, point extrme de la ligne en ce
moment. Durant le trajet, je lis les nombreux journaux que j'achte un
peu partout sur le parcours. On peut savoir par eux ce qui se passe
dans les diverses villes.

Le dimanche, presque tous ces journaux impriment autant de posie que
de prose, et je constate qu'ici comme dans les autres nations latines,
le rle de la presse se rduit trop souvent  des personnalits et 
des passions de parti. Aprs les avoir lus je sais toutes les
intrigues et connais toutes les pithtes dont les adversaires se
dcorent; mais des vrais intrts du pays, du commerce, de
l'agriculture, de l'industrie, il en est rarement question. Dans
quelques jours, lorsque j'aurai pass la frontire, le dernier des
journaux amricains me dira ce que rapportent les mines, ce que promet
la rcolte, combien de droits de douane ont t perus dans la
semaine, le prix des terres et leur rendement, leur situation, les
machines et inventions nouvelles, etc.

Enfin,  8 heures du soir, je suis  Lagos. Dans cette ville de 20,000
habitants, je ne trouve qu'une mesquine auberge o on m'installe dans
une chambre  deux lits, ayant une seule porte pour toute ouverture.
Aprs le souper, je me mle aux promeneurs qui coutent une assez
bonne musique sur la place; puis je vais prendre mon repos  ct d'un
Canadien, marchand de machines, mon compagnon de chambre. Ce repos ne
sera pas long. Les trains de Mexico partent  4 heures, et les
diligences pour Guadalajara et Zacatecas partent d'aussi grand matin:
on veille les passagers  3 heures, et ils ne mnagent pas le bruit.

 6 heures du matin, je suis moi-mme install dans la diligence de
San-Luiz Potosi. La distance de Lagos  Saltillo est d'environ 180
lieues. La diligence la franchit en six jours, par une moyenne de 30
lieues par jour. Le prix est de 40 piastres (200 fr.) mais les bagages
paient presque autant. Pour un aroba (25 livres), le port est gratuit,
pour chaque autre aroba on paie 6 piastres, plus d'un franc la livre.

La diligence est une grande voiture dont la caisse peinturlure repose
sur des lanires de cuir. Des rideaux de cuir ferment les cts. 
l'intrieur il y a trois siges  quatre places chacun; le sige du
milieu est mobile; une courroie mobile y sert d'appui aux passagers.
Heureusement nous ne sommes pas au complet; 9 au lieu de 12. Sur
l'impriale, le cocher ne veut personne que ses deux postillons, 
cause des difficults de la route. Les sacs de cuir contenant la malle
pour les tats-Unis encombrent le derrire de la voiture; 8 mules nous
entranent au grand galop. Elles reprennent bientt le petit pas; nous
sommes encore dans la zone des pluies. Les chemins sont des lacs ou
des fondrires; nous avanons pniblement. Les champs de mas sont
clturs par des haies de _cactus gigantea_. Les villages portent les
traces des dernires guerres. Plus loin nous atteignons des collines
arides. Nous montons au pas les raides pentes, mais nous dgringolons
au galop les descentes  travers les rochers. Nos ttes heurtent
contre la voiture ou les unes contre les autres; parfois les sursauts
les envoient au plafond. Une dame, qui est pourtant indigne,
s'effraye, et  tout instant, lorsque la voiture se penche  droite ou
 gauche, elle se cramponne au voisin en criant: _abajamos! abajamos!_
Nous tombons, nous tombons. Toutefois, la frayeur ne l'empche pas de
fumer sa cigarette.

Vers 11 heures, on nous fait djeuner dans une petite auberge. J'y
remarque une bonne vieille qui doit avoir au moins 110 ans; sa peau
est un vrai parchemin. Je lui parle, elle rpond avec grce, tout en
se voilant avec sa mante par modestie. Nous continuons notre route,
aussi pnible que le matin, et vers 6 heures 1/2 du soir, nous
arrivons  Ojuelos, petite ville de 5,000 habitants. On m'installe 
l'auberge dans une chambre  deux lits, sans fentre. Toutes les
chambres ouvrent sur la cour intrieure, o sont remises les
voitures. C'est un peu comme les auberges de la Chine.

Je demande un bain pour me dlivrer de la poussire, on m'en promet un
pour le matin, si je veux bien le prendre dans une cuve.

Le lendemain matin  5 heures je cherche ma cuve, mais l'eau s'tait
enfuie par les douves mal jointes.  6 heures nous remontons en
voiture. La bonne humeur est gnrale. On lie bientt amiti dans ces
diligences comme entre compagnons de la mme infortune. La zone des
pluies est franchie, et la poussire que les roues envoient dans la
voiture nous touffe. Le nouveau conducteur me permet de m'installer
sur l'impriale. J'y jouis d'une belle vue et d'un air respirable,
mais bientt le soleil a brl ce qu'il a pu atteindre de ma peau;
elle tombera. Il n'est pas mauvais parfois de faire peau neuve. Les
diverses _haciendas_ que nous rencontrons ont des barrages qui leur
permettent de recueillir dans de petits lacs artificiels l'eau
ncessaire. Des vols de canards sauvages y prennent leurs bats. De ma
position leve, je peux voir de nombreux lapins et livres prs des
buissons me regarder avec curiosit. Parmi les voyageurs, un Espagnol
les tire de temps en temps, mais sans succs. Tous les passagers ont
carabine, ou tout au moins revolver et coutelas. Je suis le seul qui,
pour toute arme n'ai que mon couteau de poche, long de 7 centimtres.
 10 heures on me fait remarquer une croix. Elle est colle  une des
parois de la chapelle leve sur la Hacienda de Depetate. Cette croix
rappelle la mort du gnral Ramon de Miramon, fusill contre ce mur.
Il tait frre du gnral Miramon, fusill  Queretaro avec l'empereur
Maximilien. Vers 11 heures on nous descend  San-Antonio.  l'auberge,
pour djeuner, on ne nous donne que des os. La route suit toujours des
montagnes arides; il me semble traverser les Castilles ou le
dpartement des Basses-Alpes, mais un dpartement grand comme la
France.  3 heures 1/2 nous apercevons les nombreuses coupoles de
San-Luiz de Potosi. Nous traversons la plaine, o le paysan arrose le
bl au moyen de norias, et  4 heures nous sommes dans cette capitale
de l'tat de San-Luiz de Potosi.

Ma premire visite est pour le gouverneur. Il est au Conseil, et je
remets  son secrtaire la lettre que j'avais apporte de Mexico.
J'avais aussi une lettre pour M. Exiga, directeur de l'cole de _artes
y oficios_, et tout en me rendant chez lui, je visite la ville. La
_plaza de arme_, o est mon htel, est digne d'une grande ville. Une
belle statue de bronze y occupe le centre d'un magnifique square. Les
maisons sont en adobe et  un rez-de-chausse: quelques-unes ont un
tage au dessus.

Les rues sont droites et larges dans la ville nouvelle, et troites
dans la vieille ville. Quelques glises, comme la cathdrale, sont
vastes et belles; d'autres sont surcharges de dorures, de
sculptures, et d'ornements de toute sorte  la manire espagnole.
Partout l'image de la Trinit, consistant en trois figures d'hommes
absolument semblables; et partout aussi ces laides statues habilles
de chiffons de toutes couleurs. Un parc aux abords de la ville est
assez vaste, mais entirement nglig.

San-Luiz est une des villes importantes du Mexique. Aprs Mexico, qui
compte 200,000 habitants, Lon en possde 100,000, Guadalajara 80,000,
Guanajuato 70,000, et San-Luiz 50,000.

J'arrive enfin chez M. Exiga, qui a la bont de me faire visiter son
cole. Elle runit 130 garons internes, rpartis en 7 ateliers de
serruriers, menuisiers, cordonniers, imprimeurs, etc. Ces enfants
apprennent aussi le dessin linaire et d'ornement, la tenue des
livres, l'anglais, le franais et la musique. L'Indien a de grandes
dispositions pour la musique. Dans la cour, une quarantaine d'enfants
excutent de jolis morceaux sur des instruments  vent. Le maestro est
un Indien qui est devenu une vraie clbrit dans son art. Cette cole
a t fonde par le gouvernement et vit  ses frais. C'est de l'argent
bien employ.

Je prends rendez-vous avec M. Exiga pour la soire.

 l'htel je trouve une lettre que m'envoyait M. Guttierez, gouverneur
de l'tat. Il me recommandait  M. Jsus Sanchez Lozano, _jefe
politico_ du district minier de Catorce, o j'esprais visiter encore
quelques mines. Dans la soire, M. Exiga me prsente  plusieurs de
ses amis, avec lesquels nous pouvons causer des choses du pays, et un
peu tard je viens  l'htel chercher mon repos.

Le 10 octobre on m'veille  3 heures du matin. La voiture part  4
heures. Je suis seul passager. Malgr la satisfaction d'tre sans gne
dans la voiture, je ne puis me dlivrer d'une certaine apprhension.
Je suis seul et sans armes, livr  des postillons inconnus, arms de
coutelas et de revolvers. Je dois ainsi traverser, par une route de
plusieurs jours, un pays  peu prs dsert o les brigands viennent 
peine de cesser leurs exploits! Mais, courage! en avant,  la bonne
Providence! Dieu m'a conduit jusqu'ici, il me conduira bien jusqu' la
fin! Le postillon est dj  son poste lorsque sa jeune femme arrive,
lui porte sa couverture, allume sa cigarette et sa torche rsineuse,
et lui remet son djeuner pour la route. La femme du peuple a bien du
mrite, et sous les haillons bat souvent un noble coeur! Nous avanons
dans les tnbres, puis l'aube arrive, et avec elle le rveil de la
nature. Les oiseaux gazouillent leur prire du matin, les sommets des
collines se dorent, le berger pousse ses chvres et ses brebis, les
_picadores_  cheval mettent en route les mules et les baudets, et les
jeunes filles s'en vont  l'eau avec leurs gracieuses urnes sur
l'paule. Les conducteurs ont tous coutelas et revolvers. Je remarque
quelques charrettes conduites par des femmes, et cela me rassure.
Aprs la guerre civile, le gouvernement s'est appliqu  dtruire le
brigandage. Les populations paisibles qui en souffraient s'y sont
prtes volontiers, en apprhendant elles-mmes les malfaiteurs pour
les consigner  l'autorit. Ceux qui ont chapp aux balles et  la
prison sont pour le moment rfugis dans les montagnes. Les routes que
je parcours portent les traces de leurs exploits. Par-ci, par-l, je
remarque des croix, et lorsque je demande au conducteur ce qu'elles
signifient, il me rpond invariablement: _ladrones!_ Il veut dire
qu'elles rappellent les massacres des voleurs. Tout le monde tant
arm, le vol est prcd d'une lutte, et le voleur devient
ncessairement assassin.

Le pays que nous traversons est un immense champ d'normes cactus 
figues de Barbarie. Les indignes en prennent les feuilles, qu'ils
passent au feu pour dtruire les pines, et les donnent aux boeufs,
qui en sont friands. Aux cactus succdent les youcas, dont
quelques-uns atteignent une hauteur considrable. On les dirait les
gants du dsert. Par-ci, par-l, quelques villages en adobe et
quelques haciendas au bord d'un tang. Les paysans suspendent  l'air
les btes qu'ils tuent, et malgr la chaleur du soleil, l'air,  cette
altitude de 1,800 mtres, les conserve assez longtemps. Le gibier
abonde et ravage les champs de mas.

Vers midi on s'arrte dans un village pour djeuner; je visite les
pauvres habitations de terre, adressant la parole aux personnes que je
rencontre. Les femmes sont craintives, les enfants curieux viennent
voir l'tranger, les hommes rpondent poliment  toutes mes questions.
Dans une de ces pauvres cabanes, je trouve un perroquet; il me touche
gentiment de la patte, monte par le bras sur l'paule et sur la tte;
mais le tratre! il saisit mon beau chapeau de Panama, et d'un coup de
son bec crochu lui fait un large accroc.

Dans l'aprs-midi le soleil devient plus chaud et la poussire
fatigante.  Venado je vois une usine  coton. Pendant qu'on change
les mules, je suis entour de mendiants qui veulent tous leur petite
monnaie, et s'en vont en bnissant l'tranger. Au moment o l'on jette
le lazo  une mule, elle russit  se sauver et part furieuse 
travers le village, gagnant la campagne. On la rattrapera plus tard.

Le soir, vers 6 heures 1/2, j'arrive  Chalca, o je dois passer la
nuit. Bientt la diligence qui fait le service en sens inverse arrive
aussi, et amne 1 Italien, 1 Franais, 2 Amricains, 1 capitaine et 1
gendarme mexicains. Il n'y a que deux chambres dans l'htel, et selon
l'usage du pays, la porte sert de fentre. Je partage la mienne avec
les deux Amricains. Aprs le souper mon compatriote me raconte qu'il
est de Barcelonnette et qu'il vient d'installer un nouveau magasin
d'toffes dans les environs. L'Italien est un ancien colonel
garibaldien qui a fait la campagne des Vosges. Le gouvernement
mexicain l'a nomm agent de colonisation et lui donne 300 piastres par
mois pour qu'il cherche vers la frontire amricaine les endroits les
plus propices  l'tablissement de colonies de race latine. Il en
profite pour s'occuper de ventes de terrains. Il m'en cite
quelques-uns comprenant plusieurs lieues carres  des prix variant de
1  100 fr. l'hectare. Lorsqu'il dcouvre des terrains qui n'ont pas
t enregistrs, dans le but d'viter la contribution, il les signale
au gouvernement, qui en reprend possession et les vend. Il
collectionne aussi pour le compte du gouvernement des fossiles, tels
que os de mastodontes et autres, destins au muse de Mexico. Dans les
environs de Chalca, une mine de plomb argentifre emploie en ce moment
500 ouvriers. Elle en employait 4,000 quand elle tenait les filons
riches. Je quitte mes voyageurs et je m'en vais sur ma dure couche,
car on m'veillera  3 heures du matin.




CHAPITRE XIII

     Dpart de Chalca. -- Je fais un heureux. -- La Hacienda de Solis.
     -- Matehuala. -- Les mines du district de Catorce. -- La ville de
     Cdral. -- La Hacienda de beneficio de Don Antonio Verume. -- Un
     garon qui veut apprendre l'anglais. -- Le vin de Membrillo. --
     La Hacienda el Salado. -- Les toiles d'alos. -- Les briques
     d'adobe. -- On dompte un cheval sauvage. -- La soire et la nuit
      la Hacienda la Ventura. -- Un inconnu. -- Le gibier. -- Les
     fauves. -- La ville de Saltillo. -- Le chemin de fer. -- Le chien
     des prairies. -- Monterey. -- Laredo. -- Arrive  San-Antonio.


Le 11 octobre,  4 heures du matin, nous sommes en route, et je
continue  occuper seul la voiture. Le conducteur est toujours
accompagn d'un postillon et d'un gamin, apprenti postillon. Ce
dernier gagne 1 fr. par jour, le postillon 2 fr., et le conducteur 5
fr. Le postillon et son aide sont souvent obligs de renouer les
courroies casses, de courir auprs des mules de devant, car il y a
triple attelage. Ils regagnent le sige en grimpant par des petits
bouts de fer attachs  la voiture, pendant qu'elle continue sa course
et ses sursauts. Dans une de ses ascensions, le petit gamin est tomb
il y a peu de temps, la roue lui a pass sur le bras; il le porte
envelopp. Il me demande la permission de se reposer par intervalles
dans la voiture, ce que je lui accorde volontiers. Il est couvert de
haillons et porte des semelles de cuir attaches aux pieds par des
courroies. L'intrt que je lui montre le rend confiant, et  un
moment donn il me dit: _io me voi a suya tierra_: je m'en vais 
votre pays, emmenez-moi.--Et que viens-tu y faire?--Je vous servirai
et je pourrai vivre; ici les 20 sous que je gagne sont  peine
suffisants pour payer la nourriture que je prends en route, et malgr
le mtier pnible et dangereux, je suis toujours dchir; je ne puis
arriver  m'acheter une paire de souliers; et ce disant il me montre
ses haillons et ses pieds meurtris. J'avais un veston de laine que
j'avais achet dans les Pyrnes et qui avait dj fait mon premier
tour du monde. Il m'avait rendu bien service dans les plaines glaces
du nord de la Chine. Je le lui donne; il le met  l'instant, il est
dans la jubilation; mais je doute que son bonheur soit aussi grand que
le mien. Il n'y a pas de joie comparable  celle de faire des heureux.

 8 heures nous arrivons  une hacienda importante, appele Solis,
proprit d'un Espagnol. Je me dirige vers la maison du matre; la
dame, qui se tient sur la porte, un bambin au bras, se sauve  mon
approche. Je visite la chapelle et vois sur la place 12 hommes occups
 grener du mas en frottant les pis sur un cylindre form de noyaux
d'pis de mas troitement lis. Une machine mue par un seul homme
grnerait plus de mas en moins de temps, et les 22 bras rendus ainsi
disponibles seraient une nouvelle force productive. Je reviens au
_rancho_ o je dois djeuner. Il est couvert en feuilles de _youcas_.
Plusieurs images de saints tapissent les murs d'adobe. Sur le lit une
petite harpe indique le got de la musique chez les habitants. Une
bonne vieille me sert quelques aliments primitifs; je lui demande
combien d'ouvriers occupe la ferme, elle me rpond: _una maquina!_
C'est sa manire d'exprimer un grand nombre. Mme rponse concernant
les animaux, les bergers, etc. Heureusement un Indien, qui me parat
intelligent, est mieux au fait, et rpond  plusieurs de mes
questions. La ferme a 5 lieues de long; elle a vendu rcemment 400
mules au prix de 34 piastres chaque. Le cheval non dompt se vend 12
piastres, et celui qui est dompt 48. Un bon ne vaut 20 piastres; les
vaches se paient de 15  30 piastres, selon la quantit de lait. Une
paire de boeufs de labour vaut 40 piastres; les moutons, 3 piastres.
Les bergers chefs sont pays 120 piastres l'an; les _pones_, hommes
de travail, reoivent 2 raux (1 fr.) par jour. Une _criada_ (bonne)
est paye de 3  6 piastres par mois; la viande se vend. 1 ral la
livre. Les travailleurs achtent  la boutique du patron tout ce dont
ils ont besoin. Les prix sont calculs de manire qu'aprs avoir 
peine mang, le pon reste avec ses haillons et n'a jamais le sou.

Mais les mules sont atteles et je reprends ma route, grimpant sur
l'impriale pour viter la poussire. Les cactus font place  une
espce d'acacia mimosa aux grandes branches. Elles avancent vers la
voiture et m'ont gratign plus d'une fois. Cet arbre donne un fruit
dont le btail est friand. Par-ci par-l quelques chiens des prairies
et de nombreuses vipres. Elles se nourrissent d'un fruit rouge
produit d'un cactus appel _nopali_. Au loin se dessine la sierra de
Catorce et un pic volcanique appel _el frai_.

 1 heure 1/2, nous arrivons  Matehuala, ville de 18,000 habitants;
la place est plante d'arbres et les rues assez propres. Le chef
politique, M. Jsus Sanchez, me prsente  un Franais, _haciendado_
ou propritaire dans le pays. J'aurais voulu m'arrter quelques jours
pour visiter les nombreuses mines du district de Catorce. M. Sanchez
m'en aurait fourni toutes les facilits, mais le steamer de
San-Francisco pour l'Australie part le 20 octobre, et j'ai encore bien
du chemin  faire. Le manquer serait se mettre dans la ncessit
d'attendre un mois pour l'autre dpart, et arriver dans l'hmisphre
austral au moment o le soleil l'atteint de plus prs. Je me contente
donc de demander  M. Sanchez des renseignements verbaux, qu'il me
fournit avec la plus grande obligeance.

Le district de Quatorce contient 45,000 habitants et possde 5 mines
de plomb, d'argent et de cuivre. Chaque mine emploie de 200  800
ouvriers. Les contre-matres sont pays 2 piastres par jour, les
ouvriers travaillent  _tarea_ ( la tche), et reoivent tant par
mtre de trou de mine, tant par mtre de galerie, etc. Il n'y a point
de socit de secours mutuels, mais les propritaires prennent chaque
jour une _cuchara_, moiti d'une corne de boeuf, de minerai qui est
mis  part et vendu par intervalles. Le produit est confi 
l'administration, qui le distribue aux ouvriers en cas d'accident ou
de maladie, selon les besoins de la famille. Le gouvernement projette
des lois d'assurance et d'conomie obligatoire d'aprs le systme
allemand; mais avant d'conomiser il faut avoir d'abord le ncessaire.

M. Sanchez m'engage  visiter,  Cdral, la _Hacienda de Beneficio_,
de Don Luiz Antonio Verume, qui est la plus importante. Je m'y rends
vers le soir,  mon arrive dans cette ville. Le directeur a la bont
de m'accompagner lui-mme et de me donner de minutieuses explications.
Le minerai d'argent vient de la mine de Concepcion, et est trait de
trois manires diffrentes, selon sa composition. Il donne environ 3
marcos 1/2 de mtal par tonne de minerai. Le premier systme est celui
que j'ai dcrit en parlant de la Hacienda de Saint-Franois-Xavier 
Guanajuato. Il a t invent il y a 300 ans par Mdina, aux mines de
Pachuca. Le deuxime systme est employ pour le minerai plus riche.
On le place dans un four, avec du charbon et certains ingrdients. Par
l'action du feu le plomb s'oxyde et l'argent reste spar.

Le troisime systme, invent par Alfonso Barba au Prou, il y a 400
ans, est l'amalgamation chaude employe pour le minerai contenant des
iodures et bromures. Ce systme tient des deux premiers. Un quatrime
systme est employ  Sonora et ailleurs, et consiste  extraire
l'argent en le convertissant en chlorure au moyen du sel. Le mercure
employ ici provient des mines d'Almaden en Espagne. On le paie 50
piastres le quintal, et il perd de 10  12% dans chaque opration. Les
ouvriers gagnent depuis 4 raux jusqu' 2 piastres par jour. Il y a 5
mines  Catorce; 3 sont en perte en ce moment.

Cdral compte 5,000 habitants. Sur le march je vois des oranges et
des citrons; mais  l'htel je ne puis obtenir de vin. On me donne un
vin de _membrillo_ (de coing) qui ressemble au vin cuit. Le garon qui
me sert me demande le nom anglais de chaque objet qui lui tombe sous
la main. Il en connat dj plusieurs; dcidment il veut se rendre
aux tats-Unis.

Aprs souper, je prends mon repos dans une chambre  quatre lits, o,
pour cette fois, je suis seul.

Le lendemain matin  4 heures j'veille les conducteurs et postillons.
Ils ont pass la nuit sous le portique, tendus par terre dans une
couverture. Le garon de la veille m'apporte une chandelle de suif, et
commence  me demander comment s'appelle le chandelier en anglais,
comment le bol, la cuillre, le sucre, le caf: il tient  continuer
sa leon.

Peu aprs les mules nous ramnent au milieu du dsert. Une odeur
parfume m'avertit que sous les buissons poussent des plantes
aromatiques. Les matines sont presque toujours brumeuses, mais vers 9
heures le soleil se montre. Il a bientt sch la rose, et la
poussire devient intolrable. Toutes les fois que, dans un village ou
 une hacienda, on change les mules, je profite du temps pour visiter
les maisons et les ranchos. Ils sont toujours bien misrables.
Quelques-uns ont pour toiture des feuilles d'alos. Dans ces pauvres
cabanes couchent la famille et les chiens ple-mle: le matin les
femmes sont occupes  faire les _tortillas_; elles broyent entre deux
pierres la graine de mas et prparent dans un polon de petits ronds
de pte mince, comme le font les Bretons avec le bl noir. Des fours
en adobe,  ct des ranchos, indiquent qu'on sait faire aussi le
pain. Dans une rancheria[4], au-dessus d'un noria on a suspendu un
mouton entier pour le desscher  l'air.

         [Note 4: On appelle ainsi une runion de ranchos ou
         habitations des paysans.]

Ces norias, tourns par des mules, ne montent que quelques petits
seaux de cuir.

 11 heures 1/2 on m'arrte pour le djeuner  la hacienda _el
Salado_. L'administrateur m'apprend qu'on y sme 800 fanegas de mas
par an (la fanega quivaut  75 livres.) Cette culture se fait 
mtairie. L'an dernier le propritaire a eu 20,000 fanegas pour sa
part. L'hacienda nourrit aussi de nombreuses btes: 4,000 chevaux,
1,000 nesses, 2,000 vaches. On vend 600 chevaux l'an, au prix moyen
de 40 piastres. Les habitants qui vivent de la ferme sont environ 600.
Ils n'ont point d'glise, mais des coles pour les deux sexes. Dans
cette hacienda, je vois prparer le fil d'alos. On prend la partie
intrieure de la plante, on la presse avec une rgle de fer contre un
rouleau de bois, et on tire par un bout. La partie grasse de la plante
est ainsi racle, et reste la partie filandreuse, qui est sche au
soleil. D'autres ouvriers prennent ces fils et en font des ficelles et
des cordes par un procd primitif. J'en vois qui, avec ces ficelles,
font une trame qu'ils tendent dans la cour et la tissent en toile
grossire d'emballage. D'autres empilent les filaments, qu'ils
recouvrent d'un morceau de toile. Ce sont des selles ou bts pour les
mules et les baudets. Un peu plus loin un Indien fait les briques
d'adobe. Il mlange une terre argileuse  du fumier, ptrit le tout
avec de l'urine de cheval, et met la pte dans un moule. Il en rsulte
une brique large de 30 centimtres, longue de 45, paisse de 10, assez
semblable aux briques chinoises. Elle rsiste  l'action de l'eau.
Avec ces briques on fait toutes les constructions dans l'Amrique
espagnole. Dans les haciendas, elles servent aussi  construire
d'immenses cnes dans lesquels on enferme la rcolte.

Trois Indiens s'en vont de maison en maison, de rancho en rancho,
jouant de la mandoline, de la harpe et de la guitare; ceux qui les
demandent les paient 5 fr. l'heure.

Nous continuons notre route, et au prochain relais je vois dompter un
cheval sauvage. Un Indien se tient en croupe avec peine; l'animal, par
de terribles sauts de mouton, cherche  le jeter  terre; un autre
Indien, avec une habilet qui tient du prodige, le lace de loin,
tantt  une jambe, tantt  une autre, et arrte son lan.

Vers le soir, nous arrivons  la hacienda _la Ventura_, pour y passer
la nuit. Le soleil envoie de l'horizon ses derniers rayons qui
transforment les nuages en montagnes de feu. Les bergers ramnent
leur troupeau, et les chiens, leurs fidles auxiliaires, poussent les
retardataires. Les chevaux viennent s'abreuver  l'tang, qu'ombragent
des saules sculaires. Un petit agneau qui s'gare me lche la main;
les poules, les canards et les oies cherchent leur perchoir; le
cultivateur rentre sa charrue, les enfants se runissent et commencent
leurs chansons et leurs rondes. Les feux s'allument dans les ranchos
et le son doux de quelques harpes se fait entendre. Ceux qui habitent
la campagne connaissent le charme des soires de la ferme  la belle
saison. Je jette quelques sous aux enfants, qui courent et se
prcipitent pour les saisir, et je visite quelques ranchos. La belle
scne de la nature a son revers lorsque je rentre  l'auberge. Bientt
la voiture qui vient de Saltillo arriv et amne des voyageurs. Il n'y
a que deux chambres, sans fentre, et nous sommes huit.  table,
maigre souper; pas de vin et une mauvaise _cerveza_ (bire)  5 raux
la demi-bouteille. Heureusement, j'ai encore un peu de rhum que j'ai
apport de la Jamaque. On me dit que la ferme appartient  un gnral
ex-ministre de la guerre et que l'auberge est pour son compte. Si
j'tais gnral et que je voulusse me mler de faire l'aubergiste, je
m'efforcerais de mieux traiter mes htes. Aprs le souper, un superbe
clair de lune nous invite  sortir.

Prs de la ferme, un moulin  vent, fabriqu  Sant-Antonio, sert 
tirer l'eau d'un puits. On voit que nous approchons des tats-Unis. Un
Indien plein d'exprience et de bon sens me renseigne sur beaucoup de
choses. L'hacienda a cot 10,000 piastres  son propritaire, il y a
deux ans. Il en demande maintenant 40,000. Mon interlocuteur m'en fait
le budget annuel: 1,000 fanegas de mas  3 piastres, 3,000 piastres;
500 moutons  3 piastres, 1,500 piastres; 200 mules ou vaches  20
piastres, 4,000 piastres; produit de l'auberge  une moyenne de 6
voyageurs par jour,  2 piastres chacun, 4,000 piastres. Total 12,500
piastres. Dduire 2,500 piastres de frais annuels, reste net 10,000
piastres, soit 50,000 fr. Avec cela on peut vivre commodment 
l'tranger, se promener au _central Park_  New-York, ou jouer au
billard dans un caf de Paris. Mais pendant ce temps le reboisement
des collines ne se fait pas; les sources de la montagne ne sont pas
utilises, le dfrichement ne se poursuit pas, la situation des
pauvres Indiens gardiens de troupeaux ou semeurs de mas ne s'amliore
pas.

Le lendemain matin  4 heures, au moment o la voiture se met en
marche, un grand gaillard arm de coutelas et de revolver entre et
s'assied en face de moi. Il s'tend sur son banc pour dormir. On
m'avait pourtant dit qu'il n'y avait pas d'autres passagers; qui est
cet tranger?--Je lui demande o il va; il me rpond:  une
_hacienda_. Pour la premire fois dans ma route, j'ai un peu
d'apprhension, mon dernier jour de voiture serait-il le moins
heureux? Je surveille l'inconnu et attends l'aube avec impatience.

Lorsque le jour arrive, j'veille l'trange compagnon et lui demande
divers renseignements. Il m'apprend qu'il est le chef de la poste et
qu'il va visiter une station voisine. J'en profite pour me renseigner
sur tout ce que je vois. Un Indien  cheval ramne au bout du lazo un
_teon_, espce de porc pic. Je vois sur une charrette un jeune cerf,
et j'apprends que cet animal abonde dans les environs: de temps en
temps quelque carcasse de vache ou de cheval; ce sont les lopards,
les petits lions d'Amrique et les ours qui les tuent et en font leur
pture. Mon compagnon me quitte et je continue ma route  travers des
collines rocailleuses et dsertes. L'immense plaine que je traverse
depuis 6 jours est  16 et 1,800 mtres d'altitude. Le thermomtre
montait  30 dans le jour et descendait  20 durant la nuit.

Cette plaine ressemble  celle du Punjab dans l'Hindoustan. Mais l
l'Hindou a creus partout des puits par lesquels il arrose son bl, et
la population s'est multiplie. Ici l'Indien n'est pas propritaire,
il ne peut penser  aucune amlioration; il languit et la population
diminue.

Lorsqu'en un pays assez grand et assez riche pour nourrir dans
l'abondance de nombreux millions d'habitants, on en voit languir un
petit nombre, il faut croire que l'organisation sociale laisse 
dsirer. Avant la conqute espagnole, le Mexique nourrissait
16,000,000 d'habitants, et il n'y avait alors ni les voies de
communication qui empchent les famines, ni les machines
perfectionnes qui multiplient l'action de l'homme. Le Mexique
devrait nourrir maintenant dans l'abondance au moins 100,000,000
d'habitants, et il n'en contient que 10,000,000!

Le soir,  5 heures, j'arrive  Saltillo,  l'htel _Escoban_.

Saltillo,  1,500 mtres d'altitude, est dans l'tat de Coahuila et
contient 18,000 habitants.

La ville est assez bien trace; une _alameda_ fournit aux habitants
une promenade ombrage. L'glise est surcharge de sculptures; au
march je remarque de nombreux restaurants pour le peuple. Sur les
murs, les perptuelles affiches de _Corrida de Toros_.

J'espre enfin trouver un bain. On m'adresse  un tablissement hors
la ville. On s'y baigne dans un rservoir  eau courante.

Dans quelques mois les deux rpubliques de l'Amrique du Nord seront
relies par le chemin de fer. Le voyageur ne sera plus ballot durant
de longues journes dans la diligence, mais je ne regrette pas ma
course: elle m'a permis de voir et de juger sur place l'intrieur du
pays.

14 octobre.--Le temps presse, et quoique je n'aime pas voyager le
dimanche, je suis forc de continuer ma route.  5 heures du matin je
trouve l'glise encore ferme et le peuple attendant  la porte.  6
heures je suis  la gare pour le dpart. Cette gare est un simple
wagon o l'on prend son billet; une tente sert de bureau pour
l'enregistrement des bagages. Le tronon de Monterey  Saltillo n'est
ouvert que depuis un mois. La voie a 0m 93 de large; les traverses
sont en sapin; les rails, en acier, y sont tenus par un clou.

La campagne est bien cultive: les pommes, les poires et le raisin
viennent  merveille. Les animaux s'effraient et fuient au passage des
trains. Les premiers jours les Indiens en faisaient autant. Bientt
nous entrons dans une rgion montagneuse, et nous descendons
rapidement.  Pescheria on me parle d'une grotte gigantesque des
environs. D'aprs la description qu'on m'en fait, elle dpasserait en
grandeur et en beaut la fameuse grotte Adelberg des environs de
Trieste. Un jeune Franais que je trouve dans le train m'apprend que
son pre est propritaire d'une des 5 filatures de coton de Saltillo.
Sa filature a 1,000 broches. Cette industrie est en progrs, mais les
impts sont en train de la ruiner.

Nous voyons encore quelques chiens des prairies; ils sont trs habiles
 chasser le livre.  cet effet, ils se runissent par bandes. Les
uns se postent comme nos chasseurs, et les autres font la battue.
Lorsqu'un d'eux a saisi le gibier, il appelle et attend les autres
pour le partage. Les _zorra_ ou renards abondent aussi, et parmi les
serpents, celui  sonnette est le plus commun.

La voie continue  descendre et traverse les cours d'eau sur des ponts
de bois.  Santa-Cattarina, mon baromtre anrode ne marque plus que
500 mtres d'altitude, et je revois la canne  sucre. La scheresse
persiste ici comme dans tout le nord du Mexique. La rcolte de mas
est perdue, le prix en doublera et la maigre pitance du peuple en
sera encore rduite. Les wagons portent crit en langue anglaise et en
langue espagnole la dfense de fumer. Tous les Mexicains fument, les
Amricains du Nord se plient  la consigne. J'ai dj remarqu bien
des fois le penchant  faire peu de cas de la loi chez les nations
latines, et l'habitude contraire chez les Anglo-Saxons.

 Monterey, capitale de Nueva-Leon, j'aperois, au pied d'une colline,
une chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Enfin, nous sortons des
montagnes et abordons la plaine sans fin. Vers 7 heures du soir, 
Laredo, nous atteignons le Rio-Grande, que nous traversons sur un pont
de bois. Cette rivire m'a paru fort troite et ment  son nom. La
petite ville de Laredo est  cheval sur les deux rives; nous stoppons
sur la rive des tats-Unis de l'Amrique du Nord, et je change mon
wagon contre un Pullmann sleeping-car. Le matin, quand je quitte mon
lit, je me trouve  la gare de Sant-Antonio, capitale du Texas.




CHAPITRE XIV

tats-Unis.

     Le Texas. -- Les progrs depuis l'abolition de l'esclavage. --
     Les Congrgations religieuses. -- Prix des terres. -- Les
     casernes. -- Les Ngres et leur ostracisme. -- Dpart pour
     San-Francisco. -- Les mtiers d'un Yankee. -- Les plantations de
     coton. -- Les _cliffs_ du Rio-Grande. -- Les stations dans le
     dsert. -- La consommation de la bire. -- Le Nouveau Mexique. --
     L'Arizona. -- Les Mormons. -- Les Chinois. -- Le Rio-Colorado. --
     Yuma. -- Indio. -- Le dsert du Colorado.


Le Texas appartenait au Mexique: il fut annex aux tats-Unis avec le
Nouveau Mexique et la Haute-Californie, en 1848,  la suite d'une
guerre acharne qui amena les Amricains du Nord jusqu' Mexico. Le
Texas est l'tat le plus vaste des tats-Unis; il comprend 170,000,000
d'acres ou 266,000 milles carrs, avec plus d'un million et demi
d'habitants. Il nourrissait en 1881 plus de 14,000,000 d'animaux, dont
1,000,000 de chevaux, 5,500,000 moutons, 5,000,000 de boeufs et
2,000,000 de porcs. Depuis 1881, ce nombre a augment de plus de
4,000,000. Les tats du Sud, si prouvs par la guerre de scession,
ont non seulement retrouv leur ancienne prosprit, mais l'ont
augmente. La culture du coton est plus que double et une grande
partie est dj file sur place. Sur le Mississipi on utilise mme les
peaux de crocodile: je lis dans un journal une annonce qui en demande
5,000  l'instant. L'ancien tat de servitude pouvait bien enrichir un
certain nombre de planteurs, mais tout tat contre nature n'est jamais
profitable. Depuis l'abolition de l'esclavage, un plus grand nombre de
gens libres vivent sur ces tats et y prosprent.

Les maisons d'adobe ont fait place aux maisons de bois; les rues
troites, aux larges avenues plantes d'arbres et bordes de jardins.
Nous sommes dans l'Amrique anglo-saxonne. Dans le quartier du
commerce, on voit de beaux difices en pierre; les abords de la ville
sont sems de gracieuses villas. L'Anglo-Saxon ne veut de la ville que
pour les affaires. Pour ses enfants, il prfre l'air bienfaisant des
champs, et le jardin o ils prennent leurs bats.

La petite ville de Sant-Antonio, qui ne comptait que 20,000 habitants
en 1881, en a gagn 10,000 de plus en deux ans. C'est une ville en
construction. On voit partout de hautes chemines qui indiquent la
prsence de la vapeur.

Mon premier soin est de m'informer du moyen d'atteindre San-Francisco.
J'apprends qu'une ligne, rcemment ouverte, m'y conduira en quatre
jours, moyennant 79 dollars et 11 dollars en plus pour le
sleeping-car, je pourrai ainsi arriver la veille du dpart de mon
steamer. Le train part le soir; j'ai donc toute la journe pour
Sant-Antonio. Je me dirige vers un changeur pour avoir de la monnaie
du pays; c'est l'ennui du voyageur chaque fois qu'il passe une
frontire. Comme je l'ai dj observ, une monnaie de valeur identique
pour le monde entier nous dlivrerait des changeurs et de leurs
spculations.

 Sant-Antonio, je visite l'hpital tenu par les Soeurs du Verbe
Incarn, dont la maison mre est  Lyon, en France. Elles ont ici 60
novices et desservent de nombreuses coles et hospices dans le Texas
et ailleurs. L'hpital est plutt une maison de sant. On y paie une
pension de 2 dollars et de 1 dollar 1/2 par jour. Les malades envoys
par la municipalit ne paient que 60 cens (3 fr.).

Les Ursulines tiennent un pensionnat. Les Soeurs de la Providence de
Lorraine ont de nombreuses coles. Sant-Antonio compte 12,000
catholiques irlandais, allemands, mexicains, franais. Ils
sympathisent peu les uns avec les autres, et il a fallu tablir une
glise pour chaque nationalit. Celle des Franais a d tre ferme
faute de fidles. Trop souvent  l'tranger le Franais ne prend le
chemin de l'glise qu' l'occasion des dcs ou des naissances. Je me
renseigne auprs de divers bureaux d'affaires. On m'offre des lots de
3, 10, 15, 20 et 200,000 acres au prix de 1  3 dollars l'acre
(arpent). Les uns servent  la culture du coton, les autres 
l'levage des moutons, des boeufs et des chevaux.

C'est toujours la mme nature que j'ai laisse au Mexique; la terre
produit des cactus et des mimosas: toujours mme scheresse. Mais
pendant que les propritaires du Mexique restent les bras croiss ou
creusent un puits pour y tablir un noria avec quelques seaux de
cuirs, ici on perce des puits artsiens qui fournissent l'eau en
abondance. Les terrains arross se vendent plus cher: de 4  5 dollars
l'acre, les spculateurs les convertissent en prairies, achtent
l'hiver les moutons  1 dollar 1/2, les engraissent et les revendent
le double au printemps. On m'offre aussi dans un Bureau de vente des
terrains  fruits et lgumes aux environs de la ville. On en demande
de 15  20 dollars l'acre, y compris la petite maison en bois. Dans un
de ces Bureaux je trouve un journal spcialement destin aux leveurs
de moutons. Il y en a pour les leveurs de gros btail, pour les
agriculteurs, etc.; toujours et partout en de du Rio-Grande,
l'association sous toutes les formes fait profiter les uns de
l'exprience des autres et multiplie les forces.

Ici, comme  Panama, les bains se prennent chez les perruquiers.

Un landau me conduit dans les environs aux _barracks_ ou casernes. Il
est un peu cher: 2 dollars l'heure, mais un ngre en livre le conduit
et un autre ngre sert de valet de pied.

Les tats-Unis entretiennent un bon nombre de soldats sur la frontire
mexicaine.  4 milles dans la campagne, j'arrive  un immense btiment
en pierre  un tage sur rez-de-chausse. Dans la cour, je vois des
fourgons, des affts, des cordages, etc. Ce sont les chantiers et les
magasins. Au milieu de la cour s'lve une haute tour qui sert
probablement  observer les mouvements de l'ennemi.  ct de ce
btiment, un joli parc est sem d'une vingtaine de _cottages_, demeure
des officiers et de leurs familles. Les _cottages_ des sous-officiers
sont un peu plus loin et plus simples. Je tourne le parc et arrive aux
baraques des soldats. On a creus la terre  3 mtres sur un hectare
environ, et dans ce bas-fond on a lev les baraques et les tentes du
camp, probablement pour les mettre  l'abri des balles sinon des obus.

Au retour, mon ngre me conduit  la station. Ils sont nombreux les
ngres au Texas.  Sant-Antonio, ils ont pour eux une glise spciale.
Le Yankee, ordinairement si libral, est intraitable lorsqu'il s'agit
du ngre. Il a ruin jadis les tats du Sud pour l'affranchir, mais il
ne le veut avec lui ni  l'glise, ni au thtre, ni en chemin de fer,
ni au caf. Une loi avait t faite pour le mettre sous ce rapport sur
le pied d'galit avec les blancs. Dans les divers tats, les ngres
avaient rclam devant les magistrats le bnfice de cette loi. Une
dcision de la Cour suprme,  Washington, vient de dbouter les
ngres, dclarant la loi inconstitutionnelle.

 6 heures la locomotive siffle et nous emporte; elle traverse une
partie de la ville en avertissant par sa cloche les habitants d'avoir
 se garer; puis nous voil dans les champs. Nous avons plus de 3,000
kilomtres de Sant-Antonio  San-Francisco. La locomotive les
franchira en moins de 4 jours,  raison de 45 kilomtres  l'heure. Le
train le plus rapide en Amrique est celui du Canada entre
_Coteau-station_ et Ottawa. Il parcourt 50 milles  l'heure, soit
environ 80 kilomtres. Le train entre Londres et Bristol franchit en 2
heures la distance de 118 milles 1/4 qui spare les deux villes, ce
qui fait une vlocit de presque 100 kilomtres  l'heure.

Un Yankee prend place prs de moi. Il va inspecter les restaurants
qu'il tient dans les gares. C'est son mtier actuel et ce ne sera pas
le dernier. Il en a dj fait plusieurs, et entre autres, celui
d'armateur. Sans connatre un mot de franais, il est all au Havre
avec un navire charg de bl et de jambons, et l'a ramen plein
d'migrants. Il s'occupe aussi de plantations de coton dans le Texas,
et en quatre temps, il me fait le budget de cette culture. Aux
rcoltes moyennes il faut 2 acres, au Texas, pour produire une balle
de coton. Le labourage cote 2 dollars, l'ensemencement 2 dollars, la
main-d'oeuvre, durant les quatre mois qu'exige la culture (avril, mai,
juin, juillet) 30 dollars; la rcolte 16 dollars; sparer les graines,
emballer et envoyer au march 4 dollars; assurance et courtage 3
dollars. Total: 57 dollars. Or, la balle vaut de 75  80 dollars, donc
bnfice net 18  23 dollars. Les annes heureuses donnent 1 balle 1/2
pour 2 acres.

Le propritaire qui ne peut assez surveiller son monde donne la
rcolte  moiti aux ngres; il leur fournit la terre, la graine et
les boeufs. Le ngre met le travail et on partage; mais le ngre se
fournit du ncessaire  la boutique que le propritaire entretient sur
la ferme. Or, celui-ci rgle les prix de manire que le gros bnfice
lui reste. Lorsque le ngre vient chercher sa part du prix de vente,
on lui ouvre le registre des avances en nature, et il lui reste bien
peu  prendre. On procde  peu prs de mme dans les mtairies 
mas.

La voie, ouverte en fvrier dernier, a une largeur de 1m 30. La
Compagnie a reu gratuitement les terrains qui la bordent, et elle les
vend de 2  5 dollars l'acre.

On est commodment dans les lits des Pullmann-cars, mais les wagons
amricains sont suspendus d'une manire malheureuse. Comme je l'ai
dj dit, leur balancement, donne le mal de mer. Vers 5 heures on
m'veille pour jouir du paysage pittoresque. La voie longe le
Rio-Grande et pntre entre des _cliffs_, o des rochers  pic trs
levs la surplombent. Nous traversons des tunnels et parcourons un
pays trs accident.  _Eagle's nest_ (nid d'aigle) mon baromtre
marque 350 mtres d'altitude et le thermomtre 30 centigrades. Les
stations ont parfois quelques tentes, sous lesquelles on voit femmes
et enfants; le plus souvent rien que la petite baraque des employs. 
juger par les amoncellements de bouteilles vides qui les entourent,
ils sont grands buveurs de bire. Dans l'Amrique du Nord, la
consommation de la bire atteint 40 bouteilles par habitant; 24 en
France, 51 en Hollande, 40 en Sude et Norwge, 39 en Suisse, 34 en
Autriche, 115 en Angleterre.

Le combustible de la locomotive est le bois; les puits qui fournissent
l'eau ont parfois 200 mtres de profondeur. On voit par-ci par-l des
Chinois rparant la route. Ils ont tous un chapeau en jonc forme
chinoise. Nous voyons des troupes d'antilopes et de nombreux lapins. 
une station 12 cavaliers poussent devant eux un millier de boeufs. Ils
ont bien du mal  les faire entrer dans l'enceinte par o ils
passeront dans les wagons.

[Illustration: tats-Unis.--New-Mexico.--Big-Bow, chef des Kiowas.]

Nous quittons le Texas et entrons dans le Nouveau-Mexique. Des
officiers avec leurs femmes descendent sur divers points pour
rejoindre Fort Stockton, Fort Davis et autres forts d'o ils
surveillent la frontire et les Indiens.

 Murphysville je cherche la ville; je ne vois que 4 baraques. Elle
viendra plus tard. La voie continue  monter;  Marpha nous sommes 
1,400 mtres d'altitude. L'air est pur et frais. Le soleil se drape de
nuages de feu et disparat. Je reprends mon lit. Au Paso del Norte,
un embranchement rejoint les lignes du Colorado. La nature est
toujours la mme: le dsert et le btail.

 Demening, nous prenons les voyageurs qui descendent de Denver
(Colorado), par Santa-F. Parmi eux je distingue un Jsuite qui arrive
de Monaco pour enseigner la philosophie au collge de Santa Clara
(Californie). Il m'apprend que leurs Pres chasss de France sont
venus fonder un collge  la Nouvelle-Orlans.  Demening, on quitte
le Nouveau Mexique et on entre dans l'Arizona. Cet tat voisin de
l'Utah commence  tre envahi par les Mormons. L'aptre Cannon, dans
une rcente confrence  leur tabernacle,  Salt-Lake-City, a ainsi
tabli leur dernier recensement. Les Mormons sont dans l'Utah 127,294
membres, reprsentant 22,000 familles; 37,000 ont moins de 8 ans.
Durant les six derniers mois, il y a eu en Utah 2,300 naissances, dont
1,200 du sexe masculin et 1,100 du sexe fminin, et 782 dcs. Pendant
la mme priode, le nombre des membres nouvellement admis a t de
23,040. L'glise compte 12 aptres, 58 patriarches, 3,885 seventies,
11,000 anciens, 1,500 vques et 4,400 diacres. Les Mormons sont 2,264
en Arizona et le double en Idaho; 81 missionnaires ont t dsigns
pour propager la foi des _Saints des derniers jours_ en Europe et en
Amrique. La polygamie a t recommande.

Trois arrts de 20 minutes  trois stations, le matin, vers midi, et
le soir, donnent le temps de prendre les repas. Parfois la salle du
restaurant n'est qu'un wagon  ct de la voie. La nourriture laisse
 dsirer: viandes dures, soupe au poivre et lgumes sans sel. On paie
de 75 cents ou 1 dollar par repas, selon les stations, vin  part. La
moindre bouteille cote 5 fr. L'Amricain ne reste jamais plus de 10
minutes  ses repas. On n'ose rester  table quand tout le monde est
parti, de crainte que le train ne vous laisse. Le long de la route on
voit des affiches indiquant l'htel  prendre  Sacramento,  Los
Angeles ou autre ville  1,000 milles de l. Nous laissons un
embranchement qui va  Silver-City. Son nom indique les mines
d'argent. Plusieurs y ont fait de rapides fortunes. Nous atteignons
une espce de dsert argileux. Le mirage est tel que les montagnes
loignes nous paraissent fort prs, et comme dtaches du sol. 
Bensan, nous laissons un embranchement qui descend  Guaymas, dans le
golfe de Californie. Une affiche demande 500 ouvriers pour travailler
au chemin de fer. Trois wagons amnent 150 coolies chinois qui puent
l'opium.  Tucson, un Amricain dguis en Indien vend des btons de
cactus, des curiosits indiennes, et de prtendues graines de fleurs
diverses  10 sous la graine. Parmi ces graines je distingue des
pois-chiches.

Le 18 octobre,  6 heures du matin, en me levant, je vois le
Rio-Colorado  la station de Yuma. Cette rivire spare l'Arizona de
la Californie. Des bateaux  vapeur pousss par une grande roue 
l'arrire le remontent depuis le golfe de Californie jusqu'ici  80
milles, et jusqu' 300 autres milles au dessus.  Yuma nous prenons
l'heure de San-Francisco en reculant nos montres de 2 heures.

[Illustration: tats-Unis.--Yuma.--Indiens de l'Arizona.]

Des affiches et des programmes, qu'on nous distribue  l'htel,
recommandent la station de Yuma pour les malades. Ces programmes
disent que le thermomtre ne descend l'hiver qu' quelques degrs au
dessous de 0, et que l't il ne dpasse pas 107 Farenheit, soit 34
centigrades. Bon pour se faire rtir! La voie descend, et  Indio,
elle est  100 pieds sous le niveau de la mer. Nous sommes dans un
dsert, qui a 70 milles de large et 140 de long. Nous le suivons
pendant longtemps; la poussire trouve moyen de pntrer et de nous
suffoquer dans le wagon malgr les doubles vitres. Toujours du sable
et quelques buissons comme entre la Sierra-Nevada et les Montagnes
Rocheuses. La voie recommence  monter. Nous sommes  300 mtres
d'altitude, lorsque nous voyons devant nous de hautes montagnes avec
des forts de sapin blanchies de neige.  certaines stations, je
remarque des groupes d'Indiens, les uns nus, les autres vtus. Leurs
cheveux sont longs, noirs et pars, leur peau est rougetre.
Quelques-uns ont le coutelas  la ceinture. Tous ces Indiens de
l'Amrique du Nord ne peuvent pas toujours se comprendre entre eux par
la parole, car ils parlent 76 dialectes diffrents. Toutefois ils
s'entendent toujours parfaitement par signes. Ils s'appellent le jour
en faisant un feu de branches vertes sous une couverture. En retirant
la couverture, la colonne de fume qui s'lve est le signe de
ralliement. La nuit, ils font un feu d'herbes sches. Un cavalier
galopant rapidement en rond est le signe d'un danger. Quand ils
marchent, ils tracent sur le sable des figures d'animaux, qui disent 
ceux qui suivent ce qu'ils auront  faire. Quand ils se rencontrent,
ils peuvent se raconter par signe l'action des ennemis, les pisodes
d'un combat, etc.

 Colton, nous laissons un embranchement qui s'en va  San Diego, sur
le Pacifique.




CHAPITRE XV

     La Californie. -- Los Angeles. -- La production de l'or. -- Les
     produits agricoles. -- Le papier-monnaie. -- La valle de
     Yosemity et les arbres gants. -- Oakland. -- San-Francisco. --
     La baie. -- La crise. -- Le nouveau trait avec la Chine et la
     question chinoise. -- Les coolies et l'opium. -- La richesse des
     tats-Unis. -- La rmunration du travail et du capital. -- Les
     divorces et les avortements. -- Les monopoles et la concurrence.
     -- La population. -- Importation. -- Exportation. -- Revenus. --
     Dette. -- Chemins de fer. -- Les Amricains ne nous aiment pas.
     -- Les rformes ncessaires pour former un peuple fort et
     srieux.


Vers le soir, nous traversons de belles fermes, puis viennent les
vignes, les fruits et les lgumes; nous sommes  Los Angeles. La salle
du restaurant est toute enguirlande de fleurs. Un groupe de
francs-maons de l'_Est_ a visit l'_Ouest_, et on les a fts. La
petite ville de Los Angeles a ses maisons en bois et plusieurs
glises; elle compte 20,000 habitants. Les Lazaristes y ont un
collge. Elle centralise les produits de la rgion; partout d'immenses
entrepts de bl et de laine. On cultive maintenant la terre en
Californie. Au dbut on n'y cherchait que l'or. L'or a presque
toujours t l'attrait providentiel qui a amen les hommes dans les
contres nouvelles. Sans lui on n'aurait jamais pens  les peupler.
L'or attire l'homme comme le sucre les fourmis; quand les fourmis ont
mang le sucre, elles restent et font leurs maisons. On calcule que
l'or employ aux arts atteint maintenant 80,000,000 de dollars. Les
mines d'or de Californie entre 1850 et 1860 ont produit 610,000,000 de
dollars. De 1860  1870, 369,000,000 de dollars, et de 1870  1880,
193,386,000.

Mais si elle produit moins d'or, la Californie donne tous les ans plus
de produits agricoles. En 1880, elle a donn presque 2,000,000 de
boisseaux de mas (le boisseau quivaut  35 litres); 30,000,000 de
boisseaux de bl; 1,500,000 boisseaux d'avoine, et 12,500,000
boisseaux d'orge; ce qui vaut bien des millions de dollars. Ajoutez 
cela 2,000,000 de livres de fruits, sans compter le vin. La production
en augmente tous les ans; ainsi, seulement dans les premiers mois de
1883, l'exportation des fruits a dj dpass 14,500,000 livres. Sur
ce chiffre, Los Angeles entre pour presque 5,000,000 de livres.

On fait la guerre  l'argent et on veut le dmontiser, mais c'est
plutt aux petits chiffons de papier, qu'on voit encore dans plusieurs
tats, qu'il faudrait faire la guerre. Ils communiquent la gale, se
dchirent, se brlent, se perdent, et c'est surtout le petit peuple
qui en souffre le plus, car il n'a pas de coffre-fort pour les
prserver des rats. Sur 46,000,000 de dollars de papier-monnaie aux
tats-Unis, environ 17,000,000 ne sont plus rentrs et ont t
considrs comme perdus. Cela fait un joli profit pour l'tat, et il
en est de mme pour les banques.

Los Angeles est la capitale du Sud et semble appele  un grand
avenir.

Le 19 octobre,  6 heures 1/2 du matin, lorsque je quitte mon lit, le
train arrive  Madera. C'est de l que part tous les matins la
diligence pour Josemity-Valley. J'ai dj dit dans mon voyage aux
tats-Unis[5] que dans les environs de cette curieuse valle on voit
les fameux _big trees_, _sequoia gigantea_ qui ont 400 pieds de haut
et 35 pieds de diamtre.

         [Note 5: Voir _le Tour du monde en 240 jours_, librairie du
         Patronage Saint-Pierre,  Nice.]

Plus loin,  Merced, nous djeunons dans un htel lgant. Ensuite la
voie traverse une plaine sablonneuse et sillonne de petits cours
d'eau. Elle atteint enfin la rivire Sacramento, que remontent de
nombreux steamers, dont la seule roue, de grande dimension, se trouve
 l'arrire. Nous commenons  voir de nombreuses chemines indiquant
la prsence d'une population industrieuse. Nous sommes  Oakland
(terre du chne). La ville s'est encore tendue vers la colline depuis
que je l'ai vue il y a 2 ans. En quittant le train nous prenons place
dans la salle d'attente du _pier_ (mle), et bientt nous passons au
premier tage de l'immense _ferry-boat_ qui en 20 minutes nous
dposera de l'autre ct de la baie.

Cette baie a 60 milles de long et 3 de large. Elle est donc plus
grande que celle de Rio-Janeiro, mais elle est loin d'tre aussi
gracieuse. Ses rives sont nues, et ses quelques les, des rochers
arides, pendant qu' Rio les bords et les les sont revtus d'une
vgtation tropicale.

San-Francisco, sur une langue de terre, entre la baie et l'Ocan, est
presque toujours enveloppe de brumes. Nous commenons par apercevoir
les mts des nombreux navires, puis les clochers et les maisons.  2
heures 1/2 nous dbarquons  Market street. Je dpose mes bagages au
_Palace-Htel_, et je cours  la banque. J'y arrive au moment o l'on
allait fermer la porte, mais assez  temps pour obtenir l'argent dont
j'ai besoin pour atteindre l'Australie.

L'Amricain est si pratique pour tout ce qui concerne l'argent, que je
trouve dans un journal, sur un petit carr, la mthode pour calculer
les intrts depuis le 4 jusqu'au 20%. Une note au dessous dit: Coupe
ce carr et colle-le dans ton chapeau.

Je passe ma soire  voir les amis que j'avais connus il y a 2 ans. 
la poste, je trouve de nombreuses lettres, et comme le navire part le
lendemain, je n'ai que la nuit pour les lire et y rpondre. Aprs 6
jours de diligence et plusieurs jours de railway, j'aurais bien voulu
me reposer quelques jours, ou tout au moins quelques nuits; mais on ne
fait pas toujours ce que l'on veut, et le plus souvent ce que l'on
peut. Le travail est pour cette vie, l'ternit pour le repos.

Le lendemain, je parcourus encore une fois, avec plaisir,
San-Francisco, cette immense et riche capitale de la Californie que
j'ai dcrite dans mon premier tour du monde. Je l'avais laisse sur
une crise; elle en sort maintenant. Avant le chemin de fer, son port
desservait une partie de l'intrieur; la voie ferre lui a supprim
ce transit. Les mines ont t en partie dlaisses. Malgr cela, son
agriculture a fait face  tout, et le pays devient de plus en plus
prospre. On cite plusieurs individus qui possdent plus de
100,000,000 de dollars.

Une autre crise est  craindre par le manque de main-d'oeuvre. En
effet, depuis quelques mois est entr en vigueur le nouveau trait
avec la Chine. En vertu de ce trait, ne peuvent venir aux tats-Unis
que les Chinois voyageant pour tude ou agrment, et les commerants.
C'est l'exclusion des coolies. On les dteste parce qu'ils font
baisser les salaires, parce qu'ils restent Chinois, conomisent et
emportent l'argent.

L'immigration, qui l'an dernier atteignait encore prs de 8,000
individus, est descendue de ce fait, cette anne,  quelques
centaines. Comment continuera-t-on  faire les chemins de fer et 
ramasser les rcoltes?

Les salaires sont assez chers et augmenteront encore.

On paie un journalier de 1  2 dollars par jour, un briquetier gagne
de 2  3 dollars; les maons, les peintres, les forgerons, de 3  4
dollars; les cordonniers, les tailleurs, 16 dollars par semaine; les
garons de ferme reoivent de 20  30 dollars par mois, logement et
nourriture en sus.

On cultive toujours plus les fruits et la vigne; je lis dans un
journal l'avis d'un propritaire indiquant qu'il a plus de pommes
qu'il n'en peut recueillir, et invite le public  aller les prendre.
Les pieds de vigne se plantent par millions, j'apprends avec plaisir
que parmi les plus grands planteurs figurent plusieurs Franais. Mais
qui vendangera dans 3 ans?

On fait de grands efforts pour amener l'immigration europenne. En
vertu de la loi d'_homestead_, tout individu qui dclare vouloir
devenir citoyen amricain reoit gratuitement 160 acres de terre,  la
condition qu'il y sjourne et la cultive pendant 5 ans. Les Compagnies
des chemins de fer vendent leurs terres de 2  5 dollars l'acre; mais
les immigrants sont attirs en route par d'autres tats qui se les
partagent. Le parti dmocrate voudrait donc rappeler les Chinois.

Ceux-ci, au reste, cherchent  passer de contrebande. L'autorit
chinoise n'est pas difficile  donner des certificats de commerants;
elle en donne aux vendeurs de fruits, de lgumes et d'allumettes, et
la police  San-Francisco est embarrasse. En somme, la question
chinoise a chang de face, mais elle reste debout. Je ne puis voir un
Chinois qui ne pue l'opium.  ce propos, je ne sais comprendre comment
l'Angleterre, qui a t assez gnreuse pour se mettre  la tte de la
croisade contre l'esclavage, continue  empoisonner un peuple de
450,000,000 d'habitants avec sa drogue des Indes, et cela pour un
simple gain matriel. En 1843, l'Angleterre importait, de contrebande,
en Chine, 26,000 caisses d'opium. Aprs qu'en 1860, nous l'avons aide
 obtenir la libre entre de l'opium, moyennant un droit de 30 taels
(230 fr.) par picul (60 kilog. 1/2), l'importation a pris des
proportions effrayantes. En 1873, elle atteignait 52,000 caisses au
prix moyen de 3,200 fr. la caisse, et en 1881, elle reprsentait une
valeur de 37,592,000 taels, environ 270,000,000 de francs. Je sais
qu'il y a des mes gnreuses en Angleterre qui protestent contre cet
empoisonnement d'un peuple qui est le quart de la race humaine. Je
souhaite que leur action aboutisse bientt  la suppression du
scandaleux trafic, car si Dieu parfois paie tard, il paie toujours et
il paie juste! Ce n'est jamais impunment qu'on viole la maxime de
l'vangile: Ne faites pas  autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on
vous ft.

Les tats-Unis se vantent d'tre plus riches que la Grande-Bretagne.
Leur richesse en terres, capitaux, chemins de fer, est value  50
milliards de dollars (250 milliards de francs) pendant que celle du
Royaume-Uni n'atteint que 40 milliards. Par contre, la richesse en
Angleterre atteint 1,160 dollars par tte d'habitants et seulement 995
dollars en Amrique. Quant  la rmunration du travail, d'aprs le
_Times_ de Londres, elle serait la suivante: Dans la Grande-Bretagne,
sur 100 parts, 56 vont au travail, 21 au capital, et 23 au
gouvernement; en France 41 vont au travail, 36 au capital et 23 au
gouvernement; aux tats-Unis 72 parts vont au travail, 23 au capital
et 5 au gouvernement. Le gouvernement est donc 5 fois meilleur march
ici qu'en France et en Angleterre. En effet, presque pas d'arme,
presque pas de marine. Ces milliers de bras qui languissent dans nos
casernes et qui cotent si cher sont employs ici au travail
productif. Mais tout n'est pas parfait, et il y a aussi des taches de
ce ct de l'Ocan. Les divorces se multiplient dans une proportion
effrayante, et la plaie des avortements criminels continue  s'tendre
dans les tats de l'Est. Sur les journaux, on voit des annonces comme
celles-ci: Divorces, M. X..., rue ..., n ..., Attorney-at-laws, avis
gratuits, 18 ans d'exprience...; affaires traites lgalement et sans
bruit. Dans la ville de Philadelphie, on a dcouvert dernirement 65
foetus dans la maison d'un seul mdecin!

Le suffrage universel, malgr une connaissance des affaires du pays
plus rpandue ici dans le peuple qu'en Europe, porte des fruits de
corruption. Aprs la guerre de scession, on a cr des impts
indirects et une arme de fonctionnaires pour les percevoir. Ceux-ci
sont  la discrtion des gouvernants, et d'autre part le besogneux
sera partout et toujours plus ou moins  vendre. Les grandes
Compagnies de tlgraphe, de chemins de fer, des eaux, du gaz, etc.,
et les banques font sentir le poids de leur monopole un peu partout.
Heureusement on sait encore lutter dans ce pays. On est peu habitu 
tout attendre du gouvernement, et la presse et la parole sont mises
largement  profit contre les exploiteurs. Dj on espre se
dbarrasser ici du joug des deux anciennes Compagnies de chemin de fer
du Pacifique. La _Central-Union_ et la _South-Pacific_ s'taient
tendues; leurs tarifs taient si exorbitants que les marchandises du
Japon prenaient le chemin de l'Europe pour venir  New-York. Une
troisime compagnie, la _Northern-Pacific_, a ouvert sa ligne, et une
quatrime ligne directe de Saint-Louis  San-Francisco va tre
inaugure incessamment. La _Northern-Pacific_ refuse de se liguer avec
les autres et la concurrence va faire son oeuvre.

La population des tats-Unis, qui en 1870 comptait 33,000,000 de
blancs, 5,000,000 de ngres et 63,000 Chinois, en 1880 compte
43,000,000 de blancs, 7,000,000 de ngres et 100,000 Chinois. Ceux-ci
ont donc augment en 10 ans de 66%; les noirs de 34% et les blancs de
29%. En suivant la mme progression, en 30 ans on dpassera 100
millions. L'tat de Californie, qui a presque la surface de la France,
figure actuellement dans la population pour un peu moins d'un million.
Pour tous les tats-Unis en 1882, l'importation a atteint en chiffre
rond 767 millions de dollars, et l'exportation 800,000,000 de dollars.
Le revenu a t de 403,000,000 de dollars, et la dpense, sauf
l'intrt de la dette, de 186,000,000 de dollars. La dette, qui
dpassait encore 2 milliards de dollars en 1870, est rduite de plus
de 1/2 milliard de dollars en 1882.

Pour servir de comparaison nous plaons le tableau ci-dessous pour
1882 en dollars et en chiffres ronds:

              DETTE PUBLIQUE  REVENU       DPENSES     IMPORTATION    EXPORTATION
  Angleterre   4,000,000,000  429,000,000  427,000,000  2,137,000,000  1,491,000,000
  France       4,683,000,000  712,000,000  714,000,000    987,000,000    722,000,000
  Allemagne    1,340,000,000  900,000,000  620,000,000    719,000,000    774,000,000
  Autriche     1,107,000,000   47,000,000   47,000,000    259,000,000    286,000,000
  Italie       2,000,000,000  440,000,000  435,000,000    266,000,000    239,000,000
  Russie       4,000,000,000  503,000,000  524,000,000    410,000,000    429,000,000

Sur 265,000 milles de chemins de fer qui, en 1882, sillonnent le monde
entier, les tats-Unis en possdent 118,000, presque la moiti.
L'Europe en possde 106,000, l'Asie 14,000, l'Afrique 3,000,
l'Australie 6,000, l'Amrique du Sud 7,000, l'Amrique Centrale 1,000,
toute l'Amrique du Nord 128,000. En Europe, l'Allemagne en possde
22,000, l'Angleterre 18,000, la France 17,000, la Russie 14,000,
l'Autriche 12,000.

J'ai trouv ici les dernires nouvelles de France, tant de l'intrieur
que de Madagascar et du Tonkin. Je remarque qu'aucun des journaux ne
nous est sympathique. Comment en serait-il autrement? Les Amricains
du Nord sont des Anglais et des Allemands, et d'autre part nos
divisions intrieures et la succession de nos ministres, qui passent
comme devant une lanterne magique, sont peu faits pour nous concilier
le respect de l'tranger. Quand aimerons-nous notre pays avant notre
parti, et quand prendrons-nous pied sur une base stable! Le jour o
nous reviendrons au Dcalogue. Ce jour-l, nous rtablirons l'autorit
paternelle par une plus grande extension de la portion disponible et
nous passerons de la famille instable  la famille souche qui donne
les nombreux rejetons pour l'arme, le clerg, les arts et la
colonisation; nous rtablirons la protection de la femme par une
situation assure  la veuve et par la punition des sducteurs; nous
rtablirons le respect de la divinit par la sanctification du
septime jour; et,  ct, des droits de l'homme, nous mettrons
l'inscription de ses devoirs, les uns et les autres sous la
proclamation des droits de Dieu.

Mais il faudra rendre plus forte l'ducation de nos enfants en les
habituant de bonne heure aux luttes de la vie et au sentiment du
devoir. Les familles s'en dchargent trop sur les pensionnats, qui ne
se proccupent que de les prserver du danger en les enfermant dans
des murs. Les Corporations enseignantes sont faites pour aider, non
pour suppler la famille, et l'enfant qui n'a vu que des murs jusqu'
vingt ans, n'a appris qu' les har. Sans exprience de la vie, plein
d'illusions, il fera presque certainement naufrage. Cela est d'autant
plus naturel qu'au moment o il aurait le plus besoin des conseils des
instituteurs et de l'appui des parents, vers vingt ans, lorsque les
passions bouillonnent, il est envoy dans une grande ville pour les
tudes suprieures, et l les parents lui manquent, et du collge il
ne conserve que le souvenir de la contrainte. Le jeune libr se livre
donc aux caprices de son ge, et ce n'est qu' trente ans qu'il
commence  comprendre qu'il doit se faire sa place dans la socit en
devenant srieux. Au mme ge, l'Anglais et l'Allemand reviennent
d'Australie ou d'Amrique rapportant une fortune.

Je quitte mes amis et rentre  l'htel pour rpondre  mes nombreuses
lettres avant de mettre encore le Pacifique entre moi et l'Europe.




CHAPITRE XVI

Les les Hawa.

     Dpart de San-Francisco. -- Navigation vers les les Sandwich. --
     Le navire _La Zelandia_. -- Manire d'occuper le temps. --
     Arrive  Honolulu. -- Les les Hawa. -- Surface. -- Population.
     -- Gouvernement. -- Les femmes snateurs. -- Impts. -- Les
     plantations de canne. -- Importation. -- Exportation. --
     Navigation. -- Droits de douane. -- Revenus. -- Changement de
     dynastie. -- Los Missions. -- Le volcan Kilaouea. -- Le monument
     du capitaine Cook. -- La vgtation. -- Les habitations. -- Les
     Canaques. -- Moeurs et coutumes. -- Les coles. -- L'hpital.


Le soir du 20 octobre 1883,  4 heures 1/2, j'interromps la rdaction
de mes nombreuses lettres, et j'arrive au navire _La Zelandia_ de la
_Pacific Mail-Steamship-Company_. Ce steamer, long de 340 pieds, large
de 42, et trs peu profond, jauge 3,000 tonnes. Les premires sont 
l'avant, ce qui leur vite la secousse et le bruit de l'hlice. Comme
j'arrive le dernier, j'ai de la peine  obtenir une cabine sur le
pont. Celle qu'on me donne a 2 mtres de large, 2 de long, 2 de haut,
et je la partage avec un gros capitaine amricain et protestant qui
fait rgulirement, soir et matin, sa prire  genoux. Lorsque les
adieux sont finis et que les nombreux amis accompagnant des
_voyageurs_ ont quitt le bord, je compte  table environ 70 passagers
de premire, tous Allemands, Anglais et Amricains; je suis le seul
Franais.  minuit, la malle anglaise, qui arrive de Londres pour
l'Australie, est installe  bord, le canon se fait entendre et on
part. Je revois encore une fois les _golden gates_, ces portes d'or 
l'entre de la rade que j'avais vues il y a deux ans, lorsque je me
dirigeais vers le Japon. Bientt aprs, nous voil en haute mer avec
un roulis dsagrable.

Le lendemain le roulis augmente et tous les passagers souffrent plus
ou moins. Le service de la table, comme celui du navire, est fait par
des blancs et des jaunes; la moiti sont Amricains, la moiti
Chinois. Les cuisiniers sont tous Chinois et la nourriture est
meilleure que sur les navires anglais, mais les cabines sont
inhabitables. La partie du pont rserve aux passagers est encombre
de caisses d'oignons qui exhalent une odeur nausabonde.

C'est dimanche:  10 heures commence le service religieux dans le
salon. Personne n'est forc de s'y rendre, mais presque tous les
passagers, jeunes et vieux, hommes et femmes, y assistent avec
recueillement.  dfaut de ministre, le capitaine lit un chapitre du
prophte Zacharie, rcite des prires, auxquelles on rpond, et on
entonne des chants excuts avec ensemble et gravit. Le premier est
un hymne dans lequel l'homme reconnaissant sa misre a recours 
Notre-Seigneur; j'en retiens le refrain:

  _Nothing in my hand I bring;
  Simply to thy Cross I cling:
  Naked come to Thee for grace;
  Foul, I to the Fountain fly;
  Wash me, Saviour, or I die._

  Je ne porte rien dans mes mains;
  Simplement j'adhre  ta Croix:
  Nu, je viens te demander grce;
  Impur je me sauve  la Fontaine;
  Lave-moi, mon Sauveur, ou je meurs.

Aprs ce cantique, le capitaine lit un chapitre de saint Luc et
recommence des prires, puis on finit par le cantique de la mer:

  _From rock and tempest, fire, and foe
  Protect us wheresoever we go.
  Thus evermore shall rise to Thee
  Glad hymns of praise from land and sea._

  Des rochers et des temptes, du feu et de l'ennemi
  Protge-nous, partout o nous allons.
  Ainsi de plus en plus s'lvera vers toi
  Un hymne joyeux de louange de la terre et de la mer.

22-23 octobre. La mer devient, de plus en plus houleuse, les vagues
dferlent furieuses sur le flanc du navire et souvent inondent le
bord; pas un bateau  l'horizon; par-ci par-l quelques baleines. Nous
avons 2,103 milles  parcourir pour rejoindre Honolulu; nous filons 12
noeuds et nous faisons une moyenne de 300 milles par 24 heures.

Le quatrime jour, les estomacs se sont habitus au balancement; la
vie renat  bord, le soir on organise mme un grand bal. Plus d'une
fois les valseurs et les polkeurs ont roul les uns sur les autres,
mais la gaiet est gnrale et de bon ton. D'autres soirs, le bal est
remplac par le concert ou par des _lectures_: espce de dclamation.
On fait le possible pour se garer de la monotonie. Durant le jour, je
fais quelques parties au _bull_[6] pour donner au corps le mouvement
ncessaire, et je passe de longues heures  rdiger mon journal de
voyage.

         [Note 6: Jeu en usage sur tous les navires des deux ocans.
         Il consiste  lancer dans certains carrs numrots des
         cerceaux de corde, celui des deux partis qui a le plus vite
         atteint le chiffre 100 gagne, mais s'il le dpasse, il doit
         atteindre la case suprieure qui le fait reculer de 10
         points, et en ajouter d'autres, jusqu' ce qu'il atteigne
         sans le dpasser, le chiffre 100.]

En approchant d'Honolulu, on exige de chaque passager qui y dbarque
une cotisation de 2 dollars, destine  l'hpital du pays.

Le 28 octobre, de grand matin, le sifflet de la machine nous apprend
qu'on aperoit la terre; on se lve  6 heures et l'on voit bientt le
_diamant-point_, rocher nu qui s'avance dans la mer. Nous pntrons
dans la baie en sondant le milieu d'une double range de boues qui
marquent la route. Des deux cts la mer dferle sur des rochers 
fleur d'eau.  7 heures, le canon annonce l'arrive. M. Trousseau,
mdecin franais au service du gouvernement des les Hawa, vient 
bord pour les formalits d'usage;  7 heures 1/2 on sert le djeuner
et  8 heures nous sommes  terre.

Les les Hawa, plus connues en Europe sous le nom d'les Sandwich,
sont situes entre le 19 et 23 latitude nord et entre le 155 et
161 longitude ouest. Elles sont au nombre de 8, dont voici les noms
et la surface: Hawa, avec 4,210 milles carrs; Maui, avec 270; Oahu,
avec 600; Kaua, avec 590; Moloka, avec 270; Lana, avec 150;
Niihau, avec 97; et Kahoolawe, avec 63 milles carrs. La population,
pour toutes les les, atteint le chiffre de 75,000 habitants, ainsi
rpartis: 10,000 blancs, 15,000 Chinois, et le reste indignes. Il
faut ajouter un _settlement_ de 300 mormons et quelques ngres.

Le gouvernement est monarchique-constitutionnel avec deux Chambres
sigeant ensemble. Dans la Chambre des nobles, les membres sont nomms
par le roi et les femmes peuvent en faire partie; les femmes de la
famille royale en font partie de droit. La Chambre des reprsentants
est lue au suffrage universel. Est lecteur tout indigne prouvant
qu'il a pay sa taxe ou impt. Cet impt est une capitation de 3
dollars par personne, plus 2 dollars pour les routes, et 2 pour les
coles. La proprit et les marchandises paient tous les ans un impt
calcul sur 3/4% ou 0 fr. 75% de leur valeur; les marchandises paient
cette taxe en plus des droits de douane. Cela, avec divers autres
droits de patente, timbre, amendes, etc., fait  l'tat un revenu
d'environ 5,000,000 de dollars par an, soit 25,000,000 de francs. Pas
d'arme: 200 ou 300 soldats  peine, quips  la prussienne, et pas
de marine. La dette tait  peu prs nulle, mais la dernire
lgislature a vot un emprunt de 2,000,000 de dollars pour frais
d'immigration. On importe des milliers de Portugais des Aores, qui
sont de trs bons planteurs de canne  sucre. Les principales
ressources du pays sont le riz, que les Chinois cultivent  merveille,
et la canne  sucre, dont toutes les plantations sont aux mains
d'Anglais, d'Allemands et d'Amricains. Un trait pass avec les
tats-Unis a exempt, durant 7 ans, des droits d'entre, les sucres et
les riz hawaens, envoys dans l'Amrique du Nord; et comme ces droits
sont de 2 sous 1/2 par livre, cela a fait la fortune des planteurs. Le
trait expire cette anne; on ignore s'il sera renouvel.

La main-d'oeuvre est bien rtribue; les ouvriers, dans les
plantations, reoivent 25 dollars par mois, pendant qu' Cuba, au
Brsil et autres contres  sucre, la main-d'oeuvre esclave cote fort
peu, et que dans les colonies anglaises la main-d'oeuvre des coolies
imports de l'Hindoustan cote  peine la moiti de ce qu'on paie aux
les Hawa. Au Prou, les Chinois reoivent dans les plantations de 2
 3 fr. par jour.

La canne  sucre ici est trs productive: elle donne 60% de jus, et ce
jus est lui-mme fort riche; il donne 22% de sucre jaune, ce qui fait
environ 120 kilog. de sucre par tonne de cannes. Dans certains
endroits o le terrain est sec, on arrose la canne, et dans ce but on
a creus plusieurs puits artsiens. La mme racine ne dure que deux
ans et donne deux rcoltes: aprs il faut la replanter. Dans les
grandes plantations, on replante 3,000 acres par an. La plupart des
planteurs ont leurs machines et fabriquent leur sucre: les petits
planteurs donnent leurs cannes  des propritaires d'usines qui
extraient le sucre et partagent le produit.

[Illustration: les Sandwich.--Famille royale.--Palais du Roi. Palais
du gouvernement et des Chambres.]

Quatre puissances: l'Angleterre, la France, les tats-Unis et le
Portugal, ont ici un consul qui est en mme temps commissaire pour
leur gouvernement. Notre consul, M. Feer, me remet les tats de la
douane, d'o je relve qu'en 1882 l'importation a atteint la valeur de
4,974,510 dollars, et l'exportation, 8,229,016 dollars; 5,475
passagers sont arrivs dans les les, et 2,598 en sont partis. Des 200
navires jaugeant 88,976 tonneaux arrivs ici, 124 sont amricains, 44
anglais, 16 hawaens, 11 allemands et 1 franais; 4 de diverses
nations. Les droits de douane ont atteint 505,390 dollars, dpassant
de 82,198 dollars les entres de l'anne prcdente.

Les missionnaires protestants ont t les premiers  pntrer dans les
les Hawa; les missions catholiques sont venues ensuite, et ont t
confies aux Pres des Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie, connus plus
communment sous le nom de Pres de Picpus.

Actuellement, le tiers de la population est catholique. Depuis
l'arrive des Europens en 1753, on compte 7 rois. Les cinq premiers
portaient le nom de Kamehameha, et le sixime, Lunalilo, n'a rgn
qu'un an, mourant sans descendants et sans dsigner d'hritiers. Dans
cette situation, on a procd  l'lection d'une nouvelle dynastie, et
a t lu Kalakaua I, roi actuel, qui occupe le trne depuis 9 ans.

Plusieurs steamers font le service entre les les, et on peut ainsi
visiter  l'le Hawa la plus grande des huit, le volcan Kilaouea,
qu'on dit le plus important du monde. Les anciens indignes y
plaaient le sjour de leur desse Pl. En 1880-81, il a jet une si
grande quantit de lave qu'une partie de l'le en a t couverte.
Cette le possde aussi 2 pics d'environ 14,000 pieds d'altitude: le
Mannokea et le Mannoloa.

C'est aussi dans cette le que fut massacr par les indignes, en
1779, le clbre navigateur capitaine Cook. Un monument en son honneur
a t lev  Kealakekua-bay,  l'endroit du sinistre vnement.

Honolulu, la capitale, est situe au sud de l'le Oahu. Elle compte
16,000 habitants. La vgtation est si puissante qu'elle cache les
maisons; on dirait une ville noye dans la verdure. Les acacias, les
tamarins, les palmea gigantea atteignent des proportions colossales;
une fort de cocotiers jette ses hauts plumets dans les airs. Je
parcours la ville; les rues sont larges et droites; les maisons, en
bois, en tuf, en ciment, n'ont qu'un rez-de-chausse, rarement un
tage; la plupart sont entoures de superbes jardins et garnies de
portiques et vrandahs d'o pendent les plantes grimpantes.
Quelques-unes des plus jolies appartiennent  des Chinois. Ces fils du
Cleste Empire connaissent le confortable et ne manquent pas de got.
Le palais du roi, en bois,  deux tages, entour de portiques et
surmont d'une tour, est d'un bel effet; le palais du Parlement est
aussi de bon got, et adapt au climat.

[Illustration: les Sandwich.--Volcan de Kilaouea.]

Les indignes,  terre, vendent des oranges, des bananes et des
travaux en coquillages ou en graines de caroube. Les femmes portent
une espce de robe de chambre, les hommes veste et pantalon. Les
deux sexes aiment  orner leur tte et leur cou de couronnes et de
colliers en plumes d'oiseau et fleurs de chrysanthme. Leur couleur
est bronze, le plus grand nombre sont gras, ont les lvres grosses,
les yeux noirs, le regard bienveillant, le nez et le front rguliers.

C'est dimanche: les magasins sont ferms, le travail suspendu. Ces
prtendus pays sauvages ne donnent pas le scandale, habituel chez les
nations catholiques de l'Europe, de la violation du troisime
commandement. L'glise est vaste et remplie de fidles. Je remarque
quelques Chinois au milieu des blancs et des indignes; les Portugais
des Aores sont presque noirs. Les chants, excuts par des voix
d'hommes et de femmes, sont trs harmonieux; le sermon est en langue
indigne. Monseigneur Hermann, vicaire apostolique, me reoit avec
bont, et me donne des dtails sur ces contres qu'il vanglise
depuis de nombreuses annes. Les missionnaires sont aims; on trouve
qu'ils vivent bien mesquinement  ct du confort des ministres
protestants: mais ils ont aussi du superflu dont les pauvres
profitent; c'est plus vanglique. Je visite l'cole des Soeurs des
Sacrs-Coeurs. Je les avais vues  l'oeuvre  Lima et  Guayaquil.
Elles ont ici 80 pensionnaires, 100 externes payantes, 120 gratuites.
Des Frres amricains instruisent  peu prs autant de garons.

Les indignes sont intelligents, leur mmoire est prodigieuse. Ils
apprennent rapidement la musique et l'arithmtique, mais ils ne vont
gure au-del d'une certaine limite.

Ils saisissent difficilement les ides abstraites et les notions
gographiques. Pauvres gens! ils n'ont jamais vu que leur petit coin
de terre!

Par contre, ils sont fort hospitaliers; ils partagent volontiers avec
les autres ce qu'ils possdent, et s'il n'y a pas de riches parmi eux,
il n'y a aussi pas de pauvres.

[Illustration: les Sandwich.--Femmes indignes prenant leur repas.]

Les blancs, en achetant leurs terres, finissent par les dpossder et
les rduisent  la condition de domestiques; l'introduction des
liqueurs leur a t fatale, comme partout chez la race indienne. Une
loi dfendait de leur vendre des boissons enivrantes, mais les Chinois
leur en vendaient fort cher et de mauvaise qualit en contrebande.
C'est pourquoi la prohibition vient d'tre abroge.

M. Feer, notre consul, m'apprend encore beaucoup de choses sur le
pays; entre autres, qu'il contient une quinzaine de Franais.

[Illustration: les Sandwich.--Pavillon de la Reine Douairire 
Honolulu.]

L'hpital est situ au milieu d'un vaste et riche parc o des vols
de merles se promnent sans crainte sur les pelouses. Un _Trustee_, ou
administrateur, arrive en mme temps que moi et me conduit  la visite
des diverses salles. Au rez-de-chausse sont les Chinois; ils paient
60 cents (3 fr.) par jour. J'en vois un grand nombre avec le
_berri-berri_, maladie qui fait enfler les jambes et rend la marche
impossible. Cette maladie, que les Japonais appellent _cak_,
n'attaque pas les blancs, ni les Polynsiens; elle est spciale  la
race jaune; elle svit pourtant parfois dans le nord du Brsil.

Les indignes sont reus gratuitement.

La maladie dominante est la syphilis, importe par les blancs. Je
remarque un pauvre Portugais qui se meurt de la fivre typhode. Il y
a de nombreux lpreux, mais ils ne sont pas l. On les a relgus 
une autre le, dans un tablissement spcial. Au premier tage sont
les femmes, et dans un pavillon annexe les Europens et les
Amricains. Ceux-ci paient 1 dollar 1/2 par jour. Les frais sont
couverts par les pensions, par les dons, les souscriptions et les
subventions de l'tat.

Les administrateurs sont nomms partie par le gouvernement, partie par
les souscripteurs.

J'aurais encore voulu parcourir la campagne, visiter une plantation,
mais l'heure du dpart approche et je me rends au navire, qui lve
l'ancre  2 heures.




CHAPITRE XVII

     Navigation vers la Nouvelle-Zlande. -- Curieux problme dans une
     succession. -- Deux bbs  la recherche du ciel. -- Une clipse
     totale du soleil. -- Les Saints et les Morts. -- Passage de
     l'quateur. -- Une visite de l'Ocan. -- La visite rglementaire.
     -- La manoeuvre du feu. -- Le service religieux. -- L'le Tutuila
     et l'archipel des Navigateurs. -- Une Cour d'assises. -- Une
     tempte sous le tropique. -- Scnes comiques. -- Le 180e
     parallle et la semaine de 6 jours. -- Arrive en
     Nouvelle-Zlande.


Jusqu'ici nous avions march au sud-ouest par une seule ligne droite.
La boussole avait marqu tout le temps 40; maintenant nous prenons la
direction du sud, et la boussole est sur le 10. Nous avons 5,600
milles d'ici  Auckland; nous comptons les parcourir en 12 jours. La
mer continue  tre dsagrable.

Pour occuper le temps, on relit les vieux journaux. L'un d'eux raconte
que dans le Kentucky, un testateur a laiss  sa femme enceinte, au
moment de sa mort, la moiti de ses biens, et l'autre moiti  sa
fille, si elle accouchait d'une fille; mais si le nouveau-n tait un
garon, la mre aurait 1/3 et l'enfant les 2/3. Or, aprs la mort du
pre, 2 jumeaux sont venus au monde, un garon et une fille; la mre
rclame d'une part la 1/2 puisqu'elle a une fille, et 1/3 puisqu'elle
a un garon, mais le curateur du garon rclame pour son protg les
2/3, et celui de la fille la moiti. Quel est le Salomon qui rsoudra
ce problme?

Je trouve aussi par-ci par-l des posies, dont quelques-unes ne
manquent pas de grce; j'en insre une qui m'a paru dlicieuse de
grce et de sentiment.


WHERE IS HEAVEN?

  _Two little children, weeping sore,
  Went wandering, sorely down the street,
  Poor waifs upon life's stormy shore
  With shivering forms and naked feet.
  And when they met me, as they saw
  Their woe had touched my sympathies,
  The oldest turned to me and cried:
  "Oh, do you know where Heaven is?_

  _"Our father died a year ago,
  And mother told us, when he died,
  That he had crossed a river deep,
  And Heaven was on the other side.
  And when we asked her where he was,
  She always said: "In Heaven, I know";
  And told us we could go to him.
  O, tell us, tell us, where to go!_

  _"Dear mother died a week ago,
  And Robbie cries for her all day.
  We want to go where mother is,
  Is Heaven so very far away?"
  O, plaint of little sorrowing hearts!
  Earth's universal cry is this,
  That you' ve so learned to ask:
  Who knows, who knows, where Heaven is?_

  _Poor little seekers after Heaven!
  Poor little waifs on life's bleak shore!
  Some day your feet will find the way
  That gives you back your lost once more.
  The only answer I can give
  To any question such as this
  From those who miss a mother's face
  Is: Heaven is where that mother is!_

OU EST LE CIEL?

  Deux petits enfants pleurant amrement,
  Vinrent rdant pleins de chagrin dans la rue.
  Pauvres paves sur la plage temptueuse de la vie!
  Couverts de haillons et les pieds nus.
  Et quand ils me rencontrrent et qu'ils virent
  Que leur misre avait veill mes sympathies,
  Le plus g se tourna vers moi et dit:
  Oh! savez-vous o est le ciel?

  Notre pre est mort il y a un an,
  Et notre mre, nous dit, quand il fut mort,
  Qu'il avait pass une rivire profonde,
  Et que le ciel tait de l'autre ct.
  Et quand nous lui demandmes o il tait,
  Elle rpta toujours: il est au ciel,
  Et ajouta que nous pourrions aller  lui,
  Oh! dites-nous, dites-nous o il faut aller!

  Chre mre est morte il y a une semaine,
  Et Robbie crie aprs elle tout le jour.
  Il nous faut aller o est notre mre,
  Est-il bien loin, bien loin, le ciel?
  O plainte de petits coeurs dsols!
  Est-ce l le cri universel de la terre
  Pour que vous ayez appris  demander:
  Qui sait, qui sait o est le ciel?

  Pauvres petits chercheurs aprs le ciel!
  Pauvres petites paves sur la sombre plage de la vie!
  Un jour vos pieds trouveront la voie
  Qui vous rendra ce que vous avez encore une fois perdu.
  La seule rponse que je puisse donner
   toute question comme la vtre,
  De la part de ceux qui ont perdu leur mre,
  C'est que le ciel se trouve o cette mre est!

30 octobre.--Aprs une forte pluie, la mer, si houleuse depuis notre
dpart, se calme  notre grande joie; la chaleur devient suffocante:
nous sommes par 161 50 longitude _est_, et par 13 1 latitude nord.

 2 heures, le soleil brille dans toute sa splendeur, puis sa lumire
diminue, et peu  peu il se fait presque nuit. Nous le regardons 
travers les verres bleus du sextant; l'ombre de la lune passe dessus.
 2 heures 1/2 l'clipse est totale, puis le disque lunaire sort vers
l'_est_, et  3 heures la clart premire est rtablie. Combien de
gnrations dans les anciens ges n'ont pas connu l'explication de ce
phnomne!

1er novembre.--Tous les Saints et le lendemain les Morts.--C'est le
jour o les glises se remplissent dans les pays catholiques et o on
visite les cimetires: _Sancta et salubris cogitatio pro defunctis
orare!_ Ici notre glise est la vote du ciel et le cimetire l'ocan,
o reposent aussi beaucoup de nos frres! Dans la nuit, entre les
Saints et les Morts, nous passons l'quateur, cette ligne imaginaire
dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais; nous la sentons
pourtant  la chaleur suffocante et humide.

2 novembre.-- midi, l'affiche journalire porte 1 17 latitude sud.
Le soir, les marins se dguisent en _minstrels_ et organisent une
procession burlesque. Le roi et la reine de l'Ocan, aux longs cheveux
d'toupe avec une couronne d'or, sont prcds par des hallebardiers,
par des hommes  cheval, par une suite de peuple. Au son de la
trompette, ils font le tour du navire et arrivent au salon. L, aprs
des chants de _minstrels_, le roi prononce une adresse aux passagers
et  lord et lady Roseberry.

L'orateur est un peu gn, mais ne manque pas d'esprit. Je remarque
les gards qu'il a pour la noblesse. J'ai vu, dit-il, que vous
commenciez  vous ennuyer, et je suis sorti de mes profondeurs pour
vous faire une visite et vous parler des merveilles de mon domaine...,
etc.

La procession reprend son chemin, et on tire les chevaux de jonc et de
chiffons par la tte et par la queue, jusqu' ce qu'ils se dmontent,
en chantant des couplets bouffes. Tout le monde rit, tout le monde est
content: on fait une qute et on rcompense tous ces bons marins qui
ont pens aux passagers.

3 novembre.--C'est jour de conseil et d'inspection. Le capitaine
parcourt toutes les cabines. Que ne peut-il les rendre plus grandes!
J'viterais de laisser porte et fentre ouvertes pour respirer, et
aurais moins de chauds et froids  soigner. Je pense que cette
ncessit de vivre au courant d'air, ou de manquer d'air, compromettra
bien des sants.

Dans l'aprs-midi, on fait la manoeuvre du feu; tout l'quipage
s'branle, chacun court  son poste, arm de la ceinture de sauvetage;
les pompes fonctionnent, et on inspecte les embarcations.

Le 4 novembre, jour de dimanche,  10 heures 1/2, la cloche
tinte-tinte...; le salon se pare en fte, les rideaux et les tapis
verts cdent la place aux rideaux et aux tapis bleus, les passagers
arrivent et se placent au centre. Ceux de 2e classe viennent au 2e
rang; les matelots et les domestiques se rangent sur les cts. Le
capitaine entre, et le service commence par ce cantique:

  _Jesus Lover of my soul
  Let me to Thy bosom fly
  While the gathering waters roll
  While the tempest still is high;
  Hide me, O my Saviour, hide
  Till the storm of life is past
  Safe into the heaven guide
  O receive my soul at last!_

      Jsus, l'amant de mon me,
      Laisse-moi fuir vers ton sein
  Pendant que les eaux qui m'enserrent roulent,
  Pendant que la tempte gronde encore fort;
  Cache-moi,  mon Sauveur, cache-moi
  Jusqu' ce que l'orage de la vie soit pass!
      Sr guide pour la vie,
      Oh! reois  la fin mon me!

Le capitaine lit les prires et le public rpond, puis on lit l'ptre
et l'vangile du jour; on rcite plusieurs psaumes et le _Te Deum_, et
on termine par ce cantique:

  _Lead kindly Light amid the encircling gloom
          Lead Thou me on;
  The night is dark, and I am far from home
          Lead Thou me on!_

  Conduis-moi,  bnigne Lumire,  travers les tnbres qui m'entourent;
                  Conduis-moi toi-mme.
     La nuit est obscure, et je suis loin de mon chez moi;
                  Conduis-moi toi-mme!...

Vieux et jeunes, riches et pauvres, sont recueillis et pntrs de
l'esprit de prire. Durant le reste du jour, le piano et l'orgue ne
retentissent que de chants sacrs; l'Anglais et l'Amricain sont si
svres pour le repos dominical, qu'ils s'interdisent mme d'crire.

Le 5 novembre,  3 heures du matin, nous passons en vue de Tutuila,
une des les de l'archipel des Navigateurs, ou les Samoa, qu'il y a
quelques annes, l'Allemagne voulait s'annexer. L'Angleterre a fait
alors ce qu'elle voudrait faire en ce moment avec la France,  propos
du Tonkin et de Madagascar; elle a si bien manoeuvr, que l'annexion
n'a pas eu lieu.

L'Angleterre considre le monde comme son domaine; elle est jalouse
qu'on en prenne quoi que ce soit; elle espre, avec le temps,
s'annexer encore ce qu'elle ne possde pas. Il faut dire, par amour de
la vrit, que jusqu' prsent c'est la nation qui sait le mieux se
rpandre, et mieux se faire toute  tous pour soumettre les
populations des divers points du globe.

Le soir, quelques passagers organisent une Cour d'assises avec juges,
jurs, avocats, secrtaire, tmoins, etc. Lord Roseberry est le
dfenseur de l'accus. Un Juif est traduit  la barre et accus
d'avoir nglig son devoir pour s'occuper de la femme de chambre
(_stewardess_), en sorte que l'eau a pntr dans le salon et a mis en
danger les passagers. Les tmoins  charge et  dcharge sont
nombreux, et les dpositions souvent trs bouffonnes. Il rsulte des
tmoignages, que le crime de ngligence doit tre cart; mais reste
le crime d'avoir fait la cour  la femme de chambre. Le condamn
invoque le tmoignage de son vque, prouvant qu'il voulait se
marier; on lit les lettres amoureuses et on appelle l'vque. Comme
les autres tmoins, il prte serment sur les vangiles.  quelle
glise appartenez-vous?-- l'glise des _latter day's saints_, connue
sous le nom d'glise mormonne.--tes-vous mari?--Oui, 25 fois
spirituellement..., etc.--Un Chinois est appel  tmoigner en langue
chinoise, et l'interprte doit traduire, mais le Chinois refuse de
parler, et il faut le renvoyer. Plus tard, interrog par le capitaine
sur la raison qui l'avait empch de parler, il rpond: J'ai vu que
tout le monde se rendait ridicule, et je n'ai pas voulu me rendre
ridicule. Les Chinois n'aiment pas la plaisanterie. On voit que ceux
qui dirigent les dbats appartiennent au barreau: ils ont perruque et
manteau rouge ou noir. Enfin le pauvre prisonnier russit  prouver
qu'il voulait pouser la fille de chambre, et il est relch pour
procder  l'hymne.

C'est une manire agrable et innocente d'occuper le temps et de
rompre la monotonie des longues journes de navigation.

Le 6 novembre, nous naviguons prs l'archipel des Amis. Par 21
latitude,  la hauteur des Fiji, une horrible tempte s'lve et
grandit  mesure que nous avanons vers le tropique. Cette fois, le
Pacifique ment  son nom. Il est beau de voir le navire soulev sur
des montagnes et prcipit dans les valles entre les vagues, mais les
estomacs sont peu  l'aise. Une pluie diluvienne nous empche de
sortir, et tantt c'est une vieille dame qui dgringole l'escalier,
ou un autre passager qui est jet sur son voisin. Vers le soir, une
arme de marsouins vient parader autour du navire, faisant en l'air
des sauts de 5  6 mtres.

Le 7 novembre, la tempte continue, mais moins forte. Nous sommes par
26 latitude sud; nous avons pass le tropique. Le vent est nord-est
et enfle les voiles; nous filons 14 noeuds. Dans la nuit, le vent
change tout  coup et souffle au nord-ouest; les vagues inondent les
cabines de droite. Les passagers se sauvent en chemise au salon,
criant aprs les domestiques. Scne amusante, mais quelques-uns sont
jets sur le piano et sur les chaises; l'un d'eux perd mme un ongle
du pied. La mer a voulu, elle aussi, jouer son rle pour rompre la
monotonie.

Le lendemain, le soleil reparat, mais le navire danse toujours. Je
commence  avoir assez d'lasticit pour me promener quand mme. Vers
3 heures, nous passons le 180 parallle et nous sautons un jour. Au
lieu de compter jeudi, nous passons d'emble au vendredi. Notre
semaine n'a ainsi que six jours, mais le jour enlev a t rparti sur
tous les jours du voyage depuis le dpart de l'Europe. En venant vers
l'ouest, tous les jours s'allongeaient de 20 minutes, et arrivs aux
Antipodes, nous sommes obligs d'enlever le jour ainsi disparu, pour
retrouver le mme calendrier qu'au dpart.

La mer devient de plus en plus furieuse, les vagues s'amoncellent, se
heurtent, cument, se pulvrisent; le ciel s'obscurcit, l'clair
dchire les nues, la pluie tombe  torrents, et l'eau inonde le
navire. Excellent pour les amateurs d'motions!

Le jour suivant, l'Ocan redevient pacifique, le soleil reparat. La
tempte, comme le beau temps, ne saurait durer! Un jeune homme
recueille les diverses communications des passagers pour rdiger le
journal du voyage. C'est l'usage sur les steamers de la Compagnie. Un
autre passager ouvre une souscription pour offrir un souvenir au
capitaine; il a t on ne peut plus aimable et serviable; il n'a rien
de la morgue britannique.

Nous n'avons vu que deux ou trois voiliers durant les trois semaines
de traverse.

Plus tard, lorsque les les de l'Ocanie seront plus peuples, cet
Ocan sera moins solitaire.

Enfin, cette nuit, nous esprons entrer dans le port d'Auckland, et
j'arrte ici mon journal de voyage pour aller boucler ma malle, car je
compte quitter le navire.




CHAPITRE XVIII

La Nouvelle-Zlande.

     La Nouvelle-Zlande. -- Situation. -- Surface. -- Configuration.
     -- Population. -- Gouvernement. -- Rcoltes. -- Btail. --
     Poissons. -- Mines. -- Climat. -- Pluie. -- Instruction publique.
     -- Industrie. -- Assistance publique. -- Caisse d'pargne. --
     Importation. -- Exportation. -- Navigation. -- Les terres
     publiques. -- Manire de les acqurir. -- La poste. -- Le
     tlgraphe. -- L'arme.


La Nouvelle-Zlande a t ainsi nomme par Tasman, navigateur
hollandais, qui la dcouvrit le premier. Elle fut visite par Cook,
qui dbarqua  Poverty-Bay le 8 octobre 1769, en revenant de Tati, o
il avait t envoy pour observer le passage de Vnus sur le soleil.

Cette contre, situe entre le 34 et 48 latitude Sud et le 166 et
179 longitude Est, se compose de deux les appeles le Nord et le
Sud. Il y en a aussi une troisime, plus petite, appele Stewart, et
quelques autres moins importantes.

La surface de cette colonie est presque gale  celle de la
Grande-Bretagne et Irlande; elle comprend 100,000 milles carrs, soit
64,000,000 d'acres ou arpents. Le dtroit de Cook, qui spare les deux
grandes les, facilite la navigation le long des ctes. Si l'on
considre les deux les runies, la configuration est celle de
l'Italie renverse, moins la valle du P; l'le du Nord offre la
mme forme de botte avec son talon.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Types Maori de la classe
suprieure.]

L'le du Nord a une surface de 44,000 milles carrs, et jusqu'en 1876
elle tait divise en 4 provinces: Auckland, Taranaki, Hawke's Bay et
Wellington. L'le du Sud a une surface de 55,000 milles carrs et
comprenait les 5 provinces de Nelson, Mareborough, Canterbury, Otago
et Westland; mais, depuis 1876, ces provinces ont t divises en 63
comts: 32 dans l'le Nord et 31 dans l'le Sud.

La Nouvelle-Zlande est traverse par une chane de montagnes, comme
l'Italie par l'Apennin.

La hauteur des montagnes va en s'abaissant vers le bout de la botte,
et dans l'le Nord,  part quelques pics et volcans, elle n'atteint
qu'une hauteur de 1,500  4,000 pieds; mais, dans l'le Sud, la chane
appele Alpes du Sud atteint jusqu' 12,000 pieds. Elle a ses neiges
perptuelles et ses nombreux glaciers.

Les Anglais trouvrent ici les Maoris, belle race polynsienne, qui
parle la mme langue que les habitants de Hati et des les Hawa. Le
Maori est gnralement plus grand que l'Anglais: il a les bras plus
longs, mais les jambes plus courtes et la poitrine trs dveloppe; il
porte plus de poids que l'Anglais, mais il rsiste moins que lui  la
fatigue.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Chef Maori.]

Les missionnaires protestants, venus en 1814, obtinrent en 1839 la
signature de la plupart des chefs, comme reconnaissant la suzerainet
de la reine d'Angleterre; mais ils disaient  ces Maoris que, par le
trait, ils donnaient l'ombre  la reine et gardaient la ralit.
Ceux-ci le crurent, mais plus tard, lorsqu'ils virent qu'on prenait
plus que l'ombre, ils se rvoltrent. Ils furent alors soumis par les
armes, et les frais de cette guerre, qui s'levrent  100 millions de
francs, psent encore lourdement sur la colonie. Cette race va en
diminuant: d'aprs le dernier recensement, elle ne compte plus
qu'environ 42,000 individus, pendant que la population blanche,
d'aprs le recensement de 1882, atteint le chiffre de 517,707. Durant
la mme anne, on compte 3,600 mariages, soit 7 pour mille de la
population; 5,701 dcs, soit 11,19 par mille; 19,000 naissances,
soit 37,32 par mille; 10,945 immigrants, et 7,456 migrants. Les
hommes sont de 1/5 plus nombreux que les femmes; les naissances
illgitimes n'atteignent que 2%. Il y a en outre 5,000 Chinois et 16
Chinoises; ils sont gnralement _diggers_ ou chercheurs d'or;
quelques-uns sont jardiniers, cuisiniers et chasseurs de lapins.

Le gouvernement est le _self-government_, et le _self-administration_
localis. Le pouvoir excutif est aux mains d'un gouverneur nomm par
la reine aux appointements annuels de 7,500 l. stg. Il choisit ses
ministres et se guide d'aprs leurs avis. Par son droit de _veto_ il
participe au pouvoir lgislatif, mais, depuis 29 ans qu'existe la
Constitution, il n'en a t fait usage que six fois. Le pouvoir
lgislatif s'exerce par la Chambre haute, ou Conseil lgislatif,
compos de 49 membres nomms  vie par le gouverneur, et par la
Chambre des reprsentants ou dputs, lus pour 3 ans. Ceux-ci
tiennent les cordons de la bourse et sont en ralit les matres. Est
lecteur, tout individu g de 21 ans, n ou naturalis sujet
britannique, ayant depuis 6 mois une proprit de 25 l. stg. (625
fr.), ou qui est depuis un an dans la colonie, et depuis les derniers
6 mois dans le district lectoral. Tout Maori qui paie une
contribution, ou qui possde une proprit de 25 l stg., est lecteur
et vote pour ses reprsentants maoris, qui sont au nombre de quatre.
Les lecteurs sont tous ligibles, s'ils ne sont coupables de crime ou
de banqueroute, ou salaris du gouvernement.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Phormium Tenax (Chanvre indigne).]

Sous le rapport religieux, le septime des habitants est catholique;
les autres 6/7 protestants de diverses communions. Les catholiques
sont rpartis dans les trois diocses d'Auckland, Wellington et
Dunedin; la plupart des Maoris sont catholiques.

Les villes sont gouvernes par les _Mayors_ (maires) lus chaque anne
par les chefs de famille, y compris la veuve, et entours de leur
conseil municipal. Les routes sont construites et entretenues par des
_Road-Boards_, conseils spciaux par district; et les _Central_ ou
_local Boards of Health_ ont des pouvoirs tendus pour prendre toutes
les mesures en faveur de la sant publique. Le sige du gouvernement a
t transport d'Auckland  Wellington, point plus central.

Les les de la Nouvelle-Zlande sont verdoyantes et en partie encore
couvertes de forts; plusieurs varits d'arbres donnent un bois
solide, fin et estim. Tels sont: le manuka, le totara, le kauri, le
black-birch, le kowha et le mata. D'autres donnent d'excellentes
corces  tanner ou pour teintures, tels que: le _Hinau_ (Eleocarpus
dentatus), le tawhero (Weinmannia racemosa), le tanhai et le tanekaha
(Phyllocladus trichomanoides). La terre  l'tat naturel est couverte
de fougres ou d'un buisson appel titree, ou de flax (phormium
tenax), dont les Maoris tirent une espce de chanvre que les colons
ont amlior par l'emploi des machines. En 1881, on en a export 1,307
tonnes, values  25,285 l. stg.

Il y a encore 10,000,000 d'acres en forts; 12,000,000 d'acres sont
propres  l'agriculture et 42,000,000 au pturage. L'herbe indigne
est dure, mais on sme l'herbe europenne, qui pousse trs bien; les
fruits et les lgumes d'Europe prosprent, ainsi que les moutons et le
btail.

Sous le rapport gologique, les terrains d'alluvion comprennent
environ 1,500 milles carrs, le tertiaire marin 18,000, le secondaire
5,000, le paloezoque 26,000, le schisteux 15,000, le granitique 6,000
et le volcanique 15,000 milles carrs.

En 1882, il y avait 366,000 acres cultives en bl, et la rcolte
tait estime  8,300,000 boisseaux. La production moyenne est de 24
boisseaux par acre: un boisseau suffit  ensemencer une acre. Pour
l'avoine, la production moyenne est de 28 boisseaux par acre; de 22
pour l'orge, et de 5 tonnes 1/2 pour les pommes de terre.

En 1881, il y avait 13,000,000 de moutons dans la colonie, 161,000
chevaux et 700,000 boeufs ou vaches; mais le nombre a augment depuis
et augmentera encore trs rapidement  la suite des envois de viande
congele en Europe. La laine exporte dpasse 60,000,000 de livres par
an, et une partie est file dans la colonie. De frquentes expositions
agricoles rgionales aident  l'amlioration des races. La laine de la
Nouvelle-Zlande est une des plus estimes, et la viande de mouton est
aussi bonne ici qu'en Angleterre.

Parmi les produits de la colonie, il faut ajouter l'huile des
baleines, qui abondent en ces mers; les peaux de phoques, et les
diverses sortes de poissons qui, imports d'Europe et d'Amrique, se
sont multiplis dans les lacs et les rivires. La mer donne des
poissons analogues  ceux qu'on trouve entre Madre et le Portugal; on
en compte environ 200 espces, dont 40 se vendent au march.

Le gibier import d'Europe: faisans, livres, lapins, se sont
multiplis  l'infini. Il est regrettable que les indignes, presss
par la faim, aient ananti le _moa_, oiseau presque aussi grand qu'une
girafe.

Le rgne minral est, lui aussi, bien reprsent. On exploite en ce
moment plus de 100 mines de charbon qui, en 1881, ont donn 337,000
tonnes; mais elles deviennent de jour en jour plus productives. On
estime que certaines d'entre elles contiennent plus de 140 milliards
de tonnes. L'or se trouve dans le quartz, et certains quartz
exceptionnels ont donn jusqu' 600 onces d'or par tonne; mais on le
trouve aussi dans les terrains d'alluvion, qui s'tendent sur 20,000
milles carrs. Le lit des rivires, le gravier de certaines valles et
certains ciments, faciles  extraire, en fournissent aussi beaucoup.
L'or export de la Nouvelle-Zlande jusqu'au 31 dcembre 1881 s'lve
 9,822,755 onces, de la valeur de 38,461,423 l. stg.

On trouve aussi l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, le chrome,
l'antimoine, le zinc, le manganse, plusieurs sortes de ptrole, des
marbres, de belles carrires de pierres de construction, et des
pierres  ciment et chaux hydraulique.

Le climat est un peu meilleur que celui d'Angleterre. La moyenne
thermomtrique est de 57 Farenheit dans l'le Nord et de 52 dans
l'le Sud; pendant qu'elle est de 51  Londres et  New-York, La
quantit de pluie annuelle est de 40  50 pouces dans les deux les,
mais pendant que sur la cte _Est_ elle est de 25 pouces 
Christchurch, elle est de 112 pouces  Hokitika, sur la cte Ouest. L
pression atmosphrique, entre le 37 et 46 latitude sud dcrot de
29,981  29,804 pouces, et la moyenne est de 29,919 pendant qu'elle
est de 30,005 dans la mme latitude nord. Les vents ouest prdominent.
Une vingtaine de stations envoient plusieurs fois par jour 
Wellington le rsultat de leurs observations, et elles sont publies
dans les journaux pour servir aux agriculteurs et aux navigateurs. Un
service intercolonial met aussi les observatoires de la
Nouvelle-Zlande en communication avec ceux de l'Australie et de la
Tasmanie.

Il y a en Nouvelle-Zlande 911 coles publiques, avec 2,143
professeurs et 68,000 lves des deux sexes; 15,000 environ
frquentent les coles prives, et 7,000 sont instruits dans leur
famille; 80% des enfants entre 5 et 15 ans frquentent les coles; le
nombre des personnes qui savent lire et crire en 1881 est de 71% de
la population.

Pour l'industrie, en 1881, 1,643 tablissements emploient 17,938
personnes. Le sol et construction de ces tablissements est valu 
environ 50,000,000 de francs, et les machines et installations, 
40,000,000 de francs.

Trente-sept hpitaux soignent dans l'anne environ 15,000 malades. Il
y a aussi 7 hpitaux de fous, un tablissement pour les aveugles et
un pour les sourds-muets.

L'excs de l'immigration sur l'migration oscille entre 2,000 et
40,000 par an.

Le revenu ordinaire et extraordinaire, en 1881, est de 3,757,493 l.
stg. La dpense dans la mme anne est de 3,675,797 l. stg. La dette
publique a environ 30,000,000 l. stg. Dduction faite d'environ
2,000,000 pour amortissement, reste une charge de 51 l. stg. par
habitant et une rente de 2 l. stg. 1/2 par an et par tte.

La caisse d'pargne postale en 1881 a reu plus d'un million de l.
stg. (25,000,000 fr.) de dpts, et les dposants sont au nombre de 1
sur 10, pendant qu'en Angleterre ils ne sont qu'en proportion de 1 sur
19. Les sommes dposes dans la caisse d'pargne postale atteignent
1,232,788 l. stg. Celles dposes dans les autres caisses d'pargne,
316,727 l. stg., soit un total de 1,549,515 l. stg., soit une moyenne
de 3 l. stg. 1 sh. 10 den. (77 fr.) par dposant.

La Nouvelle-Zlande est le premier pays qui ait essay par l'tat un
systme d'assurance sur la vie, dont tout le profit est distribu aux
assurs. En 1882, le nombre d'assurs s'lve  19,456, et les sommes
assures  6,507,528 l. stg.

L'importation, en 1881, a atteint le chiffre de 7,457,045 l. stg., et
l'exportation, celui de 6,060,866 l. stg. Dans ce chiffre, la France
entre pour 18,014 l. stg.  l'importation, et 51,464 l. stg. 
l'exportation.

Les principaux articles exports sont: la laine pour 2,909,760 l.
stg., l'or pour 996,867 l. stg., les produits agricoles pour 1,114,253
l. stg., le suif pour 120,611 l. stg., la gomme Kauri pour 253,778 l.
stg., et le bois de construction pour 71,328 l. stg.

Le tonnage des navires entrs dans les ports de la Nouvelle-Zlande en
1881 s'lve  461,285 tonnes, celui des navires sortis,  438,551
tonnes. La _Steam-ship Pacific C{y}_ reoit du gouvernement une
subvention annuelle de 32,500 l. stg. pour la poste entre Auckland et
San-Francisco: et on vient de voter une subvention annuelle de 20,000
l. stg. pour une ligne directe mensuelle avec Londres.

Les terres publiques ou _crown-lands_ sont administres par le
ministre des terres, aid de 11 bureaux des terres pour les 11
districts territoriaux. Sur les 64,000,000 d'acres que comprend la
Nouvelle-Zlande, 14,000,000 ont t vendus ou rservs pour les
coles et autres services publics; 16,000,000 appartiennent aux Maoris
ou aux Europens qui les ont achets d'eux, et 34,000,000 restent
disponibles. Sur ce chiffre, 15,000,000 sont couverts d'herbe ou de
fougres, 10,000,000 sont en forts, et 9,000,000 sont des lacs,
rochers ou sommets de montagnes.

Les terres publiques sont divises en trois classes: les terres de
villes et villages, vendues aux enchres par lots de 1/4 d'acre, sur
la mise  prix de 7 l. stg. 1/2; les terres suburbaines dans le
voisinage des villes et villages dont les lots, de 2  15 acres, sont
vendus aux enchres sur la mise,  prix de 3 l. stg. l'acre; les
terres rurales, soit agricoles, pastorales ou forts, qui sont
vendues  un prix qui varie, selon les districts, depuis quelques
schellings jusqu' 2 l. stg. l'acre.

Auckland et les districts de Westland ont adopt le systme de
l'_Homestead_. La terre est donne  l'immigrant, qui n'a qu' payer
le montant du mesurage; il doit rsider 5 ans sur la terre, y lever
une maison et cultiver, le 1/3 dans les 5 ans, s'il s'agit de terre
libre; et le 1/5, s'il s'agit de forts. Toute personne au-dessus de
18 ans peut, dans le district d'Auckland, choisir de 75  50 acres,
selon la qualit de la terre, et toute personne au-dessous de 18 ans,
de 30  20 acres; toutefois, une mme famille ne peut obtenir plus de
200 acres de terre de premire qualit ou 300 de seconde qualit. Il
en est  peu prs de mme en Westland.

Il y a plusieurs autres manires d'acqurir la terre. On peut
l'acheter aux enchres, ou par contrat ordinaire sur demande faite au
Bureau des terres. Dans ce systme, le prix des terres est de 4 l.
stg. 1/2 l'acre pour les terres suburbaines, de 1 l. stg. pour les
terres d'agriculture ou de pturage. Une personne ne peut acheter
ainsi plus de 20 acres de terre suburbaine, plus de 320 acres de terre
agricole, et non moins de 500 ni plus de 5,000 acres de terre 
pturage. Les paiements sont chelonns en 10 demi-annuits pour les
terres suburbaines, en 20 demi-annuits pour les terres agricoles, et
en 30 demi-annuits pour les terres de pturage. L'acheteur peut
toujours se librer d'avance.

Sur les terres suburbaines, l'acheteur est tenu de transfrer sa
rsidence dans le mois de l'achat, et d'y demeurer pendant 4 ans. La
rsidence est obligatoire pour 6 ans sur la terre d'agriculture et de
pturage; mais sur cette dernire on a un an de temps pour s'y
installer. L'acheteur doit, en outre, s'il s'agit de terre suburbaine,
cultiver au moins 1/10 la premire anne, 1/5 la deuxime anne, et en
4 ans il doit avoir cultiv les 3/4, cltur le tout et fait des
amliorations correspondant au moins  10 l. stg. par acre.

Dans les amliorations sont compris les constructions, cltures,
drainages, plantations d'arbres, prix de la culture, etc. Pour la
terre rurale, s'il s'agit de terre libre, l'acheteur doit cultiver
1/20 la premire anne, 1/16 la deuxime anne, et en 6 ans, il doit
cultiver 1/5 et faire des amliorations correspondant  1 l. stg. par
acre. Sur la terre de pturage, l'acheteur n'est tenu qu'au sjour de
6 ans; il n'est pas oblig aux amliorations. Aprs 10 ans, il peut
payer la solde et obtenir la proprit dfinitive.

Pour les terrains aurifres, l'acheteur ne peut obtenir plus de 320
acres, et il doit y faire certaines amliorations, mais il n'est pas
tenu d'y sjourner. Il paie une rente en demi-annuits de 2 sh. 1/2
par acre, et devient acheteur dfinitif en payant le prix attribu par
la loi  des terrains analogues. Aprs 3 ans il peut demander
l'change de sa terre, et alors il paie  raison de 1 l. stg. 1 sh.
par acre la terre qu'il reoit en change, chelonnant les paiements
en 15 demi-annuits. Il reste aussi propritaire dfinitif s'il paie
simplement sa rente durant 17 ans conscutifs.

Les terres  pturage sont aussi loues aux enchres, en lots pouvant
contenir 5,000 moutons ou 1,000 ttes de gros btail. Le gouvernement
se rserve le droit de rsilier le bail moyennant avertissement
pralable d'un an, dans le cas o la terre devrait tre vendue ou
loue pour terre agricole. Ces locations sont faites pour 21 ans et au
dessous. Toute personne qui occupe dj des terres publiques pour
20,000 moutons ou 4,000 ttes de gros btail ne peut louer ou acheter
un autre lot, except pour l'acquisition d'une terre par hypothque
(mortgage).

Une autre combinaison permet de louer pour 21 ans, avec le droit
perptuel  renouveler. Trois ans avant l'chance, le locataire
dclare s'il veut renouveler en payant un loyer calcul  5% de la
valeur de la terre, fixe par expert, sous dduction de toutes les
amliorations faites durant le premier bail. S'il ne veut renouveler,
le bail est mis aux enchres, et le nouveau locataire doit payer 
l'ancien le montant des amliorations.

Si le gouvernement avait besoin de reprendre la terre ainsi loue, il
devrait rembourser toutes les amliorations, au prix fix par expert.

En 1882, le gouvernement a vendu sur paiement immdiat  1,257
acheteurs, 195,390 acres de terre, pour agriculture;  271 acheteurs;
1,482 acres de terre suburbaine, et  704 acheteurs, 303 acres de
terre urbaine. Il a vendu par paiements chelonns,  497 acheteurs,
74,336 acres de terre d'agriculture;  9 acheteurs, 24,634 acres de
terre de pturage, et  198 acheteurs, 1,189 acres de terre de
village. Il a reu pour location de champs aurifres, 7,600 l. stg.;
pour location des terres pastorales, 182,880 l. stg., et pour autres
locations, 5,500 l. stg. Il a ainsi retir des terres une somme de
535,607 l. stg.

En 1870, le parlement vota un emprunt de 10,000,000 de l. stg. pour
les travaux publics et l'immigration. Depuis, 2,000 kilomtres de
chemins de fer ont t ouverts, et environ le double de routes
carrossables. On a organis sur un bon pied les phares et les ports.
Le tlgraphe dessert tout le pays et a transmis, en 1882, 1,500,000
dpches. La poste a transmis en 1882, 12,000,000 de lettres  0 fr.
10 pour la colonie et l'Australie, et presque autant d'imprims. On a
amen de l'eau sur les champs aurifres pour le lavage, et 4 navires
arrivent tous les ans d'Angleterre, pleins d'immigrants; 1,400 hommes
suffisent  la force arme, mais, en cas de ncessit, 10,000
volontaires sont prts  marcher, outre un millier de pompiers
organiss militairement.

C'est beaucoup de progrs en 40 ans, et ce progrs augmentera encore
tant que le peuple continuera  rester attach aux principes religieux
et au respect de l'autorit, qui ont fait sa force.

Mais aprs cet aperu sur l'ensemble de la colonie, il est temps de
reprendre mon journal de voyage.




CHAPITRE XIX

     Arrive  Auckland. -- La tempte. -- Le dimanche. -- Le Pre Mac
     Donald. -- Catholiques et protestants. -- La ville. -- Los
     faubourgs. -- Le parc du gouverneur. -- L'hpital. -- Le
     _dominion_. -- Les salaires. -- L'intrt. -- Le baron de Hbner.
     -- Mgr Luck et son diocse. -- Les Soeurs de la Misricorde. --
     Dpart pour Tauranga. -- La baie. -- La ville. -- Excursion 
     Ohinemutu. -- Les fermes. -- Le cocher irlandais. -- Le
     _Gate-Pa_. -- La fort d'Oropi. -- La _mid-way-house_. -- Les
     naissances et la mortalit. -- Le vin correctif de l'alcoolisme.
     -- Les gorges de Mangorewa.


Le 11 novembre,  2 heures du matin, le _Zealandia_ arrive  l'entre
de la baie d'Auckland; la nuit est obscure et le vent souffle avec
violence; la pluie tombe  torrents. Le capitaine trouve prudent de
jeter l'ancre et d'attendre le jour.  6 heures on lve l'ancre, et on
marche lentement le long de la baie, fort agite; c'est aprs bien des
coups de sifflet de la machine, prcds du coup de canon, que nous
avons pu apercevoir le canot du pilote; il arrive arm de sa ceinture
de sauvetage et prend sa place au gouvernail.

La ville se dessine  nos yeux, mergeant de la verdure sur un
ensemble de collines, des deux cts de la baie. Les nombreuses
glises et la _Court-House_ dominent les maisonnettes caches dans les
arbres; mais, au-dessus de tout, un immense moulin  vent semble
veiller comme un gant protecteur sur la cit. Au loin, sur une
colline entoure de prairies et de forts, le plus vaste et le plus
bel difice est l'hpital public.  7 heures nous sommes devant le
mle ou _wharf_, mais le pilote refuse de l'aborder; il craint que la
violence du vent n'y pousse si fort le navire, que le _wharf_ lui-mme
ne soit emport. Nous jetons deux ancres et dansons sur place. Elles
ne suffisent pas  nous protger, et nous allions driver vers un banc
de sable, lorsqu'un prompt mouvement de la machine nous ramne  flot;
le tlgraphe ou signal, qui communique de la passerelle  la machine,
est bris; un officier se tient debout vers la chaudire, reoit par
signes les commandements et les transmet au machiniste. Malgr la
pluie, la foule s'est assemble sur le mle, et attend avec anxit la
fin de nos pripties. Enfin, vers les 10 heures, le vent souffle
moins fort, et le pilote juge bon d'aborder. Nous suivons la manoeuvre
avec motion; les cris succdent aux cris pour les divers
commandements et s'efforcent de dominer le bruit du vent. On va, on
court, on revient, l'moi est gnral. Au moment de toucher au mle,
le commandant semble perdre son sang-froid britannique; il trpigne et
crie sans cesse au pilote _go ahead_, mais sa crainte est exagre,
tout se passe pour le mieux et bientt on sera  terre. Les passagers
se disent adieu: plusieurs restent en Nouvelle-Zlande. Pendant trois
semaines compagnons de la mme infortune, ils se considrent tous
comme une mme famille. On salue les officiers et on porte ses effets
 la douane. C'est le dimanche: les petits bagages passent, les
autres seront visits demain. Le vent enlve les parapluies, et l'eau
tombe en dluge, on va quand mme: _time is money_. J'ai beaucoup de
peine  trouver une voiture pour dposer mes bagages  l'htel: _is
sunday_. C'est dimanche! Enfin je peux en raccrocher une moyennant un
double prix. La poste est ferme et les boutiques aussi; impossible de
trouver des timbres poste. Je prie le matre de l'htel de m'en faire
chercher, car je veux profiter du dpart du navire le _Zealandia_, qui
s'en va  Sidney dans la nuit. Le matre de l'htel me rpond qu'on a
6 jours de la semaine pour envoyer les lettres, mais que le dimanche
on va  l'glise et on ne travaille pas. Un peuple qui a un tel
respect de la loi divine est un peuple d'avenir, un futur grand
peuple!

Je m'en vais donc  l'glise. La petite cathdrale en planches
d'Auckland, malgr le mauvais temps, est remplie de fidles; le
Rvrend Mac Donald clbre la grand'messe, les chants, excuts par
des voix d'hommes et de femmes, sont harmonieux.

Aprs la messe, je salue le bon Pre  la sacristie. Une dame, qui est
venue de la campagne,  8 milles, vient le saluer aussi. Elle me prend
pour le commandant de l'_claireur_, aviso de guerre franais arriv
hier ici de Tati, et m'invite  une soire dansante. Elle est
d'origine franaise, et ne veut pas laisser passer un navire franais
sans lui faire les honneurs de la socit no-zlandaise. Je dissipe
son erreur; elle maintient quand mme son invitation. L'_claireur_,
sorti des chantiers de Toulon en 1878, a 78 mtres de long et 12 de
large; il porte 8 canons de 15 centimtres, a une machine de 450
chevaux et un terrible peron. Le capitaine du _Zealandia_ me l'avait
montr dans la baie, et mon motion fut grande lorsque je lui vis
lever le drapeau pour nous saluer. Oh! que j'aurais voulu rencontrer
ce drapeau dans toutes les mers aussi souvent que le drapeau
britannique! Le R. Mac Donald m'invite  djeuner; j'accepte d'autant
plus volontiers qu' l'htel on m'avait dit que le dimanche le lunch
remplacerait le dner et que le soir on n'avait que le th, attendu
que les domestiques devaient assister au service divin. En France, les
catholiques s'imposent le maigre le vendredi; en Italie, le vendredi
et le samedi; en Espagne, on ne fait maigre ni le vendredi, ni le
samedi. Ici, les protestants ont leur privation le dimanche, et elle a
pour cause le dsir d'pargner, au septime jour, le travail aux
domestiques.

En entrant chez les Pres Missionnaires, un bruit strident et trange
se fait entendre  la porte, et ne cesse que lorsque le concierge est
venu s'interposer; un perroquet au blanc plumet monte la garde, et il
s'en acquitte aussi bien que le meilleur des chiens. C'est le cockotou
d'Australie.

Le R. Mac Donald me prsente  un autre prtre anglais et me parle
volontiers du Concile du Vatican, auquel il a assist, et de divers
personnages franais qu'il a connus dans ses deux voyages en Europe.
Il est ici depuis 28 ans, et son frre s'occupe de l'vanglisation
des Maoris depuis 32 ans; il me parle beaucoup de Mgr Pompalier,
vque franais qui le premier a port ici le catholicisme.

Il me dit qu'ici, comme dans presque tous les pays nouveaux,
protestants et catholiques vivent en bons rapports, et s'estiment, non
selon le plus ou moins de vrit qu'ils possdent, mais selon le degr
de vertu qu'ils pratiquent. Ceux qui ont plus reu sont videmment
tenus  plus, et la foi ne se donne pas. Je me rappelle que, voulant
un jour expliquer  un compatriote que j'avais rencontr dans
l'Extrme-Orient, une de nos vrits catholiques qui me paraissait
claire comme le jour, je m'tonnais que celui-ci, pourtant nature
droite et sincre, ne pt la comprendre; mais il me fit cette
observation: En fait de foi, on ne croit pas ce qu'on veut, mais on
croit ce qu'on peut. Cela me rappela la rponse du cardinal Manning 
ses compatriotes. Ils l'accusaient d'avoir chang de religion et lui
disaient: Comment se fait-il que vous tiez auparavant fervent
protestant et que vous tes maintenant fervent catholique? Dans une
brochure adresse  ses anciens coreligionnaires, le pieux prlat leur
dit: Je ne peux vous donner d'autre rponse que celle de l'aveugle de
l'vangile: Avant je ne voyais pas,  prsent je vois. Pourquoi Dieu
ouvre-t-il les yeux aux uns plus, aux autres moins? C'est son secret.
Tout ce que nous savons, c'est qu'il est le Crateur et Rdempteur de
tous les hommes, qu'il les aime tous comme un Pre aime ses enfants,
et qu'il cherche le salut de tous; mais  chacun il proportionne le
fardeau en raison de ses forces.

Aprs le djeuner, le bon Pre me montre les habitants de son jardin:
le cockotou dont j'ai parl qui fait mille exercices  son
commandement, une tortue qui se promne sur le vert gazon, et une
espce de gros merle blanc et noir qui siffle comme le merle et parle
comme le perroquet. Saint Jean avait aussi sa colombe.

Je parcours la ville: la partie centrale rserve aux affaires n'est
pas grande: l sont les banques, les compagnies d'assurance et de
navigation, la poste, les principaux magasins; mais la ville destine
aux habitations s'tend au loin sur plusieurs collines. Les rues sont
larges et plantes de chne. Nous sommes en effet  Auckland (terre du
chne). Les gentils pavillons qui les bordent sont tous entours d'un
jardin o brillent toutes les fleurs de l'Europe. Les vrandahs qui
les ornent prouvent que le climat est chaud en t. Ces pavillons sont
la plupart construits en bois et couverts en zinc, en bois, ou en
ardoise. Dans le centre, on ne peut plus construire qu'en pierre, en
briques ou en ciment, pour diminuer les incendies.

Plus loin, ce ne sont plus des pavillons, habitation de la classe
aise, mais des maisonnettes en bois, habitation de l'ouvrier. Elles
sont petites, mais elles ont leur jardin, et l'ouvrier a aussi son
_home_ (son chez soi). Des _building societies_ (socits de
construction) achtent de vastes terrains, y tracent des rues,
btissent des maisons de diverses grandeurs et les louent ou plutt
les vendent, puisque aprs le paiement de quelques annuits comprenant
l'intrt et l'amortissement, le locataire reste propritaire. Ces
socits, tout en faisant de bonnes affaires, rendent service  la
classe ouvrire et  la socit. L'ouvrier qui a sa maisonnette et son
jardin voit ses nombreux enfants grandir et se dvelopper en bonne
sant, pendant que les familles ouvrires entasses dans les mansardes
de nos grandes villes donnent une gnration sans force et sans
nergie; et la plupart des enfants meurent en bas ge.

J'arrive  la maison du gouverneur: elle est en bois et fort simple,
mais entoure d'un superbe parc, ouvert au public, le dimanche. Au
milieu des chnes sculaires, je vois de magnifiques araucarias, des
lauriers-cerises, des lauriers-roses et des lauriers-tins; le cyprs,
le saule, le magnolia, l'eucalyptus et tous les arbres et arbustes qui
ornent nos parcs d'Europe, le tout encadr dans cette belle pelouse
que les Anglais portent partout avec eux.

Prs de la _High school_ (haute cole), je rencontre le Rvrend Mac
Donald, qui fait sa promenade  cheval et me met sur le chemin de
l'hpital. Je descends une colline et en remonte une autre, je laisse
 droite de superbes vaches paissant dans la prairie, et parcours 
gauche les alles ombrages d'une magnifique fort, appele le
_dominion_ (le domaine), parce qu'elle est rserve au public. Les
Anglais, dans le trac de leurs villes, ont toujours soin de rserver
de vastes emplacements pour la rcration du peuple. C'est fort sage;
car le petit peuple ne peut se payer l'agrment d'une villa, et la
sant du public est en raison de la salubrit de l'air qu'il respire.

Enfin, j'arrive  l'hpital, vaste difice en ciment  deux tages sur
rez-de-chausse, dominant la ville et la baie. Le jeune docteur qui le
dirige me conduit  la visite de l'tablissement. Les salles ne sont
pas grandes, mais elles sont nombreuses et ornes de plantes et de
fleurs. On peut loger 150 malades. On en a 90 en ce moment. La
propret est irrprochable; je remarque un ascenseur destin 
descendre dans les caves les corps des dcds; des fauteuils roulants
pour les rhumatisants, et une salle pour les convalescents. Trop
souvent, dans les hpitaux de nos grandes villes europennes, les
convalescents sont renvoys pour faire place  d'autres. Obligs, pour
vivre, de reprendre le travail avant d'en avoir les forces, ils
retombent bientt dans un tat pire, et retournent  l'hpital, auquel
ils occasionnent de nouveaux frais. Les administrations des hospices
feraient donc une conomie bien entendue, et en mme temps une oeuvre
humanitaire, en tablissant dans chaque hpital une salle pour les
convalescents dont on essaierait les forces grandissantes aux travaux
de la maison et du jardin, avant de les lancer dans la socit, o ils
sont obligs de reprendre leur travail quotidien.

Le jeune docteur fait appeler deux Franais qui sont en ce moment
dans l'tablissement: un est de Saint-Malo, et l'autre de Nantes.
Venus ici comme matelots, ils y sont rests parce qu'ils y ont trouv
la vie large et facile: occups dans les champs  garder les vaches,
ils taient logs, nourris, et recevaient 6 schellings par jour (7 fr.
50); ils sont lgrement atteints de la poitrine.

Les gages sont levs dans ce pays: le moindre ouvrier gagne 6  8
schellings par jour; les capitaux sont encore plus chers.

Les banques donnent 6% sur dpts compte courant, mais elles prtent 
1% par mois; on prte sur hypothque  10%, et comme les terres ne
rapportent ordinairement qu'environ 8% malheur au farmer
(propritaire) qui est oblig d'emprunter! Comme en Europe, le fruit
de ses travaux ira au capitaliste!

En quittant l'hpital, je parcours diverses collines et je vois
partout les familles se diriger vers les glises. La cloche tinte; il
est 6 heures 1/2; l'office commence chez les diverses communions
protestantes: celui des catholiques a lieu  7 heures. J'arrive 
Saint-Benedictus, la principale glise catholique, desservie par les
Bndictins. Elle est en bois, vaste, et  trois nefs. Son autel est
fort simple et se distingue peu de plusieurs glises protestantes, qui
adoptent aussi les chandeliers et les cierges.  la tribune, les
chants sont excuts, comme  la cathdrale, par des voies d'hommes et
de femmes; on chante les vpres, et aprs les vpres on donne le
salut; le recueillement est parfait. Il est bien tard lorsque j'arrive
 l'htel pour le th. Je passe la soire chez le Rvrend Mac Donald
 parler des hommes et des choses du pays, et  10 heures je m'en vais
au _Zealandia_ donner un dernier adieu aux passagers et aux officiers.
Je trouve l le baron de Hbner qui vient de visiter la
Nouvelle-Zlande et s'en va  Sidney: il occupera probablement la
cabine que j'ai laisse disponible. Ce bon observateur nous a dj
fait connatre, par sa _Promenade autour du monde_, les tats-Unis, le
Japon et la Chine; il donnera probablement encore au public ses
impressions sur les colonies ocaniennes et sur les Indes orientales
qu'il va visiter.

Enfin, je reviens dans la petite cellule du _Star htel_, chercher un
repos d'autant mieux mrit que toutes mes courses depuis le matin ont
eu lieu avec la pluie sur le dos. Aux fentres, pas de persiennes;  4
heures le jour me rveille,  5 heures je complte ma correspondance,
et un peu plus tard, je me rends chez Mgr Luck, vque catholique
d'Auckland; il demeure  la campagne,  une des extrmits de la
ville. Ce bon bndictin me reoit avec bont; il voudrait me retenir
chez lui et me fait l'historique de son diocse, qui a eu bien des
pripties. Il a 12 prtres pour les 16,000 catholiques rpartis dans
toute la partie nord de l'le du Nord formant son diocse, et un seul
prtre pour les 30,000 Maoris, qui sont la plupart catholiques. Point
de petit sminaire, pas de sminaire; la grande difficult est le
recrutement d'un clerg srieux. Ses compatriotes sont, comme la
plupart des Anglais, sujets  l'alcoolisme. Pour l'instruction des
jeunes filles, 39 Soeurs de la Misricorde irlandaises lui rendent de
grands services. Elles ont 6 maisons et un noviciat. Nous en visitons
deux, attenantes  l'habitation piscopale. Dans une, 30 internes et
40 externes reoivent l'instruction; dans l'autre,  ct, 80
orphelines apprennent le travail manuel propre  leur sexe. La plupart
sont envoyes par le gouvernement, qui a donn le terrain et fournit
un secours annuel de 12 livres par orpheline. Nous parcourons les
dortoirs, les classes, les ouvroirs: ils sont en bois, bien clairs,
bien ars, et entours d'un parc gracieux qui domine la baie. Pour
les garons, Monseigneur n'a qu'une cole, confie  2 laques,
s'occupant de 70 lves; les autres vont aux coles protestantes,
nombreuses et bien tenues. Monseigneur attend les Frres Marianites de
Lyon, qui pourront relever les coles de manire  recevoir tous les
lves catholiques. Il espre par l arriver au petit, et plus tard au
grand sminaire.

Monseigneur a la bont de me conduire  son cole de garons, puis
chez le consul de France; un bon cossais qui ne parle qu'anglais, et
aux divers bureaux des compagnies de navigation o je dois me
renseigner. Ensuite, il m'emmne chez lui pour le dner, et je le
quitte pour me rendre au bateau qui doit me conduire  Tauranga.

Il est 5 heures du soir lorsque ce petit bateau  vapeur quitte le
_wharf_ (mle). Le directeur de la Compagnie Mac Gregor, avec lequel
j'tais venu depuis San-Francisco, a la bont de m'accompagner, il me
recommande au capitaine. Nous parcourons la belle et vaste baie,
admirant encore une fois le superbe panorama de la ville. Je remarque
un monsieur  la figure tatoue de hiroglyphes depuis le menton
jusqu'au front; il porte mac-farlane et chapeau haut de forme. On me
dit que c'est un chef maori, un de leurs principaux orateurs. Je
l'aborde et l'interroge, il est fort aimable et trs poli, mais il ne
connat que quelques mots d'anglais et la conversation est difficile.
Aprs le dner, le salon se convertit en un dortoir o une vingtaine
de passagers couchent sur tagres les uns au-dessus des autres.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Chef Maori.]

La mer est extrmement agite: ce petit bateau est ballott comme une
coque de noix. On a de la peine  se tenir dans son lit; mais ma
fatigue tait si grande, que je me rveille le matin, me rappelant,
comme dans un rve, d'avoir fait de continuels efforts pour ne pas
tre jet  bas.

 10 heures du matin, nous entrons dans la gracieuse baie de Tauranga,
avec deux heures de retard.

La petite ville de Tauranga compte 4,000 habitants; elle se compose de
quelques maisons de bois, parmi lesquelles 2 htels, plusieurs
boutiques, une glise protestante et une cabane en planche servant
d'glise catholique. Je quitte ici un brave garon de Lyon; il tait
venu comme marin, mais il connaissait le mtier de boulanger; son
esprit d'conomie lui permit de prlever un petit pcule sur ses gages
levs, et il est maintenant chef boulanger dans une ville naissante,
levant dans l'aisance une nombreuse famille. Les objets de luxe sont
chers, mais le ncessaire  la vie, en moyenne, ne dpasse pas les
prix de l'Europe; le pain vaut 6 sous la livre et la viande 10 sous.

 11 heures je monte dans un break que conduit un robuste Irlandais.
J'ai pour compagnon de voyage deux photographes, qui s'en vont sur le
lac Taupo prendre les meilleures vues de ce paysage enchanteur. Nous
traversons une riche contre parseme de fermes. Le _fern_ (fougre)
et le _titree_ (buisson de bruyre) est remplac par un beau gazon
vert que broutent les vaches et les chevaux. Les habitations des
_farmers_ occupent toujours le monticule dominant; une petite rivire
porte ses eaux limpides et murmurantes  travers ces fermes prospres.
Mais la population est encore peu nombreuse, et plus loin, les
fougres et les titrees couvrent seuls le terrain. Assis  ct du
cocher, je cause avec lui: l'Irlandais est communicatif, il prend mme
volontiers la plaisanterie. Mon cocher est ici depuis 9 ans, et je lui
demande s'il se trouve mieux qu'en Irlande. Oui, me dit-il, j'y ai
meilleure nourriture. En Irlande, je travaillais une ferme prs de
Dublin avec mon pre et mes frres, et on nous donnait pour cela 6
livres chaque 6 mois.  peine arriv  Auckland, je recevais 4 livres
par semaine comme cocher; j'ai pu bientt conomiser assez pour me
mettre patron; mais l je n'ai pas russi, et j'ai fait faillite. Mon
frre alors, qui exploite un htel  Ohinemutu et entretient cet
omnibus, m'a pris  son service et me paie 4 livres par semaine. Un
autre de mes frres a gagn une vingtaine de mille livres aux
_goldfields_ (champs d'or) de Thames, prs Auckland, et continue  y
faire de bonnes affaires en spculant sur les actions. J'ai encore
trois autres frres en Amrique, un  Chicago, un  New-York, et un en
Californie: ils ont tous prospr et lvent chacun une nombreuse
famille.

La route est d'abord excellente;  dfaut de pierres, on la charge de
coquillages qui couvrent la plage et forment une chausse trs dure;
mais dans l'intrieur les coquillages font dfaut et la boue commence.
Nous arrivons au _Gate-Pa_ o, en 1864, les troupes britanniques,
prises d'une panique, s'enfuirent devant les Maoris, abandonnant leurs
officiers, qui tous prirent de la main de l'ennemi. Le lendemain,
lorsque les troupes revinrent, elles trouvrent le colonel Booths
bless mortellement; les Maoris avaient mis sous sa tte un coussin
d'herbe, et un bassin d'eau  son ct, sans toucher ni  sa montre,
ni  sa chane. Je doute que des Europens civiliss en eussent fait
autant envers leur ennemi. Un peu plus loin nous entrons dans la
superbe fort d'Oropi: elle est ce que les sicles l'ont faite. De
gigantesques squelettes d'arbres morts se tiennent  ct d'autres 
la fleur de la vie; les lianes s'entrecroisent, les parasites poussent
partout: quelques-uns enlacent tellement les arbres, qu'ils les
touffent et vgtent  leur place; quelques arbres ont plus de 2
mtres de diamtre, j'en ai vu un  demi brl qui avait de 7  8
mtres de diamtre. Mais tout est en dsordre; la vie est  ct de la
mort; les Maoris n'ont pas frquent les cours de l'cole forestire.
Cette fort, comme le reste de l'le, leur appartenait, et ce n'est
qu' la suite de la dernire guerre que le gouvernement l'a confisque
avec la plupart de leurs terres.

La route suit un terrain onduleux, monte et descend des collines;
par-ci, par-l on a fait une chausse avec des fascines, mais les
trous sont nombreux et les sursauts aussi. Nos quatre robustes chevaux
ont de la peine  nous sortir de la boue, et la pluie ne discontinue
pas. Vers le milieu de la fort, nous nous arrtons  une baraque
appele _Mid-way house_. Il est 4 heures, et je n'ai pas mang depuis
le matin; l'apptit fait trouver dlicieux le modeste repas. Cet
endroit solitaire doit tre trs sain; nous y voyons une douzaine de
petits enfants de l'htesse: les familles sont prolifiques dans les
pays nouveaux et l'aisance gnrale prolonge la vie. Les dcs, qui
sont de 21,6 par mille en Angleterre, n'atteignent que 17,59 en
Queensland, 16,22 en Tasmanie, 15,52 en Victoria, 12,15 en
Nouvelle-Zlande. Le petit livre indicateur qu'on m'a remis 
Tauranga dit  propos de cet endroit par un N. B. et entre
parenthses. (_Even good Templars may drink here with the greatest
impunity; it is so very retired!_) Mme les bons Templiers (sorte de
francs-maons) peuvent boire ici avec la plus grande impunit;
l'endroit est si cach!

Ainsi toute la lecture de la Bible et la plus stricte observation du
dimanche n'arrivent pas  extirper de ces populations la plaie de
l'alcoolisme! Je crois qu'on y arriverait plus facilement en
favorisant la culture de la vigne, de manire  rendre le vin
abordable au peuple comme boisson journalire. Le vin ml  l'eau est
la plus saine et la plus fortifiante des boissons. Le corps humain a
besoin pour les fonctions digestives d'une certaine quantit d'alcool;
si on ne la lui donne innocente par le vin dans les repas journaliers,
il la prendra  intervalles par des drogues malfaisantes. Les
_temperance htels_, qu'on rencontre partout ici, comme en Angleterre,
et dans lesquels on ne boit que de l'eau, seraient mieux nomms
_intemperance htels_, car temprance indique juste milieu; et le
_rien_ est aussi intemprant que le _trop_.  part quelques heureuses
exceptions, l'excs provoque l'excs, et l'alcoolisme n'est pas une
plaie spciale au Maori. Les pays vinicoles sont ceux qui ont le moins
d'ivrognes: le corps qui a eu le ncessaire recourt plus difficilement
au superflu.  l'heure actuelle l'Australie produit d'excellent vin,
et on le vend encore ici  7 fr. la bouteille; le moindre vin franais
vaut 10 fr. la bouteille; il est donc inabordable. Les nombreux
coteaux de la Nouvelle-Zlande pourraient fournir assez de vin pour
que, mme  un prix rmunrateur pour le viticulteur, l'habitant
puisse le boire  moiti prix de la bire,  la condition que la rgie
ne peroive pas le double et le triple du prix du cot.

Une heure aprs avoir quitt la _Mid-way house_, nous pntrons dans
les magnifiques gorges de Mangorewa. La petite rivire se brise avec
fracas de prcipice en prcipice, et des murailles de rochers
s'lvent  pic  50 mtres de haut. Enfin, aprs 18 milles, nous
quittons la fort, et quelques milles aprs,  9 heures 1/2 du soir,
nous sommes  Ohinemutu, sur le lac Rotorua.




CHAPITRE XX

     La tradition des Maoris sur leur venue en Nouvelle-Zlande. --
     Rangatiki et son chien Potaka. -- Hinemou et Tutanekai. -- Le lac
     Rotorua. -- Les eaux thermales. -- Un Pa. -- Les Maoris, leurs
     vtements, leur nourriture. -- Moeurs et usages. --
     L'anthropophagie. -- La _carved-house_. -- Tiki et Maui et le
     rcit de la cration. -- Ranga et la route du ciel. -- Les
     ministres protestants et le trait de Watangi. -- Les Pres
     Maristes. -- La fort de Tikitapu. -- Le lac Rotakakahi. --
     Waroa. -- Les femmes Maoris et le tabac. -- Costumes et jeux. --
     L'cole. -- Un examen de gographie. -- L'instruction. -- La
     cascade. -- La haka ou danse indigne. -- Le lac Tarawera. -- Le
     T Tarata ou terrasse blanche. -- Le lac Rotomahana. -- Les
     geysers. -- Le repas. -- La Aukapuarangi ou terrasse rouge. -- Un
     bain bouillant. -- Retour  Waroa et  Ohinemutu.


La tradition des Maoris est qu'ils seraient venus en Nouvelle-Zlande
dans de grands canots, sous la conduite d'un certain chef qui,  la
suite de querelles, voulut quitter les les malaises, son pays natal.
Ils conservent le nom des divers canots et rapportent les faits et
gestes des tribus qui en sont sorties. En tenant compte de leurs
rcits, on peut croire que leur migration remonte  20 gnrations,
c'est--dire  peu prs au XVe sicle.

[Illustration: Rangatiki, chef Maori.]

Pour ce qui concerne la dcouverte de cette rgion des lacs, la
tradition maori dit qu'un certain Rangatiki, chef du canot Arawa, venu
lui aussi avec les autres de Hawaki (qu'on suppose tre Sumatra)[7]
dbarqua  Maketu et commena  explorer la contre avec les siens et
Potaka, son chien favori. Mais celui-ci disparut bientt et ne reparut
qu'aprs deux jours. Il tait malade, et on s'aperut qu'il avait eu
une indigestion de poissons. Son matre comprit donc que Potaka avait
dcouvert une mer, et suivant ses traces, on arriva au bord d'un lac
qu'on nomma Rototi (petit lac). L, comme le chien, le matre et les
siens se gorgrent d'un petit poisson appel _inanga_. Poursuivant
plus loin, ils arrivrent  un autre lac qu'ils appelrent Rotorua
(second lac). Dans l'le Mokoa, qui s'lve au milieu, de ce lac, ils
trouvrent une tribu dont le chef, Kawaarero, leur fit bon accueil,
mais leur proposa bientt de manger le chien. N'ayant pu l'obtenir, il
surprit un beau jour le pauvre Potaka et le mangea en secret. Mais
Rangatiki,  la suite d'une incantation, apprit le fait et le reprocha
 Kawaarero, qui s'indigna en le niant. Rangatiki appela le chien en
tmoignage _Potaka tawhiti e kai hea koe?_ (mon cher Potaka, o
es-tu?) Et le chien rpondit en aboyant dans le ventre de Kawaarero.
Celui-ci fut donc tu  l'instant, et sa tribu mise en pices.
Rangatiki avec les siens s'tablirent  leur place. Plus tard, une
jeune fille appele _Hinemoa_, attire par les sons de la flte du
jeune _Tutanekai_, traversa le lac  la nage et vcut heureuse avec
lui; de l le nom d'Ohinemutu, donn  l'endroit, nom qui signifie _la
jeune fille qui traverse  la nage_.

         [Note 7: La presqu'le de Malacca, qui s'avance au loin dans
         la mer et o se trouve la jonction des races jaune et
         blanche, semble tre le point d'o sont parties les diverses
         migrations qui ont peupl les les du Pacifique, y compris le
         Japon. Quelques expditions auraient mme atteint l'Europe,
         et les Basques semblent en tre les tmoins par leur langage
         d'origine birmane.]

[Illustration: Hinemoa, jeune fille Maori.]

La vue du lac Rotorua est gracieuse, le paysage est verdoyant. Des
vapeurs sortent de tous cts, s'levant dans les airs comme d'une
terre en feu. Partout des sources bouillantes et des trous brlants.
Une petite presqu'le s'avance dans le lac; elle tait beaucoup plus
grande, mais une bonne partie a disparu sous les flots. Ce qui reste
est occup par une vingtaine de _whares_, cases ou cabanes maoris.
Elles ont  la faade principale une porte et une fentre et sont
couvertes d'une espce de paille longue, de la famille des gents.
Quelques-unes ont une chemine, la plupart n'en ont point. Le Maori
cuit ses aliments dans l'eau chaude ou  la vapeur des sources qui
l'entourent. Ces braves gens ont l'air bien constitu, figure riante,
peau brune donnant sur le rouge, lvres un peu paisses, yeux noirs et
ptillants, belles dents blanches.

[Illustration: Un _Pa_ ou village maori.]

Ils sont vtus  l'europenne, mais la plupart ont les pieds nus et
quelques-uns entourent leur corps simplement avec une couverture ou un
chle multicolore. Les femmes aussi bien que les hommes ont de beaux
cheveux noirs; les veuves les coupent courts comme les hommes en signe
de deuil. Les femmes maries se tatouent les lvres et le menton, les
chefs se tatouent plus ou moins artistement toute la figure avec un os
de poisson. Leur nourriture consiste en pommes de terre, en porc et
poissons. L'anthropophagie commena  diminuer chez eux ds que le
capitaine Cook introduisit ici le cochon, vers la fin du sicle
dernier. L'homme qui a faim et qui n'a rien  mettre sous la dent
s'attaque ncessairement  son semblable. Il y a deux ans, les
survivants de la mission Flatters,  bout de force dans le Sahara,
convinrent que chaque matin un d'eux serait tir au sort et servirait
de nourriture aux autres. La mission Greeley au ple nord a donn les
mmes exemples.

[Illustration: Maoris ou No-Zlandais.]

Plusieurs Maoris jettent leurs lignes primitives dans les eaux du lac
et en retirent de belles carpes d'importation anglaise. Elles s'y sont
tellement multiplies que parfois,  la suite de l'explosion d'une
cartouche de dynamite, la surface du lac en est couverte, et elles
deviennent ainsi la proie facile du Maori, insouciant de leur
destruction. Garons et filles, hommes et femmes se baignent en
costume d'Adam et d've, sans se douter de la moindre inconvenance;
j'avais remarqu le mme fait au Japon. Lorsqu'il fait froid, au lieu
de se baigner dans le lac, ils se plongent dans les bassins d'eau
minrale. Cette eau est ici alcaline, l sulfureuse, ailleurs
arsenicale. Les blancs s'en servent contre les rhumatismes et les
maladies de foie. Au milieu du Pa (_settlement_ ou tablissement)
s'lve la _Carved house_, maison sculpte: c'est une cabane plus
grande que les autres, tapisse de boiseries sculptes; elles
reprsentent des monstres ou figures d'hommes et de femmes tirant leur
langue et ayant deux coquillages brillants en guise d'yeux. Presque
toutes les cabanes maoris ont  l'entre une de ces caricatures qui,
probablement, dans leur ancienne religion, devaient figurer des dieux
protecteurs.

Actuellement ils sont tous chrtiens et la plupart catholiques; mais
leur ancienne religion conservait, comme au reste chez tous les
peuples, les traces de la tradition des vrits primitives communes au
genre humain. Ainsi leur rcit de la cration raconte qu'une divinit
bienfaisante appele Tiki visita la terre au dbut de son existence,
et forma avec ses mains un homme en terre rouge ptrie avec son sang,
et le mit  scher contre une haie; en schant la vie vint en lui, et
Tiki fut content de son oeuvre. Il forma de la mme manire le corps
d'une femme et le mit  scher au soleil, et en schant la vie vint en
elle. Ce premier couple se multiplia et remplit la terre; mais cette
gnration fut si mchante que Tiki dcida de la dtruire au moyen
d'un dluge qui mit toute la terre sous l'eau. Alors vint une autre
divinit appele _Maui_, qui, avec ses trois frres, se mit  pcher.
Un des frres, avec un grand hameon form de la mchoire d'un de ses
anctres, prit quelque chose pour laquelle il fallut les efforts de
tous les pcheurs pour la mener  fleur d'eau; or, c'tait la Nouvelle
Zlande, qu'ils fixrent sur un bton, et le monde recommena de
nouveau.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Types Maoris de la classe
suprieure.]

Les Maoris croyaient aussi  l'immortalit de l'me, et plaaient la
route du ciel  travers _Ranga_, grotte qui se trouve au cap nord de
l'le Nord. Aprs une bataille, ils croyaient entendre le bruit des
mes qui passaient  l'autre monde sur un bton form de racines de
_pohutukawa_, arbre qui crot en ces lieux. Les grands chefs ne
pouvaient y passer qu'en laissant l un de leurs yeux, destin 
devenir une nouvelle toile dans le firmament. Les mchants allaient 
Po, lieu de souffrance o vont tous les mauvais esprits.

Ils conservaient aussi le souvenir d'un certain Tawaki, homme de bien,
qui traversa la terre en gurissant, les malades et qui fut enlev au
ciel sans mourir, et de l il veille sur les mortels qui l'invoquent.
Probablement cette tradition se rapporte  lie, et leur vient du
peuple juif, avec lequel il dut y avoir communication.

Ohinemutu se compose de trois htels, et de quelques curies.

Aprs avoir visit les environs et pris un bain d'eau minrale, je
pars avec une famille de Tasmanie pour Waroa. La route traverse
d'abord une plaine de 3 milles de long. Le gouvernement y a trac une
future ville et construit un bain, une _Court house_, et le logement
d'un mdecin. Les terrains ont t lotiss et vendus pour 89 ans selon
la mthode anglaise, au profit des Maoris propritaires. Les enchres
ont lev les prix jusqu' plus de 50,000 fr. de rente annuelle, mais,
faute d'habitants, les pauvres Maoris n'ont pas encore vu le premier
sou.

Un clergyman chevauche avec sa fille pour visiter les environs: on me
dit que c'est un vque protestant. Les ministres protestants sont
venus ici en 1814, et ils ont si bien manoeuvr, qu'en 1840 ils ont
obtenu que la plupart des chefs signent  Watangi (eau des pleurs) un
trait qui les rendait sujets de la Grande-Bretagne. Les missions
catholiques sont venues en 1837 avec les Pres Maristes.

Nous laissons  droite les geysers de Whakarewarewa, qui envoient leur
vapeur vers le ciel, et entrons dans la superbe fort de Tikitapu. Les
merles y font entendre leur sifflet monotone et mille sortes d'oiseaux
les accompagnent de leurs chants mlodieux. Des pigeons sauvages et
des faisans au superbe plumage s'lancent  tout instant  l'approche
de notre voiture. Les parasites entourent les arbres, les lianes
s'entrecroisent, l'aubpine est en pleine floraison, ainsi que le
titree. Les Maoris coupent des arbres sculaires, des _rimu_, des
_tawa_ et des _miro_, et y creusent de superbes canots longs de 8  10
mtres. Lorsque nous quittons la fort nous sommes au bord du lac
Tikitapu (lac bleu) superbe nappe d'eau azure, dans laquelle ne vit
aucun poisson. Les Maoris tiennent ce lac pour sacr et croient qu'un
dragon divin en fait sa demeure. Un bourrelet de terre spare le lac
Tikitapu du lac Rotokakahi (lac vert). Celui-ci est  70 pieds en
contre-bas du premier. Sur ses bords crot en quantit le _wharangi_,
espce de buisson que le btail mange avec avidit mais dont souvent
il meurt. Au milieu du lac Rotokakahi s'lve une petite le
pittoresque appele Motutawa. Ses eaux se dversent dans le ravin par
une petite rivire qui  Waroa se prcipite d'une trentaine de mtres
en gracieuse cascade.

[Illustration: Maoris ou No-Zlandais.]

 midi 1/4, nous arrivons  Waroa au _Rotomahana htel_. Une quantit
de Maoris nous entourent et nous saluent gracieusement. Les jeunes
filles portent leurs petits frres ou soeurs sur le dos, envelopps
dans un chle; les femmes fument la pipe et nous demandent du tabac.
Mon compagnon, qui connat un peu le langage maori, leur dit: _Katahi
taku mea whakama ko te wahine ka ka papa_ Je suis honteux de voir
les femmes fumer.--_Then don't look_, rpondit l'une d'elles en
parfait anglais: (alors n'y regarde pas). _Maka a tu te papa_, jette
ta pipe, ajoute l'Anglais; _no fear_, rpliqua la femme: (pas de
crainte).--_Engari me hoko he hopi kana he tupeka_, continua l'Anglais
(il est mieux d'acheter du savon que du tabac).--_Kahore!_ rpliqua la
femme avec un rire moqueur, et les autres criaient: _Kapa te tupeka_
(le tabac est bon) _no good te hopi_ (le savon n'est pas bon).

Le tabac et l'alcool sont la perte de ce pauvre peuple si bon et si
simple. Quoi d'tonnant? l'Anglais lui-mme a tant de peine  s'en
dfendre! Les hommes comme les femmes chez les Maoris portent un seul
pendant d'oreille; c'est une longue pierre de jade ou une dent de
requin tenue avec de la cire d'Espagne, ou un paquet de plumes attach
 l'oreille avec un fil de laine, ou simplement de la ficelle. Or,
souvent son poids allonge hors mesure l'oreille qui le porte et le
trou o passe la ficelle s'agrandit. Un autre ornement des deux sexes
est aussi un collier portant au centre en pierre verte l'image
grotesque d'un homme ou d'une femme ayant pour yeux deux haricots
rouges. Une quantit de jeunes filles vtues de rose, de rouge, de
vert, avec des robes  volant, comme des danseuses, jouent dans le
chemin avec des garons ou d'autres jeunes filles en jetant des
boutons contre un clou plant  terre. Cette bande joyeuse nous suit
 la _Carved house_, maison sculpte dans le genre de celle
d'Ohinemutu, mais plus petite. Une vieille femme y fait des tapis de
plumes de faisans et de pigeons qui ressemblent assez  de magnifiques
peaux d'animaux. Elle en demande fort cher; le moindre cote 4 livres
(100 fr.) il y en a mme un grand de 50 guines (plus de 1,300 fr.).
Bon pour les amateurs! C'est avec ces tapis que les anciens chefs
couvraient leurs paules comme d'un manteau royal. On veut me vendre
des massues sculptes, et autres armes indignes en bois, mais elles
sont fort chres quoique bien intressantes. Nous avons de la peine 
nous tirer hors de la troupe joyeuse des Maoris pour prendre notre
lunch.

[Illustration: Maoris ou No-Zlandais.]

Aprs le repas, nous visitons l'cole. Une vingtaine de garons et de
jeunes filles de 7  15 ans occupent divers bancs. Une jeune femme de
30 ans, avec sa gravit britannique, a toute la peine du monde  faire
tenir tranquille cette jeunesse nerveuse. Son pre, vieillard  barbe
blanche, vient souvent  son aide. L'cole est une simple cabane de
bois. Plus pratiques que dans nos pays, les colons de la
Nouvelle-Zlande gardent leurs millions pour un meilleur emploi que
celui d'lever des palais scolaires dans tous les villages. Par
contre, ils rpandent l'instruction  profusion et le nombre
d'coliers, quoique dans un pays o 500,000 mes occupent une surface
plus grande que celle du Royaume-Uni, dpasse le nombre de 15 par
1,000 habitants, pendant qu'il n'est que de 13 en Angleterre. Il est
vrai qu'on ne les fatigue pas comme dans nos vieux pays. Deux heures
d'cole le matin et deux heures le soir leur apprennent autant que les
longues journes de classe dans nos pays d'Europe. L'attention de
l'enfant ne pourrait se prolonger au-del d'une certaine limite; pass
cette limite, forcer la nature c'est du temps perdu.

[Illustration: Jeune fille Maori de la classe suprieure.]

Les parents sont obligs d'envoyer  l'cole leurs enfants depuis 7
jusqu' 15 ans: les parents ngligents sont punis par les _boards of
schools_, qui ont pour cela des pouvoirs discrtionnaires. Par une
permission spciale du _board_, on peut envoyer l'enfant ds l'ge de
5 ans et l'y laisser jusqu' 17. La plupart des coles sont mixtes, et
certes c'est l un inconvnient, mais grandement tempr par la forte
ide du devoir que les Anglais inculquent ds la plus tendre enfance.
Dans beaucoup d'endroits, le mme matre fait l'cole pendant une
semaine dans un village et pendant une autre semaine dans le village
voisin. Or, souvent les distances sont grandes, mais le matre peut se
payer un cheval: il reoit environ 3,000 fr. l'an. La matresse
d'cole nous dit que 70 enfants sont inscrits, mais que le plus grand
nombre sont actuellement avec leurs parents dans le _bush_ (fort) 
quelques milles de distance, pour la semaille des pommes de terre et
du mas. Elle nous montre les cahiers des lves, dont quelques-uns
prouvent l'aptitude du Maori pour la calligraphie. La seule langue
enseigne est l'anglais. On passe un petit examen de lecture, puis le
matre interroge sur la gographie.--O se trouve le Congo?--la
Tamise?--Et les lves en indiquent la situation sur la carte.--O est
la Chine?--Un enfant la montre du doigt;--Qu'est-ce qu'on y rcolte
pour l'exportation?--Un autre rpond: Le th et la soie.--O se trouve
Mauritius?--Un lve en dsigne la place--Qu'est-ce qu'on y
rcolte?--La canne  sucre, qui donne le rhum et le sucre.--Un matre
italien aurait demand  propos de la Chine quels sont ses meilleurs
potes; un matre espagnol, si on y lve de farouches taureaux pour
les courses, et un matre franais, si on y a proclam les droits de
l'homme. Avant de quitter l'cole, la matresse prend place 
l'harmonium et les lves nous chantent en bonne mesure et avec
harmonie des cantiques anglais et des chansons maoris. Je remarque les
nombreux tableaux qui tapissent les murs; ce sont des cartes
gographiques, des dessins d'animaux pour l'histoire naturelle, des
groupes bibliques pour l'enseignement de l'Ancien et du Nouveau
Testament; l'enfant apprend bien plus facilement par les yeux.

[Illustration: lve Maori.]

Pendant ce temps, la pluie s'est calme. Je n'ai pas encore vu un jour
sans pluie depuis que je suis en Nouvelle-Zlande, et la rgion des
lacs que je visite, avec ses nuages, sa verdure et ses pluies, me
rappelle le Catherine-Lock d'cosse, ou le Windhermere du Cumberland.

[Illustration: lve Maori.]

Nous profitons de l'claircie pour visiter la cascade.  3 heures, les
enfants quittent l'cole et nous suivent tous, chantant les chansons
indignes sur une cantilne analogue  celle des chansons arabes. Nous
pntrons dans un vallon profond o croissent les arbres sculaires.
Les parois en sont abruptes et glissantes; les deux miss tasmaniennes
et leur frre sont  leur aise dans l'troit sentier aussi bien que
les indignes; mais une vieille dame de Christchurch, qui est de la
partie, ne peut tenir debout, et je lui sers de bton. Aprs 10
minutes de descente, nous arrivons au fond, et admirons la superbe
cascade qui tombe avec fracas dans un bassin. De l l'eau se dverse
par des branches multiples dans le torrent, et va se perdre dans le
lac voisin. En remontant nous faisons collection de fougres et de
mousses qui tapissent le sol, et allons visiter la vieille glise de
la mission. C'est une baraque de planches couverte de lierre. Ces
plantes pntrent mme dans l'intrieur, o elles pendent en lianes.
De la fentre de l'glise on jouit d'une vue dlicieuse sur la fort,
la montagne, et sur le lac Tarawera.

Dans la fort, je suis bientt arrt par les lianes; je visite le
cimetire, que les Maoris placent toujours dans un endroit lev. Le
_Pa_ (agglomration) de Waroa est catholique comme la plupart des
_Pa_ maoris.  6 heures, nous rentrons  l'htel. L, les enfants qui
nous avaient suivis nous demandent leur rtribution comme guides; mon
compagnon leur distribue une quantit de petite monnaie, et les _miss_
leur portent deux corbeilles de morceaux de pain. Celui-ci est bientt
dvor, et les _pence_ volent en l'air pour jouer  pile ou face.
Aprs le dner, je demande  voir une _haka_ (danse indigne).
Plusieurs s'offrent  l'excuter moyennant le prix courant, qui est
d'un schelling par danseur ou danseuse. J'avais entendu dire que
souvent ces danses dgnrent en scnes scandaleuses, et je prviens
mes danseurs qu'ils n'auront rien s'ils manquent  l'honntet. Ils
m'introduisent dans une de leurs _whares_ (cabanes); je me courbe pour
passer par la petite ouverture. Un feu au milieu de la case a servi 
cuire les aliments; mais la fume n'a d'autre issue que la porte et
aveugle les habitants. On le pousse au dehors et on allume deux
bougies places  terre dans deux souliers servant de chandeliers. Les
danseurs s'alignent et un d'eux commence  battre la mesure en
frappant de ses deux mains contre ses genoux; puis il bat du pied
droit par terre en cadence, allonge les bras en avant, gesticule des
mains, porte les deux bras  droite, puis  gauche, puis en l'air et
en bas, continuant la mesure par le son de la voix et le battement du
pied; les autres font de mme, en sorte qu'on dirait autant de
mannequins mus par une seule machine. Aprs plusieurs reprises de ce
jeu fantastique viennent les grimaces, les contorsions de la bouche et
des yeux. Craignant que l'excitation n'arrive trop loin, j'arrte le
_haka_ et laisse les danseurs et les danseuses jouir en paix de leur
petit salaire.

[Illustration: T Tarata ou White Terrace (Terrasse Blanche) 
Rotomahana.]

Le lendemain,  6 heures, le _tamtam_ nous rveille, et une 1/2 heure
aprs, le djeuner est servi.  7 heures, nous nous acheminons vers le
lac Tarawera. _Sophia_ et _Kate_, les deux guides choisis par les
Maoris, nous prcdent. Une d'elles, Sophia, porte la mdaille de
sauvetage; elle a plong et pch un vieillard un jour o le canot a
chavir dans le lac Rotomahana. Nous sommes 10 visiteurs. Arrivs au
bord du lac, 6 prennent place dans un canot anglais et 4 dans l'autre
moins grand. Le premier a 6 Maoris et le deuxime 4, chacun avec une
longue rame, et nous voil en route. Le lac Tarawera a 8  10 milles
de long; les rives que nous quittons sont verdoyantes et les montagnes
boises. Plus loin, la nature est moins vivante. Les deux canots font
une espce de rgate et jouent  se devancer. Le ntre a une voile; le
vent souffle froid et vif, et nous arrivons les premiers 
Tahunatorea, autre _Pa_ maori. L, nous laissons nos canots europens,
et aprs avoir mis nos effets dans deux canots maoris (troncs d'arbre
creus) qui nous suivront par la petite rivire, nous traversons un
isthme d'un mille de large pour arriver au lac Rotomahana. Du haut de
la colline nous voyons la _T Tarata_ ou terrasse blanche. De ce
point, elle n'offre rien de surprenant; mais aprs avoir descendu la
pente et pntr sur son domaine, nous sommes ravis. Nous marchons sur
des filigranes de stalactites,  travers mille bassins grands et
petits; taills avec la prcision d'un artiste et remplis d'une eau
azure comme le ciel du Japon. On dirait que le grand Architecte
s'est plu  orner ce magnifique parc de ce superbe monument. Il est
plus large  la base: environ 150 mtres, et va en se rtrcissant au
sommet, lev de 100 pieds sur le niveau du lac. Nous pataugeons dans
l'eau, qui devient de plus en plus brlante  mesure que nous
approchons du sommet. L, un petit cratre de 10 mtres de diamtre et
de 50 pieds de profondeur est tantt vide et on descend au fond,
tantt il se remplit d'une eau bouillante  briser tous les
thermomtres. Alors, si le vent du nord-est vient  souffler, une
colonne d'eau s'lve jusqu' 200 pieds de haut, et retombe en
superbes nappes d'argent; c'est comme les geysers du Yellowstone Park
dans l'Amrique du Nord. Tous les objets qu'on place sur la terrasse
sont bientt ptrifis. Nous redescendons et parcourons un terrain
rempli de geysers moins grands. Je remarque un petit cratre qui lance
de la vapeur comme la machine d'un grand navire et fait un bruit qu'on
prendrait pour celui d'une immense scierie  vapeur. Un peu plus loin,
la terre bout  chaque pas et soulve une sorte d'argile fine que les
Maoris mangent volontiers. J'en got et n'y trouve que le got du
sulfate de fer. La vapeur fuse de tous les cts, on ne peut faire un
trou en terre avec le parapluie sans qu'il en sorte de l'eau
bouillante ou de la vapeur. La terre est pour sr une grande marmite.

[Illustration: Vue gnrale du lac bouillant de Rotomahana.]

Ce n'est pas sans danger qu'on marche, sur ces volcans plus ou moins
actifs; le guide me crie  tout instant: _Follow the path_, ne quittez
pas le sentier. Plusieurs ont trouv la mort dans quelques-uns de
ces trous, o ils ont t bouillis en un clin d'oeil.

Pendant notre excursion, les canotiers ont cuit le _riwai_ (pommes de
terre)  la vapeur du volcan. L'htelier nous avait fourni deux botes
de conserve de langues de boeuf, et nous dvorons nos provisions avec
le mme apptit que les Maoris. Ceux-ci partagent notre nourriture,
mais refusent le sel: ils ajoutent que l'habitude du sel rendait le
blanc immangeable au temps o ils se plaisaient  le croquer.

[Illustration: Lac de Rotomahana.--La Otukapuarangi ou Pink-Terrace
(Terrasse Rose).]

Aprs le repas, nous entrons dans les petits canots maoris. Il est
impossible d'y tenir debout, nous y marchons  genoux pour gagner
notre place, et nous nous asseyons sur nos talons. Le moindre
mouvement de travers mettrait facilement sans dessus dessous ces
troncs d'arbre. Nous traversons ainsi le lac Rotomahana (lac chaud).
Je tiens une main dans l'eau. Elle change de temprature  tout
instant, selon que nous approchons ou que nous nous loignons d'une
source bouillante. Ce lac n'est pas grand, un quart d'heure suffit aux
pagaies des Maoris pour atteindre l'autre bord. L, laissant les
_ladies_ sur la grve, les hommes grimpent seuls la _Otukapuarangi_ ou
_pink terrace_ (terrasse rose). Elle est ainsi nomme parce que les
stalactites ont une belle couleur rose caille. Les visiteurs les
couvrent de leurs noms; une couche de stalactite transparente recouvre
bientt ces noms, et les caractres demeurent ineffaables. La _Pink
terrace_ est moins grande que la prcdente; ses bassins remplis d'eau
azure sont moins nombreux, mais la couleur de ses stalactites est
dlicieuse. Elle ressemble  l'intrieur de gros coquillages. Au
sommet de la terrasse, nous entrons dans la fort voisine, pour
quitter nos habits, et nous prenons notre bain dans les bassins.
L'ide de prendre un bain aprs un copieux repas m'avait paru
singulire, et je ne m'y tais soumis que pour faire comme les autres;
mais dans ces bains chauds, je comprends que si j'avais eu mon premier
apptit, j'aurais t tent de manger un morceau de ma chair
parfaitement bouillie. Aussi notre bain ne fut pas long, et nous
reprenons nos vtements pour venir inviter les dames  s'y rendre 
leur tour. Pendant qu'elles sont en train de se bouillir, nous
visitons les nombreuses sources plus ou moins brlantes des environs,
et remontons au sommet pour voir le gracieux petit lac bleu qui domine
la terrasse. Les stalactites y croissent au fond en forme d'arbres;
mais la vapeur qui sort de l'eau nous empche de les voir bien
distinctement. Je recueille quelques beaux morceaux de pierre rouge et
les offre aux deux jeunes miss tasmaniennes. Elles avaient dj
accept une collection de fougres, mais elles refusent ce dernier
prsent, disant: _It is not allowed_ (ce n'est pas permis). En effet,
une affiche que j'avais lue  l'htel disait qu'il tait dfendu aux
visiteurs d'emporter des stalactites. J'ai remarqu souvent cet esprit
d'obissance  la loi dans la race anglo-saxonne; c'est l toute sa
force. Il est impossible de faire de l'ordre public, lorsque chacun se
permet en particulier un petit dsordre.

Enfin, vers 2 heures nous quittons ces lieux enchanteurs et prenons le
chemin du retour. Les No-Zlandais appellent les terrasses de
Rotomahana, l'endroit le plus merveilleux du monde. Sans aller si
loin, on peut dire que c'est l un ensemble de phnomnes des plus
curieux qu'on puisse voir sur la terre[8].

         [Note 8: Depuis ma visite, la rgion de Rotomahana a t
         compltement bouleverse en 1887 par une ruption qui a fait
         prir presque tous les habitants de Waroa et des environs.]

 notre retour, nous voyons prs la grande terrasse une multitude de
poules sauvages, de canards et autres oiseaux aquatiques qui se
prlassent dans l'eau thermale. Nous suivons dans nos canots
indignes la petite rivire qui unit les deux lacs. Aprs avoir salu
la tribu des Maoris qui nous avait conduits dans les canots du pays,
nous reprenons sur le Tarawera nos canots europens. Le lac Tarawera
s'est mis de mauvaise humeur et pousse de grosses vagues. La pluie,
qui n'tait pas encore tombe, menace de nous inonder. Nos rameurs
s'animent par la cantilne des chansons nationales, et aprs une heure
d'hroques efforts, ils nous dposent  l'autre bord.

 l'htel, nous retrouvons la mme multitude de Maoris jouant aux sous
avec la mme insouciance. Nous prenons notre repas et rentrons le soir
 Ohinemutu.




CHAPITRE XXI

     Sulphur-point. -- Les bains du gouvernement. -- Perdu et
     retrouv. -- Les geysers de Whakarewarewa. -- La fin de
     Komutumutu. -- Le geyser de Wakiti. -- Les spultures. -- Le
     divorce. -- Route vers Taupo. -- Le Wakato. -- Un cocher
     concurrent. -- Dbourbs par les Maoris. -- Le Tangariro et sa
     lgende. -- Le lac de Taupo. -- Les bains de M. Lofley. --  la
     recherche de la cascade Huka. -- Le Crow's nest. -- Les rves au
     bord du lac. -- Taniwha, l'homme aux cheveux rouges.


Je passe ma matine  rdiger mon journal de voyage, et dans
l'aprs-midi je vais  _Sulphur-point_, visiter les bains du
gouvernement. Ils sont encore en construction. Tout y est simple comme
dans les pays nouveaux.--Des conduits en bois amnent l'eau de deux
sources sulfureuses et alcalines. Une est appele _Priest Source_,
parce qu'un ministre protestant y a t guri de son rhumatisme;
l'autre, _Rachel Source_. Que vient faire ici Rachel? c'est ce qu'on
n'a pas su m'expliquer. Les bains pour les messieurs et les bains pour
les dames consistent en de petites piscines de 7  8 mtres de ct;
l'tablissement est une baraque en planches. Je m'avance vers les
bords du lac  un groupe de sources plus ou moins liquides (la terre
bout ici comme l'eau), plus ou moins brlantes, et je me figure qu'en
suivant les bords du lac vers l'ouest, je dois rejoindre Ohinemutu.
Gographiquement j'avais raison, mais pratiquement c'tait autre
chose. Je passe  travers les champs de fougres et j'vite les marais
et les trous d'eau bouillante; mais bientt j'arrive aux _titrees_,
qui me barrent le chemin. J'espre que cette barrire franchie, je
retrouverai le bord du lac et quelque sentier. Je fais donc de grands
efforts, et je perce  travers les _titrees_; mais leur champ n'a
point de fin. Par-ci par-l des marais, des trous d'o sort une vapeur
sulfureuse, et des tangs bouillants. La nuit approche, l'eau tombe 
torrents, je suis tremp jusqu'aux os. Il est bien vrai qu'en
Nouvelle-Zlande il n'y a ni reptiles, ni fauves; mais quoi qu'il en
soit, la perspective de passer la nuit dans ces buissons dtremp
d'eau ne me sourit pas. J'ai un moment de panique; puis la raison me
dit que le mieux est de retourner en arrire. Aprs d'hroques
efforts, je reviens au point de dpart et je bnis Dieu d'tre sorti
de ce mauvais pas. Il est toujours dangereux dans les pays nouveaux de
quitter les sentiers. Il est bien tard quand j'arrive  l'htel. On
s'y tait fort peu mu sur mon compte; on pensait que j'avais l'ge de
raison.

Le lendemain, la matine se passe  crire et l'aprs-midi  visiter
les geysers de Wakarewarewa. Ils sont  trois milles de Ohenimutu,
vers la colline. Je suis cette fois une route carrossable, mais c'est
celle de Taupo. Je suis oblig de la quitter  un point donn, pour me
diriger vers les vapeurs qui s'lvent des geysers. Toutefois je ne
sors pas des sentiers tracs et j'arrive  travers mille trous bants
o bouillonnent l'eau et la boue, au bord d'une petite rivire. Je la
traverse sur une passerelle de madriers, et j'atteins une vingtaine de
_whares_ ou cases maoris. Ils se sont tablis l probablement pour
conomiser le feu qui doit cuire leurs aliments. Un jeune Maori me
fait lire le rglement qui assigne tant de schellings  la station et
tant au guide, puis me conduit aux geysers  travers les bassins et
les trous d'eau bouillante. La terre est si mobile, qu' tout instant
on croit la voir manquer sous ses pas. Dans un de ces trous,
Komutumutu, chef des Puja qui occupaient la station, fit bouillir la
tte d'un ambassadeur que lui envoyait le chef de la tribu voisine.
Celui-ci, aprs avoir vainement attendu son envoy, comprit ce qu'il
en tait advenu. Il tomba avec sa tribu sur les Puja, et fit bouillir
la tte de Komutumutu dans le mme trou. Le guide me conduit au geyser
de Vakiti, qui projette de l'eau  une douzaine de pieds. Lorsque le
vent souffle du nord-ouest, l'eau s'lve  30 ou 40 pieds. Mon
cicrone me montre sa case; elle est  louer. La case voisine est
loue moyennant 5 schellings par semaine  deux Anglais qui prennent
ici les bains thermaux. Je veux en essayer un, mais avec peu de
profits; j'en sors tout excit. Les eaux minrales sont un agent
puissant avec lequel il ne fait pas bon badiner. Elles ont toujours
tu plus de monde qu'elles n'en ont guri. Mon Maori me parle du Pre
Mac Donald, qui est leur prtre. Il attend sa venue pour bnir son
mariage qui a eu lieu le mois dernier. Le Concile de Trente n'ayant
pas t publi ici, le simple consentement mutuel suffit  la
validit du mariage. Le Pre Mac Donald tant le seul prtre pour les
30,000 Maoris du diocse d'Auckland, ne peut gure passer qu'une fois
l'an dans chaque _Pa_ pour les mariages et les baptmes. Une petite
case maori est surmonte d'une croix de bois; c'est la chapelle
catholique.

 l'occasion des dcs, les Maoris ont l'habitude de pleurer longtemps
leurs morts, dans une crmonie qu'ils appellent _tangi_, mais aprs
les larmes ils se livrent  un copieux repas (_ka_) qui finit souvent
par la _haka_ (danse).

La femme qui n'est pas bien traite par son mari quitte le toit
conjugal et s'en va chez un autre. Le mari infidle est bafou par la
tribu dans un charivari appel _tana_. C'est le divorce de ce pays. La
veuve, comme je l'ai dit, coupe ses cheveux en signe de deuil.

On m'avait dit qu'en l'absence du prtre, le plus ancien des Maoris,
le dimanche, lisait l'vangile et l'ptre  la _Carved house_ et
prsidait  l'office. Je m'y rends donc  l'heure indique et par une
forte pluie; mais je ne trouve l que quelques Maoris lisant un
journal en leur langue. Ils me disent que presque tous leur
coreligionnaires sont au _bush_ (fort) pour les semailles, et qu'il
n'y a point d'office. Je remarque  la muraille les portraits de
l'empereur Alexandre de Russie et d'Abdul Azis de Turquie. Les Maoris
prsents savent fort bien me dire qu'ils ont t tous les deux
assassins. Au sortir de la _Carved house_ je vois dans un bassin
d'eau minrale des jeunes gens et des jeunes filles en costume de
mre nature. Ils y sont si habitus qu'ils n'y trouvent, pas le
moindre inconvnient et n'y supposent mme pas une malice. Il est
regrettable que cette, race si intelligente, hospitalire et
chevaleresque, aille en s'teignant. Les Maoris taient 100,000
lorsque les premiers missionnaires protestants abordrent l'le en
1814, et se maintinrent aussi nombreux, malgr, les guerres
incessantes de tribu  tribu. Mais ils diminuent  mesure que les
blancs augmentent. Ils disent eux-mmes que, comme le rat anglais a
dtruit le rat indigne, il faut que le Maori finisse par disparatre
devant le blanc. Il est vrai, en effet, que le rat anglais introduit
par les navires s'est multipli, et a vou une guerre  mort au rat
noir indigne, qui a presque disparu.

Le reste de la journe se passe  crire et  boucler ma malle, car
demain je compte partir pour le lac de Taupo. Je ferai route avec la
famille tasmanienne et la vieille dame que j'ai eues pour compagnes de
voyage  Varoa et  Rotomahana.

Le 19 novembre, malgr la pluie de la nuit,  6 heures du matin la
voiture attele de quatre chevaux est  la porte de l'htel.

Le char peut tout juste contenir quatre personnes, et nous y sommes
six. La vieille dame de Christchurch et les deux, miss occupent le
sige du fond; leur oncle, leur frre et moi le sige en face.
Impossible de placer quelqu'un  ct du cocher; les malles occupent
le sige et la pluie les inonde; nous-mmes nous n'en sommes en
partie prservs que par les toiles cires qui forment les parois de
la voiture.

Claque le fouet, et en avant! Nous traversons une plaine de fougres,
gravissons des coteaux pour en redescendre d'autres; toujours les
titrees et les fougres. Par-ci par-l quelque belle fort, des
montagnes et des rochers  la forme bizarre, et en gnral une nature
svre et triste.

 11 heures nous traversons sur un pont de bois la rivire Vakato.
Les pluies l'ont grossie et elle roule  travers les rochers une masse
d'eau bruyante et verdtre d'un bel effet.  quelques pas de l, 
Ateamuri, nous sommes  moiti chemin. Les chevaux ont dj fait leurs
28 milles (le mille anglais est de 1,600 mtres) et ils prennent leur
avoine. Nous laissons les dames dans la voiture, car la pluie
continue, et nous mangeons notre _sandwich_ dans une baraque faite
d'herbes aquatiques; 5 chiens et 4 chats, tous plus maigres les uns
que les autres, demandent  partager notre mince repas. Un jeune
Neo-Zlandais que j'avais laiss  l'htel nous rejoint avec un
_buggi_ (petite voiture lgre pour une seule personne et le cocher).
Aprs une heure de repos, on attelle de nouveau, et nos chevaux ont
encore 28 milles  faire dans une route dtrempe d'eau, avec des
rampes continuelles. Les pauvres btes n'en peuvent bientt plus, et
une d'elles, se refusant  tout service, empche les autres d'avancer.
Nous la relguons derrire la voiture, et plus loin nous la confions
 un homme qui va  Taupo. Souvent les roues enfoncent d'un ct
jusqu'au moyeu et la voiture est prs de tourner. Il faut alors
descendre et pousser les roues, en pataugeant dans la boue. M. Lewis,
malgr sa barbe blanche, est du plus grand secours; il ne craint ni la
pluie ni la grle qui nous flagelle par moment; son jeune neveu,
garon de 13 ans, tient la bride du cheval d'avant et prte son aide
comme un cocher consomm. Une des jeunes _miss_ daigne mme, dans les
moments critiques, salir ses gants aux rayons de la roue; mais le plus
grand secours nous vient du cocher du petit _buggy_ qui suit derrire
nous. Il laisse le cheval aux soins de son voyageur, et  tout instant
il aide  son confrre, soit en renouant une courroie casse, soit en
harcelant les chevaux, ou en poussant la voiture. J'apprends que les
deux voitures appartiennent  deux matres diffrents qui parcourent
la mme route, et sont ncessairement en concurrence. J'admire donc
l'esprit de fraternelle charit qui pousse un cocher  aider l'autre
en retardant lui-mme sa course. Dans des conditions semblables, plus
d'un cocher d'Europe se serait rjoui de voir son concurrent dans la
boue, et l'y aurait laiss patauger: le rsultat aurait t peut-tre
la perte des chevaux et la ruine du concurrent, et en tous cas un
appauvrissement pour la communaut. Or, le bien-tre gnral profite 
tous.

J'admire encore plus le sang-froid de notre cocher; il n'a pas quitt
un instant les guides, faisant de son mieux avec paix et calme. Pas un
juron, pas le moindre signe d'impatience; c'est du christianisme en
pratique. Mme patience et mme charit chez les voyageurs; ils font
tous leurs efforts pour aider la voiture  sortir de la situation, et
jamais une plainte ne vient sur leurs lvres. Enfin nous arrivons  un
_Pa_ (tablissement maori) et ce sont encore ces braves gens qui nous
tirent d'embarras. Ils n'ont point de chevaux; le seul qu'ils
possdent vient de partir; un d'eux court le rappeler. On l'attelle,
et avec ce renfort nous suivons pniblement notre route; montant 
pied toutes les rampes et poussant  la roue. Mais tout le monde est
content, car tout le monde fait son devoir. On admire partout les
progrs tonnants qu'a faits la jeune colonie de la Nouvelle-Zlande
dans un temps trs court. Le secret de cette russite est dans
l'ensemble des vertus dont j'ai un chantillon sous les yeux.

Enfin, vers 7 heures, nous apercevons une colonne de vapeur; nous
rentrons encore une fois dans la rgion de la terre brlante. Du
sommet de la dernire rampe nous apercevons avec bonheur l'immense
nappe d'eau du lac de Taupo.  8 heures, nous sommes  l'htel. Notre
premier soin est de nous changer de la tte aux pieds; une partie de
mes effets n'a pu chapper  l'eau nonobstant son bon emballage.
Durant le souper, malgr la fatigue, on passe en revue les pisodes
les plus mouvants de la journe, et on est aussi content que si on
avait eu le meilleur temps du monde. Les pripties dans les voyages
ont aussi leur charme!

Un grand feu dans la nuit a sch nos habits, et le matin,  8 heures,
aprs le djeuner, on se dispose  explorer la contre.

Le lac de Taupo a 25 milles de large et 30 de long; il est entour de
collines arides et de montagnes boises. Au fond, le Tangariro,
immense volcan couvert de neiges, couronne le tableau. Sa partie
suprieure est conique, comme celle du Vsuve de Naples; comme lui il
envoie dans les airs des nuages de fume blanche. C'est une des
grandes chemines de la terre. Il a 7,000 pieds de haut, et le
Ruapehu,  ct de lui, lve ses trois pics neigeux  9,200 pieds.

Les Maoris, comme tous les peuples, ont des lgendes pour expliquer
les phnomnes que la nature met sous leurs yeux.  propos du
Tangariro et des sources thermales, ils racontent que Ngatoroirangi,
un grand chef venu de l'autre monde, arriva ici de Hawaki, avec sa
soeur, qui portait le feu sacr, et Auruhoe, une esclave bien-aime.
Pour explorer la contre, il monta sur le Tangariro, suivi de son
esclave; mais celle-ci fut bientt saisie par le froid, et
Ngatoroirangi appela sa soeur pour porter  la hte du feu  son
secours. Elle courut si vite qu'elle laissa tomber partout des
tincelles qui brlent encore, et ne put arriver que lorsque Auruhoe
avait dj rendu le dernier soupir. Ngatoroirangi en fut si furieux,
qu'il prit le feu et le jeta dans le cratre du Tangariro, o il
continue  brler.

L'htel o j'cris ces lignes est une des cinq ou six maisons de bois
qui forment le village de Tapuwaeharuru, sur la rive nord du lac de
Taupo. C'est l'embryon d'une future ville ou station thermale. Une
maison est occupe par le bureau de poste et tlgraphe. Ce bureau,
comme tous ceux de la contre, reoit et transmet l'argent par
dpche, prend les dpts de la caisse d'pargne, reoit les
assurances sur la vie. On trouve l, affich, le _Journal officiel_,
les rglements pour l'arrive gratuite des immigrants, les
allotissements et les ventes de terre, les imprims pour les
dclarations de naissance, de dcs, etc. On vite ainsi une arme
d'employs qui sont ailleurs la plaie administrative.

Une maison abrite les 20 policemen qui parcourent les routes de leur
station; puis un autre htel, quelques curies, et c'est tout pour le
moment. Un petit bateau  vapeur parcourait le lac, il permettait aux
touristes d'en visiter les plages et la petite le de Motutako, mais
il ne faisait pas ses frais, et il est maintenant remplac par un
shooner, petit navire  voile.

 9 heures, je pars avec le jeune No-Zlandais de Wellington, et
aprs deux milles de chemin nous arrivons  la source d'eau thermale
de M. Edward Lofley. Ce bon Anglais a 40 ans environ, et habite cette
solitude depuis dix ans avec sa femme et ses enfants. Il l'a
gracieusement orne de pins, d'eucalyptus et de roses. J'y vois des
fraisiers en fleur et des cerises en bouton; il me dit que les unes et
les autres seront mres  la Nol. Au Chili, qui est  peu prs sous
la mme latitude, et dans le mme hmisphre, j'avais laiss le
printemps au mois d'aot, et ici je le retrouve  peine en novembre.

Nous prenons un bain: un ruisseau coule  ct, et on peut passer de
l'eau douce  l'eau minrale, du chaud au froid. Enfin nous demandons
 M. Lofley de nous indiquer la route pour nous rendre  la cascade
Huka, sur le Wakato. Il nous conduit au sommet d'une haute berge et
il nous dit: Prenez ce sentier, vous trouverez un vallon, vous le
suivrez, puis vous passerez le long d'un mur en terre pendant 400 pas;
au bout du mur vous tournerez le dos  la montagne, marchant droit
devant vous jusqu' un prcipice, vous le tournerez  droite, et vous
serez arriv. Puis il ajoute: Si avec cela vous ne trouvez pas, c'est
que vous tes des imbciles. C'est raide!

Heureusement, mon Zlandais est plus habitu que moi aux dserts de
ces contres; il s'oriente, pose des marques sur ses pas; trace des
croix et marche avec attention. Aucun dtail ne lui chappe; ici des
pieds de chevaux ont laiss des traces fraches; l il reconnat des
pieds de Maoris.  une intersection, il vite un sentier par le seul
fait qu'une araigne l'a barre par un de ses fils; ce fil, me dit-il,
prouve que depuis quelque temps personne n'a pass par l. Enfin nous
trouvons le vallon et le mur, pataugeons dans l'eau et nous orientons
en tournant le dos  la montagne. Nous traversons des champs de
fougres parsems de gents en fleur et d'un autre buisson pineux 
fleurs jaunes, import d'cosse. On l'a introduit pour faire des
haies, mais il s'est rpandu dans toute la contre avec une telle
rapidit, qu'il en est devenu le flau.

Nous arrivons au prcipice. Il est effrayant: l'eau murmure  200
mtres en bas et on ne voit que les arbres tapissant les parois. Je
remarque quelques magnifiques arbres fougres, si abondants dans ce
pays; ils sont moins nourris que ceux de l'Himalaya, mais plus levs;
ils atteignent parfois 7  8 mtres de haut. Aprs une heure de
marche, nous voyons le Wakato rouler ses eaux bleues avec fracas au
contre-bas d'une berge haute de plus de 100 mtres. Elle est presque 
pic, mais nous en dgringolons quand mme, et arrivons sur le bord.
L'eau passe dans un canal troit qu'elle s'est taill dans le roc:
elle roule sur une pente rapide en mille tourbillons et, aprs un
parcours de 200 mtres de rapides, elle tombe en cascade de 30 pieds
de haut. Nous admirons longtemps ce jeu de la nature, et nous amusons
 jeter des branches de bois qui disparaissent dans le gouffre sans
reparatre ensuite. J'ai pu en saisir la raison. Le bois, d'abord
prcipit, revient  la surface pour tre entran par l'eau; mais un
reflux se forme au pied de la chute et repousse l'objet sous la chute
elle-mme qui le pulvrise alors sous son poids comme sous une forte
enclume. J'ai pu ainsi comprendre comment les hommes et les canots qui
glissent sous la chute du Niagara ne reparaissent plus; ils s'en vont
en poussire.

Revenant sur nos pas, nous refaisons la route en sens inverse, nous
aidant des marques laisses en venant. Depuis le matin  8 heures,
nous n'avons rien mang et avons toujours march. Nous demandons un
_lunch_, on ne peut nous servir que du pain et de la confiture. C'est
peu rconfortant.

Nous poussons plus loin visiter un geyser appel Crow's Nest,  cause
de sa forme en cne, ressemblant  un immense nid de corbeaux.

N'ayant plus t menacs ici de passer pour des imbciles, nous nous
tenons moins sur nos gardes et nous nous garons. Nous marchons
longtemps au milieu des pierres ponce dont le sol est parsem, et nous
nous dirigeons vers les vapeurs qui, par-ci par-l, sortent du sol. Ce
sont des eaux bouillantes, de la boue que l'on prendrait pour de la
chaux lorsque les maons la dtrempent: partout trous et crevasses
menacent de nous engloutir. Je ne puis appuyer mon ombrelle sans
qu'elle fasse sortir de l'eau bouillante et de la vapeur; s'il tait
nuit notre position serait critique. Enfin nous retrouvons le Crow's
Nest. Il est tranquille en ce moment. Ces geysers ont leurs caprices,
tantt ils travaillent et tantt ils se reposent. Aprs une longue
attente, du trou bant qui a 3 mtres de diamtre s'lve une colonne
d'eau  40 pieds de hauteur et elle retombe avec fracas en nappes
d'argent sur le cne de pierre ponce qui entoure l'ouverture.
L'opration recommence  chaque 2 minutes, montre en main. Il est prs
de 5 heures lorsque je rentre  l'htel.

Je viens de marcher toute la journe, et pour pitance je n'ai eu
qu'un peu de pain, de la confiture et un verre d'eau. On ne m'y
reprendra plus!

La nourriture de l'htel aussi n'est pas de premire qualit. Un peu
de viande, des pommes de terre et le th perptuel: c'est le th de
l'Himalaya, qui agite autant que le caf, et empche de dormir. Le
tourment est double lorsque l'air des montagnes donne un apptit
dvorant! Si l'estomac est peu content, par contre les oreilles
jouissent  loisir. Les deux _miss_ se mettent au piano; l'une
accompagne et l'autre chante: les Tasmaniennes s'en tirent
certainement mieux que les Anglaises; moins de duret dans le jeu,
plus d'expression dans le sentiment. Elles n'ont aucune de ces tresses
empruntes qui forment des montagnes sur la tte de nos dames ou
demoiselles d'Europe. La fracheur de leur teint est un plus bel
ornement que les cheveux trangers. Durant la route j'avais aussi
remarqu que si elles avaient eu les talons ridicules de nos
Europennes, elles n'auraient pu marcher durant plusieurs kilomtres,
et auraient t un embarras de plus au lieu d'une aide. Est-ce la
ncessit, ou une plus forte dose de raison qui rend les gens plus
naturels et plus pratiques dans les colonies?

[Illustration: Bords du lac de Taupo.--Famille Maori.]

Le lendemain, mon No-Zlandais s'en va  Warakei,  8 milles de
distance, voir certains geysers dans le genre de ceux de Crow's Nest,
et de ceux de Rotomahana. Il m'invite  le suivre, mais j'ai promis de
ne plus me laisser prendre  ces excursions fatigantes lorsqu'on n'a
pas le moyen de restaurer ses forces. Je prfre rver sur les bords
du lac. Le vent a chass les nuages, le Tongariro et le Ruapehu
apparaissent dans toute leur majest. En me baignant dans le lac, j'ai
craint d'y rester gel; mais en sortant, la raction me rend rouge
comme un homard et le vent a bientt sch ma peau. Aprs le djeuner
je rdige mon journal, et je m'en vais en inspection auprs des cases
maoris des bords du lac. Ces braves gens vendent leur terre  1 ou 2
livres l'acre, et cet argent s'en va bientt au cabaret, ou plutt au
_bar_. L, on boit debout et on s'en va, car le cabaret n'est en usage
ni en Angleterre, ni dans ses colonies. Hommes et femmes boivent et
fument, fument et boivent, puis gesticulent, jasent, font des
contorsions  n'en plus finir, et pourtant la loi dfend de vendre des
liqueurs enivrantes aux Maoris! Ici le matre du _bar_ ne sait
rsister  la tentation, d'autant plus qu'il vend un schelling le
verre de bire coloniale et un schelling le verre  liqueur de vin
europen ou colonial.

Les bords du lac sont gracieux, surtout au point o en sort la rivire
Wakato. La pelouse est verte, mais l'herbe ne pousse pas. Le terrain
est sablonneux ou volcanique et la contre sera toujours pauvre.
L'agriculture n'y fleurira jamais, et le btail assez peu; mais la
nature donne toujours quelques compensations. Ainsi cette rgion
volcanique pourra quand mme prosprer par le concours des malades qui
viendront demander la sant aux nombreuses sources minrales.

Le vent continue  souffler, et le lac roule de grandes vagues: il est
habituellement en tempte, et les Maoris disent que Taniwha, homme
terrible, aux cheveux rouges, qui habite dans la caverne de Motutako,
est toujours affam, et met le lac en courroux pour chavirer les
canots et dvorer les hommes. Ils refusent mme d'approcher d'un
certain point plus dangereux, qu'ils appellent le trbuchet de l'homme
rouge. Il s'agit probablement l de l'action de quelque volcan
sous-marin ou de quelque tourbillon (_whirlwind_). Le soir, nous avons
 table un jeune lord irlandais, accompagn d'un docteur anglais. Ils
viennent de traverser la Tasmanie et l'le du sud pour arriver ici.
L'Anglais dclare qu'au mois de mai, auquel correspond ici le mois de
novembre, il n'a jamais eu plus froid en Angleterre qu'il n'a eu ici
sur la route. Il est vrai que tout le monde s'accorde  dire que la
saison est retarde cette anne, et que ces pluies perptuelles n'ont
pas lieu tous les printemps.




CHAPITRE XXII

     Dpart pour Napier. -- Un _surveyor_. -- Un repas au dsert. --
     La future ville de Tarewera. -- Un Pa  2,600 pieds. -- La bote
     aux lettres aux bords des chemins. -- Le port et la ville de
     Napier. -- Les missions catholiques. -- Un typhon entre Napier et
     Wellington. -- Port Nichelson et la ville de Wellington. -- La
     corde de sauvetage. -- Mgr Redwood et les Pres Maristes. -- Le
     Muse. -- L'Observatoire. -- Le kea et ses mfaits. -- Trois
     jeunes leveurs franais. -- La famille en Nouvelle-Zlande. --
     Les mthodes d'enseignement. -- Les oeuvres catholiques. -- Les
     Chambres. -- L'Athenoeum. -- L'lection du _mayor_. -- La
     _Wellington meat preserving C{y}_, et la prochaine concurrence
     aux leveurs europens. -- Un jeune colon bordelais.


Le 22 novembre,  5 heures 1/2 du matin, on nous sert le djeuner.
L'heure est un peu matinale pour les oeufs et le beefsteack, mais il
faut faire provision, car nous ne rencontrerons pas de maisons en
route, et nous avons 50 milles  faire.  6 heures nous sommes en
voiture. J'ai toujours pour compagnons de voyage la famille de
Tasmanie, la vieille dame de Christchurch et un jeune homme de
Wellington. Les deux _miss_, pour jouir de la vue, occupent le sige 
ct du cocher, celui-ci relgue  l'arrire, sur les bagages, le
petit aide, enfant de 12 ans; mais, vu la pluie, les passagers se
serrent un peu plus et le prennent avec eux dans la voiture.

C'est la Sainte-Ccile, et nous n'avons pour musique que la pluie
battante et les sursauts de la voiture dans une route dfonce.
Heureusement, les ressorts d'acier sont remplacs par des lanires de
cuir, sans quoi la voiture se serait dj brise bien des fois.

Nous traversons des plaines et des collines parsemes de pierres
ponces que recouvre la fougre ou le titree. La contre est pauvre et
dserte.

Vers midi nous arrivons au coude d'une rivire. L, le cocher donne
l'avoine aux chevaux et nous mangeons nos _sandwich_. Au bord de la
rivire, une tente est occupe par un _surveyor_ (architecte) qui lve
les plans de la contre; le gouvernement se propose d'en vendre les
terres aux enchres. Un cavalier qui nous suit lui emprunte un
chaudron qu'il suspend au bout d'une branche, allume le feu, tire de
son sac le th et le sucre et nous en offre bientt une tasse. Il
passe ensuite au bout d'un bois un morceau de mouton qu'il grille sur
le feu. Une demi-heure lui a suffi pour prparer et consommer son
repas, et il repart  cheval. Il parcourt le pays et achte des
moutons pour la _Freezing sheep Company_ qui vient de se former 
Auckland. Plusieurs milliers sont dj en route pour Cambridge, prs
Auckland, d'o ils rejoindront l'usine  conglation.

Aprs une heure de repos, on attelle, et nous continuons notre route.
Le paysage devient bientt plus riant; aux plaines nues succdent les
collines boises, et nous ne tardons pas  voir les premires stations
de moutons. Plus loin, nous apercevons aussi des vaches et des mules;
et peu  peu  la fougre succde la verte pelouse des herbes
europennes. Cette herbe est seme en automne sur les cendres de la
fougre. Celle-ci repousse durant plusieurs annes, mais peu  peu
finit par disparatre. Les jeunes pousses d'une certaine qualit sont
utilises par les colons, qui les mangent en guise d'asperge. Au Japon
j'avais aussi mang les pousses du bambou, dont le got rappelle celui
du champignon.

Nous traversons un joli vallon o gronde le bruit de la cascade
Runanga, et vers 5 heures 1/2 nous arrivons  la future ville de
Tarewera, au bord de la rivire. Je dis future ville, car pour le
moment je n'y vois que le bureau de poste et tlgraphe et un htel.
Comme la ville existera tt ou tard, les lots de terrain  btir s'y
vendent dj  40 livres l'acre.

Le matre de l'htel est un Danois, qui a commenc par tre militaire
dans le pays. Il recevait 9 schellings par jour comme _constabulary_
(militaire) de 1re classe. Cette paye ne lui suffisant pas  lever sa
nombreuse famille, il s'est fait aubergiste, et a pu construire et
payer sa petite maison. Il emploie en ce moment plusieurs Maoris 
divers travaux. Il les dit trs russ (_cunning_), et ajoute qu'il est
bon d'avoir les yeux bien ouverts en traitant avec eux. Aprs le
souper je descends au bord de la rivire, qui coule paisiblement sous
l'ombre des pins sculaires. Au salon, je trouve les journaux qui
m'apportent les tlgrammes d'Europe. Mme au milieu de ces montagnes
perdues, je sais ce qui s'est pass hier  Londres,  Paris et dans
les divers pays des Antipodes.

Le lendemain, matin  5 heures 1/2, djeuner;  6 heures, dpart. La
nature devient de plus en plus gracieuse. Les collines boises
rappellent certaines parties de la Suisse. Les lacets du chemin
ressemblent parfois  ceux du col de Tende; des vroniques normes et
mille autres buissons que nous cultivons dans nos jardins couvrent ici
les bords de la route. Je remarque le _cabbage-tree_ (arbre choux)
espce d'norme youka, et le _rapu_, que les Anglais appellent _flax_,
et dont les Maoris tirent un chanvre qui sert  les habiller. Les
Europens l'utilisent aussi, et on l'exploite en grand pour la
fabrication des cordes et de la toile grossire.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Femme Maori.]

 Toranga Kuma, la route atteint 2,600 pieds d'altitude, et la vue est
magnifique. Prs de l un _Pa_ ou _settlement_ maori a parpill ses
_whares_ ou petites cabanes entoures de poules et de cochons. Comme
l'Europen, le Maori brle maintenant ses forts, et sur la cendre il
sme le gazon qui nourrira ses chevaux. On voit partout les troncs 
demi brls, cadavres de ces magnifiques forts qui auront bientt
disparu.

Nous passons  ct d'une maison de bois perche sur un pic. Elle
servait de fort aux troupes dans la dernire guerre. Les Maoris aussi
savaient parfaitement organiser leurs camps retranchs au moyen de
nombreuses ranges de palissades d'o ils faisaient feu sans
s'exposer. Nous descendons dans une riante valle, et  une station
(nom que l'on donne ici aux fermes des leveurs), une bonne Danoise
quitte une troupe de joyeux bbs et monte en voiture.

Les bbs se multiplient comme les moutons dans ces stations, et
rendent moins dur l'isolement des habitants. Plus d'un jeune homme qui
a fait ses tudes  Oxford ou  Cambridge ne ddaigne pas ici la
charrue, et passe de longues heures  cheval pour surveiller ses
nombreux troupeaux. Le genre de vie est dur, mais minemment
moralisateur. Il donne l'aisance et aboutit  la richesse sans risque
pour la vertu.

Un cavalier suit la voiture, et de temps en temps il prend dans une
bote, fixe au bout d'un piquet, un portefeuille en cuir contenant la
correspondance du district. La veille, il a lui-mme laiss ce
portefeuille qui lui est renvoy avec les rponses. J'avais dj
remarqu des botes  lettres au bord du chemin  un arbre de la
fort, et par-ci par-l de grands rouleaux de fils de fer au pied des
poteaux tlgraphiques: provision pour les rparations. Heureux pays
celui o l'on peut confier ainsi sans danger le bien public  la bonne
foi publique!

Aprs avoir pass la rivire Moka sur un long pont de bois,  ct
d'une jolie cascade, nous gravissons une colline, du sommet de
laquelle nous apercevons au loin l'immense plaine azure de l'Ocan.
Un peu plus loin, nous arrivons  une pauvre cabane o l'on nous sert
du th et un peu de porc pour notre _lunch_. Cette mesquine demeure
est tapisse des illustrations des temps modernes, y compris Gambetta.
Le propritaire, leveur de chevaux, a pay la terre 30 schellings
l'acre.

La voiture atteint bientt le lit d'une rivire, et le suit pendant
longtemps, traversant cinquante-deux fois le courant d'eau aux
nombreux dtours. Enfin, nous aboutissons  la plaine parseme de
petites cabanes entoures de jardins.  5 heures, nous passons sur un
long pont de bois, jet sur la baie ou port de Napier, et traversons
une colline pour aboutir  la ville au bord de la mer.

Napier est une charmante petite ville de 5  6,000 habitants. Elle est
divise en 3 sections: le port pour les navires, la ville basse sur
une langue de terre entre la mer et une lagune; l, sont les magasins,
les htels, les comptoirs et les banques; la ville en colline, o
demeure la population aise, est parseme de grands et de petits
pavillons en bois. Ils sont entours de jardins o s'panouissent les
roses et toutes les fleurs de nos jardins d'Europe. Je remarque aussi
la vigne, le poirier, le pommier, et en gnral tous nos arbres
fruitiers. L'glise catholique est desservie par le Pre Reynier,
mariste, depuis 34 ans dans le pays. Il est rest 9 ans  Rotorua avec
les Maoris. Le Pre Forest, un des fondateurs de la congrgation des
Maristes, venu ici des premiers, il y a 42 ans, est au lit, et le
mdecin interdit les visites. Il y a 1,600 catholiques  Napier; les
coles sont tenues par des Soeurs et par des Frres. Des collines on
jouit d'une vue splendide.  2 heures, par une forte pluie, je monte
sur le petit vapeur qui nous conduit au _Ringarooma_ stationnant au
large.

 3 heures nous prenons la pleine mer. Elle est en courroux. Le
_Southern Cross_, autre steamer plus petit, a mis deux jours  tourner
le cap _East_. Le _Ringarooma_, plus important (1,096 tonnes) a t
plus heureux; mais vers le soir, un terrible typhon arrive du sud, et
nous saisit de face. Le navire, constamment couvert par les vagues,
semble naviguer entre deux eaux, la nuit est affreuse, je me demande 
tout instant si le navire ne va pas s'en aller en miettes par la
violence des lames.

Nous devions arriver  Wellington le lendemain matin. C'est  peine si
nous pouvons y aborder  6 heures du soir. Toutefois, le navire a t
oblig d'interrompre son voyage. Au lieu de suivre sur Hobart et
Melbourne, il s'en va au _dock_ rparer ses voies d'eau. Il a t plus
heureux que le _Triumph_, navire de 3,000 tonnes, appartenant  la
_Show Savill and Albion C{y}_, qui vient d'chouer au pied du phare 
l'le Tiritiri, non loin d'Auckland; et que le _Tasman_ qui a coul
avant-hier  pic, prs du Cap Pilar en Tasmanie. Dans les deux
naufrages, aucun passager ni aucun matelot n'a pri.

 peine descendu  terre, je rends visite  Mgr Redwood qui m'accueille
paternellement.  l'_Occidental Hotel_, grande construction en bois, on
me donne une chambre au 2e tage. Je vois avec tonnement dans le
couloir une longue corde  noeuds  ct de chaque porte, et j'en
demande la destination. C'est, me dit-on, pour qu'en cas d'incendie vous
puissiez vous sauver par la fentre.--Quoique peu fort en gymnastique,
je pourrai encore avec une corde descendre deux tages par la fentre;
mais les dames?--Si le malheur arrivait, ajoute-t-on, elles ne seraient
pas plus embarrasses que vous.

Wellington, capitale de la Nouvelle-Zlande, s'tend gracieusement sur
les bords de la vaste baie appele Port Nicholson. Peuple d'environ
22,000 habitants, elle est btie sur collines. Pour la partie rserve
aux affaires on a empit, et on empite toutes les fois qu'on en a
besoin, sur la baie, au moyen de jetes et de remplissages.

Wellington est aussi chef-lieu de la province Nord de l'le du Nord.

Mgr Redwood me prsente au Pre Yardin, un des plus anciens Pres
maristes de la mission. Ce bon Pre veut bien me conduire au Muse et
me prsenter au directeur, le Dr Hector, bien connu dans le monde
savant. Il centralise, par le tlgraphe, les donnes du rseau des
Observatoires de Nouvelle-Zlande, Tasmanie et Australie, et les
communique  la presse. Il fait passer sous mes yeux les divers
bulletins qui sont comme l'histoire du temps dans ces colonies. Ils
servent  prvoir presque  coup sr les temptes. Les bulletins du
dimanche font rgulirement dfaut; c'est le jour que le Seigneur
s'est rserv, me dit-il, et tout travail doit s'arrter ce jour-l.
On ne marchande pas avec le Souverain Matre. Au muse je remarque de
belles gravures maoris sur bois et une quantit d'instruments de l'ge
de pierre. Ils sont identiques  ceux que j'ai vus dans les muses de
Sude et de Norwge. Parmi les oiseaux indignes, je vois le _huia_,
gros merle noir avec le bout de la queue blanche, il parle comme le
perroquet; le _kiw_ ou _apteria mantelli_, sans queue, avec le bec
long et fin et manteau poilu; le _kakapo_ [_stringops habroptilus_],
perroquet vert de la forme et de la grosseur d'une poule, et le _kea_,
autre sorte de gros perroquet  bec crochu. Il est devenu le flau des
leveurs. Il tait herbivore; mais, depuis l'introduction du mouton,
il a pris got  sa chair, et spcialement au gras des rognons; il
plante ses griffes dans la laine du mouton et fait son repas pendant
que sa victime saute  droite et  gauche en blant, et finit par
succomber  une mort lente.

Le Pre Yardin me parle de trois jeunes compatriotes venus ici du
centre de la France. Ils ont apport 250,000 fr., qu'ils ont placs 
la Banque, et se sont engags comme bergers. Lorsque aprs quelques
mois, ils ont bien connu le mtier d'leveurs, il ont lou une petite
ferme, puis ils l'ont achete. Ils ont lou de vastes terrains 
ct, et viennent de les acheter. Depuis cinq ans  peine dans le
pays, ils possdent dj plus de 8,000 acres de bonne terre avec des
milliers de moutons, chevaux et btail. Ce fait prouve que le
Franais, s'il le veut, peut russir comme l'Anglais; mais  la
condition que, comme l'Anglais, il reoive dans la famille une
ducation assez forte, pour qu' vingt ans on puisse sans danger lui
mettre 250,000 fr. dans les mains, et avec la presque certitude de les
voir dcupler en dix ans.

Le Pre Yardin, qui a beaucoup approch et beaucoup connu les colons
de la Nouvelle-Zlande, en fait le plus grand loge. Les familles,
soit catholiques, soit protestantes, sont bien unies: les frres
aiment les soeurs et celles-ci se disputent le dernier bb pour
l'amuser. Le pre trouve dans ses nombreux enfants des aides pour
faire prosprer de nombreuses fermes. Il tablit ses garons en leur
donnant soit une ferme, soit une somme qui leur permettra de se crer
une situation dans l'industrie. Les emplois administratifs, quoique
rtribus  400 ou 500 fr. par mois, sont considrs comme
n'aboutissant  rien.

Aprs la mort du pre, le fils an prend son lieu et place; la mre
et les soeurs lui obissent comme au chef de famille. Les soeurs, mme
les anes, le consultent pour le mariage. Le choix de l'pouse se
fait non pour la dot, car il n'y a pas de dot ici, mais pour les
qualits et la sympathie. C'est l la premire garantie du bonheur
dans les mnages. Les poux suivent la loi de la nature, et n'ont pas
peur que le pain manque jamais  leurs nombreux enfants, mais ils ne
craignent pas de leur inculquer de bonne heure l'amour du devoir,
l'esprit du travail, et de leur en donner l'exemple.

[Illustration: Wellington.--Collge des PP. Maristes.]

Le Pre Yardin me montre la Bible traduite en maori par les ministres
protestants. Au jugement de la Soeur Joseph, la plus savante en langue
maori, c'est un travail colossal et d'une excution parfaite. Les
ministres protestants sont venus ici bien avant les missionnaires
catholiques, et le Pre me dit qu'un grand nombre d'entre eux ont bien
souffert et beaucoup travaill.

Le Pre Le Menant des Chesnais m'avait invit  djeuner  la paroisse
Sainte-Marie. Le Pre Yardin veut bien m'y accompagner. Le Pre Le
Menant a runi un petit muse et une bibliothque qu'il destine au
Collge que les Maristes vont construire  Wellington. Comme je sais
qu'ils ne se recrutent pas assez pour suffire  tous les besoins, je
lui demande s'ils auront assez de professeurs. Il me dit qu'avec le
systme anglais ils peuvent obtenir un bon rsultat avec moiti moins
de personnel. Dans les sciences, on donne peu de temps  la thorie et
beaucoup  la pratique dans les laboratoires. Le latin est enseign en
trois ans, comme on enseigne les autres langues vivantes au moyen de
manuels de conversation. Par les tableaux on apprend, autant et plus
vite, par les yeux. Il serait dsirable que nos Comits d'instruction
primaire et secondaire envoient des personnes comptentes, srieuses,
peu amies de la routine, examiner les meilleurs tableaux en usage en
Allemagne, en Angleterre et en Amrique, pour en faire profiter nos
coles libres. Ce travail serait plus utile que l'impression de
nombreux volumes de controverse.

Aux tats-Unis, j'avais remarqu les albums de gographie qui, en
quelques semaines, au moyen des yeux, peuvent apprendre aux enfants ce
qu'il nous faut des annes pour leur faire entrer dans la tte.

Le Pre Le Menant est de son temps; il s'est mis  l'oeuvre, a tudi
la gologie, la chimie et autres sciences modernes, au nom desquelles
on prtend attaquer la vrit. Il fait des _lectures_ ou confrences
publiques fort gotes des protestants et des catholiques. Sa dernire
confrence  Auckland avait t prside par le Maire, un protestant,
qui applaudit  tous les arguments par lesquels il dmolissait les
doctrines des matrialistes et des libres-penseurs; mais il fit des
rserves sur l'observation du confrencier, que les dfaillances des
catholiques ne prouvent rien contre la vrit du catholicisme. Une
religion srieuse, dit-il, doit pouvoir se faire observer. Ainsi, me
disait le Pre, quoique persuads souvent de la fausset de leur
doctrine, les protestants sont toujours arrts par le trop grand
nombre de catholiques qui observent le dcalogue moins bien qu'eux.

Le Pre Yardin me conduit chez les frres Maristes de la doctrine
chrtienne. Le directeur est lyonnais; il me dit qu'on ne lui demande
pas s'il est tranger ou s'il a le diplme pour enseigner. Tout ce
qu'on lui demande chaque anne, c'est le nombre d'lves qui
frquentent son cole. Il y a 3,000 catholiques  Wellington et les
Frres instruisent 250 enfants. Les Soeurs irlandaises,  ct, ont
autant d'lves.

De la plate-forme de l'cole, nous voyons au loin,  _T Haro_, sur la
colline, l'hpital des fous, l'hpital civil et une prison en
construction. Les prisonniers sont employs  charrier et  empiler
eux-mmes les briques pour construire leur cage. C'est sage et
conomique. Le soir, j'assiste  une confrence de Saint-Vincent de
Paul. Il n'y a pas de pauvres  secourir dans ce pays; le gouvernement
les empche de dbarquer, et ceux qui tombent malades sont toujours
secourus  domicile par le gouvernement ou reus sans formalit dans
les hpitaux; il ne reste  nos confrres qu' faire face aux besoins
imprvus de quelque passant ou de quelque pauvre honteux.

M. Knorpp, ingnieur des chemins de fer, me remet une lettre pour M.
Smith, chef du matriel roulant du railway  Christchurch, et une
autre pour M. Maxwell, directeur gnral des chemins de fer. M. Knorpp
a vu  Nice la culture de l'olivier et m'apprend qu'on vient de
l'introduire  Auckland avec l'oranger, comme on a introduit la vigne
 Napier. Les colons ont aussi import des abeilles de Naples et elles
se sont beaucoup multiplies. Un Italien essaie en ce moment avec
succs la culture des vers  soie. Ils ne s'endorment pas, les colons
de la Nouvelle-Zlande.

La Chambre des dputs est claire  l'lectricit; les tribunes et
l'ensemble est, en petit, ce qu'est la Chambre des Communes  Londres.
Je peux en dire autant de la Salle du Snat  ct; mais ici, pas
d'illumination; les snateurs se runissent de jour et les dputs qui
le veulent peuvent assister  leurs sances. Comme  Londres, je
remarque le buffet et le cellier et une magnifique bibliothque. Au
rayon des livres franais, je vois: Voltaire, Victor Hugo, Diderot et
la collection de nos auteurs rvolutionnaires. Rien d'tonnant  ce
que les No-Zlandais aient mauvaise opinion de nous. Je dsigne au
bibliothcaire les ouvrages de Frdric Le Play; il en prend note pour
les demander aussitt.

 l'Athenoeum, j'assiste  l'lection du _Mayor_(maire). Elle a lieu
chaque anne: Est lecteur tout _householder_, chef de maison, y
compris la veuve. Tout se passe dans le plus grand ordre. Le maire
reoit 300 l. stg. d'appointements.

Nous parcourons de nombreuses salles de lecture; les unes sont pour
les abonns, qui paient une guine par an, les autres gratuites; les
unes pour les messieurs, les autres pour les dames. Une bibliothque
gratuite prte les livres  domicile pour une semaine. Les journaux et
revues de tous les pays sont  la disposition du public. Il y a mme
une salle pour les jeux d'checs, o le silence est de rigueur.

M. Burnes me conduit  la visite de _Wellington meat preserving C{y}_
et le _manager_ ou directeur, M. Wright, son ami, a la bont de me
faire parcourir l'usine en m'expliquant tous les dtails. Une machine
de 60 chevaux  3 chaudires comprime l'air froid dans 5 chambres
contenant chacune 300 moutons. Ces btes sont runies et tues  un
village voisin. Le train les emmne  ct de l'tablissement, et ils
passent du wagon aux crochets des chambres rfrigrantes. L'air
comprim se rpand pour rtablir l'quilibre, et l'vaporation qui en
rsulte produit le froid, qui descend  plusieurs degrs sous le zro.
Ce systme est bien plus simple et plus conomique que celui du
refroidissement par l'vaporation de l'ther: l'ther ou tout autre
produit chimique cote, tandis que l'air ne cote rien. Aprs 24
heures de sjour dans les salles, les moutons sont compltement
gels, et on les met  part jusqu' l'arrive du navire qui les doit
recevoir. Dans le navire, on maintient la conglation par le mme
procd, et la machine qui fait marcher l'hlice sert aussi 
comprimer l'air.  Londres, les moutons sont maintenus en conglation
toujours par l'air comprim, et envoys au march au fur et  mesure
des besoins. Le cot de la conglation et du fret est de 4 pence la
livre, et le prix de vente  Londres, jusqu' prsent, est de 6 pence
(0,60) la livre ou 1 fr. 20 le kilog. Il ne reste donc que 2 pence ou
0 fr. 20 la livre, pour le prix de la viande, que retire l'leveur,
mais, comme le prix courant du mouton  Londres est de 2 fr. 50, et
qu'on sait parfaitement que le boucher vend  ce prix le mouton de la
Nouvelle-Zlande qu'il fait passer pour mouton anglais, les Compagnies
se proposent, si l'abus continue, d'tablir elles-mmes des magasins
de dtail dans les principales villes du Royaume-Uni et d'Europe afin
de raliser pour l'leveur le bnfice norme que le boucher prend
pour lui-mme. La Compagnie n'a que 3 mois de date: elle n'achte pas
les moutons; ils sont gels, transports et vendus pour compte des
leveurs. Elle espre congeler 5  6,000 moutons par mois, soit de 60
 80,000 l'an. Une autre Compagnie  Auckland, une  Dunedin, une 
Oomaru et une  Bluff en font autant, et plusieurs autres sont en
formation aussi bien ici qu'en Australie. La Nouvelle-Zlande possde
13,000,000 de moutons, dont 8,000,000 sont tous les ans passs au
chaudron pour suif, faute de dbouchs. Elle pourra donc facilement
exporter quelques millions de moutons par an, et ils sont aussi bons
que ceux d'Angleterre. L'Australie possde 70,000,000 de moutons et
pourra en exporter aussi un grand nombre, menaant l'leveur europen.
Les truites et saumons imports de Californie se sont aussi rapidement
multiplis. On pourra les congeler et les exporter. Les lapins, les
livres et les faisans pourront tre exports en botes.

Dans la Rpublique Argentine, j'avais vu ces mmes Anglais
entreprenants commencer leurs oprations sur le mme pied. On peut
donc croire qu' bref dlai l'Europe verra, pour la viande, la mme
rvolution qui a eu lieu pour les grains.

Nos cultivateurs n'ont pu soutenir la concurrence amricaine pour les
bls, et ont transform leurs champs en prairies, o paissent les
moutons et les boeufs; mais bientt le mouton et le boeuf d'Amrique
et de l'Ocanie feront baisser considrablement le prix de la viande,
et les tarifs protecteurs, odieux au peuple lorsqu'ils touchent aux
objets d'alimentation, seront impuissants  conjurer le fait.

Que reste-t-il donc  faire au propritaire et au cultivateur
franais? Il n'a qu' suivre le courant. La rapidit des voies de
communication et les dcouvertes journalires font que le champ
d'action n'est plus la petite France ou la petite Europe, mais le
monde entier. Le Franais, s'il veut tre de son temps, doit semer le
bl en Amrique et lever le mouton en Australie, o les terres sont
encore entre 25 et 100 fr. l'hectare. Plus tard, il les paiera plus
cher, car les prix tendent invitablement  s'quilibrer. Si un jour
il dispose du Tonkin et de Madagascar il devra en faire autre chose
que d'y tenir quelques marins et soldats. Or, pour cela il est
indispensable de revenir  la famille stable et de rtablir l'autorit
paternelle par une plus grande libert testamentaire, comme chez les
peuples prospres. Le pre de famille ne craindra pas les nombreux
rejetons, lorsqu'il saura qu'il peut assurer le foyer  l'un d'eux qui
perptuera son nom, et que les autres se rpandront dans le monde
entier. Toutefois, en rtablissant le pre de famille dans sa dignit
et dans son droit naturel, il sera indispensable de le fortifier dans
le sentiment du devoir par la lecture des Livres saints; car il aura
une plus forte responsabilit.

Avant de quitter Wellington, je rends visite  M. Cheymol, un des
rares Franais en Nouvelle-Zlande. Ce jeune Bordelais voulait de
bonne heure se rendre aux colonies, mais tous ses efforts pour obtenir
des renseignements srieux en France furent vains. Il lisait les
bulletins de la Propagation de la Foi et il eut la pense de
s'adresser au Pre Forest en Nouvelle-Zlande. Celui-ci lui rpondit:
Si le travail ne vous fait pas peur, et si la vertu est votre
compagne, vous ferez fortune. Il vint, importa les vins franais et
fit bientt fortune; mais un navire qu'il avait fait venir de Bordeaux
arriva au moment de la faillite de la Banque de Glascow, et  la suite
de la crise financire sa fortune s'est trouve compromise. Il est en
train de la rtablir. Sans ce contretemps, il aurait russi 
dtourner en faveur de Bordeaux l'importation des vins franais qui se
fait en grande partie par Londres.

 6 heures, je monte sur le _Wanaka_, petit vapeur de 500 tonnes qui
doit me conduire  Littletown. Le pavillon est en berne, le directeur
de la Compagnie vient de mourir  Dunedin. Cette Compagnie, appele
_Union steamship Company of New Zealand_, possde une trentaine de
bateaux  vapeur de 100  2,000 tonnes. Elle fait le service des ctes
et le service intercolonial entre la Nouvelle-Zlande, la Tasmanie,
l'Australie et les les Fiji.




CHAPITRE XXIII

     Dpart de Wellington. -- Les projets de confdration. --
     Littletown. -- L'assurance par l'tat. -- Christchurch. -- La loi
     morale. -- Les coles. -- Les Soeurs du Sacr-Coeur de Lyon. --
     Le Muse. -- Le Canterbury-College. -- L'enseignement lacis. --
     Le Jardin public. -- La ferme-cole  Lincoln. -- Saint Andr et
     les cossais. -- Akaroa et la colonie franaise. -- Route vers
     Dunedin et la plaine de Canterbury. -- Timaru. -- Oomarti. --
     Palmerstown. -- La baie de Vatati. -- Port-Chalmers. -- Dunedin.
     -- La ville. -- Le Muse. -- Les coles catholiques. -- Dpart
     pour Lawrence.


Je parcours encore une fois la vaste baie ou Port Nicholson, et bientt
nous sommes en pleine mer. Elle est calme, ce qui est fort rare sur ces
ctes; et j'en profite pour lire les nombreux journaux de la colonie.
Ils s'occupent tous de la confrence qui se runit en ce moment 
Sydney. Elle est compose des reprsentants des cinq colonies
d'Australie: Victoria, Nouvelle-Galle du Sud, Australie du Sud,
Australie de l'Est et Queensland, de ceux de Tasmanie et de la
Nouvelle-Zlande et des les Fiji. Le but de la Confrence est de
s'entendre sur les moyens de raliser une confdration entre les
colonies, et de procder  l'annexion de la Nouvelle-Guine, des
Nouvelles-Hbrides, des les Loyalty, de l'archipel des Amis, et en
gnral de toutes les les ocaniennes encore inoccupes. Ils veulent
ainsi empcher que la France ne prenne possession des Nouvelles-Hbrides
pour y emmener ses rcidivistes. Or, ceci est plutt un prtexte, et le
vritable but des colons est d'assurer  leurs enfants et petits-enfants
ces vastes possessions, o ils pourront se rpandre et se multiplier 
loisir. Ils disent que pour peu la Nouvelle-Zlande a failli tre
franaise et qu'il faut aviser  temps pour que ce qui est arriv  la
Nouvelle-Caldonie ne se reproduise pas pour d'autres les ocaniennes.
Je ne vois rien dans leurs raisonnements qui indique l'orgueil ou la
vantardise; ils considrent mme la grande responsabilit que les
annexions projetes feront peser sur eux; mais ils ajoutent: Quoi de
plus grand et de plus noble que de prendre possession de ces immenses
terres o ne vgtent que quelque sauvages, pour y tablir un peuple
nombreux et chrtien qui servira le Crateur?--La gloire de Dieu, le
bien des peuples; nobles penses qui devraient toujours tre le mobile
des nations et de ceux qui les gouvernent! Pourquoi n'en ferions-nous
pas autant?

Le 29 dcembre au matin, nous apercevons  notre droite une range de
montagnes aux cimes neigeuses: ce sont les Alpes de l'le du Sud.
Partout o la nature a form un port, les Anglais placent une ville.

Littletown, port de Christchurch, se dveloppe gracieusement sur les
collines qui entourent la baie. Ses rues sont larges de 20 mtres. Sa
population n'est encore que de 2  3,000 mes, mais elle augmente
rapidement. On voit au loin les cabanes des leveurs; partout la
fougre a t remplace par les ray-grass.

 la gare, je vois affichs les plans et conditions de nombreux lots
de terrains que le gouvernement met aux enchres. Pour les terres de
pture, la mise  prix est environ de 1 livre (25 fr.) l'acre. Pour
les lots urbains, le prix varie de 2  40 l. stg. l'acre. Je lis aussi
 la gare les tableaux indiquant les conditions de l'assurance sur la
vie. Le gouvernement assure  meilleur march que toutes les autres
compagnies. Ainsi pour assurer 500 l. stg.  la mort, les compagnies
australiennes font payer une annuit de 10  13 schellings 
l'individu g de 25 ans, et 22 l. stg. 09 sch.  celui qui en a 50.
Le gouvernement no-zlandais les assure moyennant une prime de 8 l.
stg. 18 sch. et 20 l. stg.

Pour assurer 1,000 l. stg., soit 25,000 fr.  la mort, les compagnies
australiennes font payer une annuit de 21 l. stg. 6 sch.  25 ans et
de 44 l. stg. 16 sch.  50 ans, et le gouvernement, 17 l. stg. 17 sch.
et 40 l. stg. 15 sch.

Ainsi, un individu qui, g de 25 ans, paie au gouvernement 5 deniers,
soit 50 cent, par jour, et 1 sch. 1 pen. 1/4, soit 1 fr. 32 cent, par
jour s'il a 50 ans, et ainsi en proportion entre ces deux ges;  sa
mort, ses hritiers reoivent 500 l. stg., soit 12,500 fr.

Le gouvernement garantit le paiement sur ses revenus, partage le
bnfice entier entre les assurs et leur prte  7% jusqu'
concurrence de 90% de la valeur de leur _police_. Les colons ont
bientt compris les avantages de cette combinaison, et les sommes
assures s'lvent dj  plus de 6,000,000 de l. stg., soit
150,000,000 de francs. Le revenu annuel est de 140,000 l. stg. et le
fond de rserve, de 410,000 l. stg. Le _boni_ distribu aux assurs
pour les premiers cinq ans dpasse 12,000 l. stg., soit 300,000 fr. 
toutes les gares,  tous les bureaux de poste, le colon peut
s'assurer, et par une conomie journalire, laisser  sa veuve et 
ses enfants de quoi commencer l'industrie ou la ferme qui leur
permettra de vivre dans la paix et l'abondance.

 midi 1/2, je pars pour Christchurch. On retrouve avec bonheur les
chemins de fer lorsqu'on a voyag de longues journes entass dans les
diligences, et qu'on quitte les petits bateaux des ctes orageuses.

Le train traverse un tunnel et entre dans les magnifiques plaines de
Canterbury. Ce sont des terres d'alluvion que les colons ont draines;
elles rapportent de 20  80 pour 1 dans le bl, et donnent de 16  20
tonnes de pommes de terre par acre. Aussi ces terres de choix, qui
n'ont cot que quelques schellings, il y a peu d'annes, sont vendues
actuellement jusqu' 50 l. stg. l'acre.

La terre est divise en _paddock_, o paissent les vaches et les
moutons. Ceux-ci semblent perdus dans l'herbe haute; aussi
s'engraissent-ils rapidement. Lorsqu'un _paddock_ est dvor, on passe
les animaux dans le _paddock_ voisin, et l'herbe repousse bien vite au
premier. Je puis comparer ces plaines fertiles  nos plaines arroses
par le Var.

[Illustration: Warika station.--Canterbury.--Lieu o l'on runit les
moutons pour les laver et les tondre.]

Vingt-cinq minutes aprs mon dpart, je suis  Christchurch. C'est la
capitale de la province de Canterbury, partie nord de l'le Sud. Elle
se dveloppe dans la plaine en larges rues de 20 mtres. J'y vois les
_cabs_  deux roues de Londres, les tramways  chevaux, les tramways 
vapeur, de magnifiques constructions en pierre ou en ciment et
beaucoup d'glises. Cette ville a t fonde par des colons, qui se
proposaient d'y conserver dans sa puret l'glise anglicane, mais bien
d'autres communions sont venues ensuite, et chacune a son glise.
Quelle que soit la forme de son culte et le dtail de ses croyances,
l'Anglais met toujours Dieu avant tout. Ici comme dans les autres
villes, je trouve la _Freethought-hall_, salle des libres-penseurs;
les loges maonniques  ct des salles de la _Salvation Army_ (arme
du salut), mais aucune association ne prend le caractre athe et
personne ne trouve mauvais qu'on punisse ceux qui violent la loi de
Dieu. Tous les jours les Cours condamnent  l'amende et  la prison
les ivrognes, les blasphmateurs, ceux qui tiennent en public des
mauvais propos, ou qui violent le repos du dimanche. Une femme
traduite  la barre pour avoir prononc des jurons chez elle dans une
dispute avec son mari, protestait que son domicile tait inviolable et
que personne n'avait le droit de s'ingrer dans ce qu'elle y faisait
ou disait. Elle fut nanmoins condamne  20 sch. d'amende, ou 
dfaut  7 jours de prison, parce que ses jurons avaient t entendus
de la rue. Tous les journaux enregistrent journellement ces faits sans
qu'aucun d'eux pense  taxer les juges d'intolrance; ils trouvent
tout naturel que la justice punisse comme ennemis publics tous ceux
qui cherchent  introduire la dmoralisation dans la communaut.

M. Smith, directeur du matriel du chemin de fer, me confie  un de
ses amis, M. Gresson, pour me faire visiter une station d'leveurs. M.
Maxwell, directeur gnral des chemins de fer, a la bont de mettre 
ma disposition un billet gratuit de 1re classe pour tous les chemins
de fer, durant le temps de mon sjour en Nouvelle-Zlande. On ne
saurait mieux accueillir l'tranger qui vient tudier le pays. Merci 
ces messieurs.

Le Pre Ginety, mariste irlandais, me fait visiter ses coles. Il a
confi celle des garons  3 institutrices et  2 instituteurs
laques. Il s'en trouve bien. Il est d'avis que la femme russit mieux
que l'homme auprs des garons au-dessous de 12 ans. J'avais constat
le mme fait en Pologne et au Brsil, o les Soeurs de Charit ont
aussi des coles et des orphelinats de garons. Trois cents lves
sont inscrits. Plusieurs ont de nombreux milles  faire pour arriver
de la campagne; ils ont 2 heures 1/2 de classe le matin et autant le
soir. Au premier cours, on enseigne le dessein et le franais.

Au couvent du Sacr-Coeur (congrgation de Lyon) la suprieure me fait
visiter le vaste tablissement. Il vient  peine d'tre achev et a
cot 250,000 francs. Les Soeurs ont une cinquantaine d'externes
payantes, autant de pensionnaires et 200 gratuites. On leur confie
beaucoup d'lves protestantes et juives. Elles jouissent de l'estime
publique de toutes les communions, et la suprieure  son tour fait le
plus grand loge de la droiture des protestants de ce pays. L'internat
est l'exception; les parents ne se sparent des enfants que lorsqu'ils
habitent, au loin, la campagne. Lorsqu'ils ne sont qu' quelques
milles, ils prfrent les envoyer  l'cole le matin pour revenir le
soir. Les lves apprennent la langue anglaise, le franais, le latin,
l'histoire, la gographie, la musique, le dessin, la broderie et la
couture. Les Soeurs sont obliges de faire apprendre le latin, dans
leur noviciat de Lyon, aux sujets destins  la Nouvelle-Zlande, car
l'instruction est considre ici comme incomplte sans les premiers
lments de cette langue morte. Du haut de l'tablissement, on jouit
d'une vue superbe sur les Alpes, constamment blanches de neige. L'eau
dessert toutes les parties de la maison. Elle provient d'un puits
artsien et monte sous les toits par le simple jeu d'une pression
atmosphrique, cause par l'eau mme presse sous une petite cloche en
fer. Les lves ici, comme dans tous les pays anglais, ont l'habitude
du bain ou douche journalire.

Je vois quelques beaux tableaux excuts par les lves. Le vaste
jardin de l'tablissement est divis en trois parties, une grande
prairie centrale pour les vaches; aux bords un verger et un potager;
puis une alle tout autour, plante d'arbres d'agrment.

Le muse est le plus complet de la Nouvelle-Zlande. Dans de vastes
et nombreuses salles sont rangs les divers sujets du rgne animal, du
rgne vgtal et du rgne minral, et les principaux produits de tous
les pays. Parmi les bois indignes, on voit d'normes planches de pins
rouges, de pins blancs, de pins noirs, le totora, le black birch
(fagus fusca) d'un beau rouge qui sert  faire des meubles et aux
Maoris pour creuser leurs canots. On remarque les collections des
cotons, des laines, des soies; des modles de bassins de radoub, des
machines employes dans les mines, et tout ce qui, en ce genre, peut
faciliter l'instruction du public. La collection des objets indiens
des les Fiji, des les Samoa et des Maori est aussi bien remarquable.
Dans une salle on a runi la copie des meilleures statues grecques et
romaines, mais la pice la plus curieuse est un _moa_ monstre, deux
fois plus grand qu'un homme. On sait que cet immense oiseau tait
naturel de ces les, et que les indignes l'ont dtruit pour s'en
nourrir.

Le directeur du Canterbury-College me fait parcourir l'tablissement:
5 grandes classes ont leurs bancs en amphithtre et une salle, vaste
comme une glise, sert  la collation des grades. Les lves aussi
bien que les professeurs sont en costume: toge noire et toque, et
aussi bien les lves masculins que fminins, car bien des jeunes
filles prennent ici leurs grades (importation amricaine!)

[Illustration: Squelette de Moa et de Maori.]

Les frais des coles sont considrables; un simple matre lmentaire
reoit de 3  5,000 francs par an; mais les ressources sont prises
sur les terres rserves pour cet objet. Dans tout tablissement
nouveau, le gouvernement retient une partie de terres qu'il loue et en
affecte les revenus aux coles. Ces terres s'amliorent et donnent
avec le temps un plus fort revenu  mesure que la population augmente.
On a dbattu longuement et fortement dans ces colonies la question de
savoir s'il fallait ou non enseigner la religion dans les coles: tout
le monde tait d'accord sur l'indispensable ncessit de la religion;
mais quelle croyance enseigner au milieu de l'infinie varit de
doctrines dans les communions protestantes? On s'est donc abstenu,
laissant le soin de cet enseignement  la famille et aux divers
clergs. Bien des protestants dplorent cette dcision, et pour en
conjurer les effets ils multiplient les _sunday's schools_ (coles
dominicales). Les catholiques se sont empresss d'tablir, pour leurs
enfants et  leurs frais, des coles o la religion est enseigne,
mais ils se plaignent de ce que, obligs de contribuer 
l'enseignement public et de payer leurs propres coles, ils paient
deux fois. Le mme fait se reproduit dans l'Amrique du Nord.

Le soleil est radieux, j'en profite pour parcourir le vaste et beau
jardin public. Les pervenches, les roses, les mimosas sont en fleurs
et parfument l'atmosphre. Une rivire entoure le jardin, et les
membres du _Rowing-club_ s'y exercent  ramer. Sous les bouquets de
pins et d'eucalyptus, les oiseaux gazouillent leurs amours; il est
beau le printemps! parmi les fleurs et les fruits les plus beaux sont
les troupes de bbs qui courent et se roulent sur la verte pelouse.
Plus loin, les grands garons font la traditionnelle partie de criket.

Les boutiques ouvrent  9 heures et ferment  6; il reste donc assez
de temps pour les jouissances de la famille.

Le directeur du Canterbury-College m'avait remis une lettre pour le
directeur de la ferme-cole ou cole d'agriculture. Elle est situe 
12 milles,  Lincoln. Le chemin de fer m'y mne en 1 heure. Un vaste
et superbe difice gothique reoit 5 professeurs et leurs familles et
loge une quarantaine d'lves. Ceux-ci paient 1,000 fr. de pension par
an, et travaillent eux-mmes la ferme; 241 acres sont occupes par les
bls, avoines, orges, mas et autres sortes de grains, et 400 acres
reoivent les nombreuses varits d'herbes et de racines. On lve de
12  1,500 brebis et moutons de toute race; une centaine de vaches et
gros, btail dans leurs varits, une centaine de porcs et 14 chevaux
de labour.

Les lves apprennent les mathmatiques, la chimie, la physique, la
biologie, la gologie, et l'art vtrinaire. Ils traient les vaches,
prparent le beurre et le fromage, labourent, sment, rcoltent. Les
plus travailleurs reoivent une indemnit; le cours est de 3 ans. On
donne peu  la thorie, beaucoup  la pratique. Voici comment sont
rparties les heures de travail durant la semaine: agriculture, leons
2 heures; travail manuel dans la ferme et au laitage, 17 heures;
chimie, leons 2 heures, laboratoire 3 heures 1/2; sciences
naturelles, leons 2 heures, laboratoire 1 heure 1/2; mathmatiques,
leons 4 heures; science vtrinaire, 1 heure; horticulture, 2 heures
1/2; marchalerie et serrurerie, 1 heure; charpenterie et menuiserie,
1 heure 1/2; examens, 2 heures; total 40 heures de travail par semaine
outre les heures d'tude. Durant la 2e et 3e anne, les lves ont 2
heures par semaine pour les levs des plans, et 1 heure pour la tenue
des livres. Ils ont chacun leur chambre  coucher, et une autre
chambre  deux pour l'tude; le bain est quotidien. Les lves ferrent
les chevaux et rparent les charrues; ils composent et essaient les
fumiers, tondent les moutons. Passant ainsi de la thorie  la
pratique, ils ne peuvent devenir que d'excellents fermiers, tels qu'il
les faut dans ces pays. Ici, en effet, la main-d'oeuvre est chre et
il faut que le matre ne craigne pas d'employer ses bras.

La moiti des terres est encore inoccupe; celui qui arrive avec un
capital de 50  100,000 fr. peut bientt le dcupler, mais  la
condition de travailler non seulement de sa tte, mais aussi de ses
mains.

Avec le directeur je parcours la maison, les muses, les laboratoires;
je vois la collection des machines  chevaux et  vapeur, et les
celliers o l'on prpare le beurre et le fromage au moyen de machines
amricaines. Le lait est tenu sous l'eau dans des vases en fer-blanc
pour en extraire la crme. Le colon dans ces pays jeunes n'a pas de
prfrence, pas de routine; il prend les derniers perfectionnements
o il les trouve, aussi bien en Amrique qu'en France, en Allemagne
et ailleurs. Les journaux et revues le tiennent au courant des
dcouvertes, et il se hte toujours, d'en profiter. Les potagers, les
vergers, quoique rcents, sont magnifiques; la ferme ne date que de 5
ans, et a dj atteint un degr lev de perfectionnement.

Quand je rentre, le soleil claire de ses derniers rayons les blanches
cimes des Alpes.  l'htel, on me fait dner dans une chambre  part;
la salle  manger est occupe par 65 convives, membres de la socit
cossaise, qui ftent saint Andr leur patron. Un grand _highlander_
en costume national joue de l'_outre_ et appelle les convives; les
mets sont nationaux et rappellent la mre patrie; la socit ne date
que de 2 ans et compte dj 200 membres.  la fin du repas on porte un
toast  la reine, un  la mre patrie, un aux dames et amis absents,
etc.; la gaiet est gnrale et de bon ton. Un orateur conclut son
speech en disant: Si Dieu nous a bnis et si nous avons prospr,
c'est que nous avons appris  garder le 7e jour,  respecter les
Livres saints, et aussi (c'est avec regret que je le nomme) parce que
nous savions par coeur notre petit catchisme. Une triple salve
d'applaudissements prouve que c'tait bien l la pense de tous les
convives.

Les chansons nationales se prolongent jusqu' 11 heures, puis chacun
rentre chez soi.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Akaroa, ancienne colonie franaise.]

J'aurais voulu me rendre  Akaroa, visiter l'ancienne colonie
franaise; elle n'est qu' une journe de Christchurch; mais les bateaux
n'y vont que 3 fois par semaine; je dus donc y renoncer. C'est en 1840
que le capitaine Langlois abordait ici avec un vieux baleinier, le
_Comte-de-Paris_, nolis par la compagnie Nanto-Bordelaise. Il venait
pour prendre possession de l'le au nom de la France; mais les Anglais
l'avaient prcd de trois jours. Il dbarqua quand mme une trentaine
de Franais, dont quelques-uns ont prospr; mais ils sont rests 40 ans
en face de ces superbes plaines de Canterbury sans les cultiver; et que
pouvaient-ils faire laisss  eux-mmes. Avec nos ides troites et
notre dfectueuse organisation de la famille, il est probable, qu'entre
nos mains, la Nouvelle-Zlande n'aurait pas encore le demi-million
d'habitants qu'elle a aujourd'hui. Dans 50 ans, nous n'avons pu russir
 jeter 300,000 Franais sur l'Algrie qui est  nos portes, et dans le
mme espace de temps les Anglais en ont mis 3,000,000 en Australie, sans
compter les autres colonies, et 10,000,000 dont s'est accrue la mre
patrie!

Le matin,  l'htel, je vois entre les mains du garon un _menu_ de la
veille avec des posies cossaises  chaque mets; je le prie de me le
remettre, et il s'y refuse. C'est le seul que j'aie pu saisir, me
dit-il, je le garde; il ne serait pas facile d'en avoir un autre:
l'cossais n'est pas libral, il ne donne que ce que l'on peut prendre
sans lui. J'ignore s'il dit vrai, mais je hte mon djeuner, et  8
heures je suis  la gare, en route pour Dunedin. Pas d'enregistrement
de bagages, on les confie _bona fide_ et on les reprend de mme, sans
attendre l'ouverture des salles. Pas de cantonnier au passage 
niveau; une simple grande affiche, _Stop! Crossing railway, look after
the engine_ (arrte; traverse de chemin de fer, regarde aprs la
machine) et aprs cela que chacun se garde, il en cote cher de garder
tout le monde!

La voie est troite (3 pieds), les wagons sont longs,  6 roues, et
plusieurs ont les bancs sur les cts.

J'ai encore pour compagnons de voyage la famille tasmanienne. Le bon
oncle ne cesse de dire  ses nices et  son neveu: _Look at beautiful
scenery!_ Regarde la belle nature! et il jouit de leur plaisir. La
voie suit la longue plaine de Canterbury et traverse de temps en
temps, sur de longs ponts de bois, des rivires qui ressemblent 
notre Var. Elles seront endigues plus tard. Le bl, qui est dj
rcolt en Australie, est ici encore en herbe; les prairies sont
magnifiques: nous voyons aussi quelques champs de fves en fleur, des
betteraves  sucre et des pommes de terre. De loin en loin quelque
village aux petites cabanes de bois; le plus souvent une simple cabane
aux stations marque la place de la future ville. Nous avons toujours 
notre droite la chane des Alpes aux blanches cimes, mais le mont Cook
qui dpasse 3,000 mtres d'altitude reste cach dans les nuages. 
Timaru, nous revoyons la mer, et par ses galets et ses alentours, la
plage me parat fort semblable  celle de Nice.

Plus loin,  Oomaru, j'aperois de vastes entrepts de grains et de
laine, et une grande filature. Les colons sont dj bien avant dans
l'industrie; j'ai vu partout des tanneries, des brasseries, des
verreries, briqueteries et fabriques de faence, etc.

 Oomaru nous entrons dans une rgion montagneuse. La voie passe 
travers mille riantes collines par des tunnels, des talus et des
ponts. De temps en temps elle dbouche sur la mer et la suit sur des
rochers qui la surplombent. Nous voyons de belles carrires de pierre
tendre. Partout les chevaux, les boeufs et les moutons regardent le
train avec tonnement. Nous traversons Palmerstown, gracieuse ville en
amphithtre, et arrivons  la jolie petite baie de Vatati. L une
langue de terre s'avance en mer en gracieuses dcoupures comme 
Saint-Hospice, prs de Villefranche-sur-Mer. La rgion ici est boise
et augmente le pittoresque.  7 heures nous sommes  Port-Chalmers,
port de Dunedin. Il est  l'entre d'une baie longue et troite qui se
prolonge jusqu' Dunedin, durant plusieurs milles; on y creuse un
canal en ce moment, pour permettre aux grands navires d'arriver
jusqu'au bout. Actuellement ils sont obligs de s'arrter 
Port-Chalmers: le Glascow de la Nouvelle-Zlande. On y construit, en
effet, de beaux navires en bois et en acier.  7 heures 1/2 nous
entrons en gare  Dunedin. Cette capitale de la province d'Otago a t
fonde en 1848 par les presbytriens, qui y ont lev une magnifique
cathdrale. Elle compte aujourd'hui, avec les faubourgs, plus de
42,000 mes. Elle a conserv plus qu'ailleurs son caractre religieux.
C'est dimanche; pas un magasin ou un _Bar_ ouvert, pas un train de
chemin de fer; j'ai de la peine  l'htel  faire cirer mes souliers.
J'ai entendu bien souvent mes compatriotes trouver cela insupportable;
ils ne regardent pas au grand acte de foi qui en est le mobile, et qui
appelle sur ces peuples la bndiction du souverain lgislateur!

Au reste, si l'on ne se livre pas  nos joies bruyantes, on ne
ddaigne pas les dlassements. Je trouve les familles se promenant au
jardin public avec leurs nombreux enfants, et le muse est ouvert
entre les offices, de 2  5 heures.

Les catholiques ne sont venus ici que depuis 12 ans; ils sont dj
5,000 dans la ville et 18,000 dans le diocse. L'vque, Mgr Moran, a
dix-huit prtres pour les besoins du culte, et construit en ce moment
une magnifique cathdrale gothique, qui sera le plus beau monument de
Dunedin.

L'glise actuelle est une construction provisoire.  11 heures, elle
est remplie de peuple pour la grand'messe. Deux Pres maristes y
prchent une mission. Un bon vieillard parle plus d'une heure pour
prouver que la mission est la plus grande grce que Dieu puisse
accorder aux fidles sur la terre; mais,  moins d'tre sous le charme
d'un Mermillod ou d'un Pre Flix, la force d'attention est limite
chez l'homme, et, aprs un certain temps, la fatigue dtruit la bonne
impression des premiers moments. Comme rsultat pratique, je vois que
les chanteurs et les chanteuses sourient et jasent probablement
d'autre chose que de la retraite. Saint Franois de Sales, qui se
faisait tout  tous, ne dpassait jamais les 20 minutes dans ses
sermons.

La ville de Dunedin est construite partie en plaine (quartier des
affaires) et partie en colline. Ces collines ont des pentes de 30 
45 d'inclinaison, et immdiatement le colon a adopt les tramways de
San-Francisco, qui les gravit par un cble sans fin circulant sous la
voie. Le char l'atteint au moyen d'une pince qui est dans une rainure,
le prend et le quitte  volont pour marcher ou s'arrter. Les rues
sont larges de 20 mtres. Les rues transversales, plus ou moins en
plaine, ont des tramways  chevaux et des tramways  vapeur.

On a rserv de vastes emplacements sur les collines pour la
rcration du public. D'importants faubourgs s'y lvent de tous cts
et donnent ainsi  la ville une grande tendue au milieu des bois et
des jardins.

Ce systme, gnralement adopt ici, donne des villes beaucoup plus
saines que dans le systme des grandes agglomrations sur un espace
restreint. La mortalit n'est que de 12 pour mille, pendant qu'elle
est de 24  Paris et de 21  Londres. L'inconvnient des distances est
attnu par le bon rseau de tramways de toute sorte. L'Anglais ne
peut se passer du jardin, o sa nombreuse progniture a besoin de
prendre ses bats, et, en tout cas, il veut son _home_, sa maison
indpendante, son chez-lui.

Dans la ville basse s'lvent de superbes maisons de pierre en style
renaissance comme  Glascow. Ce sont les banques, les htels, les
grandes maisons de commerce. Les collines sont rserves aux
_cottages_, mais on y voit aussi quelques beaux chteaux en style
gothique, rappelant les chteaux d'cosse. Dunedin peut servir de
modle pour la construction des villes en colline.

Le muse se compose d'une seule vaste salle avec deux rangs de
galeries. Les objets trangers et indignes y sont bien classs. Parmi
les phoques du pays je distingue le _seal lphant_ (phoque lphant),
d'une grosseur extraordinaire. Son cuir est trs solide et d'un grand
prix. Tous les quartz, sables, graviers, ciments et pierres aurifres
du pays ont t groups en une belle collection avec les noms des
localits et la quantit d'or qu'elles contiennent. Une collection
d'insectes en verre montre en grand la forme et la construction des
insectes microscopiques ou microbes des dernires dcouvertes. Les
matires premires, les objets manufacturs sont aussi classs de
manire  instruire facilement le public.

Je remarque deux normes squelettes fossiles de _moa_ et une belle
collection d'armes et objets naturels de la Nouvelle-Guine. Au-del
du muse, le jardin botanique s'tend sur la plaine et la colline
boise.

Mgr Moran a la bont de me faire visiter ses coles. Il y a ici 6
Frres irlandais s'occupant de 250 garons. Il en a encore 14 autres
dans les diverses stations du diocse.  ct des Frres, les Soeurs
dominicaines irlandaises ont un pensionnat avec une trentaine
d'lves et 200  300 externes. Quelques Soeurs, parlent le franais
et l'enseignent dans la _high school_ (haute classe). Elles enseignent
aussi la musique, le dessin et l'italien. Une grande lve a mme la
bont, de chanter avec got et expression une chanson franaise en
l'honneur de l'tranger.

Le consul franais, ici comme  Auckland et  Wellington, est anglais:
je voulais me renseigner auprs de lui sur les Franais habitant la
contre, mais il est absent. Je m'adresse donc  un Franais qui tient
un htel; il me dit que les rares nationaux dans le pays sont des
chapps de la Nouvelle-Caldonie ou des marins dserteurs, et qu'il
ne veut pas les connatre. Quant  lui, il est un des chefs de la
Maonnerie, mais il laisse sa femme aller  l'glise et son fils chez
les Frres. Il n'entretient aucune relation avec les Loges franaises,
parce qu'elles sont athes.

Je rends visite  M. Perrin, directeur du _New-Zealand Tablet_. Il est
Irlandais, mais descendant de Franais. Ses anctres, huguenots, se
rfugirent en Irlande aprs la rvocation de l'dit de Nantes. Il a
un frre ministre protestant et un oncle juge en Irlande. Lui-mme est
un converti; il tait ministre protestant. Enfin, je prends le tramway
et grimpe sur les collines, d'o l'on a une vue magnifique sur la
baie, sur la ville et sur la mer. La rgion ressemble fort  l'cosse,
mais le climat est moins rude; toutefois, on a assez souvent la neige
et la glace durant l'hiver et assez de pluie dans les autres saisons.
Le climat devient plus froid  mesure qu'on avance vers le sud.

Un ami de Londres m'avait remis une lettre pour un jeune mnage qui
est venu lever des moutons en Otago. J'aurais voulu les voir 
l'oeuvre, mais il est  150 milles d'ici et il faut y aller en voiture
et  cheval. J'en aurais profit pour voir les beaux lacs de Wakatipu,
Hawea, Wanaka, qui occupent ces rgions; mais cela m'aurait pris une
quinzaine de jours, et il me reste encore bien du chemin  faire. J'y
renonce donc et pars pour Lawrence visiter un _goldenfield_ (terrain
aurifre).




CHAPITRE XXIV

     Route vers le Sud. -- Facilits aux migrants. -- De Milton 
     Lawrence. -- La cabane du pionnier. -- Les diggers chinois 
     Watahuna. -- Le quartier chinois  Lawrence. -- La cabane d'un
     avare. -- L'cole. -- Une station de moutons dans la rgion des
     lacs. -- Le lapin flau public. -- Les goldfields du Gabriel
     Gully. -- M. Perry et sa nouvelle mthode. -- Un dpt de cemen
     aurifre. -- Route  Invercargill. -- Bismarck et ses
     informations. -- La ferme d'Edendale et la _New-Zealand loan
     C{y}_. -- Un clerc mfiant. -- Chert de la main-d'oeuvre. -- La
     ville d'Invercargill. -- Le presbytre. -- La prison. -- Route
     vers Bluff. -- Le steamer _Le Manipoori_. -- Rflexions sur la
     Nouvelle Zlande. -- Le 8 dcembre en mer. -- Le service du
     dimanche. -- Une dernire tempte.


Le 5 dcembre,  5 heures du matin, je rdige mon journal de voyage,
et  8 heures je suis  la gare. Le train se dirige vers le sud,
traverse la ville et passe les faubourgs. Au sortir d'un grand tunnel,
nous sommes au march aux bestiaux; de grands troupeaux de boeufs et
de moutons arrivent de toute part. Une usine pour les geler est en
face du march. Pauvres moutons! il y a peu de temps on les faisait
bouillir pour le suif, aujourd'hui on les gle; j'ignore si, sur les
deux procds, ils ont une prfrence.

Un peu plus loin,  Mosgiel je vois une grande filature de laine et
une filature de drap. Nous suivons une riante valle que sillonne une
blonde rivire, le Tari. On la prendrait pour le Tibre. Elle se
jette bientt dans un petit lac.  droite, de petites montagnes ont
leur cime couverte de neige frachement tombe; partout le laboureur
emploie les dernires machines d'Europe et d'Amrique, partout les
moutons et les boeufs paissent dans des compartiments spars par des
haies vives ou par des barrires en bois ou en fil de fer.

 10 heures nous sommes  Milton, o je dois prendre l'embranchement
de Lawrence. Pendant qu'on prpare le train, je lis le rglement pour
les immigrants, affich ici comme dans toutes les gares et bureaux de
poste. Le prix du passage d'Angleterre  la Nouvelle-Zlande pour un
homme mari au-dessous de 45 ans, ou pour un homme seul au-dessous de
35 ans, est de 5 livres (125 fr.). La femme marie au-dessous de 45
ans, et la femme seule au-dessous de 35 ans, a le passage gratuit. Il
en est de mme pour la veuve au-dessous de 35 ans et sans petits
enfants. Les enfants jusqu' un certain ge ont le passage libre. Pour
les autres personnes, le prix du passage est de 14 livres 7
schellings. Les parents et amis peuvent, payer ici le passage pour les
personnes qu'ils dsirent faire venir.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--La hutte du pionnier.]

Je remonte en wagon. Sur cet embranchement les voitures ressemblent 
des wagons-salons. La voie suit une petite rivire et s'engage dans un
labyrinthe de collines qu'il contourne et escalade dans tous les sens.
Par-ci par-l le vert gazon anglais et quelques maisons de fermiers
entoures de jolis parcs. Plus loin, quelques cabanes en mottes de
terre, couvertes en chaume; c'est le pionnier qui arrive avec un peu
d'argent. Lorsqu'il a pu payer  l'tat le premier terme du loyer, il
empile quelques mottes de terre et fait sa maison; il couche sur sa
malle et perce de plusieurs trous le tonneau de bire et la caisse des
provisions qu'il suspend en l'air pour servir de pigeonnier. Bientt
les poules lui donneront des oeufs, les oies, les canards, et les
agneaux de la chair. Aprs la premire rcolte, il pourra se payer un
lit, et aprs la premire vente d'animaux, il se construira une
maisonnette en planches, qui deviendra plus tard le chteau. Ces rudes
travailleurs qui ont gagn la fortune  la sueur de leur front sont
souvent les meilleurs conseillers dans les communes, les lgislateurs
les plus senss dans le Parlement.

Vers midi nous sommes  Watahuna, o les Chinois commencent 
bouleverser le sol pour y chercher l'or. Ils viennent de louer  un
particulier une quantit d'acres de terrain  50 livres l'acre, 
condition de remettre en son premier tat la terre cultivable, aprs
avoir lav le sol intrieur. Le Chinois est le plus patient des
_diggers_. Un peu plus loin, j'en vois un grand nombre occups  laver
dans le ruisseau, pour la troisime fois, un gravier que les Europens
ont dj lav plusieurs fois. Ils ont quitt ici leur costume
national; toutefois ils conservent la queue, qu'ils enroulent sur la
tte et cachent dans leur chapeau: les enfants s'amusent  la leur
tirer lorsqu'ils la voient pendante. Quelques-uns se marient dans le
pays; ils font de bons poux, mais ils restent paens. Par-ci par-l
quelques champs parsems de _sorel_, herbe rouge qui indique la
pauvret du sol.

Les colons y ont multipli pendant de longues et successives annes
les rcoltes de grains, et ils ne peuvent maintenant les obtenir de
nouveau qu'en engraissant la terre par le fumier.

 midi 1/2 je suis  Lawrence, et je me rends chez le Pre O'Leary,
pour lequel Mgr Moran m'avait remis une lettre. Il est trs patriote,
a habit deux ans la Normandie et parle assez bien le franais. Comme
tout bon Irlandais, il sympathise avec notre nation et m'accueille en
frre. Pendant que le dner se prpare, il me conduit visiter le
quartier chinois. Il est situ  20 minutes de la ville et occup par
200 ou 300 Chinois, entasss dans des cabanes de bois ou dans des
huttes de terre. Il y a aussi plusieurs communions chez eux; je vois
deux glises. Dans celle des Confuciens, il n'y a sur l'autel que la
tablette du sage, et sur les parois sont tapisses ses sentences.
L'glise des Bouddhistes a sur l'autel un gros Bouddha, vases de
fleurs, chandeliers et encensoirs, comme dans nos glises.

Le Pre me fait remarquer sur la route une petite cabane en zinc,
grande comme une cabine de bateau  vapeur; l vit pauvrement un
_digger_ anglais, qui a amass des milliers de livres sterling, et qui
prte son or aux banques et  la commune. L'_auri sacra fames_ est
encore de nos jours, et fleurit surtout dans les pays de l'or.

[Illustration: Nouvelle-Zlande.--Station de moutons dans l'le du
sud.]

Au retour, nous visitons l'cole, vaste salle en bois qui a cot
1,000 l. stg. Le jour elle sert d'cole aux garons et aux filles, et
le dimanche d'glise pour la messe. Les enfants sont environ 80,
confis  un jeune mnage qui reoit pour cela 200 l. (5,000 fr.) par
an et le logement.

Il y a un millier d'habitants  Lawrence et 5 glises. Chaque
communion veut avoir la sienne. Les 200 ou 300 catholiques de
l'endroit ont la messe deux fois par mois: une autre fois, le Pre va
la clbrer dans un village plus loin, et le premier dimanche du mois,
dans un village  40 milles.

Le Pre a occup le poste de la rgion des lacs et me donne des
renseignements sur la station que j'aurais voulu aller visiter. Elle
comprend un terrain de 30 milles de long sur 15 milles de large (le
mille est de 1,600 mtres.)

Elle a t loue au gouvernement pour 10 ans, et pour peu de chose,
par une socit de trois personnes: une d'elles n'a jamais quitt
l'Angleterre, mais elle a envoy son fils, qui a appris ici le mtier
et est maintenant le grant de la socit.  l'chance on a renouvel
le bail pour 10 ans, mais les enchres ont fait quadrupler le prix,
qui dpasse aujourd'hui 1,000 l. l'an. Il y a plus de 30,000 moutons
dans la station, sans compter les boeufs et les chevaux.  la fin du
bail, le nouveau locataire, s'il y a changement, doit indemniser le
premier locataire pour les maisons, les haies et autres amliorations.

Les lapins ont caus beaucoup de pertes  la station en dvorant
l'herbe des brebis. Les deux paires importes ici d'Angleterre, il y a
12 ans, par un amateur de chasse, se sont tellement multiplies, qu'en
1881 on a export de la Nouvelle-Zlande environ 9,000,000 de peaux de
lapins; ils sont si nombreux dans certains districts qu'on peut
presque marcher sur eux. On les dtruit l'hiver avec de l'avoine
imbibe d'eau empoisonne. Combien de nos chasseurs seraient contents
ici! Il en est de mme pour les livres dans certains districts, et
les faisans abondent galement.

Aprs le dner, le bon Pre fait atteler son cheval et nous nous
dirigeons vers les _goldfields_,  une lieue de distance, sur les
bords du Gabriel-Gully. Cette petite rivire est le premier endroit en
Nouvelle-Zlande o l'or ait t trouv accidentellement, par un nomm
Gabriel, pendant qu'il gardait les moutons. Le sol est partout
boulevers, il a t tourn, lav et relav plusieurs fois.

Nous arrivons  un endroit o une compagnie lave pour la sixime fois
les sables lavs par d'autres, et en obtient de grands bnfices par
la mthode hydraulique. Le directeur, M. Perry, arrive en mme temps
et m'explique tout le mcanisme. Ce monsieur est d'Oxford;
l'Universit ne lui a pas donn le diplme, mais la nature l'a fait
ingnieur; il vient de trouver un systme appliqu ici pour la
premire fois et qui a une grande importance. Une chute d'eau, qui
descend de 400 pieds, est amene de la montagne par de grands tubes de
0m 30 de diamtre; le dernier tube est resserr, en forme de lance, et
jette l'eau avec une telle force qu'il dmolit en quelques minutes
autant de terrain que plusieurs hommes pourraient en remuer en un
jour. L'eau emporte la terre et entrane le gravier; celui-ci vient
frapper contre la bouche d'un tube excessivement pais, et une autre
colonne d'eau le prend en travers avec une telle force qu'il le
rejette dans une conduite vis--vis, faisant fonction de siphon. Le
sable et le gravier remontent ainsi de l'autre ct du vallon  40
pieds de hauteur, et parcourent un canal en planches large d'un mtre,
long de 20 mtres. Le fond de ce canal est recouvert d'un drap parsem
d'obstacles en fer; contre ces obstacles, le sable aurifre s'arrte.
Chaque deux jours on le recueille et on le lave dans des petits
bassins pour avoir l'or pur. Cette mthode est si conomique, qu'un
vingtime d'once par tonne rend le travail rmunrateur, pendant qu'il
faut au moins 1/2 once par tonne dans l'ancien systme. Il est vrai
que l'eau emporte une partie de l'or et que les pierres rejetes ne
donnent pas l'or qu'elles peuvent renfermer.

 quelques pas de l 3 compagnies creusent une espce de ciment
bleutre aurifre concentr sur un petit espace et d'une paisseur
d'environ 100 mtres. On peut difficilement s'expliquer ce dpt
singulier. On suppose que c'est le rsultat d'une _morraine_. Il est
tellement boulevers qu'il offre en ce moment le spectacle de certains
glaciers de la Suisse. Les boulements sont frquents et ont enseveli
ou bless bien des hommes. Le ciment graveleux est port sous des
pilons, et le sable aurifre est ensuite lav dans des bassins: M.
Perry voudrait employer l son systme hydraulique, mais les 3
compagnies ne peuvent se mettre d'accord et persvrent dans l'ancien
emploi de la pioche et de la poudre, trs coteux par la
main-d'oeuvre. Nous grimpons sur une lvation o sont parsemes les
maisonnettes des ouvriers; elles ont toutes leur potager et leur
verger.

Durant le jour il a plu, neig et souffl un vent glacial; on se
trouve bien alors le soir prs du feu et plus tard sous la couverture.

Le lendemain matin,  6 heures 1/2, je quitte Lawrence et reviens 
Milton pour descendre vers Invercargill. La voie suit une plaine bien
cultive et sillonne par une blonde rivire. Par-ci par-l, on voit
encore quelques terres couvertes de la dure herbe indigne, mais elle
fait place peu  peu  l'herbe europenne que sme le colon. Les
petits villages se succdent; une cabane sert de station, le chef de
gare commande les mouvements et les excute, pousse les wagons ou
tourne l'aiguille. Par-ci par-l, de hautes chemines indiquent la
prsence de manufactures; ce sont des poteries, des moulins, des
tanneries, des filatures, etc.

Chemin faisant, je lis les journaux des diverses villes d'Otago. Les
ministres protestants ne sont pas toujours d'accord entre eux, et des
comptes rendus qu'ils donnent au public, je vois que dans leurs
runions ils n'emploient pas toujours les termes parlementaires. Je
lis aussi une lettre par laquelle le prince de Bismarck, au moyen du
consul allemand, demande des renseignements sur la conglation de la
viande, le cot, le rsultat, et le prix auquel la viande congele
reviendrait en Allemagne; c'est de la sollicitude pour le peuple. Une
autre lettre du consul allemand de Londres avertit les leveurs que
leur habitude d'empaqueter la laine dans le _jute_ nuit  la
marchandise. Des fibres de jute restent dans la laine et forment des
taches sur les tissus, aprs la teinture; il les prie d'aviser, en
adoptant une autre mthode; c'est de la sollicitude pour les filateurs
et les tisseurs.

 Mataura, je vois une gracieuse petite ville croissante. Je remarque
que presque partout les colons ou le gouvernement ont conserv aux
diverses localits les noms maoris.  3 heures 1/2 je m'arrte 
dendale pour visiter la ferme de la _New-Zealand Loan C{y}_. Cette
compagnie avait achet une immense tendue de terre vierge  bas prix;
une livre l'acre et au dessous. Il la vend maintenant, par parcelles,
de 6  12 livres l'acre. En attendant l'acheteur, elle l'utilise par
des prairies et des semailles. Prs de la gare, je visite la fabrique
de fromage; 400 vaches remplissent tous les jours 2 normes caisses de
lait chauff  la vapeur, et on en retire environ 700 livres de
fromage par jour, export au prix de 9 pences (18 sous) la livre.  la
ferme, le _manager_ (directeur) est absent et j'ai de la peine 
recevoir de son clerc quelques renseignements. Il me dit que son chef
reoit 300 livres (7,500 francs), log et nourri, qu'ils sment
principalement l'avoine et des navets pour engraisser les moutons;
qu'un acre (arpent) donne en moyenne de 60  70 boisseaux, vendus 
deux schellings 1/2, et que presque tous les travaux sont donns 
forfait. On paie environ 6 schellings pour labourer une acre de
terrain; le charron qui rpare les machines est log, nourri, et
reoit 40 schellings par semaine.

Le labourage se faisait  la vapeur, mais le charbon est cher (32
schellings la tonne) et l'avoine bon march; on est revenu  la
charrue  chevaux. Il y a en ce moment un millier de ttes de gros
btail sur la ferme et de 8  10,000 moutons. J'ai demand bien
d'autres dtails, pour arriver  faire le budget de la dpense et du
revenu, mais  mes questions le clerc rpond un peu embarrass _I
don't know_ (je ne sais pas). Or, comme il est impossible qu'un teneur
de livres ignore ces dtails, j'ai vu qu'il y a encore ici des gens ou
des compagnies mfiants. Aux tats-Unis, ces dtails sont imprims
dans des prospectus rpandus  profusion dans les htels et dans les
gares.

Je parcours les champs et suis la manoeuvre des bergers qui poussent
soit les boeufs, soit les moutons dans de nouveaux paddocks
(compartiments de prairies). Il est curieux de voir comment leurs
chiens bien dresss font les trois quarts de la besogne, en aboyant et
courant sus aux animaux dans la direction marque.

J'entre dans un _bush_ (fourr) et j'y vois une telle quantit de
lapins que, sans le chien qui les poursuit et les pousse dans les
tanires, je crois que j'aurais pu en prendre quelques-uns par la
queue. Le long du chemin, ils ont tellement perc la terre au-dessous
des haies vives, qu'elles sont presque dmolies. Pour s'en dfaire,
non seulement on les empoisonne, mais on voit souvent de nombreuses
annonces sous le nom de _rabbits exterminator_, indiquant divers
engins de destruction  leur adresse. Je remarque que la plupart des
chemins sont de belles avenues de 20 mtres de large; naturellement la
chausse actuelle en occupe  peine les 3/4 vers le milieu et sur le
reste pousse l'herbe; mais plus tard, lorsque le pays sera plus
peupl, on n'aura pas besoin de recourir  l'expropriation pour
largir les voies de communication.

 6 heures je remonte dans le train, et je me trouve avec divers
_farmers_ (propritaires cultivateurs) qui parlent de leurs affaires.
Ils viennent d'amener  Woodland une quantit de moutons. Une nouvelle
usine  conglation y a t tablie, et je vois  ses abords de
nombreux troupeaux qui attendent leur tour. Malgr la chert du fret,
qui, avec le prix de la conglation, revient  4 pence (0 fr. 40 la
livre), il reste encore environ 2 pence ou 0 fr. 20 la livre au
farmer; il s'en rjouit parce qu'il a en sus la peau et le suif, et
qu'avant cette invention il n'avait que le suif. Les rognons ne
peuvent se conserver par la conglation, et on les met en botes
suivant l'ancien procd.  0 fr. 20 la livre, un mouton donne encore
souvent 25 fr. au fermier. Ces messieurs se plaignent de la chert de
la main-d'oeuvre. Un ouvrier de ferme reoit 60 l. stg. (1,500 fr.)
par an, log et nourri, et travaille le moins qu'il peut. Si son
voisin lui offre quelques schellings de plus, il change de matre;
mais ils n'ajoutent pas qu'eux en font prcisment autant lorsque la
main-d'oeuvre abonde. La fameuse loi de l'offre et de la demande a t
invente par les conomistes anglais, et ce sont eux aussi qui ont
trouv la thorie que le travail est une marchandise. Ils sont donc
malvenus  se plaindre si, lorsqu'elle est rare, elle augmente de
prix.

Mais nous voici  Invercagill vers 8 heures du soir.  l'glise
catholique on prpare les chants des prochaines ftes de Nol.
J'entends l'excution de la messe de Palestrina habituelle au Vatican
et  Saint-Pierre. Les voix d'eunuques sont avantageusement remplaces
par celles de femmes. En Angleterre et en Amrique, cette musique
classique des basiliques de Rome est la musique ordinaire, et je
regrette qu'elle ne se gnralise pas chez nous; elle a des notes
admirables qui pntrent l'me.

Au presbytre, un bon prtre irlandais est occup  crire un article
 un journal qui vient d'attaquer la France. Nature ouverte et
confiante comme le Franais, l'Irlandais est bientt avec lui  son
aise, nous causons sur les choses du pays et sur celles de l'Europe.
Ces bons Pres voudraient bien avoir ici une Confrence de
Saint-Vincent de Paul, mais les pauvres manquent. Ils disent qu'il n'y
a qu'un seul pauvre en Nouvelle-Zlande et qu'on n'a jamais pu le
trouver. Je rponds qu'il reste les prisons et les hpitaux 
visiter, et les enfants  instruire le dimanche.

Le 7 dcembre, de bon matin, je parcours la jeune ville
d'Invercargill. Elle contient environ 8,000 mes, y compris les
faubourgs. Deux grandes avenues de 40 mtres de large se coupent 
angle droit et s'tendent sur plusieurs milles, les autres rues ont 20
mtres de largeur. D'aprs le trac, la ville peut aisment contenir
plusieurs centaines de mille mes. Pour le moment, la plupart des
carrs destins aux futures constructions sont des jardins ou des
prairies, mais plus tard on trouvera la rgularit et l'aisance sans
encourir les fortes dpenses qu'exigent les dmolitions et
rectifications. C'est le systme amricain, sagement prvoyant.

Les glises, les banques et les htels occupent la plus grande partie
de la ville. Il y a 5 ou 6 banques, 7  8 glises, et 15  20 htels.
La plupart de ces constructions sont en pierre ou en bton, et c'est
l de l'conomie bien entendue, car la maison de bois, si elle cote
moins cher, exige plus d'entretien, une plus forte prime d'assurance,
dure moins, et est souvent la proie des flammes.

Les montagnes environnantes ont leur cime blanchie de neige. Hier, il
nous semblait tre en cosse, la pluie, la grle, le soleil,
alternaient sans cesse; mais il ne faut pas que je mdise trop du
climat, j'ai trouv ici les premires cerises.

 l'Athenoeum je vois une belle bibliothque, une salle de lecture
pour les hommes, une pour les femmes, et un commencement de muse.
Les 400 abonns paient 1 l. stg. (25 fr.) l'an.

Le directeur de la prison veut bien me faire visiter son
tablissement; il occupe le milieu d'une vaste cour entoure de murs.
Les prisonniers sont d'un ct, les prisonnires de l'autre, avec
sparation complte. Chaque prisonnier a sa petite cellule pour la
nuit; le jour il travaille  la chausse des chemins ou  d'autres
travaux communaux. Sa sant s'en trouve mieux, la moralit y gagne et
la caisse municipale aussi. Ce systme devrait tre adopt partout; le
mlange des prisonniers finit de gter ceux qui ne sont pas
entirement mauvais; et le prisonnier qui ne travaille pas s'ennuie et
se dprave.

La paresse est mme un appt pour quelques-uns qui se trouvent heureux
d'tre ainsi sans rien faire, nourris aux frais du public. Parmi les
cellules, j'en remarque une dont les parois sont entirement
rembourres; elle est destine aux fous. Le directeur me dit qu'il en
reoit en moyenne un par semaine. La plupart sont des bergers; ils
restent des semaines et des mois en face de leurs brebis, sans voir
personne, ils lisent et relisent livres et journaux, et en perdent
souvent la raison. L'homme n'est pas fait pour vivre seul! Une autre
source de folie est l'alcoolisme. Un pays o la vigne pousse peut
toujours s'en dbarrasser en favorisant cette culture. Le jour o
l'ouvrier aura  tous ses repas sa demi-bouteille de vin  5 sous, il
ne sentira plus le besoin de s'enivrer.

 11 heures je suis  la gare, j'y rencontre 4 Hindous avec leurs
toges et leurs turbans. Un d'eux, avec une belle toge rouge double de
pelisse, est un respectable vieillard  barbe blanche et  longue
chevelure: c'est un docteur de Bombay; les autres sont de Lahore en
Punjab. Ils sont venus visiter le pays, mais ils s'empressent de le
quitter, ils le trouvent trop froid et lui prfrent les plaines plus
chaudes de l'Australie. En ce moment, ils se rendent  l'exposition
internationale de Calcutta organise par le gouvernement des Indes
sous la direction d'un Franais, M. Joubert, qui a parfaitement
russi.

Dans le train, je retrouve encore la famille de Tasmanie qui revient
du lac Wakatipu, et rentre chez elle.

La locomotive nous emporte  travers plaines et collines, prairies et
forts, et  midi 1/4 nous sommes  Bluff, o le _Manipoori_, steamer
de 2,000 tonnes, chauffe pour nous passer en Tasmanie. Je m'installe
dans ma cabine et j'cris ces pages sur la table du _Smoking room_
(salle  fumer).

 6 heures du soir le navire lve l'ancre et il passe entre les
rochers rapprochs qui enserrent la baie, et bientt aprs il est dans
le dtroit de Fovean, qui spare l'le Sud de l'le Stevart. Il n'y a
qu'environ 300 pcheurs sur cette le. Le soleil couchant l'illumine
de ses derniers rayons de feu et je suis longtemps de l'oeil ces ctes
qui s'loignent, en repassant dans mon esprit tout ce que j'ai vu. Il
y a 40 ans, il n'y avait en Nouvelle-Zlande que 100,000 sauvages,
occups  se faire la guerre de tribu  tribu; aujourd'hui 517,000
habitants, dont plus de la moiti ns dans le pays; 165 villes et
villages, dont quelques-uns avec 30 et 40,000 mes; le pays sillonn
de routes et de chemins de fer, avec postes, tlgraphe, banques,
caisses d'pargne, assistance publique et toutes les institutions des
peuples les plus civiliss. Comment un si grand rsultat a-t-il pu
tre obtenu en si peu de temps? Les observateurs ne peuvent se passer
d'en chercher les raisons. L'Angleterre, instruite par la triste
exprience du sicle dernier avec l'Amrique du Nord, a laiss  ses
colonies de l'Ocanie la pleine et entire libert de choisir leur
constitution. Le peuple qui est arriv ici tait form en grande
partie de cadets de vieilles familles anglaises o le respect 
l'autorit et l'attachement  la religion sont en honneur. La famille
est fortement constitue et la transmission intgrale du foyer en
assure la perptuit. Le pays se gouverne par lui-mme, et il est
capable de ce gouvernement parce que les citoyens ne restent pas
trangers  la chose publique. L'autorit est autrement comprise ici
que dans d'autres vieux pays de l'Europe. Tout en la respectant
religieusement, les citoyens contrlent avec rigueur ceux qui en sont
investis, les dnoncent par la presse, et ceux-ci ne sont pas
longtemps soufferts ds qu'ils manquent  leur devoir; les abus ne
sauraient ainsi se prolonger. Peu faiseurs de thories, mais trs
pratiques, les hommes de ces pays nouveaux essaient timidement les
divers systmes, les acceptent ou les rpudient selon les rsultats.
Il est bien vrai que certaines doctrines subversives commencent  se
faire jour, et on parle dans certains journaux de nationalisation de
la terre. Certes, empcher que la terre ne devienne le monopole de
compagnies puissantes, ou tombe aux mains de quelques familles, c'est
juste et lgitime; mais aller dans l'extrme oppos serait entrer dans
la priode de souffrance. Heureusement on sait combattre dans ce pays;
et  peine cette thorie a paru qu'elle a t dmolie par la presse,
les runions et les associations. Qu'on le veuille ou non, la vie est
une lutte entre le bien et le mal, et ces pays seuls trouvent une paix
relative o les bons, comprenant leur devoir, agissent sans relche
pour refouler le mal et faire triompher le bien.

Nous avons 930 milles entre Bluff et Hobart en Tasmanie; le navire les
franchira en trois jours. Aujourd'hui la mer est tranquille et la
navigation sans accidents. C'est le 8 dcembre, grande fte pour les
catholiques. J'ai pour temple l'Ocan et la vote du ciel!

Je partage ma cabine avec un ingnieur, propritaire d'une usine 
gaz, prs Dunedin. Il me dit que le charbon de la cte ouest de la
Nouvelle-Zlande est le meilleur charbon du monde. Une tonne produit
10,700 pieds cubes de gaz et 1,486 livres de coke; et la force
clairante est de 18 bougies par 5 pieds cubes; le prix du gaz en
Nouvelle-Zlande varie de 10  12 schellings les mille pieds cubes.

Le 9 dcembre, dimanche,  10 heures 1/2, la cloche appelle les
passagers au salon: ils s'y rendent tous, au nombre de 40 environ. Le
capitaine entonne un chant, puis rcite les prires; ensuite il lit le
chapitre LV d'Isae et le chapitre LVI des Actes des aptres. On
rcite des psaumes et le _Te Deum_, et on finit par un cantique.
Jeunes et vieux, hommes et femmes sont recueillis et pntrs du dsir
d'invoquer Dieu, de le remercier et de lui rendre gloire.

La navigation continue paisible; quelques oiseaux voltigent autour du
navire. Le soir, aprs le dner,  7 heures 1/2, second service en
tout semblable  celui du matin.

10 dcembre.--La nuit a t affreuse, un vent du sud prend le navire
en travers et le balance horriblement; la plupart des passagers sont
souffrants. Vers minuit nous esprons arriver  Hobart.




CHAPITRE XXV

Tasmanie.

     Le naufrage du _Tasman_. -- Le tremblement de terre des les de
     la Sonde et les phnomnes qui en rsultent. -- Arrive  Hobart.
     -- La ville. -- Les environs. -- Cascade-hill. -- Une brasserie.
     -- Mgr Murphy et le Pre Beechenor. -- Les Soeurs de la
     Prsentation. -- Une tombe franaise. -- Population catholique.
     -- Le muse. -- Queen's dominion. -- Le lawn-tennis. -- De Hobart
      Lanceston. -- Les fonderies d'tain. -- Les mines de
     Mount-bischoff. -- Les coles. -- Un tremblement de terre. -- Le
     clerg irlandais et les fidles. -- La _Salvation army_. -- La
     Tasmanie. -- Situation. -- Histoire. -- Surface. -- Population.
     -- Climat. -- Constitution. -- Produits. -- Importation. --
     Exportation. -- Banques. -- Systme agraire. -- Immigration. --
     Btail. -- Chemin de fer. -- Poste. -- Tlgraphe. -- Instruction
     publique. -- Revenu. -- Dette. -- Les indignes. -- pisodes et
     extinction.


Le 10 dcembre, vers 6 heures du soir, nous apercevons l'le Maria, et
nous nous dirigeons vers le cap Pilar. Sur les 8 heures nous laissons
 gauche l'le _South Bruni_ et entrons dans la _Storm-bay_. Il y a
quelques jours, le _Tasman_, steamer de la _Tasmanian steam navigation
Company_, y a coul  pic, bris par un rocher: les passagers et les
matelots se sont sauvs sur les chaloupes.

 9 heures, le soleil couchant met le ciel en feu; on dirait une
aurore borale. Le mme phnomne se produit en Australie: les savants
pensent que c'est encore le rsultat du bouleversement occasionn par
le terrible tremblement de terre qui a eu lieu il y a quelques mois
dans les les de la Sonde.

 droite et  gauche, les rochers  pic ont un aspect svre et
triste.  10 heures nous quittons la haute mer pour entrer dans la
rivire Derwent, et  11 heures le navire jette l'ancre devant Hobart.
Il est trop tard pour se rendre  terre, je dors dans ma cabine.

Hobart, capitale de l'le et colonie de Tasmanie, compte environ
20,000 habitants. Ses rues sont larges et grimpent ou contournent les
collines. La partie rserve aux affaires a de superbes difices en
pierre: le palais de ville, la poste, le muse, et divers
tablissements de banque sont de petits monuments. Les glises sont
nombreuses et quelques-unes fort jolies.

Une magnifique statue de John Franklin, qui a t gouverneur de la
colonie en 1840, et qui s'est perdu ensuite  la recherche du ple
nord, orne le milieu d'un joli _square_ au centre de la ville. Ce qui
forme le charme principal, c'est l'parpillement des _cottages_ sur
les collines, et les belles forts d'eucalyptus qui couvrent les monts
environnants, et surtout le mont Wellington, qui les domine tous.

[Illustration: Tasmanie.--Hobart, capitale de la colonie.]

Hobart est  cette partie de l'hmisphre sud, ce que Nice et Cannes
sont pour notre vieux continent; les mdecins y envoient les malades
de l'Australie, de la Nouvelle-Zlande, et mme des Indes et de
l'Angleterre. Le climat est tonique et tempr, la nature riante. Les
environs sont gracieux et les jardins en fleur; le bl mrit, le foin
est coup, les fves montrent leurs premires gousses, les cerisiers
leur fruit rouge, les figuiers, les poiriers, les vignes, les boutons
de leurs fruits. Dcembre correspond au mois de juin de chez nous;
c'est bien l la vgtation de notre mois de juin dans le midi de la
France.  une lieue de la ville,  _Cascade-hill_, je trouve une
immense brasserie; le directeur me la fait visiter en m'expliquant les
diverses oprations dans les nombreux tages o nous montons par
l'ascenseur. Il me fait goter la bire: on en fait 300 gallons par
jour (le gallon est d'environ 4 litres 1/2), et de deux sortes; la
bire genre allemand, qu'on vend 1 schelling le gallon, et la bire
anglaise, plus forte, qu'on vend 3 schellings le gallon, ou 8
schellings les 12 bouteilles. Je poursuis ma course dans les vallons
et  travers les forts; les hirondelles courent aprs l'insecte; un
gentil petit oiseau  queue rouge ne s'effraie pas du promeneur, le
torrent murmure  l'ombre des mimosas en fleur; c'est ravissant, je
m'assieds sur l'herbe et je rve un instant au bonheur.

 mon retour, je traverse de belles prairies en colline, o paissent
les vaches, les chevaux et les brebis; je vois de grandes plantations
de houblon et de framboises; je laisse  gauche une ancienne scierie,
transforme en hpital des fous, et je rentre en ville rendre visite 
l'vque de Tasmanie.

Mgr Murphy, vnrable vieillard qui a t pendant 25 ans vque 
Hyderabad dans l'Hindoustan, m'accueille avec une bont paternelle, et
apprenant que je m'occupe d'oeuvres charitables, me dit: Restez ici,
vous dnerez avec moi, et je vous mettrai en relation avec le P.
Beechenor, doyen de Lanceston, qui vient d'arriver, il est lui aussi
homme d'action, et vous vous entendrez facilement.  l'heure le dner
est servi. Je suis content de causer en italien avec le bon P.
Beechenor, lve du collge de _Propaganda fide_,  Rome.

Sur les 115,000 habitants que compte l'le de Tasmanie, 25,000 sont
catholiques et presque tous: Irlandais: il y en a 5,000  Hobart: Le
Pre me fait visiter la cathdrale, qu'il a construite pendant qu'il
tait cur ici; c'est un beau et vaste difice gothique en pierre; la
vote est en bois, les tours sont encore  construire.  ct de la
cathdrale, nous visitons le couvent des Soeurs de la Prsentation de
Cork en Irlande.

La Mre Maria Francesca Xavier Murphy, soeur de l'vque, les a
conduites ici, et  l'heure actuelle elles ont 3 coles  Lanceston, 6
 Hobart et un grand nombre en d'autres stations de l'le. Une croix
de marbre blanc dans le petit cimetire des Soeurs,  ct de la
cathdrale, marque l'endroit o repose la dpouille mortelle de la
Mre Xavier Murphy. De sa tombe elle encourage encore ses compagnes
par le souvenir de ses vertus. Le couvent est au centre d'un gracieux
jardin, les Soeurs y instruisent 25 pensionnaires et 200 externes.
Elles runissent les grandes lves et me prient de leur faire subir
l'examen de lecture en langue franaise; le gouverneur, qui doit
assister  leur grand examen, aime qu'elles aient une bonne
prononciation. Le P. Beechenor me conduit  l'ancien cimetire
catholique, au-dessus du palais piscopal. Aujourd'hui un nouveau
cimetire hors la ville runit dans des compartiments spars les
morts de toutes les communauts. Au milieu des monuments funraires,
le Pre me fait remarquer une pierre sur laquelle je lis ces paroles:
Expdition autour du monde. Corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zle_. 
la mmoire de Coupil (Ernest-Auguste), dessinateur; Couteleng
(Jean-Marie-Antoine), charpentier; Archier (Honor-Antoine-tienne),
2e matre de manoeuvre; Bernard (Pierre-Lon), matelot de 2e classe;
Baudoin (Jean-Baptiste-Dsir), matelot de 3e classe; Daniel
(Alexandre), matelot, dcds  Hobart-Town, janvier, fvrier, mars,
1840. Hommage d'un prince marin comme eux qui a voulu sauver de
l'oubli les noms de ses compatriotes morts dans l'accomplissement
d'une mission glorieuse pour la France, septembre 1866. _Finistre_,
fvrier. 1881.

Cette inscription, place sur une table: de bois par le fils du prince
de Joinville,  son passage ici en 1866, fut renouvele, sur pierre en
1881, par les soins du capitaine du navire de guerre _le Finistre_.

Bonne et patriotique pense, celle de relever aux yeux de la postrit
l'honneur de ceux qui ont bien servi le pays!

En fait d'coles de garons, il n'y a  Hobart qu'une cole dirige
par deux laques et frquente par 55 lves. Il serait pourtant utile
d'aboutir  un petit et grand sminaire pour le recrutement du clerg:
toutefois, quelques-uns pensent qu'il est encore prfrable pour le
moment d'envoyer le clerg d'Irlande, o il se recrute dans les
meilleures classes de la socit. Il y a 18 prtres, pour le diocse
de Tasmanie. Les Soeurs de la Prsentation ont encore en ville un
orphelinat, avec 35 lves: la moiti sont pensionnes par le
gouvernement. Elles apprennent  tenir une maison, et  18 ans elles
se placent ou se marient.

[Illustration: Tasmanie.--Fort d'eucalyptus.]

Dans ma visite au Muse, je remarque une belle collection, d'objets
ethnographiques appartenant  la race des indignes de Tasmanie et des
habitants des diverses autres les de l'Ocanie. Une voiture nous
conduit  la belle promenade de Queen's-Dominion. Elle contourne une
colline boise d'eucalyptus. On voit au loin le _Betlehem-Wall_,
rocher abrupte en forme de fer  cheval et qu'on prendrait pour le
fameux roc de Saint-Jeannet, sur le Var. Ici, les jeunes gens jouent
leur partie de lawn-tennis; plus loin ce sont les hommes puis les
demoiselles; le plus souvent, jeunes gens et jeunes filles font la
partie ensemble. Il n'y a pas ici sur ce point la mme rigueur que
dans notre pays, mais la tenue est convenable et digne; le moindre
badinage inconvenant serait une cause d'exclusion immdiate. Il est
aussi d'usage dans ce pays que les jeunes gens et les jeunes filles
avec leurs parents fassent de frquents pique-nique  la campagne; la
jeunesse a par l occasion de se voir et de se connatre, et moins que
chez nous le mariage est une loterie.

La maison du gouverneur ressemble  un chteau d'cosse. Vient ensuite
le jardin botanique, qui tage ses buissons de fleurs sur la rive du
Derwent; et continuant  contourner la colline, je rentre en ville par
les faubourgs qui s'tendent au loin.

Ma soire se passe  lire les journaux du pays et  causer avec un
Amricain, en tourne de placement de marbre du Vermont sur
l'Atlantique; il en vend partout au prix de 2 dollars 1/2 jusqu' 40
dollars le pied cube. Pourquoi les Italiens ne viennent-ils pas placer
ici leur marbre de Carrare, bien suprieur?

Le lendemain,  5 heures du matin, j'cris mon journal, et  8 heures
je suis  la gare, en route pour Lanceston. La distance est de 133
milles, et la voie traverse l'le du sud au nord. Les rails sont
espacs  3 pieds 1/2; les wagons ont leurs bancs sur les cts. Nous
suivons d'abord la rivire Derwent pendant plusieurs milles; ses tours
et dtours multiples sont fort gracieux; de pittoresques presqu'les
s'y dessinent sous toutes les formes. Les vertes prairies alternent
avec les mimosas ou des champs d'glantiers en fleurs.  droite et 
gauche la double chane de montagnes qui traversent l'le laisse voir
leurs rochers, tantt  pic, tantt boiss. Plus loin, nous traversons
la rivire sur un long pont de bois et nous pntrons dans la fort
d'eucalyptus. Nous contournons des vallons par des courbes serres,
grimpons des collines pour les redescendre; nous sommes dans un
labyrinthe ravissant. Par-ci, par-l, la cabane de quelque pionnier;
les cantonniers aussi brlent une partie de la fort et sment leur
bl. Us remplacent la fougre et l'herbe dure indigne par la belle
herbe europenne que broutent les moutons. Enfin, aprs un long tunnel
nous entrons dans une rgion plus plate; le terrain est encore ondul,
les moutons et les boeufs paissent sur les verts mamelons, mais plus
loin le bassin s'largit et s'aplatit. Les gares sont des cabanes
couvertes en lames de bois. Quelques stations portent le nom de
Jricho, Jrusalem et autres lieux de Palestine; les villages ont
parfois  peine quelques maisonnettes  ct de la modeste maison
d'cole en planches. Les amateurs de paysage seraient ici contents.
Les fermes deviennent plus nombreuses, puis nous apercevons les
maisons de campagne, qui indiquent l'approche d'une ville;  1 heure
3/4 nous sommes  Lanceston, capitale du Nord.

[Illustration: Tasmanie.--Fort d'eucalyptus  Cora Fine River, sur le
chemin de fer d'Hobart  Lanceston.]

Elle compte 12,000 habitants: ses rues ont 15 mtres de large et
s'tendent en plaine sur les bords de la rivire Tamar; les collines
environnantes sont couvertes d'eucalyptus et parsemes de gracieux
cottages. Un joli square au centre de la ville est orn d'une belle
fontaine en bronze; les bbs y jouent  loisir sur la verte pelouse.

[Illustration: Tasmanie.--Ville et Port de Lanceston.]

C'est  Lanceston qu'on fond l'tain des fameux dpts d'alluvion du
Mount-Bischoff. Ils furent dcouverts par le colon James Smith, et une
compagnie fut forme en 1873 au capital de 60,000 liv. stg. en 12,000
actions de 5 l. stg. Le tiers des actions a t libr, les deux
autres tiers ne sont librs que d'une l. stg., et pourtant ces
actions sont maintenant cotes  60 l. stg. chaque.  la fin dcembre
1882, la quantit d'tain retire s'levait  15,604 tonnes, vendues
 Londres au prix d'environ 85 l. stg. la tonne. La fonderie que je
visite  Lanceston comprend plusieurs fours de fonte et divers
chaudrons de raffinage. Neuf heures suffisent  la fonte du minerai;
le charbon est tir de New-Castle (Australie); l'opration du
raffinage demande 5 heures. On raffine en ce moment environ 250 tonnes
par mois, et le minerai donne une moyenne de 73% d'tain pur. Plus
loin, je visite une autre fonderie o les propritaires de diverses
mines et dpts d'alluvion viennent fondre leur minerai moyennant un
certain prix.

Je voulais voir les mines d'or de Beaconfield, sur le Tamar, 
quelques lieues de Lanceston. Un petit navire y conduit tous les
matins, mais le steamer qui va  Melbourne ne s'y arrte pas pour
prendre les voyageurs, et je ne pouvais retourner  temps pour
l'atteindre  Lanceston. Je passe donc une partie de la journe 
rdiger mon journal, et rends visite au P. Gleeson, cur de cette
ville. Il me conduit aux coles; les Soeurs instruisent 200 lves;
les garons ont pour matres 2 laques et ne sont que 70. Le bon Pre
m'invite  dner, et pendant le repas, la maison se met  danser comme
un navire sur l'eau; c'est un tremblement de terre. Le Pre me fait
remarquer que tout le mortier du plafond a t enlev pour viter de
le recevoir sur le nez. Ces tremblements sont si frquents que le
Pre, par prcaution, dort dans le jardin, sous les planches lgres
d'une petite cabane. Il me raconte qu'il a fait durant la semaine 115
lieues  cheval pour visiter les nombreuses familles des campagnes,
entendre les confessions, faire le catchisme, etc. Le clerg est
rtribu par les familles et les entoure du plus grand soin;  leur
tour, les familles tiennent  ce que leur cur aie le ncessaire, et
il en rsulte une union et une solidarit fcondes en bons rsultats.
Voyez, me dit le bon Pre, que je ne manque de rien; je suis dans une
aisance convenable; j'ai mon cheval et ma voiture, et il me reste
toujours assez pour faire des aumnes.

En rentrant, j'entends une fanfare avec tambour et grosse caisse. Des
curieux la suivent, et je fais comme eux. On parcourt plusieurs rues
et on arrive  une grande salle en planches pouvant contenir 2,000
personnes. Bientt, elle se remplit et la reprsentation commence.
C'est la _Salvation army_ (arme du salut).

Les chefs ont une espce d'uniforme militaire. On commence par un
chant rapide dont le refrain revient aprs chaque couplet:

  _The Lamb, the Lamb, the bleeding Lamb
  I love the sound of Jesus' name
  It sets my spirit all in flame
  Glory to the bleeding Lamb._

  L'Agneau, l'Agneau, l'Agneau sanglant!
  J'aime le son du nom de Jsus;
  Il met mon esprit en flamme.
  Gloire  l'Agneau sanglant!

Le chef rcite ensuite le _Pater_ d'un ton solennel, et lit le
chapitre de l'vangile de saint Marc relatif  l'aveugle de Jricho;
puis il le commente d'une manire fort pratique: Pcheurs, ouvrez
les yeux, le Seigneur vous appelle, quittez la voie du mal, rentrez
dans le chemin des lus; ivrognes, revenez  la temprance; impudiques
 la puret; ennemis, rconciliez-vous; vous tes faits pour le
bonheur, le bonheur n'est que dans la vertu. Pendant qu'il parle, un
jeune homme crie de temps en temps: _Alleluia!_ probablement pour
exciter l'attention. Le public commence par rire, puis il coute et
s'meut.

Les chants recommencent:

  _Jesus, the name high over all
  In hell, or earth, or sky;
  Angels and men before Thee fall
  And devils fear and fly._

  Jsus, nom au-dessus de tout,
  Dans les enfers, sur la terre et au ciel,
  Les anges et les hommes devant Toi se prosternent,
  Les dmons craignent et s'enfuient.

Un jeune homme bat la mesure en agitant une charpe; quelques
chanteurs la marquent avec leurs bras. Vient ensuite la confession
publique. Un monsieur s'avance et dclare que depuis 25 ans il s'tait
loign du bien, lorsque l'arme du salut l'a ramen sur le chemin de
la vertu. Sa maison tait un enfer; il arrivait ivre, battait sa femme
et ses enfants; maintenant, il a quitt l'ivrognerie, et sa maison a
retrouv la paix et la joie des justes: il engage le public 
s'enrler dans l'arme du salut. Un vieillard  barbe blanche lui
succde; il raconte sa misrable existence et sa conversion par
l'arme du salut; et ainsi de suite plusieurs viennent confesser
leurs pchs. Arrive aussi le tour des femmes et des jeunes filles;
elles sont plus timides; quelques-unes hsitent, mais finissent toutes
par confesser qu'elles taient malheureuses loin du droit sentier, et
que l'arme du salut leur a redonn le bonheur en les ramenant  Dieu
et  sa loi. La jeune femme du chef, vtue de noir, semble plus
fortement convaincue. Dans un speech mouvant, elle parle de la
brivet de la vie, de l'heure incertaine de la mort; adresse un
pressant appel  la jeunesse, puis elle entonne un cantique de
repentir et de componction. Plusieurs s'inscrivent et montent sur
l'estrade  ct des anciens. Aprs une qute et la prire du soir,
l'assemble se disperse. Le tout prsente un ensemble moiti srieux,
moiti comique, et on se demande lequel des deux prendra le dessus?
Plusieurs pensent que cette manire de parodier la prdication ne peut
que faire tort aux prdicateurs de l'vangile; d'autres affirment que
les intentions des adeptes tant droites, il est probable qu'ils sont
agrables  Dieu. Ils ajoutent que, devant juger l'arbre par le fruit,
on ne peut le trouver mauvais, puisque les adeptes gardent les
commandements, et qu' leur appel bon nombre de pcheurs quittent leur
mauvaise voie. On pourrait dire ce que Nicodme disait au Conseil des
anciens: Laissez-les faire, car leur oeuvre est de Dieu ou des
hommes; si elle est des hommes, elle s'teindra d'elle-mme sous le
mpris public.

Les Aptres aussi vinrent un jour au Seigneur et lui dirent: Matre,
nous avons vu quelqu'un qui chassait les dmons en votre nom, et qui
ne nous suit pas, et nous l'en avons empch. Mais Jsus leur
rpondit: Ne l'en empchez point; car il n'y a personne qui fasse un
miracle en mon nom et qui puisse incontinent mal parler de moi; car,
qui n'est pas contre vous est pour vous (Marc, IX, 37).

[Illustration: Tasmanie.--Town Park  Lanceston.]

Je vois par les journaux qu' la suite de ces prdications un si grand
nombre de filles perdues sont venues  repentance que l'arme du
salut, aide par des dames charitables, a lou  Lanceston une maison
pour les recevoir et les occuper  un travail utile. Elle en a fait de
mme  Melbourne, o elle a d'abord lou puis achet deux maisons dans
les faubourgs pour y recueillir les Madeleines.

En ville je demande  l'htel, dans les magasins, aux personnes du
peuple, ce qu'ils pensent de l'arme du salut: _It is a little funny_
(c'est un peu burlesque) dit-on gnralement, mais il y a du bon. On
dit des choses justes, et plusieurs en sont frapps et se corrigent.

Je vois partout des gens portant ostensiblement  la boutonnire un
ruban bleu; c'est la confrrie du _blue ribbon_. Comme les Nazarens,
ils prennent l'engagement de ne jamais rien boire de ce qui peut
enivrer: ils sont dj plus de 20,000.

Avant de quitter la Tasmanie, il est bon de dire ce qu'a t et ce
qu'est cette colonie.

L'le de Tasmanie est situe entre le 40 15' et 43 45' latitude sud;
et entre le 144 45' et le 148 30' longitude est. Elle est spare de
l'Australie par le dtroit de Bass, large de 120 milles. Le Pacifique
la baigne  l'Est et l'ocan Indien  l'ouest. Tasman, navigateur
hollandais, qui la dcouvrit, l'appela d'abord Terre de Van Dimen, du
nom du gouverneur de Batavia; au XVIIe sicle; plus tard, avec plus de
justice, elle fut appele du nom de son inventeur, Tasmania. Sa plus
grande longueur est de 230 milles et sa plus grande largeur de 190. Sa
surface est de 24,000 milles carrs, soit 4,000 milles carrs de moins
que l'Irlande. Elle compte plus de 16,000,000 d'acres ou arpents.
L'le est montagneuse; quelques pics atteignent jusqu' 2,000 mtres.
Elle a plusieurs lacs sur les hauts plateaux d'o coulent ses
rivires. Les principales sont le Derwent, sur lequel se trouve
Hobart, la capitale. Son estuaire forme un des plus beaux ports de
l'hmisphre sud; vient ensuite dans le nord la rivire Tamar, sur
laquelle se trouve Lanceston; elle a 45 milles de long. Le Davey et
le Huon dans le sud sont aussi navigables, et dans le dtroit de Bass
seulement, se dversent 16 rivires; 55 les entourent la Tasmanie et
font partie de la colonie; elles sont surtout habites par des mtis
qui vivent de la pche de la baleine. L'le est divise en 16 comts
et en 32 districts lectoraux; elle a 21 municipalits lues.

[Illustration: Tasmanie.--Fougres arborescentes.]

Le climat est trs sain, la mortalit n'est que de 14 par 1,000. La
moyenne baromtrique de ces trente-cinq dernires annes a t de
29,821 et la moyenne thermomtrique de 55,41 Farenheit; la moyenne des
jours de pluie 12, et la moyenne d'eau 2 pouces. Les vents dominants
sont le nord-est et le sud-ouest, avec une force moyenne de 64 liv.
par pied carr. L'hiver, la neige couvre ordinairement ses montagnes.

La colonie de Tasmanie, comme celle de la Nouvelle-Galle du sud et du
Queensland, a commenc par les convicts. Les premiers criminels y
arrivrent de Sydney en 1803 avec le capitaine Bowen, qui s'tablit 
Risdon, sur le Derwent, un peu au-dessus du lieu o s'lve
aujourd'hui la ville de Hobart. La population, au 31 dcembre 1882,
comptait 122,500 habitants, sur lesquels 64% savent lire et crire, et
8% lire seulement.

Le gouvernement est constitutionnel. Un gouverneur, nomm par la
reine, reoit de la colonie 3,500. l. stg. l'an, plus 1,000 l. stg.
pour frais de reprsentation. Le Conseil excutif comprend les
ministres de la Couronne, passs et prsents: ils ont le titre
d'_honourable_. Le cabinet comprend quatre ministres salaris; les
deux chambres sont lectives; elles s'appellent le Conseil lgislatif
et l'Assemble. Le Conseil lgislatif est compos de 16 membres, qui
sont lus pour 6 ans; ils doivent tre nationaux ou naturaliss, et
avoir 30 ans d'ge. Les lecteurs du Conseil lgislatif doivent tre
nationaux ou naturaliss, avoir 21 ans, et possder une proprit d'un
revenu de 750 fr. l'an, ou payer un loyer de 5,000 fr. pendant au
moins cinq ans. Sont aussi lecteurs les avocats, avous, mdecins,
officiers de terre et de mer en retraite, et les ministres du culte en
fonction.

L'Assemble est compose de 32 membres, lus pour cinq ans; ils
doivent avoir 21 ans, tre nationaux ou naturaliss. Les lecteurs de
l'Assemble doivent avoir 21 ans, tre nationaux ou naturaliss,
possder une proprit de la valeur de 1,250 fr. ou occuper une
maison rapportant 175 fr. l'an, ou payer un loyer 175 fr. l'an, ou
gagner un salaire de 2,000 fr. l'an qui ne soit pas pay par semaine,
ou avoir une profession librale ou tre officier de l'arme ou de la
marine en retraite.

Les lecteurs inscrits pour le Conseil lgislatif sont au nombre de
3,380; ceux inscrits pour l'Assemble sont 16,420.

Les principaux produits sont l'tain, l'or, la laine, le bl,
l'avoine, l'orge, les pommes de terre, les bois de construction, le
houblon, les fruits et conserves de fruits, l'huile de baleine, etc.

L'tain et l'or exports dans les cinq dernires annes atteignent
2,278,625 l. stg., et la laine 2,449,921 l. stg. L'extension que prend
l'industrie minire, o les ouvriers sont pays 10  12 schellings par
jour, a fait un peu dlaisser l'agriculture. Nanmoins, elle fournit
encore aux besoins de la colonie, et a export l'an dernier pour
23,726 l. stg. Le bois de construction export en 1881 atteint la
valeur de 56,605 l. stg; 668,846 livres de houblon ont t rcoltes
en 1881, et on en a export pour 23,663 l. stg. Les conserves de
fruits exportes en 1881 atteignent la valeur de 194,566 l. stg. Dans
la mme anne, dix navires, occups  la pche de la baleine, ont
rapport 316 tonnes d'huile, values  22,120 l. stg. La Tasmanie
possde aussi du charbon, du _shale_ ou charbon  ptrole, des pierres
de construction, des ardoises, des marbres, de la terre glaise, du
fer, du sable  verre, du plomb argentifre. L'industrie comprend des
brasseries, des briqueteries, fabriques de souliers, pulvrisation des
os, fabriques de chandelles, de savons, de voitures, d'habits, de
fromages, tanneries, teintureries, chapelleries, poteries, scieries,
imprimeries, fonderies, filatures de laine. Le gouvernement donne des
prix pour l'encouragement et la diffusion de l'industrie.
L'importation pour 1881 a atteint 1,431,444 l. stg., et l'exportation
1,555,576 l. stg. Dans la mme anne, 694 navires, avec un tonnage de
192,024 tonnes, sont entrs dans les ports de la Tasmanie.

Il y a 5 banques dans la colonie. Le revenu de la proprit urbaine et
rurale est estim  714,112 l. stg.; l'accroissement annuel est
d'environ 19%.

Pour utiliser les terres de la Couronne, on a adopt le systme de
slection. Chaque slecteur peut choisir 320 acres de terre au prix de
1 l. stg. l'acre, payable en 14 ans. S'il se libre d'avance, on lui
tient compte de l'intrt  5% l'an. Le slecteur est tenu d'occuper
la terre personnellement ou par reprsentant jusqu' complet paiement.

Le gouvernement favorise l'immigration de plusieurs manires. Chaque
rsident en Tasmanie a le droit de dsigner tous les ans 20 adultes
qu'il dsire amener dans la colonie en payant le prix du passage fix
 125 fr. pour chaque homme,  75 fr. pour chaque femme, et  150 fr.
pour chaque couple mari. Ces immigrants doivent tre sains de corps
et d'esprit, ne pas dpasser 40 ans, ou 45 s'ils sont maris, et
appartenir aux classes d'agriculteurs, ouvriers ou domestiques. Les
enfants accompagnant leurs parents, et au-dessous de 3 ans, ne paient
aucun droit de passage. Ceux entre 3 et 12 paient moiti prix;
au-dessus de 12 ans ils paient comme les adultes. Ces immigrants
doivent tre examins et approuvs par l'agent d'immigration 
Londres.

L'immigrant ainsi import s'oblige  rester 4 ans au moins dans la
colonie, et s'il quitte avant, il doit payer au bureau d'immigration
le 1/4, la 1/2, le 1/3, ou tout le prix de passage, fix  18 l. stg.,
selon qu'il quitte la 1re, 2e, 3e ou 4e anne.

Les immigrants qui arrivent  leurs frais ont droit de demander une
surface de terre de la valeur de 18 l. stg. pour chaque personne
au-dessus de 15 ans, et de la valeur de 9 l. stg. pour chaque enfant.

Tout immigrant venu en 1re ou 2e classe a droit de choisir
gratuitement dans l'anne 30 acres de terre pour lui, 20 pour sa
femme, et 10 pour chaque enfant. Aprs 5 ans de sjour, l'immigrant
reoit le titre de proprit, et, s'il meurt avant, son droit passe
aux hritiers, pourvu que sur la terre on ait fait des amliorations
correspondant  1 l. stg. par acre.

En 1882, il y avait en Tasmanie 28,000 chevaux, 130,000 boeufs,
2,000,000 de moutons, 2,000 chvres, 50,000 porcs, 5 mules et 8 nes.
Les mrinos de Tasmanie sont fort renomms; quelques-uns de ces
bliers se vendent jusqu' 600 guines, plus de 15,000 fr. La Tasmanie
est relie  l'Australie par un cble sous-marin. Plusieurs steamers
vont chaque semaine d'une le  l'autre, et de Tasmanie en
Nouvelle-Zlande. Le rseau de chemin de fer continue  s'tendre. On
dpense tous les ans de fortes sommes pour multiplier les routes. La
poste et le tlgraphe unissent au centre les plus petites localits.

L'instruction est obligatoire; les parents sont obligs d'envoyer les
enfants  l'cole sous peine de 50 fr. d'amende,  moins qu'ils ne
soient malades, empchs, ou instruits chez eux. L'enseignement des
coles publiques est _unsectarian_, c'est--dire qu'on ne donne aucun
enseignement religieux. Les catholiques, tout en payant la
contribution affrente  l'enseignement, ont leurs coles prives, o
leurs enfants reoivent aussi renseignement religieux.

Le revenu de la colonie pour 1884 est estim  572,378 l. stg., et
provient en grande partie des droits de douane. La dpense est estime
 503,531 l. stg. La dette publique est de 2,391,500 l. stg., soit 18
l. stg. 1/2 par tte d'habitant.

Les naturels de l'le sont compltement teints. La dernire indigne,
Lalla Rookh, est morte il y a 3 ans. Il est bon de mentionner ici leur
triste histoire. Aprs Tasman, l'le fut visite le 4 mars 1772 par le
Franais Marion de Fresnes. Il fut reu  coup de pierres et de
lances, et une dcharge des matelots tua plusieurs sauvages. Le
capitaine Cook la visita en 1777, et y laissa des porcs, des vignes,
des oranges, des pommes, des prunes, des oignons et des pommes de
terre. Cook donne la description de leurs femmes nues et tatoues,
avec leurs ttes rases, vivant comme des btes.

Le capitaine Flinders, en 1798, fut aussi mal reu, mais le capitaine
de Surville, qui aborda  _Doubtless-bay_, eut de la nourriture et de
l'eau.

L'introduction des criminels rendit la condition des indignes encore
plus misrable. Les vads s'taient forms en troupes de vrais,
bandits, connus sous le nom de _bushrangers_, pillant et massacrant
aussi bien les blancs que les noirs. Les indignes prirent en haine
les blancs, et ne pouvant leur rsister ouvertement, les prenaient en
dtail en embuscade.

Le gouverneur faisait des proclamations qui ne servaient  rien, car
les noirs ne savaient pas lire. Il prit alors le parti de les exhiber
en peinture. On y voyait des noirs tuant des blancs  coup de lance et
les pendant aux arbres; puis des femmes blanches donnant leurs soins 
des enfants noirs. Ceci ne produisit gure plus d'effet. Les
_bushrangers_ commettaient des crimes horribles, et les noirs, sous la
conduite de deux des leurs, Jack et Mosquito, prenaient leur revanche
sur tout ce qu'ils trouvaient de blancs, sans pargner femmes et
enfants. Des soldats furent envoys  leur poursuite; ils surprirent
une runion de noirs durant la nuit et en turent un grand nombre. Un
soldat prit un enfant et dit: Si tu n'es pas mchant maintenant, tu le
seras un jour. Et il lui brisa la tte contre un arbre. La lutte
devint froce. Jack et Mosquito furent pris couverts de blessures et
pendus. Mais la guerre ne finit point pour cela: 3,000 blancs
partirent en campagne et taient arrivs  cerner les noirs, lorsqu'un
individu se mit  crier: Voil, voil du bruit dans ce buisson, feu!
feu! On se rassemble, on fait feu, et on s'aperoit qu'on a tu une
pauvre vache qui paissait paisiblement. Pendant ce temps les noirs
purent s'enfuir en masse, et les choses taient  recommencer. Alors,
un nomm Robinson, mcanicien, demanda l'autorisation d'aller sans
armes auprs des noirs pour les engager  faire la paix. On se moqua
de lui, mais on le laissa aller. Ceci se passait en 1830. Les pauvres
noirs se mouraient de faim, car leurs plantations taient dvastes.

Il prit avec lui deux noirs, visita les tribus de quelques les, et
obtint leur acquiescement. Il retourna en Tasmanie, vit les tribus les
unes aprs les autres, faillit plusieurs fois tre tu; mais il fut
toujours prserv. Lorsqu'il arriva  la dernire tribu, la plus
froce, il tait accompagn de deux blancs et de quelques noirs. 
leur approche, 150 chiens donnent l'veil, la tribu est sur pied et en
armes; Montpeliata, leur chef, lve sa lance longue de 6 pieds, les
femmes portent aussi des paquets de lances. Robinson s'arrte et
attend son sort. Son compagnon lui dit: Je pense que nous serons
bientt dans la rsurrection,--je le crois aussi, fut sa rponse.

Les guerriers s'avancent et Montpeliata crie aux trangers: Qui
tes-vous?--Nous sommes des amis. O sont vos armes?--Nous n'en avons
point. Le sauvage se ravise et dit: O sont vos piccaninnies (vos
pistolets)?--Nous n'en avons point.  ce moment, se fit une pause
solennelle; un mot du chef et les guerriers allaient se jeter sur les
trangers et les transpercer. Quelques-uns des leurs le comprennent et
s'enfuient.--Revenez ici, crie Montpeliata. Ce fut le premier rayon
d'espoir. Les femmes  leur tour se mettent  jaser et le chef se
dirige vers elles. Une consultation s'en suit, et les femmes lvent
trois fois les mains en l'air poussant le cri de paix. Les lances
tombent, on se tend les mains, on s'embrasse. Robinson retourne 
Hobart, on le fte, on le proclame pacificateur et librateur de la
colonie. Il avait obtenu, en effet, par la force morale, ce que les
armes n'avaient pu obtenir.

Les noirs furent transports  l'le Flinders par les soins du
gouvernement. Cette le a 40 milles de long sur 18 de large. Les
transports reurent toutes sortes d'attentions et tout le ncessaire
 la vie: ils avaient leurs huttes, leurs jardins, leurs
missionnaires, leurs juges. Nanmoins ils s'teignaient rapidement et
mouraient de nostalgie; ils voyaient de loin leur pays et soupiraient
aprs le retour. Ils furent bientt rduits  50 personnes: 22 femmes,
12 hommes et 16 enfants; et on les transporta  _Oyster cove_, prs de
Hobart; mais l encore ils occupaient l'ancien local des convicts, ce
qui tait bien fait pour rappeler leur captivit. M. Clarke, un de
leurs catchistes, s'tait fait leur pre. Aprs sa mort, la
tristesse saisit encore plus les malheureux survivants. En 1854, ils
n'taient plus que 3 hommes, 11 femmes et 2 enfants. On leur laissait
donner des alcools et des liqueurs; c'tait leur poison. Une de ces
malheureuses se plaignait en ces termes:  l'le Flinders, nous
avions des amis; nous n'en avons plus ici; l, on prenait soin de
nous, ici on nous jette  l'cume de la socit (faisant allusion aux
convicts). Il serait mieux que quelqu'un vienne nous lire et prier
avec nous; par contre, nous sommes tents de boire et personne ne
s'occupe de nous.

[Illustration: Tasmanie.--Port Arthur.--Ancienne prison des convicts.]

Bientt il ne resta plus que deux survivants: le roi Billy et sa
femme. Celui-ci tait un habile pcheur de baleines, mais lorsqu'il
recevait sa paie, il s'empressait de s'enivrer. Il mourut  la fin du
cholra en 1869. La dernire survivante, Truganina ou Lalla Rookh, fut
recueillie par Mme Dandridge. Elle racontait souvent les pisodes
tragiques des dernires guerres, et comment elle avait vu prir toute
sa race. Elle mourut elle-mme  la fin, il y a 3 ans. Triste
histoire, qui est en train de se reproduire pour toutes les races de
l'Ocanie!

14 dcembre.-- 5 heures du matin je rdige mon journal, et  10
heures je suis sur le _Flinders_, navire de la _Tasmanian C{y}_, qui
doit me transporter  Melbourne. Les cabines sont au complet. Le
steamer quitte lentement et avec prcaution le quai o il tait
amarr; la rivire forme bientt un dtour dangereux. Nous descendons
le fleuve dans ses tours et dtours parsems d'les gracieuses. La
contre est tantt en plaine, tantt accidente, tantt couverte de
gazon, tantt boise d'eucalyptus. Vers 2 heures nous apercevons 
gauche la chemine fumante des mines de quartz aurifre de
Beaconfield; puis la rivire s'largit, et  son embouchure un
promontoire me rappelle celui d'Antibes.

 2 heures nous sommes en pleine mer, elle est fort houleuse; tous les
passagers sont malades et gardent le lit. La tempte dure toute la
nuit, mais le matin de bonne heure nous apercevons la grande terre:
c'est l'Australie!




CHAPITRE XXVI

Australie.

     L'Australie. -- Situation. -- Surface. -- Histoire. -- Les
     convicts. -- Les explorateurs. -- Les chemins de fer. -- Le
     tlgraphe. -- Les banques. -- Journaux. -- Gouvernement. --
     Population. -- Conformation. -- Gologie. -- Minraux. -- Faune.
     -- Btail. -- Produits. -- Exportation. -- Importation. --
     Agriculture. -- Religion. -- Instruction publique. -- Arme. --
     Marine. -- Navigation. -- Revenu. -- Dpense. -- Les indignes.
     -- Races, origine, croyances, moeurs et usages.


On comprend sous le nom d'Australasie, l'Australie, la
Nouvelle-Zlande, la Tasmanie et les les adjacentes. Nous avons fait
connatre la Nouvelle-Zlande et la Tasmanie. Nous allons parler de
l'Australie. Elle est la plus vaste des les du globe. Sa plus grande
longueur est de 2,400 milles, sa plus grande largeur de 1,971 milles.

L'tendue de ses ctes est de 7,750 milles; sa surface de 3,000,000 de
milles carrs, soit environ 2,000,000,000 d'arpents. Elle est 26 fois
aussi vaste que la Grande Bretagne et l'Irlande, presque 6 fois aussi
grande que l'Hindoustan, et de 1/5 seulement plus petite que l'Europe.

Elle est situe au sud-est de l'Asie, entre le 10 39' et 39 11'-1/2
latitude sud; et entre les mridiens 113 5' et 153 16' longitude est
de Greenwich. Elle est baigne au nord par les eaux du dtroit de
Torres qui la spare de la Nouvelle-Guine, par l'ocan Indien et les
eaux du golfe de Carpentaria, et la mer d'Arafura. Au sud, elle
confine au dtroit de Bassus qui la spare de la Tasmanie, et 
l'ocan Pacifique sud;  l'est, elle est baigne par l'ocan
Pacifique, et  l'ouest par l'ocan Indien.

En jetant les yeux sur la carte, on voit qu'on peut la diviser en 3
parties: l'Est, qui comprend les 3 colonies de Victoria,
Nouvelle-Galle du Sud et Queensland; le centre, qui comprend la
colonie du Sud-Australie et son territoire du nord; l'Ouest, qui
comprend la colonie de l'Australie-Ouest. Si on divise le sol en 100
parties gales, Victoria en comprend 3, la Nouvelle-Galle du Sud 10,
Queensland 23, l'Australie du Sud 30 et l'Australie Ouest 34. La
distance qui spare l'Australie de la France est d'environ 11,000
milles (le mille marin est de 1,852 mtres).

L'Australie fut d'abord visite au XVIe sicle par les Portugais, qui
l'appelrent _Java la Grande_; des cartes manuscrites en langue
portugaise, portant la date de 1531 et 1542, en font foi. En 1606, le
Portugais Fernand de Quiros l'aperut et l'appela Terra Australia, et
dans la mme anne, Louis Vaez de Torres, qui faisait partie de la
mme expdition, passe par le dtroit qui porte son nom. Vinrent
ensuite les Hollandais qui l'appelrent Nouvelle-Hollande. En 1770, le
capitaine Cook  son tour y aborda et en prit possession en hissant le
pavillon anglais.

Le premier tablissement fut form  Botany-Bay dans la Nouvelle-Galle
du Sud en 1788. En 1803, le lieutenant Bowen amena des convicts de
Sydney en Tasmanie. En 1825, on forma  _Moreton-Bay_ un autre
tablissement qui devint en 1859 la colonie de Queensland. En 1829, on
commena un tablissement nouveau  Swan-River (Australie Ouest) qui
fut colonie pnitentiaire de 1851  1868.

Victoria ou Port Philipp fut colonis par les Tasmaniens en 1835, et
dclar colonie indpendante en 1851. On y avait essay une colonie
pnitentiaire ds 1803. L'Australie du Sud fut colonise par des
migrants anglais en 1836.

Depuis le comte Philipp en 1788, jusqu' Frank Hanu en 1881, de
nombreux explorateurs ont parcouru le pays dans tous les sens, et
plusieurs ont pri victimes de leur patriotisme. Parmi les plus
clbres, on cite: le capitaine Barker, sir George Grey, Ludwig
Leichhardt, qui dans la seconde expdition ne revint plus; Sir Thomas
Mitchell, Kennedy, Gregory, Stuart et Burke. Ce dernier, en 1860,
partit de Melbourne et russit  atteindre le golfe de Carpentaria,
aprs avoir travers toute l'le.  son retour  Cooper Creek, dont il
avait fait son lieu de ravitaillement, il trouva que ses compagnons
avaient quitt la place 7 heures avant, en emportant les provisions.
Il mourut de faim, lui et ceux qui l'accompagnaient,  l'exception de
King, qui fut trouv extnu, vivant de racines avec les sauvages.

Les nombreuses expditions qui furent envoyes  la recherche de Burke
aidrent beaucoup  la dcouverte du pays.

En 1862, Stuart traversa l'le du nord au sud, depuis Adlade
jusqu'au golfe de Van Dimen. Quelque temps aprs le gouvernement de
l'Australie du Sud tablit sur cette route une ligne tlgraphique de
2,000 milles. Elle se soude  Port Darwin au cble qui passe par Java,
et se rallie aux Indes. De divers points de cette ligne tlgraphique,
 diffrentes poques, d'autres explorateurs s'acheminrent vers
l'ouest, traversant  des latitudes diffrentes toute l'Australie
Ouest. D'aprs leur rcit, un dsert pierreux s'tendrait au centre,
entre l'Australie Ouest et l'Australie Sud; ils ont aussi rencontr
des lacs nombreux. Le reste est du bon terrain, propre  la culture et
 l'levage. Le gouvernement de l'Australie du Sud construit en ce
moment un chemin de fer, le long du tlgraphe, entre Adlade et Port
Darwin; les travaux se poursuivent des deux cts, et dans quelques
annes, la locomotive traversera la grande le, non seulement du sud
au nord, mais en plusieurs autres directions. En 1881, le gouvernement
de Queensland a fait tudier une ligne qui irait de Roma au centre de
la colonie, jusqu'au golfe de Carpentaria. Les explorateurs purent
conduire avec eux un petit char. Une grande discussion agite en ce
moment la colonie. Des compagnies proposent d'excuter ces lignes de
railway, moyennant la cession d'une quantit de terres, d'aprs le
systme amricain, mais la population ne veut pas que les railways
servent  enrichir quelques compagnies, et insiste pour que
l'opration soit faite directement par la colonie.

Melbourne, capitale de Victoria, est dj relie par un railway 
Sydney, capitale de la Nouvelle-Galle du Sud, et le sera bientt 
Adlade, capitale de l'Australie du Sud. Sydney sera aussi, sous peu
de temps, relie  Brisbane, capitale du Queensland, et de nombreux
tronons ont dj franchi les montagnes Bleues et s'avancent de toutes
parts vers l'intrieur. Les lignes ouvertes atteignent dj environ
10,000 kilomtres. Plus de 60,000 kilomtres de lignes tlgraphiques
servent aux communications; 22 banques, entre capital et dpts,
oprent sur une somme de cent millions de livres sterling, soit 2
milliards 1/2 de francs. La presse compte 640 journaux.

En fait de gouvernement, chaque colonie est indpendante. Elle a  sa
tte un gouverneur nomm par la Reine et pay par la colonie. Suivant
le systme des gouvernements constitutionnels, le pouvoir est exerc
par le conseil des ministres; ceux-ci doivent avoir la confiance des
Chambres. Les deux Chambres, appeles Conseil lgislatif et Assemble,
sont toutes deux lues dans quelques colonies. Dans d'autres,
l'Assemble seule est lue et les membres du Conseil lgislatif sont
nomms par le gouverneur; celui-ci a le droit de dissoudre l'Assemble
et d'opposer son _veto_, au nom de la Reine, aux lois qui ne lui
sembleraient pas conformes  la justice ou  l'utilit publique.

La population, qui tait de 1,000 personnes  Botany-Bay en 1788,
atteint aujourd'hui prs de 3,000,000. Le plus grand nombre sont
d'origine anglaise et irlandaise; viennent ensuite les Allemands, et
environ 40,000 Chinois. Les naissances dpassent de deux tiers le
montant des dcs. Elles atteignent une moyenne de 36 par 1,000
pendant qu'elles ne sont que 35 par 1,000 en Angleterre. Les dcs
sont de 14 par 1,000 pendant qu'ils sont de 22 par 1,000 en
Angleterre. Les mariages atteignent le chiffre de 7 par 1,000. L'excs
des immigrants sur les migrants est d'une moyenne annuelle de 20,000.

Le climat est tempr dans le sud, chaud vers le nord. Le manque de
hautes montagnes et de grandes rivires rend le pays sujet  des
scheresses qui occasionnent parfois de grandes pertes de btail.

Quant  la conformation et  la gologie, l'Australie est un immense
plateau lev  2,000 pieds environ sur le niveau de la mer vers
l'est, et de 1,000 pieds vers l'ouest, avec une bande de terrain plat
entre ce plateau et la mer. Vers le sud-est, il y a une surlvation
qui constitue les Alpes australiennes, dont les pics les plus levs
atteignent 2,300 mtres ou 7,000 pieds. Les rivires qui partent de
ces montagnes convergent gnralement  l'ouest, o le plateau est
moins haut. Vers l'intrieur, les eaux pluviales se ramassent dans des
lacs gnralement sals; l le sol est un compos de dsagrgations
granitiques qui forment un dsert sablonneux. La bande de terre plate
entre la mer et les plateaux est gnralement granitique. Le granit
forme aussi la base des Alpes australiennes.

Dans certains endroits, le granit est remplac par des stratifications
paloezoques, la plupart en forme de schiste et presque verticales.
Vers l'est et le sud, dans la bande de terre plate, on trouve des
bassins de charbon, gisant sur les rocs plus anciens granitiques et
paloezoques. Sur le bord de cette bande de terre, on voit
gnralement une pierre sablonneuse en stratifications obliques. Dans
l'intrieur, les laves volcaniques tertiaires, les sables, les marnes,
sont communes et bien fournies de fossiles.

Vers le sud, la terre est forme de roches tertiaires reprsentant
tous les dpts europens depuis l'ocne.

Dans le granit australien, on trouve des veines riches en minerai, et
spcialement en or. On rencontre aussi l'tain emport et lav par
l'eau dans les dissolutions de granit. Dans le _Sud-Australie_, on
trouve de riches veines de sulphide de cuivre dans des rocs qui sont,
probablement de l'ge cambrian. On ne remarque en Australie aucune
trace indiquant qu'elle ait particip  l'ge de glace; on pense
gnralement qu'elle est de formation rcente et qu'elle est sortie de
l'Ocan  la suite de bouleversements volcaniques. Des fossiles
d'animaux, on conjecture que le climat a d tre anciennement plus
chaud.

Pour la faune, l'Australie prsente la spcialit des marsupiaux, dont
le kanguroo et l'opossum sont les principales varits parmi les cent
dix connues. Il y a aussi 24 espces de chauves-souris, un chien
sauvage, 30 espces de rats et souris, et une grande varit de
baleines, de phoques et de marsouins. Les marsupiaux, qui sont les
plus anciens mammifres, ont laiss des fossiles qui prouvent qu'ils
ont atteint anciennement jusqu' la grosseur du rhinocros. Il y a
630 espces d'oiseaux, dont le plus grand est l'mu ou autruche
australienne. Plusieurs, comme l'oiseau  lyre, le dindon des forts
et divers perroquets, sont spciaux  l'Australie. On compte plus de
60 espces de serpents, la plupart venimeux.

Cent quarante espces de lzards, parmi lesquels l'iguana atteint de
vastes proportions. Les insectes de toute qualit sont nombreux, mais
spcialement les moustiques.

En fait de produits, l'Australie abonde en minerais d'or, de cuivre,
d'tain et autres mtaux. L'or a t d'abord dcouvert en mai 1851 en
Nouvelle-Galle du Sud, puis en Victoria, en Queensland et dans les
autres colonies. On calcule que les mines d'or d'Australie ont dj
produit plus de 70 millions d'onces, valus  environ 277 millions de
livres sterling, presque 7 milliards de francs. Dans ce chiffre, la
colonie de Victoria entre pour 2/3.

On trouve aussi le charbon en grande quantit au-del des montagnes
Bleues et  Newcastle (New South Wales). On en dcouvre beaucoup en
Queensland. Dans ces deux colonies, il y a aussi de grandes quantits
d'tain.

La laine forme le produit principal de l'Australie; elle est la
meilleure connue. Il y avait plus de 60,000,000 de moutons dans le
pays en 1882, sans compter les 2,000,000 de la Tasmanie et les
13,000,000 de la Nouvelle-Zlande. Il y avait en outre plus d'un
million de chevaux sans compter les 25,000 de Tasmanie et les 180,000
de la Nouvelle-Zlande. Les btes bovines atteignaient le chiffre de
7 millions 1/2 et dpassaient 122,000 en Tasmanie et 700,000 en
Nouvelle-Zlande.

Le nombre des porcs atteignait 500,000 et tait d'environ 50,000 en
Tasmanie et 200,000 en Nouvelle-Zlande.

On exporte beaucoup de suif, des peaux, de la viande congele ou
conserve en botes, de bl, de coton, de tabac, de sucre et de vin.

L'exportation pour 1882 atteint environ 43,000,000 de l. stg., plus de
1 milliard de francs. L'importation s'lve  la mme date  environ
54,000,000 de l. stg. pour la seule Australie.

L'agriculture se dveloppe aussi tous les jours. En 1881, il y avait
environ 7 millions d'arpents de terre cultive, dont la moiti  peu
prs en bl, donnant 31 millions 1/2 de boisseaux. Environ 400,000
acres ou arpents donnaient 10 millions de boisseaux d'avoine; 152,000
acres en orge produisaient environ 3,000,000 de boisseaux; 174,000
acres en mas produisaient environ 6,000,000 de boisseaux; 38,000
acres d'autres crales diverses donnaient 615,000 boisseaux; 109,000
acres de pommes de terre produisaient 355,000 tonnes; 770,000 acres en
foin donnaient 887,000 tonnes; 15,000 acres en vignes donnaient
1,654,000 gallons de vin (le gallon quivaut  environ 4 litres 1/2).
Il y avait eu en plus 598,000 acres semes en herbe, et 1,237,000
acres en produits divers. Le bl donnait une moyenne de 9 boisseaux
1/2 l'acre, l'avoine 26, l'orge 19, le mas 34, les pommes de terre 3
tonnes 1/2, le foin 1 tonne 1/6.

La quantit de terre de la Couronne aline jusqu'en 1880 dpassait
80,000,000 d'acres ou arpents. Le prix varie de colonie  colonie; la
moyenne atteint presque 1 l. stg. La terre restant disponible
comprenait environ 2 milliards d'arpents.

Sous le rapport religieux, les 2/3 de la population sont protestants.
Parmi eux, les plus nombreux sont les piscopaliens, qui ont 12
diocses; puis viennent les presbytriens, les wesleyens mthodistes,
les congrgationnalistes, les luthriens et protestants allemands, les
baptistes, les juifs, les mthodistes primitifs, les bibliques,
l'glise du Christ, les unitariens, les presbytriens libres, etc. Les
catholiques romains forment environ le 1/3 de la population; ils sont
gouverns par 2 archevques: Sydney, et Melbourne, et par 11 vques,
sigeant dans les villes ci-aprs: Adlade, Armidale, Ballarat,
Bathurst, Brisbane, Queensland nord, Goulbourn, Maitland, Perth, Port
Victoria, et Sandhurst. Il y a aussi quelques mahomtans, des
confuciens et des payens. Les glises et les chapelles sont partout
fort nombreuses, chaque congrgation voulant avoir la sienne.
L'instruction religieuse ayant t bannie de l'enseignement officiel,
on y supple au moyen de nombreuses coles dominicales qui font sentir
leur action bienfaisante.

L'enseignement suprieur est donn dans les 3 universits de Sydney,
Melbourne, Adlade, qui confrent les grades universitaires comme en
Europe. Il y a un collge militaire  Sandhurst; des muses et des
coles techniques  Sydney et  Melbourne. L'instruction secondaire a
de nombreux collges officiels et libres: l'enseignement primaire est
libre pour le matre et obligatoire pour l'lve. On compte en outre
plusieurs socits scientifiques, parmi lesquelles la Socit royale
de New-South-Wales est la principale. Chaque ville un peu importante a
sa bibliothque publique. Il y a dans toutes les capitales de superbes
jardins botaniques et des muses bien complets pour toutes les
branches de l'histoire naturelle.

L'astronomie possde 3 observatoires bien amnags  Sydney,
Melbourne, Adlade.  Melbourne, le tlescope, un des plus grands du
monde, a une lentille de 4 pieds de diamtre. Les observations
mtorologiques sont recueillies par ces observatoires et par de
nombreuses stations dans toutes les autres colonies, y compris la
Tasmanie et la Nouvelle-Zlande. Elles sont changes par le
tlgraphe, et transmises tous les jours au public par la presse. Il y
a enfin des socits de gographie, d'agriculture, d'horticulture et
autres pour l'avancement de ces diverses branches.

Les capitales sont dfendues du ct de la mer par des batteries, et
des bateaux torpilles. La colonie de Victoria a 3 navires de guerre,
parmi lesquels un cuirass, et elle vient d'en acheter d'autres;
Sydney en a un, et Adlade en a achet un rcemment. Tous ces
navires, y compris celui de la Nouvelle-Zlande, sont maintenant
runis  Hobart (Tasmanie) pour les manoeuvres. Du ct de la terre,
la dfense repose sur des volontaires plus ou moins nombreux dans les
diverses colonies.

Cinq compagnies de navigation font le courrier d'Europe en Australie.
L'_Oriental and Peninsular_ part d'Angleterre 2 fois le mois ainsi que
l'_Oriental_. La premire touche aux Indes  Colombo, la seconde va
directement par Suez touchant  Naples, les lettres par cette voie ne
mettent pas plus de 31 jours d'Australie  Londres. La _British India_
part une fois par mois de Brisbane, passe par le dtroit de Torres et
touche  Batavia; la _Pacific American_ part de San-Francisco chaque
vingt-huit jours, touche  Auckland et arrive  Sydney; les
Messageries maritimes partent de Marseille chaque 28 jours et arrivent
en Australie, par Aden, Mah, Runion, Maurice. Le prix moyen du
passage, en premire classe, est de 1,600 fr.; la dure du trajet de
31  45 jours. Il y a en outre plusieurs autres Compagnies
transportant voyageurs et marchandises, soit dans des bateaux 
vapeur, soit dans des bateaux  voiles. En 1880, le nombre de navires
ayant touch aux ports d'Australie, Tasmanie et Nouvelle-Zlande s'est
lev  2,375, avec un tonnage de 277,191 tonnes. Dans ce chiffre, les
steamers taient 630 avec un tonnage de 76,257 tonnes, et les navires
 voiles 1,745, avec un tonnage de 200,934 tonnes.

[Illustration: Indignes australiens.]

En 1880, le revenu total pour les colonies australiennes s'est lev 
17,069,015, l. stg. parmi lesquelles 6,179,405 provenaient des
contributions, timbre et droits fiscaux. La dpense s'levait 
18,680,340 l. stg. (soit presque 1/2 milliard de fr..) Les
contributions atteignaient une moyenne de 2 l. 6 s. par tte
d'habitant, la recette 6 l. 7 s., la dpense 6 l. 19 s.

La dette publique des colonies ensemble s'levait  89,910,249, l.
stg., soit 33 l. stg. 0 s. 8 1/4 pence par tte d'habitant.

Aprs cet aperu gnral sur l'ensemble des colonies australiennes, il
est bon d'ajouter quelques renseignements sur les indignes.

On suppose qu'ils sont encore au nombre de quelques centaines de mille
dans l'intrieur. Dans les endroits coloniss, ils ont disparu. Les
squatters en emploient quelques-uns comme domestiques ou bergers: les
femmes font un bon service, les hommes excellent  dompter les
chevaux. La police les emploie  traquer les convicts vads dans la
fort, et dans cet exercice ils russissent  merveille. On a voulu en
faire des soldats, et les employer  poursuivre d'autres indignes,
mais il a fallu y renoncer, parce qu'ils ne leur faisaient jamais
quartier et tuaient tout ce qu'ils trouvaient.

Les indignes d'Australie appartiennent  deux types diffrents qui se
sont plus ou moins croiss; l'un est le type indo-europen: on le
reconnat aux cheveux lisses, aux coutumes et surtout  leur mode de
parent identique  celui des tribus de Tlgu et de Tamil dans
l'Hindoustan; on le retrouve aussi chez les Indiens de l'Amrique du
Nord. D'aprs ce systme, les enfants de mon frre sont mes enfants,
pendant que les enfants de mes soeurs sont mes neveux et nices; mais
les petits-enfants de mes soeurs comme ceux de mes frres sont mes
petits-enfants.

Si je suis femme, les enfants de mes soeurs sont mes enfants, et les
enfants de mes frres sont mes neveux et nices; les petits-enfants de
mes soeurs et de mes frres sont mes petits-enfants. Tous les frres
de mon pre sont mes pres, mais toutes les soeurs de mon pre sont
mes tantes. Toutes les soeurs de ma mre sont mes mres, mais tous les
frres de ma mre sont mes oncles. Les enfants des frres de mon pre
sont mes frres et soeurs; il en est de mme pour les enfants des
soeurs de ma mre, mais les enfants des soeurs de mon pre et ceux des
frres de ma mre sont mes cousins. Si je suis un homme, les enfants
de mes cousins sont mes neveux et nices, mais les enfants de mes
cousines sont mes enfants.

L'autre type est celui des ngres, caractris par les cheveux crpus;
toutefois, ils n'ont pas les grosses lvres des Africains. On suppose
que les Arabes ont fourni un large contingent  l'Australie; on trouve
en effet dans la plupart des tribus l'usage de la circoncision et
aucune d'elles n'adore les idoles. Les Australiens sont grands,
gnralement bien faits, ont une belle dmarche, mains et pieds
petits, superbes dents. Les femmes sont plus petites et moins belles,
et leur condition est misrable. On ne trouve en Australie aucune
trace d'architecture; l'indigne vit en plein air ou se loge dans des
cabanes en corce d'eucalyptus; il sait pourtant faire des paniers,
des filets, des armes consistant en _boomerangs_, casse-tte de
diverses formes, hachettes de pierre, flches et arcs, cus et lances.
Il vit de chasse et de pche. Dans les guerres, il mange l'ennemi; il
pratique la polygamie.

 l'arrive des Europens, les tribus avaient chacune leurs lois et
leur territoire qu'elles ne pouvaient dpasser. Celles de la cte,
obliges de faire place aux blancs et ne pouvant se rfugier en
arrire, prirent pour la plupart de faim ou de la petite vrole.

Les tribus sont gnralement divises en _clans_, et chaque _clan_ a
son _totem_ ou enseigne; c'est le plus souvent un des animaux de la
contre qui sert d'enseigne: le kanguroo, l'mu, le chat, le chien, un
serpent, etc.

Les mariages entre personnes du mme clan et du mme sang sont
dfendus. Celui qui veut se marier doit s'adresser  un autre clan, et
il est oblig de donner une soeur en change pour la femme qu'il
prend. Il peut prendre autant de femmes qu'il a de soeurs  donner.
S'il n'a point de soeurs, il doit aller au loin et enlever une femme
dans une autre tribu. Pour le mariage, on consulte les vieillards du
clan; on ne consulte jamais la fiance; les parents et les deux clans
s'assemblent  l'occasion du mariage et font, un _corrobore_ (fte)
avec chants et danses. La fiance est conduite  la cabane du fianc,
elle marque son consentement en allumant le feu dans la cabane de
l'poux. Ils dorment  distance pendant les 5 premires nuits;
ensuite les invits rentrent chacun dans leur quartier. Il est dfendu
 la belle-mre de parler au beau-fils comme  celui-ci de lui
adresser la parole. Les Australiens sont trs jaloux de leurs femmes;
elles sont charges de prparer la nourriture et de fournir les
lgumes; l'homme doit fournir le gibier et le poisson. Lorsque le mari
a deux femmes qui se querellent, il remet un bton  chacune et les
force  se battre; si elles refusent, il les bat lui-mme toutes les
deux.

La justice est rgle par les vieux. S'il y a 2 coupables, ils se
placent  distance et se tirent mutuellement une flche; si un seul
est coupable, celui  qui il a fait tort lui administre un certain
nombre de coups de bton. Les garons et les filles ne peuvent jouer
ensemble; l'incontinence avant le mariage est punie de mort.

La proprit particulire est inconnue, tout ce qu'on possde est
proprit du _clan_. La mre s'loigne de la maison pour les couches,
elle est assiste par des amies; lorsqu'elle rapporte l'enfant, le
pre lui donne un nom et combine dj les fianailles avec les vieux
du clan; mais souvent l'enfant meurt faute de soins et quelquefois la
mre le tue pour se soustraire aux peines et soucis de l'levage.
Selon l'usage des Juifs, la veuve passe  son beau-frre; s'il n'y a
pas de beau-frre et qu'elle ne choisisse un autre mari, elle devient
la proprit publique. Pour les funrailles, ils font gnralement peu
de crmonies; ils creusent la terre, et y dposent le cadavre tantt
couch, tantt debout avec les genoux ramasss  la poitrine.

Les maladies dominantes sont celles du foie et de la poitrine. Depuis
l'arrive des blancs, il faut y ajouter l'ivrognerie et les maladies
vnriennes. Ils croient aux mauvais esprits, et pratiquent beaucoup
de sorcelleries; ils sont persuads que la maladie a toujours pour
cause le mauvais vouloir d'un sorcier. Le gras humain, l'os d'mu et
des cheveux, le tout ml ensemble, forme un _charm_. L'os entre dans
le corps de la victime et la rend malade. Ces _charm_ sont cause de
beaucoup de guerres et de morts. Ils croient en un tre suprme
crateur de toute chose, qui n'a eu aucun commencement et n'aura pas
de fin; ils l'appellent Norallie; ils disent qu'il est mari et qu'il
a un fils unique excellent; ils croient que la femme de Norallie
punira  son heure tous les mchants. Ils racontent que le cours de la
rivire le Murray a t form par la fuite d'un grand serpent, et que
ce grand serpent a t tu par Norallie. Ils croient que Norallie
habitait la terre, mais l'homme l'ayant dgot par ses mfaits, il
s'en est all dans l'autre monde. Un jour, il revint, et voyant que
l'homme dtruisait le gibier, il appela les animaux et leur dit de se
garer des hommes; ds ce jour, animaux et oiseaux devinrent sauvages
et difficiles  prendre. Ils excellent  soigner les blessures, et
emploient pour cela de la terre et quelques herbes.

Le langage varie selon les tribus, mais, il a presque toujours la mme
construction; il est de source arienne, et comprend beaucoup de mots
venant du sanscrit. Ils n'ont pas de chiffres au-del de cinq. Pour
exprimer un plus grand nombre, ils disent beaucoup. Ils manquent des
lettres f v s et z. Dans les dclinaisons des noms, les cas sont
forms par la variation de la terminaison. Pour dire mon pre, la
tribu de Titnie  Fowlers-bay dit _Mumma_; la tribu Maroura, sur le
lac Darling, dit _Guia Kamba_; la tribu Meru, sur le Bas-Murray, dit
_Pita_; la tribu Narrinyeri dit _Nangha_; la tribu Tatiara 
Border-Town dit _Mamee_.

Pour donner une ide des sons, je mets ici la traduction du _Pater_
dans le langage parl sur la rivire Darling.

       *       *       *       *       *

Ninnana combea, innara inguna karkania, Munielie nakey, Emano pumum
culpreatheia, ona kara canjelka, yonangh patua, angella, Nokinda
ninnana kilpoo, yanie Thickundoo wantindoo ninnanna Illa ninnanna
puniner, thullaga, Thillthill Chow norrie morrie munda, lullara munie.
Euelpie.

       *       *       *       *       *

Ils ont une certaine posie, et un vrai talent d'imitation. Voici le
refrain de leur chanson,  leur premire vue de la locomotive:

  Voyez-vous la fume en kapunda?
  La vapeur, souffle en mesure,
  Se rpand rapide et blanche comme la gele.
  Elle court comme une eau courante,
  Elle frappe comme une baleine qui crache.

Dans plusieurs tribus, les jeunes gens ne sont admis aux privilges
accords aux hommes, parmi lesquels celui du mariage et le droit de
manger certaines sortes d'aliments, qu'aprs avoir pass par certaines
preuves ayant pour but de fortifier leur courage. Parmi ces preuves,
une consiste  arracher une dent incisive, l'autre  tatouer le dos;
mais la plus pnible est la dpilation. Pour la premire de ces
preuves, on choisit les jeunes gens en ge voulu; le vieux mdecin
place l'extrmit d'un bton contre une incisive, il bat avec une
massue sur l'autre bout et la dent saute. Pour la dpilation, on place
le patient  terre, et le vieux mdecin lui arrache un  un tous les
poils, en s'accompagnant d'un chant monotone. Aprs l'opration, qui
doit tre endure sans pousser un cri, le patient est proclam
guerrier, et prend place  ct de ses compagnons d'armes. Toutefois,
plusieurs meurent  la suite de ces cruelles preuves.

Les divers gouvernements ont essay de civiliser ces malheureuses
populations, mais sans rsultat; il y a encore quelques tablissements
o ils sont reus et instruits par les missionnaires, et dans
l'intrieur il y a de nombreuses stations o on leur distribue des
couvertures et des aliments aux frais de la colonie; mais le rsultat
de ces efforts n'est pas grand. Les indignes prennent les dfauts des
civiliss bien plus que les qualits, et prissent par l'abus des
liqueurs, du tabac, et par les maladies vnriennes. On peut prvoir
le temps o il sera des indignes de l'Australie ce qui a t de ceux
de la Tasmanie; ils ne vivront plus que dans la mmoire des anciens,
et par l'histoire. Mais il est temps de reprendre mon rcit de
voyage.




CHAPITRE XXVII

     Port-Philipp. -- Melbourne. -- La ville. -- Les faubourgs. -- Le
     tlphone. -- La colonie de Victoria. -- Situation. -- Surface.
     -- Rivires, lacs, montagnes. -- Population. -- Religion. --
     Arme. -- Marine. -- Terres. -- Revenu. -- Dpenses. -- Btail.
     -- Navigation. -- Exportation.-Importation. -- Produits. --
     Poste. -- Tlgraphe. -- Chemins de fer. -- Banques. -- Caisse
     d'pargne. -- coles. -- Usines. -- Mines. -- glises. --
     Agriculture. -- Les parcs. -- Le jardin zoologique. -- Leledale.
     -- Le vignoble de Saint-Hubert. -- Les sauterelles. -- Retour 
     Melbourne. -- Dpart pour Ballarat. -- Geelong. -- L'eucalyptus.
     -- Une condamnation svre. -- La loi morale et la loi divine. --
     _Struggle for life._ -- Les trois bbs retrouvs.


C'est le 15 dcembre 1883 au matin, que j'arrive  l'entre de
Port-Philipp. Cette immense baie a 32 milles de long sur 22 de large;
l'entre n'a que 2 milles.  droite, je vois construire des batteries
en terre,  gauche s'lvent les beaux htels de _Quen's cliff_,
station de bains qu'on atteint de Melbourne par 4 heures de railway.
Des boues marquent le canal sud o passent les grands navires; ceux
d'un faible tirant suivent un canal au centre: plusieurs phares
indiquent la route pendant la nuit. Un peu plus loin, un navire chou
indique la prsence de bancs de sable. Nous dpassons plusieurs
voiliers, et, aprs 2 ou 3 heures, nous laissons  droite 2 navires de
guerre et  gauche Williamstown o s'arrtent les steamers de gros
tonnage. Nous pntrons dans le Yarra-Yarra, rivire tortueuse qu'on
est en train de draguer; ses rives sont couvertes d'usines, dont
quelques-unes fabriquent les engrais et exhalent une odeur
insupportable. On projette un canal pour atteindre en ligne droite
Melbourne et viter les nombreux dtours de la rivire;  10 heures
1/2 notre navire jette l'ancre devant la douane dans la capitale de
Victoria.

C'est une ville d'environ 300,000 mes, qui rappelle les plus belles
capitales europennes; les divers palais de ville, les nombreuses
banques, le palais de justice, l'Universit, le Muse, le Palais de
l'Exposition sont des monuments de premier ordre. La ville est btie
sur deux collines; ses rues ont 99 pieds de large et se coupent 
angle droit: de nombreux et vastes parcs sparent les divers
quartiers: d'innombrables faubourgs s'tendent au loin et, par leurs
parcs et leurs glises, ressemblent  autant de petites villes.

C'est samedi;  2 heures presque tous les magasins ferment. Dans
_Collin's street_ je vois une trs belle statue de Burke, le grand
explorateur qui a fini d'une manire si tragique. Prs de l, un vaste
march couvert, de belle architecture, runit les fruits et lgumes du
printemps  ct de tous les joujoux et jouets, des perroquets de
toutes sortes, des collections de chiens en cage, etc. Entre _Collin's
street_ et _Bourke street_, 5 ou 6 longues galeries ou passages
couverts talent dans de vastes magasins les plus riches toffes, et
tous les produits de l'industrie europenne.

Je fais quelques visites dans les faubourgs; les chemins de fer et les
omnibus facilitent la circulation; une compagnie de tramway va
installer le systme de la ficelle continue qui fonctionne 
San-Francisco.  peine je sors de la ville, je vois partout des
parties de _criket_ ou de _lawn-tennis_. De jolis petits pavillons
entours de gracieux jardins sont la demeure des gens d'affaire qui
quittent la ville aussitt qu'ils sortent du bureau ou du comptoir.

[Illustration: Palais de ville  Melbourne.]

 la poste, des jeunes filles rpondent au guichet.  chaque coin de
rue, ce sont aussi des jeunes filles qui servent dans les _bar_. Des
inconvnients srieux se sont produits, et un mouvement se forme dans
l'opinion publique pour demander la suppression des filles dans les
_bar_. Les fils du tlphone enserrent la ville de toute part; le
soir, la lumire lectrique alterne sur certains points avec le gaz.

Au centre de la ville et prs du port, je remarque d'immenses
entrepts de laine dans des difices en pierre  5 tages. 
l'imprimerie du gouvernement, j'achte l'_Australian handbook_,
recueil statistique officiel qui vient de paratre, et d'o j'extrais
les renseignements ci-aprs.

Victoria, la plus petite du territoire, une des plus jeunes parmi les
colonies australiennes, est pourtant celle qui a fait le plus de
progrs.

Elle a commenc par un tablissement de _convicts_. En 1835, les
squatters John Batman et Pascoe Fawkner arrivant de Tasmanie,
s'tablirent sur le terrain qu'occupe aujourd'hui Melbourne. Bientt
Sir Thomas Mitchell les rejoint, arrivant par terre de Sydney et
amenant du btail. La fertilit de la contre qu'il traversa lui fit
donner le nom d'_Australia felix_. Le pays se peupla si vite qu'en
1851 il obtint d'tre spar de _New South Wales_, pour tre rig en
colonie indpendante, sous le nom de Victoria. Peu aprs, de riches
dpts d'or furent dcouverts et attirrent de nombreux _diggers_ de
tous les points du globe. Les _diggers_, traits trop rudement par la
police, se rvoltrent  Ballarat, en 1854; le sang coula des deux
cts, mais  la fin, les abus qui avaient t la cause de ce dsordre
cessrent. En 1855, on obtint une nouvelle constitution avec
gouvernement responsable.

La colonie de Victoria s'tend sur un terrain de 87,884 milles carrs,
soit 56,245,660 acres ou arpents. Elle a pour limites, au nord et 
l'est, la rivire Murray depuis les _springs_ dans _Forest hill_,
jusqu'au cap Howe;  l'ouest, elle confine avec la colonie du _Sud
Australie_ sur une ligne longue de 242 milles, prs le 141 mridien
de longitude _Est_, depuis le Murray jusqu' la mer. Au sud, elle a
pour limite l'ocan Pacifique et le dtroit de Bassus. Une range de
montagnes traverse la colonie; elles portent le nom d'Alpes
australiennes vers l'est, et de Pyrnes vers l'autre extrmit: le
Bogong, pic le plus lev, atteint 6,100 pieds. De nombreuses rivires
arrosent la colonie; la principale est le Murray, qui est en mme
temps la plus importante de toute l'Australie; sa longueur est de
1,300 milles; 158 lacs sont rpandus a et l, et leur surface varie
depuis 57,000 jusqu' 40 acres; quelques-uns sont sals.

La population en 1882 atteignait le chiffre de 906,225 mes. Sur ce
chiffre on compte 12,000 Chinois, et  peine 780 indignes. Par
rapport  la densit, on compte 10, 31 habitants par mille carr.
Quant  la nationalit, je relve que nous sommes tout au bas de
l'chelle dans toutes les colonies australiennes. Nous avons 1,042
Franais en Victoria, 1,205 en Nouvelle Galle du Sud, 261 en
Queensland, 213 dans l'Australie du Sud, 21 dans l'Australie de l'Est,
28 en Tasmanie, 614 en Nouvelle-Zlande, soit 3,384 Franais sur 3
millions 1/2 d'mes qui peuplent ces colonies.

Pour la religion, en Victoria, 210,070 habitants sont catholiques
romains, 4,472 juifs, 11,563 paens, les autres sont protestants de
diverses sectes. L'arme compte 3,000 volontaires avec 117 canons, et
la marine 372 hommes et 58 canons.

Pour les terres, Victoria a aussi le systme de slection. Le nombre
d'acres que chaque personne peut choisir est fix  320, au prix de 20
schellings payables en 20 ans,  1 sch. par an; le slecteur doit
cultiver le dixime de son terrain, amliorer le reste jusqu'
concurrence de 20 sch. par acre, et rsider 5 ans sur la terre.

Le revenu en 1882 tait de 5,592,362 l. stg.; la dpense de 5,145,764
l. stg. La terre vendue dans la mme anne comprend 441,443 acres,
ayant ralis 598,079 l. stg.

La terre cultive comprenait 2,040,916 acres.

Le btail s'levait  280,274 chevaux, 1,287,088 ttes bovines,
10,174,246 moutons, 237,917 porcs.

Les 1,218 bureaux de poste avaient timbr 28,877,977 lettres et
12,383,928 journaux. Les navires entrs dans les ports de la colonie
taient au nombre de 2,089 avec 1,349,093 tonnes; 2,079 taient
sortis, jaugeant ensemble 1,341,791 tonnes. L'importation s'est leve
 18,748,081 l. stg., et l'exportation  16,193,579 l. stg. Dans ces
chiffres, la laine figure pour 108,029,246 livres, du prix de
5,902,624 l. stg.; le suif pour 13,722,240 livres, du prix de 189,304
l. stg.; les peaux pour 136,105 l. stg.; bl, farine, pain et biscuits
pour 3,457,390 boisseaux, de la valeur, de 966,487 l. stg. La dette
publique en 1882 tait de 22,103,202 l. stg. L'or extrait dans la
mme anne tait de 898,535 onces, du prix de 3,594,144 l. stg.

Les 1,355 milles de chemin de fer avaient donn 1,781,078 l. stg. Les
336 bureaux tlgraphiques avaient expdi 1,418,769 dpches.

Les 12 banques, avec un capital de 9,432,250 l. stg., capital vers,
avaient un _asset_ de 31,248,586 l. stg., et _liabilities_ pour
25,496,305 l. stg. Les 222 caisses d'pargne avaient reu, de 122,584
dposants, 3,121,246 l. stg.; 776 socits de bienfaisance (friendly
societies) comptaient 51,399 membres. Les 58 villes et villages
possdaient une proprit imposable de 34,559,353 l. stg., avec un
revenu de 458,781 l. stg. Les 2,417 coles avaient 257,388 lves
inscrits. Sur les 135 lves de l'Universit de Melbourne, 73 avaient
t gradus. Le nombre des personnes arrtes avait t de 26,423, sur
lequel 616 avaient pass devant le jury et 402 condamnes. Le nombre
des usines tait de 2,469, celui des mines de 4,149; on comptait 3,518
glises et chapelles.

Pour l'agriculture, 969,362 acres cultives  bl avaient donn
8,751,474 boisseaux; 5,732 acres de vignes avaient donn 516,763
gallons de vin, 3,377 gallons d'eau-de-vie, outre 15,543 quintaux de
raisin vendus pour la table. Le phylloxra ayant fait son apparition,
une loi prescrit l'arrachement des vignes attaques et des vignes non
attaques, dans un rayon de 3 milles. Le propritaire est indemnis du
montant de la rcolte d'une anne pour l'arrachement des vignes
attaques, et du montant de la rcolte de 3 annes pour les vignes
non attaques.

Le dimanche, tous les magasins, tous les bureaux, y compris la poste,
sont ferms; c'est le bon jour pour visiter les oeuvres catholiques.
Il y a 70,000 catholiques  Melbourne et plusieurs paroisses; une
superbe cathdrale est en construction. Mgr l'archevque me reoit
avec bont; c'est un bon vieillard un peu fatigu: les Pres Jsuites,
les Carmes, les Soeurs de la Merci et de la Providence, tous
Irlandais, ont de nombreux collges, couvents, orphelinats. J'ai vu
aussi une association de jeunes gens sous le nom de _Young men
Christian Association_, et la Socit des filles de Marie.  la
cathdrale, j'entends une messe chante par des voix d'hommes et de
femmes d'un trs bel effet.

Les parcs sont vastes et bien tenus; partout des joueurs d'_organini_,
des vendeurs de glace ou de statuettes, tous Italiens. Au jardin
zoologique, je remarque une belle collection de _cocotoes_, perroquets
indignes  belle crte, de nombreux kanguroos, des opossums, des
chats sauvages, des mu ou autruche australienne, le _dingo_ ou chien
sauvage, le cassowary, immense dindon; l'oiseau  lyre, le _pavo
cristatus_ blanc, le pigeon couronn de la Nouvelle-Guine, le dmon
de Tasmanie ou _sarcophilus ursinus_, petit chien noir et affreux qui
tue les moutons; l'aigle sifflant et plusieurs aigles indignes, de
superbes tigres du Bengale, des lions d'Afrique, des ours de Borno,
des alpaca et llamas de l'Amrique du Sud.

Le jardin est arrang avec beaucoup de got: au centre il y a un
rond-point avec bancs et tables pour les pique-niques. Dans un des
compartiments on a eu la bonne pense de dresser quelques cabanes des
anciens habitants; ce sont des corces d'eucalyptus inclines; on y a
plac des armes, lances, casse-ttes, boomerangs, les _totem_ ou
insignes du clan, les filets, paniers, nattes et autres instruments
fabriqus par les Australiens indignes, et on a ajout: Telle tait
la ville de Melbourne il y a 40 ans!

Je me rends aux divers faubourgs de Richmond, Kiew, Brighton, Authorn,
etc.; ils ont tous leurs parcs et de magnifiques avenues.

Le 17 dcembre, la journe se passe  visiter le palais de
l'exposition, les jardins, les muses, les faubourgs et divers
personnages. Je suis heureux de trouver une banque franaise: le
Comptoir d'escompte de Paris; M. Phalampin, qui en est le directeur,
est plein de bont pour moi et me renseigne sur beaucoup de choses
concernant le pays. Plusieurs des grandes maisons de commerce en
Australie sont entre les mains de Belges. Ce sont des jeunes gens
envoys ici par l'Institut commercial d'Anvers. Cette cole suprieure
de commerce choisit tous les ans les lves les plus distingus et
leur donne 500 fr. par mois durant 3 ans,  condition qu'ils
s'tablissent  l'tranger dans le pays de leur choix pour tudier et
faire le commerce. Tous ces jeunes gens russissent, souvent ils
deviennent chef de grandes maisons et demandent les marchandises
belges. Ils sont ainsi bien plus utiles  leur pays que s'ils taient
rests chez eux pour passer quelques annes dans la caserne.

Nous n'avons point de consul en ce moment  Melbourne; le chancelier
me met en relation avec M. de Castella, qui possde dans le district
de Leledale le vignoble le plus important de l'Australie. M. de
Castella est de Fribourg (Suisse franaise), mais par son ducation et
ses relations il appartient encore plus  la France; il veut bien
m'emmener  son vignoble. Le chemin de fer nous fait bientt franchir
les 40 milles qui sparent Leledale de Melbourne; la contre est
ondule. Au sortir de la zone des faubourgs, nous entrons dans les
forts d'eucalyptus qui couvrent la plus grande partie de l'Australie.
De Leledale  Saint-Hubert, nous avons encore 7  8 milles et la
voiture de M. de Castella nous prend  la gare pour nous dposer
bientt aprs chez lui.

Sur un petit mamelon qui domine la proprit, s'lve la maison du
matre, flanque d'une tour pittoresque. Un joli parc au-devant avec
ses bouquets d'arbres et ses pelouses parsemes de corbeilles de
fleurs.  ct, un superbe verger et fruitier runit les lgumes et
les fruits de l'Europe. Derrire la maison,  une certaine distance,
sont les ateliers, les caves et les pressoirs. De nombreux bbs
viennent au-devant du papa, et j'arrive enfin  la reine du foyer, Mme
de Castella, mre de huit enfants. L'an est en ce moment  Bordeaux
pour suivre la vendange. Il se propose d'tudier ensuite la
viticulture en Champagne, sur le Rhin et en Hongrie.

Les vignes sont de toute beaut; je compte jusqu' 20 et 30 grappes
sur chaque cep. Ici sont les chasselas suisses, l les ceps venus de
l'Hermitage, sur le Rhne; ailleurs ceux de Bourgogne, ceux de
Bordeaux, de Champagne et ceux du Rhin. Chacun donne un vin analogue
au pays d'origine. 500,000 pieds sont dj en rapport, et on continue
la plantation. Le dfoncement se fait par une triple charrue, et on
plante les boutures  2 mtres de distance en tous sens. On les
plantait auparavant  1 mtre, mais la vigne prenant un grand
dveloppement dans ce pays, le premier systme rapporte autant que le
second et pargne la moiti de main-d'oeuvre. Les pampres sont tendus
sur fil de fer, et le terrain nettoy  la charrue deux ou trois fois
l'an. Le phylloxra n'a pas encore paru, mais l'odium se voit
quelquefois; on le prvient par l'emploi du soufre. Un ennemi bien
plus dangereux est la petite sauterelle; lorsque la grappe est encore
jeune, elle se pose sur sa tige et en ronge l'corce; la grappe tombe
par son propre poids et le raisin est perdu. M. de Castella compte que
ces malheureuses petites btes lui ont fait perdre, dans une seule
anne, plus de 50,000 gallons de vin. Aprs avoir essay, mais en
vain, plusieurs moyens de s'en dbarrasser, il finit par placer dans
ses vignes 300 dindons; ceux-ci furent de prcieux auxiliaires tant
que le raisin tait vert; mais, ds qu'il fut mr, ils prfrrent le
raisin aux sauterelles, et on eut deux destructeurs au lieu d'un.
Heureusement les sauterelles ne sont pas tous les ans si nombreuses.
La grosse chenille est aussi parfois un ennemi  redouter. Ce n'est
pas sans peine qu'on se fait vigneron dans les colonies, lorsqu'on ne
l'a pas t d'abord dans la mre patrie. On marche par ttonnements,
on perd du temps et souvent les produits: coutons plutt M. de
Castella lui-mme. Dans une brochure qu'il adresse  la Socit
philomathique de Bordeaux, il dit: Pour nous clairer sur le choix 
faire parmi tant de mthodes, nous nous mmes  lire tous les livres
sur le vin, que nous pmes nous procurer: Chaptal, Pellicot, le comte
Odart, d'Armailhac, Guyot, Vergnette, Lamotte, et d'autres encore.
Malheureusement, notre manque d'ducation viticole pralable nous
empchait souvent de les comprendre, et notre exprience tait trop
restreinte pour nous mettre  mme de choisir parmi tant
d'enseignements divers ce qui convenait  chacun de nous, selon le
climat et la nature des cpages. Durant plusieurs annes, le vigneron
inexpriment fut oblig de passer  l'alambic une grande partie de sa
rcolte. Quelquefois ce fut le hasard qui vint  son aide et voici
comment il le raconte lui-mme dans sa brochure:  plusieurs reprises
des tonneaux de vin blanc placs  l'cart  la vendange se trouvrent
oublis et ne furent pas remplis en mme temps que les autres: L'un
d'eux, un ft de 20 hectolitres environ, fut trouv en vidange cinq
semaines aprs qu'il avait t rempli de mot, le vin en tait
parfait; et, conserv longtemps,  dessein, il demeura un des
meilleurs de ma cave. Par degr,  chaque vendange, je prolongeai
l'intervalle entre le jour d'entonnement du mot, et le jour du
remplissage jusqu' la bonde.

Nanmoins, tant de persvrance et de sacrifices taient encore loin
de recevoir leur rcompense. Les Australiens aimaient le vin
alcoolis, la plupart des vignerons le droguaient avec de l'alcool et
du sucre, et la rputation des vins coloniaux tait tombe si bas que
douze ans aprs que j'avais commenc  planter, dit encore l'auteur
de la brochure, la vigne tait devenue une proprit si mauvaise que
le cot d'arrachement tait calcul dans toute valuation de terre
cultive en vignes.

Enfin des jours meilleurs arrivrent pour les vignerons, grce  la
persvrance des plus intelligents.

 l'exposition universelle de Melbourne, l'empereur d'Allemagne avait
offert un prix compos de 7 surtouts d'argent dor, d'une valeur de
25,000 fr., qui devait tre adjug  celui des exposants australiens
dont le mrite artistique et industriel serait le mieux dmontr par
les hautes qualits de son produit. Le jury alloua ce prix  M. de
Castella pour les vins de Saint-Hubert. Plusieurs autres rcompenses,
 diverses expositions, suivirent cette premire distinction; les
acheteurs se multiplirent, et aujourd'hui c'est non seulement
d'Australie, mais de Londres que M. de Castella reoit des commandes
de vin.

La moyenne de rendement est de 40 hectolitres par hectare et le cot
du travail de 150 fr. par hectare et par an. Le prix du vin varie
entre 15 et 35 schellings par caisse de 12 bouteilles.

La soire se passe  bercer les gentils bbs  la balanoire et en
causeries diverses, sous le ciel toile. Le lendemain nous visitons la
cave. Elle est  2 tages et couvre 2,000 mtres carrs. Tout y est
combin pour diminuer la main-d'oeuvre. Les charrettes apportent les
paniers sous une bascule qui les prend et les dverse dans une machine
 broyer. Le jus passe au tamis et s'en va dans les cuves; 25,000
kilos par jour sont ainsi broys: Aprs 8  10 jours, le vin s'en va
dans d'immenses fts par des tuyaux en caoutchouc, et celui du
pressoir est mis  part. Par ce systme, le vigneron vite la
ncessit de soutirer frquemment les vins pour enlever le dchet. Il
ne les soutire qu'une fois en 2 ans, les clarifie pour, mettre en
verre, et les vend aprs 6 mois de bouteille. La cave renferme 
l'heure actuelle pour plus d'un million de francs de vin. J'en dguste
les diverses varits; ils correspondent aux noms qu'ils portent:
Hermitage, Bordeaux, Rhin, etc.; mais ils sont naturellement un peu
plus forts  cause du climat plus chaud.

M. de Castella emploie une quarantaine d'ouvriers qu'il traite en bon
pre de famille; je le vois ordonner une distribution de vin, et il
rend heureux son jardinier en lui remettant une belle pipe neuve. Mme
 Saint-Hubert, je trouve un Pimontais que M. de Castella emploie
comme charron: il n'y a pas un coin du globe o je n'aie trouv ces
enfants des Alpes les plus endurants parmi les travailleurs.

[Illustration: Fort de fougres arborescentes.]

M. de Castella ne cultive pas seulement la vigne; sa proprit
compte 1,500 hectares, il en loue une partie au prix d'environ 25 fr.
l'hectare, nourrit 3,000 moutons, et sme de l'avoine qui produit de
30  40 hectolitres  l'hectare. En ce moment, il projette une
industrie nouvelle, la prparation du lait concentr.

L'aimable propritaire aurait voulu me retenir encore un jour pour me
conduire chez son frre, qui a un vignoble prs de l, et me faire
visiter dans les environs de belles cultures de houblon tenues par les
indignes de race croise; mais je dispose de peu de temps, et j'ai
dj organis pour le lendemain une excursion  Ballarat.

Je prends donc cong de Mme de Castella; Monsieur m'accompagne en
voiture avec plusieurs enfants. Nathalie, jeune fille de 10 ans, tient
les rnes, et bientt, au point o je trouve la diligence, je donne le
dernier adieu  M. de Castella et  ses enfants. Je souhaite mille
bndictions  cette bonne famille, et poursuis ma route dans le
nouveau vhicule. J'y trouve deux familles qui reviennent d'une
excursion aux montagnes voisines couvertes de _sassafras_ et de
fougres arborescentes. Apprenant que je suis Franais, les deux maris
me prient srieusement de faire mon possible pour que mon pays
n'envoie pas les convicts en Ocanie. Les journaux les ont tellement
effrays, que sur ce point ils ont presque perdu leur calme raison. Je
les rassure de mon mieux, et leur fais observer que l'Australie avec
ses colonies si prospres a pourtant eu les convicts pour point de
dpart. Nous traversons de nouveau les belles, forts d'eucalyptus
dans leurs innombrables varits, et descendons  Leledale 2 heures
avant l'arrive du train. J'en profite pour visiter la ville. Avec ses
350 habitants elle est plutt une ville future. Il y a presque autant
d'glises que de maisons. J'en vois une qui porte pour titre _Leledale
Tabernacle_, serait-ce pour des Mormons? Au sortir de la ville, je
m'assieds prs d'un grand arbre pour couter le chant d'une bergre
qui pousse ses vaches devant elle; ce doit tre une Irlandaise. Enfin,
le sifflet de la locomotive se fait entendre, et quelques heures aprs
je suis  Melbourne.

Le 20 janvier,  6 heures 1/2 du matin, je monte en chemin de fer en
route pour Ballarat. La voie suit la baie jusqu' Geelong, second port
de Victoria. Aprs Melbourne c'est l qu'on embarque le plus de laine
et de suif. La route ensuite pntre dans les forts d'eucalyptus; cet
arbre a de nombreuses varits: les uns sont blancs et perdent
l'corce, c'est l'eucalyptus globolus qu'on a propag en Europe. Le
bois en est lger, peu compacte et impropre  tout usage; le _string
bark_, par contre, a une rude corce qu'on dtache pour la toiture ou
les parois des maisons du pionnier; son bois est trs dur et bon pour
la construction; les autres varits ont chacune leur spcialit pour
l'emploi du bois ou de la feuille. Celle-ci est distille et donne une
huile qu'on dpure, on l'emploie beaucoup comme dsinfectant, et pour
combattre les maladies des voies respiratoires. On le prend par
intervalles de 4 heures,  la dose de 6 gouttes, sur un morceau de
sucre, ou bien rduit en teinture et par quelques gouttes dlayes
dans 1/4 de verre d'eau; ou bien encore par aspiration, en mettant
quelques gouttes dans l'eau bouillante verse dans un plat. On le
couvre d'un linge et on passe la tte dessous pour respirer la vapeur.

On l'emploie aussi pour la composition d'un baume excellent pour les
plaies. Au milieu de tous ces eucalyptus, je lis les journaux du jour.

Pendant que j'tais  Melbourne, on venait de condamner  12 mois de
prison avec travaux forcs, un certain Samuel Nathan, propritaire de
maisons, pour le fait d'avoir lou des chambres meubles  des filles
lgres. Le jugement disait que c'tait l travailler  la
dmoralisation de la communaut et  la perte des jeunes gens. Je
m'attendais  voir les journaux protester et crier  l'intolrance. Au
lieu de cela, je trouve dans leurs colonnes une lettre par laquelle le
chef de police flicite le policeman qui a fait le procs-verbal, et
les journaux, non seulement applaudissent, mais ils ajoutent qu'il ne
suffit pas d'loigner ces malheureuses que la socit repousse, et qui
sont forces de porter plus loin leur triste industrie; mais qu'il
faut encore couper le mal  la racine en obligeant tout sducteur 
rparer sa faute en pousant sa victime. Qu'on est loin de ces ides
dans d'autres pays!

Une des plaies des pays anglo-saxons, c'est la manie des paris durant
les courses de chevaux. On voit en Angleterre, pour les courses du
Derby, le Parlement suspendre ses sances, et on dirait que les
Anglais se transforment dans ces occasions en autant de Chinois. Ici
les honntes gens et le gouvernement font des efforts pour diminuer ce
mal. En Victoria, non seulement on condamne les organisateurs de
_sweeps_ qui recueillent des sommes  parier sur tel ou tel cheval;
mais la poste a mme la facult d'ouvrir toute lettre qu'on suppose
contenir une correspondance  propos de _sweeps_.

Tous les jours les journaux donnent le compte rendu des sances des
tribunaux. J'y lis toujours une quantit de condamnations  l'amende
ou  la prison contre les blasphmateurs, les teneurs de mauvais
propos, les insulteurs de femmes, et contre ceux qui vendent ou qui
travaillent le dimanche.

Tout Australien trouve bien naturel que les tribunaux prennent souci
de la morale publique et de la loi divine; il sait que toute violation
de l'une ou de l'autre ne peut tre qu'au prjudice de toute la
communaut. Dans une occasion, un tmoin s'est refus  prter le
serment en justice, en protestant qu'il ne savait ce que c'tait; mais
il revint bientt  d'autres sentiments et s'excuta lorsqu'il se vit
menac de deux jours de prison pour mpris de la Cour. Les
condamnations pour mauvais traitement des animaux sont aussi assez
frquentes.

Un journal, sous le titre de _Struggle for life_ (lutte pour la vie),
fait une curieuse statistique pour savoir qui du riche ou du pauvre
vit plus longtemps. Il trouve que sur 1,000 personnes nes dans les
familles aises, aprs 5 ans il y en a encore 943 en vie; pendant que
sur 1,000 personnes nes dans les familles pauvres, il n'en reste plus
que 655. Aprs 50 ans, il reste des premiers 557 et des seconds 273. 
70 ans, les riches sont encore 235 et les pauvres 65. La moyenne de la
vie, parmi ceux qui sont ns dans l'aisance, est de 65 ans, et celle
de leurs frres pauvres est de 32 ans.

Depuis 3 jours les journaux sont remplis de dpches,  propos de 3
enfants gars dans la fort, et aujourd'hui ils chantent victoire:
les bbs sont retrouvs.

Le fait s'est pass  Stawell, petite ville de 7  8,000 mes,  176
milles de Melbourne; 3 petites filles de 6, 4 et 3 ans s'taient
gares dans les bois. Les premires recherches n'ayant donn aucun
rsultat, et la population s'apitoyant sur le sort des parents et des
enfants, le maire convoqua les personnes de bonne volont. Tous les
travaux sont suspendus pour que chacun puisse prter son aide; les
coles mmes sont fermes, afin que les enfants les plus grands aident
 la recherche. On forme un plan, on se partage les quartiers et 3,000
personnes, hommes et femmes, les uns  cheval, les autres  pied,
partent dans toutes les directions,  la recherche des gares. Le
soir, la plupart sont rentrs, mais sans les enfants. Le lendemain on
combine un plan nouveau, les bandes s'parpillent davantage, et enfin
la grande cloche annonce que les enfants sont retrouves; une voiture
les ramne enveloppes dans des couvertures et a peine  fendre la
foule pour arriver aux parents. Tout le monde est dans la jubilation.
Voici ce qui s'tait pass: 5 enfants, dont 2 garons, jouaient au
bord de la fort et cueillaient des fleurs lorsqu'une discussion
s'leva  propos d'un bouquet et sur le chemin  prendre au retour.
Les 2 garons revinrent  la maison, les 3 petites suivirent une autre
direction qu'elles croyaient la bonne. Les garons rapportrent que
leurs compagnes avaient pris une fausse direction; mais, on en fit peu
de cas. Ce n'est que le lendemain que l'on se mit  la recherche.
L'ane des petites filles prit les deux autres, une  chaque main, et
continua  marcher droit devant elle. Lorsque la nuit arriva, elles
posrent leur chapeaux et s'endormirent sur l'herbe en regardant la
lune qui tait, disaient-elles, sur un grand arbre. Le lendemain,
lorsque le jour parut, elles continurent  marcher; elles arrivrent
 une maison inhabite et trouvrent un pommier; l'ane cueillit des
pommes et en donna  ses petites compagnes; puis arrive  un
ruisseau, elle prit de l'eau dans son chapeau et leur en donna 
boire. Elles continurent ainsi  marcher pendant le jour, et  dormir
la nuit sur l'herbe, lorsqu'elles furent rejointes par un policeman 
11 milles (environ 17 kil.) du point de dpart. Il est beau de voir,
cet esprit de solidarit qui pousse toute une population  quitter ses
travaux pour se mettre  la recherche de ces 3 petits tres!




CHAPITRE XXVIII

     Ballarat. -- Une distribution de prix. --  la visite d'une mine
     d'or. -- Le cheval _Charlee_. -- Creswick. -- La mine d'or
     alluviale de Mme Berry. -- Les salaires. -- Arendale et l'ouvrier
     gentleman. -- Le lac Windermere. -- Le lac Burumbeet. -- Huit
     kilomtres  travers les paddocks. -- La station d'Ercildonne. --
     Un mrinos de 200 livres. -- Les enchres chez Samuel Wilson. --
     Au galop avec un apprenti. -- Dpart pour Sydney. -- Les vacances
     de Nol. -- Un propritaire et le jury. -- Un vlocipdiste
     imprudent. -- Encore l'eucalyptus. -- Wodonga. -- Albury. -- Les
     _Fallon's-Cellars_. -- La famille Frre. -- La villa
     Saint-Hilaire. -- Un laboureur apprenti. -- On se fait maon et
     menuisier. -- Dix-huit kilomtres  cheval. -- Cot et produit
     d'une vigne. -- La nouvelle loi agraire. -- Budget d'un squatter
     dbutant. -- Les colons allemands. -- Pour cantonnier une
     lanterne et un drapeau. -- Un _run_ de 600,000 moutons. --
     Arrive  Sydney.


Ballarat, la ville de l'or, date de 1851, poque o le premier or y
fut dcouvert. Elle compte dj environ 40,000 habitants. Elle est
divise en deux: Ballarat _est_ et Ballarat _ouest_, ayant chacune sa
municipalit. Les rues sont larges et flanques de beaux htels et de
riches maisons de banque. En quittant les quelques rues destines aux
affaires, on entre dans de belles avenues de 40 mtres de large,
plantes de chnes, d'eucalyptus, de peupliers, et bordes de
gracieuses maisonnettes entoures de jardins fleuris. La cathdrale
catholique, l'hpital, l'orphelinat sont de beaux monuments. Je me
dirige vers l'habitation de l'vque, situe au bout de la ville,
dans un splendide jardin. Mgr Moore n'est pas chez lui, il prside la
distribution des prix au couvent de Lorette; je m'y rends aussitt.
Les parents remplissent la vaste salle dcore de dessins, de
broderies et tapisseries excuts par les lves. La fte commence par
la rcitation d'un compliment  Monseigneur, puis une runion de
grandes jeunes filles vtues de blanc s'avance et rcite une petite
pice; une autre troupe d'lves plus petites, vtues de jaune,
montrent leur talent musical dans l'excution d'un morceau  16 mains;
ensuite arrive la 3e division, qui subit l'examen de catchisme, enfin
les bbs-fillettes, puis les bbs-garons montrent aussi leur petit
savoir par des fables et posies.

Le nombre d'lves est de 120; il n'y a point d'internat; ils sont
bien l'exception dans ces colonies, et elles ne s'en trouvent que
mieux.

Monseigneur m'adresse  une personne qui me donne des lettres pour
visiter tout ce qu'il y a d'intressant dans le pays et dans les
environs. Sans lettres, on risquerait de ne point tre reu.

Je me rends d'abord  la mine connue sous le nom de _Band and Albion
Consols C{y}_. C'est une des plus importantes et situe non loin de la
ville. Je vois en passant une grande filature de laine et partout des
puits de mines avec leur machine  vapeur, et un grand chafaudage
pour l'extraction du minerai. Arriv  l'usine, guid par un agent de
la Compagnie, je revts un costume en toile cire, chapeau _idem_ et
grosses bottes; puis je passe sur la cage qui doit me descendre au
fond du puits. Ce n'est pas sans motion que je me vois prcipiter
dans les tnbres, sentant l'eau couler de tous cts. Je me rappelle
qu'il y a 3 jours, 4 ouvriers ont t jets au fond de ce mme puits,
et y ont trouv la mort par une simple inadvertance de celui qui fait
fonctionner la machine. Mais je ranime ma confiance dans mon bon ange
et j'arrive au fond  700 pieds de profondeur. L on allume une
bougie, et nous marchons par l'eau et par la boue dans une infinit de
galeries pour trouver la veine o travaillent les ouvriers. Ils
emploient la poudre, et dans les endroits humides la dynamite; ils
faisaient usage, pour le percement, d'une machine  vrille, mais on y
a renonc: la Compagnie a aussi clair la mine  l'lectricit pour
quelque temps, mais elle trouvait son emploi trop cher, et ne se sert
plus que de bougies. Les ouvriers sont en petit nombre en ce moment;
la veine est peu productive; 3 escouades de 40 hommes chacune se
succdent chaque 8 heures; ils gagnent environ 50 fr. par semaine. Ils
paient 6 pence par semaine  la caisse de secours mutuels, et en cas
de maladie ou de blessures occasionnes par la mine, ils reoivent 25
fr. par semaine pour la premire anne, et 15 schellings durant les 6
mois suivants. La mine a dj donn 22 tonnes d'or. C'est avec bonheur
que je reviens  la surface, et que je revois le soleil. Mon cicrone
me montrant le directeur, qui est un colosse, me dit: Il a dj eu
pour sa part plus d'or qu'il ne pse. Les 20,000 actions de 1 l. stg.
chaque ont valu jusqu' 10 l. et donn un dividende de 2 sch. par
semaine. Nous visitons l'usine. Le minerai port  la surface est pil
sous des marteaux et grill pour le dlivrer du soufre et de
l'arsenic, puis tourn dans des tonneaux avec le mercure qui
l'amalgame. On spare un oxyde de fer qui est vendu pour couleur, puis
l'or spar du mercure par vaporation est pass au creuset et rduit
en lingots. On pile en ce moment 150 tonnes de minerai par jour.

En quittant l'usine, je vois qu'il ne me reste que peu de temps pour
me rendre  la gare et prendre le train. J'aperois une voiture
arrte, et j'y prends place, priant le conducteur de me conduire  la
gare: je l'avais pris pour un cocher; il tait marchand ambulant. 
tout instant il parle  son cheval, _go on my Charlee_; la grosse bte
est alourdie par la graisse pendant que son matre s'amaigrit  crier
aprs elle en termes polis.  la fin, voyant mon impatience et ma
crainte de manquer le train, il crie: _get up, rascal Charlee, will
you?_ (Allons donc, vilain Charles, veux-tu?)  ce gros mot, Charlee
comprend que son matre se fche, il prend le galop, et bientt je
suis  la gare. L, je veux payer, mais le matre de Charlee refuse,
et ajoute: Je ne suis pas cocher, c'est pour vous rendre service que
je vous ai conduit.

Le train se met en marche, et aprs une demi-heure il me dpose 
Creswick. Je venais de visiter  Ballarat la meilleure mine d'or dans
le quartz; je voulais visiter dans les environs de Creswick une mine
d'or alluviale. On m'avait signal celle connue sous le nom de Mme
Berry comme la plus importante.

Il est trop tard pour y aller le soir mme; mais le comptable, qui a
habit l'gypte et parle bien le franais, combine l'excursion pour le
lendemain matin  5 heures, en autorisant un de ses clercs 
m'accompagner. Il reoit 50 l. stg. par semaine pour tenir les comptes
de la Compagnie; il a un associ et 5 clercs.

Le 21 dcembre 1883,  5 heures du matin, la voiture est  la porte.
Nous suivons la plaine, traversons villes et villages encore en plein
sommeil, et arrivons vers les 6 heures  la mine de Mme Berry. Chemin
faisant, nous en voyons plusieurs, les unes en activit, les autres
abandonnes. Une d'elles a dj cot plus de 1,000,000 sans qu'elle
ait encore rien rapport. L'eau est en si grande quantit que les
pompes ne suffisent pas  la scher; 29 ouvriers y ont t noys
rcemment.

 la mine de Mme Berry, le _manager_ est encore au lit, mais il nous
passe la clef; nous revtons l'uniforme de mineur et descendons dans
l'abme  400 pieds de profondeur. Un contre-matre nous conduit dans
les galeries,  la faible lueur de nos bougies; partout on rpare
l'tayage; on emploie de fortes poutres, mais la pousse est telle
qu'elles ne durent que 5 ans.

Arrivs au chantier, nous voyons la boue et le gravier que les
ouvriers mettent en wagonnets. C'est le lit d'une ancienne rivire;
elle a 200 mtres de large et contourne une colline. Pour l'atteindre,
on a d percer une crote de basalte, traverser une couche alluviale,
puis une autre stratification de basalte. Quand et comment ces
bouleversements se sont-ils produits? C'est aux gologues  le
rechercher. On ttonne pour suivre le lit de la rivire; on perce des
trous avec une vrille  diamant, et souvent on manque le bon ct
seulement de quelques pas. Tous ces terrains qui produisent maintenant
tant d'or taient la proprit d'un Franais; sa femme ne se plaisant
pas en Australie, il les a vendus pour 30,000 l. stg.,  une
compagnie, et celle-ci la loue par lots  d'autres compagnies
moyennant une somme fixe et le 7me-1/2 de l'or produit. La mine de Mme
Berry a t ouverte il y a 4 ans, et est ainsi nomme du nom de la
femme du premier ministre qui assistait  la crmonie d'ouverture.
Elle donne en ce moment 500 onces d'or par semaine. Depuis son
origine, elle a donn 51,053 onces, de la valeur de 210,095 l. stg.,
plus de 5,000,000 de francs. Les actions taient de 25 fr., et les
actionnaires ont dj reu en dividendes environ 200 fr. Les 26 mines
de Creswick et les 8 mines de Clunes prs de l ont dj donn
1,460,224 onces, de la valeur de 5,931,899 l. stg.; 6 mines sont
maintenant en activit  Creswick et 4  Clunes: les autres sont
puises. L'or d'Australie est un des meilleurs connus, et l'or de la
mine de Mme Berry est le meilleur or de l'Australie. 150 ouvriers
travaillent jour et nuit dans les galeries, se remplaant par
escouades de 50.

Aprs avoir parcouru de longues galeries et pass par de nombreux
petits trous, nous revenons au puits; mon conducteur me fait
remarquer que le mcanisme qui fait fonctionner la pompe est le mme
qui envoie l'air au fond des galeries, et il ajoute: si la pompe se
drangeait et cessait de fonctionner, nous serions bientt noys.

La cage nous remonte  la surface, et nous grimpons sur un immense
chafaudage, sur lequel reposent 3 grandes caisses de fer. La boue et
le gravier de la mine y sont verss et lavs; l'eau emporte les
parties terreuses; l'or, plus lourd, est retenu dans une petite
caisse; on l'obtient ainsi facilement sans aucun recours 
l'amalgamation par le mercure. Le produit journalier est d'environ 100
onces. La Compagnie paie 1,100 l. stg. de salaires par semaine.

Au retour, mon cicrone me montre une jolie petite ville bien trace
qui renferme dj 500 habitants et possde 6 glises. C'est Arendale.
Elle appartient  un des ouvriers mineurs. Il a achet un _Paddock_
(enclos de terrain  patre les animaux), y a trac la ville et
construit des chalets pour les ouvriers mineurs; il les leur loue
assez cher; son entreprise a russi et il est maintenant un seigneur.
Nous le rencontrons en effet  Creswick; le clerc me prsente  lui,
ce n'est plus un ouvrier que j'ai devant moi, mais un parfait
_gentleman_  chapeau haut de forme, bottes vernies, et habit  la
dernire mode. Nous faisons route ensemble jusqu' Ballarat; il cause
bien et rend volontiers service. Apprenant que j'ai encore un peu de
temps  passer  Ballarat, il appelle un cocher et lui dit: Vous allez
conduire ce Monsieur au jardin public et lui ferez faire le tour du
lac. Cette promenade m'a paru charmante: il me semblait faire le tour
du lac d'Enghien.

 11 heures, je suis  la gare, et le train me conduit  travers une
plaine tantt cultive, tantt boise. Aprs quelques kilomtres; nous
laissons  gauche le lac Windermere. Son homonyme en Angleterre est
encadr de vertes collines, pendant qu'ici je ne vois que des plaines.
Aprs une demi-heure, je descends  la gare de Burrumbeet, sur les
bords d'un grand lac sal. L, je demande au chef de gare la station
d'Ercildonne, appartenant  M. Samuel Wilson.--Marchez tout droit
devant vous, me dit-il, dans la direction de ce pic; aprs 5 milles
vous trouverez la maison au pied de la colline. C'est donc 8
kilomtres  pied qui me restent  faire. Je prends bon courage,
traverse les _paddocks_ et saute les barrires; de temps en temps des
vols de pies  plumage noir et blanc font entendre leurs cris
dsagrables; c'est ici un animal sacr; on serait mal venu de le
tuer, car il dtruit beaucoup d'insectes. L'herbe est haute et belle;
bien souvent quelques beaux livres partent  mes pieds, veills par
le bruit de mes pas. J'en vois un  demi-dvor par un aigle. Ce roi
des airs fond sur sa victime endormie et de son bec crochu lui perce
le crne, puis y prend sa nourriture.

[Illustration: La tonte des moutons.]

Je remarque aussi quelques trous de lapins, mais on s'en dfend par le
poison et par certains piges. On tend mme des filets pour les
empcher de pntrer dans la proprit durant leurs migrations. Elles
ont lieu pendant la nuit et par troupes; ils se dirigent gnralement
vers le nord. Le gouvernement donne aux trappeurs une prime de tant
par 100 peaux; avant, il payait tant pour chaque queue, puis pour
chaque paire d'oreilles. La multiplication de ce petit animal est
effrayante; il est rus, se tient sous terre, et il n'est pas ais de
le combattre. Le livre par contre produit peu, se tient sur terre, et
n'est point rus; on pourrait, avec de l'avoine empoisonne, les
dtruire tous dans une nuit sur une proprit.

J'arrive  une maisonnette isole; la fermire est en train de mettre
son pain au four; elle m'indique ma route; je passe prs d'un petit
lac aux bords boiss. Deux cents moutons sans queue et sans laine se
reposent  l'ombre. On coupe toujours la queue aux moutons en
Australie, et la tonte commence en octobre.

Plus loin, je remarque de beaux bls et de belles avoines qu'on coupe
pour foin. Les haies des _paddocks_ sont partie en bois, partie en fil
de fer trs pais: ces haies cotent 1,500 fr. le mille de 1,600
mtres. Le long de la haie,  un mtre ou deux de distance, on a trac
un double sillon destin  arrter le feu. En cas d'incendie, l'herbe
brlerait, mais la haie serait prserve. Enfin, j'arrive dans un
vaste parc garni de pices d'eau, rocailles, saules pleureurs et
fleurs de toute sorte. Vers le haut du parc un petit chteau disparat
presque sous la verdure; j'aperois de loin un groupe de dames, mais
elles s'clipsent  mon arrive. Je demande le _manager_; on me
conduit  sa maison, qu'entoure un charmant jardin; je lui prsente
une lettre d'introduction, et je demande  visiter la proprit. Il
m'offre d'abord un petit _lunch_, puis me donne quelques dtails. M.
Samuel Wilson et sa famille sont en ce moment en Angleterre; il vient
d'acheter  Londres une maison pour 50,000 l. stg. et une proprit
pour 200,000 l. stg. Il a donn 30,000 l. stg. pour l'universit de
Melbourne et a reu le titre nobilier de _Sir_, Il possde 4 stations
(c'est le nom qu'on donne aux terres destines  l'levage du btail)
en Victoria et 2 en Queensland; ces deux dernires ont plus de
200,000 moutons. La station de Ercildonne est la plus petite des
quatre de Victoria; elle compte 26,000 acres et possde 40 mille
moutons. Elle est clbre par ses mrinos. On sait que ces moutons
taient passs en Espagne et venaient des Argoli mouton sauvage de
Colchis et de Milte. Pendant longtemps, l'Espagne dfendit sous les
peines les plus svres l'exportation des mrinos; mais en 1765
l'lecteur de Saxe en reut en cadeau du roi d'Espagne quelques-uns de
ses meilleurs. Une partie de cette race fut plus tard achete en Saxe
et transporte en Tasmanie, d'o ils sont passs en Australie. Leur
laine est la plus fine connue; on la file pour de la soie, et on la
paie  Londres jusqu' 5 schellings la livre. La proprit expdie
annuellement  Londres de 4  500 balles de laine de 250  300 livres
chaque, et en obtient un prix de 16  17,000 l. stg. Tous les ans, M.
Wilson met aux enchres une centaine de ses bliers qui se vendent de
100  400 l. stg. chaque; un d'eux a atteint le poids de 198 livres
1/2. Pour les enchres, les acheteurs trouvent les moutons spars et
numrots, et une vaste salle o ils prennent leur _lunch_ aux frais
du vendeur. Des brochures  couverture en maroquin sont distribues
d'avance dans toutes les directions; elles portent l'historique de la
proprit, les prix et la photographi des principaux bliers.

Je demande au _manager_ de me faire visiter la proprit: il me
conduit  travers le parc; j'ajoute que nous ne manquons pas de parcs
en Europe et que je suis venu pour voir les moutons. Il me dit qu'il
n'a pas de chevaux, qu'il n'a pas de voiture: mais bientt aprs,
passant devant les curies, je lui montre de nombreux chevaux et
voitures. Je comprends enfin  son embarras que Madame a rception et
que probablement les chevaux et vhicules sont pour les dames qui se
sont clipses le matin. Il finit par me donner un apprenti. C'est un
jeune homme qui a dj pass une anne dans une station de boeufs: il
passe un an dans cette station de moutons pour apprendre le mtier,
puis il prendra en Queensland une station  son compte. Nous montons 
cheval et arrivons aux curies des bliers: ils ont chacun leur petit
compartiment, le pav est en linteaux espacs pour laisser passer par
dessous tout le fumier; les moutons ont l carottes et avoine en
abondance et peuvent sortir  volont pour brouter l'herbe dans un
_paddock_ d'une acre par tte. Ils sont recouverts d'une toile pour
prserver la laine des taches et de la poussire, car ils figurent
gnralement dans les expositions et rapportent au matre des
mdailles d'honneur.

Chemin faisant, le jeune apprenti m'apprend que 6,000 moutons environ
sont vendus tous les ans  la station; que les moutons donnent de 8 
9 livres de gros suif par tte, de 4  13 livres de laine, et qu'ils
ont souvent une maladie aux pieds qu'on soigne avec une composition
d'arsenic passe au pinceau.

Nous galopons  travers plaines et collines et arrivons aux paddocks
des vaches et des boeufs. Ils sont 300 et me paraissent de forte
taille. Tous les paddocks tant clturs, les bergers sont superflus;
il suffit de quelques hommes pour faire le tour des haies et voir si
elles sont en bon tat. Ces hommes sont nourris et reoivent de 6  7
sch. par jour, autant que pour une semaine en Angleterre.

Nous voyons en route de fort belles rcoltes de bl et d'avoine; elles
sont la proprit de divers _selecteurs_ qui, en vertu de la loi, sont
venus choisir leur 320 acres sur la proprit pendant qu'elle n'tait
encore que loue.

Enfin j'arrive  la station pour le dpart, et le soir,  11 heures,
je suis  Melbourne.

Le 22 dcembre,  6 heures du matin, je pars pour Sydney; la voie
passe par Albury, o je dois visiter le vignoble de M. Fallon, le plus
clbre de la Nouvelle-Galles du Sud; il a pour _manager_ un Franais,
M. Frre. On multiplie les trains, mais ils sont tous encombrs; tout
le monde part en vacances. Ce sont les _Christmas Holidays_ (vacances
de Nol). Le chemin de fer accorde l'aller et retour pour le simple
prix d'aller.  la sortie des faubourgs, je remarque encore quelques
_paddocks_ bien verts, puis nous entrons dans la fort d'eucalyptus.
Cet arbre est joli ds qu'il est jeune, mais il enlaidit en
vieillissant; sa couleur verte est sombre; de loin, on le prendrait
pour l'olivier.

Les journaux sont remplis de dtails sur l'organisation des
volontaires, l'achat de torpilles, construction de batteries; est-ce
contre les futurs rcidivistes qu'on monte un si grand appareil? C'est
dpasser le but. L'Australie du Sud a eu bonne rcolte de bl calcule
 5,000,000 de l. stg.; elle pourra en exporter 540,000 tonnes. Cette
jeune colonie compte aussi 15,000 _blue ribbons_, ou associs de ruban
bleu, qui s'engagent  s'abstenir de toute boisson enivrante. Je lis
aussi une curieuse aventure d'un grand propritaire qui demandait
30,000 l. stg. pour une bande de terre que le chemin de fer enlevait 
sa proprit; le jury lui a allou 230 l. stg. Il a obtenu alors un
nouveau jury en basant sa demande d'indemnit sur le morcellement de
la proprit; le 2e jury lui accorde 260 l. stg. Il a voulu un 3e jury
auquel il soumettait la demande d'indemnit pour le danger d'incendie
par les tincelles de la locomotive. Ce 3e jury a perdu patience et,
calculant les avantages et les dommages, a dclar ce propritaire
dbiteur de 60 l. stg. envers la Compagnie du chemin de fer, bien
entendu les frais  la charge du demandeur. Il est probable qu'il ne
demandera pas un 4e jury.

 Melbourne, un jeune freluquet est conduit devant le magistrat pour
avoir march sur les trottoirs avec le vlocipde; il est condamn  5
l. stg. d'amende; il donne pour excuse que le premier ministre en fait
autant.--Qu'on me le dnonce, dit le magistrat, et je le traiterai de
la mme manire.

 1 heure 1/2 j'arrive  la station de Wadonga, la dernire de
Victoria; au-del du Murray, la station d'Albury est dj en
Nouvelle-Galles du sud. L'cartement des rails n'est pas le mme dans
les deux colonies; il faut changer de train.  2 heures je suis 
Albury, distant de 190 milles de Melbourne et de 384 de Sydney. La
station est aussi belle que celle de nos grandes cits. La ville
naissante compte de 4  5 mille habitants: elle a de belles rues, de
larges avenues, beaucoup d'glises et beaucoup de banques. Je
rencontre George Frre, jeune homme de 18 ans, aimable et prvenant.
Il me fait visiter les caves de M. Fallon. Elles contiennent 300,000
gallons dans des fts de 80 hectolitres; le prix est de 6 schellings
le gallon. J'en dguste plusieurs qualits, de blanc et de rouge, et
les trouve excellentes. Aprs une visite au _Cricket ground_, o le
jeune Frre est intress  une partie, il me prend dans sa voiture et
me conduit chez ses parents  la campagne. Elle est  9 kilomtres
d'Albury; la route est pittoresque; nous grimpons de petites collines,
passons devant une chapelle catholique et arrivons  Saint-Hilaire.
Les poux Frre, auxquels M. Phalampin m'avait recommand,
m'accueillent comme un compatriote; ils ont chez eux un jeune mnage
en vacances de Nol: c'est l'ancien instituteur de la ville voisine
qui a appris  George l'anglais et la gomtrie. Les bonnes Soeurs du
couvent d'Albury ont aussi aid  son instruction, et sa mre l'a
complte. Le jeune George  18 ans parle dj 3 langues: le franais,
l'anglais et l'allemand. Malgr ces visiteurs, il y aura encore place
pour moi dans la maison. Les jardins qui l'entourent sont garnis de
fleurs et de fruits; on y voit mme un olivier trs prospre. La
proprit compte 90 hectares, dont 50 sont dj plants en vignes et
en plein rapport.

Les poux Frre sont venus ici il y a 10 ans. Le mari avait t engag
comme directeur du vignoble de M. Fallon, avec de trs beaux
appointements. Il a appel son frre, et tout en dirigeant le vignoble
de M. Fallon, ils cultivent la terre qu'ils ont achete pour leur
propre compte. Tous les travaux sont faits par eux; ils ont bti leur
maison, et construisent en ce moment une grande cave. Voyant que, sans
tre reu maons, ils russissaient dans la maonnerie, ils ont fait
leur menuiserie. Elle ne gagnerait pas le prix de perfection, mais
elle mriterait certainement celui d'application. M. Frre, sans avoir
jamais connu la charrue, a pourtant commenc  dchirer la terre; les
difficults surgissaient de tous cts. D'abord les chevaux avaient
t habitus aux sons anglais et M. Frre ne parlait que le franais;
il a fallu refaire leur instruction, et durant l'intervalle les
pousser au moyen d'une longue perche. Lorsque les chevaux ont su
obir, il a fallu apprendre  se faire obir par la charrue.

Saint-Hilaire se trouve sur un monticule; on n'a pour boire que l'eau
de la pluie et pour les animaux l'eau d'une mare. Durant les ts
chauds, la mare sche et il faut aller puiser l'eau au Murray,  10
kilomtres. Mme Frre,  son tour, ne reste pas inactive; elle a pris
 sa charge la prparation de la nourriture et l'entretien de la
maison. Rien n'a jamais manqu aux travailleurs de bonne volont; elle
sait mme le soir charmer leur repos par l'harmonie du piano, en
accompagnant le violon du jeune George. Celui-ci, tout en travaillant
 son instruction, trouvait encore le temps d'aider  son oncle et
d'apprendre avec lui les divers mtiers de charpentier, menuisier,
laboureur et maon. Maintenant les jours les plus durs sont passs, et
la fortune va entrer dans cette famille. Elle ne pourra tomber en
meilleures mains, car on n'apprcie bien que ce qui a bien cot: elle
sera la rcompense mrite du travail et de la vertu. Rien d'tonnant
 ce que la famille Frre soit honore et aime dans le pays. Que
n'avons-nous partout  l'tranger de telles familles! elles feraient
connatre et aimer la France!

Tout en causant minuit arrive. Le lendemain, c'est dimanche.  6
heures du matin, George et moi, sommes  cheval, en route pour Albury.
Nous avons 18 kilomtres, aller et retour, pour avoir la messe.  la
chapelle voisine, on ne la dit qu'une fois par mois. Les mouches sont
insupportables; elles s'attaquent aux yeux. George sort de sa poche
une espce de filet, en usage dans le pays; il le passe  mon chapeau,
et le balancement des ficelles loigne ces ennuyeux insectes. En
Provence, on emploie un filet analogue pour en prserver les mulets.

Chemin faisant, George m'explique les proprits des diverses sortes
d'eucalyptus; le _white-box_  feuille ronde n'est bon qu' brler,
le _string-bark_, par sa premire corce sert  faire des toitures; sa
seconde corce est employe  former des cordes; son bois est trs dur
et trs rsistant au sec, mais pourrit  l'humidit: le _red-gum_, par
contre, se conserve aussi bien sous terre et dans l'eau, qu'au sec.
Nous voyons des vols de merles, de perroquets et des _laphing-jakal_
(oiseau riant), espce de geai qui imite les clats de rire de
l'homme. Ils se mettent  deux sur une mme branche pour faire leur
partie de rires; il est dfendu de les tuer, parce qu'ils dtruisent
les serpents et surtout l'iguana, terrible lzard de 4  5 pieds de
long. Des livres fuient devant nous, on les laisse en paix, mais on
prend les corbeaux et on les empale pour loigner les autres; ils sont
grands mangeurs de raisin.

 notre retour, M. Frre me donne plusieurs dtails sur le pays. La
main-d'oeuvre est gnralement paye 2 l. stg. par semaine  la ville
et 1 l. stg. et nourriture  la campagne. Le chemin de fer paie ses
ouvriers 1 sch. (1 fr. 25) l'heure, et ils travaillent 8 heures par
jour. Les conducteurs de locomotive en arrivant aux stations trouvent
leur nourriture chaude, et leur lit prpar.

La temprature  Saint-Hilaire atteint quelquefois 46  l'ombre en
janvier, et descend jusqu' 4 centigrades en juillet. La terre que M.
Frre a paye 4 l. stg. l'acre, soit 250 fr. l'hectare, il y a 5 ans,
vaut maintenant 10 l. stg. l'acre, soit plus de 625 fr. l'hectare. Il
a adopt un systme de plantation fort conomique et qui lui a bien
russi dans la terre rouge. Il fait un labour simple  30
centimtres, et plante les boutures de vignes dans un trou profond de
50 centimtres au moyen d'une barre de fer; il remplit le trou avec
une pte de terre, de fumier de poule et de cendre: le tout adhre
bien aux sarments et ceux-ci, ne pouvant se dvelopper de ct,
poussent leurs racines au fond. La plantation dans cette forme cote
entre premier et deuxime labour 3 l. stg. par arpent. Son entretien
est de 2 l. l'acre par an. Aprs trois ans, avec le prix d'achat  4
l., elle a cot 13 l. l'acre, et donne 60 gallons l'acre;  la
quatrime anne elle donne 120 gallons, la cinquime anne et les
annes suivantes 200 gallons, et dure en moyenne 35 ans. Elle cote
alors 5 l. par an pour labourage, bchage autour du cep, attachage,
taille, etc. Pour la taille on ne laisse que deux yeux et 8  9
branches, selon la force de la vigne. On vend le mot  la rcolte de
1 sch. 3 deniers  1 sch. 1/2 le gallon. Si on veut faire la dpense
de la cave et des tonneaux, aprs un an, on vend le vin 3 sch. le
gallon. Dans le premier cas, on a de 250  300 sch. l'acre, et 600
sch. dans le second cas. M. Frre fait sa spcialit de la fabrication
du champagne.

Le pays fournit aussi de grandes ressources  l'leveur de moutons.
Une loi nouvelle sur la vente et location des terres de la couronne
est maintenant en discussion au Parlement  Sydney. Le projet sera
certainement modifi, mais ses principales dispositions seront
maintenues. Ce projet de loi divise la contre en trois zones: la
zone agricole  l'est, la pastorale  l'ouest, et la zone
intermdiaire. Dans la premire, toute personne ge de 16 ans peut
choisir 648 acres, en dposant 2 sch. par acre, en clturant sa
proprit, et y rsidant pendant 5 ans. Aprs 3 ans, il paiera 1 sch.
1/2 pendant 15 ans, aprs quoi il sera propritaire dfinitif. Il peut
le devenir avant, en soldant le prix, et dans ce cas on lui tient
compte de l'intrt. Dans la deuxime zone, on peut choisir jusqu'
2,500 acres. Dans la troisime, on peut louer pour 15 ans jusqu'
concurrence de 10,000 acres pour un loyer annuel de 2 pence (20 cent.)
par acre.

Mon interlocuteur croit que le jeune homme qui arrive avec une
cinquantaine de mille francs peut assez bien russir. Pour cela, il
doit placer son argent  la banque qui lui en donne un bon intrt;
s'en aller sur une station pour au moins six mois, afin de bien
apprendre le mtier: louer dans la 3e zone 10,000 acres et y placer
1,000 brebis qui lui coteront 10 francs l'une en moyenne, et lui
donneront 5 francs de laine par an. Les agneaux augmenteront le
troupeau, et la cinquime anne il pourra avoir 4,000 moutons qui lui
donneront 20,000 francs de laine; alors l'augmentation du troupeau
sert  faire face aux frais d'entretien, et paie la dpense. Il pourra
ensuite acheter des terres dans la 2e zone. Bien entendu un tel jeune
homme ne doit pas arriver avec gants et badine, mais bien dcid 
travailler mme de ses mains. Pour faire le _squatter_ en seigneur, il
faut avoir facteur, domestiques, etc., et au moins 20,000 moutons
pour faire les frais. Une bonne station de 40,000 moutons demande
40,000 acres de bonne terre, et cotera, moutons compris, environ
2,000,000 de francs; mais ce capital rapportera de 15  20% l'an. La
plupart de ces squatters vivent en Angleterre, laissant la direction 
un _manager_ auquel ils donnent de gros; appointements, ou qu'ils
mettent en participation. La contre est pleine de ressources pour les
travailleurs et pour les capitaux.

L'heure du dpart est arrive. La famille Frre m'accompagne  3
milles  Ettamogah, gare la plus voisine. Chemin faisant, on me montre
l'endroit o se sont groupes plusieurs familles allemandes
protestantes, et un peu plus loin, plusieurs familles allemandes
catholiques, formant ainsi 2 colonies distinctes. Le gouvernement
allemand envoie des inspecteurs sur tous les points du globe pour lui
rendre compte de l'tat des colons. Le dernier inspecteur leur a fait
venir ici, sur leur demande, un pasteur et un matre d'cole allemand.
Je demande  mon tour  M. Frre quelle est des deux colonies
catholique et protestante celle qui russit le mieux; il me rpond que
pour l'honneur de la vrit il doit dire que les protestants
russissent mieux, parce qu'ils sont plus travailleurs; il fait
exception pour 2 familles catholiques qui, tant aussi travailleuses,
sont arrives  la prosprit.  la gare d'Ettamogah, je ne vois ni
cantonnier, ni employ, le personnel cote cher, et on l'conomise le
plus possible. Un drapeau et une lanterne forment tout l'ameublement;
lorsque des voyageurs veulent monter dans le train, ils agitent le
drapeau, et le train s'arrte; de nuit ils agitent la lanterne. S'il
n'y a point de voyageurs, le train continue sa route.

Avec beaucoup de peine, je peux obtenir un lit dans le _Sleeping car_,
les numros sont presque toujours retenus d'avance. Ces lits sont
moins commodes que dans les wagons amricains. J'ai pour compagnon de
voyage un colon de Ble. Il est pre de 10 enfants, et a essay divers
mtiers dans la colonie. Actuellement il s'est uni  2 autres
Allemands et a lou pour 20 ans un _run_ de 825,000 acres. Il est
situ en Queensland  70 milles de Charlesville. Le loyer est de
30,000 l. (750,000 fr.) pour les 20 ans, chelonn en 3 paiements. Il
a commenc, il y a 2 ans, avec 29,000 moutons, et 5,300 vaches. Il a
maintenant 40,000 moutons et 9,000 ttes bovines; il espre atteindre
le chiffre de 600,000 moutons. Le vaste terrain n'est pas cltur, et
il lui faut un berger par 10,000 moutons. En qualit de _manager_
(intendant), il reoit une paye leve; les autres associs ne mettent
que le capital. Son fils an reste sur la station, et sa fille ane
tient la maison. Lui-mme est trs souvent au _run_ (station). Il me
raconte que la vie y est trs pnible; ils sont frquemment obligs la
nuit de monter  cheval pour chasser les chiens sauvages et les porcs
qui effraient le btail et tuent les moutons. La fortune qui arrive au
bout d'un si rude mtier est bien gagne. Mon colon vend les moutons
gras sur place, de 6  7 schellings. Chaque mouton lui donne en
moyenne 5 livres de laine; il vend les jeunes boeufs  Sydney  11 l.
stg., mais il a 1 l. 1/2 de frais de transport. Nous continuons 
traverser les forts d'eucalyptus; mon compagnon sait me dire o le
terrain est bon, o il est mdiocre, o il est mauvais, et o on le
vend pour 1 ou 3 ou 4 l. l'acre. Vers la nuit nous voyons briller dans
la fort par-ci, par-l, les incendies de l'herbe sche, puis nous
prenons le lit, et le lendemain nous nous rveillons  Sydney. Le
train, trop charg  l'occasion des vacances de Nol, avait d tre
scind en deux, d'autant plus que sur certains points, la ligne monte
jusqu' 2,000 pieds d'altitude. J'attends donc la deuxime moiti du
train pour avoir mes bagages et me rends  l'htel.




TABLE DES MATIRES




                                                                 PAGES

PRFACE............................................................. I


CHAPITRE Ier.--_Rpublique de l'quateur._

Rpublique de l'quateur. -- Surface. -- Population. -- Histoire.
-- Quito. -- Guayaquil. -- Le cacao. -- La rsine. -- L'ivoire
vgtal. -- Le quinquina. -- Le tamarin. -- Le caoutchouc. -- La
guerre civile. -- Le Guayaquil. -- Les crocodiles et le jeu de la
pezta. -- Arrive  Panama......................................... 1


CHAPITRE II.--_Panama._

La ville de Panama. -- La Rpublique de la Colombie. --
Situation. -- Surface. -- Population. -- Produits. -- La
Compagnie universelle du canal interocanique. -- Le personnel.
-- L'hpital. -- L'isthme. -- Le canal et ses dimensions. -- tat
des travaux. -- Moyens d'excution. -- Le barrage du Chagre. --
Le chemin de fer. -- La ville et le port de Colon. -- Rsultat du
percement de l'isthme.............................................. 11


CHAPITRE III.--_Les Antilles._

La Jamaque. -- Situation. -- Surface. -- Produits. --
Temprature. -- Histoire. -- Population. -- Justice. --
Contributions. -- Les coolies hindous. -- Irrigation. -- Chemins
de fer. -- Importation. -- Exportation. -- Main-d'oeuvre. -- Les
Building Societies. -- Les les annexes. -- La ville de
Kingstown. -- Le march. -- Une cole professionnelle. -- Une
plantation de cannes  sucre. -- Les campagnards. -- La garnison... 24


CHAPITRE IV.

Hati et San-Domingo. -- Port-au-Prince. -- Les Ngres. -- La
rvolution. -- L'le Saint-Thomas et le groupe des Vierges. --
Histoire. -- L'esclavage. -- La ville et le port. -- La
Royal-Mail. -- Excursion dans l'le. -- Une plantation de cannes.
-- Les ouragans. -- San-Juan de Porto-Rico. -- Navigation vers
Cuba............................................................... 35


CHAPITRE V.

L'le de Cuba. -- Situation. -- Configuration. -- Surface. --
Histoire. -- Population. -- Produits. -- Climat. -- Importation.
-- Exportation. -- La Havane. -- La ville. -- Les environs. -- La
Corrida de Toros. -- La cathdrale. -- La fivre jaune. -- Les
oeuvres charitables................................................ 49


CHAPITRE VI.

Excursion  Marianao. -- La plantation de cannes de Toledo. -- Un
orage. -- 400 esclaves. -- Culture de la canne. -- Fonctionnement
de l'usine. -- Dtails et prix. -- L'administration espagnole
dans la colonie. -- Le papier-monnaie et la Banque espagnole. --
Les autonomistes et les conservateurs. -- Avenir probable. --
Production du sucre et du caf dans le monde entier. -- Le tabac
 la Havane. -- La fabrique de cigares de Villar-Villar. -- La
fabrique de cigarettes de Diego Gonzales. -- Le march. -- La
presse. -- Le dpart. -- Navigation dans le golfe du Mexique....... 63


CHAPITRE VII.--_Le Mexique._

La Rpublique mexicaine. -- Surface. -- Constitution. --
Population. -- Les diverses branches ou familles indiennes. --
Cause de leur dprissement. -- Revenus. -- Dpenses. -- Chemins
de fer. -- Tlgraphe. -- Poste. -- Instruction publique. --
Mines. -- L'isthme de Tehuantepec. -- Histoire. -- Fernando
Cortez et la conqute. -- Fin de Montzuma, dernier empereur des
Aztecas. -- Les sacrifices humains. -- Le vice-roi. -- Fin
tragique de deux empereurs......................................... 81


CHAPITRE VIII.

Dbarquement  Vera-Cruz. -- Construction du port. -- La ville.
-- La fivre jaune. -- Dpart pour Mexico. -- Le chemin de fer.
-- Orizaba. -- Maltratta. -- Le Citlaltepelt. -- Le pulche. --
Mexico -- Les htels. -- La ville. -- La cathdrale. -- Les
toros. -- Les loteries. -- Le Paseo................................ 93


CHAPITRE IX.

Excursion  Guadalupe. -- Les faubourgs. -- L'arme. -- Le
sanctuaire. -- Les oeuvres charitables. -- L'administration
ecclsiastique. -- Les banques. -- Le muse. -- La pierre du
Soleil. -- La desse de la terre Coatlicue. -- Le dieu des morts
Mictlanteuhtli. -- Les pierres  jeu de paume. -- Les chevaliers
aigle et le messager du Soleil. -- Quetzalcoalt, ou le sage
mystrieux. -- Les inscriptions. -- Les urnes funraires. -- Les
vierges ou prtresses. -- Manire de marquer le temps. -- Le
cycle ou xinhmopill. -- Chalchinhtlicue, desse de l'eau. --
Tlaloc, dieu du tonnerre. -- La cramique. -- Les bijoux. --
L'criture. -- Le Snat. -- Le Conservatoire...................... 105


CHAPITRE X.

tat pitoyable des logements du peuple. -- Moyens d'y remdier.
-- Couper le mal  la racine vaut mieux que soigner les plaies.
-- La ferme de Tacubaja. -- La foire. -- La fort de Chapultepec.
-- Le ministre de fomento. -- L'Observatoire. -- Le ministre du
Chili. -- Le ministre de France. -- La colonie franaise. -- Les
Basques et les Barcelonnettes. -- La chambre de commerce. -- Les
colonies de Chacaltepec et de Saint-Raphal, et les thories
fouriristes...................................................... 123


CHAPITRE XI.

Dpart de Mexico. -- Les lignes de chemins de fer. -- La culture.
-- Queretaro et la fin tragique de Maximilien. -- Arrive 
Guanajuato. -- Trois tudiants journalistes. -- Un journaliste
franais et la Commune de Paris. -- La ville de Guanajuato. --
Visite de la mine de la Cata. -- Dtails d'exploitation. --
Situation de l'ouvrier. -- Rendement. -- La mine de Valenciana.
-- La hacienda de mineria de Saint-Franois-Xavier. -- Dtails de
fonctionnement. -- Une aventure  l'hpital. -- Les oeuvres de
charit........................................................... 132


CHAPITRE XII.

Dpart de Guanajuato. -- Silao. -- La presse. -- Lagos. -- Route
 Ojuelos et  San-Luiz de Potosi. -- San-Luiz. -- Le Gouverneur.
-- L'cole de _artes y oficios_. -- Le dpart. -- La femme du
postillon. -- Je suis seul voyageur. -- Le brigandage. -- Les
villages de l'intrieur. -- Un perroquet tratre. -- Les
mendiants. -- Une nuit  Chalca. -- Un Barcelonnette. -- Un
ancien colonel _garibaldien_...................................... 151


CHAPITRE XIII.

Dpart de Chalca. -- Je fais un heureux. -- La Hacienda de Solis.
-- Matehuala. -- Les mines du district de Catorce. -- La ville de
Cdral. -- La Hacienda de beneficio de Don Antonio Verume. -- Un
garon qui veut apprendre l'anglais. -- Le vin de Membrillo. --
La Hacienda el Salado. -- Les toiles d'alos. -- Les briques
d'adobe. -- On dompte un cheval sauvage. -- La soire et la nuit
 la Hacienda la Ventura. -- Un inconnu. -- Le gibier. -- Les
fauves. -- La ville de Saltillo. -- Le chemin de fer. -- Le chien
des prairies. -- Monterey. -- Laredo. -- Arrive  San-Antonio.... 161


CHAPITRE XIV.--_tats-Unis._

Le Texas. -- Les progrs depuis l'abolition de l'esclavage. --
Les Congrgations religieuses. -- Prix des terres. -- Les
casernes. -- Les Ngres et leur ostracisme. -- Dpart pour
San-Francisco. -- Les mtiers d'un Yankee. -- Les plantations de
coton. -- Les _cliffs_ du Rio-Grande. -- Les stations dans le
dsert. -- La consommation de la bire. -- Le Nouveau Mexique. --
L'Arizona. -- Les Mormons. -- Les Chinois. -- Le Rio-Colorado. --
Yuma. -- Indio. -- Le dsert du Colorado.......................... 175


CHAPITRE XV.

La Californie. -- Los Angeles. -- La production de l'or. -- Les
produits agricoles. -- Le papier-monnaie. -- La valle de
Yosemity et les arbres gants. -- Oakland. -- San-Francisco. --
La baie. -- La crise. -- Le nouveau trait avec la Chine et la
question chinoise. -- Les coolies et l'opium. -- La richesse des
tats-Unis. -- La rmunration du travail et du capital. -- Les
divorces et les avortements. -- Les monopoles et la concurrence.
-- La population. -- Importation. -- Exportation. -- Revenus. --
Dette. -- Chemins de fer. -- Les Amricains ne nous aiment pas.
-- Les rformes ncessaires pour former un peuple fort et
srieux........................................................... 187


CHAPITRE XVI.--_Les les Sandwich._

Dpart de San-Francisco. -- Navigation vers les les Sandwich. --
Le navire _La Zelandia_. -- Manire d'occuper le temps. --
Arrive  Honolulu. -- Les les Hawa. -- Surface. -- Population.
-- Gouvernement. -- Les femmes snateurs. -- Impts. -- Les
plantations de canne. -- Importation. -- Exportation. -- Navigation.
-- Droits de douane. -- Revenus. -- Changement de dynastie. -- Les
Missions. -- Le volcan Kilaouea. -- Le monument du capitaine Cook.
-- La vgtation. -- Les habitations. -- Les indignes. -- Moeurs
et coutumes. -- Les coles. -- L'hpital.......................... 199


CHAPITRE XVII.

Navigation vers la Nouvelle-Zlande. -- Curieux problme dans une
succession. -- Deux bbs  la recherche du ciel. -- Une clipse
totale du soleil. -- Les Saints et les Morts. -- Passage de
l'quateur. -- Une visite de l'Ocan. -- La visite rglementaire.
-- La manoeuvre du feu. -- Le service religieux. -- L'le Tutuila
et l'archipel des Navigateurs. -- Une Cour d'assises. -- Une
tempte sous le tropique. -- Scnes comiques. -- Le 180
parallle et la semaine de 6 jours. -- Arrive en Nouvelle-Zlande 211


CHAPITRE XVIII.--_La Nouvelle-Zlande._

La Nouvelle-Zlande. -- Situation. -- Surface. -- Configuration.
-- Population. -- Gouvernement. -- Rcoltes. -- Btail. --
Poissons. -- Mines. -- Climat. -- Pluie. -- Instruction publique.
-- Industrie. -- Assistance publique. -- Caisse d'pargne. --
Importation. -- Exportation. -- Navigation. -- Les terres
publiques. -- Manire de les acqurir. -- La poste. -- Le
tlgraphe. -- L'arme............................................ 221


CHAPITRE XIX.

Arrive  Auckland. -- La tempte. -- Le dimanche. -- Le Pre Mac
Donald. -- Catholiques et protestants. -- La ville. -- Les
faubourgs. -- Le parc du gouverneur. -- L'hpital. -- Le
_dominion_. -- Les salaires. -- L'intrt. -- Le baron de Hbner.
-- Mgr Luck et son diocse. -- Les Soeurs de la Misricorde. --
Dpart pour Tauranga. -- La baie. -- La ville. -- Excursion 
Ohinemutu. -- Les fermes. -- Le cocher irlandais. -- Le
_Gate-Pa_. -- La fort d'Oropi. -- La _mid-way-house_. -- Les
naissances et la mortalit. -- Le vin correctif de l'alcoolisme.
-- Les gorges de Mangorewa........................................ 235


CHAPITRE XX.

La tradition des Maoris sur leur venue en Nouvelle-Zlande. --
Rangatiki et son chien Potaka. -- Hinemou et Tutanekai. -- Le
lac Rotorua. -- Les eaux thermales. -- Un Pa. -- Les Maoris,
leurs vtements, leur nourriture. -- Moeurs et usages. --
L'anthropophagie. -- La _carved house_. -- Tiki et Maui et le
rcit de la cration. -- Ranga et la route du ciel. -- Les
ministres protestants et le trait de Watangi. -- Les Pres
Maristes. -- La fort de Tikitapu. -- Le lac Rotakakahi. --
Waroa. -- Les femmes Maoris et le tabac. -- Costumes et jeux. --
L'cole. -- Un examen de gographie. -- L'instruction. -- La
cascade. -- La haka ou danse indigne. -- Le lac Tarawera. -- Le
T Tarata ou terrasse blanche. -- Le lac Rotomahana. -- Les
geysers. -- Le repas. -- La Aukapuarangi ou terrasse rouge. -- Un
bain bouillant. -- Retour  Waroa et  Ohinemutu................. 253


CHAPITRE XXI.

Sulphur-point. -- Les bains du gouvernement. -- Perdu et
retrouv. -- Les geysers de Whakarewarewa. -- La fin de
Komutumutu. -- Le geyser de Wakiti. -- Les spultures. -- Le
divorce. -- Route vers Taupo. -- Le Wakato. -- Un cocher
concurrent. Dbourbs par les Maoris. -- Le Tangariro et sa
lgende. -- Le lac de Taupo. -- Les bains de M. Lofley. --  la
recherche de la cascade Huka. -- Le Crow's nest. -- Les rves au
bord du lac. -- Taniwha, l'homme aux cheveux rouges............... 275


CHAPITRE XXII.

Dpart pour Napier. -- Un _surveyor_. -- Un repas au dsert. --
La future ville de Tarewera. -- Un Pa  2,600 pieds. -- La bote
aux lettres aux bords des chemins. -- Le port et la ville de
Napier. -- Les missions catholiques. -- Un typhon entre Napier et
Wellington. -- Port Nichelson et la ville de Wellington. -- La
corde de sauvetage. -- Mgr Redwood et les Pres Maristes. -- Le
Muse. -- L'Observatoire. -- Le kea et ses mfaits. -- Trois
jeunes leveurs franais. -- La famille en Nouvelle-Zlande. --
Les mthodes d'enseignement. -- Les oeuvres catholiques. -- Les
Chambres. -- L'Athenoeum. -- L'lection du _mayor_. -- La
_Wellington meat preserving C{y}_, et la prochaine concurrence
aux leveurs europens. -- Un jeune colon bordelais............... 291


CHAPITRE XXIII.

Dpart de Wellington. -- Les projets de confdration. --
Littletown. -- L'assurance par l'tat. -- Christchurch. -- La loi
morale. -- Les coles. -- Les Soeurs du Sacr-Coeur de Lyon. --
Le Muse. -- Le Canterbury-College. -- L'enseignement lacis.
-- Le Jardin public. -- La ferme-cole  Lincoln. -- Saint Andr
et les cossais. -- Akaroa et la colonie franaise. -- Route vers
Dunedin et la plaine de Canterbury. -- Timaru. -- Oomaru. --
Palmerstown. -- La baie de Vatati. -- Port-Chalmers. -- Dunedin.
-- La ville. -- Le Muse. -- Les coles catholiques. -- Dpart
pour Lawrence..................................................... 311


CHAPITRE XXIV.

Route vers le Sud. -- Facilits aux migrants. -- De Milton 
Lawrence. -- La cabane du pionnier. -- Les diggers chinois 
Watahuna. -- Le quartier chinois  Lawrence. -- La cabane d'un
avare. -- L'cole. -- Une station de moutons dans la rgion des
lacs. -- Le lapin flau public. -- Les goldfields du Gabriel
Gully. -- M. Perry et sa nouvelle mthode. -- Un dpt de cemen
aurifre. -- Route  Invercargill, -- Bismarck et ses informations.
-- La ferme d'Edendale et la _New-Zealand loan C{y}_. -- Un clerc
mfiant. -- Chert de la main-d'oeuvre. -- La ville d'Invercargill.
-- Le presbytre. -- La prison. -- Route vers Bluff. -- Le steamer
_Le Manipoori_. -- Rflexions sur la Nouvelle-Zlande. -- Le 8
dcembre en mer. -- Le service du dimanche. -- Une dernire
tempte........................................................... 331


CHAPITRE XXV.--_Tasmanie._

Le naufrage du _Tasman_. -- Le tremblement de terre des les de
la Sonde et les phnomnes qui en rsultent. -- Arrive  Hobart.
-- La ville. -- Les environs. -- Cascade-hill. -- Une brasserie.
-- Mgr Murphy et le Pre Beechenor. -- Les Soeurs de la
Prsentation. -- Une tombe franaise. -- Population catholique.
-- Le muse. -- Queen's dominion. -- Le lawn-tennis. -- De Hobart
 Lanceston. -- Les fonderies d'tain. -- Les mines de Mount-bischoff.
-- Les coles. -- Un tremblement de terre. -- Le clerg irlandais et
les fidles. -- La _Salvation army_. -- La Tasmanie. -- Situation.
-- Histoire. -- Surface. -- Population. -- Climat. -- Constitution.
-- Produits. -- Importation. -- Exportation. -- Banques: -- Systme
agraire. -- Immigration. -- Btail. -- Chemin de fer. -- Poste. --
Tlgraphe. -- Instruction publique. -- Revenu. -- Dette. -- Les
indignes. -- pisodes et extinction.............................. 349


CHAPITRE XXVI.--_Australie._

L'Australie. -- Situation. -- Surface. -- Histoire. -- Les
convicts. -- Les explorateurs. -- Les chemins de fer. -- Le
tlgraphe. -- Les banques. -- Journaux. -- Gouvernement. --
Population. -- Conformation. -- Gologie. -- Minraux. -- Faune.
-- Btail. -- Produits. -- Exportation. -- Importation. --
Agriculture. -- Religion. -- Instruction publique. -- Arme. --
Marine. -- Navigation. -- Revenu. -- Dpense. -- Les indignes.
-- Races, origine, croyance, moeurs et usages..................... 375


CHAPITRE XXVII.

Port-Philipp. -- Melbourne. -- La ville. -- Les faubourgs. -- Le
tlphone. -- La colonie de Victoria. -- Situation. -- Surface.
-- Rivires, lacs, montagnes. -- Population. -- Religion. --
Arme. -- Marine. -- Terres. -- Revenu. -- Dpenses. -- Btail.
-- Navigation. -- Exportation. -- Importation. -- Produits. --
Poste. -- Tlgraphe. -- Chemin de fer. -- Banques. -- Caisse
d'pargne. -- coles. -- Usines. -- Mines. -- glises. --
Agriculture. -- Les parcs. -- Le jardin zoologique. -- Leledale.
-- Le vignoble de Saint-Hubert. -- Les sauterelles. -- Retour 
Melbourne. -- Dpart pour Ballarat. -- Geelong. -- L'eucalyptus.
-- Une condamnation svre. -- La loi morale et la loi divine. --
_Struggle for life._ -- Les trois bbs retrouvs................. 395


CHAPITRE XXVIII.

Ballarat. -- Une distribution de prix. --  la visite d'une mine
d'or. -- Le cheval _Charlee_. -- Creswick. -- La mine d'or
alluviale de Mme Berry. -- Les salaires. -- Arendale et l'ouvrier
gentleman. -- Le lac Windermere. -- Le lac Burumbeet. -- Huit
kilomtres  travers les paddocks. -- La station d'Ercildonne. --
Un mrinos de 200 livres. -- Les enchres chez Samuel Wilson. --
Au galop avec un apprenti. -- Dpart pour Sydney. -- Les vacances
de Nol. -- Un propritaire et le jury. Un vlocipdiste
imprudent. -- Encore l'eucalyptus. -- Wodonga. -- Albury. -- Les
_Fallon's-Cellars_. -- La famille Frre. -- La villa Saint-Hilaire.
-- Un laboureur apprenti. -- On se fait maon et menuisier. -- Dix-huit
kilomtres  cheval. -- Cot et produit d'une vigne. -- La nouvelle
loi agraire. -- Budget d'un squatter dbutant. -- Les colons allemands.
-- Pour cantonnier une lanterne et un drapeau. -- Un _run_ de 600,000
moutons. -- Arrive  Sydney...................................... 415





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second voyage autour du monde, by Ernest Michel

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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