The Project Gutenberg EBook of Relation du groenland, by Isaac de La Peyrre

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Title: Relation du groenland

Author: Isaac de La Peyrre

Release Date: September 21, 2008 [EBook #26680]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RELATION DU GROENLAND ***




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                                RELATION
                                   DU
                               GROENLAND.

                 [Marque d'imprimeur: CURVATA RESURGO]

                                A PARIS,
                     Chez AUGUSTIN COURB, dans la
                  petite Salle du Palais,  la Palme.

                             M. DC. XLVII.




ADVERTISSEMENT SUR LA CARTE DU GROENLAND.


_Je puis dire que Monsieur Chapelain est le veritable Autheur de cette
Carte, en ce qu'il l'a juge absolument necessaire, pour l'intelligence
de ma Relation, & que je n'ay peu faillir en suivant le conseil d'une
Personne qui est dans une si haute, & si universelle approbation._

_J'ay dress cette Carte sur quatre Elevations qui m'ont est
particulierement connus; du cap Faruel, de l'Islande, du Spitsberg, &
de ct endroit de la Mer Christiane, o les glaces arresterent le
Capitaine Munck, qui est icy marqu, & nomm, _Port d'hyver de Munck_._

_J'ay pris les longitudes de tous ces lieux, sur le Meridien de l'Isle
de Fer des Canaries, par l'advis de Monsieur Roberval, Mathematicien de
grand nom, & de Monsieur Sanson, excellent Geographe, que j'ay consultez
pour la construction de cette Carte._

_La longitude du port d'hyver de Munck, m'a est plus precisment connu
que les autres, par une Ecclypse de Lune, qui est rapporte dans la
Relation mesme de ce Capitaine, qui dit l'avoir veu estant  ce port,
sur les huit heures du soir, du vingtime Decembre, de l'anne mil six
cents dix-neuf. Elle dt paroistre  Paris, suivant les Tables des
mouvemens celestes, sur les trois heures du matin, ou environ, du 21. du
mesme mois. Mais parce que cette Ecclypse dura trois heures, & plus, &
que le Capitaine Munck ne dit pas s'il la vid, ou  son commencement, ou
 son milieu, ou  sa fin; Monsieur Gassendy,  qui j'ay eu recours
touchant cette difficult, & dont la suffisance est connu de tous ceux
qui font profession d'aymer les belles lettres, m'a conseill, pour la
vray-semblance de la conjecture, & pour ne pas tomber dans l'un, ou
l'autre extreme, de poser que cette Ecclypse fut appereu au port de
Munck, entre son commencement, & sa fin; c'est  dire, vers le milieu du
temps qu'elle dura, &  l'heure, ou environ, qu'elle dt paroistre 
Paris. D'o il resulteroit que lors qu'il est trois heures du matin 
Paris, il n'est que huit heures du soir, du jour precedent, au port de
Munck; & qu'il y a sept heures de difference, d'un lieu  l'autre. Or,
en prenant quinze degrez pour chaqu'heure, selon les regles de la
science; il s'ensuivroit aussi que le Meridien du port de Munck, seroit
esloign du Meridien de Paris, de cent cinq degrez; & que mettant Paris
au vingt-troisime degr, & 1/2 de longitude, le port de Munck devroit
estre mis au deux cents septante-huitime degr, & 1/2; c'est  dire,
81. degr, & 1/2 au del du Meridien des Canaries. Et il seroit evident
par la mesme raison, qu' compter douze lieus communes de France, pour
chaque degr de ce Parallele, dont les degrez sont, d'environ la moiti,
plus petits que les degrez des grands Cercles; ce port seroit esloign
de Paris, d'environ 1260. lieus._

_J'ay divis la partie Meridionale du Groenland, prise au cap Faruel, en
deux Isles, de la faon qu'elles sont icy representes. Ce que j'ay
fait, non pas sur les Relations Danoises, dont je me suis servy pour ma
Relation, car elles n'en parlent point; mais sur une Carte de la
Bibliotheque de MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN, que Monsieur Naud
(l'Ame, de ce grand Corps d'excellens Livres, & de curieuses recherches,
qui composent cette illustre Bibliotheque) m'a fait la grace de me
communiquer. Ces mots sont escrits au pied de cette Carte: _Hc
delineatio facta est per Martinum filium Arnoldi, natum in Hollandia,
civitate dicta, _den Briel_, qui bis navigationem ad _Insulam_, dictam,
_Antiquam Groenlandiam_, instituit; tanquam supremus gubernator, an.
1624. & 1625._Ce Martin fils d'Arnould, appelle le Groenland, _une
Isle_; quoy que l'on ne sache pas encore, s'il est Isle, ou Continent,
ou compos d'Isles. Il dit que c'est la Carte du _Vieux Groenland_. Il
pouvoit dire, du vieux, & du nouveau; car on n'en connoit point d'autre.
Et ce que nous en connoissons devroit plustost estre appell, le
nouveau, que le vieux; La raison est, qu'encore que le vieux Groenland
ait est certainement plac en quelque endroit de la Terre qui est icy
descrite, &  l'Ouest de l'Islande; on ne sauroit neantmoins determiner
ct endroit, & qu'il n'est pas connu des Norvegues mesmes d'aujourd'huy,
quoy que leurs peres l'ayent trouv, & habit des siecles entiers; comme
il sera plus particulierement deduit dans cette Relation._

_Ce qui est icy represent de la liaison du cap Faruel, avec le destroit
Christian, & la mer Christiane, & du port d'hyver de Munck; a est tir
sur une Carte que le Capitaine Munck fit faire de son voyage, qui est
imprime avec sa Relation. Je l'ay suivie d'autant plus volontiers,
qu'elle a du rapport avec la Carte mesme du Capitaine Hotzon, qui
descouvrit le premier ce destroit, & cette mer; que Monsieur Chapelain,
aussi courtois, que curieux, a tire de son cabinet, pour me la mettre
en main, & la conferer tout  loisir, avec celle que j'ay du Capitaine
Munck._

_Je n'ose pas asseurer que toute la coste de la mer Christiane, & du
Couchant, qui est icy descrite, entre le golfe Davis, & le port d'hyver
de Munck, soit du Groenland; parce qu'il se peut faire qu'il y ait
quelque Riviere considerable, ou quelque Destroit, que je ne connois
pas, qui coupe cette Terre, & separe le Groenland, de l'Amerique. Ce qui
me rend plus irresolu sur ce point, est, que je n'ay pas ouy dire en
Danemarc, que toute cette coste fust du Groenland, comme je l'ay ouy
affirmer de toute la coste du Nordest, qui est entre le cap Faruel, & le
Spitsberg. Je laisse la resolution de ce doute,  ceux qui en auront
plus de connoissance, par les Relations Angloises, & Hollandoises;
n'ayant fait dessein que d'escrire icy ce que j'ay appris de cette
Terre, par les Livres Danois, & les conversations que j'ay eus en
Danemarc._




_Fautes survenus  l'Impression._


Page 4. ligne 2. effacez, de. Page 7. ligne 2. golfe Davis, lisez cap
Faruel. Page 8. ligne 14. vous remarquer, lisez vous faire remarquer.
Page 11. ligne 15. ROVSSEATV, lisez ROUSSEAU.



_Monsieur l'Ambassadeur, de qui il est souvent parl dans cette
Relation, est, MONSIEUR DE LA THUILLERIE, qui a fait la Paix celebre des
deux Couronnes du Nord._




[Illustration: Carte de Groenland]




RELATION DU GROENLAND A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.


MONSIEUR,

Je voy bien qu'il ne me suffit pas de vous avoir escrit une longue
lettre de l'Islande; il est juste que je tienne ma promesse, & que je
vous envoye une Relation du Groenland. Ne vous estonnez pas du temps que
j'ay mis  passer de l'un  l'autre. Si vous considerez les difficultez,
& les perils, qui se rencontrent dans cette Navigation; vous trouverez
que j'ay eu raison de ne me pas haster, & de m'informer tout  loisir de
la route que je devois prendre, pour trouver cette Terre Septentrionale,
qui merite mieux le nom d'Inconnu, que la Terre Australe. Ce n'est pas
que les Norvegues ne l'ayent habite, & que durant l'espace de cinq ou
six cents ans, ils n'y ayent entretenu leurs commerces, & leurs
colonies. Mais ne confondons point les choses, & ne mettons pas  la
teste de ce Discours, ce qui en doit composer le corps. Je vous diray ce
que j'ay appris de cette Terre, comme inaccessible, avec tout l'ordre
que j'ay peu tirer de ce qui m'en a est racont, & que j'ay peu
comprendre des escrits les plus confus, je ne dis pas que j'aye jamais
leus, mais qui m'ayent est expliquez, d'une langue que je n'entends
pas; comme sont les livres Danois, que M. Rets Gentilhomme Danois, a eu
la bont de lire en ma presence, & de m'en donner en mesme temps
l'explication. Vous le verrez bien-tost  Paris; car le Roy de Danemarc
l'a nomm,  cause de son merite & de sa vertu, pour estre son Resident
en France; & il vous certifiera ce que je vous vay escrire.

LE GROENLAND est cette Terre septentrionale qui serpente du Midy au
Levant, declinant vers le Nord, depuis le cap Faruel de l'Ocean
Deucaledonien; tout le long des costes de la mer Glaciale, qui tirent
vers le Spitsberg, & la Nova Zembla. Quelques uns ont dit, qu'elle se va
joindre avec les terres de la Tartarie; mais la chose est incertaine,
comme vous entendrez cy-apres. Elle a donc  l'Orient, la mer Glaciale;
au Midy, l'Ocean Deucaledonien;  l'Occident, le destroit Hotzon, ou
Christian, & la mer Hotzonne, ou Christiane, qui la separent de
l'Amerique; sa largeur est inconnu du cost du Septentrion. La
Chronique Danoise dit  ce propos, que c'est l'extremit du Monde vers
le Nord, & qu'au del il ne se trouve point de Terre plus
septentrionale. Il y en a qui croyent que le Groenland est continent
avec l'Amerique, depuis que les Anglois, qui ont voulu passer le
destroit Davis, pour chercher par l une route dans le Levant, ont
trouv que ce que Davis avoit pris pour un destroit, estoit un golfe.
Mais j'ay une Relation Danoise, d'un Capitaine Danois nomm Jean Munck,
qui a tent ce passage du Levant par le Nordouest du cap Faruel, & selon
ce qu'il en a dit, l'apparence est grande que cette Terre est tout 
fait separe de l'Amerique. Ce que je vous feray voir en son lieu, lors
que je vous parleray de ce voyage. L'elevation du Groenland, prise au
cap Faruel, qui est sa partie la plus meridionale, suivant la mesure
qu'en a prise le Capitaine Munck, matelot fort entendu, est de soixante
degrez trente minutes. Ses autres parties sont beaucoup plus esleves,
selon qu'elles s'approchent plus du Pole; & je n'en ay point de
determine que celle de Spitsberg, que les Danois content entre les
Terres de Groenland, & disent estre de septante-huit degrez, ou environ.
Je ne vous parle pas de la longitude de cette Terre, parce que mes
Relations n'en parlent point, & que je n'en ay rien appris de plus
particulier que ce que nos cartes en disent. Il me suffit de vous faire
remarquer, que le cap Faruel est au del des Canaries, & de nostre
premier Meridien.

Je me suis principalement servy pour l'Histoire du Groenland, de deux
Chroniques, l'une Islandoise, & l'autre Danoise; la premiere ancienne, &
l'autre nouvelle; la premiere en prose, & l'autre en vers; & toutes deux
escrites en langage Danois. L'original de l'Islandoise est Islandois,
compos par _Snorro Storlesonius_, Islandois, qui a est _Nomophylax_,
comme l'appelle Angrimus Jonas, ou Juge souverain de l'Islande, en
l'anne 1215. C'est le mesme qui a compil l'Edda, ou les fables de la
posie Islandoise, dont je vous ay autresfois parl. La Chronique
Danoise a est compose en vers Danois, par un Prestre Danois, nomm
_Claude Christophersen_, qui est mort depuis quinze ans, ou environ.
Cette Chronique Danoise raporte, que des Armeniens agitez par une grande
tempeste, furent emportez dans l'Ocean du Nord, & aborderent par hazard
en Groenland, o ils demeurerent quelque temps, & de l passerent en
Norvegue, o ils habiterent les rochers de la mer Hyperbore. Mais cela
n'est appuy que sur la fable, & l'ancienne coustume de faire venir des
Peuples esloignez pour fonder des origines. L'Histoire est plus receu,
& plus certaine, que les Norvegues ont pass en Groenland, qu'ils l'ont
descouvert; & habit, de cette sorte.

Un Gentilhomme de Norvegue, nomm TORVALDE, & son fils ERRIC, surnomm
LE ROUSSEAU, ayans commis un meurtre en Norvegue, s'enfuyrent en
Islande, o Torvalde mourut. Son fils Erric, homme impatient & cholere,
tua bien-tost apres un autre homme en Islande. Et comme il ne savoit o
aller, pour eschaper la rigueur des Juges qui le poursuivoient, il se
resolut de chercher une Terre, qu'un nomm _Gundebiurne_, luy dit avoir
veu  l'Ouest de l'Islande. Erric trouva cette Terre, & y aborda par
une emboucheure que font deux Promontoires, dont l'un est au bout d'une
Isle, qui est vis  vis du continent de Groenland, & l'autre dans le
continent mesme. Le promontoire de l'Isle s'appelle, _Huidserken_; celuy
du continent, _Huarf_; Et entre les deux il y a une tres-bonne rade,
nomme _Sandstafm_, o les vaisseaux sont  couvert du mauvais temps, &
en grande seuret. _Huidserken_, est une prodigieusement haute montagne,
sans comparaison plus grande que _Huarf_. Erric le Rousseau l'appella du
commencement, _Mukla Iokel_, c'est  dire, le grand glaon. Elle a est
depuis appelle _Bloserken_, comme qui diroit, chemise bleu, & pour la
troisime fois _Huidserken_, qui signifie chemise blanche. La raison de
ces deux derniers changemens de noms, est vray-semblablement celle-cy;
que les neges qui se fondent & se glaent en mme temps, composent du
commencement une glace qui est de la couleur de la mousse, ou de
l'herbe, ou des petits arbres qui croissent sur les rochers. Mais comme
par une longue cheute de neges, qui s'entassent les unes sur les autres,
la glace devient extraordinairement espaisse, elle reprend sa couleur, &
la blancheur qui luy est naturelle. Ce que je vous dis par l'experience
de ce qui se fait en Suede, o nous avons veu des rochers qui nous ont
paru bleastres, & blancs, par la mesme raison. Je ne vous dissimuleray
pas, & Monsieur l'Ambassadeur le certifiera, qu'en revenant ce mesme
hyver de Suede en Danemarc, & passant en carrosse sur la mer, qui est
entre Elsenur & Coppenhague, nous avons veu de grandes pieces de glace
amonceles en divers endroits, dont les piles entieres nous
paroissoient, les unes extremement blanches, les autres comme teintes du
plus bel azur qui se puisse voir, de quoy nous ne pouvions rendre aucune
raison; car elles estoient faites de mesme eau, & nous les voyons toutes
d'un aspect qui ne nous sembloit pas assez different, pour causer cette
difference de couleurs. Ce vers de Virgile me revint  la memoire, o il
parle des deux Zones froides, en ces termes.

    _Crulea glacie concret, atque imbribus atris._

Mais je croy que _Crulea glacies_ se doit prendre en ce lieu, pour de
la glace noire, telle que Virgile se l'est figure dans des pays noirs,
& tenebreux; selon le sens de ce mesme Pote en un autre endroit,

    _Olli cruleus supra caput adstitit imber._

Et de ct autre,

    ---- _stant manibus ar,
    Cruleis mst vittis, atraque Cupresso._

Revenons  nostre propos. Erric le Rousseau, devant que de s'engager
dans le continent, jugea  propos de reconnoistre l'Isle, & y descendit.
Il la nomma, _Erricsun_, c'est  dire, l'Isle de Erric, & y demeura tout
l'Hyver. Le Printemps venu, il passa de l'Isle au continent, qu'il nomma
GROENLAND, c'est  dire, _Pays verd_,  cause de la verdeur de ses
pasturages, & de ses arbres. Il descendit  un Port, qu'il nomma
_Erricsfiorden_, c'est  dire le port de Erric; & non guere loin de ce
port fit un logement, qu'il nomma _Ostrebug_, c'est  dire, bastiment de
l'Est. L'Automne suivant, il alla du cost de l'Ouest, o il fit un
autre logement, qu'il nomma _Vestrebug_, c'est  dire, bastiment de
l'Ouest. Mais, soit que la demeure du continent luy part plus froide, &
plus rude que celle de son Isle, ou qu'il y trouvast moins de seuret,
il retourna l'Hyver d'apres  Erricsun. L'Est suivant Erric passa au
continent, & alla du cost du Nord, jusques au pied d'un grand rocher,
qu'il nomma _Snefiel_, c'est  dire, rocher de nege, & descouvrit un
Port, qu'il nomma _Ravensfiorden_, c'est  dire, le port des Corbeaux, 
cause du grand nombre de Corbeaux qu'il y trouva. Ravensfiorden respond
du cost du Nord  Erricsfiorden, qui est du cost du Sud, & on va de
l'un  l'autre par un bras de mer qui les joint. Erric retourna dedans
son Isle sur la fin de l'Automne, & y passa le troisime Hyver. Le
Printemps revenu, il se resolut d'aller en personne en Islande, & pour
obliger les Islandois, avec lesquels il avoit fait sa paix, de le suivre
en Groenland, publia les merveilles de la nouvelle Terre qu'il avoit
descouverte. Il raporta qu'elle abondoit en gros & en menu bestail, en
pasturages excellens, en toute sorte de chasse & de pesche. Et les
persuada si bien, qu'il retourna en son pays de conqueste, avec grand
nombre de Vaisseaux, & d'Islandois, qui le suivirent.

Le fils d'Erric nomm Leiffe, ayant pass de Groenland en Islande avec
son pere, passa d'Islande en Norvegue; o, selon ma Chronique
Islandoise, il trouva le Roy Olaus Truggerus, & lui dit la bont de la
Terre que son pere avoit trouve. Ce Roy de Norvegue, qui depuis peu
s'estoit fait Chrestien, fit instruire Leiffe au Christianisme, &
l'ayant fait baptiser, l'obligea de demeurer l'Hyver suivant  sa Cour.
Il le renvoya l'Est d'apres, vers son pere en Groenland, & luy donna un
Prestre pour instruire Erric, & le peuple qui estoit avec luy, dans la
Religion Chrestienne. Leiffe estant de retour chez son pere en
Groenland, fut appell par les habitans du lieu, _Leiffdenhepne_, c'est
 dire Leiffe l'heureux, parce qu'il avoit eschap de grands perils dans
son voyage. Il receut un mauvais accueil de son pere en arrivant, de ce
qu'il avoit amen des estrangers avec luy. Ces estrangers estoient
quelques pauvres matelots, qu'il avoit trouvez sur la quille de leur
Vaisseau, jett par l'orage, & renvers en pleine mer, sur des rochers
de glace. Leiffe esmeu de compassion pour des miserables, que la mesme
Tempeste qui l'avoit battu, avoit fait perir, les avoit receus dedans
son navire, & menez en Groenland. Erric estoit fach de ce que Leiffe
avoit, disoit-il, enseign  des estrangers la route d'une Terre qu'il
ne vouloit pas faire connoistre  tout le monde. Mais ce fils genereux
adoucit l'esprit farouche de son pere, & luy fit entendre les devoirs de
l'humanit qui fait les hommes. Il luy parla en suite de la Charit qui
fait les Chrestiens, & le pria d'couter le Prestre que le Roy de
Norvegue luy avoit donn. En quoy il ressit de telle sorte, qu'il luy
persuada de se faire baptiser, luy, & le peuple qui estoit sous luy.

C'est tout ce qui se lit, & que j'ay peu apprendre d'Erric le Rousseau,
de son fils Leiffe, & de ces premiers Norvegues qui ont habit le
Groenland. La Chronique Islandoise met le depart de Torvalde, & d'Erric
le Rousseau son fils, du port de Iedren en Norvegue, au temps de _Hakon
Iarls_, dit le _Riche_, qui est le commencement de cette Chronique; & au
regne d'Olaus Trugguerus Roy de Norvegue, qui se raporte  l'an de grace
982. ou environ. Mais la Chronique Danoise va plus avant, & la met en
770. Je vous ay fait voir dans ma Relation de l'Islande, que cette
derniere supputation est plus apparente que la premiere, par une Bulle
du Pape Gregoire IV. d'environ l'an de grace 835. adresse  l'Evesque
Ansgarius, pour la propagation de la Foy, dans toutes les terres du
Nord, & notamment de l'Islande, & de Groenland. Je ne m'arresteray pas
sur cette dispute, & vous diray seulement deux choses  ce propos. La
premiere, que la mesme Chronique Danoise porte, que les Roys de Danemarc
s'estans faits Chrestiens, sous l'Empire de Louys le Debonnaire, le
Groenland faisoit grand bruit ds ce temps-l. La seconde, que M.
Gunter, Secretaire du Roy de Danemarc, homme docte, d'excellent esprit,
& mon intime amy, m'a dit avoir veu dans les Archives de l'Archevesch
de Brme, une vieille Chronique escrite  la main, dans laquelle estoit
une copie de la Bulle qui constituoit l'Archevesque de Brme
Metropolitain de tout le Nord, & par exprs de la Novergue, & des Isles
qui en dependent, _Islande_, & _Groenland_. Qu'il ne se souvenoit pas
precisement de la datte de la Bulle, mais qu'il estoit asseur qu'elle
estoit de devant l'an 900. de nostre salut.

La Chronique Danoise dit, que les successeurs d'Erric le Rousseau,
s'estans multipliez en Groenland, s'engagerent plus avant dans le pays,
& trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, &
des rivieres. Ils diviserent le Groenland en _Oriental_, & _Occidental_,
selon la division qu'en avoit faite Erric, par les deux bastimens
_d'Ostrebug_, & _Vestrebug_. Ils bastirent  la partie Orientale une
Ville qu'ils nommerent _Garde_; o, dit la Chronique, les Novergues
portoient toutes les annes diverses marchandises, & les vendoient aux
habitans du pays, pour les y attirer. Leurs enfans allerent plus avant,
& bastirent une autre ville, qu'ils appellerent Albe; Et comme le zele
s'augmentoit entre ces nouveaux Chrestiens, ils edifierent un Monastere
sur le bord de la mer,  l'honneur de sainct Thomas. La ville de Garde
fut la Residence de leurs Evesques, & l'Eglise de sainct Nicolas, patron
des matelots, bastie dans la mesme ville, fust le Dome, ou la Cathedrale
de Groenland. Vous verrez la suite, & le catalogue de ces Evesques, dans
cette partie du _Specimen Islandicum_ d'Angrimus Jonas, o il parle du
Groenland, depuis leur establissement jusques  l'anne 1389. Et
Pontanus remarque dans son Histoire de Danemarc, qu'en la mesme anne
1389. un nomm Henry, Evesque de Garde, assista aux Estats de Danemarc,
qui se tenoient  Nieubourg en Funen, sur les bords du grand Belt. Comme
le Groenland relevoit des Roys de Norvegue pour le temporel, ses
Evesques relevoient des Evesques de Drunthen en Norvegue, pour le
spirituel; & les Evesques de Groenland passoient bien souvent en
Norvegue, pour consulter les Evesques de Drunthen, sur les difficultez
qui leur survenoient. Le Groenland a vescu selon les loix d'Islande,
sous des Vice-Roys que les Roys de Norvegue y ont establis. Vous saurez
les noms de ces Vice-Roys, & les gestes de semblables heros Islandois,
aux champs Groenlandiques, dans le _Specimen Islandicum_, o le bon
Angrimus, ardent compatriote, ne les a pas oubliez; & o je vous
renvoye, n'ayant pas jug  propos de vous escrire ces galenteries, puis
qu'elles sont imprimes.

La Chronique Danoise raporte, qu'en l'anne 1256. le Groenland se
revolta, & refusa de payer le tribut au Roy Magnus de Norvegue. Le Roy
Erric de Danemarc,  la priere du Roy Magnus, qui avoit espous sa
niepce, equippa une arme navale pour cette expedition. Les habitans de
Groenland voyant rougir les estendars Danois, & reluire les armes sur
les vaisseaux, eurent si grand peur, qu'ils crierent mercy, &
demanderent la paix. Le Roy de Danemarc ne se voulut pas prevaloir de la
foiblesse du Roy de Norvegue, & luy laissa le Groenland, en faveur de sa
niepce, & de ses petits neveux. Cette paix fut faite en mil deux cens
soixante-un. Et Angrimus Jonas qui en a fait mention, raporte les noms
des trois principaux habitans de Groenland qui signerent le traitt en
Norvegue. _Declarantes_, dit Angrimus, _suis factum auspiciis, ut
Groenlandi perpetuum tributum Norvego denuo jurassent_.

La Chronique Islandoise, qui est une petite rapsodie d'autres Relations,
fait un chapitre intitul, _Description du Groenland_. Et cette
Description est de l'estat ce semble, le plus florissant des Norvegues
dans cette terre. Je vous transcriray mot  mot, ce qui est escrit dans
ce chapitre, selon qu'il m'a est expliqu de Danois en Franois; Et ne
me demandez ny anne, ny ordre dans ce discours; car je ne vous garentis
ny l'un ny l'autre.

La Ville la plus orientale de Groenland est appelle _Skagefiord_; o il
y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil,
qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et
 ce gros d'eau, o, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port
quantit de Balenes, & autres poissons, que l'on pche en abondance. Un
peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nomm _Funchebuder_, du
nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec
plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il
y a une Isle nomme, _Roansen_, o il se fait grande chasse de toutes
sortes de bestes, & entre autres de quantit d'Ours blancs. Il ne se
void au del que des glaces, tant par mer que par terre. Du cost
Occidental se trouve _Kindelfiord_, qui est un bras de mer, dont la
coste est toute habite. Du cost droit de ce bras de mer, est une
Eglise nomme _Korskirke_, c'est  dire, Eglise bastie en croix, qui
s'estend jusques  _Petresuik_, o est _Vandalebug_; & au del un
Monastere de Religieux consacr  sainct Olaus, &  saint Augustin. Ce
Monastere s'estend jusques  _Bolten_. Proche de Kindelfiord est
_Rumpesinfiord_, o il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites
Isles, o se trouvent quantit d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver,
que l'on n'en peut approcher; elles sont temperes en Est. Ces eaux
sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de
l est _Eynetsfiord_. Entre _Eynetsfiord_ & _Rumpesinfiord_ il y a une
maison Royale nomme _Fos_, & une grande Eglise dedie  sainct Nicolas.
Dans _Lunesfiord_ il y a un promontoire nomm _Klining_; & plus avant un
bras de mer, nomm _Grantevig_. Au del, une maison appelle _Daller_,
qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, &
nommment la grande Isle qui est au del d'Einetsfiord, appelle
_Reyatsen_,  cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont
une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se
trouve une Pierre nomme _Talguestein_, si forte, que le feu ne la peut
consumer, & si douce  couper, que l'on en fait des vases  boire, des
chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus
avant dans l'Occident il y a une Isle appelle _Langen_, o il y a huit
metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise
d'Einatsfiord il y a une maison Royale appelle _Hellestad_. Prs de l
est Erricsfiord; & dans l'entre de ce bras de mer il y a une Isle
appelle _Herrieven_, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moiti
appartient au Dome, l'autre moiti  l'Eglise, appelle _Diurnes_, qui
est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette
Eglise quand on entre dans Erricsfiord. _Diurnes_ possede tout jusques 
_Midfiord_, qui s'estend _d'Erricsfiord_ en Nordouest. Proche de l est
_Bondefiord_, du cost du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantit
d'Isles & de ports. Le pas est inhabit & desert entre _Ostrebug_ &
_Vestrebug_. Proche de ce desert il y a une Eglise appelle _Strosnes_,
qui a est le temps pass Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de
Groenland. Les _Skreglinguer_, ou _Skreglingres_, tiennent tout le
Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des boeufs, des
brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny
Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a est
long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout
cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser
les Skreglingres. En arrivant l ils ne trouverent personne, mais
quantit de bestail, & en prirent autant que leur navire en pt porter.
Au del de Vestrebug il y a un grand rocher appell _Himmelradsfield_, &
au del de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger,  cause des
Charibdes qui se trouvent dans cette mer.

C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copi le plus ingenument
que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny
d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne say,
Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu.
Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les
deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait est du commencement de l'habitation
de Groenland, _Metropolitaine, & la residence de l'Evesque_; car il
n'est point revoqu en doute, que la ville de Garde n'ait eu ct
advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce
pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde,
_Residence de l'Evesque_, estoit encore debout, & que l'on y pet aller,
on y trouveroit quantit de memoires, pour une grande & veritable
Histoire du Groenland. Angrimus Jonas mme, Islandois, parlant de cette
Residence, dit par exprs, _Fundata in Bordum_, (il faut lire, _in
Garden_) _Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandi
Orientalis_. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre
d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqu qui
estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoy. Je vous diray
ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les
recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient
des Sauvages originaires de Groenland,  qui vray-semblablement les
Norvegues donnerent ce nom, & je ne say pourquoy. Ils habitoient
apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie
Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habite par les
Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient
tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le
Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'oppose au
Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est  presumer, que quelques
Avanturiers Norvegues ayans pass Kindelfiord en petit nombre, furent
battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation
appelle, _Juge de Groenland_, selon la faon de parler Islandoise,
voulant tirer raison de ct affront, y envoya un Party plus fort, &
equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent
venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustum de faire lors qu'ils
se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou
dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les
Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent
ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est
ce qui a oblig ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les
Skreglingres des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, &c. mais
point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces
Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient
estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du
Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy
de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils
estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habit, &
qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se
fut saisi de l'autre.

Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir
icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est
tres-judicieuse, & veritable;  laquelle j'adjousteray, que par la mesme
raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les
Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la
partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, &
par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui
trouverent moins de resistance de ce cost-l que de l'autre,
s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est
pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez
 tenter des passages du cost de l'Ouest, mais bien du cost du Nord;
o je remarque qu'ils ont march huit jours entiers, sans descouvrir
quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les valles sont
toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par l, que
l'endroit que les Norvegues ont possed en Groenland, a est reserr
entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord,
inaccessibles  cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent
leurs progrez du cost du Vestrebug. Vous noterez encore  ce propos,
que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que
les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'et
peu estre cont en Danemarc, que pour la troisime partie d'un Evesch;
& les Eveschs de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France.
La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le
Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont
possed; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez
par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance.

La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilit de cette
Terre, selon la diversit des Relations qui la composent. Elle dit en un
lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun
autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils
portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu,
qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme,  cause
du froid; & que ses habitans ne savent que c'est que de pain. Ce qui a
du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le
Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche,  cause de
l'infertilit de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise
rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays
apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des
prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la
Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en
ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland,
 cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle
dit: Car il est asseur que cette partie de Groenland que les Norvegues
ont habite, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus
fertile province de Suede; o il est certain qu'il croist quantit de
beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette
mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si
grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist
de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray  ce propos, vous
semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifi. Il y
a des endroits dans la Norvegue, o l'on fait double moisson en trois
mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces
endroits sont des plaines opposes  des rochers, que le Soleil bat
continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, &
d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces
plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled
mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la
quantit de neges fondus qui les ont abreuves, & que le Soleil a
cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six
semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que
la premiere.

Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les
autres terres, compose de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de
montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain
qu'il y a quantit de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment,
que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure
d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a
quantit de gros & menu bestail; quantit de chevaux, de lievres, de
cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards,
quantit d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique
Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines
que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris,
[En marge: _Gerfaus._] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du
monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande raret aux Rois
de Danemarc,  cause de leur bont merveilleuse; & les Roys de Danemarc
en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis;
parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le
Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion.

La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de
chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je
ne say si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux
terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la
terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la
mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus
sauvages, que les noirs. Ils vont  la queste des loups, & des chiens
marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils
sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres
poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les
glaces sont fondus. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre
dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui
les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce
qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont
destaches du Groenland septentrional, & qu'elles sont pousses vers le
Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme
ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue,  l'endroit que
les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim.

_Heu male tum solis Norvegm erratur in oris._

Et il se dit d'estranges Histoires des ravages que ces animaux ont faits
dedans ces terres.

Le Groenland a est de tout temps, tres-fertile en Cornes, que l'on
appelle de Licornes. Il s'en void en Danemarc beaucoup d'entieres,
quantit de tronons & de bouts, & un nombre infiny de pieces, qui les
rendent tres-communes dans ce Royaume. Vous me demanderez qu'elles sont
les Bestes qui portent ces Cornes. Je vous diray, Monsieur, que ces
cornes, improprement dites cornes, n'ont rien de commun avec les
veritables, & proprement nommes telles, de quelque nature qu'elles
puissent estre; & que comme le nom de celles-cy est ambigu, il y en a
qui doutent encore, si les Bestes qui les portent, sont chair, ou
poisson. Vous noterez que les cornes de Licornes, que nous avons veus
en Danemarc, soit entieres, soit en pieces, sont de mesme matiere, de
mesme forme, & de mesme vertu, que celles qui se voyent en France, &
autre part. Cette belle corne entiere, de laquelle je vous ay autrefois
parl, & que j'ay veu  Friderisbourg, chez le Roy de Danemarc, est
sans contredit plus grande que celle de sainct Denis. Il est vray
qu'elle n'est pas droite, & qu'elle est fauce  deux ou trois pieds de
la pointe; mais elle est, quant au reste, de mesme couleur, de mesme
figure, & de mesme poids, que celle de S. Denis. Pour les pieces de ces
cornes que nous avons veus en divers endroits de Coppenhague, il est
certain que l'on les croit antidotes contre les venins, tout ainsi que
celles qui se voient  Paris, & ailleurs. Cela pos pour constant, que
toutes ces sortes de cornes qui se voyent en Danemarc, sont entierement
semblables  celles de France, & que celles de Danemarc viennent de
Groenland; il est question de savoir quelles Bestes ce sont qui portent
ces cornes en Groenland. M. Vormius m'a dit le premier que ce sont des
Poissons. Sur quoy je vous diray que j'ay eu de grandes disputes avec
luy, lors que nous estions  Christianople; parce que cela renverse
l'opinion de tous les anciens Naturalistes, qui ont traitt des
Licornes, & nous les ont dpeintes Terrestres, &  quatre pieds: & que
cela choque quantit de passages de l'Escriture Saincte, qui ne peuvent
estre entendus que des Licornes  quatre pieds. Le bon M. Vormius, exact
& savant dans les curiositez du Nord, me rescrivit de Coppenhague cette
Histoire, que je vous transcriray de sa lettre.

Il y a, dit-il, quelques annes, qu'estant chez M. Fris, grand
Chancelier de Danemarc, predecesseur de M. Thomasson, qui l'est 
present; je me plaignis  ce grand homme, qui a est durant sa vie,
l'ornement, & le soustien de sa patrie, du peu de curiosit qu'avoient
nos Marchands, & nos Matelots, qui alloient en Groenland, de ne pas
s'informer quels sont les Animaux dont ils nous apportent tant de
cornes; & de n'avoir pas pris quelque piece de leur chair, ou de leur
peau, pour en avoir quelque connoissance. Ils sont plus curieux que vous
ne pensez, me respondit M. le Chancellier, & me fit apporter sur l'heure
mesme, un grand Crane sec, o estoit attach un tronon de cette sorte
de corne, long de quatre pieds. Je fus saisy de joye, de tenir une chose
si rare, & si precieuse, entre mes mains; & ne pouvant assouvir mes
yeux, il me fut d'abord impossible de comprendre ce que c'estoit. Je
priay M. le Chancellier de me permettre de l'emporter chez moy, pour le
considerer tout  loisir; ce que volontiers il m'accorda. Je trouvay que
ce crane ressembloit proprement  celuy d'une teste de Balene; qu'il
avoit deux trous au sommet, & que ces trous peroient dans le palais:
Que c'estoient sans doute les deux tuyaux, par lesquels cette beste
rejettoit l'eau qu'elle beuvoit. Et je remarquay que ce que l'on
appelloit sa Corne, estoit fich  la partie gauche de sa machoire de
dessus. Je conviay mes amis les plus curieux, & les meilleurs Escoliers
de mon auditoire, de venir veoir cette raret dans mon cabinet. Un
Peintre que j'avois appell, s'y estoit rendu: Et je fis tirer en
presence des assistans, un portrait de ce crane avec sa corne, tel qu'il
estoit, de figure, & de grandeur: afin qu'ils peussent estre tesmoins,
que ma copie avoit est prise sur un veritable original. Ma curiosit ne
s'arresta pas l. Ayant eu advis qu'un semblable animal avoit est
port, & pris en Islande, j'escrivis  l'Evesque de Hole, nomm _Thorlac
Scalonius_, qui a est autrefois mon disciple  Coppenhague; & le priay,
comme mon amy, de m'envoyer le portrait de cette beste; ce qu'il fit, &
me manda que les Islandois l'appelloient _Narhual_, comme qui diroit,
Balene qui se nourrit de cadavres; parce que, _Hual_, signifie une
Balene, & que, _Nar_, signifie un cadavre. C'estoit en effet le portrait
d'un veritable poisson, qui ressembloit  une Balene. Et je vous
promets, de vous le faire voir  vostre retour de Christianople, avec
celuy du crane que j'ay eu de M. le Chancelier Fris.

M. Vormius ne manqua pas  nostre retour, de satisfaire  sa promesse, &
au del; car il ne se contenta pas de me faire voir les portraits de ces
poissons: il me mena dans son cabinet, o je vy sur une table, dresse
pour cela, l'original & le crane mesme, avec la corne de cette beste,
que M. le Chancelier Fris, luy avoit autrefois confie. Il l'avoit eu
sur sa promesse, d'un Gentilhomme de Danemarc, gendre de M. Fris,  qui
ce partage estoit escheu, qu'il estime huit mille risdalles; & l'avoit
fait porter de vingt lieus de Coppenhague, pour la faire voir 
Monsieur l'Ambassadeur. Je vous advoe, que je ne me ps lasser
d'admirer une curiosit si exquise, & l'ayant rapporte  Monsieur
l'Ambassadeur, il la voulut voir dans le mesme cabinet. Son Excellence
considera cette raret avec plaisir, & pria M. Vormius de la luy
prester, pour en avoir une exacte peinture, laquelle il a fait faire, &
qu'il emporte  Paris. Ce grand homme qui a des complaisances genereuses
pour tous les Vertueux, sera ravy de leur faire voir cette peinture, &
de leur communiquer ce qu'il apportera de plus curieux du Nord. Il a des
inclinations particulieres pour vous, Monsieur, & pour tous ces
Messieurs qui composent l'illustre Mercuriale de la Bibliotheque de M.
Bourdelot. Et je say que son Cabinet, qu'il veut rendre accomply, si
Dieu luy fait la grace d'arriver en France, vous sera ouvert, &  tous
ces Messieurs, avec une extreme joye.

Il est certain que le nom d'Unicorne est equivoque, & qu'il appartient 
plusieurs sortes d'animaux; tesmoin l'Orix, & l'Asne Indique, dont
Aristote a fait mention; & cette Beste farouche que Pline a descrite,
qui a la teste d'un cerf, le corps d'un cheval, & le pied solide comme
celuy d'un Elephant, qui est d'une legeret, & force, incomparables: Et
qui est en effet cette veritable Licorne, dont l'Escriture Saincte a
parl en divers endroits: Si agile, qu'il est escrit par raret, &
merveille, que Dieu fera sauter le _Schirion_, qui est une montagne du
Liban, comme le faon d'une Licorne; & si forte, que la force de Dieu
mesme, est compare  la sienne: _Deus fortis_, disoit Moyse, _eductor
Judorum, vires ejus ut Monocerotis_. Or il n'y a nulle apparence de
mettre nos Licornes du Nord, que nous connoissons aquatiques, sous
l'espece de ces Licornes, que l'on croid estre du Midy, ou du Levant, &
qui sont notoirement terrestres. Le Prophete Isaie, predisant aux Juifs
que Dieu les chasseroit de Jerusalem, eux, & leurs Roys, qu'il appelle
_Unicornes_. _Descendent_, dit-il, _Unicornes cum eis_. Ce qui ne peut
estre entendu que d'une descente terrestre. Et si le Prophete avoit creu
que les Licornes eussent est des Poissons, il auroit dit
vray-semblablement, _natabunt_, au lieu de _descendent_.

Je poserois donc une espece d'Unicornes marins, comme l'on a pos des
especes de chiens, de veaux, & des loups marins. Et la chose ne seroit
pas nouvelle, puis que Bartolin, Autheur Danois, a fait un Chapitre
expres, des Unicornes marins, dans son trait des Unicornes. Mais il se
rencontre une difficult contraire  cette position. Car il est question
de savoir, si ces Unicornes marins, dont nous parlons, sont
veritablement Unicornes; & si ce que nous appellons leurs cornes, sont
veritablement des Cornes, ou des Dents. La resolution de la premiere
doute depend de la derniere. Car si ce sont des dents, ces poissons ne
peuvent estre dits Unicornes, parce qu'ils n'auront point de cornes; &
si ce sont des cornes, ils seront notoirement Unicornes, parce qu'ils
n'auront qu'une corne. M. Vormius asseure que ce sont des dents, & non
pas des cornes. Et je voy qu'Angrimus Jonas les appelle des _Dents_,
dans ct endroit de son _Specimen Islandicum_, o il parle d'un signal
naufrage que fit un Evesque de Groenland, nomm _Arnaud_, passant en
Norvegue, dont le vaisseau fut rompu par la tempeste, dedans l'Isthme de
l'Islande occidentale. Le naufrage arriva l'an de Christ 1126. Et dans
le dnombrement qui fut fait des choses recueillies du debris, _Reperti
sunt_, dit le bon Angrimus, _Dentes Balenarum pretiosi, & potiores,
maris stu in siccum rejecti, ac literis Runicis, indelebili glutine
rubescentis coloris, inscripti; ut Nautarum quilibet suos, peracta
aliquando navigatione, recognosceret_. Et il est constant que ce
qu'Angrimus Jonas appelle icy, _Dentes Balenarum pretiosos_, est entendu
en Danemarc, & se doit entendre de ces cornes, que nous appellons de
Licornes, & dont nous parlons maintenant. Ce qui me fait croire que ce
sont des dents, & non pas des cornes, est qu'Aristote nous donne pour
veritable, & certain, que tous les Unicornes portent leurs cornes au
milieu du front, dans la region ordinaire des cornes, & que ces Poissons
portent, ce que nous appellons leurs cornes, au bout de leurs machoires,
& de leurs gencives,  l'endroit o se fichent les dents. Que les cornes
s'attachent au front, _per Symphysin_, que les dents s'enfoncent dans
les machoires, _per Gomphosin_; Et que nous avons veu clairement dedans
ce crane, que nous a monstr M. Vormius, que ce que nous avons pris pour
une corne, estoit enfonc dans la machoire, environ un pied de
profondeur; Et qu'il estoit estendu en long au dehors, comme une lance
couche; de mesme que le poisson Pristes porte sa Scie, & que l'autre
poisson Xiphias porte son Espe.

J'ay leu une belle raison dans Aristote, que je dirois plustost une
belle remarque, sur l'unit de cornes des Unicornes. Il dit que tous les
Animaux qui ont deux cornes, ont l'ongle divis en deux, & que tous les
Unicornes ont l'ongle solide, & indivis. Que la nature a fait une mesme
union, & une mesme consolidation, d'ongles, & de cornes, aux pieds, & 
la teste, des Unicornes; comme elle a fait une mesme division d'ongles,
& de cornes, aux pieds, &  la teste, des autres animaux. D'o il
resulte, que la seule distinction des Unicornes d'avec les autres
animaux, consiste, dans l'unit, & solidit, de leurs ongles, & de leurs
cornes. Et que par la mesme raison que les Unicornes portent leurs
ongles aux pieds, comme les autres animaux; ils portent leurs cornes au
mesme endroit de la teste, qui est le front. Et que comme les autres
animaux, qui ont deux cornes, les portent aux deux costez du front; les
Unicornes, qui n'en ont qu'une, la portent au milieu du front. Mais tout
ainsi que les Poissons, dont nous parlons, n'ayant ny ongles, ny pieds,
ne peuvent avoir de cornes  la teste; il s'ensuit que ce que nous
appellons leurs cornes, estant enfonc dans leur machoire, & n'estant
pas attach  leur front, ne peut estre des cornes, & partant que ce
sont des dents.

Je n'estois pas du commencement de ct advis; & comme je le contestois
avec M. Vormius, Monsieur le grand Maistre de Danemarc (de qui mes
lettres vous ont appris, & la haute naissance, & l'eminente vertu, & la
dignit releve qu'il possede en Danemarc, de seconde Personne absolu
apres le Roy:) Ce grand homme, qui m'a honor d'une particuliere
bien-veuillance, & qui a pris plaisir de contenter ma curiosit en tout
ce qu'il a peu, me dit  ce propos une chose qui me confirmoit dans ma
premiere opinion, que c'estoient des cornes, & non pas des dents. Il me
raconta que le Roy de Danemarc son maistre, voulant faire un present
d'une piece de cette sorte de cornes, & le voulant faire beau, luy
commanda de scier une corne entiere qu'il avoit, & de la scier au
tronon de la racine, qui est l'endroit le plus gros, & le plus beau.
Ayant sci une partie de cette corne, qu'il croyoit solide, il rencontra
une concavit, & fut estonn de voir dans cette concavit, une petite
corne, de mesme figure, & de mesme matiere, que la grande. Il continua
de scier la grande tout autour, sans toucher  la petite; Et trouva que
la petite estoit advance, de mesme que la concavit, dedans la grande,
environ un pied, & que le reste de la grande estoit solide. Je m'allay
representant sur ce recit, que les Bestes qui portoient ces cornes,
muoyent comme les Cerfs; que leurs grandes cornes tomboient, & que
d'autres renaissoient en leur place. Et que c'estoit sans doute la
raison pour laquelle tant de cornes, separes de leurs testes, estoient
portes sur les glaces de Groenland, en Islande. Mais je fus vaincu sans
resistance quand j'eus veu le Crane, dont je vous ay parl, & que j'eus
consider cette longue racine, qui estoit fiche dans sa machoire. Cela
mesme que m'avoit dit Mr le grand Maistre, me fit croire que ce qu'il
avoit sci estoit une dent, & non pas une corne. Qu'il se peut faire que
les dents tombent, & renaissent,  ces poissons, comme elles tombent, &
renaissent, aux enfans, &  quelques hommes; Et que l'on voit assez
souvent que les dents qui tombent, sont pousses, & sollicites de
tomber, par d'autres dents nouvelles, qui sortent devant que les
vieilles soient tombes. Qu'une pareille chose n'arriva jamais aux Cerfs
qui mettent bas; & que leurs testes demeurent nus, comme s'ils
n'avoient jamais eu de cornes, jusques  ce que les nouvelles
renaissent, & se forment.

Mais un discours si long de cornes pourroit estre importun, & je le vay
finir par le jugement que nous devons faire de la Corne, que l'on
appelle de Licorne, qui est  sainct Denis. Je vous ay dit qu'elle est
en tout & par tout semblable  celles de Danemarc. J'adjousteray  cela,
que les Danois croyent pour tout asseur, & s'engageroient de le
prouver, que toutes ces especes de cornes, qui se voyent en Moscovie, en
Allemagne, en Italie, & en France, viennent de Danemarc, o cette sorte
de traffic a eu grand vogue, lors que le passage de Norvegue en
Groenland, a est libre, & conneu, & que reglement, on alloit, & venoit,
de l'un  l'autre, tous les ans. Les Danois qui les envoyoient a, & l,
pour les vendre, n'avoient garde de dire que ce fussent des dents de
poissons; ils les exposoient comme des cornes de Licornes, pour les
vendre plus cherement. Et comme ils l'ont fait autresfois, ils le
pratiquent encore tous les jours. Il n'y a pas long-temps que la
Compagnie du nouveau Groenland, qui est  Coppenhague, envoya un de ses
associez en Moscovie, avec quantit de grosses pieces de cette sorte de
cornes, & un Bout entre autres, de grandeur fort considerable, pour le
vendre au grand Duc de Moscovie. On dit que le grand Duc le trouva beau,
& le fit examiner par son Medecin. Ce Medecin, qui en savoit plus que
les autres, dit au grand Duc que c'estoit une Dent de poisson; &
l'Envoy retourna sur ses pas  Coppenhague, sans rien vendre. Comme il
rendoit raison de son voyage  ses associez, il jetta toute la cause de
son malheur sur ce meschant Medecin, qui avoit descri sa marchandise, &
avoit dit que tout ce qu'il avoit port, n'estoit que des dents de
poissons. Tu s un mal-adroit, luy respondit un associ, qui me l'a
redit; Que ne donnois-tu deux ou trois cents ducats  ce Medecin, pour
luy persuader que c'estoient des Licornes? Ne doutez pas, Monsieur, que
la corne qui est  sainct Denis, ne soit venu originairement du mesme
lieu, & n'ait est vendu de cette sorte. Je n'ose dire le temps qu'il y
a que je ne l'ay veu; mais si la memoire de l'ide qui m'en est reste,
ne me trompe, c'est une Dent semblable  celles que nous avons veus en
Danemarc. Car elle a mesme racine que les autres. Elle a sa racine
creuse, & corrompu, par le bout, comme une dent gaste. Et si cela est,
je soustiens que c'est une Dent, qui est tombe d'elle-mesme de la
machoire de ce poisson, que les Islandois appellent _Narhual_, & que ce
n'est point une Corne.

Revenons en Groenland. La Chronique Islandoise raporte, que l'air y est
plus doux, & plus temper qu'en Norvegue; qu'il y nege moins, & que le
froid n'y est pas si rude. Ce n'est pas que par fois il n'y gele fort
asprement, & qu'il n'y ait des Orages tres-impetueux; mais ces grands
froids, & ces grands Orages, n'arrivent pas souvent, & ne durent pas
long-temps. La Chronique Danoise remarque, comme une chose bien
estrange, qu'en l'anne 1308. il fit des Tonnerres espouventables dans
le Groenland, & que le feu du ciel tomba sur une Eglise, nomme
_Skalholt_, qui brula entierement. Qu'en suite de ce tonnerre, & de ce
feu, il se leva une Tempeste prodigieuse, qui renversa les sommets de
quantit de rochers, & que des Cendres volerent de ces rochers rompus,
en si grande abondance, que l'on croyoit que Dieu les faisoit pleuvoir
pour punir les peuples de cette terre. Cette tempeste fut suivie d'un
Hyver si rude, qu'il n'y en eut jamais de pareil en Groenland; & la
glace y demeura un an entier, sans se fondre. Comme je racontois le
prodige de cette pluye de cendres,  Monsieur l'Ambassadeur, il me dit
qu'estant  la Rochelle, un Capitaine de mer qui revenoit des Canaries,
l'avoit asseur, qu'estant  l'ancre,  six lieus de ces Isles, une
pareille pluye de cendres estoit tombe sur la rade o il estoit, & que
son Vaisseau en avoit est couvert comme s'il eust neg dessus. Qu'un
orage si extraordinaire estoit venu d'un grand tremblement de terre, qui
avoit escroul des montagnes de feu qui sont aux Canaries, & que le vent
en avoit jett les cendres jusques  six lieus dedans la mer. Il y a de
l'apparence, que les cendres qui estoient sorties de ces rochers du
Groenland, venoient d'une pareille cause, & qu'il y a dans cette contre
des montagnes ardentes, & des lieux sous-terrains, qui brulent, comme il
y en a aux Canaries, & ailleurs. Ce qui peut estre sans contredit, &
n'est pas incompatible, par l'exemple, & le voisinage, du mont _Hecla_
de l'Islande, qui est beaucoup plus septentrionale, que n'est pas cette
partie du Groenland; comme aussi par l'exemple d'autres montagnes
ardentes, qui sont chez les Lappes plus levez, bien loin au del du
cercle Arctique; & qui est confirm par ce que vous avez peu remarquer
cy-dessus, dans la vieille description de cette Terre, qu'il y a des
Bains si chauds, que l'on ne les peut souffrir en Hyver.

L'Est de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit
appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Est tout
l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les
nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une
merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne
l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance
en M. Rets, qui me l'a leu, & fidelement explique. Il se leve en
Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou
sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune
estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit.
Elle fait son cours du cost du Nord,  cause de quoy elle est appelle,
_Lumiere septentrionale_. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend
en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu  un
autre, & laisse de la fume aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux
qui l'ont veu, qui soient capables de se representer la promptitude, &
la legeret, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au
Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne
suis dans les raisons de la Physique,  rechercher la cause de ce
Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe,
& s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons
enflamer ces longues fuses, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou
le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres.
On m'a asseur que cette Lumiere septentrionale se void clairement de
l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit
n'est trouble d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples
de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques  nos climats. Et cette
Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le
tres-savant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit
avoir observe plusieurs fois, &  laquelle il a donn le nom d'AURORE
BOREALE. La plus notable qu'il ait jamais veu, fut celle qui parut par
toute la France; _Silente Lun_ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la
nuit du douze, au treizime de Septembre, de l'anne 1621. Il l'a
sommairement insere dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement,
& merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a
faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y
r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre
le fil de ma Relation.

La Chronique Danoise raporte, qu'en l'anne 1271. un gros vent de
Nordest, porta une telle quantit de glaces en Islande, charges de tant
d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert 
l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre
s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots
Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des
glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps
devant mesme pense, & mesme dessein; Ils y avoient envoy divers
Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus
ressi que les matelots Islandois. Ce qui avoit oblig les uns & les
autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receu,
& fonde sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contre quantit de
venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce
passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, _Aurum ab
Aquilone venit_. Et je vous diray  ce propos ce que la mme Chronique
Danoise raconte, qu'il y a eu le temps pass des Marchands qui sont
revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du
temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland,
entreprirent le mesme voyage  mesme fin. Et comme ils se trouverent
engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de
cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques
mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils
virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfonces dans la
terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, o reluisoit
quantit d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de
fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils
se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses
couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des
arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui
saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce
qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux
d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent
en un moment,  la veu de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en
suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses;  cause de
quoy l'on dit que Saturne y a cach ses tresors, & qu'il n'est habit
que des Diables.

Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitul; _Route &
navigation de Norvegue en Groenland_. Le texte porte. La vraye route de
Groenland, selon que les savans pilotes, nais en Groenland, ou qui en
sont revenus depuis peu, nous l'ont raconte, est celle-cy. De
_Nordstaden Sundmur_, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant,
jusques  _Horensunt_, du cost de l'Orient d'Islande, la navigation est
de sept jours. De _Suofuels Iokel_, qui est une montagne de souffre, en
Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre
vers le Couchant. On trouve  moiti chemin d'Islande en Groenland,
_Gundebiurne Skeer_. C'a est l'ancienne route, devant que les glaces
vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse.
Il est en suite escrit, mais en article separ: De _Languenes_ en
Islande, qui est son extremit septentrionale, tirant vers le Nord, il y
a dix-huit lieus jusques  _Ostrehorn_, qui signifie, Corne Orientale.
De Ostrehorn jusques  _Huallsbredde_, la navigation est de deux jours,
& de deux nuits.

Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur
cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation
de cette Mer a est de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu
remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe
en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je
vous ay rapport de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous
dire des mariniers de Frisland.

Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre
est tel. _Transcrit d'un vieux livre intitul, _Speculum Regale_,
touchant les affaires de Groenland_. Le texte en est, beaucoup plus
clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps pass, trois Monstres
marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier
a est appell par les Norvegues, _Haffstramb_, qu'ils ont veu de la
ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable  un homme, du
col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que
la teste estoit extraordinairement esleve, & pointu en haut. Il avoit
les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronons de bras,
sans mains. Le corps estoit desli en bas, & l'on n'a jamais veu comme
il estoit form au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace.
Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur
l'eau. Le second Monstre a est appell, _Marguguer_. Il estoit form
jusques  la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros
tetons, la chevelure espandu, de grosses mains aux bouts de ses
tronons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les
pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les
mangeant; & ce Fantosme a tousjours preced quelque grand orage. Si le
Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourn vers les matelots,
c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le
dos, ils estoient perdus. Le troisime Monstre a est appell,
_Hafgierdinguer_, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois
grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand
par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces
trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en
reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendr par des courants de
mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les
vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans
cette mer, de grandes masses de glace, esleves comme des Status
d'estrange figure. Il donne advis  ceux qui veulent aller en Groenland,
de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays,  cause de
la quantit de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans
l'Est. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces
glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui
est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces
glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que
ces glaces les portent  quelque terre, ou d'essayer, si elles se
fondent, de se sauver dans leurs chalouppes.

                   *       *       *       *       *

C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de
Danemarc cotte precisment l'anne 1348. en laquelle une grande Peste,
appelle, _la Peste noire_, devora la plus grande partie des peuples du
Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de
Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland
dans les deux Royaumes. On a remarqu aussi que de ce temps-l, les
voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, &
commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseur, qu'il a
leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous
le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en
Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les annes en
Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans
pas voulu vendre cette anne-l,  quelques marchands Alemands, qui
estoient allez  Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en
dirent mot, mais convierent ces matelots  soupper, & les turent tous
en une nuit. La chose a peu d'apparence de la faon qu'elle est escrite;
car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-l,
de Norvegue en Groenland. Cela repugne  la Narration que je vous vay
faire, & qui est constante, de la decadence, & rune entiere du
commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont eu avec
le Groenland.

Vous saurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient
anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, &
que pas un matelot n'eust os aller en Groenland sans cong, sur peine
de la vie. Il arriva, qu'en l'anne 1389. que Henry Evesque de Garde
passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce
Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite,
qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de
Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland
sans cong, furent accusez d'avoir enlev les Tributs, dont le fonds
estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces
Marchands, & ils auroient est pendus, sans les sermens execrables
qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient est en
Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils
n'en avoient rapport, que des marchandises achetes, & n'avoient touch
en faon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur
leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses
rigoureuses qui furent reteres, d'aller en Groenland sans cong,
intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-l, qui que ce
fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya
quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; &
l'on a seu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu
savoir, ny o, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent
effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La
Reyne qui se trouva en mesme temps engage dans les guerres de Suede, ne
les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland.

La Chronique Danoise, de qui j'ay appris cette Histoire, rapporte,
qu'environ ce mesme temps, & l'an de grace 1406. l'Evesque _Eskild_ de
Drunthen, voulut avoir le mesme soin du Groenland que ses predecesseurs
avoient eu, & y envoya un nomm, _Andr_, pour succeder  la place de
_Henry_, Evesque de Garde, en cas qu'il ft mort, ou luy en rapporter
des nouvelles, s'il estoit vivant. Mais depuis qu'Andr fut mont sur
son vaisseau, & qu'il eut fait voile, on n'en a eu aucunes nouvelles, &
quelque soin que l'on y ait rapport, il a est impossible d'apprendre
ce que luy, & l'Evesque Henry, estoient devenus. C'est le dernier
Evesque qui a est envoy de Norvegue, pour le Groenland. La mesme
Chronique Danoise fait un dnombrement de tous les Roys de Danemarc,
depuis la Reyne Marguerite, jusques au Roy Christian IV.  present
regnant; pour faire voir, ou le peu d'estat que les uns ont fait du
Groenland, ou le desir que les autres ont eu de retrouver cette terre.
Et il importe, Monsieur, que vous appreniez cette suitte de fatalitez,
ou de mal-heurs, qui nous ont fait perdre la connoissance d'un Pays
celebre, qui a est autrefois connu, habit, & pratiqu, des peuples de
nostre monde.

Le Roy Erric de Pomeranie succeda  la Reyne Marguerite; & comme
c'estoit un Prince estranger, & nouveau venu en Danemarc, il ne
s'informa pas seulement, s'il y avoit une contre au monde qui
s'appellast _Groenland_.

Christophe de Baviere, qui succeda  Erric, employa tout son regne 
faire la guerre aux Vandales, qui sont les Pomerains. La famille
d'Oldembourg, qui regne aujourd'huy en Danemarc, commena de regner, en
l'an de grace 1448. Le Roy Christian premier de ce nom, & de cette race,
au lieu d'adresser ses penses au Nord, les tourna vers le Midy. Il fut
en pelerinage  Rome, obtint du Pape le pays de Dithmarche, pour la
couronne de Danemarc, & une permission d'establir une Academie 
Coppenhague.

Christierne II. succeda  Christian I. & promit solennellement, lors
qu'il fut couronn Roy, de faire tout ce qui luy seroit possible pour
recouvrer le Groenland. Mais bien loin de recouvrer une terre que ses
predecesseurs avoient perdu, il perdit les Estats mmes qu'il
possedoit. Ses cruautez le firent chasser de la Suede, que la Reyne
Marguerite avoit jointe aux deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc,
& des trois n'en avoit fait qu'une. Il se retira en Danemarc, avec le
mesme Esprit de fureur qui l'avoit possed en Suede; & les Danois, qui
ne le purent souffrir non plus que les Suedois, le dposerent du
Royaume;  cause de quoy il est peint entre les Roys de Danemarc avec un
Sceptre cass  la main. Son Chancelier, Erric Valkandor, Gentilhomme
Danois, de grande vertu, & de grand esprit, fut fait Archevesque de
Drunthen, apres la disgrace de son maistre. Il se retira dans son
Archevesch, o il occupa tout son Esprit  la recherche du Groenland, &
des moyens d'y parvenir. Il leut tous les livres qui en parloient;
examina tous les marchands, & tous les matelots de Norvegue, qui en
avoient quelque connoissance; & se fit faire une carte de la route que
l'on y devoit tenir. Mais comme il voulut executer ce dessein, en
l'anne 1524. il fut querell par un grand Seigneur de Norvegue, qui luy
fit quitter l'Archevesch, & le Royaume. Il se sauva  Rome, o il
mourut. Frederic premier, oncle de Christierne, avoit occup les
Royaumes de Danemarc, & de Norvegue; & comme la faction de Christierne
n'estoit pas encore bien esteinte, Frederic qui souponna, & craignit
Valkandor, le fit chasser de Norvegue, & dissipa les Compagnies qu'il
avoit formes pour la descouverte du Groenland.

Christian III. succeda  Frederic I. Il fit tenter le passage de
Groenland, mais ceux qu'il y envoya ne le peurent descouvrir. Ce qui
obligea ce Roy de lever les defenses rigoureuses, que les Roys ses
predecesseurs avoient faites, d'aller en Groenland sans leur cong. Il
permit  qui que ce fust qui en auroit envie, d'y aller sans sa
permission. Mais les Norvegues se trouverent en ce temps-l si foibles
de Navires, & si pauvres d'ailleurs, qu'ils n'eurent pas le moyen de
s'quipper pour un voyage si difficile, & si hazardeux.

Le Roy Frederic II. succeda  la pense de son pere Christian III. Il
envoya un nomm _Mognus Heigningsen_,  la dcouverte du Groenland. Et
si la chose est telle que le Chroniqueur l'a escrite, il y a un secret
inconnu, & une cause cache, qui s'oppose visiblement au dessein que
l'on a pour la connoissance de cette terre. Mognus Heigningsen, apres
beaucoup d'erreurs, & de mauvaises rencontres, descouvrit le Groenland,
mais ne le peut approcher; parce que d'abord qu'il eut veu la terre, son
Navire s'arresta tout court; de quoy il fut extrmement estonn, & avec
raison; car c'estoit en pleine mer, dedans un grand fonds d'eau, il n'y
avoit point de glace, & le vent estoit frais. Ne pouvant advancer, il
fut contraint de reculer, & de retourner en Danemarc; o il fit le
rapport de ce qui luy estoit arriv, & dit au Roy qu'il y avoit de
l'Aymant au fonds de cette mer, qui avoit arrest son vaisseau. S'il
avoit seu l'Histoire de la Remore, peut-estre qu'il l'auroit allegue
aussi  propos que celle de l'Aymant. Cette advanture arriva l'an 1588.
ou environ, que le Roy Frederic II regnoit. Et nostre Chronique Danoise,
qui s'est attache  la suite du temps, a inser entre les Roys
Christian, & Frederic, une longue Narration d'un voyage que Martin
Forbeisser, Capitaine Anglois, entreprit pour le mesme Groenland, en
l'anne 1577. Cette Narration donne beaucoup plus de connoissance du
Groenland, & de ses peuples, que celle que nous avons eu jusques icy.
C'est pourquoy j'ay estim  propos de vous envoyer une version de ce
qu'elle en a dit.

Martin Forbeisser partit d'Angleterre pour Groenland, en l'anne, comme
j'ay dit, 1577. Il le descouvrit, mais ne le peut aborder cette
anne-l,  cause de la nuit, & des glaces, & que l'Hyver l'avoit
surpris dans son voyage. Estant de retour en Angleterre, il fit le
rapport de ce qu'il avoit veu,  la Reyne Elizabeth; & la Reyne crt,
sur sa relation, avoir gagn cette terre inconnu. Le Printemps revenu,
elle luy donna trois vaisseaux, avec lesquels Forbeisser partit, & ayant
reveu la Terre y aborda, du cost du Levant. Les habitans du lieu o il
prit terre, s'enfuirent  l'abord des Anglois, & abandonnerent leurs
maisons, pour se cacher, qui , qui l. Il y en eut qui grimperent de
peur, sur les pointes des rochers les plus hauts, d'o ils se
precipiterent en bas dedans la mer. Les Anglois qui ne peurent
apprivoiser ces Sauvages, entrerent dans les maisons qu'ils avoient
abandonnes. C'estoient proprement des Tentes, faites de peaux de veaux
marins, ou de Balenes, estendus sur quatre grosses perches, & cousus
adroittement avec des nerfs. Ils remarquerent que toutes ces tentes
avoient deux portes, l'une du cost de l'Ouest, l'autre du Sud; & qu'ils
s'estoient mis  couvert des Vents qui les incommodoient le plus, l'Est,
& le Nord. Ils ne trouverent dans toutes ces maisons, qu'une vieille
femme hideuse, & une jeune femme enceinte, laquelle ils emmenerent, avec
un petit enfant qu'elle tenoit par la main. Ils les arracherent des
mains de la Vieille qui heurloit horriblement. Estans sortis de l, ils
costoyerent cette mer du cost de l'Est, & virent un Monstre sur l'eau,
de la grosseur d'un boeuf, qui portoit au bout du muffle, une Corne
longue d'une aulne & demie, [En marge: Mesure de Danemarc.] qu'ils
crurent estre un Licorne. Ils singlerent de l, vers le Nordest, &
descouvrirent une Terre qu'ils aborderent, parce qu'elle leur parut
agreable. Et quoy que cette terre fust dans le continent du Groenland,
ils l'appellerent, _Anauavich_, pour la pouvoir retenir sous un autre
nom. Ils trouverent que cette contre estoit sujette  des tremblemens
de terre, qui renversoient de grands rochers dessus les plaines; & que
le sejour en estoit dangereux. Ils ne laisserent pas de s'y arrester
quelque temps, parce qu'ils rencontrerent des graviers, o l'or
reluisoit abondamment, & en remplirent trois cents tonneaux. Ils firent
tout ce qu'ils peurent pour apprivoiser les Sauvages de cette terre, &
les Sauvages firent semblant de se vouloir apprivoiser avec eux. Ils
respondirent par signes, aux signes que les Anglois leur faisoient; &
leur donnerent  entendre, que s'ils vouloient aller plus haut, ils
trouveroient ce qu'ils cherchoient. Forbeisser leur respondit qu'il y
iroit, & s'estant mis sur une chalouppe avec quelques soldats, donna
ordre  ses trois Vaisseaux de le suivre. Il costoya le rivage en haut,
& ayant appereu quantit de Sauvages sur des rochers, apprehenda
d'estre surpris. Les Sauvages qui le conduisoient de dessus la rive,
reconnurent la crainte qu'il avoit eu; & pour ne le pas effaroucher,
firent paroistre de dessous la digue, trois hommes beaucoup mieux faits,
& mieux habillez que les autres, qui le prierent par signes, &
demonstrations d'amiti, de vouloir aborder. Forbeisser alloit  eux de
bonne foy, ne les voyant que trois sur le port, & des Sauvages sur des
rochers assez esloignez. Mais les autres qui estoient cachez sous la
digue, furent impatients quand ils virent venir Forbeisser, & se
precipiterent en foule sur le port. Ce qui fit reculer Forbeisser. Mais
les Sauvages ne se rebuterent point pour cela. Ils tascherent tousjours
d'attirer les Anglois, & jetterent quantit de chairs crus sur le
rivage, comme s'ils eussent eu  faire  des dogues. Les Anglois
n'avoient garde d'en approcher, & les Sauvages s'aviserent d'une autre
ruse. Ils porterent un homme estropi, ou qui feignoit de l'estre, sur
le bord de la mer; & l'ayant laiss l, ne parurent non plus de quelque
temps, que s'ils se fussent retirez bien-loin de l, & tout  fait. Ils
s'estoient imaginez que les Anglois, selon la coustume des Estrangers,
viendroient enlever ce miserable, qui ne se pouvoit sauver, pour leur
servir de truchement. Mais les Anglois qui se douterent de la tromperie,
tirerent un coup de mousquet sur le Sauvage estropi, qui se leva en
sursaut, & gagna le terrain plus viste que le pas. Ce fut alors, que les
Sauvages en nombre incroyable, borderent toute la digue, & tirerent sur
les Anglois, une quantit prodigieuse de pierres, & de flches, avec des
fondes, & des arcs; de quoy les Anglois se moquerent, &  leur tour,
firent une descharge de mousquets, & de canons, qui les escarterent en
un moment.

[Illustration: Poisson nomm par les Islandois NARWAL qui porte la
corne, ou dent, que l'on dit de Licorne._]

[Illustration: _Teste du poisson NARWAL, avec un tronon de sa dent, ou
de sa corne, long de quatre pieds._]

[Illustration: _SAUVAGES GROENLENDOIS._]

[Illustration: _Sauvage peschant dans son bateau._]

[Illustration: _Petit bateau de Groenland._]

La Relation dit, que ces Sauvages sont traitres, & farouches; & que l'on
ne les peut apprivoiser, ny par caresses, ny par presens. Ils sont gras,
& dispos, de couleur olivastre. On tient qu'il y en a de Noirs parmy
eux, comme des thiopiens. Ils sont habillez de peaux de Chiens marins,
cousus de nerfs. Leurs femmes sont escheveles. Elles renversent leurs
cheveux derriere les oreilles, pour monstrer leur visages, qui sont
peints de bleu, & de jaune. Elles ne portent point de cotillons, comme
nos femmes, mais quantit de caleons, faits de peaux de poissons,
qu'elles chaussent les uns sur les autres. Chaque caleon a ses
pochettes, o elles fourrent leurs couteaux, leur fil, leurs aiguilles,
leurs petits miroirs, & autres bagatelles, que les Estrangers leur
portent, ou que la mer leur rejette, par les naufrages des estrangers
qui veulent aller chez eux. Les chemises des hommes, & des femmes, sont
faites d'intestins de poissons, cousus avec des nerfs fort deliez. Les
habits des uns, & des autres, sont larges; & ils les sanglent avec des
courroyes de peaux de poissons. Ils sont puants, salles, & vilains. Leur
langue leur sert de serviette, & de mouchoir; & ils n'ont nulle honte de
ce que les autres hommes ont honte. Ceux-l sont estimez riches parmy
eux, qui ont quantit d'arcs, de fondes, de bateaux, & de rames. Leur
arcs sont courts, & leurs fleches deslies, armes par le bout, d'os, ou
de cornes aiguises. Ils sont adroits  tirer de l'arc, & de la fonde, &
 darder les poissons dans l'eau avec des javelots. Leurs petits Bateaux
sont couverts de peaux de chiens marins, & il ny peut entrer qu'un homme
seul. Leurs grands Bateaux sont faits de bois, attachez les uns aux
autres, avec des liens de bois, & couverts de peaux de balenes, cousus
de gros nerfs. Ces bateaux portent vingt hommes pour le plus. Leurs
Voiles sont faites de mesme que leurs chemises, d'intestins de poissons,
cousus de plus petits nerfs. Et quoy qu'il n'y ait point de fer dans ces
bateaux, ils sont liez avec tant d'adresse, & de force, qu'ils
s'engagent librement dessus, en pleine mer, & ne se soucient point des
orages. Il n'y a point de Beste venimeuse dedans leur terre, que des
Aragnes. Ils ont des Cousins en grand nombre, qui piquent asprement, &
leur piqueure fait des esleveures difformes sur le visage. Ils n'ont
point d'eau douce, que celle qu'ils reservent des neges fondus. Le
Chroniqueur tient, que le grand froid, qui serre les venes de la terre,
bouche le passage des Sources. Ils ont des Chiens extraordinairement
grands, qu'ils attellent  leurs Traineaux, & s'en servent comme on se
sert ailleurs de chevaux.

C'est la fin de cette Narration; & je ne say si le Chroniqueur Danois
l'a tire de la Relation Angloise de Martin Forbeisser, ou s'il l'a
escrite sur le recit qu'il en a ouy faire;  l'exemple de ces anciens
Danois, qui composoient les Histoires de leur temps, sur des Vaudeville.

Revenons aux Roys de Danemarc. Christian IV.  present regnant, fils de
Frederic II. prit  coeur le Groenland, & se resolut de le trouver, quoy
que son pere, & son ayeul, l'eussent tent inutilement. Pour ressir
dans ce dessein, il fit venir d'Angleterre un Capitaine, & Pilote
expert, qui avoit la reputation de savoir tres-bien cette mer, & cette
route. Estant pourveu de ce pilote, il equippa trois bons navires, sous
la conduite de Gotske Lindenau, Gentilhomme Danois, leur Admiral; qui
partit du Sundt aux premieres chaleurs de l'anne 1605. Les trois
vaisseaux voguerent ensemble quelque temps. Mais comme le Capitaine
Anglois eut atteint la hauteur qu'il cherchoit, il prit la route du
Sudouest, de peur des glaces, pour aborder le Groenland avec plus de
facilit, & moins de peril. Et le chemin qu'il prit avoit du rapport
avec l'ancienne route d'Islande, que je vous ay allegue, en ce qu'elle
donne le mesme advis. L'Amiral Danois, croyant que le Capitaine Anglois
ne devoit pas prendre cette route du Sudouest, continua la sienne droit
vers le Nordest, & arriva seul de son cost, en Groenland. Il n'eut pas
plustost moill l'ancre, que quantit de Sauvages, qui l'avoient
descouvert du haut de la rive o ils estoient, sauterent dans leurs
petits bateaux, & le vindrent voir dans son vaisseau. Il les receut avec
grande joye, & leur presenta de bons vins  boire; mais les Sauvages les
trouverent amer, & firent laide grimace en les beuvant. Ils virent des
graisses de balene, qu'ils demanderent; & on leur en versa de grands
pots, qu'ils avalerent avec plaisir, & avidit. Ces barbares avoient
port des peaux de renards, d'ours, de veaux marins, & un grand nombre
de cornes, que le Chroniqueur appelle precieuses, en pieces, bouts, &
tronons, qu'ils troquerent avec des aiguilles, des couteaux, des
miroirs, des agraffes, & autres semblables vetilles, que les Danois
avoient estalles. Ils se moquoient de l'or, & de l'argent monoy qui
leur estoit offert, & tesmoignoient une passion extrme pour des
ouvrages d'acier, car ils l'ayment sur toutes choses; & donnoient pour
en avoir, ce qu'ils avoient de plus cher, leurs arcs, & leurs fleches,
leurs bateaux, & leurs rames; & quand ils n'avoient rien plus  donner,
ils se despoilloient, & bailloient leurs chemises. Gotske Lindenau
demeura 3. jours  cette rade, & la Chronique ne dit point qu'il y mit
pied  terre. Il n'osa pas, sans doute, hazarder une descente, ny
exposer le petit nombre de ses gens,  la multitude incomparablement
plus grande des Sauvages de cette contre. Il leva l'ancre, & partit le
quatrime jour; mais avant partir, il retint deux Sauvages dans son
vaisseau, qui firent tant d'efforts, pour se defaire des mains des
Danois, & s'eslancer dedans la mer, qui les falut lier pour les
arrester. Ceux qui estoient  terre, voyans garroter, & emmener les
leurs, jetterent des cris horribles, & un nombre espouventable de
pierres, & de fleches, contre les Danois; qui leur lacherent un coup de
canon, & les escarterent. L'Admiral retourna seul en Danemarc, comme il
estoit arriv seul  l'endroit qu'il avoit abord.

Le Capitaine Anglois, suivy de l'autre navire Danois, entra dans le
Groenland, comme dit le Chroniqueur, a l'extremit de la terre qui
respond au Couchant; & cette extremit ne peut estre que le cap Faruel.
Aussi est-il certain qu'il entra dans le golfe Davis, & costoya la terre
de l'Est de ce golphe. Il descouvrit quantit de bons ports, de beaux
pays, & de grandes plaines verdoyantes. Les Sauvages de cette contre
troquerent avec luy, comme les Sauvages de l'autre avoient troqu avec
Gotske Lindenau. Ceux-cy tesmoignerent estre beaucoup plus deffians, &
timides, que les autres; car ils n'avoient pas plustost receu ce qu'ils
avoient troqu avec les Danois, qu'ils s'enfuyoient  leurs bateaux,
comme s'ils l'eussent derob, & que l'on eust couru apres. Les Danois
eurent envie de mettre pied  terre  quelqu'un de ces Ports, &
s'armerent pour cela. Le pays leur parut assez beau,  l'endroit o ils
descendirent, mais sablonneux, & pierreux, comme celuy de Norvegue. Ils
jugerent par les fumes de la terre, qu'il y avoit des mines de souffre,
& trouverent grand nombre de pierres de mine d'argent, qu'ils porterent
en Danemarc, o l'on tira de cent pesant de pierre, vingt-six onces
d'argent. Ce Capitaine Anglois, qui trouva tant de beaux Ports tout le
long de cette coste, leur donna des noms Danois, & en fit une carte,
avant partir de l. Il fit prendre aussi quatre Sauvages des mieux faits
que les Danois purent attrapper; & l'un de ces quatre devint si enrag
de se voir pris, que les Danois ne le pouvant trainer, l'assommerent 
coups de crosses de mousquets; ce qui intimida les autres trois, qui
suivirent volontairement. Il se forma en mesme temps un corps de
Sauvages, pour venger la mort de l'un, & recourre les autres. Ils
couperent chemin aux Danois, entre la mer, & eux, pour livrer combat sur
le port, & les empescher de s'embarquer: mais les Danois firent une
descharge de mousquets, & leurs navires, de canons; si  propos, que les
Sauvages estonnez du bruit, & du feu, s'enfuyrent , & l, & laisserent
le passage libre aux Danois; qui remonterent sur leurs vaisseaux,
leverent les ancres, & retournerent en Danemarc, avec les trois
Sauvages, qu'ils presenterent au Roy leur maistre, qui les trouva
beaucoup mieux faits, & plus polis, que les deux que Gotske Lindenau
avoit amenez; differents d'habits, de langage, & de moeurs.

Le Roy de Danemarc satisfait de ce premier voyage, se resolut pour le
second; & renvoya l'anne d'apres 1606. le mesme Gotske Lindenau, avec
cinq bons vaisseaux, en Groenland. Ct Admiral partit du Sunt le 8. jour
du mois de May, & mena avec luy les trois Sauvages que le Capitaine
Anglois avoit pris dans le golfe Davis, pour luy servir d'adresse, & de
truchement. Ces pauvres innocens tmoignerent une joye nompareille de
leur retour en leur pays. Un d'eux mourut de maladie en pleine mer, &
fut jett hors le bord. Gotske Lindenau tint la route de l'Amerique, que
le Capitaine Anglois avoit tenu, qui est celle du Sudouest, & du golfe
Davis, par le cap Faruel. Un de ces cinq navires s'esgara par les
broillards, & les quatre arriverent en Groenland, le 3. d'Aoust. A la
premiere rade o les Danois moillerent l'ancre, les Sauvages se
monstrerent en grand nombre sur le rivage, mais ne voulurent point
trafiquer; & comme ils tesmoignerent de se dfier des Danois, les Danois
ne se voulurent point fier  eux. Ce qui les obligea de changer de
poste, & de monter plus haut, o ils trouverent un port plus beau que le
premier, mais des Sauvages d'aussi mauvaise humeur que les premiers; car
ils regardoient les Danois avec dfiance, & intention de les combattre,
en cas qu'ils voulussent mettre pied  terre. Les Danois qui ne
voulurent non plus se fier  ceux-cy, qu'aux autres, n'y hazarder une
descente, allerent plus avant; & comme ils costoyoient la terre, & que
les Sauvages les costoyoient aussi avec leurs petits bateaux; les Danois
surprirent  diverses fois, & menerent  leurs bords, six de ces
Sauvages, avec leurs bateaux, & les petits equipages qui estoient
dedans. Il advint que les Danois ayans moill l'ancre  une troisime
rade, un valet de Gotske Lindenau, soldat hardy, & entreprenant, pria
instamment son maistre de luy permettre de descendre seul, pour
reconnoistre ces Sauvages. Il luy dit, qu'il tascheroit, ou de les
apprivoiser par les marchandises qu'il leur porteroit, ou de se sauver,
en cas qu'ils eussent quelque mauvais dessein contre luy. Le maistre se
laissa vaincre par l'importunit de son valet. Mais le valet n'eut pas
mis pied  terre, qu'il fut tout d'un temps, saisi, tu, & mis en pieces
par les Sauvages; qui se retirerent du port apres cette action, & se
mirent  couvert du canon des Danois. Les couteaux & les espes de ces
Sauvages, sont faites de cornes, ou de dents, de ces poissons que l'on
appelle Unicornes, esmoulus, & aiguises, avec des pierres; & ne
tranchent pas moins que si elles estoient de fer, & d'acier. Gotske
Lindenau voyant qu'il n'y avoit rien  faire pour luy en ce pays-l,
tourna voile en Danemarc; & un de ses prisonniers Groenlandois, eut un
si grand regret de quitter son pays, qu'il se jetta de desespoir dedans
la mer, & se noya. Les Danois trouverent en revenant le cinquime navire
qui s'estoit esgar en allant; mais ils ne furent que cinq jours
ensemble, car une tempeste qui se leva les escarta tous cinq, & ils ne
purent se rejoindre qu'un mois apres que l'orage finit. Ils arriverent 
Coppenhague, apres beaucoup de peine, & de peril, le 5. jour d'Octobre
suivant.

Le Roy de Danemarc entreprit le troisime & dernier voyage qu'il a fait
faire en Groenland, avec deux grands Vaisseaux, sous le commandement
d'un Capitaine du pays de Holstain, nomm _Karsten Richkardtsen_,  qui
il donna des matelots de Norvegue, & d'Islande, pour luy servir de
guide, & de conduite. La Chronique dit, que ce Capitaine partit du
Sundt, le 13. du mois de May, sans marquer l'anne, que je n'ay peu
jamais savoir. Le huitime jour du mois de Juin suivant, il descouvrit
les sommets des montagnes de Groenland; mais il ne pt aborder la terre,
 causes des glaces qui y estoient attaches, & qui s'estendoient bien
avant dans la mer. Il y avoit dessus ces glaces, d'autres glaces si haut
amonceles, qu'elles sembloient de grands rochers. Et le Chroniqueur
remarque en ct endroit, qu'il y a des annes que les glaces de
Groenland ne se fondent point en Est. Le Capitaine Holstainois fut
contraint de revenir sans rien faire; & ce qui l'obligea encore plus 
cela fut, que son second navire s'estoit escart du sien, dans une
tempeste qui les avoit separes; & qu'il estoit seul lors qu'il aborda
les glaces. Le Roy de Danemarc receut ses excuses, & l'impossibilit
qu'il allegua.

Vous me demanderez, que sont devenus les quatre premiers Sauvages, & les
cinq derniers, qui estoient restez des deux premiers voyages. Je vous en
feray icy une petite Histoire; & vous diray, Monsieur, que le Roy de
Danemarc establit des Personnes, qui eurent un soin particulier de les
nourrir, & de les garder; de telle sorte neantmoins, qu'ils avoient la
libert d'aller par tout o ils vouloient. On les nourrissoit de laict,
de beurre, & de fromage; de chairs crus, & de poissons cruds; de la
mesme faon qu'ils vivoient en leur pays; parce qu'ils ne se pouvoient
accoustumer  nostre pain, &  nos viandes cuittes; moins encore au vin,
& qu'ils ne beuvoient quoy que ce soit de si bon coeur, que de grands
traits d'huyle, ou de graisse de Balene. Ils tournoient souvent la teste
vers le Nord, & souspiroient avec tant d'amour pour leur patrie, que
leur garde estant relasche, ceux qui se peurent saisir de leurs petits
bateaux, & de leurs rames, se mirent en mer pour en hazarder le traiect.
Mais un orage qui les surprit,  dix, ou douze lieus du Sundt, les
rejetta sur les costes du Schone, o des Pasans les prirent, & les
ramenerent  Coppenhague. Ce qui obligea leurs gardes de les observer
avec plus de soin, & de leur donner moins de libert. Mais ils
devenoient malades, & mouroient de langueur.

Il en restoit cinq de vivans, & de sains, lors qu'un Ambassadeur
d'Espagne arriva en Danemarc. Le Roy de Danemarc, pour le divertir, luy
fit voir ces Sauvages, & luy donna le passe-temps de l'exercice de leurs
petits bateaux dessus la mer. Pour bien comprendre la forme, ou la
faon, de ces bateaux; representez-vous, Monsieur, comme une Navette de
Tisseran, de dix ou douze pieds de long; faite de bastons de balene,
larges, & espais, d'un doigt ou environ; couverts dessus & dessous,
comme les bastons d'un Parasol, de peaux de chiens, ou de veaux marins,
cousus de nerfs. Que cette machine est ouverte en rond par le milieu,
de la largeur d'un homme  l'endroit des flancs, & qu'elle s'estressit
en pointe par les deux bouts,  proportion de ce qu'elle est grosse par
le milieu. Que la force, & l'adresse, de sa structure, consiste aux deux
bouts, o ces bastons de balene sont joints, & liez ensemble; 
l'ouverture, qui est le cercle de dessus,  la circonference duquel tous
les bastons de dessus se vont rendre; & au demy-cercle de dessous, qui
est attach au cercle de dessus, comme une anse renverse  son panier.
Figurez-vous que par ce demy-cercle, passent, ou aboutissent, les
bastons de dessous, & ceux des costez; Et que le tout est si bien li,
si bien cousu, & si bien tendu; qu'il est capable par sa legeret, &
l'adresse dont il est compos, de soustenir les efforts d'un orage en
pleine mer. Les Sauvages s'assoient au fond de ces bateaux, par
l'ouverture de dessus, les pieds tendus vers l'un, ou l'autre, des deux
bouts; bouchent cette ouverture avec le bas de leurs camisoles, faites
de peaux de chiens, ou de veaux marins, qu'ils sanglent par dessus; se
serrent les poignets des manches; s'embeguinent, & se brident avec des
coffes, attaches au bout de leurs camisoles; de telle sorte qu'encore
que l'Orage les renverse, & les culbute dedans la mer (comme il arrive
assez souvent) l'eau ne sauroit entrer par aucun endroit, ny de leurs
bateaux, ny de leurs habits. Ils remontent tousjours sur l'eau, & se
sauvent d'une tempeste, beaucoup mieux que s'ils estoient dedans un
grand navire. Ils ne se servent que d'une petite Rame, de cinq  six
pieds de long, platte & large par les deux bouts, d'un demy-pied, ou
environ: Ils l'empoignent avec les deux mains, par le milieu, qui est
rond. Elle leur sert de contrepoids, pour les tenir en equilibre; & de
double rame, pour nager des deux costez. Ce n'est pas sans raison que
j'ay compar ces Bateaux  des Navettes, car les Navettes, qui partent
de la main des Tisserans les plus adroits, ne coulent pas plus viste sur
le mestier, que ces bateaux, maniez avec ces rames, par l'adresse de ces
Sauvages, coulent dessus l'eau. L'Ambassadeur d'Espagne fut ravy de voir
faire ct exercice aux cinq Sauvages du Roy de Danemarc. Ils se
croisoient, & s'entrelassoient avec tant de vitesse, que la veu en
estoit trouble; & tant d'adresse, que pas un d'eux ne se touchoit. Le
Roy voulut esprouver la vistesse d'un de ces petits Bateaux, contre une
Chalouppe, equipe de seize bons rameurs; mais la chaloupe eut de la
peine  suivre le bateau. L'Ambassadeur envoya une somme d'argent 
chaque Sauvage en particulier, & chacun d'eux employa son argent  se
faire habiller  la Danoise. Il y en eut qui mirent de grandes plumes 
leurs chapeaux, se botterent, & esperonnerent, & firent dire au Roy de
Danemarc, qu'ils le vouloient servir  cheval.

Cette belle humeur ne leur dura pas long-temps, car ils retomberent dans
leur melancholie ordinaire; & comme ils ne songeoient qu'aux moyens de
retourner en Groenland, deux de ceux qui s'estoient mis en mer, & que
l'orage avoit rejettez en Schone; que l'on soubonnoit moins que les
autres, en ce que l'on ne croyoit pas qu'ils se deussent exposer une
seconde fois au peril qu'ils avoient couru, se saisirent de leurs
bateaux, & regagnerent le Nord. On courut apres, & ils furent joints
prs de l'emboucheure de la mer; mais on n'en peut attrapper qu'un, &
l'autre se sauva, c'est  dire se perdit; car il n'y a pas d'apparence,
qu'il soit jamais arriv en Groenland. On avoit remarqu de ce Sauvage,
qu'il pleuroit, toutes les fois qu'il voyoit un enfant, au col de sa
mere, ou de sa nourrisse. On jugeoit par l, qu'il estoit mari, & qu'il
regrettoit sa sa femme, & ses enfans. Ceux qui estoient retenus 
Coppenhague, furent resserrez plus estroittement que de coustume; ce qui
ne fit qu'accroistre le desir qu'ils avoient de revoir leur patrie, & le
desespoir d'y retourner jamais.

Ils moururent presque tous de ce regret, & il ne resta que deux de ces
malheureux Groenlandois, qui vescurent dix, ou douze ans, en Danemarc,
apres la mort de leurs compagnons. Les Danois firent ce qu'ils peurent
pour leur persuader de vivre, & leur donnerent  entendre, qu'ils
seroient traittez parmy eux, comme leurs amis, & leurs compatriotes; ce
qu'ils tesmoignerent gouster en quelque faon. On tascha de les faire
Chrestiens, mais ils ne peurent jamais apprendre la langue Danoise; & la
Foy estant de l'oye, il fut impossible de leur faire comprendre nos
mysteres. Ceux qui prenoient garde de plus pres  leurs actions, leur
voyoient souvent lever les yeux au ciel, & adorer le Soleil levant. L'un
d'eux mourut de maladie  Kolding, en Jutland, pour avoir pesch des
perles en Hyver. Vous noterez, Monsieur, que les Moules de Danemarc sont
pleines de semences de perles imparfaites, & que ceux qui en mangent, ne
trouvent presque autre chose que de cette sorte de gravier dessous les
dents. On pesche de ces moules en abondance dans la riviere de Kolding.
Il y en a qui ont des perles fines, quantit de petites, & quelques-unes
d'assez grosses, & rondes. Ce Groenlandois avoit fait connoistre que
l'on peschoit des perles en son pays, & qu'il estoit expert en cette
pesche. Le Gouverneur de Kolding le mena avec luy dans son gouvernement,
& luy donna de quoy s'exercer dans la riviere qui porte des perles. Le
Sauvage y ressit  merveilles, car il alloit sous l'eau comme un
poisson, & n'en revenoit point sans moules qui eussent des perles fines.
Ce gouverneur se persuada, que si cela continuoit, il mesureroit
bien-tost les perles au boisseau. Mais son avidit luy fit perdre son
esperance, parce que l'Hyver le surprit, & que ne se voulant pas donner
la patience d'atendre que l'Est fust revenu, pour continuer sa pesche,
il envoyoit ce pauvre Sauvage  l'eau, comme un barbet, & le fit plonger
si souvent dans les glaons, qu'il en mourut. Son camarade ne se peut
consoler de cette perte. Il trouva moyen, aux premiers beaux jours du
Printemps, d'avoir par adresse un de ses petits bateaux, se mit
secretement dedans, & passa le Sundt, avant que l'on se fust appereu de
sa fuitte. Il fut suivy en diligence; mais comme il avoit le devant, on
ne le peut atteindre qu' 30. ou 40. lieus dedans la mer. On luy fit
entendre par signes, qu'il n'auroit jamais seu trouver le Groenland, &
qu'infailliblement il auroit est englouty des vagues. Il respondit par
signes, qu'il auroit suivy la coste de Norvegue, jusques  une certaine
hauteur, d'o il auroit pris la traverse; & se seroit conduit par les
Estoilles dans son pas. Estant de retour  Coppenhague, il tomba en
langueur, & mourut.

Voila quelle a est la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils
estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, &
larges de quarreure; _forti pectore, & armis_; bazanez, camus, & comme
tels, ils avoient les levres grosses, & releves. Les despoilles de
leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs
fondes, & de leurs habits, sont demeures en Danemarc. Nous avons veu 
Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius,
& l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de
peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de
poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs
plumes de diverses couleurs, sont pendus par raret dans le Cabinet de
M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs
couteaux, leurs espes, & les javelots, dont ils se servent  la pesche,
armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguises.
Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, compos de 25. ou 30.
petits fuseaux, attachez  une courroye de peau de mouton, qui n'est 
l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois.

Le Roy de Danemarc fut rebut du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des
Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une
Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de _Compagnie du Groenland_,
dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie
y envoya deux navires, en l'anne 1636. Ces navires allerent dans le
golfe Davis, &  cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste
de ce golfe. Ils n'eurent pas moill l'ancre, que huit Sauvages
allerent  eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac,
o les Danois d'un cost, avoient deploy leurs couteaux, leurs miroirs,
leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards,
de chiens, & de veaux marins, & quantit de cornes, que l'on appelle de
Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tir du
vaisseau, pour quelque sant qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du
bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un cost,
qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'o ils ne leverent la
teste, qu' deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de
la nouveaut de ce fait, firent signe  ces Sauvages, qu'ils revinsent,
& les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les
Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus
de la peur, qu'ils ne virent plus de fume, & que l'air se fut remis
dans sa premiere tranquillit. Leur faon de trafiquer est telle. Ils
choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises
estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises
qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les
autres, adjoustent  ces blots, ou en ostent, jusques  ce qu'ils soient
d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages,
ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes,
que l'on dit de Licornes, couch sur l'herbe du rivage, ou le retour de
la mare l'avoit laiss  sec. On tient que c'est la coustume des Veaux
marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de
grands Boeufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se
jetterent en foule dessus ce poisson, le turent, & mirent en pieces sa
corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce
poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrmement farouche
dedans la mer. Il est  la Balene, ce que le Rinoceros est  l'Elephant.
Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance.
On dit qu'il en a heurt des navires avec tant de force, qu'ils se sont
ouverts, & ont coul  fonds.

Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui
avoit oblig les Danois  ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit
reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, &
de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence  cette rive, & ayant
remply son vaisseau, de ce sable, dit  ces compagnons, qu'ils estoient
tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce
Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit
principalement forme, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le
visiter  loisir, fut estonn d'un retour si soudain; & le Pilote
eschauff, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son
vaisseau. Mais il avoit  faire  un homme qui n'est pas de legere
croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par
les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en seurent tirer pas un
petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outr de ce que ce pauvre
Pilote s'estoit laiss dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle
part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, o estoit son
vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique,
pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parl de
l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il
creust avoir jett tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu
de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit coneu, il est
certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir.
Monsieur le grand Maistre n'est pas  se repentir du commandement si
prompt qu'il fit  ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouv depuis
dans les minieres de Norvegue, du sable pareil  celuy de Groenland,
dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les
mineraux, & les minieres, qui leur est arriv depuis ce temps-l 
Coppenhague, en a tir de tres-bon or, & en quantit,  proportion du
sable. Il fut port  cette precipitation par l'ignorance des autres
Orfevres, qui n'auroient non plus seu tirer de l'or, de la matiere
mesme d'o il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier
voyage qui a est fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que
fut apport ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de
Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur
l'Ambassadeur  Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait
voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que
de partir du Groenland, avoient retenu, & attach, deux Sauvages dans
leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine
mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se
jetterent dedans la mer, pour retourner  la nage en leur pays. Il y a
de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop
esloignez.

Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un &
de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les
Norvegues ont habit; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les
Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet
d'Islande au vieux Groenland, ont est vray-semblablement bouchez, par
la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du
Nordest, ont chasses de la mer glaciale, & amonceles dans cette
manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne
route, ont est contraints de suivre celle qui les a menez au cap
Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que
l'on appelle, _Nouveau Groenland_. Or il est croyable que les anciens
passages d'Islande en Groenland ont est bouchez, par l'experience qui
nous fait voir que la route en a est perdu. Et la Chronique Islandoise
que je vous ay rapporte cy-dessus, nous en donne une prevue plus
certaine, au chapitre de cette navigation, o il est escrit; Que l'on
trouve  moiti chemin d'Islande en Groenland, _Gondebiurne Skeer_, qui
sont de petites Isles de rochers, semes dans cette mer, & habites par
des Ours, o les glaces se sont vray-semblablement arrestes, & si fort
attaches, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par
succession de temps, comme petrifies; de sorte que ce chemin ayant est
ferm, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a est
ferme aussi; d'o vient que l'on n'en a peu savoir depuis nouvelles
quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habit.
Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples
du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut porte infailliblement, de
Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que
Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest,
dans son premier voyage, avoit rencontr le vieux Groenland, ou s'en
estoit approch; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il
amena de ct endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens
Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantit de personnes
qui les ont veus, & pratiquez,  Coppenhague, m'ont asseur, que
ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy
que differens entre-eux, de langage, & de moeurs, n'avoient pourtant
rien de commun pour ce mme langage, ny pour ces mmes moeurs, avec le
Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si
different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y
pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que
les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient
si viste, & bredoilloient si fort, qu'ils ne prononoient quoy que ce
fust distinctement, except ces deux mots, _Oxa indecha_, dont on n'a
jamais seu la signification. Il est certain que ce que nous appellons
le vieux Groenland, n'a est qu'une petite partie de toute cette grande
Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que 'a est la rive la
plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont
habite, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui
ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleur que les
ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont
presque pas hazardez d'y mettre pied  terre. Monsieur le grand Maistre
de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui
fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec
lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au
del des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre,  dix ou douze
lieus de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, &
demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au del de ces montagnes,
qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands
hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils
tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la
terre, qu'ils habitent, n'ont jamais est connus de qui que ce soit,
dont l'Histoire soit venu  nostre connoissance; & tout le Groenland
est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que
les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert.

                   *       *       *       *       *

Je me suis engag  l'entre de ce discours, de vous faire voir deux
choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit
continent avec l'Asie, du cost de la Tartarie. La seconde, qu'il soit
continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a
seu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour savoir s'il y a
un passage par l, dans la mer du Levant; & qu'il a est inutilement
tent jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons
ouy parler. Cette navigation qui a rebut les meilleurs pilotes du Nord,
a limit leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les
terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & o nos
Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que
je vous die en ct endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc
m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas content de
me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; &
j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve
comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosit. Mais,
qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que
vous verrez bien-tost SON EXCELLENCE, mesme; car nous venons d'apprendre
qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur
Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy,
& MADAME LA COMTESSE ELEONOR sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le
merite respond  la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales.
C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez  nostre cher amy
M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de
Brensbro, o se fit l'entreueu celebre des Plenipotentiaires de Suede,
& de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre ILLUSTRE
AMBASSADEUR a si glorieusement acheve. Ce fut l que se virent les deux
premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous
parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre
avec fiert, & veneration. Et 'a est un ouvrage digne de nostre
Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces
deux peuples, d'avoir fait l'amiti de ces deux grands Hommes. Je vous
parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon
dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me
contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre,
vous jugerez, & de son coeur, qui est si noble; & de son esprit, qui est
si relev; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement
capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une
Teste  porter celle d'un Empire. Adjoustez  toutes ces Vertus
heroques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanit, ny
la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs
de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit  son
service un Gentilhomme Espagnol, nomm Leonin, Naturaliste savant, &
curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire  son retour ce qu'il
en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce
pays est au 78. degr d'elevation, & veritablement nomm _Spitsberg_, 
cause des montagnes aigus, qui sont comme semes, ou plantes, dessus.
Ces montagnes sont composes, de graviers, & de certaines petites
pierres plattes, semblables  des petites pierres d'ardoise grise,
entasses les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites
pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, o que les vapeurs
eslevent. Elles croissent  veu d'oeil, & les matelots en descouvrent
tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engag assez avant dedans la
Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aigus, dont le pays
est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que
des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonn de voir tout au haut
d'une de ces montagnes, &  une lieu de la mer, un petit mast de
navire, qui avoit une poulie attache  un de ses bouts; & ayant demand
aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit port l ce mast; ils luy
respondirent, qu'ils ne savoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu l.
Il est croyable que la mer avoit pass autrefois prs de cette montagne,
& que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des
prairies, mais l'herbe y est si courte, qu' peine la peut-on
appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car  proprement
parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre
lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable
 celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce
pays-l se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand
Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce
pays est inhabit, & inhabitable,  cause du froid. Car encore que le
Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six
semaines, il ne s'abbaisse que jusques  trois aulnes de l'Horison;
suivant la faon de parler Danoise, conforme  la mesure du ciel de
Virgile. C'est  dire. Encore qu' la minuit (s'il faut ainsi parler) de
ce pas-l; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se
couchant, que d'environ neuf  unze degrez & demy, de l'Horison. Si
est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, &
estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par
consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prs de ces montagnes
qui n'ont nulle solidit, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que
l'on est gel pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette
rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de
tous costez. Il y a quantit d'Ours dans cette contre, mais ils sont
tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en
pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace.
Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris 
Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement  ses amis, il
s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque
endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au
travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir
joer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois
heures; & qu'ils y auroient demeur des jours entiers, sans incommodit,
si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, o ils estoient
attachez. La mer de Spitsberg, porte quantit de Balenes. On en prend de
deux cents pieds de long, & de grosseur proportionne  la longueur. Les
mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de
dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix,
ou douze poignes de petites aragnes noires, qui naissent de l'air
corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejette du fonds de
l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette
herbe, ny de ces aragnes, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe,
& les aragnes. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte
d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible
pour les pcheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent
l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, &
en si grand nombre, que les matelots ne sauroient emporter toutes les
graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser  terre,
qu'ils reviennent charger l'anne d'apres. Vous noterez, Monsieur, que
rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y
sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi
entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de
long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais
elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement
qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi
sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coup de l'arbre. A dire le
vray de ces pas Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les
vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce
voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux
que cette contre produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas
un qui vive sur la terre. Il y a quantit de canards, & beaucoup
d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnus. Monsieur le
grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a
fait apporter de morts  Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des
plumes,  des perroquets; & des pieds  des canards. Ceux qui prennent
de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres
agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur
ramage un concert melodieux dessus la mer.

Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y
arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y
sauroient entrer  cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois
de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en
partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des
monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. &
quatre-vingts brasses;

    _Qu tantum vertice ad aurars Arias,
    Quantum radice ad Tartara tendunt;_

car il y a des lieux dans cette mer, o elle est glace depuis le fonds
jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace,
aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces
glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la
navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres
en des endroits, o les glaces se fondent en un moment, & se prennent en
mesme temps.

Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien
de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurment, que le
Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La
distance qu'il y a de nos mers,  ces mers glaces; l'incertitude de les
rencontrer fondus; les grands orages qui se forment dessus ces eaux;
l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est
de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces
deserts. Toutes ces difficultez accumules ensemble, s'opposent aux
desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez
qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes
incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour
la premiere; & nous ne saurions non plus resoudre, que le Groenland
soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je
pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay
promise du Capitaine Danois, _Jean Munck_, qui tenta, comme je vous ay
dit, un passage dans le Levant, du cost du Nordouest, entre l'Amerique,
& le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant
cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le
Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.

Le Roy de Danemarc,  present regnant, commanda au Capitaine Munck,
d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit,
& une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois,
nomm _Hotzon_, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps
auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette
navigation, & l'on n'a jamais seu comment. Il est certain que s'il eut
l'audace d'Icare  voler par une route inconnu, ses plumes se gelerent
plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son
advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, &
cette mer, porterent depuis le nom, de _Destroit Hotzon_, & de _Mer
Hotzonne_. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de
May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez.
Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus
petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au
cap, nomm _Faruel_, en langage Danois, comme qui diroit le cap _Vale_,
en latin; & le cap _d'Adieu_, ou de _Bon voyage_, en Franois. Ainsi
nomm sans doute, parce que ceux qui vont au del de ce cap, semblent
aller dans un autre monde, & prendre un long cong de leurs amis. Ce cap
Faruel est, comme je vous ay dit,  60-1/2 degrez d'elevation, sur un
pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-ais
de representer sa figure,  cause de ces neges, & de ces glaces, qui
varient; & de leur blancheur, qui esbloit les yeux. Le Capitaine Munck
estant  ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le
destroit Hotzon, & trouva quantit de glaces, qu'il evita, parce qu'il
estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne
s'engager pas trop en ct endroit, devers l'Ouest,  cause des glaces, &
des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte
que la nuit du huitime Juillet, estant sur cette mer, il fit un
broillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son
navire furent couverts de longs glaons, si serrez, & si durs, qu'ils ne
s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le
lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant,
il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en
chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.

Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma _Destroit Christian_, du
nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septime du mesme
mois  une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya
pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des
traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouv d'hommes. Ils
rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent
surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes
qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu
o ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement
le salut, que les Danois leur avoient donn; observants neantmoins
soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit o
estoient les armes qu'ils avoient caches. Mais les Danois firent si
bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, o
ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les
Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les
Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir
rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces
gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient
vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois
esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent 
leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des
Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas l. Ils desplierent leurs
marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les
Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent
aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons.
Un d'eux ayant jett les yeux sur un Miroir, & s'y estant mir, fut si
esmerveill de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, &
s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins,
de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs
camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de
long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, &
basan, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit
de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufime de Juillet; &
ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher 
cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin
qu'il pt apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient
des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux,
des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de
revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou
qu'il leur fust expressment defendu par quelque espece de Juge, ou de
Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne
pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans
cette Isle; qu'il appella _Reinsundt_, c'est  dire golfe des Renes; &
nomma le port o il aborda, de son nom _Munckenes_. Cette Isle est  61.
degr & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du
Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxime de Juillet.
Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent,
& le choc des glaces qui le heurterent, qu' peine se peut-il sauver, le
vingt-huitime du mesme mois, entre deux Isles, o il jetta toutes ses
ancres, & amarra ses vaisseaux  terre, tant l'orage estoit impetueux
dans le port mesme. Le retour de la mare laissoit les Danois  sec sur
les vases, & le reflus qui venoit avec rapidit, leur rapportoit tant de
glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir l, qu'en pleine
mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y
avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux
brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux
pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si
grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs
chalouppes ne fut englouti des vagues. Ils ne virent point d'hommes
dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y
en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre
autres, quantit de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques
tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient
apparemment habites; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que
leurs advenus estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en
avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont  62. degrez & 20.
minuttes, &  cinquante lieus avant dans le destroit Christian. Le
Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, o il aborda,
_Haresunt_, c'est  dire, golfe, ou destroit, des lievres;  cause des
lievres qu'il trouva en grande quantit dedans cette Isle; & y arbora le
_Christianus quartus_ du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustum de
representer de cette sorte C4. Il partit de ces Isles, le neufime
d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; &
le dixime aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la
coste de l'Amerique. Estant sorty de l, il trouva une grande Isle, du
cost du Nordouest, qu'il appella _Sneoeuland_, c'est  dire, l'Isle des
neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtime d'Aoust, il
print son cours de l'Ouest au Nord; _Et alors_, dit le Relateur, _je
tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, &
vingt minuttes_. Mais les broillards estoient si grands, qu'ils ne
voyoient point de terre; _Quoy que_, dit-il, _la largeur du destroit
Christian, ne fust en ct endroit, que de seize lieus_. Ce qui nous
fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du
destroit, dedans la mer Hotzone,  laquelle il changea de nom, comme il
l'avoit chang au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella
_Mare novum_, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & _Mare
Christianum_, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette
coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pt la route de
l'Ouest-Nordouest, jusques  ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez,
& vingt minuttes, d'eslevation; o les glaces l'arresterent, &
l'obligerent d'hyverner  la coste de Groenland,  un Port qu'il nomma,
_Munckenes Vinterhaven_, c'est  dire, le port d'Hyver de Munck; &
appella toute la contre, _Nouveau Danemarc_. Il ne remarque point dans
sa Relation, quantit de lieux, par lesquels il passa en arrivant  ce
port, parce qu'il dit en avoir fait une carte,  laquelle il renvoye le
Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane,
qu'il nomme _les Isles Soeurs_; & d'une autre plus considerable, qui est
vers la mer nouvelle, qu'il appelle _Dixes oeuland_. Il donne advis 
ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils
pourront le milieu du destroit,  cause des courants rapides, &
contraires, qui se trouvent  l'une, & l'autre, de ces costes, par les
reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces
extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que
les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez
irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est regl,
de cinq, en cinq heures; & que ses mares suivent le cours de la Lune.

Le Capitaine Munck arriva le septime de Septembre,  _Munckenes
Vinterhaven_; o il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours
apres ses vaisseaux, & les mit  couvert du choc des glaces, dedans un
port proche du premier, o il les repara le mieux qu'il pt. Ses
compagnons pourveurent sur toutes choses,  se bien hutter, pour se
garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port
faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glace au
mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le
Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une
chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pt voguer dedans,
qu'environ une lieu & demie, en haut,  cause des cailloux qui la
bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un
party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieus en
avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra
qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre
esleve, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui
representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit
aupres de cette pierre, une place quare, de huit pieds en tout sens,
close de pierres plus petites. Il remarqua  l'un des costez de ce
quarr, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre,
mle parmy. Il y avoit de l'autre cost du quarr, une pierre plate,
mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur ct autel, trois
petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine
Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en
beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez
dessus, comme les precedents; & que par tout o il rencontroit de ces
autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'o il conjecturoit, que les
habitans de cette contre s'assembloient  ces autels, pour sacrifier; &
qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par
tout o il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, &
conjecturoit de l aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des
bestes sacrifies, que les Sauvages avoient manges,  leur faon, c'est
 dire, crus & dchires, comme les chiens les deschirent, avec les
pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois,
quantit d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il
trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de
bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce
pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui
avoient est dresses en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux,
des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, &
de veaux marins, qui avoient servy de couverture  ces Tentes.
L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les
Scythes, & campoient  la faon des Lappes.

Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande
provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le
Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses
compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils
turent quantit de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne
nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi
qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom
que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines.

Ce qui donna  penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce
pays-l, des choses qui ne se voyoient pas si communment au Ciel de
Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septime de Novembre, il parut
trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme
temps, que l'air de cette contre est fort grossier. Il en parut deux,
non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre
entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du
soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut
environne, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel
parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre
l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur
perte presque totale, comme vous allez entendre.

L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces
espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux
vins d'Espagne les plus purs, &  l'eau de vie la plus forte, se
gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les
cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins,
en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des
haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de
cuivre, o par mesgarde on avoit le soir oubli de l'eau, se trouvoient
le lendemain rompus, & cassez,  l'endroit o l'eau s'estoit glace.
Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas
les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta
parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les
quittoit point, qu'il ne les et emportez. Ils mouroient les uns apres
les autres, & si dru, qu' l'entre du mois de Mars, leur Capitaine fut
contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu
de s'adoucir,  la venu du Printemps. Elle esbransla les dents des
malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne
pouvoient manger que du pain, tremp dans de l'eau fondu. Elle attaqua
les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignit, qu'
tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si
grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par
tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient  veu d'oeil, devenoient
perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps,
comme si on les et roez de coups. La description de cette maladie est
proprement ce que l'on appelle le _Scorbut_, connu, & frequent, dans
toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre
ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les
porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils
furent contraints de foiller dedans la nege, o ils trouverent une
espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en
quelque faon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient,
& n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient
fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent
dehors. La Relation marque le douzime d'Avril, comme un jour
considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit
plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui
n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en
pouvoient prendre,  cause de leur debilit. Ils virent, environ la
my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny
de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses;
des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade
 la fin, comme les autres, le quatrime de Juin; & demeura dedans sa
hutte accabl de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans
manger. Il se resolut  la mort, & fit son Testament, par lequel il
prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal
qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les
quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte,
pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de
vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de
joye de voir leur Capitaine debout, allerent  luy, & le menerent devant
leur feu, o il revint un peu  soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, &
se resolurent de vivre; mais ils ne savoient de quoy. Ils s'aviserent
de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils
rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, &
les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours.
La glace commena de se rompre en ce temps-l, qui estoit le
dix-huitime de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des
saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le
coeur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en
l'estat o ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour
arriver en Danemarc. Il commena environ ce temps-l de faire un peu de
chaud, & de pluye; d'o il sortit une telle quantit de Moucherons,
qu'ils ne savoient o se mettre, pour se garentir de leur importunit.
Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le
seizime de Juillet. Ils firent voile de ce port, o je vous ay dit
qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux  couvert des glaces; que le
Capitaine Munck appella de son nom, _Jens Munckes bay_, c'est  dire, la
baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de
glaons flotants, o il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine 
desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant
qu'il fust refait, il attacha son vaisseau  un rocher de glace, qui
suivoit le courant de la mer. Il fut delivr de cette glace, qui se
fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perdu. Mais il
ne demeura pas long-temps en ct estat; car la mer redevint glace, se
fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte,  se
glacer, & se fondre, d'un jour  l'autre. Il passa  la fin le destroit
Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, o il fut
acceuilly, le troisime de Septembre, d'une grande Tempeste, dans
laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si
las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre
 la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut
renverse dedans la mer, d'o ils eurent toutes les peines du monde  la
r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le
temps d'arriver le 21. de Septembre,  un port de Norvegue, o ils
estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit rest; &
croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce
jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais
en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, o les
autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'o ils
gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en
Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son
voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reoit une personne
que l'on a creu perdu.

Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine,
mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceu. Il demeura
quelques annes en Danemarc; o apres avoir long-temps resv sur les
manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux,
& des choses; & sur la possibilit de trouver le passage qu'il
chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage.
Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des
Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui
formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce
long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu  tous
les inconveniens, &  tous les desordres, qui luy estoient survenus au
premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le
second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; &
de discours  un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit
donn, avoit pery par sa mauvaise conduite;  quoy le Capitaine
respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le
pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outr de ct
affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix
jours apres, de desplaisir, & de faim.

Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette
longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un
long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le
Groenland; & que ne sachans pas o aboutit cette mer, nous ne saurions
juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non.
L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le
Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le
Levant; & qu'il le persuada  quantit de personnes qualifies de
Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le savoir au
vray.

Je descouvre en mesme temps le mesconte de celuy qui a fait des
Dissertations sur l'origine des peuples de l'Amerique; lesquels il a
fait venir de Groenland, & a voulu que les premiers habitans de
Groenland soient venus de Norvegue. D'o il a conclu que les premiers
habitans de l'Amerique ont est Norvegues. Et nous l'a pretendu faire
accroire, par une certaine affinit qu'il s'est figure, de quelques
mots Americains, qui finissent en _lan_, avec le, _land_, des Alemans,
des Lombards, & des Norvegues; & par le rapport des moeurs, qu'il dit
estre, entre les Americains, & les Norvegues, qu'il prend pour les
Alemans de Tacite. Vous jugerez, Monsieur, par la suite, & le
raisonnement, de tout mon discours, que ct Autheur s'est mescont en
toutes faons.

Premierement, en ce que les Norvegues n'ont pas est les premiers
habitans du Groenland, comme il appert par les Relations, & les
demonstrations, que je vous en ay faites; Et que M. Vormius,
tres-savant dans les antiquitez du Nord; bien loin de rapporter
l'origine des peuples de l'Amerique, aux peuples de Groenland; croit que
les _Sklegringres_, originaires habitans du _Vestrebug_, de Groenland,
estoient venus de l'Amerique.

Secondement, il s'est tromp, en ce qu'il y a peu, ou point d'apparence,
que le Groenland soit continent avec l'Amerique; & que le passage de
l'un,  l'autre, n'a pas est si connu, ny mesme si possible, qu'il se
l'est imagin. Il s'est abus tiercement, en ce que je vous ay fait
voir, qu'il n'y a nulle affinit de langage, ny de moeurs, entre le
Groenland, & la Norvegue; & que s'il veut que les Norvegues ayent
communiqu leur langue, & leurs moeurs, aux Americains, il faut qu'ils
ayent pass par ailleurs que par le Groenland, pour aller en Amerique.

J'aurois en ct endroit une belle occasion d'insister sur les autres
mescontes du Dissertateur, de luy rendre ses paroles, & de le renvoyer
au pays des Visions, & des Songes. Mais puis qu'il dort son dernier
sommeil, laissons-le dormir en repos, & finissons ce discours pour
nostre commune satisfaction. Je fais conscience d'interrompre le cours
de ces Compositions si doctes, & si elegantes, que vous nous donnez tous
les jours  pleines mains, par la lecture d'un Escrit qui n'est, ny de
la touche, ny du prix de vos excellents Ouvrages; & quelque bont que
vous ayez pour moy, je ne fais nulle doute que vous ne soyez aussi
content d'avoir achev de lire cette Lettre, que je suis ayse d'avoir
achev de l'escrire, & de vous dire

MONSIEUR,

que je suis

Vostre tres-humble, & tres-affectionn serviteur

De la Haye le 18. Juin 1646.




_Privilege du Roy._


LOUYS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre: A nos amez &
feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des
Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts,
leurs Lieutenans, & tous autres nos Justiciers & Officiers qu'il
appartiendra, Salut. Nostre bien am AUGUSTIN COURB Libraire  Paris,
Nous a fait remonstrer qu'il desireroit imprimer, _la Relation de
Groenland_, s'il avoit sur ce nos Lettres necessaires, lesquelles il
nous a tres-humblement suppliez de luy accorder. A CES CAUSES, Nous
avons permis & permettons  l'Exposant; d'imprimer, vendre & debiter, en
tous lieux de nostre obeyssance ledit Livre, en telles marges, en tels
caracteres & autant de fois qu'il voudra, durant l'espace de cinq ans,
entiers & accomplis,  compter du jour qu'il sera achev d'imprimer pour
la premiere fois: Et faisons tres-expresses defenses  toutes autres
personnes, de quelle qualit & condition qu'elles soient de l'imprimer,
faire imprimer, vendre ny distribuer en aucun endroit de nostre Royaume,
durant ledit temps; sous pretexte d'augmentation, correction &
changement de tiltre ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce
soit,  peine de quinze cens livres d'amendes, payables sans deport, par
chacun des contrevenans, & applicables un tiers  Nous, un tiers 
l'Hostel-Dieu de Paris, & l'autre  l'Exposant; de confiscation
d'exemplaires contrefaits, & de tous despens, dommages & interests: A
condition qu'il en sera mis deux exemplaires dudit Livre en nostre
Bibliotheque publique, & un en celle de nostre tres-cher & feal le sieur
Seguier Chevalier, Chancelier de France, avant que de l'exposer en
vente,  peine de nullit des presentes: Du contenu desquelles Nous vous
mandons que vous fassiez jouyr pleinement & paisiblement l'Exposant, &
ceux qui auront droict d'iceluy, sans qu'il luy soit fait aucun trouble
ny empeschement: Voulons aussi qu'en mettant au commencement ou  la fin
dudit Livre, un bref Extrait des presentes, elles soient tenus pour
deument signifies, & que foy y soit adjouste, & aux copies d'icelles,
Collationnes par l'un de nos amez & feaux, Conseillers & Secretaires,
comme  l'original. Mandons aussi au premier Huissier ou Sergent sur ce
requis, de faire pour l'execution des presentes, tous exploits
necessaires, sans demander autre permission; CAR tel est nostre plaisir,
nonobstant oppositions ou appellations quelconques, & sans prejudice
d'icelles: Clameur de Haro, Chartre Normande, & autres Lettres  ce
contraires. DONN  Paris le dix-huitime jour de Mars, l'An de grace
mil six cens quarante-sept. Et de nostre Regne le quatrime. Sign par
le Roy en son Conseil, CONRART.

                   *       *       *       *       *

Achev d'imprimer pour la premiere fois le dernier jour d'Avril 1647.

                   *       *       *       *       *

Les Exemplaires ont est fournis.



--------------------------
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION

L'orthographe et la ponctuation sont conformes  l'original. Cependant
on a rsolu les abrviations, et diffrenci les lettres u/v et i/j
conformment  l'usage moderne.

On a effectu les corrections signales en errata, ainsi que les
corrections suivantes indiques de faon manuscrite sur l'exemplaire
d'origine:

  Snorro Storlefonius > Storlesonius
      Une annotation prcise: Arngr. Jon. spec. Isl. p. 36 [...]
      Snorro Storlesonius, i.e. Snorre Storla-son, sive Snorro Storl F.
  l'Onix > l'Orix
      Annotation: Relat. d'A. de la Croix, Tom. 3. l. I. ch. 1.
      p. 288. Licorne d'Ethiopie.
  Dithmatche > Dithmarche
  nulle bont > nulle honte






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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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