The Project Gutenberg EBook of Dante et Goethe : dialogues, by Daniel Stern

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Title: Dante et Goethe : dialogues

Author: Daniel Stern

Release Date: February 28, 2009 [EBook #28217]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANTE ET GOETHE : DIALOGUES ***




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DANTE ET GOETHE

DIALOGUES

PAR

DANIEL STERN

PARIS

M DCCC LXVI

      COSIMA

     Ta naissance et ton nom sont italiens; ton dsir ou ta destine
     t'ont faite Allemande. Je suis ne sur la terre d'Allemagne; mon
     toile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu
     t'adresser des souvenirs o se mlent Dante et Goethe: double culte,
     o nos mes se rencontrent; patrie idale, o toujours, quoi qu'il
     arrive, et quand tout ici-bas nous devrait sparer, nous resterons
     unies d'un inaltrable amour.



PREMIER DIALOGUE.


DIOTIME, LIE.--Un peu plus tard, VIVIANE, MARCEL.


Ils marchaient sur la grve sans se parler. Ils s'taient d'abord
entretenus de leurs amis et d'eux-mmes, de leurs opinions sur les
choses du jour. Puis, insensiblement, le silence s'tait fait. La
grandeur de ce lieu dsert s'imposait  eux. La mare qui montait
lentement, en battant de ses flots le cap Plouha, imprimait  leur
esprit son rhythme solennel.-- quoi pensez-vous? dit enfin lie.

DIOTIME.

La question est brusque. La rponse va vous surprendre... Je pense 
Dante.

LIE.

 Dante!... ici! au pote florentin, sur les ctes de Bretagne! Voil
qui me surprend, en effet.

DIOTIME.

Ce site est vritablement dantesque. Regardez ces formidables
entassements de rochers, prcipits les uns sur les autres! Voyez ces
blocs de granit aux flancs noirs, tout hrisss d'algues marines, que la
vague, en se retirant, laisse couverts d'cume, et que d'ici l'on
prendrait pour des monstres accroupis sur le sable! coutez les
gmissements du flot qui s'engouffre dans ces antres bants! Ne se
croirait-on pas aux abords d'un monde infernal? Tout  l'heure,  la
lueur blafarde de votre triste soleil, il me semblait lire sur ce pan de
roc taill  pic l'inscription sinistre: _Per me si va_; et je voyais,
l-bas, dans cet enfoncement, l'ombre de Dante, qui s'avanait, ple et
muette, vers les rgions obscures.

LIE.

Votre imagination confond mes faibles esprits. Vous franchissez d'un
bond l'espace et les sicles...

DIOTIME.

Le gnie n'est jamais loin. Il est prsent partout, comme Dieu. Combien
de fois ne l'ai-je pas prouv! Qu'un spectacle inaccoutum de la nature
ou quelque vnement soudain branle et trouble ma pense, aussitt, par
je ne sais quelle vocation secrte, qui se fait en moi comme  mon
insu, il me semble voir  mes cts deux figures immortelles, deux
gnies lumineux, dont la seule prsence fait rentrer en moi la paix, et
en qui je vois toute chose se rflchir, s'ordonner, s'clairer, comme
en un miroir magique.

LIE.

_Per speculum in enigmate_. N'est-ce pas ainsi que parlait saint Paul?
Il y a longtemps, Diotime, que je vous souponnais d'tre tant soit peu
visionnaire!... Et ces deux gnies sont Dante?...

DIOTIME.

Dante et Goethe.

LIE.

Dante et Goethe!... trange association de noms!

DIOTIME.

Pourquoi trange?

LIE.

Pourquoi?... Parce que ce sont bien les deux gnies, les deux hommes les
plus opposs qui furent jamais.

DIOTIME.

Je ne les vois point opposs; tout au contraire.

LIE.

Point opposs, bon Dieu! L'Italien du XIIIe sicle et le Germain du
XIXe! Le pote catholique, qui chante en sa _Divine Comdie_
l'orthodoxie de saint Thomas et les catgories d'Aristote, et ce paen
panthiste, qui cache sous la robe et le nom du rprouv docteur Faust
les tmrits de Spinosa et le systme suspect de Geoffroy
Saint-Hilaire! Point opposs!

DIOTIME.

Ne vous arrtez pas en si beau chemin; continuez. Quelle comparaison,
n'est-ce pas, entre le belliqueux enfant de la cit de Mars, entre le
noble fils du crois toscan Cacciaguida, et le petit bourgeois d'une
ville marchande, dont le bisaeul ferrait les chevaux, dont l'aeul
tenait une auberge!

LIE.

Ajoutons, puisque vous le souffrez, quel rapport entre le citoyen
hroque que l'ardeur de ses passions jette aux guerres civiles, et qui,
proscrit, dpouill, meurt bien avant l'ge, tout charg de calamits,
tout mu de haine et d'amour pour son ingrate patrie; entre ce grand
imprcateur  la face sinistre, qui allait en enfer et qui en
revenait, et le rayonnant Apollon, qui se faisait appeler monsieur le
conseiller de Goethe, anobli, dcor, ministre d'un grand-duc allemand,
froidement recueilli dans sa haute indiffrence, observant les jeux du
prisme quand la Rvolution franaise clate sur le monde, et qui meurt
plein de jours, d'honneurs et de biens, au milieu des jardins qu'il a
plants, au milieu des curiosits, des offrandes, que lui apportent, de
tous les points du globe, ses admirateurs  genoux!

DIOTIME.

Comme vous, je me suis tonne, en ses commencements, de cette passion
de mon esprit qui le ramenait en toute occasion dans la compagnie de
deux potes aussi dissemblables. Je m'expliquais mal ce choix
involontaire qui me faisait emporter ensemble, partout o j'allais, les
deux petits volumes que vous regardiez hier sur ma table, et qui sont
devenus pour moi,  peu de chose prs, ce que le brviaire est pour le
prtre: _La Commedia di Dante Allighieri_, et _Faust, eine Tragoedie von
Wolfgang Goethe_. Je ne voyais pas trop le sens de cette double
prdilection. Mais comme elle tait en moi vritable et obstine, il me
fallut bien en trouver la raison; et c'est en cherchant cette raison que
j'en suis venue  pntrer peu  peu jusqu' ces profondeurs de la vie
idale o nous sentons les harmonies, et non plus les dissonances des
choses.

LIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Je veux dire... mais ce serait un long discours.

LIE.

Ne sommes-nous pas de loisir?

DIOTIME.

Nous avons beaucoup march sans nous en apercevoir; je me sens un peu
lasse.

LIE.

Arrtons-nous ici. Le vent se calme, l'Ocan s'apaise. La mare ne
dpasse jamais ce rocher. Voici mon _plaid_ tendu sur le sable.
Asseyez-vous, Diotime. Prenez quelqu'une de ces figues que j'ai
apportes pour vous dans ce panier. Je les crois mres, bien que venues
sous un ciel inclment.

DIOTIME.

Depuis les figues que je cueillais sur les bords du lac de Cme, dans
les jardins de la villa Melzi, je n'en avais pas got d'aussi
savoureuses.

LIE.

Vous le voyez, notre soleil du Nord a ses caresses; nos landes, pres et
rudes, ont leur douceur. Ce matin, en venant de Portrieux, vos regards
s'arrtaient avec plaisir sur la pourpre de nos bruyres et sur les tons
ross de nos champs de bls noirs. Ne me disiez-vous pas aussi que la
lumire qui descendait  ce moment sur nos campagnes vous rappelait les
brumes transparentes qui,  certains jours d'automne, enveloppent le
Lido?

DIOTIME.

En effet, la nature, en ses diversits les plus frappantes, a des
rappels soudains  la grande unit. Il en est ainsi des hommes de gnie:
c'est le mme Dieu, c'est le Dieu unique, ternel, qui parle par leur
voix sur des modes divers. Il ne tiendrait qu' nous de l'y reconnatre.

LIE.

Je vois o vous voulez en venir; et, si vous restez dans ces
gnralits, je me garderai de vous contredire. Mais prcisons davantage
et dites-moi, je vous prie, quels sont ces rappels, ces analogies, que
vous avez su dcouvrir entre deux oeuvres o je n'ai jamais pu voir
qu'opposition et contraste?

lie parlait encore, qu'on vit surgir  l'extrmit de la grve, en
pleine lumire, un point noir. Ce point noir se mouvait et venait vers
eux rapidement. Presque aussitt, on put distinguer un cavalier et une
amazone, dont la robe flottante semblait pousse par le vent et le
dfier de vitesse. Un lvrier de grande taille courait devant les
chevaux. Il bondissait de rocher en rocher. Tout d'un coup, il s'arrte:
il venait d'apercevoir son matre, assis aux pieds de Diotime; et
peut-tre aussi, qui sait? le panier ouvert entre eux deux, qui
promettait  son apptit quelques reliefs. Quoi qu'il eu soit, d'un
trait, _Grifagno_ franchit l'espace; il se jette sur lie avec une
imptuosit folle, renverse le panier, les figues, et, de son long
museau dsappoint, les culbute sur le sable. Tout cela avait t
l'affaire d'un clin d'oeil. Dans le mme temps, la svelte amazone
arrivait  fond de train. Elle sautait lestement  bas de son cheval,
dtachait de la selle une gerbe de fleurs sauvages, et s'avanait vers
Diotime avec un air gracieux.

DIOTIME.

Quelle surprise! Nous ne vous attendions plus.

VIVIANE.

C'est par hasard que nous vous rejoignons. Nous reprenions la route de
Portrieux, pensant vous y trouver, quand Marcel s'est avis de demander
au garde-ctes s'il ne vous aurait point vus. C'est ce brave douanier
qui nous a dit que vous aviez laiss la voiture  Trveneuc et que vous
deviez tre encore par ici quelque part.

LIE.

Le cap Plouha a exerc sur nous sa magie. Diotime a eu des visions, j'ai
fait des rves. Les heures ont gliss sans bruit, comme ces voiles qui
disparaissent l-bas  l'horizon. Et quand nous nous en sommes aperus,
au lieu de hter le retour, nous avons dcid de rester ici jusqu'au
soir.

MARCEL.

Et l'on vous drangerait en y restant avec vous?

Viviane n'attendit pas la rponse. Prenant des mains de son frre un
pais manteau qu'elle roula en coussin, elle s'assit auprs de Diotime.
Marcel fit signe  des enfants de pcheurs, qui cherchaient des crabes
dans les rochers, de venir tenir les chevaux. Le lvrier haletant
s'tendit tout de son long sur le bout du plaid d'lie. Et, chacun ainsi
tabli  sa guise, la conversation reprit son cours.

VIVIANE.

De quoi parliez-vous donc quand nous vous avons surpris? Vous m'aviez
tout l'air de dire de fort belles choses.

LIE.

Voil qui s'appelle deviner. Diotime tait en verve. Elle entreprenait
de me persuader que la _Comdie_ de Dante et le _Faust_ de Goethe sont
deux oeuvres tout  fait semblables.

DIOTIME.

Je n'ai pas dit tout  fait, mais trs-semblables.

VIVIANE.

 la bonne heure. Vive le paradoxe! Depuis quelques jours, ne vous
dplaise, nous changions avec une satisfaction assez plate des vrits
incontestables. J'ai grand besoin de stimuler mes esprits... Eh bien!
Diotime, parlez. Persuadez-nous. Par Apollon et les Muses! je jure de
vous dcerner le prix d'loquence. Si je n'ai pas pour vous couronner
les violettes et les bandelettes d'Alcibiade, je saurai du moins tresser
ces verveines avec assez d'art pour qu'elles n'offusquent point votre
grand front lumineux.

DIOTIME.

Une couronne, des belles mains de la fe Viviane! voil de quoi tenter
mon ambition. Les ailes m'en viennent au dos, auraient dit vos amis
d'Athnes.

VIVIANE.

Eh bien! dployez-les. Parlez.

DIOTIME.

Laissez-moi me recueillir un peu.

Viviane mit un doigt sur sa bouche. Chacun se tut. Aprs quelques
instants, Diotime continua d'un ton grave.

DIOTIME.

L'analogie premire que je vois entre le pome de Dante et le pome de
Goethe, c'est que tous deux ils embrassent, ils lvent  son expression
la plus haute l'ide la plus vaste qu'il soit donn  l'homme de
concevoir: la notion de sa propre destine dans le monde terrestre et
dans le monde cleste; le mystre, l'intrt suprme de son existence en
de de la tombe et au del; le salut de son me immortelle. Le sujet de
la _Comdie_ et le sujet de _Faust_, ce n'est plus, comme dans l'pope
antique, une expdition guerrire et nationale, la fondation de la cit
ou de l'tat; c'est la reprsentation des rapports de l'homme avec Dieu
dans le fini et dans l'infini; c'est le grand problme du bien et du
mal, tel qu'il s'est agit de tout temps dans la conscience humaine,
avec la rponse qu'y donnent, selon la diffrence des ges, la religion,
la philosophie, la science, la politique.

LIE.

Pardon. Ce que vous dites ne s'appliquerait-il pas galement bien au
_Paradis perdu_ de Milton,  la _Messiade_ de Klopstock?

DIOTIME.

Pas entirement. D'ailleurs, ce n'est l qu'un point touch de ma
comparaison. Nous allons la serrer de plus prs. Remarquez d'abord que
les deux pomes, tout en tant l'expression d'une proccupation
permanente et universelle de l'esprit humain, sont aussi l'expression
particulire des proccupations d'une poque et d'une nation. La Comdie
dantesque est un monument historique o se perptuent  jamais les
croyances, les doctrines, les passions, et surtout les terreurs du moyen
ge. Dans _Faust_, la postrit la plus recule sentira les conflits,
les angoisses, les dfaillances, mais surtout l'espoir intrpide de la
gnration qui vit le jour  la limite du XVIIIe et du XIXe sicle, dans
ce moyen ge nouveau entre une socit qui finit et une socit qui
commence, entre la dissolution et la renaissance d'un monde.

Mais cette reprsentation, cette image d'un sicle, elle va prendre,
selon le gnie qui l'a conue, un temprament de race et de nationalit.
Par Dante, elle sera latine et toscane; de Goethe, elle recevra le
souffle de la vie germanique; car, et notez bien cette similitude, on a
pu dire avec une gale justesse, de Goethe, qu'il tait le plus allemand
des Allemands; de Dante, qu'il tait le plus italien des Italiens qui
furent jamais.

Ce n'est pas tout. Malgr ce grand air de race et de nationalit qu'ils
donnent  leur cration, ni Dante ni Goethe n'y disparaissent, comme
l'ont fait dans leurs pomes Homre, Virgile, Lucrce, et plus tard
Camons, Milton, Klopstock. Bien au contraire, Dante entre en scne ds
les premires lignes de sa _Comdie_: il en est l'acteur principal;
Virgile et Batrice le conduisent; les rprouvs et les lus
s'entretiennent avec lui; il reconnat, dans l'enfer, dans le purgatoire
et dans le paradis, ses amis et ses proches; on lui prdit sa gloire
future. Il est enfin le seul lien entre les personnages pisodiques qui
passent devant nos yeux; et l'intrt, la ralit sensible de ce
merveilleux voyage  travers l'ternit, ce sont les impressions du
voyageur qui le raconte. Quant  Goethe, sans se nommer, il se fait assez
connatre dans son hros. Tout ce qu'il a senti, rv, pens, voulu,
crit dj dans ses ouvrages antrieurs, il le met dans la bouche du
docteur Faust. Sous ce masque transparent, il nous livre le secret de sa
vie, son idal. Et c'est ici, lie, que la ressemblance devient
surprenante.  travers un intervalle de cinq sicles, chez des hommes
dont vous avez justement signal l'extrme opposition de race, de nature
et de condition, cet idal o tendent les aspirations de Faust et qui
resplendit dans les visions de Dante, est exactement le mme: c'est
l'amour infini, absolu, tout-puissant de l'ternel Dieu, attirant  soi,
du sein des ralits prissables de l'existence finie, l'amour de la
crature mortelle. Et, chez tous les deux, c'est l'tre excellemment
aimant, c'est la femme, vierge et mre, qui sert de mdiateur entre
l'amour divin et l'amour humain; c'est Marie pleine de grce, vers qui
montent les prires exauces de Batrice et de Marguerite; c'est la
_Mater gloriosa_, la reine du ciel, qui accorde  Dante la vision des
splendeurs,  Faust la connaissance de la sagesse de Dieu. La _Comdie_
de Dante et la tragdie de Goethe ont un mme couronnement. Le dernier
vers du pome dantesque clbre l'amour qui meut le soleil et les
toiles. L'amor che muove il sole e l'altre stelle. Le choeur mystique
par qui se termine le pome goethen chante l'ternel-Fminin, Das
Ewig-Weibliche, qui nous lve  Dieu. Seraient-ce l, Viviane, des
analogies qu'il m'ait fallu chercher d'un esprit de paradoxe?

VIVIANE.

L'aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux pomes me
semble nouveau.

DIOTIME.

En Allemagne, o, dans les reprsentations scniques de _Faust_, la
salle entire dit les vers du pote simultanment avec l'acteur qui les
dclame et dans un sentiment  peu prs semblable  celui des dvots qui
chantent la messe en mme temps que l'officiant, o l'on connat la
_Divine Comdie_ tout aussi bien, mieux peut-tre qu'en Italie, je
risquerais fort de ne rien dire sur ce sujet qui ne part une banalit.
Mais en France, il n'en va pas ainsi. Un crivain satirique a observ
que nous autres Franais, nous voulons tout comprendre de prime abord,
et que ce que nous ne saurions saisir de cette faon cavalire, nous le
dclarons, sans plus, indigne d'tre compris. De l vient que, malgr
les travaux considrables de Fauriel, d'Ozanam, de Villemain, d'Ampre,
malgr les traductions de Rivarol, de Brizeux, de Lamennais, de
Ratisbonne, si l'on parle chez nous de la _Divine Comdie_, c'est
toujours exclusivement de l'Enfer, la plus dramatique et la moins
obscure des trois _Cantiques_. Pareillement, lorsqu'on discute avec un
Franais des mrites de _Faust_, on s'aperoit bien vite que ses
arguments ne s'appliquent jamais qu' la premire partie, c'est--dire 
la moiti environ du pome,  la plus dramatique aussi, sans doute,  la
plus mouvante, j'en conviens, mais qui n'en laisse pas moins le sens
philosophique de l'oeuvre en suspens, et qui semble mme lui donner un
dnoment en complet dsaccord avec la pense de Goethe.

On ne peut s'empcher de sourire lorsqu'on se rappelle quelques-uns des
graves jugements ports par la critique franaise et par les _honntes
gens_ sur Dante ou sur Goethe. Depuis Voltaire, qui appelle la Comdie un
_salmigondis_, jusqu' M. Alexandre Dumas, qui prfre  Faust
Polichinelle, on rencontre une grande varit d'opinions grotesques.
Mais poursuivons nos rapprochements...  moins toutefois que ma
dissertation ne vous semble dj suffisamment longue.

VIVIANE.

Ma couronne est  peine commence. Voyez comme ces pavots rouges se
dtachent parmi ces verveines! Vous savez que la nuit on les voit tout
lumineux, entours d'une aurole comme l'aurole des saints. Cela ne
fait pas doute. C'est Linn et votre grand Goethe qui le disent... mais
continuez.

DIOTIME.

On a compar Dante (c'est le philosophe Gioberti, si je ne me trompe) 
l'arbre indien avattha qui,  lui tout seul, par l'infinit de ses
rameaux et de ses rejetons, forme une fort. L'image serait applicable 
Goethe, et j'y voudrais ajouter, pour tout dire, que la vaste cime de
l'arbre s'tend au loin dans l'espace thr, tandis que ses racines
plongent au plus avant de la masse solide. La _Divine Comdie_ et
_Faust_, qui s'lvent aux plus grandes hauteurs de la spculation
mtaphysique, prennent leur ferme appui dans le fond mme des croyances
populaires. Ni Dante ni Goethe n'ont invent leur sujet; l'un et l'autre
l'ont reu d'un pote plus puissant qu'eux-mmes, du peuple. Ils ont
cout la voix de cet _Adam_ toujours jeune, que le Crateur a dou du
pouvoir de nommer les choses de leur nom vritable et de figurer, dans
ses fictions naves, les grands aspects de l'me et de la vie humaine.

Le voyage en enfer, la vision surnaturelle des lieux o s'exerce la
justice divine, tait, vous le savez, une donne familire aux
imaginations du moyen ge. Depuis le VIe sicle, la tradition s'en tait
accrdite. Sortie des monastres, elle s'tait rpandue dans tous les
rangs de la socit laque. La plus fameuse de ces lgendes, celle du
purgatoire de saint Patrice, d'origine celtique, avait t crite en
vers et en prose, dans la langue latine d'abord, puis dans les langues
vulgaires. Celle du frre Albric, moine du Mont-Cassin, qui se rapporte
 la premire moiti du XIIe sicle, et celle de Nicolas de Guidonis,
moine de Modne, qui racontait en 1300, l'anne mme que Dante voulut
prendre pour date de sa vision, les merveilles qu'il avait vues dans
l'autre monde, taient devenues populaires en Italie, de telle sorte que
la reprsentation de l'enfer sur le pont _alla Carraia_, pendant les
ftes de mai 1304, fut l'un des principaux divertissements des
Florentins et l'occasion d'une horrible catastrophe.

Quant  la lgende qui forme le cadre du pome de Goethe, elle remonte,
dans sa donne gnrale du pacte avec le dmon, au commencement du VIe
sicle; mais elle ne devient essentiellement germanique, elle ne prend
le nom du docteur Faust que vers la fin du XVIe, en se rattachant tout 
la fois  l'invention de l'imprimerie, considre longtemps par le
peuple comme une oeuvre diabolique, et  la Rformation, que la
catholicit tout entire attribuait aux suggestions de Satan.

Le hros de la lgende allemande (je laisse de ct celles qui se
produisent dans le mme temps en Angleterre, en Hollande, en Pologne)
est un certain Jean Faust, qui mne avec lui le diable sous apparence de
chien, qui procure par magie  l'empereur d'Allemagne ses victoires en
Italie, et qui s'entretient longuement  Wittenberg avec son compatriote
Mlanchton. C'est  ce docteur ncromant que se rapportent les peintures
et les rimes que l'on voit encore aujourd'hui  Leipzig, dans la fameuse
cave d'Auerbach. C'est ce Jean Faust qui se signe philosophus
philosophorum, qui figure dans les _Sermons de table_ (Sermones
convivales) des thologiens protestants; qui devient, en empruntant
quelques traits au _Kobold_ du foyer domestique, le hros du thtre des
marionnettes, se rpand en mille variantes par toute l'Allemagne, et
dont l'histoire authentique parat enfin imprime 
Francfort-sur-le-Mein, pendant la foire d'automne de l'anne 1587. Une
prface de l'diteur l'offre en exemple  toute la chrtient et lui
prsente, comme un salutaire avertissement, la fin lamentable du
tmraire docteur, abominablement tromp par les ruses du diable.

Le sens de ces deux lgendes est exactement le mme. Malgr le mlange
qui s'y introduit, comme dans presque toutes les crations du moyen ge
et de la renaissance, d'lments emprunts  la mythologie paenne, il
est parfaitement chrtien. La vision de l'enfer, du purgatoire et du
paradis, a pour objet de ramener par la certitude des rcompenses et des
chtiments ternels, par une salutaire frayeur et par une esprance
vive, les mes qu'ont entranes au pch l'orgueil de la science et les
concupiscences de la chair. La tentation de Faust, permise par Dieu
comme la tentation de Job, et le voyage en enfer ne sont, dans la
conscience populaire, autre chose qu'une exhortation  bien vivre.

C'est en prenant ces donnes, telles que les avait conues le gnie du
peuple, que Dante et Goethe ont cr chacun un pome d'une originalit
inimitable, dont on peut prdire,  coup sur, qu'il ne cessera jamais
d'intresser les esprits,  moins que, par impossible, les hommes ne
cessent un jour de s'intresser  ce qu'il y a ici-bas de plus divin
tout ensemble et de plus humain: au mystre mme de l'art dans ses
rapports avec cet insatiable dsir de l'infini, qui repose au plus
profond de la nature humaine.

Voulez-vous que nous nous arrtions un moment  considrer ce travail
d'appropriation qui s'accomplit de la mme manire dans la gnreuse
intelligence de nos deux potes, et que nous nous remettions sous les
yeux ce qu'taient les temps o ils vcurent?

VIVIANE.

Assurment. Je suis tout oreilles.

DIOTIME.

Je m'engage l bien tmrairement, et je crains que ma mmoire ne me
fasse dfaut.

LIE.

De ceci, ne vous mettez point en peine; vous nous avez maintes fois
prouv qu'elle ne se fatigue pas plus que votre imagination.

DIOTIME.

Eh bien, soit! Lorsque Dante ou Durante des Allighieri (la coutume
florentine voulait qu'on s'appelt tantt d'un sobriquet, tantt d'un
diminutif: Dante pour Durante; Bice pour Batrice) naissait  Florence,
au mois de mai de l'anne 1265, les peuples italiens, comme vous savez,
devanaient en culture tous les autres peuples.

Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et passionne, o
leur gnie inventif s'essayait, sous les formes les plus varies, aux
arts de la guerre et de la paix, aux institutions civiles et politiques.
L'Italie tait alors le centre et comme la force motrice de la
civilisation. Il y avait  Rome un pape et un peuple qui tenaient de
leur antique et noble origine le droit de faire des empereurs, et qui
avaient restaur ce grand nom d'empire romain, le plus grand, dit
Fauriel, qui et t donn  des choses humaines; dans les Deux-Siciles,
un royaume fodal, une dynastie florissante qui cherchait la gloire et
la gaiet des lettres;  Venise, une oligarchie opulente, et profonde
dj dans sa politique;  Milan, une seigneurie nouvelle, tyrannique,
mais remplie d'habilet;  Florence enfin, une dmocratie vive et
hardie, exerce aux affaires par un gouvernement lectif et de courte
dure, et chez qui s'veillaient ces nobles curiosits dont la
satisfaction allait prendre dans l'histoire le nom de _Renaissance_;
partout, sous l'action oppose des ambitions papales et impriales, des
soulvements, des ligues, des conjurations, des guerres civiles o se
trempait dans le sang italien le temprament italien; des chocs violents
d'o jaillissait la flamme d'un patriotisme exalt; des haines sauvages,
des vertus hroques, tous les excs, tous les emportements d'une
socit sans rgle et sans frein, o se produisaient aussi, par
contraste, chez un grand nombre d'mes, le dgot des choses d'ici-bas,
l'amour contemplatif, mystique et visionnaire des choses ternelles.

Les dissensions civiles ne faisaient pas de trves sur les bords de
l'Arno. Au dire des chroniqueurs, le sang trusque de Fiesole et le sang
romain de Florence n'avaient jamais pu ni se mler ni s'accommoder.
Fonde sous l'invocation du dieu Mars, qui devait  jamais la rendre
inexpugnable, l'antique cit paenne n'avait subi qu'en frmissant la
loi tardive de saint Jean-Baptiste, et l'idole offense du dieu, chass
de son temple, se vengeait en soufflant au coeur des Florentins le feu
des discordes. Sur les rives d'un fleuve tranquille, entre des collines
charmantes o l'abeille faisait son plus doux miel, sous un ciel d'une
incomparable srnit, Florence, retranche derrire ses murs pais,
toute hrisse de tours, de chteaux crnels qui se dfiaient l'un
l'autre et provoquaient l'ennemi du dehors, apparaissait au loin dans la
campagne, fire et dominatrice.

Aprs une longue suite de fortunes diverses, favorable un jour au parti
guelfe, un jour au parti gibelin, la cit, vers cette poque, restait
aux guelfes. Ils y avaient tabli le gouvernement populaire. La commune,
organise en corporations armes, souveraine en ses dlibrations, mais
ombrageuse  l'excs et pleine de ressentiments, avait exclu les grands
de presque toutes les magistratures. Elle infligeait, comme un
chtiment, la noblesse aux familles qui encouraient sa disgrce. On
devenait noble ou _Magnat, Sopra Grande_, comme on disait, pour cause
d'empoisonnement, de vol, d'inceste. Toute personne noble, si elle
voulait se rendre apte au gouvernement de la chose publique, devait
renier son ordre en se faisant inscrire dans les corporations sur les
registres des arts.

C'est l, sur un registre des arts majeurs (celui des mdecins et des
apothicaires), que se lisait, de 1297  1300, le nom patricien de _Dante
d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino_.

MARCEL.

Dante mdecin! peut-tre apothicaire! Voici qui me gte furieusement ses
lauriers et sa Batrice!

DIOTIME.

Aux temps dont nous parlons, Molire lui-mme n'et pas trouv l le
plus petit mot pour rire. Les apothicaires taient lettrs. C'est chez
eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respecte.
La mdecine tait considre, avec la thologie et la jurisprudence,
comme une science  part, au-dessus de toutes les autres. Elle tait
venue des Arabes avec l'algbre; elle en parlait la langue abstraite. Un
chirurgien qui remettait un membre, faisait une _quation_, il
s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en
Portugal, un _algebrista_. Comme les mdecins orientaux, les mdecins
italiens entours du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient
presque tous, taient trs-influents dans l'tat. Ils devenaient
ambassadeurs, vques. Ils portaient un costume d'une grande richesse,
on les comblait d'honneurs. On les perscutait aussi; l'Inquisition
avait l'oeil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de
l'anatomie, svrement interdite par le souverain pontife. Le clbre
Pierre d'Abano fut deux fois condamn par les inquisiteurs. Aprs sa
mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que
les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du
pape,  qui Pierre d'Abano avait donn des soins dans une grave maladie.

LIE.

Serait-ce, par hasard, en sa qualit de mdecin, que Dante fut menac et
forc d'crire son _Credo_?

DIOTIME.

Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des paens en paradis,
que, pendant son exil  Ravenne, il fut mand et interrog par
l'inquisiteur. J'ajoute que ce _Credo_ est d'origine suspecte, bien
qu'il figure dans quelques ditions trs-anciennes des oeuvres de
Dante.--Mais retournons  Florence. Vous rappelez-vous, lie, le tableau
que fait Dino Compagni de cette priode anime qui s'coule entre la
venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri
VII? L'historien, plein de colre, nous montre sous un aspect tout 
fait dantesque sa ville natale en proie aux factions,  la licence des
moeurs. La belle cit o il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse
passionne, devient sous son pinceau la fort des vices, un enfer...

LIE.

Je croirais qu'il a quelque peu forc les couleurs. Cet enfer ne parat
pas avoir t trop horrible. On s'y divertissait passablement, si je
m'en rapporte  Villani, qui a vu les choses d'aussi prs que Dino
Compagni. Que dites-vous de ces ftes dont il nous fait la description
avec tant de complaisance? Que vous semble de ces belles dames, de ces
galants cavaliers vtus de blanc et couronns de fleurs, qui se
runissaient deux mois durant sous la prsidence d'un _Seigneur
d'amour_, qui dansaient, chantaient, rimaient, riaient sans fin; s'en
allaient cavalcadant par la ville, au son des instruments de musique;
tenaient soir et matin table ouverte o venaient, des deux bouts de
l'Italie, des baladins, des jongleurs, des gentilshommes, allgres et
plaisants  voir?

DIOTIME.

C'tait le temps des contrastes. Malgr la fureur des guerres civiles,
ou plutt  cause de ces fureurs, qui faisaient la vie si prcaire, on
avait hte de jouir. Chateaubriand a dit sur la Rvolution franaise un
mot qui m'a frappe, et qu'on pourrait appliquer  presque tous les
moments tragiques de l'histoire: En ce temps-l, il y avait beaucoup de
vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.

Disons aussi,  l'honneur du peuple florentin, qu'il avait le got inn
des lgances, et que, tout en chassant des conseils de la rpublique
une aristocratie oppressive et insolente, tout en fondant une dmocratie
dont le travail tait la loi, il avait su y garder les grces
patriciennes, l'amour du beau parler, des belles manires, l'instinct
des plaisirs dlicats. Florence, o le commerce amenait la richesse et
qui, ds cette poque, surpassait Rome en population, tait le lieu
privilgi des compagnies agrables. L'amour, la posie amoureuse, y
semblaient, mme aux hommes les plus graves, la principale affaire.
Selon Dante, qui devait le savoir, la posie italienne avait pour
origine le dsir de _dire d'amour_ aux femmes qui n'entendaient pas le
latin; Dante ajoute qu'il tait malsant d'y parler d'autre chose. La
beaut,  qui les chroniqueurs florentins rapportaient la premire
occasion des guerres civiles, y tait, comme dans Athnes, l'objet d'un
culte. Les femmes intervenaient partout, mme dans les dlibrations
guerrires. Leurs bonnes grces taient le prix suprme ambitionn par
la valeur et par le talent.  l'ge de neuf ans, sans tonner personne,
Dante tombait perdument pris d'une enfant de mme ge.  dix-huit ans,
fidle et malheureux, il clbrait ses amours dans un nigmatique sonnet
qu'il adressait aux potes de son temps, en les provoquant  des
rponses rimes. Et les artisans de Florence, plus cultivs dans leur
petite cit que ne le sont aujourd'hui ceux des plus grandes capitales,
charmaient leur travail en rcitant ou en chantant ces sonnets, ces
_canzoni_, qui les intressaient  la vie intime de leurs concitoyens
fameux.

On aurait peine  se figurer chez nous, o le sentiment de la beaut est
le partage d'un si petit nombre de personnes, l'exquise sensibilit de
la population florentine pour les arts, et son enthousiasme pour le
talent. Quand je lis les rcits contemporains, il me semble le voir, ce
peuple aimable, transport d'admiration devant la madone de Cimabue,
courir au palais du roi Charles et l'entraner avec lui,  tumulte de
joie, _a tumulto di gioja_, aux jardins solitaires,  l'atelier du
peintre; puis, quelques jours aprs, porter en triomphe cette Vierge
d'invention nouvelle, telle qu'on n'en avait point encore vue, disent
les chroniqueurs, et la placer sur l'autel, dans l'glise qui porte son
nom, avec le plus gracieux et le plus florentin des attributs: _Sainte
Marie de la fleur, Santa Maria del fiore_. C'est pour plaire  cette
dmocratie magnifique, qui voulait la gloire et savait la donner,
qu'Arnolfo Lapi construisait, non loin des nobles maisons des Uberti,
renverses par le courroux populaire, un difice qu'on nommait le
_Palais du Peuple_. C'est pour elle encore qu'il btissait
_Santa-Croce_, ce panthon italien qui devait un jour abriter les
monuments funbres de Machiavel, de Galile, de Dante, de Michel-Ange,
d'Alfieri, de Cavour. C'est sur l'ordre des marchands de laine que le
grand architecte avait jet, pour l'glise de _Santa Maria del fiore_,
des fondements solides  ce point que, deux sicles plus tard,
Brunelleschi n'hsitait pas  leur faire porter cette coupole fameuse
dont Michel-Ange, en ses rves de gloire, dsesprait de surpasser la
hardiesse. C'est pour enlever les suffrages de ce peuple pris du beau
que la sculpture, l'art des mosastes et des enlumineurs, la musique,
dans les clotres et hors des clotres, parmi les disciples d'picure et
la gaie milice des _frati Gaudenti_, clbraient  l'envi l'amour divin
et l'amour profane, et, dans leur lan juvnile, rivalisaient
d'inventions charmantes.

Les tudes aussi, les tudes graves et fortes se poursuivaient dans les
Universits de Bologne, la _Mater Studiorum_, de Padoue, de Naples,
d'Arezzo, de Crmone. C'tait partout, de ville  ville, de contre 
contre, une mulation passionne de savoir et de gloire. La science
tait petite encore et peu exprimente; mais elle tait bien vivante et
promettait beaucoup. Elle n'enseignait pas tristement, le front pench
sur les livres; elle parlait de bouche  bouche, de coeur  coeur, dans de
belles enceintes sonores, en plein air,  une jeunesse ardente, qui, de
loin,  travers mille dangers, accourait l'pe au poing comme pour la
bataille. La science voyageait, elle s'offrait  tous gnreusement.
Elle donnait des franchises et des immunits; elle dcernait avec
magnificence des palmes et des couronnes. Elle aimait. Plutt que de
quitter leurs lves, des professeurs refusaient la souverainet. Le
premier qui fut docteur  Florence, le jurisconsulte Francesco da
Barberino, fut gradu aprs avoir crit les Documents d'Amour: _I
Documenti d'Amore_.

Des hommes loquents, des orateurs, vous imaginez s'il en devait natre
l o chaque jour,  toute heure, pour le salut de la rpublique ou pour
le triomphe de son parti, il fallait s'efforcer de convaincre ou
d'entraner le peuple!

Les crivains non plus, en vers et en prose, ne manquaient pas. Ils ne
s'taient pas laiss devancer par les artistes. La posie chevaleresque,
venue de la Provence dans les cours de Sicile o elle avait jet un vif
clat, la _troratoria_, comme on disait alors, s'tait rpandue dans
l'Italie entire. Elle y avait rencontr une posie populaire qui se
dgageait du latin et s'essayait en de nombreux dialectes (Dante n'en
compte pas moins de quatorze principaux).  ce contact, elle s'tait
modifie, italianise. On rapporte  saint Franois d'Assise l'honneur
d'avoir un des premiers chant dans l'italien naissant son hymne au
soleil, que les Jongleurs du Christ, _Joculatores Cristi_, s'en
allaient disant par toute l'Italie. Aprs lui, on nomme Guido
Guinicelli, de Bologne, que Dante, en l'accostant dans le _Purgatoire_,
appelle _Padre mio_, et qui fut bientt suivi de Cino da Pistoia et du
grand Florentin Guido Cavalcanti. Aussitt que la posie a touch le sol
toscan, y trouvant  la fois le plus beau des idiomes et ce gnie si
subtil que le pape Boniface l'appelait le cinquime lment de
l'univers, elle s'panouit et l'on voit rapidement fleurir un groupe
nombreux de potes dont les oeuvres, crites dans le _vulgaire illustre_
(c'est l'expression de Dante), assurent  la patrie dans les lettres la
prminence qu'elle avait conquise dj dans la politique. C'taient,
entre autres, Guittone d'Arezzo, Dino dei Frescobaldi, Dante da Maiano
qui correspondait en vers avec une potesse sicilienne qu'il appelait
sa noble panthre, et qui s'tait prise de lui ou de sa gloire
jusqu' se faire appeler la _Nina di Dante_.

VIVIANE.

Eh quoi! cette Nina n'est pas la Nina du grand Dante?

DIOTIME.

Le grand Dante, Viviane, c'tait alors Dante da Maiano. Il tait
trs-fameux, tandis que Dante Allighieri n'avait encore qu'une
trs-humble part dans la gloire. L'illustre Sicilienne, dont le monument
se voit  Palerme, entre celui d'Empdocle et celui d'Archimde,
ignorait peut-tre jusqu' l'existence du futur auteur de la _Vita
Nuova_.

La renomme fait souvent de ces mprises. J'ai ou conter  M. de
Lamartine que, arrivant  Paris, jeune et plein de respect, il aspirait,
sans trop oser y prtendre,  l'honneur d'approcher, mais d'un peu loin,
dans quelque salon, le pote fameux dont s'entretenaient alors la cour
et la ville, l'auteur de _Ninus II_, M. Brifaut. Lamartine se rappelait,
non sans sourire, son motion lorsque l'auteur tragique avait daign lui
faire, de son front couronn, une inclination distraite. Il en allait
ainsi  Florence, Viviane. Ni plus ni moins que Dante da Maiano, Cino
Sinibaldi et les autres matres du doux style nouveau, comme parle
Dante, se sentaient assurment fort au-dessus de lui dans l'estime
publique. Quant  Guido Cavalcanti, on ne lui reconnaissait point
d'gaux; on l'appelait le Prince de la posie amoureuse.

VIVIANE.

Est-ce lui de qui Boccace raconte que le peuple de Florence, en le
voyant passer rveur, solitaire et ddaigneux, disait qu'il s'en allait
ainsi par les chemins, fantastiquant, _fantasticando_, spculant, et
cherchant si l'on ne pourrait pas prouver que Dieu n'existe pas?

DIOTIME.

C'est lui-mme; seulement Boccace, en ceci, fait une confusion. Guido
tait platonicien; c'est son pre, Cavalcante dei Cavalcanti, qui
professait certaines opinions peu favorables  l'existence de Dieu, et
qu'on dsignait alors sous le nom un peu vague d'picurisme.

LIE.

Parmi tous ces crivains fameux, amis ou mules de Dante, vous ne nous
avez pas nomm Brunetto Latini?

DIOTIME.

J'allais y venir. Celui-ci mrite une place  part; son importance est
extrme. C'tait un homme de grande race, de grand caractre et de grand
esprit. Tout en s'adonnant aux affaires d'tat, tout en menant pendant
prs de vingt annes le parti guelfe, envoy tour  tour en ambassade et
en exil, secrtaire ou notaire de la Rpublique florentine, Brunetto
Latini trouva le temps, nanmoins, d'approfondir toutes les sciences
alors connues, de traduire les classiques latins dans une prose
italienne originale et pure, d'enseigner la jeunesse, de composer dans
la langue franaise un ouvrage encyclopdique qu'il appela le _Trsor_,
et auparavant dans son idiome natal, rput indigne encore de matires
si hautes, _il Tesoretto_, recueil de sentences morales, qui mettait 
la porte de tous le fruit de l'exprience de son auteur, et qui est
encore  cette heure pour le dictionnaire de la Crusca ce que celui-ci
appelle un _texte de langue_. Ajoutons, pour couronner la gloire de
Brunetto, qu'il fut trs-vritablement le matre de Dante.

VIVIANE.

Est-ce que la prose italienne a prcd la posie?

DIOTIME.

En Italie, comme ailleurs, elle ne vient qu'aprs. Pendant quelque temps
elle lutte avec dsavantage contre le latin qui restait la langue
officielle, contre le provenal et le franais qui semblaient tre plus
lgants, et, comme parle Brunetto, plus _dlitables_. Mais  Florence,
dans une population de 160,000 mes, o chaque anne dix mille enfants
recevaient gratuitement l'instruction, dans une dmocratie fire et
libre qui savait se gouverner elle-mme, l'idiome natal et populaire
devait rapidement l'emporter. Les ordres mendiants qui dmocratisaient
l'glise, parlaient et crivaient l'italien. Le got trs-vif du peuple
toscan pour les rcits romanesques suscitait des conteurs et des
chroniqueurs en langue vulgaire. On conserve, du temps de Frdric II,
un recueil, _il Novellino_, ou _Fleur du parler gentil_, dont le style
est dj plein de grce. Dans le _Journal_ de Matteo Spinelli, le latin,
le provenal, le sicilien, se confondent encore; mais les _Histoires
florentines_ des deux Malaspini (tires en grande partie de ces
registres nomms _Ricordanze_ o les chefs de maisons patriciennes se
transmettaient de pre en fils, selon l'usage du patriciat romain, les
vnements dont se composait la tradition domestique) et la chronique
piquante de Villani sont des oeuvres italiennes. Enfin parat Dino
Compagni, appel tour  tour le Salluste ou le Thucydide de la Toscane,
plein de force et de douceur, d'lgance et de prcision, et dont
l'oeuvre tout entire est anime des deux grands sentiments qui pntrent
de part en part la Comdie dantesque, l'indignation et la piti.

C'est du milieu de ce groupe d'hommes minents, dont les uns le
prcdent et les autres lui survivent, que se dtache et vient  nous en
pleine lumire la figure sculpturale de Dante Allighieri.

Tout annonce  ses contemporains un homme extraordinaire. Un songe
symbolique a promis  sa mre enceinte un fils glorieux. Il nat sous la
constellation des Gmeaux. Le sang du patriciat romain qui coule dans
ses veines donne  son visage un caractre de force et de fiert. Il a,
de la race toscane, le front vaste, le nez aquilin, les yeux grands. Son
visage est allong; sa dmarche et son geste sont graves; sa parole est
rare et rflchie. Le charme mme de l'enfance et de la jeunesse revt
en lui quelque chose de solennel, qui semble comme la muette expression
d'un grand destin. C'est ainsi que nous le montre son ami et son
condisciple Giotto, dans la fresque du _Bargello_.

MARCEL.

Pardon, pardon! Il me semble que vous potisez quelque peu les choses.
Il tait fort laid, votre Dante. Je ne sais plus dans quel auteur j'ai
lu qu'il avait la lvre infrieure affreusement paisse et dbordant
l'autre, et qu'on le trouvait de son temps un _philosophe mal gracieux_.

VIVIANE.

Le portrait de Giotto est l pour te rpondre.

LIE.

La fresque de Giotto ne prouve rien, Viviane. Le portrait comme nous
l'entendons, la physionomie, la ligne caractristique, telle que l'a
faite, un des premiers, Masaccio, personne n'y songeait alors, et je
crois que Marcel pourrait bien avoir raison.

MARCEL.

Mais j'en suis sr; le vrai Dante, c'est celui de qui les femmes de
Vrone, en regardant son teint jaune, sa barbe, ses cheveux noirs et
crpus, disaient qu'il avait t ainsi tout enfum par le feu d'enfer.

VIVIANE.

Quelle belle rudition!... Ne faites pas attention  ce qu'il dit, chre
Diotime, et continuez. Vous m'intressez au plus haut point.

DIOTIME.

Tout conspire, tout concourt, tout consent au dveloppement de cette
organisation exquise: la naissance et les biens qui ouvrent tous les
accs; l'influence maternelle (le pre de Dante mourut qu'il avait dix
ans  peine) qui plane doucement sur la libert de l'enfant pour la
protger, tandis que, trop souvent, le pouvoir paternel pse sur elle et
l'opprime; le haut enseignement de Brunetto Latini, qui fortifie le
caractre en mme temps que la pense de Dante; l'cole de Cimabue, les
leons de Casella, qui l'initient aux arts du dessin et  la musique;
des mules, des amis, tels que Giotto, Guido Cavalcanti, Oderisi
d'Agubbio; avant tout, par-dessus tout, le rayon soudain de l'amour, qui
le touche  cet ge de candeur premire o rien ne trouble encore
l'effet de la grce divine, et qui le consacre pour l'immortalit.

MARCEL.

Avec la permission de Viviane, je vous dirai que vous abordez l un
point de la vie de Dante qui m'a toujours paru incroyable,
inexplicable...

DIOTIME.

C'est un cercle trs-troit, Marcel, que le cercle de l'explicable, et
ce n'est pas l'orbite des grandes destines. Faites attention,
d'ailleurs, que nous voici en prsence d'un fait. Si vous ne pouvez pas
l'expliquer, vous pouvez encore moins le supprimer. Concluez donc
modestement, avec l'colier de Wittenberg: Qu'il y a plus de choses
dans le ciel et sur la terre que n'en rvent nos philosophies; ce sera
plus raisonnable que de prtendre dterminer exactement l'action divine
dans ces tres pleins de mystre que nous n'appelons pas sans motif des
hommes de _gnie_, c'est--dire des hommes possds d'un _dmon_
suprieur, rvl  nos perceptions grossires seulement par l'clat et
la puissance des oeuvres qu'il inspire.

MARCEL.

Nous voici en plein mysticisme.

DIOTIME.

Je vous dfie bien d'y chapper en parlant de Dante ou de Goethe. Mais
votre matre lui-mme, le trs-sens Voltaire, n'a-t-il pas confess, 
sa faon gauloise, l'inexplicable, le mystre, au commencement de toutes
choses, aussi bien de la vie physique que de la vie morale?

MARCEL.

Les hommes ne savent point encore comme ils font des enfants et des
ides. C'est  cette boutade que vous faites allusion?

DIOTIME.

Boutade plus profonde encore qu'humoristique, et qui devrait vous rendre
moins prompt  rejeter l'inexplicable; car elle vous montre que les plus
grands actes de la cration divine dans l'humanit restent absolument
incomprhensibles  l'homme qui parat les vouloir, et qui les
accomplit.

LIE.

Y a-t-il quelqu'un de vous qui se rappelle le beau passage d'Arago sur
la naissance des ides?

DIOTIME.

Je ne crois pas le connatre.

VIVIANE.

Ni moi.

LIE.

Je ne le connaissais pas hier; mais j'en ai t si frapp, en
feuilletant ce matin, par hasard, la notice sur Ampre, que je l'ai
aussitt transcrit sur mon calepin... coutez: Eh! grand Dieu! que
savons-nous du travail intrieur qui accompagne la naissance et le
dveloppement d'une ide? Ainsi qu'un astre  son lever, une ide
commence  poindre aux dernires limites de notre horizon intellectuel.
Elle est d'abord trs-circonscrite; sa lueur incertaine, vacillante,
semble nous arriver  travers un brouillard pais. Ensuite, elle
grandit, prend assez d'clat pour qu'il soit possible d'en entrevoir
toutes les nuances, ses contours se distinguent avec prcision de ce qui
n'est pas elle.  cette dernire priode, mais alors seulement, la
parole s'en empare avec avantage, la fconde, lui imprime la forme
hardie, pittoresque, socratique, qui la gravera dans la mmoire des
gnrations.

DIOTIME.

Voil qui est admirable, et cette belle prose,  la fois scientifique et
image, est d'inspiration tout  fait goethenne... Mais revenons  notre
jeune Dante. Il a neuf ans. On est aux premiers jours du mois de mai. Il
accompagne son pre dans la maison voisine de Folco Portinari,
magnifique patricien, qui clbre, selon la coutume florentine, par des
danses et des festins, le retour du printemps. Dans cette maison,
ouverte  la joie et aux bruyants plaisirs, Dante aperoit, pour la
premire fois, la fille de Folco, Batrice. Elle est plus jeune que lui
de quelques mois  peine. Elle est, comme lui, grave et noble en son air
enfantin. Elle porte un vtement couleur de pourpre que retient une
ceinture, telle qu'elle convenait  son extrme jeunesse.

Elle avait, dit la _Vita Nuova_, une attitude et une dmarche si
pleines de dignit, de grce cleste, qu'on aurait pu dire d'elle ce
qu'Homre dit d'Hlne: qu'elle paraissait fille, non d'un mortel, mais
d'un dieu.  sa vue, l'enfant pote sent  ces profondeurs qu'il
appellera plus tard le foyer le plus secret de l'me, l'esprit de vie
tressaillir. Son coeur a des palpitations terribles. Il subit l'empire du
Dieu. Il s'y soumet. Ecce deus fortior me!

En ce moment solennel, qui passe inaperu au milieu du tumulte de la
fte domestique, et dont notre raison ne saurait pntrer le mystre, la
_Divine Comdie_ nat en germe dans l'esprit de Dante. Batrice est
voue  l'immortalit. Tous deux, sans que jamais aucun lien apparent
les unisse dans la vie relle, ils sont unis d'un lien idal et que rien
ne saurait rompre dans la mmoire des sicles.--Neuf annes s'coulent.
Durant cet intervalle, Dante ne voit plus Batrice que de loin.
D'enfant, elle est devenue jeune fille. Un jour, comme elle passait,
vtue de blanc, entre deux nobles dames d'un ge un peu plus avanc que
n'tait le sien, on se rencontre: Batrice se tourne vers Dante, le
salue, lui adresse la parole avec une ineffable courtoisie, et ce salut
le remplit d'une joie si vive, elle le jette en de tels transports,
qu'il court se renfermer dans sa chambre pour se recueillir et penser
tout  l'aise  son bonheur. Bientt, comme accabl par l'motion, il
s'endort. Batrice lui apparat en songe, porte sur une nue de feu, et
ravie par l'amour jusqu'aux sphres clestes.  cette poque, Dante,
c'est lui qui nous l'apprend, s'tait dj exerc dans l'art de rimer
des paroles. Il met en vers sa vision; il l'adresse aux plus fameux
rimeurs de son temps, aux _fidles d'amour_, en leur demandant de
l'expliquer. La rponse qu'il reoit de Guido Cavalcanti donne naissance
 cette amiti glorieuse  laquelle toute sa vie il demeure aussi
fidle, aussi dvot qu' l'amour de Batrice. Une autre rponse de Dante
da Maiano le traite de fou, et charitablement lui conseille l'ellbore.

C'est ce que vous auriez fait apparemment, Marcel; c'est ce que font
d'ordinaire les personnes senses, lorsqu'elles sont consultes par les
hommes de gnie.

MARCEL.

Le trait est sanglant.

VIVIANE.

Il a touch juste.

DIOTIME.

Ces sortes de bons avis, ces opinions du sens commun sur les premiers
essais du gnie, formeraient un curieux chapitre dans l'histoire des
vocations contraries. Il est bon quelquefois de se rappeler, pour se
tenir en garde contre les jugements tmraires, que le contrleur
gnral Silhouette, par exemple, conseillait  Montesquieu de jeter au
feu le manuscrit de l'_Esprit des lois_; que le petit Michel-Ange fut
battu comme pltre, stranamente battuto, par son pre et par ses
oncles, pour avoir dessin; qu'un des plus grands musiciens de notre
temps s'est vu contraint par ses parents  dissquer des cadavres; que
Herder trouvait  redire aux tudes de Goethe, et demandait, impatient,
s'il n'y aurait donc pas moyen de lui faire lire autre chose que
l'thique de Spinosa.

Le conseil est oeuvre de prudence. La prudence est ngative de sa nature,
d'o il suit que gnralement les faibles font bien de suivre l'avis des
conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre...

Vous n'avez pas oubli, Viviane, ce passage de la _Vita Nuova_ o notre
pote rappelle, dans une prose digne de Platon, l'effet que produit sur
lui le salut gracieux de Batrice?

VIVIANE.

Je n'en ai pas souvenir.

DIOTIME.

Il me revient si souvent  la pense que je crois bien l'avoir retenu:
Lorsque je la voyais paratre quelque part, crit Dante, tout entier 
l'espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d'ennemi;
tout au contraire, je me sentais embras d'une flamme de charit telle,
que j'avais hte de pardonner  quiconque m'avait offens. Et mon unique
rponse  qui m'aurait alors demand quoi que ce ft, c'et t
_Amour!_

VIVIANE.

Que cela est singulier d'expression!

DIOTIME.

Et plus singulier encore si l'on songe dans quelles circonstances cette
_flamme de charit_ s'allumait au coeur de Dante; combien tait insolite
et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et
des gibelins, des noirs et des blancs, barricade, tendue de chanes,
seme d'embches, o la vengeance criait  tous les angles des rues, o
l'honneur commandait le meurtre.

Convenez qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne voir l que
les jeux d'une imagination oisive, et pour ne pas reconnatre dans ces
accents inimitables la simplicit des affections profondes. Mais
continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, tait
possd tout ensemble d'un grand dsir de savoir et d'un grand besoin
d'agir. Les conjonctures taient trs-propices  ce complet
dveloppement de la personnalit, qui fait l'homme  la fois propre 
l'action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix
fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements
rguliers favorisent l'closion des talents. Cela est faux comme la
plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grce, l'Italie,
l'Angleterre, la Hollande, toute l'Europe enfin, aux poques
rvolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l'exil Phidias, le
condamn Galile, le rgicide Milton, Lavoisier sur l'chafaud,
Condorcet qui n'chappe  l'chafaud que par le suicide, sans parler de
tant d'autres, montrent assez que le gnie se plat aux orages. Ce qu'il
faut  ses crations, comme aux crations de la nature, c'est la chaleur
et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui,
dans les dmocraties, plus que dans tous les autres tats, mlent et
combinent l'lment populaire, c'est--dire l'instinct, le sentiment,
l'imagination spontane, avec l'lment aristocratique par excellence,
le got, la rflexion, la dlicatesse.

Jamais, peut-tre, plus qu'au temps de l'Allighieri, ces courants de
chaleur, de lumire et d'lectricit n'avaient pntr ce que nous
appellerions aujourd'hui le corps social, ce que l'on appelait alors en
Italie la patrie, la cit: grands mots dont nous avons perdu le sens.
Tout le monde se connaissait, se jalousait, s'aimait ou se hassait
fortement dans cette vivante Florence o le peuple enthousiaste et
railleur, prenant part  tous les progrs, convi  toutes les tudes,
vritablement souverain mme dans les choses de l'esprit, dversait en
acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques
ou ironiques, la gloire ou l'ignominie sur les citoyens, nobles et
riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou
contre lui sur la place publique. Il y avait assurment dans cette vie
florentine bien des prils; il s'y commettait bien des injustices. On y
voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons,  peine
difies, taient rases de fond en comble; aucune proprit n'tait
assure contre la confiscation ou le pillage; d'iniques perscutions
abrgeaient l'existence; mais la chaleur et le mouvement taient
partout, rparaient tout, entretenaient la fcondit des coeurs et des
esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharne des
instincts et des passions, produisait dans les rgions de l'art quelque
chose d'analogue  ce qui se voit dans les grandes scnes de la nature:
au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du
_struggle for life_, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence
de douceur, d'harmonie et de srnit.

LIE.

Je voudrais croire avec vous  ces effets merveilleux de la turbulence
dmocratique. Athnes et Florence en sont des persuasions assez vives.
Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant dmenti  votre opinion!
Voyez ce qu'elle inspire aux arts, cette dmocratie que vous vantez!
Regardez les difices qu'elle se construit! Quelle pauvret de l'esprit
et quelle ostentation de la matire dans ces masses monotones,
symtriques et froides, sans caractre et sans vie, dont on ferait
indiffremment,  l'occasion, des glises ou des thtres, des casernes
ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles
taient condamnes  voir ce que, d'anne en anne, deviennent, sous la
main de nos _embellisseurs_, les palais du Luxembourg, du Louvre et des
Tuileries? Et notre grand Le Ntre, le plus vraiment franais entre les
artistes franais, par la clart, la logique, la mesure, par l'art
suprme de la composition, qu'aurait-il  rpondre, ce Racine des
jardins,  vos dmocrates affairs qui se plaignent que les
magnificences de son architecture vgtale sont une gne  la
circulation? Comment obtiendrait-il grce pour ces solennels ombrages
qui annonaient la demeure des demi-dieux, des hros, auprs de nos
spculateurs de la Bourse qui voudraient l une rue pave, afin
d'arriver plus vite  la grande bataille des cupidits?--Et ce
prsomptueux palais de l'Industrie qui s'tale sottement, en nous
drobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de
Paris o l'on pouvait encore admirer la belle ordonnance d'un massif
d'arbres sculaires, ces galeries o la lumire entre  flots contraris
par des ouvertures banales, et qui servent tantt  l'exposition de
l'art trusque, tantt  l'exposition des btes  cornes, ces statues
qui dploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu'en
dirons-nous, je vous prie?

DIOTIME.

Il ne faut pas rendre la dmocratie responsable des circonstances dans
lesquelles elle se produit, et qui font qu'elle ne saurait avoir 
Paris, au XIXe sicle, le got et la passion du beau qu'elle avait 
Florence au temps de Dante...

Nous l'avons laiss comme accabl sous la puissance de ce _Dieu plus
fort_, de cet amour de nature divine qui s'est empar de lui ds avant
l'veil des sens et de la raison. Mais il ne s'abandonne pas long-temps
lui-mme dans ce ravissement de tout son tre; bien au contraire. Comme
il arrive dans les grandes mes, la passion exalte en lui le sentiment
de la personnalit, avec le besoin de l'excellence en toutes choses et
le vertueux dsir d'une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment;
et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons
dans nos socits vieillies, et dont le froid clat ne resplendit que
sur les tombeaux; il en veut sentir  son front le rayon vivant. Avec la
navet de ces jours de florissante jeunesse o l'esprit se confondait
encore avec l'imagination, o toute pense prenait figure, Dante
ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean o il avait
reu les eaux du baptme, la couronne de lauriers, l'honneur des
empereurs et des potes, comme parle Ptrarque. Pour l'obtenir, il
s'efforce de tout apprendre: il veut se mler  tout, tre le premier
partout. Dans l'intervalle qui s'coule entre sa premire rencontre avec
Batrice et son exil, on le voit s'attacher  Brunetto Latini qui lui
enseigne la science et la philosophie; visiter les universits;
frquenter l'atelier des peintres; rechercher les socits lgantes,
celle des femmes surtout, la conversation des potes et des artistes;
combattre vigoureusement  cheval, nous dit Lonard Artin,  la
bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses
proches; se signaler au sige de Caprona; participer activement aux
affaires de la commune; s'acquitter avec honneur d'importantes
ambassades; exercer les fonctions de _Prieur_ de la rpublique: pote,
soldat, citoyen, ami, amant passionn, homme enfin dans le sens le plus
lev et le plus complet du mot, dans le sens qu'y attachait le pote
antique.

Mais s'il nous importe assez peu de connatre avec dtail, selon un
ordre chronologique, d'ailleurs trs-contest, les faits dont se compose
la carrire extrieure de Dante, il convient de nous arrter 
l'vnement qui imprime  l'ensemble de sa vie un caractre religieux; 
ce profond et douloureux branlement de son me d'o devait sortir un
jour la _Comdie_, que ses contemporains, et aprs eux la postrit, ont
dclar _divine_: il nous faut rappeler la mort de Batrice.

Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, aprs la
victoire de Campaldino, o il avait eu tour  tour, et selon les hasards
de la journe, c'est lui-mme qui l'crit avec une simplicit antique,
beaucoup de peur et beaucoup d'allgresse. Il allait dposer ses armes
heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu'il apprit inopinment la
mort de Batrice Portinari.

LIE.

Mais, si j'ai bonne mmoire, Batrice ne portait plus alors le nom de
Portinari, que vous lui donnez. La Batrice de Dante, tout comme la
Laure de Ptrarque, tait marie; et, si elle n'avait pas onze enfants
comme l'anglique marquise de Sades, c'est uniquement parce que le temps
avait manqu.

DIOTIME.

Le mariage de Batrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un
de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disput. Il
ne parat plus douteux aujourd'hui qu'elle fut marie, vers l'ge de
vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu'il en soit, Batrice
tait frappe dans la fleur de sa jeunesse et de sa beaut, le 9 juin
1290. Ce coup terrible jette notre pote  la solitude. Il fuit toute
compagnie, il s'absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville
des lgances attiques, Dante nglige tout soin de sa personne; il
demeure inculte de corps et d'esprit. Son ami Guido lui en fait de
tendres reproches.

Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans
la journe, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je
dplore ces grces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ts.
Les exhortations d'un tel ami et aussi cette forte vitalit qui est
propre au vritable gnie arrachent Dante  son accablement; il ouvre
son esprit  la consolation. Comme plus tard lisabeth d'Angleterre,
blesse dans ses royales esprances par l'abjuration du Barnais, il lit
Boce. Il tudie le trait de Cicron sur l'Amiti; il cherche 
pntrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les
clotres  des discussions thologiques. Il trace sur ses tablettes de
belles figures d'anges. Sa douleur s'attendrit, son intelligence se
ranime. Il commence, dit-il,  entrevoir beaucoup de choses. Enfin,
une vision extraordinaire achve de le relever. La grande consolatrice
lui apparat sous les traits de celle qu'il a aime. La fille
trs-belle et trs-sage de l'empereur de l'univers, nous dit-il dans le
langage hyperbolique du temps, celle  qui Pythagore a donn le nom de
Philosophie, vient  lui et l'exhorte.  peu de temps de l, sous son
inspiration, il met la main  cet crit mystique qu'il a intitul la
_Vie nouvelle_. Il l'crit tout d'un trait et le termine en annonant la
rsolution de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Batrice),
jusqu' ce qu'il en puisse parler d'une manire plus digne d'elle. Il
confie  ceux qui le liront l'esprance de dire d'elle, un jour, ce qui
n'a jamais t dit d'aucune femme.

Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrs de la consolation dans
les grandes mes. Elle commence  natre quand, du sein de
l'accablement, de la prostration de toutes les facults, se produit un
vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle
qu'elle soit, au dsespoir.  ce besoin correspond d'ordinaire une
circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle 
nous-mmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L'me
alors se soulve un peu et regarde autour d'elle. Elle cherche dans les
douleurs semblables  la sienne un cho sympathique. Elle gnralise sa
souffrance, et, d'un tat personnel, d'une misre en quelque sorte
goste, elle passe  la considration de la parit des misres
humaines. C'est l un grand progrs dans la consolation, parce qu'il
lve la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C'est ce progrs
que fit Dante en lisant le livre de Boce. De la mditation des penses
d'autrui, de l'impression reue, de ce que j'appellerai la consolation
passive, qui vient  nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos
proches dans la vie spirituelle; de ce premier degr d'acceptation
philosophique de la douleur, o s'arrtent la plupart des hommes, les
plus dous s'lvent encore  une rgion suprieure. Ils se sentent
pleins d'un grand dsir de _confesser_ leur douleur. Ils veulent que son
objet soit connu, aim, admir de tous; ils le veulent exalt dans la
mmoire des hommes. C'est l'veil de la facult cratrice; c'est la
consolation suprme du gnie. C'est, chez Dante, la _Vita Nuova_ et la
_Commedia_; chez Goethe, _Werther_ et _Faust_.

MARCEL.

Brava, Diotime! j'admire votre loquence. Mais ne me sera-t-il pas
permis de hasarder une observation?... Ne te fche pas, Viviane, il me
semble que je garde depuis assez longtemps le plus humble silence. Je me
mords les lvres de peur qu'il ne leur chappe quelque sottise.

DIOTIME.

Voyons, quelle est l'observation qui vous touffe?

MARCEL.

Oh, mon Dieu! c'est au fond toujours la mme. Votre trs-grand esprit
prend son vol vers l'idal, le tout petit mien s'accroche  la ralit.
L o vous voyez Dante consol par Boce et la philosophie, adorant 
genoux la pure image de la bienheureuse Batrice, je le vois, moi, qui
se distrait et se divertit dans la galanterie; pris en un clin d'oeil
d'une jolie femme qui le regarde de sa fentre; amoureux,
perptuellement amoureux  Florence,  Lucques,  Bologne,  Padoue; et,
en fin de compte, acceptant de la main de ses parents la plus bourgeoise
des consolations, celle d'une femme lgitimement possde, en vertu du
sacrement de mariage, et qui lui donne la bndiction de six  sept
enfants, tant mles que femelles! Je me rappelle bien avoir lu  sa
dcharge que,  une des filles qu'il eut de Gemma Donati, il donne le
nom de Batrice; te serais-tu contente, Viviane, de ce singulier mode
de fidlit?

DIOTIME.

Batrice ne s'en contentait pas non plus. Dans le Purgatoire, elle
adresse  Dante de svres reproches. Pourquoi t'es-tu loign de moi
aprs ma mort? lui dit-elle firement. Mon souvenir seul aurait d te
maintenir dans la route de la vertu et t'lever toujours vers le ciel.
Et Dante, les yeux baisss, muet, fait assez voir qu'il se sent
coupable. Tous les commentateurs, les uns aprs les autres, se sont
affligs de rencontrer dans un divin gnie ces faiblesses humaines. Le
premier en date, Boccace, aprs avoir reproch  Dante ses amours
mondaines qu'il appelle sans euphmisme sa luxure, le tance vertement
au sujet de son mariage avec Monna Gemma. Ce n'est pas moi qui me
chargerai de le disculper. Voyons seulement, pour rester quitable, ce
qu'taient alors l'amour et le mariage, et ne tombons pas dans l'erreur
commune qui nous ferait juger les hommes d'une poque selon la
conscience d'une autre.

MARCEL.

Je vous supplie de croire que je ne m'rige point ici en censeur. Bien
que j'aie assez mal profit des leons du catchisme, je n'ai pas oubli
mon vangile. Je ne me sens ni le droit ni l'envie de jeter  Dante
amoureux la premire pierre. Je proteste seulement contre l'hypocrisie
de cette dsolation immense et de cette religion svre du souvenir qui,
selon vous, enfanta la _Divine Comdie_.

DIOTIME.

L'amour de Dante pour Batrice fut un amour platonique dans le grand
sens que ce mot gardait au moyen ge; dans le sens que lui donne, au
banquet de Platon, l'_trangre de Mantine_, cette Diotime, de qui, un
jour, dans vos gaiets ironiques, vous m'avez inflig le nom. C'tait
l'adoration de la beaut ternelle, dans sa plus exquise reprsentation
ici-bas, la femme; c'tait le dsir de la batitude divine, exalt dans
les mes par le dsir non satisfait d'une batitude humaine, dont la
femme tait considre comme le plus pur miroir; c'tait une initiation,
un charme mdiateur et purificateur; c'tait en mme temps une sorte de
possession sraphique. Mlange presque incomprhensible pour nous
d'asctisme et de sensualit, pieuse quivoque qui donna au culte de
Marie une incroyable puissance, amena  Jsus tant d'pouses
passionnes, et dont le dangereux attrait ne s'explique que trop lorsque
l'on considre le dlaissement o restrent toujours dans le platonisme
christianis  qui l'on a donn le nom de mysticisme, et le Pre ternel
que l'on se figurait vieux, et le Saint-Esprit qui n'avait pas revtu la
forme humaine! Ce qu'osaient dire de trs-saintes femmes touchant leurs
noces spirituelles avec Jsus, cette _montagne de contemplation_ dont il
est si souvent parl, o on _languit_, o l'on _meurt_, o l'on _vit
d'amour_, ces dlectations du souper mystique d'une sainte Claire avec
un saint Franois, ces dlires, ces extases, ces violences de
l'imagination, ces mtaphores hardies renouveles du Cantique des
Cantiques, aujourd'hui scandaliseraient nos timides esprits; alors,
elles difiaient la communaut chrtienne, elles remplissaient le vide,
elles animaient la monotonie des clotres. Mais chez les hommes de la
vie publique, chez un Dante, homme de parti, pote clbre et
consquemment recherch de toutes les femmes, un tel amour ne pouvait ni
dompter les instincts ni prserver les sens des sductions du sicle.
Lorsque Batrice dit  son amant que son seul souvenir aurait d rgner
sur lui sans partage, elle exprime la thorie, l'ide de l'amour
platonique, o la beaut de l'me a plus de part que la beaut du corps.
Elle rappelle un vertueux effort vers la perfection spirituelle, un
_desideratum_ beaucoup plus qu'un prcepte qui n'aurait pu tre
scrupuleusement observ par personne dans la vie relle.

Quant au mariage, il tait d'une mince considration parmi les esprits
d'lite, chez les _fidles d'amour_ et les _fidles de science_.
L'esprit chevaleresque des universits le ddaignait comme un lien trop
charnel. Rappelez-vous le refus opinitre d'Hlose qui, tout prise de
la gloire d'Ablard, ne saurait souffrir pour lui les embarras du mnage
et les tracas de la vie domestique. L'opinion sur ce point tait
unanime. L'Aptre, et avec lui la plupart des thologiens, rangeaient le
mariage parmi ces ncessits vulgaires que ne subissent point les
grandes mes. De doctes religieuses enseignaient dans les couvents ce
qu'avaient dcid les cours d'amour:  savoir que le vritable amour ne
saurait exister entre les poux. On rptait, aprs Thophraste et
Cicron, qu'il est impossible de donner  la fois ses soins  une pouse
et  la philosophie. On estimait glorieux, digne des potes et des
chevaliers, de clbrer sa matresse, sa dame, comme on disait alors; on
ne parlait jamais de la mre de ses enfants. Pas une seule fois, dans
ses nombreux crits, Dante ne prononce le nom de Monna Gemma. Il n'a
jamais parl de ses fils, de sa famille, bien qu'il parle constamment de
lui-mme, de ses amis, de ses proches. Nous ne saurions plus rien
comprendre  ces moeurs; mais, dites-moi, les ntres vaudraient-elles
beaucoup mieux? Qu'est-ce donc que l'amour aujourd'hui? Un passager
entranement des sens, une faiblesse. Qu'est devenu chez nous le
mariage? Un contrat de vente honteux, qui cherche  s'ennoblir par
l'clat, par l'ostentation des vaines crmonies dont il s'entoure.

       *       *       *       *       *

Depuis quelques instants Viviane tait entre en rverie. Elle prenait
comme au hasard, quelque tige dans la gerbe de fleurs, et l'y remettait
aussitt avec distraction...  ce moment, la couronne qu'elle oubliait
de tresser chappait  ses doigts. Elle tombait, elle se fltrissait sur
le sable, si, d'un mouvement plus prompt que la pense, lie ne l'avait
retenue.

DIOTIME.

Qu'avez-vous, Viviane? Vous voici toute ple.

VIVIANE.

Ce n'est rien... Marcel, donne-moi mon chle. Le temps frachit un peu.
Si nous marchions?

DIOTIME.

Nous ferons sagement. Je crains que le froid ne vous ait saisie. Vous
voici _couleur de perle_ comme Batrice; _couleur d'amour_, disait
encore l'Allighieri, ajouta Diotime en baissant la voix.

       *       *       *       *       *

Viviane ne rpondit pas. On se mit  marcher sur le sable que la mer, en
se retirant, laissait  sec, et qui tincelait comme des paillettes d'or
sous les rayons du soleil couchant. Quelque lointain orage, pressenti
des mouettes, les poussait vers la rive. Elles arrivaient par bandes, se
ralliaient, se pressaient contre le rocher de la _Maure_. Le sombre et
rude granit se couvrait ainsi peu  peu d'un duvet blanc de neige. Il
prenait l'apparence d'un oiseau fantastique. On et dit qu'il allait
ouvrir ses ailes gigantesques et s'envoler vers de fabuleuses contres.
D'autres mouettes, plus hardies, se beraient  la cime des vagues.
Elles se confondaient avec l'cume, dont elles semblaient, apparaissant
et disparaissant dans le mouvement houleux, comme une fugitive
mtamorphose.

Viviane s'appuyait au bras d'lie; elle marchait pensive. On pria
Diotime de reprendre l'entretien.

DIOTIME.

La _Vita Nuova_, en se rpandant, avait fait  Dante une grande
renomme. Le parti guelfe en voulut tirer honneur. On lui confia des
ngociations difficiles o il obtint des succs. On cite plusieurs
occasions o les harangues latines, franaises ou italiennes de Dante
(il parlait loquemment ces trois idiomes) persuadrent,  l'avantage
florentin, les princes et les peuples. Vers la fin de l'anne 1299, on
le nomma prieur de la Rpublique.

Ce fut le commencement de ses calamits.  ce moment, Florence tait
plus que jamais en proie aux factions. L'envie qui couvait depuis
longtemps entre deux familles voisines et rivales, les Donati et les
Cerchi, avait clat. Corso Donati que le peuple,  cause de son
antiquit et de sa superbe, appelait le _baron_, comme s'il n'y en et
eu qu'un seul, n'avait pu souffrir l'insolence des Cerchi, gens de
petite origine, rcemment tablis, venus de la campagne, gens
_inurbains_, comme disaient les raffins florentins, sauvages (d'o le
nom de _parte selvaggia_ donn  leurs adhrents et que nous
retrouverons dans la _Comdie_), qui se crnelaient dans leurs palais
agrandis et faisaient ostentation de leurs richesses. Aux ftes de mai,
dans une querelle survenue entre deux femmes de ces deux maisons
ennemies, le sang avait coul. Les superstitions populaires taient
entres en alarme sur cette observation que la statue de Mars, te de
la place qu'elle occupait sur le _ponte Vecchio_, au lieu de regarder
vers l'orient, comme elle le faisait du temps immmorial, avait
dsormais la face tourne vers l'occident. De cette volte-face du vieux
dieu paen, les chrtiens de Florence pronostiquaient les plus grands
malheurs; et, dans cette croyance superstitieuse, le peuple souffrait
comme une fatalit les rivalits qui ensanglantaient la place publique.

Sous le prtexte de rendre la paix  la _fille de Rome_ (c'tait le nom
dont Florence se glorifiait), et aussi pour demander rparation d'un
grief personnel, le pape Boniface envoyait un lgat, un _pacier_  la
Rpublique. Vers le mme temps, il ngociait avec Charles du Valois,
l'invitait, selon la tradition pontificale,  descendre en Italie, lui
promettait ce qu'il n'avait ni le droit ni le pouvoir de donner, la
souverainet de Florence. C'tait alors, comme aujourd'hui, la querelle
du spirituel et du temporel. Les Florentins repoussaient nergiquement
toute immixtion du pontife romain dans leurs affaires. De son ct, le
pontife, pour mieux marquer son droit, excommuniait en masse les
Florentins. C'est dans de telles circonstances que Dante parat pour la
premire fois sur la scne politique avec le grand prestige qui
s'attachait au nom de pote, avec l'autorit d'un caractre prouv dj
dans les guerres civiles.

Rien de plus singulier que cette magistrature des prieurs. Comme toutes
les autres charges du gouvernement populaire, elle avait subi de
frquentes altrations.  cette heure, les prieurs, au nombre de dix,
taient lus par leurs prdcesseurs et pour deux mois seulement,
pendant lesquels ils demeuraient enferms dans le palais du peuple, sans
aucune communication avec le dehors, hormis pour les affaires de la
Rpublique. En dpit de la jalousie populaire, on n'levait au priorat
que des grands, c'est--dire des riches, nobles ou plbiens d'origine.
Les prieurs, ainsi que le capitaine du peuple ou dfenseur des
corporations, avaient des attributions assez mal dtermines, politiques
ou judiciaires, avec l'initiative de toutes les mesures que rclamait le
bien public.

En entrant dans cette magistrature suprme, Dante qui appartenait par
ses origines au parti populaire, mais dont le gnie et le temprament
taient patriciens, fit voir aussitt de quelle hauteur il dominerait
l'esprit de faction. On lui attribue un dcret qui, en vue de la paix
publique, frappait d'ostracisme, comme on l'avait fait aux plus beaux
temps de la dmocratie athnienne, les chefs des _Noirs_ et des _Blancs_
(c'est le nom qu'avaient pris les guelfes diviss aprs leur victoire
sur les gibelins). Et il n'avait pas hsit  crire, en tte de la
liste des exils, d'une main impartiale et politique,  ct du nom ha
de Corso Donati, le chef des Noirs, le nom de son ami le plus cher, de
celui qu'il aimait comme un autre lui-mme, le nom de Guido Cavalcanti.

Cependant, l'approche de Charles de Valois que l'on savait d'accord avec
le pape pour tablir la domination des Noirs, jetait les Blancs en
alarme. Dante fut envoy par eux  Rome pour tcher d'carter ce pril.
C'est dans la dlibration du conseil, au sujet de cette ambassade, que
Boccace lui fait dire ce mot fameux, qui montre assez en quel ddain il
tenait ceux de son parti, et quelle opinion il tait autoris 
concevoir de lui-mme au milieu des mdiocrits dont il tait forc de
prendre l'avis: Si je vas, qui reste? et si je reste, qui va?

Je ne garantis pas l'authenticit du mot, mais il n'en est pas moins
historique, en ce sens qu'il caractrise la hauteur de fiert propre 
l'esprit du patriciat toscan. Cette hauteur s'est transmise de
gnration en gnration, et j'entendais rcemment attribuer  celui que
les Florentins appellent, comme jadis Corso Donati, le _baron_, par
excellence...

LIE.

Le baron Ricasoli?

DIOTIME.

Prcisment; je lui entendais attribuer un mot analogue  celui qu'on
met dans la bouche de l'Allighieri: Resterez-vous longtemps dans les
conseils du roi? lui aurait demand un dput pimontais, en
1862.--Aussi longtemps qu'il en sera digne! Vous voyez que le vieux
sang florentin, trusque ou romain, ne s'est pas beaucoup christianis,
du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme,
l'humilit. Mais passons... Nous avons laiss Dante partant pour Rome.
Il y est reu avec honneur, choy, caress, tromp  la manire
traditionnelle de la diplomatie clricale. Pendant ce temps, Charles de
Valois entre  Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rtablit le
gouvernement des Noirs; il livre la ville  ses soldats.

Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies,
viols et pillages; puis, la soldatesque lasse, on rgularisa les
choses. Un dcret gnral de bannissement fut prononc contre les
Blancs, et bientt une sentence particulire, rendue sans jugement, dans
un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzime, pour cause de
baraterie, d'extorsions et de lucre,  tre brl vif, si jamais il
remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait 
Florence, apprend  Sienne que sa maison est rase, que ses biens sont
dvasts, qu'il est ruin, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons
d'exil; il commence  trente-huit ans ce long et douloureux plerinage
qui ne devait finir qu'avec sa vie.

L'exil tait alors pour les Florentins, amoureux, idoltres de la terre
natale, ce qu'il avait t dans l'antiquit pour les enfants d'Athnes,
une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore
pour l'Allighieri, et tout  fait insupportable, c'tait, il nous
l'apprend lui-mme, la compagnie mauvaise et inepte, _malvaggia e
scempia_, avec laquelle il s'y voyait envoy. Au lieu de son cher Guido,
dont il pleurait, non sans remords peut-tre, la fin prmature...

VIVIANE.

Pourquoi, non sans remords?

DIOTIME.

Parce que Guido tait mort  la suite des fivres de la _malaria_ qu'il
avait prises  Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec
les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido,
il ne voyait  ses cts que des gens sans valeur, des _insenss_, des
_impies_ (c'est ainsi qu'il les qualifie), dont il lui fallait entendre
et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont  souffrir
des partis auxquels ils se rangent, mme alors qu'ils paraissent les
commander, n'est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire
enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les
caractres gnreux, sur les hommes de gnie, la mdiocrit enrgimente
sous le drapeau d'un parti. J'en ai vu de nos jours plus d'un exemple.
Peut-tre avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa
Bretagne pour dfendre des conspirateurs qu'il ne connaissait pas,
l'abb de Lamennais fut raill, bafou dans la prison o il venait
offrir, avec une navet sublime,  ces hommes grossiers, l'appui de son
nom et de sa plume illustre. Vous n'avez pas oubli Manin, accus de
trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l'oeuvre
de l'unit italienne. J'ai ou dire d'Armand Carrel qu'il avait souhait
de mourir, tant lui tait  charge le soin de conduire les rpublicains
infatus et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l'histoire
de ces mes fires et justes que la rvolution jette en pture  la
vulgarit des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands
coeurs mconnus, calomnis, touffs, navrs, succombant enfin, non sous
les coups de leurs adversaires, mais dans les dgots dont les accablent
leurs prtendus amis politiques. Dante, qui tait envoy en exil sous le
prtexte qu'il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque
sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer  des
entreprises insenses. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en
ville. On le voit tour  tour  Vrone qui tait la capitale du
gibelinisme lombard,  Padoue,  Bologne,  Pistoa, dans la Lunigiana
chez les Malaspini,  Venise, puis enfin  Ravenne chez les Polentani.

VIVIANE.

Est-il venu  Paris comme on le raconte?

DIOTIME.

Une fois tout au moins, peut-tre deux fois. Cela ne fait pas doute; on
ne varie que sur l'poque. Dgot de l'esprit de faction, proccup
comme il l'tait alors de ses Cantiques, il lui fallait approfondir la
science de la thologie. L'Universit de Paris tait fameuse entre
toutes, surtout parmi les Italiens. Pierre Lombard, saint Thomas, saint
Bonaventure, Remi de Florence, Gilles de Rome, y avaient profess avec
clat. Robert de Bardi en fut chancelier. Le pape Jean XXII y fit ses
tudes. On disait dans le langage du temps que les sept arts y
brillaient comme les sept chandeliers de l'Apocalypse, et qu'entre tous
y brillait la thologie. On sait avec certitude que Dante y vint lui
aussi, comme un peu aprs Ptrarque et Boccace; qu'il y soutint contre
d'habiles et nombreux adversaires un _quod libet_, rput prodigieux, ce
qui valut  l'amant de Batrice, avec le renom de pote, le renom de
thologien  jamais consacr par la fresque de Raphal o il prend place
parmi les Docteurs, et fit inscrire sur son tombeau ce vers curieux:

     _Teologus Dantes nullius dogmatis expers_.

 part deux ou trois faits comme celui-ci, il n'y a rien, d'ailleurs, de
plus controvers que les traditions qui se rapportent  l'exil de Dante.
Ce qui est positif, c'est que cet exil douloureux fut sinon consol, du
moins ennobli et anim par les plus belles tudes et par des travaux
glorieux. C'est alors que Dante refait et achve en italien l'Enfer
commenc en langue latine; c'est alors qu'il crit _il Convito_, le
_Banquet_. Malgr les prjugs rgnants sur l'indignit de l'idiome
vulgaire en matire philosophique, malgr la difficult extrme de
rendre des ides abstraites dans une langue populaire  peine forme,
Dante crit _il Convito_ en prose italienne, afin de mettre  la porte
des humbles, de ceux qui ne se repaissent que d'une _nourriture
bestiale_, la nourriture spirituelle, le _pain des anges_, comme il
l'appelle, qui fait la joie des mes d'lite. Il crit aussi le trait
_de l'loquence vulgaire, de vulgari Eloquentia_. Dans le mme temps, il
avance son oeuvre suprme: il conduit  bien le Purgatoire et le Paradis.

Le sentiment qui soutenait Dante, qui l'animait dans ses travaux,
c'tait, avec le grand dsir d'excellence en toutes choses et
d'immortalit, le dsir passionn de rentrer dans sa patrie; de se
rendre illustre  ce point que Florence, l'ingrate Florence, ne pt
souffrir de rester plus longtemps prive d'un citoyen dont elle
recevrait tant de gloire.

LIE.

Il ne me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie
l'histoire des rpubliques, que cet exil de Dante pour har la
dmocratie.

DIOTIME.

Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner  cette haine,
mon cher lie, c'est de relire dans les annales de la royaut les
ingratitudes clbres des princes, et,  l'occasion, dans le premier
livre des _Discours_ de Machiavel, ce que pense  ce sujet le plus
sagace des politiques... il suffit. Dante eut un instant d'illusion. Les
guelfes, lasss eux-mmes de leurs rigueurs, voulurent, aprs seize
annes, rappeler quelques bannis. Dans le nombre tait Dante. Il fut
invit par la commune de Florence  se prsenter  l'glise de
Saint-Jean pour y tre offert.

VIVIANE.

Offert! Qu'est-ce que cela signifie?

DIOTIME.

C'tait une ancienne coutume.  la fte de saint Jean-Baptiste, _avocat,
protecteur, matre de la Rpublique_, ce sont les titres que lui donnait
encore, deux sicles aprs, le secrtaire de la Rpublique florentine,
Machiavel, on graciait d'ordinaire quelques malfaiteurs; on les
_offrait_ au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient
paratre pieds nus, un cierge  la main, dans l'attitude du repentir, et
faire amende honorable.

Cette anne-l, on eut la pense d'tendre la grce  des condamns
politiques, et Dante fut de ceux que l'on dsigna pour rentrer dans
Florence. Avant de savoir  quel prix, il s'exalta dans la joie. Mais
aussitt que, selon l'usage, un religieux lui eut notifi les conditions
de l'amnistie, il entra en grande colre.  ses amis,  ses proches, qui
lui conseillaient vivement de subir les conditions imposes, il rpond
par des accents indigns: C'est donc l, s'crie-t-il, la rvocation
glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappel dans sa patrie aprs
trois lustres d'exil! C'est l ce qu'a mrit un citoyen dont
l'innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s'est lev au
culte de la philosophie, une telle bassesse! S'il n'est pas d'autre
chemin pour rentrer dans Florence, je n'y rentrerai jamais. Eh quoi! ne
pourrai-je donc, o que je sois, contempler la splendeur du soleil et
des toiles! Ne pourrai-je spculer sur la _trs-douce vrit,
dolcissima verit_, n'importe sous quel ciel, plutt que de reparatre
devant le peuple florentin, _dnu de gloire, nudato di gloria_, que
dis-je? couvert d'ignominie! Et il rejette, comme une dernire insulte
 son malheur, la grce qu'on lui apporte.

 peu de temps de l, une grande nouvelle, un vnement inattendu,
rallument dans son coeur, comme une flamme subite, l'espoir de rentrer
triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est lu roi des Romains;
il va passer les Alpes. L'accord des deux puissances impriale et papale
promet aux Italiens une re de paix. La renomme dit merveille de
l'empereur d'Allemagne. Guelfes et Gibelins, lasss de combats,
attendent sa venue comme celle d'un Messie. L'Italie, toujours trompe,
mais toujours facile  tromper, et qui attend toujours du dehors un
sauveur, se prcipite au-devant de Henri avec des frmissements de joie.
Plus que personne, Dante avait droit de se rjouir. Ce qu'annonait la
venue de Henri VII, c'tait l'accomplissement de son idal politique.
Dans son trait _de Monarchia_, une de ses dernires oeuvres, il venait
d'exposer avec une prcision parfaite sa doctrine sur le meilleur
gouvernement des choses humaines.

LIE.

Vous dites qu'il a expos ses doctrines avec prcision: d'o vient donc
qu'il a pass tantt pour guelfe, tantt pour gibelin?

DIOTIME.

La doctrine de Dante n'tait,  bien parler, ni guelfe ni gibeline dans
le sens troit du mot, tel que l'avait fait l'esprit de faction; et
c'est pourquoi elle a servi de texte  des assertions opposes. Elle
tait catholique et particulirement latine. Dante, en homme qui avait
subi les maux auxquels sont exposs, plus que d'autres, les communes,
les rpubliques, les gouvernements populaires, considrait que l'unit
et la stabilit des pouvoirs taient la condition essentielle de l'tat.

Un seul empire l-haut, un monarque de l'univers qui rside dans le
ciel; un seul empire d'institution divine ici-bas, le saint Empire
romain, gouvern par l'empereur, qui reprsente Dieu dans les choses
temporelles, et par le saint pontife, qui reprsente Dieu dans les
choses spirituelles, l'un inattaquable dans sa souverainet politique,
l'autre inviolable dans son glise, tous deux entirement distincts dans
leurs attributions, tel tait, selon l'Allighieri, et selon l'opinion la
plus rpandue de son temps, l'ordre ternel et parfait. Selon ces
opinions, le rgne d'Auguste, sous lequel voulut natre Jsus-Christ,
tait le moment idal de l'histoire. Les usurpations, les querelles des
papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel,
avaient tout gt; mais tout serait un jour rtabli. La paix et la
concorde seraient ramenes dans le monde par la rconciliation des deux
pouvoirs,  la grande dification de la chrtient, au plus grand bien
des nations,  la plus grande gloire de l'Italie.

Telle tait l'utopie de la science politique au moyen ge, o l'on
croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines coles,
qu'il appartient aux spculations des philosophes de rgler exactement
le cours des choses humaines. Tel tait l'avenir rv par Dante, et qui
tout  coup lui apparut comme ralis dans la personne de Henri VII,
qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer
aux factions l'obissance, remettre en Italie l'ordre et la paix, et lui
rendre l'unit qu'elle avait perdue.

LIE.

Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idal dantesque de pouvoir
absolu, de stabilit, d'ordre et de paix, que devenait la libert?

DIOTIME.

Lorsque Dante parlait de l'unit du pouvoir, il n'entendait en aucune
faon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la libert
par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d'un accent si tendre:

     Libert va cercando ch'  si cara!

Son systme d'une souverainet unique ne porte aucune atteinte aux
droits des communes et des citoyens. Les nations ne sont pas pour les
rois, mais les rois pour les nations, dit-il dans sa _Monarchie_. Le
hros vritable de son livre, c'est le peuple romain bien plutt que
l'empereur, qui n'est  ses yeux qu'un personnage loign, un peu
abstrait, et qui n'a pas des attributions plus tendues que celles d'un
prsident de rpublique. Quant au pape, Dante le circonscrit avec
rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le
philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d'tat, Dante
voulait l'glise libre dans l'tat libre; et, tout gibelin qu'on l'a
fait faute de le bien connatre, il maintient dans son systme  l'abri
de tout empitement, il croit prserver de toute atteinte la cit, le
municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.

Il serait difficile, si nous n'en avions des tmoignages crits de sa
main, de se figurer l'exaltation de Dante, ses transports  la venue de
Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique
Henri, que prcde une si haute renomme, c'est le rdempteur attendu.
Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant
sur les esprits, Dante s'adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples.
Il leur parle d'gal  gal, d'un accent de tribun et de prophte, avec
l'autorit du sacerdoce. Il les adjure d'accueillir ce souverain de
l'Italie. Levez-vous, s'crie-t-il, levez-vous, rois et ducs,
seigneuries et rpubliques, sortez de vos tnbres! Le fianc de
l'Italie, la joie du sicle, la gloire des peuples, le vrai hritier des
Csars, vient au-devant de sa fiance! Et il rpand  longs flots
d'loquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se
croit si prs de leur accomplissement qu'il ne saurait plus tenir en
place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant dj voir s'ouvrir
les portes de sa chre Florence. Il s'avance jusqu' l'extrme
frontire; il est  Pise.

C'est l, tout prs de son terrestre paradis, presque  porte d'our
les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu'un coup violent du sort
l'en repousse  jamais et le rejette dsespr dans l'exil.

C'est  Pise que Dante apprend la mort soudaine de l'empereur Henri VII.
C'est de Pise que, navr d'une blessure mortelle, et quittant lui aussi
toute esprance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un
protecteur gnreux, Guido da Polenta, l'y attendait. Il y est reu avec
respect, entour de soins et d'honneurs. De plusieurs points de
l'Italie, on s'empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le
triomphe potique. Giovanni da Virgilio l'appelle  Bologne pour y
recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C'tait dans sa ville
natale, dans le doux bercail o il avait dormi agneau, dans ce temple
de Saint-Jean, o il avait reu le baptme de la foi, qu'il souhaitait
de recevoir le baptme de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front
d'un laurier cueilli sur la terre trangre. D'ailleurs, il en venait
peu  peu  retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos
jours, Lamennais, qui lui tait si semblable par les ardeurs de son me
superbe et toujours trompe, Dante tait las de ce qui passe et qui
nous dchire en passant.

VIVIANE.

Quel sombre ddain d'expression! O donc M. de Lamennais a-t-il crit
cela?

DIOTIME.

Dans une lettre  Mme de Senft, si je ne me trompe.--Dante avait accept
une mission  Venise, o il croyait pouvoir servir les intrts de son
hte; il ne russit pas. Ce lui fut un avertissement de quitter les
soucis de ce monde et de tourner dsormais toutes ses penses vers le
ciel.

Que de fois j'ai cherch, j'ai cru suivre sa trace sur ces grves de
Ravenne, dans cette fort dsole o gmit le vent de l'Adriatique, dans
cette _pineta_ qui mle au bruit des flots le bruit de ses cimes
sonores! Que de fois j'ai cru entendre le pote se parler  haute voix,
se rciter dans cette vaste solitude les dernires tercines de sa divine
cantique, se prparant, s'initiant ainsi lui-mme, par l'exaltation de
son propre gnie,  cette vie en Dieu dont il tait tout proche!

Le 14 du mois de septembre 1321, aprs cinquante-six annes d'une
existence en proie  tant de trouble, Dante Allighieri exhala son
dernier soupir dans cet asile de Ravenne qu'il avait appel amica
solitudo et o l'on peut croire, en effet, qu'une noble amiti, le
recueillement, la claire vue de son immortalit, donnrent quelques
heures d'une paix suprme  sa grande me inquite.

Sa destine, nous l'avons vu, avait t troitement lie aux destines
de sa patrie. Il avait t, avec toute sa gnration, profondment agit
par de vives curiosits, par d'extrmes terreurs, par de fortes
passions, de grandes joies et de grands dsastres. Il avait reu de son
sicle tout ce qu'il tait possible d'en recevoir. Il avait su ce que
savaient les plus doctes; il avait rv, espr, agi, pens, dout,
aim, ha avec les plus vaillants et les plus fiers.

Plus heureux qu'eux tous, il laissait dans une cration de son gnie,
dans une oeuvre qui lui appartient en propre, l'image imprissable de ce
qu'avaient t son temps, son peuple et lui-mme.

       *       *       *       *       *

Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parl longtemps. Les
heures s'taient coules. Dj le soleil, descendu trs-bas 
l'horizon, plongeait  demi dans les flots.

Le premier, Marcel en fit la remarque:--La nuit vient, dit-il en
s'arrtant brusquement. Nous n'avons pas moins de trois lieues  faire
pour regagner Portrieux.

VIVIANE.

Te voil bien press! Moi, je ne quitte pas la grve qu'on n'ait promis
d'y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie,
aussi bien dispose  entendre ce que Diotime doit nous dire encore.

DIOTIME.

Vous me voyez couverte de confusion. J'ai dissert sans fin, et je
m'aperois qu' peine j'ai abord mon sujet.

VIVIANE.

C'est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grve
m'attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand
vous prononcez ces grands noms, Dante et Goethe.

DIOTIME.

En ceci, comme en toutes choses, qu'il soit fait selon le bon plaisir de
la fe Viviane.

       *       *       *       *       *

Pendant qu'on changeait encore quelques paroles et qu'on jetait un
dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel tait all
chercher les chevaux. De son ct, le cocher, aprs avoir attendu 
Trveneuc bien au del de l'heure fixe, venait au-devant des
promeneurs. Un moment, Grifagno hsita; il ne savait s'il suivrait la
voiture d'o l'appelait lie, ou bien Viviane qui, du bout de sa
cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu'il vit son
ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au
vent sa crinire, la tentation fut trop forte; Grifagno dsobit  son
matre et s'lana de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.

 huit heures, les amis s'asseyaient  une table o les attendait un
repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la
bonne htesse du _Talus_, Mme venous, descendante,  en croire son nom,
des anciens rois d'cosse, avait jet tout vivant, ni plus ni moins que
si c'et t un hrtique, dans la chaudire d'eau bouillante, en tait
ressorti couleur d'carlate, les yeux hors de tte, dans une attitude
crispe. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu'il tait mauvais
mtaphysicien, l'accommodait d'un condiment de son invention, fort got
dans tous les chteaux des Ctes-du-Nord, Viviane tait monte  sa
chambre o elle avait nou d'un ruban aux trois couleurs italiennes sa
guirlande de verveines. S'avanant, sans tre vue, derrire Diotime,
elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.

C'tait le signal. Les verres s'emplirent.

--Vive  jamais Diotime! s'crirent lie et Marcel.

--Vive la Nina du vrai Dante! reprit l'aimable Viviane.




DEUXIME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, LIE, MARCEL.


Le lendemain, en se runissant dans la matine pour l'excursion projete
au cap Plouha, on s'aperut que le temps n'y tait pas favorable. Le
vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par
intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des
flots et poussaient leur cri aigu. On dlibra s'il serait prudent de se
mettre en route; et, comme la fatigue du jour prcdent se faisait
encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester  Portrieux,
et l'on s'tablit dans le pavillon.

Ce pavillon, bti sur une lgre lvation de terrain isol, abrit d'un
bouquet d'arbres, tait trs en renom dans le pays. On y venait de fort
loin, dans les longs jours d't, respirer la brise de mer et s'gayer
au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'paisse
feuille. La bonne Mme venous, qui tirait quelque vanit de ce lieu de
plaisance o se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait
fait dcorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrment
tait tout entier dans ses deux fentres d'o la vue s'tendait, d'une
part, jusqu' la jete, de l'autre, jusqu' un promontoire de roches
granitiques que le flot,  la mare haute, recouvre et qu'il laisse en
se retirant tout enveloppes de gomons, ce qui leur donne un air
chevel et pleureur singulirement pittoresque.

 ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire  Portrieux les
approvisionnements de l'le de Jersey, tait dans le port, prt 
remettre  la voile. De longues files de boeufs s'avanaient sur la
plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin
par les mugissements qui partaient de l'extrmit de la jete, o l'on
procdait  l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrtaient comme
frapps de stupeur, et demeuraient dans un tat d'immobilit presque
incroyable. Des enfants de pcheurs suivaient cette procession morne,
les plus grands portant les plus petits, tous dguenills, infirmes,
chtifs et hves, plus hbts d'aspect que le btail, et consternants 
voir pour qui veut croire  la providence divine et  la bont humaine.
Grifagno,  qui ces enfants et ces boeufs ne plaisaient pas, avait essay
de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque dsordre
dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'meuvent de
rien, et le premier d'entre les boeufs  qui s'attaqua le gai lvrier lui
ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la
plaisanterie, Grifagno s'tait rsign. Il regardait  distance et en
billant ces lenteurs champtres, que le bruit du flau aux mains de
quatre vieilles femmes qui battaient le bl dans une aire voisine
accompagnait de son rhythme pesant et sourd.

Viviane avait pris ses crayons. Assise  la fentre, elle essayait de
rendre l'effet trange de ces profils d'animaux qui se dcoupaient en
noire silhouette sur l'immense pleur de la mer et du ciel.  la prire
de sa jeune amie, Diotime tait alle chercher son portefeuille et les
deux petits volumes dont il avait t question la veille. Aprs qu'lie
en eut curieusement examin la reliure romaine en blanc parchemin, quand
Marcel, avec l'agrment des deux dames, eut allum sa longue pipe de
cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la _Nina di Dante_
reprit ainsi:

DIOTIME.

Si j'ai tenu, avant de vous parler du pome de Dante,  vous remettre
sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, aprs les innombrables
commentaires qui, depuis plus de cinq sicles, s'efforcent d'expliquer
la _Divine Comdie_, le plus sr est encore de s'en tenir  Dante
lui-mme. La connaissance de sa personne et de sa destine, voil le
commentaire vritable de son oeuvre. C'est la condition premire d'une
interprtation discrte,  laquelle rien ne supple, mais qui peut
suppler  tout.

MARCEL.

 la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici dlivr d'un
grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros
portefeuille, tout bourr de notes,  ce que je suppose, ne me
prsageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste
plus noire que ces cuistres, ces triples pdants qu'on baptise du nom de
commentateurs, et qui s'abattent sur les oeuvres du gnie comme les
sauterelles sur les moissons d'gypte.

DIOTIME.

Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en
faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs.
 mon sens, ceux de la _Comdie_ ont rendu de vrais services. Sans eux,
je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace
d'une multitude de particularits de la vie florentine, auxquelles Dante
fait allusion dans son pome et qui rompent trs-heureusement, par un
accent de vrit familire, la solennit de l'ensemble. Selon l'opinion
de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante  ceux d'Homre, ils
auraient eu un mrite plus grand encore: ils auraient contribu, pour
leur bonne part, au maintien de la nationalit littraire de l'Italie.

LIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Quand le classicisme grec ou latin menaait d'touffer l'idiome
national, quand une littrature acadmique, sans temprament de race ou
de peuple, s'imposait au got perverti, ces querelles d'rudits ont, 
diverses reprises, ramen les esprits gars  la source vive de posie
que Dante a fait jaillir du sol toscan.

MARCEL.

C'est possible; mais enfin vous l'avez  peu prs dit tout  l'heure:
s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de
dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.

VIVIANE.

Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre?
Il me semble que, bien loin d'claircir les textes, ils doivent
embrouiller trs-fort la cervelle du pauvre lecteur.

DIOTIME.

Il y a du vrai dans ce que vous dites l, Viviane. Durant cette longue
controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait  elle seule
toute une bibliothque, on a subtilis, sophistiqu  l'envi sur un
hmistiche ou sur un mot, sans parvenir  s'entendre, et les opinions
les plus modernes ne sont pas, peut-tre, les moins opposes.

VIVIANE.

Et vous avez eu le courage de lire tout cela?

DIOTIME.

Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est prcisment parce que
ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur
qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il
me sera facile, je l'espre, de vous faire comprendre de prime abord
tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la _Comdie_.
Aprs cela, si vous y prenez got et que vous souhaitiez d'en apprendre
davantage, vous n'aurez plus qu' consulter les meilleurs entre les
commentaires.

VIVIANE.

Malgr toute la clart de votre esprit, j'ai quelque peine  croire
qu'il vous soit facile de dgager la pense de Dante de ses nuages. 
diffrentes reprises, j'ai essay,  moi toute seule, de lire la _Divine
Comdie_, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Ds les premiers
chants, les asprits du sens et du style se dressaient devant moi; les
froideurs de l'allgorie, ces interminables expositions de dogmes et de
doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de
visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient
sur moi un effet de monotonie insupportable. J'tais dconcerte par
l'impossibilit du suivre  la fois le sens triple ou quadruple de ces
tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais
m'intresser  des personnages nigmatiques  ce point qu'on ne sait
jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Batrice ou la
thologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande
persvrance, mais c'tait plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y
reprenais, le livre me tombait des mains.

DIOTIME.

Nous le relverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez,
nous suivrons l'exemple de ce sage prlat qui un jour,  Oxford, somm
par des thologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs
querelles, prit de leurs mains les saintes critures et y dposa un
pieux baiser.

VIVIANE.

Mais la _Comdie_ n'est pas la Bible.

DIOTIME.

Elle a t longtemps appele le pome sacro-saint, _il sacratissimo
poema_, et, assurment, elle est, elle restera toujours le _Livre_ par
excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple
de Dieu.

MARCEL.

Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple
de Dieu?

DIOTIME.

Tout comme les Hbreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas.
Savonarole, en leur donnant pour roi Jsus-Christ, ne les appelle pas
autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando,
quand triomphait  Florence le tumulte des _Ciompi_, se faisait
proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, _Gonfalonier
de la Rpublique du Peuple de Dieu_... Mais je reviens  vos objections,
Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la _Comdie_ une
critique qui allge singulirement ma tache. D'un trait vous avez marqu
les dfauts, les grands dfauts de la trilogie dantesque; je n'y veux
pas contredire. Je ne suis pas de ces idoltres qui transforment en
beauts les dfauts du matre. Je ne confonds pas l'obscurit avec la
profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la
perfection. Pas plus que vous je ne parviens  ranimer dans mon esprit
cette triple orthodoxie thologique, mtaphysique et scientifique que
saint Thomas, Aristote et Ptolme imposaient au moyen ge, et dont le
gnie de Dante lui-mme tait si bien pntr, que,  part certaines
opinions particulires et quelques ides empruntes aux Arabes et 
Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en
dehors d'elle. J'admire Dante non pas  cause des doctrines et des
symboles qui lui sont suggrs par son sicle, mais en dpit de tout
cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son gnie qui, dans
ce monde d'abstractions, dans ces rgions d'un surnaturel qui n'a plus
aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine,
la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie relle, et
l'ternelle jeunesse d'un coeur hroque. Songez donc, Viviane,  tout ce
que la _Comdie_ a inspir aux arts de chefs-d'oeuvre qui nous charment
encore! Rappelez-vous ces glises, ces palais de Florence, que nous
visitions ensemble l'an pass! ces fresques du Dme, de Santa Maria
Novella, du Bargello, les peintures de Saint-Franois d'Assise, celles
d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la
chapelle Sixtine, o la personne et l'oeuvre de l'Allighieri ont reu de
la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio,
des Michel-Ange et des Raphal, une ralit pittoresque et sculpturale
qui suffirait  elle seule,  supposer que la _Comdie_ et pri, pour
la rendre immortelle! et de nos jours, tout  l'heure, les plus grands
artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le
sujet de compositions qui deviennent aussitt populaires! et le culte
passionn d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le _gran' Padre
Allighieri_! et l'enthousiasme de la _Jeune Italie_ qui fait de la
_Divine Comdie_ son vangile! et la pit d'un Manin qui consacre les
veilles de l'exil  l'tude et  l'enseignement du pome dantesque! et
les supplications rptes de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les
veut garder comme un glorieux dpt, les ossements sacrs de
l'Allighieri! et la fte solennelle qui se prpare en ce moment mme, 
Florence, par les soins de toutes les municipalits italiennes, pour
clbrer l'anniversaire du _Grand Italien_! Tout cela, que serait-ce
donc, Viviane, si ce n'tait le signe manifeste de cette puissance de
vie que cinq sicles de dure n'ont point affaiblie, qui nous attire,
nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientt sentir,
soyez-en sre, se communiquer  vous, si vous ne craignez pas de tenter
une fois encore avec moi le voyage dantesque?

VIVIANE.

 vos cts je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prte 
vous suivre de l'enfer au ciel.

DIOTIME.

Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce
_bon monsieur Gervais_ dont parle votre ami Voltaire,  qui l'on
proposait le mme voyage, mais qui _recula de deux pas, trouvant le
chemin un peu long_?

MARCEL.

Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion mtaphysique me
semble fort  propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin 
loin, pour me rafrachir l'esprit de tant de sublimits, quelque lgre
critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour
cause d'incrdulit, n'est-ce pas, Diotime?... Et tenez, avant de nous
mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de _Comdie_, qui, tout
d'abord, me choque; car enfin,  part quelques diableries assez drles,
je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse _Comdie_.

DIOTIME.

L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher
Marcel; il ne prtendait aucunement amuser, il voulait non pas
_divertir_, mais _avertir_, et, s'il se pouvait, _convertir_ ceux qui le
liraient.  la faon des prophtes hbraques dont il a le gnie
visionnaire et imprcateur, il veut mouvoir d'une terreur salutaire les
mes endurcies; il cherche  ranimer la foi des croyants en mettant sous
leurs yeux les rcompenses et les chtiments rserv dans l'autre vie
aux fidles et aux pcheurs, en rendant visible et palpable la vrit
des jugements de Dieu. Dans ce pome extraordinaire, Dante raconte sa
propre conversion, de quelle manire son me, gare dans les
dissipations de la vie mondaine, fut ramene au bien par l'tude et la
contemplation des choses divines. Il veut,  son exemple, retirer ses
contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur
me, tout l'ensemble des vrits qu'il a acquises, la _somme_, comme on
et dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-mme, dans son
langage mtaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute
l'ardeur de son ambition potique, faire de son oeuvre une apothose de
la femme qu'il a aime, et s'terniser avec elle. Il veut enfin, comme
de nos jours l'auteur de _Faust_,  qui je le compare, unir  jamais
couronner, dans la gloire cleste, les trois aspirations suprmes de
l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.

VIVIANE.

Mais alors, je dis comme Marcel: pourquoi ce titre de _Comdie_ qui
trompe?

LIE.

Il faut savoir, Viviane, que le mot _comdie_ n'avait pas au moyen ge
le sens qu'il a pris plus tard. Les comdies ou plutt les spectacles de
marionnettes qui se donnaient dans les foires, sous les porches des
glises, et dont le sujet tait presque toujours emprunt  la Bible ou
 la lgende, taient gnralement des pantomimes. Plac sur le devant
de la scne, un coryphe rcitait ou chantait, en prose ou en vers,
l'action que les personnages de bois exprimaient par leurs gestes. On
appelait ces explications narratives des _cantiques_.

DIOTIME.

Votre observation est juste, lie; et, quant  moi, je ne doute pas que
la division du pome de Dante en _cantiques_ et son titre de _comdie_
ne vienne de ces reprsentations scniques que les Florentins avaient
hrites des Romains, leurs anctres, et qu'ils aimaient passionnment.

LIE.

Mais j'y songe..., vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion 
ses convives, pendant que passait  la ronde, sur la table du festin, le
fameux squelette d'argent dcrit par Ptrone? Ce squelette, qui faisait
des gestes et prenait des attitudes expressives, c'tait une marionnette
funbre, un personnage de comdie; ces vers taient un _canticum_:

     Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.

Cela n'avait rien de fort gai ni de prcisment comique, comme vous
voyez, Viviane.

DIOTIME.

Il y a, d'ailleurs, une autre raison encore de ce titre de _Comdie_ qui
a drout mme la critique allemande, que Schelling et Gervinus
dclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s'gaye comme d'une ironie;
selon l'opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d'un genre
mixte et tempr, crites dans un style simple. C'est pourquoi, au
vingtime chant de l'Enfer, Dante fait dire  Virgile parlant de
l'nide _l'alta mia tragedia_, et que, de son propre pome, il dit, au
chant suivant, _la mia commedia_.

LIE.

En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d'un exemple de ce
titre de _Comdie_ appliqu  des sujets fort graves;  l'instant, il me
revient d'avoir vu, je ne sais plus o, sur un catalogue de livres
portugais du XVe sicle, _la Comedieta di Ponza_, par le marquis de
Santillane, et la prface que j'ai feuillete appelait ce pome une
allgorie tragique.

MARCEL.

Voil qui est plaisant! Mais, si modeste que ft,  l'en croire, l'ide
que se faisait Dante du genre et du style de sa _Comdie_, il ne lui en
attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l'appelant
divine.

DIOTIME.

Ce n'est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donn  sa _Comdie_
l'pithte de divine. Elle ne l'a reue qu'aprs sa mort, de la foule
qui se pressait dans les glises pour l'entendre lire. Et encore, ce n'a
pas t tout de suite. Le dcret de la commune de Florence qui institue
la premire chaire pour l'exposition des Cantiques (c'tait, si je ne me
trompe, en 1373), ne les appelle encore que _le Livre de Dante_.

MARCEL.

Et on les lisait en guise de prche! Oh! mais cela change la question.
En tant que comdie, je ne les trouve point divertissantes vos
cantiques, mais en tant que sermon... Si M. le cur de Saint-Jacques
voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l'Enfer de Dante, je
serais plus assidu  l'office, car enfin, si les dmons de l'Allighieri
ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-l,
de dire de fort beaux vers, tandis que son diable  lui parle une bien
mchante prose.

DIOTIME.

Par-ci par-l! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!

MARCEL.

Voltaire comptait dans la _Comdie_ une trentaine de bonnes tercines.

LIE.

Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ;
M. de Lamartine, qui doit s'y connatre, assure que Dante a crit
soixante trs-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la
_Comdie_, qui se faisait dans les glises, elle s'accorde mal, ce me
semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait t de son
vivant suspect d'hrsie.

DIOTIME.

La _Comdie_ a t tour  tour considre comme un sujet d'dification
ou de scandale, selon le sentiment plus particulirement chrtien ou
papiste dans lequel on la lisait. Elle a t recommande ou prohibe 
Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zl pour les intrts
spirituels de l'glise ou plus jaloux des prrogatives du Saint-Sige.
Les prieurs de Florence, en confrant au vieux Boccace le soin d'exposer
publiquement dans l'glise de San-Stefano la _Comdie_, pensaient que,
pour le peuple florentin, elle serait une cole de vertu; et c'tait
aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la
libert, quand, aux premires heures d'un pouvoir en proie aux plus
pressants soucis de la politique, il rouvrait avec clat la chaire
dantesque supprime par les princes trangers qui auraient voulu imposer
 l'Italie jusqu' l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au
peuple, qui allait entendre dans les glises le rcit de la vision
dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour ralit. Il
rvrait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus,
lorsqu'ils expliquaient les cantiques  Santa Maria del fiore et 
San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De trs-saints
personnages les recommandaient comme lecture de carme. Ce fut  la
prire du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un vque italien,
Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la _Comdie_.
D'autre part,  la vrit, on en jugeait diffremment. Nous avons vu
Dante mand devant l'inquisiteur. Aprs sa mort, on ne saurait laisser
en paix ses os. La cour de Rome en voulait  Dante, non-seulement pour
avoir jet en enfer des cardinaux, des papes et jusqu' un pontife
canonis, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son
trait _de la Monarchie_, que le pouvoir de l'empereur gale celui des
souverains pontifes, et que l'autorit de la tradition est moindre que
celle des saintes critures (propositions condamnes plus tard par le
concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie
du Conseil des Anciens, s'tait toujours oppos aux subsides demands
par le pape  sa chre ville de Florence.

LIE.

Atto Vannucci m'a fait voir un jour  la bibliothque _Magliabechiana_,
sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique sign Dante
Allighieri: _Niente per il papa_.

DIOTIME.

C'tait aussi de trs-mauvais oeil que l'on voyait  Rome la langue
populaire mise par Dante en honneur, au dtriment du latin, qui tait la
langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le
trsor dangereux de la science et de la philosophie.

LIE.

On aurait voulu  Rome arrter l'essor de la langue italienne! Et
pourquoi?

DIOTIME.

L'essor de cette belle langue, que l'on appelait alors nouvelle, c'tait
l'essor de l'esprit nouveau d'indpendance et de libre examen. On le
sentait instinctivement  Rome. Nouveaut, libert, deux termes
synonymes, galement suspects au clerg romain. Sur ce point, jamais il
n'a vari. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de
Copernic, parce qu'elle est contraire  l'astronomie ancienne de Josu,
comme il a blm la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle
est contraire  la musique ancienne,  l'unisson du chant grgorien. Le
cardinal-lgat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoy par Jean XXII 
Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses
cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, charg
par Lon XII d'annoncer  l'abb de Lamennais la condamnation du journal
_l'Avenir_, et qui lui crivait  cette occasion une phrase dont je me
souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine
pontificale touchant les liberts de la socit civile et politique.
Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence
exige de les tolrer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais tre
prsentes par un catholique comme un bien, ou comme un tat de choses
dsirable. Je cite fidlement, bien que de mmoire.

LIE.

Mais, permettez...

VIVIANE.

Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cde jamais.
Pour peu que Marcel s'en mle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le
voyage dantesque.

DIOTIME.

Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto,
il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout t
conteste. Un des plus convaincus entre les rforms du XVIe sicle,
Duplessis-Mornay, salue Dante comme un prcurseur; un autre l'inscrit au
catalogue des illustres _Tmoins de la vrit_; le concile de Trente se
range  cet avis et condamne la _Comdie_. C'est encore aujourd'hui
l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le pome
dantesque est tout pntr de ce qu'elle appelle l'lment rformateur.
Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe sicle, prend pied en Italie,
elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au sicle suivant, la
Socit de Jsus les explique  la jeunesse, en fait une dition qu'elle
ddie au souverain pontife, et  laquelle elle ajoute cette version
italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de
doute, si elle tait authentique, la parfaite orthodoxie du pote. La
dispute  ce sujet n'a pas encore cess de nos jours. Ozanam et Balbo
pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante tait bon catholique.
Renouvelant les excentricits du Pre Hardouin, qui attribuait la
_Comdie_  un adepte de Wiclef, un crivain contemporain voit dans les
Cantiques le mystrieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti
ont fait de Dante un libre penseur, un rvolutionnaire du XIXe sicle.
Mazzini, qui l'a tudi avec amour, ne consent  voir en lui qu'un
chrtien et non un catholique. Enfin, tout  l'heure, la congrgation de
l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux
fidles, avec _les Mmoires du Diable_, par Frdric Souli, et _les
Bourgeois de Molinchart_, par Champfleury, une dition nouvelle de _la
Divine Comdie_; et le _Calendrier vanglique_ qui se publie  Berlin
porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de
Luther, de Coligni. Vous le voyez, lie, selon les temps, je me trompe,
dans le mme temps, le pome de Dante a t revendiqu tout ensemble par
les partisans et par les adversaires de Rome.

LIE.

Mais vous, qu'en pensez-vous?

DIOTIME.

Je pense que la _Comdie_ est catholique, et par le milieu o elle a t
conue, et par sa donne gnrale, et par l'occasion qui en hte
l'excution mme par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, 
l'insu peut-tre de Dante, elle est mle, comme la socit dans
laquelle il vivait et comme son propre gnie, d'un grand nombre
d'lments trangers ou contraires  l'orthodoxie, en sorte que l'glise
romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout 
fait raison ni tout  fait tort quand elles l'ont dclare non
catholique.

VIVIANE.

Expliquez-vous, je vous prie.

DIOTIME.

Par exemple, si nous considrons le lieu et le moment o la _Comdie_ se
produit, hsiterons-nous  donner au XIVe sicle italien l'pithte de
catholique? Et pourtant, quelle licence effrne de moeurs et d'opinions
dans Florence: quelle incrdulit railleuse dans le peuple, quel ddain
de la cour de Rome dans le gouvernement de la Rpublique, quelle
rbellion incessante aux dcrets pontificaux! Au sein des universits,
en plein enseignement, quelles infiltrations des ides arabes, quel
excs d'enthousiasme pour l'antiquit paenne, quelles tmrits de
l'astrologie et de l'alchimie, quel matrialisme de la mdecine et de
l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que
d'picuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on tait voisin
du temps o Boccace, devanant de trois sicles un Lessing et un
Voltaire, allait comparer, en les galant, les trois religions juive,
chrtienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano
tirait de leurs destines futures, et cet _vangile ternel_ qui
annonait une troisime rvlation suprieure  celle du Christ et qui,
du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en
germes cette question que nous croyons ne dans notre sicle: _Comment
les dogmes finissent!_ Et ce _Millenium_ annonc qui n'tait pas venu!
Quel branlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces
vertus hroques dont Florence tait si fire, ces vertus fatalistes,
superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient
pas mme dans l'enfer, n'taient-elles pas formes sur le modle
stocien bien plus que sur l'idal de la saintet chrtienne? et les
grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutt
que l'imitation de Jsus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de
foi que pleurent les dvots et qu'ils voudraient ramener, aient t
exempts d'incrdulits et de doutes. Dans un vaste horizon catholique,
ces sicles, tout comme le ntre, renfermaient une infinit de choses,
d'ides et de personnes qui n'taient point du tout catholiques. Ne
soyons donc pas surpris de retrouver dans le gnie de Dante et dans son
oeuvre les contradictions de son sicle.

LIE.

Vous venez de nous dire que l'occasion de la _Divine Comdie_ avait t
catholique, Comment l'entendez-vous?

DIOTIME.

Cette occasion fut le grand Jubil clbr  Rome dans la premire anne
du XIVe sicle. C'est la date que Dante assigne  sa vision. On ne sait
pas avec certitude s'il assista  cette solennit extraordinaire qui vit
pendant quelque temps arriver au sige de la catholicit deux cent mille
plerins par jour, mais cela parat bien probable; en tous cas, Villani,
qui se trouvait  Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs
comparaisons des cantiques qui s'y rapportent montrent que l'imagination
du pote avait reu du moins le contrecoup de l'exaltation universelle
produite par la pompe et la nouveaut d'un tel spectacle. Je ne voudrais
pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je
vous parlais hier, cette reprsentation de l'enfer sur le pont _alla
Carraia_, qui eut pour dnoment, le pont s'tant rompu,
l'engloutissement d'une foule immense accourue, comme elle y tait
convie, pour apprendre des nouvelles de l'autre monde. Quant au
sentiment moral qui inspire la _Comdie_, il est presque toujours
catholique; c'est la foi dans la purification du pch par la vertu de
la confession et de l'expiation volontaire, c'est un humble et amoureux
espoir du salut par l'intercession de la Vierge et des saints...

LIE.

Sans doute, j'ai bien entrevu tout cela dans la _Comdie_; mais j'y ai
vu d'autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout
catholiques, l'orgueil qui clate partout, la passion de la gloire, la
colre, la vengeance... une opinion de soi la plus loigne qui se
puisse de l'humilit chrtienne.

DIOTIME.

Je vous disais  l'instant, mon cher lie, que Dante avait t, avec
toute sa gnration, en proie  des influences diverses o le paganisme
grec et latin avait autant de part que la rvlation chrtienne. Bien
des lments opposs entraient comme en fusion dans son temprament
ardent, bien des passions contraires taient entranes ensemble dans le
gnreux essor de son gnie. Nous allons voir tout  l'heure comment il
introduit, sans scrupule, dans cette donne lgendaire de la vision et
dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen ge, une
foule de personnages, dieux, dmons, hros de l'antiquit polythiste,
absolument trangers  la mythologie chrtienne.

VIVIANE.

Vous disiez que cette donne de la vision est impose  Dante?

DIOTIME.

Impose serait trop dire. Elle tait familire aux imaginations, elle
s'offrait d'elle-mme au pote.

VIVIANE.

Mais c'tait une raison, ce me semble, pour un homme de gnie,
d'carter, puisqu'elle tait si banale, une forme si ennuyeuse.

DIOTIME.

Vous tes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c'est
pour le pote de trouver un cadre tout fait, accept par l'imagination
populaire. De tous les potes modernes, celui qui a le plus rflchi sur
les lois de l'art, Goethe, en jugeait ainsi lorsqu'il choisissait pour
cadre  une invention entirement originale quant aux sentiments et aux
ides, une vieille pice de marionnettes qui tranait depuis deux cents
ans sur tous les thtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la
mme pense et voulait galement faire un drame du docteur Faust. Dante
qui sentait s'agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout
 crer, jusqu' cette langue hardie, personnelle  ce point qu'on en a
pu dire qu'elle tait dantesque avant d'tre italienne et que certains
mots crs par lui n'ont servi qu' lui seul, Dante tait trop heureux
de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donne de la
vision, devenue pour nous une convention inanime comme le songe de la
tragdie classique, mais qui alors, dans la vivacit des croyances
populaires, avait une ralit sensible.

Faire accepter des formes nouvelles, c'est, pour les potes, une tension
de l'esprit o s'use beaucoup de la force cratrice qu'ils
appliqueraient plus heureusement  la composition intime du sujet. Quel
privilge pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des
sujets connus de tous! L'motion tait instantane; l'intrt pour les
personnages, l'adoration pour les divinits reprsentes, se
confondaient avec l'enthousiasme pour le talent qui les figurait aux
yeux. Il n'y avait pas d'hsitation; il n'tait besoin d'aucune
recherche de l'esprit pour admirer la _Minerve_ de Phidias ou le
_Jugement dernier_ de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd'hui!
Les lettrs seuls comprennent la plupart des sujets traits par les
arts. Que sait la foule touchant l'_Orphe_ de Delacroix, l'_OEdipe_ de
M. Ingres, ou la _Mignon_ de Scheffer? Et lorsqu'il lui faut lire dans
le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet
d'histoire ou de saintet qu'elle ignore, comment prouverait-elle ces
frmissements, ces transports, ce tumulte de joie, dont je vous
rapportais hier un effet si charmant,  propos de la _Madone_ de
Cimabu!

VIVIANE.

Je le crois comme vous. L'indiffrence du peuple pour la plupart des
sujets traits par nos artistes doit tre pour beaucoup dans la froideur
publique dont ils se plaignent... Ces visions si populaires, ne nous
avez-vous pas dit qu'elles taient originaires des clotres?

DIOTIME.

Elles taient naturelles  des hommes qui renonaient  tous les
attachements de la vie prsente, pour s'absorber dans la contemplation
des choses de la vie future, et c'est l, en effet, dans les clotres,
qu'elles ont pris commencement. Mais,  son tour, le peuple, quand il
crut que le monde allait finir, s'inquita fort de ce qui l'attendait
par del. Les traditions autorises par l'glise admettaient des
communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes
de saint Pierre, comments par les Pres des premiers sicles,
l'Apocalypse, l'vangile de Nicodme, la Vision de saint Paul, celle
d'Hermas que l'on croyait crite sous l'inspiration divine, celle que le
pape Grgoire VII avait eue et qu'il se plaisait  raconter en chaire,
ne laissaient  cet gard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie
abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les
chansons populaires taient remplies de peintures de l'enfer; la fiction
d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, tait gnralement
rpandue. Pour satisfaire les curiosits de Clment V, un ncromant y
transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans
l'autre monde n'tonnaient gure plus d'ailleurs que les voyages
entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les
contres inconnues de notre globe, d'o l'on rapportait alors tant de
prodiges. C'tait le temps des _Mirabilia_.

VIVIANE.

Les _Mirabilia_? Qu'est-ce que cela?

DIOTIME.

C'tait le nom de toute une classe de livres consacrs  la description
des choses _merveillables_ qui se voyaient aux pays lointains. Il y
avait les _Mirabilia_ de l'Orient, les _Mirabilia_ de l'Irlande, les
_Mirabilia_ du monde. En ces temps d'ignorance, les rcits vridiques ne
semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'ocan Atlantique et
les mers polaires excitaient presque autant de curiosit et d'effroi que
les rgions infernales. Quand Marco Polo, revenant  Venise aprs vingt
ans d'absence, raconta  ses compatriotes les choses qu'il avait vues
sur l'ocan Indien, lorsqu'il publia son _Livre des choses
merveilleuses_, ce ne fut qu'un cri d'tonnement. La premire carte
gographique, o un autre Vnitien, Marco Sanuto, avait situ, d'aprs
les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une
indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la lgende de Faust, on
trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages
merveilleux  travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau
monde. La vie elle-mme tait alors considre comme un voyage. Selon le
tour mtaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres
saints, l'homme, ici-bas, tait un plerin, un fils gar dans la valle
des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Pre
cleste... Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tnt pas compte
d'une proccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il
cartt cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le
peuple une croyance nave, que l'glise autorisait, et que les esprits
les plus cultivs acceptaient sans hsitation? Il et fallu pour cela
qu'il ne ft pas ce qu'il tait dans toutes les fibres de son tre, un
grand, un vritable artiste.

VIVIANE.

J'ai parl sans rflexion; ce que vous dites est de toute vidence.

DIOTIME.

Nous allons voir de quelle manire notre pote prend possession de cette
donne banale, comment il la transforme, la fait servir  l'expression
de ses sentiments, de ses ides propres, et lui imprime le sceau de son
gnie.

VIVIANE.

J'coute de toute mon attention.

DIOTIME.

La composition de la trilogie de Dante, c'est--dire la reprsentation
qu'il s'est faite des trois royaumes o s'exerce la justice finale de
Dieu, est d'une prcision parfaite. L'Enfer, le Purgatoire et le
Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits
selon la rigueur des lois mathmatiques et se suivent dans un ordre
savamment combin, en formant un paralllisme exact, de telle sorte que
l'on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux
imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue
en rve. J'ai ici la copie de l'une de ces cartes. C'est celle que
Philalths, le roi Jean de Saxe, a jointe  son excellent commentaire.
Jetons-y un coup d'oeil. Ma mmoire y trouvera un peu d'aide, et mes
explications vous paratront moins obscures.

MARCEL.

Quelle invention bizarre, et vritablement de l'autre monde!

DIOTIME.

L'Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef,
le beau et resplendissant Lucifer, prcipit du ciel, tombe la tte la
premire sur notre plante, qui est, selon l'astronomie du moyen ge, le
centre du monde. Il s'y abme, en creusant un vide qui prend la forme de
cne renvers, jusqu'au milieu de l'hmisphre de terre ferme,
c'est--dire, d'aprs les gographes du temps, jusqu'aux antipodes de
Jrusalem.

LIE.

_Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus
terram._

DIOTIME.

C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre zchiel?

LIE.

Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour
les prophtes.

DIOTIME.

Cela n'est pas si diffrent qu'il semblerait. Le gnie de Dante est tout
 fait biblique.  chaque pas, dans sa _Comdie_, nous rencontrerons des
rminiscences des prophtes, en particulier d'zchiel et de
Jrmie.--Lucifer, dont la rayonnante beaut devient laideur horrible,
et qui va dsormais se nommer Satan ou Dit, demeure ternellement fix
dans un lac de glace qui fait le fond du sjour de la damnation. La
terre qui occupait l'espace o s'est creus l'abme, est pousse au
dehors, vers l'hmisphre austral, que l'on se figurait alors couvert
d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isole.
Cette montagne, qui correspond exactement, dans son lvation conique,
au puits conique de l'enfer, est le sjour de l'expiation et de la
purification, le purgatoire.  son sommet est le paradis terrestre,
qu'entoure le fleuve Lth, et au centre duquel s'lve l'arbre de la
science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumire
thre, est le paradis cleste. Il se compose de neuf sphres ou ciels
qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement
picyclique, de plus en plus rapides et lumineuses,  mesure qu'elles
s'loignent de leur axe. Par del ces neuf sphres, et les enveloppant
toutes, est l'empyre, qui est la demeure suprme de Dieu. L il sige,
entour de sa cour sraphique. L sont assis, sur des milliers de trnes
qui figurent les ptales d'une immense rose mystique, les esprits
bienheureux, tout rayonnants d'une candeur blouissante. Tel est
l'ordre, telle est la forme gnrale de la trilogie dantesque.

Suivons maintenant le pote dans le chemin qu'il se fraye, de cantique
en cantique,  travers les pouvantements de l'enfer et les mlancolies
du purgatoire, jusqu' la batitude cleste.

Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve gar, sans qu'il sache
comment, au fond d'une valle dserte, dans une fort obscure. En en
cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline claire  son sommet
des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprte  gravir cette
riante colline, trois btes froces, une panthre, une louve, un lion,
lui barrent le passage. Effray, il recule, il va retomber aux tnbres
de la fort, quand soudain une ombre lui apparat qui le rassure et
l'invite  le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'_nide_
annonce  Dante qu'il lui est expressment envoy pour le tirer de la
fort prilleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand
voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'tonne, il s'explique
davantage. Trois dames clestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion.
L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisime est
Batrice. C'est cette dernire qui, avertie par les deux autres du pril
o est Dante, descend des hauteurs suprmes pour venir trouver Virgile
dans les limbes de l'enfer o il demeure banni avec Homre et les autres
grands potes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est
Batrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire
aux royaumes douloureux que, par grce spciale, il lui sera permis de
visiter.  l'entre du royaume de la batitude o Virgile n'a point
d'accs Batrice rapparatra; et,  sa suite, Dante montera jusqu'au
pied du trne de l'ternel. En entendant le nom de Batrice, Dante, qui
s'tait effray, qui doutait, n'tant ni ne ni Paul, qu'une faveur
extraordinaire lui permt la vue des choses ternelles, s'incline. Et le
coeur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond
qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.

MARCEL.

Vous expliquez tout cela avec une clart parfaite; mais dans ce qui vous
semble si bien ordonn je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque
amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont
affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Batrice, le Lth et le
paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'tonner beaucoup que
Voltaire ait qualifi toutes ces belles choses de salmigondis!

DIOTIME.

En effet, mon cher Marcel, tout ce mlange de paganisme et de
christianisme, de personnages de la Bible et de hros latins, semble
bizarre, si nous le considrons avec notre savoir et notre got
modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen ge et de
l'incohrence qu'un ensemble de notions superstitieuses et de
connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse
astronomie impose par Ptolme, confirme par saint Thomas, et dont
l'autorit ne devait rencontrer un premier doute qu' deux sicles et 
trois cents lieues de l, dans le cerveau d'un Copernic, lequel,
notez-le bien, a t excommuni par l'glise et frapp d'une sentence de
rprobation qui n'a t leve formellement que de nos jours!--Fausse
classification des sciences et des arts, dans le _trivium_ et le
_quadrivium_ des coles.--Fausse cosmogonie, sur la foi d'un Aristote
latin altr par les Arabes, christianis par Albert le Grand et saint
Thomas.--Fausse histoire envahie par la lgende, crite en vue de
l'dification bien plus que de la vrit, et qui tourne les vnements 
la dmonstration perptuelle des justes jugements de Dieu.--Fausse
histoire naturelle tire des _Bestiaires_.--Fausse mathmatique qui
cherche la quadrature du cercle.--Fausse antiquit o l'on entrevoit 
peine Homre, o l'on ne sait de Virgile que ce qu'en donnent des
manuscrits et des traductions pleines d'erreurs.--Fausse morale, enfin,
 la fois astrologique et thologique, qui croit  l'influence des
plantes sur les passions de l'homme, et qui ne repose que sur la
crainte servile d'un matre jaloux. Il n'tait pas possible que de
toutes ces notions fausses sortt spontanment un art pur. Et nous
devrions nous tonner, Marcel, non pas de ce que le pome de Dante
renferme beaucoup de ces choses qui blessent le got de Voltaire, mais
de ce qu'on y rencontre en si grand nombre des traits d'une simplicit
homrique, des sentiments, des images d'une vrit si vivante, d'une
grce si naturelle, que rien n'a pu, ne pourra jamais en altrer la
force et l'inimitable beaut. Et voyez, tout d'abord, ds le dbut de la
_Comdie_, dans cette premire scne par qui s'ouvrent les deux chants
les plus obscurs peut-tre, les plus allgoriques de tout le pome:

     Nel mezzo del cammin di nostra vita
     Mi ritrovai per una selva oscura
     Che la diritta via era smarrita...

MARCEL.

Ah! de grce! piti pour les ignorants. Un peu de bon franais, pour
l'amour de Dieu; car, mon italien appris, s'il vous en souvient, de
notre vetturino sur la route de Sienne  Prouse, ne saurait me servir
beaucoup  l'intelligence des Cantiques.

DIOTIME.

Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux
pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.

LIE.

De quelle traduction vous servez-vous?

DIOTIME.

De toutes et d'aucune; souvent de la mienne. C'est prsomptueux,
peut-tre; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec
Goethe: La passion supple le gnie. D'ailleurs, je ne saurais quelle
version prfrer, n'ayant de choix que dans l'insuffisance. Notre vieux
franais, dans sa vive allure, le franais que parle Grangier, se
prtait  la tche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien
Rivarol,  marcher fidlement et avec grce sur les pas d'un autre,
mais le franais moderne est absolument impropre, il faut bien le dire,
 cette pntration du gnie d'une autre langue, sans laquelle toute
traduction d'une grande oeuvre potique n'est qu'impertinence et
mensonge. Quand un traducteur franais vise  l'exactitude, il devient
aussitt tendu, inintelligible; lorsqu'il cherche l'lgance, il ne
garde de l'original ni sve, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe
dans la platitude. Il serait temps que l'on renont  la prtention de
faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans navet, sans
mystre, ces crations primitives des grandes posies nationales qui ne
sont que hardiesses, navets, mystres.

MARCEL.

Mais  ce compte, vous condamneriez la plupart d'entre nous  ignorer
ces cinq ou six grandes oeuvres dont tout le monde parle et qu'il semble
honteux de ne pas connatre.

DIOTIME.

Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu'on les
connt beaucoup mieux en les lisant dans l'original.  la rigueur, je
puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l'hbreu,
restent l'objet d'un luxe ou d'une vocation particulire de l'esprit;
mais je n'admets gure, je l'avoue, que l'on ne prenne pas la peine,
chez nous, d'apprendre l'idiome vivant des quatre nations modernes qui
ont exprim leur gnie dans une grande littrature.

MARCEL.

Cela vous plat  dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si ais.

DIOTIME.

Ce devrait tre un jeu pour un Franais, qui a tudi pendant tout le
cours de son ducation universitaire le grec et le latin, que
d'apprendre par surcrot les deux langues soeurs de la sienne, comme elle
filles de Rome. Resterait donc l'tude des langues germaniques,
l'allemand et l'anglais. Je reconnais qu'il y a l quelque difficult.
Mais, pour peu que l'on rflchisse sur les conditions nouvelles de la
vie europenne, on verra que, indpendamment des joies intellectuelles
qui nous attendent dans l'intimit d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un
Goethe, les tudes philosophiques, scientifiques et politiques, les
affaires industrielles et commerciales elles-mmes qui jouent un si
grand rle dans l'existence moderne, ont dj beaucoup  souffrir et
souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infriorit dans la
connaissance des langues.

LIE.

J'ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe sicle, un trait sur le
commerce, dont l'auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens.
Il recommande aux ngociants italiens la connaissance d'une langue
orientale, qu'il appelle le _Coman_, et dont il ne reste plus d'autre
trace. Il y a cependant un inconvnient rel  cette culture des idiomes
trangers: c'est que,  force de parler et d'crire en d'autres langues,
on parlera et on crira beaucoup moins bien dans la sienne.

DIOTIME.

Il y aura certainement, lorsqu'on parlera un grand nombre de langues
diverses, un effort  faire pour rester fidle au gnie de la sienne
propre, et pour viter la banalit cosmopolite qui dj envahit le
journalisme europen.  mesure que notre domaine intellectuel s'tend,
il nous devient moins facile de le possder et de le fertiliser. Voyez
de nos jours l'histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombr
de matriaux, elle exige dans l'crivain une telle force de contrle et
d'appropriation, la composition, la proportion, l'ordre et la suite y
paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les matres
en l'art d'crire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet,
s'y pourraient sentir troubls. Mais un tel tat n'est pas pour durer,
et l'ordre renatra bientt en toutes choses: un ordre suprieur dans
une socit qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle
se produiront de nouveaux gnies crateurs. Ceux-l, d'une science plus
vaste, feront jaillir une posie plus vraie et qui des profondeurs mieux
pntres de la nature et de l'humanit s'lvera plus haut vers Dieu.

LIE.

Vous croyez qu'un jour un pote viendra qui pourrait surpasser Homre ou
Virgile?

DIOTIME.

Je pense, avec le philosophe allemand, que les destines de l'art
dpendent des destines gnrales de l'esprit humain. Comment donc,
ayant une persuasion si vive des progrs de la civilisation,
douterais-je que d'une socit renouvele doive sortir un jour un art
nouveau?

MARCEL.

 grand pote qui natrez! vous voil parlant comme Amaury!

DIOTIME.

On pourrait parler plus mal.--Mais o en tions-nous donc de mon grand
pote et de mon petit commentaire?

MARCEL.

 la premire tercine de l'enfer, que je vous priais de me traduire.

DIOTIME.

     Au milieu du chemin de notre vie,
     Je me trouvai dans une fort obscure.
     Avant perdu la droite voie.

Quelle simplicit dans ce dbut, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et
comme aussitt l'artiste se dclare dans la manire tout image dont il
expose l'action! Rien d'abstrait, un chemin, une fort, un voyageur.
Avec quelle franchise Dante entre tout d'abord en scne! Comme cela est
personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C'est le grand
secret d'Homre.

VIVIANE.

Assurment, si l'on voulait bien me laisser prendre les choses comme
elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m'tourdissent,
ds ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allgories.

DIOTIME.

L'allgorie est ici presque aussi simple que le sens littral. La voie
droite, le vrai chemin, sont les images familires de la vie chrtienne.
Celui qui me suit ne marche point dans les tnbres, dit le Sauveur.
Les litanies comparent la Vierge  l'toile qui guide le voyageur dans
ce chemin, dont la moiti est l'ge de trente-cinq ans qu'avait Dante
dans l'anne 1300 o il suppose avoir commenc son voyage.

MARCEL.

Mais voil qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans,
plutt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?

DIOTIME.

Au temps de l'Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses
des ides dogmatiques. Nourri, comme il l'tait, des saintes critures,
Dante n'ignorait pas les annes comptes  l'homme par David et Jrmie:
_Dies annorum nostrorum septuaginta anni_. Et dj, dans son _Convito_,
il avait dit que l'ge de trente-cinq ans est le point culminant de la
vie pour les hommes bien ns, _ai perfettamente naturati_.

LIE.

Nos paysans de l'Ouest disent encore _vivre son droit ge_, et ils
entendent par l ne pas mourir avant soixante-dix ans.

DIOTIME.

Quant  la fort sauvage, c'est la fort des vices et de la barbarie,
cela ne peut pas faire question. La socit du moyen ge,  peine
police dans les villes et dans les cours, charme et comme surprise de
cette civilisation urbaine, figurait sous l'image de la fort, du
dsert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cit, au
contraire, tait prise comme emblme des vertus et des grces. Urbanit,
courtoisie, taient les attributs par excellence des nobles esprits; les
moeurs rustiques taient en grand ddain  Florence; on y appelait la
noblesse nouvelle, que l'on dtestait, le parti sauvage. Dans le
Purgatoire, la France est qualifie de _trista selva_; dans le livre _de
l'loquence_, c'est l'Italie tout entire aux mains des guelfes qui
prend ce nom de rprobation.

VIVIANE.

Et cette colline, claire des rayons du soleil levant, que Dante veut
gravir pour s'arracher aux tnbres de la fort, comment la faudra-t-il
entendre dans votre interprtation?

DIOTIME.

N'y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s'approche le prtre
au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de _dlectation_ qui
apparat si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas
cette belle mosaque du dme de Sienne o Socrate et Crats sont
reprsents gravissant avec effort la _montagne escarpe de la vertu_?

LIE.

Il faut croire que c'est une image bien naturelle  l'esprit humain, car
on la trouve partout. Je l'ai vue dans Hsiode, et on l'emploie jusque
dans le style le moins mystique des temps les plus modernes.
Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de _gravir au bien
public_. videmment il y sous-entend la _montagne_ de Dante.

DIOTIME.

Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout
le moyen ge, elle est l'emblme de la vertu contemplative, et le soleil
qui l'claire n'est autre que Dieu lui-mme, le soleil des
intelligences, comme dit l'Ecclsiaste, l'astre de vrit qui claire
tout homme venant en ce monde.

MARCEL.

Cet astre-l ressemble furieusement au roi soleil de mon cher empereur
Julien; ne trouvez-vous pas?

DIOTIME.

Je ne dis pas non.

     L'alto sol che tu disiri.

     Le suprme soleil que tu dsires,

dira Virgile parlant  Sordello dans le Purgatoire. Selon Ptolme, le
soleil, qu'il tient pour une plante, est le foyer ardent d'o manent
les clarts prophtiques et l'inspiration des potes.

VIVIANE.

Et ces animaux furieux, qui m'ont fait autant de peur qu' Dante
lui-mme, cette panthre, ce lion, cette louve, qui le menacent et le
font redescendre vers la fort, trouvez-vous que l'explication en soit
si facile?

DIOTIME.

Ces btes froces, qui ont tant tourment les commentateurs, Dante les a
prises tout simplement dans Jrmie. Il n'a fait que transcrire. Tenez,
voici le passage: _Percussit eos_ LEO _de silva_; LUPUS _ad resperam
castavit_; PARDUS _vigilans super civitates eorum_.

VIVIANE.

Mais cela ne me dit pas du tout la signification allgorique de ces
animaux.

DIOTIME.

N'en dplaise aux commentateurs, je la trouve trs-simple. Dans la
Bible, qu'il ne faut pas ici perdre de vue, car elle forme avec les
Pres de l'glise et Aristote le fond mme du savoir  cette poque, la
panthre est lgre et dissolue. Le lion est un roi terrible, dvorateur
des peuples.

LIE.

Saint Paul, qui emprunte  zchiel cette mtaphore, rend grces  Dieu
de l'avoir dlivr du _lion Nron_.

DIOTIME.

Un autre auteur que Dante lisait beaucoup, Boce, prend le lion comme
emblme de l'orgueil et de l'ambition. Quant  la louve, partout la
Bible lui donne l'pithte d'avide, de rapace. Ainsi donc, la panthre,
le lion et la louve figurent trois pchs capitaux: la luxure,
l'orgueil, l'avarice, qui s'opposent  ce que l'homme en gnral, ou
Dante plus particulirement ici, s'avance dans la voie du salut. Mais
notre pote nous avertit lui-mme que, selon l'usage, son allgorie est
susceptible de plusieurs interprtations, et que sa _Comdie_ est
_polisensa_.

VIVIANE.

Et c'est bien ce qui me dcourage. Comment se dcider  chercher quatre
ou cinq sens diffrents  un seul vers?

LIE.

Vous manquez de l'esprit rabbinique, ma chre Viviane. Selon les
rabbins, il n'y avait pas moins de soixante et dix sens lgitimes pour
un seul verset de la Bible.

DIOTIME.

Et les docteurs chrtiens taient entrs  l'envi dans cette voie,
ouverte par les Juifs, de l'interprtation mystique, anagogique,
tropologique, que sais-je encore? Et les commentateurs de Dante ne font
rien que de conforme  l'esprit du temps en voyant dans la fort
l'emblme des calamits politiques de l'Italie; dans la panthre,
cruelle et pleine de grce, au pelage tachet,  laquelle les rimeurs
comparaient souvent les belles femmes, la dmocratie des Noirs et des
Blancs, ces Florentins inquiets et injustes qui semblaient ns, comme
Thucydide le dit du peuple d'Athnes, pour ne jamais connatre le repos
et pour le ravir aux autres.

Le lion, selon cette interprtation historique, c'est l'emblme des rois
de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui
entre  Florence, dans cette premire anne du sicle, furieux et
dvastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.

VIVIANE.

Et la louve?

DIOTIME.

La louve, qui parat, dans sa maigreur, toute charge de convoitises,
qui, s'tant repue, a plus faim qu'auparavant, c'est l'glise romaine,
insatiable de richesses, de qui le Mphistophls de Goethe dira un jour
que elle a l'estomac assez vaste pour dvorer des provinces et pour se
repatre du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.
La louve, chez les Latins, synonyme de prostitue, s'applique galement
 cette pouse adultre de Jsus-Christ, accuse par notre pote et par
tant d'autres de s'unir  tous les princes trangers. Partout dans la
_Comdie_, les guelfes, qui servaient les intrts temporels de
l'glise, sont appels loups et louveteaux, _lupi, lupicini_. Vous voyez
donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile
 saisir que le sens moral.

VIVIANE.

Me voil presque rconcilie avec ces terribles animaux. Mais le
lvrier, je vous prie, ce _Veltro_ qui doit,  ce que dit Virgile,
chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?

DIOTIME.

Les ennemis de la louve, les chiens, c'taient au temps de Dante les
gibelins, les _Mastini_, les _Cane della Scala_, etc.  mon avis, ce
lvrier, ce grand chien librateur, n'est autre que _Can Francesco_,
seigneur de Vrone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre
pote a mis sa troisime cantique; d'autres voient dans le lvrier
Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au
commencement de ce sicle, Troia a publi tout un gros volume sur le
_Veltro allegorico_. De nos jours, de nafs adorateurs de Dante, voulant
 toute force faire de lui un prophte au sens le plus strict du mot,
ont appliqu l'allgorie du lvrier sauveur, les uns  l'empereur des
Franais, Napolon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca,
comme bien vous pensez), les autres,  Victor-Emmanuel roi d'Italie.
Cette prdiction du lvrier, j'en conviens, est, comme toutes les
prdictions, extrmement vague; mais bien qu'elle intresse vivement les
imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un
dtail, une curiosit qui se peut ngliger dans une exposition gnrale
du pome.

MARCEL.

En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces
allgories chrtiennes de la voie droite, de la fort des vices, de la
montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthre, du lion
et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble
mystique, de ce grand paen Virgile?

DIOTIME.

Le Virgile du XIIIe sicle, ne l'oublions pas, ne ressemble gure 
notre Virgile du XIXe. Une aurole de sagesse, presque de saintet,
entoure son front. On lui attribue la chastet parfaite, et l'on tire
son nom de sa virginit. On fait de lui une sorte de mdiateur entre le
monde paen et le monde chrtien, entre la raison et la foi. En ce
sicle, l'_nide_ compte tout autant de lecteurs et d'aussi pieux que
l'Ancien Testament. On lui fait l'honneur de l'interprtation
allgorique et mystique, tout comme  la Bible.

VIVIANE.

Mais cela ne se comprend pas.

DIOTIME.

L'enthousiasme qu'inspirait le beau et lumineux gnie de l'antiquit 
une gnration encore tout _entnbre_ (passez-moi cette expression
dantesque), lve  l'gal, au-dessus des plus grandes gloires du
christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L'glise, qui avait vu d'abord
d'un oeil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne
l'osant trop combattre, par s'en accommoder. Elle qui devait, plus tard,
en haine de l'antiquit, proscrire jusqu'au mot _Acadmie_, elle
admettait avec saint Jrme, saint Augustin, saint Ambroise, saint
Justin, saint Clment d'Alexandrie, qu'un souffle prcurseur de la
rvlation dans le monde ancien avait mu les mes vertueuses. Un
cardinal osait dire qu'il et manqu quelque chose  la perfection du
dogme si Aristote n'avait point crit. L'glise adoptait l'application
des vers de la quatrime glogue  la venue du Messie et la supposition
que le pote Stace avait t converti  la loi chrtienne par ces vers
mystrieux. Elle laissait s'accrditer une lgende selon laquelle saint
Paul aurait visit,  Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu'
Mantoue, le jour de la fte du saint, on chantt, pendant la messe, une
hymne o l'aptre du Christ pleurait de regret de n'avoir pas connu le
chantre d'Auguste. Ce que je vous dis l est de toute exactitude. Un de
mes amis qui tait  Mantoue, il n'y a pas trs-longtemps, m'a dit avoir
encore entendu cet hymne  l'office de saint Paul. Quant au populaire,
il n'avait pas manqu, non plus, de se faire un Virgile  sa mode. Par
le mme procd qui lui fait changer les divinits de la mythologie
paenne en fes et en dmons, il habille Virgile en magicien; il en fait
un ncromant, un _miraculier_, comme on disait alors. L'auteur de
l'_nide_ fait ses tudes  Tolde, ce foyer de magie; il btit pour
l'empereur Auguste un vaste difice qu'il nomme _Salvatio Rom_. Il
plante des jardins enchants o rgne un printemps ternel. Il s'en va
vers Babylone o il pouse la fille du Sultan; il revient avec elle 
Naples sur un pont qu'il jette  travers les airs. Il fabrique une
mouche d'airain et une sangsue d'or qui dlivrent la ville de grands
flaux; il creuse,  la requte de l'empereur, dans les flancs du
Pausilippe, une grotte immense. On le voit paratre  la cour du roi
Artus. Et ces lgendes populaires n'taient pas absolument rejetes des
esprits srieux. Villani semble croire que Virgile exerait la magie;
Boccace ne doute pas qu'il n'ait t un grand astrologue; un peu plus
tard, Ptrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, parce
qu'il lit Virgile! Cependant, au rcit de ses prodiges et de ses
bienfaits se mlent des anecdotes moins favorables, inventes peut-tre
dans les clotres, pour discrditer la sagesse antique. On suppose
Virgile, comme on a imagin Aristote, oubliant la sagesse aux pieds
d'une courtisane, et celle-ci, en grande malice et drision, le
suspendant tout au haut d'une tour, dans un panier, o, un jour de
procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.

LIE.

     Que dirons-nous du bonhomme Virgile
     Que tu pendis, si vray que l'vangile,
     Dans la corbeille jadis en ta fenestre
     Dont tant marry fut qu'estoit possible estre.

C'est le motif d'une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.

VIVIANE.

Est-ce que vous l'avez dans votre collection?

LIE.

Non. Je l'ai vue dans l'_Histoire des Peintres_, de Charles Blanc.

DIOTIME.

Lucas de Leyde parat s'tre proccup beaucoup de nos deux potes, car
il a fait une autre composition qui reprsentait Dante au moment fatal
o il apprend la mort de Henri VII.

VIVIANE.

Cette composition est-elle aussi dans l'_Histoire des Peintres_?

DIOTIME.

Je ne l'ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dpit
de ces rcits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez
que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler
par le ridicule, continuait, avec les rudits, d'adorer Virgile. Vous
voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre pote trouve dans
toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transform
 la fois par les docteurs de l'glise et par le gnie populaire, et qui
entrait sans difficult dans une fiction catholique. J'ajoute que, dans
la _Comdie_, Virgile subit une autre transformation encore, et qu'il y
devient, non pas tant un prophte, un prcurseur de Jsus-Christ, qu'un
prcurseur de Dante lui-mme.

VIVIANE.

En quelle manire?

DIOTIME.

Je vous disais que la _Comdie_, si vaste en son dessein, est une oeuvre
trs-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante,
le voyage, le progrs, nous dirions aujourd'hui l'volution de son me,
des tnbres  la lumire, de la vie mondaine  la vie en Dieu. Eh bien,
dans ce voyage dont le dernier terme est la cleste Rome o Batrice
promet  Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'ternit.

     E sarai meco senza fine cive
     Di quella Roma onde Cristo  Romano

Virgile ne joue qu'un rle secondaire. Malgr la dfrence avec laquelle
Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son matre et son
seigneur, bien qu'il le consulte et lui obisse en toutes choses,
Virgile n'a d'autre mission nanmoins que de le conduire  travers les
rgions infrieures o Batrice ne saurait descendre. Du moment que l'on
touche aux rgions de la pure lumire,  l'entre du paradis terrestre,
Virgile s'en retourne aux limbes d'o il est venu. Une autre _plus
digne_, c'est lui-mme qui parle, va mener Dante l o le plus grand des
paens ne saurait tre admis, au pied du trne de l'ternel. Et, ce qui
semble bien trange, ds que Batrice se montre, Virgile disparat
soudain, sans que Dante s'en aperoive, sans qu'il lui dise une parole
d'adieu; et Batrice ne souffre mme pas qu'il donne un regret, une
larme,  ce guide si cher.

     Dante, perch Virgilio se ne vada
     Non piangere anco; non piangere ancora,
     Che pianger ti convien per altra spada.

Et, sur cette parole presque ddaigneuse, sur cette dfense de le
pleurer, nous quittons le chantre de l'_nide_. Dante ne fait pas plus
de faons pour congdier le pote magicien qui vient de traverser avec
lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Goethe pour congdier le dmon
Mphistophls, lorsque l'me de Faust, aprs avoir travers toutes les
misres de la vie humaine, entre dans l'immortalit. Cette analogie m'a
beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore  vous rendre
attentifs  la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je
vous disais de la subordination de Virgile  Dante. Fauriel observe que,
sans avoir gard aux champs lyses ni  l'enfer, tels que Virgile les a
dcrits dans son _nide_, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par
deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une premire fois,
pour y assister  la venue triomphale de Jsus-Christ, une seconde fois
sans aucun autre but que celui d'y conduire notre pote. Si vous voulez
bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix
que fait Dante de Virgile  l'importance qu'avait au point de vue
personnel de l'auteur du _de Monarchia_ le chantre de l'empire romain,
et si vous considrez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en
Italien du XIIIe sicle, qu'il lui prte ses propres penses avec la
connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus gure en
doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la
_ngation audacieuse_ de Virgile, c'est--dire cette transformation
dantesque que subit, dans la _Comdie_, le Virgile dj transform 
trois reprises diffrentes par les rudits, par l'glise, et par le
peuple du moyen ge.

MARCEL.

Et transform en ce moment, pour la cinquime fois, par le pote
Diotime!...

VIVIANE.

Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispense de tenir ce Virgile
pour une allgorie. Je n'y aurais, quant  lui, qu'une demi-rpugnance,
et je consentirais encore  le prendre pour la raison naturelle ou pour
la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur
fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici
condamne  ne plus voir dans cette belle et touchante Batrice, que la
froide, l'insensible, l'ennuyeuse thologie.

DIOTIME.

Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en
commenant, prenez-en tout  votre aise avec les allgories. Il n'y a
d'indispensables et aussi d'videntes que les premires: celles de la
voie droite, de la fort, de la colline et des animaux sauvages. Le sens
allgorique dans la figure de Virgile est dj moins ncessaire et aussi
moins certain; arrivs  Batrice, nous pourrons le ngliger presque
entirement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent
d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens rel et ne
s'applique qu' la science des choses divines, la femme que le pote a
aime garde dans son pome une vie, une grce, un charme ineffables, et
qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la thologie. Le
vieux Fauriel, tout pris de Batrice, s'emporte, en cette occasion,
contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en
colre, comme il le fait au sujet de cette Batrice abstraite, nous
l'oublierons souvent pour nous attacher de prfrence  cette douce
enfant dont la vue causait  Dante des palpitations terribles,  cette
Florentine sitt ravie par la mort,  cette Batrice Portinari, dont la
vie ne fut en quelque sorte qu'un clair de beaut, mais tel qu'il
alluma au plus profond d'un coeur de pote et de hros un foyer
inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons  sa venue au paradis
terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend
du ciel, ne peut s'appliquer qu' une ide symbolise. Mais nous n'en
sommes pas l. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux
portes de l'enfer, o nous lisons l'inscription tragique:

     Per me si va nella citt dolente,

     Par moi l'on va dans la cit dolente,
     Par moi l'on va dans l'ternelle douleur,
     Par moi l'on va chez la race perdue.
     La justice fut le mobile de mon grand Facteur;
     Me firent la divine puissance,
     La suprme sagesse et le premier amour.
     Avant moi il n'y eut point de choses cres,
     Sinon ternelles; et ternellement je dure:
     Laissez toute esprance, vous qui entrez.

VIVIANE.

Cette inscription est vraiment sinistre.

MARCEL.

Mais quelle ide bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les
portes de l'enfer! Que la puissance divine ait cr des tortures sans
fin pour la pauvre crature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la
justice..., passe encore, quoique cela devienne assez peu
comprhensible; mais l'amour!... convenez que c'est l une licence
potique par trop forte.

DIOTIME.

Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficult au sens de ces
paroles, il s'adresse  Virgile pour qu'on les lui explique. Mais
Virgile n'prouve pas  cet gard l'embarras que j'aurais aujourd'hui.
Le chantre d'ne rpond selon saint Thomas. L'enfer cr, comme nous
l'avons vu,  la chute des anges, est l'oeuvre du Dieu en trois
personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le
Saint-Esprit, l'amour du pre pour le fils, qui gouverne et vivifie la
cration tout entire, l'enfer y compris, ne pouvait tre cart ni par
la thologie, ni consquemment par le pote thologien Allighieri, au
seuil de son pome sacr. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante
franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achron,
o le vieux nocher Caron passe dans sa barque les mes damnes.
L'Achron travers, ils entrent au premier cercle de l'enfer, o sont
les limbes. C'est de l que Virgile est venu vers Dante. C'est l qu'ils
rencontrent la belle compagnie des potes de l'antiquit, Horace, Ovide,
Lucain,  la tte desquels s'avance, l'pe  la main, le chantre de
l'_Iliade_.

MARCEL.

Ne nous disiez-vous pas tout  l'heure, et je le croyais aussi, qu'au
temps de Dante on connaissait  peine Homre?

DIOTIME.

Dans le midi de l'Italie, l'tude des lettres grecques n'avait jamais
t abandonne. Mais, dans le nord, en Lombardie, et mme en Toscane, on
ne s'en occupait gure. Avant Ptrarque il n'est jamais question de
textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je
doute fort qu'Homre ait t pour lui plus qu'un grand nom, un nom
presque symbolique, le nom d'un _clerc_ merveilleux, tel  peu prs
qu'il figure dans notre _Roman de Troie_.

LIE.

L'Homre grec, en effet, ne fut rvl  l'Italie qu'aprs la mort de
Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoy par l'empereur Andronic,
en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connatre 
Ptrarque. La premire dition de l'_Iliade_, publie  Florence par le
Grec Chalcondyle, est de l'anne 1488, par consquent prs de deux
sicles aprs que l'Allighieri avait cess d'exister.

DIOTIME.

Dante reoit d'Homre et de ses illustres compagnons, dans les limbes,
un accueil plein d'honneur. On le salue pote. Il est admis, lui
sixime, nous dit-il avec cette simplicit fire qui est un attribut de
son gnie,  ces nobles entretiens, et Virgile sourit  son triomphe. On
entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, o Dante voit passer des
personnages  l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers
et des sages hellnes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes
fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, ne,
l'ancien Brutus, Csar arm de ses yeux de proie, Aristote le matre
de ceux qui savent, Socrate, Platon, Euclide, Ptolme, Hippocrate,
Avicenne, Averros: avec eux des femmes hroques dans la cit, dans la
famille, dans l'tat, amazones, reines, filles, pouses, amantes
illustres: Penthsile, Lucrce, Cornlie; puis, seul,  l'cart,
Saladin, le loyal et gnreux sultan de Babylone: toute une cole de
vertus guerrires, civiles et politiques, runies par le grand sens
moral de Dante et par la tolrance naturelle  l'glise romaine avant
qu'elle et ou gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des
Calvin. La peinture de ces limbes au quatrime chant de la premire
cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la
_Comdie_. Cette lumire thre qui claire de vertes prairies tout
mailles de fleurs et qu'arrose une rivire limpide; ces nobles ombres
au regard lent et grave, de grande autorit dans leur aspect, qui ne
paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix
mlodieuse; la suavit, la fracheur de cette atmosphre de paix que
l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte tnbreux des cris de
l'abme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempre produit un
effet de contraste que je n'ai vu surpass ni peut-tre mme gal dans
aucun art. coutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces
tercines:

       Genti v' eran con occhi tardi e gravi,
     Di grande autorit ne' lor sembianti:
     Parlavan rado con voci soavi.
       Traemmoci cos dall' un de' canti
     In luogo aperto, luminoso, e alto.
     Si che veder si potean tutti quanti
       Col diritto supra 'l verde smalto.
     Mi fur mostrati gli spiriti magni,
     Che di vederli in me stesso m' esalto.

VIVIANE.

C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de
votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de
votre me  vos lvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle
langue toscane.

DIOTIME.

Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle o ils
se trouvent en prsence de Minos, juge des crimes et distributeur des
chtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles
infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rtrcissant. Des
supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez
rigoureusement observe et selon des catgories conformes en gnral 
la doctrine de l'glise, mais avec des particularits propres  Dante,
et bien des ressouvenirs de l'_Ethique_ d'Aristote, y punissent des mes
de plus en plus rprouves.  chaque cercle prside un dmon. Les sept
pchs capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colre,
l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs drivs et tous leurs
contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au
neuvime et dernier cercle o Dante a chti le crime le plus excrable
 ses yeux, le plus oppos  sa nature magnanime, la trahison.  mesure
que l'on descend, la fume, les brouillards, les vapeurs des lacs
ftides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus pais.
Le tourbillon du premier cercle, o sont emportes les mes qui ont
failli par amour, celles que l'glise appelle luxurieuses, et parmi
lesquelles Dante voit passer rapides, perdues, Smiramis, Cloptre,
Hlne, et cette Francesca, soeur de Juliette, qui l'meut d'une
compassion si vive qu' l'entendre gmir il tombe vanoui, ce tourbillon
o notre pote met ensemble le grand Achille et Pris avec Tristan, le
preux des _chansons de geste_, est trop connu pour nous y arrter.
Lorsqu'il sort de sa dfaillance, Dante est entour de nouveaux
tourments et de nouveaux tourments.

     Nuovi tormenti e nuovi tormentati
     Mi veggio intorno.

Nous sommes avec lui au troisime cercle o tombe sur les pcheurs par
gourmandise une pluie froide et lourde, mle de grle et de neige.
Notre pote y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient
surnomm Ciacco, pourceau,  cause de sa gloutonnerie. C'tait un
parasite de la maison Donati, _uomo ghiotissimo quanto aleun fosse
giammai_, mais agrable, _picao di belli e piacevoli motti_, dit
Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un
tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre pote
met une premire satire de ses concitoyens  laquelle il reviendra.
C'est l qu'il est question pour la premire fois aussi de ce _parti
sauvage_, dont nous parlions tout  l'heure, et qui a pour chef Vieri
de' Cereta, venu avec les siens des forts du val de Sieve. C'est ce
Ciacco qui, rpondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que
la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois btes froces du
commencement), y rgnent, et que Florence ne compte que deux hommes
justes.

MARCEL.

Deux justes! moins qu' Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!

DIOTIME.

Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,

     Giusti son due, ma non vi sono intesi.

Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido
Cavalcanti et s'entend lui-mme. Cela semble vraisemblable, car, plus
loin, Dante va faire encore une allusion  sa propre gloire,  propos de
Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres 
un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisime est n qui,
peut-tre, les clipsera tous deux.

MARCEL.

Dcidment, il n'est pas modeste, votre Dante.

DIOTIME.

Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommand de l'tre
dans les rapports extrieurs de cette vie tout artificielle que nous
nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des
hommes bien ns. Il est surtout quitable, hirarchique, comme le sont
gnralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il
reconnat son matre; il lui parle d'un front rougissant; il confesse
qu'il tient de lui ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de
chanter les hommes et les dieux. Malgr le grand privilge qui lui
permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche
qu'avec rvrence,  la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est
humble envers Batrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme
un enfant. Il s'assigne  lui-mme, sans prsomption, mais sans fausse
pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument
comme Goethe lorsque, parlant de je ne sais plus quels crivains en vogue
de son temps, il disait: Je suis au-dessus d'eux de toute la distance
qui met au-dessus de moi Shakespeare.

LIE.

Si Dante a pris ce beau sentiment de la hirarchie morale  la
dmocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait gure  la
dmocratie franaise, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition;
qui souffre de toute supriorit; qui ne veut rien recevoir et ne sait
rien transmettre; o chacun enfin n'est occup qu' rabaisser autrui et
 se hisser soi-mme, de telle sorte que le niveau galitaire repose
bien d'aplomb sur la tte du plus triste sot et sur le front d'un homme
de gnie! Car c'est l, vous n'en disconviendrez pas, l'idal
dmocratique de vos rpublicains prtendus et parvenus!

VIVIANE.

Que voil bien le gentilhomme breton!

LIE.

Le gentilhomme breton, tant de sa nature indpendant, dsintress,
prt  donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chre
Viviane, tre de trempe plus rpublicaine que tel de vos rpublicains
envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de
gravir (je parle comme votre cher Mirabeau)  la vertu et au bien
public.

DIOTIME.

La dmocratie florentine ne valait peut-tre pas beaucoup mieux que la
ntre, lie. Elle tait entache, elle aussi, de ces deux vices
funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit
avec beaucoup d'enthousiasme.--Je reprends. Dans le quatrime cercle o
rgne Plutus, le dmon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant
loup maudit, les prodigues et les avares, chargs de poids normes,
courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. L sont en
trs-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurs de
tous grades, qui, selon la ddaigneuse expression de Dante, se sont
laiss tromper par la courte moquerie des biens de la fortune.

                 La corta buffa
     De' ben, che son commessi alla Fortuna.

Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse
dans la barque de Phlgias, et o l'on voit, plonges sous les eaux
fangeuses, les mes des hommes colres et violents. L, notre pote est
accost par ce Florentin bizarre,

     Lo fiorentino spirito bizzarro.

par ce ddaigneux et irascible Filippo, di molto spese et di poca
virtute, que ses concitoyens surnommaient _argentieri_, pares qu'il
passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Coeur, cet autre
_argentier_, pour faire mettre, par grande bravade,  tous les chevaux
de son curie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse
Dante et s'crie: Bnie soit celle qui t'a port dans ses flancs!
_Benedetta colei che in te s'incinse_!

MARCEL.

Toujours la mme modestie!

DIOTIME.

Le sixime cercle et les trois infrieurs o sont punis les superbes,
c'est--dire les mcrants, les hrsiarques, les impies, est appel par
le pote la cit de Dit.

VIVIANE.

Qu'est-ce que ce nom de Dit?

DIOTIME.

Il vient probablement du _Dis_ des Latins qui tait le Jupiter infernal.
Dans cette cit qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments
et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire
l'entre  Dante et  son guide, les menacent de la tte de la Gorgone,
mais un envoy du ciel vient  leur secours. La porte de Dit leur est
ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante.
Elle est parseme de spulcres entours de flammes ardentes. Dans ces
spulcres sont couchs les hrsiarques, les partisans d'picure, qui
font mourir l'me avec le corps. dit Virgile  Dante:

     Che l'anima col corpo morta fanno.

L est l'empereur Frdric II, ce grand lettr, excommuni par l'glise,
de qui un crivain presque contemporain disait navement: _Seppe latino,
greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo_.
C'est l que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le
grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante
Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des
plus vraiment dantesques de toute la _Comdie_. Voulez-vous que je vous
le dise?

VIVIANE.

Assurment.

DIOTIME.

Pour voir ce phnomne trange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata
s'est dress dans son spulcre:

      Toscan qui, par la cit du feu,
     Vivant, t'en vas, ainsi parlant discrtement,
     Qu'il te plaise t'arrter dans ce lieu.
     Ton langage te dclare manifestement
     Citoyen de cette noble patrie
      laquelle, peut-tre, je fus trop rigoureux.

(Il faut savoir qu'aprs une bataille gagne sur les guelfes, Farinata
exera dans Florence des reprsailles cruelles.) Ainsi parle le gibelin
 Dante qui s'effraye et se serre contre son guide. Mais Virgile le
pousse des deux mains vers la tombe o Farinata se tient, le front et la
poitrine haute, comme s'il avait l'enfer en grand ddain.

     Com' avesse lo inferno in gran dispitto.

Aprs qu'il a jet sur notre pote un regard hautain: Qui furent tes
anctres? lui dit-il.  peine quelques paroles sont changes entre les
deux Toscans que, d'une tombe voisine, une ombre qui semble s'tre leve
sur ses genoux, surgit. Elle regarde tout autour d'elle, comme pour
s'assurer si personne n'est avec Dante, et le voyant seul: Si, dans ce
sombre cachot, tu viens par la puissance de ton gnie, dit-elle en
pleurant, mon fils o est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi? Cette
ombre inquite, qui garde dans l'enfer la sollicitude et les illusions
de l'amour paternel, et qui ne connat pas  son fils de suprieur en
gnie, c'est Cavalcante Cavalcanti, le pre de Guido. Je ne viens pas
ici de moi-mme, lui rpond l'Allighieri, qui le reconnat aussitt 
son langage et  la nature de son supplice. J'y suis conduit par celui
qui attend l (montrant Virgile), et que votre Guido eut peut-tre 
ddain. (Dante ici semble faire un reproche  son ami Guido d'avoir
nglig l'tude des potes classiques.) Comment dis-tu, s'crie
Cavalcanti en se dressant tout droit dans sa tombe: _il eut_?...
Aurait-il donc cess de vivre? Ses yeux ne verraient-ils plus la douce
lumire?--Et comme Dante tarde  rpondre,

     Il retombe en arrire et ne reparat plus.

     Supin ricadde, e pi non parve fuora.

LIE.

Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre pote, de ces ellipses
hardies de la pense. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si
simple:

     Et ce jour-l nous ne lmes pas davantage,

on se sent frissonner de la tte aux pieds. La passion terrible, le
meurtre, la colre divine, le chtiment ternel, tout est l, dans ce
livre qui tombe  terre, et dont on ne lit pas davantage.

DIOTIME.

Aprs cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend.
_Cet autre magnanime_, quell' altro magnanimo, c'est ainsi que le
dsigne Dante (ailleurs il appellera Florence, _mre des magnanimes_),
sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et
du _doux monde des vivants_. Il voudrait savoir pourquoi le peuple
florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il
explique  Dante qui,  son tour, l'interroge, comment il se fait que
les damns qu'il a rencontrs lui ont prophtis les temps futurs, mais
paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps prsent. Dante charge
Farinata de dire au pre de Guido que celui-ci existe encore. Puis,
rappel par Virgile, ils descendent ensemble au septime cercle, o sont
punis d'autres catgories de pcheurs par violence d'me.

Je me suis arrte  cet pisode, parce que rien dans la _Comdie_ ne me
parat plus caractristique du gnie de Dante,  la fois si tendre et si
fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa dsolation  la
pense que son fils ne jouit plus de la douce lumire du jour, aussi
chre aux Florentins qu'aux hros d'Homre, l'amour que gardent pour
leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces hros dsintresss
d'eux-mmes, insensibles  leurs propres tourments, et cette admirable
mise en scne, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'o
sortent des gmissements, que cela est tragique et grand! Enfin la
facilit avec laquelle notre pote admet que ces _magnanimes_, ces hros
de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce
singulier tat des esprits, soumis aux dcisions de l'glise touchant le
dogme, mais d'une manire extrieure, en quelque sorte, et qui
n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est
tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du thologien s'y allie
 l'humanit,  la tendresse, au respect,  l'admiration de l'homme pour
ces grands rprouvs qu'il est contraint de damner avec l'glise. Et ce
n'est pas l un des moindres attraits de cette mystrieuse _Comdie_, o
nous voyons en conflit la loi accepte et le sentiment rvolt contre la
loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la
catgorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, font violence
 la nature, dans ce cercle des sodomites o il rencontre son matre
vnr, Brunetto Latini.

MARCEL.

Mais voil une ingratitude abominable!

DIOTIME.

Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le
cercle des violents contre nature, Dante ne croyait assurment faire
aucun tort  son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des
hommes les plus lettrs, les plus en renom de son temps.

          Tutti fur cherci,
     E letterati grandi e di gran fama.

Dans le vingt-sixime chant du Purgatoire, il fait expier ce mme vice 
Guido Guinicelli qu'il appelle _il padre mio e degli altri miei
miglior_. On avait alors  ce sujet des euphmismes tranges. Villani,
qui donne  Brunetto les louanges les plus grandes, lui attribuant
l'honneur d'avoir, le premier, enseign aux Florentins l'art de bien
parler et les rgles de la politique, l'accuse seulement d'avoir t
mondain, _un poco mondanetto_. C'est aussi ce que Brunetto dit de
lui-mme dans son _Tesoretto_.

LIE.

Et puis, l'enfer de Dante n'est-il pas assez semblable  cet enfer de
Florence dont nous avons parl hier, tout ml de choses atroces et
charmantes, de saccages, de meurtres, de festins, d'amours et de
musique?

DIOTIME.

En effet. Le peuple, en ses chansons, parle trs-gaiement de l'enfer, o
il suppose trs-nombreuse et trs-bonne compagnie.

     Son' andato all' inferno, e son' tornato,
     Misericordia, la gente che c'era!

Les amoureux s'y donnaient de tendres baisers:

     Ora caro mio ben, bacciami in bocca
     Bacciami tanto ch' io contenta sia!

Le Callimaque de Machiavel, lorsqu'il s'exhorte  n'avoir ni peur ni
vergogne d'aller en enfer, se dit qu'il y rencontrera tant de gens de
bien!

     Sono l tanti uomini da bene!

Et certainement, en mettant dans l'enfer, avec les plus grands
caractres et les plus grands gnies de l'antiquit, avec des trouvres
illustres et avec les plus touchants personnages des romans de
chevalerie, Cavalcanti, Farinata, Brunetto, Il Tegghiaio, qui furent si
dignes, et qui mirent  faire le bien tout leur esprit, _che a ben far
poser l'ingegni_, Dante ne croyait porter la moindre atteinte ni  la
haute estime o les tenait Florence, ni  leur part de gloire dans la
postrit. Cela semble incomprhensible  notre logique rationaliste. En
ce temps de jeunesse d'me, c'tait une manire potique de tourner le
dogme de la damnation ternelle, inacceptable pour tous les grands
coeurs.

MARCEL.

Mais aujourd'hui personne ne prend plus cette peine. Personne ne croit 
l'enfer.

DIOTIME.

C'est absolument comme si vous disiez que personne n'est plus
catholique. Sur ce point, il n'y pas de composition possible. La grande
raison de Bossuet n'hsite pas  punir des chtiments ternels un
Socrate, un Scipion, un Marc-Aurle. Le grand coeur de Pascal est moins
surpris de la svrit de Dieu envers les damns que de sa misricorde
envers les lus. Il se plat  conjecturer que les tourments des
hrsiarques s'aggravent de sicle en sicle,  mesure que leurs
doctrines sduisent des mes nouvelles.

MARCEL.

Vous ne rpondez pas tout  fait  ma proposition. J'ai dit que,
aujourd'hui, personne ne croyait plus aux flammes ternelles.

DIOTIME.

Rappelez-vous donc, c'est d'hier, le concile de Prigueux dcrtant que
l'enfer doit tre l'objet d'une foi trs-ferme, tout  fait immuable, et
que, si quelqu'un en doute, il a encouru _ces mmes peines dont il nie
l'existence_! Plus rcemment encore, dans une instruction synodale, un
vque, trs-grand docteur, ne dnonce-t-il pas  toute la catholicit
la _conspiration qui se produit partout  cette heure contre le dogme de
la damnation ternelle_? L'glise reste en cela invariable, Marcel. Le
catholicisme thologique ayant rejet de son sein l'interprtation
progressive de l'vangile, ne peut pas cder aux exigences de la
conscience moderne, excite par l'esprit de la rformation et par les
dcouvertes de la science.

Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrmement
touchante. Brunetto s'exclame: _Qual mariaviglia!_ en reconnaissant son
cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il
fasse quelques pas  ses cts, et Dante baisse la tte en signe de
rvrence.

     Il capo chino
     Tenea, com' uom che riverente vada.

Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle,
sur lui-mme, sur Virgile; puis il lui prdit sa gloire future: Si tu
suis ton toile (vous vous rappelez que Dante est n sous le signe des
Gmeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrs et aux savants),
tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la
figure de voyage, l'toile, le port, applique  la vie.) Et si ma mort
n'avait t si htive, te voyant le ciel si favorable,  l'oeuvre je
t'aurais encourag. Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et mchant peuple
qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne
et de la pierre, se fera,  cause de ta vertu, ton ennemi.

     Ti si fara, per tuo ben far, nimico.

Remarquez, Viviane, cette faon pittoresque de parler: pour exprimer que
les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de
la pierre, dit Brunetto. Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte
de te nettoyer de leurs moeurs!

     Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.

C'est la mme censure amre des moeurs florentines qui se retrouve dans
le titre primitif que Dante avait crit de sa main sur son manuscrit, et
qui a t retranch de toutes les ditions, hormis de l'dition faite
par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:

     LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMOEDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI
     NATIONE NON MORIBUS.

Sans s'tonner  l'annonce de sa gloire future, Dante exprime  Brunetto
la gratitude qu'il lui garde en son coeur pour lui avoir enseign comment
l'homme s'ternise, _come l' uom s'eterna_. Avec une touchante
simplicit, Brunetto recommande  son disciple, son Trsor, _il mio
Tesoro_, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance  l'immortalit
dans les oeuvres est dominante dans tout le pome de Dante; elle y
prvaut trs-manifestement sur le sentiment de l'ternit des peines ou
des rcompenses clestes; elle y est plus vivement exprime et de
manire  nous mouvoir davantage.

Descendons, avec Virgile, sur les paules de _Gryon_, monstre ail qui
figure la fraude, au huitime cercle nomm _Malebolge_. Dante y voit
chtis tous ceux qui ont tromp leurs semblables: les sducteurs, les
adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III;
les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie
et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tourne
vers les talons; les hypocrites, le front charg de chapes de plomb,
crasantes sous l'clat menteur de leur revtement dor.

MARCEL.

Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer
longtemps.

DIOTIME.

Dante n'a pas invent ce supplice. Plusieurs souverains, Frdric II
entre autres, punissaient de la sorte le crime de lse-majest.

Enfin, de crime en crime, d'pouvante en pouvante, de tourment en
tourment, nous arrivons au neuvime et dernier cercle de l'abme
infernal. Ce cercle est divis en quatre zones; Cana, Antnora,
Toloma, Guidecca, o sont chties quatre manires de trahir dans
l'humanit: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle
envers la patrie, (c'est dans cette catgorie qu'est le terrible pisode
du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus
grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison 
l'empereur de la terre et  l'empereur du ciel,  Csar et  Dieu. L,
dans une sorte d'enfer de l'enfer, du milieu d'un lac de glace o les
cris mmes ont cess, o rgne l'pouvante suprme pour l'imagination
italienne: le froid et le silence, sortent les paules gigantesques aux
ailes de chauves-souris et la tte monstrueuse de celui qui fut le
premier des tratres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu
l'empereur du royaume douloureux,

     Lo Imperador del doloroso regno.

Dans ses trois gueules normes il broie ternellement les trois plus
grands tratres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.

VIVIANE.

Brutus et Cassius avec Judas! voil ce que je ne saurais comprendre; car
enfin, pour bien des historiens, n'est-ce pas, c'est Csar qui est le
grand tratre envers le droit et la libert, et non Brutus qui veut et
croit tre leur vengeur?

DIOTIME.

La lecture la plus attentive de la _Comdie_ ne saurait, en effet, ma
chre Viviane, nous rendre raison d'une assimilation qui blesse toutes
nos ides du juste et de l'injuste. Il faut lire, pour comprendre ce
_Jugement dernier_ de l'Allighieri, tout l'ensemble de ses oeuvres, _la
Vita nuova_, _il Convito_, le _de Monarchia_, les _Lettres_ surtout. Il
faut savoir que Dante, dans sa _Comdie_, a voulu, comme il l'a dit,
_chanter le droit de la monarchie_, c'est--dire l'ordre universel, tel
qu'il le croyait institu de toute ternit dans les conseils de Dieu.
Dante, ma chre Viviane, ne fut pas seulement un grand pote pique,
lyrique ou tragique; sa pense, comme celle des plus grands philosophes
de l'antiquit et des temps modernes, comme celle d'un Pythagore et d'un
Spinosa, concevait toutes choses d'une manire synthtique. Toutes, et
au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la socit
naturelle, civile et religieuse, il les considrait  leur place, dans
leur relation mutuelle, au sein de l'immensit, dans la _grande mer de
l'tre_.

     Per lo gran' mar dell' Essere:

toutes, il les voyait, dans leur volution sidrale, morale ou
politique, surgissant, se dveloppant, s'levant, par une rciproque
influence, des tnbres  la lumire, de l'inertie  la libert, 
l'amour, c'est--dire  la conformit de plus en plus libre et parfaite
des esprits et des destines aux lois de la sagesse ternelle,

     Io che era al divino dall' umano.
     Ed all' eterno dal tempo venuto,
     E di Fiorenza in popol ginsto e sano.

dit-il au trente et unime chant du Paradis.

C'est la grande pense des temps modernes; c'est la pense qui pntre
de part en part l'oeuvre de Goethe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite
de toutes choses, cet ordre ternel au sein de Dieu, Dante les symbolise
sous l'image d'une double cit, d'un double empire cleste et terrestre,
entrs dans l'immuable paix o le citoyen par excellence, le justicier,
le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen ge), est, dans le paradis
invisible, dans la Rome cleste, Jsus; dans le paradis visible, sur la
terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, Csar. Le gnie de
Dante, minemment sacerdotal comme le gnie de Goethe, ramne toutes
choses  ce qu'il appelle, dans son _Convito_, _la religion universelle
de la nature humaine_. Dans sa conception vaste et puissante d'une
civilisation philosophique, la trahison  Jsus et la trahison  Csar,
c'est tout autre chose que l'attentat contre une personne, si auguste
qu'elle soit; c'est la main porte sur l'difice de la cration divine;
c'est une sacrilge atteinte  l'ordre politique et religieux de
l'univers. Dans le Purgatoire et dans le Paradis, nous trouverons de
cette grande conception de notre pote les plus belles vidences.

Et, Dieu soit lou! voici que notre voyage parmi la _race perdue_ touche
 sa fin; voici que nous touchons au seuil des rgions lumineuses.
Parvenus au fond du cne infernal qui est le centre de la terre, Virgile
et Dante changent de ple. Ils tournent transversalement sur eux-mmes
et commencent  remonter vers l'autre hmisphre; ils revoient enfin les
toiles.

     E quindi uscimmo a riveder le stelle.

C'est ainsi, sur ce mot mlodieux qui nous rend  l'esprance, que Dante
a voulu terminer sa premire cantique.

Je ne sais si, dans ma sche analyse,  travers les timides _ peu prs_
que me permettait notre franais abstrait et morne, vous avez pu
entrevoir les splendeurs potiques de ce chant de l'abme. Je crains
bien de ne vous avoir pas fait sentir, comme je m'en tais flatte, la
grce ineffable, la pit, l'amour que Dante n'a ni pu ni voulu
teindre, tant son me en tait remplie, dans cet affreux sjour des
vengeances ternelles. J'aurais voulu insister sur l'art accompli avec
lequel, ds les premiers chants, le pote tempre les horreurs d'un tel
sjour, par l'expression rpte de sa tendresse pour Virgile et par
l'apparition de Batrice dans les limbes. J'aurais d vous peindre cette
douce Francesca, avec l'amant qui jamais d'elle ne sera spar, venant
vers Dante,  travers les airs, d'une aile ouverte et ferme, ainsi que
vers leur nid deux colombes presses par le dsir.

     Quali colombe dal disio chiamate,
     Con l'ali apert e ferme, al dolce nido.

Il et fallu, d'une main plus dlicate, m'essayer  vous rendre tant
d'images fraches et gracieuses, tires de la lumire du jour, de
l'attitude des plantes, des moeurs des animaux, que Dante avait observes
tout ensemble en naturaliste et en pote. Il et fallu vous faire voir
ces fleurettes inclines sous la gele nocturne, qui se redressent et
s'entr'ouvrent aux premiers rayons du matin; ces dauphins et leurs jeux,
soudain rappels au milieu des vapeurs de l'tang de poix bouillante;
ces cigognes, ces grues qui s'en vont chantant leur lai; ces
ruisselets limpides qui descendent des vertes collines du Casentin vers
l'Arno.--Et cette manire charmante de marquer les heures du jour
d'aprs l'aspect du ciel et le lieu des constellations, ce tendre dsir
d'tre rappel aux siens et de vivre dans la mmoire de ses semblables,
cette profonde humanit du pote qui le fait plir, frissonner, pleurer,
s'vanouir au rcit des malheurs d'autrui, tout cet art incomparable,
quel art il m'et fallu pour vous le rendre sensible!--Comme Dante a
bien tenu la promesse de l'inscription trace sur le seuil de son enfer,
et comme il a pntr d'amour son royaume des vengeances!

VIVIANE.

Je ne me lasserais jamais de vous entendre; mais je sens que nous
abusons de votre bont; vous devez tre fatigue. Voici prs de deux
heures que nous vous laissons parler presque seule.

DIOTIME.

Je ne me sens pas lasse, Viviane, mais plutt comme un peu tonne.
Notre entretien a tourn, sans que je m'en doutasse, en leon. Et j'ai
peur maintenant d'avoir occup bien mal cette chaire dantesque, 
laquelle votre amiti m'lve. Nous autres Franaises, nous ne sommes
pas habitues, comme l'taient les dames italiennes, au professorat. Et
si, au lieu d'tre  Portrieux, nous tions  Paris, et si, au lieu de
quatre, nous tions seulement dix ou douze, je m'intimiderais tout 
fait; il me semblerait faire quelque chose de malsant, pis que cela, de
ridicule.

LIE.

Voil une chose que la simplicit bretonne ne saurait comprendre.
Pourquoi donc semble-t-il ridicule  nos Franais que les femmes
enseignent ce qu'elles savent? Pourquoi leur serait-il malsant de dire,
dans une salle d'universit par exemple, avec un peu plus de soin et
d'enchanement, ce qu'on trouve trs-naturel et trs-agrable de leur
entendre dire dans les salons, o l'on prtend qu'elles rgnent et
gouvernent les opinions en toutes choses?

VIVIANE.

O elles _rgnaient_, lie.

DIOTIME.

 la bonne heure; mais enfin, mme au temps o elles rgnaient, on et
trouv extravagant que Mme de Stal, je suppose, ce grand orateur, qui,
chaque soir, haranguait dans son salon les hommes d'tat, les
publicistes, les diplomates des deux mondes, ft monte  la tribune de
l'Assemble pour y exposer, avec sa vive loquence, ses vues et ses
ides politiques. Et, pourtant, elle et t l vritablement  sa
place, belle, de la beaut de Mirabeau, portant comme lui la conviction
dans l'clair de son regard, dans son geste, dans sa voix virile; tandis
que (je l'ai ou dire  ma mre qui l'a beaucoup connue, et c'tait
aussi l'avis de Goethe), dans les bals, dans les runions mondaines, les
bras nus, son turban aurore sur la tte,  la main sa branche de
laurier, dclamant  l'angle d'une chemine d'interminables tirades sur
l'impt, sur le crdit, elle paraissait quelque peu thtrale, et
dplaisante  voir.

LIE.

Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce prjug contre l'intervention
directe des femmes dans l'enseignement et dans la politique n'existe
nulle part ailleurs que chez nous, qui nous croyons de bonne foi le
peuple le plus chevaleresque du monde. Les trangers n'y comprennent
rien. Je me rappelle (c'tait en 1818, au moment que s'ouvrait  Paris
un club de femmes) que le moraliste merson, nous voyant rire, et moi
tout le premier, de ces dames orateurs, me demandait, avec son srieux
du Massachusetts, ce qu'il y avait donc l de si risible?

DIOTIME.

C'est l'opinion aux tats-Unis, en effet, et particulirement dans le
plus cultiv de tous, dans ce Massachusetts o la religion a fait une si
heureuse alliance avec la philosophie, que le talent, le _don de Dieu_,
comme ils disent dans leur langage puritain, ne doit jamais demeurer
inutile. _Faculty demands function_, c'est la formule concise du pasteur
Henri Ward-Beecher et du grand orateur Wendell-Philipps, lorsqu'ils
rclament pour les femmes l'galit des droits et des devoirs.

VIVIANE.

Vous disiez, Diotime, que les dames italiennes avaient l'habitude du
professorat?

DIOTIME.

Elles se sont illustres dans l'enseignement universitaire. Tout
rcemment, en Italie, on s'entretenait encore de la docte Mme Tambroni,
qui, en 1817,  Bologne, occupait la chaire de lettres grecques.  la
mme universit au sicle prcdent, Gatana Agnesi avait t dsigne
par le souverain pontife lui-mme pour enseigner  la jeunesse les
hautes mathmatiques. Dans le mme temps  peu prs, Maria Amoretti
tait acclame docteur en droit civil et en droit canon  l'universit
de Pavie.

MARCEL.

Une femme en robe et en bonnet de docteur! voil qui ne me plat gure.

DIOTIME.

J'ignore quel tait au juste le costume de ces dames, mais il parat
bien qu'il ne portait aucun prjudice  leur beaut. La tradition garde
le souvenir des grces pleines de noblesse d'Andrea Novella, qui
supplait son pre dans la chaire de droit canon. On se rappelle aussi
Olympia Morata, enflammant d'enthousiasme la studieuse jeunesse de
Ferrare. Relisez, lie, ce que raconte  ce sujet votre compatriote
Renan dans ses _Essais de Morale_. Il a vu, dans l'glise de
Saint-Antoine  Padoue, le buste de la philosophe Hlne Piscopia, en
robe de bndictine, et il affirme qu'elle devait tre d'une grande
beaut. Lorsque Dante met sur les lvres de Batrice l'enseignement de
la thologie, il ne nglige pas de nous apprendre que ses yeux rayonnent
comme des toiles, et que son sourire le consume d'amour...

Mais o m'avez-vous entrane, bon Dieu! En quelles digressions je
m'gare encore! et que, tout en clbrant les vertus de mon sexe, je
donne prise  ses plus ironiques dtracteurs! Vous savez comment nous
traite Polybe: _Sexe bavard et pangyriste_... C'est bien cela, n'est-il
pas vrai, Marcel? On croirait qu'il m'avait en vue.

VIVIANE.

Rien ne me plat comme cette manire d'apprendre. Vous nous menez par le
sentier qui ctoie le grand chemin et qui, tout en faisant mille
circuits, semble moins long dans sa diversit que la voie droite.

DIOTIME.

Vous avez toujours l'interprtation aimable des dfauts de vos amis,
Viviane pleine de grce! Mais rentrons-y au plus vite, dans cette voie
droite que j'ai perdue; revenons  Dante, et, avec lui, montons les
degrs de la montagne sainte o le pch s'expie.

Nous revoyons le ciel. Sa douce couleur de saphir oriental rend la joie
aux yeux de Dante.

     Dolce color d' oriental zaffiro,
     Che s'accoglieva nel sereno aspetto
     Dell' aer puro infino al primo giro,

     Agli occhi miei ricominci diletto.

Les astres reparaissent  sa vue; mais ce sont les astres d'un autre
hmisphre o brille d'un clat merveilleux la _Croix du Sud, il
Crociero_. Dante salue avec transport cette constellation inconnue aux
hommes du Septentrion.

     O settentrional vedovo sito
     Poich privato se' di mirar quelle!

LIE.

Comment Dante a-t-il pu parler de la Croix du Sud, dcouverte plus de
trois cents ans aprs sa mort?

DIOTIME.

C'est le souci des commentateurs, mon cher lie. Car, en effet, les
quatre toiles de la Croix du Sud, que Dante dcrit avec cet tonnement
naf qui donne aux peintures homriques un si grand charme, n'ont t
introduites par les astronomes dans la sphre cleste que vers la fin du
XVIIe sicle. Au temps de l'Allighieri, aucun Europen ne les avait
encore vues. Mais les Arabes les connaissaient et on suppose que par eux
les Italiens pouvaient en avoir eu quelque ide. D'autres croient que
Marco Polo, qui avait pass les tropiques, avait parl du _Crociero_ 
ses compatriotes. Beaucoup de commentateurs ne voient dans ces quatre
toiles qu'une allgorie des quatre vertus cardinales, et ils se fondent
sur ce vers o le pote parle des quatre lumires saintes:

     Li raggi delle quattro luci sante.

Quoi qu'il en soit,  peine Dante a-t-il pouss son exclamation de
joyeuse surprise, qu'il se trouve, avec Virgile, sur des rivages
doucement clairs, en prsence d'un vieillard vnrable, Caton
d'Utique.

MARCEL.

Caton d'Utique,  l'entre du purgatoire!

LIE.

L'vque Synsius met bien, dans un de ses hymnes grecs, le chien
Cerbre aux portes de l'enfer catholique.

DIOTIME.

Cela n'avait rien alors d'offensant, ni pour le got, ni pour la foi.
Dante a dit de Caton dans le _Convito_ que jamais crature terrestre
n'avait t plus digne de servir le vrai Dieu. Nous avons vu qu'il tait
considr comme type de la vertu profane et que l'glise admettait 
cette poque le salut des justes de l'antiquit. Elle avait adopt de
cette croyance une trs-potique expression; elle reconnaissait trois
baptmes: le baptme d'eau, le baptme de sang (le martyre), et le
baptme de dsir.

LIE.

Cela est beau; mais pourtant, mettre Caton dans le purgatoire, c'est y
mettre en quelque sorte l'apologie du suicide, ce qui n'est gure
catholique.

DIOTIME.

Rappelons-nous ce que nous avons eu occasion dj de reconnatre au
sujet de cette disposition bienveillante du catholicisme primitif.
Caton, en quittant volontairement la vie mortelle, croyait 
l'immortalit. Pour s'affermir dans sa rsolution, il se faisait lire
Platon, le divin. On pouvait hardiment le ranger parmi ces hommes que
vante saint Paul et qui, n'ayant pas connu la Loi, ont t  eux-mmes
leur loi; et puis il tait mort pour la libert, cet idal des grandes
mes. Dans le _de Monarchia_, Dante loue Caton d'avoir voulu librement
mourir plutt que de vivre asservi. Et ici je voudrais revenir encore
avec vous  ce que nous disions des opinions catholiques et monarchiques
de Dante. Avec son _droit de la monarchie_,

     Jura Monarchi, superos, Phlegelonta, lacusque
     Lustrando, cecini, voluerunt fata quousque.

avec son empire cleste et son empire terrestre, son csar et son
pontife, Dante n'en garde pas moins pour idal suprme la libert. En
ses commencements, c'tait aussi l'idal de l'glise chrtienne qui
considrait le pch comme un esclavage de l'me. C'est librement, du
plein consentement de l'me coupable, c'est avec amour que le pch
s'expie dans le Purgatoire de Dante; et c'est pourquoi il fait luire sur
le seuil la belle plante qui invite  aimer, _lo bel pianeta ch' ad
amar conforta_, l'toile de Vnus. C'est avec une libert joyeuse que
l'me purifie, matresse d'elle-mme, s'lve dans le ciel jusqu' la
claire vue de Dieu. _Libero, dritto, sano  tuo arbitrio_, dira Virgile
 Dante en le quittant  l'entre du paradis terrestre. Lorsqu'il
explique  Caton, le vieillard juste et vnrable, comme il l'a fait 
cet autre vieillard, le dmoniaque Caron, aux abords de l'enfer (il y a
dans toute la _Comdie_ de ces paralllismes), par quel ordre et dans
quel dessein Dante vient en ces lieux, le chantre de l'_nide_ dit ces
beaux vers souvent cits:

     Libert va cercando, ch' si cara,
     Come sa chi per lei vita rifiuta.

     Il va cherchant la libert, qui est si chre,
     Comme sait celui qui pour elle a quitt la vie.

C'est au nom de l'amour encore, en rappelant les chastes yeux de Murcie,

         ... gli occhi casti
     Di Marzia tua,

que Virgile, associant ainsi les deux ides saintes de l'amour et de la
libert, implore de Caton l'accs de la montagne purificatrice. C'est la
plus belle doctrine religieuse et morale qui se puisse concevoir, et
jamais elle ne sera dpasse.

La montagne du Purgatoire, situe au milieu des eaux, est divise, comme
l'enfer, en neuf cercles ou plates-formes, o rgne un clair-obscur
mlancolique, et prsids chacun par un ange cleste. L, plus de cris,
plus de hurlements, mais les soupirs, les larmes, les chants pieux des
humbles et amoureuses esprances:

     Luogo  laggi non tristo da martiri
     Ma di tenebre solo, ove i lamenti.
     Non suonan com guai, ma son sospiri.

Au premier cercle ou ant-purgatoire sont les mes ngligentes et
tardives au repentir. Puis, ainsi que dans l'Enfer, nos potes passent
en revue les sept pchs capitaux. De degr en degr, avec une fatigue
moindre, ils montent jusqu'au sommet o s'offrent  leur vue les
ombrages dlicieux du paradis terrestre:

             Questa montagna  tale
     Che sempre al cominciar di sotto  grave.
     E quanto nom pi va su, e men fa male:

             Cette montagne est telle
     Que toujours au commencement, en bas, elle est plus pnible;
     Et plus l'homme monte, moins il a de peine  monter.

dit Virgile, exprimant ainsi, avec une simplicit nave, une des plus
hautes doctrines de l'thique chrtienne.

LIE.

C'tait une doctrine connue de la plus haute antiquit. Dans _les
Travaux et les Jours_, il est dit que la route de la vertu est escarpe
et d'abord hrisse d'obstacles, mais que, en approchant du sommet, on
la trouve facile.

DIOTIME.

Dans cette seconde cantique, comme dans la premire, l'inspiration
potique et l'ide morale sont  la fois trs-personnelles et
trs-gnrales. L'expiation du purgatoire comme la rprobation de
l'enfer se rapportent symboliquement  Dante,  l'Italie,  la socit.
La libert que le pote retrouve sous les traits de Caton, en quittant
les fatalits de l'abme; les vertus primitives dont la sainte lumire
illumine le sentier au sortir des tnbres sataniques; l'humble jonc
baign de la rose du matin qui rafrachit les tempes du voyageur
fatigu et qui en enlve toute trace de la fume infernale; la barque
lgre qui glisse sur les ondes, conduite par un cleste nocher, et qui
retentit du chaut de dlivrance _In exitu Isral_; les diffrents degrs
de la purification par le repentir, par le dtachement des convoitises
d'ici-bas, par la contemplation et le dsir de la sagesse divine; ces
eaux salutaires o, en perdant la mmoire des maux passs, on se
retrempe pour une vie nouvelle, tout cela n'est que figure, allgorie,
images tour  tour bibliques, chrtiennes, pythagoriciennes ou
platoniciennes, du progrs de l'homme vers Dieu. Dans cette cantique,
dont la diction et le mode s'assouplissent et se rassrnent, se font
suaves et pntrants comme le sujet dont le pote s'inspire, Dante a
prodigu les fraches images, les apparitions charmantes de femmes et
d'artistes.

C'est l qu'il rencontre son ami Casella, qui lui chante une de ses
propres _canzoni_:

     _Amor che nella mente mi ragiona_,
     Cominci egli allor si dolcemente
     Che la dolcezza ancor dentro mi suona.

Et les ombres, attires par ce chant dlicieux, s'assemblent autour de
Casella, s'y oublient, ainsi que des colombes autour de l'oiselier.

     Come quando, cogliendo biada o loglio,
     Gli colombi adunati alla pastura.
     Queti, senza mostrar l'usato orgoglio.

Un peu plus loin, Belacqua, le fameux guitariste, Sordello, le
troubadour aim des femmes, Arnaldo Daniello, _gran' maestro d'amor_;
puis aussi ce doux complice de la vie mondaine, que Dante chrit au
point de souhaiter mourir pour le rejoindre bientt, Forese Donati; et
cette mystrieuse Pia,  peine entrevue  travers le voile funbre des
vapeurs de la Maremme, qui prie Dante de se souvenir d'elle, et de qui
la postrit se souvient  jamais;

     Ricorditi di me, che son la Pia.

Et cette Sapia, qui ne fut pas sage, dit-elle avec une grce charmante,

     Savia non fui, avvegna che Sapia fossi chiamata.

Car, exalte par la victoire des siens, elle dfia le sort, comme le
merle affol qui, dans les beaux jours d'hiver, croit le printemps venu,
et s'en va sifflant par les bois.

     Come fe il merlo per poca bonaccia.

Et cet Oderisi, le miniaturiste, l'_enlumineur_ clbre, l'_honneur
d'Agubbio_, qui proclame la gloire de Giotto au-dessus de Cimabue!
Comment choisir entre tant de tableaux enchanteurs! entre ces entretiens
rapides, entre ces murmures bienveillants qu'changent les ombres dans
une atmosphre azure, toute pntre dj du souffle de la grce
divine, dans cette admirable cantique que Balbo appelle si bien _un
crescendo d'amor_!

LIE.

Mais, si mes souvenirs ne me trompent, il y a aussi dans le Purgatoire
des passages satiriques, des invectives terribles contre la dmocratie
florentine et la cour de Rome.

DIOTIME.

Le ton gnral de la seconde cantique est une srnit plaintive, mais
Dante est trop artiste pour ne pas en sauver la monotonie par de hardis
contrastes. Ainsi, par exemple, l'apostrophe de Sordello:

     Ahi serva Italia, di dolore ostello.
     Nave senza nocchiero in gran tempesta!

     Hlas serve Italie, asile de douleur,
     Nef sans nocher dans la grande tempte.

et la description du cours de l'Arno par Guido del Duca; ainsi encore,
au vingt-troisime chant, la menace aux dvergondes Florentines qui, si
elles savaient ce qui les attend dans l'enfer, ouvriraient dj la
bouche pour hurler.

     Ma se le svergognate fosser certe
     Di quel che'l ciel veloce loro ammanna,
     Gia per urlare avrian le bocche aperte.

MARCEL.

Les Florentines avaient donc de bien mauvaises moeurs?

DIOTIME.

Ds cette poque elles s'insurgeaient contre la svrit des moeurs
antiques et se jetaient dans le luxe et les plaisirs. Les magistrats
faisaient contre elles des lois somptuaires, mais en vain. Villani nous
apprend que, dans l'artifice et l'extravagance de leurs parures, il
entrait plus de choses trangres qu'il n'en restait leur appartenant en
propre. Pas plus que les femmes dvergondes, les prtres gourmands ne
sont pargns au Purgatoire; le pape Martin IV y expie dans le jene et
l'amaigrissement son got excessif pour les anguilles du lac Bolsena. La
maison royale de France aussi y est en butte  l'animosit du pote, qui
met dans la bouche de Hugues Capet toute une gnalogie aussi peu
historique que peu flatteuse de ses anctres et de ses descendants. Il
lui fait dire qu'il est fils d'un boucher:

     Figliuol fui d'un beccaio di Parigi.

MARCEL.

Voil qui passe permission!

DIOTIME.

Tout ce passage a fort scandalis les commentateurs franais, d'autant
que l'erreur de Dante, volontaire ou involontaire, se retrouve ailleurs,
dans les posies de Villon par exemple, dans un ouvrage d'Agrippa, etc.
Bayle raconte que le roi Franois Ier, se faisant lire la Comdie par
un bel esprit rfugi d'Italie, quand on en vint  ces vers, commanda
qu'on tt le livre, et fut en dlibration de l'interdire en son
royaume. Le chanoine Grangier, qui le premier a traduit en vers les
Cantiques, excuse son auteur en supposant que le terme de boucher n'est
ici qu'une mtaphore pour dire un prince grand justicier de
gentilshommes et autres malfaiteurs. tienne Pasquier rejette galement
la faute de Dante sur le ton mtaphorique d'un passage escrit  la
traverse, et comme faisant autre chose.

Dans son Purgatoire comme dans son Enfer, Dante mle les deux
mythologies polythiste et monothiste. Le paradis terrestre lui
rappelle le Parnasse; la comtesse Mathilde cueillant des fleurs sur les
rives du Lth est semblable  Vnus et  Proserpine. Dante donne 
Jsus le nom de _Sommo Jove_. De longues expositions de dogmes selon
saint Thomas, saint Augustin, saint Victor: le libre arbitre, le pch
originel, la responsabilit, l'me triple, la thorie physique et
mtaphysique de la gnration, le dveloppement continu de l'me humaine
avant et aprs la mort (ide que nous retrouverons dans Faust),
l'efficacit de la prire, les suites funestes de la confusion des
pouvoirs spirituel et temporel, prennent une large place dans cette
seconde cantique. On y rencontre de frquentes allusions aux hypothses
scientifiques du temps et aux propres expriences du pote. Il y parle
de la circulation de la sve dans les vgtaux, de l'action de la
lumire sur la maturation des fruits et sur la coloration des feuilles,
de la scintillation des toiles. Quant  l'allgorie, elle y maintient
ses droits dans la personne de Lucie, la grce, _gratia proeveniens_;
dans Mathilde, la pit gnreuse; dans Lia et Rachel, la vertu active
et la vertu contemplative; dans la vision finale o Dante symbolise
obscurment les choses futures. Mais c'est surtout dans la description
du char de Batrice, que Dante, troubl sans doute par le dsir
passionn de glorifier celle qu'il aime, multiplie sans mesure et
presque sans got, en amant plus qu'en artiste, les images
apocalyptiques. Ce char descend du ciel. Une lueur soudaine resplendit
dans les airs d'o se dgage une douce mlodie.

     Ed una melodia dolce correva
     Per l' aer luminoso.

Sept flambeaux, radieux comme les sept toiles du char de David,
vingt-quatre vieillards vtus de blanc, quatre animaux ails, tels que
les a peints zchiel, nous dit le pote, ouvrent un cleste cortge.

     Ventiquattro seniori, a due a due,
     Coronati venian di fiordaliso.
     Tutti cantavan: Benedetta tue
     Nelle figlie d'Adamo: e benedette
     Sieno in eterno le bellezze tue!

Mais il faut que je vous lise ce passage dans la traduction en vers de
Louis Ratisbonne. Il l'a faite avec beaucoup de soin, aid des conseils
de Manin, et avec un don trs-rare de souplesse dans l'art des rimes. Je
ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire:

     Sous ce beau ciel par comme pour une fte,
     Vingt-quatre beaux vieillards, de lis ceignant leur tte,
     S'avanaient deux  deux en ordre rgulier.

     Ils chantaient tous en choeur:  toi, fille choisie
     Entre les filles d've,  jamais sois bnie!
     Sois bnie  jamais dans tes belles vertus!

     Puis, quand le gazon frais et la flore irise,
     Qui brillaient devant moi sur la rive oppose,
     Ne furent plus fouls par ce troupeau d'lus,

     Comme au ciel un clair aprs l'autre flamboie,
     Vinrent quatre animaux aprs eux dans la voie.
     Tous quatre couronns de rameaux verdoyants.

     Et chacun d'eux avait six ailes admirables
     Que parsemaient des yeux aux yeux d'Argus semblables,
     Si les mille yeux d'Argus pouvaient tre vivants.

     Mais je ne perdrai plus de vers  les dcrire,
      lecteur! il me faut rpandre ailleurs ma lyre,
     Et force m'est ici de me restreindre un peu.

     Mais lis zchiel qui nous dpeint ces btes,
     Comme il les vit du fond du nord et des temptes
     Venir avec le vent, la nue et le feu.

MARCEL.

Voil, ne vous dplaise, une fort belle traduction et qui me dispense de
prendre un professeur italien.

DIOTIME.

Cette traduction a quelque chose de surprenant par sa fidlit et son
allure naturelle. Mais pourtant le traducteur fait un sacrifice qui doit
lui coter beaucoup, tant pote. Il ne reproduit pas (et cela n'tait
gure possible) la mesure tout italienne du vers de onze syllabes, qui,
avec sa rime alterne de trois en trois, son enjambement, son accent
variable, tantt  la dixime et  la sixime syllabes, tantt  la
quatrime et  la huitime, forme l'admirable tercine de la Divine
Comdie. Entre les quatre animaux vient un char triomphal tran par un
griffon aux ailes immenses. Jamais, dit le pote, Rome ne vit, au
triomphe d'Auguste ou bien de l'Africain, char plus beau; celui mme du
soleil et sembl pauvre auprs.

     Non che Roma di carro cosi bello
     Rallegrasse Africano, ovvero Augusto:
     Ma quel del sol saria pover con ello.

 la droite et  la gauche du char, sept dames forment une danse sacre.
Aprs le char s'avancent deux vnrables vieillards, dont l'un porte 
la main un glaive flamboyant, quatre autres encore, d'une humble
contenance, puis,  distance et seul, un vieillard au front lumineux,
qui marche les yeux clos.

     Et quand fut vis--vis de moi le char insigne
     Un tonnerre clata...
     Et cortge et flambeaux, soudain tout s'arrta.

Disons brivement que ce char symbolique sur lequel descend Batrice est
regard par les commentateurs comme le char de l'glise et de l'tat
ensemble, l'antique _Carroccio_, peut-tre, des rpubliques italiennes
o la patrie tait prsente dans sa double expression civile et
religieuse. Les sept candlabres figurent les sept dons du Saint-Esprit,
les sacrements; les vieillards sont les patriarches; les sept femmes
dansant sont les trois vertus thologales et les quatre vertus
cardinales; les quatre animaux sont les quatre vanglistes; enfin le
griffon, moiti aigle, moiti lion, est pris pour Jsus-Christ lui-mme,
en sa double nature divine et humaine. Un choeur d'anges sraphiques fait
tomber sur le char une pluie de fleurs, sous laquelle apparat debout,
triomphante, le front ceint d'un voile blanc et d'une couronne des
feuilles de l'olivier cher  Minerve, vtue d'une tunique couleur de
flamme et d'un manteau couleur d'meraude, Batrice.  son approche,
avant mme qu'il ose lever les yeux sur elle, Dante, comme au premier
jour, sent l'esprit de vie tressaillir au plus secret foyer de son me.
Il reconnat de l'antique amour la grande puissance:

     Per occulta virt, che da lei mosse
     D'antico amor senti la gran potenza.

Et Batrice abaisse vers lui les yeux. Regarde-moi bien: je suis, je
suis Batrice.

     Guardami ben: ben son, ben son Beatrice.

Et les paroles qu'elle adresse au pote sont celles d'une mre superbe 
son fils:

     Cosi la madre al figlio par superba.

Et le coeur de Dante clate en sanglots; et Batrice approuve que sa
douleur soit gale  ses garements. Et se tournant vers les anges qui
lui forment cortge, elle leur dit les erreurs de son ami; comment celui
qui avait t si bien dou dans son jeune ge, aprs avoir march dans
la droite voie pendant qu'elle tait encore sur la terre, entra dans les
voies fallacieuses, quand elle eut chang de vie; et comment, tout
autre moyen de l'en arracher demeurant inutile, elle a voulu lui faire
voir le royaume des damns.

     Tanto gi cadde, che tutti argomenti
     Alla salute sua eran gi corti,
     Fuor che mostrargli le perdute genti.

Et Dante place une vision fort complique, dans laquelle il annonce,
aussi peu intelligiblement qu'il l'a fait en enfer pour le lvrier
sauveur, la venue d'un grand capitaine qui affranchira du joug tranger
l'glise et l'Italie. Ensuite Batrice ordonne  Mathilde (nous avons vu
comment Virgile a disparu) de plonger Dante dans les eaux du Lth pour
qu'il y perde la mmoire de ses pchs, puis dans l'Euno, fleuve divin,
o il retrouve le souvenir du bien qu'il a fait. Ainsi renouvel, Dante
sort des eaux pur et dispos  monter aux toiles.

     Puro, e disposto a salire alle stelle.

Diotime se tut. Elle attendait qu'on lui ft quelque observation, mais
on garda le silence.  mesure que l'on avanait dans le voyage
dantesque, on se sentait plus port au recueillement. Il n'est pas
jusqu' Marcel qui ne part en humeur srieuse. Depuis quelques instants
dj, il oubliait de rallumer sa pipe turque et regardait, mais avec
distraction, le dessin de sa soeur. Viviane, tout en coutant les
cantiques, avait retrac d'un crayon fidle la scne qui se passait sur
la plage. Par les moyens les plus simples et sans chercher l'effet, elle
avait su rendre, dans un tout petit espace, la tristesse infinie du
ciel, avec le caractre tragique de cette procession d'animaux et
d'enfants qu'elle avait vue dfiler triste et morne pendant deux heures,
au bruit de l'Ocan, sous la pluie de plus en plus obstine. Diotime
loua beaucoup le dessin de sa jeune amie; mais voyant que personne ne
semblait dispos  quitter Dante, elle se rassit sur le fauteuil 
escabeau qui figurait la chaire professorale, et reprit ainsi l'analyse
de la troisime cantique.

DIOTIME.

Le paradis, le ciel, le royaume de Dieu, l'ordre universel et idal,
selon que le gnie de Dante l'a conu, a pour principe l'amour ternel,
considr comme le premier moteur et la fin suprme de la gravitation
des mes et des astres. L'me du monde, c'est Dieu, un Dieu aimant et
aim,

     Il primo amante.

de qui tout procde et vers qui tout aspire. Point d'autre voie pour
aller  lui que l'attraction de l'esprit et du coeur, la vertu, la
science, la sagesse amoureuse, _uno amoroso uso di sapienza_; point
d'autres progrs, en nous et hors de nous, que l'accroissement du dsir.

MARCEL.

Il y a dans les posies de ce pauvre Musset des vers qui rendent,  sa
manire juvnile, ce systme plantaire et psychologique de Dante:

     J'aime! voil le mot de la nature entire...
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Oh! vous le murmurez dans vos sphres sacres,
     toiles du matin, ce mot triste et charmant.
     La plus faible de vous, quand Dieu vous a cres,
     A voulu traverser les plaines thres
     Pour chercher le soleil, son immortel amant.
     Elle s'est lance au sein des nuits profondes,
     Mais une autre l'aimait elle-mme--et les mondes
     Se sont mis en voyage autour du firmament.

VIVIANE.

Ils sont charmants, ces vers. Mais continuez, Diotime.

DIOTIME.

Le ciel de Dante s'ordonne selon l'_Almageste_ de Ptolme, adopt par
saint Thomas; il est compos de sept plantes: la Lune, Mercure, Vnus,
le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne; puis vient le ciel des toiles fixes,
au-dessus duquel notre pote met le neuvime ciel, ou le _premier
mobile_, qui donne le mouvement  tous les autres et n'a au-dessus de
lui que l'empyre, sige de l'ternel.

LIE.

Cet empyre figure dans la cosmogonie pythagoricienne.

DIOTIME.

En effet; cependant il n'est pas admis par les commentateurs que Dante
se soit proccup particulirement des ides attribues  Pythagore.
Mais les ides pythagoriciennes taient alors comme flottantes dans
toute l'Italie; elles y circulaient  travers Platon, Aristote et saint
Augustin.

LIE.

Dante devait bien aussi, ce me semble, connatre de trs-prs Pythagore
par son traducteur et son disciple Boce.

DIOTIME.

Cela est trs-vraisemblable; et quant  moi, si vous me demandiez mon
sentiment propre, j'ai toujours reconnu dans la Comdie une influence
pythagoricienne trs-sensible, venue, sans aucun doute,  l'Allighieri
par Boce qu'il lisait sans cesse.

VIVIANE.

Je croyais que Boce tait  demi-chrtien.

DIOTIME.

Cela s'est beaucoup dit dans l'glise, mais je ne vois pas trop sur quel
fondement. Tout l'ensemble des ides de Boce est pythagoricien, nous
dirions aujourd'hui panthiste. Boce croit  l'ternit de la matire,
 la prexistence des mes,  leur ressouvenir des existences
antrieures; il croit  l'identit de nature qui fait de l'homme un tre
semblable et mme gal aux dieux. Lui aussi, il avait t, de son temps,
accus de magie, ce qui prouverait bien qu'on ne le considrait pas
comme enclin au christianisme.

--Mais o en tais-je?...

De plante en plante, de vertu en vertu, de science en science, car la
thorie morale de Dante est troitement lie  son systme astronomique
o les plantes sont  la fois symbole et foyer d'une vertu qui leur est
propre, l'ascension vers Dieu se fait  la fois plus rapide, plus libre,
plus facile et plus manifeste.

LIE.

Cela revient  dire, ce me semble, que plus l'intelligence s'lve et
plus s'accrot en elle le dsir des choses divines.

DIOTIME.

En effet.

     Bene operando l' uom, di giorno in giorno,
     S'accorge che la sua virtute avanza.

Comme Dante a toujours besoin d'exprimer par une image ses ides les
plus abstraites, de mme qu'il a dit, en dcrivant la montagne du
Purgatoire, que plus on monte moins on a de peine  monter, il nous
peint ici les yeux de Batrice et son sourire brillant d'un plus radieux
clat  mesure qu'elle s'lve et se rapproche du soleil divin. Nous
avons vu que Dante, au paradis terrestre, a t plong dans les eaux
purificatrices; il se sent renouvel, transfigur. Les yeux fixs sur
Batrice, qui elle-mme lve le regard vers les hauteurs thres, il
monte avec elle, par la vertu de l'attraction divine,  travers les
airs.

     Beatrice in suso, ed io in lei guardava.

Admirez encore ici, Viviane, le gnie de notre pote: en un seul vers,
en une image, la plus simple du monde, il fait voir en quelque sorte
toute la thorie de l'amour platonique; il rend sensible la puissance
abstraite de cet _ternel fminin_ que chante le choeur mystique,  la
fin du pome de Goethe, dans les profondeurs du ciel, aux pieds de la
reine des anges.

LIE.

Combien, par ce sentiment de l'attraction vers les choses divines qui
fait l'me de la femme suprieure au gnie de l'homme, Dante et Goethe me
semblent  la fois plus potiques et plus vrais que Milton!

DIOTIME.

En effet, dans le _Paradis perdu_, Adam seul est cr pour Dieu; tout au
contraire de Batrice, ve reste subordonne et ne saurait voir Dieu que
dans Adam.

LIE.

         He for God only
     She for God in him.

DIOTIME.

Dans les trois plantes infrieures que Dante visite en premier lieu,
sont les mes les moins parfaites. Dans la lune, Diane, le ciel de la
chastet, notre pote revoit Piccarda (ou peut-tre Riccarda, car je
souponne ici une erreur des copistes), la soeur de son ami Forese, 
qui, au Purgatoire, en un seul vers, il a donn le plus enviable renom
que puisse souhaiter une femme ici-bas:

         Tra bella e buona
     Non so qual fosse pi,

et dont le front resplendit au sjour des bienheureux d'_un non so ch
divino_. L, Batrice explique  Dante le problme de la libert, le
plus grand don, dit-elle, que Dieu, dans sa largesse, ait fait au monde:

     Lo maggior don, che Dio per sua larghezza,
     Fesse creando, e alla sua bontate
     Pi conformato, e quel ch' ei pi apprezza.

     Fu della volont la libertate,
     Di che le creature intelligenti,
     Et tutte e sole furo e son dotate.

Au chant sixime, dans la plante de Mercure, Dante se trouve en
prsence de l'empereur Justinien. Il entend de sa bouche un rcit
grandiose, fait  la faon de Bossuet, des vicissitudes de l'empire,
d'ne  Csar, de Csar  Charlemagne, et de Charlemagne aux temps du
pote. Dans cette plante, o sont les mes qui par amour de la gloire
ont fait des actions vertueuses, Dante met un pisode charmant. Il
rencontre Romo de Villeneuve, habile et dvou serviteur de Raymond
Brenger, comte de Provence, mais victime de l'envie et de l'ingratitude
des cours et s'exilant pour les fuir. Il m'a toujours sembl que notre
pote avait vu en Romo sa propre image, lorsque l'appelant ce juste,
_quel giusto_, et, aprs l'avoir lou des grands services rendus  son
matre, il ajoute avec motion:

     Mais alors il partit, pauvre et tout charg d'ge.
     Si le monde savait ce qui'il eut de courage
     En mendiant son pain, et morceau par morceau,

     Son renom dj grand serait encor plus beau.

     Indi partissi povero e vetusto.
     E se 'l mondo sapesse il cuor ch' egli ebbe
     Mendicando sua vita a frusto a frusto.

     Assai lo loda, e pi lo loderebbe.

Un des plus beaux chants du _Paradis_, c'est le huitime. Le pote
dcrit la plante de Vnus, o sont les mes qui surent grandement
aimer. Il y retrouve Charles Martel, le fils an du roi de Naples, qui,
 Florence, s'tait li avec Dante de l'amiti la plus tendre. _In
costui_, dit Boccace, _regn molta bellezza e assai innamoramento_.
Charles Martel vient vers Dante et l'accoste en lui disant, comme l'a
fait Sordello au Purgatoire, le premier vers d'une de ses _canzoni_:

     _Voi che intendendo il terzo ciel movete_;

il lui rappelle qu'ils se sont beaucoup aims:

     Assai m'amasti ed avesti ben onde,

Il demeure, comme nagure  Florence,  discourir longuement avec l'ami
de son coeur. Dans ce discours, une chose me semble plus particulirement
intressante, c'est la thorie d'une hirarchie naturelle des
intelligences, d'une relation entre les aptitudes et les fonctions qui
constituerait, si elle tait bien observe par les hommes, la vritable
harmonie sociale. Dante met cette thorie dans la bouche de Charles
Martel. En l'an 1300, il lui fait exposer en trs-beaux vers ce que
plusieurs de nos thoriciens socialistes, croyant l'inventer, ont dit de
nos jours en assez mdiocre prose. Tel nat Solon, tel Xerxs, dit le
pote, ou Melchisdech, ou Ddale; mais la socit n'a point gard  ces
vocations naturelles.

     Si le monde observait pour chaque crature
     Le premier fondement que pose la nature
     Et s'il s'y conformait, il aurait de bon grain:

     Mais en religion pour le froc on lve
     Tel que le ciel avait fait natre pour le glaive;
     L'on fait un roi de tel qui naquit pour prcher.

     De l vient qu'au hasard on vous voit trbucher.

     Ma voi torcete alla religione
     Tal che fu nato a cingersi la spada;
     E fate re di tal ch' da sermona.

     Onde la traccia vostra  fuor di strada.

MARCEL.

Mais c'est du fouririsme tout pur!

VIVIANE.

Je me rappelle, dans l'_Histoire de la Rvolution_ de Michelet, un
passage sur Louis XVI entirement conforme  ce sentiment de Dante.

DIOTIME.

Goethe a dit, en plusieurs endroits, des choses toutes semblables.
L'esprit de Dante est au milieu de nous, Viviane; car c'tait, dans les
entraves du dogme, un esprit de libert d'un tel essor, qu'aucun esprit
moderne ne l'a dpass en hardiesse. Chaque jour, dit M. Littr, Dante
prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et
l'introduit en ces demeures o clatent la justice et la misricorde
divines.

Au chant suivant, Dante rencontre Cunizza, la soeur du tyran Ezzelino,
l'amante de Sordello, de qui on a parl dj au Purgatoire, qui vcut
amoureusement, dit le commentateur anonyme, dans les parures, les
chansons, les jeux; mais qui fut nanmoins pieuse et misricordieuse.
_Simul erat pia, benigna, misericors, compatiens miseris quos frater
crudeliter affligebat_. Non loin d'elle est Folco ou Folchetto de
Marseille, le troubadour, _bello di corpo, ornato parladore, cortese
donatore, e in amore acceso, ma coperto e savio_, dit l'_Ottimo_. Et
Dante, soudain, tout au milieu de ces souvenirs d'amour, rappelle et
fltrit, pour la troisime fois, l'envie et la superbe de ses
concitoyens; il maudit le _florin, il maledetto fiore_, qui fut semence
de mal pour toute l'Italie, et surtout pour l'glise.

VIVIANE.

Qui faut-il entendre par ce florin maudit?

DIOTIME.

Il n'y a point ici d'allusion, mais une ralit, ma chre Viviane. Le
florin, _il fiorin giallo_, appel plus tard _zecchino_, tait une
monnaie de l'or le plus pur,  l'effigie de saint Jean-Baptiste, et qui
fut frappe  Florence, pour la premire fois, au milieu du XIIIe
sicle. Cette monnaie d'un titre suprieur donna un avantage
considrable aux Florentins dans les changes; elle contribua  leur
puissance commerciale; mais elle devint bientt l'objet des convoitises
de Rome, l'occasion d'un luxe excessif, et fut  la fois ainsi pour la
rpublique une cause de richesse et de calamits.

Parvenus au quatrime ciel, le soleil, nous entrons dans la compagnie
insigne des mes qui vcurent entirement exemptes de pchs. Selon une
cosmologie commune  Platon, aux Pres de l'glise et aux mystiques, le
soleil est la demeure des doctes dans la science divine, des
philosophes, des thologiens, de ceux qu'on appelait les flambeaux du
monde.

LIE.

_Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti_, dit le
prophte Daniel.

DIOTIME.

L sont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Pierre Lombard, Richard de
Saint-Victor, Boce le grand consolateur, Orose, Denis l'Aropagite,
Siger de Brabant...

LIE.

Mais voil, ce me semble, une compagnie de docteurs assez mle; et
Dante, entre ces flambeaux du catholicisme, met des hommes dont la
science est bien loin d'tre pure. Albert le Grand, par exemple, un
disciple d'Avicenne, un docteur dans _toutes les sciences licites et
illicites_, comme on crit alors! Siger, cet obstin studieux d'Averros
et de Maimonide, qui ne trouvait dj plus que trente-six arguments
contre trente en faveur de l'immortalit de l'me!

DIOTIME.

Dante reste au Paradis ce que nous l'avons vu dans l'Enfer, mon cher
lie, catholique au plus large sens du mot, mais absolument tranger aux
exclusions d'une troite orthodoxie. Son glise  lui est vritablement
universelle, car ses fondements reposent non sur la tradition
particulire de tel ou tel sacerdoce, mais sur la tradition naturelle du
genre humain. Nous pouvons encore aujourd'hui, on pourra toujours dans
les temps futurs, honorer les martyrs, les bienheureux, les saints de
l'Allighieri, car ils n'appartiennent pas en propre  cette glise
romaine qui commence avec saint Pierre et s'achve au concile de Trente;
ils sont  nous, Viviane, ils sont la gloire et la vertu de la grande
glise humaine qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin.

L'apologie de saint Dominique et celle de saint Franois d'Assise sont
parmi les plus beaux morceaux de la _Comdie_. Il tait impossible que
ces deux hommes extraordinaires, fondateurs de deux ordres nouveaux qui
remplissaient le monde de leurs rivalits, n'eussent pas une place
considrable dans le Ciel de Dante. Les Dominicains et les Franciscains
se partageaient alors la catholicit tout entire. Saint Dominique et
saint Franois personnifiaient le double mouvement qu'avait produit dans
les mes l'apprhension du danger dont l'glise tait menace par sa
propre corruption et par les progrs de l'hrsie. Ce grand esprit et ce
grand coeur voulaient tous deux la sauver, l'un par la science, l'autre
par l'amour. Prenant pour idal la splendeur des chrubins et l'ardeur
des sraphins, l'cole dominicaine et l'cole franciscaine avaient
entrepris de rchauffer  ce double foyer la foi languissante du sicle.
Saint Dominique visait  l'empire des consciences par un dogmatisme
absolu et par une logique implacable. En vrais limiers du Seigneur,
_Domini canes_, ses disciples parcourent le monde pour dpister les
hrtiques, les poursuivre, les faire rentrer par la menace au bercail,
ou les mordre d'une morsure mortelle. Ils font alliance avec les grands,
avec les puissants de ce monde. Ils allument les bchers; ils y jettent
les livres et les hommes. Saint Franois, au contraire, l'aptre de la
mansutude, embrasse d'une tendresse sans bornes toutes les cratures;
les plus pauvres et les plus humbles, il les chrit au-dessus des
autres. Il vanglise les oiseaux du ciel, les poissons des rivires; il
se lie de fraternelle amiti avec les loups froces. Ses disciples, 
lui, seront les rveurs, les visionnaires, les extatiques, les
communistes de l'tat populaire. Ils annonceront comme trs-prochain
(pour l'an 1260 si je ne me trompe) l'avnement du _troisime
Testament_, le rgne de l'Esprit, l'_vangile ternel_. Ils oseront dire
que Jsus-Christ n'a pas t parfait dans la vie contemplative, et que
l'esprit de vie s'est retir de l'glise. Tout pntrs d'une aspiration
innomme vers la libert de conscience, ils diront encore que l'amour
pur, par qui l'me entre en communion avec Dieu, la dlie de tous les
liens de la discipline. Agitateurs d'une socit nouvelle, ils ne
dresseront point les bchers, ils y monteront joyeux et doux.

LIE.

Dante appartenait-il  l'cole dominicaine ou  l'cole franciscaine?

DIOTIME.

Dante, en thologie, n'est,  proprement parler, ni dominicain ni
franciscain, de mme qu'en politique il n'est ni gibelin ni guelfe. Il
faut toujours en revenir  dire: Dante est Dante. Dans la _Comdie_, il
se tient gnralement aux doctrines de saint Thomas. Mais, par sa
tendresse d'me, par son imagination, par sa vive curiosit des choses
nouvelles, des _vrits importunes, invidiosi veri_, comme il dit au
dixime chant du Paradis  propos de Siger, par sa grande comprhension
de la nature et de l'histoire, qui ne tient aucun compte des censures de
l'glise, qui nomme avec honneur ses ennemis, un Averros, un Frdric
II, qui clbre les prophtes de sa ruine, un Joachim de Flore,

     Il calavrese abate Giovacchino.
     Di spirito profetico dotato.

Dante semble tout inspir du souffle qui plane sur Assise. Comme son ami
Giotto, il peint avec prdilection saint Franois, et je ne doute pas, 
son style, qu'il n'ait lu et relu avec amour le livre des _Fioretti_.

VIVIANE.

Qu'est-ce que les _Fioretti_?

DIOTIME.

_I Fioretti del glorioso poverello di Cristo, messer san Francesco_,
sont un recueil de rcits concernant saint Franois et ses disciples. On
n'en sait pas l'auteur, mais il remonte certainement aux premiers jours
de la prose italienne, et il tient aujourd'hui un rang  part entre les
classiques _trecentisti_. J'aurais bien quelque autre sujet de
souponner notre pote de n'avoir pas inclin vers les Dominicains. Au
XIVe sicle, les principaux chefs de l'ordre furent des Franais, et
force nous est bien de reconnatre, hlas! que Dante n'aimait pas la
France. _Dante disamava la Francia_, crit Mazzini, de qui, soit dit en
passant, les biographes pourront bien en dire autant quelque jour sans
trop d'injustice. En tout cas, selon l'esprit lgendaire, Dante
rconcilie au ciel les deux rivaux, en mettant l'apologie de saint
Franois d'Assise dans la bouche de saint Thomas et celle de saint
Dominique dans la bouche du fervent franciscain saint Bonaventure.

MARCEL.

Ce Joachim de Flore que vous venez de nommer, serait-ce l'abb calabrais
que cite Montaigne, et qui prdisait, dit-il, tous les papes futurs,
leurs noms et formes?

DIOTIME.

C'est lui-mme. Au quatorzime chant, Dante arrive dans le ciel de Mars,
o sont les mes de ceux qui ont glorieusement pri dans les guerres
justes. Son bisaeul Cacciaguida s'empresse vers lui: O mon sang! _
sanguis meus_! s'crie-t-il, du plus loin qu'il l'aperoit. En
trs-beaux vers et dans un style d'une simplicit pique, le patricien
toscan fait  son petit-fils l'histoire de leur maison. La _racine_
parle  la _feuille_.

     O fronda mia in che io compiacemmi
     Pure aspettando, io fui la tua radice.

Cacciaguida retrace  Dante les moeurs anciennes. Florence sobre et
pudique, le _beau vivre_ des citoyens.

     A cosi bello
     Viver di cittadini, e cosi fida
     Cattadinanza, a cosi dolce ustello.
     Maria mi di...

Il fait un tableau tout hellnique, et d'une grce surprenante dans la
bouche d'un vieux guerrier, de ces mres florentines attentives au
berceau, qui consolaient l'enfant dans le doux idiome natal, et, filant
la quenouille, discouraient en famille des gestes des Troyens, de
Fiesole et de Rome.

     L'una vegghiava a studio della culla
     E consolando usava l' idioma
     Che pria li padri e le madri trastulla.

     L'altra, traendo alla rocca la chioma.
     Favoleggiava con la sua famigllia
     De' Troiani, e di Fiesole, e di Roma.

C'est dans cet entretien, au dbut du seizime chant, que Dante fait une
rflexion sur la noblesse du sang qui rvle de quelle nature tait en
lui le sentiment aristocratique. La noblesse,  ses yeux, c'est un
manteau bien vite us et raccourci par le temps, si l'on ne travaille
chaque jour  le rparer.

     Ben se' tu manto che tosto raccorce.

Goethe, dans ses _Mmoires_,  propos d'une trs-belle lettre d'Ulrich de
Hutten qu'il cite, dveloppe exactement la mme pense. C'est l'ide
moderne, l'ide anglaise, de l'aristocratie qui ne voit dans l'orgueil
des anctres qu'un engagement d'honneur  l'excellence en toutes choses.
Dans le _Convito_, Dante l'a exprime dj en appelant _vilissimo_ tout
homme noble par le sang qui ne le devient pas aussi par la vertu, et en
dclarant que ce n'est pas la race qui ennoblit la personne, mais la
personne qui ennoblit la race.

LIE.

N'est-ce pas un peu dans ce sentiment des aeux qu'Alfred de Vigny crit
ces beaux vers dans son pome de L'_Esprit pur_ que la critique a blm
comme trop peu modeste:

     C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre.
     Si j'cris leur histoire ils descendront de moi.

DIOTIME.

Sans doute.--C'est Cacciaguida, vous vous le rappelez, Viviane, qui fait
 Dante cette prdiction, si souvent cite, de sa gloire future et de
l'exil o il mangera le pain amer et montera l'escalier d'autrui:

       Tu lascerai ogni cosa diletta
     Pi caramente: e questu  quello strale
     Che l' arco dell' esitio pria saetta.

     Tu proverai s come sa di sale
     Lo pane altru, e com'  duro calle
     Lo scendere e 'l salir per l' altrui scale.

C'est par Cacciaguida que Dante se fait approuver d'avoir quitt la
compagnie des factieux guelfes ou gibelins, et de s'tre fait  lui seul
son propre parti:

             A te fia bello
     Averti fatto parte per le stesso.

C'est  ce noble aeul que notre pote demande conseil pour savoir s'il
devra taire ou rvler  son retour ici-bas la vision qu'il a eue des
choses ternelles. Dante craint, s'il redit ce qu'il a appris dans le
monde des douleurs sans fin, sur la montagne au riant sommet, et dans le
ciel, de lumire en lumire, que ses paroles n'aient une saveur trop
cre  plusieurs:

     A molti fia savor di forte agrume.

Mais il craint encore davantage, s'il est un timide amant du vrai, de
perdre sa vie dans la postrit:

       E s'io al vero son timido amico.
     Temo di perder vita tra coloro
     Che questo tempo chiameranno antico.

Cette question de Dante  Cacciaguida: Les droits de la justice ou les
devoirs de la bienveillance doivent-ils l'emporter dans les tmoignages
que chacun de nous porte au tribunal de la conscience publique? Doit-on
confesser la vrit, mme cruelle  autrui, ou bien serait-il mieux de
l'ensevelir dons un misricordieux silence? cette question, une des plus
dlicates de la vie morale, est tranche dans le sens le plus hardi par
une intelligence et une volont droites, et qui aiment.

     Che vide e vuol dirittamente, ed ama.

Assurment, dit Cacciaguida  Dante, ta parole portera le trouble dans
plus d'une conscience; mais quoi qu'il en soit, carte tout mensonge et
manifeste toute ta vision:

     Ma nondimen, ranossa ogni menzogna.
     Tutta tua vision fa manifesta.

Et il rsume son opinion par une de ces sentences proverbiales, par une
de ces images triviales et cyniques qui abondent dans les livres saints:

     E lascia pur grattar dov' la rogna.

Puis, relevant aussitt et sa diction et sa pense: Ce cri de ton coeur,
dit Cacciaguida  Dante, fera comme le vent qui assaille avec le plus de
fureur les cimes les plus hautes. Et ce ne sera pas pour toi un honneur
mdiocre.

     Questo tuo grido far come vento
     Che le pi alte cime pi percuote.
     E ci non fia d' onor poco argomento.

Vous le voyez, mes amis, n'y et-il dans toute la _Comdie_ que ce seul
discours de Cacciaguida qui se rapportt au but du pote, aucun doute ne
pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aeul ce que que lui
dicte sa propre conscience: la rsolution de piquer de l'aiguillon d'une
vrit acre la gnration ingrate, insense et impie de ses ennemis,
qui sont aussi  ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de
son sacerdoce, les ennemis du droit et de la libert, les ennemis de
Dieu.

Le sixime ciel, le ciel de Jupiter, o nous montons avec Dante et
Batrice, est le sjour de la justice. Les mes, les toiles des princes
justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impriale aux
ailes ployes. Cette aigle resplendissante, dont les millions de
lumires ne forment qu'une lumire et les millions de voix qu'une voix,
qui, en parlant, dit, _je_ et _moi_, quand sa pense est _nous_ et
_notre_,

             Nella voce ed _to_ e _Mio_
     Quand' era nel concetto _Noi_ e' _Nostro_.

qui n'a qu'un mme amour, a paru  quelques interprtes de Dante
l'emblme de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de
l'humanit, de ce qui s'appela longtemps en Europe la _rpublique
chrtienne_, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthtiques, le
nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire,
n'appartenait pas  ces mystiques moroses qui, ddaigneux des destines
de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute
joie  la vie future. Dante tait un chrtien politique qui se
proccupait des destines sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait
aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui tablir la cit et
l'tat sur les fondements d'une libert, d'une justice, d'une science et
d'une foi tout humaines.  cet gard, le commentateur royal Philalths
et le commentateur rpublicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffrent
que dans les mots. Ce que Mazzini appelle la contemplation prophtique
d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle un gibelinisme
idal; et tous deux dclarent que Dante attribue la ralisation de cet
idal ou de cette prophtie au peuple romain, providentiellement
prdestin au gouvernement du monde.

LIE.

Il me semble que c'est un idal analogue que poursuit aujourd'hui
encore, sous une autre forme, toute une cole politique qui revendique
pour la nation franaise l'honneur d'tre, depuis la rvolution de 89,
la nation initiatrice du droit et de la morale politique.

DIOTIME.

Prcisment. Le gnie de Dante avait clairement pressenti la grande
unit, la religion scientifique qui devra rgner un jour sur le globe;
il avait conu, dans son vaste gnie, tout cet ensemble d'ides que M.
Littr appelle _l'esprit qui vivifie la socit moderne_, et dont il
donne une dfinition que Dante assurment n'et pas dsavoue.

VIVIANE.

Laquelle?

DIOTIME.

J'en ai pris note prcisment  propos de la _Comdie_; la voici:
L'esprit qui vivifie, dit M. Littr, c'est la combinaison du savoir
humain avec la morale sociale, afin que tout ce que l'humanit acquiert
de vrai s'applique  dvelopper tout ce qu'elle a de bon. Seulement M.
Littr considre cette combinaison comme nouvelle dans le monde, et en
cela je ne saurais tre entirement de son avis, car le dsir de la voir
se raliser est le mobile principal qui fait crire  Dante le pome
sacr dont il dit que _le ciel et la terre y ont mis la main_, et cette
combinaison se trouve, avant la Comdie, dans l'ide gnratrice du
_Tesoretto_ de Brunetto Latini; elle est au fond de tous les essais
d'encyclopdie qui ont t faits en divers temps; seulement elle a
acquis de nos jours, en se vulgarisant, une puissance d'expansion toute
nouvelle.

Dante voit dans l'aigle lumineuse les mes de Constantin, d'zchias, de
Guillaume le Bon, roi de Sicile; aux deux cts du roi David, Trajan et
Riphe.

MARCEL.

Et il oublie de mettre, dans l'astre de Jupiter, son prtre fervent,
Julien?

DIOTIME.

La lgende n'autorisait pas Dante  sauver l'apostat, mon cher Marcel.
Elle ne lui tait pas favorable, tandis que pour Trajan, elle supposait
que, aprs cinq sicles de sjour en enfer, il en avait t tir par les
prires du pape saint Grgoire; et notre pote, avec saint Thomas,
complte la lgende, pour la mieux conformer aux doctrines de l'glise,
en supposant  son tour que le grand empereur, revenu sur la terre, y a
confess Jsus-Christ et mrit le ciel.

Quant au Troyen Riphe, de qui Virgile a dit:

              Justissimus unus
     Qui fuit in Teucris et servantissimus qui,

Dante le baptise de ce _baptme de dsir_ que l'glise accordait aux
paens vertueux, parce qu'ils avaient pressenti obscurment,
disait-elle, la rdemption chrtienne.

Dans le ciel de Jupiter o Dante exalte les rois justes, il flagelle les
mauvais princes. Il entend la royaut comme nous la pourrions entendre
aujourd'hui. Sa doctrine  cet gard est sans aucune ambigut: les rois
sont les ministres et non les matres des peuples.

     Non enim gens propter regem, sed rex propter gentem.

Nous voici au septime ciel, dans Saturne, l'astre des mlancoliques,
des taciturnes, selon Ptolme, le sjour des solitaires contemplatifs.
L Batrice devient si radieuse qu'elle n'oserait plus sourire:

     Ed ella non ridea: ma: S' io ridessi.
     Mi comincio, tu ti faresti quale
     Fu Semel quando di cener fessi.

Saint Damien et saint Benoit parlent  Dante. Le premier, en quelques
vers d'une causticit shakespearienne, fait un parallle satirique entre
les anciens pasteurs de l'glise et ceux d'aujourd'hui: les uns, dit-il,
saint Pierre et saint Paul, s'en allant par le monde,

                     Maigres et pieds nus,
     Sous n'importe quel toit mangeant au jour le jour:

                       Magri e sealzi,
     Prendendo il cibo di qualunque ostello;

les autres, si engraisss, si lourds, qu'il leur faut des serviteurs en
avant et en arrire, qui les hissent et les soutiennent sur leurs
palefrois couverts de riches manteaux:

     Si che due bestie van sott' una pelle.

Saint Benoit,  son tour, compare la discipline relche et les moeurs
corrompues des ordres religieux  ce que furent  l'origine la rgle
austre, la pauvret, l'humilit, le jene et la prire des fondateurs.

Puis nous montons avec Dante au ciel des toiles fixes par la
constellation des Gmeaux, d'o le pote jette un regard sur les sept
plantes qu'il vient de parcourir. En voyant la terre si petite, il
sourit:

     E vidi questo globo
     Tal, ch' io sorrisi del suo vil sembiante.

Vous vous rappelez que Dante est n sous cette constellation, propice
aux esprits doctes. Il invoque ces astres glorieux; il leur rend grces,
en trs-beaux vers, de l'intelligence, _quelle qu'elle soit_, qu'il a
reue d'eux tout entire,

     Oh gloriose stelle, oh lume pregno
     Di gran virt, dal quale io riconosco
     Tutto (qual che si sia) il mio ingegno.

Cependant nous approchons du dnoment. Dante, qui a senti, d'toile en
toile, se fortifier sa puissance de vision, peut maintenant soutenir
l'clat du sourire de Batrice. Il la voit en attente d'un grand
spectacle. Dans une image d'une grce infinie, il la peint semblable 
l'oiseau qui, pos sur le bord du nid o repose sa douce couve, regarde
fixement et prvient d'un ardent dsir le lever du soleil, guettant les
premires lueurs de l'aube sous la nocturne feuille.

     Come l'augello, intra l'amate fronde,
     Posatu al nido de' suoi dolie nati,
     La notte che le cose ei nascoade.

     Previene', tempo in su l'aperta frasca.
     E con ardente affetto il Sole aspetta.
     Fiso guardando, pur che l'alba nasea.

Soudain, les voici tous deux illumins d'une lumire  qui rien ne
rsiste. Jsus-Christ apparat, suivi de la vierge Marie et d'un
cortge triomphal d'mes bienheureuses.

Tout ce chant n'est qu'un hymne  l'ternelle beaut. Arriv presque au
terme de sa longue carrire potique, o tant d'autres auraient senti
leur essor se ralentir, Dante, au contraire, a de plus vigoureux coups
d'aile, il s'lve plus libre et plus fier vers les suprmes sommets.

Examin comme un bachelier par les saints aptres, par saint Pierre,
saint Jacques et saint Jean, sur les trois vertus thologales, la foi,
l'esprance et la charit, et ayant rpondu en bon chrtien, Dante a
pntr jusqu'au neuvime ciel, o Batrice lui fait connatre la
hirarchie des neuf choeurs angliques; de l il s'lve avec elle
jusqu'au seuil de l'empyre.  ce moment, Batrice se transfigure; elle
resplendit d'une telle batitude que l'oeil et l'me du pote en sont
comme foudroys. Cette beaut ineffable, dit-il, est au-dessus de toute
vision mortelle; il croit mme que les anges n'en sauraient supporter
toute la splendeur, et que Dieu seul, lui qui l'a cre, en peut jouir
entirement.

     La bellezza ch' io vidi si trasmoda
     Non par di l da noi, ma certo io credo
     Che solo il suo Fattor tutta la goda.

Quant  lui, qui du premier jour o elle lui apparut ici-bas, l'a
suivie, et chante, il sent que dsormais la tche est au-dessus de ses
forces et de son art.

     Dal primo giorno ch' io vidi il suo viso
     In questa vita, insino a questa vista,
     Non  'l seguire al mio cantar preciso;

     Ma or convien, che'l mio seguir desista.
     Pi dietro a sua bellezza, poetando,
     Come all' ultimo suo ciascuno artista.

Batrice montre  Dante les abords de la cit cleste, l'immense
amphithtre o sigent sur des trnes les bienheureux qui ont l leur
demeure fixe et ne font qu'apparatre momentanment au pote dans les
astres dont ils ont subi l'influence. Un trne est rest vide, et semble
attendre un grand lu. L, dit Batrice, viendra l'me auguste du
souverain qui voulut relever de son abaissement l'Italie, mais avant
qu'elle y ft dispose.

     In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni,
     Per la corona che gi v'  su posta.
     Prima che tu a queste nozze ceni,

     Seder l' alma, che fia gi agosta,
     Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia
     Verr in prima ch' ella sia disposta.

Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant
qu'il regarde, bloui, la divine assemble, Batrice va se rasseoir sur
son trne, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque
Dante se tourne vers elle et s'apprte  l'interroger, il ne la voit
plus  ses cts, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. O
donc est-elle? s'crie le pote,

     Ed: Ella ov' ? di subito diss' io.

Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa
gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son
salut. Et instantanment de son coeur prostern sort un hymne d'amour et
de reconnaissance. Dante adresse  Batrice des paroles telles que
jamais ni amant ni pote n'en dira de plus belles  aucune femme. Il
fait monter vers elle, comme un pur encens, la prire ardente de son me
et de sa vie.  cette prire, Batrice rpond par un sourire; puis elle
relve les yeux vers l'ternel foyer de tout amour.

Alors saint Bernard explique  Dante l'ordre et la division de la rose
mystique. Il lui fait voir, feuille  feuille, dans cette fleur
d'allgresse o plonge, enivr du suc divin, l'essaim des abeilles
clestes, les mes des anges, des pieuses femmes qui consolrent la
croix du Sauveur, les mes innombrables des tout petits enfants dont le
pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le
saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire ternel,

     I gran patrici
     Di questo imperio giustissimo e pio.

Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante
puisse soutenir l'clat formidable de la face de Dieu et que sa raison
ne soit pas submerge dans la lumire infinie. En signe d'assentiment,
Marie abaisse les yeux vers son fidle; dans un rapide clair, Dante
pntre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des
mes et des mondes. Il sent son dsir, sa volont, attirs
invinciblement dans l'immense orbite de l'amour ternel qui meut le
soleil et les toiles.

     Ma gi volgeva il mio disiro, e  'l _cette_,
     Si come ruota, che igualmente  mossa,

     L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.

Tel est, ma chre Viviane, le dnoment de cette _Comdie divine_ dont
l'humanit est  la fois le sujet, l'acteur principal et l'ternel
auditoire. Telle est la fin de cette oeuvre unique  laquelle ont
travaill ensemble le gnie d'un grand pote, le gnie d'une grande
nation, et ce gnie, le plus grand de tous, qui veille, d'ge en ge,
sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vrits
essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science
en science, pour former, un jour runies, le commun trsor de la race
humaine, la religion qu'elle se sera rvle  elle-mme en s'avanant
comme Dante, des tnbres  la lumire, de la servitude  la libert, du
royaume de Satan au royaume de Dieu.

La _Divine Comdie_, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et
comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images
imposes  l'art et sous le rayon qui clairait le XIIIe sicle,
l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son volution
ascendante, au sein des ncessits divines, de la libert instinctive,
confuse, aisment rebelle et produisant le mal,  la libert
rationnelle, claire, de plus en plus soumise  la loi, voulant et
aimant avec Dieu le salut du monde.

Pour exprimer d'une manire sensible cette donne abstraite, qui pour
d'autres n'et t qu'un sujet de dissertation rime et de froide
rhtorique, Dante possdait heureusement l'intelligence profonde de tous
les arts: une facult plastique extraordinaire tout  la fois grecque et
latine, avec un sentiment musical que l'on pourrait dire moderne et qui
lui fait trouver, dans un idiome encore pre et contract, des effets de
mlodie et d'harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les
posies les plus exquises en offrent peu d'exemples. On a remarqu avec
justesse que dans la savante construction des trois cantiques o se
dveloppe l'action de la _Comdie_, dans cette symtrie presque
incroyable des trois royaumes o Dante a distribu presque galement en
trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donn 
l'Enfer un caractre plus particulirement architectural et sculptural,
au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il
semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations thres, la
musique des sphres.

Pourtant je pense avec Schelling qu'il ne faudrait ici rien sparer.
Dans l'ide comme dans l'art de l'Allighieri tout se tient; l'excellence
propre  chaque partie n'apparat entirement que dans sa relation avec
l'ensemble. Depuis le premier jusqu'au dernier vers de cette _Divine
Comdie_, point de brisements, point de dfaillances. Un rhythme
intrieur qui jamais ne flchit, le rhythme passionn, d'une me
hroque, nous entrane; il nous lve, par ce grand _crescendo_ d'amour
dont parle Balbo, par des varits insensibles de mode, de mesure et de
style, du fond des troubles, des dchirements, des douteurs aigus et
confuses de la vie mortelle, jusqu' cette existence sereine,
harmonieuse, ineffable, o rien ne change, ne souffre, ne prit.

Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce pome incomparable que vous ne
sentiez mieux que moi! Cet idal de l'amour pur  qui Dante, dans sa
potique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse,
toute vertu, toute batitude, cet _ternel fminin_ que lui rvle
Batrice et qu'il chante cinq sicles avant Goethe, qu'ai-je besoin d'en
disserter davantage, quand, chaque jour,  toute heure, il nous apparat
en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les pits,
dans toutes les grces de votre vie si jeune et dj si haute?

       *       *       *       *       *

Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement,
s'tait rapproche d'elle. En silence, elle s'tait assise sur
l'escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tte charmante.
N'entendant plus la voix de _la Nina_, la jeune fille releva le front,
son front ple et pur; puis, d'un lger mouvement, l'ayant dgag des
longues boucles blondes qui l'offusquaient:

     O Batrice, dolce guida e cara!

dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.




TROISIME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, LIE, MARCEL.


Par une de ces brusques variations des vents qui sont si frquentes au
bord de la mer et qui changent instantanment l'aspect du ciel et des
eaux, l'horizon de Portrieux dans la matine du deux septembre n'tait
que splendeur. Une sorte de vibration sonore et chaude animait
l'atmosphre. Les oiseaux ftaient le retour du soleil. Tout prsageait
une de ces belles journes d'automne qui, pareilles  certaines joies du
tard de la vie, nous charment et nous meuvent d'autant plus que nous
les sentons plus proches de l'heure o tout va s'assombrir. On partit
pour le cap Plouha. Les chemins dfoncs par la pluie ne permettaient
pas d'y risquer une voiture et des chevaux de ville; nos amis montrent
dans la carriole rustique de leur hte. Depuis quinze ans qu'elle allait
 toutes les foires, cette brave carriole tait accoutume aux ornires,
et la jument aveugle qui la tranait, connaissait d'instinct et de
mmoire tous les mauvais pas, si bien que, sans attendre d'avis, elle
changeait d'allure, ralentissant ou pressant  propos, pour viter les
heurts et les embourbements. La distance fut vite franchie. On traversa
au grand trot le village de Saint-Quai; on laissa sur la gauche le
chteau de Trveneue avec sa longue avenue d'ormes; vers midi, on
mettait pied  terre, et l'on descendait par un chemin creux resserr
entre deux haies d'ajoncs vers les grves de Plouha.

Viviane ne put retenir un cri de surprise lorsque, au dtour du sentier,
elle aperut tout  coup la mer immense et tranquille qui se dployait
dans toute sa solennit. Entre la masse aigu du cap Plouha,  laquelle
on touchait presque, et la ligne argente,  peine visible, que traait
le cap Frhel au plus lointain horizon, une vaste tendue d'eau, en
pleine lumire, unissait, par des effets merveilleux de coloration et de
perspective, ses profondeurs glauques aux profondeurs azures du ciel.
Pas un mouvement, pas un bruit, pas une ombre  la surface des flots
transparents, sous le dme thr qu'embrasaient,  ce milieu du jour,
tous les feux du soleil. De clarts en clarts, d'tincelles en
tincelles, l'oeil bloui ne savait plus o se prendre. C'tait comme un
enivrement de lumire, comme un rve extatique de la nature endormie.

Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurrent longtemps ensemble 
contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlac leurs
bras, et la main dans la main, mues d'une mme pense, elles
s'appuyaient l'une  l'autre.

Qui les et vues ainsi, ces deux nobles figures de femmes, l'une sous
ses voiles de deuil, l'autre sous les plis droits de son vtement blanc,
debout, immobiles, se dtachant comme un marbre antique, dans la pure
atmosphre,  ces derniers confins de la terre et de l'Ocan, il et dit
avec le pote: _Numen adest_. Il tait l, en effet, le dieu; il parlait
dans le silence sacr de l'espace infini et dans le silence plus sacr
encore des tendresses humaines.

Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lvrier avait suivi
son matre, qui, avec l'aide de Marcel et de M. venous, tait all
disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s'ennuyant bientt de
ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait,
japait, agitait l'air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin 
sa faon que l'heure du repas lui semblait venue.

Lorsque les deux amies s'avancrent dans les rochers, elles y
trouvrent, qui les attendait, une table dresse. Dans une enceinte
naturelle, d'aspect druidique, autour d'un quartier de roche aplati,
poli par la vague et qu'on aurait pu croire faonn de main d'homme, on
avait tendu des nattes paisses sur lesquelles, au dire d'lie, on
allait,  demi couch, dner  la romaine. Un pt norme, des
salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d'un
vin vieux de Bordeaux, tel qu'il ne s'en boit qu'en Bretagne,
chargeaient la table cyclopenne. Une voile emprunte  Portrieux au
patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l'on avait
noue  deux perches solidement fixes dans le sol, projetait son ombre
lgre sur la salle du festin et l'abriterait du vent s'il venait 
s'lever.

Diotime et Viviane lourent beaucoup les ordonnateurs de la fte; mets
et vins furent trouvs exquis. Marcel manifestait gaiement un apptit
hroque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux
rapides qu'on lui lanait  l'envi pour prouver son agilit.

--Convenez, dit Marcel, que Mme venous a bien fait les choses et que
notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.

--Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'_trangre de Paris_
l'assaisonne et le relve de sa sagesse; pourvu que notre Diotime 
nous, de qui l'autre et t jalouse, veuille nous faire entendre sa
parole  ravir Socrate.

Diotime s'inclina en signe de modestie et de consentement.

LIE.

Aujourd'hui, Diotime, c'est  moi, ne vous dplaise, que vous allez
avoir affaire. Jusqu'ici vous avez eu beau jeu  nous parler de Dante,
mais je n'ai pas oubli, comme dit Montaigne, notre premier propos
quand nous tions seul  seul,  cette mme place, et que je m'tonnais
si fort de vous entendre comparer Dante et Goethe. Nous nous sommes
beaucoup carts (je ne m'en plains pas) de notre point de dpart. La
dispute, s'il vous en souvient, avait commenc au sujet du rapprochement
que vous vouliez faire entre la _Divine Comdie_ et le pome de _Faust_.
Vous nous avez admirablement dmontr et fait sentir que la _Comdie_
est un chef-d'oeuvre, je suis port  croire que _Faust_ en est un autre;
mais franchement ce n'est l encore qu'une analogie trop gnrale pour
que je me dclare vaincu, et, malgr votre loquence, ou plutt sous le
charme de votre loquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!

DIOTIME.

En vous parlant si au long de Dante, je n'ai pas oubli notre dispute,
mon cher lie. Je me suis laiss entraner par mon sujet, c'est l tout;
et pourtant je ne vous ai pas dit la dixime partie de ce que j'aurais
d vous dire. Il est trs-malais de quitter la _Divine Comdie_, plus
malais encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques,
ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu' une comprhension
trs-incomplte de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain,
 mesure qu'il s'en loigne, se retourne de sicle en sicle, pour le
contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective,
et qui semble toujours grandir  l'horizon comme pour dominer toujours
la scne agrandie. Il en sera ainsi du pome de _Faust_, tout l'atteste
dj, bien que pour lui la postrit commence  peine; et puisque vous
me rappelez, lie, notre premier propos, j'y reviens, et je vous propose
maintenant de me suivre dans le voyage o je voudrais m'aventurer de
l'enfer au ciel de Goethe, comme vous m'avez suivie hier de l'enfer au
ciel de Dante.

VIVIANE.

Nous voici tout prts.

DIOTIME.

Disons auparavant quelques mots de la vie de Goethe, sans laquelle sa
tragdie ne s'expliquerait gure mieux que la _Comdie_ sans la vie de
Dante; et malgr vos prventions, lie, peut-tre en viendrez-vous 
convenir que si ces deux gnies sont pour moi comme un seul guide et un
seul matre, et si, en clairant l'une par l'autre leur oeuvre et leur
vie, je vois s'en dgager l'idal complet de la conscience et de la
destine humaine, une sorte de _potique du salut_, passez-moi
l'expression, il pourrait bien y avoir l autre chose qu'un jeu de mon
esprit et le got puril du paradoxe.

LIE.

Vous tes svre pour vos amis, Diotime; mais je l'ai mrit, et
j'implore mon pardon.

Diotime tendit la main  lie en s'excusant  son tour de sa vivacit.
Par une question jete  la traverse, Viviane coupa court  ce petit
incident.

VIVIANE.

L'ai-je rv, ou ne m'avez-vous pas dit que vous avez connu Goethe?

DIOTIME.

Je l'ai vu une fois, tant tout enfant.

VIVIANE.

Et vous vous en souvenez?

DIOTIME.

Comme si c'tait hier.

MARCEL.

O donc avez-vous vu le grand homme?

DIOTIME.

 Francfort, un 1815. Vous savez que ma mre tait Allemande.

MARCEL.

Il y parat bien un peu, sans reproche.

DIOTIME.

Sa famille tait en relation d'amiti et de bon voisinage avec la
famille de Goethe. La mre de Wolfgang venait trs-frquemment chez ma
grand'mre. C'est l qu'eut lieu la majestueuse entrevue de _Frau Rath_
avec Mme de Stal, si plaisamment raconte par Bettina. C'est dans la
maison de campagne tout proche de la ville, o ma grand'mre passait ses
ts et o vous tes all voir l'_Ariane_ de Dannecker, que j'entendis
pour la premire fois le nom de Goethe...

MARCEL.

Et que le dieu vous apparu! Vous rappelez-vous en quelles circonstances?

DIOTIME.

Tous les moindres dtails me sont rests prsents. C'tait un
aprs-dner; je jouais au jardin avec de petites compagnes. Tout  coup
nous voyons venir  nous, par une longue alle droite, un vieillard
entour d'une socit nombreuse et qui paraissait lui rendre de grands
honneurs. Notre premier mouvement fut de fuir, mais trop tard; on nous
avait aperues, on m'appelait. Il fallut s'approcher. Le vieillard me
sourit; il me prit par la main, me dit quelques paroles que je
n'entendis pas, et s'tant assis sur un banc, il me retint  ses cts,
interdite. Peu  peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je
m'enhardis jusqu' lever sur lui les yeux.

VIVIANE.

Quel ge avait-il alors?

DIOTIME.

Voyons... Goethe est n en 1749. Ceci se passait pendant les Cent-Jours.
Mon pre, en partant pour la Vende, voulant nous savoir en sret, nous
avait envoyes attendre dans la famille maternelle la chute de
l'_usurpateur_ (c'est ainsi que les royalistes appelaient alors
Bonaparte). Goethe devait donc avoir alors soixante-six ans. Mais je me
rappelle trs-bien qu'il ne me fit pas du tout l'effet que produisaient
sur moi les autres vieillards. Il se tenait trs-droit. Son visage me
paraissait plus grand, plus ouvert, et comme mieux clair que celui des
personnes qui l'entouraient. Ses yeux normes, qui me regardaient avec
une extrme douceur, me donnaient  la fois envie de pleurer et de
l'embrasser. Lorsque, prenant cong de mes parents, il mit sa main sur
ma tte, et l'y laissa (Goethe aimait passionnment les beaux cheveux
blonds, et les miens ressemblaient alors aux vtres, Viviane), je
n'osais plus respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse  genoux,
comme pour ma prire.--Et tenez, encore aujourd'hui, je ne parle pas
avec indiffrence de ce moment. J'y attache je ne sais quelle
superstition. Je me persuade,--vous souriez, Marcel, vous devinez ce que
je vais dire,--eh bien, oui, je me persuade que la main du vieillard sur
la tte de l'enfant y a laiss de lui quelque chose, je ne sais quelle
vague et triste bndiction... Avant-hier encore, me promenant ici avec
vous sur ces belles grves de Plouha, tout heureuse de votre tendre
amiti, et tout mue de ce doux rayon du soir  mes cheveux blanchis,
j'en rendais grces,  part moi, au bon gnie apparu  mon enfance, dans
le jardin maternel;  ce gnie bienfaisant que j'ai senti l toujours,
prs de moi, dans mes peines les plus cruelles, que je n'ai jamais
invoqu en vain dans mes dlaissements, et vers qui,  cette heure,
rconcilie avec le sort et rcompense par vous, je m'crie du fond de
l'me: O mon pre Goethe, vous du moins, vous jamais, vous ne m'avez
abandonne!

Diotime se leva et fit quelques pas sur la grve. On feignit de n'y pas
prendre garde. Elle avait de ces brusques retours sur elle-mme, au
rveil de poignantes tristesses que ses amis n'avaient pas connues et
qu'ils respectaient on silence.--Lorsqu'elle revint s'asseoir, il n'en
est pas moins vrai, dit Viviane en renouant de sa main lgre le fil
bris de l'entretien, que ce n'est pas l'analogie, mais le contraste qui
frappe tout d'abord entre Dante et Goethe.

LIE.

Vous pourriez dire entre le gnie italien et le gnie allemand, qui sont
aux antipodes.

DIOTIME.

Pas autant que vous croyez, mon cher lie. La politique a oppos les
deux nations, mais leur instinct, ds qu'il se sent libre, les
rapproche. L'Allemagne et l'Italie aspirent l'une vers l'autre, sentant
peut-tre qu'elles devront un jour se complter l'une par l'autre.

MARCEL.

Il paratrait, en effet, que les ides allemandes se propagent
rapidement en Italie  mesure que les Allemands s'en vont.

DIOTIME.

Plus d'un de vos amis a pu vous le dire, et les Italiens en conviennent.
Ces jours passs, en ouvrant son cours  Milan, Ausonio Franchi
signalait  ses jeunes compatriotes le danger de se laisser par trop
_entdesquer_, intedescare. Hegel est l dj, introduit par le
successeur de Vica, en plein soleil de Naples. Les psaumes protestants
se chantent sur les bords de l'Arno; un lit  haute voix la bible
germanique sous le toit fodal des barons toscans. La circulation
indfinie de Moleschott, descendue avec lui des Alpes, pntre les
universits du Pimont. Et voici que, enchant  son tour par l'art
italien, l'enchanteur _Fausto_ captive en ses rimes sonores l'oreille
italienne.

LIE.

Est-ce que le _Faust_ de Goethe a t traduit en italien?

DIOTIME.

Il a t traduit au commencement de ce sicle par Giovita Scalvini, et
tout rcemment encore, avec un rare bonheur, par Anselmo
Guerrieri.--Nous voici bien loin, comme vous voyez, du temps o
l'opinion italienne considrait la langue allemande comme un aboyement
de chiens, et reculait devant l'pouvantail de leur parole. Les
Allemands, cela se comprend mieux, subissent jusqu' la folie, jusqu'
la _Sehnsucht_ dont on meurt, le charme irrsistible de l'Italie. Le
tombeau de Platen  Syracuse en fait foi; Winckelmann, et aprs lui les
plus grands peintres contemporains, quittent le pays natal, le foyer, la
religion des anctres, toutes choses aimes, par dsir de la beaut
romaine. Nulle part la dvotion  Dante n'a trouv d'aussi fervents
adeptes que dans la patrie de Klopstock, Schlegel, Schelling, Schlosser,
de Witte, le roi Jean de Saxe et tant d'autres clbrent  l'envi,
interprtent avec une rudition passionne la _Comdie divine_. Pour sa
plus grande et sa meilleure partie, la littrature dantesque est
allemande.

Quant  Goethe, lui qui jamais n'exagre, il date de son sjour  Rome
une rvolution dans tout son tre. Lorsqu'il entre dans Rome, il est
saisi d'un saint respect; il y voudrait garder le silence de
Pythagore. C'est  Rome qu'il se recueille vritablement pour la
premire fois, et que, se sentant petit, il entre humblement  cette
grande cole de la destine humaine, d'o il sortira chang de part en
part, pntr jusqu' la moelle des os (c'est toujours lui qui parle) de
ce sentiment solennel de l'existence, de cette paix, de cette
inaltrable srnit, qui le feront semblable aux dieux.

VIVIANE.

Comment un voyage en Italie a-t-il pu changer jusqu' la moelle des os
un homme de la trempe de Goethe, fort et froid comme ce granit?

DIOTIME.

Vous tombez dans l'erreur franaise, ma chre Viviane, en attribuant 
la jeunesse de Goethe la force de son ge mr et le calme de sa
vieillesse.

VIVIANE.

Je ne me suis jamais figur Goethe, il est vrai, autrement qu'avanc en
ge, assez indiffrent et tout  fait impassible.

DIOTIME.

Goethe a t jeune, et trs-jeune, Viviane. Sa jeunesse a t la proie
des passions. Son imagination, comme celle de Dante, s'emportait 
toutes les ardeurs. Assailli de tentations, press de dsirs contraires,
la tte ceinte d'erreurs comme le Florentin, sollicit, lui aussi, par
l'inquiet esprit de nouveaut qui commenait  souffler sur le monde,
prenant et quittant tous les chemins, la voie droite et les voies
fallacieuses, fantasque, dissip, prsomptueux, indisciplinable; tour 
tour picurien, stocien, mystique, tourment et tourmentant,
dvastateur de sa propre paix et de la paix d'autrui, entran, comme il
l'a dit, sur le char du destin par de fougueux coursiers que fouettent
les esprits invisibles, tel fut longtemps celui de qui l'on pouvait
douter en le voyant s'il tait le diable ou Goethe; tel il s'est peint
lui-mme dans le rcit qu'il nous a laiss de sa jeunesse.

LIE.

Accorderiez-vous aux Mmoires de Goethe une confiance entire? Le titre
qu'il leur donne, _Vrit et Posie_, ne doit-il pas nous tenir en
garde?

DIOTIME.

Ce titre si philosophique m'avertit seulement qu'il ne s'agit pas ici
d'une de ces existences mdiocres, sans posie comme sans vrit, o les
faits glissent  la surface et ne s'enchanent dans la mmoire de celui
qui les raconte que par leur ordre de date, mais que nous sommes en
prsence d'une de ces grandes destines o l'idal et la ralit,
s'entre-croisant perptuellement, forment dans les profondeurs du l'tre
une trame et une chane serres, et composent ensemble un harmonieux
dessin o rien ne saurait plus tre ni distingu ni spar, ft-ce dans
le souvenir d'un Goethe.

MARCEL.

Mais savez-vous que vous nous faites l une mystique apologie du
mensonge?

DIOTIME.

Mettre tout son art dans sa vie et toute sa vie dans son art, comme le
fait Goethe, c'est un divin mensonge, Marcel, et par qui l'on gagne
l'immortalit.

MARCEL.

Mais enfin votre Dante ne l'a pas fait, lui, ce mensonge divin.

DIOTIME.

Ne venons-nous pas de voir que, dans sa _Comdie_, il a reproduit, en
les potisant jusque dans leurs moindres dtails, transform, symbolis
les ralits de sa vie?

LIE.

En effet, plus qu'aucun pote, Dante a mis, comme vous le dites si bien,
toute sa vie dans son art; mais son art dans sa vie, je ne l'y saurais
voir. Ce parfait quilibre qui s'tablit, aprs de courts orages, dans
l'intelligence de Goethe, ce raisonnable arrangement des choses, cette
accommodation  la circonstance, cette _objectivit_, pour parler comme
les Allemands, qui le met, lui et son gnie, hors de l'atteinte des
passions, hors des combats, hors des perplexits de son sicle, il n'y
en a pas trace dans l'existence rvolte de l'Allighieri, dans cette me
dvore d'angoisses jusqu' sa dernire heure.

DIOTIME.

La dernire heure sonna pour l'Allighieri au moment o la rvolte
achevait de gronder dans son me et dans sa vie. Il quitta le monde
prmaturment, sans avoir parcouru comme Goethe toutes les phases de son
existence. Il mourut, ne l'oublions pas,  cinquante-six ans, au seuil
de l'ge dsabus, retir des factions dans une solitude amie, alors
que, venant d'achever sa cantique cleste, il entrait enfin dans la paix
que sa jeunesse inquite demandait vainement  la porte des clotres et
cherchait perdue sur le sein des femmes. Dante cessait de vivre quand,
guri de toutes ambitions et de toutes illusions terrestres, il se
faisait peu  peu semblable  ces grandes ombres tranquilles dont il
avait vu passer dans les limbes le majestueux cortge, et qui s'y
taient entretenues avec lui des choses ternelles. Qui pourrait dire ce
qu'eussent t pour le chantre du Paradis ces annes, retranches par la
mort, qui mirent au front de Goethe la srnit? Rappelons-nous que c'est
prcisment dans ce long cours de temps qui s'coule pour le pote
germanique entre sa cinquante-sixime et sa quatre-vingt-deuxime anne
qu'il lve sa pense, pour ne l'en plus laisser descendre, dans les
rgions les plus hautes de la science et de la religion. C'est durant
cet intervalle que, rompant avec ces grands rvolts, Tantale, Ixion,
Sisyphe, le Juif-Errant, Lucifer, les Titans, les Dmons, qui furent,
comme il l'a dit, les _saints de sa jeunesse_, il s'attache de tout son
gnie  l'tude des lois immuables de la nature, qu'il achve de
s'initier aux mystres de la beaut grecque, qu'il se tourne, en esprit
de sacerdoce, vers l'antique et lumineux Orient. C'est alors qu'ayant
potiquement transform, lui aussi, ses rvoltes et ses dsespoirs, tout
ce qui restait en lui de son Werther et de son Promthe, il enseigne
dans ses oeuvres cette noble morale d'quit compatissante envers les
hommes et d'adoration dsintresse de Dieu, qui dsormais sera la rgle
de sa vie et la joie de son grand coeur pacifi. C'est dans ces vingt-six
annes refuses  Dante que Goethe, touffant de sa propre main les
explosions d'un temprament toujours jeune et les flammes menaantes des
tardives amours, dveloppe dans la calme atmosphre de ses romans
philosophiques tout l'ensemble de ses ides sur les rapports de l'homme
avec la nature, avec son semblable, avec son Dieu. C'est alors que, de
sa parole et de son exemple, il atteste le progrs indfini de l'esprit
humain, la sanctification de la vie par le travail, l'amlioration
mutuelle des hommes justes par l'amiti, la grandeur des humbles,
l'innocence des coupables; et que, pntrant des tendresses de Jsus le
panthisme gomtrique de Spinosa, il chante, dans son second Faust, 
la sagesse ternelle, l'hymne de l'ternel amour.

LIE.

Votre explication est trs-belle, mais, dans votre dsir d'attnuer les
contrastes, ne prtez-vous pas  Dante plus d'inclination  la paix
qu'il n'y en eut jamais dans son me, et ne supposez-vous pas chez Goethe
des temptes intrieures qui n'ont grond, peut-tre, que dans votre
imagination? Goethe aurait-il jamais pu crire l'_Enfer_, lui qui ne
voulait pas mme crire des chants guerriers, parce qu'il ignorait la
haine? Et Dante et-il pu voir clater la Rvolution sans s'y jeter?

DIOTIME.

Regardez, lie, cette mer paisible; rappelez-vous ce qu'elle tait
avant-hier. Que s'est-il donc pass dans le mystre des eaux profondes
pour qu'elles aient ainsi chang d'aspect et d'accent? Ligne, couleur,
lumire, mouvement, tout est contrast; et pourtant c'est le mme ocan;
ce sont les mmes rochers, le mme ciel; et nous sentons l je ne sais
quelle identit de vie, une sorte d'individualit dtermine  qui nous
donnons le mme nom, et qui nous attire d'un mme attrait. Il en est
ainsi pour moi du calme goethen et de la tourmente dantesque. J'y
reconnais le mme lment, apais ou soulev, le mme gnie.

       *       *       *       *       *

Il se fit un silence. Puis Diotime, ayant tir d'un tui de voyage
qu'elle avait apport avec elle un petit cahier crit de sa main, elle
en parcourut rapidement quelques feuillets et commena ainsi:

 l'heure o Wolfgang Goethe voyait le jour (c'tait le 28 aot, en plein
midi,  Francfort-sur-le-Mein), les constellations taient propices.
Goethe, pas plus que Dante, ne nglige de nous l'apprendre. Le soleil,
nous dit-il. tait dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vnus...

MARCEL.

Jupiter et Vnus en plein XVIIe sicle! Votre Goethe, l'ami des Humboldt,
croyait aux astres propices!

DIOTIME.

Il y croyait potiquement,  peu prs comme Dante, je suppose; comme il
croyait aux songes, aux dmons. Il en parlait en souriant, mais d'un
sourire grave; il n'en aurait pas ri. Bien qu'il et pouss, comme
Dante, aussi loin qu'il tait possible l'observation des phnomnes
naturels et l'tude de leurs lois, peut-tre mme  cause de cela, les
relations occultes de l'homme avec le monde invisible ne le trouvaient
point esprit fort. Les superstitions populaires lui taient sacres.

VIVIANE.

Goethe n'appartenait-il pas au peuple par sa naissance?

DIOTIME.

La famille de Goethe tait d'humble origine; son bisaeul ferrait les
chevaux dans le comt de Mansfeld, son aeul taillait le drap. Devenu
matre en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, o il tait
venu s'tablir et o il se maria deux fois, en possession d'une petite
fortune bien acquise, le grand-pre de notre pote avait pu quitter les
ciseaux et donner  ses fils l'ducation librale. L'un d'eux,
Jean-Gaspard, celui qui fut le pre de Wolfgang, pousa une jeune fille
riche de la famille syndicale des _Weber_, qui, pour se rehausser selon
la mode du XVIe sicle, avait latinis son nom et se faisait appeler
_Textor_. C'tait un jurisconsulte distingu; il reut de l'empereur
Charles VII le titre de conseiller imprial, ce qui ne l'empcha pas de
mettre dans son blason trois fers  cheval, en mmoire de ses origines.

MARCEL.

J'ai vu ces trois fers  cheval sculpts sur la maison o l'on dit que
votre pote est n. Au-dessus des fers  cheval, il y a une toile.

DIOTIME.

C'est l'toile du matin, pour laquelle l'auteur de _Faust_ avait un
culte et qu'il voulut ajouter au blason paternel; emblme de la posie
rayonnant sur l'industrie.

LIE.

Vous dites que Jean-Gaspard tait conseiller imprial. Comment y
avait-il des conseillers impriaux dans une ville libre? car Francfort
tait bien alors une rpublique, n'est-ce pas?

DIOTIME.

Francfort tait politiquement une ville libre, historiquement une ville
impriale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armes de
Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans
son antique _Roemer_, o se faisaient l'lection et le couronnement des
empereurs. Mais elle avait, comme les cits italiennes, son gouvernement
municipal o les artisans avaient part. Elle lisait, en des scrutins
compliqus  la vnitienne, ses magistrats pour une dure trs-courte.
Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du
dehors s'immiscer dans ses affaires.

MARCEL.

Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort  Florence?

DIOTIME.

Il ne faudrait pas m'en dfier. Je ne voudrais pas pousser la chose 
outrance: mais quelques traits gnraux de comparaison, je les
trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activit
propre aux deux villes.

LIE.

Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes tudes
 Heidelberg.

DIOTIME.

Francfort est une des villes les plus agrables que je connaisse, et des
plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une
rivire charmante, dans une large valle, borne  l'horizon par la
chane du _Taunus_, que l'on a compare aux montagnes de la Sabine.
Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de
Goethe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des
vergers, des jardins, o l'air pur qui descend des cimes boises
entretient une fracheur dlicieuse. Sa vieille cathdrale, les hautes
grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses
escaliers obscurs s'enfonant sous des votes profondes, son immonde
Ghetto, ses toits aigus habits des cigognes, rendaient prsent et
vivant dans Francfort tout le moyen ge. Les ftes du couronnement avec
leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilgies depuis le
XIVe sicle et qui s'ouvraient au pied du _Roemer_ par des cortges
symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe sicle,
l'esprit indpendant et railleur de la population, son got vif pour le
thtre, animaient et relevaient dans cette cit marchande la mdiocrit
de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le dsir du
progrs et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches
populaires; les artisans taient aiss et instruits. La Bible image, le
chant des psaumes, les vieilles lgendes du Rhin entretenaient au foyer
et mme au comptoir une certaine flamme potique. On croyait dans
Francfort  la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les
brler.

VIVIANE.

On brlait les livres dans votre chre ville natale?

DIOTIME.

Eh mon Dieu oui; tout comme  Florence.  deux pas de la maison de
Luther,  la veille de la Rvolution, le petit Wolfgang vit un jour tout
un ballot de livres franais jets sur le bcher, aux flammes de
l'_anathme_ o trois sicles auparavant Savonarole brlait le divin
Platon. L'histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des
invraisemblances que la plus hardie fiction n'oserait admettre.

L'imagination du jeune Goethe fut trs-trouble par cette excution
sauvage d'une chose inanime; plus encore par les vestiges humains qu'il
aperut un jour, dans ses rcrations enfantines, pendants, depuis deux
sicles, aux fourches patibulaires. L'humiliation des juifs, renferms
chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n'tonnait pas moins son
me candide. Bientt d'autres spectacles, plus terribles et plus
grandioses, lui ouvrent, comme  Dante, ce que l'on pourrait appeler les
horizons piques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant
que la catastrophe du pont _alla Carraia_, la guerre de Sept-Ans et son
hros, l'occupation de Francfort par les Franais, les passages rapides
et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles
ranges aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour
parler avec le pote, le dmon de l'pouvante rpandant ses frissons
par toute la terre; puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le
couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l'existence de
Goethe, jouer le mme rle que le jubil du pape Boniface dans
l'existence de Dante: tous ces vnements prcipits imprimrent de
bonne heure  l'me de Wolfgang quelque chose de cette solennit que le
pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Goethe est de bonne
heure, comme l'Allighieri, port par le spectacle des injustices
humaines et des rigueurs divines  la mditation,  la rverie
solitaire. Il vit en crainte et en respect des volonts d'en haut,
attentif au destin, _ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll_, nous n'avons pas en
franais de mots pour exprimer ces nuances, ces degrs dans la
profondeur de la religiosit germanique; et ce mot mme de religiosit
dont je me sers, faute de mieux, il est  la fois chez nous hors d'usage
et sans valeur.

MARCEL.

Dans cette religiosit de Goethe, auriez-vous, par hasard, dcouvert une
Batrice?

DIOTIME.

Pas prcisment une Batrice, du moins en personne; mais, ds les plus
jeunes annes de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que
j'appellerai l'idal fminin dans l'amour et dans l'amiti; et, tout aux
premires heures de l'enfance, une passion exalte pour sa soeur au
berceau, qui parat plus incroyable encore que l'amour du petit Dante
pour la fille des Portinari.

VIVIANE.

Mais cette passion n'a pas, comme l'autre, laiss de traces. Elle n'a
inspir ni une _Vita Nuova_ ni une _Divine Comdie_.

DIOTIME.

Si Cornlie Goethe n'a pas reu de Wolfgang la couronne potique que
Dante a mise au front de Batrice; si l'auteur de _Faust_ n'a pas
ralis ce qu'il appelle le beau et pieux dessein d'immortaliser son
amie; si, au lieu de la faire revivre tout entire, comme il l'avait
projet et comme il s'y essaya, dans une oeuvre de longue haleine, il n'a
fait qu'voquer un moment son ombre pour en saisir  la hte les vagues
contours, Goethe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui
les emporte. Mais dans ces vagues contours o l'motion tremble encore,
quel charme, et que cette morte adore nous apparat touchante en son
linceul!

VIVIANE.

Je n'ai pas souvenir de cette soeur Cornlie.

DIOTIME.

Les biographes l'ont trop nglige. Silencieuse,  l'cart, elle passe
voile dans le cortge triomphant des femmes aimes du pote. Elle
demeure, elle semble arrte par une invisible main, au seuil du temple,
loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l'apothose.
Lui-mme, le grand artiste, il renonce  rendre toute la dignit
pudique, toute la puissance douloureuse qui rside en cette personne
indfinissable et impntrable, absorbe dans l'amour pur qu'elle
avait vou  son frre, et qui n'entrevit des joies d'ici-bas que celle
qu'il lui tait interdit de souhaiter, mme en rve.

Ds le berceau, je vous le disais tout  l'heure, Cornlie fut pour son
frre l'objet d'une passion jalouse. Il lui prodiguait les prsents, les
caresses; mais il la voulait  lui seul; il entrait en fureur quand
d'autres que lui rapprochaient.  mesure qu'ils grandirent ensemble, et
quand la mort de leurs autres frres et soeurs les eut laisss seuls en
butte aux svrits paternelles, les deux enfants s'unirent d'une
tendresse plus troite et se devinrent l'un  l'autre plus
indispensables. Les moralistes n'ont point assez observ ces grandes
amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus
diverses, elles gardent toutes nanmoins un caractre particulier et en
quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidles que les autres
amours, elles sont  la fois plus tristes et plus charmantes, parce que
le dsintressement est leur loi et que, toujours menaces par le cours
rgulier des choses, elles ne sauraient jamais tre entirement
satisfaites. J'entrevois dans la rsigne Cornlie quelque chose des
Lucile, des Eugnie, des Henriette: le tourment d'une me fire et
dlicate qui sent qu'elle aime comme on n'aime plus, a dit l'une
d'elles, comme on ne doit peut-tre pas aimer. Dans le ple nuage o
s'enveloppent la vie et la mort de ces soeurs de potes, que la Muse n'a
fait qu'effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la mme
orageuse lectricit.

VIVIANE.

Est-ce que Cornlie Goethe ressemblait  son frre?

DIOTIME.

Plus jeune que lui d'une anne, elle avait assurment quelque chose de
son gnie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et
l'clat. Elle ne naquit point belle et en ptit. Son sexe ne lui
permettant pas, comme  Wolfgang, de s'chapper au dehors, elle fut
beaucoup plus que lui opprime par le despotisme d'un pre qui semble
avoir t, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redout que le
seigneur de Chteaubriant au fodal manoir de Combourg. La jeune fille
couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exasprs
dsirs de libert. La noblesse de son tre moral, qui lui donnait sur
ses compagnes une supriorit marque, ne suffisait pas, dans les jeux
o venaient se joindre de jeunes garons,  la faire rechercher. Elle
demeurait isole, et son frre tait seul  lui rendre des soins.

MARCEL.

Comment Goethe, l'adorateur idoltre de la beaut, le paen, pouvait-il
se plaire auprs d'un laideron?

DIOTIME.

Ce paen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en
Allemagne, tait, plus que personne, sensible  la beaut souffrante de
l'me chrtienne. On voit, mme alors qu'il dcrit avec une exactitude
cruelle les disgrces physiques de Cornlie, qu'elle exerait sur lui un
grand charme. Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux,
du moins les plus profonds qu'il et jamais vus. Son regard gnreux,
c'est ainsi qu'il le caractrise, parce que il donnait tout et ne
demandait rien en retour, tait semblable au regard des saintes
extatiques. C'tait un pur rayon de l'me la plus chaste qui fut
jamais. La taille de Cornlie tait svelte et bien proportionne; elle
avait dans son port et dans son air quelque chose  la fois d'imposant
et de languissant. Sa voix prenait tour  tour des accents brusques et
les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses
grands yeux  fleur de tte, son front haut, model avec dlicatesse, o
se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du
visage, il y avait dsaccord. Parfois aussi un mouvement prcipit du
sang laissait  sa joue des traces fcheuses, et cela le plus souvent
aux jours o Cornlie devait paratre dans quelque fte, si bien qu'elle
semblait alors, crit Goethe, le jouet d'un dmon railleur qui trahissait
 tous les yeux les troubles contenus de son me ardente. Cette trange
jeune fille tait quelque peu hallucine. Elle touchait au surnaturel;
elle sentait la mort  distance; elle pleurait les maux  venir. En
relisant, ces jours passs, les Mmoires de Goethe, j'ai t frappe
d'une scne bizarre  laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui
jette un jour singulier sur les relations du frre et de la soeur. C'est
une vritable explosion de temprament qui peut faire souponner les
violences que souffrait en son coeur Cornlie.

La voici cette scne, telle que je l'ai note. Elle est  la fois
tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se
trouvent resserres dans un cadre troit.

C'tait par une soire d'hiver, un samedi,  l'heure o, selon sa
coutume, le vieux conseiller Goethe faisait venir en sa maison le barbier
afin d'tre ras de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche,
s'accommoder tout  son loisir pour le service divin. Les deux enfants,
blottis derrire le pole immense qui domine de sa masse noire tous les
intrieurs germaniques, se rcitaient l'un  l'autre par rcration un
chant de la _Messiade_. Wolfgang avait pris le rle de Satan; Cornlie,
au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.

Tous deux, en commenant, ne faisaient que murmurer les vers  voix
basse, pour ne pas attirer l'attention (le pre de Goethe n'aimait pas
cette posie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire,
et la _Messiade_ n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout
 coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornlie,
oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras
de Wolfgang; elle se prend  dclamer, d'une voix de plus en plus
stridente et comme hors d'elle-mme, cette pathtique apostrophe:

Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges,
Je t'adorerai,  monstre, rprouv, noir malfaiteur!
Sauve-moi! je souffre l'ternel tourment de la mort vengeresse!
Autrefois j'ai pu le har d'une haine ardente et farouche,
Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse.
     Oh! que je suis broye!...

Et le cri de dtresse d'Adramalech clate; et le barbier pouvant
laisse choir le plat  barbe, et l'eau savonneuse inonde la vnrable
poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le pre redout entre
en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses...

MARCEL.

Quelle scne grotesque!

DIOTIME.

Je ne sais, mais il m'a toujours sembl que,  ce moment o l'Adramalech
de Klopstock pousse par la bouche de Cornlie le cri d'angoisse, la
puissance fascinatrice de Goethe,  son insu, agissait sur sa soeur, et
qu'elle subissait, en s'en dfendant, cette irrsistible magie du pote
qu'il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient,
disaient-ils, si elle tait du ciel ou de l'enfer.

LIE.

Qu'est devenue cette trange personne?

DIOTIME.

Pendant un certain temps, calme en apparence, Cornlie continue de
vivre avec son frre, au foyer, dans une intimit profonde; seule aime
de lui seul; associe  toutes ses tudes, pressentant son gnie,
l'excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des
loisirs; enchante  sa voix par le vieil Homre dont il lui disait les
vers dans la langue maternelle. Aux premires absences, elle le sent
proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui
raniment, en la blessant, l'amiti fraternelle. Puis, peu  peu, elle
est nglige dans les garements que l'on ne veut plus dire; puis
oublie, hlas! quand la passion s'empare de la vie. Qui saura jamais ce
que souffrit alors la fire Cornlie? Goethe lui-mme ne fait que le
deviner plus tard,  son propre dsespoir, lorsqu'il apprend de la
bouche de son ami Schlosser, qu'entre celui-ci et sa soeur l'anneau des
fianailles vient d'tre chang. Goethe n'ignorait pas combien la seule
pense d'appartenir  un homme causait nagure de rpugnance et d'effroi
 sa Cornlie. Il n'avait jamais pu se la figurer, n'tant plus  ses
cts, ailleurs qu'au fond d'un clotre; il se sent jaloux, perdument
jaloux, de cette soeur dlaisse, comme au temps o il la veillait en son
berceau. Il est prs de tout rompre. Pour apaiser du moins l'offense de
son orgueil, il se dit bien bas  lui-mme que, le frre prsent, jamais
l'ami n'et t ni amant ni poux.

Cet ami tait un honnte homme. Il avait t choisi sans doute par la
triste Cornlie pour l'aider  sortir moins brusquement d'elle-mme et
de son pass. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompes.
Cornlie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnte homme.
Goethe le dit, il en juge  la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y
vient s'asseoir; il en juge surtout  la vhmence avec laquelle sa soeur
le dtourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir
l'isolement du coeur.

Quatre ans aprs le jour o Cornlie quittait le nom de Goethe, elle
quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre pote
une commotion terrible. Une des plus fortes racines de son existence
tait tranche. C'est lui qui parle ainsi.  la page de ses souvenirs
o il inscrit la date funbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit
ans), on lit ces mots: Jour sombre et dchir; douleur et rves.

MARCEL.

Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amiti de Goethe pour sa
soeur au berceau est plus incomprhensible encore que l'amour du petit
Dante pour Batrice. Un sentiment aussi mal dfini, aussi exalt, est
assurment une des plus curieuses, une des plus maladives varits de
l'amour platonique, et je l'aurais cru tout  fait incompatible avec le
bon sens et la saine raison de Goethe.

DIOTIME.

Dtrompez-vous, Marcel. L'idal platonique, un peu germanis, est au
fond de tous les attachements de Goethe. Et si c'est l une maladie, il
l'apporte en naissant pour n'en gurir jamais. La plupart des amours de
sa jeunesse sont malheureuses; il aime souvent sans espoir. De ses deux
grandes passions, Charlotte et Mme de Stein, la premire ne fut qu'un
renoncement enthousiaste qui put avoir le fianc pour tmoin; pour
confident, l'poux; dont la femme aime put paratre mue; dont la jeune
mre n'hsitait pas  perptuer le souvenir en donnant  son fils le nom
de son amant; que le pote enfin put rendre public dans un rcit qui
agita toute l'Allemagne, sans qu'aucune des trois personnes intresses
en ret, au plus dlicat de l'honneur, la moindre atteinte. Beaucoup
plus tard, pendant les dix annes que Mme de Stein occupe le coeur de
Goethe, leur intimit est de telle nature que les plus proches amis,
Schiller par exemple, la croient entirement platonique, et que lui-mme
un jour, quand il en rappellera le souvenir, ne craindra pas de profaner
la pit des tombeaux en la comparant au lien sacr qui l'unissait  sa
soeur Cornlie.--Que cela tonne votre bon sens franais, Marcel, je le
trouve trs-simple; mais ne perdons pas de vue que nous sommes en
Allemagne, o la rverie, la _Schwaermerei_, se mle et se confond avec
les sentiments les plus rels. Et Goethe, sur ce point comme sur tant
d'autres, tait bien vritablement le plus allemand des Allemands.

LIE.

Mais ces deux figures d'exception  part, il me semble que la galerie
des _femmes de Goethe_, pour me servir de l'expression consacre, n'a que
des portraits vulgaires,  tout le moins bourgeois, et qui ne
supporteraient pas le voisinage de la noble Portinari.

DIOTIME.

Rien de moins bourgeois, selon l'acception franaise du mot,
c'est--dire rien de moins prosaque, que les amours de Goethe pour les
plus petites bourgeoises. Ces fillettes, ces _purgolette_ que Batrice
reproche si firement  Dante, sont, dans leur atmosphre germanique,
exemptes de toute vulgarit. La pure imagination du pote, le trs-jeune
ge de ses _Gretchen_, de ses _Frdrique_, de ses _Catherine_, les
revt de candeur; et c'est presque sans altration qu'il les fera passer
un jour de la ralit dans ses crations les plus idales. Selon Goethe,
la femme est plus vraie que l'homme dans l'amour comme dans la haine, et
c'est pourquoi il la trouve aussi plus potique. Auprs d'elle, il se
sent devenir meilleur; il est plus aisment, plus doucement transport
dans le monde des rves. Mme alors qu'il la rencontre dans un milieu
vici, il l'en abstrait sans effort; la plus suspecte, Gretchen, il
l'aime navement. Jamais Goethe ne sduit, au sens bourgeois du mot,
jamais il ne raille, mme la femme facile. Ignorante, frivole,
trompeuse, elle demeure encore pour lui un tre sacr. Jamais il n'a
parl des femmes autrement qu'avec tendresse et respect. Vous ne
trouverez pas dans toute l'oeuvre de Goethe une seule parole (j'en excepte
ce que dit Mphistophls, le blasphmateur de toutes choses saintes)
que Dante et dsavoue; pas la moindre arrire-pense qui offense le
sentiment religieux de l'amour dont nous avons vu toutes pntres les
divines cantiques.

LIE.

Vous oubliez, ce me semble, les _lgies romaines_, les _pigrammes_ de
Venise, d'autres posies encore en assez grand nombre, et plusieurs
pages de prose o l'expression de l'amour est extrmement vive.

MARCEL.

Sans compter que votre pote platonique finit par pouser sa servante.

DIOTIME.

Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Goethe, mon cher Marcel,
mais sa compagne fidle et dvoue pendant vingt-huit ans. Elle ne fut
point pour lui la Thrse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle,
il l'aima tendrement et l'leva  ses cts avec le plus grand soin.
S'il donna tardivement  son union avec Christiane la sanction lgale,
c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi,
dans un sentiment  la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce
mariage officiel, comme d'une condescendance  l'opinion qui
n'ajouterait rien ni  son bonheur ni  sa scurit. Du reste, le
mariage, pas plus dans la vie de Goethe que dans celle de Dante, n'exerce
d'influence apprciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort  la femme
qui et t, selon l'esprit mme de l'union conjugale, sa _moiti_
vritable. La socit ne parat pas jusqu'ici dispose  suivre le
conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle
n'obit pas  la loi de _slection_ que Darwin croit tre la loi de
nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands
hommes les grandes femmes.

MARCEL.

Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part
une saucisse enrage, loin d'tre une grande femme, n'tait pas mme
une femme mdiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.

DIOTIME.

Christiane a eu le sort de Monna Gemma, de qui les biographes de Dante
font une Xantippe, elle a t jusqu'ici fort maltraite des admirateurs
de Goethe. Mais quelques critiques plus quitables commencent  la
rhabiliter. Il parat certain qu'elle avait l'intelligence vive et le
dsir d'apprendre. Goethe prenait plaisir  l'instruire,  causer avec
elle de choses leves; je n'en voudrais pour tmoignage que cette belle
posie scientifique sur la _mtamorphose des plantes_, ce chef-d'oeuvre
du genre, qu'il lui ddie, et qu'il a compose videmment pour rpondre
aux curiosits intellectuelles de sa matresse. Cependant, je n'en
disconviendrai pas, c'est bien moins l'esprit que la beaut de
Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu'elle lui apparat dans la fleur
de son printemps, elle est, dit-il, riante et rayonnante comme un jeune
Bacchus; et jamais, depuis les temps hellniques, l'ascendant, la magie
de la beaut, n'avaient t sentis et subis comme par notre pote.

MARCEL.

Autrement dit, votre platonique Goethe tait le plus sensuel des hommes.

DIOTIME.

Que voil bien une traduction franaise! mais je ne saurais l'accepter.
Rien de moins sensuel que les ardeurs de Goethe. Il faut bien que j'y
insiste, puisque votre incrdulit s'obstine; les _Manon_, les
_Lisette_, tous les types libertins des amours franaises lui sont
absolument inconnus; jamais les aveux honts d'un Jean-Jacques ne
souilleront les lvres de Goethe. Relisez, pour mieux sentir le
contraste, dans ses lettres crites de Suisse, cette page incomparable
de ses confessions  lui, o il rappelle son motion profonde, quand,
pour la premire fois, il lui est donn de voir la forme humaine dans
toute sa vivante beaut. Comme il reste saisi d'admiration, quel
enthousiasme d'artiste! et comme l'antiquit prsente  son esprit le
prserve de toute pense licencieuse! Cette belle femme qui laisse
tomber ses voiles, ce n'est pas  ses yeux la Suzanne, la Bethsab
biblique, dont les charnels attraits veillent la convoitise, c'est
Minerve devant Pris. Ce bel adolescent, c'est Narcisse au bord des
eaux; c'est Adonis poursuivant dans les forts le sanglier farouche. Et
aussitt le pote rend grces au ciel de la faveur qui lui est accorde
de pouvoir contempler, dans sa plus pure image ici-bas, la perfection de
la beaut divine. On dirait Michel-Ange en extase devant sa _Lda_,
Ingres peignant la _Source_. Nous avons quelque peine  comprendre de
tels sentiments. Nos ides, toujours un peu gauloises, cette verve
moqueuse qui s'panche au _Roman de la Rose_ et qui n'est pas encore
puise, quelques restes aussi des prventions de l'glise en ses
premiers temps, quand elle faillit dcrter un dieu chtif et laid, nous
mettent en dfiance de nos meilleurs instincts et nous disposent mal 
ce culte dsintress des grces physiques qui s'alliait chez Goethe au
sentiment le plus exquis des grces morales.--Mais, bon Dieu, que me
voici encore divaguant! vous devriez m'avertir... J'en tais reste, ce
me semble, aux premiers temps de l'enfance. Revenons-y, et voyons ce
qu'a fait pendant ma longue digression notre petit Goethe.

Il a ouvert ses grands yeux profonds au spectacle de la nature. Il s'est
pntr par tous ses sens de l'atmosphre sociale o il est n. Il a
nourri confusment, mais abondamment, son esprit avide. Sous les yeux
d'un pre plein de gravit, qui veut le prparer,  son exemple, au
savoir et aux devoirs du jurisconsulte, aux cts d'une jeune mre de
dix-huit ans, qui toujours rit, chante et conte, accoutume qu'elle est,
dit Wieland,  avaler le diable sans le regarder, notre pote
adolescent voyait tour  tour dans l'ombre et dans la lumire les
contrastes de la vie. Ds sa premire enfance, comme le petit Dante, il
veut trouver en Dieu la raison de toutes choses. Il y rve sans fin dans
ses promenades solitaires.  sept ans, tout possd qu'il est du besoin
d'adorer, il invente une religion, il s'institue pontife.

VIVIANE.

Comment!

DIOTIME.

Le sentiment religieux de Goethe, si prcoce et si spontan, a paru 
quelques critiques rationalistes tout  fait invraisemblable, et ils
auraient ni l'anecdote qui s'y rapporte et que je vais vous dire, si
Goethe ne l'avait raconte dans ses Mmoires avec un accent de vrit le
plus convaincant du monde. Cette passion pour Dieu, qui pousse le petit
Wolfgang  se faire prtre d'un culte qu'il imagine, n'est ni plus
prcoce d'ailleurs ni plus improbable que sa passion pour sa soeur
Cornlie, dont nous venons de voir les effets tranges; loin de l. La
lecture des histoires saintes dans la Bible du foyer avait familiaris
l'enfant avec l'ide d'un Crateur de qui les hommes s'approchent par
l'offrande et l'adoration. Trois glises, la juive, la catholique, la
rforme, l'infinit des sectes qui divisaient, dans Francfort comme
dans toute l'Allemagne, le protestantisme, et dont on discutait
librement les pratiques diverses, ouvraient au sentiment religieux
toutes sortes de voies, et suscitaient dans chacun la pense d'un
commerce personnel et direct avec Dieu. Wolfgang, aprs y avoir song
longtemps, en vint un jour  l'ide de reprsenter en abrg le mystre
de la cration et d'adorer en son nom le Crateur. Il rassemble sur un
pupitre  musique de forme pyramidale des exemplaires choisis d'une
collection d'histoire naturelle que possdait son pre, en prenant soin
de les ranger dans un ordre agrable aux yeux, selon le rang qu'ils
occupent dans la hirarchie des tres. Au sommet de la pyramide, une
pastille  brler, sa douce lueur, son parfum, vont figurer les prires
de l'me humaine qui montent vers le ciel. Le pupitre en laque rouge 
fleurs d'or est orient selon les rites. Aux premiers rayons du soleil
levant qui vient frapper, sous son miroir ardent, la pastille
symbolique, le jeune prtre, avec recueillement, offre son sacrifice.

VIVIANE.

Quelle ide potique!

DIOTIME.

Le mystre ne manquait pas non plus  cette initiation sacerdotale que
Wolfgang s'tait prpare  lui-mme. La famille et les amis ne voyaient
dans ce riche pupitre, dcor de cristaux et de vgtaux rares, qu'un
ornement du salon; l'enfant seul connaissait et taisait, nous dit-il,
son caractre sacr.

MARCEL.

Voil qui est bizarre, en effet; et votre Goethe ne ressemble gure 
celui que je me figurais.

DIOTIME.

Ce qui, pour moi, donne  cette anecdote un intrt trs-grand, c'est
qu'elle montre dans Goethe enfant ce puissant instinct religieux, cette
ardeur  chercher le lien entre le visible et l'invisible, entre le fini
et l'infini, qui va dominer toute la vie de l'homme.  toutes les
poques de sa carrire, en effet, au plus fort de la dissipation ou
d'une activit qui semble uniquement occupe aux choses terrestres, nous
verrons Goethe revenir  la contemplation des choses divines.  deux ou
trois reprises, il reprendra l'tude des livres saints. Dans son extrme
besoin de croyance, il fera d'inous efforts pour concilier le Dieu de
Mose avec le Dieu de Platon, puis avec le Dieu de Spinosa. Au sortir
d'une phase drgle de sa vie universitaire, aprs une grave maladie,
sous l'influence d'une noble demoiselle amie de sa mre, Suzanne de
Klettenberg, la belle me du roman de Wilhelm Meister, il se laisse
garer  la recherche de l'infini dans les sentiers perdus de
l'illuminisme. Magie, kabbale, astrologie, alchimie, chiromancie,
Paracelse, Van Helmont, Peuschel, le comte de Zinzendorf, plus tard
Cagliostro, Goethe interroge avec anxit toutes ces voix confuses, pour
tcher d'y surprendre quelque lointain cho des demeures clestes.
Press, comme l'Allighieri, d'un fivreux dsir de paix, il est tent de
se faire initier aux socits secrtes, Francs-Maons, Illumins,
Rose-croix, qui enveloppaient alors de leurs rseaux, comme on l'avait
vu en Italie au temps de la _Divine Comdie_, la socit allemande tout
entire. Il est tout prs de s'affilier aux congrgations quitistes des
_saints_ du protestantisme. Dans un ge trs-avanc, en rappelant d'un
coeur mu le souvenir de son anglique amie, c'est ainsi qu'il nomme Mlle
de Klettenberg, il se demandera encore s'il n'tait pas avec ces lus de
la grce dans sa voie vritable, et s'il n'et pas mieux fait d'y
rester.

LIE.

Vous venez de faire allusion  la vie universitaire de Goethe; je croyais
avoir lu que son ducation s'tait faite dans la maison paternelle.

DIOTIME.

Le pre de Goethe fut, en effet, son premier ducateur. Il avait pour son
fils de l'ambition et se flattait de le voir quelque jour se placer,
dans les lettres, au rang des Gellert et des Hagedorn. Comme il tait
d'ailleurs fort instruit et que Wolfgang tait fort studieux, il put le
conduire assez loin. Mais dans l'Allemagne du XVIIIe sicle, comme dans
l'Italie du XIIIe, les universits en plein clat, en grande mulation
et en grande libert, attiraient irrsistiblement la jeunesse. Leipzig,
la _Mater studiorum_ germanique, Ina, Goettingue, Wittenberg, Halle,
Berlin, Koenigsberg, comme Bologne, Salerne, Padoue, Naples, Crmone, se
disputaient la palme des sciences et des lettres. En 1765,  l'ge de
seize ans, Goethe commenait  Leipzig le cours de ses tudes
acadmiques, et se faisait inscrire dans la _nation_ bavaroise (les
tudiants se divisaient alors en _nations_),  la facult de droit. Le
moment tait critique. L'autorit professorale, honore encore en
apparence, avait perdu crdit sur la jeunesse. Entre les curiosits
vives qui s'veillaient dans la gnration nouvelle et les rgles arides
de l'enseignement tabli, il n'y avait plus aucune concordance. Les
mthodes prconises dans la chaire, les formules, les catgories
surannes, qui ne valaient gure mieux que le _Trivium_ et le
_Quadrivium_ des coles italiennes, rebutaient les intelligences o
fermentait dj, comme chez les condisciples de l'Allighieri, la sve
des temps nouveaux. Goethe dplore dans ses _Mmoires_ le dsarroi o
il trouve les esprits, le trouble de sa pauvre cervelle incapable de
concilier le respect des professeurs  longues perruques, la soumission
aux lourdes disciplines d'un Gottschedt, d'un Gellert, avec
l'enthousiasme qu'inspirent les mles accents d'un Klopstock, les
hardiesses gnreuses d'un Lessing, d'un Winckelmann, qui retentissent
au loin. Mais ce que Goethe ne sentait pas alors, ce dont il est pourtant
avec Dante un clatant tmoignage, c'est combien, plus que l'ordre
accoutum, sont favorables  la spontanit cratrice du gnie ce
dsarroi, cet tat chaotique du monde moral (j'emprunte ces
expressions aux _Mmoires_),  ces confins de deux sicles, o les ides
qui finissent et les ides qui commencent se mlent et se pntrent dans
une vague lumire, dont on ne saurait dire si elle est du crpuscule ou
de l'aurore.

VIVIANE.

Voudriez-vous nous dire les causes de cet _tat chaotique_ au temps de
Goethe? J'avoue  cet gard mon ignorance.

DIOTIME.

Il y en avait plusieurs qu'il me serait difficile de vous exposer ici
tout au long, mais que je puis rduire  une seule: les Allemands, avec
tous les instincts des grandes races, ne se sentaient pas une grande
nation.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par l?

DIOTIME.

Rien que de trs-simple. Au temps dont je parle, les Allemands
n'avaient,  bien dire, ni patrie ni art qui leur fussent propres.
Divise, comme l'Italie, en une infinit d'tats, de provinces, de
dialectes et de sectes, expose comme elle  la frquence des invasions
trangres, l'Allemagne, o tout  l'heure nous allons voir apparatre
une glorieuse pliade de gnies nationaux, souffrait dans son orgueil,
dans sa conscience intime, et n'avait pas mme pour se plaindre de
langue nationale.

LIE.

Et la langue du Luther?

DIOTIME.

La langue de Luther, si populaire, si forte et si potique tout
ensemble, tait tombe en dsutude. Un la chantait encore dans les
glises, mais on ne la savait plus ni crire ni parler.

LIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Aprs la guerre de Trente-Ans, o la littrature naissante et les arts
avaient t ensemble submergs dans le dsastre public, les souverains
rendus aux loisirs de la paix, les cours o l'on voulait rappeler les
plaisirs de l'esprit, ne trouvrent point digne d'eux l'idiome que
parlait le peuple. On prtendait se modeler sur les grands airs de
Versailles, et, suivant l'exemple que donnait la diplomatie, on se mit 
parler franais, du moins mal qu'il fut possible, Bientt,  l'imitation
de la noblesse et sous l'influence des savants, thologiens, mdecins,
jurisconsultes, parmi lesquels le latin demeurait seul en usage, la
bourgeoisie ngligea la langue maternelle. Elle s'accoutuma peu  peu 
un parler btard, o se mlaient des constructions, des tours, des
images emprunts  trois idiomes, et qui mritait trop bien les
railleries du grand Frdric, par qui fut achev le discrdit des
lettres allemandes.

LIE.

Et ce discrdit durait encore au temps de Goethe?

DIOTIME.

 la cour de Berlin, on fermait obstinment l'oreille au beau langage de
Wieland, de Klopstock et de Lessing; Gellert lui-mme n'avait pu trouver
grce; et quand Goethe publiait son _Goetz von Berlichingen_, le roi
faisait pleuvoir le sarcasme sur ce qu'il appelait une imitation
dtestable des abominables pices de Shakespeare. Mais la jeunesse
avait pris autrement les choses. Elle acclamait Shakespeare, introduit
par Wieland, comme un gnie vraiment germanique. Elle exaltait ses
beauts plus qu'on ne le faisait alors en Angleterre. La _Messiade_ de
Klopstock avait t pour elle une rvlation. L'hexamtre, si naturel
aux idiomes germaniques, bien mieux que l'alexandrin emprunt,
entranait dans son rhythme les imaginations; les coeurs s'ouvraient sans
effort  l'motion chrtienne qui, dans ce pome solennel, se
substituait, grave et profonde,  la froideur d'un faux classicisme dont
on tait lass. L'enthousiasme de Klopstock pour la belle langue natale
se communiquait. Et ce premier branlement du sentiment national
prparait, sans qu'on pt encore la pressentir, une rvolution complte
des ides allemandes.

LIE.

Klopstock est contemporain de Kant, n'est-il pas vrai?

DIOTIME.

 quelques annes prs. Les derniers chants de la _Messiade_ paraissent
en 1773; Kant publiait, en 1781, la _Critique de la raison pure_. Dans
le seul rapprochement de ces deux noms, les premiers d'une longue srie
qui, pendant plus d'un demi-sicle, par Lessing, Winckelmann, Herder,
Heyne, Jacobi, Fichte, Schelling, Jean-Paul, Schiller, les Humboldt, les
Schlegel, les Grimm, Niebuhr, Creuzer, Wolf, Jean de Mller, Boeckh,
etc., atteindra son point culminant dans Hegel et Goethe, nous pouvons
saisir le caractre et mesurer l'tendue du mouvement allemand. Nous
sommes aux sources vives de ce double courant de religiosit potique et
de critique rationaliste qui rappelle les complexits de la renaissance
dantesque o nous avons vu ensemble saint Thomas et Cavalcanti, Aristote
et Joachim de Flore, et qui va donner au grand sicle du peuple allemand
une part d'influence incalculable dans l'accroissement de l'esprit
moderne.

La muse de Klopstock rveillait d'un long sommeil la conscience
allemande. Presque aussitt, dans un surprenant instinct de sa force,
elle s'insurge contre toutes les oppressions qu'elle a subies depuis
deux sicles. Par la bouche du Vieux de Koenigsberg, c'est ainsi que
Goethe appellera Kant, elle se proclame libre et souveraine; elle
revendique, au-dessus de tous les droits, le droit de la raison pure;
et,  peine ce principe librateur proclam, elle en poursuivra, dans
tous les ordres de la pense, les consquences extrmes. Soudainement,
sur tous les points  la fois, l'Allemagne va vouloir la libert. Elle
la veut dans la religion, dans l'art, dans la science, dans la
philosophie, dans la morale, et si elle ne la peut vouloir encore, elle
va du moins la rver dans la politique.

Comme par enchantement, l'ide du progrs s'empare de tous les esprits.
D'une voix grave et touchante, Lessing enseigne l'_ducation du genre
humain_ par des rvlations successives. En dpit des prjugs, il fait
applaudir au thtre l'galit des religions devant Dieu et devant le
sage. Avec les rveurs du XIIIe sicle, il en appelle de la lettre des
critures  l'esprit de l'_vangile ternel_. Ddaigneux des Genses,
des miracles purils et du vain appareil des cultes tablis, il se sent,
il ose se dire pntr du grand souffle de Spinosa. Non loin de lui, du
haut de la chaire vanglique, le pieux Herder ne craint pas
d'interroger les mythes et l'esprit cach des races. Par del les
variations d'idiomes, de moeurs et d'instincts, il dcouvre, il salue 
son berceau l'humanit. Le premier, il prononce avec vnration ce nom
auguste. Il proclame l'essence, l'origine unique et le salut universel
du genre humain, au nom d'un Dieu d'amour, au nom d'un Christ idal,
qui, sans privilge de race ou de vocation, embrasse dans sa tendresse
infinie l'homme de tous les temps et de tous les peuples.  la mme
heure, Winckelmann, cartant, lui aussi, dans les rgions de l'art, les
superstitions, les idoles, y ramne le culte de la nature immortelle et
le respect de la noble antiquit. Et ces esprits svres, ces
philosophes, ces savants, ces critiques  qui rien n'impose de ce qui
asservit le vulgaire, sont ensemble des enthousiastes, des inspirs, des
aptres bienveillants, qui entranent  leur suite une foule d'adeptes.
Encyclopdique et religieuse, comme la science de Brunetto et de
l'Allighieri, la science du XIXe sicle allemand se propose pour fin le
bonheur et la sagesse des hommes. Elle cherche, dans l'enthousiasme de
son hellnisme renaissant, ce qu'elle appelle l'_ducation humaine des
belles individualits_, et la religion universelle des peuples. Elle
contracte avec la posie une alliance intime. Elle se rapproche des
femmes, qui mettront la douceur et la grce dans une rvolution dont on
a pu dire qu'elle fut un 93 philosophique plus radical que notre 93
politique. Les Mta, les Caroline, les Betty, les Sophie, les Johanna,
s'unissent aux efforts de leurs poux, de leurs frres, de leurs amis.
Elles encouragent, elles rcompensent, elles consolent, elles enseignent
 leur manire. Auprs d'elles, les plus hauts esprits apprennent la
simplicit. On appelle  soi les petits enfants, les humbles. La
sympathie prside aux rapports; les nobles amitis se nouent; tout va
s'purer, s'attendrir. Un dsintressement que j'appellerai fminin,
tant il me semble naturel  notre sexe, Viviane, lvera la morale. On
ddaignera, on ira jusqu' nier la vertu pratique en vue des
rcompenses ou des chtiments ternels. On la voudra suprieure  toute
sanction, et trouvant son bonheur dans la seule conformit aux lois de
la conscience intime.

MARCEL.

Nous voici loin de la morale de Dante, qui tire toute sa force des
tisons de l'enfer et des chansons du paradis.

DIOTIME.

Il y aurait  dire sur ce point, Marcel. Les _magnanimes_ de Florence
que nous avons vus en enfer, les paens au paradis, le fleuve d'oubli au
purgatoire, sont des signes assez notables, pour le temps o vivait
Dante, d'une morale indpendante du dogme.--Mais revenons  nos
Allemands. En ce beau moyen ge, qui s'ouvre avec la seconde moiti du
XVIIIe sicle, le cri d'Ulrich de Hutten: Par la libert  la vrit,
par la vrit  la libert, semble le mot d'ordre de toute une
gnration sincre et gnreuse de coeur et d'esprit. Une confiance
enthousiaste dans la nature la pousse  la recherche de ses plus secrets
mystres. Religions, idiomes, esprit des races et des temps, formations
et rvolutions des peuples, on veut tout pntrer, tout comparer, tout
analyser, mais aussi tout ramener  l'unit d'un idal plus haut dans le
sein d'un Dieu plus grand et plus parfait. On voudrait soulager tous les
maux, redresser toutes les erreurs, reculer toutes les limites, largir
tous les horizons. Le dsir du progrs anime aux aventures de la pense.
Comme au sicle de Dante, d'intrpides voyageurs s'lancent vers les
contres inconnues; ils en rapportent des _Mirabilia_ vridiques, qui
prparent aux Humboldt la gloire du _Cosmos_. Les sciences qui se
rattachent le plus directement  l'amlioration de la vie humaine, la
mdecine, la chirurgie, l'art des accouchements, la physiologie, la
chimie, la pdagogie, sont en honneur. La clbrit des Hufeland, des
Zimmermann, des Lobstein, des Ehrmann, des Soemmerring, des Gall,
rappelle les Saliceto, les Taddeo, les Pierre d'Abano. Je ne sais quel
souffle sibyllin porte partout avec lui la chaleur et le mouvement. Et,
comme pour prter des accents plus beaux  ce renouvellement mystrieux
des mes, le plus religieux de tous les arts et le plus allemand, la
musique, invente des accords sublimes et tels qu'on n'en avait point
encore entendu. Haydn, Gluck, Mozart, Weber, Beethoven qui s'inspirera
de _Faust_, comme Michel-Ange s'est inspir de la _Divine Comdie_,
achveront la perfection d'un cycle incomparable,  qui je voudrais
donner pour pitaphe les trois mots inscrits d'une main pieuse sur le
tombeau de Herder: Lumire, Amour, Vie; _Licht_, _Liebe_, _Leben_.

VIVIANE.

Je vous avoue que je comprends de moins en moins. Comment tant de
lumire, d'amour et de vie produisent-ils dans l'me de Goethe l'_tat
chaotique_?

DIOTIME.

Ce que nous voyons aujourd'hui clairement dans la rvolution accomplie
n'tait en ses commencements, et pour ceux-l mmes qui contribuaient 
la faire, que fermentation obscure. Les peuples, comme les individus, ma
chre Viviane, ne passent d'un ge  un autre qu'en des crises o tout
l'organisme se trouble, et qui ne s'expliquent point  celui qui les
subit. Les premiers symptmes de la crise allemande, avant qu'elle ft
entre dans la priode active dont je viens de vous parler, c'avait t
une langueur extrme, un dgot, une lassitude, qui demeurrent
longtemps, par contraste, dans un grand nombre d'mes, aprs que la
lumire et l'amour eurent fait explosion dans les autres. J'ai anticip
sur les dates afin de vous donner l'ensemble d'une mtamorphose dont le
gnie de Goethe sera, dans son ge viril, l'closion splendide; mais nous
en sommes encore avec lui  sa premire jeunesse,  la phase inquite,
au dsarroi de sa nature ardente et de son esprit incertain qui se
passionne  la fois pour Rousseau et Rabelais, pour Klopstock et
Diderot, pour Shakespeare et Voltaire. L'Allemagne en est alors, avec
Wolfgang, aux vagues mlancolies.

MARCEL.

Ces mlancolies, n'tait-ce pas une mode, une affectation plutt qu'une
ralit?

DIOTIME.

Rien de plus rel et rien qui s'explique mieux. En passant brusquement
de la guerre  la paix, des aventures de la vie des camps  la monotonie
de la vie bourgeoise, la jeunesse allemande s'tait sentie prise
d'ennui. La raction contre la France, lorsqu'elle commena, ne fit
qu'aggraver le mal. En quittant les Franais, on quittait l'esprit de
gaiet. En s'arrachant au disme aimable de Voltaire, au matrialisme
insouciant des d'Holbach, des d'Argens, des La Mettrie, on ne retrouvait
plus les consolations du Christ de Luther. Plus d'une atteinte avait t
porte au Sauveur des hommes; son existence historique tait mise en
doute; on avait ni, non plus seulement l'authenticit, mais la
possibilit de ses miracles. C'tait l pour beaucoup d'esprits un sujet
de grand malaise. Perdre une certitude, quelle qu'elle soit (ft-ce la
certitude de la damnation ternelle), sans pouvoir lui en substituer
aussitt une autre, parat au plus grand nombre un tat insupportable;
et cet tat tait gnral aussi bien dans les lettres que dans la
philosophie. Les oracles franais dserts, la Grce  peine encore
entrevue (d'Homre ou de Sophocle on ne savait avant Herder pas beaucoup
plus que le nom; Winckelmann lui-mme connut trs-mal Phidias), on
s'garait dans les brouillards d'Ossian, sur les landes dsertes, aux
ples clairs de lune. L'Angleterre et son _spleen_ assombrissaient les
imaginations allemandes. Le spectre de Hamlet apparaissait au seuil des
universits. La folie et le suicide faisaient d'affreux ravages.

VIVIANE.

Tout cela semble un peu contradictoire.

DIOTIME.

Nous avons vu des contradictions analogues au temps de Dante, o la
fatigue des choses d'ici-bas inclinait les uns  la contemplation
mystique du ciel, les autres  l'incrdulit,  l'athisme. Ne nous
tonnons donc pas trop du trouble de notre jeune Wolfgang. Pendant le
temps qui s'coule pour lui  Leipzig,  Strasbourg,  Darmstadt, 
Wetzlar, il est en proie, comme la plupart de ses contemporains, mais
avec une puissance de lutte plus intense, aux suggestions opposes de la
foi et du doute, du sentiment et de la raison, qui, du dehors et du
dedans, se disputent sa pauvre cervelle, ou, pour parler plus juste,
son grand gnie. N'oublions pas que ce gnie est le plus vaste et le
plus complexe qui ait paru depuis Dante, le plus incapable par
consquent de se satisfaire, hormis dans l'entire possession de la
vrit, de cette vrit divine et humaine  laquelle, lui aussi, il
lvera un jour un temple immortel.

 ce moment, tout l'attire  la fois, tout le sollicite. Pendant que,
selon l'ordre paternel, il apprend la jurisprudence, pendant qu'il se
prpare  la pratique des affaires telles qu'elles se rglent au saint
empire romain, sa fantaisie s'en va errant et rvant dans le monde
idal. Il passe de longues heures mditatives dans les glises, dans les
muses. Il contemple, il tudie les chefs-d'oeuvre nouvellement
rassembls dans la galerie royale de Dresde, o Winckelmann s'initiait 
l'esprit de l'antiquit. Il recherche, comme le jeune Dante, la
compagnie des potes, des artistes; comme lui, il a ses Guido, ses
Giotto, ses Casella, ses Oderisi. Il s'essaye  peindre,  graver; il
joue de plusieurs instruments de musique, du piano, du violoncelle;
comme un berger de Virgile, il souffle de sa belle lvre adolescente
dans ce qu'on appelait alors la flte douce. Il rime ses premiers
_Lieder_ et se les entend chanter avec dlices. L aussi, dans ces
socits d'artistes, comme dans le cnacle des _saints_ o le conduit
Suzanne de Klettenberg, il entre si avant, avec une si parfaite bonne
foi, qu'il se demande s'il ne ferait pas bien d'y rester toujours, et
qu'il consulte le sort pour savoir s'il est crit l-haut que, toutes
choses quittes, il doit se consacrer  l'art de la peinture.

VIVIANE.

Qu'entendez-vous par consulter le sort?

DIOTIME.

Je l'entends au sens le plus naf. Un jour que Wolfgang s'en allait de
Wetzlar  Coblentz vers une femme aimable qui proccupait alors sa
pense, cheminant par un beau soir d't sur les bords de la Lahn, il
songe  son destin. Il s'inquite de savoir quelle est sa vocation
vritable. Sera-t-il, comme le voudrait son pre, avocat, docteur en
droit? Sera-t-il docteur en mdecine? Ne serait-il pas n, comme le dira
Gall, orateur populaire? Serait-il pote? Il en doute trs-fort; il a
dj bravement jet au feu tout un amas de rimes railles par ses amis
(car les Dante de Majano ne manquent jamais aux Dante Allighieri). Ne
ferait-il pas mieux, suivant l'avis de plusieurs, de tcher de devenir
un bon peintre paysagiste, de s'appliquer  rendre quelques traits de
cette belle et grande nature qu'il chrit, qu'il adore au-dessus de
toutes choses?--Et voici qu'une voix intrieure lui commande
d'interroger le mystre des eaux. De la main gauche, il saisit, non sans
motion, un couteau de poche qu'il porte sur lui; il le lance dans
l'espace. Si, en retombant, le couteau s'abme aux flots de la Lahn,
Goethe sera peintre de paysage; si la lame fatidique reste suspendue au
branchage des saules qui bordent la rive, il quittera la palette et les
pinceaux.

MARCEL.

Et le couteau s'accroche aux branches?

DIOTIME.

Comme tous les oracles, celui-ci reste ambigu. Le couteau disparat dans
l'paisseur de la feuille, et notre jeune superstitieux ne peut savoir
si les rameaux des saules l'ont retenu, ou s'il est emport au courant
du fleuve.

VIVIANE.

Vous nous disiez que Goethe avait eu ses Giotto, ses Casella; qui
sont-ils?

DIOTIME.

Ils n'ont pas les beaux noms sonores des amis de Dante, ma chre
Viviane, ils n'ont pas non plus l'clat de clbrit qui rayonne au
loin. Goethe ne devait rencontrer que plus tard ses gaux, un Schiller,
un Beethoven. Il ne connut de Winckelmann que sa fin tragique. En ce
moment, les hommes distingus qui l'initient aux arts du dessin et  la
musique et qui les lui l'ont comprendre dans leur mutuel rapport, se
nomment OEser, Seekatz, Kayser, Mengs, Breitkopf...

MARCEL.

C'est pour le coup que nous voil bel et bien _entdesqus_! Oh! que
Voltaire avait donc raison de souhaiter aux Allemands plus d'esprit et
moins de consonnes!

VIVIANE.

Et que je te souhaiterais, moi, plus d'-propos et moins de badinage!
Vous disiez, Diotime?...

DIOTIME.

Je vous parlais du plaisir que prenait Goethe  ces compagnies d'artistes
o se mlent des femmes charmantes, qui l'lvent, dit-il, en faisant
mine de le gter, le corrigent de ses rudesses francfortoises, de ses
provincialismes d'accent et d'ajustement. Nanmoins, pas plus que Dante,
les plaisirs du bel esprit ne le dtournent des tudes austres. Pouss
par le dsir de se rendre secourable  ceux qui souffrent (c'est un des
grands traits dominants dans la vie de Goethe), il veut devenir, comme
l'Allighieri, savant en mdecine. Il surmonte les rpugnances de son
organisation dlicate pour suivre les leons de l'amphithtre et la
clinique d'un savant professeur dont il vante la belle mthode
hippocratique. Il parvient, dit-il, et ceci est une expression
caractristique de son gnie,  transformer en notions utiles ses
sensations dsagrables.

LIE.

Voil une admirable parole!

DIOTIME.

C'est la parole que je crois entendre quand je regarde une des plus
belles oeuvres de cet autre grand gnie germanique: la _Leon d'anatomie_
de Rembrandt. Vous rappelez-vous, lie, cette composition o tout l'art
du matre hollandais s'applique prcisment  la noble transformation
dont parle le pote allemand? Quelle merveille que cette ralit
repoussante, un cadavre en dissection, et qui, pourtant, grce  la
magie du pinceau, n'excite en nous d'autre mouvement que celui d'une
vive curiosit scientifique! Comme elle est habilement gradue et
mnage, la lumire qui conduit notre oeil  ces raccourcis horribles, 
ces chairs blmes et verdtres,  ces pieds qui s'appuient, rigides,
contre l'in-folio grand ouvert o l'esprit vit immortel! Quelle
imposante srnit dans le regard du professeur! comme il tient le
scalpel d'une main matresse! Quelles attitudes, quels airs de tte,
quels beaux ajustements se contrastent et s'harmonisent dans le groupe
qui l'entoure et l'coute avec une intelligence avide! Que tout cela est
anim, attrayant, et comme l'artiste a vaincu les terreurs de la mort en
la forant  servir aux dmonstrations de la vie!

MARCEL.

Voil qui est fort ingnieux; mais franchement, je doute un peu que
Rembrandt ait eu ces hautes vises.

DIOTIME.

Qu'importe? Il ne s'agit pas dans les arts de ce que l'artiste a pens;
il s'agit de ce qu'il fait penser et sentir.--Mais o en tions-nous?

VIVIANE.

Aux tudes de Goethe.

DIOTIME.

En diversion de son application scientifique et du travail sdentaire,
Wolfgang, aux heures de loisir, se livrait avec ardeur  tous les
exercices que voulait, dans la Grce antique, l'ducation du gymnase. Il
aimait passionnment l'quitation, l'escrime, la natation, la danse,
tout ce qui donne aux muscles la souplesse, tout ce qui fait couler plus
vif et plus chaud dans les veines un sang gnreux. Le patinage hardi
des Frisons, introduit en Allemagne par Klopstock, jetait Wolfgang en de
vritables transports. Je ne sais rien, dans toute son oeuvre, de plus
potiquement pittoresque que la page o il dcrit ces allgresses du
Nord dans leur cadre de frimas. Il nous fait voir, il dploie sous nos
yeux ces vastes surfaces planes, tincelantes et retentissantes, o, de
leurs pieds ails, pareils aux dieux d'Homre, passent et repassent les
agiles patineurs. On les suit dans leurs volutions rhythmes, on les
entend qui se renvoient l'un  l'autre en se croisant, rapides, dans
l'atmosphre sonore, les strophes du grand lyrique  qui l'on doit ce
joyeux accroissement de vie. Et cet accroissement de vie, Goethe ne
l'entendait pas seulement au sens physiologique; il attribue quelque
part  l'excitation du patinage le rveil de sa fantaisie cratrice,
assoupie sur les bancs de l'cole.

Notre Wolfgang avait bien aussi, peut-tre, quelque autre cause de
faiblesse  l'endroit du patinage. Rien n'y galait, dit-on, sa bonne
grce. Quand _Frau Rath_ en crit  Bettina, elle ne peut se contenir.
Elle a battu des mains, dit-elle, en voyant son Wolfgang paratre et
disparatre sous les arches du pont de Francfort, la chevelure au vent,
l'oeil en feu, la joue empourpre par la bise aigu, sa pelisse cramoisie
aux glands d'or flottant comme un manteau royal sur l'paule du jeune
triomphateur  qui sourit la beaut. Il est beau comme un fils des
dieux, s'crie l'orgueilleuse mre, et jamais on ne verra rien de
semblable!

MARCEL.

Vous allez me trouver bien obstin; mais dans cette beaut, dans cette
joie, dans cette activit incessante du corps et de l'esprit, du code
aux patins, de l'amphithtre  la flte douce, je ne dcouvre toujours
ni place ni prtexte  la mlancolie.

DIOTIME.

La faute en est  moi, Marcel, et  cette srnit finale de la vie de
Goethe contre laquelle je vous mettais en garde tout  l'heure et qui
vient de m'blouir. Je me suis arrte complaisamment  ce qui pouvait
vous faire mieux comprendre le pote olympien, le chantre d'_Iphignie_,
le peintre d'_Hlne_, j'ai oubli l'auteur de _Werther_.

MARCEL.

Et c'est bien l, pour moi, le Goethe inexplicable, ce Werther, fils de
Saint-Preux, frre d'Obermann, de Ren...

DIOTIME.

J'espre vous l'expliquer sans peine. Comme tous les tres bien dous de
force et de jeunesse, Goethe veut le bonheur. Il le veut imprieusement,
imptueusement, pour lui-mme et pour autrui. Il a besoin d'tre bon,
de trouver les autres bons. Vous savez l'allemand, Viviane: _Ich hatte
grosse Lust gut zu sein und die andern gut zu finden_, dira-t-il dans
ses _Mmoires_, avec une candeur charmante. Mais il ne saurait tre ni
bon ni heureux  la faon du vulgaire. Il ne saurait s'attacher aux
apparences; il lui faut en toutes choses la vrit, la dure; et dans le
temps, dans le monde o il vit, tout semble  Goethe incertitude et
mensonge. L'enfant qui,  sept ans, s'instituait prtre, le jeune homme
qui voudrait faire de son existence un monument, une pyramide  la
gloire de Dieu, le chrtien qui voit dans l'vangile la plus pure
rvlation de la vrit divine, et qui clbrera un jour, en des pages
dignes de Dante ou de Poussin, la conscration de la vie humaine par les
sacrements de l'glise, ne trouve dans le Dieu du catchisme et de la
thologie qu'un crateur tyrannique et capricieux qui se repent de son
oeuvre et se venge sur ses enfants. Wolfgang, le pieux Wolfgang, se voit
contraint  quitter l'assemble des fidles et la table sainte parce
qu'il ne saurait rciter d'une lvre sincre la confession de foi
orthodoxe. Et ce qu'il cherche en vain dans l'glise, l'esprit de
charit, de simplicit, de paix, la batitude ici-bas, Goethe ne le
trouve pas davantage dans la socit laque. Sous l'hypocrisie des
bonnes moeurs, il surprend dans l'intimit des familles d'affreux
dsordres, des conflits tragiques, dont sa jeune me est pouvante.
Interroge-t-il la science et l'histoire, aussi bien celle qui se lit aux
vieux auteurs que celle qui se fait sous ses yeux, des iniquits
effroyables lui montrent partout, non la douce Providence qu'il voudrait
bnir, mais l'inexorable Destin. Cherche-t-il un refuge dans la nature,
s'enfonce-t-il aux solitudes alpestres, il s'y sent envelopp d'une
muette terreur. Demande-t-il au coeur d'une femme le dernier mot de la
vie, ce sont des larmes encore qui lui rpondent. Et quand, lui aussi,
il voudrait pleurer, pleurer ses esprances vanouies, ses erreurs, ses
garements, le rire de ses amis sceptiques, le sarcasme des athes, le
consternent et tarissent en lui la source des bienfaisants repentirs.
Alors le gnie de Goethe s'obscurcit, son me cde  la tristesse, il
devient comme Dante sombre, taciturne, hypocondre, c'tait le mot du
XVIIIe sicle pour caractriser le dgot de l'existence. Sa robuste
constitution s'altre, son coeur entre en angoisse; il ne comprend plus
rien  la vie. Il passe et repasse en esprit par tous les sentiers du
labyrinthe. Il n'y voit qu'une issue, la mort. Il s'abandonne 
l'attrait funbre du suicide.

VIVIANE.

N'est-ce pas  la suite d'un dsespoir d'amour que Goethe a tent de se
tuer?

DIOTIME.

On a beaucoup trop dit que le mariage de Charlotte Buff avec Kestner
avait jet Goethe, passionnment pris de la jeune fille, au dsespoir et
 l'impit du suicide. Les souffrances de notre pote provenaient de
causes multiples et qui agissaient non sur lui seul, mais sur sa
gnration tout entire.

La mort volontaire tait  cette poque trs en honneur dans la jeunesse
allemande. On la considrait, ainsi qu'au temps de Dante (vous vous
rappelez Caton devenu presque un saint), comme un acte de vertu, de
libert suprme; et ce serait se tromper trangement que d'attribuer 
l'influence de Goethe et de son _Werther_ l'pidmie de suicide qui
svissait alors sur toute l'Allemagne.

LIE.

Mais lui-mme, que pensait-il du suicide?

DIOTIME.

Il en parle avec tristesse et rserve. Il ne saurait qu'en dire,
crit-il. Il le compare  un naufrage,  une maladie mystrieuse. Il y
voudrait la compassion, non la condamnation des moralistes. Il proteste
contre l'imitation de son hros, et lui met dans la bouche des vers
pleins de sagesse o, s'adressant au lecteur, il lui dfend de le
suivre:

     Sey ein Mann, und folge mir nicht nach.

Quoi qu'il en soit, pendant quelque temps, Wolfgang repat son esprit de
projets de suicide. Chaque soir il place sous son chevet un poignard;
dans les tnbres de la nuit, il en essaye  son coeur la pointe acre.
Cependant, sa nature srieuse ne saurait se laisser distraire longtemps
 ce jeu avec les noirs fantmes. Wolfgang s'indigne, il se prend en
piti, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a peur de franchir le seuil du
monde inconnu. Un matin il va remettre le poignard dans la collection
d'armes o il l'a pris, et c'en est fait pour lui dsormais de ces
lugubres simagres. Mais, ds qu'il est rentr en lui-mme, et guri
de son extravagance, Goethe veut aussitt (c'est l'invincible penchant de
son esprit actif et gnreux) essayer d'en gurir les autres. Il lui
faut pour cela tudier les causes du mal. Pour s'y mieux appliquer, il
s'isole, se renferme, s'analyse; il se confesse enfin; il crit les
_Souffrances du jeune Werther_.

LIE.

Vous nous avez dit que le _Werther_ de Goethe tait  son _Faust_ ce que
la _Vita Nuova_ est  la _Divine Comdie_?

DIOTIME.

_Werther_, comme la _Vita Nuova_, est une sorte de confession
fragmentaire qui prcde et prpare la confession gnrale de nos deux
potes. Werther ou Goethe, ce qui est tout un, en voyant la femme qu'il
aime se donner  un autre, Dante, en apprenant la mort de Batrice, sont
frapps d'un tonnement douloureux. Ils se sentent tout  coup seuls et
comme perdus dans la vie. Ils tombent dans l'accablement. Mais bientt,
presss qu'ils sont tous deux par le secret aiguillon du gnie, ils se
relvent. Dans ce que Dante appelle le combat des penses diverses, _la
battaglia delli diversi pensieri_, qui se livre au plus profond de leur
me, ils sont illumins soudain d'un clair de la grce potique. Ils
entendent en eus la voix inspire qui veut clbrer le Dieu plus fort.
Comme ces excellents dont parle Goethe, ils sont sollicits du dsir de
l'immortalit. En mme temps que la _Vita Nuova_ et _Werther_, Dante et
Goethe conoivent la premire pense de la _Divine Comdie_ et de
_Faust_. Tous deux, retirs dans la solitude, d'une me trop mue, d'une
main encore mal assure, ils prludent par de mlancoliques arpges, par
les accords briss d'un lyrisme juvnile,  l'hroque symphonie o
s'exprimera un jour, dans toute son imposante grandeur, pacifie et
transfigure, la douleur qui les a fait potes.

Les suites de cette premire confession publique sont pour Goethe comme
pour Dante, tout  la fois le soulagement du coeur qui s'est panch et
l'exaltation du talent qui s'est fait connatre. Comme  Dante, la
faveur des princes vient  Goethe avec la renomme. L'auteur de _Werther_
trouve  Weimar ses Scaligeri, ses Polentani. Le prince hrditaire de
Saxe-Weimar, Charles-Auguste, s'prend pour lui d'une affection vive; il
l'attache  sa personne et bientt  son gouvernement par les charges,
par les honneurs dont il le comble, plus encore par le pouvoir qu'il lui
donne de faire le bien.

LIE.

J'ai lu dans plusieurs ouvrages allemands d'amres censures de ce sjour
de Goethe  Weimar. On reproche  l'auteur de _Werther_ d'y avoir perdu
tout son temps; de s'tre abaiss, pour divertir les princes et les
princesses, aux fonctions subalternes d'un pote de cour; pis que cela,
de s'tre jet avec son grand-duc dans toutes sortes d'excentricits, de
dsordres, de scandales... Voil qui ne ressemble gure  Dante.

DIOTIME.

Les courtisans de Cane della Scala trouvaient aussi fort  redire 
Dante, mon cher lie. On lui reprochait ses caprices, son humeur
hautaine, l'ambition des ambassades et du triomphe potique. Le
vulgaire, et surtout le vulgaire dsoeuvr des cours, est tout  fait
intraitable  l'endroit du gnie; il prtend qu'il soit parfait, et
parfait  sa mode; il le veut docile comme un enfant, modeste comme une
jeune fille, rgulier comme une horloge, prvenant et amusant  toute
heure. Soyons moins exigeants; faisons pour Goethe ce qu'il a si bien
fait toujours pour autrui; tchons de le bien comprendre et n'essayons
pas de le mesurer  la mesure commune.

 l'heure o j'en suis de mon rcit, lorsque Goethe parat  Weimar,
immdiatement aprs la publication de _Werther_ et de _Goetz von
Berlichingen_, c'est--dire dans tout l'clat d'un succs inou et du
plus brillant dbut qu'on et jamais vu dans les lettres (c'tait au
commencement de l'anne 1775), il n'a pas encore vingt-six ans. La
fivre intense qui l'a exaspr jusqu'au suicide est calme; mais le
trouble o l'ont mis les doutes religieux, les amours brises, le
mysticisme, la pratique des sciences licites et illicites, dure
encore. Comme Dante, le jeune Wolfgang a vu de prs bien des choses
incertaines et bien des choses terribles, _molte cose dubitose e molte
cose paventose_. La fin de son _Werther_, de ce Faust bauch et non
sauv, est un dnoment provisoire, emprunt  la ralit extrieure et
accidentelle; il lui faut maintenant en tirer un autre pour lui-mme de
la vrit intime des choses et de sa propre nature. Quand notre pote
arrive  Weimar, il vient de s'arracher  l'ivresse de la mort, mais il
ne sait o porter ses pas chancelants. Philosophie, jurisprudence et
mdecine, thologie aussi, hlas! il a tout interrog. Comme Faust, il
a consult les astres, voqu les esprits; il a tent de consoler, de
soulager les maux de ses semblables, mais en vain. La solitude, la
contemplation, le travail, la bienfaisance mme, ne lui ont rien appris.
Il sait qu'il ne peut rien savoir; il dsespre de lui-mme et de
Dieu. Alors, comme son hros, Goethe va se jeter au tumulte des
sensations; il va boire  la coupe du plaisir l'ivresse de la vie.
L'amiti d'un jeune souverain, le plus libre esprit du monde et le plus
charmant, offre  Wolfgang de royales occasions de s'tourdir, il les
saisit. Tous deux insparables dsormais, le prince et le pote, ils
s'excitent mutuellement, ils rivalisent d'inventions bruyantes et
surprenantes. Cavalcades et mascarades, comdies et feries, ballets,
festins, musique, fillettes et dames galantes, nuit et jour on mne 
Weimar un train du diable, qui m'a bien quelque faux air de cet
_enfer_ picurien de Florence o Dante, avec son ami Forse, prenait de
si joyeux bats. Cependant la noblesse de cour murmure en voyant un
homme de peu, un artiste, donner le ton des plaisirs. Les amis rigides,
un Herder, un Klopstock, s'indignent...

LIE.

Mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de quoi? Je ne comprends gure,
je l'avoue, ce que j'ai lu  ce sujet; je ne saurais me figurer Goethe
ordonnateur des ftes  la cour de Weimar, impresario, compositeur de
ballets, fabricant d'pithalames. Quel contraste avec la grandeur de
Dante!

DIOTIME.

 la distance o nous sommes de Dante, mon cher lie, tout le dtail de
sa vie nous chappe. Nous la voyons par masses, dans une lumire vague,
un peu triste, ainsi que l'on voit  Rome, par une belle nuit, claires
des rayons de la lune, les majestueuses ruines du Colise. Pour Goethe,
c'est tout le contraire. Autour de lui le dtail se multiplie.
Cependant, mme dans ce dtail, pour peu que l'on y cherche la ligne
essentielle, on retrouve la grandeur.

Ds sa premire apparition  Weimar, Goethe y produit un effet de
fascination tout  fait extraordinaire. Un cri de surprise s'chappe de
toutes les lvres, tant la beaut, le gnie, la bont, clatent dans sa
personne. Sa haute et noble stature, sa dmarche, son port, son front
superbe o se dessine firement l'arc de ses noirs sourcils, son nez
aquilin, sa chevelure d'bne, son grand oeil italien qui flamboie,
imposent  qui l'approchent admiration et respect. Une pareille
alliance de la beaut physique et de la beaut intellectuelle ne s'tait
encore vue chez aucun homme, dit Hufeland. Ce qui me frappe dans le
portrait que tracent du jeune Goethe ses contemporains, c'est la
sensation de lumire qui domine tout. Mon me est pleine de lui comme
la rose des rayons du soleil levant, crit Wieland. Pour d'autres,
Goethe est le noble et brillant acier qui, de toutes pierres brutes,
fait jaillir l'tincelle; il est l'toile, la flamme, l'Apollon radieux
devant qui l'on voudrait se prosterner. Et lui, dans ce premier
blouissement de la gloire, dans le tourbillon des plaisirs, croyez-vous
qu'il va s'oublier? Loin de l. Dans notre _Werther_ ressuscit fermente
puissamment dj le second Faust. Pendant qu'il semble se perdre  la
vanit des choses, je le vois se reprendre aux grandes attaches de
l'esprit et du coeur, se recueillir, s'exalter pour une femme fire et
dlicate qui met au plus haut prix son amour.

MARCEL.

Quelque dixime Batrice?

DIOTIME.

Quelle que soit la diffrence des noms, des personnes ou des relations,
Mme de Stein inspire  Goethe une passion aussi noble en son principe et
en ses effets que l'amour de Dante pour Batrice. Pour se rendre moins
indigne d'elle, Goethe, docile comme l'Allighieri aux reproches de son
exigeante amie, matrise jusqu' la passion qu'elle lui inspire; il
ouvre son coeur aux ambitions hautes. Du milieu des plaisirs, il incline
son jeune souverain au dsir du bien public; il s'applique  la bonne
administration des affaires,  l'conomie des finances, au redressement
des abus. Sans systme et par la simple impulsion de son grand coeur,
Goethe se proccupe incessamment d'amliorer le sort des classes
laborieuses. Il lutte avec la fatalit de la misre comme Jacob avec
l'ange invisible. Et tout le bien qu'il entreprend et qu'il ralise,
toute l'activit qu'il dploie, ne suffisent pas encore  remplir son
existence. Au sein des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsde;
auprs de la femme qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il
s'appelle Lgion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre paisse
des forts; il gravit les cimes dsertes; il descend dans la nuit des
mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la valle de la Magra,
Goethe demande aux silences d'_Ilmenau_ la paix. Mais quelque chose
d'indfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il a le
mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en lui:
Dahin, Dahin! il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il faut
qu'il voie, il faut qu'il possde l'Italie, ou bien il est perdu.

MARCEL.

Et d'o lui vient tout  coup ce mortel caprice?

DIOTIME.

Le dsir de l'Italie tait en quelque sorte inn chez Goethe. C'tait
comme une voix du sang, une transmission paternelle. Le conseiller
Jean-Gaspard, que nous avons vu si sombre et qui meurt vers ce temps
d'hypocondrie, nourrissait en son coeur le souvenir ineffaable et le
regret d'un sjour qu'il avait fait en sa jeunesse dans la patrie de
Virgile et du Tasse. Il avait crit de son voyage une relation qu'il
aimait  lire et  relire en famille, ne manquant jamais en finissant de
prononcer cet axiome: Aux yeux de qui a vu l'Italie, rien ne saurait
plus dsormais plaire en ce monde. Aussi exigeait-il que sa femme et
ses enfants parlassent l'italien, et se faisait-il habituellement
chanter au piano des mlodies italiennes. Aussi sa maison du
_Hirschgraben_ tait-elle dcore  tous les tages d'estampes de
moulages, de dessins et de terres cuites rapports de Florence et de
Rome. Ds sa petite enfance, le Colise, le chteau Saint-Ange, la
coupole de Saint-Pierre, taient pour Wolfgang des objets familiers
autant que le _Roemer_ et l'glise de Saint-Barthlemy. Plus tard, les
songes de l'adolescent se peuplaient de fantmes italiens; plus tard
encore, chez l'homme fait, chez l'artiste, la persuasion que son idal
potique tait en Italie ne fut que le dveloppement des premires
impressions et des premiers enseignements de la maison paternelle.

Lire Tacite dans Rome, c'est le voeu viril par lequel s'exprime chez
Goethe la _Sehnsucht_ de l'Italie. Respirer le parfum des myrtes et des
orangers, c'tait  ses moments de langueur le soupir de sa jeunesse.
Parfois mme l'apptit des figues s'veille  sa lvre de barbare, et
son impatience s'en irrite  ce point qu'il n'y saurait plus tenir. Il
part prcipitamment, presque secrtement.

Et son instinct tait si vrai qu'aussitt les Alpes franchies, il se
sent apais. Au premier souffle qui vient  sa poitrine des rives
virgiliennes du _Benaco_.

     Fluetibus et fremitu assurgens Benace marino.

aux premiers chos du Tasse sur la lagune, il verse des pleurs de joie.
 Naples,  Palerme, il entre en possession d'une intensit de vie dont
il ne s'tait form jusque-l aucune ide. Dans Rome, enfin, dans _sa_
Rome, comme il ose le dire en amant passionn, son gnie s'panouit en
pleine lumire. Il se sent libre, heureux. Comme l'Allighieri, il a
atteint les hauts sommets de la contemplation. Il renat  une vie
nouvelle; il est sauv.

Aprs deux annes de l'existence  la fois la plus active et la plus
paisible, la plus conforme  sa nature, dans le pays de ses
prdilections, Goethe rentre en Allemagne. Il est matre de lui-mme, de
ses passions, de son art. La grande priode gnreuse de sa vie va
s'ouvrir. Son immense renomme, qui vient de s'accrotre encore par la
publication de deux chefs-d'oeuvre. _Iphignie_ et _Tasso_, l'ascendant
qu'il exerce sur un prince libral et qui le met  mme de protger, de
rcompenser magnifiquement le mrite, cette admirable conscience du
devoir social qui le pousse  rpandre au dehors les trsors de savoir
qu'il s'est acquis par la puissance d'une volont infatigable, le font
agissant et bienfaisant comme il a t donn de l'tre  peu d'hommes
privilgis. Il prend une part active au mouvement des affaires et de
l'opinion. galement puissant  consoler et  ravir _gleich mchtig zu
trsten und zu entzcken_, dira Wieland, il noue des relations dans
tous les pays, dans toutes les classes; il veut tout voir, tout savoir;
il entre dans toutes les controverses, il anime toutes les questions, il
y jette la lumire. Par le rayonnement d'une chaleureuse sympathie, il
attire, il groupe dans une action commune les plus belles intelligences.
Il s'attache profondment  la plus belle entre toutes,  la seule qui
aurait pu lui porter ombrage: il aime jusqu' la fin, il honore, il
encourage, il fait admirer Schiller. Avec lui et pour lui, pour ce rival
prfr de la foule, il dirige un thtre national. Il institue des
muses, des bibliothques, des coles, des jardins botaniques; il
organise des congrs, des expositions d'oeuvres d'art; il btit des
observatoires. Pressentant avant tout le monde l'importance de la chimie
moderne qui va changer, dit-il, les conditions de la vie industrielle,
il ouvre de vastes laboratoires o il s'applique aux expriences des
Lavoisier, des Berthollet, des Berzlius. Et pendant qu'il s'occupe sans
relche  l'avancement et  la propagation de la science, 
l'encouragement des arts, au bien public, Goethe continue, comme s'il
n'avait d'autre souci, l'oeuvre de sa propre culture. Il revient
incessamment aux grandes sources primitives de la posie hbraque et
hellnique,  l'Orient des aryens. Il se plonge  la fois dans
Shakespeare, dans Spinosa, dans Linn. Il allie  l'tude l'observation,
les essais et les expriences. Il interroge tous les grands esprits.
Anatomie, ostologie, compares, optique, mtorologie, botanique,
morphologie, physiologie, chimie, magntisme, lectricit, cranioscopie,
physiognomonie, rien ne lui chappe: tout, hormis la mathmatique, 
laquelle son gnie rpugne invinciblement, devient pour lui occasion de
progrs, d'activit  la fois spculative et positive. Il accomplit
enfin en lui-mme cette union intime de la philosophie et de la posie
que nous avons admire chez Dante. tudiant  la fois, comme
l'Allighieri, toutes les branches du savoir humain, observant tous les
phnomnes de la nature qui, pour lui, est le pome sacr, pratiquant
tous les arts, et revenant toujours aux grands problmes de la destine
humaine, Goethe s'avance, comme le Florentin, des tnbres au crpuscule,
du crpuscule  la lumire, le regard attach sur les lueurs naissantes,
anim et bloui par la clart suprme, qui justifie ses efforts et
ralise tous ses dsirs.--Je cite, lie, les propres paroles de Goethe,
afin de mieux marquer l'analogie des conceptions et des images dans le
gnie de nos deux potes.

LIE.

Elles paraissent ici trs-videntes, en effet.

DIOTIME.

Tout en achevant ses compositions magistrales, _Wilhelm Meister_, les
_Affinits lectives, Faust_, tout en crivant les _Mmoires_ et en
surveillant la publication de ses OEuvres, Goethe recueille ses
observations scientifiques; il les relie et les systmatise. Le premier
il proclame le grand principe qui va dsormais prsider  tous les
progrs.

LIE.

L'ide de la mtamorphose?

DIOTIME.

L'ide de la plante primordiale et typique, dont il a pu dire avec
candeur que la nature la lui envierait; ou, pour parler avec Geoffroy
Saint-Hilaire, l'ide de l'unit de composition organique, dont les
savants franais lui attribuent tout l'honneur.

LIE.

Je vois le nom de Goethe cit trs-frquemment, en effet, dans les
ouvrages de science.

DIOTIME.

Les savants ne prononcent son nom qu'avec reconnaissance et respect,
car, outre ces deux grands principes de l'unit et de la mtamorphose,
on doit encore  Goethe plusieurs observations trs-importantes. Dou
comme Dante d'un vif instinct des transformations de la vie, attentif 
cette puissance de mtamorphose dont il admirait dans un des plus beaux
chants de l'Enfer une peinture merveilleuse, Goethe observe, comme
l'auteur des cantiques, des phnomnes qui n'ont point t observs
avant lui. C'est lui qui dcouvre dans la structure de l'homme l'os
intermaxillaire que nieront encore, longtemps aprs, des savants de
profession, tels que Camper et Blumenbach; c'est  lui que l'on rapporte
les plus curieuses observations sur la double tendance spirale et
verticale qui dtermine la vie des vgtaux. Chez le grand Allemand
comme chez le grand Italien, le gnie de la spculation intuitive
s'allie  l'esprit d'observation le plus rigoureux. Goethe porte en lui,
il conoit sans effort l'ide d'ordre et de beaut dans l'univers; ses
plus humbles, ses plus obscures parties, comme ses plus splendides
infinits, il les voit, il les pressent  leur place et dans leur
mutuelle attraction. Esprit ou matire, idal ou ralit, force ou
forme, accident ou loi, tout lui apparat distinct, mais profondment
uni dans le sein de Dieu. Et son Dieu, comme celui de l'Allighieri, est
le premier, le tout-puissant amour, _der Altliebende_. La science de
Goethe a les palpitations de la vie; sa raison a les ravissements de
l'enthousiasme; et c'est pourquoi il treint la vrit d'une si forte
treinte. Et c'est pourquoi, rien qu'en le voyant, on reconnat en lui
une harmonie si parfaite, qu'un Herder, un Napolon, s'crieront
spontanment, comme frapps d'un mme clair: _Voil un homme_!

LIE.

Assurment une telle parole, une louange  la fois si simple et si
profonde, dans de telles bouches, si elle tait mrite, ferait mieux
que tout le reste comprendre votre rapprochement entre Goethe et Dante,
car on peut bien dire que jamais pote ne fut, plus que l'Allighieri, un
homme vritable. Mais c'est ici prcisment que je sens, pour ma part,
la diffrence essentielle; car enfin, l'homme vritable, ce n'est pas
seulement celui qui est  la fois, comme Goethe, un savant, un
philosophe, un artiste; l'homme vritable, c'est aussi, c'est avant
tout, dans mes ides bretonnes, le patriote, le soldat, le citoyen.
C'est Dante  la bataille de Campaldino, dans les conseils de la
rpublique; c'est l'exil indomptable qui monte firement l'escalier
d'autrui; c'est le tribun qui harangue princes et peuples et les convie
 la libert.

Or, dans toute la longue vie de votre Goethe, il n'y a pas un jour pour
la patrie, il n'y a pas un voeu pour la libert. Il se dtourne de la
rvolution franaise qui troublerait, s'il y regardait, ses tudes de
naturaliste. Pendant la campagne de France, o il suit par biensance de
cour son souverain, il s'absorbe dans ses rveries contemplatives. 
Verdun, il observe un phnomne d'optique; au sige de Mayence, il
tablit tranquillement sa thorie des couleurs. Je ne parle pas de
l'incroyable proccupation qui lui fait appliquer  la querelle de
Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire les nouvelles qu'on lui apporte du
combat des trois journes dans les rues de Paris. Enfin rien, absolument
rien, chez cet homme si attentif  la mtamorphose des plantes et aux
rvolutions du globe, o se trahisse le moindre intrt pour le grand
soulvement politique qui va remuer de fond en comble toutes les couches
de la vie sociale.

DIOTIME.

Vous touchez ici, en effet, mon cher lie,  une diffrence sensible
entre nos deux potes; mais c'est diffrence d'origines, beaucoup plus
que diffrence de personnes. Dante, ne l'oublions pas, appartient  la
plus grande race politique des temps anciens et modernes. Il est issu de
ce peuple romain qui se sentait n pour dominer le monde. Avec son sang
coule dans ses veines l'ambition, l'instinct imprieux des destines
latines, le sentiment de l'tat, l'idal de l'unit, de la force et du
droit. Il est tout pntr de ce vertueux orgueil de la patrie qui va se
perptuer aprs lui, de grand homme en grand homme, dans l'Italie
subjugue, humilie, divise, pour clater de nos jours avec une
incroyable puissance, et triompher demain, plaise  Dieu,  la face du
ciel, sur les hauteurs antiques et toujours vivantes du Capitole.

Tout au contraire, Wolfgang Goethe nat chez un peuple  qui la notion de
l'tat semble trangre. Cette grande _chose publique_ qui impose au
Romain le sacrifice de tout autre devoir, de tout bonheur intime,
l'Allemand ne la trouva nulle part dans son pass. Indpendant et libre,
hardi et fier dans les domaines de la pense pure, il redevient timide
et gauche, il demeure comme empch ds qu'il veut s'essayer  la
pratique du bien commun; il trbuche, il chancelle, ds qu'il sort de sa
maison pour descendre sur la place publique.

Il y a donc dans la race et dans la tradition de nos deux potes une
premire inclination oppose, cela n'est pas niable; mais il ne faudrait
rien exagrer. Goethe, en politique, comme en toutes choses, avait un
idal, et un idal trs-haut.

LIE.

Si haut apparemment qu'il ne pouvait esprer de le voir raliser, et
c'est pourquoi il n'y songeait pas.

DIOTIME.

L'idal de Goethe, tel que nous allons le voir dans son pome, le dernier
mot de la sagesse humaine dans la bouche de Faust mourant, la plus
haute flicit o l'homme puisse atteindre, ressemble trait pour trait,
mon cher lie,  l'idal de Dante. Monarchie ou rpublique, c'est la
conception, exprime dans un vers de _Faust_, du peuple libre sur le
sol libre, conqurant chaque jour, mritant par le travail, par la
lutte, par la conspiration de toutes les forces, par l'association de
toutes les volonts, son droit  l'existence et son droit au bonheur.

MARCEL.

C'est un peu vague.

DIOTIME.

Pas plus vague que l'idal de l'Allighieri, sur lequel on a disput
pendant plusieurs sicles. Avec l'auteur du _de Monarchia_, Goethe
considrait l'unit, l'ordre et la paix comme les signes par excellence
du bon gouvernement. Il croyait, comme lui, que la libert ne se trouve
que dans l'obissance  la loi. Avec Dante, il croyait aux grands rois
_paciers_ et _justiciers_. De mme que l'Allighieri attendait de la
venue de l'empereur Henri VII l'apaisement des troubles civils, ainsi
Goethe, dans sa jeunesse, esprait du grand Frdric qu'il rduirait les
superbes et soutiendrait la force propre de l'Allemagne. Mais Goethe
croyait galement  la puissance des instincts populaires. Il admirait
les vertus humbles et patientes des classes laborieuses, qu'il
dclarait, dans leur injuste abaissement, les plus hautes aux yeux de
Dieu. Il reconnaissait aux malheureux le pouvoir de bnir, auquel
l'homme heureux ne sait comment atteindre.

VIVIANE.

Quelle expression touchante et quelle grande pense!

DIOTIME.

Et qui, celle-l, vient assurment du coeur, car jamais l'esprit  lui
tout seul n'et senti et proclam ainsi le droit divin du malheur.

LIE.

Mais cette pense trs-touchante, je n'en disconviens pas, ne nous dit
aucunement la part que Goethe rservait au peuple dans son idal
politique.

DIOTIME.

Goethe n'a jamais rdig de projet de constitution, mon cher lie. Mais
il avait coutume de dire que, si une trs-petite lite dans la socit y
reprsente la raison, le peuple y reprsente le sentiment, la passion,
que l'homme d'tat ne doit jamais ngliger. Lorsqu'il s'essaie  l'art
de gouverner, il se propose pour but principal de donner aux classes
infrieures le sentiment d'une noble existence. Rappelez-vous, lie,
cet admirable pome d'_Hermann et Dorothe_, o Goethe chante d'une voix
homrique les grandeurs de la vie populaire. Relisez, quand vous serez
de loisir, le roman de _Wilhelm Meister_. Vous serez surpris d'y voir
sur le proltariat, sur la proprit, sur le rle social des femmes, sur
les vocations naturelles, sur la rtribution du travail et la
rpartition des richesses, sur l'unit future du genre humain, sur la
culture en commun du globe, sur les destines grandioses de l'Amrique
rpublicaine et de la dmocratie chrtienne, sur le pouvoir de
l'association et de la colonisation, des choses dont la hardiesse n'a
pas t dpasse par nos plus hardis rformateurs.

Dans ce curieux roman, Goethe ramne les phases successives du progrs
moral et social aux trois degrs de l'initiation ouvrire:
l'apprentissage, le compagnonnage et la matrise. Il y cherche, il y
exprime avec amour la posie des plus humbles professions, des plus
petits trafics. Il rapproche l'industrie de l'art, l'utile du beau.
Enfin, si je ne me trompe, vous trouverez dans _Wilhelm Meister_, dans
la dernire partie surtout, un Goethe  qui vous n'avez pas donn, je
crois, suffisamment d'attention, un Goethe prcurseur et prophte, comme
l'Allighieri, d'une patrie, d'une socit, d'une civilisation nouvelle,
organisateur du bon tat; voilant, comme l'auteur des cantiques, sous le
symbole, une reprsentation pythagoricienne de l'ordre social intimement
uni  l'ordre universel dans les conseils de Dieu.

LIE.

Mais enfin, j'en reviens toujours l, Goethe ne prend aucune part au
mouvement politique.

DIOTIME.

Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mmoires, Goethe,
charg par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques,
s'applique, comme il s'est appliqu  tous les arts, au grand art de
l'homme d'tat. Il lit avec motion nos cahiers de 89: il aurait voulu
en raliser la pense. Il parle avec le srieux candide qu'il apporte en
toutes choses de la grande tche qui lui est impose. Il en remplit,
dit-il, ses veilles et ses rves, il y sacrifie ses plus chres
occupations: il interrompt ses tudes, ses travaux, parce que son devoir
(son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier  ce moment son
oeuvre potique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en
l'accomplissant dignement qu'il voudrait se rendre l'gal des plus
grands hommes. Mais il est vrai de dire aussi que les esprances
prochaines de Goethe sont bientt dissipes. Les horreurs de la guerre
dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une
poque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des gnrations
entires seront sacrifies  la rvolution immense qui, selon lui, va
changer les destines, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors,
comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en
histoire comme en gologie); comme il sent douloureusement le malheur
d'appartenir  une nation faible, incapable de cohsion, impuissante en
politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites
constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des
petits souverains de la Confdration germanique; comme il ne croit en
dfinitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrs par la science et la
persuasion, et non par les improvisations hasardes ou la contrainte,
Goethe se met  l'cart. Il se retire des factions. Il se fait  lui
seul, comme Dante (qui parat bien, lui aussi,  un certain jour, avoir
dsespr de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion o tout
allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral,
dit-il, mais le plus misrable dans son organisation politique, il
rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphre de l'art, o son autorit
s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter,  sa manire, l'unit
allemande. Il forme le plan d'un grand congrs gnral qui sera, dans
l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et
s'il n'y russit pas, il en rpand du moins dans les esprits l'ide qui
y germera plus tard. Une voix intime dit au pote qu'il importe assez
peu  l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphltaire ou
un harangueur de plus, mais que, en lui lguant un Goethe, il aura fait
pour la patrie future tout ce qui lui est command par Dieu et par son
gnie.

Et qui oserait l'en blmer? Qui oserait accuser d'indiffrence
patriotique celui dont on a pu dire:

_L'Allemagne s'est sentie grande tant que Goethe a vcu?_

LIE.

Vous idalisez, vous me feriez presque aimer le sage gosme du grand
artiste; mais comment l'galer  l'hrosme du grand citoyen, et que les
effets en sont moins vivants dans les coeurs! L'Allemagne, sans doute,
admire, elle adore son Goethe; mais qu'il y a loin du culte un peu
abstrait qu'elle lui rend au frmissement d'amour de toute cette jeune
Italie qui portait nagure aux combats pour la libert les couleurs de
Batrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les
durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

DIOTIME.

J'en tombe d'accord avec vous, lie, avec cette seule rserve, que je
n'oppose pas ici l'gosme d'un caractre si l'hrosme d'un autre,
mais, comme je vous le disais tout  l'heure, le gnie et la tradition
des deux peuples qui se personnifient dans nos deux potes. Et tenez,
mme dans cette retraite studieuse, dans cette solitude amie que vous
seriez tent de reprocher  Goethe, dans ce calme o sa verte vieillesse
poursuit sans dissipation l'oeuvre, patriotique aussi  sa manire, qu'il
a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom
allemand, la colre vient un jour le saisir et lui inspire des accents
tout  fait dantesques.

LIE.

En quelle occasion?

DIOTIME.

C'est en 1805. L'invasion franaise a rduit l'Allemagne  la dernire
dtresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aim de son peuple,
est, sous de mensongers prtextes, accus de trahison, menac par
Bonaparte de dchance et d'exil. Goethe pousse un cri d'indignation;
tant d'injustice le rvolte. Il ressent au plus profond les humiliations
de la patrie sous le caprice du dominateur tranger. Tout aussitt son
parti est pris. Il n'hsite pas; il va suivre son royal ami dans
l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumire en
chaumire, d'cole en d'cole, partout o l'on connat le nom du vieux
Goethe; il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes
et les enfants s'attacheront  ses pas et rpteront en choeur sa grande
complainte... Il n'est pas indiffrent, alors, le vieux Wolfgang; sa
voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux flchissent.
Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvret, je songe  cet autre Juste,
quel Guisto,  ce mendiant au grand coeur que l'Allighieri rencontre
dans le ciel de Justinien,  ce Romeo en qui le pote semble se
reconnatre... Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je
vous citais hier:

     Indi partissi povero e vetusto.

MARCEL.

Mais cet exil et cette pauvret ne sont qu'imaginaires; et, bien
diffremment de Dante, votre Goethe finit ses jours dans sa maison, dans
la jouissance de tous les conforts...

DIOTIME.

Que ce mot de _confort_ et sonn trangement  l'oreille de Goethe, mon
cher Marcel, et que l'image du prosaque bien-tre que ce mot exprime
tait loin de son esprit! Ce qu'il fallait  Goethe, ce que le grand-duc
Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprs de lui,
champ, verger, jardin et maison, ce n'tait pas la combinaison savante
et opulente de ces inventions _confortables_ o s'endorment les vanits
de nos bourgeois parvenus; c'tait la simplicit noble d'une demeure o
toutes choses bien ordonnes dans un ensemble harmonieux le portaient au
recueillement et  une douce activit de la pense.

Dans cette maison modeste o Goethe va finir ses jours glorieux, les
chambres sont peu ornes, mdiocrement meubles (notre pote avait
coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui
n'ont point d'ides et ne se soucient pas d'en avoir; quant  lui, il ne
pouvait ni penser ni rver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte
par des degrs majestueux o de graves figures antiques commandent le
silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassembls l, ses collections,
ses portefeuilles, ses livres, le pntrent  toute heure de ce
sentiment d'une noble existence, qu'il avait espr, un jour,
lorsqu'il exerait le pouvoir, de donner mme aux plus dshrits, mme
aux plus oublis de la fortune.

Dans son jardin, bien abrit du nord, au penchant d'une colline, sous
ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le
vieillard a plant le doux figuier de la Brenta, si cher  sa jeunesse,
Goethe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il coute la
respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.  son front de
Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un pass sans tache; dans ses
yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une
matine de printemps,  son tour, Goethe s'endort dans la plnitude de
ses facults et dans la calme conscience de son oeuvre accomplie (le 22
mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernire main  son pome
de _Faust_), sa lvre souriante demande plus de lumire. Sans effort
et sans effroi, son me va passer d'un monde  l'autre. Comme
l'Allighieri, au sortir des preuves de la montagne d'expiation, il
s'est renouvel aux flots vivifiants du Lth. Il se sent, lui aussi,

     Pur et dispos  monter aux toiles.

Diotime se tut. En la voyant fermer son cahier de notes, Viviane se
rcria. Elle n'aurait pas voulu que la fin du rcit vint si vite. Elle
aurait dsir plus de dtails; elle avait mille questions  faire
encore. Diotime promit d'y rpondre  mesure que l'analyse de _Faust_
les amnerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatigue
d'avoir parl pendant prs de deux heures au grand air, et priait qu'on
voult bien la laisser reprendre haleine.

On se dispersa sur la plage.




QUATRIME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, LIE, MARCEL.


On s'oublia longtemps sur la plage, chacun  ses penses. Diotime
s'tait loigne. Viviane prenait un curieux plaisir  regarder, 
examiner de prs les milliers d'animalcules et de plantes marines que le
reflux avait abandonns sur le sable. Elle questionnait lie. Avec sa
vivacit fminine, elle aurait voulu, en moins d'une heure, tirer de lui
et s'approprier tout ce que de longues annes d'tudes lui avaient
appris. Mollusques et madrpores, infusoires, astries, coquilles,
cailles, varechs, dbris de toutes sortes, elle voulait aussitt nommer
et classer l'infinit des formes quivoques de cette vie flottante qui,
pousse par je ne sais quel vague et universel dsir de lumire, vient
incessamment vers nous, des crpuscules de l'abme,  la pleine clart
des cieux.

Quant  Marcel, aprs avoir suivi d'un oeil de chasseur plusieurs files
d'oies sauvages qui traversaient les airs du nord au sud, et, de leurs
blanches ailes ployes, laissaient tomber sur ce beau jour d'automne
comme un premier frisson des neiges d'hiver, il tait parti pour le
village, en qute d'un fusil, bon ou mauvais.

Depuis quelques instants une mduse norme, cache sous une touffe
d'algues, absorbait l'attention de Viviane. Lorsqu'elle releva la tte,
grande fut sa surprise de ne plus voir lie  ses cts. Aprs qu'elle
l'eut cherch des yeux tout alentour:

--O tes-vous donc all et qu'avez-vous? lui cria-t-elle en le voyant
revenir  pas presss dans la direction que Diotime avait prise; vous
tes ple  faire peur.

--Ce n'est rien, dit lie en l'abordant; c'est le dmon du cap Plouha
qui m'a troubl la cervelle... Pouvez-vous distinguer l-bas, 
l'horizon, tout  l'extrmit de ce rocher qui surplombe, Diotime et son
grand voile noir qui flotte au vent?

VIVIANE.

Eh bien?

LIE.

Eh bien! figurez-vous que, tout  l'heure, en la voyant qui s'avanait
lentement, comme une somnambule, sur cette pointe troite, j'ai pris
peur. J'ai couru; la respiration m'a manqu, mes jambes ont flchi; si
j'tais femme, je dirais que j'ai failli me trouver mal... Que
voulez-vous! on n'est pas matre de ces choses-l; il me semblait que le
pied lui glissait, qu'elle chancelait, qu'elle disparaissait.

VIVIANE.

Quelle folie! Rappelez-vous donc qu'avant-hier, par une mer
trs-houleuse, vous m'avez conduite jusque-l. Il y a place pour trois
personnes de front; pas le moindre danger, mme si l'on tombait.

LIE.

Encore une fois, que voulez-vous que je vous dise? c'est le dmon du cap
Plouha qui fait des siennes. Diotime tait si triste depuis hier!... Ce
matin mme, elle m'avait trs-longuement parl de notre pauvre George.
J'tais hant par les ides les plus noires... Enfin, je n'avais pas le
sens commun, et je m'en suis convaincu quand, au moment de ma plus vive
angoisse, j'ai vu Diotime s'asseoir aussi tranquillement que possible et
s'entretenir avec un petit chercheur de crabes que, dans mon agitation
extrme, je n'avais pas aperu tout d'abord  ses cts.

VIVIANE.

Vous tiez trs-li avec George, n'est-il pas vrai?

LIE.

Je m'tais beaucoup attach  lui dans le peu de temps que nous avons
pass ensemble; c'tait une nature charmante, la mieux doue que j'aie
jamais rencontre, et aussi la plus  plaindre.

VIVIANE.

J'ai vu son portrait, peint par Lehmann, dans la chambre de Diotime; il
devait lui ressembler beaucoup. Quel noble visage, mais quelle
mlancolie empreinte sur tous ses traits! Sans rien savoir, je l'aurais
dit prdestin? quelque chose de funeste.

LIE.

Il avait apport en naissant l'inclination  la mlancolie,  cette
grande mlancolie germanique dont Diotime nous parlait tout  l'heure,
et dont il est, je crois, bien difficile de gurir. La mort mystrieuse
de sa mre avait jet sur son enfance une ombre froide; trs-jeune
encore, il s'tait, comme elle, essay plusieurs fois, sans y russir,
au suicide.

VIVIANE.

Et sa famille l'avait su?

LIE.

Sans doute. Mais comme il refusa toujours de s'expliquer, ses proches,
oubliant la morne hrdit qui mettait dans son sang le dgot de la
vie, ne prirent point au srieux ces tentatives vaines. On ne vit l
qu'un peu d'ennui qu'il fallait distraire. On dcida que George
voyagerait.

VIVIANE.

Mais Diotime?

LIE.

Diotime, sur qui la mort tragique d'une soeur trs-aime avait produit
une impression ineffaable, concevait  ce sujet plus d'inquitude;
mais, par des motifs que j'ignore, elle ne pensa pas devoir s'opposer
aux volonts qui loignaient George de la maison paternelle, elle me
pria seulement de l'accompagner, et je partis avec lui pour la Grce. Au
bout de quelque temps, rappel par des affaires, je crus pouvoir le
quitter. Je ne le laissais pas seul; nous avions nou amiti avec
Evodos. Vous le connaissez; vous savez de quel ascendant naturel, malgr
sa jeunesse, il entrane, il sait gagner  ses belles ambitions tout ce
qui l'approche. J'esprais que, par ce lien nouveau, George
insensiblement se rattacherait  la vie, et que peut-tre mme il en
viendrait quelque jour  entrer de coeur et d'esprit dans les vues, dans
les projets, dans les passions gnreuses du jeune Hellne. Hlas! 
peine rentr chez moi, je recevais une lettre d'Athnes; elle tait
scelle de noir; je l'ouvris en tremblant. Evodos m'crivait qu'au
lendemain de mon dpart, George avait soudain disparu, et qu'aprs
plusieurs jours de recherches, on avait appris, par des femmes de
pcheurs, venues de grand matin au Pire pour y vendre leurs filets,
que, pendant leur marche nocturne sur le rivage, elles avaient vu, berc
par la vague, un beau corps endormi, d'une blancheur anglique, et qui
semblait comme envelopp de lueurs merveilleuses...

VIVIANE.

J'avais bien devin quelque chose de tout cela, mais j'ignorais les
dtails. Croiriez-vous que Diotime n'a jamais prononc devant moi le nom
de George!

LIE.

La dernire fois que nous avions parl de lui ensemble, c'tait 
l'occasion d'une lettre d'Evodos qui s'occupait de faire placer, 
l'endroit mme o l'on a retrouv le corps, une pierre funraire. Les
larmes que j'avais vues tomber des yeux de Diotime sur ses joues d'une
pleur mortelle m'avaient  tout jamais interdit d'veiller ce souvenir.
D'elle-mme, ce matin, aprs plusieurs annes de silence, elle l'avait
rappel, et j'en tais rest troubl plus que je ne saurais dire...

Comme ils en taient l, Viviane mit un doigt sur sa bouche, et
s'avanant vivement  la rencontre de son amie qui dj se trouvait 
porte de la voix: Qu'avez-vous donc vu l-bas de si extraordinaire, lui
dit-elle, et comment pouvez-vous si longtemps vous passer de nous?

--J'tais avec un autre ami, dit en souriant Diotime.

VIVIANE.

Un autre ami?

DIOTIME.

Un ami invisible, un ami absent, un ami trs-loign... mais pas autant
peut-tre que nous nous le figurons. Vous savez que j'ai parfois des
pressentiments tranges; ce n'est pas pour rien que je suis ne  minuit
et dans la patrie de Goethe. Nous autres _Mitternachtskinder_, comme on
nous appelle en Allemagne, nous dcouvrons les trsors.  cet gard j'ai
fait mes preuves, et j'en ai trouv un que tout le monde m'envie dans
votre _Bretaigne grifaigne_ (n'est-ce pas ainsi, lie, que dit la
chanson?). Mais ce n'est pas tout; nous conversons aussi avec les
esprits... Eh bien, l-bas, sur mon rocher solitaire, je pensais 
Evodos; je peux dire que je le voyais auprs de moi...

Les yeux de Viviane s'illuminrent d'un clair rapide. Au mme moment,
elle entendit la voix de son frre qui rapportait le meilleur fusil du
garde de Trveneuc et qui descendait en chantonnant sur la plage.

--Trop tard! lui cria-t-elle en montrant du geste l'horizon; les oiseaux
sont envols. La Providence les protge et les enlve  tes coups.

--Oui vraiment, reprit Marcel avec humeur et en contrefaisant l'accent
nasillard du cur de Saint-Jacques, admirons la divine Providence, mes
frres; quand le gibier vient au chasseur, c'est le fusil qui lui
manque; et quand le chasseur tient le fusil, le gibier a disparu!

On rit de cette boutade; puis on revint s'asseoir autour de la table de
granit. Alors,  la demande gnrale, Diotime reprit ainsi:

DIOTIME.

Vous m'avez fait un reproche qu'on adresse rarement aux professeurs, ma
chre Viviane, vous m'avez trouve trop courte. Mon rcit de la vie de
Goethe et l'ide que j'ai tch de vous donner de sa personne vous
semblent insuffisants. Hlas! oui, j'en conviens, il m'arrive avec Goethe
ce qui m'est arriv avec Dante:  mesure que j'avance, les horizons
reculent, et quand je crois toucher au port, ma sonde jete m'avertit
que je suis bien loin encore de tous rivages, en haute mer:

     O voi che siete in piccioletta barea.
     ....................................

     Non vi mettete in petago,

dit l'Allighieri,  ceux qui voudraient, dans leur frle esquif, suivre
son vaisseau superbe; plus je vais, plus je m'effraie de l'entreprise o
je me suis hasarde.  ne parler que du temps, savez-vous que, si je
voulais tout dire sur Goethe, ce ne serait pas quelques heures, mais
quelques semaines qu'il nous faudrait rester  Plouha?

VIVIANE.

Je le voudrais bien...

DIOTIME.

Et je devrai m'estimer heureuse si j'achve aujourd'hui d'esquisser les
grands traits gnraux qui font de Goethe,  mes yeux, le Dante du XIXe
sicle. Vous ne sauriez vous figurer, Viviane, le nombre et l'tendue
des ouvrages crits sur Goethe. La littrature dantesque est dj
dpasse, je crois, par la littrature goethenne. La controverse au
sujet des ides et des sentiments de l'auteur de _Faust_ ne finira pas
de longtemps en Allemagne; elle ne fait que commencer en Europe. Comme
aussi Goethe, en ce qui le touchait personnellement, gardait volontiers
le silence; comme il ne daigna jamais rpondre  ses dtracteurs; comme
il ne lui dplaisait pas de voir son _Faust_ devenir l'objet d'une
infinit d'interprtations et de commentaires qui donnaient au vieillard
un sentiment vif de sa puissance croissante sur les imaginations; comme
il souriait complaisamment  ce _Faust poliscusa_ qui dconcertait la
critique, il en a t de lui comme de l'Allighieri: dans les deux camps
opposs, guelfes ou gibelins, croyants ou sceptiques, conservateurs ou
rformateurs, on s'est disput l'honneur de son nom. Les nuages se sont
amasss tout alentour; l'obscurit s'est accrue, le tonnerre a grond;
et, pareil aux demi-dieux antiques, le pote a disparu, il a t ravi
aux cieux dans l'orage,--Je crois bien, quoique je vous aie dit peu de
chose au regard de ce qu'il y aurait eu  dire, vous avoir montr dans
Goethe l'homme de sa nation, de son temps, mais aussi l'homme universel,
l'homme de l'humanit, en qui s'expriment et luttent, avec une puissance
extraordinaire, les passions, les esprances, les tristesses, les joies,
tout le rel et tout l'idal de la destine humaine. Si je ne m'abuse,
je vous ai fait entrevoir les analogies profondes qui, sous les
diffrences de temps, de lieux, de races et de caractres, relient l'un
 l'autre l'auteur de _Faust_ et l'auteur de la _Comdie_: un gnie
essentiellement religieux, traditionnel autant que novateur, qui reoit
avec respect du pass tout ce qu'il est possible d'en recevoir, et qui
transmet  l'avenir un hritage agrandi, fcond par le travail d'une
pense libre et gnreuse. Nous avons admir chez nos deux potes un
talent spontan et rflchi, lyrique et pique tout ensemble; une me
ouverte  la plus haute conception de l'amour. Nous touchons maintenant
 ce qui va achever la ressemblance entre Dante et Goethe,  ce dsir qui
les possde galement de mettre tout leur gnie, toute leur vertu, la
_Somme_, le _Trsor_, le _Miroir_ de leur connaissance, aurait-on dit au
moyen ge, dans une oeuvre grandiose qu'ils vont porter en eux, mditer,
quitter et reprendre, remanier, amliorer sans cesse, jusqu' la fin.
Sans se mettre ouvertement en scne dans son _Faust_, Goethe y est
prsent tout aussi bien que Dante dans sa _Comdie_. tudier l'oeuvre,
c'est ici, plus qu'en aucune autre cration de l'art, tudier l'homme.
Et c'est pourquoi tantt, Viviane, je vous disais que vous alliez avoir
plus d'une occasion,  mesure que nous entrerions dans l'analyses de
_Faust_, de revenir sur ce que j'ai pu ngliger, et de remettre o bon
vous semblera vos grands points d'interrogations despotiques.

VIVIANE.

Comptez que je ne m'en ferai pas faute, malgr l'pithte railleuse.

DIOTIME.

Nous avons vu dj que Goethe, en concevant le plan de sa tragdie, tait
m, comme Dante, non-seulement par le dsir de la gloire qui leur est
commun avec tous les grands artistes, mais encore par le dsir gnreux
qu'ont seuls les grands coeurs de faire servir l'exemple de leurs fautes
et de leurs garements au bien d'autrui. En tudiant l'un et l'autre
pome, nous n'apprenons pas seulement  connatre un chef-d'oeuvre
littraire, mais encore le moyen que, dans la socit du XIVe et du XIXe
sicle, deux nobles esprits jugeaient le plus propre  gagner la
batitude,  _faire son salut_; si bien que je serais parfois tente
d'examiner _Faust_ et la _Comdie_ de ce point de vue dvot, et de les
considrer comme un livre d'dification qui se pourrait nommer
l'_Imitation de Dante_ ou l'_Imitation de Goethe_. Mais, pour le moment,
ne nous engageons pas dans ces considrations morales, et tenons-nous-en
 notre Faust potique et lgendaire.

LIE.

Vous nous avez dit, je crois, que la lgende de Faust remonte au VIe
sicle.

DIOTIME.

En ce qui touche la donne gnrale du pacte avec le dmon, la lgende
se produit ds le IIIe sicle. Le paen Cyprien d'Antioche, qui veut
sduire par magie Justine, la vierge galilenne, et qui, pour cela, fait
alliance avec le diable, semble, dans la lgende grecque, comme une
sorte de Faust anticip.

LIE.

Ce Cyprien d'Antioche est le type du _Magico Prodigioso_ de Calderon, si
je ne me trompe?

DIOTIME.

En effet. Mais de mme qu'il y a en plusieurs visions et plusieurs
voyages en enfer, nous allons voir se produire un grand nombre de Faust.
Celui du VIe sicle se nomme _Thophilus_; c'est un clerc de l'glise
d'Adana en Cilicie, qui, par l'entremise d'un juif, signe de son sang le
pacte avec le dmon, mais qui finit par lui chapper nanmoins, grce 
l'intercession de la Vierge Marie. L'histoire de ce Thophilus figure
dans un pome latin de la nonne Hroswitha; elle a t rime chez nous
par le trouvre Rutebeuf, et on la voit reprsente sur les vitraux de
plusieurs de nos cathdrales du XIIIe sicle.

LIE.

Je crois me rappeler l'avoir vue sur un vitrail de Notre-Dame de Paris.

DIOTIME.

Aprs ce Thophilus, une longue succession de personnages illustres,
parmi lesquels beaucoup de papes, de savants, de docteurs, sont, du Xe
au XVe sicle, en mauvais renom de pratiques diaboliques. L'innombrable
famille des coliers errants, _scholastici vagantes_ ou _bacchants_,
comme on les appelait, qui rapportent des universits de Tolde, de
Salamanque et de Cracovie, o on les apprenait des Juifs, des Sarrasins,
parfois mme du diable en personne, les secrets de la sorcellerie; qui
frquentent les saltimbanques, les escrimeurs, les jongleurs de toutes
sortes; qui visitent en Allemagne le _Mont de Vnus_ et qu'excommunie
l'glise, perptuent et rpandent au loin la tradition du pacte
infernal. Il y a un Faust polonais, un Faust bohme, un Faust
hollandais, etc.; mais le Faust vritable, le Faust historique de qui
s'empare la lgende allemande, appartient en propre  l'Allemagne et au
XVIe sicle.

LIE.

Vous admettez donc un Faust historique?

DIOTIME.

La ralit d'un ou mme de plusieurs Faust n'est pas contestable. Il y a
d'abord Faust ou Fust, l'associ, le trahisseur de Guttenberg, de qui le
nom se rattache avec certitude  l'invention de l'imprimerie. On trouve
aussi le nom de Faust inscrit dans l'anne 1509, sur les registres de
l'universit de Heidelberg, au grade de bachelier _de via moderna_ (ce
qui signifie, parat-il, qu'il tait nominaliste). On ne saurait nier
non plus, car il figure dans les lettres du temps sous le nom de
Georgius Sabellicus, l'existence d'un aventurier prodigieux qui prenait
le titre de prince des ncromants ou de _Second Faust_, ce qui en
suppose un premier. Enfin, hors de doute est le compatriote de
Mlanchton, l'ami d'Agrippa, le protg de Franz von Sickingen, le
docteur Johannes Faustus. Celui-ci, en un rien de temps, forme comme le
noyau de toutes les nbulosits lgendaires. Il s'empare de toutes les
attributions des autres Faust. Il leur imprime, en les absorbant, et
malgr les transformations qu'il subit dans diffrents milieux, un
caractre typique. Et ce caractre se compose sous la double influence
de l'esprit thologique de la Rforme et de l'esprit humaniste de la
Renaissance qui travaillaient alors toute l'Allemagne. La crainte du
diable qui possde encore Luther et l'audace de la science qui commence
 paratre dans Copernic, ont une part gale  la formation de ce Faust
dfinitif, qui devient le hros des chansons populaires et le personnage
favori des pices de marionnettes.

Il s'accrdite rapidement en tous lieux, de telle sorte que bientt il
n'est plus personne dans le peuple, dit un contemporain, qui ne sache
raconter un tour de sa faon. Et ces tours, emprunts  tous les Faust
prcdents, emmlent,  la manire dantesque, l'antiquit classique, la
chronique du moyen ge et les affaires contemporaines. N en pleine
Allemagne, dans une petite ville du Palatinat, notre Faust fait ses
tudes  Wittenberg, le berceau de la thologie protestante. Il est,
comme il convient, ensemble ncromant, astrologue et alchimiste. Il
rcite de mmoire tout Platon et tout Aristote. Il restituerait, pour
peu qu'on l'en prit, les comdies perdues de Plaute et de Trence. Se
rendant invisible  volont, il assiste aux combats de Pavie et de la
Bicoque. Il est port  travers les airs, tantt par les chevaux, tantt
sur le manteau du diable. Il fait ainsi des voyages fabuleux; il va en
Thrace, dans les Indes; il visite  Naples le tombeau de Virgile; il
monte sur une haute montagne d'o il s'lance jusque dans les astres. Il
explique les comtes et les toiles filantes; il dcouvre les trsors
cachs dans les chapelles en ruine; il joue aux tudiants, aux
hteliers, au pape, mille tours pendables. Partout, sous apparence de
chien, son dmon Mphistophls le suit, docile  ses commandements; il
lui amne, pour ses plaisirs, les sept plus belles femmes des Pays-Bas,
de la Hongrie, de l'Angleterre, de la Souabe et de la France, etc.; il
va lui chercher Hlne. Faust l'pouse; il en a un fils. Puis enfin, le
temps du pacte expir, et aprs qu'il a institu pour son hritier son
disciple Wagner, Faust meurt de mort violente; il est emport dans la
nuit par le diable, au milieu des clats de la foudre et du tonnerre, et
la moralit de la lgende chrtienne, c'est le danger de la science:
_Infelix sapientia_.

LIE.

C'est une chose bien curieuse et qui m'a souvent fait songer, que ce
penchant, cette facilit de l'imagination populaire,  crer des types
et  former d'une multitude de traits pars dans la ralit une figure
mythique.

DIOTIME.

C'est au fond le besoin d'unifier, de composer; c'est l'instinct des
artistes; tout le contraire de l'esprit d'analyse et de critique. Bien
que spontan, et en apparence capricieux dans ses effets, ce don naturel
de l'enfance de l'homme et de l'enfance des peuples obit, si l'on y
regarde de prs,  une loi rigoureuse. Ce travail inconscient a son
procd rgulier, et l'on peut y observer une des plus sensibles
applications de la grande loi de mtamorphose qui prside non-seulement,
comme l'a constat Goethe,  la vie de la plante, mais encore  la vie de
l'esprit humain. Il faut lire, pour s'en convaincre, les recherches de
la critique allemande sur l'origine des mythes, et, chez nous, les beaux
travaux d'Alfred Maury.

MARCEL.

Je parcourais prcisment, ces jours passs, le volume de La Villemarqu
sur notre enchanteur Merlin et sur sa douce amie, ta marraine, Viviane,
qui, par parenthse, tait passablement curieuse et fantasque: et
savez-vous quelle rflexion je faisais, moi, sur ces temps lgendaires?

DIOTIME.

Laquelle?

MARCEL.

En songeant  ces fictions charmantes qui naissaient au bruit du rouet
dans nos veilles de village; en me rappelant ces longues complaintes
que rimaient nos Homres celtiques, et qui se chantaient par tout le
pays, de grange en grange, de barque en barque, de berceau en berceau,
avec mille variantes improvises selon le got particulier des gens de
la mer, de la plaine ou de la montagne, pour de l se fixer en images
dans nos livrets et se dramatiser dans les gestes de nos acteurs de la
foire; en me remettant  l'esprit tout cet art naf d'un temps que l'on
appelle barbare, toute cette posie qui coulait intarissable,  pleins
bords, au milieu de nos landes et de nos forts sauvages, je ne voyais
pas bien, je l'avoue, ce que nous avions gagn au progrs, et je me
posais cette question: Le suffrage universel, avec ses _urnes_ de
cuisine, avec ses carrs de papier qui, par la main du gendarme, du
pompier ou du garde champtre, apportent  nos paysans, qui ne savent
pas les lire, les choix tout imprims d'un prfet qu'ils n'ont jamais
vu, ce grand droit de vote dont on ne sait que faire, rpand-il dans nos
campagnes plus de contentement que cet _Espoir breton_ que nous avait
mis au coeur le fils de la terre bretonne? Charme-t-il autant notre vie
que ces belles pommes d'or qui tombaient une  une sur l'herbe verte,
quand notre blond Merlin chantait dans le _Jardin de la Joie_, ou les
arbres, dit la lgende, portaient autant de fleurs que de feuilles et
autant de fruits que de fleurs?

DIOTIME.

Il n'y a vraiment que vous au monde, Marcel, pour rapprocher des choses
aussi dissemblables, l'urne lectorale et les pommes d'or du Jardin de
la Joie! Vous me rappelez ce bon bourgeois de Fribourg qui, tout ravi
des deux chefs-d'oeuvre dont venait de s'orner sa ville natale,
m'adressait un jour, comme je venais de visiter la cathdrale et le pont
suspendu, cette question tourdissante: Que prfrez-vous, madame, du
pont ou de l'orgue?...

Assurment c'tait un doux rve que celui des fruits d'or de
l'enchanteur Merlin et des guirlandes magiques que tressait sa Viviane
pour l'enchaner toujours  ses cts sous le buisson d'aubpine; mais,
croyez-moi, avant peu, ce sera une puissante ralit, cette urne
domestique qui blesse aujourd'hui votre got; ce sera une irrsistible
magie, ce carr de papier blanc o le paysan, de sa main rude, crira un
jour le nom qui lui plaira, et qui, selon ce que lui dictera sa
conscience, sa passion ou son intrt, donnera  la rpublique, pour la
gouverner, un Cromwell, un Lincoln, un Mdicis ou un Bonaparte!

... Mais revenons  la lgende de Faust. Elle a eu, comme toutes les
lgendes, son dveloppement naturel. Elle a pass du rcit  la
complainte, de la complainte au livre imag, aux pantomimes des trteaux
de la foire. Soudain, elle fait un pas norme, elle franchit les mers;
elle touche le sol anglais travaill dj par ces puissants gnies
dramatiques qui prparent  Shakespeare la premire scne du monde; elle
s'empare de l'esprit du plus puissant d'entre eux. Elle y prend une
signification profonde, un lan qui d'un bond la porte sur les hauteurs;
elle devient _la Tragdie du docteur Faust_. La voici reprsente sur le
thtre du comte de Nottingham, telle que l'a compose Christophe
Marlowe. D'autant plus et d'autant mieux ce libre gnie devait pntrer
et fconder la lgende faustienne qu'il parat avoir t lui-mme, bien
que n dans l'choppe d'un cordonnier, une sorte de Faust, accus en son
temps, lui aussi, de curiosits dfendues, d'picurisme et d'athisme.

VIVIANE.

Je n'ai jamais lu le Faust de Marlowe. Il a donc fait de son hros un
athe?

DIOTIME.

Pas le moins du monde. Les bonnes gens s'y sont mpris. Le Faust de
Marlowe, comme le Faust allemand, est un bon protestant de la confession
d'Augsbourg. Il commande au dmon de chasser des Pays-Bas le duc de
Parme et de prendre au roi Philippe les lingots de la flotte des Indes.
Il s'en va vers Rome. Il s'y dguise en cardinal et s'y gaye trs-fort
aux dpens du pape et de l'antipape. Mais il est aussi trs-bon
humaniste,  l'aise, comme en sa maison, dans l'antiquit classique. Il
porte  la plume de son chapeau les couleurs de la fille de Jupiter.
Pour les beaux yeux de la belle tratresse il ferait de Wittenberg une
autre Troie. Son voeu le plus cher, c'est d'aller, aprs sa mort,
converser sous les bosquets de l'lyse avec les ombres des sages de la
Grce et de Rome. Il sait tout ce que l'on peut savoir. Il a vu de prs
les plantes, les toiles et jusqu'au _Primum Mobile_. Comme l'auteur
des Cantiques, il a souri  la petite figure que fait notre globe dans
l'univers. Et c'est pour le respect de son prodigieux savoir que, malgr
son effroyable fin, les coliers en deuil lui feront  Wittenberg
d'honorables funrailles.

VIVIANE.

Est-ce que Goethe s'est inspir du Faust de Marlowe?

DIOTIME.

Il est probable que le Faust de Marlowe, qui dfraya bientt avec
_Punchinello_ tous les _Puppet-Schows_ de l'Angleterre, ne fut pas sans
influence sur les marionnettes allemandes; mais Goethe n'avait pas besoin
de chercher au loin l'inspiration ou les motifs de son Faust, ma chre
Viviane. Rappelez-vous que Wolfgang vient au monde 
Francfort-sur-le-Mein, en pleine atmosphre faustienne. C'est 
Francfort qu'a paru la premire histoire complte du docteur Faust,
extraite en grande partie, comme le dit navement le titre du livre, de
ses propres manuscrits, et rdige pour l'effroi et l'avertissement des
orgueilleux, curieux et impies. Un dbit considrable de livres
populaires se faisait, deux fois l'an, pendant la foire, dans la vieille
ville impriale;  tous les talages du _Roemer_, notre petit pote,
moyennant quelques kreutzer, se pourvoyait amplement de bouquins,
d'images et de complaintes concernant le merveilleux docteur. Les
marionnettes aussi, la premire passion de Goethe, et qui, apportes,
selon l'usage allemand, dans la nuit de Nol, par l'Enfant Jsus aux
enfants de Jean-Gaspard, s'tablirent  demeure dans la maison du
_Hirschgraben_, taient, depuis la fin du sicle prcdent, occupes par
l'histoire lamentable. Le pote favori de la jeunesse francfortoise,
Hans Sachs, avait rim la lgende; tout le long du Mein et du Rhin elle
allait et venait, avec le Juif-Errant, sans fin ni trve. Lorsque Goethe
vient  Strasbourg, il y trouve sur tous les trteaux le docteur Faust;
 Leipzig, il le voit en peinture,  cheval sur un tonneau, dans la cave
d'Auerbach. Comment donc aurait-il t chercher en Angleterre le Faust
migr, quand, sans sortir de sa maison, il y vivait en famille avec le
Faust national, patriote et populaire? La vision du voyage surnaturel en
enfer, le pacte surnaturel avec le diable s'offrait, s'imposait en
quelque sorte  Goethe comme  Dante. Une chose achve d'expliquer le
choix du pote: c'est combien l'histoire de Faust ( laquelle croyaient
Luther et tout le peuple allemand, comme le pape Grgoire VII et le
peuple florentin croyaient  la vision du moine Albric) s'ajustait
exactement  sa nature intime. On peut bien dire que, ds le sein de sa
mre, les inquitudes de Faust sommeillaient en Goethe, et que la
perptuelle proccupation de ce sujet mystrieux fut, pendant toute sa
vie, le dveloppement successif, la mtamorphose, aurait-il dit, de son
propre gnie. Ce gnie respire si  l'aise et si fortement dans une
oeuvre qui lui tait si naturelle; il absorbe, il transforme si bien tout
ce qui la prcde et tout ce qui s'y rapporte; il se l'approprie si
entirement, il la pntre si profondment de sa pense, de sa religion,
de sa morale propre, il l'emporte si haut avec lui dans l'immortalit,
que dsormais les destines potiques de Faust sont accomplies. La vertu
cratrice de la lgende est puise, ou du moins elle n'agit plus
directement sur les imaginations. C'est le hros de Goethe de qui, 
l'avenir, vont s'inspirer les arts. De mme que _la Comdie_, son
_Faust_ fournira, de sicle en sicle, des images  la sculpture et  la
peinture, des motifs  la musique, des sujets de rflexion au moraliste;
mais, de mme que, aprs Dante, un pote n'aurait pu reprendre
heureusement la donne de la vision, ainsi, aprs Goethe, le cycle de
l'existence faustienne semble compltement parcouru.

VIVIANE.

Vous dites que la tragdie de _Faust_ est l'oeuvre de toute la vie de
Goethe?

DIOTIME.

J'allais vous signaler cette nouvelle analogie entre les deux oeuvres et
les deux potes.

La premire pense de _la Comdie_ s'entrevoit, je crois vous l'avoir
fait remarquer, dans la premire _canzone_ de Dante. Cette canzone porte
la date de 1289; notre pote est alors dans sa vingt-cinquime anne.
Quatre ans plus tard,  la fin de la _Vita Nuova_, il raconte une
vision, une rvlation qu'il a eue de Batrice dans sa gloire; il
annonce l'intention d'en perptuer le souvenir.  Florence, en 1300, il
commence sa premire cantique. Interrompu par les affaires publiques et
par ses propres dsastres, par la douleur que lui cause la mort de son
ami Guido et parce qu'il appellera lui-mme _le cose presenti_, les
choses prsentes, il l'achve dans l'exil, chez les Malaspini. Selon une
tradition accrdite,  la veille de franchir les Alpes, il en confie le
manuscrit  Frate Ilario, prieur du monastre de Santa-Croce, dans la
Lunigiana. On s'accorde  croire que la plus grande partie de la seconde
cantique est crite pendant le sjour de Dante  Paris. Enfin, aprs
avoir maintes fois pris, quitt, repris, quitt encore, pendant l'espace
de trente annes, ce pome divin, sans jamais cesser d'y penser, il
l'achve  Ravenne; il en crit la dernire tercine une anne environ
avant sa mort.

La mme continuit dans la pense, avec les mmes interruptions dans
l'excution, se voit dans la cration de _Faust_. Goethe conoit le plan
de sa tragdie en mme temps que celui de son Werther et de son Goetz. En
1771 (il a vingt-cinq ans, lui aussi!), il en lit les premires scnes 
Klopstock et  Jacobi; il l'emporte  Weimar. Dans son voyage en Suisse,
mme en Italie, son manuscrit, dj tout enfum, ne le quitte plus. Il
crit la scne de la sorcire dans les jardins de la villa Borghse.
L'explosion de la rvolution franaise l'interrompt; la grande tragdie
sociale lui fait oublier sa tragdie philosophique. Mais Schiller en a
lu quelques fragments publis au retour de Rome, et ces fragments ont
produit sur son esprit l'effet du torse d'Hercule. Dans les
panchements mutuels de cette grande amiti sur laquelle, dira Goethe,
veille un bon gnie, l'auteur de _Don Carlos_ exhorte l'auteur de
_Faust_  reprendre son oeuvre inacheve.  cette voix qui a sur son coeur
une puissance de tendresse irrsistible, Goethe se sent ranim...

MARCEL.

Pardon si je vous interromps, mais n'a-t-on pas invent aprs coup, et
pour le besoin de la sentimentalit allemande, cette prtendue tendresse
de deux rivaux, et de deux rivaux en art thtral?

DIOTIME.

Je ne crois pas, mon cher Marcel, qu'il y ait jamais eu en ce monde de
sentiment plus profond et plus vritable que l'amiti de Goethe et de
Schiller. Les anciens l'auraient divinise. J'y retrouve des traits
frappants de la noble amiti de Dante pour Guido Cavalcanti. Des nuances
dlicates, des accents varis  l'infini comme le gnie mme de nos deux
potes, donnaient  cette intimit un charme toujours nouveau. Schiller
y mlait plus d'admiration et de respect, Goethe plus de tendresse et de
sollicitude. Selon le tour de son imagination plus riante, il sentait
s'panouir en lui comme un printemps cette amiti naissante; et quand
elle subit la dure loi des choses mortelles, lorsqu'elle lui fut ravie,
il lui sembla, dit-il, en perdant son ami, qu'il se perdait lui-mme.

Ainsi encourag, Goethe revient avec amour  Faust. Il taille pour lui,
dans le marbre de Paros, la figure d'Hlne. Mais bientt une grave
maladie et plus tard la tristesse o le plonge la mort de son Schiller
paralysent ses facults cratrices. Comme l'Allighieri s'est relev de
son abattement dans le commerce de Boce et de Cicron, ainsi Goethe
cherchera son refuge dans Spinosa et dans Linn. Mais les preuves de la
mort se succdent, elles se pressent dans sa vie. Il perd sa mre, sa
femme, son royal protecteur, son fils unique. Ce dernier coup, le plus
terrible, le plus inattendu, surprend sa raison. Il veut refouler la
douleur, il lui commande le silence; il croit lui chapper en
s'emportant  tous les excs du travail. Une apoplexie violente
l'avertit, le ramne  la modration, et triomphe ainsi, mieux que sa
volont, du dsespoir. Rentr en possession de lui-mme, Goethe reprend
son _Faust_ si souvent abandonn. Dans l'extrme dsir de ne pas laisser
inacheve cette oeuvre o il sent bien qu'il revivra tout entier, il se
recueille profondment; il treint son sujet avec une vigueur nouvelle.
Ses amis s'tonnent; ils admirent, ils ne sauraient comprendre une telle
verve dans une vieillesse dj si avance. C'est un dieu qui travaille
en toi! s'crie Zelter. Enfin, dans sa quatre-vingt-deuxime anne,
Goethe met la dernire main au pome qu'il a commenc  l'ge de
vingt-cinq ans. Il en confie le manuscrit  des mains fidles. Comme les
derniers chants du _Paradis_, les dernires scnes de _Faust_ demeurent
ignores du vivant de leur auteur. La plus pure flamme de ces deux
grands gnies s'lvera sur leur tombe.

Mais que sont devenus mes deux petits volumes, lie? Je ne les vois
plus, et je vais en avoir bien besoin, si vous voulez que nous revoyions
ensemble, ainsi que nous avons fait _la Comdie_; le pome de Goethe.

LIE.

Les voici, et nous coutons.

DIOTIME.

L'analyse de _Faust_ ne sera, il faut vous y attendre, ni aussi simple
ni aussi brve que celle dont vous avez pu vous contenter pour _la
Comdie_. Bien que Goethe lui-mme dclare son sujet _barbare_ (il entend
par l cr par la posie du Nord), et qu'il l'emprunte aux rcits
populaires, on conoit que la _barbarie_, au XIXe sicle, ne saurait
plus avoir la simplicit de geste et d'accent qu'elle avait au XIVe. Le
gnie germanique, d'ailleurs, qui n'a ni la clart ni la prcision du
gnie latin, nous est, beaucoup plus que lui, tranger. L'imagination du
peuple allemand affectionne ce que notre got franais repousse, ce que
Goethe appellera quelque part,  propos mme de sa tragdie, les
compositions problmatiques. J'ajoute que, dans cette composition
problmatique de _Faust_, sous cette forme dramatise beaucoup moins
simple que la narration pique de _la Comdie_, Goethe va tenter de faire
entrer l'infini du panthisme moderne, auprs duquel l'infini de la
thologie catholique semble bien limit et bien facile  treindre.
Dante peut diviser son pome, comme l'tait alors l'ternit, en trois
rgnes distincts; il peut btir avec une rigueur gomtrique, sculpter
et peindre son enfer conique, son purgatoire en corniche et son paradis
en amphithtre. Mais l'ternit de Goethe? celle-ci n'a bien
vritablement ni commencement ni fin. Son enfer, son purgatoire et son
paradis n'existent que dans la conscience humaine; ils appartiennent au
royaume des ides pures, et ne sauraient, mme sous le pinceau d'un
puissant artiste, prendre figure autrement que vague et nbuleuse. Et ce
n'est pas seulement l'ternit thologique qui a chang totalement du
XIVe au XIXe sicle, c'est la reprsentation de l'univers; c'est la
connaissance de la nature et de l'humanit; c'est la science, c'est la
philosophie, c'est le sentiment moral; ce sont toutes les prises de
l'esprit et du coeur humain sur l'espace et sur la dure, sur la nature
et sur Dieu. L'humanit qui gravit, elle aussi, la _Montagne de
contemplation_, a, dans sa marche ascendante de Dante  Goethe, atteint
des sommets d'o l'on voit de plus haut et de plus loin dans le pass et
dans l'avenir. Tandis que Dante aperoit  peine quelques lueurs au del
des temps virgiliens, Goethe embrasse du regard tout l'horizon homrique
et dcouvre, par del, l'antiquit sacre de l'gypte et de l'Inde.
Quand les quatre toiles du Sud et les Mirabilia de l'Irlande laissent
encore incrdules les contemporains de l'Allighieri, la gnration de
Humboldt contemple sans s'tonner, au sein du Cosmos, les astres
innombrables qui naissent et meurent. Quelles distances intellectuelles
franchies de l'Adam de Mose au genre humain de Lessing, du dluge de
No aux thories neptuniennes de Werner, du Romulus de Tite-Live aux
origines mythiques de Niebuhr, du Virgile napolitain aux Homres de
Wolf, de l'alchimie de Cecco d'Ascoli  la chimie de Lavoisier, de
Ptolme  Herschell, des catgories d'Aristote au _devinir_ de Hegel,
du salut selon saint Thomas  la batitude selon Spinosa, du Christ de
saint Mathieu au Christ de Herder, qui sera tout  l'heure le Christ de
Strauss!

Combien, dans la diffrence mme de la matire potique qui lui est
offerte, la force cratrice de nos deux potes va trouver des ncessits
et des difficults diffrentes! Le gnie de l'Allighieri ne doit agir
sur un monde sensible et figur, au sein d'un merveilleux parfaitement
connu, qu'en vertu d'une foi prcise et qui reste toujours plastique,
jusque dans ses spculations les plus hautes; tandis que le gnie de
Goethe, tout au contraire, ne saura en quelque sorte o prendre pied dans
l'insaisissable abstraction de la mtamorphose ternelle. Sollicit de
tous cts  la fois, en plein rationalisme, en pleine critique, au
regard de la matire sans limite et sans repos du panthisme,
s'efforant de voir l'invisible, de toucher l'impalpable, de retenir ce
qui fuit, de donner une forme  ce qui n'existe pas encore, une voix 
ce qui ne saurait parler, l'artiste est  toute minute en danger de
s'garer, de se perdre au doute profond o s'vanouissent incessamment
tous les fantmes et toutes les chimres qui, jusqu' lui, ont fait le
charme ou l'effroi, l'attrait ou l'horreur de l'me humaine. Et cette
me elle-mme, qui garde encore dans la Divine Comdie les apparences de
la forme corporelle, elle n'est plus dans l'imagination de Goethe que la
monade problmatique qui, dpouille de toute figure, traverse des
rgions indescriptibles pour s'lever vers une vague batitude, vers un
Dieu sans forme et presque sans nom.

MARCEL.

Ah! bon Dieu! je prvois que je vais regretter l'enfer, peut-tre bien
mme le paradis du Florentin.

DIOTIME.

Je vais vous mettre  mme de choisir.--Ds les premiers vers de nos
deux pomes, la diffrence d'tendue et d'intensit philosophique se
marque, et l'on peut en entrevoir toutes les consquences. Dante, vous
vous en souvenez, entre en scne le plus simplement du monde. C'est
lui-mme qui parle en son propre nom. En quatre tercines, il expose tout
ce qu'il a besoin de faire connatre pour prparer l'action qui
commence. Il raconte que,  trente-cinq ans, il s'est gar hors de la
droite voie; et qu'un jour, s'tant endormi, il se trouve au rveil dans
une fort sauvage o il a fait les rencontres qu'il va dire.

Goethe ne pourrait plus procder d'une manire aussi directe. Il n'a plus
pour auditoire une foule croyante qui se presse dans les glises pour
entendre le rcit vritable d'un voyage qu'elle tient pour rel.
Personne, dans l'Allemagne du XIXe sicle, ne prendrait le pote au
srieux, s'il racontait qu'il a fait un pacte avec le diable. Sur ce
point, les bonnes femmes de Francfort ne sont gure moins diffrentes
des bonnes femmes de Vrone que Herder ne l'est de saint Franois
d'Assise. Il faudra donc, pour la vraisemblance potique, que Wolfgang
Goethe revte la robe et le bonnet du docteur Faust. Il faudra qu'il nous
montre son hros gar, non plus mtaphoriquement dans la fort obscure,
mais vritablement dans les ombres mtaphysiques de son propre esprit;
pouvant non plus par trois btes froces, visibles et tangibles, mais
par les ignorances monstrueuses de la science humaine, par les
insondables mystres de la nature. Il ne lui suffit pas, comme  Dante,
de nous dire qu'il est hors de la droite voie; nos curiosits modernes
voudront savoir pourquoi et comment il l'a quitte.

LIE.

Je ne vois pas bien la raison de cette diffrence.

DIOTIME.

La raison, lie, elle est tire encore de la diffrence des conceptions.
Il serait d'un intrt mdiocre, vous en conviendrez, de connatre
exactement, avec dtail, par quelles distractions mondaines, par quel
libertinage de l'esprit ou des sens, par quels doutes particuliers sur
tel ou tel point de dogme ou de doctrine, par quelles faiblesses
accidentelles, par quels entranements passagers, Dante s'est loign de
la voie droite. Le nom, l'ge ou l'tat de ses _pargolette_ nous importe
trs-peu; tout au contraint le dsespoir de Faust, qui est le grand
doute philosophique de la pense allemande, cette permanente inquitude
de Dieu qui fait  la fois sa faiblesse et sa grandeur, aura droit, dans
tous les temps, au plus profond intrt de tous les hommes. Et c'est
pourquoi, au lieu de quelques tercines, Goethe, pour nous bien faire
comprendre le trouble de son hros, et ce qui l'a caus, crira tout un
prologue, plusieurs scnes trs-longues, et fera intervenir une foule de
personnes dont l'Allighieri n'aurait que faire. Goethe ne pourra non plus
qu' l'aide d'une certaine ironie faire arriver devant des spectateurs
sans crdulit le dmon Mphistophls, tandis que le magicien de
Naples, le sage de Mantoue, le _bon_ Virgile, est au XIVe sicle
srieusement accept des lettrs, si familier  l'imagination populaire
qu'il n'est besoin  Dante d'aucun artifice pour se mettre en rapport
personnel avec lui. Virgile aussi, malgr sa ralit historique, n'a pas
 beaucoup prs, dans _la Comdie_, la ralit de Mphistophls dans la
tragdie de _Faust_. Tous deux sont envoys d'en haut, et ils
apparaissent d'une manire surnaturelle; mais le chantre de l'_nide_
n'est qu'une ombre qui va faire voir  Dante des ombres. Mphistophls,
au contraire, est une crature en chair et en os. Il ne se bornera pas,
lui,  changer avec Faust quelques courtoisies; il va lui faire signer
de son sang sur parchemin un pacte authentique. Conformment  ce pacte,
il servira Faust ici-bas; il vivra avec lui de la vie positive, de la
vie du petit et du grand monde; il satisfera tous les dsirs de son
matre, sous la condition d'tre  son tour,  l'expiration du temps,
matre et seigneur de Faust dans l'autre vie.

LIE.

Mais ce petit et ce grand monde, o Faust va vivre avec Mphistophls,
je ne saisis pas leur analogie avec l'enfer et le purgatoire de Dante.

DIOTIME.

La mme diffrence que nous venons de signaler entre Virgile et
Mphistophls, nous la retrouverons entre les deux rgnes de Dante et
les deux rgnes de Goethe. L'enfer et le purgatoire de _Faust_ ont
quelque chose  la fois de moins rel et de moins idal que l'enfer et
le purgatoire de _la Comdie_. Dante, vous l'avez vu, y va de sa
personne, mais ce n'est qu'en songe. Il ne fait que regarder, couter ce
qui s'y passe, il n'y prend part  aucune action; il n'y vient ni pour
chercher Alceste ou Eurydice, ni pour ravir Proserpine ou dlivrer
Thse, ni pour consulter Tirsias; tandis que Goethe, sous le nom et le
masque du docteur Faust, au lieu de regarder en rve un enfer et un
purgatoire matriels qui ne feraient plus ni peur ni compassion 
personne, vivra effectivement de la vie vritable, et s'y fera 
lui-mme, par ses fautes et par le sentiment des malheurs qu'elles
entranent, une damnation intrieure. D'un effort courageux, il se
dgagera de cet enfer moral, il se purifiera dans un purgatoire intime,
jusqu' ce que, s'levant toujours par le bon dsir, innocent par
l'amour qu'il ressent et par l'amour qu'il inspire, dlivr enfin des
preuves de l'existence terrestre, il entre dans les rgions suprieures
de la vie divine. Et cette vie divine, ce paradis de Goethe, il ne sera
pas, comme le paradis dantesque, ralis, matrialis (le gnie moderne
ne pourrait plus tenter de dcrire les demeures de Dieu); Goethe nous
arrtera au seuil. Il n'y aura pour son hros d'autre batitude que le
pressentiment extatique d'un dieu prochain, mais incommunicable aux
mortels.

MARCEL.

En d'autres termes, Goethe doutait de tout et Dante ne doutait de rien.
Celui-ci est un parfait croyant, l'autre un parfait sceptique.

DIOTIME.

Relisez le quatrime chant du _Paradis_, mon cher Marcel, vous y verrez
si Dante ignorait le doute! Il le fait natre et pousser comme un
surgeon au pied de toute vrit.

     Nasce per quello, a guisa di rampollo,
     Appie del vero il dubbio: ed  nutura
     Ch' al sommo pinge noi di collo in collo.

C'est exactement, comme nous allons le voir, la pense qui inspire 
Goethe son Mphistophls. N'avons-nous pas dj constat, d'ailleurs,
dans la vie du pote allemand, combien le scepticisme tait contraire 
la nature religieuse de son esprit? Goethe considrait avec Spinosa le
scepticisme comme une maladie de l'me,  laquelle il fallait non dus
raisonnements, mais des remdes. Sa foi n'tait pas moins fervente que
celle de Dante.

LIE.

J'ai bien vu que Goethe avait un grand besoin d'adorer et que sa pense
montait naturellement vers Dieu, mais il ne faudrait pas, ce me semble,
donner  cette religiosit vague le nom de foi; car enfin, sans la
croyance positive  un Dieu personnel, sans la croyance  l'immortalit
de l'me, il n'y a pas de foi, il ne saurait y avoir de religion
vritable.

DIOTIME.

Goethe croyait trs-positivement en Dieu, mon cher lie, non pas,  la
vrit,  ce Dieu jaloux de la Gense que l'on dirait inspir de la
Nmsis antique et qui ne saurait souffrir la puissance et la noblesse
de l'homme; il croyait  un Dieu unique, tout-puissant et conscient, je
ne dirai pas beaucoup plus mais beaucoup mieux que Dante, car il ne
laissait pas subsister  ses cts, pendant toute l'ternit, cet
anti-Dieu, ce Satan horrible qui demeure  jamais souverain de l'empire
infernal. Goethe croyait aussi trs-certainement  l'immortalit de
l'me.

LIE.

 l'immortalit, peut-tre; mais  la personnalit?

DIOTIME.

Goethe croyait  une me qui avait, comme Dieu, conscience d'elle-mme.
Il croyait  une intelligence pure,  une monade humaine (il empruntait
volontiers ce mot  la philosophie de Leibnitz), qui, tombe du sein de
l'ternit dans l'existence terrestre, n'y puisait pas toute sa
_puissance d'intention_, et aspirait  remonter vers la monade suprme,
vers Dieu, l'objet de son amour toujours renaissant et toujours
satisfait. Il pensait, comme pictte, que l'univers se compose d'une
immense hirarchie d'mes ou de monades; qu'il y a des mes de rosiers,
de fourmis, d'toiles. Il admettait que les mes humaines taient
galement hirarchiques et doues d'une vertu d'immortalit variable. Il
supposait (et cette supposition lui a fait crire, dans une des plus
belles scnes du second Faust, le choeur des suivantes d'Hlne) que les
mes ou monades infrieures, quand le corps se dissolvait  la mort,
retournaient chacune o l'entranait sa pente naturelle,  la terre, 
l'eau, au feu,  l'air; et que, seules, les mes purifies de tout
lment terrestre, les monades parfaites, essentielles, _entlchiques_,
comme il les appelait, celles que la raison pure, l'amour dsintress,
avaient gouvernes, entraient dans des rgions suprieures, dans une vie
plus thre, o, doues d'une facult de dveloppement indfinie, elles
devenaient, selon son heureuse expression: de joyeuses coopratrices de
Dieu dans l'univers. Soit ressouvenir, soit imagination. Goethe se
croyait certain d'avoir pass dj par des tats antrieurs et
d'emporter avec lui dans la tombe des forces qui ne trouveraient  se
satisfaire que par del, dans une existence nouvelle. Il nourrissait 
cet gard une esprance invincible, s'en remettant volontiers  Dieu,
comme Herder, du soin de dcider ce qui, de son existence terrestre,
aurait mrit de survivre. Mais avec son imperturbable justesse, ne
confondant jamais les deux ordres de la connaissance, notre pote
avouait que ces objets de son espoir taient des vrits de sentiment
pour lesquelles, quoi qu'en disent les thologiens, il n'est point de
dmonstration, autrement qu'insuffisante. Sur ces problmes ternels,
avait-il coutume de dire, les philosophes ne nous apprendront jamais
rien de plus que ce que nous dit l'instinct.

LIE.

Si je vous ai bien comprise, Goethe investissait les mes d'un droit 
l'immortalit conditionnel et en quelque sorte facultatif?

DIOTIME.

Il le dit explicitement: Nous sommes tous immortels, mais nous ne le
sommes pas de la mme faon; et ailleurs:  mesure que nous nous
rendons plus raisonnables, nous augmentons nos droits  l'immortalit.
C'tait, vous le savez, la doctrine de Spinosa, qui est  Goethe ce que
saint Thomas est  l'Allighieri. C'tait, avant Spinosa, l'ide de
Pythagore, de Platon, d'pictte.

MARCEL.

Ce que je vois de plus clair dans tout ce que vous venez de dire, c'est
que votre Goethe est compltement spinosiste, autrement dit athe.

DIOTIME.

Spinosa est un athe, Marcel, absolument comme Socrate est un corrupteur
de la jeunesse, picure un dbauch, Mahomet un imposteur, Machiavel un
sclrat, Voltaire un impie, le docteur Strauss un ngateur du Christ.
Laissons ces qualifications aux histoires difiantes. Les impies et les
athes, ce sont les bonnes gens qui rptent, sans y regarder, de
pareilles choses; car, en vrit, ce serait grande confusion pour Dieu
que des intelligences telles que Voltaire, Machiavel ou Spinosa
n'eussent aucun rapport avec l'ternel foyer de toute lumire. Goethe
tait disciple de Spinosa, disciple fervent, il s'en fait gloire; non
pas de ce Spinosa qu'un zle dtestable a marqu du _signum
reprobationis_, mais du Spinosa vritable, de notre Spinosa  nous, de
celui que j'appelle un saint, tant sa vie a t pure et dsintresse,
tant il croyait profondment et passionnment en Dieu.

VIVIANE.

Mais Goethe, pas plus que Spinosa, ne croyait en Jsus-Christ?

DIOTIME.

Goethe, comme les plus minents entre ses contemporains, comme les
premiers initiateurs de ce grand mouvement religieux qui commence 
Lessing,  Herder, et qui se continue sous nos yeux, au sein du
protestantisme allemand, amricain, hollandais et franais, par Parker
et par ses disciples, croyait  un Christ de plus en plus dgag des
troites formules de l'orthodoxie, renouvel et grandi, lui aussi, avec
tout l'ensemble des conceptions humaine.

MARCEL.

Vous voulez dire  un Christ de fantaisie, qui n'a aucun rapport avec le
Christ de l'vangile, n'est-ce pas?

DIOTIME.

Goethe croyait de toute son me au Christ de l'vangile, mon cher Marcel;
 ce Christ en qui, selon Spinosa, l'ternelle sagesse de Dieu s'est
manifeste plus qu'en aucun autre...

MARCEL.

Plus qu'en aucun autre homme, apparemment; mais aux miracles qui le font
Dieu? Goethe n'y croyait pas plus que Voltaire.

DIOTIME.

Assurment, Goethe ne croyait pas  ces miracles purils par qui Dieu, 
un certain jour, suspendrait, pour l'bahissement des esprits grossiers,
les lois que, dans son infaillible conseil, il a donnes de toute
ternit  la nature. Il ne croyait pas  ce merveilleux charnel,
insupportable aux intelligences leves, qui change l'eau en vin dans un
repas de noces, dessche le figuier parce qu'il ne porte point de
fruits, et pousse les dmons dans le corps des pourceaux; cependant, il
ne l'expliquait pas  la faon de l'cole voltairienne, par la fourbe et
la supercherie. Il considrait les miracles comme une cration spontane
de l'imagination du peuple;  ce titre, il les respectait.

MARCEL.

Vous voulez dire que Goethe avait pour Jsus-Christ les sentiments qu'il
pouvait avoir pour Mose, je suppose, pour Mahomet, pour Bouddha...

DIOTIME.

Goethe mettait la rvlation chrtienne au-dessus de toutes les autres.

MARCEL.

Par quelle raison, s'il ne croyait pas que le rvlateur tait Dieu?

DIOTIME.

Par la raison, c'est lui-mme qui le dit, que le christianisme a apport
aux hommes un sentiment qui n'existait pas auparavant, ou qui, du moins,
n'existait que d'une manire voile: la sanctification de la souffrance
(on a trop oubli les stociens et, bien avant eux, les hros d'Homre
qui disent que _les trangers et les pauvres viennent de Dieu_). C'est
encore l une de ces grandes penses qui viennent du coeur et qui
abondent, quoi qu'on en ait dit, chez notre pote. Goethe tait chrtien,
sincrement chrtien, au sens le plus vrai et le plus spiritualiste, par
cette grande reconnaissance historique et philosophique des mrites
divins du christianisme. Il avait coutume de dire que la religion
chrtienne tait sublime et n'avait nul besoin des preuves de la
thologie. Mais il tait entr trop avant dans l'ide d'une ducation
perptuelle du genre humain, il admirait trop la grandeur du panthisme
oriental et la beaut du polythisme hellnique, pour consentir  voir
dans l'orthodoxie chrtienne, qui n'occupe qu'un moment dans le temps et
dans l'espace, le salut exclusif et dfinitif du monde.

MARCEL.

Voil un singulier chrtien; qu'en dis-tu, Viviane?

DIOTIME.

Je ne sais pas trop de quel droit nous serions ici plus exigeants que
les saints du quitisme et que cette belle me chrtienne, Suzanne de
Klettenberg, qui ne concevait pas le moindre doute, nous dit Goethe,
touchant son salut.

MARCEL.

C'est--dire que cette demoiselle voulait faire de Goethe un saint  sa
mode, et qu'elle avait probablement un grand faible pour les beaux yeux
du jeune nophyte.

DIOTIME.

Mais la Facult de thologie de l'universit d'Ina, direz-vous qu'elle
tait sensible aux beaux yeux de Goethe, quand, pour honorer le
cinquantime anniversaire de sa naissance, elle lui offrait le diplme
de thologien (encore une ressemblance avec l'Allighieri), lui rendant
grces d'avoir honor, encourag, protg et avanc les vrais intrts
de l'glise chrtienne?

VIVIANE.

Je voudrais me faire une ide plus nette de ce que Goethe entendait par
l'glise.

DIOTIME.

Goethe qui, malgr sa puissante personnalit, ne croyait  rien de grand
que par l'association des coeurs et des volonts, aimait les glises. Il
hassait, au moins autant que Dante, l'esprit d'inquisition et de
domination qu'engendre dans les sacerdoces la prtention  la possession
de la vrit absolue; il croyait que vouloir l'immobilit d'une
religion, c'est vouloir sa mort; mais il voyait dans la communaut des
fidles un moyen d'dification et de sanctification incomparable.

MARCEL.

Les fidles  qui et  quoi?

DIOTIME.

Les fidles  un Dieu grand et bon; les fidles  une humanit
souffrante et mritante; les enfants d'un mme pre s'aimant les uns les
autres, et persvrant ensemble, non dans la minutieuse observance de
prceptes et de rites purils ou ostentatoires, mais dans le culte
dsintress de l'idal, dans la virile pratique de la justice et de la
charit. Et nulle part Goethe ne voyait une telle assemble de fidles
plus prs de se raliser que parmi les vrais chrtiens.

LIE.

Ralise, ce me semble, et non pas prs de se raliser.

DIOTIME.

Goethe, tout en faisant sa part, sa grande part  l'glise chrtienne
dans l'ducation du genre humain, la trouvait encore trop troite et
trop incomplte. Pour devenir vritablement universelle et conqurir un
lgitime empire sur les mes dans le monde tout entier, elle avait,
selon lui, quelque chose de trs-considrable  accomplir. Il lui
restait, en laissant tomber de sa doctrine tout ce qui offense la
raison,  se rconcilier pleinement avec la science et avec la
philosophie. Il fallait que, au lieu d'exclure, comme elle l'a fait
jusqu'ici, les religions antrieures, les schismes et les hrsies, elle
leur ouvrit son sein. Il fallait que,  ct des rvlateurs et des
saints qui lui sont propres, elle fit place, dans un panthon largi,
aux prophtes, aux saints, aux martyrs de l'humanit, dans tous les
temps et chez tous les peuples. Il fallait enfin que, cessant de
s'acharner  la possession exclusive et en quelque sorte matrielle d'un
Christ dogmatique et surhumain, elle ralist le type du Christ idal,
type humain d'une perfection toujours croissante, et que, dans une
conciliation suprme, conforme au gnie de Jsus, mais carte par
l'pret violente de ses successeurs, elle ost proclamer  la face du
monde, avec la sanctification de la souffrance, la sanctification de la
joie.

LIE.

Mais permettez, c'est l une erreur renouvele des Grecs et des Romains.
Les philosophes paens n'ont-ils pas cru longtemps, mme aprs la
tentative avorte de Julien,  un Olympe rajeuni, renouvel par
l'admission de toutes les divinits de l'Orient? Platon, dans sa belle
interprtation des mythes du paganisme et des fables populaires, ne
s'efforait-il pas d'en dgager le sens religieux? Les habiles et les
sages du polythisme n'ont-ils pas poursuivi trs-longtemps la pense
d'une rforme, d'une puration, d'une idalisation des croyances
paennes dgnres? Qu'est-il advenu de tout cela? Quand les dogmes et
les mythes prissent, force est bien que les cultes prissent avec
eux... Oserai-je vous demander o vous trouvez exprimes ces opinions de
Goethe touchant le christianisme de l'avenir?

DIOTIME.

Partout, dans ses romans, dans ses posies, dans ses lettres, dans ses
entretiens, dans le cycle entier de son oeuvre, des premires pages de
_Werther_  la dernire scne de _Faust_, mais nulle part aussi
explicitement, d'une manire aussi didactique, que dans son _Wilhelm
Meister_, particulirement  la fin des _Wanderjahre_, dans cette
mystrieuse initiation des sanctuaires, des tabernacles d'une religion
nouvelle, o Goethe s'est fait, comme il l'a dit, le prophte de ses
propres songes.

LIE.

Mais, en admettant cette religion progressive,  part la tolrance (et
la tolrance, c'est au fond l'indiffrence), je ne vois pas du tout ce
que gagnerait la morale  perdre la sanction des dogmes. Car je suppose
que, en rejetant le dogme chrtien, Goethe rejetait du mme coup l'ide
de rcompense et de chtiment dans une autre vie, cette antique et utile
croyance sur laquelle repose, avec la religion, la morale de tous les
temps.

DIOTIME.

Les croyances qui inspirent l'_thique_ de Spinosa, celles qui ont dict
le _Manuel_ d'pictte, et les penses de Marc-Aurle, ne me laissent, 
parler vrai, aucune inquitude touchant la morale qui en dcoule, mon
cher lie, bien que cette morale, d'une puret parfaite, ne cherche
d'autre sanction que celle de la conscience intime. Quand les stociens
dclarent qu'il n'y a de vertu vritable que celle qu'on embrasse avec
dsintressement, quand Spinosa crit que la batitude n'est pas la
rcompense de la vertu, mais la vertu elle-mme, je me sens pntre
pour la nature humaine d'un respect profond qui s'branle quoique peu,
je l'avoue, au spectacle de ces chtiments et de ces batitudes, de ces
enfers et de ces paradis, que les lgislateurs des religions dogmatiques
ont jugs indispensables pour porter les hommes au bien. Je ne vois pas
du tout, par exemple, ce que perdrait la douce morale de Jsus  ne plus
s'appuyer sur l'ide juive du Dieu jaloux et vengeur, et sur cette
abominable loi du talion impose par la barbarie des temps  la
misricorde ternelle et infinie.

VIVIANE.

Mettriez-vous au-dessus de la morale chrtienne la morale paenne?

DIOTIME.

La morale des paens, aussi bien celle de Znon, de Marc-Aurle et
d'pictte que celle de Pythagore et de Socrate, n'tait pas plus pure
assurment que la morale vanglique, mais elle avait cet avantage,
qu'elle formait l'homme tout entier, pour la vie active, politique et
mme esthtique. La recherche du beau s'y confondait avec la recherche
du juste. Les rcits de l'vangile, au contraire, et aprs eux les plus
beaux livres de la sagesse chrtienne, ne font que reprendre la morale
de l'Ecclsiaste pour qui toute chose terrestre est vanit, toute nature
corruption. La beaut leur est suspecte et tient de prs au pch. Ils
n'enseignent que le renoncement; ils ne sont propres qu' former des
asctes. Ils ont mis dans le monde moderne le marasme, le spleen, le
dgot de la vie. Dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, le
principe mme de la socit est condamn; le dsir de savoir a nom
Satan. La civilisation a pour origine le pch de l'homme: les premires
villes sont bties, les premiers arts sont invents par les _mchants_,
par les fils de Can le fratricide, pour carter de lui jusqu' l'ide
de famille, Jsus, d'ordinaire si doux, n'a que des paroles acerbes.
L'image de la vie parfaite, il la tire du lis des champs et des oiseaux
du ciel, ce qui devient de jour en jour moins conciliable avec l'opinion
et l'tat modernes, o tout se fonde sur la science, l'industrie, le
travail et l'association; qui rcompensent des plus grands honneurs les
grandes poursuites de l'esprit, les dcouvertes, les entreprises; o la
vie contemplative ne s'appellerait plus que la vie oisive.

MARCEL.

Mais il me semble que la vertu stocienne, qui menait  la rsignation
conjugale de Marc-Aurle et un suicide de Caton, reposait bien aussi sur
l'ide du renoncement, et qu'elle n'tait pas exemple d'exagration.

DIOTIME.

La rsignation dbonnaire de Marc-Aurle aux dportements de Faustine,
c'est encore l une histoire difiante, invente pour ridiculiser la
sagesse paenne. Quant au suicide de Caton, c'tait l'acte d'une volont
libre qui savait prfrer,  une certaine heure, dans certaines
circonstances fatales, la mort  la vie; tandis que l'idal mme de la
perfection chrtienne ferait de toute la vie un long suicide. La morale
stocienne avait pour fondement, il est vrai, la parfaite soumission 
la ncessit des choses. Pour procurer  l'homme la libert intrieure,
elle mettait le frein aux sens,  l'emportement des passions, mais elle
ne commandait rien qui ne ft selon la nature. Avec un sentiment profond
de la mesure, de cette mesure souveraine qui fait la perfection de l'art
grec, elle visait  faire des sages non des saints, des hommes, non des
anges, des actions excellentes, non des miracles. Elle ignorait ces
excs, ces tensions de l'imagination chrtienne qui touchent 
l'insanit ou  l'insincrit, tant elles semblent contraires  la
raison. Elle ne conseillait pas l'abstinence et l'humilit, mais la
frugalit et la modestie. Elle ne souhaitait pas la maladie, comme
Pascal, parce qu'elle est l'tat naturel du chrtien, elle se
contentait de dire avec pictte: Si tu supportes la fivre comme il
convient, tu as tout ce qu'il y a de meilleur dans la fivre. Elle ne
contristait pas la nature enfin, elle n'amoindrissait pas la vie; elle
ne fuyait pas le monde, comme le voudraient nos moralistes chrtiens;
elle enseignait  y vivre _courageusement_, _modrment_, _justement_,
en y pratiquant, non pas cette vertu servile et superstitieuse qui ploie
sous la tyrannie cleste ou terrestre, mais cette vertu noble et
libratrice qui s'appuie sur le droit et rsiste nergiquement  toute
usurpation,  toute tyrannie d'o qu'elle vienne, de Csar ou de
Jupiter. De cette grande vertu sociale et politique des mes
rpublicaines, on ne trouve aucune trace dans l'vangile. Elle n'y
pouvait pas mme tre souponne, tant elle tait trangre  la nation
juive,  la personne contemplative de Jsus et aux circonstances du
petit troupeau galilen qui le suivait. Mais, aprs le long intervalle
du moyen ge o le mysticisme chrtien l'avait obscurcie, elle a reparu
lumineuse; elle a parl avec force et gravit par la bouche du juif
Spinosa; elle a retremp le christianisme de Herder; elle a revtu
enfin, dans l'oeuvre de Goethe, sa forme idale...

Mais si nous continuons  disserter de la sorte sur Dieu, sur
l'immortalit, sur l'vangile, sur le stocisme, sur tout au monde, vous
me ferez perdre entirement de vue mon sujet, et je m'en irai 
l'aventure, au plus loin de Faust...

VIVIANE.

Vous avez raison; pour ma part, je tcherai de ne plus interrompre.

DIOTIME.

Vous avez vu que la tragdie de Goethe repose, comme la _Comdie_ de
Dante, sur la donne premire des communications surnaturelles entre le
monde terrestre et le monde cleste. Ds le prologue de _Faust_, le
pote germanique frappe l'accord qui nous ouvre les rgions
merveilleuses de la mythologie chrtienne. Nous sommes en pleine
lgende. La scne se passe dans le ciel. Les personnages sont Dieu le
Pre, les trois archanges, un suppt de Satan, le dmon Mphistophls.
Celui-ci, qui parat en assez bons termes avec le Seigneur, vient de
temps en temps causer avec lui et l'entretenir de ce qui se passe sur la
terre. Cette fois le bon Dieu lui demande des nouvelles du docteur
Faust, qu'il appelle son serviteur et qu'il qualifie d'homme juste.
Mphistophls, impatient de ces louanges donnes  une espce de fou,
 un mtaphysicien tout absorb  la recherche de l'infini et qui ne
sait rien de la vie relle, veut gager avec le Seigneur qu'il ne lui
sera pas difficile de tenter cet esprit malade et de l'entraner hors de
la droite voie. Le Seigneur, en souriant, accepte la gageure, bien
certain qu'il est de ne pas la perdre, l'homme dans ses obscurs
instincts ayant toujours, dit-il, conscience du droit chemin.

MARCEL.

 la bonne heure! Voici un bon Dieu qui parle fort bien. Il est de
l'avis de la demoiselle de Gournay, cette aimable fille de notre grand
Montaigne, laquelle crit quelque part: L'homme nat  la suffisance et
 la bont tout ainsi que le cerf nat  la course.

DIOTIME.

Aprs quelques paroles courtoises, changes entre le bon Dieu et le
dmon, Mphistophls quitte le ciel, et l'action terrestre commence.

MARCEL.

C'est la vieille histoire de Job. Mais qu'est-ce au juste que ce dmon
qui n'est pas Satan en personne, et d'o vient ce nom de Mphistophls?

DIOTIME.

Le nom de Mphistophls, donn par Goethe  son dmon, n'est qu'une
variante du Mphistophel, Mphostophiles ou Mphistophilus qui figurent
dans la lgende, du Mphistophls des marionnettes et du Mphostophilis
de Marlowe. Les commentateurs ne s'accordent pas entirement sur sa
signification. On le suppose provenant d'une mauvaise tymologie
grecque, et voulant dire ou bien celui qui n'aime pas la lumire ou bien
celui qui aime _Mphitis_, la divinit qui prside aux miasmes. Quant au
caractre moral de Mphistophls, il est tout simplement, dans les
livres populaires, le tentateur des critures, qui promet  nos premiers
parents de les rendre semblables  Dieu, et qui offre  Jsus la
domination sur tous les royaumes de la terre. Goethe, en transformant la
lgende du XVIe sicle selon le gnie du XIXe, fait de son dmon une
incarnation du doute et de l'ironie inhrents  l'esprit humain. Son
Mphistophls est le Satan moderne, le Satan de bonne compagnie, comme
l'a si bien dit Lamartine, le galant cavalier qui porte l'pe au ct,
la plume au chapeau, le manteau court sur l'paule, qui se fait appeler
M. le baron et sait par coeur son Voltaire. C'est  peine si, au sabbat,
les sorcires le reconnatront, tant il sent peu son enfer, si lestement
il a dpouill les attributs du vieux diable. Un des interprtes les
plus profonds de _Faust_, le biographe de Hegel, Karl Rosenkranz,
incline  croire que Goethe, en crant ce diable contemporain, a voulu en
quelque sorte ddoubler son hros, et que Mphistophls,  la faon des
sorcires dans Macbeth, personnifie la lutte intime des passions
ambitieuses dans l'me de Faust. Ce qui est certain, ce qui est
clairement nonc dans le prologue, c'est que, aux yeux du pote, le mal
personnifi dans Mphistophls n'est pas le mal absolu, infernal, de la
thologie chrtienne, mais le mal relatif, insparable de la condition
humaine et qui, dans l'ordre universel, est subordonn au bien.

LIE.

C'est l encore, si je ne me trompe, une ide toute spinosiste. Spinosa
ne dit-il pas quelque part que rien n'arrive dans l'univers qu'on puisse
attribuer  un vice de la nature?

DIOTIME.

En effet.--Mphistophls, c'est lui-mme qui le dit, voudrait le mal,
mais quoi qu'il fasse, finalement, il se trouve avoir coopr au bien.
Il est railleur des ambitions spculatives de l'homme et de sa
prtention  la vie anglique; il est sensuel et libertin, convoiteux
des plaisirs charnels; mais il n'est ni athe ni mme mchant 
outrance. Il a compassion des pauvres humains; il se fait quelque
scrupule de les tourmenter; il se plat dans la socit du bon Dieu,
qui,  son tour, le souffre et lui permet d'en agir  sa guise, afin
d'exciter par la tentation et la contradiction la paresse naturelle de
l'homme. Aussi Mphistophls, tout en se flattant d'entraner Faust 
la perdition, va-t-il lui servir d'aiguillon et le pousser, de curiosit
en curiosit, d'erreur en erreur, vers une vie plus haute. Nous en
sommes avertis ds le prologue. Le sourire du Seigneur nous rassure,
non-seulement quant au salut de Faust, mais encore quant au chtiment du
dmon, le Pre ternel voulant la confusion de Mphistophls, non sa
rprobation, et n'ayant d'autre but, en acceptant la gageure, que
d'amener la crature dmoniaque  reconnatre la bont native de la
crature humaine. Il parat mme que,  l'origine, Goethe avait form le
plan plus hardi de rhabiliter entirement, de sauver Mphistophls. Il
avait pour lui un faible; il ne lui dplaisait pas du tout qu'on le
reconnt lui-mme dans son cher dmon. Il avouait  son ami Merck, qui
ne s'en offensait pas, lui avoir emprunt, pour en douer Mphistophls,
les traits les plus piquants de son esprit railleur et cette verve
satirique qui tant de fois avait contenu et ramen  la raison les lans
dsordonns, les enthousiasmes excessifs de notre jeune Werther.
Mphistophls, dans la conception de Goethe, n'est donc pas un obstacle
au salut, mais un agent du salut, agent dont le concours est ncessaire,
quoique subalterne. C'est en ce sens qu'il n'est pas trs-diffrent du
Virgile de la _Comdie_.

VIVIANE.

Comment cela?

DIOTIME.

Le Virgile de la lgende, vous vous le rappelez, s'il n'est pas
prcisment un dmon, est du moins un sorcier, un magicien. Il n'a pas
connu le vrai Dieu; Dante le met au premier cercle de l'enfer,

     Nel primo cerchio del carcere cieco.

Il fait de lui le reprsentant de la raison naturelle, de la sagesse
antique, comme Mphistophls est le reprsentant du doute, de la
critique, qui sont les lments essentiels de la sagesse moderne.
Virgile, pas plus que Mphistophls, ne saurait entrer au paradis. Il
quitte Dante au seuil, non pas, il est vrai, moqu, bafou comme le sera
Mphistophls par les anges qui lui enlveront l'me de Faust, mais
nglig, oubli, nous l'avons vu, se reconnaissant lui-mme un guide
indigne, inutile du moment que l'me du pote s'est ouverte  la sagesse
divine qui lui apparat sous les traits de Batrice.

LIE.

Je trouve votre interprtation ingnieuse; mais j'ai besoin d'y
rflchir avant de l'adopter, car, je l'avoue, elle me surprend un peu.

DIOTIME.

Pas plus que pour tout le reste, lie, je ne vous demande ici d'entrer
dans mon sentiment sans le contrler. Mon dsir, c'est que, en nous
quittant, vous emportiez de nos entretiens l'envie de relire les deux
pomes, et que, de la comparaison que je vous aurai suggre, il naisse
dans votre esprit quelques clarts nouvelles. Mais o en tais-je
reste?

VIVIANE.

Vous ne nous avez parl encore que du prologue de _Faust_.

DIOTIME.

La scne s'ouvre, comme dans la _Comdie_; aux premiers jours du
printemps. C'est le moment o, selon la lgende, le monde a pris
naissance; c'est, pour l'glise chrtienne, le temps sacr de
l'incarnation et de la rsurrection du Sauveur. C'est, en astrologie,
l'heure o brillent les constellations propices. En Allemagne comme en
Italie, la douce saison, la dolce stagione, se clbrait en des ftes
charmantes.

LIE.

Il n'y a pas longtemps que je lisais dans une lettre de Ptrarque le
rcit d'une fte du printemps  laquelle il assistait  Cologne. On ne
peut rien imaginer de plus potique. Ce devait tre un reste de quelque
solennit paenne. De longues processions de femmes, vtues de blanc et
ceintes de guirlandes, descendaient en chantant des cantiques sur les
bords du fleuve. Elles lui portaient en offrande des touffes d'herbes
symboliques qui, jetes au courant des flots rapides, entranaient avec
elles tous les malheurs de l'anne.

MARCEL.

Il existe encore  cette heure une coutume toute semblable au royaume de
Siam. Un marin de mes amis, qui a fait partie de l'expdition en
Cochinchine, m'a dcrit ce que les bouddhistes appellent le _Jour du
pardon_. Pour apaiser l'ange du fleuve, que l'on suppose irrit de la
souillure de ses eaux, les talapoins et gnralement tous les bons
bouddhistes viennent sur le rivage rciter  haute vois de longues
oraisons fluviales. Jusque trs-avant dans la nuit, au son des
instruments de musique,  la lueur des torches et des lanternes, on
lance incessamment au flot des dons de toute sorte, ex-voto, amulettes,
images peintes ou sculptes, monnaies d'or et d'argent, barques et
radeaux chargs de fleurs et de fruits. Il paratrait que c'est le
spectacle le plus curieux, le plus bariol, le plus pittoresque du
monde.

DIOTIME.

Pour nos deux potes, le printemps tait la saison sacre. Ce fut dans
les ftes de mai qu'apparut pour la premire fois  Dante Batrice
Portinari, en compagnie de sa jeune amie Vanna, qui fut plus tard
l'amante de Guido Cavalcanti et qui avait pour surnom de beaut, _per
sopranome di bellezza_, Primavera. Quant  Goethe, il appelait le
printemps la saison lyrique, et se plaisait  y voir clore ses
crations les plus chres. Mais, non contents de commencer leur pome 
l'aube de l'anne, Dante et Goethe veulent encore qu'il s'ouvre  l'aube
du jour.

     Temp' era del principio del mattino,

dira l'Allighieri, en gravissant, au sortir du sommeil, la colline
claire des premiers feux du matin. Ce sont les matines de Pques,
chantes aux lueurs crpusculaires du jour de la rsurrection, qui vont
arracher Faust aux apprhensions de la nuit, aux tnbres de son propre
coeur.

Il est l, le vieux docteur, seul et pensif sous les sombres votes du
laboratoire; il est l, tel que l'a vu Rembrandt, assis sur son fauteuil
vermoulu, dans une atmosphre paisse, entour de livres poudreux, de
parchemins enfums, de crnes, de squelettes, d'appareils et
d'instruments de toute sorte, gisant ple-mle et dans un dsordre
affreux. Il a pass depuis longtemps, lui, la moiti du chemin de notre
vie; il a perdu la droite voie, mais ce n'est pas dans la poursuite des
plaisirs et des cupidits mondaines, dans les sentiers fleuris des
vanits, c'est dans l'pre recherche de cette science terrible du bien
et du mal que notre premier pre a paye de l'exil et de la mort. Au
moment o le dmon obtient la permission de le tenter, Faust n'est pas,
comme Dante, endormi dans l'oubli de Dieu: il veille en proie aux
tourments d'une me ardente qui voudrait possder Dieu  tout prix.
Richesses, honneurs, plaisirs, amours, amitis, toutes les joies
prissables, Faust a tout nglig, tout ddaign pour se vouer sans
rserve  l'tude des lois ternelles,  la pntration des causes. S'il
a vieilli prmaturment, s'il a pli dans la solitude, c'est par amour
pour la science, et par dsir du bien de ses semblables; parce qu'il
aurait voulu dcouvrir une vrit capable de convertir les hommes et de
les rendre meilleurs. Philosophie, mdecine, jurisprudence, thologie,
magie mme, toutes les sciences humaines, divines ou infernales, Faust a
tout tudi, tout approfondi. Il sait tout ce qu'on peut savoir; il sait
de plus qu'on ne peut rien savoir. Il est las de l'aridit des
spculations mtaphysiques, las des formules de l'cole. Il compare sa
vie au vent d'automne qui souffle sur les feuilles sches. Il sourit
amrement  la purilit des satisfactions humaines,  l'clat de la
vaine gloire, au bruit de son nom,  la reconnaissance des hommes
simples qui se croient guris par son art, tandis qu'ils ne le sont que
par la nature. Le mensonge des choses d'ici-bas rpugne  sa conscience
austre. Les lans de sa grande me se heurtent et se blessent
incessamment aux limites de son existence terrestre. Sa patrie est
ailleurs. Son esprit, fait  l'image de Dieu, voudrait entrer en
commerce avec ses pareils, les esprits divins qui prsident  l'harmonie
des mondes, et plonger avec eux au sein toujours vivant de la nature
infinie.  l'aide des formules de la magie qui lui sont familires,
Faust voque les esprits invisibles; il les interroge. Leur apparition
fugitive, leurs rponses nigmatiques le consternent, car il voit que,
s'il a eu la puissance de les appeler, il ne saurait ni les retenir ni
les comprendre. C'est alors que le dsespoir s'empare de lui, et que,
n'attendant plus rien de la vie, il s'adresse  la mort. D'une main
hardie il saisit la coupe des aeux; il y verse le breuvage librateur.

L'invocation de Faust, ce chant sacerdotal d'un sacrifice dont il est 
la fois le prtre et la victime, atteint aux plus sublimes hauteurs o
puissent s'lever l'me et la posie. Pour Faust, la mort n'a rien de
lugubre. Il n'y voit ni une fin, ni un nant, ni mme un sommeil dans la
tombe. Les images sous lesquelles elle s'offre  lui sont toutes de
mouvement. C'est la vague qui l'emportera comme Dante dans la grande
mer de l'tre; c'est le char de feu qui le ravira jusqu'aux sphres
clestes:

     Zu neuen Ufera lockt ein neuer Tag,
     Ein Feuerwagen schwebt, auf leichten Schwingen,
     An mich heran!

Le suicide de Faust a plus de grandeur encore que le suicide de Caton;
car, en rejetant la vie, Faust ne proteste pas seulement, comme le
vertueux Latin, contre l'esclavage politique dans la prison romaine: il
proteste, vaincu dans le combat avec Dieu, contre l'esclavage de
l'humanit dans sa prison terrestre.

Et pourtant, combien il faut peu de chose pour que Faust renaisse 
l'esprance et pour que la coupe fatale chappe  sa main!

Un souvenir, le son lointain d'une cloche, un chant d'glise, lui
rappellent la fte de Pques, o jadis son enfance heureuse clbrait,
avec le retour du printemps, la rsurrection du Sauveur des hommes. Il
s'attendrit en songeant aux consolations apportes  la terre par le
misricordieux crucifi. Toute l'austrit de sa pense s'amollit. Un
souffle de tendresse dissipe les noires vapeurs amasses dans son
cerveau par la science solitaire. Tout  l'heure, il va se faire simple
avec les simples, enfant avec les enfants. Suivi de son disciple Wagner,
il va se mler  la foule des promeneurs, dont les gais propos, les
rires, les chansons clbrent  leur manire la fte chrtienne. Mais le
spectacle de la vie extrieure ne saurait longtemps captiver l'me de
Faust. Lass bientt de ces joies bruyantes, il s'assied  l'cart; il
contemple les magnificences du soleil couchant; son inquitude renat,
sa soif de la lumire ternelle. Il voudrait suivre les rayons de
l'astre qui va quitter notre hmisphre. Il envie  l'aigle son aile, 
l'alouette son chant,  la grue qui traverse les airs la puissance de
l'instinct qui la guide. Il appelle  son aide les gnies qui planent
invisibles entre la terre et le ciel, il les adjure de remporter avec
eux dans l'espace. C'est alors qu'apparat Mphistophls. Sous la
figure d'un chien, il s'attache aux pas de Faust; il le suit  son
retour dans la ville; il entre avec lui dans le laboratoire. La nuit est
venue.--Cette longue exposition termine, qui dans la _Comdie_ n'occupe
que la moiti d'un chant, l'action proprement dite, la tentation va
commencer.

Je suppose, ma chre Viviane, que vous n'avez pas eu de peine jusqu'ici
 reconnatre, sous les traits de Faust, Wolfgang Goethe,  cette
premire priode de sa jeunesse o nous l'avons vu, profondment troubl
par l'incertitude et la discordance des choses de la vie, se jeter tout
perdu  l'enthousiasme de la mort.

VIVIANE.

La fiction est transparente, et Dante n'est pas plus Dante, ce me
semble, que Faust n'est Goethe.

DIOTIME.

Un coup d'oeil sur la relation qui se noue entre Faust et Mphistophls
nous rendra plus sensible encore cette identit. Bien loin que le
suicide de Faust et sa tentation nous soient donns par Goethe comme un
signe de dchance, il les entoure d'une solennit religieuse. C'est au
moment o l'me de Faust vient de s'exalter dans la contemplation d'un
grand spectacle de la nature, c'est lorsque, absorb dans une profonde
mditation, mu, attendri, il cherche d'un coeur droit mit redlichem
Gefuhl, pour le mettre  la porte de tous, le sens vritable des
vangiles, c'est  l'heure du recueillement et d'un pieux travail que
Mphistophls, quittant son apparence de chien, se prsent au grave
docteur. De mme, lorsque Faust consent  se laisser arracher par le
dmon  ses rveries solitaires, pour se jeter avec lui au train du
monde, lorsqu'il va signer le pacte et qu'il en dicte firement les
conditions, il se montre de tout point suprieur  celui qu'il appelle
avec ddain un pauvre diable, et la pense intime du pote devient
manifeste. Faust n'admet pas un instant que l'esprit de l'homme puisse
tre compris de Mphistophls et de ses pareils. Si tu peux m'abuser
par les flatteries, lui dit-il, de telle sorte que je me plaise 
moi-mme, si tu peux me sduire par la jouissance, si jamais je gote le
repos dans le plaisir, que ce soit l mon heure dernire et que mon me
soit ta proie!

Mais que veut-il donc, qu'attend-t-il du dmon, ce ddaigneux Faust?
Lui-mme il va nous le dire; il y va insister de peur qu'on ne s'y
mprenne. Tu m'entends bien, dit-il  Mphistophls, _il n'est pas
question de plaisir_. Mon esprit, guri du dsir de savoir, veut vivre
dsormais de la vie active, et telle qu'elle est faite  l'humanit tout
entire. Je veux treindre tout ce que la destine humaine enferme de
bien et de mal; toutes ses douleurs, toutes ses joies, je les veux
ressentir; je veux perdument me plonger dans l'immense tourbillon de
son activit sans relche; puis, comme elle et avec elle,  la fin, tre
bris!

Vous le voyez,  peine l'me de Faust a-t-elle perdu l'espoir de
pntrer par la science et par la philosophie jusqu' l'essence de Dieu,
que, intrpide, elle se jette  l'espoir de pntrer par le sentiment,
par l'action, jusqu' l'essence de l'humanit. Serait-ce l une
dfaillance, une dpravation de sa noble nature? Aucunement. C'est une
ambition moindre  laquelle il se rsigne, aprs qu'il a reconnu vaine
son ambition premire. De vulgaires apptits, de lassitude, nulle trace
dans les conditions altires de son pacte dmoniaque. Nous y sentons
toujours le mme Faust dont l'me est habite de Dieu. Nous y sentons
notre insatiable Goethe dans la fougue gnreuse, et que l'on disait
endiable, de son ardente jeunesse.

MARCEL.

Pardon si je vous interromps. Vous venez de nous dire que Mphistophls
quittait son apparence de chien; pourquoi ce chien? aurait-il, comme les
btes de la _Comdie_, un sens allgorique?

DIOTIME.

Ds l'antiquit, le chien est un animal dmoniaque. La desse
protectrice des sorcires, Hcate, Lucifra, se plat  ses aboiements.
Elle-mme, elle prend souvent la forme d'une chienne. De la sorcellerie
paenne, le chien magique passe dans la sorcellerie chrtienne; de la
lgende d'Apollonius de Tyane, le chien noir passe dans celle d'Agrippa,
le ncromancien allemand. Celle-ci nomme le chien du plus ancien Faust,
qui n'est autre que le diable en personne, _Proestigiar_. Goethe, que nous
avons vu trs-superstitieux, n'tait pas exempt d'une certaine
antipathie fort peu rationnelle pour la race canine.

Mais continuons. La supriorit morale de Faust sur Mphistophls se
marque de plus en plus  mesure qu'on avance dans le drame. Quand
Mphistophls, qui a promis  Faust de lui faire faire un cours complet
du petit et du grand monde, le mne  la taverne d'Auerbach, rendez-vous
de gais compagnons et d'tudiants en goguette, quand il le conduit  la
cuisine de la sorcire pour y boire le philtre qui lui rend la jeunesse,
Faust n'exprime que rpugnance et dgot. Dans la taverne, il assiste,
impassible, aux expansions bruyantes de l'insipide orgie, et n'exprime
qu'un dsir, celui de quitter de tels lieux. Chez la sorcire, son
dgot est au comble. Mais l, tout  coup, dans un miroir magique, il
aperoit une figure de femme qui attire et captive son regard. Cette
femme qui ne ressemble  aucune autre, cette apparition cleste, cette
beaut pure dont la seule image, au milieu des laideurs d'une basse
sorcellerie, le fait tressaillir d'amour, c'est Marguerite.

MARCEL.

Je vous admire, Diotime. Vous avez le talent de l'glise catholique en
son premier gnie; vous transformez les dmons en saints ou en
quasi-saints. Vous venez de nous habiller trs-joliment Mphistophls
en Virgile; je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre
pour vtir la petite Gretchen des rayons de Batrice.

DIOTIME.

Si vous voulez, nous dirons auparavant deux mots de l'ide gnrale que
nos deux potes se faisaient de la femme, de son caractre, de sa
vocation, de sa puissance morale; vous comprendrez plus aisment
l'analogie que je crois voir entre Marguerite et Batrice.

MARCEL.

Je suis on ne peut plus curieux, srieusement curieux, quoi que vous en
puissiez croire, de connatre,  cet gard, vos ides.

DIOTIME.

Pour Goethe comme pour Dante, mon cher Marcel, la femme dans ce qu'on
pourrait appeler sa double nature, doublement mystrieuse et sacre, la
femme vierge et mre est un tre suprieur  l'homme.

MARCEL.

Mais pourquoi? Elle est visiblement infrieure en force physique; elle
est infrieure en gnie, car elle n'a jamais rien invent; et quant 
son tre moral, il me semble que les rcits bibliques ne laissent aucun
doute sur son infriorit.

DIOTIME.

 mes yeux, il n'y a ni supriorit ni infriorit d'un sexe sur
l'autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs, et chaque
sexe a une supriorit qui lui est propre. Mais si je devais traiter 
fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre; cela ne vous
amuserait gure, et ce n'est pas ici le lieu. Nous n'avons besoin de
savoir en ce moment qu'une seule chose: l'opinion de nos deux potes.
C'est potiquement que Dante et Goethe mettent la femme au-dessus de
l'homme. Dante, tout pntr de l'idal catholique, tel qu'il s'est
dgag peu  peu des rudesses bibliques et des svrits qui restent
encore dans l'vangile, a mis dans la prire de saint Bernard, au
dernier chant du Paradis, toute la sublimit de son sentiment, tout son
idal de l'amour fminin. Batrice, dans ses cantiques, semblablement 
Marie, est toute beaut, toute grce, toute misricorde, toute
compassion. Mme au sein de la batitude, elle se trouble  la vue des
prils de Dante; elle est remplie d'angoisses pour son ami; pour son
ami qui n'est point l'ami de la fortune,

     L'amico mio e non della ventura.

dit-elle avec une subtilit charmante et toute fminine. Elle a une
hte, une impatience toute fminine aussi, de le voir dlivr des
tnbres et des btes froces. Elle presse Virgile de voler  son
secours: au secours de son fidle, de celui qui l'aima tant et qui
sortit pour elle de la foule du vulgaire. Ses beaux yeux, plus
brillants que les toiles, se voilent de pleurs. Elle veut tre
console,

     L'aiuta si ch' io ne sia consolata.

LIE.

Est-ce que cette compassion, ces larmes, ce besoin de consolation dans
le ciel, sont bien orthodoxes?

DIOTIME.

J'en doute; comme aussi du plaisir qui s'accrot dans les mes
bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,

     Per allegrezza nuova che s'accrebbe,
     Quand' io parlai, all' allegrezze sue.

C'est le sentiment que nous verrons exprim aussi dans le ciel de
_Faust_ quand le _Pre Sraphique_ et les jeunes anges s'exaltent dans
la joie de voir arriver l'me pardonne du pcheur. En plusieurs
rencontres dj nous avons vu que nos potes, tout en traitant un sujet
tir de la lgende chrtienne, en usaient librement avec l'orthodoxie,
et qu'ils avaient, l'un et l'autre, de ces belles inconsquences sans
lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion
de Batrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu'prouve
son royal ami, Charles Martel,  le revoir au ciel de Vnus, c'est la
protestation ternelle du coeur humain qui repousse l'indiffrence
dogmatique des batitudes du paradis, aussi bien que la justice
implacable des chtiments de l'enfer.--Mais je reprends. Dante ne
conoit son propre salut, comme le salut de l'humanit, que par la
mdiation de cet amour misricordieux, dsintress, de cette grce par
excellence et vritablement divine qui rside au sein de la femme. C'est
le rayon des yeux de Batrice qui l'attire  sa suite dans la droite
voie, tant qu'elle demeure ici-bas; c'est aprs qu'il l'a perdue qu'il
se perd lui-mme. C'est elle qui l'avertit, par des songes et des
rvlations, des dangers qui le menacent; c'est dans l'espoir de la
retrouver, sur l'assurance que lui en donne Virgile, qu'il prend courage
et s'avance au travers des flammes d'enfer. C'est par l'occulte vertu
qui d'elle mane, qu'il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu
au seuil de la batitude, Dante reconnat humblement la grce et la
vertu, la puissance et la bont, la magnificence de la femme aime, qui
l'a conduit de la servitude  la libert, des choses mortelles aux
choses divines, de la perdition au salut.

     Dal tuo podere e dalla tua bontate
     Riconosco la grazia e la virtute.
     Tu m'hai di servo tratto a libertate
     Per tutte quelle vie, per tutt' i modi
     Che di eio fare avean la potestate.

C'est le mme idal de la grce fminine qui inspire  Goethe, au
quatrime acte de _Faust_, les vers admirables o il dcrit l'apparition
cleste de Marguerite, ce mystrieux regard, cette forme pure qui
s'lve dans l'ther et qui attire  elle le meilleur de son me.

     Wie Seelenschnheit steigert sich die holde Form.
     Ls't sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin,
     Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.

Et cette conception platonicienne de la beaut, de l'amour, Goethe la met
 la fin de son pome dans la bouche de la Reine du ciel:

     Komm! hebe dich zu hhern Sphren!
     Wenn er dich ahnet, folgl er nach.

Viens, lve-toi vers des sphres suprieures; s'il te pressent, il te
suivra, dit la _Mater Gloriosa_  Marguerite dj transfigure.

MARCEL.

Batrice est semblable par un de ses aspects  Marguerite, elle
symbolise comme elle l'amour pur, je le veux bien; mais Batrice est
aussi, dans les cantiques, la sagesse. Elle n'a jamais failli, que je
sache; elle expose  Dante les vraies doctrines; elle parle pour le
moins aussi bien que saint Thomas. Elle ressemble  la _Dame
Philosophie_,  la superbe stocienne qui consolait Boce, beaucoup plus
qu' cette ignorante _Gretchen_ qui n'a jamais rien appris qu'un peu de
catchisme, qui se laisse abuser comme une pauvre villageoise qu'elle
est, qui tue ou fait tuer, sans trop s'en douter, sa mre, son frre,
son enfant, et qui perd  la fin de la tragdie le peu de bon sens, le
peu d'esprit qu'elle avait au commencement.

DIOTIME.

 la fin de la premire partie, Marcel; mais dans la seconde, o nous la
verrons reparatre transfigure, elle sera aussi puissante dans son
humilit que l'altire Batrice. Je ne veux pas nier cependant que votre
remarque ne soit juste en une certaine manire. Marguerite, mme dans la
gloire cleste, reste toujours la candide et simple jeune fille qui a
pch, qui a souffert. _Una Poenitentium_ est son nom. Elle n'est ni une
stocienne ni une hrone, la pauvre enfant, mais une douce chrtienne.
Elle n'a jamais rien su, rien voulu ici-bas qu'aimer, aimer de ce
profond amour du coeur o les sens n'ont qu'une part inconsciente; et
c'est pourquoi elle est demeure pure, innocente jusque dans le crime,
et c'est pourquoi, lorsque l'me de Faust est tout blouie encore des
splendeurs clestes, elle est appele  l'initier aux clarts du jour
nouveau.

     Vergnne mir ihn zu belehren.
     Noch blendet ihn der neue Tag.

MARCEL.

Je vous avoue que je trouve cet idal tout chrtien assez trange et
fort peu d'accord avec ce qu'il y avait de si paen dans le gnie de
Goethe.

DIOTIME.

Rassurez-vous, Marcel. L'idal paen ne perdra pas ses droits dans le
pome germanique. Pour l'y introduire, Goethe va ddoubler son type de
femme. De mme qu'il a reprsent la nature virile sous deux faces dans
la figure de Faust et de Mphistophls, ainsi il montrera son
ternel-Fminin, sous son double aspect antique et moderne, dans la
personne d'Hlne et de Marguerite. La lgende l'autorisait comme Dante
 cette introduction de l'lment paen dans son action chrtienne.

Mais n'anticipons pas trop sur la marche du drame. Nous n'en sommes
encore pour le moment qu' l'apparition de l'image de Marguerite dans le
miroir de la sorcire. L'amour qui s'allume  sa vue dans l'me de Faust
et qui va former le noeud de la tragdie, a t clbr chez nous par
tous les arts; il a obtenu grce en France pour la philosophie du pome.
Rappelons brivement son caractre et son dveloppement. Lorsque Faust
est conduit par Mphistophls dans le modeste rduit de la jeune fille
absente,  la vue de cet asile o s'coulent ignors des jours
d'innocence, dans ce sanctuaire, c'est l'expression que Goethe ne
trouve pas trop haute, Faust est saisi de respect. La prsence de
Mphistophls, dans un tel lieu, l'importune; il le congdie; rest
seul, il ouvre son me  l'ineffable suavit de cette atmosphre de
paix. Il contemple le fauteuil vnrable de l'aeule; d'une main
tremblante, il soulve les rideaux du lit virginal; il frmit  la
pense qu'il pourrait vouloir sduire tant de candeur.  Mphistophls
survenu brusquement pour l'avertir que Marguerite est l qui va rentrer:
Partons, partons, dit-il en s'loignant avec prcipitation, jamais, non
jamais je ne reviendrai!

Dans la promenade au jardin, mnage par Mphistophls qui poursuit son
plan de sduction, les paroles de Faust  Marguerite sont empreintes
encore d'un respect profond. Il admire du meilleur de son coeur, comme le
plus beau don de la nature, la simplicit de la jeune fille; l'amour
qu'elle lui inspire, il le sent inexprimable, divin, ternel. La fin
d'un tel amour, s'crie-t-il exalt, ce serait le dsespoir! Non; point
de fin! point de fin!

Qu'en dites-vous, lie? Est-ce bien l le sceptique, le libertin, le
pote indiffrent que la critique franaise a dcouvert en Goethe, et
qu'il n'est pas permis de comparer  Dante?

LIE.

J'ai bien peur que vous n'arrangiez un peu tout cela  votre belle faon
imaginative.

DIOTIME.

Aucunement, je vous jure. Et ce que j'essaye de vous rendre dans ma
prose sans gnie, il n'est besoin de vous le dire, n'approche ni de prs
ni de loin des lans passionns de la posie de Goethe.

Le monologue de Faust sur les cimes alpestres o il a fui le tentateur,
est d'une posie plus profonde encore que le monologue si clbre du
commencement. Arrach par un effort de sa volont  l'entranement des
sens, l'me de Faust a repris l'empire d'elle-mme. Au souffle pur des
hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle.
Mais le dmon ne le laisse pas longtemps  ses contemplations. Il
accourt vers lui; il raille sa vie d'anachorte. Par des images
licencieuses, il essaye de rveiller en lui les apptits charnels. Puis,
voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la srnit de
Faust, il s'adresse  son coeur; il lui peint les tristesses de
Marguerite, l'amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel
abandon de celui qu'elle ne saurait plus oublier. Faust s'meut. Ce coeur
si fort ne saurait supporter la pense des douleurs qu'il a causes. Il
se dfend encore contre Mphistophls, mais sa dfense faiblit. Il
commande au tentateur de s'loigner, mais sa voix tremble. Avec la
piti, la passion est rentre dans son coeur. Toutes les pripties,
toutes les motions de cette passion terrible qui entranent l'innocence
de Marguerite  la faute, au crime,  la plus pouvantable catastrophe,
vous sont trop prsentes pour que nous nous y arrtions, malgr leur
beaut. Je voudrais seulement vous rendre attentifs  l'ide morale qui
en ressort.

MARCEL.

Mais il me semble que c'est une morale trs-simple et que notre cur n'a
que trop frquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.

DIOTIME.

J'en doute. Relisez toute la suite de ces amours de Faust et de
Marguerite: vous verrez avec quel art infini Goethe nous fait sentir
(c'tait la pense fondamentale de sa morale  lui) combien dans l'me
humaine sont voisines et promptes  se confondre les sources du bien et
du mal. C'est par le plus dsintress des sentiments, par la
compassion, que Faust est arrach  la srnit de la vie contemplative.
Tout  l'heure, entre les deux amants runis, dans un entretien o Dieu
lui-mme est prsent, entre la candeur de Marguerite qui veut savoir si
son amant croit en Dieu et l'idalisme de Faust qui lui fait la plus
belle rponse qui soit jamais venue  des lvres humaines, se glisse, 
peine entendue d'abord, mais bientt imprieuse, la voix de la
sensualit. L'invincible dsir de l'entire possession que le Crateur a
mis au coeur de l'homme et de la femme, lorsqu'il a voulu faire natre
d'eux la perptuit de la famille humaine, est aussi pour eux la plus
funeste occasion de chute. Une telle contradiction tonne notre esprit,
mais c'est l'ordre, c'est la logique d'en haut. Il n'y a rien contre
Dieu, si ce n'est Dieu lui-mme. _Nihil contra Deum nisi Deus ipse_.
C'est la parole que Goethe aimait  se redire en ses heures de doute;
c'est l'ide de suprme conciliation qu'il nous rappelle jusque dans les
chocs les plus violents de la tragdie.

MARCEL.

Ainsi Faust et Marguerite ne seraient ni tout  fait coupables ni tout 
fait innocents?

DIOTIME.

Tout ce que Faust fait de mal, Goethe l'impute  l'influence extrieure,
au souffle du dmon. On ne l'a pas assez remarqu, c'est le philtre de
la sorcire qui allume dans les veines de Faust le feu des dsirs
impurs; ce n'est pas Faust, c'est Mphistophls qui place dans
l'armoire de Marguerite la cassette de bijoux pour tenter sa vanit
enfantine; c'est le dmon qui prpare le breuvage mortel que, sur la foi
de son amant, Marguerite, abuse comme il l'est lui-mme, fait boire 
sa vieille mre, croyant l'endormir. C'est Mphistophls qui, sur sa
guitare satanique, joue  l'heure du rendez-vous la srnade, et
provoque ainsi la colre de Valentin et le duel fatal. Sur le Brocken,
au sabbat des sorcires, o Faust se laisse entraner, Goethe ne nglige
pas de nous faire connatre qu' dessein Mphistophls l'a laiss dans
l'ignorance des suites du duel pour la pauvre Marguerite, accuse par la
voix publique de la mort de sa mre, de son frre et de son enfant. Et
lorsque Faust apprend tout  coup l'vnement funeste, lorsqu'il voit
dans les tnbres de la nuit sabbatique glisser, ple et sanglant, le
fantme de celle qu'il a perdue, quelle explosion terrible de dsespoir!
Quel soulvement de tout son tre contre lui-mme! Quelle maldiction au
misrable dmon qui lui a tout cach et qui l'tourdit dans l'immonde
orgie!

LIE.

Voudriez-vous m'expliquer cet intermde du sabbat qui vient interrompre
l'action au moment le plus pathtique, quand Marguerite, poursuivie
jusqu'au pied des autels par les voix de sa conscience, par l'angoisse
de la maternit qui s'veille dans son sein et par les accents funbres
du _Dies ir_, tombe vanouie?

DIOTIME.

Le sabbat des sorcires, mon cher lie,  cette place et dans ce moment,
c'est la parodie sanglante de l'action de Faust, c'est l'ironie plante
en plein coeur de l'action pour nous rappeler la misre de la condition
humaine. C'est le vulgaire, mais profond axiome du sublime au ridicule
il n'y a qu'un pas, mis en scne avec la hardiesse du gnie et cette
forte conscience du philosophe qui ne craint pas d'offenser par le rire
la grandeur de la morale. C'tait le sentiment de l'glise catholique
lorsqu'elle permettait la caricature dans les dtails dcoratifs de ses
cathdrales, quand elle y souffrait ces ftes burlesques o l'on
clbrait l'ne et le fou. C'tait le sentiment des inventeurs de la
parodie, de ces Grecs si pleins de got et de mesure, qui, dans leurs
reprsentations thtrales, exigeaient, aprs la trilogie du destin
tragique, la comdie, la satire des hros et des dieux.

La nuit du premier mai ou de la _Walpurgis_, qui figure frquemment aux
procs de sorcellerie, et qui protge de ses ombres le sabbat des
sorcires, cet espce de mardi gras de l'enfer, parodie dans le pome de
Goethe la fte du printemps, la Pque anglique, et ce religieux
enthousiasme qu'inspire au coeur de l'homme le renouvellement, la
floraison de la vie au sein de la nature. Suivant une superstition
populaire de l'Allemagne, qui remonte, selon toute apparence,  la
conversion des Saxons par le glaive de Charlemagne et  la perscution
des divinits paennes, forces de fuir aux dserts, le rendez-vous
gnral des dmons a lieu sur les hauteurs du Brocken dans les montagnes
du Harz. Emport par les tourbillons du vent qui siffle et hurle sur les
cimes dsoles, en proie au vertige des brutales convoitises, tout le
peuple de Belzbulh se presse et se pousse vers les hauteurs
infernales. La vieille Baubo, monte sur sa truie, ouvre la marche.

MARCEL.

Qui est cette Baubo?

DIOTIME.

C'est la Baubo mythologique, la nourrice de Dmter qui, par un geste
obscne, surprit un jour  la grave desse un rire malsant.  la suite
de Baubo viennent grands et petits animaux, esprits mauvais, hiboux,
crapauds, limaces, feux des marcages, manches  balai, fourches et
boues immondes, toute l'engeance satanique.

     Cela se presse et se pousse, glisse et clapote,
     Siffle et grouille, live et jacasse,
     Cela reluit, cume et pue et flambe.
     Un vrai train de sorcellerie!

     Das drngt und stsst, das rutscht und klappert,
     Das zischt und quirlt, das zieht und plappert!
     Das teuchtet, sprht und stinkt und brennt!
     Ein wahres Hexenelement!

dit Mphistophls avec un incroyable accent de ralit imitative. Et
ces paroles sont tout l'abrg du vertige sabbatique o le pote a voulu
nous montrer la contrepartie et comme l'envers, passez-moi l'expression,
de l'exaltation sraphique.

Le fantme de Marguerite, soudain entrevu, ramne Faust au sentiment de
l'horrible ralit. Il clate en fureurs. Il commande  Mphistophls
de le conduire vers l'infortune jeune fille, de l'arracher au cachot,
au supplice qui l'attend. Il s'lance sur les coursiers infernaux, il
fend les airs; le voici dans la prison, il brise les chanes de la
pauvre Marguerite. Hlas! elle a perdu la raison. Elle chante comme
Ophlie la chanson obscne; elle ne reconnat plus son amant. Il se
jette  ses pieds, il l'implore; le temps presse, l'aube du jour parat,
les noirs coursiers hennissent. Tout  coup Marguerite retrouve comme
une lueur de souvenir. Elle reconnat la voix de Faust.--Est-ce toi?
s'crie-t-elle. Et elle se jette dans ses bras, et toute sa misre a
disparu, et elle se croit sauve. Dans l'ivresse de son bonheur, elle
s'oublie. Elle repose avec amour sur le sein de son amant, de celui
qu'elle a aim plus que la vie, plus que l'honneur, mais non plus que
Dieu. Soudain, comme il veut l'entraner hors du cachot, elle aperoit
Mephistophls qui parat sur le seuil. Elle frmit, elle se dtourne,
elle s'arrache aux bras de Faust. Elle se jette en arrire; elle
s'abandonne  la justice de Dieu.

     Gericht Gottes, dir hab' ich mich bergeben!

Elle appelle  son secours le choeur des anges. Sa voix est entendue au
ciel.

--Elle est juge, dit froidement Mphistophls.

--Elle est sauve, disent les voix d'en haut.

-- moi! crie le dmon, et il disparat avec Faust.

--Henri! Henri! Sur ce cri de Marguerite, tout vibrant  la fois de
dsespoir et de je ne sais quelle indicible esprance, tombe le rideau
du premier _Faust_.

Le dmon, le principe du mal, semble vainqueur, mais ce n'est qu'en
apparence et dans les faits. Il est vaincu dans la vrit idale des
sentiments, doublement vaincu dans l'me altire et puissante de Faust,
dans l'me tendre et simple de Marguerite. Le sens moral du drame reste
encore voil, suspendu; tout  l'heure l'action va le reprendre et le
mettre en pleine lumire. Nous allons voir dans le second _Faust_ la
morale, la philosophie, la religion de Goethe se dvelopper, s'lever et
resplendir d'un clat pique.

VIVIANE.

Ne voudriez-vous pas vous reposer un moment? Vous semblez fatigue?

LIE.

Prenez mon bras, Diotime, et faisons quelques pas sur la plage.




CINQUIME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, LIE, MARCEL.

Plus tard VODOS.


Lorsqu'on revint s'asseoir, Diotime reprit ainsi:

Les tableaux qui vont se drouler dans la seconde partie de _Faust_
rpteront, sous un voile symbolique d'un plus riche tissu et dans des
proportions agrandies, les scnes de la premire partie. Le paralllisme
qui s'tablit entre les deux moitis de la tragdie, n'est gure moins
apparent que le paralllisme des trois cantiques. Il produit dans l'un
et l'autre pome un grand effet de solennit, de cette solennit
primitive dont nos deux potes avaient en eux l'instinct, et qui, chez
Goethe, s'tait singulirement accrue dans la mditation et l'tude de la
tragdie grecque.

Ds les premiers vers du second _Faust_, on sent que le style s'lve.
Les voiles se gonflent; les horizons s'ouvrent. Comme Dante, au sortir
de l'enfer, Goethe semble ici se placer sous l'invocation de la muse
pique:

             ... alza le vele
     Omai la navicella del mio ingegno.

L'affreux cachot o Faust a laiss toute esprance est derrire nous.
Nous voici au seuil des rgions purificatrices o notre hros, lui
aussi, va se rendre digne de monter au ciel, _e di salire al ciel
diventa degno_. Sous la vote immense du firmament, dans une vaste
campagne, aux approches de l'heure o le soleil ramne  notre
hmisphre la lumire, le mouvement, la vie, Faust, couch sur des
gazons en fleur, est doucement berc par la voix des sylphes, aux sons
de la harpe olienne.

MARCEL.

Mais comment, du cachot de Marguerite et de la compagnie du diable,
Faust se trouve-t-il tout  coup transport sur des gazons fleuris, dans
la compagnie des sylphes?

DIOTIME.

Goethe ne prend pas grand souci des transitions dans un pome dont
l'action repose tout entire sur un fond merveilleux. Pour transporter
son hros d'un lieu  un autre, il lui suffit, comme  l'auteur des
Cantiques, de le supposer endormi, endormi de ce sommeil sacr des
temples o les dieux parlaient en songe aux mortels et les gurissaient
de tous les maux. Dante procde ainsi quand, au neuvime chant du
Purgatoire, il se suppose vaincu par le sommeil,  l'heure o
l'hirondelle salue l'aube du jour, et se fait raconter par Virgile
qu'une dame cleste est venue qui l'a emport, tout endormi, au lieu o
il s'veille.

     Venne una donna, e disse: l' son Lucia:
     Lasciatemi pigliar costui che dorme.
     Si l' aggevoler per la sua via.
     ................................
     Poi ella e'l sonno ad una se n'andaro.

Pendant le cours des heures nocturnes, le choeur des bons gnies,
sensible au malheur de l'amant de Marguerite, a calm les agitations de
son me; il a dtourn de lui la flche acre du remords: il a
rafrachi son front brlant dans la rose du Lth.

LIE.

Ce Lth m'tonne dans les deux pomes. Quelle peut tre sa
signification morale? Nos auteurs entendraient-ils dire qu'il faut
n'avoir ni remords ni souvenir du mal qu'on a fait? La morale serait
aise, mais fort peu chrtienne.

DIOTIME.

J'ignore quel est l'enseignement thologique sur ce point dlicat;
peut-tre, dans l'aspersion de notre eau bnite, faudrait-il voir
quelque secrte rminiscence de cette vertu du Lth: mais
trs-probablement ici Dante et Goethe suivent leur sentiment propre, sans
se proccuper de la doctrine de l'glise. Aux yeux de Goethe, la premire
condition du salut, c'est la rsolution nergique de tendre
incessamment  la vie la plus haute,

            Ein krftiges Beschliessen
     Zum hoechsten Daseyn immerfort zu streben.

en apprenant toujours et en communiquant incessamment  ses semblables,
dans une gnreuse et bienfaisante activit, tout ce qu'on a en soi de
meilleur. Selon cette conception, qui tait celle des stociens  peu de
chose prs, le remords ne serait qu'une entrave  l'essor de l'me, une
dpression, une diminution de force, et l'oubli devrait tre considr
comme une grce, une paix divine, qui allge  l'homme de bonne volont
le poids du jour.

VIVIANE.

Est-ce qu'Emerson ne dit pas quelque chose d'analogue dans ses _Essais_?
Je me rappelle vaguement un passage o il conseille  l'homme de bien de
ne pas traner aprs lui le cadavre de la mmoire, _this corpse of
memory_.

DIOTIME.

C'est le sentiment de quiconque est anim du gnie de la vie active et
m par la conscience du mal  rparer plutt que du mal  pleurer.
Goethe, d'ailleurs, constamment occup, comme il l'tait, du problme de
la responsabilit humaine, n'avait jamais pu arriver  une certitude
autre qu' celle de l'inextricable complication de ncessit et de
libert dont se composent la vie et les malheurs de l'homme. Il en
concluait que la vraie morale, la vraie justice ici-bas, c'tait une
inpuisable compassion. Qu'il soit saint, qu'il soit mchant, nous
plaignons l'infortun;

     Ob er heilig, ob er bse,
     Jammert sie der Unglcksmann.

chante le choeur des sylphes avec une mlancolie pleine de tendresse. Il
y a l un sentiment de doute misricordieux qui n'existe pas au mme
degr, tant s'en faut, dans les Cantiques o Batrice, tout en accourant
au secours de celui qu'elle aime, ne lui pargne ni les humiliations ni
les dures rprimandes.

On sent dans cette apprciation diffrente de la culpabilit (pch et
remords pour Dante, erreur et rparation pour Goethe) l'intervalle de
cinq sicles durant lesquels les sciences naturelles et historiques,
affranchies de tous les dogmes, et s'clairant l'une l'autre, ont
clair aussi la morale d'un jour nouveau. Au temps de l'Allighieri, on
croit  la vengeance de Dieu, parce que l'on honore la vengeance
humaine. Au temps de Goethe, la torture est abolie, la peine de mort
combattue dans son principe; l'enfer n'est plus pour Faust qu'une
lgende bizarre. Aussi, dans les plus terribles catastrophes de la
tragdie, n'exprime-t-il pas une seule fois le sentiment de la peur,
tandis que Dante, pouvant, tremble et s'vanouit  tout instant dans
sa marche  travers les supplices de l'enfer. Aussi Faust est-il sauv
sans condition, sans s'humilier, sans se confesser autrement qu'
lui-mme et  sa propre conscience, sans aucun acte de foi explicite. Il
est sauv par le seul effet d'une loi gnrale et divine qui lve 
Dieu tout ce qui a puissamment aspir vers lui et tent, ft-ce en se
trompant de voie, de faire le bien ici-bas.

Le choeur des sylphes qui, d'une main lgre, en quelques vagues arpges
 peine entendus au sein du crpuscule, nous rappelle ces graves
problmes, est soudain interrompu par une explosion de lumire. C'est le
char du soleil qui s'avance avec une majest homrique.

     Horchet! horcht! dem Sturm der Horen!
     .....................................
     Phoebus' Rder rollen prasselnd;
     Welch Getoese bringt das Licht!

L'imagination de Dante, vous vous le rappelez, conoit ainsi la lumire
retentissante de l'astre du jour, et dit hardiment au dbut de l'Enfer
qu'il est repouss par la panthre vers la valle o le soleil se tait,
_l dov'l sol tace_.

Faust s'veille. Son monologue, crit dans la forme dantesque des
tercines (Goethe ne l'emploie que cette seule fois dans toute son oeuvre),
ne reste pas au-dessous des plus beaux lans lyriques de la _Comdie_.
Faust salue le roi des cieux; il coute, il bnit, dans un transport de
joie, les pulsations de la vie qui renat dans son sein et dans le sein
de la terre. Il se sent renouvel comme les feuilles et les fleurs que
baigne la rose du matin.

             Come piante novelle
     Rinnovellate di novella fronda.

a dit l'Allighieri. Faust chante avec amour l'hymne  la lumire. Son
regard est attir vers les hantes cimes o resplendissent les premiers
feux du jour. _Hinaufgeschaut_! C'est le _Guardai in alto_ de Dante;
c'est l'image perptuellement rajeunie de la posie primitive qui figure
la saintet, la batitude, par l'altitude des montagnes et le
rayonnement du soleil.

Cependant Faust, qui parle ici plus manifestement encore que dans la
premire partie du pome, au nom de l'homme et de l'humanit, ne
saurait, non plus que Dante, soutenir les splendeurs de l'astre divin.
Une douleur vive  sa paupire l'avertit que l'oeil mortel n'est pas fait
pour les clarts ternelles. Il dtourne sa vue et la ramne vers la
terre, o l'iris qui se balance dans l'cume des eaux jaillissantes
l'attire et le captive. Faust y voit l'emblme de la vie humaine.
L'homme ne peut ici-bas ni possder ni mme contempler face  face la
vrit pure  laquelle son me aspire. Il ne peut que l'entrevoir dans
ses reflets; il ne saurait voir Dieu que dans le miroir indistinct de la
nature. C'est la pense matresse qui domine toute l'oeuvre de Goethe;
c'est la mme pense, la mme image que nous retrouvons dans les
Cantiques, quand, au dernier chant du Paradis, saint Bernard ordonnant 
Dante de lever les yeux vers la gloire cleste, le pote sent son oeil
bloui, bless par les rayons perants, incapable d'en supporter
l'clat.

         Io credo per l' acume ch' io soffersi
     Del vivo raggio, ch' io sarei smarrito
     Se gli occhi mici da lui fossero aversi.

Cette premire scne de la seconde partie du pome de Goethe, ce chant
des esprits ariens, ce monologue  la fois si solennel et si doux,
clbrent dans le plus beau langage la rconciliation de l'me de Faust
avec la vie. Elle consent dsormais, cette me ambitieuse,  temprer
ses dsirs,  limiter ses poursuites,  resserrer dans le cadre troit
assign  l'homme par la nature son activit passionne. Faust se
rsigne, il renonce, mais sans abandon de soi-mme. Son renoncement est
viril, hroque. Il ne va plus vouloir, il est vrai, que le possible,
mais il voudra, sans illusion ni ddain, tout le possible.  partir de
cette heure, qui commence pour Faust la _vie nouvelle_, Mphistophls
est plus d' demi vaincu; sans qu'il s'en aperoive encore, le dmon est
subalternis, rejet  l'arrire-plan. Le doute et l'ironie s'effacent
insensiblement aux clarts grandissantes de l'amour. C'est l'ascendant
de la femme, mdiateur et sauveur, que l'on pressent ds l'entre de ce
purgatoire o dj Faust est, comme les ombres  qui parle Dante, assur
de voir la lumire suprme.

             O gente sicura.
     Incominciai, di veder l' alto lume.

Du moment que Faust est matre de lui, il est matre aussi du dmon. Il
va lui commander plus imprieusement des choses plus difficiles. Il va
se faire conduire  la cour de l'empereur germanique, prendre part aux
affaires de l'tat. De la vie individuelle, il va entrer dans la vie
sociale; il va s'lever  la dignit,  la puissance du sacerdoce.

LIE.

Qu'entendez-vous par l?

DIOTIME.

L'ide qui possde visiblement l'esprit et l'oeuvre de nos deux potes,
lie, c'est que la vie humaine doit tre un culte, une offrande, un
sacrifice perptuel  Dieu, o l'homme est  la fois prtre et victime.

LIE.

C'tait le sentiment de Proclus, de Porphyre, quand ils disaient que
l'homme est le pontife de l'univers. C'tait aussi le sentiment de
l'aptre saint Paul.

DIOTIME.

Ce sera ternellement, dans la triste vanit des choses prissables, le
sentiment, exprim ou non, des mes capables d'adoration et d'amour.
Nous avons vu que c'tait l'instinct du petit Wolfgang quand, tout au
haut de son autel enfantin, il allumait l'encens.

Au sortir du purgatoire, Virgile couronne, en vers majestueux, de la
mitre sacerdotale le front de l'Allighieri. Durant tout le cours de la
tragdie de Goethe, cette ide de sacerdoce, plus ou moins voile,
apparat. Ds le premier monologue de la premire partie, Faust veut
tre confesseur de la vrit; il souhaite l'apostolat; il voudrait
enseigner, amliorer, convertir les hommes.  ses yeux, la demeure de la
femme aime est un temple, un sanctuaire, je cite les propres
expressions de Faust. Au second acte, investi de la clef magique, qui
est galement symbole du pouvoir sacerdotal, et qui rappelle les clefs
d'or et d'argent avec lesquelles l'ange divin ouvre  Dante la porte du
purgatoire, il va chercher dans les profondeurs tnbreuses, chez les
_Mres_, le trpied sacr des oracles. Il en revient vtu des ornements
pontificaux. Il a puissance d'vocation sur le royaume des ombres.

     Im Priesterkleid, bekrnzt, ein Wundermann,
     Der nun vollbringt was er getrost begann.
     Ein Dreifuss steigt mit ihm aus hohler Gruft.

Faust ne comprend la vie, il n'en conoit la beaut que depuis sa
vocation.

     Wie war die Welt mir nichtig, unerschlossen!
     Was ist sie nun seit meiner Priesterschaft?
     Erst wnschenswerth, gegrndet, dauerhaft!

LIE.

Vous venez de dire que Faust descend chez les _Mres_; voil pour moi
l'obscurit des obscurits, l'abstraction des abstractions, auprs
desquelles les allgories de Dante ne sont que jeux d'enfants.

DIOTIME.

C'est en effet la conception la plus obscure de tout le pome; et, bien
qu'elle soit essentiellement germanique, on n'est pas encore parvenu 
s'entendre, mme en Allemagne, sur ces _Mres_ mystrieuses; comment
donc nos cerveaux franais s'accommoderaient-ils de ces tnbreux
fantmes? Essayons cependant de pntrer dans la pense du pote. Voyons
d'abord pourquoi et comment Faust va trouver les _Mres_.

Aprs des scnes trs-gaies  la cour de l'empereur, aprs que
Mphistophls a tir de la ruine, par la richesse trompeuse des
assignats, le monarque et ses courtisans, aprs une brillante mascarade,
on souhaite, pour couronner les divertissements, quelque chose de tout 
fait extraordinaire. L'empereur, selon qu'il est dit dans la lgende,
demande  voir la plus belle femme du monde, l'Hlne antique. Faust
promet de la faire apparatre. Il exige de Mphistophls les moyens du
raliser sa promesse. Le dmon se rcrie. Le diable de la Bible n'a nul
pouvoir sur l'enfer du paganisme; d'ailleurs l'entreprise est tmraire,
inoue, pleine de prils. Faust insiste; il ignore la peur. Il a donn
sa parole; il faut qu'il la tienne.

--Tu oserais descendre chez les _Mres_? dit Mphisto.

Faust, en frissonnant d'horreur  ce mot inconnu, mais sans hsiter:

--Par quel chemin?

--Aucun chemin.

Les _Mres_ habitent le vide, le silence impntrable. Autour d'elles,
point de lieu, point de temps; elles trnent par del, inaccessibles 
la prire,  la pense mme. Environnes de ce qui n'est plus, de ce qui
n'est pas encore, elles prsident  la mtamorphose infinie des types,
des ides divines.

LIE.

Les _Mres_ seraient alors quelque chose comme les _Ides_ de Platon?
Goethe ne s'explique-t-il nulle part  ce sujet?

DIOTIME.

Goethe dit  Eckermann que la premire pense de ses _Mres_ lui a t
suggre par la lecture d'un passage de Plutarque, qui parle d'une ville
trs-ancienne de la Sicile (Engyum, si j'ai bonne mmoire) et d'un
temple bti par les Crtois, o l'on adorait, sous le nom de _Mres_,
les divinits conservatrices qui protgent la fcondit. Un autre
ouvrage de Plutarque, dont notre pote ne fait pas mention, mais qu'il
n'ignorait certes pas, la _Chute des Oracles_, dcrit le centre, le
foyer de l'univers, le _Champ de la Vrit ternelle_, o rsident les
causes, les types, les formes primordiales de tout ce qui a exist et de
tout ce qui existera. Dans Plutarque, les mondes (il en compte cent
quatre-vingt-trois) s'ordonnent selon la figure du triangle, et c'est
l'espace situ entre les trois angles qu'occupe ce champ mystrieux de
la vrit. Rien ne ressemble davantage au sjour que Goethe assigne  ses
_Mres_, et aux fonctions qu'il leur attribue. D'aprs le peu qu'on
entrevoit dans les mythologies scandinave, celtique ou germanique du
rle de ces divinits, filles de la nuit obscure, elles auraient partout
figur la fcondation, la reproduction, la multiplication de l'tre;
mais Goethe ne s'tend point sur ce sujet, et se contente de dire que,
hormis le nom, il a tout invent dans ses _Mres_.

MARCEL.

Je me souviens d'avoir lu dans un commentateur, Henri Blaze, je crois,
que les _Mres_ figurent les principes des mtaux, ces matrices de
Paracelse, _Matrices rerum omnium_, o se combinent les lments, o
s'labore la semence de vie. Il me semble que cette explication ne
manque pas de vraisemblance, puisque nous sommes, avec la lgende de
Faust, en pleine alchimie.

DIOTIME.

Plusieurs commentateurs pensent comme vous, Marcel, et ils se fondent
sur la poursuite des secrets de l'alchimie o, pendant assez longtemps,
s'obstina notre pote. La clef magique que le dmon donne  Faust pour
lui ouvrir l'accs des profondeurs tnbreuses, appartient  cet ordre
d'ides et semblerait vous donner raison. Pour ma part, je considre les
_Mres_ de Goethe, qui assignent  l'identit de la substance infinie son
existence, sa forme, sa beaut, finies et phnomnales, comme beaucoup
plus semblables  la _Nature naturante et nature_ de Spinosa qu'aux
_Matrices_ de Paracelse, comme beaucoup plus apparentes avec le
_Devenir_ de Hegel qu'avec les types de Platon. Et s'il me fallait
absolument expliquer une obscurit par une autre obscurit, un nom par
un nom, je les appellerais les Parques du panthisme.

MARCEL.

Mon ami, le heglien Moritz a pris la peine de m'expliquer, huit jours
durant qu'il pleuvait  Ostende, comme quoi le trpied des _Mres_, ce
sont les trois catgories du matre: thse, antithse, synthse! Vous
imaginez si j'avais apptit de cette mtaphysique  triple dose!

DIOTIME.

Je lisais ce matin mme, dans la traduction de M. Littr, un passage
d'Hippocrate: _Rien ne nat, rien ne meurt_, qui ferait, selon moi,
comprendre les _Mres_ beaucoup mieux que tous les commentaires
modernes. Vous le rappelez-vous, lie?

LIE.

Pas prcisment.

DIOTIME.

Hippocrate y dclare que rien dans l'univers ne s'anantit, que rien ne
nat non plus, qui ne ft auparavant; mais que, _se mlant et se
sparant, les choses changent_, et que c'est l proprement, aux yeux du
vulgaire, _natre et mourir_.--Que vous en semble? Mler et sparer,
faire natre et mourir, n'est-ce pas exactement l'office des _Mres_?...
Du reste, sans aller chercher si loin une explication que nous avons
tout proche, les _Mres_, qui unissent l'idal  la ralit, l'infini au
fini dans une fcondit gnreuse, n'auraient-elles pas, dans la pense
de Goethe, exactement le mme sens que _l'Eternel fminin_ par qui Faust,
 la fin du pome, s'lve de la vie terrestre au ciel?

MARCEL.

Je n'y ai, quant  moi, aucune objection.--Mais que nous voil loin de
la cour de l'empereur! Ces divertissements, ces belles mascarades qui
l'gayent, ne nous en direz-vous pas un petit mot?

DIOTIME.

Elles en valent, bien la peine. Goethe a prodigu, dans la description
qu'il en donne, l'imagination, la grce, la verve humoristique. Il y
ralise, sans doute, l'idal qu'il s'tait fait des ftes publiques, au
temps o on le chargeait du soin de divertir la cour de Weimar. Il
compose sa merveilleuse mascarade de ses plus riants souvenirs,
d'allusions piquantes et charmantes aux circonstances et aux personnages
contemporains. Le systme de Law, le romantisme, le carnaval romain, les
bouquetires de Florence; le choeur des bcherons qui chante, en vrai
dmocrate, l'utilit de son rude labeur, sans lequel, pour les riches,
point d'lgances, et qui tance vertement _Pulcinello_ le dsoeuvr,
l'oisif opulent, ddaigneux du peuple; le parasite, le gourmand,
l'envieux, l'ivrogne, le pote vaniteux et servile, la femme bavarde,
raills  la faon de l'Allighieri; le char de Phoebus, le triomphe, de
Pan, prparent avec beaucoup d'art, tout en distrayant les yeux, les
conclusions philosophiques du pome.--Mais il faudrait lire ou plutt il
faudrait voir ce spectacle fantastique dont mon ple rsum ne saurait
vous donner la moindre ide. Faust reparat. Il a accompli le voyage
mystrieux; il rapporte le trpied symbolique. L'encens fume; du sein
des vapeurs embaumes, aux sons d'une suave harmonie, se dgage peu 
peu la figure d'Hlne. La voici, calme et grave dans sa candeur pique,
la fille de Jupiter, la soeur des Dioscures. La voici, telle qu'elle
apparut au berger phrygien, quand, vtue de la pourpre dore au soleil,
entoure de ses jeunes compagnes, elle cueillait, de sa main d'une
blancheur de cygne, pour les autels de Vnus, les roses nouvelles. Telle
on l'admirait  la fois, illusion, enchantement magique, sur les bords
du Scamandre o retentit le choc des armes, pour elle ensanglantes, et
sur les bords paisibles du Nil o la protge, dans Memphis,
l'hospitalit des rois. Telle elle posait son pied dlicat sur la galre
sidonienne qui la ramne, triomphante,  son peuple et  son poux, par
la volont des dieux. Telle encore la peignait Polygnote dans les
parvis sacrs du temple de Delphes.

On voit que, en crant son Hlne, le gnie de Goethe s'anime d'une
mulation gnreuse. Homre, Hrodote, Euripide, Phidias, Polygnote,
sont prsents  la pense du pote germanique. Pour mieux douer cette
fille chrie de la Muse, il s'inspire de ce que les innombrables
lgendes antiques et modernes ont invent de plus gracieux.

VIVIENE

Mais Hlne, ce me semble, n'est pas trop bien traite des potes. Elle
est infidle, perfide, elle est un objet de haine, de mpris...

DIOTIME

Assurment. Mais l'admiration pour sa beaut l'emporte  la fin sur le
ressentiment de ses fautes; on pardonne, on oublie le mal qu'elle a
caus. L'imagination populaire, aussi bien dans l'antiquit que dans le
moyen ge, ne saurait consentir au chtiment d'une personne aussi belle.
Tantt, pour la mieux innocenter, on la fait natre de Nmsis et jouet
de l'implacable Destin; tantt on la suppose calomnie, on inflige  son
calomniateur la ccit, on le contraint  chanter la Palinodie. On
soumet  ses charmes, encore enfantins, le plus noble entre les hros,
Thse, semblable  Hercule. Plus tard, sans se troubler d'aucune
contradiction, la lgende la donne en mariage au plus vaillant des
Grecs; Hlne met au monde, dans l'le de Leuk, le bel Euphorion,
l'enfant ail d'Achille. Puis on rconcilie l'pouse infidle avec
l'poux outrag. Admise, aprs la mort, au rang des desses, Hlne,
dans l'Olympe, parat aussi bonne que belle. Elle obtient du partager
avec Mnlas les honneurs divins; elle fait donner  ses frres, les
Dioscures, une place glorieuse parmi les astres. Dans des temps
postrieurs, on lui passe au doigt l'anneau magique. De ses dernires
larmes enfin nat la fleur _Hlnion_, qui, attache sur le sein des
femmes, y rpand, avec ses parfums, la beaut.

Au moment o Goethe fait apparatre Hlne sur le seuil du temple
antique, Faust entre en extase. Troubl, perdu, hors de lui  l'aspect
d'une beaut si parfaite, il oublie que ce n'est l qu'un fantme qu'il
a lui-mme voqu; il s'lance, il va l'treindre; une explosion
terrible le repousse. Il tombe inanim. Le fantme s'vanouit dans les
tnbres. Un tumulte pouvantable clt cette scne d'incantation et le
premier acte de la tragdie.

MARCEL.

Quel symbolisme  outrance! Vous aviez raison de dite, lie, que les
allgories de Dante ne sont rien auprs.

DIOTIME.

Le symbolisme d'Hlne ne me parat pas plus obscur que celui de
Batrice, de Lucie, de Mathilde, en qui Dante a voulu figurer toutes les
nuances de la grce divine. Il faut bien en prendre votre parti, Marcel,
ni Dante ni Goethe, les plus vrais des potes, n'ont song un seul
instant  toucher au moyen des procds de l'art raliste.

MARCEL.

Mais enfin, un critique a dit, et je suis de son opinion, qu'il
prfrait  tout le symbolisme d'Hlne un baiser de Marguerite.

DIOTIME.

Vous parlez ici, sans doute, avec tous les lecteurs franais, de la
Marguerite du premier Faust, oubliant qu'elle reparat dans le second,
qu'elle n'y est pas moins symbolique qu'Hlne, et qu'elle finit par se
confondre avec la fille de Lda dans le mme nuage potique.

MARCEL.

Des nuages! toujours des nuages!

DIOTIME.

Celui-ci est assez transparent, ce me semble. Faust est une fois encore
seul et rveur dans les hautes solitudes. Il contemple le ciel. Il voit
passer dans les nues le fantme d'Hlne; le nuage se dissipe, et
lorsqu'il se reforme un peu plus haut, c'est l'image de Marguerite qui
apparat. Une image, enchanteresse m'abuse-t-elle? s'crie Faust. La
flicit de mes plus jeunes annes renat dans mon coeur,

     D'antico amor senti la gran potenza.

a dit l'Allighieri. C'est l'aube de l'amour, le regard  peine compris,
la beaut pure qui attire  elle le _meilleur_ de l'me de Faust.

MARCEL.

Mais cet enlvement, tent et manqu, d'Hlne par Faust, comment
doit-on l'entendre?

DIOTIME.

Les commentateurs allemands prtendent que Goethe a voulu nous dire que
la passion aveugle, vhmente, ne saurait atteindre dans l'art  la
beaut idale; qu'on ne s'impose pas  elle par violence; qu'elle se
donne librement  l'adoration dsintresse. Ils ajoutent que c'tait l
pour Goethe un fait d'exprience, le souvenir de ses passionns mais
vains efforts pour devenir un grand peintre. Quoi qu'il en soit, la
transition du premier au second acte se fait encore,  la manire
dantesque, par le sommeil. Le pote nous ramne dans le laboratoire de
Faust (la chimie, cette science toute moderne, a, dans le pome de
Goethe, l'importance que Dante donne  la mtaphysique dans sa
_Comdie_). Mphistophls, pendant son vanouissement, l'y a
transport; il l'a jet tout endormi sur le lit gothique. Dans quelques
scnes de haute comdie et remplies d'allusions, Goethe nous montre le
disciple Wagner, devenu  son tour docteur des sciences, occup 
fabriquer dans ses appareils, selon la recette de Paracelse et selon la
thorie toute rcente que professait un disciple de Schelling, un
homuncule. La cration de l'homme sera le dernier mot de la science,
comme elle est le dernier effort de la nature. Un souffle de
Mphistophls fait clore dans la fiole la petite crature
phosphorescente qui demeure, comme toute cration artificielle, isole,
dans son enveloppe de cristal, de la grande vie universelle. Bientt, 
sa lueur vacillante, Faust et Mphistophls, ports par le manteau
magique, se remettent en route  travers les airs; ils s'en vont en
Thessalie; le sabbat de la mythologie antique va s'y clbrer.
Mphistophls est curieux de nouer connaissance avec les sorcires
paennes. L'homuncule (cette ironie de la science impuissante  suppler
la nature) a des pressentiments qui l'entranent vers ces rgions
mystrieuses o il espre prendre vie. Faust s'est veill tout en proie
au dsir de retrouver Hlne; il brle de mettre le pied sur le sol
sacr de la Grce o elle a vu le jour.

Le sabbat classique auquel Faust se joindra, dans l'espoir d'y apprendre
o rside la femme qui possde sa pense, est assurment de toutes les
fantaisies de Goethe la plus trange. Il y a reprsent aux yeux, il y a
caractris avec une fiert de dessin et une puissance d'images, dont la
_Divine Comdie_ offre seule l'exemple, toutes les figures de la
mythologie antique, telles que venait  peine de les reconstituer la
symbolique allemande dans les rcents travaux des Creuzer, des Heyne,
des Jacobi. Il y a ml potiquement la personnification des ides
scientifiques les plus modernes.

Dans les champs de Pharsale, sur les rives du Pnios, au bord des
golfes de la mer ge, sous l'invocation d'rychto, la plus fameuse
entre ces sorcires thessaliennes, si puissantes qu'elles faisaient 
leur gr descendre la lune du firmament, le pote droule un prestigieux
cortge o se succdent, depuis les monstruosits tnbreuses de
l'gypte, de l'Inde, de la Perse, jusqu'aux dlicats symboles des coles
d'Alexandrie et d'Athnes, toutes les crations du gnie mythique des
peuples anciens; o passent, et se dfinissent en passant, les systmes
et les ides qui proccupaient alors Goethe et son sicle.

Sphinx, Griffons, Lamies, Kabyres, Marses et Psylles, Telchines,
Pygmes, Daklyles, Imses et Arimaspes, Phorkyades, Tritons, Dorides et
Nrides, Sismos, la personnification du soulvement des montagnes,
Prote, le dieu de la divination, de la science subtile, Anaxagore et
Thals exposent tour  tour en beaux vers la lutte primitive des
lments et la mtamorphose ascendante de toutes choses dans l'univers
par la lumire et l'amour. Ils dfilent sous nos yeux comme dans un rve
dantesque. Nous assistons  la grande fte de la mer. L'apparition de
Galathe-Aphrodite sur sa conque triomphale qui n'est pas sans analogie
avec le char de Batrice, l'homuncule qui brise sa fiole de cristal et
se rpand sur les vagues en lueurs phosphorescentes, clbrent
symboliquement l'union ternelle de l'amour et de la beaut. Le choeur
chante le rgne d'_ros_ par qui tout a commenc:

     So herrsche denn Eros, der alles begonnen!

Cependant Mphistophls, bien qu'tonn, se plat  ce romantisme de
l'antiquit lgendaire. Il se sent l presque autant chez lui que sur
les cimes du Brocken. Mais Faust ne se laisse pas plus distraire  ce
sabbat paen qu'il ne l'a fait au sabbat chrtien. De mme que Dante, au
milieu des visions de l'enfer et du purgatoire, n'a qu'une seule pense:
rejoindre Batrice, Faust ne songe ici qu' retrouver Hlne. _Wo ist
sie_? O est-elle (il ne la nomme mme pas, tant il la suppose prsente
 tous les esprits)? s'crie-t-il en mettant le pied sur le sol de la
Grce. O est-elle? c'est le cri de Dante  saint Bernard: _Ella ov',
_? quand Batrice disparat soudain dans la gloire cleste.

C'est l un de ces mots comme en ont seuls trouv les plus grands
potes, et dont la simplicit familire fait clater sans bruit toute
l'intensit, toute la flamme du dsir humain.

Dans un paysage dlicieux o, d'un pinceau digne ensemble de Lonard et
du Corrge, Goethe abrite les amours de ce beau nid de Lda, _del bel
nido di Leda_, que Dante n'a pas craint de rappeler au Paradis, Faust
coute avec ravissement le zphyr qui courbe les roseaux sur le bain des
nymphes amoureuses, et, glissant sur les eaux limpides, le frissonnement
des ailes du cygne divin. Songe-t-il? est-il veill? Faust ne le
saurait dire; et ce tableau voluptueux nous laisse, comme  lui, une
sensation indcise, qui tient du souvenir et du rve. Mais tout  coup
le sol retentit sous le pas d'un coursier rapide. C'est le centaure
Chiron qui fend la plaine; c'est l'ducateur des hros, habile dans
l'art de gurir.  la demande de Faust, et le sentant atteint d'un mal
sacr, il le prend sur sa croupe et le porte  la rive oppose. Ensemble
ils vont consulter Manto, la fille d'Asclpias, l'_aspera Virgo_ de
Virgile, la fondatrice de l'trusque Mantoue, que Dante a rencontre en
enfer dans le cercle des devins. C'est elle qui conduira Faust au
royaume de Persphone, o jadis elle conduisit Orphe, et o il
retrouvera Hlne. L'en ramnera-t-il? L'acte suivant va nous
l'apprendre.

Dans ce troisime acte, le plus beau de tous peut-tre, Goethe s'est
inspir, comme pour son _Iphignie_, du profond sentiment de la tragdie
grecque. Son dbut rappelle celui des _Eumnides_. Nous sommes au seuil
du palais de Mnlas. Le choeur des vierges troyennes, conduites par
Panthalis, escorte l'pouse du roi. On craint pour ses jours. Un
sacrifice s'apprte. On ignore la victime. Sous le masque de Phorkyas
qu'il a emprunt au sabbat classique, et qui personnifie la laideur;
Mphistophls remplit d'pouvante l'me d'Hlne; il lui persuade de
fuir la vengeance d'un poux courrouc. Il l'enlve et la transporte
dans les murailles d'un chteau gothique, o elle est reue avec de
grands honneurs par un noble chevalier germanique, venu avec les siens 
la conqute du Ploponse, et qui fait d'elle aussitt la souveraine
dispensatrice des grces, l'inspiratrice des actions gnreuses. Ce
chevalier, vous le devinez, n'est autre que Faust.

MARCEL.

Quelle invention bizarre! et que signifie cette Hlne ravie dans un
chteau gothique?

DIOTIME.

Elle a fort exerc les commentateurs. Selon la critique allemande,
Hlne, la beaut pure de l'art antique, chappe  la dcadence de la
Grce qui va retomber dans la barbarie, pour venir rsider au milieu des
nations modernes. De l'union de la beaut paenne avec le sentiment
chrtien natra dans le monde renouvel un nouveau gnie, le bel
Euphorion, l'aspiration inquite de la pense moderne vers un idal plus
haut qu'elle n'atteindra pas.

LIE.

N'a-t-on pas dit que cet Euphorion, fils de Faust et d'Hlne, c'tait
lord Byron?

DIOTIME.

Euphorion, dans la pense de Goethe, est le fruit de la rconciliation du
monde antique et du monde moderne, du classicisme et du romantisme. Rien
n'tait plus insupportable  Goethe que cette lutte des classiques et des
romantiques qui passionnait ses contemporains; il les appelait les
guelfes et les gibelins du XIXe sicle. Chacun de nous, avait-il coutume
de dire, au lieu de tant disputer, devrait s'efforcer d'tre ensemble,
comme l'a t dans son art le peintre d'Urbino, paen et chrtien. Et
c'est pourquoi,  Venise, lorsqu'il crivait son _Iphignie_, il allait
mditer devant la _sainte Agathe_ de Raphal, afin, dit-il, que sa
vierge paenne ne pronont pas une parole qui ne pt tre entendue de
la vierge chrtienne.

LIE.

Il y a bien quelque chose de ce sentiment dans notre Chateaubriand
lorsqu'il compare le pass et le prsent  deux statues incompltes,
dont l'une a t retire toute mutile du dbris des ges, et dont
l'autre n'a pas encore reu sa perfection de l'avenir.

DIOTIME.

Assurment.--En donnant  son Euphorion quelques traits de lord Byron,
Goethe voulait aussi laisser  la postrit le tmoignage de son
admiration vive pour celui qu'il proclamait un pote grandiose, tout 
fait inimitable en ses prodigieuses audaces.

Un dtail plein de grce des noces de Faust et d'Hlne qui remplissent
ce troisime acte, c'est le dialogue du couple amoureux, o chacun, en
alternant, achve le vers commenc par l'autre et lui donne la rime.
Goethe s'est rappel l une lgende persane qu'il avait raconte dans son
_West-stlicker-Divan_, et selon laquelle deux amants, Behramgur et
Dilaram, dans un transport de joie, inventent la rime pour dire
d'amour, aurait dit le Florentin. Si j'en croyais mon got, nous nous
arrterions longtemps  cette idylle pique des noces de Faust et
d'Hlne dans une dlicieuse Arcadie o notre pote a rpandu les fleurs
les plus suaves de son gnie. Mais l'heure avance, il faut me hter.

Au quatrime acte, Hlne et Euphorion ont disparu. Ils sont rentrs
ensemble dans le royaume des ombres, dans le Hads auquel ils
appartiennent. Le bonheur et la beaut ne sauraient rester longtemps
unis sur la terre. Une fois encore, Faust reste seul, inassouvi aprs la
possession de la beaut comme il l'tait aprs la possession de la
science. Pas plus que l'enfant de Marguerite, l'enfant d'Hlne ne doit
vivre  ses cts. Pour les rvlateurs, pour les prophtes, pour un
Faust comme pour un Dante, il n'est point de famille, point de postrit
particulire; leur famille, c'est le genre humain; leur postrit, c'est
l'esprit des sicles.

Le caractre sacerdotal de Faust, son humanit profonde, ont besoin,
pour se manifester entirement, d'une preuve, d'une initiation
nouvelle. De la vie de contemplation et de spculation, de la vie
amoureuse et potique, il faut que Faust s'lve  la vie d'action,  la
vie bienfaisante et hroque.

         Im anfang war die _That_.
     Au commencement tait l'action.

C'est ainsi qu'il comprenait, qu'il traduisait, au dbut de la tragdie,
le sens vritable de l'vangile de saint Jean. Son dsir, lorsqu'il
voulait hter par le suicide la fin de sa carrire terrestre, c'tait
d'entrer plus vite dans une existence suprieure, o il pourrait
tmoigner, par de nobles actes, que la dignit de l'homme ne le cde pas
 la grandeur des dieux.

     Hier ist es Zeit durch Thaten zu beweisen
     Dass Manneswrde nicht der Goelterhoehe weicht.

Faust n'ignore donc pas que la vocation de l'homme, que son devoir,
c'est d'agir. Il sait, comme le noble empereur  qui parlait Minerve,
qu'il n'y a pas dans le ciel un tre aussi grand que l'homme qui agit
et qui lutte sur la terre. Mais il sait aussi, il en a fait
l'exprience, que l'homme seul ne peut que rver le bien; pour le
raliser, pour effectuer de grandes choses, il est ncessaire que
l'homme s'unisse  l'homme; il faut que, ensemble associs, ils
concertent, ils combinent toutes les forces de leur intelligence et de
leur volont pour lutter contre le destin.

     Gesellig nur lsst sich Gefahr erproben
     Wenn einer wirkt, die andern loben.

C'est la parole de Chiron  Faust en lui vantant l'expdition des
Argonautes. C'est le sentiment de l'excellence de l'association qui
pntre de part en part le roman de _Wilhelm-Meister_, et qui dominait
toute la conception morale que Goethe s'tait forme du devoir de l'homme
ici-bas.

Quand, aprs la disparition d'Hlne, Faust se retrouve seul, au dsert,
mditant sur lui-mme et sur son pass; quand Mphistophls vient
encore une fois le tenter en lui offrant toutes les richesses, toutes
les volupts d'un Sardanapale, avec la gloire que donnent les potes,
Faust lui rpond: La gloire n'est rien; l'action est tout.

     Die That ist alles, nichts der Ruhm.

Il sent en lui les deux grandes forces de l'me, selon Spinosa:
l'intrpidit et la gnrosit. Il brle de l'ambition d'une noble
entreprise. Il demande au dmon la possession de vastes territoires, non
pour en jouir, la jouissance, dit-il, rend mdiocre, mais pour y
exercer au profit des hommes un pouvoir crateur.

Le territoire que Faust dcrit  Mphistophls est en proie  la fureur
des flots. Ce sont des rivages infertiles, des sables mouvants toujours
menacs, d'insalubres marcages. Comme les demi-dieux de la fable, comme
les saints hroques du christianisme primitif, Faust voudrait exercer
ces puissantes vertus civilisatrices qui domptent la force aveugle des
lments. Il voudrait repousser, contenir les vagues, dissiper les
vapeurs empestes de l'atmosphre, coloniser, tablir sur un sol libre
un peuple libre, pour y vivre avec lui, non dans la scurit (mme  la
fin de sa carrire, Faust ne voit jamais le bonheur sous l'image du
repos), mais dans une activit hroque. Faust a abjur la magie; il ne
poursuit plus qu'un but humain par des moyens humains.

MARCEL.

Dieu me pardonne! voil ce fantastique Faust qui tourne au positif, 
l'utile; le voil qui se fait Hollandais!

DIOTIME.

Je croirais plutt que notre pote avait en pense Venise. On voit dans
son voyage d'Italie quelle vive impression avait faite sur son esprit
cette cit enchante, sortie du sein des eaux, si longtemps reine des
mers par la hardiesse de ses navigateurs, par l'tendue de son commerce
et par la profonde habilet de sa politique. Ce qu'il aimait, ce qu'il
admirait surtout dans la rpublicaine Venise, c'est qu'elle tait un
monument glorieux de la volont puissante, non d'un monarque, mais de
tout un peuple. Il l'honorait, cette rpublique dchue, parce que,
disait-il, elle n'avait succomb que sous l'effort des sicles. Il la
trouvait majestueuse encore sous son voile de vapeurs, dans le deuil de
ses grandeurs vanouies. Il s'attendrissait, il pleurait au chant du
gondolier...

LIE.

Je me souviens d'avoir rendu Manin tout heureux un jour que je lui
lisais ce passage de Goethe.

VIVIANE.

Vous avez connu Manin?

LIE.

Sans doute.

VIVIANE.

Et o donc?

LIE.

Je l'ai vu trs-souvent chez Diotime.

VIVIANE.

Je ne l'y ai jamais rencontr.

LIE.

Vous tiez alors en Allemagne.

VIVIANE.

Vous aviez connu Manin en Italie, Diotime?

DIOTIME.

J'avais t en rapport avec plusieurs de ses amis pendant mon sjour 
Venise; mais c'est  Paris seulement, quand il y vint exil, que je
nouai avec lui des relations personnelles.

VIVIANE.

Que j'aurais voulu le voir!

DIOTIME.

Je ne pourrais mme plus vous faire voir,  cette heure, la place qu'il
occupait  mon foyer, la place o tant de fois, dans de longues veilles,
nous l'coutions parler de Dante et de sa pauvre Italie... Cette maison
qui m'tait si chre et qui concentrait des bonheurs disperss
aujourd'hui  tous les vents de la fortune et de la mort, j'en
chercherais en vain la trace. Elle n'existe plus que dans mon souvenir.
Elle a t rase par le zle des embellisseurs de Paris; ils ont fait
passer sur le coin de terre o elle s'isolait dans l'ombre et la
fracheur d'un bouquet d'arbres, la ligne droite et implacable d'un
bruyant et poussireux boulevard.

LIE

Combien vous devez la regretter, votre charmante _maison rose_, avec sa
vigne vierge et son bel acacia pleureur, avec ses mdaillons, ses
grandes tapisseries flamandes, avec son jardin d'hiver qu'gayait la
fleur d'or des mimosas du Nil!

MARCEL.

La maison rose, dites-vous? quel nom singulier!

LIE.

On l'appelait ainsi, cette maison qui ne ressemblait  aucune autre, 
cause du ton de brique pale d'une partie de sa faade;  cause aussi, je
crois, des floraisons de rosiers qui,  chaque saison, lui faisaient une
riante ceinture.

DIOTIME.

Je me rappellerai toujours la premire visite que m'y fit Manin. Il
s'tait fait annoncer. Je l'attendais avec une sorte d'inquitude, me
demandant si j'oserais ou non lui dire jusqu' quel point sa patrie
m'tait chre et combien je ressentais pour lui de respect et
d'admiration. Avertie qu'il tait l, je descendis au salon o on
l'avait introduit. Comme la portire en tapisserie ne fit, en
s'entr'ouvrant, aucun bruit, Manin ne me vit pas entrer; je restai
quelque temps sans rien dire; il tait l, debout, absorb, visiblement
mu, lui aussi, les yeux fixs sur un buste en marbre, ouvrage du
statuaire florentin Bartolini.

Aprs que nous emes chang un long serrement de main:

--Quelle beaut! s'cria-t-il, en interrompant l'entretien avant
presque qu'il et commenc; et quelle autre qu'une main italienne aurait
fait vivre ainsi ce marbre italien! Et moi, tonne, muette, je
regardais tour  tour, croyant rver, le front calme et pensif de la
figure de marbre et l'oeil sombre du proscrit d'o jaillissait
l'tincelle!... Quand il eut quitt ma maison, il me sembla qu'elle
tait  jamais consacre. J'aurais voulu, comme le noble castillan
visit par son roi, entourer d'une chane d'or mon humble demeure.

Mais revenons  Faust.--La bataille que livre l'empereur d'Allemagne 
son comptiteur, la victoire qu'il remporte  l'aide des artifices de
Mphistophls, procure  Faust la souverainet qu'il a souhaite. Dans
les scnes o le monarque victorieux partage les terres conquises,
l'archevque, qui veut accaparer la meilleure part du butin, domaines,
dmes, corves, fait de la donation aux glises une condition hypocrite
de la rmission des pchs. Il reproche  l'empereur d'avoir fait
alliance avec le diable, et jette l'effroi dans son me. Ici Goethe a
gal Dante dans la peinture satirique des cupidits de l'glise, et de
ces _loups rapaces_ qui revtent l'habit du pasteur,

     In veste di pastor lupi rapaci.

Il s'gaye, d'une ironie toute florentine,  peindre l'avarice
insidieuse et insatiable de la sacristie ruse.

Mais voici que nous approchons du dnoment. Faust est  l'oeuvre. Le
cinquime acte nous le montre sur la terrasse du son palais, tout occup
 l'excution de ses desseins. Il contemple d'un oeil charm les
merveilles qu'il a cres dj: les digues, les canaux, le port immense
o, des extrmits du monde, entrent les navires superbes, chargs de
riches cargaisons; les sillons, les pturages o paissent de nombreux
troupeaux, tout ce mouvement de l'agriculture, du commerce et de
l'industrie, dont il est l'initiateur, et qui donne  tout un peuple
l'abondance et la joie. Cependant l'excs de son ardeur  la poursuite
du bien lui devient, ici encore, occasion de chute. Quelques paroles
impatientes donnent prise  Mphistophls qui s'est fait pirate (la
piraterie est pour notre pote la parodie du commerce). Une cabane
habite par deux vieillards, une petite chapelle btie sur la dune,
gnent l'oeil du matre (le bruit des cloches importune Faust comme il
importunait Goethe lui-mme); le dmon y souffle l'incendie.

MARCEL.

Mais voil qui est fort vilain!

DIOTIME.

Faust pense comme vous, Marcel. En voyant s'lever les flammes, en
entendant l'croulement o prissent les pauvres vieillards, il maudit
l'action brutale. Bien qu'elle ait t commise  son insu, car il
voulait l'change et non la spoliation, il en subit la peine. Le Souci
entre dans sa demeure. Son oeil se ferme  la clart du jour.--Chose
admirable, et qui montre dans toute sa grandeur la beaut morale du
hros de Goethe, Faust frapp de ccit n'a pas une plainte; il n'accuse
ni la Providence ni le Destin. Soudain envelopp de tnbres, la nuit
du dehors semble vouloir pntrer en moi, dit-il avec calme; mais c'est
en vain, une pleine lumire claire mon me; et il ne se dtourne pas
un moment de son oeuvre.

LIE.

Ce moment o Faust, en perdant la vue des sens, sent se fortifier en lui
le regard de l'me, m'a singulirement mu quand j'ai lu pour la
premire fois la tragdie de Goethe. Ne trouvez-vous pas qu'il rappelle
le passage des _Confessions_ o saint Augustin, mditant _sur les
plaisirs de la vue_, s'crie tout d'un coup, dans un lan lyrique
admirable: O lumire que voyait Tobie, lorsqu'tant aveugle des yeux du
corps, il enseignait  son fils le vritable chemin de la vie! O lumire
que voyait Jacob...

DIOTIME.

Vous avez raison. Le sentiment qui inspire nos deux auteurs, nos deux
potes, car saint Augustin est un grand pote, est le mme. Faust
aveugle exhorte les travailleurs; il promet des rcompenses; il est plus
heureux qu'il ne l'a jamais t, dans le pressentiment de ce qui
s'accomplira un jour aprs lui; il tressaille  l'image de ce paradis
terrestre qu'il aura tir du chaos. C'est le beau sentiment moderne du
progrs, c'est l'expression d'un amour dsintress des gnrations 
venir, qui fait ds ici-bas, au juste, une batitude que l'homme de
l'antiquit n'a pas connue et que l'glise chrtienne n'a fait
qu'entrevoir. Faust n'a jamais joui d'aucune ralit prsente. Il est
incapable d'une satisfaction limite  sa personne. Il conoit pour
l'humanit un avenir idal; il s'efforce d'en hter la venue; il la sent
proche; c'est l toute sa flicit et c'est aussi la fin de son preuve.
Au moment o il se dclare satisfait, au moment o il a conscience que
pour avoir seulement conu, souhait, cherch le bien, ft-ce mme en de
fausses voies, prpar un tat meilleur pour des hommes qui natront
plus libres et plus heureux qu'il ne l'a t lui-mme, le droit 
l'immortalit lui est acquis, le but de sa destine en ce monde est
atteint. Faust a parcouru toutes les phases de l'activit humaine. Il a
touch les deux ples de l'existence terrestre.

Tout est consomm. _Alles ist vollbracht_. Faust tombe dans un
vanouissement profond dont il ne se relvera plus. Il expire. La lutte
entre le bien et le mal cesse avec les battements de son coeur.

La partie qui se jouait entre Dieu et le diable est termine. Qui
demeure victorieux?  qui va-t-elle appartenir, cette me superbe qui a
voulu connatre et aimer tout ce qu'il est possible  l'homme de
connatre et d'aimer ici-bas? C'est le sujet d'un combat entre les
dmons et les anges.

Ce combat sur les bords de la fosse, autour du corps tendu de Faust,
est assurment l'invention la plus surprenante de tout le pome et aussi
la plus personnelle  Goethe. Notre pote se surpasse lui-mme dans le
monologue inou o Mphistophls, en vertu de son titre juridique,
guette,  la sortie du corps, cette grande me de Faust dont il se croit
dsormais le possesseur lgitime. Par la bouche du dmon, Goethe dcrit,
avec une clart d'expression que la prose la plus parfaite atteint
rarement, avec une prcision scientifique extraordinaire, et comme il a
fait du beau phnomne de la mtamorphose des plantes, le phnomne
rpulsif  nos organes de la dissolution du corps humain. S'inspirant
des plus rcentes dcouvertes de la physiologie, de la chimie organique
(des recherches de Soemmerring sur le sige de l'me, je suppose, et des
observations de Hensing qui attribuait au phosphore une part principale
dans la production de la pense), Goethe raille les reprsentations
grossires que l'ignorance du moyen ge se faisait de la manire dont
l'me quittait le corps. C'tait chose trs-simple, dit Mphistophls;
elle n'avait qu'une issue pour s'chapper; elle sortait par la bouche
avec le dernier soupir. Papillon, oiseau, figure aile, je la guettais
comme le chat guette la souris et je l'emportais dans mes griffes.
Aujourd'hui c'est bien diffrent; l'me hsite  quitter sa morne
demeure; on ne sait plus ni quand, ni comment, ni par o elle s'en va.
On ne sait plus mme si elle s'en va.

 ces considrations de l'ordre physique, Mphistophls ajoute des
rflexions morales d'un sens profond. Autrefois, dit-il, l'me pouvait
difficilement chapper aux flammes; mais  cette heure que de moyens
pour elle de tromper le diable! Et, dans ses perplexits, Mphistophls
appelle  son aide toute l'engeance des diables infrieurs qui obissent
 son commandement. On voit apparatre, dans le fond de la scne, la
gueule d'enfer.

MARCEL.

La gueule d'enfer!

DIOTIME.

La vraie gueule d'enfer de la lgende. Goethe la dcrit d'un pinceau
dantesque. Il nous fait voir tout au fond la cit infernale.

               Dem Gewoelb des Schlundes
     Entquillt der Feuerstrom in Wuth;
     Und in dem Siedequalm des Hintergrundes
     Seh' ich die Flammenstadt in ew'ger Gluth.

             Des profondeurs du gouffre
     Se prcipite, en fureur, le fleuve de feu;
     Et plus loin, par del le bouillonnement,
     J'aperois, dans son ternelle ardeur, la cit des flammes.

On a dit qu'en faisant cette peinture Goethe avait certainement pens 
la cit de Dit dans l'Enfer de Dante.

MARCEL.

Est-ce que votre pote germanique faisait cas du pote toscan?

DIOTIME.

Il le nomme avec les plus grands, avec Homre, Eschyle, Shakespeare. Il
admirait la tte puissante de Dante et l'oeuvre puissante qu'elle avait
conue; mais, bien que,  chaque pas, dans son _Faust_, on trouve des
penses, des images et jusqu' des mots qui semblent accuser la
proccupation des Cantiques, je ne vois nulle part un jugement complet
de Goethe sur Dante, et je dois mme avouer qu'il qualifie en un endroit,
avec une dlicatesse de got par trop raffine, le grandiose de la
_Comdie_, de grandiose barbare, monstrueux et rpulsif. Mais je reviens
 nos dmons. Dans le mme temps qu'ils accourent  la voix de
Mphistophls, un choeur d'anges est descendu des nues, la bataille
commence. Ce combat des bons et des mauvais esprits, ce sujet si souvent
reprsent par les artistes du moyen ge, est trait aussi par
l'Allighieri avec une navet adorable. L'ange de Dieu et celui de
l'enfer se disputent l'me du comte de Montefeltro, sauv pour une
toute petite larme de repentir qu'il a verse en mourant.

     L'angel di Dio mi prese; e quel d'inferno
     Gridava: tu dal ciel, perch mi privi?
     Tu te ne porti di costui l'eterno
     Per una lagrimetta ch' I mi toglie.

Dans le combat selon Goethe, les anges dispersent les dmons en rpandant
sur eux des roses clestes; la grce carte avec douceur la malfaisance.
Ils remontent vers le ciel, emportant l'me de Faust. Les dmons
rentrent dans la gueule d'enfer. Mphistophls abandonn ne prend pas
la chose au tragique. Il se raille lui-mme; il se traite de matre sot.
Quoi! des jouvenceaux, des innocents, des simples, lui ont jou un si
bon tour,  lui le vieux renard rus et madr! Mais aussi qu'avait-il
affaire de s'embarquer dans une telle aventure! il n'a que ce qu'il
mrite, aprs tout! Le pote n'en dit pas plus pour congdier
Mphistophls. La punition est lgre, comme vous voyez. L'enfer et le
diable disparaissent de la tragdie de Goethe, comme ils ont disparu de
l'imagination et de la conscience modernes.

MARCEL.

 la bonne heure, et voici qui me rconcilierait presque avec ce
terrible second _Faust_! Il me plat que votre Mphistophls se
_dgermanise_ ainsi, et qu'il s'en retourne de belle humeur en enfer,
comme le ferait un diable de Voltaire.

DIOTIME.

_O buono Apollo_! O bon Apollon! s'crie l'Allighieri au dbut de sa
troisime Cantique; et il demande au dieu des potes de l'assister en ce
dernier labeur, _all' ultimo lavoro_, afin que, en ses chants, il se
rende digne du laurier divin. Goethe, lorsqu'il eut mis la dernire main
 l'pilogue de sa tragdie,  ce paradis o il chante, lui aussi, sur
un mode sacr, le triomphe de l'amour divin, rendait grces au ciel. Il
avait touch le but, il considrait sa carrire comme remplie. Peu
importe, disait-il, que dsormais mes heures soient longues ou brves;
peu importe que je les occupe d'une ou d'autre faon; ma tche est
acheve. Nos deux potes avaient tous deux conscience, et bien
justement, d'une oeuvre suprme accomplie par la volont des dieux.

MARCEL.

Pardon si j'interromps toujours et fort mal  propos; mais d'o vient
que Dante qualifie ses personnages les plus graves de l'pithte
vulgaire de _bon_? Le _bon_ Apollon, le _bon_ Virgile, le _bon_ Auguste?

DIOTIME.

Il emploie le mot bon au sens italien o il est l'quivalent de
puissant, de vaillant.

Le paradis de Goethe, trs-diffrent par son tendue et par son aspect de
celui de Dante, est cependant tout  fait semblable, non-seulement parce
qu'il appartient galement  la symbolique catholique, mais surtout par
sa conception idale et par le caractre musical, symphonique, comme on
l'a dit, de la reprsentation des joies clestes. Dans les rgions
mystiques o nous transporte l'pilogue de _Faust_, nous entendons les
chants de l'extase. La saintet, la puret, la beaut, la joie
ineffable, y rendent de plus parfaites harmonies  mesure qu'on s'lve
dans la lumire. C'est un vritable _crescendo d'amour_, comme Balbo l'a
dit de la seconde Cantique. Au-dessus des saints anachortes, au-dessus
des intelligences sraphiques, qui rappellent la hirarchie des saints
contemplatifs du ciel de Saturne dans la _Comdie_, l'idal de tout
amour, la Vierge mre, plane sur les nuages thrs.  ses pieds les
douces pcheresses de l'vangile et de la lgende, _Magna Peccatrix_,
_Mulier Samaritana_, _Maria Egyptiaca_, l'implorent pour celle qui fut
coupable seulement d'avoir trop aim. La _Mater Gloriosa_ sourit 
Marguerite qui s'avance. Pas plus que Batrice, et c'est encore l un
trait de gnie commun  nos deux potes, Marguerite ne saurait jouir de
la batitude si elle ne la partageait avec celui qu'elle a aim. Dans un
autre langage que la noble Florentine, mais dans un sentiment tout
semblable, elle demande que le soin de guider l'me de son amant lui
soit confi. Sa prire est exauce. Elle s'lve, en attirant  sa suite
l'me de Faust, vers les rgions suprmes, o l'on aime, o l'on connat
davantage la sagesse ternelle.

     Al cerchio che pi ama, r che pi sape.

Ils entrent ensemble au ciel de la pure lumire, dans l'allgresse
amoureuse de la vrit.

               Al ciel ch' pura luce;
     Luce intellettual piena d'amore,
     Amor di vero ben pien' di letizia.

L'amour de la crature pour son Dieu et l'amour de Dieu, _il primo
amante_, pour sa crature se rencontrent. Le salut de l'homme est
accompli. Et de mme que l'Allighieri dclare ce qu'il a vu au-dessus de
toute parole humaine,

               Il mio veder lu maggio
     Che il parlar nostro...

     ... e vidi cose che ridire
     N sa, n pu qual di lass discende.

ainsi le choeur mystique par qui se termine le pome de _Faust_, exalte
l'_inexprimable_, l'_indescriptible_ batitude du royaume cleste, et le
mystre insondable qui relie  la vrit permanente de la vie divine les
apparences fugitives de notre vie mortelle.

     Tout ce qui passe
     N'est que symbole;
     L'impntrable
     Ici s'accomplit:
     L'indescriptible
     Ici se manifeste;
     L'ternel fminin
     Nous attire en haut.

     Alles vergngliche
     Ist nur ein Gleichniss;
     Das Unzugngliche
     Hier wird's Ereigniss:
     Das Unbeschreibliche.
     Hier ist es gethan;
     Das Ewig-Weibliche
     Zicht uns hinan!

Diotime cessa de parler. Mais aprs quelques instants, voyant que tout
le monde se taisait, et ne voulant pas laisser ses jeunes amis sous
l'impression trop grave de ses dernires rflexions, elle se tourna
gaiement vers lie.--Eh bien, lui dit-elle, voici que le bon Dieu a
gagn son pari contre le diable! Que vous en semble? N'ai-je pas aussi
gagn le mien? Confesserez-vous pas  la fin que j'avais raison, et que
l'on peut bien aimer ensemble Dante et Goethe, sans avoir pour cela
l'esprit mal fait, bizarre et fantasque?

LIE.

Je rentre, comme Mphistophls, dans ma poussire. Mais pourtant, vous
ne me ferez pas dire que je regrette de vous avoir port un dfi, car ce
dfi nous a valu  tous des heures que nous n'oublierons plus.

VIVIANE.

Et bien des motifs de vous admirer davantage.

DIOTIME.

Si j'avais le droit de parler comme Faust, je vous dirais, Viviane,
l'admiration n'est rien, l'amour est tout.

VIVIANE.

Admiration, respect, amour et quelque chose encore par del  quoi je ne
trouve pas de nom, qu'est-ce que nous ne vous donnons pas, Diotime, et
du plus profond de nos coeurs!

LIE.

Combien vous seriez bonne si, avant de quitter nos deux potes, vous
rappeliez en quelques mots, afin de nous les graver mieux dans la
mmoire, les principaux traits par qui vous nous les avez montrs
semblables!

DIOTIME.

Je vais essayer.--Nous avons reconnu d'abord, ce me semble, que _la
Divine Comdie_ et _Faust_ sont deux oeuvres profondment religieuses.
Dans chacun de ces pomes, qui ont t pour Dante comme pour Goethe
l'oeuvre de toute la vie, l'un et l'autre ils ont voulu enseigner aux
hommes la vrit divine dont chaque science humaine est un rayon, la
doctrine du salut. Sous le voile du symbole et dans une action
lgendaire, ils ont intress l'esprit humain au mystre de sa propre
destine, temporelle et ternelle. Ils se sont faits aptres et
confesseurs d'une foi religieuse, morale et politique, o nous avons
admir l'expression la plus haute du problme de la vie en Dieu. Tous
deux, par l'union intime de la science et de la posie, de la raison et
de la foi, ils ont essay de rtablir l'harmonie primitive de l'me
humaine dans ses rapports avec l'me du monde; ils ont cherch, dans les
rgions de l'infini, la conciliation des discordances et des
contradictions de l'existence finie. Tous deux enfin ils ont tent
d'difier une rpublique, une cit idale, o rgneraient ensemble la
libert et la loi, la nature et l'esprit; o la contemplation et
l'action, la science et l'amour, se prtant une force mutuelle,
donneraient ds ici-bas  l'homme le pressentiment joyeux et l'image de
la cit cleste. Dante et Goethe ont suivi une marche inverse en ceci,
que le premier, partant de la vie active, s'lve peu  peu  la vie
contemplative, tandis que le second, au contraire, s'arrachant  la
contemplation, entre de plus en plus dans la vie d'action. Mais pour
tous deux le terme suprme est cette cit cleste o la vie recommencera
plus puissante, o l'homme, actif et contemplatif, renatra plus
parfait, plus semblable  Dieu.

Nous sommes tombs d'accord aussi, n'est-il pas vrai? que Dante et Goethe
sont rests, dans l'excution d'un plan grandiose qui n'allait  rien de
moins qu' l'exposition d'une philosophie gnrale de l'univers et de la
destine humaine, singulirement personnels, originaux, _subjectifs_,
comme on dirait aujourd'hui; tirant,  la faon d'Homre et des
prophtes bibliques, de la ralit la plus familire et de leur
exprience propre, les motifs, les figures, les rflexions, toute la
matire et tout le tissu de leur ouvrage; et cela de telle faon qu'ils
ont fait tous deux une oeuvre incomparable, d'un genre impossible 
classer, et qui demeure unique.

LIE.

Lequel de ces deux potes vous semble avoir le plus approch d'Homre?

DIOTIME.

Ils possdent tous deux,  un degr gal, la puissance homrique par
excellence, la facult de penser par image, de _voir_, en quelque sorte,
ce qu'ils pensent: Dante, qui n'a connu Homre que de nom, est de sa
filiation trs-directe; il est son petit-fils par Virgile.

LIE.

Et Goethe?

DIOTIME.

Peut-tre y a-t-il pour Goethe alliance plutt que filiation. Je me
persuade que la lgende germanique, si elle gardait sa force cratrice,
pourrait bien, un jour  venir, dans quelque le du Rhin (_Nonnenwerth_
ou _Grafenwerth_, je suppose), clbrer les noces piques de celui que
l'Allemagne appelait l'Olympien, avec la fille de Lda, la blonde et
divine Hlne!...

Mais reprenons notre parallle. En regardant dans le miroir magique o
Goethe et Dante ont reflt leur propre image, nous avons t tonns de
voir jusqu' quel point cette image se trouvait tre la reproduction
hroque et satirique tout  la fois du caractre et de la physionomie
de leur race, de leur peuple et de leur sicle. Ce n'est pas tout.
Jusque dans les dtails, nous avons fait des rencontres surprenantes.
Nous avons entendu de ces grands cris d'entrailles, de ces soupirs, de
ces accents briss et profonds, de ces mots d'une candeur sublime que
l'art ne saurait feindre, o se rvlent, sans qu'il soit possible de
s'y tromper, des mes de mme trempe et de mme timbre.

Dans le langage qu'ils ont parl avec tant d'amour, et en matres tous
deux; dans cette italien de Florence, si personnel ensemble et si
national, o Dante fondait tous les dialectes de l'Italie dont il rvait
et sentait instinctivement dj l'unit future; dans ce haut allemand,
de vraie souche populaire, auquel Goethe a su imprimer  la fois le sceau
de son gnie propre et la perfection classique, nous avons senti une
puissance, une libert de cration gale, avec l'autorit suprme qui
fixe  jamais la rgle et la beaut.

Chose trange, et qui les rapproche encore! Dante et Goethe, dans cette
admirable formation d'une langue et d'une oeuvre nationales, ont suivi
exactement mme fortune. Il leur a fallu  tous deux s'arracher 
l'habitude des idiomes trangers. Avec tous ses contemporains, Dante,
vous vous le rappelez, crit d'abord en latin; il subit trs-longtemps
le charme de la posie provenale et l'autorit tablie de la langue
franaise. Goethe, contrari aussi dans l'essor de sa verve, empch dans
les provincialismes bourgeois d'un allemand corrompu, faonn avec sa
gnration au joug des littratures trangres, subissant l'ascendant de
nos grands crivains du XVIe et du XVIIIe sicles, commence de rimer en
franais et en anglais; il ne revient pas sans quelque effort  la pente
naturelle,  la saveur germanique de sa pense et de sa parole.

Ainsi donc, pour tout rsumer: caractre religieux, pense
philosophique, sentiment de l'idal, largeur du plan, merveilleux du
sujet tir galement de la lgende chrtienne, savoir encyclopdique,
spontanit, beaut du langage, inspiration personnelle et populaire
tout ensemble, la _Divine Comdie_ et _Faust_ offrent  nos admirations
les mmes grandeurs. Dans une mtamorphose potique d'une incroyable
puissance, Dante lve les conceptions varies du polythisme latin 
l'unit d'un catholicisme grandiose.  son tour, plus hardi encore et
dou d'une vertu potique qui s'est nourrie du savoir accru de cinq
sicles, Goethe accorde, en les transformant, dans la vaste harmonie du
panthisme moderne, les dieux de la Rome antique avec le Dieu suprieur,
de la Rome chrtienne.

Sans m'arrter aux ressemblances dans les dtails, dans les images, dans
les expressions mme de nos deux potes ( cette rencontre singulire,
par exemple, des noms de Batrice et de Faust, qui tous deux signifient
heureux), sans insister sur des inspirations trs-semblables qu'ils
puisent, l'un dans le sentiment pythagoricien, l'autre dans le sentiment
spinosiste de la vie, j'ajoute que les vicissitudes subies et les
influences exerces par le gnie de Dante et de Goethe prsentent des
analogies non moins remarquables. Aucun pote, je crois, n'a pass,
comme ils l'ont fait, par des alternatives aussi contrastes d'clat et
d'oubli, de mconnaissance et d'adoration.

MARCEL.

Je croyais que Goethe n'avait jamais t ni contest ni mconnu. Encore
tout dernirement, je lisais, dans un _Entretien_ de Lamartine, que la
vie de Goethe avait t un rgne.

DIOTIME.

Un rgne fort travers de rbellions, Marcel, et auquel certaines
humiliations mme ne furent point pargnes.  son retour d'Italie,
Goethe nous dit que l'Allemagne l'avait oubli, ne voulait plus entendre
parler de lui: il se plaint que la critique traite ses oeuvres avec la
dernire barbarie. On tente,  force d'ironie et de ddain, de
dconcerter  la fois son gnie et sa bont. On s'attaque, avec un
acharnement presque sans exemple,  ses livres et  sa personne. Objet
du haine  la fois pour les partis les plus contraires, pour les
violents de toutes les opinions, pitistes ou jacobins, romantiques ou
pdants; insupportable au faux got et  la fausse morale, Goethe est
calomni dans son caractre, dans son talent, et jusque dans les plus
nobles affections de son grand coeur. En le reprsentant comme un
indiffrent, un goste, un rimeur bourgeois, matrialiste et raliste,
on parvient  loigner de lui la jeunesse et  obscurcir son nom. On
annonce que, avant dix annes, il sera rentr dans le nant. On exalte
au-dessus de lui non-seulement Schiller, mais la tourbe des auteurs
infimes; on le dclare frapp d'impuissance. Les diteurs refusent
d'imprimer ses manuscrits; ses envieux le harclent de telle sorte et
ses amis le dfendent si faiblement, qu'il se sent comme exil, seul,
absolument seul dans son pays, et qu'il est tout prs de renoncer 
l'art et  la posie!

VIVIANE.

Mais cela ne parat pas croyable.

DIOTIME.

Ce qui est presque incroyable aussi, c'est la diversit, l'opposition
des jugements qui ont t ports sur _Faust_ comme sur la _Comdie_.

Ces deux oeuvres grandioses et profondes ayant eu besoin ds leur
apparition de commentateurs et d'interprtes, elles sont devenues
aussitt le sujet de querelles passionnes. L'une comme l'autre elles
attirent et repoussent, captivent et irritent les imaginations. Dante,
nous l'avons vu, est dj pour ses contemporains, et de plus en plus
dans la suite des gnrations, tour  tour orthodoxe et hrtique,
guelfe et gibelin, vou  l'anathme et  l'apothose. En butte aux
fureurs ou aux ddains des inquisitions ou des acadmies, trait d'impie
par les uns, de barbare par les autres, Dante traverse de longues
clipses de gloire. Lui qui passionnera des esprits tels que Buonarroti,
Galile, lui qu'on a proclam gal, suprieur  Virgile et  Homre, il
sera rejet dans l'ombre de Ptrarque, de Tasse, et, ce n'est pas assez,
de Marini, de Mtastase. Comme il a t, de son vivant, exil par un
aveugle esprit de faction, trois sicles aprs sa mort il sera banni de
la compagnie et de la gloire des grands hommes. Au commencement de ce
sicle, selon Alfieri qui avait appris de mmoire toute la _Comdie_, on
n'aurait pas trouv dans toute l'Italie trente personnes ayant lu
Dante.--Goethe, de son vivant et encore  cette heure, pour les esprits
tonns, est tantt le plus religieux des potes, et, dans les matires
d'tat, le plus rpublicain des utopistes, tantt le plus endurci des
paens, des athes; un mauvais gnie (Lacordaire l'crivait hier
encore); un courtisan, un esprit rtrograde, timide et servile.
Aujourd'hui cependant l'opinion semble s'tablir dfinitivement selon la
justice. Les diteurs, les traducteurs, les commentateurs intelligents
et aimants se multiplient en mme temps pour Dante et pour Goethe. Tous
deux ensemble ils s'emparent, sans violence et par la seule force des
choses, de nos imaginations. Ils sont prsents  l'esprit de quiconque
est capable de srieuses penses. Pour tout Italien comme pour tout
Allemand, la _Comdie_ et _Faust_ sont devenus le _Livre_ par
excellence, une sorte de Bible  la fois familire et mystrieuse, d'o
l'on tire pour toutes les occasions de la vie, pour toutes les
dispositions de l'me, des sentences, des axiomes et des similitudes.
Bien plus, voici que presque  la mme heure une rparation glorieuse se
fait. Un moment distraite, trompe, ingrate, l'me de la patrie
allemande se retrouve, se reconnat enfin, elle salue sa propre
grandeur, elle sent sa puissante, son indestructible personnalit dans
l'oeuvre et dans le nom de Wolfgang Goethe.

Et toi, noble Allighieri, matre, guide, plus que pre! toi qui
bnissais le pain amer de l'exil, toi qui montais avec lui, en
soutenant ses pas chancelants, le dur escalier d'autrui, toi qui
recevais dans tes bras, pour l'emporter dans ton ciel, le martyr
sanglant de la libert, maintenant ramen sur les bords de ton beau
fleuve Arno, au doux bercail d'o sont  jamais chasss les loups
rapaces, que de repentirs  tes pieds, que de lauriers  ton front, et
combien insparables dsormais dans l'me italienne ta gloire et la
gloire de la patrie!...

Les derniers accents de Diotime se perdirent dans le silence. La nuit
tait venue. Un grand recueillement descendait sur la campagne. Tout 
coup l'on entendit rsonner au loin de longues notes vibrantes et douces
qui semblaient s'appeler et se rpondre  travers l'espace. C'taient
deux cors de chasse qui se renvoyaient l'un  l'autre le refrain
mlancolique aim de la Bretagne:

     Ma soeur, qu'ils taient beaux ces jours
               De France!
     O mon pays, sois mes amours
               Toujours.

Ce fut le signal du dpart. On avait oubli les heures rapides et la
distance. La lune tait dj trs-haut  l'horizon. Pendant qu'lie et
Marcel s'occupaient aux prparatifs du retour, Diotime et Viviane
allaient et venaient sur la plage qui se rtrcissait  vue d'oeil, et se
repliait dans les ombres du granit, au murmure montant des flots. Des
nues de golands, de ptrels et d'autres oiseaux aquatiques volaient
vers la terre, cherchant pour les heures nocturnes leur abri dans les
grottes de stalactites qui s'ouvrent aux flancs du rocher. Ramene par
la mare en vue des ctes, la flottille de pche se rassemblait et
courbait sa noire voiture sur la surface argente de l'Ocan.

Depuis quelques instants, Diotime suivait avec une attention inquite le
mouvement d'une barque qui gouvernait presque en droite ligne vers la
langue de sable o elle se trouvait avec son amie.

--C'est l'heure des contrebandiers, dit Viviane, rpondant ainsi  la
question que se faisait tout bas Diotime.

L'embarcation avanait toujours. Bientt on put distinguer qu'elle tait
monte par trois hommes. Un quatrime, de grande taille et qui
paraissait arm, se tenait debout prs du foc.

--Je ne me trompe pas, c'est la barque de Floury, s'cria Diotime.

--Que viendrait-elle faire ici,  cette heure? dit Viviane.

Sans rpondre, Diotime se dirigeait vivement vers la pointe o le pilote
allait atterrir. Je ne sais quel pressentiment htait son pas. Quelqu'un
venait, en effet,  sa rencontre.

Avant que la barque et touch terre, l'inconnu qu'on y voyait debout, 
l'avant, et qui ne ramait point, s'lanait.

--vodos!...

 ce nom qu'elle entendit avant d'avoir rien vu, Viviane, comme frappe
d'immobilit, s'arrta soudain. Le jeune homme vola vers elle. Il la
reut dans ses bras, tremblante et muette.

Aprs les premiers tonnements du revoir:

--Mais enfin, reprit Diotime, comment donc, quand on vous croit dans les
mers d'Ionie, abordez vous au cap Plouha?

--C'est bien simple. Vous savez que je ne m'appartiens pas. Ceux qui me
commandent m'envoient  Paris; m'y voici d'un trait. La personne  qui
l'on m'adresse n'y est point encore; on ne l'attend que dans
vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J'arrive 
Portrieux; vous en tes partie le matin. La barque du pilote va prendre
la mer; je demande  Floury de se louer  moi pour la soire; il y
consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer
tranquille reflter, comme un miroir d'acier, le doux visage de Phoeb
qui lui sourit, je m'enchante. Je me persuade que vous vous laisserez
charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous
reviendrons ensemble, guids par mon toile... Le voyez-vous l-haut,
mon beau _Sirius_, justement sur la pointe du cap Frhel!... Il faut que
vous donniez raison  ma joie, Diotime, vous qui tes aussi l'astre
propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma
patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein
contentement sur votre ocan breton!

 cette proposition inattendue, Viviane consentait d'un joyeux silence;
mais Diotime avait des objections. Le vent tait contraire...

VODOS.

Le voici qui tombe. Et d'ailleurs, en venant, Floury qui se connat 
vos nuages y a vu qu'entre huit et neuf heures la brise soufflerait
nord-ouest. En moins d'une heure et demie, il en donne sa parole, nous
serons rentrs au port.

DIOTIME.

Mais la pointe de Saint-Quai?... les courants?

VODOS.

Fiez-vous  moi. Nous autres Hellnes, ne sommes-nous pas toujours les
compagnons d'Ulysse? Fiez-vous surtout  Floury. Lui et ses hommes, ils
rameront, s'il le faut, vigoureusement.

Comme on en tait l, lie et Marcel venaient avertir que tout tait
prt. Ce fut  leur tour de s'tonner. Les premires effusions passes,
la compagnie convint de se partager: lie et Marcel retourneraient par
terre  Portrieux; le bateau du pilote y ramnerait Viviane et Diotime,
 la garde d'vodos.

L'entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la
barque, pendant la traverse. Toute une anne d'absence o tant de
choses avaient agit, inquit, passionn les esprits! Que de souvenirs,
que d'esprances, que de projets  changer entre deux jeunes coeurs
pris d'un mme amour et confiants tous deux dans une grande et
maternelle amiti!

Quoi qu'en et dit Floury, le vent du nord-ouest ne se levait pas. On
_nageait_ avec lenteur. Peu  peu le bruissement monotone des flots et
le magntisme des clarts lunaires assoupirent Diotime. Elle fit de
beaux rves. Elle vit passer dans les nues, les ombres heureuses de
ceux qu'elle avait perdus; elle entendit au loin des chants de libert.
Elle vit s'lever, dans les vapeurs du crpuscule, un beau temple en
marbre; et quand, aux premiers rayons du jour, les portes s'ouvrirent
d'elles-mmes, elle aperut au fond la statue d'ivoire et d'or de la
divine Batrice.

Cependant, peu  peu, le souffle du matin se faisait sentir; il agitait
en se jouant, il soulevait  demi sur les paupires de Diotime le voile
des songes. Alors se dessinrent  ses yeux, sur le fond transparent des
clarts de l'aube, deux figures d'une jeunesse et d'une beaut
parfaites, assises  ses cts, vis--vis l'une de l'autre, dans un
maintien plein de grce et de noblesse. Diotime distingua deux mains qui
se cherchaient, deux anneaux changs. Elle entendit deux voix
mlodieuses que la brise emportait en se jouant sur les flots et qui
semblaient accompagnes de la cithare antique. Diotime prta l'oreille.
Les deux voix dialoguaient ainsi:

--Les hasards de ma vie ne t'effrayent point?

--Moi-mme je ceindrai ton bras du glaive, en priant les dieux pour ta
patrie.

--Ma patrie est pour toi la terre trangre.

--Quelle femme, quelle barbare se sentirait trangre dans la cit de la
vierge Athn, sur la terre o l'on adore la douce Panagia?

--Ma destine est obscure. Je ne connatrai de longtemps ni repos ni
foyer.

--Que serait le foyer sans l'honneur! que serait le repos sans la
libert!

--Tu n'entends pas les mots de la langue que parlent les miens.

--La langue flexible et sonore que parlent les fils d'Homre, j'ai voulu
l'apprendre; coute:

     [Grec: O misenmos eigchi chachi to eche gia psarmachi
     Kai to chalon aon gobisma olo psilia a agapa.]

 ce moment la barque entrait dans le port; elle amarrait au pied de la
jete. Le bruit que fit la chane en retombant sur la pierre tira de son
rve Diotime.

 demi sommeillant, appuye au bras d'vodos, elle montait encore
l'escalier de granit, quand Viviane, dj loin, suivie du lvrier, comme
la Diane chasseresse au pied virginal, s'avanait vers le seuil o les
attendait lie, seul et pensif dans sa tristesse bretonne.

FIN.








End of Project Gutenberg's Dante et Goethe : dialogues, by Daniel Stern

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANTE ET GOETHE : DIALOGUES ***

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PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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