Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (2/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (2/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: March 29, 2009 [EBook #28429]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (2/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME SECOND.

Troisime dition

PARIS.

1828.




TABLE PAR ORDRE ALPHABTIQUE DES NOMS CITS DANS LE SECOND VOLUME DES
MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Amelin (madame)
Aurlie

Barras
Bonaparte
Bonaparte
Boucher

Caulincourt
Contat (mademoiselle)

Danzel
Delamarre
Delarue, banquier
Delarue (madame)
Delville (madame)
Derville
Duchesnois (mademoiselle)
Dugazon
Duval (Alexandre)

Elleviou

Gaillard (madame)
Germon (madame)

Hol***

Isabey, peintre

Jars (madame)
Josphine
Joubert
Jouffre
Joy***

Klber

Lacroix (madame)
Lambertini (madame)
Lecoulteux de Canteleu
Leda
Lhermite
Lemierre
Lemot
Lepinois
Leroi
Lucai (madame)
Luosi (comte)

Marie-Antoinette
Mirawde (M. de)
Mol
Montholon (N. de)
Monti, pote italien
Monvel
Moreau
Murat

Napolon
Ney

Obval (M.)
Obval (madame)
Oudet

Parny (M. de)
Petit (madame)

Regnault de Saint-Jean-d'Angely
Remond (madame)
Richard
Ruga (madame)

Schrer (le gnral)
Siv***

Talleyrand (le prince de)
Tallien (madame)
Talma

Vandremer (madame)
Visconti (madame)




CHAPITRE XXX.

Parallle entre le gnral Moreau et le gnral Ney.--Promesse faite 
ce dernier.--Faiblesse de Moreau pour moi.


Moreau possdait au plus haut degr

     La svre vertu des moeurs rpublicaines[1];

la dlicatesse de ses sentimens tait extrme sur tous les points; et
cette dlicatesse et certainement rprouv le lien illgitime qui nous
unissait, si ds long-temps il n'avait eu la ferme intention de
consacrer notre union par un acte solennel, aussitt que les
circonstances pourraient le permettre. Il avait form ce projet ds le
jour o il me vit dtermine  suivre son sort: il voulait plus que
jamais devenir mon poux.

Moreau, ainsi que je l'ai dj dit, ne brillait point par les dehors; il
n'avait aucun de ces avantages brillans et frivoles qui blouissent tant
de femmes; sa figure tait froide, son ton bienveillant, mais calme; son
courage paisible commandait plutt l'admiration profonde et rflchie,
qu'un amour ardent et passionn. Pour me servir d'une expression de ce
Cosimo qu'on a dj vu figurer dans mes _Mmoires_, je ne l'ai point
aim d'amour: le sentiment qu'il m'inspirait ressemblait plutt au
respect. Prs de lui je n'avais que le pressentiment de cet amour exalt
qui devait occuper la maturit et remplir la fin de ma vie. Il tait
rserv  un autre homme de m'inspirer cette passion qui donne tant
d'angoisses pour quelques instans de bonheur. Ney, que je veux dsigner,
n'tait pas moins habile capitaine que Moreau; et il joignait aux talens
militaires cette audace que _la fortune favorise_, et qui plat tant au
coeur des femmes. Ma liaison avec Ney n'eut aucun point de ressemblance
avec celle qui m'unissait alors  Moreau. Lorsque celui-ci me rencontra
pour la premire fois, ma conduite me rendait encore digne de l'estime
publique; j'tais environne des hommages qu'on adressait  ma beaut,
que bien des gens vantaient alors comme parfaite: lorsque plus tard
j'implorai son appui, j'tais encore si prs du moment o j'avais droit
 sa considration, que son amour pour moi dut toujours avoir quelque
chose de respectueux. Moreau avait t  mme, comme on l'a vu, de
connatre parfaitement ma famille; et quelque clat qu'eussent alors
acquis sa fortune et sa renomme, il savait bien qu'il aurait pu devenir
mon poux sans droger  sa gloire. J'avais  peine seize ans lorsque je
m'attachai  lui, et l'inexprience mme de cet ge m'et assur, en
toutes circonstances, des droits  l'indulgence, je dirai presque  la
compassion d'une ame aussi honnte que la sienne. Je voyais en lui
plutt mon protecteur que mon amant: il ne m'avait jamais cach son
intention de me rendre un jour le rang qui m'appartenait dans le monde,
et mes droits  cette estime publique que j'avais si follement
sacrifis. Le caractre de Ney tait aussi ardent que celui de Moreau
tait calme et rflchi; mais  part ce contraste entre deux hommes
aussi remarquables, j'tais loin de pouvoir inspirer le mme intrt;
lorsque les circonstances me rapprochrent enfin de ce Ney que je
n'avais encore connu, pour ainsi dire, que par sa renomme. Dchue
non-seulement de mes titres  la considration, et place par l'opinion
dans la classe des femmes qui n'ont que leur beaut pour tout mrite et
toute fortune, je devais encore lutter dans son esprit contre bien des
insinuations malveillantes, dont j'avais, sans le savoir, t l'objet.
Ney connaissait en outre d'avance les sentimens qu'il m'avait depuis
long-temps inspirs, et rien n'tait peut-tre moins propre  le
prvenir en ma faveur que l'entranement irrsistible qui m'emportait
sans rflexion vers lui. J'avais alors quelques annes de plus; il
semblait que l'ge et d mrir ma raison, et cependant je l'aimais si
passionnment que j'aurais encore sacrifi pour lui tous les avantages
sociaux que j'avais perdus volontairement pour m'attacher  Moreau dans
ma premire jeunesse. Moreau et voulu faire de moi une femme accomplie;
il m'excitait  rechercher la supriorit que donnent dans le monde la
beaut et surtout les avantages de l'esprit. Ney, dont les gots et les
habitudes personnelles s'loignaient beaucoup de la gravit de Moreau,
m'encourageait  ddaigner les grces de mon sexe,  chercher mme
parfois les prils et la gloire d'un sexe plus fort. L'histoire que je
raconterai plus tard de ma vie _militaire_ fera pleinement connatre la
diffrence des sentimens qui m'attachrent  ces deux grands capitaines,
et de ceux que je leur inspirai.

On me pardonnera cette digression ncessaire pour faire apprcier la
position de Moreau vis--vis de moi, et celle o je me trouvais
vis--vis de lui. Le lendemain du jour o nous avions fait partir pour
Parme la mre de Geronimo, Moreau reut de nouvelles dpches. Je
devinai  son agitation que la nature de ces dpches tait loin de le
satisfaire. Il ne pouvait supporter l'obstination des directeurs 
laisser l'arme d'Italie dans la situation prilleuse o l'avait mise
l'impritie de son chef. Je cherchais  le calmer, en lui reprsentant
que la ncessit de jour en jour plus imprieuse ne pouvait manquer de
forcer promptement le Directoire  lui donner le commandement en chef de
l'arme d'Italie. Eh! ma chre amie, me disait-il, pendant qu'ils
hsitent, chaque heure qui s'coule vient aggraver la position de nos
soldats.

--Pourquoi dans ce cas ne pas suivre le conseil que vous donnait
Richard? Pourquoi ne pas vous faire proclamer par le corps d'arme sous
vos ordres?

J'avais beau dire et beau faire, rien ne pouvait vaincre son indcision
naturelle. Ses inquitudes paraissaient redoubler  chaque instant: il
passa, ce jour-l, dans mon appartement la plus grande partie de la
matine; et il rpondit devant moi aux diverses dpches qu'il reut
encore dans l'espace de quelques heures. Comme nous avions beaucoup de
monde  dner, il me laissa aux soins de ma toilette, et alla s'enfermer
dans son cabinet, en dfendant d'avance que personne vnt l'interrompre.

Il ne reparut qu' l'heure du dner, et plus sombre, plus taciturne que
jamais. Je ne pus lui adresser de questions qu'aprs la fin du repas; au
moment de prendre le caf: Vous avez encore reu, lui dis-je, quelques
fcheuses nouvelles? J'appris en effet que Moreau venait  l'instant
mme de recevoir, pour la seconde fois, l'ordre d'loigner toutes les
femmes de l'arme. Il me recommanda d'abrger la soire, parce qu'il
avait besoin d'tre seul avec moi.

Sans manquer de politesse envers personne, je m'y pris de telle sorte
que mon salon se trouva dsert deux heures plus tt que de coutume. Je
profitai du premier moment de libert pour courir au cabinet de Moreau.
Richard venait d'en sortir, et je le trouvai seul. Il me montra les
ordres du Directoire; c'tait tout ce qu'avait apport l'estafette du
jour. Il ne paraissait pas qu'on et la pense de confier au gnral le
commandement en chef de l'arme; c'tait l cependant la seule mesure
qui pt influer d'une manire directe sur ses succs et son salut.
J'avais mon franc-parler avec Moreau; je ne pus contenir la fougue de
mon caractre et de mon langage en voyant sa patiente soumission aux
ordres des directeurs. Je protestai de ma rsolution bien ferme de ne
point quitter l'Italie, ma terre natale. Si l'on me forait  partir, je
dclarai  Moreau que je ne quitterais l'Italie que pour la Hollande:
dans ce cas il devenait certain que je ne le reverrais jamais. Moreau me
demanda si je parlais srieusement. Sur ma rponse affirmative, il parut
douloureusement mu; puis, aprs quelques instans de rflexion: Je
sens, dit-il, ce que ma position a de douteux; dans l'tat des choses je
ne puis me considrer comme tant vritablement en activit; je puis
donc, sans manquer  l'honneur, donner ds demain ma dmission; alors,
nous partons ensemble, et je ne vous quitte plus.

Cette rponse me surprit au del de toute expression: j'tais moins
fire de cette nouvelle preuve d'amour, qu'effraye d'une rsolution qui
pouvait porter une si rude atteinte  la gloire du gnral. Dcidez de
ma conduite, ajouta-t-il aussitt.

--Moreau, croyez-vous que je voulusse encore vous consacrer ma vie, si
vous cessiez jamais d'tre vous-mme? Je partirai seule; c'est l toute
ma rponse.

--Ma bonne amie, combien je sens le prix de votre sacrifice!
Reposez-vous sur moi des prcautions ncessaires pour garantir votre
sret, et du soin de vos prparatifs de voyage, Ma chre Elzelina!
c'est sous le nom de ma femme que vous voyagerez; vous irez descendre 
ma maison de Chaillot: comptez sur ma tendresse pour retarder aussi loin
que possible l'instant de votre dpart.

Sa voix tait attendrie; ses regards se fixaient tristement sur moi: les
miens se baissaient vers la terre, et mon coeur tait oppress d'un poids
douloureux. Depuis que j'ai vu s'vanouir pour moi toutes les chimres
de la fortune, certaines personnes, les unes par l'intrt qu'elles
voulaient bien prendre  moi, les autres par cette disposition au blme,
 l'aide de laquelle tant de gens savent se dispenser d'tre utiles, se
sont plusieurs fois tonnes, sous un certain rapport, de la conduite
que j'avais tenue  cette poque. On m'a demand comment, aprs avoir
long-temps port le nom de Moreau, aprs avoir pu disposer aussi
librement de sa fortune, je n'avais pas su obtenir de sa gnrosit les
moyens de m'assurer pour l'avenir une existence mdiocre, mais garantie
de l'inconstance du sort. Il est vrai que je n'ai jamais cherch 
spculer sur la libralit naturelle de Moreau; loin de l, j'ai
toujours rejet les offres que son noble coeur le portait souvent  me
faire. J'ai us jusqu' l'extravagance de sa libralit, mais je n'ai
jamais su en profiter, ainsi que me l'auraient conseill des gens
_raisonnables et prvoyans_. Ds-lors, ma fortune personnelle tait bien
borne; cependant elle n'avait pas encore disparu entirement. Il y a
d'ailleurs certains calculs dont la _prudence_ rpugne  la vivacit de
mon imagination,  la fiert naturelle de mon caractre; et je n'ai
jamais t de celles qui n'hsitent point  faire constater leur
opprobre par acte notari. J'ai toujours regard de telles spculations
comme le comble de l'infamie, et rien n'a pu dtruire mes prjugs  cet
gard. J'invoque sur ce point, et sans crainte d'tre dmentie par
personne, le tmoignage de tous ceux qui m'ont connue.




CHAPITRE XXXI.

Moreau me donne une marque publique de son estime.--Les adieux.--Les
projets.--Le dpart.--Arrive  Lyon.


La journe du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore 
redoubler les inquitudes du gnral et  affliger son coeur. Et je
partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher 
m'assurer par moi-mme des dispositions o je laissais les habitans de
Milan  l'gard des Franais. Sous prtexte de faire mes visites
d'adieux, j'allai, accompagne de Richard, dans un grand nombre de
maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder,
autant que possible, l'opinion gnrale, et les sentimens de chacun en
particulier. Partout on remarquait une certaine inquitude: partout
aussi les partisans de la cause franaise paraissaient mettre en Moreau
toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le dsignait comme
le seul homme qui pt sauver l'Italie.

En rentrant  _casa Faguani_, je fus informe qu'une partie des
autorits civiles et un grand nombre d'officiers suprieurs taient
runis dans le cabinet du gnral. Il avait ordonn qu'on l'avertt de
mon retour. Ds qu'il en fut inform, il m'envoya prier de me rendre
prs de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait 
craindre de ma part aucune scne ridicule. Dans l'intention de me donner
un tmoignage public de son affection et de son estime, peut-tre aussi
d'viter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aim me parler
devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait
de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.

Au moment o je parus  l'entre de son cabinet, il vint  ma rencontre,
me prsenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant
 ceux qui l'entouraient: Madame Moreau, dit-il, connat les ordres du
Directoire, et elle est prte  s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte
 regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle
prend au succs de nos armes, et son indiffrence pour le danger. Mais
elle sait que mon premier devoir est d'obir, et elle croirait manquer
au sien si elle n'obissait  son tour. Je ne le cache pas, sa prsence
m'est tellement chre et prcieuse que l'espoir de la rappeler bientt
prs de moi peut seul me dterminer  me sparer d'elle pour quelque
temps. Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes
avaient rempli toute la ville des clats de leur douleur et de leurs
plaintes: J'espre, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement
l'exemple; s'il en tait autrement, je me verrais rduit  abjurer les
convenances de la galanterie, et  faire partir toutes les dames par
_tapes_, avant deux fois vingt-quatre heures.

On s'inclina devant les ordres du gnral, puis on m'entoura. Les uns
m'exprimaient des regrets flatteurs, les autres me flicitaient
sottement du _bonheur_ que j'allais goter de revoir Paris. Par des
rponses brves j'chappai bientt aux complimens de condolance comme
aux complimens de flicitation, et j'allai m'enfermer dans mon
appartement o je pus du moins pleurer en toute libert pendant une
heure. Je repris enfin un peu de fermet, et j'ordonnai  Ursule, ma
femme de chambre, et au fidle Joseph, de faire mes malles sans dlai.
Ursule me pria de l'emmener avec moi. Je la demandai  son oncle, le
majordome, qui consentit, sans difficult,  lui accorder la permission
de m'accompagner; parce que j'avais l'honneur d'tre _Italienne_, ce qui
n'tait pas  ses yeux un titre mdiocre de recommandation. Je payai sa
complaisance d'une forte gratification, et je lui comptai, de plus, une
somme suffisante pour subvenir aux frais du retour d'Ursule, dans le cas
o _le mal du pays_ viendrait  la gagner en France, et o le sjour de
Paris lui dplairait. Le brave homme tait ravi _della mia garbatezza_.

Ds que Moreau fut affranchi des importuns, il accourut prs de moi.
Tous mes prparatifs de dpart taient termins: en apercevant sur le
canap mes habits de voyage, il dtourna la tte d'un air attendri, et
s'asseyant  mes cts, il se plut  rappeler, avec une effusion de coeur
vraiment touchante, et que je n'avais encore jamais remarque chez lui,
chacune des circonstances dans lesquelles j'avais pu lui donner preuve
de mon dvouement, de mon affection, de mon zle  lui complaire en
toutes choses: et c'tait pour m'offrir l'expression de la plus tendre
reconnaissance. Mon Elzelina, dit-il, j'espre pouvoir vous rappeler
promptement, si je ne puis aller vous retrouver moi-mme. J'ai tout
prvu, tout arrang pour que votre existence, loin de moi, soit aussi
brillante et aussi agrable que vous pouvez le dsirer. Je ferai tout
pour que du moins rien ne manque  vos plaisirs.

--Mon ami, rpondis-je, vous ne serez pas l pour les partager; ils me
sembleront bien amers!

Il me remercia de ce que je venais de lui dire, puis la conversation
s'engagea sur le ton de la plus entire confiance. J'exprimai le chagrin
que j'prouvais, surtout en me sparant d'un homme qui m'tait cher, de
me trouver seule au monde, sans enfans et sans famille. Moreau
partageait, depuis long-temps, mon chagrin  cet gard: il aurait voulu
me voir mre, rsolu qu'il tait de lgitimer notre union aux yeux de la
socit, ds que les circonstances pourraient le lui permettre. J'tais
dans la force de la jeunesse, mais quoique je pusse raisonnablement
esprer d'avoir des enfans, un pressentiment secret m'avertissait que le
ciel ne devait pas m'accorder le bonheur d'tre mre. Moreau, dans nos
adieux, m'exprima le dsir de voir un enfant d'adoption me consoler au
moins provisoirement; dj je regardais Henri comme mon fils; Moreau
partageait sincrement mon affection pour lui; mais il aurait voulu
qu'un enfant, adopt ds le berceau mme, devnt, pour ainsi dire, plus
vritablement le ntre. Si dans mon voyage je rencontrais une famille
qui mritt une telle faveur, il m'autorisait  prendre sur-le-champ,
sous ma protection immdiate, celui de ses jeunes rejetons qui me
plairait le plus.

Cette autorisation que me donnait Moreau semble d'abord indiffrente:
mais je la rapporte ici parce qu'elle doit m'aider  me justifier, plus
tard, d'un des griefs qu'on leva contre moi, lors de ma rupture avec le
gnral. On sut,  cette poque, intresser son amour-propre  la
rtractation d'un consentement qui prouvait toute l'tendue de son amour
pour moi, et de l'empire que j'avais exerc sur lui. Je n'ai jamais
cherch  dissimuler les torts de ma vie, quelque graves qu'ils aient
t parfois: ils ont t bien grands envers l'excellent homme dont
personne n'a pu mieux connatre que moi la belle ame. Mais je repousse
d'avance l'imputation qu'on m'a faite d'avoir conu, _seule_, un projet
que nous avions form ensemble. Si je n'avais t sre de son
approbation, il n'est pas vraisemblable que, dans sa maison, entoure de
gens  ses gages, j'eusse os feindre une grossesse. Un seul mot de ma
main pouvait alors mettre  ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs dpose, pour mes besoins personnels, chez M. de la Rue, banquier
du gnral. Il m'tait donc on ne peut plus facile de partir pour la
campagne, d'y rester tout le temps que j'aurais cru ncessaire pour
assurer la russite de mon projet, et d'en revenir ensuite avec l'enfant
que j'aurais voulu faire passer pour le mien.

Je reviendrai sur ce sujet quand il en sera temps. Sans m'tendre
davantage sur une digression dj trop longue, je me bornerai  dire que
mon dpart de Milan s'tant trouv retard de quelques jours, ce fut
avec Moreau lui-mme que je concertai toutes les mesures  prendre pour
arriver  nos fins. Il fallut enfin partir: je quittai Milan le 26 avril
1799, et le 15 mai je reus  Lyon la nouvelle que Moreau venait non pas
seulement de rparer les fautes de Schrer, mais encore d'acqurir de
nouveaux titres  la gloire, en battant les Autrichiens et les Russes,
et en passant la Sezia, malgr les forces suprieures que lui opposait
Suwaroff.

Sur toute la route que j'avais  parcourir, le titre d'pouse du gnral
Moreau me donnait droit  des gards et  des respects unanimes; j'tais
touche de la considration qu'on voulait bien me tmoigner, et j'en
rendais avec plaisir hommage  l'homme dont le nom seul commandait
l'estime de l'Europe entire.

Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces dtails; cette poque est la
plus brillante de ma vie, agite depuis par tant d'vnemens divers.
J'tais partie dans une bonne voiture avec Ursule, un domestique et
Joseph, qui allait devant en courrier. Cette voiture contenait des
provisions de toute espce, et plus que suffisantes pour suppler  ce
qui me manquerait dans les auberges. Moreau m'avait engage  descendre
 Lyon, htel et place Belcour. Le plus bel appartement avait t
d'avance retenu pour moi, et je fus reue  ma descente par le payeur
gnral de l'arme, Siv**, et deux de ses amis qui m'attendaient depuis
quelques jours. Le gnral tait depuis long-temps li avec Siv**; il
l'avait prvenu de mon passage  Lyon, en me recommandant  ses soins de
la manire la plus pressante. M. Siv** me montra la lettre que lui avait
crite le gnral. Moreau y exaltait singulirement ma beaut, les
grces de mon esprit, en un mot tout ce dont on voulait bien me faire
quelque mrite. En me rendant  Milan, j'avais fait avec Moreau quelque
sjour  Lyon; depuis cette poque on y avait beaucoup parl de moi.
Quelques personnes qui m'avaient connue en Hollande, avant que je fusse
spare de mon mari, avaient donn des dtails sur ma naissance, sur mon
existence passe, et ces rcits avaient piqu vivement la curiosit.
Cette curiosit, peut-tre un peu maligne d'abord, se changea bientt en
bienveillance; les avantages de ma personne ne contriburent en rien,
j'ose le dire,  me gagner les coeurs: on voulut bien me tenir compte de
quelques bonnes qualits, et surtout de l'affabilit constante de mon
langage et de mes manires. Cette affabilit m'tait naturelle; mais
n'et-elle pas t un des traits dominans de mon caractre, j'avais trop
de bon sens pour ne pas chercher  l'acqurir. Je n'ai jamais pu
concevoir ces airs ddaigneux, qui ne servent le plus souvent qu' parer
d'un masque de grandeur les petitesses de l'esprit ou les vices de
l'ame. Ces dtails sur mon caractre peuvent paratre au moins
superflus; ils sont cependant ncessaires pour expliquer l'inconcevable
ascendant que prit sur moi un homme auquel je ne fus jamais unie par
l'amour, et vers qui je ne fus jamais entrane que par ce sentiment
gnral de bienveillance que je viens de dfinir. Cet homme a
cruellement abus de ma confiance en lui, pour mon malheur. Je donnerai,
dans le chapitre suivant, quelques traits de cet affreux caractre: on
le verra plus tard apparatre avec sa difformit tout entire.




CHAPITRE XXXII.

D. L.--Accueil flatteur que je reois  Lyon.--Comment D. L. parvient 
intresser ma piti pour lui.--II trouve le moyen de se rendre
ncessaire.


Au commencement de ces Mmoires, j'ai pris l'engagement solennel de ne
jamais dsigner, de manire  les faire reconnatre, ceux qui ont
cherch  tourmenter ma vie: cet engagement, je le tiendrai. Les simples
initiales D. L. me serviront donc  dsigner l'homme dont j'ai parl
dans le chapitre prcdent, et qui m'a fait tant de mal. L'ascendant
qu'il prit sur moi,  une poque o j'tais si jeune encore, ne fut
jamais, je le rpte, fond, sur l'amour; il le dut  l'habilet avec
laquelle il parvint en peu de jours, pour ainsi dire,  connatre mon
caractre, et  l'ignorance profonde o je restai pendant long-temps de
toute la monstruosit du sien. Aujourd'hui que mes yeux ont cess d'tre
aveugles, je ne puis encore me former une ide nette de cet tre odieux,
assemblage trange de grands sentimens et de passions basses, chez qui
le dsintressement et la cupidit la plus vile se livraient de
perptuels combats. Je l'ai vu tour  tour capable d'envoyer un ami 
l'chafaud, et d'exposer ensuite, pour en sauver un autre, cette fortune
qu'il avait achete par trente ans de turpitudes et de bassesses.

D. L. accompagnait Siv** le jour de mon arrive  Lyon: celui-ci me le
prsenta comme l'ami de sa famille, comme un homme tout--fait digne de
l'estime et de l'affection que cette famille lui accordait. C'tait tout
ce qu'il fallait pour que je l'accueillisse avec bienveillance. D. L.
tait alors g de vingt-huit ans; il tait plutt mal que bien de
figure; mais sa taille tait superbe, et il avait par-dessus tout cette
bonne grce franaise qui plat tant aux dames de tous les pays. Sa
figure m'avait cependant, au premier abord, inspir une forte
rpugnance. J'tais moins choque de sa laideur que de certains traits
de sa physionomie, bien faits pour exciter la mfiance et mme une sorte
de crainte: il fallait toute son infernale adresse pour vaincre d'aussi
fcheuses prsomptions, en dpit de la voix intrieure et puissante, qui
me disait de redouter un tel homme. Il m'est impossible, lorsque je me
rappelle avec quelle promptitude D. L. parvint  tablir sur mon esprit
sa funeste influence, de ne pas croire  un de ces effets de fascination
que tant de gens regardent comme fantastique.

Ds la seconde fois que je vis M. D. L., l'aversion qu'il m'avait
inspire au premier coup d'oeil me parut injuste et mal fonde. Il se
gardait bien de me donner  croire qu'il connt les antcdens de ma
vie; mais, dans le fait, il tait assez troitement li avec un officier
suprieur long-temps employ en Hollande: cet ami l'avait parfaitement
mis au fait de tout ce qui me concernait; l'exaltation naturelle de mon
caractre, mon penchant  m'exagrer  moi-mme toutes les impressions
que je recevais, quelques-unes de mes bonnes qualits, les fautes dont
je subissais ds lors la consquence, rien ne lui tait inconnu. Cette
connaissance parfaite qu'il avait de moi,  mon insu, lui donnait de
grands avantages: il n'avait garde de me les laisser deviner; et je me
croyais aussi compltement trangre pour lui qu'il l'tait encore pour
moi.

D. L. n'a jamais eu d'affections relles; l'amour ni l'amiti n'ont pas,
que je sache, eu d'accs dans son coeur: la beaut ne produisait sur lui
qu'une impression toute passagre; jamais les femmes n'ont pu l'occuper
srieusement; et les efforts qu'il faisait parfois pour russir auprs
d'elles taient toujours explicables par l'intention de s'ouvrir une
nouvelle route pour marcher plus rapidement  la fortune. Entre ses
mains les hommes n'taient en gnral que les instrumens de son ambition
personnelle, instrumens qu'il ddaignait ds qu'il n'en avait plus
besoin. La suite de ces mmoires amnera les dveloppemens de ce hideux
caractre; je me borne maintenant  en indiquer les traits principaux.

Grce aux soins du payeur gnral Siv**, mon sjour  Lyon fut des plus
agrables; les invitations de toute espce succdrent bientt aux
visites de crmonie. Partout recherche et accueillie avec
l'empressement le plus honorable, je ne ngligeais aucun moyen de me
rendre digne de tant de bienveillance. Le nom de Moreau me protgeait
auprs de tous les bons citoyens, de toutes les ames gnreuses; il me
signalait  la haine secrte et perfide de quelques misrables qui ne
lui pardonnaient ni sa gloire, ni ses services si bien rcompenss parmi
l'estime publique.

Parmi ces hommes, il en tait un que je connaissais dj, et qui se
trouvait alors  Lyon, Lhermite: il tait alors charg l d'un de ces
espionnages honteux, que tous les gouvernemens n'hsitent point  mettre
eh oeuvre, bien qu'ils mprisent les espions. Le rgne affreux de la
terreur tait dj loin; mais la dfiance d'un gouvernement faible avait
succd aux horreurs de la tyrannie rvolutionnaire. Le Directoire
entretenait  grands frais quelques agens bien connus, et chargs
d'interprter toutes les actions et tous les discours de quiconque
tenait de prs ou de loin  l'administration de l'tat ou aux rangs
levs de la hirarchie militaire. Lhermite tait charg d'une mission
dont le but n'tait ignor de personne. Par crainte on l'accueillait
dans les meilleures maisons de la ville. Sre que Moreau approuverait ma
conduite, et forte de ma rpugnance invincible pour un homme que je
mprisais, je refusai formellement deux invitations, en ne laissant pas
ignorer que je ne voulais point tre expose  rencontrer nulle part M.
Lhermite. Il quitta Lyon plein de haine contre moi; mais il poussa
l'hypocrisie jusqu' se prsenter la veille de son dpart, quoiqu'il ft
bien sr de trouver toujours ma porte ferme.

Il y avait dix jours que je me trouvais  Lyon, lorsque je reus de
Moreau une seconde lettre qui m'annonait de nouveaux triomphes; ces
triomphes taient d'autant plus glorieux que le vainqueur ne les
achetait point au prix du sang de ses soldats. Il venait de mettre en
fuite, l'arme napolitaine  la journe de la Trebbia; puis, aprs avoir
remis le commandement entre les mains de Joubert, il s'tait battu comme
simple volontaire sous les ordres de ce gnral, et il avait eu trois
chevaux tus sous lui au combat de Novi, qui cota, comme on sait, la
vie  Joubert.

Dans la joie que me causaient ces heureuses nouvelles, j'allais envoyer
chez le payeur gnral, pour les lui communiquer, lorsqu'on m'annona D.
L., qui venait de la part mme de Siv**: il m'apportait une lettre de
Moreau, confirmative de celle que je venais de recevoir. Siv** ne
voulait pas tre le dernier  clbrer les succs de ntre arme: il
m'annonait une fte qui devait avoir lieu  sa campagne, et m'invitait
 vouloir bien l'embellir de ma prsence.

J'tais transporte de joie; les formes respectueuses de D. L., le ton
de crmonie qu'il prenait avec moi, tout cela me semblait beaucoup trop
froid: je croyais deviner sous ces dehors si calmes un mcontentement
secret. Sans rflchir que ce ton et cette attitude taient prcisment
ceux que je dusse trouver convenables de la part d'un homme que je
connaissais encore si peu, je lui dis avec impatience: Se peut-il,
Monsieur, que vous ne partagiez pas la joie de tous les bons Franais?
ou bien nos victoires ont-elles t achetes par la perte de quelque
brave qui vous ft cher?

Pour toute rponse il baissa tristement la tte; alors passant, avec ma
promptitude ordinaire, d'un sentiment de colre  un sentiment de
compassion, je lui demandai sincrement pardon d'avoir tmoign si
vivement devant lui une joie qu'il ne pouvait pas partager.

Vous ne vous tes pas trompe, dit-il alors, Madame; ces victoires
m'enlvent un ami bien cher; mon frre est au nombre des morts.

Il tait peu probable que D. L. pt avoir reu dj des dtails si bien
circonstancis; mais cette ide ne se prsenta pas d'abord  mon esprit.
Je le trouvai tellement  plaindre, et le contraste de mon ivresse avec
sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes
soins  le consoler, en lui prodiguant les protestations de dvouement,
et en promettant de lui rendre tous les services qui dpendraient de
moi.

Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de
frre; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'tait l le
but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires.
J'coutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me dbiter sur une
mre et une soeur qu'il prtendait avoir encore  Paris, et auxquelles il
voulait, disait-il, consacrer dsormais sa vie: la crainte seule de
perdre une modique place qu'il avait  Lyon l'empchait de suivre
sur-le-champ l'lan de son coeur, et le retenait encore loin d'elles.

Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de rserve,  la
compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son
frre: j'coutais, avec une religieuse crdulit, tout ce qu'il me
disait du noble caractre et des hauts faits d'armes de ce hros. Il ne
fallait pas s'tonner, suivant lui, que ce frre ft devenu, en si peu
de temps, un officier du premier mrite: il avait t form  bonne
cole. La premire affaire  laquelle il et assist tait celle de
Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-gnral Ney, le 8 aot 1796.
C'tait ce combat qui, je ne l'avais pas oubli, valut  Ney le grade de
gnral de brigade.

 ce nom que, par une inconcevable fatalit, je n'avais jamais entendu
prononcer sans la plus vive motion, ma curiosit devint plus attentive
et plus avide. Depuis le jour o, pour la premire fois  Utrecht,
j'avais entendu clbrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de
ses compagnons d'armes, mon oreille avait t poursuivie en tous lieux
du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans
qu'il s'oprt dans tout mon tre une rvolution subite que je ne
pouvais m'expliquer  moi-mme, et qu'aucun mot ne saurait dfinir. Je
ne l'avais entrevu que quelques minutes  Kehl; mais il avait laiss
dans mon ame d'ineffaables souvenirs. Personne n'ignorait mon
admiration pour un des plus grands militaires dont s'honort l'arme
franaise; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore
moi-mme, c'est que cette admiration, pousse jusqu' l'enthousiasme,
renfermt les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vcu, avec
lequel je veux mourir.

D. L. sonda, d'un seul coup d'oeil, tous les replis de mon coeur; il
devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle et pris
naissance  mes propres yeux, et, ds ce moment, il acquit sur mon coeur
cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps,
l'instrument passif ou plutt l'esclave de ses volonts.

Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans
que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser
quelques questions sur un homme qu'il paraissait connatre parfaitement.
Il m'apprit que Ney n'tait pas mari, qu'il ne paraissait pas mme
dispos  s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais
l'interroger de nouveau, et il se disposait  me dbiter encore quelques
vrits enveloppes de beaucoup de mensonges, lorsque nous fmes
interrompus par l'arrive de plusieurs officiers qui venaient aussi
m'apporter leurs flicitations. Je congdiai D. L. en le chargeant d'une
rponse verbale pour le payeur gnral; et comme je n'ignorais pas le
prochain dpart de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir
le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.

J'tais distraite et proccupe: je reus donc avec assez de froideur
les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux
succs de Moreau. C'tait la premire fois que mon coeur tait moins
vivement mu des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tt,
j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'tais gne et mal
avec moi-mme; car ma conscience me faisait intrieurement des
reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais
got dans l'entretien de D. L.: dj j'tais infidle  l'amour de
Moreau, infidle mme  sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait
plus de bonheur que moi  clbrer.

Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte,  l'entranement de
mes penses: il faut l'avouer, elles furent toutes reportes sur Ney.
Non, Moreau, tout grand qu'il tait, ne pouvait inspirer cet amour sans
bornes que mon coeur avait, pour ainsi dire, pressenti ds l'enfance. Le
besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entire dans celle qu'il
chrissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout
cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une
passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas t jusqu'alors
propre  le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de
jalousie. Je l'eusse vu assidu prs de la plus belle femme du monde, que
je n'en aurais pas conu la moindre inquitude. Je le savais aussi
religieusement fidle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.

Ney, au contraire, ne donnait aucune importance  ces fantaisies
passagres qui dsolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans
la fidlit de l'homme qu'elle chrit. Aussi brave que Moreau, il
joignait  ce genre de mrite tout franais une audace  laquelle la
force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il
semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la ncessit du
repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille;
et le repos lui semblait, aprs la gloire, la meilleure rcompense de
ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir
l'indpendance de la rpublique. Ney tait dou, par-dessus tout, du
gnie des conqutes; dans son ardeur guerrire, c'tait peu pour lui que
la France obtnt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir
matresse du monde entier.

Tels furent les principaux traits du caractre de chacun de ces deux
hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ
d'honneur. Qu'il me soit permis,  moi qui les connus si bien, de payer
un tardif hommage  leur mmoire. Qui mieux que moi pourrait attester la
grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un,
pouss par les conseils de l'orgueil irrit, ballott par l'indcision
naturelle de son esprit, cda sans rflexion,  la force d'un sentiment
cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu.
Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir,
le second partit avec la ferme rsolution de faire ce qu'il avait
promis; il ne sut pas rsister au torrent qui entranait un si grand
nombre de ses compagnons...

Cruels souvenirs qui m'assigent sans cesse! Puissent bientt les
passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe
solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientt la
France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier,  qui

         Le destin des combats
       Devait, aprs tant de gloire,
     Ce qu'aux Franais nagure il ne refusait pas,
     Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].




CHAPITRE XXXIII.

M. de Parny.--Mademoiselle Contat.--Mol.--Une rptition.--tourderies.


Le lendemain mme, D. L. revint chez moi, sous un prtexte assez futile:
je mourais d'envie de reprendre la conversation de la veille; mais
aucune puissance humaine n'aurait pu m'enhardir  lui adresser de
nouvelles questions. D. L. voyait parfaitement toute l'agitation de mon
ame, et il en pntrait les causes. Un courtisan, un flatteur vulgaire
aurait t de lui-mme au devant de mes dsirs. D. L. tait bien plus
habile; il connaissait trop bien les moyens d'irriter une passion
concentre; ces moyens, il les possdait tous, et, ds lors, il avait
rsolu de s'en servir pour me mettre, en quelque sorte,  sa discrtion.
Avec une adresse revtue des formes de la plus nave simplicit, il
m'ta tout espoir d'obtenir de lui les claircissemens que je dsirais
avec tant d'ardeur; et il me laissa voir clairement qu'il ne rpondrait
qu' une question directe et prcise.

J'ai dit, tout  l'heure, que je n'aurais pu prendre sur moi de
l'interroger, cela tait rigoureusement vrai. Mon dpit fut plus d'une
fois sur le point d'clater par les larmes que j'avais peine  retenir;
et mes efforts mmes pour le dissimuler ne servaient qu' montrer
clairement  D. L. tout l'empire qu'il pouvait prendre sur moi ds
l'instant o j'aurais t force de lui avouer mon secret.

Irrite au dernier point, je le chargeai de faire pour mon compte
quelques emplettes de soieries, et je le congdiai d'un ton fort sec;
puis, sonnant ma femme-de-chambre, j'ordonnai qu'on ft tous les
prparatifs de ma toilette. D. L. me salua respectueusement, et sortit
en m'abandonnant  tout le trouble qu'il avait su faire natre dans mon
coeur, et dont il voyait toute la violence. Sr d'tre le seul homme 
qui je pusse parler de celui qui occupait dj si exclusivement mon coeur
et mon imagination, il tait bien convaincu que ma bouderie ne serait
pas de longue dure.

J'tais, pour ce jour-l, d'un grand dner chez M***, riche ngociant,
distingu par ses qualits aimables, et qui s'tait recommand  moi par
son admiration pour Moreau. Ce fut chez lui que je vis, pour la premire
fois, M. de Parny, neveu de l'aimable pote de ce nom. Je connaissais
les vers de son oncle; je lui en parlai; il parut goter la manire dont
je lui tmoignai le plaisir que j'avais trouv  les lire. M. de Parny,
qui est devenu depuis l'poux de mademoiselle Contat, se trouvait en ce
moment  Lyon avec elle et Mol. J'avais le plus grand dsir de
connatre particulirement cette actrice charmante qu'on a pu galer,
mais qu'on ne surpassera jamais. M. de Parny tait infiniment aimable;
il trouva moyen de flatter, ds la premire entrevue, mon amour-propre,
de la faon la plus dlicate, et de bannir ainsi toute gne entre nous.
Il possdait surtout l'art de donner de l'esprit  son interlocuteur, en
le ramenant toujours aux sujets qu'il paraissait affectionner: enhardie
par son affabilit, je ne craignis pas de donner  notre conversation
une tournure presque littraire. Il parut surpris du grand nombre de
vers franais que je citais de mmoire, et il voulut bien me dire que
son got s'accordait en gnral avec le mien.

Comme je lui exprimais vivement le plaisir que je trouvais au thtre,
il me demanda dans quels rles j'avais vu mademoiselle Contat.

--Dans presque tous ceux qu'elle joue, rpondis-je aussitt, et
toujours je l'ai trouve admirable.

--Qu'elle serait heureuse, Madame, d'entendre un pareil loge sortir de
votre bouche!

--Et moi, Monsieur, que je vous aurais d'obligation, si vous vouliez
bien me mettre  mme de le lui rpter  elle-mme!

--C'est un honneur que j'allais vous demander pour mon amie,
rpondit-il d'un air de satisfaction, qui me rsolut  mettre de ct
l'tiquette insparable du rang que je tenais alors dans le monde.

Le lendemain donc, entre dix et onze heures du matin, j'arrivai chez
mademoiselle Contat.  peine le domestique eut-il prononc le nom de
madame Moreau, que tout fut en mouvement dans l'htel. Chacune des
personnes auxquelles il me nommait, en allant avertir sa matresse,
accourait sur mon passage pour me voir de plus prs. Moi, tout entire 
la curiosit qui me pressait, j'avais, en un clin d'oeil, saut de ma
voiture, franchi les degrs de l'escalier, et je me trouvai en prsence
de mademoiselle Contat, avant que personne ft revenu de la surprise
cause par une visite aussi inattendue. Dans le mme instant, M. de
Parny sortit avec Mol d'un appartement dont l'issue donnait sur le mme
pallier: il m'accueillit avec des transports de joie si flatteurs et si
vrais, que j'en fus vivement touche.

Mademoiselle Contat, qui venait  ma rencontre dans le moment o
j'atteignais le haut de l'escalier, me fit entrer chez elle, et l
recommencrent les tmoignages du plaisir extrme qu'on prouvait  me
voir, et d'une reconnaissance dont je ne pouvais douter, car elle se
peignait dans tous les regards.

Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la scne, et je partageais, 
cette poque, la sotte prvention de tant de femmes qui s'imaginent que
l'clat des lumires, le rouge et la toilette font seuls toute leur
beaut, comme l'esprit de leurs rles fait seul la grce et l'lgance
de leurs manires.

La vue de mademoiselle Contat, son langage, ses faons si distingues,
me dsabusrent entirement. Il tait impossible de trouver une femme
plus frache et plus jolie, et de possder mieux ce ton de la bonne
socit qui faisait de son jeu sur la scne la continuation des
habitudes de sa vie. Elle tait alors ge de trente  trente-deux ans.
Dj elle tait fort grasse; mais cet embonpoint n'tait rien  la
souplesse de sa taille qui me parut mme plus lgante encore dans le
salon qu'au thtre: rien ne la gnait, et une robe de matin en marquait
heureusement les gracieux contours.

Mademoiselle Contat m'exprima, en particulier, combien elle tait
sensible  l'honneur que je lui faisais, puis la conversation s'engagea
entre nous quatre sur les affaires du jour, et sur l'empressement du
public lyonnais  se porter aux reprsentations qu'elle et Mol
donnaient depuis quelque temps au grand thtre: Voici, dit  ce sujet
mademoiselle Contat, l'heure de notre rptition: Mol, envoyez dire au
thtre que nous ne pouvons y aller que plus tard.--Non, de grce, ne
drangez rien pour moi, m'criai-je aussitt: je suis venue sans
crmonie; vous m'avez accueillie avec amiti; ne gtons pas par une
gne intempestive les heureux commencemens de nos relations.
Permettez-moi, au contraire, de vous conduire moi-mme au thtre, et
d'assister  la rptition dans quelque coin obscur de la
salle.--Madame, c'est la plus sotte chose du monde, mme  Paris, reprit
Mol d'un air d'importance; jugez de ce que cela doit tre en province:
l surtout o il faut supposer l'ennui des conseils que les acteurs vous
demandent toujours, de manire  vous laisser voir clairement qu'ils
croyent pouvoir tout--fait s'en passer. Vive Paris, Madame; c'est l
qu'on apprcie les talens: la province ne lui ressemble en rien pour la
manire dont elle honore les artistes.

--Allons, mon cher, reprit mademoiselle Contat, vous exagrez
singulirement l'ennui de nos voyages, et vous n'en numrez pas les
plaisirs. Moi, je mets au nombre des plus grands de pouvoir accueillir
l'offre que Madame a bien voulu me faire. Parny se chargera, Madame, de
vous conduire  votre loge dans le plus strict incognito; car si l'on
vous savait au thtre, nous ne pourrions suffire  toutes les questions
dont on nous accablerait sur votre compte, et sur les circonstances de
votre visite.

Je tranchai la difficult, en rptant que je voulais garder le plus
strict incognito. Mol insistait sur la curiosit impatiente  laquelle
j'avais la modestie de me drober. C'est que, en vrit, Madame est
charmante, rptait-il  chaque instant, avec ce ton d'un marquis de
l'ancien rgime, qui du reste n'avait chez lui rien d'affect. Je
trouvai cependant ce ton de grand seigneur bien moins aimable que la
grce naturelle et plus bourgeoise de mademoiselle Contat, que la
politesse calme et rserve de M. de Parny.

Tout en se prparant  partir, mes htes continuaient leur conversation
avec moi. Aux yeux de personnes si spirituelles, j'aurais voulu ne point
passer tout--fait pour une sotte; j'y faisais mon possible sans trop
d'efforts; car leur affabilit, leur obligeance, taient faites pour me
mettre parfaitement  l'aise. Nous montmes enfin en voiture, et nous
nous rendmes au thtre.

Ainsi que nous en tions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit 
l'une des baignoires d'avant-scne, o je me cachai de manire  n'tre
aperue de personne. Je trouvai tout d'abord que Mol ne m'avait pas
trompe, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une
salle dserte et le spectacle d'une rptition. Ds qu'il parut avec
mademoiselle Contat dans le fond du thtre, la troupe entire qui les
attendait se leva pour aller  leur rencontre. Voil, dis-je  M. de
Parny, des tmoignages de dfrence qui portent atteinte  notre systme
d'galit rpublicaine: c'est bien l reconnatre une noblesse; mais
cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent
sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les
honneurs sont personnels, ils excitent une mulation louable; car chacun
se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mriter
et les obtenir  son tour.

Mon accent tranger, la vivacit de mon action oratoire, s'il m'est
permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de
Parny: il m'coutait attentivement et il applaudissait avec une
politesse toute bienveillante  mes observations. Enhardie par sa
complaisance  m'couter, je lui communiquais toutes les sensations que
me faisait prouver la pice qu'on rptait devant nous. J'admirais la
grce que mademoiselle Contat mettait  donner aux actrices des conseils
dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pt
choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis taient autant de
rgles infaillibles qui, bien appliques, ne pouvaient manquer de
conduire aux succs. Quant  Mol, il me parut beaucoup moins indulgent
et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque
je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait
pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il
avait pour son art, et dans l'imptuosit naturelle de son caractre. Il
tait vieux; cependant,  la chaleur de son jeu, on et pu le prendre
pour un homme encore dans la force de l'ge: on pouvait voir aisment
qu'il avait d tre trs beau. Je fis, sur ce point, une question  M.
de Parny; il rpondit en souriant d'une manire affirmative. Alors, pour
la premire fois, je m'aperus qu'il tait aussi fort bien lui-mme; et,
alors seulement, je songeai  l'inconvenance de cette espce de
tte--tte dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et
dserte, avec un homme de cet ge et de cet extrieur. Cette rflexion
subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon
tourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts
pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces ides qui
se pressaient -la-fois dans ma tte, me firent perdre la prsence
d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de
l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai  M. de Parny le regret
qu'une invitation,  laquelle j'tais oblige de rpondre, me privt du
plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma
part mademoiselle Contat et Mol  venir chez moi le lendemain pour nous
rendre tous ensemble  la fte de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de
recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre
avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agrer mes excuses 
mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu' la fin de la
rptition; et sans prtexter d'autre motif que la chaleur et
l'obscurit de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma
voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta
quelques secondes debout prs de la portire, et comme attendant mes
ordres. Une rflexion tardive vint se prsenter  mon esprit; je sentis
tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me htai de commettre une
nouvelle tourderie pour rparer toutes celles que j'avais dj  me
reprocher. Si vous n'aviez pas t retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je
vous aurais engag  m'accompagner dans ma promenade le long du quai du
Rhne.  peine venais-je de prononcer ces mots que dj il tait assis
prs de moi; la portire se ferma et nous partmes. J'prouvai encore
beaucoup de gne dans les premiers momens de notre course; mais M. de
Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie,
feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientt. J'exprimai
mon admiration pour les beauts romantiques des bords du Rhne. M. de
Parny paraissait entendre avec plaisir les loges que je donnais  un
pays qui tait le sien; et notre conversation semblait celle de deux
artistes. Nous revnmes  mon htel; je priai M. de Parny d'obtenir de
mademoiselle Contat grce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais
enlev son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisment, et
nous nous sparmes.




CHAPITRE XXXIV.

Une journe de plaisir.--Nouveaux mensonges de D. L.--M. Sol m'envoie un
prsent magnifique.


M. Siv*** tait prs d'entrer chez moi au moment o j'arrivais moi-mme
 ma porte. J'engageai M. de Parny  rester encore quelques minutes avec
moi, et je le prsentai au payeur gnral. Siv*** me remercia, et parut
se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain  la campagne
avec Mol et mademoiselle Contat. Je les retins tous  dner:

Pendant que M. de Parny crivait  mademoiselle Contat pour la prvenir
de la _violence_ que je lui faisais et de la partie qui venait d'tre
lie, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous
nous trouvmes quatorze  table. Au milieu de cette agrable runion
j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donne la veille, et la
tristesse que, malgr moi, sa conversation avait laisse au fond de mon
coeur. Ma socit se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les
premires pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions
toutes le soir  un th que donnait madame T***, cousine du commissaire
ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au
thtre pour admirer mademoiselle Contat et Mol dans le _Misanthrope_:
plusieurs de nous restrent; de ce nombre taient Siv*** et M. de Parny.
Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs
de mon salon, et je courus moi-mme  ma toilette.  peine venais-je de
la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la
permission de se prsenter chez moi le lendemain matin, et de prendre
mes ordres pour Paris. Son dpart tant dcid, il m'engageait  ne
point laisser voir  M. Siv*** que je connusse ce projet de dpart.
J'ignorais les motifs de ce mystre; je rsolus toutefois de lui garder
le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma
vanit dut tre satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces loges
pompeux d'une beaut qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fire, ne
m'ont jamais touche autant que la muette loquence du regard; celui de
M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche
n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.

Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire  la soire de
madame de T***. Je revins  trois heures du matin; et  cinq heures
j'tais dj veille par l'ide de la visite que D. L. devait me faire
dans la matine. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon
amour-propre, tout fut oubli, tout s'vanouit comme un songe, et je
m'abandonnai entirement au plaisir d'entendre bientt prononcer le nom
de celui que dj mon coeur prfrait  tous les autres.

D. L. ne vint qu' dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas
cess de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre
et mes pendules: mon agitation tait  son comble. D. L.  son arrive
put deviner au dsordre de mes traits le trouble de mon ame; j'tais
justement dans la disposition d'esprit qui pouvait tre la plus propre 
augmenter l'empire qu'il avait dj pris sur moi.

Je le reus d'abord assez mal; mais bientt, songeant qu'il pouvait
avoir quelque chose  me demander, je repris le ton de politesse
ordinaire, et je lui tmoignai de nouveau le dsir de lui tre utile, si
par hasard il avait besoin de moi. Il mettrait toujours son bonheur,
disait-il,  tre mon oblig. Son dpart pour Paris ne pouvait plus tre
retard; il n'y allait pas moins que du repos et peut-tre de la vie
d'une mre qu'il chrissait.

Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part  lever les
obstacles qui peut-tre l'avaient empch de partir plus tt; et je lui
remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter  titre de
prt. Je lui indiquai en mme temps mon adresse ordinaire  Paris, en
lui annonant que je le suivrais de prs dans cette ville. Je profitai
en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir
de cacher son dpart  un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui
prodiguer toujours les tmoignages de la plus active bienveillance.

Ce n'est pas, dit-il, mon dpart que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien
plutt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes
confidences.

--Ce motif est en effet raisonnable, lui rpondis-je; de mon ct, je
dsire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince
service.

Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombmes quelques instans
dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; dcide
toutefois  satisfaire mon avide curiosit, je relevai la conversation
en prenant un dtour pour l'amener sur le sujet qui m'intressait si
vivement. Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que
votre admiration pour le courage du gnral Ney, et votre affection pour
sa personne, vous avaient dtermin  embrasser sous lui la carrire des
armes.

--Sans doute, Madame; il y a dans les armes franaises plusieurs
gnraux qui rivalisent avec le gnral Ney: de talent et de courage;
mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai voue est
ne d'une circonstance dont le souvenir se rattache  la destine de mon
malheureux frre.

L dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le rcit de je ne
sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le hros tait ce
frre qui, je le rpte, n'a jamais exist. Ney intervenait dans ce
rcit comme un de ces tres suprieurs dont la seule prsence change la
face des vnemens. Comme je ne doutais nullement de la sincrit du
narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi 
l'couter. Mon enthousiasme croissait  chaque instant; l'expression de
mes yeux, la rougeur de mon front, ds que j'entendais prononcer le nom
de Ney, auraient parfaitement rvl  D. L. l'tat de mon ame, s'il
n'et t dj matre de mon secret.

Il saisit l'instant o mon motion paraissait la plus vive, pour me
demander si je n'avais jamais vu le gnral Ney.

Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de
Kehl: j'en avais un extrme dsir, parce qu'on m'en a toujours dit
beaucoup de bien.

Ma prudence et ma patience taient  bout; j'accablais D. L. de
questions; je m'arrtais sur les plus petits dtails; je l'obligeais 
me rpter vingt fois de suite la mme rponse: mon dlire tait au
comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'tais
dvore. D. L. ne laissait pas chapper un seul moyen de lui donner plus
de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma
franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux,
bien certain de me gouverner dsormais  son gr.

J'aurais pass peut-tre toute ma journe  me rappeler dlicieusement
tout ce que je savais de cet homme  qui j'tais presque inconnue, et
que je chrissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de
mademoiselle Contat n'tait venue me rappeler l'engagement que j'avais
pris d'aller ce jour-l  la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat
m'crivait pour s'excuser de ne pouvoir tre de cette partie; un
enrouement subit qu'elle avait gagn en sortant du thtre, la forait
de suspendre pendant quelques jours ses reprsentations; elle craignait
d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans
plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:

Mol, crivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a
vue, madame, descendre si lgrement les escaliers, qu'il prvoit ne
pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette ide le
rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'tre. Il ne veut pas,
dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que
moi pour tmoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence,
qu' tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause vritable de
cette retraite force.

De grce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la
raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beaut, de l'esprit,
en un mot, de toutes les grces de madame Moreau, comme si nous n'avions
pas eu le plaisir de vous admirer nous-mmes, ou comme s'il nous croyait
aveugles et sourds.

J'achevais  peine de lire, lorsqu'on m'annona M. Siv***,
qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai  ces messieurs la permission
de les quitter pour quelques instans; je les invitai  djeuner en
m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus
la voir; elle tait au lit, trs souffrante, et reposait aprs une nuit
fort agite. Je lui crivis brivement pour l'informer que j'tais venue
m'assurer de l'importance et de la ralit de son indisposition, et lui
renouveler en mme temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez
moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de
Joy**; frre du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs taient fort
occups  dployer, sur les meubles de mon salon, des pices d'toffes,
des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait compos un prsent
qu'il me priait d'agrer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient
t chargs de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une
lgante corbeille: recouverte d'une gaze satine et raye aux trois
couleurs: les coins en taient retenus par des touffes de ruban pareil,
attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait
tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le
lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des
explications sur le travail particulier de chaque toffe, tandis que je
faisais servir des rafrachissemens aux ouvriers. Une coquille de noix
renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une
paire de mitaines admirablement travailles.

Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une,  la place des
bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur gnral, avec ces mots:
De la part du gnral Moreau, pour tre partag entre les ouvriers de
la fabrique de M. Joy**: hommage  l'industrie franaise. Dans la
seconde coquille, je remplaai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la
mme caisse, avec cette suscription: De la part du gnral Moreau,
hommage  l'active surveillance d'un honorable travail. Je revins
ensuite dans le salon, et je prsentai les deux coquilles fermes au
chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part
M. Joy**. Siv*** rclama l'excution de l'engagement pris d'aller, ce
jour-l mme,  sa campagne: nous nous mmes en route  l'issue du
djeuner.




CHAPITRE XXXV.

La maison de Siv***.--La vieille aveugle.--Pit filiale.


J'avais compt partir en calche avec mademoiselle Contat: son
indisposition l'empchant d'tre des ntres, je revtis mes habits
d'homme, et je dclarai  Siv*** que je voulais monter son cheval
anglais. Ce cheval tait ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma
demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais  courir. Quoiqu'il
insistt sur ce qu'il rpondait de ma vie et de ma sant au gnral
Moreau, je finis cependant par vaincre sa rsistance. On m'amena le
cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon
coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquitudes de
Siv*** furent bientt dissipes.

La conversation que j'avais eue dans la matine mme avec D. L., avait
laiss dans mon me un sentiment de bonheur qui me disposait  la
gaiet. Entoure de personnes qui me tmoignaient une bienveillance
relle, je ne tardai pas  me dfaire de toutes faons crmonieuses, et
j'osai, pendant quelques heures, tre _moi_.

La maison de Siv***, situe sur les bords du Rhne, n'tait point
remarquable par son luxe intrieur; tout y tait d'une simplicit
lgante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, tait
btie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous
les cts, tait d'une tendue considrable; et les accidens naturels du
terrain y mnageaient  chaque pas des points de vue nouveaux et varis.

Il avait t formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun
apprt pour nous recevoir, que la fte serait tout improvise, et que
chacun mettrait la main  l'oeuvre pour les prparatifs du repas. Siv***
avait tenu parole: la gaiet de notre runion n'en fut que plus franche;
il semblait que chacun ft assaut de maladresse et de gaucherie; et
presque toujours ces maladresses donnaient lieu  des clats de rire qui
ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson:
aussitt nous montmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous
apportmes au cuisinier les produits abondans de notre pche. Ce
cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les dtails du
repas se multiplirent bientt au point de le forcer  demander du
secours: deux de ces messieurs se transformrent aussitt en _aides_.
J'encourageai leur zle, sans prtendre  partager leur important
ministre. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le
couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils
taient les plus jeunes.

La table avait t dresse sous une paisse et verdoyante charmille. En
un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dpouilles de
leurs richesses, qui servirent  la dcoration de notre salle de festin
champtre. La gaiet la plus franche prsidait  notre repas, pendant
lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: _Vive
le gnral Moreau! vive la Rpublique!_

Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent
pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on
m'apporta, et j'allais chanter quelques airs  la mode, et qu'on venait
de me demander, lorsqu'une autre pense me saisit tout  coup; je jetai
ma guitare, et je commenai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, _le
Chant du Dpart_. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une
motion profonde, ne parut rien perdre de son nergie en passant par ma
bouche. L'enthousiasme fut port au comble: on m'entourait, on me
pressait les mains; je crois mme que, par amour pour la patrie,
quelques convives se permirent de m'embrasser.

Il tait prs de huit heures lorsqu'on parla de retourner  la ville.
Siv***, qui tait bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous
intresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumnes.
Il proposa de faire un dtour pour aller voir la bonne Marie: personne
ne refusa de prendre part  une oeuvre de charit, et nous montmes 
cheval.

Notre caravane ctoyait les bords du Rhne.  un endroit o se
trouvaient amarrs plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait
le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout
 coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point
aperue, se lve: le cheval du capitaine, effray de cette apparition,
fait un bond en arrire, puis s'lance vers le fleuve malgr les efforts
de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger,
sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait l par
hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'levant  une certaine
hauteur, l'oppose  l'lan du cheval, qui donne du poitrail contre cette
barrire, et s'arrte tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'tais
lance au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au
moment o son cheval venait de s'arrter.

Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la
main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pices d'or. Mais la
joie, cupide en apparence, que lui inspira ce prsent, diminua d'abord
de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre 
notre compagnon de voyage. Le reste de notre socit voulut joindre son
offrande  la mienne, et Hol*** invita ce brave  venir le lendemain
recevoir chez lui de nouveaux tmoignages de sa gratitude.

Jacques (c'tait le nom du batelier) refusa l'invitation. Il ne
pouvait, disait-il, s'loigner de sa mre, qu'il ne quittait jamais
toutes les fois qu'il n'tait pas occup des travaux de sa profession.
Cette mre tait infirme et malade; et ce qui lui rendait notre
gnrosit si prcieuse, c'tait qu'elle allait le mettre  mme de lui
procurer un matelas et un bon lit.

Je reportai avec intrt mes regards sur Jacques, me reprochant de
l'avoir jug tout  l'heure avec tant d'injustice. Messieurs, dis-je
aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons
d'abord  la chaumire de Jacques. Qui m'aime me suive!

Je n'eus pas besoin de rpter deux fois l'invitation: tout le monde se
mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient
attirs, paraissaient tous charms de voir nos libralits tomber sur
Jacques, et lui prodiguaient  l'envi mille tmoignages d'affection et
d'estime. Nous partmes au galop, et nous arrivmes en d'eux minutes au
triste rduit o gisait, depuis longues annes, une femme octognaire,
accable de misre et de maladies; cette femme tait la mre de Jacques,
qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son
fils.

Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrs, meuble d'un lit que
l'ingnieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le
suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux
escabelles, une moiti de table appuye contre la muraille, et quelques
poteries sur une planche; telle tait la demeure de la pauvre mre de
Jacques.  notre arrive, elle tendit vers nous ses mains, et nous
remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que,
disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui tait
agenouill devant elle.

Nous tions d'abord rests immobiles devant ce tableau touchant. Les
pices d'or que nous avions donnes  Jacques taient sur la couverture
de la vieille infirme; elle les montrait  son fils, en lui disant:
Jacques, te voil heureux, tu pourras maintenant pouser Georgette. Je
voulus savoir ce que c'tait que Georgette, et j'appris bientt que ce
nom tait celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne
conduite que par sa beaut. Le capitaine Hol*** sortit pour courir  sa
recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais
ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une
demi-heure aprs son retour. Nous avions dj pris, entre nous, toutes
les dispositions propres  assurer le prompt mariage des deux amans. La
vieille mre tait dans le ravissement, et son fils dans une joie qui
tenait de la folie.

Georgette arriva enfin: Jacques s'lana vers elle, la prit par la main
et me l'amena; il nous l'avait dpeinte comme un miracle de beaut: je
pus me convaincre, en la contemplant, de cette vrit incontestable, que
l'amour embellit tout. Georgette, aprs m'avoir salue, s'avana vers le
lit de la vieille femme et l'embrassa de la manire la plus tendre, en
lui demandant, dans son langage rustique, s'il tait bien vrai qu'elle
voult l'adopter pour sa fille.

Pendant que nous nous laissions aller  l'motion de cette scne
attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris
toutes les informations qui pouvaient lui faire connatre la nature et
l'tendue des besoins de cette famille. Je fus tonne de la modicit de
la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne
voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la
mienne tait loin d'tre sombre. Avec quel plaisir mes regards se
fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur 
contribuer pour quelque chose au bien-tre d'un homme si digne d'estime!
Nous quittmes enfin la chaumire de Marie, et nous reprmes le chemin
de la ville, chargs des bndictions de la foule qui nous entourait, et
surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me
livrais au plaisir de prparer dans mon esprit la flicit  venir de ce
couple si intressant.

Je confiais sans faon  mes compagnons de voyage tous les projets que
je me proposais d'excuter plus tard, pour prouver aux deux amans
l'intrt qu'ils m'avaient inspir: on m'coutait avec complaisance, en
applaudissant  mes intentions. Ce fut  Siv*** surtout que je
recommandai mes nouveaux protgs; il me promit de ne pas les abandonner
quand j'aurais quitt Lyon, et il tint parole. Depuis cette poque, je
suis passe quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqu
d'aller rendre ma visite  Georgette, qui a ralis toutes les
esprances que j'avais d'abord conues d'elle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet
d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarit mal dguise qu'il
prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait dj tout l'empire que lui
donnait sur moi l'indiscrte rvlation des secrets de mon coeur. Mais
quelle fut mon motion lorsque j'arrivai  cette phrase qui terminait sa
lettre:

Celui dont vos voeux accompagnent les triomphes sera  Paris dans peu de
jours; il doit aller aux eaux qui lui ont t ordonnes pour sa
blessure, et il ne s'arrtera que quarante-huit heures.

--Il est bless! m'criai-je douloureusement; aussitt mon coeur se
serra, mes yeux se fermrent, et fondant en larmes je tombai presque
sans mouvement sur un fauteuil. J'tais seule dans ma chambre, o je
m'tais enferme pour lire mes lettres: il fallait cependant reparatre
dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en
tat de me montrer. Une rsolution soudaine me rendit ma fermet, et je
vins retrouver ma compagnie, qui s'tait accrue de quelques nouveaux
arrivans pendant mon absence. Entrane par la passion violente
qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquitude, j'annonai
sans prambule que je comptais partir le lendemain pour Paris.  ces
mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant 
l'cart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si
brusque dtermination. Je lui rpondis que ce motif tait puissant;
qu'il ne me permettait pas de rester davantage  Lyon et sans
m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le
priais de compter en mon nom  Jacques et  Georgette. Je me retirai de
bonne heure, et dans un tat si visible d'agitation, que personne ne
douta que j'eusse reu de mauvaises nouvelles de Moreau.

Quelle nuit je passai! Le savoir bless, mourant peut-tre! je n'tais
plus  moi. Quelques rflexions tardives sur l'inconsquence de ma
conduite ajoutaient encore  mon trouble. Qu'allait-on penser? que
penserait Moreau lui-mme? quelle serait sa douleur s'il pntrait
jamais dans les replis de mon coeur! Je passais successivement du
repentir  l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je
pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, rgnait en souverain
sur mon coeur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et
je m'occupai sans dlai des prparatifs de mon dpart.




CHAPITRE XXXVI.

Un fat.--Visite  la fabrique de M. Jo***.--Dpart pour Paris.


Si je ne quittai pas Lyon ce jour mme, mon dpart ne fut point retard
par de sages rflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'tait
rpandu dans la ville que le gnral Ney n'tait pas bless, mais qu'il
avait t fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pense, sans
changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La
veille j'avais trembl pour ses jours; le lendemain je frmissais en
songeant qu'il tait pour long-temps peut-tre loign de sa patrie,
spar de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais  la
peine qu'il prouvait sans doute de se voir condamn  l'inaction. Il y
avait des instans o j'aurais mieux aim le savoir bless que
prisonnier; il me semblait que telle devait tre aussi sa pense.

Mes projets de dpart restrent donc tout  coup suspendus: je cdai
assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque
temps mon sjour  Lyon; rien ne m'engageait plus  me rendre
promptement  Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant
le peu de jours que je restai encore  Lyon, avec quel empressement je
recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas?
Personne ne s'tonnait de mon enthousiasme pour le gnral Ney; car on
connaissait mon imagination _florentine_ et l'on trouvait fort ordinaire
de ma part ce qui et paru singulier chez toute autre femme. Mon langage
passionn ne faisait donc natre aucun soupon: D. L. m'avait devine;
il put en trouver la certitude positiv dans le petit nombre de lignes
que je lui adressai en rponse  son billet, pour lui annoncer ma trs
prochaine arrive  Paris.

J'envoyai dans la journe savoir des nouvelles de mademoiselle Contat;
elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant
lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je rsolus de ne
plus la voir dsormais que sur la scne, bien sre que je la trouverais
l toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais dpartie de ma
rsolution. Le dsir que j'avais toujours eu de tmoigner aux grands
artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait
conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite
avait acquis de la publicit; et l'empressement que j'avais mis 
l'accompagner au thtre, joint  l'lvation du rang que j'occupais
dans le monde, avait attir sur moi les regards de tous les membres du
tripot comique. Ceci me conduit naturellement  raconter une aventure
assez ridicule, que je dus regarder comme la consquence de ma conduite
irrflchie.

Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le thtre de Lyon, un
acteur que je nommerai simplement Derville: c'tait un fort bel homme
qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je
ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais
plus d'audace que de talent, et j'tais choque surtout de la confiance
qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise 
l'examiner au thtre, sur la foi de sa renomme galante, ne lui avait
point chapp, et ds lors il m'avait juge digne de ses hommages.

J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un
premier, djeuner dans mon appartement.  cet instant je ne souffrais
pas d'importuns; c'tait pour moi l'heure du recueillement et de la
rverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute
importance pouvait seule me dterminer  recevoir qui que ce ft avant
ou pendant ce premier repas.

Un matin, le silence qui rgnait ordinairement autour de moi fut
interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon
contigu  ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule 
remplir toutes mes volonts, je pensai d'abord qu'il s'agissait
peut-tre d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma
curiosit, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit
qui avait frapp mon oreille. Faites entrer, dis-je  Ursule, et
finissons tout ce tapage.

Ursule ne me rpondit qu'en m'invitant  prendre un schall. Je rparai
en effet le dsordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de
quelque malheureux qui venait rclamer des secours, je m'avanai  la
porte du salon. On peut juger de mon tonnement lorsque je me trouvai en
face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je
restai un moment interdite. L'assurance de sa dmarche, l'lgance
recherche de sa parure, et son empressement  se jeter au devant de
moi, ne me permirent pas de douter qu'il se prsentt en conqurant.
J'tais indigne de son impudence; je russis toutefois  me contenir,
et, d'un ton trs froid, je lui demandai quel tait le motif de sa
visite, et en quoi je pouvais lui tre utile auprs du gnral Moreau.

Il me rpondit, sans rien perdre de son assurance: Je ne viens pas,
Madame, pour vous demander un service; on ne drange pas une si belle
femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous tes bienveillante pour
les artistes, j'ai voulu,  ce titre, avoir l'honneur de faire votre
connaissance.

Je balanai un moment entre la colre et la piti; mais l'impertinence
de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop svre.
Il tait rest debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au
domestique qui se prsenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir
Ursule qu'elle et  se rendre sur-le-champ prs de moi. Pour vous,
Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tte aux pieds l'insolent
visiteur, quoique vous prtendiez n'attendre de moi aucun service, je
veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il
y a pour le moins d'inconvenant dans vtre dmarche prs de moi, le nom
que je porte aurait d vous faire penser que l'accs de ma maison doit
tre interdit  bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si
vous tes de ce nombre; mais je vous engage  ne jamais vous prsenter
devant moi, et  mieux mesurer vos dmarches  l'avenir.

Il voulut rpliquer; j'avais sonn de nouveau: les deux portes du salon
s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. Conduisez
Monsieur, dis-je au domestique en faisant une lgre inclination de
tte, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison
de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa dmarche:
sans cette prcaution je courais grand risque de grossir la liste des
conqutes de M. Derville: sa msaventure fit au contraire du bruit au
thtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'tais d'avoir puni sa
tmrit, je ne me serais pas console cependant de lui avoir fait subir
une telle humiliation, si je n'eusse pens que ma conduite tait en tout
conforme aux devoirs que j'avais  remplir vis--vis de Moreau. Ma
compassion pour lui s'vanouit entirement le lendemain, lorsque je vis
avec quelle impudence, il osait,  son entre en scne fixer ses regards
sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des
jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par
quelques coups de sifflet. J'empchai qu'on en vnt  cette extrmit;
et je rsolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.

Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M.
Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les dtails de la rception qu'on me
fit dans ses ateliers; cette rception fut on ne peut plus flatteuse. La
gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance
prvenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent 
m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le
premier tmoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la
porte des ateliers, j'aperus une jeune fille de quinze ou seize ans,
ple, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance;
elle tait plus pauvrement vtue que les autres. Assise  son mtier,
elle ne se leva point  mon approche, et continua de travailler sans
dtourner les yeux. Je demandai qui elle tait: on me rpondit que,
prive de sa mre par une mort toute rcente, elle venait d'tre admise
pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne
heure t  cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait
le matin  son mtier, et le soir on la reportait au triste rduit
qu'elle occupait maintenant seule.

J'allai m'asseoir prs de cette infortune; elle ne rpondit  ma
premire question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les
consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction
de voir, au moment o je m'loignai d'elle, que j'avais russi  faire,
rentrer l'espoir dans son ame. Le soir mme je parlai  M. Jo*** de ma
nouvelle protge; cet homme bienfaisant voulut tre de moiti dans ce
que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait rsolu de
lui donner un logement dans l'intrieur mme de sa manufacture, et de
lui assigner un travail propre tout  la fois  la moins fatiguer et 
augmenter encore le prix de ses journes: je lui remis encore quelque
argent, en le priant d'en faire la remise aprs mon dpart. Le 23 juin
1799 je quittai cette ville de Lyon o j'avais reu tant de tmoignages
d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit 
cette poque la socit lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des
temps moins heureux j'ai retrouv  Lyon les amis qui s'taient attachs
 moi, et dont l'affection ne s'est jamais dmentie.




CHAPITRE XXXVII.

Arrive  Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.


C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux prsages et
aux pressentimens; la vrit m'oblige  dclarer que cette faiblesse fut
de tout temps la mienne. Aprs un voyage trs rapide, j'arrivai 
Chaillot fatigue de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la
tristesse du sentiment qui me saisit au moment o, suivie seulement de
mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habite par
l'homme qui m'avait associ  sa gloire, et que je venais de laisser
expos  tous les prils de la guerre.

Tout avait t prpar pour me recevoir, conformment aux intentions du
matre de la maison: le luxe avait puis toutes ses ressources pour
orner mon appartement. L'isolement o je me trouvais redoublait
cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander  mon
motion, et je demandai avec douceur qu'on me laisst pendant quelques
minutes entirement seule.

Je quittai aussitt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir
 la petite bibliothque enfume o j'avais vu tant de fois Moreau
absorb dans ses mditations, dont les rsultats taient aujourd'hui si
profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de
m'interroger dans la solitude pour savoir  quel point je pouvais
mriter encore son attachement.

Ce petit cabinet tait meubl de quelques planches charges dlivres, et
les portraits de quelques gnraux clbres en composaient tout
l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait
ordinairement, Moreau, je m'abandonnais  l'enthousiasme qu'excitaient
en moi mes, souvenirs: des larmes s'chapprent enfin de mes yeux, et le
calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus
nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que
j'avais inspir  un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages
rsolutions; mais une demi-heure ne s'tait pas encore coule que dj
ces rsolutions s'taient vanouies pour faire place  des sensations
plus violentes et plus passionnes. Pour chapper aux rves ardens de
mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai
Ursule, et j'allai sans diffrer davantage prendre possession de mon
appartement.

Le babillage vif et enjou de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs
beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une
distraction agrable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'viter
moi-mme. Ce jour-l sa conversation me parut insignifiante et strile.
Cette lgance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si
profonde, ne faisaient natre dans mon ame que le sentiment des devoirs
de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir dj manqu.
J'tais mal avec ma conscience; la svrit trs-juste avec laquelle je
me jugeais moi-mme aurait pu me rendre svre et mme injuste  l'gard
de ceux qui m'entouraient: la bont naturelle de mon caractre temprait
fort heureusement les accs de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule
aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau
domicile me fatiguaient de plus en plus, je me htai de m'affranchir de
sa prsence; je lui donnai le prsent de _bonne arrive_[3]; je lui
commandai d'aller prvenir le concierge que je ne voulais recevoir,
aucune visite avant huit jours, et de me prparer le th dans le salon
du rez-de-chausse.

Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort tonne de mon amour
subit pour la solitude, et toute triste d'tre condamne  ne voir
pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler
de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques
de la maison. Aprs avoir eu  supporter force baise-mains, en
tmoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laisst seule.

L'un des plus grands agrmens de mon habitation tait une tendue de vue
charmante. Le gnral avait fait prparer pour mon logement la portion
de btiment qu'occupait Klber avant son dpart. J'avais au premier
tage, une belle chambre  coucher, un salon spacieux, et un lgant
boudoir dont les fentres dominaient Paris. Je m'arrtai, dans la
chambre  coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en
miniature, peint  l'poque de mon mariage. C'tait la premire fois que
cette copie frappait mes regards; j'y tais reprsente, comme dans
l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait
la date prcise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille penses
cruelles oppressaient  la fois mon coeur; j'tais comme enchane  la
place o je me trouvais. Mon ame tait navre, et mes yeux versaient des
torrens de larmes: mes regards taient fixs sur ce portrait: s'ils s'en
dtachaient quelquefois, c'tait pour errer sur tous les objets dont
j'tais entoure, avec une expression qui semblait dire: O suis-je? et
qui suis-je ici.

Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon
secrtaire; mais j'tais destine  puiser ce jour-l toutes les
motions les plus propres  garer mon coeur. Dans le tiroir secret que
j'ouvris pour y placer le tableau qui veillait en moi de si cruels
souvenirs, j'aperus d'abord un paquet de lettres adresses,  des
poques assez rcentes, par Klber  Moreau. Ces lettres taient
ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empcher d'appeler fatal, la
premire qui s'offrit  mes yeux contenait presque  chaque ligne le nom
du gnral Ney, l'loge de sa bravoure, les prsages les plus honorables
sur ses destines militaires.  la vue de ce nom, qui m'tait dj si
cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient,
pour ainsi dire, de force  chaque minute. Les loges de Klber, la
haute estime qu'il tmoignait pour un officier qui paraissait destin 
devenir bientt un de ses plus redoutables mules, portaient au plus
haut degr l'ivresse de mon amour, et justifiaient  mes yeux
l'garement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Aprs l'avoir
soigneusement serre, je descendis au jardin o j'errai long-temps,
livre aux rves de mon imagination, et formant mille projets plus
insenss les uns que les autres.

Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait
servir le th. Je trouvai l le concierge de la maison et sa grosse
femme, gens fort dplaisans de leurs personnes, escorts d'enfans d'une
laideur tout au moins gale, et qui venaient prendre mes ordres. Je
ritrai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte  tous les
importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui
se seraient prsentes pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais
celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je
commandai qu'on ft, en mon nom, l'aumne  tous les pauvres. Le gnral
assurait de bons gages  tous ses domestiques: je promis au concierge,
si j'tais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois
de ma bourse, et de payer les mois d'cole de ses enfans. Toutes ces
gnrosits taient, comme on le verra plus tard, bien mal places; mais
je ne veux pas anticiper sur les vnemens.

J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai
avou plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours
produite sur moi; on me permettra de raconter le rve qui vint troubler
la premire nuit que je passai  Chaillot.

Aprs avoir pendant long-temps appel en vain le repos, je commenais 
goter un sommeil fort agit par toutes les motions du jour: tout 
coup je me sentis comme transporte  Milan. Assise prs de Moreau dans
un parterre maill de fleurs, j'coutais, les yeux baisss et en
silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu  peu je sentis sa
main quitter la mienne: bientt il me repoussa faiblement; je lve la
tte, et  quelque distance je vois Moreau  genoux prs d'un berceau
dans lequel reposait un enfant nouveau-n, beau comme le jour; une jeune
femme, pare des grces les plus sduisantes, veillait  la tte de ce
berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher,
mais on et dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lvres
laissent enfin chapper un son inarticul. Moreau se tourne vers moi:
son visage est ple, ses traits sont altrs, ses yeux teints; il me
montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix spulcrale:
Elzelina, dit-il, ce bonheur me cote la vie. Aussitt il roule  mes
pieds, mutil et sanglant. Je m'veille enfin en poussant un cri
d'horreur, et je m'lance loin de mon lit. Ce lit tait plac sur une
estrade recouverte d'un drap carlate: mes pas s'embarrassent dans ce
tapis, et je tombe tendue sans mouvement.

Je restai quelques minutes dans un anantissement total. Ma tte avait
heurt la base d'un trpied de bronze, mon visage tait arros de sang,
et mes cheveux pars sur mon front m'offraient le seul moyen d'tancher
ma plaie. Je parvins enfin  me relever, je m'assis sur mon lit; mes
larmes coulrent d'abord en silence; mais bientt l'oppression de ma
poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.

Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit,
et ouvrit doucement ma porte. La lumire d'une lampe de nuit clairait
seule cette scne:  mon aspect Ursule s'lance avec un cri de douleur
et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me
rendent  moi-mme, en me faisant prouver le besoin de calmer son
inquitude. Cette inquitude tait exprime avec toute la vivacit du
langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel
le coeur ne peut jamais se mprendre.

Quand elle m'eut aid  me recoucher, elle m'accabla de questions: il
fallait que j'prouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu
goter qu'un sommeil si agit; j'avais prononc,  plusieurs reprises et
 haute voix, le nom du gnral. Elle n'osait me questionner; mais elle
craignait que je n'eusse reu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai
 la rassurer, et je rejetai le trouble o j'tais sur le rve effrayant
qui avait agit mon sommeil.  ce mot de rve: Vous avez eu un rve,
Madame! s'cria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai
sur-le-champ. Je ne pus m'empcher de sourire; mais il y avait dans les
paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincre que je
repris bientt malgr moi mon srieux. Tu sais donc interprter les
songes? rpondis-je alors  Ursule. --Oui, Madame; et pour vous
prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris
depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver  compter du jour o vous
me prendriez  votre service. Je connais vos chagrins et leur source.
Ah! si j'osais!...

Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder
attentivement la devineresse. Puisque le jour va paratre, me dit-elle,
Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher
mes cartes; et elle sortit tout aussitt.




CHAPITRE XXXVIII.

Ides superstitieuses.--Nouvelles de la Hollande.--Comment j'y rponds.


J'attendais impatiemment le retour d'Ursule, sans trop m'expliquer les
motifs de cette impatience. Il y avait une lutte entre ma crdulit et
ma raison: mais cette lutte tait ingale; la raison succomba, et je
finis par attacher au bavardage sibyllin de ma femme-de-chambre beaucoup
plus, d'importance que je n'aurais voulu en mettre pour me sauver du
ridicule, si ma foi aux oracles de la dame de Pique et du valet de
Carreau acqurait jamais quelque publicit. Ursule revint enfin: elle ne
manqua pas de m'expliquer  tort et  travers le sens de mon rve mais
il me fut impossible, quoi que j'en eusse, de ne pas trouver quelques
rapports entre ses interprtations et la situation de mon coeur. Selon ma
Pythonisse, j'avais  redouter de fcheux pronostics, et l'avenir
pouvait m'amener des malheurs affreux. L'indiffrence avec laquelle je
m'efforais d'couter les arrts du destin cda bientt, malgr moi, 
une terreur superstitieuse contre laquelle mon bon sens naturel se
rvoltait en vain. Ursule ajouta, en hsitant, que mon agitation avait
sa source dans un amour violent, et que l'objet de cet amour n'tait
point le gnral Moreau. Quand je vis que la conversation prenait une
tournure aussi trange, je recouvrai assez de force pour sourire
ddaigneusement; un regard que je lanai sur Ursule lui fit baisser la
tte; je lui imposai silence, et elle sortit.

Lorsque je fus seule, et que je ne craignis plus de montrer ma faiblesse
 un tiers qui pouvait en abuser, je revins malgr moi aux paroles de
cette fille; je les commentais dans mon esprit, et j'y trouvais beaucoup
de vrit pour le pass, beaucoup de vraisemblance pour l'avenir. La
connaissance qu'elle paraissait avoir de mon coeur ne me semblait pas le
rsultat des remarques que mes extravagances la mettaient  mme de
faire journellement: j'y voyais la puissance d'un art que je m'tais en
vain efforce de mpriser jusqu'alors.

J'avais l'habitude de placer prs de mon lit quelques volumes de choix;
et la lecture du soir a toujours eu le plus grand charme pour moi.
Ursule avait mis la veille  ma proximit tous les livres qu'elle avait
trouvs dans les poches de notre berline de voyage. Contre mon
ordinaire, je n'avais point lu avant de me livrer au sommeil; le hasard
plaa sous ma main, ds qu'il fit jour, un cahier transcrit par
moi-mme, et sur lequel j'avais traduit en italien des maximes et des
penses dtaches. Quel fut mon tonnement lorsque je l'ouvris  ce
passage:

     In van del genio il lume immortal ci fa guida;
     Sogni, fantasime, e di terror motive son del volgo le delizie[4].

Je relus plusieurs fois ces deux lignes qui choquaient, par
circonstance, si directement ma vanit. Sans prtendre  une grande
supriorit intellectuelle, je ne m'tais cependant jamais crue indigne
d'tre absolument confondue dans la foule. L'application de la maxime
italienne que je venais de lire tait humiliante pour moi: il fallait la
supporter puisque je la mritais si bien.

Je passai trois jours entiers dans la mme agitation et sans permettre 
qui que ce ft de pntrer dans ma solitude. Le seul moment o cet tat,
pour ainsi dire lthargique, prouvait quelque modification, c'tait
celui o l'on m'apportait mes lettres. Quant aux cartes de visite, je ne
me donnais pas mme la peine de les lire. Il n'y avait alors  Paris
qu'une seule personne dont la visite ne pt m'tre indiffrente, et
j'tais bien sre que cette personne m'crirait ds qu'elle aurait
appris mon arrive. Peu de jours s'taient encore couls lorsqu'Ursule
m'apporta, le matin, un billet dont je reconnus parfaitement l'criture;
c'tait celle de D. L., qui me demandait la permission de se prsenter
chez moi; il m'annonait sa visite pour le jour mme. Je fus transporte
de joie en songeant que je pourrais enfin reprendre avec lui les
entretiens qui me rendaient nagure encore si heureuse  Lyon. Je donnai
l'ordre qu'on laisst entrer D. L. ds qu'il se prsenterait.

J'tais occupe  faire garnir d'arbustes et de fleurs la terrasse de
mon jardin, lorsqu'on m'annona la visite que j'attendais. Mes premiers
mouvemens sont toujours irrflchis, et ils rvlent clairement ce qui
se passe dans mon coeur. Joyeuse de revoir le seul homme qui possdt le
secret de mon amour, je lui tendis la main avec l'expression de l'amiti
la plus vive, et je l'entranai dans un bosquet qui tait au fond du
jardin, sans songer aux conjectures que cette conduite pouvait faire
natre dans l'esprit de mes domestiques. Que j'ai dsir de vous voir!
disais-je avec feu; avez-vous de ses nouvelles? est-il mieux? est-il 
Paris? Oh! de grce, parlez, parlez vite.

--Rassurez-vous, madame, il est hors de tout danger; il a t relch
par le gouvernement autrichien, et bientt il sera  Paris.

--Que je serai heureuse de le voir! Je vous en supplie, ne manquez pas
de m'instruire exactement de son arrive.

Toutes ces exclamations sortaient de ma bouche, sans que j'eusse l'ide
d'en peser les consquences. Entrane par une force irrsistible, il
semblait que je fusse devenue sourde et aveugle pour tout ce qui ne
flattait pas ma passion. D. L. se garda bien de ne pas mettre  profit
mon dlire pour m'attirer encore plus prs de l'abme: par des faits
authentiques adroitement combins avec de grossiers mensonges, il sut
exalter ma tte, au point que je le conjurai de se charger d'une lettre
pour Ney. Cet oubli de toutes les convenances me mit entirement  sa
discrtion: la familiarit plus marque de ses manires put ds-lors me
faire souponner combien il se sentait dj d'empire sur moi; mais il ne
m'tait plus possible de revenir sur mes pas: je continuai de marcher
dans une route dont le terme tait l'accomplissement de mes plus chres
esprances. J'invitai D. L.  djeuner: il s'en dfendit d'abord,
j'insistai en lui disant que je voulais causer avec lui de ses propres
affaires. On nous servit  djeuner dans le jardin mme. Joseph, ce
domestique de Moreau, dont j'ai dj plus d'une fois prononc le nom,
tait accoutum depuis long-temps  mes faons d'agir; il n'prouva donc
aucune surprise de ce tte--tte avec un tranger. Dans la suite,
lorsque mes extravagances eurent autoris les soupons les plus
injurieux, Joseph persista toujours  soutenir l'innocence de mes
relations personnelles avec D. L.: il avait jug, au premier abord, que
cet homme abusait trangement de ma faiblesse et de ma bont; mais il le
trouvait avec raison beaucoup trop laid pour croire que je lui eusse
jamais rien accord qu'une confiance irrflchie.

D. L. sentait parfaitement, comme je l'ai dit, tous les avantages que
lui donnait sur moi mon extravagance; il profita du trouble o j'tais
pour me faire mille contes plus invraisemblables les uns que les autres
au sujet de sa mre et de sa soeur. En tout autre position il lui et
sans doute t plus difficile de me tromper; mais j'tais dispose  le
croire en tout sur parole: je promis donc d'aller rendre visite  sa
famille; il me promit de son ct que sa seconde visite ne se ferait pas
long-temps attendre.

Bien des femmes pensent que les mesures de prudence ne sont jamais
ncessaires dans leurs rapports avec un homme qui ne touche en rien leur
coeur. Moi-mme je le croyais aussi, et je recevais chaque jour, sans
mystre ni prtention, un homme que je n'aimais pas, mais dont les
visites avaient cependant un but coupable. Je manquais donc aux devoirs
de la reconnaissance; je trahissais la confiance que Moreau avait mise
en moi, et je justifiais  l'avance tous les soupons que pouvait faire
natre mon trange manire de vivre.

Je me garderai bien de raconter en dtail toutes les ruses employes par
D. L. pour m'amener  donner tte baisse dans le pige o j'tais
moi-mme si empresse de me prcipiter. Ce rcit n'aurait rien
d'intressant; il ne servirait qu' fournir de nouvelles preuves de mon
aveuglement et de mon inconcevable crdulit.

Huit jours s'taient  peine couls que D. L. tait dj matre de
toutes mes actions, et qu'il avait en sa possession une lettre assez
imprudente pour me perdre entirement dans le coeur de Moreau si jamais
je tentais de me soustraire  la funeste influence de mon conseiller.

Toujours enferme chez moi, je n'y recevais que D. L. Il jouissait dans
la maison de toutes les prrogatives qu'aurait pu donner une amiti de
vingt annes. D. L. tait trop adroit pour jamais se permettre un mot ou
mme un regard qui pt me faire souponner qu'il avait quelque
prtention  me plaire. Il se bornait  prendre avec moi le ton d'une
familiarit amicale qui me choquait intrieurement, mais dont je n'osais
m'offenser tout haut dans la crainte d'offenser moi-mme un homme que
j'avais dj tant d'intrt  mnager.

J'tais descendue  Chaillot sous le nom de madame Moreau: mes
passe-ports dposs  la prfecture faisaient foi que la femme du
gnral Moreau tait arrive d'Italie. Je reus donc grand nombre de
visites de politesse et de curiosit; mais personne n'tait reu: les
invitations m'arrivaient galement de toutes parts; elles restaient
galement sans rponse. Alors commencrent les suppositions, les _on
dit_. Je l'avais prvu: mais ma rsolution tait bien prise; je ne
craignais plus de sortir de l'obscurit  laquelle je semblais me
condamner depuis mon arrive, et je voulais acheter, mme au prix du
plus clatant scandale, mon indpendance absolue.

Une lettre que m'crivit Moreau me fit cependant faire quelques
rflexions; toutefois, je l'avouerai  ma honte, ces rflexions ne
portrent aucune atteinte aux chimres de mon imagination. Tous les
projets dont il me faisait part, et qu'il avait conus uniquement dans
l'intrt de mon bonheur  venir, me devenaient importuns. Je ne me
sentais plus assez forte pour supporter les liens d'une union durable:
ma chane me semblait chaque jour plus pesante, et j'tais bien rsolue
 la secouer.

Mes parens avaient crit directement  Moreau: pleins d'estime pour son
caractre, ils confiaient  son honneur le soin de me replacer dans la
position sociale dont je n'aurais jamais d dchoir. Tu vois, ma chre
Elzelina, m'crivait Moreau en me communiquant ces nouvelles, que si la
guerre m'pargne, nous aurons  faire ensemble un voyage tout pacifique
en Hollande: tu connais mes sentimens pour ta famille. Je serai fier de
lui appartenir de plus prs en te consacrant un jour ma vie par des
liens indissolubles.

Au mme instant o je recevais la lettre de Moreau, il m'en arriva une
autre d'une de mes cousines qui n'avait jamais entirement rompu sa
correspondance avec moi. Elle me confirmait ce que Moreau venait en
partie de m'apprendre, que ma famille fort adoucie et calme par les
renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts sur la considration
dont m'environnait le gnral et la probabilit qu'il me choisirait pour
pouse, se disposait  faire, d'accord avec la famille de Van-M***, des
dmarches auprs de mon mari, pour obtenir de lui qu'il demandt une
sparation dfinitive. Van-M*** tait alors  Surinam o les intrts de
sa fortune l'avait forc de faire un voyage; mais on s'tait press de
lui crire, et l'on paraissait bien dcid  ne pas perdre un seul
instant pour terminer cette affaire.

La lettre de ma cousine me mit hors de moi! Dans la dtermination de ma
famille je voyais moins le dsir de me rendre une position honorable que
l'intention de me remettre, pour ainsi dire, en sa puissance. Cette ide
m'tait insupportable; je m'indignais  la seule pense qu'on voulait
encore une fois me ravir ma libert et m'imposer des devoirs que mon
caractre repoussait plus que jamais. Dans l'tat d'exaltation o
m'avait plonge la lecture de ces deux lettres je mis la main  la
plume, et j'crivis sur-le-champ en ces termes au prsident du
consistoire de l'glise rforme d'Amsterdam:

     MONSIEUR LE PRSIDENT,

     --J'apprends, par voie indirecte, que ma famille a cru devoir
     faire des dmarches auprs de M. Van-M*** pour amener promptement
     la rupture dfinitive d'un lien qu'il a tant de motifs de dtester.
     Je m'adresse  vous, monsieur le prsident, comme au chef de la
     religion qui a consacr ce lien malheureux, pour vous dclarer que,
     prte  reconnatre et  confesser de nouveau la gravit de mes
     torts, je me soumettrai, sans aucune condition,  toute demande de
     divorce faite par M. Van-M**, directement et de sa propre volont;
     mais en mme temps je me dclare trangre et formellement oppose
      toute dmarche qui tendrait  obtenir son consentement pour
     rompre notre union: je dclare encore que je renouvelle ici le
     serment que je lui ai dj fait  lui-mme, de ne jamais donner ma
     main  un autre poux.

     Daignez, monsieur le prsident, prendre acte de ces deux
     dclarations qui renferment ma volont formelle, et en instruire ma
     famille comme celle de M. Van-M***: vous prviendrez par l une
     dmarche inconsidre, qui n'est propre qu' renouveler des
     souvenirs scandaleux dans l'opinion publique, et  rveiller dans
     le coeur de M. Van-M*** des regrets dont je me trouve peu digne,
     mais dont je veux, autant qu'il sera en moi, lui adoucir
     l'amertume. Je ne retournerai jamais en Hollande; je ne demande
     dsormais  ma famille que de m'oublier, et de me laisser jouir
     d'une indpendance si chrement achete.

Cette lettre faite et cachete, j'crivis en ces termes  ma cousine:

     Ma chre Anna, ta lettre m'afflige, parce qu'elle me met en
     position d'affliger de nouveau ton coeur toujours si bon pour moi.
     Je viens d'crire  M. le prsident du consistoire: le contenu de
     ma lettre te sera rvl par la tempte qu'elle ne peut manquer
     d'exciter dans la famille; mais quel vertige s'est donc empar de
     nos parens? comment ont-ils pu croire que moi, qui n'ai pas su tre
     heureuse avec le meilleur et le plus estimable des hommes, je
     veuille, aprs tant de fautes graves, tant de torts irrparables,
     donner  un autre le droit de m'en punir? et certes, cela ne
     pourrait manquer d'arriver tt ou tard. Ne va pas me dire que je
     n'ai rien  redouter, en ce genre, de celui qu'on voudrait voir mon
     poux: personne ne connat et n'apprcie mieux que moi toute la
     noblesse de son ame; mais enfin il est homme.

     D'ailleurs, ma chre Anna, pourquoi feindre avec toi? je n'ai pas
     d'amour pour le gnral Moreau; et l'amour seul aurait pu vaincre
     ma rpugnance  m'enchaner par une nouvelle union. Moreau lui-mme
     a pu d'abord ne pas rejeter une telle ide; mais il ne saurait
     songer srieusement  excuter ce projet. Nos parens s'agitent donc
     mal  propos. Est-il en effet probable que, plac dans la plus
     haute position sociale, il veuille heurter de front les prjugs
     reus, en donnant son nom  une femme _divorce_,  une femme dont
     il connat les garemens, puisqu'il en a profit? Que cette
     illusion ait pu blouir des parens qui vivent loigns du pays que
     nous habitons, qui n'en connaissent ni les opinions, ni les moeurs,
     je le conois; mais il est important de faire vanouir tous ces
     rves; c'est dans ce but que j'ai d crire au prsident du
     consistoire.

     Maintenant, ma chre amie, parlons de toi et de ta pauvre soeur
     Maria. Ce que tu me dis de son tat m'afflige; et je voudrais
     apprendre qu'elle a enfin recouvr la paix de l'me et la sant du
     corps. Pourquoi ne l'avoir pas accompagne  Spa? Un mdecin et
     votre triste demoiselle de compagnie, voil des gens bien faits
     pour porter remde aux peines du coeur, et surtout d'un coeur tel que
     celui de Maria!

     Tu me demandes des dtails sur l'Italie et sur mes triomphes; je
     te parlerais volontiers de mon pays qui m'est si cher; quant  mes
     triomphes, je les passe sous silence: mon voeu le plus cher est que
     tu n'en obtiennes jamais de semblables; ce voeu est le plus fort
     tmoignage que je puisse te donner de ma tendre et sincre amiti.

     cris-moi souvent; trangre dsormais  la Hollande, repousse
     par ma famille, je te demande, mon Anna, de me prouver que je n'ai
     pas tout perdu, puisqu'il me reste encore l'affection de mes chres
     cousines.

     ELZELINA.

     Je t'adresse une bote destine  ma bonne mre; tu l'enverras 
     la baronne Van-Per***, qui se chargera de la remettre: c'est la
     meilleure amie de ma mre; elle a long-temps t la mienne, et
     j'aime  penser qu'elle me garde encore un souvenir. Ma mre reste,
     vis--vis de moi, dans un silence qui me tue. Ma lettre au
     prsident va, je le sens, ajouter  sa colre: Anna, tche de la
     voir et de la flchir en ma faveur. Je lui envoie une vue du
     chteau o naquit mon pre[5]; si la note que j'ai place au bas de
     ce petit tableau ne l'meut pas, ma cause est  jamais perdue.

     Ma chre Anna, je joins  cet envoi un collier et des bracelets,
     que je te prie de porter en mmoire de moi. Je prie galement Maria
     d'accepter un came reprsentant une tte de Niob. Tchez
     d'arranger si bien les choses, que les dignitaires de la famille ne
     se doutent pas que ce sont l les dons de votre cousine rprouve,
     et qui vous aimera jusqu' son dernier soupir.

Quand j'eus fait partir toutes ces lettres, je me trouvai plus
tranquille; et D. L., en ramenant nos entretiens sur les penses qui
flattaient le plus mon imagination, sut me distraire des souvenirs qui
s'taient tout  coup rveills en moi.




CHAPITRE XXXIX.

M. de La Rue.--Madame Amelin.--Jalousie extravagante.--Adresse de D. L.


Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour;
dj il avait obtenu de ma crdulit des sommes assez considrables,
destines  rparer les malheurs imaginaires de sa famille suppose; et
le jour mme o j'avais crit en Hollande, il avait encore reu de moi
trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'tait venu  l'esprit
de faire valoir les fonds que Moreau mettait  ma disposition bien
au-del de mes besoins. D. L. me suggra cette ide avec l'intention,
comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui
remis  cette poque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps
aprs la moiti, dont j'avais besoin pour subvenir aux dpenses de ma
maison: quant  l'autre moiti, il voulait, disait-il, la placer
avantageusement. Je lui donnai l'autorisation ncessaire, et je ne
voulus pas mme lui demander un reu: jamais il ne m'a restitu une
obole; et lorsque bien des annes plus tard, je fus oblige de recourir
 lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me
prtt trois mille francs, en stipulant d'normes intrts qu'il retint
d'avance.

Aprs avoir ferm pendant long-temps ma porte  tout le monde, je sentis
enfin la ncessit de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je
fis, pour la premire fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de
Moreau, et beau frre du fournisseur Soli, dont il a dj t question
dans ces Mmoires. M. de La Rue tait un homme tout--fait insignifiant,
galement dpourvu de grands dfauts et de qualits marquantes: son
intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des
chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de
trs propre  me distraire. Ds sa premire visite, il m'annona qu'il
avait reu au gnral l'ordre de m'ouvrir un crdit illimit; puis il me
demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait
l'honneur de se lier avec l'pouse du gnral Moreau.

M. de La Rue tait compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime:
c'tait au fond un brave homme, trop occup de ses affaires pour se
mler jamais indiscrtement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, 
beaucoup prs, ni la mme discrtion ni la mme tranquillit d'humeur.
Elle tait fort remuante, exerait sur son mari un grand ascendant; et
dans les premiers temps de mon intimit avec Moreau, elle avait pouss
M. de La Rue  tenter de me nuire dans l'esprit du gnral. Moreau
m'avait instruite de ces petites machinations  l'poque de notre dpart
pour l'Italie. Il est  remarquer qu' cette poque mme j'habitais
Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien lgitime ne
m'attachait  Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien
n'tait chang dans ma position, et cependant ils n'hsitaient pas  me
donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.

J'prouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser  une
dmarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi.
Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens 
mon gard taient toujours les mmes, je rejetai, aussi poliment que
possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention tait
de continuer  vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser
auprs de sa femme. Quant  la nouvelle preuve de confiance que me
donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue,
aprs m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un
peu plus mon ennemi qu'il ne l'tait en arrivant chez moi.

D. L. vint dans la journe; je lui contai en dtail mon entrevue avec M.
de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la
gnrosit de Moreau envers moi: j'en tais fire, parce que je sentais
que mon dsintressement m'en rendait digne. Notre conversation roula
sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinit de dtails
sur l'intrieur de ce mnage, et sans avoir jamais vu de prs les deux
poux, je me trouvai bientt parfaitement au fait de tout ce qui les
concernait. Les remarques de D. L. taient malignes; mais elles
n'outraient rien, et les physionomies taient peintes d'aprs nature: je
fus  mme de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de
rflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour djouer les
machinations qu'on dirigea contre moi; mais il tait dans ma destine de
courir  ma perte, sans me mnager jamais aucune voie de salut.

La conversation de D. L. m'avait tout--fait mise en belle humeur: je
lui proposai de faire avec moi une promenade  cheval; il accepta sans
hsiter. Tandis qu'on prparait les chevaux, j'allai changer de costume,
et un quart d'heure aprs, nous courions au grand galop sur la route du
bois de Boulogne.

Madame Amelin passait  cette poque pour la plus habile cuyre, et la
premire danseuse de Paris; elle tait cependant trs petite et
d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure tait dpourvue
d'agrment; mais elle avait dans la dmarche une hardiesse qui supplait
aux dfauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage
incontestable. J'avais de plus reu, ds mon enfance, d'excellens
principes d'quitation de mon pre lui-mme, l'un des plus habiles
cuyers qu'il ft possible de rencontrer. J'aimais passionnment
l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon
adresse, me donnait une tmrit pour le moins gale  celle de madame
Amelin: cette tmrit me valut une rputation; et ma rputation tablit
entre cette dame et moi une rivalit dont nos pauvres chevaux eurent 
souffrir plus d'une fois.

Je la rencontrai, pour la premire fois, ce jour-l; elle tait
accompagne de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens  la mode:
le cheval anglais que je montais, et qui tait de la plus grande beaut,
sauta, facilement la barrire qui sparait la pelouse du Ranelagh, de la
route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier
n'tait pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un
clin d'oeil je mis pied  terre, et passant la bride  mon bras, de
l'autre main j'aidai D. L.  se dgager et  relever sa monture. La
promptitude avec laquelle je m'tais jete  bas de mon cheval annonait
tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui
passait prs de nous en ce moment, se fixrent sur moi pour ne plus me
quitter. Elle s'avana; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec
empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement
inutiles; mais la conversation tait engage naturellement, et l'on
avait trouv l'occasion de satisfaire une curiosit trs vive. M. de
Montholon me connaissait; l'accueil qu'il ret, lui prouva que j'avais
du plaisir  le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrarie du
plaisir que lui-mme semblait trouver  m'avoir rencontre; mais elle
savait trop bien se matriser elle-mme pour ne pas russir  dissimuler
ce qu'elle voulait qu'on ignort.

Nous nous promenmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttrent de
vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous
sparmes  la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L.
la route de Chaillot.

Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes
que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il
prtendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissip
sa gaiet. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne
sais pourquoi, vivement contrari.

Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je rpondis en
prenant vivement sa dfense; mais, le gnie infernal de cet homme lui
souffla aisment les moyens de me ranger soudain de son avis.

Il ne fallait pas, disait-il, attribuer  un sentiment de malveillance
l'opinion qu'il venait d'mettre sur le compte de madame Amelin. Il
l'avait connue dans une maison mixte o il rencontrait aussi le gnral
Ney. Le gnral lui-mme avait eu avec elle quelques relations, dans
lesquelles elle s'tait rendue,  son gard, coupable des torts les plus
graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon oeil cette femme dont Ney avait
eu tant  se plaindre.

Ces paroles me jetrent dans un trouble inexprimable; mes questions
devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait rellement
aim madame Amelin. Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas
qu'elle lui en ait jamais inspir, mais elle a t l'objet de sa
prfrence momentane.

--Il ne m'aimera donc jamais? m'criai-je, moi qui n'ai avec elle aucun
trait de ressemblance.

En prononant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me
semblait redoutable sous bien des rapports; j'prouvais tous les
tourmens de la plus draisonnable jalousie; je m'affligeais dmesurment
d'une liaison qui n'existait mme plus entre une femme que je ne
connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les
affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manire dont je congdiai
D. L., il devina qu'il m'avait dplu. Le lendemain je reus de lui le
billet suivant:

Madame, s'il n'et t inconvenant de me prsenter chez vous  une
heure indue, rien ne m'aurait empch de partir pour Chaillot  dix
heures du soir. Un de mes amis, arriv hier mme de Giessen, m'a donn
une infinit de dtails, dont le moindre ne saurait tre indiffrent
pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est
vous dire assez de qui j'ai  vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous
voir, si vous le permettez, aujourd'hui mme dans la matine.

Quand D. L. arriva, j'avais dj commis toutes les imprudences qui
pouvaient me compromettre prs de mes domestiques, dont ma proccupation
visible ne pouvait manquer d'exciter les soupons. Chaque fois qu'on
avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'tais sortie de mon
appartement, et je m'tais tablie, pour quelques minutes, dans le
vestibule o je ne faisais ordinairement que passer. Ds que j'aperus
D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne
pas tre revenu ds la veille au soir, puisqu'il avait quelque
communication  me faire. Je l'entranai ensuite dans le jardin, o je
le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus
intimes, arriv la veille mme au soir de l'arme, lui avait donn, du
gnral Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en
plus tous les regards sur lui.  peine rendu  la libert et  sa
patrie, il venait dj de se distinguer par les plus beaux faits
d'armes. Je brlais de voir et d'interroger moi-mme cet officier: D. L.
n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vnt de moi; je
la lui fis enfin, et nous convnmes ensemble qu'il m'amnerait son ami
le lendemain.

Avant mon dpart pour Milan, j'avais, comme on sait, habit Passy. Le
logement que j'y avais occup tait meubl avec l'lgance la plus
recherche, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance  la
garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il
m'tait inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la
rsolution de faire transporter bientt  Passy tous mes meubles de
Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu
dans une maison si troite et si abondamment pourvue de toutes les
ncessits de la vie, m'avait forc de diffrer jusqu'alors le
dmnagement projet. J'avais rsolu de le fixer au lendemain mme,
lorsque la dpche de D. L. m'tait arrive et avait dtourn
brusquement mon esprit de tous les soins du mnage.

Comme j'avais demeur long-temps seule  Passy, et que le bail avait t
souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus vritablement chez moi
que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour
le lendemain,  Passy, l'entretien que j'avais promis  D. L. et  son
ami. Il me semblait qu' Chaillot, dans la maison mme de Moreau, je
devais avoir bien plus de scrupule  causer avec une tierce personne de
l'homme qui lui enlevait peu  peu, sans le savoir, tous ses droits sur
mon coeur. Par une singulire contradiction, je n'prouvais point ce
scrupule dans mes conversations journalires avec D. L.; je ne pouvais
cependant m'en affranchir vis--vis d'un homme qui m'tait inconnu.

D. L. accueillit mon ide: je lui donnai un ordre crit pour mon gardien
de Passy; et il se chargea de tous les soins  prendre pour que le
lendemain mon pavillon ft parfaitement en tat de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces dtails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je
dois les donner  mon lecteur, car ils sont propres  expliquer quelques
uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprs de Moreau.




CHAPITRE XL.

L'ami de D. L.--Une reprsentation de Talma.--Rencontre au spectacle.


Au nombre des personnes qui s'taient fait inscrire chez moi se trouvait
M. Lhermite, que j'avais refus positivement de voir lors de mon passage
 Lyon. Il ne pouvait rvoquer en doute mes dispositions  son gard; et
j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connatre. Mais,
dou tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opinitret sans
gale, il allait toujours droit  son but, qui tait de s'introduire
chez moi, sans s'inquiter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre
encore.

Le lendemain, au moment o j'allais monter en voiture pour me rendre 
Passy accompagne d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrta devant ma
porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut
courte; mais il sut mettre  profit le peu de minutes que j'avais  lui
donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus
longue audience.

Il avait, disait-il,  m'entretenir d'une personne digne de tout mon
intrt, plonge, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot
de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.

Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une
sincre inquitude, que je n'hsitai pas  lui donner, comme il le
demandait, rendez-vous pour le lendemain  midi. Il me quitta et je fus
enfin libre de partir pour Passy.

 peine y tais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami
arrivrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus
ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup dsenchante.
Rien de plus emphatique tout  la fois et de plus grossier que le ton de
sa conversation. Aveugle comme je l'tais encore sur le compte de son
introducteur, il ne me vint pas  l'esprit que cet individu pouvait bien
n'tre qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois
qu'il m'inspirt une rpugnance bien grande, puisque je ne pouvais
comprimer l'expression de mon mcontentement lors mme qu'il prononait
le nom de Ney toujours accompagn dans sa bouche des pithtes les plus
boursoufles.

D. L. s'aperut aisment de l'impression qu'un tel homme avait produite
sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je
craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les
choses en vinrent au point que, pendant le djeuner, je ne pus prendre
sur moi d'adresser une seule question  cet homme que j'avais si
ardemment dsir voir.

Ce triste repas finit enfin  ma grande satisfaction. Je rsolus de me
dbarrasser, le plus promptement que possible, de mon dplaisant
convive; je lui fis clairement entendre que j'tais oblige de lui faire
mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon
dmnagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pense,
m'offrit ses services pour cette opration et sans mme attendre ma
rponse, il mit la main  l'oeuvre en aidant mes domestiques  enlever
quelques gros meubles. Il mettait  tout cela une dextrit surprenante:
je ne revenais pas de mon tonnement; D. L. lui-mme paraissait fort
embarrass. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de
son aide-de-camp  se rendre utile, comme il disait lui-mme, je fis
signe  D. L. de me suivre dans le jardin; et l, je lui exprimai, sans
plus de contrainte,  quel point j'tais mcontente d'avoir permis qu'il
me prsentt un tel personnage.

Au moment mme o je lui adressais ces reproches, l'officier prtendu
traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un norme
trumeau qu'il avait t chercher dans un tage suprieur. Voyez donc
votre hros, dis-je  D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit
porter  Chaillot ce meuble norme, comme autrefois Samson alla dposer
sur une haute montagne les portes de Gaza. D. L. ne savait comment
rpondre. On servit le caf: notre convive ne manqua pas d'en venir
prendre sa part, les manches retrousses au dessus du coude, dans le
nglig le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L.,
je rsolus de prendre la chose gaiement; peut-tre arriverais-je plus
aisment par l  me dbarrasser de cet importun. Il fut si touch des
remercmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'tait
donnes, que j'eus toutes les peines du monde  l'empcher de continuer
jusqu' la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son
mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les
voir partir tous les deux.

Ainsi s'coula cette ennuyeuse matine. Je restai  Passy jusqu' prs
de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis
reconduire  Chaillot, d'o j'allai dner aux Champs-lyses, suivie
d'Ursule: aprs le dner, je rsolus d'aller passer ma soire au
Thtre-Franais, accompagne seulement d'Ursule. On donnait _picharis
et Nron_; je gotai,  cette reprsentation, un plaisir auquel je ne
m'tais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un
grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, 
la jouissance du spectacle. Ursule avait reu de la nature une grande
finesse d'esprit; mais aucune ducation n'avait cultiv ses dispositions
naturelles; elle parlait  peine le franais: il tait donc probable que
la tragdie l'ennuierait. Je me croyais mme oblige de lui adresser
quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scne. 
l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de
cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse chapper
un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux
Italiennes: _Sentir quel genio e non goder_, dit-elle, _che sarei
dunque!_

Nous tions places aux premires loges; l'lgance de ma toilette, la
figure trangre d'Ursule, avaient dj plus d'une fois attir les
regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait
l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle
m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle
sentait si bien les beauts de la scne franaise, de l'amener
quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. _Carissima padroncina!_
s'cria-t-elle aussitt; puis, dans un lan d'enthousiasme, elle me
sauta au cou, avant que j'eusse pu prvenir ce tmoignage intempestif de
sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais
bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs trs bien l'exaltation
momentane de son esprit.

La vivacit des gestes d'Ursule n'avait point chapp  quelques
spectateurs dont les regards taient depuis long-temps fixs sur notre
loge. Leur curiosit allait toujours en augmentant, et ils paraissaient
bien plus occups de nous que de ce qui se passait sur la scne. Ursule
n'avait pas prcisment le nglig d'une soubrette. Des yeux mme assez
exercs auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne
diffrait de la mienne que par la simplicit: elle n'tait pas jolie,
mais sa jeunesse, l'lgance de sa taille, la vivacit de son regard,
ses cheveux du plus beau noir, mritaient quelque attention. Tout cela
contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On
et pu croire que ma coquetterie avait  dessein mnag ce contraste qui
frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma
loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe
d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosit trs flatteuse
sans doute, mais aussi fort embarrassante. C'est madame Moreau,
s'crie tout  coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment  quelque
distance de nous; et aussitt un des jeunes gens que j'avais nagure
rencontrs au bois de Boulogne, dans le cortge de madame Amelin, se
fait jour jusqu' moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir,
car la foule tait immense, et nous gagnons le pristyle o se
runissent,  la fin du spectacle, les gens  quipage. Ce fut l que ma
vanit obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit,
de l'air le plus respectueux,  une banquette qui tait encore vacante:
pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui
attendaient, l leurs voitures. J'tais la dernire arrive; ma
jeunesse, l'lvation peu ordinaire de ma taille et l'clat de mon teint
fixrent sur moi tous les yeux. Je dois dire,  la louange des dames
franaises, que l, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces
restrictions dsobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume
d'apporter aux loges qu'on adresse  la beaut. Comme je m'avanais
vers la porte, une petite femme trs jolie, s'avanant trop vivement
vers moi, par l'effet de la curiosit, marcha sur le bas de ma tunique,
et, en la dchirant, perdit l'quilibre; de telle sorte que, pour
l'empcher de tomber, je fus oblige de la soutenir. Les excuses et les
remercmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle
avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le
jour, et qui paraissait fort effraye. Aprs l'avoir caresse, je la
remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce
bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort
intimide. Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame,
permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.

 ces mots, je sentis mon cuyer me presser le bras lgrement, comme
pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme
m'avait intresse au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien
l'habitude de n'couter que mon coeur et ma tte, que je trouvai presque
mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je
renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptes, non sans, une grande
hsitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.

Quoique sa parure ft  la fois lgante et modeste, je supposai qu'elle
tait d'un tat et d'un rang  se tenir pour fort honore de ma
proposition et je mis tout en oeuvre pour dissiper la gne excessive
qu'elle paraissait prouver; mais je ne pus, malgr toutes mes
politesses, obtenir ce rsultat.

Il y avait encore beaucoup de monde sous le pristyle lorsque nous
montmes en voiture. J'tais uniquement occupe de la nouvelle rencontre
que je venais de faire: et cette proccupation me rendait, en quelque
sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir
autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots;
je ne vis pas les regards tonns de toutes les personnes qui
m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un
scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme
victorieuse contre moi.

La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du
Helder. Toute gne qu'elle tait ncessairement par la prsence
d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une dlicatesse que je ne pus
m'empcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret
de mes honntes procds, lorsque je connatrais mieux celle qui en
tait l'objet. J'prouvai non pas des regrets, mais une sorte
d'loignement que je ne tardai pas  me reprocher, car l'accent de cette
femme tait celui d'une ame honnte et accable sous le poids de
l'opprobre et du malheur. Je suis bien malheureuse, me dit-elle  voix
basse et comme malgr elle. Ces mots, prononcs avec l'accent d'une
vraie douleur, achevrent de m'inspirer, pour celle qui les prononait,
la compassion et l'intrt le plus vif; je l'invitai  m'crire le
lendemain,  m'exposer avec franchise sa situation,  me faire part
enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.

Aprs avoir entendu ce que je venais de lui dire: Ah! madame,
s'cria-t-elle, que de bonts! Puis elle saisit ma main qu'elle
abandonna aussitt, comme si elle se ft crue indigne de la toucher.
J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez
sur ma promesse, et soyez bien sre qu'aucune considration humaine ne
pourrait m'empcher de vous tmoigner l'intrt que vous m'inspirez.

Je la quittai, le coeur plein d'une tristesse que je n'aurais pu dfinir.
Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi,
il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqu la
modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument
avec sa position honteuse que je commenais  deviner.




CHAPITRE XLI.

Aurlie m'crit.--Visite de M. Lhermite.--Sa finesse.--Une visite rue du
Helder.


Le lendemain matin je reus une lettre d'Aurlie (c'tait le nom de ma
nouvelle protge). Cette lettre contenait l'expression des sentimens
qui honorent l'me la plus honnte; jointe  l'aveu d'une conduite qui
semble devoir absolument les exclure. Aurlie s'accusait sans dtour;
elle se regardait comme perdue  jamais, comme indigne d'inspirer mme
la compassion que je paraissais dispose  lui tmoigner; elle parlait
de sa vie actuelle avec le ton d'un dsespoir qui n'avait rien
d'affect. Il tait facile de voir que la corruption n'avait pas pntr
jusqu' son coeur. Son style plein de naturel, le choix de ses
expressions, prouvaient qu'elle disait la vrit lorsqu'elle parlait des
soins apports  son ducation. Le sentiment qui dominait le plus dans
sa lettre tait l'inquitude du sort que l'avenir rservait  sa fille:
enhardie par ma bont, elle me parlait des privations affreuses qui,
dans l'abme d'opprobre o elle vivait, venaient s'allier aux apparences
si chrement achetes d'une aisance toute factice. Le langage que je lui
avais tenu lui avait rendu toute sa rpugnance primitive pour les
honteuses ressources dont l'habitude et la ncessit avaient peut-tre,
chez elle, depuis trois ans, amorti le dgot. Oblige de payer, au jour
le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de
domicile du jour au lendemain; Dans ce cas, me disait-elle, elle
voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas  rougir de
venir la visiter, si je persistais dans mes gnreuses intentions  son
gard.

Je me htai de lui rpondre en peu de mots que je lui savais gr de sa
franchise; que je lui envoyais, dans une bote qu'elle recevrait des
mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir  ses
dpenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne
voir personne, et je m'engageais  aller la voir le surlendemain pour
prendre une rsolution dfinitive sur son avenir et sur celui de son
enfant.

Je fis appeler mon fidle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre
et la bote  l'adresse indique. Joseph avait pour moi beaucoup
d'attachement et de respect: ce respect mme l'empchait de voir jamais
dans ma conduite rien qui pt autoriser une supposition dfavorable.
Cette fois pourtant,  son retour, il se permit quelques observations
dont je me gardai bien de paratre offense. Son langage, dans cette
circonstance, tait pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il
prouvait de me voir dupe de ma bont.

Il tait parti  neuf heures; en attendant qu'il revnt, je relus
plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurlie, et toujours cette lecture
me causait un nouvel attendrissement. Joseph tait de retour  onze
heures; je lui fis, sur la manire dont il s'tait acquitt de son
message, quelques questions auxquelles il rpondit d'un air d'importance
assez plaisant, et qui ne lui tait point ordinaire. Il ne me dissimula
pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placs. Dans son langage tout
militaire, il caractrisait nergiquement cette classe de femmes 
laquelle appartenait malheureusement Aurlie. L'expression de sa
reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, tre
sincre. Heureusement je connaissais assez dj cette malheureuse femme
pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le tmoignage de
mon coeur: ce tmoignage lui tait entirement favorable, et je dois dire
qu'il ne m'avait point tromp. Joseph tait naturellement bon; je
n'hsitai donc point  lui apprendre tout ce que je savais dj sur une
femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le ddain qu'il avait
tout  l'heure manifest pour elle se changea d'abord en embarras, et
bientt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon
intermdiaire auprs d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le
surlendemain  son domicile. Joseph m'avait coute attentivement. Tout
glorieux de la confiance que je lui tmoignais, il me rendit compte sans
emphase ni prvention des renseignemens qu'il avait d prendre par mes
ordres.

Les soins que je m'tais donns pour Aurlie avaient employ la plus
grande partie de la matine. J'tais dans une disposition d'humeur
tout--fait gaie, lorsqu'on m'annona M. Lhermite. Le hasard le servait
bien en le faisant arriver  un moment aussi favorable. L'accueil qu'il
reut dut le surprendre agrablement, car il n'y tait point habitu de
ma part. Lhermite tait un homme de beaucoup d'esprit; et sa
conversation avait mme du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait
point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il tait fort
souvent ml.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination  vivre
dans la retraite: il plaidait avec une chaleur trs flatteuse pour moi
la cause des salons qui, disait-il, dsiraient en vain ma prsence; puis
il arriva  me parler de la personne dont il m'avait dj entretenue la
veille et il m'en parla de manire  exciter vivement mon intrt et ma
curiosit. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-mme de
me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me dcider  reparatre
dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de
ma petite vanit fminine; il mit en oeuvre tous les moyens que lui
fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de
mon caractre.

 propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministre des
relations extrieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre
qui tait alors charg de ce portefeuille. Sa haute rputation avait
souvent frapp mon oreille, mais jamais son nom n'avait t prononc
devant moi par quelqu'un qui part le connatre aussi bien. Du fond d'un
exil lointain, cet homme d'tat s'tait en quelque sorte lanc au timon
des affaires, dans une rpublique qui avait banni la caste  laquelle il
appartenait par sa naissance, aboli les titres et les privilges dont sa
noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans
sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles
monarchies de l'Europe contre cette rpublique si jeune encore. Dans le
monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses
reparties.

J'coutais Lhermite avec une curiosit avide: tout ce qui sort de la
ligne commune, tout ce qui m'apparat sous un aspect extraordinaire me
jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de dfinir.
J'prouve le dsir de contempler de plus prs ce qui tonne mon
imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser  Lhermite une foule de
questions sur la personne de M. de Talleyrand. Madame, rpondit-il, si
vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de
trouver une physionomie  la fois plus leve et plus spirituelle.--Oui;
mais quel moyen de le voir?--Ce moyen est tout trouv, reprit-il 
l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de
l'affaire dont je vous parlais tout  l'heure.

--Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

--Soyez sre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du
ministre vous seront ouvertes ds que vous en manifesterez le dsir...

Cette ide me sduisit; je dis  Lhermite que j'tais trop franche pour
lui cacher combien je trouvais de plaisir  servir ses intrts tout en
contentant ma curiosit. Puis, je lui annonai qu'tant fort empresse
d'amener  bonne fin une affaire qui m'intressait vivement, je le
renvoyai  deux ou trois jours pour l'excution de notre projet. Il se
retira, charm d'avoir obtenu si promptement ce qu'il dsirait, en
hasardant une visite  laquelle il tait loin de prvoir une aussi
heureuse issue.

M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le
lendemain, au moment o j'avais chez moi un peintre que j'avais mand
pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me
parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grces et
d'esprit, et qui jouissait de la meilleure rputation. Ces loges, qui
semblaient dsintresss, me firent un peu revenir des prventions
dfavorables que j'avais d'abord conues contre cette dame, et je me
promis de ne pas laisser sans rsultat les tentatives que M. de La Rue
avait jusqu'alors inutilement faites pour me prsenter sa femme.

D. L. m'avait crit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que
m'avait caus l'trange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener
le jour de mon dmnagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans
rponse, bien rsolue  ne pas lui faire confidence de mes projets sur
Aurlie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin.
Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu' sa porte. Dcide  ne pas
rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon
lui semblerait, et je montai seule chez Aurlie.

Ce fut elle qui vint m'ouvrir.  ma vue, une rougeur subite couvrit son
visage; elle m'entrana au fond d'une pice o tait plac le berceau de
son enfant. Viens, Emma, dit-elle; et elle posa dans mes bras la
petite fille, qui venait de se rveiller  sa voix; puis elle me baisa
les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point
abandonner cette enfant chrie.

Cette action avait t si rapide, que je n'avais pu ni la prvoir ni
l'empcher, quand bien mme je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de
la pauvre mre, l'expression de sa physionomie dsole, me causrent une
extrme motion. La jolie petite Emma tendait les bras  sa mre, que je
cherchais  rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes.
Je l'engageai  effacer de sa mmoire tous les souvenirs qui pouvaient
l'humilier  ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas
l'aider  assurer son existence en lui facilitant les moyens de se
livrer  un travail honnte. J'appris alors qu'elle avait t
couturire, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son
ancien tat. Mais, cet tat, comment le reprendre dans les lieux mmes
qui avaient t tmoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait
de la rpugnance  aller habiter une ville de province. Elle aurait
voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et  l'instant mme.
Tout ce qu'elle dsirait, c'tait de ne pas vivre trop loigne de moi,
pour tre  mme de me prouver qu'elle n'tait point indigne de mes
bienfaits. lever honntement sa fille, lui apprendre  bnir le nom de
celle qui lui donnait plus que la vie, c'tait, disait-elle, son voeu le
plus cher.

Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincre, et
dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empcher de
mler mes larmes aux siennes. Eh bien! ma chre Aurlie, puisque vous
laissez  ma volont le choix de votre rsidence, vous irez  Bruxelles:
c'est aprs Paris une des villes les plus agrables, et o vous pourrez
tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des
frais de votre voyage, de votre tablissement et de votre sjour,
jusqu' ce que vous soyez en tat de vous suffire  vous-mme. Emma sera
place dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous
donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont
dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent,
votre travail excdera bientt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous
dire que l'ducation d'Emma restera  ma charge; vous m'crirez aussi
souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez
assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en
aviez encore besoin.

Aurlie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance:  chaque
instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je
l'engageai  se calmer, puis je lui demandai de partager son djeuner,
et je repris le chemin de Chaillot.




CHAPITRE XLII.

Audience d'un ministre.--Projets de Lhermite sur moi.--Promenade 
Bagatelle.


En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la
plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses
questions  ce sujet, et l'extrme tendresse qui respirait dans sa
lettre, m'amenrent  faire un retour sur moi-mme. Le souvenir de
l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre sparation, et de
tant de preuves de confiance et de bont que j'avais reues de lui, se
prsenta  mon esprit avec une telle vivacit, que je sentis de nouveau
toute l'tendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrs
 ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*mme d'une grande ingratitude.
Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout  coup  de
meilleurs sentimens, et je formais pour la centime fois le ferme propos
de reconqurir mes droits  l'amour d'un tel homme. Mais il tait dans
ma destine de prendre sans cesse les meilleures rsolutions et d'y
manquer sans cesse.

La tendresse d'Aurlie pour sa fille avait rveill en moi le dsir
d'avoir un enfant que je pusse chrir comme le mien. Ce dsir m'avait
fait embrasser primitivement avec ardeur l'ide que m'avait suggre
Moreau lui-mme de feindre une grossesse. La lettre que je venais de
recevoir, et les plaisanteries mme de Moreau, me poussrent  excuter
un projet qui m'avait toujours souri; et ds ce moment, je commenai 
feindre de lgres indispositions qui donnrent bientt  penser que
j'aurais aussi le bonheur d'tre mre.

Ce fut dans cette circonstance que je reus les adieux de D. L., forc,
disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait
prsent  Chaillot son ami prtendu, l'officier de nouvelle fabrique,
je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de rpugnance.
Son absence en ce moment ne pouvait donc me dplaire, elle me devenait
mme agrable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq
semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils;
je serais sincrement revenue  Moreau, si mon heureuse toile m'et
spare pour jamais de mon mauvais gnie; mais il tait de l'intrt de
cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piges qu'il me tendait
depuis long-temps. Dj il me connaissait trop bien pour ne pas prendre,
 coup sr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je
semblais dispose  m'carter, et mes bouderies n'taient point propres
 l'effrayer.

Aprs qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau,
qui de toutes parts m'accablaient de bons procds. Je me rendis 
toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut  cette
poque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle tait
alors plus prs de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort
jolie et parfaitement aimable; sa tournure tait d'une lgance
remarquable, et elle possdait au suprme degr cet art si rare aux
dames franaises de faire ressortir les moindres avantages de leur
personne, et de suppler par la grce et le bon got  tout ce qui peut
leur manquer du ct de la rgularit des traits et de la beaut des
formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en
ce moment je dois donner  mes lecteurs l'ide d'un mrite  la fois
plus brillant et plus lev.

Pour remplir la promesse que j'avais faite  Lhermite, et satisfaire en
mme temps ma vive curiosit, j'avais demand une audience au ministre
des relations extrieures; cette audience m'avait t accorde
sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit,
 mon entre, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la
confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait
faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pntration et
de la supriorit d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance
accoutume: j'avais le dsir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me
trouvt point  sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage rgnait un air de souffrance qui
contrastait avec la gaiet de ses discours, et annonait cette force
d'me qui matrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder
comme un des indices certains des grands caractres.

Jamais les flatteries, exagres, qu'on m'avait jusqu'alors prodigues
dans le monde, n'excitrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard
approbateur, qu'un seul mot d'loge de M. de Talleyrand.

Madame, vous avez quelqu'un  me recommander, me dit le ministre:
connaissez-vous les droits de votre protg? ou bien, a-t-on eu l'esprit
de penser que votre prsence seule favoriserait des prtentions assez
mal fondes?

--Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un
peu la personne qui m'a prie d'intercder pour lui. J'ai pens que
l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un
refus, et je suis venue.

--Vous tes beaucoup trop aimable, vous-mme, Madame, pour remplir le
personnage de solliciteuse: c'est un rle qu'il faut laisser aux femmes
de quarante ans.  votre ge, Madame, on doit avoir assez affaire
d'couter les solliciteurs.

--Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?

--Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir
de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.

--Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitt
avec une vivacit qui le fit sourire. Quand pourrai-je me prsenter?

--Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au
regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous
assigne une nouvelle audience pour demain  deux heures.

Comme je n'ignorais point combien sont prcieux les momens d'un
ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore
pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-mme que
je ne l'avais t depuis long-temps.

Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matine 
courir avec elle chez les marchands. J'tais d'une gaiet folle; il
semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'levt  mes propres
yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donne de lui-mme, dans
notre courte entrevue, tait fort au-dessus de celle que je m'tais
faite avant de le connatre personnellement. Quel homme, entre tous ceux
dont j'avais antrieurement recueilli les tmoignages sur son compte,
aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur
laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?

Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'toffes et de
nombreuses bagatelles dont j'tais trop bien pourvue pour qu'elles
fussent destines  mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des prsens
 faire; et elle se flattait intrieurement d'tre comprise dans mes
largesses. Peut-tre, en toute autre circonstance, son espoir et-il t
fond; mais, en ce moment, toutes mes penses taient tournes vers la
mre d'Emma. Je fis arrter la voiture au coin de la rue du Helder.
L'usage d'avoir un laquais derrire son quipage n'tait point encore
rtabli: il et t mal sant  la compagne d'un gnral rpublicain de
rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph
avait t militaire: il aurait certainement cru, par un acte de
domesticit trop servile, droger aux souvenirs de sa gloire passe; et
je n'aurais eu garde, ne ft-ce que par gard pour lui, de lui faire une
proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser  un des
commissionnaires stationns au coin de la rue; ce fut lui que je
chargeai du poids de toutes les empltes que j'avais faites pour
Aurlie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numro de la maison
dans laquelle elle tait loge. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cess
d'pier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de
mcontentement plus marque, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans
la voiture. J'avais beaucoup de bonts pour cette fille, que je traitais
ordinairement plutt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre
proprement dite. Peut-tre l'amiti que j'avais pour elle m'aurait-elle
pousse, en toute autre occasion,  calmer son dpit par quelques
paroles bienveillantes; mais je croyais dmler dans son ame l'avidit
secrte qui lui faisait regretter un prsent, plutt que le chagrin de
n'tre pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma
gnrosit: la _passion d'avoir_ m'a toujours trouve sans piti, et le
moindre soupon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait
brusquement rompre une amiti de vingt ans.

Je revins au bout d'une heure: j'avais laiss Aurlie au comble de la
joie; je retrouvai Ursule plus dpite, s'il tait possible, qu'au
moment o je l'avais quitte. Dans la fougue de son humeur italienne,
elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort trange: je ne
parle de cette scne que parce qu'elle eut des tmoins. Plus tard les
circonstances en furent traduites  Moreau de la manire la plus
infidle. Le rcit fut si bien envenim, qu'une des premires lettres
que je reus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien 
refuser  Moreau, et je congdiai la pauvre fille: mieux et valu
cependant pour moi la garder  mon service malgr ses dfauts. Celle qui
lui succda devait exercer sur ma destine future une influence bien
plus funeste, par son empressement  encourager toutes les extravagances
de ma conduite.

Ursule tait vritablement hors d'elle-mme. En rentrant au logis, il
lui fallut pancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de l
les conjectures sur les motifs de la visite secrte que j'avais faite
dans une maison d'apparence suspecte; de l les recherches sur la
personne que j'tais alle visiter, recherches qui me furent dans la
suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connatre
 Moreau le rsultat.

Lhermite tait venu pendant mon absence; il revint dans l'aprs-midi.
Irrite contre ma femme de chambre, mcontente de D. L., je ne me serais
sans doute pas donn la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les
souvenirs de la gracieuse rception de M. de Talleyrand ne m'eussent
amplement console de toutes ces petites msaventures. Quoique Lhermite
seul m'et suggr la petite hardiesse  laquelle je devais ce
commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant
vaincre mes vieilles prventions contre lui: tout ce que je pouvais
prendre sur moi, c'tait de lui montrer quelque politesse; mais je
n'aurais pu faire davantage.

Je le reus donc avec une sorte de bienveillance, et je rpondis
complaisamment  toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue
le matin: je n'ajoutai rien  la vrit; mais je m'tendis avec plaisir
sur toutes les aimables qualits que j'avais cr reconnatre chez M. de
Talleyrand; je racontai dans le plus grand dtail toutes les
circonstances de ma visite au ministre, et l'orgueil d'avoir plu au
ministre me rendit exacte jusqu' la minutie.

Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, tait cependant trs
loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas  lui
prouver qu'il prtendait en vain spculer sur ma vanit, et surtout
qu'il avait eu grand tort de me choisir _in petto_ pour l'instrument de
ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le
pige qu'il tendait  mon amour-propre. Les complimens les plus sincres
en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en oeuvre:
toutefois ces flatteries prirent bientt un tel caractre d'exagration,
que je me crus oblige de laisser voir clairement que je, n'en tais
point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur
naturellement si lgre,  me lancer dans le ddale de la politique, 
croire que je pouvais jouer un grand rle dans les affaires, comme
Lhermite s'efforait de me le persuader. Curieuse cependant de connatre
 fond toute sa pense, je le laissai s'tendre sur le bonheur qui,
attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre  son
empire un homme d'tat tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai  lui dmontrer, en peu de mots,
qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui tait loin d'tre aussi
immodre, que sur la disposition de M. de Talleyrand  se laisser
dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle ft. Je
lui rappelai que le ministre m'avait donn  entendre, avec une
franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon ge et de mon
humeur n'avait point  se mler d'affaires; qu'il fallait abjurer le
rle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulires
devaient tre rserves  des personnages autrement graves qu'une folle
qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beaut, on devait tre sre
d'arracher toutes les grces.

--Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous tes sre qu'on ne vous
refusera pas la rintgration de la personne que vous avez bien voulu
recommander.

--Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protg n'obtient pas la
faveur qu'il demande, il n'aura pas mrit de l'obtenir. Dans ce cas, je
m'en fie  la politesse et  la bonne grce du ministre pour m'annoncer,
de la manire la plus aimable, que mon crdit a chou; mais c'est
tout.

 ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles dolances sur mon
obstination  ne point profiter des avantages de ma position. Je ne
rpondis  tout cela que par les raisonnemens que j'avais dj employs:
comme il insistait toujours: Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais
vous parler avec franchise; depuis les premires visites dont vous
m'avez honore avant mon dpart pour Milan, je crois vous avoir prouv,
avec, une sorte de rudesse, que je pntrais parfaitement vos projets et
vos esprances. Ma conduite envers vous,  Milan comme  Lyon, a d vous
prouver encore que ma mmoire n'tait point infidle, et que je n'avais
rien oubli. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le dsir d'tre
utile  un homme digne d'intrt, et ce dsir a pu seul me dterminer 
quitter pour un instant la ligne que je m'tais promis de suivre dans
mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne  penser que vous
avez compt revenir par ce dtour  l'excution de vos premiers projets.
Vous vous tes tromp, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne
m'obligiez point  sortir avec vous des bornes de la politesse, et 
rompre les plus simples relations de socit.

Lhermite tait faux et rus: accoutum  dvorer patiemment toutes les
humiliations, et bien rsolu de remplir,  bl tout prix, la mission
qu'on lui avait donne de capter ma confiance, il prit le seul parti qui
lui restait  prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon
arrogante franchise, il feignit mme d'admirer la fermet,
l'indpendance et la sincrit de mon caractre.

Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui
adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui
une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait,
rapportes d'Italie. Cette partie fut fixe au lendemain, et nous nous
sparmes assez bons amis en apparence.

Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai
vers Bagatelle; c'tait alors le rendez-vous de la meilleure compagnie
et surtout des plus jolies femmes; l, on venait  l'envi faire admirer
chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les lgans
chapeaux de Leroi[7]. Je me mlais rarement  la foule, et presque
toujours je choisissais de prfrence les sentiers les plus carts. Cet
amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter
 ma toilette une recherche minutieuse, je ne la ngligeais cependant
pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux  la grecque me
faisaient, remarquer sans me singulariser. On prtendait que, de profil,
je ressemblais d'une manire frappante  la reine Marie-Antoinette, et
plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui
aurait pu, quelques annes plus tt, attirer sur moi des regards
ennemis. Mais alors on commenait  donner librement quelques larmes 
la mmoire de cette princesse infortune. Ce jour-l, une dame ge, de
la tournure la plus noble, que je rencontrai au dtour d'une alle,
poussa un cri d'tonnement  mon aspect. Bientt aprs, elle dtourna
les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute
l'amertume des souvenirs que ma vue venait de rveiller dans son ame.
Vivement mue moi-mme de l'accent douloureux qui venait de frapper mon
oreille, je m'arrtai dans l'attitude de la dfrence et du respect.
Marie-Antoinette avait vu le jour sous le mme ciel que mon pre; elle
tait fille de cette Marie-Thrse si fidlement dfendue jadis par
cette noblesse hongroise dont mon pre tait un des plus nobles
rejetons. Tous ces rapprochemens taient bien tristes pour mon coeur. Je
pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai
l'alle au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.




CHAPITRE XLIII.

Journe passe dans la socit de Lhermite.--Le suicide.


Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que
je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame
Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit
 haute voix: J'avais bien devin que c'tait madame Moreau dont vous
vouliez me parler; et elle vint  moi avec l'empressement le plus
amical: tristement affecte, par un souvenir, je fus sensible  ce
tmoignage de l'intrt d'un bon coeur. J'tais, spare de madame
Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore
peut-tre que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaa bientt
en moi l'impression pnible que je venais d'prouver. Mon motion ne lui
chappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grce qu'elle
possde  un si haut degr. Quant  moi, j'avais entirement oubli tous
ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle
paraissait elle-mme, en ce moment, se soucier fort peu de son cortge:
elle me demanda si je persisterais  lui tenir rigueur, et elle employa
tous ses moyens de sduction pour obtenir mon consentement  la recevoir
chez moi, et  lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis
long-temps form de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours
aux environs de Paris, m'empcha de lui prouver, aussi promptement que
je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'prouvais  renouer mes
premires relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir ds
que je serais de retour,  la seule condition que je ne verrais jamais
chez elle qu'elle seule: elle s'engagea  ne jamais me contrarier sur ce
point. Tout en causant, nous nous tions entirement spares de la
compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande
clbrit de madame Tallien, son extrme beaut, ma jeunesse, ma taille
plus svelte et aussi leve que la sienne, enfin le nom que je portais,
et qui avait pass de bouche en bouche, tout cela fixa bientt les
regards sur nous. La foule des promeneurs rassembls dans ce rendez-vous
des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint
ma voiture, je m'y lanai rapidement aprs avoir adress un bref
compliment d'adieu  madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par
modestie que pour obir au sentiment secret qui me disait combien Moreau
et t bless d'un triomphe dont le moindre inconvnient tait de me
donner en spectacle.

Ursule, en nous suivant  quelque distance avait recueilli les remarques
qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma
coquetterie, elle me les rptait avec une scrupuleuse exactitude. Elle
croyait par l se rendre agrable  mes yeux: je lui savais gr de
l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'tre
montre en public et dans une socit que je savais dsagrable 
Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de trs bonne heure pour me
rendre  l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue
de Clichy. Je fus reue avec un empressement qui prouvait que j'tais
attendue avec impatience. Lhermite avait runi quatre ou cinq amis dont
le plus g n'avait, pas trente ans, et presque tous,  ce qu'il
m'apprit, de la socit particulire du directeur Barras: il survint,
aprs mon arrive, une personne de plus, M. de Mirande, secrtaire de
Barras et qui pouvait alors tre un homme de quarante ans. La majest
des convives tait remarquable sous le rapport des avantages physiques:
pour moi, je leur trouvais en gnral trop d'affectation et des
habitudes de petits-matres qui m'ont toujours dplu. Toutes ces
physionomies contrastaient singulirement avec la laideur grossire de
Lhermite: M. de Mirande n'tait pas alors beaucoup mieux de sa personne;
mais on voyait encore que vingt ans plus tt, il avait pu passer pour un
homme agrable: l'abus des plaisirs paraissait avoir ht pour lui les
approches de la vieillesse. Mirande n'tait point un esprit suprieur,
mais il possdait mieux que personne le secret de plaire  tout le
monde, il parlait des dfauts de son caractre et des excs mme de sa
jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prvenait
la rpugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent
t propres  exciter. Je l'ai connu assez particulirement pour tre 
mme de rendre justice aux excellentes qualits de son coeur; c'est un
devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.

Lhermite n'avait rien nglig de ce qui pouvait remplir agrablement
notre matine. Aprs qu'on eut fait de la musique et puis la
conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons,
il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint
alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de
vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il
m'accordait.  ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pntrant,
puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pense. On me
fit alors sur la Hollande, sur les succs de Moreau dans ce pays, sur
l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je
rpondis avec une rserve qui dconcerta les interrogateurs. Un des
assistans hasarda une insinuation sur l'indcision connue du caractre
de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il
rcitait une leon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui rpondis
que par un regard ddaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui
fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit  vanter les grands
talents militaires de Moreau, afin d'en venir  parler de la haute
estime dont il jouissait prs du Directoire et de Barras en particulier.

J'avoue que je faillis me laisser prendre  ce pige; dj je souriais
ironiquement, et j'allais dclarer hautement que Moreau tenait beaucoup
plus  l'estime de la France qu'aux bonnes grces d'un gouvernement
phmre, qui ne pouvait accrotre ni ternir l'clat de sa gloire. La
rflexion comprima ma franchise; et je rpondis encore avec une
discrtion et une navet qui tromprent jusqu' Lhermite lui-mme.

Voyant chouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le
projet qu'il avait conu de spculer sur la bonne foi de mon caractre.
On proposa de finir la matine par une promenade  Mouceaux, qui tait
alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller 
cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de
n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont
j'aimais  me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut  qui
m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commenais  trouver ces
importunits un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle 
demi, je permis  l'un de ces messieurs d'aller chercher  Chaillot mes
habits d'homme. Je donnai en mme temps un petit billet pour Ursule,
dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais  Joseph de
venir m'attendre le soir,  six heures, avec mon cabriolet,  la porte
du jardin de Mouceaux.

En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai
m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes aprs je
reparus mtamorphose en un assez joli garon. Les complimens
m'arrivaient de toutes parts: on s'tonnait de ne trouver dans mon
maintien aucun indice de cet embarras dont les dames russissent si
difficilement  se dfaire quand elles dpouillent les habits de leur
sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque
sorte, beaucoup plus que moi,  une femme, surtout lorsque nous fmes
tous deux en selle.

Arrivs  Mouceaux, mon habilet dans les exercices auxquels mon pre
m'avait forme ds ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous
ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus
constamment la supriorit: Mirande prenait plaisir  se moquer des
perdans. On voulut finir la partie par une leon d'escrime: ici, je
n'tais vritablement qu'une colire; je fus vaincue  mon tour.

Le temps s'tait coul trs-rapidement, et nous tions arrivs, sans
nous en douter,  l'heure du dner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon
cabriolet tait arriv, nous tions occups  choisir le lieu le plus
propre  un repas champtre. Cdant aux instances de ces messieurs, je
congdiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le
soir au spectacle.

Joseph tait habitu  mes extravagances; il ne s'tonnait donc de rien,
et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun
soupon dfavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi
les mmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut 
me dfendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que
plus tard, et lorsque la gravit de ces imputations avait produit sur
l'esprit de Moreau un effet trop propre  le dtacher de moi.

Je dnai de bon apptit  Mouceaux, ne me doutant gure de ce qu'on
pouvait penser ou dire de moi  Chaillot, et surtout m'en souciant fort
peu.  huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce
soir-l mme une loge au thtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'tait
impossible de paratre en public sous d'autres habits que ceux de mon
sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette fminine. Mais sa
loge tait une baignoire d'avant-scne, au fond de laquelle je devais me
trouver parfaitement  l'abri des regards indiscrets. Cette
considration m'empcha d'hsiter plus long-temps. Sera-t-il au
spectacle? demande vivement un des jeunes gens; et aussitt il baissa
la tte, tout confus de son tourderie. Je jette un regard sur Mirande
qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrit de
l'indiscrtion qu'on venait de commettre: la gaiet qui ne m'avait point
abandonne depuis le matin, ne me permettait gure de revenir
brusquement et sans transition  un ton plus grave. Je continuai donc de
rire; mais comme la question singulire qui venait de frapper mon
oreille me laissait souponner qu'on avait prmdit de me faire faire
au spectacle une rencontre qui pouvait m'tre dsagrable, je trouvai
moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre  Lhermite que toute
tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait
qu' me forcer de me retirer sur-le-champ.

Les jeunes gens nous quittrent en promettant de venir nous retrouver au
spectacle: je montai en voiture, accompagne de Lhermite et de Mirande.
En arrivant au thtre, je remarquai, prs d'une des colonnes du
vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une
aisance passe: elle paraissait ge de quarante ans environ. Sa
physionomie, altre par le malheur, offrait un caractre de noblesse
peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble
de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intrt. Sa vue me frappa
au point que je rsolus de chercher tous les moyens de lui rendre
service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'me de Lhermite
pour exposer cette dame  son impertinente curiosit, et je ne
connaissais pas encore assez Mirande pour songer  mettre sa bont 
l'preuve dans cette circonstance.

Dcide  suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux
cavaliers dans la loge: puis, bientt aprs, je les quitte sous un lger
prtexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue tait encore 
la mme place, plus ple et plus immobile qu'au moment o je l'avais
aperue: entrane vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et
retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et
j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorist par un regard. Afin de
l'obtenir, ce regard, je passai aussi prs d'elle qu'il me fut possible.
En ce moment, quelqu'un dit: Il est neuf heures. Aussitt elle joint
les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la
rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.

Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompe, je m'lance sur ses
traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de
Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, aprs avoir
travers la rue de l'chelle Saint-Honor. Sa marche tait si
prcipite, qu'il me fallait  chaque instant doubler le pas pour ne
point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et
s'lance vers le quai du ct du port Saint-Nicolas; je n'ai que le
temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se
prcipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir
la renversa vanouie dans mes bras.  ma voix, un batelier court; il
m'aide  asseoir l'infortune contre le parapet, et il va d'aprs mon
ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une
seule question, il m'aida  y placer la malheureuse femme toujours
prive de sentiment. Je me fis conduire  l'htel de Flandre: la
matresse de cette maison m'tait bien connue; elle avait long-temps
suivi les armes, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait marie 
un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait prs de
ses chefs; c'tait une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme
sur moi-mme, pour les soins qui restaient  donner  la personne que je
lui confiais.




CHAPITRE XLIV.

Arrive  l'htel de Flandre.--Confidences.--Retour  Chaillot.


L'inconnue tait encore vanouie lorsque la voiture s'arrta devant la
porte de l'htel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre 
l'entresol, o je lui prodiguai moi-mme tous les secours que
ncessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces
secours demeurrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous
ne devina le genre de secours que son tat rclamait d'abord, et j'tais
loin de souponner que la faim pt tre un des motifs qui l'avaient
rduite au dsespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que
produisirent sur moi ces deux premiers mots: _du pain_, qui
s'chapprent de sa bouche, lorsqu'elle revint  elle-mme. Sur-le-champ
je lui fis apporter des alimens. Accable par l'ide d'une si grande
infortune, je pressais troitement dans mes mains les mains de cette
inconnue que je ne considrais dj plus comme une trangre; elle porta
les yeux sur moi, et ses pleurs coulrent.

--Vous tes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouv le
fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que
de malheurs vous menacent peut-tre!

--Le bonheur de vous avoir sauve me consolera toujours.

En ce moment madame Lacroix (c'tait le nom de l'htesse) rentra; elle
m'adressa la parole et pronona le nom de Moreau.  ce nom, l'inconnue
tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux
qu'elle avait pris d'abord succda tout  coup une rserve excessive, et
qui me parut cacher un effroi rel. Accoutume  voir le nom que je
portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'tonnai de ce
changement subit; mais je ne me dcourageai point, et je continuai de
prodiguer  l'inconnue les soins les plus actifs.

J'avais dit vrai en lui dclarant que le souvenir de ce que je faisais
pour elle me consolerait toujours; mais j'tais loin de prvoir alors
que bien des annes plus tard, errant seule et dsespre sur ces quais
que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant quipage, je
m'arrterais  la vue de cette pierre sur laquelle s'tait appuye
d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que l, j'irais
chercher le courage de supporter l'excs du malheur, et d'attendre la
mort sans courir au devant d'elle. Le 7 dcembre 1815,  neuf heures du
soir, aprs une journe d'angoisses dchirantes, et dans le dlire du
dsespoir, je suis alle me jeter  genoux sur cette pierre, j'y ai
pri, et je me suis rsigne  vivre.

J'avais entirement oubli Lhermite et Mirande: soudain l'ide de
l'tonnement et peut-tre de l'inquitude dans lesquels avait d les
laisser ma brusque disparition, se prsenta  mon esprit: j'crivis un
mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que
Mirande,  venir le lendemain mme djeuner  Chaillot: j'envoyai mon
billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire o il
avait t crit, si par hasard on faisait  mon messager quelque
question.

Quand je fus assure que l'inconnue avait entirement repris ses forces,
je priai qu'on nous laisst seules, et m'approchant d'elle: Madame, lui
dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment dsagrable que vous
avez paru prouver en entendant prononcer le nom du gnral Moreau, me
fait un devoir de vous rassurer et de chercher  dissiper des craintes
injurieuses pour lui. Je vous crois migre, calmez votre inquitude, et
si j'ai devin juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter
la France en toute scurit, sans que personne soit instruit de
l'tendue de vos malheurs, et de la funeste rsolution que j'ai eu le
bonheur de prvenir.

--Vous vous tes trompe, Madame, me rpondit-elle, sur la nature de
l'impression que j'prouvais: le nom du gnral Moreau est gnralement
honor en France; les migrs eux-mmes rendent tmoignage  la noblesse
de son caractre: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur
la fatale liste. Rentre en France secrtement depuis huit mois, j'y
suis sans cesse dans l'inquitude de savoir si ma vie n'est pas menace
par les perquisitions de la police. Berce pendant quelque temps par des
esprances qui se sont toutes vanouies, j'tais tombe par degrs dans
le plus profond dsespoir, lorsque vous m'avez rencontre. Au moment o
j'entendis l'htesse vous appeler du nom de madame Moreau... Ici, elle
s'arrta, me regarda fixement; Puis-je ne vous rien cacher? dit-elle
aprs un moment de silence: je l'encourageai  me parler franchement.
Eh bien, continua-t-elle, l'trange costume sous lequel vous vous tes
d'abord offerte  mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la
reconnaissance  une femme que plus tard peut-tre je ne pourrais
estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du gnral
Moreau, et je craignais que votre nom ne ft pas  beaucoup prs aussi
honorable.

Quoique offense de cet aveu, celle qui le fit tait si malheureuse que
je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'tonner avec raison de
rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits
d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai  l'inconnue les
protestations que je lui avais dj faites du zle que je mettrais  la
tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la
menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il
tait onze heures, et m'invita  ne point retarder davantage mon dpart
pour Chaillot o une absence aussi prolonge devait exciter tout au
moins de graves inquitudes. Je montai donc bientt en voiture sous
l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi
avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait rpandu sur tous mes
traits un air de gaiet qui n'chappa point aux regards de ceux de mes
domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui
expliquer le motif qui m'avait empche de rester au spectacle, o il
avait d, suivant mes ordres, venir me chercher.

--Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne
dcouverte: j'ai rencontr une femme bien malheureuse et dont j'espre
adoucir l'infortune.

--Que Madame m'excuse, rpondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que
tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin. Ces
mots furent prononcs d'un ton o peraient la mauvaise humeur et une
incrdulit mal dguise.

Quand cela serait, repartis-je  mon tour, je devrais encore leur
savoir gr d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma
bont.

Joseph ne rpondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer
ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi loign. Je lui tmoignai
que je lui savais gr de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientt
 une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il
avait t inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni
personne qui pt le mettre sur mes traces. Je dmlai clairement dans
son langage la nature des soupons qu'on avait su lui suggrer. Il put
voir que sa franchise ne me dplaisait aucunement. Ursule vint  son
tour: sa figure avait un caractre de maussaderie bien autrement
prononc; mais en sa qualit d'Italienne, elle tait beaucoup moins
franche, et sa mauvaise humeur tait toute silencieuse. Elle se borna 
me la laisser voir clairement par le soin affect qu'elle prit de
chercher  me mcontenter dans tous les dtails de son service. Je la
regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid dsolant pour les
esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prvenant que
Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de
rsoudre  son gard.

Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me
demanda s'il pouvait tre vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait
pressentir, l'intention de l'loigner de moi. Sur ma rponse
affirmative, la colre qui s'tait jusqu' ce moment peinte sur son
visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta  mes genoux en
sanglotant; et alors commencrent des supplications auxquelles je ne
savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'aprs avoir rpt
plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence
n'irait pas dsormais plus loin. La pauvre fille me tmoigna, de la
manire la plus expressive, combien elle tait reconnaissante.

Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais 
redouter dans ma maison mme. Ces ennemis taient prcisment ceux de
mes domestiques que j'avais ds mon arrive combls de bonts.  la tte
de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en premire ligne
une autorit imposante, le concierge, qui rcompensait aussi mes
libralits par la plus complte ingratitude. Je sus que dans la matine
mme de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la
bienveillance, tait venu, sous prtexte de me rendre visite, et que, ne
m'ayant pas rencontre, il avait fait sur mon compte beaucoup de
questions auxquelles le concierge et sa femme avaient rpondu par les
insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tent de faire
jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse tait bien avance. Ma
femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'tait
qu'une feinte: elle avait cependant rpondu comme j'eusse rpondu
moi-mme, affirmativement; et cette rponse n'avait pas paru fort
agrable au questionneur.

Il tait deux heures du matin avant que j'eusse mis fin  la
conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu
plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une
chaleur qui n'avait certainement rien d'affect, et dont il m'tait
impossible de ne pas lui savoir gr.




CHAPITRE XLV.

L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les prventions.


Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperus Ursule occupe dans
le jardin  composer le bouquet que le jardinier de la maison avait
coutume de m'apporter tous les jours  l'instant du djeuner.
Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais
entirement oubli ses torts, et que j'apprciais son empressement 
prvenir tous mes dsirs, je lui dis qu'elle irait le soir au
Thtre-Franais, o l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excit en
elle, ds le premier jour o elle avait pu le voir, la plus profonde
admiration. Le plaisir du spectacle tait encore si nouveau pour elle,
que la reprsentation thtrale produisait sur son esprit une illusion
complte: elle ne pouvait sparer l'acteur du personnage dont il
reproduisait la physionomie et le caractre. Le dnouement d'_picharis
et Nron_ lui avait laiss de terribles souvenirs, et si quelque chose
troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma,
c'tait la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce
point, et j'abrgeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la
malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes penses.

J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant  l'htel de Flandre,
qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si rcente qu'elle
avait prouve. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicit
lgante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions.
En me revoyant, ma protge parut surprise de trouver une aussi grande
diffrence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait
aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforai de lui prouver que mes
dispositions pour elle taient toujours restes les mmes, et que mon
costume seul tait chang. Elle me fit de nouveaux remercmens avec
l'accent d'une reconnaissance sincre. Son ge, beaucoup plus mr que le
mien, et je ne sais quoi d'imposant rpandu sur toute sa personne,
m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui
fournissaient assez la preuve. Je tmoignai le dsir de lui faire donner
un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce
logement tait situ dans le mme htel, entre cour et jardin; elle
refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui dmontrai qu'ainsi
place elle serait encore mieux  l'abri des regards indiscrets qui
pouvaient l'inquiter. Madame Lacroix avait prvenu mes dsirs en
s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occup en ce moment par des
locataires, ft libre ds le surlendemain. Toutes les fois que cette
bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manires et dans
son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle
m'avait voue, et qui perait sous la brusquerie naturelle de son
caractre. Doue d'un tact assez sr, elle avait facilement devin 
quelle classe appartenait la dame que je lui avais amene la veille, et
cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des
formes rpublicaines tout--fait propres  blesser son oreille. Je
voyais avec peine que la pauvre dame tait dsagrablement affecte, et
je cherchai  calmer l'inquitude qui se peignait sur son visage, en lui
rptant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sre
que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix
cachait un coeur susceptible du dvouement le plus absolu.

L'inconnue (car elle l'tait toujours pour moi) reprit bientt un air
plus calme; et pour me tmoigner  la fois sa sincrit et la confiance
qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me rvler,
sans plus de dlais, son nom et ses malheurs. Cette intention
m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences,
en la priant de croire que, duss-je ne la connatre jamais davantage,
je prendrais toujours  son sort le plus vif intrt. Je lui fis
entendre que je voulais qu'elle restt matresse de son secret jusqu'
ce que j'eusse acquis encore plus de droits  sa confiance.

Elle parut apprcier la dlicatesse qui avait dict ma rponse: mais,
comme j'allais me lever, elle me retint de la manire la plus amicale,
et me parla en ces termes:

Il y a maintenant trois mois que je suis rentre en France, et que j'ai
revu Paris, au pril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse.
Le plus indigne abus de confiance m'a enlev les modiques ressources
qu'une absence de plusieurs annes et la confiscation de mes biens
m'avaient encore laisses: dmarches, sollicitations, prires, j'ai tout
mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position o je me trouvais
place. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter
m'ont manqu  la fois, et je commenais d'tre en proie  toutes les
horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontre.

Un homme qui me connat bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon
ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant  la douleur
d'avoir vainement implor sa piti. Depuis mon migration, j'avais su
pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais  mon
retour en France, l'isolement o je me suis trouve tout  coup, la
crainte d'tre dcouverte, et la fatigue mme de tant de dmarches
infructueuses, m'ont t les forces ncessaires pour me livrer  mon
travail habituel.

Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus
dj de quoi pourvoir  ma subsistance, je suis sortie pour rclamer le
misrable complment d'une somme qui m'tait due sur le prix de quelques
objets que le besoin m'avait force de vendre depuis long-temps. J'ai
essuy de mon dbiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne
me menat d'une dnonciation. Accable par le dsespoir, je songeais
avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas mme un peu de paille
pour reposer mes membres fatigus. La mort seule m'offrait un terme 
tant de maux.

Je sortais de la rue du Battoir, dans la matine d'hier, lorsque tout
prs de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais
le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps o il
m'a connue; je ne lui rponds que par des larmes: il m'interroge avec le
ton du plus vif intrt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne
lui cache que le mal qui commenait  me dvorer, la faim.

Je vous pargne le dtail de ses consolations et de ses promesses. Le
comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez
d'honntes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la
journe. Forc de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous
pour cinq heures et demie sous le pristyle du thtre; c'est de l
qu'il devait me conduire dans la retraite sre dont je ne serais plus
sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France,
l'hospitalit que me refuse ma patrie.

Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauve et je
repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la
croix de Saint-Louis, qu'il  autrefois mrite sur le champ de
bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se sparer malgr la
ncessit qui l'oblige de la cacher  tous les yeux. Je fus, comme vous
le pensez, exacte au rendez-vous: l'esprance me rendait mme dj la
faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'coulaient, le comte
ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore
une fois se prsenter  mon esprit; ma raison s'gara; vous savez le
reste.

Elle s'arrta, en me regardant avec une expression que je ne saurais
rendre, et elle me tendit les bras; je m'y prcipitai, et nos larmes se
confondirent. Elle rprima toutefois bientt son motion, et me
prsentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: Ces
papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop
douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille
une lettre o je vous explique les nouveaux services que j'ose encore
attendre de vous. Je vous confie les seules esprances qui me restent;
je vous rends, en un mot, matresse de ma destine, et c'est le seul
moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis
reconnaissante de ce que vous avez dj fait pour moi. Je resterai ici
sans inquitude jusqu'au jour o vous pourrez me dire ce qui sera advenu
de mes demandes.

Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour
terminer  sa satisfaction ce que j'avais dj si heureusement commenc.
Quoi qu'on me demandt, je me croyais sre de russir. Barras tait
encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'tait parfaitement
connu, pouvait me servir prs de lui; mais je ne dis rien  ma
respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un
prompt succs: j'aurais craint de blesser la sensibilit de son coeur, en
lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fcheux
souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour
reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'htel de Flandre, je
recommandai  madame Lacroix de redoubler de soins et de prvenances.
Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle tait
toute dispose  faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me
laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet
avis avait pour but de m'empcher de compromettre, par des dmarches
imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer
une migre. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je rsolus
de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon coeur.




CHAPITRE XLVI.

Une visite.--Lettre de D. L.--Lettre au gnral Ney.--Consquences de
cette lettre.


Pour servir utilement l'infortune qui venait de s'abandonner
entirement  moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune dmarche,
et je mis,  mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle
venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.

En arrivant  Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que
de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui
s'excusait de ne pouvoir rpondre  l'invitation que je lui avais
adresse la veille. Tout en me mettant  table, je jetai un coup d'oeil
sur cet amas de lettres qu'on avait places devant moi, en cherchant,
avant de les ouvrir,  en deviner le contenu. J'prouvai une impression
difficile  dfinir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre
de la Hollande et l'criture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma
mre, celui de mon mari, s'emparrent aussitt de mon esprit, et la
tristesse remplaa bientt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y
peignait quelques minutes auparavant.

Une crainte vague se mlait maintenant au dsir que j'prouvais de lire
ces lettres. Cette inquitude m'ta l'envie d'aller au spectacle: je dis
 Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.

Aprs le dner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma
correspondance: j'avais fait dfendre ma porte, et je comptais bien
passer seule le reste de la soire; mais  peine Ursule venait-elle de
partir que la femme du concierge entra d'un air troubl dans mon
appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgr elle les
ordres que j'avais donns de ne laisser entrer personne pendant toute la
soire.  peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la
personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis
entrer madame Tallien: c'tait elle en effet qui tait arrive jusqu'
mon appartement, sur le souvenir de la promesse rcente que je lui avais
faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.

Je la reus en effet  bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation
dans tous ses dtails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien tait
gnreuse et bienfaisante: elle secourait secrtement beaucoup de
malheureux; et, ce jour-l mme, elle tait venue dans le plus strict
incognito  Passy, pour y porter des consolations  une famille
respectable, que la rvolution avait  la fois dpouille de sa fortune
et prive des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle
avait sur Barras la mettait  mme de rendre des services en tout genre,
et elle les rendait de la manire la plus dsintresse. Cette
gnrosit qui lui tait si naturelle, ce dsintressement si rare, ne
l'ont point empche de faire bien des ingrats parmi ceux mme qu'elle
favorisait de son crdit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un
devoir de rendre hommage  sa belle ame et de la venger de
l'ingratitude.

Dj instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en
gronda du ton le plus amical. Vous allez partout, me dit-elle, et vous
ne trouvez pas une heure  me donner!

--Prenez-y garde, rpondis-je, si je reprends le chemin de la rue de
Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop frquentes.

Elle me rpondit  son tour de la manire la plus obligeante; puis,
ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de
l'embarras o je les avais laisss en les quittant tout  coup, la
veille, au thtre Feydeau.

Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le vritable motif de ma
disparition; mais ce secret n'tait pas le mien, et je voulais au moins
savoir pour qui j'avais  intercder, avant de rclamer l'intervention
puissante de madame Tallien.

Nous passmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la
terrasse ombrage d'arbres touffus, nous dcouvrions les quais depuis le
Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux
pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matire  la
conversation brillante de madame Tallien. Je l'coutais avec un bien
grand plaisir; mais je regrettais intrieurement de voir une femme si
bien faite pour goter tous les plaisirs du coeur, enveloppe dans le
tourbillon des affaires politiques, et rduite  cacher souvent les
vritables sentimens qui dominaient son me.

Elle me quitta assez avant dans la soire: aprs son dpart, je pris
encore plaisir  parcourir seule le jardin que je venais de traverser en
tous sens avec elle: je ne pouvais me rsoudre  rentrer dans le cabinet
o je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si
profondment attriste quelques heures plus tt. Cette lettre ne fut pas
en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de
Manheim; je crus reconnatre l'criture de D. L., et je l'ouvris de
prfrence.

Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je
vois le gnral Ney;  peine rendu  son pays, il affronte dj de
nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent  continuer de mriter la
confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier
la vtre. J'ai tard  vous instruire de ce que le dsir de vous voir
heureuse m'a fait entreprendre. Le succs a couronn mes efforts, et
votre coeur les apprciera.

Le gnral Ney vient de rendre  l'arme un de ces services qui
attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un
paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces
de la garnison; il s'est mnag des intelligences dans la place, et il
vient, cinq jours aprs, de s'en rendre matre en s'y introduisant
pendant la nuit avec cent cinquante hommes dtermins  vaincre ou 
mourir avec lui.

D. L. me racontait encore plusieurs traits galement glorieux pour Ney:
il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout diffrent,
et tout--fait propre  exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney
venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte
convenable, une belle Allemande qui tait venue rclamer la protection
du gnral pour la maison de son pre. Elle tait malheureuse, il avait
respect son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait 
ce sujet, il avait rpondu que sa folie tait de prtendre  tre aim
passionnment, sans jamais rien demander aux dames que leur coeur ne ft
prt  accorder.

Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnment que moi! Ce
fut la premire ide qui s'offrit  mon esprit: je ne sais  quelle
dmarche m'et entrane l'exaltation de ma tte, si Ursule, revenue du
spectacle, ne m'et force d'entendre, pendant quelques minutes, le
rcit de ses jouissances et de ses motions. Combien il me tardait de
rester seule! Ursule me quitta enfin.

Non, me dis-je en parcourant ma chambre  grands pas, je ne puis ni ne
dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime: et, saisissant
la plume, j'crivis la lettre qu'on va lire:

J'obis  mon coeur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne
sais pas l'art de dguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le
fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma dmarche blesse les
convenances du vulgaire, elle plaira peut-tre  la noble franchise de
votre caractre.

Une seule fois mes yeux vous ont rencontr, et votre image s'est grave
dans mon coeur. Unie  vous par la pense, j'ai frmi de tous vos prils,
j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au
rcit de vos belles actions.

Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je
renoncerais avec joie  tout cet clat pour avoir le droit de m'associer
 vos dangers.

L'estime et la reconnaissance m'unissent au gnral Moreau. Vous en
faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le
risque de me rendre mprisable  vos yeux? Mais je ne sais point
combattre le penchant irrsistible de mon coeur. En vous avouant le
sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pense que celle
de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme  qui votre gloire
n'est pas moins chre qu' vous-mme.

J'tais si trouble en crivant cette lettre, que je me trompai de
suscription. Ce fut Moreau qui la reut, et Ney eut celle qui tait
destine  Moreau. Je passai une grande partie de la nuit  lire mes
autres lettres et  y rpondre sur-le-champ. Le lendemain, tout tait 
la poste avant mme que je fusse leve. Je n'appris que plus tard de la
bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une
missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une
longue et paisible intimit. Mais quelle dut tre la douleur de Moreau,
lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrcusable que mon coeur ne
lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience
l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse
pour moi semblait augmenter chaque jour!

Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des
inquitudes et des chagrins. Le silence de celui  qui je l'avais
destine et de celui qui la reut me livra  toutes les incertitudes et
toutes les suppositions les plus propres  blesser mon coeur et 
humilier mon amour-propre; je me crus ddaigne de l'un, oublie de
l'autre; cette position tait intolrable, et je ne l'aurais pas
supporte si les vnemens qui m'entranaient ne m'eussent forcment
distraite des rves de mon imagination.

La lettre de ma cousine n'tait aucunement propre  calmer mon
exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au prsident du consistoire
avait redoubl l'indignation de ma mre et l'animosit de ma famille
contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus srieusement  faire
prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier
mariage amnerait plus promptement Moreau  me prendre pour pouse.

Je fus moi-mme irrite au plus haut degr qu'on prtendt encore
exercer un empire absolu sur ma volont, et je me promis bien de mettre
tout en oeuvre pour djouer des projets qui contrariaient si compltement
la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon coeur.
J'ignorais encore que mon imprudence venait d'lever la barrire qui me
sparait pour toujours du gnral Moreau.




CHAPITRE XLVII.

Dner chez madame de La Rue.--Discussion dsagrable. Une soire 
l'Opra.


J'avais bien pris la rsolution de lire, le demain matin sans plus de
retard, les papiers que m'avait confis mon inconnue; mais une
succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir,
m'empchrent de faire dans la journe cette lecture qui demandait une
attention soutenue, puisque c'tait dans le porte-*feuille que je devais
trouver les renseignemens propres  dterminer la ligne que je suivrais
dans mes dmarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva
enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journe, un seul
instant de relche. Les prventions dfavorables que j'avais d'abord
eues sur son compte, et qui s'taient tout rcemment dissipes,
pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord
au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'tait pas seulement une jolie
femme, pleine de finesse et d'esprit; la bont de son coeur se peignait
encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualits.

Il y avait dans la maison de M. de La Rue un certain air d'opulence ou
plutt de profusion qui sentait le parvenu; mais  l'lgance naturelle
de madame de La Rue,  l'aisance de ses faons, on et dit une femme ne
au sein de la richesse, et ds long-temps habitue  toutes les
jouissances qu'elle procure. La toilette de madame de La Rue tait
remarquable, surtout par le bon got qui brillait dans tous les dtails.
La mienne tait fort simple, et je n'avais rien qui ft digne d'attirer
les regards, qu'un magnifique collier de cames de Rome. Une pierre
antique, sur laquelle tait empreinte la tte d'Octavie, soeur d'Auguste,
retenait l'paulette de ma tunique. Aprs le dner, qui fut somptueux et
brillant, et au moment o l'on prenait le caf, madame de La Rue, qui
avait dj beaucoup lou mes cames, fit remarquer de nouveau  la
compagnie la richesse et la beaut de cette parure si simple en
apparence. Ce collier, lui dis-je vous ira mieux qu' moi; essayez-le,
je vous en prie; et avant qu'elle et pu rpondre, le collier ornait
dj son col: mon action tait toute naturelle, et j'avais mis  parer
de mes cames madame de La Rue l'empressement qu'on apporte toujours 
faire quelque chose d'agrable  une personne dont on veut gagner les
bonnes grces et l'amiti. Elle voulut en vain me rendre le collier; je
me dfendis trs fermement de le reprendre. Tout ce qu'elle put obtenir
de moi, ce fut que j'accepterais en change une chane de ses cheveux,
tresse tout exprs pour moi. Ces cheveux taient d'une beaut rare,
quoique d'un blond plus ordinaire que les miens.

Venez les couper vous-mme, me dit madame de La Rue en m'entranant
hors du salon o nous laissions avec les hommes trois douairires
rcemment arrives de la Bretagne, et auxquelles madame de La Rue avait
l'honneur d'tre utile par les liens du sang. Nous donnmes  ces dames
tout le temps de critiquer le ton et les manires des jeunes femmes du
jour. Comme nous allions rentrer dans le salon, j'entendis une de ces
dames qui, pour taler apparemment le luxe de son rudition, me faisait
l'insigne honneur de comparer mes prodigalits  celles de Cloptre. Il
est vrai qu'en mme temps on faisait aussi  Moreau l'honneur de le
comparer  Antoine; on s'tonnait de son engouement pour moi, de
l'empire que je paraissais exercer sur lui. Une voix se fit entendre,
qui prenait assez chaudement ma dfense: cette voix tait celle d'un
homme que je n'avais pas distingu jusqu'alors dans le nombre des
convives. La mme dame qui m'avait si vivement attaque tout  l'heure
ne paraissait que plus irrite de trouver l quelqu'un qui plaidt ma
cause. Madame de La Rue, confuse de ce qu'elle entendait, voulait
terminer la discussion qui paraissait devoir se prolonger, en rentrant
sur-le-champ dans le salon. Je la retins, en lui disant qu'il y avait
quelquefois profit  couter aux portes, et que je voulais saisir
l'occasion qui se prsentait d'entendre la vrit sur mon compte. Une
autre voix, que je reconnus encore pour une voix mle, se joignit
bientt  celle de mon premier apologiste; elle n'exprimait pas des
sentimens moins favorables pour moi. Vous voyez, dis-je  madame de La
Rue, que je n'ai pas eu tort de vouloir couter plus long-temps; et
aussitt je l'entranai dans le salon. Les petits yeux gris de la
respectable dame qui m'avait si charitablement traite, se fixrent avec
une expression singulire de ddain et de dpit tant sur moi que sur
madame de La Rue, qui portait au col le gage d'amiti que je venais de
lui faire accepter. Je ne la regardai, moi, qu'avec l'air de la plus
complte indiffrence. J'tais fort occupe de considrer celui qui
venait en dernier lieu de prendre si vivement ma dfense. Sa figure,
qu'une heure auparavant je ne m'tais point avise de distinguer, me
parut anime du feu de l'intelligence et de l'esprit: c'tait un homme,
nagure militaire distingu, et qu'une grave blessure  la jambe avait
tout rcemment forc de renoncer au service. Sa tournure et ses manires
taient tout--fait propres  lui gagner mes bonnes grces; et l'opinion
qu'il venait d'mettre sur mon compte ne gtait rien  celle que je me
sentais dispose  prendre de lui  mon tour.

Madame de La Rue avait une loge  l'Opra; elle me pressa d'y venir.
J'acceptai son invitation, mais je voulus pralablement retourner chez
moi pour changer de parure. Elle eut beau mettre, avec une grce
charmante, tout son crin  ma disposition, je persistai  reprendre la
route de Chaillot, pour y changer la simplicit de ma toilette contre
de plus brillans atours: je n'avais d'autre but que d'augmenter le dpit
et la mauvaise humeur de ma bonne et charitable amie de Bretagne, qui
devait tre aussi de la partie. Cette petite vengeance m'tait bien
permise; car, aprs m'avoir pendant quelque temps lanc des traits
indirects, elle semblait avoir maintenant l'intention de m'offenser
directement et de la manire la plus grave. Ses sarcasmes devenaient
d'instans en instans plus amers; je les supportai long-temps avec
patience, mais enfin, voyant qu'elle ne cessait pas de se rcrier sur la
beaut du collier que j'avais offert  madame de La Rue, et cela d'un
ton galement injurieux pour cette dame et pour moi: Je regretterais
beaucoup, madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, de ne pouvoir
vous offrir un collier semblable, si je ne savais que cette espce de
parure convient exclusivement aux femmes de l'ge de madame de La Rue et
du mien. Il me reste encore une parure de pierres composes, couleur
feuille morte; permettez-moi de vous l'envoyer; elle me parat
tout--fait convenable pour une personne d'un caractre aussi grave,
d'un ge aussi respectable que vous.

Il y avait dans ma manire de m'exprimer quelque chose de si simple et
de si naturel, qu' part madame de La Rue et les deux messieurs qui
avaient nagure pris ma dfense, tout le reste de la compagnie parut
dupe de ma bonhomie. Madame de la M*** (c'tait le nom de mon ennemie)
touffait de colre. J'ignore, madame, rpondit-elle, quels sont les
usages de votre pays; mais, dans le ntre, on porte  tout ge tout ce
que l'on peut acheter et payer.

Les premires lois de la politesse et du savoir-vivre dfendaient de
pousser les choses plus loin. Je gardai donc prudemment le silence; mais
madame de la M*** mit tant d'aigreur et de persvrance  continuer ses
observations de plus en plus dplaces, que la conversation prit malgr
moi la tournure d'une discussion assez vive,  la fin de laquelle
j'avais une ennemie irrconciliable de plus[8].  des remarques pleines
de fiel sur certaines femmes qui doivent tout  l'engouement des hommes
toujours empresss de s'abuser sur les grces de leurs personnes, et
plus encore sur la supriorit de leur esprit, succda bientt cette
brusque question, dans laquelle perait manifestement l'intention de
m'insulter: Je vous demande pardon d'tre si mal instruite, madame;
mais est-ce en Italie qu'a t clbr votre mariage avec le gnral
Moreau? Nous, qui avons l'honneur d'tre ses compatriotes, nous n'en
avons jamais reu l'avis officiel.

--Non, madame, rpondis-je  mon tour; c'est en Hollande que le gnral
m'a, pour la premire fois, adress ses hommages. Quant au caractre de
notre union, peut-tre a-t-il eu le tort de penser que votre approbation
n'tait point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est
content de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.

Le ton ferme de ma rponse annonait clairement mon intention de ne pas
supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si
gratuitement dclar la guerre. Madame de La Rue prouvait, de son ct,
quelque plaisir  me voir rabaisser l'orgueil de sa mchante cousine.
Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main
jusqu' ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scne
assez dsagrable dans laquelle je venais, malgr moi, de jouer un rle,
je le rassurai compltement. Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni
moi, ne pouvions prvenir ce petit clat:

     Qui n'a pas l'esprit de son ge,
     De son ge a tout le malheur.

Madame de la M*** tait place  peu de distance derrire moi; elle
entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle
me lana au moment o ma voiture partit, me prouva que ma petite
mchancet avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dpit;
je ne suis pas mme bien sre qu'il et saisi le sens de ma rponse:
c'tait un pauvre homme, qui n'entendait malice  rien. Il passait sa
vie entre sa caisse et sa table, ne ngligeant pas un chiffre et ne
perdant pas un bon morceau pour quelque intrt que ce ft, si ce n'est
celui de sa fortune.

 mon arrive  Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle
tait inquite de l'impression qu'avait d produire sur moi l'examen de
ses papiers. J'crivis en toute hte quelques lignes pour la rassurer,
et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai
Joseph de porter mon billet  l'htel de Flandre, avant la fin de la
soire.

Aprs avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais rcemment
achete de mes propres deniers, je me rendis  l'Opra, en mme temps
que madame de La Rue et sa socit. Elle avait aussi chang de toilette,
afin, disait-elle, de mieux faire valoir le prsent qu'elle avait reu
de moi. Madame Tallien tait aussi place non loin de nous  l'Opra;
madame de La Rue ne la connaissait que de rputation; et cette
rputation, il faut le dire, ne l'avait pas prvenue fortement en sa
faveur. Je parvins aisment  dissiper ces prventions fcheuses. On
donnait ce jour-l _Alceste_. Quoique ne sous le ciel de l'Italie,
j'avouerai  ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la
musique. L'opra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois
beaucoup; mais le grand opra franais et l'opra sria italien ont
toujours t pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admir
que la pompe thtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont
point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre
jamais une soire tout entire.

 la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus
depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part
de madame Tallien. Ils plaisantrent beaucoup sur le mchant tour que je
leur avais jou en les abandonnant au thtre Feydeau, sans leur avoir
aucunement fait pressentir mon brusque dpart. Je ris beaucoup de ce
qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formes; mais ils ne
purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait pousse  les quitter
si subitement.

Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la ncessit o j'tais de
me sparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame
Tallien. J'allai aussitt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle
occupait: cette loge tait une baignoire d'avant-scne. Il y avait avec
madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les tmoignages
de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goter sur-le-champ
le plaisir que je m'tais promis dans la socit de madame Tallien. La
conversation tait gnrale et roulait sur la politique. Je vis,  n'en
pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter  y
prendre part. Heureusement il n'tait question que de l'administration
intrieure de la France, et nullement des oprations de nos armes. Le
premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je
n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment
sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la facult de juger.

Comme je me trouvais dans l'impossibilit de causer librement avec
madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces
messieurs que du spectacle de l'Opra, je pris le parti de me retirer
promptement, sous un lger prtexte. Lhermite et Mirande s'offrirent 
m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrmes deux
personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux tait le pote
italien Monti: celui-ci me prvint d'abord en sa faveur. On me proposa
d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui tait le Tortoni de ce
temps-l. Les salons de Corazza taient alors sur la place Louis XV; je
ne me dtournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la
proposition de Lhermite.

La prsence de Monti donna bientt  la conversation une tournure encore
plus agrable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme tonnant dont la
haute renomme commenait  faire chanceler la puissance du Directoire,
et qui

     Bientt au premier rang port par ses exploits,
     Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique
     Les faisceaux de la Rpublique,
     Tout dgouttans du sang des rois[9].

Monti n'tait prvenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment
particulier; mais il avait t vivement frapp du spectacle de ses hauts
faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui
n'avait rien d'affect.

Je n'avais encore alors aperu Bonaparte qu'une seule fois. Son
extrieur, trs grle  cette poque, m'avait paru si loin de l'ide que
je me faisais d'un hros, que cette premire vue avait mme laiss dans
mon esprit une impression dsagrable. La ngligence avec laquelle il
laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa
maigreur, le dsordre presque habituel de ses vtemens, m'eussent
inspir pour tout autre un loignement absolu. Mais le feu qui brillait
dans ses yeux, la pntration de ses regards commandaient l'attention et
faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les
lans de son imagination toute potique, prsageait les hautes destines
de Bonaparte, et de cette Josphine qui, plus tard, devait faire briller
sur le trne tant de bont, et qui dj tait la compagne du jeune
vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprcier  leur juste
valeur les grandes qualits militaires de Moreau; mais ces qualits ne
pouvaient exciter en lui ce mme degr d'admiration. Monti avait une
tte italienne, et, comme il le disait lui-mme, les Italiens veulent
tre blouis, _vogliamo esser abbagliati_.




CHAPITRE XLVIII.

Henri.--Sa maladie.--L'inconnue.


Je trouvai en arrivant  Chaillot une lettre de Moreau, qui y tait
arrive dans la soire. Il m'annonait son dpart prochain d'Italie, et
son intention de venir passer au moins quelques jours prs de moi 
Paris. Cette nouvelle me glaa d'effroi. Comment aurais-je os le
revoir, aprs tous les torts dont je me sentais coupable envers lui? Il
m'tait dsormais impossible de soutenir sa prsence, et je pris la
ferme rsolution de fuir, sans attendre son arrive. Je voulais ds le
lendemain matin chercher une retraite qui me drobt srement  ses
regards. Mais le lendemain, je fus distraite de ce projet par d'autres
soins et d'autres inquitudes.

Henri, cet aimable enfant, que j'avais eu le bonheur d'arracher  la
misre et  la corruption quelque temps avant mon dpart pour l'Italie,
devenait de jour en jour plus digne du tendre intrt que je lui
tmoignais. Sa vue tait toujours pour moi la plus douce consolation.
Toutes les semaines, j'allais passer deux heures avec lui  la pension
dans laquelle je l'avais plac. Il me tmoignait la plus tendre
affection, la plus vive reconnaissance, et il payait largement par ses
progrs les soins que je prenais pour son ducation. Aux dispositions
naturelles les plus heureuses, il joignait une grande sensibilit.

Le lendemain matin, je reus  mon rveil une lettre par laquelle le
matre de pension m'annonait que Henri tait dangereusement malade:
sur-le-champ je demandai mes chevaux. En prenant  la hte une toilette
convenable pour sortir, j'exprimais toute la vivacit de mes inquitudes
sur la sant de cet enfant, que je regardais comme mon fils d'adoption.
Ursule, dans le cours de la conversation, se hasarda  me faire quelques
questions sur ma grossesse. Je lui rpondis franchement que je n'avais
point l'esprance de devenir mre. Sur cette rponse, Ursule m'apprit
tout ce que certains de mes domestiques, et notamment le concierge et sa
femme, qui s'taient faits mes implacables ennemis, disaient ouvertement
sur cette grossesse, dont ils ne doutaient aucunement.

Avant de partir, j'crivis un nouveau billet  mon inconnue pour la
prvenir qu'un accident imprvu me forait encore de diffrer jusqu'au
lendemain la visite que je lui avais annonce pour le jour mme; mais je
pris avec moi les papiers qu'elle m'avait confis, afin de les examiner
sans retard pendant la route que j'avais  faire. Je trouvai dans le
portefeuille la confirmation de toutes mes conjectures sur le rang
qu'avait autrefois occup cette malheureuse dame. Il y avait aussi l de
nombreuses preuves de son dvouement pour les plus augustes victimes de
la rvolution. Je ne vis pas, sans une forte motion, ce rapprochement
si naturel  faire d'une grande prosprit passe et de l'infortune
prsente. Je rsolus de ne pas tarder davantage  user de mon crdit et
de celui de mes amis, et de sauver  tout prix la marquise de T..., dont
le nom cessait enfin d'tre un mystre pour moi.

En arrivant  la pension de Henri, je rencontrai d'abord un des matres
qui lui portait le plus d'intrt, M. Obval. Il avait l'air profondment
afflig: aux questions que je lui adressai sur l'tat de mon pauvre
petit malade, il ne rpondit que d'une manire propre  redoubler mes
alarmes. Quoiqu'il gardt le lit seulement depuis cinq jours, la
maladie, me dit M. Obval, avait dj fait sur lui de grands ravages, et
je ne devais nullement m'tonner de l'altration complte de sa
physionomie. Henri dsirait ardemment me voir; il me demandait  tous
les instans, mais on craignait que ma vue ne produist sur lui une
impression trop vive, et l'on jugea ncessaire de le prparer, avant de
me laisser approcher de son lit. Cache derrire un paravent, j'entendis
pendant quelques minutes la voix altre du malade, qui prononait mon
nom avec l'accent de l'inquitude et de la tendresse la plus vive.
Lorsque je jugeai qu'on lui avait assez fait pressentir ma prochaine
arrive, j'avanai la tte avec prcaution. Quel triste spectacle
s'offrit alors  mes regards! Mon cher Henri parlait alors  la
garde-malade; mais sa voix, fatigue par l'motion que lui causait la
joie de me revoir bientt, ne faisait entendre que des sons dj trop
faibles pour arriver jusqu' mon oreille. Son visage tait ple, sa
maigreur extrme;  peine lui restait-il assez de force pour tendre les
bras au bon M. Obval, qu'il appelait son ami. Je m'approchai davantage
sans tre aperue. Est-il bien vrai, disait-il,  la garde, que ma
belle amie ne court point le risque de gagner mon mal en venant
m'embrasser? Ah! si je n'tais pas sr qu'elle peut venir sans crainte,
j'aimerais mieux mourir que de la revoir.

Aprs tant d'annes, pour moi si pleines de malheurs, je n'ai point
encore oubli ces paroles et le son de la voix qui les prononait. M.
Obval s'avana vers le ct de la chambre o je me tenais encore cache.
J'avais essuy mes yeux, et je m'efforais de commander  ma douleur.
Mais lorsque je vis l'aimable visage de mon Henri s'animer  mon aspect
d'un reste de vie, et ses bras dbiles s'tendre vers moi; lorsque je
l'entendis me prodiguer les noms les plus tendres, m'es sanglots
clatrent, et je tombai  genoux prs de son lit.

L'arrive du mdecin interrompit cette scne trop violente pour tous les
deux; il me rassura un peu sur l'tat prsent de Henri; il n'tait point
encore dsespr suivant lui; on pouvait encore sauver le malade s'il ne
survenait point de nouveaux accidens; mais toute motion vive pouvait
devenir mortelle, et le repos absolu tait avant tout ncessaire. Je
promis  Henri de rester prs de lui jusqu' dix heures, et de revenir
dans l'aprs-midi, sous la condition expresse qu'il ne ferait que
m'couter, sans m'adresser un seul mot.

Comme ma vue seule paraissait l'agiter encore, aprs quelques instans de
silence, le docteur jugea prudent de m'loigner de son lit. J'obis 
mon grand regret, et recommandai au malade la docilit.  ce soir,
donc, mon ami, lui dis-je en posant mes lvres sur son front et en lui
faisant signe de ne point parler.

Vous reviendrez bientt?

--Oui, mon enfant, et je sortis aprs avoir encore une fois rpt: 
ce soir.

Le mdecin et M. Obval me reconduisirent jusqu' ma voiture. Tous deux
admiraient les bonnes qualits, la douceur et la rsignation de Henri.
Le docteur croyait devoir attribuer son mal aux mauvais traitemens et 
la misre qu'il avait eu  subir dans son enfance. Ses forces taient en
outre puises par une croissance trop rapide et par le dveloppement
prmatur de ses facults intellectuelles. Je promis au mdecin de ne
point revenir dans la soire, afin d'viter au malade une nouvelle
secousse qui pouvait lui devenir funeste.

En quittant Henri, je me fis conduire  l'htel de Flandre. Je sentais
tout ce que l'attente devait avoir de pnible dans la position de madame
de T... et je voulais lui porter des encouragemens et des consolations.
Je m'tais flatte que ma visite lui causerait une surprise agrable;
mais ce fut  moi d'tre tonne du changement subit opr dans ses
dispositions  mon gard. Il y avait une grande contrainte dans ses
regards, dans ses paroles, et jusque dans ses gestes: cette contrainte
perait malgr ses efforts pour la dissimuler.

Je me croyais peu faite pour inspirer la dfiance; et cette dfiance me
paraissait encore plus injurieuse de la part de madame de T..., qui
devait avoir appris, par mon empressement  lui rendre service, combien
il tait heureux pour elle de s'tre confie  moi. Au premier mot qui
me laissa voir ses sentimens secrets, je pris dans mon sac  ouvrage le
portefeuille qui renfermait ses papiers, et le lui prsentant avec
dignit: Votre secret est l, lui dis-je, Madame; ce secret
n'appartient encore qu' vous seule; vous pouvez m'en croire, car je
suis bien rsolue  l'effacer entirement de ma mmoire, puisque vous
semblez regretter de me l'avoir fait connatre. Je ne sais point
supporter ce qu'il y a d'injuste et d'humiliant dans les craintes que je
vous inspire. Permettez-moi de vous offrir,  titre de prt, la somme
ncessaire  vos besoins pour quelque temps, afin que vous soyez  mme
de pourvoir seule  votre sret, si vous croyez cette sret compromise
par la confiance que vous aviez mise en moi.  ces mots, je fis mine de
me retirer. De grce, restez, dit madame de T..., en me faisant signe
de me rasseoir. Il y avait dans son geste quelque chose de si hautain,
et tant de froideur dans son apparente politesse, que je ne rpondis
point. Je me contentai de m'arrter quelques instans, et je la regardai
en silence; mais ma physionomie, qui n'a jamais su mentir, disait
clairement tout ce que j'prouvais.

Mon projet, vous le sentez, Madame, reprit alors madame de T..., ne
saurait tre de vous blesser. Les offres nouvelles que vous venez de me
faire augmentent mes obligations envers vous; et j'estime assez les
qualits de votre coeur pour accepter ces offres, sans craindre de me
voir expose par l  une humiliation qui me serait plus cruelle que
tous mes malheurs passs, puisqu'enfin vous savez qui je suis.

--Je n'ai rien  rpondre  cela, Madame; seulement je vous prie de
vous rappeler que le jour o j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais
entirement votre nom et votre fortune passe. Je n'ai point manqu, je
ne manquerai point aux gards qu'on doit  vos malheurs et au rang que
vous avez occup dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de
croire que votre amiti rcompenserait un jour les services que j'ai pu
vous rendre. Si je puis encore vous tre utile, veuillez m'crire, ou
envoyez-moi quelqu'un qui possde votre confiance. Je ne veux pas mme
connatre le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela
suffit. Je vais maintenant prvenir madame Lacroix de l'intention o
vous tes de quitter promptement sa maison.

--La vtre est-elle donc, Madame, reprit madame de T..., que je parte
aujourd'hui mme?

 cette question, je me sentis mue. J'allais oublier tout ce que ses
procds avaient d'insultant pour moi. Dj je cherchais ses regards,
dans l'espoir de les retrouver plus bienveillans; mais ils ne
respiraient que la fiert blesse: je ne descendis point  faire de
honteuses avances, et toutes relations d'amiti ou de simple
bienveillance furent ds ce moment rompues entre madame de T... et moi.
Je me bornai  lui dire que j'tais loin d'exiger qu'elle partt; que je
la laissais entirement libre, et qu'aprs avoir choisi une autre
retraite, elle n'aurait nullement  craindre les recherches de ma
curiosit.

Madame Lacroix vint recevoir mes ordres. Je lui annonai, qu'oblige
d'aller passer environ quinze jours  Versailles, je confiais de nouveau
 ses soins la personne qu'elle avait depuis quelques jours dans sa
maison; et dans le cas o cette personne jugerait  propos d'aller
habiter autre part, je la priai de faire en sorte que son dpart ft
envelopp du plus profond mystre.

Madame de T... m'adressa de froids remercmens, et promit de m'crire.
Cette promesse tait faite d'un ton fort sec: je la reus poliment, mais
sans paratre y tenir beaucoup, et nos adieux ne se prolongrent pas
plus long-temps. J'appris, quelques jours plus tard, que madame de T...
avait quitt l'htel de Flandre, n'emportant, de tout ce que je lui
avais offert, que le plus strict ncessaire. Je dirai plus tard quelle
occasion j'eus encore de lui rendre service, et de lui prouver que
j'avais oubli ce que sa conduite avait eu de fcheux pour moi dans
cette premire circonstance.




CHAPITRE XLIX.

Visite de Monti et de Mirande.--Espionnage.--Mort de Henri.


De retour  Chaillot avant l'heure du dner, j'appris,  mon arrive,
que j'tais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant
au billard. Ces deux personnes taient MM. Monti et Mirande. Le premier
s'excusa de son indiscrtion, en me disant qu'il n'avait pu rsister au
dsir de revoir _la bella Stella del tosco cielo_. J'estimais  si haut
prix le talent de Monti, que je parus tenir  honneur de le recevoir. Je
remerciai Mirande de me l'avoir amen, et je lui fis  lui-mme
l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux
visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grce  me donner le reste
de la journe, que je m'efforai de leur rendre aussi agrable que
possible.

Tandis que nous continuions la partie de billard, commence sans moi,
j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri,
et lui porter de ma part un billet destin  le consoler de mon absence.
Quelques lignes que m'crivit en rponse le bon M. Obval me
tranquillisrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout 
l'extrme en bien comme en mal, et j'tais dj si rassure, que je
comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un tat voisin de
la convalescence. Je fus donc gaie toute la journe, et bien loigne de
prvoir le malheur qui me menaait de si prs.

C'tait Ursule qui nous servait  table. Mirande, affubl par elle d'un
costume assez exact de gondolier vnitien, vint au dessert, avec la
mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnires taient toutes
garnies de noeuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait dou de la
voix la plus fausse qu'il ft possible d'entendre.  dfaut des chants
italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que
je fus oblige de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti
n'tait point un danseur.

Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrmit touchait 
ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'tait point trangre:
cette voix tait celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il
adressait  la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse
que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits
malveillans ou intresss  me nuire. Je suspendis aussitt la
contredanse pour envoyer Ursule  la dcouverte;  l'instant mme Joseph
parut  la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et
annona M. de La Rue: mes soupons se changrent en certitude.

Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes
convives. Mcontente de cette inquisition, et bien rsolue  le
dsesprer, lui et tous ceux qui exeraient autour de moi un si honteux
espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittt, de me faire le
lendemain mme compter mille cus, dont j'avais besoin pour les frais de
layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur
ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqu ses
remarques aux valets chargs par lui de surveiller toutes mes dmarches.

On donnait ce soir-l, au thtre de l'Ambigu-Comique, un mlodrame
alors fort en vogue, _l'Homme  trois visages_. Je m'imaginais qu'Ursule
prfrerait ce spectacle  la tragdie; et lorsque Monti fit la
proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai,  la
seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de
chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous
divertir. Ursule avait en effet un esprit trs vif et un bon sens
naturel, qui ne se dmentaient presque jamais. Je m'tais trompe dans
mes conjectures: le mlodrame n'eut que ses ddains, et son got demeura
fidle  la tragdie. Les observations qu'elle fit pendant la dure du
spectacle lui valurent plus d'une fois les loges de Monti et de
Mirande. Les fumes de la vanit lui montrent au cerveau; elle nous
dclama au retour, et d'une manire que son accent fortement prononc
rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait
entendues de la bouche de Talma, et qui taient graves dans sa mmoire.
Peu s'en fallait que dj elle ne se crt une actrice; et je l'affligeai
beaucoup en lui prdisant qu'elle ne pourrait jamais dclamer de suite
dix vers franais, sans faire pouffer de rire son auditoire.

Nous nous arrtmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me
donnait la main, trouva moyen de me prvenir, sans tre entendu, que
Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite
avait un but, et Mirande m'invitait  me dfier plus que jamais de
l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en
profiter. Comme la dernire moiti de la journe s'tait coule pour
moi fort gament, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la
meilleure humeur du monde. J'tais flatte de l'empressement de Monti,
et trs sensible  l'amiti que me tmoignait Mirande. Mon sommeil fut
doux et paisible, mais,  cinq heures du matin, je fus rveille en
sursaut par un coup de marteau violent qui branla la porte cochre.
Malgr les nouvelles rassurantes que j'avais reues la veille, ma
premire pense ft qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le coeur
serr d'effroi, je sonnai vivement, et je m'lanai hors du lit. Lorsque
Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva dj enveloppe d'une robe
du matin, et les paules couvertes d'un schall: Vite un chapeau, lui
dis-je, et allez voir qui a frapp. Puis, changeant d'ide, je saisis
son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le
permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidle Joseph arrivait en
mme temps que moi dans la cour, une lanterne  la main. Le portier
n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les normes verrous,
et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientt la
certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien
que je ne lui donnerais pas mme le temps d'atteler un cheval au
cabriolet; il posa sa lanterne  terre, boutonna son habit, et se
disposa  me suivre.

Ne sortez point, dis-je  Ursule, et la lourde porte se referma sur
moi. Nous rencontrmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec
Joseph et les deux domestiques qui taient venus de la part de M. Obval
m'inviter  me hter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.

Dvore d'impatience et d'inquitude, je n'osais faire une seule
question. Nos chevaux avanaient avec rapidit, mais j'accusais encore
leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais
articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M.
Obval se prsenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait
pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. Est-il
encore vivant? furent les seules paroles qu'il me fut possible de
prononcer.

--Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue.
Son agonie est cruelle: il fallait connatre la force de votre caractre
pour vous appeler  ce dplorable spectacle.

Nous montmes  la chambre de Henri. Ds qu'on lui eut annonc mon
arrive, ses yeux teints se ranimrent; sa figure, dj couverte de la
pleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le
mien. Mes yeux taient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et
cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. Ma bonne amie,
dit-il d'une voix dont je ne distinguais dj plus les sons qu'avec
beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mre
m'avait laiss sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mre.
Embrasse-moi encore... Mon Dieu, que je voudrais ne pas me sparer de
toi!

Mes sanglots clataient malgr moi. Il perdit connaissance pendant
quelques instans. En revenant  lui, il tourna encore ses yeux vers moi,
et il me dit adieu d'une voix dfaillante. Une lgre convulsion altra
ses traits... Il avait cess de souffrir.

Je tombai sans mouvement. Les secours du mdecin de la maison, qui
n'avait pas quitt la chambre de Henri, rappelrent bientt mes sens. En
retrouvant encore l cet homme respectable qui avait prodigu  mon
Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un
reste d'esprance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit
que je n'avais plus rien  esprer.

M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes
ordres pour les honneurs  rendre au pauvre enfant que je pleurais. M.
Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il tait sr de
mon approbation pour tout ce qui tendrait  prouver combien sa mmoire
me serait toujours chre. Le lendemain de ce jour fatal, je reus encore
un nouveau tmoignage de l'affection toute filiale et de la
reconnaissance que m'avait voues cet aimable enfant, si digne de mes
regrets. On m'envoya un petit journal crit de sa main, et qu'on avait
trouv sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de
lire au del des premires lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il
s'est profondment grav dans mon souvenir.




CHAPITRE L.

Journal de Henri.--Toinette.--Projet de nouvelle adoption.


Je rentrai chez moi vers midi, accompagne de madame Obval, qui n'avait
point voulu me laisser partir seule. Six heures d'angoisses et
d'inquitude avaient tellement altr mes traits, qu'Ursule, qui tait
accourue au bruit de la voiture, parut effraye  mon aspect. Ses
questions se succdaient avec une extrme volubilit. Comme je n'y
rpondais point, madame Obval lui fit signe de ne point me presser
davantage; elle me conduisit jusqu' ma chambre, m'exhorta vivement 
prendre quelque repos, et ne me quitta que lorsqu'elle me vit plus
calme.

Joseph avait enfin satisfait la curiosit de ma femme de chambre. Cette
pauvre Ursule vint se placer au pied de mon lit. Aprs un long silence,
elle me demanda la permission d'aller prier auprs du corps de celui
qu'elle pleurait comme moi. Je lui accordai cette permission, qu'elle
paraissait dsirer ardemment, et je la chargeai de distribuer aux
pauvres, en mon nom, d'abondantes aumnes.

Le lendemain on me remit le journal du pauvre enfant. Le voici tel que
mon coeur l'a retenu, tel que mes yeux eurent de la peine  le lire.


JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONN, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE
PITI.

Quand je perdis ma mre j'tais bien petit, je comprenais peu de
choses; mais je sentis tout de suite que j'tais bien malheureux.

_Autre journe._--Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte
me fit viter d'abord, mais dont la bont prvint mon chagrin d'tre
pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces,
qu'attendri et non confus, je bnis ds lors le bienfait sans rougir de
l'aumne.

_Autre journe._--Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je
vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si
ma seconde mre allait perdre ainsi tout ce qu'elle possde! moins petit
et plus heureux que la premire fois, je pourrais alors devenir un
appui. On peut recevoir de l'enfant  qui on a tout donn.

_Autre journe._--Tous mes matres sont contens de moi; je suis bien
heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.

_Autre journe._--Je suis malade, mais je ne veux pas qu'on le sache;
ma belle amie serait inquite. Que me fait un peu de douleur pour lui en
pargner beaucoup!

_Autre journe._--Je souffre beaucoup plus; j'ai la fivre, dit-on...
Non, c'est que j'ai peine  vivre. Oh! pourvu que je ne meure pas sans
voir mon amie! Elle viendra; mais comme elle sera afflige en me voyant
si ple, si faible! Je l'aime tant, que je tcherai d'avoir un peu
meilleure mine.

_Autre journe._--Cher monsieur Obval, le pauvre Henri est bien
reconnaissant de vos bonts. Il faudra donc aussi vous quitter! Quitter
tous ceux que j'aime, c'est l, c'est l la plus grande peine de la
mort.

_Le lendemain._--J'ai bien peur de ne plus me lever. Je mettrai ce
journal prs de mon coeur, et, si je succombe, on verra que ce coeur eut
de la reconnaissance pour tous les bienfaits.

Pauvre enfant! Il avait ajout encore ces mots au crayon:

Je ne puis ni mourir, ni vivre, car mon amie ne vient pas. Que j'crive
encore ce dernier lan pour elle: AMOUR ET RECONNAISSANCE.

Ces derniers mots donnrent un libre cours  mes larmes.  douleur de la
maternit! je vous sentis, je vous devinai tout entires. Une fiction
triste et cruelle me rvla votre immensit. Tombe de tout le poids
d'une illusion dans l'amer sentiment de ma solitude, je ne fis qu'envier
davantage ce bonheur d'tre mre, dont l'image mme semblait vouloir me
fuir pour toujours.

J'tais plonge dans une vague rverie de dsirs et de regrets, quand
Ursule vint me surprendre escorte d'une autre femme dont la figure
touchante me frappa. Le patronage d'Ursule tait chose assez nouvelle
auprs de moi, pour que cette circonstance excitt vivement ma
curiosit. L'intrt s'y joignit aussitt. Ursule, avec cette certitude
de me plaire qui me prvient toujours favorablement, poussa en quelque
sorte la jeune femme au devant de moi, avec ce seul mot: Elle a connu ce
pauvre Henri... Oui, madame, et je l'ai aim comme mon frre. Vous vous
rappelez peut-tre un jour, il y a deux mois, que vous vntes  la
pension lui apporter des livres et une foule d'autres choses. Mais,
madame, sachez d'abord que j'habite prs du jardin de la pension, que
j'ai une soeur, et que, le jour mme dont je vous parle, Toinette, ma
petite soeur fut frappe par les coliers. Henri accourut  ses cris,
s'tablit ds ce moment son dfenseur, et vint passer auprs de nous
toutes ses heures de rcration. C'est de vous qu'il nous parlait sans
cesse; il avait son projet, disait-il souvent; il voulait mettre de ct
pour acheter une robe et un chapeau  Toinette, la mener, quand elle
aurait dix ans,  sa belle amie, qui l'accueillerait avec bont, tant
elle aimait les enfans. Nous avions une grande envie de vous voir, car 
moi aussi le pauvre Henri avait promis cette faveur. Il devait parler 
madame pour qu'elle voult bien tre marraine de mon enfant avec le
frre de M. Obval; et voil qu'absente seulement pendant dix jours,
j'arrive pour apprendre que le pauvre Henri vient de mourir.

Ici les sanglots de la jeune femme renouvelrent mes larmes. Ce que
j'avais prouv en l'coutant ne peut se rendre: c'tait un sentiment
pnible et doux, un regret et un rve de mre.

Je raliserai toutes les esprances de Henri, dis-je  la jeune femme;
je prendrai soin de Toinette, et cet enfant, qu'il dsignait  ma
tendresse, deviendra le mien. En promettant ainsi je me trahissais tout
entire, avec ma chimre de maternit, qui semblait s'chapper plus vive
et plus puissante  l'ide d'une adoption prochaine et consolatrice. Ce
n'tait point assez pour mon coeur que de laisser deviner sa pense;
j'avais hte de tenter le coeur qui pouvait y rpondre. Je fis prparer 
djeuner dans le jardin; et quand je fus seule avec la jeune femme, je
lui demandai depuis combien de mois elle tait enceinte; je lui demandai
plus, et  force de sductions, je lui arrachai une promesse. Seule je
fus coupable, aussi seule ai-je t punie d'une fraude o l'or avait t
mon complice.

Une plume savante a dit: _Dans les Mmoires on peut laisser de ct tout
ce qui nous force  rougir, si les faits ne sont pas intimement lis aux
autres vnemens de notre vie_. Le tort grave dont j'accuse ici la
pense et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destine pour que je
puisse profiter de l'heureux privilge de le taire. Il faut le dire au
prix de quelque honte, mais pour m'en pargner une plus grande, qui du
moins ne m'appartient pas, celle d'avoir t conduite  une feinte
rprhensible par un lche motif d'ambition ou d'intrt. Cette faute,
comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exalte,
dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de cder  mes
impulsions.

Ce n'est pas ainsi qu'en jugrent le public et les amis de Moreau: on
ignora toujours la vritable cause de notre rupture, et, durant notre
liaison, j'avais trop peu mnag ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne
cherchassent point  en dnaturer le caractre. Moreau cessa de m'aimer,
parce qu'il avait la preuve crite de ma main que j'en aimais un autre.
L'ide de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet
d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mre. J'eus si
peu cette vue intresse dans ma rsolution imprudente, qu'il ne me vint
pas mme  l'esprit qu'on pt la souponner. J'ai dj fait assez
d'aveux pour qu'on croie  ma sincrit; j'ai dj donn assez de
preuves de mon fol entranement, pour qu'il devienne seul ici
l'interprtation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer
les vnemens tels qu'ils se sont passs; je serai plus svre que la
malignit mme, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et
de sordide intrt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes
erreurs.




CHAPITRE LI.

Renvoi d'Ursule.--Retour de mon mauvais gnie.--Lettre du gnral
Moreau.--La prtendue famille D. L***.


Moreau m'avait crit de renvoyer Ursule  Milan, ds qu'il avait su la
scne dont elle s'tait rendue coupable en haine d'Aurlie. Jusqu'alors
je n'avais pu m'y rsoudre; maintenant l'loignement d'Ursule devenait
ncessaire  mes projets. Son ge, sa loyaut, m'interdisaient de la
mettre de moiti dans un mensonge, et l'acte auquel j'tais rsolue me
semblait assez grave pour lui pargner une complicit dont son
attachement sans bornes n'et pas mesur le poids. L'effroi que
m'inspirait la seule ide d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par
instans que je faisais mal. Ce n'tait pas une fille dvoue qu'il
fallait  ma rsolution victorieuse de mes scrupules, mais une
complaisante qui me vendt sa conscience, si elle en avait une.

Je prvoyais toute la peine qu'allait causer  Ursule l'ordre d'une
sparation; aussi je tchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un
retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reue,
je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement  Milan un voyage
pour une affaire importante dont une autre ne pouvait tre charge; mais
elle ne me rpondit que par de l'incrdulit et des larmes. Je fis un
cruel effort sur moi-mme pour lui cacher jusqu' l'attendrissement
qu'elle me causait. Oh! cette apparente duret tait un hommage. Pauvre
Ursule! je me reprochais dj de sduire une mre, et je tremblais
devant une double responsabilit.

La douloureuse sparation eut donc lieu; et le lendemain la soeur de la
protge d'Ursule, de madame Sev..., fut installe  sa place.

Ce jour mme, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il
ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir
ses vues, et ds lors son habilet travailler  ma persvrance.

En le voyant entrer je me sentis tout le dlire de la folle passion dans
laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse... M'apportez-vous
une lettre? m'criai-je; je lui ai crit, et il ne m'a pas rpondu.

D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon coeur et mon
amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait
point remis celle dont je l'avais charg long-temps avant! Les raisons
qu'il me donna me parurent sans rplique. Personne n'avait comme lui cet
esprit d'-propos et cet air facile de dtails qui donnent un air de
vrit  l'invraisemblance mme. Aprs quelques minutes d'entretien, il
avait su se rendre matre de tous mes secrets. Il eut de prompts
applaudissemens pour la fraude que j'avais mdite; elle lui plaisait
sans doute, outre l'intrt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de
sympathie avec lui-mme. Un mot cependant faillit le trahir et
m'clairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prvint
mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins
presque  m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller
infatigable, il tait souvent en querelle avec moi; il finissait
toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art
vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvele de tromper
Moreau comme je trompais le public: Ne vous ai-je pas rpt, lui
dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau  cet gard, que Moreau m'a
laisse libre d'agir en cela  ma fantaisie, et que je ne suis enhardie
que par l'ide que cet enfant ne portera jamais son nom?--Mais voil
justement ce qui ne doit pas tre; car si cet enfant ne porte pas le nom
du gnral, il n'aura jamais _aucun droit, aucun titre_; et, qui pis
est, il ne vous en donnera aucun.--Que vous tes dtestable,
m'criai-je, avec vos _droits_ et vos _titres_! Me connaissez-vous assez
peu pour croire qu'ayant renonc aux droits et aux titres que m'assurait
une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du
sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une
sparation que je dsire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon
ami, mon appui, mon protecteur? De grce, ne revenons plus sur ce sujet.
J'cris aujourd'hui mme  Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espre
que la discussion sera finie.--Songez, Madame, qu'il y va de tout votre
avenir: cela mrite quelque attention.--Quelque attention? je ne sais;
mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par
secousses. Je voudrais acqurir le droit de le reprocher  Moreau; je
voudrais pouvoir lui crire: Vous m'avez nglige, oublie; je vous
oubli  mon tour. Mon coeur s'est donn  un autre: je vous fuis.

--Comment! s'cria D. L***, auriez-vous ce dessein?--En doutez-vous? Je
n'aspire qu' tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire,
de ses prils, celui qui a fait sentir  mon coeur tout le dlire d'une
passion exclusive.--Vous m'pouvantez.--Est-ce bien vous, D. L., qui me
tenez ce langage, vous qui avez approuv cette passion; qui avez plus
fait, qui l'avez nourrie d'esprances? Je vous devine: vous craignez que
mes ressources pcuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.
Courant  mon secrtaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux
crins trs-riches et une cassette remplie d'or: Vous voyez que me
sparer de Moreau, ce n'est pas m'ter tous les moyens d'obliger.

D. L. se rcria vivement, se fcha mme, et eut l'art de ne pas
s'adoucir trop vite; et, continuant son rle avec une sorte de chaleur,
il me persuada que ses reprsentations lui avaient t dictes par
l'intrt rel qu'il prenait  moi; puis un dtour adroitement subit le
ramena  ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mre
de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de
ce soin, et j'augurai de son succs par celui qu'il obtenait sur
moi-mme par ses cauteleux sophismes. Cependant, disais-je encore, il
me rpugne de dcider une mre  me cder son enfant.--Elle sera
toujours mre, puisqu'elle sera la nourrice.--Vous avez raison, D. L***,
m'criai-je, en saisissant avidement cette ide; c'est la nourrice qui
est la vritable mre. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les
raisons d'intrt et de besoin qui peuvent dterminer un pareil
sacrifice. Mais voil toujours mille cus: s'ils peuvent quelque chose
dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes. D.
L*** m'obit aussitt.

Deux jours aprs cet entretien il m'envoya une lingre: Je m'occupai
d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si
ridicule, qu'elle devint pour la lingre l'occasion d'une sorte
d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'pargna
pas, et j'avoue que je lui avais dj donn assez de prtextes pour que
la plainte me ft interdite sur le juste dchanement de l'opinion,
contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidrent de leur
gnrosit.

Ce fut encore D. L*** qui se chargea de rpandre le bruit de ma
grossesse, et de me guider dans les attentions extrieures et menteuses
propres  lui donner crdit. Il fallut cesser de monter  cheval, et
faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont
toujours quelque difficult. Pendant ce temps j'avais crit deux fois 
Moreau. Mes lettres restrent sans rponse. Enfin, trois semaines aprs
le dpart de la dernire, je reus de lui celle dont voici la copie:

     Gnes, ce...

     Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'tablis d'autre juge que
     votre coeur.

     S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet
     d'adoption dont le motif est plus qu'ananti. Au reste, vous tes
     libre.

     Je vous crirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut
     plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la rclamerai et
     j'y compte, comme vous le pouvez ternellement sur le tendre
     intrt de votre vritable ami,

     MOREAU.

Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas
de la mprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la
lettre que j'avais crite au gnral Ney, j'attribuai son mcontentement
aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalit. Ajoutant
l'ingratitude  tant d'autres torts, je pris la plume pour rpondre
d'une faon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait
dans le coeur bon et gnreux de ce grand homme tant de vritable
tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de
repentir laiss les illusions des qualits qui m'avaient valu son amour,
cet amour et encore plaid ma cause. Mais ma tte bouleverse par une
folie romanesque, par l'espoir d'excuter un projet long-temps nourri et
caress, je ne trouvai  lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il
arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fchai. Cette lettre
devait me faire perdre tout empire sur le coeur de Moreau et je le perdis
en effet; lorsque, je le rpte, l'apparence seule du repentir eut suffi
pour le ramener.

Mais je n'eus point le temps ce jour-l de beaucoup rflchir. D. L***
tait  mes cts, et il ne me parla que de l'arrive prochaine du
gnral Ney. Il ne me laissait pas mme le temps d'tre seule, et ses
prcautions mme avaient renforc sa prsence de l'intimit de sa
prtendue famille. La mre et la fille m'avaient dplu d'abord; mais ma
malheureuse facilit, le plaisir de parler librement et longuement de
celui qui occupait toutes mes penses, m'avaient rendu leur socit
prfrable  toute autre. Ces deux femmes n'taient ni instruites, ni
bien leves; mais elles avaient ce vif dsir de plaire qui en donne
souvent le moyen, et ce tact particulier aux Franaises de ne jamais
paratre dplaces.

D. L*** leur avait appris leur leon et elles en avaient profit. Elles
me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de
bonne foi. D'ailleurs la vanit est de bonne composition, et comme
l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de
toutes mes penses, je me plaisais dans cette vie de rve et de
causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait  toutes mes illusions,
 tous les caprices d'une imagination malade. Son habilet m'tait
prcieuse pour mon ide favorite d'adoption; il me dictait ce que
j'avais  faire pour donner  ma fraude toutes les apparences de la
ralit. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev..., je devais
m'absenter. On avait lou sous mon nom un joli appartement  Nanterre.
La mre et la soeur de D. L*** iraient s'y tablir pour m'y attendre,
ainsi que la jeune mre qui passerait auprs du chirurgien pour madame
Moreau. N'ayant de compte  rendre qu'au gnral de mes actions, je
reviendrais ensuite  Chaillot avec mon _enfant_ et sa nourrice.

Telles taient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un
faux calcul de la vritable mre vint les djouer toutes.




CHAPITRE LII.

Elleviou.--Nouvelles tentatives de Lhermite.--Visite  M. Obval.--Le
champ du Repos.


Madame de La Rue n'avait pas cess de me voir avec assez d'assiduit;
mais, malgr ses instances, j'avais refus constamment toute invitation
pour les dners d'apparat que donnait son mari. Quant  elle, je ne la
voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes
courses  Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette
femme vraiment aimable. Nous tions quelquefois srieuses, mais plus
souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions
sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car doues chacune
d'avantages contraires, nos gots devaient diffrer comme eux.

Nous tions un jour livres  ces graves dbats; nous cherchions  nous
persuader en essayant rciproquement nos parures de prfrence, lorsque
le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant  la hte de ce qui se
trouva sous notre main, nous allmes nous tapir dans la ruelle du lit.

Tout cela ne servit qu' amener un sourire malin sur les lvres
d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux
tals  et l, la singularit de notre retraite, indiquaient aisment
l'emploi que nous avions fait de notre temps.

L'opra comique du _Prisonnier_ venait de fixer la brillante rputation
d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La
Rue. Jeune, d'un extrieur charmant, de manires d'autant plus
sduisantes qu'elles taient alors plus rares, il tait l'objet de la
tendresse passionne d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu
que sur la scne. Il perdait quelque chose de prs, mais il conservait
assez pour tre dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que
d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui
suffirent  mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il
tait bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout  ct du pauvre
M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M.
Lisleban, de la jolie quoique froide comdie d'_Heureusement_. La
conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accs de gaiet,
madame de La Rue rpta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de
France. De mon ct on me fit rciter quelques vers. Ma mmoire
possdait presque toutes les grandes tirades du grand rpertoire, que
mon enthousiasme pour Talma y avait graves. La tte manqua me tourner
en rcitant la scne de Smiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou
et madame de La Rue vanter avec franchise mon lan et mon maintien
tragique.

M. de La Rue, que tout cela n'amusait gure, parce qu'il n'y comprenait
pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin  nos
triomphes par une malice; Mais, ma chre amie, dit-il assez haut 
madame de La Rue, songe donc que l'tat de madame doit lui rendre fort
pnible de parler ainsi debout.

 l'instant le regard d'Elleviou s'attacha sur moi avec un curieux
intrt. Je fus presque tente de profiter de la scne pour m'ouvrir 
l'amiti, pour m'en assurer les consolations et les conseils; mais le
caractre de M. de La Rue avait quelque chose de trop rpulsif pour que
je m'abandonnasse. Ma fiert aima mieux donner le change  mon embarras,
et elle me fit trouver une contenance et des paroles, enfin un talent de
mensonges qui tromprent compltement Elleviou et madame de La Rue. Je
voulus rester sur ce petit triomphe d'esprit, et ne me laissai point
retenir  dner; tant d'ailleurs attendue chez la mre de D. L***, je
m'y rendis.

Entre la rue des Petits-Champs et la rue Sainte-Anne, j'aperus
Lhermite, dans un fort bel quipage, arrt  la porte du traiteur Lda,
qui tait assez en vogue  cette poque. Un grand homme maigre, dj
vieux, l'accompagnait. Ces messieurs me salurent, et l'tranger avec un
air de surprise. La mienne fut grande, lorsque le soir,  mon retour 
Chaillot, on me dit que l'ambassadeur de la rpublique cisalpine et M.
Lhermite s'taient fait crire  ma porte.

Le lendemain, dans la matine, je les vis arriver tous deux. Ce n'tait
point l'ambassadeur qui cette fois accompagnait Lhermite, mais un
secrtaire de l'envoy cisalpin, neveu du comte de Luosi,  cette poque
grand-juge  Milan.

Ces deux messieurs, sachant que je possdais toute la confiance de
Moreau, taient aussi persuads qu'ils avaient d'importans et d'utiles
secrets  me surprendre. Ce fut de part et d'autre une lutte d'adresse,
dans laquelle je n'eus point de peine  vaincre, car la loyaut et la
droiture sont plus habiles qu'on ne pense. L'Italien, malgr tous ses
efforts, s'en alla donc comme il tait venu.

Trois mois plus tard, Lhermite n'y mit pas tant de faons. Aprs avoir
tout employ pour obtenir de madame Moreau ce qu'elle refusa constamment
d'accorder, la communication des lettres du gnral, il vint offrir tout
bonnement  celle qui tait alors dpouille d'un titre usurp,
d'acheter cette correspondance. Si l'apparence d'une trahison mme
honorable ne m'et retenue, j'aurais  l'instant confondu les soupons
d'une injurieuse politique par l'exhibition de ces lettres, o ne
respiraient que les plus nobles penses d'un coeur tout franais alors.
Toutefois je ne voulus pas livrer la correspondance, non seulement la
plus innocente, mais la plus belle, aux interprtations de l'intrigue.
Je repoussai les lches sollicitations de Lhermite; je connaissais trop
le danger de ces hommes, machines politiques dvoues  tous les
gouvernans, qui savent agrandir le cadre d'une dnonciation. Je poussai
la prudence avec Lhermite aussi loin qu'elle put aller, car je savais
qu'on en voulait  la renomme de Moreau, et tout ce qu'on tramait
contre elle. Grand homme! mes regrets m'ont appris combien tu m'tais
cher. Infidle  ton amour, je ne le fus pas  ta gloire, et mes larmes
plus tard me l'ont appris, en te voyant mourir ailleurs qu'
Hohenlinden.

La perte de mon Henri, les inquitudes attaches  l'excution du projet
qui en ce moment absorbait ma vie, loignaient facilement de mon coeur
tout ce qui n'tait pas lui. C'est ainsi que j'avais oubli et Aurlie
et ma pauvre Ursule.

La premire tait partie depuis long-temps pour la Belgique. Je reus en
mme temps une lettre d'elle et une autre d'Ursule. Celle d'Aurlie
tait remplie des plus vives expressions de reconnaissance. Aurlie me
parlait du bonheur qu'elle trouvait  lever son Emma, devenue,
disait-elle, son unique amour, sa seule joie. Je sentis  ces mots que
j'aimerais ainsi l'enfant que j'allais adopter; que lui aussi peut-tre
me tiendrait un jour lieu de tout.

La lettre d'Ursule me causa aussi une sorte de plaisir, mais diffrent.
Elle, si vive, ne me parlait de son affection qu'en termes tranquilles,
indiquant qu'elle en avait trouv un autre objet. Cette ide me mit 
l'aise sur un retour qu'au fond je ne dsirais pas, et qu'Ursule n'tait
plus sans doute en disposition d'accomplir, par la rserve avec laquelle
elle m'en offrait l'hommage.

J'avais, pour mon projet, renonc  tous les amusemens du monde, et mes
jours s'coulaient dans une retraite que n'interrompait aucun plaisir.
J'en fus chercher un bien triste  la pension de mon pauvre Henri. On
m'y reut avec cet empressement d'une affection bien flatteuse pour qui
l'inspire. L j'entendis rapporter mille traits touchans de celui que
j'avais perdu.

 l'poque de la mort de mon Henri, un simple corbillard conduisait le
riche et le pauvre  l'asile o viennent s'teindre toutes les
esprances de la vie. La voix loquente de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely n'avait pas encore rendu  la mort cette dernire
pompe d'un hommage funbre consacr par la parole. Le bon M. Obval, qui
me remit d'aprs ma demande la note des frais de spulture, me causa une
sorte de joie douloureuse en me disant: Certain de votre approbation,
madame, j'ai fait dposer les restes de notre Henri dans une tombe
particulire; c'est la seule distinction aujourd'hui permise.
Connaissant votre coeur, j'ai voulu me rserver le triste plaisir de vous
conduire sur le tombeau de l'enfant qui vous dut plus que la vie. M.
Obval voulut me reconduire jusqu' Chaillot; il craignait que je
n'allasse ce jour mme visiter la tombe. Sa belle-soeur me le dfendit au
nom de ce titre de mre qui allait tre bientt le mien.  ces mots je
baissai la tte, toute confuse de ces hommages que je surprenais par une
ruse.

M. Obval ne me quitta qu' ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux 
la voiture. Quand j'eus chang de toilette, couverte d'un voile, je me
fis conduire au cimetire de Montmartre. Je savais que la tombe tait
place dans un lieu cart; M. Obval me l'avait indique. Je la
dcouvris, ou plutt je la devinai  travers mes sanglots; mes larmes
coulrent en abondance, mais une touchante rverie les adoucit bientt,
l'ide de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais
adopter, et qu'il m'avait lgu pour ainsi dire. C'est ainsi que,
m'abandonnant  cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'tais
arrive avec la douleur, je partis avec l'esprance.

Cette respiration d'une belle journe, ce spectacle mlancolique des
tombes mailles de fleurs, et en quelque sorte de la mort revtue d'une
parure consolante, tout cela m'avait ranime, et en sortant de ce lieu
de regrets et de silence, je me dis:

     Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau,
     Le dsespoir s'loigne  l'aspect du tombeau!




CHAPITRE LIII.

Madame Lacroix.--Son rudition.--Anecdote historique.--Dvouement au
malheur.--Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.


Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chre madame Lacroix; j'allai
chez elle  mon retour. Elle me parla de madame de T... en termes qui
achevrent de me persuader que les prjugs vont souvent jusqu'
touffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter
un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procds de madame de
T... m'eussent indigne, si, en gnral, l'ingratitude ne me paraissait
plus digne de piti que de colre. Il n'en tait pas ainsi de madame
Lacroix. Tout en me montrant les objets laisss par madame de T..., et
dont j'avais eu tant de plaisir  la pourvoir, mon amie se livrait  son
humeur avec cette franchise nergique que l'usage interdit, mais qui
soulage le coeur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle
me dit vivement: Vous tes cent fois trop bonne de vous affliger du
dpart de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annonc d'avance ce
qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces _ci-devant_,
leur souple humilit dans le malheur, leur prompte insolence dans la
prosprit?--Mais, ma chre Lacroix, vous gnralisez toujours vos
ides, et comme cela vous les exagrez. Les observations absolues
finissent par tre injustes. Vous ne pouvez prtendre que ce soit la
prosprit qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.--L!
n'allez-vous pas chercher encore  l'excuser? Moi je soutiens que, si
elle n'et pas, avec son petit air tranquille, machin quelque chose,
trouv ailleurs protection et ressource, elle n'et pas fait tant la
fire et ft reste. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des
ingrats, c'est qu'on les lve  se croire d'une autre nature que nous.
Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu
tous les soins d'une fille, se trouve humilie de vos bienfaits. Et
pourquoi cela? Parce que vous n'tes pas la femme lgitime de notre
gnral. Ils m'ennuient avec leur _lgitimit_. Et pourtant, vous vous
rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de
favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la
favorite d'un dfenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan,
les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles nanmoins il ne
faut pas confondre cette pauvre dame La Vallire: celle-l n'eut que le
malheur d'aimer pour lui-mme le matre, que les autres cherchaient par
intrt seulement  enchaner. Le gnral n'est pas mari; vous pouvez
donc d'un jour  l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les
matresses royales, c'est du bel et bon adultre, avec de grands airs,
de la cupidit et de l'tiquette.

Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus
long-temps mon srieux; mais elle tait trop irrite pour rire et pour
entendre raison sur ses prjugs contre la noblesse. Jamais je ne lui
avais vu tant d'rudition: elle appuyait ses principes d'une foule de
traits historiques. Il fallut essuyer de vives rprimandes, et la
minutieuse numration des torts rels ou imaginaires de madame de T...
Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais
cependant me rsoudre  ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui
en avait provoqu l'expression.

En revenant  Chaillot, je rvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au
milieu de mille choses passes en revue vint se placer le souvenir d'un
ministre chez lequel j'avais le droit de me prsenter, sans que j'eusse
encore profit du privilge. J'avertis Danzel, et me fis conduire
sur-le-champ au ministre des relations extrieures.

J'ai connu bien des hommes distingus par leur position, leur esprit ou
leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des
supriorits; mais je n'ai rencontr chez personne un tour d'esprit, un
genre d'amabilit, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque
fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon
admiration s'tait accrue, et d'autant plus, peut-tre, que je croyais
m'tre aperue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprcier.

Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un ct on
prpare ses ides, et de l'autre on arrange sa reprsentation; on se
gourme ainsi rciproquement. Je connaissais dj assez M. de Talleyrand
pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres
paroles rappelassent l'homme d'tat, il aimait la causerie et cette
libert d'esprit qui se laisse aller. La manire dont ma visite fut
reue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune.
Habitue depuis long-temps  tre traite avec des prventions
favorables, j'avais cette confiance toujours ncessaire pour ne pas les
dmentir: aussi j'oubliai bientt le ministre pour n'avoir affaire qu'
l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit
bientt plus piquantes.

Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T...; j'en avais la
tte pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et
j'insistai sur le prix que j'attacherais  ce que la puissance pt
partager et aider l'intrt qu'elle m'avait inspir. Je peignis avec
vivacit la scne du Louvre et du pristyle de Feydeau, avec
attendrissement le bonheur d'avoir arrach  la mort un tre malheureux.
Mais une approbation presque ironique calma bientt mes expressions: le
ministre s'en aperut, et je le lui dis mme avec la vivacit de la
mauvaise humeur. Convenez, rpondit-il en me prenant la main, que je
parais avoir un coeur bien insensible.--Insensible! m'criai-je; oh! vous
pouvez dire d'une duret sans exemple. Rire d'une infortune!--Oh! c'est
pouvantable... Mais ce qu'il y a de plus pouvantable, c'est que je ne
ris point de l'infortune, mais de la facilit de la charmante conteuse 
se laisser tromper par une intrigante.--Une intrigante! cette dame! Mais
y songez-vous? Une femme _comme il faut_! une migre!

--Soyez tranquille; avec de telles dispositions  vous attendrir,
parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les
traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour
en revenir.

--Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y
faisait un peu de bien?

Ces mots furent prononcs avec l'accent du mcontentement et de
l'motion; alors, me prenant la main: Vous me trouvez bien
hassable?--Mais... oui, s'il faut l'avouer. Vous tes sans piti,

     Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.

--Bravo! comment! de la mmoire encore avec tant d'esprit?--Citoyen
ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, migr, appeler
intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous
le gnie de se tirer d'embarras?--Vous tes bien la femme la plus
singulire et la plus sduisante. coutez, ma jeune et romanesque
hrone de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs
rels des migrs; voici un carton qui en renferme les preuves, et en
voil un autre qui contient les tmoignages de l'ingratitude de la
plupart.--Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brler
l'autre, et continuer.--Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je
vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-mme,
cherchant un asile, ce n'est point dans le coeur des nobles, c'est dans
celui d'une femme obscure que j'ai trouv cette _gnreuse
bienveillance_ qui s'attache  l'infortune pour la soulager, cette piti
courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle
est toujours prte  partager ses dangers. Oui, j'ai rencontr ces
qualits angliques, moins votre grce, votre esprit et votre
instruction, chez une femme qui n'avait point d'aeux, mais un coeur; et
cette femme ne m'accusera jamais d'gosme et d'ingratitude.--Oh!
pardonnez-moi de vous avoir mal jug. Voil tout ce que je pus
rpondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand
parut touch; mais le caractre politique reprenant le dessus, il me
dit, quand je me retirai: Ma jeune et belle amie, vous en tes encore
aux illusions; mais, croyez-moi, modrez les lans d'un coeur qui me
parat bien expos  l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre
trouvaille de Feydeau..., et surtout n'allez pas me har  cause
d'elle.--Vous har? Vous savez bien l'empcher, et prvenir un sentiment
par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai
bientt causer avec vous.

Je sortis du cabinet en vritable tourdie. Ma visite avait t longue,
et, soit impatience, soit malignit naturelle, les courtisans, qui
encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans
m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout  la fois
leur facilit de supposer le mal et de l'encenser.

Je trouvai D. L***  Chaillot; il avait termin tous les arrangemens
avec la jeune mre; il m'engagea  l'aller voir le lendemain.

Nous tions dans le salon du rez-de-chausse; la porte du jardin se
trouvait ouverte, celle du vestibule tait ferme. Au milieu de notre
conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il
avait ferm lui-mme la porte; cependant, voulant s'en assurer de
nouveau, il la trouva seulement pousse contre la serrure; il l'ouvrit
entirement, et aperut madame Gaillard qui se glissait dans la salle 
manger. Nous ne doutmes plus qu'on nous et couts. Adlade me dit,
le soir, que deux messieurs taient venus dans l'aprs-dner, qu'ils
avaient caus avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D.
L***. J'tais si loin de penser qu'on pt voir en lui un amant heureux,
que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le
soupon. D. L***, instruit des bruits qui couraient  ce sujet, tait
loin de les dtruire; sa vanit et son intrt trouvaient leur compte 
les favoriser. Je ne dcouvris ses vues que trop tard, et cette fois,
comme toujours, j'eus l'occasion de reconnatre qu'avec un peu plus de
prudence, je me fusse pargn bien des malheurs.




CHAPITRE LIV.

Fausse apparences.--Embarras.--Tourmens cruels.--Baptme de Lopold.


Six semaines se passrent sans aucun vnement important. Je ne recevais
plus de nouvelles du gnral; mais, comme rien ne me paraissait chang
autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives
inquitudes. Tout tait chang cependant, et je ne m'en doutais pas: on
avait dcouvert mon secret; mes moindres dmarches taient pies.

La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'pargner aucune
des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse
que mes ennemis avaient de persvrance, j'aurais pu djouer toutes les
intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je
frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de
mon coeur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru mme
remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si
caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma socit se rduisit  D.
L*** et  sa prtendue famille, Mirande tant alors en Dauphin, Monti
en Italie, et Lhermite brouill avec moi une seconde fois. Le spectacle
tait ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces frquens
tte--tte donnaient  D. L*** toutes les apparences d'une intimit que
rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas.
Sans communication avec qui que ce ft, j'ignorais ce tort nouveau qu'on
ajoutait  tant d'autres torts.

Un soir D. L*** me prvint que la jeune mre tait souffrante, et
craignait d'avoir mal calcul. Il ajouta qu'il la conduirait le
lendemain  Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de
quelques jours.

Je ne saurais peindre le serrement de mon coeur  la veille de mettre le
sceau  une pareille fraude. Pour la premire fois je tremblais devant
les devoirs que j'allais contracter,  l'ide de cet enfant dont
j'allais rpondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le ct
pnible de mon rve. Le lendemain matin, je partis avec Adlade pour
aller voir sa soeur. Nous la trouvmes si faible qu'on n'aurait pu sans
barbarie songer  la transporter  Nanterre. J'envoyai chercher D. L***.
Il fut constern du contre-temps qui rendait l'excution de notre projet
presque impossible  Paris. Jusqu' six heures du soir ce n'tait qu'une
fausse alarme. D. L*** m'emmena dner chez sa mre.  peine tions-nous
 table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garon. Il n'y
a qu'un parti  prendre, m'criai-je; je vais feindre une chute, on me
ramnera chez moi; dans quelques jours on rpandra le bruit d'une fausse
couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme
j'avais adopt mon Henri. Oh! que cette inspiration, si je l'eusse
coute, m'et pargn de chagrins.

Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi
le fruit de leurs manoeuvres. Leur dessein tait de faire baptiser malgr
moi l'enfant sous le nom du gnral. Lorsque, succombant sous le poids
d'une humiliante accusation, je voulus dvoiler leur indignit, ils
allrent jusqu' me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tents
pour mon seul bien-tre.

On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tte m'abandonnant au
milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre
volont que la mienne semblait, par une invincible fatalit, avoir
enchan mon indpendance. Il fut rsolu qu'on prendrait une voiture,
qui nous conduirait chez l'accouche; qu'arrivs l nous en ferions
venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la
sage-femme. La mre de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On
simulerait ainsi un accouchement imprvu. Vainement je voulus viter cet
abme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlace,
que ma conscience obit  d'autres consciences intresses, et j'arrivai
chez l'accouche avant d'avoir pu me donner  moi-mme une rsolution.

La jeune mre tait fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des
larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre
mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mre, et
c'est de mon coeur qu'elles s'chappaient. Dieu! quelles furent mes
agitations pendant le trajet de la rue Blanche  Chaillot! J'allais
avoir  soutenir des regards dlateurs, ceux du concierge et de sa
femme. J'allais avoir  trembler et  rougir devant des mercenaires. Ce
trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.

Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs
conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans
rpondre, je pressais contre moi l'tre innocent, et par momens quelques
larmes moins amres coulaient sur son visage.

Nous sommes enfin  Chaillot. La voiture s'arrte; la porte s'ouvre, et
nous voil  l'entre du vestibule. Un mot instruisit Adlade de ce
qu'elle devait dire. Aussitt le bruit de l'vnement se rpand dans la
maison. Joseph arrive tout essouffl. Comme mon gnral va tre fier!
s'crie-t-il; et c'est un garon encore... et il est beau, j'en suis
sr.

Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adlade.
On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient
merveilleusement disposes  leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une
heure, le fiacre repartit avec la prtendue sage-femme. Mademoiselle D.
L*** resta.

Chose incroyable! une journe si pnible fut suivie d'une nuit pleine de
doux songes. J'avais voulu qu'on plat l'enfant  mes cts. Je
touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage,
approchant doucement de ses joues mes joues animes. Il s'veilla; je
crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit
tressaillir comme par une ivresse de mre. Plaisir usurp, votre
expiation tait bien prs de votre douceur!

Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manire
dont le concierge l'avait reue lui donnait des inquitudes qu'il tait
urgent de prvenir par le prompt baptme de l'enfant: votre rupture avec
tous les amis du gnral vous dispense des crmonies d'usage. Mon fils
sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir 
onze heures. Toutes les dclarations sont faites.  ce discours, les
illusions disparurent pour faire place  la ralit. Il fallait laisser
agir en mon nom; envoyer au baptme comme mon enfant un enfant qui ne
m'tait rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami vritable m'et
dcouvert l'abme! mais la premire fatalit des mauvaises actions,
c'est d'loigner les conseils gnreux et d'appeler uniquement prs de
nous la lche complaisance qui applaudit et engage.

Ainsi entrane, je ne consentis  rien, mais je ne m'opposai  rien. 
onze heures, une berline s'arrta  la porte. D. L***, donnant la main 
une marraine lgante et belle, vint prendre l'enfant. Adlade vit
partir la berline, et en mme temps deux hommes sortir de la maison,
monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard
s'crier: Ah! si la rponse pouvait tre arrive; le btard et toute la
clique ne passeraient plus cette porte. Adlade vint tout effraye me
rapporter ces paroles. Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils
trament quelque chose.

La rponse qu'on attendait n'tait pas arrive apparemment, car on se
borna  l'espionnage, et  une heure l'enfant fut ramen. La marraine
vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'tait une
femme charmante, et depuis elle n'a jamais t infidle  ses premires
bonts pour son filleul et pour moi-mme.

La femme de Danzel, Allemande jeune et frache, arriva quelques minutes
aprs pour donner le sein  Lopold, en attendant la nourrice. En mme
temps, Adlade fut envoye chez sa soeur, avec ordre de la rassurer. 
son retour, Adlade m'apprit que sa soeur tait mieux, et tout--fait
sans inquitude. Que mon coeur souffrait au contraire!




CHAPITRE LV.

Menes de M. de La Rue.--Scnes pnibles.--Indignation de Joseph contre
moi.


Nous tions dj au troisime jour de la coupable comdie. Mon rle
tait bien pnible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le
lit, et simuler des souffrances que dmentait mon visage. Pendant la
nuit qui prcda cette troisime et fatale journe, je m'tais leve
pour crire  celui dont le silence me dsolait. C'est en vain que ma
plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intrieurs
ne trouva que le silence.

 quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adlade, lui criant
d'un ton insolent d'annoncer  sa matresse la visite de M. B..., avou.
Vous savez bien, reprit Adlade, que madame ne reoit pas. Mam'selle,
il faut que votre matresse reoive, entendez-vous; il n'y a pas ici 
_barguigner_. Adlade descend et trouve au salon cinq personnes. L'une
d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est
porteur d'un ordre du gnral Moreau. Adlade, ple d'effroi, arrive en
courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: Oh! mon Dieu!...
Oh! madame! Ma pauvre soeur!... C'est le commissaire... Songez  ma
pauvre soeur. Le besoin de consoler et de ranimer Adlade me fit
retrouver plus de rsolution que je n'en aurais eu pour moi-mme. Que
peut avoir  craindre votre soeur? m'criai-je. Que peut-on lui faire?
J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a l rien de
dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hlas et vos cris; nous
allons voir.--Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un
ordre.--De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.--C'est du
gnral.--Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.

Adlade ouvre la porte, jette un cri, et revient  moi en disant: Ils
sont l, madame; la grosse Gaillard est  leur tte: c'est certainement
elle qui les a amens.  ces mots, je m'lance dans la pice voisine,
et d'une main indigne j'applique deux soufflets sur la large face de la
Gaillard; et, prompte comme l'clair, je referme la porte au verrou:
Verbalisez, messieurs; dis-je  travers la porte; dans un moment je
vous recevrai. Adlade seule doit rester auprs de moi. Dans le
moment, ma prtendue garde, madame de L***, venait de s'chapper.
Adlade, toute tremblante, se rfugie prs du berceau. L'enfant
dormait:  sa vue, ma colre se calma soudain, et je sentis tous les
devoirs qui m'taient imposs. Tout en rassurant Adlade, j'avais jet
sur moi une robe du matin. Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer
ces messieurs.

Il n'est pas de position si critique o une femme n'aperoive
l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner
de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Aprs quelques excuses polies, ces
messieurs m'expliqurent les motifs de leur dmarche, qui leur avait t
suggre par les sollicitations de M. de La Rue, et les dpositions des
sieur et dame Gaillard, relatives  une grossesse et  un accouchement
supposs. J'ignore, messieurs, rpondis-je, jusqu' quel point les lois
autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte 
rendre de ma conduite qu'au gnral Moreau. On m'a parl d'un ordre de
lui; avant tout, veuillez me le montrer. Ce ton ferme et rsolu fit
passer la surprise du ct des questionneurs. Leurs manires taient
fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise
qui provoqua la mienne. Madame, me dit-il, nous ne sommes point, 
proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de
rechercher la vrit. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant
suppos et dclar fils de vous et du gnral Moreau; il n'en est rien.
Vous vous pargnerez beaucoup de peines, et  nous le dsagrment de
vous en causer, en consentant  signer cette dclaration; elle contient
que cet enfant n'appartient ni  vous, ni au gnral Moreau. Un refus
vous exposerait  des recherches fort dsagrables pour constater un
tat qui ne peut tre le vtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'clat
et la fracheur de vos traits ne le dmentent que trop.

Adoucie un peu par cette flatterie, entrane bien plus par le dsir de
sortir d'un ddale de mensonges sans issue, je rpliquai sans hsiter:
Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revtu de formules
judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet
enfant n'est pas le mien, et que par consquent il est tranger au
gnral Moreau. J'ajouterai mme, que s'il a t prsent comme tel,
c'est  mon insu et contre ma dfense formelle. Si cette indigne
fausset a t commise, qu'on s'en prenne  ceux qui l'ont accomplie, et
 M. de La Rue qui ne l'a point empche. Il le pouvait cependant, car
il parat qu'il tait instruit de tout; mais il a prfr le plaisir de
me faire paratre plus coupable encore que je ne suis, au devoir
d'pargner  son ami le dsagrment de se voir ml dans cette affaire.
Je saurai suppler  sa gnrosit et  son adresse. Le nom du gnral
ne sera point compromis. Alors j'appelai Adlade, qui, toute saisie de
ce qui se passait, me rpondit  haute voix: Ah! Madame, gardez-vous de
rien crire! tout le monde est ligu contre vous... Je viens d'entendre
des choses...--Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne
peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph
est revenu. Je l'ai envoy chercher le commissaire, et nous allons
voir.--Je vous sais gr de votre zle; mais courez bien vite
contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien 
craindre.--Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre
dehors.--Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il
sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez
 qui que ce soit.

Rien n'imprime tant de fermet aux paroles et tant de dignit au
maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant  mes propres
yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment,
j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait  ma conscience.

Voici la dclaration que je signai:

     La soussigne dclare que l'enfant baptis hier par son ordre aux
     noms de Lopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du
     gnral Moreau... mais un fils d'adoption de la soussigne,

     ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.


Un de ces messieurs me fit observer que cette dclaration n'tait point
suffisante, puisque l'enfant avait reu non pas le nom de Van-Ayl***;
mais celui de Moreau. Je l'ignore, rpondis-je; je vous avouerai mme
qu'il me faudrait  cet gard des preuves lgales; je les verrais mme
que je ne pourrais dclarer que ce qui est la vrit, c'est--dire que
ce nom a t donn contre mon gr,  mon insu, et que j'ai eu seulement
connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve crite.
Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.

Tous deux se levrent. Le plus jeune, qui se disait avou, et qui
l'tait en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de
revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'esprance que, dsabus,
il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide
dans de pareils embarras.

Ces aveux m'avaient soulage; et dj revenue  la lgret de mon
caractre, quand je reconduisis ces messieurs jusqu' la porte du
vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour tre entendue: Comme
dans mon tat la colre est une crise dangereuse, je vous prie de m'en
pargner le retour, par des ordres  l'espion qui vous a indiqu le
chemin de mon appartement, de ne point se prsenter devant moi, au
risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux
premiers, je les paierai, c'est de toute justice.

L'avou et ceux qui l'accompagnaient riaient encore de la boutade, en
traversant la cour et en entrant chez madame Gaillard. Je confesse que
j'prouvais un secret plaisir de la mortification qu'elle essuya pour
tout salaire de ses services. Plus raisonnable, le mpris et d tre ma
seule vengeance; mais la raison n'a jamais t mon lot, et, dans la
circonstance, mon irritation n'tait pas de nature  se contenter du
ddain.

Rentre dans mon appartement, je donnai  Adlade des confitures, des
sirops, une foule d'objets, et 300 francs, en lui ordonnant de porter
tout cela  sa soeur, et de la prier d'envoyer quelqu'un, le soir, pour
prendre l'enfant. Je la chargeai aussi d'un billet pour D. L***. Quoique
fort clair, ce billet a servi encore de texte  des interprtations bien
injustes. Le voici:

Je ne sais quelle est la vrit de ce qu'on vient de me dire au sujet
du nom sous lequel on a fait baptiser Lopold; mais je sais que sans une
horrible perfidie, vous n'avez pu lui faire donner que _le mien_.
N'ayant pas l'habitude de rejeter mes torts sur les autres, je ne vous
accuserais qu'autant que vous vous seriez permis cet indigne abus de
confiance. Votre soeur a disparu au moment de la scne, je dois donc vous
croire instruit dj du commencement, et je vous en mande la fin pour
qu'elle rgle votre conduite.

_J'ai dclar toute la vrit, sans accuser personne que moi_. Ne venez
pas ici, n'envoyez personne. Adlade vous portera les nouvelles. Comme
il n'y a rien  craindre pour le moment, dormez en paix.

Adlade partit. Il tait six heures du soir, et je me trouvai seule
dans cette chambre o venaient de s'accumuler tant de scnes pnibles,
qui ne devaient pas tre les dernires. Mon premier mouvement fut de
m'approcher du berceau, d'y contempler l'enfant, objet innocent de tant
d'alarmes; puis, des larmes coulant de mes yeux et profondment
attendrie, j'effleurai son joli visage de baisers, suivis de sermens; je
promis la tendresse d'une mre, ses soins ternels, ses sacrifices
constans... Cher enfant! j'ai tenu mes sermens; et j'ai reu ma
rcompense, puisque ton dernier soupir fut encore un lan de
reconnaissance pour ce que tu nommais mes bienfaits!

Adlade,  son retour, me trouva jouant avec Lopold. Elle me raconta
que D. L*** en lisant ma lettre avait laiss clater une incroyable
fureur. Il avait crit plus de dix rponses, les dchirant toutes;
enfin, il lui avait remis ce peu de lignes:

En honneur, je crois rver, madame! Est-il concevable qu'on puisse se
laisser matriser et jouer ainsi! Il y va d'une fortune! Vous pouvez
encore tout rparer; mais pas de _philosophique_ ddain! De la
rsolution! Portez plainte contre ceux qui se sont permis de violer
votre domicile.

Recevez la personne qui ira ce soir vous demander, madame Delville.
Cette personne vous tracera la marche  suivre. coutez les avis qu'on
vous donnera. Mon dieu, songez donc qu'il y va de cinquante mille livres
de rentes.

Je chiffonnai la lettre avec indignation, bien rsolue d'agir seule;
mais ma faiblesse ordinaire voulut voir cependant la personne que D.
L*** m'annonait; de l une mprise suivie encore d'une scne bien
fcheuse.

Adlade, prvenue que j'attendais quelqu'un, arrive une demi-heure
aprs avec un homme g, sans lui avoir fait la moindre question,
persuade qu'il s'agissait de la personne dont je lui avais parl; ds
les premiers mots se rvle la mprise: _c'tait un
chirurgien-accoucheur envoy pour constater mon tat_. Sans ses rides et
ses cheveux blancs, j'eusse eu de la peine  me contenir. Je l'engageai
seulement  me laisser en repos, et cela du ton le plus digne et le plus
rsolu. Mais, Citoyenne, vous ayez eu un enfant?--Que vous
importe?--Comment! mais cela m'importe beaucoup; car je dois faire une
dclaration ou procs-verbal.--Elle est inutile:--Inutile! mais
pardonnez-moi, je dois dire...--Voici ce que vous avez  dire...--Mais,
Citoyenne...--Veuillez m'couter. Ma dclaration seule est ncessaire,
la voici: Je n'ai jamais t enceinte, par consquent je n'ai pu
accoucher. Il m'a plu d'adopter un enfant, et cela ne regarde ni vous,
ni ceux qui doivent _verbaliser_. Est-ce clair? Maintenant faites-moi le
plaisir de me laisser en repos. Adlade, reconduisez monsieur. Le
docteur bnvole sortit tout tourdi et sans rpondre un mot.

Peu d'instans aprs arriva un des parens de la jeune mre avec la femme
qui la gardait; Adlade me les amena tous deux. J'ordonnai de faire
entrer une voiture dans la cour. J'avais prpar un paquet norme de ce
que j'avais trouv de plus utile dans la layette. Adlade fut charge
de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule.
Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous
empcher de sortir?--Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard;
suivez-moi.

Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mre
et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Lopold encore
une fois, je recommande  Adlade de l'accompagner et de revenir au
plus vite. Au moment o la voiture disparut, arriva un homme tout
haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que
ceux-ci lui avaient envoy demander s'il fallait ou non laisser partir
l'enfant. Ils furent bien dsappoints d'apprendre qu'ils ne pouvaient
absolument rien, et la mchante concierge eut une attaque de nerfs 
cette nouvelle.

Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se
dtourna vivement pour m'viter. Quoi! Joseph, vous me fuyez?--Oui,
rpondit-il brusquement; puisque vous n'tes point grosse, il est clair
que... Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon
gnral! vous, Madame, qui en parliez de manire  tirer les larmes.
Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!... Ah! Madame, c'est
bien mal.--Joseph, coutez-moi.--Non, Madame; je ne veux pas vous
couter; vous m'enjleriez, comme vous enjlez tout le monde. Puisque
vous n'tes pas accouche, je vois bien que les _Gaillard_ avaient
raison; que vous tes une trompeuse, une sductrice.--Vraiment, ils
disent cela?--Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces
gens-l, il faut bien que je le croie. Ah! mon pauvre gnral! et, 
cette dernire exclamation, il s'enfuit, afin d'chapper au danger de
m'entendre. Seule, le coeur plein d'amertume, je courus promener sous
l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles penses;
l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait runi pour
peser sur mon coeur.

Le retour d'Adlade, les bndictions qu'elle m'apportait de la part de
sa soeur, la prire d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait  me
chrir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont
violentes, mais fugitives. La ncessit de me contraindre me rendit
quelque force, et je rsolus de ne pas donner, du moins  mes ennemis,
la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientt servi;
comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adlade
prs de moi, en affectant de parler haut du petit Lopold, de mes
projets sur lui, du bien que je comptais faire encore  sa mre.
Adlade me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manire  cacher
que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je
me levai en disant trs-haut  Adlade: Prparez mon bureau, je vais
crire au gnral, et lui rendre compte de tout.

Ce n'tait qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici
que pour montrer  quelles extrmits peuvent entraner de premires
fautes. Je me sentais sous le poids de la dconsidration de mes propres
gens; je ne pouvais chapper  leur insolence qu'en leur cachant jusqu'
mon repentir, et j'en tais arrive  ne pouvoir plus me faire respecter
qu'en me faisant craindre.




CHAPITRE LVI.

Un songe.--Envoys de M. de la Rue.--Dpart de Chaillot.


La nuit qui vint clore une journe si orageuse devait m'apporter bien
peu de repos, et l'excs de la fatigue vint seul me procurer un sommeil
bien court, signal par un rve dont les circonstances furent si
singulires, que ma mmoire les a encore prsentes, et que ma plume va
les retracer.

Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'clairait aucune
lumire. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout--coup
entrane vers un endroit resplendissant d'une vive clart. Une foule
nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre  moi; je
reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproch de
moi, et o, toujours empress de me suivre, je l'avais remarqu bien
moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration
passionne pour le gnral Moreau. Cet officier, d'une physionomie
mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire  une
large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnomm
l'_Inspir_; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient
quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne
savais trop.

Me voil bientt place par lui au milieu d'un cercle o je n'entends
que les murmures d'une langue mystrieuse et inconnue, interrompue par
ce seul mot, qu'Oudet prononce en franais et de l'accent d'un
suprieur: Elle est l, la compagne de celui que nous cherchions. 
l'instant, je me sens enleve dans les airs, changeant tout  coup la
simplicit de mes vtemens contre un brillant costume, puis comme livre
sur l'avant-scne d'un thtre aux regards d'un public immense.
Effraye, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans
les bras de ce mme homme, qui me serre contre sa poitrine en s'criant:
Malheureuse femme! quelle destine magnifique vous avez joue!

Tout disparut  cette parole terrible; et j'tais depuis long-temps hors
de mon lit et debout prs de ma fentre, que le bruit en retentissait
encore  mon oreille.

Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces
politesses banales qu'amne une rencontre plus ou moins frquente dans
les mmes salons. Quoiqu'il m'et paru plein d'empressement pour moi, et
de qualits originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'ide
de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au
milieu de tant de proccupations prsentes, un tre si tranger  mes
affections et  mes inquitudes ft devenu l'objet de mes rves. Il
influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rve
amena plus d'une ralit funeste dans ma vie.

La fcheuse direction que j'avais moi-mme donne  mon sort allait
rassembler bien des maux sur ma tte. Je vais retracer  la hte les
dernires scnes de mon sjour dans une maison o toute autre femme et
apprci le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement,
et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalit, ne de mon caractre
et de mon imagination frntique, ne me donna que les occasions et les
moyens d'tre plus promptement malheureuse.

Il tait neuf heures du matin; je parlais  Adlade de mes projets de
dpart, quand, sans tre annonc, sans mme frapper  la porte,
l'accoucheur, que j'avais si peu mnag la veille, entra suivi de deux
hommes.

Au simple soupon d'une offense, mon premier mouvement est terrible.
Repousser le guridon dress pour le djeuner, faire voler la porcelaine
en clats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois
indiscrets, tout cela fut un trait imptueux que j'accompagnai de
l'ordre imprieux et hautain de sortir.

Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avanant; les concierges
n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert
cette porte, sans penser que ce pouvait tre celle de votre appartement.
Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous
offenser.--De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme;
et, dsignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui
ai dj dclar; n'ayant jamais t enceinte, je n'ai jamais pu
accoucher.--C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de
constater.--Mais, messieurs, il me semble que ma dclaration doit
suffire.--Madame, permettez; le gnral Moreau n'ayant pu croire  la
feinte, craignant d'tre injuste, ne veut pas qu'on agisse sans
preuves.--De grce, messieurs, coutez-moi: ce que vous appelez agir,
c'est probablement m'ter le titre qu'il m'a force de prendre, et me
faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en loigner.
Moi-mme je m'occupais de mes prparatifs de dpart. L'enfant est rendu
 sa mre; seule, je reste charge de son sort: que veut-on de
plus?--Quelques mots encore, Madame; la lettre du gnral Moreau, qui
autorise ici notre prsence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous
pour vos intrts pcuniaires. Le gnral ne vous hait pas.--Non, Moreau
ne me hait pas; cette dernire attention me le prouve. Le seul motif
pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant 
ce qui vient de se passer, un pareil clat ne peut venir de lui, mais de
mes ennemis. Faible, il a cout des suggestions trangres; mais il ne
sera jamais sans gard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein
d'une famille opulente et honorable, et que si mes garemens m'ont fait
accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses
mmes acquis le droit de mpriser celle dont les parens lui avaient
prodigu aussi une hospitalit gnreuse.

Par l'motion, mes paroles avaient pris cet accent de vrit qui
pntre. Entirement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute
d'un ton ferme: Quant  M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son
bas espionnage et son intimit avec mes valets me le font paratre
maintenant aussi mprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je
n'ai point besoin de son entremise. Le gnral Moreau m'a donn une
procuration signe de sa main, de disposer des fonds placs chez M. de
la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon
intention est de quitter Chaillot aujourd'hui mme. Courant  mon
secrtaire, j'y pris un double de l'tat du mobilier, et, le remettant
au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: Il me
semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-leve de ma
personne par M. de La Rue.--Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de
votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vrit;
vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne
s'agit ici que d'une erreur. Voyez le gnral, Madame; restez dans cette
maison, il va arriver.

Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu' fuir une
prsence dont je ne pouvais soutenir l'ide mme. Tout en m'accusant,
j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livr  mes ennemis. Rester
dans l'espoir d'un pardon, dans l'intrt d'un empire dont je ne voulais
plus jouir... Oh! non, mille fois... J'attendais des regrets de Moreau;
mais je lui connaissais trop de dlicatesse pour attacher quelque prix 
la possession d'une femme dont le coeur ne serait plus  lui.

Ma fiert, rveille par ces rflexions, prit irrvocablement son parti.
Je dclarai  ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils
eussent  en prvenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations
inutiles, ils me quittrent. Adlade voulut aussi me persuader.
Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer
beaucoup? Le gnral vous aime; vous tes belle et sduisante: avec lui
vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre;
tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh!
on ne trouve pas tous les jours un _sort_ comme le vtre. Dieux! je vis
dans quelle classe Adlade me plaait, et un juste orgueil affermit
encore ma rsolution. Adlade, lui dis-je, veux-tu t'attacher  moi et
me suivre? Renoncer au _sort_ qui te parat si brillant, ce n'est pas
perdre les moyens de rcompenser tes services. Je ne veux en ce moment
qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prpare ma toilette. Je
vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.

--Puisque Madame est dcide, il me semble qu'elle pourrait charger M.
D. L*** de ce soin. Madame n'a qu' lui crire un mot; car enfin elle ne
peut pas partir avant demain.

--Je voudrais au contraire partir ds aujourd'hui. D'ailleurs D. L***
ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.

Adlade tait une femme de chambre appartenant  la haute
_civilisation_, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au
dehors, et surtout au fond des choses,  l'argent. Elle savait que je
n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et
son imagination alla si loin dans ses nouvelles esprances, que cette
fille fit trs gaiement les prparatifs du dpart qui d'abord l'avait
tant afflige. C'tait un de ces tres qui ont une ide fixe, celle de
s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde tait peupl d'Adlades.

 l'instant o je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur
d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant dcide  modifier le plan que
je m'tais trac, je rpondis  D. L*** de venir me prendre avec une
voiture de remise le plus tt possible; et le commissionnaire tait dj
loin avant qu'il me vnt  l'esprit que cela donnerait encore sujet aux
interprtations.

La voiture arriva au moment o j'allais descendre au jardin. D. L***,
plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait
dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y
attendait en effet:  la fois stupfait et furieux de ce dnoument, il
n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait rvl toute
la force de ma volont.

D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je
l'arrtai. Cet appartement commode, fort lgamment meubl, tait bien
loin d'galer la maison charmante que j'allais quitter; mais je
m'accommodais de tout ce qui m'loignait de Moreau; l'ide de le revoir
me glaait d'effroi.

Je me htai de retourner  Chaillot, afin d'effectuer mon dmnagement,
et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgr lui. Je voulais,
jusqu'au dernier moment, montrer aux _Gaillard_ que, loin de m'inquiter
de leurs propos, je les bravais. Je passai la soire et une partie de la
nuit  remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant
encore ce que j'en ferais.

Pour la dernire fois, je djeunai dans mon berceau chri, que j'allais
abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu' midi, pour m'enlever
 cet asile o j'avais vcu sous un titre qui et d m'inspirer une
autre conduite; mais o l'inexplicable bizarrerie de mon caractre me
fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude
envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme
j'allais monter en voiture, j'aperus Danzel se cachant, et cherchant 
me voir sans tre vu. Il ne voulait pas que je fusse tmoin d'un regret
qu'il se reprochait. Je m'lance aussitt vers lui, et me faisant
remettre les clefs par Adlade: C'est  vous, Danzel, lui dis-je, que
je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne
puis ici me fier qu' Joseph et  vous.

Danzel avait su par sa femme ce qui s'tait pass. Il m'aimait beaucoup,
car j'avais t gnreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement
me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les striles
expressions d'une sensibilit banale. Oh! Madame, comment pouvez-vous
fuir le gnral? Que va-t-il dire?--Rien, mon ami; le gnral ne doit
plus m'aimer.--Cela se commande-t-il, Madame!... Et o allez-vous donc
avec mademoiselle?--Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est  vous ou
bien  Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.--Oh!
bien, Madame, j'espre que j'aurai encore le plaisir de vous conduire;
vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme! Je fus
touche des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le
croirait? mon motion fut encore ici calomnie par le concierge et sa
femme, tmoins de cette scne. L'me des tres vicieux est un abme de
penses bien horribles.

Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installe dans mon nouveau
logement. En y entrant, j'prouvai un secret plaisir. J'tais libre,
j'tais _chez moi_, et je me disais que s'il en et toujours t ainsi,
j'aurais vit une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le
confesse  ma honte, la constance n'a jamais t ma vertu. Je vois
rarement quelque chose au del du moment prsent, et je ne sentais alors
que la joie d'chapper  l'embarras d'une entrevue que ma conscience
m'et rendue trop pnible. Tout semblait runi pour me distraire en ce
moment. Les soins de mon intrieur, la disposition de mes livres et de
mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indpendance. C'est
bien du fond de mon ame que je m'criai:

     Ah! je sens qu'tre libre est le premier des biens.




CHAPITRE LVII.

Nouveau projet.--Visite  Mol.--Rencontre de Joufre.--Lgre
brouillerie avec D. L***.


Depuis bien long-temps je n'avais eu un rveil plus doux que celui du
lendemain de mon installation dans mon nouvel appartement. Toute autre
femme n'et senti peut-tre que le contraste qu'il offrait avec
l'opulence de la veille. Mais oubliant mme tout ce que je pouvais
rclamer, ma seule pense fut que j'tais entirement matresse, et pour
moi cette pense, c'est le bonheur. S'il est peu de femmes qui aient
jet plus d'or pour de brillantes futilits, j'ose dire qu'il en est
moins encore qui sachent mieux s'en passer. Depuis long-*temps, sous le
poids d'une complte infortune, je ne donnerais pas mme le nom de
courage  l'habitude des privations, si elle n'avait trop souvent 
subir les regards du monde, qui, en se fixant sur l'extrieur de la
misre avec une sorte d'ironie, l'avertissent de la douleur par
l'humiliation de l'amour-propre.

Le premier acte de ma volont libre fut d'crire  D. L***, qu'ayant
trouv la conduite de sa soeur et de sa mre d'une prudence un peu
poltronne, genre de qualits que je mprise souverainement, je rompais
toute liaison avec elles. Quant  lui, je l'assurais que je le verrais
toujours du mme oeil, tant qu'il ne me ferait pas repentir de ma
confiance.

Enchante de ce trait de caractre, je me lve en parcourant en reine
toutes les pices de mon logement. J'tais en peignoir; mes cheveux
roulaient en longues tresses ngliges sur mes paules; une glace
rflchit soudain mes traits, et mon attitude envoie  mon coeur je ne
sais quel murmure d'orgueil et de joie qui ne m'tait pas ordinaire.
Rajustant ma coiffure, donnant  mon peignoir la forme d'une tunique, je
me mets  dbiter les vers de Racine sur le simple appareil d'une beaut
qu'on vient d'arracher au sommeil, puis de plus longues tirades, des
scnes tout entires d'Iphignie.

Adlade, qui m'coutait sans que je m'en doutasse, s'cria: Que madame
serait belle sur le thtre! Ses gestes peignent, sa voix surtout
attendrit!  quoi tiennent les rsolutions! L'ide la plus trange me
vint au moment mme de ce succs domestique presque ridicule; mais ds
qu'une ide passe devant mon imagination, de sa chimre  sa ralit il
n'y a qu'un pas, et il est bientt franchi. Ma journe s'coula en rves
tragiques; j'entendais les applaudissemens du thtre; je me voyais dj
devant Talma, recevant ses encouragemens, ses conseils et son sourire.
Tout  coup un moyen s'offre  mon esprit de savoir au plus tt  quoi
m'en tenir sur mon talent dramatique. Mol, que j'avais connu  Lyon,
tait en ce moment  Paris. Je lui cris  l'instant mme pour lui
demander une entrevue. La rponse fut des plus empresses et des plus
aimables; l'audience enfin indique pour le jour mme.

Ma toilette fut une grande, affaire, et j'avoue que je n'avais jamais
mis tant de rflexion dans mon ajustement, et tant de travail dans la
simplicit de ma mise. Je reus de Mol l'accueille plus flatteur, et
quand je lui appris comment et pourquoi j'avais quitt Chaillot, en
renonant  un titre et  un nom, il ne fut ni moins poli, ni moins
gracieux pour moi. J'abordai promptement le sujet de ma visite. Mol,
avec ce ton de galanterie qui lui tait habituel, me donna des
encouragemens dont je fus charme. Il me fit rpter plusieurs tirades
de diffrens rles, et il me trouva plus propre  l'emploi des reines
qu' celui des jeunes princesses. Bien que vous ayez de fort belles
larmes, me dit-il, votre organe exprimera mieux la fiert de Smiramis
et les emportemens de Roxane, que les terreurs ingnues d'Iphignie, et
les timides soupirs de Junie. Travaillez, tudiez, et n'hsitez pas 
vous essayer dans les rles de _Raucourt_. Vous la remplacerez, si vous
pouvez vaincre votre accent. Accent n'est pas prcisment le mot; mais
c'est quelque chose que l'on sent n'tre pas franais; ce quelque chose
n'est ni gascon, ni allemand, et n'a rien de dsagrable dans la
socit; toutefois au thtre, et au Thtre-Franais surtout, on ne le
tolrerait pas. Vos traits sont rguliers et nobles; vous serez superbe
en scne avec ces yeux-l.

Je ne rapporterais pas si exactement les complimens de Mol, s'ils ne
servaient  tablir la fragilit des jugemens, mme de l'exprience la
plus consomme. Il se trompait compltement sur l'effet que je devais
produire au thtre. Je perdais tous mes avantages sous le rouge et les
lumires; mais il me reste bien des vnemens  rapporter avant
d'arriver au jour o je l'appris si cruellement. Ma franchise s'exerce
assez sur moi-mme pour qu'il me soit permis d'exprimer avec une gale
libert mon jugement sur Mol, et sur l'effet que me produisirent les
morceaux dont sa leon de dclamation se composa. Sa voix, ses
attitudes, ses gestes, si vrais dans la comdie, me semblrent une
vritable exagration dans les rles d'Arsace, d'Achille et de Tancrde.
Au moment o il dbitait celui de Zamore, et s'abandonnait  tout
l'emportement de son jeu, involontairement je m'criai: Oh non, cela
n'est pas tragique! rptez-moi plutt Alceste ou Clitandre. Mol avait
trop l'usage du monde pour s'offenser des observations d'une femme; mais
l'orgueil de la vieille cole lui arracha cependant ces mots: Voil le
malheur de nos dbutans! ils n'ont que Talma devant les yeux.--Mais, M.
Mol, ne le trouvez-vous donc pas admirable?--Dans son genre, oui; mais
de mon temps ce genre n'et pas russi.--Comment! on n'aimait donc pas
alors la vrit et le naturel?--Pardonnez-moi, dans la comdie; mais la
tragdie exige plus de pompe dans la diction; et Talma est trop
simple.--Quelle erreur! Les rois, les hros, les tyrans ne sont-ils pas
des hommes? Ne doivent-ils pas parler, avec le sentiment de leur
dignit, je le veux bien, mais aussi avec l'accent de la nature?--Ma
belle dame, cela nous mnerait trop loin. Si votre rsolution est
srieuse, frquentez le thtre, sans vous attacher  aucune imitation
exclusive. Venez me voir dans deux jours. D'ici l je vous aurai trouv
un matre pour corriger votre accent; plus tard nous verrons ce qu'il y
aura  faire. Je dsire aussi vous prsenter  madame Remond, ma nice;
 mon retour de Lyon, je lui ai beaucoup parl de vous. Mol me
reconduisit  ma voiture, avec cette exquise politesse, et en quelque
sorte avec tout le luxe des manires brillantes de son emploi. Si
quelques rflexions se sont mles  mes loges pour cet acteur unique,
admirable dans son genre, qu'on ne l'attribue  aucun mouvement de
malice ou d'ingratitude. J'en agis avec lui comme avec tous les artistes
qui ont en quelque faon _pos_ sous mes yeux; je n'ai pas la prtention
de les juger, je me borne  la bonne foi de les peindre. Quant  Mol,
je le quittai avec cet enchantement qui suit toujours chez moi le rve
de quelque projet extraordinaire.

En entrant  mon htel, je rencontrai M. Joufre, l'une de ces figures
qui avaient le plus souvent circul dans les salons que je frquentais.
Il tait ds cette poque le familier de tous les hommes du pouvoir;
plus tard, il devint secrtaire du ministre de l'intrieur, sous Lucien
Bonaparte. Son cabriolet nous arrta sous le guichet du Carrousel. Mon
cocher fut insolent; il le fut davantage. Dj on entourait les deux
voitures; deux partis se formaient autour d'elles, lorsque, mettant la
tte  la portire, je reconnus Joufre; il me reconnut aussi, et les
excuses succdrent ds lors aux imprcations impolies. Comment! c'est
vous! s'criait-il; que ne l'ai-je su plus tt! Me permettez-vous de
suivre votre voiture?--Je ferai mieux; je vous engage  monter dans la
mienne, car j'ai besoin de vous.--Ah! c'est--dire que si je vous avais
t inutile, vous m'auriez laiss l?--Cela et t possible. Il se
plaa  mes cts, et nous partmes. Je m'aperus bientt, aux fadeurs
familires que Joufre me dbita, qu'il s'y croyait autoris par le bruit
de mes aventures. Je lui demandai, en retirant ma main qu'il avait fort
lestement saisie, s'il savait que j'avais quitt Chaillot. Tout le
monde le sait, rpondit-il, et l'vnement fait grande sensation. Les
femmes vous blment amrement: c'est une vieille jalousie; les sages
vous plaignent, c'est de la compassion; les fous approuvent, c'est de
l'esprance; car il leur paraissait affreux que, si jeune et si belle,
vous vcussiez pour un seul.--En ce cas, rpliquai-je avec un peu
d'ironie, je n'ai pas  redouter votre censure.--Loin de l, je suis
dans la classe des fous; soyez sre de mon approbation; et pour
commencer la folie, allons djeuner chez Rose.--L'extravagance n'est
point de mon got aujourd'hui; j'ai  vous parler srieusement.--Ah! bon
Dieu! du srieux ds le matin; c'est porter malheur  toute ma journe.

J'avais rellement besoin de ses services; et ne voulant pas le recevoir
dans le moment, je lui indiquai une heure pour le lendemain, et il
reprit son cabriolet qui nous avait suivis.

 mon retour, je trouvai D. L*** qui m'attendait. Nous emes une
querelle assez vive  l'occasion de ma volont de ne plus voir sa
prtendue famille. Il mit  m'en faire changer l'obstination de
quelqu'un qui se croit ncessaire, et moi  y persvrer la fermet de
quelqu'un qui veut rester indpendant. Nous nous sparmes brouills, et
nous le fmes deux jours. Il revint le premier; et, s'il n'et prvenu
la rconciliation, je l'eusse provoque: car, tout en ne l'aimant pas,
tout en le mprisant mme, je le sentais indispensable dans la position
o je m'tais place, comme un de ces tres  qui l'on ose avouer tout
ce que l'on cache au monde. Il savait composer avec mes remords,
affermir mes pas toujours chancelans dans la route o j'tais lance,
travailler ma conscience, et m'en sauver les tourmens. Ah! ce n'est pas
sans raison que je n'ai appel mon mauvais gnie!




CHAPITRE LVIII.

Oudet.--Scne singulire.--M. Lecoulteux de Canteleu.--Ses
soupons.--Sages rsolutions promptement vanouies.


La tte toute pleine de ce que m'avait dit Mol, je voulus commencer
immdiatement mes tudes dramatiques. Le soir mme, j'allai avec
Adlade  une reprsentation de _Macbeth_. Ma toilette tait fort
simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les viter
avec soin; mais Adlade, beaucoup plus impatiente de briller, s'tait
habille avec tout le clinquant d'une vritable soubrette de comdie.
J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de
quelques groupes o l'on semblait me reconnatre, sans doute  l'air
original que la simplicit ne m'enlevait pas.  l'instant, un homme
s'lance vers moi, et s'crie d'un air inspir: C'est toujours vous!
Je demeure interdite. C'tait Oudet; cet Oudet, objet rcent d'un si
singulier rve. Accordez-moi la grce de vous accompagner; et dj il
s'tait empar de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor.
Je vous ai donc retrouve! me dit-il avec un incroyable lan de
sensibilit; que vous m'avez caus de tourmens! Stupfaite de ce
langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde
fois les yeux sur cette figure mystrieuse, sur ces regards expressifs
et scrutateurs; toute pleine de mes rves de thtre, de ma visite chez
Mol, de la singularit, de cette subite rencontre, d'une sorte
d'motion prophtique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur
ma figure, et de m'crier: loignez, loignez-vous, je vous en
supplie.

Un fat et accapar bien vite cette exclamation comme un triomphe de
vanit. Oudet, plus pntrant et plus sensible, y entrevit l'lan d'une
me en proie  des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au
contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne
sais quel timbre pntrant et vrai, dont Talma seul, au thtre ou dans
le monde, m'a rappel la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait
entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais
rellement rompu avec le gnral. Oui, rpondis-je comme obissant
malgr moi  une force suprieure; nous sommes  jamais spars. Tout ce
qu'on a dit est vrai.--Mon coeur, ma voix, mon bras, prendront toujours
votre dfense, me rpondit Oudet avec ce ton gnreux et passionn qui
n'appartenait pourtant ni  la galanterie ni  l'amour. Il s'assit prs
de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le coeur
peuvent inspirer d'loquent, il le mit en oeuvre pour me dcider  faire
une dmarche prs de Moreau. Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer
aussi lgrement  l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec
passion: on ne saurait vous aimer autrement.--Rien ne pourrait rendre 
Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'vnement qui m'a fait quitter sa
maison, aucuns torts graves: des reproches, nanmoins, psent sur mon
coeur; mais ceux-l je ne veux point m'en repentir... Enfin, j'ai besoin
de ma libert.--Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?--Je l'estime,
je le rvre au-dessus de tout.--Je vous comprends; il est froid,
irrsolu, faible.--Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant
l'ennemi.--Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous sparer
de Moreau. La porte de la loge s'ouvrit  l'instant, et quelqu'un
entra: c'tait M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse
beaucoup, sa prsence m'embarrassa au dernier point; je m'aperus
cependant bientt qu'Oudet seul tait l'objet de son inquite attention.
M. de Canteleu pouvait, ds cette poque, passer pour un vieillard; mais
ses manires si nobles, si distingues, m'avaient fait apprcier sa
connaissance, et j'avais mis quelque orgueil  lui tre agrable. Jamais
je ne le voyais sans songer  ce que mon excellent pre m'avait dit du
sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver
dans M. de Canteleu cet aeul que je n'avais pas connu, et cette
illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et
caressante qui le touchait vivement.

Diffrent de lui-mme ce soir-l, soucieux et mcontent, il ne s'tait
attir de ma part que les gards d'une banale politesse. Oudet, de son
ct, confin dans le fond de la loge, laissait chapper les bouffes
d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint
heureusement  mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards
de mes voisins. Tout  coup,  une vive exclamation qui m'est arrache
par le jeu du Roscius franais, Oudet, que j'avais compltement oubli,
me dit d'un ton fort trange: Je suis fch de votre enthousiasme pour
cet acteur... adieu... Vous me reverrez, et il quitte brusquement la
loge.--Ce monsieur est donc bien li avec vous pour en agir de la sorte?
me dit M. de Canteleu avec un demi-dpit.--Fort peu, je vous assure; il
a certainement perdu la tte.--Dans tous les cas, Oudet est un homme que
vous devez viter.--Serait-ce un mchant homme?--Il s'en faut; mais
c'est un extravagant, un songe-creux, qui dteste les gouvernans que
pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France 
sa manire.--Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal  cela.
_Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drles de
personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nomms  vie, et que,
pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux_.

Je dbitais ces folies sans la moindre arrire-pense politique, sans
souponner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne
pouvais comprendre que M. de Canteleu apert dans mes plaisanteries les
preuves d'une intimit, ou les signes d'une opinion. Quoi qu'il en soit
de la couleur bizarre et insignifiante que vous prtiez  l'aventure
d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque
personnage  Chaillot, si vous m'en croyez.-- Chaillot! oh! je n'ai
plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis tablie 
Paris.--Comment! vous avez quitt Chaillot et Moreau? Je baissai la
tte sans rpondre. Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu.
Revenez, revenez, je vous en conjure,  un coeur si digne de votre coeur;
 ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner
comme il aime. Ce langage de la raison, ces accens de pre et d'ami,
m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre  M. de
Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son htel, causer
bientt avec lui du noble gnral auquel il portait un attachement et
une estime si mrits.

Malgr ma lgret, cette conversation m'avait vivement proccupe. Je
sortis du spectacle, triste, rveuse, presque raisonnable, et rsolue de
me rendre au plus tt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier
d'intercder en ma faveur auprs de ma famille. Mais, par une fatalit
de mon caractre et de ma destine, il s'est toujours trouv qu'au
moment d'excuter une bonne rsolution, quelque circonstance inattendue
est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois,
une lettre de D. L***, qui me fut remise  mon retour, chassa le beau
projet d'une minute; elle m'annonait l'arrive du gnral Ney. De ce
moment, plus de rflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien
qu'un lan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si
ardemment appeles, s'loignent encore devant des vnemens qu'il faut
rappeler.




CHAPITRE LIX.

Visite de Moreau.--Sa douceur et sa bont.--Lemot.--Entretien avec D.
L***.


Moreau tait arriv. Je tremblais  la seule ide de le voir, et
cependant j'en sentais le besoin. La dlicatesse ne me commandait-elle
pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placs chez M. de La
Rue? L'honneur me donna le courage de lui crire ce peu de lignes:

Vous devez me har et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour
un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux
remettre qu' vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance
qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait tre trompe, et ne le sera
jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient  ce sujet
lever des soupons, car ils me croient intresse. Que votre nom me
soit encore une sauvegarde contre un mpris que je ne saurais ni
mriter, ni souffrir.

ELZELINA.

Adlade eut ordre de se rendre  Chaillot avec ce billet. Le gnral
allait sortir: reconnaissant mon criture sur l'adresse de la lettre
qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive
motion, essaya d'crire, dchira trois fois ce qu'il avait crit, puis
dit  Adlade avec beaucoup de bont: Le temps me presse; annoncez que
vous m'avez vu, et que demain, dans la soire, je viendrai. Bien des
fois je fis raconter par Adlade les paroles du gnral, et mon coeur se
plaisait  le reconnatre  une foule de nuances dlicates, qui
redoublaient une tendre estime dont la vivacit n'alla pourtant jamais
jusqu' l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit poque dans ma vie, fut aussi, par une
singularit remarquable, un important pisode de notre histoire. Ceux
qui retracent les grands vnemens politiques supposent toujours les
personnages clbres occups de vues profondes, de projets ambitieux, et
ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment mme
o d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renferms dans le cercle des
faiblesses communes, ne songent qu' l'influence d'un regard, qu'aux
rvolutions d'un sourire ou d'une larme, qu' l'empire d'un coeur. En
vrit on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je
reus la visite de Moreau. Ce jour avait t marqu par le repas fameux
que le Corps lgislatif donna aux gnraux dans le _temple de la
Victoire_ (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a rpt
depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirrent et sortirent ensemble
_pour combiner les grandes oprations du 18 et du 19 brumaire_. Ce que
je sais, c'est qu'aprs ce dner, entre huit et neuf heures du soir,
Moreau tait chez moi.

Il paraissait peu merveill de cette fte, que la musique avait seule
anime, dont les amphitryons devaient tre les victimes, et tre mis 
la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reus  leur table. Non
seulement Moreau n'eut point de confrence avec Bonaparte, ne saisit
point cette occasion de le louer, mais laissa clater en ma prsence
l'irrsistible sentiment d'une justice plus que svre, qui devait plus
tard tre de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout
cela, ce fut la bont de Moreau, ce regard doux et pntrant qui
semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une
bienveillance si dlicate, dans ses regrets une douceur si touchante,
que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son
amiti. Mon amiti, Elzelina! rpondit Moreau; ce sentiment vous
suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un
autre!

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'criai avec cette
force qu'inspire une injuste accusation: Moi, l'aimer! oh non! Non, je
le jure! Sans rien me rpondre, Moreau me prsente une lettre...
C'tait celle que j'avais crite  Ney. Bouleverse par mille
suppositions sur la manire dont cette lettre lui est parvenue, je tombe
aux pieds de celui qui pouvait seul claircir ce terrible mystre.
L'tat effrayant o me vit Moreau ranima en un instant toute sa
tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois presse contre
ce noble coeur, dpositaire de mes larmes. Elzelina, comment Ney a-t-il
mrit cet excs de dlire qui vous a fait oublier la dignit d'une
femme?--Rien. Il me connat  peine; et peut-tre ne m'aimera-t-il
jamais.--coutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernire fois que je
touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je
l'admire; mais dans ses qualits brillantes, dans cette ame leve mais
ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice
bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle
doit inspirer.--Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous
pas? Moreau, bless par cette injuste exclamation, non dans sa vanit
mais dans sa dlicatesse, resta rveur quelques instans, puis, me
regardant avec cet air de dignit que donne la conscience de ce qu'on
vaut: Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en cote, mais il le faut. Votre
franchise qui me dsespre me montre aussi ce que je me dois  moi-mme.
Soyez heureuse... Je ne vous verrai plus... crivez-moi, je ne serai
jamais tranger  votre destine. N'oubliez pas que le titre d'ami de
votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un
commandement; mais avant mon dpart votre sort sera assur.--Ne
m'humiliez pas ainsi, m'criai-je, vous n'avez dj que trop fait pour
moi! Reprenez ces preuves de votre gnreuse confiance, et je lui remis
les pouvoirs si tendus qu'il m'avait donns. Il prit le papier, me
serra troitement contre son coeur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait dur plus de trois heures, j'avais tout
avou, tout, except mon projet d'entrer dans la carrire dramatique.
Mais avant de parler des ides de Moreau  cet gard, c'est le moment de
rappeler une des circonstances de mon sjour  Chaillot, peu importante
en elle-mme, mais qui n'est point sans intrt pour la suite de ces
rcits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais
gure rsister  la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey
me fut consacre _dans une miniature_ charmante comme toutes celles o
le talent de cet artiste clbre embellit encore la beaut. Un jeune
peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume
d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et
voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture.  cette poque,
venait de se rvler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant
et heureux reproduisit mes traits, avec un caractre si noble et si
lev, que l'ouvrage excita une admiration gnrale dans l'atelier de
l'artiste et au Louvre. Trs jeune alors, Lemot, sous une simplicit
rare de manires, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se dfinit
ni ne s'exprime, mais qui dcle l'homme de gnie. Plein d'inspiration
et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues sances o
l'amour-propre ordinaire des modles est mis  de si rudes preuves par
l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et
l'enthousiasme du matre. Dans un cabinet transform en atelier, un lit
de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude
de Cloptre. Ainsi se forma une amiti chre et glorieuse, car elle a
survcu  la jeunesse et  la beaut, et n'a point t infidle 
l'infortune. Moreau, svre sur la modestie des femmes, avait d'abord
t peu content de la mienne, et n'avait point pargn, ce qu'il
appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidit s'adoucit,
et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir  ce qu'ils blment,
que Moreau et voulu possder la statue contre laquelle il s'tait
d'abord courrouc.

Du reste, depuis la visite du gnral, qui m'avait tant agite, mon coeur
sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa libert,
d'une libert qui permettait au moins  mon imagination de courir en
ide sur les traces de celui que j'esprais bientt voir, et dont
l'image, toujours prsente, chassait toutes les autres. C'tait de Ney,
de Ney seul que je m'occupais le lendemain mme de la visite de Moreau.
Quand D. L***, que j'avais envoy chercher, arriva auprs de moi, je ne
lui proposai rien moins que de partir  l'instant mme pour porter au
gnral Ney une lettre que je voulais lui crire. Mais ce voyage,
Madame, me parat tout--fait inutile; il se prpare de grands
changemens; sous peu le gnral Ney sera appel  Paris. Libre
maintenant, vous pourrez le recevoir. crivez-lui, si vous le dsirez,
mais par la poste; cela suffit.--Eh bien! alors, mon cher D. L***, voil
comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer
si l'on sait l'poque certaine de l'arrive du gnral Ney  Paris.
Pendant ce temps, je ferai une visite  M. Lecoulteux de Canteleu et 
Mol; vous mettrez  la poste un billet que je vais crire  Joufre, et
puis vous irez m'attendre au caf du pont Louis XV, pour aller de l
dner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs:
vous tiendrez note de vos dpenses. Savez-vous ce que je veux que vous
fassiez encore?--Non, mais je suis prt  tout ce qui peut vous tre
agrable. La soumission de D. L*** me toucha, tout intresse qu'elle
tait. Voici, lui dis-je, ce que je dsire de vous: vous tes fort mal
log, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer
prs de moi. Il me semble que si nous habitions la mme maison, cela
serait plus agrable pour tous deux. Venez donc prendre possession du
joli entresol que j'ai lou pour vous.--Ah! Madame, on n'est pas
meilleure. Je vais immdiatement m'occuper de tous les soins dont vous
m'avez charg. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos
esprances du ct du gnral Ney, vos nouveaux projets dramatiques?
vous y renoncez, sans doute?--Non vraiment. Je vais mme ce matin chez
Mol savoir s'il m'a trouv un matre de dclamation. Chaque jour, une
heure appartiendra  cette tude; et, puisque vous aimez les beaux vers,
vous me ferez rpter mes rles. Je veux absolument tre prsente 
Talma et  madame Petit[13].--Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un
si grand acteur pourrait ne pas plaire  un aussi bon juge.--Monvel a
des accens qui viennent de l'me, et d'une ame gnreuse; il arrache
quelquefois des larmes; mais quelque chose de pnible se mle aux
jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prte
 s'teindre; et la difficult de sa prononciation venant d'une
infirmit physique, attriste  cause mme de l'admiration qu'il inspire.
Je n'ose esprer qu'il puisse me donner des leons; mais il ne me
refusera pas, j'espre, des conseils dont je sens tout le prix.--
merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec
les arts?--Toutes les gloires sont de la mme famille. Le talent, la
renomme, portent avec eux des sductions bien puissantes. Oh! que je
serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque
couronne  mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette
gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la
dsire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un
sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques
promptes et sres nouvelles,  supporter l'attente.




CHAPITRE LX.

Mademoiselle Duchesnois.--Le Vaudeville.--Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.


Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais
accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de
complimens sur mon attention, me retint  djeuner, et par une
coquetterie de son ge, voulut prparer lui-mme notre chocolat,
dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualits qu'il
y ajoutait encore par une prparation industrieuse: Je ne me permettrai
pas de prononcer sur l'tendue de ses connaissances et la profondeur de
son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontr de plus aimable que la
douce indulgence et l'abngation de tout amour-propre, qui distinguaient
surtout M. de Canteleu.

La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui nat de la
certitude d'une noble amiti, amiti  laquelle, si j'avais t plus
prudente, j'aurai confi le grand projet dont j'tais occupe; mais je
craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je
me rendis donc chez Mol avec toute la chaleur et toute l'indpendance
de ma rsolution dramatique. Ma prsence interrompit une discussion
assez vive entre lui et deux hommes fort gs que je pris pour des
comdiens. Je me trompais: c'taient de ces amateurs de thtre, vieux
aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent
leurs motions. Aussitt que Mol m'aperut, leste comme un jeune homme
et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'criant:
Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de
mon avis, et j'espre que le jugement de la beaut sera sans appel. Je
demandai quel tait le sujet de la discussion o l'on voulait bien me
prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise  Julie, dans
la _Coquette corrige_, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la
menace de lui enlever le coeur de Clitandre. Orphise rpond qu'elle
permet qu'on le tente, et ajoute:

     Tu ne plairas jamais  qui je pourrai plaire.

C'tait Orphise-_Contat_ et Julie-_Mzeray_ qu'il s'agissait de juger.
Ces messieurs prtendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de
la finesse  exciter la vanit de Julie, n'avait montr qu'une morgue de
mauvais ton. Cela est impossible, m'criai-je avec vivacit.--Eh bien,
que pensez-vous de mon trangre, Messieurs? reprit Mol. Quand je dis
trangre, je me trompe: quand on sent si bien les beauts de notre
langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame
se destine  l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas
eu de plus belles.--Je serais bien plus flatte si, dans un an ou deux,
vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.--Trs bien,
mon ange! Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compt sur
ces avantages; j'aurais tudi plus utilement l'art, objet de mes
prdilections, auquel, hlas! je ne consacrai que les heures oisives
d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon,
lorsque j'assistai aux leons que la premire de nos tragdiennes,
mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si
glorieusement profit.

Mol m'avait procur un matre de dclamation, de prononciation serait
plutt le mot propre. C'tait un ancien acteur, d'une probit parfaite,
d'un talent mdiocre, mais dont le zle m'et t fort utile, si les
distractions du monde ne m'eussent incessamment dtourne des tudes que
rien ne remplace.

Pendant que je demeurais  Passy, Moreau m'avait prsent son
compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'exprience et le bon
got auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrire. M.
Duval, quoiqu'il et montr d'abord une surprise flatteuse et polie sur
mes dispositions, ne m'en avait jamais parl qu'avec cette franchise
d'un noble caractre qui n'a jamais flatt personne. Je le consultai sur
mon projet. Sans dtour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque
impossible. Il applaudissait volontiers  mes moyens,  ma sensibilit
vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon
caractre et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles
presque invincibles  un dbut. Combien de fois le souvenir de cette
franchise courageuse a excit chez moi le repentir qu'elle ait t
strile! Mais l'amiti vritable n'tait jamais celle que j'coutais.

Mes visites chez M. de Canteleu et chez Mol avaient pris toute ma
matine. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui
avait t convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrive du
gnral Ney, et ma gaiet se ressentit de son malheur. Aprs avoir dn
chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendmes au Vaudeville:
on y reprsentait _Colombine mannequin_. L'actrice qui remplissait le
rle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin,
me causrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa lgret, sa
souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de
plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu rsister aux impressions du
thtre, ni  l'expression publique du plaisir que les pices ou les
acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma
gaiet, facilement remarques de l'orchestre, dont ma loge tait
voisine, m'attirrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le
maintien annonait, non pas ce qu'on appelle un homme _comme il faut_,
mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on
vaut: c'tait Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait prs de ma
loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable
attraction, nous applaudissions en mme temps.

Aprs la seconde pice, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha  lier
conversation. Toujours irrflchie, je rpondis avec un _laisser aller_
qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop
d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de
l'tourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua
et me dit: Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver
sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?--Mille
remercmens, Monsieur, lui rpondis-je; j'ai la certitude de n'tre pas
oblige d'abuser ainsi de votre complaisance. La conversation continua.
Il y avait bien dans les manires de Regnault quelque chose qui ne me
plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilit
d'locution, et une sorte d'loquence attachante qui rendait fort
agrable cette rencontre, premire origine d'un intrt et d'un
attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain.
D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait
dsagrablement prvenu Regnault, fin observateur des physionomies, au
point qu'il ne put s'empcher de me tmoigner qu'il ne me faisait pas
l'injure de mettre le soupon d'une passion sur un tel visage; mais il
m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme.
Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier
abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse  son
gard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa dfense en
lui prtant des qualits d'obligeance et d'utilit qu'intrieurement je
lui souhaitais. Eh bien! malgr le plaidoyer, malgr l'habitude, je
vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et nigmatique, je vous
engage fort  vous dfaire de cette mauvaise habitude.

Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas
me voir avant de quitter Paris; et, prive des lumires qu'il paraissait
avoir sur D. L***, je restai expose, avec toute la facilit de mon
caractre,  l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint
bientt lui-mme dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite
de Regnault avec force exclamations sur son mrite, sur son crdit, sur
l'influence qu'il exerait dj et qu'il ne manquerait pas d'exercer
davantage dans les affaires. Vous tes bien au fait de ce qui le
concerne, dis-je  D. L***, vous le connaissez donc
particulirement?--Non, rpondit D. L*** avec un visible embarras; mais
M. Regnault est un personnage public que la rvolution a fait assez
connatre.--Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un
terroriste, un proscripteur?--Loin de l, il a t proscrit
lui-mme.--Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus. Ici un amer
sourire anima un moment la laide figure de D. L***. En vrit, je ne
vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.--Je ris, mais
seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos
amis.--L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et,
si je ne craignais de gter ma soire, je gronderais encore plus fort
celui qui se permet d'en tre le commentateur. M. D. L***, que cela vous
suffise. Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutume.




CHAPITRE LXI.

Lettre de Moreau.--Il me fait une seconde visite.--Scne trs vive entre
nous deux.--Son projet de Mariage.


Le gnral Moreau m'avait engage  lui crire. Sensible  son intrt,
je crus pouvoir plus franchement y rpondre, par crit que de vive voix,
et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon
dsir d'entrer dans la carrire dramatique, et de me crer ainsi une
existence indpendante et honorable.

La rponse que je reus, je ne la transcrirai point, par respect pour
une haute renomme; mais en la lisant, je restai confondue devant
l'expression de ce que les prjugs les plus vulgaires peuvent avoir de
plus absurde. Le thtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux
tudes, honors de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela
tait l'objet d'un insultant mpris. Venaient ensuite des menaces de me
priver de ma libert, si je persistais dans mes extravagantes ides. Moi
aussi je rpondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier
ma naissance et de droger, si tranges sous la plume d'un dfenseur de
l'galit rpublicaine!

D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur  touffer tous
les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je rsolus plus
fortement que jamais de passer outre. Quelques heures aprs, M. Lemire,
mon matre de dclamation, tait l, et c'est au milieu en quelque sorte
des hostilits commences que parut Joseph comme un ambassadeur envoy
par le gnral pour entrer en ngociation. Le gnral allait bientt
quitter Paris, il demandait  me voir le soir mme. Oui, Joseph, le
gnral peut venir, je l'attendrai toute la soire; je vais mme vous
donner un mot pour lui.

Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire tait pass; et
par ses hsitations et sa faiblesse, Moreau s'tait vu entraner dans
les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgr toutes
les belles phrases que l'on dbitait au sujet de leur attachement, dans
les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amiti et d'estime,
on aurait pu choisir ceux de ddain et d'aversion pour peindre leurs
sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille
Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-l mme, en propres termes _qu'il
aimerait mieux pouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le
beau-frre du Corse_[14].

Pourquoi, dis-je  Moreau, n'avoir pas prvenu l'ambition de cet homme
qui vous inquite, au lieu de la servir? Pensez-vous que les gnraux
qui l'ont second ne vous eussent pas suivi de prfrence?--Vous qui me
connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'ide de
gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prtende. Nous
verrons, au reste, nous verrons... Parlons de vous aujourd'hui: avant de
partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie?
nouveau chagrin pour votre famille.--Ma famille... J'aime en vrit vous
voir prendre son parti: elle s'inquite tant de mon sort! Une pension de
1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excs de
gnrosit!--Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays
tranger?--Gnral, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la
Hollande.--Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un
scandale public un nom respectable. Je vous prviens que je m'y
opposerai de tout mon pouvoir.--Me parler ainsi, gnral, c'est dtruire
vous-mme le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous
tait librement donn par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait 
vous tant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous
ceux que je devais  l'amour.--Elzelina, je ne veux pas oublier combien
vous me ftes chre; mais je vous le jure, vous n'excuterez pas votre
projet extravagant. Je vais crire  votre famille; je parlerai 
l'ambassadeur.--Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des
lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver
bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyes pourtant du haut de
la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines rpublicaines,
qui ne suis point charge de la dfense de la libert politique, je
saurai cependant dfendre la libert individuelle, la mienne du
moins.--Elzelina, me dit Moreau aprs quelques momens de silence et
d'un ton plus pntrant, l'ide de vous voir expose  tous les regards
sur un thtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de
l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner
votre dessein, promettez du moins  votre ami de ne rien prcipiter.--Je
vous le promets; et d'ailleurs cet tat exige des tudes assez
longues.--Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destine et t
paisible et la mienne heureuse.--Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin
d'agitations et de tourmens.--Pauvre et chre Elzelina, coutez-la,
cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel dlire  de quoi
remplir votre fatale destine.--Pardonnez-moi et ne me hassez pas.--Ah!
s'cria-t-il avec un nouveau degr d'motion, pour ne pas cder  tous
les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et
de vous entendre... Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse
la promesse de rflchir mrement avant d'entrer dans la carrire du
thtre, et de nouveau je le promis.

Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrsolution et quelques momens
de silence, qu'on veut me marier?--Tant mieux! m'criai-je, si celle
qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain
avec tant de qualits qui vous distinguent. Il ne faudra  une femme
qu'un peu de raison pour apprcier et goter tout cela. Encore une
campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire
dans les plaisirs de la vie intrieure, prs d'une jeune pouse qui
bercera son premier n sous les lauriers de son pre. Oui, Moreau,
mariez-vous; mais dj tes-vous amoureux?--Je ne le crois pas, mais
cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine
de grce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis,
qui ont song  ce mariage.--Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux
amis, mais s'ils russissent  assurer votre bonheur, ils auront acquis
bien des droits  ma vnration.--Je ne suis pas encore dtermin... Ma
future belle-mre ne me convient pas autant que sa fille.--Mais ce n'est
pas la mre que vous pousez?--Non et oui, car cela revient presqu'au
mme, et c'est une terrible chose qu'une belle-mre.--Mais parce qu'on
marie sa fille, on ne devient pas mchante quand on ne l'est pas.--Je ne
dis pas cela; mais la prtention de gouverner son gendre comme on
gouvernait sa fille devient une consquence invitable du caractre de
la belle-mre, et une source fconde de tracasseries, et souvent mme de
grands malheurs.--Ne vous mettez pas ces chimres dans la tte; quand
mme votre belle-mre demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le
matre?--Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque
autant la discussion que l'obissance.--Moreau, quoique vous soyez dou
des plus nobles et des plus grandes qualits, il vous en manque une bien
essentielle, la rsolution.

Il ne rpondit rien  ce dernier mot. Nous causmes encore quelque temps
sur le ton de la plus affectueuse amiti, puis nous nous sparmes.

En sortant, Moreau avait gliss sur un guridon un contrat de rente. Je
le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procd,
que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement,
termines par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les
belles-mres.

Ds que D. L*** sut le dpart de Moreau, qui eut lieu  quelque temps de
l, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le
mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui
accompagnrent cette opration si simple et pourtant si longue. Je ne
mentionne cette circonstance que pour constater le dpit des _Gaillard_,
et la joie intresse de D. L***.

Bien long-temps aprs, je revis Moreau  Paris,  l'occasion d'un papier
laiss chez lui. Quoiqu'en prsence de tmoins, il me rappela notre
dernire conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il
avait craint des belles-mres s'tait ralis, et qu'au sein de
l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les
vertus d'une femme charmante, il avait rencontr les ennuis d'une
influence domestique  laquelle il n'avait pas la force de se
soustraire.

FIN DU SECOND VOLUME.




LETTRES INDITES DE NAPOLON BONAPARTE, GNRAL EN CHEF DE L'ARME
D'ITALIE.




AVANT-PROPOS.


Le nom de Napolon semble retentir avec plus de bruit depuis sa chute;
sa mort a rveill l'intrt de sa vie, et l'on dirait que le monde
prte, s'il est possible, plus d'attention aux actions et aux paroles de
cet homme extraordinaire, depuis que sa fortune s'est enfuie sur un
rocher, et que sa voix s'est teinte dans un tombeau. Ce sera bientt
une bibliothque entire que le recueil des ouvrages qui parlent de lui.
Mais personne n'en parlera jamais mieux que lui-mme; et en effet rien
n'gale pour la postrit les prcieuses confidences des grands hommes
qui comparaissent  son tribunal. La vrit historique se trouve
quelquefois autant dans les aveux passionns d'un acteur principal que
dans les septiques commentaires d'un biographe. Le public n'aime pas
toujours qu'on lui fasse ses jugemens, et de nos jours il croit autant 
lui-mme qu'aux historiens. Walter Scott, qui s'avance pour prendre
cette qualit, ne s'en est pas acquitt de manire  ce que le public
changet de got et d'habitude.

Les mmoires, les pices officielles, les rapports intresss, mais
contradictoires des parties, les penses et les confessions personnelles
enfin, voil l'histoire telle qu'il la faut  des contemporains.

Comme guerrier, comme lgislateur, comme homme public, en un mot,
Napolon vit dj sous ses vritables traits dans une foule d'crits; il
nous a paru que l'homme priv se rvlerait par les lettres que nous
publions, avec cet lan de passions intimes et de sentimens personnels
que l'on aime toujours  surprendre dans les mes fortes. La pompe de
l'Empire blouit, la maturit du gnie commande l'admiration, mais la
gloire naissante d'un hros, et les motions secrtes de la jeunesse ont
quelque chose de plus potique. On aimera, nous n'en doutons pas, 
suivre sur le thtre de ses premiers succs celui qui doit tre un jour
le matre du monde, et qui, sur les champs de bataille, o il remue la
fortune de l'Europe, plus tendre qu'ambitieux, ne pense qu' Josphine,
qu' une femme, mme en face de la victoire. Cette vie, si pleine et si
courte, magnifique et terrible pope, qui commence par le dlicieux
pisode d'un amour si violent et si pur, quelle source singulire
d'observation et d'intrt!

Il n'y a point de calque possible pour le style d'un homme qui sentait
comme Napolon. Aussi nous livrons ses lettres au public, en lui
laissant le plaisir d'en reconnatre le cachet original, sans le
fatiguer des preuves de leur caractre authentique. Par un hasard que
nous ne saurions nous expliquer, six des lettres qui enrichissent ce
volume ont t insres dans un ouvrage rcent sur Napolon. Nous
n'avons pas cru devoir les sparer de celles qui les prcdent et qui
les suivent. Adresses  Josphine, comme presque toutes celles que nous
y ajoutons, elles compltent le tableau du mme sentiment; et ainsi se
trouvent runis tous les traits d'un amour qu'une sorte de superstition
populaire regarda comme une partie de la destine de Napolon.




LETTRES INDITES DE NAPOLON BONAPARTE, GNRAL EN CHEF DE L'ARME
D'ITALIE.


     Neuf heures du matin.

 MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quitte, emportant avec moi un sentiment pnible. Je me suis
couch bien fch. Il me semblait que l'estime qui est due  mon
caractre devait loigner de votre pense la dernire qui vous agitait
hier au soir. Si elle prdominait dans votre esprit, vous seriez bien
injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pens que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui
donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien chang! Un sentiment si bas a-t-il
pu tre conu dans une ame si pure! J'en suis encore tonn, moins
encore que du sentiment qui,  mon rveil, m'a ramen sans rancune et
sans volont  vos pieds. Certes, il est impossible d'tre plus faible
et plus dgrad. Quel est donc ton trange pouvoir, incomparable
Josphine? Une de tes penses empoisonne ma vie, dchire mon ame par les
volonts les plus opposes; mais un sentiment plus fort, une humeur
moins sombre me rattache, me ramne et me conduit encore coupable. Je le
sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais rcuser mon
coeur, ma conscience: tu les as sduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, _mio dolce amor_, tu as bien repos! As-tu seulement
pens deux fois  moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton coeur, un
sur ta bouche, un sur tes yeux.

     BONAPARTE.

 MADAME BEAUHARNAIS

       *       *       *       *       *

     Chauceau, le 24,  six heures du soir.

Je t'ai crit de Chtillon, et je t'ai envoy une procuration pour que
tu touches diffrentes sommes qui me reviennent. Ce doit tre 70 louis
en numraire, et 15,000 livres en assignats.

Chaque instant m'loigne de toi, adorable amie, et chaque instant je
trouve moins de force pour supporter d'tre loign de toi. Tu es
l'objet perptuel de ma pense; mon imagination s'puise  chercher ce
que tu fais: si je te vois triste, mon coeur se dchire et ma douleur
s'accrot. Si tu es gaie et foltre avec tes amis, je te reproche
d'avoir bientt oubli la douloureuse sparation de trois jours; tu es
alors lgre, et ds lors tu n'es affecte par aucun sentiment profond.
Comme tu vois, je ne suis pas facile  me contenter; mais, ma bonne
amie, c'est bien autre chose si je crains que ta sant ne soit altre,
ou que tu aies des raisons d'tre chagrine que je ne puis deviner. Alors
je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'loigne de mon coeur. Je sens
vraiment que ta bont naturelle n'existe plus pour moi, et que ce n'est
que tout assur qu'il ne t'arrive rien de fcheux que je puis tre
content. Si l'on me fait la question si j'ai bien dormi, je sens
qu'avant de rpondre j'aurais besoin de recevoir un courrier qui
m'assurt que tu as bien repos. Les maladies, la fureur des hommes ne
m'affectent que par l'ide qu'ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que
mon gnie, qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers,
t'environne, te couvre, et je me livre dcouvert. Ah! ne sois pas gaie,
mais un peu mlancolique, et surtout que ton ame soit exempte de
chagrin, comme ton beau corps de maladie; tu sais ce que dit l-dessus
notre bon Ossian. cris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et
reois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus
vrai.

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BEAUHARNAIS,
rue Chantereine,  Paris.

       *       *       *       *       *

     Genve, le 21.

Je suis  Genve, ma bonne amie; j'en partirai cette nuit. J'ai reu ta
lettre du 27... Je t'aime beaucoup... Je dsire que tu m'crives
souvent, et que tu sois persuade que ma Josphine m'est bien chre.

Mille choses aimables  la petite cousine; recommande-lui d'tre bien
sage, entends-tu?

     BONAPARTE.

 Madame BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

     Milan, le 4 prairial.

Josphine, point de lettre de toi depuis le 28! Je reois un courrier
parti le 27 de Paris, et je n'ai point de rponse, point de nouvelles de
ma bonne amie! M'aurait-elle oubli? ou ignorerait-elle qu'il n'est
point de plus grand tourment que de ne point recevoir de lettres de _son
dolce amor_?... L'on m'a donn ici une grande fte; cinq  six cents
jolies et lgantes figures cherchaient  me plaire, mais aucune ne te
ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mlodieuse qui
est si bien grave dans mon coeur. Je ne voyais que toi, je ne pensais
que toi, cela me rendit tout insupportable, et, une demi-heure aprs y
tre entr, je me suis en all me coucher tristement, en me disant:
Voil ce rduit vide, la place de mon adorable petite femme... Viens-tu?
Ta grossesse, comment va-t-elle?... Ah! ma belle amie, aie bien soin de
toi; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie
aucune inquitude sur ton voyage; va  bien petites journes. Je me
figure sans cesse te voir avec ton petit ventre: cela doit tre
charmant.--Mais ce vilain mal de coeur, est-ce que tu en as encore?...
Adieu, belle amie; pense quelquefois  celui qui pense sans cesse  toi.

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     Nice, le 10 germinal.

Je n'ai pas pass un jour sans t'aimer; je n'ai pas pass une nuit sans
te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de th sans maudire
la gloire et l'ambition qui me tiennent loign de l'me de ma vie. Au
milieu des affaires,  la tte des troupes, en parcourant les camps, mon
adorable Josphine est seule dans mon coeur, occupe mon esprit, absorbe
ma pense. Si je m'loigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhne,
c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lve
pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours
l'arrive de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26
ventse, tu me traites de _vous_.--_Vous_ toi-mme. Ah, mauvaise!
comment as-tu pu crire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23
au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas crit 
ton mari?... Ah! mon amie, ce _vous_ et ces quatre jours me font
regretter mon antique indiffrence. Malheur  celui qui en serait la
cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, prouver ce que la
conviction et l'vidence qui servit ton ami, me ferait
prouver!--L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!...
Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?... Mon ame est triste;
mon coeur est esclave, et mon imagination m'effraie... Tu m'aimais moins,
tu seras console. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai
au moins mriter le _malheur_... Adieu, femme, tourment, bonheur,
esprance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des
sentimens tendres qui m'appellent  la nature,  des mouvemens
tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour
ternel, ni fidlit, mais seulement... _vrit, franchise_ sans bornes.
Le jour que tu me diras _je t'aime moins_, sera ou le dernier de mon
amour ou le dernier de ma vie. Si mon coeur tait assez vil pour aimer
sans retour, je le hacherais avec les dents. Josphine! Josphine!
souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'me
forte et dcide; elle t'a btie de dentelle et de gaze. As-tu cess de
m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes
combinaisons. Mon coeur, entirement occup par toi, a des craintes qui
me rendent malheureux. Je suis ennuy de ne pas t'appeler par ton nom.
J'attends que tu me l'crives.

Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aim. Je serais
alors bien  plaindre.

     BONAPARTE.

_P. S._ La guerre, cette anne, n'est plus reconnaissable. J'ai fait
donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie arme marchera
bientt; mes soldats me montrent une confiance qui ne s'exprime pas: toi
seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un
baiser  tes enfans, dont tu ne parles pas. Pardi! cela allongerait tes
lettres de la moiti; les visiteurs,  dix heures du matin, n'auraient
pas le plaisir de te voir. _Femme!!!_

 la Citoyenne BONAPARTE,
chez la citoyenne Beauharnais,
rue Chantereine, n6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     RPUBLIQUE FRANAISE.

     Au quartier-gnral, Milan, 20 prairial, an 4 de la Rpublique, une
     et indivisible.

Josphine, tu devais partir le 5 de Paris, tu devais partir le 11; tu
n'tais pas partie le 12... Mon ame s'tait ouverte  la joie: elle est
remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes
lettres... Quand tu m'cris le peu de mots, ton style n'est jamais celui
d'un sentiment profond. Tu m'as aim par un lger caprice; tu sens dj
combien il serait ridicule qu'il arrte ton coeur; il me parat que tu as
fait ton choix, et que tu sais  qui t'adresser pour me remplacer. Je te
souhaite bonheur... si l'inconstance peut en obtenir, je ne dis pas la
perfidie... Tu n'as jamais aim... J'avais press mes oprations, je te
calculais le 13  Milan, et tu es encore  Paris. Je rentre dans mon
ame, j'touffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit
pas  mon bonheur, elle forme l'lment de la mort et de
l'immortalit... Quant  toi, que mon souvenir ne te soit pas odieux...
Mon malheur est de t'avoir peu connue; le tien de m'avoir jug comme les
hommes qui t'environnent. Mon coeur ne sentit jamais rien de mdiocre...
Il s'tait dfendu de l'amour; tu lui as inspir une passion sans
borne... une ivresse qui le dgrade. Ta pense tait dans mon ame avant
celle de la nature entire; ton caprice tait pour moi une loi sacre.
Pouvoir te voir tait mon souverain bonheur; tu es belle, gracieuse; ton
ame douce et cleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi;
plus nave, plus jeune, je t'eusse aime moins. Tout me plaisait,
jusqu'au souvenir de tes erreurs, et de la scne affligeante qui prcda
de quinze jours notre mariage; la vertu tait tout ce que tu faisais;
l'honneur, ce qui te plaisait; la gloire n'avait d'attrait dans mon coeur
que parce qu'elle t'tait agrable et flattait ton amour-propre. Ton
portrait tait toujours sur mon coeur: jamais une pense sans le voir,
une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laiss six
mois mon portrait sans le retirer: rien ne m'a chapp. Si je
continuais, je t'aimerais seul, et de tous les rles c'est le seul que
je ne puis adopter. Josphine, tu eusses fait le bonheur d'un homme
moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je t'en prviens; je le sentis
lorsque mon ame s'engageait, lorsque la tienne gagnait journellement un
empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle! pourquoi
m'avoir fait esprer un sentiment que tu n'prouvais pas!!! Mais le
reproche n'est pas digne de moi... Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous
les jours la mort voltige autour de moi: la vie vaut-elle la peine de
faire tant de bruit!!! Adieu, Josphine; reste  Paris; ne m'cris plus,
et respecte au moins mon asile. Mille poignards dchirent mon coeur; ne
les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui
existait pour moi sur la terre!!!

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

RPUBLIQUE FRANAISE

     Au quartier-gnral, Milan, le 23 prairial an 4 de la rpublique,
     une et indivisible.

Josphine, o te remettra-t-on cette lettre? Si c'est  Paris, mon
malheur est donc certain; tu ne m'aimes plus. Je n'ai plus qu'
mourir... Serait-il possible!!! Tous les serpens des furies sont dans
mon coeur, et dj je n'existe qu' demi. Oh! toi... Mes larmes coulent,
plus de repos ni d'esprance. Je respecte la volont et la loi immuable
du sort; il m'accable de gloire pour me faire sentir mon malheur avec
plus d'amertume. Je m'accoutumerai  tout dans ce nouvel tat de choses;
mais je ne puis pas m'accoutumer  ne plus l'estimer; mais non, ce n'est
pas possible, ma Josphine est en route; elle m'aime, au moins un peu;
tant d'amour promis ne peut pas s'tre vanoui en deux mois.

Je dteste Paris, les femmes et l'amour... Cet tat est affreux... et ta
conduite... Mais dois-je l'accuser? Non, ta conduite est celle de ton
destin.--Si aimable, si belle, si douce, devrais-tu tre l'instrument
auteur de mon dsespoir? Celui qui te remettra cette lettre est M. le
duc de Lesbeloni, le plus grand seigneur de ce pays-ci, qui va, dput 
Paris, pour prsenter ses hommages au gouvernement.

Adieu, ma Josphine; ta pense me rendait heureux; tout a bien chang;
embrasse tes aimables enfans; ils m'crivent des lettres charmantes.
Depuis que ne dois plus t'aimer, je les aime davantage! Malgr le destin
et l'honneur, je t'aimerai toute ma vie.--J'ai relu cette nuit toutes
tes lettres, mme celle crite de ton sang: quels sentimens elles m'ont
fait prouver!

     BONAPARTE.

 la Citoyenne Bonaparte,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     Chruble, 10 floral.

Murat, qui te remettra cette lettre, t'expliquera, mon adorable amie, ce
que j'ai fait, ce que je ferai, ce que je dsire. J'ai conclu une
suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai, il y a trois jours,
expdi Junot avec mon frre; mais ils arriveront aprs Murat, qui passe
par Turin. Je t'crivais par Junot de partir avec lui pour me venir
joindre; je te prie aujourd'hui de partir avec Murat, de passer par
Turin; tu abrgeras de quinze jours: il sera donc possible que je te
voie ici avant quinze jours. Viens, cette ide me transporte de joie;
ton logement est prt  _Mondovi_ et  _Tortone_: tu pourras de Mondovi
aller par Tengrada, route  Nice et  Gnes, et de l dans le reste de
l'Italie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse,
ma joie que tu sois gaie, mon plaisir que tu en aies. Jamais femme ne
fut aime avec plus de dvouement, de feu et de tendresse. Jamais il
n'est possible d'tre plus entirement matre d'un coeur et d'en dicter
tous les gots, les penchans, d'en former tous les dsirs: s'il en est
autrement de toi, je dplore mon aveuglement, je te livre aux remords de
ton ame[**orthographe corrige]; et si je n'en meurs pas de douleur,
froiss pour la vie, mon coeur ne s'ouvrirait plus au sentiment du
plaisir et de la douleur; triste, fier ou froid, ma vie serait toute
physique: car j'aimerai, en perdant ton amour, ton coeur, ton adorable
personne, perdre tout ce qui rend la vie aimable et chre! Ah! alors je
ne regretterai plus de mourir, ou peut-tre russirai-je  la recevoir
au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste?
Pas de lettres de toi; je n'en reois que tous les quatre jours, au lieu
que si tu m'aimais, tu m'crirais deux fois par jour; mais il faut jaser
avec les petits messieurs visiteurs ds dix heures du matin, et puis
couter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu' une
heure aprs minuit. Dans les pays ou il y a des moeurs, ds dix heures du
soir tout le monde est chez soi; mais dans ces pays-l l'on crit  son
mari, l'on pense  lui, l'on vit pour lui. Adieu, Josphine; tu es pour
moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours
davantage. _L'absence gurit les petites passions et accrot les
grandes_. Un baiser sur ta bouche, un sur ton coeur. Il n'y a personne
que moi, n'est-ce pas? et puis un sur ton sein. Que Murat est heureux...
petite main... Ah!... si tu ne viens pas!!!...

Mne avec toi ta femme de chambre, ta cuisinire, ton cocher; j'ai ici
des chevaux de carrosse  ton service, et une belle voiture. Ne porte
que ce qui t'est personnellement ncessaire. J'ai ici une argenterie et
une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne
puis laisser la plume. Ah! si ce soir je n'ai pas de tes lettres, je
suis dsespr. Pense  moi, ou dis-moi avec ddain que tu ne m'aimes
pas, et alors peut-tre je trouverai dans mon esprit de quoi tre moins
 plaindre.

Je t'ai crit par mon frre qu'il avait 50 louis  moi, dont tu pouvais
disposer. Je t'envoie par Murat 200 louis dont tu te serviras si tu en
as besoin, ou que tu emploras  meubler l'appartement que tu me
destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait! mais non, il est
si beau celui que j'ai dans mon coeur, que quelque belle que tu sois, et
quelque habiles que soient les peintres, tu y perdrais. cris-moi; viens
vite: ce sera un jour bien heureux... que celui o tu passeras les
Alpes: c'est la plus belle rcompense de mes peines et des victoires que
j'ai remportes.

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine n 6,
chausse d'Antin,  Paris.

       *       *       *       *       *

Paris, le 2 floral an 4 de la rpublique, une et indivisible.

BARRAS, membre du Directoire excutif,

 la Citoyenne BONAPARTE.

Recevez, aimable citoyenne, mon bien sincre compliment sur les succs
clatans obtenus par votre mari: prs de quatre mille ennemis sont
prisonniers ou tus. Il n'en restera pas l, et bientt nous recevrons
les dtails des suites de ce combat. Le gnral Bonaparte rpond
parfaitement  la confiance du Directoire, et  l'opinion qu'on a de ses
talens, auxquels sont dus les avantages signals qu'a remports la bonne
arme d'Italie.

Salut, civilit et attachement...

     P. BARRAS.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, section du
Mont-Blanc, maison Talma,
_Directoire excutif_.            Paris.

       *       *       *       *       *

     Au quartier-gnral, Lodi, le 24 floral, an 4 de la rpublique,
     une et indivisible.


Il est donc vrai que tu es enceinte; Murat me l'crit, mais il me dit
que cela te rend malade, et qu'il ne croit pas prudent que tu
entreprennes un aussi grand voyage. Je serai, donc encore priv du
bonheur de te serrer dans mes bras! Je serai donc encore plusieurs mois
loin de tout ce que j'aime! Serait-il possible que je n'aie pas le
bonheur de te voir avec ton petit ventre! Cela doit te rendre
intressante! Tu m'cris que tu es bien change. Ta lettre est courte,
triste, et d'une criture tremblante. Qu'as-tu, mon adorable amie?
Qu'est-ce qui peut t'inquiter? Ah! ne reste pas  la campagne. Sois en
ville; cherche  t'amuser, et crois qu'il n'y a point de tourment plus
rel pour mon ame que de penser que tu es souffrante et chagrine. Je
croyais tre jaloux, mais je te jure qu'il n'en est rien. Plutt que de
te savoir mlancolique, je crois que je te donnerais moi-mme un amant.
Sois donc gaie, contente, et sache que mon bonheur est attach au tien.
Si Josphine n'est pas heureuse, si elle abandonne son ame  la
tristesse, au dcouragement, elle ne m'aime donc pas. Bientt tu vas
donner la vie  un autre tre qui t'aimera autant que moi. Non, ce n'est
pas possible, mais autant que je t'aimerai. Tes enfans et moi nous
serons sans cesse autour de toi, pour te convaincre de nos soins et de
notre amour. Tu ne seras pas mchante, n'est-ce pas? Pas de hum!!! 
moins que ce ne soit pour plaisanter. Alors il faut trois ou quatre
grimaces; rien n'est plus joli, et puis un petit baiser raccommode tout.

Comme ta lettre du 18, que le courrier m'a apporte, me rend triste! ne
serais-tu pas heureuse, ma chre Josphine? manquerait-il quelque chose
 ta satisfaction? J'attends avec impatience Murat, pour pouvoir
connatre dans le plus grand dtail tout ce que tu fais, tout ce que tu
dis, les personnes que tu vois, les habits que tu mets; tout ce qui
touche  mon adorable amie est cher  mon coeur, empress  connatre.

Les choses vont bien ici; mais mon coeur est d'une inquitude qui ne peut
pas se peindre. Tu es malade loin de moi. Soie gaie et aie bien soin de
toi: toi que dans mon coeur j'value plus que l'univers. Hlas! l'ide
que tu es malade me rend bien triste.

Je te prie, mon amie, de faire savoir  Frron que l'intention de ma
famille n'est pas qu'il pouse ma soeur, et que je suis rsolu  prendre
un parti quelconque pour l'empcher. Je te prie de dire cela  mon
frre.

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

RPUBLIQUE FRANAISE.

     Au quartier-gnral, Tortone, 27,  huit heures du soir, an 4 de la
     rpublique, une et indivisible.

MON AMI,

Je suis au dsespoir; ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est
malade. Ma tte n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma
pense. Je te conjure de me dire ce qu'elle a et comment elle se porte.
Si, dans notre enfance, nous fmes unis par le sang et la plus tendre
amiti, je t'en prie, prodigue-lui tes soins; fais pour elle ce que je
serais glorieux de pouvoir faire moi-mme. Tu n'auras pas mon coeur, mais
toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui
j'aie eu une vritable et constante amiti. Aprs elle, aprs ma
Josphine, tu es le seul qui m'inspires encore quelque intrt.
Rassure-moi; parle-moi vrai; tu connais mon coeur; tu sais comme il est
ardent; tu sais que je n'ai jamais aim, que Josphine est la premire
femme que j'adore: sa maladie me met au dsespoir. Tout le monde
m'abandonne; personne ne m'crit. Je suis seul livr  mes craintes, 
mon malheur: toi non plus, tu ne m'cris pas. Si elle se porte bien,
qu'elle puisse faire le voyage, je dsire avec ardeur qu'elle vienne.
J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon coeur. Je l'aime  la
fureur, et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus,
je n'aurais plus rien  faire sur la terre. Oh! mon bon ami, je me
recommande  toi; fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures
 Paris, et qu'il revienne me rendre la vie.

Tu diras  ma Josphine que si elle veut acheter une campagne, comme
nous tions convenus, moiti chacun, j'y mettrai 30,000 livres et elle
autant. Je prendrai cet argent sur les 40,000 qui me restent de mon bien
retir.

     BONAPARTE.

Au citoyen Joseph BONAPARTE,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     Au quartier-gnral, Tortone, 26  minuit, an 4 de la rpublique,
     une et indivisible.

Depuis le 18, ma chre Josphine, je tardais et je te croyais arrive 
Milan.  peine sorti du champ de bataille  Borghetto, je courus pour
t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours aprs, un courrier
m'apprit que tu n'tais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres
de toi. Mon ame fut brise de douleur. Je me crus abandonn par tout ce
qui m'intresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noy
dans la douleur, je t'ai crit peut-tre trop fortement. Si mes lettres
t'ont afflige, me voil inconsolable pour la vie... Le Tessin tant
dbord, je me suis rendu  Tortone pour t'y attendre. Chaque jour
j'attendais  trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y
tais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle
que tu ne viens pas. Un instant aprs, je n'essaierai pas de te peindre
ma profonde inquitude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a
trois mdecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'cris pas.
Je suis, depuis ce temps-l, dans un tat que rien ne peut peindre: il
faut avoir mon coeur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas
qu'il ft possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des
tourmens si affreux. Je croyais la douleur limite et borne; mais elle
est sans bornes dans mon ame; une fivre brlante circule encore dans
mes veines, mais le dsespoir est dans mon coeur... Tu souffres, et je
suis loin de toi. Hlas! peut-tre dj n'es-tu plus! La vie est bien
mprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te
retrouver aprs la mort, et je ne puis m'accoutumer  l'ide de ne plus
te revoir. Le jour o je saurai que Josphine n'est plus, j'aurai cess
de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus  la terre. Les
hommes sont si mprisables! toi seule effaais  mes yeux la honte de la
nature humaine.

Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent;
rien ne m'arrache  la douloureuse solitude et aux serpens qui me
dchirent l'me. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres
folles, insenses que je t'ai crites; si tu lis bien, tu y verras que
l'amour ardent qui m'anime m'a peut-tre gar. J'ai besoin d'tre bien
convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout  la sant;
sacrifie tout  ton repos. Tu es dlicate, faible et malade; la saison
est chaude, le voyage long. Je t'en prie  genoux, n'expose pas une vie
si chre; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois
mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma
pense sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir o je serais
sr de me calmer me manque. Je ne crois pas  l'immortalit de l'me. Si
tu meurs, je mourrai tout aussitt, mais de la mort du dsespoir, de
l'anantissement.

Murat veut me convaincre que ta maladie est lgre; mais tu ne m'cris
pas: il y a un mois que je n'ai reu de tes lettres: Tu es tendre,
sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les mdecins,
insense, loin de celui qui t'arracherait  la maladie et mme aux bras
de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de
venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis  Paris, et le douzime
je suis  mon arme; sans toi, sans toi, je ne puis plus tre utile ici.
Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoque
dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis
froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions
employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la
poste et me rendre  Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me
retient malgr mon coeur. Par piti, fais moi crire, que je sache le
caractre de ta maladie et ce qu'il y a  craindre. Notre sort est bien
affreux.  peine maris,  peine unis, et dj spars! Mes pleurs
inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frre ne m'crit
pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me
dchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les
maux que l'on souffre sont horribles!! Reois un million de baisers,
crois que rien n'gale mon amour, qui durera toute la vie! Pense  moi,
cris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement  la peine qui me
consume. Viens, viens vite, mais aie soin de _ta sant_.

     BONAPARTE.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.

J'expdie un courrier  Paris; il prendra en passant tes dpches.
L'pinois, qui arrive, m'assure que ta sant est rtablie. Quoique tu me
l'aies crit, les dtails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te
voil bien rtablie, mon adorable Josphine; je brle de plaisir de te
voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp
taient arrivs  Milan!... Tu dois avoir reu le courrier que je t'ai
expdi ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore
trois jours. Je pars dans une heure pour voir diffrens postes de mon
arme; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous!
Murat est malade; la desse du bal, madame Ruga, lui a proprement donn
une galanterie. Je l'ai envoy  Breschia; il est furieux: il veut
mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet
article,  Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir  sa Julie; il en
sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'tat-major
se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles moeurs!
Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de coeur: l'on
dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite  onze heures du matin, et
tu ne te levs qu' une heure. Il avait  te parler de sa soeur, de sa
maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est
excessive; _mon ame est brle_. Je commence  me convaincre que, pour
tre sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer
au bonheur de connatre l'adorable Josphine. Ts lettres sont froides;
la chaleur du coeur n'est pas  moi; _pardi_, je suis le mari, un autre
doit tre l'amant: il faut tre comme tout le monde. Malheur  celui qui
se prsenterait  mes yeux avec le titre d'tre aim de toi!... Mais,
tiens, me voil jaloux.--Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais,
ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni
vie... Sans toi, _entends-tu?_ c'est--dire toi tout entire. S'il est
un sentiment dans ton coeur qui ne soit pas  moi, s'il en est un seul
que je ne puisse connatre, ma vie est empoisonne, et le stocisme mon
seul refuge. Dis-moi que... aime-moi, reois les mille baisers de
l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.

Le 7,  Breschia, n'est-ce pas?

     BONAPARTE.

 Madame BONAPARTE,
 Milan.

       *       *       *       *       *

     Alexandrie, 10 thermidor an 7.

MA CHRE MAMAN,

Nous arrivons d'Aboukir en ce moment. Le gnral expdie un courrier, et
je n'ai le temps que de t'crire deux mots. Les Turcs sont descendus le
25 du mois dernier; nous les avons battus compltement le 7 de ce mois;
une grande partie de l'arme est noye, l'autre partie tient encore
dans, le fort d'Aboukir; nous les bombardons en ce moment; j'espre
qu'ils ne tarderont pas  se rendre.

Nous avons encore perdu un camarade. Moi, je me porte trs bien. Je
pense sans cesse  toi. Je dsirerais bien recevoir de tes nouvelles.
Adieu, on cachte les lettres. J'embrasse Hortense; je n'ai pas le temps
de lui crire.

     BEAUHARNAIS.

Bourienne et Lavalette me chargent de te faire mille complimens, et de
t'assurer de leurs respects.

 la Citoyenne BONAPARTE,
rue de la Victoire, n 6,
 Paris.

       *       *       *       *       *

     Martigny, le 28 floral an 8 de la rpublique.

Je suis ici depuis trois jours, au milieu du Valais et des Alpes, dans
un couvent de Bernardins. L'on n'y voit jamais le soleil: juge si l'on y
est agrablement! J'aime bien de te voir gronder, toi qui es  Paris au
milieu des plaisirs et de la bonne compagnie. L'arme file en Italie;
nous sommes  Aoste, mais le Saint-Bernard offre bien des difficults 
vaincre.

Je t'ai crit souvent. Quant  mademoiselle Hortense, quand elle sera
grande dame, on lui crira; aujourd'hui elle est trop petite: l'on
n'crit pas aux enfans.

Cette pauvre madame Lucai est donc morte? Elle a bien souffert. Son mari
doit tre bien triste. Je le plains. Perdre sa femme, c'est perdre sinon
la gloire, au moins le bonheur.

Mille choses aimables  Hortense, et mille douceurs  Josphine.

     BONAPARTE.

 Madame BONAPARTE.




NOTES


[1: Voltaire, _Tancrde_.]

[2: Casimir Delavigne.]

[3: Ces prsens sont d'un antique usage en Italie.]

[4: En vain la lumire immortelle du gnie nous sert de guide; les
songes, les fantmes et les objets de terreur sont toujours les dlices
du vulgaire.]

[5: Ce dessin reprsentait mon pre en costume hongrois, distribuant des
rcompenses aux ouvriers des mines de Cremnitz, qui avaient sauv au
pril de leur vie un des compagnons de leurs travaux.]

[6: Couturire en robe  cette poque.]

[7: Clbre marchand de modes qui n'a rien perdu de sa rputation.]

[8: Madame de la M*** tait amie intime de la mre de mademoiselle Culo;
elle fut la principale cause du mariage prcipit du gnral Moreau.]

[9: Casimir Delavigne.]

[10: Madame Jars, de Lyon.]

[11: J'ignorais toujours moi-mme l'erreur d'adresse qui lui rvla
alors ma passion romanesque pour Ney.]

[12: Ce portrait resta chez le gnral; toutes mes dmarches pour
l'obtenir ont t infructueuses.]

[13: Depuis madame Talma.]

[14: Le nom de l'homme extraordinaire qui arrive pour la premire fois
dans ces Mmoires, s'y produira plus tard, et sous une couleur qui ne
sera point celle de la haine. C'est ici un rival qui parle avec
l'amertume d'un ressentiment et d'une prtention personnels. L'auteur
parlera  son tour de Napolon avec toute la franchise de ses propres
impressions, que l'exactitude dont il fait preuve en ce moment, lui
donnera le droit de ne pas affaiblir.

Quant  nous, nous saisissons avec empressement cette premire rencontre
d'une gloire naissante, et nous renvoyons les lecteurs  la fin de ce
volume, pour saisir quelques uns des traits d'une figure qui dominera
toutes les autres dans l'histoire.

Ils verront, dans une suite de lettres  Josphine, l'me de Napolon
avec ses affections intimes, ses confidences secrtes. Cette
correspondance date  peu prs de l'poque des premiers succs de
Bonaparte, de l'poque o Moreau le trouvait sur son passage pour le
mconnatre.

Cette partie curieuse de notre publication est entirement trangre 
l'auteur des Mmoires. Dpositaires depuis long-temps de cette prcieuse
correspondance, nous avons obtenu de la joindre  un ouvrage assez riche
par lui-mme en rvlations, et plutt comme un complment de souvenirs
que comme une ressource d'intrt. Si cet appendice a besoin de
responsabilit, nous dclarons qu'elle doit peser sur nous seuls. (_Note
des diteurs._)]









End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (2/8), by 
Ida Saint-Elme

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (2/8) ***

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