Project Gutenberg's Petite Mere, by lise-Franoise-Louise de Plessis-Gouret

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Title: Petite Mere

Author: lise-Franoise-Louise de Plessis-Gouret

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26827]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Mme de Pressens (lise-Franoise-Louise de Plessis-Gouret,
pouse d'Edmond Dehault de Presssens) (1827-1901),
_Petite mre_, dition de 1881


L'orthographe et la ponctuation ont t conserves.





PETITE MERE



PAR



MADAME E. DE PRESSENSE



SIXIEME EDITION



PARIS

G. FISCHBACHER, EDITEUR

33, rue de Seine, 33

1881

Tous droits rservs.





PETITE MERE





I



Deux enfants taient seuls sans une chambre obscure. Ils
attendaient leur pre; l'heure o il avait coutume de rentrer
tait bien passe. Les deux pauvres petits s'taient blottis l'un
contre l'autre tout prs de la fentre que les dernires lueurs
du crpuscule clairaient encore faiblement. Le plus jeune, un
garon de cinq ans, appuyait sa tte toute boucle sur les genoux
de sa soeur qui avait pass son bras autour de lui. Celle-ci
tait petite et menue; sa figure fine et ple tait  demi
claire, tandis que celle du petit garon se trouvait dans
l'ombre; il et t difficile de discerner l'expression de ses
yeux baisss, mais son attitude avait quelque chose de protecteur
et de maternel.

-- Tu as donc bien sommeil, mon Charlot, dit-elle  l'enfant,
dont les paupires se fermaient et dont elle sentait la tte
s'alourdir sur ses genoux.

Il fit un mouvement, puis on entendit une voix dolente:

-- J'ai faim!...

-- Pauvre chri, mais pourtant tu as mang  midi.

-- Oui, mais je veux manger encore. Je ne peux pas dormir sans
avoir dn. Petite mre, donne-moi  manger!...

-- Mon pauvre Charlot, je n'ai rien... Je t'ai donn,  midi, le
dernier morceau de pain. Le pre rapportera aujourd'hui sa
quinzaine, tu sais?...

-- Pourquoi est-ce qu'il ne revient pas? demanda Charlot d'un ton
courrouc.

-- Je ne sais pas. Il n'est jamais rentr si tard. Il va venir,
bien sr.

Les enfants se turent, et Charlot referma les yeux, un instant
seulement. Un bruit de pas retentit dans l'escalier et l'enfant
releva la tte, tandis que sa soeur disait:

-- Voil le pre.

Mais les pas s'arrtrent  l'tage au-dessous; on entendit une
porte s'ouvrir et se refermer, puis un bruit de voix irrites,
puis le silence... et bientt des ronflements sonores montrent 
travers le plancher. Il tait bien tard.

-- Il faut te coucher, Charlot, dit la petite fille.

-- Mais je ne peux pas dormir sans avoir mang.

-- Je n'ai rien, mon pauvre chri... Essaie, tu verras... Une
fois endormi, tu ne sentiras plus la faim.

-- Et demain?... demanda le prvoyant Charlot.

-- Demain, le pre sera revenu, tu comprends?...

La certitude exprime par ces paroles calma le petit garon, qui
se laissa dshabiller et mettre au lit dans l'obscurit, car il
n'y avait dans la pauvre demeure pas plus de chandelle que de
pain.

Lorsque Charlot fut couch dans le lit qu'il occupait d'habitude
avec son pre, sa soeur se rassit prs de la fentre et se remit
 couter si elle entendait des pas dans la rue. Ce n'tait pas
rare; mais ils s'loignaient toujours sans s'arrter. Elle
commenait  tre bien inquite. Depuis quatre ans que la mre
tait morte, le pre n'avait pas manqu une seule fois de revenir
aprs sa journe de travail. Les yeux de la pauvre enfant se
fermaient malgr elle; elle sommeillait un instant, mais le plus
lger bruit la faisait tressaillir. Charlot s'agitait dans son
lit, gmissait en dormant et, de temps en temps, s'veillait tout
 fait en disant: J'ai faim! -- Heureusement, le sommeil
l'emportait bientt, et sa respiration gale montrait que la
souffrance de son jene prolong n'tait pas encore bien vive.

Enfin, la petite fille se laissa glisser de sa chaise sur le
carreau, et, la tte appuye sur son bras, elle s'endormit
profondment. Lorsqu'elle s'veilla, il faisait jour. Elle
s'tonna d'tre couche par terre, et se premier mouvement fut de
regarder vers le lit. Voyant que Charlot avait profit de ce
qu'il tait seul pour se mettre en travers, et laissait sa tte
frise un peu en dehors du matelas, elle se rappela tout. Ses
pauvres membres taient si engourdis, qu'il lui fallut un bon
moment pour en retrouver l'usage.

Alors elle balaya, pousseta avec soin, comme elle avait coutume
de faire chaque matin; puis elle ouvrit un vieux panier qui lui
servait de garde-manger et eut peine  retenir un cri de joie
lorsqu'elle dcouvrit tout au fond une crote de pain qui y avait
t oublie. Elle la posa sur la table d'un air joyeux. Au mme
moment, Charlot se remua, se retourna, se mit sur son sant;
puis, s'tant frott les yeux, il dit encore une fois:

-- Petite mre, j'ai faim!...

Il jeta un regard peu bienveillant sur la crote sche qu'on lui
offrait, mais elle n'en fut pas moins bien vite dvore, et il
tendit la main pour en avoir encore.

Alors sa soeur, voulant le distraire, lui dit de s'habiller bien
vite pour aller chercher le pre.

Tout joyeux de la perspective d'une promenade, le petit sauta
hors du lit, mais il fallut contenir son impatience jusqu' ce
que son visage et ses mains fussent bien lavs, ses boucles
rebelles brosses avec soin. Petite mre, sur le chapitre de la
toilette, tait inflexible. Charlot le savait bien, et ne
rsistait que tout juste assez pour allonger un peu les choses.

Enfin, les enfants sortirent de la chambre, la laissant propre et
en ordre, comme si une fe y et passe; la petite fille en prit
la clef pour la remettre  la concierge.

-- Voil notre clef, madame, dit-elle de sa voix douce. Si le
pre revient, vous aurez la bont de la lui donner.

-- Il n'est donc pas rentr hier soir? demanda la concierge,
occupe  dbarbouiller un peu rudement un gros marmot qui, un
instant auparavant, criait  rendre sourd tous les locataires de
la maison, mais s'tait arrt la bouche grande ouverte pour
regarder les deux enfants.

-- Ce n'est pas probable qu'il rentre de si tt, ajouta-t-elle en
jetant la clef sur la table. Allez, vous tes sur mon chemin!...

On entendit sortir de l'arrire-loge un sifflement prolong.
C'tait un petit recoin qui donnait sur la cour, et o le
concierge travaillait de son tat de cordonnier pendant que sa
femme faisait l'ouvrage de la maison.

Petite mre, un peu effraye du ton brusque dont on lui parlait,
se hta de sortir, tirant par le bras Charlot, qui regardait de
tous ses yeux et aussi de toute son me une grande cuelle de
soupe fumante sur la table de la loge. La brave femme, trop
affaire pour remarquer ce regard, ferma la porte sur eux.

-- Qui est-ce donc que tu brusques ainsi? demanda le concierge,
qui ne pouvait voir dans la loge.

-- C'est les petits au locataire du quatrime. Il n'est pas
rentr. N'est-ce pas une honte de se mettre en ribotte et
d'abandonner deux pauvres petits tres comme ceux-l?...

Madame Perlet -- c'tait le nom de la concierge -- tait bien
accoutume aux misres et aux durets de la vie, il y en avait
tant autour d'elle; mais elle avait le coeur compatissant pour
les enfants et pour les animaux, et ne pouvait supporter qu'on
les ngliget. Elle oublia pourtant bientt son indignation: il
fallait se hter de faire djeuner les enfants et de les expdier
 l'cole, afin de pouvoir balayer ses escaliers. Elle avait le
coeur tendre, cette brave femme qui dbarbouillait si
vigoureusement son garon, sans s'inquiter de ses cris, mais le
matin le temps lui manquait pour donner libre cours  ses bons
sentiments. L'aprs-midi, lorsque les nettoyages taient finis,
les enfants  l'cole ou occups  jouer devant la porte, et
qu'elle tait tranquillement assise  ses raccommodages, madame
Perlet tait pleine de bienveillance. Les enfants de la maison le
savaient bien et ne frquentaient la loge que lorsque midi avait
sonn.

Petite mre et Charlot n'taient pas hardis. D'ailleurs, ils
n'habitaient la maison que depuis peu de temps et n'taient pas
encore au courant de ces choses. Ils s'loignrent la main dans
la main.



II



On me demandera peut-tre si Petite mre n'avait pas d'autre nom.

Dans la maison on ne lui connaissait que celui-l, et Charlot
lui-mme, s'il avait jamais su que sa soeur n'avait pas t
baptise Petite mre, l'avait parfaitement oubli. Voici comment
il s'tait fait que ce nom tait devenu le sien, bien que son
pre l'et fait inscrire  la mairie sous celui de Josphine.

Fifine, comme on l'appelait alors, avait cinq ans lorsque sa mre
lui donna un petit frre. La pauvre femme, dlicate et faible de
temprament, en se remit jamais tout  fait, elle languit pendant
une anne et mourut en confiant son gros Charlot  la petite,
toute petite Fifine. Dj, pendant la longue maladie de sa mre,
Josphine avait pris l'habitude de soigner l'enfant. C'tait elle
qui lui faisait avaler sa bouille; c'tait elle qui le lavait,
qui l'habillait, qui le promenait mme devant la porte. En la
voyant toujours occupe de son gros bb, les voisins avaient
pris l'habitude de l'appeler Petite mre. La vraie mre elle-mme,
oblige de transmettre  cette petite crature ses devoirs
et ses droits, aimait  lui donner ce nom; le pre l'adopta aussi
et Charlot n'en entendit jamais d'autre.

Ainsi habitue de bonne heure  vivre entre une malade et un
petit enfant qui tous deux avaient besoin de ses soins, Fifine
devint tonnamment raisonnable et oublieuse d'elle-mme; cela lui
semblait tout simple, tout naturel, d'tre sans cesse au service
des autres et de n'avoir dans la vie d'autre part que le devoir;
elle ne se demandait jamais s'il aurait pu en tre autrement.

Etait-elle heureuse? Elle ne le savait pas elle-mme, n'ayant
jamais song  se poser cette question. Peut-tre l'tait-elle au
fond plus que beaucoup d'enfants qui ont tout ce que leur coeur
peut dsirer, tout ce que leur imagination peut rver, et qui
sont le centre d'un petit monde o chacun s'occupe d'eux et o
ils ne s'occupent que d'eux-mmes.

Jusqu' la naissance de son petit frre, Fifine n'avait jamais eu
d'autre poupe que celles qu'elle se faisait elle-mme avec des
chiffons, mais aprs... Est-il beaucoup de petites filles riches
qui aient une poupe comme la sienne?

Reprsentez-vous cela... Une poupe qui non seulement ouvre et
ferme les yeux, mais qui remue ses petits membres, qui les agite
dans tous les sens, qui s'gratigne la figure, qui mange, qui
crie, qui se fche, qui sourit aussi, et qui, de plus, grossit et
grandit de jour en jour, tellement que si vous tiez rest six
mois sans voir cette merveilleuse poupe de Fifine, vous ne
l'auriez certainement pas reconnue.

Pensez-vous que la petite fille fut  ravie lorsqu'un jour sa
poupe lui passa les deux bras autour du cou et appliqua sur sa
joue une bouche grande ouverte? c'tait le premier baiser de
Charlot.

Tel tait le cadeau que le bon Dieu avait fait  Fifine. Sans
doute elle avait bien des petits dfauts, cette poupe, car elle
avait coutume de se dmener juste au moment o l'on voulait
qu'elle restt tranquille, de crier et de faire de laides
grimaces juste au moment o on voulait la faire admirer, de se
rveiller juste au moment o l'on soupirait aprs le sommeil.
Enfin cette poupe avait surtout un grand inconvnient, c'est
qu'elle tait toujours affame. A toute heure du jour et de la
nuit elle ouvrait la bouche pour chercher la nourriture, et 
toute heure du jour et de la nuit elle jetait des cris perants
pour peu qu'on la lui ft attendre.

Mais Fifine ne lui voyait aucun dfaut; elle tait infatigable
dans ses soins, dans ses caresses, dans ses admirations. Il faut
reconnatre que, la nuit, le bon sommeil d'enfant de la petite
fille rsistait aux plus formidables _piaules_ de son tyran,
mais lorsque la mre tait trop souffrante pour l'apaiser
elle-mme, et qu'elle tait force, bien malgr elle, d'appeler la
dormeuse, un seul mot de cette voix douce la tirait de son
profond repos, et elle venait, tout ensommeille, mais pleine de
bonne volont et de tendresse, prendre le petit aux bras
affaiblis qui ne pouvaient plus le tenir. Le pre ne demandait
pas mieux que d'avoir sa part de fatigue, mais il travaillait dur
tout le jour et avait besoin de ses forces: on le mnageait et
son sommeil tait pesant. Une fois la premire anne passe,
Charlot commena  avoir de bonnes nuits paisibles et les autres
en profitrent, mais ce fut  ce moment-l que la pauvre mre
mourut aprs avoir bni ses deux enfants et remerci son mari de
ce qu'il avait toujours t bon pour elle. Son dernier regard fut
pour Fifine et elle l'appela encore une fois "Petite mre."

C'tait une dernire recommandation: Fifine le comprit ainsi.
Alors commena pour les pauvres petits une singulire vie. Le
pre s'en allait le matin et ne revenait que le soir; ils
restaient tout le jour seuls ensemble. Une voisine venait de
temps en temps voir ce qu'ils faisaient et leur donnait un peu de
soupe. Jamais elle ne trouva Petite mre ngligeant un moment sa
tche, jamais elle ne la surprit en dfaut de vigilance et de
soin. Charlot commenait  marcher et grimpait partout; elle le
suivait pas  pas, prvenant ses chutes, le consolant lorsqu'elle
n'avait pu l'empcher de tomber. Quand il faisait beau elle
sortait avec lui et le promenait sur le trottoir, ou un peu plus
loin jusqu'au square. Les voisins disaient: Voil Petite mre
avec son gros Charlot. -- On leur faisait un signe de tte, on
leur jetait un bonjour amical. Petite mre tait un peu timide et
rserve; elle rpondait poliment, mais ne s'approchait pas et ne
jouait gure avec les autres enfants; c'et t plus difficile,
si elle l'avait fait, de surveiller Charlot.

Charlot tait son unique pense. Quand le pre revenait elle
tait contente et se relchait un peu de son attitude srieuse;
elle allait quelquefois jusqu' rclamer une caresse pour
elle-mme. Puis elle l'aidait, car c'tait lui qui faisait le repas du
soir. Ensuite Petite mre lavait les deux assiettes (il n'y en
avait qu'une pour elle et Charlot) et l'on se couchait.

Quand elle eut atteint l'ge de sept ans, son pre lui laissa la
responsabilit du mnage. La voisine secourable avait quitt la
maison, et puis Petite mre tait devenue si raisonnable, si
adroite, et mme si forte, bien qu'elle et de toutes petites
mains. On et dit qu'elle savait tout faire par instinct, allumer
le feu, assaisonner la soupe, la faire cuire juste  point. La
cuisine n'tait pas complique: on mettait une fois par semaine
un petit pot-au-feu; les autres jours c'taient des pommes de
terre, des haricots. A midi, t comme hiver, les enfants
mangeaient un peu de fromage avec leur pain ou des pommes de
terre froides de la veille. Charlot avait bon apptit comme
lorsqu'il tait au maillot, mais il tait devenu plus patient, et
suivait des yeux les mouvements de sa soeur sans la dranger.
Quelquefois mme il l'aidait... alors le repas leur paraissait
meilleur; mais un gros garon de trois ans ne peut pas faire
grand'chose dans un mnage, il fallait attendre d'tre plus fort,
plus habile. Charlot riait d'un air ravi en coutant Petite mre
lui raconter tout ce qu'il ferait pour elle lorsqu'il serait
devenu homme. Lui-mme renchrissait. Les travaux d'Hercule, dont
il n'avait, du reste, jamais entendu parler, n'taient rien en
comparaison de toutes les merveilles qu'il devait accomplir quand
le temps serait venu. La moindre tait peut-tre la construction
d'une maison qu'il voulait faire si haute, si haute qu'on ne
verrait pas le dernier tage.

-- Une belle, belle maison... disait Charlot en enflant sa voix
et en grossissant ses yeux comme pour mieux voir cette
construction sans pareille, beaucoup plus belle que la grande
maison du boulevard. Elle ira jusqu'au ciel, Petite mre, et elle
sera toute pour toi.

C'tait le rve d'un futur maon. Le pre, lui, n'tait qu'homme
de peine; il servait les maons, et il parlait quelquefois des
belles maisons qu'il aidait  construire, aussi Charlot avait
dj choisi un mtier.

-- Mais si elle est si haute, ce sera bien fatigant de monter
l'eau, observa Petite mre qui se voyait dj portant un seau
plein dans l'escalier sans fin de sa magnifique maison.

-- Ah! dit Charlot  qui cette ide parut juste, mais alors tu
n'auras pas besoin de monter; tu pourras demeurer tout en bas,
comme les vieux qui sont dans la cour, tu sais bien, ceux qui ont
un chat...

Les revendeurs de vieux habits? dit la petite... Oui, ce serait
plus commode, mais alors ce ne serait pas ncessaire de faire la
maison si haute. J'aimerais mieux une petite maison avec un
jardin devant, comme celle qui est dans notre rue; il y a un
arbre et une belle corbeille de fleurs au milieu. Voil comme je
voudrais ma maison.

Mais Charlot n'aimait pas les maisons si modestes, il n'aimait
que les choses grandioses. Btir une maison  trois fentres et 
un tage!... cela n'en vaudrait vraiment pas la peine. Il voulait
faire  sa soeur un plus beau cadeau... et ne s'inquitait gure
de ce qui lui serait le plus agrable.

Les dimanches taient les bons jours pour les deux enfants. A
midi le pre revenait du travail, la petite fille faisait  son
gros Charlot sa plus belle toilette: il avait une robe de fille
que Fifine avait porte quand elle avait son ge et qui, pour
lui, tait si troite qu'elle clatait sur toutes les coutures et
ne pouvait s'agrafer. Pour remdier  cet inconvnient Petite
mre y avait cousu tant bien que mal des cordons. Un grand
tablier noir tranant jusqu'aux pieds recouvrait tout cela.
Pendant longtemps Charlot eut, au lieu de chapeau, un bonnet
blanc tout uni, et sans aucune dentelle, qui encadrait sa bonne
figue ronde; Fifine cachait de son mieux sous cette coiffure peu
flatteuse les boucles paisses et rebelles qui taient la plus
grande beaut de son petit frre. Quant  elle, Petite mre
portait dans ces occasions un bonnet de sa pauvre maman dans
lequel elle aurait pu se loger tout entire. Ses cheveux taient
bien lisss, mais on ne les voyait gure et son petit visage fin
se laissait  peine entrevoir sous l'ample garniture. Le pre
n'tait pas sr que les toilettes du dimanche fussent tout  fait
irrprochables: il regardait tout cela d'un oeil un peu inquiet,
mais il ne savait pas ce qui pouvait y manquer, et puis les
enfants taient couverts, c'tait l'essentiel. On riait en voyant
passer le trio: on appelait Charlot le poupard, Fifine la petite
vieille, mais s'ils s'en apercevaient ils ne s'en offusquaient
pas. Un jour pourtant Charlot fit acte d'indpendance et dclara
qu'il sortirait avec ses cheveux, "comme les autres garons." Le
pre le soutint et Petite mre dut cder, non sans souci car il
faisait froid.

-- Et pourquoi ne fais-tu pas comme lui, toi, Petite mre, au
lieu de t'emmitoufler dans ce bonnet?

-- La mre le mettait toujours pour sortir, rpondit-elle.

-- Est-ce que la mre tait un petit rat comme toi? Tu pourrais
te cacher tout entire dedans...

Mais sortir le dimanche sans son bonnet et sembl  la petite
une inconvenance; elle garda donc ce costume qui faisait sourire
les passants, mais qui, sans qu'elle s'en doutt, donnait  sa
figure fine et pensive un charme tout particulier pour ceux qui
parvenaient  la dcouvrir.

On allait au cimetire et, lorsqu'on tait riche, on portait une
couronne  la croix de bois noir qui marquait la place troite;
d'autres fois c'tait seulement un bouquet de pquerettes cueilli
par les enfants le long du chemin. A Charlot, ce plerinage ne
disait pas grand'chose, car il n'avait pas connu sa mre, mais
Petite mre, elle, se souvenait bien... Elle voyait la ple
figure, elle entendait la voix brise qui lui donnait ce nom, le
nom qui tait toujours rest le sien. Elle devenait toute pensive
et se demandait si ceux qui sont morts peuvent nous voir et si sa
mre tait contente d'elle. Et le soir elle embrassait Charlot
avec plus de tendresse en pensant qu'il ne pouvait pas se
souvenir de celle qui l'aimait si tendrement, et elle redisait sa
prire, souvent oublie:

-- Mon Dieu, fais que je sois pour lui une bonne petite mre!

Ainsi les semaines passaient et Petite mre avait atteint sa
dixime anne, au moment o nous la voyons, tenant Charlot par la
main, sortir de la maison pour aller  la recherche du pre.



III.



Le premier vnement de leur voyage fut la rencontre de la
boutique du boulanger. Les petits pains tout chauds
s'amoncelaient dj dans la vitrine; Charlot s'arrta pour les
dvorer des yeux. La bonne odeur du pain frais remplissait ses
narines dilates; si l'on pouvait rellement _manger des yeux_,
plus d'une brioche y et pass. -- Mais elles restaient bien en
sret dans leurs corbeilles, et Petite mre tirait Charlot par
le bras, mais en vain. Je crois bien qu'elle n'aurait pu russir
 l'loigner si le boulanger ne se ft lev tout  coup derrire
son comptoir en regardant Charlot. Celui-ci lui trouva un air
terrible et s'enfuit juste au moment o le brave homme, touch de
compassion pour cette mine affame, allait lui donner, non une
des brioches convoites, mais un morceau de pain rassis qui et
t le bienvenu. En voyant sa bonne intention mconnue, le
boulanger reprit sa place et ne fut point fch d'avoir ainsi
chapp  la tentation d'tre trop gnreux, car sa femme venait
d'entrer dans la boutique et c'tait une personne sage et
prudente qui n'admettait pas qu'on donnt rien pour rien et ne se
laissait jamais mouvoir comme lui par des yeux suppliants.

Charlot n'osa regarder derrire lui que lorsqu'il eut tourn le
coin de la rue. Personne ne les poursuivait. Rassur, il reprit
haleine et, encore mu du spectacle apptissant auquel il venait
de s'arracher si brusquement, il rpta:

-- Petite mre, j'ai faim...

Elle avait encore plus faim que lui, la pauvre petite qui, depuis
vingt-quatre heures n'avait rien mang, pour ne pas rogner la
chtive portion de son frre, mais elle n'en parla pas et se
contenta de rpondre:

-- Quand nous aurons trouv le pre il nous donnera  manger.

Charlot reprit un peu de courage, mais au bout d'un instant il
recommena  traner les pieds.

-- O allons-nous? demanda-t-il.

-- Tu sais bien que nous allons chercher le pre.

-- Oui, mais o est-il?

-- L o l'on btit la grande maison tu sais...

-- Ah! soupira Charlot, est-ce que c'est encore loin?

-- Je ne sais pas.

Ils arrivaient  un boulevard et aussi loin que les yeux
pouvaient atteindre, on voyait des maisons grandes et petites,
toujours des maisons, et des arbres aligns, puis des maisons
encore dans toutes les directions, mais on n'en apercevait aucune
en construction.

-- Ce n'est pas ici, dit Petite mre d'un air dsappoint, il
faut demander  quelqu'un.

Mais  qui s'adresser? elle tait si timide... Les passants ne la
regardaient pas. Une fois elle essaya de tirer une dame par sa
manche -- il lui semblait qu'elle serait plus bienveillante qu'un
monsieur, -- mais la dame secoua la petite main mal assure et
passa. Une ou deux personnes lui dirent rudement: "Je ne donne
pas aux enfants." -- Petite mre ne comprit pas d'abord ce que
cela voulait dire: elle n'avait jamais demand l'aumne, et n'en
aurait jamais eu la pense. Un ouvrier en blouse bleue s'arrta
pourtant et la regarda un instant, puis, lorsqu'il eut compris
que les pauvres petits cherchaient une maison en construction et
ne savaient ni dans quelle rue, ni dans quel quartier, il se mit
 rire en donnant un petit coup amical sur la tte de Fifine.

-- Vous tes de fameux innocents, dit-il; retournez chez vous et
dites  votre maman de vous mieux garder.

-- Nous n'avons pas de maman, s'cria Charlot d'un air indign,
et nous cherchons notre papa.

Il regardait en parlant le gros morceau de pain que l'ouvrier
tenait sous son bras, et il n'y avait pas moyen de se mprendre
sur le langage de ses yeux affams. Le brave homme mit sa main
dans sa poche pour chercher son couteau.

-- Allons, dit-il, vous aurez un morceau de mon pain, mais 
condition que vous allez retourner tout de suite chez vous. Des
petits oisillons sans plumes, a ne doit pas courir tout seuls si
loin du nid. O demeurez-vous?

Fifine nomma la rue.

-- Eh bien, allez, refaites bravement votre chemin: le papa sera
rentr pendant que vous le cherchez.

Il les laissa appuys contre un mur, mangeant  belles dents le
pain frais et savoureux. Oh! comme ils le trouvaient bon!

Avant de tourner le coin d'une rue, il les regarda encore.
Charlot lui fit un signe amical et ouvrit sa bouche pleine pour
lui crier: Merci!

Ainsi restaurs ils reprirent le chemin de la maison ou plutt
ils crurent le reprendre.

Un boulevard ressemble tant  un autre boulevard, une rue  une
autre rue!... Ils marchaient, marchaient toujours, Charlot se
faisant traner. Petite mre tait bien lasse, bien inquite,
mais ne se laissait pas aller  son dcouragement.

-- C'est bien par ici que nous avons pass, disait-elle. Regarde,
Charlot, tu reconnais cette haute maison et cette grande porte,
n'est-ce pas?

-- Je ne sais pas, rpondait-il.

Et elle s'arrtait pour regarder tout autour d'eux avec angoisse,
puis reprenait son chemin en croyant reconnatre un arbre, une
porte... mais elle comprenait peu  peu qu'elle s'tait gare.
Charlot ne pouvait plus marcher; il buttait  chaque pas et enfin
il tomba assis et refusa de se relever. Alors Petite mre s'assit
en pleurant  ct de lui.

Au mme instant une porte s'ouvrit et une foule d'enfants se
prcipitrent dans la rue. Les horloges sonnaient en choeur midi:
c'tait la sortie de la classe du matin.

Les garons venaient les premiers: ils criaient, se bousculaient,
se battaient mme, mais pour rire. Ils passaient  ct des deux
pauvres petits sans les regarder; un d'eux marcha sur la petite
main de Charlot qui l'avait appuye contre terre pour se
soutenir. Ensuite vinrent les filles, moins bruyantes. Chacune
d'elles portait un sac, et lorsque les plus petites eurent pass
il en vint quelques grandes qui avaient l'air tout  fait
raisonnables. L'une d'elles s'arrta et regarda Charlot qui
sanglotait en faisant des yeux lamentables  sa pauvre main un
peu corche par le gros soulier  clous.

-- Qu'est-ce que tu fais l? lui demanda-t-elle, tu n'es pas de
l'cole?

Petite mre rpondit pour lui car il n'tait pas en tat de se
faire entendre.

L'colire comprit bien vite la situation. C'tait une douce
enfant chez qui l'instinct maternel avait t dvelopp de bonne
heure par les soins qu'elle avait donns  une petite soeur qui
tait morte. Elle se pencha vers le petit dsol et, voyant que
sa main saignait un peu, elle trempa son mouchoir  la fontaine
voisine, et pansa la blessure.

-- O est-ce que vous demeurez? demanda-t-elle  la petite qui la
regardait faire.

Celle-ci nomma la rue.

-- Je connais a. Ma marraine demeure tout prs. Mais c'est bien
loin; comment allez-vous retourner?

-- Je ne sais pas, rpondit Petite mre qui sentait que ses pieds
ne pouvaient plus la porter et qui savait que Charlot tait
encore plus fatigu qu'elle.

-- Venez chez nous, dit la petite fille aprs un moment
d'hsitation; grand'mre vous dira ce qu'il faut faire. Voyez-vous?
c'est l, cette petite porte de l'autre ct de la rue.

Les deux enfants se levrent doucement et suivirent leur nouvelle
amie. C'tait une fillette de treize ou quatorze ans; elle avait
un tablier de cotonnade qui lui donnait l'air enfant, mais elle
tait grande et de belles nattes blondes tombaient sur son dos.
Elle les fit entrer dans une petite chambre au rez-de-chausse
qui, donnant sur une cour, tait un peu sombre mme en plein
midi.

Une femme ge tait occupe  poser deux assiettes de soupe sur
une petite table; elle avait pour cela pouss de ct des
morceaux d'toffe qui s'y trouvaient entasss. La chambre tait
petite, encombre, mais trs propre. Un rayon de soleil venait
justement d'y pntrer et il faisait reluire une casserole et un
plat d'tain suspendus au mur. Sur la commode on voyait deux
tasses et une thire de porcelaine; le lit tait soigneusement
recouvert et les deux chaises de paille en bon tat; aux yeux de
Petite mre cette chambre tait un vrai paradis. Charlot n'en
avait, lui, que pour la soupe fumante. C'tait la seconde fois de
la journe qu'il voyait des assiettes pleines. Faudrait-il encore
les regarder sans y toucher?

Pauvre Charlot!...

-- C'est toi, petite, dit la vieille dame sans se retourner, tu
arrives juste  point.

Elle s'arrta, tonne, car elle entendant plusieurs petits pas.

-- Grand'mre, dit Cline, voil des petits enfants qui se sont
perdus. Ils sont bien loin de chez eux, et je les ai amens pour
se reposer un moment, ils sont si fatigus!...

Charlot s'tait laiss tomber par terre, mais il ne perdait pas
de vue les deux assiettes dont le fumet savoureux se rpandait
tout autour de la table.

-- Qui sont-ils? demanda la grand'mre.

-- Des petits enfants, rpondit Cline.

-- Je le vois bien, reprit la vieille dame en affermissant ses
lunettes, mais pourquoi me les amnes-tu?

-- Ils taient tout seuls  pleurer dans la rue, un mchant
garon de l'cole a march sur la main du pauvre petit. Vois-tu,
grand'mre, il a les cheveux tout friss comme notre petite
Berthe.

A ce souvenir le coeur de la bonne femme s'attendrit.

-- Ils ont bien faim, continua Cline.

La grand'mre prit la casserole de terre cuite dans laquelle
avait chauff la soupe. Il n'y avait rien, plus rien au fond. Et
les deux assiettes dj servies n'taient pas trop pleines, mais
Cline n'hsitait pas.

Elle fit asseoir Charlot devant une des deux assiettes, et
mettant une cuiller dans la main de sa soeur, elle lui dit: Voil
pour vous deux.

Puis elle se mit gaiement  partager l'autre avec sa grand'mre;
c'tait elle qui jouait le rle de pourvoyeuse, et elle riait, en
faisant avaler  la vieille dame autant de cuilleres qu'elle en
avalait elle-mme. Le jeu fut vite fini. Charlot avait essuy ses
yeux et mangeait en regardant les autres d'un air trs grave et
trs observateur. La grand'mre avait remarqu que la chtive
petite fille donnait au gros joufflu au moins deux cuilleres
pour une qu'elle s'administrait  elle-mme.

-- Tu es une bonne petite fille, lui dit-elle quand tout fut
fini. Comment t'appelles-tu?

Charlot fut le plus prompt  rpondre. Il tait content de
l'approbation donne  sa soeur.

-- Elle s'appelle Petite mre, dit-il.

-- Mais ce n'est pas un nom, s'cria Cline.

-- Elle s'appelle Petite mre, rpta Charlot avec fermet en
jetant un regard mcontent sur celle qui osait ne pas admirer le
nom qu'il aimait.

-- Je crois que je devine pourquoi on l'appelle ainsi, dit la
vieille dame, mais elle a un autre nom, sans doute?...

-- Je m'appelle Josphine, mais depuis que notre maman est morte
on ne me l'a plus jamais dit.

-- Votre maman est morte! pauvres petits agneaux! Et votre pre,
o est-il?

-- Il n'est pas rentr hier soir, dit Petite mre, reprenant son
air soucieux: nous le cherchons depuis ce matin, mais nous nous
sommes perdus.

-- Et o alliez-vous le chercher?

-- A la grande maison qu'on btit..... une grande maison sur le
boulevard.

-- Oui, dit Charlot qui se ranima  cette pense, c'est une
grande maison, une norme maison... J'en btirai comme a, moi,
quand je serai grand...

-- Et vous n'avez pas d'autre indication que celle-l, pauvres
petits! Mais pourquoi ne pas attendre  la maison?

-- Nous avions bien faim, dit Petite mre.

-- Oui, ajouta Charlot qui croyait de son devoir de confirmer
chaque parole de sa soeur, j'avais bien faim et Petite mre
aussi.

-- Et personne dans votre maison ne prend soin de vous quand
votre pre n'y est pas?

-- C'est Petite mre qui prend soin de moi, dit Charlot avec
fiert.

-- Et qui prend soin d'elle? est-ce toi?

-- Non, parce que je suis trop petit... mais quand je serai grand
je lui donnerai une maison... magnifique.

Ce mot ambitieux sortit de la bouche ronde du petit garon avec
une emphase comique. La soupe lui avait rendu la force de faire
les chteaux en Espagne dont il avait coutume de se charmer
lui-mme, et de rcompenser toutes les peines que sa soeur prenait
pour lui. Il allait faire une numration de tous les cadeaux
splendides dont il la comblerait, mais on lui conseilla de se
taire et de se coucher un moment sur le lit pour reprendre la
force de marcher. Quelques minutes aprs il dormait de tout son
coeur.




-- Grand'mre, dit Cline, permets-moi de les reconduire, je sais
le chemin, c'est le mme que pour aller chez ma marraine.

-- J'aimerais mieux les mettre dans l'omnibus, les pauvres
petits, mais douze sous c'est beaucoup pour nous. Quel dommage
que les omnibus soient si chers!

En parlant ainsi la grand'mre de Cline regardait dans son
tiroir: il n'y avait que bien juste de quoi aller jusqu'au
samedi, jour o elle reportait son ouvrage. Elle le referma
tristement.

Dj ge la pauvre femme n'avait d'autre ressource que son
travail et elle gagnait peu. Les parents de Cline taient morts
jeunes, lui laissant leurs deux enfants avec quelques ressources
bientt puises. Maintenant Cline tait seule, car la petite
Berthe n'avait pas vcu longtemps. Malgr sa pauvret sa
grand'mre l'envoyait encore  l'cole, car elle savait que
l'instruction est une chose prcieuse. En rentrant la petite
fille gagnait quelques sous  faire des boutonnires, mais on
comprend pourquoi les portions de soupe taient si petites.

Petite mre ne dormait pas et causait peu. Soit timidit, soit
rserve naturelle, elle tait avare de paroles. Pourtant ses
nouvelles amies parvinrent  dcouvrir que, toute petite et mince
qu'elle ft, elle avait tout prs de dix ans. On lui en aurait
donn sept.

C'est encore tout de mme bien jeune pour tre une petite mre de
famille, se dit la bonne grand'mre en regardant les enfants
s'loigner ensemble. Cline les tenait tous deux par la main et
paraissait enchante de faire du mme coup une longue promenade
et une bonne action.

On marcha longtemps, bien longtemps, le soleil de mai tait
chaud, il fallait beaucoup de courage pour ne pas s'arrter
lorsqu'on rencontrait un banc. Cline commenait  trouver sa
promenade moins amusante qu'elle ne s'y attendait, car les
enfants taient si fatigus qu'ils ne pouvaient ni rire ni
causer. Tout  coup Charlot s'arrta et dclara que Petite mre
devait le porter. Celle-ci, sans hsiter, l'entoura de ses petits
bras pour le soulever, mais Cline l'arrta.

-- Es-tu folle? s'cria-t-elle: tu ne peux pas mme le
soulever...

-- Oh! je pourrais bien le porter sur mon dos, rpondit Petite
mre, il serait moins lourd comme cela.

-- Tiens, c'est une ide! Allons, Charlot, puisque tu es si
paresseux, je vais te prendre sur mon dos, moi, mais gare  toi
si tu me donnes des coups de pied.

Ils marchrent un moment ainsi, mais Cline le remit bientt 
terre, car mme pour elle c'tait un lourd fardeau. Alors le
petit garon commena  harceler sa soeur pour qu'elle le portt,
mais Cline s'y opposa avec fermet.

-- Non, dit-elle, nous sommes bientt arrivs; tu peux marcher
encore un peu, tu es beaucoup trop lourd pour elle.

Petite mre regardait Charlot d'un air dsespr. Elle ne lui
avait jamais rien refus, et cela la navrait de le voir si las,
mais Cline les tenait chacun par une main; il fallait marcher.
Charlot trouva pourtant des forces pour arracher sa main de celle
de sa conductrice et pour pincer Petite mre derrire le dos de
celle-ci, en disant:

-- Mchante!... Je ne te donnerai jamais rien quand je serai
grand!...

Le soleil commenait  leur envoyer en pleine figure ses rayons
horizontaux qui les blouissaient et les foraient  fermer les
yeux, quand Petite mre s'cria tout  coup:

-- C'est ici!

Et Cline entra avec eux dans la pauvre maison.

-- Le pre est-il revenu, Madame? demanda la petite en s'arrtant
sur le seuil de la loge.

-- Non, mes chrubins, rpondit madame Perlet qui tait au repos
et par consquent trs-abordable. Tenez, voil votre clef.

L'enfant prit la clef et regarda Cline d'un air indcis. Lui
demanderait-elle de monter? Mais elle n'avait rien  lui offrir,
 peine une chaise pour se reposer, car il n'y avait, dans la
chambre, que la chaise sans dossier sur laquelle Petite mre
avait veill une partie de la nuit.

Cline la tira d'embarras en les embrassant et en disant qu'elle
allait retourner bien vite avant qu'il ft nuit. Et lorsqu'elle
les eut quitts en promettant de venir les voir en mme temps que
sa marraine, Petite mre se sentit seule et triste. Une aimable
figure blonde et rose, la bienveillance, la gaiet sont choses si
agrables  rencontrer sur son chemin!

La chambre tait en ordre comme on l'avait laisse, mais elle
tait tout aussi dpourvue de quoi que ce ft qui pt se mettre
sous la dent. Petite mre ouvrit le vieux panier avec un faible
espoir que la bonne chance du matin se renouvellerait, mais il
tait cette fois absolument vide. Charlot, aprs avoir un peu
gmi, s'endormit sur le lit sans avoir voulu se dshabiller. Sa
soeur s'assit sur sa chaise et attendit.

Oh! comme elle attendit longtemps!... Le jour dcroissait
lentement, puis il n'y eut plus qu'une lueur de crpuscule, puis
la nuit devint tout  fait sombre. Dans le petit coin de ciel
qu'on apercevait entre les toits et les chemines Petite mre vit
briller une toile, puis une autre encore. Elle entendait
l'horloge de la paroisse au travers d'une carreau cass qui
laissait mieux pntrer les sons lointains. Petite mre n'avait
jamais t  l'cole et on ne lui avait jamais rien appris, mais
-- elle n'aurait pu dire comment cela lui tait venu -- elle
savait compter jusqu' dix, autant qu'elle avait de doigts  ses
petites mains. Lorsque l'horloge eut sonn dix coups, elle
comprit qu'il tait inutile d'attendre encore. Il tait trop
tard, le pre ne reviendrait plus. Charlot se remuait et se
plaignait en dormant; elle se demanda comment elle ferait le
lendemain pour lui donner  manger. Alors le coeur lui manqua...
et elle se mit  pleurer sans bruit, comme pleurent ceux qui
n'ont personne pour les consoler. Pendant qu'elle se dsolait
ainsi elle se souvint que sa mre lui avait dit une fois que
lorsqu'elle serait malheureuse il fallait prier et que Dieu
l'entendrait. Dans ce temps-l elle avait l'habitude de
s'agenouiller chaque soir prs du lit de la malade et de joindre
ses petits mains dans les siennes en rptant une prire. Elle
avait continu quelque temps  le faire, puis elle en avait perdu
l'habitude et personne ne le lui avait rappel. Pourtant les mots
qu'elle avait eu coutume d'employer lui revinrent en mmoire et
elle rpta comme autrefois:

-- Mon Dieu, rends-moi bien sage, bnis papa et mon petit frre,
guris maman...

Alors elle se souvint que sa mre n'avait plus besoin d'tre
gurie et elle s'arrta court pour rflchir, puis elle ajouta
presque  haute voix et non plus comme on rcite une formule,
mais avec un accent suppliant:

-- Donne-nous du pain et fais que papa revienne, oh! je t'en
prie, bon Dieu, fais qu'il revienne!

Alors elle se sentit moins dsole, elle se coucha prs de
Charlot, passa son bras autour de lui comme pour le protger
encore en dormant, et bientt elle avait oubli tous ses
chagrins.

Le sommeil de Petite mre fut doux et profond. Il faisait jour
lorsqu'elle se rveilla en sursaut.



IV



La pauvre petite tait si fatigue de ses voyages de la veille
qu'elle ne se serait peut-tre pas rveille sans un vnement
extraordinaire. Elle ne s'tait pas aperue en se couchant que la
fentre se trouvait entr'ouverte; comme il ne faisait pas de vent
les deux battants taient rests rapprochs et l'air frais de la
nuit ne s'tait pas trop fait sentir aux petits dormeurs. Vers le
matin, un des battants cda tout doucement comme sous une
pression lente, puis encore un peu, et encore un peu... et,
lorsque l'ouverture se trouva assez grande, un visiteur inattendu
sauta dans la chambre, mais avec tant de lgret et de souplesse
qu'il n'en rsulta pas le moindre bruit. Personne ne bougea dans
le lit.

Le visiteur commena par s'tirer et regarda autour de lui comme
quelqu'un que rien ne presse; il fit ensuite le tour de la
chambre, lentement, avec prcaution, toujours sans bruit.
Lorsqu'il eut achev son voyage d'exploration, il s'arrta au
pied du lit et fixa des yeux peu bienveillants sur les deux
petits dormeurs qui ne se doutaient gure qu'ils taient regards
de la sorte, puis, tout  coup, sans dire gare, il sauta sur le
lit et, aprs s'tre tourn et retourn en tous sens, il se
blottit en boule tout contre la joue de Petite mre et commena 
faire entendre un son tout particulier qui s'harmonisait avec la
respiration gale des deux enfants.

Petite mre avait un peu dtourn la tte comme pour fuir ce
contact inquitant et elle avait tendu sa petite main pour s'en
dfendre, mais cette main avait rencontr un objet doux, chaud et
moelleux sur lequel elle s'tait arrte avec plaisir sans que la
dormeuse en et conscience. Les occupants du lit continurent
donc leur somme,  trois maintenant et non plus  deux.

Pourtant le sommeil de Petite mre tait un peu troubl, et
bientt elle ouvrit des yeux tonns. Le visiteur s'tait
retourn et une partie de sa personne, dont tous les visiteurs ne
sont pas orns, sa belle queue touffue, avait effleur le visage
de la fillette. Elle retint un cri qui allait lui chapper et
s'aperut qu'un beau chat tait couch  ct d'elle.

D'autres petite filles auraient peut-tre cri, mais Petite mre,
si timide avec les gens, n'avait aucune frayeur des btes. Elle
avana sa main pour caresser doucement son nouvel ami,  qui
cette petite main lgre parut si sympathique qu'il recommena de
plus belle son ronron un moment interrompu. Petite mre se
souleva pour mieux l'admirer.

C'tait un beau chat gris avec des reflets fauves, une queue
magnifique, une petite tte fine et intelligente. Il regardait
aussi Petite mre, et aprs un moment d'examen, il se frotta
contre elle.

-- Que tu es beau et gentil! s'cria-t-elle. Mais par o as-tu pu
entrer?

La vue de la fentre entr'ouverte lui expliqua le mystre. Il
fallait tre chat pour prendre ce chemin; sans doute il avait
saut de la gouttire sur le rebord de la croise... L'enfant
frmit en pensant que, s'il avait mal pris son lan, il aurait pu
tomber dans la cour; mais il n'y avait pas de danger, Minet tait
plus habile que a.

Charlot se rveilla et la vue du chat dtourna un moment son
attention de la faim qui recommenait  ronger son petit estomac
si creux. Une parole imprudente de sa soeur le ramena  cette
proccupation bien lgitime.

-- Si seulement j'avais un peu de lait  lui donner! dit-elle.

-- J'en veux, moi, du lait, cria Charlot de son ton le plus
lamentable; Petite mre, je vais mourir de faim!...

-- Non, non, rpondit-elle un peu effraye de cette perspective,
non, Charlot, tu ne mourras pas de faim.

-- Alors donne-moi  manger!...

-- Je n'ai rien, tu le sais bien, mon pauvre chri.

-- Alors je vais mourir de faim, rpliqua Charlot avec une
terrible logique.

-- Non, j'irai demander  quelqu'un... dans un moment...

Cela lui cotait tant!... et puis  qui demander?... Tous les
voisins taient pauvres, elle le savait. C'tait une raison pour
mieux oser, car le pauvre comprend le pauvre, et dans cette
maison misrable aucune mre n'et refus un morceau de pain aux
petits dlaisss; mais Petite mre tait la dlicatesse mme:
elle n'aurait jamais pu se dcider  demander pour elle, et mme
quand c'tait pour son Charlot, il fallait rassembler tout son
courage.

Le chat avait certainement moins faim que les enfants car il
s'tait remis en boule et s'endormit, mais les mouvements
dsordonns de Charlot qui ne voulait ni se lever, ni essayer de
dormir encore, le drangeaient fort, et il battait le lit de sa
longue queue en signe de mcontentement. Tandis que Petite mre
suppliait Charlot de se lever pour venir avec elle et que celui-ci
s'y refusait, on frappa  la porte.

-- Entrez! cria le petit garon, qui eut un instant le fol espoir
que c'tait son pre, comme s'il tait probable qu'il frappt 
sa propre porte.

Une vieille dame introduisit sa tte, coiffe d'un bonnet blanc.

-- Vous n'avez pas vu mon chat? demanda-t-elle. Je ne sais pas o
il est pass, et je ne puis pas djeuner sans lui.

Comme elle parlait, le chat se mit sur ses quatre pattes,
s'tira, sauta du lit et s'avana lentement vers sa matresse,
qui poussa un cri de joie, le prit dans ses bras et referma la
porte.

Petite mre n'avait pas eu le temps de parler. Elle soupira et se
reprocha de n'avoir rien dit, car, puisqu'un bon djeuner
attendait le chat, peut-tre y aurait-il quelque chose pour eux,
au moins pour le pauvre Charlot.

La vieille dame n'avait pas l'air terrible, elle aurait peut-tre
cout sa prire... mais il tait trop tard!

Charlot grognait de tout son pouvoir.

-- Le chat va djeuner et moi je vais mourir de faim, rpta-t-il.

Alors Petite mre prit son courage  deux mains et alla frapper 
la porte  ct.

La vieille dame tait assise dans son fauteuil, devant une petite
table ronde, sur laquelle son chat achevait de lapper dans une
soucoupe sa portion de lait frais. Il se pourlchait et
paraissait content de lui-mme et des autres. Sa matresse posa
la tasse qu'elle portait  ses lvres. C'tait vraiment un
tableau de confort et de bien-tre tranquille que ce petit
intrieur, dont les seuls habitants taient une vieille dame et
un beau chat.

Petite mre aurait voulu se sauver; mais l'un et l'autre la
regardaient d'un air interrogateur: il fallait parler, expliquer
son apparition.

-- Madame, dit-elle, Charlot va mourir de faim...

-- Charlot, mourir de faim!... Que veux-tu dire, petite?... Je te
certifie qu'il ne manque de rien.

Le chat, s'tant assur qu'il ne restait plus une goutte de lait
dans sa moustache, se coucha les pattes replies sous lui et se
mit  filer d'une air de parfait contentement.

-- Il n'a rien mang depuis hier  midi, madame...

-- Tu ne sais ce que tu dis, ma petite; il a eu un bon repas hier
soir et un bon repas ce matin. N'est-ce pas, Minet? ajouta la
vieille dame en se tournant vers le chat, qui la regardait de ses
yeux  demi-ferms.

-- Il n'a rien mang depuis hier  midi, insista l'enfant, sans
chercher  comprendre ces singulires rponses, et il pleure...
c'est mon petite frre, madame...

-- Bon Dieu! s'cria la bonne dame, qui commenait  comprendre,
c'est de ton petit frre que tu parles!... Mais, Charlot, c'est
mon chat... ne le sais-tu pas?...

-- Non. Je croyais que c'tait un nom de garon.

Un appel nergique du vrai Charlot retentit alors, et Petite mre
effraye s'arrta court.

-- Qui est-ce qui crie ainsi? demanda la matresse de l'autre
Charlot.

-- C'est lui, mon petit frre, qui a faim...

-- Bon Dieu! rpta-t-elle, est-ce possible, et pourquoi ne lui
donnes-tu pas  manger?

-- Il n'y a rien chez nous, et le pre ne revient pas...

-- Ah! les pauvres enfants!...

Et la bonne dame, dans son motion, avala prcipitamment le reste
de son caf et s'touffa horriblement.

Lorsqu'elle eut recouvr sa respiration, et que ses yeux pleins
de larmes se furent claircis, elle ne vit plus personne que son
chat qui dormait sur la table; mais elle entendait distinctement
la voix de Charlot dans la chambre voisine de la sienne. Elle se
leva lentement et prit sur la fentre un petit pot brun qui
contenait le lait qu'elle avait mis en rserve pour le repas de
son chat et pour le sien, car madame Charles prenait deux fois
par jour son caf au lait. Elle le considra un instant, le
reposa  la mme place, le regarda encore et finit par le
remettre dfinitivement sur le rebord de la fentre, qu'elle
ferma comme pour s'ter une tentation. Aprs quelques
hsitations, elle ouvrit son armoire, y prit un pain de deux
livres et en coupa deux morceaux qu'elle mit sur la table. Alors,
elle s'achemina vers la chambre voisine, o elle trouva Charlot,
le garon, en train de donner  la pauvre Petite mre de grands
coups de poing pour se venger de son jene. La bonne dame resta
immobile, scandalise par ce spectacle. Charlot s'arrta aussi et
cessa de crier pour la considrer attentivement.

La visiteuse, qui n'avait jamais eu d'enfants, et dont le chat
avait des habitudes paisibles et somnolentes qui lui laissaient
un complet repos, tait un peu effraye  la pense d'introduire
dans sa chambre le petit dmon qu'elle avait sous les yeux. Mais,
bien que sa charit n'et pas t jusqu'au sacrifice du repas de
Minet, ce bon sentiment l'emporta sur la peur du bruit. Elle mit
sa main sur la tte frise et bouriffe du petit garon:

-- Viens, dit-elle, je te donnerai  manger.

A ces mots, la figure de Charlot s'illumina; mais il lana encore
 sa soeur un regard irrit.

-- Elle ne veut rien me donner, elle!... dit-il.

La bonne dame jeta un coup d'oeil autour de la chambre; elle ne
pouvait s'tonner de ce que la pauvre petite ne _voulait_ rien
donner au draisonnable Charlot.

-- Je voudrais le laver et le peigner avant, dit celle-ci de sa
voix douce.

-- Non!... cria Charlot exaspr; je veux manger d'abord!...

-- Tu es tout barbouill de larmes; ce sera tout de suite fait.

-- Elle a raison, dit la vieille dame, il faut toujours tre
propre. Vous viendrez tout  l'heure. Je laisserai ma porte
ouverte.

Charlot n'osa plus rsister; mais il tait si fch contre sa
soeur qu'il la pina au bras pendant qu'elle le dbarbouillait.
Petite mre se contenta de dire:

-- Oh! Charlot!...

Elle savait que la faim rend mchants ceux qui n'ont pas un grand
courage pour la supporter.

La porte tait ouverte, et les yeux de Charlot se portrent
immdiatement vers la table, o il s'attendait  voir un repas
aussi confortable que celui du chat. La vue des deux morceaux de
pain lui causa une dception; mais il se dit que le reste
viendrait sans doute. Lorsque la bonne dame y eut ajout un petit
morceau de sucre pour chacun, en leur disant que c'tait
excellent avec le pain, son illusion s'vanouit.

-- J'aime mieux du lait, dit-il en regardant le morceau de sucre
avec dfaveur.

-- Il n'y en a pas, dit la vieille dame un peu schement.

-- Je suis sr qu'il y en a dans ce pot brun, rpliqua Charlot
avec audace.

-- S'il y en a, il est pour mon chat et non pas pour toi, dit-elle
plus svrement.

Cette rponse tonna tellement le petit garon qu'il ne trouva
rien  dire. Il se mit piteusement  manger son pain sec. A la
quatrime bouche, il s'arrta.

-- N'as-tu plus faim, Charlot? demanda sa soeur.

-- Si, mais a m'touffe, rpondit-il en montrant son gosier d'un
air dsol.

-- Tiens, voil un peu d'eau, dit madame Charles en lui tendant
un verre. Bois, mon garon, et mange lentement, a passera mieux.
Ainsi donc, tu t'appelles Charlot, comme mon chat?

-- Ce n'est pas un nom de chat, dit Petite mre, timidement.

-- Non; mais comme je m'appelle madame Charles, et qu'on nous
voit toujours ensemble, les gens de la maison lui ont donn ce
nom, et j'en ai pris moi-mme l'habitude. Pourtant, je l'appelle
plus souvent Minet.

-- J'aime mieux l'appeler Minet, dit Petite mre.

-- Moi aussi, ajouta Charlot. Est-ce qu'il aime beaucoup le lait?

-- Oh! il l'aime  la folie. Il ne peut pas s'en passer. Jamais
il ne mangerait un morceau de pain sec. C'est un chat gt; mais,
aussi, il est ma seule compagnie, et nous faisons bon mnage 
nous deux. Nous ne nous disputons jamais. Ce Charlot-l ne donne
pas de coups de poing.

-- Il ne pourrait pas en donner, dit le petit garon qui
comprenait bien l'allusion mais ne voulait pas en avoir l'air.

-- Il pourrait mordre, gratigner, mais il est doux comme un
agneau. Ca a de la raison, ces pauvres btes, a sent quand on
est bon pour eux, et a vous paie en bonnes manires et en
gentillesses. Je connais des enfants qui sont moins aimables pour
ceux qui les soignent.

Etait-ce encore une pierre dans le jardin de Charlot le garon,
et la matresse de Charlot le chat voulait-elle faire honte au
premier de sa conduite envers sa soeur? Si cela tait il n'eut
pas l'air d'y faire attention, mais il sentait qu'il dtestait de
plus en plus ce chat gt qui avait tant de vertus mais ne
mangeait jamais de pain sec.

-- C'est plus beau ici que chez nous, dit-il les yeux fixs sur
la pendule qui ornait la chemine.

C'tait en effet une jolie chambre, bien qu'elle ne ft spare
que par une petite cuisine et un cabinet noir de la misrable
chambre qu'habitaient les deux enfants. Il y avait sur la commode
des tasses de porcelaine, deux petits vases, deux flambeaux; prs
de la fentre un grand fauteuil et des rideaux au lit. Tout tait
bien en ordre, tout reluisait de propret.

Petite mre admirait aussi, mais avec une nuance de tristesse;
ses instincts de mnagre lui faisaient faire une comparaison
dfavorable pour la chambre voisine qu'elle nettoyait pourtant
avec tant de soin.

Toujours discrte et rserve, Petite mre craignait de dranger;
elle voulut emmener son frre et le tira par le bras en disant:

-- Remercie la dame, Charlot.

Mais lui n'avait point de semblables scrupules.

-- Je veux rester encore, dit-il en se campant fermement sur ses
petites jambes cartes, j'aime mieux tre ici que chez nous. Toi
tu peux t'en aller si tu veux; moi, je reste.

-- Il peut rester un moment si a lui fait plaisir, pourvu qu'il
ne fasse pas de bruit et ne tourmente pas mon chat.

La petite retira sa main, mais elle resta indcise, n'osant ni
s'en aller ni prendre pour elle la permission donne  son frre.

Celui-ci trancha la difficult.

-- Va-t'en, lui dit-il avec son amabilit accoutume.

-- Oh! dit madame Charles, elle peut bien rester; elle ne prend
pas beaucoup de place et elle ne fait pas beaucoup de bruit.

-- Non, dit Charlot avec dcision, j'aime mieux qu'elle retourne
chez nous.

Et Petite mre s'en alla un peu triste sans bien savoir pourquoi.

Elle s'assit sur le banc de bois prs de la fentre et se mit 
regarder; il lui revint tout  coup  l'esprit que quelqu'un,
elle ne savait plus qui, lui avait dit une fois que sa mre tait
au ciel. Elle resta longtemps les yeux fixs sur un petit coin de
ciel bleu qui paraissait encore entre d'pais nuages, sans avoir
de penses bien prcises, mais songeant et se souvenant, et se
disant qu'elle tait bien heureuse quand elle avait sa mre pour
l'aimer.

Pendant ce temps Charlot attendait une occasion de se venger.



V



Madame Charles s'tait tablie dans son fauteuil et avait repris
son tricot. Habitue comme elle l'tait depuis des annes  vivre
avec un chat qui n'exigeait pas beaucoup de conversation, elle
avait presque perdu l'habitude de parler. Aussi elle laissa la
petit garon s'amuser comme il pouvait. Lorsqu'il eut puis
l'examen de la chambre et de tout ce qu'elle contenait Charlot se
mit  contempler la vieille dame elle-mme. De temps en temps ses
lunettes glissaient sur le bout de son nez, le mouvement de ses
aiguilles se ralentissait, puis s'arrtait tout  fait, et sa
tte tombait sur sa poitrine. Charlot la trouvait trs drle
ainsi. Elle avait oubli que le petit garon tait dans la
chambre, mais un miaulement aigu de son chat le lui rappela tout
 coup. La bonne bte, accoutume  des procds tranquilles et
bienveillants, ne connaissait pas la dfiance; elle avait donc
quitt sa place moelleuse sur l'dredon et, se trouvant assez
repose pour le moment, tait venue lentement, en se frottant 
chaque meuble, auprs du petit garon qui la regardait venir avec
une maligne joie. Minet se frotta aussi contre lui, comme pour
lui dire qu'il venait avec de bonnes intentions et comptait sur
sa bienveillance. Charlot commena par le caresser pour l'attirer
plus srement, puis, l'ayant pris sur ses genoux, il se mit  le
caresser  l'envers; puis, le tenant ferme, il lui fit subir,
malgr sa rsistance, une petite opration peu agrable en lui
arrachant un des longs poils de sa moustache. Alors, voyant que
l'on rpondait par de si mauvais procds  ses avances amicales;
le chat fit un violent effort pour se dgager, mais il se sentit
retenu par la queue et poussa ce miaulement formidable qui tira
sa matresse de sa somnolence. Elle se leva en sursaut, le tricot
tomba de ses mains, le peloton roula sous un meuble et la vieille
dame cria d'une voix svre:

-- Qu'est-ce qu'on fait  mon chat?

-- Il m'a griff, rpondit le petit garon en montrant une goutte
de sang qui perlait sur le revers de sa main.

-- Tu lui as fait du mal, sans cela il ne t'aurait pas griff; je
connais mon chat, il ne fait jamais de mal  personne,  moins
que ce ne soit pour se dfendre, et alors il est dans son droit.
Est-ce que tu crois que le bon Dieu a fait les chats pour que les
mchants enfants les tourmentent?

-- Je ne sais pas... rpondit Charlot un peu ahuri du ton irrit
de la vieille dame.

-- Tu ne sais pas!... Eh bien, moi, je sais. Le bon Dieu punit
ceux qui font du mal aux pauvres btes.

-- Est-ce que c'est un mchant monsieur? demanda Charlot.

La bonne dame lui fit rpter deux fois sa question, puis elle
leva les mains au ciel...

-- Est-ce possible? cria-t-elle, y a-t-il au monde un enfant qui
puisse dire une chose pareille? Mais, malheureux, tu es pire
qu'un paen!...

Cette accusation aurait pu laisser Charlot assez indiffrent,
mais il comprenait bien au ton dont elle lui tait adresse que,
tre pire qu'un paen, devait tre une vilaine chose. Il resta
immobile, l'air dconfit.

Au fond il n'avait pas beaucoup de remords. S'il avait tir la
queue du chat, celui-ci l'avait griff de la bonne manire: ils
taient quittes. Restait cette mystrieuse accusation d'tre pire
qu'un paen. L'enfant se la rptait, les yeux fixs sur Minet
qui, rfugi prs de sa matresse, faisait le gros dos et
hrissait sa moustache endommage. Il fallait d'abord le
consoler, l'apaiser; on lui prodigua les caresses et les douces
paroles jusqu' ce qu'il ft de nouveau roul en boule sur le lit
et part avoir tout oubli dans un paisible sommeil.

Alors madame Charles se tourna vers le petit garon.

-- Ecoute, dit-elle en changeant son ton caressant contre un ton
svre, je n'aime pas les enfants qui font du mal aux animaux et
qui ne connaissent pas le bon Dieu. Tu peux t'en aller.

Charlot se dirigea sans rpondre vers la porte.

La vieille dame eut peut-tre un remords de le renvoyer ainsi,
car elle le rappela et, le tenant par la main, elle lui dit:

-- Rappelle-toi ce que je te dis, Charlot: le bon Dieu te punira
si tu fais encore du mal  mon chat.

-- Mais il ne le saurait pas, dit le petit garon qui pensait
qu'il aurait un certain plaisir  tirer encore une fois la belle
queue de ce chat trop aim qui tait cause qu'on le mettait  la
porte.

-- Comment?... Il ne le saurait pas... Il sait bien ce que tu as
fait... Il t'a vu et il te verra encore si tu recommences.

Charlot regarda tout autour de lui. Il n'y avait dans la chambre
d'autre cachette que la grande armoire; madame Charles l'avait
ouverte devant lui et il avait pu voir les tagres sur
lesquelles taient rangs, avec un peu de linge, des cartons, des
sacs de papier, toutes les provisions de la bonne dame. O donc
quelqu'un pouvait-il tre cach? Peut-tre il y avait un trou
dans le mur et on l'avait vu de la chambre  ct. Charlot pensa
que dans leur chambre,  eux, il n'y avait pas de trou et que si
jamais le chat y revenait, il pourrait lui tirer la queue tout 
son aise, sans que personne le st. Depuis ce moment il voua une
haine mortelle  l'autre Charlot.

Tout en faisant ces rflexions, il retourna auprs de sa soeur
qui fut contente de le voir. Elle se trouvait si seule sans lui.

-- Ecoute, lui demanda-t-il: sais-tu qui est le bon Dieu?

-- Pas trs-bien, rpondit Petite mre, je sais seulement qu'il
demeure trs loin, tout l-haut, plus loin que les nuages, et
portant il entend ce que nous disons, puisque notre maman m'a dit
de lui demander tout ce que je voudrais avoir.

-- Alors il nous voit ici?... dit Charlot, d'un air rflchi.

-- Peut-tre...

-- Est-ce qu'il y a un trou au plafond? demanda le petit garon
en levant les yeux.

-- Oh! non, parce qu'alors quand il pleut la pluie tomberait dans
la chambre.

-- Je ne comprends pas... Mais, pense donc, Petite mre, il aime
beaucoup mieux les chats que les enfants.

-- Comment le sais-tu?

-- La vieille dame a dit qu'il me punirait parce que j'avais tir
la queue de son chat; mais le chat m'a griff, et au lieu de le
punir on l'a caress et on l'a mis sur le lit. Moi, on m'a
chass.

Petite mre ne rpondit rien, elle tait perplexe.

-- Maman disait qu'il est bien bon, dit-elle.

-- Eh bien, moi, je ne le crois pas, rpondit le petit garon de
son ton dcid. Il n'est pas bon, et si je le rencontre une fois
je lui dirai que c'est mal d'aimer mieux les chats que les
enfants; je n'irai plus chez la vieille dame, elle est mchante.

-- Oh! Charlot, il ne faut pas tre ingrat. Elle nous a donn de
son pain.

-- Oui, dit  Charlot, mais pas de son lait... Elle en avait
pourtant, et  prsent, Petite mre, qui est-ce qui nous donnera
 manger  midi?

Petite mre n'en savait l-dessus pas plus que lui; elle baissa
la tte tristement et ne rpondit pas.

-- Je veux manger  midi, moi!... ajouta le petit garon irrit
de ce silence peu rassurant; tu sais bien que tu dois prendre
soin de moi, mais a te fait plaisir de me laisser mourir de
faim.

-- Oh! Charlot, comment peux-tu me faire tant de peine!...

Elle aurait pu dire: Et moi, est-ce que n'ai pas faim aussi?

Mais cette pense ne lui vint pas, pas plus qu'elle ne venait 
Charlot. Ils avaient toute la navet, l'un de son gosme,
l'autre de son oubli d'elle-mme.

C'tait vraiment une triste situation que celle de ces pauvres
petits: leur pre ne revenait pas, personne dans le vaste monde
ne semblait se soucier d'eux, et ils taient si petits, si
faibles pour tre ainsi abandonns!... Heureusement ils ne se
rendaient pas compte de tout cela: l'absence de leur pre les
tonnait plus encore qu'elle ne les inquitait. Ils se rptaient
souvent: "Ce soir il reviendra."

La journe passa lentement, il pleuvait... la prudente Petite
mre ne voulut pas permettre  Charlot de sortir avec ses
souliers percs; il ne trouva donc de meilleur moyen de passer le
temps que de grogner beaucoup et de dormir un peu. Petite mre
aurait bien voulu raccommoder ses vtements et ceux de son frre,
mais elle n'avait pas le plus petit bout de fil. Elle s'arrta
devant cet obstacle et aprs avoir essuy trois fois la table
boiteuse et le vieux bois de lit, elle se livra  son occupation
favorite de regarder le ciel. Mais il tait tout gris, d'un gris
uniforme comme lorsqu'il doit pleuvoir longtemps; il n'en tombait
pas le moindre rayon de soleil, et son petit coeur devenait de
plus en plus lourd  mesure que ses yeux taient attrists par ce
spectacle.

Tout  coup on frappa  la porte, puis on l'ouvrit doucement et
la concierge apparut. Elle avait fini son ouvrage du matin et
revtu sa figure bienveillante de l'aprs-midi; son regard
parcourut la chambre dmeuble; elle se doutait bien qu'il n'y
avait rien dans ce pauvre logis, mais elle eut le coeur serr en
voyant que ce rien tait aussi rien que possible.

Petite mre la regardait sans parler; Charlot qui tait tendu
sur le lit, se souleva sur son coude et gmit: J'ai faim.

-- Pauvres enfants! dit la bonne femme, venez avec moi  la loge:
les petits vont bientt rentrer de l'cole et je vais leur
tremper leur soupe. En attendant vous vous rchaufferez un peu.
Ces pluies de printemps a glace tout de mme, surtout quand on
ne bouge pas; allons, venez, n'ayez pas peur!...

En entendant parler de soupe, Charlot s'tait laiss glisser 
bas du lit et il accompagna la brave dame sans se faire prier;
Petite mre suivit plus timidement. Dans la loge elle s'assit
tout prs de la porte et regarda faire, tandis que Charlot
obtenait une crote de pain et se mettait  l'aise en donnant son
opinion sur tout ce qu'il voyait. Bientt un petit chat sortit de
dessous le lit et vint tourner autour de Petite mre. Elle
n'osait pas le caresser et se contentait de le regarder, mais le
petit animal, plus confiant, grimpa lestement le long de sa robe,
car il tait encore trop jeune pour sauter, et se blottit sur ses
genoux. Elle sourit de contentement et posa sa main sur lui pour
l'empcher de s'en aller. La familiarit de cette petit bte lui
donnait le sentiment d'tre moins trangre.

-- Ah! voil un chat! s'cria Charlot en se retournant, donne-le-moi.

-- Non, non... tu ne les aimes pas. Tu lui feras du mal comme 
celui de la dame.

-- Ah! pour a non, dit la concierge, ou bien tu retourneras bien
vite chez toi, mon bonhomme. On ne touche pas  mon petit chat
quand on est mchant pour les btes. Est-ce que tu es donc un
mauvais garon?...

-- J'ai tir la queue au chat de la grosse dame, rpondit Charlot
d'un air sombre.

-- Au gros Charlot!... Eh bien, tu as du toupet, mon gars. Si la
grosse dame t'a bien grond, tu n'as eu que ce que tu mritais.
Puisque ces pauvres btes ont confiance en nous et viennent
demeurer dans nos maisons, c'est trs mal de les faire souffrir.

-- Mais il m'a griff, dit le petit garon en regardant sa main.

-- Il a bien fait. Que je t'attrape  tirer la queue au mien!...
tu n'auras pas envie de recommencer. Je ne dis pas qu'on doive
vivre pour une bte comme madame Charles pour son Charlot,
mais... Tiens, la voil justement... quand on parle du loup...

La grosse dame du quatrime parut en effet sur le pas de la
porte.

-- Madame Perlet, dit-elle, vous n'avez pas une goutte de lait de
trop, aujourd'hui? je vous la rendrai demain. J'ai eu un malheur,
j'ai renvers mon pot  lait, c'est la premire fois que a
m'arrive.

-- Du lait de trop!... A quoi pensez-vous, madame
Charles?...Demandez-moi plutt si j'en ai eu assez. Il n'y en a
plus qu'une goutte pour notre petit chat; vous savez qu'il ne
prend que a.

-- Alors il faut en aller chercher chez la fruitire, et voyez,
la rue est un vrai ruisseau et je n'ai que mes pantoufles... Que
faire? Remonter mes quatre tages, c'est tuant pour moi qui n'ai
pas de souffle.

En entendant ces paroles, Petite mre s'tait leve et se tenait
timidement debout, le chat dans ses bras.

-- Je pourrais y aller, dit-elle, voyant que son offre muette
n'tait pas comprise.

-- Toi!... dit madame Charles en la regardant avec surprise, car
elle ne l'avait pas aperue dans l'ombre. Eh! c'est ma petite
voisine, et a c'est le gros Charlot, le mchant garon qui tire
la queue de mon chat. Ah! pour celui-l, il peut bien se dire
qu'il ne remettra jamais le pied chez moi. Est-ce une conduite de
tirer la queue de mon chat qui ne lui faisait aucun mal?... Le
pauvre chri, il ne peut pas s'en remettre; il se rveille en
sursaut  tout moment et il miaule beaucoup plus que de coutume
d'un ton si triste que a fait piti. Ca se comprend... une bte
qui est habitue  tre traite avec tant d'gards... a l'a
bless au coeur. Et dire que j'ai encore eu le malheur de
renverser son lait. Pauvre petite bte! il lui en faut deux fois
par jour, sans quoi il n'est pas content.

Madame Perlet ne rpondait pas: elle tait occupe  activer le
feu de son fourneau.

-- Tu veux donc aller me chercher mon lait, mais tu ne me le
renverseras pas, au moins, reprit madame Charles en se retournant
vers la petite fille. Tiens voil une tasse et voil deux sous.
C'est tout  ct.

Charlot accompagna sa soeur hors de la loge; il tait bien aise
de se soustraire aux reproches de la matresse de son ennemi. Il
sentait de plus en plus qu'il le dtestait, ce gros chat si bien
fourr, pour qui on allait chercher du lait frais tandis que lui,
Charlot, n'en avait pas eu; aussi il resta sur la porte de la
maison suivant Petite mre d'un regard sombre.

Petite mre revint bientt avec la tasse de lait dont elle
n'avait pas rpandu une goutte. Pendant son absence madame Perlet
avait mis le temps  profit pour sa soupe qui se trouvait toute
prte  tre servie.

Elle posa six couverts, bien prs les uns des autres, car la
table tait petite.

-- Combien tes-vous donc aujourd'hui? demanda madame Charles.
Est-ce que votre mari est dj rentr?

-- Non, il est all chercher de l'ouvrage; il ne reviendra pas de
sitt, on le fait toujours attendre; mais ces deux pauvres petits
vont manger la soupe avec les ntres.

-- Ah! c'est tant mieux pour eux. Si j'avais eu de la soupe, je
leur en aurais donn, mais je ne pouvais pas leur donner le lait
de mon chat...

-- Cela aurait bien valu tout autant que de le renverser, dit la
concierge en se relevant brusquement, sa casserole  la main.

-- Aussi je lui en achte d'autre...

-- Ecoutez, madame Charles, je ne vous comprends pas... les
enfants sont des enfants, et les chats sont des chats...

-- Je ne dis pas non, tout au contraire, mais j'aime mieux les
chats.

-- C'est bien ce que je vous reproche, riposta la concierge avec
animation. Vous nourrissez votre chat comme on nourrirait un
chrtien, au lieu de le laisser chercher sa vie sous les toits et
dans les caves. Vous en faites un propre  rien... Ce n'est
cependant pas pour dormir sur un duvet que le bon Dieu l'a cr.
Et avec a vous refusez une goutte de lait  ces pauvres petits
abandonns!... Ca n'est pas beau, madame Charles, aussi le bon
Dieu vous a punie en vous faisant renverser votre lait.

-- Ecoutez, madame Perlet, je ne vous ai pas demand de me faire
la morale, dit la grosse dame en colre. Je vous prie de me
laisser agir comme je l'entends.

Elle se dtourna majestueusement et se trouva en face de Petite
mre qui lui prsentait la tasse pleine.

-- Je suis sre que tu en as vers la moiti, dit-elle aigrement
en la prenant.

-- Oh! non, madame, je vous assure...

Madame Charles ne rpondit rien, ne dit mme pas merci, et en
passant par la porte un peu troite de la loge elle se heurta de
telle manire que la moiti du lait de son chat tomba sur la
premire marche de l'escalier.



VI



Les enfants taient autour de la table, les grands debout, les
plus petits assis; Charlot et les petits garons se regardaient
d'un air moiti curieux, moiti hostile et semblaient surpris de
se retrouver si rapprochs les uns des autres. A force de
dvisager le nouveau venu, les plus jeunes laissaient leur soupe
tomber de leur cuiller qu'ils mettaient de travers dans leur
bouche. Personne ne parlait et le pre qui se trouva tout  coup
sur le pas de la porte s'arrta tout tonn de voir tant de monde
et de n'entendre que si peu de bruit.

Il entra et alla poser dans un coin une grande enveloppe noire
qu'il rapportait vide.

-- Eh bien, dit-il alors, il n'y en avait que quatre ce matin, si
je sais bien compter, et maintenant j'en vois six!

-- Pourquoi reviens-tu si tt? demanda la mre en le regardant
d'un air inquiet.

-- Quand il n'y a pas d'ouvrage  rapporter c'est vite fait. A
qui sont ces petits?

-- Au nouveau locataire du quatrime, celui qui n'est pas rentr
depuis deux jours. Je leur fais manger un peu de notre soupe, il
y en aura assez pour tous.

-- Tu fais bien, dit le pre en s'asseyant prs de la commode,
car il n'y avait plus de place autour de la table. En voil une
qui n'a pas mang plus de soupe qu'il ne faut.

Il regardait Petite mre dont la figure ple et fine faisait
contraste avec les mines rondes et joufflues de ses propres
marmots.

-- Comment t'appelles-tu? ajouta-t-il.

On fit rpter trois fois la rponse. Ernest, l'an des enfants,
dj gamin, se mit  rire, mais le pre lui imposa silence.

-- C'est un nom qui lui fait honneur, dit-il. Personne ne s'en
moquera devant moi. Allons, Petite mre, raconte-nous pourquoi on
t'a appele ainsi.

Elle baissa la tte et n'osa rien rpondre.

-- Et toi, mon gros, le sais-tu? demanda le cordonnier  Charlot.

-- C'est comme a qu'elle s'appelle, dit celui-ci tonn qu'il
fallt une explication d'une chose si simple.

-- C'est une bonne petite fille, j'en suis sr, reprit le pre en
tendant la main pour avoir son assiette un peu moins pleine que
de coutume. Tant qu'il y aura de la soupe chez nous elle en aura
sa part si elle a faim.

Petite mre leva un regard reconnaissant sur le brave homme dont
la voix cordiale lui rchauffait le coeur, mais elle ne put
encore rien dire.

-- Quand auras-tu de l'ouvrage? demanda la mre.

-- On ne m'a rien promis. Ca ne va pas du tout,  ce qu'ils
disent.

-- Ont-ils au moins pay ce qu'ils te devaient?

-- Ce n'tait pas lourd. Tu sais que j'avais eu une avance la
semaine dernire.

-- C'est vrai... Combien nous reste-t-il?

-- Voil... dit le pre en dposant sur la commode quelques
pices de monnaie.

-- Ca!... dit la femme, mais ce n'est rien...

-- Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que rien, et
puis nous allons avoir notre trimestre, le propritaire ne l'a
pas encore pay. Vois-tu, femme, il ne faut pas se plaindre. Il y
en a tant d'autres plus malheureux que nous.

Nous avons un logement gratis pour nous et la marmaille et c'est
beaucoup, nous n'avons pas besoin de nous tourmenter pour le 8
juillet. J'en connais qui n'en dorment pas  l'heure qu'il est.
Et puis je retrouverai de l'ouvrage. Ce serait bien malheureux,
si l'on n'en pouvait avoir quand on ne demande que a!...

A ce moment l'ombre s'accrut dans la loge, un monsieur tait
dbout sur le seuil, le chapeau sur la tte.

-- Bonjour, dit-il brusquement.

Le cordonnier se leva. Les enfants considraient cette apparition
avec une sorte d'effroi; le plus petit se rfugia prs de sa
mre, un autre se glissa sous la table. Petite mre et Charlot
partageaient la consternation gnrale.

-- C'est  vous, ce tas d'enfants?...

-- Il y en a deux  un de mes locataires, monsieur.

-- Pourquoi ne restent-ils pas chez eux? Une loge n'est pas une
salle d'asile.

-- Ils vont remonter, s'empressa de rpondre madame Perlet.

-- Les quatre autres sont  vous?...

-- Oui, monsieur, dit la mre, qui tait plus fire de son
quatuor qu'elle ne l'et t d'un royaume; ils sont tous  moi,
et, avec votre permission, nous en aurons encore un en automne.

-- Les concierges ne doivent pas avoir tant d'enfants; c'est trs
incommode dans une maison.

-- Mais, monsieur, ils vont tous  l'cole, rpondit la pauvre
mre trs dsappointe de cette manire de considrer sa
richesse, mme notre petit dernier, qui n'a que trois ans et
demi.

-- Et celui qui viendra en automne, est-ce qu'il ira aussi 
l'cole? demanda le visiteur d'un ton rude. Puis, s'adressant au
pre, cette fois:

-- Vous tes cordonnier?

-- Oui, monsieur.

-- C'est un mtier trop sale pour un concierge.

-- Je travaille dans la petite pice de derrire.

-- L'odeur du cuir pntre partout. Je n'entends pas avoir un
cordonnier dans ma loge. Vous quitterez la maison le 1er du mois
prochain.

Madame Perlet, en entendant ces paroles, s'assit sur la chaise
que le plus petit venait de quitter, car ses jambes tremblantes
ne la soutenaient plus; mais sons mari resta trs calme et
rpondit d'un ton ferme et doux:

-- Vous ne savez peut-tre pas, monsieur, que nous sommes depuis
douze ans dans cette maison et que l'ancien propritaire avait
une entire confiance en nous.

-- L'ancien propritaire tait libre de faire ce qui lui
plaisait; moi, j'entends que ma maison prenne une toute autre
tournure. J'ai des concierges comme il faut et sans enfants 
mettre  votre place. Je vous donnerai un ddommagement; mais il
faut que la loge soit vide dans quinze jours. Allons, c'est
entendu; mettez-vous, ds demain,  la recherche d'un logement ou
d'une autre loge o l'on aime l'odeur de cuir et les marmots.
Bonsoir!

Et le nouveau propritaire s'loigna. Longtemps, le bruit de son
pas retentit dans le silence, car personne ne bougeait, personne
ne parlait. Les enfants mme semblaient frapps de stupeur.

Madame Perlet parla la premire.

-- Tout vient  la fois, dit-elle. Je ne m'attendais pas 
quitter cette maison o tous nos enfants sont ns, o tout le
monde nous connat, o j'ai tant de fois lav et balay chaque
marche et chaque carreau. Ca me brisera le coeur, pour sr.

-- C'est dur, dit le cordonnier; mais il y en a de plus
malheureux que nous. Nous trouverons une autre loge et, qui sait?
peut-tre meilleure. Nous sommes connus dans le quartier...

-- Ce ne sera pas facile...

-- Allons, ne perdons pas courage. On nous renvoie parce que nous
avons trop d'enfants: tu ne voudrais pourtant pas en avoir moins,
la mre?...

-- Si c'est pour les voir mourir de faim...

-- Voyons, voyons!... il ne s'agit pas encore de mourir de faim.
Nous avons des bras, des jambes, du courage, et le bon Dieu
n'abandonne pas ceux qui s'aident eux-mmes.

-- Je ne sais pas, rpliqua la pauvre femme d'un ton lugubre. Il
me semble qu'il nous abandonne bien au jour d'aujourd'hui.

-- Papa! cria Ernest, qui commenait  se remettre de sa
consternation, je n'irai plus  l'cole, je travaillerai avec
toi...

-- Nous verrons, mon garon. Tu iras, en tout cas, encore jusqu'
la fin de l'anne, et tu tcheras d'en bien profiter.

-- Et moi?... dit le troisime, en sortant de dessous la table.

-- Oh! toi, tu vas commencer par ne plus te cacher sous les
tables; aprs, nous verrons...

-- Si, au moins, il y avait de l'ouvrage!... reprit madame Perlet
un peu console par le calme de son mari.

-- Il y en aura... il y en aura... Allons! ne te tourmente pas,
ma brave femme. Tu es une vaillante, toi, et tu trouveras
toujours quelque chose  faire.

On avait un peu oubli Petite mre et Charlot, qui regardaient et
coutaient sans mot dire.

-- Oh! ces pauvres enfants, s'cria la brave femme, se les
rappelant tout  coup, ils sont encore bien plus  plaindre que
les ntres. Allez, mes petits, allez vous coucher pendant qu'il y
a encore un peu de jour.

Petite mre se leva; mais elle ne pouvait partir ainsi sans un
mot de reconnaissance. Elle s'approcha de la concierge et lui dit:
Merci! mais, si bas, que celle-ci ne comprit pas et lui demanda
ce qu'elle voulait encore. Tout intimide de cette mprise, la
pauvre petite rougit et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors
Charlot prit la parole:

-- Elle vous dit: Merci! mais elle n'ose pas parler haut. Moi,
j'ose... Quand je serai grand, c'est moi qui dirai tout.

"Quand je serai grand!" c'tait le mot favori de Charlot.
Lorsqu'il fut couch et Petite mre assise tout prs de lui, la
tte appuye contre le lit, -- car elle ne voulait pas se coucher
elle-mme sans tre sre que le pre ne rentrerait pas ce
soir-l, -- il entama la conversation:

-- Ecoute... dit-il.

-- Quoi, mon chri?

-- Elle est bien bte, madame Perlet.

-- Pourquoi donc? demanda la petite fille tonne de ce jugement
svre.

-- Moi, si j'tais elle, je serais bien content de m'en aller de
cette petite loge, o l'on ne voit pas clair. Je me mettrais dans
une belle grande maison, et alors on ne se cognerait pas les uns
contre les autres, comme chez eux. Est-ce que ce n'est pas vrai
qu'il seraient bien mieux dans une grande maison?

-- Peut-tre. Mais ils n'en ont pas.

-- Ils n'ont qu' en btir une. Moi, je t'en ferai une, tu sais?
quand je serai grand.

-- Oui, je sais; mais c'est que, vois-tu, pour btir une maison,
il faut de l'argent, beaucoup d'argent.

-- O est-ce qu'on trouve l'argent? demanda Charlot aprs un
moment de rflexion.

-- Je ne sais pas... On le gagne, tu sais? Papa en rapporte
toutes les semaines; il en a quelquefois beaucoup.

-- Combien est-ce qu'il gagne pour sa semaine?

-- Je crois qu'il a dit vingt francs... Mais il faut payer son
djeuner, tu sais? alors, il ne peut pas tout rapporter.

-- Vingt francs, rpta Charlot, c'est beaucoup. Crois-tu qu'avec
vingt francs on pourrait btir une belle maison?

-- Je ne sais pas... Ce ne serait peut-tre pas assez.

Charlot soupira.

-- Mais, moi, reprit-il, quand je serai grand, je veux gagner
beaucoup. O est-ce que papa trouve l'argent? Crois-tu que c'est
dans la terre?...

Petite Mre secoua la tte; elle n'avait pas d'ide bien nette
l-dessus.

-- Ou derrire les grosses pierres qu'on apporte pour faire la
maison?...

-- Je crois que c'est un monsieur qui le lui donne...

-- Alors, si c'est un monsieur qui le donne, quand je serai
grand, je lui dirai: Donnez-m'en beaucoup; et, s'il ne veut pas,
je lui donnerai des coups...

-- Oh! Charlot, ce ne serait pas bien...

-- J'aime  donner des coups, moi.

Et, allongeant son pied hors du lit, Charlot montra qu'il avait
bien rellement cet aimable got, en appliquant  sa soeur un
soufflet d'un nouveau genre.

-- Oh! Charlot, c'est vilain!... cria-t-elle en se reculant et en
essuyant sa joue.

-- Eh bien, alors, dis que le monsieur me donnera beaucoup
d'argent!...

-- Comment puis-je le savoir?

-- Dis-le... Je le veux!...

-- Que tu es draisonnable, Charlot!

-- Et toi tu est mchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.

C'tait souvent ainsi que finissaient les conversations de
Charlot avec sa soeur. Petite Mre tait trop raisonnable pour
accepter toutes les ides un peu extravagantes du petit homme, et
trop sincre pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la
contradiction. Heureusement, il s'endormit bientt.

Alors Petite mre se mit  rver, car elle aussi avait ses rves;
mais ils taient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui
revenaient le plus souvent taient des souvenirs, et non des
chteaux en Espagne: elle se revoyait auprs de sa mre malade;
elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main
s'appuyer sur sa tte. Alors, elle tchait de se rappeler tout ce
que cette mre tendre et chrie lui avait dit, et la pense que
Charlot lui avait t confi par elle venait ranimer et
rchauffer son dvouement  son petit tyran. Elle posa sa petite
main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien
sre que le pre ne reviendrait pas, elle se coucha prs de lui
et tomba dans un profond sommeil.



VII



Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air tait pur, les
rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel tait d'un
bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore
si frais, mme dans les cages qui leur servaient de prison, une
multitude d'oiseaux chantaient gament. Petite mre, tout
heureuse, rveilla Charlot en lui disant:

-- Lve-toi, nous irons chercher le pre aujourd'hui.

Mais l'humeur de Charlot n'tait nullement au beau comme le
temps. Il grogna en s'veillant, il grogna en se levant, il
grogna... -- j'allais dire en djeunant, -- mais, pauvre petit!
l'absence de ce repas excusait peut-tre sa mauvaise humeur.
Vainement Petite mre lui rappela qu'ils avaient eu une bonne
soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait
remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain;
peut-tre, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de
son avis.

Lorsque les deux petits passrent devant la loge, la concierge y
tait; Petite mre posa la clef sur la commode en disant: Voil
notre clef, madame.

-- C'est bien, rpondit-elle sans mme les regarder.

Hlas! elle avait devant elle tout l'ouvrage de la journe, et
puis les soucis touffaient dans son coeur la piti. Charlot
avait espr un morceau de pain, mais il vit bien qu'il ne
fallait rien attendre.

Ce jour-l Petite mre prit le chemin oppos  celui qu'ils
avaient suivi la premire fois: sans avoir aucun plan arrt elle
monta la rue au lieu de la descendre. A mesure qu'ils avanaient,
le nombre des boutiques de boulanger et d'picier allait en
diminuant, et par consquent les tentations de Charlot aussi; 
la dernire il s'arrta pour contempler les petits pains frais.
Dans l'intrieur de la boutique on voyait les deux petits garons
du boulanger, leur sac au dos, qui tendaient la main pour avoir
chacun un gteau sortant du four.

-- Vous reviendrez tout droit  midi pour djeuner, leur cria
leur mre. Ne vous faites pas attendre.

-- Quels heureux enfants! se dit Charlot. Absorb par la
contemplation de leurs gteaux, dans lequel ils mordaient 
belles dents, il ne se drangea pas pour leur laisser le passage
libre, et le plus grand le poussa un peu rudement en lui disant:

-- Ote-toi donc du chemin!

-- Peut-tre qu'il a faim, dit le plus petit en se retournant.

-- Bah! on vient de djeuner, rpondit son frre en mettant dans
sa bouche le dernier morceau.

Et ils s'loignrent, laissant les pauvres petits sur le trottoir
devant la boutique ferme.

Une dame passa, elle venait de faire son march et de son panier
sortaient des herbes et des fruits. Elle se heurta  Charlot et
cela la mit de mauvaise humeur.

-- Que faites-vous l, petits? dit-elle d'une voix un peu rude,
allez donc  l'cole au lieu d'encombrer la rue.

Petite mre aurait volontiers pleur de toutes ces rebuffades,
mais elle tait accoutume  retenir ses larmes. Charlot, lui,
tait en colre et il montra son petit poing ferm  la dame au
panier, par derrire, il est vrai, en sorte qu'elle ne s'en douta
pas.

-- Allons-nous-en d'ici, dit Petite mre.

Et ils recommencrent  marcher.

Tout au bout de la rue ils rencontrrent une marchande d'oranges
avec sa charrette. Charlot s'arrta en contemplation devant les
beaux fruits d'or; la vieille marchande prit une orange de rebut
qu'elle lui donna. Tout joyeux de cette gnrosit les enfants
allrent s'asseoir sur les marches d'une porte et entamrent ce
repas inattendu. Certes, un petit pain chaud, ou mme un morceau
de main rassi, et bien mieux fait leur affaire, mais une orange
tait prfrable  rien.

-- Je n'en ai jamais mang, dit Charlot, les yeux fixs sur les
mains de sa soeur qui enlevaient l'corce qu'elle avait entame
avec ses dents, et toi, Petite mre?

-- J'en ai mang une fois, mais ne je ne me rappelle pas le got.
Maman en avait quelquefois quand elle tait malade.

-- Ca sera bon, dit le petit homme qui se rgalait en
imagination.

Il eut le premier quartier; l'orange tait un peu amre et lui
fit faire une vilaine grimace.

-- Je croyais que c'tait meilleur que a, dit-il d'un air
dsappoint. -- Mais c'tait au moins quelque chose dans son
estomac creux, et le second morceau lui parut meilleur. Ce frugal
djeuner fut bien vite achev.

-- Il n'y en a dj plus? dit Charlot qui ne s'tait pas aperu
que sa soeur lui donnait la part du lion. Donne-moi a, je veux
le manger.

-- L'corce... oh! non, ce n'est pas bon, tu verras comme c'est
amer.

Mais Charlot n'coutait rien que son apptit. Il arracha l'corce
de la main de sa soeur et en mit dans sa bouche un grand morceau
qu'il rejeta bien vite. Pourtant Petite mre serra le reste dans
sa poche, car, toujours prvoyante, elle pensa qu'elle pourrait
en tirer parti.

Un peu restaurs ils reprirent leur voyage.

Les maisons devenaient plus rares, de longs murs les sparaient
les unes des autres. Qu'y avait-il au del? Les enfants auraient
bien voulu le savoir, mais ils ne voyaient rien. Pourtant ils
arrivrent  un endroit o le mur tait plus bas et Charlot pria
sa soeur de le soulever pour qu'il pt regarder.

-- Oh! comme c'est joli, s'cria-t-il. Il y a un grand jardin et
une quantit de petites plantes vertes tout en ligne, et des
choses en verre qui brillent, et des fleurs, des masses de fleurs
dans un coin. Si tu voyais comme c'est beau. Tiens-moi toujours,
Petite mre, je veux encore regarder!

Mais Petite mre, en dpit d'un effort hroque, ne pouvait le
tenir plus longtemps. Elle laissa retomber le gros garon qui se
retourna vers elle avec colre.

-- Tu pourrais bien me laisser regarder encore, mchante! cria-t-il.

-- Mes bras me font mal, rpondit la pauvre petite. Tu es lourd,
Charlot.

Ils continurent  marcher; la bonne humeur du petit garon tait
partie; il tranait les pieds, il se plaignait du soleil, des
cailloux, il tait vraiment insupportable; mais la patience de
Petite mre ne s'puisait pas facilement.

Ils passrent le chemin de fer de ceinture et les fortifications
sans rencontrer aucune maison en construction; puis ils virent
s'tendre devant eux la vraie campagne, des champs labours, des
prs, des haies. Ils oublirent le but de leur expdition et
Charlot reprit courage.

-- Je voudrais aller l-bas, dit-il en montrant les bois qui
couronnaient le cteau au-dessus des pentes cultives.

-- C'est bien loin, dit la petite qui mesurait mieux la distance.

-- Je veux y aller, rpta le petit volontaire.

Ils recommencrent  marcher, non plus cette fois pour chercher
leur pre, mais pour voir du pays. Bientt ils quittrent la
route et entrrent dans un sentier qui longeait les prs et les
carrs de terre laboure, jardins potagers en plein vent o les
lgumes commenaient  pousser en abondance. Charlot marchait de
son mieux et vraiment ses petites jambes faisaient merveille
soutenues qu'elles taient par sa volont d'arriver aux bois;
mais elles finirent pourtant par refuser leur service. Il s'assit
sur le bord du chemin en pleurant de fatigue et de faim.

Que faire? Oh! s'il avait t un petit chevreau et qu'il et pu
manger l'herbe tendre!... Dans la campagne un animal trouve
toujours sa pture, mais il n'en est pas de mme d'un enfant.

Petite mre commenait  tre bien inquite. Pourquoi s'tait-elle
laiss entraner si loin? Ils taient en plein midi et le
soleil de mai tombait d'aplomb sur leurs ttes nues.

Comme elle allait peut-tre commencer  pleurer aussi -- et cela
lui arrivait rarement, car Petite mre, comme tous ceux qui n'ont
personne pour essuyer leurs larmes, pleurait peu, -- elle
entendit un bruit singulier se rpter en se rapprochant.
L'enfant se rappelait qu'elle l'avait dj entendu, mais o?
Tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs, une petite tte fine,
orne de deux cornes noires, parut au dtour du sentier, puis une
chvre tout entire, brune et blanche suivie d'une jeune fille
qui portait un panier sur la tte. Elles arrivrent bientt
devant les deux enfants. Charlot avait cess de pleurer pour
regarder la jolie bte, mais les larmes coulaient encore sur ses
joues et il avait l'air bien dsol.

La matresse de la chvre s'arrta devant cette petite figure
bouleverse; la jolie bte s'arrta aussi et les enfants virent
alors qu'elle tait tenue par une corde mince et assez longue
pour lui laisser une certaine libert.

-- Qu'est-ce qu'il a, ce pauvre petit? demanda la jeune paysanne
 Petite mre.

-- Il est bien fatigu, madame.

-- Et j'ai faim!... ajouta Charlot qui trouvait ce mal au moins
aussi cruel que l'autre.

-- D'o venez-vous?

-- De l-bas...

Et Petite mre montrait  l'horizon l'immense amas de maisons
envelopp de fume qu'ils avaient laiss derrire eux.

-- De Paris!... mais c'est un long chemin pour de petits enfants
comme vous.

-- Ah! oui, bien long, mais nous voulions aller dans les bois.

-- Et pour quoi faire?

Vraiment ils ne le savaient pas et ne purent rpondre.

-- Il faut retourner chez vous; votre maman sera inquite.

-- Notre maman est morte et notre papa... nous ne savons pas o
il est.

-- Oh! les pauvres petits!... Eh bien, venez avec moi, je vous
donnerai du lait.

Du lait, le rve de Charlot!... Il essaya de se lever et de
marcher, mais ses pauvres petites jambes taient trop lasses, il
fut forc de se rasseoir.

-- Est-ce bien loin? demanda Petite mre.

-- Non, c'est l tout prs, la maison dont vous voyez le toit
dans les arbres. Allons, si tu peux me porter mon panier, petite,
moi je prendrai ce gros garon.

Si Petite mre n'avait pas beaucoup de force elle avait en
revanche beaucoup de courage. Elle prit le panier presque aussi
grand qu'elle, mais pas aussi lourd qu'il tait grand, et suivit
la jeune fille qui avait pris Charlot  califourchon. Il fallait
monter une cte et Charlot tait, au rebours du panier, plus
lourd encore qu'il n'tait gros; aussi les deux pauvres petites
haletantes, ne pouvaient gure parler.

Charlot, lui, gotait fort cette faon d'aller, et se sentait
trs dispos  faire un bout de conversation.

-- Est-ce qu'il est mchant? demanda-t-il  sa monture.

-- Qui? dit la jeune paysanne en s'arrtant pour reprendre
haleine.

-- Votre chien...

-- Je n'ai pas de chien.

-- Mais, continua Charlot trs-tonn, en montrant la chvre qui
tirait sa corde pour brouter une branche de gent, est-ce que ce
chien n'est pas  vous?

-- Ce n'est pas un chien, dit Petite mre, c'est un mouton. N'as-tu
pas entendu comme il ble?

La jeune fille s'arrta, cette fois pour rire aux clats.

-- Mais d'o venez-vous donc, vous deux? Vous ne me ferez pas
croire que vous n'avez jamais vu une chvre...

-- C'est une chvre? demanda Petite mre.

-- Certainement que c'est une chvre. Oser dire que ma chevrette
est un chien ou un mouton!... avec ses jolies cornes et sa tte
fine!... Est-ce qu'on ne voit donc jamais de chvre  Paris?

-- J'en ai vu une fois, mais j'ai cru que c'taient des moutons 
cornes, rpondit Petite mre un peu honteuse de son ignorance.

Quant  Charlot, il n'tait pas honteux, mais il tait choqu, en
consquence de quoi il desserra ses bras qui taient nous autour
du cou de sa porteuse, et se rejeta en arrire, pesant beaucoup
plus lourd et menaant de tomber  chaque secousse que la chvre,
dans ses mouvements capricieux, imprimait au bras de la jeune
paysanne autour duquel tait passe la corde.

-- C'est un chien, rpta-t-il d'un ton premptoire.

La chvre prit cette affirmation en mauvaise part, car elle y
rpondit par un blement nergique, et une secousse de la corde
si violente, que Charlot en perdit l'quilibre et se raccrocha
vivement au cou de la jeune fille. Celle-ci,  moiti trangle
par cette treinte et par les rires qu'elle ne pouvait rprimer,
le laissa glisser jusqu' terre. Petite mre s'arrta et posa son
panier.

Voyez-vous ce groupe? la jeune fille riant aux clats, Charlot
assis par terre l'air offens et dconfit, Petite mre, srieuse,
les regardant tous deux sans comprendre la cause de cette scne,
et la bte broutant activement et blant de temps  autre pour
affirmer cette qualit de chvre qui lui tait conteste.

Quand elle eut assez ri, la jeune fille voulut reprendre Charlot
pour continuer leur chemin. Il aurait bien aim faire le fier et
refuser, mais il tait si las!... Il reprit donc sa place et, une
minute aprs il dormait sur l'paule qui lui servait d'oreiller.

La maison tait petite, toute cache sous les arbres. Devant la
porte s'battaient quelques poules, un chat dormait en plein
soleil contre le mur; il entr'ouvrit les yeux pour voir qui
arrivait, mais ne jugea pas  propos de se dranger comme la gent
emplume qui s'tait enfuie avec mille dmonstrations de terreur.
Dans la cuisine une femme ge tricotait dans un coin; elle ne se
retourna pas. La jeune fille posa  terre son lourd fardeau sans
troubler son sommeil, puis elle attacha la corde de sa chvre 
un gros clou plant au mur extrieur, et, s'approchant de la
vieille femme:

-- Grand'mre, cria-t-elle d'une voix forte et aigu, je vous
amne des visites.

-- Qu'est-ce que c'est? grommela la vieille dame d'une voix peu
encourageante.

-- Des visites de Paris... des enfants qui se sont perdus...

La pauvre sourde se retourna et aperut la petite crature qui se
tenait debout,  moiti cache par son grand panier et le paquet
qu'on venait de poser dans un coin.

-- Qu'est-ce que c'est donc que a? rpta-t-elle d'une voix plus
dure. Elle n'aimait pas les intrus, et d'ailleurs elle ne pouvait
modrer le son de sa voix.

-- C'est une brave petite fille, j'en rponds, car elle a port
une charge plus lourde qu'elle. Quant  l'autre nous ne dirons
pas qu'il ne pse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune
fille en les tirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux,
parat-il. Depuis quand n'avez-vous pas mang?

-- Nous avons eu une orange ce matin, rpondit Petite mre en
regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechigne.

-- Une orange, en voil un djeuner!... Grand'mre, ils ont
djeun avec une orange!...

-- C'est bien la manire de faire de Paris, dit la grand'mre
qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait trs-svrement la
grande ville. Au lieu de donner du bon lait  des enfants, on
leur donne des oranges... des fruits qui ne croissent pas chez
nous, encore!... Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!... une
figure grosse comme le poing et ple, si a ne fait pas piti!...
Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!...

Cette dernire phrase avait t prononce pour les seules
oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait,
mais d'une voix encore tout  fait assez haute pour que Petite
mre l'entendt.

-- Allons, grand'mre, vous ne pensez pas  ce que vous dites,
dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre
petite devenir carlate. Je vais donner  ces pauvres enfants une
tasse de lait de ma chvre, a leur fera plus de bien qu'une
orange, et peut-tre ce petit entt croira que ce n'est pas du
lait de chien.

Elle riait pour distraire l'enfant... puis elle sortit, laissant
Petite mre seule avec la redoutable vieille.

-- Approche, lui dit celle-ci.

Petite mre obit lentement.

-- Que viens-tu faire ici?

Que pouvait-elle rpondre? Elle tait vraiment tente de se
croire coupable, mais de quoi?

-- Que viens-tu faire ici? Rpta la sourde, rien de bon, j'en
rponds.

Cette voix formidable rveilla Charlot qui se mit sur son sant
et regarda tout autour de la chambre avec un profond tonnement.
Petite mre courut auprs de lui comme s'il et pu tre pour elle
un protecteur.

-- Oh! Charlot, dit-elle, allons-nous-en! Elle est si fche...
je ne sais pas pourquoi. Mais Charlot tait moins timide que sa
soeur. Il se leva et, s'approchant de la dame, il la regarda bien
en face comme s'il et voulu pouvoir la reconnatre o qu'il la
rencontrt, puis il lui dit tranquillement:

-- Tu es donc bien mchante, toi?...

Elle ne le comprit pas, mais elle regarda avec surprise ce petit
homme qui lui parlait d'un ton si assur.

La jeune fille, qui rentrait, avait entendu l'trange apostrophe
de Charlot.

-- Pourquoi dis-tu cela? c'est trs-malhonnte, lui cria-t-elle.

-- Non, dit Charlot, ce n'est pas malhonnte. Elle parlait si
fort qu'elle m'a rveill, et moi je ne veux pas qu'on fasse du
chagrin  Petite mre!...

Il aurait pu ajouter: Je me rserve exclusivement ce privilge.

-- Petite mre! rpta la jeune fille, entendant ce nom pour la
premire fois.

-- Oui, elle lui parlait d'une voix mchante, et Petite mre
avait peur.

-- Elle n'est pas mchante, la pauvre grand'mre, mais elle est
sourde, et c'est bien heureux pour toi, petit impertinent. Les
sourds n'aiment pas voir autour d'eux des gens qu'ils ne
connaissent pas. Allons, grand'mre, ajouta-t-elle en criant de
tout son pouvoir, ne vous tourmentez pas... Ces petits ont faim,
je vais leur donner  manger et ils s'en iront.

-- Oui, oui, rpondit la vieille femme qui avait  moiti
compris, c'est a... ils vont tout manger comme si nous en avions
de trop. Ces enfants sont mal levs... Ils viennent de Paris, je
ne m'y fie pas.

En parlant ainsi elle se retourna, de manire  ne pas voir ce
qui se passerait derrire elle.

La jeune fille tait accoutume  ne pas trop s'inquiter des
gronderies de la vieille femme qui, du reste, la laissait faire 
sa tte, se contentant de grommeler un peu. Elle remplit deux
tasses de terre brune d'un lait tide et cumeux, coupa deux
grandes tranches de pain, et fit signe aux enfants que c'tait
pour eux. Comme elle vivait avec une sourde elle avait pris
l'habitude de parler souvent par signes.

Les enfants ne se firent pas prier. Ah! quel bon repas, que rgal
dlicieux!...

Quand il eut apais sa premire faim, Charlot se tourna vers la
jeune paysanne qui les regardait manger d'un air de contentement
et lui dit:

-- Pourquoi est-ce que ne gardes pas ton lait pour ton chat?

-- Pour mon chat!... quelle ide as-tu l?

-- Oui, la grosse dame de chez nous n'a pas voulu nous en donner
parce qu'il tait pour son chat.

-- Mon chat en a quand il en reste, dit la jeune fille en riant;
mais il n'est jamais servi le premier. Maintenant, racontez-moi
ce que vous venez faire ici? Vous vous tes sauvs?

-- Oh! non, dit Petite mre,  qui ce bon repas et plus encore la
figure gracieuse et riante de la jeune paysanne avaient rendu le
courage, nous allions chercher notre papa, et nous avons march
longtemps, et alors nous avons trouv la campagne, et c'tait si
joli!... nous avons march encore, et ensuite nous ne pouvions
plus marcher, et vous tes venue avec la jolie chvre.

-- Mais est-ce qu'on n'est pas inquiet chez vous?

-- Non, puisqu'il n'y a personne.

-- Personne!... mais vous ne pouvez pas vivre seuls!...

-- Le pre reviendra, rpondit Petite mre.

-- Nous pourrions bien vivre tout seuls, reprit Charlot, si
seulement nous avions du pain et du lait.

-- Pauvres petits!... mais o est donc votre pre?

-- Je ne sais pas, rpondit Petite mre  qui cette compassion
faisait paratre son sort plus triste qu'elle ne l'avait cru.

-- Est-ce qu'il est bon pour vous?

-- Oh! oui, s'crirent ensemble les deux enfants.

-- Alors il ne vous a pas abandonns, il reviendra... Je vous
ramnerai demain chez vous. Pour aujourd'hui vous coucherez ici
et demain nous partirons de grand matin ensemble. -- Grand'mre,
nous les garderons cette nuit...

Il fallut beaucoup de temps pour arriver  s'entendre: la sourde
persistait  croire que les enfants coucheraient dans le lit
qu'elle partageait avec sa petite-fille, mais elle fut  moiti
calme lorsqu'elle comprit qu'un peu de paille dans un coin leur
suffirait pour dormir. Elle s'apaisa encore plus en voyant Petite
mre peler trs-adroitement des pommes de terre et couper des
navets pour la soupe. Quant au pauvre Charlot il avait vraiment
fait sur elle une impression fcheuse; elle ne pouvait supporter
qu'il s'approcht de son fauteuil, et suivait tous ses mouvements
d'un oeil inquiet. Charlot ne s'en proccupait gure: il avait
bien djeun, un bon souper se prparait dont il tait persuad
qu'il aurait sa part, et cette maison hospitalire, o les chats
n'avaient que la seconde place, lui plaisait infiniment, de mme
que sa jeune matresse.

-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il  celle-ci.

-- Je m'appelle Sylvanie, n'est-ce pas un joli nom?

Oui, c'tait un bien joli nom, Petite mre le trouvait et sourit
en le rptant.

-- Et toi?... lui demanda la jeune fille, tout le monde ne
t'appelle pas Petite mre comme ton frre?...

-- C'est son nom, cria Charlot d'un ton indign, tout le monde
l'appelle ainsi.

Sylvanie se mit  rire.

-- Eh! bien, Petite mre, je pense que ton nom te fait honneur,
mais il est drle tout de mme.

Sylvanie n'tait pas fche d'avoir un peu de socit; elle
menait une vie assez triste avec sa grand'mre, et bien qu'elle
ne s'en plaignt jamais, parce qu'elle tait bonne et gaie, elle
tait heureuse de voir de jeunes visages autour d'elle. La maison
tait  l'cart et cache dans un pli de terrain; de tous cts,
il est vrai, pour peu qu'on s'levt sur la hauteur, on
apercevait d'autres habitations, mais en regardant par la petite
fentre on aurait pu se croire loin des humains.

Charlot, toujours prompt  parler, raconta  Sylvanie tout ce
qu'il savait de leur vie. En l'coutant elle rptait souvent:
"Pauvres petits!" et dans ses yeux bruns si brillants il y avait
un rayon d'une douceur infinie.

-- Ce doit tre bien triste de demeurer  la ville, disait-elle.
Moi, je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. En hiver c'est un
peu solitaire, mais quand les bourgeons commencent  entr'ouvrir
l'corce des arbres, et que l'herbe verdit prs du ruisseau,
comme on est joyeux! Voyez, hier j'ai cueilli toutes ces fleurs
et j'ai trouv des violettes sous la haie. Elles ne sont pas en
avance, cette anne, il a fait si froid!...

-- Nous cueillons aussi des fleurs en allant au cimetire, dit
Petite mre, des petites fleurs blanches avec du jaune au milieu.

-- Des pquerettes! il en crot au bord des grandes routes. J'en
ai vu quand je suis alle  Paris, mais elles sont laides en
comparaison de nos jolies pquerettes roses. Allez dans le
jardin pendant que la soupe cuit, vous vous amuserez mieux
qu'ici.

Quand les enfants furent sortis, la vieille femme appela Sylvanie
et lui cria dans l'oreille.

-- Il faut tout enfermer. Ces enfants de paris, a ne vaut
rien...



VIII



Le jardin potager tait vite parcouru: de grands carrs de pommes
de terre, d'autres plus petits de laitue, bords d'oseille,  et
l quelques buissons de groseilliers, c'tait tout; mais au del
quel monde enchant! De beaux arbres aux troncs noueux, dont les
branches s'abaissaient jusqu' terre, de jolis sentiers qu'on
voyait disparatre et reparatre entre les haies, des pentes de
gazon, et plus bas, prs du ruisseau, de grands prs o les
boutons d'or maillaient l'herbe encore courte et d'un vert
tendre. C'tait pour les pauvres petits enfants, venus de la
ville, un spectacle tout nouveau et qui les ravissait.

-- Oh! les belles fleurs, s'cria Charlot, allons les
cueillir!...

-- Est-ce que nous osons? demanda Petite mre d'un air inquiet.

-- J'y vais, moi, cria Charlot qui osait toujours.

Et il courut au pr o il cueillit un norme bouquet. Sa soeur le
suivit et fit de mme, non sans quelques battements de coeur.

Charlot fut las le premier et ils s'assirent au bord d'un sentier
pour admirer leurs trsors; il donna  sa soeur tout ce qu'il
avait cueilli: il en avait assez et ne savait que faire de ces
fleurs qui, de loin, lui avaient paru si jolies. Petite mre les
arrangea soigneusement. Elle mettait du got et du soin  tout ce
qu'elle faisait; elle tait bien une vraie petite femme.
Lorsqu'elle eut fait son bouquet  sa pleine satisfaction, elle
le posa  ct d'elle sur le talus o ils taient assis, et se
mit  regarder. Au loin,  travers le feuillage et la vapeur
lgre d'une belle journe, elle voyait de sa place un immense
amas de maisons et de chemines, et quand tout  coup elle se dit
que c'tait Paris, et qu'il fallait y retourner, elle sentit son
coeur se serrer, car personne ne l'y attendait.

-- Oh! dit-elle avec un soupir, si nous pouvions rester ici!...

-- Nous pouvons bien rester, rpondit Charlot qui, sans s'en
rendre compte, partageait la mme impression.

-- Et le pre?... Et puis la vieille dame ne voudrait pas.

-- Oui, mais Sylvanie voudrait bien. Je le lui demanderai.

-- Non, Charlot, nous devons retourner demain. Pense  ce que
ferait le pre s'il revenait; peut-tre qu'il reviendra ce soir,
continua-t-elle, et comme il sera triste de ne pas nous trouver.
Personne ne saura lui dire o nous sommes. Oh! Charlot, nous
n'aurions pas d venir si loin.

-- Ca ne ferait rien. Le pre pensera bien que nous allons
revenir.

-- Il sera inquiet, il aura beaucoup de chagrin...

-- Le pre est un homme, il ne pleurera pas, dit Charlot avec une
grande dignit.

-- Non, rpliqua sa soeur d'un air rflchi, mais il aura du
chagrin; les hommes ont du chagrin aussi. Tu pleures bien
quelquefois, toi, Charlot, quand mme tu es un garon.

-- Mais quand je serai grand je ne pleurerai jamais; le pre a
dit que les hommes ne doivent pas pleurer. Je me mettrai en
colre et je te battrai, parce que je serai fort, mais je ne
pleurerai pas.

-- Pourquoi me battras-tu?

-- Quand tu ne voudras pas m'obir, je te battrai comme a...

Et le petit garon commena une dmonstration qui n'avait rien
d'agrable pour sa soeur. Elle lui prit les deux mains pour
l'empcher de la frapper: alors il lana un coup de pied  ses
fleurs qui se dispersrent de tous cts.

-- Oh! mes belles fleurs!... cria-t-elle, Charlot, c'est vilain!
tu aimes  me faire du chagrin.

Au mme moment une tte fine et cornue s'allongea de derrire un
buisson, et la chvre happa quelques fleurs et les broya de ses
dents aigus, avec un bruit de mastication qui montrait que
c'tait pour elle un vrai rgal. Sa matresse la suivait de prs;
elle souriait aux enfants, mais lorsqu'elle vit l'air mchant de
Charlot, elle changea de visage.

-- Est-ce qu'il est de mauvaise humeur, ce petit homme? demanda-t-elle.
Pourquoi a-t-il une si vilaine figure?

-- Je ne suis pas de mauvaise humeur, rpliqua Charlot, mais je
veux qu'elle m'obisse quand je serai grand. Si elle ne le veut
pas je la battrai. Je lui ai montr comment je ferai.

-- Ah! par exemple, voil une jolie invention! Est-ce que ce gros
garon te traite souvent ainsi? Je le punirais de la bonne
manire, moi, s'il s'avisait de me battre. Venez, mes enfants,
allons manger la soupe, elle sera cuite  point quand nous
rentrerons. Vous allez m'aider  mettre Brunette dans son curie;
elle fait des farces quelquefois, la petite coquine; elle aime la
libert, mais  nous trois nous en viendrons bien  bout.

-- Laissez-moi la tenir, dit Charlot en prenant la corde.

-- Non, non, tu ne la tiendrais pas ferme.

-- Oh! si, je la tiendrai bien...

En parlant ainsi il tira si vivement la corde que Sylvanie la
laissa glisser de son bras, et la chvre, se sentant libre,
grimpa lestement le talus et disparut en un clin d'oeil au milieu
des buissons, tandis que les enfants la regardaient d'un air
constern.

-- Ne courez pas aprs elle, dit Sylvanie elle s'en irait pour
tout de bon et nous ne pourrions plus la rattraper. Restez bien
tranquilles, qu'elle ne vous voie pas! Je vais l'appeler.

Alors elle s'avana doucement vers la jolie bte qui, dbout sur
une pierre moussue, la regardait d'en haut d'un air mutin et
provocant, comme pour lui dire: Tu seras bien habile si tu me
reprends!...

Pauvre Brunette, elle tait bien fire d'avoir conquis sa
libert, mais elle ne se connaissait pas elle-mme; elle ne
savait pas encore, malgr de nombreuses expriences, combien elle
tait accessible  la tentation.

Lorsqu'elle eut flair de loin une pince de sel dans la main
ouverte de sa matresse, elle avana sa tte et son museau
friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de ct comme pour
fuir un pige, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air
plus mutin et plus dlibr que jamais, lcher la main
apptissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit
possession de la corde. Le tour tait jou.

Brunette suivit sa matresse en se lchant le museau, comme si
elle n'avait fait qu'obir  son propre caprice.

-- J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit
Sylvanie; avec cela, je suis bien sre de la ravoir; mais a
n'empche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, tre
difficile. Maintenant, dpchons-nous. Elle nous a fait perdre du
temps, et la grand'mre attend.

Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chvre dans la
petite cabane de planches, adosse au mur de la maison, qui lui
servait d'table. Tantt elle se mettait en travers de l'troite
porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres
fois, elle rsistait ouvertement et faisait semblant de donner
des coups de corne. Mais Brunette, tant au fond bonne et
soumise, abusait rarement du droit de rsistance et n'en faisait
gure usage que pour maintenir sa rputation de chvre, la
rputation d'avoir "certain esprit de libert."

Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dment dans sa
logette et en fermer l'entre avec une planche, par-dessus
laquelle elle montrait sa jolie tte et cherchait une dernire
caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris taient enchants
de tout cela.

-- Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez
reconnatre une chvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras
plus un chien ou un mouton  cornes, Charlot?

-- Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas
beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chvre!... bien plus
amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort
toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime
pas, ce chat...

-- Sans compter que ma chvre me donne du lait...

-- Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait,
lui... continua Charlot, s'exasprant  ce souvenir. Je le
dteste... Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!... Je le
tuerai quand je serai grand.

-- Oh! Charlot!... il n'est pourtant pas mchant et il est si
beau!... Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout
le lait et si elle l'appelle Charlot.

-- Eh bien, je lui tirerai au moins la queue quand elle ne me
verra pas... Mais elle dit que Dieu me verra. Est-ce que c'est
vrai?

En parlant ainsi, Charlot s'tait tourn vers Sylvanie, esprant
qu'elle, au moins, aurait une bonne rponse  lui faire.

-- Sans doute, rpondit celle-ci, puisque Dieu voit tout.

-- Il ne peut pourtant pas nous voir,  prsent que nous sommes
ici?...

-- Mais, mon pauvre Charlot, quelle ide te fais-tu donc? Dieu
est partout.

Charlot rflchit un instant  cette trange assertion, puis il
demanda:

-- Qu'est-ce que a veut dire: _partout?_

-- Partout?... Cela veut dire dans tous les endroits:  Paris,
ici et dans beaucoup d'autres encore.

-- Est-ce que vous le connaissez?

-- Moi? rpondit Sylvanie, un tonne de cette question.
J'entends parler de lui souvent et je sais que c'est lui qui a
tout fait: la terre, le soleil, le ciel avec ses millions
d'toiles...

-- L'avez-vous vu? demanda Charlot d'une voix plus basse, car il
commenait  pressentir qu'il y avait dans tout cela quelque
chose de mystrieux et d'incomprhensible.

-- Non, personne ne l'a vu. Mais vous ne savez donc rien de rien,
pauvres enfants?

-- Maman me parlait du bon Dieu, dit Petite mre, qui crut
discerner un reproche dans ces paroles; mais, depuis qu'elle est
morte, on ne m'a plus jamais parl de lui.

-- Je ne suis pas bien savante non plus, reprit Sylvanie, mais
j'aime  penser que c'est Dieu qui prend soin de nous et qui me
donne tout ce que j'ai: mon jardin, ma chvre, ma bonne
grand'mre, qui m'a leve depuis que mes parents sont morts.
Tenez, la voil qui nous appelle. Allons vite, nous l'avons
oublie en causant. Nous voil, grand'mre, nous voil!...

Un instant plus tard, les enfants taient assis autour de la
table, devant une assiette de soupe fumante et un morceau de pain
noir, un peu dur, mis d'un got excellent, coup pour eux  une
miche norme qui leur faisait ouvrir de grands yeux. Cette
abondance les tonnait et les charmait.

-- Est-ce que j'en aurai encore? demanda Charlot.

-- Tant que tu en voudras, mon garon, rpondit Sylvanie.

La grand'mre vint prendre place  table, vis--vis d'eux. Elle
n'avait pas l'air content, et Petite mre se sentit tout
intimide; Charlot lui-mme tait moins  son aise que de
coutume. Les plus petits, les animaux mmes, sentent vite s'ils
sont les bienvenus ou si on les reoit  contre-coeur. Petite
mre avait peine  avaler, tant son pauvre gosier tait contract
par le regard svre qu'elle rencontrait ds qu'elle levait les
yeux. Pourtant, elle se laissa distraire un moment par
l'admiration que lui inspira une croix d'or que Sylvanie avait au
cou, et qu'elle ta pour la montrer aux enfants.

-- C'est de l'or? dit Charlot avec respect.

-- Oh! comme elle est jolie! ajouta Petite mre en avanant la
main pour la toucher.

-- Tiens, je vais te la passer un moment autour du cou... Comme
te voil belle!...

Petite mre se tenait droite et souriait de plaisir de se voir
ainsi pare.

-- Je veux l'avoir aussi! dit Charlot.

-- Non, non, pas toi; les garons ne portent pas de croix. Et
puis, tu serais capable de te sauver avec comme ma chvre. J'y
tiens beaucoup,  ma croix; elle tait  ma mre.

La vieille dame suivait cette scne d'un oeil mcontent.

-- Je te conseille de prendre garde, dit-elle  sa petite-fille;
aie l'oeil sur ces enfants... Je ne te dis que a.

En entendant ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, Petite
mre se hta de rendre la croix, et Charlot, loin d'avoir faim
pour un second morceau de pain, demanda tout bas la permission de
porter le reste du sien  la chvre.

-- Est-ce qu'elle l'aime? demanda Petite mre.

-- Beaucoup. Mais n'avez-vous donc dj plus faim?

-- Eh non! nous avons eu tant de soupe!

-- Eh bien, allez! je vous rappellerai pour m'aider  arranger
votre lit.

Ils partirent bien soulags de s'loigner de la vieille dame.

La chvre accepta trs-gracieusement leur offrande. Afin de faire
durer le plaisir, et de la voir plus souvent avancer son fin
museau et broyer le morceau de main avec ses petites dents
aigus, ils firent les morceaux plus petits qu'elle n'aurait
voulu si elle avait pu exprimer sa manire de voir. C'tait si
amusant!... Petite mre trouvait que non-seulement c'tait un
amusement, mais encore une joie de pouvoir donner et faire
plaisir  quelqu'un. Elle caressait la petite tte cornue, et
aurait volontiers embrass la jolie bte qui se laissait nourrir
par eux; seulement, les cornes pointues lui faisaient un peu
peur, et elle n'osait pas trop s'en approcher.

Lorsque le pain fut tout donn -- et il n'y en avait pas une bien
grosse provision -- elle essaya de cueillir une touffe d'herbe et
de la prsenter au museau que la chvre tendait encore, mais
celle-ci trouva mauvais qu'on lui offrt, aprs un mets dlicat,
sa chre ordinaire, et se dtourna d'un air offens. Puis comme
Charlot, plus hardi que sa soeur, insistait d'une manire
indiscrte, elle lui dtacha un coup de corne, qui ne le blessa
nullement, mais le fit fuir  vingt pas. Alors, certain d'tre 
l'abri de la pauvre prisonnire, il s'arrta, ramassa une grosse
motte de terre et la lui lana de toutes ses forces. La motte se
brisa en morceaux avant d'atteindre son but, et la chvre n'eut
pas plus de mal que n'en avait eu le petit garon lui-mme; mais
elle tait excite, et si son corps avait pu suivre sa tte 
travers l'troite ouverture, elle se serait venge de son petit
perscuteur. Lui aussi tait en colre; nous savons qu'il ne
fallait pas beaucoup pour cela. Il ramassa une grosse pierre qui
se trouvait sur le chemin, et il allait la lancer contre la
pauvre bte, malgr un cri suppliant de Petite mre, lorsqu'une
main l'arrta et lui enleva la pierre, qu'elle jeta au loin.

-- Tu es donc un mchant garon, lui dit Sylvanie? Je n'aurais
jamais cru que tu voudrais me remercier en assommant ma chvre.

-- Elle m'a donn un coup de corne.

-- Que lui avais-tu fait?

-- Je lui avais donn du pain.

-- Tu l'avais sans doute irrite, et une chvre ne sait pas ce
qu'elle fait, tandis qu'un petit garon le sait, lui. Allons,
venez vous coucher, le soleil nous a donn l'exemple, et nous
devons nous lever demain matin avant lui pour partir.

Il y avait du foin sous un petit hangar. Sylvanie, aide des
enfants, en transporta dans un coin de la cuisine pour en faire
un lit qui, s'il n'tait ni bien pais ni bien moelleux, tait
pourtant assez bon pour qu'on pt y dormir.

Lorsque les dernires lueurs du jour s'teignirent dans la nuit,
tout le monde dormait dans la petite maison sur la lisire du
bois. Tout le monde, except pourtant la pauvre grand'mre qui
n'avait plus beaucoup de sommeil et que la dfiance tenait
veille.

-- Ces enfants de Paris, a ne vaut pas grand'chose. Il ne faut
dormir que d'un oeil, car ils sont capables de tout, se disait-elle.

Pourtant, un peu aprs minuit, comme ils n'avaient pas fait un
mouvement et qu'elle n'entendait que leurs respirations gales et
douces, elle s'endormit  son tour.



IX



Il ne faisait pas encore jour lorsque Petite mre fut tire de
son sommeil par une voix qui disait tout prs d'elle:

-- Allons, levez-vous vite, enfants; nous allons partir.

Elle fut bientt debout car elle avait le sommeil lger, et,
secouant les brins de foin attachs  ses cheveux et  ses
vtements, elle se mit en devoir de rveiller Charlot. C'tait
une besogne plus difficile; il fallut au moins cinq minutes pour
lui faire entr'ouvrir les yeux, puis il les referma aussitt et
se retourna sur sa paille avec un grognement et un vigoureux coup
de poing  l'adresse de ceux qui le drangeaient. Un mot de
Sylvanie produisit plus d'effet que toutes les supplications de
sa soeur; elle rentra en disant:

-- Voil du lait tout chaud pour vous.

Assez rveill pour que cette bonne nouvelle parvnt jusqu' son
intelligence, le petit affam ouvrit les yeux, tout grands cette
fois, et se tint debout. Petite mre l'emmena  la fontaine pour
lui laver la figure et les mains, puis Sylvanie leur prta un
peigne pour mettre un peu d'ordre dans leur chevelure. Aprs cela
ils burent leur lait et mangrent du pain noir sans que la
grand'mre sourde se ft veille.

Alors Sylvanie prit une brasse de foin et la porta  la chvre
qui devait rester prisonnire jusqu' son retour; elle ferma la
porte de la maison et tous les trois commencrent  descendre
vers la plaine. Le soleil ne tarda pas beaucoup  paratre; les
gouttes de rose brillaient sur chaque brin d'herbe au bord du
chemin; les oiseaux gazouillaient et voletaient autour de leurs
nids, joyeux de se retrouver en pleine lumire aprs la nuit; les
haies en fleurs rpandaient leurs parfums et le grand ciel
lumineux enveloppait la terre d'un rayonnement. Sylvanie, qui
aimait toutes ces choses, ayant toujours vcu au milieu d'elles,
faisait admirer aux enfants tous les dtails de cette beaut de
la nature, si nouvelle pour eux. Petite mre aurait voulu
cueillir chaque fleur, s'arrter pour regarder l'arc-en-ciel dans
chaque perle de rose. Elle fut surtout charme par la vue d'un
nid pos dans un buisson, o des oisillons encore inhabiles 
voler tendaient vers leur mre leurs petits becs avides. Se
dit-elle qu'il y avait dans le monde d'autres oisillons dont le nid
tait moins douillet et qui n'avaient pas de mre pour leur
apporter leur nourriture? -- Non, elle ne fit pas de retour sur
elle-mme et sur sa situation, ce n'tait pas son habitude, et
puis tout tait si nouveau autour d'elle, si diffrent de ce
qu'elle tait accoutume  voir! Les enfants n'ont pas de
prvoyance, heureusement. Petite mre et Charlot avaient mang le
matin; ils taient contents et ne se demandaient pas s'il en
serait de mme le soir ou le lendemain. Personne ne leur avait
jamais dit que celui qui donne aux petits des oiseaux leur pture
est aussi le pre des orphelins, mais sans doute les petits
enfants innocents le savent sans en avoir conscience; ce n'est
que plus tard qu'on oublie et qu'il faut rapprendre la confiance
comme une leon difficile.

Arrivs au bas de la colline, Sylvanie les fit marcher rapidement
vers une ferme qui tait un peu  l'cart de la route, au milieu
d'un beau groupe d'arbres fruitiers encore en fleurs. Dans la
cour ils virent une charrette attele d'un cheval qu'un homme et
un jeune garon taient occups  charger de bidons pleins de
lait.

-- Nous sommes  temps, dit Sylvanie, j'avais bien peur d'arriver
en retard. O est madame Nanette? N'est-ce pas elle qui va  la
ville?

-- Oui, avec moi, rpondit le jeune garon en soulevant le
dernier bidon. Nous sommes un peu en retard aujourd'hui, mais
nous irons bon train pour rattraper le temps perdu. Tenez, voil
madame Nanette.

Une femme d'une belle prestance et d'une figure avenante parut
sur le pas de la porte et, tout en saluant Sylvanie d'un bonjour
amical, elle se rapprocha de la charrette pour y monter sans un
instant de retard.

-- Madame Nanette, dit Sylvanie, voulez-vous prendre ces deux
enfants dans votre voiture pour les ramener chez eux?

La laitire frona lgrement le sourcil.

-- Nous n'avons pas une minute  perdre, dit-elle.

-- Le temps seulement de les mettre derrire vous parmi les
bidons. Il y a bien une place pour eux.

-- Qui sont-ils? o vont-ils?

-- Ils vous le diront en chemin. Je vous remercie mille fois.

-- Vous sont-ils parents? demanda encore madame Nanette pendant
que le petit cocher faisait claquer son fouet.

-- Non. Hier je n'avais jamais entendu parler d'eux, mais ils ont
couch chez nous; la petite vous racontera leur histoire.

Et la charrette, avec son surcrot de chargement, partit en
cahotant et en faisant un tel bruit sur les cailloux du chemin
qu'il fut impossible  Petite mre d'entendre un mot de ce que
lui dit la laitire qui tait assise devant elle et se retournait
pour lui parler. Raconter une histoire, si courte qu'elle ft,
c'tait hors de question, aussi madame Nanette dut se rsigner 
emmener dans sa charrette les deux petits inconnus sans rien
savoir, si ce n'est qu'on les lui avait mis sur les bras. Elle
les regardait de temps en temps et la douce figure de Petite mre
lui gagnait le coeur, tandis que la tte frise de Charlot lui
rappelait une tte du mme genre appartenant  un des nombreux
marmots qu'elle laissait chaque matin  la ferme pendant qu'elle
allait vendre son lait.

Charlot avait d'abord un peu peur des secousses. C'tait la
premire fois de sa vie qu'il allait en voiture et cela lui
semblait bien moins agrable qu'il ne l'aurait cru. A chaque
cahot il se cramponnait  sa soeur et aurait volontiers pouss
des cris aigus, sans la crainte que lui inspirait madame Nanette.
Peu  peu la route devint meilleure et Charlot commena  se
rassurer; il ne tarda mme pas  trouver que cette faon d'aller
avait du bon, et, avant une demi-heure, il tait ravi et
jouissait en plein de sa situation au milieu des bidons. Quel
plaisir d'aller si vite et sans aucune fatigue, de regarder fuir
les haies et les champs, et les petites maisons qui bordaient la
route avec leurs jardins, de tout voir de haut et d'avancer sans
se donner aucune peine. Il tait mme fier de se voir au milieu
des bidons et s'irritait lorsque Petite mre paraissait moins
enchante que lui. Elle aussi jouissait, mais  sa manire; elle
n'prouvait aucun besoin d'exprimer ce qu'elle sentait, et puis,
il faut le dire, la crainte de voir madame Nanette se retourner
et fixer sur elle ses yeux brillants la troublait constamment
dans sa joie. Charlot, lui, tait dj familiaris avec la
laitire jusqu' lui sourire quand elle le regardait, et 
promener sa main sur sa robe de cotonnade.

Pauvre Charlot! ce voyage dlicieux ne pouvait pas durer
toujours. Il fut mme bien vite  son terme, car le cheval de la
ferme tait un excellent petit trotteur, bien qu'il ne payt pas
de mine, et il connaissait bien son chemin qu'il faisait trois
cent soixante-cinq fois par an pour aller et autant pour revenir.
Il atteignit donc bientt la premire maison d'une longue rue qui
commenait presque dans la campagne et qui semblait descendre 
perte de vue vers le centre du grand Paris. Enfin la charrette
s'arrta devant une boutique de fruitier; un homme et une femme
en sortirent pour prendre les bidons qui leur taient destins.

-- H! dit l'homme en regardant les enfants, qu'est-ce que c'est
que ce chargement que vous avez l? Vous avez voulu nous faire
voir un chantillon de la petite famille?

-- Non, ils ne sont pas  moi, les pauvres petits. A vrai dire,
je ne serais pas fire d'une petite sauterelle comme a, ajouta
la laitire en regardant Petite mre et ses bras maigres. Je ne
sais mme pas  qui ils sont ni o ils vont. On le me les a
perchs sur ma charrette au moment o nous partions. O demeures-tu,
petite?

-- C'est tout prs, dit le fruitier, lorsque Charlot eut rpt
la rponse de Petite mre que personne n'avait entendue, il faut
descendre ici. Allons, venez que je vous aide.

Il enleva Petite mre comme une plume, puis il prit Charlot en
faisant semblant de flchir sous ce lourd fardeau. Lorsqu'ils
furent tous deux  terre et qu'ils regardrent autour d'eux sans
savoir o aller, ils paraissaient si petits, si chtifs, si
perdus, que la bonne laitire, bien qu'elle et  craindre, en
s'attardant, les reproches de ses pratiques, ne put s'empcher de
descendre de son sige pour leur demander si personne ne les
attendait.

-- Non, rpondit Petite mre, il n'y a personne chez nous.

-- Personne!... Est-ce possible!... O allez-vous donc?

-- A la maison...

-- A la maison... et personne ne vous attend!... mais ce n'est
pas croyable.

-- Peut-tre que le pre sera revenu, dit Petite mre.

-- O est-il, votre pre?

-- Il travaille, mais il y a bien longtemps qu'il n'est pas
rentr.

Petite mre ne savait plus le compte des jours et on lui aurait
dit qu'il y avait des semaines qu'elle l'aurait cru.

-- Et votre maman?

-- Elle est morte depuis longtemps... quand Charlot tait tout
petit.

-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible? rptait la bonne femme.
Quand je pense que nos pauvres enfants pourraient tre ainsi
abandonns!... Si je savais ce que dirait notre homme, je les
ramnerais avec moi, mais il y en a tant dj!...

-- Allons donc! dit la fruitire qui assistait  cette scne,
Paris en est plein de ces enfants-l. Ils se tirent toujours
d'affaire. Et puis, qui vous dit que c'est vrai, cette
histoire!... Laissez-les aller tranquillement, ne vous faites pas
de mauvais sang pour eux...

-- Je ne crois pourtant pas qu'elle mente, dit la laitire, un
peu refroidie, en regardant dans les yeux de la petite fille,
mais il faut que je m'en aille bien vite. Ecoute, petite, tu as
vu o je demeure, ce n'est pas bien loin. Si ton pre ne revient
pas, et que tu ne trouves personne pour prendre soin de vous, tu
peux venir chez nous, entends-tu?

Ayant ainsi tranquillis sa conscience, la brave femme remonta
sur sa charrette et continua sa tourne, la fruitire rentra dans
l'intrieur de sa boutique et les deux petits restrent sur le
trottoir.

-- Allons! dit Petite mre en soupirant.

La rue lui semblait si triste, le pav si dur aprs le chemin
qu'elle avait fait le matin dans le sentier en fleurs! Elle prit
la main de Charlot pour s'en aller, mais o? Elle ne connaissait
pas la rue et ne voyait rien qui lui ft familier.

Elle s'aperut tout  coup qu'ils allaient se jeter dans les
jambes d'un agent de police d'une taille trs leve qui allait
et venait au coin de la rue. Petite mre leva la tte vers lui et
lui demanda son chemin. L'homme la regarda d'en haut, comme on
regarde une chose sur laquelle on craint de marcher par
inadvertance, puis il tendit la main dans une direction en
disant:

-- Troisime  droite.

Le malheur, c'est que ni Petite mre ni Charlot n'taient bien
srs de connatre leur main droite. Pourtant ils prirent
d'instinct le bon chemin et reconnurent bientt leur rue  un
long mur sans fentres qui en longeait la premire partie.

-- Nous tions tout prs de chez nous sans le savoir, dit Petite
mre joyeuse de se retrouver en pays de connaissance.

Charlot n'tait pas content du tout: il marchait lentement et se
faisait traner.

-- Si le pre n'est pas rentr, j'aime mieux retourner dans la
campagne, dit-il; notre maison est trop laide, et puis a sent
mauvais ici.

Il parlait ainsi en entrant dans l'alle troite qui conduisait 
la loge et  l'escalier noir. C'est que l'air tait en effet bien
diffrent de celui qu'il avait respir le matin sur la colline.

-- Allons demander si le pre est revenu, dit Petite mre qui
avait tout  coup une lueur d'espoir.

Il tait encore de bien bonne heure et pourtant madame Perlet
vint au devant d'eux ds qu'elle les aperut.

-- Bon Dieu! dit-elle, qu'tes-vous devenus depuis hier matin,
mes pauvres agneaux? Vous nous avez fait une fameuse peur. Mon
mari allait vous rclamer  la police si vous n'tiez pas
revenus. Pauvres enfants, o avez-vous donc couch? dans la rue?
sous une porte?...

-- Nous avons eu un bon lit de foin, rpondit Charlot, et on nous
a donn  manger.

-- Le bon Dieu soit bni!... Mais o donc tes-vous alls? Nous
avons eu une belle peur!...

-- Le pre est-il revenu, madame? demanda Petite mre.

-- Non... c'est--dire il n'est pas revenu, mais il y a des
nouvelles... Pauvres petits, qui est-ce qui vous a donn 
manger?

-- La matresse du chien, rpondit Charlot qui retombait dans son
erreur de la veille. Non, c'est une chvre, elle a des cornes et
elle donne du bon lait.

-- Par exemple!... et o l'avez-vous trouve, cette chvre? C'est
comme un conte, ce que tu me dis l...

-- Et le pre?... rpta Petite mre inquite.

-- Eh bien, il est  l'hpital, votre pauvre papa. Il tait tomb
d'une chelle et on l'avait port  l'hpital; voil pourquoi il
n'tait pas rentr. On n'est pas venu le dire parce qu'on ne
savait pas son adresse, mais hier un de ses camarades l'a
apprise, et il est venu nous donner la nouvelle.

-- A l'hpital! rpta Petite mre  qui ce mot tait peu
familier. Elle se souvenait seulement que sa mre avait dit une
fois: -- Je ne veux pas aller  l'hpital, je veux mourir chez
nous, -- et que son pre avait rpondu: Sois tranquille, tant que
je vivrai tu n'iras pas  l'hpital. Plus tard, un dimanche, elle
avait pass devant une grande maison o des gens entraient en
foule par une grande porte, et son pre avait dit: Voil un
hpital. Y en a-t-il des malheureux l dedans!...

Une autre fois encore une voisine avait port son petit enfant
malade  l'hpital; elle y tait retourne deux jours aprs et en
tait revenue en pleurant. On avait dit que le pauvre petit tait
mort.

Tout cela avait fait une impression profonde sur Petite mre.
Rien ne s'effaait de sa mmoire; elle avait appris peu de chose
depuis qu'elle tait au monde, mais elle n'avait gure oubli. Un
sentiment de terreur s'attachait pour elle  ce mot mystrieux:
l'hpital. La pense que son pre y tait l'avait fait devenir
tout ple.

-- Il ne faut pas t'effrayer ainsi, ma fille, dit la bonne
concierge en la faisant asseoir, il parat qu'il en reviendra. Il
tait tomb de haut et il n'avait pas encore repris connaissance;
mais  prsent peut-tre qu'il est dj mieux. Nous irons
chercher des nouvelles aujourd'hui. C'est jeudi, jour de visite,
nous irons nous trois; vous le verrez, votre pauvre papa. Allons,
ma fille, n'aie pas peur! nous irons ensemble, mais il y a encore
du temps jusqu' ce que les portes soient ouvertes. Voil les
marmots qui s'veillent. J'ai tout mon ouvrage  faire... Tiens,
prends la clef et montre avec ton frre dans votre chambre. Je
n'aime pas  avoir tant de monde dans les jambes, a n'avance pas
l'ouvrage. Je vous appellerai quand il sera temps.

Petite mre prit la clef mais sans avoir l'air de comprendre.
Elle regardait la concierge et ses lvres tremblaient. Enfin elle
parvint  dire:

-- Est-ce que le pre est bien malade?

-- Mais non, mais non... Il est tomb de l'chelle, voil tout.
Le pauvre homme! moi qui l'accusais de vouloir vous abandonner.
Ce n'tait pas sa faute, le pauvre malheureux!

Petite mre, suivie de Charlot qui ne comprenait pas trs bien ce
qui s'tait pass, monta lentement les quatre tages. Elle
n'tait pas sre elle-mme de bien comprendre et ne savait si
elle devait tre triste ou joyeuse; ce terrible mot d'hpital lui
serrait le coeur. Lorsque la porte fut referme sur eux, Charlot
tira de sa poche de petits cailloux qu'il avait ramasss sur le
chemin et se mit  jouer. Petite mre mit tremper dans une
vieille tasse brche quelques fleurs qu'elle avait cueillies le
matin et gardes tout le temps dans sa main. Puis elle aperut,
suspendu  un clou derrire la porte, le pantalon que son pre
mettait le dimanche; elle en essuya le bas et le frotta
tendrement pour en ter un peu de poussire. Alors, prenant
Charlot dans ses bras, elle s'cria moiti riant, moiti
pleurant:

-- Charlot, nous allons voir le pre!... Nous allons aller 
l'hpital!...

-- A l'hpital! rpta le petit garon, o est-ce, a? Est-ce
qu'on nous donnera  manger?

-- Je ne sais pas, mais nous verrons le pre...

-- Eh bien! allons-y tout de suite.

-- Non, pas encore, il faut attendre l'heure... Madame Perlet
nous appellera.

-- Je ne veux pas attendre! cria Charlot qui ne demandait qu'un
prtexte pour se fcher.

Et une grle de coups de poing et de coups de pied fondit sur
Petite mre qui tait si absorbe par ses penses qu'elle les
reut avec indiffrence, se contentant de dire comme de coutume:

-- Oh! Charlot!...



X



Un peu avant une heure, madame Perlet vint appeler les enfants.
Elle avait fait un brin de toilette; pour une visite  l'hpital
il faut un peu de crmonie. Aussi, n'ayant qu'un chle assez
chaud pour se parer, la bonne dame s'tait persuade qu'il
faisait un peu frais et elle tait dj tout en sueur rien que
pour avoir mont l'escalier. Elle examina les enfants d'un oeil
critique, et demanda  Petite mre s'ils n'avaient pas de
meilleures chaussures. Hlas! la course de la veille avait achev
de mettre en lambeaux les vieux souliers qu'ils avaient aux
pieds. Elle les fit entrer dans la loge, leur donna un morceau de
pain -- non sans soupirer, car elle savait que le lendemain il
faudrait commencer  le prendre  crdit -- puis elle leur mit 
chacun un tablier propre de ses enfants et ils partirent.

L'hpital n'tait pas bien loin. Petite mre reconnut celui
quelle avait vu en se promenant avec son pre; c'tait la mme
longue faade, la mme entre. Il lui sembla entendre encore ces
mots: Y en a-t-il l dedans, des malheureux! -- Et c'tait son
pre qu'elle allait y chercher!... Madame Perlet sentit la petite
main trembler dans la sienne.

On les laissa passer sans mme les fouiller, comme on fait aux
portes des hpitaux; il tait bien visible qu'ils n'apportaient
rien. La concierge leur demanda pourtant:

-- Voulez-vous acheter des oranges, des biscuits?

Madame Perlet s'arrta et, touchant une orange, la plus petite:
Combien? demanda-t-elle.

-- Quinze centimes, fut la rponse.

Elle n'en avait que dix dans sa poche.

-- Vous n'en avez pas de moins chres? demanda l'acheteuse. J'en
voudrais une de dix centimes.

-- Dix centimes, en mai!... allons donc! vous vous moquez.

Et les trois visiteurs se htrent de passer. On leur fit
traverser une cour, puis suivre plusieurs couloirs, puis monter
un tage. Enfin ils arrivrent  la porte de la salle o tait le
bless. Madame Perlet ne savait pas son numro; elle marchait
entre les deux ranges de lits, regardant  droite et  gauche,
et ne voyant que des figures inconnues.

Tout  coup Petite mre la tira fortement par sa robe et lui
montra un lit, le dernier de la range. Un cerceau soulevait la
couverture au-dessus des jambes et une tte ple, rigide comme du
marbre reposait sur l'oreiller.

Petite mre ne dit rien. Ses yeux taient fixes, sa figure
presque aussi ple que celle qu'elle montrait de sa petite main
tendue; elle avait recommenc  trembler.

-- Est-ce lui? demanda madame Perlet.

La petite essaya de dire oui, mais elle ne put articuler un son.
Charlot avait aussi regard dans la direction que sa soeur
indiquait et il se mit  crier de toutes ses forces.

Alors une soeur s'approcha du groupe arrt  quelques pas du lit
au milieu de la salle.

-- Il ne faut pas crier comme cela, mon petit homme, dit-elle.
Cela fait mal aux malades.

-- Ce n'est pas le pre! criait le pauvre petit sans l'couter et
d'une voix lamentable, ce n'est pas le pre!... Je veux m'en
aller d'ici.

-- Est-ce leur pre? demanda  voix basse la soeur  madame
Perlet qui s'efforait de calmer le petit garon. Est-ce votre
mari?

-- Non, non, Dieu merci. C'est leur pre, mais ce n'est pas mon
mari. Il est sain et sauf  la maison. On a dj bien assez de
misre sans celle-l. Il n'y a plus de mre, elle est morte.

-- Pauvres enfants! dit la soeur avec compassion.

-- Est-ce qu'il est bien mal? demanda madame Perlet se plaant
entre la soeur et Petite mre afin que celle-ci ne pt entendre.

-- Trs-mal; depuis lundi qu'il est ici il n'a pas repris
connaissance. Le mdecin dit pourtant qu'il y a encore de
l'espoir, mais pour moi je n'en ai gure.

-- Ne le dites pas aux enfants! les pauvres petits, ils sauront
bien assez tt qu'ils n'ont plus personne au monde!

-- Ils auront le bon Dieu, dit la soeur.

-- Ah! oui, ma soeur, sans doute, mais voyez-vous, a ne suffit
pas  des petits malheureux qui ont faim et soif. C'est bon pour
ceux qui peuvent s'aider; alors le bon Dieu les aide aussi, comme
dit mon mari, mais pour des enfants comme ceux-l, il faut une
mre, voyez-vous. C'est comme si on me disait que le bon Dieu
prend soin d'un petit oiseau sans plumes qui tombe du nid. Il
n'en prit pas moins, le pauvret. Tout ce que je lui demande,
moi, c'est qu'il nous laisse  nos enfants jusqu' ce qu'ils
soient grands; sans cela on a beau dire qu'il les aime, je ne m'y
fierais pas.

La soeur tait un peu embarrasse pour rpondre  ce discours.
Elle se contenta de sourire et de dire:

-- Vous n'avez pas de foi en Dieu.

-- C'est possible. Je me contente de faire mon devoir de mon
mieux et je pense que c'est tout ce que le bon Dieu peut demander
de moi. Quant au reste, je n'y entends rien.

-- Mais, dit la soeur, je ne sais qu'une chose, c'est que nous
devons avoir confiance. Si de pauvres petits tres souffrent ici,
ils auront leur rcompense l-haut.

Pendant cet entretien les deux enfants s'taient approchs tout
doucement du lit. Charlot ne criait plus, il regardait de tous
ses yeux et, sous la pleur et la rigidit de cette figure il
retrouvait peu  peu des traits familiers. Une des mains tait
tendue sur le drap; il la toucha doucement. Elle tait froide,
mais pas assez pour lui faire peur. Petite mre avana aussi la
sienne et la laissa sur celle du malade, puis elle dit tout bas:

-- Pre!

Rien ne rpondit, pas le plus lger signe de vie.

-- Ce n'est pas le pre, dit Charlot  haute voix.

Alors il y eut comme une contraction sur cette figure immobile,
les yeux s'ouvrirent et se refermrent aussitt. Ce mouvement
avait suffi pour que le petit garon reconnt entirement son
pre. Il se jeta sur lui en l'appelant de toutes ses forces, mais
la soeur le prit et l'emporta de l'autre ct de la salle.

-- Tais-toi, tais-toi, disait-elle, tu peux faire beaucoup de mal
 ton papa. Si tu ne veux pas tre tranquille il faut t'en aller.

Cette menace effraya Charlot qui se tut aussitt et revint prs
du lit que Petite mre n'avait pas quitt. Le malade tait
retomb dans son insensibilit absolue.

-- Nous allons partir, dit madame Perlet, a ne sert  rien de
rester ici, et j'ai assez de besogne  la maison, Dieu merci.

Petite mre la regarda d'un air suppliant sans oser parler, mais
Charlot avait plus de courage.

-- Je ne veux pas m'en aller, dit-il.

-- Il le faut pourtant, mon garon. Nous reviendrons dimanche.

-- Je ne veux pas m'en aller, dit tranquillement le petit homme
qui avait toujours pens que la rptition des mmes paroles leur
donnait une force irrsistible.

Pour toute rponse madame Perlet le prit d'une main ferme.

Alors Petite mre leva sur elle des yeux pleins de larmes en
disant:

-- Ne pouvons-nous pas rester un peu?

-- Ecoutez, dit la bonne soeur, s'ils veulent promettre de ne
rien dire et d'tre bien tranquilles, ils peuvent rester sans
vous. Je les avertirai quand l'heure sera venue. Mais il faut
tre parfaitement sages, sans cela je les mettrai bien vite  la
porte.

En parlant ainsi elle regardait Charlot qui rpondit par un signe
de tte.

-- Vous saurez trouver votre chemin pour revenir? demanda la
concierge.

-- Oh! oui, je suis sre que je pourrai le retrouver, rpondit
Petite mre.

Un moment aprs les deux pauvres petits taient seuls, assis sur
une chaise entre le mur et le lit o leur pre tait tendu sans
mouvement. Ils ne voyaient de lui que sa main gauche qui reposait
sur la couverture. Cette immobilit absolue ressemblait  la
mort... Le savaient-ils? Petite mre, qui avait vu sa mre
couche sur son lit et l'avait appele sans pouvoir lui faire
ouvrir les yeux, le comprenait mieux que son frre. Elle ne
pleurait pas, mais son pauvre petit coeur tait comme glac au
dedans d'elle.

L'hpital!... c'tait donc l l'hpital... En face elle voyait
les premiers lits d'une longue range, et dans chacun, en
passant, elle avait vu une figure souffrante. Cette parole lui
revenait comme un refrain:

-- Y en a-t-il, l dedans, des malheureux!

Et maintenant, c'tait son pre qui tait "l dedans." Y
resterait-il toujours? Ne reviendrait-il plus jamais dans leur
petite chambre, leur apportant avec le pain, le sentiment si doux
de ne plus tre seuls? Ces penses absorbaient Petite mre
lorsqu'elle s'aperut tout  coup que le malade qui occupait le
troisime lit en face d'elle faisait de vains efforts pour
atteindre quelque chose sur la table  ct de lui. Poser
doucement Charlot par terre et courir  son aide, ce fut
l'affaire d'un instant.

Le malade tait retomb sur son oreiller, puis par l'effort
qu'il avait fait. Il regarda l'enfant dont les yeux anxieux
l'interrogeaient et lui dit d'une voix qui n'tait plus qu'un
souffle:

-- A boire...

Elle n'entendit pas mais elle devina, et, prenant le gobelet
d'tain  moiti plein d'une boisson rafrachissante, elle se
haussa sur la pointe des pieds et l'approcha des lvres
dessches du malade qui but avidement une gorge. Elle l'avait
fait avec tant de soin qu'il n'y eut pas une goutte rpandue.

C'tait un homme encore jeune que la maladie avait atteint et
consum en peu de semaines. Il savait qu'il allait mourir. Petite
mre, oubliant sa timidit, essaya d'arranger son oreiller pour
qu'il ft plus  l'aide, puis elle posa une petite main frache
et caressante sur sa main brlante.

Le malade la regarda de ses yeux dj voils. La voyant si petite
et si chtive, et pensant qu'elle n'aurait bientt plus de pre,
car il devinait qu'elle tait l'enfant de l'homme que, depuis
trois jours, il voyait tendu sans mouvement en face de lui, il
se sentit mu de piti pour elle et murmura:

-- Que Dieu te bnisse, pauvre petite!

Ainsi Petite mre emporta la bndiction d'un mourant.

Charlot l'avait suivie; ils retournrent s'asseoir  leur place.
Toujours mme silence, toujours mme immobilit.

Charlot finit par s'endormir sur les genoux de sa soeur. Lorsque
la soeur vint les avertir qu'il tait temps de partir, elle les
trouva ainsi.

Petite mre tait bien triste de devoir s'loigner de son pre;
mais elle comprit qu'il fallait se soumettre comme tout le monde.
Autour d'elle, les visiteurs et les malades changeaient leurs
adieux: les uns se retournant pour faire un dernier signe, les
autres les suivant des yeux jusqu' ce qu'ils eussent disparu.
Quelques-uns de ces derniers se demandaient sans doute si leurs
amis les retrouveraient au jour de la prochaine visite; d'autres
se consolaient en regardant ou en savourant les petites douceurs
qu'on leur avait laisses: une orange, un pot de confiture,
quelquefois une fleur. Et dans cette grande salle, o se
trouvaient runies tant de souffrances, il y avait aussi des
joies, des attendrissements, des sentiments d'une inexprimable
douceur. Plus d'une pauvre femme avait apport  son mari un
petit cadeau achet au prix d'une dure privation, et tous deux
taient heureux, l'un de son sacrifice, l'autre de se sentir
aim.

Le malade  qui Petite mre avait donn  boire tait presque le
seul qui n'et pas eu de visite. En passant prs de lui, elle le
regarda; elle aurait voulu lui rendre encore un petit service,
mais il s'tait assoupi et ne la vit pas.

La soeur, qui s'tait prise d'affection pour les deux enfants,
les accompagna jusqu'au haut de l'escalier. L, elle se baissa
pour embrasser Charlot en disant:

-- Tu pourras revenir dimanche; mais il faudra encore tre bien
sage, tu sais?...

-- Est-ce qu'il sera mieux dimanche? demanda Petite mre.

-- Dieu seul le sait, ma fille. Il faut le lui demander.

-- Mais nous ne savons pas o il est, dit Charlot.

-- Comment! s'cria la bonne soeur, confondue de cette ignorance,
tu ne sais pas o est le bon Dieu?...

-- Non. Je ne l'ai jamais vu...

-- Il est dans le ciel, mon enfant... On ne t'a donc rien
appris... Ta mre ne t'enseigne donc pas  prier?

-- Je n'en ai pas, rpondit Charlot.

-- Elle est morte quand il tait tout petit, ajouta Petite mre.

-- Oh! pauvres enfants!...

Et la soeur les regarda d'un air de piti si profonde que Petite
mre en fut trouble. Ils taient donc bien  plaindre, puisque
tout le monde les regardait ainsi.

Lorsqu'ils eurent descendu la moiti du grand escalier, la soeur
les rappela et les embrassa encore une fois.

-- Le bon Dieu prend soin des orphelins, dit-elle. N'oubliez pas
de le prier. Est-ce que personne ne vous l'a jamais dit?

-- Si, rpondit Petite mre, ma maman me l'a dit; mais je ne sais
plus...

Il fallait retourner auprs de ses malades. La soeur soupira et
s'loigna rapidement en rptant:

-- Pauvres petits!...

Lorsqu'ils eurent refait tout le chemin dans l'intrieur du vaste
difice et qu'ils se retrouvrent dans la rue, Charlot leva les
yeux et vit le ballon captif qui planait au-dessus des dmes et
des hautes tours des glises, dans le bleu du ciel.

-- Petite mre, dit-il, ne crois-tu pas qu'il demeure dans le
ballon, le bon Dieu?...

-- Je ne sais pas, rpondit-elle, un peu surprise de cette ide.
Peut-tre... Mais alors il ne pourrait pas nous entendre. Je
voudrais bien que quelqu'un nous explique tout cela.



XI



Les deux enfants s'taient arrts, les yeux fixs sur le ballon
qui montait lentement dans l'air lumineux, lorsqu'une voix
frache et douce, parlant tout prs d'eux, attira leur attention.
C'tait celle d'une petite fille qui marchait  ct de sa mre.
Elle tait plus grande que Petite mre, mais ne paraissait gure
plus ge. Sa figure et son costume faisaient le plus parfait
contraste avec la chtive enfant qu'elle regardait: une robe de
mousseline blanche, de larges rubans bleus, une longue et
abondante chevelure blonde tout ondule, des gants blancs, de
petits souliers blancs aussi, une figure rose et de riants yeux
bleus, voil ce que vit Petite mre lorsqu'elle se retourna. Elle
en fut toute saisie, toute ravie, et regarda la petite fille
comme on regarde un tableau.

-- Maman, disait celle-ci, vois-tu comme ils ont l'air
malheureux, ces pauvres petits!

-- Oui, rpondait la mre distraite, mais nous sommes presses.
Viens, Edith, ne m'arrte pas ainsi.

-- Oh! maman, je suis sre qu'ils ont faim.

-- Eh bien, voil des sous, donne-les-leur, ma fille, mais
dpche-toi...

Edith prit les gros sous que sa mre avait tirs de sa poche et
les regarda d'un air mcontent.

Au mme moment une dame de la connaissance de madame Grandville
traverse la rue pour lui parler. Voil la petite fille libre de
ses mouvements; elle se hte d'en profiter.

Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un
porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des
pices d'or: ce qu'elle en sortit, c'tait son petit trsor, une
pice brillante qu'on lui avait donne la veille, puis elle
s'approcha de Petite mre qui tait toujours en contemplation
devant cette apparition merveilleuse.

-- Je suis sre que tu as faim, lui dit-elle.

Petite mre devint trs rouge et ne rpondit pas, mais Charlot
n'avait pas tant de scrupules.

-- Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mre n'a pas aussi faim que
moi, elle.

-- Est-ce que tu mendies?... demanda encore Edith sans faire
attention au petit garon, mais s'adressant toujours  sa soeur.

-- Oh! non, rpondit la petite que ce mot fit rougir encore
davantage.

-- Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut
donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends
a: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.

La petite pice jaune brilla dans la main gante de blanc et
passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que
celle-ci comprt ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle ft
revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleur
la sienne, et elle avait reu un baiser.

Puis Edith, lgre et joyeuse d'avoir pu faire sa volont,
rejoignit sa mre avant que celle-ci se ft aperue de son
absence; toutes deux s'loignrent rapidement et tournrent le
coin de la rue.

Petite mre restait immobile, ne sachant pas si ce qui venait de
se passer tait un rve. Jamais elle n'en avait fait de si beau.

Cette jolie crature vtue de blanc, ce sourire, cette douce
voix, ce baiser, toute cette apparition avait t si rapide! mais
elle tenait la preuve de sa ralit, la petite pice ronde qui
brillait au soleil. Elle la regardait dans sa main ouverte et
certes les passants auraient pu s'tonner de voir une petite
fille si pauvrement vtue en possession d'une pice de dix
francs.

-- Oh! que c'est beau! dit Charlot lorsqu'il la vit briller.
Petite mre, qu'est-ce que c'est? donne-la-moi, je veux jouer
avec.

-- Non, non, rpondit-elle, car, sans se rendre compte de sa
valeur, elle savait que c'tait une chose prcieuse. Non,
Charlot, ce n'est pas pour jouer. C'est une pice de cinquante
centimes en or. Je vais la mettre dans un coin de mon mouchoir
pour ne pas la perdre. Mais pourquoi est-ce qu'elle m'a donn
cela? Oh! comme elle tait jolie!.. Je voudrais la revoir,
Charlot.

-- Mais tu n'as qu' la regarder, elle est dans ta poche.

-- Ce n'est pas la pice de cinquante centimes, c'est la petite
dame. Charlot, as-tu vu comme elle avait de beaux cheveux d'or?
et sa robe, elle tait toute blanche comme ce nuage qui est
l-haut, et sa figure tait comme une rose de mai; tu sais nous en
avons vu  l'hpital, des roses de mai. Il y a une dame qui en a
apport.

-- Moi je voudrais bien mieux qu'elle m'et donn  manger, dit
Charlot d'un ton de mcontentement.

-- Mais avec dix sous nous aurons beaucoup  manger, Charlot.

-- Alors achte-moi un gteau.

-- Non, il vaut mieux aller d'abord dire  madame Perlet que nous
sommes revenus et elle nous dira ce que nous pouvons acheter avec
tout cet argent. Tu sais, Charlot, les gteaux ne sont pas si
bons pour toi que le pain et le lait, ou peut-tre un petit
morceau de viande... ajouta la sage Petite mre dont les
ambitions grandissaient  mesure qu'elle rflchissait  tout ce
qu'elle pourrait avoir avec sa nouvelle richesse.

De temps en temps elle mettait sa main dans sa poche pour
s'assurer que la pice de cinquante centimes ne s'tait pas
envole, mais le noeud au mouchoir tait fait solidement et elle
la retrouvait toujours  sa place.

Nous allons laisser les deux enfants suivre le chemin qui les
ramne  la maison, pour rejoindre la petite Edith et sa mre.

-- Leur as-tu donn les sous? demanda celle-ci au bout d'un
moment, car la rencontre de son amie lui avait fait oublier
l'incident.

-- Non, maman.

-- Et pourquoi?

-- C'est qu'ils ne mendient pas. On ne donne des sous qu' ceux
qui mendient, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Alors je leur ai donn ma pice.

-- Ta pice?... Que veux-tu dire?

-- Celle que tu m'avais donne hier, maman.

-- Edith!... s'cria la mre s'arrtant court et regardant en
face la petite fille, tu n'as pas donn ta pice de dix
francs?...

Edith regarda sa mre, sans s'mouvoir et rpondit:

-- Mais si, maman. Ils ne sont pas des mendiants, la petite fille
me l'a dit.

-- Mais alors pourquoi la lui donner?

-- Maman, tu m'avais dit que tu me la donnais pour me faire
plaisir...

-- Sans doute, pour t'acheter quelque chose qui t'aurait fait
plaisir...

-- Eh bien, maman, cela m'a fait plaisir de la donner.

-- Mais, mon enfant, c'est une action draisonnable. On donne des
sous dans la rue, on ne donne pas des pices d'or.

-- Je donnerai des sous aux mendiants; mais  cette petite fille
j'ai donn ma pice d'or, parce que je l'aime.

-- Comment peux-tu l'aimer? tu ne la connais pas.

-- Oh! cela ne fait rien. Elle est si ple et si maigre, et elle
a l'air si gentil! J'ai oubli de lui demander son nom. Quel
malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai 
elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom,
n'est-ce pas, maman?

-- Tu l'auras bien vite oublie, ma fille.

-- Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la
rencontrerai je la reconnatrai tout de suite et je l'embrasserai
encore.

-- Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrasse?...

-- Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?

-- C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la
rue, dguenille, sale sans doute.

-- Non, maman, pas sale. Elle tait trs propre et son petit
frre aussi. Elle a une jolie petite figure, toute ple et si
douce!... Oh! maman, tu ne l'as pas regarde, sans cela tu
l'aimerais.

-- Quelle singulire petite fille tu es, Edith, dit madame
Grandville, on ne sait o tu prends tes ides. Nous voil
arrives un peu en retard, je le crains. Montons vite et tche
d'oublier ta nouvelle amie.

Madame Grandville conduisait sa fille  un cours  la mode o
toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette,  peu
prs comme Edith elle-mme. Elle tait une des lves favorites,
car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de dsir
d'apprendre pour faire honneur  ses matres, on ne pouvait
s'empcher de l'aimer pour elle-mme.

Jamais peut-tre, sans tre prcisment une princesse, une enfant
n'avait t place dans une situation mieux faite pour la gter
et l'enorgueillir que ne l'tait Edith Grandville. Fille unique
de parents trs riches elle avait t toujours, non seulement
aime, mais admire, et l'admiration est une nourriture malsaine
pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait
punie, et lorsqu'on la reprenait c'tait avec tant de douceur et
de tendresse que son petit coeur ne pouvait tre ni froiss ni
attrist. Elle avait eu bien peu de dsirs qui ne fussent
satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa
mre transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que
c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que
des visages souriants, jamais entendu que des paroles
affectueuses et enjoues.

Chose trange, chose bien rare et presque contre nature, car
Edith tait gte en ce sens qu'il lui semblait naturel d'avoir
tout ce qu'elle dsirait, elle n'tait pas goste. Il ne lui
venait pas  l'esprit qu'une de ses volonts pt tre contrarie,
mais elle voulait rendre les autres heureux autour d'elle tout
autant qu'tre heureuse elle-mme. Ses dispositions naturelles
taient si aimables qu'elle s'oubliait mme souvent pour les
autres, et lorsque le soir elle faisait sa prire, son coeur
dbordait d'amour pour les siens, de reconnaissance envers Dieu
qui lui avait donn tant de bonheur, et de piti pour ceux dont
la vie n'tait pas douce comme la sienne. Sa mre aurait voulu
lui laisser ignorer qu'il y a des malheureux, mais Edith n'tait
pas de ceux qui passent, sans rien voir et sans rien comprendre,
au milieu des misres humaines. Toute petite elle avait eu piti
de l'aveugle qui mendie sous une porte cochre, du pauvre chien
affam, et elle savait reconnatre sur les traits des enfants
qu'elle rencontrait dans la rue, les traces de la souffrance et
de la faim. Elle avait pour cela les yeux pntrants de l'amour.

Sa mre l'emmenait de prfrence dans les beaux quartiers o l'on
rencontre moins de misre, et o l'on peut plus facilement les
oublier; mais dans une grande ville, o ne rencontre-t-on pas la
souffrance?

Tout en regardant sa fille au milieu de ses compagnes, madame
Grandville pensait  ce qui venait de se passer, et se demandait
comment les autres mres jugeraient une action aussi
extravagante. Donner dix francs et un baiser  une petite
mendiante -- car elle persistait  appeler ainsi notre pauvre
Petite mre -- c'tait la plus trange des tranges ides de sa
fille. Madame Grandville tait bonne et charitable dans le sens
ordinaire du mot: elle ne passait gure  ct d'une main tendue
sans y mettre son obole, et elle s'occupait de beaucoup d'oeuvres
de bienfaisance, mais elle n'avait pourtant rien en elle qui
ressemblt aux lans d'amour de son enfant. Elle s'en tonnait,
s'en inquitait; elle y voyait pour l'avenir une source de
souffrance.

-- Avec l'ge elle s'en gurira peut-tre, pensait-elle: il faut
qu'elle soit beaucoup avec d'autres enfants, c'est ce qu'il y a
de mieux pour elle. Sans cela, tant seule avec de grandes
personnes, elle pourrait devenir un peu trange.

La leon venait de finir, un joyeux clat de rire d'Edith tira sa
mre de sa mditation et lui sembla comme une rponse  sa
pense. Les petites lves du cours sortirent ensemble et
s'parpillrent comme un essaim de gais papillons. Edith marcha
quelques moments avec des amies qui suivaient le mme chemin,
puis elle se retrouva seule avec sa maman  l'endroit mme o
deux heures auparavant elle s'tait arrte pour parler  Petite
mre.

-- C'est l qu'tait Fleurette, dit-elle; je voudrais bien
qu'elle y ft encore, mais nous la retrouverons bien sr un jour.

-- Ce n'est pas probable, mon enfant. Ces petites mendiantes, a
erre dans tout Paris; ces enfants-l n'ont souvent aucune demeure
fixe.

-- Oh! les pauvres petits!... Mais pourquoi leurs parents ne
prennent-ils pas soin d'eux? Tu ne me laisserais pas errer dans
tout Paris, maman?

-- Non, certainement, reprit madame Grandville en serrant la
petite main qu'elle tenait dans la sienne, mais c'est bien
diffrent. Les parents de ces pauvres enfants travaillent tout le
jour, ou peut-tre mendient eux-mmes. Et puis, tu comprends, ils
n'ont pas les mmes habitudes et les mmes ides que nous.

-- Je ne comprends pas, maman; ils aiment aussi leurs enfants,
n'est-ce pas?

-- Oui, mais ils ne peuvent pas les soigner comme nous; ils ne
les aiment pas tout  fait de la mme manire: ils sont habitus
 les ngliger et  les voir souffrir.

-- Maman, reprit Edith, aprs un moment de rflexion, est-ce que
tu pourrais t'habituer  me voir souffrir?

-- Non, ma chrie, certainement pas. Cela me dchirerait le
coeur.

-- Pourtant, s'il le fallait?...

-- Ah! s'il le fallait!... mais je ne m'y habituerais jamais.

-- Peut-tre qu'ils se n'y habituent pas non plus, mais qu'il
faut le supporter, dit l'enfant d'un petit air rflchi. Oh!
maman, si j'tais le bon Dieu je n'aurais pas fait des pauvres.
J'aurais voulu que tous les enfants fussent heureux.

-- Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, rpondit
madame Grandville qui ne pouvait pas expliquer  sa fille que le
bon Dieu n'a pas fait les pauvres, mais que la pauvret est le
rsultat de l'gosme, de la paresse, de la maladie, en un mot du
mal qui rgne sous tant de formes diverses dans le monde.

-- Ah! oui, dit Edith avec un profond soupir. Mais plus tard je
comprendrai et alors je tcherai qu'il n'y ait plus de pauvres.

-- Ma pauvre chrie, tu auras bien  faire; mais ne pense plus 
tout cela, et va vite demander  ta bonne de te donner ton
goter.

Lorsque ce soir-l Edith fut dans le petit lit tout entour de
mousseline blanche qui faisait ressortir la jolie tenture de sa
chambre bleue, et que sa mre vint l'embrasser, elle lui dit en
passant ses deux bras autour de son cou:

-- Maman, tu n'es pas fche de ce que j'ai donn ma pice de dix
francs?

-- Fche?... non, ma chrie, mais je voudrais que tu devinsses
plus raisonnable.

-- Alors, maman, le Seigneur Jsus n'tait pas raisonnable...

-- Que veux-tu dire, mon enfant?

-- Mais, maman, il l'a dit: Tout ce que vous voulez que les
autres vous fassent, faites-le-leur aussi de mme. Eh bien, moi,
si j'tais comme Fleurette, je voudrais bien qu'on me donnt une
pice de dix francs.

-- C'est vrai, mais vois-tu, ma fille, tu ne peux pas encore
juger par toi-mme de toutes ces choses. Tu auras peut-tre fait
beaucoup de mal  cette petite fille en lui donnant tant
d'argent.

-- Beaucoup de mal... Comment cela peut-il lui faire du mal?

-- Elle en fera peut-tre un mauvais usage.

-- Mais, maman, tu me l'avais bien donne  moi! Cela ne m'a pas
fait de mal.

-- C'est bien diffrent. Elle n'est pas habitue  avoir de
l'argent et elle n'a peut-tre personne pour la conseiller.

Edith tait toute pensive.

-- Maman, au moins je ne lui ai pas fait de mal en
l'embrassant?...

-- Non, sans doute.

-- Eh bien, une autre fois je ne lui donnerai qu'un baiser.



XII



Petite mre et Charlot avaient march lentement. Il faisait
chaud, et puis Charlot avait mille choses  dire sur l'emploi des
cinquante centimes en or. Ne pourrait-on pas acheter du pain et
du lait, et de la viande, et du chocolat?... et peut-tre encore
des souliers?... Les siens laissaient entrer les petites pierres
et cela lui faisait bien mal... Petite mre secouait sagement la
tte: elle ne pensait pas qu'on pt avoir tant de choses, mais
elle avait cependant une vague ide qu'une pice de dix sous en
or valait plus qu'une pice de dix sous ordinaire. Tout en
marchant lentement, et en se trompant de chemin une ou deux fois,
ils arrivrent pourtant.

La loge tait pleine; plusieurs voisines s'y taient rfugies,
car il commenait  pleuvoir et nos deux enfants rentrrent 
peine  temps pour chapper  l'orage qui avait menac tout le
jour. Madame Perlet causait avec ses locataires de l'injustice
dont elle et son mari taient l'objet de la part du propritaire;
tout le monde s'accordait  condamner la conduite de celui-ci.

-- C'est bien triste pour vous, disait une femme d'une
physionomie douce, et ce n'est pas gai non plus pour nous autres
locataires, car nous avions de braves concierges, obligeants et
bien honntes, et Dieu sait ce qu'on nous donnera  la place.

-- Je ne dis pas, reprit une autre, que vous n'ayez pas t
quelquefois un peu exigeante pour le terme, madame Perlet, mais
vous n'auriez pas voulu nous faire mettre  la porte pour un
petit retard, tandis qu'avec ceux que nous aurons... Je vois a
d'ici. Le propritaire les a choisis exprs parce qu'ils sont
durs. Sans a il vous aurait laisse dans votre place, car quel
mal lui avez-vous fait,  cet homme? Ils nous mettront  la rue
le plus vite possible. Allons, nous avions sans doute la vie
encore trop douce; nous en verrons de dures d'ici  quelque
temps...

La locataire, aprs avoir exprim ainsi ses noires prvisions,
prit un lourd paquet qu'elle avait dpos sur le carreau et
allait quitter la loge, lorsqu'un mot de Charlot lui fit dresser
l'oreille.

-- Madame Perlet, disait le petit garon en tirant celle-ci par
sa robe pour attirer son attention, vous ne savez pas?... Petite
mre a une pice de dix sous en or?

-- Que veux-tu dire, petit? rpondit la concierge, qu'est-ce que
c'est qu'une pice de dix sous en or?

-- Oh! c'est si joli... c'est tout jaune et a brille! C'est une
belle petite dame qui la lui a donne. Montre-la, Petite mre.

Petite mre tira son mouchoir de sa poche, en dfit soigneusement
le noeud, et montra aux regards tonns des assistants une jolie
pice d'or toute neuve.

-- Mais c'est une pice de dix francs! s'cria madame Perlet. O
est-ce que ces enfants ont pu la prendre?...

-- Je vous dis que c'est la belle petite dame qui l'a donne,
cria Charlot.

-- Quelle petite dame?

-- Elle tait dans la rue, elle est venue vers nous, elle a donn
cette belle pice de dix sous  Petite mre, elle l'a embrasse,
et ensuite elle est partie.

-- Tu ne la connaissais pas? demanda madame Perlet en s'adressant
 la petite fille.

-- Non, rpondit celle-ci.

-- O l'as-tu rencontre?

-- Je ne sais pas... dans une rue.

-- Et tu lui as demand l'aumne?

-- Oh! non, je ne lui ai rien demand.

-- Ca n'est pas croyable, dit une des voisines.

-- Ca me fait l'effet d'une histoire, ajouta une autre.

Cette bonne fortune des deux pauvres enfants avait tourn les
esprits  la malveillance. Petite mre le sentait vaguement et
paraissait plus timide encore que de coutume.

-- Allons, dit madame Perlet, c'est sans doute quelqu'un qui a
cru donner une pice de monnaie, mais le bon Dieu l'aura permis
pour venir en aide  ces enfants. Si vous aviez vu comme moi leur
pre, dans l'tat o il est, vous auriez piti d'eux.

Les voisine continuaient  secouer la tte et  chuchoter entre
elles!

-- Ecoutez, dit la concierge, ce n'est pas pour vous fcher, mais
vous devriez voir d'un coup d'oeil que ces enfants sont honntes
et ne peuvent pas mme deviner vos mauvaises ides; quant  moi
je suis sre qu'ils disent vrai.

Les voisines, un peu offenses de ce discours, sortirent sans
rpondre et continurent leur conversation dans l'escalier.
Lorsque madame Perlet fut seule avec les enfants, elle regarda
Petite mre dans les yeux et lui demanda:

-- C'est bien vrai, ce que vous avez racont?

-- Oui, rpondit-elle sans hsiter.

-- Dis-moi bien maintenant comment cela s'est pass.

Petite mre refit d'une manire plus dtaille le rcit de son
frre. Madame Perlet comprit que la "belle petite dame" tait une
enfant.

-- Il y en a comme a de ces riches, dit-elle  son mari qui
tait dans l'arrire-loge occup, faute d'autre ouvrage, 
rparer les chaussures de ses enfants, il y en a qui donnent sans
compter, par caprice. Peut-tre qu'elle ne s'est pas trompe.

-- Si on la retrouvait on le lui demanderait, rpondit le
cordonnier, mais... allez-moi retrouver dans Paris quelqu'un dont
on ne sait pas le nom!...

-- En attendant, reprit la femme s'adressant de nouveau  Petite
mre, tu feras bien de me confier ta pice de dix sous, comme tu
l'appelles, et je t'achterai tous les jours du pain, du lait,
des haricots... enfin de quoi vous nourrir tous les deux.

-- Et des souliers?... dit Charlot en montrant les siens.

-- Oh! des souliers!... il faudrait plus que cela pour vous en
acheter  tous deux. Ceux de ta soeur sont encore plus mauvais
que les tiens, mais il n'y a pas moyen d'y penser. Sais-tu ce que
tu pourrais faire, Perlet? -- les leur rparer, et nous
prendrions sur les dix francs de quoi te payer ta peine. Ce
serait toujours a.

-- Prendre l'argent de ces pauvres petits!... Tu n'y penses pas,
madame Perlet!... Je leur rparerai leurs chaussures aprs celles
des enfants. Ca ne me cotera rien, j'ai encore des morceaux de
cuir et mon temps n'est pas bien prcieux maintenant. Je leur
ferai a un de ces soirs quand ils seront couchs. -- Mais dis
donc, madame Perlet, qu'est-ce que tu vas faire de leur argent.

-- Je vois bien que tu as peur que je ne le prenne pour les
ntres, mais sois tranquille, je sais bien que a ne leur
profiterait pas. Je leur achterai pour cinquante centimes par
jour: a leur en durera vingt, et peut-tre qu'au bout de ce
temps le pre sera guri, car il parat qu'il y a de l'espoir.
Avec cinquante centimes ils auront une livre de pain, deux sous
de lait et quatre sous de lgumes secs que je leur ferai cuire;
ils ne mourront pas de faim. C'est une bonne ide qu'elle a eue
l, cette belle petite dame.

-- Ah! elle tait bien belle! dit Charlot qui suivait
attentivement la conversation; elle avait de beaux cheveux d'or
et une robe toute blanche...

-- C'tait peut-tre une princesse, dit madame Perlet; pour les
princesses une pice d'or c'est comme un sou pour d'autres.

-- Bah! dit le cordonnier, les princesses ne courent pas les
rues. La pice d'or est l; c'est l'essentiel. Ne nous occupons
pas du reste.

Quand la nuit vint, les deux enfants taient dans leur chambre,
et sur la table que Petite mre nettoyait si bien quoiqu'on ne la
salt gure, on voyait un gros morceau de pain et une tasse de
lait. C'tait le djeuner du lendemain, car la bonne madame
Perlet leur avait donn une assiette de soupe avant de les faire
monter. Charlot regardait ces provisions d'un air trs-tendre; il
proposa  sa soeur d'en goter "un tout petit peu". Mais celle-ci,
prvoyante et raisonnable, savait bien qu'il n'y en avait pas
trop pour le lendemain. Elle savait aussi que si l'on y gotait
"seulement un tout petit peu", comme disait son frre, il tait
probable que tout y passerait. Elle prit donc le lait et le pain
et, montant avec prcaution sur la chaise sans dossier, elle
plaa les prcieuses provisions sur une planche,  l'abri mme
des regards de convoitise du petit garon.

Celui-ci soupira et se soumit.

-- Petite mre, demanda-t-il en se dshabillant pour se mettre au
lit, crois-tu que la belle petite dame a tous les jours du pain
et du lait tant qu'elle en veut?

-- Je crois qu'oui, rpondit Petite mre d'un air rflchi, et
peut-tre encore d'autres choses.

-- Quoi donc? demanda Charlot, s'arrtant et fixant sur sa soeur
des yeux pleins d'une ardente curiosit.

-- Oh! je ne sais pas. Peut-tre qu'elle a tous les jours de la
viande, et des pommes de terre, et des gteaux, et du chocolat!..

Charlot soupira encore; il pensait que c'tait un sort bien
heureux et qu'il voudrait que ce ft aussi le sien.

-- Te rappelles-tu, demanda-t-il, quand le pre nous a donn du
chocolat?...

-- Oh! oui, c'tait bien bon. Maintenant que nous avons tant
d'argent je veux t'en acheter pour deux sous.

-- Demain, ds que nous serons levs!... dit Charlot.

-- Oui, si madame Perlet veut nous donner l'argent; mais, tu
sais, le matin elle n'est pas si bonne que l'aprs-midi; il
vaudrait peut-tre mieux le lui demander l'aprs-midi.

Un troisime soupir. Charlot tait dans une disposition de
douceur et de soumission tout  fait extraordinaire; ce qu'il
avait vu dans la journe l'avait rendu srieux.

-- Charlot, dit Petite mre lorsqu'il fut couch, tu sais que la
bonne soeur a dit qu'il faut prier pour que le pre se gurisse.

-- Je ne sais pas, rpondit le petit homme  moiti endormi:
qu'est-ce que c'est que prier?

-- C'est demander au bon Dieu... Peut-tre qu'il faudrait aussi
le remercier pour la pice d'or.

-- Non, puisque c'est la petite dame qui l'a donne.

-- Madame Perlet a dit que c'est peut-tre le bon Dieu qui l'a
voulu afin que nous ayons du pain jusqu' ce que notre papa soit
guri. Alors, tu comprends, il faut lui dire merci.

Le petit garon ne rpondit pas; cela ne lui paraissait pas clair
du tout.

-- Charlot, ne veux-tu pas prier pour que le pauvre pre soit
guri quand nous irons le voir dimanche?

Une vision de la figure immobile et rigide qu'il avait vue passa
devant les yeux ferms de l'enfant. Il murmura:

-- Je ne veux pas aller le voir... Ca me fait peur...

-- Oh! Charlot, notre pauvre papa! tu veux bien venir avec moi
voir si le bon Dieu l'a guri?

Mais Charlot dormait et Petite mre fit toute seule sa prire.



XIII



Madame Nanette monta le lendemain sur sa charrette charge de
bidons plus tt que de coutume. Elle n'avait pas ce jour-l sa
bonne figure souriante; elle tait soucieuse et proccupe.
Pendant tout le trajet elle ne pronona pas une parole et ne
regarda pas autour d'elle. C'est que madame Nanette avait un gros
poids sur le coeur.

Arrive devant la boutique du fruitier, elle descendit lentement
de son sige et entra, ce qui n'tait pas sa coutume.

-- Vous tes bien matinale aujourd'hui, madame Nanette, dit le
fruitier en venant au devant d'elle.

-- J'ai  vous parler, rpondit brusquement la laitire. Vous
savez, ces petits enfants que j'ai ramens hier matin?...

-- Oui, aprs?

-- Connaissez-vous leur adresse?

-- Non... et pourtant ils me l'ont dite. Attendez, n'tait-ce
pas?... Je ne puis me rappeler la rue, mais c'tait prs d'ici.
Avez-vous absolument besoin de cette adresse?

-- Oui, il me la faut tout de suite; ces malheureux enfants ont
vol, la petite fille au moins, car le petit garon est bien
jeune. Cela parat certain.

-- Que vous avais-je dit? s'cria le fruitier d'un air
triomphant. Ces enfants-l, c'est de la canaille, de la canaille
en herbe, j'ai vu a tout de suite. Qu'est-ce qu'ils ont pris?

-- La jeune fille qui les a reus pour passer la nuit avait au
cou une croix en or qu'ils ont beaucoup admire. Elle ne l'a pas
retrouve aprs qu'ils taient partis. Elle a cherch partout.

-- Ca ne demandait pas beaucoup de rflexion pour savoir que la
petite drlesse l'avait emporte; c'est fut comme des renards,
ces petits va-nu-pieds. Je l'ai bien su voir tout de suite, que
ce n'tait rien de bon.

-- Eh bien, moi, j'aurais mis ma main au feu que cette petite
tait honnte, dit madame Nanette, qui ne pouvait s'empcher de
trouver que le fruitier prenait un peu trop de plaisir  voir ses
soupons confirms; elle avait une figure si douce.

-- Une petite figure d'hypocrite... Mais comment faire pour avoir
cette adresse? Tenez! je me souviens maintenant que, en
descendant la rue, ils ont parl au grand agent de police... Sans
doute qu'ils lui ont demand leur chemin. Le voil justement en
face sur l'autre trottoir, je vais l'appeler.

Le grand agent de police vint aussitt. Il se souvenait bien des
enfants qui s'taient jets dans ses jambes et qu'il avait
regards de si haut, mais il eut un peu de peine  retrouver le
nom de la rue. Quant au numro il ne se le rappelait plus du
tout, mais la rue n'tait pas si longue et les deux pauvres
petits y taient sans doute connus.

Munie de ces renseignements, madame Nanette continua sa tourne;
elle avait l'air de plus en plus sombre. Ce matin-l elle n'eut
pas le moindre sourire pour ses pratiques, tout au plus la
politesse indispensable. On avait peine  la reconnatre.

C'est que madame Nanette avait bon coeur, et cela lui faisait
beaucoup de peine de penser que la petite figure ple et
srieuse, qui lui avait inspir tant d'intrt, tait celle d'une
voleuse et d'une hypocrite.

Sa tourne finie elle fit arrter sa charrette  l'entre de la
rue que l'agent de police lui avait indique et, d'aprs sa
description de nos deux pauvres petits, la premire personne 
qui elle s'adressa comprit sans difficult de qui elle voulait
parler.

-- Eh! c'est Petite mre et son gros Charlot, dit la bonne dame
qu'elle interrogeait. Tout le monde les connat dans notre rue,
les pauvres enfants. Tenez, c'est l  droite. Adressez-vous  la
concierge, ils sont toujours fourrs chez elle.

Madame Nanette entra dans la loge o elle ne trouva que madame
Perlet et son mari.

-- Vous voulez leur parler? dit la concierge, lorsque la
visiteuse lui demanda les deux enfants, ils ne sont pas encore
descendus. Attendez, je vais les appeler. Vous tes sans doute
une parente? C'est le bon Dieu qui bous envoie.

Madame Perlet la retint.

-- Non, dit-elle, je ne leur suis rien. Est-ce que vous
connaissez les parents de ces enfants?

-- La mre est morte depuis longtemps, le pre est  l'hpital.

-- Ils disaient qu'ils ne savaient pas o il tait?...

-- Oui, mais nous l'avons retrouv depuis hier.

-- Alors, ils n'ont au moins pas menti.

-- Menti! et pourquoi auraient-ils menti, les pauvres innocents?
C'est-il vous qui les avez pris chez vous avant-hier  la
campagne?

-- Non, mais c'est moi qui les ai ramens. Leur pre est-il un
honnte homme?

-- Il a l'air d'un bien honnte homme, mais nous ne le
connaissons pas depuis longtemps.

-- S'il est honnte, il sera bien malheureux d'apprendre que sa
petite fille a vol.

-- Vol!... s'cria la concierge.

-- Oui, elle a vol dans la maison o on les a recueillis et o
l'on a t si bon pour eux.

Alors elle raconta l'histoire de la croix d'or disparue.

Madame Perlet coutait avec stupeur.

-- Mon Dieu! s'cria-t-elle, voil pourquoi elle avait une pice
de dix francs! Elle avait vendu la croix, la petite malheureuse!

Le sifflement particulier du cordonnier se fit entendre; c'tait
ainsi qu'il faisait en gnral comprendre  sa femme qu'elle
avait fait une btise ou une maladresse, mais elle tait trop
proccupe pour y faire attention.

-- Voyons, dit-il, n'allons pas si vite. Rien n'est prouv
encore; je ne croirai pas facilement que cette Petite mre soit
une voleuse, elle est trop bonne pour son petit frre. C'est
admirable de voir comme elle s'oublie pour lui.

-- Ah! dit madame Nanette, et si c'est pour lui qu'elle a
vol?...

-- On pourrait s'expliquer qu'elle prt pour lui un morceau de
pain s'il avait faim... et encore je ne l'en crois pas capable...
Mais un vol comme celui-l, je ne le croirai jamais.

Madame Perlet se sentait un peu rassure par la ferme conviction
de son mari.

-- Mais cette croix qui a disparu, comment expliquez-vous cela?
demanda madame Nanette, et justement aprs que la petite fille
l'avait admire.

-- C'est vrai, rpondit madame Perlet, et puis il y a la pice
d'or...

-- Il faut l'appeler, dit le cordonnier, elle pourra sans doute
s'expliquer.

Madame Perlet alla dans la rue et appela. Au bout de quelques
minutes les enfants parurent se tenant la main. Charlot regarda
d'un air curieux tout autour de lui; il s'tait mis dans la tte
qu'on les appelait ainsi pour leur donner le chocolat tant
dsir. D'o serait-il venu? Il n'en savait rien. Il sentait
seulement qu'il avait encore place dans son estomac pour
l'accueillir, quoiqu'il et, comme de coutume, absorb une part
trs-considrable du djeuner que nous savons; mais son regard
inquisiteur ne rencontra rien, absolument rien qui pt confirmer
cette esprance. Madame Nanette, M. et madame Perlet taient tous
les trois debout et graves. Sans s'en rendre bien compte, les
deux enfants sentirent qu'il y avait quelque chose de particulier
dans l'atmosphre. Ils reconnaissaient bien madame Nanette, mais
comme elle ne leur disait rien, ils n'osrent pas la saluer et se
tinrent debout aussi devant ce redoutable groupe.

-- Laissez-moi la questionner, dit le cordonnier.

-- Petite mre, ma fille, continua-t-il avec un accent de bont
qui mit un peu au large le coeur de la pauvre enfant, dis-nous
encore l'histoire de ta pice d'or.

Ce n'tait pas facile pourtant de rpondre  une injonction comme
celle-l. Petite mre resta muette, ne comprenant pas pourquoi
elle devait redire ce qu'elle avait dj dit.

-- Dis-nous qui te l'a donne, rpta le cordonnier d'un air
encourageant.

-- C'est la belle petite dame, cria Charlot avant que sa soeur
pt ouvrir la bouche.

-- Attends ton tour, mon garon. O as-tu rencontr cette belle
petite dame, ma fille?

-- Dans la rue, rpondit Petite mre d'une voix mal assure et
d'un air si timide qu'elle avait vraiment les apparences d'une
coupable.

-- Dans quelle rue?

-- Je ne sais pas.

-- Comment tait-elle habille?

Petite mre rpta exactement sa description.

-- Etait-elle seule?

-- Non, avec une dame.

-- C'tait sa maman, interrompit Charlot.

-- Et tu ne demandais rien?...

-- Non.

-- Alors comment se fait-il qu'elle ait eu l'ide de te donner?

-- Je ne sais pas... Elle est venue vers moi pendant que sa maman
causait avec une autre dame, et elle m'a demand si je mendiais.
J'ai dit non; alors elle m'a donn la belle pice de cinquante
centimes et elle m'a embrasse.

Au souvenir de ce baiser, la voix de Petite mre trembla un peu
plus; elle croyait le sentir encore.

-- Oui, dit Charlot, et alors elle s'est vite sauve et nous ne
l'avons plus revue.

-- Voil, dit madame Nanette, une histoire qui n'est gure
probable. Je m'en vais te dire, moi, ce que tu as fait, petite
menteuse! Tu as vol la croix d'or de cette bonne Sylvanie qui
vous a fait du bien  ton frre et  toi; tu as t la vendre
pour dix francs, et tu as invent cette histoire absurde pour
tromper les braves gens qui ont confiance en toi. Et maintenant
tu me regardes avec de grands yeux tonns, comme si tu ne savais
pas tout cela mieux que moi; mais nous ne sommes pas si btes que
tu crois et nous savons ce qui en est aussi bien que si tu nous
le racontais toi-mme. Une petite crature pas plus haute que a
qui sait dj voler, mentir, tromper, c'est du gibier de prison!
Allons, allons, pas de ces airs d'innocence!... tu ne trompes
plus personne, ainsi c'est inutile.

Madame Nanette tait tellement indigne de ce qu'elle croyait
tre l'hypocrisie de la pauvre enfant, qu'elle n'avait plus de
piti dans le coeur. Elle s'tait attendue  trouver une petite
fille coupable, mais honteuse de sa mauvaise action, et prte 
tout avouer. Elle pensait que peut-tre une enfant si jeune, et
qui n'avait plus de mre, n'avait pu se rendre compte de ce
qu'elle faisait en prenant ce qui ne lui appartenait pas; mais
l'histoire si bien invente de la pice d'or, cette habilet,
cette ruse, ces mensonges si bien combins et qu'elle avait mme
appris  son petit frre, cet air d'tonnement qu'elle croyait
jou, tout cela remplissait l'me honnte de la fermire d'un tel
dgot, qu'elle n'avait plus qu'une pense, faire partager aux
autres ses sentiments d'indignation et voir traiter la
malheureuse enfant avec le mpris qu'elle mritait.

-- N'est-ce pas affreux? demanda-t-elle au concierge et  sa
femme.

-- Ah! oui, c'est affreux, rpondit madame Perlet.

Mais le cordonnier prit la parole: Ce qui est affreux, dit-il,
c'est qu'on puisse croire si facilement au mal. Je ne dis pas que
la pauvre petite n'ait pas bien des choses contre elle, mais moi
qui la connais un peu, je sais qu'elle a pour elle son bon
caractre, sa bonne conduite, et son nom lui-mme. Allons, Petite
mre, ma fille, viens ici, ajouta le brave homme en l'attirant 
lui, et dis-moi si tu sais de quoi on t'accuse.

Petite mre le regarda d'un air terrifi et suppliant. Il vit
bien qu'elle n'avait pas entirement compris.

-- Cette dame dit que tu as pris la croix d'or de Sylvanie et que
tu l'as vendue pour ta pice d'or.

L'enfant resta muette. C'tait si trange qu'on pt croire une
semblable chose.

-- Tu l'as vue, cette croix d'or?

-- Oui, elle me l'a mise au cou un petit moment.

-- Qu'en as-tu fait?

-- Je la lui ai rendue.

-- Et quand tu es partie, o tait-elle, la croix?

-- Sylvanie ne l'avait pas au cou, rpondit Petite mre,
rassemblant ses souvenirs, je ne crois pas, au moins.

-- Je crois bien qu'elle ne l'avait pas!... interrompit madame
Nanette.

-- L'avais-tu revue le matin avant de partir?

-- Non, rpondit l'enfant dont la voix peu  peu se
raffermissait.

-- Tu nous dis bien la vrit?... Tu sais que Dieu t'entend.

En parlant ainsi le cordonnier regardait au fond de ses yeux
limpides; il ne put s'empcher de sourire en rencontrant son
regard candide lorsqu'elle rpondit:

-- Oui.

En entendant ces paroles, Charlot jeta un coup d'oeil inquiet
autour de lui: "Tu sais bien que Dieu t'entend," avait dit le
cordonnier. Il fallait bien que ce ft vrai puisque tout le monde
le disait. Dieu n'tait donc pas dans le ballon, car il n'aurait
pas pu entendre de si loin Petite mre qui parlait si bas. O
tait-il donc?

-- Eh bien, dit M. Perlet, c'est une singulire histoire, mais je
suis convaincu -- vous m'entendez, madame -- que cette petite n'a
rien fait de mal et qu'elle dit la vrit. Je ne puis pas vous
forcer  le croire, mais souvenez-vous de ce que je dis. Un jour
viendra o tout sera expliqu.

-- Vous tes facilement satisfait, rpondit madame Nanette; je ne
demanderais pas mieux que de le croire car cette petite m'avait
pris le coeur; mais que voulez-vous? je ne peux pourtant pas dire
qu'il fait nuit en plein midi, et je vous conseille tout de mme
de bien la surveiller.

Et madame Nanette sortit de la loge sans saluer personne. Elle
craignait que tout le monde ne ft d'accord pour la tromper.

-- Ecoute, madame Perlet, dit le cordonnier lorsqu'elle eut
disparu, tu as confiance en moi, n'est-ce pas?

-- Certainement... mais pourtant... Es-tu bien sr? Tout cela est
si singulier!... Nous ne connaissons pas beaucoup ces enfants.

-- Il n'y a pas besoin de tant de connaissance. On voit bien vite
si l'on a affaire  un bon petit coeur, et je suis sr que celle-ci
en a un o il n'y a pas plus place pour le mensonge que pour
l'gosme. Voyons, ma bonne femme, j'ai plus frquent le monde
que toi, et je te dis que cette petite-l est un trsor. Et
maintenant, coute-moi bien! Que personne dans la maison ne sache
un mot de ce qui s'est pass ce matin! C'est heureux que je me
sois trouv ici. Au revoir, je m'en vais chercher de l'ouvrage.




-- Et si tu n'en trouves pas?...

-- Eh bien, j'en chercherai encore. Il faudra bien qu'il s'en
trouve une fois. C'est dj un soulagement de savoir que nous
avons un logement assur.

-- Oui, mais il faut payer d'avance, et si tu ne travailles pas,
ce n'est pas le ddommagement que le propritaire nous accorde...

-- Allons, allons, ne croasse pas!... Je vais peut-tre avoir du
travail aujourd'hui. Bien sr qu'il y en a pour moi quelque part,
il ne s'agit que de le trouver.

A peine M. Perlet tait-il parti qu'une des locataires entra dans
la loge que les enfants venaient aussi de quitter.

-- Dites donc, madame Perlet, il y a eu du monde chez vous ce
matin... Qu'est-ce qu'elle voulait donc, cette dame? Est-ce vrai,
ce qu'on dit dans la maison que la petite au locataire du
quatrime est une voleuse?...

-- Qui vous l'a dit? demanda la concierge.

-- Je n'en sais rien, tout le monde en parle.

La bonne dame se garda bien de dire que c'tait elle qui avait
entendu de la cour une partie de la scne qui avait eu lieu dans
la loge, et qu'elle s'tait hte de le colporter.

-- Vous savez, ajouta-t-elle tout se redit...

-- Oui, par ceux qui coutent aux portes, rpondit madame Perlet
qui savait bien  qui elle avait affaire.

-- Dites-moi ce qui en est, continua la voisine qui fit semblant
de ne pas entendre afin de ne pas tre oblige de se fcher, et
de ne pas perdre ainsi sa chance de savoir tous les dtails de
l'histoire.

-- Il n'y a rien  dire. On s'tait tromp, voil tout.

-- Vraiment? Cette dame a t convaincue?.. Elle avait l'air de
bien mauvaise humeur en s'en allant.

-- Ca m'est gal, qu'elle soit convaincue ou non, mon mari sait
bien ce qui en est.

-- Vraiment? On l'accuse donc d'un vol, cette petite?

-- Puisque vous le savez, vous n'avez pas besoin de me
questionner!

-- Voyons, madame Perlet, vous feriez mieux de me dire tout,
parce que, vous savez, on  exagre... Il faut que je puisse
raconter la vrit vraie.

Madame Perlet se rendit  ce raisonnement, et une demi-heure
aprs l'histoire de Petite mre, de sa pice d'or et de
l'accusation porte contre elle, courait le voisinage. Bien peu
doutaient qu'elle ft coupable: on aime mieux tre crdule au mal
qu'au bien, et puis il faut le reconnatre, les apparences
taient contre elle. On mettait bien une sorte de charit  dire
en hochant la tte: Pauvre petite, c'est si jeune et a n'a pas
de mre. Ce n'est pas tonnant qu'elle tourne mal, mais faut-il
qu'elle soit ruse pour avoir invent une pareille histoire!...

Les enfants de la maison furent mis au courant lorsqu'ils
revinrent de l'cole, et je ne jurerais pas que quelques-uns
d'entre eux n'aient pas envi  Petite mre son habilet  se
procurer des pices d'or, mais ils n'en taient pas moins remplis
d'une vertueuse indignation et ils se promirent de la lui faire
sentir par tous les moyens en leur pouvoir.

C'est tonnant combien la triste aventure de la pauvre enfant
excita autour d'elle, dans tous les coeurs, un sentiment de
propre justice et d'intime satisfaction de ce que, sur elle seule
dans la maison, pesait une telle honte. Il semblait que chacun
et mont d'un degr dans sa propre estime. Depuis longtemps il
n'y avait eu autant d'animation, autant de fraternit dans cette
pauvre maison. On s'abordait, on se runissait pour causer tout
en travaillant. Seule madame Charles,  qui son chat n'apportait
pas les nouvelles, resta dans une ignorance complte de ce qui
mettait tout ce petit monde en moi.



XIV



Petite mre avait remont les quatre tages suivie de Charlot qui
tenait sa robe et s'accrochait  elle comme s'il avait peur. Il
avait peur, en effet, mais de quoi?... Il n'aurait pu le dire,
car il ne comprenait que bien vaguement de quoi il s'agissait.
Petite mre s'assit sur sa chaise sans dossier, et se mit 
rflchir. Charlot s'tait accroupi par terre tout prs d'elle;
suivant son ancienne habitude il appuyait sa tte sur ses genoux
et levait vers elle des yeux inquiets.

-- Petite mre, demanda-t-il, pourquoi pleures-tu? Est-ce qu'ils
veulent te faire du mal?

-- Oh! Charlot, rpondit-elle, et elle ne put plus retenir ses
sanglots, ils croient que j'ai vol!...

-- Vol!... rpta le petit garon pour qui ce mot avait un sens
vague et terrible.

Il se souvenait que dans la maison qu'ils avaient habite
autrefois il y avait un jeune garon que l'on appelait "le
voleur", que l'on montrait au doigt et dont tout le monde
s'loignait. Ce malheureux enfant, que le mpris dont on
l'accablait avait endurci plutt qu'humili, tait la terreur des
petits sur qui il se vengeait de la svrit des grands. Charlot
avait gard de lui un souvenir plein d'effroi, car il lui donnait
une taloche  chaque rencontre et il lui avait plus d'une fois
enlev son morceau de pain lorsqu'il le trouvait le mangeant seul
dans l'escalier. Et maintenant c'tait Petite mre qu'on accusait
d'tre une voleuse!... Il ne pouvait comprendre cela, c'tait
monstrueux...

-- Mais tu n'as pas vol, toi?... dit-il

-- Non, tu le sais bien, Charlot; je ne voudrais pas voler pour
rien au monde. Comment est-ce qu'ils peuvent le croire?...

Sa pense se perdait dans ce mystre; tout  coup il se fit un
rayon de lumire.

-- Oh! dit-elle, je sais maintenant!... je n'avais pas pu
comprendre tout de suite. Oh! Charlot, si nous pouvions
rencontrer encore la petite dame! Elle se souviendrait bien
qu'elle m'a donn une pice d'or... Alors on ne croirait plus que
j'ai vol.

-- J'irai la chercher, dit Charlot en se redressant.

-- Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas elle demeure, ni moi non
plus; nous l'avons rencontre dans la rue, tu sais bien.

-- J'irai dans la rue!...

Il allait ajouter: Quand je serai grand, mais il s'arrta.
Peut-tre serait-ce bien long d'attendre...

Petite mre regardait le ciel d'un air dsol.

-- Si le pre tait ici, il dirait que je ne suis pas une voleuse
et on le croirait, mais nous sommes tout seuls!...

Tout  coup elle se souvint des paroles du cordonnier, sa figure
s'illumina.

-- Monsieur Perlet ne l'a pas cru, lui, dit-elle. Il est bon; je
l'aime beaucoup.

Cette pense que quelqu'un dans la maison avait confiance en elle
raffermit son courage. Elle essuya ses yeux et embrassa Charlot.

-- Ah! dit celui-ci dont la figure s'illumina aussi, quand je
serai grand je les battrai, ceux qui disent que tu es une
voleuse, et mme je les tuerai!...

-- Oh! non, Charlot, tu ne voudrais tuer personne. Maintenant ne
pensons plus  tout cela. Vois-tu, il fait beau, nous irons nous
promener.

-- J'ai faim, rpondit le petit garon revenant  sa
proccupation dominante.

-- Dj!... Oh! Charlot, tu sais bien pourquoi nous ne pouvons
rien avoir avant midi, et je crois qu'il a sonn dix heures il y
a un moment. Viens, sortons un peu, cela te fera oublier.

Ils descendirent. Au second tage une porte tait entr'ouverte:
une figure d'enfant parut dans l'ouverture, puis on entendit une
voix qui disait:

-- Mre, c'est elle!...

Et la mre rpondit:

-- Comment ose-t-elle se montrer? je te dfends de lui parler, tu
m'entends?...

Il tait impossible que ces paroles, prononces d'une voix haute
et claire, ne parvinssent pas aux oreilles de Petite mre. Elle
rougit, plit et hsita  passer; c'tait d'elle qu'on parlait,
elle en tait sre; mais Charlot n'avait pas entendu, ou il
n'avait pas compris et il la tirait en avant.

Lorsqu'elle posa sa clef sur la table de la loge madame Perlet la
prit sans la regarder et sans lui dire un mot. Petite pre vit
que le cordonnier tait absent et s'loigna bien vite.

Dans la rue une ou deux voisines vinrent sur le seuil de leurs
boutiques et la regardrent d'un air particulier. Petite mre n'y
fit d'abord pas attention; elle ne pensait pas que sa rputation
de voleuse se ft dj rpandue en dehors de la maison, mais elle
entendit la fruitire dire  haute voix  une personne qui
regardait par-dessus son paule:

-- Ca a des airs doux, timides... On ne sait plus  qui l'on peut
se fier dans ce monde.

Alors Petite mre se hta de tourner le coin de la premire rue
et elle essuya une grosse larme sans que Charlot s'en apert.

Ils marchrent longtemps sans se rien dire, puis ayant atteint un
boulevard ils s'assirent sur un banc. Une femme pauvrement vtue
y tait tablie avant eux, et deux enfants d'aussi misrable
apparence que leur mre jouaient auprs d'elle, prenant la terre
avec leurs mains et faisant des creux et des pts comme ils
l'avaient vu faire  d'autres enfants avec des pelles en bois. La
mre paraissait triste et abattue; elle regardait les enfants et
soupirait de temps  autre. Pourtant lorsqu'elle vit que les deux
petits s'amusaient, riaient en secouant leurs mains sales, et que
le soleil avait mis un peu de couleur  leurs joues ples, elle
se mit  sourire et dit en caressant la tte du plus jeune:

-- Nous sommes bien ici, n'est-ce pas, mon Georges?

Le petit ne rpondit pas, mais l'an, qui venait d'ajouter une
poigne de terre  son difice, se retourna en disant:

-- Nous resterons encore longtemps.

-- Jusqu' midi, rpondit la mre, ce bon soleil me rchauffe et
vous tes mieux ici que dans notre chambre humide.

Petite mre avait remarqu que la pauvre femme tait ple et
maigre  faire piti; elle paraissait respirer avec peine, et
comme le banc n'avait pas de dossier, sa taille se pliait en deux
n'ayant pas la force de se soutenir. Elle tait bien malade, il
tait facile de le voir.

Au bout d'un moment elle parut remarquer les deux enfants qui
taient venus s'asseoir  ct d'elle. Charlot suivait d'un oeil
d'envie le jeu des deux petits, dont l'an tait  peu prs de
sa taille mais moins vigoureux que lui.

-- Veux-tu jouer avec eux? demanda la mre qui devinait son
dsir.

Quand il eut mis, comme les autres la main au pt de terre, elle
regarda plus attentivement sa soeur et fut frappe de son air
chtif, qui faisait contraste avec la bonne mine du petit garon,
et de l'expression triste de son visage ple.

-- C'est ton frre? demanda-t-elle pour entrer en conversation.

-- Oui, madame.

-- O est ta maman?

-- Elle est morte, depuis bien longtemps...

-- Pauvres petits!...

Petite mre ne s'tonnait plus de cette exclamation. Elle savait
bien maintenant qu'ils taient de "pauvres petits!"

-- Et ton pre?

-- Il est bien malade  l'hpital.

La pauvre femme ne dit rien, mais Petite mre vit bien qu'elle
avait beaucoup de piti pour eux. Elle savait que bientt peut-tre
les deux petits enfants qui jouaient  ses pieds seraient,
eux aussi, abandonns.

Elle n'avait pas la force de parler beaucoup, et Petite mre
n'tait gure dispose  entretenir une conversation; outre sa
timidit naturelle, elle avait sur le coeur un poids crasant.
Pourtant elle tait heureuse d'tre assise auprs de cette
inconnue qui la regardait avec compassion; elle se sentait comme
abrite et oubliait un peu les regards malveillants et les
paroles dures qui lui avaient fait tant de mal. Et puis Charlot
tait content de jouer, et Petite mre aimait  le voir content.
Le doux soleil de mai, traversant le maigre feuillage de l'arbre
sous lequel elles taient assises, rchauffait ces deux tres
souffrants, la pauvre mre mine par la maladie et le souci, et
la frle enfant qui ne connaissait gure de la vie que ses
tristesses. Aprs l'angoisse qu'elle avait prouve le matin,
Petite mre se sentait rafrachie par ce voisinage doux et
bienveillant. Hlas! ce sentiment de bien-tre et de repos ne
devait pas durer longtemps.

Deux jeunes filles passrent en se donnant le bras, riant et
causant trs-haut comme pour attirer l'attention. Lorsqu'elle
furent en face du banc, l'une d'elles s'arrta brusquement en
montrant Petite mre.

-- Tiens! dit-elle, regarde, c'est la voleuse!

Puis s'adressant  la pauvre enfant, elle lui demanda, avec un
ricanement grossier, si elle avait encore trouv une pice d'or,
et si elle tait contente de sa matine, aprs quoi la saluant du
nom de "mademoiselle la voleuse," elles s'loignrent.

Petite mre, tout effare, reconnut deux jeunes filles qu'elle
rencontrait souvent dans son escalier.

La pauvre femme, assise prs d'elle, l'avait regarde d'un air
d'tonnement et avait fait un mouvement instinctif pour
s'loigner d'elle; Petite mre avait baiss la tte et deux
larmes coulaient le long de ses joues. La malade y vit un signe
qu'elle tait coupable; sa piti, pour l'enfant sans mre qui
avait pu tre entrane au mal par la misre et l'abandon, lutta
dans son coeur avec l'horreur que lui inspirait une voleuse. Si
elle avait t seule, la piti l'et emport et elle aurait
montr de l'intrt  Petite mre; mais ses enfants... elle ne
pouvait pas les laisser dans la socit d'enfants vicieux. Elle
se leva donc sans mot dire et voulut prendre les deux petits
garons par la main pour les loigner, mais l'motion lui avait
t le peu de force qui lui restait; elle chancela et dut
s'appuyer contre le tronc d'arbre. Petite mre courut  elle et
la ramena au banc o elle la fit asseoir en appuyant sa tte
contre son paule. Au bout d'un moment la pauvre femme rouvrit
les yeux et, repoussant l'enfant avec une sorte de violence, elle
se redressa et respira avec effort.

-- Laisse-moi, dit-elle, je me remettrai mieux toute seule.
Emmne ce petit! je ne veux pas qu'il joue avec mes enfants.

La petite fille se leva et emmena Charlot qui essaya de rsister,
mais se tut et obit lorsqu'il eut jet un regard sur la figure
bouleverse de sa soeur.

Quelques pas plus loin, Petite mre, par une impulsion soudaine,
lcha sa main et revint prs du banc.

-- Madame, dit-elle  la malade qui la regardait d'un air tonn
et svre, je ne suis pas une voleuse, je vous assure que je ne
le suis pas.

Avant que celle-ci et pu rpondre, Petite mre avait rejoint
Charlot et s'en allait avec lui sans se retourner. Si elle en
avait eu la force, la pauvre femme l'aurait suivie, l'aurait
prise dans ses bras et lui aurait dit:

-- Je te crois, ma fille. Non, tu n'es pas une voleuse.

Les paroles de Petite mre, son accent, son regard avaient port
la conviction dans son me et elle la suivit longtemps des yeux.

O aller maintenant? Petite mre tait si lasse... Nulle part
dans ce ddale de rues, dans cette fourmilire humaine elle ne
pouvait trouver un asile, une protection... Ils errrent encore
un peu; car elle n'avait pas le courage de rentrer... De loin
elle vit l'hpital et le montra  Charlot.

-- Vois-tu, dit-elle, c'est l qu'est le pre, dans cette grande
maison.

-- Je ne veux pas y aller! cria le petit garon qui frissonnait
au souvenir de ce qu'il avait vu la veille.

-- Nous ne pouvons pas y aller avant dimanche; peut-tre qu'alors
il sera guri, Charlot. Il nous faut le demander au bon Dieu, la
bonne soeur nous l'a dit.

-- Mais, rpondit le petit garon, nous ne pouvons pas le lui
demander puisque nous ne savons pas o il est.

-- Vois-tu, Charlot, il est partout. Tu ne peux pas comprendre
a, ni moi non plus, mais Sylvanie l'a dit et monsieur Perlet
aussi. Il voit tout... il entend tout.

Comme elle prononait ces mots, sa figure s'illumina tout 
coup...

-- Mais alors, ajouta-t-elle, il sait que je n'ai pas vol la
croix!... Il sait que je ne mens pas!... Oh! Charlot, quel
bonheur!... peut-tre qu'il le dira aux autres qui ne veulent pas
le croire... Charlot, je suis si contente qu'il le sache.

Charlot ne partageait pas la joie de sa soeur; il ne pouvait
absolument pas dbrouiller ses ides sur ce sujet, et la pense
du ballon s'associait obstinment dans son esprit  celle de cet
tre mystrieux qui, disait-on, voyait tout, entendait tout, et
que lui ne pouvait ni voir ni entendre nulle part.

Midi sonnait  toutes les glises et les enfants reprirent le
chemin de la maison. La pense qu'il y avait quelqu'un qui savait
qu'elle n'tait pas coupable donnait  Petite mre un courage
tout nouveau pour braver les regards et la malveillance des
voisins.

Lorsqu'ils arrivrent  la loge, le djeuner tait servi. C'tait
un ragot de pommes de terre avec quelques dbris de viande qui
tait fort apprci des enfants. Madame Perlet ne les regarda
pas, elle tait occupe d'un visiteur qui, debout, appuy contre
la commode, causait avec elle. C'tait un des locataires.

-- Vraiment, disait-elle, vous avez fait une pareille folie!...
vingt francs pour voir ce que le moindre moineau peut voir tous
les jours.

-- Pardon, pardon, madame Perlet. Les moineaux ne montent pas si
haut que a. Je n'ai pas d'enfants, voyez-vous, et je gagne bien
ma vie, je puis donc m'accorder de temps  autre une petite
fantaisie. Eh bien, vrai, a en valait la peine.

Pendant qu'il parlait, monsieur Perlet avait attir Petite mre
sans rien dire, et il la tenait serre contre lui. Cette treinte
affectueuse donnait  la pauvre petite un sentiment dlicieux de
protection.

-- Avec qui tiez-vous l dedans? demanda le cordonnier au
voisin.

-- Avec des messieurs et une dame, du beau monde, qui me
regardait un peu de travers comme si mon argent ne valait pas le
leur. Une fois dans les nuages je voudrais bien savoir si je ne
pesais pas autant qu'eux. Ah! je ne me repens pas d'y tre all,
vraiment, et je vais recommencer  conomiser pour faire encore
un voyage en ballon l'anne prochaine.

Charlot coutait de toutes ses oreilles. Quand il fut bien sr
d'avoir compris il prit la parole.

-- Est-ce que le bon Dieu y tait? demanda-t-il au voyageur en le
tirant par sa manche.

-- O donc, mon petit ami?

-- Dans le ballon...

-- Mais non, pas que je sache; du moins pas plus qu'il n'est ici.
Pourquoi demandes-tu cela?

-- Ah! dit Charlot avec un soupir, alors s'il n'est pas dans le
ballon, je ne comprends pas o il peut tre.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire? demanda le locataire tonn.

-- Je croyais qu'il demeurait dans le ballon, reprit l'enfant
d'un ton de complet dcouragement, et je voudrais tant le trouver
parce que Petite mre dit qu'il sait qu'elle n'est pas un
voleuse.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire? rpta le visiteur de plus en plus
tonn, car il n'avait pas encore entendu parler de la triste
histoire qui remplissait la maison.

-- Il ne sait ce qu'il dit, rpliqua M. Perlet. Allons, Charlot
mon garon, tais-toi et laisse-nous causer raisonnablement.

Charlot recula d'un pas, mais il ne pouvait renoncer  la parole
sans une dernire question.

-- Alors, dit-il,  quoi sert le ballon si le bon Dieu n'y
demeure pas?



XV



Lorsque les enfants remontrent dans leur chambre ils y
trouvrent un hte inattendu: Charlot, le chat, avait repris le
mme chemin qui l'avait amen la premire fois; il tait sur le
rebord de la fentre et miaula piteusement en les voyant. L'autre
Charlot, implacable dans son ressentiment, voulut se jeter sur
lui pour lui tirer la queue, mais Petite mre le retint.

-- Non, non, dit-elle, tu le ferais sauver. Laisse-moi le prendre
tout doucement. Je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Charlot,
il ne t'en a pas fait.

Le chat ne songeait point  se sauver: il se laissa prendre sans
aucune difficult mais, aprs avoir subi de bonne grce quelques
caresses, il sauta  terre et se dirigea vers la porte o il
miaula jusqu' ce que la petite fille la lui et ouverte; alors
il sortit, mais une fois dans le couloir il se retourna et
regarda Petite mre en miaulant encore.

-- Qu'est-ce qu'il a donc? demanda celle-ci; allons avec lui,
Charlot; on dirait qu'il veut nous montrer quelque chose.

Content de voir qu'on le comprenait enfin, le chat conduisit les
enfants devant la porte de sa matresse. L il regarda de nouveau
Petite mre comme pour lui demander son secours. Elle frappa,
n'osant ouvrir comme le chat semblait l'y inviter. Une voix
faible rpondit et Petite mre entra. Le chat, ayant russi dans
son entreprise, passa devant elle et, s'avanant d'un air calme
et majestueux, il sauta  sa place accoutume, mais le lit cette
fois n'tait pas vide.

-- Ah! dit la vieille dame qui y tait couche la figure toute
rouge de fivre, vous voil enfin! j'ai tant appel que ma voix
en est tout enroue. Est-ce qu'on n'aurait pas pu deviner que
j'tais malade en ne me voyant pas sortir de ma chambre?... Dans
cette maison on ne s'inquite pas plus de vous que si vous
n'existiez pas. On peut mourir sans que personne y prenne garde.

Un peu effraye de cet accueil, Petite mre s'approcha timidement
en disant:

-- Etes-vous malade, madame?

-- Je le pense bien que je suis malade!... C'est facile  voir
que je suis malade! Depuis hier matin que je suis cloue dans mon
lit sans pouvoir me remuer!... C'est mon rhumatisme dans le dos,
je souffre comme une misrable... Et mon pauvre chat qui n'a pas
eu son lait hier ni ce matin, c'est encore a qui me tourmente le
plus.

A ce moment, apercevant Charlot derrire sa soeur, madame Charles
fit une exclamation de mcontentement.

-- Je ne veux pas que ce mchant garon reste ici, dit-elle, il
est capable de me tuer mon chat. Renvoie-le, petite!

-- J'aime mieux m'en aller, rpliqua Charlot, je n'ai pas du tout
envie de rester avec vous, parce que vous tes mchante.

-- Oh! Charlot! dit Petite mre, tu ne dois pas parler ainsi. Va
jouer dans la cour. Je t'appellerai quand j'aurai fini.

Charlot jeta un regard de haine sur le chat. Ne pourrait-il donc
jamais se venger de son ennemi? Mais d'un autre ct il aimait
rellement mieux quitter cette chambre, car notre Charlot avait
toujours prouv peu de sympathie pour les malades, et l'humeur
grondeuse de la vieille dame ne lui paraissait nullement
agrable. Faisant donc un geste menaant  l'adresse du chat qui,
roul en boule et confortablement assoupi, ne s'en aperut pas,
il s'en alla.

-- A prsent, dit la malade, tu vas d'abord m'arranger mon
oreiller. Il me semble que j'ai une pierre sous la tte. L, fais
attention, petite. Tu l'teras tout doucement, tu le secoueras
bien et puis tu me le remettras. Je puis me soulever un peu...

Petite mre se souvenait-elle encore de ce qu'il faut aux
malades? Elle tait si adroite dans ses mouvements et avait la
main si lgre, que la vieille dame ne lui fit aucun reproche et
soupira de satisfaction lorsqu'elle put reposer sa tte sur un
oreiller lisse et moelleux. L'abandon o elle tait reste depuis
deux jours l'avait irrite, mais au fond madame Charles tait
bonne et elle remercia l'enfant d'un ton plus doux.

-- Tu sais mieux t'y prendre que je n'aurais cru, lui dit-elle.

Petite mre se sentit encourage par ces paroles.

-- Maintenant, ouvre le tiroir d'en haut de ma commode. Il y a
dans le coin de droite, sous mes mouchoirs, un porte-monnaie?

Petite mre l'eut bientt trouv.

-- Apporte-le-moi. Ouvre-le et prends-y deux gros sous: referme-le
et mets-le sous mon oreiller. Tu vas aller me chercher mon
lait. Prends la tasse avec toi.

En un clin d'oeil Petite mre l'eut dcouverte.

-- N'en verse pas, et n'en bois pas une goutte! lui cria madame
Charles lorsqu'elle quitta la chambre.

En revenant de chez la fruitire la petite fille trouva Charlot
sur l'escalier; il s'ennuyait sans elle, tant si accoutum  ne
pas la quitter. Ses yeux brillrent lorsqu'il vit la tasse pleine
d'un lait blanc et pais.

-- Donne m'en une goutte, dit-il en se haussant pour l'atteindre.

-- Non, Charlot, j'ai promis de n'y pas toucher, tu vas le
renverser et alors qu'est-ce que je ferai?

-- J'en veux, dit le petit garon en faisant un mouvement si
violent que la tasse faillit chapper aux mains de sa soeur.

-- Oh! Charlot, que fais-tu? cria la pauvre petite.

Il tait parvenu  lui faire baisser le bras et il avait bu une
gorge, mais l'accent suppliant de sa soeur l'arrta.

-- Charlot, c'est voler! disait-elle, ce lait n'est pas  nous.

Une voisine avait assist sans qu'elle s'en doutt  cette petite
scne, et regardant Petite mre d'un air mprisant, elle lui dit:

-- Te voil tout  coup bien sainte n'y touche. Mieux vaut encore
voler une goutte de lait qu'une croix d'or.

-- Vous tes une mchante! cria Charlot en fermant ses deux
petits poings avec colre, elle n'a pas vol la croix d'or, le
bon Dieu le sait.

Petite mre montait en pleurant.

Arrive auprs de madame Charles elle reut ses instructions sur
la quantit de lait qu'elle devait donner au chat.

-- Tu n'y as pas touch? demanda la malade.

L'enfant hsita. Elle n'y avait pas touch elle-mme, mais on y
avait touch pourtant. Elle rpondit que son petite frre avait
voulu en boire une goutte.

-- C'est un mauvais garon, dit la malade: il ne faut pas le
laisser entrer dans ma chambre.

-- Il n'est pas mchant, rpondit Petite mre, mais il est encore
petit et il aime tant le lait...

Le chat tait descendu du lit et suivait tous ses mouvements, de
ses yeux demi-ferms, avec un intrt qu'il parvenait mal 
dissimuler. Son repas fut plac comme de coutume sur la table
car, dit sa matresse, il en a l'habitude et il n'aime pas qu'on
le drange. Alors Petite mre dut faire le caf de la malade,
ranger sa chambre, pousseter les meubles. Elle s'en acquitta si
bien que celle-ci en fut attendrie pour elle.

-- As-tu mang? lui demanda-t-elle lorsqu'elle fut sre que le
chat n'avait pas laiss une goutte de son lait.

Sur sa rponse affirmative la vieille dame chercha une bonne
place sur son oreiller et s'assoupit. Minet tait rest sur la
table devant sa soucoupe bien lche, filant d'un air de
batitude.

Petite mre ne savait que faire. Elle avait bien envie de
rejoindre Charlot, mais elle craignait que la porte ne ft du
bruit. Ce fut le chat qui vint  son secours; il voulut sortir et
comme madame Charles avait fait fermer la fentre il alla miauler
devant la porte. Sa matresse, sans se retourner, dit  demi-voix:

-- Ouvre-lui!... Et Petite mre le suivit et entra un moment dans
sa chambre.

Lorsqu'elle descendit dans la cour pour y chercher son frre, un
vrai tumulte y rgnait. Aid des enfants du concierge, Charlot
avait russi  attraper son homonyme, puis on l'avait lch aprs
lui avoir attach  la queue une pelle en fer battu qu'il
tranait avec pouvante derrire lui; plus il courait, faisant
mille tours et dtours, plus la belle bondissait sur le pav avec
un tapage tourdissant. Le pauvre animal semblait affol. Lui si
lent et si majestueux dans ses allures, courait, sautait,
tournait et retournait sur lui-mme, par moments il avait presque
des convulsions de rage et de terreur.

Une voisine regardait et riait tout en essayant de gronder.

Petite mre se prcipita dans la loge en appelant madame Perlet;
elle savait combien celle-ci avait le coeur tendre pour les
animaux. Un moment aprs le chat tait dlivr, ses perscuteurs
avaient reu chacun un soufflet, et la concierge, toute
tremblante d'indignation, leur dclarait que les enfants qui font
souffrir les pauvres btes sans dfense peuvent tre assurs de
prir sur l'chafaud. -- Aprs cette excution qui n'avait pris
que deux minutes, madame Perlet monta auprs de la malade qui
l'accueillit par des reproches.

-- Sans cette petite fille que serai-je devenue? lui dit-elle. Je
serais morte s'il m'avait fallu passer encore une journe sans
aucun soin et une nuit avec la fentre entr'ouverte!... Oui, ce
serait vraiment la mort pour une personne qui a des rhumatismes,
mme en t et vous savez si les nuits sont fraches maintenant.
Vous auriez bien pu vous inquiter un peu de moi, madame Perlet,
en ne me voyant pas descendre depuis avant-hier. Et mon pauvre
chat qui n'avait rien mang de tout ce temps!... S'il n'avait eu
l'intelligence de pousser la fentre avec sa patte jusqu' ce
qu'il ait pu passer, nous serions encore dans cette belle
situation.

-- Le voil que je vous le rapporte, votre chat, dit madame
Perlet que ces reproches irritaient un peu. Sans moi il serait
devenu enrag. Vous pouvez bien penser que j'ai autre chose 
faire qu' m'inquiter de savoir si mes locataires descendent ou
ne descendent pas; vous aurez du reste bientt une autre
concierge qui saura peut-tre mieux s'y prendre que moi pour vous
contenter.

-- Ne vous fchez pas, madame Perlet, reprit la malade avec plus
de douceur. Si vous saviez ce que c'est que d'tre l pendant
plus de trente heures toute seule et sans pouvoir remuer, vous
auriez plus de piti.

-- C'tait bien pnible, sans doute, reprit la concierge adoucie
 son tour, mais nous avons tous nos maux, madame Charles. Mon
mari n'a pas encore trouv d'ouvrage, et a me ronge, voyez-vous.

-- Faut avoir confiance en Dieu, madame Perlet.

-- Oui, oui, sans doute, c'est comme pour vous, madame Charles.
Il sait bien que vous tes malade et a ne vous empche pas de
souffrir, tout comme a ne nous empchera pas de mourir de faim.

-- Eh bien, dit madame Charles, il m'a pourtant envoy cette
petite qui m'a trs-bien soigne. C'est une enfant bien aimable
et bien douce. Ah! que mon dos me fait mal, madame Perlet.

-- Ecoutez, reprit la concierge aprs un moment d'hsitation, mon
mari me gronderait s'il savait que je vous parle de a, mais il
faut pourtant que vous sachiez que cette petite fille n'est pas
honnte. Mfiez-vous d'elle. C'est une menteuse et une voleuse.

-- Comment! cette enfant si douce et si tranquille! En tes-vous
bien sre, madame Perlet?

Celle-ci raconta l'histoire.

-- Peut-tre qu'on se trompe, dit la malade, mais je suis bien
aise que vous me l'ayez dit, je me mfierai. Mon lit peut aller
encore pour cette nuit, mais demain matin si vous pouvez venir le
faire, je vous serai bien oblige, madame Perlet. Je me sens
mieux; ce ne sera peut-tre aprs tout qu'une petite crise.

-- Je le souhaite pour vous, madame Charles; tenez je mets votre
chat sur le lit. C'est lui qui a amen la petite, vous savez; il
a bien mrit un peu de gterie pour sa belle conduite. A revoir.
Je monterai ce soir avant de me coucher.

Avant la nuit Petite mre frappa doucement  la porte. Elle
s'acquitta avec intelligence des soins que la malade rclama
d'elle et donna au chat sa seconde portion de lait, puis elle
s'assit sur une petite chaise d'un air fatigu. Lorsque le chat
eut fini son repas, sans se presser, il tourna sur lui-mme avec
une lenteur majestueuse, descendit de la table et vint s'tablir
sur les genoux de l'enfant qui se mit  le caresser doucement.

-- Ecoute, dit madame Charles, sais-tu ce qu'on dit de toi,
petite?...

-- Oui, rpondit l'enfant en baissant la tte.

-- Est-ce vrai que tu es une voleuse?...

-- Non, dit Petite mre, mais son accent n'avait pas de fermet
parce qu'elle savait qu'on ne la croyait pas.

-- Ils ne veulent pas me croire, ajouta-t-elle d'un ton abattu.

-- Eh bien, moi, je te crois, dit la vieille dame. Tu es bonne
pour les btes et les btes t'aiment..., c'est un signe qui ne
trompe pas. Et puis tu m'as dit la vrit aujourd'hui quand tu
aurais pu me la cacher, je ne me mfierai pas de toi. Si je me
trompe, tant pis. Va dire  madame Perlet que je n'ai pas besoin
qu'elle monte ce soir, et reviens demain matin pour faire mon
mnage.

Les yeux de Petite mre brillrent, mais elle n'osa rien dire et
se contenta de souhaiter  madame Charles une bonne nuit en
posant doucement le chat sur son lit.

-- Cette petite est la seule enfant que j'aie vue fermer une
porte sans la frapper, se dit la malade lorsqu'elle fut sortie,
et puis mon chat l'aime et se trouve bien avec elle, c'est une
preuve certaine qu'elle n'a pas de mchancet. Allons, bonsoir,
Minet, nous allons dormir un peu tous les deux si ces
malheureuses douleurs veulent bien me le permettre.

Le chat parut comprendre que sa matresse ne pouvait pas le
caresser comme de coutume; il fit un plerinage jusqu' sa
figure, et se frotta contre sa joue, aprs quoi il retourna  sa
place accoutume, et s'installa confortablement pour suivre ses
instructions.

Le lendemain, madame Charles tait mieux et put se lever un peu.
Petite mre fut fidle au rendez-vous, elle mit la chambre en
ordre, alla chercher le lait et fit le caf.

Charlot laissa passer la tasse pleine sans essayer d'y toucher
pour son compte, mais comme Petite mre remontait en la portant
il vit qu'elle tait oblige de s'appuyer contre le mur tant elle
tait fatigue. Il crut qu'elle avait faim; quel autre mal
pouvait-il supposer? et il lui conseilla de boire une goutte de
ce bon lait.

-- Oh! non, rpondit-elle, je n'ai pas du tout faim.

Et en effet,  dner, elle ne put pas toucher  ses pommes de
terre; toute l'aprs-midi elle resta assise sans bouger, se
sentant tour  tour glace et brlante. Charlot voulait aller se
promener et elle se leva pour le suivre, mais la tte lui tourna
si fort qu'elle fut oblige de se rasseoir. Charlot grogna un
peu, puis il alla jouer dans la cour, et lorsqu'il revint Petite
mre tait tendue sur le lit: elle lui fit place pour qu'il se
coucht prs d'elle.

-- Comme tu as chaud! dit-il en sentant ses mains brlantes, moi
je n'ai pas chaud, il fait froid ce soir dans la cour.

-- Tu n'as pas pris un rhume, mon Charlot? demanda la petite dont
la sollicitude tait toujours veille.

-- Non, mais tu prends trop de place. Laisse-moi me mettre au
fond, j'aime mieux a, et donne-moi toute la couverture. Tu n'en
as pas besoin, tu as si chaud.

Il s'enveloppa de son mieux et Petite mre que la fivre agitait,
se tint immobile pour ne pas l'empcher de dormir. Au milieu de
la nuit, elle se rveilla glace et frissonnante, les membres
lourds, la tte en feu.

-- Qu'est-ce que deviendrait Charlot si j'allais tre malade? se
demanda-t-elle.

Mais elle ne s'appesantit pas sur cette pense, et vers le matin
elle dormit un peu.



XVI



On tait au dimanche matin. Petite mre s'tait leve, faible et
brise par sa mauvaise nuit, mais elle n'avait plus la fivre et
se croyait gurie. Elle fit son service auprs de madame Charles
qui allait de mieux en mieux, alla chercher le lait de sa majest
fourre, et en le rapportant dut s'asseoir trois fois dans
l'escalier tant elle se sentait lasse. Personne ne s'aperut
qu'elle avait une petite figure ple et tire, qu'elle ne
mangeait pas, qu'elle se tranait avec peine. Elle ne s'en tonna
pas. Pauvre enfant sans mre, depuis longtemps elle ne savait
plus ce que c'est que d'tre l'objet d'une tendre sollicitude!

Il fallait faire la toilette de Charlot pour aller  l'hpital,
et le petit rebelle avait coutume de transformer cette crmonie
en une vritable preuve pour la patience de sa soeur. Ce jour-l
il fut particulirement indocile, Petite mre, trop lasse pour
lutter avec lui, s'assit sur le bord du lit et se mit  pleurer.

Charlot la regarda un peu surpris et presque repentant de l'avoir
mise dans cet tat, car il savait bien que Petite mre ne
pleurait pas pour peu de chose.

-- Voil le quart qui sonne et tu n'es pas encore prt, Charlot.
Nous arriverons trop tard. Si le pre est mieux il doit nous
attendre.

-- Mais s'il n'est pas mieux? dit Charlot. Ecoute! moi je ne veux
pas le voir s'il est encore comme l'autre jour, a me fait peur.

-- Je suis bien sre qu'il sera mieux, mon Charlot. Il nous
reconnatra, il nous parlera peut-tre. Oh! dpchons-nous! Je
voudrais dj y tre.

Et, ranime par cette esprance, elle se leva, acheva la toilette
du petit garon qui ne rsistait plus, et tous deux s'en allrent
la main dans la main, comme nous les avons vus tant de fois.

L'hpital n'tait pas bien loin, mais les forces de Petite mre
furent vite puises. Elle dut s'arrter plusieurs fois; il lui
semblait que ses jambes taient de plomb. Enfin ils parvinrent 
l'entre de la grande salle; la pauvre petite s'arrta avec un
battement de coeur. Si elle allait retrouver son pre dans le
mme tat o elle l'avait laiss? L'esprance qui l'avait
soutenue jusque-l l'avait tout  coup abandonne. Elle n'osait
plus mme regarder autour d'elle.

Mais le bonne soeur les avait reconnus; elle vint au-devant d'eux
et les embrassa en disant:

-- Remerciez le bon Dieu, mes enfants, votre pre est mieux.

A ces mots, le coeur de Petite mre fit un grand saut dans sa
poitrine. Elle suivit la soeur qui avait pris Charlot par la
main.

Oui, le pre tait mieux. Il les vit et leur sourit; il caressa
leurs ttes et leur parla mme un peu; mais comme il tait
chang! Les yeux enfoncs, les joues creuses, la figure livide et
une voix si faible qu'on l'entendait  peine. C'tait lui
pourtant, et Petite mre, qui tenait sa main dans les siennes,
pleurait de joie. Charlot, lui, avait encore un peu peur de cette
trange figure; il la regardait avec de grands yeux effrays et
se tenait  distance; mais peu  peu le sentiment familier se
rveilla, il lcha la robe de Petite mre qu'il avait tenue
serre jusque-l, et se rapprocha du lit. Tous deux s'assirent et
la soeur leur dit qu'ils resteraient longtemps pourvu qu'ils se
tinssent bien tranquilles. Puis elle les quitta pour aller
soigner ses autres malades.

Pendant un moment personne ne parla. Petite mre regardait en
face d'elle et, dans le lit o tait trois jours auparavant le
malade qui lui avait demand  boire, elle vit une autre figure.
O tait-il? Elle parcourut des yeux tous les lits qu'elle
pouvait voir et ne l'aperut nulle part. Sans qu'elle se rendt
bien compte de son impression, cela lui donna le frisson.

Tout  coup son pre parla:

-- Pauvre enfants, qui est-ce qui a pris soin de vous?

Petite mre rpondit que M. et madame Perlet taient bien bons
pour eux.

-- Oui, ajouta Charlot qui avait retrouv sa langue en mme temps
que son assurance, et puis nous avons une pice d'or, -- et tu ne
sais pas, pre, ils disent que Petite mre a vol, mais ce n'est
pas vrai.

Le pre tressaillit en entendant ces paroles; il laissa aller la
main de Petite mre et se tournant pniblement vers elle:

-- Vol!... rpta-t-il, tu n'as pas vol, enfant?...

Et il la regardait dans les yeux.

-- Non, non, pre. Je n'ai pas vol.

-- Mais comment est-ce qu'on peut le croire? Raconte-moi tout...

L'enfant raconta en quelques mots son histoire; le malade
l'coutait avec une attention intense; il lui fallait un effort
pour vaincre sa faiblesse et suivre le rcit de la petite fille;
ses yeux caves taient attachs sur elle avec une anxit pnible
 voir.

Quand elle eut fini il retomba en arrire en poussant un grand
soupir.

Il ne savait que penser... Sans doute, Petite mre n'avait jamais
menti... Mais son histoire tait si extraordinaire, et puis elle
n'avait jamais t au pas avant dans une si grande misre; la
tentation avait pu tre trop forte pour elle. Sa grande faiblesse
l'empchait de bien treindre sa pense et de tenir compte de
tout pour juger. Il ne voyait rien bien clairement dans son
esprit, mais on lui disait que tout le monde accusait Petite
mre, et lui-mme il n'avait pas la certitude qu'elle ne ft pas
coupable.

Il laissa chapper un gmissement.

Petite mre comprit qu'il doutait d'elle.

-- Pre, dit-elle d'une voix pleine d'angoisse, tu me crois,
n'est-ce pas?... dis que tu me crois!...

Il ne lui rpondit pas.

Les paroles les plus dures n'auraient pas fait  la pauvre enfant
plus de mal que ce silence.

-- Pre, dis que tu me crois! rpta-t-elle d'une voix
dchirante.

Toujours le mme silence. Le malade avait ferm les yeux: il se
sentait trop faible pour penser, trop faible pour avoir une ide
nette. Petite mre crut qu'il se trouvait mal et appela la soeur.
Celle-ci vit son malade si faible et si agit qu'elle ne voulut
pas permettre aux enfants de rester plus longtemps prs de lui.

-- Vous reviendrez jeudi, dit-elle, il sera alors plus fort et en
tat de vous voir: pour aujourd'hui c'est assez, il faut vous en
aller, mes enfants. Ne t'afflige pas, ma fille, tu es toute
tremblante. On dirait que tu as fait une maladie depuis jeudi.
Viens avec moi, je te donnerai une goutte de vin pour que tu aies
la force de t'en retourner.

Petite mre redescendit le grand escalier le coeur bien plus
lourd que lorsqu'elle l'avait mont, et pourtant le pre tait
mieux; il les avait regards, il leur avait parl... Mais il
avait, lui aussi, pu croire qu'elle tait une voleuse!... Oh!
comment pouvait-il le croire? Son coeur se brisait en y pensant.

Et puis comme il tait chang, comme il tait faible! serait-il
jamais de nouveau comme autrefois?... reviendrait-il  la maison?
reprendrait-il son travail? et si mme ils pouvaient recommencer
la vie ensemble, seraient-ils encore heureux, puisqu'il n'avait
plus confiance en elle?

Perdue dans ses penses, Petite mre ne remarqua pas que Charlot
lui avait fait prendre le chemin qu'ils avaient suivi l'autre
fois, un chemin qui les loignait un peu de la maison. On ne
voyait pas le ballon, mais elle s'aperut tout  coup qu'ils
taient revenus juste  la place o la "petite dame" les avait
abords. Epuise, elle s'arrta et s'assit sur une marche
d'escalier.

-- Ah! si seulement nous ne l'avions pas rencontre! se dit-elle.

Charlot ne disait rien. Il avait bien reconnu l'endroit, et il
regardait attentivement autour de lui comme pour graver tout ce
qu'il voyait dans sa mmoire. Il avait un petit air raisonnable
et rflchi qui ne lui tait pas habituel.

Que de temps il fallut pour retourner jusqu' la maison! Que de
fois les enfants s'assirent, tantt sur un banc, lorsqu'ils en
trouvaient, tantt sur une marche dans une rue tranquille. Que de
fois Petite mre pensa: Si j'avais seulement une goutte d'eau,
j'ai si soif! Que de fois aussi elle s'appuya au mur pour ne pas
tomber!... Elle tait courageuse, la pauvre petite, ds que
l'insupportable douleur qu'elle avait  la tte se calmait un peu
elle rassemblait ses forces et se remettait  marcher. Arrive
dans sa chambre elle ne put pas se dshabiller et s'tendit sur
le lit. L elle se sentit un peu mieux. C'tait un si grand
soulagement d'tre  la maison et de pouvoir se tenir tranquille!
mais ds qu'elle faisait un mouvement il lui semblait que sa tte
allait se fendre.

-- Petite mre, dit Charlot au bout d'un moment, lve-toi, allons
manger la soupe, j'ai faim.

-- Vas-y seul, mon chri; je voudrais tant dormir un peu.

-- Non, il faut que tu viennes avec moi, rpondit le petit
garon. Allons, lve-toi, tu es assez repose maintenant.

Elle essaya de se lever, mais lorsqu'elle eut mis les pieds par
terre, tout tournait autour d'elle.

-- Je ne peux pas, Charlot, laisse-moi me recoucher. Je ne peux
pas me tenir debout.

-- Je veux que tu viennes, rpta le petit entt.

Il la tira par le bras et Petite mre, qui n'avait pas la force
de rsister, tomba sur le plancher o elle resta sans mouvement.

Charlot l'appela, la tira, la secoua. Quand il vit qu'elle ne
rpondait pas, qu'elle ne remuait pas, qu'elle tait toute
froide, il prit peur et descendit l'escalier en poussant des
cris.

Au premier tage, il rencontra madame Perlet et lui dit:

-- Petite mre est morte!...

Lorsque la concierge entra dans la chambre elle cru un instant
qu'il avait dit vrai, mais en soulevant l'enfant pour la mettre
au lit, elle sentit que le pauvre petit coeur battait faiblement,
et elle envoya le petit garon chercher du vinaigre. Une
demi-heure plus tard, l'enfant, revenue  elle, tait dshabille,
couche, rchauffe et assurait qu'elle n'avait plus aucun mal.

-- Seulement un peu  la tte, mais ce n'est rien, disait-elle.

La bonne concierge l'embrassa en la quittant.

-- Allons, dit-elle, tu seras toute gurie demain.

Petite mre leva sur elle ses yeux profonds en lui disant: Merci.
Il y avait une interrogation suppliante dans ses yeux, mais
madame Perlet ne la comprit pas. En voyant l'enfant si malade
elle avait oubli l'accusation qui pesait sur elle, mais Petite
mre en avait retrouv le souvenir ds qu'elle avait repris
conscience d'elle-mme.

Au milieu de la nuit, Charlot fut rveill en sursaut. Il faisait
clair de lune et la fentre, sans volets et sans rideaux,
laissait entrer  flots la lumire blanche et transparente.
Petite mre, assise sur le lit, parlait et faisait des gestes.
Charlot fut trs-tonn de la voir ainsi, car sa voix tait
beaucoup plus haute que de coutume, et elle paraissait
trs-excite.

-- Charlot, disait-elle, ne leur dis pas que nous avons une pice
d'or, parce qu'ils diront que je l'ai vole. Cache-la bien. Le
pre croit aussi que je l'ai vole, le pre aussi... le pre
aussi... Vois-tu! ils sont tous l... ils me montrent au doigt et
ils disent: Voleuse, voleuse... Le chat sait que ce n'est pas
vrai et il l'a dit  la vieille dame... Le bon Dieu aussi le
sait, mais il ne veut pas le leur dire... Et je ne sais pas o il
est... Oh! Charlot, il faut le trouver pour lui demander de le
leur dire... Entends-tu, il faut le trouver!... Pourquoi est-ce
que personne ne veut nous dire o il est?... Il faut le trouver.

Elle se tut un moment, puis se mit  gmir en disant:

-- Oh! Charlot, ne me bats pas!... tu me fais tant de mal! ce
n'est pas ma faute si je ne puis pas aller avec toi. Vois-tu, mes
jambes sont en pierre maintenant et je ne peux pas marcher.
Charlot, ne te mets pas en colre, je ne peux pas... je voudrais
pouvoir te porter, mais je n'en ai pas la force.

-- Mais je ne te fais pas de mal, cria Charlot stupfait, je ne
te bats pas, Petite mre, je ne veux pas que tu me portes... Nous
sommes dans notre lit... Ne parle pas ainsi, tu me fais peur!...

Petite mre ne semblait pas le comprendre, mais elle se taisait
lorsqu'il lui parlait.

Elle reprit d'une voix moins plaintive:

-- Ah! voil la chvre; elle veut te donner des coups de corne.
Charlot, sauve-toi!... On lui a mis la croix d'or au cou!... Vous
voyez bien que je ne l'ai pas prise, la croix d'or, elle est au
cou de la chvre!

Et elle clata de rire.

Charlot n'y comprenait rien. Il regardait tout autour de lui,
avec une sorte d'effroi, s'attendant  voir ce que sa soeur
voyait. Lorsqu'elle parla de la croix d'or au cou de la chvre,
il ne put s'empcher de rire comme elle.

-- Elle rve, se dit-il, mais comme c'est drle... elle a les
yeux tout ouverts, et pourtant on dirait qu'elle ne voit pas.
Petite mre, Petite mre, rveille-toi! Il n'y a pas de chvre
ici, tu as fait un rve. Tu m'as rveill, c'est trs-goste, je
dormais si bien. Maintenant, tiens-toi tranquille.

Ces paroles parvinrent jusqu' un certain point  l'intelligence
de la pauvre petite. Elle comprit qu'elle avait rveill son
frre, se recoucha docilement et se tint aussi tranquille que le
lui permit le violent accs de fivre auquel elle tait en proie.
Charlot se blottit tout au fond du lit et s'endormit.

Lorsque la concierge vint le matin pour savoir des nouvelles,
elle vit que l'enfant tait rellement bien malade. La faiblesse
et l'abattement avaient succd  la fivre, et Petite mre
pouvait  peine sortir de sa stupeur pour lui rpondre. Pourtant
l'instinct maternel triomphait encore de son extrme faiblesse.

-- Charlot!... dit-elle tout bas, en attachant un regard anxieux
sur sa visiteuse.

-- Je prendrai soin de lui. Ne t'inquite pas.

-- Mais s'il reste ici, il prendra ma maladie.

Il lui fallut un grand effort pour dire ces mots.

-- Nous le prendrons tout  fait chez nous, rpondit madame
Perlet, touche de cette sollicitude.

L'enfant referma les yeux avec un air de lassitude, mais aussi
avec un sourire de reconnaissance.

-- Nous allons la faire porter  l'hpital, disait, un moment
aprs, madame Perlet  la matresse du chat,  qui elle donnait
les nouvelles et qu'elle avait trouve sur pied.

-- A l'hpital!... rpta la vieille dame.

-- Que puis-je faire? Je n'ai pas le temps de la soigner, et
d'ailleurs, nous quittons la maison dans quelques jours.

-- Eh bien! reprit madame Charles, laissez-la-moi. Je me charge
d'elle.

-- Vrai? demanda madame Perlet d'un air de doute, vous voulez
faire cela?

-- Oui, et je suis une bonne garde malade, je m'y connais, j'en
ai eu entre les mains dans mon temps! Cette petite m'a soigne
aussi bien qu'une enfant de son ge peut le faire; maintenant
qu'elle est malade et que je suis  peu prs gurie, je ne la
laisserai pas aller  l'hpital.



XVII



Il n'y a que les pauvres gens pour savoir que rien n'est
impossible. Madame Perlet avait trouv une place pour Charlot
dans la petite arrire-loge o les enfants dormaient ensemble.
Coucher trois dans un petit lit  peine assez grand pour un, ce
n'est pas une affaire... Charlot, tant accoutum  tre plus au
large, donnait des coups de pied  tort et  travers, forait son
voisin de droite  rouler hors de la paillasse, son voisin de
gauche  se blottir tout au fond; mais ils dormaient tout aussi
bien l'un sur le plancher, l'autre aplati contre le mur. Charlot
rgnait donc en matre sur cette paillasse qu'il s'tait
approprie et dormait comme un roi, disait madame Perlet. Peut-tre
et-il t plus juste de dire qu'il dormait comme un gros
garon de cinq ans.

Madame Perlet lui avait enjoint de ne pas retourner dans la
chambre du quatrime en lui disant que Petite mre avait besoin
d'tre bien tranquille. Le premier jour cela alla bien jusque
vers le soir. La nouveaut, le plaisir d'tre avec d'autres
enfants, les petits services qu'il put rendre dans le mnage
firent passer le temps. La concierge monta trois fois dans la
journe pour voir comment allait la petite malade. Hlas! 
chaque visite le mal semblait avoir empir. Madame Charles
parlait de faire venir un mdecin; mais qui paierait la visite?
C'tait une grosse question  laquelle personne ne pouvait
rpondre, et on attendait.

Il faisait encore jour lorsque Charlot profita dune courte
absence de madame Perlet pour monter au quatrime. Il couta un
moment  la porte et n'entendit rien. Alors il entra, pensant que
sans doute il allait trouver sa soeur prte  lui sourire comme
de coutume.... mais elle le regarda sans paratre le voir et ne
lui parla pas. Pourtant elle avait des couleurs sur ses joues,
beaucoup plus de couleurs que d'habitude. Ses yeux grands ouverts
taient brillants, elle ne devait plus tre malade. Charlot
s'approcha d'elle et toucha sa main qui jouait fivreusement avec
la couverture.

-- Petite mre, dit-il, lve-toi, je m'ennuie sans toi. Pourquoi
est-ce que tu restes ainsi dans le lit?

La malade ne rpondit pas. Elle le regardait avec des yeux
toujours plus fixes qui lui faisaient presque peur.

-- Petite mre, reprit-il, tu ne dois pas me laisser seul! tu
dois prendre soin de moi!... Entends-tu? lve-toi!...

Avait-elle compris? Ses lvres tremblaient, une lueur
d'intelligence brilla dans ses yeux; elle essaya de se soulever
et demanda:

-- Charlot, as-tu mang?

-- Oui. Madame Perlet m'a donn  manger.

-- Est-ce qu'il y a bien longtemps que je suis malade?

-- Oui, tu m'as laiss tout seul tout le jour... Madame Perlet
dit qu'il faut te laisser tranquille, mais moi je ne veux pas...
Je veux que tu te lves et que tu prennes soin de moi; tu n'es
plus malade  prsent.

Accoutume comme elle l'tait  cder  tous les dsirs de son
frre et  ne vivre que pour lui, la pense qu'elle l'avait
abandonn pendant toute une journe  des trangers pntra
jusqu' son cerveau affaibli et lui causa une souffrance
inexprimable. Elle fit un effort suprme pour se lever, mais
retomba en arrire en disant d'une voix suppliante:

-- Charlot, je ne peux pas!...

Et elle recommena  divaguer, interrompant ses paroles sans
suite par des cris dchirants qui attirrent bientt madame
Charles tout pouvante.

-- Que fais-tu ici? dit-elle  Charlot qui restait prs du lit
l'air constern, ne sachant s'il devait se fcher ou avoir peur.
C'est toi qui l'agites ainsi. Je l'avais laisse bien tranquille
et assoupie. Qui t'a permis de venir ici? Allons, descends tout
de suite et ne t'avise pas de remonter...

Comme le pauvre petit, partag entre l'irritation et le chagrin,
commenait  descendre l'obscur escalier, elle le rappela.

-- Si tu es capable d'tre bon  quelque chose va dire  madame
Perlet qu'elle aille tout de suite chercher un mdecin, entends-tu?
Dis-lui que ta soeur est bien mal et que c'est moi qui paierai.
Allons, va!...

-- Est-elle donc beaucoup plus mal, ta soeur? demanda M. Perlet
qui venait de rentrer.

-- Non, rpondit Charlot, elle tait toute rouge et elle voulait
se lever pour venir avec moi, et puis tout  coup, elle a dit
qu'elle ne pouvait pas et elle s'est mise  crier. Je ne sais pas
pourquoi elle crie, je ne lui ai pas donn de coups...

-- Comment, Charlot?... qui pourrait lui donner des coups quand
elle est si malade?

-- Je ne lui en ai pas donn, reprit le petit garon, mais je lui
ai dit que c'tait goste de rester ainsi dans son lit et de ne
pas prendre soin de moi... Alors elle a cri qu'elle ne pouvait
pas et la vieille dame est venue et elle a dit qu'il faut
chercher un mdecin et qu'elle paiera.

-- J'y vais, dit le cordonnier, et je ramnerai le meilleur du
quartier. Ah! tu lui as dit qu'elle est goste... Eh bien, tu
mrites que le bon Dieu te la prenne; alors tu sauras peut-tre
ce qu'elle vaut.

-- Je ne veux pas qu'il la prenne, dit Charlot. Demain elle sera
gurie et alors elle pourra se lever et elle prendra soin de moi.
Je n'aime pas qu'elle soit malade...

-- Tu es un fameux goste, mon garon, mais peut-tre est-ce un
peu la faute de ta soeur. Allons! je ne veux pas perdre une
minute. Il faut d'abord la gurir, aprs nous tcherons de la
corriger de son dfaut de te gter.

Malgr la dfense de madame Perlet, Charlot profita encore d'une
courte absence pour remonter au quatrime. Il s'assit sur la
dernire marche de l'escalier et attendit. On n'entendait plus
que de loin en loin un gmissement. L'enfant avait mis ses bras
sur ses genoux et y appuyait sa tte: il tait dans l'obscurit
et rien ne venait le distraire de ses penses. Peut-tre
n'taient-ce pas prcisment des penses; il tait trop jeune
pour cela, mais il voyait passer des tableaux devant ses yeux. Il
se voyait lui-mme  tous les moments de sa petite vie, toujours
avec Petite mre, toujours soign, protg, caress, consol par
elle. Il commenait  comprendre un peu ce qu'elle avait t pour
lui, mais il y avait une chose qu'il ne comprenait pas encore,
c'tait combien il avait t, lui, exigeant, goste, volontaire.
Il ne le comprenait pas du tout, et pourtant son petit coeur
s'attendrissait peu  peu et il pensait qu'il voulait lui faire
un plaisir. Il se rappela qu'elle lui donnait sa part  elle des
rares friandises qui lui taient tombes en partage; si ce
n'tait pas le tout, au moins la meilleure moiti. Cela lui avait
sembl tout naturel, mais maintenant il voulait lui donner
quelque chose  son tour. En songeant ainsi, il s'assoupit, et
comme personne ne passait, il ne fut pas drang jusqu'au moment
o un bruit de voix le tira de son sommeil.

-- Encore un tage, Monsieur, disait la voix de madame Perlet.

Elle montait avec une petite lampe prcdant un monsieur dont les
chaussures craquaient. Ce dtail fut le premier qui attira
l'attention de Charlot. Il avait toujours envi les personnes qui
ont le bonheur de possder des chaussures qui craquent, et Petite
mre lui avait plus d'une fois promis qu'il en aurait lorsqu'elle
serait assez riche pour lui en acheter. Charlot tait persuad
que c'taient des chaussures toutes spciales, que les gens
riches pouvaient seuls se procurer, et qui cotaient d'autant
plus cher qu'elles faisaient plus de bruit. Il se recula tout
contre le mur et regarda attentivement l'heureux possesseur des
chaussures de ses rves.

-- Nous y voici, Monsieur, dit encore madame Perlet, et au mme
moment elle se heurta  Charlot qu'elle n'avait pas aperu, la
lumire de la lampe ne tombant pas sur lui.

-- Ah! dit-elle, c'est toi! Que fais-tu ici?... Va vite te mettre
au lit.

Mais elle ne pouvait pas s'arrter pour s'assurer de son
obissance, et Charlot, qui aimait  faire sa volont, rsolut
d'attendre  la mme place qu'on sortt de la chambre. Il avait
bien devin que c'tait le mdecin qui venait de passer  ct de
lui.

La visite fut longue, si longue mme que Charlot avait referm
les yeux et recommenc  rver sans tre prcisment endormi,
lorsque la porte se rouvrit; il se hta de se cacher dans un
angle du mur, car il avait peur que madame Perlet ne le grondt.

-- La trouvez-vous bien mal, Monsieur? demanda-t-elle au mdecin.

-- Elle est trs-malade, mais il y a encore de l'espoir. C'est
une petite nature puise, sans cela il y aurait plus de
ressources.

-- Vous croyez qu'elle mourra? demanda encore la concierge d'une
voix mue.

-- Je ne puis rien dire, tout dpend de la constitution de
l'enfant. Est-elle orpheline?

-- Elle a son pre, Monsieur, mais il est  l'hpital, bien
malade.

-- Et qui la soigne? Vous ne pouvez y suffire.

-- C'est la vieille dame que vous avez vue, une voisine.

-- Je reviendrai demain. Ayez soin que l'on fasse tout ce que
j'ai ordonn. C'est peu de chose, du reste.

Un seul mot avait frapp Charlot: "Croyez-vous qu'elle mourra?"
Il savait, bien qu'il ne pt s'en souvenir, que sa mre tait
morte et qu'on l'avait mise dans la terre, et que personne ne
l'avait jamais revue... Et Petite mre, si elle mourait, la
mettrait-on aussi dans la terre? Non, il ne le permettrait pas.
Il avait vu bien des fois des cercueils, et on lui avait dit ce
que c'tait, et jamais il ne permettrait qu'on mt Petite mre
dans une de ces vilaines botes. Il allait entrer auprs d'elle
pour le lui dire et lui promettre que jamais il ne la laisserait
traiter de cette manire, quand la voix de madame Perlet se fit
entendre, l'appelant du bas de l'escalier; il n'osa pas dsobir.
Bientt aprs Charlot dormait entre ses deux infortuns camarades
de lit, et il ne se passa pas beaucoup de temps avant qu'il et
pris la place qui lui appartenait, non pas peut-tre du droit du
plus fort, car les deux garons taient plus grands que lui, mais
du droit du plus goste.

Petite mre eut une nuit moins agite. Elle tait un peu mieux le
lendemain, mais d'une faiblesse extrme. Monsieur Perlet avait
trouv du travail: c'tait peu de chose, mais il semblait que la
mauvaise chance ft lasse de le poursuivre, et sa femme en tait
toute remonte. Dans sa joie elle acheta pour Charlot et pour son
plus petit un bton de chocolat. En voyant cette munificence,
Charlot comprit que le moment tait venu de mettre en action sa
bonne rsolution. Le chocolat tait l dans sa main, il pouvait
immdiatement en faire le sacrifice  sa soeur. Sans doute il lui
et t plus agrable de le manger sans un moment de retard, et
de s'en barbouiller  coeur joie la figure et les mains; il le
porta mme plusieurs fois  sa bouche et en sua "un tout petit
peu". Mais il se souvint que Petite mre lui avait bien souvent
tout donn sans rien garder pour elle, et cette pense le
fortifia contre la tentation. Lorsqu'il vit madame Perlet occupe
dans son mnage, il monta en hte au quatrime et entra tout
droit dans la chambre. Petite mre tait tendue toute blanche et
le regarda, mais sans faire un mouvement. Elle le reconnaissait
bien, mais sa faiblesse tait si grande que mme dire: Bonjour
Charlot, lui et paru impossible. Le petit garon s'approcha du
lit et mit le bton de chocolat dans la petite main qui reposait
sur la couverture; cette pauvre main inerte ne se referma pas
pour le saisir.

-- C'est pour toi, Petite mre, dit-il, je te le donne.

Point de rponse.

-- Mange-le, je l'ai gard pour toi.

Et comme elle ne faisait toujours aucun mouvement, il se dressa
sur la pointe des pieds et essaya de lui mettre le chocolat dans
la bouche. Petite mre serra les lvres et dtourna un peu la
tte. Charlot fut choqu.

-- Petite mre, dit-il, c'est trs-mal! Je t'ai gard mon
chocolat et tu ne veux pas le manger. Tu n'es pas gentille, et
puisque tu fais comme cela, quand je serai grand je ne te
donnerai rien, tu verras... Tu es bien meilleure quand tu n'es
pas malade; je ne t'aimerai plus si tu continues. Pourquoi ne me
parles-tu pas?

-- Je ne peux pas, Charlot, rpondit d'une voix faible la pauvre
enfant que son amour pour son frre rendit capable de cet effort.

-- Tu peux bien manger le chocolat... Gote-le...

-- Non, non, je t'en prie...

-- Eh bien, dit-il en retirant son cadeau d'un air offens, je
vais te dire ce que je ferai. Quand tu seras morte je te
laisserai mettre dans la terre, et alors tu ne reviendras plus
jamais.

-- Qu'est-ce que tu dis, malheureux enfant? s'cria madame
Charles qui tait entre sans bruit aprs avoir pourvu au repas
de son chat. Es-tu fou de venir lui parler de choses
pareilles!... Va-t'en et ne remets pas les pieds ici!...

-- Il ne voulait pas me faire de peine, murmura Petite mre.

Elle ne put en dire davantage, mais son regard suppliant suivait
la vieille dame tandis qu'elle mettait assez brusquement Charlot
 la porte. Celui-ci se consola un peu dans l'escalier en
mangeant son chocolat.

Il avait vu ses bonnes intentions repousses et mconnues, il se
sentait le droit d'tre froiss et mcontent. Petite mre,
pensait-il, aurait bien pu manger le chocolat, c'tait mauvaise
volont toute pure de sa part, et quand elle savait qu'il l'avait
gard tout exprs pour elle!... Eh bien, maintenant il ne lui
garderait plus rien, il mangerait tout, oui, tout. -- Il y avait
dans cette rsolution un certain adoucissement  sa peine, et
puis le chocolat tait bon. Mais comme il fut vite fini!... En
arrivant  la dernire marche il ne lui en restait plus rien
qu'une petite moustache.

Quand le mdecin eut fait sa seconde visite, Charlot demanda 
madame Perlet:

-- Est-ce qu'il a dit que Petite mre sera bientt morte?

-- Comment peux-tu parler ainsi? rpondit la concierge tonne.
Est-ce que cela ne te ferait donc pas de peine si ta soeur
mourait?

-- Si, dit-il, mais je ne la laisserai pas mettre dans la terre;
alors elle restera tout de mme avec moi si elle _mourt_.

-- Que veux-tu dire, petit?

-- Je dis que, quand mme elle n'a pas t gentille et qu'elle
n'a pas voulu manger le chocolat, je ne permettrai pas qu'on la
mette dans la terre comme notre maman, et alors elle sera encore
avec moi.

-- Mon pauvre Charlot, tu ne sais pas ce que c'est que de mourir.
Si elle meurt elle ne pourra pas rester avec toi, elle ira auprs
du bon Dieu.

-- Non, puisqu'elle ne sait pas o il est.

-- Il est dans le ciel.

-- Mais on ne peut pas y aller, il n'y a pas d'escalier!...

-- Tu ne peux comprendre cela, mon pauvre Charlot, mais tu peux
bien te dire une chose, c'est que si elle meurt tu auras perdu
une bonne soeur. Je ne sais pas si elle a vol ou non, mais je
sais qu'elle prenait soin de toi comme une vraie petite mre
aurait pu le faire. Elle t'aimait bien.

Involontairement, elle mettait Petite mre au pass, et pourtant
le mdecin n'avait pas dit qu'il n'y avait plus d'espoir.

-- Oui, rpondit Charlot, mais pourquoi n'a-t-elle pas voulu
manger le chocolat que j'avais gard pour elle?

-- Tu as essay de lui faire manger ton chocolat?...

-- Oui, mais elle n'a pas voulu.

-- Je le crois bien. Cela l'aurait peut-tre fait mourir tout de
suite. Quand on est si malade on ne peut pas manger du chocolat.

-- Oh! mais moi j'en mangerais quand mme je serais bien malade,
dit Charlot en passant encore sa langue sur ses lvres.

-- Petit gourmand!... Maintenant coute bien ce que je dis: Ne va
pas fatiguer ta pauvre soeur, laisse-la bien tranquille et
demande au bon Dieu de la gurir.

-- Puisque je ne le connais pas! rpliqua le petit garon d'un
ton boudeur.

-- Il t'entendra si tu es sage, mais si tu dsobis il ne
t'coutera pas. Il n'aime pas les mchants enfants.

-- Est-ce qu'il aime Petite mre?

Madame Perlet hsita, puis elle rpondit: Oui.

-- Alors il voudra la prendre, et moi j'aime mieux qu'elle reste
avec moi.

-- Eh bien, ne va plus la tourmenter et lui faire manger du
chocolat... Souviens-toi qu'il faut qu'elle soit bien tranquille.

Il y avait eu dans la maison une raction en faveur de Petite
mre, c'est--dire que ceux qui s'taient montrs le plus
svres, maintenant qu'on la savait bien malade, avaient un
retour de piti pour la pauvre enfant et demandaient avec intrt
de ses nouvelles. Une voisine lui apporta une tasse de bouillon,
une autre demanda  la veiller, mais madame Perlet, qui devait
bientt quitter la maison, dclara qu'elle s'en chargeait jusqu'
son dpart. C'tait, comme le disait son mari, une vaillante
femme qui ne mnageait pas sa peine.

Cette nuit-l, lorsqu'elle fut seule avec Petite mre, celle-ci
lui dit:

-- Si je meurs, est-ce que Charlot pourra rester avec vous
jusqu' ce que le pre revienne?

-- Tu ne mourras pas, ma fille, rpondit la bonne concierge en
lui caressant la main.

-- Je ne sais pas, mais le voulez-vous?...

-- Oui, nous prendrons soin de lui jusqu' ce que ton pre
revienne, tu peux compter sur nous.

-- Merci, dit l'enfant, et elle referma les yeux.

Madame Perlet la regarda un moment d'un air d'hsitation. Une
question lui brlait les lvres, mais elle ne savait pas si
c'tait le moment de la faire.

Enfin elle se pencha sur elle et lui dit tout bas:

-- Dis-moi la vrit As-tu pris la croix d'or?

-- Non, rpondit Petite mre ouvrant ses grands yeux srieux et
les attachant sur elle.

-- Enfant, si tu savais que tu dois mourir aujourd'hui, que
rpondrais-tu?

-- Je dirais non, rpondit-elle encore.

-- Je te crois, ma fille, lui dit madame Perlet en l'embrassant.

Et elle s'assit prs du lit tenant la petite main brlante dans
la sienne.



XVIII



Quittons maintenant la chambre nue o Petite mre est tendue sur
son lit de souffrance, l'escalier noir que Charlot monte si
souvent et sur lequel ouvrent tant de portes qui laissent
entrevoir des intrieurs aussi misrables que le sien. Eloignons-nous
pour un moment de la pauvre maison o s'est passe jusqu'ici
la plus grande partie de cette histoire, et entrons dans une
demeure bien diffrente. C'est un joli htel situ entre une cour
qui ouvre sur un boulevard extrieur et un jardin dont les beaux
ombrages attirent les regards de tous ceux qui en longent les
murs. Nous passons d'un vestibule orn de plantes vertes  un
salon lgant qui communique avec une serre. De tous cts l'air
et la lumire entrent  flots, les yeux se reposent sur la
verdure de la pelouse et des massifs, les oreilles sont charmes
par le murmure rafrachissant d'un jeu d'eau, et des centaines
d'oiseaux chantent dans les arbres en fleurs. Quiconque serait
transport de la triste maison que nous venons de quitter dans
cette ravissante habitation pourrait certainement se croire dans
un paradis.

Cette maison tait celle d'Edith Grandville, et c'tait bien
vraiment une sorte de paradis, car ceux qui l'habitaient
s'aimaient et taient heureux.

Ils n'taient que trois et quelques domestiques pour remplir
cette maison et ce beau jardin. Edith n'avait ni frre ni soeur.
C'tait son seul chagrin, mais elle n'y pensait pas souvent et
lorsqu'elle y pensait, elle ne s'en plaignait jamais de peur de
faire de la peine  sa mre. Madame Grandville avait eu plusieurs
enfants tous morts trs-jeunes; Edith, la dernire, tait la
seule qui et dpass l'ge de sept ans. Elle en avait maintenant
plus de dix et elle tait si frache et si bien portante que sa
mre commenait  se rassurer pour elle. Et cependant souvent
encore une inquitude lui traversait le coeur comme une lame
aigu, et elle serrait la petite fille dans ses bras comme si
quelqu'un avait voulu la lui arracher. Edith, dans ces moments-l,
regardait sa mre avec tonnement, puis elle l'embrassait en
riant, et madame Grandville, la voyant si gaie, ne savait plus
elle-mme d'o lui tait venue cette impression d'effroi, si ce
n'est l'excs mme de sa tendresse pour cette enfant.

Chacun dans la maison aimait Edith; elle en tait le plus beau
rayon de soleil. Jamais elle n'avait rencontr dans ce monde
autre chose que la bienveillance et l'affection. Nous savons dj
qu'elle tait la favorite de ses matres; elle l'tait aussi de
ses compagnes; il n'y avait pas jusqu'au mendiant  qui elle
donnait un sou qui ne la remercit avec un sourire. C'est qu'elle
avait elle-mme un sourire joyeux et des manires gracieuses qui
panouissaient tous les coeurs.

Le jeudi matin tait revenu, car une semaine seulement s'tait
coule depuis qu'Edith avait donn sa pice d'or.

-- Maman, dit-elle  madame Grandville qui crivait, si nous
allions encore aujourd'hui rencontrer Fleurette!

-- Fleurette! que veux-tu dire, mon enfant?

-- Tu sais bien, la petite fille que j'ai appele ainsi, parce
que je ne sais pas son nom.

-- Ah! oui, je me rappelle... Mais ce n'est pas probable qu'elle
se retrouve au mme endroit,  moins que ce ne soit dans l'espoir
de te rencontrer encore.

-- Si nous la retrouvons, tu me laisseras lui parler, maman?...

-- Je lui parlerai moi-mme, ma fille.

-- Il faudra lui parler trs doucement, parce qu'elle est timide.

-- Tu crois donc que je lui ferai peur?

-- Oh! non, maman, mais elle n'osera peut-tre pas te rpondre
comme  moi, parce que tu es une dame, tandis que moi je suis une
petite fille comme elle.

-- Comme elle!... rpta madame Grandville, en regardant sa
fille; pauvre petite!... elle ne te ressemble gure, si je m'en
souviens bien.

-- C'est vrai, maman, elle tait si ple, si maigre et si
pauvrement vtue... Oh! pourquoi est-ce que tout le monde n'est
pas heureux comme nous?...

Elle soupira et sa mre s'empressa de dtourner la conversation,
car elle n'aimait pas  voir Edith s'attrister.

-- Es-tu prte pour ton cours?

-- Oui, tout  fait prte.

-- Eh bien, ma chrie, pendant que j'achve mes lettres, mets-toi
au piano et tudie jusqu' ce qu'il soit temps de t'habiller pour
djeuner. Nous partirons un peu plus tt que la dernire fois,
car c'est dsagrable d'arriver en retard.

Edith alla en dansant dans le grand salon o tait le piano. Elle
aimait beaucoup la musique et, comme elle recevait d'excellentes
leons, elle tait dj capable de faire plaisir  ceux qui
l'entendaient. Elle tudia un morceau qu'elle aimait, et juste au
moment o elle pensait qu'elle le savait maintenant assez bien
pour le jouer  son pre, la femme de chambre vint l'appeler pour
faire sa toilette.

Encore une danse lgre tout au travers du vestibule et tout le
long de l'escalier, et Edith entra en chantant dans sa chambre,
cette jolie chambre bleue o nous l'avons vue s'endormir. Sa robe
tait tale sur le lit, tout tait prpar pour elle.

-- Est-ce que je ne dois pas mettre une robe blanche aujourd'hui?
demanda la petite fille.

-- Madame a dit que l'air est un peu plus frais et qu'elle
prfre que vous mettiez une robe moins lgre, Mademoiselle,
rpondit la femme de chambre qui tait toute nouvelle dans la
maison.

-- Cela m'est bien gal au fond, toutes mes robes sont jolies.

Et elle commena sa toilette en chantant toujours.

-- On dirait que vous voulez rivaliser avec les oiseaux du
jardin, dit Flicie en riant.

-- Ah! ils chantent mieux que moi. Quand je serai grande,
j'apprendrai  chanter, maman me l'a promis, mais eux savent
chanter sans leons. Qui sait, pourtant?... Peut-tre qu'ils s'en
donnent entre eux. Les jeunes apprennent des vieux... Ce serait
drle d'assister  une leon d'oiseaux. Je voudrais bien savoir
s'ils sont svres, les professeurs... Monsieur le Merle et
madame la Fauvette doivent donner d'excellentes leons, mais
elles sont trop chres pour les moineaux. Voil pourquoi ils ne
savent rien, les pauvres petits.

Ainsi babillait l'heureuse petite fille, pendant que Flicie
l'habillait. Comme celle-ci lui mettait ses bottines et allait
les boutonner, Edith s'aperut qu'elle tait trs-ple et
paraissait souffrir.

-- Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

-- Oh! rien. Un peu mal  la tte seulement.

-- Je ne veux pas que vous vous baissiez ainsi pour me mettre mes
bottines, je suis sre que cela vous fait trs mal. Donnez-moi le
crochet, je saurai bien les boutonner moi-mme.

-- Oh! Mademoiselle Edith, dit la pauvre fille tonne, car elle
n'avait point t accoutume  tant d'gards, madame serait peut-tre
fche si elle vous voyait vous chausser vous-mme.

-- Maman! oh! non, soyez tranquille.

Aprs ce petit incident, Flicie dclara  qui voulait l'entendre
qu'elle n'avait jamais vu une petite demoiselle aussi aimable. Ce
n'est vraiment pas difficile de gagner les coeurs.

Lorsque la mre et la fille sortirent ensemble il faisait un
temps radieux. Edith tait joyeuse et avait peine  marcher
raisonnablement. Il lui et t plus facile de sauter et de
courir, mais il fallait obir  l'tiquette; dans une rue de
Paris il n'est pas admis que des jeunes demoiselles, mme de dix
ans seulement, se livrent  leurs bats comme les chevreaux dans
les prairies, aussi Edith suppliait sa mre de la mener bientt 
la campagne o elle pourrait sauter et s'amuser en libert.

Au milieu d'un plan charmant pour le jour suivant, elle s'arrta
tout  coup, le regard fix sur un point encore loign. Sa mre
en suivit la direction pour voir ce qui la proccupait si
fortement, mais elle n'aperut qu'un petit garon debout, appuy
contre un mur.

-- Qu'est-ce que tu regardes donc? demanda-t-elle.

-- Maman, c'est... Oui, je crois que c'est le petit garon qui
tait avec Fleurette, du moins il lui ressemble beaucoup, et
puis, vois-tu? il est juste  la mme place o ils taient quand
je leur ai parl. Mais pourquoi est-il tout seul?

-- Comment peux-tu le reconnatre?

-- Oh! je le reconnais parfaitement. Il a une tte toute frise
et une bonne petite figure toute ronde. Maman, je veux lui
parler...

-- Pourquoi, ma fille? tu ne peux pas parler  tous les petits
gamins de la rue.

-- Non, mais celui-l tait avec Fleurette. Permets-le-moi, je
t'en prie!

-- Eh bien! j'irai avec toi.

Elles s'avancrent vers le petit garon qui les regarda d'abord
d'un air tonn, mais bientt sa figure s'illumina car il avait
reconnu "la petite dame".

-- N'est-ce pas toi qui tais ici il y a huit jours avec
Fleurette? demanda Edith en le regardant attentivement.

-- Non, j'tais avec Petite mre.

En entendant cette rponse, Edith parut fort dsappointe, mais
elle reprit:

-- C'est pourtant bien toi, je te reconnais. Ne t'en souviens-tu
pas? Je t'ai rencontr ici avec elle.

-- Je m'en souviens bien. Nous tions  nous deux, Petite mre et
moi, et vous lui avez donn une belle pice de cinquante centimes
en or.

-- C'est cela!... cria joyeusement Edith, mais comment donc
s'appelle la petite fille qui tait avec toi?

-- Elle s'appelle Petite mre. C'est ma soeur.

-- Petite mre!... rpta Edith avec surprise, et o est-elle
aujourd'hui?

-- Elle est malade, bien malade. Ils disent que c'est parce
qu'elle a eu tant de chagrin  cause de la pice de cinquante
centimes.

-- Comment, tant de chagrin? Que veux-tu dire?...

-- On a dit qu'elle avait vol la croix d'or, et elle pleurait,
Petite mre, et elle disait: Je n'ai pas pris la croix d'or. Mais
personne ne voulait la croire. Alors elle a t triste, triste...
et elle est devenue bien malade... et  prsent elle ne peut pas
mme manger de chocolat...

Ce rcit n'tait pas trs intelligible.

-- Qu'est-ce qu'il veut dire, maman? demanda Edith d'un air de
dtresse profonde.

-- Je n'en sais rien, ma fille. Qu'est-ce que c'est que cette
croix d'or?

-- C'est la croix d'or  Sylvanie, rpondit Charlot. Ils disent
que Petite mre l'a prise, mais ce n'est pas vrai, elle ne l'a
pas prise!... Petite mre m'a dit que la croix d'or est au cou de
la chvre, et elle m'a dit aussi que le chat le sait bien,
qu'elle ne l'a pas prise. Et le bon Dieu aussi le sait, mais il
ne veut pas le dire. Et alors tout le monde croit qu'elle est une
voleuse, et elle a tant de chagrin!...

C'tait de plus en plus incomprhensible. Madame Grandville eut
un instant l'ide de laisser draisonner le petit garon, sans
plus s'inquiter de son histoire impossible, et d'emmener Edith 
son cours, mais celle-ci rsista.

-- Maman, te rappelles-tu que tu m'as dit que je lui aurais
peut-tre fait beaucoup de mal en lui donnant ma pice d'or? Si
c'tait vrai?...

Ce mot fut comme un trait de lumire pour madame Grandville.

-- Tu as raison, ma fille, et si tu as fait du mal sans le
vouloir, nous devons tcher de le rparer. Mais nous ne pouvons
nous arrter plus longtemps maintenant. Ecoute, petit, veux-tu me
promettre d'tre ici dans deux heures?... tu nous attendras 
cette place o nous sommes,. Sauras-tu y revenir?...

-- Je vais rester, rpondit l'enfant en s'asseyant sur une marche
d'escalier.

-- Mais ce sera long, tu t'ennuieras...

-- Non. Petite mre est malade, on me dfend d'entrer dans la
chambre, j'aime autant tre ici. On m'avait dit d'aller 
l'hpital, mais je n'ose pas entrer dans cette grande maison.

-- Qui est-ce qui est  l'hpital?

-- Le pre.

-- Et ta maman?

-- Je n'ai pas de maman, rpondit l'enfant de ce ton indign
qu'il prenait lorsqu'on lui faisait une question qui lui semblait
oiseuse. Elle est morte, et Petite mre prend soin de moi, mais
maintenant qu'elle est malade elle me laisse seul et je
m'ennuie...

-- Eh bien, nous te trouverons ici, reprit madame Grandville. Je
vais t'acheter un petit pain pour t'aider  attendre.

-- Il est vident, se disait la mre d'Edith, qu'il y a l
quelque chose que nous ne pouvons comprendre. Cette accusation de
vol pourrait bien avoir eu pour cause le don imprudent de ma
petite fille; mais ce qui est singulier, c'est qu'il soit
question d'une croix d'or.

-- Maman, demanda Edith, qu'est-ce qu'il a donc pu vouloir dire
avec cette croix d'or qui est au cou d'une chvre?

-- C'est une histoire tout  fait absurde. Le pauvre petit ne
sait ce qu'il dit. Il est tout jeune d'ailleurs.

-- Il disait encore: Le chat le sait bien et le bon Dieu aussi,
mais il ne veut pas le dire.

Malgr son souci pour Fleurette, Edith ne pouvait s'empcher de
rire au souvenir de cette phrase.

Charlot fut fidle au rendez-vous. Madame Grandville et sa fille
le virent de loin  la place mme o elles l'avaient laiss. Si
Petite mre avait t avec lui elle lui aurait dit qu'il devait,
en les reconnaissant, se lever et venir au devant d'elles, mais
Charlot avait peu de politesse naturelle, et sa soeur n'tait pas
encore parvenue  lui en inculquer beaucoup.

Il resta donc tranquillement assis, attendant qu'on ft prs de
lui et mme alors il se contenta de regarder les deux dames d'un
air de connaissance.

-- Comment t'appelles-tu? lui demanda madame Grandville.

-- Je m'appelle Charlot.

-- Eh bien, Charlot, dis-moi o tu demeures.

Madame Grandville avait un agenda de poche et bien qu'elle ne
connt pas la rue qu'il nommait, elle s'assura qu'elle n'tait
qu' une petite distance.

-- Nous allons, dit-elle, prendre une voiture. Je te ramnerai 
la maison, Edith, et j'irai avec Charlot voir sa soeur.

-- Oh! maman, s'cria Edith consterne, et pourquoi pas moi
aussi?

-- Ma chrie, tu vas le comprendre. Cette petite est malade, nous
ne savons pas ce qu'elle a; c'est peut-tre une maladie
contagieuse. Je ne voudrais pour rien au monde t'exposer  un
pareil danger.

-- Mais, maman, je n'ai pas du tout peur de prendre la maladie.
Je t'en supplie, maman, emmne-moi!

Mais madame Grandville fut inflexible, il fallut se soumettre;
Edith fut ramene  la maison et le fiacre repartit aussitt
emmenant sa mre et Charlot. Celui-ci, pour la seconde fois de sa
vie, allait en voiture et il en jouissait silencieusement,
regardant de tous ses yeux les maisons et les boutiques qui
passaient si rapidement devant lui.

Plus d'une figure curieuse se montra  la fentre lorsque la
voiture s'arrta devant la pauvre maison; plus d'un regard tonn
suivit Charlot lorsqu'il en descendit accompagn d'une dame
lgante; plus d'un commentaire fut chang entre voisines sur
cet vnement extraordinaire.

Pendant ce temps madame Grandville entrait dans la loge o elle
ne trouvait que le cordonnier, car madame Perlet venait de monter
auprs de la petite malade. Lorsqu'il fut bien tabli par les
renseignements que donna le concierge que tout ce qu'avait dit
Charlot sur sa famille tait exactement vrai, madame Grandville
ajouta:

-- Pouvez-vous m'expliquer, Monsieur, ce que veut dire l'histoire
de vol que ce petit garon nous a faite d'une manire tout  fait
incomprhensible.

-- Voil ce que c'est, madame. La petite fille, qui est malade
maintenant, a rapport il y a huit jours une pice de dix francs
en disant qu'on la lui avait donne dans la rue. Il s'est trouv
qu'en mme temps une croix d'or avait disparu dans une maison o
elle avait t la veille. Vous devinez ce qui en est rsult.
Personne dans la maison n'a dout qu'elle ne ft la voleuse, si
ce n'est moi pourtant. Je suis persuad que cette affaire
s'expliquera. Les apparences sont contre elle, pauvre petite!...
mais elle n'est pas coupable, j'en ai la conviction.

-- Et vous avez raison, dit madame Grandville, car c'est ma
petite fille qui lui a donn, il y a huit jours, la pice de dix
francs.

-- Oh! Madame, s'cria le brave homme, vous m'tez un poids de
dessus le coeur, car je craignais qu'elle ne pt jamais se
justifier aux yeux des autres, la pauvre enfant!

Alors il raconta  madame Grandville l'histoire de Petite mre;
il lui dit combien elle tait dvoue  son petit frre, douce,
serviable, bonne pour tous, courageuse et endurante.

-- Elle est tombe malade de chagrin, ajouta-t-il, c'est une
chose certaine. Elle rpte sans cesse dans son dlire: "Le bon
Dieu sait bien que je ne l'ai pas prise, mais il ne veut pas le
leur dire." Et maintenant lorsqu'elle comprendra que son
innocence est prouve, elle se gurira sans doute.

-- Je voudrais la voir, dit madame Grandville qui avait les yeux
pleins de larmes.

-- Montez au quatrime, Madame, c'est la premire porte  droite.
Ma femme y est justement.

En gravissant l'troit escalier, la mre d'Edith se disait:

-- Je lui avais bien dit,  ma pauvre petite chrie, que son
imprudente gnrosit avait pu faire du mal, mais j'tais loin de
me douter qu'elle causerait un mal aussi terrible. Ma pauvre
Edith, quel chagrin elle en aura!



XIX



Madame Grandville avait rarement vu une aussi pauvre demeure que
cette chambre o elle entra. Sauf le lit avec sa mince paillasse
et sa couverture dchire, il n'y avait que la petite table de
sapin, la chaise sans dossier, une petite caisse qui servait de
sige aux enfants quand le pre tait l, le vieux panier dont
nous avons dj parl, et un tout petit pole en fonte dont le
tuyau passait par la chemine. Sur une planche on voyait un ou
deux ustensiles de mnage, deux assiettes, une tasse brche.
Deux clous plants au mur tenaient lieu d'armoire; le pantalon du
dimanche et quelques vieux vtements des enfants y taient
accrochs. C'tait vraiment la misre profonde.

Madame Charles avait apport de sa chambre une chaise pour
s'asseoir, et madame Perlet se tenait debout prs du lit
regardant la petite malade qui respirait pniblement. Toutes deux
restrent immobiles d'tonnement en voyant entrer la visiteuse.
Celle-ci s'approcha.

-- Je suis la mre de la petite fille qui a donn  cette pauvre
enfant une pice de dix francs, dit-elle.

Ce mot expliquait tout.

-- Ah! Dieu soit lou! s'cria madame Perlet. C'tait donc bien
vrai. Depuis cette nuit que je l'ai veille, la pauvre petite, je
le croyais... mais maintenant il faudra bien que tout le monde le
croie. Pauvre petit ange! comme elle serait heureuse si elle
pouvait vous entendre... Mais, voyez, depuis ce matin, elle n'a
pas boug plus que a... Elle est trs mal.

-- Quelle est sa maladie? demanda madame Grandville.

-- Je ne sais pas bien: le mdecin n'a rien dit. Elle n'a plus
beaucoup de fivre, mais c'est la faiblesse qui la tient. Elle
n'a pas pour deux sous de vie dans son pauvre petit corps.

-- Est-ce qu'elle prend des fortifiants?

-- Oui, une voisine a apport un peu de bouillon, je lui en fais
avaler des cuilleres... Le mdecin a parl de bon vin, mais o
le prendre?... Notre vin est trop aigre, et mme en le payant
vingt sous le litre nous n'en aurions pas d'assez bon.

-- Prend-elle volontiers ce qu'on lui donne?

-- Elle fait tout ce qu'on veut... C'est un petit ange du bon
Dieu... Croiriez-vous, Madame, que cette nuit, quand je pensais
qu'elle tait assoupie, elle m'a demand tout  coup si je
n'tais pas trop fatigue, et comme je lui disais: Non, ma fille,
ne t'inquite pas de moi, elle me dit: "Merci, vous tes bonne."
Si a ne vous fait pas venir les larmes aux yeux!... C'est bien
a qui m'inquite... Elle est trop bonne, cette enfant, elle ne
peut pas vivre.

-- Dieu ne reprend pas tous les enfants doux et aimants,
heureusement!.... dit madame Grandville.

-- Ah! rpondit madame Perlet en secouant la tte, j'ai toujours
vu que les meilleurs s'en vont.

Les trois femmes groupes prs du lit regardaient ce petit visage
ple et immobile. Elles ne s'taient jamais vues avant ce moment-l,
mais elles ne se sentaient pas trangres les unes aux
autres. Un mme sentiment de piti attendrie les pntrait.

Madame Perlet, la plus expansive, reprit aprs un moment de
silence:

-- Je m'en veux de l'avoir souponne. Mon mari me le disait
bien, pourtant, qu'elle n'avait rien fait de mal... mais je ne
voulais pas le croire.

-- Tant qu' moi, dit madame Charles, du moment que mon chat
avait confiance en elle j'tais bien tranquille. On trompe les
gens, mais on ne trompe pas les btes. Si vous voyez qu'un animal
se trouve bien auprs de quelqu'un, homme ou enfant, et qu'il
recherche ses caresses, vous pouvez tre sr que c'est de la
bonne espce. Minet y voit plus clair que moi, je vous en
rponds. Vous m'aviez dit de me mfier, madame Perlet, mais je
l'ai cout plutt que vous, et vous voyez que j'ai eu raison.

Ces paroles expliquaient  madame Grandville une des mystrieuses
phrases de Charlot: "Elle dit que le chat le sait bien." Elle ne
put s'empcher de sourire et passa sa main sur le front moite de
l'enfant.

Pauvre petite! Quel contraste entre sa vie de misre et
l'heureuse vie d'Edith! Elles avaient le mme ge, l'une si
frle, si chtive, l'autre si frache, si lance, si brillante
de sant... Quelle diffrence! et pourtant au fond toutes deux
vivaient de la mme vie, celle de l'amour.

Madame Grandville s'loigna en promettant de revenir bientt.
Elle s'en alla le coeur plus mu qu'elle ne l'avait peut-tre
jamais eu en prsence d'une misre, et non-seulement plein de
compassion pour la petite malade, mais aussi d'admiration pour
ces deux pauvres femmes qui donnaient leur temps, leurs forces,
leur sommeil  une trangre, sans avoir l'air d'y attacher la
moindre importance.

-- C'est la vraie charit, cela, se disait-elle, celle qui donne
non le superflu, mais le ncessaire, celle dont Jsus a dit:
"Celle-ci a donn de sa disette."

Edith attendait sa mre avec une impatience fivreuse. Elle lui
fit tout raconter et rpta dix fois les mmes questions tant
elle tait avide de dtails. Lorsque madame Grandville lui
dcrivit la chambre o elle avait trouv Fleurette, sa figure
s'attrista; elle n'avait jamais rien suppos de pareil.

-- Et son lit? demanda-t-elle.

-- C'est une paillasse sur les planches d'un vieux bois de lit.
La pauvre enfant doit tre aussi mal couche que possible, mais
elle n'est pas gte car, avant l'accident de son pre, elle
couchait sur un tas de paille dans un recoin sombre.

-- Oh! maman, c'est affreux!...

Quand madame Grandville en vint  Petite mre elle-mme et
qu'elle dcrivit cette petite figure immobile, ces grands yeux
ferms et tout cerns de noir, ces traits plis et contracts par
la souffrance, Edith clata en sanglots.

Madame Grandville s'arrta. Elle s'tait laiss entraner par sa
propre sympathie et avait oubli sa crainte d'exposer sa fille 
des impressions tristes. Voulant la distraire de son chagrin elle
lui proposa de lui aider  prparer ce qui pourrait tre utile 
la petite malade.

-- Oh! oui, maman! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir?...

-- Nous voulons d'abord chercher ce qui peut lui faire du bien,
et si nous parvenons  lui rendre un peu de force, alors on
pourra songer  lui faire plaisir. Pour le moment ce serait bien
inutile. Va demander  Flicie un panier et apporte-le-moi  la
salle  manger.

Edith s'empressa d'obir.

-- Maintenant, maman, qu'allons-nous y mettre?

-- La seule chose qu'elle puisse prendre dans l'tat o elle est,
c'est un peu de bouillon et de bon vin. Demande pour moi  la
cuisinire un demi-litre de son bouillon. Il tait excellent
aujourd'hui. Pour demain nous lui ferons un consomm.

Toute joyeuse de s'employer pour Fleurette, Edith courut  la
cuisine. Il fallut expliquer  la cuisinire pourquoi on lui
demandait du bouillon. Lorsqu'elle eut entendu l'histoire un peu
confuse que lui fit la petite fille, elle fut tout empressement
pour la servir de son mieux.

-- Maintenant, dit madame Grandville, nous allons encore mettre
dans le panier quelque chose pour les deux gardes-malades: du
caf et du sucre. Puisqu'elles veillent c'est sans doute ce qui
leur conviendra le mieux. Je vais y joindre une couverture chaude
et lgre pour la malade, et nous leur enverrons cela tout de
suite. Flicie le portera sans doute volontiers, ce n'est pas
bien loin...

-- Ne pourrais-je pas aller avec elle?

-- Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera
en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.

Ce soir-l, M. Grandville devait rester  la maison aprs le
dner. Edith tait bien joyeuse car son pre avait tant
d'occupations que c'tait une fte chaque fois qu'il annonait
une soire de famille. Et ce jour-l cette perspective tait
d'autant plus dlicieuse qu'elle avait tudi pour lui un morceau
de piano, et qu'elle avait  lui raconter tant de choses qu'il
lui et sembl impossible d'attendre un jour de plus.

Aprs le dner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil,
celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce
qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure  donner 
la vie de famille.

-- Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?

-- Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne
sors pas?

-- Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou
bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour
moi.

-- Je te donne tout mon temps jusqu' ce que tu ailles te
coucher. Pour aujourd'hui le journal te cde la place... Es-tu
contente?

-- Quel bonheur! J'ai tant de choses  te dire, papa.

-- Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano  me
jouer.

-- Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai
normment de choses  te raconter.

-- Eh bien, je suis prt  recevoir cette avalanche. Qu'est-ce
que c'est donc que cette multitude de choses que tu as  me
dire?...

-- Tu verras...

-- Sont-elles gaies ou tristes?

-- Je crois qu'elles sont tristes, rpondit Edith, aprs un
instant de rflexion.

-- Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses
gaies.

-- Il y en a peut-tre qui te feront rire, papa, rpliqua Edith,
qui pensait  Charlot et  ses drles de propos, mais pourtant
c'est plutt triste que gai. J'ai beaucoup  te raconter et aussi
beaucoup  te demander.

-- Des questions profondes qui mettront ma science en dfaut,
comme lorsque tu voulais savoir, quand tu tais petite, si les
anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir...

-- Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte  prsent.

-- Eh bien, dit la mre, si tu commenais par la musique?...
Ensuite vous pourrez causer tout  votre aise.

Le morceau de piano tait joli et le pre en fut enchant.

-- Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as
fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une
sage modration; j'ai dit un _petit_ cadeau, tu sais.

Edith rflchit, puis elle rpondit:

-- Mais, papa, je n'ai envie de rien.

-- Vraiment? Penses-y bien encore.

Tout  coup, relevant la tte et laissant voir ses yeux
brillants, elle s'cria:

-- Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.

-- De l'argent! rpta le pre un peu tonn. Qu'est-ce qu'une
petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?

-- Des cadeaux.

-- C'est vrai; c'est une bonne rponse. Mais tu en as dj de
l'argent. Tu as reu l'autre jour dix francs.

-- Ah! voil, papa, c'est justement l'histoire que j'ai  te
raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et coute-moi.

-- As-tu donc envie que je dorme?

-- Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne
t'impatientes pas, parce que mon histoire est trs longue.

On avait apport la lampe et madame Grandville avait pris son
ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son pre et commena.

Elle raconta trs en dtail ce que nous savons dj, sa premire
rencontre avec Fleurette et tout ce qui en tait rsult.
Lorsqu'elle en arriva  la seconde partie de son rcit, c'est--dire
 ce qui s'tait pass le jour mme, madame Grandville lui
vint en aide une ou deux fois pour le complter. Le pre couta
avec un intrt qui ne laissait rien  dsirer. Il rit des drles
de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade,
il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit mme de
donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de
bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientt rtablie.

-- Et  prsent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce
que je voudrais?

-- Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te
donne vingt francs.

-- Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas,
un oreiller? demanda la petite fille.

-- Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.

-- Pense, papa, que Fleurette est couche sur une mauvaise
paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi
l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.

-- Petite ruse! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je
me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.

-- Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un
beau cadeau.

Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui rpondit:

-- Ce serait certainement de l'argent bien plac.

-- Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends
cent... Je suis vol comme dans un bois. Combien me devras-tu de
baisers pour cela?

-- Cent, papa! cent baisers!... Je vais te les payer tout de
suite.

-- Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les
deux. Donne-moi un -compte.

Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il crit grce. Aprs
quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journe et plus
heureuse encore du lendemain.

A ct de son assiette, au djeuner, elle trouva cinq belles
pices d'or. Son pre tait dj sorti.

-- C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame
Grandville, et tu ne dois pas t'attendre  obtenir toujours tout
ce que tu demanderas... Mais cette fois-ci je suis heureuse que
la gnrosit de ton pre te permette de faire un bien rel 
notre pauvre petite malade.

Edith sortit toute joyeuse avec sa mre. Elle ttait souvent sa
poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni tait en
sret. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-mme
la literie. Lorsque tout fut choisi et expdi, il restait
encore une petite somme qui fut employe  acheter l'toffe pour
une paire de draps, et ce paquet-l fut envoy chez madame
Grandville.

Edith ne se possdait plus de joie en pensant que non seulement
elle avait pu procurer un bon lit  la petite malade, mais encore
qu'elle travaillerait pour elle. Ds que l'toffe fut arrive,
Flicie dut l'aider  tailler les draps. Jamais broderie d'or et
de soie ne fut commence avec un plus grand ravissement.

Et il faut rendre  Edith ce tmoignage que, bien que les surjets
et les ourlets fussent un peu longs, et mme lui semblassent
interminables, elle ne se relcha pas de son zle et ne permit
pas qu'aucune autre main que la sienne y ft un seul point.



XX



Petite mre fut transporte dans son beau lit neuf sans presque
en avoir conscience. Etait-ce le rsultat de ce bien-tre tout
nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le
triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire,
mais  partir de ce moment il y eut dans son tat un changement
visible, et le mdecin parla de gurison. Le progrs lent
continua au travers de quelques retours de fivre. Elle commena
bientt  faire attention  ce qui se passait autour d'elle, 
couter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai
sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame
Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-mme; Petite
mre la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pt
faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le mdecin avait si
fortement recommand qu'on lui pargnt tout ce qui pouvait
l'mouvoir et surtout lui rappeler les impressions pnibles
qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune
question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort
pour rflchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui
tait la dame qu'elle avait vue.

Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se
tut et ne demanda rien de plus.

Une aprs-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur,
se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter
pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mre tait toute
tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard
naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait
coutume de faire, car il commenait  comprendre qu'elle avait
besoin de mnagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire
une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main
retomba.

-- Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.

Il lui donna un baiser.

-- Veux-tu rester un peu avec moi?

-- Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il
faut te laisser tranquille... Je m'ennuie tant, Petite mre!...

Les lvres ples de la malade s'entr'ouvrirent pour rpondre,
mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.

Ils restrent un moment silencieux. Charlot se balanait d'un
pied sur l'autre, incapable qu'il tait de se tenir tranquille
malgr sa bonne volont. Petite mre, qui sentait que ce
mouvement faisait tourner sa tte si faible, fermait les yeux
pour ne pas le voir.

Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues  Charlot,
elle lui dit:

-- Qui m'a donn ce beau lit, le sais-tu?

-- Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite
dame". -- Elle a envoy le lit et du vin, et du bouillon, et sa
maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'taient des
personnes bien comme il faut.

-- La petite dame!... rpta la malade de sa voix faible.

Encore un silence, puis elle reprit:

-- Charlot, est-ce qu'elle a dit?...

Elle ne put s'expliquer mieux, mais Charlot comprit.

-- Elle a dit, rpondit-il, qu'elle t'avait donn la pice de
cinquante centimes en or.

Petite mre referma les yeux. C'tait une joie si intense de
savoir qu'elle n'tait plus accuse de vol que, si elle l'avait
sentie dans sa plnitude, elle n'aurait pas pu la supporter.

Las du silence qui avait recommenc et n'osant pourtant le
rompre, Charlot quitta la chambre. Lorsque madame Charles entra,
la petite malade tait paisiblement endormie, les mains sur sa
poitrine, les lvres entr'ouvertes par un demi-sourire. Elle
avait une apparence de calme et de bien-tre si complet que la
vieille dame se dit en la regardant:

-- Comme elle parat mieux! Voil la premire fois que je la vois
dormir d'un aussi bon sommeil.

Le lendemain madame Perlet tait dans cette loge qu'elle devait
bientt quitter, lorsqu'une figure jeune et souriante lui
apparut.

-- Est-ce ici que demeure une petite fille qu'on appelle Petite
mre?

-- Oui, sans doute, mais que lui voulez-vous? La pauvre enfant
est bien malade.

-- Bien malade!... rpta Sylvanie, car c'tait elle, on l'a
devin, -- mais pas dangereusement pourtant?...

-- Si dangereusement que ce n'est que d'aujourd'hui qu'on espre
la sauver. Que lui voulez-vous?...

-- Pauvre petite! qu'est-ce qui l'a rendue malade?

-- J'ai ide que c'est le chagrin... On l'a accuse de vol... La
pauvre enfant a trop souffert. L'injustice fait tant de mal!...

Madame Perlet parlait avec une certaine pret, oubliant qu'elle
avait eu sa part dans cette injustice.

Sylvanie avait pli et regardait la concierge d'un air constern.

-- Pauvre Petite mre! dit-elle. Comment avons-nous pu la
souponner!... La croix est retrouve de ce matin. Je suis venue
le dire sans perdre une minute.

-- Ah! dit madame Perlet en regardant attentivement la jeune
fille, c'est donc vous, Sylvanie... Vous auriez bien pu prendre
la peine de retrouver votre croix un peu plus tt. Ca nous aurait
pargn bien des tracas, et  cette pauvre enfant une maladie qui
n'a pas encore dit son dernier mot.

Sylvanie aurait volontiers pleur en coutant ces paroles, et
pourtant il n'y avait pas eu de sa faute dans tout cela; elle ne
pouvait se faire de reproches.

-- Ecoutez, Madame, dit-elle, je vais vous raconter comment les
choses se sont passes. Lorsque je revins  la maison aprs avoir
confi les deux enfants  madame Nanette pour les ramener, je
m'aperus que je n'avais plus ma croix d'or. Il me semblait bien
tre sre que je ne l'avais pas revue depuis le moment o je la
leur avais montre la veille, mais je voulais pourtant esprer
qu'elle s'tait perdue en chemin, ou peut-tre dans la cour de la
ferme lorsque j'avais mis les enfants sur la charrette. En dpit
de ma grand'mre, qui soutenait que c'taient eux qui l'avaient
prise, j'ai refait le chemin en cherchant partout et je suis
alle demander  la ferme si personne ne l'avait vue. Nous avons
encore cherch tout le jour sans rien trouver, et il m'a bien
fallu croire que les autres avaient raison. Madame Nanette a dit
qu'elle retrouverait les petits voleurs et qu'elle me
rapporterait ma croix si elle tait encore entre leurs mains.
Vous comprenez que lorsque le lendemain elle est venue nous dire
qu'ils l'avaient vendue pour une pice de dix francs nous n'avons
plus eu aucun doute; j'ai regard ma croix comme entirement
perdue, et je n'ai plus fait de recherches. Je n'y pensais plus
gure, car on se console assez vite de ces malheurs-l, quand
tout  coup, ce matin, en nettoyant l'table de ma chvre, je
vois briller quelque chose, je le ramasse... c'tait ma croix
d'or  moiti couverte de terre. Je ne savais comment m'expliquer
cela, mais je me suis souvenue tout  coup que j'avais pris une
brasse de foin, qui avait servi de lit aux enfants, pour
l'apporter  Brunette; sans doute la croix y tait tombe, et
comme elle tait lgre elle s'y est perdue et n'a t retrouve
que lorsque le foin a t mang. Heureusement encore que ma
chvre ne l'a pas avale avec sa provende... Mais que cette
pauvre petite en ait tant souffert, voil ce qui fait mal!...

Le rcit de la jeune fille avait adouci madame Perlet. Dans de
telles circonstances il et t vraiment impossible que Petite
mre ne ft pas souponne, surtout par des personnes qui ne
savaient rien d'elle. Elle offrit une chaise  Sylvanie et lui
donna quelques dtails sur la maladie de l'enfant.

-- Elle est mieux aujourd'hui; elle reconnat tout le monde et
parle mme un peu. Peut-tre que a lui fera plaisir de vous
voir, car elle nous a parl de vous et de votre jolie chvre,
mais il ne faut pas la faire causer, elle est encore trop faible.

-- Vous pouvez compter sur moi, rpondit la jeune fille.

Elles montrent ensemble. Madame Perlet n'avait pas revu la
malade depuis que, au lever du soleil, elle l'avait laisse
assoupie pour aller faire son ouvrage. Elle trouva un grand
changement. Madame Charles l'avait lave, lui avait mis du linge
propre, sa tte tait souleve par un oreiller; elle avait
vraiment l'air en convalescence.

Elle sourit et ses joues se colorrent faiblement lorsqu'elle
aperut Sylvanie qu'elle reconnut aussitt. Celle-ci s'approcha
pour l'embrasser. Elle tait tout mue en voyant  quel point
quelques jours de maladie avaient chang cette petite figure dj
si chtive.

Petite mre fixa sur elle ses grands yeux srieux.

-- Je n'ai pas pris la croix d'or, dit-elle.

-- Je le sais, je le sais, ma petite. La croix d'or est retrouve
depuis ce matin. Je sais maintenant que c'est moi qui l'avais
perdue.

Petite mre se laissa retomber comme lorsqu'elle avait appris que
la "petite dame" tait retrouve. Il semblait que la joie ft
toujours trop forte pour elle, et qu'elle pt moins bien la
supporter que le chagrin.

Alors Sylvanie s'assit auprs d'elle et, prenant sa main dans la
sienne, elle commena  lui parler doucement, trs doucement et
trs tranquillement, de la chvre, du jardin, des fleurs des prs
et de tout ce qui pouvait l'intresser sans l'agiter. Charlot
tait entr et avait pris place sur les genoux de la visiteuse.

-- Vous ne savez pas, dit-il tout  coup. Petite mre a dit que
la croix d'or est au cou de la chvre.

On rit de cette ide. Petite mre ne se rappelait pas l'avoir
dit, mais on lui expliqua que c'tait un de ses rves de fivre,
et elle sourit aussi. Sylvanie raconta de nouveau  Charlot o
elle avait retrouv la croix.

-- Tu vois, dit-elle, que si elle n'tait pas au cou de la chvre
elle tait au moins bien prs d'elle.

-- Alors nous ne l'avions pas vole!... s'cria le petit garon.

On rit encore, mais toujours sans bruit pour mnager la malade;
puis Sylvanie se leva en disant qu'elle devait s'en aller de peur
de lui faire du mal; mais avant cela elle se pencha vers elle
pour lui dire quelques mots tout bas, et la petite figure ple
s'illumina joyeusement.

Qu'taient-ce donc que ces paroles que personne n'avaient
entendues, sinon Petite mre?

-- Quand tu seras plus forte, avait dit Sylvanie, je reviendrai
et je t'emmnerai avec moi, afin que tu puisses boire du lait de
ma chvre et respirer le bon air des bois.

Quelle joie avait brill dans les yeux de l'enfant! mais une
inquitude vint bien vite la troubler.

-- Et Charlot?... demanda-t-elle.

-- Il viendra aussi, naturellement. Je sais bien que sans lui tu
ne pourrais pas tre heureuse.

Aprs cette visite, Petite mre dormit profondment pendant
plusieurs heures. Lorsqu'elle se rveilla il faisait presque
nuit; elle crut d'abord qu'il n'y avait personne auprs d'elle,
mais elle s'aperut bientt que Charlot dormait aussi, la tte
appuye sur son lit. Elle se souleva pour le regarder et vit
qu'il avait sur ses joues deux grosses larmes  demi-sches et
que sa respiration tait prcipite comme lorsqu'on a pleur.

-- Pauvre Charlot! pensa-t-elle, madame Perlet est bien bonne
pour lui, mais je lui manque... Il s'ennuie de moi...

Et elle se mit  le caresser doucement.

Le contact de cette main familire rveilla le petit dormeur; il
regarda autour de lui d'un air tonn, puis s'cria joyeusement:

-- Petite mre, es-tu gurie?

-- Je suis beaucoup mieux, mon chri.

-- Ah! je suis bien content! Maintenant je pourrai rester avec
toi... on ne me chassera plus toujours. Je serai bien sage,
Petite mre, je ne veux pas te faire de peine, je veux te
soigner... Si tu savais comme je prendrai soin de toi quand je
serai grand!... Je te porterai quand tu seras fatigue, et je te
donnerai tout ce que j'aurai...

-- Tu es gentil, dit Petite mre plus touche qu'elle ne pouvait
l'exprimer.

-- J'tais bien triste sans toi... Je voulais toujours monter,
mais on disait: Non, non, tu lui ferais du mal. Et j'ai entendu
la vieille dame qui disait qu'il ne fallait pas me laisser venir
prs de toi parce que j'tais goste... Est-ce vrai, Petite
mre, que je suis goste?...

Elle ne pouvait pas dire non, elle ne voulait pas dire oui...
Elle rpondit donc:

-- Tu ne le seras plus, Charlot.

-- Qu'est-ce que c'est que d'tre goste?

Petite mre rflchit. Elle n'avait l-dessus qu'une ide
trs-confuse.

-- Je ne sais pas bien, dit-elle, mais ce n'est pas joli.

-- C'est peut-tre quand on prend tout pour soi? reprit le petite
garon clair par sa conscience.

-- Oui, peut-tre...

-- Je n'ai pourtant pas t goste quand je t'ai apport mon
chocolat, tu sais?... le premier jour que tu tais malade. Et tu
n'as pas voulu le manger!... C'tait vilain, Petite mre.

-- Je ne me rappelle pas, Charlot.

-- Oh! que si... tu fermais la bouche, comme a!... Et pourtant
tu savais bien que a me ferait plaisir si tu le mangeais...

Petite mre ne trouva rien  dire pour sa dfense; elle ne se
souvenait pas de ce vilain trait dont on l'accusait, mais elle
tait toute dispose  reconnatre qu'elle aurait d consentir 
quoi que ce ft pour faire plaisir  Charlot.

La conversation commenait  la fatiguer, le petite garon lui-mme
s'en aperut.

-- Ecoute, dit-il, je vais te donner de ton bon vin. Madame
Perlet dit que a te fait tant de bien. O est la bouteille? Ah!
la voil... Tiens, j'en verse un plein verre... Bois-le...

-- Non, non, Charlot, on ne m'en donne que le fond du verre, une
cuillere seulement  la fois. Je ne pourrais pas en boire tant
que a. Oh! je t'en prie!...

Il n'coutait rien, et approchant le verre plein des lvres de sa
soeur, il menaait de le lui verser dans le gosier si elle ne
voulait pas l'avaler de bonne grce. C'tait ainsi que Charlot
entendait tenir sa promesse de la soigner si bien. Heureusement
madame Charles survint au moment o la pauvre petite allait
cder, ne pouvant plus lutter, mme d'une manire passive, en
tenant les lvres serres. Charlot fut grond, renvoy, et alla
pleurer  sa place favorite sur l'escalier. Il avait beaucoup
fatigu sa soeur qui eut une moins bonne nuit. Malgr cela elle
tait mieux le lendemain et elle demanda instamment qu'on permt
 Charlot de venir s'asseoir auprs d'elle. Madame Charles se fit
prier. Elle ne pouvait comprendre quel plaisir Petite mre
trouvait  la socit de ce mchant garon, et lui offrit  la
place celle de son chat qui, au moins; ne la fatiguerait pas.

-- Je veux bien qu'il vienne sur mon lit, rpondit Petite mre,
mais je veux aussi Charlot.

-- Non, dit la vieille dame avec dcision, je n'exposerai pas
cette pauvre bte  la mchancet de ce petit drle. Il faut
choisir... l'un ou l'autre, mais pas tous les deux.

-- Alors, je veux mon Charlot. Il est si triste sans moi!
ajouta-t-elle d'un air suppliant.

Madame Charles, un peu scandalise de ce choix, alla appeler
Charlot et se retira dans sa chambre avec son chat. Les deux
enfants se retrouvrent avec joie. Petite mre tait bien plus en
train de causer que la veille; elle questionna Charlot sur tout
ce qui s'tait pass depuis sa maladie, en particulier sur les
visites de la maman de la "jolie petite dame".

-- Ah! dit-elle, lorsque Charlot lui eut racont tout ce qu'il
savait, maintenant je sais que le bon Dieu nous entend quand nous
prions. Tu vois, Charlot, il leur a dit  tous que je n'avais pas
pris la croix d'or...

-- C'est vrai... dit le petit garon d'un air rflchi. Je
voudrais bien savoir o il demeure.

-- Il parat qu'il nous connat bien, lui, puisqu'il nous
entend... Je voudrais savoir s'il sait mon nom et le tien,
Charlot, et s'il connat nos figures...

-- C'est bien sr qu'il sait nos noms, rpondit Charlot, sans a
comment aurait-il pu dire aux gens: Petite mre n'a pas vol la
croix d'or?

-- C'est vrai... Eh bien, maintenant, je vais lui demander que le
pre soit guri et qu'il revienne.

-- Madame Perlet a dit qu'elle irait le voir, avec moi, dimanche,
reprit Charlot. Mais j'aimerais mieux y aller avec toi, Petite
mre.

-- Peut-tre que je ne serais pas encore assez forte, Charlot. Je
ne crois pas que je pourrais marcher trs loin.

-- Je te porterai quand je serai grand, tu sais...

-- Oui, mais dimanche tu ne seras pas encore grand.

-- Je suis pourtant un peu grand, rpliqua le petit garon, se
levant et se tenant droit comme un fusil. Tu verras, tu verras,
Petite mre, comme nous serons heureux quand je serai tout  fait
grand. Tu ne sais pas comme je serai gentil!...

-- Tu es dj bien gentil  prsent, mon Charlot.

Et l-dessus ils s'embrassrent.



XXI



Quelque jours s'taient couls et un grand changement avait eu
lieu dans la pauvre maison. La famille Perlet avait quitt la
loge et s'tait installe dans une maison voisine. Le cordonnier
avait retrouv un peu de travail et sa femme faisait un petit
mnage; ils avaient emmen Charlot dans leur nouvelle demeure et
partageaient avec lui le peu d'air respirable et le morceau de
pain qu'ils possdaient.

-- L o il y a assez pour six, il y a assez pour sept, disait le
pre.

Cette maxime a cours parmi les pauvres, mais, si elle y est
souvent mise en pratique, ce n'est pas sans qu'il en rsulte des
privations. Pour faire la part du septime il faut bien rogner un
peu celles des six autres, et chacun sait que, dans une famille,
ce n'est pas aux plus petits que l'on te volontiers le pain de
la bouche.

Vous avez souvent vu, en peinture du moins, un nid o tous les
oisillons tendent  la fois leur bec affam au pre qui leur
apporte la nourriture. La table qui rassemblait trois fois par
jour la famille du cordonnier ressemblait beaucoup  ce tableau
classique... Les oisillons taient trs affams et le pre,
hlas! ne rapportait qu'un bien petit vermisseau; mais la bonne
humeur et la confiance en Dieu assaisonnaient le chtif morceau
de pain, et personne ne se plaignait. La mre elle-mme faisait
taire ses soucis. Ne savaient-ils pas tous que des temps
meilleurs viendraient?... Personne ne songeait  trouver que
Charlot ft de trop. On l'aimait bien d'ailleurs, quoiqu'il ne
ft pas toujours aimable, et madame Perlet avait pour lui plus
d'indulgence que pour ses propres enfants. "Pauvre petit, il n'a
pas eu de mre," disait-elle lorsqu'il faisait quelque sottise.
Quant  Petite mre, depuis qu'elle l'avait soigne et lui avait
sacrifi plus d'une nuit de sommeil, elle l'aimait comme la
prunelle de ses yeux.

Les nouveaux occupants de la loge n'taient nullement aimables.
Ils taient de la race des concierges hargneux et rageurs, de
vrais chiens de garde. Lorsque Charlot passait pour aller auprs
de sa soeur on trouvait toujours moyen de lui dire quelque chose
de dsagrable; tantt il apportait de la boue  ses souliers,
tantt il se mettait dans le chemin de la concierge qui balayait;
jamais un mot amical, ou tout au moins bienveillant. Le pauvre
petit passait aussi vite que possible, tchant de ne pas tre
aperu. L'absence des Perlet avait bien chang la maison, surtout
pour ceux des locataires  qui le souci du loyer pesait le plus
lourdement. Si Charlot avait moins que tout autre trouv grce
devant leurs yeux, c'est qu'ils savaient bien que son pre tait
 l'hpital et le paiement du terme de juillet n'tait rien moins
qu'assur.

Ces terribles concierges avaient, en outre, un grand dfaut: ils
n'aimaient pas les chats plus que les enfants. Le Charlot  queue
tait aussi malmen que le Charlot  deux jambes. Il avait reu
maints coups de balai, et mme une fois tout un seau d'eau sale
sur sa belle fourrure fauve. Je vous laisse  penser si madame
Charles avait trouv le procd de son got.

Il rgnait dans toute la maison un esprit de mcontentement et
d'hostilit contre les nouveaux occupants de la loge.

Un matin Charlot entendit en passant des miaulements aigus. Il
voulait se hter de monter sans tre aperu, mais le spectacle
qui s'offrit  ses yeux le retint clou  sa place. Son ennemi,
le chat bien-aim de la vieille dame, tait pendu par les pieds
de derrire  une ficelle et le neveu de la concierge, un garon
de quatorze ans qui venait l'aider le matin, frappait  tour de
bras avec une baguette le pauvre animal qui miaulait  fendre le
coeur et se tordait convulsivement... Oh! si sa matresse avait
pu le voir!...

Charlot, n'coutant que son indignation, se prcipita sur le
jeune garon, et l'empoignant tout  coup par les jambes, au
moment o il s'y attendait le moins, il le fit tomber tout de son
long. Alors, voyant bien qu'il ne pouvait rien de plus contre un
adversaire beaucoup plus grand et plus fort que lui, il s'enfuit
en criant de toutes ses forces. Le mchant garon s'tait relev
et le poursuivait dans l'escalier. Le pauvre chat tait rest
suspendu; il ne recevait plus de coups, mais sa position n'en
tait pas moins trs pnible pour un animal accoutum  ses
aises.

Charlot courait toujours et lorsque, arriv au milieu du second
tage, il se vit sur le point d'tre atteint par le gamin
furieux, il cria de tout son gosier:

-- Madame Charles, ils tuent votre chat!

La porte de la bonne dame se trouvait ouverte. Elle entendit ces
paroles sinistres et se hta d'accourir. Plusieurs personnes
sortirent de leurs chambres attires par les cris, et arrachrent
le pauvre Charlot des mains du mchant gamin qui le frappait
impitoyablement.

-- O est-il? o est-il?... criait la vieille dame toute
bouleverse.

-- Dans la loge, rpondit Charlot, pendu  une ficelle.

Il n'y avait pas rhumatisme qui pt empcher madame Charles de
descendre avec une rapidit dont elle-mme ne se croyait plus
capable. Arrive  la loge elle trouva son chat pendu, comme
Charlot le lui avait dit. Heureusement c'tait par les pieds, en
sorte qu'il ne courait aucun danger pour sa vie. Mais comme il
miaulait et comme il tremblait!... D'une main aussi tremblante
que l'tait la pauvre bte elle-mme, sa matresse essayait
vainement de la dtacher, lorsque la concierge rentra. Sa vue
redoubla l'indignation de la vieille dame qui, tant parvenue 
dfaire le noeud, prit son chat dans ses bras, et se retournant
vers la nouvelle venue:

-- Votre loge est donc un coupe-gorge?... lui dit-elle, on y tue
les pauvres btes sans dfense!...

-- Voil bien du bruit pour rien, rpliqua la concierge. Quel mal
a lui faisait-il  cet animal? D'ailleurs ce n'est pas moi qui
l'avais attach l.

-- Non, mais votre neveu ne le ferait pas sans votre permission.
C'est odieux, Madame; je me plaindrai au propritaire, Madame...
Vous haussez les paules... Eh bien, je vous citerai en police
correctionnelle, Madame.

-- Comme il vous plaira, Madame. Un procs parce qu'un petit
garon a fouett un chat, ce sera du nouveau.

-- Mais c'est mon chat, Madame, et personne n'a le droit de le
toucher...

-- Alors gardez-le dans votre chambre, Madame, et personne ne le
touchera.

Toute la maison tait rassemble sur l'escalier et l'on riait de
bon coeur de cette scne, mais au fond tout le monde tait pour
madame Charles, car personne n'aimait la nouvelle concierge et
son polisson de neveu.

Bientt le calme se rtablit, chacun rentra chez soi. Madame
Charles emporta Minet toujours tremblant dans ses bras, et la
concierge, reste seule avec son neveu, lui administra une paire
de soufflets pour le remercier de lui avoir attir des ennuis.
Charlot s'tait rfugi auprs de sa soeur.

Lorsque madame Charles eut fait prendre un peu de lait  son
chat, lorsqu'elle l'eut vu, tout  fait calm, s'endormir sur son
dredon, elle se souvint de sa petite malade.

-- Oh! madame Charles, s'cria Petite mre en la voyant entrer,
voyez comme il saigne, mon pauvre Charlot!

Et en effet il avait reu un coup de poing qui lui avait mis la
figure dans un lamentable tat.

Alors madame Charles se souvint que c'tait Charlot qui l'avait
appele au secours de son chat, et que c'tait pour ce prcieux
animal qu'il avait t battu. Son coeur se rchauffa et
s'attendrit pour lui; elle le lava avec de l'eau frache, elle
mit une compresse sur le nez malade... et elle alla lui
chercher... devinez-vous?... une tasse de lait!...

Alors Charlot, bien restaur, raconta en dtail son aventure. Il
n'tait pas peu fier du rle qu'il avait jou dans cette affaire,
et Petite mre l'admirait de tout son pouvoir.

-- N'est-ce pas qu'il a t courageux? demanda-t-elle  madame
Charles. Ce grand garon... il est beaucoup plus fort que
Charlot... il aurait pu lui faire beaucoup de mal. Et puis vous
voyez bien maintenant, madame Charles, qu'il n'est pas mchant
pour les btes.

-- Non, j'aime beaucoup le chat maintenant, dit Charlot qui avait
un sentiment trs vif de ses vertus nouvellement acquises. Quand
je serai grand je lui donnerai du lait. A prsent je n'ai plus
besoin de compresse, mon nez ne me fait presque plus mal... Ah!
quand je serai grand, comme je le rosserai, ce vilain garon!

-- Ecoute, Charlot, quand tu passeras devant la loge, tche qu'il
ne te voie pas... il te battrait encore.

-- Non, non, il n'oserait pas! s'cria le petit hros.

Ce jour-l Charlot avait grandi de dix pieds  ses propres yeux,
et Petite mre le trouvait digne de toute son admiration. A
partir de ce moment madame Charles le traita toujours avec gards
et lui permit de rester dans la chambre tant qu'il voulait.

Tels taient les incidents qui venaient distraire Petite mre
pendant la premire partie de sa convalescence. Le dimanche qui
suivit l'aventure du chat elle eut une visite qui lui fit un bien
grand plaisir. Cline, le petite fille aux tresses blondes et au
grand tablier de cotonnade, tait venue voir sa marraine et avait
demand en passant des nouvelles de sa petite protge.
Lorsqu'elle apprit que Petite mre tait malade, elle alla
demander  sa marraine, qui avait un jardin, un joli bouquet et
elle le lui apporta. Cline tait toujours gaie, toujours
contente. Elle avait une robe neuve qui lui avait t donne par
une dame pour qui elle travaillait: sa grand'mre la lui avait
taille et elle se l'tait cousue. Elle la portait ce jour-l
pour la premire fois, et sa marraine lui avait achet une paire
de bottines neuves.

Mais elle ne pouvait rester longtemps, elle demeurait si loin!...
Lorsqu'elle fut partie la petite malade se sentait gaye par son
joyeux babil et ses frais clats de rire.

Et ce mme jour, pour comble de bonheur, Charlot apporta de
bonnes nouvelles du pre. Il tait beaucoup mieux; on esprait
que dans deux semaines il pourrait revenir  la maison. Charlot
avait beaucoup  raconter au retour de l'hpital.

-- Pense, Petite mre, dit-il, nous avons achet une belle orange
pour le pre, pas  l'hpital parce qu'elles sont plus cher, mais
dans une boutique. Madame Perlet a dit comme a: "Je ne suis pas
bien riche, mais on n'aime pas  venir les mains vides." Et alors
nous sommes alls dans la grande salle, et le pre nous a parl,
et il a tout de suite demand: "O est Petite mre?" Madame
Perlet a dit comme a: "Elle est un peu malade, mais a ne sera
rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est trs malade... mais
elle ne mourra pas, parce que,  prsent, elle peut boire du bon
vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pinc le bras et
elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu
besoin d'inquiter ton pre?" Alors le pre a dit: "Il faut me
dire la vrit, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne
venait me voir dimanche, j'ai bien pens qu'il y avait un
malheur." Alors on lui a racont que tu avais eu tant de chagrins
et que tu tais tombe malade... Et le pre a dit... Attends, je
veux bien me rappeler ce qu'il a dit...

Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours,
reprit aprs un instant de rflexion:

-- Il a dit comme a: "Alors elle n'avait pas vol!..."

-- Il le croyait!... dit Petite mre  demi-voix, mais avec un
accent de tristesse profonde.

Au moment mme o Charlot faisait  sa soeur son rcit, madame
Perlet racontait aussi  son mari ce qui s'tait pass. Arrive
aux paroles qui avaient tant mu Petite mre, elle continua
ainsi:

-- Oh! Seigneur, que je lui ai rpondu, la pauvre enfant! est-ce
qu'elle serait capable de a, elle qui n'a pas sa pareille dans
ce monde pour le coeur et la bonne conduite. -- Alors il a dit
tout bas: "Ma pauvre Petite mre, ma pauvre Petite mre... moi
qui l'ai souponne! Je ne me le pardonnerai jamais. Ai-je t
assez malheureux pendant ces quinze jours! Je ne le croyais
pourtant pas tout  fait, mais j'avais peur. C'est si dur d'avoir
faim, et puis je savais bien comme la petite aime ce gamin-l, et
je me disais que peut-tre pour lui... Ah! je m'en veux  prsent
d'avoir eu de pareilles ide!"

-- Aprs a, continua madame Perlet, je lui ai racont la maladie
de la petite, et il m'a remercie de ce que nous avons pris soin
d'elle et de Charlot. C'est un homme bien doux et bien comme il
faut, mais il a encore l'air trs-malade. C'est malheureux que
nous ne soyons plus concierges de la maison, car nous aurions
patient pour son terme, tandis que, maintenant, on ne tiendra
compte de rien... Comment est-ce qu'ils veulent, ces gens-l,
qu'un homme qui est  l'hpital depuis des semaines puisse payer
son terme? Ce n'est pas raisonnable, en vrit... Enfin, nous lui
nourrirons son petit jusqu' ce qu'il puisse de nouveau
travailler. Nous ne pouvons pas faire plus, n'est-ce pas?

-- Non, dit le cordonnier, malheureusement.

-- Il le rendra peut-tre un jour  nos enfants.

-- Si ce n'est pas lui, ce sera un autre; les braves gens ne sont
pas rares en ce monde, ajouta M. Perlet.

-- Il y en a aussi de trs mauvais, reprit sa femme. Ces nouveaux
concierges, par exemple... On dit...

-- Allons! allons! Madame Perlet, je ne me soucie pas d'en rien
savoir. On croit nous faire plaisir en disant du mal d'eux, comme
si nous tions meilleurs parce qu'ils sont mchants! Ne nous
mlons pas de ce qui se passe dans cette loge, cela ne nous
regarde plus. Nous avons bien de quoi nous occuper  notre propre
besogne.

Madame Perlet se tut, comme elle faisait toujours quand son mari
lui donnait une leon, et elle commena  prparer la soupe du
soir. Peu  peu tous les enfants rentrrent. Charlot revint de
chez sa soeur et la famille se rassembla autour de la table.

-- M. Perlet, dit tout  coup Charlot en regardant autour de lui,
c'est encore plus petit ici que dans la loge.

-- A peu prs la mme chose. Pourquoi dis-tu cela, mon garon?

-- Pourquoi n'avez-vous pas pris une grande maison? demanda
encore Charlot au lieu de rpondre.

-- C'est que, vois-tu, mon garon, plus une maison est grande,
plus on paie cher, et nous ne sommes pas bien riches, rpondit le
cordonnier en riant.

-- Eh bien, dit Charlot avec srieux, quand je serai grand je
vous donnerai beaucoup d'argent.

-- Merci, mon petit homme, et o le prendras-tu?

-- Je ne sais pas, mais le bon Dieu a donn  Petite mre ce
qu'elle lui a demand, et moi je lui demanderai beaucoup
d'argent.

-- Ah! dit M. Perlet, cette prire-l, je ne te promets pas
qu'elle sera exauce.



XXII



Nous sommes maintenant au mois de juin; les arbres n'ont plus de
fleurs, mais le feuillage en est devenu plus riche et plus pais;
l'herbe est plus haute; les roses sauvages fleurissent dans les
haies; de tous cts on entend le bourdonnement des insectes: la
chaleur fait partout clore des milliers de vies qui n'auront
qu'un jour. Tout s'panouit et se vivifie aux doux rayons du
soleil; la campagne est encore frache comme au printemps et dj
opulente comme en t.

Petite mre et Charlot sont en route vers la petite maison sur la
lisire du bois. Sylvanie voulait venir les chercher avec la
charrette de madame Nanette, mais la petite convalescente
n'aurait peut-tre pas pu supporter les cahots de ce vhicule
primitif, et madame Grandville a voulu qu'elle ft le voyage dans
une voiture. Et sur cette voiture on a mis le lit de Petite mre,
car elle n'est pas encore en tat de dormir sur une botte de
foin; il faut la traiter avec mnagements. Jamais elle n'a t si
gte, elle qui, il y a si peu de temps encore, ne savait pas ce
que c'tait que d'tre compte pour quelque chose. Elle en est
tout tonne et parfois mme un peu embarrasse... Cela lui
semble peu naturel qu'on la soigne ainsi... Mais elle se laisse
faire. Comment pourrait-elle rsister? Elle n'a pas encore
beaucoup de force et d'ailleurs elle trouve une certaine douceur
dans sa vie nouvelle.

Petite mre fait donc le voyage en voiture avec Charlot et
Sylvanie; on l'a tendue dans le fond, un petit oreiller sous sa
tte, et les deux autres se sont mis sur le devant. A chaque
instant Charlot l'appelle pour lui faire admirer ceci ou cela,
mais elle est encore faible et bien vite fatigue de regarder...
Pourtant le petit garon ne se laisse pas dcourager.

-- Oh! Petite mre, regarde... Voil la rue o nous avons pass,
voil la boutique du boulanger o taient les deux petits garons
qui mangeaient des gteaux. S'ils nous voyaient aujourd'hui, ils
seraient bien tonns... Voil le beau jardin que tu m'as laiss
regarder. Je puis le voir un peu en me tenant debout. Petite
mre, te rappelles-tu comme tu m'as vite laiss retomber?

-- Tu tais si lourd, Charlot! dit la petite qui se sent encore
crase par ce poids.

Il retrouve ainsi  chaque pas un souvenir. Petite mre a ferm
les yeux et ne lui rpond plus. Sa tte tourne, elle ne peut plus
regarder ces maisons, ces murs, ces maigres arbres qui passent si
vite.

-- Laisse-la tranquille, Charlot, dit Sylvanie, tu vois bien
qu'elle est fatigue.

Lorsque la voiture roule enfin entre des prs en fleurs et des
haies vertes, la petite fille retrouve la force de regarder. Elle
aime tant la campagne!... son petit coeur s'panouit aux rayons
de ce doux soleil. Il lui semble qu'elle a dj repris des
forces.

Enfin la voiture s'arrte  quelques pas de la maison connue. Le
cocher descend de son sige et Sylvanie l'aide  transporter le
petit lit. Charlot est trs fier d'avoir reu la mission de tenir
la bride des chevaux. Lorsque le lit est dress dans une toute
petite chambre  ct de la grande cuisine, Sylvanie vient
chercher la malade qu'elle prend sans ses bras.

-- Tu ne pses pas plus qu'une plume, dit-elle, j'aime mieux te
porter que de porter Charlot. J'espre que tu seras plus lourde
en partant.

Petite mre a bien un peu d'inquitude au sujet de l'accueil que
lui fera la grand'mre sourde; elle a recommand  Charlot d'tre
poli et tranquille, mais elle sait qu'on ne peut gure compter
sur sa sagesse. Elle est bien surprise en voyant la vieille dame
quitter son fauteuil et venir au-devant d'eux... Son regard
exprime la compassion et elle rpte: "Pauvre petite! pauvre
petite!..."

De sa main ride elle caresse les cheveux friss de Charlot, qui
la regarde d'un air effar, mais comprend bien vite qu'ils sont
reus cette fois avec bienveillance. Sylvanie tait parvenue 
lui faire entendre toute l'histoire de la croix d'or et du
chagrin de Petite mre, et comme la pauvre grand'mre n'tait pas
mchante mais seulement vieille, infirme et d'une humeur un peu
revche, elle avait prouv une compassion relle pour la pauvre
enfant et ne demandait pas mieux que de rparer, selon son
pouvoir, son injustice.

Sylvanie alla poser Petite mre dans le fauteuil de la vieille
dame et la petite fille, tout interdite d'une telle audace,
regarda celle-ci d'un air craintif, s'attendant  une
protestation indigne. Au lieu de cela la grand'mre vint elle-mme
lui mettre un oreiller sous la tte et la couvrir d'un petit
chle. "Car, dit-elle, il fait plus froid dedans que dehors."

Le lit fut bien vite fait, on y porta la malade, quoiqu'elle
assurt qu'elle tait tout  fait capable de marcher jusque-l.
Lorsqu'elle fut bien tablie, la porte grande ouverte lui
permettant de voir tout ce qui se passait dans la cuisine, elle
se sentit si heureuse qu'elle ne put s'empcher de pleurer.

-- Tu es triste, lui dit Sylvanie qui venait  chaque instant
voir comment elle se trouvait.

-- Oh! non...

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Je ne sais pas. Je suis contente et je voudrais pouvoir dire
merci. Tout le monde est si bon!...

Sylvanie l'embrassa, puis elle disparut et revint un moment aprs
avec un bol de lait. Petite mre le but avec plaisir; depuis bien
longtemps rien ne lui avait sembl si bon.

Lorsque Sylvanie eut fini de tout ranger dans la maison, elle
prit Charlot par la main et ils revinrent bientt amenant avec
eux une visite pour Petite mre. C'tait Brunette qui eut un peu
de peine  se laisser persuader d'entrer dans la petite chambre,
craignant peut-tre que ce ne ft une prison, mais elle finit par
cder et la malade eut le plaisir de lui donner un peu de pain.
Elle ne s'ennuya pas un moment pendant cette premire journe;
Sylvanie allait, venait, faisant le mnage, chantant, riant,
parlant d'une voix clatante pour se faire entendre de sa
grand'mre, et  toute minute adressant  Petite mre un mot ou
un sourire en passant. C'tait certainement plus gai que la
socit de madame Charles, bonne et dvoue, mais toujours un peu
taciturne et un peu svre,  moins que son chat ne ft en cause;
alors elle savait s'animer. Sylvanie rpandait la vie et la joie
tout autour d'elle; il semblait que personne ne pt tre
malheureux dans son voisinage. Charlot aussi, sous cette douce
influence, tait content, de bonne humeur et prt  rendre
service. Il courait  et l pour chercher tout ce que la
mnagre lui demandait, et elle multipliait les commissions pour
l'occuper. Il alla de lui-mme cueillir des fleurs pour Petite
mre qui les aimait tant.

-- Demain, dit Sylvanie, s'il fait beau comme aujourd'hui tu
pourras t'asseoir sous un arbre, mais pour le moment tu es mieux
dans ton lit; le voyage est assez pour un jour.

Oui, elle tait trs bien dans son lit, elle ne dsirait rien de
plus. Lorsqu'elle eut encore bu du lait dont elle ne pouvait se
lasser, elle s'endormit en regardant une branche de roses qui
entrait par la fentre  travers un grillage et venait se
balancer tout prs d'elle. Sylvanie poussa la porte pour que le
bruit ne la rveillt pas et dit  Charlot d'aller jouer dehors.

Petite mre se rveilla trs rafrachie, trs repose. Elle
s'aperut qu'il y avait dans la cuisine une visiteuse, car
Sylvanie causait  voix basse, et ce ne pouvait tre ni avec la
vieille dame sourde, ni avec le bruyant Charlot. Elle resta
immobile et les yeux ferms parce qu'elle se trouvait bien ainsi,
et au bout d'un moment les voix devinrent plus distinctes. Peut-tre,
sans s'en douter, parlait-on un peu plus fort; peut-tre
aussi l'oreille de la petite fille s'tait-elle accoutume  ce
murmure qui lui avait d'abord paru insaisissable.

Sylvanie disait:

-- Elle est trs faible et trs maigre, c'est vrai, mais elle est
gurie; elle va maintenant reprendre des forces.

-- Ne vous y fiez pas, rpondait l'autre voix, -- Petite mre
croyait dj l'avoir entendue sans pouvoir lui donner un nom, --
elle n'est pas gurie, elle n'a qu'un souffle de vie. Elle n'en a
pas pour longtemps, c'est moi qui vous le dis... et ce serait un
bonheur pour elle de mourir... une pauvre enfant sans mre...
elle aurait trop  souffrir! Voyez-vous, si je devais m'en aller,
j'aimerais mieux emmener avec moi ma pauvre petite fille... a me
dchirerait moins le coeur que de la laisser. Les garons, c'est
diffrent; ils ont leur pre, mais le meilleur pre a ne peut
pas remplacer une mre pour une fille. Votre Petite mre ira
rejoindre la sienne, j'en rponds. Dj quand elle tait sur ma
charrette je m'tais dit: En voil une, avec ses grands yeux, qui
n'a pas un bien long fil de vie  drouler. Maintenant que je
l'ai vue ici, sur ce lit, toute pareille  une figure de cire, je
suis encore plus sre de ce que je vous dis.

-- Pensez  ce qu'elle a souffert, Madame Nanette,  ce qu'elle a
support depuis qu'elle tait toute petite. Ce n'est pas tonnant
qu'elle soit chtive.

-- C'est bien ce que je dis... Elle a trop souffert. Les jeunes
plantes, a a besoin de soleil; a ne peut pas pousser dans une
terre dure et froide... Allez, elle sera mieux l-haut!...

En prononant ces derniers mots madame Nanette se leva pour s'en
aller. Sylvanie l'accompagna, puis elle rentra, et encore tout
mue des prdictions de la bonne dame elle vint doucement
s'asseoir auprs du lit de Petite mre.

La voyant veille elle lui demanda si elle se sentait mieux.

-- Je me sens trs bien, rpondit la petite, puis elle ajouta,
ses grands yeux srieux attachs sur ceux de la jeune fille:

-- Est-ce vrai, ce qu'elle disait?...

Sylvanie tressaillit. Etait-il possible que l'enfant et
entendu?...

-- De qui parles-tu? demanda-t-elle.

-- La dame a dit que je devrai bientt mourir...

-- Elle n'en sait rien... absolument rien... Tu es beaucoup
mieux, ma petite, et la campagne va te remettre tout  fait.
Madame Nanette est accoutume aux bonnes joues rouges de ses
enfants, et parce que tu es maigre et ple elle te croit bien
malade, mais elle se trompe.

-- A cause de Charlot je ne voudrais pas mourir, dit Petite mre
d'un air pensif.

-- Mais tu ne mourras pas... Ne te mets pas cela en tte!...

-- Non, continua l'enfant, mais je sais qu'on meurt quelquefois
tout jeune. Beaucoup d'enfants sont morts d'une mauvaise fivre
dans la maison o nous tions avant... Il y avait une petite
fille de dix ans; nous avons t au cimetire avec les voisins...
Cela ne me ferait pas beaucoup de peine de mourir puisque ma
maman est morte, mais c'est  cause de Charlot, et puis le pre
aussi... il serait triste.

Sylvanie aurait volontiers battu madame Nanette pour sa
malencontreuse conversation. Elle faisait de son mieux pour
effacer l'impression que Petite mre en avait reue, mais elle
voyait bien que ce serait difficile.

Tout  coup celle-ci, qui avait paru un moment plonge dans ses
rflexions, l'interpella vivement:

-- Pourquoi a-t-elle dit que je suis malheureuse et qu'il
vaudrait mieux pour moi mourir?... Je ne suis pas malheureuse...
Tout le monde est bon pour moi et Charlot m'aime tant...

-- C'est vrai, dit Sylvanie, elle se trompait bien, madame
Nanette. Tu es une heureuse enfant, et nous ne pouvons pas nous
passer de toi, Petite mre, aussi le bon Dieu te laissera avec
nous, j'en suis sre.

-- Je le lui demanderai, dit l'enfant.

Ce soir-l, avant de s'endormir pour la nuit, Petite mre ajouta
 la prire que sa mre lui avait enseigne ces mots qui
sortirent du fond de son coeur. "Bon Dieu, laisse-moi rester avec
Charlot! je suis si heureuse, tout le monde est si bon pour
moi... Je voudrais bien vivre encore longtemps."

Charlot couchait sur le foin dans un coin de la grande cuisine.
Il tait enchant et trouvait ce lit bien meilleur que la
paillasse que depuis quelque temps il avait partage avec les
petits Perlet. Il y serait seul au moins, et personne ne pourrait
se plaindre de ses coups de pied. Charlot tait ivre de joie de
se retrouver  la campagne. Il avait pris ses bats dans le
jardin, il s'tait roul sur l'herbe du sentier, il avait cueilli
des fleurs par poignes pour Petite mre, il avait jou avec
l'eau de la fontaine jusqu' ce que son unique pantalon ft
tremp  tre tordu. Quand il revint pour manger sa soupe et se
coucher il tait sale  faire peur, mais heureux comme un roi.

-- Allons, dit Sylvanie, toujours de bonne humeur, va te laver le
visage et les mains  la fontaine et puis couche-toi bien vite
afin que je puisse en faire autant de ton pantalon et le mettre
scher devant le feu avant qu'il soit tout  fait teint. Demain
matin un coup de fer l'achvera. Gtand'mre, j'irai demain
demander  madame Nanette si elle ne pourrait pas nous prter
quelques nippes de son petit Joseph pour Charlot, et puis je lui
ferai un pantalon avec un morceau de ma toile.

-- Et tes chemises? demanda la vieille dame.

-- Oh! a n'en prendra pas beaucoup, il n'est pas bien grand,
notre Charlot. Quant  la pauvre petite je lui taillerai une robe
dans ma jupe lilas qui est devenue beaucoup trop courte pour moi.
L'toffe n'en est plus bien bonne, mais a lui fera encore de
l'usage, elle est si soigneuse.

Lorsque le lendemain matin Charlot se rveilla et voulut se lever
pour courir au jardin, il n'y avait pas moyen de mettre son
pantalon qui n'avait pas voulu scher pendant la nuit. Sylvanie
lui dit qu'il fallait attendre et pendant que le fer chauffait
elle l'affubla du jupon rapic de Petite mre qui, tombant
presque sur le bout de ses pieds, lui faisait un costume assez
convenable. Mais Charlot le trouvait indigne de lui; il refusa
d'aller ainsi accoutr chercher de l'eau  la fontaine et s'assit
sur son lit d'un air fort mcontent. Il fallut mme se fcher
pour obtenir qu'il vnt boire son lait prs de la table. Sylvanie
se moqua un peu de sa mauvaise humeur, qui se changea alors en
colre... Vous reprsentez-vous ce petit homme vtu de son long
jupon, rouge de fureur, frappant des pieds et menaant des
poings? C'tait vraiment un spectacle  voir... Petite mre ne se
doutait de rien; elle dormait encore et on avait ferm la porte
pour qu'elle ft tranquille.

Sylvanie commena par rire de cette grotesque petite figure, mais
lorsqu'elle vit que c'tait un srieux accs de colre, elle prit
le petit mchant par le bras pour le mettre dans un coin noir o
elle tenait son bois. Charlot se dbattait comme un furieux.

-- C'est comme a que tu faisais avec ta pauvre soeur, lui
dit-elle; je t'ai vu la battre une fois, mais avec moi tu n'en
prendras pas aussi  ton aise... Tu vas te mettre l jusqu' ce
que tu sois plus raisonnable.

-- Vous tes mchante! cria Charlot exaspr par le calme de la
jeune fille. J'aime bien mieux Petite mre; elle ne me fait
jamais de mal, elle... Elle est bien meilleure que vous. Petite
mre! Petite mre!... je veux que tu viennes... Je ne veux pas
rester avec cette mchante Sylvanie!...

La porte de la petite chambre s'entr'ouvrit doucement et Petite
mre parut sur le seuil tout effraye... Les cris de son frre
l'avaient rveille en sursaut et elle tremblait comme une
feuille.

-- Vois-tu ce que tu as fait, mchant garon! dit Sylvanie en
prenant Petite mre dans ses bras pour la reporter dans son lit.
Elle dormait si bien et maintenant elle est toute tremblante.
Allons, petite, tu dois tre accoutume  l'aimable caractre de
ton Charlot, ainsi laisse-moi le mettre dans ce coin noir d'o il
ne sortira que lorsqu'il m'aura demand pardon des sottises qu'il
m'a dites.

C'tait la premire fois de sa vie que Charlot tait puni. Il
avait t frapp, battu par des voisins lorsqu'il leur jouait de
mauvais tours ou par des gamins plus forts que lui; quelquefois
mme il avait reu un coup de son pre, mais il n'avait jamais
t puni lorsqu'il tait mchant, comme il l'tait en ce moment
par Sylvanie. Petite mre se contentait de lui dire: "Oh!
Charlot, tu me fais beaucoup de peine." Il avait cru qu'il en
serait de mme avec sa nouvelle amie, mais il s'tait tromp, il
le voyait bien maintenant.

Petite mre s'tait recouche et attendait avec anxit l'issue
de cette scne; Sylvanie repassait tranquillement le pantalon;
Charlot avait cess de crier. Il rflchissait, chose salutaire
qui ne lui arrivait pas souvent, et le rsultat de ses rflexions
fut qu'il valait mieux tre sage que mchant, puisque, s'il se
soumettait  demander pardon, il pourrait remettre son pantalon
et aller courir dans la campagne. Une pense meilleure encore,
parce qu'elle tait moins goste, lui vint aussi: c'est que
Sylvanie avait t bien bonne pour lui et que ce n'tait pas beau
de la payer de cette manire, mais comme c'tait difficile de
demander pardon! Il ne l'avait jamais fait, son orgueil se
rvoltait. Pourquoi avait-il t mchant?... S'il ne s'tait pas
mis en colre il n'aurait pas eu besoin de demander pardon et de
s'humilier devant Sylvanie. Non!... il ne le ferait pas!... il
aimait encore mieux rester dans son coin noir tout le jour.

La lutte dura quelques minutes qui lui parurent trs longues.
L'inquitude de Petite mre allait croissant, et si elle avait
os sortir de son lit et traverser le cuisine pour aller auprs
de Charlot, elle l'aurait entour de ses bras et lui aurait dit
d'une voix suppliante: "Mon Charlot, je t'en prie, sois sage!
demande pardon!"

Et probablement comme Charlot tait dou d'un esprit de
contradiction trs prononc, cela n'aurait fait que retarder la
victoire du bon sentiment sur le mauvais.

Enfin une voix mal assure sortit du recoin noir.

-- Je veux tre sage, disait-elle.

Sylvanie entr'ouvrit la porte et regarda Charlot qui eut un
instant l'ide de reculer, mais elle avait un sourire sur les
lvres, cela le dcida.

-- Je suis fch d'avoir t mchant, dit-il.

-- A la bonne heure, c'est tout ce que je te demande. Maintenant
viens mettre ton pantalon qui est  peu prs sec, et tu iras me
cueillir de l'oseille dans le jardin. Je te montrerai comment il
faut t'y prendre.

Ce fut une heureuse matine en dpit de son triste commencement.
Charlot cueillit l'oseille pour la soupe, et, pour comble de
bonheur, Sylvanie consentit  le laisser un moment conduire la
chvre le long du sentier, en lui attachant solidement autour de
la taille la corde mince qui la retenait. Ils taient donc
insparables, la chvre et le petite garon; il est facile de
comprendre que cette situation devait donner lieu  de joyeuses
luttes dans lesquelles Charlot tait toujours vaincu, mais
Sylvanie le suivait de prs et ne permettait pas que Brunette
abust de sa force. Lorsqu'ils rentrrent, Petite mre demanda 
s'habiller; elle se sentait si bien et le temps tait si beau.
Sylvanie la porta sous le grand cerisier et l'assit dans le
fauteuil qu'elle avait prpar pour la recevoir.

-- Mais, dit Petite mre d'un air inquiet, il ne faut pas me
mettre dans ce fauteuil.

-- Tu t'y mettras jusqu' ce que tu sois assez forte pour
t'asseoir sur une chaise.

-- Mais elle sera fche, peut-tre...

-- Qui?... ma grand'mre?... Je te dis que c'est elle qui le
veut. Allons, souviens-toi que tu es une malade. Quand tu seras
tout  fait gurie tu pourras t'asseoir par terre si tu veux.

Petite mre se soumit, mais non sans que son pauvre petit coeur
restt quelque peu troubl.

Sylvanie l'avait quitte pour aller faire son mnage. Reste
seule, elle avait fini, malgr ses scrupules, par se laisser
aller tout au fond du fauteuil, et avait ferm ses yeux que le
jour blouissait. Il tait prs de midi, les oiseaux ne
chantaient pas, mais on entendait le murmure lger de la brise
dans le feuillage et celui des insectes dans l'herbe touffue.
Tout cela tait nouveau pour elle; elle n'avait pas la force de
penser beaucoup, mais elle se laissait aller  un sentiment de
bien-tre inexprimable. Elle tait  la campagne... Oh! que
c'tait beau la campagne! combien elle trouvait heureux ceux qui
y vivent toujours! Elle fut tout  coup tire de sa douce
somnolence par un bruit de pas qui approchaient derrire elle; ce
ne pouvait tre ni Charlot, dont elle aurait bien reconnu les
petits pas prcipits, ni Sylvanie qui avait une dmarche vive et
lgre. Celle de la personne qui s'avanait tait lente et
tranante. Etait-il possible que ce ft la vieille dame? Sans
doute, alors elle venait rclamer son fauteuil, peut-tre la
gronder d'avoir os s'y mettre... La pauvre petite tait de
nouveau toute tremblante.

Oui, c'tait bien la vieille dame. Lorsqu'elle fut en face de
Petite mre qui, dans sa terreur, s'tait souleve  moiti, elle
la regarda d'un air de compassion et de bont.

-- Es-tu bien l, petite? lui demanda-t-elle.

Mais Petite mre ne se sentit pas encore rassure. Elle savait
qu'elle ne pouvait se faire entendre. Comment expliquer  la
vieille dame que ce n'tait pas sa faute si elle occupait son
fauteuil et qu'elle voudrait bien pouvoir le quitter, mais
qu'elle n'aurait pas la force de retourner seule  la maison et
que Sylvanie lui avait dit qu'elle ne devait pas s'asseoir sur
l'herbe. Elle la regardait d'un air moiti suppliant, moiti
dsespr, car il lui tait rest une terreur profonde de ses
premiers rapports avec la pauvre sourde, et elle ne comprenait
pas encore que celle-ci ne demandait qu' rparer le tort qu'elle
lui avait fait sans le vouloir.

-- Eh bien, petite, rpta la vieille dame qui ne se doutait pas
de la frayeur qu'elle lui inspirait, le trouves-tu bon, mon
fauteuil?

Il faut se rappeler que la pauvre grand'mre n'entendait pas sa
propre voix, qui tait un peu rude, et ne pouvait la modrer.
Cette voix paraissait formidable  la craintive Petite mre.

-- Oh! madame, s'cria-t-elle, je ne savais pas... ce n'est pas
ma faute...

Et, dans son effroi, elle se laissa glisser par terre malgr les
efforts de la vielle dame qui tendait sa main tremblante pour la
retenir.

Heureusement Sylvanie n'tait pas loin. Elle arriva en courant,
prit l'enfant  bras le corps et la rinstalla dans le fauteuil
en lui disant:

-- Petite folle, que fais-tu donc?

Puis, se tournant vers la vieille dame, elle lui cria:

-- Elle croit que vous tes fche de ce qu'elle est dans votre
fauteuil, grand'mre.

-- Non, non, rpondit celle-ci, je lui donnerais bien volontiers
mon fauteuil pour la ddommager du mal que je lui ai fait.
Restes-y tant que tu voudras, ma fille, tu es la bienvenue.

Il n'y avait plus moyen de s'y mprendre. Petite mre comprit
enfin que les sentiments de la vieille dame envers elle taient
d'une bienveillance extrme. Elle la remercia en se laissant
aller de nouveau dans le fauteuil et,  partir de ce moment, elle
se sentit tout  fait heureuse.

L'aprs-midi Sylvanie vint s'installer auprs d'elle avec son
ouvrage: c'tait le pantalon destin  Charlot. On attacha la
chvre au tronc du cerisier et elle se mit  brouter de bonne
grce l'herbe rase qui croissait autour, donnant de temps 
autre, par manire de diversion, un coup de dent dans une haie
vive. Charlot s'amusait  se tailler, avec un vieux couteau
brch, un petit bateau pour le faire aller sur la fontaine.

-- Comme vous cousez vite, dit la petite convalescente en
regardant Sylvanie.

-- Tu trouves... Sais-tu coudre?

-- Je me suis appris un peu, et une voisine m'a montr  mettre
les pices, mais je vais lentement, parce que je ne sais pas
bien.

-- Quand tu auras repris tes forces je te montrerai.

-- Oh! merci.

Ce fut une dlicieuse journe et certainement Petite mre fit
plus de progrs pendant ces quelques heures passes en plein air
et au milieu des arbres et des fleurs, que dans toute une semaine
passe dans sa chambre sans air et sans soleil.



XXIII



Chaque jour, ds le matin, Petite mre s'tablissait sous le
cerisier. Elle ne trouvait jamais la journe trop longue: il y
avait tant  regarder; tant  admirer... Tantt c'tait un oiseau
qui voltigeait et sautillait autour d'elle, tantt une fleur que
Charlot lui apportait, tantt un nuage au ciel qui changeait de
place et de forme tandis qu'elle le suivait des yeux. Vers le
soir, quand les ombres commenaient  s'allonger sur les
prairies, on la ramenait  la maison. Le matin elle pouvait
marcher en s'appuyant un peu sur le bras de Sylvanie, mais le
soir elle tait fatigue et celle-ci la portait comme le premier
jour. Les joues de Petite mre prenaient des teintes roses comme
elles n'en avaient pas eu depuis qu'elle tait toute enfant;
elles taient aussi moins creuses et ses yeux paraissaient moins
trangement grands dans sa petite figure; sa bouche s'ouvrait
souvent pour sourire. Elle tait bien change, mais elle avait
toujours son air doux et srieux, et le bonheur ne la rendait pas
goste.

Un jour une voiture s'arrta  l'entre du sentier qui conduisait
 la petite maison; c'tait un vnement. A part celle qui avait
amen les enfants, Sylvanie ne se souvenait pas d'avoir vu
pareille chose en sa vie. Elle regarda avec curiosit de la
fentre de sa cuisine et vit descendre une dame et une petite
fille qui s'avancrent vers la maison. Alors Sylvanie essuya  la
hte ses mains qui taient dans l'eau de savon et alla au-devant
des visiteuses.

-- Nous venons voir notre petite malade, dit madame Grandville,
que la jeune fille reconnut alors pour l'avoir entrevue le jour
o elle tait alle chercher Petite mre. Quant  Edith elle ne
l'avait pas encore rencontre.

-- Vous la trouverez dehors, Madame, je vais vous conduire auprs
d'elle. Elle ne mrite presque plus le nom de malade, vous allez
la trouver bien change.

Petite mre les vit venir de loin, et reconnut aussitt la
"petite dame;" ses yeux brillrent, elle rougit jusqu' la racine
des cheveux, et puis la timidit prit le dessus, et lorsque les
visiteuses furent tout prs d'elle elle n'osa rien dire, pas mme
tendre la main. Mais Edith ne se laissa pas arrter par cette
froideur apparente; elle l'embrassa en disant:

-- Que je suis contente de te revoir, ma chre Fleurette.

Petite mre, tout interdite de s'entendre appeler ainsi, ne dit
encore rien.

-- Est-ce que tu m'as oublie?

-- Oh! non, rpondit-elle avec un regard qui en disait bien plus
que ses paroles, mais je ne m'appelle pas Fleurette.

-- Je sais... Maman m'a dit qu'on t'appelle Petite mre. C'est
gentil aussi, on dirait que c'est pour jouer; mais moi je
t'appellerai toujours Fleurette parce que c'est le nom que je te
donnais en pensant  toi. Cela ne te fait rien, n'est-ce pas? O
est Charlot?

-- Il joue  la fontaine.

-- Je vais le chercher, dit Sylvanie, mais il ne sera gure
prsentable.

Elle courut d'abord chercher des chaises pour les visiteuses,
puis appeler Charlot qui vint, tout tremp et tout honteux,
baissant la tte et ne voulant regarder personne en face.
Pourtant au bout d'un moment, "la jolie petite dame" l'avait mis
 l'aise et il babillait de bonne grce tout en jouant avec les
boucles blondes qui lui avaient laiss un si profond souvenir.

Quand madame Grandville eut bien admir la bonne mine de la
petite convalescente, la jolie vue qu'on avait sous le grand
cerisier, la maison tout entoure de verdure, elle proposa 
Sylvanie de venir avec elle jusqu' la voiture pour y prendre
quelques provisions qu'elle avait apportes.

-- Si vous pouvez, lui dit-elle, nous donner vers la fin de
l'aprs-midi quelque chose  manger, nous resterons un peu, et je
dirai au cocher d'aller au village voisin et de revenir nous
prendre avant la nuit.

-- J'ai du lait de ma chvre, du pain noir et du fromage,
rpondit Sylvanie, un peu inquite de la modestie de ses
ressources.

-- Oh! alors nous ne manquerons de rien et si rellement cela ne
vous gne pas nous resterons.

Le cocher fut donc congdi et madame Grandville entra avec la
jeune fille dans la maison.

Elle fut enchante de l'ordre et de la propret qui y rgnaient,
mais elle ne fit pas de compliments  Sylvanie, car celle-ci
tait si naturellement aimable et distingue que l'on ne pouvait
s'tonner que tout, autour d'elle, portt le mme cachet.

La vieille grand'mre tait assise sur une chaise prs d'une
fentre.

-- Elle est trs sourde, dit Sylvanie.

-- Oh! cela ne m'empchera pas de causer avec elle. J'ai une
bonne voix pour me faire entendre des oreilles les plus dures.

Lorsque la grand'mre, qui ne s'tait pas doute de l'arrive
d'une voiture, eut compris  peu prs qui tait la visiteuse,
celle-ci entama avec elle une conversation qui, bien qu'un peu
pnible, marchait pourtant d'une manire tout  fait
satisfaisante. Au bout d'une demi-heure madame Grandville tait
au courant de tout ce qui concernait Sylvanie et sa grand'mre.
Elle prenait tant d'intrt  ce que celle-ci lui racontait sur
l'activit, le savoir-faire, la vaillance de sa petite-fille,
que, tout heureuse d'tre coute ainsi, la bonne dame aurait
volontiers parl jusqu'au soir.

Madame Grandville avait apport ses crayons et elle voulut en
profiter pour faire un croquis de la vieille petite maison 
moiti cache par les grands arbres qui, au premier coup d'oeil,
l'avait frappe comme digne de figurer dans son album.

Elle choisit le point de vue le plus pittoresque et se mit 
l'oeuvre. La vieille dame, flatte de ce qu'on faisait "le
portrait de sa maison," vint sur le seuil pour jouir de la vue de
l'artiste; Sylvanie allait et venait pour ses prparatifs, et
sous le grand cerisier cach par un angle du mur, on entendait
les voix de trois enfants qui causaient.

Petite mre n'tait plus du tout intimide. Elle avait la main
dans celle d'Edith et la regardait avec des yeux brillants.
Celle-ci avait trouv place dans le grand fauteuil  ct d'elle
et Charlot se tenait assis par terre  leurs pieds. Si ce n'avait
t son admiration pour "la petite dame" il n'aurait certainement
jamais abandonn la fontaine pour se tenir si tranquille et
pendant si longtemps!... Ils taient plongs dans une
conversation qui les absorbait tous les trois. Petite mre
racontait qu'elle avait demand au bon Dieu de dire  ceux qui la
croyaient coupable qu'elle n'avait pas vol, et elle ajoutait en
regardant Edith de ses yeux pensifs:

-- Il le savait bien, n'est-ce pas?

-- Je le crois bien qu'il le savait. Il sait tout, mme ce que
nous ne disons  personne. Pauvre Fleurette, quand je pense que
c'est moi qui suis cause que tu as t si malheureuse... Pourtant
je ne croyais pas mal faire en te donnant ma pice d'or. Mais
maintenant tu n'y penseras plus, n'est-ce pas? Tu n'es pas fche
contre moi!...

-- Mais, dit Charlot qui n'avait cout que les premiers mots, je
voudrais pourtant bien qu'on me dt comment le bon Dieu pouvait
le savoir.

-- Que veux-tu dire? demanda Edith en caressant la bonne joue
ronde du petit garon. Est-ce que tu ne sais pas que Dieu voit
tout?

-- Nous ne savons rien, dit Petite mre tristement. On m'a dit de
prier Dieu, mais je ne sais pas o il est. Est-ce que vous l'avez
vu?

-- Vu!... Mais personne ne l'a vu... On ne le voit pas...

-- Alors comment le connat-on?

La rponse tait plus difficile qu'Edith ne l'avait cru au
premier abord. Elle rflchit un moment.

-- Je ne sais pas bien, dit-elle... Jamais je n'ai eu l'ide de
me le demander. Voyons, que j'essaie de le comprendre... D'abord
tout ce qui est autour de nous, ces arbres, ces prs, le soleil
et le grand ciel bleu, je sais bien que c'est lui qui l'a fait...
Qui serait-ce? Les hommes ne pourraient pas.

-- Et les maisons? demanda Charlot.

-- Non. Les maisons, nous savons bien que les hommes les font,
puisque nous le voyons tous les jours.

-- Alors ils peuvent bien faire aussi les arbres?...

-- Non, parce que, vois-tu, Charlot, c'est beaucoup plus
difficile. Pense qu'un arbre est d'abord tout petit. Il crot...
il grandit comme nous. Nous grandissons, tu sais, tandis que les
maisons restent toujours comme on les a faites.

-- C'est vrai... dit Petite mre.

-- Maman m'a dit une fois que les hommes peuvent faire beaucoup
de choses trs belles, mais qu'ils ne peuvent rien faire de
vivant.

-- Je voudrais... commena Petite mre, et elle s'arrta.

-- Que voudrais-tu?

-- Je voudrais qu'on me dt tant de choses!... Quand j'tais
toute seule pendant que Charlot dormait et que le pre ne
revenait pas, je pensais quelquefois que le bon Dieu tait tout
prs... Alors je n'avais plus peur et je lui demandais de nous
donner du pain et de ramener le pre. Ma maman me disait
toujours; "Aie confiance en Dieu, demande-lui tout." Mais on ne
m'a jamais rien expliqu, et quelquefois je pensais qu'il n'y
avait personne pour m'entendre puisque jamais personne ne me
rpondait.

-- Mais tu vois bien qu'il a pris soin de toi, Fleurette! Il
t'entendait donc!...

-- Oui, je le vois bien maintenant.

-- Mais o est-ce qu'il est donc? demanda Charlot d'un ton
impatient, car il lui fallait une rponse prcise. Je croyais
qu'il tait dans le ballon, mais le monsieur a dit que non.

-- Oh! Charlot, mon pauvre Charlot! s'cria Edith en riant, dans
le ballon!... Mais le ciel mme, le grand ciel bleu ne peut pas
le contenir. Nous ne pouvons pas comprendre cela, mais nous
pouvons au moins aimer Dieu et lui demander de nous apprendre 
le connatre.

-- Je l'aimerai quand je l'aurai vu, dit le petit garon avec
dcision.

-- Jsus a dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
coeur. Il faut donc bien que tu l'aimes, Charlot.

-- Qui est a, Jsus?

-- Comment tu ne sais pas qui est Jsus? Et toi, Fleurette?

Petite mre tait devenue toute rouge.

-- J'ai vu son portrait dans une glise, dit-elle. Il tait sur
une croix et il avait une couronne d'pines. Pourquoi est-ce
qu'ils lui avaient fait tant de mal?

-- Je vais vous raconter son histoire, dit Edith. Ecoute-moi
bien, Charlot.

Il y avait une fois dans un pays, qu'on appelle la Jude, des
bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les champs. C'tait la
nuit et tout  coup ils ont vu une grande lumire et ils ont
entendu une belle musique. C'taient des anges qui chantaient. Tu
sais ce que c'est que les anges, Charlot?

-- Oui, dit le petit garon, j'en ai vu dans les images.

-- Eh bien, les anges dirent aux bergers que dans une ville qui
s'appelait Bethlem il venait de natre un petit enfant. Alors
ils se levrent pour aller le voir et une toile les
conduisait...

-- Une toile!... rpta Petite mre avec tonnement.

-- Oui, elle marchait devant eux et ils la suivaient.

-- Une toile n'a pas de jambes, dit Charlot d'un ton bourru.

-- Non, mais elle marchait dans le ciel, et quand elle s'arrta
les bergers aussi s'arrtrent. Et ils trouvrent le petit enfant
Jsus dans une crche. Tu sais ce que c'est?...

-- Ah! oui, j'ai vu cela dans une boutique, rpondit Petite mre,
et on m'a dit que c'tait l'enfant Jsus, mais je ne savais pas
ce que cela voulait dire.

-- Alors les bergers se sont mis  genoux devant le petit
enfant...

-- Pourquoi? demande Charlot tonn.

-- Parce qu'ils savaient que ce pauvre petit enfant, couch dans
cette crche, tait venu du ciel pour leur apprendre  connatre
Dieu et  l'aimer. Ensuite il grandit, et il tait toujours sage,
toujours obissant. Et quand il fut devenu un homme il faisait du
bien  tout le monde, il gurissait les malades, il consolait
ceux qui taient malheureux. Il parlait du bon Dieu et il disait:
"Aimez-le de tout votre coeur, et aimez les autres comme
vous-mmes." Alors ceux qui l'entendaient disaient: "Il nous parle de
la part de Dieu," et ils allaient partout avec lui pour
l'entendre encore. Et les petits enfants mmes aimaient  aller
auprs de lui parce qu'il les prenait dans ses bras et les
bnissait. Mais les mchants le hassaient et voulaient lui faire
du mal. Et bientt ils l'ont pris et l'ont clou sur une croix
avec une couronne d'pines sur la tte, et ils le frappaient et
l'insultaient. Et lui, il demandait  Dieu de leur pardonner...

-- Est-ce qu'il est mort? demanda Petite mre qui coutait avec
une attention intense.

-- Oh! oui, il est mort... et il est retourn au ciel. Mais
alors, maintenant, tu comprends, nous savons que le bon Dieu nous
aime, puisque Jsus nous l'a dit. Nous savons qu'il veut nous
pardonner notre mchancet et nous rendre bons comme Jsus
l'tait.

Petite mre coutait toujours les mains croises sur ses genoux,
les yeux pleins de larmes.

-- Oh, dit-elle, si seulement il tait encore sur la terre!...

-- Oui, dit Edith, je le voudrais bien aussi, mais nous irons au
ciel et nous le verrons si nous aimons Dieu de tout notre coeur
et notre prochain comme nous-mmes. Et alors aussi nous verrons
Dieu...

En parlant ainsi Edith levait ses yeux bleus vers le ciel; il
semblait qu'elle entrevt quelque chose dans les profondeurs de
l'azur. Petite mre la regardait et son coeur se remplissait de
pressentiments des choses ternelles. Charlot, un peu las d'une
conversation si srieuse, s'tait mis  quatre pattes pour voir
de plus prs une fourmi qui trottait, affaire, parmi les brins
d'herbe.

-- Je t'apporterai un livre o tu pourras lire l'histoire de
Jsus, dit Edith  Petite mre.

-- Je ne sais pas lire, rpondit la pauvre petite toute confuse.

-- Oh! que c'est triste!... Mais tu apprendras, Fleurette; ce
n'est pas trs difficile, je suis sre que tu sauras bien vite.
Moi j'aime beaucoup  lire, mais j'aime encore mieux causer comme
 prsent. Quand tu seras gurie tu viendras me voir quelquefois,
et je viendrai aussi chez toi. Nous causerons...

-- Mais, dit Petite mre, moi, je ne sais rien...

-- Je suis sre que tu sais beaucoup de choses que je ne sais
pas. Dis-moi un peu ce que tu sais faire...

-- Rien... rpta la petite.

-- Je suis sre que tu sais faire ton lit, balayer ta chambre.

-- Oui, mais ce n'est pas difficile. Je sais aussi faire cuire la
soupe.

-- Oh! que tu es habile! Moi je ne sais rien faire de tout cela.
Quand je veux m'en mler la femme de chambre me dit "Laissez,
Mademoiselle, ce n'est pas votre affaire." Mais je voudrais
apprendre aussi, car c'est amusant de faire le mnage. Et toi,
Charlot, que sais-tu faire, gros garon?

-- Moi, rpondit Charlot, je sais cueillir l'oseille, et quand je
serai grand je saurai btir des maisons.

Sylvanie arrivait avec une petite table qu'elle couvrit d'une
nappe un peu grossire, mais d'une parfaite propret. Elle y posa
des tasses, des assiettes, du lait, du pain de seigle, du fromage
et une grande assiette de fraises qu'elle venait de cueillir
dans le jardin. C'tait un repas charmant; Edith et sa mre
croyaient n'en avoir jamais fait de si bon. Charlot en prit une
large part sans se faire prier et Petite mre but son lait.
Sylvanie allait et venait pour servir, tandis que ses poules
s'aventuraient jusque sous le cerisier pour becqueter les miettes
du festin. Il fallut ensuite montrer  Edith la chvre dont elle
venait de boire le lait, et Sylvanie voulut encore lui cueillir
un bouquet moiti de fleurs de son jardin, moiti de fleurs des
champs entremles d'herbes fines; tout cela prit du temps et le
soleil tait bien bas  l'horizon lorsque la voiture, qui avait
attendu patiemment au bout du sentier, s'loigna enfin emportant
les deux visiteuses. Les habitants de la petite maison les
suivirent des yeux tant qu'ils le purent, puis on rentra et
Petite mre se remit au lit un peu lasse, mais les yeux brillants
et le coeur joyeux.

-- Je ne veux pas dormir, je veux penser, dit-elle  Sylvanie qui
se penchait sur elle en lui souhaitant une bonne nuit.

-- A qui veux-tu penser?

-- A tout ce qu'elle m'a dit. Elle nous a racont une si belle
histoire, et maintenant je sais que Dieu nous aime...

Un quart d'heure aprs elle dormait paisiblement. De beaux et
doux rves la faisaient sourire, et lorsqu'elle s'veilla dans la
nuit elle se sentait si heureuse qu'elle aurait voulu pouvoir le
dire  quelqu'un, mais tout le monde dormait. Par la petite
fentre un rayon de lune se glissait dans la chambrette entre les
branches du rosier; un rossignol tardif chantait dans les arbres
et le murmure de la fontaine se mlait  sa voix. Tout tait si
doux, si paisible. Petite mre se rendormit en souriant encore.




Oui, l'amour de Dieu veille sur vous, pauvres enfants, l'amour de
Dieu vous enveloppe de toutes parts! Petite mre le sait
maintenant. Pour en avoir conscience il faut un coeur d'enfant,
un coeur pur et aimant. Quelle douceur infinie dans le sentiment
de cet amour!

Elle dormit jusqu'au matin de ce sommeil profond et paisible, et
lorsqu'elle se rveilla sa premire pense fut:

-- Je suis tout  fait gurie...

Madame Nanette vint dans la journe, apportant un poulet de sa
basse-cour pour la malade, et du beurre de sa faon pour
Sylvanie. En regardant Petite mre, elle put  peine croire
qu'elle avait sous les yeux la mme enfant qui lui avait paru
toute semblable  une figure de cire.

-- Mais te voil toute vivante, lui dit-elle, je n'aurais jamais
cru qu'on pt changer  ce point en si peu de temps.

Et en s'en allant elle dit  Sylvanie:

-- Vous aviez raison, ma fille, cette petite a l'air de vouloir
vivre.



XXIV



Deux semaines aprs la visite d'Edith, Petite mre et Charlot se
trouvaient de nouveau dans la chambre sombre que nous
connaissons. Il faisait bien beau au dehors, mais les rayons du
soleil n'y pntraient gure, et leurs yeux n'taient plus
rjouis par la vue des arbres et des prs en fleurs, ni leurs
oreilles par le murmure rafrachissant de la fontaine. Brunette
n'avanait plus sa jolie tte pour attraper un morceau de pain
dans la main de sa petite amie; le joyeux rire de Sylvanie ne se
faisait plus entendre. Quel changement!

Les enfants taient dans la mme attitude o nous les avons vus
pour la premire fois, Petite mre assise sur la chaise sans
dossier et Charlot  ses pieds sur le plancher, la tte appuye
sur ses genoux; mais cette fois ils n'avaient pas faim, car,
outre un bon djeuner pris avant de quitter la maison sur la
lisire du bois, ils avaient trouv  leur arrive un repas chez
madame Charles.

Pourtant Charlot tait triste et mme un peu grognon.

-- Je ne sais pas pourquoi nous sommes revenus ici, disait-il.
C'est vilain cette chambre noire. J'aimerais mieux tre rest
l-bas, il y faisait si beau. Quand je serai grand, je veux rester
toujours  la campagne.

-- Mais, mon chri, nous ne pouvions y rester puisque le pre
revient... Ne te rjouis-tu pas de le voir?

Charlot ne rpondit rien.

-- Aurais-tu voulu y rester tout seul?

-- Non, avec toi...

-- Mais moi, Charlot, je n'aurais pas voulu y rester maintenant
que le pre revient. Pense comme il serait triste s'il ne
trouvait personne. Nous allons le soigner si bien! Il est encore
faible... il faudra tre bien sage, bien tranquille, Charlot.

-- O pourra-t-il s'asseoir? demanda le petit garon.

C'tait un problme, en effet. Petite mre regarda tout autour de
la chambre d'un air d'anxit. Elle y avait bien dj pens, mais
que pouvait-elle faire?...

-- Il n'y a que le lit, dit-elle.

-- Est-ce qu'il restera toujours couch?

-- Non, tu sais bien que madame Perlet a dit qu'il peut
maintenant marcher avec une canne. Il sera bientt tout  fait
guri. N'es-tu pas bien content de le revoir, Charlot?...

Mme silence. Charlot ne pouvait pas encore oublier l'impression
de terreur qu'il avait reue la premire fois qu'il avait revu
son pre aprs l'accident, alors qu'il tait tendu sans
mouvement et sans connaissance. Pourtant il n'aurait pas voulu
dire qu'il ne se rjouissait pas de le revoir, il sentait lui-mme
que c'et t mal; il aimait donc mieux ne pas rpondre.

-- Nous tions si bien  la campagne, reprit-il aprs un moment
de silence.

-- Oui, mais, tu sais, nous ne pouvions pas y rester toujours...
Sylvanie et la vieille dame ont t bien bonnes pour nous, mais
nous ne sommes pas  elles, tu comprends... Elles ne pouvaient
pas nous garder toujours.

-- Pourquoi? demanda Charlot qui ne comprenait rien  ces
subtilits. Elles nous aiment bien...

-- Oui, mais elles ne peuvent pas prendre soin de nous comme le
pre, parce que lui, c'est notre pre... il nous aime encore
mieux.

-- Je voudrais bien tre avec lui s'il tait dans une belle
campagne, mais je n'aime pas  tre ici!... c'est noir, c'est
vilain!...

Petite mre regarda les murs nus et noircis et soupira en pensant
au beau rosier grimpant qui tapissait celui de la petite maison.
Comme tout tait joli et frais  la campagne! Personne mieux
qu'elle ne sentait le contraste. Elle aurait volontiers pleur,
mais elle reprit bien vite le dessus en pensant que le pre
pouvait arriver d'un moment  l'autre.

On entendait dans le corridor un bruit inaccoutum, et tout 
coup la porte s'ouvrit, laissant paratre sur le seuil madame
Charles tout essouffle.

-- J'apporte mon fauteuil pour ton pre, dit-elle en s'adressant
 Petite mre; il en aura besoin, le pauvre homme... Mais je n'en
peux plus... Es-tu assez forte pour m'aider?

-- Moi! moi! cria Charlot tout heureux de cette diversion.

Petite mre apporta aussi son faible concours, et  force de
peine on parvint  faire entrer le lourd fauteuil et  le placer
prs de la fentre.

-- L!... dit la vieille dame, c'est au moins un sige convenable
pour un malade. Et o se mettrait-il d'ailleurs? C'est bien
heureux que cette ide me soit venue.

-- Oh! merci, dit Petite mre rayonnante, comme il sera bien
l!... Vous tes bonne, madame Charles.

Et dans sa reconnaissance elle prit la main de la vieille dame et
la baisa, puis resta toute honteuse de s'tre ainsi livre  son
impulsion.

-- Est-ce qu'on embrasse une vieille main toute ride? dit la
bonne dame en s'en allant.

Et, quittant son ton grondeur ds qu'elle fut seule, elle
continua en se parlant  elle-mme.

-- Pauvre petite... c'est pourtant elle qui m'a appris  penser
aux autres. Avant sa maladie je ne savais pas qu'on est heureux
de pouvoir s'entr'aider; maintenant je le sais..... Pauvre
petite!...

Les enfants, ravis de voir la chambre prendre un aspect si
confortable, changrent plusieurs fois la place du fauteuil, et
finirent par le laisser  celle qu'on avait choisie en premier
lieu. Tout  coup Charlot s'cria joyeusement:

-- Petite mre, voil le chat!...

En effet, sa majest fourre tait entre avec madame Charles et,
n'tant pas partie en mme temps qu'elle, faisait une apparition
solennelle, sortant d'un coin o personne ne l'avait aperue. Les
deux enfants n'avaient pas revu Minet depuis leur dpart pour la
campagne. Charlot lui fit des avances un peu brusques sans
russir  l'attirer, mais le chat s'approcha de Petite mre et
sauta sur ses genoux.

-- Il sait bien que tu ne l'aimes pas, dit-elle pour expliquer
cette conduite de la manire la moins blessante pour Charlot.

-- Oh! je l'aime bien maintenant, mais j'aime encore bien mieux
Brunette. Elle est si jolie et elle donne de si bon lait. Et toi,
ne l'aimes-tu pas mieux?

-- Je ne sais pas... C'est si agrable de caresser un chat, il a
l'air si content. Brunette ne reste jamais tranquille un instant.

-- C'est vrai, mais j'aime bien a, moi. Ah! si nous tions
encore ensemble l-bas!...

-- Ecoute, mon Charlot, il ne faut pas avoir l'air triste quand
le pre arrivera. Tu sais bien que Sylvanie a dit qu'elle
viendrait nous chercher quand elle s'ennuyerait trop de nous.

Petite mre se tut brusquement. On entendait quelque chose dans
l'escalier, des pas lents, un peu tranants, accompagns d'un
autre bruit, comme celui d'un bton qui frappait chaque marche.
Les enfants se tenaient immobiles... Les pas se rapprochaient...
Enfin ils s'arrtrent. Il y eut un moment d'hsitation, puis la
porte s'ouvrit, et un homme grand, maigre, appuy sur une canne
parut sur le seuil.

-- Le pre!... s'cria Petite mre en s'lanant vers lui.

Elle le prit par la main et le conduisit au fauteuil o il tomba
plutt qu'il ne s'assit... il tait si fatigu! Charlot, tout
interdit, le regardait sans oser s'approcher. Le pre avait ferm
les yeux et s'tait laiss aller au fond du fauteuil, car il
tait encore trs faible. Bientt il les rouvrit et, regardant
son petit garon:

-- Tu ne me reconnais pas? lui dit-il. Je te reconnais bien, moi,
tu es toujours le mme, mon gros Charlot, mais Petite mre, elle,
a grandi; elle est devenue presque une femme.

Cette ide que Petite mre tait une femme fit rire Charlot, et
une fois qu'il eut ri il se sentit plus  l'aise. Posant la main
sur un des genoux de son pre, il demanda:

-- Est-ce que la grande maison est finie?

-- La grande maison!... rpta le pre un peu tonn de cette
question qui n'avait aucun rapport avec ses penses du moment.
Non, elle ne doit pas tre acheve, mais pourquoi penses-tu  la
grande maison, mon garon?

-- C'est que j'aime beaucoup les grandes maisons. J'en btirai
une pour Petite mre quand je serai grand.

-- Il ne faut pas y retourner, pre!... dit la petite fille d'un
ton suppliant.

-- Ah! il se passera encore un peu de temps avant que je sois
capable de grimper  une chelle ou de porter un fardeau.

-- Quand le pre retournera  la grande maison, dit Charlot,
j'irai aussi pour prendre soin de lui.

-- Tu es encore trop petit, rpliqua sa soeur en le caressant.

-- Tu dis toujours que je suis petit!... mais je deviens grand,
moi, n'est-ce pas, pre?

-- Cela viendra, mon garon, avec un peu de patience. C'est bon
de se retrouver chez soi et avec vous, mes enfants!... Mais d'o
vient ce grand fauteuil? je ne le connais pas.

-- C'est la vieille dame au chat, rpondit Charlot; elle l'a
apport pour toi, pre.

-- La vieille dame au chat!... je ne la connais pas non plus.

-- C'est elle qui a pris soin de moi quand j'tais malade, dit
Petite mre en levant sur son pre ses yeux srieux.

-- Et madame Perlet m'a pris chez elle, cria Charlot.

-- Ils ont tous t bien bons pour vous, dit le pre, je voudrais
les remercier.

Comme il parlait on frappa  la porte. C'tait madame Perlet une
tasse pleine dans les mains.

-- Comment que a va? dit-elle au malade en prenant un air riant
pour cacher l'motion que lui causait la vue de cette figure
dvaste par la maladie. Voil un peu de bouillon pour vous
restaurer: nous avons justement mis le pot-au-feu hier. Nous
sommes riches maintenant, mon mari a retrouv du travail dans son
ancienne maison; nous pouvons nous payer le pot-au-feu deux fois
par semaine.

-- Madame Perlet, dit le convalescent dont la voix tremblait et
dont les yeux taient humides, je vous remercie ainsi que votre
mari de ce que vous avez fait pour mes pauvres enfants. Je vous
en serai toute ma vie reconnaissant.

-- Ne parlons pas de a... Qui est-ce qui pourrait voir souffrir
de pauvres petits innocents et ne pas leur venir en aide? Vous en
feriez bien autant pour nous, n'est-ce pas?... C'est gentil tout
de mme de vous voir ici et non plus dans ce lit d'hpital...

-- Oui, je suis content, mais je ne dirai pas de mal de mon lit
d'hpital, car c'est l que j'ai appris  avoir confiance en
Dieu.

-- Vraiment? dit madame Perlet d'un air surpris.

-- Est-ce qu'il n'a pas pris soin de mes pauvres enfants pendant
que je ne pouvais rien faire pour eux?... C'est vous autres,
braves gens, qui les avez nourris, c'est vrai, mais qui vous l'a
mis au coeur? Ah! Madame Perlet on comprend bien des choses quand
on est l, faible et sans mouvement, pendant des semaines. Avant
cela je ne pensais pas  Dieu, mais  qui aurais-je recommand
mes pauvres petits si ce n'est  lui? Et il m'a entendu...

-- C'est pourtant vrai, dit madame Perlet.

-- Maintenant j'espre que nous pourrons lui montrer notre
reconnaissance en faisant pour d'autres ce que vous avez fait
pour nous.

-- Mais vous serez longtemps avant de pouvoir travailler, dit la
brave femme en regardant les mains affaiblies qui reposaient sur
les bras du fauteuil.

-- Encore un peu de temps, peut-tre, mais les forces reviennent
vite quand on est content. Voyez-vous, madame Perlet, depuis le
jour o vous tes venue  l'hpital et o vous m'avez dit: "Votre
Petite mre n'a rien fait de mal, on l'avait accuse
injustement!" j'ai senti que je gurissais grand train.

-- Comment avez-vous pu croire cela, vous qui la connaissiez?...

-- Je n'y comprends rien... Je m'en veux maintenant, dit le
pauvre pre en attirant la petite fille tout prs de lui, mais
elle ne m'en veut pas, elle, n'est-ce pas, Petite mre?...
J'tais si faible, si malheureux de la sentir abandonne... Je ne
savais pas encore ce que je sais maintenant: c'est que mes
pauvres petits avaient un Pre dans le ciel.

-- Eh bien, vous avez plus de confiance que je n'en aurais 
votre place, car enfin vous voil pour longtemps encore incapable
de travailler, et ce ne sont pas ces petits bras-l qui gagneront
beaucoup de pain...

-- On m'a accord un ddommagement pour mon accident qui a t
caus par l'imprudence du matre maon. Vous voyez bien que Dieu
prend soin de nous!...

Charlot tira Petite mre par le bras et la fora de se baisser
jusqu' ce qu'il pt lui parler  l'oreille:

-- Je crois que le pre a vu le bon Dieu, dit-il. O est-il donc?

-- Il est avec nous, Charlot, rpondit-elle doucement, car elle
commenait  comprendre; je suis sre qu'il est tout prs
puisqu'il peut toujours nous voir et nous entendre et prendre
soin de nous partout o nous sommes.

Charlot rflchit un moment, puis il dit:

-- Quand je serai grand je comprendrai.





FIN



Imprimerie de Poissy -- S. LEJAY et Cie.




Erreurs typographiques corriges silencieusement:

Chapitre 3: =ainsi; dit la vieille dame= remplac par =ainsi,
dit la vieille dame=

Chapitre 7: =excusait peut tre= remplac par =excusait peut-tre=

Chapitre 7: =ce jour l= remplac par =ce jour-l=

Chapitre 7: =recommenrent  marcher= remplac par
=recommencrent  marcher=

Chapitre 7: =Pourtant petite mre= remplac par =Pourtant Petite
mre=

Chapitre 7: =Et pourquoi faire?= remplac par =Et pour quoi faire?=

Chapitre 7: =-- Du lait, le rve= remplac par =Du lait, le rve=

Chapitre 11: =dans le petit lit- tout entour=  remplac par
=dans le petit lit tout entour=

Chapitre 13: =-- Mais le cordonnier prit la parole= remplac par
=Mais le cordonnier prit la parole=

Chapitre 14: =faisait des creux= remplac par =faisant des creux=

Chapitre 14: =sur cesujet= remplac par =sur ce sujet=

Chapitre 14: =il peut-tre= remplac par =il peut tre=

Chapitre 15: =depuis avant hier= remplac par =depuis avant-hier=

Chapitre 15: =pour vous, Madame Charles= remplac par =pour
vous, madame Charles=

Chapitre 17: =frapp Charlot;= remplac par =frapp Charlot:=

Chapitre 17: =va-t-en= remplac par =va-t'en=

Chapitre 21: =ne se plaignait,= remplac par =ne se plaignait.=

Chapitre 21: =tout bas: Ma pauvre= remplac par =tout bas: "Ma
pauvre=

Chapitre 22: =Ce soir l= remplac par =Ce soir-l=

Chapitre 22: =malade, Quand= remplac par =malade. Quand=

Chapitre 22: =bien tre inexprimable= remplac par =bien-tre
inexprimable=

Chapitre 23: =le savoir faire= remplac par =le savoir-faire=

Chapitre 23: =Carlot en prit= remplac par =Charlot en prit=

Chapitre 23: =monde dormait,= remplac par =monde dormait.=

Chapitre 24: =ensemble l bas= remplac par =ensemble l-bas=

Chapitre 24: =petits bras l= remplac par =petits bras-l=










End of the Project Gutenberg EBook of Petite Mere, by 
lise-Franoise-Louise de Plessis-Gouret

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PETITE MERE ***

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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


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